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BARBEY D'AUREVILLY - -LES OEUVRES ET LES HOMMES -(XIXe SIÈCLE) - -PHILOSOPHES ET ÉCRIVAINS RELIGIEUX - -PREMIÈRE SÉRIE - - - - - - - -Paris -Alphonse Lemerre, Éditeur -23-33, Passage Choiseul, 23-33 -M DCCCCXII - - - - -A MON FRÈRE - -L'ABBÉ LÉON BARBEY D'AUREVILLY - - -_Tu as le grand honneur d'être prêtre et le grand avantage de ne pas -écrire. Tu agis sur les âmes de plus haut que nous, vulgaires -écrivains... Voilà pourquoi je te dédie ce livre sur les philosophes -et les philosophies de ce temps. Je te le dédie, à toi, théologien, -que les choses qu'il contient regardent et qui as mieux que du génie -pour en connaître, puisque tu as grâce d'état pour en juger._ - -_Puisse ton jugement m'être favorable et donner à mon livre un peu de -ton autorité._ - -_Ton frère_, - - J. B. d'A. - - - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -PRÉFACE - - -Voici le premier volume d'un ouvrage qui doit en avoir beaucoup -d'autres si la vie, avec ses ironies et ses trahisons ordinaires, -permet à l'auteur de réaliser, au moins en partie, l'idée qu'il a en -lui depuis longtemps. Cette idée serait de dresser, dans un cadre qui -prendrait chaque année plus de profondeur et d'espace, l'inventaire -intellectuel du XIXe siècle. Ce serait, en un mot, de faire pour la -littérature du XIXe siècle ce que La Harpe, plus ambitieux que -puissant, essaya de faire pour la littérature française tout entière -et pour les deux littératures dont elle est issue. Malheureusement il -fallait, pour réaliser l'idée de La Harpe, être un géant de critique -et d'érudition, et cette plante-là ne pousse guères dans le pot à -fleurs de rhétorique d'un Athénée... Je ne veux pas dire du mal de La -Harpe. On n'en a que _trop_ dit... Le _petit pédant_ de Gilbert a -grandi depuis que nous avons vu ses successeurs. Les mépris qu'on a -étendus sur son nom ne l'ont pas effacé. Salive humaine bientôt -séchée! Mais enfin La Harpe a manqué, avec talent, ce qu'il voulait -faire, et il fallait réussir. - -L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ réussira-t-il?... Il a _détriplé_ -l'idée de La Harpe, et ce qu'il en a pris, il l'a exécuté déjà et -continuera de l'exécuter sous une forme à lui et qui ne rappellera -nullement celle de La Harpe. La Harpe fut un professeur, qui, pour la -première fois en France, fit entrer l'éloquence dans la critique. -C'est là son mérite le plus net. L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ -n'a jamais eu à subir, comme les orateurs de métier, la tyrannie -toujours abaissante d'un auditoire qu'ils croient mener et qui les -domine, même les plus fiers! Quoique journaliste, il n'a jamais écrit -que dans l'indépendance de sa pensée. Et d'un autre côté, précisément -parce qu'il est journaliste, il ne se meurt d'amour ni d'estime pour -le journalisme tel qu'il est constitué, si on peut dire ce mot-là du -journalisme, cette fonction toute moderne, qui aurait pu être si -grande et qui sera si petite devant la postérité! Mais il reconnaît -cependant que, dans la somme des acquisitions littéraires de ce temps, -le journalisme, pernicieux ailleurs, n'aura pas été entièrement -stérile puisqu'il a introduit dans la littérature une forme de -plus,--une forme svelte, rapide, retroussée, presque militaire, et que -cette traîneuse de robe à longs plis, dans les livres, ne connaissait -pas. Au lieu de deux ailes qu'elle avait, il en a donc donné quatre à -la pensée... Eh bien, c'est sous cette forme concentrée et -particulière, appelée _articles de journal_ par la vulgarité qui -déshonore tout quand elle parle de quelque chose, que les divers -chapitres de ce livre ont été écrits! Les changements qu'on y -trouverait, si la curiosité retournait à ces feuilles qui s'en vont -chaque jour, sans être des oracles, où s'en allaient les feuilles -sibyllines, et les rattrapait dans le vent, les changements seraient -des accroissements plutôt que des changements réels. Ce serait, en -effet, de temps en temps, un mot, ou un jugement, ou même un chapitre -intégral devant lequel la rédaction en chef, cette héroïne, a eu froid -dans le dos, et qu'avec cette grâce qui n'appartient qu'à elle elle a -lestement supprimé! - -Ainsi, un livre dans lequel la forme de l'écrivain (quelle qu'elle -soit: ce n'est pas la question!) est maîtresse chez elle, quand elle -ne l'est pas dans les journaux, où, comme partout, la forme emporte le -fond (ou l'empâte), tel est ce premier volume des _Oeuvres et des -Hommes_. C'est de la critique qui peut se tromper, mais qui, du moins, -ne trompera pas. C'est de la critique sans mitaines, sans souliers -feutrés, sans cache-nez et sans les trente-six attirails de la -prudence,--de cette prudence qui est si contente d'elle quand elle a -pu parvenir, en se tortillant, à se faire appeler la finesse. L'auteur -de ceci n'accepte pas l'immense platitude, devenue lieu commun, qui -fait encore législation à cette heure, à savoir «qu'on doit aux -vivants des égards et qu'on ne doit qu'aux morts la vérité». Il pense, -lui, qu'on doit la vérité à tous,--sur tout,--en tout lieu et à tout -moment,--et qu'on doit couper la main à ceux qui, l'ayant dans cette -main, la ferment. Il ne croit qu'à la critique personnelle, -irrévérente et indiscrète, qui ne s'arrête pas à faire de -l'esthétique, frivole ou imbécille, à la porte de la conscience de -l'écrivain dont elle examine l'oeuvre, mais qui y pénètre, et -quelquefois le fouet à la main, pour voir ce qu'il y a dedans... Il ne -pense pas qu'il y ait plus à se vanter d'être impersonnel que d'être -incolore, deux qualités aussi vivantes l'une que l'autre, et qu'en -littérature il faut renvoyer aux Albinos! Enfin, il n'a, certes! pas -intitulé son livre les _Oeuvres et les Hommes_ pour parler des oeuvres -et laisser les hommes de côté. Et, d'ailleurs, il n'imagine pas que -cela soit possible. Tout livre est l'homme qui l'a écrit, tête, coeur, -foie et entrailles. La Critique doit donc traverser le livre pour -arriver à l'homme ou l'homme pour arriver au livre, et clouer toujours -l'un sur l'autre, ou bien c'est... qu'elle manquerait de clous! - -Quant aux principes sur lesquels elle s'appuie... pour clouer... cette -Critique,--qui n'est, telle que nous la concevons, ni la description, -ni l'analyse, ni la nomenclature, ni la sensation morbide ou bien -portante, innocente ou dépravée, ni la conscience de l'homme de goût, -c'est-à-dire le plus souvent la conscience du sentiment des autres, -toutes choses qu'on nous a données successivement pour la -Critique,--elle les exposera certainement dans leur généralité la plus -précise, mais lorsque l'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ arrivera à -cette partie de son inventaire intellectuel intitulée: _Les Juges -jugés ou la critique de la Critique_... Seulement, d'ici-là, sans les -formuler, ces principes auront rayonné assez dru dans tout ce qu'il -aura écrit pour qu'on ne puisse pas s'y tromper. - -Le livre des _Oeuvres et des Hommes_ sera, en effet, distribué en -autant de catégories qu'il y a de fonctions spéciales et de vocations -dans l'esprit humain, et chaque série de fonctions aura autant de -volumes que le nécessiteront le nombre des écrivains et la valeur de -leurs travaux. On y observera l'ordre hiérarchique des connaissances -et des génies, et c'est pour cela qu'on commence aujourd'hui par ce -qu'il y a de plus _général_ dans la pensée: les Philosophes et les -Écrivains religieux. Après les Philosophes, viendront les Historiens; -après les Historiens, les Poètes; après les Poètes, les Romanciers; -après les Romanciers, les Femmes (les Bas-Bleus du XIXe siècle); après -les Femmes, les Voyageurs; après les Voyageurs, les Critiques; et -ainsi de suite, de série en série, jusqu'à ce que le zodiaque de -l'esprit humain ait été entièrement parcouru. - -Enfin un mot encore, et le dernier. - -L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ ne faisant pas une histoire -littéraire, mais un résumé critique des travaux contemporains, ne -s'est point astreint à l'ordre chronologique. Son livre, qui -embrassera tout le XIXe siècle, ne s'ouvrira point cependant à 1800 -pour s'avancer ainsi, d'année en année, jusqu'à l'époque où nous voilà -parvenus. Il a cru mieux faire, et attirer sur son oeuvre un intérêt -plus grand, en commençant la publication qu'il prépare par l'examen -des livres les plus actuels, quitte à se replier plus tard sur les -plus anciens, les éditions nouvelles offrant une occasion toute -naturelle d'en parler. Toute lacune dans l'examen des oeuvres et des -hommes qui se sont fait une place quelconque au soleil de la -publicité, ou qui l'ont usurpée, ne sera donc jamais que provisoire. -Un jour, le compte différé aura lieu. On se croit bien obligé de dire -cela à ceux qui s'étonneraient de voir aujourd'hui, dans ce premier -volume consacré aux Philosophes du XIXe siècle, M. Cousin, par -exemple, qui fut si longtemps le chef officiel de la philosophie -française, ne briller que par son absence et par quelques-uns de ses -élèves. C'est que, de fait, Cousin le philosophe n'existe plus -maintenant; son talent est tombé en quenouille. Sans être un Hercule, -il file aux pieds d'une Omphale qui ne lui permettrait même pas de s'y -asseoir si elle était vivante; mais nous n'en aurons pas moins -probablement l'occasion de nous replier sur ses anciens travaux à -propos de quelque édition de ses oeuvres, et alors il aura le jugement -auquel il a droit, comme Lamennais, Royer-Collard, Ballanche et tant -d'autres, qui--à quatre pas dans le passé--semblent déjà s'enfoncer -dans l'ombre d'un siècle. - - J. B. d'A. - -Novembre 1860. - - - - -SAINT THOMAS D'AQUIN[1] - - -I - -Si l'Académie des sciences morales et politiques n'avait pas pris sur -elle de mettre au concours saint Thomas d'Aquin et sa doctrine, quel -livre ou quel journal, avec la superficialité de nos moeurs -littéraires, eût osé jamais parler d'un tel sujet? Aucun sans nul -doute. Quoi! saint Thomas d'Aquin! un saint et un scolastique! Oh! -certes, il ne fallait rien moins que la prépondérance de l'Académie -des sciences morales et politiques sur l'opinion pour faire de saint -Thomas d'Aquin une _actualité_. Son livre immense--qui s'appelle _la -Somme_, et qui assomme,--sifflotait un voltairien au siècle dernier, -serait majestueusement resté dans cette gloire rongée d'oubli où le -nom de l'homme se voit encore, mais où ses idées ne se voient plus. - - [1] _La Philosophie de saint Thomas d'Aquin_, par Charles Jourdain, - ouvrage couronné par l'Académie; _La Somme théologique de saint Thomas - d'Aquin_, traduite en français et annotée par Lachat, avec le texte - latin (_Pays_, 19 avril 1859). - -Des idées de ce grand homme d'idées, qui s'en occupe, en effet, depuis -deux siècles? Qui en a pris souci depuis que Descartes et Bacon ont -saisi le monde moderne et l'ont confisqué? Qui en parle? Qui voudrait -en parler? Pour en parler, il faudrait être prêtre et entre prêtres. -Mais entre laïques, instruits, positifs, de leur temps, allons donc! -C'est matière de bréviaire, aurait dit Rabelais. On n'en dit mot ou -l'on s'en moque. Tout au plus peut-être, parmi les moqueurs, quelqu'un -de poli et d'indulgent pour les stupidités du moyen âge se -risquerait-il à rappeler le mot du bon Leibnitz (qui voyait tout en -beau d'ailleurs) sur cette scolastique dont le fumier a des parcelles -d'or. Ce serait là tout. On n'est pas Hercule. On ne tracasserait pas -ce fumier davantage et l'or s'y morfondrait, en attendant les coqs qui -trouvent des perles... dans les fables, si l'Académie n'y avait -bravement lâché les siens. - -Grâces soient donc rendues à l'Académie! Le silence gardé, deux -siècles durant, sur l'un des plus fiers livres qu'ait produits non le -génie d'un homme, mais le génie des hommes, était en vérité par trop -honteux, et c'est être délivré de la honte que d'être autorisé à en -parler aujourd'hui sans qu'on vous jette une soutane sur la tête pour -mieux enterrer vos admirations arriérées! En plaçant l'examen de la -doctrine de saint Thomas d'Aquin parmi les examens de son programme, -l'Académie a obéi, volontairement ou involontairement, à cet esprit -historique qui est la force de cette époque sans invention et livrée à -tous les rabâchages de la vieillesse. - -Quand le génie de l'invention s'éteint, le génie de l'histoire -s'éveille, et c'est ce génie de l'histoire qui devra, dans un temps -donné, ramener avec respect les yeux des philosophes officiels sur les -idées et les systèmes honorés le plus longtemps de leur mépris. Quoi -qu'il en puisse être, du reste, réjouissons-nous de ce qui arrive. -Réjouissons-nous de ce que, grâce à l'initiative de l'Académie, nous -puissions parler, sans être moine et à d'autres qu'à des moines, d'un -des plus grands esprits du temps passé, qui eut le malheur moderne -d'être moine. En d'autres termes, disons qu'il est heureux que saint -Thomas d'Aquin rentre par cette petite porte dans le monde qu'il a -autrefois rempli de sa renommée,--et par cela seul qu'il s'est trouvé -à Paris, en l'an de grâce 1858, un monsieur Jourdain à couronner! - -Et ce n'est point une ironie. N'allez pas croire que nous voulions -rire de ce monsieur Jourdain, qui fait de la prose, mais qui le -sait... - -N'allez pas vous imaginer que nous nous inscrivions en faux contre sa -couronne. Non pas! Il la mérite, et il l'a méritée si bien qu'on -s'étonne, quand on connaît le train infortuné de tous les mérites, que -l'Académie la lui ait donnée. Ce que nous voulions seulement poser -aujourd'hui, c'est l'incroyable singularité, bien honorable pour notre -siècle, qui exige que le nom de saint Thomas d'Aquin soit couvert par -celui de Charles Jourdain pour qu'on se permette d'en occuper -l'opinion. Et nous ne déclamons pas. Nous n'exagérons pas. Ceci est un -fait. - -Bien avant que Charles Jourdain eût été mis au monde par l'Académie -des sciences morales et politiques, il se faisait, depuis 1854, une -traduction de _la Somme_[2] de saint Thomas, texte latin en regard, -avec notes, commentaires, éclaircissements et toute l'armature -nécessaires à un pareil vaisseau en matière de livre. Et qui l'a -annoncée? Personne. Quel est le lettré de ce temps, où les _Mémoires -de mademoiselle Céleste Mogador_ trouvent des plumes galantes qui en -écrivent, quel est le lettré qui, par un mot, ait seulement donné une -idée juste de ce beau et utile travail de bénédictin que Lachat a -entrepris et qui devrait honorer la littérature du pays où il s'est -produit?... Qui, excepté les clercs, comme on disait au moyen âge, -sait quelque chose de cette édition _princeps_ dont il a déjà paru -plus de dix volumes en quatre ans? - - Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché? - -disait Boileau, avec un orgueil qui n'en devait guères donner au -pauvre Cotin! «Et qui saurait sans moi qu'après tout saint Thomas -d'Aquin n'était pas un cuistre?» peut se dire l'Académie, avec un -orgueil moins cruel, elle qui, aujourd'hui, la main étendue sur la -tête de Jourdain, son lauréat et l'interprète de sa pensée, nous -assure solennellement que saint Thomas d'Aquin, toute réflexion faite, -avait vraiment de la philosophie dans la tête, quoiqu'il fût... un -théologien! - - [2] Louis Vivès. - - -II - -Tel est, en effet, tout l'esprit et toute la portée du travail que -Jourdain vient de publier. Prouver que saint Thomas d'Aquin, -l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme: voilà bien ce qui -gâte un peu l'Aristote!), fut un philosophe plus et mieux que Kant et -Hegel, par exemple, les Veaux non pas d'or, mais d'idées, de la -philosophie contemporaine; montrer qu'on peut très bien dégager de son -oeuvre théologique une philosophie complète, avec tous ses -compartiments, et que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête -énorme, ce grand _Boeuf de Sicile_ dont les mugissements ont ébranlé -l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance; demander -enfin pardon au XIXe siècle pour une telle gloire: voilà le programme -de l'Académie et le livre de son lauréat. - -Cela n'est pas très ambitieux, n'est-ce pas? et même cela se contente -d'être modeste. Cela mutile saint Thomas, le géant d'ensemble, qui -concentra dans une colossale unité la science divine et la science -humaine. Cela renverse le sens de la lorgnette et fait voir les choses -par le petit côté, non par le grand. Mais que voulez-vous? Tout est -relatif. C'est beaucoup encore. Qui se serait attendu à cela il y a -seulement quelques années: saint Thomas d'Aquin exalté dans une -académie de philosophes, Charles de Rémusat rapportant? Publié -aujourd'hui sous la forme de deux gros volumes in-8º[3], le travail -de Jourdain s'ajuste aux proportions du cadre tracé par l'Académie. - - [3] Hachette et Cie. - -L'auteur a l'esprit de sa consigne. Il n'est téméraire ni pour -personne ni contre personne. Il a des prudences, quoiqu'il ne soit pas -un serpent. Comme Covielle, on lui souhaiterait d'en être un, et un -lion aussi! On lui souhaiterait encore--comme Covielle--que son rosier -fût plus fleuri. Mais enfin le tout de sa petite culture est fort -propre. Philosophe qui se surveille et qui se lave beaucoup les mains -dès qu'il a touché à la théologie, il n'efface pas, du moins, sur son -front la trace de son baptême, et quand il approche le plus de -l'Académie il se dit chrétien avec une honnête rougeur. - -Car il est chrétien. Il est bien un peu païen aussi, et de famille -païenne par-dessus le marché, ami de son temps; mais il est épris -d'une chrétienne qu'il veut faire accepter par les siens. Son livre -est très diplomatique. C'est un plaidoyer insinuant, adroit, accordant -quelque chose pour obtenir beaucoup, quêtant la tolérance -philosophique avec des airs aimables,--on quête toujours dans un sac -de velours,--indiquant des rapports étranges et bons entre la -philosophie de saint Thomas d'Aquin et les philosophes modernes, et -poussant à ce qu'on se prenne la main et qu'on s'embrasse. Le procédé -de Jourdain est accommodatif. Il consiste à reprendre d'une main tout -doucettement ce qu'il a donné de l'autre avec un grand geste, et ce -qui suit va le faire comprendre. - -Agrégé à la Faculté des lettres, sorti de l'Université pour entrer à -l'Académie dont il a voulu le prix, qu'il n'a pas manqué, ayant par -conséquent des terreurs respectueuses fort naturelles pour le -progrès, et non moins naturellement des affections intellectuelles -pour l'Église, Jourdain a été le juge de paix qui appelle les parties -en conciliation dans son cabinet avec la plus grande politesse. - -Il y a mandé les doctrines les plus opposées, et, en vertu de sa -modération, vertu moderne, et de ce style modéré qui est le style de -la maison dans laquelle il juge, il a tout arrangé à l'amiable entre -la scolastique et la philosophie, entre les ténèbres du moyen âge et -les lumières de cet âge-ci, entre la foi et la raison... - -Les esprits absolus n'accepteront probablement pas les décisions -onctueuses, gracieuses et officieuses de Jourdain, car les esprits -absolus n'acceptent rien et veulent tout prendre; mais l'Académie les -a acceptées. Qui pourrait s'en étonner n'aurait pas lu Jourdain. -Correct et grave, mais surtout très grave, ayant même l'avantage -d'être lourd parfois, ce qui ajoute encore à la gravité, cette fortune -des écrivains actuels, Jourdain n'a ni une seule expression -pittoresque ni une seule expression incisive, ce qui serait une -indécence en métaphysique. Esprit de juste milieu, qui se -démène--rendons-lui cette justice!--pour être juste, il reste milieu, -mais non juste, à peu près en toutes choses, et c'est par là qu'il a -triomphé. Avec son style naturellement sans couleur, ce style blanc et -doux que l'abstraction a blanchi encore, il n'a fait aucun mal aux -yeux des hommes à conserves qui avaient à le juger, et ils ont tous -apprécié infiniment cette flanelle. - -Certainement, pour manquer le prix il fallait s'y prendre de tout -autre manière. Mais Jourdain n'avait pas l'ambition de manquer le prix -avec éclat. Il aurait fallu une hauteur dans l'aperçu et une décision -dans la pensée qui n'étaient pas dans les plans de Jourdain, -eussent-elles été dans ses puissances. Jourdain, ne nous y trompons -pas! est, de naissance comme d'état, un philosophe. C'est un -philosophe qui chasse de race, un philosophe de père en fils, dont le -père eut autrefois aussi son prix d'académie, et qui a voulu continuer -cette gloire paternelle. Certes! ce n'est pas avec de telles -préoccupations que l'on peut dépasser, par la fierté ou la soudaineté -de l'aperçu, par l'indépendance, par un style vivant et anti officiel, -les conditions du programme de l'Académie, cet établissement de haute -bienfaisance littéraire, qui n'existe que pour mettre en lumière les -talents qui, tout seuls, ne s'y mettraient pas. - - -III - -Nous l'avons dit déjà, du reste, le défaut du programme de l'Académie -était d'être par trop exclusivement philosophique quand il s'agissait -d'apprécier un homme qui, comme saint Thomas, était un grand -théologien bien avant d'être un grand philosophe. La gloire de celui -qui fut appelé l'Ange de l'École, son influence inouïe sur un temps où -la foi primait encore la raison, sa préoccupation perpétuelle et -absorbante des intérêts de l'Église, et jusqu'à son genre de génie, -qui ne fut vraiment original que par sa souveraine certitude et la -toute-puissante clarté de son orthodoxie, furent une gloire, une -influence, une préoccupation et un génie essentiellement théologiques. -Si saint Thomas d'Aquin n'avait été qu'un philosophe, il nous aurait -décalqué Aristote avec une telle exactitude qu'on aurait dit qu'ils -n'étaient deux, ces immenses Ménechmes cérébraux, que parce qu'entre -eux on aurait pu compter les siècles. Saint Thomas d'Aquin, c'est la -Nature se faisant écho à elle-même à travers les temps, recommençant -un homme comme une création, et remoulant un Aristote sur l'exemplaire -qu'elle avait gardé du premier. Phénomène étrange dont elle donne -rarement le spectacle! Saint Thomas d'Aquin ne serait donc qu'un tome -second d'Aristote, si le théologien, l'homme de la science -surnaturelle, ne le frappait pas tout à coup d'une différence -sublime,--empreinte éternelle qui empêchera désormais les siècles de -confondre cette tête rase de moine avec la tête aux cheveux courts de -la médaille du Stagyrite. - -Ce qui marque la personnalité de saint Thomas d'Aquin avec une -incroyable profondeur, ce n'est pas l'invention. Saint Thomas d'Aquin -n'a presque rien inventé. Il semble, lui qui avait fait voeu de -pauvreté dans la vie, avoir fait voeu aussi de pauvreté en invention. -Mais ce qu'il possède, c'est justement le bien des pauvres, c'est la -tradition de l'Église, et, par l'étude théologique dont il a reporté -les habitudes sur les choses de la philosophie, la précision et le -génie de la formule,--tellement claire, dit très heureusement Charles -Jourdain, qu'elle peut se passer de démonstration. Les qualités de cet -esprit, pour lequel on pouvait inventer, mieux que pour personne, le -mot d'esprit fort, sont l'énormité de la puissance dans la nuance, la -force d'équilibre, la statique, la froideur du front. Croirait-on, si -ses oeuvres ne l'attestaient, qu'il n'a jamais versé dans le -mysticisme de Malebranche au XVIIe siècle, lui, l'homme du XIIIe et le -saint? N'est-ce pas merveilleux de force et de pouvoir sur soi? - -Du haut des sommets de la métaphysique, saint Thomas d'Aquin peut -regarder impunément dans tous les gouffres: le vertige lui est -inconnu; il reste impassible. Aussi sa gloire, sa gloire réelle, est -bien moins de s'être élevé que de n'être jamais tombé. Un moment -peut-être, au commencement de son enseignement, il inclina vers le -côté qui est devenu la pente moderne et même la chute. Il alla du -connu à l'inconnu, de l'homme à l'ange et à Dieu. Mais bientôt il -redressa ce faux pli de méthode, il se ressouvint qu'il était -théologien, et il commença son système par la question théologique des -attributs de Dieu. Alors la théologie, comme un aigle qui a enfin -toute la poussée de ses ailes, l'emporta vers le monde d'où il n'est -jamais descendu. Pendant que la philosophie cherchait à le retenir en -bas, il monta, et telle fut l'indéfectible sécurité, le maître aplomb -de cet homme,--que les analogies, ou, pour mieux parler, les identités -de sa pensée avec celle d'Aristote, entraînaient vers les erreurs du -péripatétisme,--qu'il s'arrêta toujours à temps pour les éviter. - -Eh bien, voilà le théologien dans l'oeuvre duquel l'Académie des -sciences morales et politiques, qui bat, en ce moment, le ban et -l'arrière-ban de la philosophie en détresse, a donné l'ordre d'aller -chercher un philosophe, et Charles Jourdain, ce terre-neuve de -l'Académie, l'a rapporté! Il nous a donné une analyse très exacte de -la théodicée, de la métaphysique et de la morale de l'illustre auteur -de _la Somme_. Il a tourné, en homme qui comprend ces questions et ces -langages, dans ce rond d'idées qui ne s'est pas élargi d'Aristote à -saint Thomas d'Aquin et de saint Thomas d'Aquin à Kant lui-même. - -Impossible de suivre, dans un seul chapitre d'un livre comme celui-ci, -le détail infini d'un travail exposé à grand'peine en deux volumes; -mais ce qui résulte de ce travail, c'est l'inutilité démontrée de la -peine qu'on a prise au point de vue des acquêts et des accroissements -de la philosophie. Que gagnera-t-elle, en effet, à déclarer l'_Ange de -l'École_ un philosophe?... Elle lui aura ôté ses ailes. Même saint -Thomas, dans le problème humain, dans l'ordre des connaissances -naturelles, ne peut rien quand il s'agit d'ajouter une certitude à -celles que l'esprit de l'homme craint de ne pas avoir. Pour être le -docteur des docteurs, la lumière et la loi des esprits, l'autorité -irréfragable, il faut à saint Thomas d'Aquin--le second -Aristote--l'Église, la révélation et l'histoire, c'est-à-dire tout ce -que Jourdain aperçoit très bien dans tout le cours de son ouvrage, -mais dont il se détourne pour ne pas contrarier l'Académie et... -manquer son prix! - - - - -JEAN REYNAUD[4] - - -Quand la Critique a devant elle un pareil ouvrage, elle n'est pas -médiocrement embarrassée; mais son embarras ne vient point de ce que -l'amour-propre de l'auteur pourrait supposer. Nous le dirons, sans -fatuité d'aucune espèce, le livre de _Terre et Ciel_[5] de Jean -Reynaud, ce livre au titre colossal, n'est pas, à nos yeux, un -colosse. Le système qu'il dresse devant nous ne nous paraît point -inexpugnable. Quand on le lit et quand on l'examine, on trouve qu'il -n'y a pas là _intellectuellement_ de quoi trembler. Le livre et le -système se composent, en effet, de deux affirmations sans preuves, -qu'on peut fort bien contredire sans insolence et réfuter sans -beaucoup de peine. La première de ces affirmations, c'est... le -croira-t-on?... la pluralité des mondes et l'habitation des étoiles, -que Jean Reynaud nous certifie, avec une gravité de Christophe Colomb -astronomique au débotté de son voyage, et dont il nous donne -somptueusement sa parole d'honneur. La seconde... le croira-t-on -davantage?... c'est l'ancienne redite d'une métempsycose progressive à -laquelle la philosophie revient,--comme la vieillesse revient à -l'enfance. Dans tout cela, il faut en convenir, il n'y a rien de bien -éblouissant et de bien formidable, rien qui force le plus modeste des -esprits philosophiques à se croire petit et à baisser les yeux. -Seulement, voici où l'embarras commence. Si la Critique prend au -sérieux ce gros livre de _Terre et Ciel_ que d'aucuns regardent comme -un monument, si elle se croit obligée d'entrer dans les discussions -qu'il provoque et d'accepter ces formes préméditées d'un langage -scientifique assez semblable au latin de Sganarelle, mais moins gai, -la voilà exposée à asphyxier d'ennui le lecteur comme elle a été -elle-même asphyxiée. Et cependant, d'un autre côté, si on touche -légèrement à une chose si pesante, d'honnêtes esprits s'imagineront -sans doute que c'est difficulté de la manier. - - [4] _Terre et Ciel_ (_Pays_, 13 septembre 1854). - - [5] Furne et Cie. - -Car, à tort où à raison,--et à tort selon nous,--le livre de Jean -Reynaud passe en ce moment pour une oeuvre très forte. On se le dit et -on le croit. On n'y regarde pas. Je ne suis pas bien sûr qu'on lise ce -livre compact et sans lumière, indigestion de deux ou trois éruditions -spéciales, et qui roule, dans un style épais, de si misérables erreurs -qu'elles ne sont plus que des lubies; mais on le feuillette et on le -vante, et je le conçois! Rationalistes, panthéistes, éclectiques, -voltairiens, toutes les variétés de philosophes qui se tiennent entre -eux comme des crustacés, sont intéressés à vanter un livre, quel qu'il -soit dont les idées ne vont à rien moins qu'à la destruction intégrale -de nos dogmes et à la ruine de l'Église romaine. Aussi nul d'entre -eux n'y a-t-il manqué. Même les voltairiens, trop spirituels pour lire -d'autres romans que _Candide_ et la _Princesse de Babylone_, ont parlé -avec faveur de celui-ci dans le plus célèbre de leurs journaux. Ils ne -l'ont pas discuté, il est vrai; ils ne lui ont témoigné prudemment que -ce genre de respect qui ne touche pas aux choses qu'on respecte; mais -ils l'ont traité avec la haute considération de tous les mandarins -entre eux. Quoique eux surtout, les voltairiens, n'aient de goût pour -aucune espèce d'Apocalypse,--pas plus pour celle de Jean Reynaud que -pour celle de l'autre Jean,--quoique rien ne ressemble moins au verre -d'eau de leur style que le limon visqueux du style de Jean Reynaud, -ils n'ont pas moins apprécié les trois grandes puissances sur la tête -humaine qui se trouvent dans ce livre de _Terre et Ciel_ et qui en -protègent actuellement la fortune: à savoir l'appareil des mots -scientifiques pour cacher le vide de la pensée, l'effronterie gratuite -de l'hypothèse et la majesté de l'ennui. - -Certes! dans un autre temps et pour un autre livre, ils auraient souri -de ces trois puissances qui correspondent à des faiblesses. Ils -auraient accompagné du petit fifre de leur ironie ordinaire cette -lourde théorie astronomique et cosmologique, qui n'est ni de la -science ni de l'invention. Mais, à une époque où le rationalisme -souffre tant des blessures qu'il se fait à lui-même et où -l'enseignement de l'Église commence de reprendre dans les esprits -éminents l'empire qu'il avait perdu au XVIIIe siècle, ils se sont dit -probablement qu'il ne fallait mépriser le secours de personne. Ils ont -accueilli Jean Reynaud comme si c'était Pythagore. Ils ont écouté -sérieusement cet écho attardé, que Pythagore, s'il l'entendait, -n'adorerait plus! Et, quittes à se moquer plus tard d'un livre qui -doit _faire mal aux nerfs_ de leurs esprits positifs et légers, ils -ont poussé au succès de ce livre en disant bien haut qu'il le -méritait. - -Tel est tout le secret de cette facile renommée de deux jours, faite -si généreusement à un ouvrage qui ne saura pas la garder. Le livre de -_Terre et Ciel_ de Jean Reynaud est un coup porté, par une main -philosophique de plus, au christianisme et à l'Église. Comment ceux -qui haïssent l'Église et le christianisme n'en seraient-ils pas -reconnaissants?... Sans doute, avec plus de talent, le coup serait -mieux asséné; mais enfin--il faut être juste!--c'est un coup de plus. -Jean Reynaud a un mérite que les philosophes doivent singulièrement -apprécier, et qui ne tient ni à ses idées ni à la force de son génie. -De tous les ennemis de la religion de nos pères, de tous ceux qui -disent que le catholicisme est une doctrine dépassée par l'esprit -humain et qui a fait son temps (comme les conscrits) dans l'histoire, -cet excellent Jean Reynaud est peut-être le plus dangereux. Il est -doux et il se dit chrétien. C'est au nom d'un christianisme meilleur -qu'il vient poser la nécessité de corriger ce chétif Symbole de Nicée, -qui, décemment, ne convient plus à des chrétiens aussi distingués que -nous. Jean Reynaud, quand il parle du christianisme, affecte une -impartialité à duper beaucoup d'imbécilles. Il ne casse pas tout, -comme Proudhon. Il n'a pas le talent roux et le coup de corne de boeuf -de ce robuste bâtard d'Hegel en démence. La forme de son exposition se -recommande aux esprits modérés par je ne sais quelle fausse bonhomie, -et jusqu'à son talent d'écrivain, trop empâté pour être mordant,--trop -mollusque pour être serpent,--rien n'avertit et tout rassure quand il -se dit chrétien, comme la plupart des hérétiques, du reste, qui n'ont -jamais manqué de se dire chrétiens pour mieux atteindre le -christianisme en plein coeur! - -La seule originalité de Jean Reynaud est d'être--au XIXe siècle--bien -plus un hérétique qu'un philosophe. Après Diderot, qui voulait -_élargir Dieu_, il veut élargir le christianisme. Nous savons bien--et -lui aussi, probablement,--ce qui resterait du christianisme après cet -élargissement à la Diderot! mais, pour les simples de coeur et -d'esprit qui se laissent pétrir par la main de toutes les propagandes, -un tel langage a sa séduction. Les philosophes ont le verbe âpre et -haut. Ils ne barbouillent pas, et quelquefois ils épouvantent. -Spinoza, Voltaire, Hegel, tous ces insectes humains, enivrés de la -goutte de génie que Dieu leur versa dans la tête et qu'ils ont rejetée -contre Dieu, jouent leur rôlet de titans-myrmidons jusqu'au bout et -visière levée. Même quand Voltaire se fait capucin, il rit, le -sacrilège! mais il ne trompe pas. Tandis que Jean Reynaud, le -théologien de contrebande qui part du pied gauche aujourd'hui pour -demander--comme le pieux et pur Saint-Bonnet--que la théologie se -relève dans l'opinion et les études du XIXe siècle, ne rit pas et ne -nous fait pas rire, mais il pourrait bien nous tromper! - -Nous tromper comme il se trompe lui-même!--car il ne faut pas croire -que cette tête, aux notions confuses, n'ait pas vis-à-vis d'elle-même -la bonne foi de ses confusions. L'auteur de _Terre et Ciel_, dont la -prétention le plus en relief est la théologie, qui s'en croit -l'aptitude et qui n'en a pas même le rudiment, invoque naïvement dans -son livre une théologie qui changerait en dogmes ses erreurs. Esprit -physiologiquement religieux, tourné de tendance primitive et de -tempérament vers les choses de la contemplation intellectuelle, -métaphysicien et presque mystique, l'auteur de _Terre et Ciel_ n'était -point, par le fait de ses facultés, destiné aux doctrines de la -philosophie moderne; mais, pour des raisons qu'il connaît mieux que -nous et qu'il retrouverait s'il faisait l'examen de conscience de sa -pensée, il n'a pu cependant y échapper. Il est le fils du XVIIIe -siècle. Avec sa foi dans le progrès indéfini du genre humain, c'est -une bouture de Condorcet. Mais--disons-le à son éloge!--le XVIIIe -siècle, dont il procède, n'a pu lui donner ce mépris de brute pour les -problèmes surnaturels qui distingue ses plus beaux génies. Dieu, -l'âme, son essence et ses destinées, les hiérarchies spirituelles, -etc., sont restés des questions pour Jean Reynaud, et des questions -que le panthéisme contemporain ne résoud pas. En vertu de son genre -d'intelligence, la notion théologique n'a donc pas été abolie en lui, -mais seulement obscurcie et faussée. Et voilà justement ce qui a -produit, sous la plume de ce philosophe singulier qui a le _coup de -marteau de la théologie_, un chaos également monstrueux pour les -théologiens et pour les philosophes! Voilà pourquoi il a mutilé, au -nom de la théologie, le triple monde que la théologie enseigne, et -qu'il le réduit à un seul dans son livre, malgré son double titre de -_Terre et Ciel_! - -En effet, pour qui sait l'embrasser et l'étreindre, ce livre, au -fond, n'est autre chose qu'une mutilation et un renversement des -idées chrétiennes. C'est notre _Credo_ pris à rebours et fondé sur -la pluralité des mondes éternels, sans royaume des cieux et sans -enfer. Telle, en deux mots, la conception théologique du livre de -Jean Reynaud; mais ce n'est pas tout au détail. L'auteur de _Terre -et Ciel_ a beau s'en défendre, il n'est réellement qu'un panthéiste -de notre temps, sous les guenilles de tous les hérétiques de ce -moyen âge contre lequel il se permet tant de mépris. N'oublions pas -que son livre n'est, avant tout et après tout, qu'un essai de -cosmologie... Parti du cosmos pour aller au cosmos, en passant sur -le cosmos, l'auteur s'agite, mais stérilement, pour organiser plus -qu'un cimetière... Le mot de _Ciel_ est de trop dans le titre de son -ouvrage, et la _Terre_ même comme il la conçoit n'est pas la notion -chrétienne de la terre. Ce n'est plus le lieu de l'expiation et de -l'épreuve, le champ de mort d'où une chrysalide de cent cinquante -milliards d'âmes doit un jour se déployer et s'envoler dans les -cieux. Cette double notion de la terre et du ciel, la seule que -puissent admettre également l'intelligence des penseurs et -l'imagination des poètes, Jean Reynaud, théologien agrandi par la -philosophie, l'a réputée mesquine, enfantine et débordée par ce -triomphant Esprit humain, qui a le droit d'exiger mieux. Seulement, -pour la remplacer, cette notion inférieure et grossière, l'éminent -inventeur n'a trouvé rien de plus puissant que de ramasser, dans la -poussière des rêves de l'humanité les plus rongés par les siècles et -les plus transparents de folie, le système ruminé par l'Inde--cette -vache de la philosophie--d'une métempsycose progressive, qui met -l'homme aux galères à perpétuité de la métamorphose et son -immortalité en hachis! - -Au moins, pour expliquer de cette façon le problème surnaturel de -l'homme et de sa destinée, pour revenir, en plein XIXe siècle,--après -les travaux philosophiques de Hegel et de Schelling,--à ce risible -système de la métempsycose, digne tout au plus d'inspirer une chanson -au marquis de Boufflers ou à Béranger, qui l'a faite, fallait-il se -sentir une force d'induction et de déduction irrésistible; fallait-il -que la grandeur des facultés philosophiques sauvât la misère du point -de vue que l'on ne craignait pas de relever. Et c'est ici qu'après la -question du point de vue, général et dominateur, qui emporte l'honneur -d'un livre en philosophie, devait se poser la question du talent et de -ses ressources, qui couvre l'amour-propre de l'auteur. Eh bien, nous -le disons en toute vérité et sans vouloir y faire de blessures, -l'amour-propre de Jean Reynaud ne sera pas couvert! Une fois le fond -du livre écarté, les qualités qui resteront pour le défendre -n'imposeront point par leur éclat aux véritables connaisseurs. Et nous -ne parlons pas encore ici de la forme la plus extérieure de ce livre, -de sa conformation littéraire. Nous restons métaphysicien. En -métaphysique, il sera très facilement constaté, par tous ceux qui ont -l'habitude ou l'amour de ce genre de méditation, que les tendances de -Reynaud sont plus vives et plus fortes que ses facultés. - -Le traité de _Terre et Ciel_, qui résume toute sa vie intellectuelle, -car il a été effeuillé dans des revues et des journaux depuis dix ans, -ce traité, regardé comme un système à toute solution par un petit -nombre de gens solennels et mystérieux qu'on pourrait appeler les -Importants de la philosophie, est, qu'on nous passe le mot (le seul -qu'il y ait, hélas! pour exprimer notre pensée)! un perpétuel -coq-à-l'âne sur les relations du temps à l'éternité. Pour un -métaphysicien, qui doit connaître les éléments de la science qu'il -cultive et n'avoir pas de distractions, Jean Reynaud est entièrement -étranger à la conception de l'éternité, ou, s'il la pose parfois, il -l'oublie. C'est qu'au fond il n'a rien de net, de ferme, de -péremptoire et d'arrêté dans l'esprit. Il patauge. - -«L'infinité,--dit quelque part ce panthéiste malgré lui ou à dessein -(lequel des deux?),--l'infinité est un des attributs de l'univers.» -Mais l'infinité est le contraire de la mesure, comme l'éternité est le -contraire du nombre! Des écoliers sauraient cela. Et voyez la -singulière conséquence: si l'on met l'infini à la place de l'étendue, -où pose-t-on l'axe du monde et que devient pour Jean Reynaud cette -gravitation dont il est si sûr et si fier? Dans le chapitre de -_l'Homme_, où le récit de la Genèse est culbuté par l'hypothèse, -l'éternelle hypothèse du développement progressif de la vie et de «la -création graduelle», Jean Reynaud méconnaît l'Absolu divin. Il semble -ignorer que Dieu soit un acte pur, et ce que c'est même qu'un _acte -pur_! Il s'imagine que Dieu, comme l'homme, a son chemin à faire et -qu'il a besoin d'expérience... Ce manque de précision, qui, en -métaphysique, se mue si vite en erreur ou s'étale si pompeusement en -bêtise, on le signalerait à toutes pages dans le livre de _Terre et -Ciel_ si on ne craignait pas de fatiguer le lecteur par des citations -trop abstraites. - -Ainsi donc, en nous résumant, nous trouvons, à côté de la donnée -vicieuse et puérile du livre de Jean Reynaud, des qualités -métaphysiques d'un degré inférieur, sans pureté et sans force réelle, -un langage trouble toujours et souvent contradictoire. Le traité de -_Terre et Ciel_ est une petite Babel bâtie par un seul homme. C'est la -_confusion des langues_ de plusieurs sciences, qui se croisent et -s'embrouillent sous la plume pesante de l'auteur. Sa pensée ne domine -pas tous ces divers langages et ne les fait pas tourner autour d'elle, -avec leurs clartés différentes, dans la convergence de quelque -puissante unité. Théologien de prétention malgré son caractère -philosophique, théologien _quiquengrogne_ en philosophie, il peut -avoir beaucoup lu les théologiens catholiques, mais il n'a point de -connaissances accomplies, lumineuses, en théologie; car, s'il en -avait, aurait-il épaulé le système du progrès indéfini de Condorcet -avec la métempsycose de Pythagore?... Aurait-il pu jamais adopter -comme vrai ce système du développement progressif de la vie et de ses -perpétuelles métamorphoses, qui parque l'homme sur son globe et -applique à la création tout entière, à l'oeuvre du Dieu tout-puissant, -lequel a créé spontanément l'homme complet, innocent et libre, ce -procédé de rapin qui, par des changements imperceptibles et -successifs, se vante de faire une tête d'Apollon avec le profil du -crapaud? Le sophisme épicurien, le plus compromis des sophismes grecs, -qui donnait à la Divinité la forme de l'homme parce qu'on n'en connaît -pas de plus belle, est le genre de preuves le plus familier de -Reynaud. Ne comprenant jamais l'action divine que comme il comprend -l'action humaine, l'auteur de _Terre et Ciel_ se croit fondé à tirer -une impertinente induction de nous à Dieu, et cet abus de -raisonnement, qui revient dans son livre comme un tic de son -intelligence, produit pour conséquence de ces énormités qui coupent -court à toute discussion. Pour n'en citer qu'un seul exemple, Jean -Reynaud exige la pluralité des mondes ou il n'admet pas Dieu, parce -que (ajoute-t-il avec un sérieux qui rend la chose plus comique -encore), sans la pluralité des mondes, Dieu est évidemment «lésé dans -son caractère de créateur». On conçoit, n'est-il pas vrai? qu'après -des affirmations de cette nature un homme sensé ne discute plus. - -Nous avons, nous, à peine discuté. Nous ne pouvions, ni pour le public -ni pour nous, ni pour le livre même dont il s'agit, l'examiner dans le -détail trop spécial, trop _technique_, des nombreuses questions qu'il -soulève; mais le peu que nous avons dit suffira. Si ce singulier -traité de philosophie religieuse, qui essaie de renverser tous nos -dogmes, sans exception, sous l'idée chimérique des transformations -éternelles et successives de l'humanité et sous un panthéisme plus -fort que l'auteur et qui le mène et le malmène; si ce traité brillait -au moins par une exposition méthodique, nous aurions pu donner le -squelette de ce mastodonte de contradictions et d'erreurs. Mais Jean -Reynaud n'a point de méthode. Son livre de _Terre et Ciel_ est une -conversation, à bâtons rompus, entre un philosophe théologien de -l'avenir, - - C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité! - -et un pauvre théologien catholique (et je vous demande si le -catholicisme est bien représenté!), lequel laisse passer fort -respectueusement toutes les _bourdes_, dirait Michel Montaigne de -l'auteur de _Terre et Ciel_, absolument comme on laisse passer, en se -rangeant un peu, les boulets de canon auxquels il est défendu de -riposter. Vieux livre sous une peau nouvelle, l'ouvrage de Jean -Reynaud a emprunté jusqu'à sa peau. En effet, c'est l'opposition et la -caricature de ces _Soirées de Saint-Pétersbourg_ dans lesquelles -l'auteur esquive aussi la difficulté d'une exposition méthodique par -cette forme trop aisée du dialogue, mais, du moins, en sait racheter -l'infériorité par l'éclat de la discussion, le montant de la repartie, -la beauté de la thèse et de l'antithèse et une charmante variété de -tons, depuis la bonhomie accablante du théologien jusqu'à la -_sveltesse_ militaire; depuis l'aplomb du grand seigneur qui badine -avec la science comme il badinerait avec le ruban de son crachat -jusqu'au génie de la plaisanterie comme l'avait Voltaire. -Malheureusement l'esprit de Jean Reynaud n'a pas, lui, toutes ces -puissances. Il est monocorde, et la corde sur laquelle il joue n'est -pas d'or. Ses longues dissertations dialoguées, que ne brise jamais le -moindre mot spirituel, manquent profondément de vie, d'animation, de -passion enthousiaste ou convaincue, et elles nous versent dans les -veines je ne sais quelle torpeur mortelle. On dirait le procédé Gannal -appliqué à notre esprit tout vivant. Désagréable sensation! Au milieu -de cette logomachie théologique, si incroyablement obstinée et dans -laquelle pourtant exclusion est faite des miracles, de la virginité, -des sacrements, de l'idée de famille, il n'y a de clair, pour qui sait -voir, que la haine de Jésus-Christ sous le nom de moyen âge. Seulement -cette haine entortillée, insidieuse, nous fait payer par un ennui à -nous déformer la figure les embarras de la pensée de l'auteur. Ah! -qu'on aimerait mieux un peu de passion franche, et, comme disait -Shelley, l'athée, «que le serpent, une bonne fois, se dressât sur sa -queue et sifflât tous ses sifflements». Au lieu de ces longueurs -indécises, de ces toiles d'araignée philosophiques, de cette mosaïque -de filandreuses dissertations, qui se lèvent par plaques sous les -pieds de l'esprit et qui en retardent la marche, qu'on aimerait mieux -quelques lignes de conclusion, nettes et courageuses, les articles -(enfin arrêtés) du Symbole de la philosophie, de ce Symbole qu'on nous -jetterait à la tête, à nous les arriérés, comme les Apôtres eurent -autrefois l'impudence sublime de jeter le leur, en bloc, à la tête du -genre humain! - -Mais rien de tout cela. Le livre de Jean Reynaud est et reste tout -simplement une hypothèse, qu'on propose, mais qu'on n'impose pas... -Ils savent très bien risquer le faux, les philosophes, mais ils ne -sont jamais assez sûrs que le faux qu'ils risquent est le vrai pour -avoir l'aplomb d'en faire un symbole. Ceci n'est réservé qu'aux -prêtres. Nous l'avons dit déjà, ce traité de _Terre et Ciel_, qui n'a -de grave que le ton, agrandit vainement et cache mal, sous le -trompe-l'oeil des détails scientifiques, une théorie qui, réduite à -ses plus simples termes, n'est que ridicule et... immorale; car voilà -son côté sérieux! La métempsycose, ou la transformation successive de -l'humanité, emporte la morale humaine dans sa visible absurdité. Si -cette transformation qui recommence toujours est en effet la loi du -monde, tous les crimes et même l'assassinat ne sont plus que des -dérangements de molécules qui sauront toujours bien se reconstituer, -et l'affreux poète du suicide avait bien raison quand il chantait: - - De son sort l'homme seul dispose! - Il a toujours, quand il lui plaît, - Dans la balle d'un pistolet, - La clef de sa métamorphose! - -Telle est la conclusion que les _hommes pratiques_ tireront de la -doctrine du philosophe. Assurément, on doit espérer que de si -dégradantes conséquences, une fois seulement indiquées, diminueront un -peu dans l'opinion l'importance que le parti philosophique -antichrétien veut créer au livre de Jean Reynaud. - -Et qu'on nous permette d'ajouter encore un dernier mot. - -Quand on s'élève à une certaine hauteur, il n'y a plus que deux sortes -de livres,--deux grandes catégories, dans lesquelles tous les genres -et tous les sujets peuvent rentrer: les livres faits par l'observation -et les livres faits par la rêverie. Observation et rêverie, voilà les -tiges-mères de toutes les familles de l'esprit humain. Eh bien, ni -comme observateur ni comme rêveur Jean Reynaud n'occupera une place -élevée dans la hiérarchie des intelligences de son temps! Tout au plus -donnera-t-il le bras à Pierre Leroux, l'auteur de _l'Humanité_, avec -lequel il a plus d'une analogie, et s'en iront-ils tous deux à la -fosse commune de l'oubli. Observateur nul, puisque son système n'est -qu'une induction, et rien de plus, il choque profondément en nous la -faculté qui a soif de réalités et de vérité, mais il n'intéresse pas -l'imagination davantage. Quand on a lu cet immense volume d'hypothèses -sur la pluralité des mondes éternels, savez-vous à quoi l'on retourne -pour se délasser d'une telle lecture?... Aux historiettes -astronomiques de Fontenelle et aux gasconnades de Cyrano de Bergerac. - - - - -DONOSO CORTÈS[6] - - -I - -Intellectuellement, c'est une frégate à la mer que la publication de -ces oeuvres[7] de Donoso Cortès. Chargés de vérité et, pour ainsi -parler, pavoisés des couleurs d'un grand talent, dont le caractère est -l'éclat, ces trois volumes, comme le vaisseau que montait l'aïeul de -Cortès pour aller à la conquête d'un monde, s'en vont à la conquête -des âmes, qui sont aussi des mondes, et peut-être plus difficiles à -conquérir... Quelle que soit leur destinée, c'est un service rendu à -l'Église que d'avoir pensé à les traduire et à les publier dans cette -langue française qui n'est pas seulement, comme on l'a dit, la langue -de la diplomatie et de la philosophie, mais qui est plus qu'une autre -la langue de la propagation et de la foi. - - [6] _Oeuvres de Donoso Cortès, marquis de Valdegamas_, précédées d'une - introduction par Louis Veuillot (_Pays_, 6 juillet 1859). - - [7] Vaton. - -Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, est un des écrivains catholiques -les plus éminents de ces dernières années. Il a laissé, presque dès -son début, des traces trop vives et trop profondes dans l'opinion -contemporaine pour qu'on pût oublier de réunir les écrits dus à cette -plume brillante que la mort a si tôt brisée, et qu'il eût brisée -lui-même s'il avait vécu davantage, tant elle satisfaisait peu son âme -sainte! D'un bien autre génie que Silvio Pellico, mais d'une humilité -non moins touchante, le marquis de Valdegamas avait plus de confiance -dans une dizaine de chapelet, dite d'un coeur fervent, que dans tous -les étalages de la pensée. Et il avait raison! Mais ses amis qui le -publient aujourd'hui n'ont pas tort pourtant de le publier. Ils savent -que Dieu, pour traverser les coeurs, met dans nos carquois toutes -sortes de flèches, et que la flèche du talent pénètre encore après les -plus perçantes,--celles de la prière et de la charité! - -Du reste, catholiques avant tout, ils n'ont point publié les oeuvres -complètes du marquis de Valdegamas. Ils ont laissé la littérature de -l'homme exclusivement littéraire (Donoso Cortès l'avait été un -moment), et ils n'ont pris dans ses travaux que ce que le catholicisme -a animé de son inspiration toute-puissante. Ils se sont donc -strictement renfermés dans l'oeuvre catholique de Donoso, trouvant le -reste de peu de signifiance, même pour sa gloire. En cela, ils ont -sainement jugé. - -Donoso Cortès, cet écrivain incontestablement supérieur par un talent -qui touche au premier ordre, cet orateur qui a poussé ces deux ou -trois discours dont l'air que nous avons autour de la tête vibre -encore, l'illustre Donoso Cortès, disons-le brutalement, ne serait -rien sans le catholicisme, et ce n'est pas, certes! pour l'abaisser -que nous disons cela. Resté l'homme des pensées du temps, il ne se -serait jamais beaucoup élevé au-dessus de la fonction vulgaire d'un -médiocre littérateur. Piètre destinée! Mais, avec le catholicisme, son -génie a commencé dans son âme. C'est le catholicisme qui lui a créé -une pensée. Il a reçu la langue de feu... Il ne l'avait pas! - - -II - -Et la preuve, elle est ici, dans ces oeuvres qui ne sont pas -complètes, mais choisies. Trop facile à donner si nous examinions -l'intégralité des écrits de Donoso Cortès, cette preuve ne brille que -mieux en ces oeuvres partielles, réunies par ces deux soeurs pieuses, -l'admiration et l'amitié. Les éditeurs de Donoso ont publié, avec son -ouvrage principal: l'_Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le -socialisme_, qui a fixé sa gloire et qui la gardera, beaucoup de -discours, d'articles de journaux, de lettres datées de diverses -époques, et il en est plusieurs de celles-là où, comme tant de ses -contemporains, Donoso Cortès, trop fort d'esprit pour n'avoir pas le -respect du catholicisme, reculait encore devant la pratique, cet -effroi des lâches, sans laquelle il est impossible au penseur le plus -fort de se justifier tout son respect. - -Eh bien, quoique tous ces écrits portent, à des degrés différents, la -marque de ce catholicisme qui finit par s'emparer complètement de -Donoso Cortès et le fit naître à force de le féconder, il saute aux -yeux que les plus faibles _catholiquement_ de ces écrits sont, au -point de vue du _talent seul_, d'une faiblesse plus que relative!... -On voit, clair comme le jour, à travers ces écrits, ce qu'aurait été -toute sa vie Donoso Cortès sans ce catholicisme maîtrisant et -transfigurateur qui fut le ciel pour son talent. Il serait, sans nul -doute, resté, en toutes choses, l'homme de l'incroyable jugement sur -Talleyrand de _La France en 1842_, et cet homme était un rhéteur. Il -n'y a qu'un rhéteur, en effet, et un rhéteur de la pire espèce, qui -puisse comparer Napoléon et Talleyrand, et mettre Talleyrand au-dessus -de Napoléon! - -Oui! cette tache de la rhétorique se serait étendue sur toute la -pensée, et la taie eût bientôt couvert l'oeil. Cet esprit, né -brillant, n'aurait bientôt plus résisté à la tentation d'une seule -antithèse. La solidité ne serait pas venue, ni la force simple ni la -sincérité. Le talent de _nature_ aurait grandi, plus ou moins mensonge -ou caresse; le talent de _grâce_ n'aurait point paru. Nous aurions eu -dans tout son développement le rhéteur qui est au fond--tout au -fond--du talent de Donoso Cortès; car il y est, le rhéteur,--plus ou -moins doué, plus ou moins puissant, ce n'est pas la question!--mais il -y est. Malgré la grâce du catholicisme, la Critique l'y voit encore -sous cette grâce qui a tout dompté. - -Donoso Cortès est du pays des grands rhéteurs, Sénèque, Lucain et -Gongora. Il l'est aussi, même quand il croit et veut le moins l'être, -même quand il insulte la beauté littéraire: «J'ai eu--dit-il dans une -lettre à Montalembert--le fanatisme de l'expression, le fanatisme de -la beauté dans les formes, et ce fanatisme est passé... Je dédaigne -plutôt que je n'admire ce talent qui est plus une _maladie de nerfs_ -qu'un talent de l'esprit...» ce qui est assez insolent et assez faux, -par parenthèse. Et au moment même où il écrit cela, sans transition et -comme pour se punir, il ajoute ce mot de rhéteur inconséquent, de -rhéteur incorrigible, qui tout à coup reparaît: «Les formes d'une -lettre ne sont ni littéraires ni belles». Misérable axiome de -rhétorique, non moins faux! - -Et pourquoi ne seraient-elles pas belles?... Mais laissons là ces -dédains factices qui n'ont pas le droit d'exister. Le catholicisme, -cette source sublime d'inspiration, a donné à Donoso Cortès une -assez belle forme pour qu'il ne puisse la dédaigner sans affectation -ou sans injustice, et il ne la lui a donnée qu'à la condition -d'élever, d'épurer, de grandir toutes les forces de sa pensée; car -la pensée et la forme ne se séparent pas. Elles sont congénères et -consubstantielles. L'homme ne se dédouble pas. Il y périrait. Les -rhéteurs seuls ont pu inventer cette platitude du vêtement et du -corps, pour dire le style et la pensée. Mais où cela s'est-il vu? -Pour notre part, nous ne croyons pas plus à l'écrivain sans pensée -qu'au penseur sans style... Kant lui-même a du style, quand, par -rareté, il a raison. - - -III - -Donoso Cortès, qui a toujours raison quand il est entièrement -catholique, est donc un grand écrivain dont la Critique est -appelée, aujourd'hui qu'on publie ses oeuvres, à dire les défauts et -leur étendue, les qualités et leur limite. Son mérite le plus net, à -nos yeux, le plus grand honneur de sa pensée, c'est d'avoir ajouté à -une preuve infinie; c'est, après tant de penseurs et d'apologistes -qui, depuis dix-huit cents ans, ont dévoilé tous les côtés de la -vérité chrétienne, d'avoir montré, à son tour, dans cette vérité, des -côtés que le monde ne voyait pas; c'est, enfin, d'avoir, sur la chute, -sur le mal, sur la guerre, sur la société domestique et politique, été -nouveau après le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, ces -imposants derniers venus! La vérité a des fonds de sac étonnants et -inépuisables. On croit que c'est la fin, et voilà que tout recommence, -sans se répéter! - -Ce que le comte de Maistre et le vicomte de Bonald firent contre les -erreurs de leur temps, le marquis de Valdegamas l'a fait contre les -erreurs du sien, et il l'a fait avec des qualités tout à la fois -semblables aux leurs et différentes... L'un (le comte de Maistre) -était un grand esprit intuitif; l'autre (le vicomte de Bonald) un -grand esprit d'enchaînement. Donoso Cortès a bien parfois l'aperçu de -Joseph de Maistre, mais cet aperçu n'arrive pas chez lui, comme chez -de Maistre, pareil à un trait de lumière qui part du fond de la -pensée, au rayon visuel qui jaillit du centre de l'oeil. C'est lui -plutôt, Donoso, qui arrive à l'aperçu comme à une lumière en dehors de -sa pensée, et, à force d'aller vers elle, de raisonnement en -raisonnement. - -On pourrait dire de Donoso Cortès qu'il a de l'_aperçu par -développement_, tandis que pour de Maistre l'aperçu point d'abord et -le développement vient ensuite, s'il en est besoin. Pour cette raison -même, Donoso Cortès a certainement autant de logique que de Bonald. Il -y a plus: on peut affirmer que c'est la logique, entre toutes les -puissances de son esprit, qui lui fait sa supériorité absolue. Il en a -les formes rigides et souples, l'enthymème, l'énumération, le sorite. -C'est toujours enfin de la pure logique qu'il tire, lorsqu'elle est -belle, toute la beauté de sa pensée. Soit donc qu'il fasse acte -d'écrivain à tête reposée ou d'orateur s'exprimant dans un parlement, -Donoso Cortès est partout et surtout un formidable logicien, et -tellement logicien qu'il ne craint pas d'être scolastique par la -forme, car il a assez d'expression à son service pour ne jamais -paraître sec. - -Il a, en effet, les dons du génie espagnol. Il en a la solennité, qui -est l'emphase contenue. Il en a la pompe, l'harmonie, le nombre, la -plénitude, la sonorité. C'est un large cours de pensées que ses -pensées, enchaînées les unes aux autres comme les flots aux flots, -mais auxquelles il faut de la place. Il faut à Donoso Cortès de -l'espace pour rouler son fleuve! Il n'a pas le monosyllabe, la -paillette qui fait du fleuve un Pactole, la pointe acérée et -étincelante, ce clou d'or, quand il n'est pas de diamant, qu'avait -Joseph de Maistre, et qu'il fichait si bien, de sa main spirituelle, -entre les blocs carrés et lisses de son style au ciment romain. - -Le style d'un homme, lorsque cet homme n'est pas assez fort pour le -faire avec sa seule manière de sentir, a ses origines. Pascal, par -exemple, c'est Montaigne, plus la manière de sentir de Pascal, et -cette manière, c'était l'épouvante, l'effarement, le cabrement devant -l'abîme. L'origine du style de Donoso Cortès est saint Augustin dans -ses _Confessions_. Saint Augustin l'attire par sa tendresse, la grande -qualité de son esprit et de son âme. Il l'attire aussi par son défaut -peut-être, car saint Augustin, sous les magnificences de son génie, -comme Donoso Cortès sous le sien, cache son atome de rhéteur. - - -IV - -Tel nous trouvons en ces trois volumes le talent du marquis de -Valdegamas. Plus oratoire que littéraire, Donoso Cortès a, même -lorsqu'il s'efforce d'être didactique, comme dans son _Essai sur le -catholicisme, le libéralisme et le socialisme_, les aspirations, les -apostrophes, le mouvement et le redoublement antithétique. Il a de -l'orateur: Il doit avoir lu immensément les sermonnaires. Il a les -grands mots oratoires qui une fois dits ne s'oublient plus: «Ou un -seul homme--dit-il un jour--suffirait pour sauver la société: cet -homme n'existe pas; ou, s'il existe, Dieu _dissout pour lui un peu de -poison dans les airs_!» Un autre jour: «Dieu a fait la chair pour la -pourriture, et le _couteau pour la chair pourrie_.» Et encore: «Où que -l'homme porte ses pas, il la rencontre (la douleur), statue _muette et -en larmes, toujours devant lui_!» Rappelez-vous ce qu'il dit une fois -de Sainte-Hélène: «Napoléon, le maître du monde, devait mourir séparé -du monde par un _fossé dans lequel coulerait l'Océan_.» Il parle -quelque part de je ne sais quelle doctrine indigne de _la majesté de -l'absurde_. - -Un peu plus, il serait déclamateur; mais il s'arrête à temps et le -goût est sauvé. Du reste, rarement fin, et ceci l'honore... La finesse -de l'esprit n'est souvent qu'une ressource de sa lâcheté. Donoso est -le courage même. Il a la foi de ce qu'il dit, et il ne se baisserait -pas d'une ligne pour ramasser tout un monde de popularité si Dieu le -mettait à ses pieds. - -C'est le contraire d'un autre éclatant, de Chateaubriand, sur lequel -il l'emporte par la pureté, le calme et la beauté de l'âme, s'il ne -l'emporte pas par la beauté de son génie. Il se soucie peu de la -gloire. «Je ne veux pas que mon nom résonne--dit-il dans une de ses -lettres;--je ne veux pas que les échos le répètent et qu'il retentisse -sur les montagnes. Il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher mes -adversaires de le prononcer, mais je suis résolu à empêcher mes amis -de le faire, et c'est le but de cette lettre.» - -Et lorsqu'il écrit cela il est très vrai. Il est conséquent à ce qu'on -trouve partout, à mainte page de ses oeuvres: «L'idéal de la -vie,--dit-il,--c'est la vie monastique. Ceux qui prient pour le monde -font plus que ceux qui combattent.» Et, en effet, lui, l'ambassadeur -qui n'a jamais fait comme Chateaubriand, ce fat d'affaires, ce porteur -d'empire sur le bout du doigt, ennuyé à la mort si on l'en croyait et -lassé de ce faucon qui pèse si peu au poing du génie, il allait, -lorsque la tombe le prit, quitter simplement ses costumes de palais, -qu'il n'appelle nulle part des guenilles, et revêtir une soutane. Dieu -ne le permit point; il lui gardait un autre autel à desservir. Il -l'appela et en fit son prêtre... pour l'éternité, dans les cieux! - - -V - -Nous avons dit que l'ouvrage principal de Donoso Cortès, le seul qui -lui gardera dans la postérité cette gloire à laquelle il ne tint point -durant sa vie, était son _Essai sur le catholicisme, le libéralisme et -le socialisme_, et c'est même le seul ouvrage régulièrement _composé_ -qu'il ait laissé parmi ses oeuvres. Turbulences dans un temps -turbulent, cris éloquents poussés sous la pression des circonstances, -les autres écrits de Donoso Cortès, discours, articles de journaux ou -lettres, ne sont pas des livres à proprement parler et dont la -Critique puisse donner l'anatomie. - -On les lira encore quelque temps, puis ils tomberont des mains, ne -laissant dans les esprits d'autre impression que l'impression du bruit -qu'ils firent, et ce sera bientôt effacé. Les journalistes et les -orateurs sont plus mortels que les autres hommes. Ils se résolvent -mieux et plus vite en poussière. Voix de la bouche, voix de la plume, -qui se sont fiées à l'air, à cette petite bouffée de vent dans -laquelle elles ont parlé... Le vent ne les trahit pas, et il les -emporte! Quoiqu'il ait eu, comme orateur, ses deux à trois moments -sublimes, Donoso Cortès, ni dans le journal ni à la tribune, n'a été -un de ces voyants à distance, qu'on nous passe le mot! un de ces -prophètes de longueur qu'il faut forcément être si, comme orateur ou -comme journaliste, on a la prétention, que je trouve un peu forte, de -ne pas mourir. - -Dans ses _Lettres sur la France en 1851_, il parcourt, jour par jour, -le cercle que toutes les intelligences de ce temps, quand elles -n'étaient pas folles, ont pu parcourir; mais je ne vois rien là de -prédominant et de supérieur. - -Les événements lui donnent dans les yeux de leur impalpable cendre de -chaque jour et font ciller ses mélancoliques paupières, qui n'ont pas -l'immobilité de celles de l'aigle. Lorsque ailleurs, je crois, sur -cette immense et noire tenture de mort dans laquelle il voit l'Europe -enveloppée (et qui l'est... peut-être), il se mêle de découper de -petites prophéties spéciales, il ne réussit pas. Il manque son coup: -«Si la Russie--dit-il--entre en Allemagne, il n'y a plus qu'à -accepter, en y ajoutant le mot de Napoléon: L'Europe sera -républicaine ou cosaque... si elle n'est catholique», et pourtant rien -de tout cela n'est arrivé. La peur, comme l'espoir, voit plus grand -que nature. - -Le vieux monde s'est rassis sur ses vieux fondements, et ç'a été tout. -Évidemment, la gloire vraie de Donoso Cortès n'est point dans des -perspicacités de cet ordre. Elle est ailleurs, et c'est dans son -_Essai sur le catholicisme_ qu'il faut la chercher. - -Elle est aussi dans cette philosophie de l'histoire qu'on trouve, dès -1849, dans la lettre, datée de Berlin, à Montalembert, et qui est -d'ailleurs la vue génératrice de toutes les vérités de l'_Essai_, -lesquelles sont nombreuses. Cette vue exprimée et développée déjà par -Donoso Cortès, et qu'il démontre, à savoir: le triomphe _naturel_ du -mal sur le bien, et le triomphe _surnaturel_ de Dieu sur le mal, par -le moyen d'une action _directe personnelle et souveraine_, n'avait -jamais été formulée avec cette plénitude et cette vigueur. C'est dans -la radieuse clarté de cette vue complète que Donoso écrivit l'_Essai_, -qui est tout ensemble la plus profonde apologie du dogme catholique et -une attaque contre les doctrines contemporaines dont le but est -d'abattre ce dogme et de le ruiner. - -Pour Donoso Cortès comme pour Blanc-Saint-Bonnet (une autre gloire -catholique qui se fait présentement devant Dieu, et qui, un jour, -saisira l'attention des hommes), la théologie est la seule science qui -explique l'histoire, qui la prépare et puisse la gouverner, et il le -prouva en en appliquant les notions à tous les problèmes soulevés dans -son livre. Là il déposa tout son effort, toute sa force, et sa vie -presque. Il mourut, en effet, quelque temps après qu'il eut fini ce -livre, qu'on mettra désormais entre les _Soirées de Saint-Pétersbourg_ -et les _Recherches philosophiques_ de l'auteur de la _Législation -primitive_;--à côté, mais un peu au-dessous des _Soirées_; à côté des -_Recherches_, mais aussi un peu au-dessus. - -Avec son _seul_ livre de l'_Essai_, le marquis de Valdegamas s'est -placé entre le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, qu'on -pourrait presque appeler les Pères laïques de l'Église romaine. On -s'en souvient, ils avaient, au XVIIIe siècle, mis partout leurs trois -dieux: Voltaire, Rousseau et Franklin, qu'ils appelaient le _Flambeau -de l'humanité_, dans le style du temps, sérieux et comique, -déclamatoire et plat. - -Nous, catholiques du XIXe siècle, nous n'avions à opposer aux trois -colosses de la philosophie que deux hommes de hauteur, qui en valaient -bien trois, il est vrai: de Maistre et de Bonald; mais il nous -manquait le troisième. A présent, nous l'avons, et ce sera Donoso -Cortès. - -Dans cette réplique d'un siècle à un autre par ses plus grands hommes, -le comte de Maistre,--avec son esprit merveilleux, si aristocratique, -si français, et ce don de plaisanterie charmante qui était comme la -fleur de son profond génie,--le comte de Maistre tient naturellement -la place de Voltaire, et c'est bien le Voltaire du catholicisme, en -effet. Bonald, qui en est le Montesquieu, Bonald, éloquent à force de -dialectique, s'y oppose vivement à Rousseau, et, chose singulière et -piquante! Donoso Cortès, du pays du Cid et de sainte Thérèse, Donoso -Cortès, qui a mis toutes les sciences de la terre aux pieds de la -théologie, y fait vis-à-vis et contraste au naturaliste Franklin! - - -VI - -Les oeuvres choisies de Donoso Cortès sont précédées d'une -introduction de Louis Veuillot, qui, comme il nous l'apprend, fut -l'ami du marquis de Valdegamas. Cette introduction est de la placidité -pleine de force qu'ont les chrétiens quand ils regardent deux choses -tristes:--le monde et un tombeau. Elle n'a point de chétive petite -mélancolie. - -Le monde ne sut point assez ce que valait Donoso Cortès, et Veuillot -l'a dit tranquillement, sans rien surfaire. Au premier rang de ce -monde par les titres et les relations, Donoso Cortès, marquis de -Valdegamas, n'y exerça pas toute l'influence à laquelle, de talent et -d'âme, il avait droit, et la faute en fut justement au monde de ce -temps, haïsseur de toute vigueur et de toute vérité complète. Il -fallait à un homme comme Donoso Cortès l'époque de Ximenès, et Ximenès -même pour ministre. Il ne l'eut point, et, comme tant d'autres, il -vint trop tard. Mais n'admirez-vous pas cette louange amère? Le plus -grand honneur qu'on puisse faire aux hommes du XIXe siècle, c'est de -supposer qu'ils n'en sont pas! - - - - -SAISSET[8] - - -I - -L'_Essai de philosophie religieuse_ d'Émile Saisset veut à toute force -être modeste. C'est une composition très travaillée en modestie. On -s'attendait peu à ce ton, agréable du reste, et convenable surtout, de -la part de Saisset, un des diacres de Cousin, qui proclamait, il y a -peu d'années, que les philosophes «étaient désormais les seuls prêtres -de l'avenir,» et cela avec le contentement fastueux d'un homme qui en -tenait sous clef tout un petit séminaire. Saisset, professeur, et, si -je ne me trompe, suppléant de Cousin, lequel, lui, a donné sa -démission de philosophe entre les mains des dames et est entré dans -les pages de madame de Longueville, Saisset a baissé infiniment de -note depuis le temps où il se croyait un prêtre et, qui sait? -peut-être un évêque des temps futurs. Sa religion de l'avenir lui -paraît, en ce moment, fort menacée, et son livre est un cri d'alarme; -mais un cri d'alarme discrètement poussé, car tout est discret dans -Saisset: le ton, le talent, et même la peur. - - [8] _Essai de Philosophie religieuse_ (_Pays_, 8 novembre 1859). - -Il a peur, en effet. Et il y a de quoi. La philosophie _qu'il adore_ -(_sic_) est cernée et va mourir un de ces jours, non pas, comme -Constantin Paléologue, au centre d'un monceau d'ennemis circulairement -immolés autour d'elle, car la philosophie de Saisset n'a jamais tué -personne: elle n'est meurtrière que de vérité; mais elle va mourir au -milieu d'ennemis chaque jour plus nombreux, plus prompts aux coups et -plus puissants... Parmi eux, bien entendu, le catholicisme est là qui -la presse, et non pas seulement le catholicisme farouche, haineux, -théocratique et rétrograde, que hait modestement Saisset, mais le -doux, le rationnel, le tolérant, que les prêtres des temps futurs -souffrent auprès d'eux en attendant leur propre ordination définitive. -Il est assez simple et assez naturel que le catholicisme soit contre -la philosophie, qui veut lui succéder. Mais voici plus étonnant et -plus terrible. La philosophie est attaquée par la philosophie -elle-même. Ses parricides entrailles se retournent contre elle. _Tu -quoque, fili!_ Elle est frappée par son fils Brutus. Le fils Brutus de -la philosophie est le panthéisme, et ce fils Brutus mérite bien son -nom. Il est brute et brutal. - -Et, de fait, le panthéisme, vous dira Émile Saisset, est en train de -devenir tout à l'heure la philosophie universelle de l'Europe. Que -l'Europe le sache ou l'ignore, qu'elle en soit consciente ou -inconsciente, elle est en lui, il est en elle, il est partout! Il -est dans les penseurs, il est dans les artistes, il est même dans -les femmes, qui croient à la substance et plaisantent... -panthéistiquement! La France fut assez jeune, dans le temps que -Cousin n'était pas encore dans les pages de madame de Longueville -et _commissionnait_ pour le compte de la philosophie française, la -France fut assez naïve (ce n'est pas là pourtant son habitude, mais -c'était la France philosophique, il est vrai,) pour accepter comme -une merveille exotique les germes de l'hegelianisme rapportés -pieusement dans le chapeau ou sous le chapeau de Cousin, et cette -fleur a donné ses fruits. Qui a goûté du Proudhon, du Taine, du -Renan, du Vacherot, les connaît, ces fruits germaniques, cultivés -par des mains françaises sur un sol français. Ce n'est pas bon, mais -c'est demandé, et la philosophie telle que l'enseigne Saisset -commence à ne plus placer ses produits. Ils paraissent insuffisants, -fades et même fadasses, aux goûts développés et à la fureur d'un -temps dépravé. Il y a des choses qui font trembler Saisset. -L'accroissement de la personnalité qui s'en va monstrueux, la rage -universelle de jouir, et tout de suite encore! enfin l'activité de -l'esprit aiguillonnée, exaspérée par cette rage de jouir, voilà ce -que ne saurait diminuer, apaiser ou contenir la philosophie, un peu -vieillotte, maintenant, pour ce faire, qu'on appelle proprement la -philosophie française, celle-là qui sortit de Descartes,--lequel, -lui, ne sut jamais sortir de lui-même!--qui fit un jour sa grande -fredaine de Locke, mais qui s'en est repentie quand elle fut sur -l'âge, plus morale en cela qu'une de ses amies, la _grand'mère_ de -Béranger. - -Eh bien, cette philosophie est-elle irrémédiablement finie? Doit-elle -définitivement céder la place, l'influence et l'empire, au -catholicisme, qui nous ramènera au moyen âge ou au panthéisme, qui -nous amènera un âge comme l'histoire n'en a pas encore vu? Car la -question se débat, selon Saisset, entre ces deux alternatives: «Il n'y -a que deux espèces de penseurs conséquents,--dit-il textuellement à la -page XXV de son introduction:--ceux qui nient la raison, la science et -le progrès et veulent le retour de la théocratie du moyen âge, et ceux -qui veulent une reconstitution radicale de la société et de la vie -humaine.» Pour lesquels nous prononcerons-nous?... - -Après ces paroles et la question ainsi posée, qui ne croirait que -Saisset a choisi? Qui ne croirait qu'il est un de ces radicaux -courageux, un de ces panthéistes qui semblent les progressistes réels -en philosophie, puisqu'ils sont les derniers venus? Et cependant, non! -il ne l'est pas. Loin de choisir, il se dérobe. Bien loin d'être une -déclaration de panthéisme, le livre est, au contraire, une discussion -en forme contre le panthéisme et une doctrine élevée à côté pour -échapper aux conclusions envahissantes de ce fléau qui s'étend -toujours. Entre les théocrates du moyen âge et les terribles séculiers -de l'avenir, qui a donc pu retenir Saisset et lui faire tracer une -tangente par laquelle il se sauve des uns et des autres? Cela est -curieux, mais cela doit être certainement la théocratie à son usage, -cette théocratie philosophique qui n'est pas rétrograde, celle-là, et -qu'il a rêvée pour lui et pour ses amis. Il ne veut pas manquer sa -prêtrise. Il ne lâche pas sa part de troupeau, et son livre, intitulé -_Essai de Philosophie religieuse_[9], n'a pas d'autre sens que -celui-là, sous ses formes d'une simplicité piperesse et d'une modestie -qui prouve qu'on n'a plus la puissance, car l'humiliation n'est pas -l'humilité! - - [9] Charpentier. - - -II - -Mais, si Saisset a vu très juste dans les circonstances -contemporaines, et si la question morale et intellectuelle du monde -doit s'agiter entre les conséquents du catholicisme et les conséquents -du panthéisme, a-t-il vu également juste en croyant possible -d'établir, ou, pour parler aussi modestement que lui, de pressentir -une troisième solution à introduire, en _catimini_, sous les regards -de l'opinion, avec des patelinages de plume qui montrent au moins de -la souplesse dans son talent? Si la question philosophique du temps -présent est, comme il l'a dit et comme je le crois, la question de la -personnalité divine; si, au terme où est arrivé l'esprit humain, il -faut, de rigueur, être pour l'homme-Dieu tel que la religion de -Jésus-Christ nous l'enseigne, ou pour le Dieu-homme tel que l'établit -Hegel, Saisset, qui veut bien du sentiment chrétien, mais qui ne veut -pas de la religion chrétienne, et qui, non plus, ne veut pas du -panthéisme, qu'il hait comme un voleur d'héritage parce qu'il le -priverait de la succession sur laquelle il a compté, Saisset, à qui je -ne demanderai pas plus qu'il ne peut me donner, a-t-il fait, du moins, -dans son _Essai de philosophie religieuse_, pour le compte de la -personnalité divine, quelque découverte qui fasse avancer cette -question? - -Je viens de lire cette longue méditation cartésienne, faite les yeux -fermés et les mains jointes avec les airs de recueillement d'un -philosophe en oraison, dans _l'in pace_ de la conscience, dans le -silence profond de la petite Trappe psychologique que tout philosophe -porte en soi pour y faire des retraites édifiantes de temps en temps -et s'y nettoyer l'entendement, et, je l'avoue, je n'y ai rien trouvé -qui m'éclairât d'un jour inconnu et fécond la personnalité divine que -nous autres catholiques nous savons éclairer du jour surnaturel de la -foi. - -Et il y a plus! je n'ai trouvé, dans cet _Essai de philosophie -religieuse_, ni philosophie ni religion, car le déisme n'est pas plus -une religion que le spiritualisme n'est une philosophie, et le mot -même d'essai n'est pas plus vrai que le reste avec sa modestie, car un -essai suppose qu'on s'efforce à dire une chose neuve, et l'auteur en -_redit_ une vieille dont nous sommes blasés, tant nous la connaissons! - -En effet, Saisset, dans ce livre nouveau, quoiqu'il soit imité de -Descartes, est éternellement le Saisset de la _Revue des Deux Mondes_ -et des _Essais sur la religion et la philosophie au_ XIXe _siècle_. -Les philosophes ont bien parfois des velléités de transformation, mais -ils ne réussissent guères à s'enlever de la glu d'idées dans laquelle -ils ont été pris une fois, et leur pensée y reste prise. L'englument -éclectique n'a point manqué à Saisset. Il ne s'en retirera jamais. -L'éclectique qu'il fut dans sa jeunesse, il l'est encore. -Philosophiquement, comme tous ses pareils, les éclectiques du -commencement du siècle, faits par Cousin à son image, il a toujours eu -un petit bagage d'idées fort léger. Comme les éclectiques, ces -emprunteurs à tout le monde, il les doit, ses idées, à Descartes, à -Leibnitz ou à Reid, et cela s'appelle la progression des êtres, le -grand optimisme, la liberté humaine, la Providence et l'étude des -faits de conscience; et voilà la valise faite de Saisset et de ces -messieurs! - -Eh bien, aujourd'hui que cette philosophie court-vêtue et en souliers -plats, et fort plats,--comme la Perrette, portant sur sa tête son pot -au lait, dans la fable,--aujourd'hui que cette philosophie a une peur -blême pour ce pot au lait qui va tomber peut-être, Saisset a-t-il au -moins ajouté quelque chose à son poids pour en assurer l'équilibre? Y -a-t-il mis le poids d'une idée de plus, et n'est-ce pas sans cesse le -même ballonnage de spiritualiste et de providentiel, qui ne leste -rien, n'assure rien et titube toujours?... - -Son livre est divisé en deux parties: la première est l'histoire -discursive et critique des philosophes antérieurs et contemporains et -de leurs systèmes: Descartes, Malebranche, Spinoza, Newton, Leibnitz, -Kant, Fichte, Schelling et Hegel, et, dans un temps où la philosophie -n'est plus que l'histoire de la philosophie, cette partie du livre, -dans laquelle il y a l'habitude des matières traitées qui singe assez -bien le talent, se recommande par l'intérêt d'une discussion menée -grand train et avec aisance; mais, d'importance de sujet, elle est -bien inférieure à cette seconde partie où l'esprit s'attend à trouver, -contre toutes les erreurs et les extravagances signalées par l'auteur -dans toutes les philosophies, un boulevard doctrinal solide, et -s'achoppe assez tristement contre ces infiniment petits -philosophiques: le déisme de la psychologie et ses conséquences -inductives et probables,--ce déisme dont Bossuet disait, avec la -péremptoire autorité de sa parole, «qu'il n'est qu'un athéisme -déguisé»! Avouez que c'est là une puissante manière de fortifier aux -yeux des hommes la personnalité de Dieu. - -Telle est pourtant la théorie d'Émile Saisset. - -Ce n'est pas même une théorie. Ce sont des affirmations peu carrées et -peu appuyées, mais rondes plutôt et glissantes, de ces inductions -données cent fois par l'école cartésienne tout entière, cette école du -_moi_ qui n'a jamais su jeter de pont d'elle à Dieu et dont l'auteur -de l'_Essai d'une philosophie religieuse_ a répété, sans les varier, -les termes connus. Ce n'est ni plus ni moins qu'un petit catéchisme -cartésien à l'usage des faibles qui ne veulent pas devenir forts, car -la force, c'est une témérité pour les prudents, et la force serait, -sur cette question de Dieu, de s'élever plus haut qu'une philosophie -qui la pose, l'agite, mais n'a jamais pu la résoudre. - -Certes! oui, Saisset a bien raison d'être modeste. Quand il l'est, on -peut le prendre au mot. Sans originalité d'aucune sorte, trivial même -dans le faux, par exemple dans la question des religions, qui ne sont, -d'après lui, que des amusettes et des symboles, l'oeuvre de Saisset -n'ose rien de dogmatique et de réellement décisif sur la personnalité -divine, d'abord parce que le déisme pur ne le permet pas, et ensuite -parce que, sur cette question de Dieu, l'Institut ne se soucie pas -qu'on dépasse la ligne circonspecte d'une haute convenance sociale. -Or, Saisset est un déiste qui vit toujours, de pensée, de désir et -d'âme, en la présence de l'Institut. - - -III - -Mais, si le livre de Saisset est d'une si profonde nullité dans sa -partie affirmative, nous serons assez juste pour revenir et pour -insister sur la valeur de la partie négative ou critique de son -ouvrage. Cette partie négative, d'ailleurs, est toujours la meilleure -chez tous les philosophes, ce qui, par parenthèse, est un cruel -arrêt, implicitement porté par les faits, contre la philosophie -elle-même. Les philosophes ne sont vraiment forts que les uns contre -les autres. Sans leurs erreurs mutuelles, que seraient-ils?... - -Saisset, qui n'a jamais été une de ces supériorités qui ont, de génie, -le droit de haute et basse justice sur les systèmes couverts du -porte-respect des grands noms, Saisset, qui ne fut jamais rien de -beaucoup plus qu'un joli sujet en philosophie, n'en a pas moins exercé -la magistrature du bon sens et de la raison, en maint endroit de ses -critiques, contre des hommes de l'imposance d'un Leibnitz, d'un -Descartes, d'un Kant, d'un Spinoza. Je sais bien qu'en relevant -l'erreur il reste courbé devant celui qui l'a produite, et je -reconnais là le joli sujet dont je parlais tout à l'heure, respectueux -pour ses maîtres et obstiné au respect pour eux, malgré leurs plus -honteuses et leurs plus dangereuses folies. - -Un esprit plus vigoureux que celui de Saisset ne vénérerait pas la -force jusque dans l'abus qu'on fait d'elle, un bon sens plus fier -n'aurait pas de ces attitudes devant les gauchissements du génie ou -ses crimes,--car les fautes intellectuelles d'un homme investi de -facultés transcendantes peuvent aller jusque-là; mais il faut se -rappeler que Saisset est professeur, et je nomme ce respect déplacé le -_mal de l'école_. Un professeur n'a pas la recherche libre de la -philosophie. Il est professeur avant d'être philosophe. S'il était -plus philosophe, il ne serait pas professeur... De plus, quand on vit -en intimité d'étude avec les grands esprits philosophiques, avec ces -grands cerveaux, tous fausseurs ou corrupteurs, plus ou moins, de la -tête humaine, si on leur arrache par la réflexion l'intégrité de sa -pensée, on leur laisse de sa dignité par l'admiration qu'on ne leur -arrache pas, et c'est ce qui est arrivé à Saisset quand il se sépare -des sophismes de ses maîtres et qu'il a le courage de les montrer. -Ainsi pour Spinoza, par exemple, dont il voit très bien le vice -radical et profond, le vice irrémissible, il reste sans conclure par -le mépris mérité avec ce fakir hollandais et juif beaucoup trop vanté, -né de la kabbale et du gnosticisme, dans un coin, et qui ne fut jamais -que le génie obscur de l'abstraction et de la géométrie, dévoyé dans -l'étude de l'homme. L'enthousiasme du mandarin, et je dirai plus, de -l'écolier, est ici plus fort que le bon sens primitif, et met un -défaut de proportion des plus choquants entre la critique qu'on s'est -permise et l'admiration qu'on garde encore... - -Eh bien, cela est inférieur! Il est inférieur aussi, après avoir -conclu au particulier dans chacune de ces biographies intellectuelles, -de n'avoir pas su conclure au général et, après avoir fait passer -philosophes et systèmes par le creuset de l'analyse, de n'avoir pas -jaugé d'un dernier regard la puissance en soi de la philosophie. Otez, -en effet, les vérités _indémontrables_ et nécessaires à la vie et à la -pensée humaines qu'on savait avant les philosophes et auxquelles ils -n'ont pas donné un degré de certitude de plus,--le nombre infini de -leurs sophismes laborieux,--les forces d'Hercule perdues par eux pour -saisir le faux ou le vide,--le mal social de leurs doctrines, qui -n'ont pas même besoin d'être grandes pour produire les plus grands -maux,--ôtez cela, après l'avoir pesé, et dites-moi ce qui reste de -tous ces philosophes et de toutes ces philosophies, même de ceux ou de -celles qui paraissent le plus des colosses! - -Je m'en vais vous dire ce qui reste. Il reste de grands poètes, fort -curieux d'abord et ensuite assez fatigants à connaître, des poètes -étranges, les _poètes de l'abstraction_ bien plus que des -découvreurs de vérités. Depuis Aristote jusqu'à Kant, qui l'a -complété, depuis Hegel, le descendant, jusqu'à Spinoza, l'aïeul, et -qu'un autre poète, mais qui valait mieux, Lessing, a réhabilité à -force de poésie, vous n'avez, prenez-y bien garde! dans tous ces -philosophes, que des poètes abstraits. Voyez! ils sont presque tous -géomètres, parce que la géométrie est suprêmement la science de -l'imagination, et, de l'aveu de Saisset lui-même, c'est par là -qu'ils périssent comme observateurs. Avec leurs tourbillons, leur -vide et leur plein, leur dynamique, leurs harmonies préétablies, -leurs idéalismes impossibles, ce sont de grands poètes, mais -abstraits,--des _faiseurs_, comme dit le mot _poète_, des créateurs -de puissantes ou d'impuissantes chimères... Car l'homme n'invente -réellement que sur le terrain de l'imagination; mais Dieu lui donne -et il reçoit seulement sur celui de la vérité. Ce sont d'énormes -poètes abstraits, mais le moindre poète vivant, avec la plus modeste -des fleurs à la bouche, le moindre poète d'expression, vaut mieux -que tout cela, et--je finirai par ce blasphème philosophique,--fait -plus véritablement que tous ces abstracteurs de quintessence pour -l'avancement moral du genre humain! - - - - -SAINT-RENÉ TAILLANDIER[10] - - -I - -Après la philosophie, la littérature. Après Émile Saisset et son livre -de Philosophie religieuse, voici Saint-René Taillandier, qui publie à -son tour un volume d'histoire et de philosophie,--religieuse aussi. -C'est comme un écho! «J'aurais pu très bien--nous dit-il dans son -introduction--appeler ce recueil _la Liberté religieuse_.» Et c'est la -vérité. Pourquoi donc pas? Mais, mystérieux et profond, il en reste là -tout à coup de sa confidence et ne nous apprend pas pourquoi il a -préféré pour son livre cet autre titre, qui aura paru probablement -moins compromettant à sa vaillance: _Essai de philosophie -religieuse... Histoire et philosophie religieuse_[11]. Toujours la -religion mêlée à la philosophie! N'y a-t-il là qu'un rapport de titres -entre deux ouvrages différents?... Émile Saisset et Saint-René -Taillandier, s'ils ne sont pas gens de même doctrine, sont gens de -même maison. Ils écrivent tous les deux, depuis longtemps, à la -_Revue des Deux Mondes_. Seulement Saisset a le haut du pavé sur -Taillandier. Émile Saisset est à Saint-René Taillandier ce que le -philosophe est à l'homme de lettres. Il a dans la tête des -constructions quelconques que l'autre n'a pas. - - [10] _Histoire et Philosophie religieuse_ (_Pays_, 23 novembre 1859). - - [11] Lévy. - -L'autre est un esprit entièrement... plane. Excepté un vent obstiné de -liberté qui y souffle perpétuellement, il n'y a pas grand'chose à -rencontrer dans cette cervelle tout en surface. La liberté! la -liberté! voilà la seule idée qui habite dans l'esprit de Saint-René -Taillandier,--un steppe.... moins l'étendue! Dans les huit articles de -revue dont il a composé son livre, Saint-René Taillandier ne cesse pas -de nous répéter, sur un ton qu'on voudrait plus varié: «Soyons -religieux, mais surtout soyons libres, libres même de n'être pas -religieux du tout, si cela nous plait.» Car, avec la liberté telle que -la conçoit ce libéral immense, la religion ne peut plus être que la -liberté de n'avoir pas de religion. De tous les _dilettanti_ de -liberté, nombreux en ce siècle, Taillandier est, sans contredit, un -des plus ardents et des plus exigeants que nous ayons connus. En -voulez-vous la preuve? Vous aviez cru peut-être avec nous que nous -avions la liberté religieuse en France. Eh bien, non! selon Saint-René -Taillandier, nous ne l'avons pas... Hein! quel amateur! - -Nous n'en avons guères qu'un piètre fragment, un à peu près -insuffisant. Rien de plus.--Mais ce que nous en avons déjà pourra -servir à nous en faire avoir encore; et c'est là le but grandiose -auquel le devoir ou l'honneur du XIXe siècle est de pousser de toutes -ses forces réunies. Chose plus difficile à accepter! c'est -aussi--toujours selon Taillandier--le devoir du christianisme -lui-même. Le christianisme doit établir la liberté contre sa propre -personne, et il n'est même le christianisme _vrai_ qu'à ce prix. Ne -riez pas, et ne croyez pas que Saint-René Taillandier, qui écrit cela, -soit un ennemi du christianisme! Non pas! C'est un ami plutôt. - -Il diffère par un point de Saisset. Il ne se contente pas de saluer -avec un respect froid cette religion qui passe (on l'espère bien), et -qu'on ne salue que parce qu'on croit qu'une fois passée elle ne -reviendra plus et que la philosophie pourra s'installer à sa place. -Lui, Taillandier, s'agenouille encore devant elle... Critique doux, -simple professeur de littérature en province, il n'a pas l'ambition du -sacerdoce philosophique. Il ne demande pas mieux que de rester -chrétien et tranquille,--l'unique chrétien, je crois, de la _Revue des -Deux Mondes_. Mais, pourtant, c'est à la condition que le -christianisme se conduira bien, c'est-à-dire ira se relâchant chaque -jour un peu plus dans une liberté indéfinie. Tel est le christianisme, -l'_idéal_ de christianisme de Saint-René Taillandier, et à la _Revue -des Deux Mondes_, qui, comme on sait, est rédigée par une société de -ménechmes, c'est son originalité. - - -II - -Il n'en a pas d'autre, en effet. Il écrit comme on écrit dans cette -maison-là, avec la gravité pesante, grise et uniforme qui n'y -distingue personne. Il a ce gros style qu'on appellera dans cinquante -ans _style Revue des Deux Mondes_, comme on dit le _style réfugié_, ce -style que chacun met sur sa pensée à cette revue et qui ressemble à -une casaque pendue dans l'antichambre pour le service de tous les dos. - -Saint-René Taillandier est déjà un des anciens de la maison et de la -casaque. Pendant que les talents qui fondèrent l'une et rejetèrent -l'autre, et qui avaient trop de personnalité et de vie pour se laisser -grossièrement éteindre, s'en allaient successivement à la file, il -resta, et passa maître, les maîtres partis. Il n'avait rien de ce qui -avait brouillé les fondateurs de la maison avec un homme qui traitait -ses écrivains comme un allumeur de quinquets attaqué d'ophtalmie -traite ses becs de gaz, dont il hait et diminue la clarté. Taillandier -était, lui, un quinquet fort sage, de lumière modérée, de chaleur sans -inconvénient; enfin il était comme il fallait être pour vivre -éternellement dans le clair-obscur de l'endroit. Chose importante! il -réussissait dans l'ennui. En talent, il était le billon dont Gustave -Planche était la monnaie blanche. C'était du Gustave Planche tombé -dans de l'allemand, une vase terrible et de laquelle on n'a jamais pu -le sortir! S'il n'y avait pas d'Allemands au monde, on peut se -demander ce que serait Saint-René Taillandier. Il est bien probable -que nous serions privés de ce grand homme. Aujourd'hui, les -connaissances que son livre atteste sont, comme toujours, des -importations d'Allemagne, sur lesquelles ne rayonne jamais l'aperçu -qui les nationaliserait. - -La seule chose en propre qui appartienne donc à Taillandier, c'est son -christianisme _libre_, lequel ne lui a pas coûté grand'peine, -puisqu'il n'est, dans une tête ouverte à toutes les choses vagues, que -la notion confuse d'une liberté sans limites. Ce christianisme sans -gêne est fort au-dessous d'un protestantisme quelconque, car le -protestantisme a des liens qui l'embrassent et qui le retiennent en -des communions déterminées, et comme le catholicisme, mais avec moins -de bonheur et de facilité que le catholicisme, il a toujours essayé de -défendre son unité, sans cesse menacée et faussée d'ailleurs par son -principe même. Non! Taillandier n'a pas l'honneur d'être protestant, -ou, s'il l'est, car tout le monde qui désobéit peut l'être, c'est un -protestant sans doctrine, comme il est un philosophe sans philosophie, -comme il est un fantaisiste sans invention, et l'introduction de son -livre d'_histoire et de philosophie religieuse_ nous met -particulièrement au courant de cette fantaisie sans puissance. - -Dans cette introduction, en effet, Taillandier, qui a la prétention de -remuer ses petites idées générales tout comme un autre, s'efforce de -résumer et de bloquer celles qu'il a dispersées dans les _articles_ de -son livre, et, comme ici nous n'avons pas de romans allemands à -exposer ou des cancans d'érudition allemande à faire, nous montrons -mieux ce que nous sommes par nous-même dans cette introduction, d'une -clarté tout à la fois innocente et cruelle. Quand on a lu ce triste et -traître morceau, impossible de se méprendre sur l'incurable faiblesse -d'esprit d'un homme qui a osé écrire au front de son livre les mots -d'_histoire_ et de _philosophie religieuse_, et qui, précisément dans -ces deux grands ordres d'idées, ne procède que par sophismes -vulgaires, et a démontré qu'il n'y avait en lui que la pauvreté de -l'erreur. - -Saint-René Taillandier a repris une millième fois la thèse maintenant -abandonnée de tout ce qui a quelque ressource de discussion dans la -pensée, cette distinction banale de l'avocasserie philosophique d'un -christianisme du passé mis en contraste avec le christianisme de -l'avenir. «Le christianisme du passé est judaïque,--dit-il insolemment -pour les juifs, nos ancêtres, et pour nous;--il est judaïque parce -qu'il prétend maintenir, sans hérésie, sans atteinte à la tradition, -l'intégrité de la croyance.» Et pour légitimer cette affirmation, qui, -vous le voyez, se détruit seulement en s'exprimant, et prouver qu'il -est de l'essence de la vérité éternelle d'être moins forte que le -temps et de changer avec lui, après avoir posé le principe faux du -changement nécessaire il le complète en l'appuyant sur des -affirmations historiques d'une égale fausseté. - -«Ainsi--dit-il--l'Église de saint Louis n'était pas l'Église de -Constantin», et on pourrait le mettre au défi de dire en quoi ces deux -églises diffèrent! Ainsi encore il assure ailleurs que le -christianisme aurait péri au XVIe siècle sans la réforme protestante, -et il ne parle pas de cette grande réforme du concile de Trente qui, -pendant que Luther et les autres voulaient tout anéantir, sauve tout, -en sauvegardant le dogme,--le dogme éternel! Certes! Taillandier, qui -est un professeur et un lettré, n'a pu rester en de si profondes -ignorances ou tomber dans des oublis si légers, et je sais bien quel -mot la Critique pourrait lui infliger si elle ne savait aussi la -triste faculté de se faire illusion qu'ont les hommes, et ceux-là même -dont la tête a le moins de fécondité. - -Du reste, il n'y a pas, dans cette introduction aux fragments -d'_histoire et de philosophie religieuse_, que l'erreur souche du -point de vue principal. Sur la grosse erreur, Taillandier en a brodé -fort bien de petites, comme on brode sur un fond de perles des perles -plus fines. Il n'y a que les perles qui manquent ici. Taillandier n'a -pas même la perle de l'erreur. Il n'en a que la verroterie. -Croira-t-on, par exemple, que dans sa fameuse introduction il ait -confondu honteusement le monde religieux et le monde politique? -Croirait-on qu'il compte deux sortes d'esprits dans le XVIIIe siècle? -Et pourquoi pas trois? pourquoi pas dix?... A quel _fond de choses -réelles_ vont ces vieilles rubriques, usées comme pantoufles par les -sophistes du temps, et qui sont chez Taillandier les procédés -ordinaires?... Spiritualiste de prétention, spiritualiste que nous -connaissons bien, et dont toute la visée et tout l'espoir est de -spiritualiser tellement le christianisme qu'il n'en reste absolument -rien, il pouvait s'épargner ces comédies de _queue_ que les renards -jouent aux dindons; il pouvait s'épargner les filières par lesquelles -il veut faire passer sa pensée... qui n'y passe pas et que nous voyons -toujours! - -Parlons maintenant sans ironie. L'amour du christianisme de -Taillandier est tout simplement la haine du catholicisme, comme le -respect de Saisset en est l'envie. Le christianisme prétendu de -Taillandier, c'est la tolérance de tout, sans cela, il ne le -tolérerait pas. Ce christianisme repousse formellement, après l'avoir -cité, ce mot sublime: _le Christ aux bras étroits_, de Bossuet. Il -veut que son Christ, à lui, ait les bras ouverts d'une courtisane! Je -demande bien pardon de mettre de pareils mots l'un en face de l'autre, -même par horreur des idées qu'ils expriment; mais j'en renvoie le -sacrilège à la philanthropie contemporaine, qui, à force d'amour pour -l'auguste liberté des hommes, est parvenue à faire de son Dieu la -prostituée du genre humain. - - -III - -Telles sont les idées, en propre, de Saint-René Taillandier, de cet -homme qui, par la médiocrité de son talent, mériterait bien la -miséricorde de la Critique, mais qui, par le dogmatisme de ses -affirmations erronées, mérite sa sévérité. Telles sont la philosophie -et l'histoire de cet optimiste faux chrétien qui croit, dit-il, à la -Providence divine, comme il croit à la destinée, comme il croit à ce -XIXe siècle qui _a réveillé l'infini_, comme à la science, comme à -tout, et qui a le mysticisme de toutes ces sornettes contemporaines, -lesquelles formeront un jour une logomachie à faire pouffer de rire -nos descendants! - -Hors ces _idées générales_, dont nous avons essayé de donner l'idée, -il y a dans le livre de Taillandier son train-train de critique -ordinaire, et cette partie du livre n'a plus pour nous le même -intérêt. Les opinions d'un homme ne sont-elles pas tout en cet homme? -Qu'importent ses relations et ses goûts! Les relations de Saint-René -Taillandier, c'est tout le personnel, ancien et moderne, de la _Revue -des Deux Mondes_, pour laquelle son livre est une épouvantable -_réclame_ de quatre cents pages environ, et ses goûts, c'est Renan et -Edgar Quinet, auxquels il a consacré toute la partie du volume qu'il a -pu arracher aux Allemands. Il est vrai qu'il y a beaucoup d'allemand -encore dans Renan et Quinet. Et voilà pourquoi, sans nul doute, ces -deux messieurs, dont l'un téta Herder et l'autre Hegel,--le puissant -Hegel, dit Taillandier avec tremblement,--lui paraissent presque deux -hommes de génie. L'opinion personnelle de Taillandier nous étant assez -indifférente, à nous qui avons aussi notre opinion sur ces messieurs, -nous ne ferons pas de la critique sur de la critique, et nous -laisserons Taillandier au charme de ses impressions. - -Ce qui est curieux, ce n'est pas que deux rédacteurs de la _Revue des -Deux Mondes_ paraissent deux fiers hommes à un troisième rédacteur de -la _Revue des Deux Mondes_. Le curieux, dans ces articles, c'est -justement ce qui se mêle parfois d'une manière tout à fait inattendue -à l'éloge de l'un et de l'autre. Par exemple, vous aviez cru, n'est-ce -pas? qu'Ernest Renan, quoique sorti du séminaire, n'était pas -précisément la gloire de ce respectable établissement? Eh bien, -c'était là une erreur! C'est comme cette liberté religieuse qui manque -à la France! Aux yeux de colombe de Taillandier, ce tendre Fénelon de -la religion libre de l'infini, Renan,--qui a le _sentiment de -l'infini_ et qui est un sonneur de cloches de cette religion de -l'infini _réveillée_,--Renan est profondément religieux, et si -Saint-René Taillandier ne s'ajustait pas très bien, par son genre de -talent, à la consigne absolue de la _Revue des Deux Mondes_: «soyez -gris et lourd!», il aurait peut-être été piquant et coloré pour la -première fois de sa vie en nous parlant des sentiments religieux de -Renan; mais Buloz, qui ne badine pas, a été obéi! - -De même, dans l'article sur Edgar Quinet. Quinet, le révolutionnaire, -n'est pas seulement religieux, lui, il est _patricien_ et -_sacerdotal_, ce qui, par parenthèse, n'est pas une injure, comme vous -pourriez le croire, sous la plume du dévot _libre_ au christianisme de -l'infini! - -Ces inconséquences, ces titubations, n'inquiètent pas beaucoup -Taillandier. Elles sont nombreuses dans son livre, mais parmi toutes -il y en a une sur Machiavel que je me permettrai de citer... Il y a, -de par le monde allemand, un certain Gervinus qui a fait une -justification de Machiavel, comme Macaulay en a fait une autre en -Angleterre. Seulement ce Gervinus n'a pas le brillant coup de batte de -Macaulay, qui a été un peu, ce jour-là, l'Arlequin de l'histoire. -Gervinus est plus lourd naturellement, plus compendieusement -travaillé, plus creusé et plus creux que l'historien anglais. - -Tout le temps que Taillandier examine et développe les idées de -Gervinus, il n'ose pas s'inscrire en faux contre cet Allemand, qui lui -impose comme tout Allemand; mais ailleurs, quand il a besoin de -flétrir, je crois, les vieux catholiques intolérants, il oublie que -Machiavel «est un grand coeur pur de citoyen», finement ironique -seulement quand il est atroce, et il se permet une tournure hautaine: -«Quoi qu'en puissent penser les Machiavel!» dit-il avec un mépris qui -n'est pas pour Machiavel tout seul, mais qui cependant l'éclabousse! -Aimable légèreté, et bien justifiée. Taillandier est un homme de -lettres, et, malgré ses fragments de _philosophie_, il n'est nullement -un philosophe; il a le droit du caprice qu'ont les hommes -d'imagination et les jolies femmes. Or, un homme de lettres est -toujours censé avoir de l'imagination... - - -IV - -Mais finissons. Aussi bien est-ce assez comme cela sur Saint-René -Taillandier et sur toute cette littérature de pièces et de morceaux -qu'il nous donne. Son livre n'ajoutera rien à l'opinion qu'on a, -depuis qu'on la lit dans la _Revue des Deux Mondes_, de cette plume de -_peine_ de Buloz. Il n'y a que la _Revue_ qui puisse récompenser par -un éloge semblable à celui qu'il fait de toute sa rédaction les -services que lui rend Taillandier. - -Il faut être juste, pourtant: Saint-René Taillandier n'est pas le plus -mauvais écrivain du groupe littéraire dont il fait partie, de ce -groupe obscur, sans couleur, sans sonorité, de peu de nerf, qui s'en -va laissant sa critique sur les écrits contemporains et qu'on pourrait -appeler très bien «les colimaçons de la littérature», car ils portent -aussi leur maison sur le dos et ils la traînent partout comme les -écrivains de la _Revue des Deux Mondes_, qui ne sont jamais nulle part -que des écrivains de la _Revue des Deux Mondes_. Seulement, ce qu'ils -laissent sur les littératures est moins brillant que la trace des -colimaçons des jardins sur les feuilles vertes dépliées. - -Et Saint-René Taillandier en est bien heureux! Sans cela on le -congédierait. - - - - -JULES SIMON[12] - - -I - -Dans le _Journal des Débats_, quand parurent la _Religion naturelle_ -et _le Devoir_[13], Taine écrivit une pompeuse réclame sur ces deux -livres, se vantant, pour le compte de Jules Simon, des _deux cent -mille_ lecteurs qu'en moyenne il devait avoir. Dans l'état actuel du -journalisme et de nos moeurs, une _réclame_ quelconque ne saurait -étonner personne, mais celle-ci avait du caractère, et d'ailleurs, qui -sait? peut-être ne mentait-elle pas. Taine, qui l'avait signée, est -l'auteur des _Philosophes français_, dans lesquels il n'est pas dit un -mot de ce grand philosophe français, Jules Simon, découvert depuis, et -dont il annonce les mérites avec un accent triomphal. En les -annonçant, Taine n'a pas eu l'illusion d'une même philosophie. Il -n'est pas philosophe à la manière de Simon. Ce n'est pas un panthéiste -que Taine, c'est mieux,--c'est-à-dire pis; mais il a pour le -panthéisme les bontés qui conviennent à un homme comme lui. - - [12] _La Religion naturelle_; _Le Devoir_ (_Pays_, 7 février 1860). - - [13] Hachette et Cie. - -Or, l'humble Simon n'est, lui, qu'un simple déiste; mais, tout simple -déiste qu'il soit, il a, précisément dans le livre dont Taine est le -cornac sonore, appliqué au panthéisme ce dernier coup de pied qui fait -_mourir deux fois_ les lions mourants... Quelle raison secrète a donc -dicté la _réclame_ de Taine?... Est-ce le rachat d'un ancien silence, -jugé impertinent par la maison dans laquelle Taine et Simon -travaillent tous les deux?... Les philosophes auraient-ils leurs -expiations ou leurs pardons d'injures, comme ces misérables chrétiens -qu'ils méprisent?... Ou ne serait-ce, encore et toujours, que la -coalition éternellement prête à se reformer de toutes les philosophies -contre la religion chrétienne?... Quoi qu'il en soit, du reste, je ne -repousse pas l'arithmétique de la _réclame_. Eh! pourquoi Jules Simon -n'aurait-il pas ses deux cent mille lecteurs tout comme un autre?... -Henri Martin les a bien! Pourquoi Jules Simon ne serait-il pas l'Henri -Martin de la philosophie? Il a tout ce qu'il faut pour cela. - -Pas tout à fait, pourtant. Ce serait vraiment trop dire. Henri -Martin--on le verra mieux dans l'étude que nous lui consacrerons--a -sur un fond terne un relief comique; un seul, il est vrai, mais très -comique, il faut l'avouer. Il a le regain d'imagination qui fut -suffisant pour produire cette ineffable plaisanterie du druidisme, -_gui_ d'un ridicule fabuleux que la Critique doit couper, avec une -serpette d'or, sur les chênes de son histoire. Comme le dirait Hugo, -moins abracadabrant qu'Henri Martin, Jules Simon n'a que le fond -terne. Le relief lui manque, et jamais chez lui l'imagination ne nous -venge, par un écart plus ou moins burlesque, des longs développements, -très consciencieusement ennuyeux. - -Jules Simon était autrefois, si je ne me trompe, le suppléant de -Cousin avant Saisset. C'était un de ces suppléants qui ne peuvent -inquiéter l'amour-propre de ceux qu'ils suppléent, et qui les -rappellent, mais par tout ce qu'ils ne sont pas. Seulement, il aurait -dû venir après Saisset, pour l'ordre des nuances et des dégradations. -Il l'aurait diminué et il aurait été lui-même. Gens de même école, de -même étude, de même doctrine chétive,--car une doctrine doit être une -affirmation sous peine de maigreur,--complices dans le travail d'un -même dictionnaire, ces deux Arcadiens--_Arcades ambo_--avaient bien -des côtés fraternels. Mais Simon était un Saisset... effacé. Il pense -à peu près les mêmes choses que Saisset, mais il les dit plus -mollement; il les empâte _un petit_. Il fait plus gras et plus pesant -le beignet philosophique. Ce n'est pas lui qui aurait dit cette -netteté, par exemple: «Les philosophes, voilà les seuls prêtres de -l'avenir!» Il n'aurait pas osé. Il aurait donc dû venir après Saisset. -Cet escalier d'une philosophie descendante, dont les premiers degrés -sont par en haut Royer-Collard et Cousin, eût été plus régulier si -Jules Simon fût venu après Saisset et qu'il eût été, de l'escalier, la -dernière marche. Qu'y a-t-il à descendre après Simon? Vous êtes à ras -de sol. - -Esprits, du reste, tous les deux, qui sont des exemples, et qui nous -font dire--et ce serait avec désespoir si nous croyions à cette grande -vanité de la philosophie--qu'il n'y aura pas de gloire qui s'appelle, -en France, au XIXe siècle, la gloire philosophique. Jules Simon, ce -blond jeune homme qui n'a pas bruni, a, comme Saisset, passé toute sa -vie à citer des textes et à commenter des doctrines tombées en -désuétude et dans le mépris de l'histoire, si l'histoire n'était pas -une pédante quand elle est écrite par des professeurs! Nous avons -entendu les historiettes de Simon lorsqu'il faisait son cours sur -l'école d'Alexandrie. Jeunes et de bonne heure en posture, à cet âge -où la tête est féconde, fût-ce même en folies, Jules Simon et Saisset -ne furent que sages et ne créèrent rien. Ils jouèrent, plus ou moins -correctement, ces Arcadiens, de la serinette de l'école. Mais ce fut -tout. Ils n'eurent la crânerie d'aucune hypothèse, l'insolence -d'aucune généralisation, qui les eussent peut-être égarés, mais sur -des hauteurs. Ils ne tuèrent sous eux aucun système, et ils passèrent -leur temps et leur jeunesse à faire, sur la pensée et les systèmes des -autres, le petit travail critique que fait sur lui-même le pauvre -enfant de Murillo dont je veux leur épargner le nom! - -Aujourd'hui, arrivé à cet autre âge de la vie où l'on paquette son -bagage pour la postérité, Jules Simon, dont il est plus -particulièrement question ici, d'ancien anecdotier philosophique s'est -fait moraliste pour son propre compte, et presque théologien. -Singulière morale, il est vrai, et théologie plus étrange encore! Il a -écrit un livre du _Devoir_ sans sanction, et un autre livre de la -_Religion naturelle_ qui n'est qu'un catéchisme à l'usage de ceux qui -n'ont pas la tête faite pour la philosophie et de ceux qui n'ont pas -le coeur fait pour la religion. - - -II - -En effet, ni philosophie positive ni religion positive, et la manière -de se passer de toutes les deux élevée à l'état de théorie, voilà d'un -mot tout le livre de Jules Simon qu'il appelle la _Religion -naturelle_, et qui pourrait très bien, sans jeu de mots, dispenser du -_Devoir_, qui a dû le suivre, car, quel que soit l'ordre de succession -dans la publicité, il est certain que le _Devoir_ est la conséquence -de la _Religion naturelle_, au moins dans la tête de l'auteur. -D'ailleurs, à défaut d'une idée, cette mère robuste d'une idée, c'est -le même sentiment qui les a inspirés. «Si je pouvais,»--nous dit Simon -dans la préface de sa _Religion naturelle_, avec ce ton plus doux qui -n'appartient qu'à lui et qui fait de la voix de son confrère Saisset -un miaulement tigresque;--«si je pouvais seulement ranimer une -espérance... pacifier un coeur souffrant, je croirais que ces -_humbles_ pages n'ont pas été entièrement perdues.» Et dans la -préface du _Devoir_: «J'ai combattu ces impiétés--(l'impiété d'avoir -condamné cet hérétique d'Abeilard et Descartes!)--pendant dix-sept ans -d'enseignement... Je dédie à cette éternelle cause mon _humble_ -livre...» Toujours l'humilité! Jules Simon est l'humble des humbles en -philosophie: - - Le plus humble de ceux que son amour inspire! - -car il y a en ce moment l'_école des humbles_ en philosophie, et ce -sont ceux-là qui, comme Simon, au lieu de compliquer et de tortiller, -à la manière allemande, les arabesques déjà si brouillées de la -philosophie, les simplifient, au contraire, jusqu'à la ligne la plus -mince et la plus diaphane, afin que cela devienne si facile d'être -philosophe que _naturellement_ tout le monde le soit! - -Et tout le monde le sera. Pourquoi donc pas?... Le seul dogme de la -_Religion naturelle_ de Simon est l'incompréhensibilité de Dieu. Comme -c'est commode pour la haute épicerie que d'y renoncer! Jules Simon, -qui a lu beaucoup et cité beaucoup Pascal dans ses notes, ne se -rejette pas, comme Pascal, de désespoir, devant cet abîme du -scepticisme qui gronde mais qui ne répond pas, au Dieu positif de la -Révélation et de l'Église. Il a la tête plus forte que Pascal: -«Philosophiquement--dit-il--nous ne _savons le comment de rien_; mais -voilà pourquoi--ajoute-t-il--il y a une religion naturelle.» Moi, je -dirais plutôt: Voilà pourquoi il _doit y avoir_ une religion -positive, une religion qui, sur toutes les questions important à -l'homme et à sa destinée, prend un parti net et lui impose une -solution. - -Mais telle n'est pas l'opinion de Jules Simon. Si, selon lui, le Dieu -philosophique n'est pas compréhensible, même aux plus grands génies -philosophiques, et si le Dieu de la révélation n'est pas digne -d'occuper ces immenses esprits, qui ne peuvent établir le leur par le -raisonnement, eh bien, tout n'est pas perdu! Il y a le Dieu de la -conscience naturelle que chacun porte avec soi et en soi, comme le -sauvage porte son manitou à sa ceinture. C'est à ce Dieu excessivement -peu compliqué du déisme libre qu'il faut revenir. C'est à ce Dieu -marionnette, dont chacun tire le fil comme il veut ou ne le tire pas -du tout, que Jules Simon nous renvoie. C'est le _Dieu des bonnes -gens_,--sans l'excuse de la chanson et du cabaret! - - -III - -Certes! je n'ai jamais, pour mon compte, estimé beaucoup la -philosophie, mais je ne l'ai jamais méprisée autant que le -_philosophe français_ Jules Simon. Dans sa _Religion naturelle_ il -l'a mise bien bas, cette vieille mère qui avait son orgueil et -voulait régner comme Agrippine. Il l'a ravalée jusqu'au niveau des -intelligences égalitaires les plus égales entre elles; il l'a enfin -démocratisée. Et voilà la cause d'un succès sonné sur le trombone de -Taine, ce musicien polonais de dentiste que le succès a donné à -Jules Simon! La notion de la religion naturelle, anti-philosophique -et anti-théologique, comme l'entend le sens très commun de Jules -Simon, doit trouver, à coup sûr, plus de deux cent mille lecteurs. - -Mais je ne méprise pas assez la philosophie, et je respecte trop toute -religion, et en particulier la mienne, pour vouloir seulement discuter -cette notion de religion naturelle que Simon oppose, d'un côté à toute -religion positive, et de l'autre à toute philosophie. Il doit suffire -à la Critique de la signaler. Si cette idée était nouvelle, peut-être -faudrait-il l'exposer dans ses menus détails, car toute nouveauté, -pour les esprits faibles, est un charme; mais elle est décrépite, et -Jules Simon ne l'a pas rajeunie. Dieu trouvé au fond du coeur,--quand -on l'y trouve; Dieu inné, _étoile inconnue du monde invisible, aimable -et brillante_,--pas trop brillante, cependant, si elle est aimable; -Dieu qui promet, par la souffrance et le spectacle de l'injustice, une -immortalité... probable, et n'ayant pour _tout culte_ qu'une prière -qui ne demande rien, par respect pour les lois générales du monde, -mais qui remercie, on ne sait trop pourquoi! telle est cette _religion -naturelle_, mêlée d'un stoïcisme incertain qui voudrait bien qu'on lui -payât les appointements de sa vertu, mais qui n'est pas sûr de les -toucher. Telle est cette religion que Jules Simon a rajustée et -retapée, comme Henri Martin l'_Histoire de France_, pour l'éducation -de la bourgeoisie du XIXe siècle. - -Évidemment, la notion d'une religion pareille n'est pas trop dure pour -la foi, ce ressort rouillé et détraqué qui ne va plus. Elle ne brise -pas non plus, sous une difficulté épaisse et accablante, l'esprit qui -aime la clarté dans un petit espace. Enfin, elle n'enchaîne pas de -trop court cette follette chevrette de liberté, la petite bête la plus -aimée de cette vieille fille que nous appelons «notre époque» avec -tant d'orgueil! Elle a donc, il faut en convenir, toutes les -conditions d'une popularité immense, car il est des temps pour -niaiser, a dit Pascal,--Pascal qui ne se doutait guères, quand il -criait sa torture de sceptique, des citateurs qui devaient lui venir, -et qui s'en serait allé à la Trappe, pour ne plus rien dire, s'il -avait pu les deviner! - -Mais ce n'est pas l'idée d'une religion naturelle, inventée pour -envoyer se promener toutes les autres religions positives, au nom -d'une philosophie qui y va avec elles, ce n'est pas cette idée que je -blâme le plus dans ce livre. Les notions sont ce qu'elles peuvent être -dans les têtes humaines. La loi géométrique nous dit que le contenu ne -peut pas être plus grand que le contenant. Le déisme, l'idée la plus -faible qu'il y ait en philosophie religieuse, est proportionnel au -cerveau de Jules Simon. Mais ce que je blâme plus que ce déisme, -peut-être involontaire, c'est de l'avoir capitonné, pour lui faire -faire illusion, avec des idées qu'on n'aurait jamais eues sans la -religion positive qu'on repousse. - -Jules Simon n'est pas, comme on pourrait le croire, un ignorant en -christianisme; et, malgré la simplicité, chère aux esprits vulgaires, -de sa religion naturelle, dont il nous donne les preuves humaines, -psychologiques, individuelles, et par conséquent peu obligatoires, ce -qu'il y a d'illusionnant et de dangereux dans cette religion, à portée -de toutes les faiblesses, c'est encore ce que le christianisme, dont -l'action nous pénètre comme la lumière, y a versé d'influence secrète -et démentie. Là est le mal, un mal profond, que celui qui le fait -n'ignore pas. - -On doit tout au christianisme, même les idées qui masquent le mieux la -fausse théorie qu'on dresse contre lui, et tout est bon à -l'ingratitude. C'est pour mieux lui prendre ses plumes qu'on veut tuer -le divin oiseau. Oui! on égorge, ou du moins on essaie d'égorger le -christianisme, selon cette grande loi de précaution que le plus sûr -est toujours d'égorger celui que l'on pille, et la doctrine -_assassine_ se revêt de la morale de la doctrine assassinée et nous -soutient que c'est à elle, cette morale volée dont elle ne peut pas -même se servir. - -Car la punition des sophistes qui vivent sur les idées chrétiennes, -c'est de ne pouvoir longtemps en vivre. Ils sont trop faibles pour les -manier. Il faut une sanction à la morale chrétienne, que seul le -christianisme a trouvée, et qu'une doctrine humaine, philosophique ou -naturelle, ne peut remplacer! - -Mais qu'importe, du reste? l'effet est produit, et il s'agit peut-être -plus pour Jules Simon de tactique que de théorie. Sa tactique, c'est -la substitution d'un théophilanthropisme nominalement religieux aux -religions qui furent jusqu'ici l'honneur et la force morale du monde, -et c'est cette substitution qu'il est bon de réaliser sans coup férir -et sans danger, sans éveiller les justes susceptibilités de ces -religions, puissantes encore, et en leur témoignant tous les respects. -Platon mettait les poètes à la porte de sa république avec des -couronnes; le Platon de la maison Hachette veut mettre toutes les -religions à la porte de tous les coeurs, en se prosternant devant tous -les sanctuaires. Depuis La Réveillère-Lepeaux, d'inepte et fade -mémoire, rien de pareil ne s'était vu. Jules Simon est un La -Réveillère-Lepeaux sans les fleurs. Il est, dans l'ordre laïque et -philosophique, dans un ordre étendu et profond, ce que fut l'abbé -Châtel dans l'ordre ecclésiastique et circonscrit. Non seulement il se -fait prêtre contre les prêtres et trace lui-même l'Évangile de son -théophilanthropisme, mais il va le prêcher. Il fait des tournées. La -Belgique, cette terre spongieuse de toute sottise d'incrédulité, -appelle souvent ce singulier missionnaire et boit avidement ses -prédications albumineuses, car l'éloquence de Jules Simon ressemble à -son style, c'est du _vicaire savoyard_; mais baveux où l'autre est -coulant. Dans ces tournées pour l'entretien de ce culte aisé et réduit -qu'il prêche, Jules Simon place des _Devoirs_, des _Libertés_, des -_Religions naturelles_, comme les missionnaires protestants placent -des Bibles; mais avec cette différence qu'il ne les donne pas... - -Vous voyez bien qu'il n'y a plus là ni philosophie, ni religion, ni -même littérature, ni rien qui puisse appartenir à un examen -désintéressé d'idées ou de langage. La Bibliographie peut enregistrer -une curiosité de plus, mais la Critique littéraire doit se taire et -faire place à une autre critique,--la Critique des moeurs. On a parlé -beaucoup de _signes du temps_ en ces dernières années. Eh bien, en -voilà un, et qui n'est pas un météore! C'est Simon. Ah! nous sommes -bien loin maintenant de Saisset. Quand nous nous retournons vers lui -de Jules Simon, nous le trouvons bien brave et bien franc, et presque -bien grand philosophe, ce pauvre Saisset, qui du moins, lui, ne baise -point les pieds du christianisme pour le tirer par là, comme on tire à -soi un cadavre dont on veut nettoyer le sol! Je sais bien que le -talent n'est pas dans Jules Simon et que l'ennui, un immense ennui, -s'échappe de ses oeuvres; mais raison de plus pour tout craindre. -L'ennui n'est pas une garantie, et n'avoir pas de talent du tout en -voulant qu'il n'y ait plus du tout de religion est un moyen d'agir sur -la reconnaissance des hommes, et c'est la seule chose d'esprit -peut-être dont on puisse, dans son système, louer Jules Simon. - - - - -VERA[14] - - -I - -Ce sont les travaux de Vera--un nom heureux pour un philosophe!--que -nous tenons surtout à faire connaître ici bien plus que les travaux de -Hegel, qui sont connus[15] et mis, par certaines gens, dans la gloire. -Lui, Hegel, est bien plus que connu. Il est célèbre. Il n'est plus, il -est vrai, dans la période ascendante d'une célébrité qui monta comme -la mer, mais qui commence de s'abaisser et de reculer comme elle, et -non pas, comme elle, pour revenir... «Trente ans,--disait le plus -positif des esprits de ce siècle positif,--trente ans, voilà ce que -dure à peu près toute gloire philosophique allemande!» Et il avait -raison. C'est moins long que la beauté d'une femme! Kant, Fichte, -Jacobi, Schelling n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons pour -Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque -chose comme quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le -monde, quelque chose comme la beauté de Ninon qui, vieille, fit des -conquêtes jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux -vieux yeux chargés de tant d'iniquités. Oui! mettons cela, si vous -l'exigez... Mais après, et même peut-être avant, Hegel, comme Kant, -aura son Henri Heine. Il lui surgira un Heine, un Yorick, un bouffon -quelconque, qui lui jettera sa pelletée de plaisanteries sur la tête, -et c'en sera pour jamais! - - [14] _Introduction à la Philosophie de Hegel; La logique de Hegel_ - (_Pays_, 20 mars 1860). - - [15] De réputation plus que de fait, pourtant. Il y a une très - curieuse traduction, par H. Sloman et J. Wallon, de la _Logique - subjective_ de Hegel, qui n'est pas la _Logique_ dont il est question - ici. Nous en parlerons quelque jour. - -C'est de la plaisanterie, en effet, que ressortent tous ces systèmes -de philosophie qui veulent expliquer ce monde de mystère et en -supprimer le crépuscule. - -C'est de la plaisanterie. La plaisanterie, qu'on croit légère, c'est -si souvent du désespoir! Ainsi que tous les derniers venus en -philosophie,--et ni plus ni moins qu'eux,--le grand Hegel a cru nous -apporter le dernier mot des choses. La grosseur d'un tel ridicule -s'est augmentée de toute la grandeur de son esprit, et le ridicule -n'en a été que plus gros. Cet esprit puissant, mais dans un vide -immense, s'est trompé, de la plus petite erreur et de la plus commune, -sur le compte de la destinée humaine, que Schelling--un philosophe -comme lui, pourtant!--ne pouvait expliquer sans la chute. Perdu dans -l'abstraction où ils se perdent tous, il a dédaigné de regarder cette -tête de l'homme, qui s'est déformée en tombant, et dont les facultés, -devenues inaptes à saisir la vérité d'une prise souveraine, ne font -plus pour la prendre que de gauches mouvements. - -Il n'a vu ni le dehors ni le dedans de ce condamné politique de Dieu, -en prison dans ses organes et en prison sur sa mappemonde, ce double -pénitentiaire parfaitement construit, avec ses climats et ses langues, -qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'histoire, plus certaine que -la philosophie, ne nous la dirait pas. Et il a eu la prétention -superbe, froide, mais naïve, de pénétrer les _essences_, de saisir -l'_absolu_ dans sa notion la plus précise et la plus profonde, de -_construire_ enfin ici-bas _scientifiquement_ la vérité (je parle sa -langue, non la mienne). C'était, en d'autres termes, la prétention de -hausser un peu la voûte du ciel pour nous faire plus de jour! Que -voulez-vous? Si pédant, si triste, si Allemand qu'on soit, quand on -fait le Titan on est toujours burlesque. L'atroce ennui qui s'échappe -de sa logique, et sa logique est tout son système, ne servira pas de -bouclier à Hegel contre les Heine de l'avenir qui l'attendent, car, -comme Kant, tué par un Allemand, il ne mourra pas d'une plaisanterie -française. Ce serait trop! Il est plus digne de l'esprit de la -Providence qu'il meure sous une plaisanterie de son pays. - -Et cependant, malgré cet ennui inconnu en Allemagne, mais partout -ailleurs insupportable, d'une _logique_ qui déchiquette l'abstraction -plus que toutes les autres _logiques_ qui aient jamais été publiées -par les anatomistes du raisonnement, malgré l'effrayante spécialité de -son langage et tout ce qui nous empêche de peser sur le texte même de -Hegel, nous ne pourrons pas ne point l'atteindre puisque nous voulons -vous parler des travaux d'un écrivain qui en a fait le fond et le but -de ses oeuvres. Vera est né de Hegel ou pour Hegel. Il respire et -pense par Hegel. _Il a mal à sa poitrine_, c'est-à-dire... à son -cerveau. Je crains bien, pour ma part, qu'il ne lui ait donné sa -pensée--comme on donne quelquefois sa vie!--de manière à ne pouvoir -plus la reprendre, et, franchement, je le regretterais. C'est une -intelligence très noble et très savante que celle de Vera, amoureuse -de la clarté jusque dans les ténèbres de son maître, et la -produisant--ce qui n'est pas facile dans un pareil milieu--à force de -l'aimer. Universitaire français sous un nom espagnol (descend-il de -l'historien Vera?), docteur et professeur de philosophie, Vera est -tellement hegelien qu'il pourrait bien rester tel, par une de ces -destinées qui tiennent à l'ordre hiérarchique des esprits, dont les -plus forts, dans un ordre d'idées, sont les plus fidèles; mais, s'il -reste hegelien, nous lui devrons toujours Hegel,--ce Hegel auquel il -devra, lui, sa philosophie. Non seulement il nous l'aura traduit, mais -il nous l'aura interprété. Cet homme fameux, mais mal expliqué dans -l'arcane de son texte, dont jusqu'ici on ne nous a donné que des -déchirures, ce _Vieux de la Montagne_ philosophique, compromis par les -Cousins et les Proudhons et toute la bande d'_assassins_ littéraires -ou politiques, Vera nous l'aura dévoilé. Il l'aura vulgarisé, sans -jamais le compromettre, et il aura pu quelquefois le suppléer. Ce -n'est pas là un mince service. Par lui, le dieu pour les uns, le -monstre pour les autres, sera mis debout, les pieds sur la terre, à -portée de main. Nous pourrons en juger l'organisation, la musculature, -l'intégralité. Nous saurons enfin ce que c'est que le hegelianisme et -ce qu'il doit tenir de place dans l'histoire de l'esprit humain. -L'erreur au moins sera mesurée, et, fût-elle colossale, toute erreur -mesurée diminue toujours. - - -II - -Malheureusement, cette mesure, dont nous sommes impatients, ne peut -être prise immédiatement. Nous ne pouvons que l'annoncer. Vera, qui -nous donnera un jour le Hegel complet, ne nous donne encore qu'une -partie des oeuvres, et la partie la plus difficile à comprendre, la -plus aride, et, pour ainsi parler, la moins traduisible: cette -affreuse _Logique_[16] dont Hegel tire tout, en forçant tout. C'est -parce que Vera est un philosophe qu'il a commencé sa publication par -cette traduction de _la Logique_. Mais, s'il avait plus songé à -l'éducation à faire de l'intelligence du public, qu'il doit, avec ses -convictions, vouloir rendre hegelien, qu'à l'éducation toute faite des -philosophes comme lui, il eût commencé par les autres oeuvres de -Hegel, moins cruellement abstraites (par exemple, les idées sur la -religion, sur l'état, sur l'art, etc.), et il serait remonté de là -vers les principes philosophiques d'où dépend toute la philosophie de -son maître, et il eût placé ainsi le lecteur, familiarisé avec les -idées et le langage hegelien, à la source même du système. - - [16] Ladrange. - -Il est vrai que, dans l'ordre de ses travaux, Vera a débuté par une -_Introduction générale à la philosophie de Hegel_[17], cette -philosophie composée de trois parties: la logique, la nature et -l'esprit, «termes différents--comme il dit--du syllogisme absolu de la -connaissance des êtres», et que cette _Introduction_, dans laquelle -Vera a fait filtrer autant de clarté qu'il en peut passer à travers -cette forêt germanique d'abstractions, de généralités et de formules, -est beaucoup plus intelligible que ces deux volumes de _Logique_ -écrits par Hegel lui-même. Mais c'est aussi la partie de cette -introduction qu'on voudrait la plus longue qui est justement la plus -courte, c'est-à-dire la partie de la nature et de l'esprit. Faute -énorme, mortelle à la propagation des idées qu'un critique plus -hegelien que je ne le suis ne pardonnerait point à Vera, moins habile -qu'il n'est philosophe, et qui, en l'ennuyant par trop, doit rater son -public. - - [17] A. Franck. - -Il n'y a, en effet, que des philosophes à vocation déterminée, ou, -pour mieux dire, à fringale furieuse, qui puissent avaler cette -pierre, digne de Saturne, que Vera leur offre ainsi en deux morceaux, -c'est-à-dire en deux volumes. Vera, qui l'a pesée, a pourtant fait -tout ce qu'il a pu pour en diminuer la densité et le poids. Il a -traduit, avec une expression française qui est à l'allemand ce que -l'opale est à du grès, cette _Logique_, qui n'est plus la _logique_ -des autres _philosophies_, et à laquelle Hegel s'est vanté de donner -une existence substantielle. Et ce n'est pas tout! Non content de -cette traduction _sueur de sang_, Vera, dans des notes d'une -transparence profonde, et, selon moi, bien supérieures au texte de sa -traduction, s'est efforcé à nouveau de dégager cette chétive lueur, si -c'en est une, qui a tant de peine à sortir de la langue obscure et -rétractée d'Hegel. Eh bien, ces héroïques efforts ne seront comptés -que par ceux-là pour qui on n'avait pas besoin de les faire! Les -philosophes aborderont seuls cette dure «logique substance», avec -leurs fronts construits, disait Joubert, pour écraser des oeufs -d'autruche. - -Les philosophes seuls auront le courage de s'enfoncer dans les -tautologies et les logomachies de ce bouddhiste de la logique, qui a -créé la _science absolue_, c'est-à-dire la science qui _se connaît par -l'idée et dans l'idée_, «cette _idée_ qui _enveloppe tout_ l'esprit, -qui absorbe l'être et la pensée, l'expérience et la raison, l'histoire -et la science, et qui est la raison des choses, leur fin et leur -principe; cette idée qui _unit_ l'âme et le corps, dont l'évolution a -_trois moments_ (ce qui est exquis): _être en soi, être contre soi et -être pour soi_ (sans doute le moment le plus agréable!); l'idée qui a -pour _rythme_ la _thèse_, l'_antithèse_ et la _synthèse_ (on nous a -déjà bercés sur cette escarpolette); enfin, les _idées unes_ dans -l'_idée_!» Arrêtons-nous! Certes! nous pourrions continuer longtemps -des citations de cette espèce; mais quel lecteur français continuerait -de lire un chapitre de cet allemand-là? - -Seulement, disons-le en passant, cette théorie incroyable de _l'idée_, -qui dépasse par sa finesse de fils d'araignée les subtilités les plus -ténues de la scholastique, cette théorie qui, selon les hegeliens, est -la seule doctrine qui ait le droit de s'appeler «l'idéalisme», n'a -qu'un malheur, c'est d'arriver promptement aux mêmes conséquences par -en haut que le matérialisme par en bas. L'idéalisme ou le -matérialisme! Quand ils ne sont que cela, l'un et l'autre, ils n'ont -pas le droit de se mépriser. L'un va au nihilisme, l'autre au néant. -Sous des noms différents, destinée commune. En philosophie, les hommes -eux-mêmes, si contraires qu'ils soient par la doctrine et par tout le -reste, ont l'identité de la chimère. Diderot, qui était presque un -Allemand du XIXe siècle parmi les Français du XVIIIe, écrivait, avec -le même aplomb que Hegel: - -«On ne sait pas plus ce que les animaux étaient autrefois qu'on ne -sait ce qu'ils deviendront... L'homme est un clavecin, doué de -sensibilité et de mémoire. Que ce clavecin animé et sensible soit -doué aussi de la faculté de se nourrir et de se reproduire, et il -produira de petits clavecins.» Il disait: «Même substance, -différemment organisée: la serinette est de bois, l'homme de chair.» -Et encore: «Nos organes ne sont que des _animaux distincts_ que la loi -de continuité tient dans une identité générale.» Et il concluait, -comme s'il l'avait _vu_: «Quand on a vu la matière inerte passer à -l'état sensible, rien ne doit plus étonner!» Il se trompait. Il y -avait encore à s'étonner des philosophes. Mais, au fond, dans toutes -ces stupides et éloquentes matérialités de Diderot, il n'y avait pas -plus d'audace et de niaiserie que dans la théorie idéaliste de Hegel, -cette théorie qui croit aller du néant au devenir, de l'être à la -notion, du sujet à l'objet, du fini à l'infini, de la connaissance à -la volonté, bref, de l'idée à la nature, et qui n'y va pas! - - -III - -Audace et niaiserie... Ce sont là des mots bien insolents pour le -génie. Diderot, dit-on encore, en avait la flamme, et Vera, qui se -connaît en pensée, appelle Hegel le plus prodigieux des penseurs qui -aient jamais existé. Mais c'est que le génie lui-même est, en -philosophie, dans des conditions très particulières et très -impérieuses. Il ne s'y agit pas de talent, mais de vérité. S'il ne s'y -agissait que de talent, que d'invention quelconque, que d'effort, de -ressource et de profondeur dans l'invention, nous dirions, tout aussi -bien qu'un autre, que Hegel est un esprit formidablement puissant. -Mais c'est précisément son invention qui le perd en philosophie. Il -part d'une préconception qui lui appartient trop, sans justesse et -sans réalité. Il a une notion fausse et folle de la force humaine. Il -croit à une science absolue que l'on peut construire à l'aide d'une -méthode absolue. Déification de la science et de l'homme, tout -simplement! Une fois cela lâché, rien n'étonne plus, et on a tout ce -grand système, le poème épique de l'absurdité. - -Ce poème, illisible sans la grâce d'état philosophique, n'est -dangereux que par fragments. Aussi est-ce par fragments qu'on nous l'a -donné jusqu'ici. Je l'ai dit plus haut, mais il est bon d'insister! -les mandarins seuls de la philosophie se sont risqués et continueront -de se risquer dans la _logique_ de Hegel; mais ils ont rapporté déjà, -et continueront de rapporter de leur accointance avec les oeuvres du -professeur de Berlin, une méthode historique et des vues sur -l'histoire qui pourraient très bien bouleverser le monde sous prétexte -de l'expliquer. La philosophie de Hegel fait la modeste, en tentant -l'orgueil. C'est le comble de l'art. Elle ne rompt pas avec le passé, -comme la philosophie de Bacon et celle de Descartes. Elle sort de Kant -et respecte son père. Voilà la modestie. Mais elle méprise Reid et la -philosophie du sens commun,--avec juste raison, je le crois, et même -j'en suis sûr;--mais c'est pour poser la nécessité d'une science -supérieure à tout, et voilà qui tente singulièrement l'orgueil des -petits Nabuchodonosors de la cuistrerie. Pour elle, il y a mieux et -plus profond que de condamner le passé: c'est de l'absoudre; c'est de -prononcer, de bien haut, un bill d'indemnité suprême sur toutes les -horreurs et les infamies de l'histoire; c'est enfin d'admettre -l'optimisme absolu d'une science absolue, car, une fois admise, cette -terrible notion d'absolu se répercute en mille échos et fait craquer -la création tout entière. - -Leibnitz aussi,--encore un philosophe!--qui crut un jour pouvoir -forcer la porte du pénitentiaire de Dieu en mariant les langues, dans -lesquelles nous sommes déportés, pour en faire une communauté et une -langue universelle; Leibnitz aussi laissa se prendre sa religion et -son génie à cette bêtise impie d'un optimisme interdit nécessairement -à un monde en chute. Mais c'est Hegel qui devait élever à l'état de -principe le pressentiment de Leibnitz. - -Il se dit religieux, pourtant,--et Vera, qui jurerait pour lui s'il -en était besoin, nous l'assure. Mais cette religion de Hegel, nous -la connaissons. C'est encore la science qui est cette religion, -comme elle est tout, puisqu'elle est absolue: «C'est la lumière de -la pensée pure,--comme dit Cousin: Cousin, la rhétorique dans la -philosophie,--ce n'est plus le demi-jour du symbole.» Quand on -absout l'humanité parce que, dit-on, on la comprend, quand la -meilleure justification des choses est... qu'elles _sont_ ou -qu'elles _furent_, il faut bien accepter la religion avec tout le -reste, car il y en a eu assez, de religions, sur la terre de ce -globe, et assez de sentiment religieux dans les coeurs qui battent -encore à sa surface ou qui dorment glacés dessous. - -Mais, franchement, nous autres chrétiens, qui faisons notre -philosophie avec nos révélations et l'histoire, pouvons-nous tenir -grand compte à Hegel et à sa doctrine de cette religion qu'il fait, -lui, avec sa propre philosophie?... Pouvons-nous admettre autrement -que comme une précaution,--que, certes! Diderot, plus franc, n'aurait -pas eue, et qui tient à l'hypocrisie de ce siècle, lequel a déplacé -Tartuffe,--pouvons-nous admettre autrement que comme une précaution ce -respect pour le christianisme, cette religion qui n'est pas la -science, et que Hegel a voulu montrer en expliquant à sa manière le -dogme de la Sainte Trinité?... - -Certes! pour ma part, je ne connais rien de plus hideux que cette -singerie; mais aussi je ne connais rien de plus vain. Laissez donc la -Sainte Trinité tranquille, sophistes tracassiers et peureux, puisque -vous ne croyez pas à la chute! Pourquoi invoquez-vous ce dogme plutôt -que nos autres dogmes? Pourquoi prenez-vous à partie, entre tous, ce -grand mystère d'une religion qui a fait une vertu pour l'homme -orgueilleux de la résignation au mystère et qui l'a condamné à la foi -obéissante, si ce n'est pour faire preuve de la possibilité de saisir -tout mystère sous une forme scientifique et de l'exposer à ce que vous -appelez le jour?... Nous n'en sommes pas réduits, heureusement, à -fournir des arguments aux hegeliens! - - -IV - -Vera, qui est certainement, en France, le plus distingué, le plus -savant et le plus net de tous, ne s'est pas inscrit en faux une seule -fois contre les idées et les tentatives de son maître. Dans son -_Introduction_, trop courte, et dans ses belles notes, dont il a -presque doublé les deux volumes de _la Logique_, il rapporte tout, -explique tout et consent tout, avec une docilité et une fidélité -égales. Je n'ai jamais vu d'esprit si fort et moins indépendant. C'est -là son originalité. Tout de même qu'on est parfois métaphysicien -malgré soi, en raison d'une conformation spéciale de la tête, et tout -en sachant très bien que la métaphysique est l'agitation instinctive -et réfléchie de problèmes qui n'ont pas toutes leurs solutions dans ce -monde, tout de même il y a des esprits qui, de conformation naturelle, -réfléchissent les métaphysiques qu'ils n'ont pas créées, et, pour nous -servir d'une expression hegelienne, qui _repensent la pensée_ des -autres. - -Vera est un de ces purs miroirs intellectuels. On souffre un peu de -voir une intelligence d'une trempe si mâle, si solide et si claire, -porter perpétuellement l'image d'Hegel et la retenir, comme la glace -ne retient pas l'image mais comme le bronze retient l'effigie. On -souffre de voir un pareil homme suivre Hegel les pieds dans la trace -de ses pieds et presque servilement, si on pouvait être servile quand -on suit ce qu'à tort ou à raison on a pris pour la vérité. - -Mais on se dit, malgré la crainte que j'exprimais au commencement de -ce chapitre, qu'il n'y a pas plus de fatalité pour l'esprit que pour -le coeur et que l'homme est son maître, tout en se donnant et même -après s'être donné un maître! - -D'ailleurs, puisqu'il a l'orgueilleuse faiblesse de croire à la -science absolue, ce Vera, assez ferme de regard pourtant pour voir -qu'elle ne peut jamais, dans ce monde inférieur, être que relative, -contingente et bornée, autant pour lui Hegel qu'un autre! Autant même -pour nous, si nous y croyions! - -Il est évident que Hegel est l'homme le plus éminent de la philosophie -dans la nation la plus forte en philosophie qu'il y ait présentement -dans le monde, et si c'est là une mesure très rassurante pour ceux qui -tiennent la philosophie pour le peu qu'elle est, c'est une chose -troublante et très entraînante pour ceux-là qui l'aiment, et qui -l'exagèrent parce qu'ils l'aiment. Seulement, il y a deux manières -d'aimer la philosophie: comme sa maîtresse,--on lui passe tout; comme -sa fille,--on devient exigeant pour elle. Jusqu'ici, comment Vera -l'a-t-il aimée, et comment, plus tard, l'aimera-t-il?... - - - - -DU MYSTICISME ET DE SAINT MARTIN[18] - - -Voici une surprise. Lorsque nous avons ouvert le livre que Caro a -publié sur Saint Martin[19], et qu'à la première page nous avons -trouvé, à côté du nom de l'auteur, le titre, toujours suspect, jusqu'à -l'inventaire des doctrines de celui qui le porte, de «professeur de -philosophie»; quand, à la seconde page, nous avons lu une dédicace à -MM. Jules Simon et Saisset, traités respectueusement et -affectueusement de «maîtres et d'amis», nous avons naturellement pensé -que le rationalisme contemporain allait, sans être un aigle, avoir -beau jeu du bec et des griffes contre le mysticisme pris à partie, -pour l'exécuter mieux et plus vite, dans la personne de Saint Martin. -Nous n'avons pas hésité à croire que ce grand égaré de Saint Martin, -qui a fait un livre intitulé _Ecce homo_, ne fût pris à son tour pour -l'_Ecce homo_ du mysticisme et outrageusement traité comme tel. Se -marier,--disait le grand lord Bacon,--c'est toujours donner des otages -à la fortune. Entre philosophes, la dédicace d'un livre, n'est-ce pas -comme un mariage d'idées? Et quand cette dédicace est adressée à -Saisset et Jules Simon, n'est-ce pas là un otage au rationalisme -qu'ils représentent et qu'ils servent, au rationalisme qui est la -mauvaise fortune de ce temps? Voilà ce que nous disions quand, -heureusement, la lecture de l'ouvrage de Caro a répondu à toutes nos -prévisions en les trompant. Ce livre, qui, de la personne très peu -connue jusqu'ici et maintenant plus étudiée de Saint Martin et de ses -idées, s'élève jusqu'à la hauteur d'une discussion et d'un jugement -sur le mysticisme en général, est une oeuvre qui veut être impartiale -et sévère. La Critique ne saurait l'oublier. C'est un de ces livres -discrets et transparents qui ne disent pas tout ce qu'ils pourraient -dire, mais qui le laissent entrevoir; c'est un de ces sphinx, au front -de marbre diaphane, à travers lequel perce le secret qu'on garde -encore mais qui doit un jour en sortir. Rien, en effet, dans un -ouvrage où la clarté qu'on trouve rend très difficile sur la clarté -qui n'y est pas, ne nous atteste d'une manière précise et fermement -articulée que l'auteur ait le bonheur d'être catholique; mais rien non -plus n'affirme qu'il ne le soit pas. Au contraire. Toutes les fois -qu'il y parle du catholicisme, ce n'est pas seulement avec un respect -qui est plus que de la convenance, mais c'est avec une telle -intelligence qu'on croirait presque à la sagesse de la foi. Quoiqu'il -juge le mysticisme au point de vue de la philosophie et de la -métaphysique humaines, et qu'à ce point de vue il le repousse et le -condamne comme n'apportant sous le regard de la connaissance aucun -système véritablement digne de ce nom, l'auteur est non moins net et -non moins péremptoire quand il le prend et quand il le juge au point -de vue du catholicisme. - - [18] Caro: _Du Mysticisme au XVIIIe siècle; Essai sur la vie et les - doctrines de Saint Martin, le philosophe inconnu_ (_Pays_, 23 mai - 1853). - - [19] Hachette et Cie. - -Nous l'affirmons, avec une joie qu'un regret tempère: un catholique -qui se serait plus hautement avoué dans un tel livre et qui y aurait -mis bravement le crucifix sur son coeur aurait dit davantage; mais, -sur la limite où Caro s'arrête, si un catholique avait pu s'y arrêter -il n'aurait peut-être pas dit mieux. - -Et, véritablement, pour qui n'a pas abandonné l'observation et -l'analyse, le mysticisme--quelle que soit la forme qu'il revêt--n'est -jamais qu'une aberration du sentiment religieux en vertu de sa propre -force, si une autorité extérieure ne le règle pas et ne contient pas, -d'une main souveraine, la turbulence de ses élans. Or, nous ne -connaissons dans l'histoire du monde que le catholicisme qui ait -jamais pu régler et contenir cet extravasement de la faculté -religieuse, parce que le catholicisme, cette force organisée de la -vérité, a, par son Église, l'autorité éternellement présente et -vigilante qui sauve l'homme de son propre excès et le ramène, tout -frémissant, à l'unité, quand le malheureux s'en écarte, fût-ce même -par une tangente sublime! Partout ailleurs que sous le gouvernement de -l'Église et en dehors de son orthodoxie le mysticisme,--et il en faut -bien prévenir les âmes ardentes et pures qu'une telle coupe à vider -tenterait,--le mysticisme n'a donc été et ne continuera d'être qu'une -immense erreur et une éblouissante ivresse de cette faculté de -l'infini, la gloire de l'homme et son danger, et qui fait de -lui--diraient les naturalistes--un animal religieux. Certes! la longue -chaîne du mysticisme a bien des anneaux; mais, depuis le fakir de -l'Inde, livré aux voluptés et aux martyres de l'extase, jusqu'à ces -illuminés des _voies intérieures_ dont parle Saint Martin en parlant -de lui-même, tous les mystiques ne sont guères, en fin de compte, que -les victimes plus ou moins foudroyées du sentiment religieux, trop -fort pour l'homme quand il se confie sans réserve à sa chétive et -traître personnalité. - -Quel est donc l'insensé qui ne se défierait jamais de son âme? Est-ce -que le roseau qui perce le mieux la main humaine n'est pas le «roseau -pensant» de Pascal? De toutes les religions connues le catholicisme -ayant le mieux traité la personnalité de l'homme selon ce qu'elle -vaut, en lui arrachant son orgueil, a eu seul aussi la puissance de -creuser un lit dans les âmes pour ce torrent de l'infini qui submerge -certaines natures et finirait par les engloutir. Lui seul, dans cette -balance si vite faussée de nos facultés, a fait équilibre au bassin -qui penche, sous le poids accablant de l'amour, en jetant dans l'autre -bassin la charge de l'obéissance. C'est ainsi qu'il a créé, au milieu -de toutes les contradictions de l'être humain, la plus divine des -harmonies, et qu'en nous donnant des saints comme François de Sales, -Barthélemy des Martyrs, sainte Thérèse, sainte Brigitte, sainte -Catherine de Sienne, François-Xavier, Louis de Gonzague, Stanislas -Kostka, Philippe de Néri, Jean de Dieu, Angèle de Brescia et tant -d'autres, il a réalisé pendant un moment sur la terre une vraie -transposition du ciel! - -Telle est l'oeuvre, et je dirais presque le miracle du catholicisme. -Telle est, en vertu de son incorruptible puissance, l'assainissement -qu'il opère sur cette disposition à la mysticité qui, pour certaines -âmes, est encore bien moins une faculté qu'une maladie. Assurément, -Caro sait tout cela aussi bien que nous, et il en touche même un mot -en passant dans son chapitre du mysticisme en général. Mais la -Critique, qui a ses convictions, qui n'examine, ne raisonne et ne -conclut que du milieu d'elles, a le droit de demander au philosophe -pourquoi, dans un livre où toutes les questions liées à son sujet sont -touchées de manière à les faire vibrer dans les esprits, il a négligé -d'appuyer plus longtemps et plus fort sa juste et pénétrante analyse -sur le côté fécond et sanctifié du mysticisme. Le mysticisme des -religions fausses, le mysticisme hétérodoxe, et qui n'est qu'une des -faces, et la plus flamboyante, du monstre multiple de l'hérésie ou de -l'erreur, Caro nous montre très bien comment le catholicisme les -traite et quel droit indéfectible il a pour les condamner et pour les -punir. Mais, Caro en convient, il n'est pas au monde que ces sortes de -mysticismes, tous plus ou moins faux, plus ou moins individuels. Il y -a aussi le mysticisme dans la règle, dans l'orthodoxie, dans l'unité -de la foi et du dogme, dans l'obéissance de la discipline, le grand -mysticisme catholique enfin. Nous en avons nommé plus haut les plus -glorieux représentants et les plus splendides interprètes. Celui-là -n'est point une déviation de la faculté religieuse, il en est -l'exaltation; mais l'exaltation dirigée, l'enthousiasme ardent et -profond et cependant gouverné, cette espèce d'enthousiasme qui a le -regard clair au lieu de l'avoir ébloui, et qui, multipliant pour la -première fois son intensité par sa durée, ne défaille jamais parce -qu'il se retrempe dans l'inextinguible flamme de l'Unité comme à la -source vive de la lumière. Un tel fait, de quelque nom qu'on -l'appelle, de quelque explication qu'on l'étaie, méritait d'avoir une -plus large place que celle qui lui est accordée dans un livre ayant -pour but de descendre au fond de la question du mysticisme. Cependant, -est-ce prudence? est-ce inattention? Caro passe rapidement auprès de -ce fait, qu'il mentionne, mais qu'il ne creuse pas. Lui, dont les yeux -sont fins et sûrs, n'a-t-il pas senti que s'il les avait fixés -profondément sur ce qui n'est pas seulement une distinction nominale, -faite par la haute sagesse gouvernementale de l'Église, il n'aurait -pu s'empêcher de voir, se détachant du fond commun des idées et des -phénomènes imputés au mysticisme pris dans son acception la plus -générale et la plus confuse, un autre mysticisme, ayant ses caractères -très déterminés,--l'éclatante réalité, enfin, qui contient la vérité -intégrale que la religion seule met sous les mains de nos esprits, -mais dont la philosophie les détourne?... Alors le dernier mot du -livre aurait été dit, et ce mot n'eût pas été une négation. - -Car, en pressant bien, voilà la fin et la conclusion d'un écrit auquel -nous voudrions moins de réserve. L'auteur, dont nous pressentons les -opinions à certains accents qui passent à travers les surveillances de -sa pensée, l'auteur nie à Saint Martin et au mysticisme la vérité -philosophique et religieuse,--ces deux vérités qui, pour nous, n'en -font qu'une, mais que les rationalistes croient très habile de -séparer. Et il a raison s'il ne s'agit ici que de Saint Martin, «le -philosophe inconnu du XVIIIe siècle», et du mysticisme hors -l'orthodoxie, du mysticisme de l'hérésie ou de l'erreur. Mais, -sérieusement, et pour qui n'ignore pas la pente des choses et où la -logique pousse l'esprit encore plus qu'elle ne le mène, pour qui nous -a prouvé que le mysticisme de Saint Martin, comme tout mysticisme en -dehors de la règle posée par l'Église, traîne l'esprit jusqu'au -panthéisme, pour un homme expérimenté en ces matières, qui sait fort -bien qu'il n'y a plus maintenant face à face, en philosophie, que le -catholicisme et le panthéisme, et que toute idée se ramène forcément -à l'un ou à l'autre de ces grands systèmes sans pouvoir jamais en -sortir, était-ce bien la peine de s'interrompre et de s'arrêter? -Fallait-il rester devant un mur si transparent, dont l'impénétrabilité -peut-être effrayait moins que la transparence? Une vraie critique -philosophique, si elle avait voulu mériter l'honneur de son épithète, -devait-elle, après avoir accumulé les négations, s'enfoncer et -disparaître dans le néant qu'elle avait fait, et, sous peine de trop -ressembler à tout ce qu'elle avait pulvérisé, n'était-elle pas tenue -d'ajouter et d'affirmer quelque chose de plus? Que si elle n'affirmait -pas, ne retombait-elle point inévitablement à la monographie pure et -simple, aux petites analyses, qui pincent les fibrilles des choses au -lieu de les briser d'une seule et grande rupture dans leurs muscles -les plus résistants? Ne revenait-elle pas, enfin, à tous ces procédés -microscopiques si chers et si familiers aux philosophies infécondes, -aux philosophies sur le retour?... Nonobstant de si tristes conditions -acceptées, le livre de Caro, tout incomplet qu'il soit par la -conclusion, est d'un intérêt très vif encore. Nous y avons trouvé ce -qui _vivifie_ tous les livres philosophiques: la verve de la -discussion, la propriété du langage, et surtout la nouveauté -inattendue et piquante du renseignement. - -On y était tenu avec Saint Martin plus qu'avec aucun autre. Saint -Martin n'a point le rare privilège des grands esprits nets, des hommes -à découvertes dans l'ordre de la pensée et à résultats positifs. -Ceux-là, on les trouve sans les chercher dans ce qu'ils ont fait et -dans les influences qu'ils ont laissées après leur passage, tandis que -déjà, et à la distance d'une moitié de siècle, il nous faut chercher -Saint Martin pour l'apercevoir. De son vivant, il aimait à s'appeler -le philosophe inconnu, et il a bien manqué de sombrer sous ce nom-là -dans la mémoire des hommes, puni justement, d'ailleurs, par -l'obscurité de tous ces petits mystères de secte dans lesquels il -avait comme entortillé sa pensée. Sans le mot enthousiaste de madame -de Staël dans son _Allemagne_, un autre mot plus grave et mieux pesé -de J. de Maistre dans ses _Soirées de Saint-Pétersbourg_, l'image de -Joubert, qui en fait un aigle avec des ailes de chauve-souris, et -quelques lignes impertinentes de Chateaubriand dans ses _Mémoires -d'outre-tombe_, qui donc, dans le monde du XIXe siècle, connaîtrait -_de vue_ Saint Martin, sinon les curieux qui lisent tout et qui se -font des bibliothèques de folies? Le temps a marché sur les hommes qui -croyaient au grand mystique des voies intérieures et qui -sympathisaient à ses idées. Il a péri presque tout entier. Il n'a -point laissé de trace et de ciment parmi eux, comme Swedenborg, cet -autre mystique, qui passa aussi sa vie dans la contemplation et dans -l'obscurité, mais dont le système, plus hardi et plus exprimé, a jeté -un éclat qui rappelle les aurores boréales de son pays. Swedenborg a -encore des milliers de disciples. Il est vrai qu'ils sont en -Amérique,--ce qui diminue le mérite d'en avoir,--dans le pays qui pare -sa jeunesse avec les oripeaux tombés de la tête branlante de la -vieille Europe. Saint Martin n'en a guères nulle part... Le -mysticisme, qui est de tout temps comme l'orgueil de l'homme, sa -personnalité et sa soif d'infini, a changé de peau comme un serpent. -Il n'en est plus où il en était au XVIIIe siècle, et Caro, nous -développant la doctrine de Saint Martin, cette mystérieuse et nuageuse -doctrine qui partit de Boehm pour aboutir misérablement à une madame -de Krudner, nous produit bien moins l'effet d'un philosophe que d'un -antiquaire, qui nous désenveloppe une momie et nous fait compter ses -bandelettes. - -Du reste, philosophe ou antiquaire, Caro s'est préoccupé, surtout et -avant tout, d'être historien. La biographie intellectuelle de Saint -Martin n'était qu'une curiosité philosophique, mais, rattachée à -l'histoire du XVIIIe siècle, elle prenait presque aussitôt de la -consistance et de la valeur. Alors il ne s'agissait plus des -excentricités de la pensée d'un homme plus ou moins doué d'imagination -ou de génie, il s'agissait du génie même ou de l'imagination de son -époque, dont un homme, quels que soient sa force et son parti pris, -dépend toujours. Le grand préjugé contemporain, c'est de croire que le -XVIIIe siècle fut uniquement le siècle de l'analyse, de la philosophie -d'expérience, des sciences positives, de la démonstration, de la -clarté, quand la vérité est qu'il fut autant le siècle des synthèses -éblouissantes ou ténébreuses, des _à priori_ audacieux, des sciences -menteuses à leur nom, enfin de l'indémontrable en toutes choses. -Prendre un siècle comme un homme, par ses prétentions, est un mauvais -moyen de le connaître, même quand il s'agit d'apprécier le mal qu'il -a fait... ce qui paraît toujours facile. Caro s'est bien gardé d'une -vue si superficielle et si confiante. En détaillant, sous son analyse, -l'individualité de Saint Martin, il a compris que cette plante étrange -avait pourtant sa racine dans le terrain de son siècle, et, pour qu'on -ne pût s'y méprendre, il nous a retourné le siècle en quelques traits -justes et profonds et nous en a ainsi montré le fond et la superficie. -Or, c'était une époque de mysticisme, autant et plus que les siècles -dont on s'était le plus moqué. Voltaire ricanait là-bas, auprès de sa -goutte d'eau; mais le monde roulait son train éternel sous le souffle -de la croyance, et de la croyance dévoyée, de la croyance insensée, -superstitieuse et bête, parce qu'elle était individuelle, parce -qu'elle était sortie du vrai dogme et de l'unité. L'illuminisme -s'étendait comme une longue nuée sur l'horizon intellectuel du temps. -Il avait le vague de la nuée; mais il en avait l'électricité. Il était -partout. On ne le nommait pas partout par son vrai nom; mais partout, -du moins, il se sentait, et les esprits les plus matériels, les plus -attachés aux angles des choses positives, portaient ses invisibles -influences, comme on porte une température. - -En Allemagne, où l'on n'a pas plus peur des mots que des idées, il -s'était hautement et fièrement organisé. Berlin avait vu naître une -secte qui s'appela plus tard la secte d'Avignon et qui fut suivie de -la grande société des «Éclaireurs» (Aufklærer), laquelle se répandit -dans l'Allemagne entière et jusque sur les pics de la Suisse. Caro--et -nous prenons acte de ceci venant d'un philosophe--nous les donne pour -les précurseurs de Hegel. Le chef influent de cette secte était le -fameux Nicolaï, le libraire prussien, assez oublié à présent, qui -tenait l'opinion, la critique et la littérature sous la triple fourche -de la _Gazette littéraire d'Iéna_, du _Journal de Berlin_ et du -_Muséum allemand_. L'ascendant de Nicolaï à Berlin, Weishaupt -l'obtenait en Bavière. C'était un Proudhon en action qui devançait la -théorie, comme les poètes devancent les poétiques, et qui voulait -détruire tous les gouvernements. En Suisse, Lavater couvrait de je ne -sais quelles vertus, plus dangereuses que des vices, car elles font -illusion, un mysticisme qui touchait à l'illuminisme allemand par une -extrémité et par l'autre à la théurgie. Gasner, Cagliostro, Mesmer, -ces puissants jongleurs, se jouaient de l'imagination et des passions -de l'Europe incrédule... folle d'un besoin de croire qu'elle avait -voulu supprimer. En Angleterre, il n'y avait pas, il est vrai, -d'associations comme en Allemagne, mais une vogue immense entourait -William Law, qui commentait ce vieux Boehm, si cher aux imaginations -des races germaniques. En Suède, Swedenborg éclatait et jouissait -d'une autorité illimitée. En France enfin, le pays des railleurs, où -«les torrents» de madame Guyon ne s'étaient pas écoulés sans laisser -les fanges molles et chaudes du quiétisme au fond de bien des âmes, -les dispositions à une mysticité sans guide et sans appui étaient si -grandes que l'odieux jansénisme même, cette froide chose, arrivait -aussi au mysticisme, non par la tendresse, mais par l'orgueil. Tel -était en réalité le XVIIIe siècle quand y apparut Saint Martin. - -Il ne fit aucun fracas tout d'abord, pas plus que depuis. C'était une -intelligence recueillie, une espèce de sensitive de la pensée qui -fleurissait pudiquement dans la solitude, la méditation et le mystère, -et qui se rétractait avec trouble, et presque honteusement, sous le -doigt si souvent familier, maladroit ou brutal, de la publicité. S'il -eut des lueurs,--comme dit madame de Staël,--il eut plus de parfums -encore, et c'est qu'il est des fleurs dont le calice, à certains -moments, semble verser de la lumière. Fleur rêveuse de mysticité, il -ressemblait à une de ces fraxinelles, à une de ces capucines -timidement phosphorescentes, comme on en trouve parfois le soir sur -les murs disjoints des vieilles chapelles. Pénétré, dès sa jeunesse, -des influences fatalement mystiques d'une société qui, comme le dit -excellemment Caro, ne pouvait secouer le joug de ses croyances que -pour tomber sous le joug de ses illusions, il ne monta point sur -l'horizon intellectuel de son temps comme un astre plein de puissance, -mais il s'y coula furtivement, comme un rayon qui s'égare. Son nom -même, il ne le donna point à la secte qu'il allait créer. Il le trouva -et il le prit. Les martinistes, chose singulière! existaient avant -Saint Martin. Un juif portugais, savant dans la cabale, nommé Martinez -Pasqualis, avait fondé, en 1768, la secte des martinistes, «vouée aux -oeuvres violentes de la théurgie», et c'est de cette école que Saint -Martin fut le fils; mais bientôt le fils dissident. Martinez mort, il -la modifia. Doué d'une âme qui fut son génie, on aurait pu dire de lui -le mot charmant du vieux Mirabeau, qu'«il était fait de la rognure des -anges». Mais, puisque des anges sont tombés, une telle rognure ne -garantit pas les hommes, et Saint Martin, si chrétiennement né, se -perdit. Certes! si l'Église a des mélancolies comme celles des mères, -ce doit être en voyant se détacher d'elle des âmes comme celle de -Saint Martin. Déjà tout plein de Swedenborg, qu'il n'acceptait pas -dans toute son audace, en relation avec le commentateur William Law, -il lut Boehm, et tout fut dit. Sa vocation et sa chute furent -décidées. Voilà le plus grand événement de sa vie, dit-il, et il a -raison. C'était en 1781: «L'_aurore naissante_» de Boehm, qui se leva -dans l'éther de son âme, l'empêcha de voir cette autre et terrible -aurore qui allait s'étendre sur le monde des réalités et dans le ciel -sanglant de l'histoire. Biographe avec scrupule, Caro nous montre -Saint Martin abrité contre la révolution française dans le désert -intérieur de sa spiritualité, et, quand la tempête est passée, plus -tard, en 1795, il suit avec un intérêt mêlé d'éloge le solitaire, -devenu homme public, répondant sur la question de l'enseignement, -agitée alors officiellement par le pouvoir, aux attaques cauteleuses -de Garat, le rhétoricien de la sensation. Caro insiste beaucoup sur -cette discussion, dans laquelle Saint Martin déploya une aptitude -philosophique véritablement supérieure. Mais nous, qui ne sommes ni -professeur ni philosophe, Dieu merci! nous à qui la suite des temps a -trop appris que le spiritualisme du XIXe siècle a fait autant de mal -que le matérialisme du XVIIIe, nous nous intéressons fort peu à ce -débat entre Garat et Saint Martin. A notre sens, le philosophe inconnu -n'existe réellement que dans sa pensée religieuse, et c'est -exclusivement là qu'il faut le surprendre et le chercher. - -Et, nous le répétons, Caro l'y a saisi avec habileté. Il nous a donné, -en quelques pages pressées et pleines, toute la substance médullaire -des doctrines de Saint Martin. En les lisant, on est surtout frappé de -cette idée que le XVIIIe siècle, dans sa haine contre le catholicisme, -n'a pas seulement trouvé, pour la servir, des raisonneurs et des -impies, comme l'affreuse société qui soupait contre Dieu chez -d'Holbach, mais aussi des âmes d'élite, des coeurs tendres, aux -intentions pures, de nobles esprits qui croyaient au ciel. Saint -Martin fut un de ces ennemis du catholicisme qui le frappèrent d'une -main chrétienne. Il avait au plus haut degré ce qui est le signe de -l'hérésie depuis que l'hérésie est dans le monde, c'est-à-dire la -haine du sacerdoce et la fureur de sa propre interprétation. - -Qu'avaient de plus Luther et Calvin? Caro, qu'il faut lire si l'on -veut connaître cet hérésiarque au petit pied et qui se croyait et se -disait «né avec dispense», et qui peut-être, hélas! aurait été un -saint s'il avait eu l'obéissance; Caro tourne contre Saint Martin tous -ces grands arguments de l'Église contre le protestantisme qui, depuis -Bossuet, sont notre musée d'artillerie. C'est qu'effectivement Saint -Martin n'est qu'un protestant modifié. - -C'est un protestant par l'esprit, avec un tempérament catholique. -Combinaison regrettable, qui le rend plus dangereux et plus nuisible -qu'un protestant! - -En effet, pour nous dégoûter de l'erreur de son principe et de sa -doctrine, le protestant a la sécheresse de sa raison et la superbe de -son orgueil. Mais Saint Martin a l'imagination du poète, l'amour du -croyant, et son orgueil est si doux (car il y a toujours de l'orgueil -dans un chef de secte) qu'on le prendrait presque pour cette vertu qui -est un charme et qu'on appelle l'humilité. Voilà par quoi, de son -vivant, il a entraîné les âmes analogues à la sienne, qui sont, après -tout, il faut bien le dire, la meilleure partie de l'humanité. Portées -toujours en haut, comme lui, par leur aspiration naturelle, il a voulu -créer pour elles un christianisme supérieur et indépendant. Il a -oublié que, pour l'homme, l'abîme le plus terrible n'est pas celui -qu'il a sous les pieds, mais celui qu'il a sur la tête, et que l'âme, -comme le corps, meurt aussi bien de trop monter que de trop descendre. -Tel a été le tort de Saint Martin et le reproche qu'on peut lui faire. -Il a raffiné sur ce qui n'admet pas de raffinement, c'est-à-dire sur -la vérité du catholicisme, qui est la vérité absolue, et il a été, -dans l'ordre des choses religieuses, ce que furent les précieuses dans -l'ordre des choses littéraires. Mais ce qui n'a que l'importance du -ridicule en littérature, en religion devient criminel. Voilà pourquoi -il faut être implacable pour ces tentateurs d'une perfection -impossible, et quand ils ont, comme Saint Martin les avait, les -séductions de la pureté dans le talent et dans la vie, il faut l'être -pour leur génie, et même jusque pour leurs vertus. - - - - -L'ABBÉ MITRAUD[20] - - -Le livre[21] de l'abbé Théobald Mitraud a été l'occasion d'un -véritable phénomène. Ce livre d'un prêtre qui pose la nécessité d'une -théocratie a été salué par tous les ennemis de la théocratie et des -prêtres. Ils l'ont exalté presque à l'égal d'une découverte. N'est-ce -pas singulier?... Tous ces haïsseurs de la vieille Église romaine se -sont pris de je ne sais quel goût--ou plutôt d'un goût que je -m'explique très bien--pour un livre qui a la prétention d'être un -livre de science sociale en restant du christianisme. Tous les -critiques de notre temps, qui nous disent avec des variantes que -Joseph de Maistre n'est qu'un sublime brise-raison et Bonald un -antiquaire d'idées, ont vanté l'abbé Mitraud et en ont fait un -colosse, portable encore, il est vrai, mais un de ces jours trop -lourd, même pour le triomphe. La chose est devenue si forte que ce ne -sont plus les lauriers de Miltiade qui doivent empêcher de dormir ce -nouveau Thémistocle: ce sont les siens. Un journal le comparait à -saint Paul... Tant de gloire est bien compromettante. Pour un prêtre, -c'est une gloire à faire peur. - - [20] _De la Nature des Sociétés humaines_ (_Pays_, 11 janvier 1855). - - [21] Librairie nouvelle. - -Car l'abbé Mitraud--quel que soit son talent, qui est réel, et sa -charité, qui doit être ardente,--n'a pas converti ces messieurs. Il -leur a plu. Il a ému leurs sympathies, mais il ne les a pas changés. -Des philosophes ne se convertissent pas par la vertu des brochures. -Quand cela leur arrive, il leur faut, comme à La Harpe, le coup de -tonnerre dans le sang de la place Louis XV et le chemin de Damas de la -guillotine! Mais, quant à des livres, ils en font trop pour que le -_Prends et lis_ du figuier d'Augustin se renouvelle. C'est donc du -haut de leurs idées et de leur orgueil que les ennemis de l'Église ont -fait tomber l'éloge sur le front épanoui de l'abbé Mitraud et qu'ils -ont tendu leur main de Grecs (_Timeo Danaos et dona ferentes!_) à son -catholicisme romain. Certainement, la montagne n'est pas venue à lui. -Faut-il donc conclure qu'il soit allé à la montagne?... Nous aurions -bien voulu le nier. Malheureusement, c'est impossible. Nous avons lu, -avec l'attention qu'il mérite, le livre de l'abbé Mitraud sur la -_Nature des Sociétés humaines_, comme il dit, et ce livre, dont tout, -pour nous, jusqu'au titre, manque de rigueur et de vérité, nous a jeté -dans des perplexités étranges. A ce titre seul nous avions reconnu le -problème du temps présent, la chimère du siècle, comme disait saint -Bernard,--car les littératures font beaucoup de théories sociales -lorsque les peuples ont relâché ou brisé tous les liens sociaux, -absolument comme on écrit des poétiques lorsque le temps des poèmes -épiques est passé,--et il était curieux de savoir comment le prêtre -avait remué à son tour le problème vainement agité si longtemps par -les philosophes. Tant de mains que l'on croyait puissantes s'étaient -blessées, comme des mains d'enfant, à pousser ce cerceau dans le vide, -que nous nous demandions s'il fallait accuser la faiblesse maladroite -des hommes ou la difficulté radicale du problème. Eh bien, après y -avoir regardé, nous nous le demandons encore! Le prêtre, aujourd'hui, -n'a pas plus avancé la question que les philosophes. Seulement ce -n'est pas l'infortune du résultat qui les a rendus si doux pour lui, -car nul d'entre eux ne doute de la virtualité de ses idées. Ils ne -sont pas si bêtes que d'être sceptiques sur leur propre compte! La -philosophie a remplacé la foi religieuse, qui pour tant de gens est -une duperie, par l'infatuation de la vanité, qui pour tout le monde -est un profit. - -Mais si ce n'est pas le même malheur et le même sentiment -d'impuissance qui unissent si tendrement, pour le quart d'heure, les -écrivains philosophiques de ce temps et l'abbé Mitraud, il faut donc -qu'il y ait dans le livre de ce dernier un fond de choses qui soit un -terrain commun où ils se rencontrent et s'embrassent, une petite île -des Faisans quelconque où le prêtre et le philosophe passent leur -traité des Pyrénées. Voilà ce que nous désirions et ce que nous avons -vainement cherché pourtant dans le livre qui nous occupe. Le -croira-t-on? dans ce traité qui s'intitule somptueusement _De la -Nature des Sociétés humaines_, le fond des choses, s'il en est un, -n'est pas visible. Il n'est pas mis en lumière une seule fois. Ce -livre qui nous promet un système ne le donne point: il nous l'annonce, -et, après des réfutations tardives de doctrines épuisées, réfutations -qui ne peuvent pas passer décemment pour des prolégomènes, il nous -renvoie au _numéro prochain_, c'est-à-dire à un second volume qu'il -nous faut attendre pour juger la valeur philosophique de Mitraud. -Certes! pour notre compte, nous attendrons très volontiers. Mais -l'abbé Mitraud aurait tout aussi bien pu s'attendre lui-même; car -«c'est souvent une force que de savoir s'attendre»,--a dit madame de -Staël. L'auteur des _Sociétés humaines_ a mieux aimé envoyer devant -lui ses premiers bagages. Littérairement, il a eu tort. Il a eu tort -aussi dans l'intérêt de ses idées... futures. Qu'il le sache bien! si -libre que soit un auteur dans l'application de sa méthode et dans -l'exposition de ses théories attardées, il est des formes littéraires -qui sont comme les devoirs de politesse de la pensée. Nous en -prévenons l'abbé Mitraud, le public est un sultan blasé et superbe. Il -aura mal aux nerfs d'une lecture qui le mène et le courbature pendant -quatre cent cinquante pages pour ne lui apprendre que ce qu'il sait et -pour le laisser où elle l'a pris. - -Mais, _sans prévoir les malheurs de si loin_, jusqu'ici, il faut bien -le dire, tout a réussi à Mitraud. Cette absence de théorie,--nous ne -disons pas absolument d'idées,--ce renvoi aux calendes grecques d'un -second volume, cette discrétion d'un homme qui sait gouverner sa -philosophie intérieure,--car s'il y avait un prix Montyon de la -réticence il serait gagné par l'abbé Mitraud,--tout cela, qui aurait -perdu un autre homme devant la Critique, ne s'est pas retourné contre -lui. La Critique a été pour l'heureux auteur une dame Mécène, au lieu -d'être une dame Xantippe, comme elle l'est, hélas! presque toujours. -Assurément il devait y avoir un mot caché à cette énigme. Nous croyons -l'avoir deviné. - -En effet, si, philosophiquement, le fond des choses manque au livre -des _Sociétés humaines_, si la théorie n'y bâtit même pas la première -arche du pont sur lequel elle doit passer, il y a néanmoins, dans -cette oeuvre d'expectative, des opinions qui font prendre patience aux -plus pressés et qui préviennent sur ce qui doit suivre. Il est sûr -qu'il n'est en retard qu'en faveur du mouvement. Il y a des -affirmations parfois, mais bien plus souvent des tendances qui sont -comme une aurore d'idées, un peu brumeuse encore, il est vrai, mais à -travers laquelle les philosophes, qui ont la vue bonne, voient très -clair. Si enveloppées et si drapées qu'elles soient, si ingénieuses de -réserves et d'explications qu'elles puissent être, il s'échappe des -doctrines des hommes, il suinte, pour ainsi parler, de leur pensée et -de leur expression, de ces vapeurs intellectuelles qui pénètrent et -qui avertissent. Impossible de s'y tromper! La sonnette du lépreux -s'entendait avant qu'on ne vît le pauvre malade... L'abbé Mitraud, qui -a, selon nous, dans la pensée, la contagion des maladies spirituelles -contemporaines, fait entendre à nos coeurs et à nos esprits une triste -sonnette dans ce premier écrit où sa personnalité philosophique, -c'est-à-dire sa théorie, ne paraît pas encore, mais s'annonce. Ceux -pour qui elle n'a pas le même timbre que pour nous ont bien reconnu -l'homme qui s'annonçait ainsi, et tel est le secret de leur accueil et -de leurs éloges. Ne l'oubliez pas! il est si bien à eux qu'ils l'ont -laissé s'acharner tout à son aise contre les doctrines plus ou moins -mortes de Cousin, Thiers et Proudhon, et qu'ils ne l'ont nullement -troublé dans ce piétinement de cadavres par la très excellente raison -que les philosophes ont le droit de se battre entre eux, comme -Sganarelle et sa femme, sans que personne y trouve à redire. Selon -nous, à défaut d'autres marques, cela seul eût prouvé qu'ils le -reconnaissaient pour un des leurs, c'est-à-dire pour un philosophe, -malgré sa foi et son titre de prêtre,--et ils avaient raison, du -reste, car, malgré tout cela, il en est un! - -Oui! il en est un... C'est un philosophe. Sa fonction de prêtre ne l'a -point préservé. Il a bu à cette coupe de la philosophie comme le -siècle dernier l'a faite, de cette philosophie qui est devenue -l'abreuvoir de tous les esprits, et même des plus médiocres, et il s'y -est enivré! L'abbé Mitraud, avec ses tendances générales et son manque -provisoire de théorie carrée et résolue, nous fait l'effet d'une -espèce d'abbé de Saint-Pierre, mais renouvelé, rajeuni, rajusté par -les formes et le langage de la discussion au XIXe siècle. C'est un -utopiste du même genre, resté utopiste malgré des expériences qui -auraient corrigé l'abbé de Saint-Pierre s'il avait vécu dans notre -temps et si les prêtres, tombés de plus haut que les autres hommes -dans l'ordre spirituel, pouvaient se relever et n'étaient pas presque -toujours incorrigibles! - -Tête que j'oserai appeler anti historique, cervelle rechercheuse -d'abstractions, l'abbé Mitraud n'a ni le sens de l'histoire ni le sens -de la nature humaine. Toute profonde réalité lui échappe. Comme -l'homme au projet de _paix perpétuelle_, et comme beaucoup d'autres -rêveurs d'une date moins ancienne et qu'il vante dans son livre, il ne -comprend rien à ce grand fait de la guerre, qui, à lui seul, est toute -une philosophie. Il ne le comprend ni dans l'ordre politique, ni dans -l'ordre moral, ni dans l'ordre domestique. Il le méconnaît. D'un autre -côté, vainement l'Église lui a-t-elle appris cette charité chrétienne -qui a suffi au monde depuis l'Évangile, il ne s'en est pas moins -laissé mordre par la brebis enragée de la philanthropie moderne, et, -comme l'école tout entière du XVIIIe siècle, qu'il essaie de combattre -mais qui le tient sous elle comme un vaincu, il se préoccupe, à toute -page de son livre philanthropique, du droit _de chaque homme_ -vis-à-vis de la société, et il va chercher ce _droit individuel_ dans -des notions incomplètes ou fausses pour l'exprimer dans de nuageuses -définitions, que le XVIIIe siècle n'aurait certes pas repoussées! -«_Le droit_--nous dit-il assez grossièrement quelque part--_est la -résultante des droits de la nature_.» Est-ce que le XVIIIe siècle -n'aurait pas signé cette phrase-là? L'abbé Mitraud est un de ces -esprits qui croient au développement futur ou possible sur la terre -d'une justice et d'une liberté absolues, et qui commencent par oublier -les conditions de la nature de l'homme et les idées qu'il faut avoir -de la liberté et de la justice; car la liberté a ses trois limites, de -nombre, de mesure et de poids, qu'aucune théorie ne saurait briser, et -la justice a son glaive à côté de sa balance, le glaive qui, par la -rigueur du retranchement, rétablit l'égalité des proportions. -Révolutionnaire, quoiqu'il dise pour s'en défendre, l'auteur de la -_Nature des Sociétés humaines_ a écrit que «_les révolutions sont les -suprêmes efforts du genre humain pour découvrir les vraies conditions -de sa vie, pour les définir exactement et s'y soumettre_»; ce qui -revient positivement à dire que toutes les ivrogneries de la colère -doivent servir à clarifier la vue... Singulier collyre, il faut en -convenir! Enfin, comme tous les utopistes de ce temps et de tous les -temps qui ont renversé le grand aperçu chrétien, l'abbé Mitraud semble -prendre la société pour un état définitif au lieu de la concevoir -comme un état de passage, et alors la question devient pour lui ce -qu'elle fut, par exemple, pour Fourier, Saint-Simon et tant d'autres -réformateurs, c'est-à-dire qu'elle consiste à trouver des institutions -qui établissent le ciel sur la terre,--ce qu'on cherchera probablement -longtemps encore!--au lieu de faire monter la terre dans le ciel, -comme la religion nous l'enseigne, et, dans son affranchissement des -âmes, sait l'exécuter tous les jours. - -Telles sont les idées qui circulent, à l'état plus ou moins confus, -dans le livre de Mitraud, et qui créent une parenté d'erreur profonde -entre son ouvrage et tant d'autres écrits fades et dangereux. Le -danger des livres est relatif. Il tient autant à ceux qui les lisent -qu'à ceux qui les composent. Les peuples vigoureux et purs ont des -livres sévères comme de fermes législations. Mais, quand ils -s'énervent, l'utopie de leurs penseurs s'énerve aussi et tombe au -niveau de la moralité générale. C'est ce qui est arrivé à l'abbé -Mitraud. La théologie, qu'il a étudiée et qui aurait dû donner de la -trempe à son esprit, n'a pu l'empêcher d'être et de rester un -métaphysicien d'un ordre inférieur, qu'attire un problème qui échappe -à sa portée. Il est évident, en effet, qu'au-dessous de toute cette -battologie philosophique l'auteur de la _Nature des Sociétés humaines_ -ne sait pas ce qu'on doit entendre par ce mot de société dont il se -sert, et qu'il en confond la notion métaphysique avec la notion -historique des différents peuples qui se sont agités sur la terre et -se sont efforcés de réaliser cet idéal de société qui, pour -l'incrédule, n'est qu'une ironie, et pour le chrétien, qu'une -aspiration. Il a vu, à la vérité, passer à travers l'histoire des -masses d'hommes, sous la lance de leurs conducteurs. Mais cet état des -multitudes dans l'univers donne-t-il le droit d'affirmer, à un penseur -rigoureux, que l'idéal social existe réellement sur la terre en dehors -de cette société--qu'on nous passe le mot!--crépusculaire créée par -le christianisme, entre les ténèbres de l'ancien monde et la lumière -du Jour Divin? - -Car voilà la question qu'un esprit plus méthodique et plus creusant -que l'abbé Mitraud aurait posée à la première page de son livre, et -qui, résolue, aurait éclairé toutes les autres. Hors le christianisme -y a-t-il un idéal de société, en d'autres termes, une société digne de -ce nom, dans son sens absolu et métaphysique, et s'il n'y en a pas -d'autre cette _unique_ société est-elle soumise, ou ne l'est-elle pas, -à la loi du progrès indéfini comme les philosophes la comprennent?... -Mitraud ne s'est pas expliqué sur ce point fondamental avec une -netteté suffisante. Il tourne et patine autour de la question en -effaçant sa personne et sa pensée, mais en le lisant on ne voit pas -clairement (quoiqu'on ait peur de le deviner) vers quelle opinion il -se range, en matière de perfectibilité ou d'imperfectibilité sociale. -Cependant, sur ce point-là, il n'est pas loisible de balancer ou de se -voiler. Certainement, nous ne croyons pas que l'abbé Mitraud puisse -méconnaître l'unité de la tradition sociale, plus ou moins violée chez -tous les peuples, moins un, qui ont précédé le christianisme, et qu'il -ne sache pas tirer la conclusion forcée, inévitable, de ce fait -immense qu'avant Jésus-Christ toutes les sociétés, excepté la société -juive, étaient en dehors de l'ordre moral. Seulement, s'il la tire -comme nous, cette conclusion; si, pour lui comme pour nous, la vérité -sociale a été révélée à Moïse pour être complétée par Jésus-Christ, -nous demanderons à Mitraud s'il y a et s'il peut y avoir des -_interprétations_ ou des _développements_ ultérieurs à cette vérité -sociale et au christianisme tels que l'Église les enseigne et les a -toujours enseignés. Nous lui demanderons, enfin, s'il y a un -christianisme transcendant, supérieur, un christianisme de l'avenir -qui réalisera en ce monde une société parfaite, ainsi que l'ont cru -tous les hérétiques, tous les illuminés et tous les utopistes de la -terre; et s'il nous répond qu'il n'y en a pas, nous lui demanderons -alors pourquoi son livre? - -Oui! pourquoi ce livre, où l'on cherche en vain ces idées fortes, -sensées, pratiques, allant au coeur de la réalité, les idées enfin -d'un prêtre catholique qui vient, après les philosophes, parler -_société_ à son tour? Pourquoi l'abbé Mitraud, resté prêtre (nous en -convenons) dans la lettre de son livre, ne l'est-il pas resté dans son -esprit? Pourquoi les premiers mots qui vous frappent, dans un écrit -ayant la prétention d'être une solution chrétienne à la grande -question du temps présent, sont-ils une définition orde et païenne de -la notion de droit: «Le droit est la résultante des besoins de la -nature»? Pour un homme qui, comme l'abbé Mitraud, doit avoir de la -théologie et de la tradition dans la tête, le droit a-t-il son -expression ailleurs que dans les relations de la famille? Or, l'auteur -des _Sociétés humaines_ touche-t-il une seule fois à cette question de -la famille, type et pierre angulaire de toute société, et à l'aide de -laquelle un penseur énergique aurait tout expliqué,--car Bonald n'a -pas tout dit, et il a même interverti les termes de sa trinité -domestique? - -Mitraud, qui parle de société et d'analyse comme il parle de tout, -sans rigueur, sans serrer la voile d'une expression qui l'emporte à la -dérive de toute pensée et le noie à la fin dans une écume de mots -brillants, a-t-il analysé les éléments constitutifs de toute société? -A-t-il vu quelles en étaient les institutions essentielles, -nécessaires, et au sein desquelles les familles doivent se grouper et -se mouvoir? S'il l'avait vu est-ce une théorie après laquelle il -aurait couru (et court encore)? Au lieu d'une théorie n'aurait-il pas -fait une histoire, l'histoire de la constitution catholique qui n'est, -au fond, que le jeu harmonieux des constellations de la famille dans -le zodiaque de l'ordre, et qu'il aurait opposée, comme une suprême -réponse, à tous ces essais de société mécanique rêvés par les -philosophes du XIXe siècle en dehors du sociisme humain? L'abbé -Mitraud nous dit bien, il est vrai, que «le catholicisme renferme -toute vérité», qu'il est «l'affirmation universelle», qu'il n'y a pas -«une loi qu'il ne contienne». Généralités assez vulgaires, qui ne -signifient que quand on les explique ou quand on les féconde! Il -fallait les dégager, ces lois dont on parle, et c'est ce que Mitraud -n'a pas fait. Le caractère de son ouvrage est un vague immense sur -toutes choses; sorte de harpe éolienne philosophique, qui donne des -notes et ne joue pas d'airs. C'est peut-être l'explication de son -succès parmi les esprits les plus différents d'opinion. Chacun voit -ce qu'il veut dans les nuages. L'abbé Mitraud a charmé également -beaucoup d'esprits inexacts et innocents, et beaucoup d'autres, -cruellement logiciens, et qui ne bougent pas à cette heure, mais dont -il connaîtra peut-être plus tard la logique et la perversité. - -Et qu'il ne s'y trompe pas! l'éloge que font ces derniers de son livre -n'a été combiné que pour cela. Pousser un esprit de bonne foi et de -bonne volonté, mais sans connaissance de la profondeur des partis et -de leurs desseins, sur la voie dangereuse où il s'est imprudemment -avancé, lui retourner un jour ses idées contre ses intentions, -compromettre un prêtre, compromettre Dieu, dans cette question du -socialisme contre laquelle un gouvernement d'énergie ferait plus que -tous les écrivains réunis, voilà ce que l'abbé Mitraud, dans les -illusions de sa charité, ne voit pas au fond des éloges donnés à son -livre par tous ceux-là qui devraient le plus le repousser. Nous -l'avons dit déjà, mais il faut le crier: le livre de Mitraud pose la -nécessité d'une théocratie, et les ennemis jurés de toute théocratie -l'acclament. Et ce n'est pas tout! Le même livre s'inscrit en faux -contre la souveraineté politique de l'homme et contre la souveraineté -philosophique de la raison, et tous ceux qui veulent et posent dans -leurs théories que les gouvernements personnels et hiérarchiques -doivent être remplacés par des mécaniques sociales dont ils ont le -devis tout fait dans leur poche, et les rationalistes de toute nuance, -protestants, hegeliens, sceptiques, l'acceptent comme la dernière et -la plus heureuse interprétation de l'Évangile des temps futurs. -Évidemment il y a une raison à cette anomalie, dont l'abbé Mitraud ne -se doute pas. Évidemment il y a pour les philosophes, dans cette -théocratie que l'abbé Mitraud appelle et qu'il justifie, je ne sais -quoi qui n'est pas la théocratie du moyen âge et du cardinal -Bellarmin, mais quelque chose qu'ils flairent avec plaisir et qui -odore, comme la théocratie de Gioberti, par exemple, de Gioberti, cet -autre abbé cher à cette ogresse d'abbés: la révolution! Il y a, enfin, -dans toute cette dilatation des entrailles catholiques de Mitraud, -qu'il ne faudrait pas cependant dilater au point de le perdre, ce -christianisme de l'utopie que la philosophie aime à embusquer partout -dans l'intérêt de son service, et qui, sur les débris des institutions -monarchiques, ferait volontiers descendre--et toujours sous la forme -d'une colombe!--un Saint-Esprit par trop désarmé. - -Que l'abbé Théobald Mitraud se tienne donc pour averti!--et s'il a -réellement un système, un second volume dans la pensée, qu'il en -surveille l'expression et qu'il ne le lance dans le monde qu'après y -avoir regardé. La Circé des partis lui verse le philtre de l'éloge -pour faire de lui un compagnon d'Ulysse... ce qui n'irait pas mal à ce -jurisconsulte des _besoins de la Nature_. Qu'il prenne garde! qu'il se -défie et qu'il soit plus fort que Circé! Ce que nous disons ici est -au-dessus de toute critique littéraire. Mais, quand il s'agit d'un -livre sur la _Nature des Sociétés humaines_, la Critique, sous peine -de n'être pas au niveau de sa tâche, a plus que des considérations de -littérature à faire valoir. Du reste, littérairement, nous ne serions -pas moins sévère pour le livre de Mitraud que nous ne l'avons été -pour ce qu'il croit sa philosophie; car, littérairement, on ne trouve -ni la déduction ni l'ordre d'un livre dans cet écrit, décousu comme un -pamphlet, et qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin. - -La Critique, cette _dissection sur le vif_, comme disait Rivarol, nous -a trop appris la physiologie littéraire pour que nous ne voyions pas -très bien, sous les lignes de la composition, quel a dû être le -procédé de l'auteur. Or, nous ne serions pas étonné que Mitraud, au -lieu de faire un livre dans sa complexe et forte unité, n'eût utilisé -d'anciennes notes, des fragments épars, en les rapprochant. - -Cependant, nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, l'abbé -Mitraud a du talent, et un talent dans lequel il entre du coeur. Il -est écrivain, il est nerveux, il est ému, il est éloquent. Mais cela -ne suffit pas sans l'intuition première, sans le point de départ bien -arrêté et dominateur. La logique même, qui conduit l'esprit du point -de départ au point d'arrivée, ne suffirait pas davantage, et Mitraud, -nous le reconnaissons, en a une très déliée et très forte contre les -sophistes contemporains. Ce qui lui manque, c'est donc le plus -important: c'est l'intuition, l'observation, le principe net et -subjuguant qui empêche de se méprendre sur la pensée d'un livre et -d'un homme et à la lueur duquel les amis se reconnaissent,--et les -ennemis aussi, malgré la ruse de guerre de leurs perfides -applaudissements! - - - - -ERNEST RENAN[22] - - -I - -Les _Études religieuses_[23] d'Ernest Renan ont déjà paru, feuille par -feuille, ici ou là, dans des revues et dans des journaux. A proprement -parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique -sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition, -par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface; car faire un -livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les -uns au bout des autres les oeufs que vous avez pondus, et c'est un -collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait -des bijoux avec les déjections... de sa pensée. Éparpillé dans les -journaux en vue desquels il a été écrit, le livre d'Ernest Renan était -là à sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de -fraîcheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginité française, -tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient poussé leur -petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur café, des idées -qui leur semblaient nouvelles. Étonnés et flattés de la sensation, ils -se disaient avec mystère: «Quel est donc ce Renan?... Voilà un -critique redoutable!» Il semblait que dans les jungles du journalisme -on entendît miauler--doucement encore, il est vrai,--un tigre de la -plus belle espèce et dont la voix devait arriver aux plus terribles -diapasons. Si Renan était resté dans la publicité des journaux, cette -publicité d'éclairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de -ses idées dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire -formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que -le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait -ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté, -car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses -airs patelins la très grande peur et la petite traîtrise de tous les -chats,--ces tigres manqués! - - [22] _Études d'histoire religieuse; Origine du Langage_ (_Pays_, 21 - avril 1857; 8 avril 1858). - - [23] Lévy frères. - -Oui! peur et traîtrise, voilà les deux seules originalités des -_Études religieuses_ de Renan. Ordinairement, en France, on est plus -brave. S'il y a des poltrons d'idées, ce ne sont pas du moins ceux qui -les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un -rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du -_surnaturel_; c'est le critique qui montre comment _cela_ pousse dans -l'humanité mais n'est jamais la vérité en soi, indéfectible, absolue, -comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24], -qu'il faut _élargir Dieu_ pour faire tomber les murs des Églises. -Mais, quand Diderot attaquait l'Église, il frappait bravement, par -devant, à grands coups, avec l'abominable héroïsme de son sacrilège. -Quand Voltaire blasphémait Jésus-Christ, il ne bégayait pas. Il criait -sur les toits: «_Écrasons l'infâme!_» Quand l'Allemagne elle-même, si -longtemps nommée la douce et religieuse Allemagne, mais qui a -dernièrement recommencé le XVIIIe siècle en mettant de grands mots et -des obscurités d'école où le XVIIIe avait émis de petites phrases -claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de -lumière); quand l'Allemagne elle-même attaque Dieu, elle n'y va pas de -main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de -le jeter par la fenêtre; elle l'y jette, voilà tout, et elle ferme la -porte pour l'empêcher de remonter par l'escalier. Mais cette manière -d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins -convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au -contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blâmer. Il -reproche à Feuerbach et à la jeune école hegelienne leur violence -contre Dieu. Il les accuse d'avoir _le pédantisme de leur hardiesse_ -et de ne pas mettre dans la négation de la vérité chrétienne assez _de -placidité et d'amour_. O Athéniens d'Allemagne, vous n'êtes que des -enfants! «Beaucoup d'esprits droits et honnêtes--dit-il--s'attribuent -sans les mériter _les honneurs de l'athéisme_.» Mais ne les a pas qui -veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a légué son âme. Il faut -les mériter et ne s'en vanter pas. «Feuerbach--nous dit encore Renan -avec un sourire placide et superbe--a écrit en tête de la 2e édition -de son _Essence du Christianisme_: «_Par ce livre, je me suis brouillé -avec Dieu et le monde._» Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et -que, _s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné_.» -Voilà la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner à Dieu les -insolences qu'on lui débite: - - Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas! - -n'est pas très embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et -terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et -plus grave, et telles sont la prétention et la politique du livre de -Renan. Arranger l'athéisme dans un plat convenable, avec tous les -ingrédients de l'érudition, et le faire trouver bon, même aux hommes -religieux; imposer la négation de Dieu au nom de Dieu même, joli tour -de duplicité philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a -exécuté! - - [24] Rien de plus stérile que la pensée philosophique au XIXe siècle. - C'est par là que le monstre se distinguera: l'infécondité! La pensée - de Diderot: _l'élargissement de Dieu jusqu'à ce qu'il en crève_, est - l'idée que nous retrouvons dans la plupart des écrits de ce pauvre - temps. On est obligé d'avertir. - - -II - -Mais, nous l'avons dit, il n'a rien inventé pour cela. L'exécution est -restée au-dessous de la prétention. Les idées sur lesquelles il -s'appuie sont communes en Allemagne, où les idées cessent de dominer -dès qu'elles sont populaires, et en France déjà elles se sont -produites obscurément et sans succès. Renan, qui parle, dans ses -_Études d'histoire religieuse_, de tous ceux qui s'avisèrent les -premiers de lever, comme une catapulte, le misérable fétu de leur -critique contre les religions et leurs symboles, et qui nomme des -médiocrités comme Boulanger, Dupuis, Émeric-David, Petit-Radel, Renan -a oublié de citer l'homme qui, dans un livre intelligible et français, -a posé l'idée générale qui domine la critique de détail dont on est si -fier aujourd'hui et dont on attend tant de ruines. Et voici pourquoi: -il l'imitait trop pour le nommer! Benjamin Constant a écrit un livre -sur les religions, et l'idée de ce livre, très simple et très -dangereuse dans un pays qui croit que la vérité ne peut jamais être -compliquée, l'idée de ce livre est que les formes religieuses passent, -mais que le sentiment religieux est éternel. Eh bien, c'est toute la -théorie de Renan! L'auteur des _Études_, et dans sa préface et dans -vingt-cinq endroits de son livre, reprend l'idée de Benjamin -Constant, la retourne, la commente, l'explique et l'applique. Rien de -plus. «La religion,--dit-il,--en même temps qu'elle atteint par son -sommet _le ciel pur de l'idéal_,»--par exemple Benjamin Constant, qui -filtrait son eau du Rhin avant de la boire, était trop spirituel et -trop Français, lui, pour nous parler de l'_idéal_ ailleurs que dans un -roman!--«la religion pose par sa base sur le sol _mouvant_ des choses -humaines et participe à ce qu'elles ont d'instable et de -_défectueux_». Et plus bas: «Éternellement sacrées dans leur esprit, -les religions ne peuvent l'être également dans leurs formes...» Selon -Renan, l'humanité a le sentiment religieux, ou le sentiment du -surnaturel, plus fort ici que là, dans certaines races que dans -certaines autres, mais elle l'a incontestablement. C'est un fait -presque physiologique, tant il est visible et impossible à rejeter! -Seulement, les formes à travers lesquelles ce fait s'exprime sont plus -ou moins menteuses, vieillies et tombées, et elles tomberont toutes de -plus en plus jusqu'au jour où l'humanité arrivera à la _culture de -l'idéal pour l'idéal_... Si elle y arrive! car l'humanité aura -toujours besoin de symbolisme. La religion de Renan n'est guères bonne -que pour des mandarins et des savants, et il en convient de bonne -grâce: «Dites aux simples--dit-il de son ton protecteur--de _vivre -d'aspiration_ à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots -n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas -offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence, -immortalité, autant de _bons vieux mots un peu lourds_ que la -philosophie interprétera _dans des sens de plus en plus raffinés_, -mais qu'elle ne remplacera pas avec avantage.» L'aveu est toujours bon -à enregistrer. Mais qu'importent les simples! Renan est l'aristocrate -de la science. C'est lui qui a osé écrire: «Il ne faut pas sacrifier à -Dieu nos instincts scientifiques.» Après cela, vous comprenez très -bien le charmant détour que l'auteur des _Études_ a pris, ou l'immense -illusion dont il est la dupe. Quand on a déporté Dieu dans les culs de -basse-fosse de l'intelligence, on se lave les mains et on affirme que -l'on n'a rien fait contre lui. - -Voilà pourtant le système de Renan, voilà le dessous de ce traité du -_Prince_ qui a la prétention d'être si profond contre les religions en -général et le christianisme en particulier. A ne prendre la chose qu'à -son point de vue exclusivement philosophique, une thèse pareille, -dangereuse par cela seul qu'elle est compréhensible aux intelligences -les plus basses, n'est, après tout, qu'une pauvreté. Benjamin -Constant, qui n'avait pas dans ses livres le merveilleux esprit qu'il -avait de plain-pied dans la vie, l'avait en vain revêtue de ces formes -les plus sveltes et les plus clairement brillantes que l'on eût vues -depuis Voltaire; elle n'en était pas moins tombée dans l'oubli avec le -silence des choses légères, car il faut de la consistance pour, même -en tombant, retentir! Ernest Renan, érudit, philologue, chercheur, -d'une vaste lecture, mais, comme tous les hommes, la créature d'une -philosophie, l'instrument de deux ou trois idées métaphysiques, que -nous acceptons ou que nous subissons, mais qui nous tyrannisent et ne -nous lâchent jamais quand elles nous ont pris, Renan n'a rien ajouté -à cette vue première, à cette piètre généralité dont il n'a pas caché -le néant sous les applications historiques qu'il en a faites. Ces -applications--il faut bien le dire--n'ont point, malgré les efforts de -l'érudit, plus de consistance, de grandeur et de solidité que la vue -première qui les a déterminées. Le critique n'a pas relevé le -philosophe. En ces _Études d'histoire religieuse_, la négation dans le -détail n'est ni plus imposante ni plus forte que l'affirmation dans -les points de départ et les conclusions, de sorte que le livre qui -contient ces travaux, construits avec tant de petites notions si -laborieusement accumulées, et qui se maintient avec tant de peine, -entre toutes les opinions, dans un équilibre favorable à son -influence, croule, pour peu qu'on le touche d'une main ferme, de tous -les côtés à la fois. - -En effet, prenez-le, et jugez! Les grands morceaux du livre de Renan -sont au nombre de quatre: les _Religions de l'antiquité_; l'_Histoire -du peuple d'Israël_; les _Historiens critiques de Jésus_; _Mahomet et -les Origines de l'Islamisme_. Les autres ne sont pour ainsi dire que -les satellites de ceux-là, et c'est dans ceux-là que le critique a le -mieux exposé sa méthode en l'appliquant. Eh bien, soyons de bonne foi! -cette méthode et les résultats obtenus par elle dans ces quatre -articles ont-ils rien qui doive nous faire trembler, et ne -pouvons-nous pas dire de cette méthode ce que nous avons dit de l'idée -des _Études religieuses_: à savoir que nous la connaissons et que -nous avons traversé déjà tous ces atomes de poussière? Renan -proclame, avec l'orgueil d'un homme d'aujourd'hui, que la Critique est -d'hier et qu'elle tient à cette haute indifférence (pourquoi haute?) -dans laquelle se trouve actuellement l'esprit humain. Tout en prenant -ses précautions contre eux, il reconnaît, par l'admiration qu'il leur -a vouée, que Wolf et Strauss sont ses maîtres,--Strauss, le -prestidigitateur de l'érudition, l'escamoteur historique, dont le -livre apoplectique veut expliquer tous les faits de l'Évangile par des -mythes purs, comme on avait, avant lui, essayé de les élucider avec -des explications naturelles. Quoique Strauss soit maintenant dépassé -en Allemagne, c'est toujours sa critique qu'on invoque, c'est -toujours, dans les mains de Renan comme dans celles de Wilkes, de -Weiss et de Bruno Bauer, cette critique essentiellement ennemie du -surnaturel et cette méthode qui, de nuance en nuance et d'effacement -en effacement, dépouille et pèle le fait historique jusqu'à ce qu'il -n'en reste absolument rien. Or, cette critique qu'on varie, mais qu'on -ne change pas, a-t-elle réellement entamé ce qu'elle a cru si aisément -détruire? Le bon sens public s'est-il payé de cette monnaie? A-t-il de -tout cela jailli une lumière, quelque grande certitude, devant -lesquelles, puisqu'il s'agit ici de la vie de Jésus, par exemple, la -Bible et l'Évangile ne causent plus d'étonnement?... Renan dit et -répète à satiété que la critique historique est _toute dans les -nuances_, qu'elle n'est pas ailleurs. Mais, avec les procédés de sa -méthode, les nuances finissent par devenir si fines qu'elles cessent -d'exister et que bientôt on ne les voit plus; ses hypothèses manquent -bientôt du corps même d'une hypothèse. Assertions hasardées, systèmes -à l'état de dentelles. On n'invoquerait pas les raisons qui, selon -lui, simplifient et éclairent l'histoire, pour se décider dans la plus -vulgaire action de la vie! On ne paierait pas le mémoire de sa -blanchisseuse d'après cela! Mais le moyen de faire passer les choses -les plus risiblement affirmatives ou les plus tristement vagues, c'est -le sérieux avec lequel on les écrit. Impossible, dans un seul -chapitre, de suivre l'auteur des _Études_ dans les discussions -auxquelles il se livre sur les quatre sujets que nous avons signalés. -Seulement, qu'il suffise de savoir que, tout en relevant de Strauss, -il se permet de le critiquer, et tombe au-dessous de lui dans sa -malencontreuse critique. «Les légendes des pays à demi ouverts à la -culture rationnelle--dit-il, page 63 du volume,--ont été formées bien -plus souvent par la _perception indécise_, par le _vague de la -tradition_, par les _ouï-dire grossissants_, par l'_éloignement entre -le fait et le récit_, par le _désir de glorifier les héros_, que par -création pure comme cela a pu avoir lieu pour l'édifice presque entier -des mythologies indo-européennes». Et, suspendu entre le je ne sais -qui et le je ne sais quoi, il ajoute alors cette incroyable phrase -qu'il importe de recueillir: «Tous les procédés ont contribué dans des -proportions _indiscernables_ au tissu de ces broderies merveilleuses, -qui mettent _en défaut toutes les catégories scientifiques_ et à -l'affirmation desquelles a présidé la plus _insaisissable fantaisie_.» -Proportions indiscernables! catégories scientifiques en défaut! -insaisissables fantaisies! Ce n'est pas là seulement le scepticisme -dans l'histoire, c'est le plus bel aveu d'impuissance que la science -inconséquente--car elle s'expose en le faisant--ait jamais fait! - - -III - -Mais le scepticisme dans l'histoire des religions, c'est déjà un -résultat pour la philosophie, et d'ailleurs Renan a moins écrit son -livre pour résoudre des difficultés qu'au fond il regarde lui-même -comme insolubles que pour proclamer les droits de la Critique -indépendante et désintéressée, de la Critique en dehors de tout -dogmatisme et de toute polémique, comme il dit. Cette définition de la -Critique, qui correspond à la définition que Taine, dont nous -parlerons plus loin, a donnée de la science, et qui permettrait à -toutes les deux de faire leur travail de destruction dans la plus -complète sécurité et sans s'inquiéter de savoir s'il y a une morale, -une société, des gouvernements, un foyer domestique, tout un ensemble -de choses organisées autour de soi à respecter, cette définition, -qu'il est si important de faire admettre à tout le monde, est la -grande affaire et le coup d'État actue des philosophes. Si la pleine -liberté de la Critique était consentie, si la science avait le droit -d'agir en vue seulement des résultats scientifiques, on n'aurait plus -besoin de rien, on aurait tout, et les vêpres siciliennes de la -philosophie sonneraient, à pleines volées, sur nos têtes! Voilà -pourquoi le monde hésite à admettre cette notion de la Critique en -dehors du monde et se soucie médiocrement qu'on le mette à feu, sous -prétexte de science, dans l'intérêt de la plus vaine et de la plus -inepte curiosité. N'y aurait-il à cela que l'énervation des forces -sociales, en avons-nous tant déjà que nous puissions impunément les -diminuer?... Le doux Renan, cet officier de paix de la Critique, qui -blâme Bauer de ses colères comme il a blâmé Feuerbach, revient à -toutes les pages de son livre sur cette idée fixe de l'indépendance -absolue de la Critique, de la séparation complète des hommes et des -choses. «Quand l'historien de Jésus-Christ--dit-il--sera aussi libre -dans ses appréciations que l'historien de Mahomet et de Bouddha, il ne -songera pas à injurier ceux qui ne pensent pas comme lui.» Raison -pitoyable! N'insulte-t-on pas tout ce qui contrarie et résiste, quand -on est violent et orgueilleux, et les savants ont-ils l'habitude de -manquer de violence ou d'orgueil? Seulement, il faut bien essayer de -justifier n'importe comment ce qu'on voudrait faire accepter à -l'opinion. Les moyens employés à cette fin par Renan seraient d'un -tacticien supérieur s'ils ne finissaient pas par trop éveiller la -gaieté. Que diable! il faut s'arrêter dans les nuances dont on parle -tant! «La critique des origines d'une religion--dit Ernest -Renan--n'est pas l'oeuvre du libre penseur, mais des sectateurs les -plus zélés de cette religion.» C'est pour cela sans doute qu'il est -sorti de Saint-Sulpice. Manière de se retrouver prêtre quand on a jeté -sa soutane aux buissons du chemin! Ailleurs, il ajoute, avec une -componction d'âme pénétrée: «La critique renferme l'acte du culte le -plus pur.» C'est le mysticisme de la chose! Mais n'est-ce pas trop gai -qu'un tel langage, et le rire qui prend n'avertit-il pas? - -On en avait besoin, du reste. Excepté à deux ou trois endroits où -l'hypocrisie monte jusqu'au comique, le livre de Renan est d'une -grande tristesse; il est triste comme un impuissant. Malgré -l'expression qui veut les réchauffer, on sent comme un froid vipérin -s'exhalant de toutes ces pages mortes et déjà fétides, de toutes ces -vésanies allemandes dont un Français avait mieux à faire que de se -faire le chiffonnier! Renan les met, il est vrai, à l'abri sous cette -tolérance chère aux philosophes, sous ce paratonnerre où tombe le -mépris. Sans conclusion ferme et qui satisfasse même l'auteur, ces -_Études d'histoire religieuse_ ne sont guères qu'une collection glacée -de huit à dix blasphèmes qui forment un symbole d'insolences. En vain -le récite-t-on fort bas, ce symbole, on l'entend. On veut être habile, -on veut être discret, et on n'est pas même spirituel. Les grands -courants de la bêtise contemporaine traversent majestueusement le -livre de Renan: l'optimisme béat, la foi dans l'humanité en masse qui -_fait bien tout ce qu'elle fait_, et aussi en l'homme individuel, dont -Renan ne craint pas de dire _qu'il crée la sainteté de ce qu'il croit -et la beauté de ce qu'il aime_. Il est presque incompréhensible -qu'avec du talent, car Renan n'en manque pas, la pensée d'un homme -incline fatalement ou de choix vers les thèses les plus niaises et -maintenant les plus compromises. Anomalie singulière, mais non rare, -et dont la Critique littéraire est encore à chercher le mot. Écrites -avec pureté et quelquefois avec une transparence colorée, ces -_Études_, logiquement et scientifiquement sans valeur, ont des détails -qui attireront, qui ont attiré déjà les esprits de peu de pensée et -qui aiment l'expression partout où elle s'attache. Ils sont venus à ce -livre; mais ils n'y reviendront pas. Quant au genre d'effet qu'il -produit, c'est directement le contraire de celui qu'il avait en vue. -Renan voulait faire les affaires de l'athéisme sans éclat et sans -embarras, sans casser les vitres, comme on dit, et il s'est trahi par -les précautions mêmes qu'il a prises pour se cacher. Il voulait -(soi-disant), dans un but élevé de connaissances, dégager l'idée -religieuse de ce qui la fait une religion positive à telle heure de -l'histoire, opposer le sentiment éternel à la forme passagère, et en -le lisant on n'a jamais plus senti que c'était impossible; que, la -forme enlevée, l'esprit suivait, et qu'après tout, malgré le progrès -et à part la vérité divine, socialement, la dernière des -superstitions valait encore mieux que la première des philosophies! - - -IV - -Le livre de l'_Origine du langage_[25] est postérieur aux _Études -religieuses_, non dans la publicité, mais dans l'attention publique. -On dit que quelques personnes l'avaient lu déjà avant que Renan, qui -le republie, eût attrapé son petit bout de renommée. Il a toujours été -heureux, ce Renan! Parmi les trois ou quatre enfants gâtés (qui -resteront marmots) de ce siècle gâté et que la Fortune a pris par le -menton pour les faire nager, Ernest Renan est un de ceux qu'elle a -conduits à tout de cette manière. Sorti du séminaire comme un certain -empereur de Constantinople qui fuyait et qui se retournait pour -cracher sur les murs de sa ville, Renan entra aisément, et pour cette -raison même, au _Journal des Débats_, et il y est encore, je crois, -les jours de grande fête; de là, il cingla vers l'Institut, et le -voilà, non pas sans travaux, puisqu'il chiffonne dans l'érudition -allemande, et c'est une terrible besogne, mais, rapidement et sans -luttes, le voilà regardé comme un critique, un érudit et un écrivain -formidable, même par ses ennemis. Avant de l'attaquer, ils le saluent, -comme les Français saluaient les Anglais à Fontenoy. Seulement, les -Anglais nous rendirent le salut et allaient devenir des héros, tandis -que Renan garde le salut sans le rendre, et, dans l'ordre -intellectuel, n'est, je l'ai dit déjà, qu'un poltron d'idées, qui, -comme le lièvre chez les grenouilles, ne fera jamais peur qu'à de plus -poltrons que lui... Telle est, en deux mots, l'histoire de Renan; ce -n'est pas encore un illustre, mais c'est un gros Monsieur, et, si on -le laisse faire, il sera illustre demain. Nous sommes ainsi en France. -Ou nous marchandons tout à un homme, ou nous ne lui marchandons rien. -C'est le pays des engouements. Or, que fait un homme qui s'engoue? Il -tousse un peu et il est délivré. C'est cette petite toux salutaire que -la Critique voudrait provoquer aujourd'hui. - - [25] Lévy frères. - -Et l'heure est bien choisie pour ce débarras. La surprise du premier -moment, cette grande duperie, est passée, et Renan se prête lui-même à -la circonstance. Il en est à l'heure des secondes éditions. Il fait -cette roue. Il revient sur ses premiers livres. Il nous récapitule sa -gloire; il se réimprime; il n'oublie rien de ce qu'on aurait oublié. -Ses essais de jeunesse trouvent maintenant les éditeurs qu'ils -cherchèrent, et, grâce à eux, il nous étale les premiers costumes de -sa pensée avec la tendresse que M. Denis avait pour son habit jaune en -bouracan. Le bouracan de M. Renan est remis sous la vitrine: - - Ah! nous ne voulons pas perdre nos rogatons! - -L'essai sur le langage est de 1848. C'est un enfant de douze ans qui -n'a pas grandi. Renan ne l'a ni modifié, ni augmenté, ni raffermi. Il -s'est contenté d'y joindre une préface où il se félicite d'avoir pensé -comme MM. tel et tel d'Allemagne, et de ne différer que de quelques -nuances de ces grands hommes qui ne sont encore que de grands -Allemands. Or, les nuances impliquent tant de choses aux yeux de ces -laborieux tisseurs de riens! Vains et tristes tissages. On dirait, à -les voir tous dans cette préface, des aliénés, à force de science, -occupés à chercher la petite bête invisible, la mouche narquoise de -l'impalpable, qui fuit leur main. Ils sont là tous, ces happeurs de -vide! Il y a là un M. Grimm, qui croit aux langues monosyllabiques -sans flexion, mais _agglutinées_, et qui compte trois âges dans le -développement du langage après trente mille ans de chronologie. Il y a -un M. Steinthal, trop subtil même pour M. Renan, qui l'accuse de -s'évanouir dans un formalisme profondément creux,--M. Steinthal, qui a -travaillé énormément pour arriver à dire que le langage naît dans -l'âme d'une manière _aveugle_. - -Il y a encore MM. Bunsen et Max Muller, qui ont inventé une famille -TOURANIENNE à l'aide de laquelle ils _cherchent_, de l'aveu de Renan, -«à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses». -Enfin, il y a Renan, qui se prélasse et s'introduit lui-même dans ce -majestueux conclave de rudes travailleurs en fils d'araignée. On -dirait que le prêtre manqué vise au moins à une petite papauté -philologique, et, au fait, pourquoi ne serait-il pas le premier parmi -ces peseurs de diphthongues? Ils sont tous chimériques, hypothétiques -et faux, et il a sur eux l'avantage d'écrire même assez brillamment en -français... Du reste, cet essai n'entamera en aucune façon son -amour-propre ou sa personne, car dans ce mémoire d'académie, long de -247 pages, Renan tient tout entier tel que nous le connaissons, tel -que nous venons de le voir dans ses _Études religieuses_. Nous -craignons bien qu'il ne puisse jamais changer. - -A consulter ce livre, on voit que dès son début dans la science Renan -était destiné à porter toute sa vie cette double livrée de Hegel et de -Strauss qu'il a endossée. Shakespeare, avec son ironie charmante, -appelle quelque part les laquais «messieurs les chevaliers de -l'arc-en-ciel». Avait-il deviné les laquais de la philosophie du -_mythe_, de la _contradiction_ et du _devenir_, ces nuées coloriées et -que le premier vent de bon sens, s'il vient à souffler, emportera? La -méthode, que Renan n'a point inventée et qu'il a commencé par -appliquer à la théorie du langage, est cette méthode connue des -_Études religieuses_ dont nous parlons pour la première et dernière -fois. La Critique n'a point à créer d'importances en s'acharnant sur -des théories méprisables. Appliquer à tous les ordres de faits le même -procédé superficiel et vicieux est une opération qu'on signale, mais -sur laquelle il n'y a point à revenir. Dorénavant, quand nous -parlerons d'Ernest Renan et de ses oeuvres, c'est qu'il aura pris la -peine de se transformer. - - -V - -En effet, Hegel aujourd'hui, Hegel lui-même est en question, compromis -et à la veille du déshonneur philosophique le plus complet, malgré les -transcendantes aptitudes de sa pensée. Or, s'il en est ainsi, que -voulez-vous qu'on dise des esprits de second ou de troisième degré qui -vivent sur sa méthode comme le puceron dans sa feuille? Il y a -cependant à dire en faveur de Renan que, de tous ceux qui se sont -servis de l'instrument logique forgé par Hegel, il est celui qui a le -plus entassé de contradictions l'une sur l'autre et élevé le plus haut -la philosophie du rien sur des pyramides de peut-êtres. Proudhon avait -déjà commencé cette terrible vulgarisation de la méthode hegelienne -qui doit la ruiner, mais Proudhon est un brutal et même un bestial, -quand il n'est pas un ironique qui se moque de lui-même et de son -lecteur, et qui a raison pour tous les deux! Il y a dans cet homme de -gausserie profonde la carrure d'un négateur effroyable et d'un -mystificateur prodigieux, tandis que dans Renan l'homme s'ajuste avec -le système, l'esprit avec le caractère, pour redoubler autour de soi -l'indécision et la confusion. Mercure qui saute et s'éparpille, -couleuvre qui glisse, ombre qui s'efface dans le brouillard, il se -dédouble, se renverse, se dérobe, comme ce polype qui fuit sous l'eau -quand il l'a troublée. Hegel mariait la thèse et l'antithèse dans une -synthèse faite de toutes deux. Du moins c'était sa prétention -hautaine. Mais Renan se contente, lui, de marier les extrêmes dans une -équivoque. Il adopte ce qu'il réfute et réfute ce qu'il adopte. Sa -logique est de l'escamotage. Seulement, pour accomplir ses -prestidigitations, ce Robert Houdin de la philologie se contente -d'abaisser la lampe. Son _fiat lux_, c'est l'éclipse systématique de -la clarté. - -Et nous disons systématique en pesant sur le mot, car le manque de -clarté dans Renan n'est point l'impuissance d'être clair. C'est la -conséquence d'une méthode insensée, mais c'est aussi et c'est surtout, -ne nous y trompons pas! la diplomatie sans courage d'un incrédule -prémédité. Avant d'être un philosophe, avant d'être un linguiste, -Renan était un incrédule. La foi de ses premières années s'était -éteinte sur les marches mêmes de l'autel, et, quand il les eut -descendues, la question fut pour lui de les démolir. Le moyen, il -allait le chercher; il le trouverait peut-être; ce serait ceci ou ce -serait cela. Mais la question était cet autel! C'était la guerre à -Dieu qu'il fallait faire, armé de prudence, car cette guerre a son -danger dans une société où il existe un peu d'ordre encore. Alors -Renan devint hegelien. A l'ombre des formules logiques de Hegel, de ce -prince de la formule... et des ténèbres, il ne dit pas l'_infâme_ -comme l'avait dit Voltaire, cette coquette ou plutôt cette coquine -d'impiété; mais ce qu'il dit impliquait toutes les négations du XVIIIe -siècle. - -Sans cesser d'être un hegelien, Ernest Renan devint philologue. Ce -fut là son état, le dessus de porte de sa pensée et de sa vie; mais -l'étude des langues, par laquelle il voulait faire son chemin, n'en -fut pas moins sa manière spéciale de prouver cette non-existence de -Dieu qui est la grande affaire de la philosophie du temps. L'_Origine -du langage_ est le premier essai de cette preuve qu'ait faite Renan, -qui l'a continuée avec acharnement dans ses _Études d'histoire -religieuse_, dans son _Histoire comparée des langues sémitiques_, dans -ses _Essais de critique et de morale_; et, quoique dans ce premier -livre, plus peut-être que dans les suivants, ce jeune serpent de la -sagesse ait eu les précautions d'un vieux et les préoccupations de sa -spécialité, cependant il est aisé de voir que la chimère philologique, -le passage de la pensée au langage ou du langage à la pensée, les -_épluchettes_ des premières syllabes que l'homme-enfant ait jetées -dans ses premiers cris, ne sont, en définitive, que des prétextes ou -des manières particulières d'arriver à la question vraiment -importante, la question du fond et du tout, qui est de biffer -insolemment Moïse et de se passer désormais parfaitement de Dieu! - - -VI - -On sait ce qu'affirme Moïse. Dans le récit qu'il nous a laissé, on -voit Adam et Ève, vis-à-vis de leur destinée, tomber dans la chute et -se faire les éducateurs du genre humain, qu'ils ont précipité avec -eux. C'est là une assertion nette, tranchée et puissante. Le bon sens, -quand on l'articule, ne gémit pas déconcerté. Les expressions de Moïse -sont pleines et précieuses. Puisqu'il s'agit de son langage: -«L'univers--dit-il avec son tour approprié et sublime--fut fait d'une -seule lèvre.» Ce que dit historiquement le grand Révélateur, la petite -révélation du sens le plus infime le répète, avec une force inouïe, -dans la conscience du genre humain. La société a préexisté à l'homme, -Dieu à la société, et, comme il leur préexistait, il les a constitués -par le langage, cette condition _sine qua non_ de tous nos -développements en tous genres, sans laquelle l'esprit de l'homme -avorterait. Ces simples et fortes notions, que le XVIIIe siècle avait -troublées, furent reprises au commencement du XIXe et posées comme -bases d'un système auquel le génie de Bonald donna de sa propre -solidité. Renan, qui trouve également éloignés d'une explication -scientifique le système du caprice individuel et des onomatopées de la -brute, qui fut la toquade du XVIIIe siècle, et le système religieux -que nous venons de signaler, a donné le sien à son tour, et nous ne -croyons pas que, dans des esprits passablement faits, il puisse -remplacer le système de l'école théologique, comme dit Renan avec un -dédain assez contenu, mais il n'en a pas moins pour visée de le -remplacer. - -Ce système, qui consiste à affirmer sans preuves possibles, du moins -dans l'essai actuel de Renan, que «le langage de l'homme s'est comme -formé d'un _seul coup_ et est _comme_ sorti instantanément du génie de -chaque race», pose donc la diversité de la race à la première ligne de -son affirmation. Voilà qui est acquis. Le langage fut constitué dès le -premier jour, mais il faut savoir ce qu'Ernest Renan entend par le -premier jour: «Cette expression de premier jour--dit-il à la page 19 -de sa préface--n'est-elle qu'une _métaphore_ pour désigner un état -plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de -l'apparition de la conscience?» Quant à la langue primitive de cette -période _métaphore_, il est impossible de la retrouver. Seulement, -«pour construire scientifiquement la théorie des premiers âges de -l'humanité, il faut étudier l'enfant et le sauvage.» C'est-à-dire le -sens sur le contre-sens, la lumière sur les ténèbres, et la montée sur -la descente. Nous savons ce que l'enfant et le sauvage nous donnent, -quoique Renan prétende que le sourd-muet se _crée tout seul des moyens -d'expression_ (page 97) supérieurs à ceux qu'on lui enseigne; ce qui -prouve que l'abbé de l'Épée était un sot. Sans le verbe qui leur -allume l'esprit et le coeur, le sauvage et l'enfant croupiraient -éternellement dans l'argile de leur organisme, comme avant Pygmalion -et l'Amour il n'y avait pas de Galatée! Mais, autre hypothèse de -Renan: L'enfant humanitaire avait (toujours dans l'époque _métaphore_) -des forces que n'a plus l'homme individuel de notre temps. «Il serait -trop rigoureux--dit-il encore--d'exiger du linguiste la vérification -de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de -relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement -les premiers hommes!...» «L'intelligence la plus claire et la plus -pénétrante--ajoute-t-il ailleurs--fut le partage de l'homme au -commencement.» Ce qui est vrai pour nous qui croyons à la chute, ce -qui est faux pour lui qui n'y croit pas et qui invente aujourd'hui un -progrès abécédaire où rien n'est acquis, où plus on recule plus on -avance, et où il faut remonter à l'origine de tout pour savoir -seulement quelque chose! - -Et ce n'est là que la première brume d'hypothèses que l'auteur de -l'_Origine du langage_ oppose à la réalité sévère de la métaphysique -de Bonald, en si magnifique conformité avec le récit de Moïse. Mais le -brouillard, sans être plus saisissable pour cela, s'épaissit, et -bientôt on s'y perd, notions et langue même! En effet, on doute, en -lisant Renan, s'il dit réellement ce qu'il veut dire et s'il croit ce -qu'il affecte de savoir. Le primitif de Renan n'est point Adam, car le -risible mythographe a depuis longtemps décapité l'histoire avec son -couteau à papier! Il n'y a pas d'individus pour lui, mais des -collections. Il n'y a pas d'Homère, il n'y a pas de Lycurgue. Caligula -philologique à faire mourir de rire, qui voudrait que l'humanité n'eût -qu'une tête pour la lui couper, si cette tête portait un nom propre! -Donc il n'y a pas d'Adam. Mais son primitif, quel est-il? homme ou -enfant, esprit humain, race, et quelle race, ou autre chose? Quoi, -enfin? Il faudrait préciser et définir, et c'est ce que ne fait jamais -Renan. Il scintille et passe, farfadet verbeux, sur le dos fluant d'un -_peut-être_ ou d'un _il semblerait_ comme on en trouve dans son livre. -Quelle autorité que cet homme! - -Inconséquent d'ailleurs autant qu'hypothétique, le fait qu'il érige en -fondement de son système c'est que le langage s'est formé d'un coup, -et voilà qu'à la page 175 de son essai il dit qu'aux époques -primitives chacun _parlait à sa façon_,--ce qui était Babel avant -Babel, Babel dès la création du monde, mais toutefois sans la -confusion et la destinée de Babel. Renan finit par s'étrangler dans -les noeuds coulants et redoublés de ses hypothèses. Ainsi, il suppose -pour un jour à l'homme la puissance de Dieu, déplaçant le miracle pour -ne pas voir le miracle. Il fait de ce miracle une loi qui ne se -reproduit plus qu'à la charge pour nous de nous retrouver dans la même -position exceptionnelle. Paralogisme, tautologie, misérable saut de -carpe éternel! A ses yeux brouillés, qui décomposent les choses en les -regardant, le mythe, qui est le roman individuel, l'emporte sur -l'histoire, qui est le mythe général. Précisez, si vous pouvez, ces -nuances! Seulement, si nous devons mépriser l'histoire, combien plus -devons-nous mépriser les romans et les conjectures à l'aide desquelles -on veut remplacer _scientifiquement_ des traditions avérées qui -accableraient, s'il ne fallait pas savoir où prendre un homme pour -l'accabler. - -Mais, nous le répétons, voilà l'important, le fin du fin de toutes ces -finesses d'érudition bateleuse et désossée. Éblouir, comme le renard -de La Fontaine, tous les dindons oisifs de la libre pensée qui le -regardent tourner en rond, prendre ses poussières à l'apparence et -faire monter cette vile fumée sur le soleil de nos traditions, tel est -le côté sérieux du personnage qu'Ernest Renan nous joue aujourd'hui. -Cela n'est pas que vain et que risible, comme le crible aux -diphthongues, cela est sérieux. Dans l'état actuel de la science et -des grotesques respects qu'elle inspire à la plupart des hommes, qui -croient qu'elle leur donnera la clef de ce monde que Dieu a gardée, il -n'était ni si indifférent ni si bouffon de confisquer Moïse au profit -du sanscrit et de ramener la question de Dieu, si peu scientifique, à -une simple question de dehors et de dedans, qui l'est beaucoup plus! - - -VII - -Otez, en effet, l'athéisme,--l'athéisme masqué et la haine de la -tradition chrétienne qui font le sens réel de ce livre et de tous les -livres écrits jusqu'ici par Renan,--et vous n'avez plus rien dans ce -rudiment de sa jeunesse. Positivement, il n'y a rien, pas même du -talent. La réputation qu'on a faite un peu vite à Renan, pour quelques -pages agréablement tournées sur les matières où les écrivains sont -très rares, ne nous impose pas. - -Il nous est impossible, quand il s'agit de sujets comme ceux qu'il -traite, de voir du talent là où manquent la netteté, les preuves, -l'enchaînement et la conclusion. D'ailleurs, le style n'est pas plus -ici que le reste. Dans cette _Origine du langage_, il n'y a encore -que le brouillon scientifique, lequel a persisté. - -Renan n'a pas su aborder par les côtés grands et féconds une question -où tout se réduit à savoir si la pensée, l'acte pensant, -l'_intellectus agens_, a sa mappemonde encyclopédique et son piédestal -d'équilibre en dehors de la parole qui la corporise; absolument la -même question que celle de l'âme, obligée au corps et à la terre dans -la conquête successive de sa propre possession. Il n'a rien compris à -cette métaphysique d'une si grande force dans sa simplicité. Il -répugne au simple. C'est un esprit qui rapetisse et crispe ce qu'il -touche. - -Comme tous les savants qui n'ont point la hauteur de la vue adéquate à -l'état de leurs connaissances, il aime les bagatelles difficiles. Pour -faire suite à cet _Essai sur le langage_ chimérique et confus qu'il -réimprime aujourd'hui, il est homme à nous donner demain quelque autre -essai sur ces intéressants problèmes: Qui nous a coupé le filet? -Quelle est l'origine du geste? D'où procède l'articulation? La -génération de l'inflexion est-elle spontanée?... et gagner par là, si -on pouvait en avoir deux, un second fauteuil à l'Institut! Hors -l'Institut (et encore peut-être), qui prendrait goût à ces casse-tête -chinois de la science vaine et de l'analyse impossible? - -Du reste, le danger du livre de Renan est diminué par l'ennui qu'il -inspire. Il est ennuyeux... illisiblement ennuyeux. Même ceux qui -tiennent pour certain que le catholicisme doit périr, et qui -glorifient tous ceux qui l'attaquent, ou par devant, avec le glaive -bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière, avec le -stylet des réserves et des faux-fuyants, ne feront pas à Renan une -gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un -Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort, -soit comme action, soit comme intelligence; nous avons eu Verger et -Stendhal, et il ne viendra qu'après eux. - - - - -GORINI[26] - - -I - -Ce n'est point un livre réellement composé que ces trois volumes[27], -mais c'est un travail immense et très étonnant de détail. L'auteur de -ce travail, l'abbé Sauveur Gorini, ne peut pas passer pour un écrivain -dans le sens littéraire du mot, quoiqu'il ait souvent ce qui fait le -fond de l'écrivain,--une manière de dire personnelle,--mais c'est un -érudit, et un érudit d'une nouvelle espèce, venu en pleine terre, à la -campagne, comme une fleur sauvage ou comme un poète... Jusqu'ici vous -aviez cru, n'est-ce pas? que les érudits fleurissaient à l'ombre des -bibliothèques, sous ces couches de poussière savante qui sont la terre -végétale de ces sortes de fleurs. Vous aviez cru qu'il fallait la -docte destination du bénédictin pour qu'un prêtre, par exemple, avec -les saintes occupations de son ministère, pût devenir, par la science, -un Mabillon ou un Pitra. - - [26] _Défense de l'Église_ contre les erreurs historiques de MM. - Guizot, Augustin et Amédée Thierry, Michelet, Ampère, Quinet, Fauriel - et H. Martin (_Pays_, 26 juillet 1859). - - [27] Girard et Josserand (Lyon). - -Eh bien, c'était là une erreur, l'abbé Gorini va nous apprendre qu'on -peut devenir, à force d'attention, de volonté, que dis-je! de -vocation, cette reine des miracles, un érudit sans bibliothèques, sans -livres, ou avec peu de livres, au fond du plus modeste presbytère, -dans une campagne perdue, et tout en remplissant les devoirs du -pasteur qui a charge d'âmes et qui sait porter son fardeau! Jamais la -vocation, la force de la vocation, n'a touché de plus près au génie. -Ce n'est donc pas un simple savant que l'abbé Gorini, c'est un savant -exceptionnel, et, ma foi! qu'il nous passe le mot! c'est presque un -phénomène. - -Mais rassurons-nous et rassurons-le: c'est un phénomène sans aucun air -de phénomène, Dieu merci! un phénomène bon enfant, sans charlatanisme, -sans tromperie, sans trompe et sans trompette, qui, malgré la -réputation qui lui vient de Paris, tout doucement, goutte par goutte, -flot par flot, comme l'eau vient à l'écoute-s'il-pleut de sa paroisse, -n'a pas cessé de vivre à l'écart, au fond de sa province, y continuant -son petit train (un train silencieux) de savant, d'annotateur et de -critique. L'abbé Gorini n'a pas fait tout d'abord le bruit éclatant et -mérité que l'on doit, par exemple, à un de ces grands vaudevillistes -qui seront toujours les premiers hommes en France, et cela ne se -pouvait pas. Qui pouvait l'exiger?... Mais enfin, pour un provincial -et un prêtre livré à la duperie des travaux sévères, il faut en -convenir, il n'a pas été trop malheureux! Il n'a pas trop attendu à la -barrière. Son nom a percé à Paris. On l'y a prononcé avec respect -parmi ceux qui savent. Il est vrai que ce n'est pas chez beaucoup de -gens! - -Il y a plus, la modestie de l'ancien et pauvre curé de campagne est, -dit on, menacée d'une place à l'Institut, et je ne crois pas qu'elle -s'en inquiète. Les honneurs et la gloire ne peuvent pas grand'chose, -j'imagine, sur ce casanier de l'érudition, qui, depuis qu'il n'est -plus curé, s'est cloîtré dans la science, et qui doit joindre -l'insouciante bonhomie du savant à l'indifférence du saint pour les -choses du siècle. Qu'un jour l'Institut lui arrive (et l'on dit que -c'est par Guizot qu'il doit lui arriver), l'Institut le trouvera comme -Montaigne voulait que la mort nous trouvât tous, «nonchalant d'elle et -de notre jardin inachevé». Or, le jardin de l'abbé Gorini, que je -tiens à ce qu'il achève, est le jardin public--trop public--de -l'histoire contemporaine, un potager d'erreurs de toute sorte, et dans -lequel précisément ce vigoureux sarcleur d'abbé Gorini a retourné plus -d'une plate-bande pour le compte de Guizot. - -C'est donc un procédé généreux à Guizot que de placer à l'Institut le -savant abbé, son critique; car Guizot, le politique de la paix à tout -prix, tout grand politique qu'il se contemple, n'a pas pu penser -opérer un désarmement. Un homme, un champion de la vérité historique -comme l'abbé Gorini, ne désarme que quand il n'y a plus le moindre -petit mauvais texte à tuer. Nous n'en sommes pas là encore. L'abbé -Gorini n'est pas un de ces savants à patience d'insecte qui pousse -imperturbablement devant lui son petit trou dans sa poutre. S'il -l'était, on l'arrêterait bien, ce savant-là! On lui jetterait, à cet -insecte, une prise de bon tabac d'académicien sur la tête, et tout -serait dit. On aurait la paix. - -L'abbé Gorini n'a pas non plus cet amour en cercle de serpent qui se -mord la queue qu'on appelle l'amour de l'art pour l'art ou de la -science pour la science. Sa science, à lui, c'est l'Église. S'il n'y -avait pas d'Église, peut-être que pour lui il n'y aurait pas de -science du tout. Quoiqu'il eût quelque part, sans doute, dans un angle -de son cerveau, un pli où dormait cette vocation de savant que son -amour pour l'Église n'a pas créée, l'Église n'en n'a pas moins été -l'étincelle à la poudre qui a fait partir la vocation. Sans l'honneur -de l'Église indignement mis en cause par les historiens de ce temps, -ce simple et doux abbé Gorini n'aurait pas songé à interrompre la -plantureuse lecture de ce bréviaire qui renferme assez d'érudition -pour un prêtre, et cela afin de relever, un à un, dans les livres du -XIXe siècle, tous les mensonges et sophismes qui s'y étalent, sous -cette apparence d'impartialité qui est l'hypocrisie de l'histoire -quand ce n'en est pas la trahison! - - -II - -Et ce serait une intéressante page de biographie à écrire et qui -éclairerait la Critique. L'abbé Gorini, au doux nom italien, est un -prêtre de Bourg, qui a passé la plus longue partie de sa jeunesse et -de sa vie dans un des plus tristes pays et une des plus pauvres -paroisses du département de l'Ain, si pour les prêtres, qui vivent les -yeux en haut et la pensée sur l'invisible, il y avait, comme pour -nous, des pays tristes et de pauvres paroisses, et si même la plus -pauvre de toutes n'était pas la plus riche pour eux! En supposant que -l'abbé Gorini n'eût pas été un prêtre ayant l'esprit de son état, -j'admettrais volontiers que ce milieu morne, désert, insalubre, dans -lequel il fut obligé de vivre tout le temps qu'il fut l'humble curé de -la Tranchère, l'aurait rejeté désespérément à la science pour -l'arracher aux accablements de la solitude; mais de lui je ne le crois -pas. Les prêtres vraiment prêtres n'ont ni nos manières de juger ni -nos manières de sentir la vie. Ils ne se laissent pas conduire par -l'influence de nos misérables sentimentalités, et d'ailleurs peut-il y -avoir une solitude pour qui fait descendre son Dieu, tous les matins, -dans sa poitrine? - -Que l'abbé Gorini, dès cette époque, lût assidûment l'histoire de -l'Église quand il était revenu de sa chapelle ou de chez ses pauvres, -rien là qui fût plus que l'ordinaire occupation d'un prêtre -intelligent et sensé; mais pour qu'il devînt un historien lui-même, -comme il l'est devenu, dans cette solitude où les livres, sans -lesquels il n'y a pas d'histoire, durent lui manquer, et où il ne dut -s'en procurer que de très rares, il fallait certainement plus que le -sentiment vulgaire ou maladif de cette solitude. Il fallut deux -choses, et les deux choses les plus puissantes que je connaisse dans -une âme humaine: la sensation d'une épouvante et le sentiment d'un -devoir. - -En effet, c'était quelque temps après 1830. A cette époque de -rénovation littéraire, l'histoire, si longtemps hostile à l'Église, et -devenue presque innocente à force d'imbécillité sous les dernières -plumes qui l'avaient écrite, l'histoire remonta dans l'opinion des -hommes par le talent et par le sérieux des recherches; mais elle -remonta aussi dans le danger dont l'abjection de beaucoup d'écrivains -semblait avoir délivré l'Église. L'Église retrouvait tout à coup ses -ennemis du XVIIIe siècle, non plus insolents, épigrammatiques et -frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais -respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient inventé pour -draper leur haine deux superbes manteaux dont celui de Tartufe -n'aurait été qu'un pan: l'éclectisme et l'impartialité. - -Jamais l'Église ne courut plus de danger peut-être qu'avec ces -respectueux, qui la saluaient pour mieux faire croire qu'elle était -morte; et l'abbé Gorini le comprit. Ce dut être quelque publication -d'alors qui lui montra, comme un éclair, latente au fond de son -esprit, sa vocation de critique historique. Car il le devint, malgré -sa position isolée, éloigné des villes, de toute source -intellectuelle, de tout renseignement; impuissant en tout! Il le -devint, et lui seul pourrait nous dire comment il s'y prit pour le -devenir. Il avait deux à trois amis à des points assez distants dans -le pays, et qui possédaient quelques bouquins comme on en a à la -campagne. Il les leur emprunta et il en chercha encore. Il se fit un -mendiant de livres! un frère quêteur, un capucin d'érudition! - -On le rencontrait par les chemins, courbé sous le poids des volumes -qu'il rapportait à dos, comme les pauvres rapportent leur bois et leur -pain. Ceux-là une fois lus, il s'ingéniait pour en découvrir d'autres -plus loin dans la contrée. C'était un Robinson de lecture dans son île -déserte, finissant, comme l'autre Robinson, par se nourrir et -s'ameubler à force d'industrie, de ressources dans la pensée et la -volonté. Il lisait, d'ailleurs, comme on lit quand on n'a que très peu -de livres, avec une mémoire qui retient tout et une intelligence -avivée par le besoin et devenue intuitive, qui devine ce qui manque et -dégage l'inconnue de l'équation. Et c'est ainsi qu'en vingt années, et -sans sortir de l'aride milieu qu'il sut féconder, il put écrire sa -_Défense de l'Église_, qu'il publia en 1853 et dont il nous donne une -seconde édition. - -Qui fut bien étonné? qui fut stupéfié? Les historiens mêmes qu'il -avait si bien passés au crible! Cela leur parut prodigieux, et -vraiment cela l'était. C'était plus étonnant que Jasmin le coiffeur, -que Reboul le boulanger, que Mangiamel l'arithméticien, ce pauvre -prêtre de campagne parachevé érudit en vingt ans, on ne sait comment, -mais qui certainement s'était donné plus que la peine de naître. On ne -revenait pas de cette succession de tours de force qu'il avait dû -faire pour devenir une perle de science, positivement, dans le -désert... pour s'étoffer savant comme la chèvre se nourrit au piquet, -en tondant seulement le diamètre de sa corde! L'abbé Gorini avait pris -la lune avec ses dents,--la lune de l'érudition. Thierry lui écrivit. -Guizot en parla dans une de ses nouvelles préfaces. Ils avaient senti -le vent des ailes d'un taon qui aurait pu devenir terrible et qui -pouvait transpercer tous leurs textes de son aiguillon. Mais -heureusement pour eux que le taon était une merveilleuse abeille, qui -bouchait les trous qu'elle faisait avec du miel. - - -III - -En effet, le critique était prêtre, et jamais il ne l'oublia. Sa -charité, pour le moins, égalait sa science. Ce ne fut point une -polémique passionnée et personnelle qu'il commença avec les historiens -du XIXe siècle, qui _s'étaient trompés_ ou _avaient trompé_ sur -l'Église; ce fut une chasse, non aux hommes, mais une chasse -implacable seulement aux textes faux, aux interprétations irréfléchies -ou... trop réfléchies, aux altérations imperceptibles. Il chassa -tout, en fait d'erreurs, la grosse et la petite bête, et parfois même -il préféra la petite, comme plus difficile à tirer. Il fut incroyable -d'adresse, de sagacité et d'acharnement; mais il respecta les -personnes,--et pour nous, qui n'avons pas ses vertus, il les respecta -trop. Ce lynx de texte, qui déchiquetait si bien en détail les livres -de ce temps, se fit myope, plus que myope, pour les défauts et les -débililités de l'auteur. Il se fourra les deux poings de sa charité -dans les yeux! - -Et cela fut quelquefois si fort qu'on put le croire un badaud en -hommes, cet esprit si fin et si avisé en textes, ou bien, sous forme -dissimulée, un moqueur. Les hommes qu'il a surfaits, tout en vannant -leurs oeuvres, n'ont pas, eux, vu la moquerie, mais ils ont pris -l'admiration, et cela les a consolés de la critique. Les hommes sont -si petits, ils tiennent si peu à la vérité et tant à leur personne, -que, pour peu que vous leur disiez qu'ils ont du talent, ils vous -pardonneront d'avoir dit qu'ils en ont mal usé. Et pourtant, si on -comprenait, c'est la chose mortelle! Pour cette raison apparemment -l'auteur de la _Défense de l'Église_, livre déshonorant au fond,--car -l'honneur des historiens, c'est l'exactitude!--n'a soulevé aucun des -ressentiments que la contradiction soulève d'ordinaire entre érudits. -Ils avaient, je l'ai dit, senti les ailes du taon, mais ce ne fut -point comme dans La Fontaine, où - - Le quadrupède écume et son oeil étincelle; - -les lions de l'histoire attaqués n'écumèrent ni ne rugirent. Était-ce -de peur d'irriter l'ennemi, ces lions prudents, ou le ton du livre en -avait-il adouci les coups? - - -IV - -Il serait difficile d'en rendre compte, du reste. Il serait difficile, -pour ne pas dire impossible, à l'analyse de prendre, pour vous la -montrer, dans le fond de sa main, toute cette poussière de textes -broyés par l'auteur de la _Défense de l'Église_ sur toutes les -questions les plus variées et les moins liées les unes aux autres. Sur -les saints: saint Pierre, saint Irénée, saint Vincent de Leris, saint -Boniface; sur la bibliothèque d'Alexandrie, sur la croyance religieuse -des seigneurs gallo-romains aux IVe et Ve siècles, sur l'Église -celtique, sur la hiérarchie ecclésiastique, sur les rapports de la -papauté avec les églises particulières, italienne septentrionale, -espagnole, gallicane, etc., etc. - -Le grand défaut, le seul défaut, capital peut-être, de l'ouvrage de -l'abbé Gorini, qui l'empêchera d'être lu et goûté du public, nous -l'avons signalé au commencement de ce chapitre: c'est de n'être pas un -livre ayant son commencement, son milieu, sa fin, son organisme et son -art. C'est plutôt une suite de dissertations bonnes pour le _Journal -des Savants_, et encore ces dissertations ont une exposition et des -formes par trop _scolaires_. Il est trop primitif, en vérité, de -mettre en capitales, au haut ou au bas d'une page, pour la réfuter: -_Opinion de Guizot_, _opinion de Thierry_, _opinion de Fauriel_, et -quand on l'a discutée, cette opinion, de recommencer avec une autre, -présentée identiquement de la même manière. - -On voudrait, sans être exigeant, quelque chose de plus ingénieux dans -la transition,--dans la transition _tout le style_, disait le sévère -Boileau, qui condamnait La Bruyère! Boileau avait trop de rigueur, -mais, s'il condamnait La Bruyère, que dirait-il de l'abbé Gorini? -lequel a aussi son langage d'un alinéa à un autre, et un langage d'une -correction pleine de clarté où passent çà et là d'aimables sourires. - -Je ne sais pas ce qu'il dirait, mais je dis, moi, que c'est dommage de -n'avoir pas fait descendre avec un peu d'art dans la publicité, la -grande et commune publicité, une érudition trop concentrée entre -érudits par la forme même qu'elle a revêtue, une érudition qui ne fût -allée à rien moins, sous une forme plus agréable ou plus habile, qu'à -discréditer profondément, et une fois pour toutes, l'histoire -contemporaine en tout ce qui touche à l'Église. - -L'ouvrage de l'abbé Gorini, malgré son titre, est moins un plaidoyer -et un jugement après plaidoyer sur les choses de l'Église qu'un long -mémoire à consulter. C'est un livre pour faire d'autres livres; mais -en France on n'avance une idée qu'avec des livres qui sont faits. -L'idée que l'abbé Gorini était si apte à établir dans la majorité des -têtes par un livre autrement tricoté que le sien, l'idée que -l'histoire a été faussée tant de fois et sur tant de questions par -les mains révérées de ceux qui l'ont maniée avec le plus de puissance, -parerait au mal actuel de son enseignement. - -Et je dis actuel, car plus tard, il n'y a point à en douter, la -critique de l'abbé Gorini portera ses fruits contre ceux qui l'ont -suscitée. Cette critique, qui s'en prend aux textes et qui s'est faite -aussi fine, aussi déliée, aussi imperceptible à l'oeil nu ou -inattentif que ce tas d'erreurs qui, pour peu qu'on les voie, nous -aveuglent bien souvent comme la poussière, cette critique aiguë, -suraiguë, à mille coups d'aiguille qui percent et déchiquettent à -force de percer, l'histoire contemporaine n'en a soufflé mot. Elle ne -s'en est pas plus plainte que l'enfant qui avait le petit renard dans -le ventre. Il ne disait rien; mais enfin il l'avait! Et elle qui, -comme lui, en a souffert sans mot dire, plus tard,--dans l'avenir, -elle en souffrira bien davantage. - -Les travaux de l'abbé Gorini ne s'envoleront pas. S'il n'a pas su les -mettre dans un livre que tous pussent lire avec plaisir, un autre les -y mettra. La Critique reste sur les ruines qu'elle fait, et c'est un -bon endroit pour attendre. Personne n'aura donc plus amoindri ou ruiné -l'histoire de la première moitié du XIXe siècle que l'abbé Gorini, qui -rappelle la fronde du berger victorieux, car c'est un curé de bergers! -Avec sa pointe d'épingle et son coup d'oeil microscopique, nul n'aura -mieux frappé l'histoire. Son honneur, à elle, aura coulé par tous ces -petits trous d'aiguille qui n'étaient rien, à ce qu'il semblait, -quand elle les recevait, et on l'en verra épuisée. - -Seulement, c'est ce moment-là, ce moment expiateur, d'une joie -suprême, que j'aurais voulu avancer! - - - - -DOUBLET ET TAINE[28] - - -I - -C'est une chose assez rare, dans ce temps, qu'un livre spécial de -philosophie. La philosophie manque d'interprètes. Elle est partout, -circulant dans beaucoup de livres, comme certains poisons circulent -dans le sang; mais elle ne se formule nulle part dans des oeuvres -transcendantes, non pas seulement de fait mais même de visée. Depuis -la mort de Jouffroy et la publication de l'_Essai_--resté essai--_de -philosophie_ par Lamennais, on n'a plus vu que quelques livres de -morale sans autorité et quelques maigres monographies. D'oeuvres -fortes, aucune. Cousin,--qui a nommé l'éclectisme, mais qui ne l'a pas -inventé, qui a donné une possession d'état à ce bâtard de l'optimisme -de Leibnitz,--Cousin ne dit plus rien, perdu sous les affiquets des -grandes dames du XVIIe siècle. Il est plus que mort, il est enseveli, -et d'antiques jupons doublent son cercueil. En dehors du -saint-simonisme et de la doctrine de Fourier, qui furent moins des -philosophies que des essais d'institutions sociales, nous vivons à -peu près sur le fond d'idées qui s'est produit de 1811 à 1828. Nous -rongeons toujours cette feuille d'oranger que voilà suffisamment -déchiquetée. Nous n'avons pas su la remplacer. La bonne volonté de la -Critique d'étendre son examen aux livres de philosophie pure lui est à -peu près inutile. Il n'y en a pas. - - [28] _Histoire de l'Intelligence; Les Philosophes français du XIXe - siècle_ (_Pays_, 27 juillet 1857). - -En voici deux pourtant qui, exceptionnellement, nous tombent sous la -main et que nous pouvons mettre ensemble. L'un est l'_Histoire de -l'Intelligence_,--de l'intelligence _in se_, comme disent les -Allemands. Livre grave, qui se fronce et se donne un mal terrible pour -être profond; illisible d'ailleurs, quand on ne connaît pas le chinois -de la philosophie moderne, et qui, pour cette raison, mériterait -d'être traduit. L'autre: _Les Philosophes français du XIXe siècle non -y compris_ l'auteur, (bien entendu), est encore, sous une autre forme, -une histoire de l'intelligence, mais de l'intelligence _en acte_, -puisqu'il s'agit des systèmes et des plus beaux esprits philosophiques -contemporains. Quant à ce second livre, il n'a pas le ton du premier. -Il n'est pas grave. Bien au contraire! Il veut être léger, et il l'est -trop. L'auteur, qui commence par imiter Fontenelle, finit, ma foi! par -se croire Voltaire. C'est un ricaneur perpétuel qui fait joujou des -plus grosses questions, s'imaginant les rouler avec la plus gracieuse -facilité _du bout de l'ongle long qu'il porte au petit doigt_, -Clitandre de la philosophie! Eh bien, quelle que soit la différence de -ton de ces deux ouvrages, ils ont cela de commun qu'ils montrent très -bien, chacun à sa façon, l'état actuel de la philosophie et sur quel -pauvre grabat d'idées la malheureuse se sent mourir! L'_Histoire de -l'Intelligence_[29] de Doublet a été faite suivant une méthode, et le -livre des _Philosophes français_[30] nous donne pour conclusion la -sienne, sans avoir l'air d'y tenir plus qu'à tout le reste, dans ce -singulier livre. Or, ces méthodes connues déjà, reprises cent fois en -sous-oeuvre depuis Descartes,--le père de tous les faiseurs de -philosophie solitaires,--ces méthodes retournées, changées de côté, -modifiées, ici ou là, par des travaux d'insecte, mais éternellement -les mêmes, c'est-à-dire partant du _moi_ pour aller au _moi_ par le -_moi_, donneront-elles enfin à la philosophie, sous la main de ces -deux derniers venus, Doublet et Taine, ce qui lui a manqué jusqu'à -cette heure:--la vie et la fécondité? Doublet et Taine doivent être -deux jeunes gens. On le sent en lisant leurs livres. Mais nous -apportent-ils l'un et l'autre une si grande découverte que l'un soit à -juste titre d'une satisfaction si orgueilleusement modeste quand il se -regarde, et l'autre d'une si fringante impertinence quand il regarde -ses prédécesseurs et ses maîtres?... - - [29] Hachette et Cie. - - [30] Ibid. - -Nous commencerons par Doublet. Nous ne le comparerons pas à Taine; -nous croyons qu'il vaut beaucoup mieux. Doublet, quelque soit son âge -d'ailleurs, est un franc jeune homme en philosophie. Il y croit. Il -peut donc un jour être détrompé. Fatigué d'une étreinte si vaine, il -peut un jour prendre dans ses bras autre chose que cette nuée et -produire une oeuvre vivante. Il a de la force, de la volonté, de la -réflexion, et même dans des proportions assez viriles; tandis que -Taine, esprit frivole, ne croit absolument à rien, se moque de tout, -et ne changera pas. Taine n'est pas seulement un athée de la grande -manière: il l'est de la petite; il l'est de toutes. C'est l'athée pur. -Il l'est envers Dieu et envers les hommes,--n'admettant que lui-même -et sa propre plaisanterie. Or, puisqu'il s'agit de cela, et pour le -dire en passant, nous ne croyons pas beaucoup aux ravages de la -plaisanterie de Taine. Ses _Philosophes français_ sont un éclat de -rire dans l'eau. On n'est pas un serpent pour souffler dans une clef -forée! Doublet, lui, qui ne souffle que de fatigue, est au moins un -esprit de bonne foi et d'acharnement dans la recherche. Mécontent (on -le conçoit très bien!) de ne rien comprendre aux philosophies -contemporaines, il est descendu en lui-même pour y chercher -l'affirmation qui ne s'y trouve pas. Mais là précisément a été le mal. -Il est descendu en lui-même comme les philosophies contemporaines. Il -s'est jeté dans la psychologie, le puits de l'abîme pour les -philosophes: «la _cave_ de Maine de Biran», comme dit Taine,--et il y -est resté. - - -II - -Jamais on n'a été tenté... et trahi par un plus beau sujet: -l'_Histoire de l'Intelligence_. Quel titre pétillant d'ambition et -d'orgueil! Ce que Bichat a fait pour la vie, et a mal fait, il faut -bien le dire, malgré le respect qu'on a pour son génie, Doublet a -voulu le faire pour l'intelligence, et le psychologue, qui n'était pas -Bichat, a eu le même sort que le grand physiologiste. Ni la -physiologie, ni la psychologie, interrogées isolément, ne peuvent, en -effet, répondre à ces deux grandes questions: qu'est-ce que -l'intelligence? qu'est-ce que la vie? Sur ce terrain, il n'y a jamais -eu que deux hypothèses: l'hypothèse--qui est le fait dominateur--de la -tradition et de l'histoire, ou l'hypothèse scientifique et... -chimérique des philosophes. Pour le malheur de sa pensée, c'est -celle-là que Doublet a choisie. Laissant la réalité humaine, la -société et l'histoire, pour observer les premières évolutions de son -esprit individuel, Doublet s'est imaginé que l'histoire de -l'intelligence était écrite en nous, dans quelque repli de notre être, -et il s'est dévoué à rendre visible ce palimpseste et à le déchiffrer. -Il a donc remué toutes ces ombres et toutes ces poussières qu'on -appelle les faits de conscience. Il a décrit avec d'ineffables -minuties les voyages de Gulliver de sa pensée, et il a construit, -comme Kant, et même contre Kant, une théorie. Cette théorie de «la -perception,--de l'_appréhension de l'idée_,--de sa _subsumption dans -les concepts_», cette théorie, très travaillée, très allemande, très -subtile, mais dans le détail de laquelle nous ne pouvons entrer sans -donner une congestion cérébrale au lecteur, se réduirait, si on la -dépouillait de sa logomachie d'école, à une de ces inutilités logiques -qu'un enfant de la Doctrine chrétienne mépriserait! Doublet lui-même -n'est pas si convaincu de la solidité de cette théorie qu'il ne sente -le besoin de l'appuyer sur autre chose... Et vous douteriez-vous -jamais sur quoi il l'appuie? sur l'idée d'une vie antérieure, -c'est-à-dire que le voilà du coup en pleine métempsycose comme -Pythagore et Jean Reynaud le pythagoricien! Honteux d'être obligé de -rétrograder jusque-là, car il a un bon sens qui se révolte -probablement contre les conclusions de sa philosophie, l'historien de -l'_Intelligence_ essaie de s'abriter sous l'opinion (d'ailleurs -rétractée) de saint Augustin, dont le génie, comme on le sait, élevé -dans les écoles, oscilla plus d'une fois aux souffles de son temps -avant de devenir la ferme lumière qui a brillé dans le monde -catholique, phare immobile à travers les siècles! Mais quel que soit, -du reste, le grand nom dont on abuse en s'en couvrant, et n'importe à -qui elle appartienne, l'idée d'une vie antérieure pour expliquer -l'intelligence actuelle de l'homme peut être un système, mais n'est -pas, certes! une solution. Doubler la question n'est pas la résoudre, -et la Critique garde le droit de dire au philosophe: «Vous reculez -toujours, mais quand sauterez-vous?» Doublet ne sautera pas. Nous le -prédisons. - -Telle est, en quelques mots, cette _Histoire de l'Intelligence_. Tel -est le fond de ce livre, dans lequel un esprit fait pour mieux que -cela se remue puissamment dans le vide et finit par mourir, faute -d'air, comme un robuste oiseau pris sous la machine pneumatique. Selon -nous, il n'y avait qu'un moyen d'arriver à une solution dans cette -question de l'intelligence; mais ce moyen, dont un philosophe ne se -serait jamais avisé, aurait été de relever intrépidement le lieu -commun en face de la philosophie. En place de l'homme individuel, qui -n'arriverait jamais à l'intelligence s'il était seul, il fallait -saisir toute la personne sociale. Au lieu de rechercher -microscopiquement dans la conscience ou dans la mémoire le fait -primitif fondamental, et qui constitue l'intelligence humaine, il -fallait en prendre le germe mystérieux et complexe et montrer que, -sans la couvée du père et de la mère, il serait non avenu, puisqu'il -ne se développerait pas! - -Il fallait prouver que la plus haute source de mémoire, -d'intelligence, de bonne volonté, d'acquisition, c'est la famille, -l'éducation et le langage. La voix de l'homme est un fait -ultra-mondain étranger au cosmos et particulier à l'homme, venant, -nous le voulons bien, d'une vie antérieure, mais à la condition que -cette vie antérieure sera Dieu. La parole renferme le mystère -générateur de la pensée... _In principio erat verbum_. C'est donc par -une théorie de la parole, et non par l'analyse de faits de conscience -imperceptibles, que Doublet devait commencer son histoire. Il ne l'a -pas fait et nous ne savons pourquoi. Le catholicisme l'aurait enlevé à -la philosophie, et, comme Hercule étouffait Antée en l'arrachant à la -terre, la religion aurait étouffé le philosophe dans le ciel! Doublet -n'en dit pas un mot. Il est curieux de voir l'historien de -_l'intelligence_ s'abstraire de l'histoire tout en critiquant -l'abstraction, et, par suite, négliger le profond enseignement de la -tradition, qui fait partie de l'homme cependant. Oui! cela est -curieux, car nous n'imaginons pas que, pour un esprit comme celui de -Doublet, s'abstraire de l'histoire ce soit la nier. - -Seul, en effet, cet enseignement de la tradition, depuis qu'il existe -des philosophies, a su tout comprendre et tout expliquer. Écoutez-le! -Rien de plus simple et de plus beau. Éden est dans les racines de -notre être. L'enfance en est une lueur charmante encore. Puis tout -s'éclipse avec l'apparition de la liberté. L'homme tombe; il perd -Dieu, la lumière, l'intelligence. Qui peut lui rendre ce Dieu -perdu?... L'éducation, la pédagogie, c'est la nécessité d'apprendre à -l'homme son malheur; c'est le redressement de l'homme par la peine. -Malheur à ce titan foudroyé s'il n'a le fouet! Il faut le rompre à sa -condition et lui enseigner sa chute, sinon la création armée -l'écrasera, puis le ciel armé; car Adam, le pédagogue et le père, -répond pour ses enfants. Voilà la magnifique donnée que Doublet n'a -pas même aperçue dans son éternelle préoccupation du _moi_. Timide -dans sa conception de la vie comme tous les philosophes, qu'il accuse -justement de pusillanimité, il s'imagine,--idée vulgaire!--comme tous -les philosophes, que nos puissances se surajoutent les unes aux -autres, quand c'est le contraire qui est vrai. L'homme ne vit ici-bas -qu'en s'écroulant. Nos puissances tombent en poussière à mesure que -nous avançons dans la vie, et la vie elle-même n'est qu'un germe -supérieur que nous décomposons jusqu'à la mort. Quant aux procédés de -Doublet pour _appréhender l'idée_, comme il dit, par exemple l'idée de -la ligne et de l'étendue, ils consistent dans des généralisations et -des abstractions si multipliées, si difficiles et si incertaines, -qu'avec un pareil système de recherche Mathusalem lui-même serait mort -sur la moitié du ba, be, bi, bo, bu, et nous ne croyons pas qu'il -l'eût apprise. Philosophie d'école buissonnière, bonne pour les -paresseux superbes! Peu de gens ont le temps de se pencher ainsi sur -eux-mêmes et d'observer les infiniment petits--les _fils de la Vierge_ -intellectuels--sur lesquels Doublet concentre apoplectiquement -l'effort de son oeil et de son cerveau. Dans cette vie, qui a un but -sans doute, un but important et peut-être terrible, puisque c'est le -tout de notre destinée, on a moins le temps d'apprendre comment se -font les choses que le temps de les faire. Qu'on nous laisse passer -avec notre ignorance! la besogne presse. Mais ce n'est point le compte -des philosophes. L'un veut deviner comme l'oeil voit, et il se crève -un oeil; l'autre, comment l'épi devient tel, et il ne sème pas. Au -moins le formica-leo prend des insectes nécessaires à sa vie en -creusant son trou dans le sable, mais les psychologues, comme -Doublet, dans quoi creusent-ils, et que prennent-ils, que -l'inanité?... - - -III - -Certes! quand on touche de pareils résultats, quand on lit ce livre -laborieux dans le rien où l'abstraction met le monde en poudre, on -comprend que Taine, l'auteur des _Philosophes français du XIXe -siècle_, dise hardiment, et pour cette fois avec vérité, que la -psychologie est déshonorée. Elle l'est, en effet, et à jamais. Après -avoir, par la main de Descartes,--ce Robinson du _moi_ enfermé dans -son _je_ comme dans une île déserte, mais sans aucune espèce de -_Vendredi_,--détrôné la scolastique, qui valait mieux qu'elle, la -psychologie est tombée dans le mépris de la philosophie elle-même, et -Taine, le lettré, le docteur ès lettres et l'élève de l'École normale, -avec son livre des _Philosophes français au_ XIXe _siècle_, tous -psychologues au premier chef: Laromiguière, Royer-Collard, Maine de -Biran, Cousin, Jouffroy, est le témoignage le plus frappant et le plus -éloquent de ce mépris. - -Le livre de Taine est effectivement, sous des formes qui veulent être -gaies et amusantes avant tout, un soufflet bien et dûment appliqué sur -les deux joues de la philosophie contemporaine. C'est un de ces -soufflets semblables à ceux que le bourreau donnait parfois à sa -victime immolée! Seulement, comme on ne tue pas avec la batte -d'Arlequin, le joyeux bourreau n'a pas tué ici la philosophie, qui -continuera d'aller à ses affaires comme M. de Pourceaugnac avec son -soufflet. Jamais, depuis qu'on écrit des articles de petits journaux -(c'en est un de 362 pages que ce livre), on n'a traité avec un -laisser-aller plus irrespectueux, avec un détail d'anecdotes plus -malhonnêtes (sont-elles vraies?), les hommes et les choses que les -lettrés de ce pays-ci ont adorés depuis quarante ans. Taine a -parfaitement appris, à l'École d'où il est sorti, le défaut de -l'armure de ses maîtres, la vacuité de leurs systèmes, le vice de leur -enseignement et les grimaces de leurs prétentions. Il sait tout cela -comme un de nous, et nous ne lui reprochons ni de le savoir ni de le -dire. Dans la splendeur animée du monde catholique, où nous assistons -à la vie, les philosophes nous semblent des ombres chinoises, des -marionnettes noires qui s'agitent sur une toile blanche tamisée de -lumière, et cela nous cause je ne sais quel frémissement de plaisir de -les voir se livrer aux affreux amusements de la discorde et se briser -des meubles sur leur majestueux angle facial. Ils se font ainsi -justice eux-mêmes. Et d'ailleurs, avant tout, même avant les -convenances et les respects d'école, la vérité! Mais ce que nous ne -pouvons nous empêcher de blâmer dans le livre de Taine, c'est le -manque absolu de sérieux et le scepticisme de ton, qui invalide la -critique que l'on fait; c'est surtout une perversité de doctrines pire -que celle des philosophies dont il se moque en les exposant. - -Taine est un homme du XVIIIe siècle. Il l'est par l'expression et par -le fond des choses, et, comme il est tel dans le XIXe siècle, il est -très au-dessous, en réalité, des hommes du XVIIIe siècle, car l'erreur -changée d'époque ressemble à un monstre déterré. Elle est plus laide -qu'elle n'était du temps de sa vie. Si on appliquait à l'auteur des -_Philosophes français_ un des procédés de son livre, qui consiste à -changer un homme de place,--à faire naître Cousin, par exemple, en -1640 et à le métamorphoser en abbé, en théologien et en successeur de -Bossuet, espèce de truc à l'aide duquel il est facile de rencontrer -des analogies d'imagination assez drôlettes,--nous dirions, nous, que -Taine fut un ami de La Mettrie et qu'il a soupé chez d'Holbach, très -hardi quand les domestiques étaient partis. Il a la prudence des -serpents d'alors, qui étaient fort plats; il ne déduit pas longtemps -ses idées, il les ombrage quand elles deviennent trop claires et les -brise dans cette plaisanterie qui est une ressource; mais on n'en voit -pas moins passer la lueur. Ces petites précautions ne tromperont -personne. Taine distingue profondément la science, cet objet -d'éternelle recherche, de la morale, de la religion, du gouvernement. -La science, dit-il, ne s'occupe que de rechercher les faits et de les -décrire analytiquement. Or, comme il estime que la science doit faire, -dans un temps donné, les destinées du genre humain, il se trouve que -la religion et la morale, qui ne sont pas la vérité scientifique et -sur lesquelles les philosophes ont pris l'avance, s'en iront un jour -avec les vieilles lunes. Telle est la foi et l'espérance de Taine. -S'il y avait quelque chose qui ressemblât à du respect dans sa pensée, -ce serait pour Condillac et pour Voltaire. Ses livres de chevet -doivent être la _Langue des calculs_ et _Candide_. _Candide_ pour lui, -son livre de couchette,--et la _Langue des calculs_ pour les badauds -et quand quelqu'un monte l'escalier. Chose naturelle! La philosophie -qu'il galonne le moins de ses épigrammes est celle de Laromiguière, -parce qu'elle se rapproche le plus de la philosophie du XVIIIe siècle. -Son Dieu,--le plus grand psychologue de ce temps, dit-il,--c'est Henri -Beyle (Stendhal); Henri Beyle, un esprit puissant, c'est -incontestable, mais d'un matérialisme presque crapuleux. Il faut bien -le dire, c'est le matérialisme aussi qu'exhale le livre de Taine. Il -n'y est pas formulé, mais il y est; et sous les fleurs de la rhétorique -et les roses à épines de la plaisanterie, sous les fadeurs et les -fadaises de ce vieux pastel effacé, on sent l'infecte solfatare... - -Quant au talent, un talent littéraire qui anime tout cela, il n'est -pas énorme. Il consiste dans le programme assez bien étudié de la -philosophie à l'École normale et dans cette fausse élégance qui joue -au dandy sur des sujets qui ne comportent pas le dandysme. Un jour, -Cousin, en verve de pédagogie, s'écriait, avec la solennité théâtrale -et l'emphase de voix et de geste qui font de lui le plus grand comique -involontaire qu'on ait vu: «Surtout, mon cher Labitte, n'oublions -jamais que nous sommes des cuistres.» Mais Taine, qui n'a pas l'esprit -de son état, veut, lui, à toute force, le faire oublier. C'est -l'Alfred de Musset de la philosophie railleuse,--moins l'aristocratie -naturelle du poète. Les cigarettes de Taine se fumeraient beaucoup -moins longtemps. Quand on l'a lu, on est impatient d'une atmosphère -plus saine et plus pure. On est impatient de sortir de la science -telle qu'il nous la montre dans ce _profil perdu_, mais qui fait -trembler, et de rentrer dans la famille, dans l'ordre, dans -l'histoire, toutes choses ignorées du bourgeois célibataire, jongleur -et parisien, lequel _cherche à rechercher_ un objet de _recherche_ -d'un goût _recherché_; car voilà toute la philosophie de Taine. -Misérables hypogées philosophiques! L'esprit solitaire y a froid, -malgré le rire qu'on affecte d'y faire entendre. Déjà, à propos d'un -premier livre sur La Fontaine, nous avons conseillé à Taine, dans -l'intérêt de son esprit et de sa renommée, de retourner à cette -traduction de Shakespeare dont il nous a donné un jour de si beaux -fragments. Après avoir lu les _Philosophes français_, nous -l'avertissons qu'il est plus pressant que jamais de retourner au vieux -Shakespeare. Mais nous écoutera-t-il, et faudra-t-il donc l'y -conduire, comme ces jeunes filles qui ne veulent pas chanter par -obstination de modestie et que l'on conduit au piano?... - - - - -PASCAL[31] - - -I - -Les _Pensées de Pascal_ et l'_Étude littéraire_ d'Ernest Havet[32] ne -sont point une publication nouvelle. Elles datent de 1852. A cette -époque, les travaux sur Pascal de Cousin, Sainte-Beuve, Nisard, Vinet, -etc., etc., avaient éclaté, et, sans prétendre les résumer, cette -publication les étreignit tous, comme idées, en un bloc consistant et -très ferme, pour le compte d'une édition spéciale, faite avec soin sur -les textes confrontés, et le rétablissement du sens de Pascal, si -longtemps obscurci et mutilé. Quoique pleine de choses connues déjà, -l'_Étude_ d'Ernest Havet ne fut pas cependant uniquement la -concentration énergique et habile de ce qui avait été dit précédemment -dans le courant de cette moitié de siècle. Havet se permit d'avoir -aussi son opinion sur Pascal. Il se permit d'avoir de la pénétration -souvent,--plus souvent de la solidité. J'oserai même dire que, dans -l'état actuel de la pensée du XIXe siècle sur Pascal, personne n'est -encore allé plus avant qu'Havet dans ce clair-obscur étonnant--plus -étonnant que celui de Rembrandt--qui s'appelle l'âme et le génie de -Pascal. En vivant longtemps dans l'étude de ce grand esprit, Havet a -fait amitié, je ne dirai pas avec ces ténèbres,--comme disait Augustin -Thierry de sa cécité,--mais avec cette profondeur agitée, et, s'il n'a -pas toujours découvert ce qu'il nous y montre, il a parfois ajouté à -ce qui déjà y avait été découvert. Qu'elles appartinssent donc à lui -ou à d'autres, les opinions qui donnent la vie à son _Étude_ sur -Pascal, et qui n'ont été jusqu'ici dépassées par aucune vue nouvelle, -méritaient l'attention d'une critique qui a bien le droit de se -demander si ce sont là les derniers mots qu'on puisse dire sur Pascal, -et s'il y aura même jamais un dernier mot à dire sur cet homme qui -fait l'effet d'un infini à lui seul! - - [31] _Les Pensées de Pascal_, précédées d'une _Étude littéraire_, par - Ernest Havet (_Pays_, 5 juin 1860). - - [32] Dezobry et Magdeleine. - -Pascal, en effet, a été plus retrouvé, plus restauré, plus raconté que -jugé de ce jugement définitif et suprême qui donne la _raison -suffisante_ d'un homme; il a produit plus d'étonnement que -d'admiration encore, et presque plus de frayeur que d'étonnement. Les -critiques à classification et à catégories, les nomenclateurs qui -croient aux familles d'esprits, ont été complètement déroutés par ce -grand Singulier, sceptique et dévot, géomètre et poète, l'ordre et le -désordre, qui se bat contre sa tête avec son coeur. Ils n'ont rien -compris, ou du moins ont compris peu de chose à ce solitaire, plus -solitaire que tous les solitaires de Port-Royal dont il faisait -partie, car jamais la règle et la communauté de doctrine et de foi -n'empêchèrent qu'il ne fût seul, éternellement seul, sur la montagne -de son esprit. Hélas! il y resta jusqu'à son dernier jour, tenté comme -le Sauveur Jésus, aussi sur la montagne; et son tentateur, à lui, fut -son propre génie, affamé de ce que les sciences de la terre n'ont -jamais donné: la certitude! On l'a si peu compris que les uns le -traitèrent comme un philosophe aberrant et lui firent la petite leçon -philosophique; les autres comme un chrétien trébuchant dans le -jansénisme et lui firent la petite leçon religieuse, quand il eût -mieux valu montrer les causes si particulières et presque _organiques_ -de ce jansénisme de Pascal. En somme, tout cela fut assez pitoyable. -Chacun, avec son petit lumignon, ne montrait, en tournant alentour, -qu'un point isolé du sphinx énorme qui, du fond de l'ombre où il était -aux trois quarts plongé, semblait défier tous ces porteurs de bobèche! -Nulle lumière, en effet, ne s'était coulée autour de lui pour -l'embrasser dans la beauté entière de sa forme étrange, et ne le -simplifiait en nous l'éclairant dans son irréductible unité et malgré -ces incohérences de surface, cet homme, cet être plutôt que cet homme, -qui fut encore autre chose qu'un grand géomètre, un grand sceptique, -un grand dévot! Mais quoi?... C'est ce qu'il fallait dire, et c'est là -ce qu'on n'a point dit. - -Eh bien, pour notre compte et dans la mesure de nos forces, c'est ce que -nous voulons essayer de dire aujourd'hui! Nous ne voulons imiter -personne: ni Voltaire, dont les _Remarques sur Pascal_ ne sont qu'un -verre d'eau claire dans lequel il y a de petites raisons qui ressemblent -à des animalcules; ni Cousin, ce cartésien _constitutionnel_ pour qui -1828 dure toujours, et qui, à propos de Pascal, bon Dieu! établit le -plus grotesque des rapports entre le scepticisme philosophique et -l'opposition politique qui n'est pas _constitutionnelle_; ni même -Sainte-Beuve, meilleur à imiter cependant, car du moins celui-là est -humain sous sa littérature et recherche les influences de la vie dans -les révélations de la pensée. Pour nous, là n'est point la question. -Pour nous, il s'agira bien moins ici des oeuvres de Pascal et de sa -valeur comparative ou absolue que de son entité, que de ce qui le fait -Pascal,--ce prodige ou ce monstre, comme on voudra, mais, quel que soit -le mot qu'on choisisse, la créature d'exception jusqu'à lui inconnue qui -s'appelle Pascal, et même Blaise Pascal! Blaise, un nom de niais, accolé -par le hasard, le roi des insolents et des ironiques, à cet autre nom de -Pascal que la gloire devait faire un jour tellement resplendir! - - -II - -Ainsi, nous prions instamment qu'on ne l'oublie pas! nous n'avons -point à prendre la hauteur intellectuelle de Pascal. Nous voulons -seulement indiquer quelle fut sa _vraie réalité_,--qu'on nous passe le -mot! quoiqu'il ait l'air d'un pléonasme. D'ailleurs, quand on regarde -à la lettre même de ses oeuvres, Pascal n'est pas si grand qu'on l'a -cru pour une Critique qui n'est pas gâtée par cette admiration -traditionnelle que lui, le plus fier de tous les génies, méprisait. -Comme mathématicien, en effet, il fut pour les méthodes anciennes -contre les méthodes nouvelles, dont il méconnut la portée, ce qui lui -mérita peut-être que Voltaire le mît, comme géomètre, très au dessous -de Condorcet. Comme écrivain, opérant sur une langue qu'il n'inventa -pas, quoiqu'on l'ait dit, car nous avons un si effroyable besoin de -flatter que nous finissons par flatter la gloire, il imita Montaigne, -et l'imitateur ne fit pas oublier l'imité. Sans Montaigne, et sans un -sentiment dont nous allons parler tout à l'heure, Pascal n'aurait -jamais été que l'écrivain des _Provinciales_, ce chef-d'oeuvre qui ne -serait pas si grand si les Jésuites étaient moins grands et moins -haïs, les _Provinciales_, où le comique de cet immense Triste, qui -veut plaisanter, consiste dans une ironie répétée dix-huit fois en -_dix-huit lettres_, et dans cet heureux emploi de la formule: _mon -révérend père_, qui--puisqu'on parlait à un jésuite--n'était pas -extrêmement difficile à trouver. - -Mais, encore une fois, Pascal, l'immortel phénomène, n'est pas là. -Avant de dire ce qu'est un homme, il faut bien dire ce qu'il n'est -pas. Le Pascal profond n'est pas plus dans son initiative scientifique -que dans l'originalité de sa langue littéraire. Ce n'est point là -qu'il faut chercher la caractéristique, l'élément générateur de son -génie. Ce qui distingue Pascal, ce n'est pas la force de sa raison, -car souvent il voit faux; ce n'est pas non plus la pureté de sa foi, -car souvent elle est troublée. Un pas de plus du côté où il marche, -c'est dans l'hérésie qu'il tomberait. Non! ce qui le crée Pascal, ce -qui lui fait, par l'accent seul, une langue à lui à travers celle de -Montaigne, dont il a les tours et dont il s'assimile les qualités; ce -qui lui donne une originalité incomparable entre tous les esprits -originaux de toutes les littératures, et le fait aller si loin dans -l'originalité que parfois il rase l'abîme de la folie et donne le -vertige, c'est un sentiment,--un sentiment unique, un sentiment assez -généralement méprisé par le superficiel orgueil des hommes,--et ce -sentiment, c'est la peur! - -Mais tout ce qui est intense est magnifique dans ce monde sans -énergie, et, d'ailleurs, la peur, ce n'est pas la lâcheté! «Quel est -le lâche qui n'a jamais eu peur?...» disait Ney, le _brave des -braves_. La peur de Pascal était digne de son âme et de son esprit. -Elle pouvait exister sans honte, car c'était la peur du seul être avec -lequel on puisse bien n'être pas brave: c'était la peur de Dieu! Je -n'ai point à examiner si cette peur, qui était pour l'âme immatérielle -de Pascal ce que serait une hypertrophie pour nos coeurs de chair, -était légitime ou exagérée, mauvaise ou salutaire; si elle avait le -droit philosophique ou religieux d'exister; ou si elle n'était pas -plutôt un manque d'équilibre et un égarement dans des facultés toutes -puissantes. Je me contente de la constater, car elle me suffit pour -expliquer le Pascal sans égal, le Pascal des _Pensées_. Cette -sublimité qu'on rencontre en ces quelques pages inachevées, et qui -n'ont aucun modèle quant à l'inspiration qui les anime, cette -sublimité qui n'existait plus depuis les effarements de quelques -prophètes, je la trouve en Pascal dans la peur de Dieu et de sa -justice, la plus grande peur de la plus grande chose qui pût exister -dans la plus grande âme: l'âme de Pascal, que j'appelais plus haut: à -elle seule tout un infini! - -Et il fallait qu'elle fût grande, en effet, cette âme, pour être plus -forte que l'esprit dont elle était accompagnée; car, cet esprit, elle -l'a vaincu, elle l'a emporté hors de la science et hors du monde, -comme un lion emporte un enfant! Là, dans le désert, le saint désert, -comme disaient ces anachorètes, la terrible lionne l'a foulé aux -pieds, déchiré, déchiqueté, et elle a répandu autour d'elle ses -lambeaux saignants avec une fureur de mépris dont vous pouvez juger -encore; car ces lambeaux, ce sont les _Pensées_ de Pascal! Débris -grandioses, auxquels les articulations manquent; mais quel prodigieux -organisme ne font-ils pas supposer? L'ivresse de la terreur, d'une -terreur sans bornes, a pu seule donner à l'âme d'un homme la force de -briser un esprit pareil; car l'âme et l'esprit sont adéquats chez -Pascal. C'est même la raison, par parenthèse, qui m'a toujours empêché -de croire qu'eût-il vécu plus longtemps, et n'eût-il pas eu dans le -coeur le néant de tout qui empêche de rien achever, Pascal eût pu -élever à la religion le monument que l'on regrette. Non que -l'ordonnance d'un beau livre ne fût dans les puissances de ce grand -esprit de déduction et de géométrie, mais la peur fait trembler la -main et dérange les combinaisons de l'artiste, tandis que la terreur, -tout le temps qu'elle ne vous glace pas, fait pousser le cri -pathétique. Et le cri pathétique, chez l'écrivain, c'est l'expression; -ce n'est plus l'art, c'est le génie! - - -III - -Le génie donc, mais le génie de l'expression et du sentiment, voilà la -supériorité nette (_reina netta!_) de Pascal. Quelque pénétrant qu'il -soit, il est plus _pénétré_, il est plus éloquent encore. Dans ce -livre qui saigne, ce n'est pas la pensée qui domine, c'est le -pathétique. La pensée qui circule dans ces _Pensées_ est bientôt dite, -et c'est toujours la même pensée: «Rien de certain, rien qui se -démontre, la philosophie radicalement impuissante, la _raison sotte_, -Dieu donc est Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ»,--tel est le fond. Mais -la forme,--et plus que la forme, car, au point de vue extérieur, cette -forme, c'est Montaigne: Montaigne, c'est l'écorce du style de Pascal; -mais l'âme inouïe qui circule dans tout cela, qui passe à travers ce -fond de si peu d'invention et cette forme de tant de mémoire, voilà le -Pascal en propre, voilà l'originalité qu'on n'avait pas vue et qu'on -ne reverra peut-être jamais! Quoiqu'il y ait là de bien grandes images -qui frappent le front, les yeux et l'esprit comme une main, ce qui est -plus beau que l'image encore,--l'image, d'un physique si -puissant!--c'est l'accent, l'intime accent. Jamais il n'en fut de plus -tragique, de plus amer, de plus angoissé, de plus méprisant, quand, du -pied de la croix, cette grande âme qui souffre la _passion_ de la -raison humaine se retourne vers le monde, et aussi de plus humble -quand, du monde, au contraire, elle se retourne vers la croix! - -Telle est la beauté des _Pensées_. Ce n'est pas la partie des -_Pensées_ qui veut fonder, qui essaie de construire, qui raisonne -enfin, qui est la plus sublime en Pascal: c'est la partie qui tremble, -crie et doute, a horreur de douter, doute encore, et s'épouvante de -son doute vis-à-vis de la seule clarté qu'il y ait pour elle, -l'épouvantable clarté de Dieu! Effrayant génie que Pascal! a dit -Chateaubriand. Ah! il eût dû dire effrayé! car l'effroi qu'il ressent -est encore plus terrible que celui qu'il cause. C'est l'épouvante -jusqu'à la poésie de l'épouvante. Oui! sous les lignes brisées de ce -grand dessin géométrique qu'on aperçoit encore en ces _Pensées_, comme -le plan interrompu d'une Pompéï quelconque après le tremblement de -terre qui l'a engloutie, il y a une poésie, une poésie qu'on ne -connaissait pas avant Pascal, dans son siècle réglé et tiré à quatre -épingles: la poésie du désespoir, de la foi par désespoir, de l'amour -de Dieu par désespoir! une poésie à faire pâlir celle de ce Byron qui -viendra un siècle plus tard et de ce Shakespeare qui est venu un -siècle plus tôt. Pascal, en effet, c'est le Hamlet du catholicisme, un -Hamlet plus mâle et plus sombre que le beau damoysel de Shakespeare. -Mais c'est tout à la fois le poème et le poète! C'est un Hamlet mort à -trente ans passés, qui n'eut pas d'Ophélie, qui _cause_ aussi, et dans -quelle langue, grand Dieu! avec la tête de mort que les solitaires -mettent auprès de leur crucifix, et qui, s'il se rejette, comme -l'autre Hamlet, en arrière, devant le trou de la tombe, c'est qu'au -fond il voit l'enfer, que l'autre Hamlet n'y voyait pas! - -Ainsi, c'est un poète, en définitive, que Pascal. C'est le poète de la -peur, qui a écrit ce grand mot caractéristique de son âme: «Le silence -des astres m'épouvante!» C'est un poète, qui a dévoré, dans sa flamme, -le géomètre, le philosophe et même le sceptique qui était en lui, et -de cette cendre il a fait jaillir sa poésie. Poésie naïve s'il en fut, -celle-là, car elle ne se sait pas poésie, et quand elle le saurait, -elle ne s'en soucierait pas. Chose prodigieuse! dans une doctrine qui -touche par un seul point à celle de Calvin, mais qui y touche, Pascal -a su être un grand poète. Or, le calvinisme éteint tout, excepté -l'enfer. C'est la seule orthodoxie qu'il ait gardée. Eh bien, l'enfer -a été la source de la formidable poésie de Pascal! C'est par le -sentiment, même quand il est inexprimé, de cette poésie terrible, plus -que par sa roulette, plus que par un pamphlet toujours populaire, plus -que par tout ce qu'il a fait jamais, qu'il est resté le dominateur des -esprits et même de ceux qui lui sont rebelles; car on a répondu, bien -ou mal, à toutes ses _raisons_, et malgré l'accablante expression de -son génie l'intelligence humaine n'est pas vaincue, mais ses -_sentiments_ emportent tout, et ceux-là qu'il n'a pu convaincre de ce -qu'il croit il les a emportés par la beauté de ce qu'il écrit, et ils -conviennent qu'ils sont emportés! Qui sait, du reste? peut-être n'y -a-t-il pas d'autre manière de mettre les pieds sur ces deux révoltés -tenaces: le coeur de l'homme et son esprit! - - -IV - -Et c'est aussi par là qu'il vivra toujours, le Pascal des _Pensées_. -Rien n'est plus immortel qu'un poète, que la grandeur de sentiment qui -fait les poètes et les héros; car les héros sont aussi des poètes, les -poètes de l'action! Les sciences vieillissent, bonnes femmes qui -radotent en nous parlant de leur éternelle jeunesse. Les philosophies -se succèdent. Je ne veux pas dire que Descartes ne soit plus; mais il -est bien changé: on en a fait un universitaire. Quel aplatissement! -S'il revenait au monde, il se trouverait un peu _verdi_ dans la -_mirette_ de Cousin. Après Kant, d'ailleurs, après Schelling, après -Hegel, il faut convenir que, même sans Cousin, l'homme du _cogito_ -serait un peu terni. Mais Pascal, lui, le Pascal des _Pensées_, n'a -pas, comme on dit, pris un jour. Toute une armée de géomètres a passé -pourtant sur le géomètre du XVIIe siècle, et planté plus loin que la -place où il était tombé l'étendard de la découverte. Le jansénisme -s'en est allé en fumée avec les autres poussières d'un siècle écroulé, -et jusqu'en ce beau livre des _Pensées_ il s'est trouvé de vastes -places qui maintenant font trou dans le reste, comme dans un tableau -écaillé. La foi religieuse a pâli. La croyance au surnaturel, qui -était le seul naturel pour Pascal, a diminué dans les esprits, -retournés vers l'en-bas des choses. Il y a donc tout un Pascal de mort -dans Pascal. Mais il y en a un autre qui ne mourra pas, c'est le poète -des _Pensées_! c'est le poète qui est par-dessous tous ces -raisonnements, tous ces doutes, toute cette syllogistique désespérée, -toute cette algèbre de feu qui cherche l'inconnue et ne la trouve -jamais, et qui, comme un phénix effrayé, aveuglé par les cendres du -bûcher où il s'est consumé lui-même, se sauve tout à coup dans le -ciel! - -Du reste, on l'a traité en poète, allez! Le XVIIIe siècle, qui avait -bien ses raisons pour ne pas aimer la poésie, l'a assez insolemment -toisé du bas de sa prose, de sa raison et de sa froideur! Un jésuite -l'avait appelé athée, ce Pascal qui tue l'intelligence sous Dieu. Des -philosophes l'appelèrent visionnaire. Ils en firent un malade et ils -inventèrent même une petite légende d'_abîme qu'il voyait incessamment -ouvert à ses pieds_, et cette légende, qui rapetissait Pascal, a eu -crédit longtemps, et c'est un poète, c'est Sainte-Beuve, qui, -impatienté, l'a mise à la fin en pièces l'autre jour! - -Poltron qui avait peur du diable! Voilà comme on traduisait cette -terreur sainte du Dieu irrité et jaloux, qui féconda Pascal et en fit -un poète incompréhensible aux pousseurs d'alexandrins de tragédie. -Voltaire, Voltaire qui se croyait, avec raison, plus philosophe que -poète, eut les pitiés les plus impertinentes pour Pascal. Dans ces -_Remarques_, dont j'ai parlé, et dans lesquelles il fait tour à tour -le joli coeur et le Tartufe: «Ne mettons point--dit-il d'un ton -protecteur--de capuchon à Archimède...» «Êtes-vous fou, mon grand -homme?» lui dit-il encore en se déboutonnant, familier et maraud. S'il -l'était, c'était de cette folie dont il faut avoir _trois quarts_ avec -un _seul quart_ de raison pour être un homme de génie, disait -Royer-Collard, et cette folie-là, avec ses trois quarts de raison, -Voltaire ne l'avait pas! - -Devant la postérité, et cette partie de la postérité qui aime les -grands poètes, Voltaire n'aura jamais l'honneur d'avoir été, en toute -sa vie, une seule minute fou comme Pascal! - - - - -AUGUSTE MARTIN[33] - - -I - -De Pascal à Auguste Martin, quelle cascade! Auguste Martin est -l'auteur d'une _Histoire de la Morale_[34], et si Pascal est le poète -de l'épouvante, Martin est le philosophe de la sécurité. Mon Dieu, -oui! l'_Histoire de la Morale_! Voilà le sujet qu'aborde -Martin,--_auteur de plusieurs ouvrages_, comme il dit sur la -couverture de son livre. Les religions, les gouvernements, les ordres -religieux, les grands hommes et même les grands scélérats, ont eu leur -histoire. Seule, la morale, cette chose à part des religions et qu'on -est prié instamment de ne pas confondre avec elles, seule, la morale -n'avait pas la sienne. Ces étourdis d'hommes n'y avaient pas pensé! - - [33] _Histoire de la Morale_, par Louis-Auguste Martin, auteur de - plusieurs ouvrages (_sic_) (_Pays_, 11 octobre 1859). - - [34] Bestel. - -Elle avait bien ses philosophes. Jules Simon, avec son _Devoir_, sa -_Liberté_ et sa _Conscience_, était un des philosophes actuels et -présentement des plus comptés de cette morale _par elle-même_, de cet -indépendant _quelque chose_ qui s'appelle la morale, sans Dieu et sans -sanction! Mais d'historien, aucun encore, quand Martin, qui depuis -quinze ans poursuit la morale chez tous les peuples de la terre, comme -Villemain, dont nous parlerons quand nous parlerons des critiques, y -poursuit la poésie lyrique, Martin a pris possession de ce grand sujet -dans un premier volume, précurseur de beaucoup d'autres... -Louis-Auguste Martin, comme il s'appelle lui-même. Ne dirait-on pas un -évêque?... Vous allez voir que ce n'en est pas un. - -L'_Histoire de la Morale_ commence par la morale de la Chine. Le livre -que nous annonçons a même pour sous-titre: _Première partie:--de la -Morale chez les Chinois._ Ce commencement nous plaît. C'est une bonne -ouverture, et nous en faisons sincèrement notre compliment à l'auteur. -En tant qu'on se préoccupe de la morale _par elle-même_, il faut la -prendre où elle brille le mieux, où elle a son caractère le plus -saillant et le plus incontestable, là enfin où elle a le plus régné -sans s'appuyer sur cette robuste et grossière épaule des religions -dont elle n'a plus besoin pour aller toute seule à présent... Or, qui -ne le sait? Ce pays-là n'est-il pas, n'a-t-il pas toujours été la -Chine? - -La Chine a bien vu par-ci par-là quelques vestiges de ces inévitables -religions, branches cassées et dispersées du candélabre primitivement -allumé et qui brûlent encore dans les diverses poussières où les porta -une tempête qui ne les éteignit pas. La Chine, nonobstant, est de tous -les pays du globe celui-là où la philosophie et la science, et par -conséquent la morale, leur fille stérile, ont le plus piétiné ces -débris de flambeaux renversés. Les bonzes de la Chine, les bonzes, qui -sont les calotins de l'endroit, ont été effacés par messieurs les -mandarins, qui en sont les littérateurs et les philosophes. Martin a -donc agi avec une vigueur de procédé qui l'honore en retraçant -d'abord, et avant toutes les autres nations, la Chine et l'influence -qu'y exerce la morale pour montrer que la morale est quelque chose en -soi, car elle y est tout, et après l'avoir montré Louis-Auguste -Martin, l'_auteur de plusieurs ouvrages_, pourra se dispenser d'en -faire un de plus! - - -II - -Et il n'y a point ici de confusion. La morale qu'adore Martin et dont -il entreprend l'histoire est bien la morale telle qu'on l'entend en -Chine, cette morale athée qui charma, quand il la découvrit, tout le -XVIIIe siècle, qui se connaissait à cette morale-là. C'est cette -morale, enfin, que certains esprits du XIXe siècle professent encore -aujourd'hui, en prenant la peine de la détacher adroitement de toute -philosophie comme elle était déjà détachée de toute religion. Or c'est -précisément ce détachement, cet isolement de tout système de -philosophie, qui fait le danger de cette morale, _écrite_ seulement -_dans nos coeurs_, et peu importe par quelle main! - -L'homme n'est pipé que par les idées les plus simples. Tout système de -philosophie a des complications qui n'entrent pas facilement dans -d'esprit de l'homme, ou des parties tellement ridicules (voyez comme -exemple seulement les monades du grand et sage Leibnitz!) que, -décemment, il ne peut les admettre sans être lui-même un philosophe, -apte à avaler tout en fait d'énormités. Mais ce moralisme faux qui ne -se réclame pas d'une théodicée,--une théodicée, c'est de la théologie -philosophique,--ce moralisme facile à comprendre, lavé et brossé de -tout mysticisme, brillant et transparent comme le vide, qui prétend -n'être rien de plus que la constatation d'un pur fait de conscience, -et comment ne pas admettre un fait? ce moralisme positif et _bon -garçon_ est la plus dangereuse erreur qu'il y ait pour le commun des -hommes, parce qu'elle est de niveau avec eux et qu'elle entre, sans -avoir même à lever le pied, dans la majorité des esprits. Eh bien, -c'est ce moralisme que professe aujourd'hui Martin, comme Jules Simon -et tant d'autres! Et encore je crois que Martin, avec son air posé et -doux (je ne dirai pas son air de colombe, mais de bon gros pigeon -pattu et pas trop rengorgé dans son jabot dormant), est plus résolu et -tranche plus net que Jules Simon, lequel me fait l'effet d'être bien -empâté encore de déisme et de traîner après lui quelque chose de ce -pot au noir de fumée. - -Martin, lui, est parfaitement et tranquillement et sereinement athée, -comme un mandarin à quarante boutons. Dans l'avant-propos de son livre -il a défini, comme il le devait, du reste, cette morale dont il a -résolu d'écrire l'histoire. Il nous a donné un petit système qui -marche sur les trois roulettes que voici: les devoirs de l'homme -envers lui-même d'abord (à tout seigneur tout honneur!), d'où la -sagesse,--les devoirs de l'homme envers la société, d'où l'amour,--et -les devoirs de la société envers chacun de ses membres, d'où le -_droit_. Est-ce net? Est-ce peu compliqué? Est-ce roulant?... Une si -jolie petite mécanique enfile l'esprit comme une petite voiture enfile -une allée de jardin! - -De Dieu, pas un mot. Des devoirs envers Dieu, pas l'ombre. Allons -donc! pour qui nous prenez-vous?... Le nom même de Dieu, ce diable -de vieux mot qui embarbouille l'esprit et nuit à sa clarté suprême, -Louis-Auguste Martin ne l'a pas même écrit par distraction une seule -fois. Louis-Auguste Martin n'est pas un distrait. Il est à son -affaire, et son affaire, c'est l'homme, la sagesse de l'homme, -l'amour de l'homme, le _droit_ de l'homme! J'ai vu souvent de -l'individualisme. Je n'en ai jamais vu d'aussi naïf et d'aussi gros -dans sa naïveté. En vertu de toutes les raisons qu'il vient -d'exposer, Martin demande pour l'homme une plus grande liberté, -moins de pénalité, et, comme tous ces messieurs les philanthropes -humanitaires, un petit paradis sur la terre. Nous connaissons cette -ancienne guitare. On nous la râcle depuis assez longtemps! - -Tel est le système de Louis-Auguste Martin, _l'auteur de plusieurs -ouvrages_ que je n'ai pas lus, que je n'ai pas besoin de lire, -celui-ci me suffisant pour juger l'homme, qui doit être, j'en suis -sûr, de la plus profonde unité. Tel est le système à la lueur duquel -l'historien va jeter ses regards sur la Chine. Moraliste, il est vrai, -dont la morale a cela de supérieur, selon lui,--et d'inférieur, selon -nous,--à la morale chinoise, qu'il n'aime point le bambou, et que la -Chine a toujours joué de ce gracieux bâton à noeuds avec l'alacrité, -la vigueur et la prestesse d'un bâtonniste. Même le suave Confucius ou -Khoung-Tseu, si cher à Pauthier, dont Martin emprunte la traduction, -se servait du bâton avec avantage, car, un jour, trouvant son meilleur -ami d'enfance vieux et assis à l'orientale sur ses talons au bord d'un -chemin: «Qui, vieux, ne sait pas mourir, ne vaut rien,» dit l'aimable -sage, et il frappa en perfection le trop vivant bonhomme, tant la -Chine, jusque par la main de ses sages, a l'habitude de badiner avec -le bambou! - -Il y a dans ce badinage, il est vrai, aux yeux du très sérieux -Louis-Auguste Martin, quelque chose de très offensant pour le _droit -humain_, et c'est là le grand reproche qu'il ait à faire à la Chine; -mais, enfin, il n'en dit pas moins, fier pour elle comme s'il était -lui-même un Chinois: «Ce qui caractérise la civilisation en Chine, -c'est la morale. C'est ce qui la distingue des autres civilisations... -Chez aucun autre peuple on ne trouve aussi complètement _formulées_ -les éternelles lois du beau, du vrai et du juste, _inscrites dans la -conscience de l'homme_. On les retrouve à chaque page de son histoire, -_invoquées_ par ses empereurs, ses ministres, ses philosophes et ses -lettrés...» - - -III - -Et c'est la vérité. Martin nous analyse les _livres sacrés_, les -quatre livres de Confucius, le Ta-Hio, le Tchong-young, le Lun-yu, le -Yao-King (voilà assez de cette musique, n'est-ce pas?), et tout -cela--c'est la vérité--est d'une majesté à laquelle, dans l'histoire -intellectuelle des nations, il n'y a rien à comparer. Et cependant, -malgré ces _invocations_ et ces _formules_, qu'a fait la morale de la -Chine, cette morale transcendante régnant en Chine plus que l'empereur -lui-même, ce grand moraliste en robe jaune qui, sous les inscriptions -et les étiquettes, est souvent un monstre d'immoralité auprès duquel -les Césars de la décadence romaine ne seraient que d'aimables jeunes -gens en goguette? - -Est-ce que les Chinois, ces potiches, pris en masse et de siècle en -siècle, ne cachent pas des hommes affreux? Est-ce que ces grotesques -dont on rit, qui sont les marionnettes des Occidentaux, ne sont pas -au fond l'abjection, la trahison, l'abomination, l'infamie du globe? -Est-ce que dernièrement encore l'immense caricature n'a pas tourné au -tragique, et avions-nous besoin de cela pour savoir ce qu'ils ont dans -le ventre, ces poussahs au cerveau figé et à la poitrine vide de tout -sentiment d'humanité et d'honneur? - -Auguste Martin avoue lui-même que Confucius, le plus sage des Chinois, -ne put jamais parvenir à réaliser les réformes qu'il avait méditées, -tant déjà les Chinois de son temps étaient pourris de vices, morts sur -pied, irrémédiablement finis! Or, depuis Confucius, la corruption, qui -va toujours son train, n'a fait que ronger davantage ce cadavre de -nation. Comment donc cette histoire politique et sociale de la Chine, -qu'il a étudiée, n'a-t-elle pas fait trembler quelque peu l'intrépide -Martin sur l'efficacité et la solidité de cette morale qui doit, dans -un avenir heureux, remplacer glorieusement ces drôlesses de religions -chez tous les peuples! - -En effet, il ne tremble pas. C'est un héroïque. Il croit à la morale -par _elle-même_, et il y croit si dru qu'il n'est pas du tout frappé -comme il devrait l'être de ce grand fait qui se retourne contre sa -pauvre morale, la soufflette et la convainc d'impuissance,--le -contraste qui existe et n'a pas cessé d'exister en Chine entre la -moralité enflée ou sentimentale des paroles et la scélératesse des -actes. Incroyable, ou plutôt très croyable préoccupation! La niaiserie -même de cette morale lui échappe; car, vous le savez, le _truism_ -soleille en Orient, la bêtise a dans ces contrées la beauté et la -grandeur du climat, et les Chinois en particulier (à un très petit -nombre près de proverbes qui font exception au reste de leur -littérature), les Chinois sont d'incommensurables La Palisse. -Seulement, ces La Palisse en fait de maximes, ces tautologistes d'une -imbécillité grandiose, sont doublés des coquins les plus déliés et les -plus retors qui aient jamais existé. - -Toute cette morale dont ils se chamarrent n'est donc pour eux que de -l'ornementation pure, _pièces d'estomac_, broderies de robe, -inscriptions de lambris, peintures d'éventail, dessus de portes, -arabesques; mais elle n'a aucune influence réelle sur leur caractère -et leurs actes et elle ne peut pas en avoir, car voici précisément où -un homme qui n'aurait pas été Louis-Auguste Martin aurait été amené à -conclure de toute cette histoire de la Chine.--C'est que la morale ne -peut pas exister par elle-même, et qu'où elle est seule, avec ses -principes tirés de soi, sans le Dieu personnel et rémunérateur qui -punit ou qui récompense, elle n'est plus qu'une sotte et intolérable -dérision! - - -IV - -Mais, pour Louis-Auguste Martin, la conclusion devait être et a été -toute différente et même contraire. La morale qui a le plus marqué une -civilisation de son cachet, comme la civilisation chinoise, a-t-il -dit, ne l'a marquée que par dehors, comme l'habit ou la peau d'un -homme; mais elle n'a jamais pénétré dans ses moeurs. Eh bien, -Louis-Auguste Martin n'en est nullement étonné! Il a réponse à tout. -C'est que la morale des Chinois n'est pas assez la morale par -elle-même! Et probablement ce n'est pas chez ce peuple cul-de-jatte -qu'elle progressera assez pour le devenir. - -Oui! ce qui l'empêchait d'entrer, cette morale, dans les moeurs, c'est -d'abord le vilain bambou, incompatible avec le _droit_ humain. Puis -c'était aussi le droit de primogéniture, odieux partout, en Orient et -en Occident (encore une vieille guitare connue)! Enfin, c'était la -solidarité du fils et du père, ce ciment social que Martin s'amuse à -gratter avec son petit coutelet de moraliste et à faire tomber d'entre -les pierres d'un édifice qui, sans un reste de ce ciment, depuis -longtemps ne tiendrait plus. - -Ah! Louis-Auguste Martin est un homme de rare conséquence. Il ne se -dément pas. Il est un... _en plusieurs ouvrages_; mais si, par hasard, -il ne l'était pas, il l'est dans celui-ci. Une raison encore qu'il -nous donne du peu d'influence de la morale chez les Chinois, ses -civilisés et ses régnicoles, c'est ce qu'il appelle l'esclavage de la -femme. Louis-Auguste Martin, comme tous les moralistes modernes, qui -ont remplacé les chevaliers errants,--et qui parfois errent -aussi,--veut l'émancipation de la femme, même en Occident. La femme, -écrit-il, doit jouer un rôle égal à celui de l'homme dans une -civilisation bien faite: «Mais ce jour semble ajourné à l'époque où ne -domineront plus l'audace, la valeur guerrière, incompatibles avec sa -nature douce et résignée... Seulement, soyons tranquilles, ce jour -arrivera...» Dites-le-vous bien, messieurs les officiers de spahis! - -En vain une femme, une Chinoise, la seule Chinoise _bas-bleu_ ou -_babouche-bleue_ que l'on connaisse et qu'ait eue la Chine, la célèbre -Pan-Hoeï-Pan, a eu une opinion contraire à celle de Louis-Auguste -Martin et à toutes les femmes de lettres de notre Occident ambitieux. -En vain a-t-elle rappelé la femme au sentiment tout-puissant de sa -faiblesse et a-t-elle dit, avec un grand bon sens chinois étonnant et -qui étonnerait même en Europe, qu'il n'y avait pour la femme que la -modestie qui rougit et l'ombre du mystère qui voile cette rougeur -charmante, Louis-Auguste Martin n'a pas l'humble opinion de madame -Pan-Hoeï-Pan, et il lui résiste vertueusement, au nom de la morale -universelle, comme un Joseph... intellectuel. - -Voilà, en somme, le livre de Martin. On n'y trouve guères plus que ce -que nous venons de voir, comme ensemble et portée; mais, nous l'avons -dit, nous le tenons pour plus dangereux qu'un livre plus fort. C'est -de l'hameçon en masse dans le vivier des sots, qui ont une pente -invincible à croire à la morale sans bambou ou sans punition d'un -autre genre, à cette commode morale par _elle-même_ qui s'accote dans -ses remords, quand elle en a, et fait bon ménage avec eux. Quant aux -détails chinois du livre, ils sont pris à Duhalde, au père Amyot, à -Brosset, loyalement cités, du reste, et à notre courageux et impartial -voyageur, le père Huc, qui, lui, ne nous donna pas sur la Chine des -idées de troisième main... Il y a bien par-ci, par-là, deux ou trois -manières assez inconvenantes de parler du christianisme et de son -divin fondateur qui étonnent et détonnent dans l'auteur, athée discret -qui surveille sa parole tout en laissant passer sa pensée, et qui, -quoique badaud d'opinion, a quelquefois le sourire fin... -Louis-Auguste Martin se permet de parler de Notre-Seigneur -Jésus-Christ comme il parlerait d'un moraliste chinois. C'est par -trop... chinois, cela, et mérite le bambou de toute critique qui en a -un! A propos des prescriptions du Divin Maître, Martin, cet arpenteur -exact de l'âme et de ses devoirs, prononce que le christianisme a -_dépassé la puissance de l'homme_ en lui ordonnant de faire le bien à -ses ennemis et de répondre aux offenses par des bienfaits. Sa petite -morale _par elle-même_ est déconcertée de cela, et je le crois bien; -mais ce n'est pas là une raison pour avoir, en exprimant un jugement -faux, une familiarité qui n'est pas seulement un manque de respect, -mais une faute de goût. Et d'ailleurs il n'a donc lu aucune histoire, -pas même celle de la Chine, ce moraliste chinois de Martin, pour dire -que le _christianisme dépasse la puissance de l'homme_! Et le plus -écrasant démenti ne lui est-il pas donné par l'histoire tout entière, -qui atteste que le christianisme a centuplé cette puissance là où il a -saisi la nature humaine,--en Chine même, comme ailleurs et partout! - - - - -BUFFON[35] - - -I - -Ce travail, très complet et très intéressant, sur l'un des premiers -hommes du XVIIIe siècle, confine à deux mondes et embrasse également -la science et la littérature. Et lorsque je dis l'un des premiers -hommes du XVIIIe siècle, ce n'est pas assez: c'est le premier qu'il -faudrait dire. Car, dans l'ordre religieux, supérieur à tout, Joseph -de Maistre et Bonald doivent être comptés comme étant du XIXe siècle, -et, dans les sciences naturelles, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire en -sont aussi. Buffon, moins spirituel que Voltaire, dont l'esprit me -fait, d'ailleurs, toujours l'effet d'un bruit de grelots mis en -vibration par les mouvements pétulants d'un singe, moins même que -Montesquieu, qui a le sien finissant en pointe sans être pour cela un -obélisque (car un obélisque, c'est un colosse!), Buffon, qui pourrait -bien, si on y regarde, n'avoir pas d'esprit du tout, est pourtant fort -au-dessus de ces deux hommes, bien plus vantés que lui et par la seule -raison qu'ils ont plus troublé la moralité de leur siècle. Évidemment -il les domina par la faculté la plus élevée d'entre les facultés -humaines, quel que soit l'objet auquel on l'applique,--par cette -faculté de l'ordre, que Voltaire n'eut jamais qu'avec ses domestiques -et ses libraires, et que Montesquieu aurait pu avoir sans cet amour -mesquin de l'épigramme qui l'a tant rapetissé. - - [35] _Histoire des travaux et des idées de Buffon; Des manuscrits de - Buffon_, par Flourens (_Pays_, 31 janvier 1860). - -Buffon, en effet, est l'ordre même, l'ordre concerté, enchaîné, -lumineux! C'est là le caractère le plus visible de son génie. Investi -de la double aptitude de la science et de l'art d'écrire, le plus -savant de tous les arts, Buffon est au moins toujours l'ordre, s'il -n'est pas toujours la vérité. Grand talent descriptif, qui sait encore -mieux distribuer et encadrer ses tableaux que les peindre, il a -précisément comme peintre le défaut de sa qualité souveraine: il pèche -par l'ardeur; il est froid... comme l'exactitude et comme la majesté. -Né en 1707, sous Louis XIV, le roi réglé et éclatant comme le soleil, -qu'il avait pris pour son symbole, Buffon devait garder sur tout -lui-même un impérissable reflet de ce grand règne, qui expira sur son -berceau, et montrer ce reste de _grandeur par la règle_ comme pour -faire leçon en sa personne à la société déréglée au sein de laquelle -il ne vécut pas. - - Le croirait-on, de loin?... - -Buffon, l'homme aux manchettes, qu'il mettait pour lui seul, est -presque un solitaire dans son siècle. Un solitaire en grande -toilette! Il haïssait Paris, le désordonné Paris, dont les soupers -faillirent tuer jusqu'au génie de Montesquieu,--et il le fuyait. Quand -il n'était plus au Jardin du Roi, il était à Montbard, dans ce -pavillon aérien qu'il avait fait bâtir au-dessus de toutes les -terrasses et dans la lanterne vitrée duquel il passa «cinquante ans à -son bureau». C'est là, et _de là_, qu'il porta dans les résultats de -ses travaux et dans sa manière de travailler, dans son style, _qui -était l'homme_, et dans les moindres détails de la vie, cette hauteur -tranquille et cette éternelle préoccupation de l'ordre et de la règle -qui fit sa gloire et son bonheur; car il fut heureux! Il ne le fut -point à la manière du chaste Newton, ce célibataire sublime, qui -n'aima que Dieu et ses lois. Il avait, lui, quelque chose de trop -tempéré, de trop harmonieux pour se mutiler ainsi le coeur, pour être -un si cruel ascète de la science. Non! il se maria tard, dans sa -beauté mûrie, et distribua ses jours entre la méditation et la nature, -entre l'amour sans trouble du mariage et les vigilances tendres et -lucides de la paternité. Il avait mis tant d'ordre dans sa vie qu'il -put, sans inconvénient, la partager! - -Voilà l'homme,--le seul homme calme, comme un ancien, d'un temps ivre -de vin de Champagne et de pire encore; voilà le Buffon que Flourens a -voulu nous peindre, consacrant à l'homme un talent très vif de -biographe et au savant une science qui a l'accroissement de presque un -siècle de plus. Flourens est un de ces esprits issus de Buffon dont on -pourrait dire: Si Buffon n'avait pas été, existeraient-ils? Pour moi, -je le crois, quant à Flourens. Il a une personnalité très distincte et -parfaitement à lui; nous la montrerons tout à l'heure. Mais peut-être, -lui, ne le croit-il pas? Il adore Buffon, et depuis trente ans il lui -a donné probablement bien plus de vie qu'il n'en a reçu de ce grand -homme. Flourens ne s'est pas seulement fait un artiste en gloire pour -le compte de Buffon: il est le meilleur de sa gloire. Parmi tous les -bonheurs et toutes les somptuosités de cette prodigieuse destinée que -Dieu, après sa mort, continue à cet heureux qui aurait pu jeter sa -bague aux poissons du Jardin des Plantes, le meilleur c'est cette -gloire plus intelligente et plus pure incarnée dans l'admiration d'un -rare esprit qui sait, lui, pourquoi il admire, et qui se détache de ce -fond d'éloges traditionnels et de sots respects qui compose le gros de -toute renommée. En exprimant, en filtrant cette dernière goutte de -gloire exquise sur la mémoire de Buffon, Flourens semble avoir oublié -la sienne. Mais qu'il soit tranquille! il ne l'aura pas moins -par-dessus le marché[36]. - - [36] On verra plus loin les titres à cette grande chose qu'a Flourens - par ses travaux _personnels_. - - -II - -Ainsi, double biographie:--la biographie intérieure et la biographie -extérieure de Buffon, les faits de sa vie et ceux de son intelligence, -tels sont les deux volumes de Flourens et qui se complètent et -s'appellent. Publiée à dix ans d'intervalle de l'_Histoire des travaux -et des idées de Buffon_[37], l'_Histoire des manuscrits_[38] n'est -qu'un dernier mot que Flourens, après tout ce qu'il avait dit déjà, -pouvait ne pas dire sans faire préjudice à l'homme de son culte, mais -qu'il a dit parce que l'amour infini a soif de lumière infinie. -Buffon, on le savait, avait des collaborateurs, et ce n'était là ni -une infirmité ni une pauvreté de son génie, mais, au contraire, une -puissance de plus. Ce furent l'abbé Bexon, Guéneau de Montbéliard, -Daubenton, ses lieutenants en histoire naturelle auxquels il découpait -le monde pour leur en donner à chacun une province à lui décrire et à -lui rapporter. Eh bien, ces collaborateurs ont un peu troublé les -scrupules religieux de Flourens! Il ne s'est pas assez rappelé le sort -de ces collaborateurs de Mirabeau, qu'on reprocha aussi à son génie... -qui les a parfaitement dévorés. L'_Histoire des manuscrits_ a été -commise en vue d'apaiser cette pieuse et même superstitieuse terreur. -Flourens a voulu montrer, par ces _manuscrits_ dont il nous cite -beaucoup de passages, à quel point l'esprit attentif de Buffon -s'imprimait encore, en corrections, sur les pages qu'il n'avait pas -tracées; mais réellement, pour nous, peu importe! - - [37] Garnier frères. - - [38] Ibid. - -Outre qu'en bonne justice ces corrections sont insignifiantes, elles -ne le seraient pas qu'elles n'ajouraient rien au respect qu'on doit à -Buffon, qui, après avoir pris la part du lion dans cette histoire -naturelle dont il a eu la grande pensée, créa, avec l'histoire, des -naturalistes pour l'écrire à côté de lui. Et ne sera-t-il pas, -d'ailleurs, toujours plus beau d'inspirer les hommes comme la Muse que -de les corriger ou de leur dicter comme un professeur? Seulement, dans -ce volume sur les _Manuscrits_, que je regarde comme l'épi vidé de -l'autre beau volume si plein sur les _Idées et les travaux de Buffon_, -il y a cette biographie extérieure que Flourens n'avait encore -jusqu'ici qu'ébauchée et dont on peut se passer d'autant moins, quand -il s'agit de cet homme d'une si magnifique ordonnance, que son talent -explique sa vie comme sa vie explique son talent, et que les triples -pentes de l'esprit, du caractère et de la destinée se confondent et -forment son identité. - -Et il l'a bien compris, le fin biographe! Il s'est bien gardé de -remâcher l'idée, vieillotte de vulgarité, de ce superficiel Voltaire, -qui disait: «L'existence des hommes des lettres est dans leurs écrits -et non ailleurs», et il nous a donné, avec le détail le plus -pointilleux et la charmante petite monnaie des anecdotes, dont on n'a -jamais trop à dépenser, la biographie de cet imposant homme de science -et de lettres dont la vie refléta sans cesse la pensée, mais qui est -une _vie_ sous sa pensée, comme il y a de l'_eau_ sous le bleu du ciel -que reflètent les eaux! Flourens nous l'a écrite ainsi qu'un homme -d'action qui n'abstrait pas l'action humaine de l'existence du plus -grand des contemplateurs. - -Flourens, il est vrai, n'est pas un savant de livres ou d'idées -pures, c'est un naturaliste, un expérimentateur, c'est-à-dire un -esprit incessamment à l'affût du caractère interne ou externe des -choses, et, pour cette raison, il ne pouvait guères oublier les -caractères de l'homme dans le contemplateur du belvédère de Montbard. -Dès les premières pages de cette biographie, où le savant que nous -allons retrouver dans les _Travaux et idées de Buffon_ se sent et pèse -si peu, je vois, avant toute vocation scientifique, cette faculté de -l'ordre que j'ai signalée et qui est la maîtresse faculté et la -faculté maîtresse dans Buffon. Très jeune, à l'âge où les autres -jeunes gens se dissipent, à l'âge des coups d'épée (il en donna un), -il se fait rendre compte judiciairement par son père de la gestion de -sa fortune, en proie aux plus affreuses dilapidations, rachète la -terre de Buffon que ce bourreau d'argent avait vendue, et le garde -tendrement chez lui, ce bourreau qui se remarie et dont il garde -également et élève les enfants. C'est, jeune, absolument le même homme -qui, vieux, envoyant son fils à l'impératrice de Russie et lui -constituant presque une maison, lui dit, au milieu de ses largesses et -de ses tendresses: «Et surtout payez vos gens toutes les semaines, -monsieur!» - -Riche par le fait de son énergie, il employa sa fortune à former des -relations nécessaires à son ambition sans turbulence, et il avait dès -lors, nous dit son biographe, «l'aplomb de la richesse et de la -beauté», ces deux choses qui font d'ordinaire perdre leur équilibre -aux hommes. Il s'occupait de mathématiques, traduisait les _Fluxions_ -de Newton, mais déjà il se mettait en mesure avec l'avenir par des -mémoires sur les végétaux qui le firent passer, à l'Académie, de la -classe de mécanique dans celle de botanique, et décidèrent plus tard -de sa nomination à l'intendance du Jardin du Roi, qu'il visait depuis -longtemps avec la tranquillité de regard de la prévoyance. Une fois -nommé à cette fonction, l'homme d'ordre de l'intimité apparut dans la -vie publique. Buffon administra le Jardin comme il avait administré sa -fortune. C'est alors qu'il créa des naturalistes qui durent l'aider -dans le gouvernement de ce Jardin, ouvert aux produits des quatre -règnes de la nature, et qui vinrent de tous les coins du globe s'y -accumuler! Comme les hommes qui savent choisir ceux qui les -remplacent, il fut _invisible_ et _présent_ au Jardin du Roi. Excepté -quatre mois de l'année, il restait à Montbard, perché comme un aigle -dans cette aire de cristal qu'il s'y était bâtie pour mieux y méditer -dans la lumière, et ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'il en -descendit, rapportant, imprégnés, trempés et saturés de cette lumière, -les trois premiers volumes de son _Histoire naturelle_. - -A dater de ce moment sa gloire commença, sa vraie gloire. Jusque-là, -il n'avait été que célèbre. Mais cette gloire caressante, dont les -baisers sonnent, ne l'empêcha pas de remonter les escaliers grillés du -pavillon plein de silence où l'attendait l'étude pensive, «l'étude -après laquelle--disait-il--vient la gloire, si elle peut et si elle -veut, et elle vient toujours!» Je l'ai dit, et Flourens l'a prouvé, -ce qui distingue Buffon des hommes de son temps, que la gloire rendit -fous, comme Rousseau et Voltaire,--de vrais parvenus,--c'est que sa -belle tête calme sut résister à cette sirène. Il l'aima, mais comme il -aima tout: avec une raison bien autrement belle que l'ivresse. Il -l'aima comme il aima sa femme, comme il aima son fils, comme il aima -sa province, qu'il ne quitta jamais. La province où l'on est né, -patrie concentrée, patrie dans la patrie, peut-être plus profonde et -plus chère encore que l'autre patrie! Ah! ce n'est pas lui qui aurait -quitté sa Bourgogne et Montbard pour venir se faire couronner à Paris -par des cabotines et pour donner des bénédictions déclamatoires au -marmot de Franklin. Flourens cite un mot de cette madame de Pompadour -que Voltaire le familier avait bien raison d'appeler Pompadourette, -qui rime à grisette, et qui dit bien le ton de _fille_ de cette -femme-là: «Vous êtes un joli garçon, monsieur de Buffon, on ne vous -voit jamais!» Il était un _joli garçon_ comme Corneille: - - A mon gré, le Corneille est joli quelquefois! - -Mais quelle plus honorable accusation de solitude! En effet, il ne -venait à Paris que dans quelque occasion solennelle, par exemple pour -prononcer un jour, à l'Académie française, le seul discours de -réception que la postérité n'ait pas oublié... et il s'en retournait -après reprendre l'immense travail auquel il avait consacré sa vie. Il -l'interrompait, cependant, pour recevoir dignement ceux qui venaient -visiter cette gloire, qui n'était pas sauvage, mais qui sentait -qu'elle ne grandirait que dans le labeur et l'isolement des hommes -toujours plus! Sachant le prix du temps, le prix de tout, planant sur -les préoccupations de son âme et les distractions de la vie, ne -permettant pas à ces distractions d'emporter jamais sa pensée hors de -l'atmosphère où, sans effort, il la maintenait, Buffon, comme -Rousseau, ne jouait pas au hibou de Minerve. Ses manières de _poser_ -étaient plus aimables. - -Il avait beau être un homme de génie, c'était aussi un grand seigneur -de sentiment, toujours prêt à l'hospitalité, vous tendant sa belle -main du fond de ses manchettes, qui se levait de son bureau pour vous -faire accueil, «mis plutôt comme un maréchal de France que comme un -homme de lettres», disait Hume étonné; car il avait cette faiblesse -d'aimer la parure qui fut la faiblesse de tant de grands hommes. C'est -ainsi que vécut Buffon, c'est ainsi qu'entre la société et la nature, -mais plus loin de l'une que de l'autre, il atteignit cette vieillesse -qui devait être longue et qui lui alla mieux que la jeunesse, tant ce -grand esprit d'ordre et de paix majestueuse paraissait plus grand, -dans le rassoiement de sa puissance, par ces dernières années voisines -de la mort, qu'au temps de la virilité! - -De tous les sentiments qu'il permit à son âme, je crois que le plus -touchant et le plus profond fut pour son fils, et c'est aussi la -pensée de son biographe. Le sentiment paternel, si protégeant et si -élevé, rentrait dans sa nature ordonnante et souveraine. Tous les -autres devaient faire un peu grimacer son âme, comme les petits -sujets faisaient grimacer son style. Il ne s'y adaptait pas. «Quand il -met sa grande robe sur les petits objets, elle fait mille plis», -disait gracieusement, pour la première fois de sa vie, en parlant de -lui, ce goître de Suisse, madame Necker. - - -III - -Telle est en abrégé cette biographie dont on ne peut donner l'idée en -quelques mots; telle est cette oeuvre d'agréable renseignement et de -piquante justesse qui, selon nous, fait tout le prix de l'inutile -volume des _Manuscrits_. Il n'en est point de même de l'autre volume -de Flourens: _Des idées et des travaux de Buffon_. Ce n'est plus là -seulement un ouvrage agréable ou piquant comme cette notice -biographique dont nous venons de rendre compte, mais c'est un livre -dans lequel on constate une véritable supériorité. Là, on trouve une -critique de Buffon pleine de verve, de mouvement, de sagacité et de -science,--une critique faite par un amour qui a déchiré son bandeau, -mais qui n'en est pas moins de l'amour encore. - -C'est le cas pour Flourens. Assurément nous ne croyons pas que jamais -il sorte de cette critique de l'amour, qui est la sienne quand il -s'agit de Buffon, et qu'il puisse entrer dans cette impartialité -froide qui est la vraie température de toute critique; mais -rendons-lui justice et convenons que pour lui, l'enfant de Buffon, le -cartésien comme Buffon, l'homme incessamment occupé à brosser comme un -diamant la gloire de Buffon pour qu'elle brille davantage, il a -cependant dans le regard une fermeté qui étonne quand il le porte sur -son maître. Il ose le regarder, et très souvent il le voit bien. Il le -voit entre les théories et les systèmes, constatant nettement que -Buffon, tiré à deux philosophies, tenait de Descartes le goût des -hypothèses, et de Newton le respect et la recherche des faits. Au -fond, en effet, Buffon n'était pas, malgré des qualités de génie, un -de ces intuitifs qui sont les premiers en tout génie humain. Le fait -de son esprit, qui finit, nous le reconnaissons, par devenir -tout-puissant par l'ordre (toujours l'ordre!), la continuité, -l'enchaînement, la génération des idées, était plus un tâtonnement -sublime que cette intuition qui n'hésite jamais et va droit à la -découverte. - -Buffon avait commencé sa vie pensante et savante par les -mathématiques, qui sont une science de déduction, et il apporta les -habitudes mathématiques partout où depuis s'engagea sa pensée, et -c'est à cause de cela, selon nous, bien plus qu'à cause de ses -accointances avec Descartes, qui avait été aussi un mathématicien bien -avant d'être un philosophe, c'est à cause de cela que Buffon admit si -souvent l'hypothèse comme une règle de fausse position. Buffon, nous -dit Flourens, se trompa d'abord sur la méthode, rien n'étant moins -dans la nature de son esprit que les nomenclatures et les caractères -généraux. Seulement, comme, après l'avoir abaissé d'une main, Flourens -relève Buffon de l'autre, en ajoutant qu'il se fit plus tard une -méthode parce qu'il était un esprit toujours en marche, progressif et -se complétant, Flourens n'attribue pas avec assez de rigueur, à notre -sens, quoiqu'il l'indique, l'absence de vue perçante de Buffon, en -fait de méthode, à une conformation de tête qui n'avait rien de -métaphysique et à des facultés qui devaient entraîner celui qui les -avait comme l'imagination entraîne. - -C'est un peintre, en effet, avant tout, que Buffon, et son grand -mérite, qui est énorme et que nous ne voulons pas plus diminuer que ne -le veut Flourens, est d'avoir fondé la partie descriptive et -historique des sciences naturelles. Mais la loi abstraite, la méthode -qui donne tout dans un seul procédé, disons-le hardiment, ne pénétrait -pas en cette tête pompeusement éprise de généralités, de différences -et de coloris. Buffon est bien plus une imagination qui reçoit des -impressions et qui en fait jaillir des tableaux vivants, qu'un -observateur dans la force exacte de ce mot. Il n'était pas anatomiste, -ce myope superbe. - -Nous avons dit qu'il tâtonnait. Le bâton avec lequel il tâtonna et sur -lequel il s'appuya, en anatomie, par exemple, fut Daubenton; mais par -Daubenton (qu'importe le moyen!) «il créait l'anatomie comparée--dit -Flourens--et il en comprenait l'importance». C'était l'habitude de son -esprit, et c'en était aussi la force, de comprendre, de féconder, -d'élargir les faits qu'il n'avait pas découverts. Moins -expérimentateur habile que généralisateur formidable, il promenait sa -vue sur les expériences qu'il n'avait pas faites; il en tirait les -conséquences les plus éloignées; il en appuyait des conjectures. -«Et,--dit l'éloquent Flourens, qui voudrait couvrir de sa tête tout -entière, comme on couvre de sa poitrine celui qu'on aime, les erreurs -de Buffon, ces erreurs qui sont souvent grandioses,--et j'aime mieux, -à tout prendre, une conjecture qui élève mon esprit, qu'un fait exact -qui le laisse à terre... J'appellerai toujours grande l'a pensée qui -me fait penser.» - -«C'est là le génie de Buffon--ajoute-t-il encore--et le secret de son -pouvoir, c'est qu'il a une force qui se communique, c'est qu'il ose et -qu'il inspire à son lecteur quelque chose de sa hardiesse.» - -Et pourtant est-ce que les paroles de Flourens ne sont pas -singulières? Ensorcellement par la beauté, par la grandeur, par le -charme enfin du génie, plus que par la vérité qu'on lui doit... Si, -vous autres savants, vous vous laissez entraîner ainsi hors du vrai -limité, impérieux, immuable, que voulez-vous que nous devenions, nous, -devant les beautés littéraires de cet homme, qui fut certainement, en -définitive, plus un grand artiste dans l'ordre scientifique qu'un -savant! - - -IV - -Car voilà Buffon,--le vrai Buffon, pour nous! Buffon, c'est le grand -peintre du XVIIIe siècle, qui n'a pas inventé seulement la description -scientifique, comme parle Flourens, mais la description -naturelle,--l'art de peindre avec des mots,--et qui, dans l'ordre -hiérarchique de cet art nouveau, précéda immédiatement Chateaubriand, -lequel commença sa carrière d'écrivain par être aussi naturaliste. En -cette _Histoire des travaux et des idées de Buffon_, Flourens -s'occupe, avec une compétence dont nous ne sommes point juge, du -détail de toutes les questions techniques que nous ne saturions -aborder dans ce livre, nous qui n'écrivons ni pour une spécialité ni -pour une académie. Les idées de Buffon sur l'économie animale, sur la -génération et sur la dégénération des animaux, etc., etc., etc., -toutes ces diverses vues sont passées au crible de la plus patiente -analyse. Mais, la conclusion que nous venons de citer l'atteste, ce -qui reste au fond du crible c'est le génie de l'homme qui a remué -toutes ces questions; le résultat qu'on atteint, c'est la -démonstration de sa force; mais, franchement, ce n'est guères rien de -plus! Excepté l'unité du genre humain et la théorie de la terre, les -deux plus grandes solidités de Buffon, l'actif de vérité, dans son -bilan, est assez petit. Seulement, nous l'avons dit, c'est bien moins -l'hypothèse qui est à admirer dans ce majestueux manieur d'hypothèses, -que l'ordre dans lequel il les dresse et fait avec elles de grands -spectacles! - -Or, c'est là ce qui nous importe, à nous. Nous nous soucions fort peu, -pour notre compte, que la science, dont la preuve définitive n'est -jamais faite, revienne maintenant, comme on le dit, aux _Époques de la -nature_, après les avoir insultées. Quand elle y sera revenue, -peut-être s'en retournera-t-elle encore, après y avoir laissé son -respect et y avoir repris son mépris. Toutes ces titubations, ces -chancellements, ces allées et venues d'une science éperdue et -incertaine, n'empêcheront pas que ces _Époques de la nature_ ne soient -un monument littéraire au pied duquel elle peut, s'il lui plaît, -s'agiter. Quand les sciences naturelles, qui sont d'hier, auront -grandi et seront développées, Buffon en sera probablement -l'Hésiode,--un Hésiode dont les hypothèses seront les fables, mais qui -seront inviolables au temps sous la garde d'un langage assez beau pour -être immortel! - - - - -SAINT-BONNET ET LE R. P. DANIEL[39] - - -I - -Il est une question qui brûlait hier, et qui, tiède aujourd'hui, -pourrait, d'un jour à l'autre, reprendre sa chaleur première, car elle -n'a pas été résolue. C'est cette question des classiques grecs et -latins, en apparence toute littéraire, mais dont le sens profond n'a -frappé personne quand on l'a agitée puisqu'elle cache,--et tout le -monde l'a senti,--sous son intitulé modeste, cet énorme problème -politique et social de l'éducation, qui déjà faisait sourciller le -vaste et serein génie de Leibnitz bien avant que l'Europe n'eût vu le -XVIIIe siècle et la révolution française! Rendu, par ce double -événement, bien plus difficile à résoudre, un tel problème, malgré -tout ce qu'il a inspiré aux esprits les plus opposés, n'était pas -cependant arrivé à ce point de démonstration qu'il pût imposer sa -solution, comme une loi, à l'État lui-même, après l'avoir imposée à -l'opinion comme une vérité. Et il y avait plus. Sur cette question de -l'enseignement, si grave, si pressante, si peu faite pour attendre -puisqu'elle implique l'avenir et le compromet, c'était surtout -l'opinion qui était restée indécise. Elle s'était émue, il est vrai; -mais elle ne s'était pas prononcée. Les hommes qui devraient la -conduire et ceux qui pourraient l'égarer s'étaient passionnés. On -avait bataillé de part et d'autre; mais d'aucun côté on n'avait -vaincu. D'aucun côté (jusqu'ici du moins) ne s'était levée, pour en -finir, une de ces intelligences supérieures qui ferment les débats sur -une question, comme Cromwell ferma la porte du parlement et en mit la -clef dans sa poche; et la Critique attendait toujours le mot concluant -et définitif qui devient, au bout d'un certain temps, la pensée de -tout le monde,--ce mot qui est le coup de canon de lumière après -lequel il peut y avoir des ennemis encore, mais après lequel il n'y a -plus de combattants. - - [39] _De l'Affaiblissement de la Raison en Europe; Des Études - classiques dans la société chrétienne_ (_Pays_, 1er septembre 1861). - -Eh bien, ce que la Critique attendait, elle ne l'attend plus! Le mot -dictatorial dont nous parlons a été dit, et, comme nous le prévoyions -bien, du reste, il vient d'être dit par une intelligence chrétienne. -Saint-Bonnet ne serait pas chrétien que, de nature et de physiologie -intellectuelle, il irait au fond des choses et creuserait les -questions jusqu'au tuf. Il se tient si loin de la forge aux -réputations, il fait si peu antichambre dans les boutiques où nous -brassons la renommée; moitié aigle et moitié colombe, c'est un esprit -si haut et si chaste, dans la solitude de sa province, qu'on est -obligé de rappeler qu'à vingt-trois ans il achevait son ouvrage de -l'_Unité spirituelle_, trois volumes étonnants d'aperçus, malgré leurs -erreurs, et qui donnaient du moins la puissance de jet et le plein -cintre de cet esprit qui s'élançait, et que plus tard il s'élevait, -d'un adorable _Traité de la douleur_, jusqu'à cette _Restauration -française_, l'ouvrage le plus fort d'idées qu'on ait écrit sur notre -époque. Métaphysicien comme Malebranche, avec la poésie d'expression -au service de la métaphysique que Malebranche, malgré son chapitre des -_Passions_ (admiration d'école!), n'avait pas, Saint-Bonnet est une de -ces pompes intellectuelles qui vident toute question à laquelle -s'applique le formidable appareil de leur cerveau. Quel qu'eût été le -courant d'idées dans lequel il eût fonctionné, nous aurions eu -toujours sur cette question de l'enseignement, puisqu'il la traitait, -un livre remarquable avec lequel il eût fallu rudement discuter; mais -Saint-Bonnet est chrétien. La discussion, s'il y en a une, ne nous -regarde plus. Saint-Bonnet a ajouté la vigueur de l'idée chrétienne -aux forces vives de son esprit, et c'est ainsi qu'il est arrivé, non à -la vérité par éclairs, mais au plein jour de la vérité. - -Et, quel qu'ait été le renfort de l'idée chrétienne, il y est arrivé -pourtant par sa voie propre d'études habituelles et de facultés -profondes, intuitives et réfléchies tour à tour. On n'a pas oublié -sans doute que les prétentions en présence, sur cette question de -l'enseignement, c'étaient, d'une part, l'innocuité morale des -classiques et leur convenance littéraire, et, de l'autre, le danger -auquel ils exposent de jeunes esprits qui prennent leurs premiers -plis et reçoivent les terribles premières impressions de la -vie,--terribles, car ce sont peut-être les seules qui doivent leur -rester! Comme les autres écrivains qui ont discuté l'influence de la -littérature ancienne sur l'intelligence des générations modernes, -Saint-Bonnet ne s'est pas contenté de poser une question d'histoire -et d'établir superficiellement un rapport de cause à effet entre la -moralité des auteurs païens, dont les oeuvres sont livrées trop tôt -à de sympathiques admirations, et la moralité des hommes nés dans le -sein du christianisme et qu'a lavés, même intellectuellement, le -baptême. Saint-Bonnet a voulu davantage. Habitué à la méditation -philosophique, à ce reploiement de la pensée qui s'aiguise en se -pénétrant, il a entrepris de dégager cette loi de déduction qui, -chez les autres écrivains, n'avait encore été qu'indiquée, et de la -faire toucher par tant de côtés et à tant de reprises à ses lecteurs -qu'il fût impossible de la nier. A notre sens, il a réussi. Il a -traversé rapidement les faits d'expérience que de part et d'autre on -s'opposait, puis, enfonçant la griffe de sa toute-puissante analyse -dans les flancs mêmes de la question psychologique, il a substitué -une question de nature humaine et d'inévitabilité logique à un -rapprochement décevant dont on pourrait également dire: Cela est-il -ou cela n'est-il pas? Conséquent à la manière des grands -observateurs, qui généralisent quand ils concluent, anatomiste de la -pensée comme Bichat et Cuvier l'étaient des organes, il a pris la -tête humaine dans sa main et il a dit: Cette tête étant conformée -comme elle est, il est évident que telles idées ou tels sentiments -qu'on y infiltre quand elle est vierge encore doivent produire tel -effet funeste,--absolument comme le chimiste dit: Tel liquide versé -dans un autre liquide doit produire tel précipité à coup sûr. Et par -là il a donné à une argumentation épuisée le degré de solidité qui -devait la rendre invincible. - -Certes! à ne voir en bloc qu'un tel résultat, ce serait déjà une chose -grande et belle que de l'avoir atteint, et la Critique, qui sait la -profondeur et la difficulté des idées simples, ne pourrait oublier de -le signaler avec éclat. Mais là ne se borne point le mérite du livre -dont il est question. Il faut entrer dans les détails de ce nouvel -ouvrage de Saint-Bonnet pour être frappé comme il convient de toutes -les qualités d'exécution de sa pensée. Alors seulement on comprendra -le magnifique titre qui surprend d'abord: _De l'Affaiblissement de la -Raison en Europe_[40], donné à une brochure sur la question des -classiques; et ce titre, si plein de choses, sera complètement -justifié. - - [40] L. Hervé. - -En effet, l'horizon de l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_ ne -se circonscrit pas dans les limites, si agrandies et si fouillées -qu'elles soient, d'une question de psychologie. Il est assez -indifférent pour le quart d'heure de savoir si c'est le métaphysicien -qui éveille en lui l'esprit politique ou si c'est l'esprit politique, -effrayé des tempêtes qui dorment sous nos pieds à fleur de sol, qui a -repoussé le métaphysicien sur lui-même; mais ce qui est visible -jusqu'à la splendeur, c'est que le métaphysicien et l'esprit -politique, dont l'union fait un homme presque aussi merveilleux qu'une -chimère, forment en Saint-Bonnet une exceptionnelle harmonie. Aux yeux -de ce double penseur, l'anarchie, fille de la révolution française, -née dans le sang affreusement fécond qu'avait essuyé pourtant un grand -homme, l'anarchie, vaincue une seconde fois dans l'État, se réfugie -actuellement dans la pensée, dans la philosophie, dans cette partie -immatérielle et abstraite de l'homme d'où, au premier jour, elle -redescendra dans les faits, plus forte que jamais, plus armée et plus -menaçante! «On croit éteinte la révolution,--dit Saint-Bonnet, au -commencement de son livre, dans des lignes qui, pour être un tocsin, -n'en sonnent pas moins aussi tristement qu'une agonie,--c'est croire -éteinte l'antique envie que la foi comprimait autrefois dans les -âmes... envie amoncelée, en ce moment, comme la mer, par un vent qui, -depuis un siècle, souffle sur elle.» Laissons les Pangloss du progrès -se vautrer dans la niaiserie de leur optimisme. Le vieux serpent de -l'erreur ne périt pas pour changer de peau. Au contraire, en changer, -c'est pour lui une des conditions de la vie. Devenue panthéiste sur -les sommets de la pensée et socialiste dans le terre-à-terre de la -pratique et de la réalité, cette révolution intellectuelle, qui fait -l'intérim de la révolution politique en attendant son retour, est pour -Saint-Bonnet, comme pour nous, du reste, comme pour tous ceux qui -portent un regard assuré sur l'Europe actuelle, l'application complète -de toutes les doctrines du XVIIIe siècle à l'homme et à la société. -Seulement, plus frappé que personne, en vertu de son tour d'esprit, de -l'inutilité des _charges à fond_ exécutées par les meilleures -intelligences contre la révolution dans les systèmes qu'elle a -engendrés par la tête de ses plus illustres penseurs, et voyant, sur -ces systèmes rompus, déshonorés, défaits, la révolution vivre encore -et continuer de ravager la pensée sociale, Saint-Bonnet s'est dit -qu'il fallait l'attaquer plus profondément, plus intimement que dans -ces systèmes, forteresses de quelques jours! Il s'est dit qu'il -fallait la poursuivre jusque dans son dernier retranchement, jusque -dans les facultés de l'homme, faussées et perdues par une éducation -première, et qui n'en restent pas moins perdues quand l'homme ne croit -plus à la lettre de son enseignement. Or, de toutes les facultés de -l'homme, la plus gauchie, la plus radicalement altérée, c'est -précisément celle-là que la philosophie croit avoir le plus -développée, c'est la faculté qui sert à concevoir le vrai:--la raison! -Pour le prouver, Saint-Bonnet nous en fait l'histoire. Il nous en -raconte les défaillances. Terrifiante et majestueuse peinture! Le -propre des esprits véritablement supérieurs est d'élever jusqu'à eux -les questions qu'ils posent et de n'en descendre pas moins jusqu'au -fond de ces questions soulevées. Saint-Bonnet a prouvé à quelle race -d'esprits il appartenait en donnant pour base à une question de -réforme dans l'éducation publique cette histoire de l'affaiblissement -de la raison en Europe, qui serait la plus sûre prophétie de notre -prochaine décadence si le livre où elle est annoncée ne renfermait pas -les meilleurs moyens de l'éviter. - -Et c'est ici que l'originalité du livre commence; c'est ici qu'on sent -à quel métaphysicien on a affaire. Nous avons nommé la raison. Mais, -comme tous les grands esprits philosophiques, qui savent que les mots -représentent la pensée, qui poinçonnent la langue et donnent le -vocabulaire de leurs conceptions, Saint-Bonnet nous explique ce qu'il -entend par cette faculté, d'ordinaire si vaguement définie. -Indépendamment de sa justesse, nous, chez qui bat le coeur de -l'artiste, nous ne savons rien de plus beau que cette définition de la -raison, qui a les proportions d'une analyse. Selon Saint-Bonnet, la -raison, c'est la faculté divine, impersonnelle, qui nous met en -rapport avec l'infini. Une des confusions les plus fréquentes et les -plus déplorables d'une fausse philosophie, c'est la confusion de la -raison et de l'intelligence, qu'il faut si sévèrement distinguer. La -raison, c'est ce qui nous est resté du rayon divin après la grande -rupture de la chute; l'intelligence, c'est la puissance de l'homme, -le résultat, soit du hasard, soit du mystère de sa contingente -organisation. Comme la sensation est en l'homme le représentant et la -voix de la nature, la raison est dans sa conscience le représentant et -la voix de Dieu. - -«La fonction psychologique de la raison--dit Saint-Bonnet--est de -placer continuellement la notion de l'être, la notion de la loi, du -nécessaire, de l'unité, du juste, du bien en soi, en un mot du divin, -sous les perceptions innombrables du phénomène du variable, du -relatif, du fini que lui transmet sans cesse l'intelligence, -recueillant le produit des sens, et d'empêcher que nous ne restions de -simples animaux. La fonction de la raison, en un mot, est de rappeler -constamment l'homme des perceptions contingentes et personnelles aux -perceptions impersonnelles et immuables; de la nature physique où le -retient le corps à la raison éternelle d'où lui descend la vérité.» -Une telle faculté, qui soude presque l'homme à Dieu, s'il est permis -de parler ainsi, devait être la première que la philosophie du XVIIIe -siècle, la philosophie du _moi_ et de la chose exclusivement humaine, -dût fausser. Et elle n'y manqua pas. Elle la brisa. Pour cela, la -philosophie pesa sur l'esprit de l'homme de deux manières: par les -sciences, qui ne s'adressent qu'à l'esprit et qui finissent par lui -donner le vertige de sa force, et par l'effet du paganisme sur l'âme. -Influence--il faut le reconnaître--que le XVIIIe siècle n'avait pas -créée, qui existait depuis la Renaissance; mais qui, grossie chaque -jour, avait fait avalanche sur la pente escarpée de ce siècle, où -toutes les erreurs entassées avaient fini par se précipiter. - -Tel est le chemin que l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_ -parcourt, après l'avoir creusé, pour arriver à cette question de -l'influence du paganisme sur de jeunes âmes qui ne semble être qu'une -question de rhétorique aux esprits superficiels, mais qui est, pour -les esprits profonds, une question de philosophie, de gouvernement, -d'avenir du monde. Les esprits superficiels, nous savons ce qu'ils -sont dans une époque où le système des majorités est une méthode de -vérité. Nous savons que, pour peu qu'ils aient une misère de talent, -de palette, et même sans cela de renommée, les voilà les conducteurs -et les chauffeurs de l'opinion sur tous les rails. Mais qu'importe!! -nous renverrons ceux qui croient à leurs paroles légères au livre de -Saint-Bonnet. A qui suivra comme nous ce grand mineur, ce grand -stratégiste, qui creuse si bien le dessous des questions qu'il veut -résoudre, il ne restera nulle incertitude pour les plus inquiets. -Toute anxiété sera dissipée! La question qui a dernièrement scandalisé -MM. les dandies littéraires, cette fine fleur d'humanistes à gants -blancs de cette époque de doctrinaires en toutes choses, lesquels -prétendent savoir le latin et ne vouloir l'étudier que dans les -sources les plus pures, cette question, qui n'est pas seulement une -question de pédagogue, mais une question d'âme, sera plus que -résolue: elle sera épuisée. Saint-Bonnet l'a retournée dans tous les -sens. Il en a sondé toutes les faces. Naturalisme d'abord, scepticisme -ensuite, toutes les influences qui sortent pour l'enfant des premières -impressions littéraires, des premières ivresses de son imagination -ravie, Saint-Bonnet les a étudiées, les a poursuivies dans les mille -canaux de l'âme et de la vie, comme un grand médecin qui poursuivrait, -dans les réseaux des veines et au plus secret de nos organes, le virus -mystérieux de quelque horrible maladie. Oui! cet observateur si fort -sur la nature morale de l'homme, sur tout ce qui la trouble et -l'altère, nous fait l'effet d'un grand médecin. Là où les autres -voient la santé ou une hygiène sans inconvénient et sans péril, le -grand médecin voit le mal, l'empoisonnement et la mort. Du reste, le -remède proposé par notre pathologiste intellectuel est bien simple. Il -demande que les premières émotions, que les premières admirations de -l'enfant soient chrétiennes. Il tient à ce que l'enfant soit -littérairement et même philosophiquement chrétien, dans sa mesure -enfantine, avant de pénétrer dans la littérature et la civilisation -païennes. Il désire que les sciences morales et dogmatiques -l'emportent dans l'éducation sur les sciences expérimentales et -naturelles, et il rédige ainsi son programme: «La littérature prise -dans les saints Pères avant de passer à l'étude de l'antiquité; la -philosophie avant la rhétorique, et surtout la science parfaite et -solide des doctrines théologiques, puisées dans les auteurs approuvés -par le saint-père.» Quelle plus grande simplicité! - -Et ces conclusions ne sont pas nouvelles. Elles ont été exprimées déjà -par beaucoup d'esprits dans la discussion dont nous parlions plus -haut. Ce sont les conclusions pour ainsi dire _catholiques_ de la -question. Mais ce qui est neuf, ce qui appartient en propre à l'auteur -de l'_Affaiblissement de la Raison_, c'est la manière dont il aboutit -à ces conclusions et dont il les impose. Livre de circonstance pensé -par un esprit d'une originalité perçante, l'_Affaiblissement_, nous le -répétons, dit avec ascendant le mot décisif qui doit influer sur les -destinées d'une question posée et en litige encore. Il ralliera les -intelligences fortes. Il fera la lumière par en haut. Seulement, comme -tous les livres d'un talent très élevé ou très profond, il a besoin du -temps pour son succès. Il ne peut pas l'avoir immédiatement, et voici -pourquoi: il faut aux livres, comme aux talents destinés au succès -rapide, au succès à l'heure même, un côté de médiocrité, soit dans la -forme, soit dans le fond, lequel ne déconcerte pas trop la masse des -esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n'a pas ce bienheureux -côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire, -on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu'on -annonce. Or, le livre de Saint-Bonnet est aussi grandement et -artistement écrit qu'il est fermement pensé. L'auteur le sait, du -reste. Il sait que les gloires les plus pures et les plus solides, -espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et -les plus belles cristallisations. Quel que soit le retentissement ou -le silence du nouvel écrit qu'il publie, il ne s'en étonnera pas; il -est trop métaphysicien pour s'en étonner. Seulement, applaudi ou -délaissé du public, ce livre n'en formule pas moins, sur la question -de l'enseignement classique, les grandes considérations qui doivent -rester et auxquelles il faudra bien revenir. Et ce n'est pas tout. En -dehors de la question pratique de l'enseignement, l'ouvrage de -Saint-Bonnet se distingue par une chose d'un mérite absolu et -impérissable comme la métaphysique elle-même, et cette chose, fût-elle -seule, suffirait pour classer très haut l'écrit où elle paraît pour la -première fois. Nous voulons parler de cette analyse de la raison, avec -les huit facultés qui la composent, et qui sera peut-être pour la -gloire philosophique de Saint-Bonnet ce que fut pour Kant le -remaniement des catégories d'Aristote. En philosophie, une bonne -distinction a quelquefois l'importance d'une découverte; mais ici il y -a plus qu'une distinction, il y a une systématisation tout entière, -avec laquelle on répondra désormais au rationalisme sur cette question -de la raison qu'il a si cruellement et si machiavéliquement troublée -en la séparant de la foi. Ajoutons qu'un autre bienfait de la théorie -de Saint-Bonnet sera de mettre fin à la thèse du traditionalisme -exclusif. - - -II - -Si nous avons uni sous un titre commun l'_Affaiblissement de la -Raison_ et les _Études classiques dans la société chrétienne_[41] par -le Révérend P. Daniel, c'est qu'à part l'identité du sujet nous ne -connaissons pas d'ouvrage qui montre mieux la justesse des vues de -Saint-Bonnet que ce livre, entrepris dans un but différent du sien. -Assurément l'éducation classique, l'éducation par les anciens, a -trouvé un défenseur bien savant, bien ingénieux et bien chrétien -pourtant (on n'en saurait douter) dans le Révérend P. Daniel, le -Rollin de la Compagnie de Jésus, qui nous donne un nouveau _Traité des -Études_ plein de renseignement et de lumière. Mais le P. Daniel -lui-même, appuyé sur un livre qu'on ne saurait trop louer au point de -vue de l'information historique, ne peut infirmer dans notre esprit la -portée des raisons que Saint-Bonnet a signalées contre l'enseignement -des anciens tel qu'il a été pratiqué si longtemps dans notre éducation -moderne. - - [41] Julien Lanier. - -Le P. Daniel a les entrailles de son ordre pour un genre -d'enseignement qui en a fait la gloire. Rien donc de plus naturel à un -homme comme lui que de défendre cet enseignement et de vouloir le -justifier. Il y parviendrait presque si l'on ne s'en rapportait qu'aux -faits qu'il cite, si l'on oubliait que ces faits, recueillis et morts -dans l'histoire, sont séparés de leur racine, c'est-à-dire de -l'époque à laquelle ils se sont produits et de l'esprit qui l'animait. -Membre de cette illustre Compagnie de Jésus pour laquelle on ne -saurait avoir une trop profonde vénération, le P. Daniel a opposé la -tradition scolaire d'un temps où l'Europe et la France étaient -chrétiennes comme, hélas! elle ne le sont plus, aux esprits sévères -qui croient aujourd'hui la foi et la civilisation perdues si on ne -refait pas l'homme dans son germe, c'est-à-dire dans son existence -intellectuelle. Le docte historien nous raconte, avec un détail qui -honore sa science et son talent d'exposition, ce que fut -l'enseignement classique depuis le IVe siècle jusqu'à Charlemagne et -Alcuin, depuis Raban Maur jusqu'à Alexandre de Villedieu, et depuis le -XIIe siècle jusqu'à la Renaissance. Or, dans cette longue période, il -le montre partout admis par l'autorité religieuse, qui n'avait qu'à -dire un seul mot pour le supprimer. Il cite même à ce sujet les -décisions du concile de Trente. Mais, selon nous, si les faits cités -sont incontestables, nous croyons que le savant jésuite en a tiré de -fausses conclusions; et c'est surtout quand on a lu cette histoire des -_Études classiques_ que Saint-Bonnet paraît seul avoir saisi la -question là où elle est réellement, c'est-à-dire dans l'état effrayant -de la pensée européenne et dans la nature de l'esprit humain. - -Et, nous le répétons en finissant, il n'y a que là, en effet, qu'on -puisse trouver la raison sans réplique qui domine tout le débat -rappelé par nous aujourd'hui. Partout ailleurs tous les arguments sont -entachés de faiblesse. Ils plient quand on les presse un peu. Même le -grand argument invoqué par le P. Daniel, et le meilleur de toute sa -thèse: «Que l'homme qui enseigne est plus que l'enseignement, et que -là où le maître est excellent les mauvaises doctrines deviennent -innocentes», cet argument n'est pas, au fond, beaucoup plus solide que -les autres, et l'histoire elle-même ne s'est-elle pas chargée de le -réfuter? Certes! s'il fut jamais des hommes dignes de porter dans -leurs saintes mains le coeur et le cerveau de l'enfant, ces délicats -et purs calices que la vérité doit remplir et qui restent fêlés ou -ternis pour toujours dès qu'un peu de poison de l'erreur y coule, ne -sont-ce pas les Jésuites, les pères de la foi, les pères aussi de la -pensée, ces premiers éducateurs du monde?... Eh bien, Voltaire et le -XVIIIe siècle sont pourtant sortis de chez eux! Nous ne dirons pas -qu'ils en soient sortis comme l'enfant sort, complet, organisé, -achevé, du sein de la mère. Cela ne serait pas vrai et nous n'avons -pas besoin d'exagérer la vérité dans l'intérêt de la vérité même. -Mais, enfin, l'éducation qui avait suffi jusque-là ne suffisait donc -plus pour que Voltaire devînt... ce qu'il est devenu, malgré ses -maîtres, et que le XVIIIe siècle fût possible?... - -Nous prions ceux qui séparent la question de l'éducation des besoins -et des périls du XIXe siècle, pour ne la considérer que dans la -tradition de temps moins menacés et moins à plaindre, de vouloir bien -songer à cela. - - - - -LACORDAIRE[42] - - -I - -Au moment où le Révérend P. Lacordaire vient d'entrer à l'Académie, la -Critique littéraire doit se trouver heureuse d'avoir un livre du -nouvel académicien à examiner. C'est deux fois une nouveauté. Les -livres ne sont pas très nombreux dans la vie du P. Lacordaire. Pour ma -part, il m'est impossible d'admettre comme un livre, dans le sens -véritablement littéraire du mot, les _Conférences de Notre-Dame_, -improvisées, on nous l'a dit assez en insistant sur ce mérite, et si -remaniées depuis, à main et à tête reposées, en vue de la publication. -Reste la _Vie de saint Dominique_, livre médiocre, d'une érudition -incertaine, et dont la célébrité du Révérend P. Lacordaire comme -orateur fit seulement resplendir la médiocrité. Ajoutez-y deux ou -trois livres de _Mélanges_, fort _lâchés_ comme tous les _mélanges_, -c'est là à peu près tout, et ce n'est pas bien gros. Vous le voyez, -il fallait du renfort peut-être pour expliquer cette élection, -désintéressée de tout, comme on le sait, excepté de littérature, et à -laquelle jusque-là personne n'avait pensé, pas même le nouvel -académicien! - - [42] _Sainte Marie-Madeleine_ (_Pays_, 3 juillet 1860). - -En effet, l'illustration, très méritée du reste, du P. Lacordaire, -n'est pas d'aujourd'hui; et l'Académie, qui, comme toutes les -douairières, a toujours aimé les très petits jeunes gens et les fait -tout de suite académiciens à leurs premiers vers de comédie ou de -tragédie, aurait pu, il y a vingt-cinq ans, avoir un jeune homme de -plus dans son écrin de jeunes hommes, et un jeune homme qui lui aurait -apporté une renommée éclatante. Elle dédaigna d'y songer. Le talent -qu'elle aurait reconnu en l'admettant dans son sein était, il est -vrai, un talent oratoire; mais l'Académie, qui donne des prix -d'éloquence, ne répugne pas aux orateurs, quoique le but de son -institution ne soit pas le développement de l'art oratoire, mais bien -de la littérature. Ne l'avait-on pas vue nommer des évêques pour une -_seule_ oraison funèbre, et des avocats pour des plaidoiries -malheureusement plus nombreuses? Il est vrai que les évêques sont de -hauts dignitaires ecclésiastiques, qui honorent, par l'élévation de -leur rang, la compagnie dont ils font partie, et il est vrai aussi que -le fondateur de l'Académie a voulu honorer les lettres en les mêlant à -ce qu'il y a, socialement, de plus élevé. Quant aux avocats, -lorsqu'ils ont eu leur _règne_ dans un pays autrefois soldat, et qui, -grâce à Dieu! l'est redevenu, ils devaient l'avoir aussi à l'Académie. -Mais l'orateur que voici, le P. Lacordaire, n'était qu'un simple -dominicain, peu sympathique d'état et d'opinion à messieurs les -philosophes éclectiques ou voltairiens qui avaient la bonté d'élire -des évêques ou des rois du temps, des avocats! D'un côté, lui, le P. -Lacordaire, qui avait fait voeu d'humilité et qui tenait trop à son -voeu pour se donner les soins mondains d'une candidature, pensait -encore moins à l'Académie que l'Académie ne pensait à Sa Révérence, -quand tout à coup l'élection, provoquée par MM. de Falloux, Cousin et -Villemain, a eu lieu. Les titres littéraires du P. Lacordaire ont donc -fait passer les philosophes sur le moine, et même le moine sur les -philosophes, car le P. Lacordaire n'a pas été nommé à l'Académie avec -dispense de visite, comme aurait pu l'être Béranger. Parmi ces titres -peu nombreux, et encore plus nombreux qu'aperçus, il a glissé ce livre -sur Marie-Madeleine, et s'il ne l'a pas publié pour les besoins de son -élection, puisqu'il était nommé quand le livre a paru, on peut -cependant très bien croire qu'il l'a publié pour la justifier ou pour -en témoigner à qui de droit sa reconnaissance. - -Malgré son sujet et son titre (une vie de sainte!), le livre de -_Marie-Madeleine_[43] devra toucher l'Académie comme un hommage. Cette -vie de sainte, qui pouvait avoir le grand caractère ferme, austère, et -surnaturellement édifiant des hagiographies dignes de ce nom, n'a -point cet effroyable et ennuyeux inconvénient. L'enseignement du -prêtre qu'on pouvait craindre y est remplacé par la sentimentalité -d'un philosophe, chrétien encore, mais d'un christianisme qui n'est -point farouche, d'un christianisme _humanisé_; et le moine, le moine -qui inquiète toujours les yeux purs et délicats de la philosophie, s'y -est enfin suffisamment décrassé dans les idées modernes pour qu'il -n'en reste rien absolument sur l'académicien reluisant neuf! - - [43] Vve Poussielgue-Rusand. - -II - -Mais ce que l'Académie prendra bien gaîment, je n'en doute pas, je le -prends, moi, avec tristesse. Surprise agréable pour elle, le livre que -voici sera, sinon une déception pour qui connaît à fond le Père -Lacordaire, au moins un malheur sur lequel on pouvait encore ne pas -compter. Religieusement, catholiquement, au point de vue de la -doctrine et de la direction à imprimer aux esprits, le livre du Père -Lacordaire est un malheur d'autant plus grand que les âmes sur -lesquelles il n'opérera pas, les âmes ennemies, en verront très bien -la portée, et s'empresseront de la signaler comme inévitable, -puisqu'un prêtre la donne à son livre. Or, cette portée, ne vous y -trompez pas! c'est le sens du siècle même. C'est son inclinaison vers -le terre-à-terre de toutes choses qui nous emporte en bas, hors du -monde des choses saintes et divines, et que le devoir d'un prêtre de -la religion surnaturelle de Jésus-Christ n'est pas, je crois, de -précipiter. - -Oui! voilà où va le livre du P. Lacordaire. Pendant que son auteur va -à l'Académie, le livre, sous une forme respectueuse et croyante, qui -n'est qu'une force d'illusion de plus, va au naturalisme du temps, au -rationalisme du temps, à l'humanisme du temps, enfin à ce prosaïsme du -temps qui doit tuer les religions comme la poésie, car il tue les -âmes! Il y va par une voie chrétienne, je le sais, mais il n'y va pas -moins que les livres qui y vont par une voie impie, que les livres de -Renan, de Taine et de tous les philosophes du quart d'heure, pour -lesquels il n'y a plus dans le monde, sous une face ou sous une autre, -que _de l'humanité_ à étudier, rien de plus. - -Qu'il aille moins loin que les livres de ces messieurs-là, ce n'est -pas douteux! Qu'il s'arrête à mi-chemin, je le vois bien; mais -qu'importe! Il n'en est pas moins dans la pente, sur laquelle tout -penche, d'un univers qui fut si droit et si magnifiquement assis. Il y -est, poussant dans cette pente les intelligences restées chrétiennes -et faisant razzia d'elles, que manqueraient les livres des philosophes -s'ils étaient seuls, et les y poussant au profit du plus terrible -entraînement qui ait jamais menacé le monde chrétien. - -Cela paraît incroyable, n'est-ce pas? venant d'un prêtre, d'un -religieux, du P. Lacordaire, un grand talent parfois si lumineux. Eh -bien, disons ce que c'est que le livre qu'il a intitulé _Sainte -Marie-Madeleine_; disons-le bien vite, ne fût-ce que pour être cru! - - -III - -Le livre de _Sainte Marie-Madeleine_ n'est pas une histoire à la -manière des chroniqueurs et des légendaires, lesquels prennent -simplement les faits et les rapportent, en les sentant et en les -exprimant chacun avec le genre d'âme et d'éloquence qu'il a. C'est -plus que cela et c'est moins aussi, car c'est moins naïf. C'est -l'histoire intime et interprétée des sentiments humains de sainte -Madeleine pour N.-S. Jésus-Christ et de N.-S. Jésus-Christ pour elle. - -Ici, avant d'aller plus loin, la Critique a besoin de s'excuser sur le -langage que le livre du R. P. Lacordaire la forcera à parler. La -Critique, qui n'a point, elle, la main sacerdotale du Père Lacordaire, -tremble quand il s'agit de toucher à cette chose immense et divine, -l'âme de N.-S. Jésus-Christ, tandis que le R. P. Lacordaire ne fait -aucune difficulté de la soumettre, cette âme devant laquelle un ange -se voilerait, aux recherches de son analyse. La pureté de son -intention, certes! personne n'en est plus sûr que moi; mais, quand il -s'agit d'une de ces audaces d'observation qui ressemble presque à de -l'irrévérence, la pureté d'intention sauve-t-elle tout, et suffit-elle -pour entrer dans ce secret, gardé par l'Évangile, de l'espèce d'amitié -qu'avait le Sauveur pour la Madeleine? Or, c'est bien d'amitié qu'il -s'agit, et d'amitié humaine, car le livre s'ouvre justement par la -plus singulière théorie sur l'amitié, l'amitié que l'auteur met, de -son autorité privée de moraliste, au-dessus de tous les sentiments de -l'homme; ce qui, par parenthèse, est faux. Le sentiment de l'amour -religieux de Dieu est un sentiment humain aussi, et c'est là -véritablement le plus beau; c'est le premier. Un prêtre d'ailleurs, et -nous sommes heureux d'avoir à nous couvrir de l'autorité d'un prêtre, -a répondu déjà à cette théorie du R. P. Lacordaire, inventée peut-être -après coup dans l'intérêt de son histoire,--ou plutôt de son roman -d'amitié. - -Et j'ai dit le mot: roman d'amitié; car il est impossible de voir là -une histoire, et, malgré le fil délié de ses analyses à la -Sainte-Beuve, le Père Lacordaire n'est sûr de rien. L'histoire, la -vraie et la seule histoire des relations de Notre-Seigneur et de -sainte Madeleine, c'est l'Évangile, l'Évangile si sobre -d'interprétation, si vivant de la seule vie du fait, l'Évangile dans -lequel l'âme divine et humaine de N.-S. Jésus-Christ se montre -également dans tous ces actes que les moralistes appellent sensibles -et sans qu'on puisse dire: Voici où l'homme finit et où le Dieu -commence! tant l'homme et Dieu sont sublimement consubstantiels. En -ne s'expliquant pas plus qu'il ne le fait sur les sentiments purement -humains de Notre-Seigneur, l'Évangile, qui est la vérité, et qui -devrait être la règle de ceux qui croient qu'il est la vérité, -l'Évangile aurait dû arrêter le R. P. Lacordaire en ses curiosités -psychiques et l'empêcher d'aller perdre son regard en cette -mystérieuse splendeur que l'Évangile a pu seul révéler dans la mesure -où il _fallait_ qu'elle fût révélée! - -Ainsi, curiosité indiscrète d'abord, vaine ensuite, car elle n'aboutit -qu'à des infiniment petits d'une appréciation... impossible, le livre -du R. P. Lacordaire n'est que le roman, le roman pur, introduit dans -cette mâle et simple chose qu'on appelle l'hagiographie, par un esprit -sans virilité! C'est le roman moderne, subtil, maladif, affecté, -allemand, le roman des _affinités électives_ transporté de Goethe dans -l'Évangile, pour expliquer les sentiments que l'Évangile avait assez -expliqués, en les voilant de son texte inviolable et sacré, pour la -gloire de sainte Marie-Madeleine et l'édification de ceux qui croient -en elle. Mais le Père Lacordaire, moderne lui-même comme le roman, a -trouvé que ce n'était pas assez que les quelques mots rayonnants dans -les placidités du divin récit, que les quelques faits qui donnent Dieu -et l'homme en bloc; il a voulu, qu'on me passe le mot! y mettre plus -d'homme, et il l'a voulu pour émouvoir les âmes où il y a plus de -créature humaine que de chrétienne; car ce livre--on le sent par tous -ses pores--est écrit surtout pour les femmes, et pour les âmes femmes, -quel que soit leur sexe. Prêtre égaré par un bon motif, je le veux -bien, mais égaré pourtant, il a spéculé sur le fond de la tendresse -humaine pour faire aimer son Dieu en montrant l'homme aux âmes déjà si -pleines de l'homme qu'elles s'en vont faiblissant dans leur ancien -amour de Dieu! - -Eh bien, en faisant cela, il a risqué de faire un mal immense, et, -dans l'ordre moral, qui risque le mal l'a déjà fait! Alors que l'homme -est si avant dans la préoccupation universelle, ce n'est pas, en -effet, le moment de lui montrer ce qu'il voit tant et de lui cacher le -Dieu qu'il ne voit plus et ne veut plus voir. Non! c'est le Dieu qu'il -nous faut d'autant plus maintenant! C'est le Dieu dans sa -transcendance, dans son surnaturel, son incompréhensibilité -accablante;--car l'accablement vaut presque la lumière pour une âme, -puisqu'elle entre en nous à force de nous écraser. Quand les dogmes -finissent, ainsi que le disent insolemment les philosophes, on ne les -sauve pas en les découronnant de leur mystère, en demandant bien -pardon pour eux à l'orgueil humain, et en priant les philosophes -d'excuser qu'il y ait un Dieu dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce -qu'il y avait un homme si aimable! Or, voilà certainement ce que ne -dit pas explicitement, comme je le dis, moi, pour en montrer le -danger, le livre du R. P. Lacordaire, mais ce qu'il dit implicitement -néanmoins. - -Tout ce petit roman de l'amitié de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine -nous offre beaucoup trop Notre-Seigneur Jésus-Christ sous cette forme -humaine qui demande grâce pour sa divinité, et qui l'obtient de -messieurs les philosophes (de si bons princes!) et des gens bien -élevés, des âmes tendres, de la bonne compagnie de tous les pays. Mais -vous savez bien à quel prix! Dans le livre du R. P. Lacordaire, -Jésus-Christ est toujours, c'est la vérité, un être adorable; mais il -n'est pas assez N.-S. Jésus-Christ, il est trop un homme, un -particulier, un ami de la famille Lazare, un convive avec qui, ma foi! -il est très agréable de souper. Si vous poussiez un peu l'éminent -dominicain, il vous montrerait peut-être, après l'ami, dans -Jésus-Christ, le bon camarade, qui sait?... Pour le faire plus homme, -il le ferait peut-être plus aimable compagnon... Oui! peut-être en -ferait-il quelque admirable _compagnon du devoir_ du temps, lui qui -était charpentier!... Je m'arrête, moi, tremblant d'en dire trop; mais -le Père Lacordaire s'arrêterait-il dans ce détail de l'humanité de -Jésus-Christ, dans ce naturalisme d'appréciation substitué à la -difficulté des mystères dont il faut parler moins parce que l'homme ne -veut plus comprendre que l'homme aujourd'hui? - - -IV - -Tel est le livre du R. P. Lacordaire. Je ne veux rien exagérer. Ce -livre, dont je crains le succès, n'exprime pas, à la rigueur, un tout -radicalement mauvais et qui doive être rejeté intégralement; mais il a -les corruptions du temps, sa sentimentalité malade, son -individualisme, son mysticisme faux, son rationalisme involontaire. -Même après l'avoir lu je n'ai assurément aucun doute sur la foi et la -piété de celui qui vient de l'écrire; mais je me dis que les milieux -pèsent beaucoup sur les natures oratoires, qui s'inspirent ou se -déconcertent sous l'influence du visage des hommes, et le R. P. -Lacordaire a été un grand orateur. Talent vibrant, moins pur cependant -que sonore, négligé mais élégant, frêle et pâle, puis tout à coup -nerveux et brillant, ayant l'audace d'un paradoxe et la mollesse d'une -concession, le P. Lacordaire, comme la plupart des hommes, qui sont -beaucoup mieux faits qu'on ne pense, a les opinions et les -défaillances d'un talent comme le sien, presque muliébrile, qui se -tend ou se détend comme des nerfs. Plongez-le par supposition dans le -moyen âge et appuyez-le sur saint Thomas, le P. Lacordaire pourrait -viser sans inconvénient à la popularité de ce temps-là, sainte ou -innocente; mais il est malheureusement du XIXe siècle, où la -popularité n'est ni l'une ni l'autre et où il est plus dangereux de -la rechercher. Et, il faut bien le dire, il l'a recherchée, et elle -est encore, à cette heure, l'écueil contre lequel vient de se heurter, -dans sa maturité réfléchie et qui devrait être plus détachée des -opinions du monde et de sa sotte estime, le même homme qui, dans sa -jeunesse, y heurta, hélas! tant de talent, tant de doctrine, et -probablement tant de vertus! Le prêtre de l'_Oraison funèbre -d'O'Connell_; le moine des clubs et de l'Assemblée nationale, qui -passa, en sa robe blanche de dominicain, des examens de civisme devant -des étudiants en droit; le journaliste de l'_Ère nouvelle_ que l'on -croyait enfin détourné du monde, auquel, disait-on, il ne voulait plus -même parler de cette voix dont le souvenir devenait plus grand dans le -silence, est ressorti de son cloître une fois de plus pour devenir un -candidat d'Académie, et vient de payer sa bienvenue dans la compagnie -où il est entré entre deux philosophes avec ce livre de _Sainte -Marie-Madeleine_, sacrifice aux idées les plus malsaines d'une époque -qui aime tant ses maladies! J'ai parlé plus haut de Renan, et pourquoi -faut-il que le R. P. Lacordaire me le rappelle? Renan, si vous vous en -souvenez, s'est amusé, dans un de ses derniers écrits, à éteindre -autour de la tête de nos saints le nimbe d'or que la foi y allume, -malice philosophique assez semblable au mauvais sentiment du gamin qui -renverserait la lampe d'un sanctuaire! - -Le R. P. Lacordaire ne l'éteint pas, il est vrai, ce nimbe du -surnaturel et du divin, autour de la tête pâle de Notre-Seigneur -Jésus-Christ, mais il le voile, pour qu'on aperçoive mieux combien -cette tête est humainement belle et pour que ceux qui sourient du -nimbe soient touchés au moins de la beauté du plus beau et du plus -doux des enfants des hommes. En cela, je le répète sans avoir peur de -me tromper, si le P. Lacordaire n'a pas fait oeuvre de philosophe -complet encore il n'a pas fait oeuvre de prêtre: un prêtre n'eût pas -tant attendri, tant mondanisé et tant vulgarisé la langue sévère du -catholicisme en abaissant, devant les exigences publiques, son -surnaturel et merveilleux idéal; un prêtre ne demande pas pardon pour -la divinité de son Dieu!! Mais le prêtre qui s'est oublié a été vengé -par l'artiste qui n'a pas paru; car, au fond, rien du talent -d'autrefois du R. P. Lacordaire n'a passé, en brillant, dans ce livre. -Devenu le Richardson étrange de la Madeleine dans cet inconcevable -petit roman d'amitié entre elle et Notre-Seigneur, doué comme le -chevalier Grandisson de toutes les perfections humaines, le prêtre qui -a consommé une telle chose l'a consommée dans un de ces styles qu'on -ne pourra pas louer, même à l'Académie, même le jour de sa réception!! - -On le sait, et sa vie et ses livres l'attestent, le R. P. Lacordaire, -comme tous les artistes, et j'ai été tenté d'écrire les artificiers de -la parole, est beaucoup moins écrivain qu'orateur. Écrivain, il est -souvent faux et froid, guindé, prétentieux, rhétoricien,--oh! -rhétoricien empoisonné de rhétorique!--et, par dessus tout, incorrect. -Orateur, sa langue est plus saine. Elle se place assez heureusement -sur ses lèvres pour qu'elle y paraisse plus ferme, plus pure, plus -ailée que quand il écrit. D'ailleurs il y a l'émotion et la voix, -transfigurant cette langue qui passe et dont il ne reste dans le -souvenir qu'un écho. Voilà ce qui protège son style d'orateur, même -dans ses ambitions les plus infortunées. Mais sur ces pages qui -restent là, qu'on peut reprendre et qu'on peut relire pour les juger, -ce traître style _écrit_, qui n'a ni la voix, ni le geste, ni -l'émotion de la chaire qu'on a sous les pieds, ni les mille yeux -attentifs du public qu'on a devant soi, ce traître style _écrit_ -dénonce la médiocrité, ou le néant, ou les défauts de l'écrivain. On -les voit tous. Or, je viens de dire ce qu'étaient ceux du R. P. -Lacordaire; et, vous l'avez vu, ils sont nombreux. - -Eh bien, nulle part, ni dans sa _Vie de saint Dominique_ ni dans ses -_Mélanges_, les défauts en question n'ont été d'une plus triste -évidence que dans le livre de _Sainte Marie-Madeleine_, et j'en veux -donner un exemple par plusieurs citations, plus convaincantes que -toutes les critiques! L'incorrection inouïe du dernier livre du P. -Lacordaire ne vient pas de l'ignorance de la langue ni de l'audace des -néologismes ou des barbarismes, qui ont quelquefois, quand l'écrivain -a de la pensée et reste intelligible, la sauvage grandeur de toute -barbarie. Elle ne vient pas non plus de la gaucherie du tour et de -l'inhabitude d'écrire. Non! le mal est plus profond: elle vient de -l'absence de justesse dans un esprit brillant souvent, mais jamais -excessivement par la justesse. Elle vient de la déclamation foncière -de l'auteur dans ce livre faux de _Sainte Marie-Madeleine_. Elle -vient, enfin, de ce que j'oserai appeler dans l'écrivain le besoin des -amphigouris. Écoutez et dites si j'ai tort! Voici des phrases du P. -Lacordaire: «L'amitié--dit-il--n'a pas pour _portique_ un _contrat_ -qui lie des intérêts.» Ce portique de papier, fait par un contrat, -qu'en pensez-vous? «Élever à des _vertus inconnues_ l'humble airain -d'une tranquille mémoire (page 178)», cela ne vous est-il pas -parfaitement _inconnu_, comme à moi? - -A la page 10: «Des vaisseaux sont poussés sur la mer, _moins par les -vents que par les trésors qu'ils portent_!» Voilà des _trésors_ qui -peuvent remplacer la vapeur... On fit mettre dans un reliquaire d'or -«le _chef_ qui représentait _par excellence_ le _coeur_ de la sainte!» -Un chef qui représente un coeur! C'est une nouvelle anatomie; mais je -ne la crois pas _excellente_! «Voyageur aux souvenirs de Béthanie -(_voyageur aux souvenirs_ est aussi une nouvelle espèce de voyageur!), -je puis franchir le _vestibule_ (page 62)»... Mais je n'ai jamais su -le vestibule de quoi! «Il y a des choses qui peuvent se répéter par -les âmes qui les ont conçues, mais qui ne peuvent pas s'imiter.» Si -ceci veut dire quelque chose, ce ne peut être qu'une fausseté; mais -c'est là suprêmement ce que j'appelais plus haut le besoin des -amphigouris, incorrection particulière au livre du P. Lacordaire, car -de ces incorrections qui tiennent à l'absence d'attention et à la -facilité dans le travail comme celle-ci, par exemple, dont je pourrais -multiplier le nombre: «Les premiers disciples _dispersés par la croix -où ils étaient nés_ (p. 160)», de ces incorrections, je n'en parle -pas. Ce serait trop long et il faut s'arrêter. Il faut finir. -Seulement, qu'on se rappelle bien désormais que, par le temps qui -court, les moines peuvent entrer à l'Académie pourvu qu'ils n'y -soient pas trop moines, et, comme leur langue est particulièrement le -latin, l'Académie, qui est parfaitement bonne et aimable, n'exige pas -qu'ils sachent le français. - - - - -MONTALEMBERT[44] - - -I - -Le comte de Montalembert a publié les deux premiers volumes d'un livre -qu'on n'attendait pas, à la place d'un livre qu'on n'attendait plus. -Les _Moines d'Occident_[45] se sont dégagés, peu à peu, de la pensée -de leur auteur. Ils n'étaient point sa pensée première. La pensée -première de Montalembert, c'était _Saint Bernard_. Tout d'abord, et -dès sa jeunesse, Montalembert, qui avait commencé, avec tant de -hasard, sa réputation par _Sainte Élisabeth de Hongrie_, ce vitrail de -chapelle sans couleur et sans naïveté, s'était promis d'écrire plus -tard la vie de saint Bernard. Ce devait être l'oeuvre et la couronne -de son âge mûr. L'âge mûr est venu, mais n'a pas apporté sa couronne. -Le _Saint Bernard_ de Montalembert est resté dans les mêmes limbes, -peut-être prudentes, où le _Grégoire VII_ de Villemain est resté. -Oserai-je dire que je le conçois et que je l'explique? Saint Grégoire -VII et saint Bernard sont deux grands et difficiles sujets, qui -demandent plus, pour les traiter dignement, que de l'art oratoire, et -Villemain et Montalembert sont particulièrement ce qu'on appelle des -orateurs. Ils le sont de talent, de goût, et même de prétention, je -crois. - - [44] _Les moines d'Occident_ (_Pays_, 14 août 1860). - - [45] Lecoffre et Cie. - -Probablement ce furent les émotions et les applaudissements sur place -de la tribune qui empêchèrent, pendant vingt années, Montalembert de -publier son _Saint Bernard_ et de prétendre à une gloire moins -instantanée et plus sévère. La misère de tout est que rien ne dure. La -misère de la gloire qui vient par la parole, c'est que, de toutes les -gloires qui s'altèrent et qui passent, elle est celle-là qui passe et -qui s'altère le plus. Montalembert l'a-t-il compris, dans le veuvage -de la tribune dont il est l'Artémise et qu'on ne se rappelle guères -maintenant que parce qu'il la pleure? L'ennui des loisirs que lui a -faits le gouvernement de l'action, substitué aux vaines parades de la -parole, lui a-t-il fait comprendre qu'il faut revenir au livre si l'on -veut vivre plus de deux jours dans la mémoire des hommes, puisque -enfin l'y voilà revenu? - -Mais, malheureusement, le livre auquel il revient n'est pas _Saint -Bernard_. L'auteur a manqué à la promesse de sa jeunesse et au rêve de -sa vie. Cela doit être triste pour lui. Cela doit être triste pour -vous. Car ce qu'il publie ne vaut pas ce qu'il eût publié s'il avait -écrit sur saint Bernard. Et voici pourquoi. Par cela même qu'un sujet -a moins d'étendue, tout homme intelligent qui y touche le creuse -davantage. Il fait comme Napoléon à la guerre: il concentre ses forces -sur un point donné. Cela est d'autant plus vrai que tout le monde, -même intelligent, n'est pas taillé pour se permettre la grande -histoire à la Tite-Live et à la Gibbon. Aux historiens d'haleine -courte, il reste la biographie. Montalembert, qui nous donne -aujourd'hui les _Moines d'Occident_, nous eût plus donné en nous -donnant moins. Au lieu de tous les moines, nous en aurions mieux aimé -un seul, mais frappé comme il eût pu l'être. - -Montalembert a eu l'ambition plus grande, ou peut-être l'a-t-il eue -plus petite... Qui sait? Après avoir tâté ce fier sujet de saint -Bernard, qui n'est pas un aérolithe tombé dans l'histoire, mais qui a -des racines dans le passé qu'il faut découvrir, et d'autres racines -dans l'avenir qu'il faut suivre encore, Montalembert, à qui les -habitudes oratoires ont ôté le degré d'attention nécessaire pour -approfondir un sujet, a laissé là le sien, mais du moins a voulu -utiliser les lectures qu'il avait faites pour le traiter. Les _Moines -d'Occident_ pourraient bien n'être que les documents et les notes dont -le _Saint Bernard_ devait sortir. Au lieu de la statue, nous avons... -quoi! la glaise avec laquelle on la prépare! De cette glaise seulement -le sculpteur a moulé, d'un pouce plus modeste que hardi, une foule de -petites statuettes à la file les unes des autres, bonnes tout au plus -pour la planchette d'un oratoire. Mais la statue, la grande -statue,--de marbre ou de bronze,--nous ne l'avons pas! - - -II - -Et cette file de statuettes-pygmées va continuer. Les deux volumes de -Montalembert se terminent avant l'an 800. Or, l'ouvrage, pour remplir -son titre, doit aller jusqu'à la révolution française pour le moins, -car après la mort des moines d'Occident il y a (heureusement!) leur -renaissance. Nous aurons donc--agréable avenir!--pendant dix volumes, -de cinq cents pages chacun, une histoire faite avec des légendes de -vingt lignes,--et je ne me plains pas des légendes, je ne me plains -que de leur brièveté!--des légendes qui ne sont pas _dorées_, -celles-là, car, vous le verrez tout à l'heure, elles sont écrites avec -une main lourde et une encre opaque. Au lieu d'une histoire qui se -tienne, comme une fresque, dans une unité brillante ou profonde, nous -aurons une histoire morcelée en panneaux étroits, avec un semis de -petits médaillons grands comme le fond de la main et uniformément -petits, quoique déjà il y ait, parmi tous ces moines oubliés de -l'histoire, parmi toute cette masse immense de violettes de sainteté -humble qui trouvent, elles! leur naturelle encadrure dans la simple -vignette d'un missel, deux à trois figures comme celles de saint -Benoît, de saint Grégoire, de saint Colomban, lesquelles, de grandeur, -répugnent à entrer dans le cercle étranglant d'un médaillon, et qui, -si on ose les y mettre, le font éclater! - -Et ce n'est pas tout le mal encore. Le mal n'est pas d'avoir écrit une -histoire des _Moines d'Occident_ pour les besoins du microscope, ce -qui est la faute de Montalembert. Il y en a un autre qui est la faute -du sujet, si faute on peut dire, mais que Montalembert n'a pas -diminuée. Cette faute, c'est que tous ces médaillons multipliés outre -mesure, tous ces profils _fuyants_ de moines qui ne fuient pas assez, -manquent de variété,--et je prie qu'on soit attentif à la raison que -j'en vais donner. Ils manquent de variété parce que ces moines, qui -furent des saints, se ressemblent de la ressemblance absolue de leur -perfection. Grands, tous! devant Dieu, par la foi, par l'abnégation, -par l'oeuvre collective, ils ont comme l'identité de la même vertu, de -la même sagesse, de la même sainteté, et on pourrait tous les prendre -les uns pour les autres si Dieu n'avait pas donné à quelques-uns -d'entre eux la différence qui compte devant l'histoire, la différence -ou d'un de ces caractères ou d'un de ces génies qui, en attendant -l'égalité du ciel, font la gloire et l'originalité parmi nous. - -Oui! tout de même qu'en mer, en plaine ou sur le sommet d'une -montagne, une implacable lumière éblouit et finit par produire au -regard une monotonie douloureuse, de même ici cette implacable -perfection des saints nous fatigue à contempler dans son invariabilité -éternelle. Je l'ai dit, c'est la faute du sujet, mais rien chez celui -qui nous le montre n'irise le rayon de cette perfection sans tache et -sans nuance, comme la lumière pure, pour nous le faire supporter! -Montalembert, dans la conception et la construction de son livre, -s'est donc brisé à deux écueils. Il l'a détaillé et rapetissé, -croyant, bien à tort, qu'en rapetissant et en détaillant un sujet on -le fait mieux voir et mieux tenir, et il n'a pas su éviter la -monotonie, la monotonie qui vient parfois de la beauté et de la -profondeur des choses, mais que cette misérable petite créature -éphémère qui s'appelle l'homme ne peut pas longtemps supporter. - -Tel est le double défaut capital de l'histoire de Montalembert. Il en -a, du reste, senti la moitié. Il a senti le défaut qui ne venait pas -de lui: la monotonie. Mais, s'il convenait de celle-là, c'était une -raison pour ne pas y ajouter la sienne. Dans une très longue -introduction, qui finit humblement mais dont l'humilité se prolonge un -peu trop et a l'air trop _fanfare_ (je m'arrête à ce mot qu'on -pourrait allonger), Montalembert a conscience de son oeuvre. Le père -est inquiet pour l'enfant. Il ne tremble pas pour son livre, oh! je ne -le crois pas si pusillanime que cela! Mais il est visiblement -embarrassé de ce qu'il deviendra et surtout de ce qu'il vaut. Embarras -qui me touche, que j'épouse et que je partage, mais non tout entier et -à la manière paternelle. En effet, je ne sais guères--pas plus que -Montalembert--ce que deviendra son histoire ici présente, mais je -crois savoir ce qu'elle vaut, et je veux même essayer, s'il veut bien -me le permettre, de le lui montrer. - - -III - -Eh bien, d'abord, c'est une bonne intention et une noble pensée! C'est -un livre chrétien, entrepris pour exalter l'oeuvre éternellement -glorieuse de l'Église, un livre enfin dont la doctrine est pure et le -sentiment très droit. Mais, le fond orthodoxe du livre mis de côté, il -reste, aux yeux de la Critique littéraire... tout le livre, et le -livre ne satisfait ni le critique ni même le chrétien, qui sait ce que -peut être la _prédication_ d'un livre bien fait. Le livre de -Montalembert a un tort suprême. Il répète ce qui a été dit mieux... -C'est l'apologie des ordres religieux, qu'on ne pourra jamais trop -faire, quand on la fera bien; mais cette apologie nouvelle est sans -nouveauté. Elle est sans éclat, sans poésie, sans manière de tourner -les choses ou de les retourner, car on les a vues dans ce sens-là bien -des fois,--malheureusement bien des fois! Après Chateaubriand, ce -n'est pas le _Génie du Christianisme_, mais c'est le christianisme -sans génie. - -Assurément, si nous faisons de ce livre, tel quel, le catéchisme de -l'ignorance, il sera intéressant encore. Les faits qu'il évoque sont -si beaux! Mais il s'agit de livre et non de catéchisme, de lettrés et -non d'ignorants. Or, pour peu qu'on ait rafraîchi ou brûlé son front -aux sublimes choses que le christianisme a fait jaillir de l'âme -humaine en y débordant, pour peu qu'on ait lu la _Vie des Saints_, les -_Pères du Désert_, la _Chronique des monastères_, devenue en ces -derniers temps de l'histoire sans laquelle il n'y a plus d'histoire -d'aucune espèce dans l'Europe désorientée, l'histoire des _Moines -d'Occident_ de Montalembert ne paraîtra plus que ce qu'elle est, -c'est-à-dire plusieurs grands et puissants livres _diminués en un -seul_. Ne voilà-t-il pas un magnifique résultat! - -Laissons pour le moment la composition même du livre, qui ne sait pas -faire profondément et magistralement l'histoire d'une influence sans -se perdre dans les feux de file des faits, ou qui, faisant l'histoire -des faits, s'y perd encore, car il ne peut les donner tous et il n'y a -pas de raisons pour qu'il choisisse plus les uns que les autres; -laissons cette maladroite succession de légendes qui ne fait pas -l'unité d'un livre, car se suivre n'est pas s'enchaîner, et, dans -l'exécution de l'histoire de Montalembert, demandons-nous ce qu'il y a -de plus que des traductions assez fidèles et des transcriptions très -honnêtes, car les notes du bas des pages, malgré leur place, sont -supérieures à l'en-haut, et l'auteur n'a pas craint la comparaison. - -Traductions et transcriptions! rien de plus. Mais à ces traductions -fragmentées nous aurions préféré une traduction intégrale des livres -dont ces fragments sont tirés, et, pour les transcriptions, c'est de -même. Nous aimerions mieux lire chez eux qu'ici les auteurs que -Montalembert cite, parce que, chez eux, ils sont complets, et qu'ici -ils ne le sont pas. Parfois, cependant, il est vrai, Montalembert -ajoute quelque chose de son cru aux allusions qu'il fait des autres. -Je n'ai point oublié, par exemple, l'idée heureuse qui ouvre aux -moines la succession de ces deux grands trépassés historiques dont -l'un est touchant et l'autre sublime, les esclaves et les martyrs. Je -n'ai pas oublié non plus beaucoup de pages judicieuses; mais -judicieuses dans tout ce que la signification de ce mot a de plus -pédestre. - -Ne vous y trompez pas! Si la vue de l'auteur des _Moines d'Occident_ -s'élève ou si son style s'avise de briller, c'est qu'un autre que lui -regarde par son oeil et écrit par sa main! Ainsi, quand il dégage -(page 54, 2e vol.) le rapport saisissant de la règle de saint Benoît -et de la féodalité qui va naître, il est frappant; mais il exprime, de -son aveu, une idée du P. Pitra, un moine de nos jours, un Mabillon -moderne aussi savant que le Mabillon ancien, mais avec la poésie en -sus. Ainsi encore, lorsqu'il rapporte quelque miracle et qu'il le -raconte avec une expression imposante, c'est que l'expression est de -saint Grégoire le Grand, dont les lettres, en cette histoire des -_Moines d'Occident_, font tout pâlir! - -Ce n'est pas tout. Si un mot étincelant ou pénétrant y caractérise -avec éclat ou profondeur une institution ou un homme, c'est que ce mot -est de Bossuet, de Bossuet, qui fait rentrer du coup dans l'ombre -toute la page où il est cité! Si des erreurs y sont signalées comme -celles-là que Michelet et Alexis de Saint-Priest soufflèrent sur la -mémoire de saint Colomban, de leurs bouches puériles accoutumées à -faire des bulles de savon, c'est le doigt béni de cet adorable abbé -Gorini, dont nous sommes tous en deuil, qui les indique et qui les -crève! S'il y a un de ces traits de peintre qui restent, vivants et -tenaces, sur la toile de nos esprits, comme, par exemple, celui de ces -«loups affamés qui, de leurs flancs amaigris, faisaient ceinture aux -monastères, et, de leurs hurlements, _repons_ aux psaumes chantés par -les moines, aux offices de nuit», allez! il n'est pas de Montalembert, -ce trait pittoresque! mais d'un écrivain farouchement énergique, d'un -peintre de pirates convertis, d'Orderic Vital. - -Enfin, si le récit de l'auteur des _Moines d'Occident_ roule, comme -une perle, quelque légende prise à cette fontaine de larmes qui filtre -l'image d'un ciel renversé entre toutes les ruines de l'histoire, la -légende a été trouvée déjà par quelque pêcheur aux légendes et aux -perles comme M. de la Villemarqué. Légendes, peintures, réfutations, -miracles racontés de manière à couper l'insolent sifflet des rieurs, -aperçus, domination petite ou grande de l'histoire, de quelque côté -que ce soit rien n'appartient en propre et en premier à Montalembert, -si ce n'est ce qui appartient toujours à tout homme dans tout -livre,--le style qu'il y met. Or, le style de Montalembert ne fut -jamais très littéraire. C'est un style d'orateur, doué pour principale -qualité de cette espèce de force dans l'idée et l'expression vulgaires -qui explique, du reste, tout l'ascendant de l'orateur. - - -IV - -C'est un orateur, en effet, et un orateur dépaysé dans la littérature, -que Montalembert. Polémiste, antiquaire, pair de France, député, il -n'a jamais été autre chose qu'un orateur, à toutes les époques de sa -vie. La forme _sine qua non_ de son esprit, c'est le discours. J'ai -parlé plus haut de Villemain, qui n'est point certainement un barbare -comme le Cimbre qui n'osa tuer Marius, mais qui n'a pas osé non plus -tuer Grégoire VII; mais Villemain est, dans l'ordre des orateurs, un -parleur très arrangé, qui épile des phrases, sceptique à tout si ce -n'est à la rhétorique et à l'orthographe, tandis que Montalembert est -un homme convaincu toujours, souvent passionné, lourd habituellement, -mais brusque et vrai, en somme, quoique de temps en temps déclamateur. - -Une seule fois dans sa vie, pourtant, Montalembert oublia qu'il était -orateur et se crut poète. Ce fut quand il écrivit cette _Sainte -Élisabeth de Hongrie_, sincère à peu près comme les poésies de -Clotilde de Surville sont françaises. Mais cette distraction ne dura -pas, et aujourd'hui, jusque dans cette _Histoire des Moines -d'Occident_, l'orateur qu'il n'a jamais cessé d'être se montre plus -que jamais et il y va même jusqu'à la faiblesse des prosopopées: «Et -maintenant accourez, ô barbares!» s'écrie-t-il, et ce qui accourt, ce -n'est pas le talent et le talent d'un historien à coup sûr. Mais qui -s'en étonnerait ne connaîtrait pas l'essence oratoire. - -Tout orateur a du déclamateur en lui. C'est vice de conformation et de -nature. Mais alors qu'il ne déclame pas, alors qu'il est le plus -heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de -conformation aussi, cette force d'expression et d'idée vulgaire dont -je parlais tout à l'heure, et qui l'empêchera toujours d'atteindre à -la hauteur de pensée et à la concentration de forme du grand écrivain. -Tout grand orateur, ou plutôt tout orateur quelconque, verrait -s'interrompre tout à coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui -et son public s'il n'était pas un peu vulgaire comme ces foules -auxquelles il a affaire et avec lesquelles il doit s'entendre pour les -entraîner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils -n'avaient pas tous cette force dans la vulgarité qui est leur fond -même! Les plus grands, je le sais, commencent par Démosthène (mais -Démosthène, quoi de plus que le bon sens d'une place publique?), et -finissent par O'Connell, un sublime bouffon de Shakespeare qui a -grimpé sur les hustings! Quant à Bossuet, n'en parlons pas! Ce n'est -pas un homme, c'est un miracle. Il s'est couché sur les prophètes -morts comme Samuel sur la femme qu'il rappela à la vie, et ces grands -morts ressuscitèrent dans son génie. - -Bossuet, qui composait ses sermons à genoux comme saint Charles -Borromée, n'est pas un orateur humain. C'est un inspiré. Je demande -donc une exception pour Bossuet! Lui n'a jamais besoin d'être -vulgaire, et, quand il l'est par l'expression, c'est pour relever -d'autant sa pensée sur le contraste. Mais ceux-là qui ne sont ni -Bossuet, que ne peut être personne, ni Démosthènes, ni O'Connell, ni -même Mirabeau, et qui descendent jusqu'à M. Ledru-Rollin, avec leur -part de talent et d'influence, ceux-là ont besoin de la verve ou de la -force dans les idées communes. Or, du temps que Montalembert parlait -au lieu d'écrire, il les avait. On ne voyait pas briller sur sa lèvre -le rayon qui n'est pas sous sa plume, mais il y avait parfois un -mordant d'ironie qui brûlait sans éclair. Il avait le coup de gorge -strident et le mouvement toujours prêt des fortes mâchoires -oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela, du soir pour le -matin, un talent réel de littérature ou d'histoire! - -Et voilà pourquoi les _Moines d'Occident_ ne sont pas une histoire, -mais une oraison,--_oratio... pro monachis_,--et une oraison... -jaculatoire, très souvent, car la foi--une foi dont je ne souris pas, -mais que je respecte au contraire,--y avive les élancements de -l'orateur. Le seul talent que j'y reconnaisse, c'est ce talent sonore -et épais de l'orateur, qui n'a ni les finesses, ni les nuances, ni les -mille fortunes savantes de l'art d'écrire. Sans le geste de la phrase, -qui d'ailleurs ne varie pas et qui remue toutes ces idées assez -communes, débitées partout, sur la chute de l'empire romain, sur les -Barbares, sur les premières grandeurs morales du christianisme, vous -n'avez plus là, sous le nom de Montalembert, que le style et les -aperçus du _Correspondant_, c'est-à-dire de la _Revue des Deux Mondes_ -en soutane. Voilà tout! Dans des notes, combinées sans doute pour -resserrer des liens déjà chers, Montalembert n'a pas manqué de nous -présenter tout le personnel du _Correspondant_, vivants et morts, et -sa scrupuleuse exactitude à nommer tout le monde et à n'oublier -personne du cénacle dont il est l'oracle est telle qu'on finit par ne -plus savoir si les _Moines d'Occident_, cette suite de petites -histoires transcrites et traduites d'histoires plus longues et mieux -racontées, sont, tels que les voilà, une besogne faite par un seul -homme ou par sa petite société. - - - - -PHILOSOPHIE POSITIVE[46] - - -I - -Est-ce elle qui s'élève, cette doctrine,--si cela peut s'appeler une -doctrine?--ou plutôt est-ce le monde philosophique qui s'abaisse? Mais -elle n'était presque pas, elle rasait la terre, on la voyait à peine, -et voici que depuis quelque temps la rampante bête s'est redressée, -qu'elle se nettoie comme elle peut de ses origines, que l'aile lui -pousse, cette _aile de papier sur laquelle les sottises vont si loin_, -et qu'elle sera peut-être une hydre, un dragon à mille têtes sans -cervelle demain! Le _positivisme_, voilà déjà le nom qu'on donne -maintenant à ce qui fut tout d'abord la religion et la philosophie -positive! Quand l'idée enfonce la grammaire, c'est qu'elle est déjà -forte dans les esprits. Le _positivisme_, voilà le nom barbare de -cette chose qui fut une folie parfaitement caractérisée dans le -cerveau troublé qui la conçut, et dont aujourd'hui les uns veulent -faire une religion encore, et les autres, plus malins, simplement une -philosophie. Cela suffirait bien!... - - [46] _Exposition de la religion et de la philosophie positive_, par - Célestin de Blignières; _Paroles de philosophie positive_, par Littré - (_Pays_, 29 mai 1860). - -Or, c'est de ceux-ci, les malins, que je veux exclusivement parler -aujourd'hui. Je ne veux m'occuper ni occuper mes lecteurs des insensés -et des imbécilles qu'Auguste Comte, mort récemment, a laissés après -lui pour répandre la religion qu'il a fondée, et qui fonctionnent, eux -et leur culte, pour le moment, dans quelque grenier. Non! je ne veux -parler que des philosophes et non pas des prêtres positivistes, des -philosophes, qui prétendent tirer une grande doctrine des six volumes -de fatras qu'Auguste Comte a légués... aux vers de la terre, et qui -font actuellement de si grands efforts pour cacher le ridicule -fondamental de leur grand homme. Ce sont ceux-là, en effet, qui sont -dangereux; ce sont ceux-là qui pourraient faire croire, si on les -laissait faire, au génie d'un écrivain qui n'en avait pas, même mêlé à -de la folie, et par conséquent pourraient donner à ses idées un -ascendant que l'idée de génie donne toujours, dans ce pays-ci, aux -opinions d'un homme. Les autres... les autres iront naturellement -tomber dans le grand sac à marionnettes où sont tombés, successivement -engloutis, tous les dieux du XIXe siècle et leurs divers clergés, Le -Mapah, Jean Journet, Thoureil, les phalanstériens avec leur queue, les -saint-simoniens et leur tunique, et ils n'ont besoin de personne pour -les pousser dans ce sac-là. - - -II - -Cette séparation très marquée entre les Talapoins du positivisme et -ses philosophes, sinon plus positifs au moins plus rassis et surtout -plus habiles, existait déjà du temps du prophète et du dieu; mais -c'est depuis sa mort que cette séparation s'est énergiquement accusée, -et on le conçoit. Tant que le dieu était là, il n'était pas prudent de -parler de sa sagesse, car il pouvait se livrer à des incartades -cérébrales nouvelles qui auraient tout déconcerté. Une fois mort, au -contraire, on ne le craignait plus; on était tranquille. On -connaissait exactement le bloc de folies qu'il fallait prudemment -enterrer. On tenait l'obus formidable qu'il fallait empêcher, par tous -les moyens, d'éclater. Jusque-là, on avait eu assez de chance, Auguste -Comte n'a jamais eu la célébrité retentissante de Saint-Simon ou de -Fourier. Le hasard avait épaissi autour de lui cette obscurité qui -rend les hommes plus grands, quand ils sont grands, comme l'ombre fait -les diamants plus beaux. Tout s'était passé d'abord dans un coin de -l'École polytechnique, d'où on l'avait chassé pour cause de doctrine -malséante et malsaine. Puis, dans un cercle fort étroit, on avait, -pendant vingt ans, entendu cette voix âpre, obstinée, pesante, ne -portant pas loin, et qui avait cependant la prétention d'instruire la -terre et de la changer. Mais, hors de ce cercle, rien ou peu de chose. -Le monde, auquel on avait servi tant de religions depuis un quart de -siècle, était si repu de ce genre de folies qu'il ne fit nulle -attention à celle d'Auguste Comte, laquelle ressortait néanmoins en -haute bouffonnerie sur celles qu'on lui avait servies jusque-là. La -religion de ce mystique sans Dieu était l'_humanisme_, c'est-à-dire la -déification de l'humanité (idée commune, du reste, à tous ces -fabricants de religions!); mais c'était la déification de l'humanité -par la femme, et le culte de cette religion fut l'adoration de la -femme, qui, dans un temps qu'on ne précisait pas, devait _faire des -enfants toute seule_... Je me contenterai de ce léger détail pour -donner une idée de cet illuminé ténébreux et à tendresse -pleurnicheuse, malgré ses mathématiques, à qui quelques vieilles -femmes et quelques très jeunes gens firent une rente, mais dont le -dévouement ne put le tirer du fond de son puits où il resta;--seul -rapport qu'il eût jamais, le pauvre homme! avec la vérité. - -Mais, encore une fois, aujourd'hui qu'il est mort, et bien mort, voilà -qu'on l'en tire, et qu'après l'avoir bien lavé, épongé et essuyé de -cette religion qui pourrait bien tout perdre, on le donne pour un -immense philosophe dont la philosophie doit être la seule religion des -temps futurs. Comme cela, vous comprenez? le tour est fait. Laissons -le mystagogue; prenons le philosophe. Et on l'a pris. Les brochures -se sont multipliées. On s'est glissé et tortillé dans quelques grands -journaux, et hier encore un homme considérable, Littré, y écrivait ces -_Paroles de philosophie positive_[47] qu'il nous donne en brochure -aujourd'hui, et dans lesquelles il se vante d'être le disciple de -Comte et le propagateur humble et dévoué du positivisme, dont au fond -il se croit peut-être le saint Paul. Que le plus grand saint du -catholicisme lui pardonne! Il n'en sera jamais que le Considérant. - - [47] Delahays. - -Or, précisément, Littré est un de ces habiles dont nous parlions tout -à l'heure qui font la bonne distinction, dans Auguste Comte, du -fondateur de religion et du philosophe. Homme d'esprit, qui a le -sentiment du ridicule, ce sentiment préservateur, Littré craindrait de -jurer qu'il _croit_ à l'édifice religieux et social bâti par Comte -pour abriter, sous sa coupole, les générations de l'avenir. Il est -médecin. Il se connaît mieux en folies que Célestin de Blignières par -exemple, plus enthousiaste, plus empaumé, et qui a osé (ô imprudence!) -intituler son livre _Exposition de la philosophie et de la religion -positive_[48], au lieu de l'appeler _Exposition de la philosophie -positive_ tout simplement. Je sais qu'il y parle peu de cette religion -et qu'il la fond avec la philosophie dans les dernières pages de son -écrit. Je sais que les grands ridicules y sont estompés. Mais -cependant on les y aperçoit encore sous l'estompe de précaution qui -les couvre. - - [48] Chamerot. - -Et, en effet, nous sommes pratiques, et nous voulons être populaires. -Célestin de Blignières est, en France, le vulgarisateur -_philosophique_ d'Auguste Comte comme miss Martineau l'est en -Angleterre. Il ne doit donc strictement parler que de philosophie et -n'avoir pas de distractions. Dans le titre de son travail je trouve le -mot expressif d'exposition _abrégée et populaire_. Vous le voyez! nous -n'en sommes plus à l'érudition et à la pensée qui dédaignent de -descendre de leurs sommets! Non! nous voulons mettre l'Académie des -sciences dans la rue, en attendant que nous la mettions dans l'Église, -et vive la science! comme dit M. Jourdain. - - -III - -C'est toujours un événement grave que l'apparition dans ce monde d'une -philosophie nouvelle, quelle qu'elle soit. La moins forte et la moins -féconde est encore prolifique et fait des petits. Si ces petits sont -très petits, c'est toujours au moins un genre d'insectes incommodes, -une malpropreté du cerveau. Mais ici les insectes qui menacent -seraient très gros s'ils venaient à naître... La philosophie de Comte -est assez fausse pour aller très loin, et elle n'a même d'autre raison -de s'arrêter que sa prétention d'être une religion par-dessus le -marché d'une philosophie. Dans l'état actuel de ce pauvre esprit -humain, qui se croit un esprit très fort, ceci la compromet. Mais, -sans sa prétention à être une religion, elle a bien, je vous assure, -tout ce qu'il faut pour dompter la pensée publique. Elle doit lui -plaire par son apparente simplicité de point de vue et de déduction, -et la faire trembler par les connaissances terribles qu'elle exige... -Or, la pensée publique, en France surtout, ressemble aux femmes, qui -doivent toujours un peu trembler pour bien nous aimer. - -Toute cette mathématique, voyez-vous, toute cette astronomie, toute -cette physique, toute cette chimie, toute cette biologie, toute cette -science sociale, pour arriver à être philosophe, c'est-à-dire à savoir -deux mots de morale, deux simples mots sur ses devoirs, ah! voilà qui -produit un rude effet sur l'ignorant et qui l'agenouille! Tandis qu'au -contraire la facilité de comprendre le système, très peu compliqué, de -Comte, comme vous allez le voir, charme tous les superficiels, tous -les gens qui donnent une chiquenaude à leur jabot et qui pirouettent. -Or, qui a pour soi messieurs les ignorants et messieurs les -superficiels, doit être un homme fièrement accompagné! Et si vous y -joignez cette autre variété florissante, les jugeurs, les solennels, -les hommes-tribunaux, les Perrins-Dandins, presque aussi communs que -les Georges, pris assez subtilement à la petite trappe de -l'impartialité, vous avez l'opinion tout entière, ou au moins ses -forces les plus vives, et c'est le cas présent pour Comte. Il a la -rouerie d'être impartial. Il se distingue des autres philosophes, qui -traitent le passé avec l'insolence du présent, et il le salue comme un -mort, il est vrai, mais il le salue! _Positivement_, dans la -grossièreté universelle, il a la décence du coup de chapeau. - -Il est donc redoutable, ou du moins pourrait l'être, et voilà pourquoi -nous voulons vous parler de cet homme, qui, si on laissait faire ses -amis, deviendrait relativement puissant, en raison de ses affectations -et de ses impuissances. Voilà pourquoi nous voulons vous exposer -brièvement, mais intégralement pourtant, cette philosophie pédantesque -et bouffie, qui cache un vide profond sous sa bouffissure et son -étalage scientifique. L'exposer suffira, car elle est justement de ces -doctrines auxquelles la meilleure réponse qu'il y ait à faire est -celle qu'on leur fait... seulement en les exposant. - - -IV - -Il est des rapprochements singuliers et gais... même en philosophie. -Comte a pour homonyme un homme dont on a beaucoup parlé autrefois. -Comme Comte le philosophe, cet autre Comte faisait aussi de la science -à sa manière, car il était physicien; mais la physique qu'il faisait -était _amusante_. Disons le mot: il escamotait. Eh bien, voici qui a -lieu d'étonner! Comte, le philosophe, le grave, celui qui n'amuse pas, -mais qui croit éclairer, est aussi un escamoteur, et son système de -philosophie n'est qu'une longue suite de tours d'escamotage. C'est -très curieux. Ne vous récriez pas! Comte, le philosophe, escamote -littéralement, dans son système de philosophie positive,--qui n'est -que le vide positif,--d'abord Dieu et tout l'ordre surnaturel; ensuite -la métaphysique tout entière et le monde d'abstractions et -d'explications qu'elle traîne à sa suite; enfin, les causes finales et -les causes premières. Terribles muscades sur lesquelles il souffle et -qui disparaissent, comme les muscades de liège de l'autre Comte; mais -avec ce désavantage que lui, l'escamoteur philosophique, il ne sait -pas les retrouver. Ce déplorable escamoteur en second, qui ne sait -rien faire revenir sous son gobelet de ce qu'il en ôte, a, pour toute -baguette magique, une affirmation sans preuve, bête, en effet, comme -un coup de baguette... Mais en philosophie, ce qu'on écarte n'est pas -supprimé. - -On dit bien, avec l'aplomb de l'escamoteur: «Il n'y a plus, en -philosophie, de _transcendance_; il n'y a plus que de l'_immanence_». -La transcendance--c'est-à-dire, pour être clair, la difficulté dans -les questions par leur hauteur même,--n'en existe pas moins de toute -son existence indestructible, et l'esprit humain ne se tient pas pour -dit qu'elle n'est plus parce qu'Auguste Comte a soufflé. On dit aussi, -à toutes les pages de l'_Exposition_ de Blignières: «L'homme ne peut -savoir le _pourquoi_ de rien; le _comment_ est seul à sa portée.» Ce -n'est pas sur cette hautaine parole de Comte, rapportée et -enregistrée par Blignières et apostillée par Littré (_Paroles de -Philosophie positive_), que les lois qui régissent l'humanité seront -changées et qu'elle se déshabituera d'aller choquer sa noble tête -contre les problèmes de sa destinée, insolubles, dans ce monde-ci du -moins, mais que son éternel honneur est d'incessamment agiter! - -Ainsi, vous le voyez, la simplification dont je parlais est assez tôt -faite. C'est une suppression: voilà tout! C'est un escamotage au -profit des sciences physiques, les seules au fond qu'admette Comte, ce -fondateur de religion nouvelle qui est athée et qui ne reconnaît de -Dieu que l'humanité. L'induction sublime qui donne Dieu en -métaphysique, l'induction baconienne, la déduction de Descartes, qui -_veut_ aller de l'homme à Dieu, tout ce haut système de probabilités -qui est toute la philosophie pour ceux dont l'inquiétude d'esprit -n'est pas apaisée par la double clarté de la révélation et de -l'histoire, n'a pour Comte aucune valeur scientifique. - -La science, pour être de la science, doit se borner à constater des -faits, ce qui est encore un escamotage de la science, mais le plus -maladroit de tous, celui-là, car la science a toujours été tenue de -faire plus, même dans Comte, et le voilà inconséquent! En effet, ce -négateur des causes finales et premières, par haine de l'_indémontré_, -n'en part pas moins de l'_indémontré_, comme le plus modeste d'entre -nous. «En supposant--dit-il--que tout ce qui est jusqu'ici tombé dans -le monde y soit tombé en raison des lois de la pesanteur, ce qui -tombera demain tombera-t-il de même?... Nulle réponse que le _besoin -qu'on a de faire admettre le principe de l'invariabilité des lois -naturelles_ (page 81).» Et il appelle cela «nulle réponse»! Et les -conditions _sine qua non_ de l'existence de l'esprit humain ne lui -paraissent pas une raison assez péremptoire, à cet escamoteur qui fait -tout disparaître; mais ici c'est le bon sens qui est escamoté. - -Et cette inconséquence n'est pas la seule dans le système de Comte. -Lui qui a écrit, selon Blignières, ou du moins qui a professé, -qu'une science n'était jamais que l'étude propre d'une classe de -phénomènes dont l'_analogie a été saisie_, prétend cependant partout -que l'observation est seule scientifique et décompose l'art -d'observer en trois modes irréductibles: «l'observation -pure,--l'expérimentation,--et la comparaison». Ce qui est exclusif -de toute analogie, _comme preuve_, et fait de la méthode soi-disant -nouvelle de Comte quelque chose d'aussi vieux et d'aussi borné que -la première méthode venue d'observation pratiquée dans les sciences -physiques. Rien de moins surprenant, du reste, Comte, le philosophe, -n'étant, à bien le prendre tout entier, qu'un physicien! Malgré la -gloire qu'on lui badigeonne en ce moment, l'auteur de la -_Philosophie positive_ n'est que la cent-quarantième incarnation de -ce matérialisme qui, depuis La Mettrie et son homme-chou jusqu'à -Littré,--qui n'a point l'audace de ce légume,--s'est transformé sans -cesse et se transformera encore, mais qui est identiquement le même -que dans les livres du XVIIIe, où il fait grande pitié. - -C'est en raison de cette pitié, sans doute, qu'on le réhabille et que -Comte s'est chargé de ce soin et de cette dépense. Il a eu cette vertu -pour ce vice. Il lui a fait cette charité. Il est vrai que le -matérialisme la lui a rendue. Si Comte a donné au matérialisme un -habit neuf, dont il avait grand besoin, le pauvre diable (et diable -est le mot!), le matérialisme a donné à Auguste Comte une doctrine; -car on peut demander ce que serait Comte sans le matérialisme, si -Cabanis, Broussais et le docteur Gall n'avaient jamais existé!... - -Tels sont les prédécesseurs dans la science et les maîtres de Comte: -Cabanis, Broussais et le docteur Gall, le docteur Gall surtout, dont -directement il procède et auquel il emprunte son système de petites -boîtes numérotées sur le crâne pour mettre là dedans les facultés de -l'âme, qu'il y a _vues_, probablement, ce grand observateur qui -n'invente rien et pas même sa philosophie! Les facultés de l'âme et la -morale, qui est la conséquence de ces facultés, sortent pour Comte de -ces ingénieuses petites boîtes numérotées, ou plutôt elles sont ces -petites boîtes elles-mêmes. - -Si elles ne sont pas ces petites boîtes elles-mêmes, qu'il nous les -montre, ces facultés de l'âme indépendantes, ayant une existence à -elles, quoique renfermées en ces petits engins! Mais, allez! en -restant dans l'observation et dans le _connaissable_,--comme il dit, -en _gallois_, sans doute,--on peut l'en défier et conclure que les -petites boîtes numérotées ont mystifié l'escamoteur. - - -V - -Jusqu'ici nous n'avons rien trouvé encore dans toute cette philosophie -positive, dont il ne reste rien, positivement, quand on veut la -toucher et la prendre avec les mains de son esprit, nous n'y avons -rien trouvé de particulier à Auguste Comte, et, s'il a eu -l'originalité d'une négation, c'est la plus triste des originalités de -l'erreur! Il est vrai, comme nous l'avons vu, que cette négation est -assez vaste et laisse une large trouée, un hiatus terrible, dans la -préoccupation de l'esprit humain. Ni théologie ni métaphysique. Tout -cela balayé du cerveau de l'homme d'un seul coup. Hein! quel coup de -plumeau d'Hercule! - -Seulement, pour que le coup de balai fût réel, il faudrait un autre -manche que le génie de Comte, qui, véritablement, n'est pas de -longueur. - -Pour caler la négation qu'il se permet, et qui a besoin de solidité -en raison même de sa masse, Auguste Comte a une de ces explications -arbitraires et communes à toutes les philosophies de l'histoire, le -seul genre de philosophie que l'on fasse maintenant: «L'intelligence -humaine--dit-il--a passé par trois états--(rien de plus, rien de -moins; toujours l'escamoteur!):--l'état théologique, qui est la -fiction; l'état métaphysique, qui est l'abstraction; et l'état -positif, qui sera la démonstration», et auquel nous sommes arrivés à -grandes guides et avec Auguste Comte pour postillon, bien entendu! -Vous vous rappelez, n'est-ce pas? la division saint simonienne du -genre humain, en époques _organique_ et _critique_? Auguste Comte se -la rappelle bien, lui! si vous ne vous la rappelez pas. Eh bien, -c'est sur cette division des trois états qu'il aperçoit -successivement, dans les annales du monde, et qu'un autre historien -ne verra pas et traitera de chimérique, c'est sur cette division que -Comte appuie la négation des deux premiers états du genre humain qui -ont existé, mais qui sont finis: la période de la fiction, -c'est-à-dire de toutes les religions, depuis le fétichisme jusqu'à -la religion positive,--exclusivement,--et la période de la -métaphysique, depuis Aristote jusqu'à Hegel... Ma foi! oui, même -Hegel! qui du moins avait une philosophie tout entière derrière sa -philosophie de l'histoire, tandis qu'Auguste Comte n'a qu'une -philosophie de l'histoire et rien derrière, absolument rien, en sa -qualité de philosophe positif! - -Et, vraiment, je ne voudrais pas rire dans ce sujet; je voudrais être -sérieux. Mais le comique _positiviste_ est plus fort que moi. Une -nomenclature n'est pas, n'a jamais été une philosophie, et je ne -reconnais d'autre mérite à Comte, si mérite il a, que celui d'une -nomenclature. Otez à ce penseur pillard et frelon celle qu'il a faite -des sciences et dont j'ai parlé plus haut: mathématiques, astronomie, -physique, chimie, biologie, science sociale et morale, qu'il classe en -sciences abstraites et concrètes, et il n'a plus que les idées -d'autrui, qui ne se cachent pas. En morale, où il n'invente pas plus -qu'en métaphysique, par exemple Comte donne à ce que nous, chrétiens, -appelons de ce beau nom de charité, tombé du dictionnaire des anges -dans la langue des hommes, le nom grotesque, inventé par lui, -d'_altruisme_. - -Eh bien, en matière d'idées, Comte est un _altruiste_! C'est un -_altruiste_ intellectuel. Quoi donc lui appartient dans son système? -Est-ce la division du pouvoir en pouvoir spirituel et pouvoir -temporel, qu'il dit d'ordre majeur, la grande affaire et que le moyen -âge a léguée au monde moderne? Est-ce la conclusion à laquelle il -aboutit: la reconnaissance de cette distinction des pouvoirs et -l'_abolition de toute doctrine officielle_? Est-ce l'idée que le -gouvernement actuel _doit abandonner le rétablissement de l'ordre -intellectuel_ à la _libre concurrence des penseurs indépendants_, ce -qui prouve, par parenthèse, qu'il n'y a rien de plus près d'un -imbécille qu'un sectaire?... Est-ce même sa définition du progrès, qui -a besoin d'une autre définition pour qu'on l'entende, et qu'il appelle -l'_ordre continu_? - -Est-ce l'idée, qu'il dit être la plus générale de la _philosophie -positive_, «que toutes les connaissances humaines doivent être -dominées par un petit nombre de sciences fondamentales et former un -tout...»? Est-ce son mépris de la psychologie et de l'économie -politique?... Est-ce son _altruisme_, à part le mot, que personne ne -lui dispute? Est-ce sa morale sans Dieu, sans sanction, sans -immortalité, sans espérance, et pour le plaisir d'être agréable à tout -le monde? Est-ce sa religion de l'humanité? - -Mais tout cela est vieux, détérioré et branlant comme un pont qui -croule. Tout cela, depuis des temps infinis, jonche, de la plus triste -façon, le champ de la spéculation humaine. Et c'est avec tout cela, -pourtant, que vous voulez éclairer le monde jusqu'au fin fond de sa -dernière illusion! C'est avec cela que vous vous appelez ou qu'on vous -appelle le seul philosophe des temps futurs, le démonstrateur, le -positiviste! Faites-vous appeler _poseur_ plutôt! Ce sera mérité et -plus juste. Je ne sais rien de plus contestable, de moins approfondi, -de moins approchant du réel, que cette philosophie de l'histoire à -quoi se réduit, en somme, l'_oeuvre_ de Comte dans Blignières, et qui -vient après les escamotages de toutes les questions vraiment -philosophiques: théodicée, métaphysique, vérités abstraites, comme les -ombres chinoises venaient après les tours de gobelet chez l'autre -escamoteur. - -Oui! malgré ma résolution de rester grave en ce grave sujet de -philosophie, je n'ai pu résister à la mordante envie d'appeler les -choses par leur nom, et ce n'est point ma faute, à moi, si ce nom -n'est pas mélancolique! Auguste Comte était de son vivant un fort -savant homme en mathématiques, mais en philosophie c'était un -indigent, excusable peut-être--car chacun veut vivre--quand il -empruntait les idées qu'il n'avait pas. C'était encore une de ses -manières d'escamoter, à cet infatigable escamoteur! - -Il se fit, comme Arlequin, un habit de toutes pièces, et ces pièces -avaient malheureusement beaucoup servi. Mais il n'avait pas, il faut -bien le dire, la grâce d'Arlequin. Un jour, vous vous rappelez la -comédie? Arlequin s'escamote lui-même, et il n'y a plus rien dans son -habit bariolé. Eh bien, c'est le seul tour d'escamotage que Comte ne -fasse pas! Mais l'avenir s'en chargera, et la renommée qu'on arrange -pour lui aujourd'hui disparaîtra bientôt, dernière muscade sur -laquelle il ait oublié de souffler. - - - - -PHILOSOPHIE POLITIQUE[49] - - -I - -Ce n'est pas la brièveté du livre[50] de Beauverger qui nous déplaît -et même qui nous étonne. S'il peut paraître étrange à quelques -personnes, et, qui sait? légèrement audacieux, de faire un tableau -historique de _tous_ les progrès de la philosophie depuis qu'elle -existe dans un petit volume, assez propret, de 292 pages, ah! -certainement, ce n'est pas à nous! Nous savons trop pour nous en -étonner à quel ironique piquet de chèvre Dieu a attaché l'esprit -humain, et ce qu'il lui donne de cette corde au bout de laquelle -l'homme passe son temps à rêver l'infini! Pour montrer cela, il ne -suffit que de quelques pages. Il fut des artistes en Italie qui ont su -faire tenir un monde d'événements et de figures sur le diamètre d'un -noyau de cerise ciselé de la pointe d'un canif. Nous croyons ce tour -de force et de finesse beaucoup plus embarrassant que de concentrer en -quelques pages les progrès de la philosophie,--politique ou autre. La -«spirale» de Goethe est une plaisanterie. Ce n'est qu'un tire-bouchon, -et encore pour la longueur, car un tire-bouchon débouche quelque chose -et nous voudrions bien savoir quel flacon de vérités essentielles la -philosophie a jamais débouché! Quand Goethe ne pensait pas à «sa -spirale», il disait honnêtement: «Si je voulais consigner par écrit la -somme de ce qui a quelque valeur dans les sciences dont je me suis -occupé toute ma vie, ce manuscrit serait si mince que vous pourriez -l'emporter sous une enveloppe de lettre.» Toute l'histoire de la -philosophie, qui en était, peut donc tenir sur une carte à jouer. Il -ne s'agit que de l'y faire tenir. - - [49] _Tableau historique des progrès de la philosophie politique, - suivi d'une Étude sur Sieyès_, par Edmond de Beauverger (_Pays_, 30 - juin 1858). - - [50] Leiber. - -Et ce n'est point difficile quand on a la tête nette et qu'on ne se -laisse pas envahir et entamer par la niaiserie des phrases et des -livres. Si, dans toute littérature, il y a de l'inutile et du -superflu, il y en a surtout en philosophie dans des proportions -effroyables. Là les hommes ne sont guères que des échos, des échos qui -brouillent le son en le répétant. Voulez-vous en juger? Prenez -seulement le dictionnaire de Bayle, l'histoire de la philosophie de -Brücker et le vocabulaire de Tennemann, et vous verrez quelle masse de -rêveurs inutiles, de cracheurs dans les puits pour faire des ronds, se -trouvent mêlés, pour l'encombrement de nos mémoires, aux quelques -noms et aux quelques idées, très rares, très clairsemées,--et pour les -raisons providentielles les plus hautes,--qui ont réellement allongé -la corde de l'esprit humain et un peu étendu la circonférence de ses -efforts. Vous verrez qu'il n'y a pas pour l'homme de quoi prendre des -airs si vainqueurs! Pénélope sans Ulysse, qui, dans l'oisiveté du -coeur et de l'action, fait et défait éternellement sa tapisserie, la -philosophie n'a rien mis dans le monde qui n'y fût sans elle; et, si -elle n'a rien ôté des vérités qu'elle n'a pas faites, elle en a du -moins beaucoup faussé, et son mérite, quand elle en eut, fut de -redresser ses voies fausses et d'admettre enfin ce qu'elle avait -d'abord repoussé. Voilà pourquoi les historiens qui s'occupent d'elle -peuvent être à la fois humbles et concis. - -Beauverger a été concis; mais a-t-il été humble?... La philosophie -dont il s'occupe dans son livre n'est pas cette philosophie générale -qui a seule le droit de porter ce nom absolu de philosophie et qui a -pour prétention de donner la loi de tous les phénomènes. C'est une -philosophie spéciale et appliquée, et c'est une raison de plus pour -l'historien d'être très modeste, car de toutes les tentatives de la -philosophie pour résoudre l'universalité des problèmes, c'est la plus -vaine et la plus cruellement traitée par les faits. L'histoire -l'atteste à toutes ses pages: les faits ont toujours plus ou moins -foulé aux pieds toutes les philosophies politiques. Modeste, sans -doute, en son propre nom, Beauverger croit trop à la philosophie pour -l'être quand il parle d'elle. Il a le respect de cette «science -mixte--(comme il dit, hélas!)--qui rattache les créations et les -devoirs de la politique aux opérations de la logique et des principes -universels»; mais, plus tard, peut-être aura-t-il le mépris de toute -cette logomachie. Beauverger nous fait l'effet d'un esprit -ouvert,--trop ouvert pour le moment,--mais sensé, et qui se refermera -naturellement à bien des idées qu'il accepte. La vie intellectuelle -ressemble à la vie morale. On ouvrait, on tendait beaucoup sa main -dans la jeunesse; on la ferme et on la retire en vieillissant. Progrès -amer! - -«Personne ne croit--nous dit Beauverger dans sa préface--que la -politique spéculative n'ait pas d'influence sur la destinée des -empires et qu'il n'y ait pas d'enseignement à retirer de ses travaux.» -Personne ne le croit, en effet. Seulement il s'agit de savoir quelle -fut cette influence, si elle était nécessaire, si elle a été bonne ou -funeste, et si tous ses travaux valaient plus ou moins, de la part des -esprits qui dominent ces sujets, que les deux lignes de résumé qui -pouvaient être l'ouvrage de Beauverger, et qui, malheureusement, ne le -sont pas. Son livre est comme le pressentiment d'un autre ouvrage, -qu'il fera ou ne fera pas plus tard, mais qui serait, à coup sûr, s'il -le faisait dans l'esprit des notes qu'il publie, un de ces livres -grossissants comme on en a tant publié et qui, sous le nom d'histoire -d'une philosophie quelconque, tendent à surfaire l'action de toute -philosophie. Or, ce n'est point d'ouvrages pareils que nous avons -besoin à cette heure. Ce qu'il nous faut plutôt, ce sont des livres -qui prennent exactement la mesure de toute philosophie en la -diminuant. - - -II - -En effet, depuis Aristote jusqu'à saint Thomas d'Aquin et depuis saint -Thomas d'Aquin jusqu'à Kant, que nous prenons pour une date et non -pour le grand homme qu'on dit, cherchez par quels noms et quelles -oeuvres l'auteur du _Tableau des progrès de la philosophie politique_ -a comblé le vide d'un si long espace, mais l'a comblé sans le remplir! -Il ne s'agit pas ici, bien entendu, des talents du gymnaste -intellectuel que l'on appelle un philosophe, ni même de la _dorure de -bec_ de la gloire, qui répète parfois et crie des noms, comme les -perroquets, sans rien y comprendre; mais il s'agit des hommes qui -représentent, pour les avoir réellement exprimées, le petit nombre de -vérités nécessaires à la vie et à l'honneur de l'esprit humain. Eh -bien, franchement, que trouverez-vous, sinon un tourbillon d'atomes, -une poussière d'intelligences que le vent de leur temps a soulevées, -mais qu'il faut laisser maintenant tranquilles au fond de leurs -cercueils! - -Dans l'antiquité, Beauverger nous cite Platon, Xénophon, Polybe, -Cicéron, saint Augustin;--mais Platon n'est qu'un poète, et saint -Augustin est un prêtre chrétien, ce qui est tout le contraire d'un -philosophe. Or Xénophon, Polybe, Cicéron pèsent assez peu en -philosophie. Au moyen âge, qu'est-ce que Buridan, Gilles de Rome, -Henri de Gand, Marsile de Padoue? Qu'est-ce même, à la Renaissance, -que ce Machiavel dont on ne peut dire encore tout à l'heure si, dans -son _Traité du Prince_, il a parlé sérieusement ou s'il a raillé? -Luther et Calvin sont des fondateurs de religion, des bâtisseurs -d'église contre Rome. Ils comptent comme prêtres et non comme -philosophes. Mais qu'est-ce que Languet et Hotman? Qu'est-ce que -Althusius et Boshorn? Qu'est-ce même que Grotius? Qu'est-ce que -Bynkershoek, ce nom qui n'est plus coassé que dans les écoles? Voici -Bacon et Descartes, il est vrai, voici Spinoza. Mais le néant revient. -Qu'est-ce que Thomas Smith et Thomas Morus, et Sidnay, Needham et -Milton, Milton comme philosophe? Qu'est-ce qu'Harrington et son -_Oceana_? Qu'est-ce que Howell et sa _Dendrologie_? Qu'est-ce que -Hobbes, _l'enfant robuste_ de son système? Qu'est-ce que Ramsay? Nous -arrivons au XVIIIe siècle, dont la philosophie n'est plus qu'une -négation, une critique de philosophie, qui finit et se renouvelle dans -Turgot, Condorcet, Herder, Kant et, Beauverger nous dit: Sieyès. -Beauverger a pour Sieyès une admiration très logique, et que l'on -comprend très bien venant d'un homme qui croit que la philosophie -politique est une des grandes inventions de l'esprit humain; car -Sieyès est l'expression la plus concentrée, la plus immobile et la -plus dure de la philosophie politique. Certes! quand on descend d'une -pareille chaîne d'esprits et qu'on va d'Aristote à... Sieyès, à -travers le christianisme, qui, de toutes les manières, fut une -révélation, on se demande ce qui aurait manqué à l'humanité, devenue -chrétienne, quand elle n'aurait pas eu, pour tracasser ses annales, -tous ces gaillards-là? - -Elle serait allée son train tout de même. Elle aurait, au fond, à peu -de chose près, la même histoire, et ce sillage de quelques erreurs de -plus ou de moins n'aurait guères altéré ou changé le miroir de cette -mer immense. Et même quand les grands noms,--et vous venez de voir si -on peut les compter!--quand les noms dignes de leur bruit auraient -manqué aussi comme les autres, croit-on que c'eût été un si grand tort -de vérité fait à la terre? La terre n'a pas déjà tant besoin de -philosophie! L'homme en fait comme il s'agite, parce qu'il est une -créature de passage, d'inquiétude et d'orgueil, qui veut savoir pour -ne pas se soumettre. Mais sa triple vie, morale, sociale, -intellectuelle, ne dépend pas de si peu que cela! Ce qu'il lui faut de -vérité pour vivre et de lumière pour l'éclairer, il les trouve dans la -tradition et dans l'histoire. - -Qu'est-ce que toutes les philosophies du monde ont ajouté aux -traditions de la vérité primitive et à celle qui les résume toutes,--à -la doctrine de Jésus-Christ? L'erreur, l'adroite erreur de l'auteur -des _Progrès de la philosophie politique_, est d'avoir confondu avec -les philosophes les hommes qui ont développé et appliqué à leur façon -les idées et les enseignements de l'Église; mais ces hommes, nous les -réclamons! ils n'appartiennent pas à son système. - -Qu'il prenne, s'il veut, Fénelon, l'auteur du _Télémaque_ et le -précepteur du duc de Bourgogne; mais qu'il ne mette la main ni sur -Suarez, ni sur Bellarmin, ni sur Bossuet lui-même, car Bossuet, comme -saint Augustin, n'a pas cessé d'être un évêque, et sa _politique_ -n'est point tirée de l'ordre philosophique, mais de l'Écriture Sainte. -De pareils hommes ne peuvent s'atteler, ni de gré ni de force, au joug -d'un système qui regarde comme un _progrès_ l'esprit politique du -XVIIIe siècle, et qui le glorifie dans ce quinze-vingts de sa propre -pensée, laissé, par le dédain de Bonaparte, accroupi dans les ténèbres -de sa constitution impossible,--_l'abbé_ Sieyès. - - -III - -Médiocre et triste résultat! La foi en ces choses que la philosophie -travaille à la main--les Constitutions--a incliné Beauverger à une -admiration compromettante, parfaitement indigne d'un esprit qui a -souvent de la critique et de justes appréciations. - -C'est que Beauverger--il faut bien le dire!--est un homme du XVIIIe -siècle. Il l'est, à la vérité, avec les réserves que font les -honnêtes gens dans ce temps-ci, mais il l'est, nonobstant, de -sentiment, d'idées, de _rêveries_. L'abstraction lui voile, à toute -minute, la réalité. S'il est à genoux de fondation devant un si pauvre -homme que Sieyès, on ne peut plus dire sa position devant Montesquieu, -et on le conçoit. Montesquieu n'est pas seulement l'homme d'une -constitution comme Sieyès; il l'est de toutes les constitutions -possibles, qu'il explique et détaille dans son _Esprit des Lois_, -comme des mécanismes qu'on démonte, pour en faire mieux comprendre le -jeu. Du reste, dans sa conception politique, l'auteur du _Tableau -historique des progrès_ n'a pas dépassé Montesquieu. Il s'arrête à la -notion vague de liberté qui suffisait à tous les esprits soi-disant -politiques du XVIIIe siècle, et qu'il définit aujourd'hui, à la -dernière page de son livre: «la liberté par les institutions». -«L'utopie--nous dit-il--tourne, depuis deux mille ans, dans le même -cercle sans rien produire», comme si l'utopie n'était pas -essentiellement de la philosophie politique! Et il ajoute, par une -opposition qu'il est difficile de comprendre: «La philosophie -politique ne vogue pas sans boussole sur cette mer des destinées où -Dieu lui apparaît comme pôle et la vraie liberté pour port.» Mais -l'utopie aussi a parlé ce langage. Elle l'a parlé quand elle a manqué -de tempérament ou de bravoure. Elle est restée aussi, comme une sage -petite fille, les yeux baissés et les mains jointes sur sa ceinture, -dans cette idée prude ou hypocrite d'une _vraie liberté_, et elle a -mis Dieu par-dessus. Mais quel Dieu? Voilà le noeud de toute -l'affaire. Le Dieu de Beauverger ne serait-il que le Dieu du _Vicaire -savoyard_ de Jean-Jacques, et, parmi tant de libertés fausses, quelle -est donc _sa vraie liberté_?... - - -IV - -C'est là ce que son livre n'a pas dit. Fadeurs et fadaises! Disons, -nous, quelque chose que les esprits impatients de netteté et de -consistance puissent au moins saisir. Il n'y a que deux économiques en -présence ici-bas, celle de la tradition et celle des rêveurs, et, dès -leur _à priori_, elles s'opposent. L'économique de la tradition place -la richesse dans le monde en germe et dans le ciel en fleur. -L'économique des rêveurs la met, elle, dans l'action illimitée de -l'homme et dans la disposition des trois règnes de la nature. De là -leurs conceptions si diverses! Fataliste au premier chef, et au second -inconséquente, l'économique des rêveurs a encore ceci de -particulièrement absurde qu'elle croit au bonheur absolu sur la terre -et qu'elle pose l'obligation stricte pour les gouvernements de le -réaliser. Ainsi, d'une part, l'idée que l'homme fonction doit le -bonheur à l'homme individuel, et, d'autre part, l'idée de ce bonheur -que vous ne pouvez faire définir au plus modeste et qui n'en sera pas -moins toujours un inventaire de Dieu, supérieur de tout à l'_aurea -mediocritas_ d'Horace, voilà la double source d'où sont sorties -toutes les utopies, toutes les révolutions, toutes les démences, et -cela dans tous les temps, mais plus particulièrement dans les temps -modernes, où la personnalité humaine a pris de si monstrueuses -dilatations. - -Or, rien de plus radicalement faux que ces idées! Nul ne doit le -bonheur à personne. Quand l'homme dit: «Je ferai ton bonheur», il dit -une fatuité. Le bonheur est la dette de chacun à soi-même, et nul n'en -dispose que soi seul. L'ordre universel le renferme par le libre -arbitre; il est au fond de nos consciences, dans l'exercice de nos -vertus. Mais la fonction terrestre ne doit que l'ordre matériel, -l'ordre dans les rues;--mais elle nous le doit à _tout prix_, et si -nous confondons notre dette, à nous, avec la sienne, tous les -sophismes vont se redresser avec fureur. Il n'y a qu'un bon -gouvernement qui soit possible dans la nature même des choses, qu'un -seul, quels que soient les climats, les caractères, les idées; il ne -nous doit pas le bonheur cependant. C'est ce que les philosophies -politiques, en dehors des idées chrétiennes, n'ont pas compris, et ce -que celle de Beauverger, s'il en avait une à lui,--car il n'en a -point,--ne comprendrait pas davantage. Toutes les philosophies -politiques, sans exception, n'ont jamais compris que le bonheur -ici-bas est restreint, relatif, chétif et borné, et qu'il ne dépend -que de l'usage fait par chacun de nous de ses facultés! Elles parlent -toutes du bonheur des peuples. Elles s'abreuvent à cet abreuvoir. -Aveugle méconnaissance de la réalité humaine! Aucune de ces -orgueilleuses philosophies n'a su prévoir que la postulation -éternelle de l'impossible devait aboutir au déchaînement de tous les -tocsins, et que l'envie, cette hôtesse de nos coeurs, aurait toujours -le prétexte de la satisfaction des esprits sages pour justifier ses -horribles animosités. - -Eh bien, c'était là une idée, c'était là un _criterium_ dont on -pouvait partir, puisqu'on s'occupait d'une histoire de la philosophie -politique! Si une telle pensée, par exemple, s'était emparée de -l'esprit de l'auteur du _Tableau historique des progrès_, et qu'il eût -examiné à sa lumière les doctrines et les hommes dont il fait la revue -dans son livre, ses appréciations auraient à l'instant même revêtu un -caractère d'originalité et de profondeur qu'elles n'ont pas. Ce titre -même de _Tableau des progrès de la philosophie politique_ aurait -contracté le mordant d'une ironie, et n'en serait ainsi que mieux -entré dans les esprits. En effet, avec ce point de vue des deux -économiques d'ici-bas, qui simplifie tout, en embrassant par leur côté -le plus général tous les philosophes et toutes les philosophies, la -preuve eût été suffisamment faite du peu de progrès que la philosophie -est réellement en droit de compter. En dehors du christianisme, ces -progrès sont nuls, et dans le cercle du christianisme il ne peut pas y -avoir progrès, puisqu'il y a vérité. Le christianisme progressif est -une expression des temps modernes, injurieuse dans sa bienveillance, -et ne tendant à rien moins qu'à la négation du christianisme, qui est -absolu puisqu'il est divin. Malheureusement, c'est le christianisme, -purement et sévèrement entendu, qui manque à Beauverger. Il n'est -qu'un philosophe de demi-teinte, de deuxième ou troisième degré,--nous -le voulons bien,--mais il faut être quelque chose de plus qu'un -philosophe, même en taille-douce, pour juger la philosophie, et par la -raison qu'il faut être toujours supérieur à ce que l'on juge pour le -bien juger! - - - - -P. ENFANTIN[51] - - -I - -De quelles catacombes sortent-ils? On n'y pensait plus. On les croyait -finis. Ce flot de vingt ans qui engloutirait tant de choses avait -passé sur eux, ne leur laissant qu'une épitaphe. Le siècle, indulgent -pour les folies de sa jeunesse, n'avait plus pour eux qu'un sourire. O -folies! carnaval! descentes de toutes les courtilles! Les tuniques -bleues de 1830 semblaient suspendues au clou, éternel et immobile. -Saint-Simon le prophétique, comme Fourier l'hiéroglyphique, comme -Cabet, l'innocent Cabet, l'icarique, ces grands excentriques dans -l'utopie, n'étaient plus que des curiosités intellectuelles, mises au -garde-meuble du XIXe siècle, le plus grand marchand de bric-à-brac de -tous les siècles! - - [51] _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, cinquième et sixième - conférences de Notre-Dame_ (_Pays_, 7 mai 1858). - -Après les malheurs de Ménilmontant, les prêtres de Saint-Simon -étaient, comme on le sait, devenus laïques, et ils avaient même grimpé -en quelques années, avec beaucoup d'agilité, à des positions qui ne -manquaient ni d'élévation ni d'influence. Ils ne disaient mot de la -doctrine, du moins devant le public, mais on remarquait qu'ils se -tenaient comme des crustacés et s'appuyaient les uns les autres. Ils -n'avaient pas pour rien _communié_ à la salle de la rue Taitbout; mais -cela se comprend et cela touche presque... Ce qui unit peut-être le -mieux les hommes pour les jours de maturité et de sagesse, ce sont les -sottises faites en commun dans la jeunesse; ce sont les bêtises de -leur printemps! - -Mais on se trompait. Ils n'étaient pas finis. Le manifeste, car c'est -un manifeste que le P. Enfantin vient de publier sous ce titre -singulier, mais modeste: _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, -cinquième et sixième Conférences de Notre-Dame_[52], prouve, par sa -teneur, ses termes exprès, le ton qui l'anime, que le saint-simonisme -n'est pas mort ou que ce qui en survit n'est pas simplement une -opinion individuelle. Il prouve, ce manifeste ironique ou patelin (et -peut-être tous les deux), que le saint-simonisme a gardé la prétention -d'être une Église, une Église cachée et qui se croit persécutée sans -doute, car le mépris d'un temps qui a encore à sa disposition les -lucidités du ridicule et l'éclat de rire peut paraître à certaines -gens sensibles une persécution. - - [52] Capelle. - -Le manifeste dit _nous_, comme si Enfantin parlait au nom de quelque -chose de constitué, de collectif et d'officiel, avec quoi non -seulement l'avenir, mais le présent fût obligé à compter. Quoique le -paletot soit boutonné par-dessus la tunique, l'incognito laïque du P. -Enfantin ne veut pas être gardé... Il y a dans cette mise en scène de -jolies finesses. La signature de la brochure (P. Enfantin) veut aussi -bien dire Père Enfantin que Pierre ou Paul Enfantin. Un bout du prêtre -passe, comme un bout de décoration! - -Écoutez ces solennelles paroles: «En parlant de nos travaux -productifs,--dit Enfantin (page 44 de sa brochure),--je peux les -comparer aux tentes que saint Paul tissait et vendait pour vivre, pour -avoir la force de semer partout sa parole de vie... Alors, pour lui, -comme aujourd'hui pour nous, la foi ne donnait pas de quoi vivre. Ce -fut longtemps après saint Paul que l'on put dire: _Le prêtre vit de -l'autel_... Êtes-vous bien certain que nous n'employons pas le produit -de nos tentes d'une part à protéger notre _foi qui n'est pas -salariée_, comme le sont _plusieurs et spécialement la vôtre_, de -l'autre à guérir, à soutenir, à relever nos pauvres, à qui nous -n'infligeons pas la discipline et à qui nous ne conseillons pas de se -l'infliger à eux-mêmes?...» - -C'est ainsi qu'Enfantin, l'ex-pape saint-simonien, se pose à nouveau, -non pas en saint Pierre de cette foi, mais en saint Paul de l'Église -future qui doit prochainement succéder à la vieille Église chrétienne, -et déclare aujourd'hui avoir--comme prêtre!--non pas charge d'âmes -(le mot serait trop chrétien), mais charge de corps, charge de chair -souffrante. Oui! à en croire cette déclaration, onctueusement superbe, -où le père suprême, qui n'est plus vêtu de bleu, mais de noir, parle -doux, comme l'huissier de Molière: - - Il est vêtu de noir et parle d'un ton doux! - -à en croire cette déclaration, l'Église saint-simonienne existerait. -Et non seulement elle existerait, mais elle ferait ses oeuvres de -miséricorde; elle fonctionnerait, elle officierait comme église parmi -nous qui ne la voyions plus et qui la tenions pour morte et déshonorée -sous des jugements de police correctionnelle,--genre de martyre, -celui-là, qui n'aurait pas convaincu Pascal! Enfantin nous l'affirme. -Seulement, c'est trop peu ou ce n'est pas assez que sa déclaration. -Puisqu'il apporte ici une parole dont il ne se servait plus depuis -longtemps, nous lui demanderons où se tient cette église dont il parle -comme d'une force organisée et agissante? Puisqu'il dit _nous_ avec -cette pompe, nous lui demanderons quel est le nombre des adhérents à -la foi saint-simonienne qui soient prêts à la confesser? Puisqu'il -fait le saint Paul, qu'il l'imite jusqu'au bout! Saint Paul savait le -nombre des chrétiens d'Éphèse, de Corinthe, de chez les Galates... Si -vraiment l'Église saint-simonienne est une réalité, si effectivement -Enfantin représente la foi, la volonté, le consentement de plusieurs -en faisant la déclaration scandaleuse qu'il vient d'opposer tout à -coup à l'enseignement d'un prêtre catholique, orthodoxe et respecté, -nous dirons qu'il nous importe, à nous chrétiens, de savoir le danger -qui nous menace, et si tout cela, comme nous le pensons bien plutôt, -n'est que rêverie de visionnaire attardé qui ne peut guérir de son mal -de jeunesse. Il importe qu'on le sache aussi afin que justice soit -faite encore une fois de cette folie qui repousse, après vingt-trois -ans, comme un polype indestructible, dans les têtes dont on le croyait -arraché, et qu'enfin on n'y revienne plus! - - -II - -En effet, malgré les précautions diplomatiques et séniles d'Enfantin -pour cacher et faire accepter à la pudeur publique, qu'elle outrage, -une doctrine qui se trouvait plus religieuse d'aller toute nue quand -elle était plus jeune, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit ici, -comme au temps où le saint-simonisme cherchait la femme, de la -réhabilitation de la chair. Réhabiliter la chair,--l'expression est -maintenant consacrée,--l'élever au niveau de l'âme, qui ne doit plus -lui commander, cette idée anarchique et grossière, chère à tant -d'hérésies, qui, en l'infectant, en ont épouvanté le monde, voilà le -premier et le dernier mot de Saint-Simon et de son évangéliste -Enfantin. Campée audacieusement à la tête d'une théorie comme l'aurait -lancée Saint-Simon tout seul, ce gentilhomme impertinent et dépravé -qui se croyait sorti de la cuisse de Charlemagne, dont il descendait -peut-être par Eginhard, cette idée, dans sa crudité, eût probablement -révolté jusqu'aux vices d'un temps aussi admirablement couard que le -nôtre, sans le travail de haute confusion et d'immense hypocrisie que -vient de lui faire subir M. Enfantin. Le croirez-vous? dans cette -réponse, dont les conférences du P. Félix ne sont que le prétexte, M. -Enfantin assimile, avec une perversion du sens intellectuel qui -pourrait bien être une perversité, sa pensée à la pensée chrétienne. - -Le Verbe a été fait chair, dit saint Jean, et il a habité parmi nous. -Or, c'est en tordant ce texte sous une interprétation qui ment à nous -ou à elle-même, que le théologien du saint-simonisme essaie de nous -faire accepter la divinité de la chair: «Cette divinité n'est plus -dans l'hostie,--dit-il, en commençant par un blasphème,--symbole, -figure, mysticité! Non! elle est sur les champs de bataille, couverts -de _frères blessés_ qui se sont égorgés entre eux... Elle est dans des -bouges infects où l'homme meurt de douleur, de honte et de misère... -Elle est sur ces calvaires impies où l'homme condamne à _mort son -frère_... Elle est dans les ateliers où l'on travaille... dans les -_lupanars_ où la _fille du peuple_ vend _sa chair_ (bien portante) -jusqu'à ce qu'on la jette _pourrie_ à l'hôpital. Elle est en _moi_ et -dans l'homme du peuple, qui _est l'Homme-Dieu du Golgotha_...» Telle -est l'énumération par laquelle Enfantin ouvre son livre; et ces huit -premiers paragraphes, dont nous abrégeons le contenu tout en en -signalant l'idée, contiennent l'essence de sa brochure. - -La chair de l'homme, dont la substance est dévorée par les maladies -qui la mènent à la mort, et la chair du Verbe, prise par lui, le -Verbe, dans des entrailles immaculées, et dont la substance immortelle -doit braver la mort et donner ici-bas un témoignage de puissance et de -toute-puissance par le fait éclatant de la résurrection, ces deux -contraires du tout au tout sont mêlés par Enfantin dans les plateaux -d'une seule balance, et il en _constate_ l'égalité. Il en fait de même -de son esprit à lui, Enfantin! et de l'esprit de Jésus-Christ, et il -croit évidemment que nous admettrons de telles choses. Il semble avoir -un oeil qui grossit l'infiniment presque rien et un oeil qui réduit à -presque rien l'infiniment grand. Son procédé, s'il est de bonne foi, -ce dont il est d'ailleurs permis de douter pour l'honneur de son -intelligence, consiste à renverser la pyramide, mais en élargissant la -pointe qui formait le haut et en en diminuant la base. C'est donc, -tout en parlant avec componction des idées chrétiennes, le -renversement, bout pour bout, de ces idées, et la ruine de la -civilisation qu'elles ont faite. - -On sait de reste ce qu'a été cette civilisation, fondée sur le -principe de la pénitence, qui n'est autre chose que la sanction de la -morale en Dieu, sans laquelle sanction il n'y aurait point de morale. -Cette civilisation a donné des fruits dont nous vivons toujours, -quoique nous les ayons empoisonnés. Eh bien, prenez-en aujourd'hui -toutes les forces vives, et demandez-vous ce qu'elles deviennent avec -ce panthéisme charnel qu'Enfantin proclame comme la religion du -progrès! Est-ce le sien? - -Pauvres diables de dieux que les dieux d'aujourd'hui! - -Enfantin, qui, s'il n'a pas été Dieu, en a été bien près, condamne la -guerre, par amour et respect de la chair, avec ces lâchetés -d'humanitaire qui auraient fait reculer le droit humain de plus d'un -siècle si elles avaient eu dernièrement de l'action à Sébastopol! Il -se jette à genoux pour nous demander grâce en faveur des assassins, -aimant mieux supprimer la morale que d'utiliser l'échafaud. Il sourit -aux prostituées, qu'il indulgencie, embrasse et pardonne, mais à la -condition qu'elles ne flétriront jamais leur précieuse chair par le -repentir: Entendez-vous, mesdemoiselles? Il voit le capucin de -l'Église romaine avec un dégoût plein d'entrailles, il est vrai, car -Enfantin, qui joue à la grande tendresse du Père, fourre des -entrailles partout, jusque dans ses dégoûts. Et comment pourrait-il -supporter le capucin, le héros des vertus humbles, simples et fortes, -qui dominent le corps et le font magnifiquement obéir? La chair n'a -pas ses joies dans le capucin. Enfin, il finit par cet idiotisme de -toutes les sectes du progrès, quelque nom qu'elles portent: -l'affirmation de l'actualité ou de l'éventualité du royaume des cieux -sur la terre. Vous le voyez, le changement qui s'est opéré, -doctrinalement parlant, en ces vingt-trois années, n'a pas été -immense. L'esprit se modifie peu chez les saint-simoniens. Il n'y a -que la chair qui change. Le bel Enfantin de la galle Taitbout ne se -reconnaîtrait plus et ne pourrait maintenant fasciner personne; mais, -quant à la religion qu'il enseigne, elle sort du silence, qu'elle a -gardé si longtemps, absolument la même qu'elle y était entrée. Elle -n'a rien gagné à ce silence,--si ce n'est pourtant de l'avoir gardé. -Il ressemblait tant à l'oubli! - - -III - -Encore une fois, pourquoi aujourd'hui le rompt-elle? On dit que les -amis d'Enfantin, sécularisés, comme lui, depuis près d'un quart de -siècle, n'ont pas applaudi à la démonstration inopinée de leur ancien -pontife, et que, ne pouvant plus le déposer, ils se seraient -contentés, s'ils l'avaient pu, de l'interdire. Sans donner à ce bruit -plus de consistance qu'il n'en a, toujours est-il qu'il est -inconcevable qu'à propos d'une des mille prédications de l'Église -catholique Enfantin ait eu le besoin de répondre, pour le compte du -saint-simonisme attaqué! Seulement, à part l'inspiration de sacerdoce -rétrospectif qui l'a saisi, il n'a pas été autrement inspiré. - -Enfantin n'a jamais eu de talent littéraire. Autrefois, celui qu'on -lui reconnaissait était dans sa figure, qui ne lui avait pas coûté un -sou, comme dit Sterne, et qui lui avait procuré cette sublime fonction -d'hiérophante saint-simonien, qui ouvrait irrésistiblement les bras en -disant à la femme libre et à la chair qui se sentait: «Venez à nous!» -La manière dont il le dit aujourd'hui aura probablement moins de -succès. Personnalité profondément troublée, et qui l'est sans doute -pour le reste de sa vie par le souvenir de sa fonction grandiose, -Enfantin publia, il y a quelques années, une autre brochure (son -souffle ne va pas jusqu'au livre), dans laquelle il se comparait, si -nous nous en souvenons bien, à Nicolas, empereur de Russie, et nous -apprenait que lui, Enfantin, la puissance morale, était né la même -année que cette grande puissance matérielle. Il a donc à présent -quelque chose comme soixante-deux ans. - -A cet âge, le talent littéraire ne vient guères quand il n'est pas -venu. Sa brochure est assez médiocre. Les formes qu'elle revêt avec -affectation n'appartiennent ni à Enfantin ni au saint-simonisme; elles -appartiennent à la littérature chrétienne, sans laquelle, même comme -exposition d'idées, le saint-simonisme n'aurait jamais dit deux -mots... Il serait tolérable peut-être que ces gens-là (s'ils le -pouvaient) fissent leur affaire sans prendre niaisement notre dogme, -nos formules, notre style, obligés à imiter notre manière d'être pour -nous répondre et nous parodier. Du moins ils seraient issus -d'eux-mêmes et non d'un plagiat hébété, d'une contrefaçon belge de -l'Évangile, et d'un vol dont ils ne trouvent plus le profit et la -propriété dès qu'il est une fois accompli. - - -IV - -La Critique qui examine les livres dans les journaux a été jusqu'à ce -jour infiniment discrète sur le compte d'Enfantin et de l'étrange -publication qu'il vient de risquer. Est-ce dédain? indifférence? -embarras?... Mais elle ne s'est pas expliquée sur le compte d'un livre -qui, selon nous, et pour des raisons plus hautes que le livre et ce -qu'il contient, méritait d'être signalé. Seul, un journal religieux, -de conviction catholique, mais dont la qualité n'est pas précisément -la hardiesse, a donné sur la démonstration d'Enfantin un article d'un -ton très piquant, très résolu et du détail le plus renseigné. La plume -qui a écrit ce petit chef-d'oeuvre de polémique aiguisée est une main -de femme, qui a signé Marie Recurt. Le hasard, ce n'est pas sa -coutume, a été spirituel. Le seul adversaire qu'il ait suscité à -Enfantin est une femme. Il en a longtemps cherché une, sans la -trouver. En voici une autre, qu'il trouve sans la chercher, et qu'il -ne se félicitera pas d'avoir rencontrée. Madame ou mademoiselle Marie -Recurt est une Judith chrétienne, dont la plume coupe comme le glaive. -Chrétienne, elle s'est levée pour objecter à l'homme de la chair la -chair corrompue, et l'esprit de vie à l'esprit de mort! Depuis que -cette héroïque, qui a fait besogne d'homme quand les hommes se sont -abstenus sur la question du saint-simonisme ressuscité, depuis, -disons-nous, que cette héroïque a parlé, Enfantin a-t-il -intérieurement reconnu son maître? Toujours est-il qu'il n'a pas -répondu comme au père Félix... et qu'il semble, lui et ses amis, -recommencer un nouveau silence. En sortira-t-il encore une fois?... -Franchement, nous eussions aimé à le voir entrer en lice contre cette -femme qu'il s'est attiré, lui qui demande l'émancipation de la femme -et la dresse dogmatiquement d'égale à égal avec l'homme. Est-ce qu'il -ne trouve pas que mademoiselle Marie Recurt soit assez émancipée et -digne de se mesurer avec un pontife?... - -Nous eussions sonné volontiers la trompette de ce tournoi,--mais, -hélas! les saint-simoniens aiment la paix et la veulent... -universelle! - - - - -LE PÈRE VENTURA[53] - - -I - -Le P. Ventura a publié les sermons qu'il a prononcés devant Sa Majesté -l'Empereur, à la chapelle des Tuileries, en 1857, et l'illustre -théatin, dont la pensée--comme l'on sait--est toujours une pensée -d'ensemble et d'unité profonde, les a publiés sous un titre collectif -qui dit bien, en un seul mot, le sens particulier de ces discours. - - [53] _Le Pouvoir chrétien: Discours prononcé à la chapelle impériale - des Tuileries, pendant le Carême de 1857(Pays, 13 juillet 1858)_. - -Ils ont, en effet, un sens particulier. Ils sont bien, comme tous les -sermons des prêtres chrétiens, depuis saint Paul jusqu'à saint -Ambroise et depuis saint Ambroise jusqu'à Bourdaloue et Bossuet, la -vérité de Jésus-Christ dans toutes ses portées pour le coeur et pour -l'esprit, la vérité avec son caractère absolu et universel; mais ils -ont cependant quelque chose de différent aussi, et qui n'est pas -seulement une question de talent, d'originalité et de forme. En si -haute matière, il s'agit vraiment bien de cela! L'enseignement du P. -Ventura a, pour la première fois, une _direction_ qu'aucun -prédicateur, en s'adressant à une de ces puissances qui ne gardent -devant Dieu que la majesté du respect, n'a donné au sien, et même -parmi les plus imposants et les plus hardis. Jusqu'ici, tous les -sermonnaires qui prêchaient aux souverains les devoirs que leur -grandeur leur impose, tout en se plaçant le plus près possible du -coeur qui les écoutait, par un autre côté se maintenaient à distance. -Ils ne descendaient pas la marche qui sépare la religion de la -politique. Ils restaient sur le haut du degré. Le P. Ventura n'a pas -craint de le descendre. Il savait à qui il parlait. - -Il n'a pas craint de se placer aussi près de l'esprit que du coeur, -aussi près des choses contemporaines que de celles de l'éternité, en -parlant à celui que nous pouvons appeler l'Homme du Temps. Il a mis sa -main, sa main libre de prêtre, sur les questions du moment, et il a -été tout à la fois sarcerdotal et politique. Le livre qui a recueilli -ses discours s'appelle maintenant le _Pouvoir chrétien_[54]. - - [54] Gaume frères et J. Duprey. - -Du reste, une telle nouveauté était justifiée. Les événements qui se -sont accomplis dans le monde moderne ont été si puissants et si -terribles, les esprits et les âmes ont été remués à de telles -profondeurs, que le prêtre lui-même, le prêtre, qui vit dans un écart -sublime et dans l'impassible lumière du sanctuaire, en a ressenti le -contre-coup. Ne croyez plus à la chronologie! Entre 1857 et 1757 il y -a certainement plus d'un siècle. Entre 1857 et 1657 il y en a -certainement plus de deux. Il y a plus que du temps, il y a de -l'événement,--il y a la révolution française et les Napoléon, deux -fois sauveurs. Si Bourdaloue et Bossuet avaient vu de telles choses, -ils ne prêcheraient point, croyez-le bien! comme ils prêchaient devant -un roi tranquille, qui vivait et s'endormait dans la mort avec cette -pensée que sa race était immortelle. Ils n'auraient pas maintenant -exactement le genre de prédication qu'ils avaient lorsque les pouvoirs -humains n'avaient pas reçu les épouvantables atteintes qui les ont -brisés et dont, hélas! ils saignent toujours. Quelque chose de si -incomparable à tout s'est produit parmi nous que même la situation du -prêtre, de cet homme qui n'est qu'une voix,--_vox clamantis!_--en est -modifiée. - -Bourdaloue et Bossuet, ressuscités parmi nous, seraient donc tenus de -jeter sur le temps--sur le détail des questions du temps--ce regard -pénétrant qui n'a jamais manqué au prêtre, si surnaturellement -pratique. Ils n'enseigneraient plus seulement une royauté entre -toutes: l'individu royal, pour ainsi dire; mais ils referaient les -notions défaites, et leurs sermons, comme ceux du père Ventura, -s'appelleraient le _pouvoir chrétien_. Le pouvoir, voilà l'_Ucalégon_ -qui brûle; le pouvoir chrétien, c'est le pouvoir étreint et sauvé! -Bourdaloue et Bossuet, au XIXe siècle, auraient compris, ces grands -hommes, quelle initiative est maintenant de rigueur pour ceux-là qui -tiennent l'anneau de Salomon dans leur main. Ils auraient compris, -enfin, que si le chrétien manque de précision dans ses initiatives, -Proudhon est dans son droit et qu'il déborde comme un flot. -L'individualisme qui veut se sauver, du moins jusqu'à la mort, -intervient avec ses fantômes, et, resté muet s'il peut l'être, le -chrétien prend à sa charge une partie des malheurs du temps et il en -répond devant Dieu! - - -II - -C'est sous l'empire de ces pensées que nous avons ouvert le livre du -R. P. Ventura. Nous ne l'avons pas entendu. Les souvenirs de -l'orateur, plus ou moins brillant, ne nous voilaient pas l'homme -d'idée. Le P. Ventura est bien l'un et l'autre. Il a la double faculté -de la réflexion et de l'expression instantanée. Le charbon d'Isaïe -s'allume sur ses lèvres, mais il n'en a pas moins le repli de la -réflexion et les facultés qui servent à creuser un sujet. Si l'on ne -craignait pas d'offenser une tête théologique de sa force, on dirait -que le P. Ventura est une intelligence philosophique. Il est, avec le -P. Gratry, un des esprits les plus aptes à la lutte dans la grande -bataille philosophique qui n'est pas finie. Indépendamment de la -lumière que tout prêtre porte dans sa main, par cela seul qu'il est -prêtre et qu'il allume son flambeau à la source de toute splendeur, le -P. Ventura avait pour la Critique l'intérêt d'un esprit de l'ordre le -plus élevé, qui jusque-là s'était illustré dans de très puissantes -polémiques, mais que l'événement et le choix de l'Empereur mettaient -en demeure de se montrer fécond et net dans sa fécondité et de dire -enfin le mot suprême, que, sur toutes les questions, le christianisme, -s'il rencontre un homme de génie, n'a jamais manqué de prononcer! - - -III - -Eh bien, ce mot-là, le P. Ventura l'a-t-il fait entendre? On le -cherche, et un tel mot ne se cherche pas, dans cet énorme volume de -cinq cent soixante pages où la lumière passe sur toutes, mais ne se -condense dans aucune de manière à former ce noyau qu'il faudrait pour -tout éclairer! Certes! il y a là des accents superbes, un style -étonnant, remuant et remué, et français à nous faire penser que nous -avons là, dans cet Italien, un éloquent compatriote; mais est-ce tout? -Que l'illustre théatin nous le pardonne: si la franchise est le devoir -du prédicateur vis-à-vis des puissances, elle est le devoir rigoureux -de la part du chrétien vis-à-vis du prédicateur. C'est l'instrument -de l'observatoire catholique à mettre au point du firmament. Dans ces -cinq cent soixante pages, y a-t-il autre chose que des généralités -vagues, dans une excellente direction il est vrai, mais n'aboutissant -pas au conseil précis que le législateur veut entendre puisque, dans -la magnanimité de son intelligence, il vient s'asseoir là devant vous? -Or, le conseil a-t-il immergé dans le champ du télescope? Le sol de -l'observation n'a-t-il pas tremblé sous les pas de l'observateur? - -Le P. Ventura, qui veut enseigner le pouvoir politique au détenteur -providentiel de ce pouvoir, qui l'a ramassé sur la plage comme une -épave en miettes dont il faut rapprocher et réorganiser les débris, le -P. Ventura, publiciste après coup après le sermon, puisqu'il le fixe -sous nos yeux dans un livre qu'il revoit, corrige, orne de notes, et -qui est enfin un traité, ni plus ni moins que le livre du premier -publiciste venu écrivant dans la confiance de sa pensée, le P. Ventura -ne serait-il pas un peu embarrassé si on lui disait: «C'est bien! mais -prenez la plume encore et formulez vos conseils en lois. Voyons! -allez! rédigez le décret. Il faut léguer la paix au monde avec une -dynastie. Écrivez le testament politique qui va assurer cette -survivance nécessaire au monde, si le monde n'est pas condamné. Nous -sommes attentifs, mais vous, soyez formel. Publiciste de Celui qui a -dit: Gardez mes commandements et vous vivrez, sur quel article du -_Décalogue_ baserez-vous la longévité politique de l'établissement -impérial? Tout est là, sans doute, pour vous, prêtre. Ce n'est pas -tout que de descendre du Sinaï; il faut y remonter. Le _Pater noster_ -a-t-il des échos ici-bas? Éclairez-nous... Est-ce trop demander? -N'êtes-vous pas le canal de la Constituante éternelle, le truchement -de Dieu, son porte-voix?» - -Encore une fois, si les sermons du P. Ventura n'étaient que des -sermons, nous aurions dit: Ils ont la force persuasive, ils ont -l'accent pénétrant, ils ont l'onction, ils ont... ce qu'ils auraient! -Ce ne serait là qu'un compte à régler sur les qualités et les -richesses du talent de l'orateur; mais dans la pensée évidente, -catégorique et même exprimée dans ce titre que vous avez pris, c'est -bien autre chose. C'est une réponse aux questions des novateurs du -temps. C'est une panacée. Or, qu'on nous pardonne l'expression -vulgaire! une panacée ne consiste pas à dire aux gens: Portez-vous -bien, et je paierai le médecin. Or, encore, à part la vérité morale et -dogmatique du christianisme qui circule dans ces discours et qui -appartient au premier curé de village autant et au même titre qu'au R. -P. Ventura, il n'y a véritablement pas là d'inspiration réelle et -efficace dont on puisse affirmer que ceci n'est pas le bien de tous, -la généralité catholique dans son ampleur flottante et détachée, mais -la propriété exclusive et positive d'un esprit meilleur que les autres -parce que le christianisme l'a plus profondément éclairé!... - - -IV - -Le _Carême_, comme l'on disait autrefois, le _Carême_ du P. Ventura est -composé de neuf discours: Rapports entre Dieu et les pouvoirs -humains;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement public dans -l'intérêt de la religion;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement -public dans l'intérêt de la littérature et de la politique;--Importance -sociale du catholicisme;--Moeurs des Grands;--Exemple des -Grands;--L'Église et l'État, ou Théocratie et Césarisme;--Royauté de -Jésus-Christ et Restauration de l'Empire en France. Voilà les neuf -majestueux sujets que le P. Ventura a du moins eu le mérite d'aborder. -Ce n'est pas dans un chapitre d'un livre comme le nôtre--un _index_ des -travaux philosophiques et religieux de ce temps--qu'on peut analyser ou -seulement jauger le flot de choses qui passent à travers ces sujets, -tout à la fois éternels et contemporains. Charrié par la crise qui nous -emporte, le P. Ventura a au front l'écume des vagues et de la tempête, -et du sein de cette écume il crie éloquemment: Seigneur! Seigneur! Mais -l'Évangile et la tradition ne lui fournissent pas ce qu'ils auraient -fourni à saint Thomas d'Aquin, par exemple, si saint Thomas, tombé de -son siècle dans le nôtre, nous avait donné une loi sur la famille -chrétienne déchirée et l'ordre social ébranlé. - -Le P. Ventura, qui a une clef pour entrer partout et qui n'entre nulle -part, le P. Ventura, le Guizot de la chaire, qui comprend, comme -Guizot comprenait, qu'il y a _quelque chose à faire_, ce refrain qui -depuis trente ans court les rues mais qui ne dit pas résolument quoi, -n'a que des aspirations, des pressentiments et d'incohérentes lueurs. -Dans l'impossibilité de le suivre en ces neuf stations qu'il traverse, -nous nous permettrons de signaler à l'homme d'idée le sermon final de -son Carême, parce qu'il résume, en somme, toutes les questions agitées -dans les autres et qu'il pose celle-là qui nous couvre, nous protège -et doit nous défendre dans les éventualités que l'avenir nous garde, -c'est-à-dire la restauration et l'affermissement de l'Empire. - -Eh bien, dans ce discours, où les caractères d'une restauration -providentielle sont exposés avec une autorité incontestable, le -publiciste sacré, après avoir fait la part de Dieu dans cet événement, -arrive à la part de l'homme, à ce quelque chose d'humain que nous -autres faibles créatures nous sommes pourtant tenus d'ajouter dans -l'histoire aux bontés et aux magnificences divines, et le voilà qui se -demande alors, comme dans ses autres discours il ne se l'était jamais -demandé jusque-là, ce qu'il faut voir et ce qu'il faut faire pour -résoudre cette question de la fragilité, de l'accident, qui est, -hélas! au bout de toutes les choses humaines! Assurément, ce moment du -livre est imposant, et nous attendions à cette place, dans ce discours -final, quelque chose de péremptoire sur lequel le prédicateur nous -aurait laissés. - -Retardée, si l'initiative avait apparu elle n'en aurait été que plus -frappante. Mais savez-vous ce qu'est pour le P. Ventura, penseur hors -de sa robe, et qui dans sa robe devrait être inspiré, l'initiative qui -doit raffermir le pouvoir secoué et brisé par tant de révolutions -successives?... On sourit presque en l'écrivant! C'est la -décentralisation comme l'entend Danjou et le principe des -substitutions à perpétuité. En dehors de ces deux vues politiques très -connues, très discutées et encore très discutables, il ne voit plus -rien, cet homme de politique sacrée, et c'est pour nous rapporter de -telles choses, qui sont au pied de toutes les taupinières politiques -de notre âge, qu'il est monté au Sinaï et qu'il en descend, plus -resplendissant de talent que de vérité! - -Nous ne croyons pas qu'effet de surprise plus désagréable se soit jamais -produit en lisant un homme sur lequel on avait compté. Quoi? avoir pris -le ton qu'il fallait prendre, du reste; avoir été prêtre jusque-là, -touchant, poignant, d'une gravité, d'une pénétration...--mais dans cette -généralité que nous avons notée, cette généralité de l'enseignement -catholique que le premier venu peut avoir comme le dernier,--et puis -tout à coup, lorsqu'il s'agit du conseil exprès, de la vue précise, se -montrer...--comment dirons-nous? et il faut bien le dire...--si vulgaire -et d'une initiative si morte! C'est là une chose presque douloureuse, et -qui, à nos yeux et aux yeux de tous, décapite le titre ambitieux, et qui -pouvait être juste, du livre du P. Ventura: _Le Pouvoir chrétien_. -L'adjectif peut rester, mais le substantif ne mérite plus d'y être. -C'est du christianisme éloquent que fait l'illustre théatin, mais du -pouvoir... non! - -Et cependant, comme tout homme qui a l'étoffe catholique sous la main -et qui pourrait tailler là dedans, le P. Ventura est passé bien près -de la vérité, de la vérité illuminante. Pourquoi donc faut-il qu'il -soit resté sur son oeil la pellicule de la cataracte? La -décentralisation dont il parle est peut-être, en sachant l'entendre, -une vue qui a sa justesse, mais elle n'a, dans l'économie des -postulations du publiciste, ni la grosseur ni la toute-puissante -efficacité qu'il lui attribue. Nous n'en dirons pas assurément autant -du pouvoir paternel, qu'il veut faire plus fort par le principe des -substitutions et la disposition testamentaire; nous croyons que, là, -le célèbre prêtre était bien près d'une solution. Mais il en était -d'autant plus loin qu'il en était plus près. Rappelons-nous le -proverbe: Lorsqu'il y a dix pas à faire, neuf est la moitié du chemin. - -Pour le prêtre, en effet, et pour tout homme qui croit, avec juste -raison, que la politique sort des flancs de la morale et ne peut pas -sortir d'ailleurs, la question primaire, la question fondamentale, à -cette heure de l'histoire, est la reconstitution de la famille -chrétienne, brisée par l'individualisme du temps. Nous aussi nous -pensons, comme le P. Ventura, que la famille doit prendre fonction -dans l'État. Nous pensons que si un _pouvoir chrétien_ (et, certes! le -pouvoir devant lequel le P. Ventura parlait alors avait ce glorieux -caractère) traduisait le _Pater noster_ dans ses lois et le quatrième -commandement, il serait en mesure suffisante contre les révolutions -futures et pourrait marcher en bataille rangée contre elles. Nous -pensons que si on opposait aux droits de l'homme de Rousseau la -déclaration des droits de la famille française représentée par le -Père, ceci nous infuserait un sang nouveau dans les veines et que le -pouvoir politique en bénéficierait à l'instant même, car le _Notre -père_ ne s'adresse pas qu'à Dieu. Il se réfléchit jusque dans le sein -des mineurs de la famille, et c'est un rayon divin qui traverse le -diamètre de l'espace et de l'infini! - - -V - -Et dire comment et par quels moyens cette traduction était possible, -le dire nettement, voilà la politique sacrée comme en ferait Bossuet à -cette heure et que nous attendions du P. Ventura. Quel sujet et quel -auditoire! L'imagination nous le fait entendre: «Plantez, sire, les -racines de vos enfants dans le coeur de tous les foyers domestiques. -Enfoncez votre dynastie dans huit millions de dynasties. -Réverbérez-les et qu'elles vous réverbèrent! A la statue dynastique il -faut un piédestal de granit comme elle.» Quel texte inouï et quelle -occasion splendide pour un orateur qui eût été plus qu'orateur! Hélas! -le P. Ventura, nous le répétons, n'a été que cela. Ce n'est pas -cependant le courage qui lui a manqué. La religion est une Thétis qui -trempe les coeurs dans des eaux dont ils ressortent Achilles et qui -leur dit: «La peur seule est mortelle.» Et, d'ailleurs, avait-il -besoin de courage? Ne parlait-il pas devant l'homme qui sait que le -pouvoir est la vertu des rois et qui en a fait la sienne?... - - -VI - -Un mot encore sur ces sermons, qui, s'ils ne sont pas davantage, -resteront de très beaux discours prononcés devant Sa Majesté -l'Empereur. Ils sont précédés d'une introduction de la plus -majestueuse gravité, due à la plume de Louis Veuillot, dont le -talent, on peut le dire, a pris depuis quelque temps un surcroît -d'aplomb et le caractère, presque l'éclat, d'une popularité. Ce rayon, -qui lui est venu enfin à travers les préjugés de la haine, et qu'il -n'a pas cherché, Dieu merci! il le conservera, s'il ne faut pas pour -cela dévier de sa ligne droite, et il le perdra sans souci pour ne pas -en dévier. - - - - -LE DOCTEUR TESSIER[55] - - -I - -Les _Études de médecine_[56] dont le docteur Tessier a publié la -première partie, sont, avant tout, un livre de discussion ardente sous -des formes sévères, une polémique corps à corps et mortelle contre des -hommes célèbres et des doctrines malheureusement professées; mais -cette discussion est, en bien des points, si détaillée et si spéciale, -le langage qui l'exprime est d'une propriété si technique et si -profonde, qu'au premier abord elle semblait, par cela même, échapper à -notre examen. C'est à la réflexion seulement que nous avons compris -qu'un livre de cette importance et de cette portée ne pouvait être -passé sous silence. Les _Études_ du docteur Tessier n'intéressent pas, -en effet, que les hommes d'une science déterminée. Elles méritent -d'être signalées à l'attention de tout ce qui pense. - - [55] _Études de médecine générale_, 1e partie: _De l'influence du - matérialisme sur les doctrines médicales de l'école de Paris; De la - fixité des essences et des espèces morbides_ (_Pays_, 4 février 1856). - - [56] J.-B. Baillière. - -Elles s'appuient sur ces grandes généralités qui soutiennent tout dans -le monde intellectuel et moral. A travers les lignes droites ou les -sinuosités de l'argumentation supérieure de Tessier, on voit que -l'esprit de ce redoutable discuteur doit fomenter, depuis longtemps -déjà, une vaste théorie de son art, et il est impossible de ne pas -tenir compte de ce qu'on aperçoit d'un système qui, sans doute, se -dégagera plus tard avec la double force de ses développements et de -son ensemble. Si nous pouvions, par le peu que nous en dirons, avancer -le moment où ce système, parachevé et complet, sortira de l'esprit -auquel il a donné tant de résistance et de vigueur contre les -tendances d'un enseignement vicieux et funeste, nous croirions avoir -fait assez. Les prétentions du temps actuel sont philosophiques. C'est -dans ces prétentions qu'il faut le saisir pour le redresser. L'esprit -philosophique a mis partout sa main insolente; il faut partout la lui -couper. Sous prétexte d'indépendance, il a brisé la chaîne des -traditions dans toutes les directions de la pensée. En histoire, il a -faussé les faits à l'aide d'interprétations mensongères, et il a -inventé des _philosophies de l'histoire_. Tessier est un de ces fermes -esprits qui ne donnent pas dans ces majestueuses niaiseries. Il est de -ceux qui croient que, sur tous les terrains,--en médecine comme -ailleurs,--l'histoire doit faire taire la philosophie et tient en -réserve des réponses et des solutions toutes prêtes quand la -philosophie n'en a plus. - -Et qu'on n'infère pas de ces paroles que le docteur Tessier est -impropre à ce qu'on appelle les choses de la philosophie et qu'il a -pour elle ce dédain qui est l'hypocrisie de l'impuissance! On se -tromperait assurément. Tessier est, au contraire, une intelligence -philosophique. C'est un métaphysicien d'un ordre élevé. Le livre dont -nous parlons en fait foi. Il aime et il invoque la métaphysique. Il la -trouve dans l'esprit humain et il ne veut point qu'on l'en arrache. Il -en maintient la nécessité. Il en reconnaît la grandeur, quand la -plupart des médecins modernes, métaphysiciens pourtant, mais malgré -eux, et aveugles, l'insultent et la repoussent comme un piège, plein -de trahison, que l'esprit humain se tend à lui-même. Seulement, tout -métaphysicien qu'il puisse être, l'auteur des _Études de médecine -générale_ est encore plus traditionaliste que philosophe, et il laisse -à sa vraie place la métaphysique, dans la hiérarchie de nos facultés -et de nos connaissances, en homme qui sait que sans l'histoire les -plus grands génies philosophiques n'auraient jamais eu sur les -premiers principes que quelques sublimes soupçons... Le docteur -Tessier, qui croit à la science médicale, qui la défend contre les -invasions sans cesse croissantes de la physique, de la chimie et d'une -physiologie usurpatrice, donne pour chevet à ses idées le récit -moïsiaque, dont tout doit partir pour tout expliquer, et -l'enseignement théologique et dogmatique de l'Église. En plein XIXe -siècle, lui, médecin, il se fait hardiment scolastique, et, comme le -robuste et beau pasteur du tableau de Léopold Robert, accoudé si -grandiosement contre son attelage, l'auteur des _Études de médecine -générale_, appuyé sur le front puissant du _Boeuf de Sicile_, oppose -fièrement saint Thomas d'Aquin à Cabanis. Il appartient donc à ce -groupe d'esprits qui pensent que la Renaissance et l'expérimentalisme -de Bacon ont détourné les sciences, aussi bien que les lettres, de la -voie qu'elles devaient suivre au sein d'une civilisation chrétienne, -et qui sont décidés à mourir ou à ne jamais vivre dans la popularité -de leur siècle pour les y faire rentrer si Dieu lui-même ne s'y oppose -pas. Avec le genre d'occupations et de préoccupations auxquelles le -docteur Tessier a dévoué sa vie, on peut s'étonner qu'il fasse partie -de ces «_derniers Romains_», qui périront probablement à la peine et à -l'honneur de la vérité; mais s'il y a là une raison pour être surpris, -il y en a une autre pour applaudir et pour admirer! - - -II - -De tous les esprits, en effet, qu'a faussés et corrompus le sensualisme -de la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon, qui en a été la -doctrine, les médecins ont été et sont encore, par le mode séculaire de -leur enseignement, les plus profondément atteints. C'est qu'on ne touche -pas impunément sans précaution à la matière! L'Hercule intellectuel -n'est pas comme l'Hercule de la chair. Il meurt de son baiser à la -terre. Quand il l'étreint trop fort, il étouffe dans toute cette -poussière sa vigoureuse spiritualité. Aveuglés par leur long tête-à-tête -avec des organes et des phénomènes, la plupart des médecins ont, depuis -Bacon et son observation raccourcie, dégradé la science dont ils -relèvent, et ils l'ont réduite à n'être plus qu'un empirisme superficiel -et grossier. Le matérialisme païen, qui, en renaissant, devait -reparaître plus monstrueux que la première fois puisqu'il renaissait -dans une société chrétienne, est scientifiquement plus grand dans les -écrits de Van Helmont et de Boerhaave qu'il ne l'était, par exemple, -sous la plume d'Hippocrate et les traditions de l'école de Cos. Filtrant -partout, comme la boue du Nil, dans les inspirations des poètes, dans -les chefs-d'oeuvre des artistes, dans les moeurs des classes élevées, -pour retomber de là dans les peuples comme, de l'élégante cuvette d'une -fontaine, l'eau ruisselle dans les profondeurs d'un bassin, le -matérialisme, qui cherchait son lit, en a enfin trouvé un, qui semble -éternel, sur le marbre des amphithéâtres. En supposant que -l'intelligence humaine soit un jour nettoyée de cette doctrine immonde, -les médecins seront les derniers à en essuyer leur pensée. A prédire -cela, croyez-le bien! il n'y a ni exagération ni imprudence, et la -preuve en est dans le livre de Tessier. Nous l'avons lu et nous en -sommes resté accablé. On y trouve, exposées et réfutées, les doctrines -des professeurs les plus influents sur l'enseignement et sur l'opinion, -et ces doctrines sont matérialistes,--immuablement matérialistes,--comme -si nous étions au lendemain de la Renaissance ou à la veille de la -Révolution française! - -Il faut dire cela, et le dire bien haut. Nous avons donc vécu en vain. -Les cynismes du XVIIIe siècle, en débauche d'esprit comme de moeurs, -n'y ont rien changé. Les honnêtes gens ont eu horreur et dégoût, mais -l'horreur n'a pas monté plus haut que le coeur. La science -probablement trempe la tête dans un Styx, comme le corps d'Achille, -afin de faire à ses enfants un sentiment moral invulnérable, et (le -croiront-ils, ceux-là qui ne sont pas médecins?) le matérialisme a -continué d'être, à peu de chose près, à cette heure, ce qu'il était -quand La Mettrie publiait cette _histoire naturelle de l'âme_ qui fit -tant de bruit, et cet _homme-machine_ qui n'en fit pas moins! En ce -temps-là, les habiles et les modérés du matérialisme dirent que La -Mettrie avait l'esprit un peu dérangé; et, pour se consoler, il s'en -alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse. -Mais Cabanis allait naître, Cabanis, qui, sous une phraséologie encore -plus lâche que honteuse, devait nous donner la pensée comme une -sécrétion du cerveau. - -Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui -vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant à la politique, -mise au service de la doctrine, c'est différent! Cabanis, qui a la -froideur et les insinuations du serpent, est à coup sûr très -supérieur à La Mettrie, entraîné par une expression à outrance et un -tempérament désordonné. Blafard et douceâtre écrivain, élégant, mais -à la manière des incroyables de son temps, appliquant aux matières -philosophico-médicales la rhétorique effacée de son ami Garat, -Cabanis, malgré une médiocrité foncière, a laissé un sillon profond, -que d'autres ont fécondé, et a exercé une influence décisive sur -l'enseignement en France tel qu'il est encore aujourd'hui. - -Comme le remarque Tessier avec infiniment de justesse, Cabanis, qui -avait contre l'Église et les idées religieuses les haines perverses de -son époque, voulait, dans la civilisation de l'avenir, remplacer les -prêtres, dont le rôle était fini (pensait-il), par les vingt mille -médecins qui allaient toucher, en haut et en bas, à toutes les -réclamations de la société moderne et la gouverner en la retournant -sur son lit de douleur. Le plan n'était pas mal combiné. Il valait -mieux que la prêtrise des philosophes de l'avenir inventée, depuis, -par Cousin, Saisset et Simon. Ce plan aurait, s'il avait vécu, ravi -d'espérance Condorcet. Sans le chrétien Napoléon, qui se mit tout à -coup à faire les affaires de Dieu, et quelques esprits du plus haut -parage, comme le vicomte de Bonald, qui, par parenthèse, traita -Cabanis dans ses _Recherches philosophiques_ comme plus tard de -Maistre traita Bacon, le matérialisme passait presque à l'état -d'institution politique. Nonobstant l'effort de ces grands hommes,--de -ces grands spirituels,--il resta au fond de l'enseignement, en -s'aplatissant, il est vrai, en y rampant, en s'y coulant comme un -reptile, mais il y resta. - -Un jour, la philosophie générale eut assez de cette auge et releva le -front. Les philosophes du XIXe siècle réagirent contre les philosophes -du XVIIIe. La Romiguière abolissait Condillac. Cousin, toujours poli, -en sa qualité d'éclectique, effaçait Locke... d'un coup de chapeau. -Galvanisé un instant, le spiritualisme cartésien disparut bientôt dans -ce vaste trou de formica-leo, cette logique de Hegel, qui tue la -pensée par le vide. Au milieu de tout ce mouvement, le matérialisme -médical ne bougeait pas. Il laissait dire et faire et se transformer -la philosophie. Comme le voyageur de la fable, craignant que le vent -ne fût pas pour lui il serra son manteau autour de sa personne, et si -bien qu'à moins de le regarder de fort près on ne pouvait le -reconnaître. C'était son salut. Il ganta sa main et masqua son visage, -et l'on vit jusqu'à ce lion de Broussais, dont Pariset disait: -_Quærens quem devoret_, devenu tout à coup d'une prudence antipathique -à son génie, mettre une sourdine à sa voix rugissante, et inventer, -pour mieux cacher le secret de la comédie, ce mot d'_ontologie_ qui -signifiait toutes les chimères et toutes les sottises de la religion, -de la métaphysique et de la spiritualité. - -Or, si Broussais s'humiliait ainsi, Broussais, le plus superbe esprit -qui se soit jamais posé sur des griffes entrecroisées à la _guisa di -leone_, comme dit le poète, on se demande ce que durent faire les -hommes qui vinrent après lui et dont l'audace n'était pas, comme la -sienne, mesurée à la grandeur de l'intelligence. Eh bien, ce qu'ils -firent, le docteur Tessier s'est donné la mission de nous l'apprendre -en leur répondant! Il a choisi les plus comptés d'entre eux et il a -cherché, sous le masque fin d'une phrase éteinte, qui jette de la -cendre par-dessus la flamme afin qu'on ne crie pas «au feu!», la -doctrine, l'immuable doctrine, qui a bien pu modifier des vues de -détail, mais qui est la même dans ses conclusions qu'aux jours où elle -ne se cachait pas. Encore une fois, nous ne pouvons entrer dans cette -robuste et longue discussion, qu'il faut prendre où elle est, -c'est-à-dire dans le livre de Tessier. Les problèmes sur lesquels -roule tout l'enseignement médical y sont examinés avec les solutions -qu'en donnent les professeurs actuels, dont on cite les noms, les -discours et les livres. Méconnaissance de la nature spirituelle de -l'homme, qu'on définit _un mammifère monodelphe bimane_ et rien de -plus, négation de l'unité de la race humaine, affirmation de -l'activité de la matière, confusion de la physiologie et de l'histoire -naturelle au mépris des traditions médicales depuis Hippocrate jusqu'à -nos jours, enfin l'opinion qui implique le matérialisme le plus -complet: «Que la vie ne doit pas être considérée comme un principe, -mais comme un résultat, _une propriété dont jouit la matière, sans -qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans le corps_», -toutes ces solutions, et beaucoup d'autres de la même énormité, sont -attaquées et ruinées de fond en comble par le rude joûteur des -_Études_. - -Il suit, avec une longueur de vue et une implacabilité de logique -auxquelles rien n'échappe, les conséquences de ces doctrines dont la -science est empoisonnée, et, Dieu merci! il n'est pas au bout de son -travail puisque nous n'avons que la première partie d'un ouvrage qui -devra montrer, dans tous les rameaux de l'enseignement, la filiation -de ces erreurs. Le docteur Tessier n'est pas uniquement préoccupé de -_spiritualiser_ l'instruction et de tenir compte de la magnifique -duplicité humaine, même dans l'intérêt de l'observation -physiologique; il va plus loin et plus haut... «Le rationalisme -dogmatique--dit-il--ne saurait coordonner les phénomènes -physiologiques et comprendre les rapports de la physiologie et de la -médecine; mais, sur le terrain de la pathologie, ce rationalisme -devient la négation de TOUTE vérité.» Ainsi, comme on le voit, -l'enseignement n'est pas seulement matérialiste; il est, de plus, -arbitraire et antimédical, et l'habile écrivain le prouve avec une -rigueur dont, certes! il n'avait pas besoin aux yeux de ceux qui -savent jusqu'où peut porter une idée. En effet, les doctrines -matérialistes sont, scientifiquement, ce que sont politiquement les -doctrines démagogiques, troublant également la tradition, et les unes -violant aussi bien l'histoire dans le monde des idées que les autres -dans le monde des faits! - - -III - -Et, ici, nous touchons au plus beau côté d'un livre qui nous en promet -un autre, dégagé de toute polémique, et par cela plus grand... Esprit -historique, comme on doit l'être avant d'être métaphysicien, le -docteur Teissier ne fait point la guerre sans savoir comme il fera la -paix. On a eu de fort grands critiques pour la critique elle-même, et -qui, comme Bayle, appuyaient leurs têtes d'or sur l'argile d'un -scepticisme toujours près de s'écrouler; mais Tessier est or de -partout. S'il veut détruire le physiologisme moderne, il sait aussi ce -qu'il veut mettre à la place, et c'est précisément ce qui y était. Le -plus bel effort des esprits vigoureux est de renouer les traditions, -en toutes choses, quand elles ont été rompues; c'est de se rattacher à -ce passé qui est toujours une vérité ensevelie. Les chefs de dynastie -le savent bien, qu'il n'y a rien de plus difficile et de plus grand! -Tessier, qui est peut-être, à sa manière, un chef de dynastie,--car, -ou nous nous trompons beaucoup, ou il a toute une famille d'idées -puissantes à établir,--Tessier est une de ces intelligences qui -travaillent à renouer la chaîne des enseignements scientifiques, et -jamais il ne nous a paru plus heureux dans son effort qu'en posant -(pourquoi n'est-ce que de profil?) la grande question de -l'immutabilité des maladies. Le physiologisme, qui règne encore -quoique son conquérant ne soit plus, a inventé un état de santé qui -ressemble fort à ce qu'était l'état de nature chez les publicistes du -siècle dernier. En identifiant, comme il l'a fait, la maladie avec le -symptôme ou la lésion, il a supprimé la maladie, et, de cette façon, -il a bouleversé tout ce qu'on savait et tout ce qui était force de loi -sur cette question fondamentale: «Le mot _nature_ vient du mot -_nasci_,--dit Tessier avec la simplicité de la lumière,--par -conséquent, toutes les fois qu'une question de nature est posée, elle -implique à l'instant même une question d'origine. Donc la question des -maladies pose la question de leur origine, et par suite de l'origine -du mal.» - -Réduit à ses seules forces et répugnant à regarder au fond de -l'histoire, le rationalisme devait considérer ces questions comme -vaines et insolubles, et il n'y a pas manqué; en cela au-dessous de -l'antiquité païenne, qui ne connaissait pas Bacon, mais qui n'en -savait pas moins observer et conclure. Hippocrate, en effet, ce -vieillard divin,--car l'histoire, pour honorer ce grand observateur, -n'a trouvé rien de mieux que de l'appeler comme le vieil -Homère,--avait reconnu l'immutabilité des maladies quand il s'écriait, -avec le pressentiment d'une révélation: «Il y a là quelque chose de -Dieu (_quid divinum_)!» Et quand aussi Démocrite, tenant de plus près -la vérité, écrivait ce mot singulier: «L'homme tout entier est une -maladie», comme s'il eût deviné ce dogme de la chute après lequel il -n'y a plus rien à l'horizon de l'histoire ni à l'horizon de l'esprit -humain! - -C'est cette immutabilité des maladies, niée et méprisée comme tant de -grandes traditions à cette heure, que Tessier a osé relever et -soutenir. Il a choisi cette forte thèse parce qu'il l'a rencontrée sur -la route de ses déductions, mais surtout parce que, triomphante, elle -entraînerait la ruine du matérialisme,--sa ruine définitive, sans que -dans ses débris il pût retrouver une pierre pour se faire un bastion. -L'immutabilité des maladies s'explique par les prédispositions -morbides; les prédispositions morbides par une hérédité qui, -elle-même, confine à un état antérieur dont l'homme n'est sorti qu'en -se laissant criminellement tomber. Tout cela n'est pas nouveau. Mais -rappelez-vous le mot de Pascal, vous qui avez au moins le respect des -noms écrasants, et taisez-vous! «Le noeud de notre condition--écrivait -le penseur terrible--prend ses retours et ses replis dans cet abîme, -de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce -mystère n'est inconcevable à l'homme.» Provoquer, par des livres -supérieurs comme l'est celui de Tessier, le retour aux idées -spirituelles et chrétiennes dans l'enseignement de cette science -immense,--la médecine,--ce n'est donc pas de l'invention, mais c'est -mieux. «C'est la pyramide renversée sur la pointe et replacée sur la -base,» comme le disait ce grand écrivain, qui, pour son compte, a fait -si bien un jour ce qu'il avait dit. - - - - -FLOURENS[57] - - -I - -Si Flourens n'avait qu'une seule importance,--s'il n'était qu'un -savant d'un ordre supérieur enfermé dans la carapace d'une grande -spécialité, impénétrable à tout ce qui ne serait pas savant, sinon du -même niveau que lui, au moins du même courant d'études,--nous ne nous -hasarderions point à vous en parler... Nous laisserions aux livres -purement scientifiques, ou aux mémoires de l'Académie dont il est le -secrétaire perpétuel, à vous entretenir de ses découvertes en anatomie -et de ses travaux en physiologie et en histoire naturelle. Flourens, -heureusement pour lui,--encore plus heureusement pour nous,--n'est pas -qu'un savant considérable et officiel. C'est aussi un lettré, un -lettré autant qu'un de nous. C'est un lettré qui reporte sur la -science, pour en adoucir l'austérité et sans rien diminuer de sa -beauté profonde, tout ce que le génie littéraire peut donner à la -pensée d'un homme de clair, d'élégant et de doux. Et ces trois mots -caractérisent très bien, je vous assure, le genre de talent de -Flourens, de cet homme qui aurait pu, ma foi! être pesant sans se -compromettre, tant il savait de choses, et qui s'en est si bien gardé! - - [57] _Oeuvres complètes_ (_Pays_, 7 avril 1860). - -Mon Dieu, oui! il aurait pu être pesant tout comme un autre. Il est -savant. Il a donné à la science toute sa vie, et, vous le verrez tout -à l'heure, la science a très bien agréé ses hommages. Elle l'a rendu -heureux; elle ne l'a point traité comme un de ses _patiti_ inféconds -qu'elle traîne quelquefois après elle. Et cependant il n'a pas eu la -fatuité de son bonheur, car la fatuité des savants heureux, c'est la -lourdeur... une lourdeur gourmée, épatée, infinie. C'est leur -_turcarétisme_, à eux! Au contraire, il a été léger; mais léger comme -un ignorant charmant, qui n'a pas autre chose à faire que d'avoir de -la grâce, de temps à autre, et de se montrer spirituel. Flourens n'est -point un érudit à l'allemande, quoiqu'il soit de l'Académie de Munich -et de bien d'autres académies. C'est un érudit des plus français, qui -n'a pas perdu, comme tant d'autres, en cultivant la science, sa -qualité de Français. Originalité mi-partie, dont chaque moitié vaut -presque un tout. Savez-vous comment il procède? il enlève la -science,--cette puissante personne à la Rubens moins la couleur,--il -l'enlève dans les bras très fins de sa littérature et lui ouvre ainsi -dans le monde un chemin que, sans cette enlevante littérature, la -science peut-être ne ferait pas. Il la vulgarise et la popularise. Il -lui fait faire son tour... d'esprits! Artiste délicat, il lui attache -des ailes transparentes, qui ne fondent point comme celles d'Icare, et -qui l'emportent bien loin de tous les malheureux culs-de-plomb qui -peuplent les Académies. - -Voilà Flourens! et voilà pourquoi aussi les oeuvres d'un homme aussi -savant que lui attirent notre attention, malgré tout ce qu'on -rencontre dans ces oeuvres de particulier, de spécial, de technique, -d'effrayant pour nous. La fleur littéraire, qui n'est parfois qu'un -brin de muguet, insinue son parfum dans ces livres de nomenclatures et -de descriptions anatomiques qui devraient être si secs et parfois si -nauséabonds pour tout ce qui n'a pas l'ardente et féroce curiosité du -savoir, et cette petite odeur, qui surprend là, mais qui plaît -partout, invite les esprits les moins enclins à la science à prendre -ces livres et à les ouvrir. Le langage facile, pur, agréable, qu'on -parle ici ne rappelle en rien le langage rude, incorrect et parfois -opaque, que la science, soucieuse seulement de l'exactitude des faits, -est accoutumée de parler. Non que la science ne puisse avoir son -éloquence, une éloquence à elle,--brusque ou calme, mais carrée, -didactique, imperturbable, ne craignant d'appuyer sur rien quand elle -croit, en appuyant, préciser davantage. Seulement, ce n'est pas là la -langue de Flourens. La sienne n'a rien de cette substance épaisse et -forte. Elle ne ressemble pas au bloc de cristal qui absorbe le jour -qu'il renverra plus tard quand il sera taillé et mis sous son arc de -lumière. Elle est taillée, elle, mais mince et lumineuse comme la -vitre à travers laquelle vous regardez les étagères d'un muséum, et, -il faut bien le dire, depuis Fontenelle,--ce léger dans la consistance -comme Flourens,--rien de pareil en fait de style scientifique ne s'est -vu pour la transparence presque aérienne de la phrase et cette -précision, sûre d'elle-même, qui n'a pas besoin d'appuyer. - -En effet, il y a, dès les premières pages de ces _Oeuvres -complètes_[58], qui renferment non seulement les découvertes de la -science mais les hommes qui les ont faites, et la biographie après -l'histoire, il y a, entre Flourens et Fontenelle, un rapport qui saute -aux yeux, malgré et à travers toutes les différences de philosophie, -de sentiment et de destinée qui existent entre le secrétaire perpétuel -de l'Académie des sciences du XVIIIe siècle et le secrétaire perpétuel -de l'Académie des sciences d'aujourd'hui, et ce rapport, c'est -l'incomparable diaphanéité de leur exposition à tous deux. C'est la -sveltesse d'un style que le goût littéraire a dégagé et allégé jusqu'à -la légèreté d'un Grammont ou d'un Matta, si de tels hommes avaient pu -écrire sur les sciences. C'est cette chose dont on peut se passer -aussi en France, mais non sans en souffrir: l'agrément! l'agrément -jusque dans les matières qui comportent le moins d'agrément! -l'agrément, ce superflu si nécessaire à l'esprit français! Fontenelle -et Flourens, et tous les deux autant l'un que l'autre, ont introduit -et créé le _joli_ dans la science, sans la dégrader. - - [58] Garnier frères. - -Pour la première fois, le Corneille a été joli sans sottise. On a pu -dire avec eux et en les lisant: Une jolie science, une jolie -expérience, une jolie découverte, une jolie description de -physiologie,--toutes choses qui autrefois faisaient trembler et qui, -autre part que chez eux, rendent encore bien grave. Ils ont été -attirants, amusants, attachants, quelquefois brillants, et on a pu se -risquer un jour, sur la foi de leurs livres, aux sciences physiques ou -naturelles sans avoir la vocation d'un héros, d'un martyr, d'un La -Pérouse qui n'en reviendra pas et qui croit s'en aller bravement se -faire manger par les sauvages! - -Certes! Il n'y aurait que cela dans Flourens, il n'y aurait que cette -ressemblance, que ce rapport avec Fontenelle, que ce serait assez pour -exciter en nous la plus vive sympathie. Le progrès ne peut pas -s'arrêter, c'est bien entendu, et il pullule de rudes ouvriers à la -science, des piocheurs et des défricheurs du sublime le plus -américain; mais quelqu'un qui ressemble à Fontenelle, mais, au plus -épais de la science, deux doigts d'esprit qui tiennent une plume -légère, voilà ce qu'on ne voit pas tous les jours! - - -II - -Et il n'y a pas que ces deux doigts d'esprit dans Flourens. Il n'y a -pas que le génie littéraire de Fontenelle retrouvé au fond de sa -fonction, comme une chose oubliée à sa place dans l'intérêt de son -successeur. Il n'y a pas dans Flourens, quoi qu'il y soit aussi, qu'un -historiographe d'académie, qu'un tabellion d'éloges officiels dont -l'original reste au greffe et dont l'expédition est donnée à la -postérité, qui aimera à la lire pour la façon dont elle est -_libellée_, je vous en réponds! Il y a un autre homme, qui n'est pas, -qui n'a jamais été dans Fontenelle. Fontenelle, lui, quand, de ses -deux doigts que j'adore, il a fini d'écrire son _Éloge_ d'Académie ou -son _Histoire de l'Académie_, qui était aussi un éloge, bien digne -d'un ancien madrigaliste comme il l'avait été en l'honneur des dames -(car les académies sont des dames aussi, quoique composées de -plusieurs messieurs); oui! quand Fontenelle a achevé de tourner ce -madrigal suprême, et il le tourne bien, ayant eu jusqu'au dernier -moment la grâce et la clarté,--cette grâce de la lumière, ayant été, -ce vieux Tithon, aimé jusque-là de l'Aurore!--alors tout est dit. Il -est épuisé, il a rendu son dernier souffle, l'aimable bonhomme! Il -n'est plus que le Céladon, plus _passé_ que ses aiguillettes, -d'anciennes bucoliques oubliées,--un pasteur d'Arcadie enterré en -Académie. - -Mais Flourens, après ses _Éloges_, est toujours Flourens, -c'est-à-dire ce qu'il a été toute sa vie: un anatomiste, un -naturaliste, un physiologiste, un professeur. Ce n'est pas seulement -qu'un secrétaire perpétuel d'académie, il est perpétuel de talent en -son propre nom, ce qui vaut bien mieux! Il y a là, dans cette -publication de chez les frères Garnier, huit à dix volumes qui ne sont -que la _fleur d'un panier_ très plein et très profond, dans le fond -duquel je ne plongerai pas mes mains indignes. Mais je me permettrai -de toucher, sans appuyer, au velouté de toute cette fleur. Je me -permettrai de vous faire remarquer cette poudre étincelante, tombée -des ailes de cette érudition d'abeille, qui a le vagabondage de -l'abeille, qui en a le miel, mais qui n'en a pas l'aiguillon. - -Et, d'abord, voici trois à quatre volumes de Notices qui sont -certainement la partie la moins considérable et la moins travaillée de -cet esprit facile à qui rien ne semble coûter, tant il est éveillé et -preste! et dont plusieurs (celles sur Henri-Marie de Blainville, -Léopold de Buch et les Jussieu) sont de petits chefs-d'oeuvre -d'appréciation attique. Puis, après ces Notices, voici une _Histoire -de la circulation du sang_, à travers laquelle le lecteur, et même la -lectrice, verront circuler le leur dans leurs veines. C'est peut-être -dans cette histoire que Flourens a le plus exhalé sa petite odeur de -muguet littéraire quand, de savant en savant, il est arrivé jusqu'à -Guy Patin, cette excellente figure, ce Boileau-Despréaux de la -médecine, qui aurait donné très bien la monnaie de sa pièce à l'autre -Boileau, le railleur de la Faculté. Ici, le naturaliste, le -physiologiste, devient presque un critique comme l'un de nous. C'est -un _clair de lune_ de Sainte-Beuve; mais c'est un clair de lune -limpide! Après cette _Histoire de la circulation du sang_, vous avez -_L'Instinct et l'intelligence des animaux_, une question qu'un fils de -Buffon comme Flourens devait traiter dans un de ses ouvrages; car vous -savez si Flourens est le fils de Buffon et s'il mérite de porter le -nom de _Buffonet_ que Buffon donnait à son fils! Puis encore un -_Examen de la phrénologie_, très court, comme il convient, le mépris -ayant une expression brève quand il n'est pas silencieux, et le mépris -étant tout ce que mérite cette doctrine, qui n'est plus qu'une -amusette de salon depuis que Broussais, ce tribun médical, n'est plus -là pour la défendre de sa voix âpre. - -Flourens, qui ne pèse sur rien, a donné à cela sa chiquenaude, et la -chiquenaude a suffi pour _enfoncer_ les _protubérances_; mais il n'en -a pas moins fait justice à Gall quand il s'agit des services rendus -par cet homme, en dehors de son système, à l'anatomie. Enfin, voici le -livre qui a fait tant de bruit, et qui, je le crois, a été pour -Flourens la queue du chien d'Alcibiade: le _Livre sur la longévité_! -L'Alcibiade de la physiologie se devait de couper la queue de son -chien, et il l'a coupée en homme qui sait se servir du scalpel et de -l'esprit français. Mais j'ai gardé pour le dernier le meilleur et le -plus intéressant des livres de Flourens, celui-là qu'il a intitulé: -_De la Vie et de l'Intelligence_, et sur lequel je crois nécessaire de -m'arrêter. - - -III - -Quand nous avons rendu compte, dans ce volume, de l'_Histoire des -manuscrits de Buffon_ que Flourens a publiée, nous avons dit que nous -reviendrions sur les services rendus par l'éminent commentateur du -grand naturaliste à la philosophie générale. Eh bien, c'est ce livre: -_De la Vie et de l'Intelligence_, qui fait le mieux mention de ces -services! Philosophiquement, Flourens, ce rayon intellectuel qui -glisse plus sur la métaphysique qu'il ne la pénètre, Flourens est -cartésien. A toute page il vante la _Méthode_ de Descartes, et trop, -selon nous. Il admire l'axiome assez vulgaire de cette méthode: «qu'il -ne faut admettre pour vrai que ce qu'on connaît évidemment pour tel». -Comme si ce moyen de connaître évidemment le vrai, la _Méthode_ de -Descartes, l'avait donné jamais à personne! Il est vrai que Flourens -dit que Descartes oublie sa méthode en physique. En est-elle donc -meilleure pour cela? - -Descartes a toujours fait des efforts enragés pour sortir du _moi_, et -il y est resté. Moins heureux que le renard de la fable, il n'a pas -trouvé d'échine de bouc pour s'aider à sortir du puits dans lequel il -était descendu et qui n'est pas le puits de la vérité. Flourens, fils -de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux -hypothèses; mais l'observation et l'expérimentation l'ont parfois -arraché aux influences de sa naissance et de son éducation, et de -l'aperçu il est monté jusqu'à la découverte. Or, il a fait deux -découvertes, surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d'honneur -dans la tradition scientifique. La première est celle de la formation -des os démontrée à l'aide d'expériences très ingénieuses et très -concluantes, et la seconde, c'est la localisation de l'intelligence -dans le cerveau, dont il prouva _physiologiquement_ l'unité. Avec sa -théorie expérimentale sur les os, Flourens jetait aux Bichats de -l'avenir, pour le développer, le germe d'une nouvelle chirurgie, et ce -n'était là qu'un profit de la physiologie; mais la théorie posant -l'axiome superbe: «la matière passe et les forces restent», frappait -le matérialisme, d'un premier coup, au ventre même. _Ventrem feri!_ -Seulement, au second, la bête s'abattait, et ce second coup mortel et -qui en finissait fut la localisation de l'intelligence dans le -cerveau! - -Rien de plus curieux que la démonstration de Flourens, rapportée avec -beaucoup de détails dans le livre _De la Vie et de l'Intelligence_, et -avec cette clarté qui est le don de son talent. C'est là qu'il -faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartésien, il n'invoqua pas la -pensée, la spiritualité, la conscience, cette ligne solitaire et -impossible à joindre de l'asymptote éternelle! Non! il prit tout -simplement et tout brutalement le cerveau, le découvrit, le disséqua, -et, sous la pointe de ce scalpel qui est le seul instrument de vérité -pour les matérialistes, il montra que le cerveau était le siège -exclusif de l'intelligence; que l'ablation d'un des tubercules -déterminait la perte du sens de la vue, mais que l'ablation d'un lobe -laissait la sensation et détruisait seulement la perception. Il -établit que l'un était un fait _sensorial_, l'autre un fait -_cérébral_, et que la sensibilité n'était et ne pouvait jamais être -l'intelligence, pas plus que l'idée la sensation. - -Contrairement à la théorie de Locke et de Condillac, mère de toutes -les autres théories sensualistes, il prouva que penser est si peu -sentir qu'on peut _couper le cerveau par tranches_--et il le -coupa--sans produire aucune douleur, la sensibilité n'existant que -dans les nerfs et dans la moelle épinière, et l'intelligence étant le -cerveau où n'est pas la sensibilité. Et il alla plus loin encore! Il -démontra que sentir n'est pas même percevoir et que le cerveau _seul_ -perçoit. Enfin, il analysa _expérimentalement_ les facultés, les -fonctions, les forces, et donna la preuve sans réplique à ses -adversaires (car c'était une preuve physiologique) de l'unité de -l'intelligence, concluant que la physiologie répétait le témoignage du -sentiment, et qu'elle le confirmait en le répétant. - -Telle est, sauf les développements, qui sont très lumineux et dont on -ne peut donner ici la longue chaîne logique, la grande démonstration -faite par Flourens contre le matérialisme, et qui, selon nous, doit -finir et emporter le débat. C'est, comme on le voit, le dernier mot -philosophique prononcé dans un ordre d'idées qu'il forclôt et contre -lequel nulle objection ne peut désormais se relever. C'est la dernière -raison,--ou, bien mieux!--c'est le dernier fait sous lequel -s'enterrera le matérialisme et cette philosophie de la sensation qui a -longtemps régné, et qui se raccroche en ce moment au panthéisme pour -ne pas tout à fait périr et pour retrouver plus tard le moyen de -vivre. - -Par le panthéisme, en effet, le matérialisme a toujours un pied et une -main dans la philosophie contemporaine, et ce n'est pas le -spiritualisme, réduit à ses seules forces, qui coupera jamais ce pied -et cette main-là. Il l'a essayé au commencement du siècle, ce -spiritualisme vain qui, en dehors des idées chrétiennes, a l'insolence -et l'ingratitude de se croire quelque chose. C'était l'heure où la -société n'en pouvait plus, changeait d'erreur et se tournait de -l'autre côté sur sa paillasse de sophismes. Mais Cousin, qui discutait -Locke, n'empêcha pas Broussais. D'ailleurs, il faut bien en convenir, -quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n'est jamais par -des arguments tirés d'un ordre d'idées déterminé qu'on peut enfoncer -et ruiner les arguments tirés d'un bon ordre d'idées contraires, et, -tout de même que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons -spiritualistes tout de même le matérialisme ne peut périr et crouler -que sous des raisons tirées de lui-même. Or, l'honneur de Flourens est -d'être venu nous les donner! - - -IV - -Encore une fois, voilà le vrai mérite de Flourens. Voilà la gloire -sérieuse de cet esprit, léger seulement par l'expression, qui a porté -dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a été -terrible et il a souffleté le matérialisme avec un scalpel! Puis il a -repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue. -L'historien de Magendie a l'originalité d'être convaincu. Non -seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartésien, et nous -avouons que jamais ce spiritualisme-là ne nous a paru très formidable -et très auguste; mais il est chrétien, et il a toujours mis sa science -derrière le christianisme, ce qui est sa place, malgré les rébellions -insolentes de quelques savants. Sur la création, il est pour Moïse, et -sur l'unité de la race dans le genre humain. Il croit aux causes -finales; mais, comme il le dit avec un sens délié et profond, il ne -conclut pas «le dessein suivi des causes finales, mais les causes -finales du dessein suivi». Il n'est guères possible de dire plus juste -et de penser plus fin. - -Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualités supérieures de -Flourens. C'est de justesse dans l'expression et de finesse dans la -pensée qu'est faite sa lucidité, car Flourens n'est pas seulement un -esprit lucide, c'est mieux que cela: c'est une lucidité. Nous n'avons -pas entendu Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son -enseignement les qualités qui font de l'exercice du professorat -quelque chose comme une création continuée, car éclairer les esprits, -c'est les créer une seconde fois. C'est même, dirons-nous,--et c'est -la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants comme -s'ils n'étaient pas savants et savants comme s'ils n'étaient pas -amusants,--c'est même l'habitude du professorat qui donne à ces livres -la tache de ces répétitions de faits ou d'idées qu'on prendrait pour -des négligences et qui sont plutôt des scrupules de clarté. Flourens, -qui ferait la classe avec beaucoup d'imposance à des hommes comme lui, -la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de -l'Abbaye-aux-Bois, comme Bossuet faisait le catéchisme aux petites -bonnes gens de la ville de Meaux, et, comme on le sait, Bossuet n'en -était pas plus petit. L'auteur de _la Vie et de l'Intelligence_ n'est -donc pas moins fort parce qu'il est gracieux, il n'est pas moins docte -parce qu'il est agréable et que tout le monde peut lire ses livres et -les goûter. - -Nous croyons à la providence des noms comme y croyait Sterne, et -Flourens est l'homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son -Jardin des plantes au corsage un peu épais de la science, et il en -ferait bien d'autres! Tout ce qu'il touche, il le fleurit. - - - - -EUGÈNE PELLETAN[59] - - -Eugène Pelletan est, comme on sait, un des écrivains les plus -démocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-être, par le -talent de l'expression, par l'élévation de son sentiment, par -l'enthousiasme profond que lui inspire la cause de la démocratie, l'un -des écrivains qui font le plus d'honneur à son parti. Pour toutes ces -raisons réunies, si le livre de Pelletan justifiait l'ambition -naïvement montrée de son titre (et il n'y a rien dans cette naïveté -fière qui nous déplaise, qu'on le croie bien!), nous aurions le -symbole du XIXe siècle et nous saurions à présent quoi mettre à la -place de ce vieux symbole de Nicée, tué par l'analyse et par la -science, et qui ne peut plus satisfaire--disent les philosophes--les -besoins de foi des peuples actuels. - - [59] _Profession de foi du dix-neuvième siècle_ (_Pays_, 1er janvier - 1853). - -Malheureusement pour ceux qui auraient été curieux d'un tel résultat, -la profession de foi de Pelletan restera la profession de -foi--isolée--de son auteur aux incomparables grandeurs et à la -_vérité_ du XIXe siècle, et nous ne disons pas assez! à toutes les -grandeurs et à la vérité de tous les siècles qui le suivront. En -effet, qu'on ne s'y méprenne point! ce n'est pas en ce que le XIXe -siècle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai que Pelletan -a la confiance qu'on pourrait avoir en la vérité même de Dieu, mais -c'est dans tous les siècles futurs, grands, selon lui, impeccables et -infaillibles, à leur date, à leur place dans la chronologie -universelle; en d'autres termes, c'est dans le progrès, le progrès -indéfini de l'humanité. A ne voir que l'affirmation de ce fait, qu'y -a-t-il là de bien nouveau? - -En France, depuis Condorcet, cette foi au progrès est connue, -quoiqu'on ne la professe tout haut que sous les réserves du bon sens -d'un peuple qui n'aime pas qu'on se moque de lui, et en Allemagne, où -l'on n'a rien à craindre à cet égard, cette foi a été redoublée par -des systèmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs, -les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce -qui donne un mérite de hardiesse et d'initiative à Pelletan, c'est -d'écrire un livre pour démontrer la nécessité rationnelle de cette -croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne ni en France, les -deux pays à idées,--l'Angleterre n'est qu'un pays à intérêts,--les -hommes qui s'appellent _humanitaires_ n'accepteront, pour -l'explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la -profession de Pelletan. Elle pourra lui servir, à lui, car l'esprit -gagne toujours à se mettre bien en face de sa pensée en l'exprimant. -Mais, comme propagande d'idées, elle se perdra: en France, par son -lyrisme et sa candeur même; en Allemagne, par son manque de science -réelle et de profondeur. - -C'est que, pour un livre pareil, il ne suffît pas d'en avoir l'audace. -Écrire la profession de foi d'un siècle qui semblait ne plus en avoir; -proclamer la seule croyance restée debout sur toutes les autres, la -seule religion qui convienne à des titans intellectuels de notre -force; proclamer la foi au progrès, la foi scientifique au progrès, -imposée à tout ce qui pense de par l'autorité même de l'histoire;--en -trois mots, reprendre en sous-oeuvre et refaire l'histoire des -civilisations successives, de l'homme et de la création, était, -n'importe pour quel esprit, une tentative dangereusement grandiose. -Pelletan, qui a l'esprit ardent des hommes faits pour la vérité, a -mesuré la difficulté avec son courage. Mais l'audace ne fait pas -toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait -pas, l'audace est déconsidérée. - -Qu'on nous permette de l'affirmer! il n'y avait que deux manières de -traiter l'immense et difficile sujet qui a tenté Pelletan. Et nous -disons deux seules manières, et non pas trois. Ou bien il fallait -l'aborder comme nous l'aurions abordé, nous chrétiens, pour qui nul -mouvement de civilisation n'a dépassé le christianisme; comme nous qui -avons une révélation religieuse primitive, écrite, inébranlable dans -ses textes, une histoire, un enchaînement de faits, des sources -nombreuses, toute une exégèse, toute une critique, et une autorité -souveraine pour empêcher tous ces dévergondages d'examen qui ont fini, -en Allemagne, par le suicide de la Critique sur les cadavres... -qu'elle n'a pas faits. Ou bien il fallait traiter ce terrible sujet -résolument, en homme qui a pris son point de vue de plus haut ou de -plus avant que des textes; comme un philosophe, carré par la base, qui -dit fièrement à l'histoire: Tu mens, quand tu n'es pas trompée; tu es -trompée, quand tu ne mens pas! Mais alors, résultat singulier, dans le -premier cas une telle histoire--impossible à Pelletan, facile -peut-être à Bossuet, à Cuvier, à tout grand cerveau généralisateur qui -admettrait une révélation,--nierait, en détail et en bloc, tout ce que -Pelletan admet comme vrai! Elle nierait le progrès. Elle nierait la -perfectibilité indéfinie et cette ascension chimérique de l'humanité -on ne sait vers quoi... car le mot n'a pas encore été dit. Du système -de Pelletan il ne resterait pas un atome. Dans le second cas, au -contraire, rien de pareil sans doute, mais à quel prix? à la stricte -condition d'avoir établi la foi au progrès sur une théorie assez forte -pour démentir l'histoire, et c'est là précisément ce que Pelletan n'a -pas fait. - -Il n'a été ni assez historien ni assez philosophe, et il a voulu être -l'un et l'autre. Il n'a pas vu que ce double rôle était incompatible; -que sur cette question mystérieuse, mais non impénétrable, de la -destinée de l'humanité, l'histoire tuait la philosophie ou que la -philosophie tuait l'histoire. Il n'a pas été assez historien; quoi -d'étonnant à cela? mais il n'a pas été non plus assez philosophe, et -ceci étonne davantage. Sur cette question, que le panthéisme moderne a -posée et qu'à plusieurs reprises il a essayé de résoudre, Pelletan, -démocrate, protestant, hegelien plus ou moins, le sachant ou sans le -savoir, a trahi la philosophie, la seule puissance dont il -relève,--car si Pelletan n'est pas philosophe, qu'est-il donc? En -quelle classe d'esprits le rangerons-nous?... Dans son livre il n'a -pas procédé une seule fois à la manière de ses maîtres; car il a des -maîtres, nous les connaissons. Eux sont, avant tout, des anatomistes -de la pensée. Tous leurs systèmes sortent des abîmes d'une psychologie -qui leur semblait, en tout sujet, le point de départ inévitable, mais -qui les a perdus parce que qui descend dans l'homme sans la main de -Dieu ne remonte plus! Pelletan n'invoque point, lui, cette méthode -sévère. Il ne commence point par creuser dans les facultés de l'homme -pour mieux juger du but de l'humanité. Avec cette légèreté enflammée -d'un poète, qui ne consume rien et qui n'éclaire pas, il parle, au -début de son livre, du sentiment et de la raison, _ces deux ailes de -l'âme_; mais il n'en décrit pas les fonctions, il n'en montre pas -l'origine. - -Cependant, la théorie de la connaissance doit forcément s'élever -derrière toute philosophie. Il n'y a que nous, les enfants d'une -révélation positive, qui puissions nous passer de construire une -théorie de la connaissance pour donner de l'autorité à nos -assertions. Nous, nous commençons par Dieu l'histoire de toutes -choses, et cette vue-là simplifie tout. Mais ce dont nous sommes -dispensés, nous, les hommes du passé et les mystiques, comme nous -appellent nos ennemis, Pelletan y est tenu. Eh bien, de cette -obligation philosophique il ne se préoccupe même pas! Il affirme et -va. Il raconte à sa manière ce que la Genèse raconte mieux que lui. -Mais, arrivé à l'homme, il brise la Genèse, et l'erreur monstrueuse -monte sur les débris de l'hypothèse. La chute, ce cataclysme de l'âme, -qui a laissé sa trace dans la mémoire de tous les peuples, comme le -déluge, ce cataclysme de la matière, a laissé la sienne à tous les -points, à toutes les fissures de ce globe, est niée d'un mot, au -mépris de toutes les traditions connues. Le premier homme, cet Adam -qui avait la lumière d'une innocence sortie fraîchement, comme un lis, -des mains du Seigneur, Adam, dans l'Éden, pour Pelletan, est un _peu -plus que les bêtes_, mais ce n'est encore qu'une organisation -imbécille dans les rudiments du progrès. Et Ève?--«_Ève eut besoin de -sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu._» - -Nous citons... mais sans colère. Ne savions-nous pas qu'il devait en -être ainsi, qu'il ne pouvait pas en être autrement pour le théoricien -ou le mystagogue du progrès? L'erreur a des manières d'attacher le -collier de force aux plus généreux esprits et de les traîner après -elle. La chute admise, le progrès ne serait plus! Les enfants -verraient cela... Seulement, pour rendre son soufflet à l'histoire il -fallait rester dans la philosophie, nous donner, d'après la nature de -l'homme et l'étude de ses instincts et de ses facultés, la preuve -philosophique de l'impossibilité radicale, humaine, de la chute. Or, -voilà ce que Pelletan a oublié. De la question philosophique, qu'il -n'a pas touchée comme on eût été en droit de l'attendre d'un homme qui -a conçu l'idée de son livre, il a glissé tout à coup dans l'histoire -sans texte contre une histoire qui en a un. Mais une histoire sans -texte pourrait fort bien être un roman. - -Et quand on est sorti de la Genèse le roman continue, ou du moins une -histoire que rien n'affermit ni ne prouve; qui, lorsqu'elle n'est pas -entièrement fausse, quand les faits et les textes ne la démentent pas, -n'a pour elle que des inductions et des analogies, assez peut-être -pour donner le doute, pas assez pour donner la foi. Ainsi--pour ne -prendre qu'un détail entre tous--où Pelletan a-t-il vu, ailleurs que -dans les arrangements de sa pensée ou sur l'échiquier idéal dans -lequel il encastre les événements et ploie l'histoire du monde à sa -fantaisie, que l'homme fut chasseur avant d'être pasteur, que ce fut -le troupeau qui lui donna l'idée de la famille, la chasse et les -partages de la proie l'idée de la propriété?... «Le jour où l'homme -laissa les agneaux auprès de la brebis, il garda auprès de lui ses -enfants, et la famille fut fondée.» C'est la phrase même de Pelletan. - -En nous tenant en dehors des livres qui sont pour nous la vérité, les -premiers développements humains des sociétés comme Pelletan les -raconte ne seraient encore que des probabilités de simple bon sens, -et, malgré notre respect pour le bon sens, il faut plus que cela pour -expliquer l'homme. Des probabilités, quand il s'agit de l'écheveau -brouillé des origines! La philosophie en a beaucoup accumulé, mais à -sa honte. Elle y a rongé son frein, cassé sa sangle, bu son écume. -Elle y a épuisé son effort. Nous avons d'elle toute une bibliothèque -bleue de systèmes que l'histoire a balayés de son pied tranquille, -comme une poussière qui ne devait pas monter jusqu'à son front. -Pelletan nous les rappelle. Mais, franchement, et pour parler comme -lui, est-ce avoir progressé que de nous donner sur l'origine du -langage le fonds d'idée de Condillac? sur la question du feu d'être -au-dessous de Bory de Saint-Vincent, dans un dictionnaire des sciences -naturelles? Et ainsi de toutes les questions, car nous ne pouvons -qu'indiquer. Certes! c'est ici le cas ou jamais de citer le beau mot -du philosophe Jacobi, qui savait, comme Pascal, ce que vaut, sur les -questions premières, la philosophie réduite à elle seule: «La -philosophie, comme telle seulement,--disait-il,--est un jeu que -l'esprit humain a imaginé pour se désennuyer; mais, en l'imaginant, -l'esprit n'a pas fait autre chose que d'organiser son ignorance.» - -Et encore y a-t-il moyen de l'organiser plus ou moins solidement, -cette ignorance!... Voyez les grands esprits à système qui se mêlèrent -de penser sur le développement des sociétés humaines: Aristote, -Platon, Hobbes, Fichte, Hegel et tant d'autres! Aucun d'eux ne s'est -contenté des généralités à _fleur d'idées_, et le plus souvent à -_fleur d'images_, qui satisfont Pelletan dans sa recherche d'une très -difficile vérité. Ils n'ont point fait à si bon marché une philosophie -de l'histoire. Leur successeur, qui avait à profiter de leurs travaux, -Pelletan,--lequel, par parenthèse, est bien pittoresque et a le sang -bien chaud pour être un métaphysicien, un _oeil retourné en dedans_, -comme disait l'abbé Morellet avec une spirituelle exactitude,--pose -des lois absolues qu'il tire de tout ce qu'il y a de moins absolu au -monde: l'analogie! l'analogie! cette fille trompeuse de l'imagination, -qui a si souvent donné le vertige aux plus fermes observateurs. Cette -fascination de l'analogie le mène, à travers toute l'histoire, dans -l'Inde, en Égypte, en Grèce, dans le monde romain, dans la Gaule, -partout enfin où le progrès comme il l'entend a glorifié l'humanité. -Elle le mène, mais, comme toute fascination, elle l'égare aussi -quelquefois. Dans l'impossibilité de refaire un livre sur lequel ici -on ne doit que planer du haut d'un examen bien rapide, nous ne pouvons -discuter, détail par détail, l'histoire à compartiments de damier que -Pelletan a construite dans l'intérêt de ses idées. Sans cela il nous -serait facile de montrer, les faits en main, qu'il n'a pas plus creusé -dans l'esprit des différentes époques du monde qu'il n'a fouillé, au -début, dans les origines et les facultés de l'homme, et qu'en cela -trop souvent son livre, empreint de ce fatalisme géographique qui -explique les fonctions des peuples par le milieu dans lequel ils se -meuvent (fatalisme ressuscité de tous les matérialistes de fait, -d'intention ou d'aveuglement), a donné, en preuve de ses dires, -l'apparence pour la réalité et la superficie pour le fond. - -Ainsi donc, même pour ceux qui pensent comme Pelletan (et que -d'esprits pensent comme lui à cette heure ou du moins inclinent à -penser comme lui!), son livre, _Profession de foi du_ XIXe -_siècle_[60], est à refaire. C'est un coup manqué dans l'ordre de la -pensée. Un symbole de foi s'arrête dans une forme nette, au travers de -laquelle on voit l'idée jusque dans ses racines. Une profession de -foi--de foi scientifique, de foi rationnelle, la seule foi possible -aux facultés mûries du XIXe siècle,--doit reposer sur un enchaînement -de réalités incontestables et n'avoir rien de vague, rien d'incertain, -rien d'obscur. Pelletan cache plus d'une obscurité sous la couleur de -son style, oriental d'éclat, brillant comme les escarboucles du -diadème de Salomon, dont il n'a malheureusement pas la sagesse. Pour -prouver aux hommes, même les plus perméables aux influences de la -philosophie panthéistique de notre époque, que la solution du problème -de l'humanité c'est son progrès incessant, éternel, sans point d'arrêt -et sans défaillance, il faut plus que la conviction éloquemment -enflammée du plus brillant des sectaires ou l'enthousiasme ivre d'un -Thériaki. - - [60] Pagnerre. - -Nous sommes dupes des mots qu'on répète. Le progrès incessant et -éternel de l'humanité! On entend cela partout, et on l'accepte, comme -on accepte tout, à condition de n'y pas trop regarder et de n'y pas -trop comprendre. Et pourquoi ne l'accepterait-on pas? Cela paraît si -simple à l'esprit et cela est si doux à l'orgueil. Mais, allez! quand -on veut élever ce mot à la hauteur d'une démonstration qui force la -foi et en moule énergiquement l'expression dans un symbole, il se -trouve des difficultés embarrassantes auxquelles tout d'abord on ne -pensait pas... Et nous ne parlons pas pour nous, qui n'avons ni dans -le coeur ni dans l'esprit la même foi que Pelletan, qui ne pensons pas -comme lui que le progrès soit l'expansion illimitée de toutes les -forces passionnées de l'homme avec toutes leurs excitations et leurs -réalisations dans l'État, dans l'art, dans l'industrie, dans les -moeurs; mais qui croyons, au contraire, que le progrès c'est la vertu -par le sacrifice en vue de quelque chose qui n'est ni dans l'histoire -ni dans la vie _visible_ de l'humanité! Pour nous, toute conversion -aux idées de Pelletan est impossible, mais nous disons que sa thèse -est rude à soutenir, même vis-à-vis de ses amis intellectuels. -Logiquement, il est vrai, et de philosophie à philosophie, d'augure -à augure, la chose serait bien moins ardue, car la portée d'une -pareille thèse n'échappe pas. L'Allemagne, qui a l'intrépidité des -crimes abstraits, l'a révélée depuis longtemps: c'est le détrônement -de Dieu par l'humanité, c'est la révolution démocratique contre -Dieu. Qu'on ne s'y méprenne pas! on n'a inventé le progrès indéfini -que pour se passer de Dieu au commencement, au milieu et à la fin -de toutes choses. Voilà la portée du système. Seulement, pour -insinuer dans les esprits honnêtes et confiants qui vous lisent ces -conséquences voilées, la main, qui n'est pas très forte, tremble un -peu... tâtonne dans les faits qu'elle mêle et se blesse à des -inconséquences mortelles. Selon nous, c'est là ce qui est arrivé à -Pelletan. Son talent ne l'a pas sauvé. Il s'est pris lui-même à son -prisme; le flambeau qu'il portait l'a ébloui. A côté des clartés -aveuglantes et des mirages de perspective, il y a aussi dans son -livre de ces inconséquences qui sont des blessures par lesquelles -saigne et meurt un système. Citons-en une seule, en passant: «Il -(l'homme)--dit-il--recruta d'abord ces races purement alimentaires, -_expiatoires_, qui devaient régénérer l'homme en donnant leur vie -pour lui et le _racheter_, par leur sang, de sa pauvreté...» Nous ne -discutons pas le fait, nous citons la phrase. Franchement, -n'est-elle pas un peu compromettante? Quand on a nié la chute et -qu'on sait à quel degré les idées se tiennent et se commandent, il -ne faudrait sous aucun prétexte risquer ces mots d'expiation et de -rachat, qui feraient, s'il vivait, sourire le terrible Joseph de -Maistre de son sourire le plus cruellement indulgent. - -Telle est, pour nous, cette _Profession de foi du_ XIXe _siècle_. -Pelletan nous pardonnera la rigueur de notre critique. C'est un noble -esprit,--on le sent bien quand on le lit,--un de ces esprits «qui ne -veulent pas être les créateurs, mais les créatures de la Vérité», et -c'est pourquoi nous avons dit avec franchise ce que son livre nous a -inspiré en le lisant. Quant au talent d'écrivain dont ce livre éclate, -il est presque aussi grand que les erreurs dont il est plein. Il est -juste de le reconnaître. Mais qu'importera peut-être à l'auteur? -Hélas! nous savons trop ce que, dans les préoccupations presque -religieuses du penseur, devient ce génie de la forme qui vous aime et -que l'on n'aime plus! Ingratitude de l'intelligence, éprise de -l'abstraction et de la découverte, elle reste insouciante pour la -forme qui la fera vivre et qui emporte l'idée vers l'avenir sur ses -ailes! Peut-être le style de Pelletan est moins pour lui, en ce -moment, que sa philosophie, et pour nous, au contraire, le style, dans -son ouvrage, est tout. Certes! on peut regretter l'emploi de cette -plume, d'une coloration si ardente que l'on dirait un pinceau, mais on -n'en saurait contester l'éclat. Il y a plus: avec la sécheresse des -âmes de nos jours froids et ternis, nous disons qu'il est impossible à -ceux qui n'ont point aboli en eux la faculté de l'enthousiasme de ne -pas regretter de voir Pelletan fourvoyer le sien dans de misérables -théories, comme on regretterait de voir la graine de l'encans tomber -par terre au lieu d'aller s'embraser sur les trépieds des tabernacles. -Pelletan est de cette race d'âmes qui ont le sens mystique en elles, -et, selon nous, c'est là une supériorité. Assurément on peut abuser de -cette supériorité-là comme de toutes les autres; car c'est une -observation qui n'a pas été assez faite, que plus les facultés sont -rares et grandes, plus l'usage en peut tourner vite à l'abus, -apparemment par la raison qu'il est plus aisé de tomber à mesure qu'on -s'élève. Mais, quoi qu'il en puisse être, l'auteur de la _Profession -de foi du_ XIXe _siècle_ est un mystique; c'est un mystique dans -l'erreur, comme il y a des mystiques dans la vérité. Dépravé par la -philosophie, qui a remplacé pour le XIXe siècle le matérialisme du -XVIIIe, c'est une espèce de saint Martin du panthéisme. Il veut, -comme tous les illuminés de la philosophie, réaliser une foi -scientifique, et il n'y a pas d'âme mieux créée pour la foi intuitive -que son âme. Il y a en lui des tendresses de coeur, des forces de -sentiment qui ne savent plus que devenir dans ce système, sans Dieu -personnel, de l'humanité progressive. En vain transpose-t-il Dieu et -s'efforce-t-il d'en remplacer l'amour par l'amour de l'humanité; en -vain s'enferme-t-il dans cette prison des siècles dont il a beau -reculer les murs, il n'a jamais l'espace qui conviendrait à l'énergie -de son âme immortelle. Et si par impossible il pouvait réussir dans sa -tentative de philosophie, il soulèverait encore, pour respirer, ce -ciel qu'il croirait avoir abattu sur lui... Le ton des polémiques de -journaux ne nous impose point. Nous sentons battre le coeur sous -toutes ces cuirasses, quand il bat fort comme celui de Pelletan. -Naturellement, il définirait sa philosophie comme elle est définie -dans le traité _des choses divines_: «J'entends par le vrai quelque -chose qui est antérieur au savoir et hors du savoir.» Mais -volontairement, artificiellement, il s'acharne à des démonstrations -extérieures qui ne partent que du pied des faits et qui y succombent. - -Destinée singulière, et moins rare qu'on ne pense, que ce contre-sens -suprême entre les idées et les facultés! C'est la seule explication -qu'on puisse donner de ce triste phénomène: un homme si bien doué -produisant un système qui répond si peu aux ambitions de sa pensée. -L'esprit, qu'on a méconnu en soi, s'est vengé! - - - - -SAINT ANSELME DE CANTORBÉRY[61] - - -Si le talent seul faisait la destinée des livres, nous pourrions nous -dispenser peut-être de parler de ce dernier ouvrage de Charles de -Rémusat. Le talent dont il brille n'est pas assez éclatant pour porter -bien loin les idées qu'il exprime. Mais en fait d'idées, qui l'ignore? -c'est moins l'auteur et la force de son esprit qui créent le succès -que les circonstances. S'il est vrai, comme le disait Napoléon, que -les hommes, grands ou petits, sont fils des circonstances, le mot est -encore plus vrai des idées... Flèches lourdes ou légères, aiguës ou -émoussées, le vent qui les pousse, l'air qu'elles traversent, le point -d'où elles sont ajustées, font plus pour elles que la corde de l'arc -qui les chassa ou la main qui les a lancées. Chose singulière! le but -vient plus souvent vers elles qu'elles ne vont elles-mêmes vers le -but. Et voilà la raison, sans doute, pourquoi il n'est pas d'homme ou -de livre, si infime qu'il soit par l'intelligence, qui ne puisse être -dangereux. L'imbécillité même, en matière d'idées, n'est pas une -innocence; et l'esprit humain est conformé de sorte que la bêtise -peut, dans un jour donné, avoir le triste honneur d'être un fléau. - - [61] _Saint Anselme de Cantorbéry_, par Charles de Rémusat (_Pays_, 13 - février 1853). - -Et si cela est d'une manière absolue, si les circonstances ont sur le -sort des livres une influence plus grande que le talent qu'ils -attestent, on peut assurer qu'à l'heure présente Rémusat est placé -dans la situation la plus favorable au rayonnement de tout ce qu'il -publie, que ce qu'il publie soit, d'ailleurs, vrai ou faux, médiocre -ou supérieur. Son passé, son ancienne élévation ministérielle, ses -relations de monde et d'école, son titre littéraire d'académicien, -tout, jusqu'à sa position de vaincu politique,--car, en France, c'est -parfois une assez belle position que celle-là,--facilite -merveilleusement la diffusion actuelle de ses idées et de ses écrits. -Il est même à penser que sans cette circonstance de vaincu qui touche -la chevalerie française, la Critique, trop spirituelle pour ne pas -vouloir être populaire, aurait passé bien vite par-dessus le _Saint -Anselme de Cantorbéry_[62] de Rémusat, sujet philosophique et qui ne -peut intéresser qu'un très petit nombre d'esprits. Seulement, si elle -a touché à cet ouvrage avec une gravité et une considération qui -l'honore, elle a été bien payée de sa politesse, car elle a trouvé -dans le livre de Rémusat les idées qui lui sont le plus chères, ce -rationalisme contemporain qu'on voit partout maintenant, de quelque -côté qu'on se tourne, et qu'il nous faut bien appeler par son nom -puisque, aujourd'hui, nous avons à parler de philosophie. - - [62] Didier et Cie. - -Du reste, ce qui diminuait bien un peu le mérite de la Critique, si -bienveillante pour Rémusat et pour son livre, c'est qu'elle devinait à -l'avance ce qu'un tel livre devait contenir. La forme scientifique des -idées que l'auteur y expose pouvait bien ne pas l'attirer avec -puissance, mais ces idées, elle les pressentait. En effet, Rémusat a -un passé philosophique comme il a un passé politique, et on les -connaît tous les deux. Si, dans un temps de scepticisme ou -d'éclectisme comme le nôtre, on n'ose pas dire qu'il y ait autre chose -dans les têtes affaiblies que des tendances à la place d'opinions, on -sait bien au moins à quelles tendances a toujours appartenu la pensée -de Charles de Rémusat. Cet élégant nourrisson de madame de Staël qui -n'a point épuisé sa nourrice, trop jeune du temps du _Globe_ pour -s'asseoir sur le _canapé_ doctrinaire, mais qui s'est tenu sur le -tabouret d'à côté, est un de ces esprits non sans mérite, à coup sûr, -mais qui manquent de l'espèce d'énergie nécessaire pour donner un -démenti à leur vie et renverser dans leur intelligence des convictions -fausses, même quand elles y manquent de profondeur. Par la nature de -ses facultés, il était destiné à toujours aller devant soi dans le -sens de ses premières pentes. Or, c'est ce qui est arrivé. Le _Saint -Anselme_ d'aujourd'hui est bien de la même main qui écrivit -l'_Abélard_, et, il y a quelques années, cet _Essai de philosophie_ en -plusieurs volumes qui, erreurs à part, accusait plus d'aperçus et de -verve cérébrale que les livres publiés depuis par l'auteur. La -maturité ne porte pas toujours bonheur à tout le monde. L'esprit de -Charles de Rémusat a eu la maturité des femmes blondes,--il a passé. A -l'époque, lointaine déjà, où Rémusat écrivait son _Essai de -philosophie_, il y avait en lui ce pétillement d'idées qui ferait -croire à la force d'individualité d'une intelligence; mais ce n'était -là qu'une illusion, due probablement à sa jeunesse. En réalité, -Rémusat était bien plus pétri par les philosophies qu'il maniait qu'il -ne les pétrissait lui-même. Il recevait alors, comme un homme plus -grandement doué que lui, Cousin, l'influence de ces systèmes -allemands,--barbares de la pensée civilisée et savante,--contre -lesquels il n'y a plus maintenant que le catholicisme pour refuge, -comme il n'y avait non plus que le catholicisme du temps des barbares -matériels! L'unique différence était peut-être que Cousin, avec son -ardente sensibilité et l'éclat chaleureux de son esprit, recevait -l'impression de la pensée allemande comme une cire bouillante et -splendide reçoit l'empreinte dans laquelle jouera la lumière, tandis -que Rémusat la gardait comme une cire pâle et tiède, sans cohésion et -sans solidité. N'importe! l'un comme l'autre, l'esprit qui vivait le -plus comme celui qui vivait le moins, ils devaient si bien retenir en -eux la marque de cette philosophie que, malgré le temps, la réflexion -et la peur inspirée par des doctrines qui ont fini par donner Arnold -Ruge à l'Allemagne et Proudhon à la France, on la retrouve partout en -eux à cette heure, aussi bien dans le plus puissant, devenu le plus -prudent et qui affecte, pour désorienter l'opinion et n'y pas -répondre, de sculpter avec un amour comiquement idolâtre le buste -d'une femme sur un tombeau, que dans le plus faible, resté le plus -hardi,--puisqu'il est resté philosophe,--s'efforçant vainement, dans -son interprétation de la métaphysique de saint Anselme, d'échapper aux -conséquences, maintenant dévoilées, de la philosophie qui les a -également asservis! - -Car tel est le but, sinon atteint, du moins visé, du nouvel ouvrage de -Rémusat. Maintenir le fondement de la philosophie rationaliste, de -cette philosophie qui n'est pas autre chose que le protestantisme en -métaphysique, mais échapper aux conséquences panthéistiques de cette -philosophie, devant lesquelles le monde, plus chrétien encore qu'il ne -pense, se cabre encore avec effroi, tel est le but que s'est proposé -Rémusat dans sa monographie intellectuelle de _saint Anselme_. -Pourquoi s'est-il donné un pareil but? A-t-il tremblé, dans sa -conscience logique ou dans sa conscience morale, en voyant les -conséquences terribles dégagées enfin de ce qu'il crut la vérité si -longtemps? Est-ce la chose en soi qui l'a révolté, ou l'effet actuel -de cette chose sur le monde qui lui a paru compromettant? Nous -n'avons point à faire un travail d'Hercule en sondant les reins ou le -coeur des philosophes, ces étables d'Augias humaines. Mais toujours -est-il que ce but impossible d'une charte taillée entre un principe et -sa conclusion, Rémusat se l'est donné. Très au courant du mouvement -d'idées qui s'est produit du côté du Rhin, et modifié par ces idées, -c'est par l'Allemagne et sur les pas de l'Allemagne qu'il est entré -dans l'étude du moyen âge et de la scolastique. Mauvaise porte et -mauvais guide pour y pénétrer! Ce n'est pas l'instinct de la pensée -chrétienne qui l'a poussé de ce côté et qui l'a fait aller d'Abélard, -de l'hérétique Abélard, jusqu'à l'orthodoxe Anselme. L'Allemagne, -curieuse comme si elle n'avait pas d'idées à elle, et personnelle au -point de chercher ses idées partout, l'Allemagne depuis longtemps -cherchait l'_or_ que Leibnitz avait dit _briller dans le fumier du -moyen âge_. Elle l'avait trouvé; mais en mettant la main dessus, comme -Galatée touchant Pygmalion, elle avait dit: «C'est moi encore!» -Rémusat, plus ou moins hegelien, avait pu lire dans Hegel: «Anselme, -dans son célèbre argument de l'existence de Dieu, montra, le premier, -la pensée dans son opposition à l'être et chercha à en prouver -l'identité.» Après un pareil hommage rendu par le grand théoricien de -l'identité de la pensée et de l'être, qui semblait reconnaître dans le -saint métaphysicien une paternité éloignée, comment ne pas se -préoccuper de cet homme, qui, quoique saint, avait été philosophe, et -qui, par Descartes, touchait à Hegel? Rémusat a beau nous dire, avec -une intention qui ne trompe personne: «Descartes ne serait pas -aisément convenu que saint Anselme fut un de ses maîtres», tout ce -qui s'occupe de philosophie n'en sait pas moins que l'argument de -saint Anselme sur l'existence de Dieu (et l'existence de Dieu c'est -toutes les questions de la philosophie dans une seule) est le même -dans le _Monologium_ que dans les _Méditations_. Par la nature de son -esprit, par la prétention de son système, par l'isolante force ou -faiblesse de son principe: «_Je pense, donc je suis_,» Descartes est -l'orgueil de la personnalité solitaire. Avec la hache de son -scepticisme il a coupé tous les câbles qui attachent la pensée humaine -à la tradition. Robinson intellectuel d'un désert qu'il a fait autour -de sa propre pensée, il a voulu créer tout dans le vide qu'il avait -creusé. Il est évident qu'un tel homme n'admet ni ancêtres ni -prédécesseurs; mais il n'est pas moins évident non plus que si la -parenté n'est pas reconnue par la volonté elle subsiste dans la -pensée, car si elle n'y était pas, croyez-le bien! les philosophes -modernes, plus ou moins issus de Descartes, auraient laissé bien -tranquille dans sa niche de saint le grand Anselme de Cantorbéry, et -ne lui auraient pas fait cette gloire posthume qu'ils se sont mis à -lui faire, moins pour lui encore que pour eux! - -Et, en effet, au simple point de vue de la tactique, après toutes les -injustices et toutes les ignorances du XVIIIe siècle, n'était-il pas -habile et spirituel tout ensemble d'enrégimenter jusqu'aux saints sous -la bannière de la philosophie? Mais nous irons plus loin. Si ce -n'était pas là une simple tactique, s'il était vrai, s'il était réel, -que la métaphysique d'un saint, et, par exemple, de saint Anselme, eût -des racines secrètes, inévitables, nécessaires avec toute cette -métaphysique transcendante qui doit un jour remplacer, par la clarté -de l'idée pure, le demi-jour des religions, une telle analogie, une -telle rencontre ne serait-elle pas encore meilleure à montrer, à -démontrer, à proclamer de toutes les manières possibles, comme une de -ces preuves, grosses de bien d'autres, qu'on jette dans les esprits -déducteurs et qui y doivent devenir fécondes? Quand un théologien -protestant comme Hasse, quand un hegelien nettement accusé comme -Franck, quand un rationaliste comme Bouchitté, quand enfin Rémusat, -prennent à partie la métaphysique de saint Anselme, la commentent tour -à tour et l'interprètent, ils savent bien ce qu'ils font et ils font -bien. Il faut être assez impartial pour le reconnaître. Ni les efforts -de Moehler, le théologien catholique qui s'est occupé, dans un autre -but, de la métaphysique de l'illustre archevêque, ni les petites -chicanes d'une revue estimable (la _Revue de Louvain_), qui prétendait -et montrait plaisamment un jour que Rémusat n'entendait pas même le -latin du texte qu'il traduisait, ne nous feront perdre de vue la -vérité dans cette question de la métaphysique de saint Anselme. Or, la -vérité, la voici! C'est que saint Anselme, par cela même qu'il se -détournait de la théologie vers la métaphysique, posait au XIe siècle, -dans l'innocence et la sécurité de sa foi, les problèmes que la -métaphysique agite depuis qu'elle existe sans les résoudre, et que, -les posant nécessairement comme les métaphysiciens les posent, il -était justiciable des métaphysiciens, et qu'ils ont eu parfaitement le -droit de dire comme ils l'ont dit dans quelle mesure ils admettaient -sa pensée et dans quelle mesure ils ne l'admettaient pas. Ainsi, pour -revenir à Hegel, Hegel a eu le droit d'écrire cette arrogante réserve: -«Il ne manque à l'argument de saint Anselme que la conscience de -l'unité de l'être et de la pensée dans l'infini», et Rémusat a eu le -droit aussi, à la fin de son ouvrage, de reprendre l'argument du -_Prologium_ afin de le purifier de tout spinozisme et de lui donner -cette valeur philosophique que nous avons indiquée, et qui serait si -grande si elle n'était pas chimérique, à savoir: le rationalisme du -principe sans le panthéisme de la déduction! - -Mais si Rémusat a eu le droit d'agir ainsi dans son interprétation de -la métaphysique de saint Anselme, a-t-il réussi? Et il y a plus: -pouvait-il même réussir? Ce n'est pas assurément en passant qu'on peut -traiter comme il le faudrait de la vérité absolue ou relative de toute -philosophie, de cette science qui n'en est pas une, car elle se -cherche éternellement sans se trouver. Seulement, pour tous ceux qui -ont touché à ces questions dévorantes, on sera suffisamment fondé à -affirmer que ce n'est pas la métaphysique, qu'elle s'appelle des plus -beaux noms que le génie ait eus dans l'histoire, qui peut combler -l'abîme existant entre l'homme et Dieu et tracer pour l'homme un -chemin au-dessus de ce gouffre. Nous avons dit plus haut: Toute -philosophie gît dans une seule question: l'existence de Dieu en face -de l'existence du monde. Et il serait aisé de montrer que quelque -solution qu'on adopte sur cette question,--et toutes peuvent se -ramener à deux principales,--en d'autres termes, soit que Dieu et la -matière soient congénères, soit que Dieu l'ait tirée de lui-même, le -panthéisme inévitable et menaçant revient toujours. Eh bien, si tel -est le résultat que donne la réflexion de l'homme livrée à elle-même -sur ce problème fondamental, il n'y a plus qu'à repousser loin de soi -la métaphysique comme chose vaine, tout au moins, quand elle n'est pas -dangereuse, et à revenir à l'enseignement, à l'autorité, à la -révélation surnaturelle, à tout ce que la philosophie appelle -dédaigneusement le mysticisme; car le mysticisme seul est assez fort -pour répondre quand le rationalisme reste muet! En se limitant dans -l'ordre des choses naturelles, la science de Dieu n'existe pas à -proprement parler; car pour qu'une science soit, il faut en connaître -tous les termes, et Dieu, c'est le terme infini. Mais la croyance en -Dieu scientifiquement doit être, parce que si cette croyance n'était -pas, aucune explication ne serait possible, et que rien de ce qui ne -serait pas Dieu ne s'entendrait. Quand saint Anselme posait l'argument -purement métaphysique, le théologien, le moine inspiré lâchait donc la -réalité pour courir après l'ombre. Il entrait dans le domaine des -discussions humaines, fatalement entrecoupées de ténèbres et de lueurs -flottantes, et il y apportait son génie. S'il n'ébranla pas en lui les -robustes certitudes de sa foi, c'est que le saint préservait l'homme -des doutes du métaphysicien; mais si le danger ne fut pas pour lui, il -est pour d'autres, à cette heure et dans un siècle où l'obéissance en -toutes choses cherche vainement des saint Anselme, qui foulent aux -pieds leur propre pensée lorsqu'il s'agit d'obéir. - -Ainsi le saint, l'homme de la foi et de l'obéissance, voilà le grand -côté de saint Anselme, qu'un historien qui n'eût pas été philosophe -aurait fortement éclairé. Si Rémusat s'en était tenu, pour les besoins -d'une cause qui est la sienne, à un commentaire sur les dissertations -métaphysiques du grand abbé du Bec, nous n'aurions rien à ajouter à ce -que nous avons dit de ce commentaire. Mais Rémusat n'a pas seulement -été philosophe dans son livre; il a essayé d'être historien. Il n'a -pas écrit une biographie intellectuelle du penseur et replacé, après -coup, les idées de l'homme sous le jeu de ses facultés, bien étudiées -et par l'étude redevenues vivantes, pour voir comment ces idées -s'étaient formées, développées et fixées dans l'action et sous la -pression de ces facultés. Il n'a pas fait pour saint Anselme ce que -Maine de Biran a fait pour Leibnitz. Non. Il a aimé mieux prendre -l'homme tout entier, dans le multiple ensemble de sa vie, et à sa -place dans tous les événements de son temps, et il a écrit un ouvrage -qui n'a pas pour titre unique le nom d'Anselme et qui est aussi le -tableau de la vie monastique et politique au XIe siècle. En cela -Rémusat a eu raison. On ne saurait blâmer sa méthode. Il a cédé à un -instinct juste. Si, du temps de Leibnitz, en effet, et après Leibnitz -surtout, l'homme se spécialise chaque jour davantage et peut -s'abstraire de tout ce qui n'est pas sa pensée et le mouvement -extérieur de sa pensée, il n'en était point ainsi au moyen âge, où la -société tenait bien plus d'espace que l'homme,--mère aux bras -puissants dans lesquels l'homme se tassait, et, si grand qu'il fût, -paraissait petit! Mais si Rémusat a eu raison d'écrire l'histoire du -temps de saint Anselme pour mieux comprendre saint Anselme, peut-on -avouer qu'il l'ait compris? Franchement, quand on a lu attentivement -son travail, peut-on dire que le métaphysicien, avec les grêles -propositions de son analyse habituelle, ait vu réellement ce mâle XIe -siècle, qui demanderait tant de vigueur de génie et de largeur -d'appréciation? Non! certainement! Parler des hommes et des choses -d'une époque avec cette politesse qui est l'uniforme des hommes d'État -et un uniforme qui ne cache pas une bravoure, avec ce respect des -faits accomplis qui est le caractère de l'école dont Rémusat est -sorti, n'est pas plus comprendre cette époque que toucher un objet -avec l'extrémité des doigts n'est le saisir et le soulever! - -Saint Anselme vivait dans un temps où le catholicisme n'était plus -seulement un ensemble de nobles et pieuses aspirations vers le bien et -vers le ciel. Hildebrand, ou Grégoire VII (car il est si grand, cet -homme, que la gloire le connaît sous tous ses noms), avait fait du -catholicisme le plus organisé des gouvernements. Du temps d'Anselme -également, les Croisades avaient opéré le rapprochement des tendances -religieuses de l'Europe et de son premier intérêt terrestre. Grâce à -cette théocratie que Rémusat condamne dans son livre, par la raison -_très philosophique_ que l'opinion de l'Europe moderne, qui a la tête -déformée par les philosophes, lui est en ce moment hostile, -l'influence du monde chrétien avait pris le monde musulman et pénétré -l'Asie et l'Afrique. C'étaient là des faits prodigieux! Une -individualité aussi élevée que celle de saint Anselme devait se -rattacher à ces faits, et elle s'y rattachait, non pas en vertu de son -génie qui l'antidatait de plusieurs siècles, mais en _vertu de ses -vertus_. Saint Anselme était lié au grand et décisif mouvement du -progrès catholique par ce qui se nomme, entre chrétiens, la sainte -vertu de l'obéissance. Chassé de son palais épiscopal, dans les -troubles religieux et politiques de son pays, saint Anselme ne se -consola pas seulement de ce revers: il fut heureux de ne plus être -désormais _condamné_ à commander aux autres. Pour s'exercer, -gymnastique sublime! à cette vertu si profondément sociale de -l'obéissance, saint Anselme, respecté par le pape, saint Anselme, le -primat d'Angleterre, prit un simple moine pour maître, et, le -croirez-vous, esprits de nos jours? ce moine lui prescrivait le nombre -de fois qu'il devait se retourner dans son lit. Rémusat a trop -d'esprit pour insulter à cette surhumaine humilité, que Voltaire -aurait traitée... nous savons comment; mais, sous le sérieux indulgent -qu'il garde, Rémusat ne cache pas autre chose que la vue mesquine et -erronée d'un philosophe qui comprend tous les préjugés d'un siècle et -d'un grand homme, et qui ne les leur reproche pas. Tant de bonté ne -nous fera pas hésiter cependant. Au fond, l'intelligence profonde de -la double grandeur du temps et de l'homme lui échappe. Il n'a pas -l'appréciation de cette obéissance qui, à partir de Grégoire VII et -des Croisades, fit triompher la foi dogmatique, et, on peut le dire, -organisa politiquement la religion. L'action de la foi par -l'obéissance est humainement, si on peut risquer l'expression, la -physique du catholicisme. La véritable gloire de saint Anselme est -d'avoir donné à tous les fidèles de son temps, du haut d'une position -qui leur imposait et les entraînait, l'exemple du respect de -l'obéissance poussé jusqu'au fanatisme, mais à un fanatisme pour la -première fois désintéressé. Or, quand un homme personnifie en lui -cette physique du catholicisme, l'_instrumentum regni_ par lequel il -s'est constitué et a gouverné, n'étudier dans cet homme que le travail -de son esprit appliqué aux stériles contemplations de la métaphysique, -c'est prouver assurément qu'on est un métaphysicien, mais c'est aussi -découvrir en soi la pente fatale à ne voir que les petites choses, -quand il y a les grandes à côté. Chétive organisation du regard! La -myopie vaudrait mieux, car la myopie ne scinde rien, et c'est ce qui -est grand qui, d'abord, la frappe. Rémusat a-t-il jamais eu la faculté -des esprits nets et droits qui vont de prime saut aux réalités -importantes? Nous ne savons. Mais s'il l'a eue jamais, il l'a bien -perdue dans les études microscopiques d'une philosophie qui analyse -l'homme dans les moindres nuances de son ondoyante personnalité. Et il -est permis, on en conviendra, de s'étonner qu'un homme qui fut -ministre autrefois s'imagine probablement, sinon de reprendre le -gouvernement qu'il a perdu, au moins l'influence dans les esprits, qui -est du gouvernement aussi, en traitant de la résurrection de systèmes -philosophiques au XIe siècle. Systèmes qui mourront et ressusciteront -plus d'une fois encore si les hommes doivent s'occuper longtemps de ce -que les philosophes appellent des vérités éternelles, lesquelles n'ont -d'éternel, peut-être, que leur inutilité! - - - - -L'INTERNELLE CONSOLACION[63] - - -I - -Voici un de ces ouvrages que la critique n'est pas obligée d'ajuster, -en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe -depuis 1441 à peu près, et il est bien probable qu'il vivra autant que -le sentiment du christianisme qui l'a inspiré et que le sentiment de -la langue charmante dans laquelle il a été traduit. C'est le livre de -l'_Internelle Consolacion_[64], sorti au XVe siècle de l'_Imitation de -Jésus-Christ_. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage -célèbre, dans la langue naïve et prime-sautière que le moyen âge a -créée, ceci, tel qu'on nous l'exhume et tel que Charles d'Héricault et -Moland le publient, nous paraît supérieur, non seulement à toutes les -traductions que l'on a faites, depuis, de l'_Imitation_, mais, le -croira-t-on, et n'est-ce pas là une de ces choses qui vont paraître -d'une singularité un peu forte à beaucoup d'esprits? supérieur au -texte même si vanté de l'original. - - [63] _Pays_, 11 mai 1858. - - [64] P. Jannet. - -En effet, l'_Imitation de Jésus-Christ_ est regardée presque par tout -le monde comme un incomparable chef-d'oeuvre. Ce livre de moine, écrit -dans le clair et profond silence d'une cellule, a rencontré la gloire, -cette fille de la foule et qui passe comme sa mère (_sic transit -gloria mundi_), mais qui, pour lui, s'est arrêtée. Ce n'était pas -assez. De la gloire à la popularité, il n'y a que quelques marches... -à descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'était -pas assez encore: il a pris les colossales proportions d'un lieu -commun. - -Or, le lieu commun, cette chose respectée, c'est la gloire devenue -momie, c'est son embaumement pour l'immortalité, et qui y touche -semble faire du paradoxe et du sacrilège. Nous l'oserons pourtant -aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente. Nous oserons regarder -dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un au succès -d'un livre universellement accepté par les gens pieux, et même par les -impies. - -Les chrétiens, qui veulent, eux, imiter Jésus-Christ, n'ont pas -travaillé seuls à ce succès. Les philosophes, qui n'ont pas -précisément la même visée, y ont travaillé autant que les chrétiens. -Étaient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une -simplicité si pénétrante? Quelques bonnes âmes un peu badaudes l'ont -cru peut-être; mais non! ils n'étaient pas vaincus. - - -II - -C'est Fontenelle, cette belle autorité religieuse et même littéraire, -qui a écrit le mot fameux et qu'on cite toujours quand il est question -de l'_Imitation_: «L'_Imitation_ est le premier des livres humains, -puisque l'Évangile n'est pas de main d'homme.» Seulement, -rappelons-nous que quand il grava cette ingénieuse inscription -lapidaire pour les rhétoriques des temps futurs il s'agissait de la -traduction de monsieur son oncle, le grand Corneille, et que, sans -cette circonstance de famille, l'_Imitation_ lui aurait paru moins -sublime. De plus, avec tout son esprit, Fontenelle disait deux bêtises -dans son mot fameux, si ce n'est trois, ce pauvre Tircis! - -D'abord, l'Évangile n'est point écrit des mains de Jésus-Christ, mais -de la main de saint Mathieu, de saint Luc, de saint Marc et de saint -Jean, et, d'ailleurs, Jésus-Christ était aussi un homme. Inspirés, -oui! martyrs plus tard, c'est-à-dire témoins, les évangélistes ne sont -que des hommes... inspirés! et par ce côté le mot de Fontenelle est -pourpré et faux comme l'est un madrigal. Il n'en était pas un -pourtant;--c'était une précaution. On sait s'ils s'entendent en -précautions, messieurs les philosophes! - -Fontenelle, impie et lâche comme toute la secte qu'il précédait et -dont il est un des ancêtres, écrivait alors Mero et Énégu, ou Rome et -Genève, et le sournois se préparait, avec son mot sur l'_Imitation_, -un bouclier contre Louis XIV et la régence. Saint-Évremond, qui ne -valait pas mieux que Fontenelle par la moralité réfléchie ou par la -moralité instinctive, mais qui lui était très supérieur par le talent, -Saint-Évremond était plus hardi;--mais il était en Angleterre, cet -asile contre la France toujours. - - -III - -Mais, faux par l'accessoire, le mot est faux aussi en lui-même. -L'_Imitation_ n'est point et ne saurait être le premier des livres -humains, car il n'est pas humain de confondre la cité domestique et la -cité monastique comme le faisait le vieux Tircis, qui ne comprenait -pas plus l'une que l'autre, et comme le feraient tous ceux qui ne -verraient pas que l'_Imitation_ est une oeuvre exclusivement monacale. -Pour qui la lit, en effet, avec le genre d'esprit et d'attention qui -pénètre les livres, celui-ci, pâle, exsangue, d'un amour exténué, avec -son expression bien plus métaphysique que vivante, s'adresse -formellement et essentiellement à des moines, tournant le dos au monde -proprement dit, voulant rendre le correct plus correct, proposant--et -il ne faut pas s'y tromper! car la méprise serait grossière,--la vie -parfaite et de conseil, et non pas la vie de précepte. Si l'on avait -dit de l'_Imitation_ qu'elle était le premier des livres de moines, -l'erreur eût été moindre; mais ce n'eût pas été le vrai encore. - -N'y eût-il que la grande sainte Thérèse,--et il y en a d'autres,--il -est des mystiques d'un ordre bien plus translucide, bien plus embrasé, -bien plus enlevant que l'auteur de l'_Imitation_, quel qu'il ait -été... On dit même, chose étrange et assez ignorée! que son mysticisme -ne parut pas toujours sûr à Rome. Un jour on l'y a signalé comme -inclinant vers l'erreur qui s'est appelée Jansénisme, sur cette -terrible question de la nature et de la grâce. Mais le succès couvrit -tout de son bruit, et il n'est pas jusqu'au nom du chancelier Gerson, -sur le compte duquel on mit ce livre d'ascétisme doux, qui ne dut lui -être une fière réclame,--comme nous disons maintenant,--après le -deuxième concile de Constance. C'est à lui encore aujourd'hui, à Jean -Gerson, dont ils ont fait un grand portrait, trop flatté, dans leur -introduction, que Ch. d'Héricault et Moland attribuent l'honneur de ce -livre, malgré les germanismes qui révèlent évidemment une autre main. - -Du reste, ce nom même était inutile. Rigoureusement parlant, le ton -seul du livre suffisait pour expliquer son succès, car le monde est -pour les livres ce qu'il est pour les hommes. Il ressemble à l'ombre -du poète persan: fuyez-le, il vous suit; suivez-le, il vous fuit. Et -voilà pourquoi surtout le monde s'est précipité, sans l'atteindre, -vers cette ombre vague de moine blanc masqué jusqu'aux yeux de son -capuchon, et qui fuit tout là-bas, dans les entre-colonnements d'on ne -sait plus quel monastère! L'ombre blanche est restée pour jamais une -ombre fuyante. Quelles que soient les raisons d'affirmer la -personnalité de l'auteur de l'_Imitation_, elles ne sont pas telles -cependant qu'on puisse les admettre en toute certitude, et cet inconnu -que quelques-uns appellent Jean Gerson, d'autres A. Kempis, d'autres -encore Jean Gersen, abbé de Verceil, n'en est pas moins toujours un -anonyme de l'histoire. On ne l'a point assez remarqué, le monde, cet -ennuyé et ce capricieux, aime à la fureur les contrastes. Il aime les -langages étranges et étrangers, et cette voix de moine en était une, -par son calme même. Le monde, puisqu'il s'agit de son goût pour une -oeuvre qui ne fut jamais faite pour lui, lit avec avidité -l'_Imitation_ et ne veut pas lire l'Évangile, et les raisons de cela -ne viennent pas de l'_Imitation_. L'Évangile est littérairement -barbare, parabolique, miraculeux, ardemment imagé, et il ne se -comprend bien qu'à l'Église et dans la lumière de l'enseignement -sacerdotal, tandis que l'_Imitation_, nous l'avons dit, est -métaphysique et décolorée comme le verre d'eau claire qu'on boit sans -avoir soif et qui ne nourrit pas davantage. D'un autre côté, comme -l'_Imitation_ place la vertu très haut, le monde y applaudit, pour se -dispenser d'y atteindre. C'est si haut que c'est impossible, et l'on -se rassied dans la vie commode, en jetant à l'idéal intangible le -regard le plus tranquillement résigné... à la perte de cet idéal. - -Telles sont, en fait, les raisons de cette popularité mondaine d'un -livre qui a sa valeur sans aucun doute, mais que l'opinion a exagérée. -L'opinion a fait de l'_Imitation_ un livre essentiel, et, sans nier -ses mérites raffinés en piété pratique, cela est-il juste, cela est-il -sage, à une époque comme la nôtre, où tant d'esprits inclinent, hélas! -à se créer une Église sans sacrements et un Évangile sans -surnaturel?... Une pareille disposition effraie assez les esprits qui -étudient les pentes du siècle pour donner le courage de réagir contre -un livre bien plus utile à des ascètes avancés dans la voie de la -perfection chrétienne qu'à des gens du monde, vivant dans les réalités -et les épaisseurs de ce temps. Nous voudrions poser la question à qui -aurait autorité pour y répondre, mais nous ne la résolvons pas. -Seulement, si nous n'entrons pas plus avant dans ce point de vue -pratique qu'il est impossible de ne pas ouvrir quand il s'agit d'un -livre chrétien, il nous reste à connaître le côté littéraire de -l'_Imitation_ comme oeuvre humaine, et nous allons l'examiner. - - -IV - -Eh bien, par ce côté-là comme par l'autre, par la forme comme par le -fond, l'_Imitation_ n'est pas en rapport avec l'admiration -traditionnelle qu'elle a inspirée! Un homme de nos jours, tout -ensemble métaphysicien et poète, et dont l'habitude n'est pas de céder -aux influences du monde qui l'entoure, a dit de l'_Imitation_ qu'elle -avait été laissée sur le seuil du moyen âge pour donner l'envie d'y -pénétrer. S'il avait parlé en ces termes de l'_Internelle -Consolacion_, dans sa langue artiste et populaire, le mot aurait -peut-être été vrai; mais, appliqué au texte latin de l'original, un -tel mot n'est plus que poétique. Non! l'_Imitation_ ne traduit pas le -moyen âge avec cette puissance qu'il est impossible d'y résister. -Cette vignette de l'âme et de Jésus-Christ, qui ressemble à la -patiente enluminure des marges d'un missel, n'égale pas, sous son -latin de cloître harmonieux et limpide, les figures idéales, mais si -profondément touchantes dans leur sainteté émaciée et splendide, de -frère Ange de Fiesole (un moine aussi), le plus profond interprète du -moyen âge, ni même les lignes expressives et nettes d'Overbeck, aussi -loin pourtant que l'homme l'est de l'ange, du monastique Angelico. - -Dans l'_Imitation_, rien de pareil. Toute intention y est diminuée. -L'Évangile y est sous le précepte, mais comme le feu derrière un -écran, comme la vérité derrière un voile, comme le Sinaï derrière un -poète sonore et pur. On dirait du Lamartine, maintenu par la règle, -avec des adjectifs de moins et une simplicité plus austère. Quant à la -profondeur, qu'on a souvent prétendu y voir, ce n'a jamais été qu'un -mirage, car ce qu'elle est le moins peut-être, cette conversation -intérieure d'un coeur presque vierge dans un coin de chapelle, c'est -d'être un livre fouillé et profond. Pour les âmes circoncises qui -habitent la thébaïde des monastères, ce qui est dit dans l'_Imitation_ -de l'amour et des autres passions humaines peut sembler des -découvertes terribles et le coeur humain montré jusque dans ses -fondements; mais qui a passé par les vieilles civilisations, qui a lu -les moralistes modernes, n'est ni révolté ni surpris de cette -balbutie. Ceux qui ont reçu les coups du monde et les morsures du -monde, trouvent ce livre sans forte connaissance du fin fond du coeur. -Il ne descend pas dans cette vase saignante, et c'est, en somme, un -innocent enfantelet de livre, même dans sa conception du péché. - -Telles sont les qualités et les défauts de l'_Imitation_, que nous -retrouvons aujourd'hui, avec des qualités qui s'ajoutent aux siennes, -dans cette langue aimable de l'_Internelle Consolacion_, bien -préférable, selon nous, au latin décharné et abstrait de l'original. -La langue du XVe siècle, plus étoffée, plus concrète, plus vivante -enfin, a un mouvement, une mollesse et des images que l'ascétique -auteur de l'_Imitation_ se serait peut-être interdites comme un péché -et qui ôtent à sa pensée sa rigidité et la frigidité monacales. Comme -on voit tout ce que l'on veut dans les livres qu'on aime, -l'imagination de ceux qui sont épris de l'_Imitation_ y a mis aussi de -la tendresse; mais il n'y en a pas plus que dans tous les livres -d'oraison, et même il y en a beaucoup moins. On a pris le ton du genre -pour une qualité individuelle du livre et de l'auteur. - -Eh bien, dans la langue de l'_Internelle Consolacion_ s'est coulée -cette tendresse absente et cette grâce chaste dont le livre manquait -primitivement! La pensée droite et byzantine du moine a trouvé une -draperie flottante qui lui va bien. Il n'en est que mieux à genoux sur -sa dalle d'y traîner cette robe à longs plis... Ici donc, et pour la -première fois, voici une traduction qui ajoute à la valeur de -l'original. L'écrivain de l'_Internelle Consolacion_, qui a partagé la -destinée de l'auteur de l'_Imitation_ (l'anonyme convenant, comme le -silence de leur règle, à ces hommes humbles qui ne vivaient, comme -disent les saintes chroniques, que sur la montagne de l'éternité, _in -monte æternitatis_), l'écrivain ignoré de l'_Internelle Consolacion_ -ne s'est point attaché à la glèbe du mot à mot de son auteur. Il n'en -a pris que l'esprit même et l'a vêtu comme un pauvre qu'on veut -réchauffer. Avec sa langue feuillue et abondante il s'est roulé autour -de la pensée simple et nue de l'original, et il a fait de cette pensée -sèche ce que la guirlande de pampre et de vigne fait d'un thyrse qui, -primitivement, n'était qu'un bâton. - - -V - -Ainsi, nous n'hésitons point à le répéter, de toutes les traductions -qui ont été faites du livre de l'_Imitation_, et elles sont -nombreuses,--depuis celle du chancelier de Marillac, rééditée de nos -jours, et dans laquelle on a une naïveté bien inférieure à celle de la -traduction du XVe siècle, jusqu'à celle que s'imposa Lamennais (il -était chrétien alors), pour mortifier, je crois, son génie,--la -meilleure, celle-là qui complète le mieux son auteur en le traduisant, -est celle que d'Héricault et Moland nous ressuscitent. Toutes les -autres ne valent pas le texte, parce qu'elles veulent seulement nous -le donner. Malgré le succès qui s'est attaché à l'entreprise de -Lamennais, comme s'il était de la destinée de l'_Imitation_, ce livre -heureux, de créer des succès à ses traducteurs eux-mêmes, combien -n'avons-nous pas souffert de voir le génie éclatant et sombre de -l'auteur de l'_Indifférence_ se débattre dans un genre de travail si -antipathique à sa nature! Le parti qu'il a pris d'être simple en -traduisant cette simplicité l'a fait verser dans ce que nous appelons -l'inconvénient de l'_Imitation_, c'est-à-dire la métaphysique. - -S'il en est ainsi de Lamennais, que pouvons-nous dire de Beauzée le -grammairien, et de Le Maistre de Sacy le janséniste! Quant à -Corneille, ce n'est pas un traducteur, quoiqu'il ait voulu l'être: -c'est Corneille. Il y a des choses cent fois dignes de l'auteur de -_Polyeucte_ dans sa paraphrase, mais c'est précisément pour cela qu'il -ne traduit pas ce livre d'ombre, fait par une ombre qui n'a qu'une -voix comme un souffle,--la voix de l'esprit,--et qui semble sortir -d'un _in pace_. Le génie de Corneille déborde tout, et l'agrafe de son -vers ne le retient pas même à son auteur. Évidemment cet homme-là -n'est pas fait pour suivre. L'écrivain quelconque de l'_Internelle -Consolacion_ déborde aussi son texte, mais il ne le transforme pas, il -ne le transfigure pas avec cette toute-puissance qui fait qu'il n'y a -plus là que du Corneille. Il l'orne, il l'atourne, il l'amollit, il -lui communique de certains charmes; mais il ne le dévore pas, comme -Corneille, pour en jeter, après, les cendres aux vents. - - -VI - -Les éditeurs actuels de l'_Internelle Consolacion_, Charles -d'Héricault et Moland, connus déjà par des travaux d'une érudition qui -ne se contente pas de rechercher, mais qui pense, ont fait précéder -leur travail d'une Introduction très fermement écrite, dans laquelle -ils ont agité toutes les questions littéraires qui se rattachaient, -soit à l'_Imitation_ elle-même, soit à l'_Internelle Consolacion_ qui -en est sortie. Quoique touchées en bien des points avec compétence et -sagacité, ces questions n'ont pas cependant été amenées par les -spirituels éditeurs au point de lumière qu'ils auraient souhaité et -qu'une critique plus minutieuse que la nôtre pourrait exiger. Nous -sommes, nous, très coulants sur ces sortes de questions: quel fut -l'auteur de l'_Imitation_? quel fut l'auteur de l'_Internelle -Consolacion_? ces deux anonymes. - -Pourvu que nous ne tombions pas dans le système rasé de bien près par -les éditeurs, à la page 14 de leur Introduction, dans cette immense -bourde allemande, qui a décapité Homère et qui répugne à la -constitution même de l'esprit humain, que nous importe de savoir si -l'auteur de l'_Imitation_ s'appelait A. Kempis ou de toute autre -réunion de syllabes! C'est une question de bal masqué. Ce qu'il y a de -certain, c'est que ce fut un moine, comme Homère fut un poète, un -moine dont l'individualité n'eut probablement de nom que devant Dieu, -et ce qu'il y a de certain encore c'est que ce ne fut point Gerson, -malgré la croyance des éditeurs, mêlée pourtant d'un invincible doute. -Gerson, à notre estime, ne fut ni l'auteur de l'_Imitatio Christi_ ni -celui de l'_Internelle Consolacion_. Les germanismes du texte latin le -prouvent suffisamment pour l'_Imitation_, et, pour l'_Internelle -Consolacion_, le génie de Gerson lui-même, qui n'eut jamais le -moelleux et le laisser-aller du livre délicieux remis en lumière -aujourd'hui. - -Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, à ce qu'un peu de mystère et de -l'esprit du moyen âge restent sur ces points en litige. Le génie du -moyen âge est essentiellement silencieux. Ces hommes, qui vivaient les -yeux au ciel ou baissés sur la poussière de leurs sandales, se -souciaient bien de cette bavarderie qu'on appelle la gloire et des -commérages que l'avenir devait faire, un jour, sur leur tombeau! - - FIN - - - - - TABLE - - - DÉDICACE V - - PRÉFACE VIII - - Saint Thomas d'Aquin 1 - - Jean Reynaud 12 - - Donoso Cortès 29 - - Saisset 45 - - Saint-René Taillandier 59 - - Jules Simon 73 - - Vera 86 - - Du mysticisme et de Saint Martin 99 - - L'abbé Mitraud 117 - - Ernest Renan 133 - - Gorini 161 - - Doublet et Taine 175 - - Pascal 189 - - Auguste Martin 203 - - Buffon 217 - - Saint-Bonnet et le Père Daniel 233 - - Le P. Lacordaire 249 - - Montalembert 265 - - Philosophie positive 279 - - Philosophie politique 297 - - P. Enfantin 311 - - Le P. Ventura 323 - - Le docteur Tessier 337 - - Flourens 351 - - Eugène Pelletan 365 - - Saint Anselme de Cantorbéry 381 - - L'Internelle Consolacion 397 - - - - - * * * * * - - - - -Note du Transcripteur - -Les erreurs clairement introduites par le typographe ont ete corrigees -L'orthographe d'origine a ete conservee et n'a pas ete harmonisee. -Certaines parties de chapitres ont été renommées afin de respecter -l'ordre chronologique et faciliter la lecture: - - P 158 partie V dans l'original, renommée VII, - P 165 partie I dans l'original, renommée II, - P 189 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, - P 196 partie I dans l'original, renommée III, - P 212 partie VI dans l'original, renommée IV, - P 265 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, - P 297 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, - P 323 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, - P 334 partie VI dans l'original, renommée V, - P 335 partie VII dans l'original, renommée VI, - P 408 partie IV dans l'original, renommée VI. - - - -***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHES ET ÉCRIVAINS RELIGIEUX*** - - -******* This file should be named 40694-8.txt or 40694-8.zip ******* - - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/dirs/4/0/6/9/40694 - - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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