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-The Project Gutenberg eBook, Philosophes et Écrivains Religieux, by J.
-Barbey d'Aurevilly
-
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-Title: Philosophes et Écrivains Religieux
-
-
-Author: J. Barbey d'Aurevilly
-
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-Release Date: September 6, 2012 [eBook #40694]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-
-***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHES ET ÉCRIVAINS
-RELIGIEUX***
-
-
-E-text prepared by Anna Tuinman, Sophie, Jana Srna, Norbert H. Langkau,
-and the Online Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net)
-
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-
-J. BARBEY D'AUREVILLY
-
-LES OEUVRES ET LES HOMMES
-(XIXe SIÈCLE)
-
-PHILOSOPHES ET ÉCRIVAINS RELIGIEUX
-
-PREMIÈRE SÉRIE
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-Paris
-Alphonse Lemerre, Éditeur
-23-33, Passage Choiseul, 23-33
-M DCCCCXII
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-A MON FRÈRE
-
-L'ABBÉ LÉON BARBEY D'AUREVILLY
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-
-_Tu as le grand honneur d'être prêtre et le grand avantage de ne pas
-écrire. Tu agis sur les âmes de plus haut que nous, vulgaires
-écrivains... Voilà pourquoi je te dédie ce livre sur les philosophes
-et les philosophies de ce temps. Je te le dédie, à toi, théologien,
-que les choses qu'il contient regardent et qui as mieux que du génie
-pour en connaître, puisque tu as grâce d'état pour en juger._
-
-_Puisse ton jugement m'être favorable et donner à mon livre un peu de
-ton autorité._
-
-_Ton frère_,
-
- J. B. d'A.
-
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-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
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-
-PRÉFACE
-
-
-Voici le premier volume d'un ouvrage qui doit en avoir beaucoup
-d'autres si la vie, avec ses ironies et ses trahisons ordinaires,
-permet à l'auteur de réaliser, au moins en partie, l'idée qu'il a en
-lui depuis longtemps. Cette idée serait de dresser, dans un cadre qui
-prendrait chaque année plus de profondeur et d'espace, l'inventaire
-intellectuel du XIXe siècle. Ce serait, en un mot, de faire pour la
-littérature du XIXe siècle ce que La Harpe, plus ambitieux que
-puissant, essaya de faire pour la littérature française tout entière
-et pour les deux littératures dont elle est issue. Malheureusement il
-fallait, pour réaliser l'idée de La Harpe, être un géant de critique
-et d'érudition, et cette plante-là ne pousse guères dans le pot à
-fleurs de rhétorique d'un Athénée... Je ne veux pas dire du mal de La
-Harpe. On n'en a que _trop_ dit... Le _petit pédant_ de Gilbert a
-grandi depuis que nous avons vu ses successeurs. Les mépris qu'on a
-étendus sur son nom ne l'ont pas effacé. Salive humaine bientôt
-séchée! Mais enfin La Harpe a manqué, avec talent, ce qu'il voulait
-faire, et il fallait réussir.
-
-L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ réussira-t-il?... Il a _détriplé_
-l'idée de La Harpe, et ce qu'il en a pris, il l'a exécuté déjà et
-continuera de l'exécuter sous une forme à lui et qui ne rappellera
-nullement celle de La Harpe. La Harpe fut un professeur, qui, pour la
-première fois en France, fit entrer l'éloquence dans la critique.
-C'est là son mérite le plus net. L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_
-n'a jamais eu à subir, comme les orateurs de métier, la tyrannie
-toujours abaissante d'un auditoire qu'ils croient mener et qui les
-domine, même les plus fiers! Quoique journaliste, il n'a jamais écrit
-que dans l'indépendance de sa pensée. Et d'un autre côté, précisément
-parce qu'il est journaliste, il ne se meurt d'amour ni d'estime pour
-le journalisme tel qu'il est constitué, si on peut dire ce mot-là du
-journalisme, cette fonction toute moderne, qui aurait pu être si
-grande et qui sera si petite devant la postérité! Mais il reconnaît
-cependant que, dans la somme des acquisitions littéraires de ce temps,
-le journalisme, pernicieux ailleurs, n'aura pas été entièrement
-stérile puisqu'il a introduit dans la littérature une forme de
-plus,--une forme svelte, rapide, retroussée, presque militaire, et que
-cette traîneuse de robe à longs plis, dans les livres, ne connaissait
-pas. Au lieu de deux ailes qu'elle avait, il en a donc donné quatre à
-la pensée... Eh bien, c'est sous cette forme concentrée et
-particulière, appelée _articles de journal_ par la vulgarité qui
-déshonore tout quand elle parle de quelque chose, que les divers
-chapitres de ce livre ont été écrits! Les changements qu'on y
-trouverait, si la curiosité retournait à ces feuilles qui s'en vont
-chaque jour, sans être des oracles, où s'en allaient les feuilles
-sibyllines, et les rattrapait dans le vent, les changements seraient
-des accroissements plutôt que des changements réels. Ce serait, en
-effet, de temps en temps, un mot, ou un jugement, ou même un chapitre
-intégral devant lequel la rédaction en chef, cette héroïne, a eu froid
-dans le dos, et qu'avec cette grâce qui n'appartient qu'à elle elle a
-lestement supprimé!
-
-Ainsi, un livre dans lequel la forme de l'écrivain (quelle qu'elle
-soit: ce n'est pas la question!) est maîtresse chez elle, quand elle
-ne l'est pas dans les journaux, où, comme partout, la forme emporte le
-fond (ou l'empâte), tel est ce premier volume des _Oeuvres et des
-Hommes_. C'est de la critique qui peut se tromper, mais qui, du moins,
-ne trompera pas. C'est de la critique sans mitaines, sans souliers
-feutrés, sans cache-nez et sans les trente-six attirails de la
-prudence,--de cette prudence qui est si contente d'elle quand elle a
-pu parvenir, en se tortillant, à se faire appeler la finesse. L'auteur
-de ceci n'accepte pas l'immense platitude, devenue lieu commun, qui
-fait encore législation à cette heure, à savoir «qu'on doit aux
-vivants des égards et qu'on ne doit qu'aux morts la vérité». Il pense,
-lui, qu'on doit la vérité à tous,--sur tout,--en tout lieu et à tout
-moment,--et qu'on doit couper la main à ceux qui, l'ayant dans cette
-main, la ferment. Il ne croit qu'à la critique personnelle,
-irrévérente et indiscrète, qui ne s'arrête pas à faire de
-l'esthétique, frivole ou imbécille, à la porte de la conscience de
-l'écrivain dont elle examine l'oeuvre, mais qui y pénètre, et
-quelquefois le fouet à la main, pour voir ce qu'il y a dedans... Il ne
-pense pas qu'il y ait plus à se vanter d'être impersonnel que d'être
-incolore, deux qualités aussi vivantes l'une que l'autre, et qu'en
-littérature il faut renvoyer aux Albinos! Enfin, il n'a, certes! pas
-intitulé son livre les _Oeuvres et les Hommes_ pour parler des oeuvres
-et laisser les hommes de côté. Et, d'ailleurs, il n'imagine pas que
-cela soit possible. Tout livre est l'homme qui l'a écrit, tête, coeur,
-foie et entrailles. La Critique doit donc traverser le livre pour
-arriver à l'homme ou l'homme pour arriver au livre, et clouer toujours
-l'un sur l'autre, ou bien c'est... qu'elle manquerait de clous!
-
-Quant aux principes sur lesquels elle s'appuie... pour clouer... cette
-Critique,--qui n'est, telle que nous la concevons, ni la description,
-ni l'analyse, ni la nomenclature, ni la sensation morbide ou bien
-portante, innocente ou dépravée, ni la conscience de l'homme de goût,
-c'est-à-dire le plus souvent la conscience du sentiment des autres,
-toutes choses qu'on nous a données successivement pour la
-Critique,--elle les exposera certainement dans leur généralité la plus
-précise, mais lorsque l'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ arrivera à
-cette partie de son inventaire intellectuel intitulée: _Les Juges
-jugés ou la critique de la Critique_... Seulement, d'ici-là, sans les
-formuler, ces principes auront rayonné assez dru dans tout ce qu'il
-aura écrit pour qu'on ne puisse pas s'y tromper.
-
-Le livre des _Oeuvres et des Hommes_ sera, en effet, distribué en
-autant de catégories qu'il y a de fonctions spéciales et de vocations
-dans l'esprit humain, et chaque série de fonctions aura autant de
-volumes que le nécessiteront le nombre des écrivains et la valeur de
-leurs travaux. On y observera l'ordre hiérarchique des connaissances
-et des génies, et c'est pour cela qu'on commence aujourd'hui par ce
-qu'il y a de plus _général_ dans la pensée: les Philosophes et les
-Écrivains religieux. Après les Philosophes, viendront les Historiens;
-après les Historiens, les Poètes; après les Poètes, les Romanciers;
-après les Romanciers, les Femmes (les Bas-Bleus du XIXe siècle); après
-les Femmes, les Voyageurs; après les Voyageurs, les Critiques; et
-ainsi de suite, de série en série, jusqu'à ce que le zodiaque de
-l'esprit humain ait été entièrement parcouru.
-
-Enfin un mot encore, et le dernier.
-
-L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ ne faisant pas une histoire
-littéraire, mais un résumé critique des travaux contemporains, ne
-s'est point astreint à l'ordre chronologique. Son livre, qui
-embrassera tout le XIXe siècle, ne s'ouvrira point cependant à 1800
-pour s'avancer ainsi, d'année en année, jusqu'à l'époque où nous voilà
-parvenus. Il a cru mieux faire, et attirer sur son oeuvre un intérêt
-plus grand, en commençant la publication qu'il prépare par l'examen
-des livres les plus actuels, quitte à se replier plus tard sur les
-plus anciens, les éditions nouvelles offrant une occasion toute
-naturelle d'en parler. Toute lacune dans l'examen des oeuvres et des
-hommes qui se sont fait une place quelconque au soleil de la
-publicité, ou qui l'ont usurpée, ne sera donc jamais que provisoire.
-Un jour, le compte différé aura lieu. On se croit bien obligé de dire
-cela à ceux qui s'étonneraient de voir aujourd'hui, dans ce premier
-volume consacré aux Philosophes du XIXe siècle, M. Cousin, par
-exemple, qui fut si longtemps le chef officiel de la philosophie
-française, ne briller que par son absence et par quelques-uns de ses
-élèves. C'est que, de fait, Cousin le philosophe n'existe plus
-maintenant; son talent est tombé en quenouille. Sans être un Hercule,
-il file aux pieds d'une Omphale qui ne lui permettrait même pas de s'y
-asseoir si elle était vivante; mais nous n'en aurons pas moins
-probablement l'occasion de nous replier sur ses anciens travaux à
-propos de quelque édition de ses oeuvres, et alors il aura le jugement
-auquel il a droit, comme Lamennais, Royer-Collard, Ballanche et tant
-d'autres, qui--à quatre pas dans le passé--semblent déjà s'enfoncer
-dans l'ombre d'un siècle.
-
- J. B. d'A.
-
-Novembre 1860.
-
-
-
-
-SAINT THOMAS D'AQUIN[1]
-
-
-I
-
-Si l'Académie des sciences morales et politiques n'avait pas pris sur
-elle de mettre au concours saint Thomas d'Aquin et sa doctrine, quel
-livre ou quel journal, avec la superficialité de nos moeurs
-littéraires, eût osé jamais parler d'un tel sujet? Aucun sans nul
-doute. Quoi! saint Thomas d'Aquin! un saint et un scolastique! Oh!
-certes, il ne fallait rien moins que la prépondérance de l'Académie
-des sciences morales et politiques sur l'opinion pour faire de saint
-Thomas d'Aquin une _actualité_. Son livre immense--qui s'appelle _la
-Somme_, et qui assomme,--sifflotait un voltairien au siècle dernier,
-serait majestueusement resté dans cette gloire rongée d'oubli où le
-nom de l'homme se voit encore, mais où ses idées ne se voient plus.
-
- [1] _La Philosophie de saint Thomas d'Aquin_, par Charles Jourdain,
- ouvrage couronné par l'Académie; _La Somme théologique de saint Thomas
- d'Aquin_, traduite en français et annotée par Lachat, avec le texte
- latin (_Pays_, 19 avril 1859).
-
-Des idées de ce grand homme d'idées, qui s'en occupe, en effet, depuis
-deux siècles? Qui en a pris souci depuis que Descartes et Bacon ont
-saisi le monde moderne et l'ont confisqué? Qui en parle? Qui voudrait
-en parler? Pour en parler, il faudrait être prêtre et entre prêtres.
-Mais entre laïques, instruits, positifs, de leur temps, allons donc!
-C'est matière de bréviaire, aurait dit Rabelais. On n'en dit mot ou
-l'on s'en moque. Tout au plus peut-être, parmi les moqueurs, quelqu'un
-de poli et d'indulgent pour les stupidités du moyen âge se
-risquerait-il à rappeler le mot du bon Leibnitz (qui voyait tout en
-beau d'ailleurs) sur cette scolastique dont le fumier a des parcelles
-d'or. Ce serait là tout. On n'est pas Hercule. On ne tracasserait pas
-ce fumier davantage et l'or s'y morfondrait, en attendant les coqs qui
-trouvent des perles... dans les fables, si l'Académie n'y avait
-bravement lâché les siens.
-
-Grâces soient donc rendues à l'Académie! Le silence gardé, deux
-siècles durant, sur l'un des plus fiers livres qu'ait produits non le
-génie d'un homme, mais le génie des hommes, était en vérité par trop
-honteux, et c'est être délivré de la honte que d'être autorisé à en
-parler aujourd'hui sans qu'on vous jette une soutane sur la tête pour
-mieux enterrer vos admirations arriérées! En plaçant l'examen de la
-doctrine de saint Thomas d'Aquin parmi les examens de son programme,
-l'Académie a obéi, volontairement ou involontairement, à cet esprit
-historique qui est la force de cette époque sans invention et livrée à
-tous les rabâchages de la vieillesse.
-
-Quand le génie de l'invention s'éteint, le génie de l'histoire
-s'éveille, et c'est ce génie de l'histoire qui devra, dans un temps
-donné, ramener avec respect les yeux des philosophes officiels sur les
-idées et les systèmes honorés le plus longtemps de leur mépris. Quoi
-qu'il en puisse être, du reste, réjouissons-nous de ce qui arrive.
-Réjouissons-nous de ce que, grâce à l'initiative de l'Académie, nous
-puissions parler, sans être moine et à d'autres qu'à des moines, d'un
-des plus grands esprits du temps passé, qui eut le malheur moderne
-d'être moine. En d'autres termes, disons qu'il est heureux que saint
-Thomas d'Aquin rentre par cette petite porte dans le monde qu'il a
-autrefois rempli de sa renommée,--et par cela seul qu'il s'est trouvé
-à Paris, en l'an de grâce 1858, un monsieur Jourdain à couronner!
-
-Et ce n'est point une ironie. N'allez pas croire que nous voulions
-rire de ce monsieur Jourdain, qui fait de la prose, mais qui le
-sait...
-
-N'allez pas vous imaginer que nous nous inscrivions en faux contre sa
-couronne. Non pas! Il la mérite, et il l'a méritée si bien qu'on
-s'étonne, quand on connaît le train infortuné de tous les mérites, que
-l'Académie la lui ait donnée. Ce que nous voulions seulement poser
-aujourd'hui, c'est l'incroyable singularité, bien honorable pour notre
-siècle, qui exige que le nom de saint Thomas d'Aquin soit couvert par
-celui de Charles Jourdain pour qu'on se permette d'en occuper
-l'opinion. Et nous ne déclamons pas. Nous n'exagérons pas. Ceci est un
-fait.
-
-Bien avant que Charles Jourdain eût été mis au monde par l'Académie
-des sciences morales et politiques, il se faisait, depuis 1854, une
-traduction de _la Somme_[2] de saint Thomas, texte latin en regard,
-avec notes, commentaires, éclaircissements et toute l'armature
-nécessaires à un pareil vaisseau en matière de livre. Et qui l'a
-annoncée? Personne. Quel est le lettré de ce temps, où les _Mémoires
-de mademoiselle Céleste Mogador_ trouvent des plumes galantes qui en
-écrivent, quel est le lettré qui, par un mot, ait seulement donné une
-idée juste de ce beau et utile travail de bénédictin que Lachat a
-entrepris et qui devrait honorer la littérature du pays où il s'est
-produit?... Qui, excepté les clercs, comme on disait au moyen âge,
-sait quelque chose de cette édition _princeps_ dont il a déjà paru
-plus de dix volumes en quatre ans?
-
- Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché?
-
-disait Boileau, avec un orgueil qui n'en devait guères donner au
-pauvre Cotin! «Et qui saurait sans moi qu'après tout saint Thomas
-d'Aquin n'était pas un cuistre?» peut se dire l'Académie, avec un
-orgueil moins cruel, elle qui, aujourd'hui, la main étendue sur la
-tête de Jourdain, son lauréat et l'interprète de sa pensée, nous
-assure solennellement que saint Thomas d'Aquin, toute réflexion faite,
-avait vraiment de la philosophie dans la tête, quoiqu'il fût... un
-théologien!
-
- [2] Louis Vivès.
-
-
-II
-
-Tel est, en effet, tout l'esprit et toute la portée du travail que
-Jourdain vient de publier. Prouver que saint Thomas d'Aquin,
-l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme: voilà bien ce qui
-gâte un peu l'Aristote!), fut un philosophe plus et mieux que Kant et
-Hegel, par exemple, les Veaux non pas d'or, mais d'idées, de la
-philosophie contemporaine; montrer qu'on peut très bien dégager de son
-oeuvre théologique une philosophie complète, avec tous ses
-compartiments, et que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête
-énorme, ce grand _Boeuf de Sicile_ dont les mugissements ont ébranlé
-l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance; demander
-enfin pardon au XIXe siècle pour une telle gloire: voilà le programme
-de l'Académie et le livre de son lauréat.
-
-Cela n'est pas très ambitieux, n'est-ce pas? et même cela se contente
-d'être modeste. Cela mutile saint Thomas, le géant d'ensemble, qui
-concentra dans une colossale unité la science divine et la science
-humaine. Cela renverse le sens de la lorgnette et fait voir les choses
-par le petit côté, non par le grand. Mais que voulez-vous? Tout est
-relatif. C'est beaucoup encore. Qui se serait attendu à cela il y a
-seulement quelques années: saint Thomas d'Aquin exalté dans une
-académie de philosophes, Charles de Rémusat rapportant? Publié
-aujourd'hui sous la forme de deux gros volumes in-8º[3], le travail
-de Jourdain s'ajuste aux proportions du cadre tracé par l'Académie.
-
- [3] Hachette et Cie.
-
-L'auteur a l'esprit de sa consigne. Il n'est téméraire ni pour
-personne ni contre personne. Il a des prudences, quoiqu'il ne soit pas
-un serpent. Comme Covielle, on lui souhaiterait d'en être un, et un
-lion aussi! On lui souhaiterait encore--comme Covielle--que son rosier
-fût plus fleuri. Mais enfin le tout de sa petite culture est fort
-propre. Philosophe qui se surveille et qui se lave beaucoup les mains
-dès qu'il a touché à la théologie, il n'efface pas, du moins, sur son
-front la trace de son baptême, et quand il approche le plus de
-l'Académie il se dit chrétien avec une honnête rougeur.
-
-Car il est chrétien. Il est bien un peu païen aussi, et de famille
-païenne par-dessus le marché, ami de son temps; mais il est épris
-d'une chrétienne qu'il veut faire accepter par les siens. Son livre
-est très diplomatique. C'est un plaidoyer insinuant, adroit, accordant
-quelque chose pour obtenir beaucoup, quêtant la tolérance
-philosophique avec des airs aimables,--on quête toujours dans un sac
-de velours,--indiquant des rapports étranges et bons entre la
-philosophie de saint Thomas d'Aquin et les philosophes modernes, et
-poussant à ce qu'on se prenne la main et qu'on s'embrasse. Le procédé
-de Jourdain est accommodatif. Il consiste à reprendre d'une main tout
-doucettement ce qu'il a donné de l'autre avec un grand geste, et ce
-qui suit va le faire comprendre.
-
-Agrégé à la Faculté des lettres, sorti de l'Université pour entrer à
-l'Académie dont il a voulu le prix, qu'il n'a pas manqué, ayant par
-conséquent des terreurs respectueuses fort naturelles pour le
-progrès, et non moins naturellement des affections intellectuelles
-pour l'Église, Jourdain a été le juge de paix qui appelle les parties
-en conciliation dans son cabinet avec la plus grande politesse.
-
-Il y a mandé les doctrines les plus opposées, et, en vertu de sa
-modération, vertu moderne, et de ce style modéré qui est le style de
-la maison dans laquelle il juge, il a tout arrangé à l'amiable entre
-la scolastique et la philosophie, entre les ténèbres du moyen âge et
-les lumières de cet âge-ci, entre la foi et la raison...
-
-Les esprits absolus n'accepteront probablement pas les décisions
-onctueuses, gracieuses et officieuses de Jourdain, car les esprits
-absolus n'acceptent rien et veulent tout prendre; mais l'Académie les
-a acceptées. Qui pourrait s'en étonner n'aurait pas lu Jourdain.
-Correct et grave, mais surtout très grave, ayant même l'avantage
-d'être lourd parfois, ce qui ajoute encore à la gravité, cette fortune
-des écrivains actuels, Jourdain n'a ni une seule expression
-pittoresque ni une seule expression incisive, ce qui serait une
-indécence en métaphysique. Esprit de juste milieu, qui se
-démène--rendons-lui cette justice!--pour être juste, il reste milieu,
-mais non juste, à peu près en toutes choses, et c'est par là qu'il a
-triomphé. Avec son style naturellement sans couleur, ce style blanc et
-doux que l'abstraction a blanchi encore, il n'a fait aucun mal aux
-yeux des hommes à conserves qui avaient à le juger, et ils ont tous
-apprécié infiniment cette flanelle.
-
-Certainement, pour manquer le prix il fallait s'y prendre de tout
-autre manière. Mais Jourdain n'avait pas l'ambition de manquer le prix
-avec éclat. Il aurait fallu une hauteur dans l'aperçu et une décision
-dans la pensée qui n'étaient pas dans les plans de Jourdain,
-eussent-elles été dans ses puissances. Jourdain, ne nous y trompons
-pas! est, de naissance comme d'état, un philosophe. C'est un
-philosophe qui chasse de race, un philosophe de père en fils, dont le
-père eut autrefois aussi son prix d'académie, et qui a voulu continuer
-cette gloire paternelle. Certes! ce n'est pas avec de telles
-préoccupations que l'on peut dépasser, par la fierté ou la soudaineté
-de l'aperçu, par l'indépendance, par un style vivant et anti officiel,
-les conditions du programme de l'Académie, cet établissement de haute
-bienfaisance littéraire, qui n'existe que pour mettre en lumière les
-talents qui, tout seuls, ne s'y mettraient pas.
-
-
-III
-
-Nous l'avons dit déjà, du reste, le défaut du programme de l'Académie
-était d'être par trop exclusivement philosophique quand il s'agissait
-d'apprécier un homme qui, comme saint Thomas, était un grand
-théologien bien avant d'être un grand philosophe. La gloire de celui
-qui fut appelé l'Ange de l'École, son influence inouïe sur un temps où
-la foi primait encore la raison, sa préoccupation perpétuelle et
-absorbante des intérêts de l'Église, et jusqu'à son genre de génie,
-qui ne fut vraiment original que par sa souveraine certitude et la
-toute-puissante clarté de son orthodoxie, furent une gloire, une
-influence, une préoccupation et un génie essentiellement théologiques.
-Si saint Thomas d'Aquin n'avait été qu'un philosophe, il nous aurait
-décalqué Aristote avec une telle exactitude qu'on aurait dit qu'ils
-n'étaient deux, ces immenses Ménechmes cérébraux, que parce qu'entre
-eux on aurait pu compter les siècles. Saint Thomas d'Aquin, c'est la
-Nature se faisant écho à elle-même à travers les temps, recommençant
-un homme comme une création, et remoulant un Aristote sur l'exemplaire
-qu'elle avait gardé du premier. Phénomène étrange dont elle donne
-rarement le spectacle! Saint Thomas d'Aquin ne serait donc qu'un tome
-second d'Aristote, si le théologien, l'homme de la science
-surnaturelle, ne le frappait pas tout à coup d'une différence
-sublime,--empreinte éternelle qui empêchera désormais les siècles de
-confondre cette tête rase de moine avec la tête aux cheveux courts de
-la médaille du Stagyrite.
-
-Ce qui marque la personnalité de saint Thomas d'Aquin avec une
-incroyable profondeur, ce n'est pas l'invention. Saint Thomas d'Aquin
-n'a presque rien inventé. Il semble, lui qui avait fait voeu de
-pauvreté dans la vie, avoir fait voeu aussi de pauvreté en invention.
-Mais ce qu'il possède, c'est justement le bien des pauvres, c'est la
-tradition de l'Église, et, par l'étude théologique dont il a reporté
-les habitudes sur les choses de la philosophie, la précision et le
-génie de la formule,--tellement claire, dit très heureusement Charles
-Jourdain, qu'elle peut se passer de démonstration. Les qualités de cet
-esprit, pour lequel on pouvait inventer, mieux que pour personne, le
-mot d'esprit fort, sont l'énormité de la puissance dans la nuance, la
-force d'équilibre, la statique, la froideur du front. Croirait-on, si
-ses oeuvres ne l'attestaient, qu'il n'a jamais versé dans le
-mysticisme de Malebranche au XVIIe siècle, lui, l'homme du XIIIe et le
-saint? N'est-ce pas merveilleux de force et de pouvoir sur soi?
-
-Du haut des sommets de la métaphysique, saint Thomas d'Aquin peut
-regarder impunément dans tous les gouffres: le vertige lui est
-inconnu; il reste impassible. Aussi sa gloire, sa gloire réelle, est
-bien moins de s'être élevé que de n'être jamais tombé. Un moment
-peut-être, au commencement de son enseignement, il inclina vers le
-côté qui est devenu la pente moderne et même la chute. Il alla du
-connu à l'inconnu, de l'homme à l'ange et à Dieu. Mais bientôt il
-redressa ce faux pli de méthode, il se ressouvint qu'il était
-théologien, et il commença son système par la question théologique des
-attributs de Dieu. Alors la théologie, comme un aigle qui a enfin
-toute la poussée de ses ailes, l'emporta vers le monde d'où il n'est
-jamais descendu. Pendant que la philosophie cherchait à le retenir en
-bas, il monta, et telle fut l'indéfectible sécurité, le maître aplomb
-de cet homme,--que les analogies, ou, pour mieux parler, les identités
-de sa pensée avec celle d'Aristote, entraînaient vers les erreurs du
-péripatétisme,--qu'il s'arrêta toujours à temps pour les éviter.
-
-Eh bien, voilà le théologien dans l'oeuvre duquel l'Académie des
-sciences morales et politiques, qui bat, en ce moment, le ban et
-l'arrière-ban de la philosophie en détresse, a donné l'ordre d'aller
-chercher un philosophe, et Charles Jourdain, ce terre-neuve de
-l'Académie, l'a rapporté! Il nous a donné une analyse très exacte de
-la théodicée, de la métaphysique et de la morale de l'illustre auteur
-de _la Somme_. Il a tourné, en homme qui comprend ces questions et ces
-langages, dans ce rond d'idées qui ne s'est pas élargi d'Aristote à
-saint Thomas d'Aquin et de saint Thomas d'Aquin à Kant lui-même.
-
-Impossible de suivre, dans un seul chapitre d'un livre comme celui-ci,
-le détail infini d'un travail exposé à grand'peine en deux volumes;
-mais ce qui résulte de ce travail, c'est l'inutilité démontrée de la
-peine qu'on a prise au point de vue des acquêts et des accroissements
-de la philosophie. Que gagnera-t-elle, en effet, à déclarer l'_Ange de
-l'École_ un philosophe?... Elle lui aura ôté ses ailes. Même saint
-Thomas, dans le problème humain, dans l'ordre des connaissances
-naturelles, ne peut rien quand il s'agit d'ajouter une certitude à
-celles que l'esprit de l'homme craint de ne pas avoir. Pour être le
-docteur des docteurs, la lumière et la loi des esprits, l'autorité
-irréfragable, il faut à saint Thomas d'Aquin--le second
-Aristote--l'Église, la révélation et l'histoire, c'est-à-dire tout ce
-que Jourdain aperçoit très bien dans tout le cours de son ouvrage,
-mais dont il se détourne pour ne pas contrarier l'Académie et...
-manquer son prix!
-
-
-
-
-JEAN REYNAUD[4]
-
-
-Quand la Critique a devant elle un pareil ouvrage, elle n'est pas
-médiocrement embarrassée; mais son embarras ne vient point de ce que
-l'amour-propre de l'auteur pourrait supposer. Nous le dirons, sans
-fatuité d'aucune espèce, le livre de _Terre et Ciel_[5] de Jean
-Reynaud, ce livre au titre colossal, n'est pas, à nos yeux, un
-colosse. Le système qu'il dresse devant nous ne nous paraît point
-inexpugnable. Quand on le lit et quand on l'examine, on trouve qu'il
-n'y a pas là _intellectuellement_ de quoi trembler. Le livre et le
-système se composent, en effet, de deux affirmations sans preuves,
-qu'on peut fort bien contredire sans insolence et réfuter sans
-beaucoup de peine. La première de ces affirmations, c'est... le
-croira-t-on?... la pluralité des mondes et l'habitation des étoiles,
-que Jean Reynaud nous certifie, avec une gravité de Christophe Colomb
-astronomique au débotté de son voyage, et dont il nous donne
-somptueusement sa parole d'honneur. La seconde... le croira-t-on
-davantage?... c'est l'ancienne redite d'une métempsycose progressive à
-laquelle la philosophie revient,--comme la vieillesse revient à
-l'enfance. Dans tout cela, il faut en convenir, il n'y a rien de bien
-éblouissant et de bien formidable, rien qui force le plus modeste des
-esprits philosophiques à se croire petit et à baisser les yeux.
-Seulement, voici où l'embarras commence. Si la Critique prend au
-sérieux ce gros livre de _Terre et Ciel_ que d'aucuns regardent comme
-un monument, si elle se croit obligée d'entrer dans les discussions
-qu'il provoque et d'accepter ces formes préméditées d'un langage
-scientifique assez semblable au latin de Sganarelle, mais moins gai,
-la voilà exposée à asphyxier d'ennui le lecteur comme elle a été
-elle-même asphyxiée. Et cependant, d'un autre côté, si on touche
-légèrement à une chose si pesante, d'honnêtes esprits s'imagineront
-sans doute que c'est difficulté de la manier.
-
- [4] _Terre et Ciel_ (_Pays_, 13 septembre 1854).
-
- [5] Furne et Cie.
-
-Car, à tort où à raison,--et à tort selon nous,--le livre de Jean
-Reynaud passe en ce moment pour une oeuvre très forte. On se le dit et
-on le croit. On n'y regarde pas. Je ne suis pas bien sûr qu'on lise ce
-livre compact et sans lumière, indigestion de deux ou trois éruditions
-spéciales, et qui roule, dans un style épais, de si misérables erreurs
-qu'elles ne sont plus que des lubies; mais on le feuillette et on le
-vante, et je le conçois! Rationalistes, panthéistes, éclectiques,
-voltairiens, toutes les variétés de philosophes qui se tiennent entre
-eux comme des crustacés, sont intéressés à vanter un livre, quel qu'il
-soit dont les idées ne vont à rien moins qu'à la destruction intégrale
-de nos dogmes et à la ruine de l'Église romaine. Aussi nul d'entre
-eux n'y a-t-il manqué. Même les voltairiens, trop spirituels pour lire
-d'autres romans que _Candide_ et la _Princesse de Babylone_, ont parlé
-avec faveur de celui-ci dans le plus célèbre de leurs journaux. Ils ne
-l'ont pas discuté, il est vrai; ils ne lui ont témoigné prudemment que
-ce genre de respect qui ne touche pas aux choses qu'on respecte; mais
-ils l'ont traité avec la haute considération de tous les mandarins
-entre eux. Quoique eux surtout, les voltairiens, n'aient de goût pour
-aucune espèce d'Apocalypse,--pas plus pour celle de Jean Reynaud que
-pour celle de l'autre Jean,--quoique rien ne ressemble moins au verre
-d'eau de leur style que le limon visqueux du style de Jean Reynaud,
-ils n'ont pas moins apprécié les trois grandes puissances sur la tête
-humaine qui se trouvent dans ce livre de _Terre et Ciel_ et qui en
-protègent actuellement la fortune: à savoir l'appareil des mots
-scientifiques pour cacher le vide de la pensée, l'effronterie gratuite
-de l'hypothèse et la majesté de l'ennui.
-
-Certes! dans un autre temps et pour un autre livre, ils auraient souri
-de ces trois puissances qui correspondent à des faiblesses. Ils
-auraient accompagné du petit fifre de leur ironie ordinaire cette
-lourde théorie astronomique et cosmologique, qui n'est ni de la
-science ni de l'invention. Mais, à une époque où le rationalisme
-souffre tant des blessures qu'il se fait à lui-même et où
-l'enseignement de l'Église commence de reprendre dans les esprits
-éminents l'empire qu'il avait perdu au XVIIIe siècle, ils se sont dit
-probablement qu'il ne fallait mépriser le secours de personne. Ils ont
-accueilli Jean Reynaud comme si c'était Pythagore. Ils ont écouté
-sérieusement cet écho attardé, que Pythagore, s'il l'entendait,
-n'adorerait plus! Et, quittes à se moquer plus tard d'un livre qui
-doit _faire mal aux nerfs_ de leurs esprits positifs et légers, ils
-ont poussé au succès de ce livre en disant bien haut qu'il le
-méritait.
-
-Tel est tout le secret de cette facile renommée de deux jours, faite
-si généreusement à un ouvrage qui ne saura pas la garder. Le livre de
-_Terre et Ciel_ de Jean Reynaud est un coup porté, par une main
-philosophique de plus, au christianisme et à l'Église. Comment ceux
-qui haïssent l'Église et le christianisme n'en seraient-ils pas
-reconnaissants?... Sans doute, avec plus de talent, le coup serait
-mieux asséné; mais enfin--il faut être juste!--c'est un coup de plus.
-Jean Reynaud a un mérite que les philosophes doivent singulièrement
-apprécier, et qui ne tient ni à ses idées ni à la force de son génie.
-De tous les ennemis de la religion de nos pères, de tous ceux qui
-disent que le catholicisme est une doctrine dépassée par l'esprit
-humain et qui a fait son temps (comme les conscrits) dans l'histoire,
-cet excellent Jean Reynaud est peut-être le plus dangereux. Il est
-doux et il se dit chrétien. C'est au nom d'un christianisme meilleur
-qu'il vient poser la nécessité de corriger ce chétif Symbole de Nicée,
-qui, décemment, ne convient plus à des chrétiens aussi distingués que
-nous. Jean Reynaud, quand il parle du christianisme, affecte une
-impartialité à duper beaucoup d'imbécilles. Il ne casse pas tout,
-comme Proudhon. Il n'a pas le talent roux et le coup de corne de boeuf
-de ce robuste bâtard d'Hegel en démence. La forme de son exposition se
-recommande aux esprits modérés par je ne sais quelle fausse bonhomie,
-et jusqu'à son talent d'écrivain, trop empâté pour être mordant,--trop
-mollusque pour être serpent,--rien n'avertit et tout rassure quand il
-se dit chrétien, comme la plupart des hérétiques, du reste, qui n'ont
-jamais manqué de se dire chrétiens pour mieux atteindre le
-christianisme en plein coeur!
-
-La seule originalité de Jean Reynaud est d'être--au XIXe siècle--bien
-plus un hérétique qu'un philosophe. Après Diderot, qui voulait
-_élargir Dieu_, il veut élargir le christianisme. Nous savons bien--et
-lui aussi, probablement,--ce qui resterait du christianisme après cet
-élargissement à la Diderot! mais, pour les simples de coeur et
-d'esprit qui se laissent pétrir par la main de toutes les propagandes,
-un tel langage a sa séduction. Les philosophes ont le verbe âpre et
-haut. Ils ne barbouillent pas, et quelquefois ils épouvantent.
-Spinoza, Voltaire, Hegel, tous ces insectes humains, enivrés de la
-goutte de génie que Dieu leur versa dans la tête et qu'ils ont rejetée
-contre Dieu, jouent leur rôlet de titans-myrmidons jusqu'au bout et
-visière levée. Même quand Voltaire se fait capucin, il rit, le
-sacrilège! mais il ne trompe pas. Tandis que Jean Reynaud, le
-théologien de contrebande qui part du pied gauche aujourd'hui pour
-demander--comme le pieux et pur Saint-Bonnet--que la théologie se
-relève dans l'opinion et les études du XIXe siècle, ne rit pas et ne
-nous fait pas rire, mais il pourrait bien nous tromper!
-
-Nous tromper comme il se trompe lui-même!--car il ne faut pas croire
-que cette tête, aux notions confuses, n'ait pas vis-à-vis d'elle-même
-la bonne foi de ses confusions. L'auteur de _Terre et Ciel_, dont la
-prétention le plus en relief est la théologie, qui s'en croit
-l'aptitude et qui n'en a pas même le rudiment, invoque naïvement dans
-son livre une théologie qui changerait en dogmes ses erreurs. Esprit
-physiologiquement religieux, tourné de tendance primitive et de
-tempérament vers les choses de la contemplation intellectuelle,
-métaphysicien et presque mystique, l'auteur de _Terre et Ciel_ n'était
-point, par le fait de ses facultés, destiné aux doctrines de la
-philosophie moderne; mais, pour des raisons qu'il connaît mieux que
-nous et qu'il retrouverait s'il faisait l'examen de conscience de sa
-pensée, il n'a pu cependant y échapper. Il est le fils du XVIIIe
-siècle. Avec sa foi dans le progrès indéfini du genre humain, c'est
-une bouture de Condorcet. Mais--disons-le à son éloge!--le XVIIIe
-siècle, dont il procède, n'a pu lui donner ce mépris de brute pour les
-problèmes surnaturels qui distingue ses plus beaux génies. Dieu,
-l'âme, son essence et ses destinées, les hiérarchies spirituelles,
-etc., sont restés des questions pour Jean Reynaud, et des questions
-que le panthéisme contemporain ne résoud pas. En vertu de son genre
-d'intelligence, la notion théologique n'a donc pas été abolie en lui,
-mais seulement obscurcie et faussée. Et voilà justement ce qui a
-produit, sous la plume de ce philosophe singulier qui a le _coup de
-marteau de la théologie_, un chaos également monstrueux pour les
-théologiens et pour les philosophes! Voilà pourquoi il a mutilé, au
-nom de la théologie, le triple monde que la théologie enseigne, et
-qu'il le réduit à un seul dans son livre, malgré son double titre de
-_Terre et Ciel_!
-
-En effet, pour qui sait l'embrasser et l'étreindre, ce livre, au
-fond, n'est autre chose qu'une mutilation et un renversement des
-idées chrétiennes. C'est notre _Credo_ pris à rebours et fondé sur
-la pluralité des mondes éternels, sans royaume des cieux et sans
-enfer. Telle, en deux mots, la conception théologique du livre de
-Jean Reynaud; mais ce n'est pas tout au détail. L'auteur de _Terre
-et Ciel_ a beau s'en défendre, il n'est réellement qu'un panthéiste
-de notre temps, sous les guenilles de tous les hérétiques de ce
-moyen âge contre lequel il se permet tant de mépris. N'oublions pas
-que son livre n'est, avant tout et après tout, qu'un essai de
-cosmologie... Parti du cosmos pour aller au cosmos, en passant sur
-le cosmos, l'auteur s'agite, mais stérilement, pour organiser plus
-qu'un cimetière... Le mot de _Ciel_ est de trop dans le titre de son
-ouvrage, et la _Terre_ même comme il la conçoit n'est pas la notion
-chrétienne de la terre. Ce n'est plus le lieu de l'expiation et de
-l'épreuve, le champ de mort d'où une chrysalide de cent cinquante
-milliards d'âmes doit un jour se déployer et s'envoler dans les
-cieux. Cette double notion de la terre et du ciel, la seule que
-puissent admettre également l'intelligence des penseurs et
-l'imagination des poètes, Jean Reynaud, théologien agrandi par la
-philosophie, l'a réputée mesquine, enfantine et débordée par ce
-triomphant Esprit humain, qui a le droit d'exiger mieux. Seulement,
-pour la remplacer, cette notion inférieure et grossière, l'éminent
-inventeur n'a trouvé rien de plus puissant que de ramasser, dans la
-poussière des rêves de l'humanité les plus rongés par les siècles et
-les plus transparents de folie, le système ruminé par l'Inde--cette
-vache de la philosophie--d'une métempsycose progressive, qui met
-l'homme aux galères à perpétuité de la métamorphose et son
-immortalité en hachis!
-
-Au moins, pour expliquer de cette façon le problème surnaturel de
-l'homme et de sa destinée, pour revenir, en plein XIXe siècle,--après
-les travaux philosophiques de Hegel et de Schelling,--à ce risible
-système de la métempsycose, digne tout au plus d'inspirer une chanson
-au marquis de Boufflers ou à Béranger, qui l'a faite, fallait-il se
-sentir une force d'induction et de déduction irrésistible; fallait-il
-que la grandeur des facultés philosophiques sauvât la misère du point
-de vue que l'on ne craignait pas de relever. Et c'est ici qu'après la
-question du point de vue, général et dominateur, qui emporte l'honneur
-d'un livre en philosophie, devait se poser la question du talent et de
-ses ressources, qui couvre l'amour-propre de l'auteur. Eh bien, nous
-le disons en toute vérité et sans vouloir y faire de blessures,
-l'amour-propre de Jean Reynaud ne sera pas couvert! Une fois le fond
-du livre écarté, les qualités qui resteront pour le défendre
-n'imposeront point par leur éclat aux véritables connaisseurs. Et nous
-ne parlons pas encore ici de la forme la plus extérieure de ce livre,
-de sa conformation littéraire. Nous restons métaphysicien. En
-métaphysique, il sera très facilement constaté, par tous ceux qui ont
-l'habitude ou l'amour de ce genre de méditation, que les tendances de
-Reynaud sont plus vives et plus fortes que ses facultés.
-
-Le traité de _Terre et Ciel_, qui résume toute sa vie intellectuelle,
-car il a été effeuillé dans des revues et des journaux depuis dix ans,
-ce traité, regardé comme un système à toute solution par un petit
-nombre de gens solennels et mystérieux qu'on pourrait appeler les
-Importants de la philosophie, est, qu'on nous passe le mot (le seul
-qu'il y ait, hélas! pour exprimer notre pensée)! un perpétuel
-coq-à-l'âne sur les relations du temps à l'éternité. Pour un
-métaphysicien, qui doit connaître les éléments de la science qu'il
-cultive et n'avoir pas de distractions, Jean Reynaud est entièrement
-étranger à la conception de l'éternité, ou, s'il la pose parfois, il
-l'oublie. C'est qu'au fond il n'a rien de net, de ferme, de
-péremptoire et d'arrêté dans l'esprit. Il patauge.
-
-«L'infinité,--dit quelque part ce panthéiste malgré lui ou à dessein
-(lequel des deux?),--l'infinité est un des attributs de l'univers.»
-Mais l'infinité est le contraire de la mesure, comme l'éternité est le
-contraire du nombre! Des écoliers sauraient cela. Et voyez la
-singulière conséquence: si l'on met l'infini à la place de l'étendue,
-où pose-t-on l'axe du monde et que devient pour Jean Reynaud cette
-gravitation dont il est si sûr et si fier? Dans le chapitre de
-_l'Homme_, où le récit de la Genèse est culbuté par l'hypothèse,
-l'éternelle hypothèse du développement progressif de la vie et de «la
-création graduelle», Jean Reynaud méconnaît l'Absolu divin. Il semble
-ignorer que Dieu soit un acte pur, et ce que c'est même qu'un _acte
-pur_! Il s'imagine que Dieu, comme l'homme, a son chemin à faire et
-qu'il a besoin d'expérience... Ce manque de précision, qui, en
-métaphysique, se mue si vite en erreur ou s'étale si pompeusement en
-bêtise, on le signalerait à toutes pages dans le livre de _Terre et
-Ciel_ si on ne craignait pas de fatiguer le lecteur par des citations
-trop abstraites.
-
-Ainsi donc, en nous résumant, nous trouvons, à côté de la donnée
-vicieuse et puérile du livre de Jean Reynaud, des qualités
-métaphysiques d'un degré inférieur, sans pureté et sans force réelle,
-un langage trouble toujours et souvent contradictoire. Le traité de
-_Terre et Ciel_ est une petite Babel bâtie par un seul homme. C'est la
-_confusion des langues_ de plusieurs sciences, qui se croisent et
-s'embrouillent sous la plume pesante de l'auteur. Sa pensée ne domine
-pas tous ces divers langages et ne les fait pas tourner autour d'elle,
-avec leurs clartés différentes, dans la convergence de quelque
-puissante unité. Théologien de prétention malgré son caractère
-philosophique, théologien _quiquengrogne_ en philosophie, il peut
-avoir beaucoup lu les théologiens catholiques, mais il n'a point de
-connaissances accomplies, lumineuses, en théologie; car, s'il en
-avait, aurait-il épaulé le système du progrès indéfini de Condorcet
-avec la métempsycose de Pythagore?... Aurait-il pu jamais adopter
-comme vrai ce système du développement progressif de la vie et de ses
-perpétuelles métamorphoses, qui parque l'homme sur son globe et
-applique à la création tout entière, à l'oeuvre du Dieu tout-puissant,
-lequel a créé spontanément l'homme complet, innocent et libre, ce
-procédé de rapin qui, par des changements imperceptibles et
-successifs, se vante de faire une tête d'Apollon avec le profil du
-crapaud? Le sophisme épicurien, le plus compromis des sophismes grecs,
-qui donnait à la Divinité la forme de l'homme parce qu'on n'en connaît
-pas de plus belle, est le genre de preuves le plus familier de
-Reynaud. Ne comprenant jamais l'action divine que comme il comprend
-l'action humaine, l'auteur de _Terre et Ciel_ se croit fondé à tirer
-une impertinente induction de nous à Dieu, et cet abus de
-raisonnement, qui revient dans son livre comme un tic de son
-intelligence, produit pour conséquence de ces énormités qui coupent
-court à toute discussion. Pour n'en citer qu'un seul exemple, Jean
-Reynaud exige la pluralité des mondes ou il n'admet pas Dieu, parce
-que (ajoute-t-il avec un sérieux qui rend la chose plus comique
-encore), sans la pluralité des mondes, Dieu est évidemment «lésé dans
-son caractère de créateur». On conçoit, n'est-il pas vrai? qu'après
-des affirmations de cette nature un homme sensé ne discute plus.
-
-Nous avons, nous, à peine discuté. Nous ne pouvions, ni pour le public
-ni pour nous, ni pour le livre même dont il s'agit, l'examiner dans le
-détail trop spécial, trop _technique_, des nombreuses questions qu'il
-soulève; mais le peu que nous avons dit suffira. Si ce singulier
-traité de philosophie religieuse, qui essaie de renverser tous nos
-dogmes, sans exception, sous l'idée chimérique des transformations
-éternelles et successives de l'humanité et sous un panthéisme plus
-fort que l'auteur et qui le mène et le malmène; si ce traité brillait
-au moins par une exposition méthodique, nous aurions pu donner le
-squelette de ce mastodonte de contradictions et d'erreurs. Mais Jean
-Reynaud n'a point de méthode. Son livre de _Terre et Ciel_ est une
-conversation, à bâtons rompus, entre un philosophe théologien de
-l'avenir,
-
- C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité!
-
-et un pauvre théologien catholique (et je vous demande si le
-catholicisme est bien représenté!), lequel laisse passer fort
-respectueusement toutes les _bourdes_, dirait Michel Montaigne de
-l'auteur de _Terre et Ciel_, absolument comme on laisse passer, en se
-rangeant un peu, les boulets de canon auxquels il est défendu de
-riposter. Vieux livre sous une peau nouvelle, l'ouvrage de Jean
-Reynaud a emprunté jusqu'à sa peau. En effet, c'est l'opposition et la
-caricature de ces _Soirées de Saint-Pétersbourg_ dans lesquelles
-l'auteur esquive aussi la difficulté d'une exposition méthodique par
-cette forme trop aisée du dialogue, mais, du moins, en sait racheter
-l'infériorité par l'éclat de la discussion, le montant de la repartie,
-la beauté de la thèse et de l'antithèse et une charmante variété de
-tons, depuis la bonhomie accablante du théologien jusqu'à la
-_sveltesse_ militaire; depuis l'aplomb du grand seigneur qui badine
-avec la science comme il badinerait avec le ruban de son crachat
-jusqu'au génie de la plaisanterie comme l'avait Voltaire.
-Malheureusement l'esprit de Jean Reynaud n'a pas, lui, toutes ces
-puissances. Il est monocorde, et la corde sur laquelle il joue n'est
-pas d'or. Ses longues dissertations dialoguées, que ne brise jamais le
-moindre mot spirituel, manquent profondément de vie, d'animation, de
-passion enthousiaste ou convaincue, et elles nous versent dans les
-veines je ne sais quelle torpeur mortelle. On dirait le procédé Gannal
-appliqué à notre esprit tout vivant. Désagréable sensation! Au milieu
-de cette logomachie théologique, si incroyablement obstinée et dans
-laquelle pourtant exclusion est faite des miracles, de la virginité,
-des sacrements, de l'idée de famille, il n'y a de clair, pour qui sait
-voir, que la haine de Jésus-Christ sous le nom de moyen âge. Seulement
-cette haine entortillée, insidieuse, nous fait payer par un ennui à
-nous déformer la figure les embarras de la pensée de l'auteur. Ah!
-qu'on aimerait mieux un peu de passion franche, et, comme disait
-Shelley, l'athée, «que le serpent, une bonne fois, se dressât sur sa
-queue et sifflât tous ses sifflements». Au lieu de ces longueurs
-indécises, de ces toiles d'araignée philosophiques, de cette mosaïque
-de filandreuses dissertations, qui se lèvent par plaques sous les
-pieds de l'esprit et qui en retardent la marche, qu'on aimerait mieux
-quelques lignes de conclusion, nettes et courageuses, les articles
-(enfin arrêtés) du Symbole de la philosophie, de ce Symbole qu'on nous
-jetterait à la tête, à nous les arriérés, comme les Apôtres eurent
-autrefois l'impudence sublime de jeter le leur, en bloc, à la tête du
-genre humain!
-
-Mais rien de tout cela. Le livre de Jean Reynaud est et reste tout
-simplement une hypothèse, qu'on propose, mais qu'on n'impose pas...
-Ils savent très bien risquer le faux, les philosophes, mais ils ne
-sont jamais assez sûrs que le faux qu'ils risquent est le vrai pour
-avoir l'aplomb d'en faire un symbole. Ceci n'est réservé qu'aux
-prêtres. Nous l'avons dit déjà, ce traité de _Terre et Ciel_, qui n'a
-de grave que le ton, agrandit vainement et cache mal, sous le
-trompe-l'oeil des détails scientifiques, une théorie qui, réduite à
-ses plus simples termes, n'est que ridicule et... immorale; car voilà
-son côté sérieux! La métempsycose, ou la transformation successive de
-l'humanité, emporte la morale humaine dans sa visible absurdité. Si
-cette transformation qui recommence toujours est en effet la loi du
-monde, tous les crimes et même l'assassinat ne sont plus que des
-dérangements de molécules qui sauront toujours bien se reconstituer,
-et l'affreux poète du suicide avait bien raison quand il chantait:
-
- De son sort l'homme seul dispose!
- Il a toujours, quand il lui plaît,
- Dans la balle d'un pistolet,
- La clef de sa métamorphose!
-
-Telle est la conclusion que les _hommes pratiques_ tireront de la
-doctrine du philosophe. Assurément, on doit espérer que de si
-dégradantes conséquences, une fois seulement indiquées, diminueront un
-peu dans l'opinion l'importance que le parti philosophique
-antichrétien veut créer au livre de Jean Reynaud.
-
-Et qu'on nous permette d'ajouter encore un dernier mot.
-
-Quand on s'élève à une certaine hauteur, il n'y a plus que deux sortes
-de livres,--deux grandes catégories, dans lesquelles tous les genres
-et tous les sujets peuvent rentrer: les livres faits par l'observation
-et les livres faits par la rêverie. Observation et rêverie, voilà les
-tiges-mères de toutes les familles de l'esprit humain. Eh bien, ni
-comme observateur ni comme rêveur Jean Reynaud n'occupera une place
-élevée dans la hiérarchie des intelligences de son temps! Tout au plus
-donnera-t-il le bras à Pierre Leroux, l'auteur de _l'Humanité_, avec
-lequel il a plus d'une analogie, et s'en iront-ils tous deux à la
-fosse commune de l'oubli. Observateur nul, puisque son système n'est
-qu'une induction, et rien de plus, il choque profondément en nous la
-faculté qui a soif de réalités et de vérité, mais il n'intéresse pas
-l'imagination davantage. Quand on a lu cet immense volume d'hypothèses
-sur la pluralité des mondes éternels, savez-vous à quoi l'on retourne
-pour se délasser d'une telle lecture?... Aux historiettes
-astronomiques de Fontenelle et aux gasconnades de Cyrano de Bergerac.
-
-
-
-
-DONOSO CORTÈS[6]
-
-
-I
-
-Intellectuellement, c'est une frégate à la mer que la publication de
-ces oeuvres[7] de Donoso Cortès. Chargés de vérité et, pour ainsi
-parler, pavoisés des couleurs d'un grand talent, dont le caractère est
-l'éclat, ces trois volumes, comme le vaisseau que montait l'aïeul de
-Cortès pour aller à la conquête d'un monde, s'en vont à la conquête
-des âmes, qui sont aussi des mondes, et peut-être plus difficiles à
-conquérir... Quelle que soit leur destinée, c'est un service rendu à
-l'Église que d'avoir pensé à les traduire et à les publier dans cette
-langue française qui n'est pas seulement, comme on l'a dit, la langue
-de la diplomatie et de la philosophie, mais qui est plus qu'une autre
-la langue de la propagation et de la foi.
-
- [6] _Oeuvres de Donoso Cortès, marquis de Valdegamas_, précédées d'une
- introduction par Louis Veuillot (_Pays_, 6 juillet 1859).
-
- [7] Vaton.
-
-Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, est un des écrivains catholiques
-les plus éminents de ces dernières années. Il a laissé, presque dès
-son début, des traces trop vives et trop profondes dans l'opinion
-contemporaine pour qu'on pût oublier de réunir les écrits dus à cette
-plume brillante que la mort a si tôt brisée, et qu'il eût brisée
-lui-même s'il avait vécu davantage, tant elle satisfaisait peu son âme
-sainte! D'un bien autre génie que Silvio Pellico, mais d'une humilité
-non moins touchante, le marquis de Valdegamas avait plus de confiance
-dans une dizaine de chapelet, dite d'un coeur fervent, que dans tous
-les étalages de la pensée. Et il avait raison! Mais ses amis qui le
-publient aujourd'hui n'ont pas tort pourtant de le publier. Ils savent
-que Dieu, pour traverser les coeurs, met dans nos carquois toutes
-sortes de flèches, et que la flèche du talent pénètre encore après les
-plus perçantes,--celles de la prière et de la charité!
-
-Du reste, catholiques avant tout, ils n'ont point publié les oeuvres
-complètes du marquis de Valdegamas. Ils ont laissé la littérature de
-l'homme exclusivement littéraire (Donoso Cortès l'avait été un
-moment), et ils n'ont pris dans ses travaux que ce que le catholicisme
-a animé de son inspiration toute-puissante. Ils se sont donc
-strictement renfermés dans l'oeuvre catholique de Donoso, trouvant le
-reste de peu de signifiance, même pour sa gloire. En cela, ils ont
-sainement jugé.
-
-Donoso Cortès, cet écrivain incontestablement supérieur par un talent
-qui touche au premier ordre, cet orateur qui a poussé ces deux ou
-trois discours dont l'air que nous avons autour de la tête vibre
-encore, l'illustre Donoso Cortès, disons-le brutalement, ne serait
-rien sans le catholicisme, et ce n'est pas, certes! pour l'abaisser
-que nous disons cela. Resté l'homme des pensées du temps, il ne se
-serait jamais beaucoup élevé au-dessus de la fonction vulgaire d'un
-médiocre littérateur. Piètre destinée! Mais, avec le catholicisme, son
-génie a commencé dans son âme. C'est le catholicisme qui lui a créé
-une pensée. Il a reçu la langue de feu... Il ne l'avait pas!
-
-
-II
-
-Et la preuve, elle est ici, dans ces oeuvres qui ne sont pas
-complètes, mais choisies. Trop facile à donner si nous examinions
-l'intégralité des écrits de Donoso Cortès, cette preuve ne brille que
-mieux en ces oeuvres partielles, réunies par ces deux soeurs pieuses,
-l'admiration et l'amitié. Les éditeurs de Donoso ont publié, avec son
-ouvrage principal: l'_Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le
-socialisme_, qui a fixé sa gloire et qui la gardera, beaucoup de
-discours, d'articles de journaux, de lettres datées de diverses
-époques, et il en est plusieurs de celles-là où, comme tant de ses
-contemporains, Donoso Cortès, trop fort d'esprit pour n'avoir pas le
-respect du catholicisme, reculait encore devant la pratique, cet
-effroi des lâches, sans laquelle il est impossible au penseur le plus
-fort de se justifier tout son respect.
-
-Eh bien, quoique tous ces écrits portent, à des degrés différents, la
-marque de ce catholicisme qui finit par s'emparer complètement de
-Donoso Cortès et le fit naître à force de le féconder, il saute aux
-yeux que les plus faibles _catholiquement_ de ces écrits sont, au
-point de vue du _talent seul_, d'une faiblesse plus que relative!...
-On voit, clair comme le jour, à travers ces écrits, ce qu'aurait été
-toute sa vie Donoso Cortès sans ce catholicisme maîtrisant et
-transfigurateur qui fut le ciel pour son talent. Il serait, sans nul
-doute, resté, en toutes choses, l'homme de l'incroyable jugement sur
-Talleyrand de _La France en 1842_, et cet homme était un rhéteur. Il
-n'y a qu'un rhéteur, en effet, et un rhéteur de la pire espèce, qui
-puisse comparer Napoléon et Talleyrand, et mettre Talleyrand au-dessus
-de Napoléon!
-
-Oui! cette tache de la rhétorique se serait étendue sur toute la
-pensée, et la taie eût bientôt couvert l'oeil. Cet esprit, né
-brillant, n'aurait bientôt plus résisté à la tentation d'une seule
-antithèse. La solidité ne serait pas venue, ni la force simple ni la
-sincérité. Le talent de _nature_ aurait grandi, plus ou moins mensonge
-ou caresse; le talent de _grâce_ n'aurait point paru. Nous aurions eu
-dans tout son développement le rhéteur qui est au fond--tout au
-fond--du talent de Donoso Cortès; car il y est, le rhéteur,--plus ou
-moins doué, plus ou moins puissant, ce n'est pas la question!--mais il
-y est. Malgré la grâce du catholicisme, la Critique l'y voit encore
-sous cette grâce qui a tout dompté.
-
-Donoso Cortès est du pays des grands rhéteurs, Sénèque, Lucain et
-Gongora. Il l'est aussi, même quand il croit et veut le moins l'être,
-même quand il insulte la beauté littéraire: «J'ai eu--dit-il dans une
-lettre à Montalembert--le fanatisme de l'expression, le fanatisme de
-la beauté dans les formes, et ce fanatisme est passé... Je dédaigne
-plutôt que je n'admire ce talent qui est plus une _maladie de nerfs_
-qu'un talent de l'esprit...» ce qui est assez insolent et assez faux,
-par parenthèse. Et au moment même où il écrit cela, sans transition et
-comme pour se punir, il ajoute ce mot de rhéteur inconséquent, de
-rhéteur incorrigible, qui tout à coup reparaît: «Les formes d'une
-lettre ne sont ni littéraires ni belles». Misérable axiome de
-rhétorique, non moins faux!
-
-Et pourquoi ne seraient-elles pas belles?... Mais laissons là ces
-dédains factices qui n'ont pas le droit d'exister. Le catholicisme,
-cette source sublime d'inspiration, a donné à Donoso Cortès une
-assez belle forme pour qu'il ne puisse la dédaigner sans affectation
-ou sans injustice, et il ne la lui a donnée qu'à la condition
-d'élever, d'épurer, de grandir toutes les forces de sa pensée; car
-la pensée et la forme ne se séparent pas. Elles sont congénères et
-consubstantielles. L'homme ne se dédouble pas. Il y périrait. Les
-rhéteurs seuls ont pu inventer cette platitude du vêtement et du
-corps, pour dire le style et la pensée. Mais où cela s'est-il vu?
-Pour notre part, nous ne croyons pas plus à l'écrivain sans pensée
-qu'au penseur sans style... Kant lui-même a du style, quand, par
-rareté, il a raison.
-
-
-III
-
-Donoso Cortès, qui a toujours raison quand il est entièrement
-catholique, est donc un grand écrivain dont la Critique est
-appelée, aujourd'hui qu'on publie ses oeuvres, à dire les défauts et
-leur étendue, les qualités et leur limite. Son mérite le plus net, à
-nos yeux, le plus grand honneur de sa pensée, c'est d'avoir ajouté à
-une preuve infinie; c'est, après tant de penseurs et d'apologistes
-qui, depuis dix-huit cents ans, ont dévoilé tous les côtés de la
-vérité chrétienne, d'avoir montré, à son tour, dans cette vérité, des
-côtés que le monde ne voyait pas; c'est, enfin, d'avoir, sur la chute,
-sur le mal, sur la guerre, sur la société domestique et politique, été
-nouveau après le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, ces
-imposants derniers venus! La vérité a des fonds de sac étonnants et
-inépuisables. On croit que c'est la fin, et voilà que tout recommence,
-sans se répéter!
-
-Ce que le comte de Maistre et le vicomte de Bonald firent contre les
-erreurs de leur temps, le marquis de Valdegamas l'a fait contre les
-erreurs du sien, et il l'a fait avec des qualités tout à la fois
-semblables aux leurs et différentes... L'un (le comte de Maistre)
-était un grand esprit intuitif; l'autre (le vicomte de Bonald) un
-grand esprit d'enchaînement. Donoso Cortès a bien parfois l'aperçu de
-Joseph de Maistre, mais cet aperçu n'arrive pas chez lui, comme chez
-de Maistre, pareil à un trait de lumière qui part du fond de la
-pensée, au rayon visuel qui jaillit du centre de l'oeil. C'est lui
-plutôt, Donoso, qui arrive à l'aperçu comme à une lumière en dehors de
-sa pensée, et, à force d'aller vers elle, de raisonnement en
-raisonnement.
-
-On pourrait dire de Donoso Cortès qu'il a de l'_aperçu par
-développement_, tandis que pour de Maistre l'aperçu point d'abord et
-le développement vient ensuite, s'il en est besoin. Pour cette raison
-même, Donoso Cortès a certainement autant de logique que de Bonald. Il
-y a plus: on peut affirmer que c'est la logique, entre toutes les
-puissances de son esprit, qui lui fait sa supériorité absolue. Il en a
-les formes rigides et souples, l'enthymème, l'énumération, le sorite.
-C'est toujours enfin de la pure logique qu'il tire, lorsqu'elle est
-belle, toute la beauté de sa pensée. Soit donc qu'il fasse acte
-d'écrivain à tête reposée ou d'orateur s'exprimant dans un parlement,
-Donoso Cortès est partout et surtout un formidable logicien, et
-tellement logicien qu'il ne craint pas d'être scolastique par la
-forme, car il a assez d'expression à son service pour ne jamais
-paraître sec.
-
-Il a, en effet, les dons du génie espagnol. Il en a la solennité, qui
-est l'emphase contenue. Il en a la pompe, l'harmonie, le nombre, la
-plénitude, la sonorité. C'est un large cours de pensées que ses
-pensées, enchaînées les unes aux autres comme les flots aux flots,
-mais auxquelles il faut de la place. Il faut à Donoso Cortès de
-l'espace pour rouler son fleuve! Il n'a pas le monosyllabe, la
-paillette qui fait du fleuve un Pactole, la pointe acérée et
-étincelante, ce clou d'or, quand il n'est pas de diamant, qu'avait
-Joseph de Maistre, et qu'il fichait si bien, de sa main spirituelle,
-entre les blocs carrés et lisses de son style au ciment romain.
-
-Le style d'un homme, lorsque cet homme n'est pas assez fort pour le
-faire avec sa seule manière de sentir, a ses origines. Pascal, par
-exemple, c'est Montaigne, plus la manière de sentir de Pascal, et
-cette manière, c'était l'épouvante, l'effarement, le cabrement devant
-l'abîme. L'origine du style de Donoso Cortès est saint Augustin dans
-ses _Confessions_. Saint Augustin l'attire par sa tendresse, la grande
-qualité de son esprit et de son âme. Il l'attire aussi par son défaut
-peut-être, car saint Augustin, sous les magnificences de son génie,
-comme Donoso Cortès sous le sien, cache son atome de rhéteur.
-
-
-IV
-
-Tel nous trouvons en ces trois volumes le talent du marquis de
-Valdegamas. Plus oratoire que littéraire, Donoso Cortès a, même
-lorsqu'il s'efforce d'être didactique, comme dans son _Essai sur le
-catholicisme, le libéralisme et le socialisme_, les aspirations, les
-apostrophes, le mouvement et le redoublement antithétique. Il a de
-l'orateur: Il doit avoir lu immensément les sermonnaires. Il a les
-grands mots oratoires qui une fois dits ne s'oublient plus: «Ou un
-seul homme--dit-il un jour--suffirait pour sauver la société: cet
-homme n'existe pas; ou, s'il existe, Dieu _dissout pour lui un peu de
-poison dans les airs_!» Un autre jour: «Dieu a fait la chair pour la
-pourriture, et le _couteau pour la chair pourrie_.» Et encore: «Où que
-l'homme porte ses pas, il la rencontre (la douleur), statue _muette et
-en larmes, toujours devant lui_!» Rappelez-vous ce qu'il dit une fois
-de Sainte-Hélène: «Napoléon, le maître du monde, devait mourir séparé
-du monde par un _fossé dans lequel coulerait l'Océan_.» Il parle
-quelque part de je ne sais quelle doctrine indigne de _la majesté de
-l'absurde_.
-
-Un peu plus, il serait déclamateur; mais il s'arrête à temps et le
-goût est sauvé. Du reste, rarement fin, et ceci l'honore... La finesse
-de l'esprit n'est souvent qu'une ressource de sa lâcheté. Donoso est
-le courage même. Il a la foi de ce qu'il dit, et il ne se baisserait
-pas d'une ligne pour ramasser tout un monde de popularité si Dieu le
-mettait à ses pieds.
-
-C'est le contraire d'un autre éclatant, de Chateaubriand, sur lequel
-il l'emporte par la pureté, le calme et la beauté de l'âme, s'il ne
-l'emporte pas par la beauté de son génie. Il se soucie peu de la
-gloire. «Je ne veux pas que mon nom résonne--dit-il dans une de ses
-lettres;--je ne veux pas que les échos le répètent et qu'il retentisse
-sur les montagnes. Il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher mes
-adversaires de le prononcer, mais je suis résolu à empêcher mes amis
-de le faire, et c'est le but de cette lettre.»
-
-Et lorsqu'il écrit cela il est très vrai. Il est conséquent à ce qu'on
-trouve partout, à mainte page de ses oeuvres: «L'idéal de la
-vie,--dit-il,--c'est la vie monastique. Ceux qui prient pour le monde
-font plus que ceux qui combattent.» Et, en effet, lui, l'ambassadeur
-qui n'a jamais fait comme Chateaubriand, ce fat d'affaires, ce porteur
-d'empire sur le bout du doigt, ennuyé à la mort si on l'en croyait et
-lassé de ce faucon qui pèse si peu au poing du génie, il allait,
-lorsque la tombe le prit, quitter simplement ses costumes de palais,
-qu'il n'appelle nulle part des guenilles, et revêtir une soutane. Dieu
-ne le permit point; il lui gardait un autre autel à desservir. Il
-l'appela et en fit son prêtre... pour l'éternité, dans les cieux!
-
-
-V
-
-Nous avons dit que l'ouvrage principal de Donoso Cortès, le seul qui
-lui gardera dans la postérité cette gloire à laquelle il ne tint point
-durant sa vie, était son _Essai sur le catholicisme, le libéralisme et
-le socialisme_, et c'est même le seul ouvrage régulièrement _composé_
-qu'il ait laissé parmi ses oeuvres. Turbulences dans un temps
-turbulent, cris éloquents poussés sous la pression des circonstances,
-les autres écrits de Donoso Cortès, discours, articles de journaux ou
-lettres, ne sont pas des livres à proprement parler et dont la
-Critique puisse donner l'anatomie.
-
-On les lira encore quelque temps, puis ils tomberont des mains, ne
-laissant dans les esprits d'autre impression que l'impression du bruit
-qu'ils firent, et ce sera bientôt effacé. Les journalistes et les
-orateurs sont plus mortels que les autres hommes. Ils se résolvent
-mieux et plus vite en poussière. Voix de la bouche, voix de la plume,
-qui se sont fiées à l'air, à cette petite bouffée de vent dans
-laquelle elles ont parlé... Le vent ne les trahit pas, et il les
-emporte! Quoiqu'il ait eu, comme orateur, ses deux à trois moments
-sublimes, Donoso Cortès, ni dans le journal ni à la tribune, n'a été
-un de ces voyants à distance, qu'on nous passe le mot! un de ces
-prophètes de longueur qu'il faut forcément être si, comme orateur ou
-comme journaliste, on a la prétention, que je trouve un peu forte, de
-ne pas mourir.
-
-Dans ses _Lettres sur la France en 1851_, il parcourt, jour par jour,
-le cercle que toutes les intelligences de ce temps, quand elles
-n'étaient pas folles, ont pu parcourir; mais je ne vois rien là de
-prédominant et de supérieur.
-
-Les événements lui donnent dans les yeux de leur impalpable cendre de
-chaque jour et font ciller ses mélancoliques paupières, qui n'ont pas
-l'immobilité de celles de l'aigle. Lorsque ailleurs, je crois, sur
-cette immense et noire tenture de mort dans laquelle il voit l'Europe
-enveloppée (et qui l'est... peut-être), il se mêle de découper de
-petites prophéties spéciales, il ne réussit pas. Il manque son coup:
-«Si la Russie--dit-il--entre en Allemagne, il n'y a plus qu'à
-accepter, en y ajoutant le mot de Napoléon: L'Europe sera
-républicaine ou cosaque... si elle n'est catholique», et pourtant rien
-de tout cela n'est arrivé. La peur, comme l'espoir, voit plus grand
-que nature.
-
-Le vieux monde s'est rassis sur ses vieux fondements, et ç'a été tout.
-Évidemment, la gloire vraie de Donoso Cortès n'est point dans des
-perspicacités de cet ordre. Elle est ailleurs, et c'est dans son
-_Essai sur le catholicisme_ qu'il faut la chercher.
-
-Elle est aussi dans cette philosophie de l'histoire qu'on trouve, dès
-1849, dans la lettre, datée de Berlin, à Montalembert, et qui est
-d'ailleurs la vue génératrice de toutes les vérités de l'_Essai_,
-lesquelles sont nombreuses. Cette vue exprimée et développée déjà par
-Donoso Cortès, et qu'il démontre, à savoir: le triomphe _naturel_ du
-mal sur le bien, et le triomphe _surnaturel_ de Dieu sur le mal, par
-le moyen d'une action _directe personnelle et souveraine_, n'avait
-jamais été formulée avec cette plénitude et cette vigueur. C'est dans
-la radieuse clarté de cette vue complète que Donoso écrivit l'_Essai_,
-qui est tout ensemble la plus profonde apologie du dogme catholique et
-une attaque contre les doctrines contemporaines dont le but est
-d'abattre ce dogme et de le ruiner.
-
-Pour Donoso Cortès comme pour Blanc-Saint-Bonnet (une autre gloire
-catholique qui se fait présentement devant Dieu, et qui, un jour,
-saisira l'attention des hommes), la théologie est la seule science qui
-explique l'histoire, qui la prépare et puisse la gouverner, et il le
-prouva en en appliquant les notions à tous les problèmes soulevés dans
-son livre. Là il déposa tout son effort, toute sa force, et sa vie
-presque. Il mourut, en effet, quelque temps après qu'il eut fini ce
-livre, qu'on mettra désormais entre les _Soirées de Saint-Pétersbourg_
-et les _Recherches philosophiques_ de l'auteur de la _Législation
-primitive_;--à côté, mais un peu au-dessous des _Soirées_; à côté des
-_Recherches_, mais aussi un peu au-dessus.
-
-Avec son _seul_ livre de l'_Essai_, le marquis de Valdegamas s'est
-placé entre le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, qu'on
-pourrait presque appeler les Pères laïques de l'Église romaine. On
-s'en souvient, ils avaient, au XVIIIe siècle, mis partout leurs trois
-dieux: Voltaire, Rousseau et Franklin, qu'ils appelaient le _Flambeau
-de l'humanité_, dans le style du temps, sérieux et comique,
-déclamatoire et plat.
-
-Nous, catholiques du XIXe siècle, nous n'avions à opposer aux trois
-colosses de la philosophie que deux hommes de hauteur, qui en valaient
-bien trois, il est vrai: de Maistre et de Bonald; mais il nous
-manquait le troisième. A présent, nous l'avons, et ce sera Donoso
-Cortès.
-
-Dans cette réplique d'un siècle à un autre par ses plus grands hommes,
-le comte de Maistre,--avec son esprit merveilleux, si aristocratique,
-si français, et ce don de plaisanterie charmante qui était comme la
-fleur de son profond génie,--le comte de Maistre tient naturellement
-la place de Voltaire, et c'est bien le Voltaire du catholicisme, en
-effet. Bonald, qui en est le Montesquieu, Bonald, éloquent à force de
-dialectique, s'y oppose vivement à Rousseau, et, chose singulière et
-piquante! Donoso Cortès, du pays du Cid et de sainte Thérèse, Donoso
-Cortès, qui a mis toutes les sciences de la terre aux pieds de la
-théologie, y fait vis-à-vis et contraste au naturaliste Franklin!
-
-
-VI
-
-Les oeuvres choisies de Donoso Cortès sont précédées d'une
-introduction de Louis Veuillot, qui, comme il nous l'apprend, fut
-l'ami du marquis de Valdegamas. Cette introduction est de la placidité
-pleine de force qu'ont les chrétiens quand ils regardent deux choses
-tristes:--le monde et un tombeau. Elle n'a point de chétive petite
-mélancolie.
-
-Le monde ne sut point assez ce que valait Donoso Cortès, et Veuillot
-l'a dit tranquillement, sans rien surfaire. Au premier rang de ce
-monde par les titres et les relations, Donoso Cortès, marquis de
-Valdegamas, n'y exerça pas toute l'influence à laquelle, de talent et
-d'âme, il avait droit, et la faute en fut justement au monde de ce
-temps, haïsseur de toute vigueur et de toute vérité complète. Il
-fallait à un homme comme Donoso Cortès l'époque de Ximenès, et Ximenès
-même pour ministre. Il ne l'eut point, et, comme tant d'autres, il
-vint trop tard. Mais n'admirez-vous pas cette louange amère? Le plus
-grand honneur qu'on puisse faire aux hommes du XIXe siècle, c'est de
-supposer qu'ils n'en sont pas!
-
-
-
-
-SAISSET[8]
-
-
-I
-
-L'_Essai de philosophie religieuse_ d'Émile Saisset veut à toute force
-être modeste. C'est une composition très travaillée en modestie. On
-s'attendait peu à ce ton, agréable du reste, et convenable surtout, de
-la part de Saisset, un des diacres de Cousin, qui proclamait, il y a
-peu d'années, que les philosophes «étaient désormais les seuls prêtres
-de l'avenir,» et cela avec le contentement fastueux d'un homme qui en
-tenait sous clef tout un petit séminaire. Saisset, professeur, et, si
-je ne me trompe, suppléant de Cousin, lequel, lui, a donné sa
-démission de philosophe entre les mains des dames et est entré dans
-les pages de madame de Longueville, Saisset a baissé infiniment de
-note depuis le temps où il se croyait un prêtre et, qui sait?
-peut-être un évêque des temps futurs. Sa religion de l'avenir lui
-paraît, en ce moment, fort menacée, et son livre est un cri d'alarme;
-mais un cri d'alarme discrètement poussé, car tout est discret dans
-Saisset: le ton, le talent, et même la peur.
-
- [8] _Essai de Philosophie religieuse_ (_Pays_, 8 novembre 1859).
-
-Il a peur, en effet. Et il y a de quoi. La philosophie _qu'il adore_
-(_sic_) est cernée et va mourir un de ces jours, non pas, comme
-Constantin Paléologue, au centre d'un monceau d'ennemis circulairement
-immolés autour d'elle, car la philosophie de Saisset n'a jamais tué
-personne: elle n'est meurtrière que de vérité; mais elle va mourir au
-milieu d'ennemis chaque jour plus nombreux, plus prompts aux coups et
-plus puissants... Parmi eux, bien entendu, le catholicisme est là qui
-la presse, et non pas seulement le catholicisme farouche, haineux,
-théocratique et rétrograde, que hait modestement Saisset, mais le
-doux, le rationnel, le tolérant, que les prêtres des temps futurs
-souffrent auprès d'eux en attendant leur propre ordination définitive.
-Il est assez simple et assez naturel que le catholicisme soit contre
-la philosophie, qui veut lui succéder. Mais voici plus étonnant et
-plus terrible. La philosophie est attaquée par la philosophie
-elle-même. Ses parricides entrailles se retournent contre elle. _Tu
-quoque, fili!_ Elle est frappée par son fils Brutus. Le fils Brutus de
-la philosophie est le panthéisme, et ce fils Brutus mérite bien son
-nom. Il est brute et brutal.
-
-Et, de fait, le panthéisme, vous dira Émile Saisset, est en train de
-devenir tout à l'heure la philosophie universelle de l'Europe. Que
-l'Europe le sache ou l'ignore, qu'elle en soit consciente ou
-inconsciente, elle est en lui, il est en elle, il est partout! Il
-est dans les penseurs, il est dans les artistes, il est même dans
-les femmes, qui croient à la substance et plaisantent...
-panthéistiquement! La France fut assez jeune, dans le temps que
-Cousin n'était pas encore dans les pages de madame de Longueville
-et _commissionnait_ pour le compte de la philosophie française, la
-France fut assez naïve (ce n'est pas là pourtant son habitude, mais
-c'était la France philosophique, il est vrai,) pour accepter comme
-une merveille exotique les germes de l'hegelianisme rapportés
-pieusement dans le chapeau ou sous le chapeau de Cousin, et cette
-fleur a donné ses fruits. Qui a goûté du Proudhon, du Taine, du
-Renan, du Vacherot, les connaît, ces fruits germaniques, cultivés
-par des mains françaises sur un sol français. Ce n'est pas bon, mais
-c'est demandé, et la philosophie telle que l'enseigne Saisset
-commence à ne plus placer ses produits. Ils paraissent insuffisants,
-fades et même fadasses, aux goûts développés et à la fureur d'un
-temps dépravé. Il y a des choses qui font trembler Saisset.
-L'accroissement de la personnalité qui s'en va monstrueux, la rage
-universelle de jouir, et tout de suite encore! enfin l'activité de
-l'esprit aiguillonnée, exaspérée par cette rage de jouir, voilà ce
-que ne saurait diminuer, apaiser ou contenir la philosophie, un peu
-vieillotte, maintenant, pour ce faire, qu'on appelle proprement la
-philosophie française, celle-là qui sortit de Descartes,--lequel,
-lui, ne sut jamais sortir de lui-même!--qui fit un jour sa grande
-fredaine de Locke, mais qui s'en est repentie quand elle fut sur
-l'âge, plus morale en cela qu'une de ses amies, la _grand'mère_ de
-Béranger.
-
-Eh bien, cette philosophie est-elle irrémédiablement finie? Doit-elle
-définitivement céder la place, l'influence et l'empire, au
-catholicisme, qui nous ramènera au moyen âge ou au panthéisme, qui
-nous amènera un âge comme l'histoire n'en a pas encore vu? Car la
-question se débat, selon Saisset, entre ces deux alternatives: «Il n'y
-a que deux espèces de penseurs conséquents,--dit-il textuellement à la
-page XXV de son introduction:--ceux qui nient la raison, la science et
-le progrès et veulent le retour de la théocratie du moyen âge, et ceux
-qui veulent une reconstitution radicale de la société et de la vie
-humaine.» Pour lesquels nous prononcerons-nous?...
-
-Après ces paroles et la question ainsi posée, qui ne croirait que
-Saisset a choisi? Qui ne croirait qu'il est un de ces radicaux
-courageux, un de ces panthéistes qui semblent les progressistes réels
-en philosophie, puisqu'ils sont les derniers venus? Et cependant, non!
-il ne l'est pas. Loin de choisir, il se dérobe. Bien loin d'être une
-déclaration de panthéisme, le livre est, au contraire, une discussion
-en forme contre le panthéisme et une doctrine élevée à côté pour
-échapper aux conclusions envahissantes de ce fléau qui s'étend
-toujours. Entre les théocrates du moyen âge et les terribles séculiers
-de l'avenir, qui a donc pu retenir Saisset et lui faire tracer une
-tangente par laquelle il se sauve des uns et des autres? Cela est
-curieux, mais cela doit être certainement la théocratie à son usage,
-cette théocratie philosophique qui n'est pas rétrograde, celle-là, et
-qu'il a rêvée pour lui et pour ses amis. Il ne veut pas manquer sa
-prêtrise. Il ne lâche pas sa part de troupeau, et son livre, intitulé
-_Essai de Philosophie religieuse_[9], n'a pas d'autre sens que
-celui-là, sous ses formes d'une simplicité piperesse et d'une modestie
-qui prouve qu'on n'a plus la puissance, car l'humiliation n'est pas
-l'humilité!
-
- [9] Charpentier.
-
-
-II
-
-Mais, si Saisset a vu très juste dans les circonstances
-contemporaines, et si la question morale et intellectuelle du monde
-doit s'agiter entre les conséquents du catholicisme et les conséquents
-du panthéisme, a-t-il vu également juste en croyant possible
-d'établir, ou, pour parler aussi modestement que lui, de pressentir
-une troisième solution à introduire, en _catimini_, sous les regards
-de l'opinion, avec des patelinages de plume qui montrent au moins de
-la souplesse dans son talent? Si la question philosophique du temps
-présent est, comme il l'a dit et comme je le crois, la question de la
-personnalité divine; si, au terme où est arrivé l'esprit humain, il
-faut, de rigueur, être pour l'homme-Dieu tel que la religion de
-Jésus-Christ nous l'enseigne, ou pour le Dieu-homme tel que l'établit
-Hegel, Saisset, qui veut bien du sentiment chrétien, mais qui ne veut
-pas de la religion chrétienne, et qui, non plus, ne veut pas du
-panthéisme, qu'il hait comme un voleur d'héritage parce qu'il le
-priverait de la succession sur laquelle il a compté, Saisset, à qui je
-ne demanderai pas plus qu'il ne peut me donner, a-t-il fait, du moins,
-dans son _Essai de philosophie religieuse_, pour le compte de la
-personnalité divine, quelque découverte qui fasse avancer cette
-question?
-
-Je viens de lire cette longue méditation cartésienne, faite les yeux
-fermés et les mains jointes avec les airs de recueillement d'un
-philosophe en oraison, dans _l'in pace_ de la conscience, dans le
-silence profond de la petite Trappe psychologique que tout philosophe
-porte en soi pour y faire des retraites édifiantes de temps en temps
-et s'y nettoyer l'entendement, et, je l'avoue, je n'y ai rien trouvé
-qui m'éclairât d'un jour inconnu et fécond la personnalité divine que
-nous autres catholiques nous savons éclairer du jour surnaturel de la
-foi.
-
-Et il y a plus! je n'ai trouvé, dans cet _Essai de philosophie
-religieuse_, ni philosophie ni religion, car le déisme n'est pas plus
-une religion que le spiritualisme n'est une philosophie, et le mot
-même d'essai n'est pas plus vrai que le reste avec sa modestie, car un
-essai suppose qu'on s'efforce à dire une chose neuve, et l'auteur en
-_redit_ une vieille dont nous sommes blasés, tant nous la connaissons!
-
-En effet, Saisset, dans ce livre nouveau, quoiqu'il soit imité de
-Descartes, est éternellement le Saisset de la _Revue des Deux Mondes_
-et des _Essais sur la religion et la philosophie au_ XIXe _siècle_.
-Les philosophes ont bien parfois des velléités de transformation, mais
-ils ne réussissent guères à s'enlever de la glu d'idées dans laquelle
-ils ont été pris une fois, et leur pensée y reste prise. L'englument
-éclectique n'a point manqué à Saisset. Il ne s'en retirera jamais.
-L'éclectique qu'il fut dans sa jeunesse, il l'est encore.
-Philosophiquement, comme tous ses pareils, les éclectiques du
-commencement du siècle, faits par Cousin à son image, il a toujours eu
-un petit bagage d'idées fort léger. Comme les éclectiques, ces
-emprunteurs à tout le monde, il les doit, ses idées, à Descartes, à
-Leibnitz ou à Reid, et cela s'appelle la progression des êtres, le
-grand optimisme, la liberté humaine, la Providence et l'étude des
-faits de conscience; et voilà la valise faite de Saisset et de ces
-messieurs!
-
-Eh bien, aujourd'hui que cette philosophie court-vêtue et en souliers
-plats, et fort plats,--comme la Perrette, portant sur sa tête son pot
-au lait, dans la fable,--aujourd'hui que cette philosophie a une peur
-blême pour ce pot au lait qui va tomber peut-être, Saisset a-t-il au
-moins ajouté quelque chose à son poids pour en assurer l'équilibre? Y
-a-t-il mis le poids d'une idée de plus, et n'est-ce pas sans cesse le
-même ballonnage de spiritualiste et de providentiel, qui ne leste
-rien, n'assure rien et titube toujours?...
-
-Son livre est divisé en deux parties: la première est l'histoire
-discursive et critique des philosophes antérieurs et contemporains et
-de leurs systèmes: Descartes, Malebranche, Spinoza, Newton, Leibnitz,
-Kant, Fichte, Schelling et Hegel, et, dans un temps où la philosophie
-n'est plus que l'histoire de la philosophie, cette partie du livre,
-dans laquelle il y a l'habitude des matières traitées qui singe assez
-bien le talent, se recommande par l'intérêt d'une discussion menée
-grand train et avec aisance; mais, d'importance de sujet, elle est
-bien inférieure à cette seconde partie où l'esprit s'attend à trouver,
-contre toutes les erreurs et les extravagances signalées par l'auteur
-dans toutes les philosophies, un boulevard doctrinal solide, et
-s'achoppe assez tristement contre ces infiniment petits
-philosophiques: le déisme de la psychologie et ses conséquences
-inductives et probables,--ce déisme dont Bossuet disait, avec la
-péremptoire autorité de sa parole, «qu'il n'est qu'un athéisme
-déguisé»! Avouez que c'est là une puissante manière de fortifier aux
-yeux des hommes la personnalité de Dieu.
-
-Telle est pourtant la théorie d'Émile Saisset.
-
-Ce n'est pas même une théorie. Ce sont des affirmations peu carrées et
-peu appuyées, mais rondes plutôt et glissantes, de ces inductions
-données cent fois par l'école cartésienne tout entière, cette école du
-_moi_ qui n'a jamais su jeter de pont d'elle à Dieu et dont l'auteur
-de l'_Essai d'une philosophie religieuse_ a répété, sans les varier,
-les termes connus. Ce n'est ni plus ni moins qu'un petit catéchisme
-cartésien à l'usage des faibles qui ne veulent pas devenir forts, car
-la force, c'est une témérité pour les prudents, et la force serait,
-sur cette question de Dieu, de s'élever plus haut qu'une philosophie
-qui la pose, l'agite, mais n'a jamais pu la résoudre.
-
-Certes! oui, Saisset a bien raison d'être modeste. Quand il l'est, on
-peut le prendre au mot. Sans originalité d'aucune sorte, trivial même
-dans le faux, par exemple dans la question des religions, qui ne sont,
-d'après lui, que des amusettes et des symboles, l'oeuvre de Saisset
-n'ose rien de dogmatique et de réellement décisif sur la personnalité
-divine, d'abord parce que le déisme pur ne le permet pas, et ensuite
-parce que, sur cette question de Dieu, l'Institut ne se soucie pas
-qu'on dépasse la ligne circonspecte d'une haute convenance sociale.
-Or, Saisset est un déiste qui vit toujours, de pensée, de désir et
-d'âme, en la présence de l'Institut.
-
-
-III
-
-Mais, si le livre de Saisset est d'une si profonde nullité dans sa
-partie affirmative, nous serons assez juste pour revenir et pour
-insister sur la valeur de la partie négative ou critique de son
-ouvrage. Cette partie négative, d'ailleurs, est toujours la meilleure
-chez tous les philosophes, ce qui, par parenthèse, est un cruel
-arrêt, implicitement porté par les faits, contre la philosophie
-elle-même. Les philosophes ne sont vraiment forts que les uns contre
-les autres. Sans leurs erreurs mutuelles, que seraient-ils?...
-
-Saisset, qui n'a jamais été une de ces supériorités qui ont, de génie,
-le droit de haute et basse justice sur les systèmes couverts du
-porte-respect des grands noms, Saisset, qui ne fut jamais rien de
-beaucoup plus qu'un joli sujet en philosophie, n'en a pas moins exercé
-la magistrature du bon sens et de la raison, en maint endroit de ses
-critiques, contre des hommes de l'imposance d'un Leibnitz, d'un
-Descartes, d'un Kant, d'un Spinoza. Je sais bien qu'en relevant
-l'erreur il reste courbé devant celui qui l'a produite, et je
-reconnais là le joli sujet dont je parlais tout à l'heure, respectueux
-pour ses maîtres et obstiné au respect pour eux, malgré leurs plus
-honteuses et leurs plus dangereuses folies.
-
-Un esprit plus vigoureux que celui de Saisset ne vénérerait pas la
-force jusque dans l'abus qu'on fait d'elle, un bon sens plus fier
-n'aurait pas de ces attitudes devant les gauchissements du génie ou
-ses crimes,--car les fautes intellectuelles d'un homme investi de
-facultés transcendantes peuvent aller jusque-là; mais il faut se
-rappeler que Saisset est professeur, et je nomme ce respect déplacé le
-_mal de l'école_. Un professeur n'a pas la recherche libre de la
-philosophie. Il est professeur avant d'être philosophe. S'il était
-plus philosophe, il ne serait pas professeur... De plus, quand on vit
-en intimité d'étude avec les grands esprits philosophiques, avec ces
-grands cerveaux, tous fausseurs ou corrupteurs, plus ou moins, de la
-tête humaine, si on leur arrache par la réflexion l'intégrité de sa
-pensée, on leur laisse de sa dignité par l'admiration qu'on ne leur
-arrache pas, et c'est ce qui est arrivé à Saisset quand il se sépare
-des sophismes de ses maîtres et qu'il a le courage de les montrer.
-Ainsi pour Spinoza, par exemple, dont il voit très bien le vice
-radical et profond, le vice irrémissible, il reste sans conclure par
-le mépris mérité avec ce fakir hollandais et juif beaucoup trop vanté,
-né de la kabbale et du gnosticisme, dans un coin, et qui ne fut jamais
-que le génie obscur de l'abstraction et de la géométrie, dévoyé dans
-l'étude de l'homme. L'enthousiasme du mandarin, et je dirai plus, de
-l'écolier, est ici plus fort que le bon sens primitif, et met un
-défaut de proportion des plus choquants entre la critique qu'on s'est
-permise et l'admiration qu'on garde encore...
-
-Eh bien, cela est inférieur! Il est inférieur aussi, après avoir
-conclu au particulier dans chacune de ces biographies intellectuelles,
-de n'avoir pas su conclure au général et, après avoir fait passer
-philosophes et systèmes par le creuset de l'analyse, de n'avoir pas
-jaugé d'un dernier regard la puissance en soi de la philosophie. Otez,
-en effet, les vérités _indémontrables_ et nécessaires à la vie et à la
-pensée humaines qu'on savait avant les philosophes et auxquelles ils
-n'ont pas donné un degré de certitude de plus,--le nombre infini de
-leurs sophismes laborieux,--les forces d'Hercule perdues par eux pour
-saisir le faux ou le vide,--le mal social de leurs doctrines, qui
-n'ont pas même besoin d'être grandes pour produire les plus grands
-maux,--ôtez cela, après l'avoir pesé, et dites-moi ce qui reste de
-tous ces philosophes et de toutes ces philosophies, même de ceux ou de
-celles qui paraissent le plus des colosses!
-
-Je m'en vais vous dire ce qui reste. Il reste de grands poètes, fort
-curieux d'abord et ensuite assez fatigants à connaître, des poètes
-étranges, les _poètes de l'abstraction_ bien plus que des
-découvreurs de vérités. Depuis Aristote jusqu'à Kant, qui l'a
-complété, depuis Hegel, le descendant, jusqu'à Spinoza, l'aïeul, et
-qu'un autre poète, mais qui valait mieux, Lessing, a réhabilité à
-force de poésie, vous n'avez, prenez-y bien garde! dans tous ces
-philosophes, que des poètes abstraits. Voyez! ils sont presque tous
-géomètres, parce que la géométrie est suprêmement la science de
-l'imagination, et, de l'aveu de Saisset lui-même, c'est par là
-qu'ils périssent comme observateurs. Avec leurs tourbillons, leur
-vide et leur plein, leur dynamique, leurs harmonies préétablies,
-leurs idéalismes impossibles, ce sont de grands poètes, mais
-abstraits,--des _faiseurs_, comme dit le mot _poète_, des créateurs
-de puissantes ou d'impuissantes chimères... Car l'homme n'invente
-réellement que sur le terrain de l'imagination; mais Dieu lui donne
-et il reçoit seulement sur celui de la vérité. Ce sont d'énormes
-poètes abstraits, mais le moindre poète vivant, avec la plus modeste
-des fleurs à la bouche, le moindre poète d'expression, vaut mieux
-que tout cela, et--je finirai par ce blasphème philosophique,--fait
-plus véritablement que tous ces abstracteurs de quintessence pour
-l'avancement moral du genre humain!
-
-
-
-
-SAINT-RENÉ TAILLANDIER[10]
-
-
-I
-
-Après la philosophie, la littérature. Après Émile Saisset et son livre
-de Philosophie religieuse, voici Saint-René Taillandier, qui publie à
-son tour un volume d'histoire et de philosophie,--religieuse aussi.
-C'est comme un écho! «J'aurais pu très bien--nous dit-il dans son
-introduction--appeler ce recueil _la Liberté religieuse_.» Et c'est la
-vérité. Pourquoi donc pas? Mais, mystérieux et profond, il en reste là
-tout à coup de sa confidence et ne nous apprend pas pourquoi il a
-préféré pour son livre cet autre titre, qui aura paru probablement
-moins compromettant à sa vaillance: _Essai de philosophie
-religieuse... Histoire et philosophie religieuse_[11]. Toujours la
-religion mêlée à la philosophie! N'y a-t-il là qu'un rapport de titres
-entre deux ouvrages différents?... Émile Saisset et Saint-René
-Taillandier, s'ils ne sont pas gens de même doctrine, sont gens de
-même maison. Ils écrivent tous les deux, depuis longtemps, à la
-_Revue des Deux Mondes_. Seulement Saisset a le haut du pavé sur
-Taillandier. Émile Saisset est à Saint-René Taillandier ce que le
-philosophe est à l'homme de lettres. Il a dans la tête des
-constructions quelconques que l'autre n'a pas.
-
- [10] _Histoire et Philosophie religieuse_ (_Pays_, 23 novembre 1859).
-
- [11] Lévy.
-
-L'autre est un esprit entièrement... plane. Excepté un vent obstiné de
-liberté qui y souffle perpétuellement, il n'y a pas grand'chose à
-rencontrer dans cette cervelle tout en surface. La liberté! la
-liberté! voilà la seule idée qui habite dans l'esprit de Saint-René
-Taillandier,--un steppe.... moins l'étendue! Dans les huit articles de
-revue dont il a composé son livre, Saint-René Taillandier ne cesse pas
-de nous répéter, sur un ton qu'on voudrait plus varié: «Soyons
-religieux, mais surtout soyons libres, libres même de n'être pas
-religieux du tout, si cela nous plait.» Car, avec la liberté telle que
-la conçoit ce libéral immense, la religion ne peut plus être que la
-liberté de n'avoir pas de religion. De tous les _dilettanti_ de
-liberté, nombreux en ce siècle, Taillandier est, sans contredit, un
-des plus ardents et des plus exigeants que nous ayons connus. En
-voulez-vous la preuve? Vous aviez cru peut-être avec nous que nous
-avions la liberté religieuse en France. Eh bien, non! selon Saint-René
-Taillandier, nous ne l'avons pas... Hein! quel amateur!
-
-Nous n'en avons guères qu'un piètre fragment, un à peu près
-insuffisant. Rien de plus.--Mais ce que nous en avons déjà pourra
-servir à nous en faire avoir encore; et c'est là le but grandiose
-auquel le devoir ou l'honneur du XIXe siècle est de pousser de toutes
-ses forces réunies. Chose plus difficile à accepter! c'est
-aussi--toujours selon Taillandier--le devoir du christianisme
-lui-même. Le christianisme doit établir la liberté contre sa propre
-personne, et il n'est même le christianisme _vrai_ qu'à ce prix. Ne
-riez pas, et ne croyez pas que Saint-René Taillandier, qui écrit cela,
-soit un ennemi du christianisme! Non pas! C'est un ami plutôt.
-
-Il diffère par un point de Saisset. Il ne se contente pas de saluer
-avec un respect froid cette religion qui passe (on l'espère bien), et
-qu'on ne salue que parce qu'on croit qu'une fois passée elle ne
-reviendra plus et que la philosophie pourra s'installer à sa place.
-Lui, Taillandier, s'agenouille encore devant elle... Critique doux,
-simple professeur de littérature en province, il n'a pas l'ambition du
-sacerdoce philosophique. Il ne demande pas mieux que de rester
-chrétien et tranquille,--l'unique chrétien, je crois, de la _Revue des
-Deux Mondes_. Mais, pourtant, c'est à la condition que le
-christianisme se conduira bien, c'est-à-dire ira se relâchant chaque
-jour un peu plus dans une liberté indéfinie. Tel est le christianisme,
-l'_idéal_ de christianisme de Saint-René Taillandier, et à la _Revue
-des Deux Mondes_, qui, comme on sait, est rédigée par une société de
-ménechmes, c'est son originalité.
-
-
-II
-
-Il n'en a pas d'autre, en effet. Il écrit comme on écrit dans cette
-maison-là, avec la gravité pesante, grise et uniforme qui n'y
-distingue personne. Il a ce gros style qu'on appellera dans cinquante
-ans _style Revue des Deux Mondes_, comme on dit le _style réfugié_, ce
-style que chacun met sur sa pensée à cette revue et qui ressemble à
-une casaque pendue dans l'antichambre pour le service de tous les dos.
-
-Saint-René Taillandier est déjà un des anciens de la maison et de la
-casaque. Pendant que les talents qui fondèrent l'une et rejetèrent
-l'autre, et qui avaient trop de personnalité et de vie pour se laisser
-grossièrement éteindre, s'en allaient successivement à la file, il
-resta, et passa maître, les maîtres partis. Il n'avait rien de ce qui
-avait brouillé les fondateurs de la maison avec un homme qui traitait
-ses écrivains comme un allumeur de quinquets attaqué d'ophtalmie
-traite ses becs de gaz, dont il hait et diminue la clarté. Taillandier
-était, lui, un quinquet fort sage, de lumière modérée, de chaleur sans
-inconvénient; enfin il était comme il fallait être pour vivre
-éternellement dans le clair-obscur de l'endroit. Chose importante! il
-réussissait dans l'ennui. En talent, il était le billon dont Gustave
-Planche était la monnaie blanche. C'était du Gustave Planche tombé
-dans de l'allemand, une vase terrible et de laquelle on n'a jamais pu
-le sortir! S'il n'y avait pas d'Allemands au monde, on peut se
-demander ce que serait Saint-René Taillandier. Il est bien probable
-que nous serions privés de ce grand homme. Aujourd'hui, les
-connaissances que son livre atteste sont, comme toujours, des
-importations d'Allemagne, sur lesquelles ne rayonne jamais l'aperçu
-qui les nationaliserait.
-
-La seule chose en propre qui appartienne donc à Taillandier, c'est son
-christianisme _libre_, lequel ne lui a pas coûté grand'peine,
-puisqu'il n'est, dans une tête ouverte à toutes les choses vagues, que
-la notion confuse d'une liberté sans limites. Ce christianisme sans
-gêne est fort au-dessous d'un protestantisme quelconque, car le
-protestantisme a des liens qui l'embrassent et qui le retiennent en
-des communions déterminées, et comme le catholicisme, mais avec moins
-de bonheur et de facilité que le catholicisme, il a toujours essayé de
-défendre son unité, sans cesse menacée et faussée d'ailleurs par son
-principe même. Non! Taillandier n'a pas l'honneur d'être protestant,
-ou, s'il l'est, car tout le monde qui désobéit peut l'être, c'est un
-protestant sans doctrine, comme il est un philosophe sans philosophie,
-comme il est un fantaisiste sans invention, et l'introduction de son
-livre d'_histoire et de philosophie religieuse_ nous met
-particulièrement au courant de cette fantaisie sans puissance.
-
-Dans cette introduction, en effet, Taillandier, qui a la prétention de
-remuer ses petites idées générales tout comme un autre, s'efforce de
-résumer et de bloquer celles qu'il a dispersées dans les _articles_ de
-son livre, et, comme ici nous n'avons pas de romans allemands à
-exposer ou des cancans d'érudition allemande à faire, nous montrons
-mieux ce que nous sommes par nous-même dans cette introduction, d'une
-clarté tout à la fois innocente et cruelle. Quand on a lu ce triste et
-traître morceau, impossible de se méprendre sur l'incurable faiblesse
-d'esprit d'un homme qui a osé écrire au front de son livre les mots
-d'_histoire_ et de _philosophie religieuse_, et qui, précisément dans
-ces deux grands ordres d'idées, ne procède que par sophismes
-vulgaires, et a démontré qu'il n'y avait en lui que la pauvreté de
-l'erreur.
-
-Saint-René Taillandier a repris une millième fois la thèse maintenant
-abandonnée de tout ce qui a quelque ressource de discussion dans la
-pensée, cette distinction banale de l'avocasserie philosophique d'un
-christianisme du passé mis en contraste avec le christianisme de
-l'avenir. «Le christianisme du passé est judaïque,--dit-il insolemment
-pour les juifs, nos ancêtres, et pour nous;--il est judaïque parce
-qu'il prétend maintenir, sans hérésie, sans atteinte à la tradition,
-l'intégrité de la croyance.» Et pour légitimer cette affirmation, qui,
-vous le voyez, se détruit seulement en s'exprimant, et prouver qu'il
-est de l'essence de la vérité éternelle d'être moins forte que le
-temps et de changer avec lui, après avoir posé le principe faux du
-changement nécessaire il le complète en l'appuyant sur des
-affirmations historiques d'une égale fausseté.
-
-«Ainsi--dit-il--l'Église de saint Louis n'était pas l'Église de
-Constantin», et on pourrait le mettre au défi de dire en quoi ces deux
-églises diffèrent! Ainsi encore il assure ailleurs que le
-christianisme aurait péri au XVIe siècle sans la réforme protestante,
-et il ne parle pas de cette grande réforme du concile de Trente qui,
-pendant que Luther et les autres voulaient tout anéantir, sauve tout,
-en sauvegardant le dogme,--le dogme éternel! Certes! Taillandier, qui
-est un professeur et un lettré, n'a pu rester en de si profondes
-ignorances ou tomber dans des oublis si légers, et je sais bien quel
-mot la Critique pourrait lui infliger si elle ne savait aussi la
-triste faculté de se faire illusion qu'ont les hommes, et ceux-là même
-dont la tête a le moins de fécondité.
-
-Du reste, il n'y a pas, dans cette introduction aux fragments
-d'_histoire et de philosophie religieuse_, que l'erreur souche du
-point de vue principal. Sur la grosse erreur, Taillandier en a brodé
-fort bien de petites, comme on brode sur un fond de perles des perles
-plus fines. Il n'y a que les perles qui manquent ici. Taillandier n'a
-pas même la perle de l'erreur. Il n'en a que la verroterie.
-Croira-t-on, par exemple, que dans sa fameuse introduction il ait
-confondu honteusement le monde religieux et le monde politique?
-Croirait-on qu'il compte deux sortes d'esprits dans le XVIIIe siècle?
-Et pourquoi pas trois? pourquoi pas dix?... A quel _fond de choses
-réelles_ vont ces vieilles rubriques, usées comme pantoufles par les
-sophistes du temps, et qui sont chez Taillandier les procédés
-ordinaires?... Spiritualiste de prétention, spiritualiste que nous
-connaissons bien, et dont toute la visée et tout l'espoir est de
-spiritualiser tellement le christianisme qu'il n'en reste absolument
-rien, il pouvait s'épargner ces comédies de _queue_ que les renards
-jouent aux dindons; il pouvait s'épargner les filières par lesquelles
-il veut faire passer sa pensée... qui n'y passe pas et que nous voyons
-toujours!
-
-Parlons maintenant sans ironie. L'amour du christianisme de
-Taillandier est tout simplement la haine du catholicisme, comme le
-respect de Saisset en est l'envie. Le christianisme prétendu de
-Taillandier, c'est la tolérance de tout, sans cela, il ne le
-tolérerait pas. Ce christianisme repousse formellement, après l'avoir
-cité, ce mot sublime: _le Christ aux bras étroits_, de Bossuet. Il
-veut que son Christ, à lui, ait les bras ouverts d'une courtisane! Je
-demande bien pardon de mettre de pareils mots l'un en face de l'autre,
-même par horreur des idées qu'ils expriment; mais j'en renvoie le
-sacrilège à la philanthropie contemporaine, qui, à force d'amour pour
-l'auguste liberté des hommes, est parvenue à faire de son Dieu la
-prostituée du genre humain.
-
-
-III
-
-Telles sont les idées, en propre, de Saint-René Taillandier, de cet
-homme qui, par la médiocrité de son talent, mériterait bien la
-miséricorde de la Critique, mais qui, par le dogmatisme de ses
-affirmations erronées, mérite sa sévérité. Telles sont la philosophie
-et l'histoire de cet optimiste faux chrétien qui croit, dit-il, à la
-Providence divine, comme il croit à la destinée, comme il croit à ce
-XIXe siècle qui _a réveillé l'infini_, comme à la science, comme à
-tout, et qui a le mysticisme de toutes ces sornettes contemporaines,
-lesquelles formeront un jour une logomachie à faire pouffer de rire
-nos descendants!
-
-Hors ces _idées générales_, dont nous avons essayé de donner l'idée,
-il y a dans le livre de Taillandier son train-train de critique
-ordinaire, et cette partie du livre n'a plus pour nous le même
-intérêt. Les opinions d'un homme ne sont-elles pas tout en cet homme?
-Qu'importent ses relations et ses goûts! Les relations de Saint-René
-Taillandier, c'est tout le personnel, ancien et moderne, de la _Revue
-des Deux Mondes_, pour laquelle son livre est une épouvantable
-_réclame_ de quatre cents pages environ, et ses goûts, c'est Renan et
-Edgar Quinet, auxquels il a consacré toute la partie du volume qu'il a
-pu arracher aux Allemands. Il est vrai qu'il y a beaucoup d'allemand
-encore dans Renan et Quinet. Et voilà pourquoi, sans nul doute, ces
-deux messieurs, dont l'un téta Herder et l'autre Hegel,--le puissant
-Hegel, dit Taillandier avec tremblement,--lui paraissent presque deux
-hommes de génie. L'opinion personnelle de Taillandier nous étant assez
-indifférente, à nous qui avons aussi notre opinion sur ces messieurs,
-nous ne ferons pas de la critique sur de la critique, et nous
-laisserons Taillandier au charme de ses impressions.
-
-Ce qui est curieux, ce n'est pas que deux rédacteurs de la _Revue des
-Deux Mondes_ paraissent deux fiers hommes à un troisième rédacteur de
-la _Revue des Deux Mondes_. Le curieux, dans ces articles, c'est
-justement ce qui se mêle parfois d'une manière tout à fait inattendue
-à l'éloge de l'un et de l'autre. Par exemple, vous aviez cru, n'est-ce
-pas? qu'Ernest Renan, quoique sorti du séminaire, n'était pas
-précisément la gloire de ce respectable établissement? Eh bien,
-c'était là une erreur! C'est comme cette liberté religieuse qui manque
-à la France! Aux yeux de colombe de Taillandier, ce tendre Fénelon de
-la religion libre de l'infini, Renan,--qui a le _sentiment de
-l'infini_ et qui est un sonneur de cloches de cette religion de
-l'infini _réveillée_,--Renan est profondément religieux, et si
-Saint-René Taillandier ne s'ajustait pas très bien, par son genre de
-talent, à la consigne absolue de la _Revue des Deux Mondes_: «soyez
-gris et lourd!», il aurait peut-être été piquant et coloré pour la
-première fois de sa vie en nous parlant des sentiments religieux de
-Renan; mais Buloz, qui ne badine pas, a été obéi!
-
-De même, dans l'article sur Edgar Quinet. Quinet, le révolutionnaire,
-n'est pas seulement religieux, lui, il est _patricien_ et
-_sacerdotal_, ce qui, par parenthèse, n'est pas une injure, comme vous
-pourriez le croire, sous la plume du dévot _libre_ au christianisme de
-l'infini!
-
-Ces inconséquences, ces titubations, n'inquiètent pas beaucoup
-Taillandier. Elles sont nombreuses dans son livre, mais parmi toutes
-il y en a une sur Machiavel que je me permettrai de citer... Il y a,
-de par le monde allemand, un certain Gervinus qui a fait une
-justification de Machiavel, comme Macaulay en a fait une autre en
-Angleterre. Seulement ce Gervinus n'a pas le brillant coup de batte de
-Macaulay, qui a été un peu, ce jour-là, l'Arlequin de l'histoire.
-Gervinus est plus lourd naturellement, plus compendieusement
-travaillé, plus creusé et plus creux que l'historien anglais.
-
-Tout le temps que Taillandier examine et développe les idées de
-Gervinus, il n'ose pas s'inscrire en faux contre cet Allemand, qui lui
-impose comme tout Allemand; mais ailleurs, quand il a besoin de
-flétrir, je crois, les vieux catholiques intolérants, il oublie que
-Machiavel «est un grand coeur pur de citoyen», finement ironique
-seulement quand il est atroce, et il se permet une tournure hautaine:
-«Quoi qu'en puissent penser les Machiavel!» dit-il avec un mépris qui
-n'est pas pour Machiavel tout seul, mais qui cependant l'éclabousse!
-Aimable légèreté, et bien justifiée. Taillandier est un homme de
-lettres, et, malgré ses fragments de _philosophie_, il n'est nullement
-un philosophe; il a le droit du caprice qu'ont les hommes
-d'imagination et les jolies femmes. Or, un homme de lettres est
-toujours censé avoir de l'imagination...
-
-
-IV
-
-Mais finissons. Aussi bien est-ce assez comme cela sur Saint-René
-Taillandier et sur toute cette littérature de pièces et de morceaux
-qu'il nous donne. Son livre n'ajoutera rien à l'opinion qu'on a,
-depuis qu'on la lit dans la _Revue des Deux Mondes_, de cette plume de
-_peine_ de Buloz. Il n'y a que la _Revue_ qui puisse récompenser par
-un éloge semblable à celui qu'il fait de toute sa rédaction les
-services que lui rend Taillandier.
-
-Il faut être juste, pourtant: Saint-René Taillandier n'est pas le plus
-mauvais écrivain du groupe littéraire dont il fait partie, de ce
-groupe obscur, sans couleur, sans sonorité, de peu de nerf, qui s'en
-va laissant sa critique sur les écrits contemporains et qu'on pourrait
-appeler très bien «les colimaçons de la littérature», car ils portent
-aussi leur maison sur le dos et ils la traînent partout comme les
-écrivains de la _Revue des Deux Mondes_, qui ne sont jamais nulle part
-que des écrivains de la _Revue des Deux Mondes_. Seulement, ce qu'ils
-laissent sur les littératures est moins brillant que la trace des
-colimaçons des jardins sur les feuilles vertes dépliées.
-
-Et Saint-René Taillandier en est bien heureux! Sans cela on le
-congédierait.
-
-
-
-
-JULES SIMON[12]
-
-
-I
-
-Dans le _Journal des Débats_, quand parurent la _Religion naturelle_
-et _le Devoir_[13], Taine écrivit une pompeuse réclame sur ces deux
-livres, se vantant, pour le compte de Jules Simon, des _deux cent
-mille_ lecteurs qu'en moyenne il devait avoir. Dans l'état actuel du
-journalisme et de nos moeurs, une _réclame_ quelconque ne saurait
-étonner personne, mais celle-ci avait du caractère, et d'ailleurs, qui
-sait? peut-être ne mentait-elle pas. Taine, qui l'avait signée, est
-l'auteur des _Philosophes français_, dans lesquels il n'est pas dit un
-mot de ce grand philosophe français, Jules Simon, découvert depuis, et
-dont il annonce les mérites avec un accent triomphal. En les
-annonçant, Taine n'a pas eu l'illusion d'une même philosophie. Il
-n'est pas philosophe à la manière de Simon. Ce n'est pas un panthéiste
-que Taine, c'est mieux,--c'est-à-dire pis; mais il a pour le
-panthéisme les bontés qui conviennent à un homme comme lui.
-
- [12] _La Religion naturelle_; _Le Devoir_ (_Pays_, 7 février 1860).
-
- [13] Hachette et Cie.
-
-Or, l'humble Simon n'est, lui, qu'un simple déiste; mais, tout simple
-déiste qu'il soit, il a, précisément dans le livre dont Taine est le
-cornac sonore, appliqué au panthéisme ce dernier coup de pied qui fait
-_mourir deux fois_ les lions mourants... Quelle raison secrète a donc
-dicté la _réclame_ de Taine?... Est-ce le rachat d'un ancien silence,
-jugé impertinent par la maison dans laquelle Taine et Simon
-travaillent tous les deux?... Les philosophes auraient-ils leurs
-expiations ou leurs pardons d'injures, comme ces misérables chrétiens
-qu'ils méprisent?... Ou ne serait-ce, encore et toujours, que la
-coalition éternellement prête à se reformer de toutes les philosophies
-contre la religion chrétienne?... Quoi qu'il en soit, du reste, je ne
-repousse pas l'arithmétique de la _réclame_. Eh! pourquoi Jules Simon
-n'aurait-il pas ses deux cent mille lecteurs tout comme un autre?...
-Henri Martin les a bien! Pourquoi Jules Simon ne serait-il pas l'Henri
-Martin de la philosophie? Il a tout ce qu'il faut pour cela.
-
-Pas tout à fait, pourtant. Ce serait vraiment trop dire. Henri
-Martin--on le verra mieux dans l'étude que nous lui consacrerons--a
-sur un fond terne un relief comique; un seul, il est vrai, mais très
-comique, il faut l'avouer. Il a le regain d'imagination qui fut
-suffisant pour produire cette ineffable plaisanterie du druidisme,
-_gui_ d'un ridicule fabuleux que la Critique doit couper, avec une
-serpette d'or, sur les chênes de son histoire. Comme le dirait Hugo,
-moins abracadabrant qu'Henri Martin, Jules Simon n'a que le fond
-terne. Le relief lui manque, et jamais chez lui l'imagination ne nous
-venge, par un écart plus ou moins burlesque, des longs développements,
-très consciencieusement ennuyeux.
-
-Jules Simon était autrefois, si je ne me trompe, le suppléant de
-Cousin avant Saisset. C'était un de ces suppléants qui ne peuvent
-inquiéter l'amour-propre de ceux qu'ils suppléent, et qui les
-rappellent, mais par tout ce qu'ils ne sont pas. Seulement, il aurait
-dû venir après Saisset, pour l'ordre des nuances et des dégradations.
-Il l'aurait diminué et il aurait été lui-même. Gens de même école, de
-même étude, de même doctrine chétive,--car une doctrine doit être une
-affirmation sous peine de maigreur,--complices dans le travail d'un
-même dictionnaire, ces deux Arcadiens--_Arcades ambo_--avaient bien
-des côtés fraternels. Mais Simon était un Saisset... effacé. Il pense
-à peu près les mêmes choses que Saisset, mais il les dit plus
-mollement; il les empâte _un petit_. Il fait plus gras et plus pesant
-le beignet philosophique. Ce n'est pas lui qui aurait dit cette
-netteté, par exemple: «Les philosophes, voilà les seuls prêtres de
-l'avenir!» Il n'aurait pas osé. Il aurait donc dû venir après Saisset.
-Cet escalier d'une philosophie descendante, dont les premiers degrés
-sont par en haut Royer-Collard et Cousin, eût été plus régulier si
-Jules Simon fût venu après Saisset et qu'il eût été, de l'escalier, la
-dernière marche. Qu'y a-t-il à descendre après Simon? Vous êtes à ras
-de sol.
-
-Esprits, du reste, tous les deux, qui sont des exemples, et qui nous
-font dire--et ce serait avec désespoir si nous croyions à cette grande
-vanité de la philosophie--qu'il n'y aura pas de gloire qui s'appelle,
-en France, au XIXe siècle, la gloire philosophique. Jules Simon, ce
-blond jeune homme qui n'a pas bruni, a, comme Saisset, passé toute sa
-vie à citer des textes et à commenter des doctrines tombées en
-désuétude et dans le mépris de l'histoire, si l'histoire n'était pas
-une pédante quand elle est écrite par des professeurs! Nous avons
-entendu les historiettes de Simon lorsqu'il faisait son cours sur
-l'école d'Alexandrie. Jeunes et de bonne heure en posture, à cet âge
-où la tête est féconde, fût-ce même en folies, Jules Simon et Saisset
-ne furent que sages et ne créèrent rien. Ils jouèrent, plus ou moins
-correctement, ces Arcadiens, de la serinette de l'école. Mais ce fut
-tout. Ils n'eurent la crânerie d'aucune hypothèse, l'insolence
-d'aucune généralisation, qui les eussent peut-être égarés, mais sur
-des hauteurs. Ils ne tuèrent sous eux aucun système, et ils passèrent
-leur temps et leur jeunesse à faire, sur la pensée et les systèmes des
-autres, le petit travail critique que fait sur lui-même le pauvre
-enfant de Murillo dont je veux leur épargner le nom!
-
-Aujourd'hui, arrivé à cet autre âge de la vie où l'on paquette son
-bagage pour la postérité, Jules Simon, dont il est plus
-particulièrement question ici, d'ancien anecdotier philosophique s'est
-fait moraliste pour son propre compte, et presque théologien.
-Singulière morale, il est vrai, et théologie plus étrange encore! Il a
-écrit un livre du _Devoir_ sans sanction, et un autre livre de la
-_Religion naturelle_ qui n'est qu'un catéchisme à l'usage de ceux qui
-n'ont pas la tête faite pour la philosophie et de ceux qui n'ont pas
-le coeur fait pour la religion.
-
-
-II
-
-En effet, ni philosophie positive ni religion positive, et la manière
-de se passer de toutes les deux élevée à l'état de théorie, voilà d'un
-mot tout le livre de Jules Simon qu'il appelle la _Religion
-naturelle_, et qui pourrait très bien, sans jeu de mots, dispenser du
-_Devoir_, qui a dû le suivre, car, quel que soit l'ordre de succession
-dans la publicité, il est certain que le _Devoir_ est la conséquence
-de la _Religion naturelle_, au moins dans la tête de l'auteur.
-D'ailleurs, à défaut d'une idée, cette mère robuste d'une idée, c'est
-le même sentiment qui les a inspirés. «Si je pouvais,»--nous dit Simon
-dans la préface de sa _Religion naturelle_, avec ce ton plus doux qui
-n'appartient qu'à lui et qui fait de la voix de son confrère Saisset
-un miaulement tigresque;--«si je pouvais seulement ranimer une
-espérance... pacifier un coeur souffrant, je croirais que ces
-_humbles_ pages n'ont pas été entièrement perdues.» Et dans la
-préface du _Devoir_: «J'ai combattu ces impiétés--(l'impiété d'avoir
-condamné cet hérétique d'Abeilard et Descartes!)--pendant dix-sept ans
-d'enseignement... Je dédie à cette éternelle cause mon _humble_
-livre...» Toujours l'humilité! Jules Simon est l'humble des humbles en
-philosophie:
-
- Le plus humble de ceux que son amour inspire!
-
-car il y a en ce moment l'_école des humbles_ en philosophie, et ce
-sont ceux-là qui, comme Simon, au lieu de compliquer et de tortiller,
-à la manière allemande, les arabesques déjà si brouillées de la
-philosophie, les simplifient, au contraire, jusqu'à la ligne la plus
-mince et la plus diaphane, afin que cela devienne si facile d'être
-philosophe que _naturellement_ tout le monde le soit!
-
-Et tout le monde le sera. Pourquoi donc pas?... Le seul dogme de la
-_Religion naturelle_ de Simon est l'incompréhensibilité de Dieu. Comme
-c'est commode pour la haute épicerie que d'y renoncer! Jules Simon,
-qui a lu beaucoup et cité beaucoup Pascal dans ses notes, ne se
-rejette pas, comme Pascal, de désespoir, devant cet abîme du
-scepticisme qui gronde mais qui ne répond pas, au Dieu positif de la
-Révélation et de l'Église. Il a la tête plus forte que Pascal:
-«Philosophiquement--dit-il--nous ne _savons le comment de rien_; mais
-voilà pourquoi--ajoute-t-il--il y a une religion naturelle.» Moi, je
-dirais plutôt: Voilà pourquoi il _doit y avoir_ une religion
-positive, une religion qui, sur toutes les questions important à
-l'homme et à sa destinée, prend un parti net et lui impose une
-solution.
-
-Mais telle n'est pas l'opinion de Jules Simon. Si, selon lui, le Dieu
-philosophique n'est pas compréhensible, même aux plus grands génies
-philosophiques, et si le Dieu de la révélation n'est pas digne
-d'occuper ces immenses esprits, qui ne peuvent établir le leur par le
-raisonnement, eh bien, tout n'est pas perdu! Il y a le Dieu de la
-conscience naturelle que chacun porte avec soi et en soi, comme le
-sauvage porte son manitou à sa ceinture. C'est à ce Dieu excessivement
-peu compliqué du déisme libre qu'il faut revenir. C'est à ce Dieu
-marionnette, dont chacun tire le fil comme il veut ou ne le tire pas
-du tout, que Jules Simon nous renvoie. C'est le _Dieu des bonnes
-gens_,--sans l'excuse de la chanson et du cabaret!
-
-
-III
-
-Certes! je n'ai jamais, pour mon compte, estimé beaucoup la
-philosophie, mais je ne l'ai jamais méprisée autant que le
-_philosophe français_ Jules Simon. Dans sa _Religion naturelle_ il
-l'a mise bien bas, cette vieille mère qui avait son orgueil et
-voulait régner comme Agrippine. Il l'a ravalée jusqu'au niveau des
-intelligences égalitaires les plus égales entre elles; il l'a enfin
-démocratisée. Et voilà la cause d'un succès sonné sur le trombone de
-Taine, ce musicien polonais de dentiste que le succès a donné à
-Jules Simon! La notion de la religion naturelle, anti-philosophique
-et anti-théologique, comme l'entend le sens très commun de Jules
-Simon, doit trouver, à coup sûr, plus de deux cent mille lecteurs.
-
-Mais je ne méprise pas assez la philosophie, et je respecte trop toute
-religion, et en particulier la mienne, pour vouloir seulement discuter
-cette notion de religion naturelle que Simon oppose, d'un côté à toute
-religion positive, et de l'autre à toute philosophie. Il doit suffire
-à la Critique de la signaler. Si cette idée était nouvelle, peut-être
-faudrait-il l'exposer dans ses menus détails, car toute nouveauté,
-pour les esprits faibles, est un charme; mais elle est décrépite, et
-Jules Simon ne l'a pas rajeunie. Dieu trouvé au fond du coeur,--quand
-on l'y trouve; Dieu inné, _étoile inconnue du monde invisible, aimable
-et brillante_,--pas trop brillante, cependant, si elle est aimable;
-Dieu qui promet, par la souffrance et le spectacle de l'injustice, une
-immortalité... probable, et n'ayant pour _tout culte_ qu'une prière
-qui ne demande rien, par respect pour les lois générales du monde,
-mais qui remercie, on ne sait trop pourquoi! telle est cette _religion
-naturelle_, mêlée d'un stoïcisme incertain qui voudrait bien qu'on lui
-payât les appointements de sa vertu, mais qui n'est pas sûr de les
-toucher. Telle est cette religion que Jules Simon a rajustée et
-retapée, comme Henri Martin l'_Histoire de France_, pour l'éducation
-de la bourgeoisie du XIXe siècle.
-
-Évidemment, la notion d'une religion pareille n'est pas trop dure pour
-la foi, ce ressort rouillé et détraqué qui ne va plus. Elle ne brise
-pas non plus, sous une difficulté épaisse et accablante, l'esprit qui
-aime la clarté dans un petit espace. Enfin, elle n'enchaîne pas de
-trop court cette follette chevrette de liberté, la petite bête la plus
-aimée de cette vieille fille que nous appelons «notre époque» avec
-tant d'orgueil! Elle a donc, il faut en convenir, toutes les
-conditions d'une popularité immense, car il est des temps pour
-niaiser, a dit Pascal,--Pascal qui ne se doutait guères, quand il
-criait sa torture de sceptique, des citateurs qui devaient lui venir,
-et qui s'en serait allé à la Trappe, pour ne plus rien dire, s'il
-avait pu les deviner!
-
-Mais ce n'est pas l'idée d'une religion naturelle, inventée pour
-envoyer se promener toutes les autres religions positives, au nom
-d'une philosophie qui y va avec elles, ce n'est pas cette idée que je
-blâme le plus dans ce livre. Les notions sont ce qu'elles peuvent être
-dans les têtes humaines. La loi géométrique nous dit que le contenu ne
-peut pas être plus grand que le contenant. Le déisme, l'idée la plus
-faible qu'il y ait en philosophie religieuse, est proportionnel au
-cerveau de Jules Simon. Mais ce que je blâme plus que ce déisme,
-peut-être involontaire, c'est de l'avoir capitonné, pour lui faire
-faire illusion, avec des idées qu'on n'aurait jamais eues sans la
-religion positive qu'on repousse.
-
-Jules Simon n'est pas, comme on pourrait le croire, un ignorant en
-christianisme; et, malgré la simplicité, chère aux esprits vulgaires,
-de sa religion naturelle, dont il nous donne les preuves humaines,
-psychologiques, individuelles, et par conséquent peu obligatoires, ce
-qu'il y a d'illusionnant et de dangereux dans cette religion, à portée
-de toutes les faiblesses, c'est encore ce que le christianisme, dont
-l'action nous pénètre comme la lumière, y a versé d'influence secrète
-et démentie. Là est le mal, un mal profond, que celui qui le fait
-n'ignore pas.
-
-On doit tout au christianisme, même les idées qui masquent le mieux la
-fausse théorie qu'on dresse contre lui, et tout est bon à
-l'ingratitude. C'est pour mieux lui prendre ses plumes qu'on veut tuer
-le divin oiseau. Oui! on égorge, ou du moins on essaie d'égorger le
-christianisme, selon cette grande loi de précaution que le plus sûr
-est toujours d'égorger celui que l'on pille, et la doctrine
-_assassine_ se revêt de la morale de la doctrine assassinée et nous
-soutient que c'est à elle, cette morale volée dont elle ne peut pas
-même se servir.
-
-Car la punition des sophistes qui vivent sur les idées chrétiennes,
-c'est de ne pouvoir longtemps en vivre. Ils sont trop faibles pour les
-manier. Il faut une sanction à la morale chrétienne, que seul le
-christianisme a trouvée, et qu'une doctrine humaine, philosophique ou
-naturelle, ne peut remplacer!
-
-Mais qu'importe, du reste? l'effet est produit, et il s'agit peut-être
-plus pour Jules Simon de tactique que de théorie. Sa tactique, c'est
-la substitution d'un théophilanthropisme nominalement religieux aux
-religions qui furent jusqu'ici l'honneur et la force morale du monde,
-et c'est cette substitution qu'il est bon de réaliser sans coup férir
-et sans danger, sans éveiller les justes susceptibilités de ces
-religions, puissantes encore, et en leur témoignant tous les respects.
-Platon mettait les poètes à la porte de sa république avec des
-couronnes; le Platon de la maison Hachette veut mettre toutes les
-religions à la porte de tous les coeurs, en se prosternant devant tous
-les sanctuaires. Depuis La Réveillère-Lepeaux, d'inepte et fade
-mémoire, rien de pareil ne s'était vu. Jules Simon est un La
-Réveillère-Lepeaux sans les fleurs. Il est, dans l'ordre laïque et
-philosophique, dans un ordre étendu et profond, ce que fut l'abbé
-Châtel dans l'ordre ecclésiastique et circonscrit. Non seulement il se
-fait prêtre contre les prêtres et trace lui-même l'Évangile de son
-théophilanthropisme, mais il va le prêcher. Il fait des tournées. La
-Belgique, cette terre spongieuse de toute sottise d'incrédulité,
-appelle souvent ce singulier missionnaire et boit avidement ses
-prédications albumineuses, car l'éloquence de Jules Simon ressemble à
-son style, c'est du _vicaire savoyard_; mais baveux où l'autre est
-coulant. Dans ces tournées pour l'entretien de ce culte aisé et réduit
-qu'il prêche, Jules Simon place des _Devoirs_, des _Libertés_, des
-_Religions naturelles_, comme les missionnaires protestants placent
-des Bibles; mais avec cette différence qu'il ne les donne pas...
-
-Vous voyez bien qu'il n'y a plus là ni philosophie, ni religion, ni
-même littérature, ni rien qui puisse appartenir à un examen
-désintéressé d'idées ou de langage. La Bibliographie peut enregistrer
-une curiosité de plus, mais la Critique littéraire doit se taire et
-faire place à une autre critique,--la Critique des moeurs. On a parlé
-beaucoup de _signes du temps_ en ces dernières années. Eh bien, en
-voilà un, et qui n'est pas un météore! C'est Simon. Ah! nous sommes
-bien loin maintenant de Saisset. Quand nous nous retournons vers lui
-de Jules Simon, nous le trouvons bien brave et bien franc, et presque
-bien grand philosophe, ce pauvre Saisset, qui du moins, lui, ne baise
-point les pieds du christianisme pour le tirer par là, comme on tire à
-soi un cadavre dont on veut nettoyer le sol! Je sais bien que le
-talent n'est pas dans Jules Simon et que l'ennui, un immense ennui,
-s'échappe de ses oeuvres; mais raison de plus pour tout craindre.
-L'ennui n'est pas une garantie, et n'avoir pas de talent du tout en
-voulant qu'il n'y ait plus du tout de religion est un moyen d'agir sur
-la reconnaissance des hommes, et c'est la seule chose d'esprit
-peut-être dont on puisse, dans son système, louer Jules Simon.
-
-
-
-
-VERA[14]
-
-
-I
-
-Ce sont les travaux de Vera--un nom heureux pour un philosophe!--que
-nous tenons surtout à faire connaître ici bien plus que les travaux de
-Hegel, qui sont connus[15] et mis, par certaines gens, dans la gloire.
-Lui, Hegel, est bien plus que connu. Il est célèbre. Il n'est plus, il
-est vrai, dans la période ascendante d'une célébrité qui monta comme
-la mer, mais qui commence de s'abaisser et de reculer comme elle, et
-non pas, comme elle, pour revenir... «Trente ans,--disait le plus
-positif des esprits de ce siècle positif,--trente ans, voilà ce que
-dure à peu près toute gloire philosophique allemande!» Et il avait
-raison. C'est moins long que la beauté d'une femme! Kant, Fichte,
-Jacobi, Schelling n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons pour
-Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque
-chose comme quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le
-monde, quelque chose comme la beauté de Ninon qui, vieille, fit des
-conquêtes jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux
-vieux yeux chargés de tant d'iniquités. Oui! mettons cela, si vous
-l'exigez... Mais après, et même peut-être avant, Hegel, comme Kant,
-aura son Henri Heine. Il lui surgira un Heine, un Yorick, un bouffon
-quelconque, qui lui jettera sa pelletée de plaisanteries sur la tête,
-et c'en sera pour jamais!
-
- [14] _Introduction à la Philosophie de Hegel; La logique de Hegel_
- (_Pays_, 20 mars 1860).
-
- [15] De réputation plus que de fait, pourtant. Il y a une très
- curieuse traduction, par H. Sloman et J. Wallon, de la _Logique
- subjective_ de Hegel, qui n'est pas la _Logique_ dont il est question
- ici. Nous en parlerons quelque jour.
-
-C'est de la plaisanterie, en effet, que ressortent tous ces systèmes
-de philosophie qui veulent expliquer ce monde de mystère et en
-supprimer le crépuscule.
-
-C'est de la plaisanterie. La plaisanterie, qu'on croit légère, c'est
-si souvent du désespoir! Ainsi que tous les derniers venus en
-philosophie,--et ni plus ni moins qu'eux,--le grand Hegel a cru nous
-apporter le dernier mot des choses. La grosseur d'un tel ridicule
-s'est augmentée de toute la grandeur de son esprit, et le ridicule
-n'en a été que plus gros. Cet esprit puissant, mais dans un vide
-immense, s'est trompé, de la plus petite erreur et de la plus commune,
-sur le compte de la destinée humaine, que Schelling--un philosophe
-comme lui, pourtant!--ne pouvait expliquer sans la chute. Perdu dans
-l'abstraction où ils se perdent tous, il a dédaigné de regarder cette
-tête de l'homme, qui s'est déformée en tombant, et dont les facultés,
-devenues inaptes à saisir la vérité d'une prise souveraine, ne font
-plus pour la prendre que de gauches mouvements.
-
-Il n'a vu ni le dehors ni le dedans de ce condamné politique de Dieu,
-en prison dans ses organes et en prison sur sa mappemonde, ce double
-pénitentiaire parfaitement construit, avec ses climats et ses langues,
-qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'histoire, plus certaine que
-la philosophie, ne nous la dirait pas. Et il a eu la prétention
-superbe, froide, mais naïve, de pénétrer les _essences_, de saisir
-l'_absolu_ dans sa notion la plus précise et la plus profonde, de
-_construire_ enfin ici-bas _scientifiquement_ la vérité (je parle sa
-langue, non la mienne). C'était, en d'autres termes, la prétention de
-hausser un peu la voûte du ciel pour nous faire plus de jour! Que
-voulez-vous? Si pédant, si triste, si Allemand qu'on soit, quand on
-fait le Titan on est toujours burlesque. L'atroce ennui qui s'échappe
-de sa logique, et sa logique est tout son système, ne servira pas de
-bouclier à Hegel contre les Heine de l'avenir qui l'attendent, car,
-comme Kant, tué par un Allemand, il ne mourra pas d'une plaisanterie
-française. Ce serait trop! Il est plus digne de l'esprit de la
-Providence qu'il meure sous une plaisanterie de son pays.
-
-Et cependant, malgré cet ennui inconnu en Allemagne, mais partout
-ailleurs insupportable, d'une _logique_ qui déchiquette l'abstraction
-plus que toutes les autres _logiques_ qui aient jamais été publiées
-par les anatomistes du raisonnement, malgré l'effrayante spécialité de
-son langage et tout ce qui nous empêche de peser sur le texte même de
-Hegel, nous ne pourrons pas ne point l'atteindre puisque nous voulons
-vous parler des travaux d'un écrivain qui en a fait le fond et le but
-de ses oeuvres. Vera est né de Hegel ou pour Hegel. Il respire et
-pense par Hegel. _Il a mal à sa poitrine_, c'est-à-dire... à son
-cerveau. Je crains bien, pour ma part, qu'il ne lui ait donné sa
-pensée--comme on donne quelquefois sa vie!--de manière à ne pouvoir
-plus la reprendre, et, franchement, je le regretterais. C'est une
-intelligence très noble et très savante que celle de Vera, amoureuse
-de la clarté jusque dans les ténèbres de son maître, et la
-produisant--ce qui n'est pas facile dans un pareil milieu--à force de
-l'aimer. Universitaire français sous un nom espagnol (descend-il de
-l'historien Vera?), docteur et professeur de philosophie, Vera est
-tellement hegelien qu'il pourrait bien rester tel, par une de ces
-destinées qui tiennent à l'ordre hiérarchique des esprits, dont les
-plus forts, dans un ordre d'idées, sont les plus fidèles; mais, s'il
-reste hegelien, nous lui devrons toujours Hegel,--ce Hegel auquel il
-devra, lui, sa philosophie. Non seulement il nous l'aura traduit, mais
-il nous l'aura interprété. Cet homme fameux, mais mal expliqué dans
-l'arcane de son texte, dont jusqu'ici on ne nous a donné que des
-déchirures, ce _Vieux de la Montagne_ philosophique, compromis par les
-Cousins et les Proudhons et toute la bande d'_assassins_ littéraires
-ou politiques, Vera nous l'aura dévoilé. Il l'aura vulgarisé, sans
-jamais le compromettre, et il aura pu quelquefois le suppléer. Ce
-n'est pas là un mince service. Par lui, le dieu pour les uns, le
-monstre pour les autres, sera mis debout, les pieds sur la terre, à
-portée de main. Nous pourrons en juger l'organisation, la musculature,
-l'intégralité. Nous saurons enfin ce que c'est que le hegelianisme et
-ce qu'il doit tenir de place dans l'histoire de l'esprit humain.
-L'erreur au moins sera mesurée, et, fût-elle colossale, toute erreur
-mesurée diminue toujours.
-
-
-II
-
-Malheureusement, cette mesure, dont nous sommes impatients, ne peut
-être prise immédiatement. Nous ne pouvons que l'annoncer. Vera, qui
-nous donnera un jour le Hegel complet, ne nous donne encore qu'une
-partie des oeuvres, et la partie la plus difficile à comprendre, la
-plus aride, et, pour ainsi parler, la moins traduisible: cette
-affreuse _Logique_[16] dont Hegel tire tout, en forçant tout. C'est
-parce que Vera est un philosophe qu'il a commencé sa publication par
-cette traduction de _la Logique_. Mais, s'il avait plus songé à
-l'éducation à faire de l'intelligence du public, qu'il doit, avec ses
-convictions, vouloir rendre hegelien, qu'à l'éducation toute faite des
-philosophes comme lui, il eût commencé par les autres oeuvres de
-Hegel, moins cruellement abstraites (par exemple, les idées sur la
-religion, sur l'état, sur l'art, etc.), et il serait remonté de là
-vers les principes philosophiques d'où dépend toute la philosophie de
-son maître, et il eût placé ainsi le lecteur, familiarisé avec les
-idées et le langage hegelien, à la source même du système.
-
- [16] Ladrange.
-
-Il est vrai que, dans l'ordre de ses travaux, Vera a débuté par une
-_Introduction générale à la philosophie de Hegel_[17], cette
-philosophie composée de trois parties: la logique, la nature et
-l'esprit, «termes différents--comme il dit--du syllogisme absolu de la
-connaissance des êtres», et que cette _Introduction_, dans laquelle
-Vera a fait filtrer autant de clarté qu'il en peut passer à travers
-cette forêt germanique d'abstractions, de généralités et de formules,
-est beaucoup plus intelligible que ces deux volumes de _Logique_
-écrits par Hegel lui-même. Mais c'est aussi la partie de cette
-introduction qu'on voudrait la plus longue qui est justement la plus
-courte, c'est-à-dire la partie de la nature et de l'esprit. Faute
-énorme, mortelle à la propagation des idées qu'un critique plus
-hegelien que je ne le suis ne pardonnerait point à Vera, moins habile
-qu'il n'est philosophe, et qui, en l'ennuyant par trop, doit rater son
-public.
-
- [17] A. Franck.
-
-Il n'y a, en effet, que des philosophes à vocation déterminée, ou,
-pour mieux dire, à fringale furieuse, qui puissent avaler cette
-pierre, digne de Saturne, que Vera leur offre ainsi en deux morceaux,
-c'est-à-dire en deux volumes. Vera, qui l'a pesée, a pourtant fait
-tout ce qu'il a pu pour en diminuer la densité et le poids. Il a
-traduit, avec une expression française qui est à l'allemand ce que
-l'opale est à du grès, cette _Logique_, qui n'est plus la _logique_
-des autres _philosophies_, et à laquelle Hegel s'est vanté de donner
-une existence substantielle. Et ce n'est pas tout! Non content de
-cette traduction _sueur de sang_, Vera, dans des notes d'une
-transparence profonde, et, selon moi, bien supérieures au texte de sa
-traduction, s'est efforcé à nouveau de dégager cette chétive lueur, si
-c'en est une, qui a tant de peine à sortir de la langue obscure et
-rétractée d'Hegel. Eh bien, ces héroïques efforts ne seront comptés
-que par ceux-là pour qui on n'avait pas besoin de les faire! Les
-philosophes aborderont seuls cette dure «logique substance», avec
-leurs fronts construits, disait Joubert, pour écraser des oeufs
-d'autruche.
-
-Les philosophes seuls auront le courage de s'enfoncer dans les
-tautologies et les logomachies de ce bouddhiste de la logique, qui a
-créé la _science absolue_, c'est-à-dire la science qui _se connaît par
-l'idée et dans l'idée_, «cette _idée_ qui _enveloppe tout_ l'esprit,
-qui absorbe l'être et la pensée, l'expérience et la raison, l'histoire
-et la science, et qui est la raison des choses, leur fin et leur
-principe; cette idée qui _unit_ l'âme et le corps, dont l'évolution a
-_trois moments_ (ce qui est exquis): _être en soi, être contre soi et
-être pour soi_ (sans doute le moment le plus agréable!); l'idée qui a
-pour _rythme_ la _thèse_, l'_antithèse_ et la _synthèse_ (on nous a
-déjà bercés sur cette escarpolette); enfin, les _idées unes_ dans
-l'_idée_!» Arrêtons-nous! Certes! nous pourrions continuer longtemps
-des citations de cette espèce; mais quel lecteur français continuerait
-de lire un chapitre de cet allemand-là?
-
-Seulement, disons-le en passant, cette théorie incroyable de _l'idée_,
-qui dépasse par sa finesse de fils d'araignée les subtilités les plus
-ténues de la scholastique, cette théorie qui, selon les hegeliens, est
-la seule doctrine qui ait le droit de s'appeler «l'idéalisme», n'a
-qu'un malheur, c'est d'arriver promptement aux mêmes conséquences par
-en haut que le matérialisme par en bas. L'idéalisme ou le
-matérialisme! Quand ils ne sont que cela, l'un et l'autre, ils n'ont
-pas le droit de se mépriser. L'un va au nihilisme, l'autre au néant.
-Sous des noms différents, destinée commune. En philosophie, les hommes
-eux-mêmes, si contraires qu'ils soient par la doctrine et par tout le
-reste, ont l'identité de la chimère. Diderot, qui était presque un
-Allemand du XIXe siècle parmi les Français du XVIIIe, écrivait, avec
-le même aplomb que Hegel:
-
-«On ne sait pas plus ce que les animaux étaient autrefois qu'on ne
-sait ce qu'ils deviendront... L'homme est un clavecin, doué de
-sensibilité et de mémoire. Que ce clavecin animé et sensible soit
-doué aussi de la faculté de se nourrir et de se reproduire, et il
-produira de petits clavecins.» Il disait: «Même substance,
-différemment organisée: la serinette est de bois, l'homme de chair.»
-Et encore: «Nos organes ne sont que des _animaux distincts_ que la loi
-de continuité tient dans une identité générale.» Et il concluait,
-comme s'il l'avait _vu_: «Quand on a vu la matière inerte passer à
-l'état sensible, rien ne doit plus étonner!» Il se trompait. Il y
-avait encore à s'étonner des philosophes. Mais, au fond, dans toutes
-ces stupides et éloquentes matérialités de Diderot, il n'y avait pas
-plus d'audace et de niaiserie que dans la théorie idéaliste de Hegel,
-cette théorie qui croit aller du néant au devenir, de l'être à la
-notion, du sujet à l'objet, du fini à l'infini, de la connaissance à
-la volonté, bref, de l'idée à la nature, et qui n'y va pas!
-
-
-III
-
-Audace et niaiserie... Ce sont là des mots bien insolents pour le
-génie. Diderot, dit-on encore, en avait la flamme, et Vera, qui se
-connaît en pensée, appelle Hegel le plus prodigieux des penseurs qui
-aient jamais existé. Mais c'est que le génie lui-même est, en
-philosophie, dans des conditions très particulières et très
-impérieuses. Il ne s'y agit pas de talent, mais de vérité. S'il ne s'y
-agissait que de talent, que d'invention quelconque, que d'effort, de
-ressource et de profondeur dans l'invention, nous dirions, tout aussi
-bien qu'un autre, que Hegel est un esprit formidablement puissant.
-Mais c'est précisément son invention qui le perd en philosophie. Il
-part d'une préconception qui lui appartient trop, sans justesse et
-sans réalité. Il a une notion fausse et folle de la force humaine. Il
-croit à une science absolue que l'on peut construire à l'aide d'une
-méthode absolue. Déification de la science et de l'homme, tout
-simplement! Une fois cela lâché, rien n'étonne plus, et on a tout ce
-grand système, le poème épique de l'absurdité.
-
-Ce poème, illisible sans la grâce d'état philosophique, n'est
-dangereux que par fragments. Aussi est-ce par fragments qu'on nous l'a
-donné jusqu'ici. Je l'ai dit plus haut, mais il est bon d'insister!
-les mandarins seuls de la philosophie se sont risqués et continueront
-de se risquer dans la _logique_ de Hegel; mais ils ont rapporté déjà,
-et continueront de rapporter de leur accointance avec les oeuvres du
-professeur de Berlin, une méthode historique et des vues sur
-l'histoire qui pourraient très bien bouleverser le monde sous prétexte
-de l'expliquer. La philosophie de Hegel fait la modeste, en tentant
-l'orgueil. C'est le comble de l'art. Elle ne rompt pas avec le passé,
-comme la philosophie de Bacon et celle de Descartes. Elle sort de Kant
-et respecte son père. Voilà la modestie. Mais elle méprise Reid et la
-philosophie du sens commun,--avec juste raison, je le crois, et même
-j'en suis sûr;--mais c'est pour poser la nécessité d'une science
-supérieure à tout, et voilà qui tente singulièrement l'orgueil des
-petits Nabuchodonosors de la cuistrerie. Pour elle, il y a mieux et
-plus profond que de condamner le passé: c'est de l'absoudre; c'est de
-prononcer, de bien haut, un bill d'indemnité suprême sur toutes les
-horreurs et les infamies de l'histoire; c'est enfin d'admettre
-l'optimisme absolu d'une science absolue, car, une fois admise, cette
-terrible notion d'absolu se répercute en mille échos et fait craquer
-la création tout entière.
-
-Leibnitz aussi,--encore un philosophe!--qui crut un jour pouvoir
-forcer la porte du pénitentiaire de Dieu en mariant les langues, dans
-lesquelles nous sommes déportés, pour en faire une communauté et une
-langue universelle; Leibnitz aussi laissa se prendre sa religion et
-son génie à cette bêtise impie d'un optimisme interdit nécessairement
-à un monde en chute. Mais c'est Hegel qui devait élever à l'état de
-principe le pressentiment de Leibnitz.
-
-Il se dit religieux, pourtant,--et Vera, qui jurerait pour lui s'il
-en était besoin, nous l'assure. Mais cette religion de Hegel, nous
-la connaissons. C'est encore la science qui est cette religion,
-comme elle est tout, puisqu'elle est absolue: «C'est la lumière de
-la pensée pure,--comme dit Cousin: Cousin, la rhétorique dans la
-philosophie,--ce n'est plus le demi-jour du symbole.» Quand on
-absout l'humanité parce que, dit-on, on la comprend, quand la
-meilleure justification des choses est... qu'elles _sont_ ou
-qu'elles _furent_, il faut bien accepter la religion avec tout le
-reste, car il y en a eu assez, de religions, sur la terre de ce
-globe, et assez de sentiment religieux dans les coeurs qui battent
-encore à sa surface ou qui dorment glacés dessous.
-
-Mais, franchement, nous autres chrétiens, qui faisons notre
-philosophie avec nos révélations et l'histoire, pouvons-nous tenir
-grand compte à Hegel et à sa doctrine de cette religion qu'il fait,
-lui, avec sa propre philosophie?... Pouvons-nous admettre autrement
-que comme une précaution,--que, certes! Diderot, plus franc, n'aurait
-pas eue, et qui tient à l'hypocrisie de ce siècle, lequel a déplacé
-Tartuffe,--pouvons-nous admettre autrement que comme une précaution ce
-respect pour le christianisme, cette religion qui n'est pas la
-science, et que Hegel a voulu montrer en expliquant à sa manière le
-dogme de la Sainte Trinité?...
-
-Certes! pour ma part, je ne connais rien de plus hideux que cette
-singerie; mais aussi je ne connais rien de plus vain. Laissez donc la
-Sainte Trinité tranquille, sophistes tracassiers et peureux, puisque
-vous ne croyez pas à la chute! Pourquoi invoquez-vous ce dogme plutôt
-que nos autres dogmes? Pourquoi prenez-vous à partie, entre tous, ce
-grand mystère d'une religion qui a fait une vertu pour l'homme
-orgueilleux de la résignation au mystère et qui l'a condamné à la foi
-obéissante, si ce n'est pour faire preuve de la possibilité de saisir
-tout mystère sous une forme scientifique et de l'exposer à ce que vous
-appelez le jour?... Nous n'en sommes pas réduits, heureusement, à
-fournir des arguments aux hegeliens!
-
-
-IV
-
-Vera, qui est certainement, en France, le plus distingué, le plus
-savant et le plus net de tous, ne s'est pas inscrit en faux une seule
-fois contre les idées et les tentatives de son maître. Dans son
-_Introduction_, trop courte, et dans ses belles notes, dont il a
-presque doublé les deux volumes de _la Logique_, il rapporte tout,
-explique tout et consent tout, avec une docilité et une fidélité
-égales. Je n'ai jamais vu d'esprit si fort et moins indépendant. C'est
-là son originalité. Tout de même qu'on est parfois métaphysicien
-malgré soi, en raison d'une conformation spéciale de la tête, et tout
-en sachant très bien que la métaphysique est l'agitation instinctive
-et réfléchie de problèmes qui n'ont pas toutes leurs solutions dans ce
-monde, tout de même il y a des esprits qui, de conformation naturelle,
-réfléchissent les métaphysiques qu'ils n'ont pas créées, et, pour nous
-servir d'une expression hegelienne, qui _repensent la pensée_ des
-autres.
-
-Vera est un de ces purs miroirs intellectuels. On souffre un peu de
-voir une intelligence d'une trempe si mâle, si solide et si claire,
-porter perpétuellement l'image d'Hegel et la retenir, comme la glace
-ne retient pas l'image mais comme le bronze retient l'effigie. On
-souffre de voir un pareil homme suivre Hegel les pieds dans la trace
-de ses pieds et presque servilement, si on pouvait être servile quand
-on suit ce qu'à tort ou à raison on a pris pour la vérité.
-
-Mais on se dit, malgré la crainte que j'exprimais au commencement de
-ce chapitre, qu'il n'y a pas plus de fatalité pour l'esprit que pour
-le coeur et que l'homme est son maître, tout en se donnant et même
-après s'être donné un maître!
-
-D'ailleurs, puisqu'il a l'orgueilleuse faiblesse de croire à la
-science absolue, ce Vera, assez ferme de regard pourtant pour voir
-qu'elle ne peut jamais, dans ce monde inférieur, être que relative,
-contingente et bornée, autant pour lui Hegel qu'un autre! Autant même
-pour nous, si nous y croyions!
-
-Il est évident que Hegel est l'homme le plus éminent de la philosophie
-dans la nation la plus forte en philosophie qu'il y ait présentement
-dans le monde, et si c'est là une mesure très rassurante pour ceux qui
-tiennent la philosophie pour le peu qu'elle est, c'est une chose
-troublante et très entraînante pour ceux-là qui l'aiment, et qui
-l'exagèrent parce qu'ils l'aiment. Seulement, il y a deux manières
-d'aimer la philosophie: comme sa maîtresse,--on lui passe tout; comme
-sa fille,--on devient exigeant pour elle. Jusqu'ici, comment Vera
-l'a-t-il aimée, et comment, plus tard, l'aimera-t-il?...
-
-
-
-
-DU MYSTICISME ET DE SAINT MARTIN[18]
-
-
-Voici une surprise. Lorsque nous avons ouvert le livre que Caro a
-publié sur Saint Martin[19], et qu'à la première page nous avons
-trouvé, à côté du nom de l'auteur, le titre, toujours suspect, jusqu'à
-l'inventaire des doctrines de celui qui le porte, de «professeur de
-philosophie»; quand, à la seconde page, nous avons lu une dédicace à
-MM. Jules Simon et Saisset, traités respectueusement et
-affectueusement de «maîtres et d'amis», nous avons naturellement pensé
-que le rationalisme contemporain allait, sans être un aigle, avoir
-beau jeu du bec et des griffes contre le mysticisme pris à partie,
-pour l'exécuter mieux et plus vite, dans la personne de Saint Martin.
-Nous n'avons pas hésité à croire que ce grand égaré de Saint Martin,
-qui a fait un livre intitulé _Ecce homo_, ne fût pris à son tour pour
-l'_Ecce homo_ du mysticisme et outrageusement traité comme tel. Se
-marier,--disait le grand lord Bacon,--c'est toujours donner des otages
-à la fortune. Entre philosophes, la dédicace d'un livre, n'est-ce pas
-comme un mariage d'idées? Et quand cette dédicace est adressée à
-Saisset et Jules Simon, n'est-ce pas là un otage au rationalisme
-qu'ils représentent et qu'ils servent, au rationalisme qui est la
-mauvaise fortune de ce temps? Voilà ce que nous disions quand,
-heureusement, la lecture de l'ouvrage de Caro a répondu à toutes nos
-prévisions en les trompant. Ce livre, qui, de la personne très peu
-connue jusqu'ici et maintenant plus étudiée de Saint Martin et de ses
-idées, s'élève jusqu'à la hauteur d'une discussion et d'un jugement
-sur le mysticisme en général, est une oeuvre qui veut être impartiale
-et sévère. La Critique ne saurait l'oublier. C'est un de ces livres
-discrets et transparents qui ne disent pas tout ce qu'ils pourraient
-dire, mais qui le laissent entrevoir; c'est un de ces sphinx, au front
-de marbre diaphane, à travers lequel perce le secret qu'on garde
-encore mais qui doit un jour en sortir. Rien, en effet, dans un
-ouvrage où la clarté qu'on trouve rend très difficile sur la clarté
-qui n'y est pas, ne nous atteste d'une manière précise et fermement
-articulée que l'auteur ait le bonheur d'être catholique; mais rien non
-plus n'affirme qu'il ne le soit pas. Au contraire. Toutes les fois
-qu'il y parle du catholicisme, ce n'est pas seulement avec un respect
-qui est plus que de la convenance, mais c'est avec une telle
-intelligence qu'on croirait presque à la sagesse de la foi. Quoiqu'il
-juge le mysticisme au point de vue de la philosophie et de la
-métaphysique humaines, et qu'à ce point de vue il le repousse et le
-condamne comme n'apportant sous le regard de la connaissance aucun
-système véritablement digne de ce nom, l'auteur est non moins net et
-non moins péremptoire quand il le prend et quand il le juge au point
-de vue du catholicisme.
-
- [18] Caro: _Du Mysticisme au XVIIIe siècle; Essai sur la vie et les
- doctrines de Saint Martin, le philosophe inconnu_ (_Pays_, 23 mai
- 1853).
-
- [19] Hachette et Cie.
-
-Nous l'affirmons, avec une joie qu'un regret tempère: un catholique
-qui se serait plus hautement avoué dans un tel livre et qui y aurait
-mis bravement le crucifix sur son coeur aurait dit davantage; mais,
-sur la limite où Caro s'arrête, si un catholique avait pu s'y arrêter
-il n'aurait peut-être pas dit mieux.
-
-Et, véritablement, pour qui n'a pas abandonné l'observation et
-l'analyse, le mysticisme--quelle que soit la forme qu'il revêt--n'est
-jamais qu'une aberration du sentiment religieux en vertu de sa propre
-force, si une autorité extérieure ne le règle pas et ne contient pas,
-d'une main souveraine, la turbulence de ses élans. Or, nous ne
-connaissons dans l'histoire du monde que le catholicisme qui ait
-jamais pu régler et contenir cet extravasement de la faculté
-religieuse, parce que le catholicisme, cette force organisée de la
-vérité, a, par son Église, l'autorité éternellement présente et
-vigilante qui sauve l'homme de son propre excès et le ramène, tout
-frémissant, à l'unité, quand le malheureux s'en écarte, fût-ce même
-par une tangente sublime! Partout ailleurs que sous le gouvernement de
-l'Église et en dehors de son orthodoxie le mysticisme,--et il en faut
-bien prévenir les âmes ardentes et pures qu'une telle coupe à vider
-tenterait,--le mysticisme n'a donc été et ne continuera d'être qu'une
-immense erreur et une éblouissante ivresse de cette faculté de
-l'infini, la gloire de l'homme et son danger, et qui fait de
-lui--diraient les naturalistes--un animal religieux. Certes! la longue
-chaîne du mysticisme a bien des anneaux; mais, depuis le fakir de
-l'Inde, livré aux voluptés et aux martyres de l'extase, jusqu'à ces
-illuminés des _voies intérieures_ dont parle Saint Martin en parlant
-de lui-même, tous les mystiques ne sont guères, en fin de compte, que
-les victimes plus ou moins foudroyées du sentiment religieux, trop
-fort pour l'homme quand il se confie sans réserve à sa chétive et
-traître personnalité.
-
-Quel est donc l'insensé qui ne se défierait jamais de son âme? Est-ce
-que le roseau qui perce le mieux la main humaine n'est pas le «roseau
-pensant» de Pascal? De toutes les religions connues le catholicisme
-ayant le mieux traité la personnalité de l'homme selon ce qu'elle
-vaut, en lui arrachant son orgueil, a eu seul aussi la puissance de
-creuser un lit dans les âmes pour ce torrent de l'infini qui submerge
-certaines natures et finirait par les engloutir. Lui seul, dans cette
-balance si vite faussée de nos facultés, a fait équilibre au bassin
-qui penche, sous le poids accablant de l'amour, en jetant dans l'autre
-bassin la charge de l'obéissance. C'est ainsi qu'il a créé, au milieu
-de toutes les contradictions de l'être humain, la plus divine des
-harmonies, et qu'en nous donnant des saints comme François de Sales,
-Barthélemy des Martyrs, sainte Thérèse, sainte Brigitte, sainte
-Catherine de Sienne, François-Xavier, Louis de Gonzague, Stanislas
-Kostka, Philippe de Néri, Jean de Dieu, Angèle de Brescia et tant
-d'autres, il a réalisé pendant un moment sur la terre une vraie
-transposition du ciel!
-
-Telle est l'oeuvre, et je dirais presque le miracle du catholicisme.
-Telle est, en vertu de son incorruptible puissance, l'assainissement
-qu'il opère sur cette disposition à la mysticité qui, pour certaines
-âmes, est encore bien moins une faculté qu'une maladie. Assurément,
-Caro sait tout cela aussi bien que nous, et il en touche même un mot
-en passant dans son chapitre du mysticisme en général. Mais la
-Critique, qui a ses convictions, qui n'examine, ne raisonne et ne
-conclut que du milieu d'elles, a le droit de demander au philosophe
-pourquoi, dans un livre où toutes les questions liées à son sujet sont
-touchées de manière à les faire vibrer dans les esprits, il a négligé
-d'appuyer plus longtemps et plus fort sa juste et pénétrante analyse
-sur le côté fécond et sanctifié du mysticisme. Le mysticisme des
-religions fausses, le mysticisme hétérodoxe, et qui n'est qu'une des
-faces, et la plus flamboyante, du monstre multiple de l'hérésie ou de
-l'erreur, Caro nous montre très bien comment le catholicisme les
-traite et quel droit indéfectible il a pour les condamner et pour les
-punir. Mais, Caro en convient, il n'est pas au monde que ces sortes de
-mysticismes, tous plus ou moins faux, plus ou moins individuels. Il y
-a aussi le mysticisme dans la règle, dans l'orthodoxie, dans l'unité
-de la foi et du dogme, dans l'obéissance de la discipline, le grand
-mysticisme catholique enfin. Nous en avons nommé plus haut les plus
-glorieux représentants et les plus splendides interprètes. Celui-là
-n'est point une déviation de la faculté religieuse, il en est
-l'exaltation; mais l'exaltation dirigée, l'enthousiasme ardent et
-profond et cependant gouverné, cette espèce d'enthousiasme qui a le
-regard clair au lieu de l'avoir ébloui, et qui, multipliant pour la
-première fois son intensité par sa durée, ne défaille jamais parce
-qu'il se retrempe dans l'inextinguible flamme de l'Unité comme à la
-source vive de la lumière. Un tel fait, de quelque nom qu'on
-l'appelle, de quelque explication qu'on l'étaie, méritait d'avoir une
-plus large place que celle qui lui est accordée dans un livre ayant
-pour but de descendre au fond de la question du mysticisme. Cependant,
-est-ce prudence? est-ce inattention? Caro passe rapidement auprès de
-ce fait, qu'il mentionne, mais qu'il ne creuse pas. Lui, dont les yeux
-sont fins et sûrs, n'a-t-il pas senti que s'il les avait fixés
-profondément sur ce qui n'est pas seulement une distinction nominale,
-faite par la haute sagesse gouvernementale de l'Église, il n'aurait
-pu s'empêcher de voir, se détachant du fond commun des idées et des
-phénomènes imputés au mysticisme pris dans son acception la plus
-générale et la plus confuse, un autre mysticisme, ayant ses caractères
-très déterminés,--l'éclatante réalité, enfin, qui contient la vérité
-intégrale que la religion seule met sous les mains de nos esprits,
-mais dont la philosophie les détourne?... Alors le dernier mot du
-livre aurait été dit, et ce mot n'eût pas été une négation.
-
-Car, en pressant bien, voilà la fin et la conclusion d'un écrit auquel
-nous voudrions moins de réserve. L'auteur, dont nous pressentons les
-opinions à certains accents qui passent à travers les surveillances de
-sa pensée, l'auteur nie à Saint Martin et au mysticisme la vérité
-philosophique et religieuse,--ces deux vérités qui, pour nous, n'en
-font qu'une, mais que les rationalistes croient très habile de
-séparer. Et il a raison s'il ne s'agit ici que de Saint Martin, «le
-philosophe inconnu du XVIIIe siècle», et du mysticisme hors
-l'orthodoxie, du mysticisme de l'hérésie ou de l'erreur. Mais,
-sérieusement, et pour qui n'ignore pas la pente des choses et où la
-logique pousse l'esprit encore plus qu'elle ne le mène, pour qui nous
-a prouvé que le mysticisme de Saint Martin, comme tout mysticisme en
-dehors de la règle posée par l'Église, traîne l'esprit jusqu'au
-panthéisme, pour un homme expérimenté en ces matières, qui sait fort
-bien qu'il n'y a plus maintenant face à face, en philosophie, que le
-catholicisme et le panthéisme, et que toute idée se ramène forcément
-à l'un ou à l'autre de ces grands systèmes sans pouvoir jamais en
-sortir, était-ce bien la peine de s'interrompre et de s'arrêter?
-Fallait-il rester devant un mur si transparent, dont l'impénétrabilité
-peut-être effrayait moins que la transparence? Une vraie critique
-philosophique, si elle avait voulu mériter l'honneur de son épithète,
-devait-elle, après avoir accumulé les négations, s'enfoncer et
-disparaître dans le néant qu'elle avait fait, et, sous peine de trop
-ressembler à tout ce qu'elle avait pulvérisé, n'était-elle pas tenue
-d'ajouter et d'affirmer quelque chose de plus? Que si elle n'affirmait
-pas, ne retombait-elle point inévitablement à la monographie pure et
-simple, aux petites analyses, qui pincent les fibrilles des choses au
-lieu de les briser d'une seule et grande rupture dans leurs muscles
-les plus résistants? Ne revenait-elle pas, enfin, à tous ces procédés
-microscopiques si chers et si familiers aux philosophies infécondes,
-aux philosophies sur le retour?... Nonobstant de si tristes conditions
-acceptées, le livre de Caro, tout incomplet qu'il soit par la
-conclusion, est d'un intérêt très vif encore. Nous y avons trouvé ce
-qui _vivifie_ tous les livres philosophiques: la verve de la
-discussion, la propriété du langage, et surtout la nouveauté
-inattendue et piquante du renseignement.
-
-On y était tenu avec Saint Martin plus qu'avec aucun autre. Saint
-Martin n'a point le rare privilège des grands esprits nets, des hommes
-à découvertes dans l'ordre de la pensée et à résultats positifs.
-Ceux-là, on les trouve sans les chercher dans ce qu'ils ont fait et
-dans les influences qu'ils ont laissées après leur passage, tandis que
-déjà, et à la distance d'une moitié de siècle, il nous faut chercher
-Saint Martin pour l'apercevoir. De son vivant, il aimait à s'appeler
-le philosophe inconnu, et il a bien manqué de sombrer sous ce nom-là
-dans la mémoire des hommes, puni justement, d'ailleurs, par
-l'obscurité de tous ces petits mystères de secte dans lesquels il
-avait comme entortillé sa pensée. Sans le mot enthousiaste de madame
-de Staël dans son _Allemagne_, un autre mot plus grave et mieux pesé
-de J. de Maistre dans ses _Soirées de Saint-Pétersbourg_, l'image de
-Joubert, qui en fait un aigle avec des ailes de chauve-souris, et
-quelques lignes impertinentes de Chateaubriand dans ses _Mémoires
-d'outre-tombe_, qui donc, dans le monde du XIXe siècle, connaîtrait
-_de vue_ Saint Martin, sinon les curieux qui lisent tout et qui se
-font des bibliothèques de folies? Le temps a marché sur les hommes qui
-croyaient au grand mystique des voies intérieures et qui
-sympathisaient à ses idées. Il a péri presque tout entier. Il n'a
-point laissé de trace et de ciment parmi eux, comme Swedenborg, cet
-autre mystique, qui passa aussi sa vie dans la contemplation et dans
-l'obscurité, mais dont le système, plus hardi et plus exprimé, a jeté
-un éclat qui rappelle les aurores boréales de son pays. Swedenborg a
-encore des milliers de disciples. Il est vrai qu'ils sont en
-Amérique,--ce qui diminue le mérite d'en avoir,--dans le pays qui pare
-sa jeunesse avec les oripeaux tombés de la tête branlante de la
-vieille Europe. Saint Martin n'en a guères nulle part... Le
-mysticisme, qui est de tout temps comme l'orgueil de l'homme, sa
-personnalité et sa soif d'infini, a changé de peau comme un serpent.
-Il n'en est plus où il en était au XVIIIe siècle, et Caro, nous
-développant la doctrine de Saint Martin, cette mystérieuse et nuageuse
-doctrine qui partit de Boehm pour aboutir misérablement à une madame
-de Krudner, nous produit bien moins l'effet d'un philosophe que d'un
-antiquaire, qui nous désenveloppe une momie et nous fait compter ses
-bandelettes.
-
-Du reste, philosophe ou antiquaire, Caro s'est préoccupé, surtout et
-avant tout, d'être historien. La biographie intellectuelle de Saint
-Martin n'était qu'une curiosité philosophique, mais, rattachée à
-l'histoire du XVIIIe siècle, elle prenait presque aussitôt de la
-consistance et de la valeur. Alors il ne s'agissait plus des
-excentricités de la pensée d'un homme plus ou moins doué d'imagination
-ou de génie, il s'agissait du génie même ou de l'imagination de son
-époque, dont un homme, quels que soient sa force et son parti pris,
-dépend toujours. Le grand préjugé contemporain, c'est de croire que le
-XVIIIe siècle fut uniquement le siècle de l'analyse, de la philosophie
-d'expérience, des sciences positives, de la démonstration, de la
-clarté, quand la vérité est qu'il fut autant le siècle des synthèses
-éblouissantes ou ténébreuses, des _à priori_ audacieux, des sciences
-menteuses à leur nom, enfin de l'indémontrable en toutes choses.
-Prendre un siècle comme un homme, par ses prétentions, est un mauvais
-moyen de le connaître, même quand il s'agit d'apprécier le mal qu'il
-a fait... ce qui paraît toujours facile. Caro s'est bien gardé d'une
-vue si superficielle et si confiante. En détaillant, sous son analyse,
-l'individualité de Saint Martin, il a compris que cette plante étrange
-avait pourtant sa racine dans le terrain de son siècle, et, pour qu'on
-ne pût s'y méprendre, il nous a retourné le siècle en quelques traits
-justes et profonds et nous en a ainsi montré le fond et la superficie.
-Or, c'était une époque de mysticisme, autant et plus que les siècles
-dont on s'était le plus moqué. Voltaire ricanait là-bas, auprès de sa
-goutte d'eau; mais le monde roulait son train éternel sous le souffle
-de la croyance, et de la croyance dévoyée, de la croyance insensée,
-superstitieuse et bête, parce qu'elle était individuelle, parce
-qu'elle était sortie du vrai dogme et de l'unité. L'illuminisme
-s'étendait comme une longue nuée sur l'horizon intellectuel du temps.
-Il avait le vague de la nuée; mais il en avait l'électricité. Il était
-partout. On ne le nommait pas partout par son vrai nom; mais partout,
-du moins, il se sentait, et les esprits les plus matériels, les plus
-attachés aux angles des choses positives, portaient ses invisibles
-influences, comme on porte une température.
-
-En Allemagne, où l'on n'a pas plus peur des mots que des idées, il
-s'était hautement et fièrement organisé. Berlin avait vu naître une
-secte qui s'appela plus tard la secte d'Avignon et qui fut suivie de
-la grande société des «Éclaireurs» (Aufklærer), laquelle se répandit
-dans l'Allemagne entière et jusque sur les pics de la Suisse. Caro--et
-nous prenons acte de ceci venant d'un philosophe--nous les donne pour
-les précurseurs de Hegel. Le chef influent de cette secte était le
-fameux Nicolaï, le libraire prussien, assez oublié à présent, qui
-tenait l'opinion, la critique et la littérature sous la triple fourche
-de la _Gazette littéraire d'Iéna_, du _Journal de Berlin_ et du
-_Muséum allemand_. L'ascendant de Nicolaï à Berlin, Weishaupt
-l'obtenait en Bavière. C'était un Proudhon en action qui devançait la
-théorie, comme les poètes devancent les poétiques, et qui voulait
-détruire tous les gouvernements. En Suisse, Lavater couvrait de je ne
-sais quelles vertus, plus dangereuses que des vices, car elles font
-illusion, un mysticisme qui touchait à l'illuminisme allemand par une
-extrémité et par l'autre à la théurgie. Gasner, Cagliostro, Mesmer,
-ces puissants jongleurs, se jouaient de l'imagination et des passions
-de l'Europe incrédule... folle d'un besoin de croire qu'elle avait
-voulu supprimer. En Angleterre, il n'y avait pas, il est vrai,
-d'associations comme en Allemagne, mais une vogue immense entourait
-William Law, qui commentait ce vieux Boehm, si cher aux imaginations
-des races germaniques. En Suède, Swedenborg éclatait et jouissait
-d'une autorité illimitée. En France enfin, le pays des railleurs, où
-«les torrents» de madame Guyon ne s'étaient pas écoulés sans laisser
-les fanges molles et chaudes du quiétisme au fond de bien des âmes,
-les dispositions à une mysticité sans guide et sans appui étaient si
-grandes que l'odieux jansénisme même, cette froide chose, arrivait
-aussi au mysticisme, non par la tendresse, mais par l'orgueil. Tel
-était en réalité le XVIIIe siècle quand y apparut Saint Martin.
-
-Il ne fit aucun fracas tout d'abord, pas plus que depuis. C'était une
-intelligence recueillie, une espèce de sensitive de la pensée qui
-fleurissait pudiquement dans la solitude, la méditation et le mystère,
-et qui se rétractait avec trouble, et presque honteusement, sous le
-doigt si souvent familier, maladroit ou brutal, de la publicité. S'il
-eut des lueurs,--comme dit madame de Staël,--il eut plus de parfums
-encore, et c'est qu'il est des fleurs dont le calice, à certains
-moments, semble verser de la lumière. Fleur rêveuse de mysticité, il
-ressemblait à une de ces fraxinelles, à une de ces capucines
-timidement phosphorescentes, comme on en trouve parfois le soir sur
-les murs disjoints des vieilles chapelles. Pénétré, dès sa jeunesse,
-des influences fatalement mystiques d'une société qui, comme le dit
-excellemment Caro, ne pouvait secouer le joug de ses croyances que
-pour tomber sous le joug de ses illusions, il ne monta point sur
-l'horizon intellectuel de son temps comme un astre plein de puissance,
-mais il s'y coula furtivement, comme un rayon qui s'égare. Son nom
-même, il ne le donna point à la secte qu'il allait créer. Il le trouva
-et il le prit. Les martinistes, chose singulière! existaient avant
-Saint Martin. Un juif portugais, savant dans la cabale, nommé Martinez
-Pasqualis, avait fondé, en 1768, la secte des martinistes, «vouée aux
-oeuvres violentes de la théurgie», et c'est de cette école que Saint
-Martin fut le fils; mais bientôt le fils dissident. Martinez mort, il
-la modifia. Doué d'une âme qui fut son génie, on aurait pu dire de lui
-le mot charmant du vieux Mirabeau, qu'«il était fait de la rognure des
-anges». Mais, puisque des anges sont tombés, une telle rognure ne
-garantit pas les hommes, et Saint Martin, si chrétiennement né, se
-perdit. Certes! si l'Église a des mélancolies comme celles des mères,
-ce doit être en voyant se détacher d'elle des âmes comme celle de
-Saint Martin. Déjà tout plein de Swedenborg, qu'il n'acceptait pas
-dans toute son audace, en relation avec le commentateur William Law,
-il lut Boehm, et tout fut dit. Sa vocation et sa chute furent
-décidées. Voilà le plus grand événement de sa vie, dit-il, et il a
-raison. C'était en 1781: «L'_aurore naissante_» de Boehm, qui se leva
-dans l'éther de son âme, l'empêcha de voir cette autre et terrible
-aurore qui allait s'étendre sur le monde des réalités et dans le ciel
-sanglant de l'histoire. Biographe avec scrupule, Caro nous montre
-Saint Martin abrité contre la révolution française dans le désert
-intérieur de sa spiritualité, et, quand la tempête est passée, plus
-tard, en 1795, il suit avec un intérêt mêlé d'éloge le solitaire,
-devenu homme public, répondant sur la question de l'enseignement,
-agitée alors officiellement par le pouvoir, aux attaques cauteleuses
-de Garat, le rhétoricien de la sensation. Caro insiste beaucoup sur
-cette discussion, dans laquelle Saint Martin déploya une aptitude
-philosophique véritablement supérieure. Mais nous, qui ne sommes ni
-professeur ni philosophe, Dieu merci! nous à qui la suite des temps a
-trop appris que le spiritualisme du XIXe siècle a fait autant de mal
-que le matérialisme du XVIIIe, nous nous intéressons fort peu à ce
-débat entre Garat et Saint Martin. A notre sens, le philosophe inconnu
-n'existe réellement que dans sa pensée religieuse, et c'est
-exclusivement là qu'il faut le surprendre et le chercher.
-
-Et, nous le répétons, Caro l'y a saisi avec habileté. Il nous a donné,
-en quelques pages pressées et pleines, toute la substance médullaire
-des doctrines de Saint Martin. En les lisant, on est surtout frappé de
-cette idée que le XVIIIe siècle, dans sa haine contre le catholicisme,
-n'a pas seulement trouvé, pour la servir, des raisonneurs et des
-impies, comme l'affreuse société qui soupait contre Dieu chez
-d'Holbach, mais aussi des âmes d'élite, des coeurs tendres, aux
-intentions pures, de nobles esprits qui croyaient au ciel. Saint
-Martin fut un de ces ennemis du catholicisme qui le frappèrent d'une
-main chrétienne. Il avait au plus haut degré ce qui est le signe de
-l'hérésie depuis que l'hérésie est dans le monde, c'est-à-dire la
-haine du sacerdoce et la fureur de sa propre interprétation.
-
-Qu'avaient de plus Luther et Calvin? Caro, qu'il faut lire si l'on
-veut connaître cet hérésiarque au petit pied et qui se croyait et se
-disait «né avec dispense», et qui peut-être, hélas! aurait été un
-saint s'il avait eu l'obéissance; Caro tourne contre Saint Martin tous
-ces grands arguments de l'Église contre le protestantisme qui, depuis
-Bossuet, sont notre musée d'artillerie. C'est qu'effectivement Saint
-Martin n'est qu'un protestant modifié.
-
-C'est un protestant par l'esprit, avec un tempérament catholique.
-Combinaison regrettable, qui le rend plus dangereux et plus nuisible
-qu'un protestant!
-
-En effet, pour nous dégoûter de l'erreur de son principe et de sa
-doctrine, le protestant a la sécheresse de sa raison et la superbe de
-son orgueil. Mais Saint Martin a l'imagination du poète, l'amour du
-croyant, et son orgueil est si doux (car il y a toujours de l'orgueil
-dans un chef de secte) qu'on le prendrait presque pour cette vertu qui
-est un charme et qu'on appelle l'humilité. Voilà par quoi, de son
-vivant, il a entraîné les âmes analogues à la sienne, qui sont, après
-tout, il faut bien le dire, la meilleure partie de l'humanité. Portées
-toujours en haut, comme lui, par leur aspiration naturelle, il a voulu
-créer pour elles un christianisme supérieur et indépendant. Il a
-oublié que, pour l'homme, l'abîme le plus terrible n'est pas celui
-qu'il a sous les pieds, mais celui qu'il a sur la tête, et que l'âme,
-comme le corps, meurt aussi bien de trop monter que de trop descendre.
-Tel a été le tort de Saint Martin et le reproche qu'on peut lui faire.
-Il a raffiné sur ce qui n'admet pas de raffinement, c'est-à-dire sur
-la vérité du catholicisme, qui est la vérité absolue, et il a été,
-dans l'ordre des choses religieuses, ce que furent les précieuses dans
-l'ordre des choses littéraires. Mais ce qui n'a que l'importance du
-ridicule en littérature, en religion devient criminel. Voilà pourquoi
-il faut être implacable pour ces tentateurs d'une perfection
-impossible, et quand ils ont, comme Saint Martin les avait, les
-séductions de la pureté dans le talent et dans la vie, il faut l'être
-pour leur génie, et même jusque pour leurs vertus.
-
-
-
-
-L'ABBÉ MITRAUD[20]
-
-
-Le livre[21] de l'abbé Théobald Mitraud a été l'occasion d'un
-véritable phénomène. Ce livre d'un prêtre qui pose la nécessité d'une
-théocratie a été salué par tous les ennemis de la théocratie et des
-prêtres. Ils l'ont exalté presque à l'égal d'une découverte. N'est-ce
-pas singulier?... Tous ces haïsseurs de la vieille Église romaine se
-sont pris de je ne sais quel goût--ou plutôt d'un goût que je
-m'explique très bien--pour un livre qui a la prétention d'être un
-livre de science sociale en restant du christianisme. Tous les
-critiques de notre temps, qui nous disent avec des variantes que
-Joseph de Maistre n'est qu'un sublime brise-raison et Bonald un
-antiquaire d'idées, ont vanté l'abbé Mitraud et en ont fait un
-colosse, portable encore, il est vrai, mais un de ces jours trop
-lourd, même pour le triomphe. La chose est devenue si forte que ce ne
-sont plus les lauriers de Miltiade qui doivent empêcher de dormir ce
-nouveau Thémistocle: ce sont les siens. Un journal le comparait à
-saint Paul... Tant de gloire est bien compromettante. Pour un prêtre,
-c'est une gloire à faire peur.
-
- [20] _De la Nature des Sociétés humaines_ (_Pays_, 11 janvier 1855).
-
- [21] Librairie nouvelle.
-
-Car l'abbé Mitraud--quel que soit son talent, qui est réel, et sa
-charité, qui doit être ardente,--n'a pas converti ces messieurs. Il
-leur a plu. Il a ému leurs sympathies, mais il ne les a pas changés.
-Des philosophes ne se convertissent pas par la vertu des brochures.
-Quand cela leur arrive, il leur faut, comme à La Harpe, le coup de
-tonnerre dans le sang de la place Louis XV et le chemin de Damas de la
-guillotine! Mais, quant à des livres, ils en font trop pour que le
-_Prends et lis_ du figuier d'Augustin se renouvelle. C'est donc du
-haut de leurs idées et de leur orgueil que les ennemis de l'Église ont
-fait tomber l'éloge sur le front épanoui de l'abbé Mitraud et qu'ils
-ont tendu leur main de Grecs (_Timeo Danaos et dona ferentes!_) à son
-catholicisme romain. Certainement, la montagne n'est pas venue à lui.
-Faut-il donc conclure qu'il soit allé à la montagne?... Nous aurions
-bien voulu le nier. Malheureusement, c'est impossible. Nous avons lu,
-avec l'attention qu'il mérite, le livre de l'abbé Mitraud sur la
-_Nature des Sociétés humaines_, comme il dit, et ce livre, dont tout,
-pour nous, jusqu'au titre, manque de rigueur et de vérité, nous a jeté
-dans des perplexités étranges. A ce titre seul nous avions reconnu le
-problème du temps présent, la chimère du siècle, comme disait saint
-Bernard,--car les littératures font beaucoup de théories sociales
-lorsque les peuples ont relâché ou brisé tous les liens sociaux,
-absolument comme on écrit des poétiques lorsque le temps des poèmes
-épiques est passé,--et il était curieux de savoir comment le prêtre
-avait remué à son tour le problème vainement agité si longtemps par
-les philosophes. Tant de mains que l'on croyait puissantes s'étaient
-blessées, comme des mains d'enfant, à pousser ce cerceau dans le vide,
-que nous nous demandions s'il fallait accuser la faiblesse maladroite
-des hommes ou la difficulté radicale du problème. Eh bien, après y
-avoir regardé, nous nous le demandons encore! Le prêtre, aujourd'hui,
-n'a pas plus avancé la question que les philosophes. Seulement ce
-n'est pas l'infortune du résultat qui les a rendus si doux pour lui,
-car nul d'entre eux ne doute de la virtualité de ses idées. Ils ne
-sont pas si bêtes que d'être sceptiques sur leur propre compte! La
-philosophie a remplacé la foi religieuse, qui pour tant de gens est
-une duperie, par l'infatuation de la vanité, qui pour tout le monde
-est un profit.
-
-Mais si ce n'est pas le même malheur et le même sentiment
-d'impuissance qui unissent si tendrement, pour le quart d'heure, les
-écrivains philosophiques de ce temps et l'abbé Mitraud, il faut donc
-qu'il y ait dans le livre de ce dernier un fond de choses qui soit un
-terrain commun où ils se rencontrent et s'embrassent, une petite île
-des Faisans quelconque où le prêtre et le philosophe passent leur
-traité des Pyrénées. Voilà ce que nous désirions et ce que nous avons
-vainement cherché pourtant dans le livre qui nous occupe. Le
-croira-t-on? dans ce traité qui s'intitule somptueusement _De la
-Nature des Sociétés humaines_, le fond des choses, s'il en est un,
-n'est pas visible. Il n'est pas mis en lumière une seule fois. Ce
-livre qui nous promet un système ne le donne point: il nous l'annonce,
-et, après des réfutations tardives de doctrines épuisées, réfutations
-qui ne peuvent pas passer décemment pour des prolégomènes, il nous
-renvoie au _numéro prochain_, c'est-à-dire à un second volume qu'il
-nous faut attendre pour juger la valeur philosophique de Mitraud.
-Certes! pour notre compte, nous attendrons très volontiers. Mais
-l'abbé Mitraud aurait tout aussi bien pu s'attendre lui-même; car
-«c'est souvent une force que de savoir s'attendre»,--a dit madame de
-Staël. L'auteur des _Sociétés humaines_ a mieux aimé envoyer devant
-lui ses premiers bagages. Littérairement, il a eu tort. Il a eu tort
-aussi dans l'intérêt de ses idées... futures. Qu'il le sache bien! si
-libre que soit un auteur dans l'application de sa méthode et dans
-l'exposition de ses théories attardées, il est des formes littéraires
-qui sont comme les devoirs de politesse de la pensée. Nous en
-prévenons l'abbé Mitraud, le public est un sultan blasé et superbe. Il
-aura mal aux nerfs d'une lecture qui le mène et le courbature pendant
-quatre cent cinquante pages pour ne lui apprendre que ce qu'il sait et
-pour le laisser où elle l'a pris.
-
-Mais, _sans prévoir les malheurs de si loin_, jusqu'ici, il faut bien
-le dire, tout a réussi à Mitraud. Cette absence de théorie,--nous ne
-disons pas absolument d'idées,--ce renvoi aux calendes grecques d'un
-second volume, cette discrétion d'un homme qui sait gouverner sa
-philosophie intérieure,--car s'il y avait un prix Montyon de la
-réticence il serait gagné par l'abbé Mitraud,--tout cela, qui aurait
-perdu un autre homme devant la Critique, ne s'est pas retourné contre
-lui. La Critique a été pour l'heureux auteur une dame Mécène, au lieu
-d'être une dame Xantippe, comme elle l'est, hélas! presque toujours.
-Assurément il devait y avoir un mot caché à cette énigme. Nous croyons
-l'avoir deviné.
-
-En effet, si, philosophiquement, le fond des choses manque au livre
-des _Sociétés humaines_, si la théorie n'y bâtit même pas la première
-arche du pont sur lequel elle doit passer, il y a néanmoins, dans
-cette oeuvre d'expectative, des opinions qui font prendre patience aux
-plus pressés et qui préviennent sur ce qui doit suivre. Il est sûr
-qu'il n'est en retard qu'en faveur du mouvement. Il y a des
-affirmations parfois, mais bien plus souvent des tendances qui sont
-comme une aurore d'idées, un peu brumeuse encore, il est vrai, mais à
-travers laquelle les philosophes, qui ont la vue bonne, voient très
-clair. Si enveloppées et si drapées qu'elles soient, si ingénieuses de
-réserves et d'explications qu'elles puissent être, il s'échappe des
-doctrines des hommes, il suinte, pour ainsi parler, de leur pensée et
-de leur expression, de ces vapeurs intellectuelles qui pénètrent et
-qui avertissent. Impossible de s'y tromper! La sonnette du lépreux
-s'entendait avant qu'on ne vît le pauvre malade... L'abbé Mitraud, qui
-a, selon nous, dans la pensée, la contagion des maladies spirituelles
-contemporaines, fait entendre à nos coeurs et à nos esprits une triste
-sonnette dans ce premier écrit où sa personnalité philosophique,
-c'est-à-dire sa théorie, ne paraît pas encore, mais s'annonce. Ceux
-pour qui elle n'a pas le même timbre que pour nous ont bien reconnu
-l'homme qui s'annonçait ainsi, et tel est le secret de leur accueil et
-de leurs éloges. Ne l'oubliez pas! il est si bien à eux qu'ils l'ont
-laissé s'acharner tout à son aise contre les doctrines plus ou moins
-mortes de Cousin, Thiers et Proudhon, et qu'ils ne l'ont nullement
-troublé dans ce piétinement de cadavres par la très excellente raison
-que les philosophes ont le droit de se battre entre eux, comme
-Sganarelle et sa femme, sans que personne y trouve à redire. Selon
-nous, à défaut d'autres marques, cela seul eût prouvé qu'ils le
-reconnaissaient pour un des leurs, c'est-à-dire pour un philosophe,
-malgré sa foi et son titre de prêtre,--et ils avaient raison, du
-reste, car, malgré tout cela, il en est un!
-
-Oui! il en est un... C'est un philosophe. Sa fonction de prêtre ne l'a
-point préservé. Il a bu à cette coupe de la philosophie comme le
-siècle dernier l'a faite, de cette philosophie qui est devenue
-l'abreuvoir de tous les esprits, et même des plus médiocres, et il s'y
-est enivré! L'abbé Mitraud, avec ses tendances générales et son manque
-provisoire de théorie carrée et résolue, nous fait l'effet d'une
-espèce d'abbé de Saint-Pierre, mais renouvelé, rajeuni, rajusté par
-les formes et le langage de la discussion au XIXe siècle. C'est un
-utopiste du même genre, resté utopiste malgré des expériences qui
-auraient corrigé l'abbé de Saint-Pierre s'il avait vécu dans notre
-temps et si les prêtres, tombés de plus haut que les autres hommes
-dans l'ordre spirituel, pouvaient se relever et n'étaient pas presque
-toujours incorrigibles!
-
-Tête que j'oserai appeler anti historique, cervelle rechercheuse
-d'abstractions, l'abbé Mitraud n'a ni le sens de l'histoire ni le sens
-de la nature humaine. Toute profonde réalité lui échappe. Comme
-l'homme au projet de _paix perpétuelle_, et comme beaucoup d'autres
-rêveurs d'une date moins ancienne et qu'il vante dans son livre, il ne
-comprend rien à ce grand fait de la guerre, qui, à lui seul, est toute
-une philosophie. Il ne le comprend ni dans l'ordre politique, ni dans
-l'ordre moral, ni dans l'ordre domestique. Il le méconnaît. D'un autre
-côté, vainement l'Église lui a-t-elle appris cette charité chrétienne
-qui a suffi au monde depuis l'Évangile, il ne s'en est pas moins
-laissé mordre par la brebis enragée de la philanthropie moderne, et,
-comme l'école tout entière du XVIIIe siècle, qu'il essaie de combattre
-mais qui le tient sous elle comme un vaincu, il se préoccupe, à toute
-page de son livre philanthropique, du droit _de chaque homme_
-vis-à-vis de la société, et il va chercher ce _droit individuel_ dans
-des notions incomplètes ou fausses pour l'exprimer dans de nuageuses
-définitions, que le XVIIIe siècle n'aurait certes pas repoussées!
-«_Le droit_--nous dit-il assez grossièrement quelque part--_est la
-résultante des droits de la nature_.» Est-ce que le XVIIIe siècle
-n'aurait pas signé cette phrase-là? L'abbé Mitraud est un de ces
-esprits qui croient au développement futur ou possible sur la terre
-d'une justice et d'une liberté absolues, et qui commencent par oublier
-les conditions de la nature de l'homme et les idées qu'il faut avoir
-de la liberté et de la justice; car la liberté a ses trois limites, de
-nombre, de mesure et de poids, qu'aucune théorie ne saurait briser, et
-la justice a son glaive à côté de sa balance, le glaive qui, par la
-rigueur du retranchement, rétablit l'égalité des proportions.
-Révolutionnaire, quoiqu'il dise pour s'en défendre, l'auteur de la
-_Nature des Sociétés humaines_ a écrit que «_les révolutions sont les
-suprêmes efforts du genre humain pour découvrir les vraies conditions
-de sa vie, pour les définir exactement et s'y soumettre_»; ce qui
-revient positivement à dire que toutes les ivrogneries de la colère
-doivent servir à clarifier la vue... Singulier collyre, il faut en
-convenir! Enfin, comme tous les utopistes de ce temps et de tous les
-temps qui ont renversé le grand aperçu chrétien, l'abbé Mitraud semble
-prendre la société pour un état définitif au lieu de la concevoir
-comme un état de passage, et alors la question devient pour lui ce
-qu'elle fut, par exemple, pour Fourier, Saint-Simon et tant d'autres
-réformateurs, c'est-à-dire qu'elle consiste à trouver des institutions
-qui établissent le ciel sur la terre,--ce qu'on cherchera probablement
-longtemps encore!--au lieu de faire monter la terre dans le ciel,
-comme la religion nous l'enseigne, et, dans son affranchissement des
-âmes, sait l'exécuter tous les jours.
-
-Telles sont les idées qui circulent, à l'état plus ou moins confus,
-dans le livre de Mitraud, et qui créent une parenté d'erreur profonde
-entre son ouvrage et tant d'autres écrits fades et dangereux. Le
-danger des livres est relatif. Il tient autant à ceux qui les lisent
-qu'à ceux qui les composent. Les peuples vigoureux et purs ont des
-livres sévères comme de fermes législations. Mais, quand ils
-s'énervent, l'utopie de leurs penseurs s'énerve aussi et tombe au
-niveau de la moralité générale. C'est ce qui est arrivé à l'abbé
-Mitraud. La théologie, qu'il a étudiée et qui aurait dû donner de la
-trempe à son esprit, n'a pu l'empêcher d'être et de rester un
-métaphysicien d'un ordre inférieur, qu'attire un problème qui échappe
-à sa portée. Il est évident, en effet, qu'au-dessous de toute cette
-battologie philosophique l'auteur de la _Nature des Sociétés humaines_
-ne sait pas ce qu'on doit entendre par ce mot de société dont il se
-sert, et qu'il en confond la notion métaphysique avec la notion
-historique des différents peuples qui se sont agités sur la terre et
-se sont efforcés de réaliser cet idéal de société qui, pour
-l'incrédule, n'est qu'une ironie, et pour le chrétien, qu'une
-aspiration. Il a vu, à la vérité, passer à travers l'histoire des
-masses d'hommes, sous la lance de leurs conducteurs. Mais cet état des
-multitudes dans l'univers donne-t-il le droit d'affirmer, à un penseur
-rigoureux, que l'idéal social existe réellement sur la terre en dehors
-de cette société--qu'on nous passe le mot!--crépusculaire créée par
-le christianisme, entre les ténèbres de l'ancien monde et la lumière
-du Jour Divin?
-
-Car voilà la question qu'un esprit plus méthodique et plus creusant
-que l'abbé Mitraud aurait posée à la première page de son livre, et
-qui, résolue, aurait éclairé toutes les autres. Hors le christianisme
-y a-t-il un idéal de société, en d'autres termes, une société digne de
-ce nom, dans son sens absolu et métaphysique, et s'il n'y en a pas
-d'autre cette _unique_ société est-elle soumise, ou ne l'est-elle pas,
-à la loi du progrès indéfini comme les philosophes la comprennent?...
-Mitraud ne s'est pas expliqué sur ce point fondamental avec une
-netteté suffisante. Il tourne et patine autour de la question en
-effaçant sa personne et sa pensée, mais en le lisant on ne voit pas
-clairement (quoiqu'on ait peur de le deviner) vers quelle opinion il
-se range, en matière de perfectibilité ou d'imperfectibilité sociale.
-Cependant, sur ce point-là, il n'est pas loisible de balancer ou de se
-voiler. Certainement, nous ne croyons pas que l'abbé Mitraud puisse
-méconnaître l'unité de la tradition sociale, plus ou moins violée chez
-tous les peuples, moins un, qui ont précédé le christianisme, et qu'il
-ne sache pas tirer la conclusion forcée, inévitable, de ce fait
-immense qu'avant Jésus-Christ toutes les sociétés, excepté la société
-juive, étaient en dehors de l'ordre moral. Seulement, s'il la tire
-comme nous, cette conclusion; si, pour lui comme pour nous, la vérité
-sociale a été révélée à Moïse pour être complétée par Jésus-Christ,
-nous demanderons à Mitraud s'il y a et s'il peut y avoir des
-_interprétations_ ou des _développements_ ultérieurs à cette vérité
-sociale et au christianisme tels que l'Église les enseigne et les a
-toujours enseignés. Nous lui demanderons, enfin, s'il y a un
-christianisme transcendant, supérieur, un christianisme de l'avenir
-qui réalisera en ce monde une société parfaite, ainsi que l'ont cru
-tous les hérétiques, tous les illuminés et tous les utopistes de la
-terre; et s'il nous répond qu'il n'y en a pas, nous lui demanderons
-alors pourquoi son livre?
-
-Oui! pourquoi ce livre, où l'on cherche en vain ces idées fortes,
-sensées, pratiques, allant au coeur de la réalité, les idées enfin
-d'un prêtre catholique qui vient, après les philosophes, parler
-_société_ à son tour? Pourquoi l'abbé Mitraud, resté prêtre (nous en
-convenons) dans la lettre de son livre, ne l'est-il pas resté dans son
-esprit? Pourquoi les premiers mots qui vous frappent, dans un écrit
-ayant la prétention d'être une solution chrétienne à la grande
-question du temps présent, sont-ils une définition orde et païenne de
-la notion de droit: «Le droit est la résultante des besoins de la
-nature»? Pour un homme qui, comme l'abbé Mitraud, doit avoir de la
-théologie et de la tradition dans la tête, le droit a-t-il son
-expression ailleurs que dans les relations de la famille? Or, l'auteur
-des _Sociétés humaines_ touche-t-il une seule fois à cette question de
-la famille, type et pierre angulaire de toute société, et à l'aide de
-laquelle un penseur énergique aurait tout expliqué,--car Bonald n'a
-pas tout dit, et il a même interverti les termes de sa trinité
-domestique?
-
-Mitraud, qui parle de société et d'analyse comme il parle de tout,
-sans rigueur, sans serrer la voile d'une expression qui l'emporte à la
-dérive de toute pensée et le noie à la fin dans une écume de mots
-brillants, a-t-il analysé les éléments constitutifs de toute société?
-A-t-il vu quelles en étaient les institutions essentielles,
-nécessaires, et au sein desquelles les familles doivent se grouper et
-se mouvoir? S'il l'avait vu est-ce une théorie après laquelle il
-aurait couru (et court encore)? Au lieu d'une théorie n'aurait-il pas
-fait une histoire, l'histoire de la constitution catholique qui n'est,
-au fond, que le jeu harmonieux des constellations de la famille dans
-le zodiaque de l'ordre, et qu'il aurait opposée, comme une suprême
-réponse, à tous ces essais de société mécanique rêvés par les
-philosophes du XIXe siècle en dehors du sociisme humain? L'abbé
-Mitraud nous dit bien, il est vrai, que «le catholicisme renferme
-toute vérité», qu'il est «l'affirmation universelle», qu'il n'y a pas
-«une loi qu'il ne contienne». Généralités assez vulgaires, qui ne
-signifient que quand on les explique ou quand on les féconde! Il
-fallait les dégager, ces lois dont on parle, et c'est ce que Mitraud
-n'a pas fait. Le caractère de son ouvrage est un vague immense sur
-toutes choses; sorte de harpe éolienne philosophique, qui donne des
-notes et ne joue pas d'airs. C'est peut-être l'explication de son
-succès parmi les esprits les plus différents d'opinion. Chacun voit
-ce qu'il veut dans les nuages. L'abbé Mitraud a charmé également
-beaucoup d'esprits inexacts et innocents, et beaucoup d'autres,
-cruellement logiciens, et qui ne bougent pas à cette heure, mais dont
-il connaîtra peut-être plus tard la logique et la perversité.
-
-Et qu'il ne s'y trompe pas! l'éloge que font ces derniers de son livre
-n'a été combiné que pour cela. Pousser un esprit de bonne foi et de
-bonne volonté, mais sans connaissance de la profondeur des partis et
-de leurs desseins, sur la voie dangereuse où il s'est imprudemment
-avancé, lui retourner un jour ses idées contre ses intentions,
-compromettre un prêtre, compromettre Dieu, dans cette question du
-socialisme contre laquelle un gouvernement d'énergie ferait plus que
-tous les écrivains réunis, voilà ce que l'abbé Mitraud, dans les
-illusions de sa charité, ne voit pas au fond des éloges donnés à son
-livre par tous ceux-là qui devraient le plus le repousser. Nous
-l'avons dit déjà, mais il faut le crier: le livre de Mitraud pose la
-nécessité d'une théocratie, et les ennemis jurés de toute théocratie
-l'acclament. Et ce n'est pas tout! Le même livre s'inscrit en faux
-contre la souveraineté politique de l'homme et contre la souveraineté
-philosophique de la raison, et tous ceux qui veulent et posent dans
-leurs théories que les gouvernements personnels et hiérarchiques
-doivent être remplacés par des mécaniques sociales dont ils ont le
-devis tout fait dans leur poche, et les rationalistes de toute nuance,
-protestants, hegeliens, sceptiques, l'acceptent comme la dernière et
-la plus heureuse interprétation de l'Évangile des temps futurs.
-Évidemment il y a une raison à cette anomalie, dont l'abbé Mitraud ne
-se doute pas. Évidemment il y a pour les philosophes, dans cette
-théocratie que l'abbé Mitraud appelle et qu'il justifie, je ne sais
-quoi qui n'est pas la théocratie du moyen âge et du cardinal
-Bellarmin, mais quelque chose qu'ils flairent avec plaisir et qui
-odore, comme la théocratie de Gioberti, par exemple, de Gioberti, cet
-autre abbé cher à cette ogresse d'abbés: la révolution! Il y a, enfin,
-dans toute cette dilatation des entrailles catholiques de Mitraud,
-qu'il ne faudrait pas cependant dilater au point de le perdre, ce
-christianisme de l'utopie que la philosophie aime à embusquer partout
-dans l'intérêt de son service, et qui, sur les débris des institutions
-monarchiques, ferait volontiers descendre--et toujours sous la forme
-d'une colombe!--un Saint-Esprit par trop désarmé.
-
-Que l'abbé Théobald Mitraud se tienne donc pour averti!--et s'il a
-réellement un système, un second volume dans la pensée, qu'il en
-surveille l'expression et qu'il ne le lance dans le monde qu'après y
-avoir regardé. La Circé des partis lui verse le philtre de l'éloge
-pour faire de lui un compagnon d'Ulysse... ce qui n'irait pas mal à ce
-jurisconsulte des _besoins de la Nature_. Qu'il prenne garde! qu'il se
-défie et qu'il soit plus fort que Circé! Ce que nous disons ici est
-au-dessus de toute critique littéraire. Mais, quand il s'agit d'un
-livre sur la _Nature des Sociétés humaines_, la Critique, sous peine
-de n'être pas au niveau de sa tâche, a plus que des considérations de
-littérature à faire valoir. Du reste, littérairement, nous ne serions
-pas moins sévère pour le livre de Mitraud que nous ne l'avons été
-pour ce qu'il croit sa philosophie; car, littérairement, on ne trouve
-ni la déduction ni l'ordre d'un livre dans cet écrit, décousu comme un
-pamphlet, et qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin.
-
-La Critique, cette _dissection sur le vif_, comme disait Rivarol, nous
-a trop appris la physiologie littéraire pour que nous ne voyions pas
-très bien, sous les lignes de la composition, quel a dû être le
-procédé de l'auteur. Or, nous ne serions pas étonné que Mitraud, au
-lieu de faire un livre dans sa complexe et forte unité, n'eût utilisé
-d'anciennes notes, des fragments épars, en les rapprochant.
-
-Cependant, nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, l'abbé
-Mitraud a du talent, et un talent dans lequel il entre du coeur. Il
-est écrivain, il est nerveux, il est ému, il est éloquent. Mais cela
-ne suffit pas sans l'intuition première, sans le point de départ bien
-arrêté et dominateur. La logique même, qui conduit l'esprit du point
-de départ au point d'arrivée, ne suffirait pas davantage, et Mitraud,
-nous le reconnaissons, en a une très déliée et très forte contre les
-sophistes contemporains. Ce qui lui manque, c'est donc le plus
-important: c'est l'intuition, l'observation, le principe net et
-subjuguant qui empêche de se méprendre sur la pensée d'un livre et
-d'un homme et à la lueur duquel les amis se reconnaissent,--et les
-ennemis aussi, malgré la ruse de guerre de leurs perfides
-applaudissements!
-
-
-
-
-ERNEST RENAN[22]
-
-
-I
-
-Les _Études religieuses_[23] d'Ernest Renan ont déjà paru, feuille par
-feuille, ici ou là, dans des revues et dans des journaux. A proprement
-parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique
-sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition,
-par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface; car faire un
-livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les
-uns au bout des autres les oeufs que vous avez pondus, et c'est un
-collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait
-des bijoux avec les déjections... de sa pensée. Éparpillé dans les
-journaux en vue desquels il a été écrit, le livre d'Ernest Renan était
-là à sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de
-fraîcheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginité française,
-tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient poussé leur
-petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur café, des idées
-qui leur semblaient nouvelles. Étonnés et flattés de la sensation, ils
-se disaient avec mystère: «Quel est donc ce Renan?... Voilà un
-critique redoutable!» Il semblait que dans les jungles du journalisme
-on entendît miauler--doucement encore, il est vrai,--un tigre de la
-plus belle espèce et dont la voix devait arriver aux plus terribles
-diapasons. Si Renan était resté dans la publicité des journaux, cette
-publicité d'éclairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de
-ses idées dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire
-formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que
-le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait
-ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté,
-car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses
-airs patelins la très grande peur et la petite traîtrise de tous les
-chats,--ces tigres manqués!
-
- [22] _Études d'histoire religieuse; Origine du Langage_ (_Pays_, 21
- avril 1857; 8 avril 1858).
-
- [23] Lévy frères.
-
-Oui! peur et traîtrise, voilà les deux seules originalités des
-_Études religieuses_ de Renan. Ordinairement, en France, on est plus
-brave. S'il y a des poltrons d'idées, ce ne sont pas du moins ceux qui
-les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un
-rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du
-_surnaturel_; c'est le critique qui montre comment _cela_ pousse dans
-l'humanité mais n'est jamais la vérité en soi, indéfectible, absolue,
-comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24],
-qu'il faut _élargir Dieu_ pour faire tomber les murs des Églises.
-Mais, quand Diderot attaquait l'Église, il frappait bravement, par
-devant, à grands coups, avec l'abominable héroïsme de son sacrilège.
-Quand Voltaire blasphémait Jésus-Christ, il ne bégayait pas. Il criait
-sur les toits: «_Écrasons l'infâme!_» Quand l'Allemagne elle-même, si
-longtemps nommée la douce et religieuse Allemagne, mais qui a
-dernièrement recommencé le XVIIIe siècle en mettant de grands mots et
-des obscurités d'école où le XVIIIe avait émis de petites phrases
-claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de
-lumière); quand l'Allemagne elle-même attaque Dieu, elle n'y va pas de
-main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de
-le jeter par la fenêtre; elle l'y jette, voilà tout, et elle ferme la
-porte pour l'empêcher de remonter par l'escalier. Mais cette manière
-d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins
-convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au
-contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blâmer. Il
-reproche à Feuerbach et à la jeune école hegelienne leur violence
-contre Dieu. Il les accuse d'avoir _le pédantisme de leur hardiesse_
-et de ne pas mettre dans la négation de la vérité chrétienne assez _de
-placidité et d'amour_. O Athéniens d'Allemagne, vous n'êtes que des
-enfants! «Beaucoup d'esprits droits et honnêtes--dit-il--s'attribuent
-sans les mériter _les honneurs de l'athéisme_.» Mais ne les a pas qui
-veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a légué son âme. Il faut
-les mériter et ne s'en vanter pas. «Feuerbach--nous dit encore Renan
-avec un sourire placide et superbe--a écrit en tête de la 2e édition
-de son _Essence du Christianisme_: «_Par ce livre, je me suis brouillé
-avec Dieu et le monde._» Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et
-que, _s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné_.»
-Voilà la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner à Dieu les
-insolences qu'on lui débite:
-
- Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas!
-
-n'est pas très embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et
-terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et
-plus grave, et telles sont la prétention et la politique du livre de
-Renan. Arranger l'athéisme dans un plat convenable, avec tous les
-ingrédients de l'érudition, et le faire trouver bon, même aux hommes
-religieux; imposer la négation de Dieu au nom de Dieu même, joli tour
-de duplicité philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a
-exécuté!
-
- [24] Rien de plus stérile que la pensée philosophique au XIXe siècle.
- C'est par là que le monstre se distinguera: l'infécondité! La pensée
- de Diderot: _l'élargissement de Dieu jusqu'à ce qu'il en crève_, est
- l'idée que nous retrouvons dans la plupart des écrits de ce pauvre
- temps. On est obligé d'avertir.
-
-
-II
-
-Mais, nous l'avons dit, il n'a rien inventé pour cela. L'exécution est
-restée au-dessous de la prétention. Les idées sur lesquelles il
-s'appuie sont communes en Allemagne, où les idées cessent de dominer
-dès qu'elles sont populaires, et en France déjà elles se sont
-produites obscurément et sans succès. Renan, qui parle, dans ses
-_Études d'histoire religieuse_, de tous ceux qui s'avisèrent les
-premiers de lever, comme une catapulte, le misérable fétu de leur
-critique contre les religions et leurs symboles, et qui nomme des
-médiocrités comme Boulanger, Dupuis, Émeric-David, Petit-Radel, Renan
-a oublié de citer l'homme qui, dans un livre intelligible et français,
-a posé l'idée générale qui domine la critique de détail dont on est si
-fier aujourd'hui et dont on attend tant de ruines. Et voici pourquoi:
-il l'imitait trop pour le nommer! Benjamin Constant a écrit un livre
-sur les religions, et l'idée de ce livre, très simple et très
-dangereuse dans un pays qui croit que la vérité ne peut jamais être
-compliquée, l'idée de ce livre est que les formes religieuses passent,
-mais que le sentiment religieux est éternel. Eh bien, c'est toute la
-théorie de Renan! L'auteur des _Études_, et dans sa préface et dans
-vingt-cinq endroits de son livre, reprend l'idée de Benjamin
-Constant, la retourne, la commente, l'explique et l'applique. Rien de
-plus. «La religion,--dit-il,--en même temps qu'elle atteint par son
-sommet _le ciel pur de l'idéal_,»--par exemple Benjamin Constant, qui
-filtrait son eau du Rhin avant de la boire, était trop spirituel et
-trop Français, lui, pour nous parler de l'_idéal_ ailleurs que dans un
-roman!--«la religion pose par sa base sur le sol _mouvant_ des choses
-humaines et participe à ce qu'elles ont d'instable et de
-_défectueux_». Et plus bas: «Éternellement sacrées dans leur esprit,
-les religions ne peuvent l'être également dans leurs formes...» Selon
-Renan, l'humanité a le sentiment religieux, ou le sentiment du
-surnaturel, plus fort ici que là, dans certaines races que dans
-certaines autres, mais elle l'a incontestablement. C'est un fait
-presque physiologique, tant il est visible et impossible à rejeter!
-Seulement, les formes à travers lesquelles ce fait s'exprime sont plus
-ou moins menteuses, vieillies et tombées, et elles tomberont toutes de
-plus en plus jusqu'au jour où l'humanité arrivera à la _culture de
-l'idéal pour l'idéal_... Si elle y arrive! car l'humanité aura
-toujours besoin de symbolisme. La religion de Renan n'est guères bonne
-que pour des mandarins et des savants, et il en convient de bonne
-grâce: «Dites aux simples--dit-il de son ton protecteur--de _vivre
-d'aspiration_ à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots
-n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas
-offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence,
-immortalité, autant de _bons vieux mots un peu lourds_ que la
-philosophie interprétera _dans des sens de plus en plus raffinés_,
-mais qu'elle ne remplacera pas avec avantage.» L'aveu est toujours bon
-à enregistrer. Mais qu'importent les simples! Renan est l'aristocrate
-de la science. C'est lui qui a osé écrire: «Il ne faut pas sacrifier à
-Dieu nos instincts scientifiques.» Après cela, vous comprenez très
-bien le charmant détour que l'auteur des _Études_ a pris, ou l'immense
-illusion dont il est la dupe. Quand on a déporté Dieu dans les culs de
-basse-fosse de l'intelligence, on se lave les mains et on affirme que
-l'on n'a rien fait contre lui.
-
-Voilà pourtant le système de Renan, voilà le dessous de ce traité du
-_Prince_ qui a la prétention d'être si profond contre les religions en
-général et le christianisme en particulier. A ne prendre la chose qu'à
-son point de vue exclusivement philosophique, une thèse pareille,
-dangereuse par cela seul qu'elle est compréhensible aux intelligences
-les plus basses, n'est, après tout, qu'une pauvreté. Benjamin
-Constant, qui n'avait pas dans ses livres le merveilleux esprit qu'il
-avait de plain-pied dans la vie, l'avait en vain revêtue de ces formes
-les plus sveltes et les plus clairement brillantes que l'on eût vues
-depuis Voltaire; elle n'en était pas moins tombée dans l'oubli avec le
-silence des choses légères, car il faut de la consistance pour, même
-en tombant, retentir! Ernest Renan, érudit, philologue, chercheur,
-d'une vaste lecture, mais, comme tous les hommes, la créature d'une
-philosophie, l'instrument de deux ou trois idées métaphysiques, que
-nous acceptons ou que nous subissons, mais qui nous tyrannisent et ne
-nous lâchent jamais quand elles nous ont pris, Renan n'a rien ajouté
-à cette vue première, à cette piètre généralité dont il n'a pas caché
-le néant sous les applications historiques qu'il en a faites. Ces
-applications--il faut bien le dire--n'ont point, malgré les efforts de
-l'érudit, plus de consistance, de grandeur et de solidité que la vue
-première qui les a déterminées. Le critique n'a pas relevé le
-philosophe. En ces _Études d'histoire religieuse_, la négation dans le
-détail n'est ni plus imposante ni plus forte que l'affirmation dans
-les points de départ et les conclusions, de sorte que le livre qui
-contient ces travaux, construits avec tant de petites notions si
-laborieusement accumulées, et qui se maintient avec tant de peine,
-entre toutes les opinions, dans un équilibre favorable à son
-influence, croule, pour peu qu'on le touche d'une main ferme, de tous
-les côtés à la fois.
-
-En effet, prenez-le, et jugez! Les grands morceaux du livre de Renan
-sont au nombre de quatre: les _Religions de l'antiquité_; l'_Histoire
-du peuple d'Israël_; les _Historiens critiques de Jésus_; _Mahomet et
-les Origines de l'Islamisme_. Les autres ne sont pour ainsi dire que
-les satellites de ceux-là, et c'est dans ceux-là que le critique a le
-mieux exposé sa méthode en l'appliquant. Eh bien, soyons de bonne foi!
-cette méthode et les résultats obtenus par elle dans ces quatre
-articles ont-ils rien qui doive nous faire trembler, et ne
-pouvons-nous pas dire de cette méthode ce que nous avons dit de l'idée
-des _Études religieuses_: à savoir que nous la connaissons et que
-nous avons traversé déjà tous ces atomes de poussière? Renan
-proclame, avec l'orgueil d'un homme d'aujourd'hui, que la Critique est
-d'hier et qu'elle tient à cette haute indifférence (pourquoi haute?)
-dans laquelle se trouve actuellement l'esprit humain. Tout en prenant
-ses précautions contre eux, il reconnaît, par l'admiration qu'il leur
-a vouée, que Wolf et Strauss sont ses maîtres,--Strauss, le
-prestidigitateur de l'érudition, l'escamoteur historique, dont le
-livre apoplectique veut expliquer tous les faits de l'Évangile par des
-mythes purs, comme on avait, avant lui, essayé de les élucider avec
-des explications naturelles. Quoique Strauss soit maintenant dépassé
-en Allemagne, c'est toujours sa critique qu'on invoque, c'est
-toujours, dans les mains de Renan comme dans celles de Wilkes, de
-Weiss et de Bruno Bauer, cette critique essentiellement ennemie du
-surnaturel et cette méthode qui, de nuance en nuance et d'effacement
-en effacement, dépouille et pèle le fait historique jusqu'à ce qu'il
-n'en reste absolument rien. Or, cette critique qu'on varie, mais qu'on
-ne change pas, a-t-elle réellement entamé ce qu'elle a cru si aisément
-détruire? Le bon sens public s'est-il payé de cette monnaie? A-t-il de
-tout cela jailli une lumière, quelque grande certitude, devant
-lesquelles, puisqu'il s'agit ici de la vie de Jésus, par exemple, la
-Bible et l'Évangile ne causent plus d'étonnement?... Renan dit et
-répète à satiété que la critique historique est _toute dans les
-nuances_, qu'elle n'est pas ailleurs. Mais, avec les procédés de sa
-méthode, les nuances finissent par devenir si fines qu'elles cessent
-d'exister et que bientôt on ne les voit plus; ses hypothèses manquent
-bientôt du corps même d'une hypothèse. Assertions hasardées, systèmes
-à l'état de dentelles. On n'invoquerait pas les raisons qui, selon
-lui, simplifient et éclairent l'histoire, pour se décider dans la plus
-vulgaire action de la vie! On ne paierait pas le mémoire de sa
-blanchisseuse d'après cela! Mais le moyen de faire passer les choses
-les plus risiblement affirmatives ou les plus tristement vagues, c'est
-le sérieux avec lequel on les écrit. Impossible, dans un seul
-chapitre, de suivre l'auteur des _Études_ dans les discussions
-auxquelles il se livre sur les quatre sujets que nous avons signalés.
-Seulement, qu'il suffise de savoir que, tout en relevant de Strauss,
-il se permet de le critiquer, et tombe au-dessous de lui dans sa
-malencontreuse critique. «Les légendes des pays à demi ouverts à la
-culture rationnelle--dit-il, page 63 du volume,--ont été formées bien
-plus souvent par la _perception indécise_, par le _vague de la
-tradition_, par les _ouï-dire grossissants_, par l'_éloignement entre
-le fait et le récit_, par le _désir de glorifier les héros_, que par
-création pure comme cela a pu avoir lieu pour l'édifice presque entier
-des mythologies indo-européennes». Et, suspendu entre le je ne sais
-qui et le je ne sais quoi, il ajoute alors cette incroyable phrase
-qu'il importe de recueillir: «Tous les procédés ont contribué dans des
-proportions _indiscernables_ au tissu de ces broderies merveilleuses,
-qui mettent _en défaut toutes les catégories scientifiques_ et à
-l'affirmation desquelles a présidé la plus _insaisissable fantaisie_.»
-Proportions indiscernables! catégories scientifiques en défaut!
-insaisissables fantaisies! Ce n'est pas là seulement le scepticisme
-dans l'histoire, c'est le plus bel aveu d'impuissance que la science
-inconséquente--car elle s'expose en le faisant--ait jamais fait!
-
-
-III
-
-Mais le scepticisme dans l'histoire des religions, c'est déjà un
-résultat pour la philosophie, et d'ailleurs Renan a moins écrit son
-livre pour résoudre des difficultés qu'au fond il regarde lui-même
-comme insolubles que pour proclamer les droits de la Critique
-indépendante et désintéressée, de la Critique en dehors de tout
-dogmatisme et de toute polémique, comme il dit. Cette définition de la
-Critique, qui correspond à la définition que Taine, dont nous
-parlerons plus loin, a donnée de la science, et qui permettrait à
-toutes les deux de faire leur travail de destruction dans la plus
-complète sécurité et sans s'inquiéter de savoir s'il y a une morale,
-une société, des gouvernements, un foyer domestique, tout un ensemble
-de choses organisées autour de soi à respecter, cette définition,
-qu'il est si important de faire admettre à tout le monde, est la
-grande affaire et le coup d'État actue des philosophes. Si la pleine
-liberté de la Critique était consentie, si la science avait le droit
-d'agir en vue seulement des résultats scientifiques, on n'aurait plus
-besoin de rien, on aurait tout, et les vêpres siciliennes de la
-philosophie sonneraient, à pleines volées, sur nos têtes! Voilà
-pourquoi le monde hésite à admettre cette notion de la Critique en
-dehors du monde et se soucie médiocrement qu'on le mette à feu, sous
-prétexte de science, dans l'intérêt de la plus vaine et de la plus
-inepte curiosité. N'y aurait-il à cela que l'énervation des forces
-sociales, en avons-nous tant déjà que nous puissions impunément les
-diminuer?... Le doux Renan, cet officier de paix de la Critique, qui
-blâme Bauer de ses colères comme il a blâmé Feuerbach, revient à
-toutes les pages de son livre sur cette idée fixe de l'indépendance
-absolue de la Critique, de la séparation complète des hommes et des
-choses. «Quand l'historien de Jésus-Christ--dit-il--sera aussi libre
-dans ses appréciations que l'historien de Mahomet et de Bouddha, il ne
-songera pas à injurier ceux qui ne pensent pas comme lui.» Raison
-pitoyable! N'insulte-t-on pas tout ce qui contrarie et résiste, quand
-on est violent et orgueilleux, et les savants ont-ils l'habitude de
-manquer de violence ou d'orgueil? Seulement, il faut bien essayer de
-justifier n'importe comment ce qu'on voudrait faire accepter à
-l'opinion. Les moyens employés à cette fin par Renan seraient d'un
-tacticien supérieur s'ils ne finissaient pas par trop éveiller la
-gaieté. Que diable! il faut s'arrêter dans les nuances dont on parle
-tant! «La critique des origines d'une religion--dit Ernest
-Renan--n'est pas l'oeuvre du libre penseur, mais des sectateurs les
-plus zélés de cette religion.» C'est pour cela sans doute qu'il est
-sorti de Saint-Sulpice. Manière de se retrouver prêtre quand on a jeté
-sa soutane aux buissons du chemin! Ailleurs, il ajoute, avec une
-componction d'âme pénétrée: «La critique renferme l'acte du culte le
-plus pur.» C'est le mysticisme de la chose! Mais n'est-ce pas trop gai
-qu'un tel langage, et le rire qui prend n'avertit-il pas?
-
-On en avait besoin, du reste. Excepté à deux ou trois endroits où
-l'hypocrisie monte jusqu'au comique, le livre de Renan est d'une
-grande tristesse; il est triste comme un impuissant. Malgré
-l'expression qui veut les réchauffer, on sent comme un froid vipérin
-s'exhalant de toutes ces pages mortes et déjà fétides, de toutes ces
-vésanies allemandes dont un Français avait mieux à faire que de se
-faire le chiffonnier! Renan les met, il est vrai, à l'abri sous cette
-tolérance chère aux philosophes, sous ce paratonnerre où tombe le
-mépris. Sans conclusion ferme et qui satisfasse même l'auteur, ces
-_Études d'histoire religieuse_ ne sont guères qu'une collection glacée
-de huit à dix blasphèmes qui forment un symbole d'insolences. En vain
-le récite-t-on fort bas, ce symbole, on l'entend. On veut être habile,
-on veut être discret, et on n'est pas même spirituel. Les grands
-courants de la bêtise contemporaine traversent majestueusement le
-livre de Renan: l'optimisme béat, la foi dans l'humanité en masse qui
-_fait bien tout ce qu'elle fait_, et aussi en l'homme individuel, dont
-Renan ne craint pas de dire _qu'il crée la sainteté de ce qu'il croit
-et la beauté de ce qu'il aime_. Il est presque incompréhensible
-qu'avec du talent, car Renan n'en manque pas, la pensée d'un homme
-incline fatalement ou de choix vers les thèses les plus niaises et
-maintenant les plus compromises. Anomalie singulière, mais non rare,
-et dont la Critique littéraire est encore à chercher le mot. Écrites
-avec pureté et quelquefois avec une transparence colorée, ces
-_Études_, logiquement et scientifiquement sans valeur, ont des détails
-qui attireront, qui ont attiré déjà les esprits de peu de pensée et
-qui aiment l'expression partout où elle s'attache. Ils sont venus à ce
-livre; mais ils n'y reviendront pas. Quant au genre d'effet qu'il
-produit, c'est directement le contraire de celui qu'il avait en vue.
-Renan voulait faire les affaires de l'athéisme sans éclat et sans
-embarras, sans casser les vitres, comme on dit, et il s'est trahi par
-les précautions mêmes qu'il a prises pour se cacher. Il voulait
-(soi-disant), dans un but élevé de connaissances, dégager l'idée
-religieuse de ce qui la fait une religion positive à telle heure de
-l'histoire, opposer le sentiment éternel à la forme passagère, et en
-le lisant on n'a jamais plus senti que c'était impossible; que, la
-forme enlevée, l'esprit suivait, et qu'après tout, malgré le progrès
-et à part la vérité divine, socialement, la dernière des
-superstitions valait encore mieux que la première des philosophies!
-
-
-IV
-
-Le livre de l'_Origine du langage_[25] est postérieur aux _Études
-religieuses_, non dans la publicité, mais dans l'attention publique.
-On dit que quelques personnes l'avaient lu déjà avant que Renan, qui
-le republie, eût attrapé son petit bout de renommée. Il a toujours été
-heureux, ce Renan! Parmi les trois ou quatre enfants gâtés (qui
-resteront marmots) de ce siècle gâté et que la Fortune a pris par le
-menton pour les faire nager, Ernest Renan est un de ceux qu'elle a
-conduits à tout de cette manière. Sorti du séminaire comme un certain
-empereur de Constantinople qui fuyait et qui se retournait pour
-cracher sur les murs de sa ville, Renan entra aisément, et pour cette
-raison même, au _Journal des Débats_, et il y est encore, je crois,
-les jours de grande fête; de là, il cingla vers l'Institut, et le
-voilà, non pas sans travaux, puisqu'il chiffonne dans l'érudition
-allemande, et c'est une terrible besogne, mais, rapidement et sans
-luttes, le voilà regardé comme un critique, un érudit et un écrivain
-formidable, même par ses ennemis. Avant de l'attaquer, ils le saluent,
-comme les Français saluaient les Anglais à Fontenoy. Seulement, les
-Anglais nous rendirent le salut et allaient devenir des héros, tandis
-que Renan garde le salut sans le rendre, et, dans l'ordre
-intellectuel, n'est, je l'ai dit déjà, qu'un poltron d'idées, qui,
-comme le lièvre chez les grenouilles, ne fera jamais peur qu'à de plus
-poltrons que lui... Telle est, en deux mots, l'histoire de Renan; ce
-n'est pas encore un illustre, mais c'est un gros Monsieur, et, si on
-le laisse faire, il sera illustre demain. Nous sommes ainsi en France.
-Ou nous marchandons tout à un homme, ou nous ne lui marchandons rien.
-C'est le pays des engouements. Or, que fait un homme qui s'engoue? Il
-tousse un peu et il est délivré. C'est cette petite toux salutaire que
-la Critique voudrait provoquer aujourd'hui.
-
- [25] Lévy frères.
-
-Et l'heure est bien choisie pour ce débarras. La surprise du premier
-moment, cette grande duperie, est passée, et Renan se prête lui-même à
-la circonstance. Il en est à l'heure des secondes éditions. Il fait
-cette roue. Il revient sur ses premiers livres. Il nous récapitule sa
-gloire; il se réimprime; il n'oublie rien de ce qu'on aurait oublié.
-Ses essais de jeunesse trouvent maintenant les éditeurs qu'ils
-cherchèrent, et, grâce à eux, il nous étale les premiers costumes de
-sa pensée avec la tendresse que M. Denis avait pour son habit jaune en
-bouracan. Le bouracan de M. Renan est remis sous la vitrine:
-
- Ah! nous ne voulons pas perdre nos rogatons!
-
-L'essai sur le langage est de 1848. C'est un enfant de douze ans qui
-n'a pas grandi. Renan ne l'a ni modifié, ni augmenté, ni raffermi. Il
-s'est contenté d'y joindre une préface où il se félicite d'avoir pensé
-comme MM. tel et tel d'Allemagne, et de ne différer que de quelques
-nuances de ces grands hommes qui ne sont encore que de grands
-Allemands. Or, les nuances impliquent tant de choses aux yeux de ces
-laborieux tisseurs de riens! Vains et tristes tissages. On dirait, à
-les voir tous dans cette préface, des aliénés, à force de science,
-occupés à chercher la petite bête invisible, la mouche narquoise de
-l'impalpable, qui fuit leur main. Ils sont là tous, ces happeurs de
-vide! Il y a là un M. Grimm, qui croit aux langues monosyllabiques
-sans flexion, mais _agglutinées_, et qui compte trois âges dans le
-développement du langage après trente mille ans de chronologie. Il y a
-un M. Steinthal, trop subtil même pour M. Renan, qui l'accuse de
-s'évanouir dans un formalisme profondément creux,--M. Steinthal, qui a
-travaillé énormément pour arriver à dire que le langage naît dans
-l'âme d'une manière _aveugle_.
-
-Il y a encore MM. Bunsen et Max Muller, qui ont inventé une famille
-TOURANIENNE à l'aide de laquelle ils _cherchent_, de l'aveu de Renan,
-«à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses».
-Enfin, il y a Renan, qui se prélasse et s'introduit lui-même dans ce
-majestueux conclave de rudes travailleurs en fils d'araignée. On
-dirait que le prêtre manqué vise au moins à une petite papauté
-philologique, et, au fait, pourquoi ne serait-il pas le premier parmi
-ces peseurs de diphthongues? Ils sont tous chimériques, hypothétiques
-et faux, et il a sur eux l'avantage d'écrire même assez brillamment en
-français... Du reste, cet essai n'entamera en aucune façon son
-amour-propre ou sa personne, car dans ce mémoire d'académie, long de
-247 pages, Renan tient tout entier tel que nous le connaissons, tel
-que nous venons de le voir dans ses _Études religieuses_. Nous
-craignons bien qu'il ne puisse jamais changer.
-
-A consulter ce livre, on voit que dès son début dans la science Renan
-était destiné à porter toute sa vie cette double livrée de Hegel et de
-Strauss qu'il a endossée. Shakespeare, avec son ironie charmante,
-appelle quelque part les laquais «messieurs les chevaliers de
-l'arc-en-ciel». Avait-il deviné les laquais de la philosophie du
-_mythe_, de la _contradiction_ et du _devenir_, ces nuées coloriées et
-que le premier vent de bon sens, s'il vient à souffler, emportera? La
-méthode, que Renan n'a point inventée et qu'il a commencé par
-appliquer à la théorie du langage, est cette méthode connue des
-_Études religieuses_ dont nous parlons pour la première et dernière
-fois. La Critique n'a point à créer d'importances en s'acharnant sur
-des théories méprisables. Appliquer à tous les ordres de faits le même
-procédé superficiel et vicieux est une opération qu'on signale, mais
-sur laquelle il n'y a point à revenir. Dorénavant, quand nous
-parlerons d'Ernest Renan et de ses oeuvres, c'est qu'il aura pris la
-peine de se transformer.
-
-
-V
-
-En effet, Hegel aujourd'hui, Hegel lui-même est en question, compromis
-et à la veille du déshonneur philosophique le plus complet, malgré les
-transcendantes aptitudes de sa pensée. Or, s'il en est ainsi, que
-voulez-vous qu'on dise des esprits de second ou de troisième degré qui
-vivent sur sa méthode comme le puceron dans sa feuille? Il y a
-cependant à dire en faveur de Renan que, de tous ceux qui se sont
-servis de l'instrument logique forgé par Hegel, il est celui qui a le
-plus entassé de contradictions l'une sur l'autre et élevé le plus haut
-la philosophie du rien sur des pyramides de peut-êtres. Proudhon avait
-déjà commencé cette terrible vulgarisation de la méthode hegelienne
-qui doit la ruiner, mais Proudhon est un brutal et même un bestial,
-quand il n'est pas un ironique qui se moque de lui-même et de son
-lecteur, et qui a raison pour tous les deux! Il y a dans cet homme de
-gausserie profonde la carrure d'un négateur effroyable et d'un
-mystificateur prodigieux, tandis que dans Renan l'homme s'ajuste avec
-le système, l'esprit avec le caractère, pour redoubler autour de soi
-l'indécision et la confusion. Mercure qui saute et s'éparpille,
-couleuvre qui glisse, ombre qui s'efface dans le brouillard, il se
-dédouble, se renverse, se dérobe, comme ce polype qui fuit sous l'eau
-quand il l'a troublée. Hegel mariait la thèse et l'antithèse dans une
-synthèse faite de toutes deux. Du moins c'était sa prétention
-hautaine. Mais Renan se contente, lui, de marier les extrêmes dans une
-équivoque. Il adopte ce qu'il réfute et réfute ce qu'il adopte. Sa
-logique est de l'escamotage. Seulement, pour accomplir ses
-prestidigitations, ce Robert Houdin de la philologie se contente
-d'abaisser la lampe. Son _fiat lux_, c'est l'éclipse systématique de
-la clarté.
-
-Et nous disons systématique en pesant sur le mot, car le manque de
-clarté dans Renan n'est point l'impuissance d'être clair. C'est la
-conséquence d'une méthode insensée, mais c'est aussi et c'est surtout,
-ne nous y trompons pas! la diplomatie sans courage d'un incrédule
-prémédité. Avant d'être un philosophe, avant d'être un linguiste,
-Renan était un incrédule. La foi de ses premières années s'était
-éteinte sur les marches mêmes de l'autel, et, quand il les eut
-descendues, la question fut pour lui de les démolir. Le moyen, il
-allait le chercher; il le trouverait peut-être; ce serait ceci ou ce
-serait cela. Mais la question était cet autel! C'était la guerre à
-Dieu qu'il fallait faire, armé de prudence, car cette guerre a son
-danger dans une société où il existe un peu d'ordre encore. Alors
-Renan devint hegelien. A l'ombre des formules logiques de Hegel, de ce
-prince de la formule... et des ténèbres, il ne dit pas l'_infâme_
-comme l'avait dit Voltaire, cette coquette ou plutôt cette coquine
-d'impiété; mais ce qu'il dit impliquait toutes les négations du XVIIIe
-siècle.
-
-Sans cesser d'être un hegelien, Ernest Renan devint philologue. Ce
-fut là son état, le dessus de porte de sa pensée et de sa vie; mais
-l'étude des langues, par laquelle il voulait faire son chemin, n'en
-fut pas moins sa manière spéciale de prouver cette non-existence de
-Dieu qui est la grande affaire de la philosophie du temps. L'_Origine
-du langage_ est le premier essai de cette preuve qu'ait faite Renan,
-qui l'a continuée avec acharnement dans ses _Études d'histoire
-religieuse_, dans son _Histoire comparée des langues sémitiques_, dans
-ses _Essais de critique et de morale_; et, quoique dans ce premier
-livre, plus peut-être que dans les suivants, ce jeune serpent de la
-sagesse ait eu les précautions d'un vieux et les préoccupations de sa
-spécialité, cependant il est aisé de voir que la chimère philologique,
-le passage de la pensée au langage ou du langage à la pensée, les
-_épluchettes_ des premières syllabes que l'homme-enfant ait jetées
-dans ses premiers cris, ne sont, en définitive, que des prétextes ou
-des manières particulières d'arriver à la question vraiment
-importante, la question du fond et du tout, qui est de biffer
-insolemment Moïse et de se passer désormais parfaitement de Dieu!
-
-
-VI
-
-On sait ce qu'affirme Moïse. Dans le récit qu'il nous a laissé, on
-voit Adam et Ève, vis-à-vis de leur destinée, tomber dans la chute et
-se faire les éducateurs du genre humain, qu'ils ont précipité avec
-eux. C'est là une assertion nette, tranchée et puissante. Le bon sens,
-quand on l'articule, ne gémit pas déconcerté. Les expressions de Moïse
-sont pleines et précieuses. Puisqu'il s'agit de son langage:
-«L'univers--dit-il avec son tour approprié et sublime--fut fait d'une
-seule lèvre.» Ce que dit historiquement le grand Révélateur, la petite
-révélation du sens le plus infime le répète, avec une force inouïe,
-dans la conscience du genre humain. La société a préexisté à l'homme,
-Dieu à la société, et, comme il leur préexistait, il les a constitués
-par le langage, cette condition _sine qua non_ de tous nos
-développements en tous genres, sans laquelle l'esprit de l'homme
-avorterait. Ces simples et fortes notions, que le XVIIIe siècle avait
-troublées, furent reprises au commencement du XIXe et posées comme
-bases d'un système auquel le génie de Bonald donna de sa propre
-solidité. Renan, qui trouve également éloignés d'une explication
-scientifique le système du caprice individuel et des onomatopées de la
-brute, qui fut la toquade du XVIIIe siècle, et le système religieux
-que nous venons de signaler, a donné le sien à son tour, et nous ne
-croyons pas que, dans des esprits passablement faits, il puisse
-remplacer le système de l'école théologique, comme dit Renan avec un
-dédain assez contenu, mais il n'en a pas moins pour visée de le
-remplacer.
-
-Ce système, qui consiste à affirmer sans preuves possibles, du moins
-dans l'essai actuel de Renan, que «le langage de l'homme s'est comme
-formé d'un _seul coup_ et est _comme_ sorti instantanément du génie de
-chaque race», pose donc la diversité de la race à la première ligne de
-son affirmation. Voilà qui est acquis. Le langage fut constitué dès le
-premier jour, mais il faut savoir ce qu'Ernest Renan entend par le
-premier jour: «Cette expression de premier jour--dit-il à la page 19
-de sa préface--n'est-elle qu'une _métaphore_ pour désigner un état
-plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de
-l'apparition de la conscience?» Quant à la langue primitive de cette
-période _métaphore_, il est impossible de la retrouver. Seulement,
-«pour construire scientifiquement la théorie des premiers âges de
-l'humanité, il faut étudier l'enfant et le sauvage.» C'est-à-dire le
-sens sur le contre-sens, la lumière sur les ténèbres, et la montée sur
-la descente. Nous savons ce que l'enfant et le sauvage nous donnent,
-quoique Renan prétende que le sourd-muet se _crée tout seul des moyens
-d'expression_ (page 97) supérieurs à ceux qu'on lui enseigne; ce qui
-prouve que l'abbé de l'Épée était un sot. Sans le verbe qui leur
-allume l'esprit et le coeur, le sauvage et l'enfant croupiraient
-éternellement dans l'argile de leur organisme, comme avant Pygmalion
-et l'Amour il n'y avait pas de Galatée! Mais, autre hypothèse de
-Renan: L'enfant humanitaire avait (toujours dans l'époque _métaphore_)
-des forces que n'a plus l'homme individuel de notre temps. «Il serait
-trop rigoureux--dit-il encore--d'exiger du linguiste la vérification
-de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de
-relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement
-les premiers hommes!...» «L'intelligence la plus claire et la plus
-pénétrante--ajoute-t-il ailleurs--fut le partage de l'homme au
-commencement.» Ce qui est vrai pour nous qui croyons à la chute, ce
-qui est faux pour lui qui n'y croit pas et qui invente aujourd'hui un
-progrès abécédaire où rien n'est acquis, où plus on recule plus on
-avance, et où il faut remonter à l'origine de tout pour savoir
-seulement quelque chose!
-
-Et ce n'est là que la première brume d'hypothèses que l'auteur de
-l'_Origine du langage_ oppose à la réalité sévère de la métaphysique
-de Bonald, en si magnifique conformité avec le récit de Moïse. Mais le
-brouillard, sans être plus saisissable pour cela, s'épaissit, et
-bientôt on s'y perd, notions et langue même! En effet, on doute, en
-lisant Renan, s'il dit réellement ce qu'il veut dire et s'il croit ce
-qu'il affecte de savoir. Le primitif de Renan n'est point Adam, car le
-risible mythographe a depuis longtemps décapité l'histoire avec son
-couteau à papier! Il n'y a pas d'individus pour lui, mais des
-collections. Il n'y a pas d'Homère, il n'y a pas de Lycurgue. Caligula
-philologique à faire mourir de rire, qui voudrait que l'humanité n'eût
-qu'une tête pour la lui couper, si cette tête portait un nom propre!
-Donc il n'y a pas d'Adam. Mais son primitif, quel est-il? homme ou
-enfant, esprit humain, race, et quelle race, ou autre chose? Quoi,
-enfin? Il faudrait préciser et définir, et c'est ce que ne fait jamais
-Renan. Il scintille et passe, farfadet verbeux, sur le dos fluant d'un
-_peut-être_ ou d'un _il semblerait_ comme on en trouve dans son livre.
-Quelle autorité que cet homme!
-
-Inconséquent d'ailleurs autant qu'hypothétique, le fait qu'il érige en
-fondement de son système c'est que le langage s'est formé d'un coup,
-et voilà qu'à la page 175 de son essai il dit qu'aux époques
-primitives chacun _parlait à sa façon_,--ce qui était Babel avant
-Babel, Babel dès la création du monde, mais toutefois sans la
-confusion et la destinée de Babel. Renan finit par s'étrangler dans
-les noeuds coulants et redoublés de ses hypothèses. Ainsi, il suppose
-pour un jour à l'homme la puissance de Dieu, déplaçant le miracle pour
-ne pas voir le miracle. Il fait de ce miracle une loi qui ne se
-reproduit plus qu'à la charge pour nous de nous retrouver dans la même
-position exceptionnelle. Paralogisme, tautologie, misérable saut de
-carpe éternel! A ses yeux brouillés, qui décomposent les choses en les
-regardant, le mythe, qui est le roman individuel, l'emporte sur
-l'histoire, qui est le mythe général. Précisez, si vous pouvez, ces
-nuances! Seulement, si nous devons mépriser l'histoire, combien plus
-devons-nous mépriser les romans et les conjectures à l'aide desquelles
-on veut remplacer _scientifiquement_ des traditions avérées qui
-accableraient, s'il ne fallait pas savoir où prendre un homme pour
-l'accabler.
-
-Mais, nous le répétons, voilà l'important, le fin du fin de toutes ces
-finesses d'érudition bateleuse et désossée. Éblouir, comme le renard
-de La Fontaine, tous les dindons oisifs de la libre pensée qui le
-regardent tourner en rond, prendre ses poussières à l'apparence et
-faire monter cette vile fumée sur le soleil de nos traditions, tel est
-le côté sérieux du personnage qu'Ernest Renan nous joue aujourd'hui.
-Cela n'est pas que vain et que risible, comme le crible aux
-diphthongues, cela est sérieux. Dans l'état actuel de la science et
-des grotesques respects qu'elle inspire à la plupart des hommes, qui
-croient qu'elle leur donnera la clef de ce monde que Dieu a gardée, il
-n'était ni si indifférent ni si bouffon de confisquer Moïse au profit
-du sanscrit et de ramener la question de Dieu, si peu scientifique, à
-une simple question de dehors et de dedans, qui l'est beaucoup plus!
-
-
-VII
-
-Otez, en effet, l'athéisme,--l'athéisme masqué et la haine de la
-tradition chrétienne qui font le sens réel de ce livre et de tous les
-livres écrits jusqu'ici par Renan,--et vous n'avez plus rien dans ce
-rudiment de sa jeunesse. Positivement, il n'y a rien, pas même du
-talent. La réputation qu'on a faite un peu vite à Renan, pour quelques
-pages agréablement tournées sur les matières où les écrivains sont
-très rares, ne nous impose pas.
-
-Il nous est impossible, quand il s'agit de sujets comme ceux qu'il
-traite, de voir du talent là où manquent la netteté, les preuves,
-l'enchaînement et la conclusion. D'ailleurs, le style n'est pas plus
-ici que le reste. Dans cette _Origine du langage_, il n'y a encore
-que le brouillon scientifique, lequel a persisté.
-
-Renan n'a pas su aborder par les côtés grands et féconds une question
-où tout se réduit à savoir si la pensée, l'acte pensant,
-l'_intellectus agens_, a sa mappemonde encyclopédique et son piédestal
-d'équilibre en dehors de la parole qui la corporise; absolument la
-même question que celle de l'âme, obligée au corps et à la terre dans
-la conquête successive de sa propre possession. Il n'a rien compris à
-cette métaphysique d'une si grande force dans sa simplicité. Il
-répugne au simple. C'est un esprit qui rapetisse et crispe ce qu'il
-touche.
-
-Comme tous les savants qui n'ont point la hauteur de la vue adéquate à
-l'état de leurs connaissances, il aime les bagatelles difficiles. Pour
-faire suite à cet _Essai sur le langage_ chimérique et confus qu'il
-réimprime aujourd'hui, il est homme à nous donner demain quelque autre
-essai sur ces intéressants problèmes: Qui nous a coupé le filet?
-Quelle est l'origine du geste? D'où procède l'articulation? La
-génération de l'inflexion est-elle spontanée?... et gagner par là, si
-on pouvait en avoir deux, un second fauteuil à l'Institut! Hors
-l'Institut (et encore peut-être), qui prendrait goût à ces casse-tête
-chinois de la science vaine et de l'analyse impossible?
-
-Du reste, le danger du livre de Renan est diminué par l'ennui qu'il
-inspire. Il est ennuyeux... illisiblement ennuyeux. Même ceux qui
-tiennent pour certain que le catholicisme doit périr, et qui
-glorifient tous ceux qui l'attaquent, ou par devant, avec le glaive
-bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière, avec le
-stylet des réserves et des faux-fuyants, ne feront pas à Renan une
-gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un
-Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort,
-soit comme action, soit comme intelligence; nous avons eu Verger et
-Stendhal, et il ne viendra qu'après eux.
-
-
-
-
-GORINI[26]
-
-
-I
-
-Ce n'est point un livre réellement composé que ces trois volumes[27],
-mais c'est un travail immense et très étonnant de détail. L'auteur de
-ce travail, l'abbé Sauveur Gorini, ne peut pas passer pour un écrivain
-dans le sens littéraire du mot, quoiqu'il ait souvent ce qui fait le
-fond de l'écrivain,--une manière de dire personnelle,--mais c'est un
-érudit, et un érudit d'une nouvelle espèce, venu en pleine terre, à la
-campagne, comme une fleur sauvage ou comme un poète... Jusqu'ici vous
-aviez cru, n'est-ce pas? que les érudits fleurissaient à l'ombre des
-bibliothèques, sous ces couches de poussière savante qui sont la terre
-végétale de ces sortes de fleurs. Vous aviez cru qu'il fallait la
-docte destination du bénédictin pour qu'un prêtre, par exemple, avec
-les saintes occupations de son ministère, pût devenir, par la science,
-un Mabillon ou un Pitra.
-
- [26] _Défense de l'Église_ contre les erreurs historiques de MM.
- Guizot, Augustin et Amédée Thierry, Michelet, Ampère, Quinet, Fauriel
- et H. Martin (_Pays_, 26 juillet 1859).
-
- [27] Girard et Josserand (Lyon).
-
-Eh bien, c'était là une erreur, l'abbé Gorini va nous apprendre qu'on
-peut devenir, à force d'attention, de volonté, que dis-je! de
-vocation, cette reine des miracles, un érudit sans bibliothèques, sans
-livres, ou avec peu de livres, au fond du plus modeste presbytère,
-dans une campagne perdue, et tout en remplissant les devoirs du
-pasteur qui a charge d'âmes et qui sait porter son fardeau! Jamais la
-vocation, la force de la vocation, n'a touché de plus près au génie.
-Ce n'est donc pas un simple savant que l'abbé Gorini, c'est un savant
-exceptionnel, et, ma foi! qu'il nous passe le mot! c'est presque un
-phénomène.
-
-Mais rassurons-nous et rassurons-le: c'est un phénomène sans aucun air
-de phénomène, Dieu merci! un phénomène bon enfant, sans charlatanisme,
-sans tromperie, sans trompe et sans trompette, qui, malgré la
-réputation qui lui vient de Paris, tout doucement, goutte par goutte,
-flot par flot, comme l'eau vient à l'écoute-s'il-pleut de sa paroisse,
-n'a pas cessé de vivre à l'écart, au fond de sa province, y continuant
-son petit train (un train silencieux) de savant, d'annotateur et de
-critique. L'abbé Gorini n'a pas fait tout d'abord le bruit éclatant et
-mérité que l'on doit, par exemple, à un de ces grands vaudevillistes
-qui seront toujours les premiers hommes en France, et cela ne se
-pouvait pas. Qui pouvait l'exiger?... Mais enfin, pour un provincial
-et un prêtre livré à la duperie des travaux sévères, il faut en
-convenir, il n'a pas été trop malheureux! Il n'a pas trop attendu à la
-barrière. Son nom a percé à Paris. On l'y a prononcé avec respect
-parmi ceux qui savent. Il est vrai que ce n'est pas chez beaucoup de
-gens!
-
-Il y a plus, la modestie de l'ancien et pauvre curé de campagne est,
-dit on, menacée d'une place à l'Institut, et je ne crois pas qu'elle
-s'en inquiète. Les honneurs et la gloire ne peuvent pas grand'chose,
-j'imagine, sur ce casanier de l'érudition, qui, depuis qu'il n'est
-plus curé, s'est cloîtré dans la science, et qui doit joindre
-l'insouciante bonhomie du savant à l'indifférence du saint pour les
-choses du siècle. Qu'un jour l'Institut lui arrive (et l'on dit que
-c'est par Guizot qu'il doit lui arriver), l'Institut le trouvera comme
-Montaigne voulait que la mort nous trouvât tous, «nonchalant d'elle et
-de notre jardin inachevé». Or, le jardin de l'abbé Gorini, que je
-tiens à ce qu'il achève, est le jardin public--trop public--de
-l'histoire contemporaine, un potager d'erreurs de toute sorte, et dans
-lequel précisément ce vigoureux sarcleur d'abbé Gorini a retourné plus
-d'une plate-bande pour le compte de Guizot.
-
-C'est donc un procédé généreux à Guizot que de placer à l'Institut le
-savant abbé, son critique; car Guizot, le politique de la paix à tout
-prix, tout grand politique qu'il se contemple, n'a pas pu penser
-opérer un désarmement. Un homme, un champion de la vérité historique
-comme l'abbé Gorini, ne désarme que quand il n'y a plus le moindre
-petit mauvais texte à tuer. Nous n'en sommes pas là encore. L'abbé
-Gorini n'est pas un de ces savants à patience d'insecte qui pousse
-imperturbablement devant lui son petit trou dans sa poutre. S'il
-l'était, on l'arrêterait bien, ce savant-là! On lui jetterait, à cet
-insecte, une prise de bon tabac d'académicien sur la tête, et tout
-serait dit. On aurait la paix.
-
-L'abbé Gorini n'a pas non plus cet amour en cercle de serpent qui se
-mord la queue qu'on appelle l'amour de l'art pour l'art ou de la
-science pour la science. Sa science, à lui, c'est l'Église. S'il n'y
-avait pas d'Église, peut-être que pour lui il n'y aurait pas de
-science du tout. Quoiqu'il eût quelque part, sans doute, dans un angle
-de son cerveau, un pli où dormait cette vocation de savant que son
-amour pour l'Église n'a pas créée, l'Église n'en n'a pas moins été
-l'étincelle à la poudre qui a fait partir la vocation. Sans l'honneur
-de l'Église indignement mis en cause par les historiens de ce temps,
-ce simple et doux abbé Gorini n'aurait pas songé à interrompre la
-plantureuse lecture de ce bréviaire qui renferme assez d'érudition
-pour un prêtre, et cela afin de relever, un à un, dans les livres du
-XIXe siècle, tous les mensonges et sophismes qui s'y étalent, sous
-cette apparence d'impartialité qui est l'hypocrisie de l'histoire
-quand ce n'en est pas la trahison!
-
-
-II
-
-Et ce serait une intéressante page de biographie à écrire et qui
-éclairerait la Critique. L'abbé Gorini, au doux nom italien, est un
-prêtre de Bourg, qui a passé la plus longue partie de sa jeunesse et
-de sa vie dans un des plus tristes pays et une des plus pauvres
-paroisses du département de l'Ain, si pour les prêtres, qui vivent les
-yeux en haut et la pensée sur l'invisible, il y avait, comme pour
-nous, des pays tristes et de pauvres paroisses, et si même la plus
-pauvre de toutes n'était pas la plus riche pour eux! En supposant que
-l'abbé Gorini n'eût pas été un prêtre ayant l'esprit de son état,
-j'admettrais volontiers que ce milieu morne, désert, insalubre, dans
-lequel il fut obligé de vivre tout le temps qu'il fut l'humble curé de
-la Tranchère, l'aurait rejeté désespérément à la science pour
-l'arracher aux accablements de la solitude; mais de lui je ne le crois
-pas. Les prêtres vraiment prêtres n'ont ni nos manières de juger ni
-nos manières de sentir la vie. Ils ne se laissent pas conduire par
-l'influence de nos misérables sentimentalités, et d'ailleurs peut-il y
-avoir une solitude pour qui fait descendre son Dieu, tous les matins,
-dans sa poitrine?
-
-Que l'abbé Gorini, dès cette époque, lût assidûment l'histoire de
-l'Église quand il était revenu de sa chapelle ou de chez ses pauvres,
-rien là qui fût plus que l'ordinaire occupation d'un prêtre
-intelligent et sensé; mais pour qu'il devînt un historien lui-même,
-comme il l'est devenu, dans cette solitude où les livres, sans
-lesquels il n'y a pas d'histoire, durent lui manquer, et où il ne dut
-s'en procurer que de très rares, il fallait certainement plus que le
-sentiment vulgaire ou maladif de cette solitude. Il fallut deux
-choses, et les deux choses les plus puissantes que je connaisse dans
-une âme humaine: la sensation d'une épouvante et le sentiment d'un
-devoir.
-
-En effet, c'était quelque temps après 1830. A cette époque de
-rénovation littéraire, l'histoire, si longtemps hostile à l'Église, et
-devenue presque innocente à force d'imbécillité sous les dernières
-plumes qui l'avaient écrite, l'histoire remonta dans l'opinion des
-hommes par le talent et par le sérieux des recherches; mais elle
-remonta aussi dans le danger dont l'abjection de beaucoup d'écrivains
-semblait avoir délivré l'Église. L'Église retrouvait tout à coup ses
-ennemis du XVIIIe siècle, non plus insolents, épigrammatiques et
-frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais
-respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient inventé pour
-draper leur haine deux superbes manteaux dont celui de Tartufe
-n'aurait été qu'un pan: l'éclectisme et l'impartialité.
-
-Jamais l'Église ne courut plus de danger peut-être qu'avec ces
-respectueux, qui la saluaient pour mieux faire croire qu'elle était
-morte; et l'abbé Gorini le comprit. Ce dut être quelque publication
-d'alors qui lui montra, comme un éclair, latente au fond de son
-esprit, sa vocation de critique historique. Car il le devint, malgré
-sa position isolée, éloigné des villes, de toute source
-intellectuelle, de tout renseignement; impuissant en tout! Il le
-devint, et lui seul pourrait nous dire comment il s'y prit pour le
-devenir. Il avait deux à trois amis à des points assez distants dans
-le pays, et qui possédaient quelques bouquins comme on en a à la
-campagne. Il les leur emprunta et il en chercha encore. Il se fit un
-mendiant de livres! un frère quêteur, un capucin d'érudition!
-
-On le rencontrait par les chemins, courbé sous le poids des volumes
-qu'il rapportait à dos, comme les pauvres rapportent leur bois et leur
-pain. Ceux-là une fois lus, il s'ingéniait pour en découvrir d'autres
-plus loin dans la contrée. C'était un Robinson de lecture dans son île
-déserte, finissant, comme l'autre Robinson, par se nourrir et
-s'ameubler à force d'industrie, de ressources dans la pensée et la
-volonté. Il lisait, d'ailleurs, comme on lit quand on n'a que très peu
-de livres, avec une mémoire qui retient tout et une intelligence
-avivée par le besoin et devenue intuitive, qui devine ce qui manque et
-dégage l'inconnue de l'équation. Et c'est ainsi qu'en vingt années, et
-sans sortir de l'aride milieu qu'il sut féconder, il put écrire sa
-_Défense de l'Église_, qu'il publia en 1853 et dont il nous donne une
-seconde édition.
-
-Qui fut bien étonné? qui fut stupéfié? Les historiens mêmes qu'il
-avait si bien passés au crible! Cela leur parut prodigieux, et
-vraiment cela l'était. C'était plus étonnant que Jasmin le coiffeur,
-que Reboul le boulanger, que Mangiamel l'arithméticien, ce pauvre
-prêtre de campagne parachevé érudit en vingt ans, on ne sait comment,
-mais qui certainement s'était donné plus que la peine de naître. On ne
-revenait pas de cette succession de tours de force qu'il avait dû
-faire pour devenir une perle de science, positivement, dans le
-désert... pour s'étoffer savant comme la chèvre se nourrit au piquet,
-en tondant seulement le diamètre de sa corde! L'abbé Gorini avait pris
-la lune avec ses dents,--la lune de l'érudition. Thierry lui écrivit.
-Guizot en parla dans une de ses nouvelles préfaces. Ils avaient senti
-le vent des ailes d'un taon qui aurait pu devenir terrible et qui
-pouvait transpercer tous leurs textes de son aiguillon. Mais
-heureusement pour eux que le taon était une merveilleuse abeille, qui
-bouchait les trous qu'elle faisait avec du miel.
-
-
-III
-
-En effet, le critique était prêtre, et jamais il ne l'oublia. Sa
-charité, pour le moins, égalait sa science. Ce ne fut point une
-polémique passionnée et personnelle qu'il commença avec les historiens
-du XIXe siècle, qui _s'étaient trompés_ ou _avaient trompé_ sur
-l'Église; ce fut une chasse, non aux hommes, mais une chasse
-implacable seulement aux textes faux, aux interprétations irréfléchies
-ou... trop réfléchies, aux altérations imperceptibles. Il chassa
-tout, en fait d'erreurs, la grosse et la petite bête, et parfois même
-il préféra la petite, comme plus difficile à tirer. Il fut incroyable
-d'adresse, de sagacité et d'acharnement; mais il respecta les
-personnes,--et pour nous, qui n'avons pas ses vertus, il les respecta
-trop. Ce lynx de texte, qui déchiquetait si bien en détail les livres
-de ce temps, se fit myope, plus que myope, pour les défauts et les
-débililités de l'auteur. Il se fourra les deux poings de sa charité
-dans les yeux!
-
-Et cela fut quelquefois si fort qu'on put le croire un badaud en
-hommes, cet esprit si fin et si avisé en textes, ou bien, sous forme
-dissimulée, un moqueur. Les hommes qu'il a surfaits, tout en vannant
-leurs oeuvres, n'ont pas, eux, vu la moquerie, mais ils ont pris
-l'admiration, et cela les a consolés de la critique. Les hommes sont
-si petits, ils tiennent si peu à la vérité et tant à leur personne,
-que, pour peu que vous leur disiez qu'ils ont du talent, ils vous
-pardonneront d'avoir dit qu'ils en ont mal usé. Et pourtant, si on
-comprenait, c'est la chose mortelle! Pour cette raison apparemment
-l'auteur de la _Défense de l'Église_, livre déshonorant au fond,--car
-l'honneur des historiens, c'est l'exactitude!--n'a soulevé aucun des
-ressentiments que la contradiction soulève d'ordinaire entre érudits.
-Ils avaient, je l'ai dit, senti les ailes du taon, mais ce ne fut
-point comme dans La Fontaine, où
-
- Le quadrupède écume et son oeil étincelle;
-
-les lions de l'histoire attaqués n'écumèrent ni ne rugirent. Était-ce
-de peur d'irriter l'ennemi, ces lions prudents, ou le ton du livre en
-avait-il adouci les coups?
-
-
-IV
-
-Il serait difficile d'en rendre compte, du reste. Il serait difficile,
-pour ne pas dire impossible, à l'analyse de prendre, pour vous la
-montrer, dans le fond de sa main, toute cette poussière de textes
-broyés par l'auteur de la _Défense de l'Église_ sur toutes les
-questions les plus variées et les moins liées les unes aux autres. Sur
-les saints: saint Pierre, saint Irénée, saint Vincent de Leris, saint
-Boniface; sur la bibliothèque d'Alexandrie, sur la croyance religieuse
-des seigneurs gallo-romains aux IVe et Ve siècles, sur l'Église
-celtique, sur la hiérarchie ecclésiastique, sur les rapports de la
-papauté avec les églises particulières, italienne septentrionale,
-espagnole, gallicane, etc., etc.
-
-Le grand défaut, le seul défaut, capital peut-être, de l'ouvrage de
-l'abbé Gorini, qui l'empêchera d'être lu et goûté du public, nous
-l'avons signalé au commencement de ce chapitre: c'est de n'être pas un
-livre ayant son commencement, son milieu, sa fin, son organisme et son
-art. C'est plutôt une suite de dissertations bonnes pour le _Journal
-des Savants_, et encore ces dissertations ont une exposition et des
-formes par trop _scolaires_. Il est trop primitif, en vérité, de
-mettre en capitales, au haut ou au bas d'une page, pour la réfuter:
-_Opinion de Guizot_, _opinion de Thierry_, _opinion de Fauriel_, et
-quand on l'a discutée, cette opinion, de recommencer avec une autre,
-présentée identiquement de la même manière.
-
-On voudrait, sans être exigeant, quelque chose de plus ingénieux dans
-la transition,--dans la transition _tout le style_, disait le sévère
-Boileau, qui condamnait La Bruyère! Boileau avait trop de rigueur,
-mais, s'il condamnait La Bruyère, que dirait-il de l'abbé Gorini?
-lequel a aussi son langage d'un alinéa à un autre, et un langage d'une
-correction pleine de clarté où passent çà et là d'aimables sourires.
-
-Je ne sais pas ce qu'il dirait, mais je dis, moi, que c'est dommage de
-n'avoir pas fait descendre avec un peu d'art dans la publicité, la
-grande et commune publicité, une érudition trop concentrée entre
-érudits par la forme même qu'elle a revêtue, une érudition qui ne fût
-allée à rien moins, sous une forme plus agréable ou plus habile, qu'à
-discréditer profondément, et une fois pour toutes, l'histoire
-contemporaine en tout ce qui touche à l'Église.
-
-L'ouvrage de l'abbé Gorini, malgré son titre, est moins un plaidoyer
-et un jugement après plaidoyer sur les choses de l'Église qu'un long
-mémoire à consulter. C'est un livre pour faire d'autres livres; mais
-en France on n'avance une idée qu'avec des livres qui sont faits.
-L'idée que l'abbé Gorini était si apte à établir dans la majorité des
-têtes par un livre autrement tricoté que le sien, l'idée que
-l'histoire a été faussée tant de fois et sur tant de questions par
-les mains révérées de ceux qui l'ont maniée avec le plus de puissance,
-parerait au mal actuel de son enseignement.
-
-Et je dis actuel, car plus tard, il n'y a point à en douter, la
-critique de l'abbé Gorini portera ses fruits contre ceux qui l'ont
-suscitée. Cette critique, qui s'en prend aux textes et qui s'est faite
-aussi fine, aussi déliée, aussi imperceptible à l'oeil nu ou
-inattentif que ce tas d'erreurs qui, pour peu qu'on les voie, nous
-aveuglent bien souvent comme la poussière, cette critique aiguë,
-suraiguë, à mille coups d'aiguille qui percent et déchiquettent à
-force de percer, l'histoire contemporaine n'en a soufflé mot. Elle ne
-s'en est pas plus plainte que l'enfant qui avait le petit renard dans
-le ventre. Il ne disait rien; mais enfin il l'avait! Et elle qui,
-comme lui, en a souffert sans mot dire, plus tard,--dans l'avenir,
-elle en souffrira bien davantage.
-
-Les travaux de l'abbé Gorini ne s'envoleront pas. S'il n'a pas su les
-mettre dans un livre que tous pussent lire avec plaisir, un autre les
-y mettra. La Critique reste sur les ruines qu'elle fait, et c'est un
-bon endroit pour attendre. Personne n'aura donc plus amoindri ou ruiné
-l'histoire de la première moitié du XIXe siècle que l'abbé Gorini, qui
-rappelle la fronde du berger victorieux, car c'est un curé de bergers!
-Avec sa pointe d'épingle et son coup d'oeil microscopique, nul n'aura
-mieux frappé l'histoire. Son honneur, à elle, aura coulé par tous ces
-petits trous d'aiguille qui n'étaient rien, à ce qu'il semblait,
-quand elle les recevait, et on l'en verra épuisée.
-
-Seulement, c'est ce moment-là, ce moment expiateur, d'une joie
-suprême, que j'aurais voulu avancer!
-
-
-
-
-DOUBLET ET TAINE[28]
-
-
-I
-
-C'est une chose assez rare, dans ce temps, qu'un livre spécial de
-philosophie. La philosophie manque d'interprètes. Elle est partout,
-circulant dans beaucoup de livres, comme certains poisons circulent
-dans le sang; mais elle ne se formule nulle part dans des oeuvres
-transcendantes, non pas seulement de fait mais même de visée. Depuis
-la mort de Jouffroy et la publication de l'_Essai_--resté essai--_de
-philosophie_ par Lamennais, on n'a plus vu que quelques livres de
-morale sans autorité et quelques maigres monographies. D'oeuvres
-fortes, aucune. Cousin,--qui a nommé l'éclectisme, mais qui ne l'a pas
-inventé, qui a donné une possession d'état à ce bâtard de l'optimisme
-de Leibnitz,--Cousin ne dit plus rien, perdu sous les affiquets des
-grandes dames du XVIIe siècle. Il est plus que mort, il est enseveli,
-et d'antiques jupons doublent son cercueil. En dehors du
-saint-simonisme et de la doctrine de Fourier, qui furent moins des
-philosophies que des essais d'institutions sociales, nous vivons à
-peu près sur le fond d'idées qui s'est produit de 1811 à 1828. Nous
-rongeons toujours cette feuille d'oranger que voilà suffisamment
-déchiquetée. Nous n'avons pas su la remplacer. La bonne volonté de la
-Critique d'étendre son examen aux livres de philosophie pure lui est à
-peu près inutile. Il n'y en a pas.
-
- [28] _Histoire de l'Intelligence; Les Philosophes français du XIXe
- siècle_ (_Pays_, 27 juillet 1857).
-
-En voici deux pourtant qui, exceptionnellement, nous tombent sous la
-main et que nous pouvons mettre ensemble. L'un est l'_Histoire de
-l'Intelligence_,--de l'intelligence _in se_, comme disent les
-Allemands. Livre grave, qui se fronce et se donne un mal terrible pour
-être profond; illisible d'ailleurs, quand on ne connaît pas le chinois
-de la philosophie moderne, et qui, pour cette raison, mériterait
-d'être traduit. L'autre: _Les Philosophes français du XIXe siècle non
-y compris_ l'auteur, (bien entendu), est encore, sous une autre forme,
-une histoire de l'intelligence, mais de l'intelligence _en acte_,
-puisqu'il s'agit des systèmes et des plus beaux esprits philosophiques
-contemporains. Quant à ce second livre, il n'a pas le ton du premier.
-Il n'est pas grave. Bien au contraire! Il veut être léger, et il l'est
-trop. L'auteur, qui commence par imiter Fontenelle, finit, ma foi! par
-se croire Voltaire. C'est un ricaneur perpétuel qui fait joujou des
-plus grosses questions, s'imaginant les rouler avec la plus gracieuse
-facilité _du bout de l'ongle long qu'il porte au petit doigt_,
-Clitandre de la philosophie! Eh bien, quelle que soit la différence de
-ton de ces deux ouvrages, ils ont cela de commun qu'ils montrent très
-bien, chacun à sa façon, l'état actuel de la philosophie et sur quel
-pauvre grabat d'idées la malheureuse se sent mourir! L'_Histoire de
-l'Intelligence_[29] de Doublet a été faite suivant une méthode, et le
-livre des _Philosophes français_[30] nous donne pour conclusion la
-sienne, sans avoir l'air d'y tenir plus qu'à tout le reste, dans ce
-singulier livre. Or, ces méthodes connues déjà, reprises cent fois en
-sous-oeuvre depuis Descartes,--le père de tous les faiseurs de
-philosophie solitaires,--ces méthodes retournées, changées de côté,
-modifiées, ici ou là, par des travaux d'insecte, mais éternellement
-les mêmes, c'est-à-dire partant du _moi_ pour aller au _moi_ par le
-_moi_, donneront-elles enfin à la philosophie, sous la main de ces
-deux derniers venus, Doublet et Taine, ce qui lui a manqué jusqu'à
-cette heure:--la vie et la fécondité? Doublet et Taine doivent être
-deux jeunes gens. On le sent en lisant leurs livres. Mais nous
-apportent-ils l'un et l'autre une si grande découverte que l'un soit à
-juste titre d'une satisfaction si orgueilleusement modeste quand il se
-regarde, et l'autre d'une si fringante impertinence quand il regarde
-ses prédécesseurs et ses maîtres?...
-
- [29] Hachette et Cie.
-
- [30] Ibid.
-
-Nous commencerons par Doublet. Nous ne le comparerons pas à Taine;
-nous croyons qu'il vaut beaucoup mieux. Doublet, quelque soit son âge
-d'ailleurs, est un franc jeune homme en philosophie. Il y croit. Il
-peut donc un jour être détrompé. Fatigué d'une étreinte si vaine, il
-peut un jour prendre dans ses bras autre chose que cette nuée et
-produire une oeuvre vivante. Il a de la force, de la volonté, de la
-réflexion, et même dans des proportions assez viriles; tandis que
-Taine, esprit frivole, ne croit absolument à rien, se moque de tout,
-et ne changera pas. Taine n'est pas seulement un athée de la grande
-manière: il l'est de la petite; il l'est de toutes. C'est l'athée pur.
-Il l'est envers Dieu et envers les hommes,--n'admettant que lui-même
-et sa propre plaisanterie. Or, puisqu'il s'agit de cela, et pour le
-dire en passant, nous ne croyons pas beaucoup aux ravages de la
-plaisanterie de Taine. Ses _Philosophes français_ sont un éclat de
-rire dans l'eau. On n'est pas un serpent pour souffler dans une clef
-forée! Doublet, lui, qui ne souffle que de fatigue, est au moins un
-esprit de bonne foi et d'acharnement dans la recherche. Mécontent (on
-le conçoit très bien!) de ne rien comprendre aux philosophies
-contemporaines, il est descendu en lui-même pour y chercher
-l'affirmation qui ne s'y trouve pas. Mais là précisément a été le mal.
-Il est descendu en lui-même comme les philosophies contemporaines. Il
-s'est jeté dans la psychologie, le puits de l'abîme pour les
-philosophes: «la _cave_ de Maine de Biran», comme dit Taine,--et il y
-est resté.
-
-
-II
-
-Jamais on n'a été tenté... et trahi par un plus beau sujet:
-l'_Histoire de l'Intelligence_. Quel titre pétillant d'ambition et
-d'orgueil! Ce que Bichat a fait pour la vie, et a mal fait, il faut
-bien le dire, malgré le respect qu'on a pour son génie, Doublet a
-voulu le faire pour l'intelligence, et le psychologue, qui n'était pas
-Bichat, a eu le même sort que le grand physiologiste. Ni la
-physiologie, ni la psychologie, interrogées isolément, ne peuvent, en
-effet, répondre à ces deux grandes questions: qu'est-ce que
-l'intelligence? qu'est-ce que la vie? Sur ce terrain, il n'y a jamais
-eu que deux hypothèses: l'hypothèse--qui est le fait dominateur--de la
-tradition et de l'histoire, ou l'hypothèse scientifique et...
-chimérique des philosophes. Pour le malheur de sa pensée, c'est
-celle-là que Doublet a choisie. Laissant la réalité humaine, la
-société et l'histoire, pour observer les premières évolutions de son
-esprit individuel, Doublet s'est imaginé que l'histoire de
-l'intelligence était écrite en nous, dans quelque repli de notre être,
-et il s'est dévoué à rendre visible ce palimpseste et à le déchiffrer.
-Il a donc remué toutes ces ombres et toutes ces poussières qu'on
-appelle les faits de conscience. Il a décrit avec d'ineffables
-minuties les voyages de Gulliver de sa pensée, et il a construit,
-comme Kant, et même contre Kant, une théorie. Cette théorie de «la
-perception,--de l'_appréhension de l'idée_,--de sa _subsumption dans
-les concepts_», cette théorie, très travaillée, très allemande, très
-subtile, mais dans le détail de laquelle nous ne pouvons entrer sans
-donner une congestion cérébrale au lecteur, se réduirait, si on la
-dépouillait de sa logomachie d'école, à une de ces inutilités logiques
-qu'un enfant de la Doctrine chrétienne mépriserait! Doublet lui-même
-n'est pas si convaincu de la solidité de cette théorie qu'il ne sente
-le besoin de l'appuyer sur autre chose... Et vous douteriez-vous
-jamais sur quoi il l'appuie? sur l'idée d'une vie antérieure,
-c'est-à-dire que le voilà du coup en pleine métempsycose comme
-Pythagore et Jean Reynaud le pythagoricien! Honteux d'être obligé de
-rétrograder jusque-là, car il a un bon sens qui se révolte
-probablement contre les conclusions de sa philosophie, l'historien de
-l'_Intelligence_ essaie de s'abriter sous l'opinion (d'ailleurs
-rétractée) de saint Augustin, dont le génie, comme on le sait, élevé
-dans les écoles, oscilla plus d'une fois aux souffles de son temps
-avant de devenir la ferme lumière qui a brillé dans le monde
-catholique, phare immobile à travers les siècles! Mais quel que soit,
-du reste, le grand nom dont on abuse en s'en couvrant, et n'importe à
-qui elle appartienne, l'idée d'une vie antérieure pour expliquer
-l'intelligence actuelle de l'homme peut être un système, mais n'est
-pas, certes! une solution. Doubler la question n'est pas la résoudre,
-et la Critique garde le droit de dire au philosophe: «Vous reculez
-toujours, mais quand sauterez-vous?» Doublet ne sautera pas. Nous le
-prédisons.
-
-Telle est, en quelques mots, cette _Histoire de l'Intelligence_. Tel
-est le fond de ce livre, dans lequel un esprit fait pour mieux que
-cela se remue puissamment dans le vide et finit par mourir, faute
-d'air, comme un robuste oiseau pris sous la machine pneumatique. Selon
-nous, il n'y avait qu'un moyen d'arriver à une solution dans cette
-question de l'intelligence; mais ce moyen, dont un philosophe ne se
-serait jamais avisé, aurait été de relever intrépidement le lieu
-commun en face de la philosophie. En place de l'homme individuel, qui
-n'arriverait jamais à l'intelligence s'il était seul, il fallait
-saisir toute la personne sociale. Au lieu de rechercher
-microscopiquement dans la conscience ou dans la mémoire le fait
-primitif fondamental, et qui constitue l'intelligence humaine, il
-fallait en prendre le germe mystérieux et complexe et montrer que,
-sans la couvée du père et de la mère, il serait non avenu, puisqu'il
-ne se développerait pas!
-
-Il fallait prouver que la plus haute source de mémoire,
-d'intelligence, de bonne volonté, d'acquisition, c'est la famille,
-l'éducation et le langage. La voix de l'homme est un fait
-ultra-mondain étranger au cosmos et particulier à l'homme, venant,
-nous le voulons bien, d'une vie antérieure, mais à la condition que
-cette vie antérieure sera Dieu. La parole renferme le mystère
-générateur de la pensée... _In principio erat verbum_. C'est donc par
-une théorie de la parole, et non par l'analyse de faits de conscience
-imperceptibles, que Doublet devait commencer son histoire. Il ne l'a
-pas fait et nous ne savons pourquoi. Le catholicisme l'aurait enlevé à
-la philosophie, et, comme Hercule étouffait Antée en l'arrachant à la
-terre, la religion aurait étouffé le philosophe dans le ciel! Doublet
-n'en dit pas un mot. Il est curieux de voir l'historien de
-_l'intelligence_ s'abstraire de l'histoire tout en critiquant
-l'abstraction, et, par suite, négliger le profond enseignement de la
-tradition, qui fait partie de l'homme cependant. Oui! cela est
-curieux, car nous n'imaginons pas que, pour un esprit comme celui de
-Doublet, s'abstraire de l'histoire ce soit la nier.
-
-Seul, en effet, cet enseignement de la tradition, depuis qu'il existe
-des philosophies, a su tout comprendre et tout expliquer. Écoutez-le!
-Rien de plus simple et de plus beau. Éden est dans les racines de
-notre être. L'enfance en est une lueur charmante encore. Puis tout
-s'éclipse avec l'apparition de la liberté. L'homme tombe; il perd
-Dieu, la lumière, l'intelligence. Qui peut lui rendre ce Dieu
-perdu?... L'éducation, la pédagogie, c'est la nécessité d'apprendre à
-l'homme son malheur; c'est le redressement de l'homme par la peine.
-Malheur à ce titan foudroyé s'il n'a le fouet! Il faut le rompre à sa
-condition et lui enseigner sa chute, sinon la création armée
-l'écrasera, puis le ciel armé; car Adam, le pédagogue et le père,
-répond pour ses enfants. Voilà la magnifique donnée que Doublet n'a
-pas même aperçue dans son éternelle préoccupation du _moi_. Timide
-dans sa conception de la vie comme tous les philosophes, qu'il accuse
-justement de pusillanimité, il s'imagine,--idée vulgaire!--comme tous
-les philosophes, que nos puissances se surajoutent les unes aux
-autres, quand c'est le contraire qui est vrai. L'homme ne vit ici-bas
-qu'en s'écroulant. Nos puissances tombent en poussière à mesure que
-nous avançons dans la vie, et la vie elle-même n'est qu'un germe
-supérieur que nous décomposons jusqu'à la mort. Quant aux procédés de
-Doublet pour _appréhender l'idée_, comme il dit, par exemple l'idée de
-la ligne et de l'étendue, ils consistent dans des généralisations et
-des abstractions si multipliées, si difficiles et si incertaines,
-qu'avec un pareil système de recherche Mathusalem lui-même serait mort
-sur la moitié du ba, be, bi, bo, bu, et nous ne croyons pas qu'il
-l'eût apprise. Philosophie d'école buissonnière, bonne pour les
-paresseux superbes! Peu de gens ont le temps de se pencher ainsi sur
-eux-mêmes et d'observer les infiniment petits--les _fils de la Vierge_
-intellectuels--sur lesquels Doublet concentre apoplectiquement
-l'effort de son oeil et de son cerveau. Dans cette vie, qui a un but
-sans doute, un but important et peut-être terrible, puisque c'est le
-tout de notre destinée, on a moins le temps d'apprendre comment se
-font les choses que le temps de les faire. Qu'on nous laisse passer
-avec notre ignorance! la besogne presse. Mais ce n'est point le compte
-des philosophes. L'un veut deviner comme l'oeil voit, et il se crève
-un oeil; l'autre, comment l'épi devient tel, et il ne sème pas. Au
-moins le formica-leo prend des insectes nécessaires à sa vie en
-creusant son trou dans le sable, mais les psychologues, comme
-Doublet, dans quoi creusent-ils, et que prennent-ils, que
-l'inanité?...
-
-
-III
-
-Certes! quand on touche de pareils résultats, quand on lit ce livre
-laborieux dans le rien où l'abstraction met le monde en poudre, on
-comprend que Taine, l'auteur des _Philosophes français du XIXe
-siècle_, dise hardiment, et pour cette fois avec vérité, que la
-psychologie est déshonorée. Elle l'est, en effet, et à jamais. Après
-avoir, par la main de Descartes,--ce Robinson du _moi_ enfermé dans
-son _je_ comme dans une île déserte, mais sans aucune espèce de
-_Vendredi_,--détrôné la scolastique, qui valait mieux qu'elle, la
-psychologie est tombée dans le mépris de la philosophie elle-même, et
-Taine, le lettré, le docteur ès lettres et l'élève de l'École normale,
-avec son livre des _Philosophes français au_ XIXe _siècle_, tous
-psychologues au premier chef: Laromiguière, Royer-Collard, Maine de
-Biran, Cousin, Jouffroy, est le témoignage le plus frappant et le plus
-éloquent de ce mépris.
-
-Le livre de Taine est effectivement, sous des formes qui veulent être
-gaies et amusantes avant tout, un soufflet bien et dûment appliqué sur
-les deux joues de la philosophie contemporaine. C'est un de ces
-soufflets semblables à ceux que le bourreau donnait parfois à sa
-victime immolée! Seulement, comme on ne tue pas avec la batte
-d'Arlequin, le joyeux bourreau n'a pas tué ici la philosophie, qui
-continuera d'aller à ses affaires comme M. de Pourceaugnac avec son
-soufflet. Jamais, depuis qu'on écrit des articles de petits journaux
-(c'en est un de 362 pages que ce livre), on n'a traité avec un
-laisser-aller plus irrespectueux, avec un détail d'anecdotes plus
-malhonnêtes (sont-elles vraies?), les hommes et les choses que les
-lettrés de ce pays-ci ont adorés depuis quarante ans. Taine a
-parfaitement appris, à l'École d'où il est sorti, le défaut de
-l'armure de ses maîtres, la vacuité de leurs systèmes, le vice de leur
-enseignement et les grimaces de leurs prétentions. Il sait tout cela
-comme un de nous, et nous ne lui reprochons ni de le savoir ni de le
-dire. Dans la splendeur animée du monde catholique, où nous assistons
-à la vie, les philosophes nous semblent des ombres chinoises, des
-marionnettes noires qui s'agitent sur une toile blanche tamisée de
-lumière, et cela nous cause je ne sais quel frémissement de plaisir de
-les voir se livrer aux affreux amusements de la discorde et se briser
-des meubles sur leur majestueux angle facial. Ils se font ainsi
-justice eux-mêmes. Et d'ailleurs, avant tout, même avant les
-convenances et les respects d'école, la vérité! Mais ce que nous ne
-pouvons nous empêcher de blâmer dans le livre de Taine, c'est le
-manque absolu de sérieux et le scepticisme de ton, qui invalide la
-critique que l'on fait; c'est surtout une perversité de doctrines pire
-que celle des philosophies dont il se moque en les exposant.
-
-Taine est un homme du XVIIIe siècle. Il l'est par l'expression et par
-le fond des choses, et, comme il est tel dans le XIXe siècle, il est
-très au-dessous, en réalité, des hommes du XVIIIe siècle, car l'erreur
-changée d'époque ressemble à un monstre déterré. Elle est plus laide
-qu'elle n'était du temps de sa vie. Si on appliquait à l'auteur des
-_Philosophes français_ un des procédés de son livre, qui consiste à
-changer un homme de place,--à faire naître Cousin, par exemple, en
-1640 et à le métamorphoser en abbé, en théologien et en successeur de
-Bossuet, espèce de truc à l'aide duquel il est facile de rencontrer
-des analogies d'imagination assez drôlettes,--nous dirions, nous, que
-Taine fut un ami de La Mettrie et qu'il a soupé chez d'Holbach, très
-hardi quand les domestiques étaient partis. Il a la prudence des
-serpents d'alors, qui étaient fort plats; il ne déduit pas longtemps
-ses idées, il les ombrage quand elles deviennent trop claires et les
-brise dans cette plaisanterie qui est une ressource; mais on n'en voit
-pas moins passer la lueur. Ces petites précautions ne tromperont
-personne. Taine distingue profondément la science, cet objet
-d'éternelle recherche, de la morale, de la religion, du gouvernement.
-La science, dit-il, ne s'occupe que de rechercher les faits et de les
-décrire analytiquement. Or, comme il estime que la science doit faire,
-dans un temps donné, les destinées du genre humain, il se trouve que
-la religion et la morale, qui ne sont pas la vérité scientifique et
-sur lesquelles les philosophes ont pris l'avance, s'en iront un jour
-avec les vieilles lunes. Telle est la foi et l'espérance de Taine.
-S'il y avait quelque chose qui ressemblât à du respect dans sa pensée,
-ce serait pour Condillac et pour Voltaire. Ses livres de chevet
-doivent être la _Langue des calculs_ et _Candide_. _Candide_ pour lui,
-son livre de couchette,--et la _Langue des calculs_ pour les badauds
-et quand quelqu'un monte l'escalier. Chose naturelle! La philosophie
-qu'il galonne le moins de ses épigrammes est celle de Laromiguière,
-parce qu'elle se rapproche le plus de la philosophie du XVIIIe siècle.
-Son Dieu,--le plus grand psychologue de ce temps, dit-il,--c'est Henri
-Beyle (Stendhal); Henri Beyle, un esprit puissant, c'est
-incontestable, mais d'un matérialisme presque crapuleux. Il faut bien
-le dire, c'est le matérialisme aussi qu'exhale le livre de Taine. Il
-n'y est pas formulé, mais il y est; et sous les fleurs de la rhétorique
-et les roses à épines de la plaisanterie, sous les fadeurs et les
-fadaises de ce vieux pastel effacé, on sent l'infecte solfatare...
-
-Quant au talent, un talent littéraire qui anime tout cela, il n'est
-pas énorme. Il consiste dans le programme assez bien étudié de la
-philosophie à l'École normale et dans cette fausse élégance qui joue
-au dandy sur des sujets qui ne comportent pas le dandysme. Un jour,
-Cousin, en verve de pédagogie, s'écriait, avec la solennité théâtrale
-et l'emphase de voix et de geste qui font de lui le plus grand comique
-involontaire qu'on ait vu: «Surtout, mon cher Labitte, n'oublions
-jamais que nous sommes des cuistres.» Mais Taine, qui n'a pas l'esprit
-de son état, veut, lui, à toute force, le faire oublier. C'est
-l'Alfred de Musset de la philosophie railleuse,--moins l'aristocratie
-naturelle du poète. Les cigarettes de Taine se fumeraient beaucoup
-moins longtemps. Quand on l'a lu, on est impatient d'une atmosphère
-plus saine et plus pure. On est impatient de sortir de la science
-telle qu'il nous la montre dans ce _profil perdu_, mais qui fait
-trembler, et de rentrer dans la famille, dans l'ordre, dans
-l'histoire, toutes choses ignorées du bourgeois célibataire, jongleur
-et parisien, lequel _cherche à rechercher_ un objet de _recherche_
-d'un goût _recherché_; car voilà toute la philosophie de Taine.
-Misérables hypogées philosophiques! L'esprit solitaire y a froid,
-malgré le rire qu'on affecte d'y faire entendre. Déjà, à propos d'un
-premier livre sur La Fontaine, nous avons conseillé à Taine, dans
-l'intérêt de son esprit et de sa renommée, de retourner à cette
-traduction de Shakespeare dont il nous a donné un jour de si beaux
-fragments. Après avoir lu les _Philosophes français_, nous
-l'avertissons qu'il est plus pressant que jamais de retourner au vieux
-Shakespeare. Mais nous écoutera-t-il, et faudra-t-il donc l'y
-conduire, comme ces jeunes filles qui ne veulent pas chanter par
-obstination de modestie et que l'on conduit au piano?...
-
-
-
-
-PASCAL[31]
-
-
-I
-
-Les _Pensées de Pascal_ et l'_Étude littéraire_ d'Ernest Havet[32] ne
-sont point une publication nouvelle. Elles datent de 1852. A cette
-époque, les travaux sur Pascal de Cousin, Sainte-Beuve, Nisard, Vinet,
-etc., etc., avaient éclaté, et, sans prétendre les résumer, cette
-publication les étreignit tous, comme idées, en un bloc consistant et
-très ferme, pour le compte d'une édition spéciale, faite avec soin sur
-les textes confrontés, et le rétablissement du sens de Pascal, si
-longtemps obscurci et mutilé. Quoique pleine de choses connues déjà,
-l'_Étude_ d'Ernest Havet ne fut pas cependant uniquement la
-concentration énergique et habile de ce qui avait été dit précédemment
-dans le courant de cette moitié de siècle. Havet se permit d'avoir
-aussi son opinion sur Pascal. Il se permit d'avoir de la pénétration
-souvent,--plus souvent de la solidité. J'oserai même dire que, dans
-l'état actuel de la pensée du XIXe siècle sur Pascal, personne n'est
-encore allé plus avant qu'Havet dans ce clair-obscur étonnant--plus
-étonnant que celui de Rembrandt--qui s'appelle l'âme et le génie de
-Pascal. En vivant longtemps dans l'étude de ce grand esprit, Havet a
-fait amitié, je ne dirai pas avec ces ténèbres,--comme disait Augustin
-Thierry de sa cécité,--mais avec cette profondeur agitée, et, s'il n'a
-pas toujours découvert ce qu'il nous y montre, il a parfois ajouté à
-ce qui déjà y avait été découvert. Qu'elles appartinssent donc à lui
-ou à d'autres, les opinions qui donnent la vie à son _Étude_ sur
-Pascal, et qui n'ont été jusqu'ici dépassées par aucune vue nouvelle,
-méritaient l'attention d'une critique qui a bien le droit de se
-demander si ce sont là les derniers mots qu'on puisse dire sur Pascal,
-et s'il y aura même jamais un dernier mot à dire sur cet homme qui
-fait l'effet d'un infini à lui seul!
-
- [31] _Les Pensées de Pascal_, précédées d'une _Étude littéraire_, par
- Ernest Havet (_Pays_, 5 juin 1860).
-
- [32] Dezobry et Magdeleine.
-
-Pascal, en effet, a été plus retrouvé, plus restauré, plus raconté que
-jugé de ce jugement définitif et suprême qui donne la _raison
-suffisante_ d'un homme; il a produit plus d'étonnement que
-d'admiration encore, et presque plus de frayeur que d'étonnement. Les
-critiques à classification et à catégories, les nomenclateurs qui
-croient aux familles d'esprits, ont été complètement déroutés par ce
-grand Singulier, sceptique et dévot, géomètre et poète, l'ordre et le
-désordre, qui se bat contre sa tête avec son coeur. Ils n'ont rien
-compris, ou du moins ont compris peu de chose à ce solitaire, plus
-solitaire que tous les solitaires de Port-Royal dont il faisait
-partie, car jamais la règle et la communauté de doctrine et de foi
-n'empêchèrent qu'il ne fût seul, éternellement seul, sur la montagne
-de son esprit. Hélas! il y resta jusqu'à son dernier jour, tenté comme
-le Sauveur Jésus, aussi sur la montagne; et son tentateur, à lui, fut
-son propre génie, affamé de ce que les sciences de la terre n'ont
-jamais donné: la certitude! On l'a si peu compris que les uns le
-traitèrent comme un philosophe aberrant et lui firent la petite leçon
-philosophique; les autres comme un chrétien trébuchant dans le
-jansénisme et lui firent la petite leçon religieuse, quand il eût
-mieux valu montrer les causes si particulières et presque _organiques_
-de ce jansénisme de Pascal. En somme, tout cela fut assez pitoyable.
-Chacun, avec son petit lumignon, ne montrait, en tournant alentour,
-qu'un point isolé du sphinx énorme qui, du fond de l'ombre où il était
-aux trois quarts plongé, semblait défier tous ces porteurs de bobèche!
-Nulle lumière, en effet, ne s'était coulée autour de lui pour
-l'embrasser dans la beauté entière de sa forme étrange, et ne le
-simplifiait en nous l'éclairant dans son irréductible unité et malgré
-ces incohérences de surface, cet homme, cet être plutôt que cet homme,
-qui fut encore autre chose qu'un grand géomètre, un grand sceptique,
-un grand dévot! Mais quoi?... C'est ce qu'il fallait dire, et c'est là
-ce qu'on n'a point dit.
-
-Eh bien, pour notre compte et dans la mesure de nos forces, c'est ce que
-nous voulons essayer de dire aujourd'hui! Nous ne voulons imiter
-personne: ni Voltaire, dont les _Remarques sur Pascal_ ne sont qu'un
-verre d'eau claire dans lequel il y a de petites raisons qui ressemblent
-à des animalcules; ni Cousin, ce cartésien _constitutionnel_ pour qui
-1828 dure toujours, et qui, à propos de Pascal, bon Dieu! établit le
-plus grotesque des rapports entre le scepticisme philosophique et
-l'opposition politique qui n'est pas _constitutionnelle_; ni même
-Sainte-Beuve, meilleur à imiter cependant, car du moins celui-là est
-humain sous sa littérature et recherche les influences de la vie dans
-les révélations de la pensée. Pour nous, là n'est point la question.
-Pour nous, il s'agira bien moins ici des oeuvres de Pascal et de sa
-valeur comparative ou absolue que de son entité, que de ce qui le fait
-Pascal,--ce prodige ou ce monstre, comme on voudra, mais, quel que soit
-le mot qu'on choisisse, la créature d'exception jusqu'à lui inconnue qui
-s'appelle Pascal, et même Blaise Pascal! Blaise, un nom de niais, accolé
-par le hasard, le roi des insolents et des ironiques, à cet autre nom de
-Pascal que la gloire devait faire un jour tellement resplendir!
-
-
-II
-
-Ainsi, nous prions instamment qu'on ne l'oublie pas! nous n'avons
-point à prendre la hauteur intellectuelle de Pascal. Nous voulons
-seulement indiquer quelle fut sa _vraie réalité_,--qu'on nous passe le
-mot! quoiqu'il ait l'air d'un pléonasme. D'ailleurs, quand on regarde
-à la lettre même de ses oeuvres, Pascal n'est pas si grand qu'on l'a
-cru pour une Critique qui n'est pas gâtée par cette admiration
-traditionnelle que lui, le plus fier de tous les génies, méprisait.
-Comme mathématicien, en effet, il fut pour les méthodes anciennes
-contre les méthodes nouvelles, dont il méconnut la portée, ce qui lui
-mérita peut-être que Voltaire le mît, comme géomètre, très au dessous
-de Condorcet. Comme écrivain, opérant sur une langue qu'il n'inventa
-pas, quoiqu'on l'ait dit, car nous avons un si effroyable besoin de
-flatter que nous finissons par flatter la gloire, il imita Montaigne,
-et l'imitateur ne fit pas oublier l'imité. Sans Montaigne, et sans un
-sentiment dont nous allons parler tout à l'heure, Pascal n'aurait
-jamais été que l'écrivain des _Provinciales_, ce chef-d'oeuvre qui ne
-serait pas si grand si les Jésuites étaient moins grands et moins
-haïs, les _Provinciales_, où le comique de cet immense Triste, qui
-veut plaisanter, consiste dans une ironie répétée dix-huit fois en
-_dix-huit lettres_, et dans cet heureux emploi de la formule: _mon
-révérend père_, qui--puisqu'on parlait à un jésuite--n'était pas
-extrêmement difficile à trouver.
-
-Mais, encore une fois, Pascal, l'immortel phénomène, n'est pas là.
-Avant de dire ce qu'est un homme, il faut bien dire ce qu'il n'est
-pas. Le Pascal profond n'est pas plus dans son initiative scientifique
-que dans l'originalité de sa langue littéraire. Ce n'est point là
-qu'il faut chercher la caractéristique, l'élément générateur de son
-génie. Ce qui distingue Pascal, ce n'est pas la force de sa raison,
-car souvent il voit faux; ce n'est pas non plus la pureté de sa foi,
-car souvent elle est troublée. Un pas de plus du côté où il marche,
-c'est dans l'hérésie qu'il tomberait. Non! ce qui le crée Pascal, ce
-qui lui fait, par l'accent seul, une langue à lui à travers celle de
-Montaigne, dont il a les tours et dont il s'assimile les qualités; ce
-qui lui donne une originalité incomparable entre tous les esprits
-originaux de toutes les littératures, et le fait aller si loin dans
-l'originalité que parfois il rase l'abîme de la folie et donne le
-vertige, c'est un sentiment,--un sentiment unique, un sentiment assez
-généralement méprisé par le superficiel orgueil des hommes,--et ce
-sentiment, c'est la peur!
-
-Mais tout ce qui est intense est magnifique dans ce monde sans
-énergie, et, d'ailleurs, la peur, ce n'est pas la lâcheté! «Quel est
-le lâche qui n'a jamais eu peur?...» disait Ney, le _brave des
-braves_. La peur de Pascal était digne de son âme et de son esprit.
-Elle pouvait exister sans honte, car c'était la peur du seul être avec
-lequel on puisse bien n'être pas brave: c'était la peur de Dieu! Je
-n'ai point à examiner si cette peur, qui était pour l'âme immatérielle
-de Pascal ce que serait une hypertrophie pour nos coeurs de chair,
-était légitime ou exagérée, mauvaise ou salutaire; si elle avait le
-droit philosophique ou religieux d'exister; ou si elle n'était pas
-plutôt un manque d'équilibre et un égarement dans des facultés toutes
-puissantes. Je me contente de la constater, car elle me suffit pour
-expliquer le Pascal sans égal, le Pascal des _Pensées_. Cette
-sublimité qu'on rencontre en ces quelques pages inachevées, et qui
-n'ont aucun modèle quant à l'inspiration qui les anime, cette
-sublimité qui n'existait plus depuis les effarements de quelques
-prophètes, je la trouve en Pascal dans la peur de Dieu et de sa
-justice, la plus grande peur de la plus grande chose qui pût exister
-dans la plus grande âme: l'âme de Pascal, que j'appelais plus haut: à
-elle seule tout un infini!
-
-Et il fallait qu'elle fût grande, en effet, cette âme, pour être plus
-forte que l'esprit dont elle était accompagnée; car, cet esprit, elle
-l'a vaincu, elle l'a emporté hors de la science et hors du monde,
-comme un lion emporte un enfant! Là, dans le désert, le saint désert,
-comme disaient ces anachorètes, la terrible lionne l'a foulé aux
-pieds, déchiré, déchiqueté, et elle a répandu autour d'elle ses
-lambeaux saignants avec une fureur de mépris dont vous pouvez juger
-encore; car ces lambeaux, ce sont les _Pensées_ de Pascal! Débris
-grandioses, auxquels les articulations manquent; mais quel prodigieux
-organisme ne font-ils pas supposer? L'ivresse de la terreur, d'une
-terreur sans bornes, a pu seule donner à l'âme d'un homme la force de
-briser un esprit pareil; car l'âme et l'esprit sont adéquats chez
-Pascal. C'est même la raison, par parenthèse, qui m'a toujours empêché
-de croire qu'eût-il vécu plus longtemps, et n'eût-il pas eu dans le
-coeur le néant de tout qui empêche de rien achever, Pascal eût pu
-élever à la religion le monument que l'on regrette. Non que
-l'ordonnance d'un beau livre ne fût dans les puissances de ce grand
-esprit de déduction et de géométrie, mais la peur fait trembler la
-main et dérange les combinaisons de l'artiste, tandis que la terreur,
-tout le temps qu'elle ne vous glace pas, fait pousser le cri
-pathétique. Et le cri pathétique, chez l'écrivain, c'est l'expression;
-ce n'est plus l'art, c'est le génie!
-
-
-III
-
-Le génie donc, mais le génie de l'expression et du sentiment, voilà la
-supériorité nette (_reina netta!_) de Pascal. Quelque pénétrant qu'il
-soit, il est plus _pénétré_, il est plus éloquent encore. Dans ce
-livre qui saigne, ce n'est pas la pensée qui domine, c'est le
-pathétique. La pensée qui circule dans ces _Pensées_ est bientôt dite,
-et c'est toujours la même pensée: «Rien de certain, rien qui se
-démontre, la philosophie radicalement impuissante, la _raison sotte_,
-Dieu donc est Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ»,--tel est le fond. Mais
-la forme,--et plus que la forme, car, au point de vue extérieur, cette
-forme, c'est Montaigne: Montaigne, c'est l'écorce du style de Pascal;
-mais l'âme inouïe qui circule dans tout cela, qui passe à travers ce
-fond de si peu d'invention et cette forme de tant de mémoire, voilà le
-Pascal en propre, voilà l'originalité qu'on n'avait pas vue et qu'on
-ne reverra peut-être jamais! Quoiqu'il y ait là de bien grandes images
-qui frappent le front, les yeux et l'esprit comme une main, ce qui est
-plus beau que l'image encore,--l'image, d'un physique si
-puissant!--c'est l'accent, l'intime accent. Jamais il n'en fut de plus
-tragique, de plus amer, de plus angoissé, de plus méprisant, quand, du
-pied de la croix, cette grande âme qui souffre la _passion_ de la
-raison humaine se retourne vers le monde, et aussi de plus humble
-quand, du monde, au contraire, elle se retourne vers la croix!
-
-Telle est la beauté des _Pensées_. Ce n'est pas la partie des
-_Pensées_ qui veut fonder, qui essaie de construire, qui raisonne
-enfin, qui est la plus sublime en Pascal: c'est la partie qui tremble,
-crie et doute, a horreur de douter, doute encore, et s'épouvante de
-son doute vis-à-vis de la seule clarté qu'il y ait pour elle,
-l'épouvantable clarté de Dieu! Effrayant génie que Pascal! a dit
-Chateaubriand. Ah! il eût dû dire effrayé! car l'effroi qu'il ressent
-est encore plus terrible que celui qu'il cause. C'est l'épouvante
-jusqu'à la poésie de l'épouvante. Oui! sous les lignes brisées de ce
-grand dessin géométrique qu'on aperçoit encore en ces _Pensées_, comme
-le plan interrompu d'une Pompéï quelconque après le tremblement de
-terre qui l'a engloutie, il y a une poésie, une poésie qu'on ne
-connaissait pas avant Pascal, dans son siècle réglé et tiré à quatre
-épingles: la poésie du désespoir, de la foi par désespoir, de l'amour
-de Dieu par désespoir! une poésie à faire pâlir celle de ce Byron qui
-viendra un siècle plus tard et de ce Shakespeare qui est venu un
-siècle plus tôt. Pascal, en effet, c'est le Hamlet du catholicisme, un
-Hamlet plus mâle et plus sombre que le beau damoysel de Shakespeare.
-Mais c'est tout à la fois le poème et le poète! C'est un Hamlet mort à
-trente ans passés, qui n'eut pas d'Ophélie, qui _cause_ aussi, et dans
-quelle langue, grand Dieu! avec la tête de mort que les solitaires
-mettent auprès de leur crucifix, et qui, s'il se rejette, comme
-l'autre Hamlet, en arrière, devant le trou de la tombe, c'est qu'au
-fond il voit l'enfer, que l'autre Hamlet n'y voyait pas!
-
-Ainsi, c'est un poète, en définitive, que Pascal. C'est le poète de la
-peur, qui a écrit ce grand mot caractéristique de son âme: «Le silence
-des astres m'épouvante!» C'est un poète, qui a dévoré, dans sa flamme,
-le géomètre, le philosophe et même le sceptique qui était en lui, et
-de cette cendre il a fait jaillir sa poésie. Poésie naïve s'il en fut,
-celle-là, car elle ne se sait pas poésie, et quand elle le saurait,
-elle ne s'en soucierait pas. Chose prodigieuse! dans une doctrine qui
-touche par un seul point à celle de Calvin, mais qui y touche, Pascal
-a su être un grand poète. Or, le calvinisme éteint tout, excepté
-l'enfer. C'est la seule orthodoxie qu'il ait gardée. Eh bien, l'enfer
-a été la source de la formidable poésie de Pascal! C'est par le
-sentiment, même quand il est inexprimé, de cette poésie terrible, plus
-que par sa roulette, plus que par un pamphlet toujours populaire, plus
-que par tout ce qu'il a fait jamais, qu'il est resté le dominateur des
-esprits et même de ceux qui lui sont rebelles; car on a répondu, bien
-ou mal, à toutes ses _raisons_, et malgré l'accablante expression de
-son génie l'intelligence humaine n'est pas vaincue, mais ses
-_sentiments_ emportent tout, et ceux-là qu'il n'a pu convaincre de ce
-qu'il croit il les a emportés par la beauté de ce qu'il écrit, et ils
-conviennent qu'ils sont emportés! Qui sait, du reste? peut-être n'y
-a-t-il pas d'autre manière de mettre les pieds sur ces deux révoltés
-tenaces: le coeur de l'homme et son esprit!
-
-
-IV
-
-Et c'est aussi par là qu'il vivra toujours, le Pascal des _Pensées_.
-Rien n'est plus immortel qu'un poète, que la grandeur de sentiment qui
-fait les poètes et les héros; car les héros sont aussi des poètes, les
-poètes de l'action! Les sciences vieillissent, bonnes femmes qui
-radotent en nous parlant de leur éternelle jeunesse. Les philosophies
-se succèdent. Je ne veux pas dire que Descartes ne soit plus; mais il
-est bien changé: on en a fait un universitaire. Quel aplatissement!
-S'il revenait au monde, il se trouverait un peu _verdi_ dans la
-_mirette_ de Cousin. Après Kant, d'ailleurs, après Schelling, après
-Hegel, il faut convenir que, même sans Cousin, l'homme du _cogito_
-serait un peu terni. Mais Pascal, lui, le Pascal des _Pensées_, n'a
-pas, comme on dit, pris un jour. Toute une armée de géomètres a passé
-pourtant sur le géomètre du XVIIe siècle, et planté plus loin que la
-place où il était tombé l'étendard de la découverte. Le jansénisme
-s'en est allé en fumée avec les autres poussières d'un siècle écroulé,
-et jusqu'en ce beau livre des _Pensées_ il s'est trouvé de vastes
-places qui maintenant font trou dans le reste, comme dans un tableau
-écaillé. La foi religieuse a pâli. La croyance au surnaturel, qui
-était le seul naturel pour Pascal, a diminué dans les esprits,
-retournés vers l'en-bas des choses. Il y a donc tout un Pascal de mort
-dans Pascal. Mais il y en a un autre qui ne mourra pas, c'est le poète
-des _Pensées_! c'est le poète qui est par-dessous tous ces
-raisonnements, tous ces doutes, toute cette syllogistique désespérée,
-toute cette algèbre de feu qui cherche l'inconnue et ne la trouve
-jamais, et qui, comme un phénix effrayé, aveuglé par les cendres du
-bûcher où il s'est consumé lui-même, se sauve tout à coup dans le
-ciel!
-
-Du reste, on l'a traité en poète, allez! Le XVIIIe siècle, qui avait
-bien ses raisons pour ne pas aimer la poésie, l'a assez insolemment
-toisé du bas de sa prose, de sa raison et de sa froideur! Un jésuite
-l'avait appelé athée, ce Pascal qui tue l'intelligence sous Dieu. Des
-philosophes l'appelèrent visionnaire. Ils en firent un malade et ils
-inventèrent même une petite légende d'_abîme qu'il voyait incessamment
-ouvert à ses pieds_, et cette légende, qui rapetissait Pascal, a eu
-crédit longtemps, et c'est un poète, c'est Sainte-Beuve, qui,
-impatienté, l'a mise à la fin en pièces l'autre jour!
-
-Poltron qui avait peur du diable! Voilà comme on traduisait cette
-terreur sainte du Dieu irrité et jaloux, qui féconda Pascal et en fit
-un poète incompréhensible aux pousseurs d'alexandrins de tragédie.
-Voltaire, Voltaire qui se croyait, avec raison, plus philosophe que
-poète, eut les pitiés les plus impertinentes pour Pascal. Dans ces
-_Remarques_, dont j'ai parlé, et dans lesquelles il fait tour à tour
-le joli coeur et le Tartufe: «Ne mettons point--dit-il d'un ton
-protecteur--de capuchon à Archimède...» «Êtes-vous fou, mon grand
-homme?» lui dit-il encore en se déboutonnant, familier et maraud. S'il
-l'était, c'était de cette folie dont il faut avoir _trois quarts_ avec
-un _seul quart_ de raison pour être un homme de génie, disait
-Royer-Collard, et cette folie-là, avec ses trois quarts de raison,
-Voltaire ne l'avait pas!
-
-Devant la postérité, et cette partie de la postérité qui aime les
-grands poètes, Voltaire n'aura jamais l'honneur d'avoir été, en toute
-sa vie, une seule minute fou comme Pascal!
-
-
-
-
-AUGUSTE MARTIN[33]
-
-
-I
-
-De Pascal à Auguste Martin, quelle cascade! Auguste Martin est
-l'auteur d'une _Histoire de la Morale_[34], et si Pascal est le poète
-de l'épouvante, Martin est le philosophe de la sécurité. Mon Dieu,
-oui! l'_Histoire de la Morale_! Voilà le sujet qu'aborde
-Martin,--_auteur de plusieurs ouvrages_, comme il dit sur la
-couverture de son livre. Les religions, les gouvernements, les ordres
-religieux, les grands hommes et même les grands scélérats, ont eu leur
-histoire. Seule, la morale, cette chose à part des religions et qu'on
-est prié instamment de ne pas confondre avec elles, seule, la morale
-n'avait pas la sienne. Ces étourdis d'hommes n'y avaient pas pensé!
-
- [33] _Histoire de la Morale_, par Louis-Auguste Martin, auteur de
- plusieurs ouvrages (_sic_) (_Pays_, 11 octobre 1859).
-
- [34] Bestel.
-
-Elle avait bien ses philosophes. Jules Simon, avec son _Devoir_, sa
-_Liberté_ et sa _Conscience_, était un des philosophes actuels et
-présentement des plus comptés de cette morale _par elle-même_, de cet
-indépendant _quelque chose_ qui s'appelle la morale, sans Dieu et sans
-sanction! Mais d'historien, aucun encore, quand Martin, qui depuis
-quinze ans poursuit la morale chez tous les peuples de la terre, comme
-Villemain, dont nous parlerons quand nous parlerons des critiques, y
-poursuit la poésie lyrique, Martin a pris possession de ce grand sujet
-dans un premier volume, précurseur de beaucoup d'autres...
-Louis-Auguste Martin, comme il s'appelle lui-même. Ne dirait-on pas un
-évêque?... Vous allez voir que ce n'en est pas un.
-
-L'_Histoire de la Morale_ commence par la morale de la Chine. Le livre
-que nous annonçons a même pour sous-titre: _Première partie:--de la
-Morale chez les Chinois._ Ce commencement nous plaît. C'est une bonne
-ouverture, et nous en faisons sincèrement notre compliment à l'auteur.
-En tant qu'on se préoccupe de la morale _par elle-même_, il faut la
-prendre où elle brille le mieux, où elle a son caractère le plus
-saillant et le plus incontestable, là enfin où elle a le plus régné
-sans s'appuyer sur cette robuste et grossière épaule des religions
-dont elle n'a plus besoin pour aller toute seule à présent... Or, qui
-ne le sait? Ce pays-là n'est-il pas, n'a-t-il pas toujours été la
-Chine?
-
-La Chine a bien vu par-ci par-là quelques vestiges de ces inévitables
-religions, branches cassées et dispersées du candélabre primitivement
-allumé et qui brûlent encore dans les diverses poussières où les porta
-une tempête qui ne les éteignit pas. La Chine, nonobstant, est de tous
-les pays du globe celui-là où la philosophie et la science, et par
-conséquent la morale, leur fille stérile, ont le plus piétiné ces
-débris de flambeaux renversés. Les bonzes de la Chine, les bonzes, qui
-sont les calotins de l'endroit, ont été effacés par messieurs les
-mandarins, qui en sont les littérateurs et les philosophes. Martin a
-donc agi avec une vigueur de procédé qui l'honore en retraçant
-d'abord, et avant toutes les autres nations, la Chine et l'influence
-qu'y exerce la morale pour montrer que la morale est quelque chose en
-soi, car elle y est tout, et après l'avoir montré Louis-Auguste
-Martin, l'_auteur de plusieurs ouvrages_, pourra se dispenser d'en
-faire un de plus!
-
-
-II
-
-Et il n'y a point ici de confusion. La morale qu'adore Martin et dont
-il entreprend l'histoire est bien la morale telle qu'on l'entend en
-Chine, cette morale athée qui charma, quand il la découvrit, tout le
-XVIIIe siècle, qui se connaissait à cette morale-là. C'est cette
-morale, enfin, que certains esprits du XIXe siècle professent encore
-aujourd'hui, en prenant la peine de la détacher adroitement de toute
-philosophie comme elle était déjà détachée de toute religion. Or c'est
-précisément ce détachement, cet isolement de tout système de
-philosophie, qui fait le danger de cette morale, _écrite_ seulement
-_dans nos coeurs_, et peu importe par quelle main!
-
-L'homme n'est pipé que par les idées les plus simples. Tout système de
-philosophie a des complications qui n'entrent pas facilement dans
-d'esprit de l'homme, ou des parties tellement ridicules (voyez comme
-exemple seulement les monades du grand et sage Leibnitz!) que,
-décemment, il ne peut les admettre sans être lui-même un philosophe,
-apte à avaler tout en fait d'énormités. Mais ce moralisme faux qui ne
-se réclame pas d'une théodicée,--une théodicée, c'est de la théologie
-philosophique,--ce moralisme facile à comprendre, lavé et brossé de
-tout mysticisme, brillant et transparent comme le vide, qui prétend
-n'être rien de plus que la constatation d'un pur fait de conscience,
-et comment ne pas admettre un fait? ce moralisme positif et _bon
-garçon_ est la plus dangereuse erreur qu'il y ait pour le commun des
-hommes, parce qu'elle est de niveau avec eux et qu'elle entre, sans
-avoir même à lever le pied, dans la majorité des esprits. Eh bien,
-c'est ce moralisme que professe aujourd'hui Martin, comme Jules Simon
-et tant d'autres! Et encore je crois que Martin, avec son air posé et
-doux (je ne dirai pas son air de colombe, mais de bon gros pigeon
-pattu et pas trop rengorgé dans son jabot dormant), est plus résolu et
-tranche plus net que Jules Simon, lequel me fait l'effet d'être bien
-empâté encore de déisme et de traîner après lui quelque chose de ce
-pot au noir de fumée.
-
-Martin, lui, est parfaitement et tranquillement et sereinement athée,
-comme un mandarin à quarante boutons. Dans l'avant-propos de son livre
-il a défini, comme il le devait, du reste, cette morale dont il a
-résolu d'écrire l'histoire. Il nous a donné un petit système qui
-marche sur les trois roulettes que voici: les devoirs de l'homme
-envers lui-même d'abord (à tout seigneur tout honneur!), d'où la
-sagesse,--les devoirs de l'homme envers la société, d'où l'amour,--et
-les devoirs de la société envers chacun de ses membres, d'où le
-_droit_. Est-ce net? Est-ce peu compliqué? Est-ce roulant?... Une si
-jolie petite mécanique enfile l'esprit comme une petite voiture enfile
-une allée de jardin!
-
-De Dieu, pas un mot. Des devoirs envers Dieu, pas l'ombre. Allons
-donc! pour qui nous prenez-vous?... Le nom même de Dieu, ce diable
-de vieux mot qui embarbouille l'esprit et nuit à sa clarté suprême,
-Louis-Auguste Martin ne l'a pas même écrit par distraction une seule
-fois. Louis-Auguste Martin n'est pas un distrait. Il est à son
-affaire, et son affaire, c'est l'homme, la sagesse de l'homme,
-l'amour de l'homme, le _droit_ de l'homme! J'ai vu souvent de
-l'individualisme. Je n'en ai jamais vu d'aussi naïf et d'aussi gros
-dans sa naïveté. En vertu de toutes les raisons qu'il vient
-d'exposer, Martin demande pour l'homme une plus grande liberté,
-moins de pénalité, et, comme tous ces messieurs les philanthropes
-humanitaires, un petit paradis sur la terre. Nous connaissons cette
-ancienne guitare. On nous la râcle depuis assez longtemps!
-
-Tel est le système de Louis-Auguste Martin, _l'auteur de plusieurs
-ouvrages_ que je n'ai pas lus, que je n'ai pas besoin de lire,
-celui-ci me suffisant pour juger l'homme, qui doit être, j'en suis
-sûr, de la plus profonde unité. Tel est le système à la lueur duquel
-l'historien va jeter ses regards sur la Chine. Moraliste, il est vrai,
-dont la morale a cela de supérieur, selon lui,--et d'inférieur, selon
-nous,--à la morale chinoise, qu'il n'aime point le bambou, et que la
-Chine a toujours joué de ce gracieux bâton à noeuds avec l'alacrité,
-la vigueur et la prestesse d'un bâtonniste. Même le suave Confucius ou
-Khoung-Tseu, si cher à Pauthier, dont Martin emprunte la traduction,
-se servait du bâton avec avantage, car, un jour, trouvant son meilleur
-ami d'enfance vieux et assis à l'orientale sur ses talons au bord d'un
-chemin: «Qui, vieux, ne sait pas mourir, ne vaut rien,» dit l'aimable
-sage, et il frappa en perfection le trop vivant bonhomme, tant la
-Chine, jusque par la main de ses sages, a l'habitude de badiner avec
-le bambou!
-
-Il y a dans ce badinage, il est vrai, aux yeux du très sérieux
-Louis-Auguste Martin, quelque chose de très offensant pour le _droit
-humain_, et c'est là le grand reproche qu'il ait à faire à la Chine;
-mais, enfin, il n'en dit pas moins, fier pour elle comme s'il était
-lui-même un Chinois: «Ce qui caractérise la civilisation en Chine,
-c'est la morale. C'est ce qui la distingue des autres civilisations...
-Chez aucun autre peuple on ne trouve aussi complètement _formulées_
-les éternelles lois du beau, du vrai et du juste, _inscrites dans la
-conscience de l'homme_. On les retrouve à chaque page de son histoire,
-_invoquées_ par ses empereurs, ses ministres, ses philosophes et ses
-lettrés...»
-
-
-III
-
-Et c'est la vérité. Martin nous analyse les _livres sacrés_, les
-quatre livres de Confucius, le Ta-Hio, le Tchong-young, le Lun-yu, le
-Yao-King (voilà assez de cette musique, n'est-ce pas?), et tout
-cela--c'est la vérité--est d'une majesté à laquelle, dans l'histoire
-intellectuelle des nations, il n'y a rien à comparer. Et cependant,
-malgré ces _invocations_ et ces _formules_, qu'a fait la morale de la
-Chine, cette morale transcendante régnant en Chine plus que l'empereur
-lui-même, ce grand moraliste en robe jaune qui, sous les inscriptions
-et les étiquettes, est souvent un monstre d'immoralité auprès duquel
-les Césars de la décadence romaine ne seraient que d'aimables jeunes
-gens en goguette?
-
-Est-ce que les Chinois, ces potiches, pris en masse et de siècle en
-siècle, ne cachent pas des hommes affreux? Est-ce que ces grotesques
-dont on rit, qui sont les marionnettes des Occidentaux, ne sont pas
-au fond l'abjection, la trahison, l'abomination, l'infamie du globe?
-Est-ce que dernièrement encore l'immense caricature n'a pas tourné au
-tragique, et avions-nous besoin de cela pour savoir ce qu'ils ont dans
-le ventre, ces poussahs au cerveau figé et à la poitrine vide de tout
-sentiment d'humanité et d'honneur?
-
-Auguste Martin avoue lui-même que Confucius, le plus sage des Chinois,
-ne put jamais parvenir à réaliser les réformes qu'il avait méditées,
-tant déjà les Chinois de son temps étaient pourris de vices, morts sur
-pied, irrémédiablement finis! Or, depuis Confucius, la corruption, qui
-va toujours son train, n'a fait que ronger davantage ce cadavre de
-nation. Comment donc cette histoire politique et sociale de la Chine,
-qu'il a étudiée, n'a-t-elle pas fait trembler quelque peu l'intrépide
-Martin sur l'efficacité et la solidité de cette morale qui doit, dans
-un avenir heureux, remplacer glorieusement ces drôlesses de religions
-chez tous les peuples!
-
-En effet, il ne tremble pas. C'est un héroïque. Il croit à la morale
-par _elle-même_, et il y croit si dru qu'il n'est pas du tout frappé
-comme il devrait l'être de ce grand fait qui se retourne contre sa
-pauvre morale, la soufflette et la convainc d'impuissance,--le
-contraste qui existe et n'a pas cessé d'exister en Chine entre la
-moralité enflée ou sentimentale des paroles et la scélératesse des
-actes. Incroyable, ou plutôt très croyable préoccupation! La niaiserie
-même de cette morale lui échappe; car, vous le savez, le _truism_
-soleille en Orient, la bêtise a dans ces contrées la beauté et la
-grandeur du climat, et les Chinois en particulier (à un très petit
-nombre près de proverbes qui font exception au reste de leur
-littérature), les Chinois sont d'incommensurables La Palisse.
-Seulement, ces La Palisse en fait de maximes, ces tautologistes d'une
-imbécillité grandiose, sont doublés des coquins les plus déliés et les
-plus retors qui aient jamais existé.
-
-Toute cette morale dont ils se chamarrent n'est donc pour eux que de
-l'ornementation pure, _pièces d'estomac_, broderies de robe,
-inscriptions de lambris, peintures d'éventail, dessus de portes,
-arabesques; mais elle n'a aucune influence réelle sur leur caractère
-et leurs actes et elle ne peut pas en avoir, car voici précisément où
-un homme qui n'aurait pas été Louis-Auguste Martin aurait été amené à
-conclure de toute cette histoire de la Chine.--C'est que la morale ne
-peut pas exister par elle-même, et qu'où elle est seule, avec ses
-principes tirés de soi, sans le Dieu personnel et rémunérateur qui
-punit ou qui récompense, elle n'est plus qu'une sotte et intolérable
-dérision!
-
-
-IV
-
-Mais, pour Louis-Auguste Martin, la conclusion devait être et a été
-toute différente et même contraire. La morale qui a le plus marqué une
-civilisation de son cachet, comme la civilisation chinoise, a-t-il
-dit, ne l'a marquée que par dehors, comme l'habit ou la peau d'un
-homme; mais elle n'a jamais pénétré dans ses moeurs. Eh bien,
-Louis-Auguste Martin n'en est nullement étonné! Il a réponse à tout.
-C'est que la morale des Chinois n'est pas assez la morale par
-elle-même! Et probablement ce n'est pas chez ce peuple cul-de-jatte
-qu'elle progressera assez pour le devenir.
-
-Oui! ce qui l'empêchait d'entrer, cette morale, dans les moeurs, c'est
-d'abord le vilain bambou, incompatible avec le _droit_ humain. Puis
-c'était aussi le droit de primogéniture, odieux partout, en Orient et
-en Occident (encore une vieille guitare connue)! Enfin, c'était la
-solidarité du fils et du père, ce ciment social que Martin s'amuse à
-gratter avec son petit coutelet de moraliste et à faire tomber d'entre
-les pierres d'un édifice qui, sans un reste de ce ciment, depuis
-longtemps ne tiendrait plus.
-
-Ah! Louis-Auguste Martin est un homme de rare conséquence. Il ne se
-dément pas. Il est un... _en plusieurs ouvrages_; mais si, par hasard,
-il ne l'était pas, il l'est dans celui-ci. Une raison encore qu'il
-nous donne du peu d'influence de la morale chez les Chinois, ses
-civilisés et ses régnicoles, c'est ce qu'il appelle l'esclavage de la
-femme. Louis-Auguste Martin, comme tous les moralistes modernes, qui
-ont remplacé les chevaliers errants,--et qui parfois errent
-aussi,--veut l'émancipation de la femme, même en Occident. La femme,
-écrit-il, doit jouer un rôle égal à celui de l'homme dans une
-civilisation bien faite: «Mais ce jour semble ajourné à l'époque où ne
-domineront plus l'audace, la valeur guerrière, incompatibles avec sa
-nature douce et résignée... Seulement, soyons tranquilles, ce jour
-arrivera...» Dites-le-vous bien, messieurs les officiers de spahis!
-
-En vain une femme, une Chinoise, la seule Chinoise _bas-bleu_ ou
-_babouche-bleue_ que l'on connaisse et qu'ait eue la Chine, la célèbre
-Pan-Hoeï-Pan, a eu une opinion contraire à celle de Louis-Auguste
-Martin et à toutes les femmes de lettres de notre Occident ambitieux.
-En vain a-t-elle rappelé la femme au sentiment tout-puissant de sa
-faiblesse et a-t-elle dit, avec un grand bon sens chinois étonnant et
-qui étonnerait même en Europe, qu'il n'y avait pour la femme que la
-modestie qui rougit et l'ombre du mystère qui voile cette rougeur
-charmante, Louis-Auguste Martin n'a pas l'humble opinion de madame
-Pan-Hoeï-Pan, et il lui résiste vertueusement, au nom de la morale
-universelle, comme un Joseph... intellectuel.
-
-Voilà, en somme, le livre de Martin. On n'y trouve guères plus que ce
-que nous venons de voir, comme ensemble et portée; mais, nous l'avons
-dit, nous le tenons pour plus dangereux qu'un livre plus fort. C'est
-de l'hameçon en masse dans le vivier des sots, qui ont une pente
-invincible à croire à la morale sans bambou ou sans punition d'un
-autre genre, à cette commode morale par _elle-même_ qui s'accote dans
-ses remords, quand elle en a, et fait bon ménage avec eux. Quant aux
-détails chinois du livre, ils sont pris à Duhalde, au père Amyot, à
-Brosset, loyalement cités, du reste, et à notre courageux et impartial
-voyageur, le père Huc, qui, lui, ne nous donna pas sur la Chine des
-idées de troisième main... Il y a bien par-ci, par-là, deux ou trois
-manières assez inconvenantes de parler du christianisme et de son
-divin fondateur qui étonnent et détonnent dans l'auteur, athée discret
-qui surveille sa parole tout en laissant passer sa pensée, et qui,
-quoique badaud d'opinion, a quelquefois le sourire fin...
-Louis-Auguste Martin se permet de parler de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ comme il parlerait d'un moraliste chinois. C'est par
-trop... chinois, cela, et mérite le bambou de toute critique qui en a
-un! A propos des prescriptions du Divin Maître, Martin, cet arpenteur
-exact de l'âme et de ses devoirs, prononce que le christianisme a
-_dépassé la puissance de l'homme_ en lui ordonnant de faire le bien à
-ses ennemis et de répondre aux offenses par des bienfaits. Sa petite
-morale _par elle-même_ est déconcertée de cela, et je le crois bien;
-mais ce n'est pas là une raison pour avoir, en exprimant un jugement
-faux, une familiarité qui n'est pas seulement un manque de respect,
-mais une faute de goût. Et d'ailleurs il n'a donc lu aucune histoire,
-pas même celle de la Chine, ce moraliste chinois de Martin, pour dire
-que le _christianisme dépasse la puissance de l'homme_! Et le plus
-écrasant démenti ne lui est-il pas donné par l'histoire tout entière,
-qui atteste que le christianisme a centuplé cette puissance là où il a
-saisi la nature humaine,--en Chine même, comme ailleurs et partout!
-
-
-
-
-BUFFON[35]
-
-
-I
-
-Ce travail, très complet et très intéressant, sur l'un des premiers
-hommes du XVIIIe siècle, confine à deux mondes et embrasse également
-la science et la littérature. Et lorsque je dis l'un des premiers
-hommes du XVIIIe siècle, ce n'est pas assez: c'est le premier qu'il
-faudrait dire. Car, dans l'ordre religieux, supérieur à tout, Joseph
-de Maistre et Bonald doivent être comptés comme étant du XIXe siècle,
-et, dans les sciences naturelles, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire en
-sont aussi. Buffon, moins spirituel que Voltaire, dont l'esprit me
-fait, d'ailleurs, toujours l'effet d'un bruit de grelots mis en
-vibration par les mouvements pétulants d'un singe, moins même que
-Montesquieu, qui a le sien finissant en pointe sans être pour cela un
-obélisque (car un obélisque, c'est un colosse!), Buffon, qui pourrait
-bien, si on y regarde, n'avoir pas d'esprit du tout, est pourtant fort
-au-dessus de ces deux hommes, bien plus vantés que lui et par la seule
-raison qu'ils ont plus troublé la moralité de leur siècle. Évidemment
-il les domina par la faculté la plus élevée d'entre les facultés
-humaines, quel que soit l'objet auquel on l'applique,--par cette
-faculté de l'ordre, que Voltaire n'eut jamais qu'avec ses domestiques
-et ses libraires, et que Montesquieu aurait pu avoir sans cet amour
-mesquin de l'épigramme qui l'a tant rapetissé.
-
- [35] _Histoire des travaux et des idées de Buffon; Des manuscrits de
- Buffon_, par Flourens (_Pays_, 31 janvier 1860).
-
-Buffon, en effet, est l'ordre même, l'ordre concerté, enchaîné,
-lumineux! C'est là le caractère le plus visible de son génie. Investi
-de la double aptitude de la science et de l'art d'écrire, le plus
-savant de tous les arts, Buffon est au moins toujours l'ordre, s'il
-n'est pas toujours la vérité. Grand talent descriptif, qui sait encore
-mieux distribuer et encadrer ses tableaux que les peindre, il a
-précisément comme peintre le défaut de sa qualité souveraine: il pèche
-par l'ardeur; il est froid... comme l'exactitude et comme la majesté.
-Né en 1707, sous Louis XIV, le roi réglé et éclatant comme le soleil,
-qu'il avait pris pour son symbole, Buffon devait garder sur tout
-lui-même un impérissable reflet de ce grand règne, qui expira sur son
-berceau, et montrer ce reste de _grandeur par la règle_ comme pour
-faire leçon en sa personne à la société déréglée au sein de laquelle
-il ne vécut pas.
-
- Le croirait-on, de loin?...
-
-Buffon, l'homme aux manchettes, qu'il mettait pour lui seul, est
-presque un solitaire dans son siècle. Un solitaire en grande
-toilette! Il haïssait Paris, le désordonné Paris, dont les soupers
-faillirent tuer jusqu'au génie de Montesquieu,--et il le fuyait. Quand
-il n'était plus au Jardin du Roi, il était à Montbard, dans ce
-pavillon aérien qu'il avait fait bâtir au-dessus de toutes les
-terrasses et dans la lanterne vitrée duquel il passa «cinquante ans à
-son bureau». C'est là, et _de là_, qu'il porta dans les résultats de
-ses travaux et dans sa manière de travailler, dans son style, _qui
-était l'homme_, et dans les moindres détails de la vie, cette hauteur
-tranquille et cette éternelle préoccupation de l'ordre et de la règle
-qui fit sa gloire et son bonheur; car il fut heureux! Il ne le fut
-point à la manière du chaste Newton, ce célibataire sublime, qui
-n'aima que Dieu et ses lois. Il avait, lui, quelque chose de trop
-tempéré, de trop harmonieux pour se mutiler ainsi le coeur, pour être
-un si cruel ascète de la science. Non! il se maria tard, dans sa
-beauté mûrie, et distribua ses jours entre la méditation et la nature,
-entre l'amour sans trouble du mariage et les vigilances tendres et
-lucides de la paternité. Il avait mis tant d'ordre dans sa vie qu'il
-put, sans inconvénient, la partager!
-
-Voilà l'homme,--le seul homme calme, comme un ancien, d'un temps ivre
-de vin de Champagne et de pire encore; voilà le Buffon que Flourens a
-voulu nous peindre, consacrant à l'homme un talent très vif de
-biographe et au savant une science qui a l'accroissement de presque un
-siècle de plus. Flourens est un de ces esprits issus de Buffon dont on
-pourrait dire: Si Buffon n'avait pas été, existeraient-ils? Pour moi,
-je le crois, quant à Flourens. Il a une personnalité très distincte et
-parfaitement à lui; nous la montrerons tout à l'heure. Mais peut-être,
-lui, ne le croit-il pas? Il adore Buffon, et depuis trente ans il lui
-a donné probablement bien plus de vie qu'il n'en a reçu de ce grand
-homme. Flourens ne s'est pas seulement fait un artiste en gloire pour
-le compte de Buffon: il est le meilleur de sa gloire. Parmi tous les
-bonheurs et toutes les somptuosités de cette prodigieuse destinée que
-Dieu, après sa mort, continue à cet heureux qui aurait pu jeter sa
-bague aux poissons du Jardin des Plantes, le meilleur c'est cette
-gloire plus intelligente et plus pure incarnée dans l'admiration d'un
-rare esprit qui sait, lui, pourquoi il admire, et qui se détache de ce
-fond d'éloges traditionnels et de sots respects qui compose le gros de
-toute renommée. En exprimant, en filtrant cette dernière goutte de
-gloire exquise sur la mémoire de Buffon, Flourens semble avoir oublié
-la sienne. Mais qu'il soit tranquille! il ne l'aura pas moins
-par-dessus le marché[36].
-
- [36] On verra plus loin les titres à cette grande chose qu'a Flourens
- par ses travaux _personnels_.
-
-
-II
-
-Ainsi, double biographie:--la biographie intérieure et la biographie
-extérieure de Buffon, les faits de sa vie et ceux de son intelligence,
-tels sont les deux volumes de Flourens et qui se complètent et
-s'appellent. Publiée à dix ans d'intervalle de l'_Histoire des travaux
-et des idées de Buffon_[37], l'_Histoire des manuscrits_[38] n'est
-qu'un dernier mot que Flourens, après tout ce qu'il avait dit déjà,
-pouvait ne pas dire sans faire préjudice à l'homme de son culte, mais
-qu'il a dit parce que l'amour infini a soif de lumière infinie.
-Buffon, on le savait, avait des collaborateurs, et ce n'était là ni
-une infirmité ni une pauvreté de son génie, mais, au contraire, une
-puissance de plus. Ce furent l'abbé Bexon, Guéneau de Montbéliard,
-Daubenton, ses lieutenants en histoire naturelle auxquels il découpait
-le monde pour leur en donner à chacun une province à lui décrire et à
-lui rapporter. Eh bien, ces collaborateurs ont un peu troublé les
-scrupules religieux de Flourens! Il ne s'est pas assez rappelé le sort
-de ces collaborateurs de Mirabeau, qu'on reprocha aussi à son génie...
-qui les a parfaitement dévorés. L'_Histoire des manuscrits_ a été
-commise en vue d'apaiser cette pieuse et même superstitieuse terreur.
-Flourens a voulu montrer, par ces _manuscrits_ dont il nous cite
-beaucoup de passages, à quel point l'esprit attentif de Buffon
-s'imprimait encore, en corrections, sur les pages qu'il n'avait pas
-tracées; mais réellement, pour nous, peu importe!
-
- [37] Garnier frères.
-
- [38] Ibid.
-
-Outre qu'en bonne justice ces corrections sont insignifiantes, elles
-ne le seraient pas qu'elles n'ajouraient rien au respect qu'on doit à
-Buffon, qui, après avoir pris la part du lion dans cette histoire
-naturelle dont il a eu la grande pensée, créa, avec l'histoire, des
-naturalistes pour l'écrire à côté de lui. Et ne sera-t-il pas,
-d'ailleurs, toujours plus beau d'inspirer les hommes comme la Muse que
-de les corriger ou de leur dicter comme un professeur? Seulement, dans
-ce volume sur les _Manuscrits_, que je regarde comme l'épi vidé de
-l'autre beau volume si plein sur les _Idées et les travaux de Buffon_,
-il y a cette biographie extérieure que Flourens n'avait encore
-jusqu'ici qu'ébauchée et dont on peut se passer d'autant moins, quand
-il s'agit de cet homme d'une si magnifique ordonnance, que son talent
-explique sa vie comme sa vie explique son talent, et que les triples
-pentes de l'esprit, du caractère et de la destinée se confondent et
-forment son identité.
-
-Et il l'a bien compris, le fin biographe! Il s'est bien gardé de
-remâcher l'idée, vieillotte de vulgarité, de ce superficiel Voltaire,
-qui disait: «L'existence des hommes des lettres est dans leurs écrits
-et non ailleurs», et il nous a donné, avec le détail le plus
-pointilleux et la charmante petite monnaie des anecdotes, dont on n'a
-jamais trop à dépenser, la biographie de cet imposant homme de science
-et de lettres dont la vie refléta sans cesse la pensée, mais qui est
-une _vie_ sous sa pensée, comme il y a de l'_eau_ sous le bleu du ciel
-que reflètent les eaux! Flourens nous l'a écrite ainsi qu'un homme
-d'action qui n'abstrait pas l'action humaine de l'existence du plus
-grand des contemplateurs.
-
-Flourens, il est vrai, n'est pas un savant de livres ou d'idées
-pures, c'est un naturaliste, un expérimentateur, c'est-à-dire un
-esprit incessamment à l'affût du caractère interne ou externe des
-choses, et, pour cette raison, il ne pouvait guères oublier les
-caractères de l'homme dans le contemplateur du belvédère de Montbard.
-Dès les premières pages de cette biographie, où le savant que nous
-allons retrouver dans les _Travaux et idées de Buffon_ se sent et pèse
-si peu, je vois, avant toute vocation scientifique, cette faculté de
-l'ordre que j'ai signalée et qui est la maîtresse faculté et la
-faculté maîtresse dans Buffon. Très jeune, à l'âge où les autres
-jeunes gens se dissipent, à l'âge des coups d'épée (il en donna un),
-il se fait rendre compte judiciairement par son père de la gestion de
-sa fortune, en proie aux plus affreuses dilapidations, rachète la
-terre de Buffon que ce bourreau d'argent avait vendue, et le garde
-tendrement chez lui, ce bourreau qui se remarie et dont il garde
-également et élève les enfants. C'est, jeune, absolument le même homme
-qui, vieux, envoyant son fils à l'impératrice de Russie et lui
-constituant presque une maison, lui dit, au milieu de ses largesses et
-de ses tendresses: «Et surtout payez vos gens toutes les semaines,
-monsieur!»
-
-Riche par le fait de son énergie, il employa sa fortune à former des
-relations nécessaires à son ambition sans turbulence, et il avait dès
-lors, nous dit son biographe, «l'aplomb de la richesse et de la
-beauté», ces deux choses qui font d'ordinaire perdre leur équilibre
-aux hommes. Il s'occupait de mathématiques, traduisait les _Fluxions_
-de Newton, mais déjà il se mettait en mesure avec l'avenir par des
-mémoires sur les végétaux qui le firent passer, à l'Académie, de la
-classe de mécanique dans celle de botanique, et décidèrent plus tard
-de sa nomination à l'intendance du Jardin du Roi, qu'il visait depuis
-longtemps avec la tranquillité de regard de la prévoyance. Une fois
-nommé à cette fonction, l'homme d'ordre de l'intimité apparut dans la
-vie publique. Buffon administra le Jardin comme il avait administré sa
-fortune. C'est alors qu'il créa des naturalistes qui durent l'aider
-dans le gouvernement de ce Jardin, ouvert aux produits des quatre
-règnes de la nature, et qui vinrent de tous les coins du globe s'y
-accumuler! Comme les hommes qui savent choisir ceux qui les
-remplacent, il fut _invisible_ et _présent_ au Jardin du Roi. Excepté
-quatre mois de l'année, il restait à Montbard, perché comme un aigle
-dans cette aire de cristal qu'il s'y était bâtie pour mieux y méditer
-dans la lumière, et ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'il en
-descendit, rapportant, imprégnés, trempés et saturés de cette lumière,
-les trois premiers volumes de son _Histoire naturelle_.
-
-A dater de ce moment sa gloire commença, sa vraie gloire. Jusque-là,
-il n'avait été que célèbre. Mais cette gloire caressante, dont les
-baisers sonnent, ne l'empêcha pas de remonter les escaliers grillés du
-pavillon plein de silence où l'attendait l'étude pensive, «l'étude
-après laquelle--disait-il--vient la gloire, si elle peut et si elle
-veut, et elle vient toujours!» Je l'ai dit, et Flourens l'a prouvé,
-ce qui distingue Buffon des hommes de son temps, que la gloire rendit
-fous, comme Rousseau et Voltaire,--de vrais parvenus,--c'est que sa
-belle tête calme sut résister à cette sirène. Il l'aima, mais comme il
-aima tout: avec une raison bien autrement belle que l'ivresse. Il
-l'aima comme il aima sa femme, comme il aima son fils, comme il aima
-sa province, qu'il ne quitta jamais. La province où l'on est né,
-patrie concentrée, patrie dans la patrie, peut-être plus profonde et
-plus chère encore que l'autre patrie! Ah! ce n'est pas lui qui aurait
-quitté sa Bourgogne et Montbard pour venir se faire couronner à Paris
-par des cabotines et pour donner des bénédictions déclamatoires au
-marmot de Franklin. Flourens cite un mot de cette madame de Pompadour
-que Voltaire le familier avait bien raison d'appeler Pompadourette,
-qui rime à grisette, et qui dit bien le ton de _fille_ de cette
-femme-là: «Vous êtes un joli garçon, monsieur de Buffon, on ne vous
-voit jamais!» Il était un _joli garçon_ comme Corneille:
-
- A mon gré, le Corneille est joli quelquefois!
-
-Mais quelle plus honorable accusation de solitude! En effet, il ne
-venait à Paris que dans quelque occasion solennelle, par exemple pour
-prononcer un jour, à l'Académie française, le seul discours de
-réception que la postérité n'ait pas oublié... et il s'en retournait
-après reprendre l'immense travail auquel il avait consacré sa vie. Il
-l'interrompait, cependant, pour recevoir dignement ceux qui venaient
-visiter cette gloire, qui n'était pas sauvage, mais qui sentait
-qu'elle ne grandirait que dans le labeur et l'isolement des hommes
-toujours plus! Sachant le prix du temps, le prix de tout, planant sur
-les préoccupations de son âme et les distractions de la vie, ne
-permettant pas à ces distractions d'emporter jamais sa pensée hors de
-l'atmosphère où, sans effort, il la maintenait, Buffon, comme
-Rousseau, ne jouait pas au hibou de Minerve. Ses manières de _poser_
-étaient plus aimables.
-
-Il avait beau être un homme de génie, c'était aussi un grand seigneur
-de sentiment, toujours prêt à l'hospitalité, vous tendant sa belle
-main du fond de ses manchettes, qui se levait de son bureau pour vous
-faire accueil, «mis plutôt comme un maréchal de France que comme un
-homme de lettres», disait Hume étonné; car il avait cette faiblesse
-d'aimer la parure qui fut la faiblesse de tant de grands hommes. C'est
-ainsi que vécut Buffon, c'est ainsi qu'entre la société et la nature,
-mais plus loin de l'une que de l'autre, il atteignit cette vieillesse
-qui devait être longue et qui lui alla mieux que la jeunesse, tant ce
-grand esprit d'ordre et de paix majestueuse paraissait plus grand,
-dans le rassoiement de sa puissance, par ces dernières années voisines
-de la mort, qu'au temps de la virilité!
-
-De tous les sentiments qu'il permit à son âme, je crois que le plus
-touchant et le plus profond fut pour son fils, et c'est aussi la
-pensée de son biographe. Le sentiment paternel, si protégeant et si
-élevé, rentrait dans sa nature ordonnante et souveraine. Tous les
-autres devaient faire un peu grimacer son âme, comme les petits
-sujets faisaient grimacer son style. Il ne s'y adaptait pas. «Quand il
-met sa grande robe sur les petits objets, elle fait mille plis»,
-disait gracieusement, pour la première fois de sa vie, en parlant de
-lui, ce goître de Suisse, madame Necker.
-
-
-III
-
-Telle est en abrégé cette biographie dont on ne peut donner l'idée en
-quelques mots; telle est cette oeuvre d'agréable renseignement et de
-piquante justesse qui, selon nous, fait tout le prix de l'inutile
-volume des _Manuscrits_. Il n'en est point de même de l'autre volume
-de Flourens: _Des idées et des travaux de Buffon_. Ce n'est plus là
-seulement un ouvrage agréable ou piquant comme cette notice
-biographique dont nous venons de rendre compte, mais c'est un livre
-dans lequel on constate une véritable supériorité. Là, on trouve une
-critique de Buffon pleine de verve, de mouvement, de sagacité et de
-science,--une critique faite par un amour qui a déchiré son bandeau,
-mais qui n'en est pas moins de l'amour encore.
-
-C'est le cas pour Flourens. Assurément nous ne croyons pas que jamais
-il sorte de cette critique de l'amour, qui est la sienne quand il
-s'agit de Buffon, et qu'il puisse entrer dans cette impartialité
-froide qui est la vraie température de toute critique; mais
-rendons-lui justice et convenons que pour lui, l'enfant de Buffon, le
-cartésien comme Buffon, l'homme incessamment occupé à brosser comme un
-diamant la gloire de Buffon pour qu'elle brille davantage, il a
-cependant dans le regard une fermeté qui étonne quand il le porte sur
-son maître. Il ose le regarder, et très souvent il le voit bien. Il le
-voit entre les théories et les systèmes, constatant nettement que
-Buffon, tiré à deux philosophies, tenait de Descartes le goût des
-hypothèses, et de Newton le respect et la recherche des faits. Au
-fond, en effet, Buffon n'était pas, malgré des qualités de génie, un
-de ces intuitifs qui sont les premiers en tout génie humain. Le fait
-de son esprit, qui finit, nous le reconnaissons, par devenir
-tout-puissant par l'ordre (toujours l'ordre!), la continuité,
-l'enchaînement, la génération des idées, était plus un tâtonnement
-sublime que cette intuition qui n'hésite jamais et va droit à la
-découverte.
-
-Buffon avait commencé sa vie pensante et savante par les
-mathématiques, qui sont une science de déduction, et il apporta les
-habitudes mathématiques partout où depuis s'engagea sa pensée, et
-c'est à cause de cela, selon nous, bien plus qu'à cause de ses
-accointances avec Descartes, qui avait été aussi un mathématicien bien
-avant d'être un philosophe, c'est à cause de cela que Buffon admit si
-souvent l'hypothèse comme une règle de fausse position. Buffon, nous
-dit Flourens, se trompa d'abord sur la méthode, rien n'étant moins
-dans la nature de son esprit que les nomenclatures et les caractères
-généraux. Seulement, comme, après l'avoir abaissé d'une main, Flourens
-relève Buffon de l'autre, en ajoutant qu'il se fit plus tard une
-méthode parce qu'il était un esprit toujours en marche, progressif et
-se complétant, Flourens n'attribue pas avec assez de rigueur, à notre
-sens, quoiqu'il l'indique, l'absence de vue perçante de Buffon, en
-fait de méthode, à une conformation de tête qui n'avait rien de
-métaphysique et à des facultés qui devaient entraîner celui qui les
-avait comme l'imagination entraîne.
-
-C'est un peintre, en effet, avant tout, que Buffon, et son grand
-mérite, qui est énorme et que nous ne voulons pas plus diminuer que ne
-le veut Flourens, est d'avoir fondé la partie descriptive et
-historique des sciences naturelles. Mais la loi abstraite, la méthode
-qui donne tout dans un seul procédé, disons-le hardiment, ne pénétrait
-pas en cette tête pompeusement éprise de généralités, de différences
-et de coloris. Buffon est bien plus une imagination qui reçoit des
-impressions et qui en fait jaillir des tableaux vivants, qu'un
-observateur dans la force exacte de ce mot. Il n'était pas anatomiste,
-ce myope superbe.
-
-Nous avons dit qu'il tâtonnait. Le bâton avec lequel il tâtonna et sur
-lequel il s'appuya, en anatomie, par exemple, fut Daubenton; mais par
-Daubenton (qu'importe le moyen!) «il créait l'anatomie comparée--dit
-Flourens--et il en comprenait l'importance». C'était l'habitude de son
-esprit, et c'en était aussi la force, de comprendre, de féconder,
-d'élargir les faits qu'il n'avait pas découverts. Moins
-expérimentateur habile que généralisateur formidable, il promenait sa
-vue sur les expériences qu'il n'avait pas faites; il en tirait les
-conséquences les plus éloignées; il en appuyait des conjectures.
-«Et,--dit l'éloquent Flourens, qui voudrait couvrir de sa tête tout
-entière, comme on couvre de sa poitrine celui qu'on aime, les erreurs
-de Buffon, ces erreurs qui sont souvent grandioses,--et j'aime mieux,
-à tout prendre, une conjecture qui élève mon esprit, qu'un fait exact
-qui le laisse à terre... J'appellerai toujours grande l'a pensée qui
-me fait penser.»
-
-«C'est là le génie de Buffon--ajoute-t-il encore--et le secret de son
-pouvoir, c'est qu'il a une force qui se communique, c'est qu'il ose et
-qu'il inspire à son lecteur quelque chose de sa hardiesse.»
-
-Et pourtant est-ce que les paroles de Flourens ne sont pas
-singulières? Ensorcellement par la beauté, par la grandeur, par le
-charme enfin du génie, plus que par la vérité qu'on lui doit... Si,
-vous autres savants, vous vous laissez entraîner ainsi hors du vrai
-limité, impérieux, immuable, que voulez-vous que nous devenions, nous,
-devant les beautés littéraires de cet homme, qui fut certainement, en
-définitive, plus un grand artiste dans l'ordre scientifique qu'un
-savant!
-
-
-IV
-
-Car voilà Buffon,--le vrai Buffon, pour nous! Buffon, c'est le grand
-peintre du XVIIIe siècle, qui n'a pas inventé seulement la description
-scientifique, comme parle Flourens, mais la description
-naturelle,--l'art de peindre avec des mots,--et qui, dans l'ordre
-hiérarchique de cet art nouveau, précéda immédiatement Chateaubriand,
-lequel commença sa carrière d'écrivain par être aussi naturaliste. En
-cette _Histoire des travaux et des idées de Buffon_, Flourens
-s'occupe, avec une compétence dont nous ne sommes point juge, du
-détail de toutes les questions techniques que nous ne saturions
-aborder dans ce livre, nous qui n'écrivons ni pour une spécialité ni
-pour une académie. Les idées de Buffon sur l'économie animale, sur la
-génération et sur la dégénération des animaux, etc., etc., etc.,
-toutes ces diverses vues sont passées au crible de la plus patiente
-analyse. Mais, la conclusion que nous venons de citer l'atteste, ce
-qui reste au fond du crible c'est le génie de l'homme qui a remué
-toutes ces questions; le résultat qu'on atteint, c'est la
-démonstration de sa force; mais, franchement, ce n'est guères rien de
-plus! Excepté l'unité du genre humain et la théorie de la terre, les
-deux plus grandes solidités de Buffon, l'actif de vérité, dans son
-bilan, est assez petit. Seulement, nous l'avons dit, c'est bien moins
-l'hypothèse qui est à admirer dans ce majestueux manieur d'hypothèses,
-que l'ordre dans lequel il les dresse et fait avec elles de grands
-spectacles!
-
-Or, c'est là ce qui nous importe, à nous. Nous nous soucions fort peu,
-pour notre compte, que la science, dont la preuve définitive n'est
-jamais faite, revienne maintenant, comme on le dit, aux _Époques de la
-nature_, après les avoir insultées. Quand elle y sera revenue,
-peut-être s'en retournera-t-elle encore, après y avoir laissé son
-respect et y avoir repris son mépris. Toutes ces titubations, ces
-chancellements, ces allées et venues d'une science éperdue et
-incertaine, n'empêcheront pas que ces _Époques de la nature_ ne soient
-un monument littéraire au pied duquel elle peut, s'il lui plaît,
-s'agiter. Quand les sciences naturelles, qui sont d'hier, auront
-grandi et seront développées, Buffon en sera probablement
-l'Hésiode,--un Hésiode dont les hypothèses seront les fables, mais qui
-seront inviolables au temps sous la garde d'un langage assez beau pour
-être immortel!
-
-
-
-
-SAINT-BONNET ET LE R. P. DANIEL[39]
-
-
-I
-
-Il est une question qui brûlait hier, et qui, tiède aujourd'hui,
-pourrait, d'un jour à l'autre, reprendre sa chaleur première, car elle
-n'a pas été résolue. C'est cette question des classiques grecs et
-latins, en apparence toute littéraire, mais dont le sens profond n'a
-frappé personne quand on l'a agitée puisqu'elle cache,--et tout le
-monde l'a senti,--sous son intitulé modeste, cet énorme problème
-politique et social de l'éducation, qui déjà faisait sourciller le
-vaste et serein génie de Leibnitz bien avant que l'Europe n'eût vu le
-XVIIIe siècle et la révolution française! Rendu, par ce double
-événement, bien plus difficile à résoudre, un tel problème, malgré
-tout ce qu'il a inspiré aux esprits les plus opposés, n'était pas
-cependant arrivé à ce point de démonstration qu'il pût imposer sa
-solution, comme une loi, à l'État lui-même, après l'avoir imposée à
-l'opinion comme une vérité. Et il y avait plus. Sur cette question de
-l'enseignement, si grave, si pressante, si peu faite pour attendre
-puisqu'elle implique l'avenir et le compromet, c'était surtout
-l'opinion qui était restée indécise. Elle s'était émue, il est vrai;
-mais elle ne s'était pas prononcée. Les hommes qui devraient la
-conduire et ceux qui pourraient l'égarer s'étaient passionnés. On
-avait bataillé de part et d'autre; mais d'aucun côté on n'avait
-vaincu. D'aucun côté (jusqu'ici du moins) ne s'était levée, pour en
-finir, une de ces intelligences supérieures qui ferment les débats sur
-une question, comme Cromwell ferma la porte du parlement et en mit la
-clef dans sa poche; et la Critique attendait toujours le mot concluant
-et définitif qui devient, au bout d'un certain temps, la pensée de
-tout le monde,--ce mot qui est le coup de canon de lumière après
-lequel il peut y avoir des ennemis encore, mais après lequel il n'y a
-plus de combattants.
-
- [39] _De l'Affaiblissement de la Raison en Europe; Des Études
- classiques dans la société chrétienne_ (_Pays_, 1er septembre 1861).
-
-Eh bien, ce que la Critique attendait, elle ne l'attend plus! Le mot
-dictatorial dont nous parlons a été dit, et, comme nous le prévoyions
-bien, du reste, il vient d'être dit par une intelligence chrétienne.
-Saint-Bonnet ne serait pas chrétien que, de nature et de physiologie
-intellectuelle, il irait au fond des choses et creuserait les
-questions jusqu'au tuf. Il se tient si loin de la forge aux
-réputations, il fait si peu antichambre dans les boutiques où nous
-brassons la renommée; moitié aigle et moitié colombe, c'est un esprit
-si haut et si chaste, dans la solitude de sa province, qu'on est
-obligé de rappeler qu'à vingt-trois ans il achevait son ouvrage de
-l'_Unité spirituelle_, trois volumes étonnants d'aperçus, malgré leurs
-erreurs, et qui donnaient du moins la puissance de jet et le plein
-cintre de cet esprit qui s'élançait, et que plus tard il s'élevait,
-d'un adorable _Traité de la douleur_, jusqu'à cette _Restauration
-française_, l'ouvrage le plus fort d'idées qu'on ait écrit sur notre
-époque. Métaphysicien comme Malebranche, avec la poésie d'expression
-au service de la métaphysique que Malebranche, malgré son chapitre des
-_Passions_ (admiration d'école!), n'avait pas, Saint-Bonnet est une de
-ces pompes intellectuelles qui vident toute question à laquelle
-s'applique le formidable appareil de leur cerveau. Quel qu'eût été le
-courant d'idées dans lequel il eût fonctionné, nous aurions eu
-toujours sur cette question de l'enseignement, puisqu'il la traitait,
-un livre remarquable avec lequel il eût fallu rudement discuter; mais
-Saint-Bonnet est chrétien. La discussion, s'il y en a une, ne nous
-regarde plus. Saint-Bonnet a ajouté la vigueur de l'idée chrétienne
-aux forces vives de son esprit, et c'est ainsi qu'il est arrivé, non à
-la vérité par éclairs, mais au plein jour de la vérité.
-
-Et, quel qu'ait été le renfort de l'idée chrétienne, il y est arrivé
-pourtant par sa voie propre d'études habituelles et de facultés
-profondes, intuitives et réfléchies tour à tour. On n'a pas oublié
-sans doute que les prétentions en présence, sur cette question de
-l'enseignement, c'étaient, d'une part, l'innocuité morale des
-classiques et leur convenance littéraire, et, de l'autre, le danger
-auquel ils exposent de jeunes esprits qui prennent leurs premiers
-plis et reçoivent les terribles premières impressions de la
-vie,--terribles, car ce sont peut-être les seules qui doivent leur
-rester! Comme les autres écrivains qui ont discuté l'influence de la
-littérature ancienne sur l'intelligence des générations modernes,
-Saint-Bonnet ne s'est pas contenté de poser une question d'histoire
-et d'établir superficiellement un rapport de cause à effet entre la
-moralité des auteurs païens, dont les oeuvres sont livrées trop tôt
-à de sympathiques admirations, et la moralité des hommes nés dans le
-sein du christianisme et qu'a lavés, même intellectuellement, le
-baptême. Saint-Bonnet a voulu davantage. Habitué à la méditation
-philosophique, à ce reploiement de la pensée qui s'aiguise en se
-pénétrant, il a entrepris de dégager cette loi de déduction qui,
-chez les autres écrivains, n'avait encore été qu'indiquée, et de la
-faire toucher par tant de côtés et à tant de reprises à ses lecteurs
-qu'il fût impossible de la nier. A notre sens, il a réussi. Il a
-traversé rapidement les faits d'expérience que de part et d'autre on
-s'opposait, puis, enfonçant la griffe de sa toute-puissante analyse
-dans les flancs mêmes de la question psychologique, il a substitué
-une question de nature humaine et d'inévitabilité logique à un
-rapprochement décevant dont on pourrait également dire: Cela est-il
-ou cela n'est-il pas? Conséquent à la manière des grands
-observateurs, qui généralisent quand ils concluent, anatomiste de la
-pensée comme Bichat et Cuvier l'étaient des organes, il a pris la
-tête humaine dans sa main et il a dit: Cette tête étant conformée
-comme elle est, il est évident que telles idées ou tels sentiments
-qu'on y infiltre quand elle est vierge encore doivent produire tel
-effet funeste,--absolument comme le chimiste dit: Tel liquide versé
-dans un autre liquide doit produire tel précipité à coup sûr. Et par
-là il a donné à une argumentation épuisée le degré de solidité qui
-devait la rendre invincible.
-
-Certes! à ne voir en bloc qu'un tel résultat, ce serait déjà une chose
-grande et belle que de l'avoir atteint, et la Critique, qui sait la
-profondeur et la difficulté des idées simples, ne pourrait oublier de
-le signaler avec éclat. Mais là ne se borne point le mérite du livre
-dont il est question. Il faut entrer dans les détails de ce nouvel
-ouvrage de Saint-Bonnet pour être frappé comme il convient de toutes
-les qualités d'exécution de sa pensée. Alors seulement on comprendra
-le magnifique titre qui surprend d'abord: _De l'Affaiblissement de la
-Raison en Europe_[40], donné à une brochure sur la question des
-classiques; et ce titre, si plein de choses, sera complètement
-justifié.
-
- [40] L. Hervé.
-
-En effet, l'horizon de l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_ ne
-se circonscrit pas dans les limites, si agrandies et si fouillées
-qu'elles soient, d'une question de psychologie. Il est assez
-indifférent pour le quart d'heure de savoir si c'est le métaphysicien
-qui éveille en lui l'esprit politique ou si c'est l'esprit politique,
-effrayé des tempêtes qui dorment sous nos pieds à fleur de sol, qui a
-repoussé le métaphysicien sur lui-même; mais ce qui est visible
-jusqu'à la splendeur, c'est que le métaphysicien et l'esprit
-politique, dont l'union fait un homme presque aussi merveilleux qu'une
-chimère, forment en Saint-Bonnet une exceptionnelle harmonie. Aux yeux
-de ce double penseur, l'anarchie, fille de la révolution française,
-née dans le sang affreusement fécond qu'avait essuyé pourtant un grand
-homme, l'anarchie, vaincue une seconde fois dans l'État, se réfugie
-actuellement dans la pensée, dans la philosophie, dans cette partie
-immatérielle et abstraite de l'homme d'où, au premier jour, elle
-redescendra dans les faits, plus forte que jamais, plus armée et plus
-menaçante! «On croit éteinte la révolution,--dit Saint-Bonnet, au
-commencement de son livre, dans des lignes qui, pour être un tocsin,
-n'en sonnent pas moins aussi tristement qu'une agonie,--c'est croire
-éteinte l'antique envie que la foi comprimait autrefois dans les
-âmes... envie amoncelée, en ce moment, comme la mer, par un vent qui,
-depuis un siècle, souffle sur elle.» Laissons les Pangloss du progrès
-se vautrer dans la niaiserie de leur optimisme. Le vieux serpent de
-l'erreur ne périt pas pour changer de peau. Au contraire, en changer,
-c'est pour lui une des conditions de la vie. Devenue panthéiste sur
-les sommets de la pensée et socialiste dans le terre-à-terre de la
-pratique et de la réalité, cette révolution intellectuelle, qui fait
-l'intérim de la révolution politique en attendant son retour, est pour
-Saint-Bonnet, comme pour nous, du reste, comme pour tous ceux qui
-portent un regard assuré sur l'Europe actuelle, l'application complète
-de toutes les doctrines du XVIIIe siècle à l'homme et à la société.
-Seulement, plus frappé que personne, en vertu de son tour d'esprit, de
-l'inutilité des _charges à fond_ exécutées par les meilleures
-intelligences contre la révolution dans les systèmes qu'elle a
-engendrés par la tête de ses plus illustres penseurs, et voyant, sur
-ces systèmes rompus, déshonorés, défaits, la révolution vivre encore
-et continuer de ravager la pensée sociale, Saint-Bonnet s'est dit
-qu'il fallait l'attaquer plus profondément, plus intimement que dans
-ces systèmes, forteresses de quelques jours! Il s'est dit qu'il
-fallait la poursuivre jusque dans son dernier retranchement, jusque
-dans les facultés de l'homme, faussées et perdues par une éducation
-première, et qui n'en restent pas moins perdues quand l'homme ne croit
-plus à la lettre de son enseignement. Or, de toutes les facultés de
-l'homme, la plus gauchie, la plus radicalement altérée, c'est
-précisément celle-là que la philosophie croit avoir le plus
-développée, c'est la faculté qui sert à concevoir le vrai:--la raison!
-Pour le prouver, Saint-Bonnet nous en fait l'histoire. Il nous en
-raconte les défaillances. Terrifiante et majestueuse peinture! Le
-propre des esprits véritablement supérieurs est d'élever jusqu'à eux
-les questions qu'ils posent et de n'en descendre pas moins jusqu'au
-fond de ces questions soulevées. Saint-Bonnet a prouvé à quelle race
-d'esprits il appartenait en donnant pour base à une question de
-réforme dans l'éducation publique cette histoire de l'affaiblissement
-de la raison en Europe, qui serait la plus sûre prophétie de notre
-prochaine décadence si le livre où elle est annoncée ne renfermait pas
-les meilleurs moyens de l'éviter.
-
-Et c'est ici que l'originalité du livre commence; c'est ici qu'on sent
-à quel métaphysicien on a affaire. Nous avons nommé la raison. Mais,
-comme tous les grands esprits philosophiques, qui savent que les mots
-représentent la pensée, qui poinçonnent la langue et donnent le
-vocabulaire de leurs conceptions, Saint-Bonnet nous explique ce qu'il
-entend par cette faculté, d'ordinaire si vaguement définie.
-Indépendamment de sa justesse, nous, chez qui bat le coeur de
-l'artiste, nous ne savons rien de plus beau que cette définition de la
-raison, qui a les proportions d'une analyse. Selon Saint-Bonnet, la
-raison, c'est la faculté divine, impersonnelle, qui nous met en
-rapport avec l'infini. Une des confusions les plus fréquentes et les
-plus déplorables d'une fausse philosophie, c'est la confusion de la
-raison et de l'intelligence, qu'il faut si sévèrement distinguer. La
-raison, c'est ce qui nous est resté du rayon divin après la grande
-rupture de la chute; l'intelligence, c'est la puissance de l'homme,
-le résultat, soit du hasard, soit du mystère de sa contingente
-organisation. Comme la sensation est en l'homme le représentant et la
-voix de la nature, la raison est dans sa conscience le représentant et
-la voix de Dieu.
-
-«La fonction psychologique de la raison--dit Saint-Bonnet--est de
-placer continuellement la notion de l'être, la notion de la loi, du
-nécessaire, de l'unité, du juste, du bien en soi, en un mot du divin,
-sous les perceptions innombrables du phénomène du variable, du
-relatif, du fini que lui transmet sans cesse l'intelligence,
-recueillant le produit des sens, et d'empêcher que nous ne restions de
-simples animaux. La fonction de la raison, en un mot, est de rappeler
-constamment l'homme des perceptions contingentes et personnelles aux
-perceptions impersonnelles et immuables; de la nature physique où le
-retient le corps à la raison éternelle d'où lui descend la vérité.»
-Une telle faculté, qui soude presque l'homme à Dieu, s'il est permis
-de parler ainsi, devait être la première que la philosophie du XVIIIe
-siècle, la philosophie du _moi_ et de la chose exclusivement humaine,
-dût fausser. Et elle n'y manqua pas. Elle la brisa. Pour cela, la
-philosophie pesa sur l'esprit de l'homme de deux manières: par les
-sciences, qui ne s'adressent qu'à l'esprit et qui finissent par lui
-donner le vertige de sa force, et par l'effet du paganisme sur l'âme.
-Influence--il faut le reconnaître--que le XVIIIe siècle n'avait pas
-créée, qui existait depuis la Renaissance; mais qui, grossie chaque
-jour, avait fait avalanche sur la pente escarpée de ce siècle, où
-toutes les erreurs entassées avaient fini par se précipiter.
-
-Tel est le chemin que l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_
-parcourt, après l'avoir creusé, pour arriver à cette question de
-l'influence du paganisme sur de jeunes âmes qui ne semble être qu'une
-question de rhétorique aux esprits superficiels, mais qui est, pour
-les esprits profonds, une question de philosophie, de gouvernement,
-d'avenir du monde. Les esprits superficiels, nous savons ce qu'ils
-sont dans une époque où le système des majorités est une méthode de
-vérité. Nous savons que, pour peu qu'ils aient une misère de talent,
-de palette, et même sans cela de renommée, les voilà les conducteurs
-et les chauffeurs de l'opinion sur tous les rails. Mais qu'importe!!
-nous renverrons ceux qui croient à leurs paroles légères au livre de
-Saint-Bonnet. A qui suivra comme nous ce grand mineur, ce grand
-stratégiste, qui creuse si bien le dessous des questions qu'il veut
-résoudre, il ne restera nulle incertitude pour les plus inquiets.
-Toute anxiété sera dissipée! La question qui a dernièrement scandalisé
-MM. les dandies littéraires, cette fine fleur d'humanistes à gants
-blancs de cette époque de doctrinaires en toutes choses, lesquels
-prétendent savoir le latin et ne vouloir l'étudier que dans les
-sources les plus pures, cette question, qui n'est pas seulement une
-question de pédagogue, mais une question d'âme, sera plus que
-résolue: elle sera épuisée. Saint-Bonnet l'a retournée dans tous les
-sens. Il en a sondé toutes les faces. Naturalisme d'abord, scepticisme
-ensuite, toutes les influences qui sortent pour l'enfant des premières
-impressions littéraires, des premières ivresses de son imagination
-ravie, Saint-Bonnet les a étudiées, les a poursuivies dans les mille
-canaux de l'âme et de la vie, comme un grand médecin qui poursuivrait,
-dans les réseaux des veines et au plus secret de nos organes, le virus
-mystérieux de quelque horrible maladie. Oui! cet observateur si fort
-sur la nature morale de l'homme, sur tout ce qui la trouble et
-l'altère, nous fait l'effet d'un grand médecin. Là où les autres
-voient la santé ou une hygiène sans inconvénient et sans péril, le
-grand médecin voit le mal, l'empoisonnement et la mort. Du reste, le
-remède proposé par notre pathologiste intellectuel est bien simple. Il
-demande que les premières émotions, que les premières admirations de
-l'enfant soient chrétiennes. Il tient à ce que l'enfant soit
-littérairement et même philosophiquement chrétien, dans sa mesure
-enfantine, avant de pénétrer dans la littérature et la civilisation
-païennes. Il désire que les sciences morales et dogmatiques
-l'emportent dans l'éducation sur les sciences expérimentales et
-naturelles, et il rédige ainsi son programme: «La littérature prise
-dans les saints Pères avant de passer à l'étude de l'antiquité; la
-philosophie avant la rhétorique, et surtout la science parfaite et
-solide des doctrines théologiques, puisées dans les auteurs approuvés
-par le saint-père.» Quelle plus grande simplicité!
-
-Et ces conclusions ne sont pas nouvelles. Elles ont été exprimées déjà
-par beaucoup d'esprits dans la discussion dont nous parlions plus
-haut. Ce sont les conclusions pour ainsi dire _catholiques_ de la
-question. Mais ce qui est neuf, ce qui appartient en propre à l'auteur
-de l'_Affaiblissement de la Raison_, c'est la manière dont il aboutit
-à ces conclusions et dont il les impose. Livre de circonstance pensé
-par un esprit d'une originalité perçante, l'_Affaiblissement_, nous le
-répétons, dit avec ascendant le mot décisif qui doit influer sur les
-destinées d'une question posée et en litige encore. Il ralliera les
-intelligences fortes. Il fera la lumière par en haut. Seulement, comme
-tous les livres d'un talent très élevé ou très profond, il a besoin du
-temps pour son succès. Il ne peut pas l'avoir immédiatement, et voici
-pourquoi: il faut aux livres, comme aux talents destinés au succès
-rapide, au succès à l'heure même, un côté de médiocrité, soit dans la
-forme, soit dans le fond, lequel ne déconcerte pas trop la masse des
-esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n'a pas ce bienheureux
-côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire,
-on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu'on
-annonce. Or, le livre de Saint-Bonnet est aussi grandement et
-artistement écrit qu'il est fermement pensé. L'auteur le sait, du
-reste. Il sait que les gloires les plus pures et les plus solides,
-espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et
-les plus belles cristallisations. Quel que soit le retentissement ou
-le silence du nouvel écrit qu'il publie, il ne s'en étonnera pas; il
-est trop métaphysicien pour s'en étonner. Seulement, applaudi ou
-délaissé du public, ce livre n'en formule pas moins, sur la question
-de l'enseignement classique, les grandes considérations qui doivent
-rester et auxquelles il faudra bien revenir. Et ce n'est pas tout. En
-dehors de la question pratique de l'enseignement, l'ouvrage de
-Saint-Bonnet se distingue par une chose d'un mérite absolu et
-impérissable comme la métaphysique elle-même, et cette chose, fût-elle
-seule, suffirait pour classer très haut l'écrit où elle paraît pour la
-première fois. Nous voulons parler de cette analyse de la raison, avec
-les huit facultés qui la composent, et qui sera peut-être pour la
-gloire philosophique de Saint-Bonnet ce que fut pour Kant le
-remaniement des catégories d'Aristote. En philosophie, une bonne
-distinction a quelquefois l'importance d'une découverte; mais ici il y
-a plus qu'une distinction, il y a une systématisation tout entière,
-avec laquelle on répondra désormais au rationalisme sur cette question
-de la raison qu'il a si cruellement et si machiavéliquement troublée
-en la séparant de la foi. Ajoutons qu'un autre bienfait de la théorie
-de Saint-Bonnet sera de mettre fin à la thèse du traditionalisme
-exclusif.
-
-
-II
-
-Si nous avons uni sous un titre commun l'_Affaiblissement de la
-Raison_ et les _Études classiques dans la société chrétienne_[41] par
-le Révérend P. Daniel, c'est qu'à part l'identité du sujet nous ne
-connaissons pas d'ouvrage qui montre mieux la justesse des vues de
-Saint-Bonnet que ce livre, entrepris dans un but différent du sien.
-Assurément l'éducation classique, l'éducation par les anciens, a
-trouvé un défenseur bien savant, bien ingénieux et bien chrétien
-pourtant (on n'en saurait douter) dans le Révérend P. Daniel, le
-Rollin de la Compagnie de Jésus, qui nous donne un nouveau _Traité des
-Études_ plein de renseignement et de lumière. Mais le P. Daniel
-lui-même, appuyé sur un livre qu'on ne saurait trop louer au point de
-vue de l'information historique, ne peut infirmer dans notre esprit la
-portée des raisons que Saint-Bonnet a signalées contre l'enseignement
-des anciens tel qu'il a été pratiqué si longtemps dans notre éducation
-moderne.
-
- [41] Julien Lanier.
-
-Le P. Daniel a les entrailles de son ordre pour un genre
-d'enseignement qui en a fait la gloire. Rien donc de plus naturel à un
-homme comme lui que de défendre cet enseignement et de vouloir le
-justifier. Il y parviendrait presque si l'on ne s'en rapportait qu'aux
-faits qu'il cite, si l'on oubliait que ces faits, recueillis et morts
-dans l'histoire, sont séparés de leur racine, c'est-à-dire de
-l'époque à laquelle ils se sont produits et de l'esprit qui l'animait.
-Membre de cette illustre Compagnie de Jésus pour laquelle on ne
-saurait avoir une trop profonde vénération, le P. Daniel a opposé la
-tradition scolaire d'un temps où l'Europe et la France étaient
-chrétiennes comme, hélas! elle ne le sont plus, aux esprits sévères
-qui croient aujourd'hui la foi et la civilisation perdues si on ne
-refait pas l'homme dans son germe, c'est-à-dire dans son existence
-intellectuelle. Le docte historien nous raconte, avec un détail qui
-honore sa science et son talent d'exposition, ce que fut
-l'enseignement classique depuis le IVe siècle jusqu'à Charlemagne et
-Alcuin, depuis Raban Maur jusqu'à Alexandre de Villedieu, et depuis le
-XIIe siècle jusqu'à la Renaissance. Or, dans cette longue période, il
-le montre partout admis par l'autorité religieuse, qui n'avait qu'à
-dire un seul mot pour le supprimer. Il cite même à ce sujet les
-décisions du concile de Trente. Mais, selon nous, si les faits cités
-sont incontestables, nous croyons que le savant jésuite en a tiré de
-fausses conclusions; et c'est surtout quand on a lu cette histoire des
-_Études classiques_ que Saint-Bonnet paraît seul avoir saisi la
-question là où elle est réellement, c'est-à-dire dans l'état effrayant
-de la pensée européenne et dans la nature de l'esprit humain.
-
-Et, nous le répétons en finissant, il n'y a que là, en effet, qu'on
-puisse trouver la raison sans réplique qui domine tout le débat
-rappelé par nous aujourd'hui. Partout ailleurs tous les arguments sont
-entachés de faiblesse. Ils plient quand on les presse un peu. Même le
-grand argument invoqué par le P. Daniel, et le meilleur de toute sa
-thèse: «Que l'homme qui enseigne est plus que l'enseignement, et que
-là où le maître est excellent les mauvaises doctrines deviennent
-innocentes», cet argument n'est pas, au fond, beaucoup plus solide que
-les autres, et l'histoire elle-même ne s'est-elle pas chargée de le
-réfuter? Certes! s'il fut jamais des hommes dignes de porter dans
-leurs saintes mains le coeur et le cerveau de l'enfant, ces délicats
-et purs calices que la vérité doit remplir et qui restent fêlés ou
-ternis pour toujours dès qu'un peu de poison de l'erreur y coule, ne
-sont-ce pas les Jésuites, les pères de la foi, les pères aussi de la
-pensée, ces premiers éducateurs du monde?... Eh bien, Voltaire et le
-XVIIIe siècle sont pourtant sortis de chez eux! Nous ne dirons pas
-qu'ils en soient sortis comme l'enfant sort, complet, organisé,
-achevé, du sein de la mère. Cela ne serait pas vrai et nous n'avons
-pas besoin d'exagérer la vérité dans l'intérêt de la vérité même.
-Mais, enfin, l'éducation qui avait suffi jusque-là ne suffisait donc
-plus pour que Voltaire devînt... ce qu'il est devenu, malgré ses
-maîtres, et que le XVIIIe siècle fût possible?...
-
-Nous prions ceux qui séparent la question de l'éducation des besoins
-et des périls du XIXe siècle, pour ne la considérer que dans la
-tradition de temps moins menacés et moins à plaindre, de vouloir bien
-songer à cela.
-
-
-
-
-LACORDAIRE[42]
-
-
-I
-
-Au moment où le Révérend P. Lacordaire vient d'entrer à l'Académie, la
-Critique littéraire doit se trouver heureuse d'avoir un livre du
-nouvel académicien à examiner. C'est deux fois une nouveauté. Les
-livres ne sont pas très nombreux dans la vie du P. Lacordaire. Pour ma
-part, il m'est impossible d'admettre comme un livre, dans le sens
-véritablement littéraire du mot, les _Conférences de Notre-Dame_,
-improvisées, on nous l'a dit assez en insistant sur ce mérite, et si
-remaniées depuis, à main et à tête reposées, en vue de la publication.
-Reste la _Vie de saint Dominique_, livre médiocre, d'une érudition
-incertaine, et dont la célébrité du Révérend P. Lacordaire comme
-orateur fit seulement resplendir la médiocrité. Ajoutez-y deux ou
-trois livres de _Mélanges_, fort _lâchés_ comme tous les _mélanges_,
-c'est là à peu près tout, et ce n'est pas bien gros. Vous le voyez,
-il fallait du renfort peut-être pour expliquer cette élection,
-désintéressée de tout, comme on le sait, excepté de littérature, et à
-laquelle jusque-là personne n'avait pensé, pas même le nouvel
-académicien!
-
- [42] _Sainte Marie-Madeleine_ (_Pays_, 3 juillet 1860).
-
-En effet, l'illustration, très méritée du reste, du P. Lacordaire,
-n'est pas d'aujourd'hui; et l'Académie, qui, comme toutes les
-douairières, a toujours aimé les très petits jeunes gens et les fait
-tout de suite académiciens à leurs premiers vers de comédie ou de
-tragédie, aurait pu, il y a vingt-cinq ans, avoir un jeune homme de
-plus dans son écrin de jeunes hommes, et un jeune homme qui lui aurait
-apporté une renommée éclatante. Elle dédaigna d'y songer. Le talent
-qu'elle aurait reconnu en l'admettant dans son sein était, il est
-vrai, un talent oratoire; mais l'Académie, qui donne des prix
-d'éloquence, ne répugne pas aux orateurs, quoique le but de son
-institution ne soit pas le développement de l'art oratoire, mais bien
-de la littérature. Ne l'avait-on pas vue nommer des évêques pour une
-_seule_ oraison funèbre, et des avocats pour des plaidoiries
-malheureusement plus nombreuses? Il est vrai que les évêques sont de
-hauts dignitaires ecclésiastiques, qui honorent, par l'élévation de
-leur rang, la compagnie dont ils font partie, et il est vrai aussi que
-le fondateur de l'Académie a voulu honorer les lettres en les mêlant à
-ce qu'il y a, socialement, de plus élevé. Quant aux avocats,
-lorsqu'ils ont eu leur _règne_ dans un pays autrefois soldat, et qui,
-grâce à Dieu! l'est redevenu, ils devaient l'avoir aussi à l'Académie.
-Mais l'orateur que voici, le P. Lacordaire, n'était qu'un simple
-dominicain, peu sympathique d'état et d'opinion à messieurs les
-philosophes éclectiques ou voltairiens qui avaient la bonté d'élire
-des évêques ou des rois du temps, des avocats! D'un côté, lui, le P.
-Lacordaire, qui avait fait voeu d'humilité et qui tenait trop à son
-voeu pour se donner les soins mondains d'une candidature, pensait
-encore moins à l'Académie que l'Académie ne pensait à Sa Révérence,
-quand tout à coup l'élection, provoquée par MM. de Falloux, Cousin et
-Villemain, a eu lieu. Les titres littéraires du P. Lacordaire ont donc
-fait passer les philosophes sur le moine, et même le moine sur les
-philosophes, car le P. Lacordaire n'a pas été nommé à l'Académie avec
-dispense de visite, comme aurait pu l'être Béranger. Parmi ces titres
-peu nombreux, et encore plus nombreux qu'aperçus, il a glissé ce livre
-sur Marie-Madeleine, et s'il ne l'a pas publié pour les besoins de son
-élection, puisqu'il était nommé quand le livre a paru, on peut
-cependant très bien croire qu'il l'a publié pour la justifier ou pour
-en témoigner à qui de droit sa reconnaissance.
-
-Malgré son sujet et son titre (une vie de sainte!), le livre de
-_Marie-Madeleine_[43] devra toucher l'Académie comme un hommage. Cette
-vie de sainte, qui pouvait avoir le grand caractère ferme, austère, et
-surnaturellement édifiant des hagiographies dignes de ce nom, n'a
-point cet effroyable et ennuyeux inconvénient. L'enseignement du
-prêtre qu'on pouvait craindre y est remplacé par la sentimentalité
-d'un philosophe, chrétien encore, mais d'un christianisme qui n'est
-point farouche, d'un christianisme _humanisé_; et le moine, le moine
-qui inquiète toujours les yeux purs et délicats de la philosophie, s'y
-est enfin suffisamment décrassé dans les idées modernes pour qu'il
-n'en reste rien absolument sur l'académicien reluisant neuf!
-
- [43] Vve Poussielgue-Rusand.
-
-II
-
-Mais ce que l'Académie prendra bien gaîment, je n'en doute pas, je le
-prends, moi, avec tristesse. Surprise agréable pour elle, le livre que
-voici sera, sinon une déception pour qui connaît à fond le Père
-Lacordaire, au moins un malheur sur lequel on pouvait encore ne pas
-compter. Religieusement, catholiquement, au point de vue de la
-doctrine et de la direction à imprimer aux esprits, le livre du Père
-Lacordaire est un malheur d'autant plus grand que les âmes sur
-lesquelles il n'opérera pas, les âmes ennemies, en verront très bien
-la portée, et s'empresseront de la signaler comme inévitable,
-puisqu'un prêtre la donne à son livre. Or, cette portée, ne vous y
-trompez pas! c'est le sens du siècle même. C'est son inclinaison vers
-le terre-à-terre de toutes choses qui nous emporte en bas, hors du
-monde des choses saintes et divines, et que le devoir d'un prêtre de
-la religion surnaturelle de Jésus-Christ n'est pas, je crois, de
-précipiter.
-
-Oui! voilà où va le livre du P. Lacordaire. Pendant que son auteur va
-à l'Académie, le livre, sous une forme respectueuse et croyante, qui
-n'est qu'une force d'illusion de plus, va au naturalisme du temps, au
-rationalisme du temps, à l'humanisme du temps, enfin à ce prosaïsme du
-temps qui doit tuer les religions comme la poésie, car il tue les
-âmes! Il y va par une voie chrétienne, je le sais, mais il n'y va pas
-moins que les livres qui y vont par une voie impie, que les livres de
-Renan, de Taine et de tous les philosophes du quart d'heure, pour
-lesquels il n'y a plus dans le monde, sous une face ou sous une autre,
-que _de l'humanité_ à étudier, rien de plus.
-
-Qu'il aille moins loin que les livres de ces messieurs-là, ce n'est
-pas douteux! Qu'il s'arrête à mi-chemin, je le vois bien; mais
-qu'importe! Il n'en est pas moins dans la pente, sur laquelle tout
-penche, d'un univers qui fut si droit et si magnifiquement assis. Il y
-est, poussant dans cette pente les intelligences restées chrétiennes
-et faisant razzia d'elles, que manqueraient les livres des philosophes
-s'ils étaient seuls, et les y poussant au profit du plus terrible
-entraînement qui ait jamais menacé le monde chrétien.
-
-Cela paraît incroyable, n'est-ce pas? venant d'un prêtre, d'un
-religieux, du P. Lacordaire, un grand talent parfois si lumineux. Eh
-bien, disons ce que c'est que le livre qu'il a intitulé _Sainte
-Marie-Madeleine_; disons-le bien vite, ne fût-ce que pour être cru!
-
-
-III
-
-Le livre de _Sainte Marie-Madeleine_ n'est pas une histoire à la
-manière des chroniqueurs et des légendaires, lesquels prennent
-simplement les faits et les rapportent, en les sentant et en les
-exprimant chacun avec le genre d'âme et d'éloquence qu'il a. C'est
-plus que cela et c'est moins aussi, car c'est moins naïf. C'est
-l'histoire intime et interprétée des sentiments humains de sainte
-Madeleine pour N.-S. Jésus-Christ et de N.-S. Jésus-Christ pour elle.
-
-Ici, avant d'aller plus loin, la Critique a besoin de s'excuser sur le
-langage que le livre du R. P. Lacordaire la forcera à parler. La
-Critique, qui n'a point, elle, la main sacerdotale du Père Lacordaire,
-tremble quand il s'agit de toucher à cette chose immense et divine,
-l'âme de N.-S. Jésus-Christ, tandis que le R. P. Lacordaire ne fait
-aucune difficulté de la soumettre, cette âme devant laquelle un ange
-se voilerait, aux recherches de son analyse. La pureté de son
-intention, certes! personne n'en est plus sûr que moi; mais, quand il
-s'agit d'une de ces audaces d'observation qui ressemble presque à de
-l'irrévérence, la pureté d'intention sauve-t-elle tout, et suffit-elle
-pour entrer dans ce secret, gardé par l'Évangile, de l'espèce d'amitié
-qu'avait le Sauveur pour la Madeleine? Or, c'est bien d'amitié qu'il
-s'agit, et d'amitié humaine, car le livre s'ouvre justement par la
-plus singulière théorie sur l'amitié, l'amitié que l'auteur met, de
-son autorité privée de moraliste, au-dessus de tous les sentiments de
-l'homme; ce qui, par parenthèse, est faux. Le sentiment de l'amour
-religieux de Dieu est un sentiment humain aussi, et c'est là
-véritablement le plus beau; c'est le premier. Un prêtre d'ailleurs, et
-nous sommes heureux d'avoir à nous couvrir de l'autorité d'un prêtre,
-a répondu déjà à cette théorie du R. P. Lacordaire, inventée peut-être
-après coup dans l'intérêt de son histoire,--ou plutôt de son roman
-d'amitié.
-
-Et j'ai dit le mot: roman d'amitié; car il est impossible de voir là
-une histoire, et, malgré le fil délié de ses analyses à la
-Sainte-Beuve, le Père Lacordaire n'est sûr de rien. L'histoire, la
-vraie et la seule histoire des relations de Notre-Seigneur et de
-sainte Madeleine, c'est l'Évangile, l'Évangile si sobre
-d'interprétation, si vivant de la seule vie du fait, l'Évangile dans
-lequel l'âme divine et humaine de N.-S. Jésus-Christ se montre
-également dans tous ces actes que les moralistes appellent sensibles
-et sans qu'on puisse dire: Voici où l'homme finit et où le Dieu
-commence! tant l'homme et Dieu sont sublimement consubstantiels. En
-ne s'expliquant pas plus qu'il ne le fait sur les sentiments purement
-humains de Notre-Seigneur, l'Évangile, qui est la vérité, et qui
-devrait être la règle de ceux qui croient qu'il est la vérité,
-l'Évangile aurait dû arrêter le R. P. Lacordaire en ses curiosités
-psychiques et l'empêcher d'aller perdre son regard en cette
-mystérieuse splendeur que l'Évangile a pu seul révéler dans la mesure
-où il _fallait_ qu'elle fût révélée!
-
-Ainsi, curiosité indiscrète d'abord, vaine ensuite, car elle n'aboutit
-qu'à des infiniment petits d'une appréciation... impossible, le livre
-du R. P. Lacordaire n'est que le roman, le roman pur, introduit dans
-cette mâle et simple chose qu'on appelle l'hagiographie, par un esprit
-sans virilité! C'est le roman moderne, subtil, maladif, affecté,
-allemand, le roman des _affinités électives_ transporté de Goethe dans
-l'Évangile, pour expliquer les sentiments que l'Évangile avait assez
-expliqués, en les voilant de son texte inviolable et sacré, pour la
-gloire de sainte Marie-Madeleine et l'édification de ceux qui croient
-en elle. Mais le Père Lacordaire, moderne lui-même comme le roman, a
-trouvé que ce n'était pas assez que les quelques mots rayonnants dans
-les placidités du divin récit, que les quelques faits qui donnent Dieu
-et l'homme en bloc; il a voulu, qu'on me passe le mot! y mettre plus
-d'homme, et il l'a voulu pour émouvoir les âmes où il y a plus de
-créature humaine que de chrétienne; car ce livre--on le sent par tous
-ses pores--est écrit surtout pour les femmes, et pour les âmes femmes,
-quel que soit leur sexe. Prêtre égaré par un bon motif, je le veux
-bien, mais égaré pourtant, il a spéculé sur le fond de la tendresse
-humaine pour faire aimer son Dieu en montrant l'homme aux âmes déjà si
-pleines de l'homme qu'elles s'en vont faiblissant dans leur ancien
-amour de Dieu!
-
-Eh bien, en faisant cela, il a risqué de faire un mal immense, et,
-dans l'ordre moral, qui risque le mal l'a déjà fait! Alors que l'homme
-est si avant dans la préoccupation universelle, ce n'est pas, en
-effet, le moment de lui montrer ce qu'il voit tant et de lui cacher le
-Dieu qu'il ne voit plus et ne veut plus voir. Non! c'est le Dieu qu'il
-nous faut d'autant plus maintenant! C'est le Dieu dans sa
-transcendance, dans son surnaturel, son incompréhensibilité
-accablante;--car l'accablement vaut presque la lumière pour une âme,
-puisqu'elle entre en nous à force de nous écraser. Quand les dogmes
-finissent, ainsi que le disent insolemment les philosophes, on ne les
-sauve pas en les découronnant de leur mystère, en demandant bien
-pardon pour eux à l'orgueil humain, et en priant les philosophes
-d'excuser qu'il y ait un Dieu dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce
-qu'il y avait un homme si aimable! Or, voilà certainement ce que ne
-dit pas explicitement, comme je le dis, moi, pour en montrer le
-danger, le livre du R. P. Lacordaire, mais ce qu'il dit implicitement
-néanmoins.
-
-Tout ce petit roman de l'amitié de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine
-nous offre beaucoup trop Notre-Seigneur Jésus-Christ sous cette forme
-humaine qui demande grâce pour sa divinité, et qui l'obtient de
-messieurs les philosophes (de si bons princes!) et des gens bien
-élevés, des âmes tendres, de la bonne compagnie de tous les pays. Mais
-vous savez bien à quel prix! Dans le livre du R. P. Lacordaire,
-Jésus-Christ est toujours, c'est la vérité, un être adorable; mais il
-n'est pas assez N.-S. Jésus-Christ, il est trop un homme, un
-particulier, un ami de la famille Lazare, un convive avec qui, ma foi!
-il est très agréable de souper. Si vous poussiez un peu l'éminent
-dominicain, il vous montrerait peut-être, après l'ami, dans
-Jésus-Christ, le bon camarade, qui sait?... Pour le faire plus homme,
-il le ferait peut-être plus aimable compagnon... Oui! peut-être en
-ferait-il quelque admirable _compagnon du devoir_ du temps, lui qui
-était charpentier!... Je m'arrête, moi, tremblant d'en dire trop; mais
-le Père Lacordaire s'arrêterait-il dans ce détail de l'humanité de
-Jésus-Christ, dans ce naturalisme d'appréciation substitué à la
-difficulté des mystères dont il faut parler moins parce que l'homme ne
-veut plus comprendre que l'homme aujourd'hui?
-
-
-IV
-
-Tel est le livre du R. P. Lacordaire. Je ne veux rien exagérer. Ce
-livre, dont je crains le succès, n'exprime pas, à la rigueur, un tout
-radicalement mauvais et qui doive être rejeté intégralement; mais il a
-les corruptions du temps, sa sentimentalité malade, son
-individualisme, son mysticisme faux, son rationalisme involontaire.
-Même après l'avoir lu je n'ai assurément aucun doute sur la foi et la
-piété de celui qui vient de l'écrire; mais je me dis que les milieux
-pèsent beaucoup sur les natures oratoires, qui s'inspirent ou se
-déconcertent sous l'influence du visage des hommes, et le R. P.
-Lacordaire a été un grand orateur. Talent vibrant, moins pur cependant
-que sonore, négligé mais élégant, frêle et pâle, puis tout à coup
-nerveux et brillant, ayant l'audace d'un paradoxe et la mollesse d'une
-concession, le P. Lacordaire, comme la plupart des hommes, qui sont
-beaucoup mieux faits qu'on ne pense, a les opinions et les
-défaillances d'un talent comme le sien, presque muliébrile, qui se
-tend ou se détend comme des nerfs. Plongez-le par supposition dans le
-moyen âge et appuyez-le sur saint Thomas, le P. Lacordaire pourrait
-viser sans inconvénient à la popularité de ce temps-là, sainte ou
-innocente; mais il est malheureusement du XIXe siècle, où la
-popularité n'est ni l'une ni l'autre et où il est plus dangereux de
-la rechercher. Et, il faut bien le dire, il l'a recherchée, et elle
-est encore, à cette heure, l'écueil contre lequel vient de se heurter,
-dans sa maturité réfléchie et qui devrait être plus détachée des
-opinions du monde et de sa sotte estime, le même homme qui, dans sa
-jeunesse, y heurta, hélas! tant de talent, tant de doctrine, et
-probablement tant de vertus! Le prêtre de l'_Oraison funèbre
-d'O'Connell_; le moine des clubs et de l'Assemblée nationale, qui
-passa, en sa robe blanche de dominicain, des examens de civisme devant
-des étudiants en droit; le journaliste de l'_Ère nouvelle_ que l'on
-croyait enfin détourné du monde, auquel, disait-on, il ne voulait plus
-même parler de cette voix dont le souvenir devenait plus grand dans le
-silence, est ressorti de son cloître une fois de plus pour devenir un
-candidat d'Académie, et vient de payer sa bienvenue dans la compagnie
-où il est entré entre deux philosophes avec ce livre de _Sainte
-Marie-Madeleine_, sacrifice aux idées les plus malsaines d'une époque
-qui aime tant ses maladies! J'ai parlé plus haut de Renan, et pourquoi
-faut-il que le R. P. Lacordaire me le rappelle? Renan, si vous vous en
-souvenez, s'est amusé, dans un de ses derniers écrits, à éteindre
-autour de la tête de nos saints le nimbe d'or que la foi y allume,
-malice philosophique assez semblable au mauvais sentiment du gamin qui
-renverserait la lampe d'un sanctuaire!
-
-Le R. P. Lacordaire ne l'éteint pas, il est vrai, ce nimbe du
-surnaturel et du divin, autour de la tête pâle de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ, mais il le voile, pour qu'on aperçoive mieux combien
-cette tête est humainement belle et pour que ceux qui sourient du
-nimbe soient touchés au moins de la beauté du plus beau et du plus
-doux des enfants des hommes. En cela, je le répète sans avoir peur de
-me tromper, si le P. Lacordaire n'a pas fait oeuvre de philosophe
-complet encore il n'a pas fait oeuvre de prêtre: un prêtre n'eût pas
-tant attendri, tant mondanisé et tant vulgarisé la langue sévère du
-catholicisme en abaissant, devant les exigences publiques, son
-surnaturel et merveilleux idéal; un prêtre ne demande pas pardon pour
-la divinité de son Dieu!! Mais le prêtre qui s'est oublié a été vengé
-par l'artiste qui n'a pas paru; car, au fond, rien du talent
-d'autrefois du R. P. Lacordaire n'a passé, en brillant, dans ce livre.
-Devenu le Richardson étrange de la Madeleine dans cet inconcevable
-petit roman d'amitié entre elle et Notre-Seigneur, doué comme le
-chevalier Grandisson de toutes les perfections humaines, le prêtre qui
-a consommé une telle chose l'a consommée dans un de ces styles qu'on
-ne pourra pas louer, même à l'Académie, même le jour de sa réception!!
-
-On le sait, et sa vie et ses livres l'attestent, le R. P. Lacordaire,
-comme tous les artistes, et j'ai été tenté d'écrire les artificiers de
-la parole, est beaucoup moins écrivain qu'orateur. Écrivain, il est
-souvent faux et froid, guindé, prétentieux, rhétoricien,--oh!
-rhétoricien empoisonné de rhétorique!--et, par dessus tout, incorrect.
-Orateur, sa langue est plus saine. Elle se place assez heureusement
-sur ses lèvres pour qu'elle y paraisse plus ferme, plus pure, plus
-ailée que quand il écrit. D'ailleurs il y a l'émotion et la voix,
-transfigurant cette langue qui passe et dont il ne reste dans le
-souvenir qu'un écho. Voilà ce qui protège son style d'orateur, même
-dans ses ambitions les plus infortunées. Mais sur ces pages qui
-restent là, qu'on peut reprendre et qu'on peut relire pour les juger,
-ce traître style _écrit_, qui n'a ni la voix, ni le geste, ni
-l'émotion de la chaire qu'on a sous les pieds, ni les mille yeux
-attentifs du public qu'on a devant soi, ce traître style _écrit_
-dénonce la médiocrité, ou le néant, ou les défauts de l'écrivain. On
-les voit tous. Or, je viens de dire ce qu'étaient ceux du R. P.
-Lacordaire; et, vous l'avez vu, ils sont nombreux.
-
-Eh bien, nulle part, ni dans sa _Vie de saint Dominique_ ni dans ses
-_Mélanges_, les défauts en question n'ont été d'une plus triste
-évidence que dans le livre de _Sainte Marie-Madeleine_, et j'en veux
-donner un exemple par plusieurs citations, plus convaincantes que
-toutes les critiques! L'incorrection inouïe du dernier livre du P.
-Lacordaire ne vient pas de l'ignorance de la langue ni de l'audace des
-néologismes ou des barbarismes, qui ont quelquefois, quand l'écrivain
-a de la pensée et reste intelligible, la sauvage grandeur de toute
-barbarie. Elle ne vient pas non plus de la gaucherie du tour et de
-l'inhabitude d'écrire. Non! le mal est plus profond: elle vient de
-l'absence de justesse dans un esprit brillant souvent, mais jamais
-excessivement par la justesse. Elle vient de la déclamation foncière
-de l'auteur dans ce livre faux de _Sainte Marie-Madeleine_. Elle
-vient, enfin, de ce que j'oserai appeler dans l'écrivain le besoin des
-amphigouris. Écoutez et dites si j'ai tort! Voici des phrases du P.
-Lacordaire: «L'amitié--dit-il--n'a pas pour _portique_ un _contrat_
-qui lie des intérêts.» Ce portique de papier, fait par un contrat,
-qu'en pensez-vous? «Élever à des _vertus inconnues_ l'humble airain
-d'une tranquille mémoire (page 178)», cela ne vous est-il pas
-parfaitement _inconnu_, comme à moi?
-
-A la page 10: «Des vaisseaux sont poussés sur la mer, _moins par les
-vents que par les trésors qu'ils portent_!» Voilà des _trésors_ qui
-peuvent remplacer la vapeur... On fit mettre dans un reliquaire d'or
-«le _chef_ qui représentait _par excellence_ le _coeur_ de la sainte!»
-Un chef qui représente un coeur! C'est une nouvelle anatomie; mais je
-ne la crois pas _excellente_! «Voyageur aux souvenirs de Béthanie
-(_voyageur aux souvenirs_ est aussi une nouvelle espèce de voyageur!),
-je puis franchir le _vestibule_ (page 62)»... Mais je n'ai jamais su
-le vestibule de quoi! «Il y a des choses qui peuvent se répéter par
-les âmes qui les ont conçues, mais qui ne peuvent pas s'imiter.» Si
-ceci veut dire quelque chose, ce ne peut être qu'une fausseté; mais
-c'est là suprêmement ce que j'appelais plus haut le besoin des
-amphigouris, incorrection particulière au livre du P. Lacordaire, car
-de ces incorrections qui tiennent à l'absence d'attention et à la
-facilité dans le travail comme celle-ci, par exemple, dont je pourrais
-multiplier le nombre: «Les premiers disciples _dispersés par la croix
-où ils étaient nés_ (p. 160)», de ces incorrections, je n'en parle
-pas. Ce serait trop long et il faut s'arrêter. Il faut finir.
-Seulement, qu'on se rappelle bien désormais que, par le temps qui
-court, les moines peuvent entrer à l'Académie pourvu qu'ils n'y
-soient pas trop moines, et, comme leur langue est particulièrement le
-latin, l'Académie, qui est parfaitement bonne et aimable, n'exige pas
-qu'ils sachent le français.
-
-
-
-
-MONTALEMBERT[44]
-
-
-I
-
-Le comte de Montalembert a publié les deux premiers volumes d'un livre
-qu'on n'attendait pas, à la place d'un livre qu'on n'attendait plus.
-Les _Moines d'Occident_[45] se sont dégagés, peu à peu, de la pensée
-de leur auteur. Ils n'étaient point sa pensée première. La pensée
-première de Montalembert, c'était _Saint Bernard_. Tout d'abord, et
-dès sa jeunesse, Montalembert, qui avait commencé, avec tant de
-hasard, sa réputation par _Sainte Élisabeth de Hongrie_, ce vitrail de
-chapelle sans couleur et sans naïveté, s'était promis d'écrire plus
-tard la vie de saint Bernard. Ce devait être l'oeuvre et la couronne
-de son âge mûr. L'âge mûr est venu, mais n'a pas apporté sa couronne.
-Le _Saint Bernard_ de Montalembert est resté dans les mêmes limbes,
-peut-être prudentes, où le _Grégoire VII_ de Villemain est resté.
-Oserai-je dire que je le conçois et que je l'explique? Saint Grégoire
-VII et saint Bernard sont deux grands et difficiles sujets, qui
-demandent plus, pour les traiter dignement, que de l'art oratoire, et
-Villemain et Montalembert sont particulièrement ce qu'on appelle des
-orateurs. Ils le sont de talent, de goût, et même de prétention, je
-crois.
-
- [44] _Les moines d'Occident_ (_Pays_, 14 août 1860).
-
- [45] Lecoffre et Cie.
-
-Probablement ce furent les émotions et les applaudissements sur place
-de la tribune qui empêchèrent, pendant vingt années, Montalembert de
-publier son _Saint Bernard_ et de prétendre à une gloire moins
-instantanée et plus sévère. La misère de tout est que rien ne dure. La
-misère de la gloire qui vient par la parole, c'est que, de toutes les
-gloires qui s'altèrent et qui passent, elle est celle-là qui passe et
-qui s'altère le plus. Montalembert l'a-t-il compris, dans le veuvage
-de la tribune dont il est l'Artémise et qu'on ne se rappelle guères
-maintenant que parce qu'il la pleure? L'ennui des loisirs que lui a
-faits le gouvernement de l'action, substitué aux vaines parades de la
-parole, lui a-t-il fait comprendre qu'il faut revenir au livre si l'on
-veut vivre plus de deux jours dans la mémoire des hommes, puisque
-enfin l'y voilà revenu?
-
-Mais, malheureusement, le livre auquel il revient n'est pas _Saint
-Bernard_. L'auteur a manqué à la promesse de sa jeunesse et au rêve de
-sa vie. Cela doit être triste pour lui. Cela doit être triste pour
-vous. Car ce qu'il publie ne vaut pas ce qu'il eût publié s'il avait
-écrit sur saint Bernard. Et voici pourquoi. Par cela même qu'un sujet
-a moins d'étendue, tout homme intelligent qui y touche le creuse
-davantage. Il fait comme Napoléon à la guerre: il concentre ses forces
-sur un point donné. Cela est d'autant plus vrai que tout le monde,
-même intelligent, n'est pas taillé pour se permettre la grande
-histoire à la Tite-Live et à la Gibbon. Aux historiens d'haleine
-courte, il reste la biographie. Montalembert, qui nous donne
-aujourd'hui les _Moines d'Occident_, nous eût plus donné en nous
-donnant moins. Au lieu de tous les moines, nous en aurions mieux aimé
-un seul, mais frappé comme il eût pu l'être.
-
-Montalembert a eu l'ambition plus grande, ou peut-être l'a-t-il eue
-plus petite... Qui sait? Après avoir tâté ce fier sujet de saint
-Bernard, qui n'est pas un aérolithe tombé dans l'histoire, mais qui a
-des racines dans le passé qu'il faut découvrir, et d'autres racines
-dans l'avenir qu'il faut suivre encore, Montalembert, à qui les
-habitudes oratoires ont ôté le degré d'attention nécessaire pour
-approfondir un sujet, a laissé là le sien, mais du moins a voulu
-utiliser les lectures qu'il avait faites pour le traiter. Les _Moines
-d'Occident_ pourraient bien n'être que les documents et les notes dont
-le _Saint Bernard_ devait sortir. Au lieu de la statue, nous avons...
-quoi! la glaise avec laquelle on la prépare! De cette glaise seulement
-le sculpteur a moulé, d'un pouce plus modeste que hardi, une foule de
-petites statuettes à la file les unes des autres, bonnes tout au plus
-pour la planchette d'un oratoire. Mais la statue, la grande
-statue,--de marbre ou de bronze,--nous ne l'avons pas!
-
-
-II
-
-Et cette file de statuettes-pygmées va continuer. Les deux volumes de
-Montalembert se terminent avant l'an 800. Or, l'ouvrage, pour remplir
-son titre, doit aller jusqu'à la révolution française pour le moins,
-car après la mort des moines d'Occident il y a (heureusement!) leur
-renaissance. Nous aurons donc--agréable avenir!--pendant dix volumes,
-de cinq cents pages chacun, une histoire faite avec des légendes de
-vingt lignes,--et je ne me plains pas des légendes, je ne me plains
-que de leur brièveté!--des légendes qui ne sont pas _dorées_,
-celles-là, car, vous le verrez tout à l'heure, elles sont écrites avec
-une main lourde et une encre opaque. Au lieu d'une histoire qui se
-tienne, comme une fresque, dans une unité brillante ou profonde, nous
-aurons une histoire morcelée en panneaux étroits, avec un semis de
-petits médaillons grands comme le fond de la main et uniformément
-petits, quoique déjà il y ait, parmi tous ces moines oubliés de
-l'histoire, parmi toute cette masse immense de violettes de sainteté
-humble qui trouvent, elles! leur naturelle encadrure dans la simple
-vignette d'un missel, deux à trois figures comme celles de saint
-Benoît, de saint Grégoire, de saint Colomban, lesquelles, de grandeur,
-répugnent à entrer dans le cercle étranglant d'un médaillon, et qui,
-si on ose les y mettre, le font éclater!
-
-Et ce n'est pas tout le mal encore. Le mal n'est pas d'avoir écrit une
-histoire des _Moines d'Occident_ pour les besoins du microscope, ce
-qui est la faute de Montalembert. Il y en a un autre qui est la faute
-du sujet, si faute on peut dire, mais que Montalembert n'a pas
-diminuée. Cette faute, c'est que tous ces médaillons multipliés outre
-mesure, tous ces profils _fuyants_ de moines qui ne fuient pas assez,
-manquent de variété,--et je prie qu'on soit attentif à la raison que
-j'en vais donner. Ils manquent de variété parce que ces moines, qui
-furent des saints, se ressemblent de la ressemblance absolue de leur
-perfection. Grands, tous! devant Dieu, par la foi, par l'abnégation,
-par l'oeuvre collective, ils ont comme l'identité de la même vertu, de
-la même sagesse, de la même sainteté, et on pourrait tous les prendre
-les uns pour les autres si Dieu n'avait pas donné à quelques-uns
-d'entre eux la différence qui compte devant l'histoire, la différence
-ou d'un de ces caractères ou d'un de ces génies qui, en attendant
-l'égalité du ciel, font la gloire et l'originalité parmi nous.
-
-Oui! tout de même qu'en mer, en plaine ou sur le sommet d'une
-montagne, une implacable lumière éblouit et finit par produire au
-regard une monotonie douloureuse, de même ici cette implacable
-perfection des saints nous fatigue à contempler dans son invariabilité
-éternelle. Je l'ai dit, c'est la faute du sujet, mais rien chez celui
-qui nous le montre n'irise le rayon de cette perfection sans tache et
-sans nuance, comme la lumière pure, pour nous le faire supporter!
-Montalembert, dans la conception et la construction de son livre,
-s'est donc brisé à deux écueils. Il l'a détaillé et rapetissé,
-croyant, bien à tort, qu'en rapetissant et en détaillant un sujet on
-le fait mieux voir et mieux tenir, et il n'a pas su éviter la
-monotonie, la monotonie qui vient parfois de la beauté et de la
-profondeur des choses, mais que cette misérable petite créature
-éphémère qui s'appelle l'homme ne peut pas longtemps supporter.
-
-Tel est le double défaut capital de l'histoire de Montalembert. Il en
-a, du reste, senti la moitié. Il a senti le défaut qui ne venait pas
-de lui: la monotonie. Mais, s'il convenait de celle-là, c'était une
-raison pour ne pas y ajouter la sienne. Dans une très longue
-introduction, qui finit humblement mais dont l'humilité se prolonge un
-peu trop et a l'air trop _fanfare_ (je m'arrête à ce mot qu'on
-pourrait allonger), Montalembert a conscience de son oeuvre. Le père
-est inquiet pour l'enfant. Il ne tremble pas pour son livre, oh! je ne
-le crois pas si pusillanime que cela! Mais il est visiblement
-embarrassé de ce qu'il deviendra et surtout de ce qu'il vaut. Embarras
-qui me touche, que j'épouse et que je partage, mais non tout entier et
-à la manière paternelle. En effet, je ne sais guères--pas plus que
-Montalembert--ce que deviendra son histoire ici présente, mais je
-crois savoir ce qu'elle vaut, et je veux même essayer, s'il veut bien
-me le permettre, de le lui montrer.
-
-
-III
-
-Eh bien, d'abord, c'est une bonne intention et une noble pensée! C'est
-un livre chrétien, entrepris pour exalter l'oeuvre éternellement
-glorieuse de l'Église, un livre enfin dont la doctrine est pure et le
-sentiment très droit. Mais, le fond orthodoxe du livre mis de côté, il
-reste, aux yeux de la Critique littéraire... tout le livre, et le
-livre ne satisfait ni le critique ni même le chrétien, qui sait ce que
-peut être la _prédication_ d'un livre bien fait. Le livre de
-Montalembert a un tort suprême. Il répète ce qui a été dit mieux...
-C'est l'apologie des ordres religieux, qu'on ne pourra jamais trop
-faire, quand on la fera bien; mais cette apologie nouvelle est sans
-nouveauté. Elle est sans éclat, sans poésie, sans manière de tourner
-les choses ou de les retourner, car on les a vues dans ce sens-là bien
-des fois,--malheureusement bien des fois! Après Chateaubriand, ce
-n'est pas le _Génie du Christianisme_, mais c'est le christianisme
-sans génie.
-
-Assurément, si nous faisons de ce livre, tel quel, le catéchisme de
-l'ignorance, il sera intéressant encore. Les faits qu'il évoque sont
-si beaux! Mais il s'agit de livre et non de catéchisme, de lettrés et
-non d'ignorants. Or, pour peu qu'on ait rafraîchi ou brûlé son front
-aux sublimes choses que le christianisme a fait jaillir de l'âme
-humaine en y débordant, pour peu qu'on ait lu la _Vie des Saints_, les
-_Pères du Désert_, la _Chronique des monastères_, devenue en ces
-derniers temps de l'histoire sans laquelle il n'y a plus d'histoire
-d'aucune espèce dans l'Europe désorientée, l'histoire des _Moines
-d'Occident_ de Montalembert ne paraîtra plus que ce qu'elle est,
-c'est-à-dire plusieurs grands et puissants livres _diminués en un
-seul_. Ne voilà-t-il pas un magnifique résultat!
-
-Laissons pour le moment la composition même du livre, qui ne sait pas
-faire profondément et magistralement l'histoire d'une influence sans
-se perdre dans les feux de file des faits, ou qui, faisant l'histoire
-des faits, s'y perd encore, car il ne peut les donner tous et il n'y a
-pas de raisons pour qu'il choisisse plus les uns que les autres;
-laissons cette maladroite succession de légendes qui ne fait pas
-l'unité d'un livre, car se suivre n'est pas s'enchaîner, et, dans
-l'exécution de l'histoire de Montalembert, demandons-nous ce qu'il y a
-de plus que des traductions assez fidèles et des transcriptions très
-honnêtes, car les notes du bas des pages, malgré leur place, sont
-supérieures à l'en-haut, et l'auteur n'a pas craint la comparaison.
-
-Traductions et transcriptions! rien de plus. Mais à ces traductions
-fragmentées nous aurions préféré une traduction intégrale des livres
-dont ces fragments sont tirés, et, pour les transcriptions, c'est de
-même. Nous aimerions mieux lire chez eux qu'ici les auteurs que
-Montalembert cite, parce que, chez eux, ils sont complets, et qu'ici
-ils ne le sont pas. Parfois, cependant, il est vrai, Montalembert
-ajoute quelque chose de son cru aux allusions qu'il fait des autres.
-Je n'ai point oublié, par exemple, l'idée heureuse qui ouvre aux
-moines la succession de ces deux grands trépassés historiques dont
-l'un est touchant et l'autre sublime, les esclaves et les martyrs. Je
-n'ai pas oublié non plus beaucoup de pages judicieuses; mais
-judicieuses dans tout ce que la signification de ce mot a de plus
-pédestre.
-
-Ne vous y trompez pas! Si la vue de l'auteur des _Moines d'Occident_
-s'élève ou si son style s'avise de briller, c'est qu'un autre que lui
-regarde par son oeil et écrit par sa main! Ainsi, quand il dégage
-(page 54, 2e vol.) le rapport saisissant de la règle de saint Benoît
-et de la féodalité qui va naître, il est frappant; mais il exprime, de
-son aveu, une idée du P. Pitra, un moine de nos jours, un Mabillon
-moderne aussi savant que le Mabillon ancien, mais avec la poésie en
-sus. Ainsi encore, lorsqu'il rapporte quelque miracle et qu'il le
-raconte avec une expression imposante, c'est que l'expression est de
-saint Grégoire le Grand, dont les lettres, en cette histoire des
-_Moines d'Occident_, font tout pâlir!
-
-Ce n'est pas tout. Si un mot étincelant ou pénétrant y caractérise
-avec éclat ou profondeur une institution ou un homme, c'est que ce mot
-est de Bossuet, de Bossuet, qui fait rentrer du coup dans l'ombre
-toute la page où il est cité! Si des erreurs y sont signalées comme
-celles-là que Michelet et Alexis de Saint-Priest soufflèrent sur la
-mémoire de saint Colomban, de leurs bouches puériles accoutumées à
-faire des bulles de savon, c'est le doigt béni de cet adorable abbé
-Gorini, dont nous sommes tous en deuil, qui les indique et qui les
-crève! S'il y a un de ces traits de peintre qui restent, vivants et
-tenaces, sur la toile de nos esprits, comme, par exemple, celui de ces
-«loups affamés qui, de leurs flancs amaigris, faisaient ceinture aux
-monastères, et, de leurs hurlements, _repons_ aux psaumes chantés par
-les moines, aux offices de nuit», allez! il n'est pas de Montalembert,
-ce trait pittoresque! mais d'un écrivain farouchement énergique, d'un
-peintre de pirates convertis, d'Orderic Vital.
-
-Enfin, si le récit de l'auteur des _Moines d'Occident_ roule, comme
-une perle, quelque légende prise à cette fontaine de larmes qui filtre
-l'image d'un ciel renversé entre toutes les ruines de l'histoire, la
-légende a été trouvée déjà par quelque pêcheur aux légendes et aux
-perles comme M. de la Villemarqué. Légendes, peintures, réfutations,
-miracles racontés de manière à couper l'insolent sifflet des rieurs,
-aperçus, domination petite ou grande de l'histoire, de quelque côté
-que ce soit rien n'appartient en propre et en premier à Montalembert,
-si ce n'est ce qui appartient toujours à tout homme dans tout
-livre,--le style qu'il y met. Or, le style de Montalembert ne fut
-jamais très littéraire. C'est un style d'orateur, doué pour principale
-qualité de cette espèce de force dans l'idée et l'expression vulgaires
-qui explique, du reste, tout l'ascendant de l'orateur.
-
-
-IV
-
-C'est un orateur, en effet, et un orateur dépaysé dans la littérature,
-que Montalembert. Polémiste, antiquaire, pair de France, député, il
-n'a jamais été autre chose qu'un orateur, à toutes les époques de sa
-vie. La forme _sine qua non_ de son esprit, c'est le discours. J'ai
-parlé plus haut de Villemain, qui n'est point certainement un barbare
-comme le Cimbre qui n'osa tuer Marius, mais qui n'a pas osé non plus
-tuer Grégoire VII; mais Villemain est, dans l'ordre des orateurs, un
-parleur très arrangé, qui épile des phrases, sceptique à tout si ce
-n'est à la rhétorique et à l'orthographe, tandis que Montalembert est
-un homme convaincu toujours, souvent passionné, lourd habituellement,
-mais brusque et vrai, en somme, quoique de temps en temps déclamateur.
-
-Une seule fois dans sa vie, pourtant, Montalembert oublia qu'il était
-orateur et se crut poète. Ce fut quand il écrivit cette _Sainte
-Élisabeth de Hongrie_, sincère à peu près comme les poésies de
-Clotilde de Surville sont françaises. Mais cette distraction ne dura
-pas, et aujourd'hui, jusque dans cette _Histoire des Moines
-d'Occident_, l'orateur qu'il n'a jamais cessé d'être se montre plus
-que jamais et il y va même jusqu'à la faiblesse des prosopopées: «Et
-maintenant accourez, ô barbares!» s'écrie-t-il, et ce qui accourt, ce
-n'est pas le talent et le talent d'un historien à coup sûr. Mais qui
-s'en étonnerait ne connaîtrait pas l'essence oratoire.
-
-Tout orateur a du déclamateur en lui. C'est vice de conformation et de
-nature. Mais alors qu'il ne déclame pas, alors qu'il est le plus
-heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de
-conformation aussi, cette force d'expression et d'idée vulgaire dont
-je parlais tout à l'heure, et qui l'empêchera toujours d'atteindre à
-la hauteur de pensée et à la concentration de forme du grand écrivain.
-Tout grand orateur, ou plutôt tout orateur quelconque, verrait
-s'interrompre tout à coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui
-et son public s'il n'était pas un peu vulgaire comme ces foules
-auxquelles il a affaire et avec lesquelles il doit s'entendre pour les
-entraîner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils
-n'avaient pas tous cette force dans la vulgarité qui est leur fond
-même! Les plus grands, je le sais, commencent par Démosthène (mais
-Démosthène, quoi de plus que le bon sens d'une place publique?), et
-finissent par O'Connell, un sublime bouffon de Shakespeare qui a
-grimpé sur les hustings! Quant à Bossuet, n'en parlons pas! Ce n'est
-pas un homme, c'est un miracle. Il s'est couché sur les prophètes
-morts comme Samuel sur la femme qu'il rappela à la vie, et ces grands
-morts ressuscitèrent dans son génie.
-
-Bossuet, qui composait ses sermons à genoux comme saint Charles
-Borromée, n'est pas un orateur humain. C'est un inspiré. Je demande
-donc une exception pour Bossuet! Lui n'a jamais besoin d'être
-vulgaire, et, quand il l'est par l'expression, c'est pour relever
-d'autant sa pensée sur le contraste. Mais ceux-là qui ne sont ni
-Bossuet, que ne peut être personne, ni Démosthènes, ni O'Connell, ni
-même Mirabeau, et qui descendent jusqu'à M. Ledru-Rollin, avec leur
-part de talent et d'influence, ceux-là ont besoin de la verve ou de la
-force dans les idées communes. Or, du temps que Montalembert parlait
-au lieu d'écrire, il les avait. On ne voyait pas briller sur sa lèvre
-le rayon qui n'est pas sous sa plume, mais il y avait parfois un
-mordant d'ironie qui brûlait sans éclair. Il avait le coup de gorge
-strident et le mouvement toujours prêt des fortes mâchoires
-oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela, du soir pour le
-matin, un talent réel de littérature ou d'histoire!
-
-Et voilà pourquoi les _Moines d'Occident_ ne sont pas une histoire,
-mais une oraison,--_oratio... pro monachis_,--et une oraison...
-jaculatoire, très souvent, car la foi--une foi dont je ne souris pas,
-mais que je respecte au contraire,--y avive les élancements de
-l'orateur. Le seul talent que j'y reconnaisse, c'est ce talent sonore
-et épais de l'orateur, qui n'a ni les finesses, ni les nuances, ni les
-mille fortunes savantes de l'art d'écrire. Sans le geste de la phrase,
-qui d'ailleurs ne varie pas et qui remue toutes ces idées assez
-communes, débitées partout, sur la chute de l'empire romain, sur les
-Barbares, sur les premières grandeurs morales du christianisme, vous
-n'avez plus là, sous le nom de Montalembert, que le style et les
-aperçus du _Correspondant_, c'est-à-dire de la _Revue des Deux Mondes_
-en soutane. Voilà tout! Dans des notes, combinées sans doute pour
-resserrer des liens déjà chers, Montalembert n'a pas manqué de nous
-présenter tout le personnel du _Correspondant_, vivants et morts, et
-sa scrupuleuse exactitude à nommer tout le monde et à n'oublier
-personne du cénacle dont il est l'oracle est telle qu'on finit par ne
-plus savoir si les _Moines d'Occident_, cette suite de petites
-histoires transcrites et traduites d'histoires plus longues et mieux
-racontées, sont, tels que les voilà, une besogne faite par un seul
-homme ou par sa petite société.
-
-
-
-
-PHILOSOPHIE POSITIVE[46]
-
-
-I
-
-Est-ce elle qui s'élève, cette doctrine,--si cela peut s'appeler une
-doctrine?--ou plutôt est-ce le monde philosophique qui s'abaisse? Mais
-elle n'était presque pas, elle rasait la terre, on la voyait à peine,
-et voici que depuis quelque temps la rampante bête s'est redressée,
-qu'elle se nettoie comme elle peut de ses origines, que l'aile lui
-pousse, cette _aile de papier sur laquelle les sottises vont si loin_,
-et qu'elle sera peut-être une hydre, un dragon à mille têtes sans
-cervelle demain! Le _positivisme_, voilà déjà le nom qu'on donne
-maintenant à ce qui fut tout d'abord la religion et la philosophie
-positive! Quand l'idée enfonce la grammaire, c'est qu'elle est déjà
-forte dans les esprits. Le _positivisme_, voilà le nom barbare de
-cette chose qui fut une folie parfaitement caractérisée dans le
-cerveau troublé qui la conçut, et dont aujourd'hui les uns veulent
-faire une religion encore, et les autres, plus malins, simplement une
-philosophie. Cela suffirait bien!...
-
- [46] _Exposition de la religion et de la philosophie positive_, par
- Célestin de Blignières; _Paroles de philosophie positive_, par Littré
- (_Pays_, 29 mai 1860).
-
-Or, c'est de ceux-ci, les malins, que je veux exclusivement parler
-aujourd'hui. Je ne veux m'occuper ni occuper mes lecteurs des insensés
-et des imbécilles qu'Auguste Comte, mort récemment, a laissés après
-lui pour répandre la religion qu'il a fondée, et qui fonctionnent, eux
-et leur culte, pour le moment, dans quelque grenier. Non! je ne veux
-parler que des philosophes et non pas des prêtres positivistes, des
-philosophes, qui prétendent tirer une grande doctrine des six volumes
-de fatras qu'Auguste Comte a légués... aux vers de la terre, et qui
-font actuellement de si grands efforts pour cacher le ridicule
-fondamental de leur grand homme. Ce sont ceux-là, en effet, qui sont
-dangereux; ce sont ceux-là qui pourraient faire croire, si on les
-laissait faire, au génie d'un écrivain qui n'en avait pas, même mêlé à
-de la folie, et par conséquent pourraient donner à ses idées un
-ascendant que l'idée de génie donne toujours, dans ce pays-ci, aux
-opinions d'un homme. Les autres... les autres iront naturellement
-tomber dans le grand sac à marionnettes où sont tombés, successivement
-engloutis, tous les dieux du XIXe siècle et leurs divers clergés, Le
-Mapah, Jean Journet, Thoureil, les phalanstériens avec leur queue, les
-saint-simoniens et leur tunique, et ils n'ont besoin de personne pour
-les pousser dans ce sac-là.
-
-
-II
-
-Cette séparation très marquée entre les Talapoins du positivisme et
-ses philosophes, sinon plus positifs au moins plus rassis et surtout
-plus habiles, existait déjà du temps du prophète et du dieu; mais
-c'est depuis sa mort que cette séparation s'est énergiquement accusée,
-et on le conçoit. Tant que le dieu était là, il n'était pas prudent de
-parler de sa sagesse, car il pouvait se livrer à des incartades
-cérébrales nouvelles qui auraient tout déconcerté. Une fois mort, au
-contraire, on ne le craignait plus; on était tranquille. On
-connaissait exactement le bloc de folies qu'il fallait prudemment
-enterrer. On tenait l'obus formidable qu'il fallait empêcher, par tous
-les moyens, d'éclater. Jusque-là, on avait eu assez de chance, Auguste
-Comte n'a jamais eu la célébrité retentissante de Saint-Simon ou de
-Fourier. Le hasard avait épaissi autour de lui cette obscurité qui
-rend les hommes plus grands, quand ils sont grands, comme l'ombre fait
-les diamants plus beaux. Tout s'était passé d'abord dans un coin de
-l'École polytechnique, d'où on l'avait chassé pour cause de doctrine
-malséante et malsaine. Puis, dans un cercle fort étroit, on avait,
-pendant vingt ans, entendu cette voix âpre, obstinée, pesante, ne
-portant pas loin, et qui avait cependant la prétention d'instruire la
-terre et de la changer. Mais, hors de ce cercle, rien ou peu de chose.
-Le monde, auquel on avait servi tant de religions depuis un quart de
-siècle, était si repu de ce genre de folies qu'il ne fit nulle
-attention à celle d'Auguste Comte, laquelle ressortait néanmoins en
-haute bouffonnerie sur celles qu'on lui avait servies jusque-là. La
-religion de ce mystique sans Dieu était l'_humanisme_, c'est-à-dire la
-déification de l'humanité (idée commune, du reste, à tous ces
-fabricants de religions!); mais c'était la déification de l'humanité
-par la femme, et le culte de cette religion fut l'adoration de la
-femme, qui, dans un temps qu'on ne précisait pas, devait _faire des
-enfants toute seule_... Je me contenterai de ce léger détail pour
-donner une idée de cet illuminé ténébreux et à tendresse
-pleurnicheuse, malgré ses mathématiques, à qui quelques vieilles
-femmes et quelques très jeunes gens firent une rente, mais dont le
-dévouement ne put le tirer du fond de son puits où il resta;--seul
-rapport qu'il eût jamais, le pauvre homme! avec la vérité.
-
-Mais, encore une fois, aujourd'hui qu'il est mort, et bien mort, voilà
-qu'on l'en tire, et qu'après l'avoir bien lavé, épongé et essuyé de
-cette religion qui pourrait bien tout perdre, on le donne pour un
-immense philosophe dont la philosophie doit être la seule religion des
-temps futurs. Comme cela, vous comprenez? le tour est fait. Laissons
-le mystagogue; prenons le philosophe. Et on l'a pris. Les brochures
-se sont multipliées. On s'est glissé et tortillé dans quelques grands
-journaux, et hier encore un homme considérable, Littré, y écrivait ces
-_Paroles de philosophie positive_[47] qu'il nous donne en brochure
-aujourd'hui, et dans lesquelles il se vante d'être le disciple de
-Comte et le propagateur humble et dévoué du positivisme, dont au fond
-il se croit peut-être le saint Paul. Que le plus grand saint du
-catholicisme lui pardonne! Il n'en sera jamais que le Considérant.
-
- [47] Delahays.
-
-Or, précisément, Littré est un de ces habiles dont nous parlions tout
-à l'heure qui font la bonne distinction, dans Auguste Comte, du
-fondateur de religion et du philosophe. Homme d'esprit, qui a le
-sentiment du ridicule, ce sentiment préservateur, Littré craindrait de
-jurer qu'il _croit_ à l'édifice religieux et social bâti par Comte
-pour abriter, sous sa coupole, les générations de l'avenir. Il est
-médecin. Il se connaît mieux en folies que Célestin de Blignières par
-exemple, plus enthousiaste, plus empaumé, et qui a osé (ô imprudence!)
-intituler son livre _Exposition de la philosophie et de la religion
-positive_[48], au lieu de l'appeler _Exposition de la philosophie
-positive_ tout simplement. Je sais qu'il y parle peu de cette religion
-et qu'il la fond avec la philosophie dans les dernières pages de son
-écrit. Je sais que les grands ridicules y sont estompés. Mais
-cependant on les y aperçoit encore sous l'estompe de précaution qui
-les couvre.
-
- [48] Chamerot.
-
-Et, en effet, nous sommes pratiques, et nous voulons être populaires.
-Célestin de Blignières est, en France, le vulgarisateur
-_philosophique_ d'Auguste Comte comme miss Martineau l'est en
-Angleterre. Il ne doit donc strictement parler que de philosophie et
-n'avoir pas de distractions. Dans le titre de son travail je trouve le
-mot expressif d'exposition _abrégée et populaire_. Vous le voyez! nous
-n'en sommes plus à l'érudition et à la pensée qui dédaignent de
-descendre de leurs sommets! Non! nous voulons mettre l'Académie des
-sciences dans la rue, en attendant que nous la mettions dans l'Église,
-et vive la science! comme dit M. Jourdain.
-
-
-III
-
-C'est toujours un événement grave que l'apparition dans ce monde d'une
-philosophie nouvelle, quelle qu'elle soit. La moins forte et la moins
-féconde est encore prolifique et fait des petits. Si ces petits sont
-très petits, c'est toujours au moins un genre d'insectes incommodes,
-une malpropreté du cerveau. Mais ici les insectes qui menacent
-seraient très gros s'ils venaient à naître... La philosophie de Comte
-est assez fausse pour aller très loin, et elle n'a même d'autre raison
-de s'arrêter que sa prétention d'être une religion par-dessus le
-marché d'une philosophie. Dans l'état actuel de ce pauvre esprit
-humain, qui se croit un esprit très fort, ceci la compromet. Mais,
-sans sa prétention à être une religion, elle a bien, je vous assure,
-tout ce qu'il faut pour dompter la pensée publique. Elle doit lui
-plaire par son apparente simplicité de point de vue et de déduction,
-et la faire trembler par les connaissances terribles qu'elle exige...
-Or, la pensée publique, en France surtout, ressemble aux femmes, qui
-doivent toujours un peu trembler pour bien nous aimer.
-
-Toute cette mathématique, voyez-vous, toute cette astronomie, toute
-cette physique, toute cette chimie, toute cette biologie, toute cette
-science sociale, pour arriver à être philosophe, c'est-à-dire à savoir
-deux mots de morale, deux simples mots sur ses devoirs, ah! voilà qui
-produit un rude effet sur l'ignorant et qui l'agenouille! Tandis qu'au
-contraire la facilité de comprendre le système, très peu compliqué, de
-Comte, comme vous allez le voir, charme tous les superficiels, tous
-les gens qui donnent une chiquenaude à leur jabot et qui pirouettent.
-Or, qui a pour soi messieurs les ignorants et messieurs les
-superficiels, doit être un homme fièrement accompagné! Et si vous y
-joignez cette autre variété florissante, les jugeurs, les solennels,
-les hommes-tribunaux, les Perrins-Dandins, presque aussi communs que
-les Georges, pris assez subtilement à la petite trappe de
-l'impartialité, vous avez l'opinion tout entière, ou au moins ses
-forces les plus vives, et c'est le cas présent pour Comte. Il a la
-rouerie d'être impartial. Il se distingue des autres philosophes, qui
-traitent le passé avec l'insolence du présent, et il le salue comme un
-mort, il est vrai, mais il le salue! _Positivement_, dans la
-grossièreté universelle, il a la décence du coup de chapeau.
-
-Il est donc redoutable, ou du moins pourrait l'être, et voilà pourquoi
-nous voulons vous parler de cet homme, qui, si on laissait faire ses
-amis, deviendrait relativement puissant, en raison de ses affectations
-et de ses impuissances. Voilà pourquoi nous voulons vous exposer
-brièvement, mais intégralement pourtant, cette philosophie pédantesque
-et bouffie, qui cache un vide profond sous sa bouffissure et son
-étalage scientifique. L'exposer suffira, car elle est justement de ces
-doctrines auxquelles la meilleure réponse qu'il y ait à faire est
-celle qu'on leur fait... seulement en les exposant.
-
-
-IV
-
-Il est des rapprochements singuliers et gais... même en philosophie.
-Comte a pour homonyme un homme dont on a beaucoup parlé autrefois.
-Comme Comte le philosophe, cet autre Comte faisait aussi de la science
-à sa manière, car il était physicien; mais la physique qu'il faisait
-était _amusante_. Disons le mot: il escamotait. Eh bien, voici qui a
-lieu d'étonner! Comte, le philosophe, le grave, celui qui n'amuse pas,
-mais qui croit éclairer, est aussi un escamoteur, et son système de
-philosophie n'est qu'une longue suite de tours d'escamotage. C'est
-très curieux. Ne vous récriez pas! Comte, le philosophe, escamote
-littéralement, dans son système de philosophie positive,--qui n'est
-que le vide positif,--d'abord Dieu et tout l'ordre surnaturel; ensuite
-la métaphysique tout entière et le monde d'abstractions et
-d'explications qu'elle traîne à sa suite; enfin, les causes finales et
-les causes premières. Terribles muscades sur lesquelles il souffle et
-qui disparaissent, comme les muscades de liège de l'autre Comte; mais
-avec ce désavantage que lui, l'escamoteur philosophique, il ne sait
-pas les retrouver. Ce déplorable escamoteur en second, qui ne sait
-rien faire revenir sous son gobelet de ce qu'il en ôte, a, pour toute
-baguette magique, une affirmation sans preuve, bête, en effet, comme
-un coup de baguette... Mais en philosophie, ce qu'on écarte n'est pas
-supprimé.
-
-On dit bien, avec l'aplomb de l'escamoteur: «Il n'y a plus, en
-philosophie, de _transcendance_; il n'y a plus que de l'_immanence_».
-La transcendance--c'est-à-dire, pour être clair, la difficulté dans
-les questions par leur hauteur même,--n'en existe pas moins de toute
-son existence indestructible, et l'esprit humain ne se tient pas pour
-dit qu'elle n'est plus parce qu'Auguste Comte a soufflé. On dit aussi,
-à toutes les pages de l'_Exposition_ de Blignières: «L'homme ne peut
-savoir le _pourquoi_ de rien; le _comment_ est seul à sa portée.» Ce
-n'est pas sur cette hautaine parole de Comte, rapportée et
-enregistrée par Blignières et apostillée par Littré (_Paroles de
-Philosophie positive_), que les lois qui régissent l'humanité seront
-changées et qu'elle se déshabituera d'aller choquer sa noble tête
-contre les problèmes de sa destinée, insolubles, dans ce monde-ci du
-moins, mais que son éternel honneur est d'incessamment agiter!
-
-Ainsi, vous le voyez, la simplification dont je parlais est assez tôt
-faite. C'est une suppression: voilà tout! C'est un escamotage au
-profit des sciences physiques, les seules au fond qu'admette Comte, ce
-fondateur de religion nouvelle qui est athée et qui ne reconnaît de
-Dieu que l'humanité. L'induction sublime qui donne Dieu en
-métaphysique, l'induction baconienne, la déduction de Descartes, qui
-_veut_ aller de l'homme à Dieu, tout ce haut système de probabilités
-qui est toute la philosophie pour ceux dont l'inquiétude d'esprit
-n'est pas apaisée par la double clarté de la révélation et de
-l'histoire, n'a pour Comte aucune valeur scientifique.
-
-La science, pour être de la science, doit se borner à constater des
-faits, ce qui est encore un escamotage de la science, mais le plus
-maladroit de tous, celui-là, car la science a toujours été tenue de
-faire plus, même dans Comte, et le voilà inconséquent! En effet, ce
-négateur des causes finales et premières, par haine de l'_indémontré_,
-n'en part pas moins de l'_indémontré_, comme le plus modeste d'entre
-nous. «En supposant--dit-il--que tout ce qui est jusqu'ici tombé dans
-le monde y soit tombé en raison des lois de la pesanteur, ce qui
-tombera demain tombera-t-il de même?... Nulle réponse que le _besoin
-qu'on a de faire admettre le principe de l'invariabilité des lois
-naturelles_ (page 81).» Et il appelle cela «nulle réponse»! Et les
-conditions _sine qua non_ de l'existence de l'esprit humain ne lui
-paraissent pas une raison assez péremptoire, à cet escamoteur qui fait
-tout disparaître; mais ici c'est le bon sens qui est escamoté.
-
-Et cette inconséquence n'est pas la seule dans le système de Comte.
-Lui qui a écrit, selon Blignières, ou du moins qui a professé,
-qu'une science n'était jamais que l'étude propre d'une classe de
-phénomènes dont l'_analogie a été saisie_, prétend cependant partout
-que l'observation est seule scientifique et décompose l'art
-d'observer en trois modes irréductibles: «l'observation
-pure,--l'expérimentation,--et la comparaison». Ce qui est exclusif
-de toute analogie, _comme preuve_, et fait de la méthode soi-disant
-nouvelle de Comte quelque chose d'aussi vieux et d'aussi borné que
-la première méthode venue d'observation pratiquée dans les sciences
-physiques. Rien de moins surprenant, du reste, Comte, le philosophe,
-n'étant, à bien le prendre tout entier, qu'un physicien! Malgré la
-gloire qu'on lui badigeonne en ce moment, l'auteur de la
-_Philosophie positive_ n'est que la cent-quarantième incarnation de
-ce matérialisme qui, depuis La Mettrie et son homme-chou jusqu'à
-Littré,--qui n'a point l'audace de ce légume,--s'est transformé sans
-cesse et se transformera encore, mais qui est identiquement le même
-que dans les livres du XVIIIe, où il fait grande pitié.
-
-C'est en raison de cette pitié, sans doute, qu'on le réhabille et que
-Comte s'est chargé de ce soin et de cette dépense. Il a eu cette vertu
-pour ce vice. Il lui a fait cette charité. Il est vrai que le
-matérialisme la lui a rendue. Si Comte a donné au matérialisme un
-habit neuf, dont il avait grand besoin, le pauvre diable (et diable
-est le mot!), le matérialisme a donné à Auguste Comte une doctrine;
-car on peut demander ce que serait Comte sans le matérialisme, si
-Cabanis, Broussais et le docteur Gall n'avaient jamais existé!...
-
-Tels sont les prédécesseurs dans la science et les maîtres de Comte:
-Cabanis, Broussais et le docteur Gall, le docteur Gall surtout, dont
-directement il procède et auquel il emprunte son système de petites
-boîtes numérotées sur le crâne pour mettre là dedans les facultés de
-l'âme, qu'il y a _vues_, probablement, ce grand observateur qui
-n'invente rien et pas même sa philosophie! Les facultés de l'âme et la
-morale, qui est la conséquence de ces facultés, sortent pour Comte de
-ces ingénieuses petites boîtes numérotées, ou plutôt elles sont ces
-petites boîtes elles-mêmes.
-
-Si elles ne sont pas ces petites boîtes elles-mêmes, qu'il nous les
-montre, ces facultés de l'âme indépendantes, ayant une existence à
-elles, quoique renfermées en ces petits engins! Mais, allez! en
-restant dans l'observation et dans le _connaissable_,--comme il dit,
-en _gallois_, sans doute,--on peut l'en défier et conclure que les
-petites boîtes numérotées ont mystifié l'escamoteur.
-
-
-V
-
-Jusqu'ici nous n'avons rien trouvé encore dans toute cette philosophie
-positive, dont il ne reste rien, positivement, quand on veut la
-toucher et la prendre avec les mains de son esprit, nous n'y avons
-rien trouvé de particulier à Auguste Comte, et, s'il a eu
-l'originalité d'une négation, c'est la plus triste des originalités de
-l'erreur! Il est vrai, comme nous l'avons vu, que cette négation est
-assez vaste et laisse une large trouée, un hiatus terrible, dans la
-préoccupation de l'esprit humain. Ni théologie ni métaphysique. Tout
-cela balayé du cerveau de l'homme d'un seul coup. Hein! quel coup de
-plumeau d'Hercule!
-
-Seulement, pour que le coup de balai fût réel, il faudrait un autre
-manche que le génie de Comte, qui, véritablement, n'est pas de
-longueur.
-
-Pour caler la négation qu'il se permet, et qui a besoin de solidité
-en raison même de sa masse, Auguste Comte a une de ces explications
-arbitraires et communes à toutes les philosophies de l'histoire, le
-seul genre de philosophie que l'on fasse maintenant: «L'intelligence
-humaine--dit-il--a passé par trois états--(rien de plus, rien de
-moins; toujours l'escamoteur!):--l'état théologique, qui est la
-fiction; l'état métaphysique, qui est l'abstraction; et l'état
-positif, qui sera la démonstration», et auquel nous sommes arrivés à
-grandes guides et avec Auguste Comte pour postillon, bien entendu!
-Vous vous rappelez, n'est-ce pas? la division saint simonienne du
-genre humain, en époques _organique_ et _critique_? Auguste Comte se
-la rappelle bien, lui! si vous ne vous la rappelez pas. Eh bien,
-c'est sur cette division des trois états qu'il aperçoit
-successivement, dans les annales du monde, et qu'un autre historien
-ne verra pas et traitera de chimérique, c'est sur cette division que
-Comte appuie la négation des deux premiers états du genre humain qui
-ont existé, mais qui sont finis: la période de la fiction,
-c'est-à-dire de toutes les religions, depuis le fétichisme jusqu'à
-la religion positive,--exclusivement,--et la période de la
-métaphysique, depuis Aristote jusqu'à Hegel... Ma foi! oui, même
-Hegel! qui du moins avait une philosophie tout entière derrière sa
-philosophie de l'histoire, tandis qu'Auguste Comte n'a qu'une
-philosophie de l'histoire et rien derrière, absolument rien, en sa
-qualité de philosophe positif!
-
-Et, vraiment, je ne voudrais pas rire dans ce sujet; je voudrais être
-sérieux. Mais le comique _positiviste_ est plus fort que moi. Une
-nomenclature n'est pas, n'a jamais été une philosophie, et je ne
-reconnais d'autre mérite à Comte, si mérite il a, que celui d'une
-nomenclature. Otez à ce penseur pillard et frelon celle qu'il a faite
-des sciences et dont j'ai parlé plus haut: mathématiques, astronomie,
-physique, chimie, biologie, science sociale et morale, qu'il classe en
-sciences abstraites et concrètes, et il n'a plus que les idées
-d'autrui, qui ne se cachent pas. En morale, où il n'invente pas plus
-qu'en métaphysique, par exemple Comte donne à ce que nous, chrétiens,
-appelons de ce beau nom de charité, tombé du dictionnaire des anges
-dans la langue des hommes, le nom grotesque, inventé par lui,
-d'_altruisme_.
-
-Eh bien, en matière d'idées, Comte est un _altruiste_! C'est un
-_altruiste_ intellectuel. Quoi donc lui appartient dans son système?
-Est-ce la division du pouvoir en pouvoir spirituel et pouvoir
-temporel, qu'il dit d'ordre majeur, la grande affaire et que le moyen
-âge a léguée au monde moderne? Est-ce la conclusion à laquelle il
-aboutit: la reconnaissance de cette distinction des pouvoirs et
-l'_abolition de toute doctrine officielle_? Est-ce l'idée que le
-gouvernement actuel _doit abandonner le rétablissement de l'ordre
-intellectuel_ à la _libre concurrence des penseurs indépendants_, ce
-qui prouve, par parenthèse, qu'il n'y a rien de plus près d'un
-imbécille qu'un sectaire?... Est-ce même sa définition du progrès, qui
-a besoin d'une autre définition pour qu'on l'entende, et qu'il appelle
-l'_ordre continu_?
-
-Est-ce l'idée, qu'il dit être la plus générale de la _philosophie
-positive_, «que toutes les connaissances humaines doivent être
-dominées par un petit nombre de sciences fondamentales et former un
-tout...»? Est-ce son mépris de la psychologie et de l'économie
-politique?... Est-ce son _altruisme_, à part le mot, que personne ne
-lui dispute? Est-ce sa morale sans Dieu, sans sanction, sans
-immortalité, sans espérance, et pour le plaisir d'être agréable à tout
-le monde? Est-ce sa religion de l'humanité?
-
-Mais tout cela est vieux, détérioré et branlant comme un pont qui
-croule. Tout cela, depuis des temps infinis, jonche, de la plus triste
-façon, le champ de la spéculation humaine. Et c'est avec tout cela,
-pourtant, que vous voulez éclairer le monde jusqu'au fin fond de sa
-dernière illusion! C'est avec cela que vous vous appelez ou qu'on vous
-appelle le seul philosophe des temps futurs, le démonstrateur, le
-positiviste! Faites-vous appeler _poseur_ plutôt! Ce sera mérité et
-plus juste. Je ne sais rien de plus contestable, de moins approfondi,
-de moins approchant du réel, que cette philosophie de l'histoire à
-quoi se réduit, en somme, l'_oeuvre_ de Comte dans Blignières, et qui
-vient après les escamotages de toutes les questions vraiment
-philosophiques: théodicée, métaphysique, vérités abstraites, comme les
-ombres chinoises venaient après les tours de gobelet chez l'autre
-escamoteur.
-
-Oui! malgré ma résolution de rester grave en ce grave sujet de
-philosophie, je n'ai pu résister à la mordante envie d'appeler les
-choses par leur nom, et ce n'est point ma faute, à moi, si ce nom
-n'est pas mélancolique! Auguste Comte était de son vivant un fort
-savant homme en mathématiques, mais en philosophie c'était un
-indigent, excusable peut-être--car chacun veut vivre--quand il
-empruntait les idées qu'il n'avait pas. C'était encore une de ses
-manières d'escamoter, à cet infatigable escamoteur!
-
-Il se fit, comme Arlequin, un habit de toutes pièces, et ces pièces
-avaient malheureusement beaucoup servi. Mais il n'avait pas, il faut
-bien le dire, la grâce d'Arlequin. Un jour, vous vous rappelez la
-comédie? Arlequin s'escamote lui-même, et il n'y a plus rien dans son
-habit bariolé. Eh bien, c'est le seul tour d'escamotage que Comte ne
-fasse pas! Mais l'avenir s'en chargera, et la renommée qu'on arrange
-pour lui aujourd'hui disparaîtra bientôt, dernière muscade sur
-laquelle il ait oublié de souffler.
-
-
-
-
-PHILOSOPHIE POLITIQUE[49]
-
-
-I
-
-Ce n'est pas la brièveté du livre[50] de Beauverger qui nous déplaît
-et même qui nous étonne. S'il peut paraître étrange à quelques
-personnes, et, qui sait? légèrement audacieux, de faire un tableau
-historique de _tous_ les progrès de la philosophie depuis qu'elle
-existe dans un petit volume, assez propret, de 292 pages, ah!
-certainement, ce n'est pas à nous! Nous savons trop pour nous en
-étonner à quel ironique piquet de chèvre Dieu a attaché l'esprit
-humain, et ce qu'il lui donne de cette corde au bout de laquelle
-l'homme passe son temps à rêver l'infini! Pour montrer cela, il ne
-suffit que de quelques pages. Il fut des artistes en Italie qui ont su
-faire tenir un monde d'événements et de figures sur le diamètre d'un
-noyau de cerise ciselé de la pointe d'un canif. Nous croyons ce tour
-de force et de finesse beaucoup plus embarrassant que de concentrer en
-quelques pages les progrès de la philosophie,--politique ou autre. La
-«spirale» de Goethe est une plaisanterie. Ce n'est qu'un tire-bouchon,
-et encore pour la longueur, car un tire-bouchon débouche quelque chose
-et nous voudrions bien savoir quel flacon de vérités essentielles la
-philosophie a jamais débouché! Quand Goethe ne pensait pas à «sa
-spirale», il disait honnêtement: «Si je voulais consigner par écrit la
-somme de ce qui a quelque valeur dans les sciences dont je me suis
-occupé toute ma vie, ce manuscrit serait si mince que vous pourriez
-l'emporter sous une enveloppe de lettre.» Toute l'histoire de la
-philosophie, qui en était, peut donc tenir sur une carte à jouer. Il
-ne s'agit que de l'y faire tenir.
-
- [49] _Tableau historique des progrès de la philosophie politique,
- suivi d'une Étude sur Sieyès_, par Edmond de Beauverger (_Pays_, 30
- juin 1858).
-
- [50] Leiber.
-
-Et ce n'est point difficile quand on a la tête nette et qu'on ne se
-laisse pas envahir et entamer par la niaiserie des phrases et des
-livres. Si, dans toute littérature, il y a de l'inutile et du
-superflu, il y en a surtout en philosophie dans des proportions
-effroyables. Là les hommes ne sont guères que des échos, des échos qui
-brouillent le son en le répétant. Voulez-vous en juger? Prenez
-seulement le dictionnaire de Bayle, l'histoire de la philosophie de
-Brücker et le vocabulaire de Tennemann, et vous verrez quelle masse de
-rêveurs inutiles, de cracheurs dans les puits pour faire des ronds, se
-trouvent mêlés, pour l'encombrement de nos mémoires, aux quelques
-noms et aux quelques idées, très rares, très clairsemées,--et pour les
-raisons providentielles les plus hautes,--qui ont réellement allongé
-la corde de l'esprit humain et un peu étendu la circonférence de ses
-efforts. Vous verrez qu'il n'y a pas pour l'homme de quoi prendre des
-airs si vainqueurs! Pénélope sans Ulysse, qui, dans l'oisiveté du
-coeur et de l'action, fait et défait éternellement sa tapisserie, la
-philosophie n'a rien mis dans le monde qui n'y fût sans elle; et, si
-elle n'a rien ôté des vérités qu'elle n'a pas faites, elle en a du
-moins beaucoup faussé, et son mérite, quand elle en eut, fut de
-redresser ses voies fausses et d'admettre enfin ce qu'elle avait
-d'abord repoussé. Voilà pourquoi les historiens qui s'occupent d'elle
-peuvent être à la fois humbles et concis.
-
-Beauverger a été concis; mais a-t-il été humble?... La philosophie
-dont il s'occupe dans son livre n'est pas cette philosophie générale
-qui a seule le droit de porter ce nom absolu de philosophie et qui a
-pour prétention de donner la loi de tous les phénomènes. C'est une
-philosophie spéciale et appliquée, et c'est une raison de plus pour
-l'historien d'être très modeste, car de toutes les tentatives de la
-philosophie pour résoudre l'universalité des problèmes, c'est la plus
-vaine et la plus cruellement traitée par les faits. L'histoire
-l'atteste à toutes ses pages: les faits ont toujours plus ou moins
-foulé aux pieds toutes les philosophies politiques. Modeste, sans
-doute, en son propre nom, Beauverger croit trop à la philosophie pour
-l'être quand il parle d'elle. Il a le respect de cette «science
-mixte--(comme il dit, hélas!)--qui rattache les créations et les
-devoirs de la politique aux opérations de la logique et des principes
-universels»; mais, plus tard, peut-être aura-t-il le mépris de toute
-cette logomachie. Beauverger nous fait l'effet d'un esprit
-ouvert,--trop ouvert pour le moment,--mais sensé, et qui se refermera
-naturellement à bien des idées qu'il accepte. La vie intellectuelle
-ressemble à la vie morale. On ouvrait, on tendait beaucoup sa main
-dans la jeunesse; on la ferme et on la retire en vieillissant. Progrès
-amer!
-
-«Personne ne croit--nous dit Beauverger dans sa préface--que la
-politique spéculative n'ait pas d'influence sur la destinée des
-empires et qu'il n'y ait pas d'enseignement à retirer de ses travaux.»
-Personne ne le croit, en effet. Seulement il s'agit de savoir quelle
-fut cette influence, si elle était nécessaire, si elle a été bonne ou
-funeste, et si tous ses travaux valaient plus ou moins, de la part des
-esprits qui dominent ces sujets, que les deux lignes de résumé qui
-pouvaient être l'ouvrage de Beauverger, et qui, malheureusement, ne le
-sont pas. Son livre est comme le pressentiment d'un autre ouvrage,
-qu'il fera ou ne fera pas plus tard, mais qui serait, à coup sûr, s'il
-le faisait dans l'esprit des notes qu'il publie, un de ces livres
-grossissants comme on en a tant publié et qui, sous le nom d'histoire
-d'une philosophie quelconque, tendent à surfaire l'action de toute
-philosophie. Or, ce n'est point d'ouvrages pareils que nous avons
-besoin à cette heure. Ce qu'il nous faut plutôt, ce sont des livres
-qui prennent exactement la mesure de toute philosophie en la
-diminuant.
-
-
-II
-
-En effet, depuis Aristote jusqu'à saint Thomas d'Aquin et depuis saint
-Thomas d'Aquin jusqu'à Kant, que nous prenons pour une date et non
-pour le grand homme qu'on dit, cherchez par quels noms et quelles
-oeuvres l'auteur du _Tableau des progrès de la philosophie politique_
-a comblé le vide d'un si long espace, mais l'a comblé sans le remplir!
-Il ne s'agit pas ici, bien entendu, des talents du gymnaste
-intellectuel que l'on appelle un philosophe, ni même de la _dorure de
-bec_ de la gloire, qui répète parfois et crie des noms, comme les
-perroquets, sans rien y comprendre; mais il s'agit des hommes qui
-représentent, pour les avoir réellement exprimées, le petit nombre de
-vérités nécessaires à la vie et à l'honneur de l'esprit humain. Eh
-bien, franchement, que trouverez-vous, sinon un tourbillon d'atomes,
-une poussière d'intelligences que le vent de leur temps a soulevées,
-mais qu'il faut laisser maintenant tranquilles au fond de leurs
-cercueils!
-
-Dans l'antiquité, Beauverger nous cite Platon, Xénophon, Polybe,
-Cicéron, saint Augustin;--mais Platon n'est qu'un poète, et saint
-Augustin est un prêtre chrétien, ce qui est tout le contraire d'un
-philosophe. Or Xénophon, Polybe, Cicéron pèsent assez peu en
-philosophie. Au moyen âge, qu'est-ce que Buridan, Gilles de Rome,
-Henri de Gand, Marsile de Padoue? Qu'est-ce même, à la Renaissance,
-que ce Machiavel dont on ne peut dire encore tout à l'heure si, dans
-son _Traité du Prince_, il a parlé sérieusement ou s'il a raillé?
-Luther et Calvin sont des fondateurs de religion, des bâtisseurs
-d'église contre Rome. Ils comptent comme prêtres et non comme
-philosophes. Mais qu'est-ce que Languet et Hotman? Qu'est-ce que
-Althusius et Boshorn? Qu'est-ce même que Grotius? Qu'est-ce que
-Bynkershoek, ce nom qui n'est plus coassé que dans les écoles? Voici
-Bacon et Descartes, il est vrai, voici Spinoza. Mais le néant revient.
-Qu'est-ce que Thomas Smith et Thomas Morus, et Sidnay, Needham et
-Milton, Milton comme philosophe? Qu'est-ce qu'Harrington et son
-_Oceana_? Qu'est-ce que Howell et sa _Dendrologie_? Qu'est-ce que
-Hobbes, _l'enfant robuste_ de son système? Qu'est-ce que Ramsay? Nous
-arrivons au XVIIIe siècle, dont la philosophie n'est plus qu'une
-négation, une critique de philosophie, qui finit et se renouvelle dans
-Turgot, Condorcet, Herder, Kant et, Beauverger nous dit: Sieyès.
-Beauverger a pour Sieyès une admiration très logique, et que l'on
-comprend très bien venant d'un homme qui croit que la philosophie
-politique est une des grandes inventions de l'esprit humain; car
-Sieyès est l'expression la plus concentrée, la plus immobile et la
-plus dure de la philosophie politique. Certes! quand on descend d'une
-pareille chaîne d'esprits et qu'on va d'Aristote à... Sieyès, à
-travers le christianisme, qui, de toutes les manières, fut une
-révélation, on se demande ce qui aurait manqué à l'humanité, devenue
-chrétienne, quand elle n'aurait pas eu, pour tracasser ses annales,
-tous ces gaillards-là?
-
-Elle serait allée son train tout de même. Elle aurait, au fond, à peu
-de chose près, la même histoire, et ce sillage de quelques erreurs de
-plus ou de moins n'aurait guères altéré ou changé le miroir de cette
-mer immense. Et même quand les grands noms,--et vous venez de voir si
-on peut les compter!--quand les noms dignes de leur bruit auraient
-manqué aussi comme les autres, croit-on que c'eût été un si grand tort
-de vérité fait à la terre? La terre n'a pas déjà tant besoin de
-philosophie! L'homme en fait comme il s'agite, parce qu'il est une
-créature de passage, d'inquiétude et d'orgueil, qui veut savoir pour
-ne pas se soumettre. Mais sa triple vie, morale, sociale,
-intellectuelle, ne dépend pas de si peu que cela! Ce qu'il lui faut de
-vérité pour vivre et de lumière pour l'éclairer, il les trouve dans la
-tradition et dans l'histoire.
-
-Qu'est-ce que toutes les philosophies du monde ont ajouté aux
-traditions de la vérité primitive et à celle qui les résume toutes,--à
-la doctrine de Jésus-Christ? L'erreur, l'adroite erreur de l'auteur
-des _Progrès de la philosophie politique_, est d'avoir confondu avec
-les philosophes les hommes qui ont développé et appliqué à leur façon
-les idées et les enseignements de l'Église; mais ces hommes, nous les
-réclamons! ils n'appartiennent pas à son système.
-
-Qu'il prenne, s'il veut, Fénelon, l'auteur du _Télémaque_ et le
-précepteur du duc de Bourgogne; mais qu'il ne mette la main ni sur
-Suarez, ni sur Bellarmin, ni sur Bossuet lui-même, car Bossuet, comme
-saint Augustin, n'a pas cessé d'être un évêque, et sa _politique_
-n'est point tirée de l'ordre philosophique, mais de l'Écriture Sainte.
-De pareils hommes ne peuvent s'atteler, ni de gré ni de force, au joug
-d'un système qui regarde comme un _progrès_ l'esprit politique du
-XVIIIe siècle, et qui le glorifie dans ce quinze-vingts de sa propre
-pensée, laissé, par le dédain de Bonaparte, accroupi dans les ténèbres
-de sa constitution impossible,--_l'abbé_ Sieyès.
-
-
-III
-
-Médiocre et triste résultat! La foi en ces choses que la philosophie
-travaille à la main--les Constitutions--a incliné Beauverger à une
-admiration compromettante, parfaitement indigne d'un esprit qui a
-souvent de la critique et de justes appréciations.
-
-C'est que Beauverger--il faut bien le dire!--est un homme du XVIIIe
-siècle. Il l'est, à la vérité, avec les réserves que font les
-honnêtes gens dans ce temps-ci, mais il l'est, nonobstant, de
-sentiment, d'idées, de _rêveries_. L'abstraction lui voile, à toute
-minute, la réalité. S'il est à genoux de fondation devant un si pauvre
-homme que Sieyès, on ne peut plus dire sa position devant Montesquieu,
-et on le conçoit. Montesquieu n'est pas seulement l'homme d'une
-constitution comme Sieyès; il l'est de toutes les constitutions
-possibles, qu'il explique et détaille dans son _Esprit des Lois_,
-comme des mécanismes qu'on démonte, pour en faire mieux comprendre le
-jeu. Du reste, dans sa conception politique, l'auteur du _Tableau
-historique des progrès_ n'a pas dépassé Montesquieu. Il s'arrête à la
-notion vague de liberté qui suffisait à tous les esprits soi-disant
-politiques du XVIIIe siècle, et qu'il définit aujourd'hui, à la
-dernière page de son livre: «la liberté par les institutions».
-«L'utopie--nous dit-il--tourne, depuis deux mille ans, dans le même
-cercle sans rien produire», comme si l'utopie n'était pas
-essentiellement de la philosophie politique! Et il ajoute, par une
-opposition qu'il est difficile de comprendre: «La philosophie
-politique ne vogue pas sans boussole sur cette mer des destinées où
-Dieu lui apparaît comme pôle et la vraie liberté pour port.» Mais
-l'utopie aussi a parlé ce langage. Elle l'a parlé quand elle a manqué
-de tempérament ou de bravoure. Elle est restée aussi, comme une sage
-petite fille, les yeux baissés et les mains jointes sur sa ceinture,
-dans cette idée prude ou hypocrite d'une _vraie liberté_, et elle a
-mis Dieu par-dessus. Mais quel Dieu? Voilà le noeud de toute
-l'affaire. Le Dieu de Beauverger ne serait-il que le Dieu du _Vicaire
-savoyard_ de Jean-Jacques, et, parmi tant de libertés fausses, quelle
-est donc _sa vraie liberté_?...
-
-
-IV
-
-C'est là ce que son livre n'a pas dit. Fadeurs et fadaises! Disons,
-nous, quelque chose que les esprits impatients de netteté et de
-consistance puissent au moins saisir. Il n'y a que deux économiques en
-présence ici-bas, celle de la tradition et celle des rêveurs, et, dès
-leur _à priori_, elles s'opposent. L'économique de la tradition place
-la richesse dans le monde en germe et dans le ciel en fleur.
-L'économique des rêveurs la met, elle, dans l'action illimitée de
-l'homme et dans la disposition des trois règnes de la nature. De là
-leurs conceptions si diverses! Fataliste au premier chef, et au second
-inconséquente, l'économique des rêveurs a encore ceci de
-particulièrement absurde qu'elle croit au bonheur absolu sur la terre
-et qu'elle pose l'obligation stricte pour les gouvernements de le
-réaliser. Ainsi, d'une part, l'idée que l'homme fonction doit le
-bonheur à l'homme individuel, et, d'autre part, l'idée de ce bonheur
-que vous ne pouvez faire définir au plus modeste et qui n'en sera pas
-moins toujours un inventaire de Dieu, supérieur de tout à l'_aurea
-mediocritas_ d'Horace, voilà la double source d'où sont sorties
-toutes les utopies, toutes les révolutions, toutes les démences, et
-cela dans tous les temps, mais plus particulièrement dans les temps
-modernes, où la personnalité humaine a pris de si monstrueuses
-dilatations.
-
-Or, rien de plus radicalement faux que ces idées! Nul ne doit le
-bonheur à personne. Quand l'homme dit: «Je ferai ton bonheur», il dit
-une fatuité. Le bonheur est la dette de chacun à soi-même, et nul n'en
-dispose que soi seul. L'ordre universel le renferme par le libre
-arbitre; il est au fond de nos consciences, dans l'exercice de nos
-vertus. Mais la fonction terrestre ne doit que l'ordre matériel,
-l'ordre dans les rues;--mais elle nous le doit à _tout prix_, et si
-nous confondons notre dette, à nous, avec la sienne, tous les
-sophismes vont se redresser avec fureur. Il n'y a qu'un bon
-gouvernement qui soit possible dans la nature même des choses, qu'un
-seul, quels que soient les climats, les caractères, les idées; il ne
-nous doit pas le bonheur cependant. C'est ce que les philosophies
-politiques, en dehors des idées chrétiennes, n'ont pas compris, et ce
-que celle de Beauverger, s'il en avait une à lui,--car il n'en a
-point,--ne comprendrait pas davantage. Toutes les philosophies
-politiques, sans exception, n'ont jamais compris que le bonheur
-ici-bas est restreint, relatif, chétif et borné, et qu'il ne dépend
-que de l'usage fait par chacun de nous de ses facultés! Elles parlent
-toutes du bonheur des peuples. Elles s'abreuvent à cet abreuvoir.
-Aveugle méconnaissance de la réalité humaine! Aucune de ces
-orgueilleuses philosophies n'a su prévoir que la postulation
-éternelle de l'impossible devait aboutir au déchaînement de tous les
-tocsins, et que l'envie, cette hôtesse de nos coeurs, aurait toujours
-le prétexte de la satisfaction des esprits sages pour justifier ses
-horribles animosités.
-
-Eh bien, c'était là une idée, c'était là un _criterium_ dont on
-pouvait partir, puisqu'on s'occupait d'une histoire de la philosophie
-politique! Si une telle pensée, par exemple, s'était emparée de
-l'esprit de l'auteur du _Tableau historique des progrès_, et qu'il eût
-examiné à sa lumière les doctrines et les hommes dont il fait la revue
-dans son livre, ses appréciations auraient à l'instant même revêtu un
-caractère d'originalité et de profondeur qu'elles n'ont pas. Ce titre
-même de _Tableau des progrès de la philosophie politique_ aurait
-contracté le mordant d'une ironie, et n'en serait ainsi que mieux
-entré dans les esprits. En effet, avec ce point de vue des deux
-économiques d'ici-bas, qui simplifie tout, en embrassant par leur côté
-le plus général tous les philosophes et toutes les philosophies, la
-preuve eût été suffisamment faite du peu de progrès que la philosophie
-est réellement en droit de compter. En dehors du christianisme, ces
-progrès sont nuls, et dans le cercle du christianisme il ne peut pas y
-avoir progrès, puisqu'il y a vérité. Le christianisme progressif est
-une expression des temps modernes, injurieuse dans sa bienveillance,
-et ne tendant à rien moins qu'à la négation du christianisme, qui est
-absolu puisqu'il est divin. Malheureusement, c'est le christianisme,
-purement et sévèrement entendu, qui manque à Beauverger. Il n'est
-qu'un philosophe de demi-teinte, de deuxième ou troisième degré,--nous
-le voulons bien,--mais il faut être quelque chose de plus qu'un
-philosophe, même en taille-douce, pour juger la philosophie, et par la
-raison qu'il faut être toujours supérieur à ce que l'on juge pour le
-bien juger!
-
-
-
-
-P. ENFANTIN[51]
-
-
-I
-
-De quelles catacombes sortent-ils? On n'y pensait plus. On les croyait
-finis. Ce flot de vingt ans qui engloutirait tant de choses avait
-passé sur eux, ne leur laissant qu'une épitaphe. Le siècle, indulgent
-pour les folies de sa jeunesse, n'avait plus pour eux qu'un sourire. O
-folies! carnaval! descentes de toutes les courtilles! Les tuniques
-bleues de 1830 semblaient suspendues au clou, éternel et immobile.
-Saint-Simon le prophétique, comme Fourier l'hiéroglyphique, comme
-Cabet, l'innocent Cabet, l'icarique, ces grands excentriques dans
-l'utopie, n'étaient plus que des curiosités intellectuelles, mises au
-garde-meuble du XIXe siècle, le plus grand marchand de bric-à-brac de
-tous les siècles!
-
- [51] _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, cinquième et sixième
- conférences de Notre-Dame_ (_Pays_, 7 mai 1858).
-
-Après les malheurs de Ménilmontant, les prêtres de Saint-Simon
-étaient, comme on le sait, devenus laïques, et ils avaient même grimpé
-en quelques années, avec beaucoup d'agilité, à des positions qui ne
-manquaient ni d'élévation ni d'influence. Ils ne disaient mot de la
-doctrine, du moins devant le public, mais on remarquait qu'ils se
-tenaient comme des crustacés et s'appuyaient les uns les autres. Ils
-n'avaient pas pour rien _communié_ à la salle de la rue Taitbout; mais
-cela se comprend et cela touche presque... Ce qui unit peut-être le
-mieux les hommes pour les jours de maturité et de sagesse, ce sont les
-sottises faites en commun dans la jeunesse; ce sont les bêtises de
-leur printemps!
-
-Mais on se trompait. Ils n'étaient pas finis. Le manifeste, car c'est
-un manifeste que le P. Enfantin vient de publier sous ce titre
-singulier, mais modeste: _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième,
-cinquième et sixième Conférences de Notre-Dame_[52], prouve, par sa
-teneur, ses termes exprès, le ton qui l'anime, que le saint-simonisme
-n'est pas mort ou que ce qui en survit n'est pas simplement une
-opinion individuelle. Il prouve, ce manifeste ironique ou patelin (et
-peut-être tous les deux), que le saint-simonisme a gardé la prétention
-d'être une Église, une Église cachée et qui se croit persécutée sans
-doute, car le mépris d'un temps qui a encore à sa disposition les
-lucidités du ridicule et l'éclat de rire peut paraître à certaines
-gens sensibles une persécution.
-
- [52] Capelle.
-
-Le manifeste dit _nous_, comme si Enfantin parlait au nom de quelque
-chose de constitué, de collectif et d'officiel, avec quoi non
-seulement l'avenir, mais le présent fût obligé à compter. Quoique le
-paletot soit boutonné par-dessus la tunique, l'incognito laïque du P.
-Enfantin ne veut pas être gardé... Il y a dans cette mise en scène de
-jolies finesses. La signature de la brochure (P. Enfantin) veut aussi
-bien dire Père Enfantin que Pierre ou Paul Enfantin. Un bout du prêtre
-passe, comme un bout de décoration!
-
-Écoutez ces solennelles paroles: «En parlant de nos travaux
-productifs,--dit Enfantin (page 44 de sa brochure),--je peux les
-comparer aux tentes que saint Paul tissait et vendait pour vivre, pour
-avoir la force de semer partout sa parole de vie... Alors, pour lui,
-comme aujourd'hui pour nous, la foi ne donnait pas de quoi vivre. Ce
-fut longtemps après saint Paul que l'on put dire: _Le prêtre vit de
-l'autel_... Êtes-vous bien certain que nous n'employons pas le produit
-de nos tentes d'une part à protéger notre _foi qui n'est pas
-salariée_, comme le sont _plusieurs et spécialement la vôtre_, de
-l'autre à guérir, à soutenir, à relever nos pauvres, à qui nous
-n'infligeons pas la discipline et à qui nous ne conseillons pas de se
-l'infliger à eux-mêmes?...»
-
-C'est ainsi qu'Enfantin, l'ex-pape saint-simonien, se pose à nouveau,
-non pas en saint Pierre de cette foi, mais en saint Paul de l'Église
-future qui doit prochainement succéder à la vieille Église chrétienne,
-et déclare aujourd'hui avoir--comme prêtre!--non pas charge d'âmes
-(le mot serait trop chrétien), mais charge de corps, charge de chair
-souffrante. Oui! à en croire cette déclaration, onctueusement superbe,
-où le père suprême, qui n'est plus vêtu de bleu, mais de noir, parle
-doux, comme l'huissier de Molière:
-
- Il est vêtu de noir et parle d'un ton doux!
-
-à en croire cette déclaration, l'Église saint-simonienne existerait.
-Et non seulement elle existerait, mais elle ferait ses oeuvres de
-miséricorde; elle fonctionnerait, elle officierait comme église parmi
-nous qui ne la voyions plus et qui la tenions pour morte et déshonorée
-sous des jugements de police correctionnelle,--genre de martyre,
-celui-là, qui n'aurait pas convaincu Pascal! Enfantin nous l'affirme.
-Seulement, c'est trop peu ou ce n'est pas assez que sa déclaration.
-Puisqu'il apporte ici une parole dont il ne se servait plus depuis
-longtemps, nous lui demanderons où se tient cette église dont il parle
-comme d'une force organisée et agissante? Puisqu'il dit _nous_ avec
-cette pompe, nous lui demanderons quel est le nombre des adhérents à
-la foi saint-simonienne qui soient prêts à la confesser? Puisqu'il
-fait le saint Paul, qu'il l'imite jusqu'au bout! Saint Paul savait le
-nombre des chrétiens d'Éphèse, de Corinthe, de chez les Galates... Si
-vraiment l'Église saint-simonienne est une réalité, si effectivement
-Enfantin représente la foi, la volonté, le consentement de plusieurs
-en faisant la déclaration scandaleuse qu'il vient d'opposer tout à
-coup à l'enseignement d'un prêtre catholique, orthodoxe et respecté,
-nous dirons qu'il nous importe, à nous chrétiens, de savoir le danger
-qui nous menace, et si tout cela, comme nous le pensons bien plutôt,
-n'est que rêverie de visionnaire attardé qui ne peut guérir de son mal
-de jeunesse. Il importe qu'on le sache aussi afin que justice soit
-faite encore une fois de cette folie qui repousse, après vingt-trois
-ans, comme un polype indestructible, dans les têtes dont on le croyait
-arraché, et qu'enfin on n'y revienne plus!
-
-
-II
-
-En effet, malgré les précautions diplomatiques et séniles d'Enfantin
-pour cacher et faire accepter à la pudeur publique, qu'elle outrage,
-une doctrine qui se trouvait plus religieuse d'aller toute nue quand
-elle était plus jeune, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit ici,
-comme au temps où le saint-simonisme cherchait la femme, de la
-réhabilitation de la chair. Réhabiliter la chair,--l'expression est
-maintenant consacrée,--l'élever au niveau de l'âme, qui ne doit plus
-lui commander, cette idée anarchique et grossière, chère à tant
-d'hérésies, qui, en l'infectant, en ont épouvanté le monde, voilà le
-premier et le dernier mot de Saint-Simon et de son évangéliste
-Enfantin. Campée audacieusement à la tête d'une théorie comme l'aurait
-lancée Saint-Simon tout seul, ce gentilhomme impertinent et dépravé
-qui se croyait sorti de la cuisse de Charlemagne, dont il descendait
-peut-être par Eginhard, cette idée, dans sa crudité, eût probablement
-révolté jusqu'aux vices d'un temps aussi admirablement couard que le
-nôtre, sans le travail de haute confusion et d'immense hypocrisie que
-vient de lui faire subir M. Enfantin. Le croirez-vous? dans cette
-réponse, dont les conférences du P. Félix ne sont que le prétexte, M.
-Enfantin assimile, avec une perversion du sens intellectuel qui
-pourrait bien être une perversité, sa pensée à la pensée chrétienne.
-
-Le Verbe a été fait chair, dit saint Jean, et il a habité parmi nous.
-Or, c'est en tordant ce texte sous une interprétation qui ment à nous
-ou à elle-même, que le théologien du saint-simonisme essaie de nous
-faire accepter la divinité de la chair: «Cette divinité n'est plus
-dans l'hostie,--dit-il, en commençant par un blasphème,--symbole,
-figure, mysticité! Non! elle est sur les champs de bataille, couverts
-de _frères blessés_ qui se sont égorgés entre eux... Elle est dans des
-bouges infects où l'homme meurt de douleur, de honte et de misère...
-Elle est sur ces calvaires impies où l'homme condamne à _mort son
-frère_... Elle est dans les ateliers où l'on travaille... dans les
-_lupanars_ où la _fille du peuple_ vend _sa chair_ (bien portante)
-jusqu'à ce qu'on la jette _pourrie_ à l'hôpital. Elle est en _moi_ et
-dans l'homme du peuple, qui _est l'Homme-Dieu du Golgotha_...» Telle
-est l'énumération par laquelle Enfantin ouvre son livre; et ces huit
-premiers paragraphes, dont nous abrégeons le contenu tout en en
-signalant l'idée, contiennent l'essence de sa brochure.
-
-La chair de l'homme, dont la substance est dévorée par les maladies
-qui la mènent à la mort, et la chair du Verbe, prise par lui, le
-Verbe, dans des entrailles immaculées, et dont la substance immortelle
-doit braver la mort et donner ici-bas un témoignage de puissance et de
-toute-puissance par le fait éclatant de la résurrection, ces deux
-contraires du tout au tout sont mêlés par Enfantin dans les plateaux
-d'une seule balance, et il en _constate_ l'égalité. Il en fait de même
-de son esprit à lui, Enfantin! et de l'esprit de Jésus-Christ, et il
-croit évidemment que nous admettrons de telles choses. Il semble avoir
-un oeil qui grossit l'infiniment presque rien et un oeil qui réduit à
-presque rien l'infiniment grand. Son procédé, s'il est de bonne foi,
-ce dont il est d'ailleurs permis de douter pour l'honneur de son
-intelligence, consiste à renverser la pyramide, mais en élargissant la
-pointe qui formait le haut et en en diminuant la base. C'est donc,
-tout en parlant avec componction des idées chrétiennes, le
-renversement, bout pour bout, de ces idées, et la ruine de la
-civilisation qu'elles ont faite.
-
-On sait de reste ce qu'a été cette civilisation, fondée sur le
-principe de la pénitence, qui n'est autre chose que la sanction de la
-morale en Dieu, sans laquelle sanction il n'y aurait point de morale.
-Cette civilisation a donné des fruits dont nous vivons toujours,
-quoique nous les ayons empoisonnés. Eh bien, prenez-en aujourd'hui
-toutes les forces vives, et demandez-vous ce qu'elles deviennent avec
-ce panthéisme charnel qu'Enfantin proclame comme la religion du
-progrès! Est-ce le sien?
-
-Pauvres diables de dieux que les dieux d'aujourd'hui!
-
-Enfantin, qui, s'il n'a pas été Dieu, en a été bien près, condamne la
-guerre, par amour et respect de la chair, avec ces lâchetés
-d'humanitaire qui auraient fait reculer le droit humain de plus d'un
-siècle si elles avaient eu dernièrement de l'action à Sébastopol! Il
-se jette à genoux pour nous demander grâce en faveur des assassins,
-aimant mieux supprimer la morale que d'utiliser l'échafaud. Il sourit
-aux prostituées, qu'il indulgencie, embrasse et pardonne, mais à la
-condition qu'elles ne flétriront jamais leur précieuse chair par le
-repentir: Entendez-vous, mesdemoiselles? Il voit le capucin de
-l'Église romaine avec un dégoût plein d'entrailles, il est vrai, car
-Enfantin, qui joue à la grande tendresse du Père, fourre des
-entrailles partout, jusque dans ses dégoûts. Et comment pourrait-il
-supporter le capucin, le héros des vertus humbles, simples et fortes,
-qui dominent le corps et le font magnifiquement obéir? La chair n'a
-pas ses joies dans le capucin. Enfin, il finit par cet idiotisme de
-toutes les sectes du progrès, quelque nom qu'elles portent:
-l'affirmation de l'actualité ou de l'éventualité du royaume des cieux
-sur la terre. Vous le voyez, le changement qui s'est opéré,
-doctrinalement parlant, en ces vingt-trois années, n'a pas été
-immense. L'esprit se modifie peu chez les saint-simoniens. Il n'y a
-que la chair qui change. Le bel Enfantin de la galle Taitbout ne se
-reconnaîtrait plus et ne pourrait maintenant fasciner personne; mais,
-quant à la religion qu'il enseigne, elle sort du silence, qu'elle a
-gardé si longtemps, absolument la même qu'elle y était entrée. Elle
-n'a rien gagné à ce silence,--si ce n'est pourtant de l'avoir gardé.
-Il ressemblait tant à l'oubli!
-
-
-III
-
-Encore une fois, pourquoi aujourd'hui le rompt-elle? On dit que les
-amis d'Enfantin, sécularisés, comme lui, depuis près d'un quart de
-siècle, n'ont pas applaudi à la démonstration inopinée de leur ancien
-pontife, et que, ne pouvant plus le déposer, ils se seraient
-contentés, s'ils l'avaient pu, de l'interdire. Sans donner à ce bruit
-plus de consistance qu'il n'en a, toujours est-il qu'il est
-inconcevable qu'à propos d'une des mille prédications de l'Église
-catholique Enfantin ait eu le besoin de répondre, pour le compte du
-saint-simonisme attaqué! Seulement, à part l'inspiration de sacerdoce
-rétrospectif qui l'a saisi, il n'a pas été autrement inspiré.
-
-Enfantin n'a jamais eu de talent littéraire. Autrefois, celui qu'on
-lui reconnaissait était dans sa figure, qui ne lui avait pas coûté un
-sou, comme dit Sterne, et qui lui avait procuré cette sublime fonction
-d'hiérophante saint-simonien, qui ouvrait irrésistiblement les bras en
-disant à la femme libre et à la chair qui se sentait: «Venez à nous!»
-La manière dont il le dit aujourd'hui aura probablement moins de
-succès. Personnalité profondément troublée, et qui l'est sans doute
-pour le reste de sa vie par le souvenir de sa fonction grandiose,
-Enfantin publia, il y a quelques années, une autre brochure (son
-souffle ne va pas jusqu'au livre), dans laquelle il se comparait, si
-nous nous en souvenons bien, à Nicolas, empereur de Russie, et nous
-apprenait que lui, Enfantin, la puissance morale, était né la même
-année que cette grande puissance matérielle. Il a donc à présent
-quelque chose comme soixante-deux ans.
-
-A cet âge, le talent littéraire ne vient guères quand il n'est pas
-venu. Sa brochure est assez médiocre. Les formes qu'elle revêt avec
-affectation n'appartiennent ni à Enfantin ni au saint-simonisme; elles
-appartiennent à la littérature chrétienne, sans laquelle, même comme
-exposition d'idées, le saint-simonisme n'aurait jamais dit deux
-mots... Il serait tolérable peut-être que ces gens-là (s'ils le
-pouvaient) fissent leur affaire sans prendre niaisement notre dogme,
-nos formules, notre style, obligés à imiter notre manière d'être pour
-nous répondre et nous parodier. Du moins ils seraient issus
-d'eux-mêmes et non d'un plagiat hébété, d'une contrefaçon belge de
-l'Évangile, et d'un vol dont ils ne trouvent plus le profit et la
-propriété dès qu'il est une fois accompli.
-
-
-IV
-
-La Critique qui examine les livres dans les journaux a été jusqu'à ce
-jour infiniment discrète sur le compte d'Enfantin et de l'étrange
-publication qu'il vient de risquer. Est-ce dédain? indifférence?
-embarras?... Mais elle ne s'est pas expliquée sur le compte d'un livre
-qui, selon nous, et pour des raisons plus hautes que le livre et ce
-qu'il contient, méritait d'être signalé. Seul, un journal religieux,
-de conviction catholique, mais dont la qualité n'est pas précisément
-la hardiesse, a donné sur la démonstration d'Enfantin un article d'un
-ton très piquant, très résolu et du détail le plus renseigné. La plume
-qui a écrit ce petit chef-d'oeuvre de polémique aiguisée est une main
-de femme, qui a signé Marie Recurt. Le hasard, ce n'est pas sa
-coutume, a été spirituel. Le seul adversaire qu'il ait suscité à
-Enfantin est une femme. Il en a longtemps cherché une, sans la
-trouver. En voici une autre, qu'il trouve sans la chercher, et qu'il
-ne se félicitera pas d'avoir rencontrée. Madame ou mademoiselle Marie
-Recurt est une Judith chrétienne, dont la plume coupe comme le glaive.
-Chrétienne, elle s'est levée pour objecter à l'homme de la chair la
-chair corrompue, et l'esprit de vie à l'esprit de mort! Depuis que
-cette héroïque, qui a fait besogne d'homme quand les hommes se sont
-abstenus sur la question du saint-simonisme ressuscité, depuis,
-disons-nous, que cette héroïque a parlé, Enfantin a-t-il
-intérieurement reconnu son maître? Toujours est-il qu'il n'a pas
-répondu comme au père Félix... et qu'il semble, lui et ses amis,
-recommencer un nouveau silence. En sortira-t-il encore une fois?...
-Franchement, nous eussions aimé à le voir entrer en lice contre cette
-femme qu'il s'est attiré, lui qui demande l'émancipation de la femme
-et la dresse dogmatiquement d'égale à égal avec l'homme. Est-ce qu'il
-ne trouve pas que mademoiselle Marie Recurt soit assez émancipée et
-digne de se mesurer avec un pontife?...
-
-Nous eussions sonné volontiers la trompette de ce tournoi,--mais,
-hélas! les saint-simoniens aiment la paix et la veulent...
-universelle!
-
-
-
-
-LE PÈRE VENTURA[53]
-
-
-I
-
-Le P. Ventura a publié les sermons qu'il a prononcés devant Sa Majesté
-l'Empereur, à la chapelle des Tuileries, en 1857, et l'illustre
-théatin, dont la pensée--comme l'on sait--est toujours une pensée
-d'ensemble et d'unité profonde, les a publiés sous un titre collectif
-qui dit bien, en un seul mot, le sens particulier de ces discours.
-
- [53] _Le Pouvoir chrétien: Discours prononcé à la chapelle impériale
- des Tuileries, pendant le Carême de 1857(Pays, 13 juillet 1858)_.
-
-Ils ont, en effet, un sens particulier. Ils sont bien, comme tous les
-sermons des prêtres chrétiens, depuis saint Paul jusqu'à saint
-Ambroise et depuis saint Ambroise jusqu'à Bourdaloue et Bossuet, la
-vérité de Jésus-Christ dans toutes ses portées pour le coeur et pour
-l'esprit, la vérité avec son caractère absolu et universel; mais ils
-ont cependant quelque chose de différent aussi, et qui n'est pas
-seulement une question de talent, d'originalité et de forme. En si
-haute matière, il s'agit vraiment bien de cela! L'enseignement du P.
-Ventura a, pour la première fois, une _direction_ qu'aucun
-prédicateur, en s'adressant à une de ces puissances qui ne gardent
-devant Dieu que la majesté du respect, n'a donné au sien, et même
-parmi les plus imposants et les plus hardis. Jusqu'ici, tous les
-sermonnaires qui prêchaient aux souverains les devoirs que leur
-grandeur leur impose, tout en se plaçant le plus près possible du
-coeur qui les écoutait, par un autre côté se maintenaient à distance.
-Ils ne descendaient pas la marche qui sépare la religion de la
-politique. Ils restaient sur le haut du degré. Le P. Ventura n'a pas
-craint de le descendre. Il savait à qui il parlait.
-
-Il n'a pas craint de se placer aussi près de l'esprit que du coeur,
-aussi près des choses contemporaines que de celles de l'éternité, en
-parlant à celui que nous pouvons appeler l'Homme du Temps. Il a mis sa
-main, sa main libre de prêtre, sur les questions du moment, et il a
-été tout à la fois sarcerdotal et politique. Le livre qui a recueilli
-ses discours s'appelle maintenant le _Pouvoir chrétien_[54].
-
- [54] Gaume frères et J. Duprey.
-
-Du reste, une telle nouveauté était justifiée. Les événements qui se
-sont accomplis dans le monde moderne ont été si puissants et si
-terribles, les esprits et les âmes ont été remués à de telles
-profondeurs, que le prêtre lui-même, le prêtre, qui vit dans un écart
-sublime et dans l'impassible lumière du sanctuaire, en a ressenti le
-contre-coup. Ne croyez plus à la chronologie! Entre 1857 et 1757 il y
-a certainement plus d'un siècle. Entre 1857 et 1657 il y en a
-certainement plus de deux. Il y a plus que du temps, il y a de
-l'événement,--il y a la révolution française et les Napoléon, deux
-fois sauveurs. Si Bourdaloue et Bossuet avaient vu de telles choses,
-ils ne prêcheraient point, croyez-le bien! comme ils prêchaient devant
-un roi tranquille, qui vivait et s'endormait dans la mort avec cette
-pensée que sa race était immortelle. Ils n'auraient pas maintenant
-exactement le genre de prédication qu'ils avaient lorsque les pouvoirs
-humains n'avaient pas reçu les épouvantables atteintes qui les ont
-brisés et dont, hélas! ils saignent toujours. Quelque chose de si
-incomparable à tout s'est produit parmi nous que même la situation du
-prêtre, de cet homme qui n'est qu'une voix,--_vox clamantis!_--en est
-modifiée.
-
-Bourdaloue et Bossuet, ressuscités parmi nous, seraient donc tenus de
-jeter sur le temps--sur le détail des questions du temps--ce regard
-pénétrant qui n'a jamais manqué au prêtre, si surnaturellement
-pratique. Ils n'enseigneraient plus seulement une royauté entre
-toutes: l'individu royal, pour ainsi dire; mais ils referaient les
-notions défaites, et leurs sermons, comme ceux du père Ventura,
-s'appelleraient le _pouvoir chrétien_. Le pouvoir, voilà l'_Ucalégon_
-qui brûle; le pouvoir chrétien, c'est le pouvoir étreint et sauvé!
-Bourdaloue et Bossuet, au XIXe siècle, auraient compris, ces grands
-hommes, quelle initiative est maintenant de rigueur pour ceux-là qui
-tiennent l'anneau de Salomon dans leur main. Ils auraient compris,
-enfin, que si le chrétien manque de précision dans ses initiatives,
-Proudhon est dans son droit et qu'il déborde comme un flot.
-L'individualisme qui veut se sauver, du moins jusqu'à la mort,
-intervient avec ses fantômes, et, resté muet s'il peut l'être, le
-chrétien prend à sa charge une partie des malheurs du temps et il en
-répond devant Dieu!
-
-
-II
-
-C'est sous l'empire de ces pensées que nous avons ouvert le livre du
-R. P. Ventura. Nous ne l'avons pas entendu. Les souvenirs de
-l'orateur, plus ou moins brillant, ne nous voilaient pas l'homme
-d'idée. Le P. Ventura est bien l'un et l'autre. Il a la double faculté
-de la réflexion et de l'expression instantanée. Le charbon d'Isaïe
-s'allume sur ses lèvres, mais il n'en a pas moins le repli de la
-réflexion et les facultés qui servent à creuser un sujet. Si l'on ne
-craignait pas d'offenser une tête théologique de sa force, on dirait
-que le P. Ventura est une intelligence philosophique. Il est, avec le
-P. Gratry, un des esprits les plus aptes à la lutte dans la grande
-bataille philosophique qui n'est pas finie. Indépendamment de la
-lumière que tout prêtre porte dans sa main, par cela seul qu'il est
-prêtre et qu'il allume son flambeau à la source de toute splendeur, le
-P. Ventura avait pour la Critique l'intérêt d'un esprit de l'ordre le
-plus élevé, qui jusque-là s'était illustré dans de très puissantes
-polémiques, mais que l'événement et le choix de l'Empereur mettaient
-en demeure de se montrer fécond et net dans sa fécondité et de dire
-enfin le mot suprême, que, sur toutes les questions, le christianisme,
-s'il rencontre un homme de génie, n'a jamais manqué de prononcer!
-
-
-III
-
-Eh bien, ce mot-là, le P. Ventura l'a-t-il fait entendre? On le
-cherche, et un tel mot ne se cherche pas, dans cet énorme volume de
-cinq cent soixante pages où la lumière passe sur toutes, mais ne se
-condense dans aucune de manière à former ce noyau qu'il faudrait pour
-tout éclairer! Certes! il y a là des accents superbes, un style
-étonnant, remuant et remué, et français à nous faire penser que nous
-avons là, dans cet Italien, un éloquent compatriote; mais est-ce tout?
-Que l'illustre théatin nous le pardonne: si la franchise est le devoir
-du prédicateur vis-à-vis des puissances, elle est le devoir rigoureux
-de la part du chrétien vis-à-vis du prédicateur. C'est l'instrument
-de l'observatoire catholique à mettre au point du firmament. Dans ces
-cinq cent soixante pages, y a-t-il autre chose que des généralités
-vagues, dans une excellente direction il est vrai, mais n'aboutissant
-pas au conseil précis que le législateur veut entendre puisque, dans
-la magnanimité de son intelligence, il vient s'asseoir là devant vous?
-Or, le conseil a-t-il immergé dans le champ du télescope? Le sol de
-l'observation n'a-t-il pas tremblé sous les pas de l'observateur?
-
-Le P. Ventura, qui veut enseigner le pouvoir politique au détenteur
-providentiel de ce pouvoir, qui l'a ramassé sur la plage comme une
-épave en miettes dont il faut rapprocher et réorganiser les débris, le
-P. Ventura, publiciste après coup après le sermon, puisqu'il le fixe
-sous nos yeux dans un livre qu'il revoit, corrige, orne de notes, et
-qui est enfin un traité, ni plus ni moins que le livre du premier
-publiciste venu écrivant dans la confiance de sa pensée, le P. Ventura
-ne serait-il pas un peu embarrassé si on lui disait: «C'est bien! mais
-prenez la plume encore et formulez vos conseils en lois. Voyons!
-allez! rédigez le décret. Il faut léguer la paix au monde avec une
-dynastie. Écrivez le testament politique qui va assurer cette
-survivance nécessaire au monde, si le monde n'est pas condamné. Nous
-sommes attentifs, mais vous, soyez formel. Publiciste de Celui qui a
-dit: Gardez mes commandements et vous vivrez, sur quel article du
-_Décalogue_ baserez-vous la longévité politique de l'établissement
-impérial? Tout est là, sans doute, pour vous, prêtre. Ce n'est pas
-tout que de descendre du Sinaï; il faut y remonter. Le _Pater noster_
-a-t-il des échos ici-bas? Éclairez-nous... Est-ce trop demander?
-N'êtes-vous pas le canal de la Constituante éternelle, le truchement
-de Dieu, son porte-voix?»
-
-Encore une fois, si les sermons du P. Ventura n'étaient que des
-sermons, nous aurions dit: Ils ont la force persuasive, ils ont
-l'accent pénétrant, ils ont l'onction, ils ont... ce qu'ils auraient!
-Ce ne serait là qu'un compte à régler sur les qualités et les
-richesses du talent de l'orateur; mais dans la pensée évidente,
-catégorique et même exprimée dans ce titre que vous avez pris, c'est
-bien autre chose. C'est une réponse aux questions des novateurs du
-temps. C'est une panacée. Or, qu'on nous pardonne l'expression
-vulgaire! une panacée ne consiste pas à dire aux gens: Portez-vous
-bien, et je paierai le médecin. Or, encore, à part la vérité morale et
-dogmatique du christianisme qui circule dans ces discours et qui
-appartient au premier curé de village autant et au même titre qu'au R.
-P. Ventura, il n'y a véritablement pas là d'inspiration réelle et
-efficace dont on puisse affirmer que ceci n'est pas le bien de tous,
-la généralité catholique dans son ampleur flottante et détachée, mais
-la propriété exclusive et positive d'un esprit meilleur que les autres
-parce que le christianisme l'a plus profondément éclairé!...
-
-
-IV
-
-Le _Carême_, comme l'on disait autrefois, le _Carême_ du P. Ventura est
-composé de neuf discours: Rapports entre Dieu et les pouvoirs
-humains;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement public dans
-l'intérêt de la religion;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement
-public dans l'intérêt de la littérature et de la politique;--Importance
-sociale du catholicisme;--Moeurs des Grands;--Exemple des
-Grands;--L'Église et l'État, ou Théocratie et Césarisme;--Royauté de
-Jésus-Christ et Restauration de l'Empire en France. Voilà les neuf
-majestueux sujets que le P. Ventura a du moins eu le mérite d'aborder.
-Ce n'est pas dans un chapitre d'un livre comme le nôtre--un _index_ des
-travaux philosophiques et religieux de ce temps--qu'on peut analyser ou
-seulement jauger le flot de choses qui passent à travers ces sujets,
-tout à la fois éternels et contemporains. Charrié par la crise qui nous
-emporte, le P. Ventura a au front l'écume des vagues et de la tempête,
-et du sein de cette écume il crie éloquemment: Seigneur! Seigneur! Mais
-l'Évangile et la tradition ne lui fournissent pas ce qu'ils auraient
-fourni à saint Thomas d'Aquin, par exemple, si saint Thomas, tombé de
-son siècle dans le nôtre, nous avait donné une loi sur la famille
-chrétienne déchirée et l'ordre social ébranlé.
-
-Le P. Ventura, qui a une clef pour entrer partout et qui n'entre nulle
-part, le P. Ventura, le Guizot de la chaire, qui comprend, comme
-Guizot comprenait, qu'il y a _quelque chose à faire_, ce refrain qui
-depuis trente ans court les rues mais qui ne dit pas résolument quoi,
-n'a que des aspirations, des pressentiments et d'incohérentes lueurs.
-Dans l'impossibilité de le suivre en ces neuf stations qu'il traverse,
-nous nous permettrons de signaler à l'homme d'idée le sermon final de
-son Carême, parce qu'il résume, en somme, toutes les questions agitées
-dans les autres et qu'il pose celle-là qui nous couvre, nous protège
-et doit nous défendre dans les éventualités que l'avenir nous garde,
-c'est-à-dire la restauration et l'affermissement de l'Empire.
-
-Eh bien, dans ce discours, où les caractères d'une restauration
-providentielle sont exposés avec une autorité incontestable, le
-publiciste sacré, après avoir fait la part de Dieu dans cet événement,
-arrive à la part de l'homme, à ce quelque chose d'humain que nous
-autres faibles créatures nous sommes pourtant tenus d'ajouter dans
-l'histoire aux bontés et aux magnificences divines, et le voilà qui se
-demande alors, comme dans ses autres discours il ne se l'était jamais
-demandé jusque-là, ce qu'il faut voir et ce qu'il faut faire pour
-résoudre cette question de la fragilité, de l'accident, qui est,
-hélas! au bout de toutes les choses humaines! Assurément, ce moment du
-livre est imposant, et nous attendions à cette place, dans ce discours
-final, quelque chose de péremptoire sur lequel le prédicateur nous
-aurait laissés.
-
-Retardée, si l'initiative avait apparu elle n'en aurait été que plus
-frappante. Mais savez-vous ce qu'est pour le P. Ventura, penseur hors
-de sa robe, et qui dans sa robe devrait être inspiré, l'initiative qui
-doit raffermir le pouvoir secoué et brisé par tant de révolutions
-successives?... On sourit presque en l'écrivant! C'est la
-décentralisation comme l'entend Danjou et le principe des
-substitutions à perpétuité. En dehors de ces deux vues politiques très
-connues, très discutées et encore très discutables, il ne voit plus
-rien, cet homme de politique sacrée, et c'est pour nous rapporter de
-telles choses, qui sont au pied de toutes les taupinières politiques
-de notre âge, qu'il est monté au Sinaï et qu'il en descend, plus
-resplendissant de talent que de vérité!
-
-Nous ne croyons pas qu'effet de surprise plus désagréable se soit jamais
-produit en lisant un homme sur lequel on avait compté. Quoi? avoir pris
-le ton qu'il fallait prendre, du reste; avoir été prêtre jusque-là,
-touchant, poignant, d'une gravité, d'une pénétration...--mais dans cette
-généralité que nous avons notée, cette généralité de l'enseignement
-catholique que le premier venu peut avoir comme le dernier,--et puis
-tout à coup, lorsqu'il s'agit du conseil exprès, de la vue précise, se
-montrer...--comment dirons-nous? et il faut bien le dire...--si vulgaire
-et d'une initiative si morte! C'est là une chose presque douloureuse, et
-qui, à nos yeux et aux yeux de tous, décapite le titre ambitieux, et qui
-pouvait être juste, du livre du P. Ventura: _Le Pouvoir chrétien_.
-L'adjectif peut rester, mais le substantif ne mérite plus d'y être.
-C'est du christianisme éloquent que fait l'illustre théatin, mais du
-pouvoir... non!
-
-Et cependant, comme tout homme qui a l'étoffe catholique sous la main
-et qui pourrait tailler là dedans, le P. Ventura est passé bien près
-de la vérité, de la vérité illuminante. Pourquoi donc faut-il qu'il
-soit resté sur son oeil la pellicule de la cataracte? La
-décentralisation dont il parle est peut-être, en sachant l'entendre,
-une vue qui a sa justesse, mais elle n'a, dans l'économie des
-postulations du publiciste, ni la grosseur ni la toute-puissante
-efficacité qu'il lui attribue. Nous n'en dirons pas assurément autant
-du pouvoir paternel, qu'il veut faire plus fort par le principe des
-substitutions et la disposition testamentaire; nous croyons que, là,
-le célèbre prêtre était bien près d'une solution. Mais il en était
-d'autant plus loin qu'il en était plus près. Rappelons-nous le
-proverbe: Lorsqu'il y a dix pas à faire, neuf est la moitié du chemin.
-
-Pour le prêtre, en effet, et pour tout homme qui croit, avec juste
-raison, que la politique sort des flancs de la morale et ne peut pas
-sortir d'ailleurs, la question primaire, la question fondamentale, à
-cette heure de l'histoire, est la reconstitution de la famille
-chrétienne, brisée par l'individualisme du temps. Nous aussi nous
-pensons, comme le P. Ventura, que la famille doit prendre fonction
-dans l'État. Nous pensons que si un _pouvoir chrétien_ (et, certes! le
-pouvoir devant lequel le P. Ventura parlait alors avait ce glorieux
-caractère) traduisait le _Pater noster_ dans ses lois et le quatrième
-commandement, il serait en mesure suffisante contre les révolutions
-futures et pourrait marcher en bataille rangée contre elles. Nous
-pensons que si on opposait aux droits de l'homme de Rousseau la
-déclaration des droits de la famille française représentée par le
-Père, ceci nous infuserait un sang nouveau dans les veines et que le
-pouvoir politique en bénéficierait à l'instant même, car le _Notre
-père_ ne s'adresse pas qu'à Dieu. Il se réfléchit jusque dans le sein
-des mineurs de la famille, et c'est un rayon divin qui traverse le
-diamètre de l'espace et de l'infini!
-
-
-V
-
-Et dire comment et par quels moyens cette traduction était possible,
-le dire nettement, voilà la politique sacrée comme en ferait Bossuet à
-cette heure et que nous attendions du P. Ventura. Quel sujet et quel
-auditoire! L'imagination nous le fait entendre: «Plantez, sire, les
-racines de vos enfants dans le coeur de tous les foyers domestiques.
-Enfoncez votre dynastie dans huit millions de dynasties.
-Réverbérez-les et qu'elles vous réverbèrent! A la statue dynastique il
-faut un piédestal de granit comme elle.» Quel texte inouï et quelle
-occasion splendide pour un orateur qui eût été plus qu'orateur! Hélas!
-le P. Ventura, nous le répétons, n'a été que cela. Ce n'est pas
-cependant le courage qui lui a manqué. La religion est une Thétis qui
-trempe les coeurs dans des eaux dont ils ressortent Achilles et qui
-leur dit: «La peur seule est mortelle.» Et, d'ailleurs, avait-il
-besoin de courage? Ne parlait-il pas devant l'homme qui sait que le
-pouvoir est la vertu des rois et qui en a fait la sienne?...
-
-
-VI
-
-Un mot encore sur ces sermons, qui, s'ils ne sont pas davantage,
-resteront de très beaux discours prononcés devant Sa Majesté
-l'Empereur. Ils sont précédés d'une introduction de la plus
-majestueuse gravité, due à la plume de Louis Veuillot, dont le
-talent, on peut le dire, a pris depuis quelque temps un surcroît
-d'aplomb et le caractère, presque l'éclat, d'une popularité. Ce rayon,
-qui lui est venu enfin à travers les préjugés de la haine, et qu'il
-n'a pas cherché, Dieu merci! il le conservera, s'il ne faut pas pour
-cela dévier de sa ligne droite, et il le perdra sans souci pour ne pas
-en dévier.
-
-
-
-
-LE DOCTEUR TESSIER[55]
-
-
-I
-
-Les _Études de médecine_[56] dont le docteur Tessier a publié la
-première partie, sont, avant tout, un livre de discussion ardente sous
-des formes sévères, une polémique corps à corps et mortelle contre des
-hommes célèbres et des doctrines malheureusement professées; mais
-cette discussion est, en bien des points, si détaillée et si spéciale,
-le langage qui l'exprime est d'une propriété si technique et si
-profonde, qu'au premier abord elle semblait, par cela même, échapper à
-notre examen. C'est à la réflexion seulement que nous avons compris
-qu'un livre de cette importance et de cette portée ne pouvait être
-passé sous silence. Les _Études_ du docteur Tessier n'intéressent pas,
-en effet, que les hommes d'une science déterminée. Elles méritent
-d'être signalées à l'attention de tout ce qui pense.
-
- [55] _Études de médecine générale_, 1e partie: _De l'influence du
- matérialisme sur les doctrines médicales de l'école de Paris; De la
- fixité des essences et des espèces morbides_ (_Pays_, 4 février 1856).
-
- [56] J.-B. Baillière.
-
-Elles s'appuient sur ces grandes généralités qui soutiennent tout dans
-le monde intellectuel et moral. A travers les lignes droites ou les
-sinuosités de l'argumentation supérieure de Tessier, on voit que
-l'esprit de ce redoutable discuteur doit fomenter, depuis longtemps
-déjà, une vaste théorie de son art, et il est impossible de ne pas
-tenir compte de ce qu'on aperçoit d'un système qui, sans doute, se
-dégagera plus tard avec la double force de ses développements et de
-son ensemble. Si nous pouvions, par le peu que nous en dirons, avancer
-le moment où ce système, parachevé et complet, sortira de l'esprit
-auquel il a donné tant de résistance et de vigueur contre les
-tendances d'un enseignement vicieux et funeste, nous croirions avoir
-fait assez. Les prétentions du temps actuel sont philosophiques. C'est
-dans ces prétentions qu'il faut le saisir pour le redresser. L'esprit
-philosophique a mis partout sa main insolente; il faut partout la lui
-couper. Sous prétexte d'indépendance, il a brisé la chaîne des
-traditions dans toutes les directions de la pensée. En histoire, il a
-faussé les faits à l'aide d'interprétations mensongères, et il a
-inventé des _philosophies de l'histoire_. Tessier est un de ces fermes
-esprits qui ne donnent pas dans ces majestueuses niaiseries. Il est de
-ceux qui croient que, sur tous les terrains,--en médecine comme
-ailleurs,--l'histoire doit faire taire la philosophie et tient en
-réserve des réponses et des solutions toutes prêtes quand la
-philosophie n'en a plus.
-
-Et qu'on n'infère pas de ces paroles que le docteur Tessier est
-impropre à ce qu'on appelle les choses de la philosophie et qu'il a
-pour elle ce dédain qui est l'hypocrisie de l'impuissance! On se
-tromperait assurément. Tessier est, au contraire, une intelligence
-philosophique. C'est un métaphysicien d'un ordre élevé. Le livre dont
-nous parlons en fait foi. Il aime et il invoque la métaphysique. Il la
-trouve dans l'esprit humain et il ne veut point qu'on l'en arrache. Il
-en maintient la nécessité. Il en reconnaît la grandeur, quand la
-plupart des médecins modernes, métaphysiciens pourtant, mais malgré
-eux, et aveugles, l'insultent et la repoussent comme un piège, plein
-de trahison, que l'esprit humain se tend à lui-même. Seulement, tout
-métaphysicien qu'il puisse être, l'auteur des _Études de médecine
-générale_ est encore plus traditionaliste que philosophe, et il laisse
-à sa vraie place la métaphysique, dans la hiérarchie de nos facultés
-et de nos connaissances, en homme qui sait que sans l'histoire les
-plus grands génies philosophiques n'auraient jamais eu sur les
-premiers principes que quelques sublimes soupçons... Le docteur
-Tessier, qui croit à la science médicale, qui la défend contre les
-invasions sans cesse croissantes de la physique, de la chimie et d'une
-physiologie usurpatrice, donne pour chevet à ses idées le récit
-moïsiaque, dont tout doit partir pour tout expliquer, et
-l'enseignement théologique et dogmatique de l'Église. En plein XIXe
-siècle, lui, médecin, il se fait hardiment scolastique, et, comme le
-robuste et beau pasteur du tableau de Léopold Robert, accoudé si
-grandiosement contre son attelage, l'auteur des _Études de médecine
-générale_, appuyé sur le front puissant du _Boeuf de Sicile_, oppose
-fièrement saint Thomas d'Aquin à Cabanis. Il appartient donc à ce
-groupe d'esprits qui pensent que la Renaissance et l'expérimentalisme
-de Bacon ont détourné les sciences, aussi bien que les lettres, de la
-voie qu'elles devaient suivre au sein d'une civilisation chrétienne,
-et qui sont décidés à mourir ou à ne jamais vivre dans la popularité
-de leur siècle pour les y faire rentrer si Dieu lui-même ne s'y oppose
-pas. Avec le genre d'occupations et de préoccupations auxquelles le
-docteur Tessier a dévoué sa vie, on peut s'étonner qu'il fasse partie
-de ces «_derniers Romains_», qui périront probablement à la peine et à
-l'honneur de la vérité; mais s'il y a là une raison pour être surpris,
-il y en a une autre pour applaudir et pour admirer!
-
-
-II
-
-De tous les esprits, en effet, qu'a faussés et corrompus le sensualisme
-de la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon, qui en a été la
-doctrine, les médecins ont été et sont encore, par le mode séculaire de
-leur enseignement, les plus profondément atteints. C'est qu'on ne touche
-pas impunément sans précaution à la matière! L'Hercule intellectuel
-n'est pas comme l'Hercule de la chair. Il meurt de son baiser à la
-terre. Quand il l'étreint trop fort, il étouffe dans toute cette
-poussière sa vigoureuse spiritualité. Aveuglés par leur long tête-à-tête
-avec des organes et des phénomènes, la plupart des médecins ont, depuis
-Bacon et son observation raccourcie, dégradé la science dont ils
-relèvent, et ils l'ont réduite à n'être plus qu'un empirisme superficiel
-et grossier. Le matérialisme païen, qui, en renaissant, devait
-reparaître plus monstrueux que la première fois puisqu'il renaissait
-dans une société chrétienne, est scientifiquement plus grand dans les
-écrits de Van Helmont et de Boerhaave qu'il ne l'était, par exemple,
-sous la plume d'Hippocrate et les traditions de l'école de Cos. Filtrant
-partout, comme la boue du Nil, dans les inspirations des poètes, dans
-les chefs-d'oeuvre des artistes, dans les moeurs des classes élevées,
-pour retomber de là dans les peuples comme, de l'élégante cuvette d'une
-fontaine, l'eau ruisselle dans les profondeurs d'un bassin, le
-matérialisme, qui cherchait son lit, en a enfin trouvé un, qui semble
-éternel, sur le marbre des amphithéâtres. En supposant que
-l'intelligence humaine soit un jour nettoyée de cette doctrine immonde,
-les médecins seront les derniers à en essuyer leur pensée. A prédire
-cela, croyez-le bien! il n'y a ni exagération ni imprudence, et la
-preuve en est dans le livre de Tessier. Nous l'avons lu et nous en
-sommes resté accablé. On y trouve, exposées et réfutées, les doctrines
-des professeurs les plus influents sur l'enseignement et sur l'opinion,
-et ces doctrines sont matérialistes,--immuablement matérialistes,--comme
-si nous étions au lendemain de la Renaissance ou à la veille de la
-Révolution française!
-
-Il faut dire cela, et le dire bien haut. Nous avons donc vécu en vain.
-Les cynismes du XVIIIe siècle, en débauche d'esprit comme de moeurs,
-n'y ont rien changé. Les honnêtes gens ont eu horreur et dégoût, mais
-l'horreur n'a pas monté plus haut que le coeur. La science
-probablement trempe la tête dans un Styx, comme le corps d'Achille,
-afin de faire à ses enfants un sentiment moral invulnérable, et (le
-croiront-ils, ceux-là qui ne sont pas médecins?) le matérialisme a
-continué d'être, à peu de chose près, à cette heure, ce qu'il était
-quand La Mettrie publiait cette _histoire naturelle de l'âme_ qui fit
-tant de bruit, et cet _homme-machine_ qui n'en fit pas moins! En ce
-temps-là, les habiles et les modérés du matérialisme dirent que La
-Mettrie avait l'esprit un peu dérangé; et, pour se consoler, il s'en
-alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse.
-Mais Cabanis allait naître, Cabanis, qui, sous une phraséologie encore
-plus lâche que honteuse, devait nous donner la pensée comme une
-sécrétion du cerveau.
-
-Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui
-vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant à la politique,
-mise au service de la doctrine, c'est différent! Cabanis, qui a la
-froideur et les insinuations du serpent, est à coup sûr très
-supérieur à La Mettrie, entraîné par une expression à outrance et un
-tempérament désordonné. Blafard et douceâtre écrivain, élégant, mais
-à la manière des incroyables de son temps, appliquant aux matières
-philosophico-médicales la rhétorique effacée de son ami Garat,
-Cabanis, malgré une médiocrité foncière, a laissé un sillon profond,
-que d'autres ont fécondé, et a exercé une influence décisive sur
-l'enseignement en France tel qu'il est encore aujourd'hui.
-
-Comme le remarque Tessier avec infiniment de justesse, Cabanis, qui
-avait contre l'Église et les idées religieuses les haines perverses de
-son époque, voulait, dans la civilisation de l'avenir, remplacer les
-prêtres, dont le rôle était fini (pensait-il), par les vingt mille
-médecins qui allaient toucher, en haut et en bas, à toutes les
-réclamations de la société moderne et la gouverner en la retournant
-sur son lit de douleur. Le plan n'était pas mal combiné. Il valait
-mieux que la prêtrise des philosophes de l'avenir inventée, depuis,
-par Cousin, Saisset et Simon. Ce plan aurait, s'il avait vécu, ravi
-d'espérance Condorcet. Sans le chrétien Napoléon, qui se mit tout à
-coup à faire les affaires de Dieu, et quelques esprits du plus haut
-parage, comme le vicomte de Bonald, qui, par parenthèse, traita
-Cabanis dans ses _Recherches philosophiques_ comme plus tard de
-Maistre traita Bacon, le matérialisme passait presque à l'état
-d'institution politique. Nonobstant l'effort de ces grands hommes,--de
-ces grands spirituels,--il resta au fond de l'enseignement, en
-s'aplatissant, il est vrai, en y rampant, en s'y coulant comme un
-reptile, mais il y resta.
-
-Un jour, la philosophie générale eut assez de cette auge et releva le
-front. Les philosophes du XIXe siècle réagirent contre les philosophes
-du XVIIIe. La Romiguière abolissait Condillac. Cousin, toujours poli,
-en sa qualité d'éclectique, effaçait Locke... d'un coup de chapeau.
-Galvanisé un instant, le spiritualisme cartésien disparut bientôt dans
-ce vaste trou de formica-leo, cette logique de Hegel, qui tue la
-pensée par le vide. Au milieu de tout ce mouvement, le matérialisme
-médical ne bougeait pas. Il laissait dire et faire et se transformer
-la philosophie. Comme le voyageur de la fable, craignant que le vent
-ne fût pas pour lui il serra son manteau autour de sa personne, et si
-bien qu'à moins de le regarder de fort près on ne pouvait le
-reconnaître. C'était son salut. Il ganta sa main et masqua son visage,
-et l'on vit jusqu'à ce lion de Broussais, dont Pariset disait:
-_Quærens quem devoret_, devenu tout à coup d'une prudence antipathique
-à son génie, mettre une sourdine à sa voix rugissante, et inventer,
-pour mieux cacher le secret de la comédie, ce mot d'_ontologie_ qui
-signifiait toutes les chimères et toutes les sottises de la religion,
-de la métaphysique et de la spiritualité.
-
-Or, si Broussais s'humiliait ainsi, Broussais, le plus superbe esprit
-qui se soit jamais posé sur des griffes entrecroisées à la _guisa di
-leone_, comme dit le poète, on se demande ce que durent faire les
-hommes qui vinrent après lui et dont l'audace n'était pas, comme la
-sienne, mesurée à la grandeur de l'intelligence. Eh bien, ce qu'ils
-firent, le docteur Tessier s'est donné la mission de nous l'apprendre
-en leur répondant! Il a choisi les plus comptés d'entre eux et il a
-cherché, sous le masque fin d'une phrase éteinte, qui jette de la
-cendre par-dessus la flamme afin qu'on ne crie pas «au feu!», la
-doctrine, l'immuable doctrine, qui a bien pu modifier des vues de
-détail, mais qui est la même dans ses conclusions qu'aux jours où elle
-ne se cachait pas. Encore une fois, nous ne pouvons entrer dans cette
-robuste et longue discussion, qu'il faut prendre où elle est,
-c'est-à-dire dans le livre de Tessier. Les problèmes sur lesquels
-roule tout l'enseignement médical y sont examinés avec les solutions
-qu'en donnent les professeurs actuels, dont on cite les noms, les
-discours et les livres. Méconnaissance de la nature spirituelle de
-l'homme, qu'on définit _un mammifère monodelphe bimane_ et rien de
-plus, négation de l'unité de la race humaine, affirmation de
-l'activité de la matière, confusion de la physiologie et de l'histoire
-naturelle au mépris des traditions médicales depuis Hippocrate jusqu'à
-nos jours, enfin l'opinion qui implique le matérialisme le plus
-complet: «Que la vie ne doit pas être considérée comme un principe,
-mais comme un résultat, _une propriété dont jouit la matière, sans
-qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans le corps_»,
-toutes ces solutions, et beaucoup d'autres de la même énormité, sont
-attaquées et ruinées de fond en comble par le rude joûteur des
-_Études_.
-
-Il suit, avec une longueur de vue et une implacabilité de logique
-auxquelles rien n'échappe, les conséquences de ces doctrines dont la
-science est empoisonnée, et, Dieu merci! il n'est pas au bout de son
-travail puisque nous n'avons que la première partie d'un ouvrage qui
-devra montrer, dans tous les rameaux de l'enseignement, la filiation
-de ces erreurs. Le docteur Tessier n'est pas uniquement préoccupé de
-_spiritualiser_ l'instruction et de tenir compte de la magnifique
-duplicité humaine, même dans l'intérêt de l'observation
-physiologique; il va plus loin et plus haut... «Le rationalisme
-dogmatique--dit-il--ne saurait coordonner les phénomènes
-physiologiques et comprendre les rapports de la physiologie et de la
-médecine; mais, sur le terrain de la pathologie, ce rationalisme
-devient la négation de TOUTE vérité.» Ainsi, comme on le voit,
-l'enseignement n'est pas seulement matérialiste; il est, de plus,
-arbitraire et antimédical, et l'habile écrivain le prouve avec une
-rigueur dont, certes! il n'avait pas besoin aux yeux de ceux qui
-savent jusqu'où peut porter une idée. En effet, les doctrines
-matérialistes sont, scientifiquement, ce que sont politiquement les
-doctrines démagogiques, troublant également la tradition, et les unes
-violant aussi bien l'histoire dans le monde des idées que les autres
-dans le monde des faits!
-
-
-III
-
-Et, ici, nous touchons au plus beau côté d'un livre qui nous en promet
-un autre, dégagé de toute polémique, et par cela plus grand... Esprit
-historique, comme on doit l'être avant d'être métaphysicien, le
-docteur Teissier ne fait point la guerre sans savoir comme il fera la
-paix. On a eu de fort grands critiques pour la critique elle-même, et
-qui, comme Bayle, appuyaient leurs têtes d'or sur l'argile d'un
-scepticisme toujours près de s'écrouler; mais Tessier est or de
-partout. S'il veut détruire le physiologisme moderne, il sait aussi ce
-qu'il veut mettre à la place, et c'est précisément ce qui y était. Le
-plus bel effort des esprits vigoureux est de renouer les traditions,
-en toutes choses, quand elles ont été rompues; c'est de se rattacher à
-ce passé qui est toujours une vérité ensevelie. Les chefs de dynastie
-le savent bien, qu'il n'y a rien de plus difficile et de plus grand!
-Tessier, qui est peut-être, à sa manière, un chef de dynastie,--car,
-ou nous nous trompons beaucoup, ou il a toute une famille d'idées
-puissantes à établir,--Tessier est une de ces intelligences qui
-travaillent à renouer la chaîne des enseignements scientifiques, et
-jamais il ne nous a paru plus heureux dans son effort qu'en posant
-(pourquoi n'est-ce que de profil?) la grande question de
-l'immutabilité des maladies. Le physiologisme, qui règne encore
-quoique son conquérant ne soit plus, a inventé un état de santé qui
-ressemble fort à ce qu'était l'état de nature chez les publicistes du
-siècle dernier. En identifiant, comme il l'a fait, la maladie avec le
-symptôme ou la lésion, il a supprimé la maladie, et, de cette façon,
-il a bouleversé tout ce qu'on savait et tout ce qui était force de loi
-sur cette question fondamentale: «Le mot _nature_ vient du mot
-_nasci_,--dit Tessier avec la simplicité de la lumière,--par
-conséquent, toutes les fois qu'une question de nature est posée, elle
-implique à l'instant même une question d'origine. Donc la question des
-maladies pose la question de leur origine, et par suite de l'origine
-du mal.»
-
-Réduit à ses seules forces et répugnant à regarder au fond de
-l'histoire, le rationalisme devait considérer ces questions comme
-vaines et insolubles, et il n'y a pas manqué; en cela au-dessous de
-l'antiquité païenne, qui ne connaissait pas Bacon, mais qui n'en
-savait pas moins observer et conclure. Hippocrate, en effet, ce
-vieillard divin,--car l'histoire, pour honorer ce grand observateur,
-n'a trouvé rien de mieux que de l'appeler comme le vieil
-Homère,--avait reconnu l'immutabilité des maladies quand il s'écriait,
-avec le pressentiment d'une révélation: «Il y a là quelque chose de
-Dieu (_quid divinum_)!» Et quand aussi Démocrite, tenant de plus près
-la vérité, écrivait ce mot singulier: «L'homme tout entier est une
-maladie», comme s'il eût deviné ce dogme de la chute après lequel il
-n'y a plus rien à l'horizon de l'histoire ni à l'horizon de l'esprit
-humain!
-
-C'est cette immutabilité des maladies, niée et méprisée comme tant de
-grandes traditions à cette heure, que Tessier a osé relever et
-soutenir. Il a choisi cette forte thèse parce qu'il l'a rencontrée sur
-la route de ses déductions, mais surtout parce que, triomphante, elle
-entraînerait la ruine du matérialisme,--sa ruine définitive, sans que
-dans ses débris il pût retrouver une pierre pour se faire un bastion.
-L'immutabilité des maladies s'explique par les prédispositions
-morbides; les prédispositions morbides par une hérédité qui,
-elle-même, confine à un état antérieur dont l'homme n'est sorti qu'en
-se laissant criminellement tomber. Tout cela n'est pas nouveau. Mais
-rappelez-vous le mot de Pascal, vous qui avez au moins le respect des
-noms écrasants, et taisez-vous! «Le noeud de notre condition--écrivait
-le penseur terrible--prend ses retours et ses replis dans cet abîme,
-de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce
-mystère n'est inconcevable à l'homme.» Provoquer, par des livres
-supérieurs comme l'est celui de Tessier, le retour aux idées
-spirituelles et chrétiennes dans l'enseignement de cette science
-immense,--la médecine,--ce n'est donc pas de l'invention, mais c'est
-mieux. «C'est la pyramide renversée sur la pointe et replacée sur la
-base,» comme le disait ce grand écrivain, qui, pour son compte, a fait
-si bien un jour ce qu'il avait dit.
-
-
-
-
-FLOURENS[57]
-
-
-I
-
-Si Flourens n'avait qu'une seule importance,--s'il n'était qu'un
-savant d'un ordre supérieur enfermé dans la carapace d'une grande
-spécialité, impénétrable à tout ce qui ne serait pas savant, sinon du
-même niveau que lui, au moins du même courant d'études,--nous ne nous
-hasarderions point à vous en parler... Nous laisserions aux livres
-purement scientifiques, ou aux mémoires de l'Académie dont il est le
-secrétaire perpétuel, à vous entretenir de ses découvertes en anatomie
-et de ses travaux en physiologie et en histoire naturelle. Flourens,
-heureusement pour lui,--encore plus heureusement pour nous,--n'est pas
-qu'un savant considérable et officiel. C'est aussi un lettré, un
-lettré autant qu'un de nous. C'est un lettré qui reporte sur la
-science, pour en adoucir l'austérité et sans rien diminuer de sa
-beauté profonde, tout ce que le génie littéraire peut donner à la
-pensée d'un homme de clair, d'élégant et de doux. Et ces trois mots
-caractérisent très bien, je vous assure, le genre de talent de
-Flourens, de cet homme qui aurait pu, ma foi! être pesant sans se
-compromettre, tant il savait de choses, et qui s'en est si bien gardé!
-
- [57] _Oeuvres complètes_ (_Pays_, 7 avril 1860).
-
-Mon Dieu, oui! il aurait pu être pesant tout comme un autre. Il est
-savant. Il a donné à la science toute sa vie, et, vous le verrez tout
-à l'heure, la science a très bien agréé ses hommages. Elle l'a rendu
-heureux; elle ne l'a point traité comme un de ses _patiti_ inféconds
-qu'elle traîne quelquefois après elle. Et cependant il n'a pas eu la
-fatuité de son bonheur, car la fatuité des savants heureux, c'est la
-lourdeur... une lourdeur gourmée, épatée, infinie. C'est leur
-_turcarétisme_, à eux! Au contraire, il a été léger; mais léger comme
-un ignorant charmant, qui n'a pas autre chose à faire que d'avoir de
-la grâce, de temps à autre, et de se montrer spirituel. Flourens n'est
-point un érudit à l'allemande, quoiqu'il soit de l'Académie de Munich
-et de bien d'autres académies. C'est un érudit des plus français, qui
-n'a pas perdu, comme tant d'autres, en cultivant la science, sa
-qualité de Français. Originalité mi-partie, dont chaque moitié vaut
-presque un tout. Savez-vous comment il procède? il enlève la
-science,--cette puissante personne à la Rubens moins la couleur,--il
-l'enlève dans les bras très fins de sa littérature et lui ouvre ainsi
-dans le monde un chemin que, sans cette enlevante littérature, la
-science peut-être ne ferait pas. Il la vulgarise et la popularise. Il
-lui fait faire son tour... d'esprits! Artiste délicat, il lui attache
-des ailes transparentes, qui ne fondent point comme celles d'Icare, et
-qui l'emportent bien loin de tous les malheureux culs-de-plomb qui
-peuplent les Académies.
-
-Voilà Flourens! et voilà pourquoi aussi les oeuvres d'un homme aussi
-savant que lui attirent notre attention, malgré tout ce qu'on
-rencontre dans ces oeuvres de particulier, de spécial, de technique,
-d'effrayant pour nous. La fleur littéraire, qui n'est parfois qu'un
-brin de muguet, insinue son parfum dans ces livres de nomenclatures et
-de descriptions anatomiques qui devraient être si secs et parfois si
-nauséabonds pour tout ce qui n'a pas l'ardente et féroce curiosité du
-savoir, et cette petite odeur, qui surprend là, mais qui plaît
-partout, invite les esprits les moins enclins à la science à prendre
-ces livres et à les ouvrir. Le langage facile, pur, agréable, qu'on
-parle ici ne rappelle en rien le langage rude, incorrect et parfois
-opaque, que la science, soucieuse seulement de l'exactitude des faits,
-est accoutumée de parler. Non que la science ne puisse avoir son
-éloquence, une éloquence à elle,--brusque ou calme, mais carrée,
-didactique, imperturbable, ne craignant d'appuyer sur rien quand elle
-croit, en appuyant, préciser davantage. Seulement, ce n'est pas là la
-langue de Flourens. La sienne n'a rien de cette substance épaisse et
-forte. Elle ne ressemble pas au bloc de cristal qui absorbe le jour
-qu'il renverra plus tard quand il sera taillé et mis sous son arc de
-lumière. Elle est taillée, elle, mais mince et lumineuse comme la
-vitre à travers laquelle vous regardez les étagères d'un muséum, et,
-il faut bien le dire, depuis Fontenelle,--ce léger dans la consistance
-comme Flourens,--rien de pareil en fait de style scientifique ne s'est
-vu pour la transparence presque aérienne de la phrase et cette
-précision, sûre d'elle-même, qui n'a pas besoin d'appuyer.
-
-En effet, il y a, dès les premières pages de ces _Oeuvres
-complètes_[58], qui renferment non seulement les découvertes de la
-science mais les hommes qui les ont faites, et la biographie après
-l'histoire, il y a, entre Flourens et Fontenelle, un rapport qui saute
-aux yeux, malgré et à travers toutes les différences de philosophie,
-de sentiment et de destinée qui existent entre le secrétaire perpétuel
-de l'Académie des sciences du XVIIIe siècle et le secrétaire perpétuel
-de l'Académie des sciences d'aujourd'hui, et ce rapport, c'est
-l'incomparable diaphanéité de leur exposition à tous deux. C'est la
-sveltesse d'un style que le goût littéraire a dégagé et allégé jusqu'à
-la légèreté d'un Grammont ou d'un Matta, si de tels hommes avaient pu
-écrire sur les sciences. C'est cette chose dont on peut se passer
-aussi en France, mais non sans en souffrir: l'agrément! l'agrément
-jusque dans les matières qui comportent le moins d'agrément!
-l'agrément, ce superflu si nécessaire à l'esprit français! Fontenelle
-et Flourens, et tous les deux autant l'un que l'autre, ont introduit
-et créé le _joli_ dans la science, sans la dégrader.
-
- [58] Garnier frères.
-
-Pour la première fois, le Corneille a été joli sans sottise. On a pu
-dire avec eux et en les lisant: Une jolie science, une jolie
-expérience, une jolie découverte, une jolie description de
-physiologie,--toutes choses qui autrefois faisaient trembler et qui,
-autre part que chez eux, rendent encore bien grave. Ils ont été
-attirants, amusants, attachants, quelquefois brillants, et on a pu se
-risquer un jour, sur la foi de leurs livres, aux sciences physiques ou
-naturelles sans avoir la vocation d'un héros, d'un martyr, d'un La
-Pérouse qui n'en reviendra pas et qui croit s'en aller bravement se
-faire manger par les sauvages!
-
-Certes! Il n'y aurait que cela dans Flourens, il n'y aurait que cette
-ressemblance, que ce rapport avec Fontenelle, que ce serait assez pour
-exciter en nous la plus vive sympathie. Le progrès ne peut pas
-s'arrêter, c'est bien entendu, et il pullule de rudes ouvriers à la
-science, des piocheurs et des défricheurs du sublime le plus
-américain; mais quelqu'un qui ressemble à Fontenelle, mais, au plus
-épais de la science, deux doigts d'esprit qui tiennent une plume
-légère, voilà ce qu'on ne voit pas tous les jours!
-
-
-II
-
-Et il n'y a pas que ces deux doigts d'esprit dans Flourens. Il n'y a
-pas que le génie littéraire de Fontenelle retrouvé au fond de sa
-fonction, comme une chose oubliée à sa place dans l'intérêt de son
-successeur. Il n'y a pas dans Flourens, quoi qu'il y soit aussi, qu'un
-historiographe d'académie, qu'un tabellion d'éloges officiels dont
-l'original reste au greffe et dont l'expédition est donnée à la
-postérité, qui aimera à la lire pour la façon dont elle est
-_libellée_, je vous en réponds! Il y a un autre homme, qui n'est pas,
-qui n'a jamais été dans Fontenelle. Fontenelle, lui, quand, de ses
-deux doigts que j'adore, il a fini d'écrire son _Éloge_ d'Académie ou
-son _Histoire de l'Académie_, qui était aussi un éloge, bien digne
-d'un ancien madrigaliste comme il l'avait été en l'honneur des dames
-(car les académies sont des dames aussi, quoique composées de
-plusieurs messieurs); oui! quand Fontenelle a achevé de tourner ce
-madrigal suprême, et il le tourne bien, ayant eu jusqu'au dernier
-moment la grâce et la clarté,--cette grâce de la lumière, ayant été,
-ce vieux Tithon, aimé jusque-là de l'Aurore!--alors tout est dit. Il
-est épuisé, il a rendu son dernier souffle, l'aimable bonhomme! Il
-n'est plus que le Céladon, plus _passé_ que ses aiguillettes,
-d'anciennes bucoliques oubliées,--un pasteur d'Arcadie enterré en
-Académie.
-
-Mais Flourens, après ses _Éloges_, est toujours Flourens,
-c'est-à-dire ce qu'il a été toute sa vie: un anatomiste, un
-naturaliste, un physiologiste, un professeur. Ce n'est pas seulement
-qu'un secrétaire perpétuel d'académie, il est perpétuel de talent en
-son propre nom, ce qui vaut bien mieux! Il y a là, dans cette
-publication de chez les frères Garnier, huit à dix volumes qui ne sont
-que la _fleur d'un panier_ très plein et très profond, dans le fond
-duquel je ne plongerai pas mes mains indignes. Mais je me permettrai
-de toucher, sans appuyer, au velouté de toute cette fleur. Je me
-permettrai de vous faire remarquer cette poudre étincelante, tombée
-des ailes de cette érudition d'abeille, qui a le vagabondage de
-l'abeille, qui en a le miel, mais qui n'en a pas l'aiguillon.
-
-Et, d'abord, voici trois à quatre volumes de Notices qui sont
-certainement la partie la moins considérable et la moins travaillée de
-cet esprit facile à qui rien ne semble coûter, tant il est éveillé et
-preste! et dont plusieurs (celles sur Henri-Marie de Blainville,
-Léopold de Buch et les Jussieu) sont de petits chefs-d'oeuvre
-d'appréciation attique. Puis, après ces Notices, voici une _Histoire
-de la circulation du sang_, à travers laquelle le lecteur, et même la
-lectrice, verront circuler le leur dans leurs veines. C'est peut-être
-dans cette histoire que Flourens a le plus exhalé sa petite odeur de
-muguet littéraire quand, de savant en savant, il est arrivé jusqu'à
-Guy Patin, cette excellente figure, ce Boileau-Despréaux de la
-médecine, qui aurait donné très bien la monnaie de sa pièce à l'autre
-Boileau, le railleur de la Faculté. Ici, le naturaliste, le
-physiologiste, devient presque un critique comme l'un de nous. C'est
-un _clair de lune_ de Sainte-Beuve; mais c'est un clair de lune
-limpide! Après cette _Histoire de la circulation du sang_, vous avez
-_L'Instinct et l'intelligence des animaux_, une question qu'un fils de
-Buffon comme Flourens devait traiter dans un de ses ouvrages; car vous
-savez si Flourens est le fils de Buffon et s'il mérite de porter le
-nom de _Buffonet_ que Buffon donnait à son fils! Puis encore un
-_Examen de la phrénologie_, très court, comme il convient, le mépris
-ayant une expression brève quand il n'est pas silencieux, et le mépris
-étant tout ce que mérite cette doctrine, qui n'est plus qu'une
-amusette de salon depuis que Broussais, ce tribun médical, n'est plus
-là pour la défendre de sa voix âpre.
-
-Flourens, qui ne pèse sur rien, a donné à cela sa chiquenaude, et la
-chiquenaude a suffi pour _enfoncer_ les _protubérances_; mais il n'en
-a pas moins fait justice à Gall quand il s'agit des services rendus
-par cet homme, en dehors de son système, à l'anatomie. Enfin, voici le
-livre qui a fait tant de bruit, et qui, je le crois, a été pour
-Flourens la queue du chien d'Alcibiade: le _Livre sur la longévité_!
-L'Alcibiade de la physiologie se devait de couper la queue de son
-chien, et il l'a coupée en homme qui sait se servir du scalpel et de
-l'esprit français. Mais j'ai gardé pour le dernier le meilleur et le
-plus intéressant des livres de Flourens, celui-là qu'il a intitulé:
-_De la Vie et de l'Intelligence_, et sur lequel je crois nécessaire de
-m'arrêter.
-
-
-III
-
-Quand nous avons rendu compte, dans ce volume, de l'_Histoire des
-manuscrits de Buffon_ que Flourens a publiée, nous avons dit que nous
-reviendrions sur les services rendus par l'éminent commentateur du
-grand naturaliste à la philosophie générale. Eh bien, c'est ce livre:
-_De la Vie et de l'Intelligence_, qui fait le mieux mention de ces
-services! Philosophiquement, Flourens, ce rayon intellectuel qui
-glisse plus sur la métaphysique qu'il ne la pénètre, Flourens est
-cartésien. A toute page il vante la _Méthode_ de Descartes, et trop,
-selon nous. Il admire l'axiome assez vulgaire de cette méthode: «qu'il
-ne faut admettre pour vrai que ce qu'on connaît évidemment pour tel».
-Comme si ce moyen de connaître évidemment le vrai, la _Méthode_ de
-Descartes, l'avait donné jamais à personne! Il est vrai que Flourens
-dit que Descartes oublie sa méthode en physique. En est-elle donc
-meilleure pour cela?
-
-Descartes a toujours fait des efforts enragés pour sortir du _moi_, et
-il y est resté. Moins heureux que le renard de la fable, il n'a pas
-trouvé d'échine de bouc pour s'aider à sortir du puits dans lequel il
-était descendu et qui n'est pas le puits de la vérité. Flourens, fils
-de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux
-hypothèses; mais l'observation et l'expérimentation l'ont parfois
-arraché aux influences de sa naissance et de son éducation, et de
-l'aperçu il est monté jusqu'à la découverte. Or, il a fait deux
-découvertes, surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d'honneur
-dans la tradition scientifique. La première est celle de la formation
-des os démontrée à l'aide d'expériences très ingénieuses et très
-concluantes, et la seconde, c'est la localisation de l'intelligence
-dans le cerveau, dont il prouva _physiologiquement_ l'unité. Avec sa
-théorie expérimentale sur les os, Flourens jetait aux Bichats de
-l'avenir, pour le développer, le germe d'une nouvelle chirurgie, et ce
-n'était là qu'un profit de la physiologie; mais la théorie posant
-l'axiome superbe: «la matière passe et les forces restent», frappait
-le matérialisme, d'un premier coup, au ventre même. _Ventrem feri!_
-Seulement, au second, la bête s'abattait, et ce second coup mortel et
-qui en finissait fut la localisation de l'intelligence dans le
-cerveau!
-
-Rien de plus curieux que la démonstration de Flourens, rapportée avec
-beaucoup de détails dans le livre _De la Vie et de l'Intelligence_, et
-avec cette clarté qui est le don de son talent. C'est là qu'il
-faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartésien, il n'invoqua pas la
-pensée, la spiritualité, la conscience, cette ligne solitaire et
-impossible à joindre de l'asymptote éternelle! Non! il prit tout
-simplement et tout brutalement le cerveau, le découvrit, le disséqua,
-et, sous la pointe de ce scalpel qui est le seul instrument de vérité
-pour les matérialistes, il montra que le cerveau était le siège
-exclusif de l'intelligence; que l'ablation d'un des tubercules
-déterminait la perte du sens de la vue, mais que l'ablation d'un lobe
-laissait la sensation et détruisait seulement la perception. Il
-établit que l'un était un fait _sensorial_, l'autre un fait
-_cérébral_, et que la sensibilité n'était et ne pouvait jamais être
-l'intelligence, pas plus que l'idée la sensation.
-
-Contrairement à la théorie de Locke et de Condillac, mère de toutes
-les autres théories sensualistes, il prouva que penser est si peu
-sentir qu'on peut _couper le cerveau par tranches_--et il le
-coupa--sans produire aucune douleur, la sensibilité n'existant que
-dans les nerfs et dans la moelle épinière, et l'intelligence étant le
-cerveau où n'est pas la sensibilité. Et il alla plus loin encore! Il
-démontra que sentir n'est pas même percevoir et que le cerveau _seul_
-perçoit. Enfin, il analysa _expérimentalement_ les facultés, les
-fonctions, les forces, et donna la preuve sans réplique à ses
-adversaires (car c'était une preuve physiologique) de l'unité de
-l'intelligence, concluant que la physiologie répétait le témoignage du
-sentiment, et qu'elle le confirmait en le répétant.
-
-Telle est, sauf les développements, qui sont très lumineux et dont on
-ne peut donner ici la longue chaîne logique, la grande démonstration
-faite par Flourens contre le matérialisme, et qui, selon nous, doit
-finir et emporter le débat. C'est, comme on le voit, le dernier mot
-philosophique prononcé dans un ordre d'idées qu'il forclôt et contre
-lequel nulle objection ne peut désormais se relever. C'est la dernière
-raison,--ou, bien mieux!--c'est le dernier fait sous lequel
-s'enterrera le matérialisme et cette philosophie de la sensation qui a
-longtemps régné, et qui se raccroche en ce moment au panthéisme pour
-ne pas tout à fait périr et pour retrouver plus tard le moyen de
-vivre.
-
-Par le panthéisme, en effet, le matérialisme a toujours un pied et une
-main dans la philosophie contemporaine, et ce n'est pas le
-spiritualisme, réduit à ses seules forces, qui coupera jamais ce pied
-et cette main-là. Il l'a essayé au commencement du siècle, ce
-spiritualisme vain qui, en dehors des idées chrétiennes, a l'insolence
-et l'ingratitude de se croire quelque chose. C'était l'heure où la
-société n'en pouvait plus, changeait d'erreur et se tournait de
-l'autre côté sur sa paillasse de sophismes. Mais Cousin, qui discutait
-Locke, n'empêcha pas Broussais. D'ailleurs, il faut bien en convenir,
-quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n'est jamais par
-des arguments tirés d'un ordre d'idées déterminé qu'on peut enfoncer
-et ruiner les arguments tirés d'un bon ordre d'idées contraires, et,
-tout de même que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons
-spiritualistes tout de même le matérialisme ne peut périr et crouler
-que sous des raisons tirées de lui-même. Or, l'honneur de Flourens est
-d'être venu nous les donner!
-
-
-IV
-
-Encore une fois, voilà le vrai mérite de Flourens. Voilà la gloire
-sérieuse de cet esprit, léger seulement par l'expression, qui a porté
-dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a été
-terrible et il a souffleté le matérialisme avec un scalpel! Puis il a
-repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue.
-L'historien de Magendie a l'originalité d'être convaincu. Non
-seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartésien, et nous
-avouons que jamais ce spiritualisme-là ne nous a paru très formidable
-et très auguste; mais il est chrétien, et il a toujours mis sa science
-derrière le christianisme, ce qui est sa place, malgré les rébellions
-insolentes de quelques savants. Sur la création, il est pour Moïse, et
-sur l'unité de la race dans le genre humain. Il croit aux causes
-finales; mais, comme il le dit avec un sens délié et profond, il ne
-conclut pas «le dessein suivi des causes finales, mais les causes
-finales du dessein suivi». Il n'est guères possible de dire plus juste
-et de penser plus fin.
-
-Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualités supérieures de
-Flourens. C'est de justesse dans l'expression et de finesse dans la
-pensée qu'est faite sa lucidité, car Flourens n'est pas seulement un
-esprit lucide, c'est mieux que cela: c'est une lucidité. Nous n'avons
-pas entendu Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son
-enseignement les qualités qui font de l'exercice du professorat
-quelque chose comme une création continuée, car éclairer les esprits,
-c'est les créer une seconde fois. C'est même, dirons-nous,--et c'est
-la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants comme
-s'ils n'étaient pas savants et savants comme s'ils n'étaient pas
-amusants,--c'est même l'habitude du professorat qui donne à ces livres
-la tache de ces répétitions de faits ou d'idées qu'on prendrait pour
-des négligences et qui sont plutôt des scrupules de clarté. Flourens,
-qui ferait la classe avec beaucoup d'imposance à des hommes comme lui,
-la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de
-l'Abbaye-aux-Bois, comme Bossuet faisait le catéchisme aux petites
-bonnes gens de la ville de Meaux, et, comme on le sait, Bossuet n'en
-était pas plus petit. L'auteur de _la Vie et de l'Intelligence_ n'est
-donc pas moins fort parce qu'il est gracieux, il n'est pas moins docte
-parce qu'il est agréable et que tout le monde peut lire ses livres et
-les goûter.
-
-Nous croyons à la providence des noms comme y croyait Sterne, et
-Flourens est l'homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son
-Jardin des plantes au corsage un peu épais de la science, et il en
-ferait bien d'autres! Tout ce qu'il touche, il le fleurit.
-
-
-
-
-EUGÈNE PELLETAN[59]
-
-
-Eugène Pelletan est, comme on sait, un des écrivains les plus
-démocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-être, par le
-talent de l'expression, par l'élévation de son sentiment, par
-l'enthousiasme profond que lui inspire la cause de la démocratie, l'un
-des écrivains qui font le plus d'honneur à son parti. Pour toutes ces
-raisons réunies, si le livre de Pelletan justifiait l'ambition
-naïvement montrée de son titre (et il n'y a rien dans cette naïveté
-fière qui nous déplaise, qu'on le croie bien!), nous aurions le
-symbole du XIXe siècle et nous saurions à présent quoi mettre à la
-place de ce vieux symbole de Nicée, tué par l'analyse et par la
-science, et qui ne peut plus satisfaire--disent les philosophes--les
-besoins de foi des peuples actuels.
-
- [59] _Profession de foi du dix-neuvième siècle_ (_Pays_, 1er janvier
- 1853).
-
-Malheureusement pour ceux qui auraient été curieux d'un tel résultat,
-la profession de foi de Pelletan restera la profession de
-foi--isolée--de son auteur aux incomparables grandeurs et à la
-_vérité_ du XIXe siècle, et nous ne disons pas assez! à toutes les
-grandeurs et à la vérité de tous les siècles qui le suivront. En
-effet, qu'on ne s'y méprenne point! ce n'est pas en ce que le XIXe
-siècle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai que Pelletan
-a la confiance qu'on pourrait avoir en la vérité même de Dieu, mais
-c'est dans tous les siècles futurs, grands, selon lui, impeccables et
-infaillibles, à leur date, à leur place dans la chronologie
-universelle; en d'autres termes, c'est dans le progrès, le progrès
-indéfini de l'humanité. A ne voir que l'affirmation de ce fait, qu'y
-a-t-il là de bien nouveau?
-
-En France, depuis Condorcet, cette foi au progrès est connue,
-quoiqu'on ne la professe tout haut que sous les réserves du bon sens
-d'un peuple qui n'aime pas qu'on se moque de lui, et en Allemagne, où
-l'on n'a rien à craindre à cet égard, cette foi a été redoublée par
-des systèmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs,
-les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce
-qui donne un mérite de hardiesse et d'initiative à Pelletan, c'est
-d'écrire un livre pour démontrer la nécessité rationnelle de cette
-croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne ni en France, les
-deux pays à idées,--l'Angleterre n'est qu'un pays à intérêts,--les
-hommes qui s'appellent _humanitaires_ n'accepteront, pour
-l'explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la
-profession de Pelletan. Elle pourra lui servir, à lui, car l'esprit
-gagne toujours à se mettre bien en face de sa pensée en l'exprimant.
-Mais, comme propagande d'idées, elle se perdra: en France, par son
-lyrisme et sa candeur même; en Allemagne, par son manque de science
-réelle et de profondeur.
-
-C'est que, pour un livre pareil, il ne suffît pas d'en avoir l'audace.
-Écrire la profession de foi d'un siècle qui semblait ne plus en avoir;
-proclamer la seule croyance restée debout sur toutes les autres, la
-seule religion qui convienne à des titans intellectuels de notre
-force; proclamer la foi au progrès, la foi scientifique au progrès,
-imposée à tout ce qui pense de par l'autorité même de l'histoire;--en
-trois mots, reprendre en sous-oeuvre et refaire l'histoire des
-civilisations successives, de l'homme et de la création, était,
-n'importe pour quel esprit, une tentative dangereusement grandiose.
-Pelletan, qui a l'esprit ardent des hommes faits pour la vérité, a
-mesuré la difficulté avec son courage. Mais l'audace ne fait pas
-toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait
-pas, l'audace est déconsidérée.
-
-Qu'on nous permette de l'affirmer! il n'y avait que deux manières de
-traiter l'immense et difficile sujet qui a tenté Pelletan. Et nous
-disons deux seules manières, et non pas trois. Ou bien il fallait
-l'aborder comme nous l'aurions abordé, nous chrétiens, pour qui nul
-mouvement de civilisation n'a dépassé le christianisme; comme nous qui
-avons une révélation religieuse primitive, écrite, inébranlable dans
-ses textes, une histoire, un enchaînement de faits, des sources
-nombreuses, toute une exégèse, toute une critique, et une autorité
-souveraine pour empêcher tous ces dévergondages d'examen qui ont fini,
-en Allemagne, par le suicide de la Critique sur les cadavres...
-qu'elle n'a pas faits. Ou bien il fallait traiter ce terrible sujet
-résolument, en homme qui a pris son point de vue de plus haut ou de
-plus avant que des textes; comme un philosophe, carré par la base, qui
-dit fièrement à l'histoire: Tu mens, quand tu n'es pas trompée; tu es
-trompée, quand tu ne mens pas! Mais alors, résultat singulier, dans le
-premier cas une telle histoire--impossible à Pelletan, facile
-peut-être à Bossuet, à Cuvier, à tout grand cerveau généralisateur qui
-admettrait une révélation,--nierait, en détail et en bloc, tout ce que
-Pelletan admet comme vrai! Elle nierait le progrès. Elle nierait la
-perfectibilité indéfinie et cette ascension chimérique de l'humanité
-on ne sait vers quoi... car le mot n'a pas encore été dit. Du système
-de Pelletan il ne resterait pas un atome. Dans le second cas, au
-contraire, rien de pareil sans doute, mais à quel prix? à la stricte
-condition d'avoir établi la foi au progrès sur une théorie assez forte
-pour démentir l'histoire, et c'est là précisément ce que Pelletan n'a
-pas fait.
-
-Il n'a été ni assez historien ni assez philosophe, et il a voulu être
-l'un et l'autre. Il n'a pas vu que ce double rôle était incompatible;
-que sur cette question mystérieuse, mais non impénétrable, de la
-destinée de l'humanité, l'histoire tuait la philosophie ou que la
-philosophie tuait l'histoire. Il n'a pas été assez historien; quoi
-d'étonnant à cela? mais il n'a pas été non plus assez philosophe, et
-ceci étonne davantage. Sur cette question, que le panthéisme moderne a
-posée et qu'à plusieurs reprises il a essayé de résoudre, Pelletan,
-démocrate, protestant, hegelien plus ou moins, le sachant ou sans le
-savoir, a trahi la philosophie, la seule puissance dont il
-relève,--car si Pelletan n'est pas philosophe, qu'est-il donc? En
-quelle classe d'esprits le rangerons-nous?... Dans son livre il n'a
-pas procédé une seule fois à la manière de ses maîtres; car il a des
-maîtres, nous les connaissons. Eux sont, avant tout, des anatomistes
-de la pensée. Tous leurs systèmes sortent des abîmes d'une psychologie
-qui leur semblait, en tout sujet, le point de départ inévitable, mais
-qui les a perdus parce que qui descend dans l'homme sans la main de
-Dieu ne remonte plus! Pelletan n'invoque point, lui, cette méthode
-sévère. Il ne commence point par creuser dans les facultés de l'homme
-pour mieux juger du but de l'humanité. Avec cette légèreté enflammée
-d'un poète, qui ne consume rien et qui n'éclaire pas, il parle, au
-début de son livre, du sentiment et de la raison, _ces deux ailes de
-l'âme_; mais il n'en décrit pas les fonctions, il n'en montre pas
-l'origine.
-
-Cependant, la théorie de la connaissance doit forcément s'élever
-derrière toute philosophie. Il n'y a que nous, les enfants d'une
-révélation positive, qui puissions nous passer de construire une
-théorie de la connaissance pour donner de l'autorité à nos
-assertions. Nous, nous commençons par Dieu l'histoire de toutes
-choses, et cette vue-là simplifie tout. Mais ce dont nous sommes
-dispensés, nous, les hommes du passé et les mystiques, comme nous
-appellent nos ennemis, Pelletan y est tenu. Eh bien, de cette
-obligation philosophique il ne se préoccupe même pas! Il affirme et
-va. Il raconte à sa manière ce que la Genèse raconte mieux que lui.
-Mais, arrivé à l'homme, il brise la Genèse, et l'erreur monstrueuse
-monte sur les débris de l'hypothèse. La chute, ce cataclysme de l'âme,
-qui a laissé sa trace dans la mémoire de tous les peuples, comme le
-déluge, ce cataclysme de la matière, a laissé la sienne à tous les
-points, à toutes les fissures de ce globe, est niée d'un mot, au
-mépris de toutes les traditions connues. Le premier homme, cet Adam
-qui avait la lumière d'une innocence sortie fraîchement, comme un lis,
-des mains du Seigneur, Adam, dans l'Éden, pour Pelletan, est un _peu
-plus que les bêtes_, mais ce n'est encore qu'une organisation
-imbécille dans les rudiments du progrès. Et Ève?--«_Ève eut besoin de
-sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu._»
-
-Nous citons... mais sans colère. Ne savions-nous pas qu'il devait en
-être ainsi, qu'il ne pouvait pas en être autrement pour le théoricien
-ou le mystagogue du progrès? L'erreur a des manières d'attacher le
-collier de force aux plus généreux esprits et de les traîner après
-elle. La chute admise, le progrès ne serait plus! Les enfants
-verraient cela... Seulement, pour rendre son soufflet à l'histoire il
-fallait rester dans la philosophie, nous donner, d'après la nature de
-l'homme et l'étude de ses instincts et de ses facultés, la preuve
-philosophique de l'impossibilité radicale, humaine, de la chute. Or,
-voilà ce que Pelletan a oublié. De la question philosophique, qu'il
-n'a pas touchée comme on eût été en droit de l'attendre d'un homme qui
-a conçu l'idée de son livre, il a glissé tout à coup dans l'histoire
-sans texte contre une histoire qui en a un. Mais une histoire sans
-texte pourrait fort bien être un roman.
-
-Et quand on est sorti de la Genèse le roman continue, ou du moins une
-histoire que rien n'affermit ni ne prouve; qui, lorsqu'elle n'est pas
-entièrement fausse, quand les faits et les textes ne la démentent pas,
-n'a pour elle que des inductions et des analogies, assez peut-être
-pour donner le doute, pas assez pour donner la foi. Ainsi--pour ne
-prendre qu'un détail entre tous--où Pelletan a-t-il vu, ailleurs que
-dans les arrangements de sa pensée ou sur l'échiquier idéal dans
-lequel il encastre les événements et ploie l'histoire du monde à sa
-fantaisie, que l'homme fut chasseur avant d'être pasteur, que ce fut
-le troupeau qui lui donna l'idée de la famille, la chasse et les
-partages de la proie l'idée de la propriété?... «Le jour où l'homme
-laissa les agneaux auprès de la brebis, il garda auprès de lui ses
-enfants, et la famille fut fondée.» C'est la phrase même de Pelletan.
-
-En nous tenant en dehors des livres qui sont pour nous la vérité, les
-premiers développements humains des sociétés comme Pelletan les
-raconte ne seraient encore que des probabilités de simple bon sens,
-et, malgré notre respect pour le bon sens, il faut plus que cela pour
-expliquer l'homme. Des probabilités, quand il s'agit de l'écheveau
-brouillé des origines! La philosophie en a beaucoup accumulé, mais à
-sa honte. Elle y a rongé son frein, cassé sa sangle, bu son écume.
-Elle y a épuisé son effort. Nous avons d'elle toute une bibliothèque
-bleue de systèmes que l'histoire a balayés de son pied tranquille,
-comme une poussière qui ne devait pas monter jusqu'à son front.
-Pelletan nous les rappelle. Mais, franchement, et pour parler comme
-lui, est-ce avoir progressé que de nous donner sur l'origine du
-langage le fonds d'idée de Condillac? sur la question du feu d'être
-au-dessous de Bory de Saint-Vincent, dans un dictionnaire des sciences
-naturelles? Et ainsi de toutes les questions, car nous ne pouvons
-qu'indiquer. Certes! c'est ici le cas ou jamais de citer le beau mot
-du philosophe Jacobi, qui savait, comme Pascal, ce que vaut, sur les
-questions premières, la philosophie réduite à elle seule: «La
-philosophie, comme telle seulement,--disait-il,--est un jeu que
-l'esprit humain a imaginé pour se désennuyer; mais, en l'imaginant,
-l'esprit n'a pas fait autre chose que d'organiser son ignorance.»
-
-Et encore y a-t-il moyen de l'organiser plus ou moins solidement,
-cette ignorance!... Voyez les grands esprits à système qui se mêlèrent
-de penser sur le développement des sociétés humaines: Aristote,
-Platon, Hobbes, Fichte, Hegel et tant d'autres! Aucun d'eux ne s'est
-contenté des généralités à _fleur d'idées_, et le plus souvent à
-_fleur d'images_, qui satisfont Pelletan dans sa recherche d'une très
-difficile vérité. Ils n'ont point fait à si bon marché une philosophie
-de l'histoire. Leur successeur, qui avait à profiter de leurs travaux,
-Pelletan,--lequel, par parenthèse, est bien pittoresque et a le sang
-bien chaud pour être un métaphysicien, un _oeil retourné en dedans_,
-comme disait l'abbé Morellet avec une spirituelle exactitude,--pose
-des lois absolues qu'il tire de tout ce qu'il y a de moins absolu au
-monde: l'analogie! l'analogie! cette fille trompeuse de l'imagination,
-qui a si souvent donné le vertige aux plus fermes observateurs. Cette
-fascination de l'analogie le mène, à travers toute l'histoire, dans
-l'Inde, en Égypte, en Grèce, dans le monde romain, dans la Gaule,
-partout enfin où le progrès comme il l'entend a glorifié l'humanité.
-Elle le mène, mais, comme toute fascination, elle l'égare aussi
-quelquefois. Dans l'impossibilité de refaire un livre sur lequel ici
-on ne doit que planer du haut d'un examen bien rapide, nous ne pouvons
-discuter, détail par détail, l'histoire à compartiments de damier que
-Pelletan a construite dans l'intérêt de ses idées. Sans cela il nous
-serait facile de montrer, les faits en main, qu'il n'a pas plus creusé
-dans l'esprit des différentes époques du monde qu'il n'a fouillé, au
-début, dans les origines et les facultés de l'homme, et qu'en cela
-trop souvent son livre, empreint de ce fatalisme géographique qui
-explique les fonctions des peuples par le milieu dans lequel ils se
-meuvent (fatalisme ressuscité de tous les matérialistes de fait,
-d'intention ou d'aveuglement), a donné, en preuve de ses dires,
-l'apparence pour la réalité et la superficie pour le fond.
-
-Ainsi donc, même pour ceux qui pensent comme Pelletan (et que
-d'esprits pensent comme lui à cette heure ou du moins inclinent à
-penser comme lui!), son livre, _Profession de foi du_ XIXe
-_siècle_[60], est à refaire. C'est un coup manqué dans l'ordre de la
-pensée. Un symbole de foi s'arrête dans une forme nette, au travers de
-laquelle on voit l'idée jusque dans ses racines. Une profession de
-foi--de foi scientifique, de foi rationnelle, la seule foi possible
-aux facultés mûries du XIXe siècle,--doit reposer sur un enchaînement
-de réalités incontestables et n'avoir rien de vague, rien d'incertain,
-rien d'obscur. Pelletan cache plus d'une obscurité sous la couleur de
-son style, oriental d'éclat, brillant comme les escarboucles du
-diadème de Salomon, dont il n'a malheureusement pas la sagesse. Pour
-prouver aux hommes, même les plus perméables aux influences de la
-philosophie panthéistique de notre époque, que la solution du problème
-de l'humanité c'est son progrès incessant, éternel, sans point d'arrêt
-et sans défaillance, il faut plus que la conviction éloquemment
-enflammée du plus brillant des sectaires ou l'enthousiasme ivre d'un
-Thériaki.
-
- [60] Pagnerre.
-
-Nous sommes dupes des mots qu'on répète. Le progrès incessant et
-éternel de l'humanité! On entend cela partout, et on l'accepte, comme
-on accepte tout, à condition de n'y pas trop regarder et de n'y pas
-trop comprendre. Et pourquoi ne l'accepterait-on pas? Cela paraît si
-simple à l'esprit et cela est si doux à l'orgueil. Mais, allez! quand
-on veut élever ce mot à la hauteur d'une démonstration qui force la
-foi et en moule énergiquement l'expression dans un symbole, il se
-trouve des difficultés embarrassantes auxquelles tout d'abord on ne
-pensait pas... Et nous ne parlons pas pour nous, qui n'avons ni dans
-le coeur ni dans l'esprit la même foi que Pelletan, qui ne pensons pas
-comme lui que le progrès soit l'expansion illimitée de toutes les
-forces passionnées de l'homme avec toutes leurs excitations et leurs
-réalisations dans l'État, dans l'art, dans l'industrie, dans les
-moeurs; mais qui croyons, au contraire, que le progrès c'est la vertu
-par le sacrifice en vue de quelque chose qui n'est ni dans l'histoire
-ni dans la vie _visible_ de l'humanité! Pour nous, toute conversion
-aux idées de Pelletan est impossible, mais nous disons que sa thèse
-est rude à soutenir, même vis-à-vis de ses amis intellectuels.
-Logiquement, il est vrai, et de philosophie à philosophie, d'augure
-à augure, la chose serait bien moins ardue, car la portée d'une
-pareille thèse n'échappe pas. L'Allemagne, qui a l'intrépidité des
-crimes abstraits, l'a révélée depuis longtemps: c'est le détrônement
-de Dieu par l'humanité, c'est la révolution démocratique contre
-Dieu. Qu'on ne s'y méprenne pas! on n'a inventé le progrès indéfini
-que pour se passer de Dieu au commencement, au milieu et à la fin
-de toutes choses. Voilà la portée du système. Seulement, pour
-insinuer dans les esprits honnêtes et confiants qui vous lisent ces
-conséquences voilées, la main, qui n'est pas très forte, tremble un
-peu... tâtonne dans les faits qu'elle mêle et se blesse à des
-inconséquences mortelles. Selon nous, c'est là ce qui est arrivé à
-Pelletan. Son talent ne l'a pas sauvé. Il s'est pris lui-même à son
-prisme; le flambeau qu'il portait l'a ébloui. A côté des clartés
-aveuglantes et des mirages de perspective, il y a aussi dans son
-livre de ces inconséquences qui sont des blessures par lesquelles
-saigne et meurt un système. Citons-en une seule, en passant: «Il
-(l'homme)--dit-il--recruta d'abord ces races purement alimentaires,
-_expiatoires_, qui devaient régénérer l'homme en donnant leur vie
-pour lui et le _racheter_, par leur sang, de sa pauvreté...» Nous ne
-discutons pas le fait, nous citons la phrase. Franchement,
-n'est-elle pas un peu compromettante? Quand on a nié la chute et
-qu'on sait à quel degré les idées se tiennent et se commandent, il
-ne faudrait sous aucun prétexte risquer ces mots d'expiation et de
-rachat, qui feraient, s'il vivait, sourire le terrible Joseph de
-Maistre de son sourire le plus cruellement indulgent.
-
-Telle est, pour nous, cette _Profession de foi du_ XIXe _siècle_.
-Pelletan nous pardonnera la rigueur de notre critique. C'est un noble
-esprit,--on le sent bien quand on le lit,--un de ces esprits «qui ne
-veulent pas être les créateurs, mais les créatures de la Vérité», et
-c'est pourquoi nous avons dit avec franchise ce que son livre nous a
-inspiré en le lisant. Quant au talent d'écrivain dont ce livre éclate,
-il est presque aussi grand que les erreurs dont il est plein. Il est
-juste de le reconnaître. Mais qu'importera peut-être à l'auteur?
-Hélas! nous savons trop ce que, dans les préoccupations presque
-religieuses du penseur, devient ce génie de la forme qui vous aime et
-que l'on n'aime plus! Ingratitude de l'intelligence, éprise de
-l'abstraction et de la découverte, elle reste insouciante pour la
-forme qui la fera vivre et qui emporte l'idée vers l'avenir sur ses
-ailes! Peut-être le style de Pelletan est moins pour lui, en ce
-moment, que sa philosophie, et pour nous, au contraire, le style, dans
-son ouvrage, est tout. Certes! on peut regretter l'emploi de cette
-plume, d'une coloration si ardente que l'on dirait un pinceau, mais on
-n'en saurait contester l'éclat. Il y a plus: avec la sécheresse des
-âmes de nos jours froids et ternis, nous disons qu'il est impossible à
-ceux qui n'ont point aboli en eux la faculté de l'enthousiasme de ne
-pas regretter de voir Pelletan fourvoyer le sien dans de misérables
-théories, comme on regretterait de voir la graine de l'encans tomber
-par terre au lieu d'aller s'embraser sur les trépieds des tabernacles.
-Pelletan est de cette race d'âmes qui ont le sens mystique en elles,
-et, selon nous, c'est là une supériorité. Assurément on peut abuser de
-cette supériorité-là comme de toutes les autres; car c'est une
-observation qui n'a pas été assez faite, que plus les facultés sont
-rares et grandes, plus l'usage en peut tourner vite à l'abus,
-apparemment par la raison qu'il est plus aisé de tomber à mesure qu'on
-s'élève. Mais, quoi qu'il en puisse être, l'auteur de la _Profession
-de foi du_ XIXe _siècle_ est un mystique; c'est un mystique dans
-l'erreur, comme il y a des mystiques dans la vérité. Dépravé par la
-philosophie, qui a remplacé pour le XIXe siècle le matérialisme du
-XVIIIe, c'est une espèce de saint Martin du panthéisme. Il veut,
-comme tous les illuminés de la philosophie, réaliser une foi
-scientifique, et il n'y a pas d'âme mieux créée pour la foi intuitive
-que son âme. Il y a en lui des tendresses de coeur, des forces de
-sentiment qui ne savent plus que devenir dans ce système, sans Dieu
-personnel, de l'humanité progressive. En vain transpose-t-il Dieu et
-s'efforce-t-il d'en remplacer l'amour par l'amour de l'humanité; en
-vain s'enferme-t-il dans cette prison des siècles dont il a beau
-reculer les murs, il n'a jamais l'espace qui conviendrait à l'énergie
-de son âme immortelle. Et si par impossible il pouvait réussir dans sa
-tentative de philosophie, il soulèverait encore, pour respirer, ce
-ciel qu'il croirait avoir abattu sur lui... Le ton des polémiques de
-journaux ne nous impose point. Nous sentons battre le coeur sous
-toutes ces cuirasses, quand il bat fort comme celui de Pelletan.
-Naturellement, il définirait sa philosophie comme elle est définie
-dans le traité _des choses divines_: «J'entends par le vrai quelque
-chose qui est antérieur au savoir et hors du savoir.» Mais
-volontairement, artificiellement, il s'acharne à des démonstrations
-extérieures qui ne partent que du pied des faits et qui y succombent.
-
-Destinée singulière, et moins rare qu'on ne pense, que ce contre-sens
-suprême entre les idées et les facultés! C'est la seule explication
-qu'on puisse donner de ce triste phénomène: un homme si bien doué
-produisant un système qui répond si peu aux ambitions de sa pensée.
-L'esprit, qu'on a méconnu en soi, s'est vengé!
-
-
-
-
-SAINT ANSELME DE CANTORBÉRY[61]
-
-
-Si le talent seul faisait la destinée des livres, nous pourrions nous
-dispenser peut-être de parler de ce dernier ouvrage de Charles de
-Rémusat. Le talent dont il brille n'est pas assez éclatant pour porter
-bien loin les idées qu'il exprime. Mais en fait d'idées, qui l'ignore?
-c'est moins l'auteur et la force de son esprit qui créent le succès
-que les circonstances. S'il est vrai, comme le disait Napoléon, que
-les hommes, grands ou petits, sont fils des circonstances, le mot est
-encore plus vrai des idées... Flèches lourdes ou légères, aiguës ou
-émoussées, le vent qui les pousse, l'air qu'elles traversent, le point
-d'où elles sont ajustées, font plus pour elles que la corde de l'arc
-qui les chassa ou la main qui les a lancées. Chose singulière! le but
-vient plus souvent vers elles qu'elles ne vont elles-mêmes vers le
-but. Et voilà la raison, sans doute, pourquoi il n'est pas d'homme ou
-de livre, si infime qu'il soit par l'intelligence, qui ne puisse être
-dangereux. L'imbécillité même, en matière d'idées, n'est pas une
-innocence; et l'esprit humain est conformé de sorte que la bêtise
-peut, dans un jour donné, avoir le triste honneur d'être un fléau.
-
- [61] _Saint Anselme de Cantorbéry_, par Charles de Rémusat (_Pays_, 13
- février 1853).
-
-Et si cela est d'une manière absolue, si les circonstances ont sur le
-sort des livres une influence plus grande que le talent qu'ils
-attestent, on peut assurer qu'à l'heure présente Rémusat est placé
-dans la situation la plus favorable au rayonnement de tout ce qu'il
-publie, que ce qu'il publie soit, d'ailleurs, vrai ou faux, médiocre
-ou supérieur. Son passé, son ancienne élévation ministérielle, ses
-relations de monde et d'école, son titre littéraire d'académicien,
-tout, jusqu'à sa position de vaincu politique,--car, en France, c'est
-parfois une assez belle position que celle-là,--facilite
-merveilleusement la diffusion actuelle de ses idées et de ses écrits.
-Il est même à penser que sans cette circonstance de vaincu qui touche
-la chevalerie française, la Critique, trop spirituelle pour ne pas
-vouloir être populaire, aurait passé bien vite par-dessus le _Saint
-Anselme de Cantorbéry_[62] de Rémusat, sujet philosophique et qui ne
-peut intéresser qu'un très petit nombre d'esprits. Seulement, si elle
-a touché à cet ouvrage avec une gravité et une considération qui
-l'honore, elle a été bien payée de sa politesse, car elle a trouvé
-dans le livre de Rémusat les idées qui lui sont le plus chères, ce
-rationalisme contemporain qu'on voit partout maintenant, de quelque
-côté qu'on se tourne, et qu'il nous faut bien appeler par son nom
-puisque, aujourd'hui, nous avons à parler de philosophie.
-
- [62] Didier et Cie.
-
-Du reste, ce qui diminuait bien un peu le mérite de la Critique, si
-bienveillante pour Rémusat et pour son livre, c'est qu'elle devinait à
-l'avance ce qu'un tel livre devait contenir. La forme scientifique des
-idées que l'auteur y expose pouvait bien ne pas l'attirer avec
-puissance, mais ces idées, elle les pressentait. En effet, Rémusat a
-un passé philosophique comme il a un passé politique, et on les
-connaît tous les deux. Si, dans un temps de scepticisme ou
-d'éclectisme comme le nôtre, on n'ose pas dire qu'il y ait autre chose
-dans les têtes affaiblies que des tendances à la place d'opinions, on
-sait bien au moins à quelles tendances a toujours appartenu la pensée
-de Charles de Rémusat. Cet élégant nourrisson de madame de Staël qui
-n'a point épuisé sa nourrice, trop jeune du temps du _Globe_ pour
-s'asseoir sur le _canapé_ doctrinaire, mais qui s'est tenu sur le
-tabouret d'à côté, est un de ces esprits non sans mérite, à coup sûr,
-mais qui manquent de l'espèce d'énergie nécessaire pour donner un
-démenti à leur vie et renverser dans leur intelligence des convictions
-fausses, même quand elles y manquent de profondeur. Par la nature de
-ses facultés, il était destiné à toujours aller devant soi dans le
-sens de ses premières pentes. Or, c'est ce qui est arrivé. Le _Saint
-Anselme_ d'aujourd'hui est bien de la même main qui écrivit
-l'_Abélard_, et, il y a quelques années, cet _Essai de philosophie_ en
-plusieurs volumes qui, erreurs à part, accusait plus d'aperçus et de
-verve cérébrale que les livres publiés depuis par l'auteur. La
-maturité ne porte pas toujours bonheur à tout le monde. L'esprit de
-Charles de Rémusat a eu la maturité des femmes blondes,--il a passé. A
-l'époque, lointaine déjà, où Rémusat écrivait son _Essai de
-philosophie_, il y avait en lui ce pétillement d'idées qui ferait
-croire à la force d'individualité d'une intelligence; mais ce n'était
-là qu'une illusion, due probablement à sa jeunesse. En réalité,
-Rémusat était bien plus pétri par les philosophies qu'il maniait qu'il
-ne les pétrissait lui-même. Il recevait alors, comme un homme plus
-grandement doué que lui, Cousin, l'influence de ces systèmes
-allemands,--barbares de la pensée civilisée et savante,--contre
-lesquels il n'y a plus maintenant que le catholicisme pour refuge,
-comme il n'y avait non plus que le catholicisme du temps des barbares
-matériels! L'unique différence était peut-être que Cousin, avec son
-ardente sensibilité et l'éclat chaleureux de son esprit, recevait
-l'impression de la pensée allemande comme une cire bouillante et
-splendide reçoit l'empreinte dans laquelle jouera la lumière, tandis
-que Rémusat la gardait comme une cire pâle et tiède, sans cohésion et
-sans solidité. N'importe! l'un comme l'autre, l'esprit qui vivait le
-plus comme celui qui vivait le moins, ils devaient si bien retenir en
-eux la marque de cette philosophie que, malgré le temps, la réflexion
-et la peur inspirée par des doctrines qui ont fini par donner Arnold
-Ruge à l'Allemagne et Proudhon à la France, on la retrouve partout en
-eux à cette heure, aussi bien dans le plus puissant, devenu le plus
-prudent et qui affecte, pour désorienter l'opinion et n'y pas
-répondre, de sculpter avec un amour comiquement idolâtre le buste
-d'une femme sur un tombeau, que dans le plus faible, resté le plus
-hardi,--puisqu'il est resté philosophe,--s'efforçant vainement, dans
-son interprétation de la métaphysique de saint Anselme, d'échapper aux
-conséquences, maintenant dévoilées, de la philosophie qui les a
-également asservis!
-
-Car tel est le but, sinon atteint, du moins visé, du nouvel ouvrage de
-Rémusat. Maintenir le fondement de la philosophie rationaliste, de
-cette philosophie qui n'est pas autre chose que le protestantisme en
-métaphysique, mais échapper aux conséquences panthéistiques de cette
-philosophie, devant lesquelles le monde, plus chrétien encore qu'il ne
-pense, se cabre encore avec effroi, tel est le but que s'est proposé
-Rémusat dans sa monographie intellectuelle de _saint Anselme_.
-Pourquoi s'est-il donné un pareil but? A-t-il tremblé, dans sa
-conscience logique ou dans sa conscience morale, en voyant les
-conséquences terribles dégagées enfin de ce qu'il crut la vérité si
-longtemps? Est-ce la chose en soi qui l'a révolté, ou l'effet actuel
-de cette chose sur le monde qui lui a paru compromettant? Nous
-n'avons point à faire un travail d'Hercule en sondant les reins ou le
-coeur des philosophes, ces étables d'Augias humaines. Mais toujours
-est-il que ce but impossible d'une charte taillée entre un principe et
-sa conclusion, Rémusat se l'est donné. Très au courant du mouvement
-d'idées qui s'est produit du côté du Rhin, et modifié par ces idées,
-c'est par l'Allemagne et sur les pas de l'Allemagne qu'il est entré
-dans l'étude du moyen âge et de la scolastique. Mauvaise porte et
-mauvais guide pour y pénétrer! Ce n'est pas l'instinct de la pensée
-chrétienne qui l'a poussé de ce côté et qui l'a fait aller d'Abélard,
-de l'hérétique Abélard, jusqu'à l'orthodoxe Anselme. L'Allemagne,
-curieuse comme si elle n'avait pas d'idées à elle, et personnelle au
-point de chercher ses idées partout, l'Allemagne depuis longtemps
-cherchait l'_or_ que Leibnitz avait dit _briller dans le fumier du
-moyen âge_. Elle l'avait trouvé; mais en mettant la main dessus, comme
-Galatée touchant Pygmalion, elle avait dit: «C'est moi encore!»
-Rémusat, plus ou moins hegelien, avait pu lire dans Hegel: «Anselme,
-dans son célèbre argument de l'existence de Dieu, montra, le premier,
-la pensée dans son opposition à l'être et chercha à en prouver
-l'identité.» Après un pareil hommage rendu par le grand théoricien de
-l'identité de la pensée et de l'être, qui semblait reconnaître dans le
-saint métaphysicien une paternité éloignée, comment ne pas se
-préoccuper de cet homme, qui, quoique saint, avait été philosophe, et
-qui, par Descartes, touchait à Hegel? Rémusat a beau nous dire, avec
-une intention qui ne trompe personne: «Descartes ne serait pas
-aisément convenu que saint Anselme fut un de ses maîtres», tout ce
-qui s'occupe de philosophie n'en sait pas moins que l'argument de
-saint Anselme sur l'existence de Dieu (et l'existence de Dieu c'est
-toutes les questions de la philosophie dans une seule) est le même
-dans le _Monologium_ que dans les _Méditations_. Par la nature de son
-esprit, par la prétention de son système, par l'isolante force ou
-faiblesse de son principe: «_Je pense, donc je suis_,» Descartes est
-l'orgueil de la personnalité solitaire. Avec la hache de son
-scepticisme il a coupé tous les câbles qui attachent la pensée humaine
-à la tradition. Robinson intellectuel d'un désert qu'il a fait autour
-de sa propre pensée, il a voulu créer tout dans le vide qu'il avait
-creusé. Il est évident qu'un tel homme n'admet ni ancêtres ni
-prédécesseurs; mais il n'est pas moins évident non plus que si la
-parenté n'est pas reconnue par la volonté elle subsiste dans la
-pensée, car si elle n'y était pas, croyez-le bien! les philosophes
-modernes, plus ou moins issus de Descartes, auraient laissé bien
-tranquille dans sa niche de saint le grand Anselme de Cantorbéry, et
-ne lui auraient pas fait cette gloire posthume qu'ils se sont mis à
-lui faire, moins pour lui encore que pour eux!
-
-Et, en effet, au simple point de vue de la tactique, après toutes les
-injustices et toutes les ignorances du XVIIIe siècle, n'était-il pas
-habile et spirituel tout ensemble d'enrégimenter jusqu'aux saints sous
-la bannière de la philosophie? Mais nous irons plus loin. Si ce
-n'était pas là une simple tactique, s'il était vrai, s'il était réel,
-que la métaphysique d'un saint, et, par exemple, de saint Anselme, eût
-des racines secrètes, inévitables, nécessaires avec toute cette
-métaphysique transcendante qui doit un jour remplacer, par la clarté
-de l'idée pure, le demi-jour des religions, une telle analogie, une
-telle rencontre ne serait-elle pas encore meilleure à montrer, à
-démontrer, à proclamer de toutes les manières possibles, comme une de
-ces preuves, grosses de bien d'autres, qu'on jette dans les esprits
-déducteurs et qui y doivent devenir fécondes? Quand un théologien
-protestant comme Hasse, quand un hegelien nettement accusé comme
-Franck, quand un rationaliste comme Bouchitté, quand enfin Rémusat,
-prennent à partie la métaphysique de saint Anselme, la commentent tour
-à tour et l'interprètent, ils savent bien ce qu'ils font et ils font
-bien. Il faut être assez impartial pour le reconnaître. Ni les efforts
-de Moehler, le théologien catholique qui s'est occupé, dans un autre
-but, de la métaphysique de l'illustre archevêque, ni les petites
-chicanes d'une revue estimable (la _Revue de Louvain_), qui prétendait
-et montrait plaisamment un jour que Rémusat n'entendait pas même le
-latin du texte qu'il traduisait, ne nous feront perdre de vue la
-vérité dans cette question de la métaphysique de saint Anselme. Or, la
-vérité, la voici! C'est que saint Anselme, par cela même qu'il se
-détournait de la théologie vers la métaphysique, posait au XIe siècle,
-dans l'innocence et la sécurité de sa foi, les problèmes que la
-métaphysique agite depuis qu'elle existe sans les résoudre, et que,
-les posant nécessairement comme les métaphysiciens les posent, il
-était justiciable des métaphysiciens, et qu'ils ont eu parfaitement le
-droit de dire comme ils l'ont dit dans quelle mesure ils admettaient
-sa pensée et dans quelle mesure ils ne l'admettaient pas. Ainsi, pour
-revenir à Hegel, Hegel a eu le droit d'écrire cette arrogante réserve:
-«Il ne manque à l'argument de saint Anselme que la conscience de
-l'unité de l'être et de la pensée dans l'infini», et Rémusat a eu le
-droit aussi, à la fin de son ouvrage, de reprendre l'argument du
-_Prologium_ afin de le purifier de tout spinozisme et de lui donner
-cette valeur philosophique que nous avons indiquée, et qui serait si
-grande si elle n'était pas chimérique, à savoir: le rationalisme du
-principe sans le panthéisme de la déduction!
-
-Mais si Rémusat a eu le droit d'agir ainsi dans son interprétation de
-la métaphysique de saint Anselme, a-t-il réussi? Et il y a plus:
-pouvait-il même réussir? Ce n'est pas assurément en passant qu'on peut
-traiter comme il le faudrait de la vérité absolue ou relative de toute
-philosophie, de cette science qui n'en est pas une, car elle se
-cherche éternellement sans se trouver. Seulement, pour tous ceux qui
-ont touché à ces questions dévorantes, on sera suffisamment fondé à
-affirmer que ce n'est pas la métaphysique, qu'elle s'appelle des plus
-beaux noms que le génie ait eus dans l'histoire, qui peut combler
-l'abîme existant entre l'homme et Dieu et tracer pour l'homme un
-chemin au-dessus de ce gouffre. Nous avons dit plus haut: Toute
-philosophie gît dans une seule question: l'existence de Dieu en face
-de l'existence du monde. Et il serait aisé de montrer que quelque
-solution qu'on adopte sur cette question,--et toutes peuvent se
-ramener à deux principales,--en d'autres termes, soit que Dieu et la
-matière soient congénères, soit que Dieu l'ait tirée de lui-même, le
-panthéisme inévitable et menaçant revient toujours. Eh bien, si tel
-est le résultat que donne la réflexion de l'homme livrée à elle-même
-sur ce problème fondamental, il n'y a plus qu'à repousser loin de soi
-la métaphysique comme chose vaine, tout au moins, quand elle n'est pas
-dangereuse, et à revenir à l'enseignement, à l'autorité, à la
-révélation surnaturelle, à tout ce que la philosophie appelle
-dédaigneusement le mysticisme; car le mysticisme seul est assez fort
-pour répondre quand le rationalisme reste muet! En se limitant dans
-l'ordre des choses naturelles, la science de Dieu n'existe pas à
-proprement parler; car pour qu'une science soit, il faut en connaître
-tous les termes, et Dieu, c'est le terme infini. Mais la croyance en
-Dieu scientifiquement doit être, parce que si cette croyance n'était
-pas, aucune explication ne serait possible, et que rien de ce qui ne
-serait pas Dieu ne s'entendrait. Quand saint Anselme posait l'argument
-purement métaphysique, le théologien, le moine inspiré lâchait donc la
-réalité pour courir après l'ombre. Il entrait dans le domaine des
-discussions humaines, fatalement entrecoupées de ténèbres et de lueurs
-flottantes, et il y apportait son génie. S'il n'ébranla pas en lui les
-robustes certitudes de sa foi, c'est que le saint préservait l'homme
-des doutes du métaphysicien; mais si le danger ne fut pas pour lui, il
-est pour d'autres, à cette heure et dans un siècle où l'obéissance en
-toutes choses cherche vainement des saint Anselme, qui foulent aux
-pieds leur propre pensée lorsqu'il s'agit d'obéir.
-
-Ainsi le saint, l'homme de la foi et de l'obéissance, voilà le grand
-côté de saint Anselme, qu'un historien qui n'eût pas été philosophe
-aurait fortement éclairé. Si Rémusat s'en était tenu, pour les besoins
-d'une cause qui est la sienne, à un commentaire sur les dissertations
-métaphysiques du grand abbé du Bec, nous n'aurions rien à ajouter à ce
-que nous avons dit de ce commentaire. Mais Rémusat n'a pas seulement
-été philosophe dans son livre; il a essayé d'être historien. Il n'a
-pas écrit une biographie intellectuelle du penseur et replacé, après
-coup, les idées de l'homme sous le jeu de ses facultés, bien étudiées
-et par l'étude redevenues vivantes, pour voir comment ces idées
-s'étaient formées, développées et fixées dans l'action et sous la
-pression de ces facultés. Il n'a pas fait pour saint Anselme ce que
-Maine de Biran a fait pour Leibnitz. Non. Il a aimé mieux prendre
-l'homme tout entier, dans le multiple ensemble de sa vie, et à sa
-place dans tous les événements de son temps, et il a écrit un ouvrage
-qui n'a pas pour titre unique le nom d'Anselme et qui est aussi le
-tableau de la vie monastique et politique au XIe siècle. En cela
-Rémusat a eu raison. On ne saurait blâmer sa méthode. Il a cédé à un
-instinct juste. Si, du temps de Leibnitz, en effet, et après Leibnitz
-surtout, l'homme se spécialise chaque jour davantage et peut
-s'abstraire de tout ce qui n'est pas sa pensée et le mouvement
-extérieur de sa pensée, il n'en était point ainsi au moyen âge, où la
-société tenait bien plus d'espace que l'homme,--mère aux bras
-puissants dans lesquels l'homme se tassait, et, si grand qu'il fût,
-paraissait petit! Mais si Rémusat a eu raison d'écrire l'histoire du
-temps de saint Anselme pour mieux comprendre saint Anselme, peut-on
-avouer qu'il l'ait compris? Franchement, quand on a lu attentivement
-son travail, peut-on dire que le métaphysicien, avec les grêles
-propositions de son analyse habituelle, ait vu réellement ce mâle XIe
-siècle, qui demanderait tant de vigueur de génie et de largeur
-d'appréciation? Non! certainement! Parler des hommes et des choses
-d'une époque avec cette politesse qui est l'uniforme des hommes d'État
-et un uniforme qui ne cache pas une bravoure, avec ce respect des
-faits accomplis qui est le caractère de l'école dont Rémusat est
-sorti, n'est pas plus comprendre cette époque que toucher un objet
-avec l'extrémité des doigts n'est le saisir et le soulever!
-
-Saint Anselme vivait dans un temps où le catholicisme n'était plus
-seulement un ensemble de nobles et pieuses aspirations vers le bien et
-vers le ciel. Hildebrand, ou Grégoire VII (car il est si grand, cet
-homme, que la gloire le connaît sous tous ses noms), avait fait du
-catholicisme le plus organisé des gouvernements. Du temps d'Anselme
-également, les Croisades avaient opéré le rapprochement des tendances
-religieuses de l'Europe et de son premier intérêt terrestre. Grâce à
-cette théocratie que Rémusat condamne dans son livre, par la raison
-_très philosophique_ que l'opinion de l'Europe moderne, qui a la tête
-déformée par les philosophes, lui est en ce moment hostile,
-l'influence du monde chrétien avait pris le monde musulman et pénétré
-l'Asie et l'Afrique. C'étaient là des faits prodigieux! Une
-individualité aussi élevée que celle de saint Anselme devait se
-rattacher à ces faits, et elle s'y rattachait, non pas en vertu de son
-génie qui l'antidatait de plusieurs siècles, mais en _vertu de ses
-vertus_. Saint Anselme était lié au grand et décisif mouvement du
-progrès catholique par ce qui se nomme, entre chrétiens, la sainte
-vertu de l'obéissance. Chassé de son palais épiscopal, dans les
-troubles religieux et politiques de son pays, saint Anselme ne se
-consola pas seulement de ce revers: il fut heureux de ne plus être
-désormais _condamné_ à commander aux autres. Pour s'exercer,
-gymnastique sublime! à cette vertu si profondément sociale de
-l'obéissance, saint Anselme, respecté par le pape, saint Anselme, le
-primat d'Angleterre, prit un simple moine pour maître, et, le
-croirez-vous, esprits de nos jours? ce moine lui prescrivait le nombre
-de fois qu'il devait se retourner dans son lit. Rémusat a trop
-d'esprit pour insulter à cette surhumaine humilité, que Voltaire
-aurait traitée... nous savons comment; mais, sous le sérieux indulgent
-qu'il garde, Rémusat ne cache pas autre chose que la vue mesquine et
-erronée d'un philosophe qui comprend tous les préjugés d'un siècle et
-d'un grand homme, et qui ne les leur reproche pas. Tant de bonté ne
-nous fera pas hésiter cependant. Au fond, l'intelligence profonde de
-la double grandeur du temps et de l'homme lui échappe. Il n'a pas
-l'appréciation de cette obéissance qui, à partir de Grégoire VII et
-des Croisades, fit triompher la foi dogmatique, et, on peut le dire,
-organisa politiquement la religion. L'action de la foi par
-l'obéissance est humainement, si on peut risquer l'expression, la
-physique du catholicisme. La véritable gloire de saint Anselme est
-d'avoir donné à tous les fidèles de son temps, du haut d'une position
-qui leur imposait et les entraînait, l'exemple du respect de
-l'obéissance poussé jusqu'au fanatisme, mais à un fanatisme pour la
-première fois désintéressé. Or, quand un homme personnifie en lui
-cette physique du catholicisme, l'_instrumentum regni_ par lequel il
-s'est constitué et a gouverné, n'étudier dans cet homme que le travail
-de son esprit appliqué aux stériles contemplations de la métaphysique,
-c'est prouver assurément qu'on est un métaphysicien, mais c'est aussi
-découvrir en soi la pente fatale à ne voir que les petites choses,
-quand il y a les grandes à côté. Chétive organisation du regard! La
-myopie vaudrait mieux, car la myopie ne scinde rien, et c'est ce qui
-est grand qui, d'abord, la frappe. Rémusat a-t-il jamais eu la faculté
-des esprits nets et droits qui vont de prime saut aux réalités
-importantes? Nous ne savons. Mais s'il l'a eue jamais, il l'a bien
-perdue dans les études microscopiques d'une philosophie qui analyse
-l'homme dans les moindres nuances de son ondoyante personnalité. Et il
-est permis, on en conviendra, de s'étonner qu'un homme qui fut
-ministre autrefois s'imagine probablement, sinon de reprendre le
-gouvernement qu'il a perdu, au moins l'influence dans les esprits, qui
-est du gouvernement aussi, en traitant de la résurrection de systèmes
-philosophiques au XIe siècle. Systèmes qui mourront et ressusciteront
-plus d'une fois encore si les hommes doivent s'occuper longtemps de ce
-que les philosophes appellent des vérités éternelles, lesquelles n'ont
-d'éternel, peut-être, que leur inutilité!
-
-
-
-
-L'INTERNELLE CONSOLACION[63]
-
-
-I
-
-Voici un de ces ouvrages que la critique n'est pas obligée d'ajuster,
-en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe
-depuis 1441 à peu près, et il est bien probable qu'il vivra autant que
-le sentiment du christianisme qui l'a inspiré et que le sentiment de
-la langue charmante dans laquelle il a été traduit. C'est le livre de
-l'_Internelle Consolacion_[64], sorti au XVe siècle de l'_Imitation de
-Jésus-Christ_. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage
-célèbre, dans la langue naïve et prime-sautière que le moyen âge a
-créée, ceci, tel qu'on nous l'exhume et tel que Charles d'Héricault et
-Moland le publient, nous paraît supérieur, non seulement à toutes les
-traductions que l'on a faites, depuis, de l'_Imitation_, mais, le
-croira-t-on, et n'est-ce pas là une de ces choses qui vont paraître
-d'une singularité un peu forte à beaucoup d'esprits? supérieur au
-texte même si vanté de l'original.
-
- [63] _Pays_, 11 mai 1858.
-
- [64] P. Jannet.
-
-En effet, l'_Imitation de Jésus-Christ_ est regardée presque par tout
-le monde comme un incomparable chef-d'oeuvre. Ce livre de moine, écrit
-dans le clair et profond silence d'une cellule, a rencontré la gloire,
-cette fille de la foule et qui passe comme sa mère (_sic transit
-gloria mundi_), mais qui, pour lui, s'est arrêtée. Ce n'était pas
-assez. De la gloire à la popularité, il n'y a que quelques marches...
-à descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'était
-pas assez encore: il a pris les colossales proportions d'un lieu
-commun.
-
-Or, le lieu commun, cette chose respectée, c'est la gloire devenue
-momie, c'est son embaumement pour l'immortalité, et qui y touche
-semble faire du paradoxe et du sacrilège. Nous l'oserons pourtant
-aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente. Nous oserons regarder
-dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un au succès
-d'un livre universellement accepté par les gens pieux, et même par les
-impies.
-
-Les chrétiens, qui veulent, eux, imiter Jésus-Christ, n'ont pas
-travaillé seuls à ce succès. Les philosophes, qui n'ont pas
-précisément la même visée, y ont travaillé autant que les chrétiens.
-Étaient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une
-simplicité si pénétrante? Quelques bonnes âmes un peu badaudes l'ont
-cru peut-être; mais non! ils n'étaient pas vaincus.
-
-
-II
-
-C'est Fontenelle, cette belle autorité religieuse et même littéraire,
-qui a écrit le mot fameux et qu'on cite toujours quand il est question
-de l'_Imitation_: «L'_Imitation_ est le premier des livres humains,
-puisque l'Évangile n'est pas de main d'homme.» Seulement,
-rappelons-nous que quand il grava cette ingénieuse inscription
-lapidaire pour les rhétoriques des temps futurs il s'agissait de la
-traduction de monsieur son oncle, le grand Corneille, et que, sans
-cette circonstance de famille, l'_Imitation_ lui aurait paru moins
-sublime. De plus, avec tout son esprit, Fontenelle disait deux bêtises
-dans son mot fameux, si ce n'est trois, ce pauvre Tircis!
-
-D'abord, l'Évangile n'est point écrit des mains de Jésus-Christ, mais
-de la main de saint Mathieu, de saint Luc, de saint Marc et de saint
-Jean, et, d'ailleurs, Jésus-Christ était aussi un homme. Inspirés,
-oui! martyrs plus tard, c'est-à-dire témoins, les évangélistes ne sont
-que des hommes... inspirés! et par ce côté le mot de Fontenelle est
-pourpré et faux comme l'est un madrigal. Il n'en était pas un
-pourtant;--c'était une précaution. On sait s'ils s'entendent en
-précautions, messieurs les philosophes!
-
-Fontenelle, impie et lâche comme toute la secte qu'il précédait et
-dont il est un des ancêtres, écrivait alors Mero et Énégu, ou Rome et
-Genève, et le sournois se préparait, avec son mot sur l'_Imitation_,
-un bouclier contre Louis XIV et la régence. Saint-Évremond, qui ne
-valait pas mieux que Fontenelle par la moralité réfléchie ou par la
-moralité instinctive, mais qui lui était très supérieur par le talent,
-Saint-Évremond était plus hardi;--mais il était en Angleterre, cet
-asile contre la France toujours.
-
-
-III
-
-Mais, faux par l'accessoire, le mot est faux aussi en lui-même.
-L'_Imitation_ n'est point et ne saurait être le premier des livres
-humains, car il n'est pas humain de confondre la cité domestique et la
-cité monastique comme le faisait le vieux Tircis, qui ne comprenait
-pas plus l'une que l'autre, et comme le feraient tous ceux qui ne
-verraient pas que l'_Imitation_ est une oeuvre exclusivement monacale.
-Pour qui la lit, en effet, avec le genre d'esprit et d'attention qui
-pénètre les livres, celui-ci, pâle, exsangue, d'un amour exténué, avec
-son expression bien plus métaphysique que vivante, s'adresse
-formellement et essentiellement à des moines, tournant le dos au monde
-proprement dit, voulant rendre le correct plus correct, proposant--et
-il ne faut pas s'y tromper! car la méprise serait grossière,--la vie
-parfaite et de conseil, et non pas la vie de précepte. Si l'on avait
-dit de l'_Imitation_ qu'elle était le premier des livres de moines,
-l'erreur eût été moindre; mais ce n'eût pas été le vrai encore.
-
-N'y eût-il que la grande sainte Thérèse,--et il y en a d'autres,--il
-est des mystiques d'un ordre bien plus translucide, bien plus embrasé,
-bien plus enlevant que l'auteur de l'_Imitation_, quel qu'il ait
-été... On dit même, chose étrange et assez ignorée! que son mysticisme
-ne parut pas toujours sûr à Rome. Un jour on l'y a signalé comme
-inclinant vers l'erreur qui s'est appelée Jansénisme, sur cette
-terrible question de la nature et de la grâce. Mais le succès couvrit
-tout de son bruit, et il n'est pas jusqu'au nom du chancelier Gerson,
-sur le compte duquel on mit ce livre d'ascétisme doux, qui ne dut lui
-être une fière réclame,--comme nous disons maintenant,--après le
-deuxième concile de Constance. C'est à lui encore aujourd'hui, à Jean
-Gerson, dont ils ont fait un grand portrait, trop flatté, dans leur
-introduction, que Ch. d'Héricault et Moland attribuent l'honneur de ce
-livre, malgré les germanismes qui révèlent évidemment une autre main.
-
-Du reste, ce nom même était inutile. Rigoureusement parlant, le ton
-seul du livre suffisait pour expliquer son succès, car le monde est
-pour les livres ce qu'il est pour les hommes. Il ressemble à l'ombre
-du poète persan: fuyez-le, il vous suit; suivez-le, il vous fuit. Et
-voilà pourquoi surtout le monde s'est précipité, sans l'atteindre,
-vers cette ombre vague de moine blanc masqué jusqu'aux yeux de son
-capuchon, et qui fuit tout là-bas, dans les entre-colonnements d'on ne
-sait plus quel monastère! L'ombre blanche est restée pour jamais une
-ombre fuyante. Quelles que soient les raisons d'affirmer la
-personnalité de l'auteur de l'_Imitation_, elles ne sont pas telles
-cependant qu'on puisse les admettre en toute certitude, et cet inconnu
-que quelques-uns appellent Jean Gerson, d'autres A. Kempis, d'autres
-encore Jean Gersen, abbé de Verceil, n'en est pas moins toujours un
-anonyme de l'histoire. On ne l'a point assez remarqué, le monde, cet
-ennuyé et ce capricieux, aime à la fureur les contrastes. Il aime les
-langages étranges et étrangers, et cette voix de moine en était une,
-par son calme même. Le monde, puisqu'il s'agit de son goût pour une
-oeuvre qui ne fut jamais faite pour lui, lit avec avidité
-l'_Imitation_ et ne veut pas lire l'Évangile, et les raisons de cela
-ne viennent pas de l'_Imitation_. L'Évangile est littérairement
-barbare, parabolique, miraculeux, ardemment imagé, et il ne se
-comprend bien qu'à l'Église et dans la lumière de l'enseignement
-sacerdotal, tandis que l'_Imitation_, nous l'avons dit, est
-métaphysique et décolorée comme le verre d'eau claire qu'on boit sans
-avoir soif et qui ne nourrit pas davantage. D'un autre côté, comme
-l'_Imitation_ place la vertu très haut, le monde y applaudit, pour se
-dispenser d'y atteindre. C'est si haut que c'est impossible, et l'on
-se rassied dans la vie commode, en jetant à l'idéal intangible le
-regard le plus tranquillement résigné... à la perte de cet idéal.
-
-Telles sont, en fait, les raisons de cette popularité mondaine d'un
-livre qui a sa valeur sans aucun doute, mais que l'opinion a exagérée.
-L'opinion a fait de l'_Imitation_ un livre essentiel, et, sans nier
-ses mérites raffinés en piété pratique, cela est-il juste, cela est-il
-sage, à une époque comme la nôtre, où tant d'esprits inclinent, hélas!
-à se créer une Église sans sacrements et un Évangile sans
-surnaturel?... Une pareille disposition effraie assez les esprits qui
-étudient les pentes du siècle pour donner le courage de réagir contre
-un livre bien plus utile à des ascètes avancés dans la voie de la
-perfection chrétienne qu'à des gens du monde, vivant dans les réalités
-et les épaisseurs de ce temps. Nous voudrions poser la question à qui
-aurait autorité pour y répondre, mais nous ne la résolvons pas.
-Seulement, si nous n'entrons pas plus avant dans ce point de vue
-pratique qu'il est impossible de ne pas ouvrir quand il s'agit d'un
-livre chrétien, il nous reste à connaître le côté littéraire de
-l'_Imitation_ comme oeuvre humaine, et nous allons l'examiner.
-
-
-IV
-
-Eh bien, par ce côté-là comme par l'autre, par la forme comme par le
-fond, l'_Imitation_ n'est pas en rapport avec l'admiration
-traditionnelle qu'elle a inspirée! Un homme de nos jours, tout
-ensemble métaphysicien et poète, et dont l'habitude n'est pas de céder
-aux influences du monde qui l'entoure, a dit de l'_Imitation_ qu'elle
-avait été laissée sur le seuil du moyen âge pour donner l'envie d'y
-pénétrer. S'il avait parlé en ces termes de l'_Internelle
-Consolacion_, dans sa langue artiste et populaire, le mot aurait
-peut-être été vrai; mais, appliqué au texte latin de l'original, un
-tel mot n'est plus que poétique. Non! l'_Imitation_ ne traduit pas le
-moyen âge avec cette puissance qu'il est impossible d'y résister.
-Cette vignette de l'âme et de Jésus-Christ, qui ressemble à la
-patiente enluminure des marges d'un missel, n'égale pas, sous son
-latin de cloître harmonieux et limpide, les figures idéales, mais si
-profondément touchantes dans leur sainteté émaciée et splendide, de
-frère Ange de Fiesole (un moine aussi), le plus profond interprète du
-moyen âge, ni même les lignes expressives et nettes d'Overbeck, aussi
-loin pourtant que l'homme l'est de l'ange, du monastique Angelico.
-
-Dans l'_Imitation_, rien de pareil. Toute intention y est diminuée.
-L'Évangile y est sous le précepte, mais comme le feu derrière un
-écran, comme la vérité derrière un voile, comme le Sinaï derrière un
-poète sonore et pur. On dirait du Lamartine, maintenu par la règle,
-avec des adjectifs de moins et une simplicité plus austère. Quant à la
-profondeur, qu'on a souvent prétendu y voir, ce n'a jamais été qu'un
-mirage, car ce qu'elle est le moins peut-être, cette conversation
-intérieure d'un coeur presque vierge dans un coin de chapelle, c'est
-d'être un livre fouillé et profond. Pour les âmes circoncises qui
-habitent la thébaïde des monastères, ce qui est dit dans l'_Imitation_
-de l'amour et des autres passions humaines peut sembler des
-découvertes terribles et le coeur humain montré jusque dans ses
-fondements; mais qui a passé par les vieilles civilisations, qui a lu
-les moralistes modernes, n'est ni révolté ni surpris de cette
-balbutie. Ceux qui ont reçu les coups du monde et les morsures du
-monde, trouvent ce livre sans forte connaissance du fin fond du coeur.
-Il ne descend pas dans cette vase saignante, et c'est, en somme, un
-innocent enfantelet de livre, même dans sa conception du péché.
-
-Telles sont les qualités et les défauts de l'_Imitation_, que nous
-retrouvons aujourd'hui, avec des qualités qui s'ajoutent aux siennes,
-dans cette langue aimable de l'_Internelle Consolacion_, bien
-préférable, selon nous, au latin décharné et abstrait de l'original.
-La langue du XVe siècle, plus étoffée, plus concrète, plus vivante
-enfin, a un mouvement, une mollesse et des images que l'ascétique
-auteur de l'_Imitation_ se serait peut-être interdites comme un péché
-et qui ôtent à sa pensée sa rigidité et la frigidité monacales. Comme
-on voit tout ce que l'on veut dans les livres qu'on aime,
-l'imagination de ceux qui sont épris de l'_Imitation_ y a mis aussi de
-la tendresse; mais il n'y en a pas plus que dans tous les livres
-d'oraison, et même il y en a beaucoup moins. On a pris le ton du genre
-pour une qualité individuelle du livre et de l'auteur.
-
-Eh bien, dans la langue de l'_Internelle Consolacion_ s'est coulée
-cette tendresse absente et cette grâce chaste dont le livre manquait
-primitivement! La pensée droite et byzantine du moine a trouvé une
-draperie flottante qui lui va bien. Il n'en est que mieux à genoux sur
-sa dalle d'y traîner cette robe à longs plis... Ici donc, et pour la
-première fois, voici une traduction qui ajoute à la valeur de
-l'original. L'écrivain de l'_Internelle Consolacion_, qui a partagé la
-destinée de l'auteur de l'_Imitation_ (l'anonyme convenant, comme le
-silence de leur règle, à ces hommes humbles qui ne vivaient, comme
-disent les saintes chroniques, que sur la montagne de l'éternité, _in
-monte æternitatis_), l'écrivain ignoré de l'_Internelle Consolacion_
-ne s'est point attaché à la glèbe du mot à mot de son auteur. Il n'en
-a pris que l'esprit même et l'a vêtu comme un pauvre qu'on veut
-réchauffer. Avec sa langue feuillue et abondante il s'est roulé autour
-de la pensée simple et nue de l'original, et il a fait de cette pensée
-sèche ce que la guirlande de pampre et de vigne fait d'un thyrse qui,
-primitivement, n'était qu'un bâton.
-
-
-V
-
-Ainsi, nous n'hésitons point à le répéter, de toutes les traductions
-qui ont été faites du livre de l'_Imitation_, et elles sont
-nombreuses,--depuis celle du chancelier de Marillac, rééditée de nos
-jours, et dans laquelle on a une naïveté bien inférieure à celle de la
-traduction du XVe siècle, jusqu'à celle que s'imposa Lamennais (il
-était chrétien alors), pour mortifier, je crois, son génie,--la
-meilleure, celle-là qui complète le mieux son auteur en le traduisant,
-est celle que d'Héricault et Moland nous ressuscitent. Toutes les
-autres ne valent pas le texte, parce qu'elles veulent seulement nous
-le donner. Malgré le succès qui s'est attaché à l'entreprise de
-Lamennais, comme s'il était de la destinée de l'_Imitation_, ce livre
-heureux, de créer des succès à ses traducteurs eux-mêmes, combien
-n'avons-nous pas souffert de voir le génie éclatant et sombre de
-l'auteur de l'_Indifférence_ se débattre dans un genre de travail si
-antipathique à sa nature! Le parti qu'il a pris d'être simple en
-traduisant cette simplicité l'a fait verser dans ce que nous appelons
-l'inconvénient de l'_Imitation_, c'est-à-dire la métaphysique.
-
-S'il en est ainsi de Lamennais, que pouvons-nous dire de Beauzée le
-grammairien, et de Le Maistre de Sacy le janséniste! Quant à
-Corneille, ce n'est pas un traducteur, quoiqu'il ait voulu l'être:
-c'est Corneille. Il y a des choses cent fois dignes de l'auteur de
-_Polyeucte_ dans sa paraphrase, mais c'est précisément pour cela qu'il
-ne traduit pas ce livre d'ombre, fait par une ombre qui n'a qu'une
-voix comme un souffle,--la voix de l'esprit,--et qui semble sortir
-d'un _in pace_. Le génie de Corneille déborde tout, et l'agrafe de son
-vers ne le retient pas même à son auteur. Évidemment cet homme-là
-n'est pas fait pour suivre. L'écrivain quelconque de l'_Internelle
-Consolacion_ déborde aussi son texte, mais il ne le transforme pas, il
-ne le transfigure pas avec cette toute-puissance qui fait qu'il n'y a
-plus là que du Corneille. Il l'orne, il l'atourne, il l'amollit, il
-lui communique de certains charmes; mais il ne le dévore pas, comme
-Corneille, pour en jeter, après, les cendres aux vents.
-
-
-VI
-
-Les éditeurs actuels de l'_Internelle Consolacion_, Charles
-d'Héricault et Moland, connus déjà par des travaux d'une érudition qui
-ne se contente pas de rechercher, mais qui pense, ont fait précéder
-leur travail d'une Introduction très fermement écrite, dans laquelle
-ils ont agité toutes les questions littéraires qui se rattachaient,
-soit à l'_Imitation_ elle-même, soit à l'_Internelle Consolacion_ qui
-en est sortie. Quoique touchées en bien des points avec compétence et
-sagacité, ces questions n'ont pas cependant été amenées par les
-spirituels éditeurs au point de lumière qu'ils auraient souhaité et
-qu'une critique plus minutieuse que la nôtre pourrait exiger. Nous
-sommes, nous, très coulants sur ces sortes de questions: quel fut
-l'auteur de l'_Imitation_? quel fut l'auteur de l'_Internelle
-Consolacion_? ces deux anonymes.
-
-Pourvu que nous ne tombions pas dans le système rasé de bien près par
-les éditeurs, à la page 14 de leur Introduction, dans cette immense
-bourde allemande, qui a décapité Homère et qui répugne à la
-constitution même de l'esprit humain, que nous importe de savoir si
-l'auteur de l'_Imitation_ s'appelait A. Kempis ou de toute autre
-réunion de syllabes! C'est une question de bal masqué. Ce qu'il y a de
-certain, c'est que ce fut un moine, comme Homère fut un poète, un
-moine dont l'individualité n'eut probablement de nom que devant Dieu,
-et ce qu'il y a de certain encore c'est que ce ne fut point Gerson,
-malgré la croyance des éditeurs, mêlée pourtant d'un invincible doute.
-Gerson, à notre estime, ne fut ni l'auteur de l'_Imitatio Christi_ ni
-celui de l'_Internelle Consolacion_. Les germanismes du texte latin le
-prouvent suffisamment pour l'_Imitation_, et, pour l'_Internelle
-Consolacion_, le génie de Gerson lui-même, qui n'eut jamais le
-moelleux et le laisser-aller du livre délicieux remis en lumière
-aujourd'hui.
-
-Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, à ce qu'un peu de mystère et de
-l'esprit du moyen âge restent sur ces points en litige. Le génie du
-moyen âge est essentiellement silencieux. Ces hommes, qui vivaient les
-yeux au ciel ou baissés sur la poussière de leurs sandales, se
-souciaient bien de cette bavarderie qu'on appelle la gloire et des
-commérages que l'avenir devait faire, un jour, sur leur tombeau!
-
- FIN
-
-
-
-
- TABLE
-
-
- DÉDICACE V
-
- PRÉFACE VIII
-
- Saint Thomas d'Aquin 1
-
- Jean Reynaud 12
-
- Donoso Cortès 29
-
- Saisset 45
-
- Saint-René Taillandier 59
-
- Jules Simon 73
-
- Vera 86
-
- Du mysticisme et de Saint Martin 99
-
- L'abbé Mitraud 117
-
- Ernest Renan 133
-
- Gorini 161
-
- Doublet et Taine 175
-
- Pascal 189
-
- Auguste Martin 203
-
- Buffon 217
-
- Saint-Bonnet et le Père Daniel 233
-
- Le P. Lacordaire 249
-
- Montalembert 265
-
- Philosophie positive 279
-
- Philosophie politique 297
-
- P. Enfantin 311
-
- Le P. Ventura 323
-
- Le docteur Tessier 337
-
- Flourens 351
-
- Eugène Pelletan 365
-
- Saint Anselme de Cantorbéry 381
-
- L'Internelle Consolacion 397
-
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-Note du Transcripteur
-
-Les erreurs clairement introduites par le typographe ont ete corrigees
-L'orthographe d'origine a ete conservee et n'a pas ete harmonisee.
-Certaines parties de chapitres ont été renommées afin de respecter
-l'ordre chronologique et faciliter la lecture:
-
- P 158 partie V dans l'original, renommée VII,
- P 165 partie I dans l'original, renommée II,
- P 189 renommée I, numérotation inexistante dans l'original,
- P 196 partie I dans l'original, renommée III,
- P 212 partie VI dans l'original, renommée IV,
- P 265 renommée I, numérotation inexistante dans l'original,
- P 297 renommée I, numérotation inexistante dans l'original,
- P 323 renommée I, numérotation inexistante dans l'original,
- P 334 partie VI dans l'original, renommée V,
- P 335 partie VII dans l'original, renommée VI,
- P 408 partie IV dans l'original, renommée VI.
-
-
-
-***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHES ET ÉCRIVAINS RELIGIEUX***
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