summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/40489-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '40489-8.txt')
-rw-r--r--40489-8.txt18229
1 files changed, 0 insertions, 18229 deletions
diff --git a/40489-8.txt b/40489-8.txt
deleted file mode 100644
index 720d53f..0000000
--- a/40489-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,18229 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Le Suicide, by Emile Durkheim
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le Suicide
- Etude de Sociologie
-
-Author: Emile Durkheim
-
-Release Date: August 12, 2012 [EBook #40489]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
-Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
-This file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
-
-
-
-
-
-LE SUICIDE
-
-ÉTUDE DE SOCIOLOGIE
-
-PAR
-
-Émile DURKHEIM
-
-Professeur de Sociologie à la Faculté des Lettres de l'Université de
-Bordeaux
-
-PARIS
-
-FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
-
-1897
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Depuis quelque temps, la sociologie est à la mode. Le mot, peu connu et
-presque décrié il y a une dizaine d'années, est aujourd'hui d'un usage
-courant. Les vocations se multiplient et il y a dans le public comme un
-préjugé favorable à la nouvelle science. On en attend beaucoup. Il faut
-pourtant bien avouer que les résultats obtenus ne sont pas tout à fait
-en rapport avec le nombre des travaux publiés ni avec l'intérêt qu'on
-met à les suivre. Les progrès d'une science se reconnaissent à ce signe
-que les questions dont elle traite ne restent pas stationnaires. On dit
-qu'elle avance quand des lois sont découvertes qui, jusque-là, étaient
-ignorées, ou, tout au moins, quand des faits nouveaux, sans imposer
-encore une solution qui puisse être regardée comme définitive, viennent
-modifier la manière dont se posaient les problèmes. Or, il y a
-malheureusement une bonne raison pour que la sociologie ne nous donne
-pas ce spectacle; c'est que, le plus souvent, elle ne se pose pas de
-problèmes déterminés. Elle n'a pas encore dépassé l'ère des
-constructions et des synthèses philosophiques. Au lieu de se donner pour
-tâche de porter la lumière sur une portion restreinte du champ social,
-elle recherche de préférence les brillantes généralités où toutes les
-questions sont passées en revue, sans qu'aucune soit expressément
-traitée. Cette méthode permet bien de tromper un peu la curiosité du
-public en lui donnant, comme on dit, des clartés sur toutes sortes de
-sujets; elle ne saurait aboutir à rien d'objectif. Ce n'est pas avec des
-examens sommaires et à coup d'intuitions rapides qu'on peut arriver à
-découvrir les lois d'une réalité aussi complexe. Surtout, des
-généralisations, à la fois aussi vastes et aussi hâtives, ne sont
-susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est
-de citer, à l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent
-l'hypothèse proposée; mais une illustration ne constitue pas une
-démonstration. D'ailleurs, quand on touche à tant de choses diverses, on
-n'est compétent pour aucune et l'on ne peut guère employer que des
-renseignements de rencontre, sans qu'on ait même les moyens d'en faire
-la critique. Aussi les livres de pure sociologie ne sont-ils guère
-utilisables pour quiconque s'est fait une règle de n'aborder que des
-questions définies; car la plupart d'entre eux ne rentrent dans aucun
-cadre particulier de recherches et, de plus, ils sont trop pauvres en
-documents de quelque autorité.
-
-Ceux qui croient à l'avenir de notre science doivent avoir à coeur de
-mettre fin à cet état de choses. S'il durait, la sociologie retomberait
-vite dans son ancien discrédit et, seuls, les ennemis de la raison
-pourraient s'en réjouir. Car ce serait pour l'esprit humain un
-déplorable échec si cette partie du réel, la seule qui lui ait jusqu'à
-présent résisté, la seule aussi qu'on lui dispute avec passion, venait à
-lui échapper, ne fût-ce que pour un temps. L'indécision des résultats
-obtenus n'a rien qui doive décourager. C'est une raison pour faire de
-nouveaux efforts, non pour abdiquer. Une science, née d'hier, a le droit
-d'errer et de tâtonner, pourvu qu'elle prenne conscience de ses erreurs
-et de ses tâtonnements de manière à en prévenir le retour. La sociologie
-ne doit donc renoncer à aucune de ses ambitions; mais, d'un autre côté,
-si elle veut répondre aux espérances qu'on a mises en elle, il faut
-qu'elle aspire à devenir autre chose qu'une forme originale de la
-littérature philosophique. Que le sociologue, au lieu de se complaire en
-méditations métaphysiques à propos des choses sociales, prenne pour
-objets de ses recherches des groupes de faits nettement circonscrits,
-qui puissent être, en quelque sorte, montrés du doigt, dont on puisse
-dire où ils commencent et où ils finissent, et qu'il s'y attache
-fermement! Qu'il interroge avec soin les disciplines auxiliaires,
-histoire, ethnographie, statistique, sans lesquelles la sociologie ne
-peut rien! S'il a quelque chose à craindre, c'est que, malgré tout, ses
-informations ne soient jamais en rapport avec la matière qu'il essaie
-d'embrasser; car, quelque soin qu'il mette à la délimiter, elle est si
-riche et si diverse qu'elle contient comme des réserves inépuisables
-d'imprévu. Mais il n'importe. S'il procède ainsi, alors même que ses
-inventaires de faits seront incomplets et ses formules trop étroites, il
-aura, néanmoins, fait un travail utile que l'avenir continuera. Car des
-conceptions qui ont quelque base objective ne tiennent pas étroitement à
-la personnalité de leur auteur. Elles ont quelque chose d'impersonnel
-qui fait que d'autres peuvent les reprendre et les poursuivre; elles
-sont susceptibles de transmission. Une certaine suite est ainsi rendue
-possible dans le travail scientifique et cette continuité est la
-condition du progrès.
-
-C'est dans cet esprit qu'a été conçu l'ouvrage qu'on va lire. Si, parmi
-les différents sujets que nous avons eu l'occasion d'étudier au cours de
-notre enseignement, nous avons choisi le suicide pour la présente
-publication, c'est que, comme il en est peu de plus facilement
-déterminables, il nous a paru être d'un exemple particulièrement
-opportun; encore un travail préalable a-t-il été nécessaire pour en bien
-marquer les contours. Mais aussi, par compensation, quand on se
-concentre ainsi, on arrive à trouver de véritables lois qui prouvent
-mieux que n'importe quelle argumentation dialectique la possibilité de
-la sociologie. On verra celles que nous espérons avoir démontrées.
-Assurément, il a dû nous arriver plus d'une fois de nous tromper, de
-dépasser dans nos inductions les faits observés. Mais du moins, chaque
-proposition est accompagnée de ses preuves, que nous nous sommes efforcé
-de multiplier autant que possible. Surtout, nous nous sommes appliqués à
-bien séparer chaque fois tout ce qui est raisonnement et interprétation,
-des faits interprétés. Le lecteur est ainsi mis en mesure d'apprécier ce
-qu'il y a de fondé dans les explications qui lui sont soumises, sans que
-rien trouble son jugement.
-
-Il s'en faut, d'ailleurs, qu'en restreignant ainsi la recherche, on
-s'interdise nécessairement les vues d'ensemble et les aperçus généraux.
-Tout au contraire, nous pensons être parvenu à établir un certain nombre
-de propositions, concernant le mariage, le veuvage, la famille, la
-société religieuse, etc., qui, si nous ne nous abusons, en apprennent
-plus que les théories ordinaires des moralistes sur la nature de ces
-conditions ou de ces institutions. Il se dégagera même de notre étude
-quelques indications sur les causes du malaise général dont souffrent
-actuellement les sociétés européennes et sur les remèdes qui peuvent
-l'atténuer. Car il ne faut pas croire qu'un état général ne puisse être
-expliqué qu'à l'aide de généralités. Il peut tenir à des causes
-définies, qui ne sauraient être atteintes si on ne prend soin de les
-étudier à travers les manifestations, non moins définies, qui les
-expriment. Or, le suicide, dans l'état où il est aujourd'hui, se trouve
-justement être une des formes par lesquelles se traduit l'affection
-collective dont nous souffrons; c'est pourquoi il nous aidera à la
-comprendre.
-
-Enfin, on retrouvera dans le cours de cet ouvrage, mais sous une forme
-concrète et appliquée, les principaux problèmes de méthodologie que nous
-avons posés et examinés plus spécialement ailleurs[1]. Même, parmi ces
-questions, il en est une à laquelle ce qui suit apporte une contribution
-trop importante pour que nous ne la signalions pas tout de suite à
-l'attention du lecteur.
-
-La méthode sociologique, telle que nous la pratiquons, repose tout
-entière sur ce principe fondamental que les faits sociaux doivent être
-étudiés comme des choses, c'est-à-dire comme des réalités extérieures à
-l'individu. Il n'est pas de précepte qui nous ait été plus contesté; il
-n'en est pas, cependant, de plus fondamental. Car enfin, pour que la
-sociologie soit possible, il faut avant tout qu'elle ait un objet et qui
-ne soit qu'à elle. Il faut qu'elle ait à connaître d'une réalité et qui
-ne ressortisse pas à d'autres sciences. Mais s'il n'y a rien de réel en
-dehors des consciences particulières, elle s'évanouit faute de matière
-qui lui soit propre. Le seul objet auquel puisse désormais s'appliquer
-l'observation, ce sont les états mentaux de l'individu puisqu'il
-n'existe rien d'autre; or c'est affaire à la psychologie d'en traiter.
-De ce point de vue, en effet, tout ce qu'il y a de substantiel dans le
-mariage, par exemple, ou dans la famille, ou dans la religion, ce sont
-les besoins individuels auxquels sont censées répondre ces institutions:
-c'est l'amour paternel, l'amour filial, le penchant sexuel, ce qu'on a
-appelé l'instinct religieux, etc. Quant aux institutions elles-mêmes,
-avec leurs formes historiques, si variées et si complexes, elles
-deviennent négligeables et de peu d'intérêt. Expression superficielle et
-contingente des propriétés générales de la nature individuelle, elles ne
-sont qu'un aspect de cette dernière et ne réclament pas une
-investigation spéciale. Sans doute, il peut être curieux, à l'occasion,
-de chercher comment ces sentiments éternels de l'humanité se sont
-traduits extérieurement aux différentes époques de l'histoire; mais
-comme toutes ces traductions sont imparfaites, on ne peut pas y attacher
-beaucoup d'importance. Même, à certains égards, il convient de les
-écarter pour pouvoir mieux atteindre ce texte original d'où leur vient
-tout leur sens et qu'elles dénaturent. C'est ainsi que, sous prétexte
-d'établir la science sur des assises plus solides en la fondant dans la
-constitution psychologique de l'individu, on la détourne du seul objet
-qui lui revienne. _On ne s'aperçoit pas qu'il ne peut y avoir de
-sociologie s'il n'existe pas de sociétés, et qu'il n'existe pas de
-sociétés s'il n'y a que des individus._ Cette conception, d'ailleurs,
-n'est pas la moindre des causes qui entretiennent en sociologie le goût
-des vagues généralités. Comment se préoccuperait-on d'exprimer les
-formes concrètes de la vie sociale quand on ne leur reconnaît qu'une
-existence d'emprunt?
-
-Or il nous semble difficile que, de chaque page de ce livre, pour ainsi
-dire, ne se dégage pas, au contraire, l'impression que l'individu est
-dominé par une réalité morale qui le dépasse: c'est la réalité
-collective. Quand on verra que chaque peuple a un taux de suicides qui
-lui est personnel, que ce taux est plus constant que celui de la
-mortalité générale, que, s'il évolue, c'est suivant un coefficient
-d'accélération qui est propre à chaque société, que les variations par
-lesquelles il passe aux différents moments du jour, du mois, de l'année,
-ne font que reproduire le rythme de la vie sociale; quand on constatera
-que le mariage, le divorce, la famille, la société religieuse, l'armée
-etc., l'affectent d'après des lois définies dont quelques-unes peuvent
-même être exprimées sous forme numérique, on renoncera à voir dans ces
-états et dans ces institutions je ne sais quels arrangements
-idéologiques sans vertu et sans efficacité. Mais on sentira que ce sont
-des forces réelles, vivantes et agissantes, qui, par la manière dont
-elles déterminent l'individu, témoignent assez qu'elles ne dépendent pas
-de lui; du moins, s'il entre comme élément dans la combinaison d'où
-elles résultent, elles s'imposent à lui à mesure qu'elles se forment.
-Dans ces conditions, on comprendra mieux comment la sociologie peut et
-doit être objective, puisqu'elle a en face d'elle des réalités aussi
-définies et aussi résistantes que celles dont traitent le psychologue ou
-le biologiste[2].
-
- * * * * *
-
-Il nous reste à acquitter une dette de reconnaissance en adressant ici
-nos remerciements à nos deux anciens élèves, M. Ferrand, professeur à
-l'École primaire supérieure de Bordeaux, et M. Marcel Mauss, agrégé de
-philosophie, pour le dévouement avec lequel ils nous ont secondé et pour
-les services qu'ils nous ont rendus. C'est le premier qui a dressé
-toutes les cartes contenues dans ce livre; c'est grâce au second qu'il
-nous a été possible de réunir les éléments nécessaires à rétablissement
-des tableaux XXI et XXII dont on appréciera plus loin l'importance. Il a
-fallu pour cela dépouiller les dossiers de 26.000 suicidés environ en
-vue de relever séparément l'âge, le sexe, l'état civil, la présence ou
-l'absence d'enfants. C'est M. Mauss qui a fait seul ce travail
-considérable.
-
-Ces tableaux ont été établis à l'aide de documents que possède le
-Ministère de la Justice, mais qui ne paraissent pas dans les
-comptes-rendus annuels. Ils ont été mis à notre disposition avec la plus
-grande complaisance par M. Tarde, chef du service de la statistique
-judiciaire. Nous lui en exprimons toute notre gratitude.
-
-
-
-
-LE SUICIDE
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-I.
-
-
-Comme le mot de suicide revient sans cesse dans le cours de la
-conversation, on pourrait croire que le sens en est connu de tout le
-monde et qu'il est superflu de le définir. Mais, en réalité, les mots de
-la langue usuelle, comme les concepts qu'ils expriment, sont toujours
-ambigus et le savant qui les emploierait tels qu'il les reçoit de
-l'usage et sans leur faire subir d'autre élaboration s'exposerait aux
-plus graves confusions. Non seulement la compréhension en est si peu
-circonscrite qu'elle varie d'un cas à l'autre suivant les besoins du
-discours, mais encore, comme la classification dont ils sont le produit
-ne procède pas d'une analyse méthodique, mais ne fait que traduire les
-impressions confuses de la foule, il arrive sans cesse que des
-catégories de faits très disparates sont réunies indistinctement sous
-une même rubrique, ou que des réalités de même nature sont appelées de
-noms différents. Si donc on se laisse guider par l'acception reçue, on
-risque de distinguer ce qui doit être confondu ou de confondre ce qui
-doit être distingué, de méconnaître ainsi la véritable parenté des
-choses et, par suite, de se méprendre sur leur nature. On n'explique
-qu'en comparant. Une investigation scientifique ne peut donc arriver à
-sa fin que si elle porte sur des faits comparables et elle a d'autant
-plus de chances de réussir qu'elle est plus assurée d'avoir réuni tous
-ceux qui peuvent être utilement comparés. Mais ces affinités naturelles
-des êtres ne sauraient être atteintes avec quelque sûreté par un examen
-superficiel comme celui d'où est résultée la terminologie vulgaire; par
-conséquent, le savant ne peut prendre pour objets de ses recherches les
-groupes de faits tout constitués auxquels correspondent les mots de la
-langue courante. Mais il est obligé de constituer lui-même les groupes
-qu'il veut étudier, afin de leur donner l'homogénéité et la spécificité
-qui leur sont nécessaires pour pouvoir être traités scientifiquement.
-C'est ainsi que le botaniste, quand il parle de fleurs ou de fruits, le
-zoologiste, quand il parle de poissons ou d'insectes, prennent ces
-différents termes dans des sens qu'ils ont dû préalablement fixer.
-
-Notre première tâche doit donc être de déterminer l'ordre de faits que
-nous nous proposons d'étudier sous le nom de suicides. Pour cela, nous
-allons chercher si, parmi les différentes sortes de morts, il en est qui
-ont en commun des caractères assez objectifs pour pouvoir être reconnus
-de tout observateur de bonne foi, assez spéciaux pour ne pas se
-rencontrer ailleurs, mais, en même temps, assez voisins de ceux que l'on
-met généralement sous le nom de suicides pour que nous puissions, sans
-faire violence à l'usage, conserver cette même expression. S'il s'en
-rencontre, nous réunirons sous cette dénomination tous les faits, sans
-exception, qui présenteront ces caractères distinctifs, et cela sans
-nous inquiéter si la classe ainsi formée ne comprend pas tous les cas
-qu'on appelle d'ordinaire ainsi ou, au contraire, en comprend qu'on est
-habitué à appeler autrement. Car ce qui importe, ce n'est pas d'exprimer
-avec un peu de précision la notion que la moyenne des intelligences
-s'est faite du suicide, mais c'est de constituer une catégorie d'objets
-qui, tout en pouvant être, sans inconvénient, étiquettée sous cette
-rubrique, soit fondée objectivement, c'est-à-dire corresponde à une
-nature déterminée de choses.
-
-Or, parmi les diverses espèces de morts, il en est qui présentent ce
-trait particulier qu'elles sont le fait de la victime elle-même,
-qu'elles résultent d'un acte dont le patient est l'auteur; et, d'autre
-part, il est certain que ce même caractère se retrouve à la base même de
-l'idée qu'on se fait communément du suicide. Peu importe, d'ailleurs, la
-nature intrinsèque des actes qui produisent ce résultat. Quoique, en
-général, on se représente le suicide comme une action positive et
-violente qui implique un certain déploiement de force musculaire, il
-peut se faire qu'une attitude purement négative ou une simple abstention
-aient la même conséquence. On se tue tout aussi bien en refusant de se
-nourrir qu'en se détruisant par le fer ou le feu. Il n'est même pas
-nécessaire que l'acte émané du patient ait été l'antécédent immédiat de
-la mort pour qu'elle en puisse être regardée comme l'effet; le rapport
-de causalité peut être indirect, le phénomène ne change pas, pour cela,
-de nature. L'iconoclaste qui, pour conquérir les palmes du martyre,
-commet un crime de lèse-majesté qu'il sait être capital, et qui meurt de
-la main du bourreau, est tout aussi bien l'auteur de sa propre fin que
-s'il s'était porté lui-même le coup mortel; du moins, il n'y a pas lieu
-de classer dans des genres différents ces deux variétés de morts
-volontaires, puisqu'il n'y a de différences entre elles que dans les
-détails matériels de l'exécution. Nous arrivons donc à cette première
-formule: On appelle suicide toute mort qui résulte médiatement ou
-immédiatement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime
-elle-même.
-
-Mais cette définition est incomplète; elle ne distingue pas entre deux
-sortes de morts très différentes. On ne saurait ranger dans la même
-classe et traiter de la même manière la mort de l'halluciné qui se
-précipite d'une fenêtre élevée parce qu'il la croit de plain-pied avec
-le sol, et celle de l'homme, sain d'esprit, qui se frappe en sachant ce
-qu'il fait. Même, en un sens, il y a bien peu de dénouements mortels qui
-ne soient la conséquence ou prochaine ou lointaine de quelque démarche
-du patient. Les causes de mort sont situées hors de nous beaucoup plus
-qu'en nous et elles ne nous atteignent que si nous nous aventurons dans
-leur sphère d'action.
-
-Dirons-nous qu'il n'y a suicide que si l'acte d'où la mort résulte a été
-accompli par la victime en vue de ce résultat? Que celui-là seul se tue
-véritablement qui a voulu se tuer et que le suicide est un homicide
-intentionnel de soi-même? Mais d'abord, ce serait définir le suicide par
-un caractère qui, quels qu'en puissent être l'intérêt et l'importance,
-aurait, tout au moins, le tort de n'être pas facilement reconnaissable
-parce qu'il n'est pas facile à observer. Comment savoir quel mobile a
-déterminé l'agent et si, quand il a pris sa résolution, c'est la mort
-même qu'il voulait ou s'il avait quelque autre but? L'intention est
-chose trop intime pour pouvoir être atteinte du dehors autrement que par
-de grossières approximations. Elle se dérobe même à l'observation
-intérieure. Que de fois nous nous méprenons sur les raisons véritables
-qui nous font agir! Sans cesse, nous expliquons par des passions
-généreuses ou des considérations élevées des démarches que nous ont
-inspirées de petits sentiments ou une aveugle routine.
-
-D'ailleurs, d'une manière générale, un acte ne peut être défini par la
-fin que poursuit l'agent, car un même système de mouvements, sans
-changer de nature, peut-être ajusté à trop de fins différentes. Et en
-effet, s'il n'y avait suicide que là où il y a intention de se tuer, il
-faudrait refuser cette dénomination à des faits qui, malgré des
-dissemblances apparentes, sont, au fond, identiques à ceux que tout le
-monde appelle ainsi, et qu'on ne peut appeler autrement à moins de
-laisser le terme sans emploi. Le soldat qui court au devant d'une mort
-certaine pour sauver son régiment ne veut pas mourir, et pourtant
-n'est-il pas l'auteur de sa propre mort au même titre que l'industriel
-ou le commerçant qui se tuent pour échapper aux hontes de la faillite?
-On en peut dire autant du martyr qui meurt pour sa foi, de la mère qui
-se sacrifie pour son enfant, etc. Que la mort soit simplement acceptée
-comme une condition regrettable, mais inévitable, du but où l'on tend,
-ou bien qu'elle soit expressément voulue et recherchée pour elle-même,
-le sujet, dans un cas comme dans l'autre, renonce à l'existence, et les
-différentes manières d'y renoncer ne peuvent être que des variétés
-d'une même classe. Il y a entre elles trop de ressemblances
-fondamentales pour qu'on ne les réunisse pas sous la même expression
-générique, sauf à distinguer ensuite des espèces dans le genre ainsi
-constitué. Sans doute, vulgairement, le suicide est, avant tout, l'acte
-de désespoir d'un homme qui ne tient plus à vivre. Mais, en réalité,
-parce qu'on est encore attaché à la vie au moment où on la quitte, on ne
-laisse pas d'en faire l'abandon; et, entre tous les actes par lesquels
-un être vivant abandonne ainsi celui de tous ses biens qui passe pour le
-plus précieux, il y a des traits communs qui sont évidemment essentiels.
-Au contraire, la diversité des mobiles qui peuvent avoir dicté ces
-résolutions ne saurait donner naissance qu'à des différences
-secondaires. Quand donc le dévouement va jusqu'au sacrifice certain de
-la vie, c'est scientifiquement un suicide; nous verrons plus tard de
-quelle sorte.
-
-Ce qui est commun à toutes les formes possibles de ce renoncement
-suprême, c'est que l'acte qui le consacre est accompli en connaissance
-de cause; c'est que la victime, au moment d'agir, sait ce qui doit
-résulter de sa conduite, quelque raison d'ailleurs qui l'ait amenée à se
-conduire ainsi. Tous les faits de mort qui présentent cette
-particularité caractéristique se distinguent nettement de tous les
-autres où le patient ou bien n'est pas l'agent de son propre décès, ou
-bien n'en est que l'agent inconscient. Ils s'en distinguent par un
-caractère facile à reconnaître, car ce n'est pas un problème insoluble
-que de savoir si l'individu connaissait ou non par avance les suites
-naturelles de son action. Ils forment donc un groupe défini, homogène,
-discernable de tout autre et qui, par conséquent, doit être désigné par
-un mot spécial. Celui de suicide lui convient et il n'y a pas lieu d'en
-créer un autre; car la très grande généralité des faits qu'on appelle
-quotidiennement ainsi en fait partie. Nous disons donc définitivement:
-_On appelle suicide tout cas de mort qui résulte directement ou
-indirectement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime
-elle-même et qu'elle savait devoir produire ce résultat._ La tentative,
-c'est l'acte ainsi défini, mais arrêté avant que la mort en soit
-résultée.
-
-Cette définition suffit à exclure de notre recherche tout ce qui
-concerne les suicides d'animaux. En effet, ce que nous savons de
-l'intelligence animale ne nous permet pas d'attribuer aux bêtes une
-représentation anticipée de leur mort, ni surtout des moyens capables de
-la produire. On en voit, il est vrai, qui refusent de pénétrer dans un
-local où d'autres ont été tuées; on dirait qu'elles pressentent leur
-sort. Mais, en réalité, l'odeur du sang suffit à déterminer ce mouvement
-instinctif de recul. Tous les cas un peu authentiques que l'on cite et
-où l'on veut voir des suicides proprement dits peuvent s'expliquer tout
-autrement. Si le scorpion irrité se perce lui-même de son dard (ce qui,
-d'ailleurs, n'est pas certain), c'est probablement en vertu d'une
-réaction automatique et irréfléchie. L'énergie motrice, soulevée par son
-état d'irritation, se décharge au hasard, comme elle peut; il se trouve
-que l'animal en est la victime, sans qu'on puisse dire qu'il se soit
-représenté par avance la conséquence de son mouvement. Inversement, s'il
-est des chiens qui refusent de se nourrir quand ils ont perdu leur
-maître, c'est que la tristesse, dans laquelle ils étaient plongés, a
-supprimé mécaniquement l'appétit; la mort en est résultée, mais sans
-qu'elle ait été prévue. Ni le jeûne dans ce cas, ni la blessure dans
-l'autre n'ont été employés comme des moyens dont l'effet était connu.
-Les caractères distinctifs du suicide, tels que nous l'avons défini,
-font donc défaut. C'est pourquoi, dans ce qui suivra, nous n'aurons à
-nous occuper que du suicide humain[3].
-
-Mais cette définition n'a pas seulement l'avantage de prévenir les
-rapprochements trompeurs ou les exclusions arbitraires; elle nous donne
-dès maintenant une idée de la place que les suicides occupent dans
-l'ensemble de la vie morale. Elle nous montre, en effet, qu'ils ne
-constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout à fait à
-part, une classe isolée de phénomènes monstrueux, sans rapport avec les
-autres modes de la conduite, mais, au contraire, qu'ils s'y relient par
-une série continue d'intermédiaires. Ils ne sont que la forme exagérée
-de pratiques usuelles. En effet, il y a, disons-nous, suicide quand la
-victime, au moment où elle commet l'acte qui doit mettre fin à ses
-jours, sait de toute certitude ce qui doit normalement en résulter. Mais
-cette certitude peut être plus ou moins forte. Nuancez-la de quelques
-doutes, et vous aurez un fait nouveau, qui n'est plus le suicide, mais
-qui en est proche parent puisqu'il n'existe entre eux que des
-différences de degrés. Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais
-sans qu'un dénouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un
-suicidé, même s'il arrive qu'il succombe, non puis que l'imprudent qui
-joue de parti pris avec la mort tout en cherchant à l'éviter, ou que
-l'apathique qui, ne tenant vivement à rien, ne se donne pas la peine de
-soigner sa santé et la compromet par sa négligence. Et pourtant, ces
-différentes manières d'agir ne se distinguent pas radicalement des
-suicides proprement dits. Elles procèdent d'états d'esprit analogues,
-puisqu'elles entraînent également des risques mortels qui ne sont pas
-ignorés de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrête
-pas; toute la différence, c'est que les chances de mort sont moindres.
-Aussi n'est-ce pas sans quelque fondement qu'on dit couramment du savant
-qui s'est épuisé en veilles, qu'il s'est tué lui-même. Tous ces faits
-constituent donc des sortes de suicides embryonnaires, et, s'il n'est
-pas d'une bonne méthode de les confondre avec le suicide complet et
-développé, il ne faut pas davantage perdre de vue les rapports de
-parenté qu'ils soutiennent avec ce dernier. Car il apparaît sous un tout
-autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution
-de continuité aux actes de courage et de dévouement, d'une part, et, de
-l'autre, aux actes d'imprudence et de simple négligence. On verra mieux
-dans la suite ce que ces rapprochements ont d'instructif.
-
-
-
-
-II.
-
-
-Mais le fait ainsi défini intéresse-t-il le sociologue? Puisque le
-suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il
-semble qu'il doive exclusivement dépendre de facteurs individuels et
-qu'il ressortisse, par conséquent, à la seule psychologie. En fait,
-n'est-ce pas par le tempérament du suicidé, par son caractère, par ses
-antécédents, par les événements de son histoire privée que l'on explique
-d'ordinaire sa résolution?
-
-Nous n'avons pas à rechercher pour l'instant dans quelle mesure et sous
-quelles conditions il est légitime d'étudier ainsi les suicides, mais ce
-qui est certain, c'est qu'ils peuvent être envisagés sous un tout autre
-aspect. En effet, si, au lieu de n'y voir que des événements
-particuliers, isolés les uns des autres et qui demandent à être examinés
-chacun à part, on considère l'ensemble des suicides commis dans une
-société donnée pendant une unité de temps donnée, on constate que le
-total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'unités indépendantes, un
-tout de collection, mais qu'il constitue par lui-même un fait nouveau et
-_sui generis_, qui a son unité et son individualité, sa nature propre
-par conséquent, et que, de plus, cette nature est éminemment sociale. En
-effet, pour une même société, tant que l'observation ne porte pas sur
-une période trop étendue, ce chiffre est à peu près invariable, comme le
-prouve le tableau I (V. ci-dessous). C'est que, d'une année à la
-suivante, les circonstances au milieu desquelles se développe la vie des
-peuples restent sensiblement les mêmes. Il se produit bien parfois des
-variations plus importantes; mais elles sont tout à fait l'exception. On
-peut voir, d'ailleurs, qu'elles sont toujours contemporaines de quelque
-crise qui affecte passagèrement l'état social[4].
-
-/*
-TABLEAU I
-
-_Constance du suicide dans les principaux pays d'Europe (Chiffres absolus)._
-
-+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
-| | | | | | | |
-| ANNÉES.| FRANCE. | PRUSSE. | ANGLE- | SAXE. | BAVIÈRE. | DANEMARK. |
-| | | | TERRE | | | |
-+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
-| | | | | | | |
-| 1841 | 2.814 | 1.630 | | 290 | | 337 |
-| 1842 | 2.866 | 1.598 | | 318 | | 317 |
-| 1843 | 3.020 | 1.720 | | 420 | | 301 |
-| 1844 | 2.973 | 1.575 | | 335 | 244 | 285 |
-| 1845 | 3.082 | 1.700 | | 338 | 250 | 290 |
-| 1846 | 3.102 | 1.707 | | 373 | 220 | 376 |
-| 1847 | (3.647) | (1.852) | | 377 | 217 | 345 |
-| 1848 | (3.301) | (1.649) | | 398 | 215 | (305) |
-| 1849 | 3.583 | (1.527) | | (328) | (189) | 337 |
-| 1850 | 3.596 | 1.736 | | 390 | 250 | 340 |
-| 1851 | 3.598 | 1.809 | | 402 | 260 | 401 |
-| 1852 | 3.676 | 2.073 | | 530 | 226 | 426 |
-| 1853 | 3.415 | 1.942 | | 431 | 263 | 419 |
-| 1854 | 3.700 | 2.198 | | 547 | 318 | 363 |
-| 1855 | 3.810 | 2.351 | | 568 | 307 | 399 |
-| 1856 | 4.189 | 2.377 | | 550 | 318 | 426 |
-| 1857 | 3.967 | 2.038 | 1.349 | 485 | 286 | 427 |
-| 1858 | 3.903 | 2.126 | 1.275 | 491 | 329 | 457 |
-| 1859 | 3.899 | 2.146 | 1.248 | 507 | 387 | 451 |
-| 1860 | 4.050 | 2.105 | 1.365 | 548 | 339 | 468 |
-| 1861 | 4.454 | 2.185 | 1.347 | (643) | | |
-| 1862 | 4.770 | 2.112 | 1.317 | 557 | | |
-| 1863 | 4.613 | 2.374 | 1.315 | 643 | | |
-| 1864 | 4.521 | 2.203 | 1.340 | (545) | | 411 |
-| 1865 | 4.946 | 2.361 | 1.392 | 619 | | 451 |
-| 1866 | 5.119 | 2.485 | 1.329 | 704 | 410 | 443 |
-| 1867 | 5.011 | 3.625 | 1.316 | 752 | 471 | 469 |
-| 1868 | (5.547) | 3.658 | 1.508 | 800 | 453 | 498 |
-| 1869 | 5.114 | 3.544 | 1.588 | 710 | 425 | 462 |
-| 1870 | | 3.270 | 1.554 | | | 486 |
-| 1871 | | 3.135 | 1.495 | | | |
-| 1872 | | 3.467 | 1.514 | | | |
-| | | | | | | |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-C'est ainsi qu'en 1848 une baisse brusque a eu lieu dans tous les États
-européens.
-
-Si l'on considère un plus long intervalle de temps, on constate des
-changements plus graves. Mais alors ils deviennent chroniques; ils
-témoignent donc simplement que les caractères constitutionnels de la
-société ont subi, au même moment, de profondes modifications. Il est
-intéressant de remarquer qu'ils ne se produisent pas avec l'extrême
-lenteur que leur ont attribuée un assez grand nombre d'observateurs;
-mais ils sont à la fois brusques et progressifs. Tout à coup, après une
-série d'années où les chiffres ont oscillé entre des limites très
-rapprochées, une hausse se manifeste qui, après des hésitations en sens
-contraires, s'affirme, s'accentue et enfin se fixe. C'est que toute
-rupture de l'équilibre social, si elle éclate soudainement, met toujours
-du temps à produire toutes ses conséquences. L'évolution du suicide est
-ainsi composée d'ondes de mouvement, distinctes et successives, qui ont
-lieu par poussées, se développent pendant un temps, puis s'arrêtent pour
-recommencer ensuite. On peut voir sur le tableau précédent qu'une de ces
-ondes s'est formée presque dans toute l'Europe au lendemain des
-événements de 1848, c'est-à-dire vers les années 1850-1853 selon les
-pays; une autre a commencé en Allemagne après la guerre de 1866, en
-France un peu plus tôt, vers 1860, à l'époque qui marque l'apogée du
-gouvernement impérial, en Angleterre vers 1868, c'est-à-dire après la
-révolution commerciale que déterminèrent alors les traités de commerce.
-Peut-être est-ce à la même cause qu'est due la nouvelle recrudescence
-que l'on constate chez nous vers 1865. Enfin, après la guerre de 1870 un
-nouveau mouvement en avant a commencé qui dure encore et qui est à peu
-près général en Europe[5].
-
-Chaque société a donc, à chaque moment de son histoire, une aptitude
-définie pour le suicide. On mesure l'intensité relative de cette
-aptitude en prenant le rapport entre le chiffre global des morts
-volontaires et la population de tout âge et de tout sexe. Nous
-appellerons cette donnée numérique _taux de la mortalité-suicide propre
-à la société considérée_. On le calcule généralement par rapport à un
-million ou à cent mille habitants.
-
-Non seulement ce taux est constant pendant de longues périodes de temps,
-mais l'invariabilité en est même plus grande que celle des principaux
-phénomènes démographiques. La mortalité générale, notamment, varie
-beaucoup plus souvent d'une année à l'autre et les variations par
-lesquelles elle passe sont beaucoup plus importantes. Pour s'en assurer,
-il suffit de comparer, pendant plusieurs périodes, la manière dont
-évoluent l'un et l'autre phénomène. C'est ce que nous avons fait au
-tableau II (V. ci-dessous). Pour faciliter le rapprochement, nous avons,
-tant pour les décès que pour les suicides, exprimé le taux de chaque
-année en fonction du taux moyen de la période, ramené à 100. Les écarts
-d'une année à l'autre ou par rapport au taux moyen sont ainsi rendus
-comparables dans les deux colonnes. Or, il résulte de cette comparaison
-qu'à chaque période l'ampleur des variations est beaucoup plus
-considérable du côté de la mortalité générale que du côté des suicides;
-elle est, en moyenne, deux fois plus grande. Seul, l'écart _minimum_
-entre deux années consécutives est sensiblement de même importance de
-part et d'autre pendant les deux dernières périodes. Seulement, ce
-_minimum_ est une exception dans la colonne des décès, alors qu'au
-contraire les variations annuelles des suicides ne s'en écartent
-qu'exceptionnellement. On s'en aperçoit en comparant les écarts
-moyens[6].
-
-Tableau II
-
-_Variations comparées du taux de la mortalité-suicide et du taux de la
-mortalité générale._
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| A.--Chiffres absolus. |
-+--------------------------------------------------------------------+
-|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|
-|1841-46|par |par |1849-55|par |par |1856-60|par |par |
-| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000|
-| |hab. |hab. | |hab. |hab. | |hab. |hab. |
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1841 | 8,2 | 23,2| 1849 | 10,0 | 27,3| 1856 | 11,6 | 23,1|
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1842 | 8,3 | 24,0| 1850 | 10,1 | 21,4| 1857 | 10,9 | 23,7|
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1843 | 8,7 | 23,1| 1851 | 10,0 | 22,3| 1858 | 10,7 | 24,1|
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1844 | 8,5 | 22,1| 1852 | 10,5 | 22,5| 1859 | 11,1 | 26,8|
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1845 | 8,8 | 21,2| 1853 | 9,4 | 22,0| 1860 | 11,9 | 21,4|
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1846 | 8,7 | 23,2| 1854 | 10,2 | 27,4| | | |
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| | | | 1855 | 10,5 | 25,9| | | |
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| Moy. | 8,5 | 22,8| Moy. | 10,1 | 24,1| Moy. | 11,2 | 23,8|
-+--------------------------------------------------------------------+
-| B.--Taux de chaque année exprimé en fonction de la moyenne |
-| ramenée à 100. |
-+--------------------------------------------------------------------+
-| 1841 | 96 |101,7| 1849 | 98,9 |113,2| 1856 | 103,5 | 97 |
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1842 | 97 |105,2| 1850 | 100 | 88,7| 1857 | 97,3 | 99,3|
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1843 | 102 |101,3| 1851 | 98,9 | 92,5| 1858 | 95,5 |101,2|
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1844 | 100 | 96,9| 1852 | 103,8 | 93,3| 1859 | 99,1 |112,6|
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1845 | 103,5 | 92,9| 1853 | 93 | 91,2| 1860 | 106,0 | 89,9|
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| 1846 | 102,3 |101,7| 1854 | 100,9 |113,6| | | |
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| | | | 1855 | 103 |107,4| | | |
-+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
-| Moy. | 100 |100 | Moy. | 100 | 100| Moy. | 100 |100 |
-+--------------------------------------------------------------------+
-| C.--Grandeur de l'écart. |
-+--------------------------------------------------------------------+
-| | ENTRE DEUX ANNÉES |AU-DESSUS et au-dessous |
-| | consécutives. | de la moyenne. |
-+--------------------------------------------------------------------+
-| |Ecart |Ecart |Ecart | Maximum | Maximum |
-| |maximum|minimum|moyen | au-dessous.| au-dessus.|
-+--------------------------------------------------------------------+
-| PÉRIODE 1841-46. |
-+--------------------------------------------------------------------+
-|Mortalité générale| 8,8 | 2,5 | 4,9 | 7,1 | 4,0 |
-+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
-|Taux des suicides | 5,0 | 1 | 2,5 | 4 | 2,8 |
-+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
-| PÉRIODE 1849-55. |
-+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
-|Mortalité générale| 24,5 | 0,8 | 10,6 | 13,6 | 11,3 |
-+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
-|Taux des suicides | 10,8 | 1,1 | 4,48 | 3,8 | 7,0 |
-+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
-| PÉRIODE 1856-60. |
-+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
-|Mortalité générale| 22,7 | 1,9 | 9,57 | 12,6 | 10,1 |
-+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
-|Taux des suicides | 6,9 | 1,8 | 4,82 | 6,0 | 4,5 |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-Il est vrai que, si l'on compare, non plus les années successives d'une
-même période, mais les moyennes de périodes différentes, les variations
-que l'on observe dans le taux de la mortalité deviennent presque
-insignifiantes. Les changements en sens contraires qui ont lieu d'une
-année à l'autre et qui sont dus à l'action de causes passagères et
-accidentelles, se neutralisent mutuellement quand on prend pour base du
-calcul une unité de temps plus étendue; ils disparaissent donc du
-chiffre moyen qui, par suite de cette élimination, présente une assez
-grande invariabilité. Ainsi, en France, de 1841 à 1870, il a été
-successivement pour chaque période décennale, 23,18; 23,72; 22,87. Mais
-d'abord, c'est déjà un fait remarquable que le suicide ait, d'une année
-à la suivante, un degré de constance au moins égal, sinon supérieur, à
-celui que la mortalité générale ne manifeste que de période à période.
-De plus, le taux moyen de la mortalité n'atteint à cette régularité
-qu'en devenant quelque chose de général et d'impersonnel qui ne peut
-servir que très imparfaitement à caractériser une société déterminée. En
-effet, il est sensiblement le même pour tous les peuples qui sont
-parvenus à peu près à la même civilisation; du moins, les différences
-sont très faibles. Ainsi, en France, comme nous venons de le voir, il
-oscille, de 1841 à 1870, autour de 23 décès pour 1.000 habitants;
-pendant le même temps, il a été successivement en Belgique de 23,93, de
-22,5, de 24,04; en Angleterre de 22,32, de 22,21, de 22,68; en Danemark
-de 22,65 (1845-49), de 20,44 (1855-59), de 20,4 (1861-68). Si l'on fait
-abstraction de la Russie qui n'est encore européenne que
-géographiquement, les seuls grands pays d'Europe où la dîme mortuaire
-s'écarte d'une manière un peu marquée des chiffres précédents sont
-l'Italie où elle s'élevait encore de 1861 à 1867 jusqu'à 30,6 et
-l'Autriche où elle était plus considérable encore (32,52)[7]. Au
-contraire le taux des suicides, en même temps qu'il n'accuse que de
-faibles changements annuels, varie suivant les sociétés du simple au
-double, au triple, au quadruple et même davantage (V. Tableau III,
-ci-dessous). Il est donc, à un bien plus haut degré que le taux de la
-mortalité, personnel à chaque groupe social dont il peut être regardé
-comme un indice caractéristique. Il est même si étroitement lié à ce
-qu'il y a de plus profondément constitutionnel dans chaque tempérament
-national, que l'ordre dans lequel se classent, sous ce rapport, les
-différentes sociétés reste presque rigoureusement le même à des époques
-très différentes. C'est ce que prouve l'examen de ce même tableau. Au
-cours des trois périodes qui y sont comparées, le suicide s'est partout
-accru; mais, dans cette marche en avant, les divers peuples ont gardé
-leurs distances respectives. Chacun a son coefficient d'accélération qui
-lui est propre.
-
-Tableau III
-
-_Taux des suicides par million d'habitants dans les différents pays
-d'Europe_.
-
-/*
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-| |PÉRIODE|1871-75|1874-78|NUMÉROS D'ORDRE À LA |
-| |1866-70| | |1e pér. |2e pér. |3e pér. |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Italie | 30 | 35 | 38 | 1 | 1 | 1 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Belgique | 66 | 69 | 78 | 2 | 3 | 4 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Angleterre | 67 | 66 | 69 | 3 | 2 | 2 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Norwège | 76 | 73 | 71 | 4 | 4 | 3 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Autriche | 78 | 94 | 130 | 5 | 7 | 7 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Suède | 85 | 81 | 91 | 6 | 5 | 5 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Bavière | 90 | 91 | 100 | 7 | 6 | 6 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|France | 135 | 150 | 160 | 8 | 9 | 9 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Prusse | 142 | 134 | 152 | 9 | 8 | 8 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Danemark | 277 | 258| 255 | 10 | 10 | 10 |
-+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
-|Saxe | 293 | 267 | 334 | 11 | 11 | 11 |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-Le taux des suicides constitue donc un ordre de faits un et déterminé;
-c'est ce que démontrent, à la fois, sa permanence et sa variabilité. Car
-cette permanence serait inexplicable s'il ne tenait pas à un ensemble de
-caractères distinctifs, solidaires les uns des autres, qui, malgré la
-diversité des circonstances ambiantes, s'affirment simultanément; et
-cette variabilité témoigne de la nature individuelle et concrète de ces
-mêmes caractères, puisqu'ils varient comme l'individualité sociale
-elle-même. En somme, ce qu'expriment ces données statistiques, c'est la
-tendance au suicide dont chaque société est collectivement affligée.
-Nous n'avons pas à dire actuellement en quoi consiste cette tendance, si
-elle est un état _sui generis_ de l'âme collective[8], ayant sa réalité
-propre, ou si elle ne représente qu'une somme d'états individuels. Bien
-que les considérations qui précèdent soient difficilement conciliables
-avec cette dernière hypothèse, nous réservons le problème qui sera
-traité au cours de cet ouvrage[9]. Quoi qu'on pense à ce sujet, toujours
-est-il que cette tendance existe soit à un titre soit à l'autre. Chaque
-société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts
-volontaires. Cette prédisposition peut donc être l'objet d'une étude
-spéciale et qui ressortit à la sociologie. C'est cette étude que nous
-allons entreprendre.
-
-Notre intention n'est donc pas de faire un inventaire aussi complet que
-possible de toutes les conditions qui peuvent entrer dans la genèse des
-suicides particuliers, mais seulement de rechercher celles dont dépend
-ce fait défini que nous avons appelé le taux social des suicides. On
-conçoit que les deux questions sont très distinctes, quelque rapport
-qu'il puisse, par ailleurs, y avoir entre elles. En effet, parmi les
-conditions individuelles, il y en a certainement beaucoup qui ne sont
-pas assez générales pour affecter le rapport entre le nombre total des
-morts volontaires et la population. Elles peuvent faire, peut-être, que
-tel ou tel individu isolé se tue, non que la société _in globo_ ait pour
-le suicide un penchant plus ou moins intense. De même qu'elles ne
-tiennent pas à un certain état de l'organisation sociale, elles n'ont
-pas de contre-coups sociaux. Par suite, elles intéressent le
-psychologue, non le sociologue. Ce que recherche ce dernier, ce sont les
-causes par l'intermédiaire desquelles il est possible d'agir, non sur
-les individus isolément, mais sur le groupe. Par conséquent, parmi les
-facteurs des suicides, les seuls qui le concernent sont ceux qui font
-sentir leur action sur l'ensemble de la société. Le taux des suicides
-est le produit de ces facteurs. C'est pourquoi nous devons nous y tenir.
-
-Tel est l'objet du présent travail qui comprendra trois parties.
-
-Le phénomène qu'il s'agit d'expliquer ne peut être dû qu'à des causes
-extra-sociales d'une grande généralité ou à des causes proprement
-sociales. Nous nous demanderons d'abord quelle est l'influence des
-premières et nous verrons qu'elle est nulle ou très restreinte.
-
-Nous déterminerons ensuite la nature des causes sociales, la manière
-dont elles produisent leurs effets, et leurs relations avec les états
-individuels qui accompagnent les différentes sortes de suicides.
-
-Cela fait, nous serons mieux en état de préciser en quoi consiste
-l'élément social du suicide, c'est-à-dire cette tendance collective dont
-nous venons de parler, quels sont ses rapports avec les autres faits
-sociaux et par quels moyens il est possible d'agir sur elle[10].
-
-
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-Le suicide et les états psychopathiques[11].
-
-
-Il y a deux sortes de causes extra-sociales auxquelles on peut _a
-priori_ attribuer une influence sur le taux des suicides: ce sont les
-dispositions organico-psychiques et la nature du milieu physique. Il
-pourrait se faire que, dans la constitution individuelle ou, tout au
-moins, dans la constitution d'une classe importante d'individus, il y
-eût un penchant, d'intensité variable selon les pays, et qui entraînât
-directement l'homme au suicide; d'un autre côté, le climat, la
-température, etc., pourraient, par la manière dont ils agissent sur
-l'organisme, avoir indirectement les mêmes effets. L'hypothèse, en tout
-cas, ne peut pas être écartée sans discussion. Nous allons donc
-examiner successivement ces deux ordres de facteurs et chercher s'ils
-ont, en effet, une part dans le phénomène que nous étudions et quelle
-elle est.
-
-
-I.
-
-Il est des maladies dont le taux annuel est relativement constant pour
-une société donnée, en même temps qu'il varie assez sensiblement suivant
-les peuples. Telle est la folie. Si donc on avait quelque raison de voir
-dans toute mort volontaire une manifestation vésanique, le problème que
-nous nous sommes posé serait résolu; le suicide ne serait qu'une
-affection individuelle[12].
-
-C'est la thèse soutenue par d'assez nombreux aliénistes. Suivant
-Esquirol: «Le suicide offre tous les caractères des aliénations
-mentales[13]».--«L'homme n'attente à ses jours que lorsqu'il est dans le
-délire et les suicidés sont aliénés[14]». Partant de ce principe, il
-concluait que le suicide, étant involontaire, ne devait pas être puni
-par la loi. Falret[15] et Moreau de Tours s'expriment dans des termes
-presque identiques. Il est vrai que ce dernier, dans le passage même où
-il énonce la doctrine à laquelle il adhère, fait une remarque qui suffit
-à la rendre suspecte: «Le suicide, dit-il, doit-il être regardé dans
-tous les cas comme le résultat d'une aliénation mentale? Sans vouloir
-ici trancher cette difficile question, disons en thèse générale
-qu'instinctivement on penche d'autant plus vers l'affirmative que l'on a
-fait de la folie une étude plus approfondie, que l'on a acquis plus
-d'expérience et qu'enfin on a vu plus d'aliénés[16]». En 1845, le
-docteur Bourdin, dans une brochure qui, lors de son apparition, fit
-quelque bruit dans le monde médical, avait, avec moins de mesure encore,
-soutenu la même opinion.
-
-Cette théorie peut être et a été défendue de deux manières différentes.
-Ou bien on dit que, par lui-même, le suicide constitue une entité
-morbide _sui generis_, une folie spéciale; ou bien, sans en faire une
-espèce distincte, on y voit simplement un épisode d'une ou de plusieurs
-sortes de folies, mais qui ne se rencontre pas chez les sujets sains
-d'esprit. La première thèse est celle de Bourdin; Esquirol, au
-contraire, est le représentant le plus autorisé de l'autre conception.
-«D'après ce qui précède, dit-il, on entrevoit déjà que le suicide n'est
-pour nous qu'un phénomène consécutif à un grand nombre de causes
-diverses, qu'il se montre avec des caractères très différents; que ce
-phénomène ne peut caractériser une maladie. C'est pour avoir fait du
-suicide une maladie _sui generis_ qu'on a établi des propositions
-générales démenties par l'expérience[17]».
-
-De ces deux façons de démontrer le caractère vésanique du suicide, la
-seconde est la moins rigoureuse et la moins probante en vertu de ce
-principe qu'il ne peut y avoir d'expériences négatives. Il est
-impossible, en effet, de procéder à un inventaire complet de tous les
-cas de suicides et de faire voir dans chacun d'eux l'influence de
-l'aliénation mentale. On ne peut que citer des exemples particuliers
-qui, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent servir de base à une
-généralisation scientifique; quand même des exemples contraires ne
-seraient pas allégués, il y en aurait toujours de possibles. Mais
-l'autre preuve, si elle peut être administrée, serait concluante. Si
-l'on parvient à établir que le suicide est une folie qui a ses
-caractères propres et son évolution distincte, la question est tranchée;
-tout suicidé est un fou.
-
-Mais existe-t-il une folie-suicide?
-
-
-
-
-II.
-
-La tendance au suicide étant, par nature, spéciale et définie, si elle
-constitue une variété de la folie, ce ne peut être qu'une folie
-partielle et limitée à un seul acte. Pour qu'elle puisse caractériser un
-délire, il faut qu'il porte uniquement sur ce seul objet; car s'il en
-avait de multiples, il n'y aurait pas de raison pour le définir par l'un
-d'eux plutôt que par les autres. Dans la terminologie traditionnelle de
-la pathologie mentale, on appelle monomanies ces délires restreints. Le
-monomane est un malade dont la conscience est parfaitement saine, sauf
-en un point; il ne présente qu'une tare et nettement localisée. Par
-exemple, il a par moments une envie irraisonnée et absurde de boire ou
-de voler ou d'injurier; mais tous ses autres actes comme toutes ses
-autres pensées sont d'une rigoureuse correction. Si donc il y a une
-folie-suicide, elle ne peut être qu'une monomanie et c'est bien ainsi
-qu'on l'a le plus souvent qualifiée[18].
-
-Inversement, on s'explique que, si l'on admet ce genre particulier de
-maladies appelées monomanies, on ait été facilement induit à y faire
-rentrer le suicide. Ce qui caractérise, en effet, ces sortes
-d'affections, d'après la définition même que nous venons de rappeler,
-c'est qu'elles n'impliquent pas de troubles essentiels dans le
-fonctionnement intellectuel. Le fond de la vie mentale est le même chez
-le monomane et chez l'homme sain d'esprit; seulement, chez le premier,
-un état psychique déterminé se détache de ce fond commun par un relief
-exceptionnel. La monomanie, en effet, c'est simplement, dans l'ordre des
-tendances, une passion exagérée et, dans l'ordre des représentations,
-une idée fausse, mais d'une telle intensité qu'elle obsède l'esprit et
-lui enlève toute liberté. Par exemple, de normale, l'ambition devient
-maladive et se change en monomanie des grandeurs quand elle prend des
-proportions telles que toutes les autres fonctions cérébrales en sont
-comme paralysées. Il suffit donc qu'un mouvement un peu violent de la
-sensibilité vienne troubler l'équilibre mental pour que la monomanie
-apparaisse. Or, il semble bien que les suicides sont généralement placés
-sous l'influence de quelque passion anormale, que celle-ci épuise son
-énergie d'un seul coup ou ne la développe qu'à la longue; on peut même
-croire avec une apparence de raison qu'il faut toujours quelque force de
-ce genre pour neutraliser l'instinct, si fondamental, de conservation.
-D'autre part, beaucoup de suicidés, en dehors de l'acte spécial par
-lequel ils mettent fin à leurs jours, ne se singularisent aucunement des
-autres hommes; il n'y a, par conséquent, pas de raison pour leur imputer
-un délire général. Voilà comment, sous le couvert de la monomanie, le
-suicide a été mis au rang des vésanies.
-
-Seulement, y a-t-il des monomanies? Pendant longtemps, leur existence
-n'a pas été mise en doute; l'unanimité des aliénistes admettait, sans
-discussion, la théorie des délires partiels. Non seulement on la croyait
-démontrée par l'observation clinique, mais on la présentait comme un
-corollaire des enseignements de la psychologie. On professait alors que
-l'esprit humain est formé de facultés distinctes et de forces séparées
-qui coopèrent d'ordinaire, mais sont susceptibles d'agir isolément; il
-semblait donc naturel qu'elles pussent être séparément touchées par la
-maladie. Puisque l'homme peut manifester de l'intelligence sans volonté
-et de la sensibilité sans intelligence, pourquoi ne pourrait-il pas y
-avoir des maladies de l'intelligence ou de la volonté sans troubles de
-la sensibilité et _vice versa_? En appliquant le même principe aux
-formes plus spéciales de ces facultés, on en arrivait à admettre que la
-lésion pouvait porter exclusivement sur une tendance, sur une action ou
-sur une idée isolée.
-
-Mais, aujourd'hui, cette opinion est universellement abandonnée.
-Assurément, on ne peut pas directement démontrer par l'observation
-qu'il n'y a pas de monomanies; mais il est établi qu'on n'en peut pas
-citer un seul exemple incontesté. Jamais l'expérience clinique n'a pu
-atteindre une tendance maladive de l'esprit dans un état de véritable
-isolement; toutes les fois qu'une faculté est lésée, les autres le sont
-en même temps et, si les partisans de la monomanie n'ont pas aperçu ces
-lésions concomitantes, c'est qu'ils ont mal dirigé leurs observations.
-«Prenons pour exemple, dit Falret, un aliéné préoccupé d'idées
-religieuses et que l'on classerait parmi les monomanes religieux. Il se
-dit inspiré de Dieu; chargé d'une mission divine, il apporte au monde
-une nouvelle religion... Cette idée, direz-vous, est tout à fait folle,
-mais, en dehors de cette série d'idées religieuses, il raisonne comme
-les autres hommes. Eh bien! interrogez-le avec plus de soin et vous ne
-tarderez pas à découvrir chez lui d'autres idées maladives; vous
-trouverez, par exemple, parallèlement aux idées religieuses, une
-tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appelé à réformer
-la religion, mais à réformer la société; peut-être aussi
-s'imaginera-t-il être réservé à la plus haute destinée... Admettons
-qu'après avoir recherché chez ce malade des tendances orgueilleuses,
-vous ne les ayez pas découvertes, alors vous constaterez des idées
-d'humilité ou des tendances craintives. Le malade, préoccupé d'idées
-religieuses, se croira perdu, destiné à périr, etc.[19]». Sans doute,
-tous ces délires ne se rencontrent pas habituellement réunis chez un
-même sujet, mais ce sont ceux que l'on trouve le plus souvent ensemble;
-ou bien, s'ils ne coexistent pas à un seul et même moment de la maladie,
-on les voit se succéder à des phases plus ou moins rapprochées.
-
-Enfin, indépendamment de ces manifestations particulières, il y a
-toujours chez les prétendus monomanes un état général de toute la vie
-mentale qui est le fond même de la maladie et dont ces idées délirantes
-ne sont que l'expression superficielle et temporaire. Ce qui le
-constitue, c'est une exaltation excessive ou une dépression extrême, ou
-une perversion générale. Il y a surtout absence d'équilibre et de
-coordination dans la pensée comme dans l'action. Le malade raisonne, et
-cependant ses idées ne s'enchaînent pas sans lacunes; il ne se conduit
-pas d'une manière absurde, mais sa conduite manque de suite. Il n'est
-donc pas exact de dire que la folie puisse se faire sa part, et une part
-restreinte; dès qu'elle pénètre l'entendement, elle l'envahit tout
-entier.
-
-D'ailleurs, le principe sur lequel on appuyait l'hypothèse des
-monomanies est en contradiction avec les données actuelles de la
-science. L'ancienne théorie des facultés ne compte plus guère de
-défenseurs. On ne voit plus dans les différents modes de l'activité
-consciente des forces séparées qui ne se rejoignent et ne retrouvent
-leur unité qu'au sein d'une substance métaphysique, mais des fonctions
-solidaires; il est donc impossible que l'une soit lésée sans que cette
-lésion retentisse sur les autres. Cette pénétration est même plus intime
-dans la vie cérébrale que dans le reste de l'organisme: car les
-fonctions psychiques n'ont pas des organes assez distincts les uns des
-autres pour que l'un puisse être atteint sans que les autres le soient.
-Leur répartition entre les différentes régions de l'encéphale n'a rien
-de bien défini, comme le prouve la facilité avec laquelle les
-différentes parties du cerveau se remplacent mutuellement, si l'une
-d'elles se trouve empêchée de remplir sa tâche. Leur enchevêtrement est
-donc trop complet pour que la folie puisse frapper les unes en laissant
-les autres intactes. À plus forte raison, est-il tout à fait impossible
-qu'elle puisse altérer une idée ou un sentiment particulier sans que la
-vie psychique soit altérée dans sa racine. Car les représentations et
-les tendances n'ont pas d'existence propre; elles ne sont pas autant de
-petites substances, d'atomes spirituels qui, en s'agrégeant, forment
-l'esprit. Mais elles ne font que manifester extérieurement l'état
-général des centres conscients; elles en dérivent et elles l'expriment.
-Par conséquent, elles ne peuvent avoir de caractère morbide sans que cet
-état soit lui-même vicié.
-
-Mais si les tares mentales ne sont pas susceptibles de se localiser, il
-n'y a pas, il ne peut pas y avoir de monomanies proprement dites. Les
-troubles, en apparence locaux, que l'on a appelés de ce nom résultent
-toujours d'une perturbation plus étendue; ils sont, non des maladies,
-mais des accidents particuliers et secondaires de maladies plus
-générales. Si donc il n'y a pas de monomanies, il ne saurait y avoir une
-monomanie-suicide et, par conséquent, le suicide n'est pas une folie
-distincte.
-
-
-
-
-III.
-
-
-Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu'à l'état de folie. Si, par
-lui-même, il n'est pas une vésanie spéciale, il n'est pas de forme de la
-vésanie où il ne puisse apparaître. Ce n'en est qu'un syndrome
-épisodique, mais qui est fréquent. Peut-on conclure de cette fréquence
-qu'il ne se produit jamais à l'état de santé et qu'il est un indice
-certain d'aliénation mentale?
-
-La conclusion serait précipitée. Car si, parmi les actes des aliénés, il
-en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir à caractériser la
-folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains,
-tout en revêtant chez les fous une forme spéciale. _A priori_, il n'y a
-pas de raison pour classer le suicide dans la première de ces deux
-catégories. Sans doute, les aliénistes affirment que la plupart des
-suicidés qu'ils ont connus présentaient tous les signes de l'aliénation
-mentale, mais ce témoignage ne saurait suffire à résoudre la question;
-car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une
-expérience aussi étroitement spéciale, on ne saurait induire aucune loi
-générale. Des suicidés qu'ils ont connus et qui, naturellement, étaient
-des aliénés, on ne peut conclure à ceux qu'ils n'ont pas observés et
-qui, pourtant, sont les plus nombreux.
-
-La seule manière de procéder méthodiquement consiste à classer, d'après
-leurs propriétés essentielles, les suicides commis par les fous, de
-constituer ainsi les types principaux de suicides vésaniques et de
-chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres
-nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte
-spécial aux aliénés, il faut déterminer les formes qu'il prend dans
-l'aliénation mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il
-affecte.
-
-Les spécialistes se sont peu attachés, en général, à classer les
-suicides d'aliénés. On peut cependant considérer que les quatre types
-suivants renferment les espèces les plus importantes. Les traits
-essentiels de cette classification sont empruntés à Jousset et à Moreau
-de Tours[20].
-
-I. _Suicide maniaque._--Il est dû soit à des hallucinations, soit à des
-conceptions délirantes. Le malade se tue pour échapper à un danger ou à
-une honte imaginaires, ou pour obéir à un ordre mystérieux qu'il a reçu
-d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode
-d'évolution reflètent les caractères généraux de la maladie dont il
-dérive, à savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son
-extrême mobilité. Les idées, les sentiments les plus divers et même les
-plus contradictoires se succèdent avec une extraordinaire vitesse dans
-l'esprit des maniaques. C'est un perpétuel tourbillon. À peine un état
-de conscience est-il né qu'il est remplacé par un autre. Il en est de
-même des mobiles qui déterminent le suicide maniaque: ils naissent,
-disparaissent ou se transforment avec une étonnante rapidité. Tout à
-coup, l'hallucination ou le délire qui décident le sujet à se détruire
-apparaissent; la tentative de suicide en résulte; puis, en un instant,
-la scène change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins
-pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre
-motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques
-transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin à ses jours,
-s'était jeté dans une rivière généralement peu profonde. Il était à
-chercher un endroit où la submersion fût possible, lorsqu'un douanier,
-soupçonnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son
-fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitôt, notre homme s'en retourne
-paisiblement chez lui, ne songeant plus à se tuer[22].
-
-II. _Suicide mélancolique._--Il est lié à un état général d'extrême
-dépression, de tristesse exagérée qui fait que le malade n'apprécie plus
-sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui
-l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en
-noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions
-sont constantes, il en est de même des idées de suicide; elles sont
-douées d'une grande fixité et les motifs généraux qui les déterminent
-sont toujours sensiblement les mêmes. Une jeune fille, née de parents
-sains, après avoir passé son enfance à la campagne, est obligée de s'en
-éloigner vers l'âge de quatorze ans pour compléter son éducation. Dès ce
-moment, elle conçoit un ennui inexprimable, un goût prononcé pour la
-solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper. «Elle
-reste, pendant des heures entières, immobile, les yeux fixés sur la
-terre, la poitrine oppressée et dans l'état d'une personne qui redoute
-un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la
-rivière, elle recherche les lieux les plus écartés afin que personne ne
-puisse venir à son secours[23]». Cependant, comprenant mieux que l'acte
-qu'elle médite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout
-d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les
-tentatives se répètent à peu de distance l'une de l'autre.
-
-Souvent, sur ce désespoir général, viennent se greffer des
-hallucinations et des idées délirantes qui mènent directement au
-suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous
-observions tout à l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au
-contraire, comme l'état général dont elles dérivent. Les craintes qui
-hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il
-ressent sont toujours les mêmes. Si donc ce suicide est déterminé par
-des raisons imaginaires tout comme le précédent, il s'en distingue par
-son caractère chronique. Aussi est-il très tenace. Les malades de cette
-catégorie préparent avec calme leurs moyens d'exécution; ils déploient
-même dans la poursuite de leur but une persévérance et, parfois, une
-astuce incroyables. Rien ne ressemble moins à cet esprit de suite que la
-perpétuelle instabilité du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des
-bouffées passagères, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il
-y a un état constant qui est lié au caractère général du sujet.
-
-III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est causé par aucun
-motif, ni réel ni imaginaire, mais seulement par l'idée fixe de la mort
-qui, sans raison représentable, s'est emparée souverainement de l'esprit
-du malade. Celui-ci est obsédé par le désir de se tuer, quoiqu'il sache
-parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un
-besoin instinctif sur lequel la réflexion et le raisonnement n'ont pas
-d'empire, analogue à ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on
-a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du
-caractère absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout
-le temps que dure cette résistance, il est triste, oppressé et ressent
-au creux épigastrique une anxiété qui augmente chaque jour. Pour cette
-raison, on a quelquefois donné à ce genre de suicide le nom de _suicide
-anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour à Brierre
-de Boismont et où cet état est parfaitement décrit: «Employé dans une
-maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma
-profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la
-parole, elle me semble résonner dans le vide. Mon plus grand tourment
-provient de la pensée du suicide dont il m'est impossible de
-m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte à cette
-impulsion; elle était d'abord peu prononcée; depuis deux mois environ,
-elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me
-donner la mort_... Ma santé est bonne; personne dans ma famille n'a eu
-d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me
-suffisent et me permettent les plaisirs de mon âge[24]». Mais dès que le
-malade a pris le parti de renoncer à la lutte, dès qu'il est résolu à se
-tuer, cette anxiété cesse et le calme revient. Si la tentative avorte,
-elle suffit parfois, quoique manquée, à apaiser pour un temps ce désir
-maladif. On dirait que le sujet a passé son envie.
-
-IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motivé que le
-précédent; il n'a aucune raison d'être ni dans la réalité ni dans
-l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'être produit par une idée
-fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne
-s'empare que progressivement de la volonté, il résulte d'une impulsion
-brusque et immédiatement irrésistible. En un clin d'oeil, elle surgit
-toute développée et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement
-d'exécution. Cette soudaineté rappelle ce que nous avons observé plus
-haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque
-raison, quoique déraisonnable. Il tient aux conceptions délirantes du
-sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide éclate et produit ses
-effets avec un véritable automatisme sans être précédé par aucun
-antécédent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord
-d'un précipice etc., font naître instantanément l'idée du suicide et
-l'acte suit avec une telle rapidité que, souvent, les malades n'ont pas
-conscience de ce qui s'est passé. «Un homme cause tranquillement avec
-ses amis; tout à coup, il s'élance, franchit un parapet et tombe dans
-l'eau. Retiré aussitôt, on lui demande les motifs de sa conduite; il
-n'en sait rien, il a cédé à une force qui l'a entraîné malgré lui[25]».
-«Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible
-de me rappeler la manière dont j'ai escaladé la croisée et quelle était
-l'idée qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'idée de me
-donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une
-telle pensée[26]». À un moindre degré, les malades sentent l'impulsion
-naître et ils réussissent à échapper à la fascination qu'exerce sur eux
-l'instrument de mort, en le fuyant immédiatement.
-
-En résumé, tous les suicides vésaniques ou sont dénués de tout motif, ou
-sont déterminés par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre
-de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre
-catégorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas
-sans fondement dans la réalité. On ne saurait donc, sans abuser des
-mots, voir un fou dans tout suicidé. De tous les suicides que nous
-venons de caractériser, celui qui peut sembler le plus difficilement
-discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit,
-c'est le suicide mélancolique; car, très souvent, l'homme normal qui se
-tue se trouve lui aussi dans un état d'abattement et de dépression, tout
-comme l'aliéné. Mais il y a toujours entre eux cette différence
-essentielle que l'état du premier et l'acte qui en résulte ne sont pas
-sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun
-rapport avec les circonstances extérieures. En somme, les suicides
-vésaniques se distinguent des autres comme les illusions et les
-hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions
-automatiques des actes délibérés. Il reste vrai qu'on passe des uns aux
-autres sans solution de continuité; mais si c'était une raison pour les
-identifier, il faudrait également confondre, d'une manière générale, la
-santé avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une variété de
-celle-là. Quand même on aurait établi que les sujets moyens ne se tuent
-jamais et que ceux-là seuls se détruisent qui présentent quelques
-anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considérer la folie comme
-une condition nécessaire du suicide; car un aliéné n'est pas simplement
-un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne.
-
-Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi étroitement le suicide à la folie
-qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. «Il n'est point
-homicide de lui-même, s'écrie Esquirol, celui qui, n'écoutant que des
-sentiments nobles et généreux, se jette dans un péril certain, s'expose
-à une mort inévitable et sacrifie volontiers sa vie pour obéir aux lois,
-pour garder la foi jurée, pour le salut de son pays[27]». Et il cite
-l'exemple de Décius, de d'Assas, etc. Falret, de même, refuse de
-considérer Curtius, Codrus, Aristodème comme des suicidés[28]. Bourdin
-étend la même exception à toutes les morts volontaires qui sont
-inspirées, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances
-politiques, mais même par des sentiments de tendresse exaltée. Mais nous
-savons que la nature des mobiles qui déterminent immédiatement le
-suicide, ne peuvent servir à le définir ni, par conséquent, à le
-distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui résultent
-d'un acte accompli par le patient lui-même avec la pleine connaissance
-des effets qui en devaient résulter, présentent, quel qu'en ait été le
-but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir être répartis en
-des genres séparés. Ils ne peuvent, en tout état de cause, constituer
-que des espèces d'un même genre; et encore, pour procéder à ces
-distinctions, faudrait-il d'autre critère que la fin, plus ou moins
-problématique, poursuivie par la victime. Voilà donc au moins un groupe
-de suicides d'où la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la
-porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces
-morts inspirées par des passions particulièrement généreuses et celles
-que déterminent des mobiles moins relevés il n'y a pas de solution de
-continuité. On passe des unes aux autres par une dégradation insensible.
-Si donc les premières sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas
-donner aux secondes la même qualification.
-
-Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas
-vésaniques. On les reconnaît à ce double signe qu'ils sont délibérés et
-que les représentations qui entrent dans cette délibération ne sont pas
-purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois
-agitée, est soluble sans qu'il soit nécessaire de soulever le problème
-de la liberté. Pour savoir si tous les suicidés sont des fous, nous ne
-nous sommes pas demandé s'ils agissent librement ou non; nous nous
-sommes uniquement fondé sur les caractères empiriques que présentent à
-l'observation les différentes sortes de morts volontaires.
-
-
-
-
-IV.
-
-
-Puisque les suicides d'aliénés ne sont pas tout le genre, mais n'en
-représentent qu'une variété, les états psychopathiques qui constituent
-l'aliénation mentale ne peuvent rendre compte du penchant collectif au
-suicide, dans sa généralité. Mais, entre l'aliénation mentale proprement
-dite et le parfait équilibre de l'intelligence, il existe toute une
-série d'intermédiaires: ce sont les anomalies diverses que l'on réunit
-d'ordinaire sous le nom commun de neurasthénie. Il y a donc lieu de
-rechercher si, à défaut de la folie, elles ne jouent pas un rôle
-important dans la genèse du phénomène qui nous occupe.
-
-C'est l'existence même du suicide vésanique qui pose la question. En
-effet, si une perversion profonde du système nerveux suffit à créer de
-toutes pièces le suicide, une perversion moindre doit, à un moindre
-degré, exercer la même influence. La neurasthénie est une sorte de folie
-rudimentaire; elle doit donc avoir, en partie, les mêmes effets. Or elle
-est un état beaucoup plus répandu que la vésanie; elle va même de plus
-en plus en se généralisant. Il peut donc se faire que l'ensemble
-d'anomalies qu'on appelle ainsi soit l'un des facteurs en fonction
-desquels varie le taux des suicides.
-
-On comprend, d'ailleurs, que la neurasthénie puisse prédisposer au
-suicide; car les neurasthéniques sont, par leur tempérament, comme
-prédestinés à la souffrance. On sait, en effet, que la douleur, en
-général, résulte d'un ébranlement trop fort du système nerveux; une
-onde nerveuse trop intense est le plus souvent douloureuse. Mais cette
-intensité _maxima_ au delà de laquelle commence la douleur varie suivant
-les individus; elle est plus élevée chez ceux dont les nerfs sont plus
-résistants, moindre chez les autres. Par conséquent, chez ces derniers,
-la zone de la douleur commence plus tôt. Pour le névropathe, toute
-impression est une cause de malaise, tout mouvement est une fatigue; ses
-nerfs, comme à fleur de peau, sont froissés au moindre contact;
-l'accomplissement des fonctions physiologiques, qui sont d'ordinaire le
-plus silencieuses, est pour lui une source de sensations généralement
-pénibles. Il est vrai que, en revanche, la zone des plaisirs commence,
-elle aussi, plus bas; car cette pénétrabilité excessive d'un système
-nerveux affaibli le rend accessible à des excitations qui ne
-parviendraient pas à ébranler un organisme normal. C'est ainsi que des
-événements insignifiants peuvent être pour un pareil sujet l'occasion de
-plaisirs démesurés. Il semble donc qu'il doive regagner d'un côté ce
-qu'il perd de l'autre et que, grâce à cette compensation, il ne soit pas
-plus mal armé que d'autres pour soutenir la lutte. Il n'en est rien
-cependant et son infériorité est réelle; car les impressions courantes,
-les sensations dont les conditions de l'existence moyenne amènent le
-plus fréquemment le retour sont toujours d'une certaine force. Pour lui,
-par conséquent, la vie risque de n'être pas assez tempérée. Sans doute,
-quand il peut s'en retirer, se créer un milieu spécial où le bruit du
-dehors ne lui arrive qu'assourdi, il parvient à vivre sans trop
-souffrir; c'est pourquoi nous le voyons quelquefois fuir le monde qui
-lui fait mal et rechercher la solitude. Mais s'il est obligé de
-descendre dans la mêlée, s'il ne peut pas abriter soigneusement contre
-les chocs extérieurs sa délicatesse maladive, il a bien des chances
-d'éprouver plus de douleurs que de plaisirs. De tels organismes sont
-donc pour l'idée du suicide un terrain de prédilection.
-
-Cette raison n'est même pas la seule qui rende l'existence difficile au
-névropathe. Par suite de cette extrême sensibilité de son système
-nerveux, ses idées et ses sentiments sont toujours en équilibre
-instable. Parce que les impressions les plus légères ont chez lui un
-retentissement anormal, son organisation mentale est, à chaque instant,
-bouleversée de fond en comble et, sous le coup de ces secousses
-ininterrompues, elle ne peut pas se fixer sous une forme déterminée.
-Elle est toujours en voie de devenir. Pour qu'elle pût se consolider, il
-faudrait que les expériences passées eussent des effets durables, alors
-qu'ils sont sans cesse détruits et emportés par les brusques révolutions
-qui surviennent. Or la vie, dans un milieu fixe et constant, n'est
-possible que si les fonctions du vivant ont un égal degré de constance
-et de fixité. Car vivre, c'est répondre aux excitations extérieures
-d'une manière appropriée et cette correspondance harmonique ne peut
-s'établir qu'à l'aide du temps et de l'habitude. Elle est un produit de
-tâtonnements, répétés parfois pendant des générations, dont les
-résultats sont en partie devenus héréditaires et qui ne peuvent être
-recommencés à nouveaux frais toutes les fois qu'il faut agir. Si, au
-contraire, tout est à refaire, pour ainsi dire, au moment de l'action,
-il est impossible qu'elle soit tout ce qu'elle doit être. Cette
-stabilité ne nous est pas seulement nécessaire dans nos rapports avec le
-milieu physique, mais encore avec le milieu social. Dans une société,
-dont l'organisation est définie, l'individu ne peut se maintenir qu'à
-condition d'avoir une constitution mentale et morale également définie.
-Or, c'est ce qui manque au névropathe. L'état d'ébranlement où il se
-trouve fait que les circonstances le prennent sans cesse à l'improviste.
-Comme il n'est pas préparé pour y répondre, il est obligé d'inventer des
-formes originales de conduite; de là vient son goût bien connu pour les
-nouveautés. Mais quand il s'agit de s'adapter à des situations
-traditionnelles, des combinaisons improvisées ne sauraient prévaloir
-contre celles qu'a consacrées l'expérience; elles échouent donc le plus
-souvent. C'est ainsi que, plus le système social a de fixité, plus un
-sujet aussi mobile a de mal à y vivre.
-
-Il est donc très vraisemblable que ce type psychologique est celui qui
-se rencontre le plus généralement chez les suicidés. Reste à savoir
-quelle part cette condition tout individuelle a dans la production des
-morts volontaires. Suffit-elle à les susciter pour peu qu'elle y soit
-aidée par les circonstances, ou bien n'a-t-elle d'autre effet que de
-rendre les individus plus accessibles à l'action de forces qui leur sont
-extérieures et qui seules constituent les causes déterminantes du
-phénomène?
-
-Pour pouvoir résoudre directement la question, il faudrait pouvoir
-comparer les variations du suicide à celles de la neurasthénie.
-Malheureusement, celle-ci n'est pas atteinte par la statistique. Mais un
-biais va nous fournir les moyens de tourner la difficulté. Puisque la
-folie n'est que la forme amplifiée de la dégénérescence nerveuse, on
-peut admettre, sans sérieux risques d'erreur, que le nombre des
-dégénérés varie comme celui des fous et substituer, par conséquent, la
-considération des seconds à celle des premiers. Ce procédé aura, de
-plus, cet avantage qu'il nous permettra d'établir d'une manière générale
-le rapport que soutient le taux des suicides avec l'ensemble des
-anomalies mentales de toute sorte.
-
-Un premier fait pourrait leur faire attribuer une influence qu'elles
-n'ont pas; c'est que le suicide, comme la folie, est plus répandu dans
-les villes que dans les campagnes. Il semble donc croître et décroître
-comme elle; ce qui pourrait faire croire qu'il en dépend. Mais ce
-parallélisme n'exprime pas nécessairement un rapport de cause à effet;
-il peut très bien être le produit d'une simple rencontre. L'hypothèse
-est d'autant plus permise que les causes sociales dont dépend le suicide
-sont elles-mêmes, comme nous le verrons, étroitement liées à la
-civilisation urbaine et que c'est dans les grands centres qu'elles sont
-le plus intenses. Pour mesurer l'action que les états psychopathiques
-peuvent avoir sur le suicide, il faut donc éliminer les cas où ils
-varient comme les conditions sociales du même phénomène; car quand ces
-deux facteurs agissent dans le même sens, il est impossible de
-dissocier, dans le résultat total, la part qui revient à chacun. Il faut
-les considérer exclusivement là où ils sont en raison inverse l'un de
-l'autre; c'est seulement quand il s'établit entre eux une sorte de
-conflit, qu'on peut arriver à savoir lequel est déterminant. Si les
-désordres mentaux jouent le rôle essentiel qu'on leur a parfois prêté,
-ils doivent révéler leur présence par des effets caractéristiques, alors
-même que les conditions sociales tendent à les neutraliser; et
-inversement, celles-ci doivent être empêchées de se manifester quand les
-conditions individuelles agissent en sens inverse. Or les faits suivants
-démontrent que c'est le contraire qui est la règle:
-
-1° Toutes les statistiques établissent que, dans les asiles d'aliénés,
-la population féminine est légèrement supérieure à la population
-masculine. Le rapport varie selon les pays, mais, comme le montre le
-tableau suivant, il est, en général, de 54 ou 55 femmes pour 46 ou 43
-hommes:
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| |Années| SUR 100 | |Années| SUR 100 |
-| | | ALIÉNÉS | | | ALIÉNÉS |
-| | | combien d' | | | combien d' |
-| | | | | | |
-| | |Hommes|Femmes| | |Hommes|Femmes|
-+--------------------------------------------------------------------+
-| Silésie | 1858 | 49 | 51 | New-York | 1855 | 44 | 56 |
-+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
-| Saxe | 1861 | 48 | 52 | Massachussets| 1854 | 46 | 54 |
-+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
-| Wurtemberg| 1853 | 45 | 55 | Maryland | 1850 | 46 | 54 |
-+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
-| Danemark | 1847 | 45 | 55 | France | 1890 | 47 | 53 |
-+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
-| Norwège | 1855 | 45 | 56 | " | 1891 | 48 | 52 |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-Koch a réuni les résultats du recensement effectué dans onze États
-différents sur l'ensemble de la population aliénée. Sur 166.675 fous des
-deux sexes, il a trouvé 78.584 hommes et 88.091 femmes, soit 1,18
-aliénés pour 1.000 habitants du sexe masculin et 1,30 pour 1.000
-habitants de l'autre sexe[29]. Mayr de son côté a trouvé des chiffres
-analogues.
-
-Tableau IV[30]
-
-_Part de chaque sexe dans le chiffre total des suicides._
-
-/*
-+-------------------------------+-----------------+------------------+
-| | NOMBRES ABSOLUS | SUR 100 SUICIDES |
-+-------------------------------+-----------------+------------------+
-| | des suicides. | combien d' |
-| | | |
-| | Hommes.| Femmes.| Hommes.| Femmes. |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-|Autriche (1873-77). | 11.429 | 2.478 | 82,1 | 17,9 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-|Prusse (1831-40). | 11.435 | 2.534 | 81,9 | 18,1 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-| " (1871-76). | 16.425 | 3.724 | 81,5 | 18,5 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-|Italie (1872-77). | 4.770 | 1.195 | 80 | 20 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-|Saxe (1851-60). | 4.004 | 1.055 | 79,1 | 20,9 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-| " (1871-76). | 3.625 | 870 | 80,7 | 19,3 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-|France (1836-40). | 9.561 | 3.307 | 74,3 | 25,7 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-| " (1851-55). | 13.596 | 4.601 | 74,8 | 25,2 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-| " (1871-76). | 25.341 | 6.839 | 78,7 | 21,3 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-|Danemark (1845-56). | 3.324 | 1.106 | 75,0 | 25,0 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-| " (1870-76). | 2.485 | 748 | 76,9 | 23,1 |
-+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
-|Angleterre (1863-67). | 4.905 | 1.791 | 73,3 | 26,7 |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-On s'est, demandé, il est vrai, si cet excédent de femmes ne venait pas
-simplement de ce que la mortalité des fous est supérieure à celle des
-folles. En fait, il est certain que, en France, sur 100 aliénés qui
-meurent dans les asiles, il y a environ 55 hommes. Le nombre plus
-considérable de sujets féminins recensés à un moment donné ne prouverait
-donc pas que la femme a une plus forte tendance à la folie, mais
-seulement que, dans cette condition comme d'ailleurs dans toutes les
-autres, elle survit mieux que l'homme. Mais il n'en reste pas moins
-acquis que la population existante d'aliénés compte plus de femmes que
-d'hommes; si donc, comme il semble légitime, on conclut des fous aux
-nerveux, on doit admettre qu'il existe à chaque moment plus de
-neurasthéniques dans le sexe féminin que dans l'autre. Par conséquent,
-s'il y avait entre le taux des suicides et la neurasthénie un rapport de
-cause à effet, les femmes devraient se tuer plus que les hommes. Tout au
-moins devraient-elles se tuer autant. Car même en tenant compte de leur
-moindre mortalité et en corrigeant en conséquence les indications des
-recensements, tout ce qu'on en pourrait conclure, c'est qu'elles ont
-pour la folie une prédisposition sensiblement égale à celle de l'homme;
-leur plus faible dîme mortuaire et la supériorité numérique qu'elles
-accusent dans tous les dénombrements d'aliénés se compensent, en effet,
-à peu près exactement. Or, bien loin que leur aptitude à la mort
-volontaire soit ou supérieure on équivalente à celle de l'homme, il se
-trouve que le suicide est une manifestation essentiellement masculine.
-Pour une femme qui se tue, il y a, en moyenne, 4 hommes qui se donnent
-la mort (V. Tableau IV, ci-dessus). Chaque sexe a donc pour le suicide
-un penchant défini, qui est même constant pour chaque milieu social.
-Mais l'intensité de cette tendance ne varie aucunement comme le facteur
-psychopathique, qu'on évalue ce dernier d'après le nombre des cas
-nouveaux enregistrés chaque année ou d'après celui des sujets recensés
-au même moment.
-
-2° Le tableau V permet de comparer l'intensité de la tendance à la folie
-dans les différents cultes.
-
-Tableau V[31]
-
-_Tendance à la folie dans les différentes confessions religieuses._
-
-/*
-+-----------------------------+--------------------------------------+
-| | NOMBRE DE FOUS SUR 1.000 HABITANTS |
-| | de chaque culte |
-| +--------------+--------------+--------+
-| | Protestants. | Catholiques. | Juifs. |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| Silésie (1858). | 0,74 | 0,79 | 1,55 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| Mecklembourg (1862). | 1,36 | 2,0 | 5,33 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| Duché de Bade (1863). | 1,34 | 1,41 | 2,24 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| " (1873). | 0,95 | 1,19 | 1,44 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| Bavière (1871). | 0,92 | 0,96 | 2,86 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| Prusse (1871). | 0,80 | 0,87 | 1,42 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| Wurtemberg (1832). | 0,65 | 0,68 | 1,77 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| " (1853). | 1,06 | 1,06 | 1,49 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| " (1875). | 2,18 | 1,86 | 3,96 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| Grand-Duché de Hesse (1864).| 0,63 | 0,59 | 1,42 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| Oldenbourg (1871). | 2,12 | 1,76 | 3,37 |
-+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
-| Canton de Berne (1871). | 2,64 | 1,82 | |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-
-On voit que la folie est beaucoup plus fréquente chez les juifs que dans
-les autres confessions religieuses; il y a donc tout lieu de croire que
-les autres affections du système nerveux y sont également dans les
-mêmes proportions. Or, tout au contraire, le penchant au suicide y est
-très faible. Nous montrerons même plus loin que c'est la religion où il
-a le moins de force[32]. _Par conséquent, dans ce cas, le suicide varie
-en raison inverse des états psychopathiques_, bien loin d'en être le
-prolongement. Sans doute, il ne faudrait pas conclure de ce fait que les
-tares nerveuses et cérébrales pussent jamais servir de préservatifs
-contre le suicide; mais il faut qu'elles aient bien peu d'efficacité
-pour le déterminer, puisqu'il peut s'abaisser à ce point au moment même
-où elles atteignent leur plus grand développement.
-
-Si l'on compare seulement les catholiques aux protestants, l'inversion
-n'est pas aussi générale; cependant elle est très fréquente. La tendance
-des catholiques à la folie n'est inférieure à celle des protestants que
-4 fois sur 12 et encore l'écart entre eux est-il très faible. Nous
-verrons, au contraire, au tableau XVIII[33] que, partout, sans aucune
-exception, les premiers se tuent beaucoup moins que les seconds.
-
-3° Il sera établi plus loin[34] que, dans tous les pays, la tendance au
-suicide croît régulièrement depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse la
-plus avancée. Si, parfois, elle régresse après 70 ou 80 ans, le recul
-est très léger; elle reste toujours à cette période de la vie deux et
-trois fois plus forte qu'à l'époque de la maturité. Inversement, c'est
-pendant la maturité que la folie éclate avec le plus de fréquence. C'est
-vers la trentaine que le danger est le plus grand; au delà il diminue,
-et c'est pendant la vieillesse qu'il est, et de beaucoup, le plus
-faible[35]. Un tel antagonisme serait inexplicable si les causes qui
-font varier le suicide et celles qui déterminent les troubles mentaux
-n'étaient pas de nature différente.
-
-Si l'on compare létaux des suicides à chaque âge, non plus avec la
-fréquence relative des cas nouveaux de folie qui se produisent à la même
-période, mais avec l'effectif proportionnel de la population aliénée,
-l'absence de tout parallélisme n'est pas moins évidente. C'est vers 35
-ans que les fous sont le plus nombreux relativement à l'ensemble de la
-population. La proportion reste à peu près la même jusque vers 60 ans;
-au delà elle diminue rapidement. Elle est donc _minima_ quand le taux
-des suicides est _maximum_ et, auparavant, il est impossible
-d'apercevoir aucune relation régulière entre les variations qui se
-produisent de part et d'autre[36].
-
-4° Si l'on compare les différentes sociétés au double point de vue du
-suicide et de la folie, on ne trouve pas davantage de rapport entre les
-variations de ces deux phénomènes. Il est vrai que la statistique de
-l'aliénation mentale n'est pas faite avec assez de précision pour que
-ces comparaisons internationales puissent être d'une exactitude très
-rigoureuse. Il est cependant remarquable que les deux tableaux suivants,
-que nous empruntons à deux auteurs différents, donnent des résultats
-sensiblement concordants.
-
-Tableau VI
-
-_Rapports du suicide et de la folie dans les différents pays d'Europe._
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| |
-| A. |
-| |
-+--------------------------------------------------------------------+
-| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES|NUMÉRO D'ORDRE |
-| | par 100.000 | par million | des pays pour |
-| | habitants | d'habitants | | |
-| | | | La | Le |
-| | | |folie.|suicide.|
-+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
-| Norwège | 180 (1855) | 107 (1851-55) | 1 | 4 |
-+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
-| Écosse | 164 (1855) | 34 (1856-60) | 2 | 8 |
-+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
-| Danemark | 125 (1847) | 258 (1846-50) | 3 | 1 |
-+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
-| Hanovre | 103 (1856) | 13 (1856-60) | 4 | 9 |
-+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
-| France | 99 (1856) | 100 (1851-55) | 5 | 5 |
-+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
-| Belgique | 92 (1858) | 50 (1855-60) | 6 | 7 |
-+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
-| Wurtemberg | 92 (1853) | 108 (1846-56) | 7 | 3 |
-+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
-| Saxe | 67 (1861) | 245 (1856-60) | 8 | 2 |
-+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
-| Bavière | 57 (1858) | 73 (1846-56) | 9 | 6 |
-+--------------------------------------------------------------------+
-| |
-| B.[37] |
-| |
-+--------------------------------------------------------------------+
-| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES| Moyenne des|
-| | par 100.000 | par million | suicides |
-| | habitants | d'habitants | |
-+---------------+--------------------+------------------+------------+
-| Wurtemberg. | 215 (1875) | 180 (1875) | |
-+---------------+--------------------+------------------+ 107 |
-| Écosse. | 202 (1871) | 35 | |
-+---------------+--------------------+------------------+------------+
-| Norwège. | 185 (1865) | 85 (1866-70) | |
-+---------------+--------------------+------------------+ |
-| Irlande. | 180 (1871) | 14 | |
-+---------------+--------------------+------------------+ 63 |
-| Suède. | 177 (1870) | 85 (1866-70) | |
-+---------------+--------------------+------------------+ |
-| Angleterre | | | |
-| et Galles. | 175 (1871) | 70 (1870) | |
-+---------------+--------------------+------------------+------------+
-| France. | 146 (1872) | 150 (1871-75) | |
-+---------------+--------------------+------------------+ |
-| Danemark. | 137 (1870) | 277 (1866-70) | 164 |
-+---------------+--------------------+------------------+ |
-| Belgique. | 134 (1868) | 66 (1866-70) | |
-+---------------+--------------------+------------------+------------+
-| Bavière. | 98 (1871) | 86 (1871) | |
-+---------------+--------------------+------------------+ |
-| Autriche Cisl.| 95 (1873) | 122 (1873-77) | |
-+---------------+--------------------+------------------+ |
-| Prusse. | 86 (1871) | 133 (1871-75) | 153 |
-+---------------+--------------------+------------------+ |
-| Saxe. | 84 (1875) | 272 (1875) | |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-
-Ainsi les pays où il y a le moins de fous sont ceux où il y a le plus de
-suicides; le cas de la Saxe est particulièrement frappant. Déjà, dans sa
-très bonne étude sur le suicide en Seine-et-Marne, le docteur Leroy
-avait fait une observation analogue. «Le plus souvent, dit-il, les
-localités où l'on rencontre une proportion notable de maladies mentales
-en ont également une de suicides. Cependant les deux _maxima_ peuvent
-être complètement séparés. Je serais même disposé à croire qu'à côté de
-pays assez heureux... pour n'avoir ni maladies mentales ni suicides...
-il en est où les maladies mentales ont seules fait leur apparition».
-Dans d'autres localités c'est l'inverse qui se produit[38].
-
-Morselli, il est vrai, est arrivé à des résultats un peu différents[39].
-Mais c'est d'abord qu'il a confondu sous le titre commun d'aliénés les
-fous proprement dits et les idiots[40]. Or, ces deux affections sont
-très différentes, surtout au point de vue de l'action qu'elles peuvent
-être soupçonnées d'avoir sur le suicide. Loin d'y prédisposer, l'idiotie
-paraît plutôt en être un préservatif; car les idiots sont, dans les
-campagnes, beaucoup plus nombreux que dans les villes, tandis que les
-suicides y sont beaucoup plus rares. Il importe donc de distinguer deux
-états aussi contraires quand on cherche à déterminer la part des
-différents troubles névropathiques dans le taux des morts volontaires.
-Mais, même en les confondant, on n'arrive pas à établir un parallélisme
-régulier entre le développement de l'aliénation mentale et celui du
-suicide. Si, en effet, prenant comme incontestés les chiffres de
-Morselli, on classe les principaux pays d'Europe en cinq groupes d'après
-l'importance de leur population aliénée (idiots et fous étant réunis
-sous la même rubrique), et si l'on cherche ensuite quelle est dans
-chacun de ces groupes la moyenne des suicides, on obtient le tableau
-suivant:
-
-/*
-+--------------------------+------------------+----------------------+
-| | Aliénés | Suicides |
-| | par | par |
-| |100.000 habitants.|millions d'habitants. |
-+--------------------------+------------------+----------------------+
-|1er Groupe (3 pays) | De 340 à 280 | 157 |
-+--------------------------+------------------+----------------------+
-|2e -- -- | -- 261 à 245 | 195 |
-+--------------------------+------------------+----------------------+
-|3e -- -- | -- 185 à 164 | 65 |
-+--------------------------+------------------+----------------------+
-|4e -- -- | -- 150 à 116 | 61 |
-+--------------------------+------------------+----------------------+
-|5e -- -- | -- 110 à 100 | 68 |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-On peut bien dire qu'en gros, là où il y a beaucoup de fous et d'idiots,
-il y a aussi beaucoup de suicides et inversement. Mais il n'y a pas
-entre les deux échelles une correspondance suivie qui manifeste
-l'existence d'un lien causal déterminé entre les deux ordres de
-phénomènes. Le second groupe qui devrait compter moins de suicides que
-le premier en a davantage; le cinquième qui, au même point de vue,
-devrait être inférieur à tous les autres est, au contraire, supérieur au
-quatrième et même au troisième. Si enfin, à la statistique de
-l'aliénation mentale que rapporte Morselli, on substitue celle de Koch
-qui est beaucoup plus complète et, à ce qu'il semble, plus rigoureuse,
-l'absence de parallélisme est encore beaucoup plus accusée. Voici, en
-effet, ce que l'on trouve[41].
-
-
-/*
-+---------------------------+------------------+---------------------+
-| | Fous et idiots | Moyenne de suicides |
-| | par | par |
-| |100.000 habitants.|millions d'habitants.|
-+---------------------------+------------------+---------------------+
-| 1er Groupe (3 pays) | De 422 à 305 | 76 |
-+---------------------------+------------------+---------------------+
-| 2e -- -- | -- 305 à 291 | 123 |
-+---------------------------+------------------+---------------------+
-| 3e -- -- | -- 268 à 244 | 130 |
-+---------------------------+------------------+---------------------+
-| 4e -- -- | -- 223 à 218 | 227 |
-+---------------------------+------------------+---------------------+
-| 5e -- (4 pays) | -- 216 à 146 | 77 |
-+---------------------------+------------------+---------------------+
-*/
-
-
-Une autre comparaison faite par Morselli entre les différentes provinces
-d'Italie est, de son propre aveu, peu démonstrative[42].
-
-5° Enfin, comme la folie passe pour croître régulièrement depuis un
-siècle[43] et qu'il en est de même du suicide, on pourrait être tenté de
-voir dans ce fait une preuve de leur solidarité. Mais ce qui lui ôte
-toute valeur démonstrative, c'est que, dans les sociétés inférieures, où
-la folie est très rare, le suicide, au contraire, est parfois très
-fréquent, comme nous l'établirons plus loin[44].
-
-Le taux social des suicides ne soutient donc aucune relation définie
-avec la tendance à la folie, ni, par voie d'induction, avec la tendance
-aux différentes formes de la neurasthénie.
-
-Et en effet, si, comme nous l'avons montré, la neurasthénie peut
-prédisposer au suicide, elle n'a pas nécessairement cette conséquence.
-Sans doute, le neurasthénique est presque inévitablement voué à la
-souffrance s'il est mêlé de trop près à la vie active; mais il ne lui
-est pas impossible de s'en retirer pour mener une existence plus
-spécialement contemplative. Or, si les conflits d'intérêts et de
-passions sont trop tumultueux et trop violents pour un organisme aussi
-délicat, en revanche, il est fait pour goûter dans leur plénitude les
-joies plus douces de la pensée. Sa débilité musculaire, sa sensibilité
-excessive, qui le rendent impropre à l'action, le désignent, au
-contraire, pour les fonctions intellectuelles qui, elles aussi,
-réclament des organes appropriés. De même, si un milieu social trop
-immuable ne peut que froisser ses instincts naturels, dans la mesure où
-la société elle-même est mobile et ne peut se maintenir qu'à condition
-de progresser, il a un rôle utile à jouer; car il est, par excellence,
-l'instrument du progrès. Précisément parce qu'il est réfractaire à la
-tradition et au joug de l'habitude, il est une source éminemment féconde
-de nouveautés. Et comme les sociétés les plus cultivées sont aussi
-celles où les fonctions représentatives sont le plus nécessaires et le
-plus développées, et qu'en même temps, à cause de leur très grande
-complexité, un changement presque incessant est une condition de leur
-existence, c'est au moment précis où les neurasthéniques sont le plus
-nombreux, qu'ils ont aussi le plus de raisons d'être. Ce ne sont donc
-pas des êtres essentiellement insociaux, qui s'éliminent d'eux-mêmes
-parce qu'ils ne sont pas nés pour vivre dans le milieu où ils sont
-placés. Mais il faut que d'autres causes viennent se surajouter à l'état
-organique qui leur est propre pour lui imprimer cette tournure et le
-développer dans ce sens. Par elle-même, la neurasthénie est une
-prédisposition très générale qui n'entraîne nécessairement à aucun acte
-déterminé, mais peut, suivant les circonstances, prendre les formes les
-plus variées. C'est un terrain sur lequel des tendances très différentes
-peuvent prendre naissance selon la manière dont il est fécondé par les
-causes sociales. Chez un peuple vieilli et désorienté, le dégoût de la
-vie, une mélancolie inerte, avec les funestes conséquences qu'elle
-implique, y germeront facilement; au contraire, dans une société jeune,
-c'est un idéalisme ardent, un prosélytisme généreux, un dévouement
-actif qui s'y développeront de préférence. Si l'on voit les dégénérés se
-multiplier aux époques de décadence, c'est par eux aussi que les États
-se fondent; c'est parmi eux que se recrutent tous les grands
-rénovateurs. Une puissance aussi ambiguë[45] ne saurait donc suffire à
-rendre compte d'un fait social aussi défini que le taux des suicides.
-
-
-V.
-
-Mais il est un état psychopathique particulier, auquel on a, depuis
-quelque temps, l'habitude d'imputer à peu près tous les maux de notre
-civilisation. C'est l'alcoolisme. Déjà on lui attribue, à tort ou à
-raison, les progrès de la folie, du paupérisme, de la criminalité.
-Aurait-il quelque influence sur la marche du suicide? _A priori_,
-l'hypothèse paraît peu vraisemblable. Car c'est dans les classes les
-plus cultivées et les plus aisées que le suicide fait le plus de
-victimes et ce n'est pas dans ces milieux que l'alcoolisme a ses clients
-les plus nombreux. Mais rien ne saurait prévaloir contre les faits.
-Examinons-les.
-
-Si l'on compare la carte française des suicides avec celle des
-poursuites pour abus de boissons[46], on n'aperçoit entre {~--- UTF-8 BOM ---~}elles
-presque aucun rapport. Ce qui caractérise la première, c'est l'existence
-de deux grands foyers de contamination dont l'un est situé dans
-l'Île-de-France et s'étend de là vers l'Est, tandis que l'autre occupe
-la côte méditerranéenne, de Marseille à Nice. Tout autre est la
-distribution des taches claires et des taches sombres sur la carte de
-l'alcoolisme. Ici, l'on trouve trois centres principaux, l'un en
-Normandie et plus particulièrement dans la Seine-Inférieure, l'autre
-dans le Finistère et les départements bretons en général, le troisième
-enfin dans le Rhône et la région voisine. Au contraire, au point de vue
-du suicide, le Rhône n'est pas au-dessus de la moyenne, la plupart des
-départements normands sont au-dessous, la Bretagne est presque indemne.
-La géographie des deux phénomènes est donc trop différente pour qu'on
-puisse imputer à l'un une part importante dans la production de l'autre.
-
-On arrive au même résultat, si l'on compare le suicide non plus aux
-délits d'ivresse, mais aux maladies nerveuses ou mentales causées par
-l'alcoolisme. Après avoir groupé les départements français en huit
-classes d'après l'importance de leur contingent en suicides, nous avons
-cherché quel était, dans chacune, le nombre moyen des cas de folie de
-cause alcoolique, d'après les chiffres que donne le docteur Lunier[47];
-nous avons obtenu le résultat suivant:
-
-/*
-+-----------------------------+-----------------+--------------------+
-| | Suicides par | Folies de cause |
-| |100.000 habitants| alcoolique sur 100 |
-| | (1872-76). | admissions |
-| | |(1867-69 et 1874-76)|
-+------------+----------------+-----------------+--------------------+
-| 1er Groupe (5 départements) |Au-dessous de 50 | 11,45 |
-+------------+----------------+-----------------+--------------------+
-| 2e ---- (18 ---- ) | De 51 à 75 | 12,07 |
-+------------+----------------+-----------------+--------------------+
-| 3e ---- (15 ---- ) | -- 76 à 100 | 11,92 |
-+------------+----------------+-----------------+--------------------+
-| 4e ---- (20 ---- ) | -- 101 à 150 | 13,42 |
-+------------+----------------+-----------------+--------------------+
-| 5e ---- (10 ---- ) | -- 151 à 200 | 14,57 |
-+------------+----------------+-----------------+--------------------+
-| 6e ---- (9 ---- ) | -- 201 à 250 | 13,26 |
-+------------+----------------+-----------------+--------------------+
-| 7e ---- (4 ---- ) | -- 251 à 300 | 16,32 |
-+------------+----------------+-----------------+--------------------+
-| 8e ---- (5 ---- ) | Au delà | 13,47 |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-Les deux colonnes ne correspondent pas entre elles. Tandis que les
-suicides passent du simple au sextuple et au delà, la proportion des
-folies alcooliques augmente à peine de quelques unités et
-l'accroissement n'est pas régulier; la deuxième classe l'emporte sur la
-troisième, la cinquième sur la sixième, la septième sur la huitième.
-Pourtant, si l'alcoolisme agit sur le suicide en tant qu'état
-psychopathique, ce ne peut être que par les troubles mentaux qu'il
-détermine. La comparaison des deux cartes confirme celle des
-moyennes[48].
-
-[Illustration:
-
-Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.
-
-Suicides (1878-1887)
-
-Délits d'ivresse (1875-1887) ]
-
-[Illustration:
-
-Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.
-
-Folies alcooliques (1867-1876)
-
-Consommation de l'alcool (1873) ]
-
-Au premier abord, un rapport plus étroit paraît exister entre la
-quantité d'alcool consommé et la tendance au suicide, au moins pour ce
-qui regarde notre pays. En effet, c'est dans les départements
-septentrionaux qu'on boit le plus d'alcool et c'est aussi sur cette même
-région que le suicide sévit avec le plus de violence. Mais d'abord, les
-deux taches n'ont pas du tout, sur les deux cartes, la même
-configuration. L'une a son _maximum_ de relief en Normandie et dans le
-Nord et elle se dégrade à mesure qu'elle descend vers Paris; c'est celle
-de la consommation alcoolique. L'autre, au contraire, a sa plus grande
-intensité dans la Seine et les départements voisins; elle est déjà moins
-sombre en Normandie et n'atteint pas le Nord. La première se développe
-vers l'Ouest et va jusqu'au littoral de l'Océan; la seconde a une
-orientation inverse. Elle est très vite arrêtée dans la direction de
-l'Ouest par une limite qu'elle ne franchit pas; elle ne dépasse pas
-l'Eure et l'Eure-et-Loir tandis qu'elle tend fortement vers l'Est. De
-plus, la masse sombre formée au Midi par le Var et les Bouches-du-Rhône
-sur la carte des suicides ne se retrouve plus du tout sur celle de
-l'alcoolisme[49].
-
-Enfin, même dans la mesure où il y a coïncidence, elle n'a rien de
-démonstratif, car elle est fortuite. En effet, si l'on sort de France en
-s'élevant toujours vers le Nord, la consommation de l'alcool va presque
-régulièrement en croissant sans que le suicide se développe. Tandis
-qu'en France, en 1873, il n'était consommé en moyenne que 2 litres 84
-d'alcool par tête d'habitant, en Belgique, ce chiffre s'élevait à 8
-litres 56 pour 1870, en Angleterre à 9 litres 07 (1870-71), en Hollande
-à 4 litres (1870), en Suède à 10 litres 34 (1870), en Russie à 10 litres
-69 (1866) et même à Saint-Pétersbourg jusqu'à 20 litres (1855). Et
-cependant, tandis que, aux époques correspondantes, la France comptait
-150 suicides par million d'habitants, la Belgique n'en avait que 68, la
-Grande-Bretagne 70, la Suède 85, la Russie très peu. Même à
-Saint-Pétersbourg, de 1864 à 1868, le taux moyen annuel n'a été que de
-68,8. Le Danemark est le seul pays du Nord où il y ait à la fois
-beaucoup de suicides et une grande consommation d'alcool (16 litres 51
-en 1845)[50]. Si donc nos départements septentrionaux se font remarquer
-à la fois par leur penchant au suicide et leur goût pour les boissons
-spiritueuses, ce n'est pas que le premier dérive du second et y trouve
-son explication. La rencontre est accidentelle. Dans le Nord, en
-général, on boit beaucoup d'alcool parce que le vin y est rare et
-cher[51], que, peut-être, une alimentation spéciale, de nature à
-maintenir élevée la température de l'organisme, y est plus nécessaire
-qu'ailleurs; et, d'un autre côté, il se trouve que les causes
-génératrices du suicide sont spécialement accumulées dans cette même
-région de notre pays.
-
-La comparaison des différents pays d'Allemagne confirme cette
-conclusion. Si, en effet, on les classe au double point de vue du
-suicide et de la consommation alcoolique[52] (Voir tableau suivant), on
-constate que le groupe où l'on se suicide le plus (le 3e) est un de ceux
-où l'on consomme le moins d'alcool. Dans le détail on trouve même de
-véritables contrastes: la province de Posen est presque de tout l'Empire
-le pays le moins éprouvé par le suicide (96,4 cas pour un million
-d'habitants), c'est celui où l'on s'alcoolise le plus (13 litres par
-tête); en Saxe où l'on se tue presque quatre fois plus (348 pour un
-million), on boit deux fois moins. Enfin, on remarquera que le quatrième
-groupe, où la consommation de l'alcool est le plus faible, est composé
-presque uniquement des États méridionaux. D'un autre côté, si l'on s'y
-tue moins que dans le reste de l'Allemagne, c'est que la population y
-est catholique ou contient de fortes minorités catholiques[53].
-
-_Alcoolisme et suicide en Allemagne._
-
-/*
-+----------+--------------+---------------+--------------------------+
-| |Consommation | Moyenne des | Pays |
-| |de l'alcool | suicides dans | |
-| | (1884-86). | le groupe. | |
-+----------+--------------+---------------+--------------------------+
-| |13 lit. à | 206,1 p. | Posnanie, Silésie, |
-|1er Groupe|10,8 par tête.| million d'hab.| Brandebourg, Poméranie. |
-+----------+--------------+---------------+--------------------------+
-| | | | Prusse orientale et |
-| 2e ----- |9,2 lit. à 7,2| 208,4 --- | occidentale, Hanovre, |
-| | | | province de Saxe, |
-| | | | Thuringe, Westphalie. |
-+----------+--------------+---------------+--------------------------+
-| | | | Mecklembourg, |
-| | | | royaume de Saxe, |
-| 3e ----- |6,4 lit. à 4,5| 208,4 --- | Schleswig-Holstein, |
-| | | | Alsace, province et |
-| | | | grand-duché de Hesse. |
-+----------+--------------+---------------+--------------------------+
-| 4e ----- | 4 lit. et | | Provinces du Rhin, Bade, |
-| | au-dessous. | 147,9 --- | Bavière, Wurtemberg. |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-
-
-Ainsi, il n'est aucun état psychopathique qui soutienne avec le suicide
-une relation régulière et incontestable. Ce n'est pas parce qu'une
-société contient plus ou moins de névropathes ou d'alcooliques, qu'elle
-a plus ou moins de suicidés. Quoique la dégénérescence, sous ses
-différentes formes, constitue un terrain psychologique éminemment propre
-à l'action des causes qui peuvent déterminer l'homme à se tuer, elle
-n'est pas elle-même une de ces causes. On peut admettre que, dans des
-circonstances identiques, le dégénéré se tue plus facilement que le
-sujet sain; mais il ne se tue pas nécessairement en vertu de son état.
-La virtualité qui est en lui ne peut entrer en acte que sous l'action
-d'autres facteurs qu'il nous faut rechercher.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-
-Le suicide et les états psychologiques normaux. La race. L'hérédité.
-
-
-Mais il pourrait se faire que le penchant au suicide fût fondé dans la
-constitution de l'individu, sans dépendre spécialement des états
-anormaux que nous venons de passer en revue. Il pourrait consister en
-phénomènes purement psychiques, sans être nécessairement lié à quelque
-perversion du système nerveux. Pourquoi n'y aurait-il pas chez les
-hommes une tendance à se défaire de l'existence qui ne serait ni une
-monomanie, ni une forme de l'aliénation mentale ou de la neurasthénie?
-La proposition pourrait même être regardée comme établie, si, comme
-l'ont admis plusieurs suicidographes[54], chaque race avait un taux de
-suicides qui lui fût propre. Car une race ne se définit et ne se
-différencie des autres que par des caractères organico-psychiques. Si
-donc le suicide variait réellement avec les races, il faudrait
-reconnaître qu'il y a quelque disposition organique dont il est
-étroitement solidaire.
-
-Mais ce rapport existe-t-il?
-
-
-
-I.
-
-
-Et d'abord, qu'est-ce qu'une race? Il est d'autant plus nécessaire d'en
-donner une définition que, non seulement le vulgaire, mais les
-anthropologistes eux-mêmes emploient le mot dans des sens assez
-divergents. Cependant, dans les différentes formules qui en ont été
-proposées, on retrouve généralement deux notions fondamentales: celle
-de ressemblance et celle de filiation. Mais, suivant les écoles, c'est
-l'une ou l'autre de ces idées qui tient la première place.
-
-Tantôt, on a entendu par race un agrégat d'individus qui, sans doute,
-présentent des traits communs, mais qui, de plus, doivent cette
-communauté de caractères à ce fait qu'ils sont tous dérivés d'une même
-souche. Quand, sans l'influence d'une cause quelconque, il se produit
-chez un ou plusieurs sujets d'une même génération sexuelle une variation
-qui les distingue du reste de l'espèce et que cette variation, au lieu
-de disparaître à la génération suivante, se fixe progressivement dans
-l'organisme par l'effet de l'hérédité, elle donne naissance à une race.
-C'est dans cet esprit que M. de Quatrefages a pu définir la race
-«l'ensemble des individus semblables appartenant à une même espèce et
-transmettant par voie de génération sexuelle les caractères d'une
-variété primitive[55]». Ainsi entendue, elle se distinguerait de
-l'espèce en ce que les couples initiaux d'où seraient sorties les
-différentes races d'une même espèce seraient, à leur tour, tous issus
-d'un couple unique. Le concept en serait donc nettement circonscrit et
-c'est par le procédé spécial de filiation qui lui a donné naissance
-qu'elle se définirait.
-
-Malheureusement, si l'on s'en tient à cette formule, l'existence et le
-domaine d'une race ne peuvent être établis qu'à l'aide de recherches,
-historiques et ethnographiques, dont les résultats sont toujours
-douteux; car, sur ces questions d'origine, on ne peut jamais arriver
-qu'à des vraisemblances très incertaines. De plus, il n'est pas sûr
-qu'il y ait aujourd'hui des races humaines qui répondent à cette
-définition; car, par suite des croisements qui ont eu lieu dans tous les
-sens, chacune des variétés existantes de notre espèce dérive d'origines
-très diverses. Si donc on ne nous donne pas d'autre critère, il sera
-bien difficile de savoir quels rapports les différentes races
-soutiennent avec le suicide, car on ne saurait dire avec précision où
-elles commencent et où elles finissent. D'ailleurs, la conception de M.
-de Quatrefages a le tort de préjuger la solution d'un problème que la
-science est loin d'avoir résolu. Elle suppose; en effet, que les
-qualités caractéristiques de la race se sont formées au cours de
-l'évolution, qu'elles ne se sont fixées dans l'organisme que sous
-l'influence de l'hérédité. Or c'est ce que conteste toute une école
-d'anthropologistes qui ont pris le nom de polygénistes. Suivant eux,
-l'humanité, au lieu de descendre tout entière d'un seul et même couple,
-comme le veut la tradition biblique, serait apparue, soit simultanément
-soit successivement, sur des points distincts du globe. Comme ces
-souches primitives se seraient formées indépendamment les unes des
-autres et dans des milieux différents, elles se seraient différenciées
-dès le début; par conséquent, chacune d'elles aurait été une race. Les
-principales races ne se seraient donc pas constituées grâce à la
-fixation progressive de variations acquises, mais dès le principe et
-d'emblée.
-
-Puisque ce grand débat est toujours ouvert, il n'est pas méthodique de
-faire entrer l'idée de filiation ou de parenté dans la notion de la
-race. Il vaut mieux la définir par ses attributs immédiats, tels que
-l'observateur peut directement les atteindre, et ajourner toute question
-d'origine. Il ne reste alors que deux caractères qui la singularisent.
-En premier lieu, c'est un groupe d'individus qui présentent des
-ressemblances; mais il en est ainsi des membres d'une même confession ou
-d'une même profession. Ce qui achève de la caractériser, c'est que ces
-ressemblances sont héréditaires. C'est un type qui, de quelque manière
-qu'il se soit formé à l'origine, est actuellement transmissible par
-l'hérédité. C'est dans ce sens que Prichard disait: «Sous le nom de
-race, on comprend toute collection d'individus présentant plus ou moins
-de caractères communs transmissibles par hérédité, l'origine de ces
-caractères étant mise de côté et réservée». M. Broca s'exprime à peu
-près dans les mêmes termes: «Quant aux variétés du genre humain, dit-il,
-elles ont reçu le nom de races, qui fait naître l'idée d'une filiation
-plus ou moins directe entre les individus de la même variété, mais ne
-résout ni affirmativement, ni négativement, la question de parenté
-entre individus de variétés différentes[56]».
-
-Ainsi posé, le problème de la constitution des races devient soluble;
-seulement, le mot est pris alors dans une acception tellement étendue,
-qu'il en devient indéterminé. Il ne désigne plus seulement les
-embranchements les plus généraux de l'espèce, les divisions naturelles
-et relativement immuables de l'humanité, mais des types de toute sorte.
-De ce point, de vue, en effet, chaque groupe de nations dont les
-membres, par suite des relations intimes qui les ont unis pendant des
-siècles, présentent des similitudes en partie héréditaires,
-constituerait une race. C'est ainsi qu'on parle parfois d'une race
-latine, d'une race anglo-saxonne, etc. Même, c'est seulement sous cette
-forme que les races peuvent être encore regardées comme des facteurs
-concrets et vivants du développement historique. Dans la mêlée des
-peuples, dans le creuset de l'histoire, les grandes races, primitives et
-fondamentales, ont fini par se confondre tellement les unes dans les
-autres qu'elles ont à peu près perdu toute individualité. Si elles ne se
-sont pas totalement évanouies, du moins, on n'en retrouve plus que de
-vagues linéaments, des traits épars qui ne se rejoignent
-qu'imparfaitement les uns les autres et ne forment pas de physionomies
-caractérisées. Un type humain que l'on constitue uniquement à l'aide de
-quelques renseignements, souvent indécis, sur la grandeur de la taille
-et sur la forme du crâne, n'a pas assez de consistance ni de
-détermination pour qu'on puisse lui attribuer une grande influence sur
-la marche des phénomènes sociaux. Les types plus spéciaux et de moindre
-étendue qu'on appelle des races au sens large du mot ont un relief plus
-marqué, et ils ont nécessairement un rôle historique, puisqu'ils sont
-des produits de l'histoire beaucoup plus que de la nature. Mais il s'en
-faut qu'ils soient objectivement définis. Nous savons bien mal, par
-exemple, à quels signes exacts la race latine se distingue de la race
-saxonne. Chacun en parle un peu à sa manière sans grande rigueur
-scientifique.
-
-Ces observations préliminaires nous avertissent que le sociologue ne
-saurait être trop circonspect quand il entreprend de chercher
-l'influence des races sur un phénomène social quel qu'il soit. Car, pour
-pouvoir résoudre de tels problèmes, encore faudrait-il savoir quelles
-sont les différentes races et comment elles se reconnaissent les unes
-des autres. Cette réserve est d'autant plus nécessaire que cette
-incertitude de l'anthropologie pourrait bien être due à ce fait que le
-mot de race ne correspond plus actuellement à rien de défini. D'une
-part, en effet, les races originelles n'ont plus guère qu'un intérêt
-paléontologique et, de l'autre, ces groupements plus restreints que l'on
-qualifie aujourd'hui de ce nom, semblent n'être que des peuples ou des
-sociétés de peuples, frères par la civilisation plus que par le sang. La
-race ainsi conçue finit presque par se confondre avec la nationalité.
-
-
-
-
-II.
-
-
-Accordons, cependant, qu'il existe en Europe quelques grands types dont
-on aperçoit en gros les caractères les plus généraux et entre lesquels
-se répartissent les peuples et convenons de leur donner le nom de races.
-Morselli en distingue quatre: _le type germanique_, qui comprend, comme
-variétés, l'allemand, le scandinave, l'anglo-saxon, le flamand; _le type
-celto-romain_ (belges, français, italiens, espagnols); _le type slave_
-et _le type ouralo-altaïque_. Nous ne mentionnons ce dernier que pour
-mémoire, car il compte trop peu de représentants en Europe pour qu'on
-puisse déterminer quels rapports il a avec le suicide. Il n'y a, en
-effet, que les Hongrois, les Finlandais et quelques provinces russes qui
-y puissent être rattachés. Les trois autres races se classeraient de la
-manière suivante selon l'ordre décroissant de leur aptitude au suicide:
-d'abord les peuples germaniques, puis les celto-romains, enfin les
-slaves[57].
-
-Mais ces différences peuvent-elles être réellement imputées à l'action
-de la race?
-
-L'hypothèse serait plausible si chaque groupe de peuples réunis ainsi
-sous un même vocable avait pour le suicide une tendance d'intensité à
-peu près égale. Mais il existe entre nations de même race les plus
-extrêmes divergences. Tandis que les Slaves, en général, sont peu
-enclins à se tuer, la Bohême et la Moravie font exception. La première
-compte 158 suicides par million d'habitants et la seconde 136, alors que
-la Carniole n'en a que 46, la Croatie 30, la Dalmatie 14. De même, de
-tous les peuples celto-romains, la France se distingue par l'importance
-de son apport, 150 suicides par million, tandis que l'Italie, à la même
-époque, n'en donnait qu'une trentaine et l'Espagne moins encore. Il est
-bien difficile d'admettre, comme le veut Morselli, qu'un écart aussi
-considérable puisse s'expliquer par ce fait que les éléments germaniques
-sont plus nombreux en France que dans les autres pays latins. Étant
-donné surtout que les peuples qui se séparent ainsi de leurs congénères
-sont aussi les plus civilisés, on est en droit de se demander si ce qui
-différencie les sociétés et les groupes soi-disant ethniques, ce n'est
-pas plutôt l'inégal développement de leur civilisation.
-
-Entre les peuples germaniques, la diversité est encore plus grande. Des
-quatre groupes qu'on rattache à cette souche, il en est trois qui sont
-beaucoup moins enclins au suicide que les Slaves et que les Latins. Ce
-sont les Flamands qui ne comptent que 50 suicides (par million), les
-Anglo-saxons qui n'en ont que 70[58]; quant aux Scandinaves, le
-Danemark, il est vrai, présente Le chiffre élevé de 268 suicides, mais
-la Norwège n'en a que 74,5 et la Suède que 84. Il est donc impossible
-d'attribuer le taux des suicides danois à la race, puisque, dans les
-deux pays où cette race est le plus pure, elle produit des effets
-contraires. En somme, de tous les peuples germaniques, il n'y a que les
-Allemands qui soient, d'une manière générale, fortement portés au
-suicide. Si donc nous prenions les termes dans un sens rigoureux, il ne
-pourrait plus être ici question de race, mais de nationalité. Cependant,
-comme il n'est pas démontré qu'il n'y ait pas un type allemand qui soit,
-en partie, héréditaire, on peut convenir d'étendre jusqu'à cette extrême
-limite le sens du mot et dire que, chez les peuples de race allemande,
-le suicide est plus développé que dans la plupart des sociétés
-celto-romaines, slaves ou même anglo-saxonnes et scandinaves. Mais c'est
-tout ce qu'on peut conclure des chiffres qui précèdent. En tout état de
-cause, ce cas est le seul où une certaine influence des caractères
-ethniques pourrait être, à la rigueur, soupçonnée. Encore allons-nous
-voir que, en réalité, la race n'y est pour rien.
-
-En effet, pour pouvoir attribuer à cette cause le penchant des Allemands
-pour le suicide, il ne suffit pas de constater qu'il est général en
-Allemagne; car cette généralité pourrait être due à la nature propre de
-la civilisation allemande. Mais il faudrait avoir démontré que ce
-penchant est lié à un état héréditaire de l'organisme allemand, que
-c'est un trait permanent du type, qui subsiste alors même que le milieu
-social est changé. C'est à cette seule condition que nous pourrons y
-voir un produit de la race. Cherchons donc si, en dehors de l'Allemagne,
-alors qu'il est associé à la vie d'autres peuples et acclimaté à des
-civilisations différentes, l'Allemand garde sa triste primauté.
-
-L'Autriche nous offre, pour répondre à la question, une expérience toute
-faite. Les Allemands y sont mêlés, dans des proportions très différentes
-selon les provinces, à une population dont les origines ethniques sont
-tout autres. Voyons donc si leur présence a pour effet de faire hausser
-le chiffre des suicides. Le tableau VII (V. ci-dessous) indique pour
-chaque province, en même temps que le taux moyen des suicides pendant la
-période quinquennale 1872-77, l'importance numérique des éléments
-allemands. C'est d'après la nature des idiomes employés qu'on a fait la
-part des différentes races; quoique ce critère ne soit pas d'une
-exactitude absolue, c'est pourtant le plus sûr dont on puisse se servir.
-
-
-Tableau VII
-
-_Comparaison des provinces autrichiennes au point de vue du suicide et
-de la race._
-
-/*
-+--------------------------------+------------+----------------------+
-| | SUR 100 | TAUX DES SUICIDES |
-| | habitants | par million. |
-| | combien | |
-| |d'Allemands.| |
-+-----------+--------------------+------------+---+------------------+
-| |Autriche inférieure.| 95,90 |254| |
-| Provinces +--------------------+------------+---+ |
-| |Autriche supérieure.| 100 |110| Moyenne |
-| purement +--------------------+------------+---+ |
-| | Salzbourg | 100 |120| 106. |
-|allemandes.+--------------------+------------+---+ |
-| | Tyrol transalpin | 100 |88 | |
-+-----------+--------------------+------------+---+------------------+
-| | Carinthie | 71,40 |92 | |
-|En majorité+--------------------+------------+---+ Moyenne |
-| | Styrie | 62,45 |94 | |
-|allemandes.+--------------------+------------+---+ 125. |
-| | Silésie | 53,37 |190| |
-+-----------+--------------------+------------+---+--------+---------+
-|À minorité | Bohême | 37,64 |158| | |
-| +--------------------+------------+---+ Moyenne| |
-| allemande | Moravie | 26,33 |136| | |
-| +--------------------+------------+---+ 140. | |
-|importante.| Bukovine | 9,06 |128| |Moyennes |
-+-----------+--------------------+------------+---+--------+ |
-| | Galicie | 2,72 |82 | | des |
-| +--------------------+------------+---+ | |
-|À minorité | Tyrol cisalpin | 190 |88 | |2 groupes|
-| +--------------------+------------+---+ | |
-| allemande | Littoral | 1,62 |38 | | 86. |
-| +--------------------+------------+---+ | |
-| faible. | Carniole | 6,20 |46 | | |
-| +--------------------+------------+---+ | |
-| | Dalmatie | ----- |14 | | |
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-Il nous est impossible d'apercevoir dans ce tableau, que nous empruntons
-à Morselli lui-même, la moindre trace de l'influence allemande. La
-Bohême, la Moravie et la Bukovine qui comprennent seulement de 37 à 9 %
-d'Allemands ont une moyenne de suicides (140) supérieure à celle de la
-Styrie, de la Carinthie et de la Silésie (125) où les Allemands sont
-pourtant en grande majorité. De même, ces derniers pays, où se trouve
-pourtant une importante minorité de Slaves, dépassent, pour ce qui
-regarde le suicide, les trois seules provinces où la population est tout
-entière allemande, la Haute-Autriche, le Salzbourg et le Tyrol
-transalpin. Il est vrai que l'Autriche inférieure donne beaucoup plus de
-suicides que les autres régions; mais l'avance qu'elle a sur ce point ne
-saurait être attribuée à la présence d'éléments allemands, puisque
-ceux-ci sont plus nombreux dans la Haute-Autriche, le Salzbourg et le
-Tyrol transalpin où l'on se tue deux ou trois fois moins. La vraie cause
-de ce chiffre élevé, c'est que l'Autriche inférieure a pour chef-lieu
-Vienne qui, comme toutes les capitales, compte tous les ans un nombre
-énorme de suicides; en 1876, il s'en commettait 320 par million
-d'habitants. Il faut donc se garder d'attribuer à la race ce qui
-provient de la grande ville. Inversement, si le Littoral, la Carniole et
-la Dalmatie ont si peu de suicides, ce n'est pas l'absence d'Allemands
-qui en est cause; car, dans le Tyrol cisalpin, en Galicie, où pourtant
-il n'y a pas plus d'Allemands, il y a de deux à cinq fois plus de morts
-volontaires. Si même on calcule le taux moyen des suicides pour
-l'ensemble des huit provinces à minorité allemande, on arrive au chiffre
-de 86, c'est-à-dire autant que dans le Tyrol transalpin, où il n'y a que
-des Allemands, et plus que dans la Carinthie et dans la Styrie où ils
-sont en très grand nombre. Ainsi, quand l'Allemand et le Slave vivent
-dans le même milieu social, leur tendance au suicide est sensiblement la
-même. Par conséquent, la différence qu'on observe entre eux quand les
-circonstances sont autres, ne tient pas à la race.
-
-Il en est de même de celle que nous avons signalée entre l'Allemand et
-le Latin. En Suisse, nous trouvons ces deux races en présence. Quinze
-cantons sont allemands soit en totalité, soit en partie. La moyenne des
-suicides y est de _186_ (année 1876). Cinq sont en majorité français
-(Valais, Fribourg, Neufchâtel, Genève, Vaud). La moyenne des suicides y
-est de _255_. Celui de ces cantons où il s'en commet le moins, le Valais
-(10 pour 1 million) se trouve être justement celui où il y a le plus
-d'Allemands (319 sur 1,000 habitants); au contraire, Neufchâtel, Genève
-et Vaud, où la population est presque tout entière latine, ont
-respectivement 486, 321, 371 suicides.
-
-Pour permettre au facteur ethnique de mieux manifester son influence si
-elle existe, nous avons cherché à éliminer le facteur religieux qui
-pourrait la masquer. Pour cela, nous avons comparé les cantons allemands
-aux cantons français de même confession. Les résultats de ce calcul
-n'ont fait que confirmer les précédents:
-
-_Cantons suisses._
-
-/*
-+---------------------+-----------+---------------------+------------+
-|Catholiques allemands|87 suicides|Protestants allemands|293 suicides|
-+---------------------+-----------+---------------------+------------+
-| ---- français |83 ---- | ---- français |456 ------ |
-+---------------------+-----------+---------------------+------------+
-*/
-
-D'un côté, il n'y a pas d'écart sensible entre les deux races; de
-l'autre, ce sont les Français qui ont la supériorité.
-
-Les faits concordent donc à démontrer que, si les Allemands se tuent
-plus, que les autres peuples, la cause n'en, est pas au sang qui coule
-dans leurs veines, mais à la civilisation au sein de laquelle ils sont
-élevés. Cependant, parmi les preuves qu'a données Morselli pour établir
-l'influence de la race, il en est une qui, au premier abord, pourrait
-passer pour plus concluante. Le peuple français résulte du mélange de
-deux races principales, les Celtes et les Kymris, qui, dès l'origine, se
-distinguaient l'une de l'autre par la taille. Dès l'époque de Jules
-César, les Kymris étaient connus pour leur haute stature. Aussi est-ce
-d'après la taille des habitants que Broca a pu déterminer de quelle
-manière ces deux races sont actuellement distribuées sur la surface de
-notre territoire, et il a trouvé que les populations d'origine celtique
-sont prépondérantes au sud de la Loire, celles d'origine kymrique au
-nord. Cette carte ethnographique offre donc une certaine ressemblance
-avec celle des suicides; car nous savons que ceux-ci sont cantonnés dans
-la partie septentrionale du pays et sont, au contraire, à leur _minimum_
-dans le Centre et dans le Midi. Mais Morselli est allé plus loin. Il a
-cru pouvoir établir que les suicides français variaient régulièrement
-selon le mode de distribution des éléments ethniques. Pour procéder à
-cette démonstration, il constitua six groupes de départements, calcula
-pour chacun d'eux la moyenne des suicides et aussi celle des conscrits
-exemptés pour défaut de taille; ce qui est une manière indirecte, de
-mesurer la taille moyenne de la population correspondante, car elle
-s'élève dans la mesure où le nombre des exemptés diminue. Or il se
-trouve que ces deux séries de moyennes varient en raison inverse l'une
-de l'autre; il y a d'autant plus de suicides qu'il y a moins d'exemptés
-pour taille insuffisante, c'est-à-dire que la taille moyenne est plus
-haute[59].
-
-Une correspondance aussi exacte, si elle était établie, ne pourrait
-guère être expliquée que par l'action de la race. Mais la manière dont
-Morselli est arrivé à ce résultat ne permet pas de le considérer comme
-acquis. Il a pris, en effet, comme base de sa comparaison, les six
-groupes ethniques distingués par Broca[60] suivant le degré supposé de
-pureté des deux races celtiques ou kymriques. Or, quelle que soit
-l'autorité de ce savant, ces questions ethnographiques sont beaucoup
-trop complexes et laissent encore trop de place à la diversité des
-interprétations et des hypothèses contradictoires pour qu'on puisse
-regarder comme certaine la classification qu'il a proposée. Il n'y a
-qu'à voir de combien de conjectures historiques, plus ou moins
-invérifiables, il a dû l'appuyer, et, s'il ressort avec évidence de ces
-recherches qu'il y a en France deux types anthropologiques nettement
-distincts, la réalité des types intermédiaires et diversement nuancés
-qu'il a cru reconnaître est bien plus douteuse[61]. Si donc, laissant de
-côté ce tableau systématique, mais peut-être trop ingénieux, on se
-contente de classer les départements d'après la taille moyenne qui est
-propre à chacun d'eux (c'est-à-dire d'après le nombre moyen des
-conscrits exemptés pour défaut de taille) et si, en regard de chacune de
-ces moyennes, on met celle des suicides, on trouve les résultats
-suivants qui diffèrent sensiblement de ceux qu'a obtenus Morselli:
-
-Tableau VIII
-
-/*
-+----------------------------------+---------------------------------+
-| DÉPARTEMENTS À HAUTE TAILLE. | DÉPARTEMENTS À PETITE TAILLE. |
-+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
-| | Nombre | Taux | | Nombre | Taux |
-| | des | moyen | | des | moyen |
-| | exemptés | des | | exemptés | des |
-| | |suicides| | |suicides|
-+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
-| |Au-dessous| | |De 60 à | 115 |
-| 1er groupe (9|de 40 pour| 180 |1er groupe |80 pour |(sans la|
-| départ.) |mille | |(22 départ.).|mille |Seine |
-| |examinés. | | |examinés | 101). |
-+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
-| 2e groupe (8 | | |2e groupe (12|De 80 | |
-| départ.) |De 40 à 50| 249 | départ.)... |à 100. | 88 |
-+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
-| 3e groupe (17| | |3e groupe (14| | |
-| départ.) |De 50 à 60| 170 | départ.). |Au-dessus | 90 |
-+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
-| |Au-dessous| | |Au-dessus | 103 |
-|Moyenne |de 60 pour| 191 |Moyenne |de 60 |(avec la|
-|générale |mille | |générale. |pour mille|Seine). |
-| |examinés. | | |examinés. |93 (sans|
-| | | | | |la |
-| | | | | |Seine). |
-+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
-*/
-
-Le taux des suicides ne croît pas, d'une manière régulière,
-proportionnellement à l'importance relative des éléments kymriques ou
-supposés tels; car le premier groupe, où les tailles sont le plus
-hautes, compte moins de suicides que le second, et pas sensiblement
-plus que le troisième; de même, les trois derniers sont à peu près au
-même niveau[62], quelqu'inégaux qu'ils soient sous le rapport de la
-taille. Tout ce qui ressort de ces chiffres, c'est que, au point de vue
-des suicides comme à celui de la taille, la France est partagée en deux
-moitiés, l'une septentrionale où les suicides sont nombreux et les
-tailles élevées, l'autre centrale où les tailles sont moindres et où
-l'on se tue moins, sans que, pourtant, ces deux progressions soient
-exactement parallèles. En d'autres termes, les deux grandes masses
-régionales que nous avons aperçues sur la carte ethnographique se
-retrouvent sur celle des suicides; mais la coïncidence n'est vraie qu'en
-gros et d'une manière générale. Elle ne se retrouve pas dans le détail
-des variations que présentent les deux phénomènes comparés.
-
-Une fois qu'on l'a ainsi ramenée à ses proportions véritables, elle ne
-constitue plus une preuve décisive en faveur des éléments ethniques; car
-elle n'est plus qu'un fait curieux, qui ne suffit pas à démontrer une
-loi. Elle peut très bien n'être due qu'à la simple rencontre de facteurs
-indépendants. Tout au moins, pour qu'on pût l'attribuer à l'action des
-races, il faudrait que cette hypothèse fût confirmée et même réclamée,
-par d'autres faits. Or, tout au contraire, elle est contredite par ceux
-qui suivent:
-
-1° Il serait étrange qu'un type collectif comme celui des Allemands,
-dont la réalité est incontestable et qui a pour le suicide une si
-puissante affinité, cessât de la manifester dès que les circonstances
-sociales se modifient, et qu'un type à demi problématique comme celui
-des Celtes ou des anciens Belges, dont il ne reste que de rares
-vestiges, eût encore aujourd'hui sur cette même tendance une action
-efficace. Il y a trop d'écart entre l'extrême généralité des caractères
-qui en perpétuent le souvenir et la spécialité complexe d'un tel
-penchant.
-
-2° Nous verrons plus loin que le suicide était fréquent chez les anciens
-Celtes[63]. Si donc, aujourd'hui, il est rare dans les populations qu'on
-suppose être d'origine celtique, ce ne peut être en vertu d'une
-propriété congénitale de la race, mais de circonstances extérieures qui
-ont changé.
-
-3° Celtes et Kymris ne constituent pas des races primitives et pures;
-ils étaient affiliés «par le sang, comme par le langage et les
-croyances[64]». Les uns et les autres ne sont que des variétés de cette
-race d'hommes blonds et à haute stature qui, soit par invasions en
-masse, soit par essaims successifs, se sont peu à peu répandus dans
-toute l'Europe. Toute la différence qu'il y a entre eux au point de vue
-ethnographique, c'est que les Celtes, en se croisant avec les races
-brunes et petites du Midi, se sont écartés davantage du type commun. Par
-conséquent, si la plus grande aptitude des Kymris pour le suicide a des
-causes ethniques, elle viendrait de ce que, chez eux, la race primitive,
-s'est moins altérée. Mais alors, on devrait voir, même en dehors de la
-France, le suicide croître d'autant plus que les caractères distinctifs
-de cette race sont plus accusés. Or il n'en est rien. C'est en Norwège
-que se trouvent les plus hautes tailles de l'Europe (1 m. 72) et,
-d'ailleurs, c'est vraisemblablement du Nord, en particulier des bords de
-la Baltique, que ce type est originaire; c'est aussi là qu'il passe pour
-s'être le mieux maintenu. Pourtant, dans la presqu'île Scandinave, le
-taux des suicides n'est pas élevé. La même race, dit-on, a mieux
-conservé sa pureté en Hollande, en Belgique et en Angleterre qu'en
-France[65], et cependant ce dernier pays est beaucoup plus fécond en
-suicides que les trois autres.
-
-Du reste, cette distribution géographique des suicides français peut
-s'expliquer sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir les
-puissances obscures de la race. On sait que notre pays est divisé,
-moralement aussi bien qu'ethnologiquement, en deux parties qui ne se
-sont pas encore complètement pénétrées. Les populations du Centre et du
-Midi ont gardé leur humeur, un genre de vie qui leur est propre et,
-pour cette raison, résistent aux idées et aux moeurs du Nord. Or, c'est
-au Nord que se trouve le foyer de la civilisation française; elle est
-donc restée chose essentiellement septentrionale. D'autre part, comme
-elle contient, ainsi qu'on le verra plus loin, les principales causes
-qui poussent les Français à se tuer, les limites géographiques de sa
-sphère d'action sont aussi celles de la zone la plus fertile en
-suicides. Si donc les gens du Nord se tuent plus que ceux du Midi, ce
-n'est pas qu'ils y soient plus prédisposés en vertu de leur tempérament
-ethnique; c'est simplement que les causes sociales du suicide sont plus
-particulièrement accumulées au nord de la Loire qu'au sud.
-
-Quant à savoir comment cette dualité morale de notre pays s'est produite
-et maintenue, c'est une question d'histoire que des considérations
-ethnographiques ne sauraient suffire à résoudre. Ce n'est pas ou, en
-tout cas, ce n'est pas seulement la différence des races qui a pu eu
-être cause; car des races très diverses sont susceptibles de se mêler et
-de se perdre les unes dans les autres. Il n'y a pas entre le type
-septentrional et le type méridional un tel antagonisme que des siècles
-de vie commune n'aient pu en triompher. Le Lorrain ne différait pas
-moins du Normand que le Provençal de l'habitant de l'Ile-de-France. Mais
-c'est que, pour des raisons historiques, l'esprit provincial, le
-traditionnalisme local sont restés beaucoup plus forts dans le Midi,
-tandis qu'au Nord la nécessité de faire face à des ennemis communs, une
-plus étroite solidarité d'intérêts, des contacts plus fréquents ont
-rapproché plus tôt les peuples et confondu leur histoire. Et c'est
-précisément ce nivellement moral qui, en rendant plus active la
-circulation des hommes, des idées et des choses, a fait de cette
-dernière région le lieu d'origine d'une civilisation intense[66].
-
-
-
-
-III.
-
-
-La théorie qui fait de la race un facteur important du penchant au
-suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est héréditaire: car il
-ne peut constituer un caractère ethnique qu'à cette condition. Mais
-l'hérédité du suicide est-elle démontrée? La question mérite d'autant
-plus d'être examinée que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec
-la précédente, elle a par elle-même son intérêt propre. Si, en effet, il
-était établi que la tendance au suicide se transmet par la génération,
-il faudrait reconnaître qu'elle dépend étroitement d'un état organique
-déterminé.
-
-Mais il importe d'abord de préciser le sens des mots. Quand on dit du
-suicide qu'il est héréditaire, entend-on simplement que les enfants des
-suicidés, ayant hérité de l'humeur de leurs parents, sont enclins à se
-conduire comme eux dans les mêmes circonstances? Dans ces termes, la
-proposition est incontestable, mais sans portée, car ce n'est pas alors
-le suicide qui est héréditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un
-certain tempérament général qui peut, le cas échéant, y prédisposer les
-sujets, mais sans les nécessiter, et qui, par conséquent, n'est pas une
-explication suffisante de leur détermination. Nous avons vu, en effet,
-comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'éclosion,
-à savoir la neurasthénie sous ses différentes formes, ne rend aucunement
-compte des variations que présente le taux des suicides. Mais c'est dans
-un tout autre sens que les psychologues ont très souvent parlé
-d'hérédité. Ce serait la tendance à se tuer qui passerait directement et
-intégralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise,
-donnerait naissance au suicide avec un véritable automatisme. Elle
-consisterait alors en une sorte de mécanisme psychologique, doué d'une
-certaine autonomie, qui ne serait pas très différent d'une monomanie et
-auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mécanisme
-physiologique non moins défini. Par suite, elle dépendrait
-essentiellement de causes individuelles.
-
-L'observation démontre-t-elle l'existence d'une telle hérédité?
-Assurément, on voit parfois le suicide se reproduire dans une même
-famille avec une déplorable régularité. Un des exemples les plus
-frappants est celui que cite Gall: «Un sieur G..., propriétaire, laisse
-sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent à
-Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune
-paternelle; quelques-uns même l'augmentent. Aucun n'éprouve de malheurs;
-tous jouissent d'une bonne santé... Tous les sept frères, dans l'espace
-de quarante ans, se sont suicidés[67]». Esquirol a connu un négociant,
-père de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se tuèrent; un
-cinquième fit des tentatives répétées[68]. Ailleurs, on voit
-successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber
-à la même impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous
-apprendre à ne pas conclure prématurément en ces questions d'hérédité
-qui demandent à être traitées avec beaucoup de circonspection. Ainsi,
-les cas sont certainement nombreux où la phtisie frappe des générations
-successives, et cependant, les savants hésitent encore à admettre
-qu'elle est héréditaire. La solution contraire semble même prévaloir.
-Cette répétition de la maladie au sein d'une même famille peut être due,
-en effet, non à l'hérédité de la phtisie elle-même, mais à celle d'un
-tempérament général, propre à recevoir et à féconder, à l'occasion, le
-bacille générateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne
-serait pas l'affection elle-même, mais seulement un terrain de nature à
-en favoriser le développement. Pour avoir le droit de rejeter
-catégoriquement cette dernière explication, il faudrait avoir au moins
-établi que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le foetus; tant
-que cette démonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La même
-réserve est de rigueur dans le problème qui nous occupe. Il ne suffit
-donc pas, pour le résoudre, de citer certains faits favorables à la
-thèse de l'hérédité. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en
-nombre suffisant pour ne pas pouvoir être attribués à des rencontres
-accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils
-ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils à cette triple
-condition?
-
-Ils passent, il est vrai, pour n'être pas rares. Mais pour qu'on puisse
-en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'être héréditaire, ce
-n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins fréquents. Il faudrait, de
-plus, pouvoir déterminer quelle en est la proportion par rapport à
-l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement
-élevée du chiffre total des suicides, l'existence d'antécédents
-héréditaires était démontrée, on serait fondé à admettre qu'il y a entre
-ces deux faits un rapport de causalité, que le suicide a une tendance à
-se transmettre héréditairement. Mais tant que cette preuve manque, on
-peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus à des
-combinaisons fortuites de causes différentes. Or, les observations et
-les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question
-n'ont jamais été faites d'une manière étendue. On se contente presque
-toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intéressantes. Les
-quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont
-rien de démonstratif dans aucun sens; ils sont même un peu
-contradictoires. Sur 39 aliénés avec penchant plus ou moins prononcé au
-suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son
-établissement et sur lesquels il a pu réunir des informations assez
-complètes, il n'a trouvé qu'un seul cas où la même tendance se fût déjà
-rencontrée dans la famille du malade[69]. Sur 265 aliénés, Brierre de
-Boismont en a rencontré seulement 11, soit 4 %, dont les parents
-s'étaient suicidés[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup
-plus élevée; chez 13 sujets sur 60, il aurait constaté des antécédents
-héréditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'après la statistique bavaroise,
-la seule qui enregistre l'influence de l'hérédité, celle-ci, pendant les
-années 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72].
-
-Quelque peu décisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre
-compte qu'en admettant une hérédité spéciale du suicide, cette hypothèse
-recevrait une certaine autorité de l'impossibilité même où l'on serait
-de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres
-causes qui peuvent produire le même effet, surtout par leur concours.
-
-En premier lieu, presque toutes ces observations ont été faites par des
-aliénistes et, par conséquent, sur des aliénés. Or l'aliénation mentale
-est, peut-être, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus
-fréquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide
-qui est héréditaire, ou si ce n'est pas plutôt l'aliénation mentale dont
-il est un symptôme fréquent, mais pourtant accidentel. Le doute est
-d'autant plus fondé que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est
-surtout, sinon exclusivement, chez les aliénés suicidés que se
-rencontrent les cas favorables à l'hypothèse de l'hérédité[73]. Sans
-doute, même dans ces conditions, celle-ci joue un rôle important; mais
-ce n'est plus l'hérédité du suicide. Ce qui est transmis, c'est
-l'affection mentale dans sa généralité, c'est la tare nerveuse dont le
-meurtre de soi-même est une conséquence contingente, quoique toujours à
-redouter. Dans ce cas, l'hérédité ne porte pas plus sur le penchant au
-suicide, qu'elle ne porte sur l'hémoptysie dans les cas de phtisie
-héréditaire. Si le malheureux, qui compte à la fois dans sa famille des
-fous et des suicidés se tue, ce n'est pas parce que ses parents
-s'étaient tués, c'est parce qu'ils étaient fous. Aussi, comme les
-désordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par
-exemple, la mélancolie des ascendants devient le délire chronique ou la
-folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs
-membres d'une même famille se donnent la mort et que tous ces suicides,
-ressortissant à des folies différentes, appartiennent, par conséquent, à
-des types différents.
-
-Cependant, cette première cause ne suffit pas à expliquer tous les
-faits. Car, d'une part, il n'est pas prouvé que le suicide ne se répète
-jamais que dans les familles d'aliénés; de l'autre, il reste toujours
-cette particularité remarquable que, dans certaines de ces familles, le
-suicide paraît être à l'état endémique, quoique l'aliénation mentale
-n'implique pas nécessairement une telle conséquence. Tout fou n'est pas
-porté à se tuer. D'où vient donc qu'il y ait des souches de fous qui
-semblent prédestinées à se détruire? Ce concours de cas semblables
-suppose évidemment un facteur autre que le précédent. Mais on peut en
-rendre compte sans l'attribuera l'hérédité. La puissance contagieuse de
-l'exemple suffit à le produire.
-
-Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est
-éminemment contagieux. Cette contagiosité se fait surtout sentir chez
-les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles à
-toutes les suggestions en général et aux idées de suicide en
-particulier; car non seulement ils sont portés à reproduire tout ce qui
-les frappe, mais ils sont surtout enclins à répéter un acte pour lequel
-ils ont déjà quelque penchant. Or, cette double condition est réalisée
-chez les sujets aliénés ou simplement neurasthéniques, dont les parents
-se sont suicidés. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en
-même temps qu'elle les prédispose à accueillir facilement l'idée de se
-donner la mort. Il n'est donc pas étonnant que le souvenir ou le
-spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la
-source d'une obsession ou d'une impulsion irrésistible.
-
-Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle
-qui fait appel à l'hérédité, mais il y a des faits qu'elle seule fait
-comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles où s'observent des
-faits répétés de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement
-les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au même âge, mais encore
-ils s'exécutent de la même manière. Ici, c'est la pendaison qui est en
-honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu élevé. Dans un
-cas souvent cité, la ressemblance est encore poussée plus loin; c'est
-une même arme qui a servi à toute une famille, et cela à plusieurs
-années de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve
-de plus en faveur de l'hérédité. Cependant, s'il y a de bonnes raisons
-pour ne pas faire du suicide une entité psychologique distincte, combien
-il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide
-par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne démontrent-ils pas
-plutôt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur
-l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglanté déjà l'histoire
-de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsèdent et les
-persécutent pour les déterminer à reproduire, avec une aussi exacte
-fidélité, l'acte de leurs devanciers.
-
-Ce qui donne à cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que
-de nombreux cas où il ne peut être question d'hérédité et où la
-contagion est l'unique cause du mal, présentent le même caractère. Dans
-les épidémies dont il sera reparlé plus loin, il arrive presque toujours
-que les différents suicides se ressemblent avec la plus étonnante
-uniformité. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le
-monde connaît l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se
-pendirent successivement et en peu de temps à un même crochet, sous un
-passage obscur de l'hôtel. Le crochet enlevé, l'épidémie prit fin. De
-même au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une
-guérite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la même guérite;
-mais, dès que celle-ci fut brûlée, la contagion s'arrêta. Dans tous ces
-faits, l'influence prépondérante de l'obsession est évidente puisqu'ils
-cessent aussitôt qu'a disparu l'objet matériel qui en évoquait l'idée.
-Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres,
-semblent tous reproduire un même modèle, il est légitime de les
-attribuer à cette même cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son
-_maximum_ d'action dans ces familles où tout concourt à en accroître la
-puissance.
-
-Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs
-parents, ils cèdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille
-observée par Esquirol: «Le plus jeune (frère) âgé de 26 à 27 ans devient
-mélancolique et se précipite du toit de sa maison; un second frère, qui
-lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de
-suicide et meurt un an après des suites d'une abstinence prolongée et
-répétée... Un quatrième frère, médecin, qui, deux ans avant, m'avait
-répété avec un désespoir effrayant qu'il n'échapperait pas à son sort,
-se tue[75]». Moreau cite le fait suivant. Un aliéné, dont le frère et
-l'oncle paternel s'étaient tués, était affecté de penchant au suicide.
-Un frère qui venait lui rendre visite à Charenton était désespéré des
-idées horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se défendre de la
-conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient
-faire à Brierre de Boismont la confession suivante: «Jusqu'à 53 ans, je
-me suis bien porté; je n'avais aucun chagrin, mon caractère était assez
-gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commencé à avoir des idées noires...
-Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et, à chaque
-instant, je suis poussé à me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que
-mon frère s'est tué à 60 ans; jamais je ne m'en étais préoccupé d'une
-manière sérieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixième année, ce
-souvenir s'est présenté avec plus de vivacité à mon esprit et,
-maintenant, il est toujours présent.» Mais un des faits les plus
-probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans
-apprend «qu'un oncle du côté paternel s'était volontairement donné la
-mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ouï-dire que la
-folie était héréditaire, l'idée qu'elle pourrait un jour tomber dans ce
-triste état usurpa bientôt son attention... Elle était dans cette triste
-position lorsque son père mit volontairement un terme à son existence.
-Dès lors, (elle) se croit tout à fait vouée à une mort violente. Elle
-ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle répète: «Je
-dois périr comme mon père et comme mon oncle! mon sang est donc
-corrompu!» Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait
-être son père ne l'était réellement pas. Pour la débarrasser de ses
-craintes, sa mère lui avoue la vérité et lui ménage une entrevue avec
-son père véritable. La ressemblance physique était si grande que la
-malade vit tous ses doutes se dissiper à l'instant même. Dès lors, elle
-renonce à toute idée de suicide; sa gaieté revient progressivement et sa
-santé se rétablit[77].»
-
-Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables à l'hérédité du suicide
-ne suffisent pas à en démontrer l'existence, de l'autre, ils se prêtent
-sans peine à une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de
-statistique, dont l'importance semble avoir échappé aux psychologues,
-sont inconciliables avec l'hypothèse d'une transmission héréditaire
-proprement dite. Ce sont les suivants:
-
-1° S'il existe un déterminisme organico-psychique, d'origine
-héréditaire, qui prédestine les hommes à se tuer, il doit sévir à peu
-près également sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par
-soi-même, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la génération
-grève les garçons plutôt que les filles. Or, en fait, nous savons que
-les suicides féminins sont en très petit nombre et ne représentent
-qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi
-si l'hérédité avait la puissance qu'on lui attribue.
-
-Dira-t-on que les femmes héritent, tout comme les hommes, du penchant au
-suicide, mais qu'il est neutralisé, la plupart du temps, par les
-conditions sociales qui sont propres au sexe féminin? Mais que faut-il
-penser d'une hérédité qui, dans la majeure partie des cas, reste
-latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualité dont rien
-n'établit l'existence?
-
-2° Parlant de l'hérédité de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces
-termes: «Que l'on admette l'hérédité dans un cas de ce genre (il s'agit
-d'une phtisie déclarée chez un enfant de trois mois), tout nous y
-autorise... Il est déjà moins certain que la tuberculose date de la vie
-intra-utérine, quand elle éclate quinze ou vingt mois après la
-naissance, alors que rien ne pouvait faire soupçonner l'existence d'une
-tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui
-apparaissent quinze, vingt ou trente ans après la naissance? En
-supposant même qu'une lésion aurait existé au commencement de la vie,
-cette lésion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa
-virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles
-plutôt que les bacilles bien vivants... que le sujet est exposé à
-rencontrer sur son chemin[78]». En effet, pour avoir le droit de
-soutenir qu'une affection est héréditaire, à défaut de la preuve
-péremptoire qui consiste à en faire voir le germe dans le foetus ou dans
-le nouveau-né, à tout le moins faudrait-il établir qu'elle se produit
-fréquemment chez les jeunes enfants. Voilà pourquoi on a fait de
-l'hérédité la cause fondamentale de cette folie spéciale qui se
-manifeste dès la première enfance et que l'on a appelée, pour cette
-raison, folie héréditaire. Koch a même montré que, dans les cas où la
-folie, sans être créée de toutes pièces par l'hérédité, ne laisse pas
-d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marquée à la
-précocité que là où il n'y a pas d'antécédents connus[79].
-
-On cite, il est vrai, des caractères qui sont regardés comme
-héréditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu'à un âge plus ou moins
-avancé: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable
-dans l'hypothèse de l'hérédité que s'ils dépendent d'un état organique
-qui ne peut lui-même se constituer qu'au cours de l'évolution
-individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions
-sexuelles, l'hérédité ne peut évidemment produire d'effets ostensibles
-qu'à la puberté. Mais si la propriété transmise est possible à tout
-âge, elle devrait se manifester d'emblée. Par conséquent, plus elle met
-de temps à apparaître, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de
-l'hérédité qu'une faible incitation à être. Or, on ne voit pas pourquoi
-la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du développement
-organique plutôt que de telle autre. Si elle constitue un mécanisme
-défini, qui peut se transmettre tout organisé, il devrait donc entrer en
-jeu dès les premières années.
-
-Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est
-extrêmement rare chez les enfants. En France, d'après Legoyt, sur 1
-million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la période
-1861-75, 4,3 suicides de garçons, 1,8 suicides de filles. En Italie,
-d'après Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne
-s'élèvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre
-(période 1866-75), et la proportion est sensiblement la même dans tous
-les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent à cinq ans et ils
-sont tout à fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouvé que ces faits
-extraordinaires doivent être attribués à l'hérédité. Il ne faut pas
-oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est placé sous l'action des
-causes sociales et qu'elles peuvent suffire à le déterminer au suicide.
-Ce qui démontre leur influence même dans ce cas, c'est que les suicides
-d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi
-nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi,
-la vie sociale ne commence aussitôt pour l'enfant, comme le prouve la
-précocité qui distingue le petit citadin. Initié plus tôt et plus
-complètement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tôt et
-plus complètement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays
-cultivés, le nombre des suicides infantiles s'accroît avec une
-déplorable régularité[81].
-
-Il y a plus. Non seulement le suicide est très rare pendant l'enfance,
-mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive à son apogée et,
-dans l'intervalle, il croît régulièrement d'âge en âge.
-
-TABLEAU IX[82]
-
-_Suicides aux différents âges (pour un million de sujets de chaque
-âge)._
-
-/*
-+-------------+----------+-----------+---------+----------+----------+
-| | FRANCE | PRUSSE | SAXE | ITALIE | DANEMARK |
-| | (1835-44)| (1873-75) |(1847-58)| (1872-76)| (1845-56)|
-| +----------+-----------+---------+----------+----------+
-| | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. & F. |
-+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
-|Au-dessous de| | | | | | | | | |
-|16 ans | 2,2| 1,2| 10,5| 3,2| 9,6| 2,4| 3,2 | 1,0| 113 |
-+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
-|De 16 à 20 | 56,5|31,7|122,0| 50,3| 210| 85 | 32,3|12,2| 272 |
-+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
-|De 20 à 30 |130,5|44,5|231,1| 60,8| 396| 108| 77,0|18,9| 307 |
-+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
-|De 30 à 40 |155,6|44,0|235,1| 55,6| | | 72,3|19,6| 426 |
-+-------------+-----+----+-----+-----+ 551| 126+-----+----+----------+
-|De 40 à 50 |204,7|64,7|347,0| 61,6| | |102,3|26,0| 576 |
-+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
-|De 50 à 60 |217,9|74,8| | | | |140,0|32,0| 702 |
-+-------------+-----+----+ | | 906| 207+-----+----+----------+
-|De 60 à 70 |317,3|83,7| | | | |147,8|34,5| |
-+-------------+-----+----+529,0|113,9+----+----+-----+----+ 783 |
-|De 70 à 80 |317,3|91,8| | | | |124,3|29,1| |
-+-------------+-----+----+ | | 917| 297+-----+----+----------+
-|Au-dessus |345,1|81,4| | | | |103,8|33,8| 642 |
-+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
-*/
-
-Avec quelques nuances, ces rapports sont les mêmes dans tous les pays.
-La Suède est la seule société où le maximum tombe entre 40 et 50 ans.
-Partout ailleurs, il ne se produit qu'à la dernière ou à
-l'avant-dernière période de la vie et, partout également, à de très
-légères exceptions près qui sont peut-être dues à des erreurs de
-recensement[83], l'accroissement jusqu'à cette limite extrême est
-continu. La décroissance que l'on observe au delà de 80 ans n'est pas
-absolument générale et, en tout cas, elle est très faible. Le
-contingent de cet âge est un peu au-dessous de celui que fournissent les
-septuagénaires, mais il reste supérieur aux autres ou, tout au moins, à
-la plupart des autres. Comment, dès lors, attribuer à l'hérédité une
-tendance qui n'apparaît que chez l'adulte _et qui, à partir de ce
-moment, prend toujours plus de force à mesure que l'homme avance dans
-l'existence?_ Comment qualifier de congénitale une affection qui, nulle
-ou très faible pendant l'enfance, va de plus en plus en se développant
-et n'atteint son maximum d'intensité que chez les vieillards?
-
-La loi de l'hérédité homochrone ne saurait être invoquée en l'espèce.
-Elle énonce, en effet, que, dans certaines circonstances, le caractère
-hérité apparaît chez les descendants à peu près au même âge que chez les
-parents. Mais ce n'est pas le cas du suicide qui, au delà de 10 ou de 15
-ans, est de tous les âges sans distinction. Ce qu'il a de
-caractéristique, ce n'est pas qu'il se manifeste à un moment déterminé
-de la vie, c'est qu'il progresse sans interruption d'âge en âge. Cette
-progression ininterrompue démontre que la cause dont il dépend se
-développe elle-même à mesure que l'homme vieillit. Or l'hérédité ne
-remplit pas cette condition; car elle est, par définition, tout ce
-qu'elle doit et peut être dès que la fécondation est accomplie.
-Dira-t-on que le penchant au suicide existe à l'état latent dès la
-naissance, mais qu'il ne devient apparent que sous l'action d'autres
-forces dont l'apparition est tardive et le développement progressif?
-Mais c'est reconnaître que l'influence héréditaire se réduit tout au
-plus à une prédisposition très générale et indéterminée; car, si le
-concours d'un autre facteur lui est tellement indispensable qu'elle fait
-seulement sentir son action quand il est donné et dans la mesure où il
-est donné, c'est lui qui doit être regardé comme la cause véritable.
-
-Enfin, la façon dont le suicide varie selon les âges prouve que, de
-toute manière, un état organico-psychique n'en saurait être la cause
-déterminante. Car tout ce qui tient à l'organisme, étant soumis au
-rythme de la vie, passe successivement par une phase de croissance, puis
-de stationnement et, enfin, de régression. Il n'y a pas de caractère
-biologique ou psychologique qui progresse sans terme; mais tous, après
-être arrivés à un moment d'apogée, entrent en décadence. Au contraire,
-le suicide ne parvient à son point culminant qu'aux dernières limites de
-la carrière humaine. Même le recul que l'on constate assez souvent vers
-80 ans, outre qu'il est léger et n'est pas absolument général, n'est que
-relatif, puisque les nonagénaires se tuent encore autant ou plus que les
-sexagénaires, plus surtout que les hommes en pleine maturité. Ne
-reconnaît-on pas à ce signe que la cause qui fait varier le suicide ne
-saurait consister en une impulsion congénitale et immuable, mais dans
-l'action progressive de la vie sociale? De même qu'il apparaît plus ou
-moins tôt, selon l'âge auquel les hommes débutent dans la société, il
-croît à mesure qu'ils y sont plus complètement engagés.
-
-Nous voici donc ramenés à la conclusion du chapitre précédent. Sans
-doute, le suicide n'est possible que si la constitution des individus ne
-s'y refuse pas. Mais l'état individuel qui lui est le plus favorable
-consiste, non en une tendance définie et automatique (sauf le cas des
-aliénés), mais en une aptitude générale et vague, susceptible de prendre
-des formes diverses selon les circonstances, qui permet le suicide, mais
-ne l'implique pas nécessairement et, par conséquent, n'en donne pas
-l'explication.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-
-Le suicide et les facteurs cosmiques[84].
-
-
-Mais si, à elles seules, les prédispositions individuelles ne sont pas
-des causes déterminantes du suicide, elles ont peut-être plus d'action
-quand elles se combinent avec certains facteurs cosmiques. De même que
-le milieu matériel fait parfois éclore des maladies qui, sans lui,
-resteraient à l'état de germe, il pourrait se faire qu'il eût le pouvoir
-de faire passer à l'acte les aptitudes générales et purement virtuelles
-dont certains individus seraient naturellement doués pour le suicide.
-Dans ce cas, il n'y aurait pas lieu de voir dans le taux des suicides un
-phénomène social; dû au concours de certaines causes physiques et d'un
-état organico-psychique, il relèverait tout entier ou principalement de
-la psychologie morbide. Peut-être, il est vrai, aurait-on du mal à
-expliquer comment, dans ces conditions, il peut être si étroitement
-personnel à chaque groupe social: car, d'un pays à l'autre, le milieu
-cosmique ne diffère pas très sensiblement. Pourtant, un fait important
-ne laisserait pas d'être acquis: c'est qu'on pourrait rendre compte de
-certaines, tout au moins, des variations que présente ce phénomène, sans
-faire intervenir de causes sociales.
-
-Parmi les facteurs de cette espèce, il en est deux seulement auxquels on
-a attribué une influence suicidogène; c'est le climat et la température
-saisonnière.
-
-I.
-
-Voici comment les suicides se distribuent sur la carte d'Europe, selon
-les différents degrés de latitude:
-
-/*
-+-------------------------------+------------------------------------+
-|Du 36e au 43e degré de latitude| 21,1 suicides par million d'hab. |
-+-------------------------------+------------------------------------+
-|Du 43e au 50e --- --- | 93,3 --- --- |
-+-------------------------------+------------------------------------+
-|Du 50e au 55e --- --- |172,5 --- --- |
-+-------------------------------+------------------------------------+
-|Au delà. | 88,1 --- --- |
-+-------------------------------+------------------------------------+
-*/
-
-C'est donc dans le sud et au nord de l'Europe que le suicide est
-_minimum_; c'est au centre qu'il est le plus développé: avec plus de
-précision, Morselli a pu dire que l'espace compris entre le 47e et le
-57e degré de latitude, d'une part, et le 20e et le 40e degré de
-longitude, de l'autre, était le lieu de prédilection du suicide. Cette
-zone coïncide assez bien avec la région la plus tempérée de l'Europe.
-Faut-il voir dans cette coïncidence un effet des influences
-climatériques?
-
-C'est la thèse qu'a soutenue Morselli, non toutefois sans quelque
-hésitation. On ne voit pas bien, en effet, quel rapport il peut y avoir
-entre le climat tempéré et la tendance au suicide; il faudrait donc que
-les faits fussent singulièrement concordants pour imposer une telle
-hypothèse. Or, bien loin qu'il y ait un rapport entre le suicide et tel
-ou tel climat, il est constant qu'il a fleuri sous tous les climats.
-Aujourd'hui, l'Italie en est relativement exempte; mais il y fut très
-fréquent au temps de l'Empire, alors que Rome était la capitale de
-l'Europe civilisée. De même, sous le ciel brûlant de l'Inde, il a été, à
-certaines époques, très développé[85].
-
-La configuration même de cette zone montre bien que le climat n'est pas
-la cause des nombreux suicides qui s'y commettent. La tache qu'elle
-forme sur la carte n'est pas constituée par une seule bande, à peu près
-égale et homogène, qui comprendrait tous les pays soumis au même climat,
-mais par deux taches distinctes: l'une qui a pour centre
-l'Île-de-France et les départements circonvoisins, l'autre la Saxe et la
-Prusse. Elles coïncident donc, non avec une région climatérique
-nettement définie, mais avec les deux principaux foyers de la
-civilisation européenne. C'est, par conséquent dans la nature de cette
-civilisation, dans la manière dont elle se distribue entre les
-différents pays, et non dans les vertus mystérieuses du climat, qu'il
-faut aller chercher la cause qui fait l'inégal penchant des peuples pour
-le suicide.
-
-On peut expliquer de même un autre fait que Guerry avait déjà signalé,
-que Morselli confirme par des observations nouvelles et qui, s'il n'est
-pas sans exceptions, est pourtant assez général. Dans les pays qui ne
-font pas partie de la zone centrale, les régions qui en sont le plus
-rapprochées, soit au Nord soit au Sud, sont aussi les plus éprouvées par
-le suicide. C'est ainsi qu'en Italie il est surtout développé au Nord,
-tandis qu'en Angleterre et en Belgique il l'est davantage au Midi. Mais
-on n'a aucune raison d'imputer ces faits à la proximité du climat
-tempéré. N'est-il pas plus naturel d'admettre que les idées, les
-sentiments, en un mot, les courants sociaux qui poussent avec tant de
-force au suicide les habitants de la France septentrionale et de
-l'Allemagne du Nord, se retrouvent dans les pays voisins qui vivent un
-peu de la même vie, mais avec une moindre intensité? Voici, d'ailleurs,
-qui montre combien est grande l'influence des causes sociales sur cette
-répartition du suicide. En Italie, jusqu'en 1870, ce sont les provinces
-du Nord qui comptaient le plus de suicides, le Centre venait ensuite et
-le Sud en troisième lieu. Mais peu à peu, la distance entre le Nord et
-le Centre a diminué et les rangs respectifs ont fini par être
-intervertis (Voir tableau X, ci-dessus). Le climat des différentes
-régions est cependant resté le même. Ce qu'il y a eu de changé, c'est
-que, par suite de la conquête de Rome en 1870, la capitale de l'Italie a
-été transportée au centre du pays. Le mouvement scientifique,
-artistique, économique s'est déplacé dans le même sens. Les suicides ont
-suivi.
-
-Tableau X
-
-_Distribution régionale du suicide en Italie._
-
-/*
-+--------------+-------------------------+---------------------------+
-| | SUICIDES PAR MILLION |LE TAUX DE CHAQUE RÉGION |
-| | | |
-| | d'habitants. | exprimé en fonction |
-| | | |
-| | |de celui du Nord représenté|
-| | | |
-| | | par 100. |
-+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
-| |PÉRIODE | | | | | |
-| |1866-67.|1864-76.|1884-86|1866-67. |1864-76.|1884-86.|
-+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
-|Nord | 33,8 | 43,6 | 63 | 100 | 100 | 100 |
-+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
-|Centre | 25,6 | 40,8 | 88 | 75 | 93 | 139 |
-+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
-|Sud | 8,3 | 16,5 | 21 | 24 | 37 | 33 |
-+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
-*/
-
-
-
-Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur une hypothèse que rien
-ne prouve et que tant de faits infirment.
-
-
-II.
-
-L'influence de la température saisonnière paraît mieux établie. Les
-faits peuvent être diversement interprétés, mais ils sont constants.
-
-Si, au lieu de les observer, on essayait de prévoir par le raisonnement
-quelle doit être la saison la plus favorable au suicide, on croirait
-volontiers que c'est celle où le ciel est le plus sombre, où la
-température est la plus basse ou la plus humide. L'aspect désolé que
-prend alors la nature n'a-t-il pas pour effet de disposer à la rêverie,
-d'éveiller les passions tristes, de provoquer à la mélancolie?
-D'ailleurs, c'est aussi l'époque où la vie est le plus rude, parce qu'il
-nous faut une alimentation plus riche pour suppléer à l'insuffisance de
-la chaleur naturelle et qu'il est plus difficile de se la procurer.
-C'est déjà pour cette raison que Montesquieu considérait les pays
-brumeux et froids comme particulièrement favorables au développement du
-suicide et, pendant longtemps, cette opinion fit loi. En l'appliquant
-aux saisons, on en arriva à croire que c'est à l'automne que devait se
-trouver l'apogée du suicide. Quoique Esquirol eût déjà émis des doutes
-sur l'exactitude de cette théorie, Falret en acceptait encore le
-principe[86]. La statistique l'a aujourd'hui définitivement réfutée. Ce
-n'est ni en hiver, ni en automne que le suicide atteint son _maximum_;,
-mais pendant la belle saison, alors que la nature est le plus riante et
-la température le plus douce. L'homme quitte de préférence la vie au
-moment où elle est le plus facile. Si, en effet, on divise l'année en
-deux semestres, l'un qui comprend les six mois les plus chauds (de mars
-à août inclusivement), l'autre les six mois les plus froids, c'est
-toujours le premier qui compte le plus de suicides. _Il n'est pas un
-pays qui fasse exception à cette loi._ La proportion, à quelques unités
-près, est la même partout. Sur 1.000 suicides annuels, il y en a de 590
-à 600 qui sont commis pendant la belle saison et 400 seulement pendant
-le reste de l'année.
-
-Le rapport entre le suicide et les variations de la température peut
-même être déterminé avec plus de précision.
-
-Si l'on convient d'appeler hiver le trimestre qui va de décembre à
-février inclus, printemps celui qui s'étend de mars à mai, été celui qui
-commence en juin pour finir en août, et automne les trois mois suivants,
-et si l'on classe ces quatre saisons suivant l'importance de leur
-mortalité-suicide, on trouve que presque partout l'été tient la première
-place. Morselli a pu comparer à ce point de vue 34 périodes différentes
-appartenant à 18 États européens, et il a constaté que dans 30 cas,
-c'est-à-dire 88 fois sur cent, le maximum des suicides tombait pendant
-la période estivale, trois fois seulement au printemps, une seule fois
-en automne. Cette dernière irrégularité que l'on a observée dans le seul
-grand-duché de Bade et à un seul moment de son histoire est sans valeur,
-car elle résulte d'un calcul qui porte sur une période de temps trop
-courte; d'ailleurs, elle ne s'est pas reproduite aux périodes
-ultérieures. Les trois autres exceptions ne sont guère plus
-significatives. Elles se rapportent à la Hollande, à l'Irlande, à la
-Suède. Pour ce qui est des deux premiers pays, les chiffres effectifs
-qui ont servi de base à l'établissement des moyennes saisonnières sont
-trop faibles pour qu'on en puisse rien conclure avec certitude; il n'y a
-que 387 cas pour la Hollande et 755 pour l'Irlande. Du reste, la
-statistique de ces deux peuples n'a pas toute l'autorité désirable.
-Enfin, pour la Suède, c'est seulement pendant la période 1835-51 que le
-fait a été constaté. Si donc on s'en tient aux États sur lesquels nous
-sommes authentiquement renseignés, on peut dire que la loi est absolue
-et universelle.
-
-L'époque où a lieu le minimum n'est pas moins régulière: 30 fois sur 34,
-c'est-à-dire 88 fois sur cent, il arrive en hiver; les quatre autres
-fois en automne. Les quatre pays qui s'écartent de la règle sont
-l'Irlande et la Hollande (comme dans le cas précédent) le canton de
-Berne et la Norwège. Nous savons quelle est la portée des deux premières
-anomalies; la troisième en a moins encore, car elle n'a été observée que
-sur un ensemble de 97 suicides. En résumé 26 fois sur 34, soit 76 fois
-sur cent, les saisons se rangent dans l'ordre suivant: été, printemps,
-automne, hiver. Ce rapport est vrai sans aucune exception du Danemark,
-de la Belgique, de la France, de la Prusse, de la Saxe, de la Bavière,
-du Wurtemberg, de l'Autriche, de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne.
-
-Non seulement les saisons se classent de la même manière, mais la part
-proportionnelle de chacune diffère à peine d'un pays à l'autre. Pour
-rendre cette invariabilité plus sensible, nous avons, dans le tableau XI
-(V. ci-dessous), exprimé le contingent de chaque saison dans les
-principaux États européens en fonction du total annuel ramené à mille.
-On voit que les mêmes séries de nombres reviennent presque identiquement
-dans chaque colonne.
-
-Tableau XI
-
-_Part proportionnelle de chaque saison dans le total annuel des suicides
-de chaque pays._
-
-/*
-+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
-| |DANEMARK|BELGIQUE| FRANCE| SAXE |BAVIÈRE|AUTRICHE|PRUSSE |
-| |1858-65 |1841-49 |1835-43|1847-58|1858-65|1858-59 |1869-72|
-+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
-| Été | 312 | 301 | 306 | 307 | 308 | 315 | 290 |
-+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
-|Printemps| 284 | 275 | 283 | 281 | 282 | 281 | 284 |
-+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
-| Automne | 227 | 229 | 210 | 217 | 218 | 219 | 227 |
-+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
-| Hiver | 177 | 195 | 201 | 195 | 192 | 185 | 199 |
-+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
-| | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 |
-+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
-*/
-
-De ces faits incontestables Ferri et Morselli ont conclu que la
-température avait sur la tendance au suicide une influence directe; que
-la chaleur, par l'action mécanique qu'elle exerce sur les fonctions
-cérébrales, entraînait l'homme à se tuer. Ferri a même essayé
-d'expliquer de quelle manière elle produisait cet effet. D'une part,
-dit-il, la chaleur augmente l'excitabilité du système nerveux; de
-l'autre, comme, avec la saison chaude, l'organisme n'a pas besoin de
-consommer autant de matériaux pour entretenir sa propre température au
-degré voulu, il en résulte une accumulation de forces disponibles qui
-tendent naturellement à trouver leur emploi. Pour cette double raison,
-il y a, pendant l'été, un surcroît d'activité, une pléthore de vie qui
-demande à se dépenser et ne peut guère se manifester que sous forme
-d'actes violents. Le suicide est une de ces manifestations, l'homicide
-en est une autre, et voilà pourquoi les morts volontaires se multiplient
-pendant cette saison en même temps que les crimes de sang. D'ailleurs,
-l'aliénation mentale, sous toutes ses formes, passe pour se développer à
-cette époque; il est donc naturel, a-t-on dit, que le suicide, par suite
-des rapports qu'il soutient avec la folie, évolue de la même manière.
-
-Cette théorie, séduisante par sa simplicité, paraît, au premier abord,
-concorder avec les faits. Il semble même qu'elle n'en soit que
-l'expression immédiate. En réalité, elle est loin d'en rendre compte.
-
-
-
-
-III.
-
-
-En premier lieu, elle implique une conception très contestable du
-suicide. Elle suppose, en effet, qu'il a toujours pour antécédent
-psychologique un état de surexcitation, qu'il consiste en un acte
-violent et n'est possible que par un grand déploiement de force. Or, au
-contraire, il résulte très souvent d'une extrême dépression. Si le
-suicide exalté ou exaspéré se rencontre, le suicide morne n'est pas
-moins fréquent; nous aurons l'occasion de l'établir. Mais il est
-impossible que la chaleur agisse de la même manière sur l'un et sur
-l'autre; si elle stimule le premier, elle doit rendre le second plus
-rare. L'influence aggravante qu'elle pourrait avoir sur certains sujets
-serait neutralisée et comme annulée par l'action modératrice qu'elle
-exercerait sur les autres; par conséquent, elle ne pourrait pas se
-manifester, surtout d'une façon aussi sensible, à travers les données de
-la statistique. Les variations qu'elles présentent selon les saisons
-doivent donc avoir une autre cause. Quant à y voir un simple contre-coup
-des variations similaires que subirait, au même moment, l'aliénation
-mentale, il faudrait, pour pouvoir accepter cette explication, admettre
-entre le suicide et la folie une relation plus immédiate et plus étroite
-que celle qui existe. D'ailleurs, il n'est même pas prouvé que les
-saisons agissent de la même manière sur ces deux phénomènes[87], et,
-quand même ce parallélisme serait incontestable, il resterait encore à
-savoir si ce sont les changements de la température saisonnière qui font
-monter et descendre la courbe de l'aliénation mentale. Il n'est pas sûr
-que des causes d'une tout autre nature ne puissent produire ou
-contribuer à produire ce résultat.
-
-Mais, de quelque manière qu'on explique cette influence attribuée à la
-chaleur, voyons si elle est réelle.
-
-Il semble bien résulter de quelques observations que les chaleurs trop
-violentes excitent l'homme à se tuer. Pendant l'expédition d'Égypte, le
-nombre des suicides augmenta, paraît-il, dans l'armée française et on
-imputa cet accroissement à l'élévation de la température. Sous les
-tropiques, il n'est pas rare de voir des hommes se précipiter
-brusquement à la mer quand le soleil darde verticalement ses rayons. Le
-docteur Dietrich raconte que, dans un voyage autour du monde accompli de
-1844 à 1847 par le comte Charles de Gortz, il remarqua une impulsion
-irrésistible, qu'il nomme _the horrors_, chez les marins de l'équipage
-et qu'il décrit ainsi: «Le mal, dit-il, se manifeste généralement dans
-la saison d'hiver lorsque, après une longue traversée, les marins ayant
-mis pied à terre, se placent sans précautions autour d'un poële ardent
-et se livrent, suivant l'usage, aux excès de tout genre. C'est en
-rentrant à bord que se déclarent les symptômes du terrible _horrors_.
-Ceux que l'affection atteint sont poussés par une puissance irrésistible
-à se jeter dans la mer, soit que le vertige les saisisse au milieu de
-leurs travaux, au sommet des mâts, soit qu'il survienne durant le
-sommeil dont les malades sortent violemment en poussant des hurlements
-affreux». On a également observé que le _sirocco_, qui ne peut souffler
-sans rendre la chaleur étouffante, a sur le suicide une influence
-analogue[88].
-
-Mais elle n'est pas spéciale à la chaleur; le froid violent agit de
-même. C'est ainsi que, pendant la retraite de Moscou, notre armée,
-dit-on, fut éprouvée par de nombreux suicides. On ne saurait donc
-invoquer ces faits pour expliquer comment il se fait que, régulièrement,
-les morts volontaires sont plus nombreuses en été qu'en automne, et en
-automne qu'en hiver; car tout ce qu'on en peut conclure, c'est que les
-températures extrêmes, quelles qu'elles soient, favorisent le
-développement du suicide. On comprend, du reste, que les excès de tout
-genre, les changements brusques et violents survenus dans le milieu
-physique, troublent l'organisme, déconcertent le jeu normal des
-fonctions et déterminent ainsi des sortes de délires au cours desquels
-l'idée du suicide peut surgir et se réaliser, si rien ne la contient.
-Mais il n'y a aucune analogie entre ces perturbations exceptionnelles et
-anormales et les variations graduées par lesquelles passe la température
-dans le cours de chaque année. La question reste donc entière. C'est à
-l'analyse des données statistiques qu'il faut en demander la solution.
-
-Si la température était la cause fondamentale des oscillations que nous
-avons constatées, le suicide devrait régulièrement varier comme elle. Or
-il n'en est rien. On se tue beaucoup plus au printemps qu'en automne,
-quoiqu'il fasse alors un peu plus froid:
-
-/*
-+---------+-----------------------------+----------------------------+
-| | FRANCE | ITALIE |
-+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
-| | Sur 1.000 | | Sur 1.000 | |
-| | suicides | Température| suicides |Température|
-| | annuels combien| moyenne | annuels combien| moyenne |
-| | à chaque saison| des saisons| à chaque saison|des saisons|
-+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
-|Printemps| 284 | 10°,2 | 297 | 12°,9 |
-+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
-|Automne | 227 | 11°,1 | 196 | 13°,1 |
-+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
-*/
-
-Ainsi, tandis que le thermomètre monte de 0°,9 en France, et de 0°,2 en
-Italie, le chiffre des suicides diminue de 21 % dans le premier de ces
-pays et de 35 % dans l'autre. De même, la température de l'hiver est, en
-Italie, beaucoup plus basse que celle de l'automne (2°,3 au lieu de 13°,
-1), et pourtant, la mortalité-suicide est à peu près la même dans les
-deux saisons (196 cas d'un côté, 194 de l'autre). Partout, la différence
-entre le printemps et l'été est très faible pour les suicides, tandis
-qu'elle est très élevée pour la température. En France, l'écart est de
-78 % pour l'une et seulement de 8 % pour l'autre; en Prusse, il est
-respectivement de 121 % et de 4 %.
-
-Cette indépendance par rapport à la température est encore plus sensible
-si l'on observe le mouvement des suicides, non plus par saisons, mais
-par mois. Ces variations mensuelles sont, en effet, soumises à la loi
-suivante qui s'applique à tous les pays d'Europe: _À partir du mois de
-janvier inclus la marche du suicide est régulièrement ascendante de mois
-en mois jusque vers juin et régulièrement régressive à partir de ce
-moment jusqu'à la fin de l'année._ Le plus généralement, 62 fois sur
-cent, le maximum tombe en juin, 25 fois en mai et 12 fois en juillet. Le
-minimum a eu lieu 60 fois sur cent en décembre, 22 fois en janvier, 15
-fois en novembre et 3 fois en octobre. D'ailleurs, les irrégularités les
-plus marquées sont données, pour la plupart, par des séries trop petites
-pour avoir une grande signification. Là où l'on peut suivre le
-développement du suicide sur un long espace de temps, comme en France,
-on le voit croître jusqu'en juin, décroître ensuite jusqu'en janvier et
-la distance entre les extrêmes n'est pas inférieure à 90 ou 100 % en
-moyenne. Le suicide n'arrive donc pas à son apogée aux mois les plus
-chauds qui sont août ou juillet; au contraire, à partir d'août, il
-commence à baisser et très sensiblement. De même dans la majeure partie
-des cas, il ne descend pas à son point le plus bas en janvier qui est le
-mois le plus froid, mais en décembre. Le tableau XII (V. ci-dessous)
-montre pour chaque mois que la correspondance entre les mouvements du
-thermomètre et ceux du suicide n'a rien de régulier ni de constant.
-
-Tableau XII[89]
-
-/*
-+---------+-----------------+----------------------+-----------------+
-| |FRANCE (1866-70) | ITALIE (1883-88) |PRUSSE (1876-78, |
-| | | | 80-82, 85-89) |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-| | | Combien | | Combien | | Combien |
-| | | de | | de | | de |
-| | Temp. |suicides | Temp. | suicides| Temp. | suicides|
-| |moyenne| chaque | moyenne | chaque |moyenne| chaque |
-| | |mois sur | | mois sur|(1848 | mois sur|
-| | | 1.000 |Rome |Naples| 1.000 |- 1877)| 1.000 |
-| | |suicides | | suicides| | suicides|
-| | |annuels. | | annuels.| | annuels.|
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Janvier | 2°,4 | 68 | 6°,8| 8°,4 | 69 | 0°,28 | 61 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Février | 4° | 80 | 8°,2| 9°,3 | 80 | 0°,73 | 67 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Mars | 6°,4 | 86 |10°,4|10°,7 | 81 | 2°,74 | 78 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Avril | 10°,1 | 102 |13°,5|14°, | 98 | 6°,79 | 99 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Mai | 14°,2 | 105 |18°,0|17°,9 | 103 |10°,47 | 104 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Juin | 17°,2 | 107 |21°,9|21°,5 | 105 |14°,05 | 105 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Juillet | 18°,9 | 100 |24°,9|24°,3 | 102 |15°,22 | 99 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Août | 18°,5 | 82 |24°,3|24°,2 | 93 |14°,60 | 90 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Septembre| 15°,7 | 74 |21°,2|21°,05| 73 |11°,60 | 83 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Octobre | 11°,3 | 70 |16°,3|17°,1 | 65 | 7°,79 | 78 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Novembre | 6°,5 | 66 |10°,9|12°,2 | 63 | 2°,93 | 70 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-|Décembre | 3°,7 | 61 | 7°,9| 9°,5 | 61 | 0°,60 | 61 |
-+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
-*/
-
-Dans un même pays, des mois dont la température est sensiblement la même
-produisent un nombre proportionnel de suicides très différent (par
-exemple, mai et septembre, avril et octobre en France, juin et
-septembre, en Italie, etc.). L'inverse n'est pas moins fréquent; janvier
-et octobre, février et août, en France, comptent autant de suicides
-malgré des différences énormes de température, et il en est de même
-d'avril et de juillet en Italie et en Prusse. De plus, les chiffres
-proportionnels sont presque rigoureusement les mêmes pour chaque mois
-dans ces différents pays, quoique la température mensuelle soit très
-inégale d'un pays à l'autre. Ainsi, mai dont la température est de
-10°,47 en Prusse, de 14°,2 en France et de 18° en Italie, donne dans la
-première 104 suicides, 105 dans la seconde et 103 dans la troisième[90].
-On peut faire la même remarque pour presque tous les autres mois. Le cas
-de décembre est particulièrement significatif. Sa part dans le total
-annuel des suicides est rigoureusement la même pour les trois sociétés
-comparées (61 suicides pour mille); et pourtant le thermomètre à cette
-époque de l'année, marque en moyenne 7°,9 à Rome, 9°,5 à Naples, tandis
-qu'en Prusse il ne s'élève pas au-dessus de 0°,67. Non seulement les
-températures mensuelles ne sont pas les mêmes, mais elles évoluent
-suivant des lois différentes dans les différentes contrées; ainsi, en
-France, le thermomètre monte plus de janvier à avril que d'avril à juin,
-tandis que c'est l'inverse en Italie. Les variations thermométriques et
-celles du suicide sont donc sans aucun rapport.
-
-Si, d'ailleurs, la température avait l'influence qu'on suppose, celle-ci
-devrait se faire sentir également dans la distribution géographique des
-suicides. Les pays les plus chauds devraient être les plus éprouvés. La
-déduction s'impose avec une telle évidence que l'école italienne y
-recourt elle-même, quand elle entreprend de démontrer que la tendance
-homicide, elle aussi, s'accroît avec la chaleur. Lombroso, Ferri, se
-sont attachés à établir que, comme les meurtres sont plus fréquents en
-été qu'en hiver, ils sont aussi plus nombreux au Sud qu'au Nord.
-Malheureusement, quand il s'agit du suicide, la preuve se retourne
-contre les criminologistes italiens: car c'est dans les pays méridionaux
-de l'Europe qu'il est le moins développé. L'Italie en compte cinq fois
-moins que la France; l'Espagne et le Portugal sont presque indemnes. Sur
-la carte française des suicides, la seule tache blanche qui ait quelque
-étendue est formée par les départements situés au sud de la Loire. Sans
-doute, nous n'entendons pas dire que cette situation soit réellement un
-effet de la température; mais, quelle qu'en soit la raison, elle
-constitue un fait inconciliable avec la théorie qui fait de la chaleur
-un stimulant du suicide[91].
-
-Le sentiment de ces difficultés et de ces contradictions a amené
-Lombroso et Ferri à modifier légèrement la doctrine de l'école, mais
-sans en abandonner le principe. Suivant Lombroso, dont Morselli
-reproduit l'opinion, ce ne serait pas tant l'intensité de la chaleur qui
-provoquerait au suicide que l'arrivée des premières chaleurs, que le
-contraste entre le froid qui s'en va et la saison chaude qui commence.
-Celle-ci surprendrait l'organisme au moment où il n'est pas encore
-habitué à cette température nouvelle. Mais il suffit de jeter un coup
-d'oeil sur le tableau XII pour s'assurer que cette explication est dénuée
-de tout fondement. Si elle était exacte, on devrait voir la courbe qui
-figure les mouvements mensuels du suicide rester horizontale pendant
-l'automne et l'hiver, puis monter tout à coup à l'instant précis où
-arrivent ces premières chaleurs, source de tout le mal, pour redescendre
-non moins brusquement une fois que l'organisme a eu le temps de s'y
-acclimater. Or, tout au contraire, la marche en est parfaitement
-régulière: la montée, tant qu'elle dure, est à peu près la même d'un
-mois à l'autre. Elle s'élève de décembre à janvier, de janvier à
-février, de février à mars, c'est-à-dire pendant les mois où les
-premières chaleurs sont encore loin et elle redescend progressivement de
-septembre à décembre, alors qu'elles sont depuis si longtemps terminées
-qu'on ne saurait attribuer cette décroissance à leur disparition.
-D'ailleurs à quel moment se montrent-elles? On s'entend généralement
-pour les faire commencer en avril. En effet, de mars à avril, le
-thermomètre monte de 6°,4 à 10°,1; l'augmentation est donc de 57 %,
-tandis qu'elle n'est plus que de 40 % d'avril à mai, de 21 % de mai à
-juin. On devrait donc constater en avril une poussée exceptionnelle de
-suicides. En réalité, l'accroissement qui se produit alors n'est pas
-supérieur à celui qu'on observe de janvier à février (18 %). Enfin,
-comme cet accroissement non seulement se maintient, mais encore se
-poursuit, quoiqu'avec plus de lenteur, jusqu'en juin et même jusqu'en
-juillet, il paraît bien difficile de l'imputer à l'action du printemps,
-à moins de prolonger cette saison jusqu'à la fin de l'été et de n'en
-exclure que le seul mois d'août.
-
-D'ailleurs, si les premières chaleurs étaient à ce point funestes, les
-premiers froids devraient avoir la même action. Eux aussi surprennent
-l'organisme qui en a perdu l'habitude et troublent les fonctions vitales
-jusqu'à ce que la réadaptation soit un fait accompli. Cependant, il ne
-se produit en automne aucune ascension qui ressemble même de loin à
-celle que l'on observe au printemps. Aussi ne comprenons-nous pas
-comment Morselli, après avoir reconnu que, d'après sa théorie, le
-passage du chaud au froid doit avoir les mêmes effets que la transition
-inverse, a pu ajouter: «Cette action des premiers froids peut se
-vérifier soit dans nos tableaux statistiques, soit, mieux encore, dans
-la seconde élévation que présentent toutes nos courbes en automne, aux
-mois d'octobre et de novembre, c'est-à-dire quand le passage de la
-saison chaude à la saison froide est le plus vivement ressenti par
-l'organisme humain et spécialement par le système nerveux[92]». On n'a
-qu'à se reporter au tableau XII pour voir que cette assertion est
-absolument contraire aux faits. Des chiffres mêmes donnés par Morselli,
-il résulte que, d'octobre à novembre, le nombre des suicides n'augmente
-presque dans aucun pays, mais, au contraire, diminue. Il n'y a
-d'exceptions que pour le Danemark, l'Irlande, une période de l'Autriche
-(1851-54) et l'augmentation est minime dans les trois cas[93]. En
-Danemark, ils passent de 68 pour mille à 71, en Irlande de 62 à 66, en
-Autriche de 65 à 68. De même, en octobre, il ne se produit
-d'accroissement que dans huit cas sur trente et une observations, à
-savoir pendant une période de la Norwège, une de la Suède, une de la
-Saxe, une de la Bavière, de l'Autriche, du duché de Bade et deux du
-Wurtemberg. Toutes les autres fois il y a baisse ou état stationnaire.
-En résumé, vingt et une fois sur trente et une, ou 67 fois sur cent, il
-y a diminution régulière de septembre à décembre.
-
-La continuité parfaite de la courbe, tant dans sa phase progressive que
-dans la phase inverse, prouve donc que les variations mensuelles du
-suicide ne peuvent résulter d'une crise passagère de l'organisme, se
-produisant une fois ou deux dans l'année, à la suite d'une rupture
-d'équilibre brusque et temporaire. Mais elles ne peuvent dépendre que de
-causes qui varient, elles aussi, avec la même continuité.
-
-
-IV.
-
-Il n'est pas impossible d'apercevoir dès maintenant de quelle nature
-sont ces causes.
-
-Si l'on compare la part proportionnelle de chaque mois dans le total des
-suicides annuels à la longueur moyenne de la journée au même moment de
-l'année, les deux séries de nombres que l'on obtient ainsi varient
-exactement de la même manière (V. Tableau XIII).
-
-Tableau XIII
-
-_Comparaison des variations mensuelles des suicides avec la longueur
-moyenne des journées en France._
-
-/*
-+---------+-------------+--------------+-------------------------------+
-| | | | COMBIEN | |
-| | LONGUEUR |ACCROISSEMENT | de suicides | ACCROISSEMENT |
-| |des jours[94]| et | par mois | et |
-| | | diminution | sur 1.000 | diminution |
-| | | | suicides | |
-| | | | annuels | |
-| | |--------------+-------------+-----------------+
-| | |Accroissement.| | Accroissement. |
-+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
-|Janvier | 9 h. 19' | | 68 | |
-+---------+-------------+ +-------------+ +
-|Février | 10 h. 56' |De janvier à | 80 | De janvier à |
-+---------+-------------+ +-------------+ |
-|Mars | 12 h. 47' | avril 55 %. | 86 | avril 50 %. |
-+---------+-------------+ +-------------+ |
-|Avril | 14 h. 29' | | 102 | |
-+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
-|Mai | 15 h. 48' |D'avril à juin| 105 | D'avril à juin |
-+---------+-------------+ +-------------+ |
-|Juin | 16 h. 3' | 10 %. | 107 | 5 %. |
-+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
-| | | Diminution. | | Diminution. |
-+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
-|Juillet | 15 h. 4' |De juin à août| 100 | De juin à août |
-+---------+-------------+ +-------------+ |
-|Août | 13 h. 25' | 17 %. | 82 | 24 %. |
-+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
-|Septembre| 11 h. 39' | D'août à | 74 | D'août à octobre|
-+---------+-------------+ octobre +-------------+ |
-|Octobre | 9 h. 51' | 27 %. | 70 | 27 %. |
-+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
-|Novembre | 8 h. 31' | D'octobre à | 66 | D'octobre à |
-+---------+-------------+ décembre +-------------+ décembre |
-|Décembre | 8 h. 11' | 17 %. | 61 | 13 %. |
-+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
-*/
-
-Le parallélisme est parfait. Le maximum est, de part et d'autre,
-atteint au même moment et le minimum de même; dans l'intervalle, les
-deux ordres de faits marchent _pari passu_. Quand les jours s'allongent
-vite, les suicides augmentent beaucoup (janvier à avril); quand
-l'accroissement des uns se ralentit, celui des autres fait de même
-(avril à juin). La même correspondance se retrouve dans la période de
-décroissance. Même les mois différents où le jour est à peu près de même
-durée ont à peu près le même nombre de suicides (juillet et mai, août et
-avril).
-
-Une correspondance aussi régulière et aussi précise ne peut être
-fortuite. Il doit donc y avoir une relation entre la marche du jour et
-celle du suicide. Outre que cette hypothèse résulte immédiatement du
-tableau XIII, elle permet d'expliquer un fait que nous avons signalé
-précédemment. Nous avons vu que, dans les principales sociétés
-européennes, les suicides se répartissent rigoureusement de la même
-manière entre les différentes parties de l'année, saisons ou mois[95].
-Les théories de Ferri et de Lombroso ne pouvaient rendre aucunement
-compte de cette curieuse uniformité, car la température est très
-différente dans les différentes contrées de l'Europe et elle y évolue
-diversement. Au contraire, la longueur de la journée est sensiblement la
-même pour tous les pays européens que nous avons comparés.
-
-Mais ce qui achève de démontrer la réalité de ce rapport, c'est ce fait
-que, en toute saison, la majeure partie des suicides a lieu de jour.
-Brierre de Boismont a pu dépouiller les dossiers de 4.595 suicides
-accomplis à Paris de 1834 à 1843. Sur 3.518 cas dont le moment a pu être
-déterminé, 2.094 avaient été commis le jour, 766 le soir et 658 la nuit.
-Les suicides du jour et du soir représentent donc les quatre cinquièmes
-de la somme totale et les premiers, à eux seuls, en sont déjà les trois
-cinquièmes.
-
-La statistique prussienne a recueilli sur ce point des documents plus
-nombreux. Ils se rapportent à 11.822 cas qui se sont produits pendant
-les années 1869-72. Ils ne font que confirmer les conclusions de
-Brierre de Boismont. Comme les rapports sont sensiblement les mêmes
-chaque année, nous ne donnons pour abréger que ceux de 1871 et 1872:
-
-Tableau XIV
-
-/*
-+----------------------------+---------------------------------------+
-| | COMBIEN DE SUICIDES |
-| |à chaque moment de la journée sur 1.000|
-| | suicides journaliers. |
-| +------------------+--------------------+
-| | 1871. | 1872. |
-+----------------------------+-----------+------+---------+----------+
-|Première matinée[96] | 35,9 | | 35,9 | |
-+----------------------------+-----------+ +---------+ |
-|Deuxième --- | 158,3 | | 159,7 | |
-+----------------------------+-----------+ 375 +---------+ 391,9 |
-|Milieu du jour | 73,1 | | 71,5 | |
-+----------------------------+-----------+ +---------+ |
-|Après-midi | 143,6 | | 160,7 | |
-+----------------------------+-----------+------+---------+----------+
-|Le soir | 53,5 | 61,0 |
-+----------------------------+------------------+--------------------+
-|La nuit | 212,6 | 219,3 |
-+----------------------------+------------------+--------------------+
-|Heure inconnue | 322 | 291,9 |
-+----------------------------+------------------+--------------------+
-| | 1.000 | 1.000 |
-+----------------------------+------------------+--------------------+
-*/
-
-La prépondérance des suicides diurnes est évidente. Si donc le jour est
-plus fécond en suicides que la nuit, il est naturel que ceux-ci
-deviennent plus nombreux à mesure qu'il devient plus long.
-
-Mais d'où vient cette influence du jour?
-
-Certainement, on ne saurait invoquer, pour en rendre compte, l'action du
-soleil et de la température. En effet, les suicides commis au milieu de
-la journée, c'est-à-dire au moment de la plus grande chaleur, sont
-beaucoup moins nombreux que ceux du soir ou de la seconde matinée. On
-verra même plus bas qu'en plein midi il se produit un abaissement
-sensible. Cette explication écartée, il n'en reste plus qu'une de
-possible, c'est que le jour favorise le suicide parce que c'est le
-moment où les affaires sont le plus actives, où les relations humaines
-se croisent et s'entrecroisent, où la vie sociale est le plus intense.
-
-Les quelques renseignements que nous avons sur la manière dont le
-suicide se répartit entre les différentes heures de la journée ou entre
-les différents jours de la semaine confirment cette interprétation.
-Voici d'après 1.993 cas observés par Brierre de Boismont à Paris et 548
-cas, relatifs à l'ensemble de la France et réunis par Guerry, quelles
-seraient les principales oscillations du suicide dans les 24 heures:
-
-/*
-+----------------------------------+---------------------------------+
-| PARIS. | FRANCE. |
-+-----------------------+----------+----------------------+----------+
-| |Nombre des| |Nombre des|
-| | suicides | | suicides |
-| |par heure | |par heure |
-+-----------------------+----------+----------------------+----------+
-|De minuit à 6 heures | 55 |De minuit à 6 heures | 30 |
-+-----------------------+----------+----------------------+----------+
-|De 6 heures à 11 heures| 108 |De 6 heures à midi | 61 |
-+-----------------------+----------+----------------------+----------+
-|De 11 heures à midi | 81 |De midi à 2 heures | 32 |
-+-----------------------+----------+----------------------+----------+
-|De midi à 4 heures | 105 |De 2 heures à 6 heures| 47 |
-+-----------------------+----------+----------------------+----------+
-|De 4 heures à 8 heures | 81 |De 6 heures à minuit | 38 |
-+-----------------------+----------+----------------------+----------+
-|De 8 heures à minuit | 61 | | |
-+-----------------------+----------+----------------------+----------+
-*/
-
-On voit qu'il y a deux moments où le suicide bat son plein; ce sont ceux
-où le mouvement des affaires est le plus rapide, le matin et
-l'après-midi. Entre ces deux périodes, il en est une de repos où
-l'activité générale est momentanément suspendue; le suicide s'arrête un
-instant. C'est vers onze heures à Paris et vers midi en province que se
-produit cette accalmie. Elle est plus prononcée et plus prolongée dans
-les départements que dans la capitale, par cela seul que c'est l'heure
-où les provinciaux prennent leur principal repas; aussi le stationnement
-du suicide y est-il plus marqué et de plus de durée. Les données de la
-statistique prussienne, que nous avons rapportées un peu plus haut,
-pourraient fournir l'occasion de remarques analogues[97].
-
-D'autre part, Guerry, ayant déterminé pour 6.587 cas le jour de la
-semaine où ils avaient été commis, a obtenu l'échelle que nous
-reproduisons au Tableau XV (V. ci-dessous). Il en ressort que le suicide
-diminue à la fin de la semaine à partir du vendredi. Or, on sait que
-les préjugés relatifs au vendredi ont pour effet de ralentir la vie
-publique. La circulation sur les chemins
-
-TABLEAU XV
-
-/*
-+---------------------+------------------+---------------------------+
-| | PART | PART PROPORTIONNELLE |
-| |de chaque jour sur| de chaque sexe. |
-| | 1.000 suicides | | |
-| | hebdomadaires. | Hommes. | Femmes. |
-+---------------------+------------------+---------------+-----------+
-|Lundi | 15,20 | 69 % | 31 % |
-+---------------------+------------------+---------------+-----------+
-|Mardi | 15,71 | 68 | 32 |
-+---------------------+------------------+---------------+-----------+
-|Mercredi | 14,90 | 68 | 32 |
-+---------------------+------------------+---------------+-----------+
-|Jeudi | 15,68 | 67 | 33 |
-+---------------------+------------------+---------------+-----------+
-|Vendredi | 13,74 | 67 | 33 |
-+---------------------+------------------+---------------+-----------+
-|Samedi | 11,19 | 69 | 31 |
-+---------------------+------------------+---------------+-----------+
-|Dimanche | 13,57 | 64 | 36 |
-+---------------------+------------------+---------------+-----------+
-*/
-
-
-de fer est, ce jour, beaucoup moins active que les autres. On hésite à
-nouer des relations et à entreprendre des affaires en cette journée de
-mauvais augure. Le samedi, dès l'après-midi, un commencement de détente
-commence à se produire; dans certains pays, le chômage est assez étendu;
-peut-être aussi la perspective du lendemain exerce-t-elle par avance une
-influence calmante sur les esprits. Enfin, le dimanche, l'activité
-économique cesse complètement. Si des manifestations d'un autre genre ne
-remplaçaient alors celles qui disparaissent, si les lieux de plaisir ne
-se remplissaient au moment où les ateliers, les bureaux et les magasins
-se vident, on peut penser que l'abaissement du suicide, le dimanche,
-serait encore plus accentué. On remarquera que ce même jour est celui où
-la part relative de la femme est le plus élevée; or c'est aussi en ce
-jour qu'elle sort le plus de cet intérieur où elle est comme retirée le
-reste de la semaine et qu'elle vient se mêler un peu à la vie
-commune[98].
-
-Tout concourt donc à prouver que si le jour est le moment de la journée
-qui favorise le plus le suicide, c'est que c'est aussi celui où la vie
-sociale est dans toute son effervescence. Mais alors nous tenons une
-raison qui nous explique comment le nombre des suicides s'élève à mesure
-que le soleil reste plus longtemps au-dessus de l'horizon. C'est que le
-seul allongement des jours ouvre, en quelque sorte, une carrière plus
-vaste à la vie collective. Le temps du repos commence pour elle plus
-tard et finit plus tôt. Elle a plus d'espace pour se développer. Il est
-donc nécessaire que les effets qu'elle implique se développent au même
-moment et, puisque le suicide est l'un d'eux, qu'il s'accroisse.
-
-Mais cette première cause n'est pas la seule. Si l'activité publique est
-plus intense en été qu'au printemps et au printemps qu'en automne et
-qu'en hiver, ce n'est pas seulement parce que le cadre extérieur, dans
-lequel elle se déroule, s'élargit à mesure qu'on avance dans l'année;
-c'est qu'elle est directement excitée pour d'autres raisons.
-
-L'hiver est pour la campagne une époque de repos qui va jusqu'à la
-stagnation. Toute la vie est comme arrêtée; les relations sont rares et
-à cause de l'état de l'atmosphère et parce que le ralentissement des
-affaires leur enlève leur raison d'être. Les habitants sont plongés dans
-un véritable sommeil. Mais, dès le printemps, tout commence à se
-réveiller: les occupations reprennent, les rapports se nouent, les
-échanges se multiplient, il se produit de véritables mouvements de
-population pour satisfaire aux besoins du travail agricole. Or, ces
-conditions particulières de la vie rurale ne peuvent manquer d'avoir une
-grande influence sur la distribution mensuelle des suicides, puisque la
-campagne fournit plus de la moitié du chiffre total des morts
-volontaires; en France, de 1873 à 1878, elle avait à son compte 18.470
-cas sur un ensemble de 36.365. Il est donc naturel qu'ils deviennent
-plus nombreux à mesure qu'on s'éloigne de la mauvaise saison. Ils
-atteignent leur _maximum_ en juin ou en juillet, c'est-à-dire à l'époque
-où la campagne est en pleine activité. En août, tout commence à
-s'apaiser, les suicides diminuent. La diminution n'est rapide qu'à
-partir d'octobre et surtout de novembre; c'est peut-être parce que
-plusieurs récoltes n'ont lieu qu'en automne.
-
-Les mêmes causes agissent, d'ailleurs, quoiqu'à un moindre degré, sur
-l'ensemble du territoire. La vie urbaine est, elle aussi, plus active
-pendant la belle saison. Parce-que les communications sont alors plus
-faciles, on se déplace plus volontiers et les rapports intersociaux
-deviennent plus nombreux. Voici, en effet, comment se répartissent par
-saisons les recettes de nos grandes lignes, pour la grande vitesse
-seulement (année 1887)[99]:
-
-/*
-+--------------------------------------+-----------------------------+
-| Hiver | 71,9 millions de francs |
-+--------------------------------------+-----------------------------+
-| Printemps | 86,7 --- --- |
-+--------------------------------------+-----------------------------+
-| Été | 105,1 --- --- |
-+--------------------------------------+-----------------------------+
-| Automne | 98,1 --- --- |
-+--------------------------------------+-----------------------------+
-*/
-
-Le mouvement intérieur de chaque ville passe par les mêmes phases.
-Pendant cette même année 1887, le nombre des voyageurs transportés d'un
-point de Paris à l'autre a crû régulièrement de janvier (655.791
-voyageurs) à juin (848.831) pour décroître à partir de cette époque
-jusqu'en décembre (659.960) avec la même continuité[100].
-
-Une dernière expérience va confirmer cette interprétation des faits. Si,
-pour les raisons qui viennent d'être indiquées, la vie urbaine doit être
-plus intense en été et au printemps que dans le reste de l'année,
-cependant, l'écart entre les différentes saisons y doit être moins
-marqué que dans les campagnes. Car les affaires commerciales et
-industrielles, les travaux artistiques et scientifiques, les rapports
-mondains ne sont pas suspendus en hiver au même degré que l'exploitation
-agricole. Les occupations des citadins peuvent se poursuivre à peu près
-également toute l'année. La plus ou moins longue durée des jours doit
-avoir surtout peu d'influence dans les grands centres, parce que
-l'éclairage artificiel y restreint plus qu'ailleurs la période
-d'obscurité. Si donc les variations mensuelles ou saisonnières du
-suicide dépendent de l'inégale intensité de la vie collective, elles
-doivent être moins prononcées dans les grandes villes que dans
-l'ensemble du pays. Or les faits sont rigoureusement conformes à notre
-déduction. Le tableau XVI (V. ci-dessous) montre, en effet, que si en
-France, en Prusse, en Autriche, en Danemark il y a entre le minimum et
-le maximum un accroissement de 52, 45, et même 68 %, à Paris, à Berlin,
-à Hambourg, etc., cet écart est en moyenne de 20 à 25 % et descend même
-jusqu'à 12 % (Francfort).
-
-On voit de plus que, dans les grandes villes, contrairement à ce qui se
-passe dans le reste de la société, c'est généralement au printemps qu'a
-lieu le maximum. Alors même que le printemps est dépassé par l'été
-(Paris et Francfort), l'avance de cette dernière saison est légère.
-C'est que, dans les centres importants, il se produit pendant la belle
-saison un véritable exode des principaux agents de la vie publique qui,
-par suite, manifeste une légère tendance au ralentissement[101].
-
-Tableau XVI
-
-_Variations saisonnières du suicide dans quelques grandes villes
-comparées à celles du pays tout entier._
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| CHIFFRES PROPORTIONNELS POUR 1.000 SUICIDES ANNUELS. |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENÈVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
-| | | |BOURG| |FORT | |CE | | |
-| |(1888|(1882-|(1887|(1871 |(1867|(1838 |(1835|(1869 |(1858 |
-| |-92).|85-87 |-91).|-72). |-75).|-47, |-43).|-72). |-59). |
-| | |89-90)| | | |52-54)| | | |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-|Hiver | 218 | 231 | 239 | 234 | 239 | 232 | 201 | 199 | 185 |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-|Print. | 262 | 287 | 289 | 302 | 245 | 288 | 283 | 284 | 281 |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-|Été | 277 | 248 | 232 | 211 | 278 | 253 | 306 | 290 | 315 |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-|Automne| 241 | 232 | 258 | 253 | 238 | 227 | 210 | 227 | 219 |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-| CHIFFRES PROPORTIONNELS DE CHAQUE SAISON EXPRIMÉS EN FONCTION |
-| DE CELUI DE L'HIVER RAMENÉ À 100. |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENÈVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
-| | | |BOURG| |FORT | |CE | | |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-|Hiver | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-|Print. | 120 | 124 | 120 | 129 | 102 | 124 | 140 | 142 | 151 |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-|Été | 127 | 107 | 107 | 90 | 112 | 109 | 152 | 145 | 168 |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-|Automne| 100 | 100,3| 103 | 108 | 99 | 97 | 104 | 114 | 118 |
-+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
-*/
-
-
-En résumé, nous avons commencé par établir que l'action directe des
-facteurs cosmiques ne pouvait expliquer les variations mensuelles ou
-saisonnières du suicide. Nous voyons maintenant de quelle nature en sont
-les causes véritables, dans quelle direction elles doivent être
-cherchées et ce résultat positif confirme les conclusions de notre
-examen critique. Si les morts volontaires deviennent plus nombreuses de
-janvier à juillet, ce n'est pas parce que la chaleur exerce une
-influence perturbatrice sur les organismes, c'est parce que la vie
-sociale est plus intense. Sans doute, si elle acquiert cette intensité,
-c'est que la position du soleil sur l'écliptique, l'état de
-l'atmosphère, etc., lui permettent de se développer plus à l'aise que
-pendant l'hiver. Mais ce n'est pas le milieu physique qui la stimule
-directement; surtout ce n'est pas lui qui affecte la marche des
-suicides. Celle-ci dépend de conditions sociales.
-
-Il est vrai que nous ignorons encore comment la vie collective peut
-avoir cette action. Mais on comprend dès à présent que, si elle renferme
-les causes qui font varier le taux des suicides, celui-ci doit croître
-ou décroître selon qu'elle est plus ou moins active. Quant à déterminer
-plus précisément quelles sont ces causes, ce sera l'objet du livre
-prochain.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-L'imitation[102].
-
-
-Mais, avant de rechercher les causes sociales du suicide, il est un
-dernier facteur psychologique dont il nous faut déterminer l'influence à
-cause de l'extrême importance qui lui a été attribuée dans la genèse des
-faits sociaux en général et du suicide en particulier. C'est
-l'imitation.
-
-Que l'imitation soit un phénomène purement psychologique, c'est ce qui
-ressort avec évidence de ce fait qu'elle peut avoir lieu entre individus
-que n'unit aucun lien social. Un homme peut en imiter un autre sans
-qu'ils soient solidaires l'un de l'autre ou d'un même groupe dont ils
-dépendent également, et la propagation imitative n'a pas, à elle seule,
-le pouvoir de les solidariser. Un éternuement, un mouvement choréiforme,
-une impulsion homicide peuvent se transférer d'un sujet à un autre sans
-qu'il y ait entre eux autre chose qu'un rapprochement fortuit et
-passager. Il n'est nécessaire ni qu'il y ait entre eux aucune communauté
-intellectuelle ou morale, ni qu'ils échangent des services, ni même
-qu'ils parlent une même langue, et ils ne se trouvent pas plus liés
-après le transfert qu'avant. En somme, le procédé par lequel nous
-imitons nos semblables est aussi celui qui nous sert à reproduire les
-bruits de la nature, les formes des choses, les mouvements des êtres.
-Puisqu'il n'a rien de social dans le second cas, il en est de même du
-premier. Il a son origine dans certaines propriétés de notre vie
-représentative, qui ne résultent d'aucune influence collective. Si donc
-il était établi qu'il contribue à déterminer le taux des suicides, il
-en résulterait que ce dernier dépend directement, soit en totalité soit
-en partie, de causes individuelles.
-
-
-I.
-
-Mais, avant d'examiner les faits, il convient de fixer le sens du mot.
-Les sociologues sont tellement habitués à employer les termes sans les
-définir, c'est-à-dire à ne pas déterminer ni circonscrire méthodiquement
-l'ordre de choses dont ils entendent parler, qu'il leur arrive sans
-cesse de laisser une même expression s'étendre, à leur insu, du concept
-qu'elle visait primitivement ou paraissait viser, à d'autres notions
-plus ou moins voisines. Dans ces conditions, l'idée finit par devenir
-d'une ambiguïté qui défie la discussion. Car, n'ayant pas de contours
-définis, elle peut se transformer presque à volonté selon les besoins de
-la cause et sans qu'il soit possible à la critique de prévoir par avance
-tous les aspects divers qu'elle est susceptible de prendre. C'est
-notamment le cas de ce qu'on a appelé l'instinct d'imitation.
-
-Ce mot est couramment employé pour désigner à la fois les trois groupes
-de faits qui suivent:
-
-1° Il arrive que, au sein d'un même groupe social dont tous les éléments
-sont soumis à l'action d'une même cause ou d'un faisceau de causes
-semblables, il se produit entre les différentes consciences une sorte de
-nivellement, en vertu duquel tout le monde pense ou sent à l'unisson.
-Or, on a très souvent donné le nom d'imitation à l'ensemble d'opérations
-d'où résulte cet accord. Le mot désigne alors la propriété qu'ont les
-états de conscience, éprouvés simultanément par un certain nombre de
-sujets différents, d'agir les uns sur les autres et de se combiner entre
-eux de manière à donner naissance à un état nouveau. En employant le mot
-dans ce sens, on entend dire que cette combinaison est due à une
-imitation réciproque de chacun par tous et de tous par chacun[103].
-C'est, a-t-on dit, «dans les assemblées tumultueuses de nos villes, dans
-les grandes scènes de nos révolutions[104]» que l'imitation ainsi conçue
-manifesterait le mieux sa nature. C'est là qu'on verrait le mieux
-comment des hommes réunis peuvent, par l'action qu'ils exercent les uns
-sur les autres, se transformer mutuellement.
-
-2° On a donné le même nom au besoin qui nous pousse à nous mettre en
-harmonie avec la société dont nous faisons partie et, dans ce but, à
-adopter les manières de penser ou de faire qui sont générales autour de
-nous. C'est ainsi que nous suivons les modes, les usages, et, comme les
-pratiques juridiques et morales ne sont que des usages précisés et
-particulièrement invétérés, c'est ainsi que nous agissons le plus
-souvent quand nous agissons moralement. Toutes les fois que nous ne
-voyons pas les raisons de la maxime morale à laquelle nous obéissons,
-nous nous y conformons uniquement parce qu'elle a pour elle l'autorité
-sociale. Dans ce sens, on a distingué l'imitation des modes de celle des
-coutumes, selon que nous prenons pour modèles nos ancêtres ou nos
-contemporains.
-
-3° Enfin, il peut se faire que nous reproduisions un acte qui s'est
-passé devant nous ou à notre connaissance, uniquement parce qu'il s'est
-passé devant nous ou que nous en avons entendu parler. En lui-même, il
-n'a pas de caractère intrinsèque qui soit pour nous une raison de le
-rééditer. Nous ne le copions ni parce que nous le jugeons utile, ni pour
-nous mettre d'accord avec notre modèle, mais simplement pour le copier.
-La représentation que nous nous en faisons détermine automatiquement les
-mouvements qui le réalisent à nouveau. C'est ainsi que nous bâillons,
-que nous rions, que nous pleurons, parce que nous voyons quelqu'un
-bâiller, rire, pleurer. C'est ainsi encore que l'idée homicide passe
-d'une conscience dans l'autre. C'est la singerie pour elle-même.
-
-Or, ces trois sortes de faits sont très différentes les unes des autres.
-
-Et d'abord, _la première ne saurait être confondue avec les suivantes,
-car elle ne comprend aucun fait de reproduction proprement dite_, mais
-des synthèses _sui generis_ d'états différents ou, tout au moins,
-d'origines différentes. Le mot d'imitation ne saurait donc servir à la
-désignera moins de perdre toute acception distincte.
-
-Analysons, en effet, le phénomène. Un certain nombre d'hommes assemblés
-sont affectés de la même manière par une même circonstance et ils
-s'aperçoivent de cette unanimité, au moins partielle, à l'identité des
-signes par lesquels se manifeste chaque sentiment particulier.
-Qu'arrive-t-il alors? Chacun se représente confusément l'état dans
-lequel on se trouve autour de lui. Des images qui expriment les
-différentes manifestations émanées des divers points de la foule avec
-leurs nuances diverses se forment dans les esprits. Jusqu'ici, il ne
-s'est encore rien produit qui puisse être appelé du nom d'imitation; il
-y a eu simplement impressions sensibles, puis sensations, identiques de
-tous points à celles que déterminent en nous les corps extérieurs[105].
-Que se passe-t-il ensuite? Une fois éveillées dans ma conscience, ces
-représentations variées viennent s'y combiner les unes avec les autres
-et avec celle qui constitue mon sentiment propre. Ainsi se forme un état
-nouveau qui n'est plus mien au même degré que le précédent, qui est
-moins entaché de particularisme et qu'une série d'élaborations répétées,
-mais analogues à la précédente, va de plus en plus débarrasser de ce
-qu'il peut encore avoir de trop particulier. De telles combinaisons ne
-sauraient être davantage qualifiées faits d'imitation, à moins qu'on ne
-convienne d'appeler ainsi toute opération intellectuelle par laquelle
-deux ou plusieurs états de conscience similaires s'appellent les uns les
-autres par suite de leurs ressemblances, puis fusionnent et se
-confondent en une résultante qui les absorbe et qui en diffère. Sans
-doute, toutes les définitions de mots sont permises. Mais il faut
-reconnaître que celle-là serait particulièrement arbitraire et, par
-suite, ne pourrait être qu'une source de confusion, car elle ne laisse
-au mot rien de son acception usuelle. Au lieu d'imitation, c'est bien
-plutôt création qu'il faudrait dire, puisque de cette composition de
-forces résulte quelque chose de nouveau. Ce procédé est même le seul par
-lequel l'esprit ait le pouvoir de créer.
-
-On dira peut-être que cette création se réduit à accroître l'intensité
-de l'état initial. Mais d'abord, un changement quantitatif ne laisse pas
-d'être une nouveauté. De plus, la quantité des choses ne peut changer
-sans que la qualité en soit altérée; un sentiment, en devenant deux ou
-trois fois plus violent, change complètement de nature. En fait, il est
-constant que la manière dont les hommes assemblés s'affectent
-mutuellement peut transformer une réunion de bourgeois inoffensifs en un
-monstre redoutable. Singulière imitation que celle qui produit de
-semblables métamorphoses! Si l'on a pu se servir d'un terme aussi
-impropre pour désigner ce phénomène, c'est, sans doute, qu'on a
-vaguement imaginé chaque sentiment individuel comme se modelant sur ceux
-d'autrui. Mais, en réalité, il n'y a là ni modèles ni copies. Il y a
-pénétration, fusion d'un certain nombre d'états au sein d'un autre qui
-s'en distingue: c'est l'état collectif.
-
-Il n'y aurait, il est vrai, aucune impropriété à appeler imitation la
-cause d'où cet état résulte, si l'on admettait que, toujours, il a été
-inspiré à la foule par un meneur. Mais, outre que cette assertion n'a
-jamais reçu même un commencement de preuve et se trouve contredite par
-une multitude de faits où le chef est manifestement le produit de la
-foule au lieu d'en être la cause informatrice, en tout cas, dans la
-mesure où cette action directrice est réelle, elle n'a aucun rapport
-avec ce qu'on a appelé l'imitation réciproque, puisqu'elle est
-unilatérale; par conséquent, nous n'avons pas à en parler pour
-l'instant. Il faut, avant tout, nous garder avec soin des confusions qui
-ont tant obscurci la question. De même, si l'on disait qu'il y a
-toujours dans une assemblée des individus qui adhèrent à l'opinion
-commune, non d'un mouvement spontané, mais parce qu'elle s'impose à eux,
-on énoncerait une incontestable vérité. Nous croyons même qu'il n'y a
-jamais, en pareil cas, de conscience individuelle qui ne subisse plus ou
-moins cette contrainte. Mais, puisque celle-ci a pour origine la force
-_sui generis_ dont sont investies les pratiques ou les croyances
-communes quand elles sont constituées, elle ressortit à la seconde des
-catégories de faits que nous avons distinguées. Examinons donc cette
-dernière et voyons dans quel sens elle mérite d'être appelée du nom
-d'imitation.
-
-Elle diffère tout au moins de la précédente en ce qu'elle implique une
-reproduction. Quand on suit une mode ou qu'on observe une coutume, on
-fait ce que d'autres ont fait et font tous les jours. Seulement, il suit
-de la définition même que cette répétition n'est pas due à ce qu'on a
-appelé l'instinct d'imitation, mais, d'une part, à la sympathie qui nous
-pousse à ne pas froisser le sentiment de nos compagnons pour pouvoir
-mieux jouir de leur commerce, de l'autre, au respect que nous inspirent
-les manières d'agir ou de penser collectives et à la pression directe ou
-indirecte que la collectivité exerce sur nous pour prévenir les
-dissidences et entretenir en nous ce sentiment de respect. L'acte n'est
-pas reproduit parce qu'il a eu lieu en notre présence ou à notre
-connaissance et que nous aimons la reproduction en elle-même et pour
-elle-même, mais parce qu'il nous apparaît comme obligatoire et, dans une
-certaine mesure, comme utile. Nous l'accomplissons, non parce qu'il a
-été accompli purement et simplement, mais parce qu'il porte l'estampille
-sociale et que nous avons pour celle-ci une déférence à laquelle,
-d'ailleurs, nous ne pouvons manquer sans de sérieux inconvénients. En un
-mot, _agir par respect ou par crainte de l'opinion, ce n'est pas agir
-par imitation_. De tels actes ne se distinguent pas essentiellement de
-ceux que nous concertons toutes les fois que nous innovons. Ils ont
-lieu, en effet, en vertu d'un caractère qui leur est inhérent et qui
-nous les fait considérer comme devant être faits. Mais quand nous nous
-insurgeons contre les usages au lieu de les suivre, nous ne sommes pas
-déterminés d'une autre manière; si nous adoptons une idée neuve, une
-pratique originale, c'est qu'elle a des qualités intrinsèques qui nous
-la font apparaître comme devant être adoptée. Assurément, les motifs qui
-nous déterminent ne sont pas de même nature dans les deux cas; mais le
-mécanisme psychologique est identiquement le même. De part et d'autre,
-entre la représentation de l'acte et l'exécution s'intercale une
-opération intellectuelle qui consiste dans une appréhension, claire ou
-confuse, rapide ou lente, du caractère déterminant, quel qu'il soit. La
-manière dont nous nous conformons aux moeurs ou aux modes de notre pays
-n'a donc rien de commun[106] avec la singerie machinale qui nous fait
-reproduire les mouvements dont nous sommes les témoins. Il y a entre ces
-deux façons d'agir toute la distance qui sépare la conduite raisonnable
-et délibérée du réflexe automatique. La première a ses raisons alors
-même qu'elles ne sont pas exprimées sous forme de jugements explicites.
-La seconde n'en a pas; elle résulte immédiatement de la seule vue de
-l'acte, sans aucun autre intermédiaire mental.
-
-On conçoit dès lors à quelles erreurs on s'expose quand on réunit sous
-un seul et même nom deux ordres de faits aussi différents. Qu'on y
-prenne garde, en effet; quand on parle d'imitation, on sous-entend
-phénomène de contagion et l'on passe, non sans raison d'ailleurs, de la
-première de ces idées à la seconde avec la plus extrême facilité. Mais
-qu'y a-t-il de contagieux dans le fait d'accomplir un précepte de
-morale, de déférer à l'autorité de la tradition ou de l'opinion
-publique? Il se trouve ainsi que, au moment où l'on croit avoir réduit
-deux réalités l'une à l'autre, on n'a fait que confondre des notions
-très distinctes. On dit en pathologie biologique qu'une maladie est
-contagieuse, quand elle est due tout entière ou à peu près au
-développement d'un germe qui s'est, du dehors, introduit dans
-l'organisme. Mais inversement, dans la mesure où ce germe n'a pu se
-développer que grâce au concours actif du terrain sur lequel il s'est
-fixé, le mot de contagion devient impropre. De même, pour qu'un acte
-puisse être attribué à une contagion morale, il ne suffit pas que l'idée
-nous en ait été inspirée par un acte similaire. Il faut, de plus, qu'une
-fois entrée dans l'esprit elle, se soit d'elle-même et automatiquement
-transformée en mouvement. Alors il y a réellement contagion, puisque
-c'est l'acte extérieur qui, pénétrant en nous sous forme de
-représentation, se reproduit de lui-même. Il y a également imitation,
-puisque l'acte nouveau est tout ce qu'il est par la vertu du modèle dont
-il est la copie. Mais si l'impression que ce dernier suscite en nous ne
-peut produire ses effets que grâce à notre consentement et avec notre
-participation, il ne peut plus être question de contagion que par
-figure, et la figure est inexacte. Car ce sont les raisons qui nous ont
-fait consentir qui sont les causes déterminantes de notre action, non
-l'exemple que nous avons eu sous les yeux. C'est nous qui en sommes les
-auteurs, alors même que nous ne l'avons pas inventée[107]. Par suite,
-toutes ces expressions, tant de fois répétées, de propagation imitative,
-d'expansion contagieuse ne sont pas de mise et doivent être rejetées.
-Elles dénaturent les faits au lieu d'en rendre compte; elles voilent la
-question au lieu de l'élucider.
-
-En résumé, si l'on tient à s'entendre soi-même, on ne peut pas désigner
-par un même nom le _processus_ en vertu duquel, au sein d'une réunion
-d'hommes, un sentiment collectif s'élabore, celui d'où résulte notre
-adhésion aux règles communes ou traditionnelles de la conduite, enfin
-celui qui détermine les moutons de Panurge à se jeter à l'eau parce que
-l'un d'eux a commencé. Autre chose est sentir en commun, autre chose
-s'incliner devant l'autorité de l'opinion, autre chose, enfin, répéter
-automatiquement ce que d'autres ont fait. Du premier ordre de faits,
-toute reproduction est absente; dans le second, elle n'est que la
-conséquence d'opérations logiques[108], de jugements et de
-raisonnements, implicites ou formels, qui sont l'élément essentiel du
-phénomène; elle ne peut donc servir à le définir. Elle n'en devient le
-tout que dans le troisième cas. Là, elle tient toute la place: l'acte
-nouveau n'est que l'écho de l'acte initial. Non seulement il le réédite,
-mais cette réédition n'a pas de raison d'être en dehors d'elle-même, ni
-d'autre cause que l'ensemble de propriétés qui fait de nous, dans
-certaines circonstances, des êtres imitatifs. C'est donc aux faits de
-cette catégorie qu'il faut exclusivement réserver le nom d'imitation, si
-l'on veut qu'il ait une signification définie, et nous dirons: _Il y a
-imitation quand un acte a pour antécédent immédiat la représentation
-d'un acte semblable, antérieurement accompli par autrui, sans que, entre
-cette représentation et l'exécution, n'intercale aucune opération
-intellectuelle, explicite ou implicite, portant sur les caractères
-intrinsèques de l'acte reproduit._
-
-Quand donc on se demande quelle est l'influence de l'imitation sur le
-taux des suicides, c'est dans cette acception qu'il faut employer le
-mot[109]. Si l'on n'en détermine pas ainsi le sens, on s'expose à
-prendre une expression purement verbale pour une explication. En effet,
-quand on dit d'une manière d'agir ou de penser qu'elle est un fait
-d'imitation, on entend que l'imitation en rend compte, et c'est pourquoi
-l'on croit avoir tout dit quand on a prononcé ce mot prestigieux. Or, il
-n'a cette propriété que dans les cas de reproduction automatique. Là, il
-peut constituer par lui-même une explication satisfaisante[110], car
-tout ce qui s'y passe est un produit de la contagion imitative. Mais
-quand nous suivons une coutume, quand nous nous conformons à une
-pratique morale, c'est dans la nature de cette pratique, dans les
-caractères propres de cette coutume, dans les sentiments qu'elles nous
-inspirent que se trouvent les raisons de notre docilité. Quand donc, à
-propos de cette sorte d'actes, on parle d'imitation, on ne nous fait, en
-réalité, rien comprendre; on nous apprend seulement que le fait
-reproduit par nous n'est pas nouveau, c'est-à-dire qu'il est reproduit,
-mais sans nous expliquer aucunement pourquoi il s'est produit ni
-pourquoi nous le reproduisons. Encore bien moins ce mot peut-il
-remplacer l'analyse du _processus_ si complexe d'où résultent les
-sentiments collectifs et dont nous n'avons pu donner plus haut qu'une
-description conjecturale et approximative[111]. Voilà comment l'emploi
-impropre de ce terme peut faire croire qu'on a résolu ou avancé les
-questions, alors qu'on a seulement réussi à se les dissimuler à
-soi-même.
-
-C'est aussi à condition de définir ainsi l'imitation qu'on aura
-éventuellement le droit de la considérer comme un facteur psychologique
-du suicide. En effet, ce qu'on a appelé l'imitation réciproque est un
-phénomène éminemment social: car c'est l'élaboration en commun d'un
-sentiment commun. De même, la reproduction des usages, des traditions,
-est un effet de causes sociales, car elle est due au caractère
-obligatoire, au prestige spécial dont sont investies les croyances et
-les pratiques collectives par cela seul qu'elles sont collectives. Par
-conséquent, dans la mesure où l'on pourrait admettre que le suicide se
-répand par l'une ou l'autre de ces voies, c'est de causes sociales et
-non de conditions individuelles qu'il se trouverait dépendre.
-
-Les termes du problème étant ainsi définis, examinons les faits.
-
-
-
-
-II.
-
-
-Il n'est pas douteux que l'idée du suicide ne se communique
-contagieusement. Nous avons déjà parlé de ce couloir où quinze invalides
-vinrent successivement se pendre et de cette fameuse guérite du camp de
-Boulogne qui fut, en peu de temps, le théâtre de plusieurs suicides. Des
-faits de ce genre ont été très fréquemment observés dans l'armée: dans
-le 4e chasseurs à Provins en 1862, dans le 15e de ligne en 1864, au 41e
-d'abord à Montpellier, puis à Nîmes, en 1868, etc. En 1813, dans le
-petit village de Saint-Pierre-Monjau, une femme se pend à un arbre,
-plusieurs autres viennent s'y pendre à courte distance. Pinel raconte
-qu'un prêtre se pendit dans le voisinage d'Etampes; quelques jours
-après, deux autres se tuaient et plusieurs laïques les imitaient[112].
-Quand Lord Castlereagh se jeta dans le Vésuve, plusieurs de ses
-compagnons suivirent son exemple. L'arbre de Timon le Misanthrope est
-resté historique. La fréquence de ces cas de contagion dans les
-établissements de détention est également affirmée par de nombreux
-observateurs[113].
-
-Toutefois, il est d'usage de rapporter à ce sujet et d'attribuer à
-l'imitation un certain nombre de faits qui nous paraissent avoir une
-autre origine. C'est le cas notamment de ce qu'on a parfois appelé les
-suicides obsidionaux. Dans son _Histoire de la guerre des Juifs contre
-les Romains_[114], Josèphe raconte que, pendant l'assaut de Jérusalem,
-un certain nombre d'assiégés se tuèrent de leurs propres mains. En
-particulier, quarante Juifs, réfugiés dans un souterrain, décidèrent de
-se donner la mort et ils s'entretuèrent. Les Xanthiens, rapporte
-Montaigne, assiégés par Brutus «se précipitèrent pêle-mêle, hommes,
-femmes et enfants à un si furieux appétit de mourir, qu'on ne faict rien
-pour fuir la mort que ceuls-ci ne fassent pour fuir la vie: de manière
-qu'à peine Brutus peut en sauver un bien petit nombre[115]». Il ne
-semble pas que ces _suicides en masse_ aient pour origine un ou deux cas
-individuels dont ils ne seraient que la répétition. Ils paraissent
-résulter d'une résolution collective, d'un véritable _consensus_ social
-plutôt que d'une simple propagation contagieuse. L'idée ne naît pas chez
-un sujet en particulier pour se répandre de là chez les autres; mais
-elle est élaborée par l'ensemble du groupe qui, placé tout entier dans
-une situation désespérée, se dévoue collectivement à la mort. Les choses
-ne se passent pas autrement toutes les fois qu'un corps social, quel
-qu'il soit, réagit en commun sous l'action d'une même circonstance.
-L'entente ne change pas de nature parce qu'elle s'établit dans un élan
-de passion: elle ne serait pas essentiellement autre, si elle était plus
-méthodique et plus réfléchie. Il y a donc impropriété à parler
-d'imitation.
-
-Nous pourrions en dire autant de plusieurs autres faits du même genre.
-Tel celui que rapporte Esquirol: «Les historiens, dit-il, assurent que
-les Péruviens et les Mexicains, désespérés de la, destruction de leur
-culte..., se tuèrent en si grand nombre qu'il en périt plus de leurs
-propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conquérants».
-Plus généralement, pour pouvoir incriminer l'imitation, il ne suffit pas
-de constater que des suicides assez nombreux se produisent au même
-moment dans un même lieu. Car ils peuvent être dus à un état général du
-milieu social, d'où résulte une disposition collective du groupe qui se
-traduit sous forme de suicides multiples. En définitive, il y aurait
-peut-être intérêt, pour préciser la terminologie, à distinguer les
-épidémies morales des contagions morales; ces deux mots qui sont
-indifféremment employés l'un pour l'autre désignent en réalité deux
-sortes de choses très différentes. L'épidémie est un fait social,
-produit de causes sociales; la contagion ne consiste jamais qu'en
-ricochets, plus ou moins répétés, de faits individuels[116].
-
-Cette distinction, une fois admise, aurait certainement pour effet de
-diminuer la liste des suicides imputables à l'imitation; néanmoins, il
-est incontestable qu'ils sont très nombreux. Il n'y a peut-être pas de
-phénomène qui soit plus facilement contagieux. L'impulsion homicide
-elle-même n'a pas autant d'aptitude à se répandre. Les cas où elle se
-propage automatiquement sont moins fréquents et, surtout, le rôle de
-l'imitation y est, en général, moins prépondérant; on dirait que,
-contrairement à l'opinion commune, l'instinct de conservation est moins
-fortement enraciné dans les consciences que les sentiments fondamentaux
-de la moralité, puisqu'il résiste moins bien à l'action des mêmes
-causes. Mais, ces faits reconnus, la question que nous nous sommes posée
-au début de ce chapitre reste entière. De ce que le suicide peut se
-communiquer d'individu à individu, il ne suit pas _a priori_ que cette
-contagiosité produise des effets sociaux, c'est-à-dire affecte le taux
-social des suicides, seul phénomène que nous étudions. Si incontestable
-qu'elle soit, il peut très bien se faire qu'elle n'ait que des
-conséquences individuelles et sporadiques. Les observations qui
-précèdent ne résolvent donc pas le problème; mais elles en montrent
-mieux la portée. Si, en effet, l'imitation est, comme on l'a dit, une
-source originale et particulièrement féconde de phénomènes sociaux,
-c'est surtout à propos du suicide qu'elle doit témoigner de son pouvoir,
-puisqu'il n'est pas de fait sur lequel elle ait plus d'empire. Ainsi, le
-suicide va nous offrir un moyen de vérifier par une expérience décisive
-la réalité de cette vertu merveilleuse que l'on prête à l'imitation.
-
-
-
-
-III.
-
-
-Si cette influence existe, c'est surtout dans la répartition
-géographique des suicides qu'elle doit être sensible. On doit voir, dans
-certains cas, le taux caractéristique d'un pays ou d'une localité se
-communiquer pour ainsi dire aux localités voisines. C'est donc la carte
-qu'il faut consulter. Mais il faut l'interroger avec méthode.
-
-Certains auteurs ont cru pouvoir faire intervenir l'imitation toutes les
-fois que deux ou plusieurs départements limitrophes manifestent pour le
-suicide un penchant de même intensité. Cependant, cette diffusion à
-l'intérieur d'une même région peut très bien tenir à ce que certaines
-causes, favorables au développement du suicide, y sont, elles aussi,
-également répandues, à ce que le milieu social y est partout le même.
-Pour pouvoir être assuré qu'une tendance ou une idée se répand par
-imitation, il faut qu'on la voie sortir des milieux où elle est née pour
-en envahir d'autres qui, par eux-mêmes, n'étaient pas de nature à la
-susciter. Car, ainsi que nous l'avons montré, il n'y a propagation
-imitative que dans la mesure où le fait imité et lui seul, sans le
-concours d'autres facteurs, détermine automatiquement les faits qui le
-reproduisent. Il faut donc, pour déterminer la part de l'imitation dans
-le phénomène qui nous occupe, un critère moins simple que celui dont on
-s'est si souvent contenté.
-
-Avant tout, il ne saurait y avoir imitation s'il n'existe un modèle à
-imiter; il n'y a pas de contagion sans un foyer d'où elle émane et où
-elle a, par suite, son maximum d'intensité. De même, on ne sera fondé à
-admettre que le penchant au suicide se communique d'une partie à l'autre
-de la société que si l'observation révèle l'existence de certains
-centres de rayonnement. Mais à quels signes les reconnaîtra-t-on?
-
-D'abord, ils doivent se distinguer de tous les points environnants par
-une plus grande aptitude au suicide; on doit les voir se détacher sur la
-carte par une teinte plus prononcée que les contrées ambiantes. En
-effet, comme, naturellement, l'imitation y agit aussi, en même temps que
-les causes vraiment productrices du suicide, les cas ne peuvent manquer
-d'y être plus nombreux. En second lieu, pour que ces centres puissent
-jouer le rôle qu'on leur prête et, par conséquent, pour qu'on soit en
-droit de rapporter à leur influence les faits qui se produisent autour
-d'eux, il faut que chacun d'eux soit en quelque sorte le point de mire
-des pays voisins. Il est clair qu'il ne peut être imité s'il n'est en
-vue. Si les regards sont ailleurs, les suicides auront beau y être
-nombreux, ils seront comme s'ils n'étaient pas parce qu'ils seront
-ignorés; par suite, ils ne se reproduiront pas. Or, les populations ne
-peuvent avoir les yeux ainsi fixés que sur un point qui occupe dans la
-vie régionale une place importante. Autrement dit, c'est autour des
-capitales et des grandes villes que les phénomènes de contagion doivent
-être le plus marqués. On peut même d'autant mieux s'attendre à les y
-observer que, dans ce cas, l'action propagatrice de l'imitation est
-aidée et renforcée par d'autres facteurs, à savoir par l'autorité morale
-des grands centres qui communique parfois à leurs manières de faire une
-si grande puissance d'expansion. C'est donc là que l'imitation doit
-avoir des effets sociaux; si elle en produit quelque part. Enfin, comme,
-de l'aveu de tout le monde, l'influence de l'exemple, toutes choses
-égales, s'affaiblit avec la distance, les régions limitrophes devront
-être d'autant plus épargnées qu'elles seront plus distantes du foyer
-principal, et inversement. Telles sont les trois conditions auxquelles
-doit au moins satisfaire la carte des suicides pour qu'on puisse
-attribuer, même partiellement, la forme qu'elle affecte, à l'imitation.
-Encore y aura-t-il toujours lieu de rechercher si cette disposition
-géographique n'est pas due à la disposition parallèle des conditions
-d'existence dont dépend le suicide.
-
-Ces règles posées, faisons-en l'application.
-
-Les cartes usuelles où, pour ce qui concerne la France, le taux des
-suicides n'est exprimé que par départements, ne sauraient suffire pour
-cette recherche. En effet, elles ne permettent pas d'observer les effets
-possibles de l'imitation là où ils doivent être le plus sensibles, à
-savoir entre les différentes parties d'un même département. De plus, la
-présence d'un arrondissement très ou très peu productif de suicides peut
-élever ou abaisser artificiellement la moyenne départementale et créer
-ainsi une discontinuité apparente entre les autres arrondissements et
-ceux des départements voisins, ou bien, au contraire, masquer une
-discontinuité réelle. Enfin, l'action des grandes villes est ainsi trop
-noyée pour pouvoir être facilement aperçue. Nous avons donc construit,
-spécialement pour l'étude de cette question, une carte par
-arrondissements; elle se rapporte à la période quinquennale 1887-1891.
-La lecture nous en a donné les résultats les plus inattendus[117].
-
-Ce qui y frappe tout d'abord, c'est, vers le Nord, l'existence d'une
-grande tache dont la partie principale occupe l'emplacement de
-l'ancienne Ile-de-France, mais qui entame assez profondément la
-Champagne et s'étend jusqu'en Lorraine. Si elle était due à l'imitation,
-le foyer en devrait être à Paris qui est le seul centre en vue de toute
-cette contrée. En fait, c'est à l'influence de Paris qu'on l'impute
-d'ordinaire; Guerry disait même que, si l'on part d'un point quelconque
-de la périphérie du pays (Marseille excepté) en se dirigeant vers la
-capitale, on voit les suicides se multiplier de plus en plus à mesure
-qu'on s'en rapproche. Mais si la carte par départements pouvait donner
-une apparence de raison à cette interprétation, la carte par
-arrondissements lui ôte tout fondement. Il se trouve, en effet, que la
-Seine a un taux de suicides moindre que tous les arrondissements
-circonvoisins. Elle en compte seulement 471 par million d'habitants,
-tandis que Coulommiers en a 500, Versailles 514, Melun 518, Meaux 525,
-Corbeil, 559, Pontoise 561, Provins 562. Même les arrondissements
-champenois dépassent de beaucoup ceux qui touchent le plus à la Seine:
-Reims a 501 suicides, Epernay 537, Arcis-sur-Aube 548, Château-Thierry
-623. Déjà dans son étude sur _Le suicide en Seine-et-Marne_, le docteur
-Leroy signalait avec étonnement ce fait que l'arrondissement de Meaux
-comptait relativement plus de suicides que la Seine[118]. Voici les
-chiffres qu'il nous donne:
-
-/*
-+-----------------+-------------------------+------------------------+
-| | _Période 1851-63._ | _Période 1865-66._ |
-+-----------------+-------------------------+------------------------+
-|Arrond. de Meaux.| 1 suicide sur 2.418 hab.|1 suicide sur 2.547 hab.|
-+-----------------+-------------------------+------------------------+
-|Seine. | " ---- sur 2.750 --- |" ---- sur 2.822 --- |
-+-----------------+-------------------------+------------------------+
-*/
-
-[Illustration:
-
-Planche II
-
-SUICIDES EN FRANCE, PAR ARRONDISSEMENTS (1887-91). ]
-
-Et l'arrondissement de Meaux n'était pas seul dans ce cas. _Le même
-auteur nous fait connaître les noms de 166 communes du même département
-où l'on se tuait à cette époque plus qu'à Paris._ Singulier foyer qui
-serait à ce point inférieur aux foyers secondaires qu'il est censé
-alimenter! Pourtant, la Seine mise de côté, il est impossible
-d'apercevoir un autre centre de rayonnement. Car il est encore plus
-difficile de faire graviter Paris autour de Corbeil ou de Pontoise.
-
-Un peu plus au Nord, on aperçoit une autre tache, moins égale, mais
-d'une nuance encore très foncée; elle correspond à la Normandie. Si donc
-elle était due à un mouvement d'expansion contagieuse, c'est de Rouen,
-capitale de la province et ville particulièrement importante, qu'elle
-devrait partir. Or les deux points de cette région où le suicide sévit
-le plus sont l'arrondissement de Neufchâtel (509 suicides) et celui de
-Pont-Audemer (537 par million d'habitants); et ils ne sont même pas
-contigus. Pourtant, ce n'est certainement pas à leur influence que peut
-être due la constitution morale de la province.
-
-Tout à fait au Sud-Est, le long des côtes de la Méditerranée, nous
-trouvons une bande de territoire qui va des limites extrêmes des
-Bouches-du-Rhône jusqu'à la frontière italienne et où les suicides sont
-également très nombreux. Il s'y trouve une véritable métropole,
-Marseille et, à l'autre extrémité, un grand centre de vie mondaine,
-Nice. Or les arrondissements les plus éprouvés sont ceux de Toulon et de
-Forcalquier. Personne ne dira pourtant que Marseille soit à leur
-remorque. De même, sur la côte ouest, Rochefort est seul à se détacher
-par une couleur assez sombre de la masse continue que forment les deux
-Charentes et où se trouve cependant une ville beaucoup plus
-considérable, Angoulême. Plus généralement, il y a un très grand nombre
-de départements où ce n'est pas l'arrondissement chef-lieu qui tient la
-tête. Dans les Vosges, c'est Remiremont et non Épinal; dans la
-Haute-Saône c'est Gray, ville morte ou en train de mourir, et non
-Vesoul; dans Je Doubs, c'est Dôle et Poligny, non Besançon; dans la
-Gironde, ce n'est pas Bordeaux, mais La Réole et Bazas; dans le
-Maine-et-Loire, c'est Saumur au lieu d'Angers; dans la Sarthe,
-Saint-Calais au lieu de Le Mans; dans le Nord, Avesnes, au lieu de
-Lille, etc. Pourtant, dans aucun de ces cas, l'arrondissement qui prend
-ainsi le pas sur le chef-lieu, ne renferme la ville la plus importante
-du département.
-
-On voudrait pouvoir poursuivre cette comparaison, non seulement
-d'arrondissement à arrondissement, mais de commune à commune.
-Malheureusement, une carte communale des suicides est impossible à
-construire pour toute l'étendue du pays. Mais, dans son intéressante
-monographie, le Dr Leroy a fait ce travail pour le département de
-Seine-et-Marne. Or, après avoir classé toutes les communes de ce
-département d'après leur taux de suicides, en commençant par celles où
-il est le plus élevé, il a trouvé les résultats suivants: «La
-Ferté-sous-Jouarre (4.482 h.), la première ville importante de la liste,
-est au n° 124; Meaux (10.762 h.), vient au n° 130; Provins (7.547 h.),
-au n° 135; Coulommiers (4.628 h.), au n° 438. Le rapprochement des
-numéros d'ordre de ces villes est même curieux en ce qu'il laisse
-supposer une influence régnant la même sur toutes[119]. Lagny (3.468 h.)
-et si près de Paris ne vient qu'au n° 219; Montereau-Faut-Yonne (6.247
-h.), au n° 245; Fontainebleau (11.939 h.), au n° 247... Enfin Melun
-(11.170 h.), chef-lieu du département ne vient qu'au 279e rang. Par
-contre, si l'on examine les 25 communes qui occupent la tête de la
-liste, on verra qu'à l'exception de 2, ce sont des communes ayant une
-population peu considérable[120]».
-
-Si nous sortons de France, nous pourrons faire des constatations
-identiques. La partie de l'Europe où l'on se tue le plus est celle qui
-comprend le Danemark et l'Allemagne centrale. Or, dans cette vaste zone,
-le pays qui, de beaucoup, l'emporte sur tous les autres, c'est la
-Saxe-Royale; elle a 311 suicides par million d'habitants. Le duché de
-Saxe-Altenbourg vient immédiatement après (303 suicides) tandis que le
-Brandebourg n'en a que 204. Il s'en faut pourtant que l'Allemagne ait
-les yeux fixés sur ces deux petits États. Ce n'est ni Dresde ni
-Altenbourg qui donnent le ton à Hambourg et à Berlin. De même, de toutes
-les provinces italiennes, c'est Bologne et Livourne qui ont
-proportionnellement le plus de suicides (88 et 84); Milan, Gênes, Turin
-et Rome, d'après les moyennes établies par Morselli pour les années
-1864-1876, ne viennent que beaucoup plus loin.
-
-En définitive, ce que nous montrent toutes les cartes, c'est que le
-suicide, loin de se disposer plus ou moins concentriquement autour de
-certains foyers à partir desquels il irait en se dégradant
-progressivement, se présente, au contraire, par grandes masses à peu
-près homogènes (mais à peu près seulement) et dépourvues de tout noyau
-central. Une telle configuration n'a donc rien qui décèle l'influence de
-l'imitation. Elle indique seulement que le suicide ne tient pas à des
-circonstances locales, variables d'une ville à l'autre, mais que les
-conditions qui le déterminent sont toujours d'une certaine généralité.
-Il n'y a ici ni imitateurs ni imités, mais identité relative dans les
-effets due à une identité relative dans les causes. Et on s'explique
-aisément qu'il en soit ainsi si, comme tout ce qui précède le fait déjà
-prévoir, le suicide dépend essentiellement de certains états du milieu
-social. Car ce dernier garde généralement la même constitution sur
-d'assez larges étendues de territoire. Il est donc naturel que, partout
-où il est le même, il ait les mêmes conséquences sans que la contagion y
-soit pour rien. C'est pourquoi il arrive le plus souvent que, dans une
-même région, le taux des suicides se soutient à peu près au même niveau.
-Mais d'un autre côté, comme jamais les causes qui le produisent n'y
-peuvent être réparties avec une parfaite homogénéité, il est inévitable
-que, d'un point à l'autre, d'un arrondissement à l'arrondissement
-voisin, il présente parfois des variations plus ou moins importantes,
-comme celles que nous avons constatées.
-
-Ce qui prouve que cette explication est fondée, c'est qu'on le voit se
-modifier brusquement et du tout au tout chaque fois que le milieu social
-change brusquement. Jamais celui-ci n'étend son action au delà de ses
-limites naturelles. Jamais un pays que des conditions particulières
-prédisposent spécialement au suicide n'impose, par le seul prestige de
-l'exemple, son penchant aux pays voisins, si ces mêmes conditions ou
-d'autres semblables ne s'y trouvent pas au même degré. Ainsi, le suicide
-est à l'état endémique en Allemagne et l'on a pu voir déjà avec quelle
-violence il y sévit; nous montrerons plus loin que le protestantisme est
-la cause principale de cette aptitude exceptionnelle. Cependant, trois
-régions font exception à la règle générale; ce sont les provinces
-rhénanes avec la Westphalie, la Bavière et surtout la Souabe bavaroise,
-enfin la Posnanie. Ce sont les seules de toute l'Allemagne qui comptent
-moins de 100 suicides par million d'habitants. Sur la carte[121], elles
-apparaissent comme trois îlots perdus et les taches claires qui les
-représentent contrastent avec les teintes foncées qui les environnent.
-C'est qu'elles sont toutes trois catholiques. Ainsi, le courant
-suicidogène si intense qui circule autour d'elles ne parvient pas à les
-entamer; il s'arrête à leurs frontières par cela seul qu'il ne trouve
-pas au delà les conditions favorables à son développement. De même, en
-Suisse, le Sud est tout entier catholique; tous les éléments protestants
-sont au Nord. Or, à voir comme ces deux pays s'opposent l'un à l'autre
-sur la carte des suicides[122], on pourrait croire qu'ils assortissent à
-des sociétés différentes. Quoiqu'ils se touchent de tous les côtés,
-qu'ils soient en relations constantes, chacun conserve au point de vue
-du suicide son individualité. La moyenne est aussi basse d'un côté
-qu'élevée de l'autre. De même, à l'intérieur de la Suisse
-septentrionale, Lucerne, Uri, Unterwald, Schwyz et Zug, cantons
-catholiques, comptent au plus 100 suicides par million, quoiqu'ils
-soient entourés de cantons protestants qui en ont bien davantage.
-
-[Illustration:
-
-Planche III.
-
-SUICIDES DANS L'EUROPE CENTRALE
-
-(d'après Morselli). ]
-
-Une autre expérience pourrait être tentée qui confirmerait,
-pensons-nous, les preuves qui précèdent. Un phénomène de contagion
-morale ne peut guère se produire que de deux manières: ou le fait qui
-sert de modèle se répand de bouche en bouche par l'intermédiaire de ce
-qu'on appelle la voix publique, ou ce sont les journaux qui le
-propagent. Généralement, on s'en prend surtout à ces derniers; il n'est
-pas douteux, en effet, qu'ils ne constituent un puissant instrument de
-diffusion. Si donc l'imitation est pour quelque chose dans le
-développement des suicides, on doit les voir varier suivant la place que
-les journaux occupent dans l'attention publique.
-
-Malheureusement, cette place est assez difficile à déterminer. Ce n'est
-pas le nombre des périodiques, mais celui de leurs lecteurs, qui seul
-peut permettre de mesurer l'étendue de leur action. Or, dans un pays peu
-centralisé, comme la Suisse, les journaux peuvent être nombreux parce
-que chaque localité a le sien, et pourtant, comme chacun d'eux est peu
-lu, leur puissance de propagation est médiocre. Au contraire, un seul
-journal comme le _Times_, le _New-York Herald_, le _Petit Journal_,
-etc., agit sur un immense public. Même, il semble que la presse ne
-puisse guère avoir l'influence dont on l'accuse sans une certaine
-centralisation. Car, là où chaque région a sa vie propre, on s'intéresse
-moins à ce qui se passe au delà du petit horizon où l'on borne sa vue;
-les faits lointains passent davantage inaperçus et, pour cette raison
-même, sont recueillis avec moins de soin. Il y a ainsi moins d'exemples
-qui sollicitent l'imitation. Il en est tout autrement là où le
-nivellement des milieux locaux ouvre à la sympathie et à la curiosité un
-champ d'action plus étendu, et où, répondant à ces besoins, de grands
-organes concentrent chaque jour tous les événements importants du pays
-ou des pays voisins pour en renvoyer ensuite la nouvelle dans toutes les
-directions. Alors les exemples, s'accumulant, se renforcent
-mutuellement. Mais on comprend qu'il est à peu près impossible de
-comparer la clientèle des différents journaux d'Europe et surtout
-d'apprécier le caractère plus ou moins local de leurs informations.
-Cependant, sans que nous puissions donner de notre affirmation une
-preuve régulière, il nous paraît difficile que, sur ces deux points, la
-France et l'Angleterre soient inférieures au Danemark, à la Saxe et même
-aux différents pays d'Allemagne. Pourtant, on s'y tue beaucoup moins. De
-même, sans sortir de France, rien n'autorise à supposer qu'on lise
-sensiblement moins de journaux au sud de la Loire qu'au nord; or on sait
-quel contraste il y a entre ces deux régions sous le rapport du suicide.
-Sans vouloir attacher plus d'importance qu'il ne convient à un argument
-que nous ne pouvons établir sur des faits bien définis, nous croyons
-cependant qu'il repose sur d'assez fortes vraisemblances pour mériter
-quelque attention.
-
-
-
-
-IV.
-
-
-En résumé, s'il est certain que le suicide est contagieux d'individu à
-individu, jamais on ne voit l'imitation le propager de manière à
-affecter le taux social des suicides. Elle peut bien donner naissance à
-des cas individuels plus ou moins nombreux, mais elle ne contribue pas à
-déterminer le penchant inégal qui entraîne les différentes sociétés, et
-à l'intérieur de chaque société les groupes sociaux plus particuliers,
-au meurtre de soi-même. Le rayonnement qui en résulte est toujours très
-limité; il est, de plus, intermittent. Quand il atteint un certain degré
-d'intensité, ce n'est jamais que pour un temps très court.
-
-Mais il y a une raison plus générale qui explique comment les effets de
-l'imitation ne sont pas appréciables à travers les chiffres de la
-statistique. C'est que, réduite à ses seules forces, l'imitation ne peut
-rien sur le suicide. Chez l'adulte, sauf dans les cas très rares de
-monoïdéisme plus ou moins absolu, l'idée d'un acte ne suffit pas à
-engendrer un acte similaire, à moins qu'elle ne tombe sur un sujet qui,
-de lui-même, y est particulièrement enclin. «J'ai toujours remarqué,
-écrit Morel, que l'imitation, si puissante que soit son influence, et
-que l'impression causée par le récit ou la lecture d'un crime
-exceptionnel ne suffisaient pas pour provoquer des actes similaires chez
-des individus qui auraient été parfaitement sains d'esprit[123]». De
-même, le Dr Paul Moreau de Tours a cru pouvoir établir, d'après ses
-observations personnelles, que le suicide contagieux ne se rencontre
-jamais que chez des individus fortement prédisposés[124].
-
-Il est vrai que, comme cette prédisposition lui paraissait dépendre
-essentiellement de causes organiques, il lui était assez difficile
-d'expliquer certains cas qu'on ne peut rapporter à cette origine, à
-moins d'admettre des combinaisons de causes tout à fait improbables et
-vraiment miraculeuses. Comment croire que les 15 invalides dont nous
-avons parlé se soient justement trouvés tous atteints de dégénérescence
-nerveuse? Et l'on en peut dire autant des faits de contagion si
-fréquemment observés dans l'armée ou dans les prisons. Mais ces faits
-sont facilement explicables une fois qu'on a reconnu que le penchant au
-suicide pouvait être créé par le milieu social. Car, alors, on est en
-droit de les attribuer, non à un hasard inintelligible qui, des points
-les plus divers de l'horizon, aurait assemblé dans une même caserne ou
-dans un même établissement pénitentiaire un nombre relativement
-considérable d'individus atteints tous d'une même tare mentale, mais à
-l'action du milieu commun au sein duquel ils vivent. Nous verrons, en
-effet, que, dans les prisons et dans les régiments, il existe un état
-collectif qui incline au suicide les soldats et les détenus aussi
-directement que peut le faire la plus violente des névroses. L'exemple
-est la cause occasionnelle qui fait éclater l'impulsion; mais ce n'est
-pas lui qui la crée et, si elle n'existait pas, il serait inoffensif.
-
-On peut donc dire que, sauf dans de très rares exceptions, l'imitation
-n'est pas un facteur original du suicide. Elle ne fait que rendre
-apparent un état qui est la vraie cause génératrice de l'acte et qui,
-vraisemblablement, eût toujours trouvé moyen de produire son effet
-naturel, alors même qu'elle ne serait pas intervenue; car il faut que la
-prédisposition soit particulièrement forte pour qu'il suffise de si peu
-de chose pour la faire passer à l'acte. Il n'est donc pas étonnant que
-les faits ne portent pas la marque de l'imitation, puisqu'elle n'a pas
-d'action en propre et que celle même qu'elle exerce est très restreinte.
-
-Une remarque d'un intérêt pratique peut servir de corollaire à cette
-conclusion.
-
-Certains auteurs, attribuant à l'imitation un pouvoir qu'elle n'a pas,
-ont demandé que la reproduction des suicides et des crimes fût interdite
-aux journaux[125]. Il est possible que cette prohibition réussisse à
-alléger de quelques unités le montant annuel de ces différents actes.
-Mais il est très douteux qu'elle puisse en modifier le taux social.
-L'intensité du penchant collectif resterait la même, car l'état moral
-des groupes ne serait pas changé pour cela. Si donc on met en regard des
-problématiques et très faibles avantages que pourrait avoir cette
-mesure, les graves inconvénients qu'entraînerait la suppression de toute
-publicité judiciaire, on conçoit que le législateur mette quelque
-hésitation à suivre le conseil des spécialistes. En réalité, ce qui peut
-contribuer au développement du suicide ou du meurtre, ce n'est pas le
-fait d'en parler, c'est la manière dont on en parle. Là où ces pratiques
-sont abhorrées, les sentiments qu'elles soulèvent se traduisent à
-travers les récits qui en sont faits et, par suite, neutralisent plus
-qu'elles n'excitent les prédispositions individuelles. Mais inversement,
-quand la société est moralement désemparée, l'état d'incertitude où elle
-est lui inspire pour les actes immoraux une sorte d'indulgence qui
-s'exprime involontairement toutes les fois qu'on en parle et qui en rend
-moins sensible l'immoralité. Alors l'exemple devient vraiment
-redoutable, non parce qu'il est l'exemple, mais parce que la tolérance
-ou l'indifférence sociale diminuent l'éloignement qu'il devrait
-inspirer.
-
-Mais ce que montre surtout ce chapitre, c'est combien est peu fondée la
-théorie qui fait de l'imitation la source éminente de toute vie
-collective. Il n'est pas de fait aussi facilement transmissible par voie
-de contagion que le suicide, et pourtant nous venons de voir que cette
-contagiosité ne produit pas d'effets sociaux. Si, dans ce cas,
-l'imitation est à ce point dépourvue d'influence sociale, elle n'en
-saurait avoir davantage dans les autres; les vertus qu'on lui attribue
-sont donc imaginaires. Elle peut bien, dans un cercle restreint,
-déterminer quelques rééditions d'une même pensée ou d'une même action,
-mais jamais elle n'a de répercussions assez étendues ni assez profondes
-pour atteindre et modifier l'âme de la société. Les états collectifs,
-grâce à l'adhésion à peu près unanime et généralement séculaire dont
-ils sont l'objet, sont beaucoup trop résistants pour qu'une innovation
-privée puisse en venir à bout. Comment un individu, qui n'est rien de
-plus qu'un individu[126], pourrait-il avoir la force suffisante pour
-façonner la société à son image? Si nous n'en étions encore à nous
-représenter le monde social presque aussi grossièrement que le primitif
-fait pour le monde physique, si, contrairement à toutes les inductions
-de la science, nous n'en étions encore à admettre, au moins tacitement
-et sans nous en rendre compte, que les phénomènes sociaux ne sont pas
-proportionnels à leurs causes, nous ne nous arrêterions même pas à une
-conception qui, si elle est d'une simplicité biblique, est en même temps
-en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de la pensée.
-On ne croit plus aujourd'hui que les espèces zoologiques ne soient que
-des variations individuelles propagées par l'hérédité[127]; il n'est pas
-plus admissible que le fait social ne soit qu'un fait individuel qui
-s'est généralisé. Mais ce qui est surtout insoutenable, c'est que cette
-généralisation puisse être due à je ne sais quelle aveugle contagion. On
-est même en droit de s'étonner qu'il soit encore nécessaire de discuter
-une hypothèse qui, outre les graves objections qu'elle soulève, n'a
-jamais reçu même un commencement de démonstration expérimentale. Car on
-n'a jamais montré à propos d'un ordre défini de faits sociaux que
-l'imitation pouvait en rendre compte, et moins encore, qu'elle seule
-pouvait en rendre compte. On s'est contenté d'énoncer la proposition
-sous forme d'aphorisme, en l'appuyant sur des considérations vaguement
-métaphysiques. Pourtant, la sociologie ne pourra prétendre à être
-considérée comme une science que quand il ne sera plus permis à ceux qui
-la cultivent de dogmatiser ainsi, en se dérobant aussi manifestement aux
-obligations régulières de la preuve.
-
-
-
-
-{~--- UTF-8 BOM ---~}
-
-LIVRE II
-
-
-CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Méthode pour les déterminer.
-
-
-Les résultats du livre précédent ne sont pas purement négatifs. Nous y
-avons établi, en effet, qu'il existe pour chaque groupe social une
-tendance spécifique au suicide que n'expliquent ni la constitution
-organico-psychique des individus ni la nature du milieu physique. Il en
-résulte, par élimination, qu'elle doit nécessairement dépendre de causes
-sociales et constituer par elle-même un phénomène collectif; même
-certains des faits que nous avons examinés, notamment les variations
-géographiques et saisonnières du suicide, nous avaient expressément
-amené à cette conclusion. C'est cette tendance qu'il nous faut
-maintenant étudier de plus près.
-
-
-
-
-I.
-
-
-Pour y parvenir, le mieux serait, à ce qu'il semble, de rechercher
-d'abord si elle est simple et indécomposable, ou si elle ne consisterait
-pas plutôt en une pluralité de tendances différentes que l'analyse peut
-isoler et qu'il conviendrait d'étudier séparément. Dans ce cas, voici
-comment on devrait procéder. Comme, unique ou non, elle n'est
-observable qu'à travers les suicides individuels qui la manifestent,
-c'est de ces derniers qu'il faudrait partir. On en observerait donc le
-plus grand nombre possible, en dehors, bien entendu, de ceux qui
-relèvent de l'aliénation mentale, et on les décrirait. S'ils se
-trouvaient tous avoir les mêmes caractères essentiels, on les
-confondrait en une seule et même classe; dans l'hypothèse contraire, qui
-est de beaucoup la plus vraisemblable--car ils sont trop divers pour ne
-pas comprendre, plusieurs variétés--on constituerait un certain nombre
-d'espèces d'après leurs ressemblances et leurs différences. Autant on
-aurait reconnu de types distincts, autant on admettrait de courants
-suicidogènes dont on chercherait ensuite à déterminer les causes et
-l'importance respective. C'est à peu près la méthode que nous avons
-suivie dans notre examen sommaire du suicide vésanique.
-
-Malheureusement, une classification des suicides raisonnables d'après
-leurs formes ou caractères morphologiques est impraticable, parce que
-les documents nécessaires font presque totalement défaut. En effet, pour
-pouvoir la tenter, il faudrait avoir de bonnes descriptions d'un grand
-nombre de cas particuliers. Il faudrait savoir dans quel état psychique
-se trouvait le suicidé au moment où il a pris sa résolution, comment il
-en a préparé l'accomplissement, comment il l'a finalement exécutée, s'il
-était agité ou déprimé, calme ou enthousiaste, anxieux ou irrité, etc.
-Or, nous n'avons guère de renseignements de ce genre que pour quelques
-cas de suicides vésaniques, et c'est justement grâce aux observations et
-aux descriptions ainsi recueillies par les aliénistes qu'il a été
-possible de constituer les principaux types de suicide dont la folie est
-la cause déterminante. Pour les autres, nous sommes à peu près privés de
-toute information. Seul, Brierre de Boismont a essayé de faire ce
-travail descriptif pour 1328 cas où le suicidé avait laissé des lettres
-ou des écrits que l'auteur a résumés dans son livre. Mais d'abord, ce
-résumé est beaucoup trop bref. Puis, les confidences que le sujet
-lui-même nous fait sur son état sont le plus souvent insuffisantes,
-quand elles ne sont pas suspectes. Il n'est que trop porté à se tromper
-sur lui-même et sur la nature de ses dispositions; par exemple, il
-s'imagine agir avec sang-froid, alors qu'il est au comble de la
-surexcitation. Enfin, outre qu'elles ne sont pas assez objectives, ces
-observations portent sur un trop petit nombre de faits pour qu'on en
-puisse tirer des conclusions précises. On entrevoit bien quelques lignes
-très vagues de démarcation et nous saurons mettre à profit les
-indications qui s'en dégagent; mais elles sont trop peu définies pour
-servir de base à une classification régulière. Au reste, étant donnée la
-manière dont s'accomplissent la plupart des suicides, des observations
-comme il faudrait en avoir sont à peu près impossibles.
-
-Mais nous pouvons arriver à notre but par une autre voie. Il suffira de
-renverser l'ordre de nos recherches. En effet, il ne peut y avoir des
-types différents de suicides qu'autant que les causes dont ils dépendent
-sont elles-mêmes différentes. Pour que chacun d'eux ait une nature qui
-lui soit propre, il faut qu'il ait aussi des conditions d'existence qui
-lui soient spéciales. Un même antécédent ou un même groupe d'antécédents
-ne peut produire tantôt une conséquence et tantôt une autre, car, alors,
-la différence qui distingue le second du premier serait elle-même sans
-cause; ce qui serait la négation du principe de causalité. Toute
-distinction spécifique constatée entre les causes implique donc une
-distinction semblable entre les effets. Dès lors, nous pouvons
-constituer les types sociaux du suicide, non en les classant directement
-d'après leurs caractères préalablement décrits, mais en classant les
-causes qui les produisent. Sans nous préoccuper de savoir pourquoi ils
-se différencient les uns des autres, nous chercherons tout de suite
-quelles sont les conditions sociales dont ils dépendent; puis nous
-grouperons ces conditions suivant leurs ressemblances et leurs
-différences en un certain nombre de classes séparées, et nous pourrons
-être certains qu'à chacune de ces classes correspondra un type déterminé
-de suicide. En un mot, notre classification, au lieu d'être
-morphologique, sera, d'emblée, étiologique. Ce n'est pas, d'ailleurs,
-une infériorité, car on pénètre beaucoup mieux la nature d'un phénomène
-quand on en sait la cause que quand on en connaît seulement les
-caractères, même essentiels.
-
-Cette méthode, il est vrai, a le défaut de postuler la diversité des
-types sans les atteindre directement. Elle peut en établir l'existence,
-le nombre, non les caractères distinctifs. Mais il est possible d'obvier
-à cet inconvénient, au moins dans une certaine mesure. Une fois que la
-nature des causes sera connue, nous pourrons essayer d'en déduire la
-nature des effets, qui se trouveront ainsi caractérisés et classés du
-même coup par cela seul qu'ils seront rattachés à leurs souches
-respectives. Il est vrai que, si cette déduction n'était aucunement
-guidée par les faits, elle risquerait de se perdre en combinaisons de
-pure fantaisie. Mais nous pourrons l'éclairer à l'aide des quelques
-renseignements dont nous disposons sur la morphologie des suicides. Ces
-informations, à elles seules, sont trop incomplètes et trop incertaines
-pour pouvoir nous donner un principe de classification; mais elles
-pourront être utilisées, une fois que les cadres de cette classification
-seront établis. Elles nous montreront dans quel sens la déduction devra
-être dirigée et, par les exemples qu'elles nous fourniront, nous serons
-assurés que les espèces ainsi constituées déductivement ne sont pas
-imaginaires. Ainsi, des causes nous redescendrons aux effets et notre
-classification étiologique se complétera par une classification
-morphologique qui pourra servir à vérifier la première, et
-réciproquement.
-
-À tous égards, cette méthode renversée est la seule qui convienne au
-problème spécial que nous nous sommes posé. Il ne faut pas perdre de
-vue, en effet, que ce que nous étudions c'est le taux social des
-suicides. Les seuls types qui doivent nous intéresser sont donc ceux qui
-contribuent à le former et en fonction desquels il varie. Or, il n'est
-pas prouvé que toutes les modalités individuelles de la mort volontaire
-aient cette propriété. Il en est qui, tout en ayant un certain degré de
-généralité, ne sont pas ou ne sont pas assez liées au tempérament moral
-de la société pour entrer, en qualité d'élément caractéristique, dans la
-physionomie spéciale que chaque peuple présente sous le rapport du
-suicide. Ainsi, nous avons vu que l'alcoolisme n'est pas un facteur dont
-dépende l'aptitude personnelle de chaque société; et cependant, il y a
-évidemment des suicides alcooliques et en assez grand nombre. Ce n'est
-donc pas une description, même bien faite, des cas particuliers qui
-pourra jamais nous apprendre quels sont ceux qui ont un caractère
-sociologique. Si l'on veut savoir de quels confluents divers résulte le
-suicide considéré comme phénomène collectif, c'est sous sa forme
-collective, c'est-à-dire à travers les données statistiques, qu'il faut,
-dès l'abord, l'envisager. C'est le taux social qu'il faut directement
-prendre pour objet d'analyse; il faut aller du tout aux parties. Mais il
-est clair qu'il ne peut être analysé que par rapport aux causes
-différentes dont il dépend; car, en elles-mêmes, les unités par
-l'addition desquelles il est formé sont homogènes et ne se distinguent
-pas qualitativement. C'est donc à la détermination des causes qu'il faut
-nous attacher sans retard, quitte à chercher ensuite comment elles se
-répercutent chez les individus.
-
-
-II.
-
-Mais ces causes, comment les atteindre?
-
-Dans les constatations judiciaires qui ont lieu toutes les fois qu'un
-suicide est commis, on note le mobile (chagrin de famille, douleur
-physique ou autre, remords ou ivrognerie, etc.), qui paraît en avoir été
-la cause déterminante et, dans les comptes rendus statistiques de
-presque tous les pays, on trouve un tableau spécial où les résultats de
-ces enquêtes sont consignés sous ce titre: _Motifs présumés des
-suicides_. Il semble donc naturel de mettre à profit ce travail tout
-fait et de commencer notre recherche par la comparaison de ces
-documents. Ils nous indiquent, en effet, à ce qu'il semble, les
-antécédents immédiats des différents suicides; or n'est-il pas de bonne
-méthode, pour comprendre le phénomène que nous étudions, de remonter
-d'abord à ses causes les plus prochaines, sauf à s'élever ensuite plus
-haut dans la série des phénomènes, si la nécessité s'en fait sentir.
-
-Mais, comme le disait déjà Wagner il y a longtemps, ce qu'on appelle
-statistique des motifs de suicides, c'est, en réalité, une statistique
-des opinions que se font de ces motifs les agents, souvent subalternes,
-chargés de ce service d'informations. On sait, malheureusement, que les
-constatations officielles sont trop souvent défectueuses, alors même
-qu'elles portent sur des faits matériels et ostensibles que tout
-observateur consciencieux peut saisir et qui ne laissent aucune place à
-l'appréciation. Mais combien elles doivent être tenues en suspicion
-quand elles ont pour objet, non d'enregistrer simplement un événement
-accompli, mais de l'interpréter et de l'expliquer! C'est toujours un
-problème difficile que de préciser la cause d'un phénomène. Il faut au
-savant toute sorte d'observations et d'expériences pour résoudre une
-seule de ces questions. Or, de tous les phénomènes, les volitions
-humaines sont les plus complexes. On conçoit, dès lors, ce que peuvent
-valoir ces jugements improvisés qui, d'après quelques renseignements
-hâtivement recueillis, prétendent assigner une origine définie à chaque
-cas particulier. Aussitôt qu'on croit avoir découvert parmi les
-antécédents de la victime quelques-uns de ces faits qui passent
-communément pour mener au désespoir, on juge inutile de chercher
-davantage et, suivant que le sujet est réputé avoir récemment subi des
-pertes d'argent ou éprouvé des chagrins de famille ou avoir quelque goût
-pour la boisson, on incrimine ou son ivrognerie ou ses douleurs
-domestiques ou ses déceptions économiques. On ne saurait donner comme
-base à une explication des suicides des informations aussi suspectes.
-
-Il y a plus, alors même qu'elles seraient plus dignes de foi, elles ne
-pourraient pas nous rendre de grands services, car les mobiles qui sont
-ainsi, à tort ou à raison, attribués aux suicides, n'en sont pas les
-causes véritables. Ce qui le prouve, c'est que les nombres
-proportionnels de cas, imputés par les statistiques à chacune de ces
-causes présumées, restent presque identiquement les mêmes, alors que les
-nombres absolus présentent, au contraire, les variations les plus
-considérables. En France, de 1856 à 1878, le suicide augmente de 40 %
-environ, et de plus de 100 % en Saxe pendant la période 1854-1880 (1.171
-cas au lieu de 547). Or, dans les deux pays, chaque catégorie de motifs
-conserve d'une époque à l'autre la même importance respective. C'est ce
-que montre le tableau XVII (Voir ci-dessous).
-
-Si l'on considère que les chiffres qui y sont rapportés ne sont et ne
-peuvent être que de grossières approximations, et si, par conséquent, on
-n'attache pas trop d'importance à de légères différences, on reconnaîtra
-qu'ils restent sensiblement constants. Mais pour que la part
-contributive de chaque raison présumée reste proportionnellement la même
-alors que le suicide est deux fois plus développé, il faut admettre que
-chacune d'elles a acquis une efficacité double. Or ce ne peut être par
-suite d'une rencontre fortuite qu'elles deviennent toutes en même temps,
-deux fois plus meurtrières. On en vient donc forcément à conclure
-qu'elles sont toutes placées sous la dépendance d'un état plus général,
-dont elles sont tout au plus des reflets plus ou moins fidèles. C'est
-lui qui fait qu'elles sont plus ou moins productives de suicides et qui,
-par conséquent, est la vraie cause déterminante de ces derniers. C'est
-donc cet état qu'il nous faut atteindre, sans nous attarder aux
-contre-coups éloignés qu'il peut avoir dans les consciences
-particulières.
-
-Tableau XVII
-
-France[128].
-
-_Part de chaque catégorie de motifs sur 100 suicides annuels de chaque
-sexe._
-
-/*
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-| | HOMMES. | FEMMES. |
-| +-----------------+-----------------+
-| |1856-60.|1874-78.|1856-60.|1874-78.|
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Misère et revers de | | | | |
-|fortune. | 13,30 | 11,79 | 5,38 | 5,77 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Chagrin de famille. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Amour, jalousie, débauche, | | | | |
-|inconduite. | 15,48 | 16,98 | 13,16 | 12,20 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Chagrins divers. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Maladies mentales. | 25,67 | 27,09 | 45,75 | 41,81 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Remords, crainte de | | | | |
-|condamnation à la | | | | |
-|suite de crime. | 0,84 | --- | 0,19 | --- |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Autres causes et causes | | | | |
-|inconnues. | 9,33 | 8,18 | 5,51 | 4 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-| | SAXE[129]. |
-| +-----------------+-----------------+
-| | HOMMES. | FEMMES. |
-| +-----------------+-----------------+
-| |1854-78.| 1880. |1854-78.| 1880. |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Douleurs physiques. | 5,64 | 5,86 | 7,43 | 7,98 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Chagrins domestiques. | 2,39 | 3,30 | 3,18 | 1,72 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Revers de fortune et | | | | |
-|misère. | 9,52 | 11,28 | 2,80 | 4,42 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Débauche, jeu. | 11,15 | 10,74 | 1,59 | 0,44 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Remords, crainte de | | | | |
-|poursuites, etc. | 10,41 | 8,51 | 10,44 | 6,21 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Amour malheureux. | 1,79 | 1,50 | 3,74 | 6,20 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Troubles mentaux, folie | | | | |
-|religieuse. | 27,94 | 30,27 | 50,64 | 54,43 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Colère. | 2,00 | 3,29 | 3,04 | 3,09 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Dégoût de la vie. | 9,58 | 6,67 | 5,37 | 5,76 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|Causes inconnues. | 19,58 | 18,58 | 11,77 | 9,75 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
-+--------------------------------+-----------------+-----------------+
-*/
-
-Un autre fait, que nous empruntons à Legoyt[130], montre mieux encore à
-quoi se réduit l'action causale de ces différents mobiles. Il n'est pas
-de professions plus différentes l'une de l'autre que l'agriculture et
-les fonctions libérales. La vie d'un artiste, d'un savant, d'un avocat,
-d'un officier, d'un magistrat ne ressemble en rien à celle d'un
-agriculteur. On peut donc regarder comme certain que les causes sociales
-du suicide ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres. Or,
-non seulement c'est aux mêmes raisons que sont attribués les suicides de
-ces deux catégories de sujets, mais encore l'importance respective de
-ces différentes raisons serait presque rigoureusement la même dans l'une
-et dans l'autre. Voici, en effet, quels ont été en France, pendant les
-années 1874-78, les rapports centésimaux des principaux mobiles de
-suicide dans ces deux professions:
-
-/*
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-| |AGRICULTURE.|PROFESSIONS|
-| | |libérales. |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-|Perte d'emploi, revers de fortune, misère.| 8,15 | 8,87 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-|Chagrins de famille. | 14,45 | 13,14 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-|Amour contrarié et jalousie. | 1,48 | 2,01 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-|Ivresse et ivrognerie. | 13,23 | 6,41 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-|Suicides d'auteurs de crimes ou délits. | 4,09 | 4,73 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-|Souffrances physiques. | 15,91 | 19,89 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-|Maladies mentales. | 35,80 | 34,04 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-|Dégoût de la vie, contrariétés diverses. | 2,93 | 4,94 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-|Causes inconnues. | 3,96 | 597 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-| | 100,00 | 100,00 |
-+-------------------------------------------+------------+-----------+
-*/
-
-Sauf pour l'ivresse et l'ivrognerie, les chiffres, surtout ceux qui ont
-le plus d'importance numérique, diffèrent bien peu d'une colonne à
-l'autre. Ainsi, à s'en tenir à la seule considération des mobiles, on
-pourrait croire que les causes suicidogènes sont, non sans doute de même
-intensité, mais de même nature dans les deux cas. Et pourtant, en
-réalité, ce sont des forces très différentes qui poussent au suicide le
-laboureur et le raffiné des villes. C'est donc que ces raisons que l'on
-donne au suicide ou que le suicidé se donne à lui-même pour s'expliquer
-son acte, n'en sont, le plus généralement, que les causes apparentes.
-Non seulement elles ne sont que les répercussions individuelles d'un
-état général, mais elles l'expriment très infidèlement, puisqu'elles
-sont les mêmes alors qu'il est tout autre. Elles marquent, peut-on dire,
-les points faibles de l'individu, ceux par où le courant, qui vient du
-dehors l'inciter à se détruire, s'insinue le plus facilement en lui.
-Mais elles ne font pas partie de ce courant lui-même et ne peuvent, par
-conséquent, nous aider à le comprendre.
-
-Nous voyons donc sans regret certains pays comme l'Angleterre et
-l'Autriche renoncer à recueillir ces prétendues causes de suicide. C'est
-d'un tout autre côté que doivent se porter les efforts de la
-statistique. Au lieu de chercher à résoudre ces insolubles problèmes de
-casuistique morale, qu'elle s'attache à noter avec plus de soin les
-concomitants sociaux du suicide. En tout cas, pour nous, nous nous
-faisons une règle de ne pas faire intervenir dans nos recherches des
-renseignements aussi douteux que faiblement instructifs; en fait, les
-suicidographes n'ont jamais réussi à en tirer aucune loi intéressante.
-Nous n'y recourrons donc qu'accidentellement, quand ils nous paraîtront
-avoir une signification spéciale et présenter des garanties
-particulières. Sans nous préoccuper de savoir sous quelles formes
-peuvent se traduire chez les sujets particuliers les causes productrices
-du suicide, nous allons directement, tâcher de déterminer ces dernières.
-Pour cela, laissant de côté, pour ainsi dire, l'individu en tant
-qu'individu, ses mobiles et ses idées, nous nous demanderons
-immédiatement quels sont les états des différents milieux sociaux
-(confessions religieuses, famille, société politique, groupes
-professionnels, etc.), en fonction desquels varie le suicide. C'est
-seulement ensuite que, revenant aux individus, nous chercherons comment
-ces causes générales s'individualisent pour produire les effets
-homicides qu'elles impliquent.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Le suicide égoïste.
-
-
-Observons d'abord la manière dont les différentes confessions
-religieuses agissent sur le suicide.
-
-
-I.
-
-Si l'on jette un coup d'oeil sur la carte des suicides européens, on
-reconnaît à première vue que dans les pays purement catholiques, comme
-l'Espagne, le Portugal, l'Italie, le suicide est très peu développé,
-tandis qu'il est à son maximum dans les pays protestants, en Prusse, en
-Saxe, en Danemark. Les moyennes suivantes, calculées par Morselli,
-confirment ce premier résultat:
-
-/*
-+----------------------------------------+---------------------------+
-| | Moyenne des suicides |
-| |pour 1 million d'habitants.|
-+----------------------------------------+---------------------------+
-| États protestants | 190 |
-+----------------------------------------+---------------------------+
-| --- mixtes (protestants et catholiques)| 96 |
-+----------------------------------------+---------------------------+
-| --- catholiques | 96 |
-+----------------------------------------+---------------------------+
-| --- catholiques grecs | 40 |
-+----------------------------------------+---------------------------+
-*/
-
-Toutefois, l'infériorité des catholiques grecs ne peut être sûrement
-attribuée à la religion; car, comme leur civilisation est très
-différente de celle des autres nations européennes, cette inégalité de
-culture peut être la cause de cette moindre aptitude. Mais il n'en est
-pas de même de la plupart des sociétés catholiques et protestantes. Sans
-doute, elles ne sont pas toutes au même niveau intellectuel et moral;
-pourtant, les ressemblances sont assez essentielles pour qu'on ait
-quelque droit d'attribuer à la différence des cultes le contraste si
-marqué qu'elles présentent au point de vue du suicide.
-
-Néanmoins, cette première comparaison est encore trop sommaire. Malgré
-d'incontestables similitudes, les milieux sociaux dans lesquels vivent
-les habitants de ces différents pays ne sont pas identiquement les
-mêmes. La civilisation de l'Espagne et celle du Portugal sont bien
-au-dessous de celle de l'Allemagne; il peut donc se faire que cette
-infériorité soit la raison de celle que nous venons de constater dans le
-développement du suicide. Si l'on veut échapper à cette cause d'erreur
-et déterminer avec plus de précision l'influence du catholicisme et
-celle du protestantisme sur la tendance au suicide, il faut comparer les
-deux religions au sein d'une même société.
-
-
-_Provinces bavaroises (1867-75)_[131].
-
-/*
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES |
-|à minorité|par million|à majorité|par million|où il y a |par million|
-|catholique|d'habitants|catholique|d'habitants|+ de 90% |d'habitants|
-|(- de 50%)| |(50 à 90%)| |de cathol.| |
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|Palatinat | 167 |Basse | 157 |Haut- | 64 |
-|du Rhin. | |Franconie.| |Palatinat.| |
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|Franconie | 207 |Souabe. | 118 |Haute- | 114 |
-|centrale. | | | |Bavière. | |
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|Haute | 204 | | |Basse- | 49 |
-|Franconie.| | | |Bavière. | |
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|Moyenne. | 192 |Moyenne. | 135 |Moyenne. | 75 |
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-*/
-
-De tous les grands États de l'Allemagne, c'est la Bavière qui compte, et
-de beaucoup, le moins de suicides. Il n'y en a guère, annuellement que
-90 par million d'habitants depuis 1874, tandis que la Prusse en a 133
-(1871-75), le duché de Bade 156, le Wurtemberg 162, la Saxe 300. Or,
-c'est aussi là que les catholiques sont le plus nombreux; il y en a
-713,2 sur 1000 habitants. Si, d'autre part, on compare les différentes
-provinces de ce royaume, on trouve que les suicides y sont en raison
-directe du nombre des protestants, en raison inverse de celui des
-catholiques (V. Tableau précédent, ci-dessus). Ce ne sont pas seulement
-les rapports des moyennes qui confirment la loi; mais tous les nombres
-de la première colonne sont supérieurs à ceux de la seconde et ceux de
-la seconde à ceux de la troisième sans qu'il y ait aucune irrégularité.
-
-Il en est de même en Prusse:
-
-_Provinces de Prusse (1883-90)._
-
-/*
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES |
-| où il y a plus | par million | où il y a de | par million |
-| de 90% de | d'habitants | 89 à 68 % de | d'habitants |
-| protestants | | protestants | |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| Saxe. | 309,4 | Hanovre. | 212,3 |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| Schleswig. | 312,9 | Hesse. | 200,3 |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| Poméranie. | 171,5 | Brandebourg et | 296,3 |
-| | | Berlin. | |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| Moyenne. | 264,6 | Moyenne. | 220,0 |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES |
-| où il y a plus | par million | où il y a de | par million |
-| de 40% à 50% de | d'habitants | de 32 à 28 % de | d'habitants |
-| protestants | | protestants | |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| Prusse | 123,9 | Posen. | 96,4 |
-| occidentale. | | | |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| Silésie. | 260,2 | Pays du Rhin. | 100,3 |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| Westphalie. | 107,5 | Hohenzollern. | 90,1 |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-| Moyenne. | 163,6 | Moyenne. | 95,6 |
-+------------------+---------------+-----------------+---------------+
-*/
-
-Dans le détail, sur les 14 provinces ainsi comparées, il n'y a que deux
-légères irrégularités: la Silésie qui, par le nombre relativement
-important de ses suicides, devrait appartenir à la seconde catégorie, se
-trouve seulement dans la troisième, tandis qu'au contraire la Poméranie
-serait mieux à sa place dans la seconde colonne que dans la première.
-
-La Suisse est intéressante à étudier à ce même point de vue. Car, comme
-on y rencontre des populations françaises et allemandes, on y peut
-observer séparément l'influence du culte sur chacune de ces deux races.
-Or elle est la même sur l'une et sur l'autre. Les cantons catholiques
-donnent quatre et cinq fois moins de suicides que les cantons
-protestants, quelle que soit leur nationalité.
-
-/*
-+-----------------------+-----------------------+--------------------+
-| CANTONS FRANÇAIS | CANTONS ALLEMANDS |ENSEMBLE DES CANTONS|
-| | |de toutes |
-| | |nationalités |
-+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
-|Catholiques|83 suicides|Catholiques|87 suicides|Catholiques|86,7 |
-| |par million| |suicide | |suicides|
-| |d'habitants| | | | |
-+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
-|Protestants|453 |Protestants|293 |Mixtes |212,0 |
-| |suicides | |suicides | |suicides|
-| |par million| | | | |
-| |d'habitants| | | | |
-+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
-| | | | |Protestants|326,3 |
-| | | | | |suicides|
-+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
-*/
-
-L'action du culte est donc si puissante qu'elle domine toutes les
-autres.
-
-D'ailleurs, on a pu, dans un assez grand nombre de cas, déterminer
-directement le nombre des suicides par million d'habitants de chaque
-population confessionnelle. Voici les chiffres trouvés par différents
-observateurs:
-
-Tableau XVIII.
-
-_Suicides, dans les différents pays, pour un million de sujets de chaque
-confession._
-
-/*
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-| |PROTESTANTS|CATHOLIQUES|JUIFS| NOMS |
-| | | | |des observateurs.|
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-|Autriche (1852-59). | 79,5 | 51,3 | 20,7| Wagner. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-|Prusse (1849-55). | 159,9 | 49,6 | 46,4| Id. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-|---- (1869-72). | 187 | 69 | 96 | Morselli. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-|---- (1860). | 240 | 100 |180 | Prinzing. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-|Bade (1852-62). | 139 | 117 | 87 | Legoyt. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-|--- (1870-74). | 171 | 136,7 |124 | Morselli. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-|--- (1878-88). | 242 | 170 |210 | Prinzing. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-|Bavière (1844-56). | 135,4 | 49,1 |105,9| Morselli. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-| --- (1884-91). | 224 | 94 |193 | Prinzing |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-|Würtemberg (1846-60)| 113,5 | 77,9 | 65,6| Wagner. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-| ---- (1873-76)| 190 | 120 | 60 | Nous-même. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-| ---- (1881-90)| 170 | 119 |142 | Id. |
-+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
-*/
-
-Ainsi, partout, sans aucune exception[132], les protestants fournissent
-beaucoup de suicides que les fidèles des autres cultes. L'écart oscille
-entre un _minimum_ de 20 à 30 % et un _maximum_ de 300 %. Contre une
-pareille unanimité de faits concordants, il est vain d'invoquer, comme
-le fait Mayr[133], le cas unique de la Norwège et de la Suède qui,
-quoique protestantes, n'ont qu'un chiffre moyen de suicides. D'abord,
-ainsi que nous en faisions la remarque au début de ce chapitre, ces
-comparaisons internationales ne sont pas démonstratives, à moins
-qu'elles ne portent sur un assez grand nombre de pays, et, même dans ce
-cas, elles ne sont pas concluantes. Il y a d'assez grandes différences
-entre les populations de la presqu'île scandinave et celles de l'Europe
-centrale pour qu'on puisse comprendre que le protestantisme ne produise
-pas exactement les mêmes effets sur les unes et sur les autres. Mais de
-plus, si, pris en lui-même, le taux des suicides n'est pas très
-considérable dans ces deux pays, il apparaît relativement élevé si l'on
-tient compte du rang modeste qu'ils occupent parmi les peuples civilisés
-d'Europe. Il n'y a pas de raison de croire qu'ils soient parvenus à un
-niveau intellectuel supérieur à celui de l'Italie, il s'en faut, et
-pourtant on s'y tue de deux à trois fois plus (90 à 100 suicides par
-million d'habitants au lieu de 40). Le protestantisme ne serait-il pas
-la cause de cette aggravation relative? Ainsi, non seulement le fait
-n'infirme pas la loi qui vient d'être établie sur un si grand nombre
-d'observations, mais il tend plutôt à la confirmer[134].
-
-Pour ce qui est des juifs, leur aptitude au suicide est toujours moindre
-que celle des protestants; très généralement, elle est aussi inférieure,
-quoique dans une moindre proportion, à celle des catholiques. Cependant,
-il arrive que ce dernier rapport est renversé; c'est surtout dans les
-temps récents que ces cas d'inversion se rencontrent. Jusqu'au milieu du
-siècle, les juifs se tuent moins que les catholiques dans tous les pays,
-sauf en Bavière[135]; c'est seulement vers 1870 qu'ils commencent à
-perdre de leur ancien privilège. Encore est-il très rare qu'ils
-dépassent de beaucoup le taux des catholiques. D'ailleurs, il ne faut
-pas perdre de vue que les juifs vivent, plus exclusivement que les
-autres groupes confessionnels, dans les villes et de professions
-intellectuelles. À ce titre, ils sont plus fortement enclins au suicide
-que les membres des autres cultes, et cela pour des raisons étrangères à
-la religion qu'ils pratiquent. Si donc, malgré cette influence
-aggravante, le taux du judaïsme est si faible, on peut croire que, à
-situation égale, c'est de toutes les religions celle où l'on se tue le
-moins.
-
-Les faits ainsi établis, comment les expliquer?
-
-
-II.
-
-Si l'on songe que, partout, les juifs sont en nombre infime et que, dans
-la plupart des sociétés où ont été faites les observations précédentes,
-les catholiques sont en minorité, on sera tenté de voir dans ce fait la
-cause qui explique la rareté relative des morts volontaires dans ces
-deux cultes[136]. On conçoit, en effet, que les confessions les moins
-nombreuses, ayant à lutter contre l'hostilité des populations ambiantes,
-soient obligées, pour se maintenir, d'exercer sur elles-mêmes un
-contrôle sévère et de s'astreindre à une discipline particulièrement
-rigoureuse. Pour justifier la tolérance, toujours précaire, qui leur est
-accordée, elles sont tenues à plus de moralité. En dehors de ces
-considérations, certains faits semblent réellement impliquer que ce
-facteur spécial n'est pas sans quelque influence. En Prusse, l'état de
-minorité où se trouvent les catholiques est très accusé; car ils ne
-représentent que le tiers de la population totale. Aussi se tuent-ils
-trois fois moins que les protestants. L'écart diminue en Bavière où les
-deux tiers des habitants sont catholiques; les morts volontaires de ces
-derniers ne sont plus à celles des protestants que comme 100 est à 275
-ou même comme 100 est à 238, selon les périodes. Enfin, dans l'empire
-d'Autriche, qui est presque tout entier catholique, il n'y a plus que
-155 suicides protestants pour 100 catholiques. Il semblerait donc que,
-quand le protestantisme devient minorité, sa tendance au suicide
-diminue.
-
-Mais d'abord, le suicide est l'objet d'une trop grande indulgence pour
-que la crainte du blâme, si léger, qui le frappe, puisse agir avec une
-telle puissance, même sur des minorités que leur situation oblige à se
-préoccuper particulièrement du sentiment public. Comme c'est un acte qui
-ne lèse personne, on n'en fait pas un grand grief aux groupes qui y sont
-plus enclins que d'autres et il ne risque pas d'accroître beaucoup
-l'éloignement qu'ils inspirent, comme ferait certainement une fréquence
-plus grande des crimes et des délits. D'ailleurs, l'intolérance
-religieuse, quand elle est très forte, produit souvent un effet opposé.
-Au lieu d'exciter les dissidents à respecter davantage l'opinion, elle
-les habitue à s'en désintéresser. Quand on se sent en butte à une
-hostilité irrémédiable, on renonce à la désarmer et on ne s'obstine que
-plus opiniâtrement dans les moeurs les plus réprouvées. C'est ce qui est
-arrivé fréquemment aux juifs et, par conséquent, il est douteux que leur
-exceptionnelle immunité n'ait pas d'autre cause.
-
-Mais, en tout cas, cette explication ne saurait suffire à rendre compte
-de la situation respective des protestants et des catholiques. Car si,
-en Autriche et en Bavière, où le catholicisme a la majorité, l'influence
-préservatrice qu'il exerce est moindre, elle est encore très
-considérable. Ce n'est donc pas seulement à son état de minorité qu'il
-la doit. Plus généralement, quelle que soit la part proportionnelle de
-ces deux cultes dans l'ensemble de la population, partout où l'on a pu
-les comparer au point de vue du suicide, on a constaté que les
-protestants se tuent beaucoup plus que les catholiques. Il y a même des
-pays comme le Haut-Palatinat, la Haute-Bavière, où la population est
-presque tout entière catholique (92 et 96 %) et où, cependant, il y a
-300 et 423 suicides protestants pour 100 catholiques. Le rapport même
-s'élève jusqu'à 528 % dans la Basse-Bavière où la religion réformée ne
-compte pas tout à fait un fidèle sur 100 habitants. Donc, quand même la
-prudence obligatoire des minorités serait pour quelque chose dans
-l'écart si considérable que présentent ces deux religions, la plus
-grande part en est certainement due à d'autres causes.
-
-C'est dans la nature de ces deux systèmes religieux que nous les
-trouverons. Cependant, ils prohibent tous les deux le suicide avec la
-même netteté; non seulement ils le frappent de peines morales d'une
-extrême sévérité, mais l'un et l'autre enseignent également qu'au delà
-du tombeau commence une vie nouvelle où les hommes seront punis de leurs
-mauvaises actions, et le protestantisme met le suicide au nombre de ces
-dernières, tout aussi bien que le catholicisme. Enfin, dans l'un et dans
-l'autre culte, ces prohibitions ont un caractère divin; elles ne sont
-pas présentées comme la conclusion logique d'un raisonnement bien fait,
-mais leur autorité est celle de Dieu lui-même. Si donc le protestantisme
-favorise le développement du suicide, ce n'est pas qu'il le traite
-autrement que ne fait le catholicisme. Mais alors, si, sur ce point
-particulier, les deux religions ont les mêmes préceptes, leur inégale
-action sur le suicide doit avoir pour cause quelqu'un des caractères
-plus généraux par lesquels elles se différencient.
-
-Or, la seule différence essentielle qu'il y ait entre le catholicisme et
-le protestantisme, c'est que le second admet le libre examen dans une
-bien plus large proportion que le premier. Sans doute, le catholicisme,
-par cela seul qu'il est une religion idéaliste, fait déjà à la pensée et
-à la réflexion une bien plus grande place que le polythéisme gréco-latin
-ou que le monothéisme juif. Il ne se contente plus de manoeuvres
-machinales, mais c'est sur les consciences qu'il aspire à régner. C'est
-donc à elles qu'il s'adresse et, alors même qu'il demande à la raison
-une aveugle soumission, c'est en lui parlant le langage de la raison. Il
-n'en est pas moins vrai que le catholique reçoit sa foi toute faite,
-sans examen. Il ne peut même pas la soumettre à un contrôle historique,
-puisque les textes originaux sur lesquels on l'appuie lui sont
-interdits. Tout un système hiérarchique d'autorités est organisé, et
-avec un art merveilleux, pour rendre la tradition invariable. Tout ce
-qui est variation est en horreur à la pensée catholique. Le protestant
-est davantage l'auteur de sa croyance. La Bible est mise entre ses mains
-et nulle interprétation ne lui en est imposée. La structure même du
-culte réformé rend sensible cet état d'individualisme religieux. Nulle
-part, sauf en Angleterre, le clergé protestant n'est hiérarchisé; le
-prêtre ne relève que de lui-même et de sa conscience, comme le fidèle.
-C'est un guide plus instruit que le commun des croyants, mais sans
-autorité spéciale pour fixer le dogme. Mais ce qui atteste le mieux que
-cette liberté d'examen, proclamée par les fondateurs de la réforme,
-n'est pas restée à l'état d'affirmation platonique, c'est cette
-multiplicité croissante de sectes de toute sorte qui contraste si
-énergiquement avec l'unité indivisible de l'Église catholique.
-
-Nous arrivons donc à ce premier résultat que le penchant du
-protestantisme pour le suicide doit être en rapport avec l'esprit de
-libre examen dont est animée cette religion. Attachons-nous à bien
-comprendre ce rapport. Le libre examen n'est lui-même que l'effet d'une
-autre cause. Quand il fait son apparition, quand les hommes, après
-avoir, pendant longtemps, reçu leur foi toute faite de la tradition,
-réclament le droit de se la faire eux-mêmes, ce n'est pas à cause des
-attraits intrinsèques de la libre recherche, car elle apporte avec elle
-autant de douleurs que de joies. Mais c'est qu'ils ont désormais besoin
-de cette liberté. Or, ce besoin lui-même ne peut avoir qu'une seule
-cause: c'est l'ébranlement des croyances traditionnelles. Si elles
-s'imposaient toujours avec la même énergie, on ne penserait même pas à
-en faire la critique. Si elles avaient toujours la même autorité, on ne
-demanderait pas à vérifier la source de cette autorité. La réflexion ne
-se développe que si elle est nécessitée à se développer, c'est-à-dire si
-un certain nombre d'idées et de sentiments irréfléchis qui, jusque-là,
-suffisaient à diriger la conduite, se trouvent avoir perdu leur
-efficacité. Alors, elle intervient pour combler le vide qui s'est fait,
-mais qu'elle n'a pas fait. De même qu'elle s'éteint à mesure que la
-pensée et l'action se prennent sous forme d'habitudes automatiques, elle
-ne se réveille qu'à mesure que les habitudes toutes faites se
-désorganisent. Elle ne revendique ses droits contre l'opinion commune
-que si celle-ci n'a plus la même force, c'est-à-dire si elle n'est plus
-au même degré commune. Si donc ces revendications ne se produisent pas
-seulement pendant un temps et sous forme de crise passagère, si elles
-deviennent chroniques, si les consciences individuelles affirment d'une
-manière constante leur autonomie, c'est qu'elles continuent à être
-tiraillées dans des sens divergents, c'est qu'une nouvelle opinion ne
-s'est pas reformée pour remplacer celle qui n'est plus. Si un nouveau
-système de croyances s'était reconstitué, qui parût à tout le monde
-aussi indiscutable que l'ancien, on ne songerait pas davantage à le
-discuter. Il ne serait même pas permis de le mettre en discussion; car
-des idées que partage toute une société tirent de cet assentiment une
-autorité qui les rend sacro-saintes et les met au-dessus de toute
-contestation. Pour qu'elles soient plus tolérantes, il faut qu'elles
-soient déjà devenues l'objet d'une adhésion moins générale et moins
-complète, qu'elles aient été affaiblies par des controverses préalables.
-
-Ainsi, s'il est vrai de dire que le libre examen, une fois qu'il est
-proclamé, multiplie les schismes, il faut ajouter qu'il les suppose et
-qu'il en dérive, car il n'est réclamé et institué comme un principe que
-pour permettre à des schismes latents ou à demi déclarés de se
-développer plus librement. Par conséquent, si le protestantisme fait à
-la pensée individuelle une plus grande part que le catholicisme, c'est
-qu'il compte moins de croyances et de pratiques communes. Or, une
-société religieuse n'existe pas sans un _credo_ collectif et elle est
-d'autant plus une et d'autant plus forte que ce _credo_ est plus étendu.
-Car elle n'unit pas les hommes par l'échange et la réciprocité des
-services, lien temporel qui comporte et suppose même des différences,
-mais qu'elle est impuissante à nouer. Elle ne les socialise qu'en les
-attachant tous à un même corps de doctrines et elle les socialise
-d'autant mieux que ce corps de doctrines est plus vaste et plus
-solidement constitué. Plus il y a de manières d'agir et de penser,
-marquées d'un caractère religieux, soustraites, par conséquent, au libre
-examen, plus aussi l'idée de Dieu est présente à tous les détails de
-l'existence et fait converger vers un seul et même but les volontés
-individuelles. Inversement, plus un groupe confessionnel abandonne au
-jugement des particuliers, plus il est absent de leur vie, moins il a de
-cohésion et de vitalité. Nous arrivons donc à cette conclusion, que la
-supériorité du protestantisme au point de vue du suicide vient de ce
-qu'il est une Église moins fortement intégrée que l'Église catholique.
-
-Du même coup, la situation du judaïsme se trouve expliquée. En effet, la
-réprobation dont le christianisme les a pendant longtemps poursuivis, a
-créé entre les juifs des sentiments de solidarité d'une particulière
-énergie. La nécessité de lutter contre une animosité générale,
-l'impossibilité même de communiquer librement avec le reste de la
-population les a obligés à se tenir étroitement serrés les uns contre
-les autres. Par suite, chaque communauté devint une petite société,
-compacte et cohérente, qui avait d'elle-même et de son unité un très vif
-sentiment. Tout le monde y pensait et y vivait de la même manière; les
-divergences individuelles y étaient rendues à peu près impossibles à
-cause de la communauté de l'existence et de l'étroite et incessante
-surveillance exercée par tous sur chacun. L'Église juive s'est ainsi
-trouvée être plus fortement concentrée qu'aucune autre, rejetée qu'elle
-était sur elle-même par l'intolérance dont elle était l'objet. Par
-conséquent, par analogie avec ce que nous venons d'observer à propos du
-protestantisme, c'est à cette même cause que doit s'attribuer le faible
-penchant des juifs pour le suicide, en dépit des circonstances de toute
-sorte qui devraient, au contraire, les y incliner. Sans doute, en un
-sens, c'est à l'hostilité qui les entoure qu'ils doivent ce privilège.
-Mais si elle a cette influence, ce n'est pas qu'elle leur impose une
-moralité plus haute; c'est qu'elle les oblige à vivre étroitement unis.
-C'est parce que la société religieuse à laquelle ils appartiennent est
-solidement cimentée qu'ils sont à ce point préservés. D'ailleurs,
-l'ostracisme qui les frappe n'est que l'une des causes qui produisent ce
-résultat; la nature même des croyances juives y doit contribuer pour une
-large part. Le judaïsme, en effet, comme toutes les religions
-inférieures, consiste essentiellement en un corps de pratiques qui
-réglementent minutieusement tous les détails de l'existence et ne
-laissent que peu de place au jugement individuel.
-
-
-III.
-
-Plusieurs faits viennent confirmer cette explication.
-
-En premier lieu, de tous les grands pays protestants, l'Angleterre est
-celui où le suicide est le plus faiblement développé. On n'y compte, en
-effet, que 80 suicides environ par million d'habitants, alors que les
-sociétés réformées d'Allemagne en ont de 140 à 400; et cependant, le
-mouvement général des idées et des affaires ne paraît pas y être moins
-intense qu'ailleurs[137]. Or il se trouve que, en même temps, l'Église
-anglicane est bien plus fortement intégrée que les autres églises
-protestantes. On a pris, il est vrai, l'habitude de voir dans
-l'Angleterre la terre classique de la liberté individuelle; mais, en
-réalité, bien des faits montrent que le nombre des croyances ou des
-pratiques communes et obligatoires, soustraites, par suite, au libre
-examen des individus, y est plus considérable qu'en Allemagne. D'abord,
-la loi y sanctionne encore beaucoup de prescriptions religieuses: telles
-sont la loi sur l'observation du dimanche, celle qui défend de mettre en
-scène des personnages quelconques des Saintes-Écritures, celle qui,
-récemment encore, exigeait de tout député une sorte d'acte de foi
-religieux, etc. Ensuite, on sait combien le respect des traditions est
-général et fort en Angleterre: il est impossible qu'il ne se soit pas
-étendu aux choses de la religion comme aux autres. Or le
-traditionnalisme très développé exclut toujours plus ou moins les
-mouvements propres de l'individu. Enfin, de tous les clergés
-protestants, le clergé anglican est le seul qui soit hiérarchisé. Cette
-organisation extérieure traduit évidemment une unité interne qui n'est
-pas compatible avec un individualisme religieux très prononcé.
-
-D'ailleurs, l'Angleterre est aussi le pays protestant où les cadres du
-clergé sont le plus riches. On y comptait, en 1876, 908 fidèles en
-moyenne pour chaque ministre du culte, au lieu de 932 en Hongrie, 1.100
-en Hollande, 1.300 en Danemark, 1.440 en Suisse et 1.600 en
-Allemagne[138]. Or, le nombre des prêtres n'est pas un détail
-insignifiant et un caractère superficiel sans rapport avec la nature
-intrinsèque des religions. La preuve, c'est que, partout, le clergé
-catholique est beaucoup plus considérable que le clergé réformé. En
-Italie, il y a un prêtre pour 267 catholiques, pour 419 en Espagne, pour
-536 en Portugal, pour 540 en Suisse, pour 823 en France, pour 1.050 en
-Belgique. C'est que le prêtre est l'organe naturel de la foi et de la
-tradition et que, ici comme ailleurs, l'organe se développe
-nécessairement dans la même mesure que la fonction. Plus la vie
-religieuse est intense, plus il faut d'hommes pour la diriger. Plus il y
-a de dogmes et de préceptes dont l'interprétation n'est pas abandonnée
-aux consciences particulières, plus il faut d'autorités compétentes pour
-en dire le sens; d'un autre côté, plus ces autorités sont nombreuses,
-plus elles encadrent de près l'individu et mieux elles le contiennent.
-Ainsi le cas de l'Angleterre, loin d'infirmer notre théorie, en est une
-vérification. Si le protestantisme n'y produit pas les mêmes effets que
-sur le continent, c'est que la société religieuse y est bien plus
-fortement constituée et, par là, se rapproche de l'Église catholique.
-
-Mais voici une preuve confirmative d'une plus grande généralité.
-
-Le goût du libre examen ne peut pas s'éveiller sans être accompagné du
-goût de l'instruction. La science, en effet, est le seul moyen dont la
-libre réflexion dispose pour arriver à ses fins. Quand les croyances ou
-les pratiques irraisonnées ont perdu leur autorité, il faut bien, pour
-en trouver d'autres, faire appel à la conscience éclairée dont la
-science n'est que la forme la plus haute. Au fond, ces deux penchants
-n'en font qu'un et ils résultent de la même cause. En général, les
-hommes n'aspirent à s'instruire que dans la mesure où ils sont
-affranchis du joug de la tradition; car tant que celle-ci est maîtresse
-des intelligences, elle suffit à tout et ne tolère pas facilement de
-puissance rivale. Mais inversement, on recherche la lumière dès que la
-coutume obscure ne répond plus aux nécessités nouvelles. Voilà pourquoi
-la philosophie, cette forme première et synthétique de la science,
-apparaît dès que la religion a perdu de son empire, mais à ce moment-là
-seulement; et on la voit ensuite donner progressivement naissance à la
-multitude des sciences particulières, à mesure que le besoin qui l'a
-suscitée va lui-même en se développant. Si donc nous ne nous sommes pas
-mépris, si l'affaiblissement progressif des préjugés collectifs et
-coutumiers incline au suicide et si c'est de là que vient la
-prédisposition spéciale du protestantisme, on doit pouvoir constater les
-deux faits suivants: 1° le goût de l'instruction doit être plus vif chez
-les protestants que chez les catholiques; 2° en tant qu'il dénote un
-ébranlement des croyances communes, il doit, d'une manière générale,
-varier comme le suicide. Les faits confirment-ils cette double
-hypothèse?
-
-Si l'on rapproche la France catholique de la protestante Allemagne par
-les sommets seulement, c'est-à-dire, si l'on compare uniquement les
-classes les plus élevées des deux nations, il semble que nous soyons en
-état de soutenir la comparaison. Dans les grands centres de notre pays,
-la science n'est ni moins en honneur ni moins répandue que chez nos
-voisins; il est même certain que, à ce point de vue, nous l'emportons
-sur plusieurs pays protestants. Mais si, dans les parties éminentes des
-deux sociétés, le besoin de s'instruire est également ressenti, il n'en
-est pas de même dans les couches profondes et, s'il atteint à peu près
-dans les deux pays la même intensité _maxima_, l'intensité moyenne est
-moindre chez nous. On en peut dire autant de l'ensemble des nations
-catholiques comparées aux nations protestantes. À supposer que, pour la
-très haute culture, les premières ne le cèdent pas aux secondes, il en
-est tout autrement pour ce qui regarde l'instruction populaire. Tandis
-que, chez les peuples protestants (Saxe, Norwège, Suède, Bade, Danemark
-et Prusse), sur 1.000 enfants en âge scolaire, c'est-à-dire de 6 à 12
-ans, il y en avait, en moyenne, 957 qui fréquentaient l'école pendant
-les années 1877-1878, les peuples catholiques (France, Autriche-Hongrie,
-Espagne et Italie), n'en comptaient que 667 soit 31 % en moins. Les
-rapports sont les mêmes pour les périodes 1874-75 et 1860-61[139]. Le
-pays protestant où ce chiffre est le moins élevé, la Prusse, est encore
-bien au-dessus de la France qui tient la tête des pays catholiques; la
-première compte 897 élèves sur 1.000 enfants, la seconde 766
-seulement[140]. De toute l'Allemagne, c'est la Bavière qui comprend le
-plus de catholiques; c'est elle aussi qui comprend le plus d'illettrés.
-De toutes les provinces de Bavière, la Haut-Palatinat est une des plus
-foncièrement catholiques, c'est aussi celle où l'on rencontre le plus de
-conscrits qui ne savent ni lire ni écrire (15 % en 1871). Même
-coïncidence en Prusse pour le duché de Posen et la province de
-Prusse[141]. Enfin, dans l'ensemble du royaume, en 1871, on comptait 66
-illettrés sur 1.000 protestants et 152 sur 1.000 catholiques. Le rapport
-est le même pour les femmes des deux cultes[142].
-
-On objectera peut-être que l'instruction primaire ne peut servir à
-mesurer l'état de l'instruction générale. Ce n'est pas, a-t-on dit
-souvent, parce qu'un peuple compte plus ou moins d'illettrés qu'il est
-plus ou moins instruit. Acceptons cette réserve, quoique, à vrai dire,
-les divers degrés de l'instruction soient peut-être plus solidaires
-qu'il ne semble et qu'il soit difficile à l'un d'eux de se développer
-sans que les autres se développent en même temps[143]. En tout cas, si
-le niveau de la culture primaire ne reflète qu'imparfaitement celui de
-la culture scientifique, il indique avec une certaine exactitude dans
-quelle mesure un peuple, pris dans son ensemble, éprouve le besoin du
-savoir. Il faut qu'il en sente au plus haut point la nécessité pour
-s'efforcer d'en répandre les éléments jusque dans les dernières classes.
-Pour mettre ainsi à la portée de tout le monde les moyens de
-s'instruire, pour aller même jusqu'à proscrire légalement l'ignorance,
-il faut qu'il trouve indispensable à sa propre existence d'étendre et
-d'éclairer les consciences. En fait, si les nations protestantes ont
-attaché tant d'importance à l'instruction élémentaire, c'est qu'elles
-ont jugé nécessaire que chaque individu fût capable d'interpréter la
-Bible. Or ce que nous voulons atteindre en ce moment, c'est l'intensité
-moyenne de ce besoin, c'est le prix que chaque peuple reconnaît à la
-science, non la valeur de ses savants et de leurs découvertes. À ce
-point de vue spécial, l'état du haut enseignement et de la production
-proprement scientifique serait un mauvais critère; car il nous
-révélerait seulement ce qui se passe dans une portion restreinte de la
-société. L'enseignement populaire et général est un indice plus sûr.
-
-Notre première proposition ainsi démontrée, reste à prouver la seconde.
-Est-il vrai que le besoin de l'instruction, dans la mesure où il
-correspond à un affaiblissement de la foi commune, se développe comme le
-suicide? Déjà le fait que les protestants sont plus instruits que les
-catholiques et se tuent davantage est une première présomption. Mais la
-loi ne se vérifie pas seulement quand on compare un de ces cultes à
-l'autre. Elle s'observe également à l'intérieur de chaque confession
-religieuse.
-
-L'Italie est tout entière catholique. Or, l'instruction populaire et le
-suicide y sont distribués exactement de la même manière (V. tableau
-XIX).
-
-TABLEAU XIX[144].
-
-_Provinces italiennes comparées sous le rapport du suicide et de
-l'instruction._
-
-/*
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|1er GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
-|de | de contrats % | par |
-|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Piémont. | 53,09 | 35,6 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Lombardie. | 44,29 | 40,4 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Ligurie. | 41,15 | 47,3 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Rome. | 32,61 | 41,7 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Toscane. | 24,33 | 40,6 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Moyennes. | 39,09 | 41,1 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|2e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
-|de | de contrats % | par |
-|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Venise. | 19,56 | 32,0 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Émilie. | 19,31 | 62,9 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Ombrie. | 15,46 | 30,7 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Marche. | 14,46 | 34,6 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Campanie. | 12,45 | 21,6 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Sardaigne. | 10,14 | 13,3 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Moyennes. | 15,23 | 32,5 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|3e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
-|de | de contrats % | par |
-|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Sicile. | 8,98 | 18,5 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Abbruzes. | 6,35 | 15,7 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Pouille. | 6,81 | 16,3 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Calabre. | 4,67 | 8,1 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Basilicate. | 4,35 | 15,0 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-|Moyennes. | 6,23 | 14,7 |
-+-------------+------------------------------+-----------------------+
-*/
-
-Non seulement les moyennes correspondent exactement, mais la concordance
-se retrouve dans le détail. Il n'y a qu'une exception; c'est l'Émilie
-où, sous l'influence de causes locales, les suicides sont sans rapport
-avec le degré de l'instruction. On peut faire les mêmes observations en
-France. Les départements où il y a le plus d'époux illettrés (au-dessus
-de 20 %) sont la Corrèze, la Corse, les Côtes-du-Nord, la Dordogne, le
-Finistère, les Landes, le Morbihan, la Haute-Vienne; tous sont
-relativement indemnes de suicides. Plus généralement, parmi les
-départements où il y a plus de 10 % d'époux ne sachant ni lire ni
-écrire, il n'en est pas un seul qui appartienne à cette région du
-Nord-Est qui est la terre classique des suicides français[145].
-
-Si l'on compare les pays protestants entre eux, on retrouve le même
-parallélisme. On se tue plus en Saxe qu'en Prusse; la Prusse a plus
-d'illettrés que la Saxe (5,52 % au lieu de 1,3 en 1865). La Saxe
-présente même cette particularité que la population des écoles y est
-supérieure au chiffre légalement obligatoire. Pour 1.000 enfants en âge
-scolaire, on en comptait, en 1877-78, 1.031 qui fréquentaient les
-classes: c'est-à-dire que beaucoup continuaient leurs études après le
-temps prescrit. Le fait ne se rencontre dans aucun autre pays[146].
-Enfin, de tous les pays protestants, l'Angleterre est, nous le savons,
-celui où l'on se tue le moins; c'est aussi celui qui, pour
-l'instruction, se rapproche le plus des pays catholiques. En 1865, il y
-avait encore 23 % des soldats de l'armée de mer qui ne savaient pas
-lire et 27 % qui ne savaient pas écrire.
-
-D'autres faits peuvent encore être rapprochés des précédents et servir à
-les confirmer.
-
-Les professions libérales et, plus généralement les classes aisées sont
-certainement celles où le goût de la science est le plus vivement
-ressenti et où l'on vit le plus d'une vie intellectuelle. Or, quoique la
-statistique du suicide par professions et par classes ne puisse pas être
-toujours établie avec une suffisante précision, il est incontestable
-qu'il est exceptionnellement fréquent dans les classes les plus élevées
-de la société. En France, de 1826 à 1880, ce sont les professions
-libérales qui tiennent la tête; elles fournissent 550 suicides par
-million de sujets du même groupe professionnel, tandis que les
-domestiques, qui viennent immédiatement après, n'en ont que 290[147]. En
-Italie, Morselli a pu isoler les carrières qui sont exclusivement vouées
-à l'étude et il a trouvé qu'elles dépassaient de beaucoup toutes les
-autres par l'importance de leur apport. Il l'estime, en effet, pour la
-période 1868-76, à 482,6 par million d'habitants de la même profession;
-l'armée ne vient qu'ensuite avec 404,1 et la moyenne générale du pays
-n'est que de 32. En Prusse (années 1883-90), le corps des fonctionnaires
-publics, qui est recruté avec grand soin et qui constitue une élite
-intellectuelle, l'emporte sur toutes les autres professions avec 832
-suicides; les services sanitaires et l'enseignement, tout en venant
-beaucoup plus bas, ont encore des chiffres fort élevés (439 et 301). Il
-en est de même en Bavière. Si on laisse de côté l'armée dont la
-situation au point de vue du suicide est exceptionnelle pour des raisons
-qui seront exposées plus loin, les fonctionnaires publics sont au second
-rang, avec 454 suicides, et touchent presque au premier; car ils ne
-sont dépassés que de bien peu par le commerce dont le taux est de 465;
-les arts, la littérature et la presse suivent de près avec 416[148]. Il
-est vrai qu'en Belgique et en Wurtemberg les classes instruites
-paraissent moins spécialement éprouvées; mais la nomenclature
-professionnelle y est trop peu précise pour qu'on puisse attribuer
-beaucoup d'importance à ces deux irrégularités.
-
-En second lieu, nous avons vu que, dans tous les pays du monde, la femme
-se suicide beaucoup moins que l'homme. Or elle est aussi beaucoup moins
-instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle règle sa conduite
-d'après les croyances établies et n'a pas de grands besoins
-intellectuels. En Italie, pendant les années 1878-79, sur 10.000 époux,
-il y en avait 4.808 qui ne pouvaient pas signer leur contrat de mariage;
-sur 10,000 épouses, il y en avait 7,029[149]. En France, le rapport
-était en 1879 de 199 époux et de 310 épouses pour 1.000 mariages. En
-Prusse, on retrouve le même écart entre les deux sexes, tant chez les
-protestants que chez les catholiques[150]. En Angleterre, il est bien
-moindre que dans les autres pays d'Europe. En 1879, on comptait 138
-époux illettrés pour mille contre 185 épouses et, depuis 1851, la
-proportion est sensiblement la même[151]. Mais l'Angleterre est aussi le
-pays où la femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Pour
-1.000 suicides féminins, on comptait 2.546 suicides masculins en
-1858-60, 2.745 en 1863-67, 2.861 en 1872-76, alors que, partout
-ailleurs[152], la femme se tue quatre, cinq ou six fois moins que
-l'homme. Enfin, aux États-Unis, les conditions de l'expérience sont
-presque renversées; ce qui la rend particulièrement instructive. Les
-femmes nègres ont, paraît-il, une instruction égale et même supérieure à
-celle de leurs maris. Or, plusieurs observateurs rapportent[153]
-qu'elles ont aussi une très forte prédisposition au suicide qui irait
-même parfois jusqu'à dépasser celle des femmes blanches. La proportion
-serait, dans certains endroits, de 350 %.
-
-Il y a cependant un cas où il pourrait sembler que notre loi ne se
-vérifie pas.
-
-De toutes les confessions religieuses, le judaïsme est celle où l'on se
-tue le moins; et pourtant, il n'en est pas où l'instruction soit plus
-répandue. Déjà sous le rapport des connaissances élémentaires, les juifs
-sont pour le moins au même niveau que les protestants. En effet, en
-Prusse (1871), sur 1.000 juifs de chaque sexe, il y avait 66 hommes
-illettrés et 125 femmes; du côté des protestants, les nombres étaient
-presque identiquement les mêmes, 66 d'une part et 114 de l'autre. Mais
-c'est surtout à l'enseignement secondaire et supérieur que les juifs
-participent proportionnellement plus que les membres des autres cultes;
-c'est ce que prouvent les chiffres suivants que nous empruntons à la
-statistique prussienne (années 1875-76)[154].
-
-/*
-+-----------------------------------+------------+------------+------+
-| |CATHOLIQUES.|PROTESTANTS.|JUIFS.|
-+-----------------------------------+------------+------------+------+
-|Part de chaque culte sur 100 | 33,8 | 64,9 | 1,3 |
-|habitants en général. | | | |
-+-----------------------------------+------------+------------+------+
-|Part de chaque culte sur 100 élèves| 17,3 | 73,1 | 9,6 |
-|de l'enseignement secondaire. | | | |
-+-----------------------------------+------------+------------+------+
-*/
-
-En tenant compte des différences de population, les juifs fréquentent
-les Gymnases, _Realschulen_, etc., environ 44 fois plus que les
-catholiques et 7 fois plus que les protestants. Il en est de même dans
-l'enseignement supérieur. Sur 1.000 jeunes catholiques qui fréquentent
-les établissements scolaires de tout degré, il y en a seulement 1,3 à
-l'Université; sur 1.000 protestants, il y en a 2,5; pour les juifs, la
-proportion s'élève à 16[155].
-
-Mais si le juif trouve le moyen d'être à la fois très instruit et très
-faiblement enclin au suicide, c'est que la curiosité dont il fait preuve
-a une origine toute spéciale. C'est une loi générale que les minorités
-religieuses, pour pouvoir se maintenir plus sûrement contre les haines
-dont elles sont l'objet ou simplement par suite d'une sorte d'émulation,
-s'efforcent d'être supérieures en savoir aux populations qui les
-entourent. C'est ainsi que les protestants eux-mêmes montrent d'autant
-plus dégoût pour la science qu'ils sont une moindre partie de la
-population générale[156]. Le juif cherche donc à s'instruire, non pour
-remplacer par des notions réfléchies ses préjugés collectifs, mais
-simplement pour être mieux armé dans la lutte. C'est pour lui un moyen
-de compenser la situation désavantageuse que lui fait l'opinion et,
-quelquefois, la loi. Et comme, par elle-même, la science ne peut rien
-sur la tradition qui a gardé toute sa vigueur, il superpose cette vie
-intellectuelle à son activité coutumière sans que la première entame la
-seconde. Voilà d'où vient la complexité de sa physionomie. Primitif par
-certains côtés, c'est, par d'autres, un cérébral et un raffiné. Il joint
-ainsi les avantages de la forte discipline qui caractérise les petits
-groupements d'autrefois aux bienfaits de la culture intense dont nos
-grandes sociétés actuelles ont le privilège. Il a toute l'intelligence
-des modernes sans partager leur désespérance.
-
-Si donc, dans ce cas, le développement intellectuel n'est pas en rapport
-avec le nombre des morts volontaires, c'est qu'il n'a pas la même
-origine ni la même signification que d'ordinaire. Ainsi, l'exception
-n'est qu'apparente; elle ne fait même que confirmer la loi. Elle prouve,
-en effet, que si, dans les milieux instruits, le penchant au suicide est
-aggravé, cette aggravation est bien due, comme nous l'avons dit, à
-l'affaiblissement des croyances traditionnelles et à l'état
-d'individualisme moral qui en résulte; car elle disparaît quand
-l'instruction a une autre cause et réponde d'autres besoins.
-
-
-
-
-IV.
-
-
-De ce chapitre se dégagent deux conclusions importantes.
-
-En premier lieu, nous y voyons pourquoi, en général, le suicide
-progresse avec la science. Ce n'est pas elle qui détermine ce progrès.
-Elle est innocente et rien n'est plus injuste que de l'accuser;
-l'exemple du juif est sur ce point démonstratif. Mais ces deux faits
-sont des produits simultanés d'un même état général qu'ils traduisent
-sous des formes différentes. L'homme cherche à s'instruire et il se tue
-parce que la société religieuse dont il fait partie a perdu de sa
-cohésion; mais il ne se tue pas parce qu'il s'instruit. Ce n'est même
-pas l'instruction qu'il acquiert qui désorganise la religion; mais c'est
-parce que la religion se désorganise que le besoin de l'instruction
-s'éveille. Celle-ci n'est pas recherchée comme un moyen pour détruire
-les opinions reçues, mais parce que la destruction en est commencée.
-Sans doute, une fois que la science existe, elle peut combattre en son
-nom et pour son compte et se poser en antagoniste des sentiments
-traditionnels. Mais ses attaques seraient sans effet si ces sentiments
-étaient encore vivaces; ou plutôt, elles ne pourraient même pas se
-produire. Ce n'est pas avec des démonstrations dialectiques qu'on
-déracine la foi; il faut qu'elle soit déjà profondément ébranlée par
-d'autres causes pour ne pouvoir résister au choc des arguments.
-
-Bien loin que la science soit la source du mal, elle est le remède et le
-seul dont nous disposions. Une fois que les croyances établies ont été
-emportées par le cours des choses, on ne peut pas les rétablir
-artificiellement; mais il n'y a plus que la réflexion qui puisse nous
-aider à nous conduire dans la vie. Une fois que l'instinct social est
-émoussé, l'intelligence est le seul guide qui nous reste et c'est par
-elle qu'il faut nous refaire une conscience. Si périlleuse que soit
-l'entreprise, l'hésitation n'est pas permise, car nous n'avons pas le
-choix. Que ceux-là donc qui n'assistent pas sans inquiétude et sans
-tristesse à la ruine des vieilles croyances, qui sentent toutes les
-difficultés de ces périodes critiques, ne s'en prennent pas à la science
-d'un mal dont elle n'est pas la cause, mais qu'elle cherche, au
-contraire, à guérir! Qu'ils se gardent de la traiter en ennemie! Elle
-n'a pas l'influence dissolvante qu'on lui prête, mais elle est la seule
-arme qui nous permette de lutter contre la dissolution dont elle résulte
-elle-même. La proscrire n'est pas une solution. Ce n'est pas en lui
-imposant silence qu'on rendra jamais leur autorité aux traditions
-disparues; on ne fera que nous rendre plus impuissants à les remplacer.
-Il est vrai qu'il faut se défendre avec le même soin de voir dans
-l'instruction un but qui se suffit à soi-même, alors qu'elle n'est qu'un
-moyen. Si ce n'est pas en enchaînant artificiellement les esprits qu'on
-pourra leur faire désapprendre le goût de l'indépendance, ce n'est pas
-assez de les libérer pour leur rendre l'équilibre. Encore faut-il qu'ils
-emploient cette liberté comme il convient.
-
-En second lieu, nous voyons pourquoi, d'une manière générale, la
-religion a sur le suicide une action prophylactique. Ce n'est pas, comme
-on l'a dit parfois, parce qu'elle le condamne avec moins d'hésitation
-que la morale laïque, ni parce que l'idée de Dieu communique à ses
-préceptes une autorité exceptionnelle et qui fait plier les volontés, ni
-parce que la perspective d'une vie future et des peines terribles qui y
-attendent les coupables donnent à ses prohibitions une sanction plus
-efficace que celles dont disposent les législations humaines. Le
-protestant ne croit pas moins en Dieu et en l'immortalité de l'âme que
-le catholique. Il y a plus, la religion qui a le moindre penchant pour
-le suicide, à savoir le judaïsme, est précisément la seule qui ne le
-proscrive pas formellement, et c'est aussi celle où l'idée d'immortalité
-joue le moindre rôle. La Bible, en effet, ne contient aucune disposition
-qui défende à l'homme de se tuer[157] et, d'un autre côté, les croyances
-relatives à une autre vie y sont très indécises. Sans doute, sur l'un et
-sur l'autre point, l'enseignement rabbinique a peu à peu comblé les
-lacunes du livre sacré; mais il n'en a pas l'autorité. Ce n'est donc
-pas à la nature spéciale des conceptions religieuses qu'est due
-l'influence bienfaisante de la religion. Si elle protège l'homme contre
-le désir de se détruire, ce n'est pas parce qu'elle lui prêche, avec des
-arguments _sui generis_, le respect de sa personne; c'est parce qu'elle
-est une société. Ce qui constitue cette société, c'est l'existence d'un
-certain nombre de croyances et de pratiques communes à tous les fidèles,
-traditionnelles et, par suite, obligatoires. Plus ces états collectifs
-sont nombreux et forts, plus la communauté religieuse est fortement
-intégrée; plus aussi elle a de vertu préservatrice. Le détail des dogmes
-et des rites est secondaire. L'essentiel, c'est qu'ils soient de nature
-à alimenter une vie collective d'une suffisante intensité. Et c'est
-parce que l'Église protestante n'a pas le même degré de consistance que
-les autres, qu'elle n'a pas sur le suicide la même action modératrice.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Le suicide égoïste (Suite).
-
-
-Mais si la religion ne préserve du suicide que parce qu'elle est et dans
-la mesure où elle est une société, il est probable que d'autres sociétés
-produisent le même effet. Observons donc à ce point de vue la famille et
-la société politique.
-
-
-I.
-
-Si l'on ne consulte que les chiffres absolus, les célibataires
-paraissent se tuer moins que les gens mariés. Ainsi, en France, pendant
-la période 1873-78, il y a eu 16.264 suicides de gens mariés, tandis que
-les célibataires n'en ont donné que 14.709. Le premier de ces nombres
-est au second comme 100 est à 132. Comme la même proportion s'observe
-aux autres périodes et dans d'autres pays, certains auteurs avaient
-autrefois enseigné que le mariage et la vie de famille multiplient les
-chances de suicide. Il est certain que si, suivant la conception
-courante, on voit avant tout dans le suicide un acte de désespoir
-déterminé par les difficultés de l'existence, cette opinion a pour elle
-toutes les vraisemblances. Le célibataire, en effet, a la vie plus
-facile que l'homme marié. Le mariage n'apporte-t-il pas avec lui toute
-sorte de charges et de responsabilités? Ne faut-il pas, pour assurer le
-présent et l'avenir d'une famille, s'imposer plus de privations et de
-peines que pour subvenir aux besoins d'un homme isolé[158]? Cependant,
-si évident qu'il paraisse, ce raisonnement _a priori_ est entièrement
-faux et les faits ne lui donnent une apparence de raison que pour avoir
-été mal analysés. C'est ce que Bertillon père a été le premier à établir
-par un ingénieux calcul que nous allons reproduire[159].
-
-En effet, pour bien apprécier les chiffres précédemment cités, il faut
-tenir compte de ce qu'un très grand nombre de célibataires ont moins de
-16 ans, tandis que tous les gens mariés sont plus âgés. Or, jusqu'à 16
-ans, la tendance au suicide est très faible par le seul fait de l'âge.
-En France, on ne compte à cette période de la vie qu'un ou deux suicides
-par million d'habitants; à la période qui suit, il y en a déjà vingt
-fois plus. La présence d'un très grand nombre d'enfants au-dessous de 16
-ans parmi les célibataires abaisse donc indûment l'aptitude moyenne de
-ces derniers, car cette atténuation est due à l'âge et non au célibat.
-S'ils fournissent, en apparence, un moindre contingent au suicide, ce
-n'est pas parce qu'ils ne sont pas mariés, mais parce que beaucoup
-d'entre eux ne sont pas encore sortis de l'enfance. Si donc on veut
-comparer ces deux populations de manière à dégager quelle est
-l'influence de l'état civil et celle-là seulement, il faut se
-débarrasser de cet élément perturbateur et ne rapprocher des gens
-mariés que les célibataires au-dessus de 16 ans en éliminant les autres.
-Cette soustraction faite, on trouve que, pendant les années 1863-68, il
-y a eu, en moyenne, pour un million de célibataires au-dessus de 16 ans,
-173 suicides, et pour un million de mariés 154,5. Le premier de ces
-nombres est au second comme 112 est à 100.
-
-Il y a donc une aggravation qui tient au célibat. Mais elle est beaucoup
-plus considérable que ne l'indiquent les chiffres précédents. En effet,
-nous avons raisonné comme si tous les célibataires au-dessus de 16 ans
-et tous les époux avaient le même âge moyen. Or, il n'en est rien. En
-France, la majorité des garçons, exactement les 58 centièmes, est
-comprise entre 15 et 20 ans, la majorité des filles, exactement les 57
-centièmes, a moins de 25 ans. L'âge moyen des premiers est de 26,8, des
-secondes, de 28,4. Au contraire, l'âge moyen des époux se trouve entre
-40 et 45 ans. D'un autre côté, voici comment le suicide progresse
-suivant l'âge pour les deux sexes réunis:
-
-/*
-+--------------------------+-----------------------------------------+
-| De 16 à 21 ans. | 45,9 suicides par million d'habitants. |
-+--------------------------+-----------------------------------------+
-| De 21 à 30 ans. | 97,9 - - |
-+--------------------------+-----------------------------------------+
-| De 31 à 40 ans. | 114,5 - - |
-+--------------------------+-----------------------------------------+
-| De 41 à 50 ans. | 164,4 - - |
-+--------------------------+-----------------------------------------+
-*/
-
-Ces chiffres se rapportent aux années 1848-57. Si donc l'âge agissait
-seul, l'aptitude des célibataires au suicide ne pourrait être supérieure
-à 97,9 et celle des gens mariés serait comprise entre 114,5 et 164,4,
-c'est-à-dire d'environ 140. Les suicides des époux seraient à ceux des
-célibataires comme 100 est à 69. Les seconds ne représenteraient que les
-deux tiers des premiers; or, nous savons que, en fait, ils leur sont
-supérieurs. La vie de famille a ainsi pour résultat de renverser le
-rapport. Tandis que, si l'association familiale ne faisait pas sentir
-son influence, les gens mariés devraient, en vertu de leur âge, se tuer
-moitié plus que les célibataires, ils se tuent sensiblement moins. On
-peut dire, par conséquent, que l'état de mariage diminue de moitié
-environ le danger du suicide; ou, pour parler avec plus de précision, il
-résulte du célibat une aggravation qui est exprimée par le rapport
-112/69 = 1,6. Si donc, l'on convient de représenter par l'unité la
-tendance des époux pour le suicide, il faudra figurer par 1,6 celle des
-célibataires du même âge moyen.
-
-Les rapports sont sensiblement les mêmes en Italie. Par suite de leur
-âge, les époux (années 1873-77) devraient donner 102 suicides pour 1
-million et les célibataires au-dessus de 16 ans, 77 seulement; le
-premier de ces nombres est au second comme 100 est à 75[160]. Mais, en
-fait, ce sont les gens mariés qui se tuent le moins; ils ne produisent
-que 71 cas pour 86 que fournissent les célibataires, soit 100 pour 121.
-L'aptitude des célibataires est donc à celle des époux dans le rapport
-de 121 à 75, soit 1,6, comme en France. On pourrait faire des
-constatations analogues dans les différents pays. Partout, le taux des
-gens mariés est plus ou moins inférieur à celui des célibataires[161],
-alors que, en vertu de l'âge, il devrait être plus élevé. En Wurtemberg,
-de 1846 à 1860, ces deux nombres étaient entre eux comme 100 est à 143,
-en Prusse de 1873 à 1875 comme 100 est à 111.
-
-Mais si, dans l'état actuel des informations, cette méthode de calcul
-est, dans presque tous les cas, la seule qui soit applicable, si, par
-conséquent, il est nécessaire de l'employer pour établir la généralité
-du fait, les résultats qu'elle donne ne peuvent être qu'assez
-grossièrement approximatifs. Elle suffit, sans doute, à montrer que le
-célibat aggrave la tendance au suicide; mais elle ne donne de
-l'importance de cette aggravation qu'une idée imparfaitement exacte. En
-effet, pour séparer l'influence de l'âge et celle de l'état civil, nous
-avons pris pour point de repère le rapport entre le taux des suicides de
-30 ans et celui de 45 ans. Malheureusement, l'influence de l'état civil
-a déjà marqué ce rapport lui-même de son empreinte; car le contingent
-propre à chacun de ces deux âges a été calculé pour les célibataires et
-les mariés pris ensemble. Sans doute, si la proportion des époux et des
-garçons était la même aux deux périodes, ainsi que celle des filles et
-des femmes, il y aurait compensation et l'action de l'âge ressortirait
-seule. Mais il en va tout autrement. Tandis que, à 30 ans, les garçons
-sont un peu plus nombreux que les époux (746.111 d'un côté, 714.278 de
-l'autre, d'après le dénombrement de 1891), à 45 ans, au contraire, ils
-ne sont plus qu'une petite minorité (333.033 contre 1.864.401 mariés);
-il en est de même dans l'autre sexe. Par suite de cette inégale
-distribution, leur grande aptitude au suicide ne produit pas les mêmes
-effets dans les deux cas. Elle élève beaucoup plus le premier taux que
-le second. Celui-ci est donc relativement trop faible et la quantité
-dont il devrait dépasser l'autre, si l'âge agissait seul, est
-artificiellement diminuée. Autrement dit, l'écart qu'il y a, sous le
-rapport du suicide, _et par le fait seul de l'âge_, entre la population
-de 25 à 30 ans et celle de 40 à 45 est certainement plus grand que ne le
-montre cette manière de le calculer. Or, c'est cet écart dont l'économie
-constitue presque toute l'immunité dont bénéficient les gens mariés.
-Celle-ci apparaît donc moindre qu'elle n'est en réalité.
-
-Cette méthode a même donné lieu à de plus graves erreurs. Ainsi, pour
-déterminer l'influence du veuvage sur le suicide, on s'est quelquefois
-contenté de comparer le taux propre aux veufs à celui des gens de tout
-état civil qui ont le même âge moyen, soit 65 ans environ. Or, un
-million de veufs, en 1863-68, produisait 628 suicides; un million
-d'hommes de 65 ans (tout état civil réuni) environ 461. On pouvait donc
-conclure de ces chiffres que, même à âge égal, les veufs se tuent
-sensiblement plus qu'aucune autre classe de la population. C'est ainsi
-que s'est accrédité le préjugé qui fait du veuvage la plus disgraciée de
-toutes les conditions au point de vue du suicide[162]. En réalité, si la
-population de 65 ans ne donne pas plus de suicides, c'est qu'elle est
-presque tout entière composée de mariés (997.198 contre 134.238
-célibataires). Si donc ce rapprochement suffit à prouver que les veufs
-se tuent plus que les mariés du même âge, on n'en peut rien inférer en
-ce qui concerne leur tendance au suicide comparée à celle des
-célibataires.
-
-Enfin, quand on ne compare que des moyennes, on ne peut apercevoir qu'en
-gros les faits et leurs rapports. Ainsi, il peut très bien arriver que,
-en général, les mariés se tuent moins que les célibataires et que,
-pourtant, à certains âges, ce rapport soit exceptionnellement renversé;
-nous verrons qu'en effet le cas se rencontre. Or ces exceptions, qui
-peuvent être instructives pour l'explication du phénomène, ne sauraient
-être manifestées par la méthode précédente. Il peut y avoir aussi, d'un
-âge à l'autre, des changements qui, sans aller jusqu'à l'inversion
-complète ont, cependant leur importance et qu'il est, par conséquent,
-utile de faire apparaître.
-
-Le seul moyen d'échapper à ces inconvénients est de déterminer le taux
-de chaque groupe, pris à part, pour chaque âge de la vie. Dans ces
-conditions, on pourra comparer, par exemple, les célibataires de 25 à 30
-ans aux époux et aux veufs du même âge, et de même pour les autres
-périodes; l'influence de l'état civil sera ainsi dégagée de toute autre
-et les variations de toute sorte par lesquelles elle peut passer seront
-rendues apparentes. C'est, d'ailleurs, la méthode que Bertillon a, le
-premier, appliquée à la mortalité et à la nuptialité. Malheureusement,
-les publications officielles ne nous fournissent pas les éléments
-nécessaires pour cette comparaison[163]. Elles nous font connaître, en
-effet, l'âge des suicidés indépendamment de leur état civil. La seule
-qui, à notre connaissance, ait suivi une autre pratique est celle du
-grand-duché d'Oldenbourg (y compris les principautés de Lubeck et de
-Birkenfeld)[164]. Pour les années 1871-85, elle nous donne la
-distribution des suicides par âge, pour chaque catégorie d'état civil
-considérée isolément. Mais ce petit État n'a compté pendant ces quinze
-années que 1.369 suicides. Comme d'un aussi petit nombre de cas on ne
-peut rien conclure avec certitude, nous avons entrepris de faire
-nous-même ce travail pour notre pays à l'aide de documents inédits que
-possède le Ministère de la Justice. Notre recherche a porté sur les
-années 1889, 1890 et 1891. Nous avons classé ainsi environ 25.000
-suicides. Outre que, par lui-même, un tel chiffre est assez important
-pour servir de base à une induction, nous nous sommes assuré qu'il
-n'était pas nécessaire d'étendre nos observations à une plus longue
-période. En effet, d'une année à l'autre, le contingent de chaque âge
-reste, dans chaque groupe, très sensiblement le même. Il n'y a donc pas
-lieu d'établir les moyennes d'après un plus grand nombre d'années.
-
-Les tableaux XX et XXI (V. pp. 182 et 183) contiennent ces différents
-résultats. Pour en rendre la signification plus sensible, nous avons mis
-pour chaque âge, à côté du chiffre qui exprime le taux des veufs et
-celui des époux, ce que nous appelons _le coefficient de préservation_
-soit des seconds par rapport aux premiers soit des uns et des autres par
-rapport aux célibataires. Par ce mot, nous désignons le nombre qui
-indique combien, dans un groupe, on se tue de fois moins que dans un
-autre considéré au même âge. Quand donc nous dirons que le coefficient
-de préservation des époux de 25 ans par rapport aux garçons est 3, il
-faudra entendre que, si l'on représente par 1 la tendance au suicide des
-époux à ce moment de la vie, il faudra représenter par 3 celle des
-célibataires à la même période. Naturellement, quand le coefficient de
-préservation descend au-dessous de l'unité, il se transforme, en
-réalité, en un coefficient d'aggravation.
-
-TABLEAU XX
-
-GRAND-DUCHÉ d'OLDENBOURG.
-
-_Suicides commis dans chaque sexe par 10.000 habitants de chaque groupe
-d'âge et d'état civil pendant l'ensemble de la période 1871-85[165]._
-
-/*
-+---------+------------+-----+-----+---------------------------------+
-|AGES. |CÉLIBATAIRES|ÉPOUX|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRÉSERVATION DES|
-| | | | |--------------------+------------+
-| | | | | ÉPOUX | VEUFS |
-| | | | |------------+-------+------------+
-| | | | |par rapport |par |par rapport |
-| | | | |aux |rapport|aux |
-| | | | |célibataires|aux |célibataires|
-| | | | | |veufs | |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| HOMMES. |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-|DE 0 à 20| 7,2 |769,2| " | 0,09 | " | " |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 20 à 30| 70,6 | 49,0|285,7| 1,40 | 5,8 | 0,24 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 30 à 40| 130,4 | 73,6| 76,9| 1,77 | 1,04 | 1,69 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 40 à 50| 188,8 | 95,0|285,7| 1,97 | 3,01 | 0,66 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 50 à 60| 263,6 |137,8|271,4| 1,90 | 1,90 | 0,97 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 60 à 70| 242,8 |148,3|304,7| 1,63 | 2,05 | 0,79 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-|Au delà. | 266,6 |114,2|259,0| 2,30 | 2,26 | 1,02 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| FEMMES. |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 0 à 20| 3,9 | 95,2| " | 0,04 | " | " |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 20 à 30| 39,0 | 17,4| " | 2,24 | " | " |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 30 à 40| 32,3 | 16,8| 30,0| 1,92 | 1,78 | 1,07 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 40 à 50| 52,9 | 18,6| 68,1| 2,85 | 3,66 | 0,77 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 50 à 60| 66,6 | 31,1| 50,0| 2,14 | 1,60 | 1,33 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-| 60 à 70| 62,5 | 37,2| 55,8| 1,68 | 1,50 | 1,12 |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-|Au delà | " |120 | 91,4| " | 1,31 | " |
-+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
-*/
-
-Les lois qui se dégagent de ces tableaux peuvent se formuler ainsi:
-
-1° _Les mariages trop précoces ont une influence aggravante sur le
-suicide, surtout en ce qui concerne les hommes._ Il est vrai que ce
-résultat, étant calculé d'après un très petit nombre de cas, aurait
-besoin d'être confirmé; en France, de 15 à 20 ans, il ne se commet
-guère, année moyenne, qu'un suicide d'époux, exactement 1,33. Cependant,
-comme le fait s'observe également dans le grand-duché d'Oldenbourg, et
-même pour les femmes, il est peu vraisemblable qu'il soit fortuit. Même
-la statistique suédoise, que nous avons rapportée plus haut[166],
-manifeste la même aggravation, du moins pour le sexe masculin.
-
-TABLEAU XXI
-
-France (1889-1891).
-
-_Suicides commis par 1.000.000 d'habitants de chaque groupe d'âge et
-d'état civil, année moyenne._
-
-/*
-+-------+-------------+------+-----+---------------------------------+
-|AGES. |CÉLIBATAIRES.|ÉPOUX.|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRÉSERVATION DES|
-| | | | | ÉPOUX | VEUFS |
-| | | | | par | par | par |
-| | | | | rapport |rapport| rapport |
-| | | | | aux | aux | aux |
-| | | | |célibataires|veufs |célibataires|
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-| HOMMES. |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|15-20. | 113 | 500 | " | 0,22 | " | " |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|20-25. | 237 | 97 | 142 | 2,40 | 1,45 | 1,66 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|25-30. | 394 | 122 | 412 | 3,20 | 3,37 | 0,95 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|30-40 | 627 | 226 | 560 | 2,77 | 2,47 | 1,12 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|40-50 | 975 | 340 | 721 | 2,86 | 2,12 | 1,35 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|50-60 | 1434 | 520 | 979 | 2,75 | 1,88 | 1,46 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|60-70 | 1768 | 635 | 1166| 2,78 | 1,83 | 1,51 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|70-80. | 1983 | 704 | 1288| 2,81 | 1,82 | 1,54 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|Au delà| 1571 | 770 | 1154| 2,04 | 1,49 | 1,36 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-| FEMMES. |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|15-20. | 79,4 | 33 | 333 | 2,39 | 10 | 0,23 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|20-25. | 106 | 53 | 66 | 2,00 | 1,05 | 1,60 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|25-30. | 151 | 68 | 178 | 2,22 | 2,61 | 0,84 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|30-40. | 126 | 82 | 205 | 1,53 | 2,50 | 0,61 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|40-50. | 171 | 106 | 168 | 1,61 | 1,58 | 1,01 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|50-60 | 204 | 151 | 199 | 1,35 | 1,31 | 1,02 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|70-80. | 206 | 209 | 248 | 0,98 | 1,18 | 0,83 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-|Au delà| 176 | 110 | 240 | 1,60 | 2,18 | 0,79 |
-+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
-*/
-
-Or, si, pour les raisons que nous avons exposées, nous croyons cette
-statistique inexacte pour les âges avancés, nous n'avons aucun motif de
-la révoquer en doute pour les premières périodes de l'existence, alors
-qu'il n'y a pas encore de veufs. On sait, d'ailleurs, que la mortalité
-des époux et des épouses trop jeunes dépasse très sensiblement celle des
-garçons et des filles du même âge. Mille célibataires hommes entre 15 et
-20 ans donnent chaque année 8,9 décès, mille hommes mariés du même âge
-51, soit 473 % en plus. L'écart est moindre pour l'autre sexe, 9,9 pour
-les épouses, 8,3 pour les filles; le premier de ces nombres est
-seulement au second comme 119 est à 100[167]. Cette plus grande
-mortalité des jeunes ménages, est évidemment due à des raisons sociales;
-car si elle avait principalement pour cause l'insuffisante maturité de
-l'organisme, c'est dans le sexe féminin qu'elle serait le plus marquée,
-par suite des dangers propres à la parturition. Tout tend donc à prouver
-que les mariages prématurés déterminent un état moral dont l'action est
-nocive, surtout sur les hommes.
-
-2° _À partir de 20 ans, les mariés des deux sexes bénéficient d'un
-coefficient de préservation par rapport aux célibataires._ Il est
-supérieur à celui qu'avait calculé Bertillon. Le chiffre de 1,6, indiqué
-par cet observateur, est plutôt un minimum qu'une moyenne[168].
-
-Ce coefficient évolue suivant l'âge. Il arrive rapidement à un maximum
-qui a lieu entre 25 et 30 ans en France, entre 30 et 40 à Oldenbourg; à
-partir de ce moment, il décroît jusqu'à la dernière période de la vie où
-se produit parfois un léger relèvement.
-
-3° _Le coefficient de préservation des mariés par rapport aux
-célibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les hommes qui
-sont favorisés et l'écart entre les deux sexes est considérable; pour
-les époux, la moyenne est de 2,73, tandis que, pour les épouses, elle
-n'est que de 1,56, soit 43 % en moins. Mais à Oldenbourg, c'est
-l'inverse qui a lieu; la moyenne est pour les femmes de 2,16 et pour les
-hommes de 1,83 seulement. Il est à noter que, en même temps, la
-disproportion est moindre; le second de ces nombres n'est inférieur au
-premier que de 16 %. Nous dirons donc que _le sexe le plus favorisé à
-l'état de mariage varie suivant les sociétés et que la grandeur de
-l'écart entre le taux des deux sexes varie elle-même selon la nature du
-sexe le plus favorisé_. Nous rencontrerons, chemin faisant, des faits
-qui confirmeront cette loi.
-
-4° _Le veuvage diminue le coefficient des époux des deux sexes, mais, le
-plus souvent, il ne le supprime pas complètement._ Les veufs se tuent
-plus que les gens mariés, mais, en général, moins que les célibataires.
-Leur coefficient s'élève même dans certains cas jusqu'à 1,60 et 1,66.
-Comme celui des époux, il change avec l'âge, mais suivant une évolution
-irrégulière et dont il est impossible d'apercevoir la loi.
-
-Tout comme pour les époux, _le coefficient de préservation des veufs par
-rapport aux célibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les
-hommes qui sont favorisés; leur coefficient moyen est de 1,32 tandis
-que, pour les veuves, il descend au-dessous de l'unité, 0,84, soit 37 %
-en moins. Mais à Oldenbourg, ce sont les femmes qui ont l'avantage comme
-pour le mariage; elles ont un coefficient moyen de 1,07, tandis que
-celui des veufs est au-dessous de l'unité 0,89, soit 17 % en moins.
-Comme à l'état de mariage, quand c'est la femme qui est le plus
-préservée, l'écart entre les sexes est moindre que là où l'homme a
-l'avantage. Nous pouvons donc dire dans les mêmes termes que _le sexe le
-plus favorisé à l'état de veuvage varie selon les sociétés et que la
-grandeur de l'écart entre le taux des deux sexes varie elle-même selon
-la nature du sexe le plus favorisé._
-
-Les faits étant ainsi établis, il nous faut chercher à les expliquer.
-
-
-
-
-II.
-
-L'immunité dont jouissent les gens mariés ne peut être attribuée qu'à
-l'une des deux causes suivantes:
-
-Ou bien elle est due à l'influence du milieu domestique. Ce serait alors
-la famille qui, par son action, neutraliserait le penchant au suicide ou
-l'empêcherait d'éclore.
-
-Ou bien elle est due à ce qu'on peut appeler la sélection matrimoniale.
-Le mariage, en effet, opère mécaniquement dans l'ensemble de la
-population une sorte de triage. Ne se marie pas qui veut; on a peu de
-chances de réussir à fonder une famille si l'on ne réunit certaines
-qualités de santé, de fortune et de moralité. Ceux qui ne les ont pas, à
-moins d'un concours exceptionnel de circonstances favorables, sont donc,
-bon gré mal gré, rejetés dans la classe des célibataires qui se trouve
-ainsi comprendre tout le déchet humain du pays. C'est là que se
-rencontrent les infirmes, les incurables, les gens trop pauvres ou
-notoirement tarés. Dès lors, si cette partie de la population est à ce
-point inférieure à l'autre, il est naturel qu'elle témoigne de son
-infériorité par une mortalité plus élevée, par une criminalité plus
-considérable, enfin par une plus grande aptitude au suicide. Dans cette
-hypothèse, ce ne serait donc pas la famille qui préserverait du suicide,
-du crime ou de la maladie; le privilège des époux leur viendrait
-simplement de ce que ceux-là seuls sont admis à la vie de famille qui
-offrent déjà de sérieuses garanties de santé physique et morale.
-
-Bertillon paraît avoir hésité entre ces deux explications et les avoir
-admises concurremment. Depuis, M. Letourneau, dans son _Évolution du
-mariage et de la famille_[169], a catégoriquement opté pour la seconde.
-Il se refuse à voir dans la supériorité incontestable de la population
-mariée une conséquence et une preuve de la supériorité de l'état de
-mariage. Il aurait moins précipité son jugement s'il n'avait pas aussi
-sommairement observé les faits.
-
-Sans doute, il est assez vraisemblable que les gens mariés ont, en
-général, une constitution physique et morale plutôt meilleure que les
-célibataires. Il s'en faut, cependant, que la sélection matrimoniale ne
-laisse arriver au mariage que l'élite de la population. Il est surtout
-douteux que les gens sans fortune et sans position se marient
-sensiblement moins que les autres. Ainsi qu'on l'a fait remarquer[170],
-ils ont généralement plus d'enfants qu'on n'en a dans les classes
-aisées. Si donc l'esprit de prévoyance ne met pas obstacle à ce qu'ils
-accroissent leur famille au delà de toute prudence, pourquoi les
-empêcherait-il d'en fonder une? D'ailleurs, des faits répétés prouveront
-dans la suite que la misère n'est pas un des facteurs dont dépend le
-taux social des suicides. Pour ce qui concerne les infirmes, outre que
-bien des raisons font souvent passer sur leurs infirmités, il n'est pas
-du tout prouvé que ce soit dans leurs rangs que se recrutent de
-préférence les suicidés. Le tempérament organico-psychique qui
-prédispose le plus l'homme à se tuer est la neurasthénie sous toutes ses
-formes. Or, aujourd'hui, la neurasthénie passe plutôt pour une marque de
-distinction que pour une tare. Dans nos sociétés raffinées, éprises des
-choses de l'intelligence, les nerveux constituent presque une noblesse.
-Seuls, les fous caractérisés sont exposés à se voir refuser l'accès du
-mariage. Cette élimination restreinte ne suffit pas à expliquer
-l'importante immunité des gens mariés[171].
-
-En dehors de ces considérations un peu _a priori_, des faits nombreux
-démontrent que la situation respective des mariés et des célibataires
-est due à de tout autres causes.
-
-Si elle était un effet de la sélection matrimoniale, on devrait la voir
-s'accuser dès que cette sélection commence à opérer, c'est-à-dire à
-partir de l'âge où garçons et filles commencent à se marier. À ce
-moment, on devrait constater un premier écart, qui irait ensuite en
-croissant peu à peu à mesure que le triage s'effectue, c'est-à-dire à
-mesure que les gens mariables se marient et cessent ainsi d'être
-confondus avec cette tourbe qui est prédestinée par sa nature à former
-la classe des célibataires irréductibles. Enfin, le maximum devrait être
-atteint à l'âge où le bon grain est complètement séparé de l'ivraie, où
-toute la population admissible au mariage y a été réellement admise, où
-il n'y a plus parmi les célibataires que ceux qui sont irrémédiablement
-voués à cette condition par leur infériorité physique ou morale. C'est
-entre 30 et 40 ans que ce moment doit être placé; au delà on ne se marie
-plus guère.
-
-Or, en fait, le coefficient de préservation évolue selon une tout autre
-loi. Au point de départ, il est très souvent remplacé par un coefficient
-d'aggravation. Les tout jeunes époux sont plus enclins au suicide que
-les célibataires; il n'en serait pas ainsi s'ils portaient en eux-mêmes
-et de naissance leur immunité. En second lieu, le maximum est réalisé
-presque d'emblée. Dès le premier âge où la condition privilégiée des
-gens mariés commence à s'affirmer (entre 20 et 25 ans), le coefficient
-atteint un chiffre qu'il ne dépasse plus guère dans la suite. Or, à
-cette période, il n'y a[172] que 148.000 époux contre 1.430.000 garçons,
-et 626.000 épouses contre 1.049.000 filles (nombres ronds). Les
-célibataires comprennent donc alors au milieu d'eux la majeure partie de
-cette élite que l'on dit être appelée par ses qualités congénitales à
-former plus tard l'aristocratie des époux; l'écart entre les deux
-classes au point de vue du suicide devrait par conséquent être faible,
-alors qu'il est déjà considérable. De même, à l'âge suivant (entre 25 et
-30 ans), sur les 2 millions d'époux qui doivent apparaître entre 30 et
-40 ans, il y en a plus d'un million qui ne sont pas encore mariés; et
-pourtant, bien loin que le célibat bénéficie de leur présence dans ses
-rangs, c'est alors qu'il fait la plus mauvaise figure. Jamais, pour ce
-qui est du suicide, ces deux parties de la population ne sont aussi
-distantes l'une de l'autre. Au contraire, entre 30 et 40 ans, alors que
-la séparation est achevée, que la classe des époux a ses cadres à peu
-près complets, le coefficient de préservation, au lieu d'arriver à son
-apogée et d'exprimer ainsi que la sélection conjugale est elle-même
-parvenue à son terme, subit une chute brusque et importante. Il passe,
-pour les hommes, de 3,20 à 2,77; pour les femmes, la régression est
-encore plus accentuée, 4,53 au lieu de 2,22, soit une diminution de 32
-%.
-
-D'autre part, ce triage, de quelque façon qu'il s'effectue, doit se
-faire également pour les filles et pour les garçons; car les épouses ne
-se recrutent pas d'une autre manière que les époux. Si donc la
-supériorité morale des gens mariés est simplement un produit de la
-sélection, elle doit être égale pour les deux sexes et, par suite, il en
-doit être de même de l'immunité contre le suicide. Or, en réalité, les
-époux sont en France sensiblement plus protégés que les épouses. Pour
-les premiers, le coefficient de préservation s'élève jusqu'à 3,20, ne
-descend qu'une seule fois au-dessous de 2,04 et oscille généralement
-autour de 2,80, tandis que, pour les secondes, le _maximum_ ne dépasse
-pas 2,22 (ou, au plus, 2,39[173]) et que le minimum est inférieur à
-l'unité (0,98). Aussi est-ce à l'état de mariage que, chez nous, la
-femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Voici, en effet,
-quelle était, pendant les années 1887-91, la part de chaque sexe aux
-suicides de chaque catégorie d'état civil:
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| | PART DE CHAQUE SEXE |
-+ +-------------------------+--------------------------+
-| | sur 100 suicides | sur 100 suicides |
-| | de célibataires | de mariés |
-| | de chaque âge. | de chaque âge. |
-+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
-|De 20 à 25 ans.| 70 hommes. | 30 femmes. | 65 hommes.| 35 femmes. |
-+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
-|De 25 à 30 " | 73 " | 27 " | 65 " | 35 " |
-+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
-|De 30 à 40 " | 84 " | 16 " | 74 " | 26 " |
-+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
-|De 40 à 50 " | 86 " | 14 " | 77 " | 23 " |
-+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
-|De 50 à 60 " | 88 " | 12 " | 78 " | 22 " |
-+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
-|De 60 à 70 " | 91 " | 9 " | 81 " | 19 " |
-+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
-|De 70 à 80 " | 91 " | 9 " | 78 " | 22 " |
-+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
-|Au delà. | 90 " | 10 " | 88 " | 12 " |
-+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
-*/
-
-Ainsi, à chaque âge[174] la part des épouses aux suicides des mariés est
-de beaucoup supérieure à la part des filles aux suicides des
-célibataires. Ce n'est pas, assurément, que l'épouse soit plus exposée
-que la fille; les tableaux XX et XXI prouvent le contraire. Seulement,
-si elle ne perd pas à se marier, elle y gagne moins que l'époux. Mais
-alors, si l'immunité est à ce point inégale, c'est que la vie de famille
-affecte différemment la constitution morale des deux sexes. Ce qui
-prouve même péremptoirement que cette inégalité n'a pas d'autre origine,
-c'est qu'on la voit naître et grandir sous l'action du milieu
-domestique. Le tableau XXI montre, en effet, qu'au point de départ le
-coefficient de préservation est à peine différent pour les deux sexes
-(2,93 ou 2 d'un côté, 2,40 de l'autre). Puis, peu à peu, la différence
-s'accentue, d'abord parce que le coefficient des épouses croît moins
-que celui des époux jusqu'à l'âge du maximum, et ensuite parce que la
-décroissance en est plus rapide et plus importante[175]. Si donc il
-évolue ainsi à mesure que l'influence de la famille se prolonge, c'est
-qu'il en dépend.
-
-Ce qui est plus démonstratif encore, c'est que la situation relative des
-sexes quant au degré de préservation dont jouissent les gens mariés
-n'est pas la même dans tous les pays. Dans le grand-duché d'Oldenbourg,
-ce sont les femmes qui sont favorisées et nous trouverons plus loin un
-autre cas de la même inversion. Cependant, en gros, la sélection
-conjugale se fait partout de la même manière. Il est donc impossible
-qu'elle soit le facteur essentiel de l'immunité matrimoniale; car alors
-comment produirait-elle des résultats opposés dans les différents pays?
-Au contraire, il est très possible que la famille soit, dans deux
-sociétés différentes, constituée de manière à agir différemment sur les
-sexes. C'est donc dans la constitution du groupe familial que doit se
-trouver la cause principale du phénomène que nous étudions.
-
-Mais, si intéressant que soit ce résultat, il a besoin d'être précisé;
-car le milieu domestique est formé d'éléments différents. Pour chaque
-époux, la famille comprend: 1° l'autre époux; 2° les enfants. Est-ce au
-premier ou aux seconds qu'est due l'action salutaire qu'elle exerce sur
-le penchant au suicide? En d'autres termes, elle est composée de deux
-associations différentes: il y a le groupe conjugal d'une part, de
-l'autre, le groupe familial proprement dit. Ces deux sociétés n'ont ni
-les mêmes origines, ni la même nature, ni, par conséquent, selon toute
-vraisemblance, les mêmes effets. L'une dérive d'un contrat et
-d'affinités électives, l'autre d'un phénomène naturel, la consanguinité;
-la première lie entre eux deux membres d'une même génération, la
-seconde, une génération à la suivante; celle-ci est aussi vieille que
-l'humanité, celle-là ne s'est organisée qu'à une époque relativement
-tardive. Puisqu'elles diffèrent à ce point, il n'est pas certain _a
-priori_ qu'elles concourent toutes deux à produire le fait que nous
-cherchons à comprendre. En tout cas, si l'une et l'autre y contribuent,
-ce ne saurait être ni de la même manière ni, probablement, dans la même
-mesure. Il importe donc de chercher si l'une et l'autre y ont part et,
-en cas d'affirmative, quelle est la part de chacune.
-
-On a déjà une preuve de la médiocre efficacité du mariage dans ce fait
-que la nuptialité a peu changé depuis le commencement du siècle, alors
-que le suicide a triplé. De 1821 à 1830, il y avait 7,8 mariages annuels
-par 1.000 habitants, 8 de 1831 à 1850, 7,9 en 1851-60, 7,8 de 1861 à
-1870, 8 de 1871 à 1880. Pendant ce temps, le taux des suicides par
-million d'habitants passait de 54 à 180. De 1880 à 1888, la nuptialité a
-légèrement fléchi (7,4 au lieu de 8), mais cette décroissance est sans
-rapport avec l'énorme accroissement des suicides qui, de 1880 à 1887,
-ont augmenté de plus de 16 %[176]. D'ailleurs, pendant la période
-1865-88, la nuptialité moyenne de la France (7,7) est presque égale à
-celle du Danemark (7,8) et de l'Italie (7,6); pourtant ces pays sont
-aussi dissemblables que possible sous le rapport du suicide[177].
-
-Mais nous avons un moyen beaucoup plus décisif de mesurer exactement
-l'influence propre de l'association conjugale sur le suicide; c'est de
-l'observer là où elle est réduite à ses seules forces, c'est-à-dire,
-dans les ménages sans enfants.
-
-Pendant les années 1887-1891, un million d'époux sans enfants a donné
-annuellement _644_ suicides[178]. Pour savoir dans quelle mesure l'état
-de mariage, à lui seul et abstraction faite de la famille, préserve du
-suicide, il n'y a qu'à comparer ce chiffre à celui que donnent les
-célibataires du même âge moyen. C'est cette comparaison que notre
-tableau XXI va nous permettre de faire, et ce n'est pas un des moindres
-services qu'il nous rendra. L'âge moyen des hommes mariés était alors,
-comme aujourd'hui, de 46 ans 8 mois 1/3. Un million de célibataires de
-cet âge produit environ _975_ suicides. Or, 644 est à 975 comme 100 est
-à 150, c'est-à-dire que les époux stériles ont un coefficient de
-préservation de _1,5_ seulement; ils ne se tuent qu'un tiers de fois
-moins que les célibataires du même âge. Il en est tout autrement quand
-il existe des enfants. Un million d'époux avec enfants produisait
-annuellement pendant cette même période _336_ suicides seulement. Ce
-nombre est à _975_ comme 100 est à 290; c'est-à-dire que, quand le
-mariage est fécond, le coefficient de préservation est presque doublé
-(_2,90_ au lieu de _1,5_).
-
-La société conjugale n'est donc que pour une faible part dans l'immunité
-des hommes mariés. Encore, dans le calcul précédent, avons-nous fait
-cette part un peu plus grande qu'elle n'est en réalité. Nous avons
-supposé, en effet, que les époux sans enfants ont le même âge moyen que
-les époux en général, alors qu'ils sont certainement moins âgés. Car ils
-comptent dans leurs rangs tous les époux les plus jeunes, qui n'ont pas
-d'enfants, non parce qu'ils sont irrémédiablement stériles, mais parce
-que, mariés trop récemment, ils n'ont pas encore eu le temps d'en avoir.
-En moyenne, c'est seulement à 34 ans que l'homme a son premier
-enfant[179], et pourtant c'est vers 28 ou 29 ans qu'il se marie, La
-partie de la population mariée qui a de 28 à 34 ans se trouve donc
-presque tout entière comprise dans la catégorie des époux sans enfants,
-ce qui abaisse l'âge moyen de ces derniers; par suite, en l'estimant à
-46 ans, nous l'avons certainement exagéré. Mais alors, les célibataires
-auxquels il eût fallu les comparer ne sont pas ceux de 46 ans, mais de
-plus jeunes qui, par conséquent, se tuent moins que les précédents. Le
-coefficient de 1,5 doit donc être un peu trop élevé; si nous
-connaissions exactement l'âge moyen des maris sans enfants, on verrait
-que leur aptitude au suicide se rapproche de celle des célibataires plus
-encore que ne l'indiquent les chiffres précédents.
-
-Ce qui montre bien, d'ailleurs, l'influence restreinte du mariage, c'est
-que les veufs avec enfants sont encore dans une meilleure situation que
-les époux sans enfants. Les premiers, en effet, donnent 937 suicides par
-million. Or ils ont un âge moyen de 61 ans 8 mois et 1/3. Le taux des
-célibataires du même âge (V. tableau XXI) est compris entre 1.434 et
-1.768, soit environ 1.504. Ce nombre est à 937, comme 160 est à 100. Les
-veufs, quand ils ont des enfants, ont donc un coefficient de
-préservation d'au moins 1,6, supérieur par conséquent à celui des époux
-sans enfants. Et encore, en le calculant ainsi, l'avons-nous plutôt
-atténué qu'exagéré. Car les veufs qui ont de la famille ont certainement
-un âge plus élevé que les veufs en général. En effet, parmi ces
-derniers, sont compris tous ceux dont le mariage n'est resté stérile que
-pour avoir été prématurément rompu, c'est-à-dire les plus jeunes. C'est
-donc à des célibataires au-dessus de 62 ans (qui, en vertu de leur âge,
-ont une plus forte tendance au suicide), que les veufs avec enfants
-devraient être comparés. Il est clair que, de cette comparaison, leur
-immunité ne pourrait ressortir que renforcée[180].
-
-Il est vrai que ce coefficient de 1,6 est sensiblement inférieur à celui
-des époux avec enfants, 2,9; la différence en moins est de 45 %. On
-pourrait donc croire que, à elle seule, la société matrimoniale a plus
-d'action que nous ne lui en avons reconnue, puisque, quand elle prend
-fin, l'immunité de l'époux survivant est à ce point diminuée. Mais cette
-perte n'est imputable que pour une faible part à la dissolution du
-mariage. La preuve en est que, là où il n'y a pas d'enfants, le veuvage
-produit de bien moindres effets. Un million de veufs sans enfants donne
-1.258 suicides, nombre qui est à 1.504, contingent des célibataires de
-62 ans, comme 100 est à 119. Le coefficient de préservation est donc
-encore de 1,2 environ, peu au-dessous par conséquent de celui des époux
-également sans enfants 1,5. Le premier de ces nombres n'est inférieur
-au second que de 20 %. Ainsi, quand la mort d'un époux n'a d'autre
-résultat que de rompre le lien conjugal, elle n'a pas sur la tendance au
-suicide du veuf de bien fortes répercussions. Il faut donc que le
-mariage, tant qu'il existe, ne contribue que faiblement à contenir cette
-tendance, puisqu'elle ne s'accroît pas davantage quand il cesse d'être.
-
-Quant à la cause qui rend le veuvage relativement plus malfaisant quand
-le ménage a été fécond, c'est dans la présence des enfants qu'il faut
-aller la chercher. Sans doute, en un sens, les enfants rattachent le
-veuf à la vie, mais, en même temps, ils rendent plus aiguë la crise
-qu'il traverse. Car les relations conjugales ne sont plus seules
-atteintes; mais, précisément parce qu'il existe cette fois une société
-domestique, le fonctionnement en est entravé. Un rouage essentiel fait
-défaut et tout le mécanisme en est déconcerté. Pour rétablir l'équilibre
-troublé, il faudrait que l'homme remplît une double tâche et s'acquittât
-de fonctions pour lesquelles il n'est pas fait. Voilà pourquoi il perd
-tant des avantages dont il jouissait pendant la durée du mariage. Ce
-n'est pas parce qu'il n'est plus marié, c'est parce que la famille dont
-il est le chef est désorganisée. Ce n'est pas la disparition de
-l'épouse, mais de la mère qui cause ce désarroi.
-
-Mais c'est surtout à propos de la femme que se manifeste avec éclat la
-faible efficacité du mariage, quand il ne trouve pas dans les enfants
-son complément naturel. Un million d'épouses sans enfants donne _221_
-suicides; un million de filles du même âge (entre 42 et 43 ans) _150_
-seulement. Le premier de ces nombres est au second comme 100 est à 67;
-le coefficient de préservation tombe donc au-dessous de l'unité, il est
-égal à _0,67_, c'est-à-dire qu'il y a, en réalité, aggravation. _Ainsi,
-en France, les femmes mariées sans enfants se tuent moitié plus que les
-célibataires du même sexe et du même âge._ Déjà, nous avions constaté
-que, d'une manière générale, l'épouse profite moins de la vie de famille
-que l'époux. Nous voyons maintenant quelle en est la cause; c'est que,
-par elle-même, la société conjugale nuit à la femme et aggrave sa
-tendance au suicide.
-
-Si, néanmoins, la généralité des épouses nous a paru jouir d'un
-coefficient de préservation, c'est que les ménages stériles sont
-l'exception et que, par conséquent, dans la majorité des cas, la
-présence des enfants corrige et atténue la mauvaise action du mariage.
-Encore celle-ci n'est-elle qu'atténuée. Un million de femmes avec
-enfants donne _79_ suicides; si l'on rapproche ce chiffre de celui qui
-exprime le taux des filles de 42 ans, soit _150_, on trouve que
-l'épouse, alors même qu'elle est aussi mère, ne bénéficie que d'un
-coefficient de préservation de _1,89_, inférieur par conséquent de 35 %
-à celui des époux qui sont dans la même condition[181]. On ne saurait
-donc, pour ce qui est du suicide, souscrire à cette proposition de
-Bertillon: «Quand la femme entre sous la raison conjugale, elle gagne
-plus que l'homme à cette association; mais elle déchoit nécessairement
-plus que l'homme quand elle en sort[182]».
-
-
-III.
-
-Ainsi l'immunité que présentent les gens mariés en général est due, tout
-entière pour un sexe et en majeure partie pour l'autre, à l'action, non
-de la société conjugale, mais de la société familiale. Cependant, nous
-avons vu que, même s'il n'y a pas d'enfants, les hommes tout au moins
-sont protégés dans le rapport de 1 à 1,5. Une économie de 50 suicides
-sur 150 ou de 33 %, si elle est bien au-dessous de celle qui se produit
-quand la famille est complète, n'est cependant pas une quantité
-négligeable et il importe de comprendre quelle en est la cause. Est-elle
-due aux bienfaits spéciaux que le mariage rendrait au sexe masculin, ou
-bien n'est-elle pas plutôt un effet de la sélection matrimoniale? Car si
-nous avons pu démontrer que cette dernière ne joue pas le rôle capital
-qu'on lui a attribué, il n'est pas prouvé qu'elle soit sans aucune
-influence.
-
-Un fait paraît même, au premier abord, devoir imposer cette hypothèse.
-Nous savons que le coefficient de préservation des époux sans enfants
-survit en partie au mariage; il tombe seulement de 1,5 à 1,2. Or, cette
-immunité des veufs sans enfants ne saurait évidemment être attribuée au
-veuvage qui, par lui-même, n'est pas de nature à diminuer le penchant au
-suicide, mais ne peut, au contraire, que le renforcer. Elle résulte donc
-d'une cause antérieure et qui, pourtant, ne paraît pas devoir être le
-mariage puisqu'elle continue à agir alors même qu'il est dissous par la
-mort de la femme. Mais alors, ne consisterait-elle pas dans quelque
-qualité native des époux que la sélection conjugale ferait apparaître,
-mais ne créerait pas? Comme elle existerait avant le mariage et en
-serait indépendante, il serait tout naturel qu'elle durât plus que lui.
-Si la population des mariés est une élite, il en est nécessairement de
-même de celle des veufs. Il est vrai que cette supériorité congénitale a
-de moindres effets chez ces derniers puisqu'ils sont protégés contre le
-suicide à un moindre degré. Mais on conçoit que la secousse produite par
-le veuvage puisse neutraliser en partie cette influence préventive et
-l'empêcher de produire tous ses résultats.
-
-Mais, pour que cette explication pût être acceptée, il faudrait qu'elle
-fût applicable aux deux sexes. On devrait donc trouver aussi chez les
-femmes mariées quelques traces au moins de cette prédisposition
-naturelle qui, toutes choses égales, les préserverait du suicide plus
-que les célibataires. Or déjà, le fait que, en l'absence d'enfants,
-elles se tuent plus que les filles du même âge, est assez peu
-conciliable avec l'hypothèse qui les suppose dotées, dès la naissance,
-d'un coefficient personnel de préservation. Cependant, on pourrait
-encore admettre que ce coefficient existe pour la femme comme pour
-l'homme, mais qu'il est totalement annulé pendant la durée du mariage
-par l'action funeste que ce dernier exerce sur la constitution morale de
-l'épouse. Mais, si les effets n'en étaient que contenus et masqués par
-l'espèce de déchéance morale que subit la femme en entrant dans la
-société conjugale, ils devraient réapparaître quand cette société se
-dissout, c'est-à-dire au veuvage. On devrait voir alors la femme,
-débarrassée du joug matrimonial qui la déprimait, ressaisir tous ses
-avantages et affirmer enfin sa supériorité native sur celles de ses
-congénères qui n'ont pu se faire admettre au mariage. En d'autres
-termes, la veuve sans enfants devrait avoir, par rapport aux
-célibataires, un coefficient de préservation qui se rapproche tout au
-moins de celui dont jouit le veuf sans enfants. Or il n'en est rien. Un
-million de veuves sans enfants fournit annuellement _322_ suicides; un
-million de filles de 60 ans (âge moyen des veuves) en produit un nombre
-compris entre 189 et 204, soit environ 196. Le premier de ces nombres
-est au second comme 100 est à 60. Les veuves sans enfants ont donc un
-coefficient au-dessous de l'unité, c'est-à-dire un coefficient
-d'aggravation; il est égal à _0,60_, inférieur même légèrement à celui
-des épouses sans enfants (0,67). Par conséquent, ce n'est pas le mariage
-qui empêche ces dernières de manifester pour le suicide l'éloignement
-naturel qu'on leur attribue.
-
-On répondra peut-être que ce qui empêche le complet rétablissement de
-ces heureuses qualités dont le mariage aurait suspendu les
-manifestations, c'est que le veuvage est pour la femme un état pire
-encore. C'est, en effet, une idée très répandue que la veuve est dans
-une situation plus critique que le veuf. On insiste sur les difficultés
-économiques et morales contre lesquelles il lui faut lutter quand elle
-est obligée de subvenir elle-même à son existence et, surtout, aux
-besoins de toute une famille. On a même cru que cette opinion était
-démontrée par les faits. Suivant Morselli[183], la statistique
-établirait que la femme dans le veuvage serait moins éloignée de l'homme
-pour l'aptitude au suicide que pendant le mariage; et comme, mariée,
-elle est déjà plus rapprochée à cet égard du sexe masculin que quand
-elle est célibataire, il en résulterait qu'il n'y a pas pour elle de
-plus détestable condition. À l'appui de cette thèse, Morselli cite les
-chiffres suivants qui ne se rapportent qu'à la France, mais qui, avec de
-légères variantes, peuvent s'observer chez tous les peuples d'Europe:
-
-/*
-+---------+-----------------------------+----------------------------+
-| | PART DE CHAQUE SEXE | PART DE CHAQUE SEXE |
-| | sur 100 suicides de mariés. | sur 100 suicides de veufs. |
-+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
-| ANNÉES. | Hommes. | Femmes. | Hommes. | Femmes. |
-+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
-| 1871. | 79 % | 21 % | 71 % | 29 % |
-+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
-| 1872. | 78 " | 22 " | 68 " | 32 " |
-+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
-| 1873. | 79 " | 21 " | 69 " | 31 " |
-+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
-| 1874. | 74 " | 26 " | 57 " | 43 " |
-+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
-| 1875 | 81 " | 19 " | 77 " | 23 " |
-+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
-| 1876. | 82 " | 18 " | 78 " | 22 " |
-+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
-*/
-
-La part de la femme dans les suicides commis par les deux sexes à l'état
-de veuvage semble être, en effet, beaucoup plus considérable que dans
-les suicides de mariés. N'est-ce pas la preuve que le veuvage lui est
-beaucoup plus pénible que ne lui était le mariage? S'il en est ainsi, il
-n'y a rien d'étonnant à ce que, même une fois veuve, les bons effets de
-son naturel soient, encore plus qu'avant, empêchés de se manifester.
-
-Malheureusement, cette prétendue loi repose sur une erreur de fait.
-Morselli a oublié qu'il y avait partout deux fois plus de veuves que de
-veufs. En France, en nombres ronds, il y a deux millions des premières
-pour un million seulement des seconds. En Prusse, d'après le recensement
-de 1890, on trouve 450.000 pour les uns et 1.319.000 pour les autres; en
-Italie, 571.000 d'une part et 1.322.000 de l'autre. Dans ces conditions,
-il est tout naturel que la contribution des veuves soit plus élevée que
-celle des épouses qui, elles, sont évidemment en nombre égal aux époux.
-Si l'on veut que la comparaison comporte quelque enseignement, il faut
-ramener à l'égalité les deux populations. Mais si l'on prend cette
-précaution, on obtient des résultats contraires à ceux qu'a trouvés
-Morselli. À l'âge moyen des veufs, c'est-à-dire à 60 ans, un million
-d'épouses donne 154 suicides et un million d'époux 577. La part des
-femmes est donc de _21_ %. Elle diminue sensiblement dans le veuvage. En
-effet, un million de veuves donne 210 cas, un million de veufs 1.017;
-d'où il suit que, sur 100 suicides de veufs des deux sexes, les femmes
-n'en comptent que 17. Au contraire, la part des hommes s'élève de 79 à
-83 %. Ainsi, en passant du mariage au veuvage, l'homme perd plus que la
-femme, puisqu'il ne conserve pas certains des avantages qu'il devait à
-l'état conjugal. Il n'y a donc aucune raison de supposer que ce
-changement de situation soit moins laborieux et moins troublant pour lui
-que pour elle; c'est l'inverse qui est la vérité. On sait, d'ailleurs,
-que la mortalité des veufs dépasse de beaucoup celle des veuves; il en
-est de même de leur nuptialité. Celle des premiers est, à chaque âge,
-trois ou quatre fois plus forte que celle des garçons, tandis que celle
-des secondes n'est que légèrement supérieure à celle des filles. La
-femme met donc autant de froideur à convoler en secondes noces que
-l'homme y met d'ardeur[184]. Il en serait autrement si sa condition de
-veuf lui était à ce point légère et si la femme, au contraire, avait à
-la supporter autant de mal qu'on a dit[185].
-
-Mais s'il n'y a rien dans le veuvage qui paralyse spécialement les dons
-naturels qu'aurait la femme par cela seul qu'elle est une élue du
-mariage, et s'ils ne témoignent alors de leur présence par aucun signe
-appréciable, tout motif manque pour supposer qu'ils existent.
-L'hypothèse de la sélection matrimoniale ne s'applique donc pas du tout
-au sexe féminin. Rien n'autorise à penser que la femme appelée au
-mariage possède une constitution privilégiée qui la prémunisse dans une
-certaine mesure, contre le suicide. Par conséquent, la même supposition
-est tout aussi peu fondée en ce qui concerne l'homme. Ce coefficient de
-1,5 dont jouissent les époux sans enfants ne vient pas de ce qu'ils sont
-recrutés dans les parties les plus saines de la population; ce ne peut
-donc être qu'un effet du mariage. Il faut admettre que la société
-conjugale, si désastreuse pour la femme, est, au contraire, même en
-l'absence d'enfants, bienfaisante à l'homme. Ceux qui y entrent ne
-constituent pas une aristocratie de naissance; ils n'apportent pas tout
-fait, dans le mariage, un tempérament qui les détourne du suicide, mais
-ils acquièrent ce tempérament en vivant de la vie conjugale. Du moins,
-s'ils ont quelques prérogatives naturelles, elles ne peuvent être que
-très vagues et indéterminées; car elles restent sans effet, jusqu'à ce
-que certaines autres conditions soient données. Tant il est vrai que le
-suicide dépend principalement, non des qualités congénitales des
-individus, mais de causes qui leur sont extérieures et qui les dominent!
-
-Cependant, une dernière difficulté reste à résoudre. Si ce coefficient
-de 1,5, indépendant de la famille, est dû au mariage, d'où vient qu'il
-lui survit et se retrouve au moins sous une forme atténuée (1,2) chez le
-veuf sans enfants? Si l'on rejette la théorie de la sélection
-matrimoniale qui rendait compte de cette survivance, comment la
-remplacer?
-
-Il suffit de supposer que les habitudes, les goûts, les tendances
-contractées pendant le mariage ne disparaissent pas une fois qu'il est
-dissous et rien n'est plus naturel que cette hypothèse. Si donc l'homme
-marié, alors même qu'il n'a pas d'enfants, éprouve pour le suicide un
-éloignement relatif, il est inévitable qu'il garde quelque chose de ce
-sentiment quand il se trouve veuf. Seulement, comme le veuvage ne va pas
-sans un certain ébranlement moral et que, comme nous le montrerons plus
-loin, toute rupture d'équilibre pousse au suicide, ces dispositions ne
-se maintiennent qu'affaiblies. Inversement, mais pour la même raison,
-puisque l'épouse stérile se tue plus que si elle était restée fille,
-elle conserve, une fois veuve, cette plus forte inclination, même un peu
-renforcée à cause du trouble et de la désadaptation qu'apporte toujours
-avec lui le veuvage. Seulement, comme les mauvais effets que le mariage
-avait pour elle lui rendent ce changement d'état plus facile, cette
-aggravation est très légère. Le coefficient s'abaisse seulement de
-quelques centièmes (0,60 au lieu de 0,67)[186].
-
-Cette explication est confirmée par ce fait qu'elle n'est qu'un cas
-particulier d'une proposition plus générale qui peut se formuler ainsi:
-_Dans une même société, la tendance au suicide, à l'état de veuvage,
-est, pour chaque sexe, fonction de la tendance, au suicide qu'a le même
-sexe à l'état de mariage._ Si l'époux est fortement préservé, le veuf
-l'est aussi, quoique, bien entendu, dans une moindre mesure; si le
-premier n'est que faiblement détourné du suicide, le second ne l'est pas
-ou ne l'est que très peu. Pour s'assurer de l'exactitude de ce théorème,
-il suffit de se reporter aux tableaux XX et XXI et aux conclusions qui
-en ont été déduites. Nous y avons vu qu'un sexe est toujours plus
-favorisé que l'autre dans le mariage comme dans le veuvage. Or, celui
-des deux qui est privilégié par rapport à l'autre dans la première de
-ces conditions conserve son privilège dans la seconde. En France, les
-époux ont un plus fort coefficient de préservation que les épouses;
-celui des veufs est également plus élevé que celui des veuves. À
-Oldenbourg, c'est l'inverse qui a lieu parmi les gens mariés: la femme
-jouit d'une immunité plus importante que l'homme. La même inversion se
-reproduit entre veufs et veuves.
-
-Mais comme ces deux seuls cas pourraient justement passer pour une
-preuve insuffisante et que, d'autre part, les publications statistiques
-ne nous donnent pas les éléments nécessaires pour vérifier notre
-proposition dans d'autres pays, nous avons eu recours au procédé suivant
-afin d'étendre le champ de nos comparaisons: nous avons calculé
-séparément le taux des suicides, pour chaque groupe d'âge et d'état
-civil, dans le département de la Seine d'une part, dans le reste des
-départements réunis ensemble, de l'autre. Les deux groupes sociaux,
-ainsi isolés l'un de l'autre, sont assez différents pour qu'il y ait
-lieu de s'attendre à ce que la comparaison en soit instructive. Et en
-effet, la vie de famille y agit très différemment sur le suicide (V.
-tableau XXII).
-
-Tableau XXII
-
-_Comparaison du taux des suicides par million d'habitants de chaque
-groupe d'âge et d'état civil dans la Seine et en province (1889-1891)._
-
-/*
-+--------------------------------------+-----------------------------+
-| HOMMES (Province). | COEFFICIENTS |
-| | de préservation par rapport |
-| | aux célibataires. |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Ages. |Célibataires.| Époux.| Veufs.| des | des |
-| | | | | époux. | veufs. |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|15-20. | 100 | 400 | | 0,25 | |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|20-25 | 214 | 95 | 153 | 2,25 | 1,39 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|25-30 | 365 | 103 | 373 | 3,54 | 0,97 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|30-40 | 590 | 202 | 511 | 2,92 | 1,15 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|40-50 | 976 | 295 | 633 | 3,30 | 1,54 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|50-60 | 1.445 | 470 | 852 | 3,07 | 1,69 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|60-70 | 1.790 | 582 | 1.047 | 3,07 | 1,70 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|70-80 | 2.000 | 664 | 1.252 | 3,01 | 1,59 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Au delà.| 1,458 | 762 | 1.129 | 1,91 | 1,29 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Moyennes des coeff. de préservation. | 2,88 | 1,45 |
-+--------------------------------------+-----------------------------+
-| FEMMES (Province). | |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Ages. |Célibataires.|Épouses|Veuves.| des | des |
-| | | | | épouses. | veuves. |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|15-20. | 67 | 36 | 375 | 1,86 | 0,17 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|20-25 | 95 | 52 | 76 | 1,82 | 1,25 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|25-30 | 122 | 64 | 156 | 1,90 | 0,78 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|30-40 | 101 | 74 | 174 | 1,36 | 0,58 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|40-50 | 147 | 95 | 149 | 1,54 | 0,98 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|50-60 | 178 | 136 | 174 | 1,30 | 1,02 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|60-70 | 163 | 142 | 221 | 1,14 | 0,73 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|70-80 | 200 | 191 | 233 | 1,04 | 0,85 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Au delà.| 160 | 108 | 221 | 1,48 | 0,72 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Moyennes des coeff. de préservation. | 1,49 | 0,78 |
-+--------------------------------------+---------------+-------------+
-| HOMMES (Seine). | |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|15-20. | 280 |2.000 | | 0,14 | |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|20-25. | 487 | 128 | | 3,80 | |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|25-30. | 599 | 298 | 714 | 2,01 | 0,83 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|30-40 | 869 | 436 | 912 | 1,99 | 0,95 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|40-50 | 985 | 808 | 1.459 | 1,21 | 0,67 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|50-60 | 1.367 |1.152 | 2.321 | 1,18 | 0,58 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|60-70 | 1.500 |1.559 | 2.902 | 0,96 | 0,51 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|70-80 | 1.783 |1.741 | 2.082 | 1,02 | 0,85 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Au delà.| 1.923 |1.111 | 2.089 | 1,73 | 0,92 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Moyennes des coeff. de préservation. | 1,56 | 0,75 |
-+--------------------------------------+---------------+-------------+
-| FEMMES (Seine). | |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|15-20. | 224 | | | | |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|20-25. | 196 | 64 | | 3,06 | |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|25-30. | 328 | 103 | 296 | 3,18 | 1,10 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|30-40 | 281 | 156 | 373 | 1,80 | 0,75 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|40-50 | 357 | 217 | 289 | 1,64 | 1,23 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|50-60 | 456 | 353 | 410 | 1,29 | 1,11 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|60-70 | 515 | 471 | 637 | 1,09 | 0,80 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|70-80 | 326 | 677 | 464 | 0,48 | 0,70 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Au delà.| 508 | 277 | 591 | 1,83 | 0,85 |
-+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
-|Moyennes des coeff. de préservation. | 1,79 | 0,93 |
-+------------------------------------------------------+-------------+
-*/
-
-Dans les départements, l'époux est beaucoup plus préservé que l'épouse.
-Le coefficient du premier ne descend que quatre fois au-dessous de
-3[187], tandis que celui de la femme n'atteint jamais 2; la moyenne est,
-dans un cas, de 2,88, dans l'autre, de 1,49. Dans la Seine, c'est
-l'inverse; le coefficient est en moyenne pour les époux de 1,56
-seulement, tandis qu'il est pour les épouses de 1,79[188]. Or on
-retrouve exactement la même inversion entre veufs et veuves. En
-province, le coefficient moyen des veufs est élevé (1,45), celui des
-veuves est bien inférieur (0,78). Dans la Seine, au contraire, c'est le
-second qui l'emporte, il s'élève à 0,93, tout près de l'unité, tandis
-que l'autre tombe à 0,75. _Ainsi, quel que soit le sexe favorisé, le
-veuvage suit régulièrement le mariage._
-
-Il y a plus, si Ton cherche selon quel rapport le coefficient des époux
-varie d'un groupe social à l'autre et si l'on fait ensuite la même
-recherche pour les veufs, on trouve les surprenants résultats qui
-suivent:
-
-/*
-Coefficient des époux de province 2,88
----------------------------------------- = ---- = 1,84
-Coefficient des époux de la Seine 1,56
-
-Coefficient des veufs de province 1,43
----------------------------------------- = ---- = 1,93
-Coefficient des veufs de la Seine 0,75
-*/
-
-et pour les femmes:
-
-/*
-Coefficient des épouses de la Seine 1,79
----------------------------------------- = ---- = 1,20
-Coefficient des épouses de province 1,49
-
-Coefficient des veuves de la Seine 0,93
----------------------------------------- = ---- = 1,19
-Coefficient des veuves de province 0,78
-*/
-
-Les rapports numériques sont, pour chaque sexe, égaux à quelques
-centièmes d'unité près; pour les femmes, l'égalité est même presque
-absolue. Ainsi, non seulement quand le coefficient des époux s'élève ou
-s'abaisse, celui des veufs fait de même, mais encore il croît ou décroît
-exactement dans la même mesure. Ces relations peuvent même être
-exprimées sous une forme plus démonstrative encore de la loi que nous
-avons énoncée. Elles impliquent, en effet, que, partout, quel que soit
-le sexe, le veuvage diminue l'immunité des époux suivant un rapport
-constant:
-
-/*
-Époux de province 2,88 Époux de la Seine 1,56
-------------------- = ---- = 1,98 ------------------- = ---- = 2,0
-Veufs de province 1,45 Veufs de la Seine 0,75
-
-Épouses de province 1,49 Épouses de la Seine 1,79
-------------------- = ---- = 1,91 ------------------- = ---- = 1,92
-Veuves de province 0,78 Veuves de la Seine 0,93
-*/
-
-Le coefficient des veufs est environ la moitié de celui des époux. Il
-n'y a donc aucune exagération à dire que l'aptitude des veufs pour le
-suicide est fonction de l'aptitude correspondante des gens mariés; en
-d'autres termes, la première est, en partie, une conséquence de la
-seconde. Mais alors, puisque le mariage, même en l'absence d'enfants,
-préserve le mari, il n'est pas surprenant que le veuf garde quelque
-chose de cette heureuse disposition.
-
-En même temps qu'il résout la question que nous nous étions posée, ce
-résultat jette quelque lumière sur la nature du veuvage. Il nous
-apprend, en effet, que le veuvage n'est pas par lui-même une condition
-irrémédiablement mauvaise. Il arrive très souvent qu'il vaut mieux que
-le célibat. La vérité, c'est que la constitution morale des veufs et des
-veuves n'a rien de spécifique, mais dépend de celle des gens mariés du
-même sexe et dans le même pays. Elle n'en est que le prolongement.
-Dites-moi comment, dans une société donnée, le mariage et la vie de
-famille affectent hommes et femmes, je vous dirai ce qu'est le veuvage
-pour les uns et pour les autres. Il se trouve donc, par une heureuse
-compensation, que si, là où le mariage et la société domestique sont en
-bon état, la crise qu'ouvre le veuvage est plus douloureuse, on est
-mieux armé pour y faire face; inversement, elle est moins grave quand la
-constitution matrimoniale et familiale laisse davantage à désirer, mais,
-en revanche, on est moins bien trempé pour y résister. Ainsi, dans les
-sociétés où l'homme profite de la famille plus que la femme, il souffre
-plus qu'elle quand il reste seul, mais, en même temps, il est mieux en
-état de supporter cette souffrance, parce que les salutaires influences
-qu'il a subies l'ont rendu plus réfractaire aux résolutions désespérées.
-
-IV.
-
-Le tableau suivant résume les faits qui viennent d'être établis[189].
-
-_Influence de la famille sur le suicide dans chaque sexe._
-
-/*
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-| HOMMES |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-| | TAUX | COEFFICIENT |
-| |des suicides.| de préservation |
-| | | par rapport |
-| | |aux célibataires.|
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Célibataires de 45 ans.| 975 | |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Époux avec enfants. | 336 | 2,9 |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Époux sans enfants. | 644 | 1,5 |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-| | | |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Célibataires de 60 ans.| 1.504 | |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Veufs avec enfants. | 937 | 1,6 |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Veufs sans enfants | 1,258 | 1,2 |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-| FEMMES |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-| | TAUX | COEFFICIENT |
-| |des suicides.| de préservation |
-| | | par rapport |
-| | |aux célibataires.|
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Filles de 42 ans. | 150 | |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Épouses avec enfants. | 79 | 1,89 |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Épouses sans enfants. | 221 | 0,67 |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-| | | |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Filles de 60 ans. | 196 | |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Veuves avec enfants. | 186 | 1,06 |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-|Veuves sans enfants. | 322 | 0,60 |
-+-----------------------+-------------+-----------------+
-*/
-
-Il ressort de ce tableau et des remarques qui précèdent que le mariage a
-bien sur le suicide une action préservatrice qui lui est propre. Mais
-elle est très restreinte et, de plus, elle ne s'exerce qu'au profit d'un
-seul sexe. Quelque utile qu'il ait été d'en établir l'existence--et on
-comprendra mieux cette utilité dans un prochain chapitre[190]--il reste
-que le facteur essentiel de l'immunité des gens mariés est la famille,
-c'est-à-dire le groupe complet formé par les parents et les enfants.
-Sans doute, comme les époux en sont membres, ils contribuent eux aussi,
-pour leur part, à produire ce résultat, seulement ce n'est pas comme
-mari ou comme femme, mais comme père ou comme mère, comme fonctionnaires
-de l'association familiale. Si la disparition de l'un d'eux accroît les
-chances que l'autre a de se tuer, ce n'est pas parce que les liens qui
-les unissaient personnellement l'un à l'autre sont rompus, mais parce
-qu'il en résulte un bouleversement de la famille dont le survivant subit
-le contrecoup. Nous réservant d'étudier plus loin l'action spéciale du
-mariage, nous dirons donc que la société domestique, tout comme la
-société religieuse, est un puissant préservatif contre le suicide.
-
-Cette préservation est même d'autant plus complète que la famille est
-plus dense, c'est-à-dire comprend un plus grand nombre d'éléments.
-
-Cette proposition a été déjà énoncée et démontrée par nous dans un
-article de la _Revue philosophique_ paru en novembre 1888. Mais
-l'insuffisance des données statistiques qui étaient alors à notre
-disposition ne nous permit pas d'en faire la preuve avec toute la
-rigueur que nous eussions souhaitée. En effet, nous ignorions quel était
-l'effectif moyen des ménages de famille, tant dans la France en général
-que dans chaque département. Nous avions donc dû supposer que la densité
-familiale dépendait uniquement du nombre des enfants, et encore, ce
-nombre lui-même n'étant pas indiqué par le recensement, il nous fallut
-l'estimer d'une manière indirecte en nous servant de ce qu'on appelle en
-démographie le croît physiologique, c'est-à-dire l'excédent annuel des
-naissances sur mille décès. Sans doute, cette substitution n'était pas
-irrationnelle, car, là où le croît est élevé, les familles, en général,
-ne peuvent guère manquer d'être denses. Cependant, la conséquence n'est
-pas nécessaire et, souvent, elle ne se produit pas. Là où les enfants
-ont l'habitude de quitter leurs parents tôt, soit pour émigrer, soit
-pour aller fonder des établissements à part, soit pour tout autre cause,
-la densité de la famille n'est pas en rapport avec leur nombre. En fait,
-la maison peut être déserte, quelque fécond qu'ait été le ménage. C'est
-ce qui arrive et dans les milieux cultivés, où l'enfant est envoyé très
-jeune au dehors pour faire ou pour achever son éducation, et dans les
-régions misérables, où une dispersion prématurée est rendue nécessaire
-par les difficultés de l'existence. Inversement, malgré une natalité
-médiocre, la famille peut comprendre un nombre suffisant ou même élevé
-d'éléments, si les célibataires adultes ou même les enfants mariés
-continuent à vivre avec leurs parents et à former une seule et même
-société domestique. Pour toutes ces raisons, on ne peut mesurer avec
-quelque exactitude la densité relative des groupes familiaux que si l'on
-sait quelle en est la composition effective.
-
-Le dénombrement de 1886, dont les résultats n'ont été publiés qu'à la
-fin de 1888, nous l'a fait connaître. Si donc, d'après les indications
-que nous y trouvons, on recherche quel rapport il y a, dans les
-différents départements français, entre le suicide et l'effectif moyen
-des familles, on trouve les résultats suivants:
-
-/*
-+--------------------------------+---------------+-------------------+
-| | SUICIDES | EFFECTIF MOYEN |
-| | par million | des ménages |
-| | d'habitants | de famille |
-| | (1878-1887). | pour 100 ménages |
-| | | (1886). |
-+--------------------------------+---------------+-------------------+
-|1er groupe (11 départements). | De 430 à 380. | 347 |
-+--------------------------------+---------------+-------------------+
-|2e --- (6 départements). | De 300 à 240 | 360 |
-+--------------------------------+---------------+-------------------+
-|3e --- (15 départements). | De 230 à 180 | 376 |
-+--------------------------------+---------------+-------------------+
-|4e --- (18 départements). | De 170 à 130 | 393 |
-+--------------------------------+---------------+-------------------+
-|5e --- (26 départements). | De 120 à 80 | 418 |
-+--------------------------------+---------------+-------------------+
-|6e --- (10 départements). | De 70 à 30 | 434 |
-+--------------------------------+---------------+-------------------+
-*/
-
-À mesure que les suicides diminuent, la densité familiale s'accroît
-régulièrement.
-
-Si, au lieu de comparer des moyennes, nous analysons le contenu de
-chaque groupe, nous ne trouvons rien qui ne confirme cette conclusion.
-En effet, pour la France entière, l'effectif moyen est de 39 personnes
-par 10 familles. Si donc, nous cherchons combien il y a de départements
-au-dessus ou au-dessous de la moyenne dans chacune de ces 6 classes,
-nous trouverons qu'elles sont ainsi composées:
-
-/*
-+-------------------+------------------------------------------------+
-| | DANS CHAQUE GROUPE COMBIEN |
-| | de départements % sont |
-+-------------------+------------------------+-----------------------+
-| |Au-dessous de l'effectif|Au-dessus de l'effectif|
-| | moyen. | moyen. |
-+-------------------+------------------------+-----------------------+
-|1er groupe. | 100 % | 0 % |
-+-------------------+------------------------+-----------------------+
-|2e --- . | 84 " | 16 " |
-+-------------------+------------------------+-----------------------+
-|3e --- . | 60 " | 30 " |
-+-------------------+------------------------+-----------------------+
-|4e --- . | 33 " | 63 " |
-+-------------------+------------------------+-----------------------+
-|5e --- . | 19 " | 81 " |
-+-------------------+------------------------+-----------------------+
-|6e --- . | 0 " | 100 " |
-+-------------------+------------------------+-----------------------+
-*/
-
-Le groupe qui compte le plus de suicides ne comprend que des
-départements où l'effectif de la famille est au-dessous de la moyenne.
-Peu à peu, de la manière la plus régulière, le rapport se renverse
-jusqu'à ce que l'inversion devienne complète. Dans la dernière classe,
-où les suicides sont rares, tous les départements ont une densité
-familiale supérieure à la moyenne.
-
-Les deux cartes (V. ci-dessous) ont, d'ailleurs, la même configuration
-générale. La région où les familles ont la moindre densité a
-sensiblement les mêmes limites que la zone suicidogène. Elle occupe,
-elle aussi, le Nord et l'Est et s'étend jusqu'à la Bretagne d'un côté,
-jusqu'à la Loire de l'autre. Au contraire, dans l'Ouest et dans le Sud,
-où les suicides sont peu nombreux, la famille a généralement un effectif
-élevé. Ce rapport se retrouve même dans certains détails. Dans la
-région septentrionale, on remarque deux départements qui se
-singularisent par leur médiocre aptitude au suicide, c'est le Nord et le
-Pas-de-Calais, et le fait est d'autant plus surprenant que le Nord est
-très industriel et que la grande industrie favorise le suicide. Or la
-même particularité se retrouve sur l'autre carte. Dans ces deux
-départements, la densité familiale est élevée, tandis qu'elle est très
-basse dans tous les départements voisins. Au Sud, nous retrouvons sur
-les deux cartes la même tache sombre formée par les Bouches-du-Rhône, le
-Var et les Alpes-Maritimes, et, à l'Ouest, la même tache claire formée
-par la Bretagne. Les irrégularités sont l'exception et elles ne sont
-jamais bien sensibles; étant donnée la multitude de facteurs qui peuvent
-affecter un phénomène de cette complexité, une coïncidence aussi
-générale est significative.
-
-[Illustration:
-
-PLANCHE IV.
-
-SUICIDES ET DENSITÉ FAMILIALE. ]
-
-La même relation inverse se retrouve dans la manière dont ces deux
-phénomènes ont évolué dans le temps. Depuis 1826, le suicide ne cesse de
-s'accroître et la natalité de diminuer. De 1821 à 1830, elle était
-encore de 308 naissances par 10.000 habitants; elle n'était plus que de
-240 pendant la période 1881-88 et, dans l'intervalle, la décroissance a
-été ininterrompue. En même temps, on constate une tendance de la famille
-à se fragmenter et à se morceler de plus en plus. De 1856 à 1886, le
-nombre des ménages s'est accru de 2 millions en chiffres ronds; il est
-passé, par une progression régulière et continue, de 8.796.276 à
-10.662.423. Et pourtant, pendant le même intervalle de temps, la
-population n'a augmenté que de deux millions d'individus. C'est donc que
-chaque famille compte un plus petit nombre de membres[191].
-
-Ainsi, les faits sont loin de confirmer la conception courante, d'après
-laquelle le suicide serait dû surtout aux charges de la vie, puisqu'il
-diminue, au contraire, à mesure que ces charges augmentent. Voilà une
-conséquence du malthusianisme que ne prévoyait pas son inventeur. Quand
-il recommandait de restreindre l'étendue des familles, c'était dans la
-pensée que cette restriction était, au moins dans certains cas,
-nécessaire au bien-être général. Or, en réalité, c'est si bien une
-source de mal-être, qu'elle diminue chez l'homme le désir de vivre. Loin
-que les familles denses soient une sorte de luxe dont on peut se passer
-et que le riche seul doive s'offrir, c'est, au contraire, le pain
-quotidien sans lequel on ne peut subsister. Si pauvre qu'on soit, et
-même au seul point de vue de l'intérêt personnel, c'est le pire des
-placements que celui qui consiste à transformer en capitaux une partie
-de sa descendance.
-
-Ce résultat concorde avec celui auquel nous étions précédemment arrivés.
-D'où vient, en effet, que la densité de la famille ait sur le suicide
-cette influence? On ne saurait, pour répondre à la question, faire
-intervenir le facteur organique; car si la stérilité absolue est surtout
-un produit de causes physiologiques, il n'en est pas de même de la
-fécondité insuffisante qui est le plus souvent volontaire et qui tient à
-un certain état de l'opinion. De plus, la densité familiale, telle que
-nous l'avons évaluée, ne dépend pas exclusivement de la natalité; nous
-avons vu que, là où les enfants sont peu nombreux, d'autres éléments
-peuvent en tenir lieu et, inversement, que leur nombre peut rester sans
-effet s'ils ne participent pas effectivement et avec suite à la vie du
-groupe. Aussi n'est-ce pas davantage aux sentiments _sui generis_ des
-parents pour leurs descendants immédiats qu'il faut attribuer cette
-vertu préservatrice. Du reste, ces sentiments eux-mêmes, pour être
-efficaces, supposent un certain état de la société domestique. Ils ne
-peuvent être puissants si la famille est désintégrée. C'est donc parce
-que la manière dont elle fonctionne varie suivant qu'elle est plus ou
-moins dense, que le nombre des éléments dont elle est composée affecte
-le penchant au suicide.
-
-C'est que, en effet, la densité d'un groupe ne peut pas s'abaisser sans
-que sa vitalité diminue. Si les sentiments collectifs ont une énergie
-particulière, c'est que la force avec laquelle chaque conscience
-individuelle les éprouve retentit dans toutes les autres et
-réciproquement. L'intensité à laquelle ils atteignent dépend donc du
-nombre des consciences qui les ressentent en commun. Voilà pourquoi,
-plus une foule est grande, plus les passions qui s'y déchaînent sont
-susceptibles d'être violentes. Par conséquent, au sein d'une famille peu
-nombreuse, les sentiments, les souvenirs communs ne peuvent pas être
-très intenses; car il n'y a pas assez de consciences pour se les
-représenter et les renforcer en les partageant. Il ne saurait s'y former
-de ces fortes traditions qui servent de liens entre les membres d'un
-même groupe, qui leur survivent même et rattachent les unes aux autres
-les générations successives. D'ailleurs, de petites familles sont
-nécessairement éphémères; et, sans durée, il n'y a pas de société qui
-puisse être consistante. Non seulement les états collectifs y sont
-faibles, mais ils ne peuvent être nombreux; car leur nombre dépend de
-l'activité avec laquelle les vues et les impressions s'échangent,
-circulent d'un sujet à l'autre, et, d'autre part, cet échange lui-même
-est d'autant plus rapide qu'il y a plus de gens pour y participer. Dans
-une société suffisamment dense, cette circulation est ininterrompue; car
-il y a toujours des unités sociales en contact, tandis que, si elles
-sont rares, leurs relations ne peuvent être qu'intermittentes et il y a
-des moments où la vie commune est suspendue. De même, quand la famille
-est peu étendue, il y a toujours peu de parents ensemble; la vie
-domestique est donc languissante et il y a des moments où le foyer est
-désert.
-
-Mais dire d'un groupe qu'il a une moindre vie commune qu'un autre, c'est
-dire aussi qu'il est moins fortement intégré; car l'état d'intégration
-d'un agrégat social ne fait que refléter l'intensité de la vie
-collective qui y circule. Il est d'autant plus un et d'autant plus
-résistant que le commerce entre ses membres est plus actif et plus
-continu. La conclusion à laquelle nous étions arrivé peut donc être
-complétée ainsi: de même que la famille est un puissant préservatif du
-suicide, elle en préserve d'autant mieux qu'elle est plus fortement
-constituée[192].
-
-
-
-
-V.
-
-
-Si les statistiques n'étaient pas aussi récentes, il serait facile de
-démontrer à l'aide de la même méthode que cette loi s'applique aux
-sociétés politiques. L'histoire nous apprend, en effet, que le suicide,
-qui est généralement rare dans les sociétés jeunes[193], en voie
-d'évolution et de concentration, se multiplie au contraire à mesure
-qu'elles se désintègrent. En Grèce, à Rome, il apparaît dès que la
-vieille organisation de la cité est ébranlée et les progrès qu'il y a
-faits marquent les étapes successives de la décadence. On signale le
-même fait dans l'empire ottoman. En France, à la veille de la
-Révolution, le trouble dont était travaillée la société par suite de la
-décomposition de l'ancien système social se traduisit par une brusque
-poussée de suicides dont nous parlent les auteurs du temps[194].
-
-Mais, en dehors de ces renseignements historiques, la statistique du
-suicide, quoiqu'elle ne remonte guère au delà des soixante-dix dernières
-années, nous fournit de cette proposition quelques preuves qui ont sur
-les précédentes l'avantage d'une plus grande précision.
-
-On a parfois écrit que les grandes commotions politiques multipliaient
-les suicides. Mais Morselli a bien montré que les faits contredisent
-cette opinion. Toutes les révolutions qui ont eu lieu en France au cours
-de ce siècle ont diminué le nombre des suicides au moment où elles se
-sont produites. En 1830, le total des cas tombe de 1904, en 1829, à
-1756, soit une diminution brusque de près de 10 %. En 1848, la
-régression n'est pas moins importante; le montant annuel passe de 3.647
-à 3.301. Puis, pendant les années 1848-49, la crise qui vient d'agiter
-la France fait le tour de l'Europe; partout, les suicides baissent, et
-la baisse est d'autant plus sensible que la crise a été plus grave et
-plus longue. C'est ce que montre le tableau suivant:
-
-/*
-+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
-| | DANEMARK. | PRUSSE. | BAVIÈRE. | SAXE | AUTRICHE. |
-| | | | | ROYALE. | |
-+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
-| 1847. | 345 | 1.852 | 217 | | 611 (en 1846) |
-+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
-| 1848. | 305 | 1.649 | 215 | 398 | |
-+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
-| 1849. | 337 | 1.527 | 189 | 328 | 452 |
-+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
-*/
-
-
-
-En Allemagne, l'émotion a été beaucoup plus vive qu'en Danemark et la
-lutte plus longue même qu'en France où, sur-le-champ, un gouvernement
-nouveau se constitua; aussi la diminution, dans les États allemands, se
-prolonge-t-elle jusqu'en 1849. Elle est, par rapport à cette dernière
-année de 13 % en Bavière, de 18 % en Prusse; en Saxe, en une seule
-année, de 1848 à 1849, elle est de 18 % également.
-
-En 1851, le même phénomène ne se reproduit pas en France, non plus qu'en
-1852. Les suicides restent stationnaires. Mais, à Paris, le coup d'État
-produit son effet accoutumé; quoiqu'il ait été accompli en décembre, le
-chiffre des suicides tombe de 483 en 1851 à 446 en 1852 (-8 %) et, en
-1853, ils restent encore à 463[195]. Ce fait tendrait à prouver que
-cette révolution gouvernementale a beaucoup plus ému Paris que la
-province, qu'elle semble avoir laissée presque indifférente. D'ailleurs,
-d'une manière générale, l'influence de ces crises est toujours plus
-sensible dans la capitale que dans les départements. En 1830, à Paris,
-la décroissance a été de 13 % (269 cas au lieu de 307 l'année précédente
-et de 359 l'année suivante); en 1848, de 32 % (481 cas au lieu de
-698)[196].
-
-De simples crises électorales, pour peu qu'elles aient d'intensité, ont
-parfois le même résultat. C'est ainsi que, en France, le calendrier des
-suicides porte la trace visible du coup d'État parlementaire du 16 mai
-1877 et de l'effervescence qui en est résultée, ainsi que des élections
-qui, en 1889, mirent fin à l'agitation boulangiste. Pour en avoir la
-preuve, il suffit de comparer la distribution mensuelle des suicides
-pendant ces deux années à celle des années les plus voisines.
-
-/*
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-| | 1876. | 1877. | 1878. | 1888. | 1889. | 1890. |
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-|Mai. | 604 | 649 | 717 | 924 | 919 | 819 |
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-|Juin. | 662 | 692 | 682 | 851 | 829 | 822 |
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-|Juillet. | 625 | 540 | 693 | 825 | 818 | 888 |
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-|Août. | 482 | 496 | 547 | 786 | 694 | 734 |
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-|Septembre.| 394 | 378 | 512 | 673 | 597 | 720 |
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-|Octobre. | 464 | 423 | 468 | 603 | 648 | 675 |
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-|Novembre. | 400 | 413 | 415 | 589 | 618 | 571 |
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-|Décembre. | 389 | 386 | 335 | 574 | 482 | 475 |
-+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
-*/
-
-Pendant les premiers mois de 1877, les suicides sont supérieurs à ceux
-de 1876 (1.945 cas de janvier à avril au lieu de 1.784) et la hausse
-persiste en mai et en juin. C'est seulement à la fin de ce dernier mois
-que les Chambres sont dissoutes, la période électorale ouverte en fait,
-sinon en droit; c'est même vraisemblablement le moment où les passions
-politiques furent le plus surexcitées, car elles durent se calmer un peu
-dans la suite par l'effet du temps et de la fatigue. Aussi, en juillet,
-les suicides, au lieu de continuer à dépasser ceux de l'année
-précédente, leur sont-ils inférieurs de 14 %. Sauf un léger arrêt en
-août, la baisse continue, quoique à un moindre degré, jusqu'en octobre.
-C'est l'époque où la crise prend fin. Aussitôt qu'elle est terminée, le
-mouvement ascensionnel, un instant suspendu, recommence. En 1889, le
-phénomène est encore plus marqué. C'est au commencement d'août que la
-Chambre se sépare; l'agitation électorale commence aussitôt et dure
-jusqu'à la fin de septembre; c'est alors qu'eurent lieu les élections.
-Or, en août, il se produit, par rapport au mois correspondant de 1888,
-une brusque diminution de 12 %, qui se maintient en septembre, mais
-cesse non moins soudainement en octobre, c'est-à-dire dès que la lutte
-est close.
-
-Les grandes guerres nationales ont la même influence que les troubles
-politiques. En 1866 éclate la guerre entre l'Autriche et l'Italie, les
-suicides diminuent de 14 % dans l'un et dans l'autre pays.
-
-/*
-+---------------------------+------------+-----------+---------------+
-| | 1865. | 1866. | 1867. |
-+---------------------------+------------+-----------+---------------+
-| Italie | 678 | 588 | 657 |
-+---------------------------+------------+-----------+---------------+
-| Autriche | 1.464 | 1.265 | 1.407 |
-+---------------------------+------------+-----------+---------------+
-*/
-
-En 1864, ç'avait été le tour du Danemark et de la Saxe. Dans ce dernier
-État, les suicides qui étaient à 643 en 1863, tombent à 545 en 1864 (-16
-%) pour revenir à 619 en 1865. Pour ce qui est du Danemark, comme nous
-n'avons pas le nombre des suicides en 1863, nous ne pouvons pas lui
-comparer celui de 1864; mais nous savons que le montant de cette
-dernière année (411) est le plus bas qui ait été atteint depuis 1852. Et
-comme en 1865 il s'élève à 451, il est bien probable que ce chiffre de
-411 témoigne d'une baisse sérieuse.
-
-La guerre de 1870-71 eut les mêmes conséquences en France et en
-Allemagne:
-
-/*
-+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
-| | 1869. | 1870. | 1871. | 1872. |
-+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
-| Prusse | 3.186 | 2.963 | 2.723 | 2.950 |
-+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
-| Saxe | 710 | 657 | 653 | 687 |
-+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
-| France | 5.114 | 4.157 | 4.490 | 5.275 |
-+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
-*/
-
-On pourrait peut-être croire que cette diminution est due à ce que, en
-temps de guerre, une partie de la population civile est enrégimentée et
-que, dans une armée en campagne, il est bien difficile de tenir compte
-des suicides. Mais les femmes contribuent tout comme les hommes à cette
-diminution. En Italie, les suicides féminins passent de 130 en 1864 à
-117 en 1866; en Saxe, de 133 en 1863 à 120 en 1864 et 114 en 1865 (-15
-%). Dans le même pays, en 1870, la chute n'est pas moins sensible; de
-130 en 1869, ils descendent à 114 en 1870 et restent à ce même niveau en
-1871; la diminution est de 13 %, supérieure à celle que subissaient les
-suicides masculins au même moment. En Prusse, tandis que 616 femmes
-s'étaient tuées en 1869, il n'y en eut plus que 540 en 1871 (-13 %). On
-sait, d'ailleurs, que les jeunes gens en état de porter les armes ne
-fournissent qu'un faible contingent au suicide. Six mois seulement de
-1870 ont été pris par la guerre; à cette époque et en temps de paix, un
-million de français de 25 à 30 ans eussent donné tout au plus une
-centaine de suicides[197], tandis qu'entre 1870 et 1869 la différence en
-moins est de 1.057 cas.
-
-On s'est aussi demandé si ce recul momentané en temps de crise ne
-viendrait pas de ce que, l'action de l'autorité administrative étant
-alors paralysée, la constatation des suicides se fait avec moins
-d'exactitude. Mais de nombreux faits démontrent que cette cause
-accidentelle ne suffit pas à rendre compte du phénomène. En premier
-lieu, il y a sa très grande généralité. Il se produit chez les
-vainqueurs, comme chez les vaincus, chez les envahisseurs comme chez les
-envahis. De plus, quand la secousse a été très forte, les effets s'en
-font sentir même assez longtemps après qu'elle est passée. Les suicides
-ne se relèvent que lentement; quelques années s'écoulent avant qu'ils
-ne soient revenus à leur point de départ; il en est ainsi même dans des
-pays où, en temps normal, ils s'accroissent régulièrement chaque année.
-Quoique des omissions partielles soient, d'ailleurs, possibles et même
-probables à ces moments de perturbation, la diminution accusée par les
-statistiques a trop de constance pour qu'on puisse l'attribuer à une
-distraction passagère de l'administration comme à sa cause principale.
-
-Mais la meilleure preuve que nous sommes en présence, non d'une erreur
-de comptabilité, mais d'un phénomène de psychologie sociale, c'est que
-toutes les crises politiques ou nationales n'ont pas cette influence.
-Celles-là seulement agissent qui excitent les passions. Déjà nous avons
-remarqué que nos révolutions ont toujours plus affecté les suicides de
-Paris que ceux des départements; et cependant, la perturbation
-administrative était la même en province et dans la capitale. Seulement,
-ces sortes d'événements ont toujours beaucoup moins intéressé les
-provinciaux que les Parisiens dont ils étaient l'oeuvre et qui y
-assistaient de plus près. De même, tandis que les grandes guerres
-nationales, comme celle de 1870-71, ont eu, tant en France qu'en
-Allemagne, une puissante action sur la marche des suicides, des guerres
-purement dynastiques comme celles de Crimée ou d'Italie, qui n'ont pas
-fortement ému les masses, sont restées sans effet appréciable. Même, en
-1854, il se produisit une hausse importante (3.700 cas au lieu de 3.415
-en 1853). On observe le même fait en Prusse lors des guerres de 1864 et
-de 1866. Les chiffres restent stationnaires en 1864 et montent un peu en
-1866. C'est que ces guerres étaient dues tout entières à l'initiative
-des politiciens et n'avaient pas soulevé les passions populaires comme
-celle de 1870.
-
-De ce même point de vue, il est intéressant de remarquer que, en
-Bavière, l'année 1870 n'a pas produit les mêmes effets que sur les
-autres pays de l'Allemagne, surtout de l'Allemagne du Nord. On y a
-compté plus de suicides en 1870 qu'en 1869 (452 au lieu de 425). C'est
-seulement en 1871 qu'une légère diminution se produit; elle s'accentue
-un peu en 1872 où il n'y a plus que 412 cas, ce qui ne fait, d'ailleurs,
-qu'une baisse de 9 % par rapport à 1869 et de 4 % par rapport à 1870.
-Cependant, la Bavière a pris aux événements militaires la même part
-matérielle que la Prusse; elle a également mobilisé toute son armée et
-il n'y a pas de raison pour que le désarroi administratif y ait été
-moindre. Seulement, elle n'a pas pris aux événements la même part
-morale. On sait, en effet, que la catholique Bavière est, de toute
-l'Allemagne, le pays qui a toujours le plus vécu de sa vie propre et
-s'est montré le plus jaloux de son autonomie. Il a participé à la guerre
-par la volonté de son roi, mais sans entrain. Il a donc résisté beaucoup
-plus que les autres peuples alliés au grand mouvement social qui agitait
-alors l'Allemagne; c'est pourquoi le contre-coup ne s'y est fait sentir
-que plus tard et plus faiblement. L'enthousiasme ne vint qu'après et il
-fut modéré. Il fallut le vent de gloire qui s'éleva sur l'Allemagne au
-lendemain des succès de 1870 pour échauffer un peu la Bavière, jusque-là
-froide et récalcitrante[198].
-
-De ce fait, on peut rapprocher le suivant qui a la même signification.
-En France, pendant les années 1870-71, c'est seulement dans les villes
-que le suicide a diminué:
-
-/*
-+--------+-------------------+-------------------+
-| | SUICIDES POUR UN MILLION D'HABITANTS |
-| | DE LA |
-+--------+-------------------+-------------------+
-| |Population urbaine.|Population rurale. |
-+--------+-------------------+-------------------+
-|1866-69.| 202 | 104 |
-+--------+-------------------+-------------------+
-|1870-72 | 161 | 110 |
-+--------+-------------------+-------------------+
-*/
-
-Les constatations devaient pourtant être encore plus difficiles dans les
-campagnes que dans les villes. La vraie raison de cette différence est
-donc ailleurs. C'est que la guerre n'a produit toute son action morale
-que sur la population urbaine, plus sensible, plus impressionnable et,
-aussi, mieux au courant des événements que la population rurale.
-
-Ces faits ne comportent donc qu'une explication. C'est que les grandes
-commotions sociales comme les grandes guerres populaires avivent les
-sentiments collectifs, stimulent l'esprit de parti comme le patriotisme,
-la foi politique comme la foi nationale et, concentrant les activités
-vers un même but, déterminent, au moins pour un temps, une intégration
-plus forte de la société. Ce n'est pas à la crise qu'est due la
-salutaire influence dont nous venons d'établir l'existence, mais aux
-luttes dont cette crise est la cause. Comme elles obligent les hommes à
-se rapprocher pour faire face au danger commun, l'individu pense moins à
-soi et davantage à la chose commune. On comprend, d'ailleurs, que cette
-intégration puisse n'être pas purement momentanée, mais survive parfois
-aux causes qui l'ont immédiatement suscitée, surtout quand elle est
-intense.
-
-
-VI.
-
-Nous avons donc établi successivement les trois propositions suivantes:
-
-/*
-+---------------------------------------+----------------------------+
-|Le suicide varie en raison inverse | |
-|du degré d'intégration | de la société religieuse.|
-+---------------------------------------+----------------------------+
-| -- -- -- | domestique.|
-+---------------------------------------+----------------------------+
-| -- -- -- | politique. |
-+---------------------------------------+----------------------------+
-*/
-
-
-Ce rapprochement démontre que, si ces différentes sociétés ont sur le
-suicide une influence modératrice, ce n'est pas par suite de caractères
-particuliers à chacune d'elles, mais en vertu d'une cause qui leur est
-commune à toutes. Ce n'est pas à la nature spéciale des sentiments
-religieux que la religion doit son efficacité, puisque les sociétés
-domestiques et les sociétés politiques, quand elles sont fortement
-intégrées, produisent les mêmes effets; c'est, d'ailleurs, ce que nous
-avons déjà prouvé en étudiant directement la manière dont les
-différentes religions agissent sur le suicide[199]. Inversement, ce
-n'est pas ce qu'ont de spécifique le lien domestique ou le lien
-politique qui peut expliquer l'immunité qu'ils confèrent; car la société
-religieuse a le même privilège. La cause ne peut s'en trouver que dans
-une même propriété que tous ces groupes sociaux possèdent, quoique,
-peut-être, à des degrés différents. Or, la seule qui satisfasse à cette
-condition, c'est qu'ils sont tous des groupes sociaux, fortement
-intégrés. Nous arrivons donc à cette conclusion générale: Le suicide
-varie en raison inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont
-fait partie l'individu.
-
-Mais la société ne peut se désintégrer sans que, dans la même mesure,
-l'individu ne soit dégagé de la vie sociale, sans que ses fins propres
-ne deviennent prépondérantes sur les fins communes, sans que sa
-personnalité, en un mot, ne tende à se mettre au-dessus de la
-personnalité collective. Plus les groupes auxquels il appartient sont
-affaiblis, moins il en dépend, plus, par suite, il ne relève que de
-lui-même pour ne reconnaître d'autres règles de conduite que celles qui
-sont fondées dans ses intérêts privés. Si donc on convient d'appeler
-égoïsme cet état où le moi individuel s'affirme avec excès en face du
-moi social et aux dépens de ce dernier, nous pourrons donner le nom
-d'égoïste au type particulier de suicide qui résulte d'une individuation
-démesurée.
-
-Mais comment le suicide peut-il avoir une telle origine?
-
-Tout d'abord, on pourrait faire remarquer que, la force collective étant
-un des obstacles qui peuvent le mieux le contenir, elle ne peut
-s'affaiblir sans qu'il se développe. Quand la société est fortement
-intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu'ils
-sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer
-d'eux-mêmes à leur fantaisie. Elle s'oppose donc à ce qu'ils se dérobent
-par la mort aux devoirs qu'ils ont envers elle. Mais, quand ils refusent
-d'accepter comme légitime cette subordination, comment pourrait-elle
-leur imposer sa suprématie? Elle n'a plus alors l'autorité nécessaire
-pour les retenir à leur poste, s'ils veulent le déserter, et, consciente
-de sa faiblesse, elle va jusqu'à leur reconnaître le droit de faire
-librement, ce qu'elle ne peut plus empêcher. Dans la mesure où il est
-admis qu'ils sont les maîtres de leurs destinées, il leur appartient
-d'en marquer le terme. De leur côté, une raison leur manque pour
-supporter avec patience les misères de l'existence. Car, quand ils sont
-solidaires d'un groupe qu'ils aiment, pour ne pas manquer à des intérêts
-devant lesquels ils sont habitués à incliner les leurs, ils mettent à
-vivre plus d'obstination. Le lien qui les attache à la cause commune les
-rattache à la vie et, d'ailleurs, le but élevé sur lequel ils ont les
-yeux fixés les empêche de sentir aussi vivement les contrariétés
-privées. Enfin, dans une société cohérente et vivace, il y a de tous à
-chacun et de chacun à tous un continuel échange d'idées et de sentiments
-et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l'individu, au
-lieu d'être réduit à ses seules forces, participe à l'énergie collective
-et vient y réconforter la sienne quand elle est à bout.
-
-Mais ces raisons ne sont que secondaires. L'individualisme excessif n'a
-pas seulement pour résultat de favoriser l'action des causes
-suicidogènes, il est, par lui-même, une cause de ce genre. Non seulement
-il débarrasse d'un obstacle utilement gênant le penchant qui pousse les
-hommes à se tuer, mais il crée ce penchant de toutes pièces et donne
-ainsi naissance à un suicide spécial qu'il marque de son empreinte.
-C'est ce qu'il importe de bien comprendre, car c'est cela qui fait la
-nature propre du type de suicide qui vient d'être distingué et c'est
-par là que se justifie le nom que nous lui avons donné. Qu'y a-t-il donc
-dans l'individualisme qui puisse expliquer ce résultat?
-
-On a dit quelquefois que, en vertu de sa constitution psychologique,
-l'homme ne peut vivre s'il ne s'attache à un objet qui le dépasse et qui
-lui survive, et on a donné pour raison de cette nécessité un besoin que
-nous aurions de ne pas périr tout entiers. La vie, dit-on, n'est
-tolérable que si on lui aperçoit quelque raison d'être, que si elle a un
-but et qui en vaille la peine. Or l'individu, à lui seul, n'est pas une
-fin suffisante pour son activité. Il est trop peu de chose. Il n'est pas
-seulement borné dans l'espace, il est étroitement limité dans le temps.
-Quand donc nous n'avons pas d'autre objectif que nous-mêmes, nous ne
-pouvons pas échapper à cette idée que nos efforts sont finalement
-destinés à se perdre dans le néant, puisque nous y devons rentrer. Mais
-l'anéantissement nous fait horreur. Dans ces conditions, on ne saurait
-avoir de courage à vivre, c'est-à-dire à agir et à lutter, puisque, de
-toute cette peine qu'on se donne, il ne doit rien rester. En un mot,
-l'état d'égoïsme serait en contradiction avec la nature humaine, et, par
-suite, trop précaire pour avoir des chances de durer.
-
-Mais, sous cette forme absolue, la proposition est très contestable. Si,
-vraiment, l'idée que notre être doit finir nous était tellement odieuse,
-nous ne pourrions consentir à vivre qu'à condition de nous aveugler
-nous-mêmes et de parti pris sur la valeur de la vie. Car s'il est
-possible de nous masquer, dans une certaine mesure, la vue du néant,
-nous ne pouvons pas l'empêcher d'être; quoique nous fassions, il est
-inévitable. Nous pouvons bien reculer la limite de quelques générations,
-faire en sorte que notre nom dure quelques années ou quelques siècles de
-plus que notre corps; un moment vient toujours, très tôt pour le commun
-des hommes, où il n'en restera plus rien. Car les groupes auxquels nous
-nous attachons ainsi afin de pouvoir, par leur intermédiaire, prolonger
-notre existence, sont eux-mêmes mortels; ils sont, eux aussi, destinés à
-se dissoudre, emportant avec eux tout ce que nous y aurons mis de
-nous-mêmes. Ils sont infiniment rares ceux dont le souvenir est assez
-étroitement lié à l'histoire même de l'humanité pour être assuré de
-durer autant qu'elle. Si donc nous avions réellement une telle soif
-d'immortalité, ce ne sont pas des perspectives aussi courtes qui
-pourraient jamais servir à l'apaiser. D'ailleurs, qu'est-ce qui subsiste
-ainsi de nous? Un mot, un son, une trace imperceptible et, le plus
-souvent, anonyme[200], rien, par conséquent qui soit en rapport avec
-l'intensité de nos efforts et qui puisse les justifier à nos yeux. En
-fait, quoique l'enfant soit naturellement égoïste, qu'il n'éprouve pas
-le moindre besoin de se survivre, et que le vieillard, à cet égard comme
-à tant d'autres, soit très souvent un enfant, l'un et l'autre ne
-laissent pas de tenir à l'existence autant et même plus que l'adulte;
-nous avons vu, en effet, que le suicide est très rare pendant les quinze
-premières années et qu'il tend à décroître pendant l'extrême période de
-la vie. Il en est de même de l'animal dont la constitution psychologique
-ne diffère pourtant qu'en degrés de celle de l'homme. Il est donc faux
-que la vie ne soit jamais possible qu'à condition d'avoir en dehors
-d'elle-même sa raison d'être.
-
-Et en effet, il y a tout un ordre de fonctions qui n'intéressent que
-l'individu; ce sont celles qui sont nécessaires à l'entretien de la vie
-physique. Puisqu'elles sont faites uniquement pour ce but, elles, sont
-tout ce qu'elles doivent être quand il est atteint. Par conséquent, dans
-tout ce qui les concerne, l'homme peut agir raisonnablement sans avoir à
-se proposer de fins qui le dépassent. Elles servent à quelque chose par
-cela seul qu'elles lui servent. C'est pourquoi, dans la mesure où il n'a
-pas d'autres besoins, il se suffit à lui-même et peut vivre heureux sans
-avoir d'autre objectif que de vivre. Seulement, ce n'est pas le cas du
-civilisé qui est parvenu à l'âge adulte. Chez lui, il y a une multitude
-d'idées, de sentiments, de pratiques qui sont sans aucun rapport avec
-les nécessités organiques. L'art, la morale, la religion, la foi
-politique, la science elle-même n'ont pas pour rôle de réparer l'usure
-des organes ni d'en entretenir le bon fonctionnement. Ce n'est pas sur
-les sollicitations du milieu cosmique que toute cette vie supra-physique
-s'est éveillée et développée, mais sur celle du milieu social. C'est
-l'action de la société qui a suscité en nous ces sentiments de sympathie
-et de solidarité qui nous inclinent vers autrui; c'est elle qui, nous
-façonnant à son image, nous a pénétrés de ces croyances religieuses,
-politiques, morales qui gouvernent notre conduite; c'est pour pouvoir
-jouer notre rôle social que nous avons travaillé à étendre notre
-intelligence et c'est encore la société qui, en nous transmettant la
-science dont elle a le dépôt, nous a fourni les instruments de ce
-développement.
-
-Par cela même que ces formes supérieures de l'activité humaine ont une
-origine collective, elles ont une fin de même nature. Comme c'est de la
-société qu'elles dérivent, c'est à elle aussi qu'elles se rapportent; ou
-plutôt elles sont la société elle-même incarnée et individualisée en
-chacun de nous. Mais alors, pour qu'elles aient une raison d'être à nos
-yeux, il faut que l'objet qu'elles visent ne nous soit pas indifférent.
-Nous ne pouvons donc tenir aux unes que dans la mesure où nous tenons à
-l'autre, c'est-à-dire à la société. Au contraire, plus nous nous sentons
-détachés de cette dernière, plus aussi nous nous détachons de cette vie
-dont elle est à la fois la source et le but. Pourquoi ces règles de la
-morale, ces préceptes du droit qui nous astreignent à toutes sortes de
-sacrifices, ces dogmes qui nous gênent, s'il n'y a pas en dehors de nous
-quelque être à qui ils servent et dont nous soyons solidaires? Pourquoi
-la science elle-même? Si elle n'a pas d'autre utilité que d'accroître
-nos chances de survie, elle ne vaut pas la peine qu'elle coûte.
-L'instinct s'acquitte mieux encore de ce rôle; les animaux en sont la
-preuve. Qu'était-il donc besoin de lui substituer une réflexion plus
-hésitante et plus sujette à l'erreur? Mais pourquoi surtout la
-souffrance? Mal positif pour l'individu, si c'est par rapport à lui seul
-que doit s'estimer la valeur des choses, elle est sans compensation et
-devient inintelligible. Pour le fidèle fermement attaché à sa foi, pour
-l'homme fortement engagé dans les liens d'une société familiale ou
-politique, le problème n'existe pas. D'eux-mêmes et sans réfléchir, ils
-rapportent ce qu'ils sont et ce qu'ils font, l'un à son Église ou à son
-Dieu, symbole vivant de cette même Église, l'autre à sa famille, l'autre
-à sa patrie ou à son parti. Dans leurs souffrances mêmes, ils ne voient
-que des moyens de servir à la glorification du groupe auquel ils
-appartiennent et ils lui en font hommage. C'est ainsi que le chrétien en
-arrive à aimer et à rechercher la douleur pour mieux témoigner de son
-mépris de la chair et se rapprocher davantage de son divin modèle. Mais,
-dans la mesure où le croyant doute, c'est-à-dire se sent moins solidaire
-de la confession religieuse dont il fait partie et s'en émancipe, dans
-la mesure où famille et cité deviennent étrangères à l'individu, il
-devient pour lui-même un mystère, et alors il ne peut échapper à
-l'irritante et angoissante question: à quoi bon?
-
-En d'autres termes, si, comme on l'a dit souvent, l'homme est double,
-c'est qu'à l'homme physique se surajoute l'homme social. Or ce dernier
-suppose nécessairement une société qu'il exprime et qu'il serve. Qu'elle
-vienne, au contraire, à se désagréger, que nous ne la sentions plus
-vivante et agissante autour et au-dessus de nous, et ce qu'il y a de
-social en nous se trouve dépourvu de tout fondement objectif. Ce n'est
-plus qu'une combinaison artificielle d'images illusoires, une
-fantasmagorie qu'un peu de réflexion suffit à faire évanouir; rien, par
-conséquent, qui puisse servir de fin à nos actes. Et pourtant cet homme
-social est le tout de l'homme civilisé; c'est lui qui fait le prix de
-l'existence. Il en résulte que les raisons de vivre nous manquent; car
-la seule vie à laquelle nous puissions tenir ne répond plus à rien dans
-la réalité, et la seule qui soit encore fondée dans le réel ne répond
-plus à nos besoins. Parce que nous avons été initiés à une existence
-plus relevée, celle dont se contentent l'enfant et l'animal ne peut plus
-nous satisfaire et voilà que la première elle-même nous échappe et nous
-laisse désemparés. Il n'y a donc plus rien à quoi puissent se prendre
-nos efforts, et nous avons la sensation qu'ils se perdent dans le vide.
-Voilà en quel sens il est vrai de dire qu'il faut à notre activité un
-objet qui la dépasse. Ce n'est pas qu'il nous soit nécessaire pour nous
-entretenir dans l'illusion d'une immortalité impossible; c'est qu'il est
-impliqué dans notre constitution morale et qu'il ne peut se dérober,
-même en partie, sans que, dans la même mesure, elle perde ses raisons
-d'être. Il n'est pas besoin de montrer que, dans un tel état
-d'ébranlement, les moindres causes de découragement peuvent aisément
-donner naissance aux résolutions désespérées. Si la vie ne vaut pas la
-peine qu'on la vive, tout devient prétexte à s'en débarrasser.
-
-Mais ce n'est pas tout. Ce détachement ne se produit pas seulement chez
-les individus isolés. Un des éléments constitutifs de tout tempérament
-national consiste dans une certaine façon d'estimer la valeur de
-l'existence. Il y a une humeur collective, comme il y a une humeur
-individuelle, qui incline les peuples à la tristesse ou à la gaieté, qui
-leur fait voir les choses sous des couleurs riantes ou sombres. Même, la
-société est seule en état de porter sur ce que vaut la vie humaine un
-jugement d'ensemble pour lequel l'individu n'est pas compétent. Car il
-ne connaît que lui-même et son petit horizon; son expérience est donc
-trop restreinte pour pouvoir servir de base à une appréciation,
-générale. Il peut bien juger que sa vie n'a pas de but; il ne peut rien
-dire qui s'applique aux autres. La société, au contraire, peut, sans
-sophisme, généraliser le sentiment qu'elle a d'elle-même, de son état de
-santé et de maladie. Car les individus participent trop étroitement à sa
-vie pour qu'elle puisse être malade sans qu'ils soient atteints. Sa
-souffrance devient nécessairement leur souffrance. Parce qu'elle est le
-tout, le mal qu'elle ressent se communique aux parties dont elle est
-faite. Mais alors, elle ne peut se désintégrer sans avoir conscience que
-les conditions régulières de la vie générale sont troublées dans la même
-mesure. Parce qu'elle est la fin à laquelle est suspendue la meilleure
-partie de nous-mêmes, elle ne peut pas sentir que nous lui échappons
-sans se rendre compte en même temps que notre activité reste sans but.
-Puisque nous sommes son oeuvre, elle ne peut pas avoir le sentiment de sa
-déchéance sans éprouver que, désormais, cette oeuvre ne sert plus à rien.
-Ainsi se forment des courants de dépression et de désenchantement qui
-n'émanent d'aucun individu en particulier, mais qui expriment l'état de
-désagrégation où se trouve la société. Ce qu'ils traduisent, c'est le
-relâchement des liens sociaux, c'est une sorte d'asthénie collective, de
-malaise social comme la tristesse individuelle, quand elle est
-chronique, traduit à sa façon le mauvais état organique de l'individu.
-Alors apparaissent ces systèmes métaphysiques et religieux qui,
-réduisant en formules ces sentiments obscurs, entreprennent de démontrer
-aux hommes que la vie n'a pas de sens et que c'est se tromper soi-même
-que de lui en attribuer. Alors se constituent des morales nouvelles qui,
-érigeant le fait en droit, recommandent le suicide ou, tout au moins y
-acheminent, en recommandant de vivre le moins possible. Au moment où
-elles se produisent, il semble qu'elles aient été inventées de toutes
-pièces par leurs auteurs et on s'en prend parfois à ces derniers du
-découragement qu'ils prêchent. En réalité, elles sont un effet plutôt
-qu'une cause; elles ne font que symboliser, en un langage abstrait et
-sous une forme systématique, la misère physiologique du corps
-social[201]. Et comme ces courants sont collectifs, ils ont, par suite
-de cette origine, une autorité qui fait qu'ils s'imposent à l'individu
-et le poussent avec plus de force encore dans le sens où l'incline déjà
-l'état de désemparement moral qu'a suscité directement en lui la
-désintégration de la société. Ainsi, au moment même où il s'affranchit
-avec excès du milieu social, il en subit encore l'influence. Si
-individualisé que chacun soit, il y a toujours quelque chose qui reste
-collectif, c'est la dépression et la mélancolie qui résultent de cette
-individuation exagérée. On communie dans la tristesse, quand on n'a plus
-rien d'autre à mettre en commun.
-
-Ce type de suicide mérite donc bien le nom que nous lui avons donné.
-L'égoïsme n'en est pas un facteur simplement auxiliaire; c'en est la
-cause génératrice. Si, dans ce cas, le lien qui rattache l'homme à la
-vie se relâche, c'est que le lien qui le rattache à la société s'est
-lui-même détendu. Quant aux incidents de l'existence privée, qui
-paraissent inspirer immédiatement le suicide et qui passent pour en être
-les conditions déterminantes, ce ne sont en réalité que des causes
-occasionnelles. Si l'individu cède au moindre choc des circonstances,
-c'est que l'état où se trouve la société en a fait une proie toute prête
-pour le suicide.
-
-Plusieurs faits confirment cette explication. Nous savons que le suicide
-est exceptionnel chez l'enfant et qu'il diminue chez le vieillard
-parvenu aux dernières limites de la vie; c'est que, chez l'un et chez
-l'autre, l'homme physique tend à redevenir tout l'homme. La société est
-encore absente du premier qu'elle n'a pas eu le temps de former à son
-image; elle commence à se retirer du second ou, ce qui revient au même,
-il se retire d'elle. Par suite, ils se suffisent davantage. Ayant moins
-besoin de se compléter par autre chose qu'eux-mêmes, ils sont aussi
-moins exposés à manquer de ce qui est nécessaire pour vivre. L'immunité
-de l'animal n'a pas d'autres causes. De même, nous verrons dans le
-prochain chapitre que, si les sociétés inférieures pratiquent un suicide
-qui leur est propre, celui dont nous venons de parler est plus ou moins
-complètement ignoré d'elles. C'est que, la vie sociale y étant très
-simple, les penchants sociaux des individus ont le même caractère et,
-par conséquent, il leur faut peu de chose pour être satisfaits. Ils
-trouvent aisément au dehors un objectif auquel ils puissent s'attacher.
-Partout où il va, le primitif, s'il peut emporter avec lui ses dieux et
-sa famille, a tout ce que réclame sa nature sociale.
-
-Voilà enfin pourquoi il se fait que la femme peut, plus facilement que
-l'homme, vivre isolée. Quand, on voit la veuve supporter sa condition
-beaucoup mieux que le veuf et rechercher le mariage avec une moindre
-passion, on est porté à croire que cette aptitude à se passer de la
-famille est une marque de supériorité; on dit que les facultés
-affectives de la femme, étant très intenses, trouvent aisément leur
-emploi en dehors du cercle domestique, tandis que son dévouement nous
-est indispensable pour nous aider à supporter la vie. En réalité, si
-elle a ce privilège, c'est que sa sensibilité est plutôt rudimentaire
-que très développée. Comme elle vit plus que l'homme en dehors de la vie
-commune, la vie commune la pénètre moins: la société lui est moins
-nécessaire parce qu'elle est moins imprégnée de sociabilité. Elle n'a
-que peu de besoins qui soient tournés de ce côté, et elle les contente à
-peu de frais. Avec quelques pratiques de dévotion, quelques animaux à
-soigner, la vieille fille a sa vie remplie. Si elle reste si fidèlement
-attachée aux traditions religieuses et si, par suite, elle y trouve
-contre le suicide un utile abri, c'est que ces formes sociales très
-simples suffisent à toutes ses exigences. L'homme, au contraire, y est
-maintenant à l'étroit. Sa pensée et son activité, à mesure qu'elles se
-développent, débordent de plus en plus ces cadres archaïques. Mais
-alors, il lui en faut d'autres. Parce qu'il est un être social plus
-complexe, il ne peut se maintenir en équilibre que s'il trouve au dehors
-plus de points d'appui, et c'est parce que son assiette morale dépend de
-plus de conditions qu'elle se trouble aussi plus facilement.
-
-
-
-
-
-
-{~--- UTF-8 BOM ---~} CHAPITRE IV
-
-Le suicide altruiste[202].
-
-
-Dans l'ordre de la vie, rien n'est bon sans mesure. Un caractère
-biologique ne peut remplir les fins auxquelles il doit servir qu'à
-condition de ne pas dépasser certaines limites. Il en est ainsi des
-phénomènes sociaux. Si, comme nous venons de le voir, une individuation
-excessive conduit au suicide, une individuation insuffisante produit les
-mêmes effets. Quand l'homme est détaché de la société, il se tue
-facilement, il se tue aussi quand il y est trop fortement intégré.
-
-
-I.
-
-On a dit quelquefois[203] que le suicide était inconnu des sociétés
-inférieures. En ces termes, l'assertion est inexacte. Il est vrai que le
-suicide égoïste, tel que nous venons de le constituer, ne paraît pas y
-être fréquent. Mais il en est un autre qui s'y trouve à l'état
-endémique.
-
-Bartholin, dans son livre _De causis contemptae mortis a Danis_,
-rapporte que les guerriers danois regardaient comme une honte de mourir
-dans leur lit, de vieillesse ou de maladie, et se suicidaient pour
-échapper à cette ignominie. Les Goths croyaient de même que ceux qui
-meurent de mort naturelle sont destinés à croupir éternellement dans des
-antres remplis d'animaux venimeux[204]. Sur les limites des terres des
-Wisigoths, il y avait un rocher élevé, dit _La Roche des Aïeux_, du haut
-duquel les vieillards se précipitaient quand ils étaient las de la vie.
-On retrouve la même coutume chez les Thraces, les Hérules, etc. Silvius
-Italicus dit des Celtes Espagnols: «C'est une nation prodigue de son
-sang et très portée à hâter la mort. Dès que le Celte a franchi les
-années de la force florissante, il supporte impatiemment le cours du
-temps et dédaigne de connaître la vieillesse; le terme de son destin est
-dans sa main[205]». Aussi assignaient-ils un séjour de délices à ceux
-qui se donnaient la mort et un souterrain affreux à ceux qui mouraient
-de maladie ou de décrépitude. Le même usage s'est longtemps maintenu
-dans l'Inde. Peut-être cette complaisance pour le suicide n'était-elle
-pas dans les Védas, mais elle était certainement très ancienne. À propos
-du suicide du brahmane Calanus, Plutarque dit: «Il se sacrifia lui-même
-ainsi que le portait la coutume des sages du pays[206]»; et
-Quinte-Curce: «Il existe parmi eux une espèce d'hommes sauvages et
-grossiers auxquels on donne le nom de sages. À leurs yeux, c'est une
-gloire de prévenir le jour de la mort, et ils se font brûler vivants dès
-que la longueur de l'âge ou de la maladie commence à les tourmenter. La
-mort, quand on l'attend, est, selon eux, le déshonneur de la vie; aussi
-ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a détruits la vieillesse. Le
-feu serait souillé s'il ne recevait l'homme respirant encore[207]». Des
-faits semblables sont signalés à Fidji[208], aux Nouvelles-Hébrides, à
-Manga, etc.[209]. À Céos, les hommes qui avaient dépassé un certain âge
-se réunissaient en un festin solennel où, la tête couronnée de fleurs,
-ils buvaient joyeusement la ciguë[210]. Mêmes pratiques chez les
-Troglodytes[211] et chez les Sères, renommés pourtant pour leur
-moralité[212].
-
-En dehors des vieillards, on sait que, chez ces mêmes peuples, les
-veuves sont souvent tenues de se tuer à la mort de leurs maris. Cette
-pratique barbare est tellement invétérée dans les moeurs indoues qu'elle
-persiste malgré les efforts des Anglais. En 1817, 706 veuves se
-suicidèrent dans la seule province de Bengale et, en 1821, on en compta
-2.366 dans l'Inde entière. Ailleurs, quand un prince ou un chef meurt,
-ses serviteurs sont obligés de ne pas lui survivre. C'était le cas en
-Gaule. Les funérailles des chefs, dit Henri Martin, étaient de
-sanglantes hécatombes, on y brûlait solennellement leurs habits, leurs
-armes, leurs chevaux, leurs esclaves favoris, auxquels se joignaient les
-dévoués qui n'étaient pas morts au dernier combat[213]. Jamais un dévoué
-ne devait survivre à son chef. Chez les Achantis, à la mort du roi,
-c'est une obligation pour ses officiers de mourir[214]. Des observateurs
-ont rencontré le même usage à Hawaï[215].
-
-Le suicide est donc certainement très fréquent chez les peuples
-primitifs. Mais il y présente des caractères très particuliers. Tous les
-faits qui viennent d'être rapportés rentrent, en effet, dans l'une des
-trois catégories suivantes:
-
-1° Suicides d'hommes arrivés au seuil de la vieillesse ou atteints de
-maladie.
-
-2° Suicides de femmes à la mort de leur mari.
-
-3° Suicides de clients ou de serviteurs à la mort de leurs chefs.
-
-Or, dans tous ces cas, si l'homme se tue, ce n'est pas parce qu'il s'en
-arroge le droit, mais, ce qui est bien différent, _parce qu'il en a le
-devoir_. S'il manque à cette obligation, il est puni par le déshonneur
-et aussi, le plus souvent, par des châtiments religieux. Sans doute,
-quand on nous parle de vieillards qui se donnent la mort, nous sommes,
-au premier abord, portés à croire que la cause en est dans la lassitude
-ou dans les souffrances ordinaires à cet âge. Mais si, vraiment, ces
-suicides n'avaient pas d'autre origine, si l'individu se tuait
-uniquement pour se débarrasser d'une vie insupportable, il ne serait pas
-tenu de le faire; on n'est jamais obligé de jouir d'un privilège. Or,
-nous avons vu que, s'il persiste à vivre, l'estime publique se retire de
-lui: ici, les honneurs ordinaires des funérailles lui sont refusés, là,
-une vie affreuse est censée l'attendre au delà du tombeau. La société
-pèse donc sur lui pour l'amener à se détruire. Sans doute, elle
-intervient aussi dans le suicide égoïste; mais son intervention ne se
-fait pas de la même manière dans les deux cas. Dans l'un, elle se
-contente de tenir à l'homme un langage qui le détache de l'existence;
-dans l'autre, elle lui prescrit formellement d'en sortir. Là, elle
-suggère ou conseille tout au plus; ici, elle oblige et c'est par elle
-que sont déterminées les conditions et les circonstances qui rendent
-exigible cette obligation.
-
-Aussi, est-ce en vue de fins sociales qu'elle impose ce sacrifice. Si le
-client ne doit pas survivre à son chef ou le serviteur à son prince,
-c'est que la constitution de la société implique entre les dévoués et
-leur patron, entre les officiers et le roi une dépendance tellement
-étroite qu'elle exclut toute idée de séparation. Il faut que la destinée
-de l'un soit celle des autres. Les sujets doivent suivre leur maître
-partout où il va, même au delà du tombeau, aussi bien que ses vêtements
-et que ses armes; si l'on pouvait concevoir qu'il en fût autrement, la
-subordination sociale ne serait pas tout ce qu'elle doit être[216]. Il
-en est de même de la femme par rapport au mari. Quant aux vieillards,
-s'ils sont obligés de ne pas attendre la mort, c'est vraisemblablement,
-au moins dans un très grand nombre de cas, pour des raisons religieuses.
-En effet, c'est dans le chef de la famille qu'est censé résider l'esprit
-qui la protège. D'autre part, il est admis qu'un Dieu qui habite un
-corps étranger participe à la vie de ce dernier, passe par les mêmes
-phases de santé et de maladie et vieillit en même temps. L'âge ne peut
-donc diminuer les forces de l'un sans que l'autre soit affaibli du même
-coup, sans que le groupe, par suite, soit menacé dans son existence
-puisqu'il ne serait plus protégé que par une divinité sans vigueur.
-Voilà pourquoi, dans l'intérêt commun, le père est tenu de ne pas
-attendre l'extrême limite de la vie pour transmettre à ses successeurs
-le dépôt précieux dont il a la garde[217].
-
-Cette description suffit à déterminer de quoi dépendent ces suicides.
-Pour que la société puisse ainsi contraindre certains de ses membres à
-se tuer, il faut que la personnalité individuelle compte alors pour bien
-peu de chose. Car, dès qu'elle commence à se constituer, le droit de
-vivre est le premier qui lui soit reconnu; du moins, il n'est suspendu
-que dans des circonstances très exceptionnelles, comme la guerre. Mais
-cette faible individuation ne peut elle-même avoir qu'une seule cause.
-Pour que l'individu tienne si peu de place dans la vie collective, il
-faut qu'il soit presque totalement absorbé dans le groupe et, par
-conséquent, que celui-ci soit très fortement intégré. Pour que les
-parties aient aussi peu d'existence propre, il faut que le tout forme
-une masse compacte et continue. Et en effet, nous avons montré ailleurs
-que cette cohésion massive est bien celle des sociétés où s'observent
-les pratiques précédentes[218]. Comme elles ne comprennent qu'un petit
-nombre d'éléments, tout le monde y vit de la même vie; tout est commun à
-tous, idées, sentiments, occupations. En même temps, toujours parce que
-le groupe est petit, il est proche de chacun et peut ainsi ne perdre
-personne de vue; il en résulte que la surveillance collective est de
-tous les instants, qu'elle s'étend à tout et prévient plus facilement
-les divergences. Les moyens manquent donc à l'individu pour se faire un
-milieu spécial, à l'abri duquel il puisse développer sa nature et se
-faire une physionomie qui ne soit qu'à lui. Indistinct de ses
-compagnons, pour ainsi dire, il n'est qu'une partie _aliquot_ du tout,
-sans valeur par lui-même. Sa personne a si peu de prix que les attentats
-dirigés contre elle par les particuliers ne sont l'objet que d'une
-répression relativement indulgente. Il est dès lors naturel qu'il soit
-encore moins protégé contre les exigences collectives et que la société,
-pour la moindre raison, n'hésite pas à lui demander de mettre fin à une
-vie qu'elle estime pour si peu de chose.
-
-Nous sommes donc en présence d'un type de suicide qui se distingue du
-précédent par des caractères tranchés. Tandis que celui-ci est dû à un
-excès d'individuation, celui-là a pour cause une individuation trop
-rudimentaire. L'un vient de ce que la société, désagrégée sur certains
-points ou même dans son ensemble, laisse l'individu lui échapper;
-l'autre, de ce qu'elle le tient trop étroitement sous sa dépendance.
-Puisque nous avons appelé _égoïsme_ l'état où se trouve le moi quand il
-vit de sa vie personnelle et n'obéit qu'à lui-même, le mot d'_altruisme_
-exprime assez bien l'état contraire, celui où le moi ne s'appartient
-pas, où il se confond avec autre chose que lui-même, où le pôle de sa
-conduite est situé en dehors de lui, à savoir dans un des groupes dont
-il fait partie. C'est pourquoi nous appellerons _suicide altruiste_
-celui qui résulte d'un altruisme intense. Mais puisqu'il présente en
-outre ce caractère qu'il est accompli comme un devoir, il importe que la
-terminologie adoptée exprime cette particularité. Nous donnerons donc le
-nom de _suicide altruiste obligatoire_ au type ainsi constitué.
-
-La réunion de ces deux adjectifs est nécessaire pour le définir; car
-tout suicide altruiste n'est pas nécessairement obligatoire. Il en est
-qui ne sont pas aussi expressément imposés par la société, mais qui ont
-un caractère plus facultatif. Autrement dit, le suicide altruiste est
-une espèce qui comprend plusieurs variétés. Nous venons d'en déterminer
-une; voyons les autres.
-
-Dans ces mêmes sociétés dont nous venons de parler ou dans d'autres du
-même genre, on observe fréquemment des suicides dont le mobile immédiat
-et apparent est des plus futiles. Tite-Live, César, Valère-Maxime nous
-parlent, non sans un étonnement mêlé d'admiration, de la tranquillité
-avec laquelle les barbares de la Gaule et de la Germanie se donnaient la
-mort[219]. Il y avait des Celtes qui s'engageaient à se laisser tuer
-pour du vin ou de l'argent[220]. D'autres affectaient de ne se retirer
-ni devant les flammes de l'incendie ni devant les flots de la mer[221].
-Les voyageurs modernes ont observé des pratiques semblables dans une
-multitude de sociétés inférieures. En Polynésie, une légère offense
-suffit très souvent à déterminer un homme au suicide[222]. Il en est de
-même chez les Indiens de l'Amérique du Nord; c'est assez d'une querelle
-conjugale ou d'un mouvement de jalousie pour qu'un homme ou une femme se
-tuent[223]. Chez les Dacotahs, chez les Creeks, le moindre
-désappointement entraîne souvent aux résolutions désespérées[224]. On
-connaît la facilité avec laquelle les Japonais s'ouvrent le ventre pour
-la raison la plus insignifiante. On rapporte même qu'il s'y pratique une
-sorte de duel étrange où les adversaires luttent, non d'habileté à
-s'atteindre mutuellement, mais de dextérité à s'ouvrir le ventre de
-leurs propres mains[225]. On signale des faits analogues en Chine, en
-Cochinchine, au Thibet et dans le royaume de Siam.
-
-Dans tous ces cas, l'homme se tue sans être expressément tenu de se
-tuer. Cependant, ces suicides ne sont pas d'une autre nature que le
-suicide obligatoire. Si l'opinion ne les impose pas formellement, elle
-ne laisse pas de leur être favorable. Comme c'est alors une vertu, et
-même la vertu par excellence, que de ne pas tenir à l'existence, on loue
-celui qui y renonce à la moindre sollicitation des circonstances ou même
-par simple bravade. Une prime sociale est ainsi attachée au suicide qui
-est par cela même encouragé, et le refus de cette récompense a, quoiqu'à
-un moindre degré, les mêmes effets qu'un châtiment proprement dit. Ce
-qu'on fait dans un cas pour échapper à une flétrissure, on le fait dans
-l'autre pour conquérir plus d'estime. Quand on est habitué dès l'enfance
-à ne pas faire cas de la vie et à mépriser ceux qui y tiennent avec
-excès, il est inévitable qu'on s'en défasse pour le plus léger prétexte.
-On se décide sans peine à un sacrifice qui coûte si peu. Ces pratiques
-se rattachent donc, tout comme le suicide obligatoire, à ce qu'il y a de
-plus fondamental dans la morale des sociétés inférieures. Parce qu'elles
-ne peuvent se maintenir que si l'individu n'a pas d'intérêts propres, il
-faut qu'il soit dressé au renoncement et à une abnégation sans partage;
-de là viennent ces suicides, en partie spontanés. Tout comme ceux que la
-société prescrit plus explicitement, ils sont dus à cet état
-d'impersonnalité ou, comme nous avons dit, d'altruisme, qui peut être
-regardé comme la caractéristique morale du primitif. C'est pourquoi nous
-leur donnerons également le nom d'altruistes, et si, pour mieux mettre
-en relief ce qu'ils ont de spécial, on doit ajouter qu'ils sont
-_facultatifs_, il faut simplement entendre par ce mot qu'ils sont moins
-expressément exigés par la société que quand ils sont strictement
-obligatoires. Ces deux variétés sont même si étroitement parentes qu'il
-est impossible de marquer le point où l'une commence et où l'autre
-finit.
-
-Il est, enfin, d'autres cas où l'altruisme entraîne au suicide plus
-directement et avec plus de violence. Dans les exemples qui précèdent,
-il ne déterminait l'homme à se tuer qu'avec le concours des
-circonstances. Il fallait que la mort fût imposée par la société comme
-un devoir ou que quelque point d'honneur fût en jeu ou, tout au moins,
-que quelque événement désagréable eût achevé de déprécier l'existence
-aux yeux de la victime. Mais il arrive même que l'individu se sacrifie
-uniquement pour la joie du sacrifice, parce que le renoncement, en soi
-et sans raison particulière, est considéré comme louable.
-
-L'Inde est la terre classique de ces sortes de suicides. Déjà sous
-l'influence du brahmanisme, l'Hindou se tuait facilement. Les lois de
-Manou ne recommandent, il est vrai, le suicide que sous certaines
-réserves. Il faut que l'homme soit déjà arrivé à un certain âge, qu'il
-ait laissé au moins un fils. Mais, ces conditions remplies, il n'a que
-faire de la vie. «Le Brahmane, qui s'est dégagé de son corps par l'une
-des pratiques mises en usage par les grands saints, exempt de chagrin et
-de crainte, est admis avec honneur dans le séjour de Brahma[226]».
-Quoiqu'on ait souvent accusé le bouddhisme d'avoir poussé ce principe
-jusqu'à ses plus extrêmes conséquences et érigé le suicide en pratique
-religieuse, en réalité, il l'a plutôt condamné. Sans doute, il
-enseignait que le suprême désirable était de s'anéantir dans le Nirvana;
-mais cette suspension de l'être peut et doit être obtenue dès cette vie
-et il n'est pas besoin de manoeuvres violentes pour la réaliser.
-Toutefois, l'idée que l'homme doit fuir l'existence est si bien dans
-l'esprit de la doctrine et si conforme aux aspirations de l'esprit
-hindou, qu'on la retrouve sous des formes différentes dans les
-principales sectes qui sont nées du bouddhisme ou se sont constituées en
-même temps que lui. C'est le cas du jaïnisme. Quoiqu'un des livres
-canons de la religion jaïniste réprouve le suicide, lui reprochant
-d'accroître la vie, des inscriptions recueillies dans un très grand
-nombre de sanctuaires démontrent que, surtout chez les Jaïnas du Sud, le
-suicide religieux a été d'une pratique très fréquente[227]. Le fidèle se
-laissait mourir de faim[228]. Dans l'Hindouisme, l'usage de chercher la
-mort dans les eaux du Gange ou d'autres rivières sacrées était très
-répandu. Les inscriptions nous montrent des rois et des ministres qui se
-préparent à finir ainsi leurs jours[229], et on assure qu'au
-commencement du siècle ces superstitions n'avaient pas complètement
-disparu[230]. Chez les Bhils, il y avait un rocher du haut duquel on se
-précipitait par piété, afin de se dévouer à Siva[231]; en 1822, un
-officier a encore assisté à l'un de ces sacrifices. Quant à l'histoire
-de ces fanatiques qui se font écraser en foule sous les roues de l'idole
-de Jaggarnat, elle est devenue classique[232]. Charlevoix avait déjà
-observé des rites du même genre au Japon: «Rien n'est plus commun,
-dit-il, que de voir, le long des côtes de la mer, des barques remplies
-de ces fanatiques qui se précipitent dans l'eau chargés de pierres, ou
-qui percent leurs barques et se laissent submerger peu à peu en chantant
-les louanges de leurs idoles. Un grand nombre de spectateurs les suivent
-des yeux et exaltent jusqu'au ciel leur valeur et leur demandent, avant
-qu'ils disparaissent, leur bénédiction. Les sectateurs d'Amida se font
-enfermer et murer dans des cavernes où ils ont à peine assez d'espace
-pour y demeurer assis et où ils ne peuvent respirer que par un
-soupirail. Là, ils se laissent tranquillement mourir de faim. D'autres
-montent au sommet de rochers très élevés, au-dessus desquels il y a des
-mines de soufre d'où il sort de temps en temps des flammes. Ils ne
-cessent d'invoquer leurs dieux; ils les prient d'accepter le sacrifice
-de leur vie et ils demandent qu'il s'élève quelques-unes de ces flammes.
-Dès qu'il en paraît une, ils la regardent comme un indice du
-consentement des dieux et ils se jettent la tête la première au fond des
-abîmes... La mémoire de ces prétendus martyrs est en grande
-vénération[233]».
-
-Il n'est pas de suicides dont le caractère altruiste soit plus marqué.
-Dans tous ces cas, en effet, nous voyons l'individu aspirer à se
-dépouiller de son être personnel pour s'abîmer dans cette autre chose
-qu'il regarde comme sa véritable essence. Peu importe le nom dont il la
-nomme, c'est en elle et en elle seulement qu'il croit exister, et c'est
-pour être qu'il tend si énergiquement à se confondre avec elle. C'est
-donc qu'il se considère comme n'ayant pas d'existence propre.
-L'impersonnalité est ici portée à son maximum; l'altruisme est à l'état
-aigu. Mais, dira-t-on, ces suicides ne viennent-ils pas simplement de ce
-que l'homme trouve la vie triste? Il est clair que, quand on se tue avec
-cette spontanéité, on ne tient pas beaucoup à l'existence dont on se
-fait, par conséquent, une représentation plus ou moins mélancolique.
-Mais, à cet égard, tous les suicides se ressemblent. Ce serait pourtant
-une grave erreur que de ne faire entre eux aucune distinction; car cette
-représentation n'a pas toujours la même cause et, par conséquent, malgré
-les apparences, n'est pas la même dans les différents cas. Tandis que
-l'égoïste est triste parce qu'il ne voit rien de réel au monde que
-l'individu, la tristesse de l'altruiste intempérant vient, au contraire,
-de ce que l'individu lui semble destitué de toute réalité. L'un est
-détaché de la vie parce que, n'apercevant aucun but auquel il puisse se
-prendre, il se sent inutile et sans raison d'être, l'autre, parce qu'il
-a un but, mais situé en dehors de cette vie, qui lui apparaît dès lors
-comme un obstacle. Aussi la différence des causes se retrouve-t-elle
-dans les effets et la mélancolie de l'un est-elle d'une tout autre
-nature que celle de l'autre. Celle du premier est faite d'un sentiment
-de lassitude incurable et de morne abattement, elle exprime un
-affaissement complet de l'activité qui, ne pouvant s'employer utilement,
-s'effondre sur elle-même. Celle du second, au contraire, est faite
-d'espoir; car elle tient justement à ce que, au delà de cette vie, de
-plus belles perspectives sont entrevues. Elle implique même
-l'enthousiasme et les élans d'une foi impatiente de se satisfaire et qui
-s'affirme par des actes d'une grande énergie.
-
-Du reste, à elle seule, la manière plus ou moins sombre dont un peuple
-conçoit l'existence ne suffit pas à expliquer l'intensité, de son
-penchant au suicide. Le chrétien ne se représente pas son séjour sur
-cette terre sous un aspect plus riant que le sectateur de Jina. Il n'y
-voit qu'un temps d'épreuves douloureuses; lui aussi juge que sa vraie
-patrie n'est pas de ce monde, et pourtant on sait quelle aversion le
-christianisme professe et inspire pour le suicide. C'est que les
-sociétés chrétiennes font à l'individu une bien plus grande place que
-les sociétés antérieures. Elles lui assignent des devoirs personnels à
-remplir auxquels il lui est interdit de se dérober; c'est seulement
-d'après la manière dont il s'est acquitté du rôle qui lui incombe
-ici-bas qu'il est admis ou non aux joies de l'au-delà, et ces joies
-elles-mêmes sont personnelles comme les oeuvres qui y donnent droit.
-Ainsi, l'individualisme modéré qui est dans l'esprit du christianisme
-l'a empêché de favoriser le suicide, en dépit de ses théories sur
-l'homme et sur sa destinée.
-
-Les systèmes métaphysiques et religieux qui servent comme de cadre
-logique à ces pratiques morales achèvent de prouver que telle en est
-bien l'origine et la signification. Depuis longtemps en effet, on a
-remarqué qu'elles coexistent généralement avec des croyances
-panthéistes. Sans doute le jaïnisme, comme le bouddhisme, est athée;
-mais le panthéisme n'est pas nécessairement théiste. Ce qui le
-caractérise essentiellement, c'est cette idée que ce qu'il y a de réel
-dans l'individu est étranger à sa nature, que l'âme qui l'anime n'est
-pas son âme et que, par conséquent, il n'a pas d'existence personnelle.
-Or, ce dogme est à la base des doctrines hindoues; on le trouve déjà
-dans le brahmanisme. Inversement, là où le principe des êtres ne se
-confond pas avec eux, mais est conçu lui-même sous une forme
-individuelle, c'est-à-dire chez les peuples monothéistes comme les
-juifs, les chrétiens, les mahométans, ou polythéistes comme les Grecs et
-les Latins, cette forme du suicide est exceptionnelle. Jamais on ne l'y
-rencontre à l'état de pratique rituelle. C'est donc qu'entre elle et le
-panthéisme il y a vraisemblablement un rapport. Quel est-il?
-
-On ne peut admettre que ce soit le panthéisme qui ait produit le
-suicide. Ce ne sont pas des idées abstraites qui conduisent les hommes
-et on ne saurait expliquer le développement de l'histoire par le jeu de
-purs concepts métaphysiques. Chez les peuples comme chez les individus,
-les représentations ont avant tout pour fonction d'exprimer une réalité
-qu'elles ne font pas; elles en viennent au contraire, et si elles
-peuvent servir ensuite à la modifier, ce n'est jamais que dans une
-mesure restreinte. Les conceptions religieuses sont des produits du
-milieu social bien loin qu'elles le produisent, et si, une fois formées,
-elles réagissent sur les causes qui les ont engendrées, cette réaction
-ne saurait être très profonde. Si donc ce qui constitue le panthéisme,
-c'est une négation plus ou moins radicale de toute individualité, une
-telle religion ne peut se former qu'au sein d'une société où, en fait,
-l'individu compte pour rien, c'est-à-dire est presque totalement perdu
-dans le groupe. Car les hommes ne peuvent se représenter le monde qu'à
-l'image du petit monde social où ils vivent. Le panthéisme religieux
-n'est donc qu'une conséquence et comme un reflet de l'organisation
-panthéistique de la société. Par conséquent, c'est aussi dans cette
-dernière que se trouve la cause de ce suicide particulier qui se
-présente partout en connexion avec le panthéisme.
-
-Voilà donc constitué un second type de suicide qui comprend lui-même
-trois variétés: le suicide altruiste obligatoire, le suicide altruiste
-facultatif, le suicide altruiste aigu dont le suicide mystique est le
-parfait modèle. Sous ces différentes formes, il contraste de la manière
-la plus frappante avec le suicide égoïste. L'un est lié à cette rude
-morale qui estime pour rien ce qui n'intéresse que l'individu; l'autre
-est solidaire de cette éthique raffinée qui met si haut la personnalité
-humaine qu'elle ne peut plus se subordonner à rien. Il y a donc entre
-eux toute la distance qui sépare les peuples primitifs des nations les
-plus cultivées.
-
-Cependant, si les sociétés inférieures sont, par excellence, le terrain
-du suicide altruiste, il se rencontre aussi dans des civilisations plus
-récentes. On peut notamment classer sous cette rubrique la mort d'un
-certain nombre de martyrs chrétiens. Ce sont, en effet, des suicidés que
-tous ces néophytes qui, s'ils ne se tuaient pas eux-mêmes, se faisaient
-volontairement tuer. S'ils ne se donnaient pas eux-mêmes la mort, ils la
-cherchaient de toute leur force et se conduisaient de manière à la
-rendre inévitable. Or, pour qu'il y ait suicide, il suffit que l'acte,
-d'où la mort doit nécessairement résulter, ait été accompli par la
-victime en connaissance de cause. D'autre part, la passion enthousiaste
-avec laquelle les fidèles de la nouvelle religion allaient au devant du
-dernier supplice montre que, à ce moment, ils avaient complètement
-aliéné leur personnalité au profit de l'idée dont ils s'étaient faits
-les serviteurs. Il est probable que les épidémies de suicide qui, à
-plusieurs reprises, désolèrent les monastères pendant le moyen âge et
-qui paraissent avoir été déterminées par des excès de ferveur
-religieuse, étaient de même nature[234].
-
-Dans nos sociétés contemporaines, comme la personnalité individuelle est
-de plus en plus affranchie de la personnalité collective, de pareils
-suicides ne sauraient être très répandus. On peut bien dire, sans doute,
-soit des soldats qui préfèrent la mort à l'humiliation de la défaite,
-comme le commandant Beaurepaire et l'amiral Villeneuve, soit des
-malheureux qui se tuent pour éviter une honte à leur famille, qu'ils
-cèdent à des mobiles altruistes. Car si les uns et les autres renoncent
-à la vie, c'est qu'il y a quelque chose qu'ils aiment mieux
-qu'eux-mêmes. Mais ce sont des cas isolés qui ne se produisent
-qu'exceptionnellement[235]. Cependant, aujourd'hui encore, il existe
-parmi nous un milieu spécial où le suicide altruiste est à l'état
-chronique: c'est l'armée.
-
-
-
-
-II.
-
-
-C'est un fait général dans tous les pays d'Europe que l'aptitude des
-militaires au suicide est très supérieure à celle de la population
-civile du même âge. La différence en plus varie entre 25 et 900 % (V.
-tableau XXIII).
-
-TABLEAU XXIII
-
-_Comparaison des suicides militaires et des suicides civils dans les
-principaux pays d'Europe._
-
-/*
-+--------------------+-----------------------------+-----------------+
-| | | COEFFICIENT |
-| | SUICIDES POUR | d'aggravation |
-| | | des soldats |
-+--------------------+-----------------------------+ par rapport |
-| |1 million | 1 million de | aux civils |
-| |de soldats|civils du même âge| |
-+--------------------+----------+------------------+-----------------+
-|Autriche (1876-90) | 1.253 | 122 | 10 |
-+--------------------+----------+------------------+-----------------+
-|États-Unis (1870-84)| 680 | 80 | 8,5 |
-+--------------------+----------+------------------+-----------------+
-|Italie (1876-90) | 407 | 77 | 5,2 |
-+--------------------+----------+------------------+-----------------+
-|Angleterre (1876-90)| 209 | 79 | 2,6 |
-+--------------------+----------+------------------+-----------------+
-|Wurtemberg (1846-58)| 320 | 170 | 1,92 |
-+--------------------+----------+------------------+-----------------+
-|Saxe (1847-58) | 640 | 369 | 1,77 |
-+--------------------+----------+------------------+-----------------+
-|Prusse (1876-90) | 607 | 394 | 1,50 |
-+--------------------+----------+------------------+-----------------+
-|France (1876-90) | 333 | 265 | 1,25 |
-+--------------------+----------+------------------+-----------------+
-*/
-
-Le Danemark est le seul pays où le contingent des deux populations est
-sensiblement le même, 388 pour un million de civils et 382 pour un
-million de soldats pendant les années 1845-56. Encore les suicides
-d'officiers ne sont-ils pas compris dans ce chiffre[236].
-
-Ce fait surprend d'autant plus au premier abord que bien des causes
-sembleraient devoir préserver l'armée du suicide. D'abord, les individus
-qui la composent représentent, au point de vue physique, la fleur du
-pays. Triés avec soin, ils n'ont pas de tares organiques qui soient
-graves[237]. De plus, l'esprit de corps, la vie en commun devrait avoir
-ici l'influence prophylactique qu'elle exerce ailleurs. D'où vient donc
-une aussi considérable aggravation?
-
-Les simples soldats n'étant jamais mariés, on a incriminé le célibat.
-Mais d'abord, le célibat ne devrait pas avoir à l'armée d'aussi funestes
-conséquences que dans la vie civile; car, comme nous venons de le dire,
-le soldat n'est pas un isolé. Il est membre d'une société très fortement
-constituée et qui est de nature à remplacer en partie la famille. Mais
-quoiqu'il en soit de cette hypothèse, il y a un moyen d'isoler ce
-facteur. Il suffit de comparer les suicides des soldats à ceux des
-célibataires du même âge; le tableau XXI, dont on voit de nouveau
-l'importance, nous permet cette comparaison. Pendant les années 1888-91,
-on a compté, en France, 380 suicides pour un million de l'effectif; au
-même moment, les garçons de 20 à 25 ans n'en donnaient que 237. Pour 100
-suicides de célibataires civils, il y avait donc 160 suicides
-militaires; ce qui fait un coefficient d'aggravation, égal à 1,6, tout à
-fait indépendant du célibat.
-
-Si l'on compte à part les suicides de sous-officiers, ce coefficient est
-encore plus élevé. Pendant la période 1867-74, un million de
-sous-officiers donnait une moyenne annuelle de 993 suicides. D'après un
-recensement fait en 1866, ils avaient un âge moyen d'un peu plus de 31
-ans. Nous ignorons, il est vrai, à quel chiffre montaient alors les
-suicides célibataires de 30 ans; les tableaux que nous avons dressés se
-rapportent à une époque beaucoup plus récente (1889-91) et ce sont les
-seuls qui existent: mais en prenant pour points de repère les chiffres
-qu'ils nous donnent, l'erreur que nous commettrons ne pourra avoir
-d'autre effet que d'abaisser le coefficient d'aggravation des
-sous-officiers au-dessous de ce qu'il était véritablement. En effet, le
-nombre des suicides ayant presque doublé de l'une de ces périodes à
-l'autre, le taux des célibataires de l'âge considéré a certainement
-augmenté. Par conséquent, en comparant les suicides des sous-officiers
-de 1867-74 à ceux des garçons de 1889-91, nous pourrons bien atténuer,
-mais non pas empirer la mauvaise influence de la profession militaire.
-Si donc, malgré cette erreur, nous trouvons néanmoins un coefficient
-d'aggravation, nous pourrons être assurés non seulement qu'il est réel,
-mais qu'il est sensiblement plus important qu'il n'apparaîtra d'après le
-calcul. Or, en 1889-91, un million de célibataires de 31 ans donnait un
-chiffre de suicides compris entre 394 et 627, soit environ 510. Ce
-nombre est à 993 comme 100 est à 194; ce qui implique un coefficient
-d'aggravation de 1,94 que l'on peut presque porter à 4 sans craindre de
-dépasser la réalité[238].
-
-Enfin, le corps des officiers a donné en moyenne, de 1862 à 1878, 430
-suicides par million de sujets. Leur âge moyen, qui n'a pas dû varier
-beaucoup, était en 1866 de 37 ans 9 mois. Comme beaucoup d'entre eux
-sont mariés, ce n'est pas aux célibataires de cet âge qu'il faut les
-comparer, mais à l'ensemble de la population masculine, garçons et époux
-réunis. Or, à 37 ans, en 1863-68, un million d'hommes de tout état civil
-ne donnait qu'un peu plus de 200 suicides. Ce nombre est à 430, comme
-100 est à 215, ce qui fait un coefficient d'aggravation de 2,15 qui ne
-dépend en rien du mariage ni de la vie de famille.
-
-Ce coefficient qui, suivant les différents degrés de la hiérarchie,
-varie de 1,6 à près de 4, ne peut évidemment s'expliquer que par des
-causes propres à l'état militaire. Il est vrai que nous n'en avons
-directement établi l'existence que pour la France; pour les autres pays,
-les données nécessaires pour isoler l'influence du célibat nous font
-défaut. Mais, comme l'armée française se trouve justement être la moins
-éprouvée par le suicide qui soit en Europe, à l'exception du seul
-Danemark, on peut être certain que le résultat précédent est général et
-même qu'il doit être encore plus marqué dans les autres États européens.
-À quelle cause l'attribuer?
-
-On a songé à l'alcoolisme qui, dit-on, sévit avec plus de violence dans
-l'armée que dans la population civile. Mais d'abord, si, comme nous
-l'avons montré, l'alcoolisme n'a pas d'influence définie sur le taux des
-suicides en général, il ne saurait en avoir davantage sur le taux des
-suicides militaires en particulier. Ensuite, les quelques années que
-dure le service, trois ans en France et deux ans et demi en Prusse, ne
-sauraient suffire à faire un assez grand nombre d'alcooliques invétérés
-pour que l'énorme contingent que l'armée fournit au suicide put
-s'expliquer ainsi. Enfin, même d'après les observateurs qui attribuent
-le plus d'influence à l'alcoolisme, un dixième seulement des cas lui
-serait imputable. Par conséquent, quand même les suicides alcooliques
-seraient deux et même trois fois plus nombreux chez les soldats que chez
-les civils du même âge, ce qui n'est pas démontré, il resterait toujours
-un excédent considérable de suicides militaires auxquels il faudrait
-chercher une autre origine.
-
-La cause que l'on a le plus fréquemment invoquée est le dégoût du
-service. Cette explication concorde avec la conception courante qui
-attribue le suicide aux difficultés de l'existence; car les rigueurs de
-la discipline, l'absence de liberté, la privation de tout confortable
-font que l'on est enclin à regarder la vie de caserne comme
-particulièrement intolérable. À vrai dire, il semble bien qu'il y ait
-beaucoup d'autres professions plus rudes et qui, pourtant, ne
-renforcent pas le penchant au suicide. Du moins, le soldat est toujours
-assuré d'avoir un gîte et une nourriture suffisante. Mais, quoi que
-vaillent ces considérations, les faits suivants démontrent
-l'insuffisance de cette explication simpliste:
-
-1° Il est logique d'admettre que le dégoût du métier doit être beaucoup
-plus prononcé pendant les premières années de service et aller en
-diminuant à mesure que le soldat prend l'habitude de la vie de caserne.
-Au bout d'un certain temps, il doit se produire un acclimatement, soit
-par l'effet de l'accoutumance, soit que les sujets les plus réfractaires
-aient déserté ou se soient tués; et cet acclimatement doit devenir
-d'autant plus complet que le séjour sous les drapeaux se prolonge
-davantage. Si donc c'était le changement d'habitudes et l'impossibilité
-de se faire à leur nouvelle existence qui déterminaient l'aptitude
-spéciale des soldats pour le suicide, on devrait voir le coefficient
-d'aggravation diminuer à mesure qu'ils sont depuis plus longtemps sous
-les armes. Or il n'en est rien, comme le prouve le tableau qui suit:
-
-/*
-+----------------------------------+---------------------------------+
-| ARMÉE FRANÇAISE | ARMÉE ANGLAISE |
-+------------------+---------------+----------+----------------------+
-| |Sous-officiers | Âge. | Suicides par |
-| | et soldats. | | 100.000 sujets. |
-| | Suicides | | |
-| | annuels pour | | |
-| |100.000 sujets | | |
-| | (1862-69). | | |
-+------------------+---------------+----------+------------+---------+
-|Ayant moins d'un | | | Dans | Dans |
-|an de service. | 28 | |la métropole| l'Inde. |
-| | +----------+------------+---------+
-| | |20-25 ans.| 20 | 13 |
-+------------------+---------------+----------+------------+---------+
-|De 1 an à 3. | 27 |25-30 --- | 39 | 39 |
-+------------------+---------------+----------+------------+---------+
-|De 3 ans à 5 | 40 |30-35 --- | 51 | 84 |
-+------------------+---------------+----------+------------+---------+
-|De 5 ans à 7. | 48 |35-40 --- | 71 | 103 |
-+------------------+---------------+----------+------------+---------+
-|De 7 ans à 10. | 76 | | | |
-+------------------+---------------+----------+------------+---------+
-*/
-
-En France, en moins de 10 ans de service, le taux des suicides a presque
-triplé, tandis que, pour les célibataires civils, il passe seulement
-pendant ce même temps de 237 à 394. Dans les armées anglaises de l'Inde,
-il devient, en 20 ans, huit fois plus élevé; jamais le taux des civils
-ne progresse aussi vite. C'est la preuve que l'aggravation propre à
-l'armée n'est pas localisée dans les premières années.
-
-Il semble bien qu'il en est de même en Italie. Nous n'avons pas, il est
-vrai, les chiffres proportionnels rapportés à l'effectif de chaque
-contingent. Mais les chiffres bruts sont sensiblement les mêmes pour
-chacune des trois années de service, 15,1 pour la première, 14,8 pour la
-seconde, 14,3 pour la troisième. Or, il est bien certain que l'effectif
-diminue d'année en année, par suite des morts, des réformes, des mises
-en congé, etc. Les chiffres absolus n'ont donc pu se maintenir au même
-niveau que si les chiffres proportionnels se sont sensiblement accrus.
-Il n'est pourtant pas invraisemblable que, dans quelques pays, il y ait
-au début du service un certain nombre de suicides qui soient réellement
-dus au changement d'existence. On rapporte, en effet, qu'en Prusse les
-suicides sont exceptionnellement nombreux pendant les six premiers mois.
-De même en Autriche, sur 1.000 suicides, il y en a 156 accomplis pendant
-les trois premiers mois[239], ce qui est certainement un chiffre très
-considérable. Mais ces faits n'ont rien d'inconciliable avec ceux qui
-précèdent. Car il est très possible que, en dehors de l'aggravation
-temporaire qui se produit pendant cette période de perturbation, il y en
-ait une autre qui tienne à de tout autres causes et qui aille en
-croissant d'après une loi analogue à celle que nous avons observée en
-France et en Angleterre. Du reste, en France même, le taux de la seconde
-et de la troisième année est légèrement inférieur à celui de la
-première; ce qui, pourtant, n'empêche pas la progression
-ultérieure[240].
-
-2° La vie militaire est beaucoup moins pénible, la discipline moins rude
-pour les officiers et les sous-officiers, que pour les simples soldats.
-Le coefficient d'aggravation des deux premières catégories devrait donc
-être inférieur à celui de la troisième. Or, c'est le contraire qui a
-lieu: nous l'avons établi déjà pour la France; le même fait se rencontre
-dans les autres pays. En Italie, les officiers présentaient pendant les
-années 1871-75 une moyenne annuelle de 565 cas pour un million tandis
-que la troupe n'en comptait que 230 (Morselli). Pour les sous-officiers,
-le taux est encore plus énorme, il dépasse 1.000 pour un million. En
-Prusse, tandis que les simples soldats ne donnent que 560 suicides pour
-un million, les sous-officiers en fournissent 1.140. En Autriche, il y a
-un suicide d'officier pour neuf suicides de simples soldats, alors qu'il
-y a évidemment beaucoup plus de neuf hommes de troupe par officier. De
-même, quoiqu'il n'y ait pas un sous-officier pour deux soldats, il y a
-un suicide des premiers pour 2,5 des seconds.
-
-3° Le dégoût de la vie militaire devrait être moindre chez ceux qui la
-choisissent librement et par vocation. Les engagés volontaires et les
-rengagés devraient donc présenter une moindre aptitude au suicide. Tout
-au contraire, elle est exceptionnellement forte.
-
-/*
-+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
-| | | TAUX | AGE | TAUX des | COEFFICIENT |
-| | |des suicides| moyen |célibataires|d'aggravation|
-| | | pour |probable| civils du | |
-| | | 1 million. | | même âge | |
-| | | | | (1889-91). | |
-+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
-|Années |Engagés | 670 | 25 ans.| Entre | 2,12 |
-|1875-78|volontaires| | | 237 et 394,| |
-| | | | | soit 315. | |
-+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
-| |Rengagés. | 1.300 | 30 ans.| Entre | 2,54 |
-| | | | | 394 et 627,| |
-| | | | | soit 510. | |
-+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
-*/
-
-Pour les raisons que nous avons données, ces coefficients, calculés par
-rapport aux célibataires de 1889-91, sont certainement au-dessous de la
-réalité. L'intensité du penchant que manifestent les rengagés est
-surtout remarquable, puisqu'ils restent à l'armée après avoir fait
-l'expérience de la vie militaire.
-
-Ainsi, les membres de l'armée qui sont le plus éprouvés par le suicide
-sont aussi ceux qui ont le plus la vocation de cette carrière, qui sont
-le mieux faits à ses exigences et le plus à l'abri des ennuis et des
-inconvénients qu'elle peut avoir. C'est donc que le coefficient
-d'aggravation qui est spécial à cette profession a pour cause, non la
-répugnance qu'elle inspire, mais, au contraire, l'ensemble d'états,
-habitudes acquises ou prédispositions naturelles, qui constituent
-l'esprit militaire. Or, la première qualité du soldat est une sorte
-d'impersonnalité que l'on ne rencontre nulle part, au même degré, dans
-la vie civile. Il faut qu'il soit exercé à faire peu de cas de sa
-personne, puisqu'il doit être prêt à en faire le sacrifice dès qu'il en
-a reçu l'ordre. Même en dehors de ces circonstances exceptionnelles, en
-temps de paix et dans la pratique quotidienne du métier, la discipline
-exige qu'il obéisse sans discuter et même, parfois, sans comprendre.
-Mais pour cela, une abnégation intellectuelle est nécessaire qui n'est
-guère compatible avec l'individualisme. Il faut ne tenir que faiblement
-à son individualité pour se conformer aussi docilement à des impulsions
-extérieures. En un mot, le soldat a le principe de sa conduite en dehors
-de lui-même; ce qui est la caractéristique de l'état d'altruisme. De
-toutes les parties dont sont faites nos sociétés modernes, l'armée est,
-d'ailleurs, celle qui rappelle le mieux la structure des sociétés
-inférieures. Elle aussi consiste en un groupe massif et compact qui
-encadre fortement l'individu et l'empêche de se mouvoir d'un mouvement
-propre. Puisque donc cette constitution morale est le terrain naturel du
-suicide altruiste, il y a tout lieu de supposer que le suicide militaire
-a ce même caractère et provient de la même origine.
-
-On s'expliquerait ainsi d'où vient que le coefficient d'aggravation
-augmente avec la durée du service; c'est que cette aptitude au
-renoncement, ce goût de l'impersonnalité se développe par suite d'un
-dressage plus prolongé. De même, comme l'esprit militaire est
-nécessairement plus fort chez les rengagés et chez les gradés que chez
-les simples soldats, il est naturel que les premiers soient plus
-spécialement enclins au suicide que les seconds. Cette hypothèse permet
-même de comprendre la singulière supériorité que les sous-officiers ont,
-à cet égard, sur les officiers. S'ils se tuent davantage, c'est qu'il
-n'est pas de fonction qui exige au même degré l'habitude de la
-soumission et de la passivité. Quelque discipliné que soit l'officier,
-il doit être, dans une certaine mesure, capable d'initiative; il a un
-champ d'action plus étendu, par suite, une individualité plus
-développée. Les conditions favorables au suicide altruiste sont donc
-moins complètement réalisées chez lui que chez le sous-officier; ayant
-un plus vif sentiment de ce que vaut sa vie, il est moins porté à s'en
-défaire.
-
-Non seulement cette explication rend compte des faits qui ont été
-antérieurement exposés, mais elle est, en outre, confirmée par ceux qui
-suivent.
-
-4° Il ressort du tableau XXIII que le coefficient d'aggravation
-militaire est d'autant plus élevé que l'ensemble de la population civile
-a un moindre penchant au suicide, et inversement, Le Danemark est la
-terre classique du suicide, les soldats ne s'y tuent pas plus que le
-reste des habitants. Les États les plus féconds en suicides sont ensuite
-la Saxe, la Prusse et la France; l'armée n'y est pas très éprouvée, le
-coefficient d'aggravation y varie entre 1,25 et 1,77. Il est, au
-contraire, très considérable pour l'Autriche, l'Italie, les États-Unis
-et l'Angleterre, pays où les civils se tuent très peu. Rosenfeld, dans
-l'article déjà cité, ayant procédé à un classement des principaux pays
-d'Europe au point de vue du suicide militaire, sans songer d'ailleurs à
-tirer de ce classement aucune conclusion théorique, est arrivé aux mêmes
-résultats. Voici, en effet, dans quel ordre il range les différents
-États avec les coefficients calculés par lui:
-
-/*
-+-----------+----------------------------------+---------------------+
-| | COEFFICIENT D'AGGRAVATION |TAUX DE LA POPULATION|
-| |des soldats par rapport aux civils| civile par million. |
-| | de 20-30 ans. | |
-+-----------+----------------------------------+---------------------+
-|France. | 1,3 | 150 (1871-75) |
-+-----------+----------------------------------+---------------------+
-|Prusse. | 1,8 | 133 (1871-75) |
-+-----------+----------------------------------+---------------------+
-|Angleterre.| 2,2 | 73 (1876) |
-+-----------+----------------------------------+---------------------+
-|Italie. | entre 3 et 4 | 37 (1874-77) |
-+-----------+----------------------------------+---------------------+
-|Autriche. | 8 | 72 (1864-72) |
-+-----------+----------------------------------+---------------------+
-*/
-
-Sauf que l'Autriche devrait venir avant l'Italie, l'inversion est
-absolument régulière[241].
-
-Elle s'observe d'une manière encore plus frappante à l'intérieur de
-l'empire austro-hongrois. Les corps d'armée qui ont le coefficient
-d'aggravation le plus élevé sont ceux qui tiennent garnison dans les
-régions où les civils jouissent de la plus forte immunité, et
-inversement:
-
-/*
-+------------------+-----------------------------+-------------------+
-| TERRITOIRES | COEFFICIENT D'AGGRAVATION | SUICIDES |
-| MILITAIRES. | des soldats par | des civils |
-| | rapport aux civils | au delà de 20 ans |
-| | | pour 1 million. |
-+------------------+-----------------------------+-------------------+
-|Vienne (Autriche | 1,42 | 660 |
-|inférieure et | | |
-|supérieure. | | |
-|Salzbourg). | | |
-+------------------+---------------+-------------+--------+----------+
-|Bruno (Moravie | 2,41 | | 580 | |
-|et Silésie). | | | | |
-+------------------+---------------+ +--------+ |
-|Prague (Bohème). | 2,58 | Moyenne | 620 | Moyenne |
-+------------------+---------------+ +--------+ |
-|Innsbruck (Tyrol, | 2,41 | 2,46 | 240 | 480 |
-| Vorarlberg). | | | | |
-+------------------+---------------+-------------+--------+----------+
-|Zara (Dalmatie). | 3,48 | | 250 | |
-+------------------+---------------+ +--------+ |
-|Graz (Steiermarck,| | Moyenne | | Moyenne |
-|Carinthie, | 3,58 | | 290 | |
-|Carniole). | | 3,82 | | 283 |
-+------------------+---------------+ +--------+ |
-|Cracovie (Galicie | 4,41 | | 310 | |
-|et Bukovine). | | | | |
-+------------------+-----------------------------+-------------------+
-*/
-
-Il n'y a qu'une exception, c'est celle du territoire d'Innsbruck où le
-taux des civils est faible et où le coefficient d'aggravation n'est que
-moyen.
-
-De même, en Italie, Bologne est de tous les districts militaires celui
-où les soldats se tuent le moins (180 suicides pour 1.000.000); c'est
-aussi celui où les civils se tuent le plus (89,5). Les Pouilles et les
-Abbruzzes, au contraire, comptent beaucoup de suicides militaires (370
-et 400 pour un million) et seulement 15 ou 16 suicides civils. On peut
-faire en France des remarques analogues. Le gouvernement militaire de
-Paris avec 260 suicides pour un million est bien au-dessous du corps
-d'armée de Bretagne qui en a 440. Même, à Paris, le coefficient
-d'aggravation doit être insignifiant puisque, dans la Seine, un million
-de célibataires de 20 à 25 ans donne 214 suicides.
-
-Ces faits prouvent que les causes du suicide militaire sont, non
-seulement différentes, mais en raison inverse de celles qui contribuent
-le plus à déterminer les suicides civils. Or, dans les grandes sociétés
-européennes, ces derniers sont surtout dus à cette individuation
-excessive qui accompagne la civilisation. Les suicides militaires
-doivent donc dépendre de la disposition contraire, à savoir d'une
-individuation faible ou de ce que nous avons appelé l'état d'altruisme.
-En fait, les peuples où l'armée est le plus portée au suicide, sont
-aussi ceux qui sont le moins avancés et dont les moeurs se rapprochent le
-plus de celles qu'on observe dans les sociétés inférieures. Le
-traditionnalisme, cet antagoniste par excellence de l'esprit
-individualiste, est beaucoup plus développé en Italie, en Autriche et
-même en Angleterre qu'en Saxe, en Prusse et en France. Il est plus
-intense à Zara, à Cracovie, qu'à Graz et qu'à Vienne, dans les Pouilles
-qu'à Rome ou à Bologne, dans la Bretagne que dans la Seine. Comme il
-préserve du suicide égoïste, on comprend sans peine que, là où il est
-encore puissant, la population civile compte peu de suicides. Seulement,
-il n'a cette influence prophylactique que s'il reste modéré. S'il
-dépasse un certain degré d'intensité, il devient lui-même une source
-originale de suicides. Mais l'armée, comme nous le savons, tend
-nécessairement à l'exagérer, et elle est d'autant plus exposée à excéder
-la mesure que son action propre est davantage aidée et renforcée par
-celle du milieu ambiant. L'éducation qu'elle donne a des effets d'autant
-plus violents qu'elle se trouve être plus conforme aux idées et aux
-sentiments de la population civile elle-même; car, alors, elle n'est
-plus contenue par rien. Au contraire, là où l'esprit militaire est sans
-cesse et énergiquement contredit par la morale publique, il ne saurait
-être aussi fort que là où tout concourt à incliner le jeune soldat dans
-la même direction. On s'explique donc que, dans les pays où l'état
-d'altruisme est suffisant pour protéger dans une certaine mesure
-l'ensemble de la population, l'armée le porte facilement à un tel point
-qu'il y devient la cause d'une notable aggravation[242].
-
-2° Dans toutes les armées, les troupes d'élite sont celles où le
-coefficient d'aggravation est le plus élevé.
-
-
-/*
-+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
-| |AGE MOYEN |SUICIDES | COEFFICIENT |
-| |réel ou |pour 1 | D'AGGRAVATION. |
-| |probable. |million. | |
-+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
-| | | | |Par rapport à la |
-|Corps spéciaux |De 30 à 35.|570 (1862-78).| 2,45 |population civile |
-|de Paris. | | | |masculine, de 35 |
-+---------------+-----------+--------------+------|ans, tout état |
-|Gendarmerie. | -- |570 (1873). | 2,45 |civil réuni[243]. |
-+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
-|Vétérans | | | |Par rapport aux |
-|(supprimés |De 45 à 55.|2.860 |2,37 |célibataires du |
-|en 1872). | | | |même âge, des |
-| | | | |années 1889-91. |
-+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
-*/
-
-
-Ce dernier chiffre, ayant été calculé par rapport aux célibataires de
-1889-91, est beaucoup trop faible, et pourtant il est bien supérieur à
-celui des troupes ordinaires. De même, dans l'armée d'Algérie, qui passe
-pour être l'école des vertus militaires, le suicide a donné pendant la
-période 1872-78 une mortalité double de celle qu'ont fournie, au même
-moment, les troupes stationnées en France (570 suicides pour 1 million
-au lieu de 280). Au contraire, les armes les moins éprouvées sont les
-pontonniers, le génie, les infirmiers, les ouvriers d'administration,
-c'est-à-dire celles dont le caractère militaire est le moins accusé. De
-même, en Italie, tandis que l'armée, en général, pendant les années
-1878-81 donnait seulement 430 cas pour un million, les bersagliers en
-avaient 580, les carabiniers 800, les écoles militaires et les
-bataillons d'instruction 1.010.
-
-Or, ce qui distingue les troupes d'élite, c'est le degré intense auquel
-y atteint l'esprit d'abnégation et de renoncement militaire. Le suicide
-dans l'armée varie donc comme cet état moral.
-
-3° Une dernière preuve de cette loi, c'est que le suicide militaire est
-partout en décadence. En France, en 1862, il y avait 630 cas pour un
-million; en 1890 il n'y en a plus que 280. On a prétendu que cette
-décroissance était due aux lois qui ont réduit la durée du service. Mais
-ce mouvement de régression est bien, antérieur à la nouvelle loi sur le
-recrutement. Il est continu depuis 1862, sauf un relèvement assez
-important de 1882 à 1888[244]. On le retrouve d'ailleurs partout. Les
-suicides militaires sont passés, en Prusse, de 716 pour un million, en
-1877, à 457 en 1893; dans l'ensemble de l'Allemagne, de 707 en 1877, à
-550 en 1890; en Belgique, de 391 en 1885, à 185 en 1891; en Italie, de
-431 en 1876, à 389 en 1892. En Autriche et en Angleterre la diminution
-est peu sensible, mais il n'y a pas accroissement (1.209, en 1892, dans
-le premier de ces pays, et 210 dans le second en 1890, au lieu de 1.277
-et 217 en 1876).
-
-Or, si notre explication est fondée, c'est bien ainsi que les choses
-devaient se passer. En effet, il est constant que, pendant le même
-temps, il s'est produit dans tous ces pays un recul du vieil esprit
-militaire. À tort ou à raison, ces habitudes d'obéissance passive, de
-soumission absolue, en un mot d'impersonnalisme, si l'on veut nous
-permettre ce barbarisme, se sont trouvées de plus en plus en
-contradiction avec les exigences de la conscience publique. Elles ont,
-par conséquent, perdu du terrain. Pour donner satisfaction aux
-aspirations nouvelles, la discipline est devenue moins rigide, moins
-compressive de l'individu[245]. Il est d'ailleurs remarquable que, dans
-ces mêmes sociétés et pendant le même temps, les suicides civils n'ont
-fait qu'augmenter. C'est une nouvelle preuve que la cause dont ils
-dépendent est de nature contraire à celle qui fait le plus généralement
-l'aptitude spécifique des soldats.
-
-Tout prouve donc que le suicide militaire n'est qu'une forme du suicide
-altruiste. Assurément, nous n'entendons pas dire que tous les cas
-particuliers qui se produisent dans les régiments ont ce caractère et
-cette origine. Le soldat, en revêtant l'uniforme, ne devient pas un
-homme entièrement nouveau; les effets de l'éducation qu'il a reçue, de
-l'existence qu'il a menée jusque-là ne disparaissent pas comme par
-enchantement; et d'ailleurs, il n'est pas tellement séparé du reste de
-la société qu'il ne participe pas à la vie commune. Il peut donc se
-faire que le suicide qu'il commet soit quelquefois civil par ses causes
-et par sa nature. Mais une fois qu'on a éliminé ces cas épars, sans
-liens entre eux, il reste un groupe compact et homogène, qui comprend la
-plupart des suicides dont l'armée est le théâtre et qui dépend de cet
-état d'altruisme sans lequel il n'y a pas d'esprit militaire. C'est le
-suicide des sociétés inférieures qui survit parmi nous parce que la
-morale militaire est elle-même, par certains côtés, une survivance de la
-morale primitive[246]. Sous l'influence de cette prédisposition, le
-soldat se tue pour la moindre contrariété, pour les raisons les plus
-futiles, pour un refus de permission, pour une réprimande, pour une
-punition injuste, pour un arrêt dans l'avancement, pour une question de
-point d'honneur, pour un accès de jalousie passagère ou même, tout
-simplement, parce que d'autres suicides ont eu lieu sous ses yeux ou à
-sa connaissance. Voilà, en effet, d'où proviennent ces phénomènes de
-contagion que l'on a souvent observés dans les armées et dont nous
-avons, plus haut, rapporté des exemples. Ils sont inexplicables si le
-suicide dépend essentiellement de causes individuelles. On ne peut
-admettre que le hasard ait justement réuni dans tel régiment, sur tel
-point du territoire, un aussi grand nombre d'individus prédisposés à
-l'homicide de soi-même par leur constitution organique. D'autre part, il
-est encore plus inadmissible qu'une telle propagation imitative puisse
-avoir lieu en dehors de toute prédisposition. Mais tout s'explique
-aisément quand on a reconnu que la carrière des armes développe une
-constitution morale qui incline puissamment l'homme à se défaire de
-l'existence. Car il est naturel que cette constitution se trouve, à des
-degrés divers, chez la plupart de ceux qui sont ou qui ont passé sous
-les drapeaux, et, comme elle est pour les suicides un terrain éminemment
-favorable, il faut peu de chose pour faire passer à l'acte le penchant à
-se tuer qu'elle recèle; l'exemple suffit pour cela. C'est pourquoi il se
-répand comme une traînée de poudre chez des sujets ainsi préparés à le
-suivre.
-
-
-
-
-III.
-
-
-On peut mieux comprendre maintenant quel intérêt il y avait à donner une
-définition objective du suicide et à y rester fidèle.
-
-Parce que le suicide altruiste, tout en présentant les traits
-caractéristiques du suicide, se rapproche, surtout dans ses
-manifestations les plus frappantes, de certaines catégories d'actes que
-nous sommes habitués à honorer de notre estime et même de notre
-admiration, on a souvent refusé de le considérer comme un homicide de
-soi-même. On se rappelle que, pour Esquirol et Falret, la mort de Caton
-et celle des Girondins n'étaient pas des suicides. Mais alors, si les
-suicides qui ont pour cause visible et immédiate l'esprit de renoncement
-et d'abnégation ne méritent pas cette qualification, elle ne saurait
-davantage convenir à ceux qui procèdent de la même disposition morale,
-quoique d'une manière moins apparente; car les seconds ne diffèrent des
-premiers que par quelques nuances. Si l'habitant des îles Canaries qui
-se précipite dans un gouffre pour honorer son Dieu n'est pas un
-suicidé, comment donner ce nom au sectateur de Jina qui se tue pour
-rentrer dans le néant; au primitif qui, sous l'influence du même état
-mental, renonce à l'existence pour une légère offense qu'il a subie ou
-simplement pour manifester son mépris de la vie, au failli qui aime
-mieux ne pas survivre à son déshonneur, enfin à ces nombreux soldats qui
-viennent tous les ans grossir le contingent des morts volontaires? Car
-tous ces cas ont pour racine ce même état d'altruisme qui est également
-la cause de ce qu'on pourrait appeler le suicide héroïque. Les
-mettra-t-on seuls au rang des suicides et n'exclura-t-on que ceux dont
-le mobile est particulièrement pur? Mais d'abord, d'après quel critérium
-fera-t-on le partage? Quand un motif cesse-t-il d'être assez louable
-pour que l'acte qu'il détermine puisse être qualifié de suicide? Puis,
-en séparant radicalement l'une de l'autre ces deux catégories de faits,
-on se condamne à en méconnaître la nature. Car c'est dans le suicide
-altruiste obligatoire que les caractères essentiels du type sont le
-mieux marqués. Les autres variétés n'en sont que des formes dérivées.
-Ainsi, ou bien on tiendra comme non avenu un groupe considérable de
-phénomènes instructifs, ou bien, si on ne les rejette pas tous, outre
-que l'on ne pourra faire entre eux qu'un choix arbitraire, on se mettra
-dans l'impossibilité d'apercevoir la souche commune à laquelle se
-rattachent ceux que l'on aura retenus. Tels sont les dangers auxquels on
-s'expose quand on fait dépendre la définition du suicide des sentiments
-subjectifs qu'il inspire.
-
-D'ailleurs, même les raisons de sentiment par lesquelles on croit
-justifier cette exclusion, ne sont pas fondées. On s'appuie sur ce fait
-que les mobiles dont procèdent certains suicides altruistes se
-retrouvent, sous une forme à peine différente, à la base d'actes que
-tout le monde regarde comme moraux. Mais en est-il autrement du suicide
-égoïste? Le sentiment de l'autonomie individuelle n'a-t-il pas sa
-moralité comme le sentiment contraire? Si celui-ci est la condition d'un
-certain courage, s'il affermit les coeurs et va même jusqu'à les
-endurcir, l'autre les attendrit et les ouvre à la pitié. Si, là où règne
-le suicide altruiste, l'homme est toujours prêt à donner sa vie, en
-revanche, il ne fait pas plus de cas de celle d'autrui. Au contraire, là
-où il met tellement haut la personnalité individuelle qu'il n'aperçoit
-plus aucune fin qui la dépasse, il la respecte chez les autres. Le culte
-qu'il a pour elle fait qu'il souffre de tout ce qui peut la diminuer
-même chez ses semblables. Une plus large sympathie pour la souffrance
-humaine succède aux dévouements fanatiques des temps primitifs. Chaque
-sorte de suicide n'est donc que la forme exagérée ou déviée d'une vertu.
-Mais alors la manière dont ils affectent la conscience morale ne les
-différencie pas assez pour qu'on ait le droit d'en faire autant de
-genres séparés.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-Le suicide anomique.
-
-
-Mais la société n'est pas seulement un objet qui attire à soi, avec une
-intensité inégale, les sentiments et l'activité des individus. Elle est
-aussi un pouvoir qui les règle. Entre la manière dont s'exerce cette
-action régulatrice et le taux social des suicides il existe un rapport.
-
-I.
-
-C'est un fait connu que les crises économiques ont sur le penchant au
-suicide une influence aggravante.
-
-À Vienne, en 1873, éclate une crise financière qui atteint son maximum
-en 1874; aussitôt le nombre des suicides s'élève. De 141 en 1872, ils
-montent à 153 en 1873 et à 216 en 1874, avec une augmentation de 51 %
-par rapport à 1872 et de 41 % par rapport à 1873. Ce qui prouve bien que
-cette catastrophe est la seule cause de cet accroissement, c'est qu'il
-est surtout sensible au moment où la crise a été à l'état aigu,
-c'est-à-dire pendant les quatre premiers mois de 1874. Du 1er janvier au
-30 avril on avait compté 48 suicides en 1871, 44 en 1872, 43 en 1873; il
-y en eut 73 en 1874. L'augmentation est de 70 %. La même crise ayant
-éclaté à la même époque à Francfort-sur-le-Mein y a produit les mêmes
-effets. Dans les années qui précèdent 1874, il s'y commettait en moyenne
-22 suicides par an; en 1874, il y en eut 32, soit 45 % en plus.
-
-On n'a pas oublié le fameux krach qui se produisit à la Bourse de Paris
-pendant l'hiver de 1882. Les conséquences s'en firent sentir non
-seulement à Paris, mais dans toute la France. De 1874 à 1886,
-l'accroissement moyen annuel n'est que de 2 %; en 1882, il est de 7 %.
-De plus, il n'est pas également réparti entre les différents moments de
-l'année, mais il a lieu surtout pendant les trois premiers mois,
-c'est-à-dire à l'instant précis où le krach s'est produit. À ce seul
-trimestre reviennent les 59 centièmes de l'augmentation totale. Cette
-élévation est si bien le fait de circonstances exceptionnelles que, non
-seulement on ne la rencontre pas en 1881, mais qu'elle a disparu en
-1883, quoique cette dernière année ait, dans l'ensemble, un peu plus de
-suicides que la précédente:
-
-/*
-+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
-| | 1881. | 1882. | 1883. |
-+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
-|Année totale | 6.741 | 7.213 (+ 7 %) | 7.267 |
-+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
-|Premier trimestre| 1.589 | 1.770 (+ 11 %) | 1.604 |
-+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
-*/
-
-Ce rapport ne se constate pas seulement dans quelques cas exceptionnels;
-il est la loi. Le chiffre des faillites est un baromètre qui reflète
-avec une suffisante sensibilité les variations par lesquelles passe la
-vie économique. Quand, d'une année à l'autre, elles deviennent
-brusquement plus nombreuses, on peut être assuré qu'il s'est produit
-quelque grave perturbation. De 1845 à 1869, il y a eu, à trois reprises,
-de ces élévations soudaines, symptômes de crises. Tandis que, pendant
-cette période, l'accroissement annuel du nombre des faillites est de 3,2
-%, il est de 26 % en 1847, de 37 % en 1854, et de 20 % en 1861. Or, à
-ces trois moments, on constate également une ascension
-exceptionnellement rapide dans le chiffre des suicides. Tandis que,
-pendant ces 24 années, l'augmentation moyenne annuelle est seulement de
-2 %, elle est de 17 % en 1847, de 8 % en 1854, de 9 % en 1861.
-
-Mais à quoi ces crises doivent-elles leur influence? Est-ce parce que,
-en faisant fléchir la fortune publique, elles augmentent la misère?
-Est-ce parce que la vie devient plus difficile qu'on y renonce plus
-volontiers? L'explication séduit par sa simplicité; elle est d'ailleurs
-conforme à la conception courante du suicide. Mais elle est contredite
-par les faits.
-
-En effet, si les morts volontaires augmentaient parce que la vie devient
-plus rude, elles devraient diminuer sensiblement quand l'aisance devient
-plus grande. Or si, quand le prix des aliments de première nécessité
-s'élève avec excès, les suicides font généralement de même, on ne
-constate pas qu'ils s'abaissent au-dessous de la moyenne dans le cas
-contraire. En Prusse, en 1850, le cours du blé descend au point le plus
-bas qu'il ait atteint pendant toute la période 1848-81; il était à 6
-marcs 91 les 50 kilogrammes; cependant, à ce moment même, les suicides
-passent de 1.527, où ils étaient en 1849, à 1.736, soit une augmentation
-de 13 %, et ils continuent à s'accroître pendant les années 1851, 1852,
-1853 quoique le bon marché persiste. En 1858-59, un nouvel avilissement
-se produit; néanmoins les suicides s'élèvent de 2.038 en 1857 à 2.126 en
-1858, à 2.146 en 1859. De 1863 à 1866, les prix qui avaient atteint 11
-marcs 04 en 1861 tombent progressivement jusqu'à 7 marcs 95 en 1864 et
-restent très modérés, pendant toute la période; les suicides, pendant ce
-même temps, augmentent de 17 % (2.112 en 1862, 2.485 en 1866)[247]. On
-observe en Bavière des faits analogues. D'après une courbe construite
-par Mayr[248] pour la période 1835-61, c'est pendant les années 1857-58
-et 1858-59 que le prix du seigle a été le plus bas; or, les suicides
-qui, en 1857, n'étaient qu'au nombre de 286 montent à 329 en 1858, puis
-à 387 en 1859. Le même phénomène s'était déjà produit pendant les
-années 1848-50: le blé, à ce moment, avait été très bon marché comme
-dans toute l'Europe. Et cependant, malgré une diminution légère et
-provisoire, due aux événements politiques et dont nous avons parlé, les
-suicides se maintinrent au même niveau. On en comptait 217 en 1847, il
-y en avait encore 215 en 1848 et si, en 1849, ils descendirent un
-instant à 189, dès 1850, ils remontèrent et s'élevèrent jusqu'à 250.
-
-C'est si peu l'accroissement de la misère qui fait l'accroissement des
-suicides que même des crises heureuses, dont l'effet est d'accroître
-brusquement la prospérité d'un pays, agissent sur le suicide tout comme
-des désastres économiques.
-
-La conquête de Rome par Victor-Emmanuel en 1870, en fondant
-définitivement l'unité de l'Italie, a été pour ce pays le point de
-départ d'un mouvement de rénovation qui est en train d'en faire une des
-grandes puissances de l'Europe. Le commerce et l'industrie en reçurent
-une vive impulsion et des transformations s'y produisirent avec une
-extraordinaire rapidité. Tandis qu'en 1876, 4.459 chaudières à vapeur,
-d'une force totale de 54.000 chevaux, suffisaient aux besoins
-industriels, en 1887 le nombre des machines était de 9.983 et leur
-puissance, portée à 167.000 chevaux-vapeur, était triplée.
-Naturellement, la quantité des produits augmenta pendant le même temps
-selon la même proportion[249]. Les échanges suivirent la progression;
-non seulement la marine marchande, les voies de communication et de
-transport se développèrent, mais le nombre des choses et des gens
-transportés doubla[250]. Comme cette suractivité générale amena une
-élévation des salaires (on estime à 35 % l'augmentation de 1873 à 1889),
-la situation matérielle des travailleurs s'améliora, d'autant plus que,
-au même moment, le prix du pain alla en baissant[251]. Enfin, d'après
-les calculs de Bodio, la richesse privée serait passée de 45 milliards
-et demi, en moyenne, pendant la période 1875-80, à 51 milliards pendant
-les années 1880-85 et 54 milliards et demi en 1885-90[252].
-
-Or, parallèlement à cette renaissance collective, on constate un
-accroissement exceptionnel dans le nombre des suicides. De 1866 à 1870,
-ils étaient à peu près restés constants; de 1871 à 1877 ils augmentent
-de 36 %. Il y avait en
-
-/*
-+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
-|1864-70.|29 suicides pour 1 million|1874.|37 suicides pour 1 million|
-+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
-|1871 |31 -- -- -- |1875.|34 -- -- -- |
-+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
-|1872 |33 -- -- -- |1876.|36,5 -- -- -- |
-+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
-|1873 |36 -- -- -- |1877.|40,6 -- -- -- |
-+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
-*/
-
-
-Et depuis, le mouvement a continué. Le chiffre total qui était de 1.139
-en 1877 est passé à 1.463 en 1889, soit une nouvelle augmentation de 28
-%.
-
-En Prusse, le même phénomène s'est produite deux reprises. En 1866, ce
-royaume reçoit un premier accroissement. Il s'annexe plusieurs provinces
-importantes en même temps qu'il devient le chef de la confédération du
-Nord. Ce gain de gloire et de puissance est aussitôt accompagné d'une
-brusque poussée de suicides. Pendant la période 1856-60, il y avait eu,
-année moyenne, 123 suicides pour 1 million, et 122 seulement pendant les
-années 1861-65. Dans le quinquennium 1866-70, malgré la baisse qui se
-produisit en 1870, la moyenne s'élève à 133. L'année 1867, celle qui
-suivit immédiatement la victoire, est celle où le suicide atteignit le
-plus haut point auquel il fût parvenu depuis 1816 (1 suicide par 5.432
-habitants tandis que, en 1864, il n'y avait qu'un cas sur 8.739).
-
-Au lendemain de la guerre de 1870, une nouvelle transformation heureuse
-se produit. L'Allemagne est unifiée et placée tout entière sous
-l'hégémonie de la Prusse. Une énorme indemnité de guerre vient grossir
-la fortune publique; le commerce et l'industrie prennent leur essor.
-Jamais le développement du suicide n'a été aussi rapide. De 1875 à 1886
-il augmente de 90 %, passant de 3.278 cas à 6.212.
-
-Les Expositions universelles, quand elles réussissent, sont considérées
-comme un événement heureux dans la vie d'une société. Elles stimulent
-les affaires, amènent plus d'argent dans le pays et passent pour
-augmenter la prospérité publique, surtout dans la ville même où elles
-ont lieu. Et cependant, il n'est pas impossible que, finalement, elles
-se soldent par une élévation considérable du chiffre des suicides. C'est
-ce qui paraît surtout avoir eu lieu pour l'Exposition de 1878.
-L'augmentation a été, cette année, la plus élevée qui se fût produite de
-1874 à 1886. Elle fut de 8 %, par conséquent supérieure à celle qu'a
-déterminée le krach de 1882. Et ce qui ne permet guère de supposer que
-cette recrudescence ait une autre cause que l'Exposition, c'est que les
-86 centièmes de cet accroissement ont eu lieu juste pendant les six mois
-qu'elle a duré.
-
-En 1889, le même fait ne s'est pas reproduit pour l'ensemble de la
-France. Mais il est possible que la crise boulangiste, par l'influence
-dépressive qu'elle a exercé sur la marche des suicides, ait neutralisé
-les effets contraires de l'Exposition. Ce qui est certain, c'est qu'à
-Paris, et quoique les passions politiques déchaînées aient dû avoir la
-même action que dans le reste du pays, les choses se passèrent comme en
-1878. Pendant les 7 mois de l'Exposition, les suicides augmentèrent de
-près de 10 %, exactement 9,66, tandis que, dans le reste de l'année, ils
-restèrent au-dessous de ce qu'ils avaient été en 1888 et de ce qu'ils
-furent ensuite en 1890.
-
-/*
-+-----------------------------------------------+------+------+------+
-| | 1888 | 1889 | 1890 |
-+-----------------------------------------------+------+------+------+
-|Les sept mois qui correspondent à l'Exposition.| 517 | 567 | 540 |
-+-----------------------------------------------+------+------+------+
-|Les cinq autres mois. | 319 | 311 | 356 |
-+-----------------------------------------------+------+------+------+
-*/
-
-On peut se demander si, sans le boulangisme, la hausse n'aurait pas été
-plus prononcée.
-
-Mais ce qui démontre mieux encore que la détresse économique n'a pas
-l'influence aggravante qu'on lui a souvent attribuée, c'est qu'elle
-produit plutôt l'effet contraire. En Irlande, où le paysan mène une vie
-si pénible, on se tue très peu. La misérable Calabre ne compte, pour
-ainsi dire, pas de suicides; l'Espagne en a dix fois moins que la
-France. On peut même dire que la misère protège. Dans les différents
-départements français, les suicides sont d'autant plus nombreux qu'il y
-a plus de gens qui vivent de leurs revenus.
-
-[Illustration: Planche V.
-
-SUICIDE ET RICHESSE.]
-
-/*
-+-------------------------------------+------------------------------+
-|Départements où il se commet |Nombre moyen des personnes |
-|par 100.000 habitants |vivant de leurs revenus par |
-|(1878-1887). |1.000 habitants, dans chaque |
-| |groupe de départements (1886).|
-+-------------------------------------+------------------------------+
-|De 48 à 43 suicides ( 5 départements)| 127 |
-+-------------------------------------+------------------------------+
-|De 38 à 31 -- ( 6 -- )| 73 |
-+-------------------------------------+------------------------------+
-|De 30 à 24 -- ( 6 -- )| 69 |
-+-------------------------------------+------------------------------+
-|De 23 à 18 -- (15 -- )| 59 |
-+-------------------------------------+------------------------------+
-|De 17 à 13 -- (18 -- )| 49 |
-+-------------------------------------+------------------------------+
-|De 12 à 8 -- (26 -- )| 49 |
-+-------------------------------------+------------------------------+
-|De 7 à 3 -- (10 -- )| 42 |
-+-------------------------------------+------------------------------+
-*/
-
-
-La comparaison des cartes confirme celle des moyennes (V. Planche V,
-ci-dessus).
-
-Si donc les crises industrielles ou financières augmentent les suicides,
-ce n'est pas parce qu'elles appauvrissent, puisque des crises de
-prospérité ont le même résultat; c'est parce qu'elles sont des crises,
-c'est-à-dire des perturbations de l'ordre collectif[253]. Toute rupture
-d'équilibre, alors même qu'il en résulte une plus grande aisance et un
-rehaussement de la vitalité générale, pousse à la mort volontaire.
-Toutes les fois que de graves réarrangements se produisent dans le corps
-social, qu'ils soient dus à un soudain mouvement de croissance ou à un
-cataclysme inattendu, l'homme se tue plus facilement. Comment est-ce
-possible? Comment ce qui passe généralement pour améliorer l'existence
-peut-il en détacher?
-
-Pour répondre à cette question, quelques considérations préjudicielles
-sont nécessaires.
-
-
-
-
-II.
-
-Un vivant quelconque ne peut être heureux et même ne peut vivre que si
-ses besoins sont suffisamment en rapport avec ses moyens. Autrement,
-s'ils exigent plus qu'il ne peut leur être accordé ou simplement autre
-chose, ils seront froissés sans cesse et ne pourront fonctionner sans
-douleur. Or, un mouvement qui ne peut se produire sans souffrance tend à
-ne pas se reproduire. Des tendances qui ne sont pas satisfaites
-s'atrophient et, comme la tendance à vivre n'est que la résultante de
-toutes les autres, elle ne peut pas ne pas s'affaiblir si les autres se
-relâchent.
-
-Chez l'animal, du moins à l'état normal, cet équilibre s'établit avec
-une spontanéité automatique parce qu'il dépend de conditions purement
-matérielles. Tout ce que réclame l'organisme, c'est que les quantités de
-substance et d'énergie, employées sans cesse à vivre, soient
-périodiquement remplacées par des quantités équivalentes; c'est que la
-réparation soit égale à l'usure. Quand le vide que la vie a creusé dans
-ses propres ressources est comblé, l'animal est satisfait et ne demande
-rien de plus. Sa réflexion n'est pas assez développée pour imaginer
-d'autres fins que celles qui sont impliquées dans sa nature physique.
-D'un autre côté, comme le travail exigé de chaque organe dépend lui-même
-de l'état général des forces vitales et des nécessités de l'équilibre
-organique, l'usure, à son tour, se règle sur la réparation et la balance
-se réalise d'elle-même. Les limites de l'une sont aussi celles de
-l'autre; elles sont également inscrites dans la constitution même du
-vivant qui n'a pas le moyen de les dépasser.
-
-Mais il n'en est pas de même de l'homme, parce que la plupart de ses
-besoins ne sont pas, ou ne sont pas au même degré, sous la dépendance du
-corps. À la rigueur, on peut encore considérer comme déterminable la
-quantité d'aliments matériels nécessaires à l'entretien physique d'une
-vie humaine, quoique la détermination soit déjà moins étroite que dans
-le cas précédent et la marge plus largement ouverte aux libres
-combinaisons du désir; car, au delà du minimum indispensable, dont la
-nature est prête à se contenter quand elle procède instinctivement, la
-réflexion, plus éveillée, fait entrevoir des conditions meilleures, qui
-apparaissent comme des fins désirables et qui sollicitent l'activité.
-Néanmoins, on peut admettre que les appétits de ce genre rencontrent tôt
-ou tard une borne qu'ils ne peuvent franchir. Mais comment fixer la
-quantité de bien-être, de confortable, de luxe que peut légitimement
-rechercher un être humain? Ni dans la constitution organique, ni dans la
-constitution psychologique de l'homme, on ne trouve rien qui marque un
-terme à de semblables penchants. Le fonctionnement de la vie
-individuelle n'exige pas qu'ils s'arrêtent ici plutôt que là; la preuve,
-c'est qu'ils n'ont fait que se développer depuis le commencement de
-l'histoire, que des satisfactions toujours plus complètes leur ont été
-apportées et que, pourtant, la santé moyenne n'est pas allée en
-s'affaiblissant. Surtout, comment établir la manière dont ils doivent
-varier selon les conditions, les professions, l'importance relative des
-services, etc.? Il n'est pas de société où ils soient également
-satisfaits aux différents degrés de la hiérarchie sociale. Cependant,
-dans ses traits essentiels, la nature humaine est sensiblement la même
-chez tous les citoyens. Ce n'est donc pas elle qui peut assigner aux
-besoins cette limite variable qui leur serait nécessaire. Par
-conséquent, en tant qu'ils dépendent de l'individu seul, ils sont
-illimités. Par elle-même, abstraction faite de tout pouvoir extérieur
-qui la règle, notre sensibilité est un abîme sans fond que rien ne peut
-combler.
-
-Mais alors, si rien ne vient la contenir du dehors, elle ne peut être
-pour elle-même qu'une source de tourments. Car des désirs illimités sont
-insatiables par définition et ce n'est pas sans raison que
-l'insatiabilité est regardée comme un signe de morbidité. Puisque rien
-ne les borne, ils dépassent toujours et infiniment les moyens dont ils
-disposent; rien donc ne saurait les calmer. Une soif inextinguible est
-un supplice perpétuellement renouvelé. On a dit, il est vrai, que c'est
-le propre de l'activité humaine de se déployer sans terme assignable et
-de se proposer des fins qu'elle ne peut pas atteindre. Mais il est
-impossible d'apercevoir comment un tel état d'indétermination se
-concilie plutôt avec les conditions de la vie mentale qu'avec les
-exigences de la vie physique. Quelque plaisir que l'homme éprouve à
-agir, à se mouvoir, à faire effort, encore faut-il qu'il sente que ses
-efforts ne sont pas vains et qu'en marchant il avance. Or, on n'avance
-pas quand on ne marche vers aucun but ou, ce qui revient au même, quand
-le but vers lequel on marche est à l'infini. La distance à laquelle on
-en reste éloigné étant toujours la même quelque chemin qu'on ait fait,
-tout se passe comme si l'on s'était stérilement agité sur place. Même
-les regards jetés derrière soi et le sentiment de fierté que l'on peut
-éprouver en apercevant l'espace déjà parcouru ne sauraient causer qu'une
-bien illusoire satisfaction, puisque l'espace à parcourir n'est pas
-diminué pour autant. Poursuivre une fin inaccessible par hypothèse,
-c'est donc se condamner à un perpétuel état de mécontentement. Sans
-doute, il arrive à l'homme d'espérer contre toute raison et, même
-déraisonnable, l'espérance a ses joies. Il peut donc se faire qu'elle le
-soutienne quelque temps; mais elle ne saurait survivre indéfiniment aux
-déceptions répétées de l'expérience. Or, qu'est-ce que l'avenir peut
-donner de plus que le passé, puisqu'il est à jamais impossible de
-parvenir à un état où l'on puisse se tenir et qu'on ne peut même se
-rapprocher de l'idéal entrevu? Ainsi, plus on aura et plus on voudra
-avoir, les satisfactions reçues ne faisant que stimuler les besoins au
-lieu de les apaiser. Dira-t-on que, par elle-même, l'action est
-agréable? Mais d'abord, c'est à condition qu'on s'aveugle assez pour
-n'en pas sentir l'inutilité. Puis, pour que ce plaisir soit ressenti et
-vienne tempérer et voiler à demi l'inquiétude douloureuse qu'il
-accompagne, il faut tout au moins que ce mouvement sans fin se déploie
-toujours à l'aise et sans être gêné par rien. Mais qu'il vienne à être
-entravé, et l'inquiétude reste seule avec le malaise qu'elle apporte
-avec elle. Or ce serait un miracle s'il ne surgissait jamais quelque
-infranchissable obstacle. Dans ces conditions, on ne tient à la vie que
-par un fil bien ténu et qui, à chaque instant, peut être rompu.
-
-Pour qu'il en soit autrement, il faut donc avant tout que les passions
-soient limitées. Alors seulement, elles pourront être mises en harmonie
-avec les facultés et, par suite, satisfaites. Mais puisqu'il n'y a rien
-dans l'individu qui puisse leur fixer une limite, celle-ci doit
-nécessairement leur venir de quelque force extérieure à l'individu. Il
-faut qu'une puissance régulatrice joue pour les besoins moraux le même
-rôle que l'organisme pour les besoins physiques. C'est dire que cette
-puissance ne peut être que morale. C'est réveil de la conscience qui est
-venu rompre l'état d'équilibre dans lequel sommeillait l'animal; seule
-donc la conscience peut fournir les moyens de le rétablir. La contrainte
-matérielle serait ici sans effet; ce n'est pas avec des forces
-physico-chimiques qu'on peut modifier les coeurs. Dans la mesure où les
-appétits ne sont pas automatiquement contenus par des mécanismes
-physiologiques, ils ne peuvent s'arrêter que devant une limite qu'ils
-reconnaissent comme juste. Les hommes ne consentiraient pas à borner
-leurs désirs s'ils se croyaient fondés à dépasser la borne qui leur est
-assignée. Seulement, cette loi de justice, ils ne sauraient se la dicter
-à eux-mêmes pour les raisons que nous avons dites. Ils doivent donc la
-recevoir d'une autorité qu'ils respectent et devant laquelle ils
-s'inclinent spontanément. Seule, la société, soit directement et dans
-son ensemble, soit par l'intermédiaire d'un de ses organes, est en état
-de jouer ce rôle modérateur; car elle est le seul pouvoir moral
-supérieur à l'individu, et dont celui-ci accepte la supériorité. Seule,
-elle a l'autorité nécessaire pour dire le droit et marquer aux passions
-le point au delà duquel elles ne doivent pas aller. Seule aussi, elle
-peut apprécier quelle prime doit être offerte en perspective à chaque
-ordre de fonctionnaires, au mieux de l'intérêt commun.
-
-Et en effet, à chaque moment de l'histoire, il y a dans la conscience
-morale des sociétés un sentiment obscur de ce que valent respectivement
-les différents services sociaux, de la rémunération relative qui est due
-à chacun d'eux et, par conséquent, de la mesure de confortable qui
-convient à la moyenne des travailleurs de chaque profession. Les
-différentes fonctions sont comme hiérarchisées dans l'opinion et un
-certain coefficient de bien-être est attribué à chacune selon la place
-qu'elle occupe dans la hiérarchie. D'après les idées reçues, il y a, par
-exemple, une certaine manière de vivre qui est regardée comme la limite
-supérieure que puisse se proposer l'ouvrier dans les efforts qu'il fait
-pour améliorer son existence, et une limite inférieure au-dessous de
-laquelle on tolère difficilement qu'il descende, s'il n'a pas gravement
-démérité. L'une et l'autre sont différentes pour l'ouvrier de la ville
-et celui de la campagne, pour le domestique et pour le journalier, pour
-l'employé de commerce et pour le fonctionnaire, etc., etc. De même
-encore, on blâme le riche qui vit en pauvre, mais on le blâme aussi s'il
-recherche avec excès les raffinements du luxe. En vain les économistes
-protestent; ce sera toujours un scandale pour le sentiment public qu'un
-particulier puisse employer en consommations absolument superflues une
-trop grande quantité de richesses et il semble même que cette
-intolérance ne se relâche qu'aux époques de perturbation morale[254]. Il
-y a donc une véritable réglementation qui, pour n'avoir pas toujours une
-forme juridique, ne laisse pas de fixer, avec une précision relative, le
-maximum d'aisance que chaque classe de la société peut légitimement
-chercher à atteindre. Du reste, l'échelle ainsi dressée, n'a rien
-d'immuable. Elle change, selon que le revenu collectif croît ou décroît
-et selon les changements qui se font dans les idées morales de la
-société. C'est ainsi que ce qui a le caractère du luxe pour une époque,
-ne l'a plus pour une autre; que le bien-être, qui, pendant longtemps,
-n'était octroyé à une classe qu'à titre exceptionnel et surérogatoire,
-finit par apparaître comme rigoureusement nécessaire et de stricte
-équité.
-
-Sous cette pression, chacun, dans sa sphère, se rend vaguement compte du
-point extrême jusqu'où peuvent aller ses ambitions et n'aspire à rien au
-delà. Si, du moins, il est respectueux de la règle et docile à
-l'autorité collective, c'est-à-dire s'il a une saine constitution
-morale, il sent qu'il n'est pas bien d'exiger davantage. Un but et un
-terme sont ainsi marqués aux passions. Sans doute, cette détermination
-n'a rien de rigide ni d'absolu. L'idéal économique assigné à chaque
-catégorie de citoyens, est compris lui-même entre de certaines limites à
-l'intérieur desquelles les désirs peuvent se mouvoir avec liberté. Mais
-il n'est pas illimité. C'est cette limitation relative et la modération
-qui en résulte qui font les hommes contents de leur sort tout en les
-stimulant avec mesure à le rendre meilleur; et c'est ce contentement
-moyen qui donne naissance à ce sentiment de joie calme et active, à ce
-plaisir d'être et de vivre qui, pour les sociétés comme pour les
-individus, est la caractéristique de la santé. Chacun, du moins en
-général, est alors en harmonie avec sa condition et ne désire que ce
-qu'il peut légitimement espérer comme prix normal de son activité.
-D'ailleurs, l'homme n'est pas pour cela condamné à une sorte
-d'immobilité. Il peut chercher à embellir son existence; mais les
-tentatives qu'il fait dans ce sens peuvent ne pas réussir sans le
-laisser désespéré. Car, comme il aime ce qu'il a et ne met pas toute sa
-passion à rechercher ce qu'il n'a pas, les nouveautés auxquelles il lui
-arrive d'aspirer peuvent manquer à ses désirs et à ses espérances sans
-que tout lui manque à la fois. L'essentiel lui reste. L'équilibre de son
-bonheur est stable parce qu'il est défini et il ne suffit pas de
-quelques mécomptes pour le bouleverser.
-
-Toutefois, il ne servirait à rien que chacun considérât comme juste la
-hiérarchie des fonctions telle qu'elle est dressée par l'opinion, si, en
-même temps, on ne considérait comme également juste la façon dont ces
-fonctions se recrutent. Le travailleur n'est pas en harmonie avec sa
-situation sociale, s'il n'est pas convaincu qu'il a bien celle qu'il
-doit avoir. S'il se croit fondé à en occuper une autre, ce qu'il a ne
-saurait le satisfaire. Il ne suffit donc pas que le niveau moyen des
-besoins soit, pour chaque condition, réglé par le sentiment public, il
-faut encore qu'une autre réglementation, plus précise, fixe la manière
-dont les différentes conditions doivent être ouvertes aux particuliers.
-Et en effet, il n'est pas de société où cette réglementation n'existe.
-Elle varie selon les temps et les lieux. Jadis elle faisait de la
-naissance le principe presque exclusif de la classification sociale;
-aujourd'hui, elle ne maintient d'autre inégalité native que celle qui
-résulte de la fortune héréditaire et du mérite. Mais, sous ces formes
-diverses, elle a partout le même objet. Partout aussi, elle n'est
-possible que si elle est imposée aux individus par une autorité qui les
-dépasse, c'est-à-dire par l'autorité collective. Car elle ne peut
-s'établir sans demander aux uns ou aux autres et, plus généralement aux
-uns et aux autres, des sacrifices et des concessions, au nom de
-l'intérêt public.
-
-Certains, il est vrai, ont pensé que cette pression morale deviendrait
-inutile du jour où la situation économique cesserait d'être transmise
-héréditairement. Si, a-t-on dit, l'héritage étant aboli, chacun entre
-dans la vie avec les mêmes ressources, si la lutte entre les
-compétiteurs s'engage dans des conditions de parfaite égalité, nul n'en
-pourra trouver les résultats injustes. Tout le monde sentira
-spontanément que les choses sont comme elles doivent être.
-
-Il n'est effectivement pas douteux que, plus on se rapprochera de cette
-égalité idéale, moins aussi la contrainte sociale sera nécessaire. Mais
-ce n'est qu'une question de degré. Car il y aura toujours une hérédité
-qui subsistera, c'est celle des dons naturels. L'intelligence, le goût,
-la valeur scientifique, artistique, littéraire, industrielle, le
-courage, l'habileté manuelle sont des forces que chacun de nous reçoit
-en naissant, comme le propriétaire-né reçoit son capital, comme le
-noble, autrefois, recevait son titre et sa fonction. Il faudra donc
-encore une discipline morale pour faire accepter de ceux que la nature a
-le moins favorisés la moindre situation qu'ils doivent au hasard de leur
-naissance. Ira-t-on jusqu'à réclamer que le partage soit égal pour tous
-et qu'aucun avantage ne soit fait aux plus utiles et aux plus méritants?
-Mais alors, il faudrait une discipline bien autrement énergique pour
-faire accepter de ces derniers un traitement simplement égal à celui des
-médiocres et des impuissants.
-
-Seulement cette discipline, tout comme la précédente, ne peut être
-utile, que si elle est considérée comme juste par les peuples qui y sont
-soumis. Quand elle ne se maintient plus que par habitude et de force, la
-paix et l'harmonie ne subsistent plus qu'en apparence; l'esprit
-d'inquiétude et le mécontentement sont latents; les appétits,
-superficiellement contenus, ne tardent pas à se déchaîner. C'est ce qui
-est arrivé à Rome et en Grèce quand les croyances sur lesquelles
-reposait la vieille organisation du patriciat et de la plèbe furent
-ébranlées, dans nos sociétés modernes quand les préjugés aristocratiques
-commencèrent à perdre leur ancien ascendant. Mais cet état
-d'ébranlement est exceptionnel; il n'a lieu que quand la société
-traverse quelque crise maladive. Normalement, l'ordre collectif est
-reconnu comme équitable par la grande généralité des sujets. Quand donc
-nous disons qu'une autorité est nécessaire pour l'imposer aux
-particuliers, nous n'entendons nullement que la violence soit le seul
-moyen de l'établir. Parce que cette réglementation est destinée à
-contenir les passions individuelles, il faut qu'elle émane d'un pouvoir
-qui domine les individus; mais il faut également que ce pouvoir soit
-obéi par respect et non par crainte.
-
-Ainsi, il n'est pas vrai que l'activité humaine puisse être affranchie
-de tout frein. Il n'est rien au monde qui puisse jouir d'un tel
-privilège. Car tout être, étant partie de l'univers, est relatif au
-reste de l'univers; sa nature et la manière dont il la manifeste ne
-dépendent donc pas seulement de lui-même, mais des autres êtres qui, par
-suite, le contiennent et le règlent. À cet égard, il n'y a que des
-différences de degrés et de formes entre le minéral et le sujet pensant.
-Ce que l'homme a de caractéristique, c'est que le frein auquel il est
-soumis n'est pas physique, mais moral, c'est-à-dire social. Il reçoit sa
-loi non d'un milieu matériel qui s'impose brutalement à lui, mais d'une
-conscience supérieure à la sienne et dont il sent la supériorité. Parce
-que la majeure et la meilleure partie de sa vie dépasse le corps, il
-échappe au joug du corps, mais il subit celui de la société.
-
-Seulement, quand la société est troublée, que ce soit par une crise
-douloureuse ou par d'heureuses mais trop soudaines transformations, elle
-est provisoirement incapable d'exercer cette action; et voilà d'où
-viennent ces brusques ascensions de la courbe des suicides dont nous
-avons, plus haut, établi l'existence.
-
-En effet, dans les cas de désastres économiques, il se produit comme un
-déclassement qui rejette brusquement certains individus dans une
-situation inférieure à celle qu'ils occupaient jusqu'alors. Il faut donc
-qu'ils abaissent leurs exigences, qu'ils restreignent leurs besoins,
-qu'ils apprennent à se contenir davantage. Tous les fruits de l'action
-sociale sont perdus en ce qui les concerne; leur éducation morale est à
-refaire. Or, ce n'est pas en un instant que la société peut les plier à
-cette vie nouvelle et leur apprendre à exercer sur eux ce surcroît de
-contention auquel ils ne sont pas accoutumés. Il en résulte qu'ils ne
-sont pas ajustés à la condition qui leur est faite et que la perspective
-même leur en est intolérable; de là des souffrances qui les détachent
-d'une existence diminuée avant même qu'ils en aient fait l'expérience.
-
-Mais il n'en est pas autrement si la crise a pour origine un brusque
-accroissement de puissance et de fortune. Alors, en effet, comme les
-conditions de la vie sont changées, l'échelle d'après laquelle se
-réglaient les besoins ne peut plus rester la même; car elle varie avec
-les ressources sociales, puisqu'elle détermine en gros la part qui doit
-revenir à chaque catégorie de producteurs. La graduation en est
-bouleversée; mais d'autre part, une graduation nouvelle ne saurait être
-improvisée. Il faut du temps pour qu'hommes et choses soient à nouveau
-classés par la conscience publique. Tant que les forces sociales, ainsi
-mises en liberté, n'ont pas retrouvé l'équilibre, leur valeur respective
-reste indéterminée et, par conséquent, toute réglementation fait défaut
-pour un temps. On ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est
-pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les
-revendications et les espérances légitimes, quelles sont celles qui
-passent la mesure. Par suite, il n'est rien à quoi on ne prétende. Pour
-peu que cet ébranlement soit profond, il atteint même les principes qui
-président à la répartition des citoyens entre les différents emplois.
-Car comme les rapports entre les diverses parties de la société sont
-nécessairement modifiés, les idées qui expriment ces rapports ne peuvent
-plus rester les mêmes. Telle classe, que la crise a plus spécialement
-favorisée, n'est plus disposée à la même résignation, et, par
-contrecoup, le spectacle de sa fortune plus grande éveille autour et
-au-dessous d'elle toute sorte de convoitises. Ainsi, les appétits,
-n'étant plus contenus par une opinion désorientée, ne savent plus où
-sont les bornes devant lesquelles ils doivent s'arrêter. D'ailleurs, à
-ce même moment, ils sont dans un état d'éréthisme naturel par cela seul
-que la vitalité générale est plus intense. Parce que la prospérité
-s'est accrue, les désirs sont exaltés. La proie plus riche qui leur est
-offerte les stimule, les rend plus exigeants, plus impatients de toute
-règle, alors justement que les règles traditionnelles ont perdu de leur
-autorité. L'état de dérèglement ou d'_anomie_ est donc encore renforcé
-par ce fait que les passions sont moins disciplinées au moment même où
-elles auraient besoin d'une plus forte discipline.
-
-Mais alors leurs exigences mêmes font qu'il est impossible de les
-satisfaire. Les ambitions surexcitées vont toujours au delà des
-résultats obtenus, quels qu'ils soient; car elles ne sont pas averties
-qu'elles ne doivent pas aller plus loin. Rien donc ne les contente et
-toute cette agitation s'entretient perpétuellement elle-même sans
-aboutir à aucun apaisement. Surtout, comme cette course vers un but
-insaisissable ne peut procurer d'autre plaisir que celui de la course
-elle-même, si toutefois c'en est un, qu'elle vienne à être entravée, et
-l'on reste les mains entièrement vides. Or, il se trouve qu'en même
-temps la lutte devient plus violente et plus douloureuse, à la fois
-parce qu'elle est moins réglée et que les compétitions sont plus
-ardentes. Toutes les classes sont aux prises parce qu'il n'y a plus de
-classement établi. L'effort est donc plus considérable au moment où il
-devient plus improductif. Comment, dans ces conditions, la volonté de
-vivre ne faiblirait-elle pas?
-
-Cette explication est confirmée par la singulière immunité dont
-jouissent les pays pauvres. Si la pauvreté protège contre le suicide,
-c'est que, par elle-même, elle est un frein. Quoiqu'on fasse, les
-désirs, dans une certaine mesure, sont obligés de compter avec les
-moyens; ce qu'on a sert en partie de point de repère pour déterminer ce
-qu'on voudrait avoir. Par conséquent, moins on possède, et moins on est
-porté à étendre sans limites le cercle de ses besoins. L'impuissance, en
-nous astreignant à la modération, nous y habitue, outre que, là où la
-médiocrité est générale, rien ne vient exciter l'envie. La richesse, au
-contraire, par les pouvoirs qu'elle confère, nous donne l'illusion que
-nous ne relevons que de nous-mêmes. En diminuant la résistance que nous
-opposent les choses, elle nous induit à croire qu'elles peuvent être
-indéfiniment vaincues. Or, moins on se sent limité, plus toute
-limitation paraît insupportable. Ce n'est donc pas sans raison que tant
-de religions ont célébré les bienfaits et la valeur morale de la
-pauvreté. C'est qu'elle est, en effet, la meilleure des écoles pour
-apprendre à l'homme à se contenir. En nous obligeant à exercer sur nous
-une constante discipline, elle nous prépare à accepter docilement la
-discipline collective, tandis que la richesse, en exaltant l'individu,
-risque toujours d'éveiller cet esprit de rébellion qui est la source
-même de l'immoralité. Sans doute, ce n'est pas une raison pour empêcher
-l'humanité d'améliorer sa condition matérielle. Mais si le danger moral
-qu'entraîne tout accroissement de l'aisance n'est pas sans remède,
-encore faut-il ne pas le perdre de vue.
-
-III.
-
-Si, comme dans les cas précédents, l'anomie ne se produisait jamais que
-par accès intermittents et sous forme de crises aiguës, elle pourrait
-bien faire de temps en temps varier le taux social des suicides; elle
-n'en serait pas un facteur régulier et constant. Mais il y a une sphère
-de la vie sociale où elle est actuellement à l'état chronique, c'est le
-monde du commerce et de l'industrie.
-
-Depuis un siècle, en effet, le progrès économique a principalement
-consisté à affranchir les relations industrielles de toute
-réglementation. Jusqu'à des temps récents, tout un système de pouvoirs
-moraux avait pour fonction de les discipliner. Il y avait d'abord la
-religion dont l'influence se faisait sentir également sur les ouvriers
-et sur les maîtres, sur les pauvres et sur les riches. Elle consolait
-les premiers et leur apprenait à se contenter de leur sort en leur
-enseignant que l'ordre social est providentiel, que la pari de chaque
-classe a été fixée par Dieu lui-même, et en leur faisant espérer d'un
-monde à venir de justes compensations aux inégalités de celui-ci. Elle
-modérait les seconds en leur rappelant que les intérêts terrestres ne
-sont pas le tout de l'homme, qu'ils doivent être subordonnés à d'autres,
-plus élevés, et, par conséquent, qu'ils ne méritent pas d'être
-poursuivis sans règle ni sans mesure. Le pouvoir temporel, de son côté,
-par la suprématie qu'il exerçait sur les fonctions économiques, par
-l'état relativement subalterne où il les maintenait, en contenait
-l'essor. Enfin, au sein même du monde des affaires, les corps de
-métiers, en réglementant les salaires, le prix des produits et la
-production elle-même, fixaient indirectement le niveau moyen des revenus
-sur lequel, par la force des choses, se règlent en partie les besoins.
-En décrivant cette organisation, nous, n'entendons pas, au reste, la
-proposer comme un modèle. Il est clair que, sans de profondes
-transformations, elle ne saurait convenir aux sociétés actuelles. Tout
-ce que nous constatons, c'est qu'elle existait, qu'elle avait des effets
-utiles et qu'aujourd'hui rien n'en tient lieu.
-
-En effet, la religion a perdu la plus grande partie de son empire. Le
-pouvoir gouvernemental, au lieu d'être le régulateur de la vie
-économique, en est devenu l'instrument et le serviteur. Les écoles les
-plus contraires, économistes orthodoxes et socialistes extrêmes,
-s'entendent pour le réduire au rôle d'intermédiaire, plus ou moins
-passif, entre les différentes fonctions sociales. Les uns veulent en
-faire simplement le gardien des contrats individuels; les autres lui
-laissent pour tâche le soin de tenir la comptabilité collective,
-c'est-à-dire d'enregistrer les demandes des consommateurs, de les
-transmettre aux producteurs, d'inventorier le revenu total et de le
-répartir d'après une formule établie. Mais les uns et les autres lui
-refusent toute qualité pour se subordonner le reste des organes sociaux
-et les faire converger vers un but qui les domine. De part et d'autre,
-on déclare que les nations doivent avoir pour seul ou principal objectif
-de prospérer industriellement; c'est ce qu'implique le dogme du
-matérialisme économique qui sert également de base à ces systèmes, en
-apparence opposés. Et comme ces théories ne font qu'exprimer l'état de
-l'opinion, l'industrie, au lieu de continuer à être regardée comme un
-moyen en vue d'une fin qui la dépasse, est devenue la fin suprême des
-individus et des sociétés. Mais alors il est arrivé que les appétits
-qu'elle met en jeu se sont trouvés affranchis de toute autorité qui les
-limitât. Cette apothéose du bien-être, en les sanctifiant, pour ainsi
-dire, les a mis au-dessus de toute loi humaine. Il semble qu'il y ait
-une sorte de sacrilège à les endiguer. C'est pourquoi, même la
-réglementation purement utilitaire que le monde industriel lui-même
-exerçait sur eux, par l'intermédiaire des corporations, n'a pas réussi à
-se maintenir. Enfin, ce déchaînement des désirs a encore été aggravé par
-le développement même de l'industrie et l'extension presque indéfinie du
-marché. Tant que le producteur ne pouvait écouler ses produits que dans
-le voisinage immédiat, la modicité du gain possible ne pouvait pas
-surexciter beaucoup l'ambition. Mais maintenant qu'il peut presque
-prétendre à avoir pour client le monde entier, comment, devant ces
-perspectives sans bornes, les passions accepteraient-elles encore qu'on
-les bornât comme autrefois?
-
-Voilà d'où vient l'effervescence qui règne dans cette partie de la
-société, mais qui, de là, s'est étendue au reste. C'est que l'état de
-crise et d'anomie y est constant et, pour ainsi dire, normal. Du haut en
-bas de l'échelle, les convoitises sont soulevées sans qu'elles sachent
-où se poser définitivement. Rien ne saurait les calmer, puisque le but
-où elles tendent est infiniment au delà de tout ce qu'elles peuvent
-atteindre. Le réel paraît sans valeur au prix de ce qu'entrevoient comme
-possible les imaginations enfiévrées; on s'en détache donc, mais pour se
-détacher ensuite du possible quand, à son tour, il devient réel. On a
-soif de choses nouvelles, de jouissances ignorées, de sensations
-innommées, mais qui perdent toute leur saveur dès qu'elles sont connues.
-Dès lors, que le moindre revers survienne et l'on est sans forces pour
-le supporter. Toute cette fièvre tombe et l'on s'aperçoit combien ce
-tumulte était stérile et que toutes ces sensations nouvelles,
-indéfiniment accumulées, n'ont pas réussi à constituer un solide capital
-de bonheur sur lequel on pût vivre aux jours d'épreuves. Le sage, qui
-sait jouir des résultats acquis sans éprouver perpétuellement le besoin
-de les remplacer par d'autres, y trouve de quoi se retenir à la vie
-quand l'heure des contrariétés a sonné. Mais l'homme qui a toujours tout
-attendu de l'avenir, qui a vécu les yeux fixés sur le futur, n'a rien
-dans son passé qui le réconforte contre les amertumes du présent; car le
-passé n'a été pour lui qu'une série d'étapes impatiemment traversées. Ce
-qui lui permettait de s'aveugler sur lui-même, c'est qu'il comptait
-toujours trouver plus loin le bonheur qu'il n'avait pas encore rencontré
-jusque-là. Mais voici qu'il est arrêté dans sa marche; dès lors, il n'a
-plus rien ni derrière lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son
-regard. La fatigue, du reste, suffit, à elle seule, pour produire le
-désenchantement, car il est difficile de ne pas sentir, à la longue,
-l'inutilité d'une poursuite sans terme.
-
-On peut même se demander si ce n'est pas surtout cet état moral qui rend
-aujourd'hui si fécondes en suicides les catastrophes économiques. Dans
-les sociétés où il est soumis à une saine discipline, l'homme se soumet
-aussi plus facilement aux coups du sort. Habitué à se gêner et à se
-contenir, l'effort nécessaire pour s'imposer un peu plus de gêne lui
-coûte relativement peu. Mais quand, par elle-même, toute limite est
-odieuse, comment une limitation plus étroite ne paraîtrait-elle pas
-insupportable? L'impatience fiévreuse dans laquelle on vit n'incline
-guère à la résignation. Quand on n'a pas d'autre but que de dépasser
-sans cesse le point où l'on est parvenu, combien il est douloureux
-d'être rejeté en arrière! Or, cette même inorganisation qui caractérise
-notre état économique ouvre la porte à toutes les aventures. Comme les
-imaginations sont avides de nouveautés et que rien ne les règle, elles
-tâtonnent au hasard. Nécessairement, les échecs croissent avec les
-risques et, ainsi, les crises se multiplient au moment même où elles
-deviennent plus meurtrières.
-
-Tableau XXIV
-
-_Suicides pour 1 million de sujets de chaque profession._
-
-/*
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-| |COMMERCE|TRANSPORTS|INDUSTRIE|AGRICULTURE|CARRIÈRES |
-| | | | | |libérales |
-| | | | | |[255]. |
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-|France | 440 | | 340 | 240 | 300 |
-|(1878-87)[256].| | | | | |
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-|Suisse (1876). | 664 | 1514 | 577 | 304 | 558 |
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-|Italie | 277 | 152,6 | 80,4 | 26,7 | 618[257] |
-|(1866-76). | | | | | |
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-|Prusse | 754 | | 456 | 315 | 832 |
-|(1883-90). | | | | | |
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-|Bavière | 465 | | 369 | 153 | 454 |
-|(1884-91). | | | | | |
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-|Belgique | 421 | | 160 | 160 | 100 |
-|(1886-90). | | | | | |
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-|Wurtemberg | 273 | | 190 | 206 | |
-|(1873-78). | | | | | |
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-|Saxe (1878). | 341,59 | 71,17 | |
-+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
-*/
-
-Et cependant, ces dispositions sont tellement invétérées que la société
-s'y est faite et s'est accoutumée à les regarder comme normales. On
-répète sans cesse qu'il est dans la nature de l'homme d'être un éternel
-mécontent, d'aller toujours en avant sans trêve et sans repos, vers une
-fin indéterminée. La passion de l'infini est journellement présentée
-comme une marque de distinction morale, alors qu'elle ne peut se
-produire qu'au sein de consciences déréglées et qui érigent en règle le
-dérèglement dont elles souffrent. La doctrine du progrès quand même et
-le plus rapide possible est devenue un article de foi. Mais aussi,
-parallèlement à ces théories qui célèbrent les bienfaits de
-l'instabilité, on en voit apparaître d'autres qui, généralisant la
-situation d'où elles dérivent, déclarent la vie mauvaise, l'accusent
-d'être plus fertile en douleurs qu'en plaisirs et de ne séduire l'homme
-que par des attraits trompeurs. Et comme c'est dans le monde économique
-que ce désarroi est à son apogée, c'est là aussi qu'il fait le plus de
-victimes.
-
-Les fonctions industrielles et commerciales sont, en effet, parmi les
-professions qui fournissent le plus au suicide (V. Tableau XXIV,
-ci-dessus). Elles sont presque au niveau des carrières libérales,
-parfois même elles le dépassent; surtout, elles sont sensiblement plus
-éprouvées que l'agriculture. C'est que l'industrie agricole est celle où
-les anciens pouvoirs régulateurs font encore le mieux sentir leur
-influence et où la fièvre des affaires a le moins pénétré. C'est elle
-qui rappelle le mieux ce qu'était autrefois la constitution générale de
-l'ordre économique. Et encore l'écart serait-il plus marqué si, parmi
-les suicidés de l'industrie, on distinguait les patrons des ouvriers,
-car ce sont probablement les premiers qui sont le plus atteints par
-l'état d'_anomie_. Le taux énorme de la population rentière (720 pour un
-million) montre assez que ce sont les plus fortunés qui souffrent le
-plus. C'est que tout ce qui oblige à la subordination atténue les effets
-de cet état. Les classes inférieures ont du moins leur horizon limité
-par celles qui leur sont superposées et, par cela même, leurs désirs
-sont plus définis. Mais ceux qui n'ont plus que le vide au-dessus d'eux,
-sont presque nécessités à s'y perdre, s'il n'est pas de force qui les
-retienne en arrière.
-
-L'anomie est donc, dans nos sociétés modernes, un facteur régulier et
-spécifique de suicides; elle est une des sources auxquelles s'alimente
-le contingent annuel. Nous sommes, par conséquent, en présence d'un
-nouveau type qui doit être distingué des autres. Il en diffère en ce
-qu'il dépend, non de la manière dont les individus sont attachés à la
-société, mais de la façon dont elle les réglemente. Le suicide égoïste
-vient de ce que les hommes n'aperçoivent plus de raison d'être à la vie;
-le suicide altruiste de ce que cette raison leur paraît être en dehors
-de la vie elle-même; la troisième sorte de suicide, dont nous venons de
-constater l'existence, de ce que leur activité est déréglée et de ce
-qu'ils en souffrent. En raison de son origine, nous donnerons à cette
-dernière espèce le nom de _suicide anomique_.
-
-Assurément, ce suicide et le suicide égoïste ne sont pas sans rapports
-de parenté. L'un et l'autre viennent de ce que la société n'est pas
-suffisamment présente aux individus. Mais la sphère d'où elle est
-absente n'est pas la même dans les deux cas. Dans le suicide égoïste,
-c'est à l'activité proprement collective qu'elle fait défaut, la
-laissant ainsi dépourvue d'objet et de signification. Dans le suicide
-anomique, c'est aux passions proprement individuelles qu'elle manque,
-les laissant ainsi sans frein qui les règle. Il en résulte que, malgré
-leurs relations, ces deux types restent indépendants l'un de l'autre.
-Nous pouvons rapporter à la société tout ce qu'il y a de social en nous,
-et ne pas savoir borner nos désirs; sans être un égoïste, on peut vivre
-à l'état d'anomie, et inversement. Aussi n'est-ce pas dans les mêmes
-milieux sociaux que ces deux sortes de suicides recrutent leur
-principale clientèle; l'un a pour terrain d'élection les carrières
-intellectuelles, le monde où l'on pense, l'autre le monde industriel ou
-commercial.
-
-
-
-
-IV.
-
-Mais l'anomie économique n'est pas la seule qui puisse engendrer le
-suicide.
-
-TABLEAU XXV
-
-_Comparaison des États européens au double point de vue du divorce et du
-suicide._
-
-/*
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-| | DIVORCES ANNUELS | SUICIDES |
-| |pour 1.000 mariages.| par million d'habitants.|
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-| I.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS DE CORPS SONT RARES. |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Norwège. | 0,54 (1875-80) | 73 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Russie. | 1,6 (1871-77) | 30 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Angleterre et Galles.| 1,3 (1871-79) | 68 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Écosse. | 2,1 (1871-81) | |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Italie. | 3,05 (1871-73) | 31 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Finlande. | 3,9 (1875-79) | 30,8 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Moyennes. | 2,07 | 46,5 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-| II.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS DE CORPS |
-| ONT UNE FRÉQUENCE MOYENNE. |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Bavière. | 5,0 (1881) | 90,5 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Belgique | 5,1 (1871-80) | 68,5 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Pays-Bas. | 6,0 (1871-80) | 35,5 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Suède. | 6,4 (1871-80) | 81 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Bade. | 6,5 (1874-79) | 156,6 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|France. | 7,5 (1871-79) | 150 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Wurtemberg. | 8,4 (1876-78) | 162,4 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Prusse. | | 133 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Moyennes. | 6,4 | 109,6 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-| III.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS SONT FRÉQUENTS. |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Saxe-Royale. | 26,9 (1876-80) | 299 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Danemark. | 38 (1871-80) | 258 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Suisse. | 47 (1876-80) | 216 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-|Moyennes. | 37,3 | 257 |
-+---------------------+--------------------+-------------------------+
-*/
-
-Les suicides qui ont lieu quand s'ouvre la crise du veuvage et dont nous
-avons déjà parlé[258], sont dus, en effet, à l'anomie domestique qui
-résulte de la mort d'un des époux. Il se produit alors un bouleversement
-de la famille dont le survivant subit l'influence. Il n'est pas adapté à
-la situation nouvelle qui lui est faite et c'est pourquoi il se tue plus
-facilement.
-
-Mais il est une autre variété du suicide anomique qui doit nous arrêter
-davantage, à la fois parce qu'elle est plus chronique et qu'elle va nous
-servir à mettre en lumière la nature et les fonctions du mariage.
-
-Dans les _Annales de démographie internationale_ (septembre 1882), M.
-Bertillon a publié un remarquable travail sur le divorce, au cours
-duquel il a établi la proposition suivante: dans toute l'Europe, le
-nombre des suicides varie comme celui des divorces et des séparations de
-corps.
-
-Si l'on compare les différents pays à ce double point de vue, on
-constate déjà ce parallélisme (V. Tableau XXV, ci-dessus). Non seulement
-le rapport entre les moyennes est évident, mais la seule irrégularité de
-détail un peu marquée est celle des Pays-Bas où les suicides ne sont pas
-à la hauteur des divorces.
-
-La loi se vérifie avec plus de rigueur encore si l'on compare, non des
-pays différents, mais des provinces différentes d'un même pays. En
-Suisse, notamment, la coïncidence entre ces deux ordres de phénomènes
-est frappante (V. Tableau XXVI, ci-dessous). Ce sont les cantons
-protestants qui comptent le plus de divorces, ce sont eux aussi qui
-comptent le plus de suicides. Les cantons mixtes viennent après, à l'un
-et à l'autre point de vue, et ensuite seulement les cantons catholiques.
-À l'intérieur de chaque groupe, on note les mêmes concordances. Parmi
-les cantons catholiques, Soleure et Appenzell intérieur se distinguent
-par le nombre élevé de leurs divorces; ils se distinguent également par
-le chiffre de leurs suicides. Fribourg, quoique catholique et français,
-a passablement de divorces, il a passablement de suicides. Parmi les
-cantons protestants allemands, il n'en est pas qui aient autant de
-divorces que Schaffouse; Schaffouse tient aussi la tête pour les
-suicides. Enfin les cantons mixtes, à la seule exception d'Argovie, se
-classent exactement de la même manière sous l'un et sous l'autre
-rapport.
-
-TABLEAU XXVI
-
-_Comparaison des cantons suisses au point de vue des divorces et des
-suicides._
-
-/*
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-| |DIVORCES et|SUICIDES | |DIVORCES et|SUICIDES |
-| |séparations| par | |séparations| par |
-| | sur 1.000 |1 million| | sur 1.000 |1 million|
-| | mariages. | | | mariages. | |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-| |
-| I---CANTONS CATHOLIQUES |
-| |
-+--------------------------------------------------------------------+
-| _Français et Italiens._ |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Tessin | 7,6 | 57 |Fribourg | 15,9 | 119 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Valais | 4,0 | 47 | | | |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Moyennes | 5,8 | 50 |Moyennes | 15,9 | 119 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-| _Allemands._ |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Uri | " | 60 |Soleure | 37,7 | 205 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Unterwalden| 4,9 | 20 |Appenzellint| 18,9 | 158 |
-|-le-Haut | | | | | |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Unterwalden| 5,2 | 1 |Zug | 14,8 | 87 |
-|-le-Bas | | | | | |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Schwytz | 5,6 | 70 |Lucerne | 13,0 | 100 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Moyennes | 3,9 | 37,7 |Moyennes | 21,1 | 137,5 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-| |
-| II.---CANTONS PROTESTANTS. |
-| |
-+--------------------------------------------------------------------+
-| _Français_. |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Neufchâtel | 42,4 | 560 |Vaud | 43,5 | 352 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-| _Allemands._ |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Berne | 47,2 | 229 |Schaffouse | 106,0 | 602 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Bâle-ville | 34,5 | 323 |Appenzellext| 100,7 | 213 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Bâle | 33,0 | 288 |Zurich | 80,0 | 288 |
-|-campagne | | | | | 288 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Moyennes | 38,2 | 280 |Moyennes | 92,4 | 307 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-| |
-| III.---CANTONS MIXTES QUANT À LA RELIGION. |
-| |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Argovie | 40,0 | 195 |Genève | 70,5 | 360 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Grisons | 30,9 | 116 |Saint-Gall | 57,6 | 179 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-|Moyennes | 36,9 | 155 |Moyennes | 64,0 | 269 |
-+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
-*/
-
-La même comparaison faite entre les départements français donne le même
-résultat. Les ayant classés en huit catégories d'après l'importance de
-leur mortalité-suicide, nous avons constaté que les groupes, ainsi
-formés, se rangeaient dans le même ordre que sous le rapport des
-divorces et des séparations de corps:
-
-/*
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-| | SUICIDES |MOYENNE DES DIVORCES|
-| |pour 1 million. | et séparations |
-| | |pour 1.000 mariages.|
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-|1er groupe ( 5 départements). |Au-dessous de 50| 2,6 |
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-|2e --- (18 --- ). | De 51 à 75 | 2,9 |
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-|3e --- (15 --- ). | 76 à 100 | 5,0 |
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-|4e --- (19 --- ). | 101 à 150 | 5,4 |
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-|5e --- (10 --- ). | 151 à 200 | 7,5 |
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-|6e --- ( 9 --- ). | 201 à 250 | 8,2 |
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-|7e --- ( 4 --- ). | 251 à 300 | 10,0 |
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-|8e --- ( 5 --- ). | Au-dessus. | 12,4 |
-+------------------------------+----------------+--------------------+
-*/
-
-Ce rapport établi, cherchons à l'expliquer.
-
-Nous ne mentionnerons que pour mémoire l'explication qu'en a
-sommairement proposée M. Bertillon. D'après cet auteur, le nombre des
-suicides et celui des divorces varient parallèlement parce qu'ils
-dépendent l'un et l'autre d'un même facteur: la fréquence plus ou moins
-grande des gens mal équilibrés. En effet, dit-il, il y a d'autant plus
-de divorces dans un pays qu'il y a plus d'époux insupportables. Or, ces
-derniers se recrutent surtout parmi les irréguliers, les individus au
-caractère mal fait et mal pondéré, que ce même tempérament prédispose
-également au suicide. Le parallélisme ne viendrait donc pas de ce que
-l'institution du divorce a, par elle-même, une influence sur le suicide,
-mais de ce que ces deux ordres de faits dérivent d'une même cause qu'ils
-expriment différemment. Mais c'est arbitrairement et sans preuves qu'on
-rattache ainsi le divorce à certaines tares psychopathiques. Il n'y a
-aucune raison de supposer qu'il y a, en Suisse, 15 fois plus de
-déséquilibrés qu'en Italie et de 6 à 7 fois plus qu'en France, et
-cependant les divorces sont, dans le premier de ces pays, 15 fois plus
-fréquents que dans le second et 7 fois environ plus que dans le
-troisième. De plus, pour ce qui est du suicide, nous savons combien les
-conditions purement individuelles sont loin de pouvoir en rendre compte.
-Tout ce qui suit achèvera, d'ailleurs, de démontrer l'insuffisance de
-cette théorie.
-
-Ce n'est pas dans les prédispositions organiques des sujets, mais dans
-la nature intrinsèque du divorce qu'il faut aller chercher la cause de
-cette remarquable relation. Sur ce point, une première proposition peut
-être établie: dans tous les pays pour lesquels nous avons les
-informations nécessaires, les suicides de divorcés sont incomparablement
-supérieurs en nombre à ceux que fournissent les autres parties de la
-population.
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| | SUICIDES SUR UN MILLION DE |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| | Célibataires| Mariés. | Veufs. | Divorces. |
-| | au delà | | | |
-| | de 15 ans. | | | |
-+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
-| |Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|
-+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
-|Prusse | 360 | 120 | 430 | 90 | 1.471| 215 | 1.875| 290 |
-|(1887-1889) | | | | | | | | |
-+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
-|Prusse | 388 | 129 | 498 | 100 | 1.552| 194 | 1.952| 328 |
-|(1883-1890) | | | | | | | | |
-+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
-|Bade | 458 | 93 | 460 | 85 | 1.172| 171 | 1.328| |
-|(1885-1893) | | | | | | | | |
-+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
-|Saxe | | | 481 | 120 | 1.242| 240 | 3.102| 312 |
-|(1847-1858) | | | | | | | | |
-+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
-|Saxe | 555,18 | 821 | 146 | | | 3.252| 389 |
-|(1876) | | | | | | | |
-+------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
-|Wurtemberg | | 226 | 52 | 530| 97 | 1.298| 281 |
-|(1846-1860) | | | | | | | |
-+------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
-|Wurtemberg | 251 | 218 | 405 | 796 |
-|(1873-1892) | | | | |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-*/
-
-
-
-Ainsi, les divorcés des deux sexes se tuent entre trois et quatre fois
-plus que les gens mariés, quoiqu'ils soient plus jeunes (40 ans, en
-France, au lieu de 46 ans), et sensiblement plus que les veufs malgré
-l'aggravation qui résulte pour ces derniers de leur grand âge. Comment
-cela se fait-il? il n'est pas douteux que le changement de régime moral
-et matériel, qui est la conséquence du divorce, doit être pour quelque
-chose dans ce résultat. Mais il ne suffit pas à l'expliquer. En effet,
-le veuvage est un trouble non moins complet de l'existence; il a même,
-en général, des suites beaucoup plus douloureuses puisqu'il n'était pas
-désiré par les époux, tandis que, le plus souvent, le divorce est pour
-eux une délivrance. Et pourtant, les divorcés qui, en raison de leur
-âge, devraient se tuer deux fois moins que les veufs, se tuent partout
-davantage, et jusqu'à deux fois plus dans certains pays. Cette
-aggravation, qui peut être représentée par un coefficient compris entre
-2,5 et 4, ne dépend aucunement de leur changement d'état.
-
-Pour en trouver les causes, reportons-nous à l'une des propositions que
-nous avons précédemment établies. Nous avons vu au chapitre troisième de
-ce même livre que, pour une même société, la tendance des veufs pour le
-suicide était fonction de la tendance correspondante des gens mariés. Si
-les seconds sont fortement protégés, les premiers jouissent d'une
-immunité moindre, sans doute, mais encore importante, et le sexe que le
-mariage préserve le mieux est aussi celui qui est le mieux préservé à
-l'état de veuvage. En un mot, quand la société conjugale est dissoute
-par le décès de l'un des époux, les effets qu'elle avait par rapport au
-suicide continuent à se faire sentir en partie sur le survivant[259].
-Mais alors n'est-il pas légitime de supposer que le même phénomène se
-produit quand le mariage est rompu, non par la mort, mais par un acte
-juridique et que l'aggravation dont souffrent les divorcés est une
-conséquence, non du divorce, mais du mariage auquel il a mis fin? Elle
-doit tenir à une certaine constitution matrimoniale dont les époux
-continuent à subir l'influence, alors même qu'ils sont séparés. S'ils
-ont un si violent penchant au suicide, c'est qu'ils y étaient déjà
-fortement enclins alors qu'ils vivaient ensemble et par le fait même de
-leur vie commune.
-
-TABLEAU XXVII
-
-_Influence du divorce sur l'immunité des époux._
-
-/*
-+-------------------------------+--------------------+---------------+
-| |SUICIDES PAR MILLION| COEFFICIENTS |
-| | de sujets. |de préservation|
-| | | des époux par |
-| PAYS | | rapport aux |
-| | | garçons. |
-| +--------------------+ |
-| | Garçons | Époux. | |
-| | au-dessus | | |
-| | de 15 ans.| | |
-+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
-| |Italie (1884-88).| 145 | 88 | 1,64 |
-|Où le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
-|n'existe pas.|France (1863-68).| 273 | 245,7 | 1,11 |
-| |[260] | | | |
-+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
-| |Bade (1885-93). | 458 | 460 | 0,99 |
-|Où le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
-|est largement|Prusse (1883-90).| 388 | 498 | 0,77 |
-|pratiqué. +-----------------+-----------+--------+---------------+
-| |Prusse (1887-89).| 364 | 431 | 0,83 |
-+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
-| | | Sur 100 suicides de| |
-| | | tout état civil, | |
-| | +-----------+--------+ |
-| | | Garçons. | Époux | |
-| | +-----------+--------+ |
-|Où le divorce| | 27,5 | 52,5 | |
-|est très |Saxe (1879-80). +-----------+--------+ |
-|fréquent. | | Sur 100 habitants | 0,63 |
-|[261] | | mâles de tout état | |
-| | | civil, | |
-| | +-----------+--------+ |
-| | | Garçons. | Époux | |
-| | +-----------+--------+ |
-| | | 42,10 | 52,47 | |
-+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
-*/
-
-Cette proposition admise, la correspondance des divorces et des suicides
-devient explicable. En effet, chez les peuples où le divorce est
-fréquent, cette constitution _sui generis_ du mariage dont il est
-solidaire doit être nécessairement très répandue; car elle n'est pas
-spéciale aux ménages qui sont prédestinés à une dissolution légale. Si
-elle atteint chez eux son maximum, d'intensité, elle doit se retrouver
-chez les autres ou la plupart des autres, quoiqu'à un moindre degré.
-Car, de même que là où il y a beaucoup de suicides il y a beaucoup de
-tentatives de suicides, et que la mortalité ne peut croître sans que la
-morbidité augmente en même temps, il doit y avoir beaucoup de ménages
-plus ou moins proches du divorce là où il y a beaucoup de divorces
-effectifs. Le nombre de ces derniers ne peut donc s'élever, sans que se
-développe et se généralise dans la même mesure cet état de la famille
-qui prédispose au suicide et, par conséquent, il est naturel que les
-deux phénomènes varient dans le même sens.
-
-Outre que cette hypothèse est conforme à tout ce qui a été
-antérieurement démontré, elle est susceptible d'une preuve directe. En
-effet, si elle est fondée, les gens mariés doivent avoir, dans les pays
-où les divorces sont nombreux, une moindre immunité contre le suicide
-que là où le mariage est indissoluble. C'est effectivement ce qui
-résulte des faits, du moins _en ce qui concerne les époux_, comme le
-montre le Tableau XXVII (ci-dessus). L'Italie, pays catholique où le
-divorce est inconnu, est aussi celui où le coefficient de préservation
-des époux est le plus élevé; il est moindre en France où les séparations
-de corps ont toujours été plus fréquentes, et on le voit décroître à
-mesure qu'on passe à des sociétés où le divorce est plus largement
-pratiqué[262].
-
-Nous n'avons pu nous procurer le chiffre des divorces dans le
-grand-duché d'Oldenbourg. Cependant, étant donné que c'est un pays
-protestant, on peut croire qu'ils y sont fréquents, sans l'être pourtant
-avec excès; car la minorité catholique est assez importante. Il doit
-donc, à ce point de vue, être à peu près au même rang que Bade et que la
-Prusse. Or il se classe aussi au même rang au point de vue de l'immunité
-dont y jouissent les époux; 100.000 célibataires au delà de 15 ans
-donnent annuellement 52 suicides, 100.000 époux en commettent 66. Le
-coefficient de préservation pour ces derniers est donc de 0,79, très
-différent, par conséquent, de celui que l'on observe dans les pays
-catholiques où le divorce est rare ou inconnu.
-
-La France nous fournit l'occasion de faire une observation qui confirme
-les précédentes, d'autant mieux qu'elle a plus de rigueur encore. Les
-divorces sont beaucoup plus fréquents dans la Seine que dans le reste du
-pays. En 1885, le nombre des divorces prononcés y était de 23,99 pour
-10.000 ménages réguliers alors que, pour toute la France, la moyenne
-n'était que de 5,65. Or, il suffit de se reporter au tableau XXII pour
-constater que le coefficient de préservation des époux est sensiblement
-moindre dans la Seine qu'en province. Il n'y atteint, en effet, 3
-qu'une seule fois, c'est pour la période de 20 à 25 ans; et encore
-l'exactitude du chiffre est-elle douteuse, car il est calculé d'après un
-trop petit nombre de cas, attendu qu'il n'y a guère annuellement qu'un
-suicide d'époux à cet âge. À partir de 30 ans, le coefficient ne dépasse
-pas 2, il est le plus souvent au-dessous et il devient même inférieur à
-l'unité entre 60 et 70 ans. En moyenne, il est de 1,73. Dans les
-départements, au contraire, il est 5 fois sur 8 supérieur à 3; en
-moyenne, il est de 2,88, c'est-à-dire 1,66 fois plus fort que dans la
-Seine.
-
-Voilà une preuve de plus que le nombre élevé des suicides dans les pays
-où le divorce est répandu ne tient pas à quelque prédisposition
-organique, notamment à la fréquence des sujets déséquilibrés. Car si
-telle était la véritable cause, elle devrait faire sentir ses effets
-aussi bien sur les célibataires que sur les mariés. Or, en fait, ce sont
-ces derniers qui sont le plus atteints. C'est donc que l'origine du mal
-se trouve bien, comme nous l'avons supposé, dans quelque particularité
-soit du mariage, soit de la famille. Reste à choisir entre ces deux
-dernières hypothèses. Cette moindre immunité des époux est-elle due à
-l'état de la société domestique ou à l'état de la société matrimoniale?
-Est-ce l'esprit familial qui est moins bon ou le lien conjugal qui n'est
-pas tout ce qu'il doit être?
-
-Un premier fait qui rend improbable la première explication, c'est que,
-chez les peuples où le divorce est le plus fréquent, la natalité est
-très bonne, par suite, la densité du groupe domestique très élevée. Or
-nous savons que là où la famille est dense, l'esprit de famille est
-généralement fort. Il y a donc tout lieu de croire que c'est dans la
-nature du mariage que se trouve la cause du phénomène.
-
-Et en effet, si c'était à la constitution de la famille qu'il était
-imputable, les épouses, elles aussi, devraient être moins préservées du
-suicide dans les pays où le divorce est d'un usage courant que là où il
-est peu pratiqué; car elles sont aussi bien atteintes que l'époux par le
-mauvais état des relations domestiques. Or c'est exactement l'inverse
-qui a lieu. Le coefficient de préservation des femmes mariées s'élève à
-mesure que celui des époux s'abaisse, c'est-à-dire à mesure que les
-divorces sont plus fréquents, et inversement. Plus le lien conjugal se
-rompt souvent et facilement, plus la femme est favorisée par rapport au
-mari (V. Tableau XXVIII, ci-dessous).
-
-TABLEAU XXVIII
-
-_Influence du divorce sur l'immunité des épouses[263]._
-
-/*
-+---------+-----------------+--------------+------------+------------+
-| | SUICIDES |COEFFICIENT de|COMBIEN le |COMBIEN le |
-| | sur 1 |préservation |coefficient |coefficient |
-| | million de |des |des époux |des épouses |
-| |Filles |Épouses|Épouses|Époux |dépasse-t-il|dépasse-t-il|
-| |au-dessus| | | |de fois |de fois |
-| |de 16 ans| | | |celui des |celui des |
-| | | | | |épouses? |époux? |
-+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
-|Italie | 21 | 22 | 0,95 | 1,64 | 1,72 | |
-+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
-|France | 59 | 62,5 | 0,96 | 1,11 | 1,15 | |
-+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
-|Bade | 93 | 85 | 1,09 | 0,99 | | 1,10 |
-+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
-|Prusse | 129 | 100 | 1,29 | 0,77 | | 1,67 |
-+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
-|Prusse | | | | | | |
-|(1887-89)| 120 | 90 | 1,33 | 0,83 | | 1,60 |
-+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
-| |Sur 100 suicides | | | | |
-| |de tout état | | | | |
-| |civil, | | | | |
-| +---------+-------+-------+------+------------+------------+
-|Saxe |Filles |Épouses| | | | |
-| | 35,3 | 42,6 | | | | |
-| +---------+-------+-------+------+------------+------------+
-| |Sur 100 | | | | |
-| |habitantes de | | | | |
-| |tout état civil, | | | | |
-| +---------+-------+-------+------+------------+------------+
-| | Filles |Épouses| | | | |
-| | 37,97 | 49,74 | 1,19 | 0,63 | | 1,73 |
-+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
-*/
-
-L'inversion entre les deux séries de coefficients est remarquable. Dans
-les pays où le divorce n'existe pas, la femme est moins préservée que
-son mari; mais son infériorité est plus grande en Italie qu'en France où
-le lien matrimonial a toujours été plus fragile. Au contraire, dès que
-le divorce est pratiqué (Bade), le mari est moins préservé que l'épouse
-et l'avantage de celle-ci croît régulièrement à mesure que les divorces
-se développent.
-
-De même que précédemment, le grand-duché d'Oldenbourg se comporte à ce
-point de vue comme les autres pays d'Allemagne où le divorce est d'une
-fréquence moyenne. Un million de filles donnent 203 suicides, un million
-de femmes mariées 156; celles-ci ont donc un coefficient de préservation
-égal à 1,3 bien supérieur à celui des époux qui n'était que de 0,79. Le
-premier est 1,64 fois plus fort que le second, à peu près comme en
-Prusse.
-
-La comparaison de la Seine avec les autres départements français
-confirme cette loi d'une manière éclatante. En province, où l'on divorce
-moins, le coefficient moyen des femmes mariées n'est que de 1,49; il ne
-représente donc que la moitié du coefficient moyen des époux qui est de
-2,88. Dans la Seine, le rapport est renversé. L'immunité des hommes
-n'est que de 1,56 et même de 1,44 si on laisse de côté les chiffres
-douteux qui se rapportent à la période de 20 à 25 ans; l'immunité des
-femmes est de 1,79. La situation de la femme par rapport au mari y est
-donc plus de deux fois meilleure que dans les départements.
-
-On peut faire la même constatation, si l'on compare les différentes
-provinces de Prusse:
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| _Provinces où il y a par 100.000 mariés:_ |
-+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
-| De 810 |COEFFICIENTS| De 371 |COEFFICIENTS| De 229 |COEFFICIENTS|
-| à 405 | de | à 324 | de | à 116 | de |
-|divorcés.|préservation|divorcés.|préservation|divorcés.|préservation|
-| |des épouses.| |des épouses.| |des épouses.|
-+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
-|Berlin | 1,72 |Poméranie| 1 | Posen | 1 |
-+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
-|Brande- | 1,75 | Silésie | 1,18 | Hesse | 1,44 |
-|bourg | | | | | |
-+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
-|Prusse | 1,50 |Prusse | 1 | Hanovre | 0,90 |
-|orientale| |occid. | | | |
-+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
-|Saxe | 2,08 |Schleswig| 1,20 | Pays | 1,25 |
-| | | | | Rhénan | |
-+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
-| | | | |Westpha- | 0,80 |
-| | | | |lie | |
-+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
-*/
-
-Tous les coefficients du premier groupe sont sensiblement supérieurs à
-ceux du second, et c'est dans le troisième que se trouvent les plus
-faibles. La seule anomalie est celle de la Hesse où, pour des raisons
-inconnues, les femmes mariées jouissent d'une immunité assez importante,
-quoique les divorcés y soient peu nombreux[264].
-
-TABLEAU XXIX
-
-_Part proportionnelle de chaque sexe aux suicides de chaque catégorie
-d'état civil dans différents pays d'Europe._
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| | | | EXCÉDENT |
-| | | | moyen, par pays |
-| | | | de la part des |
-| | | +----------+-----------+
-| | SUR 100 SUICIDES | SUR 100 SUICIDES | Épouses | Filles |
-| | de célibataires, | de mariés, |sur celle |sur celle |
-| | il y a | il y a |des filles|des épouses|
-+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
-|Italie | 87 garçons | 79 époux | | |
-| 1871 | 13 filles | 21 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+ | |
-|Italie | 82 garçons | 78 époux | | |
-| 1872 | 18 filles | 22 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+ 6,2 | |
-|Italie | 86 garçons | 79 époux | | |
-| 1873 | 14 filles | 21 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+ | |
-|Italie | 85 garçons | 79 époux | | |
-|1884-88| 15 filles | 21 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
-|France | 84 garçons | 78 époux | | |
-|1863-66| 16 filles | 22 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+ | |
-|France | 84 garçons | 79 époux | 3,6 | |
-|1867-71| 16 filles | 21 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+ | |
-|France | 81 garçons | 81 époux | | |
-|1888-91| 19 filles | 19 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
-|Bade | 84 garçons | 85 époux | | |
-|1869-73| 16 filles | 15 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+ | 1 |
-|Bade | 84 garçons | 85 époux | | |
-|1885-93| 16 filles | 15 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
-|Prusse | 78 garçons | 83 époux | | |
-|1873-75| 22 filles | 17 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+ | 5 |
-|Prusse | 77 garçons | 83 époux | | |
-|1887-89| 23 filles | 17 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
-|Saxe | 77 garçons | 84 époux | | |
-|1866-70| 23 filles | 16 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+ | 7 |
-|Saxe | 80 garçons | 86 époux | | |
-|1879-90| 22 filles | 14 épouses | | |
-+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
-*/
-
-Malgré cette concordance des preuves, soumettons cette loi à une
-dernière vérification. Au lieu de comparer l'immunité des époux à celle
-des épouses, cherchons de quelle manière, différente selon les pays, le
-mariage modifie la situation respective des sexes quant au suicide.
-C'est cette comparaison qui fait l'objet du tableau XXIX. On y voit que,
-dans les pays où le divorce n'existe pas ou n'est établi que depuis peu,
-la femme participe en plus forte proportion aux suicides des mariés
-qu'aux suicides des célibataires. C'est dire que le mariage y favorise
-l'époux plus que l'épouse, et la situation défavorable de cette dernière
-est plus accusée en Italie qu'en France. L'excédent moyen de la part
-proportionnelle des femmes mariées sur celle des filles est, en effet,
-deux fois plus élevé dans le premier de ces deux pays que dans le
-second. Dès qu'on passe aux peuples où l'institution du divorce
-fonctionne largement, le phénomène inverse se produit. C'est la femme
-qui gagne du terrain par le fait du mariage et l'homme qui en perd; et
-le profit qu'elle en tire est plus considérable en Prusse qu'à Bade et
-en Saxe qu'en Prusse. Il atteint son maximum dans le pays où les
-divorces, de leur côté, ont leur fréquence maxima.
-
-On peut donc considérer comme au-dessus de toute contestation la loi
-suivante: _Le mariage favorise d'autant plus la femme au point de vue du
-suicide que le divorce est plus pratiqué, et inversement._
-
-De cette proposition sortent deux conséquences.
-
-La première, c'est que les époux contribuent seuls à cette élévation du
-taux des suicides que l'on observe dans les sociétés où les divorces
-sont fréquents, les épouses, au contraire, s'y tuant moins qu'ailleurs.
-Si donc le divorce ne peut se développer sans que la situation morale de
-la femme s'améliore, il est inadmissible qu'il soit lié à un mauvais
-état de la société domestique de nature à aggraver le penchant au
-suicide; car cette aggravation devrait se produire chez la femme comme
-chez le mari. Un affaiblissement de l'esprit de famille ne peut avoir
-des effets aussi opposés sur les deux sexes: il ne peut pas favoriser la
-mère et atteindre aussi gravement le père. Par conséquent, c'est dans
-l'état du mariage et non dans la constitution de la famille que se
-trouve la cause du phénomène que nous étudions. Et en effet, il est très
-possible que le mariage agisse en sens inverse sur le mari et sur la
-femme. Car si, en tant que parents, ils ont le même objectif, en tant
-que conjoints, leurs intérêts sont différents et souvent antagonistes.
-Il peut donc très bien se faire que, dans certaines sociétés, telle
-particularité de l'institution matrimoniale profite à l'un et nuise à
-l'autre. Tout ce qui précède tend à prouver que c'est précisément le cas
-du divorce.
-
-En second lieu, la même raison nous oblige à rejeter l'hypothèse d'après
-laquelle ce mauvais état du mariage, dont divorces et suicides sont
-solidaires, consisterait simplement en une plus grande fréquence des
-discussions domestiques; car, pas plus que le relâchement du lien
-familial, une telle cause ne saurait avoir pour résultat d'accroître
-l'immunité de la femme. Si le chiffre des suicides, là où le divorce est
-usité, tenait réellement au nombre des querelles conjugales, l'épouse
-devrait en souffrir tout comme l'époux. Il n'y a rien là qui soit de
-nature à la préserver exceptionnellement. Une telle hypothèse est
-d'autant moins soutenable que, la plupart du temps, le divorce est
-demandé par la femme contre le mari (en France, 60 % pour les divorces
-et 83 % pour les séparations de corps[265]). C'est donc que les troubles
-du ménage sont, dans la majeure partie des cas, imputables à l'homme.
-Mais alors il serait inintelligible que, dans les pays où l'on divorce
-beaucoup, l'homme se tuât plus parce qu'il fait plus souffrir sa femme,
-et que la femme, au contraire, s'y tuât moins parce que son mari la fait
-souffrir davantage. D'ailleurs, il n'est pas prouvé que le nombre des
-dissentiments conjugaux croisse comme celui des divorces[266].
-
-Cette hypothèse écartée, il n'en reste plus qu'une de possible. Il faut
-que l'institution même du divorce, par l'action qu'elle exerce sur le
-mariage, détermine au suicide.
-
-Et en effet, qu'est-ce que le mariage? Une réglementation des rapports
-des sexes, qui s'étend non seulement aux instincts physiques que ce
-commerce met en jeu, mais encore aux sentiments de toute sorte que la
-civilisation a peu à peu greffés sur la base des appétits matériels. Car
-l'amour est, chez nous, un fait beaucoup plus mental qu'organique. Ce
-que l'homme cherche chez la femme, ce n'est pas simplement la
-satisfaction du désir génésique. Si ce penchant naturel a été le germe
-de toute l'évolution sexuelle, il s'est progressivement compliqué de
-sentiments esthétiques et moraux, nombreux et variés, et il n'est plus
-aujourd'hui que le moindre élément du _processus_ total et touffu auquel
-il a donné naissance. Au contact de ces éléments intellectuels, il s'est
-lui-même partiellement affranchi du corps et comme intellectualisé. Ce
-sont des raisons morales qui le suscitent autant que des sollicitations
-physiques. Aussi n'a-t-il plus la périodicité régulière et automatique
-qu'il présente chez l'animal. Une excitation psychique peut en tout
-temps l'éveiller: il est de toutes les saisons. Mais précisément parce
-que ces diverses inclinations, ainsi transformées, ne sont pas
-directement placées sous la dépendance de nécessités organiques, une
-réglementation sociale leur est indispensable. Puisqu'il n'y a rien dans
-l'organisme qui les contienne, il faut qu'elles soient contenues par la
-société. Telle est la fonction du mariage. Il règle toute cette vie
-passionnelle, et le mariage monogamique plus étroitement que tout autre.
-Car, en obligeant l'homme à ne s'attacher qu'à une seule femme, toujours
-la même, il assigne au besoin d'aimer un objet rigoureusement défini, et
-ferme l'horizon.
-
-C'est cette détermination qui fait l'état d'équilibre moral dont
-bénéficie l'époux. Parce qu'il ne peut, sans manquer à ses devoirs,
-chercher d'autres satisfactions que celles qui lui sont ainsi permises,
-il y borne ses désirs. La salutaire discipline à laquelle il est soumis
-lui fait un devoir de trouver son bonheur dans sa condition et, par cela
-même, lui en fournit les moyens. D'ailleurs, si sa passion est tenue de
-ne pas varier, l'objet auquel elle est fixée est tenu de ne pas lui
-manquer: car l'obligation est réciproque. Si ses jouissances sont
-définies, elles sont assurées, et cette certitude consolide son assiette
-mentale. Tout autre est la situation du célibataire. Comme il peut
-légitimement s'attacher à ce qui lui plaît, il aspire à tout et rien ne
-le contente. Ce mal de l'infini, que l'anomie apporte partout avec elle,
-peut tout aussi bien atteindre cette partie de notre conscience que
-toute autre; il prend très souvent une forme sexuelle que Musset a
-décrite[267]. Du moment qu'on n'est arrêté par rien, on ne saurait
-s'arrêter soi-même. Au delà des plaisirs dont on a fait l'expérience, on
-en imagine et on en veut d'autres; s'il arrive qu'on ait à peu près
-parcouru tout le cercle du possible, on rêve à l'impossible; on a soif
-de ce qui n'est pas[268]. Comment la sensibilité ne s'exaspérerait-elle
-pas dans cette poursuite qui ne peut pas aboutir? Pour qu'elle en vienne
-à ce point, il n'est même pas nécessaire qu'on ait multiplié à l'infini
-les expériences amoureuses et vécu en Don Juan. L'existence médiocre du
-célibataire vulgaire suffit pour cela. Ce sont sans cesse des espérances
-nouvelles qui s'éveillent et qui sont déçues, laissant derrière elles
-une impression de fatigue et de désenchantement. Comment, d'ailleurs, le
-désir pourrait-il se fixer, puisqu'il n'est pas sûr de pouvoir garder ce
-qui l'attire; car l'anomie est double. De même que le sujet ne se donne
-pas définitivement, il ne possède rien à titre définitif. L'incertitude
-de l'avenir, jointe à sa propre indétermination, le condamne donc à une
-perpétuelle mobilité. De tout cela résulte un état de trouble,
-d'agitation et de mécontentement qui accroît nécessairement les chances
-de suicide.
-
-Or, le divorce implique un affaiblissement de la réglementation
-matrimoniale. Là où il est établi, là surtout où le droit et les moeurs
-en facilitent avec excès la pratique, le mariage n'est plus qu'une forme
-affaiblie de lui-même; c'est un moindre mariage. Il ne saurait donc, au
-même degré, produire ses effets utiles. La borne qu'il mettait au désir
-n'a plus la même fixité; pouvant, être plus aisément ébranlée et
-déplacée, elle contient moins énergiquement la passion et celle-ci, par
-suite, tend davantage à se répandre au delà. Elle se résigne moins
-aisément à la condition qui lui est faite. Le calme, la tranquillité
-morale qui faisait la force de l'époux est donc moindre; elle fait
-place, en quelque mesure, à un état d'inquiétude qui empêche l'homme de
-se tenir à ce qu'il a. Il est, d'ailleurs, d'autant moins porté à
-s'attacher au présent, que la jouissance ne lui en est pas complètement
-assurée: l'avenir est moins garanti. On ne peut pas être fortement
-retenu par un lien qui peut être, à chaque instant, brisé soit d'un côté
-soit de l'autre. On ne peut pas ne pas porter ses regards au delà du
-point où l'on est, quand on ne sent pas le sol ferme sous ses pas. Pour
-ces raisons, dans les pays où le mariage est fortement tempéré par le
-divorce, il est inévitable que l'immunité de l'homme marié soit plus
-faible. Comme, sous un tel régime, il se rapproche du célibataire, il ne
-peut pas ne pas perdre quelques-uns de ses avantages. Par conséquent, le
-nombre total des suicides s'élève[269].
-
-Mais cette conséquence du divorce est spéciale à l'homme; elle n'atteint
-pas l'épouse. En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractère
-moins mental, parce que, d'une manière générale, sa vie mentale est
-moins développée. Ils sont plus immédiatement en rapport avec les
-exigences de l'organisme, les suivent plus qu'ils ne les devancent et y
-trouvent par conséquent un frein efficace. Parce que la femme est un
-être plus instinctif que l'homme, pour trouver le calme et la paix, elle
-n'a qu'à suivre ses instincts. Une réglementation sociale aussi étroite
-que celle du mariage et, surtout, du mariage monogamique ne lui est donc
-pas nécessaire. Or une telle discipline, là même où elle est utile, ne
-va pas sans inconvénients. En fixant pour jamais la condition conjugale,
-elle empêche d'en sortir quoiqu'il puisse arriver. En bornant l'horizon,
-elle ferme les issues et interdit toutes les espérances, même légitimes.
-L'homme lui-même n'est pas sans souffrir de cette immutabilité; mais le
-mal est pour lui largement compensé par les bienfaits qu'il en retire
-d'autre part. D'ailleurs, les moeurs lui accordent certains privilèges
-qui lui permettent d'atténuer, dans une certaine mesure, la rigueur du
-régime. Pour la femme, au contraire, il n'y a ni compensation ni
-atténuation. Pour elle, la monogamie est d'obligation stricte, sans
-tempéraments d'aucune sorte, et, d'un autre côté, le mariage ne lui est
-pas utile, au moins au même degré, pour borner ses désirs qui sont
-naturellement bornés et lui apprendre à se contenter de son sort; mais
-il l'empêche d'en changer s'il devient intolérable. La règle est donc
-pour elle une gêne sans grands avantages. Par suite, tout ce qui
-l'assouplit et l'allège ne peut qu'améliorer la situation de l'épouse.
-Voilà pourquoi le divorce la protège, pourquoi aussi elle y recourt
-volontiers.
-
-C'est donc l'état d'anomie conjugale, produit par l'institution du
-divorce, qui explique le développement parallèle des divorces et des
-suicides. Par conséquent, ces suicides d'époux qui, dans les pays où il
-y a beaucoup de divorces, élèvent le nombre des morts volontaires,
-constituent une variété du suicide anomique. Ils ne viennent pas de ce
-que, dans ces, sociétés, il y a plus de mauvais époux ou plus de
-mauvaises femmes, partant, plus de ménages malheureux. Ils résultent,
-d'une constitution morale _sui generis_ qui a elle-même pour cause, un
-affaiblissement de la réglementation matrimoniale; c'est cette
-constitution, acquise pendant le mariage, qui, en lui survivant, produit
-l'exceptionnelle tendance au suicide que manifestent les divorcés. Du
-reste, nous n'entendons pas dire que cet énervement de la règle soit
-créé de toutes pièces par l'établissement légal du divorce. Le divorce
-n'est jamais proclamé que pour consacrer un état des moeurs qui lui était
-antérieur. Si la conscience publique n'était arrivée peu à peu à juger
-que l'indissolubilité du lien conjugal est sans raison, le législateur
-n'aurait même pas songé à en accroître la fragilité. L'anomie
-matrimoniale peut donc exister dans l'opinion sans être encore inscrite
-dans la loi. Mais, d'un autre côté, c'est seulement quand elle a pris
-une forme légale, qu'elle peut produire toutes ses conséquences. Tant
-que le droit matrimonial n'est pas modifié, il sert tout au moins à
-contenir matériellement les passions; surtout, il s'oppose à ce que le
-goût de l'anomie gagne du terrain, par cela seul qu'il la réprouve.
-C'est pourquoi elle n'a d'effets caractérisés et facilement observables
-que là où elle est devenue une institution juridique.
-
-En même temps que cette explication rend compte et du parallélisme
-observé entre les divorces et les suicides[270] et des variations
-inverses que présente l'immunité des époux et celle des épouses, elle
-est confirmée par plusieurs autres faits:
-
-1° C'est seulement sous le régime du divorce qu'il peut y avoir une
-véritable instabilité matrimoniale; car seul il rompt complètement le
-mariage tandis que la séparation de corps ne fait qu'en suspendre
-partiellement certains effets, sans rendre aux époux leur liberté. Si
-donc cette anomie spéciale aggrave réellement le penchant au suicide,
-les divorcés doivent avoir une aptitude bien supérieure à celle des
-séparés. C'est, en effet, ce qui ressort du seul document que nous
-connaissions sur ce point. D'après un calcul de Legoyt[271], en Saxe,
-pendant la période 1847-1856, un million de divorcés aurait donné en
-moyenne par an 1.400 suicides et un million de séparés 176 seulement. Ce
-dernier taux est même inférieur à celui des époux(318).
-
-2° Si la tendance si forte des célibataires tient en partie à l'anomie
-sexuelle dans laquelle ils vivent d'une manière chronique, c'est surtout
-au moment où le sentiment sexuel est le plus en effervescence que
-l'aggravation dont ils souffrent doit être le plus sensible. Et en
-effet, de 20 à 45 ans, le taux des suicides de célibataires croît
-beaucoup plus vite qu'ensuite; dans le cours de cette période, il
-quadruple tandis que de 45 ans à l'âge du maximum (après 80 ans) il ne
-fait que doubler. Mais, du côté des femmes, la même accélération ne se
-retrouve pas; de 20 à 45 ans, le taux des filles ne devient même pas
-double, il passe seulement de 106 à 171 (V. Tableau XXI). La période
-sexuelle n'affecte donc pas la marche des suicides féminins. C'est bien
-ce qui doit se passer si, comme nous l'avons admis, la femme n'est pas
-très sensible à cette forme d'anomie.
-
-3° Enfin, plusieurs des faits établis au chapitre III de ce même livre
-trouvent une explication dans la théorie qui vient d'être exposée et,
-par cela même, peuvent servir à la vérifier.
-
-Nous avons vu alors que, par lui-même et indépendamment de la famille,
-le mariage, en France, conférait à l'homme un coefficient de
-préservation égal à 1,3. Nous savons maintenant à quoi ce coefficient
-correspond. Il représente les avantages que l'homme retire de
-l'influence régulatrice qu'exerce sur lui le mariage, de la modération
-qu'il impose à ses penchants et du bien-être moral qui en résulte. Mais
-nous avons en même temps constaté que, dans ce même pays, la condition
-de la femme mariée était, au contraire, aggravée tant que la présence
-d'enfants ne venait pas corriger les mauvais effets qu'a, pour elle, le
-mariage. Nous venons d'en dire la raison. Ce n'est pas que l'homme soit,
-par nature, un être égoïste et méchant dont le rôle dans le ménage
-serait de faire souffrir sa compagne. C'est qu'en France où, jusqu'à des
-temps récents, le mariage n'était pas affaibli par le divorce, la règle
-inflexible qu'il imposait à la femme était pour elle un joug très lourd
-et sans profit. Plus généralement, voilà à quelle cause est dû cet
-antagonisme des sexes qui fait que le mariage ne peut pas les favoriser
-également[272]: c'est que leurs intérêts sont contraires; l'un a besoin
-de contrainte et l'autre de liberté.
-
-Il semble bien, d'ailleurs, que l'homme, à un certain moment de sa vie,
-soit affecté par le mariage de la même manière que la femme, quoique
-pour d'autres raisons. Si, comme nous l'avons montré, les trop jeunes
-époux se tuent beaucoup plus que les célibataires du même âge, c'est
-sans doute que leurs passions sont alors trop tumultueuses et trop
-confiantes en elles-mêmes pour pouvoir se soumettre à une règle aussi
-sévère. Celle-ci leur apparaît donc comme un obstacle insupportable
-auquel leurs désirs viennent se heurter et se briser. C'est pourquoi il
-est probable que le mariage ne produit tous ses effets bienfaisants que
-quand l'âge est venu un peu apaiser l'homme et lui faire sentir la
-nécessité d'une discipline[273].
-
-Enfin, nous avons vu dans ce même chapitre III que, là où le mariage
-favorise l'épouse de préférence à l'époux, l'écart entre les deux sexes
-est toujours moindre que là où l'inverse a lieu[274]. C'est la preuve
-que, même dans les sociétés où l'état matrimonial est tout à l'avantage
-de la femme, il lui rend moins de services qu'il n'en rend à l'homme,
-quand c'est ce dernier qui en profite le plus. Elle peut en souffrir
-s'il lui est contraire, plus qu'elle ne peut en bénéficier s'il est
-conforme à ses intérêts. C'est donc qu'elle en a un moindre besoin. Or
-c'est ce que suppose la théorie qui vient d'être exposée. Les résultats
-que nous avons précédemment obtenus et ceux qui découlent du présent
-chapitre se rejoignent donc et se contrôlent mutuellement.
-
-Nous arrivons ainsi à une conclusion assez éloignée de l'idée qu'on se
-fait couramment du mariage et de son rôle. Il passe pour avoir été
-institué en vue de l'épouse et pour protéger sa faiblesse contre les
-caprices masculins. La monogamie, en particulier, est très souvent
-présentée comme un sacrifice que l'homme aurait fait de ses instincts
-polygames pour relever et améliorer la condition de la femme dans le
-mariage. En réalité, quelles que soient les causes historiques qui l'ont
-déterminé à s'imposer cette restriction, c'est à lui qu'elle profite le
-plus. La liberté à laquelle il a ainsi renoncé ne pouvait être pour lui
-qu'une source de tourments. La femme n'avait pas les mêmes raisons d'en
-faire l'abandon et, à cet égard, on peut dire que, en se soumettant à la
-même règle, c'est elle qui a fait un sacrifice[275].
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Formes individuelles des différents types de suicides.
-
-
-Un résultat se dégage dès à présent de notre recherche: c'est qu'il n'y
-a pas un suicide, mais des suicides. Sans doute, le suicide est toujours
-le fait d'un homme qui préfère la mort à la vie. Mais les causes qui le
-déterminent ne sont pas de même nature dans tous les cas: elles sont
-même, parfois, opposées entre elles. Or, il est impossible que la
-différence des causes ne se retrouve pas dans les effets. On peut donc
-être certain qu'il y a plusieurs sortes de suicides qualitativement
-distinctes les unes des autres. Mais ce n'est pas assez d'avoir démontré
-que ces différences doivent exister; on voudrait pouvoir les saisir
-directement par l'observation et savoir en quoi elles consistent. On
-voudrait voir les caractères des suicides particuliers se grouper
-eux-mêmes en classes distinctes, correspondant aux types qui viennent
-d'être distingués. De cette façon, on suivrait la diversité des courants
-suicidogènes depuis leurs origines sociales jusqu'à leurs manifestations
-individuelles.
-
-Cette classification morphologique, qui n'était guère possible au début
-de cette étude, peut être tentée maintenant qu'une classification
-étiologique en fournit la base. Nous n'avons, en effet, qu'à prendre
-pour points de repère les trois sortes de facteurs que nous venons
-d'assigner au suicide et à chercher si les propriétés distinctives qu'il
-revêt en se réalisant chez les individus peuvent en être dérivées et de
-quelle manière. Sans doute, on ne peut déduire ainsi toutes les
-particularités qu'il est susceptible de présenter; car il doit y en
-avoir qui dépendent de la nature propre du sujet. Chaque suicidé donne à
-son acte une empreinte personnelle qui exprime son tempérament, les
-conditions spéciales où il se trouve et qui, par conséquent, ne peut
-être expliquée par les causes sociales et générales du phénomène. Mais
-celles-ci, à leur tour, doivent imprimer aux suicides qu'elles
-déterminent une tonalité _sui generis_, une marque spéciale qui les
-exprime. C'est cette marque collective qu'il s'agit de retrouver.
-
-Il est certain, d'ailleurs, que cette opération ne peut être faite
-qu'avec une exactitude approximative. Nous ne sommes pas en état de
-faire une description méthodique de tous les suicides qui sont
-journellement accomplis par les hommes ou qui ont été commis au cours de
-l'histoire. Nous ne pouvons que relever les caractères les plus généraux
-et les plus frappants sans que nous ayons même de critère objectif pour
-effectuer cette sélection. De plus, pour les rattacher aux causes
-respectives dont ils paraissent dériver, nous ne pourrons procéder que
-déductivement. Tout ce qui nous sera possible, ce sera de montrer qu'ils
-y sont logiquement impliqués, sans que le raisonnement puisse toujours
-recevoir une confirmation expérimentale. Or nous ne nous dissimulons pas
-qu'une déduction est toujours suspecte quand aucune expérience ne la
-contrôle. Cependant, même sous ces réserves, cette recherche est loin
-d'être sans utilité. Quand même on n'y verrait qu'un moyen d'illustrer
-par des exemples les résultats qui précèdent, elle aurait encore
-l'avantage de leur donner un caractère plus concret, en les reliant plus
-étroitement aux données de l'observation sensible et aux détails de
-l'expérience journalière. De plus, elle permettra d'introduire un peu de
-distinction dans cette masse de faits que l'on confond d'ordinaire comme
-s'ils n'étaient séparés que par des nuances, alors qu'il existe entre
-eux des différences tranchées. Il en est du suicide comme de
-l'aliénation mentale. Celle-ci consiste pour le vulgaire dans un état
-unique, toujours le même, susceptible seulement de se diversifier
-extérieurement selon les circonstances. Pour l'aliéniste, le mot
-désigne, au contraire, une pluralité de types nosologiques. De même, on
-se représente d'ordinaire tout suicidé comme un mélancolique à qui
-l'existence est à charge. En réalité, les actes par lesquels un homme
-renonce à la vie, se rangent en espèces différentes dont la
-signification morale et sociale n'est pas du tout la même.
-
-I.
-
-Il est une première forme de suicide que l'antiquité a certainement
-connue, mais qui s'est surtout développée de nos jours; le Raphaël de
-Lamartine nous en offre le type idéal. Ce qui la caractérise, c'est un
-état de langueur mélancolique qui détend les ressorts de l'action. Les
-affaires, les fonctions publiques, le travail utile, même les devoirs
-domestiques n'inspirent au sujet qu'indifférence et qu'éloignement. Il
-répugne à sortir de lui-même. En revanche, la pensée et la vie
-intérieure gagnent tout ce que perd l'activité. En se détournant de ce
-qui l'entoure, la conscience se replie sur elle-même, se prend elle-même
-comme son propre et unique objet et se donne pour principale tâche de
-s'observer et de s'analyser. Mais, par cette extrême concentration, elle
-ne fait que rendre plus profond le fossé qui la sépare du reste de
-l'univers. Du moment que l'individu s'éprend à ce point de soi-même, il
-ne peut que se détacher davantage de tout ce qui n'est pas lui et
-consacrer, en le renforçant, l'isolement dans lequel il vit. Ce n'est
-pas en ne regardant que soi, qu'on peut trouver des raisons de
-s'attacher à autre chose que soi. Tout mouvement, en un sens, est
-altruiste, car il est centrifuge et répand l'être hors de lui-même. La
-réflexion, au contraire, a quelque chose de personnel et d'égoïste; car
-elle n'est possible que dans la mesure où le sujet se dégage de l'objet
-et s'en éloigne pour revenir sur soi-même, et elle est d'autant plus
-intense que ce retour sur soi est plus complet. On ne peut agir qu'en se
-mêlant au monde; pour le penser, au contraire, il faut cesser d'être
-confondu avec lui, de manière à pouvoir le contempler du dehors; à plus
-forte raison, est-ce nécessaire pour se penser soi-même. Celui donc dont
-toute l'activité se tourne en pensée intérieure, devient insensible à
-tout ce qui l'entoure. S'il aime; ce n'est pas pour se donner, pour
-s'unir, dans une union féconde, à un autre être que lui; c'est pour
-méditer sur son amour. Ses passions ne sont qu'apparentes; car elles
-sont stériles. Elles se dissipent en vaines combinaisons d'images, sans
-rien produire qui leur soit extérieur.
-
-Mais d'un autre côté, toute vie intérieure tire du dehors sa matière
-première. Nous ne pouvons penser que des objets ou la manière dont nous
-les pensons. Nous ne pouvons pas réfléchir notre conscience dans un état
-d'indétermination pure; sous cette forme, elle est impensable. Or, elle
-ne se détermine qu'affectée par autre chose qu'elle-même. Si donc elle
-s'individualise au delà d'un certain point, si elle se sépare trop
-radicalement des autres êtres, hommes ou choses, elle se trouve ne plus
-communiquer avec les sources mêmes auxquelles elle devrait normalement
-s'alimenter et n'a plus rien à quoi elle puisse s'appliquer. En faisant
-le vide autour d'elle, elle a fait le vide en elle et il ne lui reste
-plus rien à réfléchir que sa propre misère. Elle n'a plus pour objet de
-méditation que le néant qui est en elle et la tristesse qui en est la
-conséquence. Elle s'y complaît, s'y abandonne avec une sorte de joie
-maladive que Lamartine, qui la connaissait, a merveilleusement décrite
-par la bouche de son héros: «La langueur de toutes choses autour de moi
-était, dit-il, une merveilleuse consonance avec ma propre langueur. Elle
-l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abîmes de
-tristesse. Mais cette tristesse était vivante, assez pleine de pensées,
-d'impressions, de communications avec l'infini, de clair-obscur dans mon
-âme pour que je ne désirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme,
-mais maladie dont le sentiment même est un attrait au lieu d'être une
-douleur, et où la mort ressemble à un voluptueux évanouissement dans
-l'infini. J'étais résolu à m'y livrer désormais tout entier, à me
-séquestrer de toute société qui pouvait m'en distraire, et à
-m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde
-que je rencontrerais là; mon isolement d'esprit était un linceul à
-travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la
-nature et Dieu[276]».
-
-Mais on ne peut rester ainsi en contemplation devant le vide, sans y
-être progressivement attiré. On a beau le décorer du nom d'infini, il ne
-change pas pour cela de nature. Quand on éprouve tant de plaisir à
-n'être pas, on ne peut satisfaire complètement son penchant qu'en
-renonçant complètement à être. Voilà ce qu'il y a d'exact dans le
-parallélisme que Hartmann croit observer entre le développement de la
-conscience et l'affaiblissement du vouloir vivre. C'est que l'idée et le
-mouvement sont, en effet, deux forces antagonistes qui progressent en
-sens inverse l'une de l'autre, et que le mouvement, c'est la vie.
-Penser, a-t-on dit, c'est se retenir d'agir; c'est donc, dans la même
-mesure, se retenir de vivre. C'est pourquoi le règne absolu de l'idée ne
-peut s'établir ni surtout se maintenir: car c'est la mort. Mais ce n'est
-pas à dire que, comme le croit Hartmann, la réalité soit, par elle-même,
-intolérable, à moins d'être voilée par l'illusion. La tristesse n'est
-pas inhérente aux choses; elle ne nous vient pas du monde et par cela
-seul que nous le pensons. Elle est un produit de notre propre pensée.
-C'est nous qui la créons de toutes pièces; mais il faut pour cela que
-notre pensée soit anormale. Si la conscience fait parfois le malheur de
-l'homme, c'est seulement quand elle atteint un développement maladif,
-quand, s'insurgeant contre sa propre nature, elle se pose comme un
-absolu et cherche en elle-même sa propre fin. Il s'agit si peu d'une
-découverte tardive, de la conquête ultime de la science, que nous
-aurions pu tout aussi bien emprunter à l'état d'esprit stoïcien les
-principaux éléments de notre description. Le stoïcisme lui aussi
-enseigne que l'homme doit se détacher de tout ce qui lui est extérieur
-pour vivre de lui-même et par lui-même. Seulement, comme la vie se
-trouve alors sans raison, la doctrine conclut au suicide.
-
-Ces mêmes caractères se retrouvent dans l'acte final qui est la
-conséquence logique de cet état moral. Le dénouement n'a rien de violent
-ni de précipité. Le patient choisit son heure et médite son plan
-longtemps à l'avance. Même les moyens lents ne lui répugnent pas. Une
-mélancolie calme et qui, parfois, n'est pas sans douceur, marque ses
-derniers moments. Il s'analyse jusqu'au bout. Tel est le cas de ce
-négociant, dont parle Falret[277], qui se retire dans une forêt peu
-fréquentée et s'y laisse mourir de faim. Pendant une agonie qui avait
-duré près de trois semaines, il avait régulièrement tenu de ses
-impressions un journal qui nous a été conservé. Un autre s'asphyxie en
-soufflant avec la bouche le charbon qui doit lui donner la mort et note
-au fur et à mesure ses observations: «Je ne prétends pas, écrit-il,
-montrer plus de courage ou de lâcheté; je veux seulement employer le peu
-d'instants qui me restent à décrire les sensations qu'on éprouve en
-s'asphyxiant et la durée des souffrances[278]». Un autre, avant de se
-laisser aller à ce qu'il appelle «l'enivrante perspective du repos»,
-construit un appareil compliqué, destiné à consommer sa fin sans que le
-sang puisse se répandre sur le plancher[279].
-
-On aperçoit aisément comment ces particularités diverses se rattachent
-au suicide égoïste. Il n'est guère douteux qu'elles n'en soient la
-conséquence et l'expression individuelle. Cette paresse à l'action, ce
-détachement mélancolique résultent de cet état d'individuation exagérée
-par lequel nous avons défini ce type de suicide. Si l'individu s'isole,
-c'est que les liens qui l'unissaient aux autres êtres sont détendus ou
-brisés, c'est que la société, sur les points où il est en contact avec
-elle, n'est pas assez fortement intégrée. Ces vides qui séparent les
-consciences et les rendent étrangères les unes aux autres viennent
-précisément du relâchement du tissu social. Enfin, le caractère
-intellectuel et méditatif de ces sortes de suicides s'explique sans
-peine, si l'on se rappelle que le suicide égoïste a pour accompagnement
-nécessaire un grand développement de la science et de l'intelligence
-réfléchie. Il est évident, en effet, que, dans une société où la
-conscience est normalement nécessitée à étendre son champ d'action, elle
-est aussi beaucoup plus exposée à excéder ces limites normales qu'elle
-ne peut dépasser sans se détruire elle-même. Une pensée qui met tout en
-question, si elle n'est pas assez ferme pour porter le poids de son
-ignorance, risque de se mettre elle-même en question et de s'abîmer dans
-le doute. Car, si elle ne parvient pas à découvrir les titres que
-peuvent avoir à l'existence les choses sur lesquelles elle
-s'interroge,--et ce serait merveille si elle trouvait moyen de percer si
-vite tant de mystères--elle leur déniera toute réalité, même le seul
-fait qu'elle se pose le problème implique déjà qu'elle penche aux
-solutions négatives. Mais, du même coup, elle se videra de tout contenu
-positif et, ne trouvant plus rien devant elle qui lui résiste, ne pourra
-plus que se perdre dans le vide des rêveries intérieures.
-
-Mais cette forme élevée du suicide égoïste n'est pas la seule; il en est
-une autre, plus vulgaire. Le sujet, au lieu de méditer tristement sur
-son état, en prend allégrement son parti. Il a conscience de son égoïsme
-et des conséquences qui en découlent logiquement; mais il les accepte
-par avance et entreprend de vivre comme l'enfant ou l'animal, avec cette
-seule différence qu'il se rend compte de ce qu'il fait. Il se donne donc
-comme tâche unique de satisfaire ses besoins personnels, les simplifiant
-même pour en rendre la satisfaction plus assurée. Sachant qu'il ne peut
-rien espérer d'autre, il ne demande rien de plus, tout disposé, s'il est
-empêché d'atteindre cette unique fin, à se défaire d'une existence
-désormais sans raison. C'est le suicide épicurien. Car Épicure
-n'ordonnait pas à ses disciples de hâter la mort, il leur conseillait,
-au contraire, de vivre tant qu'ils y trouvaient quelque intérêt.
-Seulement, comme il sentait bien que, si l'on n'a pas d'autre but, on
-est à chaque instant exposé à n'en plus avoir aucun, et que le plaisir
-sensible est un lien bien fragile pour rattacher l'homme à la vie, il
-les exhortait à se tenir toujours prêts à en sortir, au moindre appel
-des circonstances. Ici donc, la mélancolie philosophique et rêveuse est
-remplacée par un sang-froid sceptique et désabusé qui est
-particulièrement sensible à l'heure du dénouement. Le patient se frappe
-sans haine, sans colère, mais aussi sans cette satisfaction morbide avec
-laquelle l'intellectuel savoure son suicide. Il est, encore plus que ce
-dernier, sans passion. Il n'est pas surpris de l'issue à laquelle il
-aboutit; c'est un événement qu'il prévoyait comme plus ou moins
-prochain. Aussi ne s'ingénie-t-il pas en de longs préparatifs; d'accord
-avec sa vie antérieure, il cherche seulement à diminuer la douleur. Tel
-est notamment le cas de ces viveurs qui, quand le moment inévitable est
-arrivé où ils ne peuvent plus continuer leur existence facile, se tuent
-avec une tranquillité ironique et une sorte de simplicité[280].
-
- * * * * *
-
-Quand nous avons constitué le suicide altruiste, nous avons assez
-multiplié les exemples pour n'avoir pas besoin de décrire longuement les
-formes psychologiques qui le caractérisent. Elles s'opposent à celles
-que revêt le suicide égoïste, comme l'altruisme lui-même à son
-contraire. Ce qui distingue l'égoïste qui se tue, c'est une dépression
-générale qui se manifeste soit par une langueur mélancolique, soit par
-l'indifférence épicurienne. Au contraire, le suicide altruiste, parce
-qu'il a pour origine un sentiment violent, ne va pas sans un certain
-déploiement d'énergie. Dans le cas du suicide obligatoire, cette énergie
-est mise au service de la raison et de la volonté. Le sujet se tue parce
-que sa conscience le lui ordonne; il se soumet à un impératif. Aussi son
-acte a-t-il pour note dominante cette fermeté sereine que donne le
-sentiment du devoir accompli; la mort de Caton, celle du commandant
-Beaurepaire en sont les types historiques. Ailleurs, quand l'altruisme
-est à l'état aigu, le mouvement a quelque chose de plus passionnel et de
-plus irréfléchi. C'est un élan de foi et d'enthousiasme qui précipite
-l'homme dans la mort. Cet enthousiasme lui-même est tantôt joyeux et
-tantôt sombre, selon que la mort est conçue comme un moyen de s'unir à
-une divinité bien-aimée ou comme un sacrifice expiatoire, destiné à
-apaiser une puissance redoutable et qu'on croit hostile. La ferveur
-religieuse du fanatique qui se fait écraser avec béatitude sous le char
-de son idole ne ressemble pas à celle du moine atteint d'_acedia_ ou aux
-remords du criminel qui met fin à ses jours pour expier son forfait.
-Mais, sous ces nuances diverses, les traits essentiels du phénomène
-restent les mêmes. C'est un suicide actif, qui contraste, par
-conséquent, avec le suicide déprimé dont il a été plus haut question.
-
-Ce caractère se retrouve même dans ces suicides plus simples du primitif
-ou du soldat qui se tuent soit parce qu'une légère offense a terni leur
-honneur, soit pour prouver leur courage. La facilité avec laquelle ils
-sont accomplis ne doit pas être confondue avec le sang-froid désabusé de
-l'épicurien. La disposition à faire le sacrifice de sa vie ne laisse pas
-d'être une tendance active, alors même qu'elle est assez profondément
-enracinée pour agir avec l'aisance et la spontanéité de l'instinct. Un
-cas, qui peut être regardé comme le modèle de ce genre, nous est
-rapporté par Leroy. Il s'agit d'un officier qui, après avoir, une
-première fois et sans succès, tenté de se pendre, se prépare à
-recommencer, mais prend soin, au préalable, de consigner par écrit ses
-dernières impressions: «Étrange destinée que la mienne, dit-il! Je viens
-de me pendre, j'avais perdu connaissance, la corde a cassé, je suis
-tombé sur le bras gauche... Les nouveaux préparatifs sont terminés, je
-vais bientôt recommencer, mais je vais fumer encore une dernière pipe;
-ce sera la dernière, j'espère. Je n'ai pas fait de difficultés la
-première fois, ça s'est assez bien passé; j'espère que la seconde ira de
-même. Je suis aussi calme que si je prenais une goutte le matin. C'est
-assez extraordinaire, j'en conviens, mais c'est pourtant comme cela.
-Tout est vrai. Je vais mourir une seconde fois avec une conscience
-tranquille[281]». Il n'y a sous cette tranquillité ni ironie, ni
-scepticisme, ni cette espèce de crispation involontaire que le viveur
-qui se tue ne réussit jamais à dissimuler complètement. Le calme est
-parfait; aucune trace d'efforts, l'acte coule de source parce que tous
-les penchants actifs du sujet lui préparaient les voies.
-
-Enfin, il est une troisième sorte de suicidés qui s'opposent et aux
-premiers en ce que leur acte est essentiellement passionnel, et aux
-seconds en ce que la passion qui les inspire et qui domine la scène
-finale est d'une tout autre nature. Ce n'est pas l'enthousiasme, la foi
-religieuse, morale ou politique, ni aucune des vertus militaires; c'est
-la colère et tout ce qui d'ordinaire accompagne la déception. Brierre de
-Boismont, qui a analysé les écrits laissés par 1.507 suicidés, a
-constaté qu'un très grand nombre exprimaient avant tout un état
-d'irritation et de lassitude exaspérée. Ce sont tantôt des blasphèmes,
-des récriminations violentes contre la vie en général, et tantôt des
-menaces et des plaintes contre une personne en particulier à laquelle le
-sujet impute la responsabilité de ses malheurs. À ce même groupe se
-rattachent évidemment les suicides qui sont comme le complément d'un
-homicide préalable: l'homme se tue après avoir tué celui qu'il accuse
-d'avoir empoisonné sa vie. Nulle part, l'exaspération du suicidé n'est
-plus manifeste puisqu'elle s'affirme, non seulement par des paroles,
-mais par des actes. L'égoïste qui se tue ne se laisse jamais aller à de
-pareilles violences. Sans doute, il arrive que lui aussi se plaint de
-la vie, mais d'une manière dolente. Elle l'oppresse, mais ne l'irrite
-pas par des froissements aigus. Il la trouve vide plutôt que
-douloureuse. Elle ne l'intéresse pas, mais elle ne lui inflige pas de
-souffrances positives. L'état de dépression où il se trouve ne lui
-permet même pas les emportements. Quant à ceux de l'altruiste, ils ont
-un tout autre sens. Par définition, en quelque sorte, c'est de lui qu'il
-fait le sacrifice, non de ses semblables. Nous sommes donc en présence
-d'une forme psychologique distincte des précédentes.
-
-Or elle paraît bien être impliquée dans la nature du suicide anomique.
-En effet, des mouvements qui ne sont pas réglés ne sont ajustés ni les
-uns aux autres ni aux conditions auxquelles ils doivent répondre; ils ne
-peuvent donc manquer de s'entrechoquer douloureusement. Qu'elle soit
-progressive ou régressive, l'anomie, en affranchissant les besoins de la
-mesure qui convient, ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux
-déceptions. Un homme qui est brusquement rejeté au-dessous de la
-condition à laquelle il était accoutumé, ne peut pas ne pas s'exaspérer
-en sentant lui échapper une situation dont il se croyait maître, et son
-exaspération se tourne naturellement contre la cause, quelle qu'elle
-soit, réelle ou imaginaire, à laquelle il attribue sa ruine. S'il se
-reconnaît lui-même comme l'auteur responsable de la catastrophe, c'est à
-lui qu'il en voudra; sinon ce sera à autrui. Dans le premier cas, il n'y
-aura que suicide; dans le second, le suicide pourra être précédé d'un
-homicide ou de quelque autre manifestation violente. Mais le sentiment
-est le même dans les deux cas; seul le point d'application varie. C'est
-toujours dans un accès de colère que le sujet se frappe, qu'il ait ou
-non frappé antérieurement quelqu'un de ses semblables. Ce bouleversement
-de toutes ses habitudes produit chez lui un état de surexcitation aiguë
-qui tend nécessairement à se soulager par des actes destructifs. L'objet
-sur lequel se déchargent les forces passionnelles qui sont ainsi
-soulevées est, en somme, secondaire. C'est le hasard des circonstances
-qui détermine le sens dans lequel elles se dirigent.
-
-Il n'en est pas autrement toutes les fois que, loin de déchoir
-au-dessous de lui-même, l'individu est entraîné, au contraire, mais sans
-règle et sans mesure, à se dépasser perpétuellement soi-même. Tantôt, en
-effet, il manque le but qu'il se croyait capable d'atteindre, mais qui,
-en réalité, excédait ses forces; c'est le suicide des incompris, si
-fréquent aux époques où il n'y a plus de classement reconnu. Tantôt,
-après avoir réussi pendant un temps à satisfaire tous ses désirs et son
-goût du changement, il vient se heurter tout à coup à une résistance
-qu'il ne peut vaincre, et il se défait avec impatience d'une existence
-où il se trouve désormais à l'étroit. C'est le cas de Werther, ce coeur
-turbulent, comme il s'appelle lui-même, épris d'infini, qui se tue pour
-un amour contrarié, et de tous ces artistes qui, après avoir été comblés
-de succès, se suicident pour un coup de sifflet entendu, pour une
-critique un peu sévère, ou parce que leur vogue cesse de
-s'accroître[282].
-
-Il en est d'autres encore qui, sans avoir à se plaindre des hommes ni
-des circonstances, en viennent d'eux-mêmes à se lasser d'une poursuite
-sans issue possible, où leurs désirs s'irritent au lieu de s'apaiser.
-Ils s'en prennent alors à la vie en général et l'accusent de les avoir
-trompés. Seulement, la vaine agitation à laquelle ils se sont livrés
-laisse derrière elle une sorte d'épuisement qui empêche les passions
-déçues de se manifester avec la même violence que dans les cas
-précédents: Elles se sont comme fatiguées à la longue et sont ainsi
-devenues moins capables de réagir avec énergie. Le sujet tombe donc dans
-une sorte de mélancolie qui, par certains côtés, rappelle celle de
-l'égoïste intellectuel, mais n'en a pas le charme langoureux. Ce qui y
-domine, c'est un dégoût plus ou moins irrité de l'existence. C'est déjà
-cet état d'âme que Sénèque observait chez ses contemporains en même
-temps que le suicide qui en résulte. «Le mal qui nous travaille, dit-il,
-n'est pas dans les lieux où nous sommes, il est en nous. Nous sommes
-sans forces pour supporter quoi que ce soit, incapables de souffrir la
-douleur, impuissants à jouir du plaisir, impatients de tout. Combien de
-gens appellent la mort, lorsqu'après avoir essayé de tous les
-changements, ils se trouvent revenir aux mêmes sensations, sans pouvoir
-rien éprouver de nouveau[283]». De nos jours, un des types où s'est
-peut-être le mieux incarné ce genre d'esprit, c'est le René de
-Chateaubriand. Tandis que Raphaël est un méditatif qui s'abîme en
-lui-même, René est un inassouvi. «On m'accuse, s'écrie-t-il
-douloureusement, d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir
-longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se
-hâte d'arriver au fond de mes plaisirs comme si elle était accablée de
-leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre:
-hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit.
-_Est-ce ma faute si je trouve partout les bornes, si ce qui est fini n'a
-pour moi aucune valeur_[284]?»
-
-Cette description achève de montrer les rapports et les différences du
-suicide égoïste et du suicide anomique, que notre analyse sociologique
-nous avait déjà permis d'apercevoir[285]. Les suicidés de l'un et de
-l'autre type souffrent de ce qu'on a appelé le mal de l'infini. Mais ce
-mal ne prend pas la même forme dans les deux cas. Là, c'est
-l'intelligence réfléchie qui est atteinte et qui s'hypertrophie outre
-mesure; ici, c'est la sensibilité qui se surexcite et se dérègle. Chez
-l'un, la pensée, à force de se replier sur elle-même, n'a plus d'objet;
-chez l'autre, la passion, ne reconnaissant plus de bornes, n'a plus de
-but. Le premier se perd dans l'infini du rêve, le second, dans l'infini
-du désir.
-
- * * * * *
-
-Ainsi, même la formule psychologique du suicidé n'a pas la simplicité
-qu'on croit vulgairement. On ne l'a pas défini quand on a dit de lui
-qu'il est lassé de l'existence, dégoûté de la vie, etc. En réalité, il y
-a des sortes très différentes de suicidés et ces différences sont
-sensibles dans la manière dont le suicide s'accomplit. On peut ainsi
-classer actes et agents en un certain nombre d'espèces: or ces espèces
-correspondent, dans leurs traits essentiels, aux types de suicides que
-nous avons antérieurement constitués d'après la nature des causes
-sociales dont ils dépendent. Elles en sont comme le prolongement à
-l'intérieur des individus.
-
-Il convient toutefois d'ajouter qu'elles ne se présentent pas toujours
-dans l'expérience à l'état d'isolement et de pureté. Mais il arrive très
-souvent qu'elles se combinent entre elles de manière à donner naissance
-à des espèces composées; des caractères appartenant à plusieurs d'entre
-elles se retrouvent conjointement dans un même suicide. La raison en est
-que les différentes causes sociales du suicide peuvent elles-mêmes agir
-simultanément sur un même individu et mêler en lui leurs effets. C'est
-ainsi que des malades sont en proie à des délires de nature différente,
-qui s'enchevêtrent les uns dans les autres, mais qui, convergeant tous
-dans un même sens malgré la diversité de leurs origines, tendent à
-déterminer un même acte. Ils se renforcent mutuellement. De même encore,
-on voit des fièvres très diverses coexister chez un même sujet et
-contribuer, chacune pour sa part et à sa façon, à élever la température
-du corps.
-
-Il est notamment deux facteurs du suicide qui ont l'un pour l'autre une
-affinité spéciale, c'est l'égoïsme et l'anomie. Nous savons, en effet,
-qu'ils ne sont généralement que deux aspects différents d'un même état
-social; il n'est donc pas étonnant qu'ils se rencontrent chez un même
-individu. Il est même presque inévitable que l'égoïste ait quelque
-aptitude au dérèglement; car, comme il est détaché de la société, elle
-n'a pas assez de prise sur lui pour le régler. Si, néanmoins, ses désirs
-ne s'exaspèrent pas d'ordinaire, c'est que la vie passionnelle est, chez
-lui, languissante, parce qu'il est tout entier tourné sur lui-même et
-que le monde extérieur ne l'attire pas. Mais il peut se faire qu'il ne
-soit ni un égoïste complet ni un pur agité. On le voit alors jouer
-concurremment les deux personnages. Pour combler le vide qu'il sent en
-lui, il recherche des sensations nouvelles; il y met, il est vrai, moins
-de fougue que le passionné proprement dit, mais aussi il se lasse plus
-vite et cette lassitude le rejette à nouveau sur lui-même et renforce sa
-mélancolie première. Inversement, le dérèglement ne va pas sans un germe
-d'égoïsme; car on ne serait pas rebelle à tout frein social, si l'on
-était fortement socialisé. Seulement, là où l'action de l'anomie est
-prépondérante, ce germe ne peut se développer; car en jetant l'homme
-hors de lui, elle l'empêche de s'isoler en lui. Mais, si elle est moins
-intense, elle peut laisser l'égoïsme produire quelques-uns de ses
-effets. Par exemple, la borne à laquelle vient se heurter l'inassouvi
-peut l'amener à se replier sur soi et à chercher dans la vie intérieure
-un dérivatif à ses passions déçues. Mais comme il n'y trouve rien à quoi
-il puisse s'attacher, la tristesse que lui cause ce spectacle ne peut
-que le déterminer à se fuir de nouveau et accroît, par conséquent, son
-inquiétude et son mécontentement. Ainsi se produisent des suicides
-mixtes où l'abattement alterne avec l'agitation, le rêve avec l'action,
-les emportements du désir avec les méditations du mélancolique.
-
-L'anomie peut également s'associer à l'altruisme. Une même crise peut
-bouleverser l'existence d'un individu, rompre l'équilibre entre lui et
-son milieu et, en même temps, mettre ses dispositions altruistes dans un
-état qui l'incite au suicide. C'est notamment le cas de ce que nous
-avons appelé les suicides obsidionaux. Si les Juifs, par exemple, se
-tuèrent en masse au moment de la prise de Jérusalem, c'est à la fois
-parce que la victoire des Romains, en faisant d'eux des sujets et des
-tributaires de Rome, menaçaient de transformer le genre de vie auquel
-ils étaient faits, et parce qu'ils aimaient trop leur ville et leur
-culte pour survivre à l'anéantissement probable de l'un et de l'autre.
-De même, il arrive souvent qu'un homme ruiné se tue autant parce qu'il
-ne veut pas vivre avec une situation amoindrie que pour épargner à son
-nom et à sa famille la honte de la faillite. Si officiers et
-sous-officiers se suicident facilement au moment où ils sont obligés de
-prendre leur retraite, c'est aussi bien à cause du changement soudain
-qui va se faire dans leur manière de vivre qu'à cause de leur
-prédisposition générale à compter leur vie pour rien. Les deux causes
-agissent dans la même direction. Il en résulte des suicides où soit
-l'exaltation passionnelle soit la fermeté courageuse du suicide
-altruiste s'allient à l'affolement exaspéré que produit l'anomie.
-
-Enfin, l'égoïsme et l'altruisme eux-mêmes, ces deux contraires, peuvent
-unir leur action. À certaines époques, où la société désagrégée ne peut
-plus servir d'objectif aux activités individuelles, il se rencontre
-pourtant des individus ou des groupes d'individus qui, tout en subissant
-l'influence de cet état général d'égoïsme, aspirent à autre chose. Mais
-sentant bien que c'est un mauvais moyen de se fuir soi-même que d'aller
-sans fin de plaisirs égoïstes en plaisirs égoïstes, et que des
-jouissances fugitives, même si elles sont incessamment renouvelées, ne
-sauraient jamais calmer leur inquiétude, ils cherchent un objet durable
-auquel ils puissent s'attacher avec constance et qui donne un sens à
-leur vie. Seulement, comme il n'y a rien de réel à quoi ils tiennent,
-ils ne peuvent se satisfaire qu'en construisant de toutes pièces une
-réalité idéale qui puisse jouer ce rôle. Ils créent donc par la pensée
-un être imaginaire dont ils se font les serviteurs et auquel ils se
-donnent d'une manière d'autant plus exclusive qu'ils sont dépris de tout
-le reste, voire d'eux-mêmes. C'est en lui qu'ils mettent toutes les
-raisons d'être qu'ils s'attribuent, puisque rien d'autre n'a de prix à
-leurs yeux. Ils vivent ainsi d'une existence double et contradictoire:
-individualistes pour tout ce qui regarde le monde réel, ils sont d'un
-altruisme immodéré pour tout ce qui concerne cet objet idéal. Or l'une
-et l'autre disposition mènent au suicide.
-
-Telles sont les origines et telle est la nature du suicide stoïcien.
-Tout à l'heure, nous montrions comment il reproduit certains traits
-essentiels du suicide égoïste; mais il peut être considéré sous un tout
-autre aspect. Si le stoïcien professe une absolue indifférence pour tout
-ce qui dépasse l'enceinte de la personnalité individuelle, s'il exhorte
-l'individu à se suffire à lui-même, en même temps, il le place dans un
-état d'étroite dépendance vis-à-vis de la raison universelle et le
-réduit même à n'être que l'instrument par lequel elle se réalise. Il
-combine donc ces deux conceptions antagonistes: l'individualisme moral
-le plus radical et un panthéisme intempérant. Aussi, le suicide qu'il
-pratique est-il à la fois apathique comme celui de l'égoïste et
-accompli comme un devoir ainsi que celui de l'altruiste[286]. On y
-retrouve et la mélancolie de l'un et l'énergie active de l'autre;
-l'égoïsme s'y mêle au mysticisme. C'est d'ailleurs cet alliage qui
-distingue le mysticisme propre aux époques de décadence, si différent,
-malgré les apparences, de celui que l'on observe chez les peuples jeunes
-et en voie de formation. Celui-ci résulte de l'élan collectif qui
-entraîne dans un même sens les volontés particulières, de l'abnégation
-avec laquelle les citoyens s'oublient pour collaborer à l'oeuvre commune;
-l'autre n'est qu'un égoïsme conscient de soi-même et de son néant, qui
-s'efforce de se dépasser, mais n'y parvient qu'en apparence et
-artificiellement.
-
-
-
-
-II
-
-_A priori_, on pourrait croire qu'il existe quelque rapport entre la
-nature du suicide et le genre de mort choisi par le suicidé. Il paraît,
-en effet, assez naturel que les moyens qu'il «emploie pour exécuter sa
-résolution dépendent des sentiments qui l'animent, et, par conséquent,
-les expriment. Par suite, on pourrait être tenté d'utiliser les
-renseignements que nous fournissent sur ce point les statistiques pour
-caractériser avec plus de précision, d'après leurs formes extérieures,
-les différentes sortes de suicides. Mais les recherches que nous avons
-entreprises sur ce point ne nous ont donné que des résultats négatifs.
-
-Pourtant, ce sont certainement des causes sociales qui déterminent ces
-choix; car la fréquence relative des différents modes de suicide reste
-pendant très longtemps invariable pour une même société, tandis qu'elle
-varie très sensiblement d'une société à l'autre, comme le montre le
-tableau suivant:
-
-Tableau XXX
-
-_Proportion des différents genres de mort sur 1.000 suicides (les deux
-sexes réunis)._
-
-/*
-+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
-|PAYS ET|STRANGULATION|SUBMERSION|ARMES|PRÉCIPITATION|POISON|ASPHYXIE|
-|ANNÉES |et pendaison | | | d'un | | |
-| | | | | lieu élevé | | |
-+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
-|France | | | | | | |
-| 1872.| 426 | 269 | 103 | 28 | 20 | 69 |
-| 1873.| 430 | 298 | 106 | 30 | 21 | 67 |
-| 1874.| 440 | 269 | 122 | 28 | 23 | 72 |
-| 1875.| 446 | 294 | 107 | 31 | 19 | 63 |
-+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
-|Prusse | | | | | | |
-| 1872.| 610 | 197 | 102 | 6,9 | 25 | 3 |
-| 1873.| 597 | 217 | 95 | 8,4 | 25 | 4,6 |
-| 1874.| 610 | 162 | 126 | 9,1 | 28 | 6,5 |
-| 1875.| 615 | 170 | 105 | 9,5 | 35 | 7,7 |
-+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
-|Anglet.| | | | | | |
-| 1872.| 374 | 221 | 38 | 30 | 91 | -- |
-| 1873.| 366 | 218 | 44 | 20 | 97 | -- |
-| 1874.| 374 | 176 | 58 | 20 | 94 | -- |
-| 1875.| 362 | 208 | 45 | -- | 97 | -- |
-+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
-|Italie | | | | | | |
-| 1874.| 174 | 305 | 236 | 106 | 60 | 13,7 |
-| 1875.| 173 | 273 | 251 | 104 | 62 | 31,4 |
-| 1876.| 125 | 246 | 285 | 113 | 69 | 29 |
-| 1877.| 176 | 299 | 238 | 111 | 55 | 22 |
-+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
-*/
-
-Ainsi, chaque peuple a son genre de mort, préféré et l'ordre de ses
-préférences ne change que très difficilement. Il est même plus constant
-que le chiffre total des suicides; les événements qui, parfois,
-modifient passagèrement le second n'affectent pas toujours le premier.
-Il y a plus: les causes sociales sont tellement prépondérantes que
-l'influence des facteurs cosmiques ne paraît pas appréciable. C'est
-ainsi que les suicides par submersion, contrairement à toutes les
-présomptions, ne varient pas d'une saison à l'autre d'après une loi
-spéciale. Voici, en effet, quelle était en France, pendant la période
-1872-78, leur distribution mensuelle comparée à celle des suicides en
-général:
-
-_Part de chaque mois sur 1.000 suicides annuels:_
-
-/*
-+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
-| |JANVIER.|FÉVRIER.|MARS.|AVRIL.|MAI. |JUIN.|JUILLET.|
-+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
-|De toute espèce | 75,8 | 66,5 |84,8 | 97,3 |103,1|109,9| 103,5 |
-+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
-|Par submersion | 73,5 | 67,0 |81,9 | 94,4 |106,4|117,3| 107,7 |
-+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
-+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
-| | AOUT. | SEPTEMBRE.| OCTOBRE.| NOVEMBRE.| DÉCEMBRE.|
-+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
-|De toute espèce.| 86,3 | 74,3 | 71,4 | 65,2 | 59,2 |
-+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
-|Par submersion. | 91,2 | 71,0 | 74,3 | 61,0 | 54,2 |
-+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
-*/
-
-C'est à peine si, pendant la belle saison, les suicides par submersion
-augmentent un peu plus que les autres; la différence est insignifiante.
-Cependant, l'été semblerait devoir les favoriser exceptionnellement. On
-a dit, il est vrai, que la submersion était moins employée dans le Nord
-que dans le Midi et on a attribué ce fait au climat[287]. Mais, à
-Copenhague, pendant la période 1845-56, ce mode de suicide n'était pas
-moins fréquent qu'en Italie, (281 cas 0%0 au lieu de 300). À
-Saint-Pétersbourg, durant les années 1873-74, il n'en était pas de plus
-pratiqué. La température ne met donc pas obstacle à ce genre de mort.
-
-Seulement, les causes sociales dont dépendent les suicides en général
-diffèrent de celles qui déterminent la façon dont ils s'accomplissent;
-car on ne peut établir aucune relation entre les types de suicides que
-nous avons distingués et les modes d'exécution les plus répandus.
-L'Italie est un pays foncièrement catholique où la culture scientifique
-était, jusqu'à des temps récents, assez peu développée. Il est donc très
-probable que les suicides altruistes y sont plus fréquents qu'en France
-et qu'en Allemagne, puisqu'ils sont un peu en raison inverse du
-développement intellectuel; plusieurs raisons qu'on trouvera dans la
-suite de cet ouvrage confirmeront cette hypothèse. Par conséquent, comme
-le suicide par les armes à feu y est beaucoup plus fréquent que dans les
-pays du centre de l'Europe, on pourrait croire qu'il n'est pas sans
-rapports avec l'état d'altruisme. On pourrait même faire encore
-remarquer, à l'appui de cette supposition, que c'est aussi le genre de
-suicide préféré par les soldats. Malheureusement, il se trouve qu'en
-France ce sont les classes les plus intellectuelles, écrivains,
-artistes, fonctionnaires, qui se tuent le plus de cette manière[288]. De
-même, il pourrait sembler que le suicide mélancolique trouve dans la
-pendaison son expression naturelle. Or, en fait, c'est dans les
-campagnes qu'on y a le plus recours, et pourtant la mélancolie est un
-état d'esprit plus spécialement urbain.
-
-Les causes qui poussent l'homme à se tuer ne sont donc pas celles qui le
-décident à se tuer de telle manière plutôt que de telle autre. Les
-mobiles qui fixent son choix sont d'une tout autre nature. C'est,
-d'abord, l'ensemble d'usages et d'arrangements de toute sorte qui
-mettent à sa portée tel instrument de mort plutôt que tel autre. Suivant
-toujours la ligne de la moindre résistance tant qu'un facteur contraire
-n'intervient pas, il tend à employer le moyen de destruction qu'il a le
-plus immédiatement sous la main et qu'une pratique journalière lui a
-rendu familier. Voilà pourquoi, par exemple, dans les grandes villes, on
-se tue plus que dans les campagnes en se jetant du haut d'un lieu élevé:
-c'est que les maisons sont plus hautes. De même, à mesure que le sol se
-couvre de chemins de fer, l'habitude de chercher la mort en se faisant
-écraser sous un train se généralise. Le tableau qui figure la part
-relative des différents modes de suicide dans l'ensemble des morts
-volontaires traduit donc en partie l'état de la technique industrielle,
-de l'architecture la plus répandue, des connaissances scientifiques,
-etc. À mesure que l'emploi de l'électricité se vulgarisera, les suicides
-à l'aide de procédés électriques deviendront aussi plus fréquents.
-
-Mais la cause peut-être la plus efficace, c'est la dignité relative que
-chaque peuple et, à l'intérieur de chaque peuple, chaque groupe social
-attribue aux différents genres de mort. Il s'en faut, en effet, qu'ils
-soient tous mis sur le même plan. Il en est qui passent pour plus
-nobles, d'autres qui répugnent comme vulgaires et avilissants; et la
-manière dont ils sont classés par l'opinion change avec les communautés.
-À l'armée, la décapitation est considérée comme une mort infamante;
-ailleurs, ce sera la pendaison. Voilà comment il se fait que le suicide
-par strangulation est beaucoup plus répandu dans les campagnes que dans
-les villes et dans les petites villes que dans les grandes. C'est qu'il
-a quelque chose de violent et de grossier qui froisse la douceur des
-moeurs urbaines et le culte que les classes cultivées ont pour la
-personne humaine. Peut-être aussi cette répulsion tient-elle au
-caractère déshonorant que des causes historiques ont attaché à ce genre
-de mort et que les affinés des villes sentent avec une vivacité que la
-sensibilité plus simple du rural ne comporte pas.
-
-La mort choisie par le suicidé est donc un phénomène tout à fait
-étranger à la nature même du suicide. Si intimement que semblent
-rapprochés ces deux éléments d'un même acte, ils sont, en réalité,
-indépendants l'un de l'autre. Du moins, il n'y a entre eux que des
-rapports extérieurs de juxtaposition. Car, s'ils dépendent tous deux de
-causes sociales, les états sociaux qu'ils expriment sont très
-différents. Le premier n'a rien à nous apprendre sur le second; il
-ressortit à une tout autre étude. C'est pourquoi, bien qu'il soit
-d'usage d'en traiter assez longuement à propos du suicide, nous ne nous
-y arrêterons pas davantage. Il ne saurait rien ajouter aux résultats
-qu'ont donnés les recherches précédentes et que résume le tableau
-suivant:
-
-_Classification étiologique et morphologique des types sociaux du
-suicide._
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| FORMES INDIVIDUELLES QU'ILS REVÊTENT |
-+---------------------------------------+----------------------------+
-| Caractère fondamental | Variétés secondaires |
-+------------+------------+-------------+----------------------------+
-| |Suicide | Apathie | Mélancolie paresseuse avec |
-| |égoïste | | complaisance pour elle-même|
-| | | | |
-| | | | Sang-froid désabusé du |
-| | | | sceptique |
-| +------------+-------------+----------------------------+
-| |Suicide |Énergie | Avec sentiment calme du |
-|Types |altruiste |passionnelle | devoir |
-|élémentaires| |ou volontaire| Avec enthousiasme mystique |
-| | | | Avec courage paisible |
-| +------------+-------------+----------------------------+
-| |Suicide |Irritation, | Récriminations violentes |
-| |anomique |dégoût. | contre la vie en général |
-| | | | |
-| | | | Récriminations violentes |
-| | | | contre une personne en |
-| | | | particulier |
-| | | | (homicide-suicide) |
-+------------+------------+-------------+----------------------------+
-| | | Mélange d'agitation et |
-| |Suicide ego-anomique | d'apathie, d'action et de |
-| | | rêverie |
-|Types mixtes+--------------------------+----------------------------+
-| |Suicide anomique-altruiste| Effervescence exaspérée |
-| +--------------------------+----------------------------+
-| |Suicide ego-altruiste | Mélancolie tempérée par une|
-| | | certaine fermeté morale |
-+------------+--------------------------+----------------------------+
-*/
-
-
-Tels sont les caractères généraux du suicide, c'est-à-dire ceux qui
-résultent immédiatement de causes sociales. En s'individualisant dans
-les cas particuliers, ils se compliquent de nuances variées selon le
-tempérament personnel de la victime et les circonstances spéciales dans
-lesquelles elle est placée, Mais, sous la diversité des combinaisons qui
-se produisent ainsi, on peut toujours retrouver ces formes
-fondamentales.
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-DU SUICIDE COMME PHÉNOMÈNE SOCIAL EN GENERAL
-
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-L'élément social du suicide.
-
-
-Maintenant que nous connaissons les facteurs en fonction desquels varie
-le taux social des suicides, nous pouvons préciser la nature de la
-réalité à laquelle il correspond et qu'il exprime numériquement.
-
-I.
-
-Les conditions individuelles dont on pourrait, _a priori_, supposer que
-le suicide dépend, sont de deux sortes.
-
-Il y a d'abord la situation extérieure dans laquelle se trouve placé
-l'agent. Tantôt les hommes qui se tuent ont éprouvé des chagrins de
-famille ou des déceptions d'amour-propre, tantôt ils ont eu à souffrir
-de la misère ou de la maladie, tantôt encore ils ont à se reprocher
-quelque faute morale, etc., etc. Mais nous avons vu que ces
-particularités individuelles ne sauraient expliquer le taux social des
-suicides; car il varie dans des proportions considérables, alors que les
-diverses combinaisons de circonstances, qui servent ainsi d'antécédents
-immédiats aux suicides particuliers, gardent à peu près la même
-fréquence relative. C'est donc qu'elles ne sont pas les causes
-déterminantes de l'acte qu'elles précèdent. Le rôle important qu'elles
-jouent parfois dans la délibération n'est pas une preuve de leur
-efficacité. On sait, en effet, que les délibérations humaines, telles
-que les atteint la conscience réfléchie, ne sont souvent que de pure
-forme et n'ont d'autre objet que de corroborer une résolution déjà prise
-pour des raisons que la conscience ne connaît pas.
-
-D'ailleurs, les circonstances qui passent pour causer le suicide parce
-qu'elles l'accompagnent assez fréquemment, sont en nombre presque
-infini. L'un se tue dans l'aisance, et l'autre dans la pauvreté; l'un
-était malheureux en ménage et l'autre venait de rompre par le divorce un
-mariage qui le rendait malheureux, ici, un soldat renonce à la vie après
-avoir été puni pour une faute qu'il n'a pas commise; là, un criminel se
-frappe dont le crime est resté impuni. Les événements de la vie les plus
-divers et même les plus contradictoires peuvent également servir de
-prétextes au suicide. C'est donc qu'aucun d'eux n'en est la cause
-spécifique. Pourrons-nous du moins attribuer cette causalité aux
-caractères qui leur sont communs à tous? Mais en est-il? Tout au plus
-peut-on dire qu'ils consistent généralement en contrariétés, en
-chagrins, mais sans qu'il soit possible de déterminer quelle intensité
-la douleur doit atteindre pour avoir cette tragique conséquence. Il
-n'est pas de mécompte dans la vie, si insignifiant soit-il, dont on
-puisse dire par avance qu'il ne saurait, en aucun cas, rendre
-l'existence intolérable; il n'en est pas davantage qui ait cet effet
-nécessairement. Nous voyons des hommes résister à d'épouvantables
-malheurs, tandis que d'autres se suicident après de légers ennuis. Et
-d'ailleurs, nous avons montré que les sujets qui peinent le plus ne sont
-pas ceux qui se tuent le plus. C'est plutôt la trop grande aisance qui
-arme l'homme contre lui-même. C'est aux époques et dans les classes où
-la vie est le moins rude qu'on s'en défait le plus facilement. Du moins,
-si vraiment il arrive que la situation personnelle de la victime soit la
-cause efficiente de sa résolution, ces cas sont certainement très rares
-et, par conséquent, on ne saurait expliquer ainsi le taux social des
-suicides.
-
-Aussi ceux-là mêmes qui ont attribué le plus d'influence aux conditions
-individuelles les ont-ils moins cherchées dans ces incidents extérieurs
-que dans la nature intrinsèque du sujet, c'est-à-dire dans sa
-constitution biologique et parmi les concomitants physiques dont elle
-dépend. Le suicide a été ainsi présenté comme le produit d'un certain
-tempérament, comme un épisode de la neurasthénie, soumis à l'action des
-mêmes facteurs qu'elle. Mais nous n'avons découvert aucun rapport
-immédiat et régulier entre la neurasthénie et le taux social des
-suicides. Il arrive même que ces deux faits varient en raison inverse
-l'un de l'autre et que l'un est à son minimum au même moment et dans les
-mêmes lieux où l'autre est à son apogée. Nous n'avons pas trouvé
-davantage de relations définies entre le mouvement des suicides et les
-états du milieu physique qui passent pour avoir sur le système nerveux
-le plus d'action, comme la race, le climat, la température. C'est que,
-si le névropathe peut, dans de certaines conditions, manifester quelque
-disposition pour le suicide, il n'est pas prédestiné à se tuer
-nécessairement; et l'action des facteurs cosmiques ne suffit pas à
-déterminer dans ce sens précis les tendances très générales de sa
-nature.
-
-Tout autres sont les résultats que nous avons obtenus quand, laissant de
-côté l'individu, nous avons cherché dans la nature des sociétés
-elles-mêmes les causes de l'aptitude que chacune d'elles a pour le
-suicide. Autant les rapports du suicide avec les faits de l'ordre
-biologique et de l'ordre physique étaient équivoques et douteux, autant
-ils sont immédiats et constants avec certains états du milieu social.
-Cette fois, nous nous sommes enfin trouvé en présence de lois
-véritables, qui nous ont permis d'essayer une classification méthodique
-des types de suicides, les causes sociologiques que nous avons ainsi
-déterminées nous ont même expliqué ces concordances diverses que l'on a
-souvent attribuées à l'influence de causes matérielles, et où l'on a
-voulu voir une preuve de cette influence. Si la femme se tue beaucoup
-moins que l'homme, c'est qu'elle est beaucoup moins engagée que lui dans
-la vie collective; elle en sent donc moins fortement l'action bonne ou
-mauvaise. Il en est de même du vieillard et de l'enfant, quoique pour
-d'autres raisons. Enfin, si le suicide croît de janvier à juin pour
-décroître ensuite, c'est que l'activité sociale passe par les mêmes
-variations saisonnières. Il est donc naturel que les différents effets
-qu'elle produit soient soumis au même rythme et, par suite, soient plus
-marqués pendant la première de ces deux périodes: or, le suicide est
-l'un d'eux.
-
-De tous ces faits il résulte que le taux social des suicides ne
-s'explique que sociologiquement. C'est la constitution morale de la
-société qui fixe à chaque instant le contingent des morts volontaires.
-Il existe donc pour chaque peuple une force collective, d'une énergie
-déterminée, qui pousse les hommes à se tuer. Les mouvements que le
-patient accomplit et qui, au premier abord, paraissent n'exprimer que
-son tempérament personnel, sont, en réalité, la suite et le prolongement
-d'un état social qu'ils manifestent extérieurement.
-
-Ainsi se trouve résolue la question que nous nous sommes posée au début
-de ce travail. Ce n'est pas par métaphore qu'on dit de chaque société
-humaine qu'elle a pour le suicide une aptitude plus ou moins prononcée:
-l'expression est fondée dans la nature des choses. Chaque groupe social
-a réellement pour cet acte un penchant collectif qui lui est propre et
-dont les penchants individuels dérivent, loin qu'il procède de ces
-derniers. Ce qui le constitue, ce sont ces courants d'égoïsme,
-d'altruisme ou d'anomie qui travaillent la société considérée, avec les
-tendances à la mélancolie langoureuse ou au renoncement actif ou à la
-lassitude exaspérée qui en sont les conséquences. Ce sont ces tendances
-de la collectivité qui, en pénétrant les individus, les déterminent à se
-tuer. Quant aux événements privés qui passent généralement pour être les
-causes prochaines du suicide, ils n'ont d'autre action que celle que
-leur prêtent les dispositions morales de la victime, écho de l'état
-moral de la société. Pour s'expliquer son détachement de l'existence, le
-sujet s'en prend aux circonstances qui l'entourent le plus
-immédiatement; il trouve la vie triste parce qu'il est triste. Sans
-doute, en un sens, sa tristesse lui vient du dehors, mais ce n'est pas
-de tel ou tel incident de sa carrière, c'est du groupe dont il fait
-partie. Voilà pourquoi il n'est rien qui ne puisse servir de cause
-occasionnelle au suicide. Tout dépend de l'intensité avec laquelle les
-causes suicidogènes ont agi sur l'individu.
-
-II.
-
-D'ailleurs, à elle seule, la constance du taux social des suicides
-suffirait à démontrer l'exactitude de cette conclusion. Si, par méthode,
-nous avons cru devoir réserver jusqu'à présent le problème, en fait, il
-ne comporte pas d'autre solution.
-
-Quand Quételet signala à l'attention des philosophes[289] la surprenante
-régularité avec laquelle certains phénomènes sociaux se répètent pendant
-des périodes de temps identiques, il crut pouvoir en rendre compte par
-sa théorie de l'homme moyen, qui est restée, d'ailleurs, la seule
-explication systématique de cette remarquable propriété. Suivant lui, il
-y a dans chaque société un type déterminé, que la généralité des
-individus reproduit plus ou moins exactement, et dont la minorité seule
-tend à s'écarter sous l'influence de causes perturbatrices. Il y a, par
-exemple, un ensemble de caractères physiques et moraux que présentent la
-plupart des Français, mais qui ne se retrouvent pas au même degré ni de
-la même manière chez les Italiens ou chez les Allemands, et
-réciproquement. Comme, par définition, ces caractères sont de beaucoup
-les plus répandus, les actes qui en dérivent sont aussi de beaucoup les
-plus nombreux; ce sont eux qui forment les gros bataillons. Ceux, au
-contraire, qui sont déterminés par des propriétés divergentes sont
-relativement rares comme ces propriétés elles-mêmes. D'un autre côté,
-sans être absolument immuable, ce type général varie pourtant avec
-beaucoup plus de lenteur qu'un type individuel; car il est bien plus
-difficile à une société de changer en masse qu'à un ou à quelques
-individus en particulier. Cette constance se communique naturellement
-aux actes qui découlent des attributs caractéristiques de ce type; les
-premiers restent les mêmes en grandeur et en qualité tant que les
-seconds ne changent pas, et, comme ces mêmes manières d'agir sont aussi
-les plus usitées, il est inévitable que la constance soit la loi
-générale des manifestations de l'activité humaine qu'atteint la
-statistique. Le statisticien, en effet, fait le compte de tous les faits
-de même espèce qui se passent au sein d'une société donnée. Puisque donc
-la plupart d'entre eux restent invariables tant que le type général de
-la société ne change pas, et puisque, d'autre part, il change
-malaisément, les résultats des recensements statistiques doivent
-nécessairement rester les mêmes pendant d'assez longues séries d'années
-consécutives. Quant aux faits qui dérivent des caractères particuliers
-et des accidents individuels, ils ne sont pas tenus, il est vrai, à la
-même régularité; c'est pourquoi la constance n'est jamais absolue. Mais
-ils sont l'exception; c'est pourquoi l'invariabilité est la règle,
-tandis que le changement est exceptionnel.
-
-À ce type général, Quételet a donné le nom de _type moyen_, parce qu'on
-l'obtient presque exactement en prenant la moyenne arithmétique des
-types individuels. Par exemple, si, après avoir déterminé toutes les
-tailles dans une société donnée, on en fait la somme et si on la divise
-par le nombre des individus mesurés, le résultat auquel on arrive
-exprime, avec un degré d'approximation très suffisant, la taille la plus
-générale. Car on peut admettre que les écarts en plus et les écarts en
-moins, les nains et les géants, sont en nombre à peu près égal. Ils se
-compensent donc les uns les autres, s'annulent mutuellement et, par
-conséquent, n'affectent pas le quotient.
-
-La théorie semble très simple. Mais d'abord, elle ne peut être
-considérée comme une explication que si elle permet de comprendre d'où
-vient que le type moyen se réalise dans la généralité des individus.
-Pour qu'il reste identique à lui-même alors qu'ils changent, il faut
-que, en un sens, il soit indépendant d'eux; et pourtant, il faut aussi
-qu'il y ait quelque voie par où il puisse s'insinuer en eux. La
-question, il est vrai, cesse d'en être une si l'on admet qu'il se
-confond avec le type ethnique. Car les éléments constitutifs de la race,
-ayant leurs origines en dehors de l'individu, ne sont pas soumis aux
-mêmes variations que lui; et néanmoins, c'est en lui et en lui seul
-qu'ils se réalisent. On conçoit donc très bien qu'ils pénètrent les
-éléments proprement individuels et même leur servent de base. Seulement,
-pour que cette explication pût convenir au suicide, il faudrait que la
-tendance qui entraîne l'homme à se tuer, dépendît étroitement de la
-race; or nous savons que les faits sont contraires à cette hypothèse.
-Dira-t-on que l'état général du milieu social, étant le même pour la
-plupart des particuliers, les affecte à peu près tous de la même manière
-et, par suite, leur imprime en partie une même-physionomie? Mais le
-milieu social est essentiellement fait d'idées, de croyances,
-d'habitudes, de tendances communes. Pour qu'elles puissent imprégner
-ainsi les individus, il faut donc bien qu'elles existent en quelque
-manière indépendamment d'eux; et alors on se rapproche de la solution
-que nous avons proposée. Car on admet implicitement qu'il existe, une
-tendance collective au suicide dont les tendances individuelles
-procèdent, et tout le problème est de savoir en quoi elle consiste et
-comment elle agit.
-
-Mais il y a plus; de quelque façon qu'on explique la généralité de
-l'homme moyen, cette conception ne saurait en aucun cas rendre compte de
-la régularité avec laquelle se reproduit le taux social des suicides. En
-effet, par définition, les seuls caractères que ce type puisse
-comprendre sont ceux qui se retrouvent dans la majeure partie de la
-population. Or, le suicide est le fait d'une minorité. Dans les pays où
-il est le plus développé, on compte tout au plus 300 ou 400 cas sur un
-million d'habitants. L'énergie que l'instinct de conservation garde chez
-la moyenne des hommes l'exclut radicalement; l'homme moyen ne se tue
-pas. Mais alors, si le penchant à se tuer est une rareté et une
-anomalie, il est complètement étranger au type moyen et, par conséquent,
-une connaissance même approfondie de ce dernier, bien loin de nous aider
-à comprendre comment il se fait que le nombre des suicides est constant
-pour une même société, ne saurait même pas expliquer d'où vient qu'il y
-a des suicides. La théorie de Quételet repose, en définitive, sur une
-remarque inexacte. Il considérait comme établi que la constance ne
-s'observe que dans les manifestations les plus générales de l'activité
-humaine; or elle se retrouve, et au même degré, dans les manifestations
-sporadiques qui n'ont lieu que sur des points isolés et rares du champ
-social. Il croyait avoir répondu à tous les _desiderata_ en faisant voir
-comment, à la rigueur, on pouvait rendre intelligible l'invariabilité de
-ce qui n'est pas exceptionnel; mais l'exception elle-même a son
-invariabilité et qui n'est inférieure à aucune autre. Tout le monde
-meurt; tout organisme vivant est constitué de telle sorte qu'il ne peut
-pas ne pas se dissoudre. Au contraire, il y a très peu de gens qui se
-tuent; dans l'immense majorité des hommes, il n'y a rien qui les incline
-au suicide. Et cependant, le taux des suicides est encore plus constant
-que celui de la mortalité générale. C'est donc qu'il n'y a pas entre la
-diffusion d'un caractère et sa permanence l'étroite solidarité
-qu'admettait Quételet.
-
-D'ailleurs, les résultats auxquels conduit sa propre méthode confirment
-cette conclusion. En vertu de son principe, pour calculer l'intensité
-d'un caractère quelconque du type moyen, il faudrait diviser la somme
-des faits qui le manifestent au sein de la société considérée par le
-nombre des individus aptes à les produire. Ainsi, dans un pays comme la
-France, où pendant longtemps il n'y a pas eu plus de 150 suicides par
-million d'habitants, l'intensité moyenne de la tendance au suicide
-serait exprimée par le rapport 150/1.000.000 = 0,00015; et en
-Angleterre, où il n'y a que 80 cas pour la même population, ce rapport
-ne serait que de 0,00008. Il y aurait donc chez l'individu moyen un
-penchant à se tuer de cette grandeur. Mais de tels chiffres sont
-pratiquement égaux à zéro. Une inclination aussi faible est tellement
-éloignée de l'acte qu'elle peut être regardée comme nulle. Elle n'a pas
-une force suffisante pour pouvoir, à elle seule, déterminer un suicide.
-Ce n'est donc pas la généralité d'une telle tendance qui peut faire
-comprendre pourquoi tant de suicides sont annuellement commis dans l'une
-ou l'autre de ces sociétés.
-
-Et encore cette évaluation est-elle infiniment exagérée. Quételet n'y
-est arrivé qu'en prêtant arbitrairement à la moyenne des hommes une
-certaine affinité pour le suicide et en estimant l'énergie de cette
-affinité d'après des manifestations qui ne s'observent pas chez l'homme
-moyen, mais seulement chez un petit nombre de sujets exceptionnels.
-L'anormal a été ainsi employé à déterminer le normal. Quételet croyait,
-il est vrai, échapper à l'objection en faisant observer que les cas
-anormaux, ayant lieu tantôt dans un sens et tantôt dans le sens
-contraire, se compensent et s'effacent mutuellement. Mais cette
-compensation ne se réalise que pour des caractères qui, à des degrés
-divers, se retrouvent chez tout le monde, comme la taille par exemple.
-On peut croire, en effet, que les sujets exceptionnellement grands et
-exceptionnellement petits sont à peu près aussi nombreux les uns que les
-autres. La moyenne de ces tailles exagérées doit donc être sensiblement
-égale à la taille la plus ordinaire: par conséquent, celle-ci est seule
-à ressortir du calcul. Mais c'est le contraire qui a lieu, s'il s'agit
-d'un fait qui est exceptionnel par nature, comme la tendance au suicide;
-dans ce cas, le procédé de Quételet ne peut qu'introduire
-artificiellement dans le type moyen un élément qui est en dehors de la
-moyenne. Sans doute, comme nous venons de le voir, il ne s'y trouve que
-dans un état d'extrême dilution, précisément parce que le nombre des
-individus entre lesquels il est fractionné est bien supérieur à ce qu'il
-devrait être. Mais si l'erreur est pratiquement peu importante, elle ne
-laisse pas d'exister.
-
-En réalité, ce qu'exprime le rapport calculé par Quételet, c'est
-simplement la probabilité qu'il y a pour qu'un homme, appartenant à un
-groupe social déterminé, se tue dans le cours de l'année. Si, sur une
-population de 100.000 âmes, il y a annuellement 45 suicides, on peut
-bien en conclure qu'il y a 15 chances sur 100.000 pour qu'un sujet
-quelconque se suicide pendant cette même unité de temps. Mais cette
-probabilité ne nous donne aucunement la mesure de la tendance moyenne au
-suicide ni ne peut servir à prouver que cette tendance existe. Le fait
-que tant d'individus sur cent se donnent la mort n'implique pas que les
-autres, y soient exposés à un degré quelconque et ne peut rien nous
-apprendre relativement à la nature et à l'intensité des causes qui
-déterminent au suicide[290].
-
-Ainsi, la théorie de l'homme moyen ne résout pas le problème.
-Reprenons-le donc et voyons bien comme il se pose. Les suicidés sont une
-infime minorité dispersée aux quatre coins de l'horizon; chacun d'eux
-accomplit son acte séparément, sans savoir que d'autres en font autant
-de leur côté; et pourtant, tant que la société ne change pas, le nombre
-des suicidés est le même. Il faut donc bien que toutes ces
-manifestations individuelles, si indépendantes qu'elles paraissent être
-les unes des autres, soient en réalité le produit d'une même cause ou
-d'un même groupe de causes qui dominent les individus. Car autrement,
-comment expliquer que, chaque année, toutes ces volontés particulières,
-qui s'ignorent mutuellement, viennent, en même nombre, aboutir au même
-but. Elles n'agissent pas, au moins en général, les unes sur les autres;
-il n'y a entre elles, aucun concert; et cependant, tout se passe comme
-si elles exécutaient un même mot d'ordre. C'est donc que, dans le milieu
-commun qui les enveloppe, il existe quelque force qui les incline toutes
-dans ce même sens et dont l'intensité plus ou moins grande fait le
-nombre plus ou moins élevé des suicides particuliers. Or, les effets par
-lesquels cette force se révèle ne varient pas selon les milieux
-organiques et cosmiques, mais exclusivement selon l'état du milieu
-social. C'est donc qu'elle est collective. Autrement dit, chaque peuple
-a collectivement pour le suicide une tendance qui lui est propre et de
-laquelle dépend l'importance du tribut qu'il paie à la mort volontaire.
-
-De ce point de vue, l'invariabilité du taux des suicides n'a plus rien
-de mystérieux, non plus que son individualité. Car, comme chaque société
-a son tempérament dont elle ne saurait changer du jour au lendemain, et
-comme cette tendance au suicide a sa source dans la constitution morale
-des groupes, il est inévitable et qu'elle diffère d'un groupe à l'autre
-et que, dans chacun d'eux, elle reste, pendant de longues années,
-sensiblement égale à elle-même. Elle est un des éléments essentiels de
-la cénesthésie sociale; or, chez les êtres collectifs comme chez les
-individus, l'état cénesthésique est ce qu'il y a de plus personnel et de
-plus immuable, parce qu'il n'est rien de plus fondamental. Mais alors,
-les effets qui en résultent doivent avoir et la même personnalité et la
-même stabilité. Il est même naturel qu'ils aient une constance
-supérieure à celle de la mortalité générale. Car la température, les
-influences climatériques, géologiques, en un mot, les conditions
-diverses dont dépend la santé publique, changent beaucoup plus
-facilement d'une année à l'autre que l'humeur des nations.
-
-Il est, cependant, une hypothèse, différente en apparence de la
-précédente, qui pourrait tenter quelques esprits. Pour résoudre la
-difficulté, ne suffirait-il pas de supposer que les divers incidents de
-la vie privée qui passent pour être, par excellence, les causes
-déterminantes du suicide, reviennent régulièrement chaque année dans les
-mêmes proportions? Tous les ans, dirait-on[291], il y a à peu près
-autant de mariages malheureux, de faillites, d'ambitions déçues, de
-misère, etc. Il est donc naturel que, placés en même nombre dans des
-situations analogues, les individus soient aussi en même nombre pour
-prendre la résolution qui découle de leur situation. Il n'est pas
-nécessaire d'imaginer qu'ils cèdent à une force qui les domine; il
-suffit de supposer que, en face des mêmes circonstances, ils raisonnent
-en général de la même manière.
-
-Mais nous savons que ces événements individuels, s'ils précèdent assez
-généralement les suicides, n'en sont pas réellement les causes. Encore
-une fois, il n'y a pas de malheurs dans la vie qui déterminent
-nécessairement l'homme à se tuer, s'il n'y est pas enclin d'une autre
-manière. La régularité avec laquelle peuvent se reproduire ces diverses
-circonstances ne saurait donc expliquer celle du suicide. De plus,
-quelque influence qu'on leur attribue, une telle solution ne ferait, en
-tout cas, que déplacer le problème sans le trancher. Car il reste à
-faire comprendre pourquoi ces situations désespérées se répètent
-identiquement chaque année suivant une loi propre à chaque pays. Comment
-se fait-il que, pour une même société, supposée stationnaire, il y ait
-toujours autant de familles désunies, autant de ruines économiques,
-etc.? Ce retour régulier des mêmes événements selon des proportions
-constantes pour un même peuple, mais très diverses d'un peuple à
-l'autre, serait inexplicable, s'il n'y avait dans chaque société des
-courants définis qui entraînent les habitants avec une force déterminée
-aux aventures commerciales et industrielles, aux pratiques de toute
-sorte qui sont de nature à troubler les familles, etc. Or c'est revenir,
-sous une forme à peine différente, à l'hypothèse même qu'on croyait
-avoir écartée[292].
-
-
-
-
-III.
-
-Mais attachons-nous à bien comprendre le sens et la portée des termes
-qui viennent d'être employés.
-
-D'ordinaire, quand on parle de tendances ou de passions collectives, on
-est enclin à ne voir dans ces expressions que des métaphores et des
-manières de parler, qui ne désignent rien de réel sauf une sorte de
-moyenne entre un certain nombre d'états individuels. On se refuse à les
-regarder comme des choses, comme des forces _sui generis_ qui dominent
-les consciences particulières. Telle est pourtant leur nature et c'est
-ce que la statistique du suicide démontre avec éclat[293]. Les individus
-qui composent une société changent d'une année à l'autre; et cependant,
-le nombre des suicidés est le même tant que la société elle-même ne
-change pas. La population de Paris se renouvelle avec une extrême
-rapidité; pourtant, la part de Paris dans l'ensemble des suicides
-français reste sensiblement constante. Quoique quelques années suffisent
-pour que l'effectif de l'armée soit entièrement transformé, le taux des
-suicides militaires ne varie, pour une même nation, qu'avec la plus
-extrême lenteur. Dans tous les pays, la vie collective évolue selon le
-même rythme au cours de l'année; elle croît de janvier à juillet environ
-pour décroître ensuite. Aussi, quoique les membres des diverses sociétés
-européennes ressortissent à des types moyens très différents les uns des
-autres, les variations saisonnières et même mensuelles des suicides ont
-lieu partout suivant la même loi. De même, quelle que soit la diversité
-des humeurs individuelles, le rapport entre l'aptitude des gens mariés
-pour le suicide et celle des veufs et des veuves est identiquement le
-même dans les groupes sociaux les plus différents, par cela seul que
-l'état moral du veuvage soutient partout avec la constitution morale qui
-est propre au mariage la même relation. Les causes qui fixent ainsi le
-contingent des morts volontaires pour une société ou une partie de
-société déterminée doivent donc être indépendantes des individus,
-puisqu'elles gardent la même intensité quels que soient les sujets
-particuliers sur lesquels s'exerce leur action. On dira que c'est le
-genre de vie qui, toujours le même, produit toujours les mêmes effets.
-Sans doute, mais un genre de vie, c'est quelque chose et dont la
-constance a besoin d'être expliquée. S'il se maintient invariable alors
-que des changements se produisent sans cesse dans les rangs de ceux qui
-le pratiquent, il est impossible qu'il tienne d'eux toute sa réalité.
-
-On a cru pouvoir échapper à cette conséquence en faisant remarquer que
-cette continuité elle-même était l'oeuvre des individus et que, par
-conséquent, pour en rendre compte, il n'était pas nécessaire de prêter
-aux phénomènes sociaux une sorte de transcendance par rapport à la vie
-individuelle. En effet, a-t-on dit, «une chose sociale quelconque, un
-mot d'une langue, un rite d'une religion, un secret de métier, un
-procédé d'art, un article de loi, une maxime de morale se transmet et
-passe d'un individu parent, maître, ami, voisin, camarade, à un autre
-individu[294]».
-
-Sans doute, s'il ne s'agissait que de faire comprendre comment, d'une
-manière générale, une idée ou un sentiment passe d'une génération à
-l'autre, comment le souvenir ne s'en perd pas, cette explication
-pourrait, à la rigueur, être regardée comme suffisante[295]. Mais la
-transmission de faits comme le suicide et, plus généralement, comme les
-actes de toute sorte sur lesquels nous renseigne la statistique morale,
-présente un caractère très particulier dont on ne peut pas rendre compte
-à si peu de frais. Elle porte, en effet, non pas seulement en gros sur
-une certaine manière de faire, _mais sur le nombre des cas où cette
-manière de faire est employée_. Non seulement il y a des suicides chaque
-année, mais, en règle générale, il y en a chaque année autant que la
-précédente. L'état d'esprit qui détermine les hommes à se tuer n'est pas
-transmis purement et simplement, mais, ce qui est beaucoup plus
-remarquable, il est transmis à un égal nombre de sujets placés tous
-dans les conditions nécessaires pour qu'il passe à l'acte. Comment
-est-ce possible s'il n'y a que des individus en présence? En lui-même,
-le nombre ne peut être l'objet d'aucune transmission directe. La
-population d'aujourd'hui n'a pas appris de celle d'hier quel est le
-montant de l'impôt qu'elle doit payer au suicide; et pourtant, c'est
-exactement le même qu'elle acquittera, si les circonstances ne changent
-pas.
-
-Faudra-t-il donc imaginer que chaque suicidé a eu pour initiateur et
-pour maître, en quelque sorte, l'une des victimes de l'année précédente
-et qu'il en est comme l'héritier moral? À cette condition seule il est
-possible de concevoir que le taux social des suicides puisse se
-perpétuer par voie de traditions inter-individuelles. Car si le chiffre
-total ne peut être transmis en bloc, il faut bien que les unités dont il
-est formé se transmettent une par une. Chaque suicidé devrait donc avoir
-reçu sa tendance de quelqu'un de ses devanciers et chaque suicide serait
-comme l'écho d'un suicide antérieur. Mais il n'est pas un fait qui
-autorise à admettre cette sorte de filiation personnelle entre chacun,
-des événements moraux que la statistique enregistre cette année, par
-exemple, et un événement similaire de l'année précédente. Il est tout à
-fait exceptionnel, comme nous l'avons montré plus haut, qu'un acte soit
-ainsi suscité par un autre acte de même nature. Pourquoi, d'ailleurs,
-ces ricochets auraient-ils régulièrement lieu d'une année à l'autre?
-Pourquoi le fait générateur mettrait-il un an à produire son semblable?
-Pourquoi enfin ne se susciterait-il qu'une seule et unique copie? Car il
-faut bien que, en moyenne, chaque modèle ne soit reproduit qu'une fois:
-autrement, le total ne serait pas constant. On nous dispensera de
-discuter plus longuement une hypothèse aussi arbitraire
-qu'irreprésentable. Mais, si on l'écarte, si l'égalité numérique des
-contingents annuels ne vient pas de ce que chaque cas particulier
-engendre son semblable à la période qui suit, elle ne peut être due qu'à
-l'action permanente de quelque cause impersonnelle qui plane au-dessus
-de tous les cas particuliers.
-
-Il faut donc prendre les termes à la rigueur. Les tendances collectives
-ont une existence qui leur est propre; ce sont des forces aussi réelles
-que les forces cosmiques, bien qu'elles soient d'une autre nature; elles
-agissent également sur l'individu du dehors, bien que ce soit par
-d'autres voies. Ce qui permet d'affirmer que la réalité des premières
-n'est pas inférieure à celle des secondes, c'est qu'elle se prouve de la
-même manière, à savoir par la constance de leurs effets. Quand nous
-constatons que le nombre des décès varie très peu d'une année à l'autre,
-nous expliquons cette régularité en disant que la mortalité dépend du
-climat, de la température, de la nature du sol, en un mot d'un certain
-nombre de forces matérielles qui, étant indépendantes des individus,
-restent constantes alors que les générations changent. Par conséquent,
-puisque des actes moraux comme le suicide se reproduisent avec une
-uniformité, non pas seulement égale, mais supérieure, nous devons de
-même admettre qu'ils dépendent de forces extérieures aux individus.
-Seulement, comme ces forces ne peuvent être que morales et que, en
-dehors de l'homme individuel, il n'y a pas dans le monde d'autre être
-moral que la société, il faut bien qu'elles soient sociales. Mais, de
-quelque nom qu'on les appelle, ce qui importe, c'est de reconnaître leur
-réalité et de les concevoir comme un ensemble d'énergies qui nous
-déterminent à agir du dehors, ainsi que font les énergies
-physico-chimiques dont nous subissons l'action. Elles sont si bien des
-choses _sui generis_, et non des entités verbales, qu'on peut les
-mesurer, comparer leur grandeur relative, comme on fait pour l'intensité
-de courants électriques ou de foyers lumineux. Ainsi, cette proposition
-fondamentale que les faits sociaux sont objectifs, proposition que nous
-avons eu l'occasion d'établir dans un autre ouvrage[296] et que nous
-considérons comme le principe de la méthode sociologique, trouve dans
-la statistique morale et surtout dans celle du suicide une preuve
-nouvelle et particulièrement démonstrative. Sans doute, elle froisse le
-sens commun. Mais toutes les fois que la science est venue révéler aux
-hommes l'existence d'une force ignorée, elle a rencontré l'incrédulité.
-Comme il faut modifier le système des idées reçues pour faire place au
-nouvel ordre de choses et construire des concepts nouveaux, les esprits
-résistent paresseusement. Cependant, il faut s'entendre. Si la
-sociologie existe, elle ne peut être que l'étude d'un monde encore
-inconnu, différent de ceux qu'explorent les autres sciences. Or ce monde
-n'est rien s'il n'est pas un système de réalités.
-
-Mais, précisément parce qu'elle se heurte à des préjugés traditionnels,
-cette conception a soulevé des objections auxquelles il nous faut
-répondre.
-
-En premier lieu, elle implique que les tendances comme les pensées
-collectives sont d'une autre nature que les tendances et les pensées
-individuelles, que les premières ont des caractères que n'ont pas les
-secondes. Or, dit-on, comment est-ce possible puisqu'il n'y a dans la
-société que des individus? Mais, à ce compte, il faudrait dire qu'il n'y
-a rien de plus dans la nature vivante que dans la matière brute, puisque
-la cellule est exclusivement faite d'atomes qui ne vivent pas. De même,
-il est bien vrai que la société ne comprend pas d'autres forces
-agissantes que celles des individus; seulement les individus, en
-s'unissant, forment un être psychique d'une espèce nouvelle qui, par
-conséquent, a sa manière propre de penser et de sentir. Sans doute, les
-propriétés élémentaires d'où résulte le fait social, sont contenues en
-germe dans les esprits particuliers. Mais le fait social n'en sort que
-quand elles ont été transformées par l'association, puisque c'est
-seulement à ce moment qu'il apparaît. L'association est, elle aussi, un
-facteur actif qui produit des effets spéciaux. Or, elle est par
-elle-même quelque chose de nouveau. Quand des consciences, au lieu de
-rester isolées les unes des autres, se groupent et se combinent, il y a
-quelque chose de changé dans le monde. Par suite, il est naturel que ce
-changement en produise d'autres, que cette nouveauté engendre d'autres
-nouveautés, que des phénomènes apparaissent dont les propriétés
-caractéristiques ne se retrouvent pas dans les éléments dont ils sont
-composés.
-
-Le seul moyen de contester cette proposition serait d'admettre qu'un
-tout est qualitativement identique à la somme de ses parties, qu'un
-effet est qualitativement réductible à la somme des causes qui l'ont
-engendré; ce qui reviendrait ou à nier tout changement ou à le rendre
-inexplicable. On est pourtant allé jusqu'à soutenir cette thèse extrême,
-mais on n'a trouvé pour la défendre que deux raisons vraiment
-extraordinaires. On a dit 1° que, «en sociologie, nous avons, par un
-privilège singulier, la connaissance intime de l'élément qui est notre
-conscience individuelle aussi bien que du composé qui est l'assemblée
-des consciences», 2° que, par cette double introspection «nous
-constatons clairement que, l'individuel écarté, le social n'est
-rien[297]».
-
-La première assertion est une négation hardie de toute la psychologie
-contemporaine. On s'entend aujourd'hui pour reconnaître que la vie
-psychique, loin de pouvoir être connue d'une vue immédiate, a, au
-contraire, des dessous profonds où le sens intime ne pénètre pas et que
-nous n'atteignons que peu à peu par des procédés détournés et complexes,
-analogues à ceux qu'emploient les sciences du monde extérieur. Il s'en
-faut donc que la nature de la conscience soit désormais sans mystère.
-Quant à la seconde proposition, elle est purement arbitraire. L'auteur
-peut bien affirmer que, suivant son impression personnelle, il n'y a
-rien de réel dans la société que ce qui vient de l'individu, mais, à
-l'appui de cette affirmation, les preuves font défaut et la discussion,
-par suite, est impossible. Il serait si facile d'opposer à ce sentiment
-le sentiment contraire d'un grand nombre de sujets qui se représentent
-la société, non comme la forme que prend spontanément la nature
-individuelle en s'épanouissant au dehors, mais comme une force
-antagoniste qui les limite et contre laquelle ils font effort! Que dire,
-du reste, de cette intuition par laquelle nous connaîtrions directement
-et sans intermédiaire, non seulement l'élément, c'est-à-dire l'individu,
-mais encore le composé, c'est-à-dire la société? Si, vraiment, il
-suffisait d'ouvrir les yeux et de bien regarder pour apercevoir aussitôt
-les lois du monde social, la sociologie serait inutile ou, du moins,
-serait très simple. Malheureusement, les faits ne montrent que trop
-combien la conscience est incompétente en la matière. Jamais elle ne fût
-arrivée d'elle-même à soupçonner cette nécessité qui ramène tous les
-ans, en même nombre, les phénomènes démographiques, si elle n'en avait
-été avertie du dehors. À plus forte raison, est-elle incapable, réduite
-à ses seules forces, d'en découvrir les causes.
-
-Mais, en séparant ainsi la vie sociale de la vie individuelle, nous
-n'entendons nullement dire qu'elle n'a rien de psychique. Il est
-évident, au contraire, qu'elle est essentiellement faite de
-représentations. Seulement, les représentations collectives sont d'une
-tout autre nature que celles de l'individu. Nous ne voyons aucun
-inconvénient à ce qu'on dise de la sociologie qu'elle est une
-psychologie, si l'on prend soin d'ajouter que la psychologie sociale a
-ses lois propres, qui ne sont pas celles de la psychologie individuelle.
-Un exemple achèvera de faire comprendre notre pensée. D'ordinaire, on
-donne comme origine à la religion les impressions de crainte ou de
-déférence qu'inspirent aux sujets conscients des êtres mystérieux et
-redoutés; de ce point de vue, elle apparaît comme le simple
-développement d'états individuels et de sentiments privés. Mais cette
-explication simpliste est sans rapport avec les faits. Il suffit de
-remarquer que, dans le règne animal, où la vie sociale n'est jamais que
-très rudimentaire, l'institution religieuse est inconnue, qu'elle ne
-s'observe jamais que là où il existe une organisation collective,
-qu'elle change selon la nature des sociétés, pour qu'on soit fondé à
-conclure que, seuls, les hommes en groupe pensent religieusement. Jamais
-l'individu ne se serait élevé à l'idée de forces qui le dépassent aussi
-infiniment, lui et tout ce qui l'entoure, s'il n'avait connu que
-lui-même et l'univers physique. Même les grandes forces naturelles avec
-lesquelles il est en relations n'auraient pas pu lui en suggérer la
-notion; car, à l'origine, il est loin de savoir, comme aujourd'hui, à
-quel point elles le dominent; il croit, au contraire, pouvoir, dans de
-certaines conditions, en disposer à son gré[298]. C'est la science qui
-lui a appris de combien il leur est inférieur. La puissance qui s'est
-ainsi imposée à son respect et qui est devenue l'objet de son adoration,
-c'est la société, dont les Dieux ne furent que la forme hypostasiée. La
-religion, c'est, en définitive, le système de symboles par lesquels la
-société prend conscience d'elle-même; c'est la manière de penser propre
-à l'être collectif. Voilà donc un vaste ensemble d'états mentaux qui ne
-se seraient pas produits si les consciences particulières ne s'étaient
-pas unies, qui résultent de cette union et se sont surajoutés à ceux qui
-dérivent des natures individuelles. On aura beau analyser ces dernières
-aussi minutieusement que possible, jamais on n'y découvrira rien qui
-explique comment se sont fondées et développées ces croyances et ces
-pratiques singulières d'où est né le totémisme, comment le naturisme en
-est sorti, comment le naturisme lui-même est devenu, ici la religion
-abstraite de Iahvé, là le polythéisme des Grecs et des Romains, etc. Or,
-tout ce que nous voulons dire quand nous affirmons l'hétérogénéité du
-social et de l'individuel, c'est que les observations précédentes
-s'appliquent, non seulement à la religion, mais au droit, à la morale,
-aux modes, aux institutions politiques, aux pratiques pédagogiques,
-etc., en un mot à toutes les formes de la vie collective[299].
-
-Mais une autre objection nous a été faite qui peut paraître plus grave
-au premier abord. Nous n'avons pas seulement admis que les états sociaux
-diffèrent qualitativement des états individuels, mais encore qu'ils
-sont, en un certain sens, extérieurs aux individus. Même nous n'avons
-pas craint de comparer cette extériorité à celle des forces physiques.
-Mais, a-t-on dit, puisqu'il n'y a rien dans la société que des
-individus, comment pourrait-il y avoir quelque chose en dehors d'eux?
-
-Si l'objection était fondée, nous serions en présence d'une antinomie.
-Car il ne faut pas perdre de vue ce qui a été précédemment établi.
-Puisque la poignée de gens qui se tuent chaque année ne forme pas un
-groupe naturel, qu'ils ne sont pas en communication les uns avec les
-autres, le nombre constant des suicides ne peut être dû qu'à l'action
-d'une même cause qui domine les individus et qui leur survit. La force
-qui fait l'unité du faisceau formé par la multitude des cas
-particuliers, épars sur la surface du territoire, doit nécessairement
-être en dehors de chacun d'eux. Si donc il était réellement impossible
-qu'elle leur fût extérieure, le problème serait insoluble. Mais
-l'impossibilité n'est qu'apparente.
-
-Et d'abord, il n'est pas vrai que la société ne soit composée que
-d'individus; elle comprend aussi des choses matérielles et qui jouent un
-rôle essentiel dans la vie commune. Le fait social se matérialise
-parfois jusqu'à devenir un élément du monde extérieur. Par exemple, un
-type déterminé d'architecture est un phénomène social; or il est incarné
-en partie dans des maisons, dans des édifices de toute sorte qui, une
-fois construits, deviennent des réalités autonomes, indépendantes des
-individus. Il en est ainsi des voies de communication et de transport,
-des instruments et des machines employés dans l'industrie ou dans la
-vie privée et qui expriment l'état de la technique à chaque moment de
-l'histoire, du langage écrit, etc. La vie sociale, qui s'est ainsi comme
-cristallisée et fixée sur des supports matériels, se trouve donc par
-cela même extériorisée, et c'est du dehors qu'elle agit sur nous. Les
-voies de communication qui ont été construites avant nous impriment à la
-marche de nos affaires une direction déterminée, suivant qu'elles nous
-mettent en relations avec tels ou tels pays. L'enfant forme son goût en
-entrant en contact avec les monuments du goût national, legs des
-générations antérieures. Parfois même, on voit de ces monuments
-disparaître pendant des siècles dans l'oubli, puis, un jour, alors que
-les nations qui les avaient élevés sont depuis longtemps éteintes,
-réapparaître à la lumière et recommencer au sein de sociétés nouvelles
-une nouvelle existence. C'est ce qui caractérise ce phénomène très
-particulier qu'on appelle les Renaissances. Une Renaissance, c'est de la
-vie sociale qui, après s'être comme déposée dans des choses et y être
-restée longtemps latente, se réveille tout à coup et vient changer
-l'orientation intellectuelle et morale de peuples qui n'avaient pas
-concouru à l'élaborer. Sans doute, elle ne pourrait pas se ranimer si
-des consciences vivantes ne se trouvaient là pour recevoir son action;
-mais, d'un autre côté, ces consciences auraient pensé et senti tout
-autrement si cette action ne s'était pas produite.
-
-La même remarque s'applique à ces formules définies où se condensent
-soit les dogmes de la foi, soit les préceptes du droit, quand ils se
-fixent extérieurement sous une forme consacrée. Assurément, si bien
-rédigées qu'elles pussent être, elles resteraient lettre morte s'il n'y
-avait personne pour se les représenter et les mettre en pratique. Mais,
-si elles ne se suffisent pas, elles ne laissent pas d'être des facteurs
-_sui generis_ de l'activité sociale. Car elles ont un mode d'action qui
-leur est propre. Les relations juridiques ne sont pas du tout les mêmes
-selon que le droit est écrit ou non. Là où il existe un code constitué,
-la jurisprudence est plus régulière, mais moins souple, la législation
-plus uniforme, mais aussi plus immuable. Elle sait moins bien
-s'approprier à la diversité des cas particuliers et elle oppose plus de
-résistance aux entreprises des novateurs. Les formes matérielles qu'elle
-revêt ne sont donc pas de simples combinaisons verbales sans efficacité,
-mais des réalités agissantes, puisqu'il en sort des effets qui
-n'auraient pas lieu si elles n'étaient pas. Or, non seulement elles sont
-extérieures aux consciences individuelles, mais c'est cette extériorité
-qui fait leurs caractères spécifiques. C'est parce qu'elles sont moins à
-la portée des individus que ceux-ci peuvent plus difficilement les
-accommoder aux circonstances, et c'est la même cause qui les rend plus
-réfractaires aux changements.
-
-Toutefois, il est incontestable que toute la conscience sociale n'arrive
-pas à s'extérioriser et à se matérialiser ainsi. Toute l'esthétique
-nationale n'est pas dans les oeuvres qu'elle inspire; toute la morale ne
-se formule pas en préceptes définis. La majeure partie en reste diffuse.
-Il y a toute une vie collective qui est en liberté; toutes sortes de
-courants vont, viennent, circulent dans toutes les directions, se
-croisent et se mêlent de mille manières différentes et, précisément
-parce qu'ils sont dans un perpétuel état de mobilité, ils ne parviennent
-pas à se prendre sous une forme objective. Aujourd'hui, c'est un vent de
-tristesse et de découragement qui s'est abattu sur la société; demain,
-au contraire, un souffle de joyeuse confiance viendra soulever les
-coeurs. Pendant un temps, tout le groupe est entraîné vers
-l'individualisme; une autre période vient, et ce sont les aspirations
-sociales et philanthropiques qui deviennent prépondérantes. Hier, on
-était tout au cosmopolitisme, aujourd'hui, c'est le patriotisme qui
-l'emporte. Et tous ces remous, tous ces flux et tous ces reflux ont
-lieu, sans que les préceptes cardinaux du droit et de la morale,
-immobilisés par leurs formes hiératiques, soient seulement modifiés.
-D'ailleurs, ces préceptes eux-mêmes ne font qu'exprimer toute une vie
-sous-jacente dont ils font partie; ils en résultent, mais ne la
-suppriment pas. À la base de toutes ces maximes, il y a des sentiments
-actuels et vivants que ces formules résument, mais dont elles ne sont
-que l'enveloppe superficielle. Elles n'éveilleraient aucun écho, si
-elles ne correspondaient pas à des émotions et à des impressions
-concrètes, éparses dans la société. Si donc nous leur attribuons une
-réalité, nous ne songeons pas à en faire le tout de la réalité morale.
-Ce serait prendre le signe pour la chose signifiée. Un signe est
-assurément quelque chose; ce n'est pas une sorte d'épiphénomène
-surérogatoire; on sait aujourd'hui le rôle qu'il joue dans le
-développement intellectuel. Mais enfin ce n'est qu'un signe[300].
-
-Mais parce que cette vie n'a pas un suffisant degré de consistance pour
-se fixer, elle ne laisse pas d'avoir le même caractère que ces préceptes
-formulés dont nous parlions tout à l'heure. _Elle est extérieure à
-chaque individu moyen pris à part._ Voici, par exemple, qu'un grand
-danger public détermine une poussée du sentiment patriotique. Il en
-résulte un élan collectif en vertu duquel la société, dans son ensemble,
-pose comme un axiome que les intérêts particuliers, même ceux qui
-passent d'ordinaire pour les plus respectables, doivent s'effacer
-complètement devant l'intérêt commun. Et le principe n'est pas seulement
-énoncé comme une sorte de _desideratum_; au besoin, il est appliqué à la
-lettre. Observez au même moment la moyenne des individus! Vous
-retrouverez bien chez un grand nombre d'entre eux quelque chose de cet
-état moral, mais infiniment atténué. Ils sont rares, ceux qui, même en
-temps de guerre, sont prêts à faire spontanément une aussi entière
-abdication d'eux-mêmes. _Donc, de toutes les consciences particulières
-qui composent la grande masse de la nation, il n'en est aucune par
-rapport à laquelle le courant collectif ne soit extérieur presque en
-totalité, puisque chacune d'elles n'en contient qu'une parcelle._
-
-On peut faire la même observation même à propos des sentiments moraux
-les plus stables et les plus fondamentaux. Par exemple, toute société a
-pour la vie de l'homme en général un respect dont l'intensité est
-déterminée et peut se mesurer d'après la gravité relative[301] des
-peines attachées à l'homicide. D'un autre côté, l'homme moyen n'est pas
-sans avoir en lui quelque chose de ce même sentiment, mais à un bien
-moindre degré et d'une tout autre manière que la société. Pour se rendre
-compte de cet écart, il suffit de comparer l'émotion que peut nous
-causer individuellement la vue du meurtrier ou le spectacle même du
-meurtre, et celle qui saisit, dans les mêmes circonstances, les foules
-assemblées. On sait à quelles extrémités elles se laissent entraîner si
-rien ne leur résiste. C'est que, dans ce cas, la colère est collective.
-Or, la même différence se retrouve à chaque instant entre la manière
-dont la société ressent ces attentats et la façon dont ils affectent les
-individus; par conséquent, entre la forme individuelle et la forme
-sociale du sentiment qu'ils offensent. L'indignation sociale est d'une
-telle énergie qu'elle n'est très souvent satisfaite que par l'expiation
-suprême. Pour nous, si la victime est un inconnu ou un indifférent, si
-l'auteur du crime ne vit pas dans notre entourage et, par suite, ne
-constitue pas pour nous une menace personnelle, tout en trouvant juste
-que l'acte soit puni, nous n'en sommes pas assez émus pour éprouver un
-besoin véritable d'en tirer vengeance. Nous ne ferons pas un pas pour
-découvrir le coupable; nous répugnerons même à le livrer. La chose ne
-change d'aspect que si l'opinion publique, comme on dit, s'est saisie de
-l'affaire. Alors, nous devenons plus exigeants et plus actifs. Mais
-c'est l'opinion qui parle par notre bouche; c'est sous la pression de la
-collectivité que nous agissons, non en tant qu'individus.
-
-Le plus souvent même, la distance entre l'état social et ses
-répercussions individuelles est encore plus considérable. Dans le cas
-précédent, le sentiment collectif, en s'individualisant, gardait du
-moins, chez la plupart des sujets, assez de force pour s'opposer aux
-actes qui l'offensent; l'horreur du sang humain est aujourd'hui assez
-profondément enracinée dans la généralité des consciences pour prévenir
-l'éclosion d'idées homicides. Mais le simple détournement, la fraude
-silencieuse et sans violence sont loin de nous inspirer la même
-répulsion. Ils ne sont pas très nombreux ceux qui ont des droits
-d'autrui un respect suffisant pour étouffer dans son germe tout désir de
-s'enrichir injustement. Ce n'est pas que l'éducation ne développe un
-certain éloignement pour tout acte contraire à l'équité. Mais quelle
-distance entre ce sentiment vague, hésitant, toujours prêt aux
-compromis, et la flétrissure catégorique, sans réserve et sans
-réticence, dont la société frappe le vol sous toutes ses formes! Et que
-dirons-nous de tant d'autres devoirs qui ont encore moins de racines
-chez l'homme ordinaire, comme celui qui nous ordonne de contribuer pour
-notre juste part aux dépenses publiques, de ne pas frauder le fisc, de
-ne pas chercher à éviter habilement le service militaire, d'exécuter
-loyalement nos contrats, etc., etc. Si, sur tous ces points, la moralité
-n'était assurée que par les sentiments vacillants que contiennent les
-consciences moyennes, elle serait singulièrement précaire.
-
-C'est donc une erreur fondamentale que de confondre, comme on l'a fait
-tant de fois, le type collectif d'une société avec le type moyen des
-individus qui la composent. L'homme moyen est d'une très médiocre
-moralité. Seules, les maximes les plus essentielles de l'éthique sont
-gravées en lui avec quelque force, et encore sont-elles loin d'y avoir
-la précision et l'autorité qu'elles ont dans le type collectif,
-c'est-à-dire dans l'ensemble de la société. Cette confusion, que
-Quételet a précisément commise, fait de la genèse de la morale un
-problème incompréhensible. Car, puisque l'individu est en général d'une
-telle médiocrité, comment une morale a-t-elle pu se constituer qui le
-dépasse à ce point, si elle n'exprime que la moyenne des tempéraments
-individuels? Le plus ne saurait, sans miracle, naître du moins. Si la
-conscience commune n'est autre chose que la conscience la plus générale,
-elle ne peut s'élever au-dessus du niveau vulgaire. Mais alors, d'où
-viennent ces préceptes élevés et nettement impératifs que la société
-s'efforce d'inculquer à ses enfants et dont elle impose le respect à ses
-membres? Ce n'est pas sans raison que les religions et, à leur suite,
-tant de philosophies considèrent la morale comme ne pouvant avoir toute
-sa réalité qu'en Dieu. C'est que la pâle et très incomplète esquisse
-qu'en contiennent les consciences individuelles n'en peut être regardée
-comme le type original. Elle fait plutôt l'effet d'une reproduction
-infidèle et grossière dont le modèle, par suite, doit exister quelque
-part en dehors des individus. C'est pourquoi, avec son simplisme
-ordinaire, l'imagination populaire le réalise en Dieu. La science, sans
-doute, ne saurait s'arrêter à cette conception dont elle n'a même pas à
-connaître[302]. Seulement, si on l'écarte, il ne reste plus d'autre
-alternative que de laisser la morale en l'air et inexpliquée, ou d'en
-faire un système d'états collectifs. Ou elle ne vient de rien qui soit
-donné dans le monde de l'expérience, ou elle vient de la société. Elle
-ne peut exister que dans une conscience; si ce n'est pas dans celle de
-l'individu, c'est donc dans celle du groupe. Mais alors il faut admettre
-que la seconde, loin de se confondre avec la conscience moyenne, la
-déborde de toutes parts.
-
-L'observation confirme donc l'hypothèse. D'un côté, la régularité des
-données statistiques implique qu'il existe des tendances collectives,
-extérieures aux individus; de l'autre, dans un nombre considérable de
-cas importants, nous pouvons directement constater cette extériorité.
-Elle n'a, d'ailleurs, rien de surprenant pour quiconque a reconnu
-l'hétérogénéité des états individuels et des états sociaux. En effet,
-par définition, les seconds ne peuvent venir à chacun de nous que du
-dehors, puisqu'ils ne découlent pas de nos prédispositions personnelles;
-étant faits d'éléments qui nous sont étrangers[303], ils expriment autre
-chose que nous-mêmes. Sans doute, dans la mesure où nous ne faisons
-qu'un avec le groupe et où nous vivons de sa vie, nous sommes ouverts à
-leur influence; mais inversement, en tant que nous avons une
-personnalité distincte de la sienne, nous leur sommes réfractaires et
-nous cherchons à leur échapper. Et comme il n'est personne qui ne mène
-concurremment cette double existence, chacun de nous est animé à la fois
-d'un double mouvement. Nous sommes entraînés dans le sens social et nous
-tendons à suivre la pente de notre nature. Le reste de la société pèse
-donc sur nous pour contenir nos tendances centrifuges, et nous
-concourons pour notre part à peser sur autrui afin de neutraliser les
-siennes. Nous subissons nous-mêmes la pression que nous, contribuons à
-exercer sur les autres. Deux forces antagonistes sont en présence. L'une
-vient de la collectivité et cherche à s'emparer de l'individu; l'autre
-vient de l'individu et repousse la précédente. La première est, il est
-vrai, bien supérieure à la seconde, puisqu'elle est due à une
-combinaison de toutes les forces particulières; mais, comme elle
-rencontre aussi autant de résistances qu'il y a de sujets particuliers,
-elle s'use en partie dans ces luttes multipliées et ne nous pénètre que
-défigurée et affaiblie. Quand elle est très intense, quand les
-circonstances qui la mettent en action reviennent fréquemment, elle peut
-encore marquer assez fortement les constitutions individuelles; elle y
-suscite des états d'une certaine vivacité et qui, une fois organisés,
-fonctionnent avec la spontanéité de l'instinct; c'est ce qui arrive pour
-les idées morales les plus essentielles. Mais la plupart des courants
-sociaux ou sont trop faibles ou ne sont en contact avec nous que d'une
-manière trop intermittente pour qu'ils puissent pousser en nous de
-profondes racines; leur action est superficielle. Par conséquent, ils
-restent presque totalement externes. Ainsi, le moyen de calculer un
-élément quelconque du type collectif n'est pas de mesurer la grandeur
-qu'il a dans les consciences individuelles et de prendre la moyenne
-entre toutes ces mesures; c'est plutôt la somme qu'il faudrait faire.
-Encore ce procédé d'évaluation serait-il bien au-dessous de la réalité;
-car on n'obtiendrait ainsi que le sentiment social diminué de tout ce
-qu'il a perdu en s'individualisant.
-
-Ce n'est donc pas sans quelque légèreté qu'on a pu taxer notre
-conception de scolastique et lui reprocher de donner pour fondement aux
-phénomènes sociaux je ne sais quel principe vital d'un genre nouveau. Si
-nous refusons d'admettre qu'ils aient pour substrat la conscience de
-l'individu, nous leur en assignons un autre; c'est celui que forment, en
-s'unissant et en se combinant, toutes les consciences individuelles. Ce
-substrat n'a rien de substantiel ni d'ontologique, puisqu'il n'est rien
-autre chose qu'un tout composé de parties. Mais il ne laisse pas d'être
-aussi réel que les éléments qui le composent; car ils ne sont pas
-constitués d'une autre manière. Eux aussi sont composés. En effet, on
-sait aujourd'hui que le moi est la résultante d'une multitude de
-consciences sans moi; que chacune de ces consciences élémentaires est, à
-son tour, le produit d'unités vitales sans conscience, de même que
-chaque unité vitale est elle-même due à une association de particules
-inanimées. Si donc le psychologue et le biologiste regardent avec raison
-comme bien fondés les phénomènes qu'ils étudient, par cela seul qu'ils
-sont rattachés à une combinaison d'éléments de l'ordre immédiatement
-inférieur, pourquoi en serait-il autrement en sociologie? Ceux-là seuls
-pourraient juger une telle base insuffisante, qui n'ont pas renoncé à
-l'hypothèse d'une force vitale et d'une âme substantielle. Ainsi, rien
-n'est moins étrange que cette proposition dont on a cru devoir se
-scandaliser[304]: Une croyance ou une pratique sociale est susceptible
-d'exister indépendamment de ses expressions individuelles. Par là, nous
-ne songions évidemment pas à dire que la société est possible sans
-individus, absurdité manifeste dont on aurait pu nous épargner le
-soupçon. Mais nous entendions: 1° que le groupe formé par les individus
-associés est une réalité d'une autre sorte que chaque individu pris à
-part; 2° que les états collectifs existent dans le groupe de la nature
-duquel ils dérivent, avant d'affecter l'individu en tant que tel et de
-s'organiser en lui, sous une forme nouvelle, une existence purement
-intérieure.
-
-Cette façon de comprendre les rapports de l'individu avec la société
-rappelle, d'ailleurs, l'idée que les zoologistes contemporains tendent à
-se faire des rapports qu'il soutient également avec l'espèce ou la
-race. La théorie très simple, d'après laquelle l'espèce ne serait qu'un
-individu perpétué dans le temps et généralisé dans l'espace, est de plus
-en plus abandonnée. Elle vient, en effet, se heurter à ce fait que les
-variations qui se produisent chez un sujet isolé ne deviennent
-spécifiques que dans des cas très rares et, peut-être, douteux[305]. Les
-caractères distinctifs de la race ne changent chez l'individu que s'ils
-changent dans la race en général. Celle-ci aurait donc quelque réalité,
-d'où procéderaient les formes diverses qu'elle prend chez les êtres
-particuliers, loin d'être une généralisation de ces dernières. Sans
-doute, nous ne pouvons regarder ces doctrines comme définitivement
-démontrées. Mais il nous suffit de faire voir que nos conceptions
-sociologiques, sans être empruntées à un autre ordre de recherches, ne
-sont cependant pas sans analogues dans les sciences les plus positives.
-
-IV.
-
-Appliquons ces idées à la question du suicide; la solution que nous en
-avons donnée au début de ce chapitre prendra plus de précision.
-
-Il n'y a pas d'idéal moral qui ne combine, en des proportions variables
-selon les sociétés, l'égoïsme, l'altruisme et une certaine anomie. Car
-la vie sociale suppose à la fois que l'individu a une certaine
-personnalité, qu'il est prêt, si la communauté l'exige, à en faire
-l'abandon, enfin qu'il est ouvert, dans une certaine mesure, aux idées
-de progrès. C'est pourquoi il n'y a pas de peuple où ne coexistent ces
-trois courants d'opinion, qui inclinent l'homme dans trois directions
-divergentes et même contradictoires. Là où ils se tempèrent
-mutuellement, l'agent moral est dans un état d'équilibre qui le met à
-l'abri contre toute idée de suicide. Mais que l'un d'eux vienne à
-dépasser un certain degré d'intensité au détriment des autres, et, pour
-les raisons exposées, il devient suicidogène en s'individualisant.
-
-Naturellement, plus il est fort, et plus il y a de sujets qu'il
-contamine assez profondément pour les déterminer au suicide, et
-inversement. Mais cette intensité elle-même ne peut dépendre que des
-trois sortes de causes suivantes: 1° la nature des individus qui
-composent la société; 2° la manière dont ils sont associés, c'est-à-dire
-la nature de l'organisation sociale; 3° les événements passagers qui
-troublent le fonctionnement de la vie collective sans en altérer la
-constitution anatomique, comme les crises nationales, économiques, etc.
-Pour ce qui est des propriétés individuelles, celles-là seules peuvent
-jouer un rôle qui se retrouvent chez tous. Car celles qui sont
-strictement personnelles ou qui n'appartiennent qu'à de petites
-minorités sont noyées dans la masse des autres; de plus, comme elles
-diffèrent entre elles, elles se neutralisent et s'effacent mutuellement
-au cours de l'élaboration d'où résulte le phénomène collectif. Il n'y a
-donc que les caractères généraux de l'humanité qui peuvent être de
-quelque effet. Or, ils sont à peu près immuables; du moins, pour qu'ils
-puissent changer, ce n'est pas assez des quelques siècles que peut durer
-une nation. Par conséquent, les conditions sociales dont dépend le
-nombre des suicides sont les seules en fonction desquelles il puisse
-varier; car ce sont les seules qui soient variables. Voilà pourquoi il
-reste constant tant que la société ne change pas. Cette constance ne
-vient pas de ce que l'état d'esprit, générateur du suicide, se trouve,
-on ne sait par quel hasard, résider dans un nombre déterminé de
-particuliers qui le transmettent, on ne sait davantage pour quelle
-raison, à un même nombre d'imitateurs. Mais c'est que les causes
-impersonnelles, qui lui ont donné naissance et qui l'entretiennent, sont
-les mêmes. C'est que rien n'est venu modifier ni la manière dont les
-unités sociales sont groupées, ni la nature de leur consensus. Les
-actions et les réactions qu'elles échangent restent donc identiques; par
-suite, les idées et les sentiments qui s'en dégagent ne sauraient
-varier.
-
-Toutefois, il est très rare, sinon impossible, qu'un de ces courants
-parvienne à exercer une telle prépondérance sur tous les points de la
-société. C'est toujours au sein de milieux restreints, où il trouve des
-conditions particulièrement favorables à son développement, qu'il
-atteint ce degré d'énergie. C'est telle condition sociale, telle
-profession, telle confession religieuse qui le stimulent plus
-spécialement. Ainsi s'explique le double caractère du suicide. Quand on
-le considère dans ses manifestations extérieures, on est tenté de n'y
-voir qu'une série d'événements indépendants les uns des autres; car il
-se produit sur des points séparés, sans rapports visibles entre eux. Et
-cependant, la somme formée par tous les cas particuliers réunis a son
-unité et son individualité, puisque le taux social des suicides est un
-trait distinctif de chaque personnalité collective. C'est que, si ces
-milieux particuliers, où il se produit de préférence, sont distincts les
-uns des autres, fragmentés de mille manières sur toute l'étendue du
-territoire, pourtant, ils sont étroitement liés entre eux; car ils sont
-des parties d'un même tout et comme des organes d'un même organisme.
-L'état où se trouve chacun d'eux dépend donc de l'état général de la
-société; il y a une intime solidarité entre le degré de virulence qu'y
-atteint telle ou telle tendance et l'intensité qu'elle a dans l'ensemble
-du corps social. L'altruisme est plus ou moins violent à l'armée suivant
-ce qu'il est dans la population civile[306]; l'individualisme
-intellectuel est d'autant plus développé et d'autant plus fécond en
-suicides dans les milieux protestants qu'il est déjà plus prononcé dans
-le reste de la nation, etc. Tout se tient.
-
-Mais si, en dehors de la vésanie, il n'y a pas d'état individuel qui
-puisse être regardé comme un facteur déterminant du suicide, cependant,
-il semble bien qu'un sentiment collectif ne puisse pénétrer les
-individus quand ils y sont absolument réfractaires. On pourrait donc
-croire incomplète l'explication précédente, tant que nous n'aurons pas
-montré comment, au moment et dans les milieux précis où les courants
-suicidogènes se développent, ils trouvent devant eux un nombre suffisant
-de sujets accessibles à leur influence.
-
-Mais, à supposer que, vraiment, ce concours soit toujours nécessaire et
-qu'une tendance collective ne puisse pas s'imposer de haute lutte aux
-particuliers indépendamment de toute prédisposition préalable, cette
-harmonie se réalise d'elle-même; car les causes qui déterminent le
-courant social agissent en même temps sur les individus et les mettent
-dans les dispositions convenables pour qu'ils se prêtent à l'action
-collective, il y a entre ces deux ordres de facteurs une parenté
-naturelle, par cela même qu'ils dépendent d'une même cause et qu'ils
-l'expriment: c'est pourquoi ils se combinent et s'adaptent mutuellement.
-L'hypercivilisation qui donne naissance à la tendance anomique et à la
-tendance égoïste a aussi pour effet d'affiner les systèmes nerveux, de
-les rendre délicats à l'excès; par cela même, ils sont moins capables de
-s'attacher avec constance à un objet défini, plus impatients de toute
-discipline, plus accessibles à l'irritation violente comme à la
-dépression exagérée. Inversement, la culture grossière et rude,
-qu'implique l'altruisme excessif des primitifs, développe une
-insensibilité qui facilite le renoncement. En un mot, comme la société
-fait en grande partie l'individu, elle le fait, dans la même mesure, à
-son image. La matière dont elle a besoin ne saurait donc lui manquer,
-car elle se l'est, pour ainsi dire, préparée de ses propres mains.
-
-On peut se représenter maintenant avec plus de précision quel est le
-rôle des facteurs individuels dans la genèse du suicide. Si, dans un
-même milieu moral, par exemple dans une même confession ou dans un même
-corps de troupes ou dans une même profession, tels individus sont
-atteints et non tels autres, c'est sans doute, au moins en général,
-parce que la constitution mentale des premiers, telle que l'ont faite la
-nature et les événements, offre moins de résistance au courant
-suicidogène. Mais si ces conditions peuvent contribuer à déterminer les
-sujets particuliers en qui ce courant s'incarne, ce n'est pas d'elles
-que dépendent ses caractères distinctifs ni son intensité. Ce n'est pas
-parce qu'il y a tant de névropathes dans un groupe social qu'on y compte
-annuellement tant de suicidés. La névropathie fait seulement que ceux-ci
-succombent de préférence à ceux-là. Voilà d'où vient la grande
-différence qui sépare le point de vue du clinicien et celui du
-sociologue. Le premier ne se trouve jamais en face que de cas
-particuliers, isolés les uns des autres. Or, il constate que, très
-souvent, la victime était ou un nerveux ou un alcoolique et il explique
-par l'un ou l'autre de ces états psychopathiques l'acte accompli. Il a
-raison en un sens; car, si le sujet s'est tué plutôt que ses voisins,
-c'est fréquemment pour ce motif. Mais ce n'est pas pour ce motif que,
-d'une manière générale, il y a des gens qui se tuent, _ni surtout qu'il
-s'en tue, dans chaque société, un nombre défini par période de temps
-déterminée_. La cause productrice du phénomène échappe nécessairement à
-qui n'observe que des individus; car elle est en dehors des individus.
-Pour la découvrir, il faut s'élever au-dessus des suicides particuliers
-et apercevoir ce qui fait leur unité. On objectera que, s'il n'y avait
-pas de neurasthéniques en suffisance, les causes sociales ne pourraient
-produire tous leurs effets. Mais il n'est pas de société où les
-différentes formes de la dégénérescence nerveuse ne fournissent au
-suicide plus de candidats qu'il n'est nécessaire. Certains seulement
-sont appelés, si l'on peut parler ainsi. Ce sont ceux qui, par suite des
-circonstances, se sont trouvés plus à proximité des courants pessimistes
-et ont, par suite, subi plus complètement leur action.
-
-Mais une dernière question reste à résoudre. Puisque chaque année compte
-un nombre égal de suicidés, c'est que le courant ne frappe pas d'un coup
-tous ceux qu'il peut et doit frapper. Les sujets qu'il atteindra l'an
-prochain existent dès maintenant; dès maintenant aussi, ils sont, pour
-la plupart, mêlés à la vie collective et, par conséquent, soumis à son
-influence. D'où vient qu'il les épargne provisoirement? Sans doute, on
-comprend qu'un an lui soit nécessaire pour produire la totalité de son
-action; car, comme les conditions de l'activité sociale ne sont pas les
-mêmes suivant les saisons, il change lui aussi, aux différents moments
-de l'année, et d'intensité et de direction. C'est seulement quand la
-révolution annuelle est accomplie que toutes les combinaisons de
-circonstances, en fonction desquelles il est susceptible de varier, ont
-eu lieu. Mais puisque l'année suivante ne fait, par hypothèse, que
-répéter celle qui précède et que ramener les mômes combinaisons,
-pourquoi la première n'a-t-elle pas suffi? Pourquoi, pour reprendre
-l'expression consacrée, la société ne paie-t-elle sa redevance que par
-échéances successives?
-
-Ce qui explique, croyons-nous, cette temporisation, c'est la manière
-dont le temps agit sur la tendance au suicide. Il en est un facteur
-auxiliaire, mais important. Nous savons, en effet, qu'elle croît sans
-interruption de la jeunesse à la maturité[307], et qu'elle est souvent
-dix fois plus forte à la fin de la vie qu'au début. C'est donc que la
-force collective qui pousse l'homme à se tuer ne le pénètre que peu à
-peu. Toutes choses égales, c'est à mesure qu'il avance en âge qu'il y
-devient plus accessible, sans doute parce qu'il faut des expériences
-répétées pour l'amener à sentir tout le vide d'une existence égoïste ou
-toute la vanité des ambitions sans terme. Voilà pourquoi les suicidés ne
-remplissent leur destinée que par couches successives de
-générations[308].
-
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Rapports du suicide avec les autres phénomènes sociaux.
-
-
-Puisque le suicide est, par son élément essentiel, un phénomène social,
-il convient de rechercher quelle place il occupe au milieu des autres
-phénomènes sociaux.
-
-La première et la plus importante question qui se pose à ce sujet est de
-savoir s'il doit être classé parmi les actes que la morale permet ou
-parmi ceux qu'elle proscrit. Faut-il y voir, à un degré quelconque, un
-fait criminologique? On sait combien la question a été discutée de tout
-temps. D'ordinaire, pour la résoudre, on commence par formuler une
-certaine conception de l'idéal moral et on cherche ensuite si le suicide
-y est ou non logiquement contraire. Pour des raisons que nous avons
-exposées ailleurs[309], cette méthode ne saurait être la nôtre. Une
-déduction sans contrôle est toujours suspecte et, de plus, en l'espèce,
-elle a pour point de départ un pur postulat de la sensibilité
-individuelle; car chacun conçoit à sa façon cet idéal moral qu'on pose
-comme un axiome. Au lieu de procéder ainsi, nous allons rechercher
-d'abord dans l'histoire comment, en fait, les peuples ont apprécié
-moralement le suicide; nous tâcherons ensuite de déterminer quelles ont
-été les raisons de cette appréciation. Nous n'aurons plus alors qu'à
-voir si et dans quelle mesure ces raisons sont fondées dans la nature de
-nos sociétés actuelles[310].
-
-
-I.
-
-Aussitôt que les sociétés chrétiennes furent constituées, le suicide y
-fut formellement proscrit. Dès 452, le concile d'Arles déclara que le
-suicide était un crime et ne pouvait être reflet que d'une fureur
-diabolique. Mais c'est seulement au siècle suivant, en 563, au concile
-de Prague, que cette prescription reçut une sanction pénale. Il y fut
-décidé que les suicidés ne seraient «honorés d'aucune commémoration dans
-le saint sacrifice de la messe, et que le chant des psaumes
-n'accompagnerait pas leur corps au tombeau». La législation civile
-s'inspira du droit canon, en ajoutant aux peines religieuses des peines
-matérielles. Un chapitre des établissements de saint Louis réglemente
-spécialement la matière; un procès était fait au cadavre du suicidé par
-devant les autorités qui eussent été compétentes pour le cas d'homicide
-d'autrui; les biens du décédé échappaient aux héritiers ordinaires et
-revenaient au baron. Un grand nombre de coutumes ne se contentaient pas
-de la confiscation, mais prescrivaient en outre différents supplices. «À
-Bordeaux, le cadavre était pendu par les pieds; à Abbeville, on le
-traînait sur une claie par les rues; à Lille, si c'était un homme, le
-cadavre, traîné aux fourches, était pendu; si c'était une femme,
-brûlé[311]». La folie n'était même pas toujours considérée comme une
-excuse. L'ordonnance criminelle, publiée par Louis XIV en 1670, codifia
-ces usages sans beaucoup les atténuer. Une condamnation régulière était
-prononcée _ad perpetuam rei memoriam_; le corps, traîné sur une claie,
-face contre terre, par les rues et les carrefours, était ensuite pendu
-ou jeté à la voirie. Les biens étaient confisqués. Les nobles
-encouraient la déchéance et étaient déclarés roturiers; on coupait leurs
-bois, on démolissait leur château, on brisait leurs armoiries. Nous
-avons encore un arrêt du Parlement de Paris, rendu le 31 janvier 1749,
-conformément à cette législation.
-
-Par une brusque réaction, la révolution de 1789 abolit toutes ces
-mesures répressives et raya le suicide de la liste des crimes légaux.
-Mais toutes les religions auxquelles appartiennent les Français
-continuent à le prohiber; et à le punir, et la morale commune le
-réprouve. Il inspire encore à la conscience populaire un éloignement qui
-s'étend aux lieux où le suicidé a accompli sa résolution et à toutes les
-personnes qui lui touchent de près. Il constitue une tare morale,
-quoique l'opinion semble avoir une tendance à devenir sur ce point plus
-indulgente qu'autrefois. Il n'est pas, d'ailleurs, sans avoir conservé
-quelque chose de son ancien caractère criminologique. D'après la
-jurisprudence la plus générale, le complice du suicide est poursuivi
-comme homicide. Il n'en serait pas ainsi si le suicide était considéré
-comme un acte moralement indifférent.
-
-On retrouve cette même législation chez tous les peuples chrétiens et
-elle est restée presque partout plus sévère qu'en France. En Angleterre,
-dès le Xe siècle, le roi Edgard, dans un des Canons publiés par lui,
-assimilait les suicidés aux voleurs, aux assassins, aux criminels de
-tout genre. Jusqu'en 1823, ce fut l'usage de traîner le corps du suicidé
-dans les rues avec un bâton passé au travers et de l'enterrer sur un
-grand chemin, sans aucune cérémonie. Aujourd'hui encore,
-l'ensevelissement a lieu à part. Le suicidé était déclaré félon (_felo
-de se_) et ses biens étaient acquis à la Couronne. C'est seulement en
-1870 que cette disposition fut abolie, en même temps que toutes les
-confiscations pour cause de félonie. Il est vrai que l'exagération de la
-peine l'avait, depuis longtemps, rendue inapplicable; le jury tournait
-la loi en déclarant le plus souvent que le suicidé avait agi dans un
-moment de folie et, par conséquent, était irresponsable. Mais l'acte
-reste qualifié crime; il est, chaque fois qu'il est commis, l'objet
-d'une instruction régulière et d'un jugement et, en principe, la
-tentative est punie. D'après Ferri[312], il y aurait encore eu, en 1889,
-106 procédures intentées pour ce délit et 84 condamnations, dans la
-seule Angleterre. À plus forte raison, en est-il ainsi de la complicité.
-
-À Zurich, raconte Michelet, le cadavre était autrefois soumis à un
-épouvantable traitement. Si l'homme s'était poignardé, on lui enfonçait
-près de la tête un morceau de bois dans lequel on plantait le couteau;
-s'il s'était noyé, on l'enterrait à cinq pieds de l'eau, dans le
-sable[313]. En Prusse, jusqu'au Code pénal de 1871, l'ensevelissement
-devait avoir lieu sans pompe aucune et sans cérémonies religieuses. Le
-nouveau Code pénal allemand punit encore la complicité de trois années
-d'emprisonnement (art. 216). En Autriche, les anciennes prescriptions
-canoniques sont maintenues presque intégralement.
-
-Le droit russe est plus sévère. Si le suicidé ne paraît pas avoir agi
-sous l'influence d'un trouble mental, chronique ou passager, son
-testament est considéré comme nul ainsi que toutes les dispositions
-qu'il a pu prendre pour cause de mort. La sépulture chrétienne lui est
-refusée. La simple tentative est punie d'une amende que l'autorité
-ecclésiastique est chargée de fixer. Enfin, quiconque excite autrui à se
-tuer ou l'aide d'une manière quelconque à exécuter sa résolution, par
-exemple en lui fournissant les instruments nécessaires, est traité comme
-complice d'homicide prémédité[314]. Le Code espagnol, outre les peines
-religieuses et morales, prescrit la confiscation des biens et punit
-toute complicité[315].
-
-Enfin, le Code pénal de l'État de New-York, qui pourtant est de date
-récente (1881), qualifie crime le suicide. Il est vrai que, malgré cette
-qualification, on a renoncé à le punir pour des raisons pratiques, la
-peine ne pouvant atteindre utilement le coupable. Mais la tentative peut
-entraîner une condamnation soit à un emprisonnement qui peut durer
-jusqu'à 2 ans, soit à une amende qui peut monter jusqu'à 200 dollars,
-soit à l'une et à l'autre peine à la fois. Le seul fait de conseiller le
-suicide ou d'en favoriser l'accomplissement est assimilé à la complicité
-de meurtre[316].
-
-Les sociétés mahométanes ne prohibent pas moins énergiquement le
-suicide. «L'homme, dit Mahomet, ne meurt que par la volonté de Dieu
-d'après le livre qui fixe le terme de sa vie[317]».--«Lorsque le terme
-sera arrivé, ils ne sauront ni le retarder ni l'avancer d'un seul
-instant[318]».--«Nous avons arrêté que la mort vous frappe tour à tour
-et nul ne saurait prendre le pas sur nous[319]».--Rien, en effet, n'est
-plus contraire que le suicide à l'esprit général de la civilisation
-mahométane; car la vertu qui est mise au-dessus de toutes les autres,
-c'est la soumission absolue à la volonté divine, la résignation docile
-«qui fait supporter tout avec patience[320]». Acte d'insubordination et
-de révolte, le suicide ne pouvait donc être regardé que comme un
-manquement grave au devoir fondamental.
-
- * * * * *
-
-Si, des sociétés modernes, nous passons à celles qui les ont précédées
-dans l'histoire, c'est-à-dire aux cités gréco-latines, nous y trouvons
-également une législation du suicide, mais qui ne repose pas tout à fait
-sur le même principe. Le suicide n'était regardé comme illégitime que
-s'il n'était pas autorisé par l'État. Ainsi, à Athènes, l'homme qui
-s'était tué était frappé d'[Grec: {~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH PSILI~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}] comme ayant commis une
-injustice à l'égard de la cité[321]; les honneurs de la sépulture
-régulière lui étaient refusés; de plus, la main du cadavre était coupée
-et enterrée à part[322]. Avec des variantes de détail, il en était de
-même à Thèbes, à Chypre[323]. À Sparte, la règle était si formelle
-qu'Aristodème la subit pour la manière dont il chercha et trouva la mort
-à la bataille de Platée. Mais ces peines ne s'appliquaient qu'au cas où
-l'individu se tuait sans avoir, au préalable, demandé la permission aux
-autorités compétentes. À Athènes, si, avant de se frapper, il demandait
-au Sénat de l'y autoriser, en faisant valoir les raisons qui lui
-rendaient la vie intolérable, et si sa demande lui était régulièrement
-accordée, le suicide était considéré comme un acte légitime.
-Libanius[324] nous rapporte sur ce sujet quelques préceptes dont il ne
-nous dit pas l'époque, mais qui furent réellement en vigueur, à Athènes;
-il fait, d'ailleurs, le plus grand éloge de ces lois et assure qu'elles
-ont eu les plus heureux effets. Elles s'exprimaient dans les termes
-suivants: «Que celui qui ne veut plus vivre plus longtemps expose ses
-raisons au Sénat et, après en avoir obtenu congé, quitte la vie. Si
-l'existence t'est odieuse, meurs; si tu es accablé par la fortune, bois
-la ciguë. Si tu es courbé sous la douleur, abandonne la vie. Que le
-malheureux raconte son infortune, que le magistrat lui fournisse le
-remède et sa misère prendra fin». On trouve la même loi à Céos[325].
-Elle fut transportée à Marseille par les colons grecs qui fondèrent
-cette ville. Les magistrats tenaient en réserve du poison et ils en
-fournissaient la quantité nécessaire à tous ceux qui, après avoir soumis
-au conseil des Six-Cents les raisons qu'ils croyaient avoir de se tuer,
-obtenaient son autorisation[326].
-
-Nous sommes moins bien renseignés sur les dispositions du droit romain
-primitif: les fragments de la loi des XII Tables qui nous sont parvenus
-ne nous parlent pas du suicide. Cependant, comme ce Code était fortement
-inspiré de la législation grecque, il est vraisemblable qu'il contenait
-des prescriptions analogues. En tout cas, Servius, dans son commentaire
-sur l'Enéide[327], nous apprend que, d'après les livres des pontifes,
-quiconque s'était pendu était privé de sépulture. Les statuts d'une
-confrérie religieuse de Lanuvium édictaient la même pénalité[328].
-D'après l'annaliste Cassius Hermina, cité par Servius, Tarquin le
-Superbe, pour combattre une épidémie de suicides, aurait ordonné de
-mettre en croix les cadavres des suppliciés et de les abandonner en
-proie aux oiseaux et aux animaux sauvages[329]. L'usage de ne pas faire
-de funérailles aux suicidés semble avoir persisté, au moins en principe,
-car on lit au Digeste: _Non solent autem lugeri suspendiosi nec qui
-manus sibi intulerunt, non tædio vitæ, sed mala conscientia_[330].
-
-Mais, d'après un texte de Quintilien[331], il y aurait eu à Rome,
-jusqu'à une époque assez tardive, une institution analogue à celle que
-nous venons d'observer en Grèce et destinée à tempérer les rigueurs des
-dispositions précédentes. Le citoyen qui voulait se tuer devait
-soumettre ses raisons au Sénat qui décidait si elles étaient acceptables
-et qui déterminait même le genre de mort. Ce qui permet de croire qu'une
-pratique de ce genre a réellement existé à Rome, c'est que, jusque sous
-les empereurs, il en survécut quelque chose à l'armée. Le soldat qui
-tentait de se tuer pour échapper au service était puni de mort; mais
-s'il pouvait établir qu'il avait été déterminé par quelque mobile
-excusable, il était seulement renvoyé de l'armée[332]. Si, enfin, son
-acte était dû aux remords que lui causait une faute militaire, son
-testament était annulé et ses biens revenaient au fisc[333]. Il n'est
-pas douteux du reste que, à Rome, la considération des motifs qui
-avaient inspiré le suicide a joué de tout temps un rôle prépondérant
-dans l'appréciation morale ou juridique qui en était faite. De là le
-précepte: «_Et merito, si sine causa sibi manus intulit, puniendus est:
-qui enim sibi non pepercit, multo minus aliis parcet_[334]». La
-conscience publique, tout en le blâmant en règle générale, se réservait
-le droit de l'autoriser dans certains cas. Un tel principe est proche
-parent de celui qui sert de base à l'institution dont parle Quintilien;
-et il était tellement fondamental dans la législation romaine du suicide
-qu'il se maintint jusque sous les empereurs. Seulement, avec le temps,
-la liste des excuses légitimes s'allongea. À la fin, il n'y eut plus
-guère qu'une seule _causa injusta_: le désir d'échapper aux suites d'une
-condamnation criminelle. Encore y eut-il un moment où la loi qui
-l'excluait des bénéfices de la tolérance semble être restée sans
-application[335].
-
-Si, de la cité, on descend jusqu'à ces peuples primitifs où fleurit le
-suicide altruiste, il est difficile de rien affirmer de précis sur la
-législation qui peut y être en usage. Cependant, la complaisance avec
-laquelle le suicide y est considéré permet de croire qu'il n'y est pas
-formellement prohibé. Encore est-il possible qu'il ne soit pas
-absolument toléré dans tous les cas. Mais quoi qu'il en soit de ce
-point, il reste que, de toutes les sociétés qui ont dépassé ce stade
-inférieur, il n'en est pas de connues où le droit de se tuer ait été
-accordé sans réserves à l'individu. Il est vrai que, en Grèce comme en
-Italie, il y eut une période où les anciennes prescriptions relatives au
-suicide tombèrent presque totalement en désuétude. Mais ce fut seulement
-à l'époque où le régime de la cité entra lui-même en décadence. Cette
-tolérance tardive ne saurait donc être invoquée comme un exemple à
-imiter: car elle est évidemment solidaire de la grave perturbation que
-subissaient alors ces sociétés. C'est le symptôme d'un état morbide.
-
-Une pareille généralité dans la réprobation, si l'on fait abstraction de
-ces cas de régression, est déjà par elle-même un fait instructif et qui
-devrait suffire à rendre hésitants les moralistes trop enclins à
-l'indulgence. Il faut qu'un auteur ait une singulière confiance dans la
-puissance de sa logique pour oser, au nom d'un système, s'insurger à ce
-point contre la conscience morale de l'humanité; ou bien si, jugeant
-cette prohibition fondée dans le passé, il n'en réclame l'abrogation que
-pour le présent immédiat, il lui faudrait, au préalable, prouver que,
-depuis des temps récents, quelque transformation profonde s'est produite
-dans les conditions fondamentales de la vie collective.
-
-Mais une conclusion plus significative, et qui ne permet guère de croire
-que cette preuve soit possible, ressort de cet exposé. Si on laisse de
-côté les différences de détail que présentent les mesures répressives
-adoptées par les différents peuples, on voit que la législation du
-suicide a passé par deux phases principales. Dans la première, il est
-interdit à l'individu de se détruire de sa propre autorité; mais l'État
-peut l'autoriser à le faire. L'acte n'est immoral que quand il est tout
-entier le fait des particuliers et que les organes de la vie collective
-n'y ont pas collaboré. Dans des circonstances déterminées, la société se
-laisse désarmer, en quelque sorte, et consent à absoudre ce qu'elle
-réprouve en principe. Dans la seconde période, la condamnation est
-absolue et sans aucune exception. La faculté de disposer d'une existence
-humaine, sauf quand la mort est le châtiment d'un crime[336], est
-retirée non plus seulement au sujet intéressé, mais même à la société.
-C'est un droit soustrait désormais à l'arbitraire collectif aussi bien
-que privé. Le suicide est regardé comme immoral, en lui-même, pour
-lui-même, quels que soient ceux qui y participent. Ainsi, à mesure qu'on
-avance dans l'histoire, la prohibition, au lieu de se relâcher, ne fait
-que devenir plus radicale. Si donc, aujourd'hui, la conscience publique
-paraît moins ferme dans son jugement sur ce point, cet état
-d'ébranlement doit provenir de causes accidentelles et passagères; car
-il est contraire à toute vraisemblance que l'évolution morale, après
-s'être poursuivie dans le même sens pendant des siècles, revienne à ce
-point en arrière.
-
-Et en effet, les idées qui lui ont imprimé cette direction sont toujours
-actuelles. On a dit quelquefois que, si le suicide est et mérite d'être
-prohibé, c'est parce que, en se tuant, l'homme se dérobe à ses
-obligations envers la société. Mais si nous n'étions mus que par cette
-considération, nous devrions, comme en Grèce, laisser la société libre
-de lever à sa guise une défense qui n'aurait été établie qu'à son
-profit. Si nous lui refusons cette faculté, c'est donc que nous ne
-voyons pas simplement dans le suicidé un mauvais débiteur dont elle
-serait créancière. Car un créancier peut toujours remettre la dette dont
-il est bénéficiaire. D'ailleurs, si la réprobation dont le suicide est
-l'objet n'avait pas d'autre origine, elle devrait être d'autant plus
-formelle que l'individu est plus étroitement subordonné à l'État; par
-conséquent, c'est dans les sociétés inférieures qu'elle atteindrait son
-apogée. Or, tout au contraire, elle prend plus de force à mesure que les
-droits de l'individu se développent en face de ceux de l'État. Si donc
-elle est devenue si formelle et si sévère dans les sociétés chrétiennes,
-la cause de ce changement doit se trouver, non dans la notion que ces
-peuples ont de l'État, mais dans la conception nouvelle qu'ils se sont
-faite de la personne humaine. Elle est devenue à leurs yeux une chose
-sacrée et même la chose sacrée par excellence, sur laquelle nul ne peut
-porter les mains. Sans doute, sous le régime de la cité, l'individu
-n'avait déjà plus une existence aussi effacée que dans les peuplades
-primitives. On lui reconnaissait dès lors une valeur sociale; mais on
-considérait que cette valeur appartenait toute à l'État. La cité pouvait
-donc disposer librement de lui sans qu'il eût sur lui-même les mêmes
-droits. Mais aujourd'hui, il a acquis une sorte de dignité qui le met
-au-dessus et de lui-même et de la société. Tant qu'il n'a pas démérité
-et perdu par sa conduite ses titres d'homme, il nous paraît participer
-en quelque manière à cette nature _sui generis_ que toute religion prête
-à ses dieux et qui les rend intangibles à tout ce qui est mortel. Il
-s'est empreint de religiosité; l'homme est devenu un dieu pour les
-hommes. C'est pourquoi tout attentat dirigé contre lui nous fait l'effet
-d'un sacrilège. Or le suicide est l'un de ces attentats. Peu importe de
-quelles mains vient le coup; il nous scandalise par cela seul qu'il
-viole ce caractère sacro-saint qui est en nous, et que nous devons
-respecter chez nous comme chez autrui.
-
-Le suicide est donc réprouvé parce qu'il déroge à ce culte pour la
-personne humaine sur lequel repose toute notre morale. Ce qui confirme
-cette explication, c'est que nous le considérons tout autrement que ne
-faisaient les nations de l'antiquité. Jadis, on n'y voyait qu'un simple
-tort civil commis envers l'État; la religion s'en désintéressait plus ou
-moins[337]. Au contraire, il est devenu un acte essentiellement
-religieux. Ce sont les conciles qui l'ont condamné, et les pouvoirs
-laïques, en le punissant, n'ont fait que suivre et qu'imiter l'autorité
-ecclésiastique. C'est parce que nous avons en nous une âme immortelle,
-parcelle de la divinité, que nous devons nous être sacrés à nous-mêmes.
-C'est parce que nous sommes quelque chose de Dieu que nous n'appartenons
-complètement à aucun être temporel.
-
-Mais si telle est la raison qui a fait ranger le suicide parmi les actes
-illicites, ne faut-il pas conclure que cette condamnation est désormais
-sans fondement? Il semble, en effet, que la critique scientifique ne
-saurait accorder la moindre valeur à ces conceptions mystiques ni
-admettre qu'il y eût dans l'homme quelque chose de surhumain. C'est en
-raisonnant ainsi que Ferri, dans son _Omicidio-suicidio_, a cru pouvoir
-présenter toute prohibition du suicide comme une survivance du passé,
-destinée à disparaître. Considérant comme absurde au point de vue
-rationaliste que l'individu puisse avoir une fin en dehors de lui-même,
-il en déduit que nous restons toujours libres de renoncer aux avantages
-de la vie commune en renonçant à l'existence. Le droit de vivre lui
-paraît impliquer logiquement le droit de mourir.
-
-Mais cette argumentation conclut prématurément de la forme au fond, de
-l'expression verbale par laquelle nous traduisons notre sentiment à ce
-sentiment lui-même. Sans doute, pris en eux-mêmes et dans l'abstrait,
-les symboles religieux, par lesquels nous nous expliquons le respect que
-nous inspire la personne humaine, ne sont pas adéquats au réel, et il
-est aisé de le prouver; mais il ne s'ensuit pas que ce respect lui-même
-soit sans raison. Le fait qu'il joue un rôle prépondérant dans notre
-droit et dans notre morale doit, au contraire, nous prémunir contre une
-semblable interprétation. Au lieu donc de nous en prendre à la lettre de
-cette conception, examinons-la en elle-même, cherchons comment elle
-s'est formée et nous verrons que, si la formule courante en est
-grossière, elle ne laisse pas d'avoir une valeur objective.
-
-En effet, cette sorte de transcendance que nous prêtons à la personne
-humaine n'est pas un caractère qui lui soit spécial. On le rencontre
-ailleurs. C'est simplement la marque que laissent sur les objets
-auxquels ils se rapportent tous les sentiments collectifs de quelque
-intensité. Précisément parce qu'ils émanent de la collectivité, les fins
-vers lesquelles ils tournent nos activités ne peuvent être que
-collectives. Or la société a ses besoins qui ne sont pas les nôtres. Les
-actes qu'ils nous inspirent ne sont donc pas selon le sens de nos
-inclinations individuelles; ils n'ont pas pour but notre intérêt propre,
-mais consistent plutôt en sacrifices et en privations. Quand je jeûne,
-que je me mortifie pour plaire à la Divinité, quand, par respect pour
-une tradition dont j'ignore le plus souvent le sens et la portée, je
-m'impose quelque gêne, quand je paie mes impôts, quand je donne ma peine
-ou ma vie à l'État, je renonce à quelque chose de moi-même; et à la
-résistance que notre égoïsme oppose à ces renoncements, nous nous
-apercevons aisément qu'ils sont exigés de nous par une puissance à
-laquelle nous sommes soumis. Alors même que nous déférons joyeusement à
-ses ordres, nous avons conscience que notre conduite est déterminée par
-un sentiment de déférence pour quelque chose de plus grand que nous.
-Avec quelque spontanéité que nous obéissions à la voix qui nous dicte
-cette abnégation, nous sentons bien qu'elle nous parle sur un ton
-impératif qui n'est pas celui de l'instinct. C'est pourquoi, quoiqu'elle
-se fasse entendre à l'intérieur de nos consciences, nous ne pouvons sans
-contradiction la regarder comme nôtre. Mais nous l'aliénons, comme nous
-faisons pour nos sensations; nous la projetons au dehors, nous la
-rapportons à un être que nous concevons comme extérieur et supérieur à
-nous, puisqu'il nous commande et que nous nous conformons à ses
-injonctions. Naturellement, tout ce qui nous paraît venir de la même
-origine participe au même caractère. C'est ainsi que nous avons été
-nécessités à imaginer un monde au-dessus de celui-ci et à le peupler de
-réalités d'une autre nature.
-
-Telle est l'origine de toutes ces idées de transcendance qui sont à la
-base des religions et des morales; car l'obligation morale est
-inexplicable autrement. Assurément, la forme concrète dont nous revêtons
-d'ordinaire ces idées est scientifiquement sans valeur. Que nous leur
-donnions comme fondement un être personnel d'une nature spéciale ou
-quelque force abstraite que nous hypostasions confusément sous le nom
-d'idéal moral, ce sont toujours représentations métaphoriques qui
-n'expriment pas adéquatement les faits. Mais le _processus_ qu'elles
-symbolisent ne laisse pas d'être réel. Il reste vrai que, dans tous ces
-cas, nous sommes provoqués à agir par une autorité qui nous dépasse, à
-savoir la société, et que les fins auxquelles elle nous attache ainsi
-jouissent d'une véritable suprématie morale. S'il en est ainsi, toutes
-les objections que l'on pourra faire aux conceptions usuelles par
-lesquelles les hommes ont essayé de se représenter cette suprématie
-qu'ils sentaient, ne sauraient en diminuer la réalité. Cette critique
-est superficielle et n'atteint pas le fond des choses. Si donc on peut
-établir que l'exaltation de la personne humaine est une des fins que
-poursuivent et doivent poursuivre les sociétés modernes, toute la
-réglementation morale qui dérive de ce principe sera par cela même
-justifiée, quoique puisse valoir la façon dont on la justifie
-d'ordinaire. Si les raisons dont se contente le vulgaire sont
-critiquables, il suffira de les transposer en un autre langage pour leur
-donner toute leur portée.
-
-Or, non seulement, en fait, ce but est bien un de ceux que poursuivent
-les sociétés modernes, mais c'est une loi de l'histoire que les peuples
-tendent de plus en plus à se déprendre de tout autre objectif. À
-l'origine, la société est tout, l'individu n'est rien. Par suite, les
-sentiments sociaux les plus intenses sont ceux qui attachent l'individu
-à la collectivité: elle est à elle-même sa propre fin. L'homme n'est
-considéré que comme un instrument entre ses mains; c'est d'elle qu'il
-paraît tenir tous ses droits et il n'a pas de prérogative contre elle
-parce qu'il n'y a rien au-dessus d'elle. Mais, peu à peu, les choses
-changent. À mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses et plus
-denses, elles deviennent plus complexes, le travail se divise, les
-différences individuelles se multiplient[338], et l'on voit approcher le
-moment où il n'y aura plus rien de commun entre tous les membres d'un
-même groupe humain, si ce n'est que ce sont tous des hommes. Dans ces
-conditions, il est inévitable que la sensibilité collective s'attache de
-toutes ses forces à cet unique objet qui lui reste et qu'elle lui
-communique par cela même une valeur incomparable. Puisque la personne
-humaine est la seule chose qui touche unanimement tous les coeurs,
-puisque sa glorification est le seul but qui puisse être collectivement
-poursuivi, elle ne peut pas ne pas acquérir à tous les yeux une
-importance exceptionnelle. Elle s'élève ainsi bien au-dessus de toutes
-les fins humaines et prend un caractère religieux.
-
-Ce culte de l'homme est donc tout autre chose que cet individualisme
-égoïste dont il a été précédemment parlé et qui conduit au suicide. Loin
-de détacher les individus de la société et de tout but qui les dépasse,
-il les unit dans une même pensée et en fait les serviteurs d'une même
-oeuvre. Car l'homme qui est ainsi proposé à l'amour et au respect
-collectifs n'est pas l'individu sensible, empirique, qu'est chacun de
-nous; c'est l'homme en général, l'humanité idéale, telle que la conçoit
-chaque peuple à chaque moment de son histoire. Or, nul de nous ne
-l'incarne complètement, si nul de nous n'y est totalement étranger. Il
-s'agit donc, non de concentrer chaque sujet particulier sur lui-même et
-sur ses intérêts propres, mais de le subordonner aux intérêts généraux
-du genre humain. Une telle fin le tire hors de lui-même; impersonnelle
-et désintéressée, elle plane au-dessus de toutes les personnalités
-individuelles; comme tout idéal, elle ne peut être conçue que comme
-supérieure au réel et le dominant. Elle domine même les sociétés,
-puisqu'elle est le but auquel est suspendue toute l'activité sociale. Et
-c'est pourquoi il ne leur appartient plus d'en disposer. En
-reconnaissant qu'elles y ont, elles aussi, leur raison d'être, elles se
-sont mises sous sa dépendance et ont perdu le droit d'y manquer; à plus
-forte raison, d'autoriser les hommes à y manquer eux-mêmes. Notre
-dignité d'être moral a donc cessé d'être la chose de la cité; mais elle
-n'est pas, pour cela, devenue notre chose et nous n'avons pas acquis le
-droit d'en faire ce que nous voulons. D'où nous viendrait-il, en effet,
-si la société elle-même, cet être supérieur à nous, ne l'a pas?
-
-Dans ces conditions, il est nécessaire que le suicide soit classé au
-nombre des actes immoraux; car il nie, dans son principe essentiel,
-cette religion de l'humanité. L'homme qui se tue ne fait, dit-on, de
-tort qu'à soi-même et la société n'a pas à intervenir, en vertu du vieil
-axiome _Volenti non fit injuria_. C'est une erreur. La société est
-lésée; parce que le sentiment sur lequel reposent aujourd'hui ses
-maximes morales les plus respectées, et qui sert presque d'unique lien
-entre ses membres, est offensé, et qu'il s'énerverait si cette offense
-pouvait se produire en toute liberté. Comment pourrait-il garder la
-moindre autorité si, quand il est violé, la conscience morale ne
-protestait pas? Du moment que la personne humaine est et doit être
-considérée comme une chose sacrée, dont ni l'individu ni le groupe n'ont
-la libre disposition, tout attentat contre elle doit être proscrit. Peu
-importe que le coupable et la victime ne fassent qu'un seul et même
-sujet: le mal social qui résulte de l'acte ne disparaît pas, par cela
-seul que celui qui en est l'auteur se trouve lui-même en souffrir. Si,
-en soi et d'une manière générale, le fait de détruire violemment une vie
-d'homme nous révolte comme un sacrilège, nous ne saurions le tolérer en
-aucun cas. Un sentiment collectif qui s'abandonnerait à ce point serait
-bientôt sans force.
-
-Ce n'est pas à dire, toutefois, qu'il faille revenir aux peines féroces
-dont était frappé le suicide pendant les derniers siècles. Elles furent
-instituées à une époque où, sous l'influence de circonstances
-passagères, tout le système répressif fut renforcé avec une sévérité
-outrée. Mais il faut maintenir le principe, à savoir que l'homicide de
-soi-même doit être réprouvé. Reste à chercher par quels signes
-extérieurs cette réprobation doit se manifester. Des sanctions morales
-suffisent-elles ou en faut-il de juridiques, et lesquelles? C'est une
-question d'application qui sera traitée au chapitre suivant.
-
-II.
-
-Mais auparavant, afin de mieux déterminer quel est le degré d'immoralité
-du suicide, recherchons quels rapports il soutient avec les autres actes
-immoraux, notamment avec les crimes et les délits.
-
-D'après M. Lacassagne, il y aurait une relation régulièrement inverse
-entre le mouvement des suicides et celui des crimes contre la propriété
-(vols qualifiés, incendies, banqueroutes frauduleuses, etc.). Cette
-thèse a été soutenue en son nom par un de ses élèves, le docteur
-Chaussinand, dans sa _Contribution à l'étude de la statistique
-criminelle_[339]. Mais les preuves pour la démontrer font totalement
-défaut. D'après cet auteur, il suffirait de comparer les deux courbes
-pour constater qu'elles varient en sens contraire l'une de l'autre. En
-réalité, il est impossible d'apercevoir entre elles aucune espèce de
-rapport ni direct ni inverse. Sans doute, à partir de 1854, on voit les
-crimes-propriété diminuer tandis que les suicides augmentent. Mais cette
-baisse est, en partie, fictive; elle vient simplement de ce que, vers
-cette date, les tribunaux ont pris l'habitude de correctionnaliser
-certains crimes afin de les soustraire à la juridiction des cours
-d'assises, dont ils étaient jusqu'alors justiciables, pour les déférer
-aux tribunaux correctionnels. Un certain nombre de méfaits ont donc, à
-partir de ce moment, disparu de la colonne des crimes, mais c'est pour
-reparaître à celle des délits; et ce sont les crimes contre la propriété
-qui ont le plus bénéficié de cette jurisprudence qui est aujourd'hui
-consacrée. Si donc la statistique en accuse un moindre nombre, il est à
-craindre que cette diminution soit exclusivement due à un artifice de
-comptabilité.
-
-Mais cette baisse fût-elle réelle, on n'en pourrait rien conclure; car
-si, à partir de 1854, les deux courbes vont en sens inverse, de 1826 à
-1854 celle des crimes-propriété ou monte en même temps que celle des
-suicides, quoique moins vite, ou reste stationnaire. De 1831 à 1835, on
-comptait annuellement, en moyenne, 5.095 accusés; ce nombre s'élevait à
-5.732 pendant la période suivante, il était encore de 4.918 en 1841-45,
-de 4.992 de 1846 à 1850, en baisse seulement de 2 % sur 1830.
-D'ailleurs, la configuration générale des deux courbes exclut toute idée
-de rapprochement. Celle des crimes-propriété est très accidentée; on la
-voit, d'une année à l'autre, faire de brusques sauts; son évolution,
-capricieuse en apparence, dépend évidemment d'une multitude de
-circonstances accidentelles. Au contraire, celle des suicides monte
-régulièrement d'un mouvement uniforme; il n'y a, sauf de rares
-exceptions, ni poussées brusques ni chutes soudaines. L'ascension est
-continue et progressive. Entre deux phénomènes dont le développement est
-aussi peu comparable il ne saurait exister de lien d'aucune sorte.
-
-M. Lacassagne paraît, du reste, être resté isolé dans son opinion. Mais
-il n'en est pas de même d'une autre théorie d'après laquelle ce serait
-avec les crimes contre les personnes et, plus spécialement avec
-l'homicide, que le suicide serait en rapport. Elle compte de nombreux
-défenseurs et mérite un sérieux examen[340].
-
-Dès 1833, Guerry faisait remarquer que les crimes contre les personnes
-sont deux fois plus nombreux dans les départements du Sud que dans ceux
-du Nord, alors que c'est l'inverse pour le suicide. Plus tard, Despine
-calcula que, dans les 14 départements où les crimes de sang sont le plus
-fréquents, il y avait 30 suicides seulement pour un million d'habitants,
-tandis qu'on en trouvait 82 dans 14 autres départements où ces mêmes
-crimes étaient beaucoup plus rares. Le même auteur ajoute que, dans la
-Seine, sur 100 accusations, on compte seulement 17 crimes-personnes et
-une moyenne de 427 suicides pour un million, tandis qu'en Corse la
-proportion des premiers est de 83 %, celle des seconds de 18 seulement
-pour un million d'habitants.
-
-Cependant, ces remarques étaient restées isolées, quand l'école
-italienne de criminologie s'en empara. Ferri et Morselli, en
-particulier, en firent la base de toute une doctrine.
-
-D'après eux, l'antagonisme du suicide et de l'homicide serait une loi
-absolument générale. Qu'il s'agisse de leur distribution géographique ou
-de leur évolution dans le temps, partout on les verrait se développer en
-sens inverse l'un de l'autre. Mais cet antagonisme, une fois admis, peut
-s'expliquer de deux manières. Ou bien l'homicide et le suicide forment
-deux courants contraires et tellement opposés que l'un ne peut gagner du
-terrain sans que l'autre en perde; ou bien ce sont deux canaux
-différents d'un seul et même courant alimenté par une même source et
-qui, par conséquent, ne peut pas se porter dans une direction sans se
-retirer de l'autre dans la même mesure. De ces deux explications, les
-criminologistes italiens adoptent la seconde. Ils voient dans le suicide
-et l'homicide deux manifestations d'un même état, deux effets d'une même
-cause qui s'exprimerait tantôt sous une forme et tantôt sous l'autre,
-sans pouvoir revêtir l'une et l'autre à la fois.
-
-Ce qui les a déterminés à choisir cette interprétation, c'est que,
-suivant eux, l'inversion que présentent à certains égards ces deux
-phénomènes n'exclut pas tout parallélisme. S'il est des conditions en
-fonction desquelles ils varient inversement, il en est d'autres qui les
-affectent de la même manière. Ainsi, dit Morselli, la température a la
-même action sur tous les deux; ils arrivent à leur maximum au même
-moment de l'année, à l'approche de la saison chaude; tous deux sont plus
-fréquents chez l'homme que chez la femme; tous deux enfin, d'après
-Ferri, s'accroissent avec l'âge. C'est donc que, tout en s'opposant par
-certains côtés, ils sont en partie de même nature. Or, les facteurs,
-sous l'influence desquels ils réagissent semblablement, sont tous
-individuels; car ou ils consistent directement en certains états
-organiques (âge, sexe), ou ils appartiennent au milieu cosmique, qui ne
-peut agir sur l'individu moral que par l'intermédiaire de l'individu
-physique. Ce serait donc parleurs conditions individuelles que le
-suicide et l'homicide se confondraient. La constitution psychologique
-qui prédisposerait à l'un et à l'autre serait la même: les deux
-penchants ne feraient qu'un. Ferri et Morselli, à la suite de Lombroso,
-ont même essayé de définir ce tempérament. Il serait caractérisé par une
-déchéance de l'organisme qui mettrait l'homme dans des conditions
-défavorables pour soutenir la lutte. Le meurtrier et le suicidé seraient
-tous deux des dégénérés et des impuissants. Également incapables de
-jouer un rôle utile dans la société, ils seraient, par suite, destinés à
-être vaincus.
-
-Seulement, cette prédisposition unique qui, par elle-même, n'incline pas
-dans un sens plutôt que dans l'autre, prendrait de préférence, selon la
-nature du milieu social, ou la forme de l'homicide ou celle du suicide;
-et ainsi se produiraient ces phénomènes de contraste qui, tout en étant
-réels, ne laisseraient pas de masquer une identité fondamentale. Là où
-les moeurs générales sont douces et pacifiques, où l'on a horreur de
-verser le sang humain, le vaincu se résignera, il confessera son
-impuissance, et, devançant les effets de la sélection naturelle, il se
-retirera de la lutte en se retirant de la vie. Là, au contraire, où la
-morale moyenne a un caractère plus rude, où l'existence humaine est
-moins respectée, il se révoltera, déclarera la guerre à la société,
-tuera au lieu de se tuer. En un mot, le meurtre de soi et le meurtre
-d'autrui sont deux actes violents. Mais tantôt la violence d'où ils
-dérivent, ne rencontrant pas de résistance dans le milieu social, s'y
-répand, et alors, elle devient homicide; tantôt, empêchée de se produire
-au dehors par la pression qu'exerce sur elle la conscience publique,
-elle remonte vers sa source, et c'est le sujet même d'où elle provient
-qui en est la victime.
-
-Le suicide serait donc un homicide transformé et atténué. À ce titre, il
-apparaît presque comme bienfaisant; car, si ce n'est pas un bien, c'est,
-du moins, un moindre mal et qui nous en épargne un pire. Il semble même
-qu'on ne doive pas chercher à en contenir l'essor par des mesures
-prohibitives; car, du même coup, on lâcherait la bride à l'homicide.
-C'est une soupape de sûreté qu'il est utile de laisser ouverte. En
-définitive, le suicide aurait ce très grand avantage de nous
-débarrasser, sans intervention sociale et, par suite, le plus simplement
-et le plus économiquement possible, d'un certain nombre de sujets
-inutiles ou nuisibles. Ne vaut-il pas mieux les laisser s'éliminer
-d'eux-mêmes et en douceur que d'obliger la société à les rejeter
-violemment de son sein?
-
-Cette thèse ingénieuse est-elle fondée? La question est double et chaque
-partie en doit être examinée à part. Les conditions psychologiques du
-crime et du suicide sont-elles identiques? Y a-t-il antagonisme entre
-les conditions sociales dont ils dépendent?
-
-III.
-
-Trois faits ont été allégués pour établir l'unité psychologique des deux
-phénomènes.
-
-Il y a d'abord l'influence semblable que le sexe exercerait sur le
-suicide et sur l'homicide. À parler exactement, cette influence du sexe
-est beaucoup plus un effet de causes sociales que de causes organiques.
-Ce n'est pas parce que la femme diffère physiologiquement de l'homme
-qu'elle se tue moins ou qu'elle tue moins; c'est qu'elle ne participe
-pas de la même manière à la vie collective. Mais de plus, il s'en faut
-que la femme ait le même éloignement pour ces deux formes de
-l'immoralité. On oublie, en effet, qu'il y a des meurtres dont elle a le
-monopole; ce sont les infanticides, les avortements et les
-empoisonnements. Toutes les fois que l'homicide est à sa portée, elle le
-commet aussi ou plus fréquemment que l'homme. D'après Oettingen[341], la
-moitié des meurtres domestiques lui serait imputable. Rien n'autorise
-donc à supposer qu'elle ait, en vertu de sa constitution congénitale, un
-plus grand respect pour la vie d'autrui; ce sont seulement les occasions
-qui lui manquent, parce qu'elle est moins fortement engagée dans la
-mêlée de la vie. Les causes qui poussent aux crimes de sang agissent
-moins sur elle que sur l'homme, parce qu'elle se tient davantage en
-dehors de leur sphère d'influence. C'est pour la même raison qu'elle
-est moins exposée aux morts accidentelles; sur 100 décès de ce genre, 20
-seulement sont féminins.
-
-D'ailleurs, même si l'on réunit sous une seule rubrique tous les
-homicides intentionnels, meurtres, assassinats, parricides,
-infanticides, empoisonnements, la part de la femme dans l'ensemble est
-encore très élevée. En France, sur 100 de ces crimes, il y en a 38 ou 39
-qui sont commis par des femmes, et même 42 si l'on tient compte des
-avortements. La proportion est de 51 % en Allemagne, de 52 % en
-Autriche. Il est vrai qu'on laisse alors de côté les homicides
-involontaires; mais c'est seulement quand il est voulu que l'homicide
-est vraiment lui-même. D'autre part, les meurtres spéciaux à la femme,
-infanticides, avortements, meurtres domestiques, sont, par leur nature,
-difficiles à découvrir. Il s'en commet donc un grand nombre qui
-échappent à la justice et, par conséquent, à la statistique. Si l'on
-songe que, très vraisemblablement, la femme doit déjà profiter à
-l'instruction de la même indulgence dont elle bénéficie certainement au
-jugement, où elle est bien plus souvent acquittée que l'homme, on verra
-qu'en définitive l'aptitude à l'homicide ne doit pas être très
-différente dans les deux sexes. On sait, au contraire, combien est
-grande l'immunité de la femme contre le suicide.
-
-L'influence de l'âge sur l'un et l'autre phénomène ne révèle pas de
-moindres différences. Suivant Ferri, l'homicide comme le suicide
-deviendrait plus fréquent à mesure que l'homme avance dans la vie. Il
-est vrai que Morselli a exprimé le sentiment contraire[342]. La vérité
-est qu'il n'y a ni inversion ni concordance. Tandis que le suicide croît
-régulièrement jusqu'à la vieillesse, le meurtre et l'assassinat arrivent
-à leur apogée dès la maturité, vers 30 ou 35 ans, pour décroître
-ensuite. C'est ce que montre le tableau XXXI. Il est impossible d'y
-apercevoir la moindre preuve ni d'une identité de nature ni d'un
-antagonisme entre le suicide et les crimes de sang.
-
-
-
-Tableau XXXI
-
-_Évolution comparée des meurtres, des assassinats et des suicides aux
-différents âges, en France_ (1887).
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| |SUR 100,000 HABITANTS| SUR 100,000 INDIVIDUS |
-| | de chaque âge |de chaque sexe et de chaque |
-| | combien de | âge combien de suicides. |
-| +--------+------------+--------------+---------------+
-| |Meurtres|Assassinats | Hommes. | Femmes. |
-| +--------+------------+--------------+---------------+
-|De 16 à 21[343]| 6,2 | 8 | 14 | 9 |
-| 21 à 25 | 9,7 | 14,9 | 23 | 9 |
-| 25 à 30 | 15,4 | 15,4 | 30 | 9 |
-| 30 à 40 | 11 | 15,9 | 33 | 9 |
-| 40 à 50 | 6,9 | 11 | 50 | 12 |
-| 50 à 60 | 2 | 6,5 | 69 | 17 |
-|Au delà | 2,3 | 2,5 | 91 | 20 |
-+---------------+--------+------------+--------------+---------------+
-*/
-
-Reste l'action de la température. Si l'on réunit ensemble tous les
-crimes contre les personnes, la courbe que l'on obtient ainsi semble
-confirmer la théorie de l'école italienne. Elle monte jusqu'en juin et
-descend régulièrement jusqu'en décembre, comme celle des suicides. Mais
-ce résultat vient simplement de ce que, sous cette expression commune de
-crimes contre la personne, on compte, outre les homicides, les attentais
-à la pudeur et les viols. Comme ces crimes ont leur maximum en juin et
-qu'ils sont beaucoup plus nombreux que les attentats contre la vie, ce
-sont eux qui donnent à la courbe sa configuration. Mais ils n'ont aucune
-parenté avec l'homicide; si donc on veut savoir comment ce dernier varie
-aux différents moments de l'année, il faut l'isoler des autres. Or, si
-l'on procède à cette opération et surtout si l'on prend soin de
-distinguer les unes des autres les différentes formes de la criminalité
-homicide, on ne découvre plus aucune trace du parallélisme annoncé (V.
-Tableau XXXII).
-
-En effet, tandis que l'accroissement du suicide est continu et régulier
-de janvier à juin environ, ainsi que sa décroissance pendant l'autre
-partie de l'année, le meurtre, l'assassinat, l'infanticide oscillent
-d'un mois à l'autre de la manière la plus capricieuse. Non seulement la
-marche générale n'est pas la même, mais ni les _maxima_ ni les _minima_
-ne coïncident. Les meurtres ont deux _maxima_, l'un en février et
-l'autre en août; les assassinats deux aussi, mais en partie différents,
-l'un en février et l'autre en novembre. Pour les infanticides, c'est en
-mai; pour les coups mortels, c'est en août et septembre. Si l'on calcule
-les variations, non plus mensuelles, mais saisonnières, les divergences
-ne sont pas moins marquées. L'automne compte à peu près autant de
-meurtres que l'été (1.968 au lieu de 1.974) et l'hiver en a plus que le
-printemps. Pour l'assassinat, c'est l'hiver qui tient la tête (2.621),
-l'automne suit (2.596), puis l'été (2.478) et enfin le printemps
-(2.287). Pour l'infanticide, c'est le printemps qui dépasse les autres
-saisons (2.111) et il est suivi de l'hiver (_1.939_). Pour les coups et
-blessures, l'été et l'automne sont au même niveau (2.854 pour l'un et
-2.845 pour l'autre); puis vient le printemps (2.690) et, à peu de
-distance, l'hiver (2.653). Tout autre est, nous l'avons vu, la
-distribution du suicide.
-
-Tableau XXXII
-
-_Variations mensuelles des différentes formes de la criminalité
-homicide_[344] (1827-1870).
-
-/*
-+----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
-| | | | | COUPS |
-| | MEURTRES. | ASSASSINATS. | INFANTICIDES. | et blessures |
-| | | | | mortels. |
-+----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
-| Janvier | 560 | 829 | 647 | 830 |
-| Février | 664 | 926 | 750 | 937 |
-| Mars | 600 | 766 | 783 | 840 |
-| Avril | 574 | 712 | 662 | 867 |
-| Mai | 587 | 809 | 666 | 983 |
-| Juin | 644 | 853 | 552 | 938 |
-| Juillet | 614 | 776 | 491 | 919 |
-| Août | 716 | 849 | 501 | 997 |
-| Septembre| 665 | 839 | 495 | 993 |
-| Octobre | 653 | 815 | 478 | 892 |
-| Novembre | 650 | 942 | 497 | 960 |
-| Décembre | 591 | 866 | 542 | 886 |
-+----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
-*/
-
-D'ailleurs, si le penchant au suicide n'était qu'un penchant au meurtre
-refoulé, on devrait voir les meurtriers et les assassins, une fois
-qu'ils sont arrêtés et que leurs instincts violents ne peuvent plus se
-manifester au dehors, en devenir eux-mêmes les victimes. La tendance
-homicide devrait donc, sous l'influence de l'emprisonnement, se
-transformer en tendance au suicide. Or, du témoignage de plusieurs
-observateurs, il résulte au contraire que les grands criminels se tuent
-rarement. Cazauvieilh a recueilli auprès des médecins de nos différents
-bagnes des renseignements sur l'intensité du suicide chez les
-forçats[345]. À Rochefort, en trente ans, on n'avait observé qu'un seul
-cas; aucun à Toulon, où la population était ordinairement de 3 à 4.000
-individus (1818-1834). À Brest, les résultats étaient un peu différents;
-en dix-sept ans, sur une population moyenne d'environ 3.000 individus,
-il s'était commis 13 suicides, ce qui fait un taux annuel de 21 pour
-100.000; quoique plus élevé que les précédents, ce chiffre n'a rien
-d'exagéré, puisqu'il se rapporte à une population principalement
-masculine et adulte. D'après le docteur Lisle, «sur 9.320 décès
-constatés dans les bagnes de 1816 à 1837 inclusivement, on n'a compté
-que 6 suicides[346]». D'une enquête faite par le docteur Ferrus il
-résulte qu'il y a eu seulement 30 suicides en sept ans dans les
-différentes maisons centrales, sur une population moyenne de 15.111
-prisonniers. Mais la proportion a été encore plus faible dans les
-bagnes où l'on n'a constaté que 5 suicides de 1838 à 1845 sur une
-population moyenne de 7.041 individus[347]. Brierre de Boismont confirme
-ce dernier fait et il ajoute: «Les assassins de profession, les grands
-coupables ont plus rarement recours à ce moyen violent pour se
-soustraire à l'expiation pénale que les détenus d'une perversité moins
-profonde[348]». Le docteur Leroy remarque également que «les coquins de
-profession, les habitués des bagnes» attentent rarement à leurs
-jours[349].
-
-Deux statistiques, citées l'une par Morselli[350] et l'autre par
-Lombroso[351], tendent, il est vrai, à établir que les détenus, en
-général, sont exceptionnellement enclins au suicide. Mais, comme ces
-documents ne distinguent pas les meurtriers et les assassins des autres
-criminels, on n'en saurait rien conclure relativement à la question qui
-nous occupe. Ils paraissent même plutôt confirmer les observations
-précédentes. En effet, ils prouvent que, par elle-même, la détention
-développe une très forte inclination au suicide. Même si l'on ne tient
-pas compte des individus qui se tuent aussitôt arrêtés et avant leur
-condamnation, il reste un nombre considérable de suicides qui ne peuvent
-être attribués qu'à l'influence exercée par la vie de la prison[352].
-Mais alors, le meurtrier incarcéré devrait avoir pour la mort volontaire
-un penchant d'une extrême violence, si l'aggravation qui résulte déjà de
-son incarcération était encore renforcée par les prédispositions
-congénitales qu'on lui prête. Le fait qu'il est, à ce point de vue,
-plutôt au-dessous de la moyenne qu'au-dessus n'est donc guère favorable
-à l'hypothèse d'après laquelle il aurait, par la seule vertu de son
-tempérament, une affinité naturelle pour le suicide, toute prête à se
-manifester dès que les circonstances en favorisent le développement.
-D'ailleurs, nous n'entendons pas soutenir qu'il jouisse d'une véritable
-immunité; les renseignements dont nous disposons ne sont pas suffisants
-pour trancher la question. Il est possible que, dans certaines
-conditions, les grands criminels fassent assez bon marché de leur vie et
-y renoncent sans trop de peine. Mais, à tout le moins, le fait n'a-t-il
-pas la généralité et la nécessité qui sont logiquement impliquées dans
-la thèse italienne. C'est ce qu'il nous suffisait d'établir[353].
-
-
-
-
-IV.
-
-Mais la seconde proposition de l'école reste à discuter. Étant donné que
-l'homicide et le suicide ne dérivent pas d'un même état psychologique,
-il nous faut rechercher s'il y a un réel antagonisme entre les
-conditions sociales dont ils dépendent.
-
-La question est plus complexe que ne l'ont cru les auteurs italiens et
-plusieurs de leurs adversaires. Il est certain que, dans nombre de cas,
-la loi d'inversion ne se vérifie pas. Assez souvent, les deux
-phénomènes, au lieu de se repousser et de s'exclure, se développent
-parallèlement. Ainsi, en France, depuis le lendemain de la guerre de
-1870, les meurtres ont manifesté une certaine tendance à croître. On en
-comptait, par année moyenne, 105 seulement pendant les années 1861-65;
-ils s'élevaient à 163 de 1871 à 1876 et les assassinats, pendant le même
-temps, passaient de 175 à 201. Or, au même moment, les suicides
-augmentaient dans des proportions considérables. Le même phénomène
-s'était produit pendant les années 1840-50. En Prusse, les suicides qui,
-de 1865 à 1870, n'avaient pas dépassé 3 658, atteignaient 4 459 en 1876,
-5 042 en 1878, en augmentation de 36%. Les meurtres et les assassinats
-suivaient la même marche; de 151 en 1869, ils passaient successivement à
-166 en 1874, à 221 en 1875, à 253 en 1878, en augmentation de 67%[354].
-Même phénomène en Saxe. Avant 1870, les suicides oscillaient entre 600
-et 700; une seule fois, en 1868, il y en eut 800. À partir de 1876, ils
-montent à 981, puis à 1 114, à 1 126, enfin, en 1880, ils étaient à 1
-171[355]. Parallèlement, les attentats contre la vie d'autrui passaient
-de 637 en 1873 à 2 232 en 1878[356]. En Irlande, de 1865 à 1880, le
-suicide croît de 29%, l'homicide croît aussi et presque dans la même
-mesure (23%)[357].
-
-En Belgique, de 1841 à 1885, les homicides sont passés de 47 à 139 et
-les suicides de 240 à 670; ce qui fait un accroissement de 195 % pour
-les premiers et de 178 % pour les seconds. Ces chiffres sont si peu
-conformes à la loi que Ferri en est réduit à mettre en doute
-l'exactitude de la statistique belge. Mais même en s'en tenant aux
-années les plus récentes et sur lesquelles les données sont le moins
-suspectes, on arrive au même résultat. De 1874 à 1885, l'augmentation
-est, pour les homicides de 51 % (139 cas au lieu de 92) et, pour les
-suicides de 79 % (670 cas au lieu de 374).
-
-La distribution géographique des deux phénomènes donne lieu à des
-observations analogues. Les départements français où l'on compte le plus
-de suicides sont: la Seine, la Seine-et-Marne, la Seine-et-Oise, la
-Marne. Or, s'ils ne tiennent pas également la tête pour l'homicide, ils
-ne laissent pas d'occuper un rang assez élevé, la Seine est au 26e pour
-les meurtres et au 17e pour les assassinats, la Seine-et-Marne au 33e et
-au 14e, la Seine-et-Oise au 15e et au 24e, la Marne au 27e et au 21e. Le
-Var qui est le 10e pour les suicides, est le 5e pour les assassinats et
-le 6e pour les meurtres. Dans les Bouches-du-Rhône, où l'on se tue
-beaucoup, on tue également beaucoup; elles sont au 5e rang pour les
-meurtres et au 6e pour les assassinats[358]. Sur la carte du suicide,
-comme sur celle de l'homicide, l'Île-de-France est représentée par une
-tache sombre, ainsi que la bande formée par les départements
-méditerranéens, avec cette seule différence que la première région est
-d'une teinte moins foncée sur la carte de l'homicide que sur celle du
-suicide et que c'est l'inverse pour la seconde. De même, en Italie, Rome
-qui est le troisième district judiciaire pour les morts volontaires est
-encore le quatrième pour les homicides qualifiés. Enfin, nous avons vu
-que dans les sociétés inférieures, où la vie est peu respectée, les
-suicides sont souvent très nombreux.
-
-Mais, si incontestables que soient ces faits et quelque intérêt qu'il y
-ait à ne pas les perdre de vue, il en est de contraires qui ne sont pas
-moins constants et qui sont même beaucoup plus nombreux. Si, dans
-certains cas, les deux phénomènes concordent, au moins partiellement,
-dans d'autres, ils sont manifestement en antagonisme:
-
-1° Si, à de certains moments du siècle, ils progressent dans le même
-sens, les deux courbes, prises dans leur ensemble, là du moins où on
-peut les suivre pendant un temps assez long, contrastent très nettement.
-En France, de 1826 à 1880, le suicide croît régulièrement, ainsi que
-nous l'avons vu; l'homicide, au contraire, tend à décroître, quoique
-moins rapidement. En 1826-30, il y avait annuellement 279 accusés de
-meurtre en moyenne, il n'y en avait plus que 160 en 1876-80 et, dans
-l'intervalle, leur nombre était même tombé à 121 en 1861-65 et à 119 en
-1856-60. À deux époques, vers 1845 et au lendemain de la guerre, il y a
-eu tendance au relèvement; mais si l'on fait abstraction de ces
-oscillations secondaires, le mouvement général de décroissance est
-évident. La diminution est de 43%, d'autant plus sensible que la
-population s'est, en même temps, accrue de 16%.
-
-La régression est moins marquée pour les assassinats. Il y avait 258
-accusés en 1826-30, il y en avait encore 239 en 1876-80. Le recul n'est
-sensible que si l'on tient compte de l'accroissement de la population.
-Cette différence dans l'évolution de l'assassinat n'a rien qui doive
-surprendre. C'est, en effet, un crime mixte qui a des caractères communs
-avec le meurtre, mais en a aussi de différents; il ressortit, en partie,
-à d'autres causes. Tantôt, ce n'est qu'un meurtre plus réfléchi et plus
-voulu, tantôt, ce n'est que l'accompagnement d'un crime contre la
-propriété. À ce dernier titre, il est placé sous la dépendance d'autres
-facteurs que l'homicide. Ce qui le détermine, ce n'est pas l'ensemble
-des tendances de toutes sortes qui poussent à l'effusion du sang, mais
-les mobiles très différents qui sont à la racine du vol. La dualité de
-ces deux crimes était déjà sensible dans le tableau de leurs variations
-mensuelles et saisonnières. L'assassinat atteint son point culminant en
-hiver et plus spécialement en novembre, tout comme les attentats contre
-les choses. Ce n'est donc pas à travers les variations par lesquelles il
-passe qu'on peut le mieux observer l'évolution du courant homicide; la
-courbe du meurtre en traduit mieux l'orientation générale.
-
-Le même phénomène s'observe en Prusse. En 1834, il y avait 368
-instructions ouvertes pour meurtres ou coups mortels, soit une pour
-29.000 habitants; en 1851, il n'y en avait plus que 257, ou une pour
-53.000 habitants. Le mouvement s'est continué ensuite, quoique avec un
-peu plus de lenteur. En 1852, il y avait encore une instruction pour
-76.000 habitants; en 1873, une seulement pour 109.000[359]. En Italie,
-de 1875 à 1890, la diminution pour les homicides simples et qualifiés a
-été de 18% (2.660 au lieu de 3.280) tandis que les suicides augmentaient
-de 80%[360]. Là où l'homicide ne perd pas de terrain, il reste tout au
-moins stationnaire. En Angleterre, de 1860 à 1865, on en comptait
-annuellement 359 cas, il n'y en a plus que 329 en 1881-85; en Autriche,
-il y en avait 528 en 1866-70, il n'y en a plus que 510 en 1881-85[361],
-et il est probable que si, dans ces différents pays, on isolait
-l'homicide de l'assassinat, la régression serait plus marquée. Pendant
-le même temps, le suicide augmentait dans tous ces États.
-
-M. Tarde a cependant entrepris de démontrer que cette diminution de
-l'homicide en France n'était qu'apparente[362]. Elle serait simplement
-due à ce qu'on a omis de joindre aux affaires jugées par les cours
-d'assises celles qui ont été classées sans suites par les parquets ou
-qui ont abouti à des ordonnances de non-lieu. D'après cet auteur, le
-nombre des meurtres qui restent ainsi impoursuivis et qui, pour cette
-raison, n'entrent pas en ligne de compte dans les totaux de la
-statistique judiciaire, n'aurait cessé de grandir; en les ajoutant aux
-crimes de même espèce qui ont été l'objet d'un jugement, on aurait une
-progression continue au lieu de la régression annoncée. Malheureusement,
-la preuve qu'il donne de cette assertion est due à un trop ingénieux
-arrangement des chiffres. Il se contente de comparer le nombre des
-meurtres et des assassinats qui n'ont pas été déférés aux cours
-d'assises pendant le lustre 1861-65 à celui des années 1876-80 et
-1880-85, et de montrer que le second et surtout le troisième sont
-supérieurs au premier. Mais il se trouve que la période 1861-63 est, de
-tout le siècle, celle où il y a eu, et de beaucoup, le moins d'affaires
-ainsi arrêtées avant le jugement; le nombre en est exceptionnellement
-infime, nous ne savons pour quelles causes. Elle constituait donc un
-terme de comparaison aussi impropre que possible. Ce n'est pas,
-d'ailleurs, en comparant deux ou trois chiffres que l'on peut induire
-une loi. Si, au lieu de choisir ainsi son point de repère, M. Tarde
-avait observé pendant plus longtemps les variations qu'a subies le
-nombre de ces affaires, il fût arrivé à une tout autre conclusion.
-Voici, en effet, le résultat que donne ce travail.
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| _Nombre des affaires impoursuivies_[363]. |
-+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
-| |1835-38.|1839-40. |1846-50. |1861-65 |1876-80. |1880-85.|
-+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
-|Meurtres | 442 | 503 | 408 | 223 | 322 | 322 |
-+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
-|Assassinats| 313 | 320 | 333 | 217 | 231 | 252 |
-+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
-
-*/
-
-Les chiffres ne varient pas d'une manière très régulière; mais, de 1835
-à 1885, ils ont sensiblement décru, malgré le relèvement qui s'est
-produit vers 1876. La diminution est de 37% pour les meurtres et de 24%
-pour les assassinats. Il n'y a donc rien là qui permette de conclure à
-un accroissement de la criminalité correspondante[364].
-
-2° S'il est des pays qui cumulent le suicide et l'homicide, c'est
-toujours en proportions inégales; jamais ces deux manifestations
-n'atteignent leur maximum d'intensité sur le même point. Même c'est une
-règle générale que, _là où l'homicide est très développé, il confère une
-sorte d'immunité contre le suicide_.
-
-L'Espagne, l'Irlande et l'Italie sont les trois pays d'Europe où l'on
-se tue le moins; le premier compte 17 cas pour un million d'habitants,
-le second 21 et le troisième 37. Inversement, il n'en est pas où l'on
-tue autant. Ce sont les seules contrées où le nombre des meurtres
-dépasse celui des morts volontaires; l'Espagne a trois fois plus des uns
-que des autres (1.484 homicides en moyenne pendant les années 1883-89 et
-514 suicides seulement), l'Irlande le double (225 d'un côté et 116 de
-l'autre), l'Italie une fois et demi autant (2.322 contre 1.437). Au
-contraire, la France et la Prusse sont très fécondes en suicides (160 et
-260 cas pour un million); les homicides y sont dix fois moins nombreux:
-la France n'en compte que 734 cas et la Prusse 459, par année moyenne de
-la période 1882-88.
-
-Les mêmes rapports s'observent à l'intérieur de chaque pays. En Italie,
-sur la carte des suicides, tout le Nord est foncé, tout le Sud
-absolument clair; c'est exactement l'inverse sur la carte des homicides.
-Si, d'ailleurs, on répartit les provinces italiennes en deux classes
-selon le taux des suicides et si l'on cherche quel est, dans chacune, le
-taux moyen des homicides, l'antagonisme apparaît de la manière la plus
-accusée:
-
-/*
-1re classe.
-De 4,1 suicides à 30 pour 1 million. 271,9 homicides pour 1 million.
-2e classe.
-De 30 - 88 - 95,2 - -
-*/
-
-La province où l'on tue le plus est la Calabre, 69 homicides qualifiés
-pour 1 million; il n'en est pas où le suicide soit aussi rare.
-
-En France, les départements où l'on commet le plus de meurtres sont la
-Corse, les Pyrénées-Orientales, la Lozère et l'Ardèche. Or, sous le
-rapport des suicides, la Corse tombe du 1er rang au 85e, les
-Pyrénées-Orientales au 63e, la Lozère au 83e est enfin l'Ardèche au
-68e[365].
-
-En Autriche, c'est dans l'Autriche inférieure, en Bohême et en Moravie
-que le suicide est à son maximum, tandis qu'il est peu développé dans la
-Carniole et la Dalmatie. Au contraire, la Dalmatie compte 79 homicides
-pour un million d'habitants et la Carniole 57,4, tandis que l'Autriche
-inférieure, n'en a que 14, la Bohême 11 et la Moravie 15.
-
-3° Nous avons établi que les guerres ont sur la marche du suicide une
-influence déprimante. Elles produisent le même effet sur les vols, les
-escroqueries les abus de confiance, etc. Mais il est un crime qui fait
-exception. C'est l'homicide. En France, en 1870, les meurtres qui
-étaient en moyenne de 119 pendant les années 1866-69, passent
-brusquement à 133 puis à 224 en 1871, en augmentation de 88 %[366], pour
-retomber à 162 en 1872. Cet accroissement apparaîtra plus important
-encore, si l'on songe que l'âge où l'on tue le plus est situé vers la
-trentaine, et que toute la jeunesse était alors sous les drapeaux. Les
-crimes qu'elle aurait commis en temps de paix ne sont donc pas entrés
-dans les calculs de la statistique. De plus, il n'est pas douteux que le
-désarroi de l'administration judiciaire ait dû empêcher plus d'un crime,
-d'être connu ou plus d'une instruction d'aboutir à des poursuites. Si,
-malgré ces deux causes de diminution, le nombre des homicides s'est
-accru, on conçoit combien l'augmentation réelle a dû être sérieuse.
-
-De même, en Prusse, lorsqu'éclate la guerre contre le Danemark, en 1864,
-les homicides passent de 137 à 169, niveau qu'ils n'avaient pas atteint
-depuis 1854; en 1865, ils tombent à 153, mais ils se relèvent en 1866
-(159), bien que l'armée prussienne ait été mobilisée. En 1870, on
-constate par rapport à 1869 une baisse légère (151 cas au lieu de 185)
-qui s'accentue encore en 1871 (136 cas), mais combien moindre que pour
-les autres crimes! Au même moment, les vols qualifiés crimes baissaient
-de moitié, 4.599 en 1870 au lieu de 8.676 en 1869. De plus, dans ces
-chiffres, meurtres et assassinats sont confondus; or ces deux crimes
-n'ont pas la même signification et nous savons que, en France aussi, les
-premiers seuls augmentent en temps de guerre. Si donc la diminution
-totale des homicides de toutes sortes n'est pas plus considérable, on
-peut croire que les meurtres, une fois isolés des assassinats,
-manifesteraient une hausse importante. D'ailleurs, si l'on pouvait
-réintégrer tous les cas qui ont dû être omis pour les deux causes
-signalées plus haut, cette régression apparente serait elle-même réduite
-à peu de chose. Enfin, il est très remarquable que les meurtres
-involontaires se sont alors élevés très sensiblement, de 268 en 1869 à
-303 en 1870 et à 310 en 1871[367]. N'est-ce pas la preuve que, à ce
-moment, on faisait moins de cas de la vie humaine qu'en temps de paix?
-
-Les crises politiques ont le même effet. En France, tandis que, de 1840
-à 1846, la courbe des meurtres était restée stationnaire, en 1848, elle
-remonte brusquement, pour atteindre son maximum en 1849 avec 240[368].
-Le même phénomène s'était déjà produit pendant les premières années du
-règne de Louis-Philippe. Les compétitions des partis politiques y furent
-d'une extrême violence. Aussi est-ce à ce moment que les meurtres
-atteignent le plus haut point où ils soient parvenus pendant toute la
-durée du siècle. De 204 en 1830, ils s'élèvent à 264 en 1831, chiffre
-qui ne fut jamais dépassé; en 1832, ils sont encore à 253 et à 257 en
-1833. En 1834, une baisse brusque se produit qui s'affirme de plus en
-plus; en 1838, il n'y a plus que 145 cas, soit une diminution de 44 %.
-Pendant ce temps, le suicide évoluait en sens inverse. En 1833 il est au
-même niveau qu'en 1829 (1.973 cas d'un côté, 1.904 de l'autre); puis en
-1834, un mouvement ascensionnel commence qui est très rapide. En 1838,
-l'augmentation est de 30 %.
-
-4° Le suicide est beaucoup plus urbain que rural. C'est le contraire
-pour l'homicide. En additionnant ensemble les meurtres, parricides et
-infanticides, on trouve que, dans les campagnes, en 1887, il s'est
-commis 11,1 crimes de ce genre et 8,6 seulement dans les villes. En
-1880, les chiffres sont à peu près les mêmes; ils sont respectivement de
-11,0 et de 9,3.
-
-5° Nous avons vu que le catholicisme diminue la tendance au suicide
-tandis que le protestantisme l'accroît. Inversement, les homicides sont
-beaucoup plus fréquents dans les pays catholiques que chez les peuples
-protestants:
-
-/*
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS |
-| catholiques | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Italie. | 70 | 23,1 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Espagne. | 64,9 | 8,2 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Hongrie. | 56,2 | 8,2 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Autriche. | 10,2 | 8,7 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Irlande. | 8,1 | 2,3 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Belgique. | 8,5 | 4,2 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|France. | 6,4 | 5,6 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Moyennes. | 32,1 | 9,1 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS |
-| protestants | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Allemagne. | 3,4 | 3,3 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Angleterre. | 3,9 | 1,7 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Danemark. | 4,6 | 3,7 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Hollande. | 3,1 | 2,5 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Écosse. | 4,4 | 0,70 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-|Moyennes. | 3,8 | 2,3 |
-+-------------+---------------------------+--------------------------+
-*/
-
-Surtout pour ce qui est de l'homicide simple, l'opposition entre ces
-deux groupes de sociétés est frappante.
-
-Le même contraste s'observe à l'intérieur de l'Allemagne. Les districts
-qui s'élèvent le plus au-dessus de la moyenne sont tous catholiques; ce
-sont Posen (18,2 meurtres et assassinats par million d'habitants), Donau
-(16,7), Bromberg (14,8), la Haute et la Basse-Bavière (13,0). De même
-encore, à l'intérieur de la Bavière, les provinces sont d'autant plus
-fécondes en homicides qu'elles comptent moins de protestants:
-
-_Provinces._
-
-/*
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|À MINORITÉ|MEURTRES et|À MAJORITÉ|MEURTRES et|OÙ IL Y A |MEURTRES et|
-|catholique|assassinats|catholique|assassinats|PLUS de |assassinats|
-| |pour un | |pour un |90% de |pour un |
-| |million | |million |cathol. |million |
-| |d'habitants| |d'habitants| |d'habitants|
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|Palatinat | |Franconie | |Haut- | |
-|du Rhin | 2,8 |inférieure| 9 |Palatinat | 4,3 |
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|Franconie | | Souabe | |Haute- | |
-|centrale | 6,9 | | 9,2 |Bavière | 13,0 |
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|Haute- | | | |Basse- | |
-|Franconie | 6,9 | | |Bavière | 13,0 |
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-|Moyenne | 5,5 | Moyenne | 9,1 | Moyenne | 10,1 |
-+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
-*/
-
-Seul, le Haut-Palatinat fait exception à la loi. Il n'y a d'ailleurs
-qu'à comparer le tableau précédent avec celui nomme _Provinces
-bavaroises (1867-75)_ pour que l'inversion entre la répartition du
-suicide et celle de l'homicide apparaisse avec évidence.
-
-6° Enfin, tandis que la vie de famille a sur le suicide une action
-modératrice, elle stimule plutôt le meurtre. Pendant les années 1884-87,
-un million d'époux donnait, en moyenne, par an, 5,07 meurtres; un
-million de célibataires au-dessus de 15 ans, 12,7. Les premiers
-paraissent donc jouir, par rapport aux seconds, d'un coefficient de
-préservation égal à environ 2,3. Seulement, il faut tenir compte de ce
-fait que ces deux catégories de sujets n'ont pas le même âge et que
-l'intensité du penchant homicide varie aux différents moments de la vie.
-Les célibataires ont en moyenne de 25 à 30 ans, les époux environ 45. Or
-c'est entre 25 et 30 ans que la tendance au meurtre est _maxima_; un
-million d'individus de cet âge produit annuellement 15,4 meurtres,
-tandis qu'à 45 ans le taux n'est plus que de 6,9. Le rapport entre le
-premier de ces nombres et le second est égal à 2,2. Ainsi, par le seul
-fait de leur âge plus avancé, les gens mariés devraient commettre 2 fois
-moins de meurtres que les célibataires. Leur situation, privilégiée en
-apparence, ne vient donc pas de ce qu'ils sont mariés, mais de ce qu'ils
-sont plus âgés. La vie domestique ne leur confère aucune immunité.
-
-Non seulement elle ne préserve pas de l'homicide, mais on peut plutôt
-supposer qu'elle y excite. En effet, il est très vraisemblable que la
-population mariée jouit, en principe, d'une plus haute moralité que la
-population célibataire. Elle doit cette supériorité non pas tant,
-croyons-nous, à la sélection matrimoniale, dont les effets, pourtant, ne
-sont pas négligeables, qu'à l'action même exercée par la famille sur
-chacun de ses membres. Il n'est guère douteux qu'un sujet soit moins
-bien trempé au moral quand il est isolé et abandonné à lui-même, que
-quand il subit à chaque instant la bienfaisante discipline du milieu
-familial. Si donc, pour ce qui est de l'homicide, les époux ne sont pas
-en meilleure situation que les célibataires, c'est que l'influence
-moralisatrice dont ils bénéficient, et qui devrait les détourner de
-toutes les sortes de crimes, est neutralisée partiellement par une
-influence aggravante qui les pousse au meurtre et qui doit tenir à la
-vie de famille[369].
-
-En résumé donc, tantôt le suicide coexiste avec l'homicide, tantôt ils
-s'excluent mutuellement; tantôt ils réagissent de la même manière sous
-l'influence des mêmes conditions, tantôt ils réagissent en sens
-contraire et les cas d'antagonisme sont les plus nombreux. Comment
-expliquer ces faits, en apparence contradictoires?
-
-La seule manière de les concilier est d'admettre qu'il y a des espèces
-différentes de suicides, dont les unes ont une certaine parenté avec
-l'homicide, tandis que les autres le repoussent. Car il n'est pas
-possible qu'un seul et même phénomène se comporte aussi différemment
-dans les mêmes circonstances. Le suicide qui varie comme le meurtre et
-celui qui varie en sens inverse ne sauraient être de même nature.
-
-Et en effet, nous avons montré qu'il y a des types différents de
-suicides, dont les propriétés caractéristiques ne sont pas du tout les
-mêmes. La conclusion du livre précédent se trouve ainsi confirmée, en
-même temps qu'elle sert à expliquer les faits qui viennent d'être
-exposés. À eux seuls, ils eussent déjà suffi à conjecturer la diversité
-interne du suicide; mais l'hypothèse cesse d'en être une, rapprochée des
-résultats antérieurement obtenus, outre que ceux-ci reçoivent de ce
-rapprochement comme un supplément de preuve. Même, maintenant que nous
-savons quelles sont les différentes sortes de suicides et en quoi elles
-consistent, nous pouvons aisément apercevoir quelles sont celles qui
-sont incompatibles avec l'homicide, celles, au contraire, qui dépendent
-en partie des mêmes causes, et d'où vient que l'incompatibilité est le
-fait le plus général.
-
-Le type de suicide qui est actuellement le plus répandu et qui contribue
-le plus à élever le chiffre annuel des morts volontaires, c'est le
-suicide égoïste. Ce qui le caractérise, c'est un état de dépression et
-d'apathie produit par une individuation exagérée. L'individu ne tient
-plus à être, parce qu'il ne tient plus assez au seul intermédiaire qui
-le rattache au réel, je veux dire à la société. Ayant de lui-même et de
-sa propre valeur un trop vif sentiment, il veut être à lui-même sa
-propre fin et, comme un tel objectif ne saurait lui suffire, il traîne
-dans la langueur et l'ennui une existence qui lui apparaît dès lors
-comme dépourvue de sens. L'homicide dépend de conditions opposées. C'est
-un acte violent qui ne va pas sans passions. Or, là où la société est
-intégrée de telle sorte que l'individuation des parties y est peu
-prononcée, l'intensité des états collectifs élève le niveau général de
-la vie passionnelle; même, le terrain n'est nulle part aussi favorable
-au développement des passions spécialement homicides. Là où l'esprit
-domestique a gardé son ancienne force, les offenses dirigées contre la
-famille sont considérées comme des sacrilèges qui ne sauraient être trop
-cruellement vengés et dont la vengeance ne peut être abandonnée à des
-tiers. C'est de là qu'est venue la pratique de la _vendetta_ qui
-ensanglante encore notre Corse et certains pays méridionaux. Là où la
-foi religieuse est très vive, elle est souvent inspiratrice de meurtres
-et il n'en est pas autrement de la foi politique.
-
-De plus et surtout, le courant homicide, d'une manière générale, est
-d'autant plus violent qu'il est moins contenu par la conscience
-publique, c'est-à-dire que les attentats contre la vie sont jugés plus
-véniels; et, comme il leur est attribué d'autant moins de gravité que la
-morale commune attache moins de prix à l'individu et à ce qui
-l'intéresse, une individuation faible ou, pour reprendre notre
-expression, un état d'altruisme excessif pousse aux homicides. Voilà
-pourquoi, dans les sociétés inférieures, ils sont à la fois nombreux et
-peu réprimés. Cette fréquence et l'indulgence relative dont ils
-bénéficient dérivent d'une seule et même cause. Le moindre respect dont
-les personnalités individuelles sont l'objet les expose davantage aux
-violences, en même temps qu'il fait paraître ces violences moins
-criminelles. Le suicide égoïste et l'homicide ressortissent donc à des
-causes antagonistes et, par conséquent, il est impossible que l'un
-puisse se développer à l'aise là où l'autre est florissant. Là où les
-passions sociales sont vives, l'homme est beaucoup moins enclin soit aux
-rêveries stériles soit aux froids calculs de l'épicurien. Quand il est
-habitué à compter pour peu de chose les destinées particulières, il
-n'est pas porté à s'interroger anxieusement sur sa propre destinée.
-Quand il fait peu de cas de la douleur humaine, le poids de ses
-souffrances personnelles lui est plus léger.
-
-Au contraire, et pour les mêmes causes, le suicide altruiste et
-l'homicide peuvent très bien marcher parallèlement; car ils dépendent de
-conditions qui ne diffèrent qu'en degrés: Quand on est dressé à mépriser
-sa propre existence, on ne peut pas estimer beaucoup celle d'autrui.
-C'est pour cette raison qu'homicides et morts volontaires sont également
-à l'état endémique chez certains peuples primitifs. Mais il n'est pas
-vraisemblable qu'on puisse attribuer à la même origine les cas de
-parallélisme que nous avons rencontrés chez les nations civilisées. Ce
-n'est pas un état d'altruisme exagéré qui peut avoir produit ces
-suicides que nous avons vus parfois, dans les milieux les plus cultivés,
-coexister en grand nombre avec les meurtres. Car, pour pousser au
-suicide, il faut que l'altruisme soit exceptionnellement intense, plus
-intense même que pour pousser à l'homicide. En effet, quelque faible
-valeur que je prête à l'existence de l'individu en général, celle de
-l'individu que je suis en aura toujours plus à mes yeux que celle
-d'autrui. Toutes choses égales, l'homme moyen est plus enclin à
-respecter la personne humaine en lui-même qu'en ses semblables; par
-conséquent, il faut une cause plus énergique pour abolir ce sentiment de
-respect dans le premier cas que dans le second. Or, aujourd'hui, en
-dehors de quelques milieux spéciaux et peu nombreux comme l'armée, le
-goût de l'impersonnalité et du renoncement est trop peu prononcé et les
-sentiments contraires sont trop généraux et trop forts pour rendre à ce
-point facile l'immolation de soi-même. Il doit donc y avoir une autre
-forme, plus moderne, du suicide, susceptible également de se combiner
-avec l'homicide.
-
-C'est le suicide anomique. L'anomie, en effet, donne naissance à un état
-d'exaspération et de lassitude irritée qui peut, selon les
-circonstances, se tourner contre le sujet lui-même ou contre autrui;
-dans le premier cas, il y a suicide, dans le second, homicide. Quant aux
-causes qui déterminent la direction que suivent les forces ainsi
-surexcitées, elles tiennent vraisemblablement à la constitution morale
-de l'agent. Selon qu'elle est plus ou moins résistante, elle plie dans
-un sens ou dans l'autre. Un homme de moralité médiocre tue plutôt qu'il
-ne se tue. Nous avons même vu que, parfois, ces deux manifestations se
-produisent l'une à la suite de l'autre et ne sont que deux faces d'un
-seul et même acte; ce qui démontre leur étroite parenté. L'état
-d'exacerbation où se trouve alors l'individu est tel que, pour se
-soulager, il lui faut deux victimes.
-
-Voilà pourquoi, aujourd'hui, un certain parallélisme entre le
-développement de l'homicide et celui du suicide se rencontre surtout
-dans les grands centres et dans les régions de civilisation intense.
-C'est que l'anomie y est à l'état aigu. La même cause empêche les
-meurtres de décroître aussi vite que s'accroissent les suicides. En
-effet, si les progrès de l'individualisme tarissent une des sources de
-l'homicide, l'anomie, qui accompagne le développement économique, en
-ouvre une autre. Notamment, on peut croire que si, en France et surtout
-en Prusse, homicides de soi-même et homicides d'autrui ont augmenté
-simultanément depuis la guerre, la raison en est dans l'instabilité
-morale qui, pour des causes différentes, est devenue plus grande dans
-ces deux pays. Enfin, on peut ainsi s'expliquer comment, malgré ces
-concordances partielles, l'antagonisme est le fait le plus général.
-C'est que le suicide anomique n'a lieu en masse que sur des points
-spéciaux, là où l'activité industrielle et commerciale a pris un grand
-essor. Le suicide égoïste est, vraisemblablement, le plus répandu; or il
-exclut les crimes de sang.
-
-Nous arrivons donc à la conclusion suivante. Si le suicide et l'homicide
-varient fréquemment en raison inverse l'un de l'autre, ce n'est pas
-parce qu'ils sont deux faces différentes d'un seul et même phénomène;
-c'est parce qu'ils constituent, à certains égards, deux courants sociaux
-contraires. Ils s'excluent alors comme le jour exclut la nuit, comme les
-maladies de l'extrême sécheresse excluent celles de l'extrême humidité.
-Si, néanmoins, cette opposition générale n'empêche pas toute harmonie,
-c'est que certains types de suicides, au lieu de dépendre de causes
-antagonistes à celles dont dérivent les homicides, expriment, au
-contraire, le même état social et se développent au sein du même milieu
-moral. On peut, d'ailleurs, prévoir que les homicides qui coexistent
-avec le suicide anomique et ceux qui se concilient avec le suicide
-altruiste ne doivent pas être de même nature; que l'homicide, par
-conséquent, tout comme le suicide, n'est pas une entité criminologique
-une et indivisible, mais doit comprendre une pluralité d'espèces très
-différentes les unes des autres. Mais ce n'est pas le lieu d'insister
-sur cette importante proposition de criminologie.
-
-Il n'est donc pas exact que le suicide ait d'heureux contrecoups qui en
-diminuent l'immoralité et qu'il puisse, par conséquent, y avoir intérêt
-à n'en pas gêner le développement. Ce n'est pas un dérivatif de
-l'homicide. Sans doute, la constitution morale dont dépend le suicide
-égoïste et celle qui fait régresser le meurtre chez les peuples les plus
-civilisés sont solidaires. Mais le suicidé de cette catégorie, loin
-d'être un meurtrier avorté, n'a rien de ce qui fait le meurtrier. C'est
-un triste et un déprimé. On peut donc condamner son acte sans
-transformer en assassins ceux qui sont sur la même voie que lui.
-Dira-t-on que blâmer le suicide, c'est, du même coup, blâmer et, par
-suite, affaiblir l'état d'esprit d'où il procède, à savoir cette sorte
-d'hyperesthésie pour tout ce qui concerne l'individu? que, par là, on
-risque de renforcer le goût de l'impersonnalité et l'homicide qui en
-dérive? Mais l'individualisme, pour pouvoir contenir le penchant au
-meurtre, n'a pas besoin d'atteindre ce degré d'intensité excessive qui
-en fait une source de suicides. Pour que l'individu répugne à verser le
-sang de ses semblables, il n'est pas nécessaire qu'il ne tienne à rien
-qu'à lui-même. Il suffit qu'il aime et qu'il respecte la personne
-humaine en général. La tendance à l'individuation peut donc être
-contenue dans de justes limites, sans que la tendance à l'homicide soit,
-pour cela, renforcée.
-
-Quant à l'anomie, comme elle produit aussi bien l'homicide que le
-suicide, tout ce qui peut la réfréner réfrène l'un et l'autre. Il n'y a
-même pas à craindre que, une fois empêchée de se manifester sous forme
-de suicides, elle ne se traduise en meurtres plus nombreux; car l'homme
-assez sensible à la discipline morale pour renoncer à se tuer par
-respect pour la conscience publique et ses prohibitions, sera encore
-beaucoup plus réfractaire à l'homicide qui est plus sévèrement flétri et
-réprimé. Du reste, nous avons vu que ce sont les meilleurs qui se tuent
-en pareil cas; il n'y a donc aucune raison de favoriser une sélection
-qui se ferait à rebours.
-
- * * * * *
-
-Ce chapitre peut servir à élucider un problème souvent débattu.
-
-On sait à quelles discussions a donné lieu la question de savoir si les
-sentiments que nous avons pour nos semblables ne sont qu'une extension
-des sentiments égoïstes ou bien, au contraire, en sont indépendants. Or
-nous venons de voir que ni l'une ni l'autre hypothèse n'est fondée.
-Assurément la pitié pour autrui et la pitié pour nous-mêmes ne sont pas
-étrangères l'une à l'autre, puisqu'elles progressent ou reculent
-parallèlement; mais l'une ne vient pas de l'autre. S'il existe entre
-elles un lien de parenté, c'est qu'elles dérivent toutes deux d'un même
-état de la conscience collective dont elles ne sont que des aspects
-différents. Ce qu'elles expriment, c'est la manière dont l'opinion
-apprécie la valeur morale de l'individu en général. S'il compte pour
-beaucoup dans l'estime publique, nous appliquons ce jugement social aux
-autres en même temps qu'à nous-mêmes; leur personne, comme la nôtre,
-prend plus de prix à nos yeux et nous devenons plus sensibles à ce qui
-touche individuellement chacun d'eux comme à ce qui nous touche en
-particulier. Leurs douleurs, comme nos douleurs, nous sont plus
-facilement intolérables. La sympathie que nous avons pour eux n'est donc
-pas un simple prolongement de celle que nous avons pour nous-mêmes. Mais
-l'une et l'autre sont des effets d'une même cause; elles sont
-constituées par un même état moral. Sans doute, il se diversifie selon
-qu'il s'applique à nous-mêmes ou à autrui; nos instincts égoïstes le
-renforcent dans le premier cas, l'affaiblissent dans le second. Mais il
-est présent et agissant dans l'un comme dans l'autre. Tant il est vrai
-que même les sentiments qui semblent le plus tenir à la complexion
-personnelle de l'individu dépendent de causes qui le dépassent! Notre
-égoïsme lui-même est, en grande partie, un produit de la société.
-
-PLANCHE VI[370]
-
-_Suicides par âge des mariés et des veufs suivant qu'ils ont ou n'ont
-pas d'enfants (Départements français moins la Seine)._
-
-NOMBRES ABSOLUS (ANNÉES 1889-91).
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| HOMMES. |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-|AGE. | MARIÉS | MARIÉS | VEUF | VEUFS |
-| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-|De 0 à 15. | 1,3 | 0,3 | 0,3 | " |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 15 à 20. | 0,3 | 0,6 | " | " |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 20 à 25. | 6,6 | 6,6 | 0,6 | " |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 25 à 30. | 33 | 34 | 2,6 | 3 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 30 à 40. | 109 | 246 | 11,6 | 20,6 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 40 à 50. | 137 | 367 | 28 | 48 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 50 à 60. | 190 | 457 | 48 | 108 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 60 à 70. | 164 | 385 | 90 | 173 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 70 à 80. | 74 | 187 | 86 | 212 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 80 et | 9 | 36 | 25 | 71 |
-| au delà. | | | | |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| FEMMES. |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-|AGE. | MARIÉES | MARIÉES | VEUVES | VEUVES |
-| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-|DE 0 à 15. | " | " | " | " |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 15 à 20. | 2,3 | 0,3 | 0,3 | " |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 20 à 25. | 15 | 15 | 0,6 | 0,3 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 25 à 30. | 23 | 31 | 2,6 | 2,3 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 30 à 40. | 46 | 84 | 9 | 12,6 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 40 à 50. | 55 | 98 | 17 | 19 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 50 à 60. | 57 | 106 | 26 | 40 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 60 à 70. | 35 | 67 | 47 | 65 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 70 à 80. | 15 | 32 | 30 | 68 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-| 80 et | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 |
-| au delà. | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 |
-+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
-*/
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Conséquences pratiques.
-
-
-Maintenant que nous savons ce qu'est le suicide, quelles en sont les
-espèces et les lois principales, il nous faut rechercher quelle
-attitude les sociétés actuelles doivent adopter à son égard.
-
-Mais cette question elle-même en suppose une autre. L'état présent du
-suicide chez les peuples civilisés doit-il être considéré comme normal
-ou anormal? En effet, selon la solution à laquelle on se rangera, on
-trouvera ou que des réformes sont nécessaires et possibles en vue de le
-réfréner, ou bien, au contraire, qu'il convient de l'accepter tel qu'il
-est, tout en le blâmant.
-
-I.
-
-On s'étonnera peut-être que la question puisse être posée.
-
-Nous sommes, en effet, habitués à regarder comme anormal tout ce qui est
-immoral. Si donc, comme nous l'avons établi, le suicide froisse la
-conscience morale, il semble impossible de n'y pas voir un phénomène de
-pathologie sociale. Mais nous avons fait voir ailleurs[371] que même la
-forme éminente de l'immoralité, à savoir le crime, ne devait pas être
-nécessairement classée au rang des manifestations morbides. Cette
-affirmation a, il est vrai, déconcerté certains esprits et il a pu
-paraître à un examen superficiel qu'elle ébranlait les fondements de la
-morale. Elle n'a, pourtant, rien de subversif. Il suffit, pour s'en
-convaincre, de se reporter à l'argumentation sur laquelle elle repose et
-qui peut se résumer ainsi.
-
-Ou bien le mot de maladie ne signifie rien, ou bien il désigne quelque
-chose d'évitable. Sans doute, tout ce qui est évitable n'est pas
-morbide, mais tout ce qui est morbide peut être évité, au moins par la
-généralité des sujets. Si l'on ne veut pas renoncer à toute distinction
-dans les idées comme dans les termes, il est impossible d'appeler ainsi
-un état ou un caractère que les êtres d'une espèce ne peuvent pas ne pas
-avoir, qui est impliqué nécessairement dans leur constitution. D'un
-autre côté, nous n'avons qu'un signe objectif, empiriquement
-déterminable et susceptible d'être contrôlé par autrui, auquel nous
-puissions reconnaître l'existence de cette nécessité; c'est
-l'universalité. Quand, toujours et partout, deux faits se sont
-rencontrés en connexion, sans qu'une seule exception soit citée, il est
-contraire à toute méthode de supposer qu'ils puissent être séparés. Ce
-n'est pas que l'un soit toujours la cause de l'autre. Le lien qui est
-entre eux peut être médiat[372], mais il ne laisse pas d'être et d'être
-nécessaire.
-
-Or, il n'y a pas de société connue où, sous des formes différentes, ne
-s'observe une criminalité plus ou moins développée. Il n'est pas de
-peuple dont la morale ne soit quotidiennement violée. Nous devons donc
-dire que le crime est nécessaire, qu'il ne peut pas ne pas être, que les
-conditions fondamentales de l'organisation sociale, telles qu'elles sont
-connues, l'impliquent logiquement. Par suite, il est normal. Il est vain
-d'invoquer ici les imperfections inévitables de la nature humaine et de
-soutenir que le mal, quoiqu'il ne puisse pas être empêché, ne cesse pas
-d'être le mal; c'est langage de prédicateur, non de savant. Une
-imperfection nécessaire n'est pas une maladie; autrement, il faudrait
-mettre la maladie partout, parce que l'imperfection est partout. Il
-n'est pas de fonction de l'organisme, pas de forme anatomique à propos
-desquelles on ne puisse rêver quelque perfectionnement. On a dit parfois
-qu'un opticien rougirait d'avoir fabriqué un instrument de vision aussi
-grossier que l'oeil humain. Mais on n'en a pas conclu et on ne pouvait
-pas en conclure que la structure de cet organe est anormale. Il y a
-plus; il est impossible que ce qui est nécessaire n'ait pas en soi
-quelque perfection, pour employer le langage un peu théologique de nos
-adversaires. _Ce qui est condition indispensable de la vie ne peut pas
-n'être pas utile, à moins que la vie ne soit pas utile._ On ne sortira
-pas de là. Et en effet, nous avons montré comment le crime peut servir.
-Seulement, il ne sert que s'il est réprouvé et réprimé. On a cru à tort
-que le seul fait de le cataloguer parmi les phénomènes de sociologie
-normale en impliquait l'absolution. S'il est normal qu'il y ait des
-crimes, il est normal qu'ils soient punis. La peine et le crime sont les
-deux termes d'un couple inséparable. L'un ne peut pas plus faire défaut
-que l'autre. Tout relâchement anormal du système répressif a pour effet
-de stimuler la criminalité et de lui donner un degré d'intensité
-anormal.
-
-Appliquons ces idées au suicide.
-
-Nous n'avons pas, il est vrai, d'informations suffisantes pour pouvoir
-assurer qu'il n'y a pas de société où le suicide ne se rencontre. Il n'y
-a qu'un petit nombre de peuples pour lesquels la statistique nous
-renseigne sur ce point. Quant aux autres, l'existence d'un suicide
-chronique ne peut être attestée que par les traces qu'il laisse dans la
-législation. Or nous ne savons pas avec certitude si le suicide a été
-partout l'objet d'une réglementation juridique. Mais on peut affirmer
-que c'est le cas le plus général. Tantôt il est prescrit, tantôt il est
-réprouvé; tantôt l'interdiction dont il est frappé est formelle, tantôt
-elle comporte des réserves et des exceptions. Mais toutes les analogies
-permettent de croire qu'il n'a jamais dû rester indifférent au droit et
-à la morale; c'est-à-dire qu'il a toujours eu assez d'importance pour
-attirer sur lui le regard de la conscience publique. En tout cas, il est
-certain que des courants suicidogènes, plus ou moins intenses selon les
-époques, ont existé de tout temps chez les peuples européens; la
-statistique nous en fournit la preuve dès le siècle dernier et les
-monuments juridiques pour les époques antérieures. Le suicide est donc
-un élément de leur constitution normale et même, vraisemblablement, de
-toute constitution sociale.
-
-Il n'est, d'ailleurs, pas impossible d'apercevoir comment il y est lié.
-
-C'est surtout évident du suicide altruiste par rapport aux sociétés
-inférieures. Précisément parce que l'étroite subordination de l'individu
-au groupe est le principe sur lequel elles reposent, le suicide
-altruiste y est, pour ainsi dire, un procédé indispensable de la
-discipline collective. Si l'homme n'estimait pas alors sa vie pour peu
-de chose, il ne serait pas ce qu'il doit être et, du moment qu'il en
-fait peu de cas, il est inévitable que tout lui devienne prétexte pour
-s'en débarrasser. Il y a donc un lien étroit entre la pratique de ce
-suicide et l'organisation morale de ces sociétés. Il en est de même
-aujourd'hui dans ces milieux particuliers où l'abnégation et
-l'impersonnalité sont de rigueur. Maintenant encore, l'esprit militaire
-ne peut être fort que si l'individu est détaché de lui-même, et un tel
-détachement ouvre nécessairement la voie au suicide.
-
-Pour des raisons contraires, dans les sociétés et dans les milieux où la
-dignité de la personne est la fin suprême de la conduite, où l'homme est
-un Dieu pour l'homme, l'individu est facilement enclin à prendre pour
-Dieu l'homme qui est en lui, à s'ériger lui-même en objet de son propre
-culte. Quand la morale s'attache avant tout à lui donner de lui-même une
-très haute idée, il suffit de certaines combinaisons de circonstances
-pour qu'il devienne incapable de rien apercevoir qui soit au-dessus de
-lui. L'individualisme, sans doute, n'est pas nécessairement l'égoïsme,
-mais il en rapproche; on ne peut stimuler l'un sans répandre davantage
-l'autre. Ainsi se produit le suicide égoïste. Enfin, chez les peuples où
-le progrès est et doit être rapide, les règles qui contiennent les
-individus doivent être suffisamment flexibles et malléables; si elles
-gardaient la rigidité immuable qu'elles ont dans les sociétés
-primitives, l'évolution entravée ne pourrait pas se faire assez
-promptement. Mais alors il est inévitable que les désirs et les
-ambitions, étant moins fortement contenus, débordent sur certains points
-tumultueusement. Du moment qu'on inculque aux hommes ce précepte, que
-c'est pour eux un devoir de progresser, il est plus difficile d'en faire
-des résignés; par suite, le nombre des mécontents et des inquiets ne
-peut manquer d'augmenter. Toute morale de progrès et de perfectionnement
-est donc inséparable d'un certain degré d'anomie. Ainsi, une
-constitution morale déterminée correspond à chaque type de suicide et en
-est solidaire. L'une ne peut être sans l'autre; car le suicide est
-simplement la forme que prend nécessairement chacune d'elles dans de
-certaines conditions particulières, mais qui ne peuvent pas ne pas se
-produire.
-
-Mais, dira-t-on, ces divers courants ne déterminent le suicide que s'ils
-s'exagèrent; serait-il donc impossible qu'ils eussent partout la même
-intensité modérée?--C'est vouloir que les conditions de la vie soient
-partout les mêmes: ce qui n'est ni possible ni désirable. Dans toute
-société, il y a des milieux particuliers où les états collectifs ne
-pénètrent qu'en se modifiant; ils y sont, suivant les cas, ou renforcés
-ou affaiblis. Pour qu'un courant ait dans l'ensemble du pays une
-certaine intensité, il faut donc que, sur certains points, il la dépasse
-ou ne l'atteigne pas.
-
-Mais ces excès, soit en plus soit en moins, ne sont pas seulement
-nécessaires; ils ont leur utilité. Car, si l'état le plus général est
-aussi celui qui convient le mieux dans les circonstances les plus
-générales de la vie sociale, il ne peut être en rapport avec les autres;
-et pourtant la société doit pouvoir s'adapter aux unes comme aux autres.
-Un homme chez qui le goût de l'activité ne dépasserait jamais le niveau
-moyen, ne pourrait se maintenir dans les situations qui exigent un
-effort exceptionnel. De même, une société où l'individualisme
-intellectuel ne pourrait pas s'exagérer, serait incapable de secouer le
-joug des traditions et de renouveler ses croyances, alors même que ce
-serait nécessaire. Inversement, là où ce même état d'esprit ne pourrait,
-à l'occasion, diminuer assez pour permettre au courant contraire de se
-développer, que deviendrait-on en temps de guerre, alors que
-l'obéissance passive est le premier des devoirs? Mais, pour que ces
-formes d'activité puissent se produire quand elles sont utiles, il faut
-que la société ne les ait pas totalement désapprises. Il est donc
-indispensable qu'elles aient une place dans l'existence commune; qu'il y
-ait des sphères où s'entretienne un goût intransigeant de critique et de
-libre examen, d'autres, comme l'armée, où se garde à peu près intacte la
-vieille religion de l'autorité. Sans doute, il faut que, en temps
-ordinaire, l'action de ces foyers spéciaux ne s'étende pas au delà de
-certaines limites; comme les sentiments qui s'y élaborent correspondent
-à des circonstances particulières, il est essentiel qu'ils ne se
-généralisent pas. Mais s'il importe qu'ils restent localisés, il importe
-également qu'ils soient. Cette nécessité paraîtra plus évidente encore
-si l'on songe que les sociétés, non seulement sont tenues de faire face
-à des situations diverses au cours d'une même période, mais encore ne
-peuvent se maintenir sans se transformer. Les proportions normales
-d'individualisme et d'altruisme, qui conviennent aux peuples modernes,
-ne seront plus les mêmes dans un siècle. Or, l'avenir ne serait pas
-possible, si les germes n'en étaient donnés dans le présent. Pour qu'une
-tendance collective puisse s'affaiblir ou s'intensifier en évoluant,
-encore faut-il qu'elle ne se fixe pas une fois pour toutes sous une
-forme unique dont elle ne pourrait plus se défaire ensuite; elle ne
-saurait varier dans le temps si elle ne présentait aucune variété dans
-l'espace[373].
-
-Les différents courants de tristesse collective, qui dérivent de ces
-trois états moraux, ne sont pas eux-mêmes sans raisons d'être, pourvu
-qu'ils ne soient pas excessifs. C'est, en effet, une erreur de croire
-que la joie sans mélange soit l'état normal de la sensibilité. L'homme
-ne pourrait pas vivre s'il était entièrement réfractaire à la tristesse.
-Il y a bien des douleurs auxquelles on ne peut s'adapter qu'en les
-aimant, et le plaisir qu'on y trouve a nécessairement quelque chose de
-mélancolique. La mélancolie n'est donc morbide que quand elle tient trop
-de place dans la vie; mais il n'est pas moins morbide qu'elle en soit
-totalement exclue. Il faut que le goût de l'expansion joyeuse soit
-modéré par le goût contraire; c'est à cette seule condition qu'il
-gardera la mesure et sera en harmonie avec les choses. Il en est des
-sociétés comme des individus. Une morale trop riante est une morale
-relâchée; elle ne convient qu'aux peuples en décadence et c'est chez eux
-seulement qu'elle se rencontre. La vie est souvent rude, souvent
-décevante ou vide. Il faut donc que la sensibilité collective reflète ce
-côté de l'existence. C'est pourquoi, à côté du courant optimiste qui
-pousse les hommes à envisager le monde avec confiance, il est nécessaire
-qu'il y ait un courant opposé, moins intense, sans doute, et moins
-général que le précédent, en état toutefois de le contenir
-partiellement; car une tendance ne se limite pas elle-même, elle ne peut
-jamais être limitée que par une autre tendance. Même il semble, d'après
-certains indices, que le penchant à une certaine mélancolie aille plutôt
-en se développant à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des types
-sociaux. Ainsi que nous l'avons déjà dit dans un autre ouvrage[374],
-c'est un fait tout au moins remarquable que les grandes religions des
-peuples les plus civilisés soient plus profondément imprégnées de
-tristesse que les croyances plus simples des sociétés antérieures. Ce
-n'est pas assurément que le courant pessimiste doive définitivement
-submerger l'autre, mais c'est une preuve qu'il ne perd pas de terrain et
-ne paraît pas destiné à disparaître. Or, pour qu'il puisse exister et se
-maintenir, il faut qu'il y ait dans la société un organe spécial qui lui
-serve de substrat. Il faut qu'il y ait des groupes d'individus qui
-représentent plus spécialement cette disposition de l'humeur collective.
-Mais la partie de la population qui joue ce rôle est nécessairement
-celle où les idées de suicide germent facilement.
-
-Mais de ce qu'un courant suicidogène d'une certaine intensité doive être
-considéré comme un phénomène de sociologie normale, il ne suit pas que
-tout courant du même genre ait nécessairement le même caractère. Si
-l'esprit de renoncement, l'amour du progrès, le goût de l'individuation
-ont leur place dans toute espèce de société et s'ils ne peuvent pas
-exister sans devenir, sur certains points, générateurs de suicides,
-encore faut-il qu'ils n'aient cette propriété que dans une certaine
-mesure, variable selon les peuples. Elle n'est fondée que si elle ne
-dépasse pas certaines limites. De même, le penchant collectif à la
-tristesse n'est sain qu'à condition de n'être pas prépondérant. Par
-conséquent, la question de savoir si l'état présent du suicide chez les
-nations civilisées est normal ou non, n'est pas tranchée par ce qui
-précède. Il reste à rechercher si l'aggravation énorme qui s'est
-produite depuis un siècle n'est pas d'origine pathologique.
-
-On a dit qu'elle était la rançon de la civilisation. Il est certain
-qu'elle est générale en Europe et d'autant plus prononcée que les
-nations sont parvenues à une plus haute culture. Elle a été, en effet,
-de 411 % en Prusse de 1826 à 1890, de 385 % en France de 1826 à 1888, de
-318 % dans l'Autriche allemande de 1841-45 à 1877, de 238 % en Saxe de
-1841 à 1875, de 212 % en Belgique de 1841 à 4889, de 72 % seulement en
-Suède de 1841 à 1871-75, de 35 % en Danemark pendant la même période.
-L'Italie, depuis 1870, c'est-à-dire depuis le moment où elle est devenue
-l'un des agents de la civilisation européenne, a vu l'effectif de ses
-suicides passer de 788 cas à 1.653, soit une augmentation de 109 % en
-vingt ans. De plus, partout, c'est dans les régions les plus cultivées
-que le suicide est le plus répandu. On a donc pu croire qu'il y avait un
-lien entre le progrès des lumières et celui des suicides, que l'un ne
-pouvait pas aller sans l'autre[375]; c'est une thèse analogue à celle de
-ce criminologiste italien, d'après lequel l'accroissement des délits
-aurait pour cause et pour compensation l'accroissement parallèle des
-transactions économiques[376]. Si elle était admise, on devrait conclure
-que la constitution propre aux sociétés supérieures implique une
-stimulation exceptionnelle des courants suicidogènes; par conséquent,
-l'extrême violence qu'ils ont actuellement, étant nécessaire, serait
-normale, et il n'y aurait pas à prendre contre elle de mesures
-spéciales, à moins qu'on n'en prenne en même temps contre la
-civilisation[377].
-
-Mais un premier fait doit nous mettre en garde contre ce raisonnement. À
-Rome, au moment où l'empire atteignit son apogée, on vit également se
-produire une véritable hécatombe de morts volontaires. On aurait donc pu
-soutenir alors, comme maintenant, que c'était le prix du développement
-intellectuel auquel on était parvenu et que c'est une loi des peuples
-cultivés de fournir au suicide un plus grand nombre de victimes. Mais la
-suite de l'histoire a montré combien une telle induction eût été peu
-fondée; car cette épidémie de suicides ne dura qu'un temps, tandis que
-la culture romaine a survécu. Non seulement les sociétés chrétiennes
-s'en assimilèrent les fruits les meilleurs, mais, dès le XVIe siècle,
-après les découvertes de l'imprimerie, après la Renaissance et la
-Réforme, elles avaient dépassé, et de beaucoup,, le niveau le plus élevé
-auquel fussent jamais arrivées les sociétés anciennes. Et pourtant,
-jusqu'au XVIIIe siècle, le suicide ne fut que faiblement développé. Il
-n'était donc pas nécessaire que le progrès fît couler tant de sang,
-puisque les résultats en ont pu être conservés et même dépassés sans
-qu'il continuât à avoir les mêmes effets homicides. Mais alors n'est-il
-pas probable qu'il en est de même aujourd'hui, que la marche de notre
-civilisation et celle du suicide ne s'impliquent pas logiquement, et que
-celle-ci, par conséquent, peut être enrayée sans que l'autre s'arrête du
-même coup? Nous avons vu, d'ailleurs, que le suicide se rencontre dès
-les premières étapes de l'évolution et que même il y est parfois de la
-dernière virulence. Si donc il existe au sein des peuplades les plus
-grossières, il n'y a aucune raison de penser qu'il soit lié par un
-rapport nécessaire à l'extrême raffinement des moeurs. Sans doute, les
-types que l'on observe à ces époques lointaines ont, en partie, disparu;
-mais justement, cette disparition devrait alléger un peu notre tribut
-annuel et il est d'autant plus surprenant qu'il devienne toujours plus
-lourd.
-
-Il y a donc lieu de croire que cette aggravation est due, non à la
-nature intrinsèque du progrès, mais aux conditions particulières dans
-lesquelles il s'effectue de nos jours, et rien ne nous assure qu'elles
-soient normales. Car il ne faut pas se laisser éblouir par le brillant
-développement des sciences, des arts et de l'industrie dont nous sommes
-les témoins; il est trop certain qu'il s'accomplit au milieu d'une
-effervescence maladive dont chacun de nous ressent les contre-coups
-douloureux. Il est donc très possible, et même vraisemblable, que le
-mouvement ascensionnel des suicides ait pour origine un état
-pathologique qui accompagne présentement la marche de la civilisation,
-mais sans en être la condition nécessaire.
-
-La rapidité avec laquelle ils se sont accrus ne permet même pas d'autre
-hypothèse. En effet, en moins de cinquante ans, ils ont triplé,
-quadruplé, quintuplé même selon les pays. D'un autre côté, nous savons
-qu'ils tiennent à ce qu'il y a de plus invétéré dans la constitution des
-sociétés, puisqu'ils en expriment l'humeur, et que l'humeur des peuples,
-comme celle des individus, reflète l'état de l'organisme dans ce qu'il a
-de plus fondamental. Il faut donc que notre organisation sociale se soit
-profondément altérée dans le cours de ce siècle pour avoir pu déterminer
-un tel accroissement dans le taux des suicides. Or, il est impossible
-qu'une altération, à la fois aussi grave et aussi rapide, ne soit pas
-morbide; car une société ne peut changer de structure avec cette
-soudaineté. Ce n'est que par une suite de modifications lentes et
-presque insensibles qu'elle arrive à revêtir d'autres caractères. Encore
-les transformations qui sont ainsi possibles sont-elles restreintes. Une
-fois qu'un type social est fixé, il n'est plus indéfiniment plastique;
-une limite est vite atteinte qui ne saurait être dépassée. Les
-changements que suppose la statistique des suicides contemporains ne
-peuvent donc pas être normaux. Sans même savoir avec précision en quoi
-ils consistent, on peut affirmer par avance qu'ils résultent, non d'une
-évolution régulière, mais d'un ébranlement maladif qui a bien pu
-déraciner les institutions du passé, mais sans rien mettre à la place;
-car ce n'est pas en quelques années que peut se refaire l'oeuvre des
-siècles. Mais alors, si la cause est anormale, il n'en peut être
-autrement de l'effet. Ce qu'atteste, par conséquent, la marée montante
-des morts volontaires, ce n'est pas l'éclat croissant de notre
-civilisation, mais un état de crise et de perturbation qui ne peut se
-prolonger sans danger.
-
-À ces différentes raisons, une dernière peut être ajoutée. S'il est vrai
-que, normalement, la tristesse collective ait un rôle à jouer dans la
-vie des sociétés, d'ordinaire, elle n'est ni assez générale ni assez
-intense pour pénétrer jusqu'aux centres supérieurs du corps social. Elle
-reste à l'état de courant sous-jacent, que le sujet collectif sent
-obscurément, dont il subit par conséquent l'action, mais sans qu'il s'en
-rende clairement compte. Tout au moins, si ces vagues dispositions
-arrivent à affecter la conscience commune, ce n'est que par poussées
-partielles et intermittentes. Aussi, généralement, ne s'expriment-elles
-que sous forme de jugements fragmentaires, de maximes isolées, qui ne se
-relient pas les unes aux autres, qui ne visent à exprimer, en dépit de
-leur air absolu, qu'un aspect de la réalité, et que des maximes
-contraires corrigent et complètent. C'est de là que viennent ces
-aphorismes mélancoliques, ces boutades proverbiales contre la vie dans
-lesquelles se complaît parfois la sagesse des nations, mais qui ne sont
-pas plus nombreuses que les préceptes opposés. Elles traduisent
-évidemment des impressions passagères qui n'ont fait que traverser la
-conscience sans même l'occuper entièrement. C'est seulement quand ces
-sentiments acquièrent une force exceptionnelle qu'ils absorbent assez
-l'attention publique pour pouvoir être aperçus dans leur ensemble,
-coordonnés et systématisés, et qu'ils deviennent alors la base de
-doctrines complètes de la vie. En fait, à Rome et en Grèce, c'est quand
-la société se sentit gravement atteinte qu'apparurent les théories
-décourageantes d'Épicure et de Zénon. La formation de ces grands
-systèmes est donc l'indice que le courant pessimiste est parvenu à un
-degré d'intensité anormal, dû à quelque perturbation de l'organisme
-social. Or, on sait comme ils se sont multipliés de nos jours. Pour se
-faire une juste idée de leur nombre et de leur importance, il ne suffit
-pas de considérer les philosophies qui ont officiellement ce caractère,
-comme celles de Schopenhauer, de Hartmann, etc. Il faut encore tenir
-compte de toutes celles qui, sous des noms différents, procèdent du même
-esprit. L'anarchiste, l'esthète, le mystique, le socialiste
-révolutionnaire, s'ils ne désespèrent pas de l'avenir, s'entendent du
-moins avec le pessimiste dans un même sentiment de haine ou de dégoût
-pour ce qui est, dans un même besoin de détruire le réel ou d'y
-échapper. La mélancolie collective n'aurait pas à ce point envahi la
-conscience si elle n'avait pas pris un développement morbide, et, par
-conséquent, le développement du suicide, qui en résulte, est de même
-nature[378].
-
-Toutes les preuves se réunissent donc pour nous faire regarder l'énorme
-accroissement qui s'est produit depuis un siècle dans le nombre des
-morts volontaires comme un phénomène pathologique qui devient tous les
-jours plus menaçant. À quels moyens recourir pour le conjurer?
-
-
-
-
-II.
-
-Quelques auteurs ont préconisé le rétablissement des peines
-comminatoires qui étaient autrefois en usage[379].
-
-Nous croyons volontiers que notre indulgence actuelle pour le suicide
-est, en effet, excessive. Puisqu'il offense la morale, il devrait être
-repoussé avec plus d'énergie et de précision et cette réprobation
-devrait s'exprimer par des signes extérieurs et définis, c'est-à-dire
-par des peines. Le relâchement de notre système répressif sur ce point
-est, par lui-même, un phénomène anormal. Seulement, des peines un peu
-sévères sont impossibles: elles ne seraient pas tolérées par la
-conscience publique. Car le suicide est, comme on l'a vu, proche parent
-de véritables vertus dont il n'est que l'exagération. L'opinion est donc
-facilement partagée dans les jugements qu'elle porte sur lui. Comme il
-procède, jusqu'à un certain point, de sentiments qu'elle estime, elle ne
-le blâme pas sans réserve ni sans hésitation. C'est de là que viennent
-les controverses perpétuellement renouvelées entre les théoriciens sur
-la question de savoir s'il est ou non contraire à la morale. Comme il se
-rattache par une série continue d'intermédiaires gradués à des actes que
-la morale approuve ou tolère, il n'est pas extraordinaire qu'on l'ait
-cru parfois de même nature que ces derniers et qu'on ait voulu le faire
-bénéficier de la même tolérance. Un pareil doute ne s'est que bien plus
-rarement élevé pour l'homicide et pour le vol, parce qu'ici la ligne de
-démarcation est plus nettement tranchée[380]. Déplus, le seul fait de la
-mort que s'est infligée la victime inspire, malgré tout, trop de pitié
-pour que le blâme puisse être inexorable.
-
-Pour toutes ces raisons, on ne pourrait donc édicter que des peines
-morales. Tout ce qui serait possible, ce serait de refuser au suicidé
-les honneurs d'une sépulture régulière, de retirer à l'auteur de la
-tentative certains droits civiques, politiques ou de famille, par
-exemple certains attributs du pouvoir paternel et l'éligibilité aux
-fonctions publiques. L'opinion accepterait, croyons-nous, sans peine,
-que quiconque a tenté de se dérober à ses devoirs fondamentaux, fût
-frappé dans ses droits correspondants. Mais quelque légitimes que
-fussent ces mesures, elles ne sauraient jamais avoir qu'une influence
-très secondaire; il est puéril de supposer qu'elles puissent suffire à
-enrayer un courant d'une telle violence.
-
-D'ailleurs, à elles seules, elles n'atteindraient pas le mal à sa
-source. En effet, si nous avons renoncé à prohiber légalement le
-suicide, c'est que nous en sentons trop faiblement l'immoralité. Nous le
-laissons se développer en liberté parce qu'il ne nous révolte plus au
-même degré qu'autrefois. Mais ce n'est pas par des dispositions
-législatives que l'on pourra jamais réveiller notre sensibilité morale.
-Il ne dépend pas du législateur qu'un fait nous apparaisse ou non comme
-moralement haïssable. Quand la loi réprime des actes que le sentiment
-public juge inoffensifs, c'est elle qui nous indigne, non l'acte qu'elle
-punit. Notre excessive tolérance à l'endroit du suicide vient de ce que,
-comme l'état d'esprit d'où il dérive s'est généralisé, nous ne pouvons
-le condamner sans nous condamner nous-mêmes; nous en sommes trop
-imprégnés pour ne pas l'excuser en partie. Mais alors, le seul moyen de
-nous rendre plus sévères est d'agir directement sur le courant
-pessimiste, de le ramener dans son lit normal et de l'y contenir, de
-soustraire à son action la généralité des consciences et de les
-raffermir. Une fois qu'elles auront retrouvé leur assiette morale, elles
-réagiront comme il convient contre tout ce qui les offense. Il ne sera
-plus nécessaire d'imaginer de toutes pièces un système répressif; il
-s'instituera de lui-même sous la pression des besoins. Jusque-là, il
-serait artificiel et, par conséquent, sans grande utilité.
-
-L'éducation ne serait-elle pas le plus sûr moyen d'obtenir ce résultat?
-Comme elle permet d'agir sur les caractères, ne suffirait-il pas qu'on
-les formât de manière à les rendre plus vaillants et, ainsi, moins
-indulgents pour les volontés qui s'abandonnent? C'est ce qu'a pensé
-Morselli. Pour lui, le traitement prophylactique du suicide tient tout
-entier dans le précepte suivant[381]: «Développer chez l'homme le
-pouvoir de coordonner ses idées et ses sentiments, afin qu'il soit en
-état de poursuivre un but déterminé dans la vie; en un mot, donner au
-caractère moral force et énergie». Un penseur d'une tout autre école
-aboutit à la même conclusion: «Comment, dit M. Franck, atteindre le
-suicide dans sa cause? En améliorant la grande oeuvre de l'éducation, en
-travaillant à développer non seulement les intelligences, mais les
-caractères, non seulement les idées, mais les convictions[382]».
-
-Mais c'est prêter à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle n'est
-que l'image et le reflet de la société. Elle l'imite et la reproduit en
-raccourci; elle ne la crée pas. L'éducation est saine quand les peuples
-eux-mêmes sont à l'état de santé; mais elle se corrompt avec eux, sans
-pouvoir se modifier d'elle-même. Si le milieu moral est vicié, comme les
-maîtres eux-mêmes y vivent, ils ne peuvent pas n'en être pas pénétrés;
-comment alors imprimeraient-ils à ceux qu'ils forment une orientation
-différente de celle qu'ils ont reçue? Chaque génération nouvelle est
-élevée par sa devancière, il faut donc que celle-ci s'amende pour
-amender celle qui la suit. On tourne dans un cercle. Il peut bien se
-faire que, de loin en loin, quelqu'un surgisse, dont les idées et les
-aspirations dépassent celles de ses contemporains; mais ce n'est pas
-avec des individualités isolées qu'on refait la constitution morale des
-peuples. Sans doute, il nous plaît de croire qu'une voix éloquente peut
-suffire à transformer comme par enchantement la matière sociale; mais,
-ici comme ailleurs, rien ne vient de rien. Les volontés les plus
-énergiques ne peuvent pas tirer du néant des forces qui ne sont pas et
-les échecs de l'expérience viennent toujours dissiper ces faciles
-illusions. D'ailleurs, quand même, par un miracle inintelligible, un
-système pédagogique parviendrait à se constituer en antagonisme avec le
-système social, il serait sans effet par suite de cet antagonisme même.
-Si l'organisation collective, d'où résulte l'état moral que l'on veut
-combattre, est maintenue, l'enfant, à partir du moment où il entre en
-contact avec elle, ne peut pas n'en pas subir l'influence. Le milieu
-artificiel de l'école ne peut le préserver que pour un temps et
-faiblement. À mesure que la vie réelle le prendra davantage, elle
-viendra détruire l'oeuvre de l'éducateur. L'éducation ne peut donc se
-réformer que si la société se réforme elle-même. Pour cela, il faut
-atteindre dans ses causes le mal dont elle souffre.
-
- * * * * *
-
-Or, ces causes, nous les connaissons. Nous les avons déterminées quand
-nous avons fait voir de quelles sources découlent les principaux
-courants suicidogènes. Cependant, il en est un qui n'est certainement
-pour rien dans le progrès actuel du suicide; c'est le courant altruiste.
-Aujourd'hui, en effet, il perd du terrain beaucoup plus qu'il n'en
-gagne; c'est dans les sociétés inférieures qu'il s'observe de
-préférence. S'il se maintient dans l'armée, il ne semble pas qu'il y ait
-une intensité anormale; car il est nécessaire, dans une certaine mesure,
-à l'entretien de l'esprit militaire. Et d'ailleurs, là même, il va de
-plus en plus en déclinant. Le suicide égoïste et le suicide anomique
-sont donc les seuls dont le développement puisse être regardé comme
-morbide, et c'est d'eux seuls, par conséquent, que nous avons à nous
-occuper.
-
-Le suicide égoïste vient de ce que la société n'a pas sur tous les
-points une intégration suffisante pour maintenir tous ses membres sous
-sa dépendance. Si donc il se multiplie outre mesure, c'est que cet état
-dont il dépend s'est lui-même répandu à l'excès; c'est que la société,
-troublée et affaiblie, laisse échapper trop complètement à son action un
-trop grand nombre de sujets. Par conséquent, la seule façon de remédier
-au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour
-qu'ils tiennent plus fermement l'individu et que lui-même tienne à eux.
-Il faut qu'il se sente davantage solidaire d'un être collectif qui l'ait
-précédé dans le temps, qui lui survive et qui le déborde de tous les
-côtés. À cette condition, il cessera de chercher en soi-même l'unique
-objectif de sa conduite et, comprenant qu'il est l'instrument d'une fin
-qui le dépasse, il s'apercevra qu'il sert à quelque chose. La vie
-reprendra un sens à ses yeux parce qu'elle retrouvera son but et son
-orientation naturels. Mais quels sont les groupes les plus aptes à
-rappeler perpétuellement l'homme à ce salutaire sentiment de
-solidarité?
-
-Ce n'est pas la société politique. Aujourd'hui surtout, dans nos grands
-États modernes, elle est trop loin de l'individu pour agir efficacement
-sur lui avec assez de continuité. Quelques liens qu'il y ait entre notre
-tâche quotidienne et l'ensemble de la vie publique, ils sont trop
-indirects pour que nous en ayons un sentiment vif et ininterrompu. C'est
-seulement quand de graves intérêts sont en jeu que nous sentons
-fortement notre état de dépendance vis-à-vis du corps politique. Sans
-doute, chez les sujets qui constituent l'élite morale de la population,
-il est rare que l'idée de la patrie soit complètement absente; mais, en
-temps ordinaire, elle reste dans la pénombre, à l'état de représentation
-sourde, et il arrive même qu'elle s'éclipse entièrement. Il faut des
-circonstances exceptionnelles, comme une grande crise nationale ou
-politique, pour qu'elle passe au premier plan, envahisse les consciences
-et devienne le mobile directeur de la conduite. Or ce n'est pas une
-action aussi intermittente qui peut réfréner d'une manière régulière le
-penchant au suicide. Il est nécessaire que, non seulement de loin en
-loin, mais à chaque instant de sa vie, l'individu puisse se rendre
-compte que ce qu'il fait va vers un but. Pour que son existence ne lui
-paraisse pas vaine, il faut qu'il la voie, d'une façon constante, servir
-à une fin qui le touche immédiatement. Mais cela n'est possible que si
-un milieu social, plus simple et moins étendu, l'enveloppe de plus près
-et offre un terme plus prochain à son activité.
-
-La société religieuse n'est pas moins impropre à cette fonction. Ce
-n'est pas, sans doute, qu'elle n'ait pu, dans des conditions données,
-exercer une bienfaisante influence; mais c'est que les conditions
-nécessaires à cette influence ne sont plus actuellement données. En
-effet, elle ne préserve du suicide que si elle est assez puissamment
-constituée pour enserrer étroitement l'individu. C'est parce que la
-religion catholique impose à ses fidèles un vaste système de dogmes et
-de pratiques et pénètre ainsi tous les détails de leur existence même
-temporelle, qu'elle les y attache avec plus de force que ne fait le
-protestantisme. Le catholique est beaucoup moins exposé à perdre de vue
-les liens qui l'unissent au groupe confessionnel dont il fait partie,
-parce que ce groupe se rappelle à chaque instant à lui sous la forme de
-préceptes impératifs qui s'appliquent aux différentes circonstances de
-la vie. Il n'a pas à se demander anxieusement où tendent ses démarches;
-il les rapporte toutes à Dieu parce qu'elles sont, pour la plupart,
-réglées par Dieu, c'est-à-dire par l'Église qui en est le corps visible.
-Mais aussi, parce que ces commandements sont censés émaner d'une
-autorité surhumaine, la réflexion humaine n'a pas le droit de s'y
-appliquer. Il y aurait une véritable contradiction à leur attribuer une
-semblable origine et à en permettre la libre critique. La religion ne
-modère donc le penchant au suicide que dans la mesure où elle empêche
-l'homme de penser librement. Or, cette main-mise sur l'intelligence
-individuelle est, dès à présent, difficile et elle le deviendra toujours
-davantage. Elle froisse nos sentiments les plus chers. Nous nous
-refusons de plus en plus à admettre qu'on puisse marquer des limites à
-la raison et lui dire: Tu n'iras pas plus loin. Et ce mouvement ne date
-pas d'hier; l'histoire de l'esprit humain, c'est l'histoire même des
-progrès de la libre-pensée. Il est donc puéril de vouloir enrayer un
-courant que tout prouve irrésistible. À moins que les grandes sociétés
-actuelles ne se décomposent irrémédiablement et que nous ne revenions
-aux petits groupements sociaux d'autrefois[383], c'est-à-dire, à moins
-que l'humanité ne retourne à son point de départ, les religions ne
-pourront plus exercer d'empire très étendu ni très profond sur les
-consciences. Ce n'est pas à dire qu'il ne s'en fondera pas de nouvelles.
-Mais les seules viables seront celles qui feront au droit d'examen, à
-l'initiative individuelle, plus de place encore que les sectes même les
-plus libérales du protestantisme. Elles ne sauraient donc avoir sur
-leurs membres la forte action qui serait indispensable pour mettre
-obstacle au suicide.
-
-Si d'assez nombreux écrivains ont vu dans la religion l'unique remède au
-mal, c'est qu'ils se sont mépris sur les origines de son pouvoir. Ils la
-font tenir presque tout entière dans un certain nombre de hautes pensées
-et de nobles maximes dont le rationalisme, en somme, pourrait
-s'accommoder et qu'il suffirait, pensent-ils, de fixer dans le coeur et
-dans l'esprit des hommes pour prévenir les défaillances. Mais c'est se
-tromper et sur ce qui fait l'essence de la religion et surtout sur les
-causes de l'immunité qu'elle a parfois conférée contre le suicide. Ce
-privilège, en effet, ne lui venait pas de ce qu'elle entretenait chez
-l'homme je ne sais quel vague sentiment d'un au delà plus ou moins
-mystérieux, mais de la forte et minutieuse discipline à laquelle elle
-soumettait la conduite et la pensée. Quand elle n'est plus qu'un
-idéalisme symbolique, qu'une philosophie traditionnelle, mais,
-discutable et plus ou moins étrangère à nos occupations quotidiennes, il
-est difficile qu'elle ait sur nous beaucoup d'influence. Un Dieu que sa
-majesté relègue hors de l'univers et de tout ce qui est temporel, ne
-saurait servir de but à notre activité temporelle qui se trouve ainsi
-sans objectif. Il y a dès lors trop de choses qui sont sans rapports
-avec lui, pour qu'il suffise à donner un sens à la vie. En nous
-abandonnant le monde, comme indigne de lui, il nous laisse, du même
-coup, abandonnés à nous-* mêmes pour tout ce qui regarde la vie du
-monde. Ce n'est pas avec des méditations sur les mystères qui nous
-entourent, ce n'est même pas avec la croyance en un être tout-puissant,
-mais infiniment éloigné de nous et auquel nous n'aurons de comptes à
-rendre que dans un avenir indéterminé, qu'on peut empêcher les hommes de
-se déprendre de l'existence. En un mot, nous ne sommes préservés du
-suicide égoïste que dans la mesure où nous sommes socialisés; mais les
-religions ne peuvent nous socialiser que dans la mesure où elles nous
-retirent le droit au libre examen. Or, elles n'ont plus et, selon toute
-vraisemblance, n'auront plus jamais sur nous assez d'autorité pour
-obtenir de nous un tel sacrifice. Ce n'est donc pas sur elles que l'on
-peut compter pour endiguer le suicide. Si, d'ailleurs, ceux qui voient
-dans une restauration religieuse l'unique moyen de nous guérir étaient
-conséquents avec eux-mêmes, c'est des religions les plus archaïques
-qu'ils devraient réclamer le rétablissement. Car le judaïsme préserve
-mieux du suicide que le catholicisme et le catholicisme que le
-protestantisme. Et pourtant, c'est la religion protestante qui est la
-plus dégagée des pratiques matérielles, la plus idéaliste par
-conséquent. Le judaïsme, au contraire, malgré son grand rôle historique,
-tient encore par bien des côtés aux formes religieuses les plus
-primitives. Tant il est vrai que la supériorité morale et intellectuelle
-du dogme n'est pour rien dans l'action qu'il peut avoir sur le suicide!
-
-Reste la famille dont la vertu prophylactique n'est pas douteuse. Mais
-ce serait une illusion de croire qu'il suffira de diminuer le nombre des
-célibataires pour arrêter le développement du suicide. Car, si les époux
-ont une moindre tendance à se tuer, cette tendance elle-même va en
-augmentant avec la même régularité et selon les mêmes proportions que
-celle des célibataires. De 1880 à 1887, les suicides d'époux ont crû de
-35 % (3.706 cas au lieu de 2.735); les suicides de célibataires de 13 %
-seulement (2.894 cas au lieu de 2.554). En 1863-68, d'après les calculs
-de Bertillon, le taux des premiers était de 154 pour un million; il
-était de 242 en 1887, avec une augmentation de 57 %. Pendant le même
-temps, le taux des célibataires ne s'élevait pas beaucoup plus; il
-passait de 173 à 289, avec un accroissement de 67 %. _L'aggravation qui
-s'est produite au cours du siècle est donc indépendante de l'état
-civil._
-
-C'est que, en effet, il s'est produit dans la constitution de la famille
-des changements qui ne lui permettent plus d'avoir la même influence
-préservatrice qu'autrefois. Tandis que, jadis, elle maintenait la
-plupart de ses membres dans son orbite depuis leur naissance jusqu'à
-leur mort et formait une masse compacte, indivisible, douée d'une sorte
-de pérennité, elle n'a plus aujourd'hui qu'une durée éphémère. À peine
-est-elle constituée qu'elle se disperse. Dès que les enfants sont
-matériellement élevés, ils vont très souvent poursuivre leur éducation
-au dehors; surtout, dès qu'ils sont adultes, c'est presque une règle
-qu'ils s'établissent loin de leurs parents, et le foyer reste vide. On
-peut donc dire que, pendant la majeure partie du temps, la famille se
-réduit maintenant au seul couple conjugal et nous savons qu'il agit
-faiblement sur le suicide. Par suite, tenant moins de place dans la vie,
-elle ne lui suffit plus comme but. Ce n'est certainement pas que nous
-chérissions moins nos enfants; mais c'est qu'ils sont mêlés d'une
-manière moins étroite et moins continue à notre existence qui, par
-conséquent, a besoin de quelque autre raison d'être. Parce qu'il nous
-faut vivre sans eux, il nous faut bien aussi attacher nos pensées et nos
-actions à d'autres objets.
-
-Mais surtout, c'est la famille comme être collectif que cette dispersion
-périodique réduit à rien. Autrefois, la société domestique n'était pas
-seulement un assemblage d'individus, unis entre eux par des liens
-d'affection mutuelle; mais c'était aussi le groupe lui-même, dans son
-unité abstraite et impersonnelle. C'était le nom héréditaire avec tous
-les souvenirs qu'il rappelait, la maison familiale, le champ des aïeux,
-la situation et la réputation traditionnelles, etc. Tout cela tend à
-disparaître. Une société qui se dissout à chaque instant pour se
-reformer sur d'autres points, mais dans des conditions toutes nouvelles
-et avec de tout autres éléments, n'a pas assez de continuité pour se
-faire une physionomie personnelle, une histoire qui lui soit propre et à
-laquelle puissent s'attacher ses membres. Si donc les hommes ne
-remplacent pas cet ancien objectif de leur activité à mesure qu'il se
-dérobe à eux, il est impossible qu'il ne se produise pas un grand vide
-dans l'existence.
-
-Cette cause ne multiplie pas seulement les suicides d'époux, mais aussi
-ceux des célibataires. Car cet état de la famille oblige les jeunes gens
-à quitter leur famille natale avant qu'ils ne soient en état d'en fonder
-une; c'est en partie pour cette raison que les ménages d'une seule
-personne deviennent toujours plus nombreux et nous avons vu que cet
-isolement renforce la tendance au suicide. Et pourtant, rien ne saurait
-arrêter ce mouvement. Autrefois, quand chaque milieu local était plus ou
-moins fermé aux autres par les usages, les traditions, par la rareté
-des voies de communication, chaque génération était forcément retenue
-dans son lieu d'origine ou, tout au moins, ne pouvait pas s'en éloigner
-beaucoup. Mais, à mesure que ces barrières s'abaissent, que ces milieux
-particuliers se nivellent et se perdent les uns dans les autres, il est
-inévitable que les individus se répandent, au gré de leurs ambitions et
-au mieux de leurs intérêts, dans les espaces plus vastes qui leur sont
-ouverts. Aucun artifice ne saurait donc mettre obstacle à cet essaimage
-nécessaire et rendre à la famille l'indivisibilité qui faisait sa force.
-
-III.
-
-Le mal serait-il donc incurable? On pourrait le croire au premier abord
-puisque, de toutes les sociétés dont nous avons établi précédemment
-l'heureuse influence, il n'en est aucune qui nous paraisse en état d'y
-apporter un véritable remède. Mais nous avons montré que si la religion,
-la famille, la patrie préservent du suicide égoïste, la cause n'en doit
-pas être cherchée dans la nature spéciale des sentiments que chacune met
-en jeu. Mais elles doivent toutes cette vertu à ce fait général qu'elles
-sont des sociétés et elles ne l'ont que dans la mesure où elles sont des
-sociétés bien intégrées, c'est-à-dire sans excès ni dans un sens ni dans
-l'autre. Un tout autre groupe peut donc avoir la même action, pourvu
-qu'il ait la même cohésion. Or, en dehors de la société confessionnelle,
-familiale, politique, il en est une autre dont il n'a pas été jusqu'à
-présent question; c'est celle que forment, par leur association, tous
-les travailleurs du même ordre, tous les coopérateurs de la même
-fonction, c'est le groupe professionnel ou la corporation.
-
-Qu'elle soit apte à jouer ce rôle, c'est ce qui ressort de sa
-définition. Puisqu'elle est composée d'individus qui se livrent aux
-mêmes travaux et dont les intérêts sont solidaires ou même confondus, il
-n'est pas de terrain plus propice à la formation d'idées et de
-sentiments sociaux. L'identité d'origine, de culture, d'occupations fait
-de l'activité professionnelle la plus riche matière pour une vie
-commune. Du reste, la corporation a témoigné dans le passé qu'elle était
-susceptible d'être une personnalité collective, jalouse, même à
-l'excès, de son autonomie et de son autorité sur ses membres; il n'est
-donc pas douteux qu'elle ne puisse être pour eux un milieu moral. Il n'y
-a pas de raison pour que l'intérêt corporatif n'acquière pas aux yeux
-des travailleurs ce caractère respectable et cette suprématie que
-l'intérêt social a toujours par rapport aux intérêts privés dans une
-société bien constituée. D'un autre côté, le groupe professionnel a sur
-tous les autres ce triple avantage qu'il est de tous les instants, de
-tous les lieux et que l'empire qu'il exerce s'étend à la plus grande
-partie de l'existence. Il n'agit pas sur les individus d'une manière
-intermittente comme la société politique, mais il est toujours en
-contact avec eux par cela seul que la fonction dont il est l'organe et à
-laquelle ils collaborent est toujours en exercice. Il suit les
-travailleurs partout où ils se transportent; ce que ne peut faire la
-famille. En quelque point qu'ils soient, ils le retrouvent qui les
-entoure, les rappelle à leurs devoirs, les soutient à l'occasion. Enfin,
-comme la vie professionnelle, c'est presque toute la vie, l'action
-corporative se fait sentir sur tout le détail de nos occupations qui
-sont ainsi orientées dans un sens collectif. La corporation a donc tout
-ce qu'il faut pour encadrer l'individu, pour le tirer de son état
-d'isolement moral et, étant donnée l'insuffisance actuelle des autres
-groupes, elle est seule à pouvoir remplir cet indispensable office.
-
-Mais, pour qu'elle ait cette influence, il faut qu'elle soit organisée
-sur de tout autres bases qu'aujourd'hui. D'abord, il est essentiel que,
-au lieu de rester un groupe privé que la loi permet, mais que l'État
-ignore, elle devienne un organe défini et reconnu de notre vie publique.
-Par là, nous n'entendons pas dire qu'il faille nécessairement la rendre
-obligatoire; mais ce qui importe, c'est qu'elle soit constituée de
-manière à pouvoir jouer un rôle social, au lieu de n'exprimer que des
-combinaisons diverses d'intérêts particuliers. Ce n'est pas tout. Pour
-que ce cadre ne reste pas vide, il faut y déposer tous les germes de vie
-qui sont de nature à s'y développer. Pour que ce groupement ne soit pas
-une pure étiquette, il faut lui attribuer des fonctions déterminées, et
-il y en a qu'il est, mieux que tout autre, en état de remplir.
-
-Actuellement, les sociétés européennes sont placées dans cette
-alternative ou de laisser irréglementée la vie professionnelle ou de la
-réglementer par l'intermédiaire de l'État, car il n'est pas d'autre
-organe constitué qui puisse jouer ce rôle modérateur. Mais l'État est
-trop loin de ces manifestations complexes pour trouver la forme spéciale
-qui convient à chacune d'elles. C'est une lourde machine qui n'est faite
-que pour des besognes générales et simples. Son action, toujours
-uniforme, ne peut pas se plier et s'ajuster à l'infinie diversité des
-circonstances particulières. Il en résulte qu'elle est forcément
-compressive et niveleuse. Mais, d'un autre côté, nous sentons bien qu'il
-est impossible de laisser à l'état inorganisé toute la vie qui s'est
-ainsi dégagée. Voilà comment, par une série d'oscillations sans terme,
-nous passons alternativement d'une réglementation autoritaire, que son
-excès de rigidité rend impuissante, à une abstention systématique, qui
-ne peut durer à cause de l'anarchie qu'elle provoque. Qu'il s'agisse de
-la durée du travail ou de l'hygiène, ou des salaires, ou des oeuvres de
-prévoyance et d'assistance, partout les bonnes volontés viennent se
-heurter à la même difficulté. Dès qu'on essaie d'instituer quelques
-règles, elles se trouvent être inapplicables à l'expérience, parce
-qu'elles manquent de souplesse; ou, du moins, elles ne s'appliquent à la
-matière pour laquelle elles sont faites qu'en lui faisant violence.
-
-La seule manière de résoudre cette antinomie est de constituer en dehors
-de l'État, quoique soumis à son action, un faisceau de forces
-collectives dont l'influence régulatrice puisse s'exercer avec plus de
-variété. Or, non seulement les corporations reconstituées satisfont à
-cette condition, mais on ne voit pas quels autres groupes pourraient y
-satisfaire. Car elles sont assez voisines des faits, assez directement
-et assez constamment en contact avec eux pour en sentir toutes les
-nuances, et elles devraient être assez autonomes pour pouvoir en
-respecter la diversité. C'est donc à elles qu'il appartient de présider
-à ces caisses d'assurance, d'assistance, de retraite dont tant de bons
-esprits sentent le besoin, mais que l'on hésite, non sans raison, à
-remettre entre les mains déjà si puissantes et si malhabiles de l'État;
-à elles, également, de régler les conflits qui s'élèvent sans cesse
-entre les branches d'une même profession, de fixer, mais d'une manière
-différente selon les différentes sortes d'entreprises, les conditions
-auxquelles doivent se soumettre les contrats pour être justes,
-d'empêcher, au nom de l'intérêt commun, les forts d'exploiter
-abusivement les faibles, etc. À mesure que le travail se divise, le
-droit et la morale, tout en reposant partout sur les mêmes principes
-généraux, prennent, dans chaque fonction particulière, une forme
-différente. Outre les droits et les devoirs qui sont communs à tous les
-hommes, il y en a qui dépendent des caractères propres à chaque
-profession et le nombre en augmente ainsi que l'importance à mesure que
-l'activité professionnelle se développe et se diversifie davantage. À
-chacune de ces disciplines spéciales, il faut un organe également
-spécial pour l'appliquer et la maintenir. De quoi peut-il être fait,
-sinon des travailleurs qui concourent à la même fonction?
-
-Voilà, à grands traits, ce que devraient être les corporations pour
-qu'elles pussent rendre les services qu'on est en droit d'en attendre.
-Sans doute, quand on considère l'état où elles sont actuellement, on a
-quelque mal à se représenter qu'elles puissent jamais être élevées à la
-dignité de pouvoirs moraux. Elles sont, en effet, formées d'individus
-que rien ne rattache les uns aux autres, qui n'ont entre eux que des
-relations superficielles et intermittentes, qui sont même disposés à se
-traiter plutôt en rivaux et en ennemis qu'en coopérateurs. Mais du jour
-où ils auraient tant de choses en commun, où les rapports entre eux et
-le groupe dont ils font partie seraient à ce point étroits et continus,
-des sentiments de solidarité naîtraient qui sont encore presque inconnus
-et la température morale de ce milieu professionnel, aujourd'hui si
-froid et si extérieur à ses membres, s'élèverait nécessairement. Et ces
-changements ne se produiraient pas seulement, comme les exemples
-précédents pourraient le faire croire, chez les agents de la vie
-économique. Il n'est pas de profession dans la société qui ne réclame
-cette organisation et qui ne soit susceptible de la recevoir. Ainsi le
-tissu social, dont les mailles sont si dangereusement relâchées, se
-resserrerait et s'affermirait dans toute son étendue.
-
-Cette restauration, dont le besoin se fait universellement sentir, a
-malheureusement contre elle le mauvais renom qu'ont laissé dans
-l'histoire les corporations de l'ancien régime. Cependant, le fait
-qu'elles ont duré, non seulement depuis le moyen âge, mais depuis
-l'antiquité gréco-latine[384], n'a-t-il pas, pour établir qu'elles sont
-indispensables, plus de force probante que leur récente abrogation n'en
-peut avoir pour prouver leur inutilité. Si, sauf pendant un siècle,
-partout où l'activité professionnelle a pris quelque développement, elle
-s'est organisée corporativement, n'est-il pas hautement vraisemblable
-que cette organisation est nécessaire et que si, il y a cent ans, elle
-ne s'est plus trouvée à la hauteur de son rôle, le remède était de la
-redresser et de l'améliorer, non de la supprimer radicalement? Il est
-certain qu'elle avait fini par devenir un obstacle aux progrès les plus
-urgents. La vieille corporation, étroitement locale, fermée à toute
-influence du dehors, était devenue un non-sens dans une nation
-moralement et politiquement unifiée; l'autonomie excessive dont elle
-jouissait et qui en faisait un État dans l'État, ne pouvait se
-maintenir, alors que l'organe gouvernemental, étendant dans tous les
-sens ses ramifications, se subordonnait de plus en plus tous les organes
-secondaires de la société. Il fallait donc élargir la base sur laquelle
-reposait l'institution et la rattacher à l'ensemble de la vie nationale.
-Mais si, au lieu de rester isolées, les corporations similaires des
-différentes localités avaient été reliées les unes aux autres de manière
-à former un même système, si tous ces systèmes avaient été soumis à
-l'action générale de l'État et entretenus ainsi dans un perpétuel
-sentiment de leur solidarité, le despotisme de la routine et l'égoïsme
-professionnel se seraient renfermés dans de justes limites. La
-tradition, en effet, ne se maintient pas aussi facilement invariable
-dans une vaste association, répandue sur un immense territoire, que dans
-une petite coterie qui ne dépasse pas l'enceinte d'une ville[385]; en
-même temps, chaque groupe particulier est moins enclin à ne voir et à ne
-poursuivre que son intérêt propre, une fois qu'il est en rapports suivis
-avec le centre directeur de la vie publique. C'est même à cette seule
-condition que la pensée de la chose commune pourrait être tenue en éveil
-dans les consciences avec une suffisante continuité. Car, comme les
-communications seraient alors ininterrompues entre chaque organe
-particulier et le pouvoir chargé de représenter les intérêts généraux,
-la société ne se rappellerait plus seulement aux individus d'une manière
-intermittente ou vague; nous la sentirions présente dans tout le cours
-de notre vie quotidienne. Mais en renversant ce qui existait sans rien
-mettre à la place, on n'a fait que substituer, à l'égoïsme corporatif,
-l'égoïsme individuel qui est plus dissolvant encore. Voilà pourquoi, de
-toutes les destructions qui se sont accomplies à cette époque, celle-là
-est la seule qu'il faille regretter. En dispersant les seuls groupes qui
-pussent rallier avec constance les volontés individuelles, nous avons
-brisé de nos propres mains l'instrument désigné de notre réorganisation
-morale.
-
-Mais ce n'est pas seulement le suicide égoïste qui serait combattu de
-cette manière. Proche parent du précédent, le suicide anomique est
-justiciable du même traitement. L'anomie vient, en effet, de ce que, sur
-certains points de la société, il y a manque de forces collectives,
-c'est-à-dire dégroupes constitués pour réglementer la vie sociale. Elle
-résulte donc en partie de ce même état de désagrégation d'où provient
-aussi le courant égoïste. Seulement, cette même cause produit des effets
-différents selon son point d'incidence, suivant qu'elle agit sur les
-fonctions actives et pratiques ou sur les fonctions représentatives.
-Elle enfièvre et elle exaspère les premières; elle désoriente et elle
-déconcerte les secondes. Le remède est donc le même dans l'un et l'autre
-cas. Et en effet, on a pu voir que le principal rôle des corporations
-serait, dans l'avenir comme dans le passé, de régler les fonctions
-sociales et, plus spécialement, les fonctions économiques, de les tirer,
-par conséquent, de l'état d'inorganisation où elles sont maintenant.
-Toutes les fois que les convoitises excitées tendraient à ne plus
-reconnaître de bornes, ce serait à la corporation qu'il appartiendrait
-de fixer la part qui doit équitablement revenir à chaque ordre de
-coopérateurs. Supérieure à ses membres, elle aurait toute l'autorité
-nécessaire pour réclamer d'eux les sacrifices et les concessions
-indispensables et leur imposer une règle. En obligeant les plus forts à
-n'user de leur force qu'avec mesure, en empêchant les plus faibles
-d'étendre sans fin leurs revendications, en rappelant les uns et les
-autres au sentiment de leurs devoirs réciproques et de l'intérêt
-général, en réglant, dans certains cas, la production de manière à
-empêcher qu'elle ne dégénère en une fièvre maladive, elle modérerait les
-passions les unes par les autres et, leur assignant des limites, en
-permettrait l'apaisement. Ainsi s'établirait une discipline morale, d'un
-genre nouveau, sans laquelle toutes les découvertes de la science et
-tous les progrès du bien-être ne pourront jamais faire que des
-mécontents.
-
-On ne voit pas dans quel autre milieu cette loi de justice distributive,
-si urgente, pourrait s'élaborer ni par quel autre organe elle pourrait
-s'appliquer. La religion qui, jadis, s'était, en partie, acquittée de ce
-rôle, y serait maintenant impropre. Car le principe nécessaire de la
-seule réglementation à laquelle elle puisse soumettre la vie économique,
-c'est le mépris de la richesse. Si elle exhorte les fidèles à se
-contenter de leur sort, c'est en vertu de cette idée que notre condition
-terrestre est indifférente à notre salut. Si elle enseigne que notre
-devoir est d'accepter docilement notre destinée telle que les
-circonstances l'ont faite, c'est afin de nous attacher tout entiers à
-des fins plus dignes de nos efforts; et c'est pour cette même raison
-que, d'une manière générale, elle recommande la modération dans les
-désirs. Mais cette résignation passive est inconciliable avec la place
-que les intérêts temporels ont maintenant prise dans l'existence
-collective. La discipline dont ils ont besoin doit avoir pour objet, non
-de les reléguer au second plan et de les réduire autant que possible,
-mais de leur donner une organisation qui soit en rapport avec leur
-importance. Le problème est devenu plus complexe, et si ce n'est pas un
-remède que de lâcher la bride aux appétits, pour les contenir, il ne
-suffit plus de les comprimer. Si les derniers défenseurs des vieilles
-théories économiques ont le tort de méconnaître qu'une règle est
-nécessaire aujourd'hui comme autrefois, les apologistes de l'institution
-religieuse ont le tort de croire que la règle d'autrefois puisse être
-efficace aujourd'hui. C'est même son inefficacité actuelle qui est la
-cause du mal.
-
-Ces solutions faciles sont sans rapport avec les difficultés de la
-situation. Sans doute, il n'y a qu'une puissance morale qui puisse faire
-la loi aux hommes; mais encore faut-il qu'elle soit assez mêlée aux
-choses de ce monde pour pouvoir les estimer à leur véritable valeur. Le
-groupe professionnel présente ce double caractère. Parce qu'il est un
-groupe, il domine d'assez haut les individus pour mettre des bornes à
-leurs convoitises; mais il vit trop de leur vie pour ne pas sympathiser
-avec leurs besoins. Il reste vrai, d'ailleurs, que l'État a, lui aussi,
-des fonctions importantes à remplir. Lui seul peut opposer au
-particularisme de chaque corporation le sentiment de l'utilité générale
-et les nécessités de l'équilibre organique. Mais nous savons que son
-action ne peut s'exercer utilement que s'il existe tout un système
-d'organes secondaires qui la diversifient. C'est donc eux qu'il faut,
-avant tout, susciter.
-
- * * * * *
-
-Il y a cependant un suicide qui ne saurait être arrêté par ce procédé;
-c'est celui qui résulte de l'anomie conjugale. Ici, il semble que nous
-soyons en présence d'une insoluble antinomie.
-
-Il a pour cause, avons-nous dit, l'institution du divorce avec
-l'ensemble d'idées et de moeurs dont cette institution résulte et qu'elle
-ne fait que consacrer. S'ensuit-il qu'il faille l'abroger là où elle
-existe? C'est une question trop complexe pour pouvoir être traitée ici;
-elle ne peut être abordée utilement qu'à la fin d'une étude sur le
-mariage et sur son évolution. Pour l'instant, nous n'avons à nous
-occuper que des rapports du divorce et du suicide. À ce point de vue,
-nous dirons: Le seul moyen de diminuer le nombre des suicides dus à
-l'anomie conjugale est de rendre le mariage plus indissoluble.
-
-Mais ce qui rend le problème singulièrement troublant et lui donne
-presque un intérêt dramatique, c'est que l'on ne peut diminuer ainsi les
-suicides d'époux sans augmenter ceux des épouses. Faut-il donc sacrifier
-nécessairement l'un des deux sexes et la solution se réduit-elle à
-choisir, entre ces deux maux, le moins grave? On ne voit pas quelle
-autre serait possible, tant que les intérêts des époux dans le mariage
-seront aussi manifestement contraires. Tant que les uns auront, avant
-tout, besoin de liberté et les autres de discipline, l'institution
-matrimoniale ne pourra profiter également aux uns et aux autres. Mais
-cet antagonisme, qui rend actuellement la solution sans issue, n'est pas
-irrémédiable et on peut espérer qu'il est destiné à disparaître.
-
-Il vient, en effet, de ce que les deux sexes ne participent pas
-également à la vie sociale. L'homme y est activement mêlé tandis que la
-femme ne fait guère qu'y assister à distance. Il en résulte qu'il est
-socialisé à un bien plus haut degré qu'elle. Ses goûts, ses aspirations,
-son humeur ont, en grande partie, une origine collective, tandis que
-ceux de sa compagne sont plus immédiatement placés sous l'influence de
-l'organisme. Il a donc de tout autres besoins qu'elle et, par
-conséquent, il est impossible qu'une institution, destinée à régler leur
-vie commune, puisse être équitable et satisfaire simultanément des
-exigences aussi opposées. Elle ne peut pas convenir à la fois à deux
-êtres dont l'un est, presque tout entier, un produit de la société,
-tandis que l'autre est resté bien davantage tel que l'avait fait la
-nature. Mais il n'est pas du tout prouvé que cette opposition doive
-nécessairement se maintenir. Sans doute, en un sens, elle était moins
-marquée aux origines qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais on n'en peut pas
-conclure qu'elle soit destinée à se développer sans fin. Car les états
-sociaux les plus primitifs se reproduisent souvent aux stades les plus
-élevés de l'évolution, mais sous des formes différentes et presque
-contraires à celles qu'elles avaient dans le principe. Assurément, il
-n'y a pas lieu de supposer que, jamais, la femme soit en état de remplir
-dans la société les mêmes fonctions que l'homme; mais elle pourra y
-avoir un rôle qui, tout en lui appartenant en propre, soit pourtant plus
-actif et plus important que celui d'aujourd'hui. Le sexe féminin ne
-redeviendra pas plus semblable au sexe masculin; au contraire, on peut
-prévoir qu'il s'en distinguera davantage. Seulement ces différences
-seront, plus que dans le passé, utilisées socialement. Pourquoi, par
-exemple, à mesure que l'homme, absorbé de plus en plus par les fonctions
-utilitaires, est obligé de renoncer aux fonctions esthétiques, celles-ci
-ne reviendraient-elles pas à la femme? Les deux sexes se rapprocheraient
-ainsi tout en se différenciant. Ils se socialiseraient également, mais
-de manières différentes[386]. Et c'est bien dans ce sens que paraît se
-faire l'évolution. Dans les villes, la femme diffère de l'homme beaucoup
-plus que dans les campagnes; et cependant, c'est là que sa constitution
-intellectuelle et morale est le plus imprégnée de vie sociale.
-
-En tout cas, c'est le seul moyen d'atténuer le triste conflit moral qui
-divise actuellement les sexes et dont la statistique des suicides nous a
-fourni une preuve définie. C'est seulement quand l'écart sera moindre
-entre les deux époux que le mariage ne sera pas tenu, pour ainsi dire,
-de favoriser nécessairement l'un au détriment de l'autre. Quant à ceux
-qui réclament, dès aujourd'hui, pour la femme des droits égaux à ceux de
-l'homme, ils oublient trop que l'oeuvre des siècles ne peut pas être
-abolie en un instant; que, d'ailleurs, cette égalité juridique ne peut
-être légitime tant que l'inégalité psychologique est aussi flagrante.
-C'est donc à diminuer cette dernière qu'il faut employer nos efforts.
-Pour que l'homme et la femme puissent être également protégés par la
-même institution, il faut, avant tout, qu'ils soient des êtres de même
-nature. Alors seulement, l'indissolubilité du lien conjugal ne pourra
-plus être accusée de ne servir qu'à l'une des deux parties en présence.
-
-IV.
-
-En résumé, de même que le suicide ne vient pas des difficultés que
-l'homme peut avoir à vivre, le moyen d'en arrêter les progrès n'est pas
-de rendre la lutte moins rude et la vie plus aisée. Si l'on se tue
-aujourd'hui plus qu'autrefois, ce n'est pas qu'il nous faille faire,
-pour nous maintenir, de plus douloureux efforts ni que nos besoins
-légitimes soient moins satisfaits; mais c'est que nous ne savons plus où
-s'arrêtent les besoins légitimes et que nous n'apercevons plus le sens
-de nos efforts. Sans doute, la concurrence devient tous les jours plus
-vive parce que la facilité plus grande des communications met aux prises
-un nombre de concurrents qui va toujours croissant. Mais, d'un autre
-côté, une division du travail plus perfectionnée et la coopération plus
-complexe qui l'accompagne, en multipliant et en variant à l'infini les
-emplois où l'homme peut se rendre utile aux hommes, multiplient les
-moyens d'existence et les mettent à la portée d'une plus grande variété
-de sujets. Même les aptitudes les plus inférieures peuvent y trouver une
-place. En même temps, la production plus intense qui résulte de cette
-coopération plus savante, en augmentant le capital de ressources dont
-dispose l'humanité, assure à chaque travailleur une rémunération plus
-riche et maintient ainsi l'équilibre entre l'usure plus grande des
-forces vitales et leur réparation. Il est certain, en effet, que, à tous
-les degrés de la hiérarchie sociale, le bien-être moyen s'est accru,
-quoique cet accroissement n'ait peut-être pas toujours eu lieu selon les
-proportions les plus équitables. Le malaise dont nous souffrons ne vient
-donc pas de ce que les causes objectives de souffrances ont augmenté en
-nombre ou en intensité; il atteste, non pas une plus grande misère
-économique, mais une alarmante misère morale.
-
-Seulement, il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot. Quand on dit
-d'une affection individuelle ou sociale qu'elle est toute morale, on
-entend d'ordinaire qu'elle ne relève d'aucun traitement effectif, mais
-ne peut être guérie qu'à l'aide d'exhortations répétées, d'objurgations
-méthodiques, en un mot, par une action verbale. On raisonne comme si un
-système d'idées ne tenait pas au reste de l'univers, comme si, par
-suite, pour le défaire ou pour le refaire, il suffisait de prononcer
-d'une certaine manière des formules déterminées. On ne voit pas que
-c'est appliquer aux choses de l'esprit les croyances et les méthodes que
-le primitif applique aux choses du monde physique. De même qu'il croit à
-l'existence de mots magiques qui ont le pouvoir de transmuter un être en
-un autre, nous admettons implicitement, sans apercevoir la grossièreté
-de la conception, qu'avec des mots appropriés on peut transformer les
-intelligences et les caractères. Comme le sauvage qui, en affirmant
-énergiquement sa volonté de voir se produire tel phénomène cosmique,
-s'imagine en déterminer la réalisation par les vertus de la magie
-sympathique, nous pensons que, si nous énonçons avec chaleur notre désir
-de voir s'accomplir telle ou telle révolution, elle s'opérera
-spontanément. Mais, en réalité, le système mental d'un peuple est un
-système de forces définies qu'on ne peut ni déranger ni réarranger par
-voie de simples injonctions. Il tient, en effet, à la manière dont les
-éléments sociaux sont groupés et organisés. Étant donné un peuple, formé
-d'un certain nombre d'individus disposés d'une certaine façon, il en
-résulte un ensemble déterminé d'idées et de pratiques collectives, qui
-restent constantes tant que les conditions dont elles dépendent sont
-elles-mêmes identiques. En effet, selon que les parties dont il est
-composé sont plus ou moins nombreuses et ordonnées d'après tel ou tel
-plan, la nature de l'être collectif varie nécessairement et, par suite,
-ses manières de penser et d'agir; mais on ne peut changer ces dernières
-qu'en le changeant lui-même et on ne peut le changer sans modifier sa
-constitution anatomique. Il s'en faut donc qu'en qualifiant de moral le
-mal dont le progrès anormal des suicides est le symptôme, nous voulions
-le réduire à je ne sais quelle affection superficielle que l'on pourrait
-endormir avec de bonnes paroles. Tout au contraire, l'altération du
-tempérament moral qui nous est ainsi révélée atteste une altération
-profonde de notre structure sociale. Pour guérir l'une, il est donc
-nécessaire de réformer l'autre.
-
-Nous avons dit en quoi, selon nous, doit consister cette réforme. Mais
-ce qui achève d'en démontrer l'urgence, c'est qu'elle est rendue
-nécessaire, non pas seulement par l'état actuel du suicide, mais par
-tout l'ensemble de notre développement historique.
-
-En effet, ce qu'il a de caractéristique, c'est qu'il a successivement
-fait table rase de tous les anciens cadres sociaux. Les uns après les
-autres, ils ont été emportés soit par l'usure lente du temps, soit par
-de grandes commotions, mais sans que rien les ait remplacés. À
-l'origine, la société est organisée sur la base de la famille; elle est
-formée par la réunion d'un certain nombre de sociétés plus petites, les
-clans, dont tous les membres sont ou se considèrent comme parents. Cette
-organisation ne paraît pas être restée très longtemps à l'état de
-pureté. Assez tôt, la famille cesse d'être une division politique pour
-devenir le centre de la vie privée. À l'ancien groupement domestique se
-substitue alors le groupement territorial. Les individus qui occupent un
-même territoire se font à la longue, indépendamment de toute
-consanguinité, des idées et des moeurs qui leur sont communes, mais qui
-ne sont pas, au même degré, celles de leurs voisins plus éloignés. Il se
-constitue ainsi de petits agrégats qui n'ont pas d'autre base matérielle
-que le voisinage et les relations qui en résultent, mais dont chacun a
-sa physionomie distincte; c'est le village et, mieux encore, la cité
-avec ses dépendances. Sans doute, il leur arrive le plus généralement,
-de ne pas s'enfermer dans un isolement sauvage. Ils se confédèrent entre
-eux, se combinent sous des formes variées et forment ainsi des sociétés
-plus complexes, mais où ils n'entrent qu'en gardant leur personnalité.
-Ils restent le segment élémentaire dont la société totale n'est que la
-reproduction agrandie. Mais, peu à peu, à mesure que ces confédérations
-deviennent plus étroites, les circonscriptions territoriales se
-confondent les unes dans les autres et perdent leur ancienne
-individualité morale. D'une ville à l'autre, d'un district à l'autre les
-différences vont en diminuant[387]. Le grand changement qu'a accompli la
-Révolution française a été précisément de porter ce nivellement à un
-point qui n'était pas connu jusqu'alors. Ce n'est pas qu'elle l'ait
-improvisé; il avait été longuement préparé par cette centralisation
-progressive à laquelle avait procédé l'ancien régime. Mais la
-suppression légale des anciennes provinces, la création de nouvelles
-divisions, purement artificielles et nominales, l'a consacré
-définitivement. Depuis, le développement des voies de communication, en
-mélangeant les populations, a effacé presque jusqu'aux dernières traces
-de l'ancien état de choses. Et comme, au même moment, ce qui existait de
-l'organisation professionnelle fut violemment détruit, tous les organes
-secondaires de la vie sociale se trouvèrent anéantis.
-
-Une seule force collective survécut à la tourmente: c'est l'État. Il
-tendit donc, par la force des choses, à absorber en lui toutes les
-formes d'activité qui pouvaient présenter un caractère social, et il n'y
-eut plus en face de lui qu'une poussière inconsistante d'individus. Mais
-alors, il fut par cela même nécessité à se surcharger de fonctions
-auxquelles il était impropre et dont il n'a pas pu s'acquitter
-utilement. Car c'est une remarque souvent faite qu'il est aussi
-envahissant qu'impuissant. Il fait un effort maladif pour s'étendre à
-toutes sortes de choses qui lui échappent ou dont il ne se saisit qu'en
-les violentant. De là ce gaspillage de forces qu'on lui reproche et qui
-est, en effet, sans rapport avec les résultats obtenus. D'un autre côté,
-les particuliers ne sont plus soumis à d'autre action collective que la
-sienne, puisqu'il est la seule collectivité organisée. C'est seulement
-par son intermédiaire qu'ils sentent la société et la dépendance où ils
-sont vis-à-vis d'elle. Mais, comme l'État est loin d'eux, il ne peut
-avoir sur eux qu'une action lointaine et discontinue; c'est pourquoi ce
-sentiment ne leur est présent ni avec la suite ni avec l'énergie
-nécessaires. Pendant la plus grande partie de leur existence, il n'y a
-rien autour d'eux qui les tire hors d'eux-mêmes et leur impose un frein.
-Dans ces conditions, il est inévitable qu'ils sombrent dans l'égoïsme ou
-dans le dérèglement. L'homme ne peut s'attacher à des fins qui lui
-soient supérieures et se soumettre à une règle, s'il n'aperçoit
-au-dessus de lui rien dont il soit solidaire. Le libérer de toute
-pression sociale, c'est l'abandonner à lui-même et le démoraliser. Tels
-sont, en effet, les deux caractéristiques de notre situation morale.
-Tandis que l'État s'enfle et s'hypertrophie pour arriver à enserrer
-assez fortement les individus, mais sans y parvenir, ceux-ci, sans
-liens entre eux, roulent les uns sur les autres comme autant de
-molécules liquides, sans rencontrer aucun centre de forces qui les
-retienne, les fixe et les organise.
-
-De temps en temps, pour remédier au mal, on propose de restituer aux
-groupements locaux quelque chose de leur ancienne autonomie; c'est ce
-qu'on appelle décentraliser. Mais la seule décentralisation vraiment
-utile est celle qui produirait en même temps une plus grande
-concentration des forces sociales. Il faut, sans détendre les liens qui
-rattachent chaque partie de la société à l'État, créer des pouvoirs
-moraux qui aient sur la multitude des individus une action que l'État ne
-peut avoir. Or, aujourd'hui, ni la commune, ni le département, ni la
-province n'ont assez d'ascendant sur nous pour pouvoir exercer cette
-influence; nous n'y voyons plus que des étiquettes conventionnelles,
-dépourvues de toute signification. Sans doute, toutes choses égales, on
-aime généralement mieux vivre dans les lieux où l'on est né et où l'on a
-été élevé. Mais il n'y a plus de patries locales et il ne peut plus y en
-avoir. La vie générale du pays, définitivement unifiée, est réfractaire
-à toute dispersion de ce genre. On peut regretter ce qui n'est plus;
-mais ces regrets sont vains. Il est impossible de ressusciter
-artificiellement un esprit particulariste qui n'a plus de fondement. Dès
-lors, on pourra bien, à l'aide de quelques combinaisons ingénieuses,
-alléger un peu le fonctionnement de la machine gouvernementale; mais ce
-n'est pas ainsi qu'on pourra jamais modifier l'assiette morale de la
-société. On réussira par ce moyen à décharger les ministères encombrés,
-on fournira un peu plus de matière à l'activité des autorités
-régionales; mais on ne fera pas pour cela des différentes régions autant
-de milieux moraux. Car, outre que des mesures administratives ne
-sauraient suffire pour atteindre un tel résultat, pris en lui-même, il
-n'est ni possible ni souhaitable.
-
-La seule décentralisation qui, sans briser l'unité nationale,
-permettrait de multiplier les centres de la vie commune, c'est ce qu'on
-pourrait appeler _la décentralisation professionnelle_. Car, comme
-chacun de ces centres ne serait le foyer que d'une activité spéciale et
-restreinte, ils seraient inséparables les uns des autres et l'individu
-pourrait, par conséquent, s'y attacher sans devenir moins solidaire du
-tout. La vie sociale ne peut se diviser, tout en restant une, que si
-chacune de ces divisions représente une fonction. C'est ce qu'ont
-compris les écrivains et les hommes d'État, toujours plus nombreux[388],
-qui voudraient faire du groupe professionnel la base de notre
-organisation politique, c'est-à-dire diviser le collège électoral, non
-par circonscriptions territoriales, mais par corporations. Seulement,
-pour cela, il faut commencer par organiser la corporation. Il faut
-qu'elle soit autre chose qu'un assemblage d'individus qui se rencontrent
-au jour du vote sans avoir rien de commun entre eux. Elle ne pourra
-remplir le rôle qu'on lui destine que si, au lieu de rester un être de
-convention, elle devient une institution définie, une personnalité
-collective, ayant ses moeurs et ses traditions, ses droits et ses
-devoirs, son unité. La grande difficulté n'est pas de décider par décret
-que les représentants seront nommés par profession et combien chacune en
-aura, mais de faire en sorte que chaque corporation devienne une
-individualité morale. Autrement, on ne fera qu'ajouter un cadre
-extérieur et factice à ceux qui existent et que l'on veut remplacer.
-
-Ainsi, une monographie du suicide a une portée qui dépasse l'ordre
-particulier de faits qu'elle vise spécialement. Les questions qu'elle
-soulève sont solidaires des plus graves problèmes pratiques qui se
-posent à l'heure présente. Les progrès anormaux du suicide et le malaise
-général dont sont atteintes les sociétés contemporaines dérivent des
-mêmes causes. Ce que prouve ce nombre exceptionnellement élevé de morts
-volontaires, c'est l'état de perturbation profonde dont souffrent les
-sociétés civilisées et il en atteste la gravité. On peut même dire qu'il
-en donne la mesure. Quand, ces souffrances s'expriment par la bouche
-d'un théoricien, on peut croire qu'elles sont exagérées et infidèlement
-traduites. Mais ici, dans la statistique des suicides, elles viennent
-comme s'enregistrer d'elles-mêmes, sans laisser de place à
-l'appréciation personnelle. On ne peut donc enrayer ce courant de
-tristesse collective qu'en atténuant, tout au moins, la maladie
-collective dont il est la résultante et le signe. Nous avons montré que,
-pour atteindre ce but, il n'était nécessaire ni de restaurer
-artificiellement des formes sociales surannées et auxquelles on ne
-pourrait communiquer qu'une apparence de vie, ni d'inventer de toutes
-pièces des formes entièrement neuves et sans analogies dans l'histoire.
-Ce qu'il faut, c'est chercher dans le passé des germes de vie nouvelle
-qu'il contenait et en presser le développement.
-
-Quant à déterminer avec plus d'exactitude sous quelles formes
-particulières ces germes sont appelés à se développer dans l'avenir,
-c'est-à-dire ce que devra être, dans le détail, l'organisation
-professionnelle dont nous avons besoin, c'est ce que nous ne pouvions
-tenter au cours de cet ouvrage. C'est seulement à la suite d'une étude
-spéciale sur le régime corporatif et les lois de son évolution, qu'il
-serait possible de préciser davantage les conclusions qui précèdent.
-Encore ne faut-il pas s'exagérer l'intérêt de ces programmes trop
-définis dans lesquels se sont généralement complu les philosophes de la
-politique. Ce sont jeux d'imagination, toujours trop éloignés de la
-complexité des faits pour pouvoir beaucoup servir à la pratique; la
-réalité sociale n'est pas assez simple et elle est encore trop mal
-connue pour pouvoir être anticipée dans le détail. Seul, le contact
-direct des choses peut donner aux enseignements de la science la
-détermination qui leur manque. Une fois qu'on a établi l'existence du
-mal, en quoi il consiste et de quoi il dépend, quand on sait, par
-conséquent, les caractères généraux du remède et le point auquel il doit
-être appliqué, l'essentiel n'est pas d'arrêter par avance un plan qui
-prévoie tout; c'est de se mettre résolument à l'oeuvre.
-
-
-
-
-{~--- UTF-8 BOM ---~}
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-PRÉFACE p. V à XII
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-
-I.--Nécessité de constituer, par une définition objective, l'objet de la
-recherche. Définition objective du suicide. Comment elle prévient les
-exclusions arbitraires et les rapprochements trompeurs: élimination des
-suicides d'animaux. Comment elle marque les rapports du suicide avec les
-formes ordinaires de la conduite.
-
-II.--Différence entre le suicide considéré chez les individus et le
-suicide comme phénomène collectif. Le taux social des suicides; sa
-définition. Sa constance et sa spécificité supérieures à celles de la
-mortalité générale.
-
-Le taux social des suicides est donc un phénomène _sui generis;_ c'est
-lui qui constitue l'objet de la présente étude. Divisions de l'ouvrage.
-
-Bibliographie générale.
-
-LIVRE I
-
-LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX
-
-CHAPITRE I
-
-LE SUICIDE ET LES ÉTATS PSYCHOPATHIQUES
-
-
-Principaux facteurs extra-sociaux susceptibles d'avoir une influence sur
-le taux social des suicides: tendances individuelles d'une suffisante
-généralité, états du milieu physique.
-
-I.--Théorie d'après laquelle le suicide ne serait qu'une suite de la
-folie. Deux manières de la démontrer: 1° le suicide est une monomanie
-_sui generis_; 2° c'est un syndrome de la folie, qui ne se rencontre
-pas ailleurs.
-
-II.--Le suicide est-il une monomanie? L'existence de monomanies n'est
-plus admise. Raisons cliniques et psychologiques contraires à cette
-hypothèse.
-
-III.--Le suicide est-il un épisode spécifique de la folie? Réduction de
-tous les suicides vésaniques à quatre types. Existence de suicides
-raisonnables qui ne rentrent pas dans ces cadres.
-
-IV.--Mais le suicide, sans être un produit de la folie, dépendrait-il
-étroitement de la neurasthénie? Raisons de croire que le neurasthénique
-est le type psychologique le plus général chez les suicidés. Reste à
-déterminer l'influence de cette condition individuelle sur le taux des
-suicides. Méthode pour la déterminer: chercher si le taux des suicides
-varie comme le taux de la folie. Absence de tout rapport dans la manière
-dont ces deux phénomènes varient avec les sexes, les cultes, l'âge, les
-pays, le degré de civilisation. Ce qui explique cette absence de
-rapports: indétermination des effets qu'implique la neurasthénie.
-
-V.--Y aurait-il des rapports plus directs avec le taux de l'alcoolisme?
-Comparaison avec la distribution géographique des délits d'ivresse, des
-folies alcooliques, de la consommation de l'alcool. Résultats négatifs
-de cette comparaison.
-
-CHAPITRE II
-
-LE SUICIDE ET LES ÉTATS PSYCHOLOGIQUES NORMAUX
-
-LA RACE. L'HÉRÉDITÉ
-
-
-I.--Nécessité de définir la race. Ne peut être définie que comme un type
-héréditaire; mais alors le mot prend un sens indéterminé. D'où nécessité
-d'une grande réserve.
-
-II.--Trois grandes races distinguées par Morselli. Très grande diversité
-de l'aptitude au suicide chez les Slaves, les Celto-Romains, les nations
-germaniques. Seuls, les Allemands ont un penchant généralement intense,
-mais ils le perdent en dehors de l'Allemagne.
-
-De la prétendue relation entre le suicide et la hauteur de la taille:
-résultat d'une coïncidence.
-
-III.--La race ne peut être un facteur du suicide que s'il est
-essentiellement héréditaire; insuffisance des preuves favorables à cette
-hérédité: 1° La fréquence relative des cas imputables à l'hérédité est
-inconnue; 2° Possibilité d'une autre explication; influence de la folie
-et de l'imitation. Raisons contraires à cette hérédité spéciale:
-
-1° Pourquoi le suicide se transmettrait-il moins à la femme? 2° La
-manière dont le suicide évolue avec l'âge est inconciliable avec cette
-hypothèse.
-
-CHAPITRE III
-
-LE SUICIDE ET LES FACTEURS COSMIQUES
-
-
-I.--Le climat n'a aucune influence.
-
-II.--La température. Variations saisonnières du suicide; leur
-généralité. Comment l'école italienne les explique par la température.
-
-III.--Conception contestable du suicide qui est à la base de cette
-théorie. Examen des faits: l'influence des chaleurs anormales ou des
-froids anormaux ne prouve rien; absence de rapports entre le taux des
-suicides et la température saisonnière ou mensuelle; le suicide rare
-dans un grand nombre de pays chauds.
-
-Hypothèse d'après laquelle ce seraient les premières chaleurs qui
-seraient nocives. Inconciliable: 1° avec la continuité de la courbe des
-suicides à la montée et à la descente: 2° avec ce fait que les premiers
-froids, qui devraient avoir le même effet, sont inoffensifs.
-
-IV.--Nature des causes dont dépendent ces variations. Parallélisme
-parfait entre les variations mensuelles du suicide et celles de la
-longueur des jours; confirmé par ce fait que les suicides ont surtout
-lieu de jour. Raison de ce parallélisme: c'est que, pendant le jour, la
-vie sociale est en pleine activité. Explication confirmée par ce fait
-que le suicide est maximum aux jours et heures où l'activité sociale est
-_maxima_. Comment elle rend compte des variations saisonnières du
-suicide; preuves confirmatives diverses.
-
-Les variations mensuelles du suicide dépendent donc de causes sociales.
-
-CHAPITRE IV
-
-L'IMITATION
-
-
-L'imitation est un phénomène de psychologie individuelle. Utilité qu'il
-y a à chercher si elle a quelque influence sur le taux social des
-suicides.
-
-I.--Différence entre l'imitation et plusieurs autres phénomènes avec
-lesquels elle a été confondue. Définition de l'imitation.
-
-II.--Cas nombreux où les suicides se communiquent contagieusement
-d'individu à individu; distinction entre les faits de contagion et les
-épidémies. Comment le problème de l'influence possible de l'imitation
-sur le taux des suicides reste entier.
-
-III.--Cette influence doit être étudiée à travers la distribution
-géographique des suicides. Critères d'après lesquels elle peut être
-reconnue. Application de cette méthode à la carte des suicides français
-par arrondissements, à la carte par communes de Seine-et-Marne, à la
-carte d'Europe en général. Nulle trace visible de l'imitation dans la
-répartition géographique.
-
-Expérience à essayer: le suicide croît-il avec le nombre des lecteurs de
-journaux? Raisons qui inclinent à l'opinion contraire.
-
-IV.--Raison qui fait que l'imitation n'a pas d'effets appréciables sur
-le taux des suicides: c'est qu'elle n'est pas un facteur original, mais
-ne fait que renforcer l'action des autres facteurs.
-
-Conséquence pratique de cette discussion: qu'il n'y a pas lieu
-d'interdire la publicité judiciaire.
-
-Conséquence théorique: l'imitation n'a pas l'efficacité sociale qu'on
-lui a prêtée.
-
-LIVRE II
-
-CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX
-
-CHAPITRE I
-
-MÉTHODE POUR LES DÉTERMINER
-
-
-I.--Utilité qu'il y aurait à classer morphologiquement les types de
-suicide pour remonter ensuite à leurs causes; impossibilité de cette
-classification. La seule méthode praticable consiste à classer les
-suicides par leurs causes. Pourquoi elle convient mieux que toute autre
-à une étude sociologique du suicide.
-
-II.--Comment atteindre ces causes? Les renseignements donnés par les
-statistiques sur les raisons présumées des suicides 1° sont suspects; 2°
-ne font pas connaître les vraies causes. La seule méthode efficace est
-de chercher comment le taux des suicides varie en fonction des divers
-concomitants sociaux.
-
-CHAPITRE II
-
-LE SUICIDE ÉGOÏSTE
-
-I.--Le suicide et les religions. Aggravation générale due au
-protestantisme; immunité des catholiques et surtout des juifs.
-
-II.--L'immunité des catholiques ne tient pas à leur état de minorité
-dans les pays protestants, mais à leur moindre individualisme religieux,
-par suite à la plus forte intégration de l'église catholique. Comment
-cette explication s'applique aux juifs.
-
-III.--Vérification de cette explication: 1° l'immunité relative de
-l'Angleterre, par rapport aux autres pays protestants, liée à la plus
-forte intégration de l'église anglicane; 2° l'individualisme religieux
-varie comme le goût du savoir; or, _a_) le goût du savoir est plus
-prononcé chez les peuples protestants que chez les catholiques, _b_) le
-goût du savoir varie comme le suicide toutes les fois qu'il correspond à
-un progrès de l'individualisme religieux. Comment l'exception des juifs
-confirme la loi.
-
-IV.--Conséquences de ce chapitre: 1° la science est le remède au mal que
-symptomatise le progrès des suicides, mais n'en est pas la cause; 2° si
-la société religieuse préserve du suicide, c'est simplement parce
-qu'elle est une société fortement intégrée.
-
-CHAPITRE III
-
-LE SUICIDE ÉGOÏSTE (suite)
-
-
-I.--Immunité générale des mariés telle que l'a calculée Bertillon.
-Inconvénients de la méthode qu'il a dû suivre. Nécessité de séparer plus
-complètement l'influence de l'âge et celle de l'état civil. Tableaux où
-cette séparation est effectuée. Lois qui s'en dégagent.
-
-II.--Explication de ces lois. Le coefficient de préservation des époux
-ne tient pas à la sélection matrimoniale. Preuves: 1° raisons _a
-priori_; 2° raisons de fait tirées: _a_) des variations du coefficient
-aux divers âges; _b_) de l'inégale immunité dont jouissent les époux des
-deux sexes.
-
-Cette immunité est-elle due au mariage ou à la famille? Raisons
-contraires à la première hypothèse: 1° contraste entre l'état
-stationnaire de la nuptialité et les progrès du suicide; 2° faible
-immunité des époux sans enfants; 3° aggravation chez les épouses sans
-enfants.
-
-III.--L'immunité légère dont jouissent les hommes mariés sans enfants
-est-elle due à la sélection conjugale? Preuve contraire tirée de
-l'aggravation des épouses sans enfants. Comment la persistance partielle
-de ce coefficient chez le veuf sans enfants s'explique sans qu'on fasse
-intervenir la sélection conjugale. Théorie générale du veuvage.
-
-IV.--Tableau récapitulatif des résultats précédents. C'est à l'action
-de la famille qu'est due presque toute l'immunité des époux et toute
-celle des épouses. Elle croît avec la densité de la famille,
-c'est-à-dire avec son degré d'intégration.
-
-V.--Le suicide et les crises politiques, nationales. Que la régression
-qu'il subit alors est réelle et générale. Elle est due à ce que le
-groupe acquiert dans ces crises une plus forte intégration.
-
-VI.--Conclusion générale du chapitre. Rapport direct entre le suicide et
-le degré d'intégration des groupes sociaux, quels qu'ils soient. Cause
-de ce rapport; pourquoi et dans quelles conditions la société est
-nécessaire à l'individu. Comment, quand elle lui fait défaut, le suicide
-se développe. Preuves confirmatives de cette explication. Constitution
-du suicide égoïste.
-
-CHAPITRE IV
-
-LE SUICIDE ALTRUISTE
-
-
-I.--Le suicide dans les sociétés inférieures: caractères qui le
-distinguent, opposés à ceux du suicide égoïste. Constitution du suicide
-altruiste obligatoire. Autres formes de ce type.
-
-II.--Le suicide dans les armées européennes; généralité de l'aggravation
-qui résulte du service militaire. Elle est indépendante du célibat; de
-l'alcoolisme. Elle n'est pas due au dégoût du service. Preuves: 1° elle
-croît avec la durée du service; 2° elle est plus forte chez les
-volontaires et les rengagés; 3° chez les officiers et les sous-officiers
-que chez les simples soldats. Elle est due à l'esprit militaire et à
-l'état d'altruisme qu'il implique. Preuves confirmatives: 1° elle est
-d'autant plus forte que les peuples ont un moindre penchant pour le
-suicide égoïste; 2° elle est _maxima_ dans les troupes d'élite; 3° elle
-décroît à mesure que le suicide égoïste se développe.
-
-III.--Comment les résultats obtenus justifient la méthode suivie.
-
-CHAPITRE V
-
-LE SUICIDE ANOMIQUE
-
-
-I.--Le suicide croît avec les crises économiques. Cette progression se
-maintient dans les crises de prospérité: exemples de la Prusse, de
-l'Italie. Les expositions universelles. Le suicide et la richesse.
-
-II.--Explication de ce rapport. L'homme ne peut vivre que si ses besoins
-sont en harmonie avec ses moyens; ce qui implique une limitation de ces
-derniers. C'est la société qui les limite; comment cette influence
-modératrice s'exerce normalement. Comment elle est empêchée par les
-crises; d'où dérèglement, anomie, suicides. Confirmation tirée des
-rapports du suicide et de la richesse.
-
-III.--L'anomie est actuellement à l'état chronique dans le monde
-économique. Suicides qui en résultent. Constitution du suicide anomique.
-
-IV.--Suicides dus à l'anomie conjugale. Le veuvage. Le divorce.
-Parallélisme des divorces et des suicides. Il est dû à une constitution
-matrimoniale qui agit en sens contraire sur les époux et sur les
-épouses; preuves à l'appui. En quoi consiste cette constitution
-matrimoniale. L'affaiblissement de la discipline matrimoniale
-qu'implique le divorce aggrave la tendance au suicide des hommes,
-diminue celle des femmes. Raison de cet antagonisme. Preuves
-confirmatives de cette explication.
-
-Conception du mariage qui se dégage de ce chapitre.
-
-CHAPITRE VI
-
-FORMES INDIVIDUELLES DES DIFFÉRENTS TYPES DE SUICIDES
-
-
-Utilité et possibilité de compléter la classification étiologique qui
-précède par une classification morphologique.
-
-I.--Formes fondamentales que prennent les trois courants suicidogènes en
-s'incarnant chez les individus. Formes mixtes qui résultent de la
-combinaison de ces formes fondamentales.
-
-II.--Faut-il faire intervenir dans cette classification l'instrument de
-mort choisi? Que ce choix dépend de causes sociales. Mais ces causes
-sont indépendantes de celles qui déterminent le suicide. Elles ne
-ressortissent donc pas à la présente recherche.
-
-Tableau synoptique des différents types de suicides.
-
-LIVRE III
-
-DU SUICIDE COMME PHÉNOMÈNE SOCIAL EN GÉNÉRAL
-
-CHAPITRE I
-
-L'ÉLÉMENT SOCIAL DU SUICIDE
-
-
-I.--Résultats de ce qui précède. Absence de relations entre le taux des
-suicides et les phénomènes cosmiques ou biologiques. Rapports définis
-avec les faits sociaux. Le taux social correspond donc à un penchant
-collectif de la société.
-
-II.--La constance et l'individualité de ce taux ne peut pas s'expliquer
-autrement. Théorie de Quételet pour en rendre compte: l'homme moyen.
-Réfutation: la régularité des données statistiques se retrouve même dans
-des faits qui sont en dehors de la moyenne. Nécessité d'admettre une
-force ou un groupe de forces collectives dont le taux social des
-suicides exprime l'intensité.
-
-III.--Ce qu'il faut entendre par cette force collective: c'est une
-réalité extérieure et supérieure à l'individu. Exposé et examen des
-objections faites à cette conception:
-
-1° Objection d'après laquelle un fait social ne peut se transmettre que
-par traditions inter-individuelles. Réponse: le taux des suicides ne
-peut se transmettre ainsi.
-
-2° Objection diaprés laquelle l'individu est tout le réel de la société.
-Réponse: _a_) Comment des choses matérielles, extérieures aux individus,
-sont érigées en faits sociaux et jouent en cette qualité un rôle _sui
-generis;_ _b_) Les faits sociaux qui ne s'objectivent pas sous cette
-forme débordent chaque conscience individuelle. Ils ont pour substrat
-l'agrégat formé par les consciences individuelles réunies en société.
-Que cette conception n'a rien d'ontologique.
-
-IV.--Application de ces idées au suicide.
-
-CHAPITRE II
-
-RAPPORTS DU SUICIDE AVEC LES AUTRES PHÉNOMÈNES SOCIAUX
-
-
-Méthode pour déterminer si le suicide doit être classé parmi les faits
-moraux ou immoraux.
-
-I.--Exposé historique des dispositions juridiques ou morales en usage
-dans les différentes sociétés relativement au suicide. Progrès continu
-de la réprobation dont il est l'objet, sauf aux époques de décadence.
-Raison d'être de cette réprobation; qu'elle est plus que jamais fondée
-dans la constitution normale des sociétés modernes.
-
-II.--Rapports du suicide avec les autres formes de l'immoralité. Le
-suicide et les attentats contre la propriété; absence de tout rapport.
-Le suicide et l'homicide; théorie d'après laquelle ils consisteraient
-tous deux en un même état organico-psychique, mais dépendraient de
-conditions sociales antagonistes.
-
-III.--Discussion de la première partie de la proposition. Que le sexe,
-l'âge, la température n'agissent pas de la même manière sur les deux
-phénomènes.
-
-IV.--Discussion de la deuxième partie. Cas où l'antagonisme ne se
-vérifie pas. Cas, plus nombreux, où il se vérifie. Explication de ces
-contradictions apparentes: existence de types différents de suicides
-dont les uns excluent l'homicide tandis que les autres dépendent des
-mêmes conditions sociales. Nature de ces types; pourquoi les premiers
-sont actuellement plus nombreux que les seconds.
-
-Comment ce qui précède éclaire la question des rapports historiques de
-l'égoïsme et de l'altruisme.
-
-CHAPITRE III
-
-CONSÉQUENCES PRATIQUES
-
-
-I.--La solution du problème pratique varie selon qu'on attribue à l'état
-présent du suicide un caractère normal ou anormal. Comment la question
-se pose malgré la nature immorale du suicide. Raisons de croire que
-l'existence d'un taux modéré de suicides n'a rien de morbide. Mais
-raisons de croire que le taux actuel chez les peuples européens est
-l'indice d'un état pathologique.
-
-II.--Moyens proposés pour conjurer le mal: 1° mesures répressives.
-Quelles sont celles qui seraient possibles. Pourquoi elles ne sauraient
-avoir qu'une efficacité restreinte; 2° l'éducation. Elle ne peut
-réformer l'état moral de la société parce qu'elle n'en est que le
-reflet. Nécessité d'atteindre en elles-mêmes les causes des courants
-suicidogènes; qu'on peut toutefois négliger le suicide altruiste dont
-l'état n'a rien d'anormal.
-
-Le remède contre le suicide égoïste: rendre plus consistants les groupes
-qui encadrent l'individu. Lesquels sont le plus propres à ce rôle? Ce
-n'est ni la société politique qui est trop loin de l'individu--ni la
-société religieuse qui ne le socialise qu'en lui retirant la liberté de
-penser--ni la famille qui tend à se réduire au couple conjugal. Les
-suicides des époux progressent comme ceux des célibataires.
-
-III.--Du groupe professionnel. Pourquoi il est seul en état de remplir
-cette fonction. Ce qu'il doit devenir pour cela. Comment il peut
-constituer un milieu moral.--Comment il peut contenir aussi le suicide
-anomique.--Cas de l'anomie conjugale. Position antinomique du problème:
-l'antagonisme des sexes. Moyens d'y remédier.
-
-IV.--Conclusion. L'état présent du suicide est l'indice d'une misère
-morale. Ce qu'il faut entendre par une affection morale de la société.
-Comment la réforme proposée est réclamée par l'ensemble de notre
-évolution historique. Disparition de tous les groupes sociaux
-intermédiaires entre l'individu et l'État; nécessité de les
-reconstituer. La décentralisation professionnelle opposée à la
-décentralisation territoriale; comment elle est la base nécessaire de
-l'organisation sociale.
-
-Importance de la question du suicide; sa solidarité avec les plus grands
-problèmes pratiques de l'heure actuelle. {~--- UTF-8 BOM ---~} PLANCHES
-
-I.--Suicides et alcoolisme en France (4 cartes)
-
-II.--Suicides en France par arrondissements
-
-III.--Suicides dans l'Europe Centrale
-
-IV.--Suicides et densité familiale en France
-
-V.--Suicides et richesse en France
-
-VI.--Tableau des suicides des époux et des veufs des deux sexes, selon
-qu'ils ont ou n'ont pas d'enfants. Nombres absolus.
-
-NOTES:
-
-[1: _Les règles de la Méthode sociologique_, Paris, F. Alcan, 1895.]
-
-[2: Et pourtant, nous montrerons (p. 368, note) que cette manière de
-voir, loin d'exclure toute liberté, apparaît comme le seul moyen de la
-concilier avec le déterminisme que révèlent les données de la
-statistique.]
-
-[3: Reste un très petit nombre de cas qui ne sauraient s'expliquer
-ainsi, mais qui sont plus que suspects. Telle l'observation, rapportée
-par Aristote, d'un cheval qui, en découvrant qu'on lui avait fait
-saillir sa mère, sans qu'il s'en aperçût et après qu'il s'y était
-plusieurs fois refusé, se serait intentionnellement précipité du haut
-d'un rocher (_Hist. des anim._, IX, 47). Les éleveurs assurent que le
-cheval n'est aucunement réfractaire à l'inceste. Voir sur toute cette
-question, Westcott, _Suicide_, p. 174-179.]
-
-[4: Nous avons mis entre parenthèses les nombres qui se rapportent à ces
-années exceptionnelles.]
-
-[5: Dans le tableau, nous avons représenté alternativement par des
-chiffres ordinaires ou par des chiffres gras les séries de nombres qui
-représentent ces différentes ondes de mouvement, afin de rendre
-matériellement sensible l'individualité de chacune d'elles.]
-
-[6: Wagner avait déjà comparé de cette manière la mortalité et la
-nuptialité (_Die Gesetzmäassigkeit,_ etc., p. 87).]
-
-[7: D'après Bertillon, article _Mortalité_ du _Dictionnaire
-Encyclopédique des sciences médicales_, t. LXI, p. 738.]
-
-[8: Bien entendu, en nous servant de cette expression nous n'entendons
-pas du tout hypostasier la conscience collective. Nous n'admettons pas
-plus d'âme substantielle dans la société que dans l'individu. Nous
-reviendrons, d'ailleurs, sur ce point.]
-
-[9: V. L. III, ch. I.]
-
-[10: On trouvera en tête de chaque chapitre, quand il y a lieu, la
-bibliographie spéciale des questions particulières qui y sont traitées.
-Voici les indications relatives à la bibliographie générale du suicide.
-
-I.--_Publications statistiques officielles dont nous nous sommes
-principalement servi:_
-
-Oesterreischische Statistik (Statistik des Sanitätswesens).--Annuaire
-statistique de la Belgique.--Zeitschrift des Koeniglisch Bayerischen
-statistischen bureau.--Preussische Statistik (Sterblichkeit nach
-Todesursachen und Altersclassen der gestorbenen).--Würtembürgische
-Iahrbücher für Statistik und Landeskunde.--Badische Statistik.--Tenth
-Census of the United States. Report on the Mortality and vital statistic
-of the United States 1880, 11e partie.--Annuario statistico
-Italiano.--Statistica delle cause delle Morti in tutti i communi del
-Regno.--Relazione medico-statistica sulle conditione sanitarie
-dell'Exercito Italiano.--Statistische Nachrichten des Grossherzogthums
-Oldenburg.--Compte-rendu général de l'administration de la justice
-criminelle en France.
-
-Statistisches Iahrbuch der Stadt Berlin.--Statistik der Stadt
-Wien.--Statistisches Handbuch für den Hamburgischen Staat.--Jahrbuch für
-die amtliche Statistik der Bremischen Staaten.--Annuaire statistique de
-la ville de Paris.
-
-On trouvera en outre des renseignements utiles dans les articles
-suivants: Platter, _Ueber die Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren
-1819-1872_. In _Statist. Monatsch._, 1876.--Brattassévic, _Die
-Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren 1873-77_, In _Stat. Monatsch._,
-1878, p. 429.--Ogle, _Suicides in England and Wales in relation to Age,
-Sexe, Season and Occupation_. In _Journal of the statistical Society_,
-1886.--Rossi, _Il Suicidio nella Spagna nel 1884_. _Arch. di
-psychiatria_, Turin, 1886.
-
-II.--_Études sur le suicide en général_.
-
-De Guerry, _Statistique morale de la France_, Paris, 1835, et
-_Statistique morale comparée de la France et de l'Angleterre_, Paris,
-1864.--Tissot, _De la manie du suicide et de l'esprit de révolte, de
-leurs causes et de leurs remèdes_, Paris, 1841.--Etoc-Demazy,
-_Recherches statistiques sur le suicide_, Paris, 1844.--Lisle, _Du
-suicide_, Paris, 1856.--Wappäus, _Allgemeine Bevölkerungsstatistik_,
-Leipzig, 1861.--Wagner, _Die Gesetzmässigkeit in den scheinbar
-willkürlichen menschlichen Handlungen_, Hambourg, 1864, 2e
-partie.--Brierre de Boismont, _Du suicide et de la folie-suicide_,
-Paris, Germer Baillière, 1865.--Douay, _Le suicide ou la mort
-volontaire_, Paris, 1870.--Leroy, _Étude sur le suicide et les maladies
-mentales dans le département de Seine-et-Marne_, Paris,
-1870.--Oettingen, _Die Moralstatistik_, 3e Auflage, Erlangen, 1882, p.
-786-832 et tableaux annexes 103-120.--Du même, _Ueber acuten und
-chronischen Selbstmord_, Dorpat, 1881.--Morselli, _Il suicidio_, Milan,
-1879.--Legoyt, _Le suicide ancien et moderne_, Paris, 1881.--Masaryk,
-_Der Selbstmord als sociale Massenerscheinung_, Vienne, 1881.--Westcott,
-_Suicide, its history, litterature_, etc., Londres, 1885.--Motta,
-_Bibliografia del Suicidio_, Bellinzona, 1890.--_Corre, Crime et
-suicide_, Paris, 1891.--Bonomelli, _Il Suicidio_, Milan, 1892.--Mayr,
-_Selbstmordstatistik_, In _Handwörterbuch der Staatswissenschaften,
-herausgegeben von Conrad, Erster Supplementband_, Iena, 1895.]
-
-[11: _Bibliographie_.--Falret, _De l'hypocondrie et du suicide_, Paris,
-1822.--Esquirol, _Des maladies mentales_, Paris, 1838 (t. I, p. 526-676)
-et article _Suicide_, in _Dictionnaire de médecine_, en 60
-vol.--Cazauvieilh, _Du suicide et de l'aliénation mentale_, Paris,
-1840.--Etoc Demazy, _De la folie dans la production du suicide_, in
-_Annales médico-psych._, 1844.--Bourdin, _Du suicide considéré comme
-maladie_, Paris, 1845.--Dechambre, _De la monomanie homicide-suicide_,
-in _Gazette médic._, 1852.--Jousset, _Du suicide, et de la monomanie
-suicide_, 1858.--Brierre de Boismont, _op. cit._--Leroy, _op.
-cit._--Art. _Suicide_, du _Dictionnaire de médecine et de chirurgie,
-pratique_, t. XXXIV, p. 117.--Strahan, Suicide and Insanity, Londres,
-1824.
-
-Lunier, _De la production et de la consommation des boissons alcooliques
-en France_, Paris, 1877.--Du même, art. in _Annales médico-psych._,
-1872; _Journal de la Soc. de stat._, 1878.--Prinzing, _Trunksucht und
-Selbstmord_, Leipzig, 1895.]
-
-[12: Dans la mesure où la folie est elle-même purement individuelle. En
-réalité, elle est, en partie, un phénomène social. Nous reviendrons sur
-ce point.]
-
-[13: _Maladies mentales_, t. I, p. 639.]
-
-[14: _Ibid._, t. I, p. 665.]
-
-[15: _Du suicide_, etc., p. 137.]
-
-[16: In _Annales médico-psych._, t. VII, p. 287.]
-
-[17: _Maladies mentales_, t. I, p. 528.]
-
-[18: V. Brierre de Boismont, p. 140.]
-
-[19: _Maladies mentales_, 437.]
-
-[20: V. article _Suicide_ du _Dictionnaire de médecine et de chirurgie
-pratique_.]
-
-[21: Il ne faut pas confondre ces hallucinations avec celles qui
-auraient pour effet de faire méconnaître au malade les risques qu'il
-court, par exemple, de lui faire prendre une fenêtre pour une porte.
-Dans ce cas, il n'y a pas de suicide d'après la définition précédemment
-donnée, mais mort accidentelle.]
-
-[22: Bourdin, _op. cit._, p. 43.]
-
-[23: Falret, _Hypochondrie et suicide_, p. 299-307.]
-
-[24: _Suicide et folie-suicide_, p. 397.]
-
-[25: Brierre, _op. cit._, p. 574.]
-
-[26: _Ibid._, p. 314.]
-
-[27: _Maladies mentales_, t. I, p. 529.]
-
-[28: _Hypochondrie et suicide_, p. 3.]
-
-[29: Koch, _Zur Statistik der Geisteskrankheiten_. Stuttgart, 1878, p.
-73.]
-
-[30: D'après Morselli.]
-
-[31: D'après Koch, _op. cit._, p. 108-119.]
-
-[32: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]
-
-[33: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]
-
-[34: V. Tableau IX, ci-dessous.]
-
-[35: Koch, _op. cit._, p. 139-146.]
-
-[36: Koch, _op. cit._, p. 81.]
-
-[37: La première partie du tableau est empruntée à l'article _Aliénation
-mentale_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre (t. III, p. 34); la
-seconde à Oettingen, _Moralstatistik_, tableau annexe 97.]
-
-[38: _Op. cit._, p. 238.]
-
-[39: _Op. cit._, p. 404.]
-
-[40: Morselli ne le déclare pas expressément, mais cela ressort des
-chiffres mêmes qu'il donne. Ils sont trop élevés pour représenter les
-seuls cas de folie. Cf. le tableau donné dans le _Dictionnaire_ de
-Dechambre et où la distinction est faite. On y voit clairement que
-Morselli a totalisé les fous et les idiots.]
-
-[41: Des pays d'Europe sur lesquels Koch nous renseigne nous avons
-laissé seulement de côté la Hollande, les informations que l'on possède
-sur l'intensité qu'y a la tendance au suicide ne paraissant pas
-suffisantes.]
-
-[42: _Op. cit._, p. 403.]
-
-[43: La preuve, il est vrai, n'en a jamais été faite d'une manière tout
-à fait démonstrative. En tout cas, s'il y a progrès, nous ignorons le
-coefficient d'accélération.]
-
-[44: V. Liv. II, chap. IV.]
-
-[45: On a un exemple frappant de cette ambiguïté dans les ressemblances
-et les contrastes que la littérature française présente avec la
-littérature russe. La sympathie avec laquelle nous avons accueilli la
-seconde démontre qu'elle n'est pas sans affinités avec la nôtre. Et en
-effet, on sent chez les écrivains des deux nations une délicatesse
-maladive du système nerveux, une certaine absence d'équilibre mental et
-moral. Mais comme ce même état, biologique et psychologique à la fois,
-produit des conséquences sociales différentes! Tandis que la littérature
-russe est idéaliste à l'excès, tandis que la mélancolie dont elle est
-empreinte, ayant pour origine une compassion active pour la douleur
-humaine, est une de ces tristesses saines qui excitent la foi et
-provoquent à l'action, la nôtre se pique de ne plus exprimer que des
-sentiments de morne désespoir et reflète un inquiétant état de
-dépression. Voilà comment un même état organique peut servir à des fins
-sociales presque opposées.]
-
-[46: D'après le _Compte général de l'administration de la justice
-criminelle_, année 1887.--V. planche I, p. 48.]
-
-[47: _De la production et de la consommation des boissons alcooliques en
-France_, p. 174-175.]
-
-[48: V. planche I, ci-dessus.]
-
-[49: _Ibid._]
-
-[50: D'après Lunier, _op. cit._, p. 180 et suiv. On trouvera des
-chiffres analogues, se rapportant à d'autres années, dans Prinzing, _op.
-cit._, p. 58.]
-
-[51: Pour ce qui est de la consommation du vin, elle varie plutôt en
-raison inverse du suicide. C'est dans le Midi qu'on boit le plus de vin,
-c'est là que les suicides sont le moins nombreux. On n'en conclut pas
-pourtant que le vin garantit contre le suicide.]
-
-[52: D'après Prinzing, _op. cit._, p. 75.]
-
-[53: On a quelquefois allégué, pour démontrer l'influence de l'alcool,
-l'exemple de la Norwège où la consommation des boissons alcooliques et
-le suicide ont diminué parallèlement depuis 1830. Mais, en Suède,
-l'alcoolisme a également diminué et dans les mêmes proportions, alors
-que le suicide n'a cessé d'augmenter (115 cas pour un million en
-1886-88, au lieu de 63 en 1821-1830). Il en est de même en Russie.
-
-Afin que le lecteur ait en mains tous les éléments de la question, nous
-devons ajouter que la proportion des suicides que la statistique
-française attribue soit à des accès d'ivrognerie soit à l'ivrognerie
-habituelle, est passée de 6,69 % en 1849 à 13,41 % en 1876. Mais
-d'abord, il s'en faut que tous ces cas soient imputables à l'alcoolisme
-proprement dit qu'il ne faut pas confondre avec la simple ivresse ou la
-fréquentation du cabaret. Ensuite, ces chiffres, quelle qu'en soit la
-signification exacte, ne prouvent pas que l'abus des boissons
-spiritueuses ait une bien grande part dans le taux des suicides. Enfin,
-nous verrons plus loin pourquoi on ne saurait accorder une grande valeur
-aux renseignements que nous fournit ainsi la statistique sur les causes
-présumées des suicides.]
-
-[54: Notamment Wagner, _Gesetzmässigkeit_, etc., p. 165 et suiv.;
-Morselli, p. 158; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 760.]
-
-[55: _L'espèce humaine_, p. 28. Paris, Félix Alcan.]
-
-[56: Article _Anthropologie_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre, t.
-V.]
-
-[57: Nous ne parlons pas des classifications proposées par Wagner et par
-Oettingen; Morselli lui-même en a fait la critique d'une manière
-décisive (p. 160).]
-
-[58: Pour expliquer ces faits, Morselli suppose, sans donner de preuves
-à l'appui, qu'il y a de nombreux éléments celtiques en Angleterre et,
-pour les Flamands, il invoque l'influence du climat.]
-
-[59: Morselli, _op. cit._, p. 189.]
-
-[60: _Mémoires d'anthropologie_, t. I, p. 320.]
-
-[61: L'existence de deux grandes masses régionales, l'une formée de 15
-départements septentrionaux où prédominent les hautes tailles (39
-exemptés seulement pour mille conscrits), l'autre composée de 24
-départements du Centre et de l'Ouest, et où les petites tailles sont
-générales (de 98 à 130 exemptions pour mille), paraît incontestable.
-Cette différence est-elle un produit de la race? C'est déjà une question
-beaucoup plus difficile à résoudre. Si l'on songe qu'en trente ans la
-taille moyenne en France a sensiblement changé, que le nombre des
-exemptés pour cette cause est passé de 92,80 en 1831 à 59,40 pour mille
-en 1860, on sera en droit de se demander si un caractère aussi mobile
-est un bien sûr critère pour reconnaître l'existence de ces types
-relativement immuables qu'on appelle des races. Mais, en tout cas, la
-manière dont les groupes intermédiaires, intercalés par Broca entre ces
-deux types extrêmes, sont constitués, dénommés et rattachés soit à la
-souche kymrique soit à l'autre, nous paraît laisser place à bien plus de
-doute encore. Les raisons d'ordre morphologique sont ici impossibles.
-L'anthropologie peut bien établir quelle est la taille moyenne dans une
-région donnée, non de quels croisements cette moyenne résulte. Or les
-tailles intermédiaires peuvent être aussi bien dues à ce que des Celtes
-se sont croisés avec des races de plus haute stature, qu'à ce que des
-Kymris se sont alliés à des hommes plus petits qu'eux. La distribution
-géographique ne peut pas davantage être invoquée, car il se trouve que
-ces groupes mixtes se rencontrent un peu partout, au Nord-Ouest (la
-Normandie et la Basse-Loire), au Sud-Ouest (l'Aquitaine), au Sud (la
-Province romaine), à l'Est (la Lorraine) etc. Restent donc les argumenta
-historiques qui ne peuvent être que très conjecturaux. L'histoire sait
-mal comment, quand, dans quelles conditions et proportions les
-différentes invasions et infiltrations de peuples ont eu lieu. À plus
-forte raison, ne peut-elle nous aider à déterminer l'influence qu'elles
-ont eue sur la constitution organique des peuples.]
-
-[62: Surtout si l'on défalque la Seine qui, à cause des conditions
-exceptionnelles dans lesquelles elle se trouve, n'est pas exactement
-comparable aux autres départements.]
-
-[63: V. plus bas, liv. II, ch. IV, § I.]
-
-[64: Broca, _op. cit._, t. I, p. 394.]
-
-[65: V. Topinard, _Anthropologie_, p. 464.]
-
-[66: La même remarque s'applique à l'Italie. Là aussi, les suicides sont
-plus nombreux au Nord qu'au Midi et, d'un autre côté, la taille moyenne
-des populations septentrionales est supérieure légèrement à celle des
-régions méridionales. Mais c'est que la civilisation actuelle de
-l'Italie est d'origine piémontaise et que, d'un autre côté, les
-Piémontais se trouvent être un peu plus grands que les gens du Sud.
-L'écart est, du reste, faible. Le _maximum_ qui s'observe en Toscane et
-en Vénétie, est de 1 m. 65, le _minimum_, en Calabre, est de 1 m. 60, du
-moins pour ce qui regarde le continent italien. En Sardaigne, la taille
-s'abaisse à 1 m. 58.]
-
-[67: _Sur les fonctions du cerveau_, Paris, 1825.]
-
-[68: _2 Maladies mentales_, t. I, p. 582.]
-
-[69: _Suicide_, p. 197.]
-
-[70: Cité par Legoyt, p. 242.]
-
-[71: _Suicide_, p. 17-19.]
-
-[72: D'après Morselli, p. 410.]
-
-[73: Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 59; Cazauvieilh, _op. cit._, p.
-19.]
-
-[74: Ribot, _L'hérédité_, p. 145. Paris, Félix Alcan.]
-
-[75: Lisle, _op. cit._, p. 195.]
-
-[76: Brierre, _op. cit._, p. 57.]
-
-[77: Luys, _op. cit._, p. 201.]
-
-[78: _Dictionnaire encyclopédique des sciences méd._, art. _Phtisie_, t.
-LXXVI p. 542.]
-
-[79: _Op. cit._, p. 170-172.]
-
-[80: V. Morselli, p. 329 et suiv.]
-
-[81: V. Legoyt, p. 158 et suiv. Paris, Félix Alcan.]
-
-[82: Les éléments de ce tableau sont empruntés à Morselli.]
-
-[83: Pour les hommes, nous n'en connaissons qu'un cas, c'est celui de
-l'Italie où il se produit un stationnement entre 30 et 40 ans. Pour les
-femmes, il y a au même âge un mouvement d'arrêt qui est général et qui,
-par conséquent, doit être réel. Il marque une étape dans la vie
-féminine. Comme il est spécial aux célibataires, il correspond sans
-doute à cette période intermédiaire où les déceptions et les
-froissements causés par le célibat commencent à être moins sensibles, et
-où l'isolement moral qui se produit à un âge plus avancé, quand la
-vieille fille reste seule, ne produit pas encore tous ses effets.]
-
-[84: _Bibliographie_.--Lombroso, _Pensiero e Meteore_; Ferri,
-_Variations thermométriques et criminalité_. In _Archives d'Anth.
-criminelle_, 1887; Corre, _Le délit et le suicide à Brest_. In _Arch.
-d'Anth. crim._, 1890, p. 109 et suiv., 259 et suiv.; Du même, _Crime et
-suicide_, p. 605-639; Morselli, p. 103-157.]
-
-[85: V. plus bas, liv. II, ch. IV, § I.]
-
-[86: _De l'hypochondrie_, etc., p. 28.]
-
-[87: On ne peut juger de la manière dont les cas de folie se
-répartissent entre les saisons que par le nombre des entrées dans les
-asiles. Or, un tel critère est très insuffisant; car les familles ne
-font pas interner les malades au moment précis où la maladie éclate,
-mais plus tard. De plus, en prenant ces renseignements tels que nous les
-avons, ils sont loin de montrer une concordance parfaite entre les
-variations saisonnières de la folie et celles du suicide. D'après une
-statistique de Cazauvieilh, sur 1.000 entrées annuelles à Charenton, la
-part de chaque saison serait la suivante: hiver, 222; printemps, 283;
-été, 261; automne 231. Le même calcul fait pour l'ensemble des aliénés
-admis dans les asiles de la Seine donne des résultats analogues: hiver,
-234; printemps, 266; été, 249; automne, 248. On voit: 1° que le maximum
-tombe au printemps et non en été; encore faut-il tenir compte de ce fait
-que, pour les raisons indiquées, le maximum réel doit être antérieur; 2°
-que les écarts entre les différentes saisons sont très faibles. Ils sont
-autrement marqués pour ce qui concerne les suicides.]
-
-[88: Nous rapportons ces faits d'après Brierre de Boismont, _op. cit._,
-p. 60-62.]
-
-[89: Tous les mois dans ce tableau, ont été ramenés à 30 jours.--Les
-chiffres relatifs aux températures sont empruntés pour la France à
-l'_Annuaire du bureau des longitudes_, et, pour l'Italie, aux _Annali
-dell'Ufficio centrale de Meteorologia._]
-
-[90: On ne saurait trop remarquer cette constance des chiffres
-proportionnels sur la signification de laquelle nous reviendrons (liv.
-III, ch. I).]
-
-[91: Il est, vrai que, suivant ces auteurs, le suicide ne serait qu'une
-variété de l'homicide. L'absence de suicides dans les pays méridionaux
-ne serait donc qu'apparente, car elle serait compensée par un excédent
-d'homicides. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette
-identification. Mais, dès maintenant, comment ne pas voir que cet
-argument se retourne contre ses auteurs? Si l'excès d'homicides qu'on
-observe dans les pays chauds compense le manque de suicides, comment
-cette même compensation ne s'établirait-elle pas aussi pendant la saison
-chaude? D'où vient que cette dernière est à la fois fertile en homicides
-de soi-même et en homicides d'autrui?]
-
-[92: _Op. cit._, p. 148.]
-
-[93: Nous laissons de côté les chiffres qui concernent la Suisse. Ils ne
-sont calculés que sur une seule année (1876) et, par conséquent, on n'en
-peut rien conclure. D'ailleurs la hausse d'octobre à novembre est bien
-faible. Les suicides passent de 83 pour mille à 90.]
-
-[94: La longueur indiquée est celle du dernier jour du mois.]
-
-[95: Cette uniformité nous dispense de compliquer le tableau XIII. Il
-n'est pas nécessaire de comparer les variations mensuelles de la journée
-et celles du suicide dans d'autres pays que la France, puisque les unes
-et les autres sont sensiblement les mêmes partout, pourvu qu'on ne
-compare pas des pays de latitudes trop différentes.]
-
-[96: Ce terme désigne la partie du jour qui suit immédiatement le lever
-du soleil.]
-
-[97: On a une autre preuve du rythme de repos et d'activité par lequel
-passe la vie sociale aux différents moments de la journée dans la
-manière dont les accidents varient selon les heures. Voici comment,
-d'après le bureau de statistique prussienne, ils se répartiraient:
-
-/*
-+-------------------------+------------------------------------------+
-| De 6 heures à midi | 1.011 accidents en moyenne par heure. |
-+-------------------------+------------------------------------------+
-| De midi à 2 heures | 686 --- --- --- |
-+-------------------------+------------------------------------------+
-| De 2 heures à 6 h. | 1.191 --- --- --- |
-+-------------------------+------------------------------------------+
-| De 6 heures à 7 h. | 979 --- --- --- |
-+-------------------------+------------------------------------------+
-*/
-
-]
-
-[98: Il est remarquable que ce contraste entre la première et la seconde
-moitié de la semaine se retrouve dans le mois. Voici, en effet, d'après
-Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 424, comment 4.595 suicidée
-parisiens se répartiraient:
-
-/*
-+-------------------------------------------------------+------------+
-|Pendant les dix premiers jours du mois | 1.727 |
-+-------------------------------------------------------+------------+
-|Pendant les dix suivants | 1.488 |
-+-------------------------------------------------------+------------+
-|Pendant les dix derniers | 1.380 |
-+-------------------------------------------------------+------------+
-*/
-
-L'infériorité numérique de la dernière décade est encore plus grande
-qu'il ne ressort de ces chiffres; car à cause du 31e jour, elle renferme
-souvent 11 jours au lieu de 10. On dirait que le rythme de la vie
-sociale reproduit les divisions du calendrier; qu'il y a comme un
-renouveau d'activité toutes les fois qu'on entre dans une période
-nouvelle et une sorte d'alanguissement à mesure qu'elle tend vers sa
-fin.]
-
-[99: D'après le _Bulletin du ministère des travaux publics_.]
-
-[100: _Ibid._ À tous ces faits qui tendent à démontrer l'accroissement
-de l'activité sociale pendant l'été on peut ajouter le suivant: c'est
-que les accidents sont plus nombreux pendant la belle saison que pendant
-les autres. Voici comme ils se répartissent en Italie:
-
-/*
-+--------------------------------------+---------+---------+---------+
-| | 1886. | 1887. | 1888. |
-+--------------------------------------+---------+---------+---------+
-|Printemps | 1.370 | 2.582 | 2.457 |
-+--------------------------------------+---------+---------+---------+
-|Été | 1.823 | 3.290 | 3.085 |
-+--------------------------------------+---------+---------+---------+
-|Automne | 1.474 | 2.560 | 2.780 |
-+--------------------------------------+---------+---------+---------+
-|Hiver | 1.190 | 2.748 | 3.032 |
-+--------------------------------------+---------+---------+---------+
-*/
-
-Si, à ce point de vue, l'hiver vient quelquefois après l'été, c'est
-uniquement parce que les chutes y sont plus nombreuses à cause de la
-glace et que le froid, par lui-même, produit des accidents spéciaux. Si
-l'on fait abstraction de ceux qui ont cette origine, les saisons se
-rangent dans le même ordre que pour le suicide.]
-
-[101: On remarquera de plus que les chiffres proportionnels des
-différentes saisons sont sensiblement les mêmes dans les grandes villes
-comparées, tout en différant de ceux qui se rapportent aux pays auxquels
-ces villes appartiennent. Ainsi nous retrouvons partout cette constance
-du taux des suicides dans les milieux sociaux identiques. Le courant
-suicidogène varie de la même manière aux différents moments de l'année à
-Berlin, à Vienne, à Genève, à Paris, etc. On pressent dès lors tout ce
-qu'il a de réalité.]
-
-[102: _Bibliographie_.--Lucas, _De l'imitation contagieuse_, Paris,
-1833.--Despine, _De la contagion morale_, 1870. _De l'imitation_,
-1871.--Moreau de Tours (Paul), _De la contagion du suicide_, Paris,
-1875.--Aubry, _Contagion du meurtre_, Paris, 1888.--Tarde, _Les lois de
-l'imitation_ (_passim_). _Philosophie pénale_, p. 319 et suiv. Paris, F.
-Alcan.--Corre, _Crime et suicide_, p. 207 et suiv.]
-
-[103: Bordier, _Vie des sociétés_, Paris, 1887, p. 77.--Tarde,
-_Philosophie pénale_, p. 321.]
-
-[104: Tarde, _ibid._, p. 319-320.]
-
-[105: En attribuant ces images à un _processus_ d'imitation, voudrait-on
-dire qu'elles sont de simples copies des états qu'elles expriment? Mais
-d'abord, ce serait une métaphore singulièrement grossière, empruntée à
-la vieille et inadmissible théorie des espèces sensibles. De plus, si
-l'on prend le mot d'imitation dans ce sens, il faut l'étendre à toutes
-nos sensations et à toutes nos idées indistinctement; car il n'en est
-pas dont on ne puisse dire, en vertu de la même métaphore, qu'elles
-reproduisent l'objet auquel elles se rapportent. Dès lors, toute la vie
-intellectuelle devient un produit de l'imitation.]
-
-[106: Il peut se faire, sans doute, dans des cas particuliers, qu'une
-mode ou une tradition soit reproduite par pure singerie; mais alors elle
-n'est pas reproduite en tant que mode ou que tradition.]
-
-[107: Il est vrai qu'on a parfois appelé imitation tout ce qui n'est pas
-invention originale. À ce compte, il est clair que presque tous les
-actes humains sont des faits d'imitation; car les inventions proprement
-dites sont bien rares. Mais, précisément parce que, alors, le mot
-d'imitation désigne à peu près tout, il ne désigne plus rien de
-déterminé. Une pareille terminologie ne peut être qu'une source de
-confusions.]
-
-[108: Il est vrai qu'on a parlé d'une imitation logique (V. Tarde, _Lois
-de l'imitation_, 1re éd., p. 158); c'est celle qui consiste à reproduire
-un acte parce qu'il sert à une fin déterminée. Mais une telle imitation
-n'a manifestement rien de commun avec le penchant imitatif; les faits
-qui dérivent de l'une doivent donc être soigneusement distingués de ceux
-qui sont dus à l'autre. Ils ne s'expliquent pas du tout de la même
-manière. D'un autre côté, comme nous venons de le faire voir,
-l'imitation-mode, l'imitation-coutume sont aussi logiques que les
-autres, quoiqu'elles aient à certains égards leur logique spéciale.]
-
-[109: Les faits imités à cause du prestige moral ou intellectuel du
-sujet, individuel ou collectif, qui sert de modèle, rentrent plutôt dans
-la seconde catégorie. Car cette imitation n'a rien d'automatique. Elle
-implique un raisonnement: on agit comme la personne à laquelle on a
-donné sa confiance, parce que la supériorité qu'on lui reconnaît
-garantit la convenance de ses actes. On a pour la suivre les raisons
-qu'on a pour la respecter. Aussi n'a-t-on rien fait pour expliquer de
-tels actes quand on a simplement dit qu'ils étaient imités. Ce qui
-importe, c'est de savoir les causes de la confiance ou du respect qui
-ont déterminé cette soumission.]
-
-[110: Et encore, comme nous le verrons plus bas, l'imitation, à elle
-seule, n'est-elle une explication suffisante que bien rarement.]
-
-[111: Car il faut bien se dire que nous ne savons que vaguement en quoi
-il consiste. Comment, au juste, se produisent les combinaisons d'où
-résulte l'état collectif, quels sont les éléments qui y entrent, comment
-se dégage l'état dominant, toutes ces questions sont beaucoup trop
-complexes pour pouvoir être résolues par la seule introspection. Toute
-sorte d'expériences et d'observations seraient nécessaires qui ne sont
-pas faites. Nous savons encore bien mal comment et d'après quelles lois
-même les états mentaux de l'individu isolé se combinent entre eux; à
-plus forte raison, sommes-nous loin de connaître le mécanisme des
-combinaisons beaucoup plus compliquées qui résultent de la vie en
-groupe. Nos explications ne sont trop souvent que des métaphores. Nous
-ne songeons donc pas à considérer ce que nous en avons dit plus haut
-comme une expression exacte du phénomène; nous nous sommes seulement
-proposé de faire voir qu'il y avait là tout autre chose que de
-l'imitation.]
-
-[112: V. le détail des faits dans Legoyt, _op. cit._, p. 227 et suiv.]
-
-[113: V. des faits semblables dans Ebrard, _op. cit._, p. 376.]
-
-[114: III, 26.]
-
-[115: _Essais_, II, 3.]
-
-[116: On verra plus loin que, dans toute société, il y a de tout temps
-et normalement une disposition collective qui se traduit sous forme de
-suicides. Cette disposition diffère de ce que nous proposons d'appeler
-épidémie, en ce qu'elle est chronique, qu'elle constitue un élément
-normal du tempérament moral de la société. L'épidémie est, elle aussi,
-une disposition collective, mais qui éclate exceptionnellement, qui
-résulte de causes anormales et, le plus souvent, passagères.]
-
-[117: V. planche II, ci-dessous.]
-
-[118: _Op. cit._, p. 213.--D'après le même auteur, même les départements
-complets de Marne et de Seine-et-Marne auraient, en 1865-66, dépassé la
-Seine. La Marne aurait alors compté 1 suicide sur 2.791 habitants; la
-Seine-et-Marne, 1 sur 2.768; la Seine, 1 sur 2.822.]
-
-[119: Bien entendu, il ne saurait être question d'une influence
-contagieuse. Ce sont trois chefs-lieux d'arrondissement, d'importance à
-peu près égale, et séparés par une multitude de communes dont les taux
-sont très différents. Tout ce que prouve, au contraire, ce
-rapprochement, c'est que les groupes sociaux de même dimension et placés
-dans des conditions d'existence suffisamment analogues, ont un même taux
-de suicides, sans qu'il soit pour cela nécessaire qu'ils agissent les
-uns sur les autres.]
-
-[120: _Op. cit._, p. 193-194. La très petite commune qui tient la tête
-(Lesche) compte 1 suicide sur 630 habitants, soit 1.587 suicides pour un
-million, de quatre à cinq fois plus que Paris. Et ce ne sont pas là des
-cas particuliers à la Seine-et-Marne. Nous devons à l'obligeance du Dr
-Legoupils, de Trouville, des renseignements sur trois communes
-minuscules de l'arrondissement de Pont-l'Évêque, Villerville (978 h.),
-Cricqueboeuf (150 h.) et Pennedepie (333 h.). Le taux des suicides
-calculé pour des périodes qui varient entre 14 et 25 ans, y est
-respectivement de 429, de 800 et de 1081 pour 1 million d'habitants.
-
-Sans doute, il reste vrai, en général, que les grandes villes comptent
-plus de suicides que les petites ou que les campagnes. Mais la
-proposition n'est vraie qu'en gros et comporte bien des exceptions. Il y
-a, d'ailleurs, une manière de la concilier avec les faits qui précèdent
-et qui paraissent la contredire. Il suffit d'admettre que les grandes
-villes se forment et se développent sous l'influence des mêmes causes
-qui déterminent le développement du suicide, plus qu'elles ne
-contribuent à le déterminer elles-mêmes. Dans ces conditions, il est
-naturel qu'elles soient nombreuses dans les régions fécondes en
-suicides, mais sans qu'elles aient le monopole des morts volontaires;
-rares, au contraire, là où l'on se tue peu, sans que le petit nombre des
-suicides soit dû à leur absence. Ainsi leur taux moyen serait en général
-supérieur à celui des campagnes tout en pouvant lui être inférieur dans
-certains cas.]
-
-[121: Voir planche III, ci-dessous.]
-
-[122: Voir même planche et, pour le détail des chiffres par canton, liv.
-II, ch. V, tableau XXVI.]
-
-[123: _Traité des maladies mentales_, p. 243.]
-
-[124: _De la contagion du suicide_, p. 42.]
-
-[125: V. notamment Aubry, _Contagion du meurtre_, 1re édit., p. 87.]
-
-[126: Nous entendons par là l'individu, abstraction faite de tout ce que
-la confiance ou l'admiration collective peuvent lui ajouter de pouvoir.
-Il est clair, en effet, qu'un fonctionnaire ou un homme populaire, outre
-les forces individuelles qu'ils tiennent de la naissance, incarnent des
-forces sociales qu'ils doivent aux sentiments collectifs dont ils sont
-l'objet et qui leur permettent d'avoir une action sur la marche de la
-société. Mais ils n'ont cette influence qu'autant qu'ils sont autre
-chose que des individus.]
-
-[127: V. Delage, _La structure du protoplasme et les théories de
-l'hérédité_, Paris, 1895, p. 813 et suiv.]
-
-[128: 1 D'après Legoyt, p. 342.]
-
-[129: D'après Oettingen, _Moralstatistik_, tables annexes, p. 110.]
-
-[130: _Op. cit._, p. 358.]
-
-[131: La population au-dessous de 15 ans a été défalquée.]
-
-[132: Nous n'avons pas de renseignements sur l'influence des cultes en
-France. Voici pourtant ce que dit Leroy dans son étude sur la
-Seine-et-Marne: dans les communes de Quincy, Nanteuil-les-Meaux,
-Mareuil, les protestants donnent un suicide sur 310 habitants, les
-catholiques 1 sur 678 (_op. cit._, p. 203).]
-
-[133: _Handwoerterbuch der Staatswissenschaften_, Supplément, t. I, p.
-702.]
-
-[134: Reste le cas de l'Angleterre, pays non catholique où l'on ne se
-tue pas beaucoup. Il sera expliqué plus bas.]
-
-[135: La Bavière est encore la seule exception: les juifs s'y tuent deux
-fois plus que les catholiques. La situation du judaïsme dans ce pays
-a-t-elle quelque chose d'exceptionnel? Nous ne saurions le dire.]
-
-[136: Legoyt, _op. cit._, p. 205; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 654.]
-
-[137: Il est vrai que la statistique des suicides anglais n'est pas
-d'une grande exactitude. À cause des pénalités attachées au suicide,
-beaucoup de cas sont portés comme morts accidentelles. Cependant, ces
-inexactitudes ne suffisent pas à expliquer l'écart si considérable entre
-ce pays et l'Allemagne.]
-
-[138: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 626.]
-
-[139: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.]
-
-[140: Dans une de ces périodes (1877-78) la Bavière dépasse légèrement
-la Prusse; mais le fait ne se produit que cette seule fois.]
-
-[141: Oettingen, _ibid._, p. 582.]
-
-[142: Morselli, _op. cit._, p. 223.]
-
-[143: D'ailleurs, on verra plus loin, que renseignement secondaire et
-supérieur sont également plus développés chez les protestants que chez
-les catholiques.]
-
-[144: Les chiffres relatifs aux époux lettrés sont empruntés à
-Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 85; ils se rapportent aux
-années 1872-78, les suicides à la période 1864-76.]
-
-[145: V. _Annuaire statistique de la France_, 1892-94, p. 50 et 51.]
-
-[146: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.]
-
-[147: Compte général de la justice criminelle de 1882, p. CXV.]
-
-[148: V. Prinzing, _op. cit._, p. 28-31.--Il est curieux qu'en Prusse la
-presse et les arts donnent un chiffre assez ordinaire (279 suicides).]
-
-[149: Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 83.]
-
-[150: Morselli, p. 223.]
-
-[151: Oettingen, _ibid._, p. 577.]
-
-[152: À l'exception de l'Espagne. Mais, outre que l'exactitude de la
-statistique espagnole nous laisse sceptique, l'Espagne n'est pas
-comparable aux grandes nations de l'Europe centrale et septentrionale.]
-
-[153: Baly et Boudin. Nous citons d'après Morselli, p. 225.]
-
-[154: D'après Alwin Petersilie, _Zur Statistik der höheren Lehranstalten
-in Preussen._ In Zeitschr. d. preus. stät. Bureau, 1877, p. 109 et
-suiv.]
-
-[155: _Zeitschr. d. pr. stat. Bureau_, 1889, p. XX.]
-
-[156: Voici, en effet, de quelle manière très inégale les protestants
-fréquentent les établissements d'enseignement secondaire dans les
-différentes provinces de Prusse:
-
-/*
-+----------+--------------------------------+-----------+------------+
-| | RAPPORT DE LA POPULATION | RAPPORT | DIFFÉRENCE |
-| | protestante | moyen des | entre le |
-| | à la population totale | élèves | deuxième |
-| | |protestants| rapport et |
-| | | au total | le premier |
-| | |des élèves | |
-+----------+--------------------------------+-----------+------------+
-|1er groupe| De 98,7 à 87,2 %--Moyenne 94,6 | 90,8 | - 3,8 |
-+----------+--------------------------------+-----------+------------+
-|2e ---- | De 80 à 50 % -- --- 70,3. | 75,3 | + 5 |
-+----------+--------------------------------+-----------+------------+
-|3e ---- | De 50 à 40 % -- --- 46,4. | 56,0 | + 10,4 |
-+----------+--------------------------------+-----------+------------+
-|4e ---- | Au-dessous. -- --- 29,2. | 61,0 | + 31,8 |
-+----------+--------------------------------+-----------+------------+
-*/
-
-Ainsi, là où le protestantisme est en grande majorité, sa population
-scolaire n'est pas en rapport avec sa population générale. Dès que la
-minorité catholique s'accroît, la différence entre les deux populations,
-de négative, devient positive et cette différence positive devient plus
-grande à mesure que les protestants deviennent moins nombreux. Le culte
-catholique, lui aussi, montre plus de curiosité intellectuelle là où il
-est en minorité (V. Oettingen, _Moralstatistik_, p. 650).]
-
-[157: La seule prescription pénale que nous connaissions est celle dont
-nous parle Flavius Josèphe, dans son _Histoire de la guerre des Juifs
-contre les Romains_ (III, 25), et il y est simplement dit que «les corps
-de ceux qui se donnent volontairement la mort demeurent sans sépulture
-jusqu'après le coucher du soleil, quoiqu'il soit permis d'enterrer
-auparavant ceux qui ont été tués à la guerre». On peut même se demander
-si c'est là une mesure pénale.]
-
-[158: V. Wagner, _Die Gesetzmässigkeit_, etc., p. 177.]
-
-[159: V. article _Mariage_, in _Dictionnaire encyclopédique des sciences
-médicales_, 2e série. V. p. 50 et suiv.--Cf., sur cette question, J.
-Bertillon fils, _Les célibataires, les veufs et les divorcés au point de
-vue du mariage_, in _Revue scientifique_, février 1879.--Du même, un
-article dans le _Bulletin de la société d'anthropologie_, 1880, p. 280
-et suiv.--Durkheim, _Suicide et natalité_, in _Revue philosophique_,
-novembre 1888.]
-
-[160: Nous supposons que l'âge moyen des groupes est le même qu'en
-France. L'erreur qui peut résulter de cette supposition est très
-légère.]
-
-[161: À condition de considérer les deux sexes réunis. On verra plus
-tard l'importance de cette remarque (livre II, ch. V, § 3).]
-
-[162: V. Bertillon, art., _Mariage_, in _Dict. Encycl._, 2e série. V. p.
-52.--Morselli, p. 348.--_Corre, Crime et suicide_, p. 472.]
-
-[163: Et pourtant le travail à faire pour réunir ces informations,
-considérable quand il est entrepris par un particulier, pourrait être
-effectué sans grande peine par les bureaux officiels de statistique. On
-nous donne toute sorte de renseignements sans intérêt et on nous tait le
-seul qui nous permettrait d'apprécier, comme on le verra plus loin,
-l'état où se trouve la famille dans les différentes sociétés d'Europe.]
-
-[164: Il y a bien aussi une statistique suédoise, reproduite dans le
-_Bulletin de démographie internationale_, année 1878, p. 195, qui donne
-les mêmes renseignements. Mais elle est inutilisable. D'abord, les veufs
-y sont confondus avec les célibataires, ce qui rend la comparaison peu
-significative, car des conditions aussi différentes demandent à être
-distinguées. Mais de plus, nous la croyons erronée. Voici en effet quels
-chiffres on y trouve:
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-| _Suicides pour 100.000 habitants de chaque sexe, |
-| du même état civil et du même âge._ |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-| |16 à |26 à |36 à |46 à |56 à |66 à | AU delà |
-| |25 ans|35 ans|45 ans|55 ans|65 ans|75 ans| |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-| | HOMMES |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-|Mariés |10,51 |10,58 |18,77 |24,08 | 26,29| 20,76| 9,48 |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-|Non-mariés | 5,69 |25,73 |66,95 |90,72 |150,08|229,27| 333,35 |
-|(veufs et | | | | | | | |
-|célibataires)| | | | | | | |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-| | FEMMES |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-|Mariées | 2,63 | 2,76 | 4,15 | 5,55 | 7,09| 4,67| 7,64 |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-|Non-mariées | 2,99 | 6,14 |13,23 |17,05 | 25,98| 51,93| 34,69 |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-| _Combien les non-mariés se tuent-ils de fois plus que les mariés |
-| du même sexe et du même âge?_ |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-|Hommes | 0,5 | 2,4 | 3,5 | 3,7 | 5,7 | 11 | 37 |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-|Femmes | 1,13 | 2,22 | 3,18 | 3,04 | 3,66| 11,12| 4,5 |
-+-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
-*/
-
-Ces résultats nous ont, dès le premier abord, paru suspects en ce qui
-concerne l'énorme degré de préservation dont jouiraient les mariés des
-âges avancés, tant ils s'écartent de tous les faits que nous
-connaissons. Pour procéder à une vérification que nous jugions
-indispensable, nous avons recherché les nombres absolus de suicides
-commis par chaque groupe d'âge dans le même pays et pendant la même
-période. Ce sont les suivants pour le sexe masculin:
-
-/*
-+---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
-| |16-25|26-35|36-45|46-55|56-65|66-75|AU-DESSUS.|
-| |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. | |
-+---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
-|Mariés. | 16 | 220 | 567 | 640 | 383 | 140 | 15 |
-+---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
-|Non-mariés. | 283 | 519 | 410 | 269 | 217 | 156 | 56 |
-+---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
-*/
-
-En rapprochant ces chiffres des nombres proportionnels donnés ci-dessus
-on peut se convaincre qu'une erreur a été commise. En effet, de 66 à 75
-ans, les mariés et les non-mariés donnent presque le même nombre absolu
-de suicides, alors que, par 100.000 habitants, les premiers se tueraient
-11 fois moins que les seconds. Pour cela, il faudrait qu'à cet âge il y
-eût environ 10 fois (exactement 9,2 fois) plus d'époux que de
-non-mariés, c'est-à-dire que de veufs et célibataires réunis. Pour la
-même raison, au-dessus de 75 ans, la population mariée devrait être
-exactement 10 fois plus considérable que l'autre. Or cela est
-impossible. À ces âges avancés, les veufs sont très nombreux et, joints
-aux célibataires, ils sont ou égaux ou même supérieurs en nombre aux
-époux. On pressent par là quelle erreur a probablement été commise. On a
-dû additionner ensemble les suicides des célibataires et des veufs et ne
-diviser le total ainsi obtenu que par le chiffre représentant la
-population célibataire seule, tandis que les suicides des époux ont été
-divisés par un chiffre représentant la population veuve et la population
-mariée réunies. Ce qui tend à faire croire qu'on a dû procéder ainsi,
-c'est que le degré de préservation dont jouiraient les époux n'est
-extraordinaire que vers les âges avancés, c'est-à-dire quand le nombre
-des veufs devient assez important pour fausser gravement les résultats
-du calcul. Et l'invraisemblance est à son maximum après 75 ans,
-c'est-à-dire quand les veufs sont très nombreux.]
-
-[165: Les chiffres se rapportent donc, non à l'année moyenne, mais au
-total des suicides commis pendant ces quinze années.]
-
-[166: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I.--On pourrait croire, il est
-vrai, que cette situation défavorable des époux de 15 à 20 ans vient de
-ce que leur âge moyen est supérieur à celui des célibataires de la même
-période. Mais ce qui prouve qu'il y a réelle aggravation, c'est que le
-taux des époux de l'âge suivant (20 à 25 ans) est cinq fois moindre.]
-
-[167: V. Bertillon, art. _Mariage_, p. 43 et suiv.]
-
-[168: Il n'y a qu'une exception; ce sont les femmes de 70 à 80 ans dont
-le coefficient descend légèrement au-dessous de l'unité. Ce qui
-détermine ce fléchissement, c'est l'action du département de la Seine.
-Dans les autres départements (V. Tableau XXII, ci-dessous) le
-coefficient des femmes de cet âge est supérieur à l'unité; cependant, il
-est à remarquer que, même en province, il est inférieur à celui des
-autres âges.]
-
-[169: Paris, 1888, p. 436.]
-
-[170: J. Bertillon fils, article cité de la _Revue scientifique_.]
-
-[171: Pour rejeter l'hypothèse d'après laquelle la situation privilégiée
-des mariés serait due à la sélection matrimoniale, on a quelquefois
-allégué la prétendue aggravation qui résulterait du veuvage. Mais nous
-venons de voir que cette aggravation n'existe pas par rapport aux
-célibataires. Les veufs se tuent plutôt moins que les individus non
-mariés. L'argument ne porte donc pas.]
-
-[172: Ces chiffres se rapportent à la France et au dénombrement de
-1891.]
-
-[173: Nous faisons cette réserve parce que ce coefficient de 2,39 se
-rapporte à la période de 15 à 20 ans et que, comme les suicides
-d'épouses sont très rares à cet âge, le petit nombre de cas qui a servi
-de base au calcul en rend l'exactitude un peu douteuse.]
-
-[174: Le plus souvent, quand on compare ainsi la situation respective
-des sexes dans deux conditions d'état civil différentes, on ne prend pas
-soin d'éliminer l'influence de l'âge; mais on obtient alors des
-résultats inexacts. Ainsi, d'après la méthode ordinaire, on trouverait
-qu'en 1887-91 il y a eu 21 suicides de femmes mariées pour 79 d'époux et
-19 suicides de filles sur 100 suicides de célibataires de tout âge. Ces
-chiffres donneraient une idée fausse de la situation. Le tableau
-ci-dessus montre que la différence entre la part de l'épouse et celle de
-la fille est, à tout âge, beaucoup plus grande. La raison en est que
-l'écart entre les sexes varie avec l'âge dans les deux conditions. Entre
-70 et 80 ans il est environ le double de ce qu'il était à 20 ans. Or, la
-population célibataire est presque tout entière composée de sujets
-au-dessous de 30 ans. Si donc on ne tient pas compte de l'âge, l'écart
-que l'on obtient est, en réalité, celui qui sépare garçons et filles
-vers la trentaine. Mais alors, en le comparant à celui qui sépare les
-époux sans distinction d'âge, comme ces derniers sont en moyenne âgés de
-50 ans, c'est par rapport aux époux de cet âge que se fait la
-comparaison. Celle-ci se trouve ainsi faussée, et l'erreur est encore
-aggravée par ce fait que la distance entre les sexes ne varie pas de la
-même manière dans les deux groupes sous l'action de l'âge. Elle croît
-plus chez les célibataires que chez les gens mariés.]
-
-[175: De même, on peut voir au tableau précédent que la part
-proportionnelle des épouses aux suicides des gens mariés dépasse de plus
-en plus la part des filles aux suicides des célibataires, à mesure qu'on
-avance en âge.]
-
-[176: Legoyt (_op. cit._, p. 175) et Corre (_Crime et suicide_, p. 475)
-ont, cependant, cru pouvoir établir un rapport entre le mouvement des
-suicides et celui de la nuptialité. Mais leur erreur vient d'abord de ce
-qu'ils n'ont considéré qu'une trop courte période, puis de ce qu'ils ont
-comparé les années les plus récentes à une année anormale, 1872, où la
-nuptialité française a atteint un chiffre exceptionnel, inconnu depuis
-1813, parce qu'il était nécessaire de combler les vides causés par la
-guerre de 1870 dans les cadres de la population mariée; ce n'est pas par
-rapport à un pareil point de repère qu'on peut mesurer les mouvements de
-la nuptialité. La même observation s'applique à l'Allemagne et même à,
-presque tous les pays d'Europe. Il semble qu'à cette époque la
-nuptialité ait subi comme un coup de fouet. Nous notons une hausse
-importante et brusque, qui se continue parfois jusqu'en 1873, en Italie,
-en Suisse, en Belgique, en Angleterre, en Hollande. On dirait que toute
-l'Europe a été mise à contribution pour réparer les pertes des deux pays
-éprouvés par la guerre. Il en est résulté naturellement au bout d'un
-temps une baisse énorme qui n'a pas la signification qu'on lui donne (V.
-Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableaux 1, 2 et 3).]
-
-[177: D'après Levasseur, _Population française_, t. II, p. 208.]
-
-[178: D'après le recensement de 1886, p. 123 du _Dénombrement_.]
-
-[179: V. _Annuaire statistique de la France_, 15e vol., p. 43.]
-
-[180: Pour la même raison, l'âge des époux avec enfants est supérieur à
-celui des époux en général et, par conséquent, le coefficient de
-préservation 2,9 doit être plutôt regardé comme au-dessous de la
-réalité.]
-
-[181: Un écart analogue se retrouve entre le coefficient des époux sans
-enfants et celui des épouses sans enfants; il est toutefois beaucoup
-plus considérable. Le second (0,67) est inférieur au premier (1,5) de 66
-%. La présence des enfants fait donc regagner à la femme la moitié du
-terrain qu'elle perd en se mariant. C'est dire que, si elle bénéficie
-moins que l'homme du mariage, elle profite, au contraire, plus que lui
-de la famille, c'est-à-dire des enfants. Elle est plus sensible que lui
-à leur heureuse influence.]
-
-[182: Article _Mariage_, _Dict. Encycl._, 2e série, t. V, p. 36.]
-
-[183: _Op. cit._, p. 342.]
-
-[184: V. Bertillon, _Les célibataires, les veufs, etc._, _Rev. scient._,
-1879.]
-
-[185: Morselli invoque également à l'appui de sa thèse qu'au lendemain
-des guerres les suicides de veuves subissent une hausse beaucoup plus
-considérable que ceux de filles ou d'épouses. Mais c'est tout simplement
-qu'à ce moment la population des veuves s'accroît dans des proportions
-exceptionnelles; il est donc naturel qu'elle produise plus de suicides
-et que cette élévation persiste jusqu'à ce que l'équilibre se soit
-rétabli et que les différentes catégories d'état civil soient revenues à
-leur niveau normal.]
-
-[186: Quand il y a des enfants, la baisse que subissent les deux sexes
-par le fait du veuvage est presque la même. Le coefficient des maris
-avec enfants est de 2,9; il devient de 1,6. Celui des femmes, dans les
-mêmes conditions, passe de 1,89 à 1,06. La diminution est de 45 % pour
-les premiers, de 44 % pour les secondes. C'est que, comme nous l'avons
-déjà dit, le veuvage produit deux sortes d'effets; il trouble: 1° la
-société conjugale, 2° la société familiale. Le premier trouble est
-beaucoup moins senti par la femme que par l'homme, précisément parce
-qu'elle profite moins du mariage. Mais, en revanche, le second l'est
-davantage; car il lui est souvent plus difficile de se substituer à
-l'époux dans la direction de la famille qu'à lui de la remplacer dans
-ses fonctions domestiques. Quand donc il y a des enfants, il se produit
-une sorte de compensation qui fait que la tendance au suicide des deux
-sexes varie, par l'effet du veuvage, dans les mêmes proportions. Ainsi
-c'est surtout quand il n'y a pas d'enfants, que la femme veuve regagne
-une part du terrain qu'elle avait perdu à l'état de mariage.]
-
-[187: On peut voir sur le tableau XXII qu'à Paris, comme en province, le
-coefficient des époux au-dessous de 20 ans est au-dessous de l'unité;
-c'est-à-dire qu'il y a pour eux aggravation. C'est une confirmation de
-la loi précédemment énoncée.]
-
-[188: On voit que, quand le sexe féminin est le plus favorisé par le
-mariage, la disproportion entre les sexes est bien moindre que quand
-c'est l'époux qui a l'avantage; nouvelle confirmation d'une remarque
-faite plus haut.]
-
-[189: M. Bertillon (article cité de la _Revue scientifique_), avait déjà
-donné le taux des suicides pour les différentes catégories d'état civil,
-suivant qu'il y avait des enfants ou non. Voici les résultats qu'il a
-trouvés:
-
-/*
-+--------------------------------------------------------------------+
-|Époux avec enf.| 205 suicides par million| Veufs avec enf.| 526|
-| --- sans enf.| 478 --- --- | -- sans enf.| 1.004|
-|Épouses avec enf.| 45 --- --- | Veuves avec enf.| 104|
-| --- sans enf.| 158 --- --- | -- sans enf.| 238|
-+--------------------------------------------------------------------+
-*/
-
-Ces chiffres se rapportent aux années 1861-68. Étant donné
-l'accroissement général des suicides, ils confirment ceux que nous avons
-trouvés. Mais comme l'absence d'un tableau analogue à notre tableau XXI
-ne permettait pas de comparer époux et veufs aux célibataires du même
-âge, on n'en pouvait tirer aucune conclusion précise relativement aux
-coefficients de préservation. Nous nous demandons d'autre part s'ils se
-réfèrent au pays tout entier. On nous assure, en effet, au bureau de la
-statistique de France, que la distinction entre époux sans enfants et
-époux avec enfants n'a jamais été faite avant 1886 dans les
-dénombrements, sauf en 1855 pour les départements, moins la Seine.]
-
-[190: V. livre II, chap. V, § 3.]
-
-[191: V. _Dénombrement de 1886_, p. 106.]
-
-[192: Nous venons d'employer le mot de densité dans un sens un peu
-différent de celui que nous lui donnons d'ordinaire en sociologie.
-Généralement, nous définissons la densité d'un groupe en fonction, non
-du nombre absolu des individus associés (c'est plutôt ce que nous
-appelons le volume), mais du nombre des individus qui, à volume égal,
-sont effectivement en relations (V. _Règles de la Méth. sociol._, p,
-139). Mais dans le cas de la famille, la distinction entre le volume et
-la densité est sans intérêt, parce que, à cause des petites dimensions
-du groupe, tous les individus associés sont en relations effectives.]
-
-[193: Ne pas confondre les sociétés jeunes, appelées à un développement,
-avec les sociétés inférieures; dans ces dernières, au contraire, les
-suicides sont très fréquents, comme on le verra au chapitre suivant.]
-
-[194: Voici ce qu'écrivait Helvétius en 1781: «Le désordre des finances
-et le changement de la constitution de l'État répandirent une
-consternation générale. De nombreux suicides dans la capitale en sont la
-triste preuve». Nous citons d'après Legoyt, p. 30. Mercier, dans son
-_Tableau de Paris_ (1782), dit qu'en 25 ans le nombre des suicides a
-triplé à Paris.]
-
-[195: D'après Legoyt, p. 252.]
-
-[196: D'après Masaryck, _Der Selbstmord_, p. 137.]
-
-[197: En effet, en 1889-91, le taux annuel, à cet âge, était seulement
-de 396; le taux semestriel de 200 environ. Or, de 1870 à 1890, le nombre
-des suicides à chaque âge a doublé.]
-
-[198: Et encore n'est-il pas bien sûr que cette diminution de 1872 ait
-eu pour cause les événements de 1870. En effet, en dehors de la Prusse,
-la dépression des suicides ne s'est guère fait sentir au delà de la
-période même de la guerre. En Saxe, la baisse de 1870, qui n'est,
-d'ailleurs, que de 8 %, ne s'accentue pas en 1871 et cesse en 1872
-presque complètement. Dans le duché de Bade la diminution est limitée à
-1870; 1871, avec 244 cas, dépasse 1869 de 10 %. Il semble donc que la
-Prusse ait été seule atteinte d'une sorte d'euphorie collective au
-lendemain de la victoire. Les autres États furent moins sensibles au
-gain de gloire et de puissance qui résulta de la guerre et, une fois la
-grande angoisse nationale passée, les passions sociales rentrèrent dans
-le repos.]
-
-[199: V. plus haut, liv. II ch. II, p. IV.]
-
-[200: Nous ne parlons pas du prolongement idéal d'existence qu'apporte
-avec elle la croyance à l'immortalité de l'âme, car 1° ce n'est pas là
-ce qui peut expliquer pourquoi la famille ou l'attachement à la société
-politique nous préservent du suicide; 2° ce n'est même pas cette
-croyance qui fait l'influence prophylactique de la religion; nous
-l'avons montré plus haut.]
-
-[201: Et voilà pourquoi il est injuste d'accuser ces théoriciens de la
-tristesse de généraliser des impressions personnelles. Ils sont l'écho
-d'un état général.]
-
-[202: _Bibliographie_.--Steinmetz, _Suicide among primitive Peoples_, in
-_American Anthropologist_, janvier 1894.--Waitz, _Anthropologie der
-Naturvoelker, passim_.--_Suicides dans les Armées_, in _Journal de la
-société de statistique_, 1874, p. 250.--Millar, _Statistic of military
-suicide_, in _Journal of the statistical society_, Londres, juin
-1874.--Mesnier, _Du suicide dans l'Armée_, Paris 1881.--Bournet,
-_Criminalité en France et en Italie_, p. 83 et suiv.--Roth, _Die
-Selbstmorde in der K. u. K. Armee, in den Jahren 1873-80_, in
-_Statistische Monatschrift_, 1892.--Rosenfeld, _Die Selbstmorde in der
-Preussischen Armee_, in _Militarwochenblatt_, 1894, 3es Beiheft.--Du
-même, _Der Selbstmord in der K. u. K. oesterreischischen Heere_, in
-_Deutsche Worte_, 1893.--Antony, _Suicide dans l'armée allemande_, in
-_Arch. de med. et de phar. militaire_, Paris, 1895.]
-
-[203: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 762.]
-
-[204: Cité d'après Brierre de Boismont, p. 23.]
-
-[205: _Punica_, I, 225 et suiv.]
-
-[206: _Vie d'Alexandre_, CXIII.]
-
-[207: VIII, 9.]
-
-[208: V. Wyatt Gill, _Myths and songs of the South Pacific_, p. 163.]
-
-[209: Frazer, _Golden Bough_, t. I, p. 216 et suiv.]
-
-[210: Strabon, § 486.--Elien, V. H. 337.]
-
-[211: Diodore de Sicile, III, 33, §§ 5 et 6.]
-
-[212: Pomponius Mela; III, 7.]
-
-[213: _Histoire de France_, I, 81. Cf. César, _De Bello Gallico_, VI,
-19.]
-
-[214: V. Spencer, _Sociologie_, t. II, p. 146.]
-
-[215: V. Jarves, _History of the Sandwich Islands_, 1843, p. 108.]
-
-[216: Il est probable qu'il y a aussi au fond de ces pratiques la
-préoccupation d'empêcher l'esprit du mort de revenir sur la terre
-chercher les choses et les êtres qui lui tiennent de près. Mais cette
-préoccupation même implique que serviteurs et clients sont étroitement
-subordonnés au maître, qu'ils en sont inséparables et que, de plus, pour
-éviter les malheurs qui résulteraient de la persistance de l'Esprit sur
-cette terre, ils doivent se sacrifier dans l'intérêt commun.]
-
-[217: V. Frazer, _Golden Bough loc. cit._ et _passim_.]
-
-[218: V. _Division du travail social_, _passim_.]
-
-[219: César, _Guerre des Gaules_, VI, 14.--Valère-Maxime, VI, 11 et
-12.--Pline, _Hist. nat._, IV, 12.]
-
-[220: Posidonius, XXIII, ap. Athen. Deipno, IV, 154.]
-
-[221: Elien, XII, 23.]
-
-[222: Waitz, _Anthropologie der Naturvoelker_, t. VI, p. 115.]
-
-[223: _Ibid._, t. III, 1e Hælfte, p. 102.]
-
-[224: Mary Eastman, _Dacotah_, p. 89, 169.--Lombroso, _L'Uomo
-delinquente_, 1884, p. 51.]
-
-[225: Lisle, _op. cit._, p. 333.]
-
-[226: _Lois de Manou_, VI, 32 (trad. Loiseleur).]
-
-[227: Barth, _The religions of India_, Londres, 1891, p. 146.]
-
-[228: Bühler, _Uber die Indische Secte der Jaïna_, Vienne, 1887, p. 10,
-19 et 37.]
-
-[229: Barth, _op. cit._, p. 279.]
-
-[230: Heber, _Narrative of a Journey through the Upper Provinces of
-India_, 1824-25, ch. XII.]
-
-[231: Forsyth, _The Highlands of Central India_, Londres, 1871, p.
-172-175.]
-
-[232: V, Burnell, _Glossary_, 1886, au mot, _Jagarnnath_. La pratique a
-à peu près disparu; cependant, on en a encore observé de nos jours des
-cas isolés. V. Stirling, _Asiat. Resch._, t. XV, p. 324.]
-
-[233: _Histoire du Japon_, t. II.]
-
-[234: On a appelé _acedia_ l'état moral qui déterminait ces suicides. V.
-Bourquelot, _Recherches sur les opinions et la législation en matière de
-mort volontaire pendant le moyen âge_.]
-
-[235: Il est vraisemblable que les suicides si fréquents chez les hommes
-de la Révolution étaient dus, au moins en partie, à un état d'esprit
-altruiste. En ces temps de luttes intérieures, d'enthousiasme collectif,
-la personnalité individuelle avait perdu de sa valeur. Les intérêts de
-la patrie ou du parti primaient tout. La multiplicité des exécutions
-capitales provient, sans doute, de la même cause. On tuait aussi
-facilement qu'on se tuait.]
-
-[236: Les chiffres relatifs aux suicides militaires sont empruntés soit
-aux documents officiels, soit à Wagner (_op. cit._, p. 229 et suiv.);
-les chiffres relatifs aux suicides civils, aux documents officiels, aux
-indications de Wagner ou à Morselli. Pour les États-Unis, nous avons
-supposé que l'âge moyen, à l'armée, était, comme en Europe, de 20 à 30
-ans.]
-
-[237: Preuve nouvelle de l'inefficacité du facteur organique en général
-et de la sélection matrimoniale en particulier.]
-
-[238: Pendant les années 1867-74 le taux des suicides est d'environ 140;
-en 1889-91, il est de 210 à 220, soit une augmentation de près de 60 %.
-Si le taux des célibataires a crû dans la même mesure, et il n'y a pas
-de raison pour qu'il en soit autrement, il n'aurait été pendant la
-première de ces périodes que de 319, ce qui élèverait à 3,11 le
-coefficient d'aggravation des sous-officiers. Si nous ne parlons pas des
-sous-officiers après 1874, c'est que, à partir de ce moment, il y eut de
-moins en moins de sous-officiers de carrière.]
-
-[239: V. l'article de Roth, dans la _Stat. Monatschrift_, 1892, p. 200.]
-
-[240: Pour la Prusse et l'Autriche, nous n'avons pas l'effectif par
-année de service, c'est ce qui nous empêche d'établir les nombres
-proportionnels. En France, on a prétendu que si, au lendemain de la
-guerre, les suicides militaires avaient diminué, c'était parce que le
-service était devenu moins long. (5 ans au lieu de 7). Mais cette
-diminution ne s'est pas maintenue et, à partir de 1882, les chiffres se
-sont sensiblement relevés. De 1882 à 1889, ils sont revenus à ce qu'ils
-étaient avant la guerre, oscillant entre 322 et 424 par million, et
-cela, quoique le service ait subi une nouvelle réduction, 3 ans au lieu
-de 5.]
-
-[241: On peut se demander si l'énormité du coefficient d'aggravation
-militaire en Autriche ne vient pas de ce que les suicides de l'armée
-sont plus exactement recensés que ceux de la population civile.]
-
-[242: On remarquera que l'état d'altruisme est inhérent à la région. Le
-corps d'armée de Bretagne n'est pas composé exclusivement de Bretons,
-mais il subit l'influence de l'état moral ambiant.]
-
-[243: Parce que les gendarmes et les gardes municipaux sont souvent
-maries.]
-
-[244: Ce relèvement est trop important pour être accidentel. Si l'on
-remarque qu'il s'est produit exactement au moment où commençait la
-période des entreprises coloniales, on est fondé à se demander si les
-guerres auxquelles elles ont donné lieu n'ont pas déterminé un réveil de
-l'esprit militaire.]
-
-[245: Nous ne voulons pas dire que les individus souffraient de cette
-compression et se tuaient parce qu'ils en souffraient. Ils se tuaient
-davantage parce qu'ils étaient moins individualisés.]
-
-[246: Ce qui ne veut pas dire qu'elle doive, dès à présent, disparaître.
-Ces survivances ont leurs raisons d'être et il est naturel qu'une partie
-du passé subsiste au sein du présent. La vie est faite de ces
-contradictions.]
-
-[247: V. Starck, _Verbrechen und Vergehen in Preussen_, Berlin, 1884, p.
-55.]
-
-[248: _Die Gesetzmüssigkeit in Gesellchaftsleben_, p. 345.]
-
-[249: V. Fornasari di Verce, _La criminalita e le vicende economiche
-d'Italia_, Turin, 1894, p. 77-83.]
-
-[250: _Ibid._, p. 108-117.]
-
-[251: _Ibid._, p. 86-104.]
-
-[252: L'accroissement est moindre dans la période 1885-90 par suite
-d'une crise financière.]
-
-[253: Pour prouver que l'amélioration du bien-être diminue les suicides,
-on a essayé parfois d'établir que, quand l'émigration, cette soupape de
-sûreté de la misère, est largement pratiquée, les suicides baissent (V.
-Legoyt, p. 257-259). Mais les cas où, au lieu d'une inversion, on
-constate un parallélisme entre ces deux phénomènes, sont nombreux. En
-Italie, de 1876 à 1890, le nombre des émigrants est passé de 76 pour
-100.000 habitants à 335, chiffre qui a même été dépassé de 1887 à 1889.
-En même temps les suicides n'ont cessé de croître.]
-
-[254: Cette réprobation est, actuellement, toute morale et ne paraît
-guère susceptible d'être sanctionnée juridiquement. Nous ne pensons pas
-qu'un rétablissement quelconque de lois somptuaires soit désirable ou
-simplement possible.]
-
-[255: Quand la statistique distingue plusieurs sortes de carrières
-libérales, nous indiquons, comme point de repère celle où le taux des
-suicides est le plus élevé.]
-
-[256: De 1826 à 1880, les fonctions économiques paraissent moins
-éprouvées (V. _Compte-rendu_ de 1880); mais la statistique des
-professions était-elle bien exacte?]
-
-[257: Ce chiffre n'est atteint que par les gens de lettres.]
-
-[258: Voir plus haut, liv. II, ch. III, p. II.]
-
-[259: V. plus haut, liv. II, chap. III, p. III.]
-
-[260: Nous prenons cette période éloignée parce que le divorce
-n'existait pas du tout alors. La loi de 1884 qui l'a rétabli ne paraît
-pas d'ailleurs avoir produit jusqu'à présent d'effets sensibles sur les
-suicides d'époux; leur coefficient de préservation n'avait pas
-sensiblement varié en 1888-92; une institution ne produit pas ses effets
-en si peu de temps.]
-
-[261: Pour la Saxe, nous n'avons que les nombres relatifs ci-dessus,
-empruntés à Oettingen; ils suffisent à notre objet. On trouvera dans
-Legoyt (p. 171) d'autres documents qui prouvent également que, en Saxe,
-les époux ont un taux plus élevé que les célibataires. Legoyt lui-même
-en fait la remarque avec surprise.]
-
-[262: Si nous ne comparons à ce point de vue que ces quelques pays,
-c'est que, pour les autres, les statistiques confondent les suicides
-d'époux avec ceux des épouses et on verra plus bas combien il est
-nécessaire de les distinguer.
-
-Maie il ne faudrait pas conclure de ce tableau qu'en Prusse, à Bade et
-en Saxe, les époux se tuent réellement plus que les garçons. Il ne faut
-pas perdre de vue que ces coefficients ont été établis indépendamment de
-l'âge et de son influence sur le suicide. Or, comme les hommes de 25 à
-30 ans, âge moyen des garçons, se tuent deux fois moins environ que les
-hommes de 40 à 45 ans, âge moyen des époux, ceux-ci jouissent d'une
-immunité même dans les pays où le divorce est fréquent; mais elle y est
-plus faible qu'ailleurs. Pour qu'on pût dire qu'elle y est nulle, il
-faudrait que le taux des mariés, abstraction faite de l'âge, fût deux
-fois plus fort que celui des célibataires; ce qui n'est pas le cas.
-Cette omission n'atteint, d'ailleurs, en rien la conclusion à laquelle
-nous sommes arrivés. Car l'âge moyen des époux varie peu d'un pays à
-l'autre, de deux ou trois ans seulement, et, d'un autre côté, la loi
-selon laquelle l'âge agit sur le suicide est partout la même. Par
-conséquent, en négligeant l'action de ce facteur, nous avons bien
-diminué la valeur absolue des coefficients de préservation, mais, comme
-nous les avons partout diminués selon la même proportion, nous n'avons
-pas altéré leur valeur relative qui, seule, nous importe. Car nous ne
-cherchons pas à estimer en valeur absolue l'immunité des époux dans
-chaque pays, mais à classer les différents pays au point de vue de cette
-immunité. Quant aux raisons qui nous ont déterminés à cette
-simplification, c'est d'abord pour ne pas compliquer le problème
-inutilement, mais c'est aussi parce que nous n'avons pas dans tous les
-cas les éléments nécessaires pour calculer exactement l'action de
-l'âge.]
-
-[263: Les périodes sont les mêmes qu'au tableau XXVII.]
-
-[264: Nous avons dû classer ces provinces d'après le nombre des divorcés
-recensés, n'ayant pas trouvé le nombre des divorces annuels.]
-
-[265: Levasseur, _Population française_, t. II, p. 92. Cf. Bertillon,
-_Annales de Dem. Inter._, 1880, p. 460.--En Saxe, les demandes intentées
-par les hommes sont presque aussi nombreuses que celles qui émanent des
-femmes.]
-
-[266: Bertillon, _Annales, etc._, 1882, p. 275 et suiv.]
-
-[267: V. _Rolla_ et dans _Namouna_ le portrait de Don Juan.]
-
-[268: V. le monologue de Faust dans la pièce de Goethe.]
-
-[269: Mais, dira-t-on, est-ce que, là où le divorce ne tempère pas le
-mariage, l'obligation étroitement monogamique ne risque pas d'entraîner
-le dégoût? Oui, sans doute, ce résultat se produira nécessairement, si
-le caractère moral de l'obligation n'est plus senti. Ce qui importe, en
-effet, ce n'est pas seulement que la réglementation existe, mais qu'elle
-soit acceptée par les consciences. Autrement, si elle n'a plus
-d'autorité morale et ne se maintient plus que par la force d'inertie,
-elle ne peut plus jouer de rôle utile. Elle gêne sans beaucoup servir.]
-
-[270: Puisque, là où l'immunité de l'époux est moindre, celle de la
-femme est plus élevée, on se demandera peut-être comment il ne s'établit
-pas de compensation. Mais c'est que la part de la femme étant très
-faible dans le nombre total des suicides, la diminution des suicides
-féminins n'est pas sensible dans l'ensemble et ne compense pas
-l'augmentation des suicides masculins. Voilà pourquoi le divorce est
-accompagné finalement d'une élévation du chiffre général des suicides.]
-
-[271: _Op. cit._, p. 171.]
-
-[272: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. II.]
-
-[273: Il est même probable que le mariage, à lui seul, ne commence à
-produire des effets prophylactiques que plus tard, après trente ans. En
-effet, jusque-là, les mariés sans enfants donnent annuellement, en
-chiffres absolus, autant de suicides que les mariés avec enfants, à
-savoir 6,6 de 20 à 25 ans pour les uns et les autres, 33 d'un côté et 34
-de l'autre de 25 à 30 ans. Il est clair cependant que les ménages
-féconds sont, même à cette période, beaucoup plus nombreux que les
-ménages stériles. La tendance au suicide de ces derniers doit donc être
-plusieurs fois plus forte que celle des époux avec enfants; par
-conséquent, elle doit être très voisine, comme intensité, de celle des
-célibataires. Nous ne pouvons malheureusement faire sur ce point que des
-hypothèses; car comme le dénombrement ne donne pas pour chaque âge la
-population des époux sans enfants, distinguée des époux avec enfants, il
-nous est impossible de calculer séparément le taux des uns et celui des
-autres pour chaque période de la vie. Nous ne pouvons que donner les
-chiffres absolus, tels que nous les avons relevés au Ministère de la
-Justice pour les années 1889-91. Nous les reproduisons en un tableau
-spécial qu'on trouvera à la fin de l'ouvrage. Cette lacune du
-recensement est des plus regrettables.]
-
-[274: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I et III.]
-
-[275: On voit par les considérations qui précèdent qu'il existe un type
-de suicide qui s'oppose au suicide anomique, comme le suicide égoïste et
-le suicide altruiste s'opposent entre eux. C'est celui qui résulte d'un
-excès de réglementation; celui que commettent les sujets dont l'avenir
-est impitoyablement muré, dont les passions sont violemment comprimées
-par une discipline oppressive. C'est le suicide des époux trop jeunes,
-de la femme mariée sans enfant. Pour être complet, nous devrions donc
-constituer un quatrième type de suicide. Mais il est de si peu
-d'importance aujourd'hui et, en dehors des cas que nous venons de citer,
-il est si difficile d'en trouver des exemples, qu'il nous paraît inutile
-de nous y arrêter. Cependant, il pourrait se faire qu'il eût un intérêt
-historique. N'est-ce pas à ce type que se rattachent les suicides
-d'esclaves que l'on dit être fréquents dans de certaines conditions (V.
-Corre, _Le crime en pays créoles_, p. 48), tous ceux, en un mot, qui
-peuvent être attribués aux intempérances du despotisme matériel ou
-moral? Pour rendre sensible ce caractère inéluctable et inflexible de la
-règle sur laquelle on ne peut rien, et par opposition à cette expression
-d'anomie que nous venons d'employer, on pourrait l'appeler le _suicide
-fataliste_.]
-
-[276: _Raphaël_, Édit. Hachette, p. 6.]
-
-[277: _Hypochondrie et suicide_, p. 316.]
-
-[278: Brierre de Boismont, _Du suicide_, p. 198.]
-
-[279: _Ibid._, p. 194.]
-
-[280: On trouvera des exemples dans Brierre de Boismont, p. 494 et 506.]
-
-[281: Leroy, _op. cit._, p. 241.]
-
-[282: V. des cas dans Brierre de Boismont, p. 187-189.]
-
-[283: _De tranquillitate animi_, II, _sub fine_. Cf. Lettre XXIV.]
-
-[284: _René_, édition Vialat, Paris, 1849, p. 112.]
-
-[285: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. III.]
-
-[286: Sénèque célèbre le suicide de Caton comme le triomphe de la
-volonté humaine sur les choses (V. _De Prov._, 2, 9 et _Ep._, 71, 16).]
-
-[287: Morselli, p. 445-446.]
-
-[288: V. Lisle, _op. cit._, p. 94.]
-
-[289: Notamment dans ses deux ouvrages _Sur l'homme et le développement
-de ses facultés ou Essai de physique sociale_, 2 vol., Paris 1835, et
-_Du système social et des lois qui le régissent_, Paris 1848. Si
-Quételet est le premier qui ait essayé d'expliquer scientifiquement
-cette régularité, il n'est pas le premier qui l'ait observée. Le
-véritable fondateur de la statistique morale est le pasteur Süssmilch,
-dans son ouvrage, _Die Göttliche Ordnung in den Veränderungen des
-menschlichen Geschlechts, aus der Geburt, dem Tode und der Fortpflanzung
-desselben erwiesen_, 3 vol., 1742.
-
-V. sur cette même question: Wagner, _Die Gesetzmässigkeit_, etc.,
-première partie; Drobisch, _Die Moralische Statistik und die menschliche
-Willensfreiheit_, Leipzig, 1867 (surtout p. 1-58); Mayr, _Die
-Gesetzmässigheit im Gesellschaftsleben_, Munich, 1877; Oettingen,
-_Moralstatistik_, p. 90 et suiv.]
-
-[290: Ces considérations fournissent une preuve de plus que la race ne
-peut rendre compte du taux social des suicides. Le type ethnique, en
-effet, est lui aussi un type générique; il ne comprend que des
-caractères communs à une masse considérable d'individus. Le suicide, au
-contraire, est un fait exceptionnel. La race n'a donc rien qui puisse
-suffire à déterminer le suicide; autrement, il aurait une généralité
-que, en fait, il n'a pas. Dira-t-on que si, en effet, aucun des éléments
-qui constituent la race ne saurait être regardé comme une cause
-suffisante du suicide, cependant, elle peut, selon ce qu'elle est,
-rendre, les hommes plus ou moins accessibles à l'action des causes
-suicidogènes? Mais, quand même les faits vérifieraient cette hypothèse,
-ce qui n'est pas, il faudrait tout au moins reconnaître que le type
-ethnique est un facteur de bien médiocre efficacité, puisque son
-influence supposée serait empêchée de se manifester dans la presque
-totalité des cas et ne serait sensible que très exceptionnellement. En
-un mot, la race ne peut expliquer comment, sur un million de sujets qui
-tous appartiennent également à cette race, il y en a tout au plus 100 ou
-200 qui se tuent chaque année.]
-
-[291: C'est, au fond, l'opinion exposée par Drobisch, dans son livre
-cité plus haut.]
-
-[292: Cette argumentation n'est pas seulement vraie du suicide,
-quoiqu'elle soit, en ce cas, plus particulièrement frappante qu'en tout
-autre. Elle s'applique identiquement au crime sous ses différentes
-formes. Le criminel, en effet, est un être exceptionnel tout comme le
-suicidé et, par conséquent, ce n'est pas la nature du type moyen qui
-peut expliquer les mouvements de la criminalité. Mais il n'en est pas
-autrement du mariage, quoique la tendance à contracter mariage soit plus
-générale que le penchant à tuer ou à se tuer. À chaque période de la
-vie, le nombre des gens qui se marient ne représente qu'une petite
-minorité par rapport à la population célibataire du même âge. Ainsi, en
-France, de 25 à 30 ans, c'est-à-dire à l'époque où la nuptialité est
-_maxima_, il n'y a par an que 176 hommes et 135 femmes qui se marient
-sur 1.000 célibataires de chaque sexe (période 1877-81). Si donc la
-tendance au mariage, qu'il ne faut pas confondre avec le goût du
-commerce sexuel, n'a que chez un petit, nombre de sujets une force
-suffisante pour se satisfaire, ce n'est pas l'énergie qu'elle a dans le
-type moyen qui peut expliquer l'état de la nuptialité à un moment donné.
-La vérité, c'est qu'ici, comme quand il s'agit du suicide, les chiffres
-de la statistique expriment, non l'intensité moyenne des dispositions
-individuelles, mais celle de la force collective qui pousse au mariage.]
-
-[293: Elle n'est pas d'ailleurs la seule; tous les faits de statistique
-morale, comme le montre la note précédente, impliquent cette
-conclusion.]
-
-[294: Tarde, _La sociologie élémentaire_, in _Annales de l'Institut
-international de sociologie_, p. 213.]
-
-[295: Nous disons à la rigueur, car ce qu'il y a d'essentiel dans le
-problème ne saurait être résolu de cette manière. En effet, ce qui
-importe si l'on veut expliquer cette continuité, c'est de faire voir,
-non pas simplement comment les pratiques usitées à une période ne
-s'oublient pas à la période qui suit, mais comment elles gardent leur
-autorité et continuent à fonctionner. De ce que les générations
-nouvelles peuvent savoir par des transmissions purement
-inter-individuelles ce que faisaient leurs aînées, il ne suit pas
-qu'elles soient nécessitées à agir de même. Qu'est-ce donc qui les y
-oblige? Le respect de la coutume, l'autorité des anciens? Mais alors la
-cause de la continuité, ce ne sont plus les individus qui servent de
-véhicules aux idées ou aux pratiques, c'est cet état d'esprit éminemment
-collectif qui fait que, chez tel peuple, les ancêtres sont l'objet d'un
-respect particulier. Et cet état d'esprit s'impose aux individus. Même,
-tout comme la tendance au suicide, il a pour une même société une
-intensité définie selon le degré de laquelle les individus se conforment
-plus ou moins à la tradition.]
-
-[296: V. _Règles de la méthode sociologique_, ch. II.]
-
-[297: Tarde, _op. cit._, in _Annales de l'Institut de sociol._, p. 222.]
-
-[298: V. Frazer, _Golden Bough_, p. 9 et suiv.]
-
-[299: Ajoutons, pour prévenir toute interprétation inexacte, que nous
-n'admettons pas pour cela qu'il y ait un point précis où finisse
-l'individuel et où commence le règne social. L'association ne s'établit
-pas d'un seul coup et ne produit pas d'un seul coup ses effets; il lui
-faut du temps pour cela et il y a, par conséquent, des moments où la
-réalité est indécise. Ainsi, on passe sans hiatus d'un ordre de faits à
-l'autre; mais ce n'est pas une raison pour ne pas les distinguer.
-Autrement, il n'y aurait rien de distinct dans le monde, si du moins on
-pense qu'il n'y a pas de genres séparés et que l'évolution est
-continue.]
-
-[300: Nous pensons qu'après cette explication on ne nous reprochera plus
-de vouloir, en sociologie, substituer le dehors au dedans. Nous partons
-du dehors parce qu'il est seul immédiatement donné, mais c'est pour
-atteindre le dedans. Le procédé est, sans doute, compliqué; mais il n'en
-est pas d'autre, si l'on ne veut pas s'exposer à faire porter la
-recherche, non sur l'ordre de faits que l'on veut étudier, mais sur le
-sentiment personnel qu'on en a.]
-
-[301: Pour savoir si ce sentiment de respect est plus fort dans une
-société que dans l'autre, il ne faut pas considérer seulement la
-violence intrinsèque des mesures qui constituent la répression, mais la
-place occupée par la peine dans l'échelle pénale. L'assassinat n'est
-puni que de mort aujourd'hui comme aux siècles derniers. Mais
-aujourd'hui, la peine de mort simple a une gravité relative plus grande;
-car elle constitue le châtiment suprême, tandis qu'autrefois elle
-pouvait être aggravée. Et puisque ces aggravations ne s'appliquaient pas
-alors à l'assassinat ordinaire, il en résulte que celui-ci était l'objet
-d'une moindre réprobation.]
-
-[302: De même que la science de la physique n'a pas à discuter la
-croyance en Dieu, créateur du monde physique, la science de la morale
-n'a pas à connaître de la doctrine qui voit en Dieu le créateur de la
-morale. La question n'est pas de notre ressort; nous n'avons à nous
-prononcer pour aucune solution. Les causes secondes sont les seules dont
-nous ayons à nous occuper.]
-
-[303: V. plus haut, liv. III, ch. I, p. III.]
-
-[304: V. Tarde, _op. cit._, p. 212.]
-
-[305: V. Delage, _Structure du protoplasme, passim_; Weissmann,
-_L'hérédité_ et toutes les théories qui se rapprochent de celle de
-Weissmann.]
-
-[306: V. plus haut, liv. II, ch. IV, p. II.]
-
-[307: Notons toutefois que cette progression n'a été établie que pour
-les sociétés européennes où le suicide altruiste est relativement rare.
-Peut-être n'est-elle pas vraie de ce dernier. Il est possible qu'il
-atteigne son apogée plutôt vers l'époque de la maturité, au moment où
-l'homme est le plus ardemment mêlé à la vie sociale. Les rapports que ce
-suicide soutient avec l'homicide, et dont il sera parlé dans le chapitre
-suivant, confirment cette hypothèse.]
-
-[308: Sans vouloir soulever une question de métaphysique que nous
-n'avons pas à traiter, nous tenons à faire remarquer que cette théorie
-de la statistique n'oblige pas à refuser à l'homme toute espèce de
-liberté. Elle laisse, au contraire, la question du libre arbitre
-beaucoup plus entière que si l'on fait de l'individu la source des
-phénomènes sociaux. En effet, quelles que soient les causes auxquelles
-est due la régularité des manifestations collectives, elles ne peuvent
-pas ne pas produire leurs effets là où elles sont: car, autrement, on
-verrait ces effets varier capricieusement alors qu'ils sont uniformes.
-Si donc elles sont inhérentes aux individus, elles ne peuvent pas ne pas
-déterminer nécessairement ceux; en qui elles résident. Par conséquent,
-dans cette hypothèse, on ne voit pas le moyen d'échapper au déterminisme
-le plus rigoureux. Mais il n'en est plus de même si cette constance des
-données démographiques provient d'une force extérieure aux individus.
-Car celle-ci ne détermine pas tels sujets plutôt que tels autres. Elle
-réclame certains actes en nombre défini, non que ces actes viennent de
-celui-ci ou de celui-là. On peut admettre que certains lui résistent et
-qu'elle se satisfasse sur d'autres. En définitive, notre conception n'a
-d'autre effet que d'ajouter aux forces physiques, chimiques,
-biologiques, psychologiques des forces sociales qui agissent sur l'homme
-du dehors tout comme les premières. Si donc celles-ci n'excluent pas la
-liberté humaine, il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement de
-celles-là. La question se pose dans les mêmes termes pour les unes et
-pour les autres. Quand un foyer d'épidémie se déclare, son intensité
-prédétermine l'importance de la mortalité qui en résultera; mais ceux
-qui doivent être atteints ne sont pas désignés pour cela. La situation
-des suicidés n'est pas autre par rapport aux courants suicidogènes.]
-
-[309: V. _Division du travail social_, Introduction.]
-
-[310: Bibliographie de la question. Appiano Buonafede, _Histoire
-critique et philosophique du suicide_, 1762, trad. fr., Paris,
-1843.--Bourquelot, _Recherches sur les opinions de la législation en
-matière de morts volontaires_, in _Bibliothèque de l'École des Chartes_,
-1842 et 1843.--Guernesey, _Suicide, history of the penal laws_,
-New-York, 1883.--Garrison, _Le suicide en droit romain et en droit
-français_, Toulouse, 1883.--ynn Wescott, _Suicide_, Londres, 1885, p.
-43-58.--Geiger, _Der Selbstmord im klassischen Altertum_, Augsbourg,
-1888.]
-
-[311: Garrison, op. cit., p. 77.]
-
-[312: _Omicidio-suicidio_, p. 61-62.]
-
-[313: _Origines du droit français_, p. 371.]
-
-[314: Ferri, _op. cit._, p. 62.]
-
-[315: Garrison, _op. cit._, p. 144, 145.]
-
-[316: Ferri, _op. cit._, p. 63, 64.]
-
-[317: _Coran_, III, v. 139.]
-
-[318: _Ibid._, XVI, v. 63.]
-
-[319: _Ibid._, LVI, v. 60.]
-
-[320: _Ibid._, XXXIII, v. 33.]
-
-[321: Aristote, _Eth. Nic._, V, 11, 3.]
-
-[322: Eschine, C. Ctésiphon, p. 244--Platon, _Lois_, IX, 12, p. 873.]
-
-[323: Dion Chrysostome, _Or._, 4, 14 (éd. Teubner, V, 2, p. 207).]
-
-[324: _Melet_. Edition Reiske, Altenburg, 1797, p. 198 et suiv.]
-
-[325: Valère-Maxime, 2, 6, 8.]
-
-[326: Valère-Maxime, 2, 6, 7.]
-
-[327: XII, 603.]
-
-[328: V. Lasaulx, _Ueber die Bücher des Koenigs Numa_, dans ses _Etudes
-d'antiquité classique_. Nous citons d'après Geiger, p. 63.]
-
-[329: Servius, _loc. cit._--Pline, _Hist. nat._ XXXVI, 24.]
-
-[330: III, tit. II, liv. II, § 3.]
-
-[331: _Inst. orat._, VII, 4, 39.--_Declam_. 337.]
-
-[332: _Digeste_, liv. XLIX, tit. XVI, loi 6, § 7.]
-
-[333: _Ibid._, liv. XXVIII, tit. III, loi 6, § 7.]
-
-[334: _Digeste_, liv. XLVIII, tit. XXI, loi 3, § 6.]
-
-[335: Vers la fin de la République et le commencement de l'Empire, voir
-Geiger, p. 69.]
-
-[336: Et encore ce droit commence-t-il à être, même dans ce cas,
-contesté à la société.]
-
-[337: V. Geiger, _op. cit._, p. 58-59.]
-
-[338: V. notre _Division du travail social_, liv. II.]
-
-[339: Lyon, 1881. Au Congrès de criminologie tenu à Rome en 1887, M.
-Lacassagne a, d'ailleurs, revendiqué la paternité de cette théorie.]
-
-[340: _Bibliographie._--Guerry, _Essai sur la statistique morale de la
-France_.--Cazauvieilh, _Du suicide, de l'aliénation mentale et des
-crimes contre les personnes, comparés dans leurs rapports réciproques_,
-2 vol. 1840.--Despine, _Psychologie natur._, p. 111.--Manry, _Du
-mouvement moral des sociétés_, in _Revue des Deux-Mondes_,
-1860.--Morselli, _Il suicidio_, p. 243 et suiv.--_Actes du premier
-congrès international d'Anthropologie criminelle_, Turin, 1886-87, p.
-202 et suiv.--Tarde, _Criminalité comparée_, p. 152 et suiv.--Ferri,
-_Omicidio-suicidio_, 4e édit., Turin, 1895, p. 253 et suiv.]
-
-[341: _Moralstatistik_, p. 526.]
-
-[342: _Op. cit._, p. 333.--Dans les _Actes du congrès de Rome_, p. 205,
-le même auteur émet pourtant des doutes sur la réalité de cet
-antagonisme.]
-
-[343: Les chiffres relatifs aux deux premières périodes ne sont pas,
-pour l'homicide, d'une rigoureuse exactitude, parce que la statistique
-criminelle fait commencer sa première période à 16 ans et la fait aller
-jusqu'à 21, tandis que le dénombrement donne le chiffre global de la
-population de 15 à 20. Mais cette légère inexactitude n'altère en rien
-les résultats généraux qui se dégagent du tableau. Pour l'infanticide,
-le maximum est atteint plus tôt, vers 25 ans, et la décroissance
-beaucoup plus rapide. On comprend aisément pourquoi.]
-
-[344: D'après Chaussinand.]
-
-[345: _Op. cit._, p. 310 et suiv.]
-
-[346: _Op. cit._, p. 67.]
-
-[347: _Des prisonniers, de l'emprisonnement et des prisons_, Paris,
-1850, p. 133.]
-
-[348: _Op. cit._, p. 95.]
-
-[349: _Le suicide dans le département de Seine-et-Marne._]
-
-[350: _Op. cit._, p. 377.]
-
-[351: _L'homme criminel_, trad. fr., p. 338.]
-
-[352: En quoi consiste cette influence? Une part semble bien en devoir
-être attribuée au régime cellulaire. Mais nous ne serions pas étonnés
-que la vie commune de la prison fût de nature à produire les mêmes
-effets. On sait que la société des malfaiteurs et des détenus est très
-cohérente; l'individu y est complètement effacé et la discipline de la
-prison agit dans le même sens. Il pourrait donc s'y passer quelque chose
-d'analogue à ce que nous avons observé dans l'armée. Ce qui confirme
-cette hypothèse, c'est que les épidémies de suicides sont fréquentes
-dans les prisons comme dans les casernes.]
-
-[353: Une statistique rapportée par Ferri (_Omicidio_, p. 373) n'est pas
-plus probante. De 1866 à 1876, il y aurait eu, dans les bagnes italiens,
-17 suicides commis par des forçats condamnés pour des crimes contre les
-personnes, et seulement 5 commis par des auteurs de crimes-propriété.
-Mais, au bagne, les premiers sont beaucoup plus nombreux que les
-seconds. Ces chiffres n'ont donc rien de concluant. Nous ignorons,
-d'ailleurs, à quelle source l'auteur de cette statistique a puisé les
-éléments dont il s'est servi.]
-
-[354: D'après Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, table 61.]
-
-[355: _Ibid._, table 109.]
-
-[356: _Ibid._, table 65.]
-
-[357: D'après les tables mêmes dressées par Ferri.]
-
-[358: Cette classification des départements est empruntée à Bournet, _De
-la criminalité en France et en Italie_, Paris, 1884, p. 41 et 51.]
-
-[359: Starke, _Verbrechen und Verbrecher in Preussen_, Berlin, 1884, p.
-144 et suiv.]
-
-[360: D'après les tables de Ferri.]
-
-[361: V. Bosco, _Gli Omicidii in alcuni Stati d'Europa_, Rome, 1889.]
-
-[362: _Philosophie pénale_, p. 347-48.]
-
-[363: Certaines de ces affaires ne sont pas poursuivies parce qu'elles
-ne constituent ni crimes ni délits. Il y aurait donc lieu de les
-défalquer. Pourtant, nous ne l'avons pas fait afin de suivre notre
-auteur sur son propre terrain; d'ailleurs, cette défalcation, nous nous
-en sommes assuré, ne changerait rien au résultat qui se dégage des
-chiffres ci-dessus.]
-
-[364: Une considération secondaire, présentée par le même auteur à
-l'appui de sa thèse, n'est pas plus probante. D'après lui, il faudrait
-aussi tenir compte des homicides classés par erreur parmi les morts
-volontaires ou accidentelles. Or, comme le nombre des unes et des autres
-a augmenté depuis le début du siècle, il en conclut que le chiffre des
-homicides placés sous l'une ou l'autre de ces deux étiquettes a dû
-croître également. Voilà donc encore, dit-il, une augmentation sérieuse
-dont il faut tenir compte, si l'on veut apprécier exactement la marche
-de l'homicide.--Mais le raisonnement repose sur une confusion. De ce que
-le chiffre des morts accidentelles et volontaires a crû, il ne suit pas
-qu'il en soit de même des homicides rangés à tort sous cette rubrique.
-De ce qu'il y a plus de suicides et plus d'accidents, il ne résulte pas
-qu'il y ait aussi plus de faux suicides et de faux accidents. Pour
-qu'une pareille hypothèse eût quelque vraisemblance, il faudrait établir
-que les enquêtes administratives ou judiciaires, dans les cas douteux,
-se font plus mal qu'autrefois; supposition à laquelle nous ne
-connaissons aucun fondement. M, Tarde, il est vrai, s'étonne qu'il y ait
-aujourd'hui plus de morts par submersion que jadis et il est disposé à
-voir, sous cet accroissement, un accroissement dissimulé d'homicides.
-Mais le nombre des morts par la foudre a encore beaucoup plus augmenté;
-il a doublé. La malveillance criminelle n'y est pourtant pour rien. La
-vérité, c'est d'abord que les recensements statistiques se font plus
-exactement et, pour les cas de submersion, que les bains de mer plus
-fréquentés, les ports plus actifs, les bateaux plus nombreux sur nos
-rivières donnent lieu à plus d'accidents.]
-
-[365: Pour l'assassinat, l'inversion est moins prononcée; ce qui
-confirme ce qui a été dit plus haut sur le caractère mixte de ce crime.]
-
-[366: Les assassinats, au contraire, qui étaient à 200 en 1869, à 215 en
-1868, tombent à 162 en 1870. On voit combien ces deux sortes de crimes
-doivent être distinguées.]
-
-[367: D'après Starke, _op. cit._, p. 133.]
-
-[368: Les assassinats restent à peu près stationnaires.]
-
-[369: Ces remarques sont, d'ailleurs, plutôt destinées à poser la
-question qu'à la trancher. Elle ne pourra être résolue que quand on aura
-isolé l'action de l'âge et celle de l'état civil, comme nous avons fait
-pour le suicide.]
-
-[370: Ce tableau a été établi avec les documents inédits du Ministère de
-la Justice. Nous n'avons pas pu nous en servir beaucoup, parce que le
-dénombrement de la population ne fait pas connaître, à chaque âge, le
-nombre des époux et des veufs sans enfants. Nous publions pourtant les
-résultats de notre travail, dans l'espérance qu'il sera utilisé plus
-tard, quand cette lacune du dénombrement sera comblée.]
-
-[371: V. _Règles de la Méthode sociologique_, chap. III.]
-
-[372: Et même tout lien logique n'est-il pas médiat? Si rapprochés que
-soient les deux termes qu'il relie, ils sont toujours distincts et, par
-conséquent, il y a toujours entre eux un écart, un intervalle logique.]
-
-[373: Ce qui a contribué à obscurcir cette question, c'est qu'on ne
-remarque pas assez combien ces idées de santé et de maladie sont
-relatives. Ce qui est normal aujourd'hui ne le sera plus demain, et
-inversement. Les intestins volumineux du primitif sont normaux par
-rapport à son milieu, mais ne le seraient plus aujourd'hui. Ce qui est
-morbide pour les individus peut être normal pour la société. La
-neurasthénie est une maladie au point de vue de la physiologie
-individuelle; que serait une société sans neurasthéniques? Ils ont
-actuellement un rôle social à jouer. Quand on dit d'un état qu'il est
-normal ou anormal, il faut ajouter par rapport à quoi il est ainsi
-qualifié; sinon, on ne s'entend pas.]
-
-[374: _Division du travail social_, p. 266.]
-
-[375: Oettingen, _Ueber acuten und chronischen Selbstmord_, p. 28-32 et
-_Moralstatistik_, p. 761.]
-
-[376: M. Poletti; nous ne connaissons d'ailleurs sa théorie que par
-l'exposé qu'en a donné M. Tarde, dans sa _Criminalité comparée_, p. 72.]
-
-[377: On dit, il est vrai (Oettingen), pour échapper à cette conclusion,
-que le suicide est seulement un des mauvais côtés de la civilisation
-(_Schattenseite_) et qu'il est possible de le réduire sans la combattre.
-Mais c'est se payer de mots. S'il dérive des causes mêmes dont dépend la
-culture, on ne peut diminuer l'un sans amoindrir l'autre; car le seul
-moyen de l'atteindre efficacement est d'agir sur ses causes.]
-
-[378: Cet argument est exposé à une objection. Le Bouddhisme, le
-Jaïnisme sont des doctrines systématiquement pessimistes de la vie;
-faut-il y voir l'indice d'un état morbide des peuples qui les ont
-pratiquées? Nous les connaissons trop mal pour oser trancher la
-question. Qu'on ne considère notre raisonnement que comme s'appliquant
-aux peuples européens et même aux sociétés du type de la cité. Dans ces
-limites, nous le croyons difficilement discutable. Il reste possible que
-l'esprit de renoncement propre à certaines autres sociétés puisse, sans
-anomalie, se formuler en système.]
-
-[379: Entre autres Lisle, _op. cit._, p. 437 et suiv.]
-
-[380: Ce n'est pas que, même dans ces cas, la séparation entre les actes
-moraux et les actes immoraux soit absolue. L'opposition du bien et du
-mal n'a pas le caractère radical que lui prête la conscience vulgaire.
-On passe toujours de l'un à l'autre par une dégradation insensible et
-les frontières sont souvent indécises. Seulement, quand il s'agit de
-crimes avérés, la distance est grande et le rapport entre les extrêmes
-moins apparent que pour le suicide.]
-
-[381: _Op. cit._, p. 499.]
-
-[382: Art. _Suicide_, in _Diction. Philos._]
-
-[383: Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Sans doute, un jour
-viendra où les sociétés actuelles mourront; elles se décomposeront donc
-en groupes plus petits. Seulement, si l'on induit l'avenir d'après le
-passé, cet état ne sera que provisoire, ces groupes partiels seront la
-matière de sociétés nouvelles, beaucoup plus vastes que celles
-d'aujourd'hui. Encore peut-on prévoir qu'ils seront eux-mêmes beaucoup
-plus vastes que ceux dont la réunion a formé les sociétés actuelles.]
-
-[384: Les premiers collèges d'artisans remontent à la Rome royale. V.
-Marquardt, _Privat Leben der Roemer_, II, p. 4.]
-
-[385: Voir les raisons dans notre _Division du travail social_, L. II,
-ch. III, notamment, p. 335 et suiv.]
-
-[386: Cette différenciation, on peut le prévoir, n'aurait probablement
-plus le caractère strictement réglementaire qu'elle a aujourd'hui. La
-femme ne serait pas, d'office, exclue de certaines fonctions et reléguée
-dans d'autres. Elle pourrait plus librement choisir, mais son choix,
-étant déterminé par ses aptitudes, se porterait en général sur un même
-ordre d'occupations. Il serait sensiblement uniforme, sans être
-obligatoire.]
-
-[387: Bien entendu, nous ne pouvons indiquer que les principales étapes
-de cette évolution. Nous n'entendons pas dire que les sociétés modernes
-aient succédé à la cité; nous laissons de côté les intermédiaires.]
-
-[388: V. sur ce point, Benoist, _L'organization du suffrage universel_,
-in _Revue des Deux-Mondes_, 1886.]
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Suicide, by Emile Durkheim
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE ***
-
-***** This file should be named 40489-8.txt or 40489-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/0/4/8/40489/
-
-Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
-Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
-This file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.