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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-08 22:20:29 -0800 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Suicide + Etude de Sociologie + +Author: Emile Durkheim + +Release Date: August 12, 2012 [EBook #40489] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +LE SUICIDE + +ÉTUDE DE SOCIOLOGIE + +PAR + +Émile DURKHEIM + +Professeur de Sociologie à la Faculté des Lettres de l'Université de +Bordeaux + +PARIS + +FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR + +1897 + + + + +PRÉFACE + + +Depuis quelque temps, la sociologie est à la mode. Le mot, peu connu et +presque décrié il y a une dizaine d'années, est aujourd'hui d'un usage +courant. Les vocations se multiplient et il y a dans le public comme un +préjugé favorable à la nouvelle science. On en attend beaucoup. Il faut +pourtant bien avouer que les résultats obtenus ne sont pas tout à fait +en rapport avec le nombre des travaux publiés ni avec l'intérêt qu'on +met à les suivre. Les progrès d'une science se reconnaissent à ce signe +que les questions dont elle traite ne restent pas stationnaires. On dit +qu'elle avance quand des lois sont découvertes qui, jusque-là, étaient +ignorées, ou, tout au moins, quand des faits nouveaux, sans imposer +encore une solution qui puisse être regardée comme définitive, viennent +modifier la manière dont se posaient les problèmes. Or, il y a +malheureusement une bonne raison pour que la sociologie ne nous donne +pas ce spectacle; c'est que, le plus souvent, elle ne se pose pas de +problèmes déterminés. Elle n'a pas encore dépassé l'ère des +constructions et des synthèses philosophiques. Au lieu de se donner pour +tâche de porter la lumière sur une portion restreinte du champ social, +elle recherche de préférence les brillantes généralités où toutes les +questions sont passées en revue, sans qu'aucune soit expressément +traitée. Cette méthode permet bien de tromper un peu la curiosité du +public en lui donnant, comme on dit, des clartés sur toutes sortes de +sujets; elle ne saurait aboutir à rien d'objectif. Ce n'est pas avec des +examens sommaires et à coup d'intuitions rapides qu'on peut arriver à +découvrir les lois d'une réalité aussi complexe. Surtout, des +généralisations, à la fois aussi vastes et aussi hâtives, ne sont +susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est +de citer, à l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent +l'hypothèse proposée; mais une illustration ne constitue pas une +démonstration. D'ailleurs, quand on touche à tant de choses diverses, on +n'est compétent pour aucune et l'on ne peut guère employer que des +renseignements de rencontre, sans qu'on ait même les moyens d'en faire +la critique. Aussi les livres de pure sociologie ne sont-ils guère +utilisables pour quiconque s'est fait une règle de n'aborder que des +questions définies; car la plupart d'entre eux ne rentrent dans aucun +cadre particulier de recherches et, de plus, ils sont trop pauvres en +documents de quelque autorité. + +Ceux qui croient à l'avenir de notre science doivent avoir à cœur de +mettre fin à cet état de choses. S'il durait, la sociologie retomberait +vite dans son ancien discrédit et, seuls, les ennemis de la raison +pourraient s'en réjouir. Car ce serait pour l'esprit humain un +déplorable échec si cette partie du réel, la seule qui lui ait jusqu'à +présent résisté, la seule aussi qu'on lui dispute avec passion, venait à +lui échapper, ne fût-ce que pour un temps. L'indécision des résultats +obtenus n'a rien qui doive décourager. C'est une raison pour faire de +nouveaux efforts, non pour abdiquer. Une science, née d'hier, a le droit +d'errer et de tâtonner, pourvu qu'elle prenne conscience de ses erreurs +et de ses tâtonnements de manière à en prévenir le retour. La sociologie +ne doit donc renoncer à aucune de ses ambitions; mais, d'un autre côté, +si elle veut répondre aux espérances qu'on a mises en elle, il faut +qu'elle aspire à devenir autre chose qu'une forme originale de la +littérature philosophique. Que le sociologue, au lieu de se complaire en +méditations métaphysiques à propos des choses sociales, prenne pour +objets de ses recherches des groupes de faits nettement circonscrits, +qui puissent être, en quelque sorte, montrés du doigt, dont on puisse +dire où ils commencent et où ils finissent, et qu'il s'y attache +fermement! Qu'il interroge avec soin les disciplines auxiliaires, +histoire, ethnographie, statistique, sans lesquelles la sociologie ne +peut rien! S'il a quelque chose à craindre, c'est que, malgré tout, ses +informations ne soient jamais en rapport avec la matière qu'il essaie +d'embrasser; car, quelque soin qu'il mette à la délimiter, elle est si +riche et si diverse qu'elle contient comme des réserves inépuisables +d'imprévu. Mais il n'importe. S'il procède ainsi, alors même que ses +inventaires de faits seront incomplets et ses formules trop étroites, il +aura, néanmoins, fait un travail utile que l'avenir continuera. Car des +conceptions qui ont quelque base objective ne tiennent pas étroitement à +la personnalité de leur auteur. Elles ont quelque chose d'impersonnel +qui fait que d'autres peuvent les reprendre et les poursuivre; elles +sont susceptibles de transmission. Une certaine suite est ainsi rendue +possible dans le travail scientifique et cette continuité est la +condition du progrès. + +C'est dans cet esprit qu'a été conçu l'ouvrage qu'on va lire. Si, parmi +les différents sujets que nous avons eu l'occasion d'étudier au cours de +notre enseignement, nous avons choisi le suicide pour la présente +publication, c'est que, comme il en est peu de plus facilement +déterminables, il nous a paru être d'un exemple particulièrement +opportun; encore un travail préalable a-t-il été nécessaire pour en bien +marquer les contours. Mais aussi, par compensation, quand on se +concentre ainsi, on arrive à trouver de véritables lois qui prouvent +mieux que n'importe quelle argumentation dialectique la possibilité de +la sociologie. On verra celles que nous espérons avoir démontrées. +Assurément, il a dû nous arriver plus d'une fois de nous tromper, de +dépasser dans nos inductions les faits observés. Mais du moins, chaque +proposition est accompagnée de ses preuves, que nous nous sommes efforcé +de multiplier autant que possible. Surtout, nous nous sommes appliqués à +bien séparer chaque fois tout ce qui est raisonnement et interprétation, +des faits interprétés. Le lecteur est ainsi mis en mesure d'apprécier ce +qu'il y a de fondé dans les explications qui lui sont soumises, sans que +rien trouble son jugement. + +Il s'en faut, d'ailleurs, qu'en restreignant ainsi la recherche, on +s'interdise nécessairement les vues d'ensemble et les aperçus généraux. +Tout au contraire, nous pensons être parvenu à établir un certain nombre +de propositions, concernant le mariage, le veuvage, la famille, la +société religieuse, etc., qui, si nous ne nous abusons, en apprennent +plus que les théories ordinaires des moralistes sur la nature de ces +conditions ou de ces institutions. Il se dégagera même de notre étude +quelques indications sur les causes du malaise général dont souffrent +actuellement les sociétés européennes et sur les remèdes qui peuvent +l'atténuer. Car il ne faut pas croire qu'un état général ne puisse être +expliqué qu'à l'aide de généralités. Il peut tenir à des causes +définies, qui ne sauraient être atteintes si on ne prend soin de les +étudier à travers les manifestations, non moins définies, qui les +expriment. Or, le suicide, dans l'état où il est aujourd'hui, se trouve +justement être une des formes par lesquelles se traduit l'affection +collective dont nous souffrons; c'est pourquoi il nous aidera à la +comprendre. + +Enfin, on retrouvera dans le cours de cet ouvrage, mais sous une forme +concrète et appliquée, les principaux problèmes de méthodologie que nous +avons posés et examinés plus spécialement ailleurs[1]. Même, parmi ces +questions, il en est une à laquelle ce qui suit apporte une contribution +trop importante pour que nous ne la signalions pas tout de suite à +l'attention du lecteur. + +La méthode sociologique, telle que nous la pratiquons, repose tout +entière sur ce principe fondamental que les faits sociaux doivent être +étudiés comme des choses, c'est-à-dire comme des réalités extérieures à +l'individu. Il n'est pas de précepte qui nous ait été plus contesté; il +n'en est pas, cependant, de plus fondamental. Car enfin, pour que la +sociologie soit possible, il faut avant tout qu'elle ait un objet et qui +ne soit qu'à elle. Il faut qu'elle ait à connaître d'une réalité et qui +ne ressortisse pas à d'autres sciences. Mais s'il n'y a rien de réel en +dehors des consciences particulières, elle s'évanouit faute de matière +qui lui soit propre. Le seul objet auquel puisse désormais s'appliquer +l'observation, ce sont les états mentaux de l'individu puisqu'il +n'existe rien d'autre; or c'est affaire à la psychologie d'en traiter. +De ce point de vue, en effet, tout ce qu'il y a de substantiel dans le +mariage, par exemple, ou dans la famille, ou dans la religion, ce sont +les besoins individuels auxquels sont censées répondre ces institutions: +c'est l'amour paternel, l'amour filial, le penchant sexuel, ce qu'on a +appelé l'instinct religieux, etc. Quant aux institutions elles-mêmes, +avec leurs formes historiques, si variées et si complexes, elles +deviennent négligeables et de peu d'intérêt. Expression superficielle et +contingente des propriétés générales de la nature individuelle, elles ne +sont qu'un aspect de cette dernière et ne réclament pas une +investigation spéciale. Sans doute, il peut être curieux, à l'occasion, +de chercher comment ces sentiments éternels de l'humanité se sont +traduits extérieurement aux différentes époques de l'histoire; mais +comme toutes ces traductions sont imparfaites, on ne peut pas y attacher +beaucoup d'importance. Même, à certains égards, il convient de les +écarter pour pouvoir mieux atteindre ce texte original d'où leur vient +tout leur sens et qu'elles dénaturent. C'est ainsi que, sous prétexte +d'établir la science sur des assises plus solides en la fondant dans la +constitution psychologique de l'individu, on la détourne du seul objet +qui lui revienne. _On ne s'aperçoit pas qu'il ne peut y avoir de +sociologie s'il n'existe pas de sociétés, et qu'il n'existe pas de +sociétés s'il n'y a que des individus._ Cette conception, d'ailleurs, +n'est pas la moindre des causes qui entretiennent en sociologie le goût +des vagues généralités. Comment se préoccuperait-on d'exprimer les +formes concrètes de la vie sociale quand on ne leur reconnaît qu'une +existence d'emprunt? + +Or il nous semble difficile que, de chaque page de ce livre, pour ainsi +dire, ne se dégage pas, au contraire, l'impression que l'individu est +dominé par une réalité morale qui le dépasse: c'est la réalité +collective. Quand on verra que chaque peuple a un taux de suicides qui +lui est personnel, que ce taux est plus constant que celui de la +mortalité générale, que, s'il évolue, c'est suivant un coefficient +d'accélération qui est propre à chaque société, que les variations par +lesquelles il passe aux différents moments du jour, du mois, de l'année, +ne font que reproduire le rythme de la vie sociale; quand on constatera +que le mariage, le divorce, la famille, la société religieuse, l'armée +etc., l'affectent d'après des lois définies dont quelques-unes peuvent +même être exprimées sous forme numérique, on renoncera à voir dans ces +états et dans ces institutions je ne sais quels arrangements +idéologiques sans vertu et sans efficacité. Mais on sentira que ce sont +des forces réelles, vivantes et agissantes, qui, par la manière dont +elles déterminent l'individu, témoignent assez qu'elles ne dépendent pas +de lui; du moins, s'il entre comme élément dans la combinaison d'où +elles résultent, elles s'imposent à lui à mesure qu'elles se forment. +Dans ces conditions, on comprendra mieux comment la sociologie peut et +doit être objective, puisqu'elle a en face d'elle des réalités aussi +définies et aussi résistantes que celles dont traitent le psychologue ou +le biologiste[2]. + + * * * * * + +Il nous reste à acquitter une dette de reconnaissance en adressant ici +nos remerciements à nos deux anciens élèves, M. Ferrand, professeur à +l'École primaire supérieure de Bordeaux, et M. Marcel Mauss, agrégé de +philosophie, pour le dévouement avec lequel ils nous ont secondé et pour +les services qu'ils nous ont rendus. C'est le premier qui a dressé +toutes les cartes contenues dans ce livre; c'est grâce au second qu'il +nous a été possible de réunir les éléments nécessaires à rétablissement +des tableaux XXI et XXII dont on appréciera plus loin l'importance. Il a +fallu pour cela dépouiller les dossiers de 26.000 suicidés environ en +vue de relever séparément l'âge, le sexe, l'état civil, la présence ou +l'absence d'enfants. C'est M. Mauss qui a fait seul ce travail +considérable. + +Ces tableaux ont été établis à l'aide de documents que possède le +Ministère de la Justice, mais qui ne paraissent pas dans les +comptes-rendus annuels. Ils ont été mis à notre disposition avec la plus +grande complaisance par M. Tarde, chef du service de la statistique +judiciaire. Nous lui en exprimons toute notre gratitude. + + + + +LE SUICIDE + + +INTRODUCTION + + +I. + + +Comme le mot de suicide revient sans cesse dans le cours de la +conversation, on pourrait croire que le sens en est connu de tout le +monde et qu'il est superflu de le définir. Mais, en réalité, les mots de +la langue usuelle, comme les concepts qu'ils expriment, sont toujours +ambigus et le savant qui les emploierait tels qu'il les reçoit de +l'usage et sans leur faire subir d'autre élaboration s'exposerait aux +plus graves confusions. Non seulement la compréhension en est si peu +circonscrite qu'elle varie d'un cas à l'autre suivant les besoins du +discours, mais encore, comme la classification dont ils sont le produit +ne procède pas d'une analyse méthodique, mais ne fait que traduire les +impressions confuses de la foule, il arrive sans cesse que des +catégories de faits très disparates sont réunies indistinctement sous +une même rubrique, ou que des réalités de même nature sont appelées de +noms différents. Si donc on se laisse guider par l'acception reçue, on +risque de distinguer ce qui doit être confondu ou de confondre ce qui +doit être distingué, de méconnaître ainsi la véritable parenté des +choses et, par suite, de se méprendre sur leur nature. On n'explique +qu'en comparant. Une investigation scientifique ne peut donc arriver à +sa fin que si elle porte sur des faits comparables et elle a d'autant +plus de chances de réussir qu'elle est plus assurée d'avoir réuni tous +ceux qui peuvent être utilement comparés. Mais ces affinités naturelles +des êtres ne sauraient être atteintes avec quelque sûreté par un examen +superficiel comme celui d'où est résultée la terminologie vulgaire; par +conséquent, le savant ne peut prendre pour objets de ses recherches les +groupes de faits tout constitués auxquels correspondent les mots de la +langue courante. Mais il est obligé de constituer lui-même les groupes +qu'il veut étudier, afin de leur donner l'homogénéité et la spécificité +qui leur sont nécessaires pour pouvoir être traités scientifiquement. +C'est ainsi que le botaniste, quand il parle de fleurs ou de fruits, le +zoologiste, quand il parle de poissons ou d'insectes, prennent ces +différents termes dans des sens qu'ils ont dû préalablement fixer. + +Notre première tâche doit donc être de déterminer l'ordre de faits que +nous nous proposons d'étudier sous le nom de suicides. Pour cela, nous +allons chercher si, parmi les différentes sortes de morts, il en est qui +ont en commun des caractères assez objectifs pour pouvoir être reconnus +de tout observateur de bonne foi, assez spéciaux pour ne pas se +rencontrer ailleurs, mais, en même temps, assez voisins de ceux que l'on +met généralement sous le nom de suicides pour que nous puissions, sans +faire violence à l'usage, conserver cette même expression. S'il s'en +rencontre, nous réunirons sous cette dénomination tous les faits, sans +exception, qui présenteront ces caractères distinctifs, et cela sans +nous inquiéter si la classe ainsi formée ne comprend pas tous les cas +qu'on appelle d'ordinaire ainsi ou, au contraire, en comprend qu'on est +habitué à appeler autrement. Car ce qui importe, ce n'est pas d'exprimer +avec un peu de précision la notion que la moyenne des intelligences +s'est faite du suicide, mais c'est de constituer une catégorie d'objets +qui, tout en pouvant être, sans inconvénient, étiquettée sous cette +rubrique, soit fondée objectivement, c'est-à-dire corresponde à une +nature déterminée de choses. + +Or, parmi les diverses espèces de morts, il en est qui présentent ce +trait particulier qu'elles sont le fait de la victime elle-même, +qu'elles résultent d'un acte dont le patient est l'auteur; et, d'autre +part, il est certain que ce même caractère se retrouve à la base même de +l'idée qu'on se fait communément du suicide. Peu importe, d'ailleurs, la +nature intrinsèque des actes qui produisent ce résultat. Quoique, en +général, on se représente le suicide comme une action positive et +violente qui implique un certain déploiement de force musculaire, il +peut se faire qu'une attitude purement négative ou une simple abstention +aient la même conséquence. On se tue tout aussi bien en refusant de se +nourrir qu'en se détruisant par le fer ou le feu. Il n'est même pas +nécessaire que l'acte émané du patient ait été l'antécédent immédiat de +la mort pour qu'elle en puisse être regardée comme l'effet; le rapport +de causalité peut être indirect, le phénomène ne change pas, pour cela, +de nature. L'iconoclaste qui, pour conquérir les palmes du martyre, +commet un crime de lèse-majesté qu'il sait être capital, et qui meurt de +la main du bourreau, est tout aussi bien l'auteur de sa propre fin que +s'il s'était porté lui-même le coup mortel; du moins, il n'y a pas lieu +de classer dans des genres différents ces deux variétés de morts +volontaires, puisqu'il n'y a de différences entre elles que dans les +détails matériels de l'exécution. Nous arrivons donc à cette première +formule: On appelle suicide toute mort qui résulte médiatement ou +immédiatement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime +elle-même. + +Mais cette définition est incomplète; elle ne distingue pas entre deux +sortes de morts très différentes. On ne saurait ranger dans la même +classe et traiter de la même manière la mort de l'halluciné qui se +précipite d'une fenêtre élevée parce qu'il la croit de plain-pied avec +le sol, et celle de l'homme, sain d'esprit, qui se frappe en sachant ce +qu'il fait. Même, en un sens, il y a bien peu de dénouements mortels qui +ne soient la conséquence ou prochaine ou lointaine de quelque démarche +du patient. Les causes de mort sont situées hors de nous beaucoup plus +qu'en nous et elles ne nous atteignent que si nous nous aventurons dans +leur sphère d'action. + +Dirons-nous qu'il n'y a suicide que si l'acte d'où la mort résulte a été +accompli par la victime en vue de ce résultat? Que celui-là seul se tue +véritablement qui a voulu se tuer et que le suicide est un homicide +intentionnel de soi-même? Mais d'abord, ce serait définir le suicide par +un caractère qui, quels qu'en puissent être l'intérêt et l'importance, +aurait, tout au moins, le tort de n'être pas facilement reconnaissable +parce qu'il n'est pas facile à observer. Comment savoir quel mobile a +déterminé l'agent et si, quand il a pris sa résolution, c'est la mort +même qu'il voulait ou s'il avait quelque autre but? L'intention est +chose trop intime pour pouvoir être atteinte du dehors autrement que par +de grossières approximations. Elle se dérobe même à l'observation +intérieure. Que de fois nous nous méprenons sur les raisons véritables +qui nous font agir! Sans cesse, nous expliquons par des passions +généreuses ou des considérations élevées des démarches que nous ont +inspirées de petits sentiments ou une aveugle routine. + +D'ailleurs, d'une manière générale, un acte ne peut être défini par la +fin que poursuit l'agent, car un même système de mouvements, sans +changer de nature, peut-être ajusté à trop de fins différentes. Et en +effet, s'il n'y avait suicide que là où il y a intention de se tuer, il +faudrait refuser cette dénomination à des faits qui, malgré des +dissemblances apparentes, sont, au fond, identiques à ceux que tout le +monde appelle ainsi, et qu'on ne peut appeler autrement à moins de +laisser le terme sans emploi. Le soldat qui court au devant d'une mort +certaine pour sauver son régiment ne veut pas mourir, et pourtant +n'est-il pas l'auteur de sa propre mort au même titre que l'industriel +ou le commerçant qui se tuent pour échapper aux hontes de la faillite? +On en peut dire autant du martyr qui meurt pour sa foi, de la mère qui +se sacrifie pour son enfant, etc. Que la mort soit simplement acceptée +comme une condition regrettable, mais inévitable, du but où l'on tend, +ou bien qu'elle soit expressément voulue et recherchée pour elle-même, +le sujet, dans un cas comme dans l'autre, renonce à l'existence, et les +différentes manières d'y renoncer ne peuvent être que des variétés +d'une même classe. Il y a entre elles trop de ressemblances +fondamentales pour qu'on ne les réunisse pas sous la même expression +générique, sauf à distinguer ensuite des espèces dans le genre ainsi +constitué. Sans doute, vulgairement, le suicide est, avant tout, l'acte +de désespoir d'un homme qui ne tient plus à vivre. Mais, en réalité, +parce qu'on est encore attaché à la vie au moment où on la quitte, on ne +laisse pas d'en faire l'abandon; et, entre tous les actes par lesquels +un être vivant abandonne ainsi celui de tous ses biens qui passe pour le +plus précieux, il y a des traits communs qui sont évidemment essentiels. +Au contraire, la diversité des mobiles qui peuvent avoir dicté ces +résolutions ne saurait donner naissance qu'à des différences +secondaires. Quand donc le dévouement va jusqu'au sacrifice certain de +la vie, c'est scientifiquement un suicide; nous verrons plus tard de +quelle sorte. + +Ce qui est commun à toutes les formes possibles de ce renoncement +suprême, c'est que l'acte qui le consacre est accompli en connaissance +de cause; c'est que la victime, au moment d'agir, sait ce qui doit +résulter de sa conduite, quelque raison d'ailleurs qui l'ait amenée à se +conduire ainsi. Tous les faits de mort qui présentent cette +particularité caractéristique se distinguent nettement de tous les +autres où le patient ou bien n'est pas l'agent de son propre décès, ou +bien n'en est que l'agent inconscient. Ils s'en distinguent par un +caractère facile à reconnaître, car ce n'est pas un problème insoluble +que de savoir si l'individu connaissait ou non par avance les suites +naturelles de son action. Ils forment donc un groupe défini, homogène, +discernable de tout autre et qui, par conséquent, doit être désigné par +un mot spécial. Celui de suicide lui convient et il n'y a pas lieu d'en +créer un autre; car la très grande généralité des faits qu'on appelle +quotidiennement ainsi en fait partie. Nous disons donc définitivement: +_On appelle suicide tout cas de mort qui résulte directement ou +indirectement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime +elle-même et qu'elle savait devoir produire ce résultat._ La tentative, +c'est l'acte ainsi défini, mais arrêté avant que la mort en soit +résultée. + +Cette définition suffit à exclure de notre recherche tout ce qui +concerne les suicides d'animaux. En effet, ce que nous savons de +l'intelligence animale ne nous permet pas d'attribuer aux bêtes une +représentation anticipée de leur mort, ni surtout des moyens capables de +la produire. On en voit, il est vrai, qui refusent de pénétrer dans un +local où d'autres ont été tuées; on dirait qu'elles pressentent leur +sort. Mais, en réalité, l'odeur du sang suffit à déterminer ce mouvement +instinctif de recul. Tous les cas un peu authentiques que l'on cite et +où l'on veut voir des suicides proprement dits peuvent s'expliquer tout +autrement. Si le scorpion irrité se perce lui-même de son dard (ce qui, +d'ailleurs, n'est pas certain), c'est probablement en vertu d'une +réaction automatique et irréfléchie. L'énergie motrice, soulevée par son +état d'irritation, se décharge au hasard, comme elle peut; il se trouve +que l'animal en est la victime, sans qu'on puisse dire qu'il se soit +représenté par avance la conséquence de son mouvement. Inversement, s'il +est des chiens qui refusent de se nourrir quand ils ont perdu leur +maître, c'est que la tristesse, dans laquelle ils étaient plongés, a +supprimé mécaniquement l'appétit; la mort en est résultée, mais sans +qu'elle ait été prévue. Ni le jeûne dans ce cas, ni la blessure dans +l'autre n'ont été employés comme des moyens dont l'effet était connu. +Les caractères distinctifs du suicide, tels que nous l'avons défini, +font donc défaut. C'est pourquoi, dans ce qui suivra, nous n'aurons à +nous occuper que du suicide humain[3]. + +Mais cette définition n'a pas seulement l'avantage de prévenir les +rapprochements trompeurs ou les exclusions arbitraires; elle nous donne +dès maintenant une idée de la place que les suicides occupent dans +l'ensemble de la vie morale. Elle nous montre, en effet, qu'ils ne +constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout à fait à +part, une classe isolée de phénomènes monstrueux, sans rapport avec les +autres modes de la conduite, mais, au contraire, qu'ils s'y relient par +une série continue d'intermédiaires. Ils ne sont que la forme exagérée +de pratiques usuelles. En effet, il y a, disons-nous, suicide quand la +victime, au moment où elle commet l'acte qui doit mettre fin à ses +jours, sait de toute certitude ce qui doit normalement en résulter. Mais +cette certitude peut être plus ou moins forte. Nuancez-la de quelques +doutes, et vous aurez un fait nouveau, qui n'est plus le suicide, mais +qui en est proche parent puisqu'il n'existe entre eux que des +différences de degrés. Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais +sans qu'un dénouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un +suicidé, même s'il arrive qu'il succombe, non puis que l'imprudent qui +joue de parti pris avec la mort tout en cherchant à l'éviter, ou que +l'apathique qui, ne tenant vivement à rien, ne se donne pas la peine de +soigner sa santé et la compromet par sa négligence. Et pourtant, ces +différentes manières d'agir ne se distinguent pas radicalement des +suicides proprement dits. Elles procèdent d'états d'esprit analogues, +puisqu'elles entraînent également des risques mortels qui ne sont pas +ignorés de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrête +pas; toute la différence, c'est que les chances de mort sont moindres. +Aussi n'est-ce pas sans quelque fondement qu'on dit couramment du savant +qui s'est épuisé en veilles, qu'il s'est tué lui-même. Tous ces faits +constituent donc des sortes de suicides embryonnaires, et, s'il n'est +pas d'une bonne méthode de les confondre avec le suicide complet et +développé, il ne faut pas davantage perdre de vue les rapports de +parenté qu'ils soutiennent avec ce dernier. Car il apparaît sous un tout +autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution +de continuité aux actes de courage et de dévouement, d'une part, et, de +l'autre, aux actes d'imprudence et de simple négligence. On verra mieux +dans la suite ce que ces rapprochements ont d'instructif. + + + + +II. + + +Mais le fait ainsi défini intéresse-t-il le sociologue? Puisque le +suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il +semble qu'il doive exclusivement dépendre de facteurs individuels et +qu'il ressortisse, par conséquent, à la seule psychologie. En fait, +n'est-ce pas par le tempérament du suicidé, par son caractère, par ses +antécédents, par les événements de son histoire privée que l'on explique +d'ordinaire sa résolution? + +Nous n'avons pas à rechercher pour l'instant dans quelle mesure et sous +quelles conditions il est légitime d'étudier ainsi les suicides, mais ce +qui est certain, c'est qu'ils peuvent être envisagés sous un tout autre +aspect. En effet, si, au lieu de n'y voir que des événements +particuliers, isolés les uns des autres et qui demandent à être examinés +chacun à part, on considère l'ensemble des suicides commis dans une +société donnée pendant une unité de temps donnée, on constate que le +total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'unités indépendantes, un +tout de collection, mais qu'il constitue par lui-même un fait nouveau et +_sui generis_, qui a son unité et son individualité, sa nature propre +par conséquent, et que, de plus, cette nature est éminemment sociale. En +effet, pour une même société, tant que l'observation ne porte pas sur +une période trop étendue, ce chiffre est à peu près invariable, comme le +prouve le tableau I (V. ci-dessous). C'est que, d'une année à la +suivante, les circonstances au milieu desquelles se développe la vie des +peuples restent sensiblement les mêmes. Il se produit bien parfois des +variations plus importantes; mais elles sont tout à fait l'exception. On +peut voir, d'ailleurs, qu'elles sont toujours contemporaines de quelque +crise qui affecte passagèrement l'état social[4]. + +/* +TABLEAU I + +_Constance du suicide dans les principaux pays d'Europe (Chiffres absolus)._ + ++--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+ +| | | | | | | | +| ANNÉES.| FRANCE. | PRUSSE. | ANGLE- | SAXE. | BAVIÈRE. | DANEMARK. | +| | | | TERRE | | | | ++--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+ +| | | | | | | | +| 1841 | 2.814 | 1.630 | | 290 | | 337 | +| 1842 | 2.866 | 1.598 | | 318 | | 317 | +| 1843 | 3.020 | 1.720 | | 420 | | 301 | +| 1844 | 2.973 | 1.575 | | 335 | 244 | 285 | +| 1845 | 3.082 | 1.700 | | 338 | 250 | 290 | +| 1846 | 3.102 | 1.707 | | 373 | 220 | 376 | +| 1847 | (3.647) | (1.852) | | 377 | 217 | 345 | +| 1848 | (3.301) | (1.649) | | 398 | 215 | (305) | +| 1849 | 3.583 | (1.527) | | (328) | (189) | 337 | +| 1850 | 3.596 | 1.736 | | 390 | 250 | 340 | +| 1851 | 3.598 | 1.809 | | 402 | 260 | 401 | +| 1852 | 3.676 | 2.073 | | 530 | 226 | 426 | +| 1853 | 3.415 | 1.942 | | 431 | 263 | 419 | +| 1854 | 3.700 | 2.198 | | 547 | 318 | 363 | +| 1855 | 3.810 | 2.351 | | 568 | 307 | 399 | +| 1856 | 4.189 | 2.377 | | 550 | 318 | 426 | +| 1857 | 3.967 | 2.038 | 1.349 | 485 | 286 | 427 | +| 1858 | 3.903 | 2.126 | 1.275 | 491 | 329 | 457 | +| 1859 | 3.899 | 2.146 | 1.248 | 507 | 387 | 451 | +| 1860 | 4.050 | 2.105 | 1.365 | 548 | 339 | 468 | +| 1861 | 4.454 | 2.185 | 1.347 | (643) | | | +| 1862 | 4.770 | 2.112 | 1.317 | 557 | | | +| 1863 | 4.613 | 2.374 | 1.315 | 643 | | | +| 1864 | 4.521 | 2.203 | 1.340 | (545) | | 411 | +| 1865 | 4.946 | 2.361 | 1.392 | 619 | | 451 | +| 1866 | 5.119 | 2.485 | 1.329 | 704 | 410 | 443 | +| 1867 | 5.011 | 3.625 | 1.316 | 752 | 471 | 469 | +| 1868 | (5.547) | 3.658 | 1.508 | 800 | 453 | 498 | +| 1869 | 5.114 | 3.544 | 1.588 | 710 | 425 | 462 | +| 1870 | | 3.270 | 1.554 | | | 486 | +| 1871 | | 3.135 | 1.495 | | | | +| 1872 | | 3.467 | 1.514 | | | | +| | | | | | | | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +C'est ainsi qu'en 1848 une baisse brusque a eu lieu dans tous les États +européens. + +Si l'on considère un plus long intervalle de temps, on constate des +changements plus graves. Mais alors ils deviennent chroniques; ils +témoignent donc simplement que les caractères constitutionnels de la +société ont subi, au même moment, de profondes modifications. Il est +intéressant de remarquer qu'ils ne se produisent pas avec l'extrême +lenteur que leur ont attribuée un assez grand nombre d'observateurs; +mais ils sont à la fois brusques et progressifs. Tout à coup, après une +série d'années où les chiffres ont oscillé entre des limites très +rapprochées, une hausse se manifeste qui, après des hésitations en sens +contraires, s'affirme, s'accentue et enfin se fixe. C'est que toute +rupture de l'équilibre social, si elle éclate soudainement, met toujours +du temps à produire toutes ses conséquences. L'évolution du suicide est +ainsi composée d'ondes de mouvement, distinctes et successives, qui ont +lieu par poussées, se développent pendant un temps, puis s'arrêtent pour +recommencer ensuite. On peut voir sur le tableau précédent qu'une de ces +ondes s'est formée presque dans toute l'Europe au lendemain des +événements de 1848, c'est-à-dire vers les années 1850-1853 selon les +pays; une autre a commencé en Allemagne après la guerre de 1866, en +France un peu plus tôt, vers 1860, à l'époque qui marque l'apogée du +gouvernement impérial, en Angleterre vers 1868, c'est-à-dire après la +révolution commerciale que déterminèrent alors les traités de commerce. +Peut-être est-ce à la même cause qu'est due la nouvelle recrudescence +que l'on constate chez nous vers 1865. Enfin, après la guerre de 1870 un +nouveau mouvement en avant a commencé qui dure encore et qui est à peu +près général en Europe[5]. + +Chaque société a donc, à chaque moment de son histoire, une aptitude +définie pour le suicide. On mesure l'intensité relative de cette +aptitude en prenant le rapport entre le chiffre global des morts +volontaires et la population de tout âge et de tout sexe. Nous +appellerons cette donnée numérique _taux de la mortalité-suicide propre +à la société considérée_. On le calcule généralement par rapport à un +million ou à cent mille habitants. + +Non seulement ce taux est constant pendant de longues périodes de temps, +mais l'invariabilité en est même plus grande que celle des principaux +phénomènes démographiques. La mortalité générale, notamment, varie +beaucoup plus souvent d'une année à l'autre et les variations par +lesquelles elle passe sont beaucoup plus importantes. Pour s'en assurer, +il suffit de comparer, pendant plusieurs périodes, la manière dont +évoluent l'un et l'autre phénomène. C'est ce que nous avons fait au +tableau II (V. ci-dessous). Pour faciliter le rapprochement, nous avons, +tant pour les décès que pour les suicides, exprimé le taux de chaque +année en fonction du taux moyen de la période, ramené à 100. Les écarts +d'une année à l'autre ou par rapport au taux moyen sont ainsi rendus +comparables dans les deux colonnes. Or, il résulte de cette comparaison +qu'à chaque période l'ampleur des variations est beaucoup plus +considérable du côté de la mortalité générale que du côté des suicides; +elle est, en moyenne, deux fois plus grande. Seul, l'écart _minimum_ +entre deux années consécutives est sensiblement de même importance de +part et d'autre pendant les deux dernières périodes. Seulement, ce +_minimum_ est une exception dans la colonne des décès, alors qu'au +contraire les variations annuelles des suicides ne s'en écartent +qu'exceptionnellement. On s'en aperçoit en comparant les écarts +moyens[6]. + +Tableau II + +_Variations comparées du taux de la mortalité-suicide et du taux de la +mortalité générale._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| A.--Chiffres absolus. | ++--------------------------------------------------------------------+ +|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS| +|1841-46|par |par |1849-55|par |par |1856-60|par |par | +| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000| +| |hab. |hab. | |hab. |hab. | |hab. |hab. | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1841 | 8,2 | 23,2| 1849 | 10,0 | 27,3| 1856 | 11,6 | 23,1| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1842 | 8,3 | 24,0| 1850 | 10,1 | 21,4| 1857 | 10,9 | 23,7| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1843 | 8,7 | 23,1| 1851 | 10,0 | 22,3| 1858 | 10,7 | 24,1| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1844 | 8,5 | 22,1| 1852 | 10,5 | 22,5| 1859 | 11,1 | 26,8| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1845 | 8,8 | 21,2| 1853 | 9,4 | 22,0| 1860 | 11,9 | 21,4| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1846 | 8,7 | 23,2| 1854 | 10,2 | 27,4| | | | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| | | | 1855 | 10,5 | 25,9| | | | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| Moy. | 8,5 | 22,8| Moy. | 10,1 | 24,1| Moy. | 11,2 | 23,8| ++--------------------------------------------------------------------+ +| B.--Taux de chaque année exprimé en fonction de la moyenne | +| ramenée à 100. | ++--------------------------------------------------------------------+ +| 1841 | 96 |101,7| 1849 | 98,9 |113,2| 1856 | 103,5 | 97 | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1842 | 97 |105,2| 1850 | 100 | 88,7| 1857 | 97,3 | 99,3| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1843 | 102 |101,3| 1851 | 98,9 | 92,5| 1858 | 95,5 |101,2| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1844 | 100 | 96,9| 1852 | 103,8 | 93,3| 1859 | 99,1 |112,6| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1845 | 103,5 | 92,9| 1853 | 93 | 91,2| 1860 | 106,0 | 89,9| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1846 | 102,3 |101,7| 1854 | 100,9 |113,6| | | | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| | | | 1855 | 103 |107,4| | | | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| Moy. | 100 |100 | Moy. | 100 | 100| Moy. | 100 |100 | ++--------------------------------------------------------------------+ +| C.--Grandeur de l'écart. | ++--------------------------------------------------------------------+ +| | ENTRE DEUX ANNÉES |AU-DESSUS et au-dessous | +| | consécutives. | de la moyenne. | ++--------------------------------------------------------------------+ +| |Ecart |Ecart |Ecart | Maximum | Maximum | +| |maximum|minimum|moyen | au-dessous.| au-dessus.| ++--------------------------------------------------------------------+ +| PÉRIODE 1841-46. | ++--------------------------------------------------------------------+ +|Mortalité générale| 8,8 | 2,5 | 4,9 | 7,1 | 4,0 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Taux des suicides | 5,0 | 1 | 2,5 | 4 | 2,8 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +| PÉRIODE 1849-55. | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Mortalité générale| 24,5 | 0,8 | 10,6 | 13,6 | 11,3 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Taux des suicides | 10,8 | 1,1 | 4,48 | 3,8 | 7,0 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +| PÉRIODE 1856-60. | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Mortalité générale| 22,7 | 1,9 | 9,57 | 12,6 | 10,1 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Taux des suicides | 6,9 | 1,8 | 4,82 | 6,0 | 4,5 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Il est vrai que, si l'on compare, non plus les années successives d'une +même période, mais les moyennes de périodes différentes, les variations +que l'on observe dans le taux de la mortalité deviennent presque +insignifiantes. Les changements en sens contraires qui ont lieu d'une +année à l'autre et qui sont dus à l'action de causes passagères et +accidentelles, se neutralisent mutuellement quand on prend pour base du +calcul une unité de temps plus étendue; ils disparaissent donc du +chiffre moyen qui, par suite de cette élimination, présente une assez +grande invariabilité. Ainsi, en France, de 1841 à 1870, il a été +successivement pour chaque période décennale, 23,18; 23,72; 22,87. Mais +d'abord, c'est déjà un fait remarquable que le suicide ait, d'une année +à la suivante, un degré de constance au moins égal, sinon supérieur, à +celui que la mortalité générale ne manifeste que de période à période. +De plus, le taux moyen de la mortalité n'atteint à cette régularité +qu'en devenant quelque chose de général et d'impersonnel qui ne peut +servir que très imparfaitement à caractériser une société déterminée. En +effet, il est sensiblement le même pour tous les peuples qui sont +parvenus à peu près à la même civilisation; du moins, les différences +sont très faibles. Ainsi, en France, comme nous venons de le voir, il +oscille, de 1841 à 1870, autour de 23 décès pour 1.000 habitants; +pendant le même temps, il a été successivement en Belgique de 23,93, de +22,5, de 24,04; en Angleterre de 22,32, de 22,21, de 22,68; en Danemark +de 22,65 (1845-49), de 20,44 (1855-59), de 20,4 (1861-68). Si l'on fait +abstraction de la Russie qui n'est encore européenne que +géographiquement, les seuls grands pays d'Europe où la dîme mortuaire +s'écarte d'une manière un peu marquée des chiffres précédents sont +l'Italie où elle s'élevait encore de 1861 à 1867 jusqu'à 30,6 et +l'Autriche où elle était plus considérable encore (32,52)[7]. Au +contraire le taux des suicides, en même temps qu'il n'accuse que de +faibles changements annuels, varie suivant les sociétés du simple au +double, au triple, au quadruple et même davantage (V. Tableau III, +ci-dessous). Il est donc, à un bien plus haut degré que le taux de la +mortalité, personnel à chaque groupe social dont il peut être regardé +comme un indice caractéristique. Il est même si étroitement lié à ce +qu'il y a de plus profondément constitutionnel dans chaque tempérament +national, que l'ordre dans lequel se classent, sous ce rapport, les +différentes sociétés reste presque rigoureusement le même à des époques +très différentes. C'est ce que prouve l'examen de ce même tableau. Au +cours des trois périodes qui y sont comparées, le suicide s'est partout +accru; mais, dans cette marche en avant, les divers peuples ont gardé +leurs distances respectives. Chacun a son coefficient d'accélération qui +lui est propre. + +Tableau III + +_Taux des suicides par million d'habitants dans les différents pays +d'Europe_. + +/* ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +| |PÉRIODE|1871-75|1874-78|NUMÉROS D'ORDRE À LA | +| |1866-70| | |1e pér. |2e pér. |3e pér. | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Italie | 30 | 35 | 38 | 1 | 1 | 1 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Belgique | 66 | 69 | 78 | 2 | 3 | 4 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Angleterre | 67 | 66 | 69 | 3 | 2 | 2 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Norwège | 76 | 73 | 71 | 4 | 4 | 3 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Autriche | 78 | 94 | 130 | 5 | 7 | 7 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Suède | 85 | 81 | 91 | 6 | 5 | 5 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Bavière | 90 | 91 | 100 | 7 | 6 | 6 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|France | 135 | 150 | 160 | 8 | 9 | 9 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Prusse | 142 | 134 | 152 | 9 | 8 | 8 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Danemark | 277 | 258| 255 | 10 | 10 | 10 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Saxe | 293 | 267 | 334 | 11 | 11 | 11 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Le taux des suicides constitue donc un ordre de faits un et déterminé; +c'est ce que démontrent, à la fois, sa permanence et sa variabilité. Car +cette permanence serait inexplicable s'il ne tenait pas à un ensemble de +caractères distinctifs, solidaires les uns des autres, qui, malgré la +diversité des circonstances ambiantes, s'affirment simultanément; et +cette variabilité témoigne de la nature individuelle et concrète de ces +mêmes caractères, puisqu'ils varient comme l'individualité sociale +elle-même. En somme, ce qu'expriment ces données statistiques, c'est la +tendance au suicide dont chaque société est collectivement affligée. +Nous n'avons pas à dire actuellement en quoi consiste cette tendance, si +elle est un état _sui generis_ de l'âme collective[8], ayant sa réalité +propre, ou si elle ne représente qu'une somme d'états individuels. Bien +que les considérations qui précèdent soient difficilement conciliables +avec cette dernière hypothèse, nous réservons le problème qui sera +traité au cours de cet ouvrage[9]. Quoi qu'on pense à ce sujet, toujours +est-il que cette tendance existe soit à un titre soit à l'autre. Chaque +société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts +volontaires. Cette prédisposition peut donc être l'objet d'une étude +spéciale et qui ressortit à la sociologie. C'est cette étude que nous +allons entreprendre. + +Notre intention n'est donc pas de faire un inventaire aussi complet que +possible de toutes les conditions qui peuvent entrer dans la genèse des +suicides particuliers, mais seulement de rechercher celles dont dépend +ce fait défini que nous avons appelé le taux social des suicides. On +conçoit que les deux questions sont très distinctes, quelque rapport +qu'il puisse, par ailleurs, y avoir entre elles. En effet, parmi les +conditions individuelles, il y en a certainement beaucoup qui ne sont +pas assez générales pour affecter le rapport entre le nombre total des +morts volontaires et la population. Elles peuvent faire, peut-être, que +tel ou tel individu isolé se tue, non que la société _in globo_ ait pour +le suicide un penchant plus ou moins intense. De même qu'elles ne +tiennent pas à un certain état de l'organisation sociale, elles n'ont +pas de contre-coups sociaux. Par suite, elles intéressent le +psychologue, non le sociologue. Ce que recherche ce dernier, ce sont les +causes par l'intermédiaire desquelles il est possible d'agir, non sur +les individus isolément, mais sur le groupe. Par conséquent, parmi les +facteurs des suicides, les seuls qui le concernent sont ceux qui font +sentir leur action sur l'ensemble de la société. Le taux des suicides +est le produit de ces facteurs. C'est pourquoi nous devons nous y tenir. + +Tel est l'objet du présent travail qui comprendra trois parties. + +Le phénomène qu'il s'agit d'expliquer ne peut être dû qu'à des causes +extra-sociales d'une grande généralité ou à des causes proprement +sociales. Nous nous demanderons d'abord quelle est l'influence des +premières et nous verrons qu'elle est nulle ou très restreinte. + +Nous déterminerons ensuite la nature des causes sociales, la manière +dont elles produisent leurs effets, et leurs relations avec les états +individuels qui accompagnent les différentes sortes de suicides. + +Cela fait, nous serons mieux en état de préciser en quoi consiste +l'élément social du suicide, c'est-à-dire cette tendance collective dont +nous venons de parler, quels sont ses rapports avec les autres faits +sociaux et par quels moyens il est possible d'agir sur elle[10]. + + + + + + +LIVRE PREMIER + +LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX + + + + +CHAPITRE I + +Le suicide et les états psychopathiques[11]. + + +Il y a deux sortes de causes extra-sociales auxquelles on peut _a +priori_ attribuer une influence sur le taux des suicides: ce sont les +dispositions organico-psychiques et la nature du milieu physique. Il +pourrait se faire que, dans la constitution individuelle ou, tout au +moins, dans la constitution d'une classe importante d'individus, il y +eût un penchant, d'intensité variable selon les pays, et qui entraînât +directement l'homme au suicide; d'un autre côté, le climat, la +température, etc., pourraient, par la manière dont ils agissent sur +l'organisme, avoir indirectement les mêmes effets. L'hypothèse, en tout +cas, ne peut pas être écartée sans discussion. Nous allons donc +examiner successivement ces deux ordres de facteurs et chercher s'ils +ont, en effet, une part dans le phénomène que nous étudions et quelle +elle est. + + +I. + +Il est des maladies dont le taux annuel est relativement constant pour +une société donnée, en même temps qu'il varie assez sensiblement suivant +les peuples. Telle est la folie. Si donc on avait quelque raison de voir +dans toute mort volontaire une manifestation vésanique, le problème que +nous nous sommes posé serait résolu; le suicide ne serait qu'une +affection individuelle[12]. + +C'est la thèse soutenue par d'assez nombreux aliénistes. Suivant +Esquirol: «Le suicide offre tous les caractères des aliénations +mentales[13]».--«L'homme n'attente à ses jours que lorsqu'il est dans le +délire et les suicidés sont aliénés[14]». Partant de ce principe, il +concluait que le suicide, étant involontaire, ne devait pas être puni +par la loi. Falret[15] et Moreau de Tours s'expriment dans des termes +presque identiques. Il est vrai que ce dernier, dans le passage même où +il énonce la doctrine à laquelle il adhère, fait une remarque qui suffit +à la rendre suspecte: «Le suicide, dit-il, doit-il être regardé dans +tous les cas comme le résultat d'une aliénation mentale? Sans vouloir +ici trancher cette difficile question, disons en thèse générale +qu'instinctivement on penche d'autant plus vers l'affirmative que l'on a +fait de la folie une étude plus approfondie, que l'on a acquis plus +d'expérience et qu'enfin on a vu plus d'aliénés[16]». En 1845, le +docteur Bourdin, dans une brochure qui, lors de son apparition, fit +quelque bruit dans le monde médical, avait, avec moins de mesure encore, +soutenu la même opinion. + +Cette théorie peut être et a été défendue de deux manières différentes. +Ou bien on dit que, par lui-même, le suicide constitue une entité +morbide _sui generis_, une folie spéciale; ou bien, sans en faire une +espèce distincte, on y voit simplement un épisode d'une ou de plusieurs +sortes de folies, mais qui ne se rencontre pas chez les sujets sains +d'esprit. La première thèse est celle de Bourdin; Esquirol, au +contraire, est le représentant le plus autorisé de l'autre conception. +«D'après ce qui précède, dit-il, on entrevoit déjà que le suicide n'est +pour nous qu'un phénomène consécutif à un grand nombre de causes +diverses, qu'il se montre avec des caractères très différents; que ce +phénomène ne peut caractériser une maladie. C'est pour avoir fait du +suicide une maladie _sui generis_ qu'on a établi des propositions +générales démenties par l'expérience[17]». + +De ces deux façons de démontrer le caractère vésanique du suicide, la +seconde est la moins rigoureuse et la moins probante en vertu de ce +principe qu'il ne peut y avoir d'expériences négatives. Il est +impossible, en effet, de procéder à un inventaire complet de tous les +cas de suicides et de faire voir dans chacun d'eux l'influence de +l'aliénation mentale. On ne peut que citer des exemples particuliers +qui, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent servir de base à une +généralisation scientifique; quand même des exemples contraires ne +seraient pas allégués, il y en aurait toujours de possibles. Mais +l'autre preuve, si elle peut être administrée, serait concluante. Si +l'on parvient à établir que le suicide est une folie qui a ses +caractères propres et son évolution distincte, la question est tranchée; +tout suicidé est un fou. + +Mais existe-t-il une folie-suicide? + + + + +II. + +La tendance au suicide étant, par nature, spéciale et définie, si elle +constitue une variété de la folie, ce ne peut être qu'une folie +partielle et limitée à un seul acte. Pour qu'elle puisse caractériser un +délire, il faut qu'il porte uniquement sur ce seul objet; car s'il en +avait de multiples, il n'y aurait pas de raison pour le définir par l'un +d'eux plutôt que par les autres. Dans la terminologie traditionnelle de +la pathologie mentale, on appelle monomanies ces délires restreints. Le +monomane est un malade dont la conscience est parfaitement saine, sauf +en un point; il ne présente qu'une tare et nettement localisée. Par +exemple, il a par moments une envie irraisonnée et absurde de boire ou +de voler ou d'injurier; mais tous ses autres actes comme toutes ses +autres pensées sont d'une rigoureuse correction. Si donc il y a une +folie-suicide, elle ne peut être qu'une monomanie et c'est bien ainsi +qu'on l'a le plus souvent qualifiée[18]. + +Inversement, on s'explique que, si l'on admet ce genre particulier de +maladies appelées monomanies, on ait été facilement induit à y faire +rentrer le suicide. Ce qui caractérise, en effet, ces sortes +d'affections, d'après la définition même que nous venons de rappeler, +c'est qu'elles n'impliquent pas de troubles essentiels dans le +fonctionnement intellectuel. Le fond de la vie mentale est le même chez +le monomane et chez l'homme sain d'esprit; seulement, chez le premier, +un état psychique déterminé se détache de ce fond commun par un relief +exceptionnel. La monomanie, en effet, c'est simplement, dans l'ordre des +tendances, une passion exagérée et, dans l'ordre des représentations, +une idée fausse, mais d'une telle intensité qu'elle obsède l'esprit et +lui enlève toute liberté. Par exemple, de normale, l'ambition devient +maladive et se change en monomanie des grandeurs quand elle prend des +proportions telles que toutes les autres fonctions cérébrales en sont +comme paralysées. Il suffit donc qu'un mouvement un peu violent de la +sensibilité vienne troubler l'équilibre mental pour que la monomanie +apparaisse. Or, il semble bien que les suicides sont généralement placés +sous l'influence de quelque passion anormale, que celle-ci épuise son +énergie d'un seul coup ou ne la développe qu'à la longue; on peut même +croire avec une apparence de raison qu'il faut toujours quelque force de +ce genre pour neutraliser l'instinct, si fondamental, de conservation. +D'autre part, beaucoup de suicidés, en dehors de l'acte spécial par +lequel ils mettent fin à leurs jours, ne se singularisent aucunement des +autres hommes; il n'y a, par conséquent, pas de raison pour leur imputer +un délire général. Voilà comment, sous le couvert de la monomanie, le +suicide a été mis au rang des vésanies. + +Seulement, y a-t-il des monomanies? Pendant longtemps, leur existence +n'a pas été mise en doute; l'unanimité des aliénistes admettait, sans +discussion, la théorie des délires partiels. Non seulement on la croyait +démontrée par l'observation clinique, mais on la présentait comme un +corollaire des enseignements de la psychologie. On professait alors que +l'esprit humain est formé de facultés distinctes et de forces séparées +qui coopèrent d'ordinaire, mais sont susceptibles d'agir isolément; il +semblait donc naturel qu'elles pussent être séparément touchées par la +maladie. Puisque l'homme peut manifester de l'intelligence sans volonté +et de la sensibilité sans intelligence, pourquoi ne pourrait-il pas y +avoir des maladies de l'intelligence ou de la volonté sans troubles de +la sensibilité et _vice versa_? En appliquant le même principe aux +formes plus spéciales de ces facultés, on en arrivait à admettre que la +lésion pouvait porter exclusivement sur une tendance, sur une action ou +sur une idée isolée. + +Mais, aujourd'hui, cette opinion est universellement abandonnée. +Assurément, on ne peut pas directement démontrer par l'observation +qu'il n'y a pas de monomanies; mais il est établi qu'on n'en peut pas +citer un seul exemple incontesté. Jamais l'expérience clinique n'a pu +atteindre une tendance maladive de l'esprit dans un état de véritable +isolement; toutes les fois qu'une faculté est lésée, les autres le sont +en même temps et, si les partisans de la monomanie n'ont pas aperçu ces +lésions concomitantes, c'est qu'ils ont mal dirigé leurs observations. +«Prenons pour exemple, dit Falret, un aliéné préoccupé d'idées +religieuses et que l'on classerait parmi les monomanes religieux. Il se +dit inspiré de Dieu; chargé d'une mission divine, il apporte au monde +une nouvelle religion... Cette idée, direz-vous, est tout à fait folle, +mais, en dehors de cette série d'idées religieuses, il raisonne comme +les autres hommes. Eh bien! interrogez-le avec plus de soin et vous ne +tarderez pas à découvrir chez lui d'autres idées maladives; vous +trouverez, par exemple, parallèlement aux idées religieuses, une +tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appelé à réformer +la religion, mais à réformer la société; peut-être aussi +s'imaginera-t-il être réservé à la plus haute destinée... Admettons +qu'après avoir recherché chez ce malade des tendances orgueilleuses, +vous ne les ayez pas découvertes, alors vous constaterez des idées +d'humilité ou des tendances craintives. Le malade, préoccupé d'idées +religieuses, se croira perdu, destiné à périr, etc.[19]». Sans doute, +tous ces délires ne se rencontrent pas habituellement réunis chez un +même sujet, mais ce sont ceux que l'on trouve le plus souvent ensemble; +ou bien, s'ils ne coexistent pas à un seul et même moment de la maladie, +on les voit se succéder à des phases plus ou moins rapprochées. + +Enfin, indépendamment de ces manifestations particulières, il y a +toujours chez les prétendus monomanes un état général de toute la vie +mentale qui est le fond même de la maladie et dont ces idées délirantes +ne sont que l'expression superficielle et temporaire. Ce qui le +constitue, c'est une exaltation excessive ou une dépression extrême, ou +une perversion générale. Il y a surtout absence d'équilibre et de +coordination dans la pensée comme dans l'action. Le malade raisonne, et +cependant ses idées ne s'enchaînent pas sans lacunes; il ne se conduit +pas d'une manière absurde, mais sa conduite manque de suite. Il n'est +donc pas exact de dire que la folie puisse se faire sa part, et une part +restreinte; dès qu'elle pénètre l'entendement, elle l'envahit tout +entier. + +D'ailleurs, le principe sur lequel on appuyait l'hypothèse des +monomanies est en contradiction avec les données actuelles de la +science. L'ancienne théorie des facultés ne compte plus guère de +défenseurs. On ne voit plus dans les différents modes de l'activité +consciente des forces séparées qui ne se rejoignent et ne retrouvent +leur unité qu'au sein d'une substance métaphysique, mais des fonctions +solidaires; il est donc impossible que l'une soit lésée sans que cette +lésion retentisse sur les autres. Cette pénétration est même plus intime +dans la vie cérébrale que dans le reste de l'organisme: car les +fonctions psychiques n'ont pas des organes assez distincts les uns des +autres pour que l'un puisse être atteint sans que les autres le soient. +Leur répartition entre les différentes régions de l'encéphale n'a rien +de bien défini, comme le prouve la facilité avec laquelle les +différentes parties du cerveau se remplacent mutuellement, si l'une +d'elles se trouve empêchée de remplir sa tâche. Leur enchevêtrement est +donc trop complet pour que la folie puisse frapper les unes en laissant +les autres intactes. À plus forte raison, est-il tout à fait impossible +qu'elle puisse altérer une idée ou un sentiment particulier sans que la +vie psychique soit altérée dans sa racine. Car les représentations et +les tendances n'ont pas d'existence propre; elles ne sont pas autant de +petites substances, d'atomes spirituels qui, en s'agrégeant, forment +l'esprit. Mais elles ne font que manifester extérieurement l'état +général des centres conscients; elles en dérivent et elles l'expriment. +Par conséquent, elles ne peuvent avoir de caractère morbide sans que cet +état soit lui-même vicié. + +Mais si les tares mentales ne sont pas susceptibles de se localiser, il +n'y a pas, il ne peut pas y avoir de monomanies proprement dites. Les +troubles, en apparence locaux, que l'on a appelés de ce nom résultent +toujours d'une perturbation plus étendue; ils sont, non des maladies, +mais des accidents particuliers et secondaires de maladies plus +générales. Si donc il n'y a pas de monomanies, il ne saurait y avoir une +monomanie-suicide et, par conséquent, le suicide n'est pas une folie +distincte. + + + + +III. + + +Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu'à l'état de folie. Si, par +lui-même, il n'est pas une vésanie spéciale, il n'est pas de forme de la +vésanie où il ne puisse apparaître. Ce n'en est qu'un syndrome +épisodique, mais qui est fréquent. Peut-on conclure de cette fréquence +qu'il ne se produit jamais à l'état de santé et qu'il est un indice +certain d'aliénation mentale? + +La conclusion serait précipitée. Car si, parmi les actes des aliénés, il +en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir à caractériser la +folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains, +tout en revêtant chez les fous une forme spéciale. _A priori_, il n'y a +pas de raison pour classer le suicide dans la première de ces deux +catégories. Sans doute, les aliénistes affirment que la plupart des +suicidés qu'ils ont connus présentaient tous les signes de l'aliénation +mentale, mais ce témoignage ne saurait suffire à résoudre la question; +car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une +expérience aussi étroitement spéciale, on ne saurait induire aucune loi +générale. Des suicidés qu'ils ont connus et qui, naturellement, étaient +des aliénés, on ne peut conclure à ceux qu'ils n'ont pas observés et +qui, pourtant, sont les plus nombreux. + +La seule manière de procéder méthodiquement consiste à classer, d'après +leurs propriétés essentielles, les suicides commis par les fous, de +constituer ainsi les types principaux de suicides vésaniques et de +chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres +nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte +spécial aux aliénés, il faut déterminer les formes qu'il prend dans +l'aliénation mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il +affecte. + +Les spécialistes se sont peu attachés, en général, à classer les +suicides d'aliénés. On peut cependant considérer que les quatre types +suivants renferment les espèces les plus importantes. Les traits +essentiels de cette classification sont empruntés à Jousset et à Moreau +de Tours[20]. + +I. _Suicide maniaque._--Il est dû soit à des hallucinations, soit à des +conceptions délirantes. Le malade se tue pour échapper à un danger ou à +une honte imaginaires, ou pour obéir à un ordre mystérieux qu'il a reçu +d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode +d'évolution reflètent les caractères généraux de la maladie dont il +dérive, à savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son +extrême mobilité. Les idées, les sentiments les plus divers et même les +plus contradictoires se succèdent avec une extraordinaire vitesse dans +l'esprit des maniaques. C'est un perpétuel tourbillon. À peine un état +de conscience est-il né qu'il est remplacé par un autre. Il en est de +même des mobiles qui déterminent le suicide maniaque: ils naissent, +disparaissent ou se transforment avec une étonnante rapidité. Tout à +coup, l'hallucination ou le délire qui décident le sujet à se détruire +apparaissent; la tentative de suicide en résulte; puis, en un instant, +la scène change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins +pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre +motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques +transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin à ses jours, +s'était jeté dans une rivière généralement peu profonde. Il était à +chercher un endroit où la submersion fût possible, lorsqu'un douanier, +soupçonnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son +fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitôt, notre homme s'en retourne +paisiblement chez lui, ne songeant plus à se tuer[22]. + +II. _Suicide mélancolique._--Il est lié à un état général d'extrême +dépression, de tristesse exagérée qui fait que le malade n'apprécie plus +sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui +l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en +noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions +sont constantes, il en est de même des idées de suicide; elles sont +douées d'une grande fixité et les motifs généraux qui les déterminent +sont toujours sensiblement les mêmes. Une jeune fille, née de parents +sains, après avoir passé son enfance à la campagne, est obligée de s'en +éloigner vers l'âge de quatorze ans pour compléter son éducation. Dès ce +moment, elle conçoit un ennui inexprimable, un goût prononcé pour la +solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper. «Elle +reste, pendant des heures entières, immobile, les yeux fixés sur la +terre, la poitrine oppressée et dans l'état d'une personne qui redoute +un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la +rivière, elle recherche les lieux les plus écartés afin que personne ne +puisse venir à son secours[23]». Cependant, comprenant mieux que l'acte +qu'elle médite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout +d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les +tentatives se répètent à peu de distance l'une de l'autre. + +Souvent, sur ce désespoir général, viennent se greffer des +hallucinations et des idées délirantes qui mènent directement au +suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous +observions tout à l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au +contraire, comme l'état général dont elles dérivent. Les craintes qui +hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il +ressent sont toujours les mêmes. Si donc ce suicide est déterminé par +des raisons imaginaires tout comme le précédent, il s'en distingue par +son caractère chronique. Aussi est-il très tenace. Les malades de cette +catégorie préparent avec calme leurs moyens d'exécution; ils déploient +même dans la poursuite de leur but une persévérance et, parfois, une +astuce incroyables. Rien ne ressemble moins à cet esprit de suite que la +perpétuelle instabilité du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des +bouffées passagères, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il +y a un état constant qui est lié au caractère général du sujet. + +III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est causé par aucun +motif, ni réel ni imaginaire, mais seulement par l'idée fixe de la mort +qui, sans raison représentable, s'est emparée souverainement de l'esprit +du malade. Celui-ci est obsédé par le désir de se tuer, quoiqu'il sache +parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un +besoin instinctif sur lequel la réflexion et le raisonnement n'ont pas +d'empire, analogue à ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on +a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du +caractère absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout +le temps que dure cette résistance, il est triste, oppressé et ressent +au creux épigastrique une anxiété qui augmente chaque jour. Pour cette +raison, on a quelquefois donné à ce genre de suicide le nom de _suicide +anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour à Brierre +de Boismont et où cet état est parfaitement décrit: «Employé dans une +maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma +profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la +parole, elle me semble résonner dans le vide. Mon plus grand tourment +provient de la pensée du suicide dont il m'est impossible de +m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte à cette +impulsion; elle était d'abord peu prononcée; depuis deux mois environ, +elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me +donner la mort_... Ma santé est bonne; personne dans ma famille n'a eu +d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me +suffisent et me permettent les plaisirs de mon âge[24]». Mais dès que le +malade a pris le parti de renoncer à la lutte, dès qu'il est résolu à se +tuer, cette anxiété cesse et le calme revient. Si la tentative avorte, +elle suffit parfois, quoique manquée, à apaiser pour un temps ce désir +maladif. On dirait que le sujet a passé son envie. + +IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motivé que le +précédent; il n'a aucune raison d'être ni dans la réalité ni dans +l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'être produit par une idée +fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne +s'empare que progressivement de la volonté, il résulte d'une impulsion +brusque et immédiatement irrésistible. En un clin d'œil, elle surgit +toute développée et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement +d'exécution. Cette soudaineté rappelle ce que nous avons observé plus +haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque +raison, quoique déraisonnable. Il tient aux conceptions délirantes du +sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide éclate et produit ses +effets avec un véritable automatisme sans être précédé par aucun +antécédent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord +d'un précipice etc., font naître instantanément l'idée du suicide et +l'acte suit avec une telle rapidité que, souvent, les malades n'ont pas +conscience de ce qui s'est passé. «Un homme cause tranquillement avec +ses amis; tout à coup, il s'élance, franchit un parapet et tombe dans +l'eau. Retiré aussitôt, on lui demande les motifs de sa conduite; il +n'en sait rien, il a cédé à une force qui l'a entraîné malgré lui[25]». +«Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible +de me rappeler la manière dont j'ai escaladé la croisée et quelle était +l'idée qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'idée de me +donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une +telle pensée[26]». À un moindre degré, les malades sentent l'impulsion +naître et ils réussissent à échapper à la fascination qu'exerce sur eux +l'instrument de mort, en le fuyant immédiatement. + +En résumé, tous les suicides vésaniques ou sont dénués de tout motif, ou +sont déterminés par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre +de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre +catégorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas +sans fondement dans la réalité. On ne saurait donc, sans abuser des +mots, voir un fou dans tout suicidé. De tous les suicides que nous +venons de caractériser, celui qui peut sembler le plus difficilement +discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit, +c'est le suicide mélancolique; car, très souvent, l'homme normal qui se +tue se trouve lui aussi dans un état d'abattement et de dépression, tout +comme l'aliéné. Mais il y a toujours entre eux cette différence +essentielle que l'état du premier et l'acte qui en résulte ne sont pas +sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun +rapport avec les circonstances extérieures. En somme, les suicides +vésaniques se distinguent des autres comme les illusions et les +hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions +automatiques des actes délibérés. Il reste vrai qu'on passe des uns aux +autres sans solution de continuité; mais si c'était une raison pour les +identifier, il faudrait également confondre, d'une manière générale, la +santé avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une variété de +celle-là. Quand même on aurait établi que les sujets moyens ne se tuent +jamais et que ceux-là seuls se détruisent qui présentent quelques +anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considérer la folie comme +une condition nécessaire du suicide; car un aliéné n'est pas simplement +un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne. + +Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi étroitement le suicide à la folie +qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. «Il n'est point +homicide de lui-même, s'écrie Esquirol, celui qui, n'écoutant que des +sentiments nobles et généreux, se jette dans un péril certain, s'expose +à une mort inévitable et sacrifie volontiers sa vie pour obéir aux lois, +pour garder la foi jurée, pour le salut de son pays[27]». Et il cite +l'exemple de Décius, de d'Assas, etc. Falret, de même, refuse de +considérer Curtius, Codrus, Aristodème comme des suicidés[28]. Bourdin +étend la même exception à toutes les morts volontaires qui sont +inspirées, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances +politiques, mais même par des sentiments de tendresse exaltée. Mais nous +savons que la nature des mobiles qui déterminent immédiatement le +suicide, ne peuvent servir à le définir ni, par conséquent, à le +distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui résultent +d'un acte accompli par le patient lui-même avec la pleine connaissance +des effets qui en devaient résulter, présentent, quel qu'en ait été le +but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir être répartis en +des genres séparés. Ils ne peuvent, en tout état de cause, constituer +que des espèces d'un même genre; et encore, pour procéder à ces +distinctions, faudrait-il d'autre critère que la fin, plus ou moins +problématique, poursuivie par la victime. Voilà donc au moins un groupe +de suicides d'où la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la +porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces +morts inspirées par des passions particulièrement généreuses et celles +que déterminent des mobiles moins relevés il n'y a pas de solution de +continuité. On passe des unes aux autres par une dégradation insensible. +Si donc les premières sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas +donner aux secondes la même qualification. + +Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas +vésaniques. On les reconnaît à ce double signe qu'ils sont délibérés et +que les représentations qui entrent dans cette délibération ne sont pas +purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois +agitée, est soluble sans qu'il soit nécessaire de soulever le problème +de la liberté. Pour savoir si tous les suicidés sont des fous, nous ne +nous sommes pas demandé s'ils agissent librement ou non; nous nous +sommes uniquement fondé sur les caractères empiriques que présentent à +l'observation les différentes sortes de morts volontaires. + + + + +IV. + + +Puisque les suicides d'aliénés ne sont pas tout le genre, mais n'en +représentent qu'une variété, les états psychopathiques qui constituent +l'aliénation mentale ne peuvent rendre compte du penchant collectif au +suicide, dans sa généralité. Mais, entre l'aliénation mentale proprement +dite et le parfait équilibre de l'intelligence, il existe toute une +série d'intermédiaires: ce sont les anomalies diverses que l'on réunit +d'ordinaire sous le nom commun de neurasthénie. Il y a donc lieu de +rechercher si, à défaut de la folie, elles ne jouent pas un rôle +important dans la genèse du phénomène qui nous occupe. + +C'est l'existence même du suicide vésanique qui pose la question. En +effet, si une perversion profonde du système nerveux suffit à créer de +toutes pièces le suicide, une perversion moindre doit, à un moindre +degré, exercer la même influence. La neurasthénie est une sorte de folie +rudimentaire; elle doit donc avoir, en partie, les mêmes effets. Or elle +est un état beaucoup plus répandu que la vésanie; elle va même de plus +en plus en se généralisant. Il peut donc se faire que l'ensemble +d'anomalies qu'on appelle ainsi soit l'un des facteurs en fonction +desquels varie le taux des suicides. + +On comprend, d'ailleurs, que la neurasthénie puisse prédisposer au +suicide; car les neurasthéniques sont, par leur tempérament, comme +prédestinés à la souffrance. On sait, en effet, que la douleur, en +général, résulte d'un ébranlement trop fort du système nerveux; une +onde nerveuse trop intense est le plus souvent douloureuse. Mais cette +intensité _maxima_ au delà de laquelle commence la douleur varie suivant +les individus; elle est plus élevée chez ceux dont les nerfs sont plus +résistants, moindre chez les autres. Par conséquent, chez ces derniers, +la zone de la douleur commence plus tôt. Pour le névropathe, toute +impression est une cause de malaise, tout mouvement est une fatigue; ses +nerfs, comme à fleur de peau, sont froissés au moindre contact; +l'accomplissement des fonctions physiologiques, qui sont d'ordinaire le +plus silencieuses, est pour lui une source de sensations généralement +pénibles. Il est vrai que, en revanche, la zone des plaisirs commence, +elle aussi, plus bas; car cette pénétrabilité excessive d'un système +nerveux affaibli le rend accessible à des excitations qui ne +parviendraient pas à ébranler un organisme normal. C'est ainsi que des +événements insignifiants peuvent être pour un pareil sujet l'occasion de +plaisirs démesurés. Il semble donc qu'il doive regagner d'un côté ce +qu'il perd de l'autre et que, grâce à cette compensation, il ne soit pas +plus mal armé que d'autres pour soutenir la lutte. Il n'en est rien +cependant et son infériorité est réelle; car les impressions courantes, +les sensations dont les conditions de l'existence moyenne amènent le +plus fréquemment le retour sont toujours d'une certaine force. Pour lui, +par conséquent, la vie risque de n'être pas assez tempérée. Sans doute, +quand il peut s'en retirer, se créer un milieu spécial où le bruit du +dehors ne lui arrive qu'assourdi, il parvient à vivre sans trop +souffrir; c'est pourquoi nous le voyons quelquefois fuir le monde qui +lui fait mal et rechercher la solitude. Mais s'il est obligé de +descendre dans la mêlée, s'il ne peut pas abriter soigneusement contre +les chocs extérieurs sa délicatesse maladive, il a bien des chances +d'éprouver plus de douleurs que de plaisirs. De tels organismes sont +donc pour l'idée du suicide un terrain de prédilection. + +Cette raison n'est même pas la seule qui rende l'existence difficile au +névropathe. Par suite de cette extrême sensibilité de son système +nerveux, ses idées et ses sentiments sont toujours en équilibre +instable. Parce que les impressions les plus légères ont chez lui un +retentissement anormal, son organisation mentale est, à chaque instant, +bouleversée de fond en comble et, sous le coup de ces secousses +ininterrompues, elle ne peut pas se fixer sous une forme déterminée. +Elle est toujours en voie de devenir. Pour qu'elle pût se consolider, il +faudrait que les expériences passées eussent des effets durables, alors +qu'ils sont sans cesse détruits et emportés par les brusques révolutions +qui surviennent. Or la vie, dans un milieu fixe et constant, n'est +possible que si les fonctions du vivant ont un égal degré de constance +et de fixité. Car vivre, c'est répondre aux excitations extérieures +d'une manière appropriée et cette correspondance harmonique ne peut +s'établir qu'à l'aide du temps et de l'habitude. Elle est un produit de +tâtonnements, répétés parfois pendant des générations, dont les +résultats sont en partie devenus héréditaires et qui ne peuvent être +recommencés à nouveaux frais toutes les fois qu'il faut agir. Si, au +contraire, tout est à refaire, pour ainsi dire, au moment de l'action, +il est impossible qu'elle soit tout ce qu'elle doit être. Cette +stabilité ne nous est pas seulement nécessaire dans nos rapports avec le +milieu physique, mais encore avec le milieu social. Dans une société, +dont l'organisation est définie, l'individu ne peut se maintenir qu'à +condition d'avoir une constitution mentale et morale également définie. +Or, c'est ce qui manque au névropathe. L'état d'ébranlement où il se +trouve fait que les circonstances le prennent sans cesse à l'improviste. +Comme il n'est pas préparé pour y répondre, il est obligé d'inventer des +formes originales de conduite; de là vient son goût bien connu pour les +nouveautés. Mais quand il s'agit de s'adapter à des situations +traditionnelles, des combinaisons improvisées ne sauraient prévaloir +contre celles qu'a consacrées l'expérience; elles échouent donc le plus +souvent. C'est ainsi que, plus le système social a de fixité, plus un +sujet aussi mobile a de mal à y vivre. + +Il est donc très vraisemblable que ce type psychologique est celui qui +se rencontre le plus généralement chez les suicidés. Reste à savoir +quelle part cette condition tout individuelle a dans la production des +morts volontaires. Suffit-elle à les susciter pour peu qu'elle y soit +aidée par les circonstances, ou bien n'a-t-elle d'autre effet que de +rendre les individus plus accessibles à l'action de forces qui leur sont +extérieures et qui seules constituent les causes déterminantes du +phénomène? + +Pour pouvoir résoudre directement la question, il faudrait pouvoir +comparer les variations du suicide à celles de la neurasthénie. +Malheureusement, celle-ci n'est pas atteinte par la statistique. Mais un +biais va nous fournir les moyens de tourner la difficulté. Puisque la +folie n'est que la forme amplifiée de la dégénérescence nerveuse, on +peut admettre, sans sérieux risques d'erreur, que le nombre des +dégénérés varie comme celui des fous et substituer, par conséquent, la +considération des seconds à celle des premiers. Ce procédé aura, de +plus, cet avantage qu'il nous permettra d'établir d'une manière générale +le rapport que soutient le taux des suicides avec l'ensemble des +anomalies mentales de toute sorte. + +Un premier fait pourrait leur faire attribuer une influence qu'elles +n'ont pas; c'est que le suicide, comme la folie, est plus répandu dans +les villes que dans les campagnes. Il semble donc croître et décroître +comme elle; ce qui pourrait faire croire qu'il en dépend. Mais ce +parallélisme n'exprime pas nécessairement un rapport de cause à effet; +il peut très bien être le produit d'une simple rencontre. L'hypothèse +est d'autant plus permise que les causes sociales dont dépend le suicide +sont elles-mêmes, comme nous le verrons, étroitement liées à la +civilisation urbaine et que c'est dans les grands centres qu'elles sont +le plus intenses. Pour mesurer l'action que les états psychopathiques +peuvent avoir sur le suicide, il faut donc éliminer les cas où ils +varient comme les conditions sociales du même phénomène; car quand ces +deux facteurs agissent dans le même sens, il est impossible de +dissocier, dans le résultat total, la part qui revient à chacun. Il faut +les considérer exclusivement là où ils sont en raison inverse l'un de +l'autre; c'est seulement quand il s'établit entre eux une sorte de +conflit, qu'on peut arriver à savoir lequel est déterminant. Si les +désordres mentaux jouent le rôle essentiel qu'on leur a parfois prêté, +ils doivent révéler leur présence par des effets caractéristiques, alors +même que les conditions sociales tendent à les neutraliser; et +inversement, celles-ci doivent être empêchées de se manifester quand les +conditions individuelles agissent en sens inverse. Or les faits suivants +démontrent que c'est le contraire qui est la règle: + +1° Toutes les statistiques établissent que, dans les asiles d'aliénés, +la population féminine est légèrement supérieure à la population +masculine. Le rapport varie selon les pays, mais, comme le montre le +tableau suivant, il est, en général, de 54 ou 55 femmes pour 46 ou 43 +hommes: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| |Années| SUR 100 | |Années| SUR 100 | +| | | ALIÉNÉS | | | ALIÉNÉS | +| | | combien d' | | | combien d' | +| | | | | | | +| | |Hommes|Femmes| | |Hommes|Femmes| ++--------------------------------------------------------------------+ +| Silésie | 1858 | 49 | 51 | New-York | 1855 | 44 | 56 | ++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+ +| Saxe | 1861 | 48 | 52 | Massachussets| 1854 | 46 | 54 | ++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+ +| Wurtemberg| 1853 | 45 | 55 | Maryland | 1850 | 46 | 54 | ++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+ +| Danemark | 1847 | 45 | 55 | France | 1890 | 47 | 53 | ++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+ +| Norwège | 1855 | 45 | 56 | " | 1891 | 48 | 52 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Koch a réuni les résultats du recensement effectué dans onze États +différents sur l'ensemble de la population aliénée. Sur 166.675 fous des +deux sexes, il a trouvé 78.584 hommes et 88.091 femmes, soit 1,18 +aliénés pour 1.000 habitants du sexe masculin et 1,30 pour 1.000 +habitants de l'autre sexe[29]. Mayr de son côté a trouvé des chiffres +analogues. + +Tableau IV[30] + +_Part de chaque sexe dans le chiffre total des suicides._ + +/* ++-------------------------------+-----------------+------------------+ +| | NOMBRES ABSOLUS | SUR 100 SUICIDES | ++-------------------------------+-----------------+------------------+ +| | des suicides. | combien d' | +| | | | +| | Hommes.| Femmes.| Hommes.| Femmes. | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Autriche (1873-77). | 11.429 | 2.478 | 82,1 | 17,9 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Prusse (1831-40). | 11.435 | 2.534 | 81,9 | 18,1 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1871-76). | 16.425 | 3.724 | 81,5 | 18,5 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Italie (1872-77). | 4.770 | 1.195 | 80 | 20 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Saxe (1851-60). | 4.004 | 1.055 | 79,1 | 20,9 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1871-76). | 3.625 | 870 | 80,7 | 19,3 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|France (1836-40). | 9.561 | 3.307 | 74,3 | 25,7 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1851-55). | 13.596 | 4.601 | 74,8 | 25,2 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1871-76). | 25.341 | 6.839 | 78,7 | 21,3 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Danemark (1845-56). | 3.324 | 1.106 | 75,0 | 25,0 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1870-76). | 2.485 | 748 | 76,9 | 23,1 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Angleterre (1863-67). | 4.905 | 1.791 | 73,3 | 26,7 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +On s'est, demandé, il est vrai, si cet excédent de femmes ne venait pas +simplement de ce que la mortalité des fous est supérieure à celle des +folles. En fait, il est certain que, en France, sur 100 aliénés qui +meurent dans les asiles, il y a environ 55 hommes. Le nombre plus +considérable de sujets féminins recensés à un moment donné ne prouverait +donc pas que la femme a une plus forte tendance à la folie, mais +seulement que, dans cette condition comme d'ailleurs dans toutes les +autres, elle survit mieux que l'homme. Mais il n'en reste pas moins +acquis que la population existante d'aliénés compte plus de femmes que +d'hommes; si donc, comme il semble légitime, on conclut des fous aux +nerveux, on doit admettre qu'il existe à chaque moment plus de +neurasthéniques dans le sexe féminin que dans l'autre. Par conséquent, +s'il y avait entre le taux des suicides et la neurasthénie un rapport de +cause à effet, les femmes devraient se tuer plus que les hommes. Tout au +moins devraient-elles se tuer autant. Car même en tenant compte de leur +moindre mortalité et en corrigeant en conséquence les indications des +recensements, tout ce qu'on en pourrait conclure, c'est qu'elles ont +pour la folie une prédisposition sensiblement égale à celle de l'homme; +leur plus faible dîme mortuaire et la supériorité numérique qu'elles +accusent dans tous les dénombrements d'aliénés se compensent, en effet, +à peu près exactement. Or, bien loin que leur aptitude à la mort +volontaire soit ou supérieure on équivalente à celle de l'homme, il se +trouve que le suicide est une manifestation essentiellement masculine. +Pour une femme qui se tue, il y a, en moyenne, 4 hommes qui se donnent +la mort (V. Tableau IV, ci-dessus). Chaque sexe a donc pour le suicide +un penchant défini, qui est même constant pour chaque milieu social. +Mais l'intensité de cette tendance ne varie aucunement comme le facteur +psychopathique, qu'on évalue ce dernier d'après le nombre des cas +nouveaux enregistrés chaque année ou d'après celui des sujets recensés +au même moment. + +2° Le tableau V permet de comparer l'intensité de la tendance à la folie +dans les différents cultes. + +Tableau V[31] + +_Tendance à la folie dans les différentes confessions religieuses._ + +/* ++-----------------------------+--------------------------------------+ +| | NOMBRE DE FOUS SUR 1.000 HABITANTS | +| | de chaque culte | +| +--------------+--------------+--------+ +| | Protestants. | Catholiques. | Juifs. | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Silésie (1858). | 0,74 | 0,79 | 1,55 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Mecklembourg (1862). | 1,36 | 2,0 | 5,33 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Duché de Bade (1863). | 1,34 | 1,41 | 2,24 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| " (1873). | 0,95 | 1,19 | 1,44 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Bavière (1871). | 0,92 | 0,96 | 2,86 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Prusse (1871). | 0,80 | 0,87 | 1,42 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Wurtemberg (1832). | 0,65 | 0,68 | 1,77 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| " (1853). | 1,06 | 1,06 | 1,49 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| " (1875). | 2,18 | 1,86 | 3,96 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Grand-Duché de Hesse (1864).| 0,63 | 0,59 | 1,42 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Oldenbourg (1871). | 2,12 | 1,76 | 3,37 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Canton de Berne (1871). | 2,64 | 1,82 | | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + + +On voit que la folie est beaucoup plus fréquente chez les juifs que dans +les autres confessions religieuses; il y a donc tout lieu de croire que +les autres affections du système nerveux y sont également dans les +mêmes proportions. Or, tout au contraire, le penchant au suicide y est +très faible. Nous montrerons même plus loin que c'est la religion où il +a le moins de force[32]. _Par conséquent, dans ce cas, le suicide varie +en raison inverse des états psychopathiques_, bien loin d'en être le +prolongement. Sans doute, il ne faudrait pas conclure de ce fait que les +tares nerveuses et cérébrales pussent jamais servir de préservatifs +contre le suicide; mais il faut qu'elles aient bien peu d'efficacité +pour le déterminer, puisqu'il peut s'abaisser à ce point au moment même +où elles atteignent leur plus grand développement. + +Si l'on compare seulement les catholiques aux protestants, l'inversion +n'est pas aussi générale; cependant elle est très fréquente. La tendance +des catholiques à la folie n'est inférieure à celle des protestants que +4 fois sur 12 et encore l'écart entre eux est-il très faible. Nous +verrons, au contraire, au tableau XVIII[33] que, partout, sans aucune +exception, les premiers se tuent beaucoup moins que les seconds. + +3° Il sera établi plus loin[34] que, dans tous les pays, la tendance au +suicide croît régulièrement depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse la +plus avancée. Si, parfois, elle régresse après 70 ou 80 ans, le recul +est très léger; elle reste toujours à cette période de la vie deux et +trois fois plus forte qu'à l'époque de la maturité. Inversement, c'est +pendant la maturité que la folie éclate avec le plus de fréquence. C'est +vers la trentaine que le danger est le plus grand; au delà il diminue, +et c'est pendant la vieillesse qu'il est, et de beaucoup, le plus +faible[35]. Un tel antagonisme serait inexplicable si les causes qui +font varier le suicide et celles qui déterminent les troubles mentaux +n'étaient pas de nature différente. + +Si l'on compare létaux des suicides à chaque âge, non plus avec la +fréquence relative des cas nouveaux de folie qui se produisent à la même +période, mais avec l'effectif proportionnel de la population aliénée, +l'absence de tout parallélisme n'est pas moins évidente. C'est vers 35 +ans que les fous sont le plus nombreux relativement à l'ensemble de la +population. La proportion reste à peu près la même jusque vers 60 ans; +au delà elle diminue rapidement. Elle est donc _minima_ quand le taux +des suicides est _maximum_ et, auparavant, il est impossible +d'apercevoir aucune relation régulière entre les variations qui se +produisent de part et d'autre[36]. + +4° Si l'on compare les différentes sociétés au double point de vue du +suicide et de la folie, on ne trouve pas davantage de rapport entre les +variations de ces deux phénomènes. Il est vrai que la statistique de +l'aliénation mentale n'est pas faite avec assez de précision pour que +ces comparaisons internationales puissent être d'une exactitude très +rigoureuse. Il est cependant remarquable que les deux tableaux suivants, +que nous empruntons à deux auteurs différents, donnent des résultats +sensiblement concordants. + +Tableau VI + +_Rapports du suicide et de la folie dans les différents pays d'Europe._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| | +| A. | +| | ++--------------------------------------------------------------------+ +| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES|NUMÉRO D'ORDRE | +| | par 100.000 | par million | des pays pour | +| | habitants | d'habitants | | | +| | | | La | Le | +| | | |folie.|suicide.| ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Norwège | 180 (1855) | 107 (1851-55) | 1 | 4 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Écosse | 164 (1855) | 34 (1856-60) | 2 | 8 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Danemark | 125 (1847) | 258 (1846-50) | 3 | 1 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Hanovre | 103 (1856) | 13 (1856-60) | 4 | 9 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| France | 99 (1856) | 100 (1851-55) | 5 | 5 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Belgique | 92 (1858) | 50 (1855-60) | 6 | 7 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Wurtemberg | 92 (1853) | 108 (1846-56) | 7 | 3 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Saxe | 67 (1861) | 245 (1856-60) | 8 | 2 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Bavière | 57 (1858) | 73 (1846-56) | 9 | 6 | ++--------------------------------------------------------------------+ +| | +| B.[37] | +| | ++--------------------------------------------------------------------+ +| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES| Moyenne des| +| | par 100.000 | par million | suicides | +| | habitants | d'habitants | | ++---------------+--------------------+------------------+------------+ +| Wurtemberg. | 215 (1875) | 180 (1875) | | ++---------------+--------------------+------------------+ 107 | +| Écosse. | 202 (1871) | 35 | | ++---------------+--------------------+------------------+------------+ +| Norwège. | 185 (1865) | 85 (1866-70) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Irlande. | 180 (1871) | 14 | | ++---------------+--------------------+------------------+ 63 | +| Suède. | 177 (1870) | 85 (1866-70) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Angleterre | | | | +| et Galles. | 175 (1871) | 70 (1870) | | ++---------------+--------------------+------------------+------------+ +| France. | 146 (1872) | 150 (1871-75) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Danemark. | 137 (1870) | 277 (1866-70) | 164 | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Belgique. | 134 (1868) | 66 (1866-70) | | ++---------------+--------------------+------------------+------------+ +| Bavière. | 98 (1871) | 86 (1871) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Autriche Cisl.| 95 (1873) | 122 (1873-77) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Prusse. | 86 (1871) | 133 (1871-75) | 153 | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Saxe. | 84 (1875) | 272 (1875) | | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + + +Ainsi les pays où il y a le moins de fous sont ceux où il y a le plus de +suicides; le cas de la Saxe est particulièrement frappant. Déjà, dans sa +très bonne étude sur le suicide en Seine-et-Marne, le docteur Leroy +avait fait une observation analogue. «Le plus souvent, dit-il, les +localités où l'on rencontre une proportion notable de maladies mentales +en ont également une de suicides. Cependant les deux _maxima_ peuvent +être complètement séparés. Je serais même disposé à croire qu'à côté de +pays assez heureux... pour n'avoir ni maladies mentales ni suicides... +il en est où les maladies mentales ont seules fait leur apparition». +Dans d'autres localités c'est l'inverse qui se produit[38]. + +Morselli, il est vrai, est arrivé à des résultats un peu différents[39]. +Mais c'est d'abord qu'il a confondu sous le titre commun d'aliénés les +fous proprement dits et les idiots[40]. Or, ces deux affections sont +très différentes, surtout au point de vue de l'action qu'elles peuvent +être soupçonnées d'avoir sur le suicide. Loin d'y prédisposer, l'idiotie +paraît plutôt en être un préservatif; car les idiots sont, dans les +campagnes, beaucoup plus nombreux que dans les villes, tandis que les +suicides y sont beaucoup plus rares. Il importe donc de distinguer deux +états aussi contraires quand on cherche à déterminer la part des +différents troubles névropathiques dans le taux des morts volontaires. +Mais, même en les confondant, on n'arrive pas à établir un parallélisme +régulier entre le développement de l'aliénation mentale et celui du +suicide. Si, en effet, prenant comme incontestés les chiffres de +Morselli, on classe les principaux pays d'Europe en cinq groupes d'après +l'importance de leur population aliénée (idiots et fous étant réunis +sous la même rubrique), et si l'on cherche ensuite quelle est dans +chacun de ces groupes la moyenne des suicides, on obtient le tableau +suivant: + +/* ++--------------------------+------------------+----------------------+ +| | Aliénés | Suicides | +| | par | par | +| |100.000 habitants.|millions d'habitants. | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|1er Groupe (3 pays) | De 340 à 280 | 157 | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|2e -- -- | -- 261 à 245 | 195 | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|3e -- -- | -- 185 à 164 | 65 | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|4e -- -- | -- 150 à 116 | 61 | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|5e -- -- | -- 110 à 100 | 68 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +On peut bien dire qu'en gros, là où il y a beaucoup de fous et d'idiots, +il y a aussi beaucoup de suicides et inversement. Mais il n'y a pas +entre les deux échelles une correspondance suivie qui manifeste +l'existence d'un lien causal déterminé entre les deux ordres de +phénomènes. Le second groupe qui devrait compter moins de suicides que +le premier en a davantage; le cinquième qui, au même point de vue, +devrait être inférieur à tous les autres est, au contraire, supérieur au +quatrième et même au troisième. Si enfin, à la statistique de +l'aliénation mentale que rapporte Morselli, on substitue celle de Koch +qui est beaucoup plus complète et, à ce qu'il semble, plus rigoureuse, +l'absence de parallélisme est encore beaucoup plus accusée. Voici, en +effet, ce que l'on trouve[41]. + + +/* ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| | Fous et idiots | Moyenne de suicides | +| | par | par | +| |100.000 habitants.|millions d'habitants.| ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 1er Groupe (3 pays) | De 422 à 305 | 76 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 2e -- -- | -- 305 à 291 | 123 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 3e -- -- | -- 268 à 244 | 130 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 4e -- -- | -- 223 à 218 | 227 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 5e -- (4 pays) | -- 216 à 146 | 77 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +*/ + + +Une autre comparaison faite par Morselli entre les différentes provinces +d'Italie est, de son propre aveu, peu démonstrative[42]. + +5° Enfin, comme la folie passe pour croître régulièrement depuis un +siècle[43] et qu'il en est de même du suicide, on pourrait être tenté de +voir dans ce fait une preuve de leur solidarité. Mais ce qui lui ôte +toute valeur démonstrative, c'est que, dans les sociétés inférieures, où +la folie est très rare, le suicide, au contraire, est parfois très +fréquent, comme nous l'établirons plus loin[44]. + +Le taux social des suicides ne soutient donc aucune relation définie +avec la tendance à la folie, ni, par voie d'induction, avec la tendance +aux différentes formes de la neurasthénie. + +Et en effet, si, comme nous l'avons montré, la neurasthénie peut +prédisposer au suicide, elle n'a pas nécessairement cette conséquence. +Sans doute, le neurasthénique est presque inévitablement voué à la +souffrance s'il est mêlé de trop près à la vie active; mais il ne lui +est pas impossible de s'en retirer pour mener une existence plus +spécialement contemplative. Or, si les conflits d'intérêts et de +passions sont trop tumultueux et trop violents pour un organisme aussi +délicat, en revanche, il est fait pour goûter dans leur plénitude les +joies plus douces de la pensée. Sa débilité musculaire, sa sensibilité +excessive, qui le rendent impropre à l'action, le désignent, au +contraire, pour les fonctions intellectuelles qui, elles aussi, +réclament des organes appropriés. De même, si un milieu social trop +immuable ne peut que froisser ses instincts naturels, dans la mesure où +la société elle-même est mobile et ne peut se maintenir qu'à condition +de progresser, il a un rôle utile à jouer; car il est, par excellence, +l'instrument du progrès. Précisément parce qu'il est réfractaire à la +tradition et au joug de l'habitude, il est une source éminemment féconde +de nouveautés. Et comme les sociétés les plus cultivées sont aussi +celles où les fonctions représentatives sont le plus nécessaires et le +plus développées, et qu'en même temps, à cause de leur très grande +complexité, un changement presque incessant est une condition de leur +existence, c'est au moment précis où les neurasthéniques sont le plus +nombreux, qu'ils ont aussi le plus de raisons d'être. Ce ne sont donc +pas des êtres essentiellement insociaux, qui s'éliminent d'eux-mêmes +parce qu'ils ne sont pas nés pour vivre dans le milieu où ils sont +placés. Mais il faut que d'autres causes viennent se surajouter à l'état +organique qui leur est propre pour lui imprimer cette tournure et le +développer dans ce sens. Par elle-même, la neurasthénie est une +prédisposition très générale qui n'entraîne nécessairement à aucun acte +déterminé, mais peut, suivant les circonstances, prendre les formes les +plus variées. C'est un terrain sur lequel des tendances très différentes +peuvent prendre naissance selon la manière dont il est fécondé par les +causes sociales. Chez un peuple vieilli et désorienté, le dégoût de la +vie, une mélancolie inerte, avec les funestes conséquences qu'elle +implique, y germeront facilement; au contraire, dans une société jeune, +c'est un idéalisme ardent, un prosélytisme généreux, un dévouement +actif qui s'y développeront de préférence. Si l'on voit les dégénérés se +multiplier aux époques de décadence, c'est par eux aussi que les États +se fondent; c'est parmi eux que se recrutent tous les grands +rénovateurs. Une puissance aussi ambiguë[45] ne saurait donc suffire à +rendre compte d'un fait social aussi défini que le taux des suicides. + + +V. + +Mais il est un état psychopathique particulier, auquel on a, depuis +quelque temps, l'habitude d'imputer à peu près tous les maux de notre +civilisation. C'est l'alcoolisme. Déjà on lui attribue, à tort ou à +raison, les progrès de la folie, du paupérisme, de la criminalité. +Aurait-il quelque influence sur la marche du suicide? _A priori_, +l'hypothèse paraît peu vraisemblable. Car c'est dans les classes les +plus cultivées et les plus aisées que le suicide fait le plus de +victimes et ce n'est pas dans ces milieux que l'alcoolisme a ses clients +les plus nombreux. Mais rien ne saurait prévaloir contre les faits. +Examinons-les. + +Si l'on compare la carte française des suicides avec celle des +poursuites pour abus de boissons[46], on n'aperçoit entre elles +presque aucun rapport. Ce qui caractérise la première, c'est l'existence +de deux grands foyers de contamination dont l'un est situé dans +l'Île-de-France et s'étend de là vers l'Est, tandis que l'autre occupe +la côte méditerranéenne, de Marseille à Nice. Tout autre est la +distribution des taches claires et des taches sombres sur la carte de +l'alcoolisme. Ici, l'on trouve trois centres principaux, l'un en +Normandie et plus particulièrement dans la Seine-Inférieure, l'autre +dans le Finistère et les départements bretons en général, le troisième +enfin dans le Rhône et la région voisine. Au contraire, au point de vue +du suicide, le Rhône n'est pas au-dessus de la moyenne, la plupart des +départements normands sont au-dessous, la Bretagne est presque indemne. +La géographie des deux phénomènes est donc trop différente pour qu'on +puisse imputer à l'un une part importante dans la production de l'autre. + +On arrive au même résultat, si l'on compare le suicide non plus aux +délits d'ivresse, mais aux maladies nerveuses ou mentales causées par +l'alcoolisme. Après avoir groupé les départements français en huit +classes d'après l'importance de leur contingent en suicides, nous avons +cherché quel était, dans chacune, le nombre moyen des cas de folie de +cause alcoolique, d'après les chiffres que donne le docteur Lunier[47]; +nous avons obtenu le résultat suivant: + +/* ++-----------------------------+-----------------+--------------------+ +| | Suicides par | Folies de cause | +| |100.000 habitants| alcoolique sur 100 | +| | (1872-76). | admissions | +| | |(1867-69 et 1874-76)| ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 1er Groupe (5 départements) |Au-dessous de 50 | 11,45 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 2e ---- (18 ---- ) | De 51 à 75 | 12,07 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 3e ---- (15 ---- ) | -- 76 à 100 | 11,92 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 4e ---- (20 ---- ) | -- 101 à 150 | 13,42 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 5e ---- (10 ---- ) | -- 151 à 200 | 14,57 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 6e ---- (9 ---- ) | -- 201 à 250 | 13,26 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 7e ---- (4 ---- ) | -- 251 à 300 | 16,32 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 8e ---- (5 ---- ) | Au delà | 13,47 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Les deux colonnes ne correspondent pas entre elles. Tandis que les +suicides passent du simple au sextuple et au delà, la proportion des +folies alcooliques augmente à peine de quelques unités et +l'accroissement n'est pas régulier; la deuxième classe l'emporte sur la +troisième, la cinquième sur la sixième, la septième sur la huitième. +Pourtant, si l'alcoolisme agit sur le suicide en tant qu'état +psychopathique, ce ne peut être que par les troubles mentaux qu'il +détermine. La comparaison des deux cartes confirme celle des +moyennes[48]. + +[Illustration: + +Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME. + +Suicides (1878-1887) + +Délits d'ivresse (1875-1887) ] + +[Illustration: + +Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME. + +Folies alcooliques (1867-1876) + +Consommation de l'alcool (1873) ] + +Au premier abord, un rapport plus étroit paraît exister entre la +quantité d'alcool consommé et la tendance au suicide, au moins pour ce +qui regarde notre pays. En effet, c'est dans les départements +septentrionaux qu'on boit le plus d'alcool et c'est aussi sur cette même +région que le suicide sévit avec le plus de violence. Mais d'abord, les +deux taches n'ont pas du tout, sur les deux cartes, la même +configuration. L'une a son _maximum_ de relief en Normandie et dans le +Nord et elle se dégrade à mesure qu'elle descend vers Paris; c'est celle +de la consommation alcoolique. L'autre, au contraire, a sa plus grande +intensité dans la Seine et les départements voisins; elle est déjà moins +sombre en Normandie et n'atteint pas le Nord. La première se développe +vers l'Ouest et va jusqu'au littoral de l'Océan; la seconde a une +orientation inverse. Elle est très vite arrêtée dans la direction de +l'Ouest par une limite qu'elle ne franchit pas; elle ne dépasse pas +l'Eure et l'Eure-et-Loir tandis qu'elle tend fortement vers l'Est. De +plus, la masse sombre formée au Midi par le Var et les Bouches-du-Rhône +sur la carte des suicides ne se retrouve plus du tout sur celle de +l'alcoolisme[49]. + +Enfin, même dans la mesure où il y a coïncidence, elle n'a rien de +démonstratif, car elle est fortuite. En effet, si l'on sort de France en +s'élevant toujours vers le Nord, la consommation de l'alcool va presque +régulièrement en croissant sans que le suicide se développe. Tandis +qu'en France, en 1873, il n'était consommé en moyenne que 2 litres 84 +d'alcool par tête d'habitant, en Belgique, ce chiffre s'élevait à 8 +litres 56 pour 1870, en Angleterre à 9 litres 07 (1870-71), en Hollande +à 4 litres (1870), en Suède à 10 litres 34 (1870), en Russie à 10 litres +69 (1866) et même à Saint-Pétersbourg jusqu'à 20 litres (1855). Et +cependant, tandis que, aux époques correspondantes, la France comptait +150 suicides par million d'habitants, la Belgique n'en avait que 68, la +Grande-Bretagne 70, la Suède 85, la Russie très peu. Même à +Saint-Pétersbourg, de 1864 à 1868, le taux moyen annuel n'a été que de +68,8. Le Danemark est le seul pays du Nord où il y ait à la fois +beaucoup de suicides et une grande consommation d'alcool (16 litres 51 +en 1845)[50]. Si donc nos départements septentrionaux se font remarquer +à la fois par leur penchant au suicide et leur goût pour les boissons +spiritueuses, ce n'est pas que le premier dérive du second et y trouve +son explication. La rencontre est accidentelle. Dans le Nord, en +général, on boit beaucoup d'alcool parce que le vin y est rare et +cher[51], que, peut-être, une alimentation spéciale, de nature à +maintenir élevée la température de l'organisme, y est plus nécessaire +qu'ailleurs; et, d'un autre côté, il se trouve que les causes +génératrices du suicide sont spécialement accumulées dans cette même +région de notre pays. + +La comparaison des différents pays d'Allemagne confirme cette +conclusion. Si, en effet, on les classe au double point de vue du +suicide et de la consommation alcoolique[52] (Voir tableau suivant), on +constate que le groupe où l'on se suicide le plus (le 3e) est un de ceux +où l'on consomme le moins d'alcool. Dans le détail on trouve même de +véritables contrastes: la province de Posen est presque de tout l'Empire +le pays le moins éprouvé par le suicide (96,4 cas pour un million +d'habitants), c'est celui où l'on s'alcoolise le plus (13 litres par +tête); en Saxe où l'on se tue presque quatre fois plus (348 pour un +million), on boit deux fois moins. Enfin, on remarquera que le quatrième +groupe, où la consommation de l'alcool est le plus faible, est composé +presque uniquement des États méridionaux. D'un autre côté, si l'on s'y +tue moins que dans le reste de l'Allemagne, c'est que la population y +est catholique ou contient de fortes minorités catholiques[53]. + +_Alcoolisme et suicide en Allemagne._ + +/* ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| |Consommation | Moyenne des | Pays | +| |de l'alcool | suicides dans | | +| | (1884-86). | le groupe. | | ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| |13 lit. à | 206,1 p. | Posnanie, Silésie, | +|1er Groupe|10,8 par tête.| million d'hab.| Brandebourg, Poméranie. | ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| | | | Prusse orientale et | +| 2e ----- |9,2 lit. à 7,2| 208,4 --- | occidentale, Hanovre, | +| | | | province de Saxe, | +| | | | Thuringe, Westphalie. | ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| | | | Mecklembourg, | +| | | | royaume de Saxe, | +| 3e ----- |6,4 lit. à 4,5| 208,4 --- | Schleswig-Holstein, | +| | | | Alsace, province et | +| | | | grand-duché de Hesse. | ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| 4e ----- | 4 lit. et | | Provinces du Rhin, Bade, | +| | au-dessous. | 147,9 --- | Bavière, Wurtemberg. | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + + + +Ainsi, il n'est aucun état psychopathique qui soutienne avec le suicide +une relation régulière et incontestable. Ce n'est pas parce qu'une +société contient plus ou moins de névropathes ou d'alcooliques, qu'elle +a plus ou moins de suicidés. Quoique la dégénérescence, sous ses +différentes formes, constitue un terrain psychologique éminemment propre +à l'action des causes qui peuvent déterminer l'homme à se tuer, elle +n'est pas elle-même une de ces causes. On peut admettre que, dans des +circonstances identiques, le dégénéré se tue plus facilement que le +sujet sain; mais il ne se tue pas nécessairement en vertu de son état. +La virtualité qui est en lui ne peut entrer en acte que sous l'action +d'autres facteurs qu'il nous faut rechercher. + + + + +CHAPITRE II + + +Le suicide et les états psychologiques normaux. La race. L'hérédité. + + +Mais il pourrait se faire que le penchant au suicide fût fondé dans la +constitution de l'individu, sans dépendre spécialement des états +anormaux que nous venons de passer en revue. Il pourrait consister en +phénomènes purement psychiques, sans être nécessairement lié à quelque +perversion du système nerveux. Pourquoi n'y aurait-il pas chez les +hommes une tendance à se défaire de l'existence qui ne serait ni une +monomanie, ni une forme de l'aliénation mentale ou de la neurasthénie? +La proposition pourrait même être regardée comme établie, si, comme +l'ont admis plusieurs suicidographes[54], chaque race avait un taux de +suicides qui lui fût propre. Car une race ne se définit et ne se +différencie des autres que par des caractères organico-psychiques. Si +donc le suicide variait réellement avec les races, il faudrait +reconnaître qu'il y a quelque disposition organique dont il est +étroitement solidaire. + +Mais ce rapport existe-t-il? + + + +I. + + +Et d'abord, qu'est-ce qu'une race? Il est d'autant plus nécessaire d'en +donner une définition que, non seulement le vulgaire, mais les +anthropologistes eux-mêmes emploient le mot dans des sens assez +divergents. Cependant, dans les différentes formules qui en ont été +proposées, on retrouve généralement deux notions fondamentales: celle +de ressemblance et celle de filiation. Mais, suivant les écoles, c'est +l'une ou l'autre de ces idées qui tient la première place. + +Tantôt, on a entendu par race un agrégat d'individus qui, sans doute, +présentent des traits communs, mais qui, de plus, doivent cette +communauté de caractères à ce fait qu'ils sont tous dérivés d'une même +souche. Quand, sans l'influence d'une cause quelconque, il se produit +chez un ou plusieurs sujets d'une même génération sexuelle une variation +qui les distingue du reste de l'espèce et que cette variation, au lieu +de disparaître à la génération suivante, se fixe progressivement dans +l'organisme par l'effet de l'hérédité, elle donne naissance à une race. +C'est dans cet esprit que M. de Quatrefages a pu définir la race +«l'ensemble des individus semblables appartenant à une même espèce et +transmettant par voie de génération sexuelle les caractères d'une +variété primitive[55]». Ainsi entendue, elle se distinguerait de +l'espèce en ce que les couples initiaux d'où seraient sorties les +différentes races d'une même espèce seraient, à leur tour, tous issus +d'un couple unique. Le concept en serait donc nettement circonscrit et +c'est par le procédé spécial de filiation qui lui a donné naissance +qu'elle se définirait. + +Malheureusement, si l'on s'en tient à cette formule, l'existence et le +domaine d'une race ne peuvent être établis qu'à l'aide de recherches, +historiques et ethnographiques, dont les résultats sont toujours +douteux; car, sur ces questions d'origine, on ne peut jamais arriver +qu'à des vraisemblances très incertaines. De plus, il n'est pas sûr +qu'il y ait aujourd'hui des races humaines qui répondent à cette +définition; car, par suite des croisements qui ont eu lieu dans tous les +sens, chacune des variétés existantes de notre espèce dérive d'origines +très diverses. Si donc on ne nous donne pas d'autre critère, il sera +bien difficile de savoir quels rapports les différentes races +soutiennent avec le suicide, car on ne saurait dire avec précision où +elles commencent et où elles finissent. D'ailleurs, la conception de M. +de Quatrefages a le tort de préjuger la solution d'un problème que la +science est loin d'avoir résolu. Elle suppose; en effet, que les +qualités caractéristiques de la race se sont formées au cours de +l'évolution, qu'elles ne se sont fixées dans l'organisme que sous +l'influence de l'hérédité. Or c'est ce que conteste toute une école +d'anthropologistes qui ont pris le nom de polygénistes. Suivant eux, +l'humanité, au lieu de descendre tout entière d'un seul et même couple, +comme le veut la tradition biblique, serait apparue, soit simultanément +soit successivement, sur des points distincts du globe. Comme ces +souches primitives se seraient formées indépendamment les unes des +autres et dans des milieux différents, elles se seraient différenciées +dès le début; par conséquent, chacune d'elles aurait été une race. Les +principales races ne se seraient donc pas constituées grâce à la +fixation progressive de variations acquises, mais dès le principe et +d'emblée. + +Puisque ce grand débat est toujours ouvert, il n'est pas méthodique de +faire entrer l'idée de filiation ou de parenté dans la notion de la +race. Il vaut mieux la définir par ses attributs immédiats, tels que +l'observateur peut directement les atteindre, et ajourner toute question +d'origine. Il ne reste alors que deux caractères qui la singularisent. +En premier lieu, c'est un groupe d'individus qui présentent des +ressemblances; mais il en est ainsi des membres d'une même confession ou +d'une même profession. Ce qui achève de la caractériser, c'est que ces +ressemblances sont héréditaires. C'est un type qui, de quelque manière +qu'il se soit formé à l'origine, est actuellement transmissible par +l'hérédité. C'est dans ce sens que Prichard disait: «Sous le nom de +race, on comprend toute collection d'individus présentant plus ou moins +de caractères communs transmissibles par hérédité, l'origine de ces +caractères étant mise de côté et réservée». M. Broca s'exprime à peu +près dans les mêmes termes: «Quant aux variétés du genre humain, dit-il, +elles ont reçu le nom de races, qui fait naître l'idée d'une filiation +plus ou moins directe entre les individus de la même variété, mais ne +résout ni affirmativement, ni négativement, la question de parenté +entre individus de variétés différentes[56]». + +Ainsi posé, le problème de la constitution des races devient soluble; +seulement, le mot est pris alors dans une acception tellement étendue, +qu'il en devient indéterminé. Il ne désigne plus seulement les +embranchements les plus généraux de l'espèce, les divisions naturelles +et relativement immuables de l'humanité, mais des types de toute sorte. +De ce point, de vue, en effet, chaque groupe de nations dont les +membres, par suite des relations intimes qui les ont unis pendant des +siècles, présentent des similitudes en partie héréditaires, +constituerait une race. C'est ainsi qu'on parle parfois d'une race +latine, d'une race anglo-saxonne, etc. Même, c'est seulement sous cette +forme que les races peuvent être encore regardées comme des facteurs +concrets et vivants du développement historique. Dans la mêlée des +peuples, dans le creuset de l'histoire, les grandes races, primitives et +fondamentales, ont fini par se confondre tellement les unes dans les +autres qu'elles ont à peu près perdu toute individualité. Si elles ne se +sont pas totalement évanouies, du moins, on n'en retrouve plus que de +vagues linéaments, des traits épars qui ne se rejoignent +qu'imparfaitement les uns les autres et ne forment pas de physionomies +caractérisées. Un type humain que l'on constitue uniquement à l'aide de +quelques renseignements, souvent indécis, sur la grandeur de la taille +et sur la forme du crâne, n'a pas assez de consistance ni de +détermination pour qu'on puisse lui attribuer une grande influence sur +la marche des phénomènes sociaux. Les types plus spéciaux et de moindre +étendue qu'on appelle des races au sens large du mot ont un relief plus +marqué, et ils ont nécessairement un rôle historique, puisqu'ils sont +des produits de l'histoire beaucoup plus que de la nature. Mais il s'en +faut qu'ils soient objectivement définis. Nous savons bien mal, par +exemple, à quels signes exacts la race latine se distingue de la race +saxonne. Chacun en parle un peu à sa manière sans grande rigueur +scientifique. + +Ces observations préliminaires nous avertissent que le sociologue ne +saurait être trop circonspect quand il entreprend de chercher +l'influence des races sur un phénomène social quel qu'il soit. Car, pour +pouvoir résoudre de tels problèmes, encore faudrait-il savoir quelles +sont les différentes races et comment elles se reconnaissent les unes +des autres. Cette réserve est d'autant plus nécessaire que cette +incertitude de l'anthropologie pourrait bien être due à ce fait que le +mot de race ne correspond plus actuellement à rien de défini. D'une +part, en effet, les races originelles n'ont plus guère qu'un intérêt +paléontologique et, de l'autre, ces groupements plus restreints que l'on +qualifie aujourd'hui de ce nom, semblent n'être que des peuples ou des +sociétés de peuples, frères par la civilisation plus que par le sang. La +race ainsi conçue finit presque par se confondre avec la nationalité. + + + + +II. + + +Accordons, cependant, qu'il existe en Europe quelques grands types dont +on aperçoit en gros les caractères les plus généraux et entre lesquels +se répartissent les peuples et convenons de leur donner le nom de races. +Morselli en distingue quatre: _le type germanique_, qui comprend, comme +variétés, l'allemand, le scandinave, l'anglo-saxon, le flamand; _le type +celto-romain_ (belges, français, italiens, espagnols); _le type slave_ +et _le type ouralo-altaïque_. Nous ne mentionnons ce dernier que pour +mémoire, car il compte trop peu de représentants en Europe pour qu'on +puisse déterminer quels rapports il a avec le suicide. Il n'y a, en +effet, que les Hongrois, les Finlandais et quelques provinces russes qui +y puissent être rattachés. Les trois autres races se classeraient de la +manière suivante selon l'ordre décroissant de leur aptitude au suicide: +d'abord les peuples germaniques, puis les celto-romains, enfin les +slaves[57]. + +Mais ces différences peuvent-elles être réellement imputées à l'action +de la race? + +L'hypothèse serait plausible si chaque groupe de peuples réunis ainsi +sous un même vocable avait pour le suicide une tendance d'intensité à +peu près égale. Mais il existe entre nations de même race les plus +extrêmes divergences. Tandis que les Slaves, en général, sont peu +enclins à se tuer, la Bohême et la Moravie font exception. La première +compte 158 suicides par million d'habitants et la seconde 136, alors que +la Carniole n'en a que 46, la Croatie 30, la Dalmatie 14. De même, de +tous les peuples celto-romains, la France se distingue par l'importance +de son apport, 150 suicides par million, tandis que l'Italie, à la même +époque, n'en donnait qu'une trentaine et l'Espagne moins encore. Il est +bien difficile d'admettre, comme le veut Morselli, qu'un écart aussi +considérable puisse s'expliquer par ce fait que les éléments germaniques +sont plus nombreux en France que dans les autres pays latins. Étant +donné surtout que les peuples qui se séparent ainsi de leurs congénères +sont aussi les plus civilisés, on est en droit de se demander si ce qui +différencie les sociétés et les groupes soi-disant ethniques, ce n'est +pas plutôt l'inégal développement de leur civilisation. + +Entre les peuples germaniques, la diversité est encore plus grande. Des +quatre groupes qu'on rattache à cette souche, il en est trois qui sont +beaucoup moins enclins au suicide que les Slaves et que les Latins. Ce +sont les Flamands qui ne comptent que 50 suicides (par million), les +Anglo-saxons qui n'en ont que 70[58]; quant aux Scandinaves, le +Danemark, il est vrai, présente Le chiffre élevé de 268 suicides, mais +la Norwège n'en a que 74,5 et la Suède que 84. Il est donc impossible +d'attribuer le taux des suicides danois à la race, puisque, dans les +deux pays où cette race est le plus pure, elle produit des effets +contraires. En somme, de tous les peuples germaniques, il n'y a que les +Allemands qui soient, d'une manière générale, fortement portés au +suicide. Si donc nous prenions les termes dans un sens rigoureux, il ne +pourrait plus être ici question de race, mais de nationalité. Cependant, +comme il n'est pas démontré qu'il n'y ait pas un type allemand qui soit, +en partie, héréditaire, on peut convenir d'étendre jusqu'à cette extrême +limite le sens du mot et dire que, chez les peuples de race allemande, +le suicide est plus développé que dans la plupart des sociétés +celto-romaines, slaves ou même anglo-saxonnes et scandinaves. Mais c'est +tout ce qu'on peut conclure des chiffres qui précèdent. En tout état de +cause, ce cas est le seul où une certaine influence des caractères +ethniques pourrait être, à la rigueur, soupçonnée. Encore allons-nous +voir que, en réalité, la race n'y est pour rien. + +En effet, pour pouvoir attribuer à cette cause le penchant des Allemands +pour le suicide, il ne suffit pas de constater qu'il est général en +Allemagne; car cette généralité pourrait être due à la nature propre de +la civilisation allemande. Mais il faudrait avoir démontré que ce +penchant est lié à un état héréditaire de l'organisme allemand, que +c'est un trait permanent du type, qui subsiste alors même que le milieu +social est changé. C'est à cette seule condition que nous pourrons y +voir un produit de la race. Cherchons donc si, en dehors de l'Allemagne, +alors qu'il est associé à la vie d'autres peuples et acclimaté à des +civilisations différentes, l'Allemand garde sa triste primauté. + +L'Autriche nous offre, pour répondre à la question, une expérience toute +faite. Les Allemands y sont mêlés, dans des proportions très différentes +selon les provinces, à une population dont les origines ethniques sont +tout autres. Voyons donc si leur présence a pour effet de faire hausser +le chiffre des suicides. Le tableau VII (V. ci-dessous) indique pour +chaque province, en même temps que le taux moyen des suicides pendant la +période quinquennale 1872-77, l'importance numérique des éléments +allemands. C'est d'après la nature des idiomes employés qu'on a fait la +part des différentes races; quoique ce critère ne soit pas d'une +exactitude absolue, c'est pourtant le plus sûr dont on puisse se servir. + + +Tableau VII + +_Comparaison des provinces autrichiennes au point de vue du suicide et +de la race._ + +/* ++--------------------------------+------------+----------------------+ +| | SUR 100 | TAUX DES SUICIDES | +| | habitants | par million. | +| | combien | | +| |d'Allemands.| | ++-----------+--------------------+------------+---+------------------+ +| |Autriche inférieure.| 95,90 |254| | +| Provinces +--------------------+------------+---+ | +| |Autriche supérieure.| 100 |110| Moyenne | +| purement +--------------------+------------+---+ | +| | Salzbourg | 100 |120| 106. | +|allemandes.+--------------------+------------+---+ | +| | Tyrol transalpin | 100 |88 | | ++-----------+--------------------+------------+---+------------------+ +| | Carinthie | 71,40 |92 | | +|En majorité+--------------------+------------+---+ Moyenne | +| | Styrie | 62,45 |94 | | +|allemandes.+--------------------+------------+---+ 125. | +| | Silésie | 53,37 |190| | ++-----------+--------------------+------------+---+--------+---------+ +|À minorité | Bohême | 37,64 |158| | | +| +--------------------+------------+---+ Moyenne| | +| allemande | Moravie | 26,33 |136| | | +| +--------------------+------------+---+ 140. | | +|importante.| Bukovine | 9,06 |128| |Moyennes | ++-----------+--------------------+------------+---+--------+ | +| | Galicie | 2,72 |82 | | des | +| +--------------------+------------+---+ | | +|À minorité | Tyrol cisalpin | 190 |88 | |2 groupes| +| +--------------------+------------+---+ | | +| allemande | Littoral | 1,62 |38 | | 86. | +| +--------------------+------------+---+ | | +| faible. | Carniole | 6,20 |46 | | | +| +--------------------+------------+---+ | | +| | Dalmatie | ----- |14 | | | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Il nous est impossible d'apercevoir dans ce tableau, que nous empruntons +à Morselli lui-même, la moindre trace de l'influence allemande. La +Bohême, la Moravie et la Bukovine qui comprennent seulement de 37 à 9 % +d'Allemands ont une moyenne de suicides (140) supérieure à celle de la +Styrie, de la Carinthie et de la Silésie (125) où les Allemands sont +pourtant en grande majorité. De même, ces derniers pays, où se trouve +pourtant une importante minorité de Slaves, dépassent, pour ce qui +regarde le suicide, les trois seules provinces où la population est tout +entière allemande, la Haute-Autriche, le Salzbourg et le Tyrol +transalpin. Il est vrai que l'Autriche inférieure donne beaucoup plus de +suicides que les autres régions; mais l'avance qu'elle a sur ce point ne +saurait être attribuée à la présence d'éléments allemands, puisque +ceux-ci sont plus nombreux dans la Haute-Autriche, le Salzbourg et le +Tyrol transalpin où l'on se tue deux ou trois fois moins. La vraie cause +de ce chiffre élevé, c'est que l'Autriche inférieure a pour chef-lieu +Vienne qui, comme toutes les capitales, compte tous les ans un nombre +énorme de suicides; en 1876, il s'en commettait 320 par million +d'habitants. Il faut donc se garder d'attribuer à la race ce qui +provient de la grande ville. Inversement, si le Littoral, la Carniole et +la Dalmatie ont si peu de suicides, ce n'est pas l'absence d'Allemands +qui en est cause; car, dans le Tyrol cisalpin, en Galicie, où pourtant +il n'y a pas plus d'Allemands, il y a de deux à cinq fois plus de morts +volontaires. Si même on calcule le taux moyen des suicides pour +l'ensemble des huit provinces à minorité allemande, on arrive au chiffre +de 86, c'est-à-dire autant que dans le Tyrol transalpin, où il n'y a que +des Allemands, et plus que dans la Carinthie et dans la Styrie où ils +sont en très grand nombre. Ainsi, quand l'Allemand et le Slave vivent +dans le même milieu social, leur tendance au suicide est sensiblement la +même. Par conséquent, la différence qu'on observe entre eux quand les +circonstances sont autres, ne tient pas à la race. + +Il en est de même de celle que nous avons signalée entre l'Allemand et +le Latin. En Suisse, nous trouvons ces deux races en présence. Quinze +cantons sont allemands soit en totalité, soit en partie. La moyenne des +suicides y est de _186_ (année 1876). Cinq sont en majorité français +(Valais, Fribourg, Neufchâtel, Genève, Vaud). La moyenne des suicides y +est de _255_. Celui de ces cantons où il s'en commet le moins, le Valais +(10 pour 1 million) se trouve être justement celui où il y a le plus +d'Allemands (319 sur 1,000 habitants); au contraire, Neufchâtel, Genève +et Vaud, où la population est presque tout entière latine, ont +respectivement 486, 321, 371 suicides. + +Pour permettre au facteur ethnique de mieux manifester son influence si +elle existe, nous avons cherché à éliminer le facteur religieux qui +pourrait la masquer. Pour cela, nous avons comparé les cantons allemands +aux cantons français de même confession. Les résultats de ce calcul +n'ont fait que confirmer les précédents: + +_Cantons suisses._ + +/* ++---------------------+-----------+---------------------+------------+ +|Catholiques allemands|87 suicides|Protestants allemands|293 suicides| ++---------------------+-----------+---------------------+------------+ +| ---- français |83 ---- | ---- français |456 ------ | ++---------------------+-----------+---------------------+------------+ +*/ + +D'un côté, il n'y a pas d'écart sensible entre les deux races; de +l'autre, ce sont les Français qui ont la supériorité. + +Les faits concordent donc à démontrer que, si les Allemands se tuent +plus, que les autres peuples, la cause n'en, est pas au sang qui coule +dans leurs veines, mais à la civilisation au sein de laquelle ils sont +élevés. Cependant, parmi les preuves qu'a données Morselli pour établir +l'influence de la race, il en est une qui, au premier abord, pourrait +passer pour plus concluante. Le peuple français résulte du mélange de +deux races principales, les Celtes et les Kymris, qui, dès l'origine, se +distinguaient l'une de l'autre par la taille. Dès l'époque de Jules +César, les Kymris étaient connus pour leur haute stature. Aussi est-ce +d'après la taille des habitants que Broca a pu déterminer de quelle +manière ces deux races sont actuellement distribuées sur la surface de +notre territoire, et il a trouvé que les populations d'origine celtique +sont prépondérantes au sud de la Loire, celles d'origine kymrique au +nord. Cette carte ethnographique offre donc une certaine ressemblance +avec celle des suicides; car nous savons que ceux-ci sont cantonnés dans +la partie septentrionale du pays et sont, au contraire, à leur _minimum_ +dans le Centre et dans le Midi. Mais Morselli est allé plus loin. Il a +cru pouvoir établir que les suicides français variaient régulièrement +selon le mode de distribution des éléments ethniques. Pour procéder à +cette démonstration, il constitua six groupes de départements, calcula +pour chacun d'eux la moyenne des suicides et aussi celle des conscrits +exemptés pour défaut de taille; ce qui est une manière indirecte, de +mesurer la taille moyenne de la population correspondante, car elle +s'élève dans la mesure où le nombre des exemptés diminue. Or il se +trouve que ces deux séries de moyennes varient en raison inverse l'une +de l'autre; il y a d'autant plus de suicides qu'il y a moins d'exemptés +pour taille insuffisante, c'est-à-dire que la taille moyenne est plus +haute[59]. + +Une correspondance aussi exacte, si elle était établie, ne pourrait +guère être expliquée que par l'action de la race. Mais la manière dont +Morselli est arrivé à ce résultat ne permet pas de le considérer comme +acquis. Il a pris, en effet, comme base de sa comparaison, les six +groupes ethniques distingués par Broca[60] suivant le degré supposé de +pureté des deux races celtiques ou kymriques. Or, quelle que soit +l'autorité de ce savant, ces questions ethnographiques sont beaucoup +trop complexes et laissent encore trop de place à la diversité des +interprétations et des hypothèses contradictoires pour qu'on puisse +regarder comme certaine la classification qu'il a proposée. Il n'y a +qu'à voir de combien de conjectures historiques, plus ou moins +invérifiables, il a dû l'appuyer, et, s'il ressort avec évidence de ces +recherches qu'il y a en France deux types anthropologiques nettement +distincts, la réalité des types intermédiaires et diversement nuancés +qu'il a cru reconnaître est bien plus douteuse[61]. Si donc, laissant de +côté ce tableau systématique, mais peut-être trop ingénieux, on se +contente de classer les départements d'après la taille moyenne qui est +propre à chacun d'eux (c'est-à-dire d'après le nombre moyen des +conscrits exemptés pour défaut de taille) et si, en regard de chacune de +ces moyennes, on met celle des suicides, on trouve les résultats +suivants qui diffèrent sensiblement de ceux qu'a obtenus Morselli: + +Tableau VIII + +/* ++----------------------------------+---------------------------------+ +| DÉPARTEMENTS À HAUTE TAILLE. | DÉPARTEMENTS À PETITE TAILLE. | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| | Nombre | Taux | | Nombre | Taux | +| | des | moyen | | des | moyen | +| | exemptés | des | | exemptés | des | +| | |suicides| | |suicides| ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| |Au-dessous| | |De 60 à | 115 | +| 1er groupe (9|de 40 pour| 180 |1er groupe |80 pour |(sans la| +| départ.) |mille | |(22 départ.).|mille |Seine | +| |examinés. | | |examinés | 101). | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| 2e groupe (8 | | |2e groupe (12|De 80 | | +| départ.) |De 40 à 50| 249 | départ.)... |à 100. | 88 | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| 3e groupe (17| | |3e groupe (14| | | +| départ.) |De 50 à 60| 170 | départ.). |Au-dessus | 90 | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| |Au-dessous| | |Au-dessus | 103 | +|Moyenne |de 60 pour| 191 |Moyenne |de 60 |(avec la| +|générale |mille | |générale. |pour mille|Seine). | +| |examinés. | | |examinés. |93 (sans| +| | | | | |la | +| | | | | |Seine). | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +*/ + +Le taux des suicides ne croît pas, d'une manière régulière, +proportionnellement à l'importance relative des éléments kymriques ou +supposés tels; car le premier groupe, où les tailles sont le plus +hautes, compte moins de suicides que le second, et pas sensiblement +plus que le troisième; de même, les trois derniers sont à peu près au +même niveau[62], quelqu'inégaux qu'ils soient sous le rapport de la +taille. Tout ce qui ressort de ces chiffres, c'est que, au point de vue +des suicides comme à celui de la taille, la France est partagée en deux +moitiés, l'une septentrionale où les suicides sont nombreux et les +tailles élevées, l'autre centrale où les tailles sont moindres et où +l'on se tue moins, sans que, pourtant, ces deux progressions soient +exactement parallèles. En d'autres termes, les deux grandes masses +régionales que nous avons aperçues sur la carte ethnographique se +retrouvent sur celle des suicides; mais la coïncidence n'est vraie qu'en +gros et d'une manière générale. Elle ne se retrouve pas dans le détail +des variations que présentent les deux phénomènes comparés. + +Une fois qu'on l'a ainsi ramenée à ses proportions véritables, elle ne +constitue plus une preuve décisive en faveur des éléments ethniques; car +elle n'est plus qu'un fait curieux, qui ne suffit pas à démontrer une +loi. Elle peut très bien n'être due qu'à la simple rencontre de facteurs +indépendants. Tout au moins, pour qu'on pût l'attribuer à l'action des +races, il faudrait que cette hypothèse fût confirmée et même réclamée, +par d'autres faits. Or, tout au contraire, elle est contredite par ceux +qui suivent: + +1° Il serait étrange qu'un type collectif comme celui des Allemands, +dont la réalité est incontestable et qui a pour le suicide une si +puissante affinité, cessât de la manifester dès que les circonstances +sociales se modifient, et qu'un type à demi problématique comme celui +des Celtes ou des anciens Belges, dont il ne reste que de rares +vestiges, eût encore aujourd'hui sur cette même tendance une action +efficace. Il y a trop d'écart entre l'extrême généralité des caractères +qui en perpétuent le souvenir et la spécialité complexe d'un tel +penchant. + +2° Nous verrons plus loin que le suicide était fréquent chez les anciens +Celtes[63]. Si donc, aujourd'hui, il est rare dans les populations qu'on +suppose être d'origine celtique, ce ne peut être en vertu d'une +propriété congénitale de la race, mais de circonstances extérieures qui +ont changé. + +3° Celtes et Kymris ne constituent pas des races primitives et pures; +ils étaient affiliés «par le sang, comme par le langage et les +croyances[64]». Les uns et les autres ne sont que des variétés de cette +race d'hommes blonds et à haute stature qui, soit par invasions en +masse, soit par essaims successifs, se sont peu à peu répandus dans +toute l'Europe. Toute la différence qu'il y a entre eux au point de vue +ethnographique, c'est que les Celtes, en se croisant avec les races +brunes et petites du Midi, se sont écartés davantage du type commun. Par +conséquent, si la plus grande aptitude des Kymris pour le suicide a des +causes ethniques, elle viendrait de ce que, chez eux, la race primitive, +s'est moins altérée. Mais alors, on devrait voir, même en dehors de la +France, le suicide croître d'autant plus que les caractères distinctifs +de cette race sont plus accusés. Or il n'en est rien. C'est en Norwège +que se trouvent les plus hautes tailles de l'Europe (1 m. 72) et, +d'ailleurs, c'est vraisemblablement du Nord, en particulier des bords de +la Baltique, que ce type est originaire; c'est aussi là qu'il passe pour +s'être le mieux maintenu. Pourtant, dans la presqu'île Scandinave, le +taux des suicides n'est pas élevé. La même race, dit-on, a mieux +conservé sa pureté en Hollande, en Belgique et en Angleterre qu'en +France[65], et cependant ce dernier pays est beaucoup plus fécond en +suicides que les trois autres. + +Du reste, cette distribution géographique des suicides français peut +s'expliquer sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir les +puissances obscures de la race. On sait que notre pays est divisé, +moralement aussi bien qu'ethnologiquement, en deux parties qui ne se +sont pas encore complètement pénétrées. Les populations du Centre et du +Midi ont gardé leur humeur, un genre de vie qui leur est propre et, +pour cette raison, résistent aux idées et aux mœurs du Nord. Or, c'est +au Nord que se trouve le foyer de la civilisation française; elle est +donc restée chose essentiellement septentrionale. D'autre part, comme +elle contient, ainsi qu'on le verra plus loin, les principales causes +qui poussent les Français à se tuer, les limites géographiques de sa +sphère d'action sont aussi celles de la zone la plus fertile en +suicides. Si donc les gens du Nord se tuent plus que ceux du Midi, ce +n'est pas qu'ils y soient plus prédisposés en vertu de leur tempérament +ethnique; c'est simplement que les causes sociales du suicide sont plus +particulièrement accumulées au nord de la Loire qu'au sud. + +Quant à savoir comment cette dualité morale de notre pays s'est produite +et maintenue, c'est une question d'histoire que des considérations +ethnographiques ne sauraient suffire à résoudre. Ce n'est pas ou, en +tout cas, ce n'est pas seulement la différence des races qui a pu eu +être cause; car des races très diverses sont susceptibles de se mêler et +de se perdre les unes dans les autres. Il n'y a pas entre le type +septentrional et le type méridional un tel antagonisme que des siècles +de vie commune n'aient pu en triompher. Le Lorrain ne différait pas +moins du Normand que le Provençal de l'habitant de l'Ile-de-France. Mais +c'est que, pour des raisons historiques, l'esprit provincial, le +traditionnalisme local sont restés beaucoup plus forts dans le Midi, +tandis qu'au Nord la nécessité de faire face à des ennemis communs, une +plus étroite solidarité d'intérêts, des contacts plus fréquents ont +rapproché plus tôt les peuples et confondu leur histoire. Et c'est +précisément ce nivellement moral qui, en rendant plus active la +circulation des hommes, des idées et des choses, a fait de cette +dernière région le lieu d'origine d'une civilisation intense[66]. + + + + +III. + + +La théorie qui fait de la race un facteur important du penchant au +suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est héréditaire: car il +ne peut constituer un caractère ethnique qu'à cette condition. Mais +l'hérédité du suicide est-elle démontrée? La question mérite d'autant +plus d'être examinée que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec +la précédente, elle a par elle-même son intérêt propre. Si, en effet, il +était établi que la tendance au suicide se transmet par la génération, +il faudrait reconnaître qu'elle dépend étroitement d'un état organique +déterminé. + +Mais il importe d'abord de préciser le sens des mots. Quand on dit du +suicide qu'il est héréditaire, entend-on simplement que les enfants des +suicidés, ayant hérité de l'humeur de leurs parents, sont enclins à se +conduire comme eux dans les mêmes circonstances? Dans ces termes, la +proposition est incontestable, mais sans portée, car ce n'est pas alors +le suicide qui est héréditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un +certain tempérament général qui peut, le cas échéant, y prédisposer les +sujets, mais sans les nécessiter, et qui, par conséquent, n'est pas une +explication suffisante de leur détermination. Nous avons vu, en effet, +comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'éclosion, +à savoir la neurasthénie sous ses différentes formes, ne rend aucunement +compte des variations que présente le taux des suicides. Mais c'est dans +un tout autre sens que les psychologues ont très souvent parlé +d'hérédité. Ce serait la tendance à se tuer qui passerait directement et +intégralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise, +donnerait naissance au suicide avec un véritable automatisme. Elle +consisterait alors en une sorte de mécanisme psychologique, doué d'une +certaine autonomie, qui ne serait pas très différent d'une monomanie et +auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mécanisme +physiologique non moins défini. Par suite, elle dépendrait +essentiellement de causes individuelles. + +L'observation démontre-t-elle l'existence d'une telle hérédité? +Assurément, on voit parfois le suicide se reproduire dans une même +famille avec une déplorable régularité. Un des exemples les plus +frappants est celui que cite Gall: «Un sieur G..., propriétaire, laisse +sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent à +Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune +paternelle; quelques-uns même l'augmentent. Aucun n'éprouve de malheurs; +tous jouissent d'une bonne santé... Tous les sept frères, dans l'espace +de quarante ans, se sont suicidés[67]». Esquirol a connu un négociant, +père de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se tuèrent; un +cinquième fit des tentatives répétées[68]. Ailleurs, on voit +successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber +à la même impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous +apprendre à ne pas conclure prématurément en ces questions d'hérédité +qui demandent à être traitées avec beaucoup de circonspection. Ainsi, +les cas sont certainement nombreux où la phtisie frappe des générations +successives, et cependant, les savants hésitent encore à admettre +qu'elle est héréditaire. La solution contraire semble même prévaloir. +Cette répétition de la maladie au sein d'une même famille peut être due, +en effet, non à l'hérédité de la phtisie elle-même, mais à celle d'un +tempérament général, propre à recevoir et à féconder, à l'occasion, le +bacille générateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne +serait pas l'affection elle-même, mais seulement un terrain de nature à +en favoriser le développement. Pour avoir le droit de rejeter +catégoriquement cette dernière explication, il faudrait avoir au moins +établi que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le fœtus; tant +que cette démonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La même +réserve est de rigueur dans le problème qui nous occupe. Il ne suffit +donc pas, pour le résoudre, de citer certains faits favorables à la +thèse de l'hérédité. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en +nombre suffisant pour ne pas pouvoir être attribués à des rencontres +accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils +ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils à cette triple +condition? + +Ils passent, il est vrai, pour n'être pas rares. Mais pour qu'on puisse +en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'être héréditaire, ce +n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins fréquents. Il faudrait, de +plus, pouvoir déterminer quelle en est la proportion par rapport à +l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement +élevée du chiffre total des suicides, l'existence d'antécédents +héréditaires était démontrée, on serait fondé à admettre qu'il y a entre +ces deux faits un rapport de causalité, que le suicide a une tendance à +se transmettre héréditairement. Mais tant que cette preuve manque, on +peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus à des +combinaisons fortuites de causes différentes. Or, les observations et +les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question +n'ont jamais été faites d'une manière étendue. On se contente presque +toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intéressantes. Les +quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont +rien de démonstratif dans aucun sens; ils sont même un peu +contradictoires. Sur 39 aliénés avec penchant plus ou moins prononcé au +suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son +établissement et sur lesquels il a pu réunir des informations assez +complètes, il n'a trouvé qu'un seul cas où la même tendance se fût déjà +rencontrée dans la famille du malade[69]. Sur 265 aliénés, Brierre de +Boismont en a rencontré seulement 11, soit 4 %, dont les parents +s'étaient suicidés[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup +plus élevée; chez 13 sujets sur 60, il aurait constaté des antécédents +héréditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'après la statistique bavaroise, +la seule qui enregistre l'influence de l'hérédité, celle-ci, pendant les +années 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72]. + +Quelque peu décisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre +compte qu'en admettant une hérédité spéciale du suicide, cette hypothèse +recevrait une certaine autorité de l'impossibilité même où l'on serait +de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres +causes qui peuvent produire le même effet, surtout par leur concours. + +En premier lieu, presque toutes ces observations ont été faites par des +aliénistes et, par conséquent, sur des aliénés. Or l'aliénation mentale +est, peut-être, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus +fréquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide +qui est héréditaire, ou si ce n'est pas plutôt l'aliénation mentale dont +il est un symptôme fréquent, mais pourtant accidentel. Le doute est +d'autant plus fondé que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est +surtout, sinon exclusivement, chez les aliénés suicidés que se +rencontrent les cas favorables à l'hypothèse de l'hérédité[73]. Sans +doute, même dans ces conditions, celle-ci joue un rôle important; mais +ce n'est plus l'hérédité du suicide. Ce qui est transmis, c'est +l'affection mentale dans sa généralité, c'est la tare nerveuse dont le +meurtre de soi-même est une conséquence contingente, quoique toujours à +redouter. Dans ce cas, l'hérédité ne porte pas plus sur le penchant au +suicide, qu'elle ne porte sur l'hémoptysie dans les cas de phtisie +héréditaire. Si le malheureux, qui compte à la fois dans sa famille des +fous et des suicidés se tue, ce n'est pas parce que ses parents +s'étaient tués, c'est parce qu'ils étaient fous. Aussi, comme les +désordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par +exemple, la mélancolie des ascendants devient le délire chronique ou la +folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs +membres d'une même famille se donnent la mort et que tous ces suicides, +ressortissant à des folies différentes, appartiennent, par conséquent, à +des types différents. + +Cependant, cette première cause ne suffit pas à expliquer tous les +faits. Car, d'une part, il n'est pas prouvé que le suicide ne se répète +jamais que dans les familles d'aliénés; de l'autre, il reste toujours +cette particularité remarquable que, dans certaines de ces familles, le +suicide paraît être à l'état endémique, quoique l'aliénation mentale +n'implique pas nécessairement une telle conséquence. Tout fou n'est pas +porté à se tuer. D'où vient donc qu'il y ait des souches de fous qui +semblent prédestinées à se détruire? Ce concours de cas semblables +suppose évidemment un facteur autre que le précédent. Mais on peut en +rendre compte sans l'attribuera l'hérédité. La puissance contagieuse de +l'exemple suffit à le produire. + +Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est +éminemment contagieux. Cette contagiosité se fait surtout sentir chez +les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles à +toutes les suggestions en général et aux idées de suicide en +particulier; car non seulement ils sont portés à reproduire tout ce qui +les frappe, mais ils sont surtout enclins à répéter un acte pour lequel +ils ont déjà quelque penchant. Or, cette double condition est réalisée +chez les sujets aliénés ou simplement neurasthéniques, dont les parents +se sont suicidés. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en +même temps qu'elle les prédispose à accueillir facilement l'idée de se +donner la mort. Il n'est donc pas étonnant que le souvenir ou le +spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la +source d'une obsession ou d'une impulsion irrésistible. + +Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle +qui fait appel à l'hérédité, mais il y a des faits qu'elle seule fait +comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles où s'observent des +faits répétés de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement +les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au même âge, mais encore +ils s'exécutent de la même manière. Ici, c'est la pendaison qui est en +honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu élevé. Dans un +cas souvent cité, la ressemblance est encore poussée plus loin; c'est +une même arme qui a servi à toute une famille, et cela à plusieurs +années de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve +de plus en faveur de l'hérédité. Cependant, s'il y a de bonnes raisons +pour ne pas faire du suicide une entité psychologique distincte, combien +il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide +par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne démontrent-ils pas +plutôt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur +l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglanté déjà l'histoire +de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsèdent et les +persécutent pour les déterminer à reproduire, avec une aussi exacte +fidélité, l'acte de leurs devanciers. + +Ce qui donne à cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que +de nombreux cas où il ne peut être question d'hérédité et où la +contagion est l'unique cause du mal, présentent le même caractère. Dans +les épidémies dont il sera reparlé plus loin, il arrive presque toujours +que les différents suicides se ressemblent avec la plus étonnante +uniformité. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le +monde connaît l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se +pendirent successivement et en peu de temps à un même crochet, sous un +passage obscur de l'hôtel. Le crochet enlevé, l'épidémie prit fin. De +même au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une +guérite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la même guérite; +mais, dès que celle-ci fut brûlée, la contagion s'arrêta. Dans tous ces +faits, l'influence prépondérante de l'obsession est évidente puisqu'ils +cessent aussitôt qu'a disparu l'objet matériel qui en évoquait l'idée. +Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres, +semblent tous reproduire un même modèle, il est légitime de les +attribuer à cette même cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son +_maximum_ d'action dans ces familles où tout concourt à en accroître la +puissance. + +Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs +parents, ils cèdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille +observée par Esquirol: «Le plus jeune (frère) âgé de 26 à 27 ans devient +mélancolique et se précipite du toit de sa maison; un second frère, qui +lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de +suicide et meurt un an après des suites d'une abstinence prolongée et +répétée... Un quatrième frère, médecin, qui, deux ans avant, m'avait +répété avec un désespoir effrayant qu'il n'échapperait pas à son sort, +se tue[75]». Moreau cite le fait suivant. Un aliéné, dont le frère et +l'oncle paternel s'étaient tués, était affecté de penchant au suicide. +Un frère qui venait lui rendre visite à Charenton était désespéré des +idées horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se défendre de la +conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient +faire à Brierre de Boismont la confession suivante: «Jusqu'à 53 ans, je +me suis bien porté; je n'avais aucun chagrin, mon caractère était assez +gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commencé à avoir des idées noires... +Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et, à chaque +instant, je suis poussé à me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que +mon frère s'est tué à 60 ans; jamais je ne m'en étais préoccupé d'une +manière sérieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixième année, ce +souvenir s'est présenté avec plus de vivacité à mon esprit et, +maintenant, il est toujours présent.» Mais un des faits les plus +probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans +apprend «qu'un oncle du côté paternel s'était volontairement donné la +mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ouï-dire que la +folie était héréditaire, l'idée qu'elle pourrait un jour tomber dans ce +triste état usurpa bientôt son attention... Elle était dans cette triste +position lorsque son père mit volontairement un terme à son existence. +Dès lors, (elle) se croit tout à fait vouée à une mort violente. Elle +ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle répète: «Je +dois périr comme mon père et comme mon oncle! mon sang est donc +corrompu!» Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait +être son père ne l'était réellement pas. Pour la débarrasser de ses +craintes, sa mère lui avoue la vérité et lui ménage une entrevue avec +son père véritable. La ressemblance physique était si grande que la +malade vit tous ses doutes se dissiper à l'instant même. Dès lors, elle +renonce à toute idée de suicide; sa gaieté revient progressivement et sa +santé se rétablit[77].» + +Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables à l'hérédité du suicide +ne suffisent pas à en démontrer l'existence, de l'autre, ils se prêtent +sans peine à une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de +statistique, dont l'importance semble avoir échappé aux psychologues, +sont inconciliables avec l'hypothèse d'une transmission héréditaire +proprement dite. Ce sont les suivants: + +1° S'il existe un déterminisme organico-psychique, d'origine +héréditaire, qui prédestine les hommes à se tuer, il doit sévir à peu +près également sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par +soi-même, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la génération +grève les garçons plutôt que les filles. Or, en fait, nous savons que +les suicides féminins sont en très petit nombre et ne représentent +qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi +si l'hérédité avait la puissance qu'on lui attribue. + +Dira-t-on que les femmes héritent, tout comme les hommes, du penchant au +suicide, mais qu'il est neutralisé, la plupart du temps, par les +conditions sociales qui sont propres au sexe féminin? Mais que faut-il +penser d'une hérédité qui, dans la majeure partie des cas, reste +latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualité dont rien +n'établit l'existence? + +2° Parlant de l'hérédité de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces +termes: «Que l'on admette l'hérédité dans un cas de ce genre (il s'agit +d'une phtisie déclarée chez un enfant de trois mois), tout nous y +autorise... Il est déjà moins certain que la tuberculose date de la vie +intra-utérine, quand elle éclate quinze ou vingt mois après la +naissance, alors que rien ne pouvait faire soupçonner l'existence d'une +tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui +apparaissent quinze, vingt ou trente ans après la naissance? En +supposant même qu'une lésion aurait existé au commencement de la vie, +cette lésion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa +virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles +plutôt que les bacilles bien vivants... que le sujet est exposé à +rencontrer sur son chemin[78]». En effet, pour avoir le droit de +soutenir qu'une affection est héréditaire, à défaut de la preuve +péremptoire qui consiste à en faire voir le germe dans le fœtus ou dans +le nouveau-né, à tout le moins faudrait-il établir qu'elle se produit +fréquemment chez les jeunes enfants. Voilà pourquoi on a fait de +l'hérédité la cause fondamentale de cette folie spéciale qui se +manifeste dès la première enfance et que l'on a appelée, pour cette +raison, folie héréditaire. Koch a même montré que, dans les cas où la +folie, sans être créée de toutes pièces par l'hérédité, ne laisse pas +d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marquée à la +précocité que là où il n'y a pas d'antécédents connus[79]. + +On cite, il est vrai, des caractères qui sont regardés comme +héréditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu'à un âge plus ou moins +avancé: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable +dans l'hypothèse de l'hérédité que s'ils dépendent d'un état organique +qui ne peut lui-même se constituer qu'au cours de l'évolution +individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions +sexuelles, l'hérédité ne peut évidemment produire d'effets ostensibles +qu'à la puberté. Mais si la propriété transmise est possible à tout +âge, elle devrait se manifester d'emblée. Par conséquent, plus elle met +de temps à apparaître, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de +l'hérédité qu'une faible incitation à être. Or, on ne voit pas pourquoi +la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du développement +organique plutôt que de telle autre. Si elle constitue un mécanisme +défini, qui peut se transmettre tout organisé, il devrait donc entrer en +jeu dès les premières années. + +Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est +extrêmement rare chez les enfants. En France, d'après Legoyt, sur 1 +million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la période +1861-75, 4,3 suicides de garçons, 1,8 suicides de filles. En Italie, +d'après Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne +s'élèvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre +(période 1866-75), et la proportion est sensiblement la même dans tous +les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent à cinq ans et ils +sont tout à fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouvé que ces faits +extraordinaires doivent être attribués à l'hérédité. Il ne faut pas +oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est placé sous l'action des +causes sociales et qu'elles peuvent suffire à le déterminer au suicide. +Ce qui démontre leur influence même dans ce cas, c'est que les suicides +d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi +nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi, +la vie sociale ne commence aussitôt pour l'enfant, comme le prouve la +précocité qui distingue le petit citadin. Initié plus tôt et plus +complètement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tôt et +plus complètement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays +cultivés, le nombre des suicides infantiles s'accroît avec une +déplorable régularité[81]. + +Il y a plus. Non seulement le suicide est très rare pendant l'enfance, +mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive à son apogée et, +dans l'intervalle, il croît régulièrement d'âge en âge. + +TABLEAU IX[82] + +_Suicides aux différents âges (pour un million de sujets de chaque +âge)._ + +/* ++-------------+----------+-----------+---------+----------+----------+ +| | FRANCE | PRUSSE | SAXE | ITALIE | DANEMARK | +| | (1835-44)| (1873-75) |(1847-58)| (1872-76)| (1845-56)| +| +----------+-----------+---------+----------+----------+ +| | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. & F. | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|Au-dessous de| | | | | | | | | | +|16 ans | 2,2| 1,2| 10,5| 3,2| 9,6| 2,4| 3,2 | 1,0| 113 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|De 16 à 20 | 56,5|31,7|122,0| 50,3| 210| 85 | 32,3|12,2| 272 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|De 20 à 30 |130,5|44,5|231,1| 60,8| 396| 108| 77,0|18,9| 307 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|De 30 à 40 |155,6|44,0|235,1| 55,6| | | 72,3|19,6| 426 | ++-------------+-----+----+-----+-----+ 551| 126+-----+----+----------+ +|De 40 à 50 |204,7|64,7|347,0| 61,6| | |102,3|26,0| 576 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|De 50 à 60 |217,9|74,8| | | | |140,0|32,0| 702 | ++-------------+-----+----+ | | 906| 207+-----+----+----------+ +|De 60 à 70 |317,3|83,7| | | | |147,8|34,5| | ++-------------+-----+----+529,0|113,9+----+----+-----+----+ 783 | +|De 70 à 80 |317,3|91,8| | | | |124,3|29,1| | ++-------------+-----+----+ | | 917| 297+-----+----+----------+ +|Au-dessus |345,1|81,4| | | | |103,8|33,8| 642 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +*/ + +Avec quelques nuances, ces rapports sont les mêmes dans tous les pays. +La Suède est la seule société où le maximum tombe entre 40 et 50 ans. +Partout ailleurs, il ne se produit qu'à la dernière ou à +l'avant-dernière période de la vie et, partout également, à de très +légères exceptions près qui sont peut-être dues à des erreurs de +recensement[83], l'accroissement jusqu'à cette limite extrême est +continu. La décroissance que l'on observe au delà de 80 ans n'est pas +absolument générale et, en tout cas, elle est très faible. Le +contingent de cet âge est un peu au-dessous de celui que fournissent les +septuagénaires, mais il reste supérieur aux autres ou, tout au moins, à +la plupart des autres. Comment, dès lors, attribuer à l'hérédité une +tendance qui n'apparaît que chez l'adulte _et qui, à partir de ce +moment, prend toujours plus de force à mesure que l'homme avance dans +l'existence?_ Comment qualifier de congénitale une affection qui, nulle +ou très faible pendant l'enfance, va de plus en plus en se développant +et n'atteint son maximum d'intensité que chez les vieillards? + +La loi de l'hérédité homochrone ne saurait être invoquée en l'espèce. +Elle énonce, en effet, que, dans certaines circonstances, le caractère +hérité apparaît chez les descendants à peu près au même âge que chez les +parents. Mais ce n'est pas le cas du suicide qui, au delà de 10 ou de 15 +ans, est de tous les âges sans distinction. Ce qu'il a de +caractéristique, ce n'est pas qu'il se manifeste à un moment déterminé +de la vie, c'est qu'il progresse sans interruption d'âge en âge. Cette +progression ininterrompue démontre que la cause dont il dépend se +développe elle-même à mesure que l'homme vieillit. Or l'hérédité ne +remplit pas cette condition; car elle est, par définition, tout ce +qu'elle doit et peut être dès que la fécondation est accomplie. +Dira-t-on que le penchant au suicide existe à l'état latent dès la +naissance, mais qu'il ne devient apparent que sous l'action d'autres +forces dont l'apparition est tardive et le développement progressif? +Mais c'est reconnaître que l'influence héréditaire se réduit tout au +plus à une prédisposition très générale et indéterminée; car, si le +concours d'un autre facteur lui est tellement indispensable qu'elle fait +seulement sentir son action quand il est donné et dans la mesure où il +est donné, c'est lui qui doit être regardé comme la cause véritable. + +Enfin, la façon dont le suicide varie selon les âges prouve que, de +toute manière, un état organico-psychique n'en saurait être la cause +déterminante. Car tout ce qui tient à l'organisme, étant soumis au +rythme de la vie, passe successivement par une phase de croissance, puis +de stationnement et, enfin, de régression. Il n'y a pas de caractère +biologique ou psychologique qui progresse sans terme; mais tous, après +être arrivés à un moment d'apogée, entrent en décadence. Au contraire, +le suicide ne parvient à son point culminant qu'aux dernières limites de +la carrière humaine. Même le recul que l'on constate assez souvent vers +80 ans, outre qu'il est léger et n'est pas absolument général, n'est que +relatif, puisque les nonagénaires se tuent encore autant ou plus que les +sexagénaires, plus surtout que les hommes en pleine maturité. Ne +reconnaît-on pas à ce signe que la cause qui fait varier le suicide ne +saurait consister en une impulsion congénitale et immuable, mais dans +l'action progressive de la vie sociale? De même qu'il apparaît plus ou +moins tôt, selon l'âge auquel les hommes débutent dans la société, il +croît à mesure qu'ils y sont plus complètement engagés. + +Nous voici donc ramenés à la conclusion du chapitre précédent. Sans +doute, le suicide n'est possible que si la constitution des individus ne +s'y refuse pas. Mais l'état individuel qui lui est le plus favorable +consiste, non en une tendance définie et automatique (sauf le cas des +aliénés), mais en une aptitude générale et vague, susceptible de prendre +des formes diverses selon les circonstances, qui permet le suicide, mais +ne l'implique pas nécessairement et, par conséquent, n'en donne pas +l'explication. + + + + +CHAPITRE III + + +Le suicide et les facteurs cosmiques[84]. + + +Mais si, à elles seules, les prédispositions individuelles ne sont pas +des causes déterminantes du suicide, elles ont peut-être plus d'action +quand elles se combinent avec certains facteurs cosmiques. De même que +le milieu matériel fait parfois éclore des maladies qui, sans lui, +resteraient à l'état de germe, il pourrait se faire qu'il eût le pouvoir +de faire passer à l'acte les aptitudes générales et purement virtuelles +dont certains individus seraient naturellement doués pour le suicide. +Dans ce cas, il n'y aurait pas lieu de voir dans le taux des suicides un +phénomène social; dû au concours de certaines causes physiques et d'un +état organico-psychique, il relèverait tout entier ou principalement de +la psychologie morbide. Peut-être, il est vrai, aurait-on du mal à +expliquer comment, dans ces conditions, il peut être si étroitement +personnel à chaque groupe social: car, d'un pays à l'autre, le milieu +cosmique ne diffère pas très sensiblement. Pourtant, un fait important +ne laisserait pas d'être acquis: c'est qu'on pourrait rendre compte de +certaines, tout au moins, des variations que présente ce phénomène, sans +faire intervenir de causes sociales. + +Parmi les facteurs de cette espèce, il en est deux seulement auxquels on +a attribué une influence suicidogène; c'est le climat et la température +saisonnière. + +I. + +Voici comment les suicides se distribuent sur la carte d'Europe, selon +les différents degrés de latitude: + +/* ++-------------------------------+------------------------------------+ +|Du 36e au 43e degré de latitude| 21,1 suicides par million d'hab. | ++-------------------------------+------------------------------------+ +|Du 43e au 50e --- --- | 93,3 --- --- | ++-------------------------------+------------------------------------+ +|Du 50e au 55e --- --- |172,5 --- --- | ++-------------------------------+------------------------------------+ +|Au delà. | 88,1 --- --- | ++-------------------------------+------------------------------------+ +*/ + +C'est donc dans le sud et au nord de l'Europe que le suicide est +_minimum_; c'est au centre qu'il est le plus développé: avec plus de +précision, Morselli a pu dire que l'espace compris entre le 47e et le +57e degré de latitude, d'une part, et le 20e et le 40e degré de +longitude, de l'autre, était le lieu de prédilection du suicide. Cette +zone coïncide assez bien avec la région la plus tempérée de l'Europe. +Faut-il voir dans cette coïncidence un effet des influences +climatériques? + +C'est la thèse qu'a soutenue Morselli, non toutefois sans quelque +hésitation. On ne voit pas bien, en effet, quel rapport il peut y avoir +entre le climat tempéré et la tendance au suicide; il faudrait donc que +les faits fussent singulièrement concordants pour imposer une telle +hypothèse. Or, bien loin qu'il y ait un rapport entre le suicide et tel +ou tel climat, il est constant qu'il a fleuri sous tous les climats. +Aujourd'hui, l'Italie en est relativement exempte; mais il y fut très +fréquent au temps de l'Empire, alors que Rome était la capitale de +l'Europe civilisée. De même, sous le ciel brûlant de l'Inde, il a été, à +certaines époques, très développé[85]. + +La configuration même de cette zone montre bien que le climat n'est pas +la cause des nombreux suicides qui s'y commettent. La tache qu'elle +forme sur la carte n'est pas constituée par une seule bande, à peu près +égale et homogène, qui comprendrait tous les pays soumis au même climat, +mais par deux taches distinctes: l'une qui a pour centre +l'Île-de-France et les départements circonvoisins, l'autre la Saxe et la +Prusse. Elles coïncident donc, non avec une région climatérique +nettement définie, mais avec les deux principaux foyers de la +civilisation européenne. C'est, par conséquent dans la nature de cette +civilisation, dans la manière dont elle se distribue entre les +différents pays, et non dans les vertus mystérieuses du climat, qu'il +faut aller chercher la cause qui fait l'inégal penchant des peuples pour +le suicide. + +On peut expliquer de même un autre fait que Guerry avait déjà signalé, +que Morselli confirme par des observations nouvelles et qui, s'il n'est +pas sans exceptions, est pourtant assez général. Dans les pays qui ne +font pas partie de la zone centrale, les régions qui en sont le plus +rapprochées, soit au Nord soit au Sud, sont aussi les plus éprouvées par +le suicide. C'est ainsi qu'en Italie il est surtout développé au Nord, +tandis qu'en Angleterre et en Belgique il l'est davantage au Midi. Mais +on n'a aucune raison d'imputer ces faits à la proximité du climat +tempéré. N'est-il pas plus naturel d'admettre que les idées, les +sentiments, en un mot, les courants sociaux qui poussent avec tant de +force au suicide les habitants de la France septentrionale et de +l'Allemagne du Nord, se retrouvent dans les pays voisins qui vivent un +peu de la même vie, mais avec une moindre intensité? Voici, d'ailleurs, +qui montre combien est grande l'influence des causes sociales sur cette +répartition du suicide. En Italie, jusqu'en 1870, ce sont les provinces +du Nord qui comptaient le plus de suicides, le Centre venait ensuite et +le Sud en troisième lieu. Mais peu à peu, la distance entre le Nord et +le Centre a diminué et les rangs respectifs ont fini par être +intervertis (Voir tableau X, ci-dessus). Le climat des différentes +régions est cependant resté le même. Ce qu'il y a eu de changé, c'est +que, par suite de la conquête de Rome en 1870, la capitale de l'Italie a +été transportée au centre du pays. Le mouvement scientifique, +artistique, économique s'est déplacé dans le même sens. Les suicides ont +suivi. + +Tableau X + +_Distribution régionale du suicide en Italie._ + +/* ++--------------+-------------------------+---------------------------+ +| | SUICIDES PAR MILLION |LE TAUX DE CHAQUE RÉGION | +| | | | +| | d'habitants. | exprimé en fonction | +| | | | +| | |de celui du Nord représenté| +| | | | +| | | par 100. | ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +| |PÉRIODE | | | | | | +| |1866-67.|1864-76.|1884-86|1866-67. |1864-76.|1884-86.| ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +|Nord | 33,8 | 43,6 | 63 | 100 | 100 | 100 | ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +|Centre | 25,6 | 40,8 | 88 | 75 | 93 | 139 | ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +|Sud | 8,3 | 16,5 | 21 | 24 | 37 | 33 | ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +*/ + + + +Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur une hypothèse que rien +ne prouve et que tant de faits infirment. + + +II. + +L'influence de la température saisonnière paraît mieux établie. Les +faits peuvent être diversement interprétés, mais ils sont constants. + +Si, au lieu de les observer, on essayait de prévoir par le raisonnement +quelle doit être la saison la plus favorable au suicide, on croirait +volontiers que c'est celle où le ciel est le plus sombre, où la +température est la plus basse ou la plus humide. L'aspect désolé que +prend alors la nature n'a-t-il pas pour effet de disposer à la rêverie, +d'éveiller les passions tristes, de provoquer à la mélancolie? +D'ailleurs, c'est aussi l'époque où la vie est le plus rude, parce qu'il +nous faut une alimentation plus riche pour suppléer à l'insuffisance de +la chaleur naturelle et qu'il est plus difficile de se la procurer. +C'est déjà pour cette raison que Montesquieu considérait les pays +brumeux et froids comme particulièrement favorables au développement du +suicide et, pendant longtemps, cette opinion fit loi. En l'appliquant +aux saisons, on en arriva à croire que c'est à l'automne que devait se +trouver l'apogée du suicide. Quoique Esquirol eût déjà émis des doutes +sur l'exactitude de cette théorie, Falret en acceptait encore le +principe[86]. La statistique l'a aujourd'hui définitivement réfutée. Ce +n'est ni en hiver, ni en automne que le suicide atteint son _maximum_;, +mais pendant la belle saison, alors que la nature est le plus riante et +la température le plus douce. L'homme quitte de préférence la vie au +moment où elle est le plus facile. Si, en effet, on divise l'année en +deux semestres, l'un qui comprend les six mois les plus chauds (de mars +à août inclusivement), l'autre les six mois les plus froids, c'est +toujours le premier qui compte le plus de suicides. _Il n'est pas un +pays qui fasse exception à cette loi._ La proportion, à quelques unités +près, est la même partout. Sur 1.000 suicides annuels, il y en a de 590 +à 600 qui sont commis pendant la belle saison et 400 seulement pendant +le reste de l'année. + +Le rapport entre le suicide et les variations de la température peut +même être déterminé avec plus de précision. + +Si l'on convient d'appeler hiver le trimestre qui va de décembre à +février inclus, printemps celui qui s'étend de mars à mai, été celui qui +commence en juin pour finir en août, et automne les trois mois suivants, +et si l'on classe ces quatre saisons suivant l'importance de leur +mortalité-suicide, on trouve que presque partout l'été tient la première +place. Morselli a pu comparer à ce point de vue 34 périodes différentes +appartenant à 18 États européens, et il a constaté que dans 30 cas, +c'est-à-dire 88 fois sur cent, le maximum des suicides tombait pendant +la période estivale, trois fois seulement au printemps, une seule fois +en automne. Cette dernière irrégularité que l'on a observée dans le seul +grand-duché de Bade et à un seul moment de son histoire est sans valeur, +car elle résulte d'un calcul qui porte sur une période de temps trop +courte; d'ailleurs, elle ne s'est pas reproduite aux périodes +ultérieures. Les trois autres exceptions ne sont guère plus +significatives. Elles se rapportent à la Hollande, à l'Irlande, à la +Suède. Pour ce qui est des deux premiers pays, les chiffres effectifs +qui ont servi de base à l'établissement des moyennes saisonnières sont +trop faibles pour qu'on en puisse rien conclure avec certitude; il n'y a +que 387 cas pour la Hollande et 755 pour l'Irlande. Du reste, la +statistique de ces deux peuples n'a pas toute l'autorité désirable. +Enfin, pour la Suède, c'est seulement pendant la période 1835-51 que le +fait a été constaté. Si donc on s'en tient aux États sur lesquels nous +sommes authentiquement renseignés, on peut dire que la loi est absolue +et universelle. + +L'époque où a lieu le minimum n'est pas moins régulière: 30 fois sur 34, +c'est-à-dire 88 fois sur cent, il arrive en hiver; les quatre autres +fois en automne. Les quatre pays qui s'écartent de la règle sont +l'Irlande et la Hollande (comme dans le cas précédent) le canton de +Berne et la Norwège. Nous savons quelle est la portée des deux premières +anomalies; la troisième en a moins encore, car elle n'a été observée que +sur un ensemble de 97 suicides. En résumé 26 fois sur 34, soit 76 fois +sur cent, les saisons se rangent dans l'ordre suivant: été, printemps, +automne, hiver. Ce rapport est vrai sans aucune exception du Danemark, +de la Belgique, de la France, de la Prusse, de la Saxe, de la Bavière, +du Wurtemberg, de l'Autriche, de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne. + +Non seulement les saisons se classent de la même manière, mais la part +proportionnelle de chacune diffère à peine d'un pays à l'autre. Pour +rendre cette invariabilité plus sensible, nous avons, dans le tableau XI +(V. ci-dessous), exprimé le contingent de chaque saison dans les +principaux États européens en fonction du total annuel ramené à mille. +On voit que les mêmes séries de nombres reviennent presque identiquement +dans chaque colonne. + +Tableau XI + +_Part proportionnelle de chaque saison dans le total annuel des suicides +de chaque pays._ + +/* ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| |DANEMARK|BELGIQUE| FRANCE| SAXE |BAVIÈRE|AUTRICHE|PRUSSE | +| |1858-65 |1841-49 |1835-43|1847-58|1858-65|1858-59 |1869-72| ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| Été | 312 | 301 | 306 | 307 | 308 | 315 | 290 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +|Printemps| 284 | 275 | 283 | 281 | 282 | 281 | 284 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| Automne | 227 | 229 | 210 | 217 | 218 | 219 | 227 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| Hiver | 177 | 195 | 201 | 195 | 192 | 185 | 199 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +*/ + +De ces faits incontestables Ferri et Morselli ont conclu que la +température avait sur la tendance au suicide une influence directe; que +la chaleur, par l'action mécanique qu'elle exerce sur les fonctions +cérébrales, entraînait l'homme à se tuer. Ferri a même essayé +d'expliquer de quelle manière elle produisait cet effet. D'une part, +dit-il, la chaleur augmente l'excitabilité du système nerveux; de +l'autre, comme, avec la saison chaude, l'organisme n'a pas besoin de +consommer autant de matériaux pour entretenir sa propre température au +degré voulu, il en résulte une accumulation de forces disponibles qui +tendent naturellement à trouver leur emploi. Pour cette double raison, +il y a, pendant l'été, un surcroît d'activité, une pléthore de vie qui +demande à se dépenser et ne peut guère se manifester que sous forme +d'actes violents. Le suicide est une de ces manifestations, l'homicide +en est une autre, et voilà pourquoi les morts volontaires se multiplient +pendant cette saison en même temps que les crimes de sang. D'ailleurs, +l'aliénation mentale, sous toutes ses formes, passe pour se développer à +cette époque; il est donc naturel, a-t-on dit, que le suicide, par suite +des rapports qu'il soutient avec la folie, évolue de la même manière. + +Cette théorie, séduisante par sa simplicité, paraît, au premier abord, +concorder avec les faits. Il semble même qu'elle n'en soit que +l'expression immédiate. En réalité, elle est loin d'en rendre compte. + + + + +III. + + +En premier lieu, elle implique une conception très contestable du +suicide. Elle suppose, en effet, qu'il a toujours pour antécédent +psychologique un état de surexcitation, qu'il consiste en un acte +violent et n'est possible que par un grand déploiement de force. Or, au +contraire, il résulte très souvent d'une extrême dépression. Si le +suicide exalté ou exaspéré se rencontre, le suicide morne n'est pas +moins fréquent; nous aurons l'occasion de l'établir. Mais il est +impossible que la chaleur agisse de la même manière sur l'un et sur +l'autre; si elle stimule le premier, elle doit rendre le second plus +rare. L'influence aggravante qu'elle pourrait avoir sur certains sujets +serait neutralisée et comme annulée par l'action modératrice qu'elle +exercerait sur les autres; par conséquent, elle ne pourrait pas se +manifester, surtout d'une façon aussi sensible, à travers les données de +la statistique. Les variations qu'elles présentent selon les saisons +doivent donc avoir une autre cause. Quant à y voir un simple contre-coup +des variations similaires que subirait, au même moment, l'aliénation +mentale, il faudrait, pour pouvoir accepter cette explication, admettre +entre le suicide et la folie une relation plus immédiate et plus étroite +que celle qui existe. D'ailleurs, il n'est même pas prouvé que les +saisons agissent de la même manière sur ces deux phénomènes[87], et, +quand même ce parallélisme serait incontestable, il resterait encore à +savoir si ce sont les changements de la température saisonnière qui font +monter et descendre la courbe de l'aliénation mentale. Il n'est pas sûr +que des causes d'une tout autre nature ne puissent produire ou +contribuer à produire ce résultat. + +Mais, de quelque manière qu'on explique cette influence attribuée à la +chaleur, voyons si elle est réelle. + +Il semble bien résulter de quelques observations que les chaleurs trop +violentes excitent l'homme à se tuer. Pendant l'expédition d'Égypte, le +nombre des suicides augmenta, paraît-il, dans l'armée française et on +imputa cet accroissement à l'élévation de la température. Sous les +tropiques, il n'est pas rare de voir des hommes se précipiter +brusquement à la mer quand le soleil darde verticalement ses rayons. Le +docteur Dietrich raconte que, dans un voyage autour du monde accompli de +1844 à 1847 par le comte Charles de Gortz, il remarqua une impulsion +irrésistible, qu'il nomme _the horrors_, chez les marins de l'équipage +et qu'il décrit ainsi: «Le mal, dit-il, se manifeste généralement dans +la saison d'hiver lorsque, après une longue traversée, les marins ayant +mis pied à terre, se placent sans précautions autour d'un poële ardent +et se livrent, suivant l'usage, aux excès de tout genre. C'est en +rentrant à bord que se déclarent les symptômes du terrible _horrors_. +Ceux que l'affection atteint sont poussés par une puissance irrésistible +à se jeter dans la mer, soit que le vertige les saisisse au milieu de +leurs travaux, au sommet des mâts, soit qu'il survienne durant le +sommeil dont les malades sortent violemment en poussant des hurlements +affreux». On a également observé que le _sirocco_, qui ne peut souffler +sans rendre la chaleur étouffante, a sur le suicide une influence +analogue[88]. + +Mais elle n'est pas spéciale à la chaleur; le froid violent agit de +même. C'est ainsi que, pendant la retraite de Moscou, notre armée, +dit-on, fut éprouvée par de nombreux suicides. On ne saurait donc +invoquer ces faits pour expliquer comment il se fait que, régulièrement, +les morts volontaires sont plus nombreuses en été qu'en automne, et en +automne qu'en hiver; car tout ce qu'on en peut conclure, c'est que les +températures extrêmes, quelles qu'elles soient, favorisent le +développement du suicide. On comprend, du reste, que les excès de tout +genre, les changements brusques et violents survenus dans le milieu +physique, troublent l'organisme, déconcertent le jeu normal des +fonctions et déterminent ainsi des sortes de délires au cours desquels +l'idée du suicide peut surgir et se réaliser, si rien ne la contient. +Mais il n'y a aucune analogie entre ces perturbations exceptionnelles et +anormales et les variations graduées par lesquelles passe la température +dans le cours de chaque année. La question reste donc entière. C'est à +l'analyse des données statistiques qu'il faut en demander la solution. + +Si la température était la cause fondamentale des oscillations que nous +avons constatées, le suicide devrait régulièrement varier comme elle. Or +il n'en est rien. On se tue beaucoup plus au printemps qu'en automne, +quoiqu'il fasse alors un peu plus froid: + +/* ++---------+-----------------------------+----------------------------+ +| | FRANCE | ITALIE | ++---------+----------------+------------+----------------+-----------+ +| | Sur 1.000 | | Sur 1.000 | | +| | suicides | Température| suicides |Température| +| | annuels combien| moyenne | annuels combien| moyenne | +| | à chaque saison| des saisons| à chaque saison|des saisons| ++---------+----------------+------------+----------------+-----------+ +|Printemps| 284 | 10°,2 | 297 | 12°,9 | ++---------+----------------+------------+----------------+-----------+ +|Automne | 227 | 11°,1 | 196 | 13°,1 | ++---------+----------------+------------+----------------+-----------+ +*/ + +Ainsi, tandis que le thermomètre monte de 0°,9 en France, et de 0°,2 en +Italie, le chiffre des suicides diminue de 21 % dans le premier de ces +pays et de 35 % dans l'autre. De même, la température de l'hiver est, en +Italie, beaucoup plus basse que celle de l'automne (2°,3 au lieu de 13°, +1), et pourtant, la mortalité-suicide est à peu près la même dans les +deux saisons (196 cas d'un côté, 194 de l'autre). Partout, la différence +entre le printemps et l'été est très faible pour les suicides, tandis +qu'elle est très élevée pour la température. En France, l'écart est de +78 % pour l'une et seulement de 8 % pour l'autre; en Prusse, il est +respectivement de 121 % et de 4 %. + +Cette indépendance par rapport à la température est encore plus sensible +si l'on observe le mouvement des suicides, non plus par saisons, mais +par mois. Ces variations mensuelles sont, en effet, soumises à la loi +suivante qui s'applique à tous les pays d'Europe: _À partir du mois de +janvier inclus la marche du suicide est régulièrement ascendante de mois +en mois jusque vers juin et régulièrement régressive à partir de ce +moment jusqu'à la fin de l'année._ Le plus généralement, 62 fois sur +cent, le maximum tombe en juin, 25 fois en mai et 12 fois en juillet. Le +minimum a eu lieu 60 fois sur cent en décembre, 22 fois en janvier, 15 +fois en novembre et 3 fois en octobre. D'ailleurs, les irrégularités les +plus marquées sont données, pour la plupart, par des séries trop petites +pour avoir une grande signification. Là où l'on peut suivre le +développement du suicide sur un long espace de temps, comme en France, +on le voit croître jusqu'en juin, décroître ensuite jusqu'en janvier et +la distance entre les extrêmes n'est pas inférieure à 90 ou 100 % en +moyenne. Le suicide n'arrive donc pas à son apogée aux mois les plus +chauds qui sont août ou juillet; au contraire, à partir d'août, il +commence à baisser et très sensiblement. De même dans la majeure partie +des cas, il ne descend pas à son point le plus bas en janvier qui est le +mois le plus froid, mais en décembre. Le tableau XII (V. ci-dessous) +montre pour chaque mois que la correspondance entre les mouvements du +thermomètre et ceux du suicide n'a rien de régulier ni de constant. + +Tableau XII[89] + +/* ++---------+-----------------+----------------------+-----------------+ +| |FRANCE (1866-70) | ITALIE (1883-88) |PRUSSE (1876-78, | +| | | | 80-82, 85-89) | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +| | | Combien | | Combien | | Combien | +| | | de | | de | | de | +| | Temp. |suicides | Temp. | suicides| Temp. | suicides| +| |moyenne| chaque | moyenne | chaque |moyenne| chaque | +| | |mois sur | | mois sur|(1848 | mois sur| +| | | 1.000 |Rome |Naples| 1.000 |- 1877)| 1.000 | +| | |suicides | | suicides| | suicides| +| | |annuels. | | annuels.| | annuels.| ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Janvier | 2°,4 | 68 | 6°,8| 8°,4 | 69 | 0°,28 | 61 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Février | 4° | 80 | 8°,2| 9°,3 | 80 | 0°,73 | 67 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Mars | 6°,4 | 86 |10°,4|10°,7 | 81 | 2°,74 | 78 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Avril | 10°,1 | 102 |13°,5|14°, | 98 | 6°,79 | 99 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Mai | 14°,2 | 105 |18°,0|17°,9 | 103 |10°,47 | 104 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Juin | 17°,2 | 107 |21°,9|21°,5 | 105 |14°,05 | 105 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Juillet | 18°,9 | 100 |24°,9|24°,3 | 102 |15°,22 | 99 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Août | 18°,5 | 82 |24°,3|24°,2 | 93 |14°,60 | 90 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Septembre| 15°,7 | 74 |21°,2|21°,05| 73 |11°,60 | 83 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Octobre | 11°,3 | 70 |16°,3|17°,1 | 65 | 7°,79 | 78 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Novembre | 6°,5 | 66 |10°,9|12°,2 | 63 | 2°,93 | 70 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Décembre | 3°,7 | 61 | 7°,9| 9°,5 | 61 | 0°,60 | 61 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +*/ + +Dans un même pays, des mois dont la température est sensiblement la même +produisent un nombre proportionnel de suicides très différent (par +exemple, mai et septembre, avril et octobre en France, juin et +septembre, en Italie, etc.). L'inverse n'est pas moins fréquent; janvier +et octobre, février et août, en France, comptent autant de suicides +malgré des différences énormes de température, et il en est de même +d'avril et de juillet en Italie et en Prusse. De plus, les chiffres +proportionnels sont presque rigoureusement les mêmes pour chaque mois +dans ces différents pays, quoique la température mensuelle soit très +inégale d'un pays à l'autre. Ainsi, mai dont la température est de +10°,47 en Prusse, de 14°,2 en France et de 18° en Italie, donne dans la +première 104 suicides, 105 dans la seconde et 103 dans la troisième[90]. +On peut faire la même remarque pour presque tous les autres mois. Le cas +de décembre est particulièrement significatif. Sa part dans le total +annuel des suicides est rigoureusement la même pour les trois sociétés +comparées (61 suicides pour mille); et pourtant le thermomètre à cette +époque de l'année, marque en moyenne 7°,9 à Rome, 9°,5 à Naples, tandis +qu'en Prusse il ne s'élève pas au-dessus de 0°,67. Non seulement les +températures mensuelles ne sont pas les mêmes, mais elles évoluent +suivant des lois différentes dans les différentes contrées; ainsi, en +France, le thermomètre monte plus de janvier à avril que d'avril à juin, +tandis que c'est l'inverse en Italie. Les variations thermométriques et +celles du suicide sont donc sans aucun rapport. + +Si, d'ailleurs, la température avait l'influence qu'on suppose, celle-ci +devrait se faire sentir également dans la distribution géographique des +suicides. Les pays les plus chauds devraient être les plus éprouvés. La +déduction s'impose avec une telle évidence que l'école italienne y +recourt elle-même, quand elle entreprend de démontrer que la tendance +homicide, elle aussi, s'accroît avec la chaleur. Lombroso, Ferri, se +sont attachés à établir que, comme les meurtres sont plus fréquents en +été qu'en hiver, ils sont aussi plus nombreux au Sud qu'au Nord. +Malheureusement, quand il s'agit du suicide, la preuve se retourne +contre les criminologistes italiens: car c'est dans les pays méridionaux +de l'Europe qu'il est le moins développé. L'Italie en compte cinq fois +moins que la France; l'Espagne et le Portugal sont presque indemnes. Sur +la carte française des suicides, la seule tache blanche qui ait quelque +étendue est formée par les départements situés au sud de la Loire. Sans +doute, nous n'entendons pas dire que cette situation soit réellement un +effet de la température; mais, quelle qu'en soit la raison, elle +constitue un fait inconciliable avec la théorie qui fait de la chaleur +un stimulant du suicide[91]. + +Le sentiment de ces difficultés et de ces contradictions a amené +Lombroso et Ferri à modifier légèrement la doctrine de l'école, mais +sans en abandonner le principe. Suivant Lombroso, dont Morselli +reproduit l'opinion, ce ne serait pas tant l'intensité de la chaleur qui +provoquerait au suicide que l'arrivée des premières chaleurs, que le +contraste entre le froid qui s'en va et la saison chaude qui commence. +Celle-ci surprendrait l'organisme au moment où il n'est pas encore +habitué à cette température nouvelle. Mais il suffit de jeter un coup +d'œil sur le tableau XII pour s'assurer que cette explication est dénuée +de tout fondement. Si elle était exacte, on devrait voir la courbe qui +figure les mouvements mensuels du suicide rester horizontale pendant +l'automne et l'hiver, puis monter tout à coup à l'instant précis où +arrivent ces premières chaleurs, source de tout le mal, pour redescendre +non moins brusquement une fois que l'organisme a eu le temps de s'y +acclimater. Or, tout au contraire, la marche en est parfaitement +régulière: la montée, tant qu'elle dure, est à peu près la même d'un +mois à l'autre. Elle s'élève de décembre à janvier, de janvier à +février, de février à mars, c'est-à-dire pendant les mois où les +premières chaleurs sont encore loin et elle redescend progressivement de +septembre à décembre, alors qu'elles sont depuis si longtemps terminées +qu'on ne saurait attribuer cette décroissance à leur disparition. +D'ailleurs à quel moment se montrent-elles? On s'entend généralement +pour les faire commencer en avril. En effet, de mars à avril, le +thermomètre monte de 6°,4 à 10°,1; l'augmentation est donc de 57 %, +tandis qu'elle n'est plus que de 40 % d'avril à mai, de 21 % de mai à +juin. On devrait donc constater en avril une poussée exceptionnelle de +suicides. En réalité, l'accroissement qui se produit alors n'est pas +supérieur à celui qu'on observe de janvier à février (18 %). Enfin, +comme cet accroissement non seulement se maintient, mais encore se +poursuit, quoiqu'avec plus de lenteur, jusqu'en juin et même jusqu'en +juillet, il paraît bien difficile de l'imputer à l'action du printemps, +à moins de prolonger cette saison jusqu'à la fin de l'été et de n'en +exclure que le seul mois d'août. + +D'ailleurs, si les premières chaleurs étaient à ce point funestes, les +premiers froids devraient avoir la même action. Eux aussi surprennent +l'organisme qui en a perdu l'habitude et troublent les fonctions vitales +jusqu'à ce que la réadaptation soit un fait accompli. Cependant, il ne +se produit en automne aucune ascension qui ressemble même de loin à +celle que l'on observe au printemps. Aussi ne comprenons-nous pas +comment Morselli, après avoir reconnu que, d'après sa théorie, le +passage du chaud au froid doit avoir les mêmes effets que la transition +inverse, a pu ajouter: «Cette action des premiers froids peut se +vérifier soit dans nos tableaux statistiques, soit, mieux encore, dans +la seconde élévation que présentent toutes nos courbes en automne, aux +mois d'octobre et de novembre, c'est-à-dire quand le passage de la +saison chaude à la saison froide est le plus vivement ressenti par +l'organisme humain et spécialement par le système nerveux[92]». On n'a +qu'à se reporter au tableau XII pour voir que cette assertion est +absolument contraire aux faits. Des chiffres mêmes donnés par Morselli, +il résulte que, d'octobre à novembre, le nombre des suicides n'augmente +presque dans aucun pays, mais, au contraire, diminue. Il n'y a +d'exceptions que pour le Danemark, l'Irlande, une période de l'Autriche +(1851-54) et l'augmentation est minime dans les trois cas[93]. En +Danemark, ils passent de 68 pour mille à 71, en Irlande de 62 à 66, en +Autriche de 65 à 68. De même, en octobre, il ne se produit +d'accroissement que dans huit cas sur trente et une observations, à +savoir pendant une période de la Norwège, une de la Suède, une de la +Saxe, une de la Bavière, de l'Autriche, du duché de Bade et deux du +Wurtemberg. Toutes les autres fois il y a baisse ou état stationnaire. +En résumé, vingt et une fois sur trente et une, ou 67 fois sur cent, il +y a diminution régulière de septembre à décembre. + +La continuité parfaite de la courbe, tant dans sa phase progressive que +dans la phase inverse, prouve donc que les variations mensuelles du +suicide ne peuvent résulter d'une crise passagère de l'organisme, se +produisant une fois ou deux dans l'année, à la suite d'une rupture +d'équilibre brusque et temporaire. Mais elles ne peuvent dépendre que de +causes qui varient, elles aussi, avec la même continuité. + + +IV. + +Il n'est pas impossible d'apercevoir dès maintenant de quelle nature +sont ces causes. + +Si l'on compare la part proportionnelle de chaque mois dans le total des +suicides annuels à la longueur moyenne de la journée au même moment de +l'année, les deux séries de nombres que l'on obtient ainsi varient +exactement de la même manière (V. Tableau XIII). + +Tableau XIII + +_Comparaison des variations mensuelles des suicides avec la longueur +moyenne des journées en France._ + +/* ++---------+-------------+--------------+-------------------------------+ +| | | | COMBIEN | | +| | LONGUEUR |ACCROISSEMENT | de suicides | ACCROISSEMENT | +| |des jours[94]| et | par mois | et | +| | | diminution | sur 1.000 | diminution | +| | | | suicides | | +| | | | annuels | | +| | |--------------+-------------+-----------------+ +| | |Accroissement.| | Accroissement. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Janvier | 9 h. 19' | | 68 | | ++---------+-------------+ +-------------+ + +|Février | 10 h. 56' |De janvier à | 80 | De janvier à | ++---------+-------------+ +-------------+ | +|Mars | 12 h. 47' | avril 55 %. | 86 | avril 50 %. | ++---------+-------------+ +-------------+ | +|Avril | 14 h. 29' | | 102 | | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Mai | 15 h. 48' |D'avril à juin| 105 | D'avril à juin | ++---------+-------------+ +-------------+ | +|Juin | 16 h. 3' | 10 %. | 107 | 5 %. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +| | | Diminution. | | Diminution. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Juillet | 15 h. 4' |De juin à août| 100 | De juin à août | ++---------+-------------+ +-------------+ | +|Août | 13 h. 25' | 17 %. | 82 | 24 %. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Septembre| 11 h. 39' | D'août à | 74 | D'août à octobre| ++---------+-------------+ octobre +-------------+ | +|Octobre | 9 h. 51' | 27 %. | 70 | 27 %. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Novembre | 8 h. 31' | D'octobre à | 66 | D'octobre à | ++---------+-------------+ décembre +-------------+ décembre | +|Décembre | 8 h. 11' | 17 %. | 61 | 13 %. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +*/ + +Le parallélisme est parfait. Le maximum est, de part et d'autre, +atteint au même moment et le minimum de même; dans l'intervalle, les +deux ordres de faits marchent _pari passu_. Quand les jours s'allongent +vite, les suicides augmentent beaucoup (janvier à avril); quand +l'accroissement des uns se ralentit, celui des autres fait de même +(avril à juin). La même correspondance se retrouve dans la période de +décroissance. Même les mois différents où le jour est à peu près de même +durée ont à peu près le même nombre de suicides (juillet et mai, août et +avril). + +Une correspondance aussi régulière et aussi précise ne peut être +fortuite. Il doit donc y avoir une relation entre la marche du jour et +celle du suicide. Outre que cette hypothèse résulte immédiatement du +tableau XIII, elle permet d'expliquer un fait que nous avons signalé +précédemment. Nous avons vu que, dans les principales sociétés +européennes, les suicides se répartissent rigoureusement de la même +manière entre les différentes parties de l'année, saisons ou mois[95]. +Les théories de Ferri et de Lombroso ne pouvaient rendre aucunement +compte de cette curieuse uniformité, car la température est très +différente dans les différentes contrées de l'Europe et elle y évolue +diversement. Au contraire, la longueur de la journée est sensiblement la +même pour tous les pays européens que nous avons comparés. + +Mais ce qui achève de démontrer la réalité de ce rapport, c'est ce fait +que, en toute saison, la majeure partie des suicides a lieu de jour. +Brierre de Boismont a pu dépouiller les dossiers de 4.595 suicides +accomplis à Paris de 1834 à 1843. Sur 3.518 cas dont le moment a pu être +déterminé, 2.094 avaient été commis le jour, 766 le soir et 658 la nuit. +Les suicides du jour et du soir représentent donc les quatre cinquièmes +de la somme totale et les premiers, à eux seuls, en sont déjà les trois +cinquièmes. + +La statistique prussienne a recueilli sur ce point des documents plus +nombreux. Ils se rapportent à 11.822 cas qui se sont produits pendant +les années 1869-72. Ils ne font que confirmer les conclusions de +Brierre de Boismont. Comme les rapports sont sensiblement les mêmes +chaque année, nous ne donnons pour abréger que ceux de 1871 et 1872: + +Tableau XIV + +/* ++----------------------------+---------------------------------------+ +| | COMBIEN DE SUICIDES | +| |à chaque moment de la journée sur 1.000| +| | suicides journaliers. | +| +------------------+--------------------+ +| | 1871. | 1872. | ++----------------------------+-----------+------+---------+----------+ +|Première matinée[96] | 35,9 | | 35,9 | | ++----------------------------+-----------+ +---------+ | +|Deuxième --- | 158,3 | | 159,7 | | ++----------------------------+-----------+ 375 +---------+ 391,9 | +|Milieu du jour | 73,1 | | 71,5 | | ++----------------------------+-----------+ +---------+ | +|Après-midi | 143,6 | | 160,7 | | ++----------------------------+-----------+------+---------+----------+ +|Le soir | 53,5 | 61,0 | ++----------------------------+------------------+--------------------+ +|La nuit | 212,6 | 219,3 | ++----------------------------+------------------+--------------------+ +|Heure inconnue | 322 | 291,9 | ++----------------------------+------------------+--------------------+ +| | 1.000 | 1.000 | ++----------------------------+------------------+--------------------+ +*/ + +La prépondérance des suicides diurnes est évidente. Si donc le jour est +plus fécond en suicides que la nuit, il est naturel que ceux-ci +deviennent plus nombreux à mesure qu'il devient plus long. + +Mais d'où vient cette influence du jour? + +Certainement, on ne saurait invoquer, pour en rendre compte, l'action du +soleil et de la température. En effet, les suicides commis au milieu de +la journée, c'est-à-dire au moment de la plus grande chaleur, sont +beaucoup moins nombreux que ceux du soir ou de la seconde matinée. On +verra même plus bas qu'en plein midi il se produit un abaissement +sensible. Cette explication écartée, il n'en reste plus qu'une de +possible, c'est que le jour favorise le suicide parce que c'est le +moment où les affaires sont le plus actives, où les relations humaines +se croisent et s'entrecroisent, où la vie sociale est le plus intense. + +Les quelques renseignements que nous avons sur la manière dont le +suicide se répartit entre les différentes heures de la journée ou entre +les différents jours de la semaine confirment cette interprétation. +Voici d'après 1.993 cas observés par Brierre de Boismont à Paris et 548 +cas, relatifs à l'ensemble de la France et réunis par Guerry, quelles +seraient les principales oscillations du suicide dans les 24 heures: + +/* ++----------------------------------+---------------------------------+ +| PARIS. | FRANCE. | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +| |Nombre des| |Nombre des| +| | suicides | | suicides | +| |par heure | |par heure | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De minuit à 6 heures | 55 |De minuit à 6 heures | 30 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De 6 heures à 11 heures| 108 |De 6 heures à midi | 61 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De 11 heures à midi | 81 |De midi à 2 heures | 32 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De midi à 4 heures | 105 |De 2 heures à 6 heures| 47 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De 4 heures à 8 heures | 81 |De 6 heures à minuit | 38 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De 8 heures à minuit | 61 | | | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +*/ + +On voit qu'il y a deux moments où le suicide bat son plein; ce sont ceux +où le mouvement des affaires est le plus rapide, le matin et +l'après-midi. Entre ces deux périodes, il en est une de repos où +l'activité générale est momentanément suspendue; le suicide s'arrête un +instant. C'est vers onze heures à Paris et vers midi en province que se +produit cette accalmie. Elle est plus prononcée et plus prolongée dans +les départements que dans la capitale, par cela seul que c'est l'heure +où les provinciaux prennent leur principal repas; aussi le stationnement +du suicide y est-il plus marqué et de plus de durée. Les données de la +statistique prussienne, que nous avons rapportées un peu plus haut, +pourraient fournir l'occasion de remarques analogues[97]. + +D'autre part, Guerry, ayant déterminé pour 6.587 cas le jour de la +semaine où ils avaient été commis, a obtenu l'échelle que nous +reproduisons au Tableau XV (V. ci-dessous). Il en ressort que le suicide +diminue à la fin de la semaine à partir du vendredi. Or, on sait que +les préjugés relatifs au vendredi ont pour effet de ralentir la vie +publique. La circulation sur les chemins + +TABLEAU XV + +/* ++---------------------+------------------+---------------------------+ +| | PART | PART PROPORTIONNELLE | +| |de chaque jour sur| de chaque sexe. | +| | 1.000 suicides | | | +| | hebdomadaires. | Hommes. | Femmes. | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Lundi | 15,20 | 69 % | 31 % | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Mardi | 15,71 | 68 | 32 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Mercredi | 14,90 | 68 | 32 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Jeudi | 15,68 | 67 | 33 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Vendredi | 13,74 | 67 | 33 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Samedi | 11,19 | 69 | 31 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Dimanche | 13,57 | 64 | 36 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +*/ + + +de fer est, ce jour, beaucoup moins active que les autres. On hésite à +nouer des relations et à entreprendre des affaires en cette journée de +mauvais augure. Le samedi, dès l'après-midi, un commencement de détente +commence à se produire; dans certains pays, le chômage est assez étendu; +peut-être aussi la perspective du lendemain exerce-t-elle par avance une +influence calmante sur les esprits. Enfin, le dimanche, l'activité +économique cesse complètement. Si des manifestations d'un autre genre ne +remplaçaient alors celles qui disparaissent, si les lieux de plaisir ne +se remplissaient au moment où les ateliers, les bureaux et les magasins +se vident, on peut penser que l'abaissement du suicide, le dimanche, +serait encore plus accentué. On remarquera que ce même jour est celui où +la part relative de la femme est le plus élevée; or c'est aussi en ce +jour qu'elle sort le plus de cet intérieur où elle est comme retirée le +reste de la semaine et qu'elle vient se mêler un peu à la vie +commune[98]. + +Tout concourt donc à prouver que si le jour est le moment de la journée +qui favorise le plus le suicide, c'est que c'est aussi celui où la vie +sociale est dans toute son effervescence. Mais alors nous tenons une +raison qui nous explique comment le nombre des suicides s'élève à mesure +que le soleil reste plus longtemps au-dessus de l'horizon. C'est que le +seul allongement des jours ouvre, en quelque sorte, une carrière plus +vaste à la vie collective. Le temps du repos commence pour elle plus +tard et finit plus tôt. Elle a plus d'espace pour se développer. Il est +donc nécessaire que les effets qu'elle implique se développent au même +moment et, puisque le suicide est l'un d'eux, qu'il s'accroisse. + +Mais cette première cause n'est pas la seule. Si l'activité publique est +plus intense en été qu'au printemps et au printemps qu'en automne et +qu'en hiver, ce n'est pas seulement parce que le cadre extérieur, dans +lequel elle se déroule, s'élargit à mesure qu'on avance dans l'année; +c'est qu'elle est directement excitée pour d'autres raisons. + +L'hiver est pour la campagne une époque de repos qui va jusqu'à la +stagnation. Toute la vie est comme arrêtée; les relations sont rares et +à cause de l'état de l'atmosphère et parce que le ralentissement des +affaires leur enlève leur raison d'être. Les habitants sont plongés dans +un véritable sommeil. Mais, dès le printemps, tout commence à se +réveiller: les occupations reprennent, les rapports se nouent, les +échanges se multiplient, il se produit de véritables mouvements de +population pour satisfaire aux besoins du travail agricole. Or, ces +conditions particulières de la vie rurale ne peuvent manquer d'avoir une +grande influence sur la distribution mensuelle des suicides, puisque la +campagne fournit plus de la moitié du chiffre total des morts +volontaires; en France, de 1873 à 1878, elle avait à son compte 18.470 +cas sur un ensemble de 36.365. Il est donc naturel qu'ils deviennent +plus nombreux à mesure qu'on s'éloigne de la mauvaise saison. Ils +atteignent leur _maximum_ en juin ou en juillet, c'est-à-dire à l'époque +où la campagne est en pleine activité. En août, tout commence à +s'apaiser, les suicides diminuent. La diminution n'est rapide qu'à +partir d'octobre et surtout de novembre; c'est peut-être parce que +plusieurs récoltes n'ont lieu qu'en automne. + +Les mêmes causes agissent, d'ailleurs, quoiqu'à un moindre degré, sur +l'ensemble du territoire. La vie urbaine est, elle aussi, plus active +pendant la belle saison. Parce-que les communications sont alors plus +faciles, on se déplace plus volontiers et les rapports intersociaux +deviennent plus nombreux. Voici, en effet, comment se répartissent par +saisons les recettes de nos grandes lignes, pour la grande vitesse +seulement (année 1887)[99]: + +/* ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| Hiver | 71,9 millions de francs | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| Printemps | 86,7 --- --- | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| Été | 105,1 --- --- | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| Automne | 98,1 --- --- | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +*/ + +Le mouvement intérieur de chaque ville passe par les mêmes phases. +Pendant cette même année 1887, le nombre des voyageurs transportés d'un +point de Paris à l'autre a crû régulièrement de janvier (655.791 +voyageurs) à juin (848.831) pour décroître à partir de cette époque +jusqu'en décembre (659.960) avec la même continuité[100]. + +Une dernière expérience va confirmer cette interprétation des faits. Si, +pour les raisons qui viennent d'être indiquées, la vie urbaine doit être +plus intense en été et au printemps que dans le reste de l'année, +cependant, l'écart entre les différentes saisons y doit être moins +marqué que dans les campagnes. Car les affaires commerciales et +industrielles, les travaux artistiques et scientifiques, les rapports +mondains ne sont pas suspendus en hiver au même degré que l'exploitation +agricole. Les occupations des citadins peuvent se poursuivre à peu près +également toute l'année. La plus ou moins longue durée des jours doit +avoir surtout peu d'influence dans les grands centres, parce que +l'éclairage artificiel y restreint plus qu'ailleurs la période +d'obscurité. Si donc les variations mensuelles ou saisonnières du +suicide dépendent de l'inégale intensité de la vie collective, elles +doivent être moins prononcées dans les grandes villes que dans +l'ensemble du pays. Or les faits sont rigoureusement conformes à notre +déduction. Le tableau XVI (V. ci-dessous) montre, en effet, que si en +France, en Prusse, en Autriche, en Danemark il y a entre le minimum et +le maximum un accroissement de 52, 45, et même 68 %, à Paris, à Berlin, +à Hambourg, etc., cet écart est en moyenne de 20 à 25 % et descend même +jusqu'à 12 % (Francfort). + +On voit de plus que, dans les grandes villes, contrairement à ce qui se +passe dans le reste de la société, c'est généralement au printemps qu'a +lieu le maximum. Alors même que le printemps est dépassé par l'été +(Paris et Francfort), l'avance de cette dernière saison est légère. +C'est que, dans les centres importants, il se produit pendant la belle +saison un véritable exode des principaux agents de la vie publique qui, +par suite, manifeste une légère tendance au ralentissement[101]. + +Tableau XVI + +_Variations saisonnières du suicide dans quelques grandes villes +comparées à celles du pays tout entier._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| CHIFFRES PROPORTIONNELS POUR 1.000 SUICIDES ANNUELS. | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENÈVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE| +| | | |BOURG| |FORT | |CE | | | +| |(1888|(1882-|(1887|(1871 |(1867|(1838 |(1835|(1869 |(1858 | +| |-92).|85-87 |-91).|-72). |-75).|-47, |-43).|-72). |-59). | +| | |89-90)| | | |52-54)| | | | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Hiver | 218 | 231 | 239 | 234 | 239 | 232 | 201 | 199 | 185 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Print. | 262 | 287 | 289 | 302 | 245 | 288 | 283 | 284 | 281 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Été | 277 | 248 | 232 | 211 | 278 | 253 | 306 | 290 | 315 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Automne| 241 | 232 | 258 | 253 | 238 | 227 | 210 | 227 | 219 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +| CHIFFRES PROPORTIONNELS DE CHAQUE SAISON EXPRIMÉS EN FONCTION | +| DE CELUI DE L'HIVER RAMENÉ À 100. | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENÈVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE| +| | | |BOURG| |FORT | |CE | | | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Hiver | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Print. | 120 | 124 | 120 | 129 | 102 | 124 | 140 | 142 | 151 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Été | 127 | 107 | 107 | 90 | 112 | 109 | 152 | 145 | 168 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Automne| 100 | 100,3| 103 | 108 | 99 | 97 | 104 | 114 | 118 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +*/ + + +En résumé, nous avons commencé par établir que l'action directe des +facteurs cosmiques ne pouvait expliquer les variations mensuelles ou +saisonnières du suicide. Nous voyons maintenant de quelle nature en sont +les causes véritables, dans quelle direction elles doivent être +cherchées et ce résultat positif confirme les conclusions de notre +examen critique. Si les morts volontaires deviennent plus nombreuses de +janvier à juillet, ce n'est pas parce que la chaleur exerce une +influence perturbatrice sur les organismes, c'est parce que la vie +sociale est plus intense. Sans doute, si elle acquiert cette intensité, +c'est que la position du soleil sur l'écliptique, l'état de +l'atmosphère, etc., lui permettent de se développer plus à l'aise que +pendant l'hiver. Mais ce n'est pas le milieu physique qui la stimule +directement; surtout ce n'est pas lui qui affecte la marche des +suicides. Celle-ci dépend de conditions sociales. + +Il est vrai que nous ignorons encore comment la vie collective peut +avoir cette action. Mais on comprend dès à présent que, si elle renferme +les causes qui font varier le taux des suicides, celui-ci doit croître +ou décroître selon qu'elle est plus ou moins active. Quant à déterminer +plus précisément quelles sont ces causes, ce sera l'objet du livre +prochain. + + + + +CHAPITRE IV + +L'imitation[102]. + + +Mais, avant de rechercher les causes sociales du suicide, il est un +dernier facteur psychologique dont il nous faut déterminer l'influence à +cause de l'extrême importance qui lui a été attribuée dans la genèse des +faits sociaux en général et du suicide en particulier. C'est +l'imitation. + +Que l'imitation soit un phénomène purement psychologique, c'est ce qui +ressort avec évidence de ce fait qu'elle peut avoir lieu entre individus +que n'unit aucun lien social. Un homme peut en imiter un autre sans +qu'ils soient solidaires l'un de l'autre ou d'un même groupe dont ils +dépendent également, et la propagation imitative n'a pas, à elle seule, +le pouvoir de les solidariser. Un éternuement, un mouvement choréiforme, +une impulsion homicide peuvent se transférer d'un sujet à un autre sans +qu'il y ait entre eux autre chose qu'un rapprochement fortuit et +passager. Il n'est nécessaire ni qu'il y ait entre eux aucune communauté +intellectuelle ou morale, ni qu'ils échangent des services, ni même +qu'ils parlent une même langue, et ils ne se trouvent pas plus liés +après le transfert qu'avant. En somme, le procédé par lequel nous +imitons nos semblables est aussi celui qui nous sert à reproduire les +bruits de la nature, les formes des choses, les mouvements des êtres. +Puisqu'il n'a rien de social dans le second cas, il en est de même du +premier. Il a son origine dans certaines propriétés de notre vie +représentative, qui ne résultent d'aucune influence collective. Si donc +il était établi qu'il contribue à déterminer le taux des suicides, il +en résulterait que ce dernier dépend directement, soit en totalité soit +en partie, de causes individuelles. + + +I. + +Mais, avant d'examiner les faits, il convient de fixer le sens du mot. +Les sociologues sont tellement habitués à employer les termes sans les +définir, c'est-à-dire à ne pas déterminer ni circonscrire méthodiquement +l'ordre de choses dont ils entendent parler, qu'il leur arrive sans +cesse de laisser une même expression s'étendre, à leur insu, du concept +qu'elle visait primitivement ou paraissait viser, à d'autres notions +plus ou moins voisines. Dans ces conditions, l'idée finit par devenir +d'une ambiguïté qui défie la discussion. Car, n'ayant pas de contours +définis, elle peut se transformer presque à volonté selon les besoins de +la cause et sans qu'il soit possible à la critique de prévoir par avance +tous les aspects divers qu'elle est susceptible de prendre. C'est +notamment le cas de ce qu'on a appelé l'instinct d'imitation. + +Ce mot est couramment employé pour désigner à la fois les trois groupes +de faits qui suivent: + +1° Il arrive que, au sein d'un même groupe social dont tous les éléments +sont soumis à l'action d'une même cause ou d'un faisceau de causes +semblables, il se produit entre les différentes consciences une sorte de +nivellement, en vertu duquel tout le monde pense ou sent à l'unisson. +Or, on a très souvent donné le nom d'imitation à l'ensemble d'opérations +d'où résulte cet accord. Le mot désigne alors la propriété qu'ont les +états de conscience, éprouvés simultanément par un certain nombre de +sujets différents, d'agir les uns sur les autres et de se combiner entre +eux de manière à donner naissance à un état nouveau. En employant le mot +dans ce sens, on entend dire que cette combinaison est due à une +imitation réciproque de chacun par tous et de tous par chacun[103]. +C'est, a-t-on dit, «dans les assemblées tumultueuses de nos villes, dans +les grandes scènes de nos révolutions[104]» que l'imitation ainsi conçue +manifesterait le mieux sa nature. C'est là qu'on verrait le mieux +comment des hommes réunis peuvent, par l'action qu'ils exercent les uns +sur les autres, se transformer mutuellement. + +2° On a donné le même nom au besoin qui nous pousse à nous mettre en +harmonie avec la société dont nous faisons partie et, dans ce but, à +adopter les manières de penser ou de faire qui sont générales autour de +nous. C'est ainsi que nous suivons les modes, les usages, et, comme les +pratiques juridiques et morales ne sont que des usages précisés et +particulièrement invétérés, c'est ainsi que nous agissons le plus +souvent quand nous agissons moralement. Toutes les fois que nous ne +voyons pas les raisons de la maxime morale à laquelle nous obéissons, +nous nous y conformons uniquement parce qu'elle a pour elle l'autorité +sociale. Dans ce sens, on a distingué l'imitation des modes de celle des +coutumes, selon que nous prenons pour modèles nos ancêtres ou nos +contemporains. + +3° Enfin, il peut se faire que nous reproduisions un acte qui s'est +passé devant nous ou à notre connaissance, uniquement parce qu'il s'est +passé devant nous ou que nous en avons entendu parler. En lui-même, il +n'a pas de caractère intrinsèque qui soit pour nous une raison de le +rééditer. Nous ne le copions ni parce que nous le jugeons utile, ni pour +nous mettre d'accord avec notre modèle, mais simplement pour le copier. +La représentation que nous nous en faisons détermine automatiquement les +mouvements qui le réalisent à nouveau. C'est ainsi que nous bâillons, +que nous rions, que nous pleurons, parce que nous voyons quelqu'un +bâiller, rire, pleurer. C'est ainsi encore que l'idée homicide passe +d'une conscience dans l'autre. C'est la singerie pour elle-même. + +Or, ces trois sortes de faits sont très différentes les unes des autres. + +Et d'abord, _la première ne saurait être confondue avec les suivantes, +car elle ne comprend aucun fait de reproduction proprement dite_, mais +des synthèses _sui generis_ d'états différents ou, tout au moins, +d'origines différentes. Le mot d'imitation ne saurait donc servir à la +désignera moins de perdre toute acception distincte. + +Analysons, en effet, le phénomène. Un certain nombre d'hommes assemblés +sont affectés de la même manière par une même circonstance et ils +s'aperçoivent de cette unanimité, au moins partielle, à l'identité des +signes par lesquels se manifeste chaque sentiment particulier. +Qu'arrive-t-il alors? Chacun se représente confusément l'état dans +lequel on se trouve autour de lui. Des images qui expriment les +différentes manifestations émanées des divers points de la foule avec +leurs nuances diverses se forment dans les esprits. Jusqu'ici, il ne +s'est encore rien produit qui puisse être appelé du nom d'imitation; il +y a eu simplement impressions sensibles, puis sensations, identiques de +tous points à celles que déterminent en nous les corps extérieurs[105]. +Que se passe-t-il ensuite? Une fois éveillées dans ma conscience, ces +représentations variées viennent s'y combiner les unes avec les autres +et avec celle qui constitue mon sentiment propre. Ainsi se forme un état +nouveau qui n'est plus mien au même degré que le précédent, qui est +moins entaché de particularisme et qu'une série d'élaborations répétées, +mais analogues à la précédente, va de plus en plus débarrasser de ce +qu'il peut encore avoir de trop particulier. De telles combinaisons ne +sauraient être davantage qualifiées faits d'imitation, à moins qu'on ne +convienne d'appeler ainsi toute opération intellectuelle par laquelle +deux ou plusieurs états de conscience similaires s'appellent les uns les +autres par suite de leurs ressemblances, puis fusionnent et se +confondent en une résultante qui les absorbe et qui en diffère. Sans +doute, toutes les définitions de mots sont permises. Mais il faut +reconnaître que celle-là serait particulièrement arbitraire et, par +suite, ne pourrait être qu'une source de confusion, car elle ne laisse +au mot rien de son acception usuelle. Au lieu d'imitation, c'est bien +plutôt création qu'il faudrait dire, puisque de cette composition de +forces résulte quelque chose de nouveau. Ce procédé est même le seul par +lequel l'esprit ait le pouvoir de créer. + +On dira peut-être que cette création se réduit à accroître l'intensité +de l'état initial. Mais d'abord, un changement quantitatif ne laisse pas +d'être une nouveauté. De plus, la quantité des choses ne peut changer +sans que la qualité en soit altérée; un sentiment, en devenant deux ou +trois fois plus violent, change complètement de nature. En fait, il est +constant que la manière dont les hommes assemblés s'affectent +mutuellement peut transformer une réunion de bourgeois inoffensifs en un +monstre redoutable. Singulière imitation que celle qui produit de +semblables métamorphoses! Si l'on a pu se servir d'un terme aussi +impropre pour désigner ce phénomène, c'est, sans doute, qu'on a +vaguement imaginé chaque sentiment individuel comme se modelant sur ceux +d'autrui. Mais, en réalité, il n'y a là ni modèles ni copies. Il y a +pénétration, fusion d'un certain nombre d'états au sein d'un autre qui +s'en distingue: c'est l'état collectif. + +Il n'y aurait, il est vrai, aucune impropriété à appeler imitation la +cause d'où cet état résulte, si l'on admettait que, toujours, il a été +inspiré à la foule par un meneur. Mais, outre que cette assertion n'a +jamais reçu même un commencement de preuve et se trouve contredite par +une multitude de faits où le chef est manifestement le produit de la +foule au lieu d'en être la cause informatrice, en tout cas, dans la +mesure où cette action directrice est réelle, elle n'a aucun rapport +avec ce qu'on a appelé l'imitation réciproque, puisqu'elle est +unilatérale; par conséquent, nous n'avons pas à en parler pour +l'instant. Il faut, avant tout, nous garder avec soin des confusions qui +ont tant obscurci la question. De même, si l'on disait qu'il y a +toujours dans une assemblée des individus qui adhèrent à l'opinion +commune, non d'un mouvement spontané, mais parce qu'elle s'impose à eux, +on énoncerait une incontestable vérité. Nous croyons même qu'il n'y a +jamais, en pareil cas, de conscience individuelle qui ne subisse plus ou +moins cette contrainte. Mais, puisque celle-ci a pour origine la force +_sui generis_ dont sont investies les pratiques ou les croyances +communes quand elles sont constituées, elle ressortit à la seconde des +catégories de faits que nous avons distinguées. Examinons donc cette +dernière et voyons dans quel sens elle mérite d'être appelée du nom +d'imitation. + +Elle diffère tout au moins de la précédente en ce qu'elle implique une +reproduction. Quand on suit une mode ou qu'on observe une coutume, on +fait ce que d'autres ont fait et font tous les jours. Seulement, il suit +de la définition même que cette répétition n'est pas due à ce qu'on a +appelé l'instinct d'imitation, mais, d'une part, à la sympathie qui nous +pousse à ne pas froisser le sentiment de nos compagnons pour pouvoir +mieux jouir de leur commerce, de l'autre, au respect que nous inspirent +les manières d'agir ou de penser collectives et à la pression directe ou +indirecte que la collectivité exerce sur nous pour prévenir les +dissidences et entretenir en nous ce sentiment de respect. L'acte n'est +pas reproduit parce qu'il a eu lieu en notre présence ou à notre +connaissance et que nous aimons la reproduction en elle-même et pour +elle-même, mais parce qu'il nous apparaît comme obligatoire et, dans une +certaine mesure, comme utile. Nous l'accomplissons, non parce qu'il a +été accompli purement et simplement, mais parce qu'il porte l'estampille +sociale et que nous avons pour celle-ci une déférence à laquelle, +d'ailleurs, nous ne pouvons manquer sans de sérieux inconvénients. En un +mot, _agir par respect ou par crainte de l'opinion, ce n'est pas agir +par imitation_. De tels actes ne se distinguent pas essentiellement de +ceux que nous concertons toutes les fois que nous innovons. Ils ont +lieu, en effet, en vertu d'un caractère qui leur est inhérent et qui +nous les fait considérer comme devant être faits. Mais quand nous nous +insurgeons contre les usages au lieu de les suivre, nous ne sommes pas +déterminés d'une autre manière; si nous adoptons une idée neuve, une +pratique originale, c'est qu'elle a des qualités intrinsèques qui nous +la font apparaître comme devant être adoptée. Assurément, les motifs qui +nous déterminent ne sont pas de même nature dans les deux cas; mais le +mécanisme psychologique est identiquement le même. De part et d'autre, +entre la représentation de l'acte et l'exécution s'intercale une +opération intellectuelle qui consiste dans une appréhension, claire ou +confuse, rapide ou lente, du caractère déterminant, quel qu'il soit. La +manière dont nous nous conformons aux mœurs ou aux modes de notre pays +n'a donc rien de commun[106] avec la singerie machinale qui nous fait +reproduire les mouvements dont nous sommes les témoins. Il y a entre ces +deux façons d'agir toute la distance qui sépare la conduite raisonnable +et délibérée du réflexe automatique. La première a ses raisons alors +même qu'elles ne sont pas exprimées sous forme de jugements explicites. +La seconde n'en a pas; elle résulte immédiatement de la seule vue de +l'acte, sans aucun autre intermédiaire mental. + +On conçoit dès lors à quelles erreurs on s'expose quand on réunit sous +un seul et même nom deux ordres de faits aussi différents. Qu'on y +prenne garde, en effet; quand on parle d'imitation, on sous-entend +phénomène de contagion et l'on passe, non sans raison d'ailleurs, de la +première de ces idées à la seconde avec la plus extrême facilité. Mais +qu'y a-t-il de contagieux dans le fait d'accomplir un précepte de +morale, de déférer à l'autorité de la tradition ou de l'opinion +publique? Il se trouve ainsi que, au moment où l'on croit avoir réduit +deux réalités l'une à l'autre, on n'a fait que confondre des notions +très distinctes. On dit en pathologie biologique qu'une maladie est +contagieuse, quand elle est due tout entière ou à peu près au +développement d'un germe qui s'est, du dehors, introduit dans +l'organisme. Mais inversement, dans la mesure où ce germe n'a pu se +développer que grâce au concours actif du terrain sur lequel il s'est +fixé, le mot de contagion devient impropre. De même, pour qu'un acte +puisse être attribué à une contagion morale, il ne suffit pas que l'idée +nous en ait été inspirée par un acte similaire. Il faut, de plus, qu'une +fois entrée dans l'esprit elle, se soit d'elle-même et automatiquement +transformée en mouvement. Alors il y a réellement contagion, puisque +c'est l'acte extérieur qui, pénétrant en nous sous forme de +représentation, se reproduit de lui-même. Il y a également imitation, +puisque l'acte nouveau est tout ce qu'il est par la vertu du modèle dont +il est la copie. Mais si l'impression que ce dernier suscite en nous ne +peut produire ses effets que grâce à notre consentement et avec notre +participation, il ne peut plus être question de contagion que par +figure, et la figure est inexacte. Car ce sont les raisons qui nous ont +fait consentir qui sont les causes déterminantes de notre action, non +l'exemple que nous avons eu sous les yeux. C'est nous qui en sommes les +auteurs, alors même que nous ne l'avons pas inventée[107]. Par suite, +toutes ces expressions, tant de fois répétées, de propagation imitative, +d'expansion contagieuse ne sont pas de mise et doivent être rejetées. +Elles dénaturent les faits au lieu d'en rendre compte; elles voilent la +question au lieu de l'élucider. + +En résumé, si l'on tient à s'entendre soi-même, on ne peut pas désigner +par un même nom le _processus_ en vertu duquel, au sein d'une réunion +d'hommes, un sentiment collectif s'élabore, celui d'où résulte notre +adhésion aux règles communes ou traditionnelles de la conduite, enfin +celui qui détermine les moutons de Panurge à se jeter à l'eau parce que +l'un d'eux a commencé. Autre chose est sentir en commun, autre chose +s'incliner devant l'autorité de l'opinion, autre chose, enfin, répéter +automatiquement ce que d'autres ont fait. Du premier ordre de faits, +toute reproduction est absente; dans le second, elle n'est que la +conséquence d'opérations logiques[108], de jugements et de +raisonnements, implicites ou formels, qui sont l'élément essentiel du +phénomène; elle ne peut donc servir à le définir. Elle n'en devient le +tout que dans le troisième cas. Là, elle tient toute la place: l'acte +nouveau n'est que l'écho de l'acte initial. Non seulement il le réédite, +mais cette réédition n'a pas de raison d'être en dehors d'elle-même, ni +d'autre cause que l'ensemble de propriétés qui fait de nous, dans +certaines circonstances, des êtres imitatifs. C'est donc aux faits de +cette catégorie qu'il faut exclusivement réserver le nom d'imitation, si +l'on veut qu'il ait une signification définie, et nous dirons: _Il y a +imitation quand un acte a pour antécédent immédiat la représentation +d'un acte semblable, antérieurement accompli par autrui, sans que, entre +cette représentation et l'exécution, n'intercale aucune opération +intellectuelle, explicite ou implicite, portant sur les caractères +intrinsèques de l'acte reproduit._ + +Quand donc on se demande quelle est l'influence de l'imitation sur le +taux des suicides, c'est dans cette acception qu'il faut employer le +mot[109]. Si l'on n'en détermine pas ainsi le sens, on s'expose à +prendre une expression purement verbale pour une explication. En effet, +quand on dit d'une manière d'agir ou de penser qu'elle est un fait +d'imitation, on entend que l'imitation en rend compte, et c'est pourquoi +l'on croit avoir tout dit quand on a prononcé ce mot prestigieux. Or, il +n'a cette propriété que dans les cas de reproduction automatique. Là, il +peut constituer par lui-même une explication satisfaisante[110], car +tout ce qui s'y passe est un produit de la contagion imitative. Mais +quand nous suivons une coutume, quand nous nous conformons à une +pratique morale, c'est dans la nature de cette pratique, dans les +caractères propres de cette coutume, dans les sentiments qu'elles nous +inspirent que se trouvent les raisons de notre docilité. Quand donc, à +propos de cette sorte d'actes, on parle d'imitation, on ne nous fait, en +réalité, rien comprendre; on nous apprend seulement que le fait +reproduit par nous n'est pas nouveau, c'est-à-dire qu'il est reproduit, +mais sans nous expliquer aucunement pourquoi il s'est produit ni +pourquoi nous le reproduisons. Encore bien moins ce mot peut-il +remplacer l'analyse du _processus_ si complexe d'où résultent les +sentiments collectifs et dont nous n'avons pu donner plus haut qu'une +description conjecturale et approximative[111]. Voilà comment l'emploi +impropre de ce terme peut faire croire qu'on a résolu ou avancé les +questions, alors qu'on a seulement réussi à se les dissimuler à +soi-même. + +C'est aussi à condition de définir ainsi l'imitation qu'on aura +éventuellement le droit de la considérer comme un facteur psychologique +du suicide. En effet, ce qu'on a appelé l'imitation réciproque est un +phénomène éminemment social: car c'est l'élaboration en commun d'un +sentiment commun. De même, la reproduction des usages, des traditions, +est un effet de causes sociales, car elle est due au caractère +obligatoire, au prestige spécial dont sont investies les croyances et +les pratiques collectives par cela seul qu'elles sont collectives. Par +conséquent, dans la mesure où l'on pourrait admettre que le suicide se +répand par l'une ou l'autre de ces voies, c'est de causes sociales et +non de conditions individuelles qu'il se trouverait dépendre. + +Les termes du problème étant ainsi définis, examinons les faits. + + + + +II. + + +Il n'est pas douteux que l'idée du suicide ne se communique +contagieusement. Nous avons déjà parlé de ce couloir où quinze invalides +vinrent successivement se pendre et de cette fameuse guérite du camp de +Boulogne qui fut, en peu de temps, le théâtre de plusieurs suicides. Des +faits de ce genre ont été très fréquemment observés dans l'armée: dans +le 4e chasseurs à Provins en 1862, dans le 15e de ligne en 1864, au 41e +d'abord à Montpellier, puis à Nîmes, en 1868, etc. En 1813, dans le +petit village de Saint-Pierre-Monjau, une femme se pend à un arbre, +plusieurs autres viennent s'y pendre à courte distance. Pinel raconte +qu'un prêtre se pendit dans le voisinage d'Etampes; quelques jours +après, deux autres se tuaient et plusieurs laïques les imitaient[112]. +Quand Lord Castlereagh se jeta dans le Vésuve, plusieurs de ses +compagnons suivirent son exemple. L'arbre de Timon le Misanthrope est +resté historique. La fréquence de ces cas de contagion dans les +établissements de détention est également affirmée par de nombreux +observateurs[113]. + +Toutefois, il est d'usage de rapporter à ce sujet et d'attribuer à +l'imitation un certain nombre de faits qui nous paraissent avoir une +autre origine. C'est le cas notamment de ce qu'on a parfois appelé les +suicides obsidionaux. Dans son _Histoire de la guerre des Juifs contre +les Romains_[114], Josèphe raconte que, pendant l'assaut de Jérusalem, +un certain nombre d'assiégés se tuèrent de leurs propres mains. En +particulier, quarante Juifs, réfugiés dans un souterrain, décidèrent de +se donner la mort et ils s'entretuèrent. Les Xanthiens, rapporte +Montaigne, assiégés par Brutus «se précipitèrent pêle-mêle, hommes, +femmes et enfants à un si furieux appétit de mourir, qu'on ne faict rien +pour fuir la mort que ceuls-ci ne fassent pour fuir la vie: de manière +qu'à peine Brutus peut en sauver un bien petit nombre[115]». Il ne +semble pas que ces _suicides en masse_ aient pour origine un ou deux cas +individuels dont ils ne seraient que la répétition. Ils paraissent +résulter d'une résolution collective, d'un véritable _consensus_ social +plutôt que d'une simple propagation contagieuse. L'idée ne naît pas chez +un sujet en particulier pour se répandre de là chez les autres; mais +elle est élaborée par l'ensemble du groupe qui, placé tout entier dans +une situation désespérée, se dévoue collectivement à la mort. Les choses +ne se passent pas autrement toutes les fois qu'un corps social, quel +qu'il soit, réagit en commun sous l'action d'une même circonstance. +L'entente ne change pas de nature parce qu'elle s'établit dans un élan +de passion: elle ne serait pas essentiellement autre, si elle était plus +méthodique et plus réfléchie. Il y a donc impropriété à parler +d'imitation. + +Nous pourrions en dire autant de plusieurs autres faits du même genre. +Tel celui que rapporte Esquirol: «Les historiens, dit-il, assurent que +les Péruviens et les Mexicains, désespérés de la, destruction de leur +culte..., se tuèrent en si grand nombre qu'il en périt plus de leurs +propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conquérants». +Plus généralement, pour pouvoir incriminer l'imitation, il ne suffit pas +de constater que des suicides assez nombreux se produisent au même +moment dans un même lieu. Car ils peuvent être dus à un état général du +milieu social, d'où résulte une disposition collective du groupe qui se +traduit sous forme de suicides multiples. En définitive, il y aurait +peut-être intérêt, pour préciser la terminologie, à distinguer les +épidémies morales des contagions morales; ces deux mots qui sont +indifféremment employés l'un pour l'autre désignent en réalité deux +sortes de choses très différentes. L'épidémie est un fait social, +produit de causes sociales; la contagion ne consiste jamais qu'en +ricochets, plus ou moins répétés, de faits individuels[116]. + +Cette distinction, une fois admise, aurait certainement pour effet de +diminuer la liste des suicides imputables à l'imitation; néanmoins, il +est incontestable qu'ils sont très nombreux. Il n'y a peut-être pas de +phénomène qui soit plus facilement contagieux. L'impulsion homicide +elle-même n'a pas autant d'aptitude à se répandre. Les cas où elle se +propage automatiquement sont moins fréquents et, surtout, le rôle de +l'imitation y est, en général, moins prépondérant; on dirait que, +contrairement à l'opinion commune, l'instinct de conservation est moins +fortement enraciné dans les consciences que les sentiments fondamentaux +de la moralité, puisqu'il résiste moins bien à l'action des mêmes +causes. Mais, ces faits reconnus, la question que nous nous sommes posée +au début de ce chapitre reste entière. De ce que le suicide peut se +communiquer d'individu à individu, il ne suit pas _a priori_ que cette +contagiosité produise des effets sociaux, c'est-à-dire affecte le taux +social des suicides, seul phénomène que nous étudions. Si incontestable +qu'elle soit, il peut très bien se faire qu'elle n'ait que des +conséquences individuelles et sporadiques. Les observations qui +précèdent ne résolvent donc pas le problème; mais elles en montrent +mieux la portée. Si, en effet, l'imitation est, comme on l'a dit, une +source originale et particulièrement féconde de phénomènes sociaux, +c'est surtout à propos du suicide qu'elle doit témoigner de son pouvoir, +puisqu'il n'est pas de fait sur lequel elle ait plus d'empire. Ainsi, le +suicide va nous offrir un moyen de vérifier par une expérience décisive +la réalité de cette vertu merveilleuse que l'on prête à l'imitation. + + + + +III. + + +Si cette influence existe, c'est surtout dans la répartition +géographique des suicides qu'elle doit être sensible. On doit voir, dans +certains cas, le taux caractéristique d'un pays ou d'une localité se +communiquer pour ainsi dire aux localités voisines. C'est donc la carte +qu'il faut consulter. Mais il faut l'interroger avec méthode. + +Certains auteurs ont cru pouvoir faire intervenir l'imitation toutes les +fois que deux ou plusieurs départements limitrophes manifestent pour le +suicide un penchant de même intensité. Cependant, cette diffusion à +l'intérieur d'une même région peut très bien tenir à ce que certaines +causes, favorables au développement du suicide, y sont, elles aussi, +également répandues, à ce que le milieu social y est partout le même. +Pour pouvoir être assuré qu'une tendance ou une idée se répand par +imitation, il faut qu'on la voie sortir des milieux où elle est née pour +en envahir d'autres qui, par eux-mêmes, n'étaient pas de nature à la +susciter. Car, ainsi que nous l'avons montré, il n'y a propagation +imitative que dans la mesure où le fait imité et lui seul, sans le +concours d'autres facteurs, détermine automatiquement les faits qui le +reproduisent. Il faut donc, pour déterminer la part de l'imitation dans +le phénomène qui nous occupe, un critère moins simple que celui dont on +s'est si souvent contenté. + +Avant tout, il ne saurait y avoir imitation s'il n'existe un modèle à +imiter; il n'y a pas de contagion sans un foyer d'où elle émane et où +elle a, par suite, son maximum d'intensité. De même, on ne sera fondé à +admettre que le penchant au suicide se communique d'une partie à l'autre +de la société que si l'observation révèle l'existence de certains +centres de rayonnement. Mais à quels signes les reconnaîtra-t-on? + +D'abord, ils doivent se distinguer de tous les points environnants par +une plus grande aptitude au suicide; on doit les voir se détacher sur la +carte par une teinte plus prononcée que les contrées ambiantes. En +effet, comme, naturellement, l'imitation y agit aussi, en même temps que +les causes vraiment productrices du suicide, les cas ne peuvent manquer +d'y être plus nombreux. En second lieu, pour que ces centres puissent +jouer le rôle qu'on leur prête et, par conséquent, pour qu'on soit en +droit de rapporter à leur influence les faits qui se produisent autour +d'eux, il faut que chacun d'eux soit en quelque sorte le point de mire +des pays voisins. Il est clair qu'il ne peut être imité s'il n'est en +vue. Si les regards sont ailleurs, les suicides auront beau y être +nombreux, ils seront comme s'ils n'étaient pas parce qu'ils seront +ignorés; par suite, ils ne se reproduiront pas. Or, les populations ne +peuvent avoir les yeux ainsi fixés que sur un point qui occupe dans la +vie régionale une place importante. Autrement dit, c'est autour des +capitales et des grandes villes que les phénomènes de contagion doivent +être le plus marqués. On peut même d'autant mieux s'attendre à les y +observer que, dans ce cas, l'action propagatrice de l'imitation est +aidée et renforcée par d'autres facteurs, à savoir par l'autorité morale +des grands centres qui communique parfois à leurs manières de faire une +si grande puissance d'expansion. C'est donc là que l'imitation doit +avoir des effets sociaux; si elle en produit quelque part. Enfin, comme, +de l'aveu de tout le monde, l'influence de l'exemple, toutes choses +égales, s'affaiblit avec la distance, les régions limitrophes devront +être d'autant plus épargnées qu'elles seront plus distantes du foyer +principal, et inversement. Telles sont les trois conditions auxquelles +doit au moins satisfaire la carte des suicides pour qu'on puisse +attribuer, même partiellement, la forme qu'elle affecte, à l'imitation. +Encore y aura-t-il toujours lieu de rechercher si cette disposition +géographique n'est pas due à la disposition parallèle des conditions +d'existence dont dépend le suicide. + +Ces règles posées, faisons-en l'application. + +Les cartes usuelles où, pour ce qui concerne la France, le taux des +suicides n'est exprimé que par départements, ne sauraient suffire pour +cette recherche. En effet, elles ne permettent pas d'observer les effets +possibles de l'imitation là où ils doivent être le plus sensibles, à +savoir entre les différentes parties d'un même département. De plus, la +présence d'un arrondissement très ou très peu productif de suicides peut +élever ou abaisser artificiellement la moyenne départementale et créer +ainsi une discontinuité apparente entre les autres arrondissements et +ceux des départements voisins, ou bien, au contraire, masquer une +discontinuité réelle. Enfin, l'action des grandes villes est ainsi trop +noyée pour pouvoir être facilement aperçue. Nous avons donc construit, +spécialement pour l'étude de cette question, une carte par +arrondissements; elle se rapporte à la période quinquennale 1887-1891. +La lecture nous en a donné les résultats les plus inattendus[117]. + +Ce qui y frappe tout d'abord, c'est, vers le Nord, l'existence d'une +grande tache dont la partie principale occupe l'emplacement de +l'ancienne Ile-de-France, mais qui entame assez profondément la +Champagne et s'étend jusqu'en Lorraine. Si elle était due à l'imitation, +le foyer en devrait être à Paris qui est le seul centre en vue de toute +cette contrée. En fait, c'est à l'influence de Paris qu'on l'impute +d'ordinaire; Guerry disait même que, si l'on part d'un point quelconque +de la périphérie du pays (Marseille excepté) en se dirigeant vers la +capitale, on voit les suicides se multiplier de plus en plus à mesure +qu'on s'en rapproche. Mais si la carte par départements pouvait donner +une apparence de raison à cette interprétation, la carte par +arrondissements lui ôte tout fondement. Il se trouve, en effet, que la +Seine a un taux de suicides moindre que tous les arrondissements +circonvoisins. Elle en compte seulement 471 par million d'habitants, +tandis que Coulommiers en a 500, Versailles 514, Melun 518, Meaux 525, +Corbeil, 559, Pontoise 561, Provins 562. Même les arrondissements +champenois dépassent de beaucoup ceux qui touchent le plus à la Seine: +Reims a 501 suicides, Epernay 537, Arcis-sur-Aube 548, Château-Thierry +623. Déjà dans son étude sur _Le suicide en Seine-et-Marne_, le docteur +Leroy signalait avec étonnement ce fait que l'arrondissement de Meaux +comptait relativement plus de suicides que la Seine[118]. Voici les +chiffres qu'il nous donne: + +/* ++-----------------+-------------------------+------------------------+ +| | _Période 1851-63._ | _Période 1865-66._ | ++-----------------+-------------------------+------------------------+ +|Arrond. de Meaux.| 1 suicide sur 2.418 hab.|1 suicide sur 2.547 hab.| ++-----------------+-------------------------+------------------------+ +|Seine. | " ---- sur 2.750 --- |" ---- sur 2.822 --- | ++-----------------+-------------------------+------------------------+ +*/ + +[Illustration: + +Planche II + +SUICIDES EN FRANCE, PAR ARRONDISSEMENTS (1887-91). ] + +Et l'arrondissement de Meaux n'était pas seul dans ce cas. _Le même +auteur nous fait connaître les noms de 166 communes du même département +où l'on se tuait à cette époque plus qu'à Paris._ Singulier foyer qui +serait à ce point inférieur aux foyers secondaires qu'il est censé +alimenter! Pourtant, la Seine mise de côté, il est impossible +d'apercevoir un autre centre de rayonnement. Car il est encore plus +difficile de faire graviter Paris autour de Corbeil ou de Pontoise. + +Un peu plus au Nord, on aperçoit une autre tache, moins égale, mais +d'une nuance encore très foncée; elle correspond à la Normandie. Si donc +elle était due à un mouvement d'expansion contagieuse, c'est de Rouen, +capitale de la province et ville particulièrement importante, qu'elle +devrait partir. Or les deux points de cette région où le suicide sévit +le plus sont l'arrondissement de Neufchâtel (509 suicides) et celui de +Pont-Audemer (537 par million d'habitants); et ils ne sont même pas +contigus. Pourtant, ce n'est certainement pas à leur influence que peut +être due la constitution morale de la province. + +Tout à fait au Sud-Est, le long des côtes de la Méditerranée, nous +trouvons une bande de territoire qui va des limites extrêmes des +Bouches-du-Rhône jusqu'à la frontière italienne et où les suicides sont +également très nombreux. Il s'y trouve une véritable métropole, +Marseille et, à l'autre extrémité, un grand centre de vie mondaine, +Nice. Or les arrondissements les plus éprouvés sont ceux de Toulon et de +Forcalquier. Personne ne dira pourtant que Marseille soit à leur +remorque. De même, sur la côte ouest, Rochefort est seul à se détacher +par une couleur assez sombre de la masse continue que forment les deux +Charentes et où se trouve cependant une ville beaucoup plus +considérable, Angoulême. Plus généralement, il y a un très grand nombre +de départements où ce n'est pas l'arrondissement chef-lieu qui tient la +tête. Dans les Vosges, c'est Remiremont et non Épinal; dans la +Haute-Saône c'est Gray, ville morte ou en train de mourir, et non +Vesoul; dans Je Doubs, c'est Dôle et Poligny, non Besançon; dans la +Gironde, ce n'est pas Bordeaux, mais La Réole et Bazas; dans le +Maine-et-Loire, c'est Saumur au lieu d'Angers; dans la Sarthe, +Saint-Calais au lieu de Le Mans; dans le Nord, Avesnes, au lieu de +Lille, etc. Pourtant, dans aucun de ces cas, l'arrondissement qui prend +ainsi le pas sur le chef-lieu, ne renferme la ville la plus importante +du département. + +On voudrait pouvoir poursuivre cette comparaison, non seulement +d'arrondissement à arrondissement, mais de commune à commune. +Malheureusement, une carte communale des suicides est impossible à +construire pour toute l'étendue du pays. Mais, dans son intéressante +monographie, le Dr Leroy a fait ce travail pour le département de +Seine-et-Marne. Or, après avoir classé toutes les communes de ce +département d'après leur taux de suicides, en commençant par celles où +il est le plus élevé, il a trouvé les résultats suivants: «La +Ferté-sous-Jouarre (4.482 h.), la première ville importante de la liste, +est au n° 124; Meaux (10.762 h.), vient au n° 130; Provins (7.547 h.), +au n° 135; Coulommiers (4.628 h.), au n° 438. Le rapprochement des +numéros d'ordre de ces villes est même curieux en ce qu'il laisse +supposer une influence régnant la même sur toutes[119]. Lagny (3.468 h.) +et si près de Paris ne vient qu'au n° 219; Montereau-Faut-Yonne (6.247 +h.), au n° 245; Fontainebleau (11.939 h.), au n° 247... Enfin Melun +(11.170 h.), chef-lieu du département ne vient qu'au 279e rang. Par +contre, si l'on examine les 25 communes qui occupent la tête de la +liste, on verra qu'à l'exception de 2, ce sont des communes ayant une +population peu considérable[120]». + +Si nous sortons de France, nous pourrons faire des constatations +identiques. La partie de l'Europe où l'on se tue le plus est celle qui +comprend le Danemark et l'Allemagne centrale. Or, dans cette vaste zone, +le pays qui, de beaucoup, l'emporte sur tous les autres, c'est la +Saxe-Royale; elle a 311 suicides par million d'habitants. Le duché de +Saxe-Altenbourg vient immédiatement après (303 suicides) tandis que le +Brandebourg n'en a que 204. Il s'en faut pourtant que l'Allemagne ait +les yeux fixés sur ces deux petits États. Ce n'est ni Dresde ni +Altenbourg qui donnent le ton à Hambourg et à Berlin. De même, de toutes +les provinces italiennes, c'est Bologne et Livourne qui ont +proportionnellement le plus de suicides (88 et 84); Milan, Gênes, Turin +et Rome, d'après les moyennes établies par Morselli pour les années +1864-1876, ne viennent que beaucoup plus loin. + +En définitive, ce que nous montrent toutes les cartes, c'est que le +suicide, loin de se disposer plus ou moins concentriquement autour de +certains foyers à partir desquels il irait en se dégradant +progressivement, se présente, au contraire, par grandes masses à peu +près homogènes (mais à peu près seulement) et dépourvues de tout noyau +central. Une telle configuration n'a donc rien qui décèle l'influence de +l'imitation. Elle indique seulement que le suicide ne tient pas à des +circonstances locales, variables d'une ville à l'autre, mais que les +conditions qui le déterminent sont toujours d'une certaine généralité. +Il n'y a ici ni imitateurs ni imités, mais identité relative dans les +effets due à une identité relative dans les causes. Et on s'explique +aisément qu'il en soit ainsi si, comme tout ce qui précède le fait déjà +prévoir, le suicide dépend essentiellement de certains états du milieu +social. Car ce dernier garde généralement la même constitution sur +d'assez larges étendues de territoire. Il est donc naturel que, partout +où il est le même, il ait les mêmes conséquences sans que la contagion y +soit pour rien. C'est pourquoi il arrive le plus souvent que, dans une +même région, le taux des suicides se soutient à peu près au même niveau. +Mais d'un autre côté, comme jamais les causes qui le produisent n'y +peuvent être réparties avec une parfaite homogénéité, il est inévitable +que, d'un point à l'autre, d'un arrondissement à l'arrondissement +voisin, il présente parfois des variations plus ou moins importantes, +comme celles que nous avons constatées. + +Ce qui prouve que cette explication est fondée, c'est qu'on le voit se +modifier brusquement et du tout au tout chaque fois que le milieu social +change brusquement. Jamais celui-ci n'étend son action au delà de ses +limites naturelles. Jamais un pays que des conditions particulières +prédisposent spécialement au suicide n'impose, par le seul prestige de +l'exemple, son penchant aux pays voisins, si ces mêmes conditions ou +d'autres semblables ne s'y trouvent pas au même degré. Ainsi, le suicide +est à l'état endémique en Allemagne et l'on a pu voir déjà avec quelle +violence il y sévit; nous montrerons plus loin que le protestantisme est +la cause principale de cette aptitude exceptionnelle. Cependant, trois +régions font exception à la règle générale; ce sont les provinces +rhénanes avec la Westphalie, la Bavière et surtout la Souabe bavaroise, +enfin la Posnanie. Ce sont les seules de toute l'Allemagne qui comptent +moins de 100 suicides par million d'habitants. Sur la carte[121], elles +apparaissent comme trois îlots perdus et les taches claires qui les +représentent contrastent avec les teintes foncées qui les environnent. +C'est qu'elles sont toutes trois catholiques. Ainsi, le courant +suicidogène si intense qui circule autour d'elles ne parvient pas à les +entamer; il s'arrête à leurs frontières par cela seul qu'il ne trouve +pas au delà les conditions favorables à son développement. De même, en +Suisse, le Sud est tout entier catholique; tous les éléments protestants +sont au Nord. Or, à voir comme ces deux pays s'opposent l'un à l'autre +sur la carte des suicides[122], on pourrait croire qu'ils assortissent à +des sociétés différentes. Quoiqu'ils se touchent de tous les côtés, +qu'ils soient en relations constantes, chacun conserve au point de vue +du suicide son individualité. La moyenne est aussi basse d'un côté +qu'élevée de l'autre. De même, à l'intérieur de la Suisse +septentrionale, Lucerne, Uri, Unterwald, Schwyz et Zug, cantons +catholiques, comptent au plus 100 suicides par million, quoiqu'ils +soient entourés de cantons protestants qui en ont bien davantage. + +[Illustration: + +Planche III. + +SUICIDES DANS L'EUROPE CENTRALE + +(d'après Morselli). ] + +Une autre expérience pourrait être tentée qui confirmerait, +pensons-nous, les preuves qui précèdent. Un phénomène de contagion +morale ne peut guère se produire que de deux manières: ou le fait qui +sert de modèle se répand de bouche en bouche par l'intermédiaire de ce +qu'on appelle la voix publique, ou ce sont les journaux qui le +propagent. Généralement, on s'en prend surtout à ces derniers; il n'est +pas douteux, en effet, qu'ils ne constituent un puissant instrument de +diffusion. Si donc l'imitation est pour quelque chose dans le +développement des suicides, on doit les voir varier suivant la place que +les journaux occupent dans l'attention publique. + +Malheureusement, cette place est assez difficile à déterminer. Ce n'est +pas le nombre des périodiques, mais celui de leurs lecteurs, qui seul +peut permettre de mesurer l'étendue de leur action. Or, dans un pays peu +centralisé, comme la Suisse, les journaux peuvent être nombreux parce +que chaque localité a le sien, et pourtant, comme chacun d'eux est peu +lu, leur puissance de propagation est médiocre. Au contraire, un seul +journal comme le _Times_, le _New-York Herald_, le _Petit Journal_, +etc., agit sur un immense public. Même, il semble que la presse ne +puisse guère avoir l'influence dont on l'accuse sans une certaine +centralisation. Car, là où chaque région a sa vie propre, on s'intéresse +moins à ce qui se passe au delà du petit horizon où l'on borne sa vue; +les faits lointains passent davantage inaperçus et, pour cette raison +même, sont recueillis avec moins de soin. Il y a ainsi moins d'exemples +qui sollicitent l'imitation. Il en est tout autrement là où le +nivellement des milieux locaux ouvre à la sympathie et à la curiosité un +champ d'action plus étendu, et où, répondant à ces besoins, de grands +organes concentrent chaque jour tous les événements importants du pays +ou des pays voisins pour en renvoyer ensuite la nouvelle dans toutes les +directions. Alors les exemples, s'accumulant, se renforcent +mutuellement. Mais on comprend qu'il est à peu près impossible de +comparer la clientèle des différents journaux d'Europe et surtout +d'apprécier le caractère plus ou moins local de leurs informations. +Cependant, sans que nous puissions donner de notre affirmation une +preuve régulière, il nous paraît difficile que, sur ces deux points, la +France et l'Angleterre soient inférieures au Danemark, à la Saxe et même +aux différents pays d'Allemagne. Pourtant, on s'y tue beaucoup moins. De +même, sans sortir de France, rien n'autorise à supposer qu'on lise +sensiblement moins de journaux au sud de la Loire qu'au nord; or on sait +quel contraste il y a entre ces deux régions sous le rapport du suicide. +Sans vouloir attacher plus d'importance qu'il ne convient à un argument +que nous ne pouvons établir sur des faits bien définis, nous croyons +cependant qu'il repose sur d'assez fortes vraisemblances pour mériter +quelque attention. + + + + +IV. + + +En résumé, s'il est certain que le suicide est contagieux d'individu à +individu, jamais on ne voit l'imitation le propager de manière à +affecter le taux social des suicides. Elle peut bien donner naissance à +des cas individuels plus ou moins nombreux, mais elle ne contribue pas à +déterminer le penchant inégal qui entraîne les différentes sociétés, et +à l'intérieur de chaque société les groupes sociaux plus particuliers, +au meurtre de soi-même. Le rayonnement qui en résulte est toujours très +limité; il est, de plus, intermittent. Quand il atteint un certain degré +d'intensité, ce n'est jamais que pour un temps très court. + +Mais il y a une raison plus générale qui explique comment les effets de +l'imitation ne sont pas appréciables à travers les chiffres de la +statistique. C'est que, réduite à ses seules forces, l'imitation ne peut +rien sur le suicide. Chez l'adulte, sauf dans les cas très rares de +monoïdéisme plus ou moins absolu, l'idée d'un acte ne suffit pas à +engendrer un acte similaire, à moins qu'elle ne tombe sur un sujet qui, +de lui-même, y est particulièrement enclin. «J'ai toujours remarqué, +écrit Morel, que l'imitation, si puissante que soit son influence, et +que l'impression causée par le récit ou la lecture d'un crime +exceptionnel ne suffisaient pas pour provoquer des actes similaires chez +des individus qui auraient été parfaitement sains d'esprit[123]». De +même, le Dr Paul Moreau de Tours a cru pouvoir établir, d'après ses +observations personnelles, que le suicide contagieux ne se rencontre +jamais que chez des individus fortement prédisposés[124]. + +Il est vrai que, comme cette prédisposition lui paraissait dépendre +essentiellement de causes organiques, il lui était assez difficile +d'expliquer certains cas qu'on ne peut rapporter à cette origine, à +moins d'admettre des combinaisons de causes tout à fait improbables et +vraiment miraculeuses. Comment croire que les 15 invalides dont nous +avons parlé se soient justement trouvés tous atteints de dégénérescence +nerveuse? Et l'on en peut dire autant des faits de contagion si +fréquemment observés dans l'armée ou dans les prisons. Mais ces faits +sont facilement explicables une fois qu'on a reconnu que le penchant au +suicide pouvait être créé par le milieu social. Car, alors, on est en +droit de les attribuer, non à un hasard inintelligible qui, des points +les plus divers de l'horizon, aurait assemblé dans une même caserne ou +dans un même établissement pénitentiaire un nombre relativement +considérable d'individus atteints tous d'une même tare mentale, mais à +l'action du milieu commun au sein duquel ils vivent. Nous verrons, en +effet, que, dans les prisons et dans les régiments, il existe un état +collectif qui incline au suicide les soldats et les détenus aussi +directement que peut le faire la plus violente des névroses. L'exemple +est la cause occasionnelle qui fait éclater l'impulsion; mais ce n'est +pas lui qui la crée et, si elle n'existait pas, il serait inoffensif. + +On peut donc dire que, sauf dans de très rares exceptions, l'imitation +n'est pas un facteur original du suicide. Elle ne fait que rendre +apparent un état qui est la vraie cause génératrice de l'acte et qui, +vraisemblablement, eût toujours trouvé moyen de produire son effet +naturel, alors même qu'elle ne serait pas intervenue; car il faut que la +prédisposition soit particulièrement forte pour qu'il suffise de si peu +de chose pour la faire passer à l'acte. Il n'est donc pas étonnant que +les faits ne portent pas la marque de l'imitation, puisqu'elle n'a pas +d'action en propre et que celle même qu'elle exerce est très restreinte. + +Une remarque d'un intérêt pratique peut servir de corollaire à cette +conclusion. + +Certains auteurs, attribuant à l'imitation un pouvoir qu'elle n'a pas, +ont demandé que la reproduction des suicides et des crimes fût interdite +aux journaux[125]. Il est possible que cette prohibition réussisse à +alléger de quelques unités le montant annuel de ces différents actes. +Mais il est très douteux qu'elle puisse en modifier le taux social. +L'intensité du penchant collectif resterait la même, car l'état moral +des groupes ne serait pas changé pour cela. Si donc on met en regard des +problématiques et très faibles avantages que pourrait avoir cette +mesure, les graves inconvénients qu'entraînerait la suppression de toute +publicité judiciaire, on conçoit que le législateur mette quelque +hésitation à suivre le conseil des spécialistes. En réalité, ce qui peut +contribuer au développement du suicide ou du meurtre, ce n'est pas le +fait d'en parler, c'est la manière dont on en parle. Là où ces pratiques +sont abhorrées, les sentiments qu'elles soulèvent se traduisent à +travers les récits qui en sont faits et, par suite, neutralisent plus +qu'elles n'excitent les prédispositions individuelles. Mais inversement, +quand la société est moralement désemparée, l'état d'incertitude où elle +est lui inspire pour les actes immoraux une sorte d'indulgence qui +s'exprime involontairement toutes les fois qu'on en parle et qui en rend +moins sensible l'immoralité. Alors l'exemple devient vraiment +redoutable, non parce qu'il est l'exemple, mais parce que la tolérance +ou l'indifférence sociale diminuent l'éloignement qu'il devrait +inspirer. + +Mais ce que montre surtout ce chapitre, c'est combien est peu fondée la +théorie qui fait de l'imitation la source éminente de toute vie +collective. Il n'est pas de fait aussi facilement transmissible par voie +de contagion que le suicide, et pourtant nous venons de voir que cette +contagiosité ne produit pas d'effets sociaux. Si, dans ce cas, +l'imitation est à ce point dépourvue d'influence sociale, elle n'en +saurait avoir davantage dans les autres; les vertus qu'on lui attribue +sont donc imaginaires. Elle peut bien, dans un cercle restreint, +déterminer quelques rééditions d'une même pensée ou d'une même action, +mais jamais elle n'a de répercussions assez étendues ni assez profondes +pour atteindre et modifier l'âme de la société. Les états collectifs, +grâce à l'adhésion à peu près unanime et généralement séculaire dont +ils sont l'objet, sont beaucoup trop résistants pour qu'une innovation +privée puisse en venir à bout. Comment un individu, qui n'est rien de +plus qu'un individu[126], pourrait-il avoir la force suffisante pour +façonner la société à son image? Si nous n'en étions encore à nous +représenter le monde social presque aussi grossièrement que le primitif +fait pour le monde physique, si, contrairement à toutes les inductions +de la science, nous n'en étions encore à admettre, au moins tacitement +et sans nous en rendre compte, que les phénomènes sociaux ne sont pas +proportionnels à leurs causes, nous ne nous arrêterions même pas à une +conception qui, si elle est d'une simplicité biblique, est en même temps +en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de la pensée. +On ne croit plus aujourd'hui que les espèces zoologiques ne soient que +des variations individuelles propagées par l'hérédité[127]; il n'est pas +plus admissible que le fait social ne soit qu'un fait individuel qui +s'est généralisé. Mais ce qui est surtout insoutenable, c'est que cette +généralisation puisse être due à je ne sais quelle aveugle contagion. On +est même en droit de s'étonner qu'il soit encore nécessaire de discuter +une hypothèse qui, outre les graves objections qu'elle soulève, n'a +jamais reçu même un commencement de démonstration expérimentale. Car on +n'a jamais montré à propos d'un ordre défini de faits sociaux que +l'imitation pouvait en rendre compte, et moins encore, qu'elle seule +pouvait en rendre compte. On s'est contenté d'énoncer la proposition +sous forme d'aphorisme, en l'appuyant sur des considérations vaguement +métaphysiques. Pourtant, la sociologie ne pourra prétendre à être +considérée comme une science que quand il ne sera plus permis à ceux qui +la cultivent de dogmatiser ainsi, en se dérobant aussi manifestement aux +obligations régulières de la preuve. + + + + + + +LIVRE II + + +CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX + +CHAPITRE PREMIER + +Méthode pour les déterminer. + + +Les résultats du livre précédent ne sont pas purement négatifs. Nous y +avons établi, en effet, qu'il existe pour chaque groupe social une +tendance spécifique au suicide que n'expliquent ni la constitution +organico-psychique des individus ni la nature du milieu physique. Il en +résulte, par élimination, qu'elle doit nécessairement dépendre de causes +sociales et constituer par elle-même un phénomène collectif; même +certains des faits que nous avons examinés, notamment les variations +géographiques et saisonnières du suicide, nous avaient expressément +amené à cette conclusion. C'est cette tendance qu'il nous faut +maintenant étudier de plus près. + + + + +I. + + +Pour y parvenir, le mieux serait, à ce qu'il semble, de rechercher +d'abord si elle est simple et indécomposable, ou si elle ne consisterait +pas plutôt en une pluralité de tendances différentes que l'analyse peut +isoler et qu'il conviendrait d'étudier séparément. Dans ce cas, voici +comment on devrait procéder. Comme, unique ou non, elle n'est +observable qu'à travers les suicides individuels qui la manifestent, +c'est de ces derniers qu'il faudrait partir. On en observerait donc le +plus grand nombre possible, en dehors, bien entendu, de ceux qui +relèvent de l'aliénation mentale, et on les décrirait. S'ils se +trouvaient tous avoir les mêmes caractères essentiels, on les +confondrait en une seule et même classe; dans l'hypothèse contraire, qui +est de beaucoup la plus vraisemblable--car ils sont trop divers pour ne +pas comprendre, plusieurs variétés--on constituerait un certain nombre +d'espèces d'après leurs ressemblances et leurs différences. Autant on +aurait reconnu de types distincts, autant on admettrait de courants +suicidogènes dont on chercherait ensuite à déterminer les causes et +l'importance respective. C'est à peu près la méthode que nous avons +suivie dans notre examen sommaire du suicide vésanique. + +Malheureusement, une classification des suicides raisonnables d'après +leurs formes ou caractères morphologiques est impraticable, parce que +les documents nécessaires font presque totalement défaut. En effet, pour +pouvoir la tenter, il faudrait avoir de bonnes descriptions d'un grand +nombre de cas particuliers. Il faudrait savoir dans quel état psychique +se trouvait le suicidé au moment où il a pris sa résolution, comment il +en a préparé l'accomplissement, comment il l'a finalement exécutée, s'il +était agité ou déprimé, calme ou enthousiaste, anxieux ou irrité, etc. +Or, nous n'avons guère de renseignements de ce genre que pour quelques +cas de suicides vésaniques, et c'est justement grâce aux observations et +aux descriptions ainsi recueillies par les aliénistes qu'il a été +possible de constituer les principaux types de suicide dont la folie est +la cause déterminante. Pour les autres, nous sommes à peu près privés de +toute information. Seul, Brierre de Boismont a essayé de faire ce +travail descriptif pour 1328 cas où le suicidé avait laissé des lettres +ou des écrits que l'auteur a résumés dans son livre. Mais d'abord, ce +résumé est beaucoup trop bref. Puis, les confidences que le sujet +lui-même nous fait sur son état sont le plus souvent insuffisantes, +quand elles ne sont pas suspectes. Il n'est que trop porté à se tromper +sur lui-même et sur la nature de ses dispositions; par exemple, il +s'imagine agir avec sang-froid, alors qu'il est au comble de la +surexcitation. Enfin, outre qu'elles ne sont pas assez objectives, ces +observations portent sur un trop petit nombre de faits pour qu'on en +puisse tirer des conclusions précises. On entrevoit bien quelques lignes +très vagues de démarcation et nous saurons mettre à profit les +indications qui s'en dégagent; mais elles sont trop peu définies pour +servir de base à une classification régulière. Au reste, étant donnée la +manière dont s'accomplissent la plupart des suicides, des observations +comme il faudrait en avoir sont à peu près impossibles. + +Mais nous pouvons arriver à notre but par une autre voie. Il suffira de +renverser l'ordre de nos recherches. En effet, il ne peut y avoir des +types différents de suicides qu'autant que les causes dont ils dépendent +sont elles-mêmes différentes. Pour que chacun d'eux ait une nature qui +lui soit propre, il faut qu'il ait aussi des conditions d'existence qui +lui soient spéciales. Un même antécédent ou un même groupe d'antécédents +ne peut produire tantôt une conséquence et tantôt une autre, car, alors, +la différence qui distingue le second du premier serait elle-même sans +cause; ce qui serait la négation du principe de causalité. Toute +distinction spécifique constatée entre les causes implique donc une +distinction semblable entre les effets. Dès lors, nous pouvons +constituer les types sociaux du suicide, non en les classant directement +d'après leurs caractères préalablement décrits, mais en classant les +causes qui les produisent. Sans nous préoccuper de savoir pourquoi ils +se différencient les uns des autres, nous chercherons tout de suite +quelles sont les conditions sociales dont ils dépendent; puis nous +grouperons ces conditions suivant leurs ressemblances et leurs +différences en un certain nombre de classes séparées, et nous pourrons +être certains qu'à chacune de ces classes correspondra un type déterminé +de suicide. En un mot, notre classification, au lieu d'être +morphologique, sera, d'emblée, étiologique. Ce n'est pas, d'ailleurs, +une infériorité, car on pénètre beaucoup mieux la nature d'un phénomène +quand on en sait la cause que quand on en connaît seulement les +caractères, même essentiels. + +Cette méthode, il est vrai, a le défaut de postuler la diversité des +types sans les atteindre directement. Elle peut en établir l'existence, +le nombre, non les caractères distinctifs. Mais il est possible d'obvier +à cet inconvénient, au moins dans une certaine mesure. Une fois que la +nature des causes sera connue, nous pourrons essayer d'en déduire la +nature des effets, qui se trouveront ainsi caractérisés et classés du +même coup par cela seul qu'ils seront rattachés à leurs souches +respectives. Il est vrai que, si cette déduction n'était aucunement +guidée par les faits, elle risquerait de se perdre en combinaisons de +pure fantaisie. Mais nous pourrons l'éclairer à l'aide des quelques +renseignements dont nous disposons sur la morphologie des suicides. Ces +informations, à elles seules, sont trop incomplètes et trop incertaines +pour pouvoir nous donner un principe de classification; mais elles +pourront être utilisées, une fois que les cadres de cette classification +seront établis. Elles nous montreront dans quel sens la déduction devra +être dirigée et, par les exemples qu'elles nous fourniront, nous serons +assurés que les espèces ainsi constituées déductivement ne sont pas +imaginaires. Ainsi, des causes nous redescendrons aux effets et notre +classification étiologique se complétera par une classification +morphologique qui pourra servir à vérifier la première, et +réciproquement. + +À tous égards, cette méthode renversée est la seule qui convienne au +problème spécial que nous nous sommes posé. Il ne faut pas perdre de +vue, en effet, que ce que nous étudions c'est le taux social des +suicides. Les seuls types qui doivent nous intéresser sont donc ceux qui +contribuent à le former et en fonction desquels il varie. Or, il n'est +pas prouvé que toutes les modalités individuelles de la mort volontaire +aient cette propriété. Il en est qui, tout en ayant un certain degré de +généralité, ne sont pas ou ne sont pas assez liées au tempérament moral +de la société pour entrer, en qualité d'élément caractéristique, dans la +physionomie spéciale que chaque peuple présente sous le rapport du +suicide. Ainsi, nous avons vu que l'alcoolisme n'est pas un facteur dont +dépende l'aptitude personnelle de chaque société; et cependant, il y a +évidemment des suicides alcooliques et en assez grand nombre. Ce n'est +donc pas une description, même bien faite, des cas particuliers qui +pourra jamais nous apprendre quels sont ceux qui ont un caractère +sociologique. Si l'on veut savoir de quels confluents divers résulte le +suicide considéré comme phénomène collectif, c'est sous sa forme +collective, c'est-à-dire à travers les données statistiques, qu'il faut, +dès l'abord, l'envisager. C'est le taux social qu'il faut directement +prendre pour objet d'analyse; il faut aller du tout aux parties. Mais il +est clair qu'il ne peut être analysé que par rapport aux causes +différentes dont il dépend; car, en elles-mêmes, les unités par +l'addition desquelles il est formé sont homogènes et ne se distinguent +pas qualitativement. C'est donc à la détermination des causes qu'il faut +nous attacher sans retard, quitte à chercher ensuite comment elles se +répercutent chez les individus. + + +II. + +Mais ces causes, comment les atteindre? + +Dans les constatations judiciaires qui ont lieu toutes les fois qu'un +suicide est commis, on note le mobile (chagrin de famille, douleur +physique ou autre, remords ou ivrognerie, etc.), qui paraît en avoir été +la cause déterminante et, dans les comptes rendus statistiques de +presque tous les pays, on trouve un tableau spécial où les résultats de +ces enquêtes sont consignés sous ce titre: _Motifs présumés des +suicides_. Il semble donc naturel de mettre à profit ce travail tout +fait et de commencer notre recherche par la comparaison de ces +documents. Ils nous indiquent, en effet, à ce qu'il semble, les +antécédents immédiats des différents suicides; or n'est-il pas de bonne +méthode, pour comprendre le phénomène que nous étudions, de remonter +d'abord à ses causes les plus prochaines, sauf à s'élever ensuite plus +haut dans la série des phénomènes, si la nécessité s'en fait sentir. + +Mais, comme le disait déjà Wagner il y a longtemps, ce qu'on appelle +statistique des motifs de suicides, c'est, en réalité, une statistique +des opinions que se font de ces motifs les agents, souvent subalternes, +chargés de ce service d'informations. On sait, malheureusement, que les +constatations officielles sont trop souvent défectueuses, alors même +qu'elles portent sur des faits matériels et ostensibles que tout +observateur consciencieux peut saisir et qui ne laissent aucune place à +l'appréciation. Mais combien elles doivent être tenues en suspicion +quand elles ont pour objet, non d'enregistrer simplement un événement +accompli, mais de l'interpréter et de l'expliquer! C'est toujours un +problème difficile que de préciser la cause d'un phénomène. Il faut au +savant toute sorte d'observations et d'expériences pour résoudre une +seule de ces questions. Or, de tous les phénomènes, les volitions +humaines sont les plus complexes. On conçoit, dès lors, ce que peuvent +valoir ces jugements improvisés qui, d'après quelques renseignements +hâtivement recueillis, prétendent assigner une origine définie à chaque +cas particulier. Aussitôt qu'on croit avoir découvert parmi les +antécédents de la victime quelques-uns de ces faits qui passent +communément pour mener au désespoir, on juge inutile de chercher +davantage et, suivant que le sujet est réputé avoir récemment subi des +pertes d'argent ou éprouvé des chagrins de famille ou avoir quelque goût +pour la boisson, on incrimine ou son ivrognerie ou ses douleurs +domestiques ou ses déceptions économiques. On ne saurait donner comme +base à une explication des suicides des informations aussi suspectes. + +Il y a plus, alors même qu'elles seraient plus dignes de foi, elles ne +pourraient pas nous rendre de grands services, car les mobiles qui sont +ainsi, à tort ou à raison, attribués aux suicides, n'en sont pas les +causes véritables. Ce qui le prouve, c'est que les nombres +proportionnels de cas, imputés par les statistiques à chacune de ces +causes présumées, restent presque identiquement les mêmes, alors que les +nombres absolus présentent, au contraire, les variations les plus +considérables. En France, de 1856 à 1878, le suicide augmente de 40 % +environ, et de plus de 100 % en Saxe pendant la période 1854-1880 (1.171 +cas au lieu de 547). Or, dans les deux pays, chaque catégorie de motifs +conserve d'une époque à l'autre la même importance respective. C'est ce +que montre le tableau XVII (Voir ci-dessous). + +Si l'on considère que les chiffres qui y sont rapportés ne sont et ne +peuvent être que de grossières approximations, et si, par conséquent, on +n'attache pas trop d'importance à de légères différences, on reconnaîtra +qu'ils restent sensiblement constants. Mais pour que la part +contributive de chaque raison présumée reste proportionnellement la même +alors que le suicide est deux fois plus développé, il faut admettre que +chacune d'elles a acquis une efficacité double. Or ce ne peut être par +suite d'une rencontre fortuite qu'elles deviennent toutes en même temps, +deux fois plus meurtrières. On en vient donc forcément à conclure +qu'elles sont toutes placées sous la dépendance d'un état plus général, +dont elles sont tout au plus des reflets plus ou moins fidèles. C'est +lui qui fait qu'elles sont plus ou moins productives de suicides et qui, +par conséquent, est la vraie cause déterminante de ces derniers. C'est +donc cet état qu'il nous faut atteindre, sans nous attarder aux +contre-coups éloignés qu'il peut avoir dans les consciences +particulières. + +Tableau XVII + +France[128]. + +_Part de chaque catégorie de motifs sur 100 suicides annuels de chaque +sexe._ + +/* ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +| | HOMMES. | FEMMES. | +| +-----------------+-----------------+ +| |1856-60.|1874-78.|1856-60.|1874-78.| ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Misère et revers de | | | | | +|fortune. | 13,30 | 11,79 | 5,38 | 5,77 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Chagrin de famille. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Amour, jalousie, débauche, | | | | | +|inconduite. | 15,48 | 16,98 | 13,16 | 12,20 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Chagrins divers. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Maladies mentales. | 25,67 | 27,09 | 45,75 | 41,81 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Remords, crainte de | | | | | +|condamnation à la | | | | | +|suite de crime. | 0,84 | --- | 0,19 | --- | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Autres causes et causes | | | | | +|inconnues. | 9,33 | 8,18 | 5,51 | 4 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +| | SAXE[129]. | +| +-----------------+-----------------+ +| | HOMMES. | FEMMES. | +| +-----------------+-----------------+ +| |1854-78.| 1880. |1854-78.| 1880. | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Douleurs physiques. | 5,64 | 5,86 | 7,43 | 7,98 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Chagrins domestiques. | 2,39 | 3,30 | 3,18 | 1,72 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Revers de fortune et | | | | | +|misère. | 9,52 | 11,28 | 2,80 | 4,42 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Débauche, jeu. | 11,15 | 10,74 | 1,59 | 0,44 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Remords, crainte de | | | | | +|poursuites, etc. | 10,41 | 8,51 | 10,44 | 6,21 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Amour malheureux. | 1,79 | 1,50 | 3,74 | 6,20 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Troubles mentaux, folie | | | | | +|religieuse. | 27,94 | 30,27 | 50,64 | 54,43 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Colère. | 2,00 | 3,29 | 3,04 | 3,09 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Dégoût de la vie. | 9,58 | 6,67 | 5,37 | 5,76 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Causes inconnues. | 19,58 | 18,58 | 11,77 | 9,75 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +*/ + +Un autre fait, que nous empruntons à Legoyt[130], montre mieux encore à +quoi se réduit l'action causale de ces différents mobiles. Il n'est pas +de professions plus différentes l'une de l'autre que l'agriculture et +les fonctions libérales. La vie d'un artiste, d'un savant, d'un avocat, +d'un officier, d'un magistrat ne ressemble en rien à celle d'un +agriculteur. On peut donc regarder comme certain que les causes sociales +du suicide ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres. Or, +non seulement c'est aux mêmes raisons que sont attribués les suicides de +ces deux catégories de sujets, mais encore l'importance respective de +ces différentes raisons serait presque rigoureusement la même dans l'une +et dans l'autre. Voici, en effet, quels ont été en France, pendant les +années 1874-78, les rapports centésimaux des principaux mobiles de +suicide dans ces deux professions: + +/* ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +| |AGRICULTURE.|PROFESSIONS| +| | |libérales. | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Perte d'emploi, revers de fortune, misère.| 8,15 | 8,87 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Chagrins de famille. | 14,45 | 13,14 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Amour contrarié et jalousie. | 1,48 | 2,01 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Ivresse et ivrognerie. | 13,23 | 6,41 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Suicides d'auteurs de crimes ou délits. | 4,09 | 4,73 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Souffrances physiques. | 15,91 | 19,89 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Maladies mentales. | 35,80 | 34,04 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Dégoût de la vie, contrariétés diverses. | 2,93 | 4,94 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Causes inconnues. | 3,96 | 597 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +| | 100,00 | 100,00 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +*/ + +Sauf pour l'ivresse et l'ivrognerie, les chiffres, surtout ceux qui ont +le plus d'importance numérique, diffèrent bien peu d'une colonne à +l'autre. Ainsi, à s'en tenir à la seule considération des mobiles, on +pourrait croire que les causes suicidogènes sont, non sans doute de même +intensité, mais de même nature dans les deux cas. Et pourtant, en +réalité, ce sont des forces très différentes qui poussent au suicide le +laboureur et le raffiné des villes. C'est donc que ces raisons que l'on +donne au suicide ou que le suicidé se donne à lui-même pour s'expliquer +son acte, n'en sont, le plus généralement, que les causes apparentes. +Non seulement elles ne sont que les répercussions individuelles d'un +état général, mais elles l'expriment très infidèlement, puisqu'elles +sont les mêmes alors qu'il est tout autre. Elles marquent, peut-on dire, +les points faibles de l'individu, ceux par où le courant, qui vient du +dehors l'inciter à se détruire, s'insinue le plus facilement en lui. +Mais elles ne font pas partie de ce courant lui-même et ne peuvent, par +conséquent, nous aider à le comprendre. + +Nous voyons donc sans regret certains pays comme l'Angleterre et +l'Autriche renoncer à recueillir ces prétendues causes de suicide. C'est +d'un tout autre côté que doivent se porter les efforts de la +statistique. Au lieu de chercher à résoudre ces insolubles problèmes de +casuistique morale, qu'elle s'attache à noter avec plus de soin les +concomitants sociaux du suicide. En tout cas, pour nous, nous nous +faisons une règle de ne pas faire intervenir dans nos recherches des +renseignements aussi douteux que faiblement instructifs; en fait, les +suicidographes n'ont jamais réussi à en tirer aucune loi intéressante. +Nous n'y recourrons donc qu'accidentellement, quand ils nous paraîtront +avoir une signification spéciale et présenter des garanties +particulières. Sans nous préoccuper de savoir sous quelles formes +peuvent se traduire chez les sujets particuliers les causes productrices +du suicide, nous allons directement, tâcher de déterminer ces dernières. +Pour cela, laissant de côté, pour ainsi dire, l'individu en tant +qu'individu, ses mobiles et ses idées, nous nous demanderons +immédiatement quels sont les états des différents milieux sociaux +(confessions religieuses, famille, société politique, groupes +professionnels, etc.), en fonction desquels varie le suicide. C'est +seulement ensuite que, revenant aux individus, nous chercherons comment +ces causes générales s'individualisent pour produire les effets +homicides qu'elles impliquent. + + + + +CHAPITRE II + +Le suicide égoïste. + + +Observons d'abord la manière dont les différentes confessions +religieuses agissent sur le suicide. + + +I. + +Si l'on jette un coup d'œil sur la carte des suicides européens, on +reconnaît à première vue que dans les pays purement catholiques, comme +l'Espagne, le Portugal, l'Italie, le suicide est très peu développé, +tandis qu'il est à son maximum dans les pays protestants, en Prusse, en +Saxe, en Danemark. Les moyennes suivantes, calculées par Morselli, +confirment ce premier résultat: + +/* ++----------------------------------------+---------------------------+ +| | Moyenne des suicides | +| |pour 1 million d'habitants.| ++----------------------------------------+---------------------------+ +| États protestants | 190 | ++----------------------------------------+---------------------------+ +| --- mixtes (protestants et catholiques)| 96 | ++----------------------------------------+---------------------------+ +| --- catholiques | 96 | ++----------------------------------------+---------------------------+ +| --- catholiques grecs | 40 | ++----------------------------------------+---------------------------+ +*/ + +Toutefois, l'infériorité des catholiques grecs ne peut être sûrement +attribuée à la religion; car, comme leur civilisation est très +différente de celle des autres nations européennes, cette inégalité de +culture peut être la cause de cette moindre aptitude. Mais il n'en est +pas de même de la plupart des sociétés catholiques et protestantes. Sans +doute, elles ne sont pas toutes au même niveau intellectuel et moral; +pourtant, les ressemblances sont assez essentielles pour qu'on ait +quelque droit d'attribuer à la différence des cultes le contraste si +marqué qu'elles présentent au point de vue du suicide. + +Néanmoins, cette première comparaison est encore trop sommaire. Malgré +d'incontestables similitudes, les milieux sociaux dans lesquels vivent +les habitants de ces différents pays ne sont pas identiquement les +mêmes. La civilisation de l'Espagne et celle du Portugal sont bien +au-dessous de celle de l'Allemagne; il peut donc se faire que cette +infériorité soit la raison de celle que nous venons de constater dans le +développement du suicide. Si l'on veut échapper à cette cause d'erreur +et déterminer avec plus de précision l'influence du catholicisme et +celle du protestantisme sur la tendance au suicide, il faut comparer les +deux religions au sein d'une même société. + + +_Provinces bavaroises (1867-75)_[131]. + +/* ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES | +|à minorité|par million|à majorité|par million|où il y a |par million| +|catholique|d'habitants|catholique|d'habitants|+ de 90% |d'habitants| +|(- de 50%)| |(50 à 90%)| |de cathol.| | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Palatinat | 167 |Basse | 157 |Haut- | 64 | +|du Rhin. | |Franconie.| |Palatinat.| | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Franconie | 207 |Souabe. | 118 |Haute- | 114 | +|centrale. | | | |Bavière. | | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Haute | 204 | | |Basse- | 49 | +|Franconie.| | | |Bavière. | | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Moyenne. | 192 |Moyenne. | 135 |Moyenne. | 75 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +*/ + +De tous les grands États de l'Allemagne, c'est la Bavière qui compte, et +de beaucoup, le moins de suicides. Il n'y en a guère, annuellement que +90 par million d'habitants depuis 1874, tandis que la Prusse en a 133 +(1871-75), le duché de Bade 156, le Wurtemberg 162, la Saxe 300. Or, +c'est aussi là que les catholiques sont le plus nombreux; il y en a +713,2 sur 1000 habitants. Si, d'autre part, on compare les différentes +provinces de ce royaume, on trouve que les suicides y sont en raison +directe du nombre des protestants, en raison inverse de celui des +catholiques (V. Tableau précédent, ci-dessus). Ce ne sont pas seulement +les rapports des moyennes qui confirment la loi; mais tous les nombres +de la première colonne sont supérieurs à ceux de la seconde et ceux de +la seconde à ceux de la troisième sans qu'il y ait aucune irrégularité. + +Il en est de même en Prusse: + +_Provinces de Prusse (1883-90)._ + +/* ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES | +| où il y a plus | par million | où il y a de | par million | +| de 90% de | d'habitants | 89 à 68 % de | d'habitants | +| protestants | | protestants | | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Saxe. | 309,4 | Hanovre. | 212,3 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Schleswig. | 312,9 | Hesse. | 200,3 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Poméranie. | 171,5 | Brandebourg et | 296,3 | +| | | Berlin. | | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Moyenne. | 264,6 | Moyenne. | 220,0 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES | +| où il y a plus | par million | où il y a de | par million | +| de 40% à 50% de | d'habitants | de 32 à 28 % de | d'habitants | +| protestants | | protestants | | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Prusse | 123,9 | Posen. | 96,4 | +| occidentale. | | | | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Silésie. | 260,2 | Pays du Rhin. | 100,3 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Westphalie. | 107,5 | Hohenzollern. | 90,1 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Moyenne. | 163,6 | Moyenne. | 95,6 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +*/ + +Dans le détail, sur les 14 provinces ainsi comparées, il n'y a que deux +légères irrégularités: la Silésie qui, par le nombre relativement +important de ses suicides, devrait appartenir à la seconde catégorie, se +trouve seulement dans la troisième, tandis qu'au contraire la Poméranie +serait mieux à sa place dans la seconde colonne que dans la première. + +La Suisse est intéressante à étudier à ce même point de vue. Car, comme +on y rencontre des populations françaises et allemandes, on y peut +observer séparément l'influence du culte sur chacune de ces deux races. +Or elle est la même sur l'une et sur l'autre. Les cantons catholiques +donnent quatre et cinq fois moins de suicides que les cantons +protestants, quelle que soit leur nationalité. + +/* ++-----------------------+-----------------------+--------------------+ +| CANTONS FRANÇAIS | CANTONS ALLEMANDS |ENSEMBLE DES CANTONS| +| | |de toutes | +| | |nationalités | ++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+ +|Catholiques|83 suicides|Catholiques|87 suicides|Catholiques|86,7 | +| |par million| |suicide | |suicides| +| |d'habitants| | | | | ++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+ +|Protestants|453 |Protestants|293 |Mixtes |212,0 | +| |suicides | |suicides | |suicides| +| |par million| | | | | +| |d'habitants| | | | | ++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+ +| | | | |Protestants|326,3 | +| | | | | |suicides| ++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+ +*/ + +L'action du culte est donc si puissante qu'elle domine toutes les +autres. + +D'ailleurs, on a pu, dans un assez grand nombre de cas, déterminer +directement le nombre des suicides par million d'habitants de chaque +population confessionnelle. Voici les chiffres trouvés par différents +observateurs: + +Tableau XVIII. + +_Suicides, dans les différents pays, pour un million de sujets de chaque +confession._ + +/* ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +| |PROTESTANTS|CATHOLIQUES|JUIFS| NOMS | +| | | | |des observateurs.| ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Autriche (1852-59). | 79,5 | 51,3 | 20,7| Wagner. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Prusse (1849-55). | 159,9 | 49,6 | 46,4| Id. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|---- (1869-72). | 187 | 69 | 96 | Morselli. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|---- (1860). | 240 | 100 |180 | Prinzing. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Bade (1852-62). | 139 | 117 | 87 | Legoyt. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|--- (1870-74). | 171 | 136,7 |124 | Morselli. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|--- (1878-88). | 242 | 170 |210 | Prinzing. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Bavière (1844-56). | 135,4 | 49,1 |105,9| Morselli. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +| --- (1884-91). | 224 | 94 |193 | Prinzing | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Würtemberg (1846-60)| 113,5 | 77,9 | 65,6| Wagner. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +| ---- (1873-76)| 190 | 120 | 60 | Nous-même. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +| ---- (1881-90)| 170 | 119 |142 | Id. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +*/ + +Ainsi, partout, sans aucune exception[132], les protestants fournissent +beaucoup de suicides que les fidèles des autres cultes. L'écart oscille +entre un _minimum_ de 20 à 30 % et un _maximum_ de 300 %. Contre une +pareille unanimité de faits concordants, il est vain d'invoquer, comme +le fait Mayr[133], le cas unique de la Norwège et de la Suède qui, +quoique protestantes, n'ont qu'un chiffre moyen de suicides. D'abord, +ainsi que nous en faisions la remarque au début de ce chapitre, ces +comparaisons internationales ne sont pas démonstratives, à moins +qu'elles ne portent sur un assez grand nombre de pays, et, même dans ce +cas, elles ne sont pas concluantes. Il y a d'assez grandes différences +entre les populations de la presqu'île scandinave et celles de l'Europe +centrale pour qu'on puisse comprendre que le protestantisme ne produise +pas exactement les mêmes effets sur les unes et sur les autres. Mais de +plus, si, pris en lui-même, le taux des suicides n'est pas très +considérable dans ces deux pays, il apparaît relativement élevé si l'on +tient compte du rang modeste qu'ils occupent parmi les peuples civilisés +d'Europe. Il n'y a pas de raison de croire qu'ils soient parvenus à un +niveau intellectuel supérieur à celui de l'Italie, il s'en faut, et +pourtant on s'y tue de deux à trois fois plus (90 à 100 suicides par +million d'habitants au lieu de 40). Le protestantisme ne serait-il pas +la cause de cette aggravation relative? Ainsi, non seulement le fait +n'infirme pas la loi qui vient d'être établie sur un si grand nombre +d'observations, mais il tend plutôt à la confirmer[134]. + +Pour ce qui est des juifs, leur aptitude au suicide est toujours moindre +que celle des protestants; très généralement, elle est aussi inférieure, +quoique dans une moindre proportion, à celle des catholiques. Cependant, +il arrive que ce dernier rapport est renversé; c'est surtout dans les +temps récents que ces cas d'inversion se rencontrent. Jusqu'au milieu du +siècle, les juifs se tuent moins que les catholiques dans tous les pays, +sauf en Bavière[135]; c'est seulement vers 1870 qu'ils commencent à +perdre de leur ancien privilège. Encore est-il très rare qu'ils +dépassent de beaucoup le taux des catholiques. D'ailleurs, il ne faut +pas perdre de vue que les juifs vivent, plus exclusivement que les +autres groupes confessionnels, dans les villes et de professions +intellectuelles. À ce titre, ils sont plus fortement enclins au suicide +que les membres des autres cultes, et cela pour des raisons étrangères à +la religion qu'ils pratiquent. Si donc, malgré cette influence +aggravante, le taux du judaïsme est si faible, on peut croire que, à +situation égale, c'est de toutes les religions celle où l'on se tue le +moins. + +Les faits ainsi établis, comment les expliquer? + + +II. + +Si l'on songe que, partout, les juifs sont en nombre infime et que, dans +la plupart des sociétés où ont été faites les observations précédentes, +les catholiques sont en minorité, on sera tenté de voir dans ce fait la +cause qui explique la rareté relative des morts volontaires dans ces +deux cultes[136]. On conçoit, en effet, que les confessions les moins +nombreuses, ayant à lutter contre l'hostilité des populations ambiantes, +soient obligées, pour se maintenir, d'exercer sur elles-mêmes un +contrôle sévère et de s'astreindre à une discipline particulièrement +rigoureuse. Pour justifier la tolérance, toujours précaire, qui leur est +accordée, elles sont tenues à plus de moralité. En dehors de ces +considérations, certains faits semblent réellement impliquer que ce +facteur spécial n'est pas sans quelque influence. En Prusse, l'état de +minorité où se trouvent les catholiques est très accusé; car ils ne +représentent que le tiers de la population totale. Aussi se tuent-ils +trois fois moins que les protestants. L'écart diminue en Bavière où les +deux tiers des habitants sont catholiques; les morts volontaires de ces +derniers ne sont plus à celles des protestants que comme 100 est à 275 +ou même comme 100 est à 238, selon les périodes. Enfin, dans l'empire +d'Autriche, qui est presque tout entier catholique, il n'y a plus que +155 suicides protestants pour 100 catholiques. Il semblerait donc que, +quand le protestantisme devient minorité, sa tendance au suicide +diminue. + +Mais d'abord, le suicide est l'objet d'une trop grande indulgence pour +que la crainte du blâme, si léger, qui le frappe, puisse agir avec une +telle puissance, même sur des minorités que leur situation oblige à se +préoccuper particulièrement du sentiment public. Comme c'est un acte qui +ne lèse personne, on n'en fait pas un grand grief aux groupes qui y sont +plus enclins que d'autres et il ne risque pas d'accroître beaucoup +l'éloignement qu'ils inspirent, comme ferait certainement une fréquence +plus grande des crimes et des délits. D'ailleurs, l'intolérance +religieuse, quand elle est très forte, produit souvent un effet opposé. +Au lieu d'exciter les dissidents à respecter davantage l'opinion, elle +les habitue à s'en désintéresser. Quand on se sent en butte à une +hostilité irrémédiable, on renonce à la désarmer et on ne s'obstine que +plus opiniâtrement dans les mœurs les plus réprouvées. C'est ce qui est +arrivé fréquemment aux juifs et, par conséquent, il est douteux que leur +exceptionnelle immunité n'ait pas d'autre cause. + +Mais, en tout cas, cette explication ne saurait suffire à rendre compte +de la situation respective des protestants et des catholiques. Car si, +en Autriche et en Bavière, où le catholicisme a la majorité, l'influence +préservatrice qu'il exerce est moindre, elle est encore très +considérable. Ce n'est donc pas seulement à son état de minorité qu'il +la doit. Plus généralement, quelle que soit la part proportionnelle de +ces deux cultes dans l'ensemble de la population, partout où l'on a pu +les comparer au point de vue du suicide, on a constaté que les +protestants se tuent beaucoup plus que les catholiques. Il y a même des +pays comme le Haut-Palatinat, la Haute-Bavière, où la population est +presque tout entière catholique (92 et 96 %) et où, cependant, il y a +300 et 423 suicides protestants pour 100 catholiques. Le rapport même +s'élève jusqu'à 528 % dans la Basse-Bavière où la religion réformée ne +compte pas tout à fait un fidèle sur 100 habitants. Donc, quand même la +prudence obligatoire des minorités serait pour quelque chose dans +l'écart si considérable que présentent ces deux religions, la plus +grande part en est certainement due à d'autres causes. + +C'est dans la nature de ces deux systèmes religieux que nous les +trouverons. Cependant, ils prohibent tous les deux le suicide avec la +même netteté; non seulement ils le frappent de peines morales d'une +extrême sévérité, mais l'un et l'autre enseignent également qu'au delà +du tombeau commence une vie nouvelle où les hommes seront punis de leurs +mauvaises actions, et le protestantisme met le suicide au nombre de ces +dernières, tout aussi bien que le catholicisme. Enfin, dans l'un et dans +l'autre culte, ces prohibitions ont un caractère divin; elles ne sont +pas présentées comme la conclusion logique d'un raisonnement bien fait, +mais leur autorité est celle de Dieu lui-même. Si donc le protestantisme +favorise le développement du suicide, ce n'est pas qu'il le traite +autrement que ne fait le catholicisme. Mais alors, si, sur ce point +particulier, les deux religions ont les mêmes préceptes, leur inégale +action sur le suicide doit avoir pour cause quelqu'un des caractères +plus généraux par lesquels elles se différencient. + +Or, la seule différence essentielle qu'il y ait entre le catholicisme et +le protestantisme, c'est que le second admet le libre examen dans une +bien plus large proportion que le premier. Sans doute, le catholicisme, +par cela seul qu'il est une religion idéaliste, fait déjà à la pensée et +à la réflexion une bien plus grande place que le polythéisme gréco-latin +ou que le monothéisme juif. Il ne se contente plus de manœuvres +machinales, mais c'est sur les consciences qu'il aspire à régner. C'est +donc à elles qu'il s'adresse et, alors même qu'il demande à la raison +une aveugle soumission, c'est en lui parlant le langage de la raison. Il +n'en est pas moins vrai que le catholique reçoit sa foi toute faite, +sans examen. Il ne peut même pas la soumettre à un contrôle historique, +puisque les textes originaux sur lesquels on l'appuie lui sont +interdits. Tout un système hiérarchique d'autorités est organisé, et +avec un art merveilleux, pour rendre la tradition invariable. Tout ce +qui est variation est en horreur à la pensée catholique. Le protestant +est davantage l'auteur de sa croyance. La Bible est mise entre ses mains +et nulle interprétation ne lui en est imposée. La structure même du +culte réformé rend sensible cet état d'individualisme religieux. Nulle +part, sauf en Angleterre, le clergé protestant n'est hiérarchisé; le +prêtre ne relève que de lui-même et de sa conscience, comme le fidèle. +C'est un guide plus instruit que le commun des croyants, mais sans +autorité spéciale pour fixer le dogme. Mais ce qui atteste le mieux que +cette liberté d'examen, proclamée par les fondateurs de la réforme, +n'est pas restée à l'état d'affirmation platonique, c'est cette +multiplicité croissante de sectes de toute sorte qui contraste si +énergiquement avec l'unité indivisible de l'Église catholique. + +Nous arrivons donc à ce premier résultat que le penchant du +protestantisme pour le suicide doit être en rapport avec l'esprit de +libre examen dont est animée cette religion. Attachons-nous à bien +comprendre ce rapport. Le libre examen n'est lui-même que l'effet d'une +autre cause. Quand il fait son apparition, quand les hommes, après +avoir, pendant longtemps, reçu leur foi toute faite de la tradition, +réclament le droit de se la faire eux-mêmes, ce n'est pas à cause des +attraits intrinsèques de la libre recherche, car elle apporte avec elle +autant de douleurs que de joies. Mais c'est qu'ils ont désormais besoin +de cette liberté. Or, ce besoin lui-même ne peut avoir qu'une seule +cause: c'est l'ébranlement des croyances traditionnelles. Si elles +s'imposaient toujours avec la même énergie, on ne penserait même pas à +en faire la critique. Si elles avaient toujours la même autorité, on ne +demanderait pas à vérifier la source de cette autorité. La réflexion ne +se développe que si elle est nécessitée à se développer, c'est-à-dire si +un certain nombre d'idées et de sentiments irréfléchis qui, jusque-là, +suffisaient à diriger la conduite, se trouvent avoir perdu leur +efficacité. Alors, elle intervient pour combler le vide qui s'est fait, +mais qu'elle n'a pas fait. De même qu'elle s'éteint à mesure que la +pensée et l'action se prennent sous forme d'habitudes automatiques, elle +ne se réveille qu'à mesure que les habitudes toutes faites se +désorganisent. Elle ne revendique ses droits contre l'opinion commune +que si celle-ci n'a plus la même force, c'est-à-dire si elle n'est plus +au même degré commune. Si donc ces revendications ne se produisent pas +seulement pendant un temps et sous forme de crise passagère, si elles +deviennent chroniques, si les consciences individuelles affirment d'une +manière constante leur autonomie, c'est qu'elles continuent à être +tiraillées dans des sens divergents, c'est qu'une nouvelle opinion ne +s'est pas reformée pour remplacer celle qui n'est plus. Si un nouveau +système de croyances s'était reconstitué, qui parût à tout le monde +aussi indiscutable que l'ancien, on ne songerait pas davantage à le +discuter. Il ne serait même pas permis de le mettre en discussion; car +des idées que partage toute une société tirent de cet assentiment une +autorité qui les rend sacro-saintes et les met au-dessus de toute +contestation. Pour qu'elles soient plus tolérantes, il faut qu'elles +soient déjà devenues l'objet d'une adhésion moins générale et moins +complète, qu'elles aient été affaiblies par des controverses préalables. + +Ainsi, s'il est vrai de dire que le libre examen, une fois qu'il est +proclamé, multiplie les schismes, il faut ajouter qu'il les suppose et +qu'il en dérive, car il n'est réclamé et institué comme un principe que +pour permettre à des schismes latents ou à demi déclarés de se +développer plus librement. Par conséquent, si le protestantisme fait à +la pensée individuelle une plus grande part que le catholicisme, c'est +qu'il compte moins de croyances et de pratiques communes. Or, une +société religieuse n'existe pas sans un _credo_ collectif et elle est +d'autant plus une et d'autant plus forte que ce _credo_ est plus étendu. +Car elle n'unit pas les hommes par l'échange et la réciprocité des +services, lien temporel qui comporte et suppose même des différences, +mais qu'elle est impuissante à nouer. Elle ne les socialise qu'en les +attachant tous à un même corps de doctrines et elle les socialise +d'autant mieux que ce corps de doctrines est plus vaste et plus +solidement constitué. Plus il y a de manières d'agir et de penser, +marquées d'un caractère religieux, soustraites, par conséquent, au libre +examen, plus aussi l'idée de Dieu est présente à tous les détails de +l'existence et fait converger vers un seul et même but les volontés +individuelles. Inversement, plus un groupe confessionnel abandonne au +jugement des particuliers, plus il est absent de leur vie, moins il a de +cohésion et de vitalité. Nous arrivons donc à cette conclusion, que la +supériorité du protestantisme au point de vue du suicide vient de ce +qu'il est une Église moins fortement intégrée que l'Église catholique. + +Du même coup, la situation du judaïsme se trouve expliquée. En effet, la +réprobation dont le christianisme les a pendant longtemps poursuivis, a +créé entre les juifs des sentiments de solidarité d'une particulière +énergie. La nécessité de lutter contre une animosité générale, +l'impossibilité même de communiquer librement avec le reste de la +population les a obligés à se tenir étroitement serrés les uns contre +les autres. Par suite, chaque communauté devint une petite société, +compacte et cohérente, qui avait d'elle-même et de son unité un très vif +sentiment. Tout le monde y pensait et y vivait de la même manière; les +divergences individuelles y étaient rendues à peu près impossibles à +cause de la communauté de l'existence et de l'étroite et incessante +surveillance exercée par tous sur chacun. L'Église juive s'est ainsi +trouvée être plus fortement concentrée qu'aucune autre, rejetée qu'elle +était sur elle-même par l'intolérance dont elle était l'objet. Par +conséquent, par analogie avec ce que nous venons d'observer à propos du +protestantisme, c'est à cette même cause que doit s'attribuer le faible +penchant des juifs pour le suicide, en dépit des circonstances de toute +sorte qui devraient, au contraire, les y incliner. Sans doute, en un +sens, c'est à l'hostilité qui les entoure qu'ils doivent ce privilège. +Mais si elle a cette influence, ce n'est pas qu'elle leur impose une +moralité plus haute; c'est qu'elle les oblige à vivre étroitement unis. +C'est parce que la société religieuse à laquelle ils appartiennent est +solidement cimentée qu'ils sont à ce point préservés. D'ailleurs, +l'ostracisme qui les frappe n'est que l'une des causes qui produisent ce +résultat; la nature même des croyances juives y doit contribuer pour une +large part. Le judaïsme, en effet, comme toutes les religions +inférieures, consiste essentiellement en un corps de pratiques qui +réglementent minutieusement tous les détails de l'existence et ne +laissent que peu de place au jugement individuel. + + +III. + +Plusieurs faits viennent confirmer cette explication. + +En premier lieu, de tous les grands pays protestants, l'Angleterre est +celui où le suicide est le plus faiblement développé. On n'y compte, en +effet, que 80 suicides environ par million d'habitants, alors que les +sociétés réformées d'Allemagne en ont de 140 à 400; et cependant, le +mouvement général des idées et des affaires ne paraît pas y être moins +intense qu'ailleurs[137]. Or il se trouve que, en même temps, l'Église +anglicane est bien plus fortement intégrée que les autres églises +protestantes. On a pris, il est vrai, l'habitude de voir dans +l'Angleterre la terre classique de la liberté individuelle; mais, en +réalité, bien des faits montrent que le nombre des croyances ou des +pratiques communes et obligatoires, soustraites, par suite, au libre +examen des individus, y est plus considérable qu'en Allemagne. D'abord, +la loi y sanctionne encore beaucoup de prescriptions religieuses: telles +sont la loi sur l'observation du dimanche, celle qui défend de mettre en +scène des personnages quelconques des Saintes-Écritures, celle qui, +récemment encore, exigeait de tout député une sorte d'acte de foi +religieux, etc. Ensuite, on sait combien le respect des traditions est +général et fort en Angleterre: il est impossible qu'il ne se soit pas +étendu aux choses de la religion comme aux autres. Or le +traditionnalisme très développé exclut toujours plus ou moins les +mouvements propres de l'individu. Enfin, de tous les clergés +protestants, le clergé anglican est le seul qui soit hiérarchisé. Cette +organisation extérieure traduit évidemment une unité interne qui n'est +pas compatible avec un individualisme religieux très prononcé. + +D'ailleurs, l'Angleterre est aussi le pays protestant où les cadres du +clergé sont le plus riches. On y comptait, en 1876, 908 fidèles en +moyenne pour chaque ministre du culte, au lieu de 932 en Hongrie, 1.100 +en Hollande, 1.300 en Danemark, 1.440 en Suisse et 1.600 en +Allemagne[138]. Or, le nombre des prêtres n'est pas un détail +insignifiant et un caractère superficiel sans rapport avec la nature +intrinsèque des religions. La preuve, c'est que, partout, le clergé +catholique est beaucoup plus considérable que le clergé réformé. En +Italie, il y a un prêtre pour 267 catholiques, pour 419 en Espagne, pour +536 en Portugal, pour 540 en Suisse, pour 823 en France, pour 1.050 en +Belgique. C'est que le prêtre est l'organe naturel de la foi et de la +tradition et que, ici comme ailleurs, l'organe se développe +nécessairement dans la même mesure que la fonction. Plus la vie +religieuse est intense, plus il faut d'hommes pour la diriger. Plus il y +a de dogmes et de préceptes dont l'interprétation n'est pas abandonnée +aux consciences particulières, plus il faut d'autorités compétentes pour +en dire le sens; d'un autre côté, plus ces autorités sont nombreuses, +plus elles encadrent de près l'individu et mieux elles le contiennent. +Ainsi le cas de l'Angleterre, loin d'infirmer notre théorie, en est une +vérification. Si le protestantisme n'y produit pas les mêmes effets que +sur le continent, c'est que la société religieuse y est bien plus +fortement constituée et, par là, se rapproche de l'Église catholique. + +Mais voici une preuve confirmative d'une plus grande généralité. + +Le goût du libre examen ne peut pas s'éveiller sans être accompagné du +goût de l'instruction. La science, en effet, est le seul moyen dont la +libre réflexion dispose pour arriver à ses fins. Quand les croyances ou +les pratiques irraisonnées ont perdu leur autorité, il faut bien, pour +en trouver d'autres, faire appel à la conscience éclairée dont la +science n'est que la forme la plus haute. Au fond, ces deux penchants +n'en font qu'un et ils résultent de la même cause. En général, les +hommes n'aspirent à s'instruire que dans la mesure où ils sont +affranchis du joug de la tradition; car tant que celle-ci est maîtresse +des intelligences, elle suffit à tout et ne tolère pas facilement de +puissance rivale. Mais inversement, on recherche la lumière dès que la +coutume obscure ne répond plus aux nécessités nouvelles. Voilà pourquoi +la philosophie, cette forme première et synthétique de la science, +apparaît dès que la religion a perdu de son empire, mais à ce moment-là +seulement; et on la voit ensuite donner progressivement naissance à la +multitude des sciences particulières, à mesure que le besoin qui l'a +suscitée va lui-même en se développant. Si donc nous ne nous sommes pas +mépris, si l'affaiblissement progressif des préjugés collectifs et +coutumiers incline au suicide et si c'est de là que vient la +prédisposition spéciale du protestantisme, on doit pouvoir constater les +deux faits suivants: 1° le goût de l'instruction doit être plus vif chez +les protestants que chez les catholiques; 2° en tant qu'il dénote un +ébranlement des croyances communes, il doit, d'une manière générale, +varier comme le suicide. Les faits confirment-ils cette double +hypothèse? + +Si l'on rapproche la France catholique de la protestante Allemagne par +les sommets seulement, c'est-à-dire, si l'on compare uniquement les +classes les plus élevées des deux nations, il semble que nous soyons en +état de soutenir la comparaison. Dans les grands centres de notre pays, +la science n'est ni moins en honneur ni moins répandue que chez nos +voisins; il est même certain que, à ce point de vue, nous l'emportons +sur plusieurs pays protestants. Mais si, dans les parties éminentes des +deux sociétés, le besoin de s'instruire est également ressenti, il n'en +est pas de même dans les couches profondes et, s'il atteint à peu près +dans les deux pays la même intensité _maxima_, l'intensité moyenne est +moindre chez nous. On en peut dire autant de l'ensemble des nations +catholiques comparées aux nations protestantes. À supposer que, pour la +très haute culture, les premières ne le cèdent pas aux secondes, il en +est tout autrement pour ce qui regarde l'instruction populaire. Tandis +que, chez les peuples protestants (Saxe, Norwège, Suède, Bade, Danemark +et Prusse), sur 1.000 enfants en âge scolaire, c'est-à-dire de 6 à 12 +ans, il y en avait, en moyenne, 957 qui fréquentaient l'école pendant +les années 1877-1878, les peuples catholiques (France, Autriche-Hongrie, +Espagne et Italie), n'en comptaient que 667 soit 31 % en moins. Les +rapports sont les mêmes pour les périodes 1874-75 et 1860-61[139]. Le +pays protestant où ce chiffre est le moins élevé, la Prusse, est encore +bien au-dessus de la France qui tient la tête des pays catholiques; la +première compte 897 élèves sur 1.000 enfants, la seconde 766 +seulement[140]. De toute l'Allemagne, c'est la Bavière qui comprend le +plus de catholiques; c'est elle aussi qui comprend le plus d'illettrés. +De toutes les provinces de Bavière, la Haut-Palatinat est une des plus +foncièrement catholiques, c'est aussi celle où l'on rencontre le plus de +conscrits qui ne savent ni lire ni écrire (15 % en 1871). Même +coïncidence en Prusse pour le duché de Posen et la province de +Prusse[141]. Enfin, dans l'ensemble du royaume, en 1871, on comptait 66 +illettrés sur 1.000 protestants et 152 sur 1.000 catholiques. Le rapport +est le même pour les femmes des deux cultes[142]. + +On objectera peut-être que l'instruction primaire ne peut servir à +mesurer l'état de l'instruction générale. Ce n'est pas, a-t-on dit +souvent, parce qu'un peuple compte plus ou moins d'illettrés qu'il est +plus ou moins instruit. Acceptons cette réserve, quoique, à vrai dire, +les divers degrés de l'instruction soient peut-être plus solidaires +qu'il ne semble et qu'il soit difficile à l'un d'eux de se développer +sans que les autres se développent en même temps[143]. En tout cas, si +le niveau de la culture primaire ne reflète qu'imparfaitement celui de +la culture scientifique, il indique avec une certaine exactitude dans +quelle mesure un peuple, pris dans son ensemble, éprouve le besoin du +savoir. Il faut qu'il en sente au plus haut point la nécessité pour +s'efforcer d'en répandre les éléments jusque dans les dernières classes. +Pour mettre ainsi à la portée de tout le monde les moyens de +s'instruire, pour aller même jusqu'à proscrire légalement l'ignorance, +il faut qu'il trouve indispensable à sa propre existence d'étendre et +d'éclairer les consciences. En fait, si les nations protestantes ont +attaché tant d'importance à l'instruction élémentaire, c'est qu'elles +ont jugé nécessaire que chaque individu fût capable d'interpréter la +Bible. Or ce que nous voulons atteindre en ce moment, c'est l'intensité +moyenne de ce besoin, c'est le prix que chaque peuple reconnaît à la +science, non la valeur de ses savants et de leurs découvertes. À ce +point de vue spécial, l'état du haut enseignement et de la production +proprement scientifique serait un mauvais critère; car il nous +révélerait seulement ce qui se passe dans une portion restreinte de la +société. L'enseignement populaire et général est un indice plus sûr. + +Notre première proposition ainsi démontrée, reste à prouver la seconde. +Est-il vrai que le besoin de l'instruction, dans la mesure où il +correspond à un affaiblissement de la foi commune, se développe comme le +suicide? Déjà le fait que les protestants sont plus instruits que les +catholiques et se tuent davantage est une première présomption. Mais la +loi ne se vérifie pas seulement quand on compare un de ces cultes à +l'autre. Elle s'observe également à l'intérieur de chaque confession +religieuse. + +L'Italie est tout entière catholique. Or, l'instruction populaire et le +suicide y sont distribués exactement de la même manière (V. tableau +XIX). + +TABLEAU XIX[144]. + +_Provinces italiennes comparées sous le rapport du suicide et de +l'instruction._ + +/* ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|1er GROUPE | NOMBRE | SUICIDES | +|de | de contrats % | par | +|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Piémont. | 53,09 | 35,6 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Lombardie. | 44,29 | 40,4 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Ligurie. | 41,15 | 47,3 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Rome. | 32,61 | 41,7 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Toscane. | 24,33 | 40,6 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Moyennes. | 39,09 | 41,1 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|2e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES | +|de | de contrats % | par | +|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Venise. | 19,56 | 32,0 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Émilie. | 19,31 | 62,9 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Ombrie. | 15,46 | 30,7 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Marche. | 14,46 | 34,6 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Campanie. | 12,45 | 21,6 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Sardaigne. | 10,14 | 13,3 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Moyennes. | 15,23 | 32,5 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|3e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES | +|de | de contrats % | par | +|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Sicile. | 8,98 | 18,5 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Abbruzes. | 6,35 | 15,7 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Pouille. | 6,81 | 16,3 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Calabre. | 4,67 | 8,1 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Basilicate. | 4,35 | 15,0 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Moyennes. | 6,23 | 14,7 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +*/ + +Non seulement les moyennes correspondent exactement, mais la concordance +se retrouve dans le détail. Il n'y a qu'une exception; c'est l'Émilie +où, sous l'influence de causes locales, les suicides sont sans rapport +avec le degré de l'instruction. On peut faire les mêmes observations en +France. Les départements où il y a le plus d'époux illettrés (au-dessus +de 20 %) sont la Corrèze, la Corse, les Côtes-du-Nord, la Dordogne, le +Finistère, les Landes, le Morbihan, la Haute-Vienne; tous sont +relativement indemnes de suicides. Plus généralement, parmi les +départements où il y a plus de 10 % d'époux ne sachant ni lire ni +écrire, il n'en est pas un seul qui appartienne à cette région du +Nord-Est qui est la terre classique des suicides français[145]. + +Si l'on compare les pays protestants entre eux, on retrouve le même +parallélisme. On se tue plus en Saxe qu'en Prusse; la Prusse a plus +d'illettrés que la Saxe (5,52 % au lieu de 1,3 en 1865). La Saxe +présente même cette particularité que la population des écoles y est +supérieure au chiffre légalement obligatoire. Pour 1.000 enfants en âge +scolaire, on en comptait, en 1877-78, 1.031 qui fréquentaient les +classes: c'est-à-dire que beaucoup continuaient leurs études après le +temps prescrit. Le fait ne se rencontre dans aucun autre pays[146]. +Enfin, de tous les pays protestants, l'Angleterre est, nous le savons, +celui où l'on se tue le moins; c'est aussi celui qui, pour +l'instruction, se rapproche le plus des pays catholiques. En 1865, il y +avait encore 23 % des soldats de l'armée de mer qui ne savaient pas +lire et 27 % qui ne savaient pas écrire. + +D'autres faits peuvent encore être rapprochés des précédents et servir à +les confirmer. + +Les professions libérales et, plus généralement les classes aisées sont +certainement celles où le goût de la science est le plus vivement +ressenti et où l'on vit le plus d'une vie intellectuelle. Or, quoique la +statistique du suicide par professions et par classes ne puisse pas être +toujours établie avec une suffisante précision, il est incontestable +qu'il est exceptionnellement fréquent dans les classes les plus élevées +de la société. En France, de 1826 à 1880, ce sont les professions +libérales qui tiennent la tête; elles fournissent 550 suicides par +million de sujets du même groupe professionnel, tandis que les +domestiques, qui viennent immédiatement après, n'en ont que 290[147]. En +Italie, Morselli a pu isoler les carrières qui sont exclusivement vouées +à l'étude et il a trouvé qu'elles dépassaient de beaucoup toutes les +autres par l'importance de leur apport. Il l'estime, en effet, pour la +période 1868-76, à 482,6 par million d'habitants de la même profession; +l'armée ne vient qu'ensuite avec 404,1 et la moyenne générale du pays +n'est que de 32. En Prusse (années 1883-90), le corps des fonctionnaires +publics, qui est recruté avec grand soin et qui constitue une élite +intellectuelle, l'emporte sur toutes les autres professions avec 832 +suicides; les services sanitaires et l'enseignement, tout en venant +beaucoup plus bas, ont encore des chiffres fort élevés (439 et 301). Il +en est de même en Bavière. Si on laisse de côté l'armée dont la +situation au point de vue du suicide est exceptionnelle pour des raisons +qui seront exposées plus loin, les fonctionnaires publics sont au second +rang, avec 454 suicides, et touchent presque au premier; car ils ne +sont dépassés que de bien peu par le commerce dont le taux est de 465; +les arts, la littérature et la presse suivent de près avec 416[148]. Il +est vrai qu'en Belgique et en Wurtemberg les classes instruites +paraissent moins spécialement éprouvées; mais la nomenclature +professionnelle y est trop peu précise pour qu'on puisse attribuer +beaucoup d'importance à ces deux irrégularités. + +En second lieu, nous avons vu que, dans tous les pays du monde, la femme +se suicide beaucoup moins que l'homme. Or elle est aussi beaucoup moins +instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle règle sa conduite +d'après les croyances établies et n'a pas de grands besoins +intellectuels. En Italie, pendant les années 1878-79, sur 10.000 époux, +il y en avait 4.808 qui ne pouvaient pas signer leur contrat de mariage; +sur 10,000 épouses, il y en avait 7,029[149]. En France, le rapport +était en 1879 de 199 époux et de 310 épouses pour 1.000 mariages. En +Prusse, on retrouve le même écart entre les deux sexes, tant chez les +protestants que chez les catholiques[150]. En Angleterre, il est bien +moindre que dans les autres pays d'Europe. En 1879, on comptait 138 +époux illettrés pour mille contre 185 épouses et, depuis 1851, la +proportion est sensiblement la même[151]. Mais l'Angleterre est aussi le +pays où la femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Pour +1.000 suicides féminins, on comptait 2.546 suicides masculins en +1858-60, 2.745 en 1863-67, 2.861 en 1872-76, alors que, partout +ailleurs[152], la femme se tue quatre, cinq ou six fois moins que +l'homme. Enfin, aux États-Unis, les conditions de l'expérience sont +presque renversées; ce qui la rend particulièrement instructive. Les +femmes nègres ont, paraît-il, une instruction égale et même supérieure à +celle de leurs maris. Or, plusieurs observateurs rapportent[153] +qu'elles ont aussi une très forte prédisposition au suicide qui irait +même parfois jusqu'à dépasser celle des femmes blanches. La proportion +serait, dans certains endroits, de 350 %. + +Il y a cependant un cas où il pourrait sembler que notre loi ne se +vérifie pas. + +De toutes les confessions religieuses, le judaïsme est celle où l'on se +tue le moins; et pourtant, il n'en est pas où l'instruction soit plus +répandue. Déjà sous le rapport des connaissances élémentaires, les juifs +sont pour le moins au même niveau que les protestants. En effet, en +Prusse (1871), sur 1.000 juifs de chaque sexe, il y avait 66 hommes +illettrés et 125 femmes; du côté des protestants, les nombres étaient +presque identiquement les mêmes, 66 d'une part et 114 de l'autre. Mais +c'est surtout à l'enseignement secondaire et supérieur que les juifs +participent proportionnellement plus que les membres des autres cultes; +c'est ce que prouvent les chiffres suivants que nous empruntons à la +statistique prussienne (années 1875-76)[154]. + +/* ++-----------------------------------+------------+------------+------+ +| |CATHOLIQUES.|PROTESTANTS.|JUIFS.| ++-----------------------------------+------------+------------+------+ +|Part de chaque culte sur 100 | 33,8 | 64,9 | 1,3 | +|habitants en général. | | | | ++-----------------------------------+------------+------------+------+ +|Part de chaque culte sur 100 élèves| 17,3 | 73,1 | 9,6 | +|de l'enseignement secondaire. | | | | ++-----------------------------------+------------+------------+------+ +*/ + +En tenant compte des différences de population, les juifs fréquentent +les Gymnases, _Realschulen_, etc., environ 44 fois plus que les +catholiques et 7 fois plus que les protestants. Il en est de même dans +l'enseignement supérieur. Sur 1.000 jeunes catholiques qui fréquentent +les établissements scolaires de tout degré, il y en a seulement 1,3 à +l'Université; sur 1.000 protestants, il y en a 2,5; pour les juifs, la +proportion s'élève à 16[155]. + +Mais si le juif trouve le moyen d'être à la fois très instruit et très +faiblement enclin au suicide, c'est que la curiosité dont il fait preuve +a une origine toute spéciale. C'est une loi générale que les minorités +religieuses, pour pouvoir se maintenir plus sûrement contre les haines +dont elles sont l'objet ou simplement par suite d'une sorte d'émulation, +s'efforcent d'être supérieures en savoir aux populations qui les +entourent. C'est ainsi que les protestants eux-mêmes montrent d'autant +plus dégoût pour la science qu'ils sont une moindre partie de la +population générale[156]. Le juif cherche donc à s'instruire, non pour +remplacer par des notions réfléchies ses préjugés collectifs, mais +simplement pour être mieux armé dans la lutte. C'est pour lui un moyen +de compenser la situation désavantageuse que lui fait l'opinion et, +quelquefois, la loi. Et comme, par elle-même, la science ne peut rien +sur la tradition qui a gardé toute sa vigueur, il superpose cette vie +intellectuelle à son activité coutumière sans que la première entame la +seconde. Voilà d'où vient la complexité de sa physionomie. Primitif par +certains côtés, c'est, par d'autres, un cérébral et un raffiné. Il joint +ainsi les avantages de la forte discipline qui caractérise les petits +groupements d'autrefois aux bienfaits de la culture intense dont nos +grandes sociétés actuelles ont le privilège. Il a toute l'intelligence +des modernes sans partager leur désespérance. + +Si donc, dans ce cas, le développement intellectuel n'est pas en rapport +avec le nombre des morts volontaires, c'est qu'il n'a pas la même +origine ni la même signification que d'ordinaire. Ainsi, l'exception +n'est qu'apparente; elle ne fait même que confirmer la loi. Elle prouve, +en effet, que si, dans les milieux instruits, le penchant au suicide est +aggravé, cette aggravation est bien due, comme nous l'avons dit, à +l'affaiblissement des croyances traditionnelles et à l'état +d'individualisme moral qui en résulte; car elle disparaît quand +l'instruction a une autre cause et réponde d'autres besoins. + + + + +IV. + + +De ce chapitre se dégagent deux conclusions importantes. + +En premier lieu, nous y voyons pourquoi, en général, le suicide +progresse avec la science. Ce n'est pas elle qui détermine ce progrès. +Elle est innocente et rien n'est plus injuste que de l'accuser; +l'exemple du juif est sur ce point démonstratif. Mais ces deux faits +sont des produits simultanés d'un même état général qu'ils traduisent +sous des formes différentes. L'homme cherche à s'instruire et il se tue +parce que la société religieuse dont il fait partie a perdu de sa +cohésion; mais il ne se tue pas parce qu'il s'instruit. Ce n'est même +pas l'instruction qu'il acquiert qui désorganise la religion; mais c'est +parce que la religion se désorganise que le besoin de l'instruction +s'éveille. Celle-ci n'est pas recherchée comme un moyen pour détruire +les opinions reçues, mais parce que la destruction en est commencée. +Sans doute, une fois que la science existe, elle peut combattre en son +nom et pour son compte et se poser en antagoniste des sentiments +traditionnels. Mais ses attaques seraient sans effet si ces sentiments +étaient encore vivaces; ou plutôt, elles ne pourraient même pas se +produire. Ce n'est pas avec des démonstrations dialectiques qu'on +déracine la foi; il faut qu'elle soit déjà profondément ébranlée par +d'autres causes pour ne pouvoir résister au choc des arguments. + +Bien loin que la science soit la source du mal, elle est le remède et le +seul dont nous disposions. Une fois que les croyances établies ont été +emportées par le cours des choses, on ne peut pas les rétablir +artificiellement; mais il n'y a plus que la réflexion qui puisse nous +aider à nous conduire dans la vie. Une fois que l'instinct social est +émoussé, l'intelligence est le seul guide qui nous reste et c'est par +elle qu'il faut nous refaire une conscience. Si périlleuse que soit +l'entreprise, l'hésitation n'est pas permise, car nous n'avons pas le +choix. Que ceux-là donc qui n'assistent pas sans inquiétude et sans +tristesse à la ruine des vieilles croyances, qui sentent toutes les +difficultés de ces périodes critiques, ne s'en prennent pas à la science +d'un mal dont elle n'est pas la cause, mais qu'elle cherche, au +contraire, à guérir! Qu'ils se gardent de la traiter en ennemie! Elle +n'a pas l'influence dissolvante qu'on lui prête, mais elle est la seule +arme qui nous permette de lutter contre la dissolution dont elle résulte +elle-même. La proscrire n'est pas une solution. Ce n'est pas en lui +imposant silence qu'on rendra jamais leur autorité aux traditions +disparues; on ne fera que nous rendre plus impuissants à les remplacer. +Il est vrai qu'il faut se défendre avec le même soin de voir dans +l'instruction un but qui se suffit à soi-même, alors qu'elle n'est qu'un +moyen. Si ce n'est pas en enchaînant artificiellement les esprits qu'on +pourra leur faire désapprendre le goût de l'indépendance, ce n'est pas +assez de les libérer pour leur rendre l'équilibre. Encore faut-il qu'ils +emploient cette liberté comme il convient. + +En second lieu, nous voyons pourquoi, d'une manière générale, la +religion a sur le suicide une action prophylactique. Ce n'est pas, comme +on l'a dit parfois, parce qu'elle le condamne avec moins d'hésitation +que la morale laïque, ni parce que l'idée de Dieu communique à ses +préceptes une autorité exceptionnelle et qui fait plier les volontés, ni +parce que la perspective d'une vie future et des peines terribles qui y +attendent les coupables donnent à ses prohibitions une sanction plus +efficace que celles dont disposent les législations humaines. Le +protestant ne croit pas moins en Dieu et en l'immortalité de l'âme que +le catholique. Il y a plus, la religion qui a le moindre penchant pour +le suicide, à savoir le judaïsme, est précisément la seule qui ne le +proscrive pas formellement, et c'est aussi celle où l'idée d'immortalité +joue le moindre rôle. La Bible, en effet, ne contient aucune disposition +qui défende à l'homme de se tuer[157] et, d'un autre côté, les croyances +relatives à une autre vie y sont très indécises. Sans doute, sur l'un et +sur l'autre point, l'enseignement rabbinique a peu à peu comblé les +lacunes du livre sacré; mais il n'en a pas l'autorité. Ce n'est donc +pas à la nature spéciale des conceptions religieuses qu'est due +l'influence bienfaisante de la religion. Si elle protège l'homme contre +le désir de se détruire, ce n'est pas parce qu'elle lui prêche, avec des +arguments _sui generis_, le respect de sa personne; c'est parce qu'elle +est une société. Ce qui constitue cette société, c'est l'existence d'un +certain nombre de croyances et de pratiques communes à tous les fidèles, +traditionnelles et, par suite, obligatoires. Plus ces états collectifs +sont nombreux et forts, plus la communauté religieuse est fortement +intégrée; plus aussi elle a de vertu préservatrice. Le détail des dogmes +et des rites est secondaire. L'essentiel, c'est qu'ils soient de nature +à alimenter une vie collective d'une suffisante intensité. Et c'est +parce que l'Église protestante n'a pas le même degré de consistance que +les autres, qu'elle n'a pas sur le suicide la même action modératrice. + + + + +CHAPITRE III + +Le suicide égoïste (Suite). + + +Mais si la religion ne préserve du suicide que parce qu'elle est et dans +la mesure où elle est une société, il est probable que d'autres sociétés +produisent le même effet. Observons donc à ce point de vue la famille et +la société politique. + + +I. + +Si l'on ne consulte que les chiffres absolus, les célibataires +paraissent se tuer moins que les gens mariés. Ainsi, en France, pendant +la période 1873-78, il y a eu 16.264 suicides de gens mariés, tandis que +les célibataires n'en ont donné que 14.709. Le premier de ces nombres +est au second comme 100 est à 132. Comme la même proportion s'observe +aux autres périodes et dans d'autres pays, certains auteurs avaient +autrefois enseigné que le mariage et la vie de famille multiplient les +chances de suicide. Il est certain que si, suivant la conception +courante, on voit avant tout dans le suicide un acte de désespoir +déterminé par les difficultés de l'existence, cette opinion a pour elle +toutes les vraisemblances. Le célibataire, en effet, a la vie plus +facile que l'homme marié. Le mariage n'apporte-t-il pas avec lui toute +sorte de charges et de responsabilités? Ne faut-il pas, pour assurer le +présent et l'avenir d'une famille, s'imposer plus de privations et de +peines que pour subvenir aux besoins d'un homme isolé[158]? Cependant, +si évident qu'il paraisse, ce raisonnement _a priori_ est entièrement +faux et les faits ne lui donnent une apparence de raison que pour avoir +été mal analysés. C'est ce que Bertillon père a été le premier à établir +par un ingénieux calcul que nous allons reproduire[159]. + +En effet, pour bien apprécier les chiffres précédemment cités, il faut +tenir compte de ce qu'un très grand nombre de célibataires ont moins de +16 ans, tandis que tous les gens mariés sont plus âgés. Or, jusqu'à 16 +ans, la tendance au suicide est très faible par le seul fait de l'âge. +En France, on ne compte à cette période de la vie qu'un ou deux suicides +par million d'habitants; à la période qui suit, il y en a déjà vingt +fois plus. La présence d'un très grand nombre d'enfants au-dessous de 16 +ans parmi les célibataires abaisse donc indûment l'aptitude moyenne de +ces derniers, car cette atténuation est due à l'âge et non au célibat. +S'ils fournissent, en apparence, un moindre contingent au suicide, ce +n'est pas parce qu'ils ne sont pas mariés, mais parce que beaucoup +d'entre eux ne sont pas encore sortis de l'enfance. Si donc on veut +comparer ces deux populations de manière à dégager quelle est +l'influence de l'état civil et celle-là seulement, il faut se +débarrasser de cet élément perturbateur et ne rapprocher des gens +mariés que les célibataires au-dessus de 16 ans en éliminant les autres. +Cette soustraction faite, on trouve que, pendant les années 1863-68, il +y a eu, en moyenne, pour un million de célibataires au-dessus de 16 ans, +173 suicides, et pour un million de mariés 154,5. Le premier de ces +nombres est au second comme 112 est à 100. + +Il y a donc une aggravation qui tient au célibat. Mais elle est beaucoup +plus considérable que ne l'indiquent les chiffres précédents. En effet, +nous avons raisonné comme si tous les célibataires au-dessus de 16 ans +et tous les époux avaient le même âge moyen. Or, il n'en est rien. En +France, la majorité des garçons, exactement les 58 centièmes, est +comprise entre 15 et 20 ans, la majorité des filles, exactement les 57 +centièmes, a moins de 25 ans. L'âge moyen des premiers est de 26,8, des +secondes, de 28,4. Au contraire, l'âge moyen des époux se trouve entre +40 et 45 ans. D'un autre côté, voici comment le suicide progresse +suivant l'âge pour les deux sexes réunis: + +/* ++--------------------------+-----------------------------------------+ +| De 16 à 21 ans. | 45,9 suicides par million d'habitants. | ++--------------------------+-----------------------------------------+ +| De 21 à 30 ans. | 97,9 - - | ++--------------------------+-----------------------------------------+ +| De 31 à 40 ans. | 114,5 - - | ++--------------------------+-----------------------------------------+ +| De 41 à 50 ans. | 164,4 - - | ++--------------------------+-----------------------------------------+ +*/ + +Ces chiffres se rapportent aux années 1848-57. Si donc l'âge agissait +seul, l'aptitude des célibataires au suicide ne pourrait être supérieure +à 97,9 et celle des gens mariés serait comprise entre 114,5 et 164,4, +c'est-à-dire d'environ 140. Les suicides des époux seraient à ceux des +célibataires comme 100 est à 69. Les seconds ne représenteraient que les +deux tiers des premiers; or, nous savons que, en fait, ils leur sont +supérieurs. La vie de famille a ainsi pour résultat de renverser le +rapport. Tandis que, si l'association familiale ne faisait pas sentir +son influence, les gens mariés devraient, en vertu de leur âge, se tuer +moitié plus que les célibataires, ils se tuent sensiblement moins. On +peut dire, par conséquent, que l'état de mariage diminue de moitié +environ le danger du suicide; ou, pour parler avec plus de précision, il +résulte du célibat une aggravation qui est exprimée par le rapport +112/69 = 1,6. Si donc, l'on convient de représenter par l'unité la +tendance des époux pour le suicide, il faudra figurer par 1,6 celle des +célibataires du même âge moyen. + +Les rapports sont sensiblement les mêmes en Italie. Par suite de leur +âge, les époux (années 1873-77) devraient donner 102 suicides pour 1 +million et les célibataires au-dessus de 16 ans, 77 seulement; le +premier de ces nombres est au second comme 100 est à 75[160]. Mais, en +fait, ce sont les gens mariés qui se tuent le moins; ils ne produisent +que 71 cas pour 86 que fournissent les célibataires, soit 100 pour 121. +L'aptitude des célibataires est donc à celle des époux dans le rapport +de 121 à 75, soit 1,6, comme en France. On pourrait faire des +constatations analogues dans les différents pays. Partout, le taux des +gens mariés est plus ou moins inférieur à celui des célibataires[161], +alors que, en vertu de l'âge, il devrait être plus élevé. En Wurtemberg, +de 1846 à 1860, ces deux nombres étaient entre eux comme 100 est à 143, +en Prusse de 1873 à 1875 comme 100 est à 111. + +Mais si, dans l'état actuel des informations, cette méthode de calcul +est, dans presque tous les cas, la seule qui soit applicable, si, par +conséquent, il est nécessaire de l'employer pour établir la généralité +du fait, les résultats qu'elle donne ne peuvent être qu'assez +grossièrement approximatifs. Elle suffit, sans doute, à montrer que le +célibat aggrave la tendance au suicide; mais elle ne donne de +l'importance de cette aggravation qu'une idée imparfaitement exacte. En +effet, pour séparer l'influence de l'âge et celle de l'état civil, nous +avons pris pour point de repère le rapport entre le taux des suicides de +30 ans et celui de 45 ans. Malheureusement, l'influence de l'état civil +a déjà marqué ce rapport lui-même de son empreinte; car le contingent +propre à chacun de ces deux âges a été calculé pour les célibataires et +les mariés pris ensemble. Sans doute, si la proportion des époux et des +garçons était la même aux deux périodes, ainsi que celle des filles et +des femmes, il y aurait compensation et l'action de l'âge ressortirait +seule. Mais il en va tout autrement. Tandis que, à 30 ans, les garçons +sont un peu plus nombreux que les époux (746.111 d'un côté, 714.278 de +l'autre, d'après le dénombrement de 1891), à 45 ans, au contraire, ils +ne sont plus qu'une petite minorité (333.033 contre 1.864.401 mariés); +il en est de même dans l'autre sexe. Par suite de cette inégale +distribution, leur grande aptitude au suicide ne produit pas les mêmes +effets dans les deux cas. Elle élève beaucoup plus le premier taux que +le second. Celui-ci est donc relativement trop faible et la quantité +dont il devrait dépasser l'autre, si l'âge agissait seul, est +artificiellement diminuée. Autrement dit, l'écart qu'il y a, sous le +rapport du suicide, _et par le fait seul de l'âge_, entre la population +de 25 à 30 ans et celle de 40 à 45 est certainement plus grand que ne le +montre cette manière de le calculer. Or, c'est cet écart dont l'économie +constitue presque toute l'immunité dont bénéficient les gens mariés. +Celle-ci apparaît donc moindre qu'elle n'est en réalité. + +Cette méthode a même donné lieu à de plus graves erreurs. Ainsi, pour +déterminer l'influence du veuvage sur le suicide, on s'est quelquefois +contenté de comparer le taux propre aux veufs à celui des gens de tout +état civil qui ont le même âge moyen, soit 65 ans environ. Or, un +million de veufs, en 1863-68, produisait 628 suicides; un million +d'hommes de 65 ans (tout état civil réuni) environ 461. On pouvait donc +conclure de ces chiffres que, même à âge égal, les veufs se tuent +sensiblement plus qu'aucune autre classe de la population. C'est ainsi +que s'est accrédité le préjugé qui fait du veuvage la plus disgraciée de +toutes les conditions au point de vue du suicide[162]. En réalité, si la +population de 65 ans ne donne pas plus de suicides, c'est qu'elle est +presque tout entière composée de mariés (997.198 contre 134.238 +célibataires). Si donc ce rapprochement suffit à prouver que les veufs +se tuent plus que les mariés du même âge, on n'en peut rien inférer en +ce qui concerne leur tendance au suicide comparée à celle des +célibataires. + +Enfin, quand on ne compare que des moyennes, on ne peut apercevoir qu'en +gros les faits et leurs rapports. Ainsi, il peut très bien arriver que, +en général, les mariés se tuent moins que les célibataires et que, +pourtant, à certains âges, ce rapport soit exceptionnellement renversé; +nous verrons qu'en effet le cas se rencontre. Or ces exceptions, qui +peuvent être instructives pour l'explication du phénomène, ne sauraient +être manifestées par la méthode précédente. Il peut y avoir aussi, d'un +âge à l'autre, des changements qui, sans aller jusqu'à l'inversion +complète ont, cependant leur importance et qu'il est, par conséquent, +utile de faire apparaître. + +Le seul moyen d'échapper à ces inconvénients est de déterminer le taux +de chaque groupe, pris à part, pour chaque âge de la vie. Dans ces +conditions, on pourra comparer, par exemple, les célibataires de 25 à 30 +ans aux époux et aux veufs du même âge, et de même pour les autres +périodes; l'influence de l'état civil sera ainsi dégagée de toute autre +et les variations de toute sorte par lesquelles elle peut passer seront +rendues apparentes. C'est, d'ailleurs, la méthode que Bertillon a, le +premier, appliquée à la mortalité et à la nuptialité. Malheureusement, +les publications officielles ne nous fournissent pas les éléments +nécessaires pour cette comparaison[163]. Elles nous font connaître, en +effet, l'âge des suicidés indépendamment de leur état civil. La seule +qui, à notre connaissance, ait suivi une autre pratique est celle du +grand-duché d'Oldenbourg (y compris les principautés de Lubeck et de +Birkenfeld)[164]. Pour les années 1871-85, elle nous donne la +distribution des suicides par âge, pour chaque catégorie d'état civil +considérée isolément. Mais ce petit État n'a compté pendant ces quinze +années que 1.369 suicides. Comme d'un aussi petit nombre de cas on ne +peut rien conclure avec certitude, nous avons entrepris de faire +nous-même ce travail pour notre pays à l'aide de documents inédits que +possède le Ministère de la Justice. Notre recherche a porté sur les +années 1889, 1890 et 1891. Nous avons classé ainsi environ 25.000 +suicides. Outre que, par lui-même, un tel chiffre est assez important +pour servir de base à une induction, nous nous sommes assuré qu'il +n'était pas nécessaire d'étendre nos observations à une plus longue +période. En effet, d'une année à l'autre, le contingent de chaque âge +reste, dans chaque groupe, très sensiblement le même. Il n'y a donc pas +lieu d'établir les moyennes d'après un plus grand nombre d'années. + +Les tableaux XX et XXI (V. pp. 182 et 183) contiennent ces différents +résultats. Pour en rendre la signification plus sensible, nous avons mis +pour chaque âge, à côté du chiffre qui exprime le taux des veufs et +celui des époux, ce que nous appelons _le coefficient de préservation_ +soit des seconds par rapport aux premiers soit des uns et des autres par +rapport aux célibataires. Par ce mot, nous désignons le nombre qui +indique combien, dans un groupe, on se tue de fois moins que dans un +autre considéré au même âge. Quand donc nous dirons que le coefficient +de préservation des époux de 25 ans par rapport aux garçons est 3, il +faudra entendre que, si l'on représente par 1 la tendance au suicide des +époux à ce moment de la vie, il faudra représenter par 3 celle des +célibataires à la même période. Naturellement, quand le coefficient de +préservation descend au-dessous de l'unité, il se transforme, en +réalité, en un coefficient d'aggravation. + +TABLEAU XX + +GRAND-DUCHÉ d'OLDENBOURG. + +_Suicides commis dans chaque sexe par 10.000 habitants de chaque groupe +d'âge et d'état civil pendant l'ensemble de la période 1871-85[165]._ + +/* ++---------+------------+-----+-----+---------------------------------+ +|AGES. |CÉLIBATAIRES|ÉPOUX|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRÉSERVATION DES| +| | | | |--------------------+------------+ +| | | | | ÉPOUX | VEUFS | +| | | | |------------+-------+------------+ +| | | | |par rapport |par |par rapport | +| | | | |aux |rapport|aux | +| | | | |célibataires|aux |célibataires| +| | | | | |veufs | | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| HOMMES. | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +|DE 0 à 20| 7,2 |769,2| " | 0,09 | " | " | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 20 à 30| 70,6 | 49,0|285,7| 1,40 | 5,8 | 0,24 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 30 à 40| 130,4 | 73,6| 76,9| 1,77 | 1,04 | 1,69 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 40 à 50| 188,8 | 95,0|285,7| 1,97 | 3,01 | 0,66 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 50 à 60| 263,6 |137,8|271,4| 1,90 | 1,90 | 0,97 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 60 à 70| 242,8 |148,3|304,7| 1,63 | 2,05 | 0,79 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +|Au delà. | 266,6 |114,2|259,0| 2,30 | 2,26 | 1,02 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| FEMMES. | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 0 à 20| 3,9 | 95,2| " | 0,04 | " | " | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 20 à 30| 39,0 | 17,4| " | 2,24 | " | " | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 30 à 40| 32,3 | 16,8| 30,0| 1,92 | 1,78 | 1,07 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 40 à 50| 52,9 | 18,6| 68,1| 2,85 | 3,66 | 0,77 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 50 à 60| 66,6 | 31,1| 50,0| 2,14 | 1,60 | 1,33 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 60 à 70| 62,5 | 37,2| 55,8| 1,68 | 1,50 | 1,12 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +|Au delà | " |120 | 91,4| " | 1,31 | " | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +*/ + +Les lois qui se dégagent de ces tableaux peuvent se formuler ainsi: + +1° _Les mariages trop précoces ont une influence aggravante sur le +suicide, surtout en ce qui concerne les hommes._ Il est vrai que ce +résultat, étant calculé d'après un très petit nombre de cas, aurait +besoin d'être confirmé; en France, de 15 à 20 ans, il ne se commet +guère, année moyenne, qu'un suicide d'époux, exactement 1,33. Cependant, +comme le fait s'observe également dans le grand-duché d'Oldenbourg, et +même pour les femmes, il est peu vraisemblable qu'il soit fortuit. Même +la statistique suédoise, que nous avons rapportée plus haut[166], +manifeste la même aggravation, du moins pour le sexe masculin. + +TABLEAU XXI + +France (1889-1891). + +_Suicides commis par 1.000.000 d'habitants de chaque groupe d'âge et +d'état civil, année moyenne._ + +/* ++-------+-------------+------+-----+---------------------------------+ +|AGES. |CÉLIBATAIRES.|ÉPOUX.|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRÉSERVATION DES| +| | | | | ÉPOUX | VEUFS | +| | | | | par | par | par | +| | | | | rapport |rapport| rapport | +| | | | | aux | aux | aux | +| | | | |célibataires|veufs |célibataires| ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +| HOMMES. | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|15-20. | 113 | 500 | " | 0,22 | " | " | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|20-25. | 237 | 97 | 142 | 2,40 | 1,45 | 1,66 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|25-30. | 394 | 122 | 412 | 3,20 | 3,37 | 0,95 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|30-40 | 627 | 226 | 560 | 2,77 | 2,47 | 1,12 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|40-50 | 975 | 340 | 721 | 2,86 | 2,12 | 1,35 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|50-60 | 1434 | 520 | 979 | 2,75 | 1,88 | 1,46 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|60-70 | 1768 | 635 | 1166| 2,78 | 1,83 | 1,51 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|70-80. | 1983 | 704 | 1288| 2,81 | 1,82 | 1,54 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|Au delà| 1571 | 770 | 1154| 2,04 | 1,49 | 1,36 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +| FEMMES. | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|15-20. | 79,4 | 33 | 333 | 2,39 | 10 | 0,23 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|20-25. | 106 | 53 | 66 | 2,00 | 1,05 | 1,60 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|25-30. | 151 | 68 | 178 | 2,22 | 2,61 | 0,84 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|30-40. | 126 | 82 | 205 | 1,53 | 2,50 | 0,61 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|40-50. | 171 | 106 | 168 | 1,61 | 1,58 | 1,01 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|50-60 | 204 | 151 | 199 | 1,35 | 1,31 | 1,02 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|70-80. | 206 | 209 | 248 | 0,98 | 1,18 | 0,83 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|Au delà| 176 | 110 | 240 | 1,60 | 2,18 | 0,79 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +*/ + +Or, si, pour les raisons que nous avons exposées, nous croyons cette +statistique inexacte pour les âges avancés, nous n'avons aucun motif de +la révoquer en doute pour les premières périodes de l'existence, alors +qu'il n'y a pas encore de veufs. On sait, d'ailleurs, que la mortalité +des époux et des épouses trop jeunes dépasse très sensiblement celle des +garçons et des filles du même âge. Mille célibataires hommes entre 15 et +20 ans donnent chaque année 8,9 décès, mille hommes mariés du même âge +51, soit 473 % en plus. L'écart est moindre pour l'autre sexe, 9,9 pour +les épouses, 8,3 pour les filles; le premier de ces nombres est +seulement au second comme 119 est à 100[167]. Cette plus grande +mortalité des jeunes ménages, est évidemment due à des raisons sociales; +car si elle avait principalement pour cause l'insuffisante maturité de +l'organisme, c'est dans le sexe féminin qu'elle serait le plus marquée, +par suite des dangers propres à la parturition. Tout tend donc à prouver +que les mariages prématurés déterminent un état moral dont l'action est +nocive, surtout sur les hommes. + +2° _À partir de 20 ans, les mariés des deux sexes bénéficient d'un +coefficient de préservation par rapport aux célibataires._ Il est +supérieur à celui qu'avait calculé Bertillon. Le chiffre de 1,6, indiqué +par cet observateur, est plutôt un minimum qu'une moyenne[168]. + +Ce coefficient évolue suivant l'âge. Il arrive rapidement à un maximum +qui a lieu entre 25 et 30 ans en France, entre 30 et 40 à Oldenbourg; à +partir de ce moment, il décroît jusqu'à la dernière période de la vie où +se produit parfois un léger relèvement. + +3° _Le coefficient de préservation des mariés par rapport aux +célibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les hommes qui +sont favorisés et l'écart entre les deux sexes est considérable; pour +les époux, la moyenne est de 2,73, tandis que, pour les épouses, elle +n'est que de 1,56, soit 43 % en moins. Mais à Oldenbourg, c'est +l'inverse qui a lieu; la moyenne est pour les femmes de 2,16 et pour les +hommes de 1,83 seulement. Il est à noter que, en même temps, la +disproportion est moindre; le second de ces nombres n'est inférieur au +premier que de 16 %. Nous dirons donc que _le sexe le plus favorisé à +l'état de mariage varie suivant les sociétés et que la grandeur de +l'écart entre le taux des deux sexes varie elle-même selon la nature du +sexe le plus favorisé_. Nous rencontrerons, chemin faisant, des faits +qui confirmeront cette loi. + +4° _Le veuvage diminue le coefficient des époux des deux sexes, mais, le +plus souvent, il ne le supprime pas complètement._ Les veufs se tuent +plus que les gens mariés, mais, en général, moins que les célibataires. +Leur coefficient s'élève même dans certains cas jusqu'à 1,60 et 1,66. +Comme celui des époux, il change avec l'âge, mais suivant une évolution +irrégulière et dont il est impossible d'apercevoir la loi. + +Tout comme pour les époux, _le coefficient de préservation des veufs par +rapport aux célibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les +hommes qui sont favorisés; leur coefficient moyen est de 1,32 tandis +que, pour les veuves, il descend au-dessous de l'unité, 0,84, soit 37 % +en moins. Mais à Oldenbourg, ce sont les femmes qui ont l'avantage comme +pour le mariage; elles ont un coefficient moyen de 1,07, tandis que +celui des veufs est au-dessous de l'unité 0,89, soit 17 % en moins. +Comme à l'état de mariage, quand c'est la femme qui est le plus +préservée, l'écart entre les sexes est moindre que là où l'homme a +l'avantage. Nous pouvons donc dire dans les mêmes termes que _le sexe le +plus favorisé à l'état de veuvage varie selon les sociétés et que la +grandeur de l'écart entre le taux des deux sexes varie elle-même selon +la nature du sexe le plus favorisé._ + +Les faits étant ainsi établis, il nous faut chercher à les expliquer. + + + + +II. + +L'immunité dont jouissent les gens mariés ne peut être attribuée qu'à +l'une des deux causes suivantes: + +Ou bien elle est due à l'influence du milieu domestique. Ce serait alors +la famille qui, par son action, neutraliserait le penchant au suicide ou +l'empêcherait d'éclore. + +Ou bien elle est due à ce qu'on peut appeler la sélection matrimoniale. +Le mariage, en effet, opère mécaniquement dans l'ensemble de la +population une sorte de triage. Ne se marie pas qui veut; on a peu de +chances de réussir à fonder une famille si l'on ne réunit certaines +qualités de santé, de fortune et de moralité. Ceux qui ne les ont pas, à +moins d'un concours exceptionnel de circonstances favorables, sont donc, +bon gré mal gré, rejetés dans la classe des célibataires qui se trouve +ainsi comprendre tout le déchet humain du pays. C'est là que se +rencontrent les infirmes, les incurables, les gens trop pauvres ou +notoirement tarés. Dès lors, si cette partie de la population est à ce +point inférieure à l'autre, il est naturel qu'elle témoigne de son +infériorité par une mortalité plus élevée, par une criminalité plus +considérable, enfin par une plus grande aptitude au suicide. Dans cette +hypothèse, ce ne serait donc pas la famille qui préserverait du suicide, +du crime ou de la maladie; le privilège des époux leur viendrait +simplement de ce que ceux-là seuls sont admis à la vie de famille qui +offrent déjà de sérieuses garanties de santé physique et morale. + +Bertillon paraît avoir hésité entre ces deux explications et les avoir +admises concurremment. Depuis, M. Letourneau, dans son _Évolution du +mariage et de la famille_[169], a catégoriquement opté pour la seconde. +Il se refuse à voir dans la supériorité incontestable de la population +mariée une conséquence et une preuve de la supériorité de l'état de +mariage. Il aurait moins précipité son jugement s'il n'avait pas aussi +sommairement observé les faits. + +Sans doute, il est assez vraisemblable que les gens mariés ont, en +général, une constitution physique et morale plutôt meilleure que les +célibataires. Il s'en faut, cependant, que la sélection matrimoniale ne +laisse arriver au mariage que l'élite de la population. Il est surtout +douteux que les gens sans fortune et sans position se marient +sensiblement moins que les autres. Ainsi qu'on l'a fait remarquer[170], +ils ont généralement plus d'enfants qu'on n'en a dans les classes +aisées. Si donc l'esprit de prévoyance ne met pas obstacle à ce qu'ils +accroissent leur famille au delà de toute prudence, pourquoi les +empêcherait-il d'en fonder une? D'ailleurs, des faits répétés prouveront +dans la suite que la misère n'est pas un des facteurs dont dépend le +taux social des suicides. Pour ce qui concerne les infirmes, outre que +bien des raisons font souvent passer sur leurs infirmités, il n'est pas +du tout prouvé que ce soit dans leurs rangs que se recrutent de +préférence les suicidés. Le tempérament organico-psychique qui +prédispose le plus l'homme à se tuer est la neurasthénie sous toutes ses +formes. Or, aujourd'hui, la neurasthénie passe plutôt pour une marque de +distinction que pour une tare. Dans nos sociétés raffinées, éprises des +choses de l'intelligence, les nerveux constituent presque une noblesse. +Seuls, les fous caractérisés sont exposés à se voir refuser l'accès du +mariage. Cette élimination restreinte ne suffit pas à expliquer +l'importante immunité des gens mariés[171]. + +En dehors de ces considérations un peu _a priori_, des faits nombreux +démontrent que la situation respective des mariés et des célibataires +est due à de tout autres causes. + +Si elle était un effet de la sélection matrimoniale, on devrait la voir +s'accuser dès que cette sélection commence à opérer, c'est-à-dire à +partir de l'âge où garçons et filles commencent à se marier. À ce +moment, on devrait constater un premier écart, qui irait ensuite en +croissant peu à peu à mesure que le triage s'effectue, c'est-à-dire à +mesure que les gens mariables se marient et cessent ainsi d'être +confondus avec cette tourbe qui est prédestinée par sa nature à former +la classe des célibataires irréductibles. Enfin, le maximum devrait être +atteint à l'âge où le bon grain est complètement séparé de l'ivraie, où +toute la population admissible au mariage y a été réellement admise, où +il n'y a plus parmi les célibataires que ceux qui sont irrémédiablement +voués à cette condition par leur infériorité physique ou morale. C'est +entre 30 et 40 ans que ce moment doit être placé; au delà on ne se marie +plus guère. + +Or, en fait, le coefficient de préservation évolue selon une tout autre +loi. Au point de départ, il est très souvent remplacé par un coefficient +d'aggravation. Les tout jeunes époux sont plus enclins au suicide que +les célibataires; il n'en serait pas ainsi s'ils portaient en eux-mêmes +et de naissance leur immunité. En second lieu, le maximum est réalisé +presque d'emblée. Dès le premier âge où la condition privilégiée des +gens mariés commence à s'affirmer (entre 20 et 25 ans), le coefficient +atteint un chiffre qu'il ne dépasse plus guère dans la suite. Or, à +cette période, il n'y a[172] que 148.000 époux contre 1.430.000 garçons, +et 626.000 épouses contre 1.049.000 filles (nombres ronds). Les +célibataires comprennent donc alors au milieu d'eux la majeure partie de +cette élite que l'on dit être appelée par ses qualités congénitales à +former plus tard l'aristocratie des époux; l'écart entre les deux +classes au point de vue du suicide devrait par conséquent être faible, +alors qu'il est déjà considérable. De même, à l'âge suivant (entre 25 et +30 ans), sur les 2 millions d'époux qui doivent apparaître entre 30 et +40 ans, il y en a plus d'un million qui ne sont pas encore mariés; et +pourtant, bien loin que le célibat bénéficie de leur présence dans ses +rangs, c'est alors qu'il fait la plus mauvaise figure. Jamais, pour ce +qui est du suicide, ces deux parties de la population ne sont aussi +distantes l'une de l'autre. Au contraire, entre 30 et 40 ans, alors que +la séparation est achevée, que la classe des époux a ses cadres à peu +près complets, le coefficient de préservation, au lieu d'arriver à son +apogée et d'exprimer ainsi que la sélection conjugale est elle-même +parvenue à son terme, subit une chute brusque et importante. Il passe, +pour les hommes, de 3,20 à 2,77; pour les femmes, la régression est +encore plus accentuée, 4,53 au lieu de 2,22, soit une diminution de 32 +%. + +D'autre part, ce triage, de quelque façon qu'il s'effectue, doit se +faire également pour les filles et pour les garçons; car les épouses ne +se recrutent pas d'une autre manière que les époux. Si donc la +supériorité morale des gens mariés est simplement un produit de la +sélection, elle doit être égale pour les deux sexes et, par suite, il en +doit être de même de l'immunité contre le suicide. Or, en réalité, les +époux sont en France sensiblement plus protégés que les épouses. Pour +les premiers, le coefficient de préservation s'élève jusqu'à 3,20, ne +descend qu'une seule fois au-dessous de 2,04 et oscille généralement +autour de 2,80, tandis que, pour les secondes, le _maximum_ ne dépasse +pas 2,22 (ou, au plus, 2,39[173]) et que le minimum est inférieur à +l'unité (0,98). Aussi est-ce à l'état de mariage que, chez nous, la +femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Voici, en effet, +quelle était, pendant les années 1887-91, la part de chaque sexe aux +suicides de chaque catégorie d'état civil: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| | PART DE CHAQUE SEXE | ++ +-------------------------+--------------------------+ +| | sur 100 suicides | sur 100 suicides | +| | de célibataires | de mariés | +| | de chaque âge. | de chaque âge. | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 20 à 25 ans.| 70 hommes. | 30 femmes. | 65 hommes.| 35 femmes. | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 25 à 30 " | 73 " | 27 " | 65 " | 35 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 30 à 40 " | 84 " | 16 " | 74 " | 26 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 40 à 50 " | 86 " | 14 " | 77 " | 23 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 50 à 60 " | 88 " | 12 " | 78 " | 22 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 60 à 70 " | 91 " | 9 " | 81 " | 19 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 70 à 80 " | 91 " | 9 " | 78 " | 22 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|Au delà. | 90 " | 10 " | 88 " | 12 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +*/ + +Ainsi, à chaque âge[174] la part des épouses aux suicides des mariés est +de beaucoup supérieure à la part des filles aux suicides des +célibataires. Ce n'est pas, assurément, que l'épouse soit plus exposée +que la fille; les tableaux XX et XXI prouvent le contraire. Seulement, +si elle ne perd pas à se marier, elle y gagne moins que l'époux. Mais +alors, si l'immunité est à ce point inégale, c'est que la vie de famille +affecte différemment la constitution morale des deux sexes. Ce qui +prouve même péremptoirement que cette inégalité n'a pas d'autre origine, +c'est qu'on la voit naître et grandir sous l'action du milieu +domestique. Le tableau XXI montre, en effet, qu'au point de départ le +coefficient de préservation est à peine différent pour les deux sexes +(2,93 ou 2 d'un côté, 2,40 de l'autre). Puis, peu à peu, la différence +s'accentue, d'abord parce que le coefficient des épouses croît moins +que celui des époux jusqu'à l'âge du maximum, et ensuite parce que la +décroissance en est plus rapide et plus importante[175]. Si donc il +évolue ainsi à mesure que l'influence de la famille se prolonge, c'est +qu'il en dépend. + +Ce qui est plus démonstratif encore, c'est que la situation relative des +sexes quant au degré de préservation dont jouissent les gens mariés +n'est pas la même dans tous les pays. Dans le grand-duché d'Oldenbourg, +ce sont les femmes qui sont favorisées et nous trouverons plus loin un +autre cas de la même inversion. Cependant, en gros, la sélection +conjugale se fait partout de la même manière. Il est donc impossible +qu'elle soit le facteur essentiel de l'immunité matrimoniale; car alors +comment produirait-elle des résultats opposés dans les différents pays? +Au contraire, il est très possible que la famille soit, dans deux +sociétés différentes, constituée de manière à agir différemment sur les +sexes. C'est donc dans la constitution du groupe familial que doit se +trouver la cause principale du phénomène que nous étudions. + +Mais, si intéressant que soit ce résultat, il a besoin d'être précisé; +car le milieu domestique est formé d'éléments différents. Pour chaque +époux, la famille comprend: 1° l'autre époux; 2° les enfants. Est-ce au +premier ou aux seconds qu'est due l'action salutaire qu'elle exerce sur +le penchant au suicide? En d'autres termes, elle est composée de deux +associations différentes: il y a le groupe conjugal d'une part, de +l'autre, le groupe familial proprement dit. Ces deux sociétés n'ont ni +les mêmes origines, ni la même nature, ni, par conséquent, selon toute +vraisemblance, les mêmes effets. L'une dérive d'un contrat et +d'affinités électives, l'autre d'un phénomène naturel, la consanguinité; +la première lie entre eux deux membres d'une même génération, la +seconde, une génération à la suivante; celle-ci est aussi vieille que +l'humanité, celle-là ne s'est organisée qu'à une époque relativement +tardive. Puisqu'elles diffèrent à ce point, il n'est pas certain _a +priori_ qu'elles concourent toutes deux à produire le fait que nous +cherchons à comprendre. En tout cas, si l'une et l'autre y contribuent, +ce ne saurait être ni de la même manière ni, probablement, dans la même +mesure. Il importe donc de chercher si l'une et l'autre y ont part et, +en cas d'affirmative, quelle est la part de chacune. + +On a déjà une preuve de la médiocre efficacité du mariage dans ce fait +que la nuptialité a peu changé depuis le commencement du siècle, alors +que le suicide a triplé. De 1821 à 1830, il y avait 7,8 mariages annuels +par 1.000 habitants, 8 de 1831 à 1850, 7,9 en 1851-60, 7,8 de 1861 à +1870, 8 de 1871 à 1880. Pendant ce temps, le taux des suicides par +million d'habitants passait de 54 à 180. De 1880 à 1888, la nuptialité a +légèrement fléchi (7,4 au lieu de 8), mais cette décroissance est sans +rapport avec l'énorme accroissement des suicides qui, de 1880 à 1887, +ont augmenté de plus de 16 %[176]. D'ailleurs, pendant la période +1865-88, la nuptialité moyenne de la France (7,7) est presque égale à +celle du Danemark (7,8) et de l'Italie (7,6); pourtant ces pays sont +aussi dissemblables que possible sous le rapport du suicide[177]. + +Mais nous avons un moyen beaucoup plus décisif de mesurer exactement +l'influence propre de l'association conjugale sur le suicide; c'est de +l'observer là où elle est réduite à ses seules forces, c'est-à-dire, +dans les ménages sans enfants. + +Pendant les années 1887-1891, un million d'époux sans enfants a donné +annuellement _644_ suicides[178]. Pour savoir dans quelle mesure l'état +de mariage, à lui seul et abstraction faite de la famille, préserve du +suicide, il n'y a qu'à comparer ce chiffre à celui que donnent les +célibataires du même âge moyen. C'est cette comparaison que notre +tableau XXI va nous permettre de faire, et ce n'est pas un des moindres +services qu'il nous rendra. L'âge moyen des hommes mariés était alors, +comme aujourd'hui, de 46 ans 8 mois 1/3. Un million de célibataires de +cet âge produit environ _975_ suicides. Or, 644 est à 975 comme 100 est +à 150, c'est-à-dire que les époux stériles ont un coefficient de +préservation de _1,5_ seulement; ils ne se tuent qu'un tiers de fois +moins que les célibataires du même âge. Il en est tout autrement quand +il existe des enfants. Un million d'époux avec enfants produisait +annuellement pendant cette même période _336_ suicides seulement. Ce +nombre est à _975_ comme 100 est à 290; c'est-à-dire que, quand le +mariage est fécond, le coefficient de préservation est presque doublé +(_2,90_ au lieu de _1,5_). + +La société conjugale n'est donc que pour une faible part dans l'immunité +des hommes mariés. Encore, dans le calcul précédent, avons-nous fait +cette part un peu plus grande qu'elle n'est en réalité. Nous avons +supposé, en effet, que les époux sans enfants ont le même âge moyen que +les époux en général, alors qu'ils sont certainement moins âgés. Car ils +comptent dans leurs rangs tous les époux les plus jeunes, qui n'ont pas +d'enfants, non parce qu'ils sont irrémédiablement stériles, mais parce +que, mariés trop récemment, ils n'ont pas encore eu le temps d'en avoir. +En moyenne, c'est seulement à 34 ans que l'homme a son premier +enfant[179], et pourtant c'est vers 28 ou 29 ans qu'il se marie, La +partie de la population mariée qui a de 28 à 34 ans se trouve donc +presque tout entière comprise dans la catégorie des époux sans enfants, +ce qui abaisse l'âge moyen de ces derniers; par suite, en l'estimant à +46 ans, nous l'avons certainement exagéré. Mais alors, les célibataires +auxquels il eût fallu les comparer ne sont pas ceux de 46 ans, mais de +plus jeunes qui, par conséquent, se tuent moins que les précédents. Le +coefficient de 1,5 doit donc être un peu trop élevé; si nous +connaissions exactement l'âge moyen des maris sans enfants, on verrait +que leur aptitude au suicide se rapproche de celle des célibataires plus +encore que ne l'indiquent les chiffres précédents. + +Ce qui montre bien, d'ailleurs, l'influence restreinte du mariage, c'est +que les veufs avec enfants sont encore dans une meilleure situation que +les époux sans enfants. Les premiers, en effet, donnent 937 suicides par +million. Or ils ont un âge moyen de 61 ans 8 mois et 1/3. Le taux des +célibataires du même âge (V. tableau XXI) est compris entre 1.434 et +1.768, soit environ 1.504. Ce nombre est à 937, comme 160 est à 100. Les +veufs, quand ils ont des enfants, ont donc un coefficient de +préservation d'au moins 1,6, supérieur par conséquent à celui des époux +sans enfants. Et encore, en le calculant ainsi, l'avons-nous plutôt +atténué qu'exagéré. Car les veufs qui ont de la famille ont certainement +un âge plus élevé que les veufs en général. En effet, parmi ces +derniers, sont compris tous ceux dont le mariage n'est resté stérile que +pour avoir été prématurément rompu, c'est-à-dire les plus jeunes. C'est +donc à des célibataires au-dessus de 62 ans (qui, en vertu de leur âge, +ont une plus forte tendance au suicide), que les veufs avec enfants +devraient être comparés. Il est clair que, de cette comparaison, leur +immunité ne pourrait ressortir que renforcée[180]. + +Il est vrai que ce coefficient de 1,6 est sensiblement inférieur à celui +des époux avec enfants, 2,9; la différence en moins est de 45 %. On +pourrait donc croire que, à elle seule, la société matrimoniale a plus +d'action que nous ne lui en avons reconnue, puisque, quand elle prend +fin, l'immunité de l'époux survivant est à ce point diminuée. Mais cette +perte n'est imputable que pour une faible part à la dissolution du +mariage. La preuve en est que, là où il n'y a pas d'enfants, le veuvage +produit de bien moindres effets. Un million de veufs sans enfants donne +1.258 suicides, nombre qui est à 1.504, contingent des célibataires de +62 ans, comme 100 est à 119. Le coefficient de préservation est donc +encore de 1,2 environ, peu au-dessous par conséquent de celui des époux +également sans enfants 1,5. Le premier de ces nombres n'est inférieur +au second que de 20 %. Ainsi, quand la mort d'un époux n'a d'autre +résultat que de rompre le lien conjugal, elle n'a pas sur la tendance au +suicide du veuf de bien fortes répercussions. Il faut donc que le +mariage, tant qu'il existe, ne contribue que faiblement à contenir cette +tendance, puisqu'elle ne s'accroît pas davantage quand il cesse d'être. + +Quant à la cause qui rend le veuvage relativement plus malfaisant quand +le ménage a été fécond, c'est dans la présence des enfants qu'il faut +aller la chercher. Sans doute, en un sens, les enfants rattachent le +veuf à la vie, mais, en même temps, ils rendent plus aiguë la crise +qu'il traverse. Car les relations conjugales ne sont plus seules +atteintes; mais, précisément parce qu'il existe cette fois une société +domestique, le fonctionnement en est entravé. Un rouage essentiel fait +défaut et tout le mécanisme en est déconcerté. Pour rétablir l'équilibre +troublé, il faudrait que l'homme remplît une double tâche et s'acquittât +de fonctions pour lesquelles il n'est pas fait. Voilà pourquoi il perd +tant des avantages dont il jouissait pendant la durée du mariage. Ce +n'est pas parce qu'il n'est plus marié, c'est parce que la famille dont +il est le chef est désorganisée. Ce n'est pas la disparition de +l'épouse, mais de la mère qui cause ce désarroi. + +Mais c'est surtout à propos de la femme que se manifeste avec éclat la +faible efficacité du mariage, quand il ne trouve pas dans les enfants +son complément naturel. Un million d'épouses sans enfants donne _221_ +suicides; un million de filles du même âge (entre 42 et 43 ans) _150_ +seulement. Le premier de ces nombres est au second comme 100 est à 67; +le coefficient de préservation tombe donc au-dessous de l'unité, il est +égal à _0,67_, c'est-à-dire qu'il y a, en réalité, aggravation. _Ainsi, +en France, les femmes mariées sans enfants se tuent moitié plus que les +célibataires du même sexe et du même âge._ Déjà, nous avions constaté +que, d'une manière générale, l'épouse profite moins de la vie de famille +que l'époux. Nous voyons maintenant quelle en est la cause; c'est que, +par elle-même, la société conjugale nuit à la femme et aggrave sa +tendance au suicide. + +Si, néanmoins, la généralité des épouses nous a paru jouir d'un +coefficient de préservation, c'est que les ménages stériles sont +l'exception et que, par conséquent, dans la majorité des cas, la +présence des enfants corrige et atténue la mauvaise action du mariage. +Encore celle-ci n'est-elle qu'atténuée. Un million de femmes avec +enfants donne _79_ suicides; si l'on rapproche ce chiffre de celui qui +exprime le taux des filles de 42 ans, soit _150_, on trouve que +l'épouse, alors même qu'elle est aussi mère, ne bénéficie que d'un +coefficient de préservation de _1,89_, inférieur par conséquent de 35 % +à celui des époux qui sont dans la même condition[181]. On ne saurait +donc, pour ce qui est du suicide, souscrire à cette proposition de +Bertillon: «Quand la femme entre sous la raison conjugale, elle gagne +plus que l'homme à cette association; mais elle déchoit nécessairement +plus que l'homme quand elle en sort[182]». + + +III. + +Ainsi l'immunité que présentent les gens mariés en général est due, tout +entière pour un sexe et en majeure partie pour l'autre, à l'action, non +de la société conjugale, mais de la société familiale. Cependant, nous +avons vu que, même s'il n'y a pas d'enfants, les hommes tout au moins +sont protégés dans le rapport de 1 à 1,5. Une économie de 50 suicides +sur 150 ou de 33 %, si elle est bien au-dessous de celle qui se produit +quand la famille est complète, n'est cependant pas une quantité +négligeable et il importe de comprendre quelle en est la cause. Est-elle +due aux bienfaits spéciaux que le mariage rendrait au sexe masculin, ou +bien n'est-elle pas plutôt un effet de la sélection matrimoniale? Car si +nous avons pu démontrer que cette dernière ne joue pas le rôle capital +qu'on lui a attribué, il n'est pas prouvé qu'elle soit sans aucune +influence. + +Un fait paraît même, au premier abord, devoir imposer cette hypothèse. +Nous savons que le coefficient de préservation des époux sans enfants +survit en partie au mariage; il tombe seulement de 1,5 à 1,2. Or, cette +immunité des veufs sans enfants ne saurait évidemment être attribuée au +veuvage qui, par lui-même, n'est pas de nature à diminuer le penchant au +suicide, mais ne peut, au contraire, que le renforcer. Elle résulte donc +d'une cause antérieure et qui, pourtant, ne paraît pas devoir être le +mariage puisqu'elle continue à agir alors même qu'il est dissous par la +mort de la femme. Mais alors, ne consisterait-elle pas dans quelque +qualité native des époux que la sélection conjugale ferait apparaître, +mais ne créerait pas? Comme elle existerait avant le mariage et en +serait indépendante, il serait tout naturel qu'elle durât plus que lui. +Si la population des mariés est une élite, il en est nécessairement de +même de celle des veufs. Il est vrai que cette supériorité congénitale a +de moindres effets chez ces derniers puisqu'ils sont protégés contre le +suicide à un moindre degré. Mais on conçoit que la secousse produite par +le veuvage puisse neutraliser en partie cette influence préventive et +l'empêcher de produire tous ses résultats. + +Mais, pour que cette explication pût être acceptée, il faudrait qu'elle +fût applicable aux deux sexes. On devrait donc trouver aussi chez les +femmes mariées quelques traces au moins de cette prédisposition +naturelle qui, toutes choses égales, les préserverait du suicide plus +que les célibataires. Or déjà, le fait que, en l'absence d'enfants, +elles se tuent plus que les filles du même âge, est assez peu +conciliable avec l'hypothèse qui les suppose dotées, dès la naissance, +d'un coefficient personnel de préservation. Cependant, on pourrait +encore admettre que ce coefficient existe pour la femme comme pour +l'homme, mais qu'il est totalement annulé pendant la durée du mariage +par l'action funeste que ce dernier exerce sur la constitution morale de +l'épouse. Mais, si les effets n'en étaient que contenus et masqués par +l'espèce de déchéance morale que subit la femme en entrant dans la +société conjugale, ils devraient réapparaître quand cette société se +dissout, c'est-à-dire au veuvage. On devrait voir alors la femme, +débarrassée du joug matrimonial qui la déprimait, ressaisir tous ses +avantages et affirmer enfin sa supériorité native sur celles de ses +congénères qui n'ont pu se faire admettre au mariage. En d'autres +termes, la veuve sans enfants devrait avoir, par rapport aux +célibataires, un coefficient de préservation qui se rapproche tout au +moins de celui dont jouit le veuf sans enfants. Or il n'en est rien. Un +million de veuves sans enfants fournit annuellement _322_ suicides; un +million de filles de 60 ans (âge moyen des veuves) en produit un nombre +compris entre 189 et 204, soit environ 196. Le premier de ces nombres +est au second comme 100 est à 60. Les veuves sans enfants ont donc un +coefficient au-dessous de l'unité, c'est-à-dire un coefficient +d'aggravation; il est égal à _0,60_, inférieur même légèrement à celui +des épouses sans enfants (0,67). Par conséquent, ce n'est pas le mariage +qui empêche ces dernières de manifester pour le suicide l'éloignement +naturel qu'on leur attribue. + +On répondra peut-être que ce qui empêche le complet rétablissement de +ces heureuses qualités dont le mariage aurait suspendu les +manifestations, c'est que le veuvage est pour la femme un état pire +encore. C'est, en effet, une idée très répandue que la veuve est dans +une situation plus critique que le veuf. On insiste sur les difficultés +économiques et morales contre lesquelles il lui faut lutter quand elle +est obligée de subvenir elle-même à son existence et, surtout, aux +besoins de toute une famille. On a même cru que cette opinion était +démontrée par les faits. Suivant Morselli[183], la statistique +établirait que la femme dans le veuvage serait moins éloignée de l'homme +pour l'aptitude au suicide que pendant le mariage; et comme, mariée, +elle est déjà plus rapprochée à cet égard du sexe masculin que quand +elle est célibataire, il en résulterait qu'il n'y a pas pour elle de +plus détestable condition. À l'appui de cette thèse, Morselli cite les +chiffres suivants qui ne se rapportent qu'à la France, mais qui, avec de +légères variantes, peuvent s'observer chez tous les peuples d'Europe: + +/* ++---------+-----------------------------+----------------------------+ +| | PART DE CHAQUE SEXE | PART DE CHAQUE SEXE | +| | sur 100 suicides de mariés. | sur 100 suicides de veufs. | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| ANNÉES. | Hommes. | Femmes. | Hommes. | Femmes. | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1871. | 79 % | 21 % | 71 % | 29 % | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1872. | 78 " | 22 " | 68 " | 32 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1873. | 79 " | 21 " | 69 " | 31 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1874. | 74 " | 26 " | 57 " | 43 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1875 | 81 " | 19 " | 77 " | 23 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1876. | 82 " | 18 " | 78 " | 22 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +*/ + +La part de la femme dans les suicides commis par les deux sexes à l'état +de veuvage semble être, en effet, beaucoup plus considérable que dans +les suicides de mariés. N'est-ce pas la preuve que le veuvage lui est +beaucoup plus pénible que ne lui était le mariage? S'il en est ainsi, il +n'y a rien d'étonnant à ce que, même une fois veuve, les bons effets de +son naturel soient, encore plus qu'avant, empêchés de se manifester. + +Malheureusement, cette prétendue loi repose sur une erreur de fait. +Morselli a oublié qu'il y avait partout deux fois plus de veuves que de +veufs. En France, en nombres ronds, il y a deux millions des premières +pour un million seulement des seconds. En Prusse, d'après le recensement +de 1890, on trouve 450.000 pour les uns et 1.319.000 pour les autres; en +Italie, 571.000 d'une part et 1.322.000 de l'autre. Dans ces conditions, +il est tout naturel que la contribution des veuves soit plus élevée que +celle des épouses qui, elles, sont évidemment en nombre égal aux époux. +Si l'on veut que la comparaison comporte quelque enseignement, il faut +ramener à l'égalité les deux populations. Mais si l'on prend cette +précaution, on obtient des résultats contraires à ceux qu'a trouvés +Morselli. À l'âge moyen des veufs, c'est-à-dire à 60 ans, un million +d'épouses donne 154 suicides et un million d'époux 577. La part des +femmes est donc de _21_ %. Elle diminue sensiblement dans le veuvage. En +effet, un million de veuves donne 210 cas, un million de veufs 1.017; +d'où il suit que, sur 100 suicides de veufs des deux sexes, les femmes +n'en comptent que 17. Au contraire, la part des hommes s'élève de 79 à +83 %. Ainsi, en passant du mariage au veuvage, l'homme perd plus que la +femme, puisqu'il ne conserve pas certains des avantages qu'il devait à +l'état conjugal. Il n'y a donc aucune raison de supposer que ce +changement de situation soit moins laborieux et moins troublant pour lui +que pour elle; c'est l'inverse qui est la vérité. On sait, d'ailleurs, +que la mortalité des veufs dépasse de beaucoup celle des veuves; il en +est de même de leur nuptialité. Celle des premiers est, à chaque âge, +trois ou quatre fois plus forte que celle des garçons, tandis que celle +des secondes n'est que légèrement supérieure à celle des filles. La +femme met donc autant de froideur à convoler en secondes noces que +l'homme y met d'ardeur[184]. Il en serait autrement si sa condition de +veuf lui était à ce point légère et si la femme, au contraire, avait à +la supporter autant de mal qu'on a dit[185]. + +Mais s'il n'y a rien dans le veuvage qui paralyse spécialement les dons +naturels qu'aurait la femme par cela seul qu'elle est une élue du +mariage, et s'ils ne témoignent alors de leur présence par aucun signe +appréciable, tout motif manque pour supposer qu'ils existent. +L'hypothèse de la sélection matrimoniale ne s'applique donc pas du tout +au sexe féminin. Rien n'autorise à penser que la femme appelée au +mariage possède une constitution privilégiée qui la prémunisse dans une +certaine mesure, contre le suicide. Par conséquent, la même supposition +est tout aussi peu fondée en ce qui concerne l'homme. Ce coefficient de +1,5 dont jouissent les époux sans enfants ne vient pas de ce qu'ils sont +recrutés dans les parties les plus saines de la population; ce ne peut +donc être qu'un effet du mariage. Il faut admettre que la société +conjugale, si désastreuse pour la femme, est, au contraire, même en +l'absence d'enfants, bienfaisante à l'homme. Ceux qui y entrent ne +constituent pas une aristocratie de naissance; ils n'apportent pas tout +fait, dans le mariage, un tempérament qui les détourne du suicide, mais +ils acquièrent ce tempérament en vivant de la vie conjugale. Du moins, +s'ils ont quelques prérogatives naturelles, elles ne peuvent être que +très vagues et indéterminées; car elles restent sans effet, jusqu'à ce +que certaines autres conditions soient données. Tant il est vrai que le +suicide dépend principalement, non des qualités congénitales des +individus, mais de causes qui leur sont extérieures et qui les dominent! + +Cependant, une dernière difficulté reste à résoudre. Si ce coefficient +de 1,5, indépendant de la famille, est dû au mariage, d'où vient qu'il +lui survit et se retrouve au moins sous une forme atténuée (1,2) chez le +veuf sans enfants? Si l'on rejette la théorie de la sélection +matrimoniale qui rendait compte de cette survivance, comment la +remplacer? + +Il suffit de supposer que les habitudes, les goûts, les tendances +contractées pendant le mariage ne disparaissent pas une fois qu'il est +dissous et rien n'est plus naturel que cette hypothèse. Si donc l'homme +marié, alors même qu'il n'a pas d'enfants, éprouve pour le suicide un +éloignement relatif, il est inévitable qu'il garde quelque chose de ce +sentiment quand il se trouve veuf. Seulement, comme le veuvage ne va pas +sans un certain ébranlement moral et que, comme nous le montrerons plus +loin, toute rupture d'équilibre pousse au suicide, ces dispositions ne +se maintiennent qu'affaiblies. Inversement, mais pour la même raison, +puisque l'épouse stérile se tue plus que si elle était restée fille, +elle conserve, une fois veuve, cette plus forte inclination, même un peu +renforcée à cause du trouble et de la désadaptation qu'apporte toujours +avec lui le veuvage. Seulement, comme les mauvais effets que le mariage +avait pour elle lui rendent ce changement d'état plus facile, cette +aggravation est très légère. Le coefficient s'abaisse seulement de +quelques centièmes (0,60 au lieu de 0,67)[186]. + +Cette explication est confirmée par ce fait qu'elle n'est qu'un cas +particulier d'une proposition plus générale qui peut se formuler ainsi: +_Dans une même société, la tendance au suicide, à l'état de veuvage, +est, pour chaque sexe, fonction de la tendance, au suicide qu'a le même +sexe à l'état de mariage._ Si l'époux est fortement préservé, le veuf +l'est aussi, quoique, bien entendu, dans une moindre mesure; si le +premier n'est que faiblement détourné du suicide, le second ne l'est pas +ou ne l'est que très peu. Pour s'assurer de l'exactitude de ce théorème, +il suffit de se reporter aux tableaux XX et XXI et aux conclusions qui +en ont été déduites. Nous y avons vu qu'un sexe est toujours plus +favorisé que l'autre dans le mariage comme dans le veuvage. Or, celui +des deux qui est privilégié par rapport à l'autre dans la première de +ces conditions conserve son privilège dans la seconde. En France, les +époux ont un plus fort coefficient de préservation que les épouses; +celui des veufs est également plus élevé que celui des veuves. À +Oldenbourg, c'est l'inverse qui a lieu parmi les gens mariés: la femme +jouit d'une immunité plus importante que l'homme. La même inversion se +reproduit entre veufs et veuves. + +Mais comme ces deux seuls cas pourraient justement passer pour une +preuve insuffisante et que, d'autre part, les publications statistiques +ne nous donnent pas les éléments nécessaires pour vérifier notre +proposition dans d'autres pays, nous avons eu recours au procédé suivant +afin d'étendre le champ de nos comparaisons: nous avons calculé +séparément le taux des suicides, pour chaque groupe d'âge et d'état +civil, dans le département de la Seine d'une part, dans le reste des +départements réunis ensemble, de l'autre. Les deux groupes sociaux, +ainsi isolés l'un de l'autre, sont assez différents pour qu'il y ait +lieu de s'attendre à ce que la comparaison en soit instructive. Et en +effet, la vie de famille y agit très différemment sur le suicide (V. +tableau XXII). + +Tableau XXII + +_Comparaison du taux des suicides par million d'habitants de chaque +groupe d'âge et d'état civil dans la Seine et en province (1889-1891)._ + +/* ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| HOMMES (Province). | COEFFICIENTS | +| | de préservation par rapport | +| | aux célibataires. | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Ages. |Célibataires.| Époux.| Veufs.| des | des | +| | | | | époux. | veufs. | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|15-20. | 100 | 400 | | 0,25 | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|20-25 | 214 | 95 | 153 | 2,25 | 1,39 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|25-30 | 365 | 103 | 373 | 3,54 | 0,97 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|30-40 | 590 | 202 | 511 | 2,92 | 1,15 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|40-50 | 976 | 295 | 633 | 3,30 | 1,54 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|50-60 | 1.445 | 470 | 852 | 3,07 | 1,69 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|60-70 | 1.790 | 582 | 1.047 | 3,07 | 1,70 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|70-80 | 2.000 | 664 | 1.252 | 3,01 | 1,59 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Au delà.| 1,458 | 762 | 1.129 | 1,91 | 1,29 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Moyennes des coeff. de préservation. | 2,88 | 1,45 | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| FEMMES (Province). | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Ages. |Célibataires.|Épouses|Veuves.| des | des | +| | | | | épouses. | veuves. | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|15-20. | 67 | 36 | 375 | 1,86 | 0,17 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|20-25 | 95 | 52 | 76 | 1,82 | 1,25 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|25-30 | 122 | 64 | 156 | 1,90 | 0,78 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|30-40 | 101 | 74 | 174 | 1,36 | 0,58 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|40-50 | 147 | 95 | 149 | 1,54 | 0,98 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|50-60 | 178 | 136 | 174 | 1,30 | 1,02 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|60-70 | 163 | 142 | 221 | 1,14 | 0,73 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|70-80 | 200 | 191 | 233 | 1,04 | 0,85 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Au delà.| 160 | 108 | 221 | 1,48 | 0,72 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Moyennes des coeff. de préservation. | 1,49 | 0,78 | ++--------------------------------------+---------------+-------------+ +| HOMMES (Seine). | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|15-20. | 280 |2.000 | | 0,14 | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|20-25. | 487 | 128 | | 3,80 | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|25-30. | 599 | 298 | 714 | 2,01 | 0,83 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|30-40 | 869 | 436 | 912 | 1,99 | 0,95 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|40-50 | 985 | 808 | 1.459 | 1,21 | 0,67 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|50-60 | 1.367 |1.152 | 2.321 | 1,18 | 0,58 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|60-70 | 1.500 |1.559 | 2.902 | 0,96 | 0,51 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|70-80 | 1.783 |1.741 | 2.082 | 1,02 | 0,85 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Au delà.| 1.923 |1.111 | 2.089 | 1,73 | 0,92 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Moyennes des coeff. de préservation. | 1,56 | 0,75 | ++--------------------------------------+---------------+-------------+ +| FEMMES (Seine). | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|15-20. | 224 | | | | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|20-25. | 196 | 64 | | 3,06 | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|25-30. | 328 | 103 | 296 | 3,18 | 1,10 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|30-40 | 281 | 156 | 373 | 1,80 | 0,75 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|40-50 | 357 | 217 | 289 | 1,64 | 1,23 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|50-60 | 456 | 353 | 410 | 1,29 | 1,11 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|60-70 | 515 | 471 | 637 | 1,09 | 0,80 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|70-80 | 326 | 677 | 464 | 0,48 | 0,70 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Au delà.| 508 | 277 | 591 | 1,83 | 0,85 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Moyennes des coeff. de préservation. | 1,79 | 0,93 | ++------------------------------------------------------+-------------+ +*/ + +Dans les départements, l'époux est beaucoup plus préservé que l'épouse. +Le coefficient du premier ne descend que quatre fois au-dessous de +3[187], tandis que celui de la femme n'atteint jamais 2; la moyenne est, +dans un cas, de 2,88, dans l'autre, de 1,49. Dans la Seine, c'est +l'inverse; le coefficient est en moyenne pour les époux de 1,56 +seulement, tandis qu'il est pour les épouses de 1,79[188]. Or on +retrouve exactement la même inversion entre veufs et veuves. En +province, le coefficient moyen des veufs est élevé (1,45), celui des +veuves est bien inférieur (0,78). Dans la Seine, au contraire, c'est le +second qui l'emporte, il s'élève à 0,93, tout près de l'unité, tandis +que l'autre tombe à 0,75. _Ainsi, quel que soit le sexe favorisé, le +veuvage suit régulièrement le mariage._ + +Il y a plus, si Ton cherche selon quel rapport le coefficient des époux +varie d'un groupe social à l'autre et si l'on fait ensuite la même +recherche pour les veufs, on trouve les surprenants résultats qui +suivent: + +/* +Coefficient des époux de province 2,88 +---------------------------------------- = ---- = 1,84 +Coefficient des époux de la Seine 1,56 + +Coefficient des veufs de province 1,43 +---------------------------------------- = ---- = 1,93 +Coefficient des veufs de la Seine 0,75 +*/ + +et pour les femmes: + +/* +Coefficient des épouses de la Seine 1,79 +---------------------------------------- = ---- = 1,20 +Coefficient des épouses de province 1,49 + +Coefficient des veuves de la Seine 0,93 +---------------------------------------- = ---- = 1,19 +Coefficient des veuves de province 0,78 +*/ + +Les rapports numériques sont, pour chaque sexe, égaux à quelques +centièmes d'unité près; pour les femmes, l'égalité est même presque +absolue. Ainsi, non seulement quand le coefficient des époux s'élève ou +s'abaisse, celui des veufs fait de même, mais encore il croît ou décroît +exactement dans la même mesure. Ces relations peuvent même être +exprimées sous une forme plus démonstrative encore de la loi que nous +avons énoncée. Elles impliquent, en effet, que, partout, quel que soit +le sexe, le veuvage diminue l'immunité des époux suivant un rapport +constant: + +/* +Époux de province 2,88 Époux de la Seine 1,56 +------------------- = ---- = 1,98 ------------------- = ---- = 2,0 +Veufs de province 1,45 Veufs de la Seine 0,75 + +Épouses de province 1,49 Épouses de la Seine 1,79 +------------------- = ---- = 1,91 ------------------- = ---- = 1,92 +Veuves de province 0,78 Veuves de la Seine 0,93 +*/ + +Le coefficient des veufs est environ la moitié de celui des époux. Il +n'y a donc aucune exagération à dire que l'aptitude des veufs pour le +suicide est fonction de l'aptitude correspondante des gens mariés; en +d'autres termes, la première est, en partie, une conséquence de la +seconde. Mais alors, puisque le mariage, même en l'absence d'enfants, +préserve le mari, il n'est pas surprenant que le veuf garde quelque +chose de cette heureuse disposition. + +En même temps qu'il résout la question que nous nous étions posée, ce +résultat jette quelque lumière sur la nature du veuvage. Il nous +apprend, en effet, que le veuvage n'est pas par lui-même une condition +irrémédiablement mauvaise. Il arrive très souvent qu'il vaut mieux que +le célibat. La vérité, c'est que la constitution morale des veufs et des +veuves n'a rien de spécifique, mais dépend de celle des gens mariés du +même sexe et dans le même pays. Elle n'en est que le prolongement. +Dites-moi comment, dans une société donnée, le mariage et la vie de +famille affectent hommes et femmes, je vous dirai ce qu'est le veuvage +pour les uns et pour les autres. Il se trouve donc, par une heureuse +compensation, que si, là où le mariage et la société domestique sont en +bon état, la crise qu'ouvre le veuvage est plus douloureuse, on est +mieux armé pour y faire face; inversement, elle est moins grave quand la +constitution matrimoniale et familiale laisse davantage à désirer, mais, +en revanche, on est moins bien trempé pour y résister. Ainsi, dans les +sociétés où l'homme profite de la famille plus que la femme, il souffre +plus qu'elle quand il reste seul, mais, en même temps, il est mieux en +état de supporter cette souffrance, parce que les salutaires influences +qu'il a subies l'ont rendu plus réfractaire aux résolutions désespérées. + +IV. + +Le tableau suivant résume les faits qui viennent d'être établis[189]. + +_Influence de la famille sur le suicide dans chaque sexe._ + +/* ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| HOMMES | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| | TAUX | COEFFICIENT | +| |des suicides.| de préservation | +| | | par rapport | +| | |aux célibataires.| ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Célibataires de 45 ans.| 975 | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Époux avec enfants. | 336 | 2,9 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Époux sans enfants. | 644 | 1,5 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| | | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Célibataires de 60 ans.| 1.504 | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Veufs avec enfants. | 937 | 1,6 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Veufs sans enfants | 1,258 | 1,2 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| FEMMES | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| | TAUX | COEFFICIENT | +| |des suicides.| de préservation | +| | | par rapport | +| | |aux célibataires.| ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Filles de 42 ans. | 150 | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Épouses avec enfants. | 79 | 1,89 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Épouses sans enfants. | 221 | 0,67 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| | | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Filles de 60 ans. | 196 | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Veuves avec enfants. | 186 | 1,06 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Veuves sans enfants. | 322 | 0,60 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +*/ + +Il ressort de ce tableau et des remarques qui précèdent que le mariage a +bien sur le suicide une action préservatrice qui lui est propre. Mais +elle est très restreinte et, de plus, elle ne s'exerce qu'au profit d'un +seul sexe. Quelque utile qu'il ait été d'en établir l'existence--et on +comprendra mieux cette utilité dans un prochain chapitre[190]--il reste +que le facteur essentiel de l'immunité des gens mariés est la famille, +c'est-à-dire le groupe complet formé par les parents et les enfants. +Sans doute, comme les époux en sont membres, ils contribuent eux aussi, +pour leur part, à produire ce résultat, seulement ce n'est pas comme +mari ou comme femme, mais comme père ou comme mère, comme fonctionnaires +de l'association familiale. Si la disparition de l'un d'eux accroît les +chances que l'autre a de se tuer, ce n'est pas parce que les liens qui +les unissaient personnellement l'un à l'autre sont rompus, mais parce +qu'il en résulte un bouleversement de la famille dont le survivant subit +le contrecoup. Nous réservant d'étudier plus loin l'action spéciale du +mariage, nous dirons donc que la société domestique, tout comme la +société religieuse, est un puissant préservatif contre le suicide. + +Cette préservation est même d'autant plus complète que la famille est +plus dense, c'est-à-dire comprend un plus grand nombre d'éléments. + +Cette proposition a été déjà énoncée et démontrée par nous dans un +article de la _Revue philosophique_ paru en novembre 1888. Mais +l'insuffisance des données statistiques qui étaient alors à notre +disposition ne nous permit pas d'en faire la preuve avec toute la +rigueur que nous eussions souhaitée. En effet, nous ignorions quel était +l'effectif moyen des ménages de famille, tant dans la France en général +que dans chaque département. Nous avions donc dû supposer que la densité +familiale dépendait uniquement du nombre des enfants, et encore, ce +nombre lui-même n'étant pas indiqué par le recensement, il nous fallut +l'estimer d'une manière indirecte en nous servant de ce qu'on appelle en +démographie le croît physiologique, c'est-à-dire l'excédent annuel des +naissances sur mille décès. Sans doute, cette substitution n'était pas +irrationnelle, car, là où le croît est élevé, les familles, en général, +ne peuvent guère manquer d'être denses. Cependant, la conséquence n'est +pas nécessaire et, souvent, elle ne se produit pas. Là où les enfants +ont l'habitude de quitter leurs parents tôt, soit pour émigrer, soit +pour aller fonder des établissements à part, soit pour tout autre cause, +la densité de la famille n'est pas en rapport avec leur nombre. En fait, +la maison peut être déserte, quelque fécond qu'ait été le ménage. C'est +ce qui arrive et dans les milieux cultivés, où l'enfant est envoyé très +jeune au dehors pour faire ou pour achever son éducation, et dans les +régions misérables, où une dispersion prématurée est rendue nécessaire +par les difficultés de l'existence. Inversement, malgré une natalité +médiocre, la famille peut comprendre un nombre suffisant ou même élevé +d'éléments, si les célibataires adultes ou même les enfants mariés +continuent à vivre avec leurs parents et à former une seule et même +société domestique. Pour toutes ces raisons, on ne peut mesurer avec +quelque exactitude la densité relative des groupes familiaux que si l'on +sait quelle en est la composition effective. + +Le dénombrement de 1886, dont les résultats n'ont été publiés qu'à la +fin de 1888, nous l'a fait connaître. Si donc, d'après les indications +que nous y trouvons, on recherche quel rapport il y a, dans les +différents départements français, entre le suicide et l'effectif moyen +des familles, on trouve les résultats suivants: + +/* ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +| | SUICIDES | EFFECTIF MOYEN | +| | par million | des ménages | +| | d'habitants | de famille | +| | (1878-1887). | pour 100 ménages | +| | | (1886). | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|1er groupe (11 départements). | De 430 à 380. | 347 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|2e --- (6 départements). | De 300 à 240 | 360 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|3e --- (15 départements). | De 230 à 180 | 376 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|4e --- (18 départements). | De 170 à 130 | 393 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|5e --- (26 départements). | De 120 à 80 | 418 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|6e --- (10 départements). | De 70 à 30 | 434 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +*/ + +À mesure que les suicides diminuent, la densité familiale s'accroît +régulièrement. + +Si, au lieu de comparer des moyennes, nous analysons le contenu de +chaque groupe, nous ne trouvons rien qui ne confirme cette conclusion. +En effet, pour la France entière, l'effectif moyen est de 39 personnes +par 10 familles. Si donc, nous cherchons combien il y a de départements +au-dessus ou au-dessous de la moyenne dans chacune de ces 6 classes, +nous trouverons qu'elles sont ainsi composées: + +/* ++-------------------+------------------------------------------------+ +| | DANS CHAQUE GROUPE COMBIEN | +| | de départements % sont | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +| |Au-dessous de l'effectif|Au-dessus de l'effectif| +| | moyen. | moyen. | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|1er groupe. | 100 % | 0 % | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|2e --- . | 84 " | 16 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|3e --- . | 60 " | 30 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|4e --- . | 33 " | 63 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|5e --- . | 19 " | 81 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|6e --- . | 0 " | 100 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +*/ + +Le groupe qui compte le plus de suicides ne comprend que des +départements où l'effectif de la famille est au-dessous de la moyenne. +Peu à peu, de la manière la plus régulière, le rapport se renverse +jusqu'à ce que l'inversion devienne complète. Dans la dernière classe, +où les suicides sont rares, tous les départements ont une densité +familiale supérieure à la moyenne. + +Les deux cartes (V. ci-dessous) ont, d'ailleurs, la même configuration +générale. La région où les familles ont la moindre densité a +sensiblement les mêmes limites que la zone suicidogène. Elle occupe, +elle aussi, le Nord et l'Est et s'étend jusqu'à la Bretagne d'un côté, +jusqu'à la Loire de l'autre. Au contraire, dans l'Ouest et dans le Sud, +où les suicides sont peu nombreux, la famille a généralement un effectif +élevé. Ce rapport se retrouve même dans certains détails. Dans la +région septentrionale, on remarque deux départements qui se +singularisent par leur médiocre aptitude au suicide, c'est le Nord et le +Pas-de-Calais, et le fait est d'autant plus surprenant que le Nord est +très industriel et que la grande industrie favorise le suicide. Or la +même particularité se retrouve sur l'autre carte. Dans ces deux +départements, la densité familiale est élevée, tandis qu'elle est très +basse dans tous les départements voisins. Au Sud, nous retrouvons sur +les deux cartes la même tache sombre formée par les Bouches-du-Rhône, le +Var et les Alpes-Maritimes, et, à l'Ouest, la même tache claire formée +par la Bretagne. Les irrégularités sont l'exception et elles ne sont +jamais bien sensibles; étant donnée la multitude de facteurs qui peuvent +affecter un phénomène de cette complexité, une coïncidence aussi +générale est significative. + +[Illustration: + +PLANCHE IV. + +SUICIDES ET DENSITÉ FAMILIALE. ] + +La même relation inverse se retrouve dans la manière dont ces deux +phénomènes ont évolué dans le temps. Depuis 1826, le suicide ne cesse de +s'accroître et la natalité de diminuer. De 1821 à 1830, elle était +encore de 308 naissances par 10.000 habitants; elle n'était plus que de +240 pendant la période 1881-88 et, dans l'intervalle, la décroissance a +été ininterrompue. En même temps, on constate une tendance de la famille +à se fragmenter et à se morceler de plus en plus. De 1856 à 1886, le +nombre des ménages s'est accru de 2 millions en chiffres ronds; il est +passé, par une progression régulière et continue, de 8.796.276 à +10.662.423. Et pourtant, pendant le même intervalle de temps, la +population n'a augmenté que de deux millions d'individus. C'est donc que +chaque famille compte un plus petit nombre de membres[191]. + +Ainsi, les faits sont loin de confirmer la conception courante, d'après +laquelle le suicide serait dû surtout aux charges de la vie, puisqu'il +diminue, au contraire, à mesure que ces charges augmentent. Voilà une +conséquence du malthusianisme que ne prévoyait pas son inventeur. Quand +il recommandait de restreindre l'étendue des familles, c'était dans la +pensée que cette restriction était, au moins dans certains cas, +nécessaire au bien-être général. Or, en réalité, c'est si bien une +source de mal-être, qu'elle diminue chez l'homme le désir de vivre. Loin +que les familles denses soient une sorte de luxe dont on peut se passer +et que le riche seul doive s'offrir, c'est, au contraire, le pain +quotidien sans lequel on ne peut subsister. Si pauvre qu'on soit, et +même au seul point de vue de l'intérêt personnel, c'est le pire des +placements que celui qui consiste à transformer en capitaux une partie +de sa descendance. + +Ce résultat concorde avec celui auquel nous étions précédemment arrivés. +D'où vient, en effet, que la densité de la famille ait sur le suicide +cette influence? On ne saurait, pour répondre à la question, faire +intervenir le facteur organique; car si la stérilité absolue est surtout +un produit de causes physiologiques, il n'en est pas de même de la +fécondité insuffisante qui est le plus souvent volontaire et qui tient à +un certain état de l'opinion. De plus, la densité familiale, telle que +nous l'avons évaluée, ne dépend pas exclusivement de la natalité; nous +avons vu que, là où les enfants sont peu nombreux, d'autres éléments +peuvent en tenir lieu et, inversement, que leur nombre peut rester sans +effet s'ils ne participent pas effectivement et avec suite à la vie du +groupe. Aussi n'est-ce pas davantage aux sentiments _sui generis_ des +parents pour leurs descendants immédiats qu'il faut attribuer cette +vertu préservatrice. Du reste, ces sentiments eux-mêmes, pour être +efficaces, supposent un certain état de la société domestique. Ils ne +peuvent être puissants si la famille est désintégrée. C'est donc parce +que la manière dont elle fonctionne varie suivant qu'elle est plus ou +moins dense, que le nombre des éléments dont elle est composée affecte +le penchant au suicide. + +C'est que, en effet, la densité d'un groupe ne peut pas s'abaisser sans +que sa vitalité diminue. Si les sentiments collectifs ont une énergie +particulière, c'est que la force avec laquelle chaque conscience +individuelle les éprouve retentit dans toutes les autres et +réciproquement. L'intensité à laquelle ils atteignent dépend donc du +nombre des consciences qui les ressentent en commun. Voilà pourquoi, +plus une foule est grande, plus les passions qui s'y déchaînent sont +susceptibles d'être violentes. Par conséquent, au sein d'une famille peu +nombreuse, les sentiments, les souvenirs communs ne peuvent pas être +très intenses; car il n'y a pas assez de consciences pour se les +représenter et les renforcer en les partageant. Il ne saurait s'y former +de ces fortes traditions qui servent de liens entre les membres d'un +même groupe, qui leur survivent même et rattachent les unes aux autres +les générations successives. D'ailleurs, de petites familles sont +nécessairement éphémères; et, sans durée, il n'y a pas de société qui +puisse être consistante. Non seulement les états collectifs y sont +faibles, mais ils ne peuvent être nombreux; car leur nombre dépend de +l'activité avec laquelle les vues et les impressions s'échangent, +circulent d'un sujet à l'autre, et, d'autre part, cet échange lui-même +est d'autant plus rapide qu'il y a plus de gens pour y participer. Dans +une société suffisamment dense, cette circulation est ininterrompue; car +il y a toujours des unités sociales en contact, tandis que, si elles +sont rares, leurs relations ne peuvent être qu'intermittentes et il y a +des moments où la vie commune est suspendue. De même, quand la famille +est peu étendue, il y a toujours peu de parents ensemble; la vie +domestique est donc languissante et il y a des moments où le foyer est +désert. + +Mais dire d'un groupe qu'il a une moindre vie commune qu'un autre, c'est +dire aussi qu'il est moins fortement intégré; car l'état d'intégration +d'un agrégat social ne fait que refléter l'intensité de la vie +collective qui y circule. Il est d'autant plus un et d'autant plus +résistant que le commerce entre ses membres est plus actif et plus +continu. La conclusion à laquelle nous étions arrivé peut donc être +complétée ainsi: de même que la famille est un puissant préservatif du +suicide, elle en préserve d'autant mieux qu'elle est plus fortement +constituée[192]. + + + + +V. + + +Si les statistiques n'étaient pas aussi récentes, il serait facile de +démontrer à l'aide de la même méthode que cette loi s'applique aux +sociétés politiques. L'histoire nous apprend, en effet, que le suicide, +qui est généralement rare dans les sociétés jeunes[193], en voie +d'évolution et de concentration, se multiplie au contraire à mesure +qu'elles se désintègrent. En Grèce, à Rome, il apparaît dès que la +vieille organisation de la cité est ébranlée et les progrès qu'il y a +faits marquent les étapes successives de la décadence. On signale le +même fait dans l'empire ottoman. En France, à la veille de la +Révolution, le trouble dont était travaillée la société par suite de la +décomposition de l'ancien système social se traduisit par une brusque +poussée de suicides dont nous parlent les auteurs du temps[194]. + +Mais, en dehors de ces renseignements historiques, la statistique du +suicide, quoiqu'elle ne remonte guère au delà des soixante-dix dernières +années, nous fournit de cette proposition quelques preuves qui ont sur +les précédentes l'avantage d'une plus grande précision. + +On a parfois écrit que les grandes commotions politiques multipliaient +les suicides. Mais Morselli a bien montré que les faits contredisent +cette opinion. Toutes les révolutions qui ont eu lieu en France au cours +de ce siècle ont diminué le nombre des suicides au moment où elles se +sont produites. En 1830, le total des cas tombe de 1904, en 1829, à +1756, soit une diminution brusque de près de 10 %. En 1848, la +régression n'est pas moins importante; le montant annuel passe de 3.647 +à 3.301. Puis, pendant les années 1848-49, la crise qui vient d'agiter +la France fait le tour de l'Europe; partout, les suicides baissent, et +la baisse est d'autant plus sensible que la crise a été plus grave et +plus longue. C'est ce que montre le tableau suivant: + +/* ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +| | DANEMARK. | PRUSSE. | BAVIÈRE. | SAXE | AUTRICHE. | +| | | | | ROYALE. | | ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +| 1847. | 345 | 1.852 | 217 | | 611 (en 1846) | ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +| 1848. | 305 | 1.649 | 215 | 398 | | ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +| 1849. | 337 | 1.527 | 189 | 328 | 452 | ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +*/ + + + +En Allemagne, l'émotion a été beaucoup plus vive qu'en Danemark et la +lutte plus longue même qu'en France où, sur-le-champ, un gouvernement +nouveau se constitua; aussi la diminution, dans les États allemands, se +prolonge-t-elle jusqu'en 1849. Elle est, par rapport à cette dernière +année de 13 % en Bavière, de 18 % en Prusse; en Saxe, en une seule +année, de 1848 à 1849, elle est de 18 % également. + +En 1851, le même phénomène ne se reproduit pas en France, non plus qu'en +1852. Les suicides restent stationnaires. Mais, à Paris, le coup d'État +produit son effet accoutumé; quoiqu'il ait été accompli en décembre, le +chiffre des suicides tombe de 483 en 1851 à 446 en 1852 (-8 %) et, en +1853, ils restent encore à 463[195]. Ce fait tendrait à prouver que +cette révolution gouvernementale a beaucoup plus ému Paris que la +province, qu'elle semble avoir laissée presque indifférente. D'ailleurs, +d'une manière générale, l'influence de ces crises est toujours plus +sensible dans la capitale que dans les départements. En 1830, à Paris, +la décroissance a été de 13 % (269 cas au lieu de 307 l'année précédente +et de 359 l'année suivante); en 1848, de 32 % (481 cas au lieu de +698)[196]. + +De simples crises électorales, pour peu qu'elles aient d'intensité, ont +parfois le même résultat. C'est ainsi que, en France, le calendrier des +suicides porte la trace visible du coup d'État parlementaire du 16 mai +1877 et de l'effervescence qui en est résultée, ainsi que des élections +qui, en 1889, mirent fin à l'agitation boulangiste. Pour en avoir la +preuve, il suffit de comparer la distribution mensuelle des suicides +pendant ces deux années à celle des années les plus voisines. + +/* ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +| | 1876. | 1877. | 1878. | 1888. | 1889. | 1890. | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Mai. | 604 | 649 | 717 | 924 | 919 | 819 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Juin. | 662 | 692 | 682 | 851 | 829 | 822 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Juillet. | 625 | 540 | 693 | 825 | 818 | 888 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Août. | 482 | 496 | 547 | 786 | 694 | 734 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Septembre.| 394 | 378 | 512 | 673 | 597 | 720 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Octobre. | 464 | 423 | 468 | 603 | 648 | 675 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Novembre. | 400 | 413 | 415 | 589 | 618 | 571 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Décembre. | 389 | 386 | 335 | 574 | 482 | 475 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +*/ + +Pendant les premiers mois de 1877, les suicides sont supérieurs à ceux +de 1876 (1.945 cas de janvier à avril au lieu de 1.784) et la hausse +persiste en mai et en juin. C'est seulement à la fin de ce dernier mois +que les Chambres sont dissoutes, la période électorale ouverte en fait, +sinon en droit; c'est même vraisemblablement le moment où les passions +politiques furent le plus surexcitées, car elles durent se calmer un peu +dans la suite par l'effet du temps et de la fatigue. Aussi, en juillet, +les suicides, au lieu de continuer à dépasser ceux de l'année +précédente, leur sont-ils inférieurs de 14 %. Sauf un léger arrêt en +août, la baisse continue, quoique à un moindre degré, jusqu'en octobre. +C'est l'époque où la crise prend fin. Aussitôt qu'elle est terminée, le +mouvement ascensionnel, un instant suspendu, recommence. En 1889, le +phénomène est encore plus marqué. C'est au commencement d'août que la +Chambre se sépare; l'agitation électorale commence aussitôt et dure +jusqu'à la fin de septembre; c'est alors qu'eurent lieu les élections. +Or, en août, il se produit, par rapport au mois correspondant de 1888, +une brusque diminution de 12 %, qui se maintient en septembre, mais +cesse non moins soudainement en octobre, c'est-à-dire dès que la lutte +est close. + +Les grandes guerres nationales ont la même influence que les troubles +politiques. En 1866 éclate la guerre entre l'Autriche et l'Italie, les +suicides diminuent de 14 % dans l'un et dans l'autre pays. + +/* ++---------------------------+------------+-----------+---------------+ +| | 1865. | 1866. | 1867. | ++---------------------------+------------+-----------+---------------+ +| Italie | 678 | 588 | 657 | ++---------------------------+------------+-----------+---------------+ +| Autriche | 1.464 | 1.265 | 1.407 | ++---------------------------+------------+-----------+---------------+ +*/ + +En 1864, ç'avait été le tour du Danemark et de la Saxe. Dans ce dernier +État, les suicides qui étaient à 643 en 1863, tombent à 545 en 1864 (-16 +%) pour revenir à 619 en 1865. Pour ce qui est du Danemark, comme nous +n'avons pas le nombre des suicides en 1863, nous ne pouvons pas lui +comparer celui de 1864; mais nous savons que le montant de cette +dernière année (411) est le plus bas qui ait été atteint depuis 1852. Et +comme en 1865 il s'élève à 451, il est bien probable que ce chiffre de +411 témoigne d'une baisse sérieuse. + +La guerre de 1870-71 eut les mêmes conséquences en France et en +Allemagne: + +/* ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +| | 1869. | 1870. | 1871. | 1872. | ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +| Prusse | 3.186 | 2.963 | 2.723 | 2.950 | ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +| Saxe | 710 | 657 | 653 | 687 | ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +| France | 5.114 | 4.157 | 4.490 | 5.275 | ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +*/ + +On pourrait peut-être croire que cette diminution est due à ce que, en +temps de guerre, une partie de la population civile est enrégimentée et +que, dans une armée en campagne, il est bien difficile de tenir compte +des suicides. Mais les femmes contribuent tout comme les hommes à cette +diminution. En Italie, les suicides féminins passent de 130 en 1864 à +117 en 1866; en Saxe, de 133 en 1863 à 120 en 1864 et 114 en 1865 (-15 +%). Dans le même pays, en 1870, la chute n'est pas moins sensible; de +130 en 1869, ils descendent à 114 en 1870 et restent à ce même niveau en +1871; la diminution est de 13 %, supérieure à celle que subissaient les +suicides masculins au même moment. En Prusse, tandis que 616 femmes +s'étaient tuées en 1869, il n'y en eut plus que 540 en 1871 (-13 %). On +sait, d'ailleurs, que les jeunes gens en état de porter les armes ne +fournissent qu'un faible contingent au suicide. Six mois seulement de +1870 ont été pris par la guerre; à cette époque et en temps de paix, un +million de français de 25 à 30 ans eussent donné tout au plus une +centaine de suicides[197], tandis qu'entre 1870 et 1869 la différence en +moins est de 1.057 cas. + +On s'est aussi demandé si ce recul momentané en temps de crise ne +viendrait pas de ce que, l'action de l'autorité administrative étant +alors paralysée, la constatation des suicides se fait avec moins +d'exactitude. Mais de nombreux faits démontrent que cette cause +accidentelle ne suffit pas à rendre compte du phénomène. En premier +lieu, il y a sa très grande généralité. Il se produit chez les +vainqueurs, comme chez les vaincus, chez les envahisseurs comme chez les +envahis. De plus, quand la secousse a été très forte, les effets s'en +font sentir même assez longtemps après qu'elle est passée. Les suicides +ne se relèvent que lentement; quelques années s'écoulent avant qu'ils +ne soient revenus à leur point de départ; il en est ainsi même dans des +pays où, en temps normal, ils s'accroissent régulièrement chaque année. +Quoique des omissions partielles soient, d'ailleurs, possibles et même +probables à ces moments de perturbation, la diminution accusée par les +statistiques a trop de constance pour qu'on puisse l'attribuer à une +distraction passagère de l'administration comme à sa cause principale. + +Mais la meilleure preuve que nous sommes en présence, non d'une erreur +de comptabilité, mais d'un phénomène de psychologie sociale, c'est que +toutes les crises politiques ou nationales n'ont pas cette influence. +Celles-là seulement agissent qui excitent les passions. Déjà nous avons +remarqué que nos révolutions ont toujours plus affecté les suicides de +Paris que ceux des départements; et cependant, la perturbation +administrative était la même en province et dans la capitale. Seulement, +ces sortes d'événements ont toujours beaucoup moins intéressé les +provinciaux que les Parisiens dont ils étaient l'œuvre et qui y +assistaient de plus près. De même, tandis que les grandes guerres +nationales, comme celle de 1870-71, ont eu, tant en France qu'en +Allemagne, une puissante action sur la marche des suicides, des guerres +purement dynastiques comme celles de Crimée ou d'Italie, qui n'ont pas +fortement ému les masses, sont restées sans effet appréciable. Même, en +1854, il se produisit une hausse importante (3.700 cas au lieu de 3.415 +en 1853). On observe le même fait en Prusse lors des guerres de 1864 et +de 1866. Les chiffres restent stationnaires en 1864 et montent un peu en +1866. C'est que ces guerres étaient dues tout entières à l'initiative +des politiciens et n'avaient pas soulevé les passions populaires comme +celle de 1870. + +De ce même point de vue, il est intéressant de remarquer que, en +Bavière, l'année 1870 n'a pas produit les mêmes effets que sur les +autres pays de l'Allemagne, surtout de l'Allemagne du Nord. On y a +compté plus de suicides en 1870 qu'en 1869 (452 au lieu de 425). C'est +seulement en 1871 qu'une légère diminution se produit; elle s'accentue +un peu en 1872 où il n'y a plus que 412 cas, ce qui ne fait, d'ailleurs, +qu'une baisse de 9 % par rapport à 1869 et de 4 % par rapport à 1870. +Cependant, la Bavière a pris aux événements militaires la même part +matérielle que la Prusse; elle a également mobilisé toute son armée et +il n'y a pas de raison pour que le désarroi administratif y ait été +moindre. Seulement, elle n'a pas pris aux événements la même part +morale. On sait, en effet, que la catholique Bavière est, de toute +l'Allemagne, le pays qui a toujours le plus vécu de sa vie propre et +s'est montré le plus jaloux de son autonomie. Il a participé à la guerre +par la volonté de son roi, mais sans entrain. Il a donc résisté beaucoup +plus que les autres peuples alliés au grand mouvement social qui agitait +alors l'Allemagne; c'est pourquoi le contre-coup ne s'y est fait sentir +que plus tard et plus faiblement. L'enthousiasme ne vint qu'après et il +fut modéré. Il fallut le vent de gloire qui s'éleva sur l'Allemagne au +lendemain des succès de 1870 pour échauffer un peu la Bavière, jusque-là +froide et récalcitrante[198]. + +De ce fait, on peut rapprocher le suivant qui a la même signification. +En France, pendant les années 1870-71, c'est seulement dans les villes +que le suicide a diminué: + +/* ++--------+-------------------+-------------------+ +| | SUICIDES POUR UN MILLION D'HABITANTS | +| | DE LA | ++--------+-------------------+-------------------+ +| |Population urbaine.|Population rurale. | ++--------+-------------------+-------------------+ +|1866-69.| 202 | 104 | ++--------+-------------------+-------------------+ +|1870-72 | 161 | 110 | ++--------+-------------------+-------------------+ +*/ + +Les constatations devaient pourtant être encore plus difficiles dans les +campagnes que dans les villes. La vraie raison de cette différence est +donc ailleurs. C'est que la guerre n'a produit toute son action morale +que sur la population urbaine, plus sensible, plus impressionnable et, +aussi, mieux au courant des événements que la population rurale. + +Ces faits ne comportent donc qu'une explication. C'est que les grandes +commotions sociales comme les grandes guerres populaires avivent les +sentiments collectifs, stimulent l'esprit de parti comme le patriotisme, +la foi politique comme la foi nationale et, concentrant les activités +vers un même but, déterminent, au moins pour un temps, une intégration +plus forte de la société. Ce n'est pas à la crise qu'est due la +salutaire influence dont nous venons d'établir l'existence, mais aux +luttes dont cette crise est la cause. Comme elles obligent les hommes à +se rapprocher pour faire face au danger commun, l'individu pense moins à +soi et davantage à la chose commune. On comprend, d'ailleurs, que cette +intégration puisse n'être pas purement momentanée, mais survive parfois +aux causes qui l'ont immédiatement suscitée, surtout quand elle est +intense. + + +VI. + +Nous avons donc établi successivement les trois propositions suivantes: + +/* ++---------------------------------------+----------------------------+ +|Le suicide varie en raison inverse | | +|du degré d'intégration | de la société religieuse.| ++---------------------------------------+----------------------------+ +| -- -- -- | domestique.| ++---------------------------------------+----------------------------+ +| -- -- -- | politique. | ++---------------------------------------+----------------------------+ +*/ + + +Ce rapprochement démontre que, si ces différentes sociétés ont sur le +suicide une influence modératrice, ce n'est pas par suite de caractères +particuliers à chacune d'elles, mais en vertu d'une cause qui leur est +commune à toutes. Ce n'est pas à la nature spéciale des sentiments +religieux que la religion doit son efficacité, puisque les sociétés +domestiques et les sociétés politiques, quand elles sont fortement +intégrées, produisent les mêmes effets; c'est, d'ailleurs, ce que nous +avons déjà prouvé en étudiant directement la manière dont les +différentes religions agissent sur le suicide[199]. Inversement, ce +n'est pas ce qu'ont de spécifique le lien domestique ou le lien +politique qui peut expliquer l'immunité qu'ils confèrent; car la société +religieuse a le même privilège. La cause ne peut s'en trouver que dans +une même propriété que tous ces groupes sociaux possèdent, quoique, +peut-être, à des degrés différents. Or, la seule qui satisfasse à cette +condition, c'est qu'ils sont tous des groupes sociaux, fortement +intégrés. Nous arrivons donc à cette conclusion générale: Le suicide +varie en raison inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont +fait partie l'individu. + +Mais la société ne peut se désintégrer sans que, dans la même mesure, +l'individu ne soit dégagé de la vie sociale, sans que ses fins propres +ne deviennent prépondérantes sur les fins communes, sans que sa +personnalité, en un mot, ne tende à se mettre au-dessus de la +personnalité collective. Plus les groupes auxquels il appartient sont +affaiblis, moins il en dépend, plus, par suite, il ne relève que de +lui-même pour ne reconnaître d'autres règles de conduite que celles qui +sont fondées dans ses intérêts privés. Si donc on convient d'appeler +égoïsme cet état où le moi individuel s'affirme avec excès en face du +moi social et aux dépens de ce dernier, nous pourrons donner le nom +d'égoïste au type particulier de suicide qui résulte d'une individuation +démesurée. + +Mais comment le suicide peut-il avoir une telle origine? + +Tout d'abord, on pourrait faire remarquer que, la force collective étant +un des obstacles qui peuvent le mieux le contenir, elle ne peut +s'affaiblir sans qu'il se développe. Quand la société est fortement +intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu'ils +sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer +d'eux-mêmes à leur fantaisie. Elle s'oppose donc à ce qu'ils se dérobent +par la mort aux devoirs qu'ils ont envers elle. Mais, quand ils refusent +d'accepter comme légitime cette subordination, comment pourrait-elle +leur imposer sa suprématie? Elle n'a plus alors l'autorité nécessaire +pour les retenir à leur poste, s'ils veulent le déserter, et, consciente +de sa faiblesse, elle va jusqu'à leur reconnaître le droit de faire +librement, ce qu'elle ne peut plus empêcher. Dans la mesure où il est +admis qu'ils sont les maîtres de leurs destinées, il leur appartient +d'en marquer le terme. De leur côté, une raison leur manque pour +supporter avec patience les misères de l'existence. Car, quand ils sont +solidaires d'un groupe qu'ils aiment, pour ne pas manquer à des intérêts +devant lesquels ils sont habitués à incliner les leurs, ils mettent à +vivre plus d'obstination. Le lien qui les attache à la cause commune les +rattache à la vie et, d'ailleurs, le but élevé sur lequel ils ont les +yeux fixés les empêche de sentir aussi vivement les contrariétés +privées. Enfin, dans une société cohérente et vivace, il y a de tous à +chacun et de chacun à tous un continuel échange d'idées et de sentiments +et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l'individu, au +lieu d'être réduit à ses seules forces, participe à l'énergie collective +et vient y réconforter la sienne quand elle est à bout. + +Mais ces raisons ne sont que secondaires. L'individualisme excessif n'a +pas seulement pour résultat de favoriser l'action des causes +suicidogènes, il est, par lui-même, une cause de ce genre. Non seulement +il débarrasse d'un obstacle utilement gênant le penchant qui pousse les +hommes à se tuer, mais il crée ce penchant de toutes pièces et donne +ainsi naissance à un suicide spécial qu'il marque de son empreinte. +C'est ce qu'il importe de bien comprendre, car c'est cela qui fait la +nature propre du type de suicide qui vient d'être distingué et c'est +par là que se justifie le nom que nous lui avons donné. Qu'y a-t-il donc +dans l'individualisme qui puisse expliquer ce résultat? + +On a dit quelquefois que, en vertu de sa constitution psychologique, +l'homme ne peut vivre s'il ne s'attache à un objet qui le dépasse et qui +lui survive, et on a donné pour raison de cette nécessité un besoin que +nous aurions de ne pas périr tout entiers. La vie, dit-on, n'est +tolérable que si on lui aperçoit quelque raison d'être, que si elle a un +but et qui en vaille la peine. Or l'individu, à lui seul, n'est pas une +fin suffisante pour son activité. Il est trop peu de chose. Il n'est pas +seulement borné dans l'espace, il est étroitement limité dans le temps. +Quand donc nous n'avons pas d'autre objectif que nous-mêmes, nous ne +pouvons pas échapper à cette idée que nos efforts sont finalement +destinés à se perdre dans le néant, puisque nous y devons rentrer. Mais +l'anéantissement nous fait horreur. Dans ces conditions, on ne saurait +avoir de courage à vivre, c'est-à-dire à agir et à lutter, puisque, de +toute cette peine qu'on se donne, il ne doit rien rester. En un mot, +l'état d'égoïsme serait en contradiction avec la nature humaine, et, par +suite, trop précaire pour avoir des chances de durer. + +Mais, sous cette forme absolue, la proposition est très contestable. Si, +vraiment, l'idée que notre être doit finir nous était tellement odieuse, +nous ne pourrions consentir à vivre qu'à condition de nous aveugler +nous-mêmes et de parti pris sur la valeur de la vie. Car s'il est +possible de nous masquer, dans une certaine mesure, la vue du néant, +nous ne pouvons pas l'empêcher d'être; quoique nous fassions, il est +inévitable. Nous pouvons bien reculer la limite de quelques générations, +faire en sorte que notre nom dure quelques années ou quelques siècles de +plus que notre corps; un moment vient toujours, très tôt pour le commun +des hommes, où il n'en restera plus rien. Car les groupes auxquels nous +nous attachons ainsi afin de pouvoir, par leur intermédiaire, prolonger +notre existence, sont eux-mêmes mortels; ils sont, eux aussi, destinés à +se dissoudre, emportant avec eux tout ce que nous y aurons mis de +nous-mêmes. Ils sont infiniment rares ceux dont le souvenir est assez +étroitement lié à l'histoire même de l'humanité pour être assuré de +durer autant qu'elle. Si donc nous avions réellement une telle soif +d'immortalité, ce ne sont pas des perspectives aussi courtes qui +pourraient jamais servir à l'apaiser. D'ailleurs, qu'est-ce qui subsiste +ainsi de nous? Un mot, un son, une trace imperceptible et, le plus +souvent, anonyme[200], rien, par conséquent qui soit en rapport avec +l'intensité de nos efforts et qui puisse les justifier à nos yeux. En +fait, quoique l'enfant soit naturellement égoïste, qu'il n'éprouve pas +le moindre besoin de se survivre, et que le vieillard, à cet égard comme +à tant d'autres, soit très souvent un enfant, l'un et l'autre ne +laissent pas de tenir à l'existence autant et même plus que l'adulte; +nous avons vu, en effet, que le suicide est très rare pendant les quinze +premières années et qu'il tend à décroître pendant l'extrême période de +la vie. Il en est de même de l'animal dont la constitution psychologique +ne diffère pourtant qu'en degrés de celle de l'homme. Il est donc faux +que la vie ne soit jamais possible qu'à condition d'avoir en dehors +d'elle-même sa raison d'être. + +Et en effet, il y a tout un ordre de fonctions qui n'intéressent que +l'individu; ce sont celles qui sont nécessaires à l'entretien de la vie +physique. Puisqu'elles sont faites uniquement pour ce but, elles, sont +tout ce qu'elles doivent être quand il est atteint. Par conséquent, dans +tout ce qui les concerne, l'homme peut agir raisonnablement sans avoir à +se proposer de fins qui le dépassent. Elles servent à quelque chose par +cela seul qu'elles lui servent. C'est pourquoi, dans la mesure où il n'a +pas d'autres besoins, il se suffit à lui-même et peut vivre heureux sans +avoir d'autre objectif que de vivre. Seulement, ce n'est pas le cas du +civilisé qui est parvenu à l'âge adulte. Chez lui, il y a une multitude +d'idées, de sentiments, de pratiques qui sont sans aucun rapport avec +les nécessités organiques. L'art, la morale, la religion, la foi +politique, la science elle-même n'ont pas pour rôle de réparer l'usure +des organes ni d'en entretenir le bon fonctionnement. Ce n'est pas sur +les sollicitations du milieu cosmique que toute cette vie supra-physique +s'est éveillée et développée, mais sur celle du milieu social. C'est +l'action de la société qui a suscité en nous ces sentiments de sympathie +et de solidarité qui nous inclinent vers autrui; c'est elle qui, nous +façonnant à son image, nous a pénétrés de ces croyances religieuses, +politiques, morales qui gouvernent notre conduite; c'est pour pouvoir +jouer notre rôle social que nous avons travaillé à étendre notre +intelligence et c'est encore la société qui, en nous transmettant la +science dont elle a le dépôt, nous a fourni les instruments de ce +développement. + +Par cela même que ces formes supérieures de l'activité humaine ont une +origine collective, elles ont une fin de même nature. Comme c'est de la +société qu'elles dérivent, c'est à elle aussi qu'elles se rapportent; ou +plutôt elles sont la société elle-même incarnée et individualisée en +chacun de nous. Mais alors, pour qu'elles aient une raison d'être à nos +yeux, il faut que l'objet qu'elles visent ne nous soit pas indifférent. +Nous ne pouvons donc tenir aux unes que dans la mesure où nous tenons à +l'autre, c'est-à-dire à la société. Au contraire, plus nous nous sentons +détachés de cette dernière, plus aussi nous nous détachons de cette vie +dont elle est à la fois la source et le but. Pourquoi ces règles de la +morale, ces préceptes du droit qui nous astreignent à toutes sortes de +sacrifices, ces dogmes qui nous gênent, s'il n'y a pas en dehors de nous +quelque être à qui ils servent et dont nous soyons solidaires? Pourquoi +la science elle-même? Si elle n'a pas d'autre utilité que d'accroître +nos chances de survie, elle ne vaut pas la peine qu'elle coûte. +L'instinct s'acquitte mieux encore de ce rôle; les animaux en sont la +preuve. Qu'était-il donc besoin de lui substituer une réflexion plus +hésitante et plus sujette à l'erreur? Mais pourquoi surtout la +souffrance? Mal positif pour l'individu, si c'est par rapport à lui seul +que doit s'estimer la valeur des choses, elle est sans compensation et +devient inintelligible. Pour le fidèle fermement attaché à sa foi, pour +l'homme fortement engagé dans les liens d'une société familiale ou +politique, le problème n'existe pas. D'eux-mêmes et sans réfléchir, ils +rapportent ce qu'ils sont et ce qu'ils font, l'un à son Église ou à son +Dieu, symbole vivant de cette même Église, l'autre à sa famille, l'autre +à sa patrie ou à son parti. Dans leurs souffrances mêmes, ils ne voient +que des moyens de servir à la glorification du groupe auquel ils +appartiennent et ils lui en font hommage. C'est ainsi que le chrétien en +arrive à aimer et à rechercher la douleur pour mieux témoigner de son +mépris de la chair et se rapprocher davantage de son divin modèle. Mais, +dans la mesure où le croyant doute, c'est-à-dire se sent moins solidaire +de la confession religieuse dont il fait partie et s'en émancipe, dans +la mesure où famille et cité deviennent étrangères à l'individu, il +devient pour lui-même un mystère, et alors il ne peut échapper à +l'irritante et angoissante question: à quoi bon? + +En d'autres termes, si, comme on l'a dit souvent, l'homme est double, +c'est qu'à l'homme physique se surajoute l'homme social. Or ce dernier +suppose nécessairement une société qu'il exprime et qu'il serve. Qu'elle +vienne, au contraire, à se désagréger, que nous ne la sentions plus +vivante et agissante autour et au-dessus de nous, et ce qu'il y a de +social en nous se trouve dépourvu de tout fondement objectif. Ce n'est +plus qu'une combinaison artificielle d'images illusoires, une +fantasmagorie qu'un peu de réflexion suffit à faire évanouir; rien, par +conséquent, qui puisse servir de fin à nos actes. Et pourtant cet homme +social est le tout de l'homme civilisé; c'est lui qui fait le prix de +l'existence. Il en résulte que les raisons de vivre nous manquent; car +la seule vie à laquelle nous puissions tenir ne répond plus à rien dans +la réalité, et la seule qui soit encore fondée dans le réel ne répond +plus à nos besoins. Parce que nous avons été initiés à une existence +plus relevée, celle dont se contentent l'enfant et l'animal ne peut plus +nous satisfaire et voilà que la première elle-même nous échappe et nous +laisse désemparés. Il n'y a donc plus rien à quoi puissent se prendre +nos efforts, et nous avons la sensation qu'ils se perdent dans le vide. +Voilà en quel sens il est vrai de dire qu'il faut à notre activité un +objet qui la dépasse. Ce n'est pas qu'il nous soit nécessaire pour nous +entretenir dans l'illusion d'une immortalité impossible; c'est qu'il est +impliqué dans notre constitution morale et qu'il ne peut se dérober, +même en partie, sans que, dans la même mesure, elle perde ses raisons +d'être. Il n'est pas besoin de montrer que, dans un tel état +d'ébranlement, les moindres causes de découragement peuvent aisément +donner naissance aux résolutions désespérées. Si la vie ne vaut pas la +peine qu'on la vive, tout devient prétexte à s'en débarrasser. + +Mais ce n'est pas tout. Ce détachement ne se produit pas seulement chez +les individus isolés. Un des éléments constitutifs de tout tempérament +national consiste dans une certaine façon d'estimer la valeur de +l'existence. Il y a une humeur collective, comme il y a une humeur +individuelle, qui incline les peuples à la tristesse ou à la gaieté, qui +leur fait voir les choses sous des couleurs riantes ou sombres. Même, la +société est seule en état de porter sur ce que vaut la vie humaine un +jugement d'ensemble pour lequel l'individu n'est pas compétent. Car il +ne connaît que lui-même et son petit horizon; son expérience est donc +trop restreinte pour pouvoir servir de base à une appréciation, +générale. Il peut bien juger que sa vie n'a pas de but; il ne peut rien +dire qui s'applique aux autres. La société, au contraire, peut, sans +sophisme, généraliser le sentiment qu'elle a d'elle-même, de son état de +santé et de maladie. Car les individus participent trop étroitement à sa +vie pour qu'elle puisse être malade sans qu'ils soient atteints. Sa +souffrance devient nécessairement leur souffrance. Parce qu'elle est le +tout, le mal qu'elle ressent se communique aux parties dont elle est +faite. Mais alors, elle ne peut se désintégrer sans avoir conscience que +les conditions régulières de la vie générale sont troublées dans la même +mesure. Parce qu'elle est la fin à laquelle est suspendue la meilleure +partie de nous-mêmes, elle ne peut pas sentir que nous lui échappons +sans se rendre compte en même temps que notre activité reste sans but. +Puisque nous sommes son œuvre, elle ne peut pas avoir le sentiment de sa +déchéance sans éprouver que, désormais, cette œuvre ne sert plus à rien. +Ainsi se forment des courants de dépression et de désenchantement qui +n'émanent d'aucun individu en particulier, mais qui expriment l'état de +désagrégation où se trouve la société. Ce qu'ils traduisent, c'est le +relâchement des liens sociaux, c'est une sorte d'asthénie collective, de +malaise social comme la tristesse individuelle, quand elle est +chronique, traduit à sa façon le mauvais état organique de l'individu. +Alors apparaissent ces systèmes métaphysiques et religieux qui, +réduisant en formules ces sentiments obscurs, entreprennent de démontrer +aux hommes que la vie n'a pas de sens et que c'est se tromper soi-même +que de lui en attribuer. Alors se constituent des morales nouvelles qui, +érigeant le fait en droit, recommandent le suicide ou, tout au moins y +acheminent, en recommandant de vivre le moins possible. Au moment où +elles se produisent, il semble qu'elles aient été inventées de toutes +pièces par leurs auteurs et on s'en prend parfois à ces derniers du +découragement qu'ils prêchent. En réalité, elles sont un effet plutôt +qu'une cause; elles ne font que symboliser, en un langage abstrait et +sous une forme systématique, la misère physiologique du corps +social[201]. Et comme ces courants sont collectifs, ils ont, par suite +de cette origine, une autorité qui fait qu'ils s'imposent à l'individu +et le poussent avec plus de force encore dans le sens où l'incline déjà +l'état de désemparement moral qu'a suscité directement en lui la +désintégration de la société. Ainsi, au moment même où il s'affranchit +avec excès du milieu social, il en subit encore l'influence. Si +individualisé que chacun soit, il y a toujours quelque chose qui reste +collectif, c'est la dépression et la mélancolie qui résultent de cette +individuation exagérée. On communie dans la tristesse, quand on n'a plus +rien d'autre à mettre en commun. + +Ce type de suicide mérite donc bien le nom que nous lui avons donné. +L'égoïsme n'en est pas un facteur simplement auxiliaire; c'en est la +cause génératrice. Si, dans ce cas, le lien qui rattache l'homme à la +vie se relâche, c'est que le lien qui le rattache à la société s'est +lui-même détendu. Quant aux incidents de l'existence privée, qui +paraissent inspirer immédiatement le suicide et qui passent pour en être +les conditions déterminantes, ce ne sont en réalité que des causes +occasionnelles. Si l'individu cède au moindre choc des circonstances, +c'est que l'état où se trouve la société en a fait une proie toute prête +pour le suicide. + +Plusieurs faits confirment cette explication. Nous savons que le suicide +est exceptionnel chez l'enfant et qu'il diminue chez le vieillard +parvenu aux dernières limites de la vie; c'est que, chez l'un et chez +l'autre, l'homme physique tend à redevenir tout l'homme. La société est +encore absente du premier qu'elle n'a pas eu le temps de former à son +image; elle commence à se retirer du second ou, ce qui revient au même, +il se retire d'elle. Par suite, ils se suffisent davantage. Ayant moins +besoin de se compléter par autre chose qu'eux-mêmes, ils sont aussi +moins exposés à manquer de ce qui est nécessaire pour vivre. L'immunité +de l'animal n'a pas d'autres causes. De même, nous verrons dans le +prochain chapitre que, si les sociétés inférieures pratiquent un suicide +qui leur est propre, celui dont nous venons de parler est plus ou moins +complètement ignoré d'elles. C'est que, la vie sociale y étant très +simple, les penchants sociaux des individus ont le même caractère et, +par conséquent, il leur faut peu de chose pour être satisfaits. Ils +trouvent aisément au dehors un objectif auquel ils puissent s'attacher. +Partout où il va, le primitif, s'il peut emporter avec lui ses dieux et +sa famille, a tout ce que réclame sa nature sociale. + +Voilà enfin pourquoi il se fait que la femme peut, plus facilement que +l'homme, vivre isolée. Quand, on voit la veuve supporter sa condition +beaucoup mieux que le veuf et rechercher le mariage avec une moindre +passion, on est porté à croire que cette aptitude à se passer de la +famille est une marque de supériorité; on dit que les facultés +affectives de la femme, étant très intenses, trouvent aisément leur +emploi en dehors du cercle domestique, tandis que son dévouement nous +est indispensable pour nous aider à supporter la vie. En réalité, si +elle a ce privilège, c'est que sa sensibilité est plutôt rudimentaire +que très développée. Comme elle vit plus que l'homme en dehors de la vie +commune, la vie commune la pénètre moins: la société lui est moins +nécessaire parce qu'elle est moins imprégnée de sociabilité. Elle n'a +que peu de besoins qui soient tournés de ce côté, et elle les contente à +peu de frais. Avec quelques pratiques de dévotion, quelques animaux à +soigner, la vieille fille a sa vie remplie. Si elle reste si fidèlement +attachée aux traditions religieuses et si, par suite, elle y trouve +contre le suicide un utile abri, c'est que ces formes sociales très +simples suffisent à toutes ses exigences. L'homme, au contraire, y est +maintenant à l'étroit. Sa pensée et son activité, à mesure qu'elles se +développent, débordent de plus en plus ces cadres archaïques. Mais +alors, il lui en faut d'autres. Parce qu'il est un être social plus +complexe, il ne peut se maintenir en équilibre que s'il trouve au dehors +plus de points d'appui, et c'est parce que son assiette morale dépend de +plus de conditions qu'elle se trouble aussi plus facilement. + + + + + + + CHAPITRE IV + +Le suicide altruiste[202]. + + +Dans l'ordre de la vie, rien n'est bon sans mesure. Un caractère +biologique ne peut remplir les fins auxquelles il doit servir qu'à +condition de ne pas dépasser certaines limites. Il en est ainsi des +phénomènes sociaux. Si, comme nous venons de le voir, une individuation +excessive conduit au suicide, une individuation insuffisante produit les +mêmes effets. Quand l'homme est détaché de la société, il se tue +facilement, il se tue aussi quand il y est trop fortement intégré. + + +I. + +On a dit quelquefois[203] que le suicide était inconnu des sociétés +inférieures. En ces termes, l'assertion est inexacte. Il est vrai que le +suicide égoïste, tel que nous venons de le constituer, ne paraît pas y +être fréquent. Mais il en est un autre qui s'y trouve à l'état +endémique. + +Bartholin, dans son livre _De causis contemptae mortis a Danis_, +rapporte que les guerriers danois regardaient comme une honte de mourir +dans leur lit, de vieillesse ou de maladie, et se suicidaient pour +échapper à cette ignominie. Les Goths croyaient de même que ceux qui +meurent de mort naturelle sont destinés à croupir éternellement dans des +antres remplis d'animaux venimeux[204]. Sur les limites des terres des +Wisigoths, il y avait un rocher élevé, dit _La Roche des Aïeux_, du haut +duquel les vieillards se précipitaient quand ils étaient las de la vie. +On retrouve la même coutume chez les Thraces, les Hérules, etc. Silvius +Italicus dit des Celtes Espagnols: «C'est une nation prodigue de son +sang et très portée à hâter la mort. Dès que le Celte a franchi les +années de la force florissante, il supporte impatiemment le cours du +temps et dédaigne de connaître la vieillesse; le terme de son destin est +dans sa main[205]». Aussi assignaient-ils un séjour de délices à ceux +qui se donnaient la mort et un souterrain affreux à ceux qui mouraient +de maladie ou de décrépitude. Le même usage s'est longtemps maintenu +dans l'Inde. Peut-être cette complaisance pour le suicide n'était-elle +pas dans les Védas, mais elle était certainement très ancienne. À propos +du suicide du brahmane Calanus, Plutarque dit: «Il se sacrifia lui-même +ainsi que le portait la coutume des sages du pays[206]»; et +Quinte-Curce: «Il existe parmi eux une espèce d'hommes sauvages et +grossiers auxquels on donne le nom de sages. À leurs yeux, c'est une +gloire de prévenir le jour de la mort, et ils se font brûler vivants dès +que la longueur de l'âge ou de la maladie commence à les tourmenter. La +mort, quand on l'attend, est, selon eux, le déshonneur de la vie; aussi +ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a détruits la vieillesse. Le +feu serait souillé s'il ne recevait l'homme respirant encore[207]». Des +faits semblables sont signalés à Fidji[208], aux Nouvelles-Hébrides, à +Manga, etc.[209]. À Céos, les hommes qui avaient dépassé un certain âge +se réunissaient en un festin solennel où, la tête couronnée de fleurs, +ils buvaient joyeusement la ciguë[210]. Mêmes pratiques chez les +Troglodytes[211] et chez les Sères, renommés pourtant pour leur +moralité[212]. + +En dehors des vieillards, on sait que, chez ces mêmes peuples, les +veuves sont souvent tenues de se tuer à la mort de leurs maris. Cette +pratique barbare est tellement invétérée dans les mœurs indoues qu'elle +persiste malgré les efforts des Anglais. En 1817, 706 veuves se +suicidèrent dans la seule province de Bengale et, en 1821, on en compta +2.366 dans l'Inde entière. Ailleurs, quand un prince ou un chef meurt, +ses serviteurs sont obligés de ne pas lui survivre. C'était le cas en +Gaule. Les funérailles des chefs, dit Henri Martin, étaient de +sanglantes hécatombes, on y brûlait solennellement leurs habits, leurs +armes, leurs chevaux, leurs esclaves favoris, auxquels se joignaient les +dévoués qui n'étaient pas morts au dernier combat[213]. Jamais un dévoué +ne devait survivre à son chef. Chez les Achantis, à la mort du roi, +c'est une obligation pour ses officiers de mourir[214]. Des observateurs +ont rencontré le même usage à Hawaï[215]. + +Le suicide est donc certainement très fréquent chez les peuples +primitifs. Mais il y présente des caractères très particuliers. Tous les +faits qui viennent d'être rapportés rentrent, en effet, dans l'une des +trois catégories suivantes: + +1° Suicides d'hommes arrivés au seuil de la vieillesse ou atteints de +maladie. + +2° Suicides de femmes à la mort de leur mari. + +3° Suicides de clients ou de serviteurs à la mort de leurs chefs. + +Or, dans tous ces cas, si l'homme se tue, ce n'est pas parce qu'il s'en +arroge le droit, mais, ce qui est bien différent, _parce qu'il en a le +devoir_. S'il manque à cette obligation, il est puni par le déshonneur +et aussi, le plus souvent, par des châtiments religieux. Sans doute, +quand on nous parle de vieillards qui se donnent la mort, nous sommes, +au premier abord, portés à croire que la cause en est dans la lassitude +ou dans les souffrances ordinaires à cet âge. Mais si, vraiment, ces +suicides n'avaient pas d'autre origine, si l'individu se tuait +uniquement pour se débarrasser d'une vie insupportable, il ne serait pas +tenu de le faire; on n'est jamais obligé de jouir d'un privilège. Or, +nous avons vu que, s'il persiste à vivre, l'estime publique se retire de +lui: ici, les honneurs ordinaires des funérailles lui sont refusés, là, +une vie affreuse est censée l'attendre au delà du tombeau. La société +pèse donc sur lui pour l'amener à se détruire. Sans doute, elle +intervient aussi dans le suicide égoïste; mais son intervention ne se +fait pas de la même manière dans les deux cas. Dans l'un, elle se +contente de tenir à l'homme un langage qui le détache de l'existence; +dans l'autre, elle lui prescrit formellement d'en sortir. Là, elle +suggère ou conseille tout au plus; ici, elle oblige et c'est par elle +que sont déterminées les conditions et les circonstances qui rendent +exigible cette obligation. + +Aussi, est-ce en vue de fins sociales qu'elle impose ce sacrifice. Si le +client ne doit pas survivre à son chef ou le serviteur à son prince, +c'est que la constitution de la société implique entre les dévoués et +leur patron, entre les officiers et le roi une dépendance tellement +étroite qu'elle exclut toute idée de séparation. Il faut que la destinée +de l'un soit celle des autres. Les sujets doivent suivre leur maître +partout où il va, même au delà du tombeau, aussi bien que ses vêtements +et que ses armes; si l'on pouvait concevoir qu'il en fût autrement, la +subordination sociale ne serait pas tout ce qu'elle doit être[216]. Il +en est de même de la femme par rapport au mari. Quant aux vieillards, +s'ils sont obligés de ne pas attendre la mort, c'est vraisemblablement, +au moins dans un très grand nombre de cas, pour des raisons religieuses. +En effet, c'est dans le chef de la famille qu'est censé résider l'esprit +qui la protège. D'autre part, il est admis qu'un Dieu qui habite un +corps étranger participe à la vie de ce dernier, passe par les mêmes +phases de santé et de maladie et vieillit en même temps. L'âge ne peut +donc diminuer les forces de l'un sans que l'autre soit affaibli du même +coup, sans que le groupe, par suite, soit menacé dans son existence +puisqu'il ne serait plus protégé que par une divinité sans vigueur. +Voilà pourquoi, dans l'intérêt commun, le père est tenu de ne pas +attendre l'extrême limite de la vie pour transmettre à ses successeurs +le dépôt précieux dont il a la garde[217]. + +Cette description suffit à déterminer de quoi dépendent ces suicides. +Pour que la société puisse ainsi contraindre certains de ses membres à +se tuer, il faut que la personnalité individuelle compte alors pour bien +peu de chose. Car, dès qu'elle commence à se constituer, le droit de +vivre est le premier qui lui soit reconnu; du moins, il n'est suspendu +que dans des circonstances très exceptionnelles, comme la guerre. Mais +cette faible individuation ne peut elle-même avoir qu'une seule cause. +Pour que l'individu tienne si peu de place dans la vie collective, il +faut qu'il soit presque totalement absorbé dans le groupe et, par +conséquent, que celui-ci soit très fortement intégré. Pour que les +parties aient aussi peu d'existence propre, il faut que le tout forme +une masse compacte et continue. Et en effet, nous avons montré ailleurs +que cette cohésion massive est bien celle des sociétés où s'observent +les pratiques précédentes[218]. Comme elles ne comprennent qu'un petit +nombre d'éléments, tout le monde y vit de la même vie; tout est commun à +tous, idées, sentiments, occupations. En même temps, toujours parce que +le groupe est petit, il est proche de chacun et peut ainsi ne perdre +personne de vue; il en résulte que la surveillance collective est de +tous les instants, qu'elle s'étend à tout et prévient plus facilement +les divergences. Les moyens manquent donc à l'individu pour se faire un +milieu spécial, à l'abri duquel il puisse développer sa nature et se +faire une physionomie qui ne soit qu'à lui. Indistinct de ses +compagnons, pour ainsi dire, il n'est qu'une partie _aliquot_ du tout, +sans valeur par lui-même. Sa personne a si peu de prix que les attentats +dirigés contre elle par les particuliers ne sont l'objet que d'une +répression relativement indulgente. Il est dès lors naturel qu'il soit +encore moins protégé contre les exigences collectives et que la société, +pour la moindre raison, n'hésite pas à lui demander de mettre fin à une +vie qu'elle estime pour si peu de chose. + +Nous sommes donc en présence d'un type de suicide qui se distingue du +précédent par des caractères tranchés. Tandis que celui-ci est dû à un +excès d'individuation, celui-là a pour cause une individuation trop +rudimentaire. L'un vient de ce que la société, désagrégée sur certains +points ou même dans son ensemble, laisse l'individu lui échapper; +l'autre, de ce qu'elle le tient trop étroitement sous sa dépendance. +Puisque nous avons appelé _égoïsme_ l'état où se trouve le moi quand il +vit de sa vie personnelle et n'obéit qu'à lui-même, le mot d'_altruisme_ +exprime assez bien l'état contraire, celui où le moi ne s'appartient +pas, où il se confond avec autre chose que lui-même, où le pôle de sa +conduite est situé en dehors de lui, à savoir dans un des groupes dont +il fait partie. C'est pourquoi nous appellerons _suicide altruiste_ +celui qui résulte d'un altruisme intense. Mais puisqu'il présente en +outre ce caractère qu'il est accompli comme un devoir, il importe que la +terminologie adoptée exprime cette particularité. Nous donnerons donc le +nom de _suicide altruiste obligatoire_ au type ainsi constitué. + +La réunion de ces deux adjectifs est nécessaire pour le définir; car +tout suicide altruiste n'est pas nécessairement obligatoire. Il en est +qui ne sont pas aussi expressément imposés par la société, mais qui ont +un caractère plus facultatif. Autrement dit, le suicide altruiste est +une espèce qui comprend plusieurs variétés. Nous venons d'en déterminer +une; voyons les autres. + +Dans ces mêmes sociétés dont nous venons de parler ou dans d'autres du +même genre, on observe fréquemment des suicides dont le mobile immédiat +et apparent est des plus futiles. Tite-Live, César, Valère-Maxime nous +parlent, non sans un étonnement mêlé d'admiration, de la tranquillité +avec laquelle les barbares de la Gaule et de la Germanie se donnaient la +mort[219]. Il y avait des Celtes qui s'engageaient à se laisser tuer +pour du vin ou de l'argent[220]. D'autres affectaient de ne se retirer +ni devant les flammes de l'incendie ni devant les flots de la mer[221]. +Les voyageurs modernes ont observé des pratiques semblables dans une +multitude de sociétés inférieures. En Polynésie, une légère offense +suffit très souvent à déterminer un homme au suicide[222]. Il en est de +même chez les Indiens de l'Amérique du Nord; c'est assez d'une querelle +conjugale ou d'un mouvement de jalousie pour qu'un homme ou une femme se +tuent[223]. Chez les Dacotahs, chez les Creeks, le moindre +désappointement entraîne souvent aux résolutions désespérées[224]. On +connaît la facilité avec laquelle les Japonais s'ouvrent le ventre pour +la raison la plus insignifiante. On rapporte même qu'il s'y pratique une +sorte de duel étrange où les adversaires luttent, non d'habileté à +s'atteindre mutuellement, mais de dextérité à s'ouvrir le ventre de +leurs propres mains[225]. On signale des faits analogues en Chine, en +Cochinchine, au Thibet et dans le royaume de Siam. + +Dans tous ces cas, l'homme se tue sans être expressément tenu de se +tuer. Cependant, ces suicides ne sont pas d'une autre nature que le +suicide obligatoire. Si l'opinion ne les impose pas formellement, elle +ne laisse pas de leur être favorable. Comme c'est alors une vertu, et +même la vertu par excellence, que de ne pas tenir à l'existence, on loue +celui qui y renonce à la moindre sollicitation des circonstances ou même +par simple bravade. Une prime sociale est ainsi attachée au suicide qui +est par cela même encouragé, et le refus de cette récompense a, quoiqu'à +un moindre degré, les mêmes effets qu'un châtiment proprement dit. Ce +qu'on fait dans un cas pour échapper à une flétrissure, on le fait dans +l'autre pour conquérir plus d'estime. Quand on est habitué dès l'enfance +à ne pas faire cas de la vie et à mépriser ceux qui y tiennent avec +excès, il est inévitable qu'on s'en défasse pour le plus léger prétexte. +On se décide sans peine à un sacrifice qui coûte si peu. Ces pratiques +se rattachent donc, tout comme le suicide obligatoire, à ce qu'il y a de +plus fondamental dans la morale des sociétés inférieures. Parce qu'elles +ne peuvent se maintenir que si l'individu n'a pas d'intérêts propres, il +faut qu'il soit dressé au renoncement et à une abnégation sans partage; +de là viennent ces suicides, en partie spontanés. Tout comme ceux que la +société prescrit plus explicitement, ils sont dus à cet état +d'impersonnalité ou, comme nous avons dit, d'altruisme, qui peut être +regardé comme la caractéristique morale du primitif. C'est pourquoi nous +leur donnerons également le nom d'altruistes, et si, pour mieux mettre +en relief ce qu'ils ont de spécial, on doit ajouter qu'ils sont +_facultatifs_, il faut simplement entendre par ce mot qu'ils sont moins +expressément exigés par la société que quand ils sont strictement +obligatoires. Ces deux variétés sont même si étroitement parentes qu'il +est impossible de marquer le point où l'une commence et où l'autre +finit. + +Il est, enfin, d'autres cas où l'altruisme entraîne au suicide plus +directement et avec plus de violence. Dans les exemples qui précèdent, +il ne déterminait l'homme à se tuer qu'avec le concours des +circonstances. Il fallait que la mort fût imposée par la société comme +un devoir ou que quelque point d'honneur fût en jeu ou, tout au moins, +que quelque événement désagréable eût achevé de déprécier l'existence +aux yeux de la victime. Mais il arrive même que l'individu se sacrifie +uniquement pour la joie du sacrifice, parce que le renoncement, en soi +et sans raison particulière, est considéré comme louable. + +L'Inde est la terre classique de ces sortes de suicides. Déjà sous +l'influence du brahmanisme, l'Hindou se tuait facilement. Les lois de +Manou ne recommandent, il est vrai, le suicide que sous certaines +réserves. Il faut que l'homme soit déjà arrivé à un certain âge, qu'il +ait laissé au moins un fils. Mais, ces conditions remplies, il n'a que +faire de la vie. «Le Brahmane, qui s'est dégagé de son corps par l'une +des pratiques mises en usage par les grands saints, exempt de chagrin et +de crainte, est admis avec honneur dans le séjour de Brahma[226]». +Quoiqu'on ait souvent accusé le bouddhisme d'avoir poussé ce principe +jusqu'à ses plus extrêmes conséquences et érigé le suicide en pratique +religieuse, en réalité, il l'a plutôt condamné. Sans doute, il +enseignait que le suprême désirable était de s'anéantir dans le Nirvana; +mais cette suspension de l'être peut et doit être obtenue dès cette vie +et il n'est pas besoin de manœuvres violentes pour la réaliser. +Toutefois, l'idée que l'homme doit fuir l'existence est si bien dans +l'esprit de la doctrine et si conforme aux aspirations de l'esprit +hindou, qu'on la retrouve sous des formes différentes dans les +principales sectes qui sont nées du bouddhisme ou se sont constituées en +même temps que lui. C'est le cas du jaïnisme. Quoiqu'un des livres +canons de la religion jaïniste réprouve le suicide, lui reprochant +d'accroître la vie, des inscriptions recueillies dans un très grand +nombre de sanctuaires démontrent que, surtout chez les Jaïnas du Sud, le +suicide religieux a été d'une pratique très fréquente[227]. Le fidèle se +laissait mourir de faim[228]. Dans l'Hindouisme, l'usage de chercher la +mort dans les eaux du Gange ou d'autres rivières sacrées était très +répandu. Les inscriptions nous montrent des rois et des ministres qui se +préparent à finir ainsi leurs jours[229], et on assure qu'au +commencement du siècle ces superstitions n'avaient pas complètement +disparu[230]. Chez les Bhils, il y avait un rocher du haut duquel on se +précipitait par piété, afin de se dévouer à Siva[231]; en 1822, un +officier a encore assisté à l'un de ces sacrifices. Quant à l'histoire +de ces fanatiques qui se font écraser en foule sous les roues de l'idole +de Jaggarnat, elle est devenue classique[232]. Charlevoix avait déjà +observé des rites du même genre au Japon: «Rien n'est plus commun, +dit-il, que de voir, le long des côtes de la mer, des barques remplies +de ces fanatiques qui se précipitent dans l'eau chargés de pierres, ou +qui percent leurs barques et se laissent submerger peu à peu en chantant +les louanges de leurs idoles. Un grand nombre de spectateurs les suivent +des yeux et exaltent jusqu'au ciel leur valeur et leur demandent, avant +qu'ils disparaissent, leur bénédiction. Les sectateurs d'Amida se font +enfermer et murer dans des cavernes où ils ont à peine assez d'espace +pour y demeurer assis et où ils ne peuvent respirer que par un +soupirail. Là, ils se laissent tranquillement mourir de faim. D'autres +montent au sommet de rochers très élevés, au-dessus desquels il y a des +mines de soufre d'où il sort de temps en temps des flammes. Ils ne +cessent d'invoquer leurs dieux; ils les prient d'accepter le sacrifice +de leur vie et ils demandent qu'il s'élève quelques-unes de ces flammes. +Dès qu'il en paraît une, ils la regardent comme un indice du +consentement des dieux et ils se jettent la tête la première au fond des +abîmes... La mémoire de ces prétendus martyrs est en grande +vénération[233]». + +Il n'est pas de suicides dont le caractère altruiste soit plus marqué. +Dans tous ces cas, en effet, nous voyons l'individu aspirer à se +dépouiller de son être personnel pour s'abîmer dans cette autre chose +qu'il regarde comme sa véritable essence. Peu importe le nom dont il la +nomme, c'est en elle et en elle seulement qu'il croit exister, et c'est +pour être qu'il tend si énergiquement à se confondre avec elle. C'est +donc qu'il se considère comme n'ayant pas d'existence propre. +L'impersonnalité est ici portée à son maximum; l'altruisme est à l'état +aigu. Mais, dira-t-on, ces suicides ne viennent-ils pas simplement de ce +que l'homme trouve la vie triste? Il est clair que, quand on se tue avec +cette spontanéité, on ne tient pas beaucoup à l'existence dont on se +fait, par conséquent, une représentation plus ou moins mélancolique. +Mais, à cet égard, tous les suicides se ressemblent. Ce serait pourtant +une grave erreur que de ne faire entre eux aucune distinction; car cette +représentation n'a pas toujours la même cause et, par conséquent, malgré +les apparences, n'est pas la même dans les différents cas. Tandis que +l'égoïste est triste parce qu'il ne voit rien de réel au monde que +l'individu, la tristesse de l'altruiste intempérant vient, au contraire, +de ce que l'individu lui semble destitué de toute réalité. L'un est +détaché de la vie parce que, n'apercevant aucun but auquel il puisse se +prendre, il se sent inutile et sans raison d'être, l'autre, parce qu'il +a un but, mais situé en dehors de cette vie, qui lui apparaît dès lors +comme un obstacle. Aussi la différence des causes se retrouve-t-elle +dans les effets et la mélancolie de l'un est-elle d'une tout autre +nature que celle de l'autre. Celle du premier est faite d'un sentiment +de lassitude incurable et de morne abattement, elle exprime un +affaissement complet de l'activité qui, ne pouvant s'employer utilement, +s'effondre sur elle-même. Celle du second, au contraire, est faite +d'espoir; car elle tient justement à ce que, au delà de cette vie, de +plus belles perspectives sont entrevues. Elle implique même +l'enthousiasme et les élans d'une foi impatiente de se satisfaire et qui +s'affirme par des actes d'une grande énergie. + +Du reste, à elle seule, la manière plus ou moins sombre dont un peuple +conçoit l'existence ne suffit pas à expliquer l'intensité, de son +penchant au suicide. Le chrétien ne se représente pas son séjour sur +cette terre sous un aspect plus riant que le sectateur de Jina. Il n'y +voit qu'un temps d'épreuves douloureuses; lui aussi juge que sa vraie +patrie n'est pas de ce monde, et pourtant on sait quelle aversion le +christianisme professe et inspire pour le suicide. C'est que les +sociétés chrétiennes font à l'individu une bien plus grande place que +les sociétés antérieures. Elles lui assignent des devoirs personnels à +remplir auxquels il lui est interdit de se dérober; c'est seulement +d'après la manière dont il s'est acquitté du rôle qui lui incombe +ici-bas qu'il est admis ou non aux joies de l'au-delà, et ces joies +elles-mêmes sont personnelles comme les œuvres qui y donnent droit. +Ainsi, l'individualisme modéré qui est dans l'esprit du christianisme +l'a empêché de favoriser le suicide, en dépit de ses théories sur +l'homme et sur sa destinée. + +Les systèmes métaphysiques et religieux qui servent comme de cadre +logique à ces pratiques morales achèvent de prouver que telle en est +bien l'origine et la signification. Depuis longtemps en effet, on a +remarqué qu'elles coexistent généralement avec des croyances +panthéistes. Sans doute le jaïnisme, comme le bouddhisme, est athée; +mais le panthéisme n'est pas nécessairement théiste. Ce qui le +caractérise essentiellement, c'est cette idée que ce qu'il y a de réel +dans l'individu est étranger à sa nature, que l'âme qui l'anime n'est +pas son âme et que, par conséquent, il n'a pas d'existence personnelle. +Or, ce dogme est à la base des doctrines hindoues; on le trouve déjà +dans le brahmanisme. Inversement, là où le principe des êtres ne se +confond pas avec eux, mais est conçu lui-même sous une forme +individuelle, c'est-à-dire chez les peuples monothéistes comme les +juifs, les chrétiens, les mahométans, ou polythéistes comme les Grecs et +les Latins, cette forme du suicide est exceptionnelle. Jamais on ne l'y +rencontre à l'état de pratique rituelle. C'est donc qu'entre elle et le +panthéisme il y a vraisemblablement un rapport. Quel est-il? + +On ne peut admettre que ce soit le panthéisme qui ait produit le +suicide. Ce ne sont pas des idées abstraites qui conduisent les hommes +et on ne saurait expliquer le développement de l'histoire par le jeu de +purs concepts métaphysiques. Chez les peuples comme chez les individus, +les représentations ont avant tout pour fonction d'exprimer une réalité +qu'elles ne font pas; elles en viennent au contraire, et si elles +peuvent servir ensuite à la modifier, ce n'est jamais que dans une +mesure restreinte. Les conceptions religieuses sont des produits du +milieu social bien loin qu'elles le produisent, et si, une fois formées, +elles réagissent sur les causes qui les ont engendrées, cette réaction +ne saurait être très profonde. Si donc ce qui constitue le panthéisme, +c'est une négation plus ou moins radicale de toute individualité, une +telle religion ne peut se former qu'au sein d'une société où, en fait, +l'individu compte pour rien, c'est-à-dire est presque totalement perdu +dans le groupe. Car les hommes ne peuvent se représenter le monde qu'à +l'image du petit monde social où ils vivent. Le panthéisme religieux +n'est donc qu'une conséquence et comme un reflet de l'organisation +panthéistique de la société. Par conséquent, c'est aussi dans cette +dernière que se trouve la cause de ce suicide particulier qui se +présente partout en connexion avec le panthéisme. + +Voilà donc constitué un second type de suicide qui comprend lui-même +trois variétés: le suicide altruiste obligatoire, le suicide altruiste +facultatif, le suicide altruiste aigu dont le suicide mystique est le +parfait modèle. Sous ces différentes formes, il contraste de la manière +la plus frappante avec le suicide égoïste. L'un est lié à cette rude +morale qui estime pour rien ce qui n'intéresse que l'individu; l'autre +est solidaire de cette éthique raffinée qui met si haut la personnalité +humaine qu'elle ne peut plus se subordonner à rien. Il y a donc entre +eux toute la distance qui sépare les peuples primitifs des nations les +plus cultivées. + +Cependant, si les sociétés inférieures sont, par excellence, le terrain +du suicide altruiste, il se rencontre aussi dans des civilisations plus +récentes. On peut notamment classer sous cette rubrique la mort d'un +certain nombre de martyrs chrétiens. Ce sont, en effet, des suicidés que +tous ces néophytes qui, s'ils ne se tuaient pas eux-mêmes, se faisaient +volontairement tuer. S'ils ne se donnaient pas eux-mêmes la mort, ils la +cherchaient de toute leur force et se conduisaient de manière à la +rendre inévitable. Or, pour qu'il y ait suicide, il suffit que l'acte, +d'où la mort doit nécessairement résulter, ait été accompli par la +victime en connaissance de cause. D'autre part, la passion enthousiaste +avec laquelle les fidèles de la nouvelle religion allaient au devant du +dernier supplice montre que, à ce moment, ils avaient complètement +aliéné leur personnalité au profit de l'idée dont ils s'étaient faits +les serviteurs. Il est probable que les épidémies de suicide qui, à +plusieurs reprises, désolèrent les monastères pendant le moyen âge et +qui paraissent avoir été déterminées par des excès de ferveur +religieuse, étaient de même nature[234]. + +Dans nos sociétés contemporaines, comme la personnalité individuelle est +de plus en plus affranchie de la personnalité collective, de pareils +suicides ne sauraient être très répandus. On peut bien dire, sans doute, +soit des soldats qui préfèrent la mort à l'humiliation de la défaite, +comme le commandant Beaurepaire et l'amiral Villeneuve, soit des +malheureux qui se tuent pour éviter une honte à leur famille, qu'ils +cèdent à des mobiles altruistes. Car si les uns et les autres renoncent +à la vie, c'est qu'il y a quelque chose qu'ils aiment mieux +qu'eux-mêmes. Mais ce sont des cas isolés qui ne se produisent +qu'exceptionnellement[235]. Cependant, aujourd'hui encore, il existe +parmi nous un milieu spécial où le suicide altruiste est à l'état +chronique: c'est l'armée. + + + + +II. + + +C'est un fait général dans tous les pays d'Europe que l'aptitude des +militaires au suicide est très supérieure à celle de la population +civile du même âge. La différence en plus varie entre 25 et 900 % (V. +tableau XXIII). + +TABLEAU XXIII + +_Comparaison des suicides militaires et des suicides civils dans les +principaux pays d'Europe._ + +/* ++--------------------+-----------------------------+-----------------+ +| | | COEFFICIENT | +| | SUICIDES POUR | d'aggravation | +| | | des soldats | ++--------------------+-----------------------------+ par rapport | +| |1 million | 1 million de | aux civils | +| |de soldats|civils du même âge| | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Autriche (1876-90) | 1.253 | 122 | 10 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|États-Unis (1870-84)| 680 | 80 | 8,5 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Italie (1876-90) | 407 | 77 | 5,2 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Angleterre (1876-90)| 209 | 79 | 2,6 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Wurtemberg (1846-58)| 320 | 170 | 1,92 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Saxe (1847-58) | 640 | 369 | 1,77 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Prusse (1876-90) | 607 | 394 | 1,50 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|France (1876-90) | 333 | 265 | 1,25 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +*/ + +Le Danemark est le seul pays où le contingent des deux populations est +sensiblement le même, 388 pour un million de civils et 382 pour un +million de soldats pendant les années 1845-56. Encore les suicides +d'officiers ne sont-ils pas compris dans ce chiffre[236]. + +Ce fait surprend d'autant plus au premier abord que bien des causes +sembleraient devoir préserver l'armée du suicide. D'abord, les individus +qui la composent représentent, au point de vue physique, la fleur du +pays. Triés avec soin, ils n'ont pas de tares organiques qui soient +graves[237]. De plus, l'esprit de corps, la vie en commun devrait avoir +ici l'influence prophylactique qu'elle exerce ailleurs. D'où vient donc +une aussi considérable aggravation? + +Les simples soldats n'étant jamais mariés, on a incriminé le célibat. +Mais d'abord, le célibat ne devrait pas avoir à l'armée d'aussi funestes +conséquences que dans la vie civile; car, comme nous venons de le dire, +le soldat n'est pas un isolé. Il est membre d'une société très fortement +constituée et qui est de nature à remplacer en partie la famille. Mais +quoiqu'il en soit de cette hypothèse, il y a un moyen d'isoler ce +facteur. Il suffit de comparer les suicides des soldats à ceux des +célibataires du même âge; le tableau XXI, dont on voit de nouveau +l'importance, nous permet cette comparaison. Pendant les années 1888-91, +on a compté, en France, 380 suicides pour un million de l'effectif; au +même moment, les garçons de 20 à 25 ans n'en donnaient que 237. Pour 100 +suicides de célibataires civils, il y avait donc 160 suicides +militaires; ce qui fait un coefficient d'aggravation, égal à 1,6, tout à +fait indépendant du célibat. + +Si l'on compte à part les suicides de sous-officiers, ce coefficient est +encore plus élevé. Pendant la période 1867-74, un million de +sous-officiers donnait une moyenne annuelle de 993 suicides. D'après un +recensement fait en 1866, ils avaient un âge moyen d'un peu plus de 31 +ans. Nous ignorons, il est vrai, à quel chiffre montaient alors les +suicides célibataires de 30 ans; les tableaux que nous avons dressés se +rapportent à une époque beaucoup plus récente (1889-91) et ce sont les +seuls qui existent: mais en prenant pour points de repère les chiffres +qu'ils nous donnent, l'erreur que nous commettrons ne pourra avoir +d'autre effet que d'abaisser le coefficient d'aggravation des +sous-officiers au-dessous de ce qu'il était véritablement. En effet, le +nombre des suicides ayant presque doublé de l'une de ces périodes à +l'autre, le taux des célibataires de l'âge considéré a certainement +augmenté. Par conséquent, en comparant les suicides des sous-officiers +de 1867-74 à ceux des garçons de 1889-91, nous pourrons bien atténuer, +mais non pas empirer la mauvaise influence de la profession militaire. +Si donc, malgré cette erreur, nous trouvons néanmoins un coefficient +d'aggravation, nous pourrons être assurés non seulement qu'il est réel, +mais qu'il est sensiblement plus important qu'il n'apparaîtra d'après le +calcul. Or, en 1889-91, un million de célibataires de 31 ans donnait un +chiffre de suicides compris entre 394 et 627, soit environ 510. Ce +nombre est à 993 comme 100 est à 194; ce qui implique un coefficient +d'aggravation de 1,94 que l'on peut presque porter à 4 sans craindre de +dépasser la réalité[238]. + +Enfin, le corps des officiers a donné en moyenne, de 1862 à 1878, 430 +suicides par million de sujets. Leur âge moyen, qui n'a pas dû varier +beaucoup, était en 1866 de 37 ans 9 mois. Comme beaucoup d'entre eux +sont mariés, ce n'est pas aux célibataires de cet âge qu'il faut les +comparer, mais à l'ensemble de la population masculine, garçons et époux +réunis. Or, à 37 ans, en 1863-68, un million d'hommes de tout état civil +ne donnait qu'un peu plus de 200 suicides. Ce nombre est à 430, comme +100 est à 215, ce qui fait un coefficient d'aggravation de 2,15 qui ne +dépend en rien du mariage ni de la vie de famille. + +Ce coefficient qui, suivant les différents degrés de la hiérarchie, +varie de 1,6 à près de 4, ne peut évidemment s'expliquer que par des +causes propres à l'état militaire. Il est vrai que nous n'en avons +directement établi l'existence que pour la France; pour les autres pays, +les données nécessaires pour isoler l'influence du célibat nous font +défaut. Mais, comme l'armée française se trouve justement être la moins +éprouvée par le suicide qui soit en Europe, à l'exception du seul +Danemark, on peut être certain que le résultat précédent est général et +même qu'il doit être encore plus marqué dans les autres États européens. +À quelle cause l'attribuer? + +On a songé à l'alcoolisme qui, dit-on, sévit avec plus de violence dans +l'armée que dans la population civile. Mais d'abord, si, comme nous +l'avons montré, l'alcoolisme n'a pas d'influence définie sur le taux des +suicides en général, il ne saurait en avoir davantage sur le taux des +suicides militaires en particulier. Ensuite, les quelques années que +dure le service, trois ans en France et deux ans et demi en Prusse, ne +sauraient suffire à faire un assez grand nombre d'alcooliques invétérés +pour que l'énorme contingent que l'armée fournit au suicide put +s'expliquer ainsi. Enfin, même d'après les observateurs qui attribuent +le plus d'influence à l'alcoolisme, un dixième seulement des cas lui +serait imputable. Par conséquent, quand même les suicides alcooliques +seraient deux et même trois fois plus nombreux chez les soldats que chez +les civils du même âge, ce qui n'est pas démontré, il resterait toujours +un excédent considérable de suicides militaires auxquels il faudrait +chercher une autre origine. + +La cause que l'on a le plus fréquemment invoquée est le dégoût du +service. Cette explication concorde avec la conception courante qui +attribue le suicide aux difficultés de l'existence; car les rigueurs de +la discipline, l'absence de liberté, la privation de tout confortable +font que l'on est enclin à regarder la vie de caserne comme +particulièrement intolérable. À vrai dire, il semble bien qu'il y ait +beaucoup d'autres professions plus rudes et qui, pourtant, ne +renforcent pas le penchant au suicide. Du moins, le soldat est toujours +assuré d'avoir un gîte et une nourriture suffisante. Mais, quoi que +vaillent ces considérations, les faits suivants démontrent +l'insuffisance de cette explication simpliste: + +1° Il est logique d'admettre que le dégoût du métier doit être beaucoup +plus prononcé pendant les premières années de service et aller en +diminuant à mesure que le soldat prend l'habitude de la vie de caserne. +Au bout d'un certain temps, il doit se produire un acclimatement, soit +par l'effet de l'accoutumance, soit que les sujets les plus réfractaires +aient déserté ou se soient tués; et cet acclimatement doit devenir +d'autant plus complet que le séjour sous les drapeaux se prolonge +davantage. Si donc c'était le changement d'habitudes et l'impossibilité +de se faire à leur nouvelle existence qui déterminaient l'aptitude +spéciale des soldats pour le suicide, on devrait voir le coefficient +d'aggravation diminuer à mesure qu'ils sont depuis plus longtemps sous +les armes. Or il n'en est rien, comme le prouve le tableau qui suit: + +/* ++----------------------------------+---------------------------------+ +| ARMÉE FRANÇAISE | ARMÉE ANGLAISE | ++------------------+---------------+----------+----------------------+ +| |Sous-officiers | Âge. | Suicides par | +| | et soldats. | | 100.000 sujets. | +| | Suicides | | | +| | annuels pour | | | +| |100.000 sujets | | | +| | (1862-69). | | | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|Ayant moins d'un | | | Dans | Dans | +|an de service. | 28 | |la métropole| l'Inde. | +| | +----------+------------+---------+ +| | |20-25 ans.| 20 | 13 | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|De 1 an à 3. | 27 |25-30 --- | 39 | 39 | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|De 3 ans à 5 | 40 |30-35 --- | 51 | 84 | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|De 5 ans à 7. | 48 |35-40 --- | 71 | 103 | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|De 7 ans à 10. | 76 | | | | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +*/ + +En France, en moins de 10 ans de service, le taux des suicides a presque +triplé, tandis que, pour les célibataires civils, il passe seulement +pendant ce même temps de 237 à 394. Dans les armées anglaises de l'Inde, +il devient, en 20 ans, huit fois plus élevé; jamais le taux des civils +ne progresse aussi vite. C'est la preuve que l'aggravation propre à +l'armée n'est pas localisée dans les premières années. + +Il semble bien qu'il en est de même en Italie. Nous n'avons pas, il est +vrai, les chiffres proportionnels rapportés à l'effectif de chaque +contingent. Mais les chiffres bruts sont sensiblement les mêmes pour +chacune des trois années de service, 15,1 pour la première, 14,8 pour la +seconde, 14,3 pour la troisième. Or, il est bien certain que l'effectif +diminue d'année en année, par suite des morts, des réformes, des mises +en congé, etc. Les chiffres absolus n'ont donc pu se maintenir au même +niveau que si les chiffres proportionnels se sont sensiblement accrus. +Il n'est pourtant pas invraisemblable que, dans quelques pays, il y ait +au début du service un certain nombre de suicides qui soient réellement +dus au changement d'existence. On rapporte, en effet, qu'en Prusse les +suicides sont exceptionnellement nombreux pendant les six premiers mois. +De même en Autriche, sur 1.000 suicides, il y en a 156 accomplis pendant +les trois premiers mois[239], ce qui est certainement un chiffre très +considérable. Mais ces faits n'ont rien d'inconciliable avec ceux qui +précèdent. Car il est très possible que, en dehors de l'aggravation +temporaire qui se produit pendant cette période de perturbation, il y en +ait une autre qui tienne à de tout autres causes et qui aille en +croissant d'après une loi analogue à celle que nous avons observée en +France et en Angleterre. Du reste, en France même, le taux de la seconde +et de la troisième année est légèrement inférieur à celui de la +première; ce qui, pourtant, n'empêche pas la progression +ultérieure[240]. + +2° La vie militaire est beaucoup moins pénible, la discipline moins rude +pour les officiers et les sous-officiers, que pour les simples soldats. +Le coefficient d'aggravation des deux premières catégories devrait donc +être inférieur à celui de la troisième. Or, c'est le contraire qui a +lieu: nous l'avons établi déjà pour la France; le même fait se rencontre +dans les autres pays. En Italie, les officiers présentaient pendant les +années 1871-75 une moyenne annuelle de 565 cas pour un million tandis +que la troupe n'en comptait que 230 (Morselli). Pour les sous-officiers, +le taux est encore plus énorme, il dépasse 1.000 pour un million. En +Prusse, tandis que les simples soldats ne donnent que 560 suicides pour +un million, les sous-officiers en fournissent 1.140. En Autriche, il y a +un suicide d'officier pour neuf suicides de simples soldats, alors qu'il +y a évidemment beaucoup plus de neuf hommes de troupe par officier. De +même, quoiqu'il n'y ait pas un sous-officier pour deux soldats, il y a +un suicide des premiers pour 2,5 des seconds. + +3° Le dégoût de la vie militaire devrait être moindre chez ceux qui la +choisissent librement et par vocation. Les engagés volontaires et les +rengagés devraient donc présenter une moindre aptitude au suicide. Tout +au contraire, elle est exceptionnellement forte. + +/* ++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+ +| | | TAUX | AGE | TAUX des | COEFFICIENT | +| | |des suicides| moyen |célibataires|d'aggravation| +| | | pour |probable| civils du | | +| | | 1 million. | | même âge | | +| | | | | (1889-91). | | ++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+ +|Années |Engagés | 670 | 25 ans.| Entre | 2,12 | +|1875-78|volontaires| | | 237 et 394,| | +| | | | | soit 315. | | ++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+ +| |Rengagés. | 1.300 | 30 ans.| Entre | 2,54 | +| | | | | 394 et 627,| | +| | | | | soit 510. | | ++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+ +*/ + +Pour les raisons que nous avons données, ces coefficients, calculés par +rapport aux célibataires de 1889-91, sont certainement au-dessous de la +réalité. L'intensité du penchant que manifestent les rengagés est +surtout remarquable, puisqu'ils restent à l'armée après avoir fait +l'expérience de la vie militaire. + +Ainsi, les membres de l'armée qui sont le plus éprouvés par le suicide +sont aussi ceux qui ont le plus la vocation de cette carrière, qui sont +le mieux faits à ses exigences et le plus à l'abri des ennuis et des +inconvénients qu'elle peut avoir. C'est donc que le coefficient +d'aggravation qui est spécial à cette profession a pour cause, non la +répugnance qu'elle inspire, mais, au contraire, l'ensemble d'états, +habitudes acquises ou prédispositions naturelles, qui constituent +l'esprit militaire. Or, la première qualité du soldat est une sorte +d'impersonnalité que l'on ne rencontre nulle part, au même degré, dans +la vie civile. Il faut qu'il soit exercé à faire peu de cas de sa +personne, puisqu'il doit être prêt à en faire le sacrifice dès qu'il en +a reçu l'ordre. Même en dehors de ces circonstances exceptionnelles, en +temps de paix et dans la pratique quotidienne du métier, la discipline +exige qu'il obéisse sans discuter et même, parfois, sans comprendre. +Mais pour cela, une abnégation intellectuelle est nécessaire qui n'est +guère compatible avec l'individualisme. Il faut ne tenir que faiblement +à son individualité pour se conformer aussi docilement à des impulsions +extérieures. En un mot, le soldat a le principe de sa conduite en dehors +de lui-même; ce qui est la caractéristique de l'état d'altruisme. De +toutes les parties dont sont faites nos sociétés modernes, l'armée est, +d'ailleurs, celle qui rappelle le mieux la structure des sociétés +inférieures. Elle aussi consiste en un groupe massif et compact qui +encadre fortement l'individu et l'empêche de se mouvoir d'un mouvement +propre. Puisque donc cette constitution morale est le terrain naturel du +suicide altruiste, il y a tout lieu de supposer que le suicide militaire +a ce même caractère et provient de la même origine. + +On s'expliquerait ainsi d'où vient que le coefficient d'aggravation +augmente avec la durée du service; c'est que cette aptitude au +renoncement, ce goût de l'impersonnalité se développe par suite d'un +dressage plus prolongé. De même, comme l'esprit militaire est +nécessairement plus fort chez les rengagés et chez les gradés que chez +les simples soldats, il est naturel que les premiers soient plus +spécialement enclins au suicide que les seconds. Cette hypothèse permet +même de comprendre la singulière supériorité que les sous-officiers ont, +à cet égard, sur les officiers. S'ils se tuent davantage, c'est qu'il +n'est pas de fonction qui exige au même degré l'habitude de la +soumission et de la passivité. Quelque discipliné que soit l'officier, +il doit être, dans une certaine mesure, capable d'initiative; il a un +champ d'action plus étendu, par suite, une individualité plus +développée. Les conditions favorables au suicide altruiste sont donc +moins complètement réalisées chez lui que chez le sous-officier; ayant +un plus vif sentiment de ce que vaut sa vie, il est moins porté à s'en +défaire. + +Non seulement cette explication rend compte des faits qui ont été +antérieurement exposés, mais elle est, en outre, confirmée par ceux qui +suivent. + +4° Il ressort du tableau XXIII que le coefficient d'aggravation +militaire est d'autant plus élevé que l'ensemble de la population civile +a un moindre penchant au suicide, et inversement, Le Danemark est la +terre classique du suicide, les soldats ne s'y tuent pas plus que le +reste des habitants. Les États les plus féconds en suicides sont ensuite +la Saxe, la Prusse et la France; l'armée n'y est pas très éprouvée, le +coefficient d'aggravation y varie entre 1,25 et 1,77. Il est, au +contraire, très considérable pour l'Autriche, l'Italie, les États-Unis +et l'Angleterre, pays où les civils se tuent très peu. Rosenfeld, dans +l'article déjà cité, ayant procédé à un classement des principaux pays +d'Europe au point de vue du suicide militaire, sans songer d'ailleurs à +tirer de ce classement aucune conclusion théorique, est arrivé aux mêmes +résultats. Voici, en effet, dans quel ordre il range les différents +États avec les coefficients calculés par lui: + +/* ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +| | COEFFICIENT D'AGGRAVATION |TAUX DE LA POPULATION| +| |des soldats par rapport aux civils| civile par million. | +| | de 20-30 ans. | | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|France. | 1,3 | 150 (1871-75) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|Prusse. | 1,8 | 133 (1871-75) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|Angleterre.| 2,2 | 73 (1876) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|Italie. | entre 3 et 4 | 37 (1874-77) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|Autriche. | 8 | 72 (1864-72) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +*/ + +Sauf que l'Autriche devrait venir avant l'Italie, l'inversion est +absolument régulière[241]. + +Elle s'observe d'une manière encore plus frappante à l'intérieur de +l'empire austro-hongrois. Les corps d'armée qui ont le coefficient +d'aggravation le plus élevé sont ceux qui tiennent garnison dans les +régions où les civils jouissent de la plus forte immunité, et +inversement: + +/* ++------------------+-----------------------------+-------------------+ +| TERRITOIRES | COEFFICIENT D'AGGRAVATION | SUICIDES | +| MILITAIRES. | des soldats par | des civils | +| | rapport aux civils | au delà de 20 ans | +| | | pour 1 million. | ++------------------+-----------------------------+-------------------+ +|Vienne (Autriche | 1,42 | 660 | +|inférieure et | | | +|supérieure. | | | +|Salzbourg). | | | ++------------------+---------------+-------------+--------+----------+ +|Bruno (Moravie | 2,41 | | 580 | | +|et Silésie). | | | | | ++------------------+---------------+ +--------+ | +|Prague (Bohème). | 2,58 | Moyenne | 620 | Moyenne | ++------------------+---------------+ +--------+ | +|Innsbruck (Tyrol, | 2,41 | 2,46 | 240 | 480 | +| Vorarlberg). | | | | | ++------------------+---------------+-------------+--------+----------+ +|Zara (Dalmatie). | 3,48 | | 250 | | ++------------------+---------------+ +--------+ | +|Graz (Steiermarck,| | Moyenne | | Moyenne | +|Carinthie, | 3,58 | | 290 | | +|Carniole). | | 3,82 | | 283 | ++------------------+---------------+ +--------+ | +|Cracovie (Galicie | 4,41 | | 310 | | +|et Bukovine). | | | | | ++------------------+-----------------------------+-------------------+ +*/ + +Il n'y a qu'une exception, c'est celle du territoire d'Innsbruck où le +taux des civils est faible et où le coefficient d'aggravation n'est que +moyen. + +De même, en Italie, Bologne est de tous les districts militaires celui +où les soldats se tuent le moins (180 suicides pour 1.000.000); c'est +aussi celui où les civils se tuent le plus (89,5). Les Pouilles et les +Abbruzzes, au contraire, comptent beaucoup de suicides militaires (370 +et 400 pour un million) et seulement 15 ou 16 suicides civils. On peut +faire en France des remarques analogues. Le gouvernement militaire de +Paris avec 260 suicides pour un million est bien au-dessous du corps +d'armée de Bretagne qui en a 440. Même, à Paris, le coefficient +d'aggravation doit être insignifiant puisque, dans la Seine, un million +de célibataires de 20 à 25 ans donne 214 suicides. + +Ces faits prouvent que les causes du suicide militaire sont, non +seulement différentes, mais en raison inverse de celles qui contribuent +le plus à déterminer les suicides civils. Or, dans les grandes sociétés +européennes, ces derniers sont surtout dus à cette individuation +excessive qui accompagne la civilisation. Les suicides militaires +doivent donc dépendre de la disposition contraire, à savoir d'une +individuation faible ou de ce que nous avons appelé l'état d'altruisme. +En fait, les peuples où l'armée est le plus portée au suicide, sont +aussi ceux qui sont le moins avancés et dont les mœurs se rapprochent le +plus de celles qu'on observe dans les sociétés inférieures. Le +traditionnalisme, cet antagoniste par excellence de l'esprit +individualiste, est beaucoup plus développé en Italie, en Autriche et +même en Angleterre qu'en Saxe, en Prusse et en France. Il est plus +intense à Zara, à Cracovie, qu'à Graz et qu'à Vienne, dans les Pouilles +qu'à Rome ou à Bologne, dans la Bretagne que dans la Seine. Comme il +préserve du suicide égoïste, on comprend sans peine que, là où il est +encore puissant, la population civile compte peu de suicides. Seulement, +il n'a cette influence prophylactique que s'il reste modéré. S'il +dépasse un certain degré d'intensité, il devient lui-même une source +originale de suicides. Mais l'armée, comme nous le savons, tend +nécessairement à l'exagérer, et elle est d'autant plus exposée à excéder +la mesure que son action propre est davantage aidée et renforcée par +celle du milieu ambiant. L'éducation qu'elle donne a des effets d'autant +plus violents qu'elle se trouve être plus conforme aux idées et aux +sentiments de la population civile elle-même; car, alors, elle n'est +plus contenue par rien. Au contraire, là où l'esprit militaire est sans +cesse et énergiquement contredit par la morale publique, il ne saurait +être aussi fort que là où tout concourt à incliner le jeune soldat dans +la même direction. On s'explique donc que, dans les pays où l'état +d'altruisme est suffisant pour protéger dans une certaine mesure +l'ensemble de la population, l'armée le porte facilement à un tel point +qu'il y devient la cause d'une notable aggravation[242]. + +2° Dans toutes les armées, les troupes d'élite sont celles où le +coefficient d'aggravation est le plus élevé. + + +/* ++---------------+-----------+--------------+-------------------------+ +| |AGE MOYEN |SUICIDES | COEFFICIENT | +| |réel ou |pour 1 | D'AGGRAVATION. | +| |probable. |million. | | ++---------------+-----------+--------------+-------------------------+ +| | | | |Par rapport à la | +|Corps spéciaux |De 30 à 35.|570 (1862-78).| 2,45 |population civile | +|de Paris. | | | |masculine, de 35 | ++---------------+-----------+--------------+------|ans, tout état | +|Gendarmerie. | -- |570 (1873). | 2,45 |civil réuni[243]. | ++---------------+-----------+--------------+-------------------------+ +|Vétérans | | | |Par rapport aux | +|(supprimés |De 45 à 55.|2.860 |2,37 |célibataires du | +|en 1872). | | | |même âge, des | +| | | | |années 1889-91. | ++---------------+-----------+--------------+-------------------------+ +*/ + + +Ce dernier chiffre, ayant été calculé par rapport aux célibataires de +1889-91, est beaucoup trop faible, et pourtant il est bien supérieur à +celui des troupes ordinaires. De même, dans l'armée d'Algérie, qui passe +pour être l'école des vertus militaires, le suicide a donné pendant la +période 1872-78 une mortalité double de celle qu'ont fournie, au même +moment, les troupes stationnées en France (570 suicides pour 1 million +au lieu de 280). Au contraire, les armes les moins éprouvées sont les +pontonniers, le génie, les infirmiers, les ouvriers d'administration, +c'est-à-dire celles dont le caractère militaire est le moins accusé. De +même, en Italie, tandis que l'armée, en général, pendant les années +1878-81 donnait seulement 430 cas pour un million, les bersagliers en +avaient 580, les carabiniers 800, les écoles militaires et les +bataillons d'instruction 1.010. + +Or, ce qui distingue les troupes d'élite, c'est le degré intense auquel +y atteint l'esprit d'abnégation et de renoncement militaire. Le suicide +dans l'armée varie donc comme cet état moral. + +3° Une dernière preuve de cette loi, c'est que le suicide militaire est +partout en décadence. En France, en 1862, il y avait 630 cas pour un +million; en 1890 il n'y en a plus que 280. On a prétendu que cette +décroissance était due aux lois qui ont réduit la durée du service. Mais +ce mouvement de régression est bien, antérieur à la nouvelle loi sur le +recrutement. Il est continu depuis 1862, sauf un relèvement assez +important de 1882 à 1888[244]. On le retrouve d'ailleurs partout. Les +suicides militaires sont passés, en Prusse, de 716 pour un million, en +1877, à 457 en 1893; dans l'ensemble de l'Allemagne, de 707 en 1877, à +550 en 1890; en Belgique, de 391 en 1885, à 185 en 1891; en Italie, de +431 en 1876, à 389 en 1892. En Autriche et en Angleterre la diminution +est peu sensible, mais il n'y a pas accroissement (1.209, en 1892, dans +le premier de ces pays, et 210 dans le second en 1890, au lieu de 1.277 +et 217 en 1876). + +Or, si notre explication est fondée, c'est bien ainsi que les choses +devaient se passer. En effet, il est constant que, pendant le même +temps, il s'est produit dans tous ces pays un recul du vieil esprit +militaire. À tort ou à raison, ces habitudes d'obéissance passive, de +soumission absolue, en un mot d'impersonnalisme, si l'on veut nous +permettre ce barbarisme, se sont trouvées de plus en plus en +contradiction avec les exigences de la conscience publique. Elles ont, +par conséquent, perdu du terrain. Pour donner satisfaction aux +aspirations nouvelles, la discipline est devenue moins rigide, moins +compressive de l'individu[245]. Il est d'ailleurs remarquable que, dans +ces mêmes sociétés et pendant le même temps, les suicides civils n'ont +fait qu'augmenter. C'est une nouvelle preuve que la cause dont ils +dépendent est de nature contraire à celle qui fait le plus généralement +l'aptitude spécifique des soldats. + +Tout prouve donc que le suicide militaire n'est qu'une forme du suicide +altruiste. Assurément, nous n'entendons pas dire que tous les cas +particuliers qui se produisent dans les régiments ont ce caractère et +cette origine. Le soldat, en revêtant l'uniforme, ne devient pas un +homme entièrement nouveau; les effets de l'éducation qu'il a reçue, de +l'existence qu'il a menée jusque-là ne disparaissent pas comme par +enchantement; et d'ailleurs, il n'est pas tellement séparé du reste de +la société qu'il ne participe pas à la vie commune. Il peut donc se +faire que le suicide qu'il commet soit quelquefois civil par ses causes +et par sa nature. Mais une fois qu'on a éliminé ces cas épars, sans +liens entre eux, il reste un groupe compact et homogène, qui comprend la +plupart des suicides dont l'armée est le théâtre et qui dépend de cet +état d'altruisme sans lequel il n'y a pas d'esprit militaire. C'est le +suicide des sociétés inférieures qui survit parmi nous parce que la +morale militaire est elle-même, par certains côtés, une survivance de la +morale primitive[246]. Sous l'influence de cette prédisposition, le +soldat se tue pour la moindre contrariété, pour les raisons les plus +futiles, pour un refus de permission, pour une réprimande, pour une +punition injuste, pour un arrêt dans l'avancement, pour une question de +point d'honneur, pour un accès de jalousie passagère ou même, tout +simplement, parce que d'autres suicides ont eu lieu sous ses yeux ou à +sa connaissance. Voilà, en effet, d'où proviennent ces phénomènes de +contagion que l'on a souvent observés dans les armées et dont nous +avons, plus haut, rapporté des exemples. Ils sont inexplicables si le +suicide dépend essentiellement de causes individuelles. On ne peut +admettre que le hasard ait justement réuni dans tel régiment, sur tel +point du territoire, un aussi grand nombre d'individus prédisposés à +l'homicide de soi-même par leur constitution organique. D'autre part, il +est encore plus inadmissible qu'une telle propagation imitative puisse +avoir lieu en dehors de toute prédisposition. Mais tout s'explique +aisément quand on a reconnu que la carrière des armes développe une +constitution morale qui incline puissamment l'homme à se défaire de +l'existence. Car il est naturel que cette constitution se trouve, à des +degrés divers, chez la plupart de ceux qui sont ou qui ont passé sous +les drapeaux, et, comme elle est pour les suicides un terrain éminemment +favorable, il faut peu de chose pour faire passer à l'acte le penchant à +se tuer qu'elle recèle; l'exemple suffit pour cela. C'est pourquoi il se +répand comme une traînée de poudre chez des sujets ainsi préparés à le +suivre. + + + + +III. + + +On peut mieux comprendre maintenant quel intérêt il y avait à donner une +définition objective du suicide et à y rester fidèle. + +Parce que le suicide altruiste, tout en présentant les traits +caractéristiques du suicide, se rapproche, surtout dans ses +manifestations les plus frappantes, de certaines catégories d'actes que +nous sommes habitués à honorer de notre estime et même de notre +admiration, on a souvent refusé de le considérer comme un homicide de +soi-même. On se rappelle que, pour Esquirol et Falret, la mort de Caton +et celle des Girondins n'étaient pas des suicides. Mais alors, si les +suicides qui ont pour cause visible et immédiate l'esprit de renoncement +et d'abnégation ne méritent pas cette qualification, elle ne saurait +davantage convenir à ceux qui procèdent de la même disposition morale, +quoique d'une manière moins apparente; car les seconds ne diffèrent des +premiers que par quelques nuances. Si l'habitant des îles Canaries qui +se précipite dans un gouffre pour honorer son Dieu n'est pas un +suicidé, comment donner ce nom au sectateur de Jina qui se tue pour +rentrer dans le néant; au primitif qui, sous l'influence du même état +mental, renonce à l'existence pour une légère offense qu'il a subie ou +simplement pour manifester son mépris de la vie, au failli qui aime +mieux ne pas survivre à son déshonneur, enfin à ces nombreux soldats qui +viennent tous les ans grossir le contingent des morts volontaires? Car +tous ces cas ont pour racine ce même état d'altruisme qui est également +la cause de ce qu'on pourrait appeler le suicide héroïque. Les +mettra-t-on seuls au rang des suicides et n'exclura-t-on que ceux dont +le mobile est particulièrement pur? Mais d'abord, d'après quel critérium +fera-t-on le partage? Quand un motif cesse-t-il d'être assez louable +pour que l'acte qu'il détermine puisse être qualifié de suicide? Puis, +en séparant radicalement l'une de l'autre ces deux catégories de faits, +on se condamne à en méconnaître la nature. Car c'est dans le suicide +altruiste obligatoire que les caractères essentiels du type sont le +mieux marqués. Les autres variétés n'en sont que des formes dérivées. +Ainsi, ou bien on tiendra comme non avenu un groupe considérable de +phénomènes instructifs, ou bien, si on ne les rejette pas tous, outre +que l'on ne pourra faire entre eux qu'un choix arbitraire, on se mettra +dans l'impossibilité d'apercevoir la souche commune à laquelle se +rattachent ceux que l'on aura retenus. Tels sont les dangers auxquels on +s'expose quand on fait dépendre la définition du suicide des sentiments +subjectifs qu'il inspire. + +D'ailleurs, même les raisons de sentiment par lesquelles on croit +justifier cette exclusion, ne sont pas fondées. On s'appuie sur ce fait +que les mobiles dont procèdent certains suicides altruistes se +retrouvent, sous une forme à peine différente, à la base d'actes que +tout le monde regarde comme moraux. Mais en est-il autrement du suicide +égoïste? Le sentiment de l'autonomie individuelle n'a-t-il pas sa +moralité comme le sentiment contraire? Si celui-ci est la condition d'un +certain courage, s'il affermit les cœurs et va même jusqu'à les +endurcir, l'autre les attendrit et les ouvre à la pitié. Si, là où règne +le suicide altruiste, l'homme est toujours prêt à donner sa vie, en +revanche, il ne fait pas plus de cas de celle d'autrui. Au contraire, là +où il met tellement haut la personnalité individuelle qu'il n'aperçoit +plus aucune fin qui la dépasse, il la respecte chez les autres. Le culte +qu'il a pour elle fait qu'il souffre de tout ce qui peut la diminuer +même chez ses semblables. Une plus large sympathie pour la souffrance +humaine succède aux dévouements fanatiques des temps primitifs. Chaque +sorte de suicide n'est donc que la forme exagérée ou déviée d'une vertu. +Mais alors la manière dont ils affectent la conscience morale ne les +différencie pas assez pour qu'on ait le droit d'en faire autant de +genres séparés. + + + + +CHAPITRE V + +Le suicide anomique. + + +Mais la société n'est pas seulement un objet qui attire à soi, avec une +intensité inégale, les sentiments et l'activité des individus. Elle est +aussi un pouvoir qui les règle. Entre la manière dont s'exerce cette +action régulatrice et le taux social des suicides il existe un rapport. + +I. + +C'est un fait connu que les crises économiques ont sur le penchant au +suicide une influence aggravante. + +À Vienne, en 1873, éclate une crise financière qui atteint son maximum +en 1874; aussitôt le nombre des suicides s'élève. De 141 en 1872, ils +montent à 153 en 1873 et à 216 en 1874, avec une augmentation de 51 % +par rapport à 1872 et de 41 % par rapport à 1873. Ce qui prouve bien que +cette catastrophe est la seule cause de cet accroissement, c'est qu'il +est surtout sensible au moment où la crise a été à l'état aigu, +c'est-à-dire pendant les quatre premiers mois de 1874. Du 1er janvier au +30 avril on avait compté 48 suicides en 1871, 44 en 1872, 43 en 1873; il +y en eut 73 en 1874. L'augmentation est de 70 %. La même crise ayant +éclaté à la même époque à Francfort-sur-le-Mein y a produit les mêmes +effets. Dans les années qui précèdent 1874, il s'y commettait en moyenne +22 suicides par an; en 1874, il y en eut 32, soit 45 % en plus. + +On n'a pas oublié le fameux krach qui se produisit à la Bourse de Paris +pendant l'hiver de 1882. Les conséquences s'en firent sentir non +seulement à Paris, mais dans toute la France. De 1874 à 1886, +l'accroissement moyen annuel n'est que de 2 %; en 1882, il est de 7 %. +De plus, il n'est pas également réparti entre les différents moments de +l'année, mais il a lieu surtout pendant les trois premiers mois, +c'est-à-dire à l'instant précis où le krach s'est produit. À ce seul +trimestre reviennent les 59 centièmes de l'augmentation totale. Cette +élévation est si bien le fait de circonstances exceptionnelles que, non +seulement on ne la rencontre pas en 1881, mais qu'elle a disparu en +1883, quoique cette dernière année ait, dans l'ensemble, un peu plus de +suicides que la précédente: + +/* ++-----------------+---------+-------------------+--------------------+ +| | 1881. | 1882. | 1883. | ++-----------------+---------+-------------------+--------------------+ +|Année totale | 6.741 | 7.213 (+ 7 %) | 7.267 | ++-----------------+---------+-------------------+--------------------+ +|Premier trimestre| 1.589 | 1.770 (+ 11 %) | 1.604 | ++-----------------+---------+-------------------+--------------------+ +*/ + +Ce rapport ne se constate pas seulement dans quelques cas exceptionnels; +il est la loi. Le chiffre des faillites est un baromètre qui reflète +avec une suffisante sensibilité les variations par lesquelles passe la +vie économique. Quand, d'une année à l'autre, elles deviennent +brusquement plus nombreuses, on peut être assuré qu'il s'est produit +quelque grave perturbation. De 1845 à 1869, il y a eu, à trois reprises, +de ces élévations soudaines, symptômes de crises. Tandis que, pendant +cette période, l'accroissement annuel du nombre des faillites est de 3,2 +%, il est de 26 % en 1847, de 37 % en 1854, et de 20 % en 1861. Or, à +ces trois moments, on constate également une ascension +exceptionnellement rapide dans le chiffre des suicides. Tandis que, +pendant ces 24 années, l'augmentation moyenne annuelle est seulement de +2 %, elle est de 17 % en 1847, de 8 % en 1854, de 9 % en 1861. + +Mais à quoi ces crises doivent-elles leur influence? Est-ce parce que, +en faisant fléchir la fortune publique, elles augmentent la misère? +Est-ce parce que la vie devient plus difficile qu'on y renonce plus +volontiers? L'explication séduit par sa simplicité; elle est d'ailleurs +conforme à la conception courante du suicide. Mais elle est contredite +par les faits. + +En effet, si les morts volontaires augmentaient parce que la vie devient +plus rude, elles devraient diminuer sensiblement quand l'aisance devient +plus grande. Or si, quand le prix des aliments de première nécessité +s'élève avec excès, les suicides font généralement de même, on ne +constate pas qu'ils s'abaissent au-dessous de la moyenne dans le cas +contraire. En Prusse, en 1850, le cours du blé descend au point le plus +bas qu'il ait atteint pendant toute la période 1848-81; il était à 6 +marcs 91 les 50 kilogrammes; cependant, à ce moment même, les suicides +passent de 1.527, où ils étaient en 1849, à 1.736, soit une augmentation +de 13 %, et ils continuent à s'accroître pendant les années 1851, 1852, +1853 quoique le bon marché persiste. En 1858-59, un nouvel avilissement +se produit; néanmoins les suicides s'élèvent de 2.038 en 1857 à 2.126 en +1858, à 2.146 en 1859. De 1863 à 1866, les prix qui avaient atteint 11 +marcs 04 en 1861 tombent progressivement jusqu'à 7 marcs 95 en 1864 et +restent très modérés, pendant toute la période; les suicides, pendant ce +même temps, augmentent de 17 % (2.112 en 1862, 2.485 en 1866)[247]. On +observe en Bavière des faits analogues. D'après une courbe construite +par Mayr[248] pour la période 1835-61, c'est pendant les années 1857-58 +et 1858-59 que le prix du seigle a été le plus bas; or, les suicides +qui, en 1857, n'étaient qu'au nombre de 286 montent à 329 en 1858, puis +à 387 en 1859. Le même phénomène s'était déjà produit pendant les +années 1848-50: le blé, à ce moment, avait été très bon marché comme +dans toute l'Europe. Et cependant, malgré une diminution légère et +provisoire, due aux événements politiques et dont nous avons parlé, les +suicides se maintinrent au même niveau. On en comptait 217 en 1847, il +y en avait encore 215 en 1848 et si, en 1849, ils descendirent un +instant à 189, dès 1850, ils remontèrent et s'élevèrent jusqu'à 250. + +C'est si peu l'accroissement de la misère qui fait l'accroissement des +suicides que même des crises heureuses, dont l'effet est d'accroître +brusquement la prospérité d'un pays, agissent sur le suicide tout comme +des désastres économiques. + +La conquête de Rome par Victor-Emmanuel en 1870, en fondant +définitivement l'unité de l'Italie, a été pour ce pays le point de +départ d'un mouvement de rénovation qui est en train d'en faire une des +grandes puissances de l'Europe. Le commerce et l'industrie en reçurent +une vive impulsion et des transformations s'y produisirent avec une +extraordinaire rapidité. Tandis qu'en 1876, 4.459 chaudières à vapeur, +d'une force totale de 54.000 chevaux, suffisaient aux besoins +industriels, en 1887 le nombre des machines était de 9.983 et leur +puissance, portée à 167.000 chevaux-vapeur, était triplée. +Naturellement, la quantité des produits augmenta pendant le même temps +selon la même proportion[249]. Les échanges suivirent la progression; +non seulement la marine marchande, les voies de communication et de +transport se développèrent, mais le nombre des choses et des gens +transportés doubla[250]. Comme cette suractivité générale amena une +élévation des salaires (on estime à 35 % l'augmentation de 1873 à 1889), +la situation matérielle des travailleurs s'améliora, d'autant plus que, +au même moment, le prix du pain alla en baissant[251]. Enfin, d'après +les calculs de Bodio, la richesse privée serait passée de 45 milliards +et demi, en moyenne, pendant la période 1875-80, à 51 milliards pendant +les années 1880-85 et 54 milliards et demi en 1885-90[252]. + +Or, parallèlement à cette renaissance collective, on constate un +accroissement exceptionnel dans le nombre des suicides. De 1866 à 1870, +ils étaient à peu près restés constants; de 1871 à 1877 ils augmentent +de 36 %. Il y avait en + +/* ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +|1864-70.|29 suicides pour 1 million|1874.|37 suicides pour 1 million| ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +|1871 |31 -- -- -- |1875.|34 -- -- -- | ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +|1872 |33 -- -- -- |1876.|36,5 -- -- -- | ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +|1873 |36 -- -- -- |1877.|40,6 -- -- -- | ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +*/ + + +Et depuis, le mouvement a continué. Le chiffre total qui était de 1.139 +en 1877 est passé à 1.463 en 1889, soit une nouvelle augmentation de 28 +%. + +En Prusse, le même phénomène s'est produite deux reprises. En 1866, ce +royaume reçoit un premier accroissement. Il s'annexe plusieurs provinces +importantes en même temps qu'il devient le chef de la confédération du +Nord. Ce gain de gloire et de puissance est aussitôt accompagné d'une +brusque poussée de suicides. Pendant la période 1856-60, il y avait eu, +année moyenne, 123 suicides pour 1 million, et 122 seulement pendant les +années 1861-65. Dans le quinquennium 1866-70, malgré la baisse qui se +produisit en 1870, la moyenne s'élève à 133. L'année 1867, celle qui +suivit immédiatement la victoire, est celle où le suicide atteignit le +plus haut point auquel il fût parvenu depuis 1816 (1 suicide par 5.432 +habitants tandis que, en 1864, il n'y avait qu'un cas sur 8.739). + +Au lendemain de la guerre de 1870, une nouvelle transformation heureuse +se produit. L'Allemagne est unifiée et placée tout entière sous +l'hégémonie de la Prusse. Une énorme indemnité de guerre vient grossir +la fortune publique; le commerce et l'industrie prennent leur essor. +Jamais le développement du suicide n'a été aussi rapide. De 1875 à 1886 +il augmente de 90 %, passant de 3.278 cas à 6.212. + +Les Expositions universelles, quand elles réussissent, sont considérées +comme un événement heureux dans la vie d'une société. Elles stimulent +les affaires, amènent plus d'argent dans le pays et passent pour +augmenter la prospérité publique, surtout dans la ville même où elles +ont lieu. Et cependant, il n'est pas impossible que, finalement, elles +se soldent par une élévation considérable du chiffre des suicides. C'est +ce qui paraît surtout avoir eu lieu pour l'Exposition de 1878. +L'augmentation a été, cette année, la plus élevée qui se fût produite de +1874 à 1886. Elle fut de 8 %, par conséquent supérieure à celle qu'a +déterminée le krach de 1882. Et ce qui ne permet guère de supposer que +cette recrudescence ait une autre cause que l'Exposition, c'est que les +86 centièmes de cet accroissement ont eu lieu juste pendant les six mois +qu'elle a duré. + +En 1889, le même fait ne s'est pas reproduit pour l'ensemble de la +France. Mais il est possible que la crise boulangiste, par l'influence +dépressive qu'elle a exercé sur la marche des suicides, ait neutralisé +les effets contraires de l'Exposition. Ce qui est certain, c'est qu'à +Paris, et quoique les passions politiques déchaînées aient dû avoir la +même action que dans le reste du pays, les choses se passèrent comme en +1878. Pendant les 7 mois de l'Exposition, les suicides augmentèrent de +près de 10 %, exactement 9,66, tandis que, dans le reste de l'année, ils +restèrent au-dessous de ce qu'ils avaient été en 1888 et de ce qu'ils +furent ensuite en 1890. + +/* ++-----------------------------------------------+------+------+------+ +| | 1888 | 1889 | 1890 | ++-----------------------------------------------+------+------+------+ +|Les sept mois qui correspondent à l'Exposition.| 517 | 567 | 540 | ++-----------------------------------------------+------+------+------+ +|Les cinq autres mois. | 319 | 311 | 356 | ++-----------------------------------------------+------+------+------+ +*/ + +On peut se demander si, sans le boulangisme, la hausse n'aurait pas été +plus prononcée. + +Mais ce qui démontre mieux encore que la détresse économique n'a pas +l'influence aggravante qu'on lui a souvent attribuée, c'est qu'elle +produit plutôt l'effet contraire. En Irlande, où le paysan mène une vie +si pénible, on se tue très peu. La misérable Calabre ne compte, pour +ainsi dire, pas de suicides; l'Espagne en a dix fois moins que la +France. On peut même dire que la misère protège. Dans les différents +départements français, les suicides sont d'autant plus nombreux qu'il y +a plus de gens qui vivent de leurs revenus. + +[Illustration: Planche V. + +SUICIDE ET RICHESSE.] + +/* ++-------------------------------------+------------------------------+ +|Départements où il se commet |Nombre moyen des personnes | +|par 100.000 habitants |vivant de leurs revenus par | +|(1878-1887). |1.000 habitants, dans chaque | +| |groupe de départements (1886).| ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 48 à 43 suicides ( 5 départements)| 127 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 38 à 31 -- ( 6 -- )| 73 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 30 à 24 -- ( 6 -- )| 69 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 23 à 18 -- (15 -- )| 59 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 17 à 13 -- (18 -- )| 49 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 12 à 8 -- (26 -- )| 49 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 7 à 3 -- (10 -- )| 42 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +*/ + + +La comparaison des cartes confirme celle des moyennes (V. Planche V, +ci-dessus). + +Si donc les crises industrielles ou financières augmentent les suicides, +ce n'est pas parce qu'elles appauvrissent, puisque des crises de +prospérité ont le même résultat; c'est parce qu'elles sont des crises, +c'est-à-dire des perturbations de l'ordre collectif[253]. Toute rupture +d'équilibre, alors même qu'il en résulte une plus grande aisance et un +rehaussement de la vitalité générale, pousse à la mort volontaire. +Toutes les fois que de graves réarrangements se produisent dans le corps +social, qu'ils soient dus à un soudain mouvement de croissance ou à un +cataclysme inattendu, l'homme se tue plus facilement. Comment est-ce +possible? Comment ce qui passe généralement pour améliorer l'existence +peut-il en détacher? + +Pour répondre à cette question, quelques considérations préjudicielles +sont nécessaires. + + + + +II. + +Un vivant quelconque ne peut être heureux et même ne peut vivre que si +ses besoins sont suffisamment en rapport avec ses moyens. Autrement, +s'ils exigent plus qu'il ne peut leur être accordé ou simplement autre +chose, ils seront froissés sans cesse et ne pourront fonctionner sans +douleur. Or, un mouvement qui ne peut se produire sans souffrance tend à +ne pas se reproduire. Des tendances qui ne sont pas satisfaites +s'atrophient et, comme la tendance à vivre n'est que la résultante de +toutes les autres, elle ne peut pas ne pas s'affaiblir si les autres se +relâchent. + +Chez l'animal, du moins à l'état normal, cet équilibre s'établit avec +une spontanéité automatique parce qu'il dépend de conditions purement +matérielles. Tout ce que réclame l'organisme, c'est que les quantités de +substance et d'énergie, employées sans cesse à vivre, soient +périodiquement remplacées par des quantités équivalentes; c'est que la +réparation soit égale à l'usure. Quand le vide que la vie a creusé dans +ses propres ressources est comblé, l'animal est satisfait et ne demande +rien de plus. Sa réflexion n'est pas assez développée pour imaginer +d'autres fins que celles qui sont impliquées dans sa nature physique. +D'un autre côté, comme le travail exigé de chaque organe dépend lui-même +de l'état général des forces vitales et des nécessités de l'équilibre +organique, l'usure, à son tour, se règle sur la réparation et la balance +se réalise d'elle-même. Les limites de l'une sont aussi celles de +l'autre; elles sont également inscrites dans la constitution même du +vivant qui n'a pas le moyen de les dépasser. + +Mais il n'en est pas de même de l'homme, parce que la plupart de ses +besoins ne sont pas, ou ne sont pas au même degré, sous la dépendance du +corps. À la rigueur, on peut encore considérer comme déterminable la +quantité d'aliments matériels nécessaires à l'entretien physique d'une +vie humaine, quoique la détermination soit déjà moins étroite que dans +le cas précédent et la marge plus largement ouverte aux libres +combinaisons du désir; car, au delà du minimum indispensable, dont la +nature est prête à se contenter quand elle procède instinctivement, la +réflexion, plus éveillée, fait entrevoir des conditions meilleures, qui +apparaissent comme des fins désirables et qui sollicitent l'activité. +Néanmoins, on peut admettre que les appétits de ce genre rencontrent tôt +ou tard une borne qu'ils ne peuvent franchir. Mais comment fixer la +quantité de bien-être, de confortable, de luxe que peut légitimement +rechercher un être humain? Ni dans la constitution organique, ni dans la +constitution psychologique de l'homme, on ne trouve rien qui marque un +terme à de semblables penchants. Le fonctionnement de la vie +individuelle n'exige pas qu'ils s'arrêtent ici plutôt que là; la preuve, +c'est qu'ils n'ont fait que se développer depuis le commencement de +l'histoire, que des satisfactions toujours plus complètes leur ont été +apportées et que, pourtant, la santé moyenne n'est pas allée en +s'affaiblissant. Surtout, comment établir la manière dont ils doivent +varier selon les conditions, les professions, l'importance relative des +services, etc.? Il n'est pas de société où ils soient également +satisfaits aux différents degrés de la hiérarchie sociale. Cependant, +dans ses traits essentiels, la nature humaine est sensiblement la même +chez tous les citoyens. Ce n'est donc pas elle qui peut assigner aux +besoins cette limite variable qui leur serait nécessaire. Par +conséquent, en tant qu'ils dépendent de l'individu seul, ils sont +illimités. Par elle-même, abstraction faite de tout pouvoir extérieur +qui la règle, notre sensibilité est un abîme sans fond que rien ne peut +combler. + +Mais alors, si rien ne vient la contenir du dehors, elle ne peut être +pour elle-même qu'une source de tourments. Car des désirs illimités sont +insatiables par définition et ce n'est pas sans raison que +l'insatiabilité est regardée comme un signe de morbidité. Puisque rien +ne les borne, ils dépassent toujours et infiniment les moyens dont ils +disposent; rien donc ne saurait les calmer. Une soif inextinguible est +un supplice perpétuellement renouvelé. On a dit, il est vrai, que c'est +le propre de l'activité humaine de se déployer sans terme assignable et +de se proposer des fins qu'elle ne peut pas atteindre. Mais il est +impossible d'apercevoir comment un tel état d'indétermination se +concilie plutôt avec les conditions de la vie mentale qu'avec les +exigences de la vie physique. Quelque plaisir que l'homme éprouve à +agir, à se mouvoir, à faire effort, encore faut-il qu'il sente que ses +efforts ne sont pas vains et qu'en marchant il avance. Or, on n'avance +pas quand on ne marche vers aucun but ou, ce qui revient au même, quand +le but vers lequel on marche est à l'infini. La distance à laquelle on +en reste éloigné étant toujours la même quelque chemin qu'on ait fait, +tout se passe comme si l'on s'était stérilement agité sur place. Même +les regards jetés derrière soi et le sentiment de fierté que l'on peut +éprouver en apercevant l'espace déjà parcouru ne sauraient causer qu'une +bien illusoire satisfaction, puisque l'espace à parcourir n'est pas +diminué pour autant. Poursuivre une fin inaccessible par hypothèse, +c'est donc se condamner à un perpétuel état de mécontentement. Sans +doute, il arrive à l'homme d'espérer contre toute raison et, même +déraisonnable, l'espérance a ses joies. Il peut donc se faire qu'elle le +soutienne quelque temps; mais elle ne saurait survivre indéfiniment aux +déceptions répétées de l'expérience. Or, qu'est-ce que l'avenir peut +donner de plus que le passé, puisqu'il est à jamais impossible de +parvenir à un état où l'on puisse se tenir et qu'on ne peut même se +rapprocher de l'idéal entrevu? Ainsi, plus on aura et plus on voudra +avoir, les satisfactions reçues ne faisant que stimuler les besoins au +lieu de les apaiser. Dira-t-on que, par elle-même, l'action est +agréable? Mais d'abord, c'est à condition qu'on s'aveugle assez pour +n'en pas sentir l'inutilité. Puis, pour que ce plaisir soit ressenti et +vienne tempérer et voiler à demi l'inquiétude douloureuse qu'il +accompagne, il faut tout au moins que ce mouvement sans fin se déploie +toujours à l'aise et sans être gêné par rien. Mais qu'il vienne à être +entravé, et l'inquiétude reste seule avec le malaise qu'elle apporte +avec elle. Or ce serait un miracle s'il ne surgissait jamais quelque +infranchissable obstacle. Dans ces conditions, on ne tient à la vie que +par un fil bien ténu et qui, à chaque instant, peut être rompu. + +Pour qu'il en soit autrement, il faut donc avant tout que les passions +soient limitées. Alors seulement, elles pourront être mises en harmonie +avec les facultés et, par suite, satisfaites. Mais puisqu'il n'y a rien +dans l'individu qui puisse leur fixer une limite, celle-ci doit +nécessairement leur venir de quelque force extérieure à l'individu. Il +faut qu'une puissance régulatrice joue pour les besoins moraux le même +rôle que l'organisme pour les besoins physiques. C'est dire que cette +puissance ne peut être que morale. C'est réveil de la conscience qui est +venu rompre l'état d'équilibre dans lequel sommeillait l'animal; seule +donc la conscience peut fournir les moyens de le rétablir. La contrainte +matérielle serait ici sans effet; ce n'est pas avec des forces +physico-chimiques qu'on peut modifier les cœurs. Dans la mesure où les +appétits ne sont pas automatiquement contenus par des mécanismes +physiologiques, ils ne peuvent s'arrêter que devant une limite qu'ils +reconnaissent comme juste. Les hommes ne consentiraient pas à borner +leurs désirs s'ils se croyaient fondés à dépasser la borne qui leur est +assignée. Seulement, cette loi de justice, ils ne sauraient se la dicter +à eux-mêmes pour les raisons que nous avons dites. Ils doivent donc la +recevoir d'une autorité qu'ils respectent et devant laquelle ils +s'inclinent spontanément. Seule, la société, soit directement et dans +son ensemble, soit par l'intermédiaire d'un de ses organes, est en état +de jouer ce rôle modérateur; car elle est le seul pouvoir moral +supérieur à l'individu, et dont celui-ci accepte la supériorité. Seule, +elle a l'autorité nécessaire pour dire le droit et marquer aux passions +le point au delà duquel elles ne doivent pas aller. Seule aussi, elle +peut apprécier quelle prime doit être offerte en perspective à chaque +ordre de fonctionnaires, au mieux de l'intérêt commun. + +Et en effet, à chaque moment de l'histoire, il y a dans la conscience +morale des sociétés un sentiment obscur de ce que valent respectivement +les différents services sociaux, de la rémunération relative qui est due +à chacun d'eux et, par conséquent, de la mesure de confortable qui +convient à la moyenne des travailleurs de chaque profession. Les +différentes fonctions sont comme hiérarchisées dans l'opinion et un +certain coefficient de bien-être est attribué à chacune selon la place +qu'elle occupe dans la hiérarchie. D'après les idées reçues, il y a, par +exemple, une certaine manière de vivre qui est regardée comme la limite +supérieure que puisse se proposer l'ouvrier dans les efforts qu'il fait +pour améliorer son existence, et une limite inférieure au-dessous de +laquelle on tolère difficilement qu'il descende, s'il n'a pas gravement +démérité. L'une et l'autre sont différentes pour l'ouvrier de la ville +et celui de la campagne, pour le domestique et pour le journalier, pour +l'employé de commerce et pour le fonctionnaire, etc., etc. De même +encore, on blâme le riche qui vit en pauvre, mais on le blâme aussi s'il +recherche avec excès les raffinements du luxe. En vain les économistes +protestent; ce sera toujours un scandale pour le sentiment public qu'un +particulier puisse employer en consommations absolument superflues une +trop grande quantité de richesses et il semble même que cette +intolérance ne se relâche qu'aux époques de perturbation morale[254]. Il +y a donc une véritable réglementation qui, pour n'avoir pas toujours une +forme juridique, ne laisse pas de fixer, avec une précision relative, le +maximum d'aisance que chaque classe de la société peut légitimement +chercher à atteindre. Du reste, l'échelle ainsi dressée, n'a rien +d'immuable. Elle change, selon que le revenu collectif croît ou décroît +et selon les changements qui se font dans les idées morales de la +société. C'est ainsi que ce qui a le caractère du luxe pour une époque, +ne l'a plus pour une autre; que le bien-être, qui, pendant longtemps, +n'était octroyé à une classe qu'à titre exceptionnel et surérogatoire, +finit par apparaître comme rigoureusement nécessaire et de stricte +équité. + +Sous cette pression, chacun, dans sa sphère, se rend vaguement compte du +point extrême jusqu'où peuvent aller ses ambitions et n'aspire à rien au +delà. Si, du moins, il est respectueux de la règle et docile à +l'autorité collective, c'est-à-dire s'il a une saine constitution +morale, il sent qu'il n'est pas bien d'exiger davantage. Un but et un +terme sont ainsi marqués aux passions. Sans doute, cette détermination +n'a rien de rigide ni d'absolu. L'idéal économique assigné à chaque +catégorie de citoyens, est compris lui-même entre de certaines limites à +l'intérieur desquelles les désirs peuvent se mouvoir avec liberté. Mais +il n'est pas illimité. C'est cette limitation relative et la modération +qui en résulte qui font les hommes contents de leur sort tout en les +stimulant avec mesure à le rendre meilleur; et c'est ce contentement +moyen qui donne naissance à ce sentiment de joie calme et active, à ce +plaisir d'être et de vivre qui, pour les sociétés comme pour les +individus, est la caractéristique de la santé. Chacun, du moins en +général, est alors en harmonie avec sa condition et ne désire que ce +qu'il peut légitimement espérer comme prix normal de son activité. +D'ailleurs, l'homme n'est pas pour cela condamné à une sorte +d'immobilité. Il peut chercher à embellir son existence; mais les +tentatives qu'il fait dans ce sens peuvent ne pas réussir sans le +laisser désespéré. Car, comme il aime ce qu'il a et ne met pas toute sa +passion à rechercher ce qu'il n'a pas, les nouveautés auxquelles il lui +arrive d'aspirer peuvent manquer à ses désirs et à ses espérances sans +que tout lui manque à la fois. L'essentiel lui reste. L'équilibre de son +bonheur est stable parce qu'il est défini et il ne suffit pas de +quelques mécomptes pour le bouleverser. + +Toutefois, il ne servirait à rien que chacun considérât comme juste la +hiérarchie des fonctions telle qu'elle est dressée par l'opinion, si, en +même temps, on ne considérait comme également juste la façon dont ces +fonctions se recrutent. Le travailleur n'est pas en harmonie avec sa +situation sociale, s'il n'est pas convaincu qu'il a bien celle qu'il +doit avoir. S'il se croit fondé à en occuper une autre, ce qu'il a ne +saurait le satisfaire. Il ne suffit donc pas que le niveau moyen des +besoins soit, pour chaque condition, réglé par le sentiment public, il +faut encore qu'une autre réglementation, plus précise, fixe la manière +dont les différentes conditions doivent être ouvertes aux particuliers. +Et en effet, il n'est pas de société où cette réglementation n'existe. +Elle varie selon les temps et les lieux. Jadis elle faisait de la +naissance le principe presque exclusif de la classification sociale; +aujourd'hui, elle ne maintient d'autre inégalité native que celle qui +résulte de la fortune héréditaire et du mérite. Mais, sous ces formes +diverses, elle a partout le même objet. Partout aussi, elle n'est +possible que si elle est imposée aux individus par une autorité qui les +dépasse, c'est-à-dire par l'autorité collective. Car elle ne peut +s'établir sans demander aux uns ou aux autres et, plus généralement aux +uns et aux autres, des sacrifices et des concessions, au nom de +l'intérêt public. + +Certains, il est vrai, ont pensé que cette pression morale deviendrait +inutile du jour où la situation économique cesserait d'être transmise +héréditairement. Si, a-t-on dit, l'héritage étant aboli, chacun entre +dans la vie avec les mêmes ressources, si la lutte entre les +compétiteurs s'engage dans des conditions de parfaite égalité, nul n'en +pourra trouver les résultats injustes. Tout le monde sentira +spontanément que les choses sont comme elles doivent être. + +Il n'est effectivement pas douteux que, plus on se rapprochera de cette +égalité idéale, moins aussi la contrainte sociale sera nécessaire. Mais +ce n'est qu'une question de degré. Car il y aura toujours une hérédité +qui subsistera, c'est celle des dons naturels. L'intelligence, le goût, +la valeur scientifique, artistique, littéraire, industrielle, le +courage, l'habileté manuelle sont des forces que chacun de nous reçoit +en naissant, comme le propriétaire-né reçoit son capital, comme le +noble, autrefois, recevait son titre et sa fonction. Il faudra donc +encore une discipline morale pour faire accepter de ceux que la nature a +le moins favorisés la moindre situation qu'ils doivent au hasard de leur +naissance. Ira-t-on jusqu'à réclamer que le partage soit égal pour tous +et qu'aucun avantage ne soit fait aux plus utiles et aux plus méritants? +Mais alors, il faudrait une discipline bien autrement énergique pour +faire accepter de ces derniers un traitement simplement égal à celui des +médiocres et des impuissants. + +Seulement cette discipline, tout comme la précédente, ne peut être +utile, que si elle est considérée comme juste par les peuples qui y sont +soumis. Quand elle ne se maintient plus que par habitude et de force, la +paix et l'harmonie ne subsistent plus qu'en apparence; l'esprit +d'inquiétude et le mécontentement sont latents; les appétits, +superficiellement contenus, ne tardent pas à se déchaîner. C'est ce qui +est arrivé à Rome et en Grèce quand les croyances sur lesquelles +reposait la vieille organisation du patriciat et de la plèbe furent +ébranlées, dans nos sociétés modernes quand les préjugés aristocratiques +commencèrent à perdre leur ancien ascendant. Mais cet état +d'ébranlement est exceptionnel; il n'a lieu que quand la société +traverse quelque crise maladive. Normalement, l'ordre collectif est +reconnu comme équitable par la grande généralité des sujets. Quand donc +nous disons qu'une autorité est nécessaire pour l'imposer aux +particuliers, nous n'entendons nullement que la violence soit le seul +moyen de l'établir. Parce que cette réglementation est destinée à +contenir les passions individuelles, il faut qu'elle émane d'un pouvoir +qui domine les individus; mais il faut également que ce pouvoir soit +obéi par respect et non par crainte. + +Ainsi, il n'est pas vrai que l'activité humaine puisse être affranchie +de tout frein. Il n'est rien au monde qui puisse jouir d'un tel +privilège. Car tout être, étant partie de l'univers, est relatif au +reste de l'univers; sa nature et la manière dont il la manifeste ne +dépendent donc pas seulement de lui-même, mais des autres êtres qui, par +suite, le contiennent et le règlent. À cet égard, il n'y a que des +différences de degrés et de formes entre le minéral et le sujet pensant. +Ce que l'homme a de caractéristique, c'est que le frein auquel il est +soumis n'est pas physique, mais moral, c'est-à-dire social. Il reçoit sa +loi non d'un milieu matériel qui s'impose brutalement à lui, mais d'une +conscience supérieure à la sienne et dont il sent la supériorité. Parce +que la majeure et la meilleure partie de sa vie dépasse le corps, il +échappe au joug du corps, mais il subit celui de la société. + +Seulement, quand la société est troublée, que ce soit par une crise +douloureuse ou par d'heureuses mais trop soudaines transformations, elle +est provisoirement incapable d'exercer cette action; et voilà d'où +viennent ces brusques ascensions de la courbe des suicides dont nous +avons, plus haut, établi l'existence. + +En effet, dans les cas de désastres économiques, il se produit comme un +déclassement qui rejette brusquement certains individus dans une +situation inférieure à celle qu'ils occupaient jusqu'alors. Il faut donc +qu'ils abaissent leurs exigences, qu'ils restreignent leurs besoins, +qu'ils apprennent à se contenir davantage. Tous les fruits de l'action +sociale sont perdus en ce qui les concerne; leur éducation morale est à +refaire. Or, ce n'est pas en un instant que la société peut les plier à +cette vie nouvelle et leur apprendre à exercer sur eux ce surcroît de +contention auquel ils ne sont pas accoutumés. Il en résulte qu'ils ne +sont pas ajustés à la condition qui leur est faite et que la perspective +même leur en est intolérable; de là des souffrances qui les détachent +d'une existence diminuée avant même qu'ils en aient fait l'expérience. + +Mais il n'en est pas autrement si la crise a pour origine un brusque +accroissement de puissance et de fortune. Alors, en effet, comme les +conditions de la vie sont changées, l'échelle d'après laquelle se +réglaient les besoins ne peut plus rester la même; car elle varie avec +les ressources sociales, puisqu'elle détermine en gros la part qui doit +revenir à chaque catégorie de producteurs. La graduation en est +bouleversée; mais d'autre part, une graduation nouvelle ne saurait être +improvisée. Il faut du temps pour qu'hommes et choses soient à nouveau +classés par la conscience publique. Tant que les forces sociales, ainsi +mises en liberté, n'ont pas retrouvé l'équilibre, leur valeur respective +reste indéterminée et, par conséquent, toute réglementation fait défaut +pour un temps. On ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est +pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les +revendications et les espérances légitimes, quelles sont celles qui +passent la mesure. Par suite, il n'est rien à quoi on ne prétende. Pour +peu que cet ébranlement soit profond, il atteint même les principes qui +président à la répartition des citoyens entre les différents emplois. +Car comme les rapports entre les diverses parties de la société sont +nécessairement modifiés, les idées qui expriment ces rapports ne peuvent +plus rester les mêmes. Telle classe, que la crise a plus spécialement +favorisée, n'est plus disposée à la même résignation, et, par +contrecoup, le spectacle de sa fortune plus grande éveille autour et +au-dessous d'elle toute sorte de convoitises. Ainsi, les appétits, +n'étant plus contenus par une opinion désorientée, ne savent plus où +sont les bornes devant lesquelles ils doivent s'arrêter. D'ailleurs, à +ce même moment, ils sont dans un état d'éréthisme naturel par cela seul +que la vitalité générale est plus intense. Parce que la prospérité +s'est accrue, les désirs sont exaltés. La proie plus riche qui leur est +offerte les stimule, les rend plus exigeants, plus impatients de toute +règle, alors justement que les règles traditionnelles ont perdu de leur +autorité. L'état de dérèglement ou d'_anomie_ est donc encore renforcé +par ce fait que les passions sont moins disciplinées au moment même où +elles auraient besoin d'une plus forte discipline. + +Mais alors leurs exigences mêmes font qu'il est impossible de les +satisfaire. Les ambitions surexcitées vont toujours au delà des +résultats obtenus, quels qu'ils soient; car elles ne sont pas averties +qu'elles ne doivent pas aller plus loin. Rien donc ne les contente et +toute cette agitation s'entretient perpétuellement elle-même sans +aboutir à aucun apaisement. Surtout, comme cette course vers un but +insaisissable ne peut procurer d'autre plaisir que celui de la course +elle-même, si toutefois c'en est un, qu'elle vienne à être entravée, et +l'on reste les mains entièrement vides. Or, il se trouve qu'en même +temps la lutte devient plus violente et plus douloureuse, à la fois +parce qu'elle est moins réglée et que les compétitions sont plus +ardentes. Toutes les classes sont aux prises parce qu'il n'y a plus de +classement établi. L'effort est donc plus considérable au moment où il +devient plus improductif. Comment, dans ces conditions, la volonté de +vivre ne faiblirait-elle pas? + +Cette explication est confirmée par la singulière immunité dont +jouissent les pays pauvres. Si la pauvreté protège contre le suicide, +c'est que, par elle-même, elle est un frein. Quoiqu'on fasse, les +désirs, dans une certaine mesure, sont obligés de compter avec les +moyens; ce qu'on a sert en partie de point de repère pour déterminer ce +qu'on voudrait avoir. Par conséquent, moins on possède, et moins on est +porté à étendre sans limites le cercle de ses besoins. L'impuissance, en +nous astreignant à la modération, nous y habitue, outre que, là où la +médiocrité est générale, rien ne vient exciter l'envie. La richesse, au +contraire, par les pouvoirs qu'elle confère, nous donne l'illusion que +nous ne relevons que de nous-mêmes. En diminuant la résistance que nous +opposent les choses, elle nous induit à croire qu'elles peuvent être +indéfiniment vaincues. Or, moins on se sent limité, plus toute +limitation paraît insupportable. Ce n'est donc pas sans raison que tant +de religions ont célébré les bienfaits et la valeur morale de la +pauvreté. C'est qu'elle est, en effet, la meilleure des écoles pour +apprendre à l'homme à se contenir. En nous obligeant à exercer sur nous +une constante discipline, elle nous prépare à accepter docilement la +discipline collective, tandis que la richesse, en exaltant l'individu, +risque toujours d'éveiller cet esprit de rébellion qui est la source +même de l'immoralité. Sans doute, ce n'est pas une raison pour empêcher +l'humanité d'améliorer sa condition matérielle. Mais si le danger moral +qu'entraîne tout accroissement de l'aisance n'est pas sans remède, +encore faut-il ne pas le perdre de vue. + +III. + +Si, comme dans les cas précédents, l'anomie ne se produisait jamais que +par accès intermittents et sous forme de crises aiguës, elle pourrait +bien faire de temps en temps varier le taux social des suicides; elle +n'en serait pas un facteur régulier et constant. Mais il y a une sphère +de la vie sociale où elle est actuellement à l'état chronique, c'est le +monde du commerce et de l'industrie. + +Depuis un siècle, en effet, le progrès économique a principalement +consisté à affranchir les relations industrielles de toute +réglementation. Jusqu'à des temps récents, tout un système de pouvoirs +moraux avait pour fonction de les discipliner. Il y avait d'abord la +religion dont l'influence se faisait sentir également sur les ouvriers +et sur les maîtres, sur les pauvres et sur les riches. Elle consolait +les premiers et leur apprenait à se contenter de leur sort en leur +enseignant que l'ordre social est providentiel, que la pari de chaque +classe a été fixée par Dieu lui-même, et en leur faisant espérer d'un +monde à venir de justes compensations aux inégalités de celui-ci. Elle +modérait les seconds en leur rappelant que les intérêts terrestres ne +sont pas le tout de l'homme, qu'ils doivent être subordonnés à d'autres, +plus élevés, et, par conséquent, qu'ils ne méritent pas d'être +poursuivis sans règle ni sans mesure. Le pouvoir temporel, de son côté, +par la suprématie qu'il exerçait sur les fonctions économiques, par +l'état relativement subalterne où il les maintenait, en contenait +l'essor. Enfin, au sein même du monde des affaires, les corps de +métiers, en réglementant les salaires, le prix des produits et la +production elle-même, fixaient indirectement le niveau moyen des revenus +sur lequel, par la force des choses, se règlent en partie les besoins. +En décrivant cette organisation, nous, n'entendons pas, au reste, la +proposer comme un modèle. Il est clair que, sans de profondes +transformations, elle ne saurait convenir aux sociétés actuelles. Tout +ce que nous constatons, c'est qu'elle existait, qu'elle avait des effets +utiles et qu'aujourd'hui rien n'en tient lieu. + +En effet, la religion a perdu la plus grande partie de son empire. Le +pouvoir gouvernemental, au lieu d'être le régulateur de la vie +économique, en est devenu l'instrument et le serviteur. Les écoles les +plus contraires, économistes orthodoxes et socialistes extrêmes, +s'entendent pour le réduire au rôle d'intermédiaire, plus ou moins +passif, entre les différentes fonctions sociales. Les uns veulent en +faire simplement le gardien des contrats individuels; les autres lui +laissent pour tâche le soin de tenir la comptabilité collective, +c'est-à-dire d'enregistrer les demandes des consommateurs, de les +transmettre aux producteurs, d'inventorier le revenu total et de le +répartir d'après une formule établie. Mais les uns et les autres lui +refusent toute qualité pour se subordonner le reste des organes sociaux +et les faire converger vers un but qui les domine. De part et d'autre, +on déclare que les nations doivent avoir pour seul ou principal objectif +de prospérer industriellement; c'est ce qu'implique le dogme du +matérialisme économique qui sert également de base à ces systèmes, en +apparence opposés. Et comme ces théories ne font qu'exprimer l'état de +l'opinion, l'industrie, au lieu de continuer à être regardée comme un +moyen en vue d'une fin qui la dépasse, est devenue la fin suprême des +individus et des sociétés. Mais alors il est arrivé que les appétits +qu'elle met en jeu se sont trouvés affranchis de toute autorité qui les +limitât. Cette apothéose du bien-être, en les sanctifiant, pour ainsi +dire, les a mis au-dessus de toute loi humaine. Il semble qu'il y ait +une sorte de sacrilège à les endiguer. C'est pourquoi, même la +réglementation purement utilitaire que le monde industriel lui-même +exerçait sur eux, par l'intermédiaire des corporations, n'a pas réussi à +se maintenir. Enfin, ce déchaînement des désirs a encore été aggravé par +le développement même de l'industrie et l'extension presque indéfinie du +marché. Tant que le producteur ne pouvait écouler ses produits que dans +le voisinage immédiat, la modicité du gain possible ne pouvait pas +surexciter beaucoup l'ambition. Mais maintenant qu'il peut presque +prétendre à avoir pour client le monde entier, comment, devant ces +perspectives sans bornes, les passions accepteraient-elles encore qu'on +les bornât comme autrefois? + +Voilà d'où vient l'effervescence qui règne dans cette partie de la +société, mais qui, de là, s'est étendue au reste. C'est que l'état de +crise et d'anomie y est constant et, pour ainsi dire, normal. Du haut en +bas de l'échelle, les convoitises sont soulevées sans qu'elles sachent +où se poser définitivement. Rien ne saurait les calmer, puisque le but +où elles tendent est infiniment au delà de tout ce qu'elles peuvent +atteindre. Le réel paraît sans valeur au prix de ce qu'entrevoient comme +possible les imaginations enfiévrées; on s'en détache donc, mais pour se +détacher ensuite du possible quand, à son tour, il devient réel. On a +soif de choses nouvelles, de jouissances ignorées, de sensations +innommées, mais qui perdent toute leur saveur dès qu'elles sont connues. +Dès lors, que le moindre revers survienne et l'on est sans forces pour +le supporter. Toute cette fièvre tombe et l'on s'aperçoit combien ce +tumulte était stérile et que toutes ces sensations nouvelles, +indéfiniment accumulées, n'ont pas réussi à constituer un solide capital +de bonheur sur lequel on pût vivre aux jours d'épreuves. Le sage, qui +sait jouir des résultats acquis sans éprouver perpétuellement le besoin +de les remplacer par d'autres, y trouve de quoi se retenir à la vie +quand l'heure des contrariétés a sonné. Mais l'homme qui a toujours tout +attendu de l'avenir, qui a vécu les yeux fixés sur le futur, n'a rien +dans son passé qui le réconforte contre les amertumes du présent; car le +passé n'a été pour lui qu'une série d'étapes impatiemment traversées. Ce +qui lui permettait de s'aveugler sur lui-même, c'est qu'il comptait +toujours trouver plus loin le bonheur qu'il n'avait pas encore rencontré +jusque-là. Mais voici qu'il est arrêté dans sa marche; dès lors, il n'a +plus rien ni derrière lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son +regard. La fatigue, du reste, suffit, à elle seule, pour produire le +désenchantement, car il est difficile de ne pas sentir, à la longue, +l'inutilité d'une poursuite sans terme. + +On peut même se demander si ce n'est pas surtout cet état moral qui rend +aujourd'hui si fécondes en suicides les catastrophes économiques. Dans +les sociétés où il est soumis à une saine discipline, l'homme se soumet +aussi plus facilement aux coups du sort. Habitué à se gêner et à se +contenir, l'effort nécessaire pour s'imposer un peu plus de gêne lui +coûte relativement peu. Mais quand, par elle-même, toute limite est +odieuse, comment une limitation plus étroite ne paraîtrait-elle pas +insupportable? L'impatience fiévreuse dans laquelle on vit n'incline +guère à la résignation. Quand on n'a pas d'autre but que de dépasser +sans cesse le point où l'on est parvenu, combien il est douloureux +d'être rejeté en arrière! Or, cette même inorganisation qui caractérise +notre état économique ouvre la porte à toutes les aventures. Comme les +imaginations sont avides de nouveautés et que rien ne les règle, elles +tâtonnent au hasard. Nécessairement, les échecs croissent avec les +risques et, ainsi, les crises se multiplient au moment même où elles +deviennent plus meurtrières. + +Tableau XXIV + +_Suicides pour 1 million de sujets de chaque profession._ + +/* ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +| |COMMERCE|TRANSPORTS|INDUSTRIE|AGRICULTURE|CARRIÈRES | +| | | | | |libérales | +| | | | | |[255]. | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|France | 440 | | 340 | 240 | 300 | +|(1878-87)[256].| | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Suisse (1876). | 664 | 1514 | 577 | 304 | 558 | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Italie | 277 | 152,6 | 80,4 | 26,7 | 618[257] | +|(1866-76). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Prusse | 754 | | 456 | 315 | 832 | +|(1883-90). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Bavière | 465 | | 369 | 153 | 454 | +|(1884-91). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Belgique | 421 | | 160 | 160 | 100 | +|(1886-90). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Wurtemberg | 273 | | 190 | 206 | | +|(1873-78). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Saxe (1878). | 341,59 | 71,17 | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +*/ + +Et cependant, ces dispositions sont tellement invétérées que la société +s'y est faite et s'est accoutumée à les regarder comme normales. On +répète sans cesse qu'il est dans la nature de l'homme d'être un éternel +mécontent, d'aller toujours en avant sans trêve et sans repos, vers une +fin indéterminée. La passion de l'infini est journellement présentée +comme une marque de distinction morale, alors qu'elle ne peut se +produire qu'au sein de consciences déréglées et qui érigent en règle le +dérèglement dont elles souffrent. La doctrine du progrès quand même et +le plus rapide possible est devenue un article de foi. Mais aussi, +parallèlement à ces théories qui célèbrent les bienfaits de +l'instabilité, on en voit apparaître d'autres qui, généralisant la +situation d'où elles dérivent, déclarent la vie mauvaise, l'accusent +d'être plus fertile en douleurs qu'en plaisirs et de ne séduire l'homme +que par des attraits trompeurs. Et comme c'est dans le monde économique +que ce désarroi est à son apogée, c'est là aussi qu'il fait le plus de +victimes. + +Les fonctions industrielles et commerciales sont, en effet, parmi les +professions qui fournissent le plus au suicide (V. Tableau XXIV, +ci-dessus). Elles sont presque au niveau des carrières libérales, +parfois même elles le dépassent; surtout, elles sont sensiblement plus +éprouvées que l'agriculture. C'est que l'industrie agricole est celle où +les anciens pouvoirs régulateurs font encore le mieux sentir leur +influence et où la fièvre des affaires a le moins pénétré. C'est elle +qui rappelle le mieux ce qu'était autrefois la constitution générale de +l'ordre économique. Et encore l'écart serait-il plus marqué si, parmi +les suicidés de l'industrie, on distinguait les patrons des ouvriers, +car ce sont probablement les premiers qui sont le plus atteints par +l'état d'_anomie_. Le taux énorme de la population rentière (720 pour un +million) montre assez que ce sont les plus fortunés qui souffrent le +plus. C'est que tout ce qui oblige à la subordination atténue les effets +de cet état. Les classes inférieures ont du moins leur horizon limité +par celles qui leur sont superposées et, par cela même, leurs désirs +sont plus définis. Mais ceux qui n'ont plus que le vide au-dessus d'eux, +sont presque nécessités à s'y perdre, s'il n'est pas de force qui les +retienne en arrière. + +L'anomie est donc, dans nos sociétés modernes, un facteur régulier et +spécifique de suicides; elle est une des sources auxquelles s'alimente +le contingent annuel. Nous sommes, par conséquent, en présence d'un +nouveau type qui doit être distingué des autres. Il en diffère en ce +qu'il dépend, non de la manière dont les individus sont attachés à la +société, mais de la façon dont elle les réglemente. Le suicide égoïste +vient de ce que les hommes n'aperçoivent plus de raison d'être à la vie; +le suicide altruiste de ce que cette raison leur paraît être en dehors +de la vie elle-même; la troisième sorte de suicide, dont nous venons de +constater l'existence, de ce que leur activité est déréglée et de ce +qu'ils en souffrent. En raison de son origine, nous donnerons à cette +dernière espèce le nom de _suicide anomique_. + +Assurément, ce suicide et le suicide égoïste ne sont pas sans rapports +de parenté. L'un et l'autre viennent de ce que la société n'est pas +suffisamment présente aux individus. Mais la sphère d'où elle est +absente n'est pas la même dans les deux cas. Dans le suicide égoïste, +c'est à l'activité proprement collective qu'elle fait défaut, la +laissant ainsi dépourvue d'objet et de signification. Dans le suicide +anomique, c'est aux passions proprement individuelles qu'elle manque, +les laissant ainsi sans frein qui les règle. Il en résulte que, malgré +leurs relations, ces deux types restent indépendants l'un de l'autre. +Nous pouvons rapporter à la société tout ce qu'il y a de social en nous, +et ne pas savoir borner nos désirs; sans être un égoïste, on peut vivre +à l'état d'anomie, et inversement. Aussi n'est-ce pas dans les mêmes +milieux sociaux que ces deux sortes de suicides recrutent leur +principale clientèle; l'un a pour terrain d'élection les carrières +intellectuelles, le monde où l'on pense, l'autre le monde industriel ou +commercial. + + + + +IV. + +Mais l'anomie économique n'est pas la seule qui puisse engendrer le +suicide. + +TABLEAU XXV + +_Comparaison des États européens au double point de vue du divorce et du +suicide._ + +/* ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +| | DIVORCES ANNUELS | SUICIDES | +| |pour 1.000 mariages.| par million d'habitants.| ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +| I.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS DE CORPS SONT RARES. | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Norwège. | 0,54 (1875-80) | 73 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Russie. | 1,6 (1871-77) | 30 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Angleterre et Galles.| 1,3 (1871-79) | 68 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Écosse. | 2,1 (1871-81) | | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Italie. | 3,05 (1871-73) | 31 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Finlande. | 3,9 (1875-79) | 30,8 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Moyennes. | 2,07 | 46,5 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +| II.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS DE CORPS | +| ONT UNE FRÉQUENCE MOYENNE. | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Bavière. | 5,0 (1881) | 90,5 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Belgique | 5,1 (1871-80) | 68,5 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Pays-Bas. | 6,0 (1871-80) | 35,5 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Suède. | 6,4 (1871-80) | 81 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Bade. | 6,5 (1874-79) | 156,6 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|France. | 7,5 (1871-79) | 150 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Wurtemberg. | 8,4 (1876-78) | 162,4 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Prusse. | | 133 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Moyennes. | 6,4 | 109,6 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +| III.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS SONT FRÉQUENTS. | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Saxe-Royale. | 26,9 (1876-80) | 299 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Danemark. | 38 (1871-80) | 258 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Suisse. | 47 (1876-80) | 216 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Moyennes. | 37,3 | 257 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +*/ + +Les suicides qui ont lieu quand s'ouvre la crise du veuvage et dont nous +avons déjà parlé[258], sont dus, en effet, à l'anomie domestique qui +résulte de la mort d'un des époux. Il se produit alors un bouleversement +de la famille dont le survivant subit l'influence. Il n'est pas adapté à +la situation nouvelle qui lui est faite et c'est pourquoi il se tue plus +facilement. + +Mais il est une autre variété du suicide anomique qui doit nous arrêter +davantage, à la fois parce qu'elle est plus chronique et qu'elle va nous +servir à mettre en lumière la nature et les fonctions du mariage. + +Dans les _Annales de démographie internationale_ (septembre 1882), M. +Bertillon a publié un remarquable travail sur le divorce, au cours +duquel il a établi la proposition suivante: dans toute l'Europe, le +nombre des suicides varie comme celui des divorces et des séparations de +corps. + +Si l'on compare les différents pays à ce double point de vue, on +constate déjà ce parallélisme (V. Tableau XXV, ci-dessus). Non seulement +le rapport entre les moyennes est évident, mais la seule irrégularité de +détail un peu marquée est celle des Pays-Bas où les suicides ne sont pas +à la hauteur des divorces. + +La loi se vérifie avec plus de rigueur encore si l'on compare, non des +pays différents, mais des provinces différentes d'un même pays. En +Suisse, notamment, la coïncidence entre ces deux ordres de phénomènes +est frappante (V. Tableau XXVI, ci-dessous). Ce sont les cantons +protestants qui comptent le plus de divorces, ce sont eux aussi qui +comptent le plus de suicides. Les cantons mixtes viennent après, à l'un +et à l'autre point de vue, et ensuite seulement les cantons catholiques. +À l'intérieur de chaque groupe, on note les mêmes concordances. Parmi +les cantons catholiques, Soleure et Appenzell intérieur se distinguent +par le nombre élevé de leurs divorces; ils se distinguent également par +le chiffre de leurs suicides. Fribourg, quoique catholique et français, +a passablement de divorces, il a passablement de suicides. Parmi les +cantons protestants allemands, il n'en est pas qui aient autant de +divorces que Schaffouse; Schaffouse tient aussi la tête pour les +suicides. Enfin les cantons mixtes, à la seule exception d'Argovie, se +classent exactement de la même manière sous l'un et sous l'autre +rapport. + +TABLEAU XXVI + +_Comparaison des cantons suisses au point de vue des divorces et des +suicides._ + +/* ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| |DIVORCES et|SUICIDES | |DIVORCES et|SUICIDES | +| |séparations| par | |séparations| par | +| | sur 1.000 |1 million| | sur 1.000 |1 million| +| | mariages. | | | mariages. | | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| | +| I---CANTONS CATHOLIQUES | +| | ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Français et Italiens._ | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Tessin | 7,6 | 57 |Fribourg | 15,9 | 119 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Valais | 4,0 | 47 | | | | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Moyennes | 5,8 | 50 |Moyennes | 15,9 | 119 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| _Allemands._ | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Uri | " | 60 |Soleure | 37,7 | 205 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Unterwalden| 4,9 | 20 |Appenzellint| 18,9 | 158 | +|-le-Haut | | | | | | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Unterwalden| 5,2 | 1 |Zug | 14,8 | 87 | +|-le-Bas | | | | | | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Schwytz | 5,6 | 70 |Lucerne | 13,0 | 100 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Moyennes | 3,9 | 37,7 |Moyennes | 21,1 | 137,5 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| | +| II.---CANTONS PROTESTANTS. | +| | ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Français_. | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Neufchâtel | 42,4 | 560 |Vaud | 43,5 | 352 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| _Allemands._ | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Berne | 47,2 | 229 |Schaffouse | 106,0 | 602 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Bâle-ville | 34,5 | 323 |Appenzellext| 100,7 | 213 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Bâle | 33,0 | 288 |Zurich | 80,0 | 288 | +|-campagne | | | | | 288 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Moyennes | 38,2 | 280 |Moyennes | 92,4 | 307 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| | +| III.---CANTONS MIXTES QUANT À LA RELIGION. | +| | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Argovie | 40,0 | 195 |Genève | 70,5 | 360 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Grisons | 30,9 | 116 |Saint-Gall | 57,6 | 179 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Moyennes | 36,9 | 155 |Moyennes | 64,0 | 269 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +*/ + +La même comparaison faite entre les départements français donne le même +résultat. Les ayant classés en huit catégories d'après l'importance de +leur mortalité-suicide, nous avons constaté que les groupes, ainsi +formés, se rangeaient dans le même ordre que sous le rapport des +divorces et des séparations de corps: + +/* ++------------------------------+----------------+--------------------+ +| | SUICIDES |MOYENNE DES DIVORCES| +| |pour 1 million. | et séparations | +| | |pour 1.000 mariages.| ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|1er groupe ( 5 départements). |Au-dessous de 50| 2,6 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|2e --- (18 --- ). | De 51 à 75 | 2,9 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|3e --- (15 --- ). | 76 à 100 | 5,0 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|4e --- (19 --- ). | 101 à 150 | 5,4 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|5e --- (10 --- ). | 151 à 200 | 7,5 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|6e --- ( 9 --- ). | 201 à 250 | 8,2 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|7e --- ( 4 --- ). | 251 à 300 | 10,0 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|8e --- ( 5 --- ). | Au-dessus. | 12,4 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +*/ + +Ce rapport établi, cherchons à l'expliquer. + +Nous ne mentionnerons que pour mémoire l'explication qu'en a +sommairement proposée M. Bertillon. D'après cet auteur, le nombre des +suicides et celui des divorces varient parallèlement parce qu'ils +dépendent l'un et l'autre d'un même facteur: la fréquence plus ou moins +grande des gens mal équilibrés. En effet, dit-il, il y a d'autant plus +de divorces dans un pays qu'il y a plus d'époux insupportables. Or, ces +derniers se recrutent surtout parmi les irréguliers, les individus au +caractère mal fait et mal pondéré, que ce même tempérament prédispose +également au suicide. Le parallélisme ne viendrait donc pas de ce que +l'institution du divorce a, par elle-même, une influence sur le suicide, +mais de ce que ces deux ordres de faits dérivent d'une même cause qu'ils +expriment différemment. Mais c'est arbitrairement et sans preuves qu'on +rattache ainsi le divorce à certaines tares psychopathiques. Il n'y a +aucune raison de supposer qu'il y a, en Suisse, 15 fois plus de +déséquilibrés qu'en Italie et de 6 à 7 fois plus qu'en France, et +cependant les divorces sont, dans le premier de ces pays, 15 fois plus +fréquents que dans le second et 7 fois environ plus que dans le +troisième. De plus, pour ce qui est du suicide, nous savons combien les +conditions purement individuelles sont loin de pouvoir en rendre compte. +Tout ce qui suit achèvera, d'ailleurs, de démontrer l'insuffisance de +cette théorie. + +Ce n'est pas dans les prédispositions organiques des sujets, mais dans +la nature intrinsèque du divorce qu'il faut aller chercher la cause de +cette remarquable relation. Sur ce point, une première proposition peut +être établie: dans tous les pays pour lesquels nous avons les +informations nécessaires, les suicides de divorcés sont incomparablement +supérieurs en nombre à ceux que fournissent les autres parties de la +population. + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| | SUICIDES SUR UN MILLION DE | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| | Célibataires| Mariés. | Veufs. | Divorces. | +| | au delà | | | | +| | de 15 ans. | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +| |Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes| ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Prusse | 360 | 120 | 430 | 90 | 1.471| 215 | 1.875| 290 | +|(1887-1889) | | | | | | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Prusse | 388 | 129 | 498 | 100 | 1.552| 194 | 1.952| 328 | +|(1883-1890) | | | | | | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Bade | 458 | 93 | 460 | 85 | 1.172| 171 | 1.328| | +|(1885-1893) | | | | | | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Saxe | | | 481 | 120 | 1.242| 240 | 3.102| 312 | +|(1847-1858) | | | | | | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Saxe | 555,18 | 821 | 146 | | | 3.252| 389 | +|(1876) | | | | | | | | ++------------+-------------+------+------+------+------+------+------+ +|Wurtemberg | | 226 | 52 | 530| 97 | 1.298| 281 | +|(1846-1860) | | | | | | | | ++------------+-------------+------+------+------+------+------+------+ +|Wurtemberg | 251 | 218 | 405 | 796 | +|(1873-1892) | | | | | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +*/ + + + +Ainsi, les divorcés des deux sexes se tuent entre trois et quatre fois +plus que les gens mariés, quoiqu'ils soient plus jeunes (40 ans, en +France, au lieu de 46 ans), et sensiblement plus que les veufs malgré +l'aggravation qui résulte pour ces derniers de leur grand âge. Comment +cela se fait-il? il n'est pas douteux que le changement de régime moral +et matériel, qui est la conséquence du divorce, doit être pour quelque +chose dans ce résultat. Mais il ne suffit pas à l'expliquer. En effet, +le veuvage est un trouble non moins complet de l'existence; il a même, +en général, des suites beaucoup plus douloureuses puisqu'il n'était pas +désiré par les époux, tandis que, le plus souvent, le divorce est pour +eux une délivrance. Et pourtant, les divorcés qui, en raison de leur +âge, devraient se tuer deux fois moins que les veufs, se tuent partout +davantage, et jusqu'à deux fois plus dans certains pays. Cette +aggravation, qui peut être représentée par un coefficient compris entre +2,5 et 4, ne dépend aucunement de leur changement d'état. + +Pour en trouver les causes, reportons-nous à l'une des propositions que +nous avons précédemment établies. Nous avons vu au chapitre troisième de +ce même livre que, pour une même société, la tendance des veufs pour le +suicide était fonction de la tendance correspondante des gens mariés. Si +les seconds sont fortement protégés, les premiers jouissent d'une +immunité moindre, sans doute, mais encore importante, et le sexe que le +mariage préserve le mieux est aussi celui qui est le mieux préservé à +l'état de veuvage. En un mot, quand la société conjugale est dissoute +par le décès de l'un des époux, les effets qu'elle avait par rapport au +suicide continuent à se faire sentir en partie sur le survivant[259]. +Mais alors n'est-il pas légitime de supposer que le même phénomène se +produit quand le mariage est rompu, non par la mort, mais par un acte +juridique et que l'aggravation dont souffrent les divorcés est une +conséquence, non du divorce, mais du mariage auquel il a mis fin? Elle +doit tenir à une certaine constitution matrimoniale dont les époux +continuent à subir l'influence, alors même qu'ils sont séparés. S'ils +ont un si violent penchant au suicide, c'est qu'ils y étaient déjà +fortement enclins alors qu'ils vivaient ensemble et par le fait même de +leur vie commune. + +TABLEAU XXVII + +_Influence du divorce sur l'immunité des époux._ + +/* ++-------------------------------+--------------------+---------------+ +| |SUICIDES PAR MILLION| COEFFICIENTS | +| | de sujets. |de préservation| +| | | des époux par | +| PAYS | | rapport aux | +| | | garçons. | +| +--------------------+ | +| | Garçons | Époux. | | +| | au-dessus | | | +| | de 15 ans.| | | ++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+ +| |Italie (1884-88).| 145 | 88 | 1,64 | +|Où le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+ +|n'existe pas.|France (1863-68).| 273 | 245,7 | 1,11 | +| |[260] | | | | ++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+ +| |Bade (1885-93). | 458 | 460 | 0,99 | +|Où le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+ +|est largement|Prusse (1883-90).| 388 | 498 | 0,77 | +|pratiqué. +-----------------+-----------+--------+---------------+ +| |Prusse (1887-89).| 364 | 431 | 0,83 | ++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+ +| | | Sur 100 suicides de| | +| | | tout état civil, | | +| | +-----------+--------+ | +| | | Garçons. | Époux | | +| | +-----------+--------+ | +|Où le divorce| | 27,5 | 52,5 | | +|est très |Saxe (1879-80). +-----------+--------+ | +|fréquent. | | Sur 100 habitants | 0,63 | +|[261] | | mâles de tout état | | +| | | civil, | | +| | +-----------+--------+ | +| | | Garçons. | Époux | | +| | +-----------+--------+ | +| | | 42,10 | 52,47 | | ++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+ +*/ + +Cette proposition admise, la correspondance des divorces et des suicides +devient explicable. En effet, chez les peuples où le divorce est +fréquent, cette constitution _sui generis_ du mariage dont il est +solidaire doit être nécessairement très répandue; car elle n'est pas +spéciale aux ménages qui sont prédestinés à une dissolution légale. Si +elle atteint chez eux son maximum, d'intensité, elle doit se retrouver +chez les autres ou la plupart des autres, quoiqu'à un moindre degré. +Car, de même que là où il y a beaucoup de suicides il y a beaucoup de +tentatives de suicides, et que la mortalité ne peut croître sans que la +morbidité augmente en même temps, il doit y avoir beaucoup de ménages +plus ou moins proches du divorce là où il y a beaucoup de divorces +effectifs. Le nombre de ces derniers ne peut donc s'élever, sans que se +développe et se généralise dans la même mesure cet état de la famille +qui prédispose au suicide et, par conséquent, il est naturel que les +deux phénomènes varient dans le même sens. + +Outre que cette hypothèse est conforme à tout ce qui a été +antérieurement démontré, elle est susceptible d'une preuve directe. En +effet, si elle est fondée, les gens mariés doivent avoir, dans les pays +où les divorces sont nombreux, une moindre immunité contre le suicide +que là où le mariage est indissoluble. C'est effectivement ce qui +résulte des faits, du moins _en ce qui concerne les époux_, comme le +montre le Tableau XXVII (ci-dessus). L'Italie, pays catholique où le +divorce est inconnu, est aussi celui où le coefficient de préservation +des époux est le plus élevé; il est moindre en France où les séparations +de corps ont toujours été plus fréquentes, et on le voit décroître à +mesure qu'on passe à des sociétés où le divorce est plus largement +pratiqué[262]. + +Nous n'avons pu nous procurer le chiffre des divorces dans le +grand-duché d'Oldenbourg. Cependant, étant donné que c'est un pays +protestant, on peut croire qu'ils y sont fréquents, sans l'être pourtant +avec excès; car la minorité catholique est assez importante. Il doit +donc, à ce point de vue, être à peu près au même rang que Bade et que la +Prusse. Or il se classe aussi au même rang au point de vue de l'immunité +dont y jouissent les époux; 100.000 célibataires au delà de 15 ans +donnent annuellement 52 suicides, 100.000 époux en commettent 66. Le +coefficient de préservation pour ces derniers est donc de 0,79, très +différent, par conséquent, de celui que l'on observe dans les pays +catholiques où le divorce est rare ou inconnu. + +La France nous fournit l'occasion de faire une observation qui confirme +les précédentes, d'autant mieux qu'elle a plus de rigueur encore. Les +divorces sont beaucoup plus fréquents dans la Seine que dans le reste du +pays. En 1885, le nombre des divorces prononcés y était de 23,99 pour +10.000 ménages réguliers alors que, pour toute la France, la moyenne +n'était que de 5,65. Or, il suffit de se reporter au tableau XXII pour +constater que le coefficient de préservation des époux est sensiblement +moindre dans la Seine qu'en province. Il n'y atteint, en effet, 3 +qu'une seule fois, c'est pour la période de 20 à 25 ans; et encore +l'exactitude du chiffre est-elle douteuse, car il est calculé d'après un +trop petit nombre de cas, attendu qu'il n'y a guère annuellement qu'un +suicide d'époux à cet âge. À partir de 30 ans, le coefficient ne dépasse +pas 2, il est le plus souvent au-dessous et il devient même inférieur à +l'unité entre 60 et 70 ans. En moyenne, il est de 1,73. Dans les +départements, au contraire, il est 5 fois sur 8 supérieur à 3; en +moyenne, il est de 2,88, c'est-à-dire 1,66 fois plus fort que dans la +Seine. + +Voilà une preuve de plus que le nombre élevé des suicides dans les pays +où le divorce est répandu ne tient pas à quelque prédisposition +organique, notamment à la fréquence des sujets déséquilibrés. Car si +telle était la véritable cause, elle devrait faire sentir ses effets +aussi bien sur les célibataires que sur les mariés. Or, en fait, ce sont +ces derniers qui sont le plus atteints. C'est donc que l'origine du mal +se trouve bien, comme nous l'avons supposé, dans quelque particularité +soit du mariage, soit de la famille. Reste à choisir entre ces deux +dernières hypothèses. Cette moindre immunité des époux est-elle due à +l'état de la société domestique ou à l'état de la société matrimoniale? +Est-ce l'esprit familial qui est moins bon ou le lien conjugal qui n'est +pas tout ce qu'il doit être? + +Un premier fait qui rend improbable la première explication, c'est que, +chez les peuples où le divorce est le plus fréquent, la natalité est +très bonne, par suite, la densité du groupe domestique très élevée. Or +nous savons que là où la famille est dense, l'esprit de famille est +généralement fort. Il y a donc tout lieu de croire que c'est dans la +nature du mariage que se trouve la cause du phénomène. + +Et en effet, si c'était à la constitution de la famille qu'il était +imputable, les épouses, elles aussi, devraient être moins préservées du +suicide dans les pays où le divorce est d'un usage courant que là où il +est peu pratiqué; car elles sont aussi bien atteintes que l'époux par le +mauvais état des relations domestiques. Or c'est exactement l'inverse +qui a lieu. Le coefficient de préservation des femmes mariées s'élève à +mesure que celui des époux s'abaisse, c'est-à-dire à mesure que les +divorces sont plus fréquents, et inversement. Plus le lien conjugal se +rompt souvent et facilement, plus la femme est favorisée par rapport au +mari (V. Tableau XXVIII, ci-dessous). + +TABLEAU XXVIII + +_Influence du divorce sur l'immunité des épouses[263]._ + +/* ++---------+-----------------+--------------+------------+------------+ +| | SUICIDES |COEFFICIENT de|COMBIEN le |COMBIEN le | +| | sur 1 |préservation |coefficient |coefficient | +| | million de |des |des époux |des épouses | +| |Filles |Épouses|Épouses|Époux |dépasse-t-il|dépasse-t-il| +| |au-dessus| | | |de fois |de fois | +| |de 16 ans| | | |celui des |celui des | +| | | | | |épouses? |époux? | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Italie | 21 | 22 | 0,95 | 1,64 | 1,72 | | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|France | 59 | 62,5 | 0,96 | 1,11 | 1,15 | | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Bade | 93 | 85 | 1,09 | 0,99 | | 1,10 | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Prusse | 129 | 100 | 1,29 | 0,77 | | 1,67 | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Prusse | | | | | | | +|(1887-89)| 120 | 90 | 1,33 | 0,83 | | 1,60 | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +| |Sur 100 suicides | | | | | +| |de tout état | | | | | +| |civil, | | | | | +| +---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Saxe |Filles |Épouses| | | | | +| | 35,3 | 42,6 | | | | | +| +---------+-------+-------+------+------------+------------+ +| |Sur 100 | | | | | +| |habitantes de | | | | | +| |tout état civil, | | | | | +| +---------+-------+-------+------+------------+------------+ +| | Filles |Épouses| | | | | +| | 37,97 | 49,74 | 1,19 | 0,63 | | 1,73 | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +*/ + +L'inversion entre les deux séries de coefficients est remarquable. Dans +les pays où le divorce n'existe pas, la femme est moins préservée que +son mari; mais son infériorité est plus grande en Italie qu'en France où +le lien matrimonial a toujours été plus fragile. Au contraire, dès que +le divorce est pratiqué (Bade), le mari est moins préservé que l'épouse +et l'avantage de celle-ci croît régulièrement à mesure que les divorces +se développent. + +De même que précédemment, le grand-duché d'Oldenbourg se comporte à ce +point de vue comme les autres pays d'Allemagne où le divorce est d'une +fréquence moyenne. Un million de filles donnent 203 suicides, un million +de femmes mariées 156; celles-ci ont donc un coefficient de préservation +égal à 1,3 bien supérieur à celui des époux qui n'était que de 0,79. Le +premier est 1,64 fois plus fort que le second, à peu près comme en +Prusse. + +La comparaison de la Seine avec les autres départements français +confirme cette loi d'une manière éclatante. En province, où l'on divorce +moins, le coefficient moyen des femmes mariées n'est que de 1,49; il ne +représente donc que la moitié du coefficient moyen des époux qui est de +2,88. Dans la Seine, le rapport est renversé. L'immunité des hommes +n'est que de 1,56 et même de 1,44 si on laisse de côté les chiffres +douteux qui se rapportent à la période de 20 à 25 ans; l'immunité des +femmes est de 1,79. La situation de la femme par rapport au mari y est +donc plus de deux fois meilleure que dans les départements. + +On peut faire la même constatation, si l'on compare les différentes +provinces de Prusse: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Provinces où il y a par 100.000 mariés:_ | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +| De 810 |COEFFICIENTS| De 371 |COEFFICIENTS| De 229 |COEFFICIENTS| +| à 405 | de | à 324 | de | à 116 | de | +|divorcés.|préservation|divorcés.|préservation|divorcés.|préservation| +| |des épouses.| |des épouses.| |des épouses.| ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +|Berlin | 1,72 |Poméranie| 1 | Posen | 1 | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +|Brande- | 1,75 | Silésie | 1,18 | Hesse | 1,44 | +|bourg | | | | | | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +|Prusse | 1,50 |Prusse | 1 | Hanovre | 0,90 | +|orientale| |occid. | | | | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +|Saxe | 2,08 |Schleswig| 1,20 | Pays | 1,25 | +| | | | | Rhénan | | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +| | | | |Westpha- | 0,80 | +| | | | |lie | | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +*/ + +Tous les coefficients du premier groupe sont sensiblement supérieurs à +ceux du second, et c'est dans le troisième que se trouvent les plus +faibles. La seule anomalie est celle de la Hesse où, pour des raisons +inconnues, les femmes mariées jouissent d'une immunité assez importante, +quoique les divorcés y soient peu nombreux[264]. + +TABLEAU XXIX + +_Part proportionnelle de chaque sexe aux suicides de chaque catégorie +d'état civil dans différents pays d'Europe._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| | | | EXCÉDENT | +| | | | moyen, par pays | +| | | | de la part des | +| | | +----------+-----------+ +| | SUR 100 SUICIDES | SUR 100 SUICIDES | Épouses | Filles | +| | de célibataires, | de mariés, |sur celle |sur celle | +| | il y a | il y a |des filles|des épouses| ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|Italie | 87 garçons | 79 époux | | | +| 1871 | 13 filles | 21 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | | +|Italie | 82 garçons | 78 époux | | | +| 1872 | 18 filles | 22 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+ 6,2 | | +|Italie | 86 garçons | 79 époux | | | +| 1873 | 14 filles | 21 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | | +|Italie | 85 garçons | 79 époux | | | +|1884-88| 15 filles | 21 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|France | 84 garçons | 78 époux | | | +|1863-66| 16 filles | 22 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | | +|France | 84 garçons | 79 époux | 3,6 | | +|1867-71| 16 filles | 21 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | | +|France | 81 garçons | 81 époux | | | +|1888-91| 19 filles | 19 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|Bade | 84 garçons | 85 époux | | | +|1869-73| 16 filles | 15 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | 1 | +|Bade | 84 garçons | 85 époux | | | +|1885-93| 16 filles | 15 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|Prusse | 78 garçons | 83 époux | | | +|1873-75| 22 filles | 17 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | 5 | +|Prusse | 77 garçons | 83 époux | | | +|1887-89| 23 filles | 17 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|Saxe | 77 garçons | 84 époux | | | +|1866-70| 23 filles | 16 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | 7 | +|Saxe | 80 garçons | 86 époux | | | +|1879-90| 22 filles | 14 épouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +*/ + +Malgré cette concordance des preuves, soumettons cette loi à une +dernière vérification. Au lieu de comparer l'immunité des époux à celle +des épouses, cherchons de quelle manière, différente selon les pays, le +mariage modifie la situation respective des sexes quant au suicide. +C'est cette comparaison qui fait l'objet du tableau XXIX. On y voit que, +dans les pays où le divorce n'existe pas ou n'est établi que depuis peu, +la femme participe en plus forte proportion aux suicides des mariés +qu'aux suicides des célibataires. C'est dire que le mariage y favorise +l'époux plus que l'épouse, et la situation défavorable de cette dernière +est plus accusée en Italie qu'en France. L'excédent moyen de la part +proportionnelle des femmes mariées sur celle des filles est, en effet, +deux fois plus élevé dans le premier de ces deux pays que dans le +second. Dès qu'on passe aux peuples où l'institution du divorce +fonctionne largement, le phénomène inverse se produit. C'est la femme +qui gagne du terrain par le fait du mariage et l'homme qui en perd; et +le profit qu'elle en tire est plus considérable en Prusse qu'à Bade et +en Saxe qu'en Prusse. Il atteint son maximum dans le pays où les +divorces, de leur côté, ont leur fréquence maxima. + +On peut donc considérer comme au-dessus de toute contestation la loi +suivante: _Le mariage favorise d'autant plus la femme au point de vue du +suicide que le divorce est plus pratiqué, et inversement._ + +De cette proposition sortent deux conséquences. + +La première, c'est que les époux contribuent seuls à cette élévation du +taux des suicides que l'on observe dans les sociétés où les divorces +sont fréquents, les épouses, au contraire, s'y tuant moins qu'ailleurs. +Si donc le divorce ne peut se développer sans que la situation morale de +la femme s'améliore, il est inadmissible qu'il soit lié à un mauvais +état de la société domestique de nature à aggraver le penchant au +suicide; car cette aggravation devrait se produire chez la femme comme +chez le mari. Un affaiblissement de l'esprit de famille ne peut avoir +des effets aussi opposés sur les deux sexes: il ne peut pas favoriser la +mère et atteindre aussi gravement le père. Par conséquent, c'est dans +l'état du mariage et non dans la constitution de la famille que se +trouve la cause du phénomène que nous étudions. Et en effet, il est très +possible que le mariage agisse en sens inverse sur le mari et sur la +femme. Car si, en tant que parents, ils ont le même objectif, en tant +que conjoints, leurs intérêts sont différents et souvent antagonistes. +Il peut donc très bien se faire que, dans certaines sociétés, telle +particularité de l'institution matrimoniale profite à l'un et nuise à +l'autre. Tout ce qui précède tend à prouver que c'est précisément le cas +du divorce. + +En second lieu, la même raison nous oblige à rejeter l'hypothèse d'après +laquelle ce mauvais état du mariage, dont divorces et suicides sont +solidaires, consisterait simplement en une plus grande fréquence des +discussions domestiques; car, pas plus que le relâchement du lien +familial, une telle cause ne saurait avoir pour résultat d'accroître +l'immunité de la femme. Si le chiffre des suicides, là où le divorce est +usité, tenait réellement au nombre des querelles conjugales, l'épouse +devrait en souffrir tout comme l'époux. Il n'y a rien là qui soit de +nature à la préserver exceptionnellement. Une telle hypothèse est +d'autant moins soutenable que, la plupart du temps, le divorce est +demandé par la femme contre le mari (en France, 60 % pour les divorces +et 83 % pour les séparations de corps[265]). C'est donc que les troubles +du ménage sont, dans la majeure partie des cas, imputables à l'homme. +Mais alors il serait inintelligible que, dans les pays où l'on divorce +beaucoup, l'homme se tuât plus parce qu'il fait plus souffrir sa femme, +et que la femme, au contraire, s'y tuât moins parce que son mari la fait +souffrir davantage. D'ailleurs, il n'est pas prouvé que le nombre des +dissentiments conjugaux croisse comme celui des divorces[266]. + +Cette hypothèse écartée, il n'en reste plus qu'une de possible. Il faut +que l'institution même du divorce, par l'action qu'elle exerce sur le +mariage, détermine au suicide. + +Et en effet, qu'est-ce que le mariage? Une réglementation des rapports +des sexes, qui s'étend non seulement aux instincts physiques que ce +commerce met en jeu, mais encore aux sentiments de toute sorte que la +civilisation a peu à peu greffés sur la base des appétits matériels. Car +l'amour est, chez nous, un fait beaucoup plus mental qu'organique. Ce +que l'homme cherche chez la femme, ce n'est pas simplement la +satisfaction du désir génésique. Si ce penchant naturel a été le germe +de toute l'évolution sexuelle, il s'est progressivement compliqué de +sentiments esthétiques et moraux, nombreux et variés, et il n'est plus +aujourd'hui que le moindre élément du _processus_ total et touffu auquel +il a donné naissance. Au contact de ces éléments intellectuels, il s'est +lui-même partiellement affranchi du corps et comme intellectualisé. Ce +sont des raisons morales qui le suscitent autant que des sollicitations +physiques. Aussi n'a-t-il plus la périodicité régulière et automatique +qu'il présente chez l'animal. Une excitation psychique peut en tout +temps l'éveiller: il est de toutes les saisons. Mais précisément parce +que ces diverses inclinations, ainsi transformées, ne sont pas +directement placées sous la dépendance de nécessités organiques, une +réglementation sociale leur est indispensable. Puisqu'il n'y a rien dans +l'organisme qui les contienne, il faut qu'elles soient contenues par la +société. Telle est la fonction du mariage. Il règle toute cette vie +passionnelle, et le mariage monogamique plus étroitement que tout autre. +Car, en obligeant l'homme à ne s'attacher qu'à une seule femme, toujours +la même, il assigne au besoin d'aimer un objet rigoureusement défini, et +ferme l'horizon. + +C'est cette détermination qui fait l'état d'équilibre moral dont +bénéficie l'époux. Parce qu'il ne peut, sans manquer à ses devoirs, +chercher d'autres satisfactions que celles qui lui sont ainsi permises, +il y borne ses désirs. La salutaire discipline à laquelle il est soumis +lui fait un devoir de trouver son bonheur dans sa condition et, par cela +même, lui en fournit les moyens. D'ailleurs, si sa passion est tenue de +ne pas varier, l'objet auquel elle est fixée est tenu de ne pas lui +manquer: car l'obligation est réciproque. Si ses jouissances sont +définies, elles sont assurées, et cette certitude consolide son assiette +mentale. Tout autre est la situation du célibataire. Comme il peut +légitimement s'attacher à ce qui lui plaît, il aspire à tout et rien ne +le contente. Ce mal de l'infini, que l'anomie apporte partout avec elle, +peut tout aussi bien atteindre cette partie de notre conscience que +toute autre; il prend très souvent une forme sexuelle que Musset a +décrite[267]. Du moment qu'on n'est arrêté par rien, on ne saurait +s'arrêter soi-même. Au delà des plaisirs dont on a fait l'expérience, on +en imagine et on en veut d'autres; s'il arrive qu'on ait à peu près +parcouru tout le cercle du possible, on rêve à l'impossible; on a soif +de ce qui n'est pas[268]. Comment la sensibilité ne s'exaspérerait-elle +pas dans cette poursuite qui ne peut pas aboutir? Pour qu'elle en vienne +à ce point, il n'est même pas nécessaire qu'on ait multiplié à l'infini +les expériences amoureuses et vécu en Don Juan. L'existence médiocre du +célibataire vulgaire suffit pour cela. Ce sont sans cesse des espérances +nouvelles qui s'éveillent et qui sont déçues, laissant derrière elles +une impression de fatigue et de désenchantement. Comment, d'ailleurs, le +désir pourrait-il se fixer, puisqu'il n'est pas sûr de pouvoir garder ce +qui l'attire; car l'anomie est double. De même que le sujet ne se donne +pas définitivement, il ne possède rien à titre définitif. L'incertitude +de l'avenir, jointe à sa propre indétermination, le condamne donc à une +perpétuelle mobilité. De tout cela résulte un état de trouble, +d'agitation et de mécontentement qui accroît nécessairement les chances +de suicide. + +Or, le divorce implique un affaiblissement de la réglementation +matrimoniale. Là où il est établi, là surtout où le droit et les mœurs +en facilitent avec excès la pratique, le mariage n'est plus qu'une forme +affaiblie de lui-même; c'est un moindre mariage. Il ne saurait donc, au +même degré, produire ses effets utiles. La borne qu'il mettait au désir +n'a plus la même fixité; pouvant, être plus aisément ébranlée et +déplacée, elle contient moins énergiquement la passion et celle-ci, par +suite, tend davantage à se répandre au delà. Elle se résigne moins +aisément à la condition qui lui est faite. Le calme, la tranquillité +morale qui faisait la force de l'époux est donc moindre; elle fait +place, en quelque mesure, à un état d'inquiétude qui empêche l'homme de +se tenir à ce qu'il a. Il est, d'ailleurs, d'autant moins porté à +s'attacher au présent, que la jouissance ne lui en est pas complètement +assurée: l'avenir est moins garanti. On ne peut pas être fortement +retenu par un lien qui peut être, à chaque instant, brisé soit d'un côté +soit de l'autre. On ne peut pas ne pas porter ses regards au delà du +point où l'on est, quand on ne sent pas le sol ferme sous ses pas. Pour +ces raisons, dans les pays où le mariage est fortement tempéré par le +divorce, il est inévitable que l'immunité de l'homme marié soit plus +faible. Comme, sous un tel régime, il se rapproche du célibataire, il ne +peut pas ne pas perdre quelques-uns de ses avantages. Par conséquent, le +nombre total des suicides s'élève[269]. + +Mais cette conséquence du divorce est spéciale à l'homme; elle n'atteint +pas l'épouse. En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractère +moins mental, parce que, d'une manière générale, sa vie mentale est +moins développée. Ils sont plus immédiatement en rapport avec les +exigences de l'organisme, les suivent plus qu'ils ne les devancent et y +trouvent par conséquent un frein efficace. Parce que la femme est un +être plus instinctif que l'homme, pour trouver le calme et la paix, elle +n'a qu'à suivre ses instincts. Une réglementation sociale aussi étroite +que celle du mariage et, surtout, du mariage monogamique ne lui est donc +pas nécessaire. Or une telle discipline, là même où elle est utile, ne +va pas sans inconvénients. En fixant pour jamais la condition conjugale, +elle empêche d'en sortir quoiqu'il puisse arriver. En bornant l'horizon, +elle ferme les issues et interdit toutes les espérances, même légitimes. +L'homme lui-même n'est pas sans souffrir de cette immutabilité; mais le +mal est pour lui largement compensé par les bienfaits qu'il en retire +d'autre part. D'ailleurs, les mœurs lui accordent certains privilèges +qui lui permettent d'atténuer, dans une certaine mesure, la rigueur du +régime. Pour la femme, au contraire, il n'y a ni compensation ni +atténuation. Pour elle, la monogamie est d'obligation stricte, sans +tempéraments d'aucune sorte, et, d'un autre côté, le mariage ne lui est +pas utile, au moins au même degré, pour borner ses désirs qui sont +naturellement bornés et lui apprendre à se contenter de son sort; mais +il l'empêche d'en changer s'il devient intolérable. La règle est donc +pour elle une gêne sans grands avantages. Par suite, tout ce qui +l'assouplit et l'allège ne peut qu'améliorer la situation de l'épouse. +Voilà pourquoi le divorce la protège, pourquoi aussi elle y recourt +volontiers. + +C'est donc l'état d'anomie conjugale, produit par l'institution du +divorce, qui explique le développement parallèle des divorces et des +suicides. Par conséquent, ces suicides d'époux qui, dans les pays où il +y a beaucoup de divorces, élèvent le nombre des morts volontaires, +constituent une variété du suicide anomique. Ils ne viennent pas de ce +que, dans ces, sociétés, il y a plus de mauvais époux ou plus de +mauvaises femmes, partant, plus de ménages malheureux. Ils résultent, +d'une constitution morale _sui generis_ qui a elle-même pour cause, un +affaiblissement de la réglementation matrimoniale; c'est cette +constitution, acquise pendant le mariage, qui, en lui survivant, produit +l'exceptionnelle tendance au suicide que manifestent les divorcés. Du +reste, nous n'entendons pas dire que cet énervement de la règle soit +créé de toutes pièces par l'établissement légal du divorce. Le divorce +n'est jamais proclamé que pour consacrer un état des mœurs qui lui était +antérieur. Si la conscience publique n'était arrivée peu à peu à juger +que l'indissolubilité du lien conjugal est sans raison, le législateur +n'aurait même pas songé à en accroître la fragilité. L'anomie +matrimoniale peut donc exister dans l'opinion sans être encore inscrite +dans la loi. Mais, d'un autre côté, c'est seulement quand elle a pris +une forme légale, qu'elle peut produire toutes ses conséquences. Tant +que le droit matrimonial n'est pas modifié, il sert tout au moins à +contenir matériellement les passions; surtout, il s'oppose à ce que le +goût de l'anomie gagne du terrain, par cela seul qu'il la réprouve. +C'est pourquoi elle n'a d'effets caractérisés et facilement observables +que là où elle est devenue une institution juridique. + +En même temps que cette explication rend compte et du parallélisme +observé entre les divorces et les suicides[270] et des variations +inverses que présente l'immunité des époux et celle des épouses, elle +est confirmée par plusieurs autres faits: + +1° C'est seulement sous le régime du divorce qu'il peut y avoir une +véritable instabilité matrimoniale; car seul il rompt complètement le +mariage tandis que la séparation de corps ne fait qu'en suspendre +partiellement certains effets, sans rendre aux époux leur liberté. Si +donc cette anomie spéciale aggrave réellement le penchant au suicide, +les divorcés doivent avoir une aptitude bien supérieure à celle des +séparés. C'est, en effet, ce qui ressort du seul document que nous +connaissions sur ce point. D'après un calcul de Legoyt[271], en Saxe, +pendant la période 1847-1856, un million de divorcés aurait donné en +moyenne par an 1.400 suicides et un million de séparés 176 seulement. Ce +dernier taux est même inférieur à celui des époux(318). + +2° Si la tendance si forte des célibataires tient en partie à l'anomie +sexuelle dans laquelle ils vivent d'une manière chronique, c'est surtout +au moment où le sentiment sexuel est le plus en effervescence que +l'aggravation dont ils souffrent doit être le plus sensible. Et en +effet, de 20 à 45 ans, le taux des suicides de célibataires croît +beaucoup plus vite qu'ensuite; dans le cours de cette période, il +quadruple tandis que de 45 ans à l'âge du maximum (après 80 ans) il ne +fait que doubler. Mais, du côté des femmes, la même accélération ne se +retrouve pas; de 20 à 45 ans, le taux des filles ne devient même pas +double, il passe seulement de 106 à 171 (V. Tableau XXI). La période +sexuelle n'affecte donc pas la marche des suicides féminins. C'est bien +ce qui doit se passer si, comme nous l'avons admis, la femme n'est pas +très sensible à cette forme d'anomie. + +3° Enfin, plusieurs des faits établis au chapitre III de ce même livre +trouvent une explication dans la théorie qui vient d'être exposée et, +par cela même, peuvent servir à la vérifier. + +Nous avons vu alors que, par lui-même et indépendamment de la famille, +le mariage, en France, conférait à l'homme un coefficient de +préservation égal à 1,3. Nous savons maintenant à quoi ce coefficient +correspond. Il représente les avantages que l'homme retire de +l'influence régulatrice qu'exerce sur lui le mariage, de la modération +qu'il impose à ses penchants et du bien-être moral qui en résulte. Mais +nous avons en même temps constaté que, dans ce même pays, la condition +de la femme mariée était, au contraire, aggravée tant que la présence +d'enfants ne venait pas corriger les mauvais effets qu'a, pour elle, le +mariage. Nous venons d'en dire la raison. Ce n'est pas que l'homme soit, +par nature, un être égoïste et méchant dont le rôle dans le ménage +serait de faire souffrir sa compagne. C'est qu'en France où, jusqu'à des +temps récents, le mariage n'était pas affaibli par le divorce, la règle +inflexible qu'il imposait à la femme était pour elle un joug très lourd +et sans profit. Plus généralement, voilà à quelle cause est dû cet +antagonisme des sexes qui fait que le mariage ne peut pas les favoriser +également[272]: c'est que leurs intérêts sont contraires; l'un a besoin +de contrainte et l'autre de liberté. + +Il semble bien, d'ailleurs, que l'homme, à un certain moment de sa vie, +soit affecté par le mariage de la même manière que la femme, quoique +pour d'autres raisons. Si, comme nous l'avons montré, les trop jeunes +époux se tuent beaucoup plus que les célibataires du même âge, c'est +sans doute que leurs passions sont alors trop tumultueuses et trop +confiantes en elles-mêmes pour pouvoir se soumettre à une règle aussi +sévère. Celle-ci leur apparaît donc comme un obstacle insupportable +auquel leurs désirs viennent se heurter et se briser. C'est pourquoi il +est probable que le mariage ne produit tous ses effets bienfaisants que +quand l'âge est venu un peu apaiser l'homme et lui faire sentir la +nécessité d'une discipline[273]. + +Enfin, nous avons vu dans ce même chapitre III que, là où le mariage +favorise l'épouse de préférence à l'époux, l'écart entre les deux sexes +est toujours moindre que là où l'inverse a lieu[274]. C'est la preuve +que, même dans les sociétés où l'état matrimonial est tout à l'avantage +de la femme, il lui rend moins de services qu'il n'en rend à l'homme, +quand c'est ce dernier qui en profite le plus. Elle peut en souffrir +s'il lui est contraire, plus qu'elle ne peut en bénéficier s'il est +conforme à ses intérêts. C'est donc qu'elle en a un moindre besoin. Or +c'est ce que suppose la théorie qui vient d'être exposée. Les résultats +que nous avons précédemment obtenus et ceux qui découlent du présent +chapitre se rejoignent donc et se contrôlent mutuellement. + +Nous arrivons ainsi à une conclusion assez éloignée de l'idée qu'on se +fait couramment du mariage et de son rôle. Il passe pour avoir été +institué en vue de l'épouse et pour protéger sa faiblesse contre les +caprices masculins. La monogamie, en particulier, est très souvent +présentée comme un sacrifice que l'homme aurait fait de ses instincts +polygames pour relever et améliorer la condition de la femme dans le +mariage. En réalité, quelles que soient les causes historiques qui l'ont +déterminé à s'imposer cette restriction, c'est à lui qu'elle profite le +plus. La liberté à laquelle il a ainsi renoncé ne pouvait être pour lui +qu'une source de tourments. La femme n'avait pas les mêmes raisons d'en +faire l'abandon et, à cet égard, on peut dire que, en se soumettant à la +même règle, c'est elle qui a fait un sacrifice[275]. + + + + +CHAPITRE VI + +Formes individuelles des différents types de suicides. + + +Un résultat se dégage dès à présent de notre recherche: c'est qu'il n'y +a pas un suicide, mais des suicides. Sans doute, le suicide est toujours +le fait d'un homme qui préfère la mort à la vie. Mais les causes qui le +déterminent ne sont pas de même nature dans tous les cas: elles sont +même, parfois, opposées entre elles. Or, il est impossible que la +différence des causes ne se retrouve pas dans les effets. On peut donc +être certain qu'il y a plusieurs sortes de suicides qualitativement +distinctes les unes des autres. Mais ce n'est pas assez d'avoir démontré +que ces différences doivent exister; on voudrait pouvoir les saisir +directement par l'observation et savoir en quoi elles consistent. On +voudrait voir les caractères des suicides particuliers se grouper +eux-mêmes en classes distinctes, correspondant aux types qui viennent +d'être distingués. De cette façon, on suivrait la diversité des courants +suicidogènes depuis leurs origines sociales jusqu'à leurs manifestations +individuelles. + +Cette classification morphologique, qui n'était guère possible au début +de cette étude, peut être tentée maintenant qu'une classification +étiologique en fournit la base. Nous n'avons, en effet, qu'à prendre +pour points de repère les trois sortes de facteurs que nous venons +d'assigner au suicide et à chercher si les propriétés distinctives qu'il +revêt en se réalisant chez les individus peuvent en être dérivées et de +quelle manière. Sans doute, on ne peut déduire ainsi toutes les +particularités qu'il est susceptible de présenter; car il doit y en +avoir qui dépendent de la nature propre du sujet. Chaque suicidé donne à +son acte une empreinte personnelle qui exprime son tempérament, les +conditions spéciales où il se trouve et qui, par conséquent, ne peut +être expliquée par les causes sociales et générales du phénomène. Mais +celles-ci, à leur tour, doivent imprimer aux suicides qu'elles +déterminent une tonalité _sui generis_, une marque spéciale qui les +exprime. C'est cette marque collective qu'il s'agit de retrouver. + +Il est certain, d'ailleurs, que cette opération ne peut être faite +qu'avec une exactitude approximative. Nous ne sommes pas en état de +faire une description méthodique de tous les suicides qui sont +journellement accomplis par les hommes ou qui ont été commis au cours de +l'histoire. Nous ne pouvons que relever les caractères les plus généraux +et les plus frappants sans que nous ayons même de critère objectif pour +effectuer cette sélection. De plus, pour les rattacher aux causes +respectives dont ils paraissent dériver, nous ne pourrons procéder que +déductivement. Tout ce qui nous sera possible, ce sera de montrer qu'ils +y sont logiquement impliqués, sans que le raisonnement puisse toujours +recevoir une confirmation expérimentale. Or nous ne nous dissimulons pas +qu'une déduction est toujours suspecte quand aucune expérience ne la +contrôle. Cependant, même sous ces réserves, cette recherche est loin +d'être sans utilité. Quand même on n'y verrait qu'un moyen d'illustrer +par des exemples les résultats qui précèdent, elle aurait encore +l'avantage de leur donner un caractère plus concret, en les reliant plus +étroitement aux données de l'observation sensible et aux détails de +l'expérience journalière. De plus, elle permettra d'introduire un peu de +distinction dans cette masse de faits que l'on confond d'ordinaire comme +s'ils n'étaient séparés que par des nuances, alors qu'il existe entre +eux des différences tranchées. Il en est du suicide comme de +l'aliénation mentale. Celle-ci consiste pour le vulgaire dans un état +unique, toujours le même, susceptible seulement de se diversifier +extérieurement selon les circonstances. Pour l'aliéniste, le mot +désigne, au contraire, une pluralité de types nosologiques. De même, on +se représente d'ordinaire tout suicidé comme un mélancolique à qui +l'existence est à charge. En réalité, les actes par lesquels un homme +renonce à la vie, se rangent en espèces différentes dont la +signification morale et sociale n'est pas du tout la même. + +I. + +Il est une première forme de suicide que l'antiquité a certainement +connue, mais qui s'est surtout développée de nos jours; le Raphaël de +Lamartine nous en offre le type idéal. Ce qui la caractérise, c'est un +état de langueur mélancolique qui détend les ressorts de l'action. Les +affaires, les fonctions publiques, le travail utile, même les devoirs +domestiques n'inspirent au sujet qu'indifférence et qu'éloignement. Il +répugne à sortir de lui-même. En revanche, la pensée et la vie +intérieure gagnent tout ce que perd l'activité. En se détournant de ce +qui l'entoure, la conscience se replie sur elle-même, se prend elle-même +comme son propre et unique objet et se donne pour principale tâche de +s'observer et de s'analyser. Mais, par cette extrême concentration, elle +ne fait que rendre plus profond le fossé qui la sépare du reste de +l'univers. Du moment que l'individu s'éprend à ce point de soi-même, il +ne peut que se détacher davantage de tout ce qui n'est pas lui et +consacrer, en le renforçant, l'isolement dans lequel il vit. Ce n'est +pas en ne regardant que soi, qu'on peut trouver des raisons de +s'attacher à autre chose que soi. Tout mouvement, en un sens, est +altruiste, car il est centrifuge et répand l'être hors de lui-même. La +réflexion, au contraire, a quelque chose de personnel et d'égoïste; car +elle n'est possible que dans la mesure où le sujet se dégage de l'objet +et s'en éloigne pour revenir sur soi-même, et elle est d'autant plus +intense que ce retour sur soi est plus complet. On ne peut agir qu'en se +mêlant au monde; pour le penser, au contraire, il faut cesser d'être +confondu avec lui, de manière à pouvoir le contempler du dehors; à plus +forte raison, est-ce nécessaire pour se penser soi-même. Celui donc dont +toute l'activité se tourne en pensée intérieure, devient insensible à +tout ce qui l'entoure. S'il aime; ce n'est pas pour se donner, pour +s'unir, dans une union féconde, à un autre être que lui; c'est pour +méditer sur son amour. Ses passions ne sont qu'apparentes; car elles +sont stériles. Elles se dissipent en vaines combinaisons d'images, sans +rien produire qui leur soit extérieur. + +Mais d'un autre côté, toute vie intérieure tire du dehors sa matière +première. Nous ne pouvons penser que des objets ou la manière dont nous +les pensons. Nous ne pouvons pas réfléchir notre conscience dans un état +d'indétermination pure; sous cette forme, elle est impensable. Or, elle +ne se détermine qu'affectée par autre chose qu'elle-même. Si donc elle +s'individualise au delà d'un certain point, si elle se sépare trop +radicalement des autres êtres, hommes ou choses, elle se trouve ne plus +communiquer avec les sources mêmes auxquelles elle devrait normalement +s'alimenter et n'a plus rien à quoi elle puisse s'appliquer. En faisant +le vide autour d'elle, elle a fait le vide en elle et il ne lui reste +plus rien à réfléchir que sa propre misère. Elle n'a plus pour objet de +méditation que le néant qui est en elle et la tristesse qui en est la +conséquence. Elle s'y complaît, s'y abandonne avec une sorte de joie +maladive que Lamartine, qui la connaissait, a merveilleusement décrite +par la bouche de son héros: «La langueur de toutes choses autour de moi +était, dit-il, une merveilleuse consonance avec ma propre langueur. Elle +l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abîmes de +tristesse. Mais cette tristesse était vivante, assez pleine de pensées, +d'impressions, de communications avec l'infini, de clair-obscur dans mon +âme pour que je ne désirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme, +mais maladie dont le sentiment même est un attrait au lieu d'être une +douleur, et où la mort ressemble à un voluptueux évanouissement dans +l'infini. J'étais résolu à m'y livrer désormais tout entier, à me +séquestrer de toute société qui pouvait m'en distraire, et à +m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde +que je rencontrerais là; mon isolement d'esprit était un linceul à +travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la +nature et Dieu[276]». + +Mais on ne peut rester ainsi en contemplation devant le vide, sans y +être progressivement attiré. On a beau le décorer du nom d'infini, il ne +change pas pour cela de nature. Quand on éprouve tant de plaisir à +n'être pas, on ne peut satisfaire complètement son penchant qu'en +renonçant complètement à être. Voilà ce qu'il y a d'exact dans le +parallélisme que Hartmann croit observer entre le développement de la +conscience et l'affaiblissement du vouloir vivre. C'est que l'idée et le +mouvement sont, en effet, deux forces antagonistes qui progressent en +sens inverse l'une de l'autre, et que le mouvement, c'est la vie. +Penser, a-t-on dit, c'est se retenir d'agir; c'est donc, dans la même +mesure, se retenir de vivre. C'est pourquoi le règne absolu de l'idée ne +peut s'établir ni surtout se maintenir: car c'est la mort. Mais ce n'est +pas à dire que, comme le croit Hartmann, la réalité soit, par elle-même, +intolérable, à moins d'être voilée par l'illusion. La tristesse n'est +pas inhérente aux choses; elle ne nous vient pas du monde et par cela +seul que nous le pensons. Elle est un produit de notre propre pensée. +C'est nous qui la créons de toutes pièces; mais il faut pour cela que +notre pensée soit anormale. Si la conscience fait parfois le malheur de +l'homme, c'est seulement quand elle atteint un développement maladif, +quand, s'insurgeant contre sa propre nature, elle se pose comme un +absolu et cherche en elle-même sa propre fin. Il s'agit si peu d'une +découverte tardive, de la conquête ultime de la science, que nous +aurions pu tout aussi bien emprunter à l'état d'esprit stoïcien les +principaux éléments de notre description. Le stoïcisme lui aussi +enseigne que l'homme doit se détacher de tout ce qui lui est extérieur +pour vivre de lui-même et par lui-même. Seulement, comme la vie se +trouve alors sans raison, la doctrine conclut au suicide. + +Ces mêmes caractères se retrouvent dans l'acte final qui est la +conséquence logique de cet état moral. Le dénouement n'a rien de violent +ni de précipité. Le patient choisit son heure et médite son plan +longtemps à l'avance. Même les moyens lents ne lui répugnent pas. Une +mélancolie calme et qui, parfois, n'est pas sans douceur, marque ses +derniers moments. Il s'analyse jusqu'au bout. Tel est le cas de ce +négociant, dont parle Falret[277], qui se retire dans une forêt peu +fréquentée et s'y laisse mourir de faim. Pendant une agonie qui avait +duré près de trois semaines, il avait régulièrement tenu de ses +impressions un journal qui nous a été conservé. Un autre s'asphyxie en +soufflant avec la bouche le charbon qui doit lui donner la mort et note +au fur et à mesure ses observations: «Je ne prétends pas, écrit-il, +montrer plus de courage ou de lâcheté; je veux seulement employer le peu +d'instants qui me restent à décrire les sensations qu'on éprouve en +s'asphyxiant et la durée des souffrances[278]». Un autre, avant de se +laisser aller à ce qu'il appelle «l'enivrante perspective du repos», +construit un appareil compliqué, destiné à consommer sa fin sans que le +sang puisse se répandre sur le plancher[279]. + +On aperçoit aisément comment ces particularités diverses se rattachent +au suicide égoïste. Il n'est guère douteux qu'elles n'en soient la +conséquence et l'expression individuelle. Cette paresse à l'action, ce +détachement mélancolique résultent de cet état d'individuation exagérée +par lequel nous avons défini ce type de suicide. Si l'individu s'isole, +c'est que les liens qui l'unissaient aux autres êtres sont détendus ou +brisés, c'est que la société, sur les points où il est en contact avec +elle, n'est pas assez fortement intégrée. Ces vides qui séparent les +consciences et les rendent étrangères les unes aux autres viennent +précisément du relâchement du tissu social. Enfin, le caractère +intellectuel et méditatif de ces sortes de suicides s'explique sans +peine, si l'on se rappelle que le suicide égoïste a pour accompagnement +nécessaire un grand développement de la science et de l'intelligence +réfléchie. Il est évident, en effet, que, dans une société où la +conscience est normalement nécessitée à étendre son champ d'action, elle +est aussi beaucoup plus exposée à excéder ces limites normales qu'elle +ne peut dépasser sans se détruire elle-même. Une pensée qui met tout en +question, si elle n'est pas assez ferme pour porter le poids de son +ignorance, risque de se mettre elle-même en question et de s'abîmer dans +le doute. Car, si elle ne parvient pas à découvrir les titres que +peuvent avoir à l'existence les choses sur lesquelles elle +s'interroge,--et ce serait merveille si elle trouvait moyen de percer si +vite tant de mystères--elle leur déniera toute réalité, même le seul +fait qu'elle se pose le problème implique déjà qu'elle penche aux +solutions négatives. Mais, du même coup, elle se videra de tout contenu +positif et, ne trouvant plus rien devant elle qui lui résiste, ne pourra +plus que se perdre dans le vide des rêveries intérieures. + +Mais cette forme élevée du suicide égoïste n'est pas la seule; il en est +une autre, plus vulgaire. Le sujet, au lieu de méditer tristement sur +son état, en prend allégrement son parti. Il a conscience de son égoïsme +et des conséquences qui en découlent logiquement; mais il les accepte +par avance et entreprend de vivre comme l'enfant ou l'animal, avec cette +seule différence qu'il se rend compte de ce qu'il fait. Il se donne donc +comme tâche unique de satisfaire ses besoins personnels, les simplifiant +même pour en rendre la satisfaction plus assurée. Sachant qu'il ne peut +rien espérer d'autre, il ne demande rien de plus, tout disposé, s'il est +empêché d'atteindre cette unique fin, à se défaire d'une existence +désormais sans raison. C'est le suicide épicurien. Car Épicure +n'ordonnait pas à ses disciples de hâter la mort, il leur conseillait, +au contraire, de vivre tant qu'ils y trouvaient quelque intérêt. +Seulement, comme il sentait bien que, si l'on n'a pas d'autre but, on +est à chaque instant exposé à n'en plus avoir aucun, et que le plaisir +sensible est un lien bien fragile pour rattacher l'homme à la vie, il +les exhortait à se tenir toujours prêts à en sortir, au moindre appel +des circonstances. Ici donc, la mélancolie philosophique et rêveuse est +remplacée par un sang-froid sceptique et désabusé qui est +particulièrement sensible à l'heure du dénouement. Le patient se frappe +sans haine, sans colère, mais aussi sans cette satisfaction morbide avec +laquelle l'intellectuel savoure son suicide. Il est, encore plus que ce +dernier, sans passion. Il n'est pas surpris de l'issue à laquelle il +aboutit; c'est un événement qu'il prévoyait comme plus ou moins +prochain. Aussi ne s'ingénie-t-il pas en de longs préparatifs; d'accord +avec sa vie antérieure, il cherche seulement à diminuer la douleur. Tel +est notamment le cas de ces viveurs qui, quand le moment inévitable est +arrivé où ils ne peuvent plus continuer leur existence facile, se tuent +avec une tranquillité ironique et une sorte de simplicité[280]. + + * * * * * + +Quand nous avons constitué le suicide altruiste, nous avons assez +multiplié les exemples pour n'avoir pas besoin de décrire longuement les +formes psychologiques qui le caractérisent. Elles s'opposent à celles +que revêt le suicide égoïste, comme l'altruisme lui-même à son +contraire. Ce qui distingue l'égoïste qui se tue, c'est une dépression +générale qui se manifeste soit par une langueur mélancolique, soit par +l'indifférence épicurienne. Au contraire, le suicide altruiste, parce +qu'il a pour origine un sentiment violent, ne va pas sans un certain +déploiement d'énergie. Dans le cas du suicide obligatoire, cette énergie +est mise au service de la raison et de la volonté. Le sujet se tue parce +que sa conscience le lui ordonne; il se soumet à un impératif. Aussi son +acte a-t-il pour note dominante cette fermeté sereine que donne le +sentiment du devoir accompli; la mort de Caton, celle du commandant +Beaurepaire en sont les types historiques. Ailleurs, quand l'altruisme +est à l'état aigu, le mouvement a quelque chose de plus passionnel et de +plus irréfléchi. C'est un élan de foi et d'enthousiasme qui précipite +l'homme dans la mort. Cet enthousiasme lui-même est tantôt joyeux et +tantôt sombre, selon que la mort est conçue comme un moyen de s'unir à +une divinité bien-aimée ou comme un sacrifice expiatoire, destiné à +apaiser une puissance redoutable et qu'on croit hostile. La ferveur +religieuse du fanatique qui se fait écraser avec béatitude sous le char +de son idole ne ressemble pas à celle du moine atteint d'_acedia_ ou aux +remords du criminel qui met fin à ses jours pour expier son forfait. +Mais, sous ces nuances diverses, les traits essentiels du phénomène +restent les mêmes. C'est un suicide actif, qui contraste, par +conséquent, avec le suicide déprimé dont il a été plus haut question. + +Ce caractère se retrouve même dans ces suicides plus simples du primitif +ou du soldat qui se tuent soit parce qu'une légère offense a terni leur +honneur, soit pour prouver leur courage. La facilité avec laquelle ils +sont accomplis ne doit pas être confondue avec le sang-froid désabusé de +l'épicurien. La disposition à faire le sacrifice de sa vie ne laisse pas +d'être une tendance active, alors même qu'elle est assez profondément +enracinée pour agir avec l'aisance et la spontanéité de l'instinct. Un +cas, qui peut être regardé comme le modèle de ce genre, nous est +rapporté par Leroy. Il s'agit d'un officier qui, après avoir, une +première fois et sans succès, tenté de se pendre, se prépare à +recommencer, mais prend soin, au préalable, de consigner par écrit ses +dernières impressions: «Étrange destinée que la mienne, dit-il! Je viens +de me pendre, j'avais perdu connaissance, la corde a cassé, je suis +tombé sur le bras gauche... Les nouveaux préparatifs sont terminés, je +vais bientôt recommencer, mais je vais fumer encore une dernière pipe; +ce sera la dernière, j'espère. Je n'ai pas fait de difficultés la +première fois, ça s'est assez bien passé; j'espère que la seconde ira de +même. Je suis aussi calme que si je prenais une goutte le matin. C'est +assez extraordinaire, j'en conviens, mais c'est pourtant comme cela. +Tout est vrai. Je vais mourir une seconde fois avec une conscience +tranquille[281]». Il n'y a sous cette tranquillité ni ironie, ni +scepticisme, ni cette espèce de crispation involontaire que le viveur +qui se tue ne réussit jamais à dissimuler complètement. Le calme est +parfait; aucune trace d'efforts, l'acte coule de source parce que tous +les penchants actifs du sujet lui préparaient les voies. + +Enfin, il est une troisième sorte de suicidés qui s'opposent et aux +premiers en ce que leur acte est essentiellement passionnel, et aux +seconds en ce que la passion qui les inspire et qui domine la scène +finale est d'une tout autre nature. Ce n'est pas l'enthousiasme, la foi +religieuse, morale ou politique, ni aucune des vertus militaires; c'est +la colère et tout ce qui d'ordinaire accompagne la déception. Brierre de +Boismont, qui a analysé les écrits laissés par 1.507 suicidés, a +constaté qu'un très grand nombre exprimaient avant tout un état +d'irritation et de lassitude exaspérée. Ce sont tantôt des blasphèmes, +des récriminations violentes contre la vie en général, et tantôt des +menaces et des plaintes contre une personne en particulier à laquelle le +sujet impute la responsabilité de ses malheurs. À ce même groupe se +rattachent évidemment les suicides qui sont comme le complément d'un +homicide préalable: l'homme se tue après avoir tué celui qu'il accuse +d'avoir empoisonné sa vie. Nulle part, l'exaspération du suicidé n'est +plus manifeste puisqu'elle s'affirme, non seulement par des paroles, +mais par des actes. L'égoïste qui se tue ne se laisse jamais aller à de +pareilles violences. Sans doute, il arrive que lui aussi se plaint de +la vie, mais d'une manière dolente. Elle l'oppresse, mais ne l'irrite +pas par des froissements aigus. Il la trouve vide plutôt que +douloureuse. Elle ne l'intéresse pas, mais elle ne lui inflige pas de +souffrances positives. L'état de dépression où il se trouve ne lui +permet même pas les emportements. Quant à ceux de l'altruiste, ils ont +un tout autre sens. Par définition, en quelque sorte, c'est de lui qu'il +fait le sacrifice, non de ses semblables. Nous sommes donc en présence +d'une forme psychologique distincte des précédentes. + +Or elle paraît bien être impliquée dans la nature du suicide anomique. +En effet, des mouvements qui ne sont pas réglés ne sont ajustés ni les +uns aux autres ni aux conditions auxquelles ils doivent répondre; ils ne +peuvent donc manquer de s'entrechoquer douloureusement. Qu'elle soit +progressive ou régressive, l'anomie, en affranchissant les besoins de la +mesure qui convient, ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux +déceptions. Un homme qui est brusquement rejeté au-dessous de la +condition à laquelle il était accoutumé, ne peut pas ne pas s'exaspérer +en sentant lui échapper une situation dont il se croyait maître, et son +exaspération se tourne naturellement contre la cause, quelle qu'elle +soit, réelle ou imaginaire, à laquelle il attribue sa ruine. S'il se +reconnaît lui-même comme l'auteur responsable de la catastrophe, c'est à +lui qu'il en voudra; sinon ce sera à autrui. Dans le premier cas, il n'y +aura que suicide; dans le second, le suicide pourra être précédé d'un +homicide ou de quelque autre manifestation violente. Mais le sentiment +est le même dans les deux cas; seul le point d'application varie. C'est +toujours dans un accès de colère que le sujet se frappe, qu'il ait ou +non frappé antérieurement quelqu'un de ses semblables. Ce bouleversement +de toutes ses habitudes produit chez lui un état de surexcitation aiguë +qui tend nécessairement à se soulager par des actes destructifs. L'objet +sur lequel se déchargent les forces passionnelles qui sont ainsi +soulevées est, en somme, secondaire. C'est le hasard des circonstances +qui détermine le sens dans lequel elles se dirigent. + +Il n'en est pas autrement toutes les fois que, loin de déchoir +au-dessous de lui-même, l'individu est entraîné, au contraire, mais sans +règle et sans mesure, à se dépasser perpétuellement soi-même. Tantôt, en +effet, il manque le but qu'il se croyait capable d'atteindre, mais qui, +en réalité, excédait ses forces; c'est le suicide des incompris, si +fréquent aux époques où il n'y a plus de classement reconnu. Tantôt, +après avoir réussi pendant un temps à satisfaire tous ses désirs et son +goût du changement, il vient se heurter tout à coup à une résistance +qu'il ne peut vaincre, et il se défait avec impatience d'une existence +où il se trouve désormais à l'étroit. C'est le cas de Werther, ce cœur +turbulent, comme il s'appelle lui-même, épris d'infini, qui se tue pour +un amour contrarié, et de tous ces artistes qui, après avoir été comblés +de succès, se suicident pour un coup de sifflet entendu, pour une +critique un peu sévère, ou parce que leur vogue cesse de +s'accroître[282]. + +Il en est d'autres encore qui, sans avoir à se plaindre des hommes ni +des circonstances, en viennent d'eux-mêmes à se lasser d'une poursuite +sans issue possible, où leurs désirs s'irritent au lieu de s'apaiser. +Ils s'en prennent alors à la vie en général et l'accusent de les avoir +trompés. Seulement, la vaine agitation à laquelle ils se sont livrés +laisse derrière elle une sorte d'épuisement qui empêche les passions +déçues de se manifester avec la même violence que dans les cas +précédents: Elles se sont comme fatiguées à la longue et sont ainsi +devenues moins capables de réagir avec énergie. Le sujet tombe donc dans +une sorte de mélancolie qui, par certains côtés, rappelle celle de +l'égoïste intellectuel, mais n'en a pas le charme langoureux. Ce qui y +domine, c'est un dégoût plus ou moins irrité de l'existence. C'est déjà +cet état d'âme que Sénèque observait chez ses contemporains en même +temps que le suicide qui en résulte. «Le mal qui nous travaille, dit-il, +n'est pas dans les lieux où nous sommes, il est en nous. Nous sommes +sans forces pour supporter quoi que ce soit, incapables de souffrir la +douleur, impuissants à jouir du plaisir, impatients de tout. Combien de +gens appellent la mort, lorsqu'après avoir essayé de tous les +changements, ils se trouvent revenir aux mêmes sensations, sans pouvoir +rien éprouver de nouveau[283]». De nos jours, un des types où s'est +peut-être le mieux incarné ce genre d'esprit, c'est le René de +Chateaubriand. Tandis que Raphaël est un méditatif qui s'abîme en +lui-même, René est un inassouvi. «On m'accuse, s'écrie-t-il +douloureusement, d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir +longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se +hâte d'arriver au fond de mes plaisirs comme si elle était accablée de +leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre: +hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. +_Est-ce ma faute si je trouve partout les bornes, si ce qui est fini n'a +pour moi aucune valeur_[284]?» + +Cette description achève de montrer les rapports et les différences du +suicide égoïste et du suicide anomique, que notre analyse sociologique +nous avait déjà permis d'apercevoir[285]. Les suicidés de l'un et de +l'autre type souffrent de ce qu'on a appelé le mal de l'infini. Mais ce +mal ne prend pas la même forme dans les deux cas. Là, c'est +l'intelligence réfléchie qui est atteinte et qui s'hypertrophie outre +mesure; ici, c'est la sensibilité qui se surexcite et se dérègle. Chez +l'un, la pensée, à force de se replier sur elle-même, n'a plus d'objet; +chez l'autre, la passion, ne reconnaissant plus de bornes, n'a plus de +but. Le premier se perd dans l'infini du rêve, le second, dans l'infini +du désir. + + * * * * * + +Ainsi, même la formule psychologique du suicidé n'a pas la simplicité +qu'on croit vulgairement. On ne l'a pas défini quand on a dit de lui +qu'il est lassé de l'existence, dégoûté de la vie, etc. En réalité, il y +a des sortes très différentes de suicidés et ces différences sont +sensibles dans la manière dont le suicide s'accomplit. On peut ainsi +classer actes et agents en un certain nombre d'espèces: or ces espèces +correspondent, dans leurs traits essentiels, aux types de suicides que +nous avons antérieurement constitués d'après la nature des causes +sociales dont ils dépendent. Elles en sont comme le prolongement à +l'intérieur des individus. + +Il convient toutefois d'ajouter qu'elles ne se présentent pas toujours +dans l'expérience à l'état d'isolement et de pureté. Mais il arrive très +souvent qu'elles se combinent entre elles de manière à donner naissance +à des espèces composées; des caractères appartenant à plusieurs d'entre +elles se retrouvent conjointement dans un même suicide. La raison en est +que les différentes causes sociales du suicide peuvent elles-mêmes agir +simultanément sur un même individu et mêler en lui leurs effets. C'est +ainsi que des malades sont en proie à des délires de nature différente, +qui s'enchevêtrent les uns dans les autres, mais qui, convergeant tous +dans un même sens malgré la diversité de leurs origines, tendent à +déterminer un même acte. Ils se renforcent mutuellement. De même encore, +on voit des fièvres très diverses coexister chez un même sujet et +contribuer, chacune pour sa part et à sa façon, à élever la température +du corps. + +Il est notamment deux facteurs du suicide qui ont l'un pour l'autre une +affinité spéciale, c'est l'égoïsme et l'anomie. Nous savons, en effet, +qu'ils ne sont généralement que deux aspects différents d'un même état +social; il n'est donc pas étonnant qu'ils se rencontrent chez un même +individu. Il est même presque inévitable que l'égoïste ait quelque +aptitude au dérèglement; car, comme il est détaché de la société, elle +n'a pas assez de prise sur lui pour le régler. Si, néanmoins, ses désirs +ne s'exaspèrent pas d'ordinaire, c'est que la vie passionnelle est, chez +lui, languissante, parce qu'il est tout entier tourné sur lui-même et +que le monde extérieur ne l'attire pas. Mais il peut se faire qu'il ne +soit ni un égoïste complet ni un pur agité. On le voit alors jouer +concurremment les deux personnages. Pour combler le vide qu'il sent en +lui, il recherche des sensations nouvelles; il y met, il est vrai, moins +de fougue que le passionné proprement dit, mais aussi il se lasse plus +vite et cette lassitude le rejette à nouveau sur lui-même et renforce sa +mélancolie première. Inversement, le dérèglement ne va pas sans un germe +d'égoïsme; car on ne serait pas rebelle à tout frein social, si l'on +était fortement socialisé. Seulement, là où l'action de l'anomie est +prépondérante, ce germe ne peut se développer; car en jetant l'homme +hors de lui, elle l'empêche de s'isoler en lui. Mais, si elle est moins +intense, elle peut laisser l'égoïsme produire quelques-uns de ses +effets. Par exemple, la borne à laquelle vient se heurter l'inassouvi +peut l'amener à se replier sur soi et à chercher dans la vie intérieure +un dérivatif à ses passions déçues. Mais comme il n'y trouve rien à quoi +il puisse s'attacher, la tristesse que lui cause ce spectacle ne peut +que le déterminer à se fuir de nouveau et accroît, par conséquent, son +inquiétude et son mécontentement. Ainsi se produisent des suicides +mixtes où l'abattement alterne avec l'agitation, le rêve avec l'action, +les emportements du désir avec les méditations du mélancolique. + +L'anomie peut également s'associer à l'altruisme. Une même crise peut +bouleverser l'existence d'un individu, rompre l'équilibre entre lui et +son milieu et, en même temps, mettre ses dispositions altruistes dans un +état qui l'incite au suicide. C'est notamment le cas de ce que nous +avons appelé les suicides obsidionaux. Si les Juifs, par exemple, se +tuèrent en masse au moment de la prise de Jérusalem, c'est à la fois +parce que la victoire des Romains, en faisant d'eux des sujets et des +tributaires de Rome, menaçaient de transformer le genre de vie auquel +ils étaient faits, et parce qu'ils aimaient trop leur ville et leur +culte pour survivre à l'anéantissement probable de l'un et de l'autre. +De même, il arrive souvent qu'un homme ruiné se tue autant parce qu'il +ne veut pas vivre avec une situation amoindrie que pour épargner à son +nom et à sa famille la honte de la faillite. Si officiers et +sous-officiers se suicident facilement au moment où ils sont obligés de +prendre leur retraite, c'est aussi bien à cause du changement soudain +qui va se faire dans leur manière de vivre qu'à cause de leur +prédisposition générale à compter leur vie pour rien. Les deux causes +agissent dans la même direction. Il en résulte des suicides où soit +l'exaltation passionnelle soit la fermeté courageuse du suicide +altruiste s'allient à l'affolement exaspéré que produit l'anomie. + +Enfin, l'égoïsme et l'altruisme eux-mêmes, ces deux contraires, peuvent +unir leur action. À certaines époques, où la société désagrégée ne peut +plus servir d'objectif aux activités individuelles, il se rencontre +pourtant des individus ou des groupes d'individus qui, tout en subissant +l'influence de cet état général d'égoïsme, aspirent à autre chose. Mais +sentant bien que c'est un mauvais moyen de se fuir soi-même que d'aller +sans fin de plaisirs égoïstes en plaisirs égoïstes, et que des +jouissances fugitives, même si elles sont incessamment renouvelées, ne +sauraient jamais calmer leur inquiétude, ils cherchent un objet durable +auquel ils puissent s'attacher avec constance et qui donne un sens à +leur vie. Seulement, comme il n'y a rien de réel à quoi ils tiennent, +ils ne peuvent se satisfaire qu'en construisant de toutes pièces une +réalité idéale qui puisse jouer ce rôle. Ils créent donc par la pensée +un être imaginaire dont ils se font les serviteurs et auquel ils se +donnent d'une manière d'autant plus exclusive qu'ils sont dépris de tout +le reste, voire d'eux-mêmes. C'est en lui qu'ils mettent toutes les +raisons d'être qu'ils s'attribuent, puisque rien d'autre n'a de prix à +leurs yeux. Ils vivent ainsi d'une existence double et contradictoire: +individualistes pour tout ce qui regarde le monde réel, ils sont d'un +altruisme immodéré pour tout ce qui concerne cet objet idéal. Or l'une +et l'autre disposition mènent au suicide. + +Telles sont les origines et telle est la nature du suicide stoïcien. +Tout à l'heure, nous montrions comment il reproduit certains traits +essentiels du suicide égoïste; mais il peut être considéré sous un tout +autre aspect. Si le stoïcien professe une absolue indifférence pour tout +ce qui dépasse l'enceinte de la personnalité individuelle, s'il exhorte +l'individu à se suffire à lui-même, en même temps, il le place dans un +état d'étroite dépendance vis-à-vis de la raison universelle et le +réduit même à n'être que l'instrument par lequel elle se réalise. Il +combine donc ces deux conceptions antagonistes: l'individualisme moral +le plus radical et un panthéisme intempérant. Aussi, le suicide qu'il +pratique est-il à la fois apathique comme celui de l'égoïste et +accompli comme un devoir ainsi que celui de l'altruiste[286]. On y +retrouve et la mélancolie de l'un et l'énergie active de l'autre; +l'égoïsme s'y mêle au mysticisme. C'est d'ailleurs cet alliage qui +distingue le mysticisme propre aux époques de décadence, si différent, +malgré les apparences, de celui que l'on observe chez les peuples jeunes +et en voie de formation. Celui-ci résulte de l'élan collectif qui +entraîne dans un même sens les volontés particulières, de l'abnégation +avec laquelle les citoyens s'oublient pour collaborer à l'œuvre commune; +l'autre n'est qu'un égoïsme conscient de soi-même et de son néant, qui +s'efforce de se dépasser, mais n'y parvient qu'en apparence et +artificiellement. + + + + +II + +_A priori_, on pourrait croire qu'il existe quelque rapport entre la +nature du suicide et le genre de mort choisi par le suicidé. Il paraît, +en effet, assez naturel que les moyens qu'il «emploie pour exécuter sa +résolution dépendent des sentiments qui l'animent, et, par conséquent, +les expriment. Par suite, on pourrait être tenté d'utiliser les +renseignements que nous fournissent sur ce point les statistiques pour +caractériser avec plus de précision, d'après leurs formes extérieures, +les différentes sortes de suicides. Mais les recherches que nous avons +entreprises sur ce point ne nous ont donné que des résultats négatifs. + +Pourtant, ce sont certainement des causes sociales qui déterminent ces +choix; car la fréquence relative des différents modes de suicide reste +pendant très longtemps invariable pour une même société, tandis qu'elle +varie très sensiblement d'une société à l'autre, comme le montre le +tableau suivant: + +Tableau XXX + +_Proportion des différents genres de mort sur 1.000 suicides (les deux +sexes réunis)._ + +/* ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|PAYS ET|STRANGULATION|SUBMERSION|ARMES|PRÉCIPITATION|POISON|ASPHYXIE| +|ANNÉES |et pendaison | | | d'un | | | +| | | | | lieu élevé | | | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|France | | | | | | | +| 1872.| 426 | 269 | 103 | 28 | 20 | 69 | +| 1873.| 430 | 298 | 106 | 30 | 21 | 67 | +| 1874.| 440 | 269 | 122 | 28 | 23 | 72 | +| 1875.| 446 | 294 | 107 | 31 | 19 | 63 | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|Prusse | | | | | | | +| 1872.| 610 | 197 | 102 | 6,9 | 25 | 3 | +| 1873.| 597 | 217 | 95 | 8,4 | 25 | 4,6 | +| 1874.| 610 | 162 | 126 | 9,1 | 28 | 6,5 | +| 1875.| 615 | 170 | 105 | 9,5 | 35 | 7,7 | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|Anglet.| | | | | | | +| 1872.| 374 | 221 | 38 | 30 | 91 | -- | +| 1873.| 366 | 218 | 44 | 20 | 97 | -- | +| 1874.| 374 | 176 | 58 | 20 | 94 | -- | +| 1875.| 362 | 208 | 45 | -- | 97 | -- | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|Italie | | | | | | | +| 1874.| 174 | 305 | 236 | 106 | 60 | 13,7 | +| 1875.| 173 | 273 | 251 | 104 | 62 | 31,4 | +| 1876.| 125 | 246 | 285 | 113 | 69 | 29 | +| 1877.| 176 | 299 | 238 | 111 | 55 | 22 | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +*/ + +Ainsi, chaque peuple a son genre de mort, préféré et l'ordre de ses +préférences ne change que très difficilement. Il est même plus constant +que le chiffre total des suicides; les événements qui, parfois, +modifient passagèrement le second n'affectent pas toujours le premier. +Il y a plus: les causes sociales sont tellement prépondérantes que +l'influence des facteurs cosmiques ne paraît pas appréciable. C'est +ainsi que les suicides par submersion, contrairement à toutes les +présomptions, ne varient pas d'une saison à l'autre d'après une loi +spéciale. Voici, en effet, quelle était en France, pendant la période +1872-78, leur distribution mensuelle comparée à celle des suicides en +général: + +_Part de chaque mois sur 1.000 suicides annuels:_ + +/* ++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+ +| |JANVIER.|FÉVRIER.|MARS.|AVRIL.|MAI. |JUIN.|JUILLET.| ++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+ +|De toute espèce | 75,8 | 66,5 |84,8 | 97,3 |103,1|109,9| 103,5 | ++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+ +|Par submersion | 73,5 | 67,0 |81,9 | 94,4 |106,4|117,3| 107,7 | ++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+ ++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+ +| | AOUT. | SEPTEMBRE.| OCTOBRE.| NOVEMBRE.| DÉCEMBRE.| ++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+ +|De toute espèce.| 86,3 | 74,3 | 71,4 | 65,2 | 59,2 | ++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+ +|Par submersion. | 91,2 | 71,0 | 74,3 | 61,0 | 54,2 | ++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+ +*/ + +C'est à peine si, pendant la belle saison, les suicides par submersion +augmentent un peu plus que les autres; la différence est insignifiante. +Cependant, l'été semblerait devoir les favoriser exceptionnellement. On +a dit, il est vrai, que la submersion était moins employée dans le Nord +que dans le Midi et on a attribué ce fait au climat[287]. Mais, à +Copenhague, pendant la période 1845-56, ce mode de suicide n'était pas +moins fréquent qu'en Italie, (281 cas 0%0 au lieu de 300). À +Saint-Pétersbourg, durant les années 1873-74, il n'en était pas de plus +pratiqué. La température ne met donc pas obstacle à ce genre de mort. + +Seulement, les causes sociales dont dépendent les suicides en général +diffèrent de celles qui déterminent la façon dont ils s'accomplissent; +car on ne peut établir aucune relation entre les types de suicides que +nous avons distingués et les modes d'exécution les plus répandus. +L'Italie est un pays foncièrement catholique où la culture scientifique +était, jusqu'à des temps récents, assez peu développée. Il est donc très +probable que les suicides altruistes y sont plus fréquents qu'en France +et qu'en Allemagne, puisqu'ils sont un peu en raison inverse du +développement intellectuel; plusieurs raisons qu'on trouvera dans la +suite de cet ouvrage confirmeront cette hypothèse. Par conséquent, comme +le suicide par les armes à feu y est beaucoup plus fréquent que dans les +pays du centre de l'Europe, on pourrait croire qu'il n'est pas sans +rapports avec l'état d'altruisme. On pourrait même faire encore +remarquer, à l'appui de cette supposition, que c'est aussi le genre de +suicide préféré par les soldats. Malheureusement, il se trouve qu'en +France ce sont les classes les plus intellectuelles, écrivains, +artistes, fonctionnaires, qui se tuent le plus de cette manière[288]. De +même, il pourrait sembler que le suicide mélancolique trouve dans la +pendaison son expression naturelle. Or, en fait, c'est dans les +campagnes qu'on y a le plus recours, et pourtant la mélancolie est un +état d'esprit plus spécialement urbain. + +Les causes qui poussent l'homme à se tuer ne sont donc pas celles qui le +décident à se tuer de telle manière plutôt que de telle autre. Les +mobiles qui fixent son choix sont d'une tout autre nature. C'est, +d'abord, l'ensemble d'usages et d'arrangements de toute sorte qui +mettent à sa portée tel instrument de mort plutôt que tel autre. Suivant +toujours la ligne de la moindre résistance tant qu'un facteur contraire +n'intervient pas, il tend à employer le moyen de destruction qu'il a le +plus immédiatement sous la main et qu'une pratique journalière lui a +rendu familier. Voilà pourquoi, par exemple, dans les grandes villes, on +se tue plus que dans les campagnes en se jetant du haut d'un lieu élevé: +c'est que les maisons sont plus hautes. De même, à mesure que le sol se +couvre de chemins de fer, l'habitude de chercher la mort en se faisant +écraser sous un train se généralise. Le tableau qui figure la part +relative des différents modes de suicide dans l'ensemble des morts +volontaires traduit donc en partie l'état de la technique industrielle, +de l'architecture la plus répandue, des connaissances scientifiques, +etc. À mesure que l'emploi de l'électricité se vulgarisera, les suicides +à l'aide de procédés électriques deviendront aussi plus fréquents. + +Mais la cause peut-être la plus efficace, c'est la dignité relative que +chaque peuple et, à l'intérieur de chaque peuple, chaque groupe social +attribue aux différents genres de mort. Il s'en faut, en effet, qu'ils +soient tous mis sur le même plan. Il en est qui passent pour plus +nobles, d'autres qui répugnent comme vulgaires et avilissants; et la +manière dont ils sont classés par l'opinion change avec les communautés. +À l'armée, la décapitation est considérée comme une mort infamante; +ailleurs, ce sera la pendaison. Voilà comment il se fait que le suicide +par strangulation est beaucoup plus répandu dans les campagnes que dans +les villes et dans les petites villes que dans les grandes. C'est qu'il +a quelque chose de violent et de grossier qui froisse la douceur des +mœurs urbaines et le culte que les classes cultivées ont pour la +personne humaine. Peut-être aussi cette répulsion tient-elle au +caractère déshonorant que des causes historiques ont attaché à ce genre +de mort et que les affinés des villes sentent avec une vivacité que la +sensibilité plus simple du rural ne comporte pas. + +La mort choisie par le suicidé est donc un phénomène tout à fait +étranger à la nature même du suicide. Si intimement que semblent +rapprochés ces deux éléments d'un même acte, ils sont, en réalité, +indépendants l'un de l'autre. Du moins, il n'y a entre eux que des +rapports extérieurs de juxtaposition. Car, s'ils dépendent tous deux de +causes sociales, les états sociaux qu'ils expriment sont très +différents. Le premier n'a rien à nous apprendre sur le second; il +ressortit à une tout autre étude. C'est pourquoi, bien qu'il soit +d'usage d'en traiter assez longuement à propos du suicide, nous ne nous +y arrêterons pas davantage. Il ne saurait rien ajouter aux résultats +qu'ont donnés les recherches précédentes et que résume le tableau +suivant: + +_Classification étiologique et morphologique des types sociaux du +suicide._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| FORMES INDIVIDUELLES QU'ILS REVÊTENT | ++---------------------------------------+----------------------------+ +| Caractère fondamental | Variétés secondaires | ++------------+------------+-------------+----------------------------+ +| |Suicide | Apathie | Mélancolie paresseuse avec | +| |égoïste | | complaisance pour elle-même| +| | | | | +| | | | Sang-froid désabusé du | +| | | | sceptique | +| +------------+-------------+----------------------------+ +| |Suicide |Énergie | Avec sentiment calme du | +|Types |altruiste |passionnelle | devoir | +|élémentaires| |ou volontaire| Avec enthousiasme mystique | +| | | | Avec courage paisible | +| +------------+-------------+----------------------------+ +| |Suicide |Irritation, | Récriminations violentes | +| |anomique |dégoût. | contre la vie en général | +| | | | | +| | | | Récriminations violentes | +| | | | contre une personne en | +| | | | particulier | +| | | | (homicide-suicide) | ++------------+------------+-------------+----------------------------+ +| | | Mélange d'agitation et | +| |Suicide ego-anomique | d'apathie, d'action et de | +| | | rêverie | +|Types mixtes+--------------------------+----------------------------+ +| |Suicide anomique-altruiste| Effervescence exaspérée | +| +--------------------------+----------------------------+ +| |Suicide ego-altruiste | Mélancolie tempérée par une| +| | | certaine fermeté morale | ++------------+--------------------------+----------------------------+ +*/ + + +Tels sont les caractères généraux du suicide, c'est-à-dire ceux qui +résultent immédiatement de causes sociales. En s'individualisant dans +les cas particuliers, ils se compliquent de nuances variées selon le +tempérament personnel de la victime et les circonstances spéciales dans +lesquelles elle est placée, Mais, sous la diversité des combinaisons qui +se produisent ainsi, on peut toujours retrouver ces formes +fondamentales. + + + + +LIVRE III + +DU SUICIDE COMME PHÉNOMÈNE SOCIAL EN GENERAL + + + + + +CHAPITRE I + +L'élément social du suicide. + + +Maintenant que nous connaissons les facteurs en fonction desquels varie +le taux social des suicides, nous pouvons préciser la nature de la +réalité à laquelle il correspond et qu'il exprime numériquement. + +I. + +Les conditions individuelles dont on pourrait, _a priori_, supposer que +le suicide dépend, sont de deux sortes. + +Il y a d'abord la situation extérieure dans laquelle se trouve placé +l'agent. Tantôt les hommes qui se tuent ont éprouvé des chagrins de +famille ou des déceptions d'amour-propre, tantôt ils ont eu à souffrir +de la misère ou de la maladie, tantôt encore ils ont à se reprocher +quelque faute morale, etc., etc. Mais nous avons vu que ces +particularités individuelles ne sauraient expliquer le taux social des +suicides; car il varie dans des proportions considérables, alors que les +diverses combinaisons de circonstances, qui servent ainsi d'antécédents +immédiats aux suicides particuliers, gardent à peu près la même +fréquence relative. C'est donc qu'elles ne sont pas les causes +déterminantes de l'acte qu'elles précèdent. Le rôle important qu'elles +jouent parfois dans la délibération n'est pas une preuve de leur +efficacité. On sait, en effet, que les délibérations humaines, telles +que les atteint la conscience réfléchie, ne sont souvent que de pure +forme et n'ont d'autre objet que de corroborer une résolution déjà prise +pour des raisons que la conscience ne connaît pas. + +D'ailleurs, les circonstances qui passent pour causer le suicide parce +qu'elles l'accompagnent assez fréquemment, sont en nombre presque +infini. L'un se tue dans l'aisance, et l'autre dans la pauvreté; l'un +était malheureux en ménage et l'autre venait de rompre par le divorce un +mariage qui le rendait malheureux, ici, un soldat renonce à la vie après +avoir été puni pour une faute qu'il n'a pas commise; là, un criminel se +frappe dont le crime est resté impuni. Les événements de la vie les plus +divers et même les plus contradictoires peuvent également servir de +prétextes au suicide. C'est donc qu'aucun d'eux n'en est la cause +spécifique. Pourrons-nous du moins attribuer cette causalité aux +caractères qui leur sont communs à tous? Mais en est-il? Tout au plus +peut-on dire qu'ils consistent généralement en contrariétés, en +chagrins, mais sans qu'il soit possible de déterminer quelle intensité +la douleur doit atteindre pour avoir cette tragique conséquence. Il +n'est pas de mécompte dans la vie, si insignifiant soit-il, dont on +puisse dire par avance qu'il ne saurait, en aucun cas, rendre +l'existence intolérable; il n'en est pas davantage qui ait cet effet +nécessairement. Nous voyons des hommes résister à d'épouvantables +malheurs, tandis que d'autres se suicident après de légers ennuis. Et +d'ailleurs, nous avons montré que les sujets qui peinent le plus ne sont +pas ceux qui se tuent le plus. C'est plutôt la trop grande aisance qui +arme l'homme contre lui-même. C'est aux époques et dans les classes où +la vie est le moins rude qu'on s'en défait le plus facilement. Du moins, +si vraiment il arrive que la situation personnelle de la victime soit la +cause efficiente de sa résolution, ces cas sont certainement très rares +et, par conséquent, on ne saurait expliquer ainsi le taux social des +suicides. + +Aussi ceux-là mêmes qui ont attribué le plus d'influence aux conditions +individuelles les ont-ils moins cherchées dans ces incidents extérieurs +que dans la nature intrinsèque du sujet, c'est-à-dire dans sa +constitution biologique et parmi les concomitants physiques dont elle +dépend. Le suicide a été ainsi présenté comme le produit d'un certain +tempérament, comme un épisode de la neurasthénie, soumis à l'action des +mêmes facteurs qu'elle. Mais nous n'avons découvert aucun rapport +immédiat et régulier entre la neurasthénie et le taux social des +suicides. Il arrive même que ces deux faits varient en raison inverse +l'un de l'autre et que l'un est à son minimum au même moment et dans les +mêmes lieux où l'autre est à son apogée. Nous n'avons pas trouvé +davantage de relations définies entre le mouvement des suicides et les +états du milieu physique qui passent pour avoir sur le système nerveux +le plus d'action, comme la race, le climat, la température. C'est que, +si le névropathe peut, dans de certaines conditions, manifester quelque +disposition pour le suicide, il n'est pas prédestiné à se tuer +nécessairement; et l'action des facteurs cosmiques ne suffit pas à +déterminer dans ce sens précis les tendances très générales de sa +nature. + +Tout autres sont les résultats que nous avons obtenus quand, laissant de +côté l'individu, nous avons cherché dans la nature des sociétés +elles-mêmes les causes de l'aptitude que chacune d'elles a pour le +suicide. Autant les rapports du suicide avec les faits de l'ordre +biologique et de l'ordre physique étaient équivoques et douteux, autant +ils sont immédiats et constants avec certains états du milieu social. +Cette fois, nous nous sommes enfin trouvé en présence de lois +véritables, qui nous ont permis d'essayer une classification méthodique +des types de suicides, les causes sociologiques que nous avons ainsi +déterminées nous ont même expliqué ces concordances diverses que l'on a +souvent attribuées à l'influence de causes matérielles, et où l'on a +voulu voir une preuve de cette influence. Si la femme se tue beaucoup +moins que l'homme, c'est qu'elle est beaucoup moins engagée que lui dans +la vie collective; elle en sent donc moins fortement l'action bonne ou +mauvaise. Il en est de même du vieillard et de l'enfant, quoique pour +d'autres raisons. Enfin, si le suicide croît de janvier à juin pour +décroître ensuite, c'est que l'activité sociale passe par les mêmes +variations saisonnières. Il est donc naturel que les différents effets +qu'elle produit soient soumis au même rythme et, par suite, soient plus +marqués pendant la première de ces deux périodes: or, le suicide est +l'un d'eux. + +De tous ces faits il résulte que le taux social des suicides ne +s'explique que sociologiquement. C'est la constitution morale de la +société qui fixe à chaque instant le contingent des morts volontaires. +Il existe donc pour chaque peuple une force collective, d'une énergie +déterminée, qui pousse les hommes à se tuer. Les mouvements que le +patient accomplit et qui, au premier abord, paraissent n'exprimer que +son tempérament personnel, sont, en réalité, la suite et le prolongement +d'un état social qu'ils manifestent extérieurement. + +Ainsi se trouve résolue la question que nous nous sommes posée au début +de ce travail. Ce n'est pas par métaphore qu'on dit de chaque société +humaine qu'elle a pour le suicide une aptitude plus ou moins prononcée: +l'expression est fondée dans la nature des choses. Chaque groupe social +a réellement pour cet acte un penchant collectif qui lui est propre et +dont les penchants individuels dérivent, loin qu'il procède de ces +derniers. Ce qui le constitue, ce sont ces courants d'égoïsme, +d'altruisme ou d'anomie qui travaillent la société considérée, avec les +tendances à la mélancolie langoureuse ou au renoncement actif ou à la +lassitude exaspérée qui en sont les conséquences. Ce sont ces tendances +de la collectivité qui, en pénétrant les individus, les déterminent à se +tuer. Quant aux événements privés qui passent généralement pour être les +causes prochaines du suicide, ils n'ont d'autre action que celle que +leur prêtent les dispositions morales de la victime, écho de l'état +moral de la société. Pour s'expliquer son détachement de l'existence, le +sujet s'en prend aux circonstances qui l'entourent le plus +immédiatement; il trouve la vie triste parce qu'il est triste. Sans +doute, en un sens, sa tristesse lui vient du dehors, mais ce n'est pas +de tel ou tel incident de sa carrière, c'est du groupe dont il fait +partie. Voilà pourquoi il n'est rien qui ne puisse servir de cause +occasionnelle au suicide. Tout dépend de l'intensité avec laquelle les +causes suicidogènes ont agi sur l'individu. + +II. + +D'ailleurs, à elle seule, la constance du taux social des suicides +suffirait à démontrer l'exactitude de cette conclusion. Si, par méthode, +nous avons cru devoir réserver jusqu'à présent le problème, en fait, il +ne comporte pas d'autre solution. + +Quand Quételet signala à l'attention des philosophes[289] la surprenante +régularité avec laquelle certains phénomènes sociaux se répètent pendant +des périodes de temps identiques, il crut pouvoir en rendre compte par +sa théorie de l'homme moyen, qui est restée, d'ailleurs, la seule +explication systématique de cette remarquable propriété. Suivant lui, il +y a dans chaque société un type déterminé, que la généralité des +individus reproduit plus ou moins exactement, et dont la minorité seule +tend à s'écarter sous l'influence de causes perturbatrices. Il y a, par +exemple, un ensemble de caractères physiques et moraux que présentent la +plupart des Français, mais qui ne se retrouvent pas au même degré ni de +la même manière chez les Italiens ou chez les Allemands, et +réciproquement. Comme, par définition, ces caractères sont de beaucoup +les plus répandus, les actes qui en dérivent sont aussi de beaucoup les +plus nombreux; ce sont eux qui forment les gros bataillons. Ceux, au +contraire, qui sont déterminés par des propriétés divergentes sont +relativement rares comme ces propriétés elles-mêmes. D'un autre côté, +sans être absolument immuable, ce type général varie pourtant avec +beaucoup plus de lenteur qu'un type individuel; car il est bien plus +difficile à une société de changer en masse qu'à un ou à quelques +individus en particulier. Cette constance se communique naturellement +aux actes qui découlent des attributs caractéristiques de ce type; les +premiers restent les mêmes en grandeur et en qualité tant que les +seconds ne changent pas, et, comme ces mêmes manières d'agir sont aussi +les plus usitées, il est inévitable que la constance soit la loi +générale des manifestations de l'activité humaine qu'atteint la +statistique. Le statisticien, en effet, fait le compte de tous les faits +de même espèce qui se passent au sein d'une société donnée. Puisque donc +la plupart d'entre eux restent invariables tant que le type général de +la société ne change pas, et puisque, d'autre part, il change +malaisément, les résultats des recensements statistiques doivent +nécessairement rester les mêmes pendant d'assez longues séries d'années +consécutives. Quant aux faits qui dérivent des caractères particuliers +et des accidents individuels, ils ne sont pas tenus, il est vrai, à la +même régularité; c'est pourquoi la constance n'est jamais absolue. Mais +ils sont l'exception; c'est pourquoi l'invariabilité est la règle, +tandis que le changement est exceptionnel. + +À ce type général, Quételet a donné le nom de _type moyen_, parce qu'on +l'obtient presque exactement en prenant la moyenne arithmétique des +types individuels. Par exemple, si, après avoir déterminé toutes les +tailles dans une société donnée, on en fait la somme et si on la divise +par le nombre des individus mesurés, le résultat auquel on arrive +exprime, avec un degré d'approximation très suffisant, la taille la plus +générale. Car on peut admettre que les écarts en plus et les écarts en +moins, les nains et les géants, sont en nombre à peu près égal. Ils se +compensent donc les uns les autres, s'annulent mutuellement et, par +conséquent, n'affectent pas le quotient. + +La théorie semble très simple. Mais d'abord, elle ne peut être +considérée comme une explication que si elle permet de comprendre d'où +vient que le type moyen se réalise dans la généralité des individus. +Pour qu'il reste identique à lui-même alors qu'ils changent, il faut +que, en un sens, il soit indépendant d'eux; et pourtant, il faut aussi +qu'il y ait quelque voie par où il puisse s'insinuer en eux. La +question, il est vrai, cesse d'en être une si l'on admet qu'il se +confond avec le type ethnique. Car les éléments constitutifs de la race, +ayant leurs origines en dehors de l'individu, ne sont pas soumis aux +mêmes variations que lui; et néanmoins, c'est en lui et en lui seul +qu'ils se réalisent. On conçoit donc très bien qu'ils pénètrent les +éléments proprement individuels et même leur servent de base. Seulement, +pour que cette explication pût convenir au suicide, il faudrait que la +tendance qui entraîne l'homme à se tuer, dépendît étroitement de la +race; or nous savons que les faits sont contraires à cette hypothèse. +Dira-t-on que l'état général du milieu social, étant le même pour la +plupart des particuliers, les affecte à peu près tous de la même manière +et, par suite, leur imprime en partie une même-physionomie? Mais le +milieu social est essentiellement fait d'idées, de croyances, +d'habitudes, de tendances communes. Pour qu'elles puissent imprégner +ainsi les individus, il faut donc bien qu'elles existent en quelque +manière indépendamment d'eux; et alors on se rapproche de la solution +que nous avons proposée. Car on admet implicitement qu'il existe, une +tendance collective au suicide dont les tendances individuelles +procèdent, et tout le problème est de savoir en quoi elle consiste et +comment elle agit. + +Mais il y a plus; de quelque façon qu'on explique la généralité de +l'homme moyen, cette conception ne saurait en aucun cas rendre compte de +la régularité avec laquelle se reproduit le taux social des suicides. En +effet, par définition, les seuls caractères que ce type puisse +comprendre sont ceux qui se retrouvent dans la majeure partie de la +population. Or, le suicide est le fait d'une minorité. Dans les pays où +il est le plus développé, on compte tout au plus 300 ou 400 cas sur un +million d'habitants. L'énergie que l'instinct de conservation garde chez +la moyenne des hommes l'exclut radicalement; l'homme moyen ne se tue +pas. Mais alors, si le penchant à se tuer est une rareté et une +anomalie, il est complètement étranger au type moyen et, par conséquent, +une connaissance même approfondie de ce dernier, bien loin de nous aider +à comprendre comment il se fait que le nombre des suicides est constant +pour une même société, ne saurait même pas expliquer d'où vient qu'il y +a des suicides. La théorie de Quételet repose, en définitive, sur une +remarque inexacte. Il considérait comme établi que la constance ne +s'observe que dans les manifestations les plus générales de l'activité +humaine; or elle se retrouve, et au même degré, dans les manifestations +sporadiques qui n'ont lieu que sur des points isolés et rares du champ +social. Il croyait avoir répondu à tous les _desiderata_ en faisant voir +comment, à la rigueur, on pouvait rendre intelligible l'invariabilité de +ce qui n'est pas exceptionnel; mais l'exception elle-même a son +invariabilité et qui n'est inférieure à aucune autre. Tout le monde +meurt; tout organisme vivant est constitué de telle sorte qu'il ne peut +pas ne pas se dissoudre. Au contraire, il y a très peu de gens qui se +tuent; dans l'immense majorité des hommes, il n'y a rien qui les incline +au suicide. Et cependant, le taux des suicides est encore plus constant +que celui de la mortalité générale. C'est donc qu'il n'y a pas entre la +diffusion d'un caractère et sa permanence l'étroite solidarité +qu'admettait Quételet. + +D'ailleurs, les résultats auxquels conduit sa propre méthode confirment +cette conclusion. En vertu de son principe, pour calculer l'intensité +d'un caractère quelconque du type moyen, il faudrait diviser la somme +des faits qui le manifestent au sein de la société considérée par le +nombre des individus aptes à les produire. Ainsi, dans un pays comme la +France, où pendant longtemps il n'y a pas eu plus de 150 suicides par +million d'habitants, l'intensité moyenne de la tendance au suicide +serait exprimée par le rapport 150/1.000.000 = 0,00015; et en +Angleterre, où il n'y a que 80 cas pour la même population, ce rapport +ne serait que de 0,00008. Il y aurait donc chez l'individu moyen un +penchant à se tuer de cette grandeur. Mais de tels chiffres sont +pratiquement égaux à zéro. Une inclination aussi faible est tellement +éloignée de l'acte qu'elle peut être regardée comme nulle. Elle n'a pas +une force suffisante pour pouvoir, à elle seule, déterminer un suicide. +Ce n'est donc pas la généralité d'une telle tendance qui peut faire +comprendre pourquoi tant de suicides sont annuellement commis dans l'une +ou l'autre de ces sociétés. + +Et encore cette évaluation est-elle infiniment exagérée. Quételet n'y +est arrivé qu'en prêtant arbitrairement à la moyenne des hommes une +certaine affinité pour le suicide et en estimant l'énergie de cette +affinité d'après des manifestations qui ne s'observent pas chez l'homme +moyen, mais seulement chez un petit nombre de sujets exceptionnels. +L'anormal a été ainsi employé à déterminer le normal. Quételet croyait, +il est vrai, échapper à l'objection en faisant observer que les cas +anormaux, ayant lieu tantôt dans un sens et tantôt dans le sens +contraire, se compensent et s'effacent mutuellement. Mais cette +compensation ne se réalise que pour des caractères qui, à des degrés +divers, se retrouvent chez tout le monde, comme la taille par exemple. +On peut croire, en effet, que les sujets exceptionnellement grands et +exceptionnellement petits sont à peu près aussi nombreux les uns que les +autres. La moyenne de ces tailles exagérées doit donc être sensiblement +égale à la taille la plus ordinaire: par conséquent, celle-ci est seule +à ressortir du calcul. Mais c'est le contraire qui a lieu, s'il s'agit +d'un fait qui est exceptionnel par nature, comme la tendance au suicide; +dans ce cas, le procédé de Quételet ne peut qu'introduire +artificiellement dans le type moyen un élément qui est en dehors de la +moyenne. Sans doute, comme nous venons de le voir, il ne s'y trouve que +dans un état d'extrême dilution, précisément parce que le nombre des +individus entre lesquels il est fractionné est bien supérieur à ce qu'il +devrait être. Mais si l'erreur est pratiquement peu importante, elle ne +laisse pas d'exister. + +En réalité, ce qu'exprime le rapport calculé par Quételet, c'est +simplement la probabilité qu'il y a pour qu'un homme, appartenant à un +groupe social déterminé, se tue dans le cours de l'année. Si, sur une +population de 100.000 âmes, il y a annuellement 45 suicides, on peut +bien en conclure qu'il y a 15 chances sur 100.000 pour qu'un sujet +quelconque se suicide pendant cette même unité de temps. Mais cette +probabilité ne nous donne aucunement la mesure de la tendance moyenne au +suicide ni ne peut servir à prouver que cette tendance existe. Le fait +que tant d'individus sur cent se donnent la mort n'implique pas que les +autres, y soient exposés à un degré quelconque et ne peut rien nous +apprendre relativement à la nature et à l'intensité des causes qui +déterminent au suicide[290]. + +Ainsi, la théorie de l'homme moyen ne résout pas le problème. +Reprenons-le donc et voyons bien comme il se pose. Les suicidés sont une +infime minorité dispersée aux quatre coins de l'horizon; chacun d'eux +accomplit son acte séparément, sans savoir que d'autres en font autant +de leur côté; et pourtant, tant que la société ne change pas, le nombre +des suicidés est le même. Il faut donc bien que toutes ces +manifestations individuelles, si indépendantes qu'elles paraissent être +les unes des autres, soient en réalité le produit d'une même cause ou +d'un même groupe de causes qui dominent les individus. Car autrement, +comment expliquer que, chaque année, toutes ces volontés particulières, +qui s'ignorent mutuellement, viennent, en même nombre, aboutir au même +but. Elles n'agissent pas, au moins en général, les unes sur les autres; +il n'y a entre elles, aucun concert; et cependant, tout se passe comme +si elles exécutaient un même mot d'ordre. C'est donc que, dans le milieu +commun qui les enveloppe, il existe quelque force qui les incline toutes +dans ce même sens et dont l'intensité plus ou moins grande fait le +nombre plus ou moins élevé des suicides particuliers. Or, les effets par +lesquels cette force se révèle ne varient pas selon les milieux +organiques et cosmiques, mais exclusivement selon l'état du milieu +social. C'est donc qu'elle est collective. Autrement dit, chaque peuple +a collectivement pour le suicide une tendance qui lui est propre et de +laquelle dépend l'importance du tribut qu'il paie à la mort volontaire. + +De ce point de vue, l'invariabilité du taux des suicides n'a plus rien +de mystérieux, non plus que son individualité. Car, comme chaque société +a son tempérament dont elle ne saurait changer du jour au lendemain, et +comme cette tendance au suicide a sa source dans la constitution morale +des groupes, il est inévitable et qu'elle diffère d'un groupe à l'autre +et que, dans chacun d'eux, elle reste, pendant de longues années, +sensiblement égale à elle-même. Elle est un des éléments essentiels de +la cénesthésie sociale; or, chez les êtres collectifs comme chez les +individus, l'état cénesthésique est ce qu'il y a de plus personnel et de +plus immuable, parce qu'il n'est rien de plus fondamental. Mais alors, +les effets qui en résultent doivent avoir et la même personnalité et la +même stabilité. Il est même naturel qu'ils aient une constance +supérieure à celle de la mortalité générale. Car la température, les +influences climatériques, géologiques, en un mot, les conditions +diverses dont dépend la santé publique, changent beaucoup plus +facilement d'une année à l'autre que l'humeur des nations. + +Il est, cependant, une hypothèse, différente en apparence de la +précédente, qui pourrait tenter quelques esprits. Pour résoudre la +difficulté, ne suffirait-il pas de supposer que les divers incidents de +la vie privée qui passent pour être, par excellence, les causes +déterminantes du suicide, reviennent régulièrement chaque année dans les +mêmes proportions? Tous les ans, dirait-on[291], il y a à peu près +autant de mariages malheureux, de faillites, d'ambitions déçues, de +misère, etc. Il est donc naturel que, placés en même nombre dans des +situations analogues, les individus soient aussi en même nombre pour +prendre la résolution qui découle de leur situation. Il n'est pas +nécessaire d'imaginer qu'ils cèdent à une force qui les domine; il +suffit de supposer que, en face des mêmes circonstances, ils raisonnent +en général de la même manière. + +Mais nous savons que ces événements individuels, s'ils précèdent assez +généralement les suicides, n'en sont pas réellement les causes. Encore +une fois, il n'y a pas de malheurs dans la vie qui déterminent +nécessairement l'homme à se tuer, s'il n'y est pas enclin d'une autre +manière. La régularité avec laquelle peuvent se reproduire ces diverses +circonstances ne saurait donc expliquer celle du suicide. De plus, +quelque influence qu'on leur attribue, une telle solution ne ferait, en +tout cas, que déplacer le problème sans le trancher. Car il reste à +faire comprendre pourquoi ces situations désespérées se répètent +identiquement chaque année suivant une loi propre à chaque pays. Comment +se fait-il que, pour une même société, supposée stationnaire, il y ait +toujours autant de familles désunies, autant de ruines économiques, +etc.? Ce retour régulier des mêmes événements selon des proportions +constantes pour un même peuple, mais très diverses d'un peuple à +l'autre, serait inexplicable, s'il n'y avait dans chaque société des +courants définis qui entraînent les habitants avec une force déterminée +aux aventures commerciales et industrielles, aux pratiques de toute +sorte qui sont de nature à troubler les familles, etc. Or c'est revenir, +sous une forme à peine différente, à l'hypothèse même qu'on croyait +avoir écartée[292]. + + + + +III. + +Mais attachons-nous à bien comprendre le sens et la portée des termes +qui viennent d'être employés. + +D'ordinaire, quand on parle de tendances ou de passions collectives, on +est enclin à ne voir dans ces expressions que des métaphores et des +manières de parler, qui ne désignent rien de réel sauf une sorte de +moyenne entre un certain nombre d'états individuels. On se refuse à les +regarder comme des choses, comme des forces _sui generis_ qui dominent +les consciences particulières. Telle est pourtant leur nature et c'est +ce que la statistique du suicide démontre avec éclat[293]. Les individus +qui composent une société changent d'une année à l'autre; et cependant, +le nombre des suicidés est le même tant que la société elle-même ne +change pas. La population de Paris se renouvelle avec une extrême +rapidité; pourtant, la part de Paris dans l'ensemble des suicides +français reste sensiblement constante. Quoique quelques années suffisent +pour que l'effectif de l'armée soit entièrement transformé, le taux des +suicides militaires ne varie, pour une même nation, qu'avec la plus +extrême lenteur. Dans tous les pays, la vie collective évolue selon le +même rythme au cours de l'année; elle croît de janvier à juillet environ +pour décroître ensuite. Aussi, quoique les membres des diverses sociétés +européennes ressortissent à des types moyens très différents les uns des +autres, les variations saisonnières et même mensuelles des suicides ont +lieu partout suivant la même loi. De même, quelle que soit la diversité +des humeurs individuelles, le rapport entre l'aptitude des gens mariés +pour le suicide et celle des veufs et des veuves est identiquement le +même dans les groupes sociaux les plus différents, par cela seul que +l'état moral du veuvage soutient partout avec la constitution morale qui +est propre au mariage la même relation. Les causes qui fixent ainsi le +contingent des morts volontaires pour une société ou une partie de +société déterminée doivent donc être indépendantes des individus, +puisqu'elles gardent la même intensité quels que soient les sujets +particuliers sur lesquels s'exerce leur action. On dira que c'est le +genre de vie qui, toujours le même, produit toujours les mêmes effets. +Sans doute, mais un genre de vie, c'est quelque chose et dont la +constance a besoin d'être expliquée. S'il se maintient invariable alors +que des changements se produisent sans cesse dans les rangs de ceux qui +le pratiquent, il est impossible qu'il tienne d'eux toute sa réalité. + +On a cru pouvoir échapper à cette conséquence en faisant remarquer que +cette continuité elle-même était l'œuvre des individus et que, par +conséquent, pour en rendre compte, il n'était pas nécessaire de prêter +aux phénomènes sociaux une sorte de transcendance par rapport à la vie +individuelle. En effet, a-t-on dit, «une chose sociale quelconque, un +mot d'une langue, un rite d'une religion, un secret de métier, un +procédé d'art, un article de loi, une maxime de morale se transmet et +passe d'un individu parent, maître, ami, voisin, camarade, à un autre +individu[294]». + +Sans doute, s'il ne s'agissait que de faire comprendre comment, d'une +manière générale, une idée ou un sentiment passe d'une génération à +l'autre, comment le souvenir ne s'en perd pas, cette explication +pourrait, à la rigueur, être regardée comme suffisante[295]. Mais la +transmission de faits comme le suicide et, plus généralement, comme les +actes de toute sorte sur lesquels nous renseigne la statistique morale, +présente un caractère très particulier dont on ne peut pas rendre compte +à si peu de frais. Elle porte, en effet, non pas seulement en gros sur +une certaine manière de faire, _mais sur le nombre des cas où cette +manière de faire est employée_. Non seulement il y a des suicides chaque +année, mais, en règle générale, il y en a chaque année autant que la +précédente. L'état d'esprit qui détermine les hommes à se tuer n'est pas +transmis purement et simplement, mais, ce qui est beaucoup plus +remarquable, il est transmis à un égal nombre de sujets placés tous +dans les conditions nécessaires pour qu'il passe à l'acte. Comment +est-ce possible s'il n'y a que des individus en présence? En lui-même, +le nombre ne peut être l'objet d'aucune transmission directe. La +population d'aujourd'hui n'a pas appris de celle d'hier quel est le +montant de l'impôt qu'elle doit payer au suicide; et pourtant, c'est +exactement le même qu'elle acquittera, si les circonstances ne changent +pas. + +Faudra-t-il donc imaginer que chaque suicidé a eu pour initiateur et +pour maître, en quelque sorte, l'une des victimes de l'année précédente +et qu'il en est comme l'héritier moral? À cette condition seule il est +possible de concevoir que le taux social des suicides puisse se +perpétuer par voie de traditions inter-individuelles. Car si le chiffre +total ne peut être transmis en bloc, il faut bien que les unités dont il +est formé se transmettent une par une. Chaque suicidé devrait donc avoir +reçu sa tendance de quelqu'un de ses devanciers et chaque suicide serait +comme l'écho d'un suicide antérieur. Mais il n'est pas un fait qui +autorise à admettre cette sorte de filiation personnelle entre chacun, +des événements moraux que la statistique enregistre cette année, par +exemple, et un événement similaire de l'année précédente. Il est tout à +fait exceptionnel, comme nous l'avons montré plus haut, qu'un acte soit +ainsi suscité par un autre acte de même nature. Pourquoi, d'ailleurs, +ces ricochets auraient-ils régulièrement lieu d'une année à l'autre? +Pourquoi le fait générateur mettrait-il un an à produire son semblable? +Pourquoi enfin ne se susciterait-il qu'une seule et unique copie? Car il +faut bien que, en moyenne, chaque modèle ne soit reproduit qu'une fois: +autrement, le total ne serait pas constant. On nous dispensera de +discuter plus longuement une hypothèse aussi arbitraire +qu'irreprésentable. Mais, si on l'écarte, si l'égalité numérique des +contingents annuels ne vient pas de ce que chaque cas particulier +engendre son semblable à la période qui suit, elle ne peut être due qu'à +l'action permanente de quelque cause impersonnelle qui plane au-dessus +de tous les cas particuliers. + +Il faut donc prendre les termes à la rigueur. Les tendances collectives +ont une existence qui leur est propre; ce sont des forces aussi réelles +que les forces cosmiques, bien qu'elles soient d'une autre nature; elles +agissent également sur l'individu du dehors, bien que ce soit par +d'autres voies. Ce qui permet d'affirmer que la réalité des premières +n'est pas inférieure à celle des secondes, c'est qu'elle se prouve de la +même manière, à savoir par la constance de leurs effets. Quand nous +constatons que le nombre des décès varie très peu d'une année à l'autre, +nous expliquons cette régularité en disant que la mortalité dépend du +climat, de la température, de la nature du sol, en un mot d'un certain +nombre de forces matérielles qui, étant indépendantes des individus, +restent constantes alors que les générations changent. Par conséquent, +puisque des actes moraux comme le suicide se reproduisent avec une +uniformité, non pas seulement égale, mais supérieure, nous devons de +même admettre qu'ils dépendent de forces extérieures aux individus. +Seulement, comme ces forces ne peuvent être que morales et que, en +dehors de l'homme individuel, il n'y a pas dans le monde d'autre être +moral que la société, il faut bien qu'elles soient sociales. Mais, de +quelque nom qu'on les appelle, ce qui importe, c'est de reconnaître leur +réalité et de les concevoir comme un ensemble d'énergies qui nous +déterminent à agir du dehors, ainsi que font les énergies +physico-chimiques dont nous subissons l'action. Elles sont si bien des +choses _sui generis_, et non des entités verbales, qu'on peut les +mesurer, comparer leur grandeur relative, comme on fait pour l'intensité +de courants électriques ou de foyers lumineux. Ainsi, cette proposition +fondamentale que les faits sociaux sont objectifs, proposition que nous +avons eu l'occasion d'établir dans un autre ouvrage[296] et que nous +considérons comme le principe de la méthode sociologique, trouve dans +la statistique morale et surtout dans celle du suicide une preuve +nouvelle et particulièrement démonstrative. Sans doute, elle froisse le +sens commun. Mais toutes les fois que la science est venue révéler aux +hommes l'existence d'une force ignorée, elle a rencontré l'incrédulité. +Comme il faut modifier le système des idées reçues pour faire place au +nouvel ordre de choses et construire des concepts nouveaux, les esprits +résistent paresseusement. Cependant, il faut s'entendre. Si la +sociologie existe, elle ne peut être que l'étude d'un monde encore +inconnu, différent de ceux qu'explorent les autres sciences. Or ce monde +n'est rien s'il n'est pas un système de réalités. + +Mais, précisément parce qu'elle se heurte à des préjugés traditionnels, +cette conception a soulevé des objections auxquelles il nous faut +répondre. + +En premier lieu, elle implique que les tendances comme les pensées +collectives sont d'une autre nature que les tendances et les pensées +individuelles, que les premières ont des caractères que n'ont pas les +secondes. Or, dit-on, comment est-ce possible puisqu'il n'y a dans la +société que des individus? Mais, à ce compte, il faudrait dire qu'il n'y +a rien de plus dans la nature vivante que dans la matière brute, puisque +la cellule est exclusivement faite d'atomes qui ne vivent pas. De même, +il est bien vrai que la société ne comprend pas d'autres forces +agissantes que celles des individus; seulement les individus, en +s'unissant, forment un être psychique d'une espèce nouvelle qui, par +conséquent, a sa manière propre de penser et de sentir. Sans doute, les +propriétés élémentaires d'où résulte le fait social, sont contenues en +germe dans les esprits particuliers. Mais le fait social n'en sort que +quand elles ont été transformées par l'association, puisque c'est +seulement à ce moment qu'il apparaît. L'association est, elle aussi, un +facteur actif qui produit des effets spéciaux. Or, elle est par +elle-même quelque chose de nouveau. Quand des consciences, au lieu de +rester isolées les unes des autres, se groupent et se combinent, il y a +quelque chose de changé dans le monde. Par suite, il est naturel que ce +changement en produise d'autres, que cette nouveauté engendre d'autres +nouveautés, que des phénomènes apparaissent dont les propriétés +caractéristiques ne se retrouvent pas dans les éléments dont ils sont +composés. + +Le seul moyen de contester cette proposition serait d'admettre qu'un +tout est qualitativement identique à la somme de ses parties, qu'un +effet est qualitativement réductible à la somme des causes qui l'ont +engendré; ce qui reviendrait ou à nier tout changement ou à le rendre +inexplicable. On est pourtant allé jusqu'à soutenir cette thèse extrême, +mais on n'a trouvé pour la défendre que deux raisons vraiment +extraordinaires. On a dit 1° que, «en sociologie, nous avons, par un +privilège singulier, la connaissance intime de l'élément qui est notre +conscience individuelle aussi bien que du composé qui est l'assemblée +des consciences», 2° que, par cette double introspection «nous +constatons clairement que, l'individuel écarté, le social n'est +rien[297]». + +La première assertion est une négation hardie de toute la psychologie +contemporaine. On s'entend aujourd'hui pour reconnaître que la vie +psychique, loin de pouvoir être connue d'une vue immédiate, a, au +contraire, des dessous profonds où le sens intime ne pénètre pas et que +nous n'atteignons que peu à peu par des procédés détournés et complexes, +analogues à ceux qu'emploient les sciences du monde extérieur. Il s'en +faut donc que la nature de la conscience soit désormais sans mystère. +Quant à la seconde proposition, elle est purement arbitraire. L'auteur +peut bien affirmer que, suivant son impression personnelle, il n'y a +rien de réel dans la société que ce qui vient de l'individu, mais, à +l'appui de cette affirmation, les preuves font défaut et la discussion, +par suite, est impossible. Il serait si facile d'opposer à ce sentiment +le sentiment contraire d'un grand nombre de sujets qui se représentent +la société, non comme la forme que prend spontanément la nature +individuelle en s'épanouissant au dehors, mais comme une force +antagoniste qui les limite et contre laquelle ils font effort! Que dire, +du reste, de cette intuition par laquelle nous connaîtrions directement +et sans intermédiaire, non seulement l'élément, c'est-à-dire l'individu, +mais encore le composé, c'est-à-dire la société? Si, vraiment, il +suffisait d'ouvrir les yeux et de bien regarder pour apercevoir aussitôt +les lois du monde social, la sociologie serait inutile ou, du moins, +serait très simple. Malheureusement, les faits ne montrent que trop +combien la conscience est incompétente en la matière. Jamais elle ne fût +arrivée d'elle-même à soupçonner cette nécessité qui ramène tous les +ans, en même nombre, les phénomènes démographiques, si elle n'en avait +été avertie du dehors. À plus forte raison, est-elle incapable, réduite +à ses seules forces, d'en découvrir les causes. + +Mais, en séparant ainsi la vie sociale de la vie individuelle, nous +n'entendons nullement dire qu'elle n'a rien de psychique. Il est +évident, au contraire, qu'elle est essentiellement faite de +représentations. Seulement, les représentations collectives sont d'une +tout autre nature que celles de l'individu. Nous ne voyons aucun +inconvénient à ce qu'on dise de la sociologie qu'elle est une +psychologie, si l'on prend soin d'ajouter que la psychologie sociale a +ses lois propres, qui ne sont pas celles de la psychologie individuelle. +Un exemple achèvera de faire comprendre notre pensée. D'ordinaire, on +donne comme origine à la religion les impressions de crainte ou de +déférence qu'inspirent aux sujets conscients des êtres mystérieux et +redoutés; de ce point de vue, elle apparaît comme le simple +développement d'états individuels et de sentiments privés. Mais cette +explication simpliste est sans rapport avec les faits. Il suffit de +remarquer que, dans le règne animal, où la vie sociale n'est jamais que +très rudimentaire, l'institution religieuse est inconnue, qu'elle ne +s'observe jamais que là où il existe une organisation collective, +qu'elle change selon la nature des sociétés, pour qu'on soit fondé à +conclure que, seuls, les hommes en groupe pensent religieusement. Jamais +l'individu ne se serait élevé à l'idée de forces qui le dépassent aussi +infiniment, lui et tout ce qui l'entoure, s'il n'avait connu que +lui-même et l'univers physique. Même les grandes forces naturelles avec +lesquelles il est en relations n'auraient pas pu lui en suggérer la +notion; car, à l'origine, il est loin de savoir, comme aujourd'hui, à +quel point elles le dominent; il croit, au contraire, pouvoir, dans de +certaines conditions, en disposer à son gré[298]. C'est la science qui +lui a appris de combien il leur est inférieur. La puissance qui s'est +ainsi imposée à son respect et qui est devenue l'objet de son adoration, +c'est la société, dont les Dieux ne furent que la forme hypostasiée. La +religion, c'est, en définitive, le système de symboles par lesquels la +société prend conscience d'elle-même; c'est la manière de penser propre +à l'être collectif. Voilà donc un vaste ensemble d'états mentaux qui ne +se seraient pas produits si les consciences particulières ne s'étaient +pas unies, qui résultent de cette union et se sont surajoutés à ceux qui +dérivent des natures individuelles. On aura beau analyser ces dernières +aussi minutieusement que possible, jamais on n'y découvrira rien qui +explique comment se sont fondées et développées ces croyances et ces +pratiques singulières d'où est né le totémisme, comment le naturisme en +est sorti, comment le naturisme lui-même est devenu, ici la religion +abstraite de Iahvé, là le polythéisme des Grecs et des Romains, etc. Or, +tout ce que nous voulons dire quand nous affirmons l'hétérogénéité du +social et de l'individuel, c'est que les observations précédentes +s'appliquent, non seulement à la religion, mais au droit, à la morale, +aux modes, aux institutions politiques, aux pratiques pédagogiques, +etc., en un mot à toutes les formes de la vie collective[299]. + +Mais une autre objection nous a été faite qui peut paraître plus grave +au premier abord. Nous n'avons pas seulement admis que les états sociaux +diffèrent qualitativement des états individuels, mais encore qu'ils +sont, en un certain sens, extérieurs aux individus. Même nous n'avons +pas craint de comparer cette extériorité à celle des forces physiques. +Mais, a-t-on dit, puisqu'il n'y a rien dans la société que des +individus, comment pourrait-il y avoir quelque chose en dehors d'eux? + +Si l'objection était fondée, nous serions en présence d'une antinomie. +Car il ne faut pas perdre de vue ce qui a été précédemment établi. +Puisque la poignée de gens qui se tuent chaque année ne forme pas un +groupe naturel, qu'ils ne sont pas en communication les uns avec les +autres, le nombre constant des suicides ne peut être dû qu'à l'action +d'une même cause qui domine les individus et qui leur survit. La force +qui fait l'unité du faisceau formé par la multitude des cas +particuliers, épars sur la surface du territoire, doit nécessairement +être en dehors de chacun d'eux. Si donc il était réellement impossible +qu'elle leur fût extérieure, le problème serait insoluble. Mais +l'impossibilité n'est qu'apparente. + +Et d'abord, il n'est pas vrai que la société ne soit composée que +d'individus; elle comprend aussi des choses matérielles et qui jouent un +rôle essentiel dans la vie commune. Le fait social se matérialise +parfois jusqu'à devenir un élément du monde extérieur. Par exemple, un +type déterminé d'architecture est un phénomène social; or il est incarné +en partie dans des maisons, dans des édifices de toute sorte qui, une +fois construits, deviennent des réalités autonomes, indépendantes des +individus. Il en est ainsi des voies de communication et de transport, +des instruments et des machines employés dans l'industrie ou dans la +vie privée et qui expriment l'état de la technique à chaque moment de +l'histoire, du langage écrit, etc. La vie sociale, qui s'est ainsi comme +cristallisée et fixée sur des supports matériels, se trouve donc par +cela même extériorisée, et c'est du dehors qu'elle agit sur nous. Les +voies de communication qui ont été construites avant nous impriment à la +marche de nos affaires une direction déterminée, suivant qu'elles nous +mettent en relations avec tels ou tels pays. L'enfant forme son goût en +entrant en contact avec les monuments du goût national, legs des +générations antérieures. Parfois même, on voit de ces monuments +disparaître pendant des siècles dans l'oubli, puis, un jour, alors que +les nations qui les avaient élevés sont depuis longtemps éteintes, +réapparaître à la lumière et recommencer au sein de sociétés nouvelles +une nouvelle existence. C'est ce qui caractérise ce phénomène très +particulier qu'on appelle les Renaissances. Une Renaissance, c'est de la +vie sociale qui, après s'être comme déposée dans des choses et y être +restée longtemps latente, se réveille tout à coup et vient changer +l'orientation intellectuelle et morale de peuples qui n'avaient pas +concouru à l'élaborer. Sans doute, elle ne pourrait pas se ranimer si +des consciences vivantes ne se trouvaient là pour recevoir son action; +mais, d'un autre côté, ces consciences auraient pensé et senti tout +autrement si cette action ne s'était pas produite. + +La même remarque s'applique à ces formules définies où se condensent +soit les dogmes de la foi, soit les préceptes du droit, quand ils se +fixent extérieurement sous une forme consacrée. Assurément, si bien +rédigées qu'elles pussent être, elles resteraient lettre morte s'il n'y +avait personne pour se les représenter et les mettre en pratique. Mais, +si elles ne se suffisent pas, elles ne laissent pas d'être des facteurs +_sui generis_ de l'activité sociale. Car elles ont un mode d'action qui +leur est propre. Les relations juridiques ne sont pas du tout les mêmes +selon que le droit est écrit ou non. Là où il existe un code constitué, +la jurisprudence est plus régulière, mais moins souple, la législation +plus uniforme, mais aussi plus immuable. Elle sait moins bien +s'approprier à la diversité des cas particuliers et elle oppose plus de +résistance aux entreprises des novateurs. Les formes matérielles qu'elle +revêt ne sont donc pas de simples combinaisons verbales sans efficacité, +mais des réalités agissantes, puisqu'il en sort des effets qui +n'auraient pas lieu si elles n'étaient pas. Or, non seulement elles sont +extérieures aux consciences individuelles, mais c'est cette extériorité +qui fait leurs caractères spécifiques. C'est parce qu'elles sont moins à +la portée des individus que ceux-ci peuvent plus difficilement les +accommoder aux circonstances, et c'est la même cause qui les rend plus +réfractaires aux changements. + +Toutefois, il est incontestable que toute la conscience sociale n'arrive +pas à s'extérioriser et à se matérialiser ainsi. Toute l'esthétique +nationale n'est pas dans les œuvres qu'elle inspire; toute la morale ne +se formule pas en préceptes définis. La majeure partie en reste diffuse. +Il y a toute une vie collective qui est en liberté; toutes sortes de +courants vont, viennent, circulent dans toutes les directions, se +croisent et se mêlent de mille manières différentes et, précisément +parce qu'ils sont dans un perpétuel état de mobilité, ils ne parviennent +pas à se prendre sous une forme objective. Aujourd'hui, c'est un vent de +tristesse et de découragement qui s'est abattu sur la société; demain, +au contraire, un souffle de joyeuse confiance viendra soulever les +cœurs. Pendant un temps, tout le groupe est entraîné vers +l'individualisme; une autre période vient, et ce sont les aspirations +sociales et philanthropiques qui deviennent prépondérantes. Hier, on +était tout au cosmopolitisme, aujourd'hui, c'est le patriotisme qui +l'emporte. Et tous ces remous, tous ces flux et tous ces reflux ont +lieu, sans que les préceptes cardinaux du droit et de la morale, +immobilisés par leurs formes hiératiques, soient seulement modifiés. +D'ailleurs, ces préceptes eux-mêmes ne font qu'exprimer toute une vie +sous-jacente dont ils font partie; ils en résultent, mais ne la +suppriment pas. À la base de toutes ces maximes, il y a des sentiments +actuels et vivants que ces formules résument, mais dont elles ne sont +que l'enveloppe superficielle. Elles n'éveilleraient aucun écho, si +elles ne correspondaient pas à des émotions et à des impressions +concrètes, éparses dans la société. Si donc nous leur attribuons une +réalité, nous ne songeons pas à en faire le tout de la réalité morale. +Ce serait prendre le signe pour la chose signifiée. Un signe est +assurément quelque chose; ce n'est pas une sorte d'épiphénomène +surérogatoire; on sait aujourd'hui le rôle qu'il joue dans le +développement intellectuel. Mais enfin ce n'est qu'un signe[300]. + +Mais parce que cette vie n'a pas un suffisant degré de consistance pour +se fixer, elle ne laisse pas d'avoir le même caractère que ces préceptes +formulés dont nous parlions tout à l'heure. _Elle est extérieure à +chaque individu moyen pris à part._ Voici, par exemple, qu'un grand +danger public détermine une poussée du sentiment patriotique. Il en +résulte un élan collectif en vertu duquel la société, dans son ensemble, +pose comme un axiome que les intérêts particuliers, même ceux qui +passent d'ordinaire pour les plus respectables, doivent s'effacer +complètement devant l'intérêt commun. Et le principe n'est pas seulement +énoncé comme une sorte de _desideratum_; au besoin, il est appliqué à la +lettre. Observez au même moment la moyenne des individus! Vous +retrouverez bien chez un grand nombre d'entre eux quelque chose de cet +état moral, mais infiniment atténué. Ils sont rares, ceux qui, même en +temps de guerre, sont prêts à faire spontanément une aussi entière +abdication d'eux-mêmes. _Donc, de toutes les consciences particulières +qui composent la grande masse de la nation, il n'en est aucune par +rapport à laquelle le courant collectif ne soit extérieur presque en +totalité, puisque chacune d'elles n'en contient qu'une parcelle._ + +On peut faire la même observation même à propos des sentiments moraux +les plus stables et les plus fondamentaux. Par exemple, toute société a +pour la vie de l'homme en général un respect dont l'intensité est +déterminée et peut se mesurer d'après la gravité relative[301] des +peines attachées à l'homicide. D'un autre côté, l'homme moyen n'est pas +sans avoir en lui quelque chose de ce même sentiment, mais à un bien +moindre degré et d'une tout autre manière que la société. Pour se rendre +compte de cet écart, il suffit de comparer l'émotion que peut nous +causer individuellement la vue du meurtrier ou le spectacle même du +meurtre, et celle qui saisit, dans les mêmes circonstances, les foules +assemblées. On sait à quelles extrémités elles se laissent entraîner si +rien ne leur résiste. C'est que, dans ce cas, la colère est collective. +Or, la même différence se retrouve à chaque instant entre la manière +dont la société ressent ces attentats et la façon dont ils affectent les +individus; par conséquent, entre la forme individuelle et la forme +sociale du sentiment qu'ils offensent. L'indignation sociale est d'une +telle énergie qu'elle n'est très souvent satisfaite que par l'expiation +suprême. Pour nous, si la victime est un inconnu ou un indifférent, si +l'auteur du crime ne vit pas dans notre entourage et, par suite, ne +constitue pas pour nous une menace personnelle, tout en trouvant juste +que l'acte soit puni, nous n'en sommes pas assez émus pour éprouver un +besoin véritable d'en tirer vengeance. Nous ne ferons pas un pas pour +découvrir le coupable; nous répugnerons même à le livrer. La chose ne +change d'aspect que si l'opinion publique, comme on dit, s'est saisie de +l'affaire. Alors, nous devenons plus exigeants et plus actifs. Mais +c'est l'opinion qui parle par notre bouche; c'est sous la pression de la +collectivité que nous agissons, non en tant qu'individus. + +Le plus souvent même, la distance entre l'état social et ses +répercussions individuelles est encore plus considérable. Dans le cas +précédent, le sentiment collectif, en s'individualisant, gardait du +moins, chez la plupart des sujets, assez de force pour s'opposer aux +actes qui l'offensent; l'horreur du sang humain est aujourd'hui assez +profondément enracinée dans la généralité des consciences pour prévenir +l'éclosion d'idées homicides. Mais le simple détournement, la fraude +silencieuse et sans violence sont loin de nous inspirer la même +répulsion. Ils ne sont pas très nombreux ceux qui ont des droits +d'autrui un respect suffisant pour étouffer dans son germe tout désir de +s'enrichir injustement. Ce n'est pas que l'éducation ne développe un +certain éloignement pour tout acte contraire à l'équité. Mais quelle +distance entre ce sentiment vague, hésitant, toujours prêt aux +compromis, et la flétrissure catégorique, sans réserve et sans +réticence, dont la société frappe le vol sous toutes ses formes! Et que +dirons-nous de tant d'autres devoirs qui ont encore moins de racines +chez l'homme ordinaire, comme celui qui nous ordonne de contribuer pour +notre juste part aux dépenses publiques, de ne pas frauder le fisc, de +ne pas chercher à éviter habilement le service militaire, d'exécuter +loyalement nos contrats, etc., etc. Si, sur tous ces points, la moralité +n'était assurée que par les sentiments vacillants que contiennent les +consciences moyennes, elle serait singulièrement précaire. + +C'est donc une erreur fondamentale que de confondre, comme on l'a fait +tant de fois, le type collectif d'une société avec le type moyen des +individus qui la composent. L'homme moyen est d'une très médiocre +moralité. Seules, les maximes les plus essentielles de l'éthique sont +gravées en lui avec quelque force, et encore sont-elles loin d'y avoir +la précision et l'autorité qu'elles ont dans le type collectif, +c'est-à-dire dans l'ensemble de la société. Cette confusion, que +Quételet a précisément commise, fait de la genèse de la morale un +problème incompréhensible. Car, puisque l'individu est en général d'une +telle médiocrité, comment une morale a-t-elle pu se constituer qui le +dépasse à ce point, si elle n'exprime que la moyenne des tempéraments +individuels? Le plus ne saurait, sans miracle, naître du moins. Si la +conscience commune n'est autre chose que la conscience la plus générale, +elle ne peut s'élever au-dessus du niveau vulgaire. Mais alors, d'où +viennent ces préceptes élevés et nettement impératifs que la société +s'efforce d'inculquer à ses enfants et dont elle impose le respect à ses +membres? Ce n'est pas sans raison que les religions et, à leur suite, +tant de philosophies considèrent la morale comme ne pouvant avoir toute +sa réalité qu'en Dieu. C'est que la pâle et très incomplète esquisse +qu'en contiennent les consciences individuelles n'en peut être regardée +comme le type original. Elle fait plutôt l'effet d'une reproduction +infidèle et grossière dont le modèle, par suite, doit exister quelque +part en dehors des individus. C'est pourquoi, avec son simplisme +ordinaire, l'imagination populaire le réalise en Dieu. La science, sans +doute, ne saurait s'arrêter à cette conception dont elle n'a même pas à +connaître[302]. Seulement, si on l'écarte, il ne reste plus d'autre +alternative que de laisser la morale en l'air et inexpliquée, ou d'en +faire un système d'états collectifs. Ou elle ne vient de rien qui soit +donné dans le monde de l'expérience, ou elle vient de la société. Elle +ne peut exister que dans une conscience; si ce n'est pas dans celle de +l'individu, c'est donc dans celle du groupe. Mais alors il faut admettre +que la seconde, loin de se confondre avec la conscience moyenne, la +déborde de toutes parts. + +L'observation confirme donc l'hypothèse. D'un côté, la régularité des +données statistiques implique qu'il existe des tendances collectives, +extérieures aux individus; de l'autre, dans un nombre considérable de +cas importants, nous pouvons directement constater cette extériorité. +Elle n'a, d'ailleurs, rien de surprenant pour quiconque a reconnu +l'hétérogénéité des états individuels et des états sociaux. En effet, +par définition, les seconds ne peuvent venir à chacun de nous que du +dehors, puisqu'ils ne découlent pas de nos prédispositions personnelles; +étant faits d'éléments qui nous sont étrangers[303], ils expriment autre +chose que nous-mêmes. Sans doute, dans la mesure où nous ne faisons +qu'un avec le groupe et où nous vivons de sa vie, nous sommes ouverts à +leur influence; mais inversement, en tant que nous avons une +personnalité distincte de la sienne, nous leur sommes réfractaires et +nous cherchons à leur échapper. Et comme il n'est personne qui ne mène +concurremment cette double existence, chacun de nous est animé à la fois +d'un double mouvement. Nous sommes entraînés dans le sens social et nous +tendons à suivre la pente de notre nature. Le reste de la société pèse +donc sur nous pour contenir nos tendances centrifuges, et nous +concourons pour notre part à peser sur autrui afin de neutraliser les +siennes. Nous subissons nous-mêmes la pression que nous, contribuons à +exercer sur les autres. Deux forces antagonistes sont en présence. L'une +vient de la collectivité et cherche à s'emparer de l'individu; l'autre +vient de l'individu et repousse la précédente. La première est, il est +vrai, bien supérieure à la seconde, puisqu'elle est due à une +combinaison de toutes les forces particulières; mais, comme elle +rencontre aussi autant de résistances qu'il y a de sujets particuliers, +elle s'use en partie dans ces luttes multipliées et ne nous pénètre que +défigurée et affaiblie. Quand elle est très intense, quand les +circonstances qui la mettent en action reviennent fréquemment, elle peut +encore marquer assez fortement les constitutions individuelles; elle y +suscite des états d'une certaine vivacité et qui, une fois organisés, +fonctionnent avec la spontanéité de l'instinct; c'est ce qui arrive pour +les idées morales les plus essentielles. Mais la plupart des courants +sociaux ou sont trop faibles ou ne sont en contact avec nous que d'une +manière trop intermittente pour qu'ils puissent pousser en nous de +profondes racines; leur action est superficielle. Par conséquent, ils +restent presque totalement externes. Ainsi, le moyen de calculer un +élément quelconque du type collectif n'est pas de mesurer la grandeur +qu'il a dans les consciences individuelles et de prendre la moyenne +entre toutes ces mesures; c'est plutôt la somme qu'il faudrait faire. +Encore ce procédé d'évaluation serait-il bien au-dessous de la réalité; +car on n'obtiendrait ainsi que le sentiment social diminué de tout ce +qu'il a perdu en s'individualisant. + +Ce n'est donc pas sans quelque légèreté qu'on a pu taxer notre +conception de scolastique et lui reprocher de donner pour fondement aux +phénomènes sociaux je ne sais quel principe vital d'un genre nouveau. Si +nous refusons d'admettre qu'ils aient pour substrat la conscience de +l'individu, nous leur en assignons un autre; c'est celui que forment, en +s'unissant et en se combinant, toutes les consciences individuelles. Ce +substrat n'a rien de substantiel ni d'ontologique, puisqu'il n'est rien +autre chose qu'un tout composé de parties. Mais il ne laisse pas d'être +aussi réel que les éléments qui le composent; car ils ne sont pas +constitués d'une autre manière. Eux aussi sont composés. En effet, on +sait aujourd'hui que le moi est la résultante d'une multitude de +consciences sans moi; que chacune de ces consciences élémentaires est, à +son tour, le produit d'unités vitales sans conscience, de même que +chaque unité vitale est elle-même due à une association de particules +inanimées. Si donc le psychologue et le biologiste regardent avec raison +comme bien fondés les phénomènes qu'ils étudient, par cela seul qu'ils +sont rattachés à une combinaison d'éléments de l'ordre immédiatement +inférieur, pourquoi en serait-il autrement en sociologie? Ceux-là seuls +pourraient juger une telle base insuffisante, qui n'ont pas renoncé à +l'hypothèse d'une force vitale et d'une âme substantielle. Ainsi, rien +n'est moins étrange que cette proposition dont on a cru devoir se +scandaliser[304]: Une croyance ou une pratique sociale est susceptible +d'exister indépendamment de ses expressions individuelles. Par là, nous +ne songions évidemment pas à dire que la société est possible sans +individus, absurdité manifeste dont on aurait pu nous épargner le +soupçon. Mais nous entendions: 1° que le groupe formé par les individus +associés est une réalité d'une autre sorte que chaque individu pris à +part; 2° que les états collectifs existent dans le groupe de la nature +duquel ils dérivent, avant d'affecter l'individu en tant que tel et de +s'organiser en lui, sous une forme nouvelle, une existence purement +intérieure. + +Cette façon de comprendre les rapports de l'individu avec la société +rappelle, d'ailleurs, l'idée que les zoologistes contemporains tendent à +se faire des rapports qu'il soutient également avec l'espèce ou la +race. La théorie très simple, d'après laquelle l'espèce ne serait qu'un +individu perpétué dans le temps et généralisé dans l'espace, est de plus +en plus abandonnée. Elle vient, en effet, se heurter à ce fait que les +variations qui se produisent chez un sujet isolé ne deviennent +spécifiques que dans des cas très rares et, peut-être, douteux[305]. Les +caractères distinctifs de la race ne changent chez l'individu que s'ils +changent dans la race en général. Celle-ci aurait donc quelque réalité, +d'où procéderaient les formes diverses qu'elle prend chez les êtres +particuliers, loin d'être une généralisation de ces dernières. Sans +doute, nous ne pouvons regarder ces doctrines comme définitivement +démontrées. Mais il nous suffit de faire voir que nos conceptions +sociologiques, sans être empruntées à un autre ordre de recherches, ne +sont cependant pas sans analogues dans les sciences les plus positives. + +IV. + +Appliquons ces idées à la question du suicide; la solution que nous en +avons donnée au début de ce chapitre prendra plus de précision. + +Il n'y a pas d'idéal moral qui ne combine, en des proportions variables +selon les sociétés, l'égoïsme, l'altruisme et une certaine anomie. Car +la vie sociale suppose à la fois que l'individu a une certaine +personnalité, qu'il est prêt, si la communauté l'exige, à en faire +l'abandon, enfin qu'il est ouvert, dans une certaine mesure, aux idées +de progrès. C'est pourquoi il n'y a pas de peuple où ne coexistent ces +trois courants d'opinion, qui inclinent l'homme dans trois directions +divergentes et même contradictoires. Là où ils se tempèrent +mutuellement, l'agent moral est dans un état d'équilibre qui le met à +l'abri contre toute idée de suicide. Mais que l'un d'eux vienne à +dépasser un certain degré d'intensité au détriment des autres, et, pour +les raisons exposées, il devient suicidogène en s'individualisant. + +Naturellement, plus il est fort, et plus il y a de sujets qu'il +contamine assez profondément pour les déterminer au suicide, et +inversement. Mais cette intensité elle-même ne peut dépendre que des +trois sortes de causes suivantes: 1° la nature des individus qui +composent la société; 2° la manière dont ils sont associés, c'est-à-dire +la nature de l'organisation sociale; 3° les événements passagers qui +troublent le fonctionnement de la vie collective sans en altérer la +constitution anatomique, comme les crises nationales, économiques, etc. +Pour ce qui est des propriétés individuelles, celles-là seules peuvent +jouer un rôle qui se retrouvent chez tous. Car celles qui sont +strictement personnelles ou qui n'appartiennent qu'à de petites +minorités sont noyées dans la masse des autres; de plus, comme elles +diffèrent entre elles, elles se neutralisent et s'effacent mutuellement +au cours de l'élaboration d'où résulte le phénomène collectif. Il n'y a +donc que les caractères généraux de l'humanité qui peuvent être de +quelque effet. Or, ils sont à peu près immuables; du moins, pour qu'ils +puissent changer, ce n'est pas assez des quelques siècles que peut durer +une nation. Par conséquent, les conditions sociales dont dépend le +nombre des suicides sont les seules en fonction desquelles il puisse +varier; car ce sont les seules qui soient variables. Voilà pourquoi il +reste constant tant que la société ne change pas. Cette constance ne +vient pas de ce que l'état d'esprit, générateur du suicide, se trouve, +on ne sait par quel hasard, résider dans un nombre déterminé de +particuliers qui le transmettent, on ne sait davantage pour quelle +raison, à un même nombre d'imitateurs. Mais c'est que les causes +impersonnelles, qui lui ont donné naissance et qui l'entretiennent, sont +les mêmes. C'est que rien n'est venu modifier ni la manière dont les +unités sociales sont groupées, ni la nature de leur consensus. Les +actions et les réactions qu'elles échangent restent donc identiques; par +suite, les idées et les sentiments qui s'en dégagent ne sauraient +varier. + +Toutefois, il est très rare, sinon impossible, qu'un de ces courants +parvienne à exercer une telle prépondérance sur tous les points de la +société. C'est toujours au sein de milieux restreints, où il trouve des +conditions particulièrement favorables à son développement, qu'il +atteint ce degré d'énergie. C'est telle condition sociale, telle +profession, telle confession religieuse qui le stimulent plus +spécialement. Ainsi s'explique le double caractère du suicide. Quand on +le considère dans ses manifestations extérieures, on est tenté de n'y +voir qu'une série d'événements indépendants les uns des autres; car il +se produit sur des points séparés, sans rapports visibles entre eux. Et +cependant, la somme formée par tous les cas particuliers réunis a son +unité et son individualité, puisque le taux social des suicides est un +trait distinctif de chaque personnalité collective. C'est que, si ces +milieux particuliers, où il se produit de préférence, sont distincts les +uns des autres, fragmentés de mille manières sur toute l'étendue du +territoire, pourtant, ils sont étroitement liés entre eux; car ils sont +des parties d'un même tout et comme des organes d'un même organisme. +L'état où se trouve chacun d'eux dépend donc de l'état général de la +société; il y a une intime solidarité entre le degré de virulence qu'y +atteint telle ou telle tendance et l'intensité qu'elle a dans l'ensemble +du corps social. L'altruisme est plus ou moins violent à l'armée suivant +ce qu'il est dans la population civile[306]; l'individualisme +intellectuel est d'autant plus développé et d'autant plus fécond en +suicides dans les milieux protestants qu'il est déjà plus prononcé dans +le reste de la nation, etc. Tout se tient. + +Mais si, en dehors de la vésanie, il n'y a pas d'état individuel qui +puisse être regardé comme un facteur déterminant du suicide, cependant, +il semble bien qu'un sentiment collectif ne puisse pénétrer les +individus quand ils y sont absolument réfractaires. On pourrait donc +croire incomplète l'explication précédente, tant que nous n'aurons pas +montré comment, au moment et dans les milieux précis où les courants +suicidogènes se développent, ils trouvent devant eux un nombre suffisant +de sujets accessibles à leur influence. + +Mais, à supposer que, vraiment, ce concours soit toujours nécessaire et +qu'une tendance collective ne puisse pas s'imposer de haute lutte aux +particuliers indépendamment de toute prédisposition préalable, cette +harmonie se réalise d'elle-même; car les causes qui déterminent le +courant social agissent en même temps sur les individus et les mettent +dans les dispositions convenables pour qu'ils se prêtent à l'action +collective, il y a entre ces deux ordres de facteurs une parenté +naturelle, par cela même qu'ils dépendent d'une même cause et qu'ils +l'expriment: c'est pourquoi ils se combinent et s'adaptent mutuellement. +L'hypercivilisation qui donne naissance à la tendance anomique et à la +tendance égoïste a aussi pour effet d'affiner les systèmes nerveux, de +les rendre délicats à l'excès; par cela même, ils sont moins capables de +s'attacher avec constance à un objet défini, plus impatients de toute +discipline, plus accessibles à l'irritation violente comme à la +dépression exagérée. Inversement, la culture grossière et rude, +qu'implique l'altruisme excessif des primitifs, développe une +insensibilité qui facilite le renoncement. En un mot, comme la société +fait en grande partie l'individu, elle le fait, dans la même mesure, à +son image. La matière dont elle a besoin ne saurait donc lui manquer, +car elle se l'est, pour ainsi dire, préparée de ses propres mains. + +On peut se représenter maintenant avec plus de précision quel est le +rôle des facteurs individuels dans la genèse du suicide. Si, dans un +même milieu moral, par exemple dans une même confession ou dans un même +corps de troupes ou dans une même profession, tels individus sont +atteints et non tels autres, c'est sans doute, au moins en général, +parce que la constitution mentale des premiers, telle que l'ont faite la +nature et les événements, offre moins de résistance au courant +suicidogène. Mais si ces conditions peuvent contribuer à déterminer les +sujets particuliers en qui ce courant s'incarne, ce n'est pas d'elles +que dépendent ses caractères distinctifs ni son intensité. Ce n'est pas +parce qu'il y a tant de névropathes dans un groupe social qu'on y compte +annuellement tant de suicidés. La névropathie fait seulement que ceux-ci +succombent de préférence à ceux-là. Voilà d'où vient la grande +différence qui sépare le point de vue du clinicien et celui du +sociologue. Le premier ne se trouve jamais en face que de cas +particuliers, isolés les uns des autres. Or, il constate que, très +souvent, la victime était ou un nerveux ou un alcoolique et il explique +par l'un ou l'autre de ces états psychopathiques l'acte accompli. Il a +raison en un sens; car, si le sujet s'est tué plutôt que ses voisins, +c'est fréquemment pour ce motif. Mais ce n'est pas pour ce motif que, +d'une manière générale, il y a des gens qui se tuent, _ni surtout qu'il +s'en tue, dans chaque société, un nombre défini par période de temps +déterminée_. La cause productrice du phénomène échappe nécessairement à +qui n'observe que des individus; car elle est en dehors des individus. +Pour la découvrir, il faut s'élever au-dessus des suicides particuliers +et apercevoir ce qui fait leur unité. On objectera que, s'il n'y avait +pas de neurasthéniques en suffisance, les causes sociales ne pourraient +produire tous leurs effets. Mais il n'est pas de société où les +différentes formes de la dégénérescence nerveuse ne fournissent au +suicide plus de candidats qu'il n'est nécessaire. Certains seulement +sont appelés, si l'on peut parler ainsi. Ce sont ceux qui, par suite des +circonstances, se sont trouvés plus à proximité des courants pessimistes +et ont, par suite, subi plus complètement leur action. + +Mais une dernière question reste à résoudre. Puisque chaque année compte +un nombre égal de suicidés, c'est que le courant ne frappe pas d'un coup +tous ceux qu'il peut et doit frapper. Les sujets qu'il atteindra l'an +prochain existent dès maintenant; dès maintenant aussi, ils sont, pour +la plupart, mêlés à la vie collective et, par conséquent, soumis à son +influence. D'où vient qu'il les épargne provisoirement? Sans doute, on +comprend qu'un an lui soit nécessaire pour produire la totalité de son +action; car, comme les conditions de l'activité sociale ne sont pas les +mêmes suivant les saisons, il change lui aussi, aux différents moments +de l'année, et d'intensité et de direction. C'est seulement quand la +révolution annuelle est accomplie que toutes les combinaisons de +circonstances, en fonction desquelles il est susceptible de varier, ont +eu lieu. Mais puisque l'année suivante ne fait, par hypothèse, que +répéter celle qui précède et que ramener les mômes combinaisons, +pourquoi la première n'a-t-elle pas suffi? Pourquoi, pour reprendre +l'expression consacrée, la société ne paie-t-elle sa redevance que par +échéances successives? + +Ce qui explique, croyons-nous, cette temporisation, c'est la manière +dont le temps agit sur la tendance au suicide. Il en est un facteur +auxiliaire, mais important. Nous savons, en effet, qu'elle croît sans +interruption de la jeunesse à la maturité[307], et qu'elle est souvent +dix fois plus forte à la fin de la vie qu'au début. C'est donc que la +force collective qui pousse l'homme à se tuer ne le pénètre que peu à +peu. Toutes choses égales, c'est à mesure qu'il avance en âge qu'il y +devient plus accessible, sans doute parce qu'il faut des expériences +répétées pour l'amener à sentir tout le vide d'une existence égoïste ou +toute la vanité des ambitions sans terme. Voilà pourquoi les suicidés ne +remplissent leur destinée que par couches successives de +générations[308]. + + + + + +CHAPITRE II + +Rapports du suicide avec les autres phénomènes sociaux. + + +Puisque le suicide est, par son élément essentiel, un phénomène social, +il convient de rechercher quelle place il occupe au milieu des autres +phénomènes sociaux. + +La première et la plus importante question qui se pose à ce sujet est de +savoir s'il doit être classé parmi les actes que la morale permet ou +parmi ceux qu'elle proscrit. Faut-il y voir, à un degré quelconque, un +fait criminologique? On sait combien la question a été discutée de tout +temps. D'ordinaire, pour la résoudre, on commence par formuler une +certaine conception de l'idéal moral et on cherche ensuite si le suicide +y est ou non logiquement contraire. Pour des raisons que nous avons +exposées ailleurs[309], cette méthode ne saurait être la nôtre. Une +déduction sans contrôle est toujours suspecte et, de plus, en l'espèce, +elle a pour point de départ un pur postulat de la sensibilité +individuelle; car chacun conçoit à sa façon cet idéal moral qu'on pose +comme un axiome. Au lieu de procéder ainsi, nous allons rechercher +d'abord dans l'histoire comment, en fait, les peuples ont apprécié +moralement le suicide; nous tâcherons ensuite de déterminer quelles ont +été les raisons de cette appréciation. Nous n'aurons plus alors qu'à +voir si et dans quelle mesure ces raisons sont fondées dans la nature de +nos sociétés actuelles[310]. + + +I. + +Aussitôt que les sociétés chrétiennes furent constituées, le suicide y +fut formellement proscrit. Dès 452, le concile d'Arles déclara que le +suicide était un crime et ne pouvait être reflet que d'une fureur +diabolique. Mais c'est seulement au siècle suivant, en 563, au concile +de Prague, que cette prescription reçut une sanction pénale. Il y fut +décidé que les suicidés ne seraient «honorés d'aucune commémoration dans +le saint sacrifice de la messe, et que le chant des psaumes +n'accompagnerait pas leur corps au tombeau». La législation civile +s'inspira du droit canon, en ajoutant aux peines religieuses des peines +matérielles. Un chapitre des établissements de saint Louis réglemente +spécialement la matière; un procès était fait au cadavre du suicidé par +devant les autorités qui eussent été compétentes pour le cas d'homicide +d'autrui; les biens du décédé échappaient aux héritiers ordinaires et +revenaient au baron. Un grand nombre de coutumes ne se contentaient pas +de la confiscation, mais prescrivaient en outre différents supplices. «À +Bordeaux, le cadavre était pendu par les pieds; à Abbeville, on le +traînait sur une claie par les rues; à Lille, si c'était un homme, le +cadavre, traîné aux fourches, était pendu; si c'était une femme, +brûlé[311]». La folie n'était même pas toujours considérée comme une +excuse. L'ordonnance criminelle, publiée par Louis XIV en 1670, codifia +ces usages sans beaucoup les atténuer. Une condamnation régulière était +prononcée _ad perpetuam rei memoriam_; le corps, traîné sur une claie, +face contre terre, par les rues et les carrefours, était ensuite pendu +ou jeté à la voirie. Les biens étaient confisqués. Les nobles +encouraient la déchéance et étaient déclarés roturiers; on coupait leurs +bois, on démolissait leur château, on brisait leurs armoiries. Nous +avons encore un arrêt du Parlement de Paris, rendu le 31 janvier 1749, +conformément à cette législation. + +Par une brusque réaction, la révolution de 1789 abolit toutes ces +mesures répressives et raya le suicide de la liste des crimes légaux. +Mais toutes les religions auxquelles appartiennent les Français +continuent à le prohiber; et à le punir, et la morale commune le +réprouve. Il inspire encore à la conscience populaire un éloignement qui +s'étend aux lieux où le suicidé a accompli sa résolution et à toutes les +personnes qui lui touchent de près. Il constitue une tare morale, +quoique l'opinion semble avoir une tendance à devenir sur ce point plus +indulgente qu'autrefois. Il n'est pas, d'ailleurs, sans avoir conservé +quelque chose de son ancien caractère criminologique. D'après la +jurisprudence la plus générale, le complice du suicide est poursuivi +comme homicide. Il n'en serait pas ainsi si le suicide était considéré +comme un acte moralement indifférent. + +On retrouve cette même législation chez tous les peuples chrétiens et +elle est restée presque partout plus sévère qu'en France. En Angleterre, +dès le Xe siècle, le roi Edgard, dans un des Canons publiés par lui, +assimilait les suicidés aux voleurs, aux assassins, aux criminels de +tout genre. Jusqu'en 1823, ce fut l'usage de traîner le corps du suicidé +dans les rues avec un bâton passé au travers et de l'enterrer sur un +grand chemin, sans aucune cérémonie. Aujourd'hui encore, +l'ensevelissement a lieu à part. Le suicidé était déclaré félon (_felo +de se_) et ses biens étaient acquis à la Couronne. C'est seulement en +1870 que cette disposition fut abolie, en même temps que toutes les +confiscations pour cause de félonie. Il est vrai que l'exagération de la +peine l'avait, depuis longtemps, rendue inapplicable; le jury tournait +la loi en déclarant le plus souvent que le suicidé avait agi dans un +moment de folie et, par conséquent, était irresponsable. Mais l'acte +reste qualifié crime; il est, chaque fois qu'il est commis, l'objet +d'une instruction régulière et d'un jugement et, en principe, la +tentative est punie. D'après Ferri[312], il y aurait encore eu, en 1889, +106 procédures intentées pour ce délit et 84 condamnations, dans la +seule Angleterre. À plus forte raison, en est-il ainsi de la complicité. + +À Zurich, raconte Michelet, le cadavre était autrefois soumis à un +épouvantable traitement. Si l'homme s'était poignardé, on lui enfonçait +près de la tête un morceau de bois dans lequel on plantait le couteau; +s'il s'était noyé, on l'enterrait à cinq pieds de l'eau, dans le +sable[313]. En Prusse, jusqu'au Code pénal de 1871, l'ensevelissement +devait avoir lieu sans pompe aucune et sans cérémonies religieuses. Le +nouveau Code pénal allemand punit encore la complicité de trois années +d'emprisonnement (art. 216). En Autriche, les anciennes prescriptions +canoniques sont maintenues presque intégralement. + +Le droit russe est plus sévère. Si le suicidé ne paraît pas avoir agi +sous l'influence d'un trouble mental, chronique ou passager, son +testament est considéré comme nul ainsi que toutes les dispositions +qu'il a pu prendre pour cause de mort. La sépulture chrétienne lui est +refusée. La simple tentative est punie d'une amende que l'autorité +ecclésiastique est chargée de fixer. Enfin, quiconque excite autrui à se +tuer ou l'aide d'une manière quelconque à exécuter sa résolution, par +exemple en lui fournissant les instruments nécessaires, est traité comme +complice d'homicide prémédité[314]. Le Code espagnol, outre les peines +religieuses et morales, prescrit la confiscation des biens et punit +toute complicité[315]. + +Enfin, le Code pénal de l'État de New-York, qui pourtant est de date +récente (1881), qualifie crime le suicide. Il est vrai que, malgré cette +qualification, on a renoncé à le punir pour des raisons pratiques, la +peine ne pouvant atteindre utilement le coupable. Mais la tentative peut +entraîner une condamnation soit à un emprisonnement qui peut durer +jusqu'à 2 ans, soit à une amende qui peut monter jusqu'à 200 dollars, +soit à l'une et à l'autre peine à la fois. Le seul fait de conseiller le +suicide ou d'en favoriser l'accomplissement est assimilé à la complicité +de meurtre[316]. + +Les sociétés mahométanes ne prohibent pas moins énergiquement le +suicide. «L'homme, dit Mahomet, ne meurt que par la volonté de Dieu +d'après le livre qui fixe le terme de sa vie[317]».--«Lorsque le terme +sera arrivé, ils ne sauront ni le retarder ni l'avancer d'un seul +instant[318]».--«Nous avons arrêté que la mort vous frappe tour à tour +et nul ne saurait prendre le pas sur nous[319]».--Rien, en effet, n'est +plus contraire que le suicide à l'esprit général de la civilisation +mahométane; car la vertu qui est mise au-dessus de toutes les autres, +c'est la soumission absolue à la volonté divine, la résignation docile +«qui fait supporter tout avec patience[320]». Acte d'insubordination et +de révolte, le suicide ne pouvait donc être regardé que comme un +manquement grave au devoir fondamental. + + * * * * * + +Si, des sociétés modernes, nous passons à celles qui les ont précédées +dans l'histoire, c'est-à-dire aux cités gréco-latines, nous y trouvons +également une législation du suicide, mais qui ne repose pas tout à fait +sur le même principe. Le suicide n'était regardé comme illégitime que +s'il n'était pas autorisé par l’État. Ainsi, à Athènes, l'homme qui +s'était tué était frappé d'[Grec: ἀτιμία] comme ayant commis une +injustice à l'égard de la cité[321]; les honneurs de la sépulture +régulière lui étaient refusés; de plus, la main du cadavre était coupée +et enterrée à part[322]. Avec des variantes de détail, il en était de +même à Thèbes, à Chypre[323]. À Sparte, la règle était si formelle +qu'Aristodème la subit pour la manière dont il chercha et trouva la mort +à la bataille de Platée. Mais ces peines ne s'appliquaient qu'au cas où +l'individu se tuait sans avoir, au préalable, demandé la permission aux +autorités compétentes. À Athènes, si, avant de se frapper, il demandait +au Sénat de l'y autoriser, en faisant valoir les raisons qui lui +rendaient la vie intolérable, et si sa demande lui était régulièrement +accordée, le suicide était considéré comme un acte légitime. +Libanius[324] nous rapporte sur ce sujet quelques préceptes dont il ne +nous dit pas l'époque, mais qui furent réellement en vigueur, à Athènes; +il fait, d'ailleurs, le plus grand éloge de ces lois et assure qu'elles +ont eu les plus heureux effets. Elles s'exprimaient dans les termes +suivants: «Que celui qui ne veut plus vivre plus longtemps expose ses +raisons au Sénat et, après en avoir obtenu congé, quitte la vie. Si +l'existence t'est odieuse, meurs; si tu es accablé par la fortune, bois +la ciguë. Si tu es courbé sous la douleur, abandonne la vie. Que le +malheureux raconte son infortune, que le magistrat lui fournisse le +remède et sa misère prendra fin». On trouve la même loi à Céos[325]. +Elle fut transportée à Marseille par les colons grecs qui fondèrent +cette ville. Les magistrats tenaient en réserve du poison et ils en +fournissaient la quantité nécessaire à tous ceux qui, après avoir soumis +au conseil des Six-Cents les raisons qu'ils croyaient avoir de se tuer, +obtenaient son autorisation[326]. + +Nous sommes moins bien renseignés sur les dispositions du droit romain +primitif: les fragments de la loi des XII Tables qui nous sont parvenus +ne nous parlent pas du suicide. Cependant, comme ce Code était fortement +inspiré de la législation grecque, il est vraisemblable qu'il contenait +des prescriptions analogues. En tout cas, Servius, dans son commentaire +sur l'Enéide[327], nous apprend que, d'après les livres des pontifes, +quiconque s'était pendu était privé de sépulture. Les statuts d'une +confrérie religieuse de Lanuvium édictaient la même pénalité[328]. +D'après l'annaliste Cassius Hermina, cité par Servius, Tarquin le +Superbe, pour combattre une épidémie de suicides, aurait ordonné de +mettre en croix les cadavres des suppliciés et de les abandonner en +proie aux oiseaux et aux animaux sauvages[329]. L'usage de ne pas faire +de funérailles aux suicidés semble avoir persisté, au moins en principe, +car on lit au Digeste: _Non solent autem lugeri suspendiosi nec qui +manus sibi intulerunt, non tædio vitæ, sed mala conscientia_[330]. + +Mais, d'après un texte de Quintilien[331], il y aurait eu à Rome, +jusqu'à une époque assez tardive, une institution analogue à celle que +nous venons d'observer en Grèce et destinée à tempérer les rigueurs des +dispositions précédentes. Le citoyen qui voulait se tuer devait +soumettre ses raisons au Sénat qui décidait si elles étaient acceptables +et qui déterminait même le genre de mort. Ce qui permet de croire qu'une +pratique de ce genre a réellement existé à Rome, c'est que, jusque sous +les empereurs, il en survécut quelque chose à l'armée. Le soldat qui +tentait de se tuer pour échapper au service était puni de mort; mais +s'il pouvait établir qu'il avait été déterminé par quelque mobile +excusable, il était seulement renvoyé de l'armée[332]. Si, enfin, son +acte était dû aux remords que lui causait une faute militaire, son +testament était annulé et ses biens revenaient au fisc[333]. Il n'est +pas douteux du reste que, à Rome, la considération des motifs qui +avaient inspiré le suicide a joué de tout temps un rôle prépondérant +dans l'appréciation morale ou juridique qui en était faite. De là le +précepte: «_Et merito, si sine causa sibi manus intulit, puniendus est: +qui enim sibi non pepercit, multo minus aliis parcet_[334]». La +conscience publique, tout en le blâmant en règle générale, se réservait +le droit de l'autoriser dans certains cas. Un tel principe est proche +parent de celui qui sert de base à l'institution dont parle Quintilien; +et il était tellement fondamental dans la législation romaine du suicide +qu'il se maintint jusque sous les empereurs. Seulement, avec le temps, +la liste des excuses légitimes s'allongea. À la fin, il n'y eut plus +guère qu'une seule _causa injusta_: le désir d'échapper aux suites d'une +condamnation criminelle. Encore y eut-il un moment où la loi qui +l'excluait des bénéfices de la tolérance semble être restée sans +application[335]. + +Si, de la cité, on descend jusqu'à ces peuples primitifs où fleurit le +suicide altruiste, il est difficile de rien affirmer de précis sur la +législation qui peut y être en usage. Cependant, la complaisance avec +laquelle le suicide y est considéré permet de croire qu'il n'y est pas +formellement prohibé. Encore est-il possible qu'il ne soit pas +absolument toléré dans tous les cas. Mais quoi qu'il en soit de ce +point, il reste que, de toutes les sociétés qui ont dépassé ce stade +inférieur, il n'en est pas de connues où le droit de se tuer ait été +accordé sans réserves à l'individu. Il est vrai que, en Grèce comme en +Italie, il y eut une période où les anciennes prescriptions relatives au +suicide tombèrent presque totalement en désuétude. Mais ce fut seulement +à l'époque où le régime de la cité entra lui-même en décadence. Cette +tolérance tardive ne saurait donc être invoquée comme un exemple à +imiter: car elle est évidemment solidaire de la grave perturbation que +subissaient alors ces sociétés. C'est le symptôme d'un état morbide. + +Une pareille généralité dans la réprobation, si l'on fait abstraction de +ces cas de régression, est déjà par elle-même un fait instructif et qui +devrait suffire à rendre hésitants les moralistes trop enclins à +l'indulgence. Il faut qu'un auteur ait une singulière confiance dans la +puissance de sa logique pour oser, au nom d'un système, s'insurger à ce +point contre la conscience morale de l'humanité; ou bien si, jugeant +cette prohibition fondée dans le passé, il n'en réclame l'abrogation que +pour le présent immédiat, il lui faudrait, au préalable, prouver que, +depuis des temps récents, quelque transformation profonde s'est produite +dans les conditions fondamentales de la vie collective. + +Mais une conclusion plus significative, et qui ne permet guère de croire +que cette preuve soit possible, ressort de cet exposé. Si on laisse de +côté les différences de détail que présentent les mesures répressives +adoptées par les différents peuples, on voit que la législation du +suicide a passé par deux phases principales. Dans la première, il est +interdit à l'individu de se détruire de sa propre autorité; mais l'État +peut l'autoriser à le faire. L'acte n'est immoral que quand il est tout +entier le fait des particuliers et que les organes de la vie collective +n'y ont pas collaboré. Dans des circonstances déterminées, la société se +laisse désarmer, en quelque sorte, et consent à absoudre ce qu'elle +réprouve en principe. Dans la seconde période, la condamnation est +absolue et sans aucune exception. La faculté de disposer d'une existence +humaine, sauf quand la mort est le châtiment d'un crime[336], est +retirée non plus seulement au sujet intéressé, mais même à la société. +C'est un droit soustrait désormais à l'arbitraire collectif aussi bien +que privé. Le suicide est regardé comme immoral, en lui-même, pour +lui-même, quels que soient ceux qui y participent. Ainsi, à mesure qu'on +avance dans l'histoire, la prohibition, au lieu de se relâcher, ne fait +que devenir plus radicale. Si donc, aujourd'hui, la conscience publique +paraît moins ferme dans son jugement sur ce point, cet état +d'ébranlement doit provenir de causes accidentelles et passagères; car +il est contraire à toute vraisemblance que l'évolution morale, après +s'être poursuivie dans le même sens pendant des siècles, revienne à ce +point en arrière. + +Et en effet, les idées qui lui ont imprimé cette direction sont toujours +actuelles. On a dit quelquefois que, si le suicide est et mérite d'être +prohibé, c'est parce que, en se tuant, l'homme se dérobe à ses +obligations envers la société. Mais si nous n'étions mus que par cette +considération, nous devrions, comme en Grèce, laisser la société libre +de lever à sa guise une défense qui n'aurait été établie qu'à son +profit. Si nous lui refusons cette faculté, c'est donc que nous ne +voyons pas simplement dans le suicidé un mauvais débiteur dont elle +serait créancière. Car un créancier peut toujours remettre la dette dont +il est bénéficiaire. D'ailleurs, si la réprobation dont le suicide est +l'objet n'avait pas d'autre origine, elle devrait être d'autant plus +formelle que l'individu est plus étroitement subordonné à l’État; par +conséquent, c'est dans les sociétés inférieures qu'elle atteindrait son +apogée. Or, tout au contraire, elle prend plus de force à mesure que les +droits de l'individu se développent en face de ceux de l’État. Si donc +elle est devenue si formelle et si sévère dans les sociétés chrétiennes, +la cause de ce changement doit se trouver, non dans la notion que ces +peuples ont de l'État, mais dans la conception nouvelle qu'ils se sont +faite de la personne humaine. Elle est devenue à leurs yeux une chose +sacrée et même la chose sacrée par excellence, sur laquelle nul ne peut +porter les mains. Sans doute, sous le régime de la cité, l'individu +n'avait déjà plus une existence aussi effacée que dans les peuplades +primitives. On lui reconnaissait dès lors une valeur sociale; mais on +considérait que cette valeur appartenait toute à l'État. La cité pouvait +donc disposer librement de lui sans qu'il eût sur lui-même les mêmes +droits. Mais aujourd'hui, il a acquis une sorte de dignité qui le met +au-dessus et de lui-même et de la société. Tant qu'il n'a pas démérité +et perdu par sa conduite ses titres d'homme, il nous paraît participer +en quelque manière à cette nature _sui generis_ que toute religion prête +à ses dieux et qui les rend intangibles à tout ce qui est mortel. Il +s'est empreint de religiosité; l'homme est devenu un dieu pour les +hommes. C'est pourquoi tout attentat dirigé contre lui nous fait l'effet +d'un sacrilège. Or le suicide est l'un de ces attentats. Peu importe de +quelles mains vient le coup; il nous scandalise par cela seul qu'il +viole ce caractère sacro-saint qui est en nous, et que nous devons +respecter chez nous comme chez autrui. + +Le suicide est donc réprouvé parce qu'il déroge à ce culte pour la +personne humaine sur lequel repose toute notre morale. Ce qui confirme +cette explication, c'est que nous le considérons tout autrement que ne +faisaient les nations de l'antiquité. Jadis, on n'y voyait qu'un simple +tort civil commis envers l'État; la religion s'en désintéressait plus ou +moins[337]. Au contraire, il est devenu un acte essentiellement +religieux. Ce sont les conciles qui l'ont condamné, et les pouvoirs +laïques, en le punissant, n'ont fait que suivre et qu'imiter l'autorité +ecclésiastique. C'est parce que nous avons en nous une âme immortelle, +parcelle de la divinité, que nous devons nous être sacrés à nous-mêmes. +C'est parce que nous sommes quelque chose de Dieu que nous n'appartenons +complètement à aucun être temporel. + +Mais si telle est la raison qui a fait ranger le suicide parmi les actes +illicites, ne faut-il pas conclure que cette condamnation est désormais +sans fondement? Il semble, en effet, que la critique scientifique ne +saurait accorder la moindre valeur à ces conceptions mystiques ni +admettre qu'il y eût dans l'homme quelque chose de surhumain. C'est en +raisonnant ainsi que Ferri, dans son _Omicidio-suicidio_, a cru pouvoir +présenter toute prohibition du suicide comme une survivance du passé, +destinée à disparaître. Considérant comme absurde au point de vue +rationaliste que l'individu puisse avoir une fin en dehors de lui-même, +il en déduit que nous restons toujours libres de renoncer aux avantages +de la vie commune en renonçant à l'existence. Le droit de vivre lui +paraît impliquer logiquement le droit de mourir. + +Mais cette argumentation conclut prématurément de la forme au fond, de +l'expression verbale par laquelle nous traduisons notre sentiment à ce +sentiment lui-même. Sans doute, pris en eux-mêmes et dans l'abstrait, +les symboles religieux, par lesquels nous nous expliquons le respect que +nous inspire la personne humaine, ne sont pas adéquats au réel, et il +est aisé de le prouver; mais il ne s'ensuit pas que ce respect lui-même +soit sans raison. Le fait qu'il joue un rôle prépondérant dans notre +droit et dans notre morale doit, au contraire, nous prémunir contre une +semblable interprétation. Au lieu donc de nous en prendre à la lettre de +cette conception, examinons-la en elle-même, cherchons comment elle +s'est formée et nous verrons que, si la formule courante en est +grossière, elle ne laisse pas d'avoir une valeur objective. + +En effet, cette sorte de transcendance que nous prêtons à la personne +humaine n'est pas un caractère qui lui soit spécial. On le rencontre +ailleurs. C'est simplement la marque que laissent sur les objets +auxquels ils se rapportent tous les sentiments collectifs de quelque +intensité. Précisément parce qu'ils émanent de la collectivité, les fins +vers lesquelles ils tournent nos activités ne peuvent être que +collectives. Or la société a ses besoins qui ne sont pas les nôtres. Les +actes qu'ils nous inspirent ne sont donc pas selon le sens de nos +inclinations individuelles; ils n'ont pas pour but notre intérêt propre, +mais consistent plutôt en sacrifices et en privations. Quand je jeûne, +que je me mortifie pour plaire à la Divinité, quand, par respect pour +une tradition dont j'ignore le plus souvent le sens et la portée, je +m'impose quelque gêne, quand je paie mes impôts, quand je donne ma peine +ou ma vie à l'État, je renonce à quelque chose de moi-même; et à la +résistance que notre égoïsme oppose à ces renoncements, nous nous +apercevons aisément qu'ils sont exigés de nous par une puissance à +laquelle nous sommes soumis. Alors même que nous déférons joyeusement à +ses ordres, nous avons conscience que notre conduite est déterminée par +un sentiment de déférence pour quelque chose de plus grand que nous. +Avec quelque spontanéité que nous obéissions à la voix qui nous dicte +cette abnégation, nous sentons bien qu'elle nous parle sur un ton +impératif qui n'est pas celui de l'instinct. C'est pourquoi, quoiqu'elle +se fasse entendre à l'intérieur de nos consciences, nous ne pouvons sans +contradiction la regarder comme nôtre. Mais nous l'aliénons, comme nous +faisons pour nos sensations; nous la projetons au dehors, nous la +rapportons à un être que nous concevons comme extérieur et supérieur à +nous, puisqu'il nous commande et que nous nous conformons à ses +injonctions. Naturellement, tout ce qui nous paraît venir de la même +origine participe au même caractère. C'est ainsi que nous avons été +nécessités à imaginer un monde au-dessus de celui-ci et à le peupler de +réalités d'une autre nature. + +Telle est l'origine de toutes ces idées de transcendance qui sont à la +base des religions et des morales; car l'obligation morale est +inexplicable autrement. Assurément, la forme concrète dont nous revêtons +d'ordinaire ces idées est scientifiquement sans valeur. Que nous leur +donnions comme fondement un être personnel d'une nature spéciale ou +quelque force abstraite que nous hypostasions confusément sous le nom +d'idéal moral, ce sont toujours représentations métaphoriques qui +n'expriment pas adéquatement les faits. Mais le _processus_ qu'elles +symbolisent ne laisse pas d'être réel. Il reste vrai que, dans tous ces +cas, nous sommes provoqués à agir par une autorité qui nous dépasse, à +savoir la société, et que les fins auxquelles elle nous attache ainsi +jouissent d'une véritable suprématie morale. S'il en est ainsi, toutes +les objections que l'on pourra faire aux conceptions usuelles par +lesquelles les hommes ont essayé de se représenter cette suprématie +qu'ils sentaient, ne sauraient en diminuer la réalité. Cette critique +est superficielle et n'atteint pas le fond des choses. Si donc on peut +établir que l'exaltation de la personne humaine est une des fins que +poursuivent et doivent poursuivre les sociétés modernes, toute la +réglementation morale qui dérive de ce principe sera par cela même +justifiée, quoique puisse valoir la façon dont on la justifie +d'ordinaire. Si les raisons dont se contente le vulgaire sont +critiquables, il suffira de les transposer en un autre langage pour leur +donner toute leur portée. + +Or, non seulement, en fait, ce but est bien un de ceux que poursuivent +les sociétés modernes, mais c'est une loi de l'histoire que les peuples +tendent de plus en plus à se déprendre de tout autre objectif. À +l'origine, la société est tout, l'individu n'est rien. Par suite, les +sentiments sociaux les plus intenses sont ceux qui attachent l'individu +à la collectivité: elle est à elle-même sa propre fin. L'homme n'est +considéré que comme un instrument entre ses mains; c'est d'elle qu'il +paraît tenir tous ses droits et il n'a pas de prérogative contre elle +parce qu'il n'y a rien au-dessus d'elle. Mais, peu à peu, les choses +changent. À mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses et plus +denses, elles deviennent plus complexes, le travail se divise, les +différences individuelles se multiplient[338], et l'on voit approcher le +moment où il n'y aura plus rien de commun entre tous les membres d'un +même groupe humain, si ce n'est que ce sont tous des hommes. Dans ces +conditions, il est inévitable que la sensibilité collective s'attache de +toutes ses forces à cet unique objet qui lui reste et qu'elle lui +communique par cela même une valeur incomparable. Puisque la personne +humaine est la seule chose qui touche unanimement tous les cœurs, +puisque sa glorification est le seul but qui puisse être collectivement +poursuivi, elle ne peut pas ne pas acquérir à tous les yeux une +importance exceptionnelle. Elle s'élève ainsi bien au-dessus de toutes +les fins humaines et prend un caractère religieux. + +Ce culte de l'homme est donc tout autre chose que cet individualisme +égoïste dont il a été précédemment parlé et qui conduit au suicide. Loin +de détacher les individus de la société et de tout but qui les dépasse, +il les unit dans une même pensée et en fait les serviteurs d'une même +œuvre. Car l'homme qui est ainsi proposé à l'amour et au respect +collectifs n'est pas l'individu sensible, empirique, qu'est chacun de +nous; c'est l'homme en général, l'humanité idéale, telle que la conçoit +chaque peuple à chaque moment de son histoire. Or, nul de nous ne +l'incarne complètement, si nul de nous n'y est totalement étranger. Il +s'agit donc, non de concentrer chaque sujet particulier sur lui-même et +sur ses intérêts propres, mais de le subordonner aux intérêts généraux +du genre humain. Une telle fin le tire hors de lui-même; impersonnelle +et désintéressée, elle plane au-dessus de toutes les personnalités +individuelles; comme tout idéal, elle ne peut être conçue que comme +supérieure au réel et le dominant. Elle domine même les sociétés, +puisqu'elle est le but auquel est suspendue toute l'activité sociale. Et +c'est pourquoi il ne leur appartient plus d'en disposer. En +reconnaissant qu'elles y ont, elles aussi, leur raison d'être, elles se +sont mises sous sa dépendance et ont perdu le droit d'y manquer; à plus +forte raison, d'autoriser les hommes à y manquer eux-mêmes. Notre +dignité d'être moral a donc cessé d'être la chose de la cité; mais elle +n'est pas, pour cela, devenue notre chose et nous n'avons pas acquis le +droit d'en faire ce que nous voulons. D'où nous viendrait-il, en effet, +si la société elle-même, cet être supérieur à nous, ne l'a pas? + +Dans ces conditions, il est nécessaire que le suicide soit classé au +nombre des actes immoraux; car il nie, dans son principe essentiel, +cette religion de l'humanité. L'homme qui se tue ne fait, dit-on, de +tort qu'à soi-même et la société n'a pas à intervenir, en vertu du vieil +axiome _Volenti non fit injuria_. C'est une erreur. La société est +lésée; parce que le sentiment sur lequel reposent aujourd'hui ses +maximes morales les plus respectées, et qui sert presque d'unique lien +entre ses membres, est offensé, et qu'il s'énerverait si cette offense +pouvait se produire en toute liberté. Comment pourrait-il garder la +moindre autorité si, quand il est violé, la conscience morale ne +protestait pas? Du moment que la personne humaine est et doit être +considérée comme une chose sacrée, dont ni l'individu ni le groupe n'ont +la libre disposition, tout attentat contre elle doit être proscrit. Peu +importe que le coupable et la victime ne fassent qu'un seul et même +sujet: le mal social qui résulte de l'acte ne disparaît pas, par cela +seul que celui qui en est l'auteur se trouve lui-même en souffrir. Si, +en soi et d'une manière générale, le fait de détruire violemment une vie +d'homme nous révolte comme un sacrilège, nous ne saurions le tolérer en +aucun cas. Un sentiment collectif qui s'abandonnerait à ce point serait +bientôt sans force. + +Ce n'est pas à dire, toutefois, qu'il faille revenir aux peines féroces +dont était frappé le suicide pendant les derniers siècles. Elles furent +instituées à une époque où, sous l'influence de circonstances +passagères, tout le système répressif fut renforcé avec une sévérité +outrée. Mais il faut maintenir le principe, à savoir que l'homicide de +soi-même doit être réprouvé. Reste à chercher par quels signes +extérieurs cette réprobation doit se manifester. Des sanctions morales +suffisent-elles ou en faut-il de juridiques, et lesquelles? C'est une +question d'application qui sera traitée au chapitre suivant. + +II. + +Mais auparavant, afin de mieux déterminer quel est le degré d'immoralité +du suicide, recherchons quels rapports il soutient avec les autres actes +immoraux, notamment avec les crimes et les délits. + +D'après M. Lacassagne, il y aurait une relation régulièrement inverse +entre le mouvement des suicides et celui des crimes contre la propriété +(vols qualifiés, incendies, banqueroutes frauduleuses, etc.). Cette +thèse a été soutenue en son nom par un de ses élèves, le docteur +Chaussinand, dans sa _Contribution à l'étude de la statistique +criminelle_[339]. Mais les preuves pour la démontrer font totalement +défaut. D'après cet auteur, il suffirait de comparer les deux courbes +pour constater qu'elles varient en sens contraire l'une de l'autre. En +réalité, il est impossible d'apercevoir entre elles aucune espèce de +rapport ni direct ni inverse. Sans doute, à partir de 1854, on voit les +crimes-propriété diminuer tandis que les suicides augmentent. Mais cette +baisse est, en partie, fictive; elle vient simplement de ce que, vers +cette date, les tribunaux ont pris l'habitude de correctionnaliser +certains crimes afin de les soustraire à la juridiction des cours +d'assises, dont ils étaient jusqu'alors justiciables, pour les déférer +aux tribunaux correctionnels. Un certain nombre de méfaits ont donc, à +partir de ce moment, disparu de la colonne des crimes, mais c'est pour +reparaître à celle des délits; et ce sont les crimes contre la propriété +qui ont le plus bénéficié de cette jurisprudence qui est aujourd'hui +consacrée. Si donc la statistique en accuse un moindre nombre, il est à +craindre que cette diminution soit exclusivement due à un artifice de +comptabilité. + +Mais cette baisse fût-elle réelle, on n'en pourrait rien conclure; car +si, à partir de 1854, les deux courbes vont en sens inverse, de 1826 à +1854 celle des crimes-propriété ou monte en même temps que celle des +suicides, quoique moins vite, ou reste stationnaire. De 1831 à 1835, on +comptait annuellement, en moyenne, 5.095 accusés; ce nombre s'élevait à +5.732 pendant la période suivante, il était encore de 4.918 en 1841-45, +de 4.992 de 1846 à 1850, en baisse seulement de 2 % sur 1830. +D'ailleurs, la configuration générale des deux courbes exclut toute idée +de rapprochement. Celle des crimes-propriété est très accidentée; on la +voit, d'une année à l'autre, faire de brusques sauts; son évolution, +capricieuse en apparence, dépend évidemment d'une multitude de +circonstances accidentelles. Au contraire, celle des suicides monte +régulièrement d'un mouvement uniforme; il n'y a, sauf de rares +exceptions, ni poussées brusques ni chutes soudaines. L'ascension est +continue et progressive. Entre deux phénomènes dont le développement est +aussi peu comparable il ne saurait exister de lien d'aucune sorte. + +M. Lacassagne paraît, du reste, être resté isolé dans son opinion. Mais +il n'en est pas de même d'une autre théorie d'après laquelle ce serait +avec les crimes contre les personnes et, plus spécialement avec +l'homicide, que le suicide serait en rapport. Elle compte de nombreux +défenseurs et mérite un sérieux examen[340]. + +Dès 1833, Guerry faisait remarquer que les crimes contre les personnes +sont deux fois plus nombreux dans les départements du Sud que dans ceux +du Nord, alors que c'est l'inverse pour le suicide. Plus tard, Despine +calcula que, dans les 14 départements où les crimes de sang sont le plus +fréquents, il y avait 30 suicides seulement pour un million d'habitants, +tandis qu'on en trouvait 82 dans 14 autres départements où ces mêmes +crimes étaient beaucoup plus rares. Le même auteur ajoute que, dans la +Seine, sur 100 accusations, on compte seulement 17 crimes-personnes et +une moyenne de 427 suicides pour un million, tandis qu'en Corse la +proportion des premiers est de 83 %, celle des seconds de 18 seulement +pour un million d'habitants. + +Cependant, ces remarques étaient restées isolées, quand l'école +italienne de criminologie s'en empara. Ferri et Morselli, en +particulier, en firent la base de toute une doctrine. + +D'après eux, l'antagonisme du suicide et de l'homicide serait une loi +absolument générale. Qu'il s'agisse de leur distribution géographique ou +de leur évolution dans le temps, partout on les verrait se développer en +sens inverse l'un de l'autre. Mais cet antagonisme, une fois admis, peut +s'expliquer de deux manières. Ou bien l'homicide et le suicide forment +deux courants contraires et tellement opposés que l'un ne peut gagner du +terrain sans que l'autre en perde; ou bien ce sont deux canaux +différents d'un seul et même courant alimenté par une même source et +qui, par conséquent, ne peut pas se porter dans une direction sans se +retirer de l'autre dans la même mesure. De ces deux explications, les +criminologistes italiens adoptent la seconde. Ils voient dans le suicide +et l'homicide deux manifestations d'un même état, deux effets d'une même +cause qui s'exprimerait tantôt sous une forme et tantôt sous l'autre, +sans pouvoir revêtir l'une et l'autre à la fois. + +Ce qui les a déterminés à choisir cette interprétation, c'est que, +suivant eux, l'inversion que présentent à certains égards ces deux +phénomènes n'exclut pas tout parallélisme. S'il est des conditions en +fonction desquelles ils varient inversement, il en est d'autres qui les +affectent de la même manière. Ainsi, dit Morselli, la température a la +même action sur tous les deux; ils arrivent à leur maximum au même +moment de l'année, à l'approche de la saison chaude; tous deux sont plus +fréquents chez l'homme que chez la femme; tous deux enfin, d'après +Ferri, s'accroissent avec l'âge. C'est donc que, tout en s'opposant par +certains côtés, ils sont en partie de même nature. Or, les facteurs, +sous l'influence desquels ils réagissent semblablement, sont tous +individuels; car ou ils consistent directement en certains états +organiques (âge, sexe), ou ils appartiennent au milieu cosmique, qui ne +peut agir sur l'individu moral que par l'intermédiaire de l'individu +physique. Ce serait donc parleurs conditions individuelles que le +suicide et l'homicide se confondraient. La constitution psychologique +qui prédisposerait à l'un et à l'autre serait la même: les deux +penchants ne feraient qu'un. Ferri et Morselli, à la suite de Lombroso, +ont même essayé de définir ce tempérament. Il serait caractérisé par une +déchéance de l'organisme qui mettrait l'homme dans des conditions +défavorables pour soutenir la lutte. Le meurtrier et le suicidé seraient +tous deux des dégénérés et des impuissants. Également incapables de +jouer un rôle utile dans la société, ils seraient, par suite, destinés à +être vaincus. + +Seulement, cette prédisposition unique qui, par elle-même, n'incline pas +dans un sens plutôt que dans l'autre, prendrait de préférence, selon la +nature du milieu social, ou la forme de l'homicide ou celle du suicide; +et ainsi se produiraient ces phénomènes de contraste qui, tout en étant +réels, ne laisseraient pas de masquer une identité fondamentale. Là où +les mœurs générales sont douces et pacifiques, où l'on a horreur de +verser le sang humain, le vaincu se résignera, il confessera son +impuissance, et, devançant les effets de la sélection naturelle, il se +retirera de la lutte en se retirant de la vie. Là, au contraire, où la +morale moyenne a un caractère plus rude, où l'existence humaine est +moins respectée, il se révoltera, déclarera la guerre à la société, +tuera au lieu de se tuer. En un mot, le meurtre de soi et le meurtre +d'autrui sont deux actes violents. Mais tantôt la violence d'où ils +dérivent, ne rencontrant pas de résistance dans le milieu social, s'y +répand, et alors, elle devient homicide; tantôt, empêchée de se produire +au dehors par la pression qu'exerce sur elle la conscience publique, +elle remonte vers sa source, et c'est le sujet même d'où elle provient +qui en est la victime. + +Le suicide serait donc un homicide transformé et atténué. À ce titre, il +apparaît presque comme bienfaisant; car, si ce n'est pas un bien, c'est, +du moins, un moindre mal et qui nous en épargne un pire. Il semble même +qu'on ne doive pas chercher à en contenir l'essor par des mesures +prohibitives; car, du même coup, on lâcherait la bride à l'homicide. +C'est une soupape de sûreté qu'il est utile de laisser ouverte. En +définitive, le suicide aurait ce très grand avantage de nous +débarrasser, sans intervention sociale et, par suite, le plus simplement +et le plus économiquement possible, d'un certain nombre de sujets +inutiles ou nuisibles. Ne vaut-il pas mieux les laisser s'éliminer +d'eux-mêmes et en douceur que d'obliger la société à les rejeter +violemment de son sein? + +Cette thèse ingénieuse est-elle fondée? La question est double et chaque +partie en doit être examinée à part. Les conditions psychologiques du +crime et du suicide sont-elles identiques? Y a-t-il antagonisme entre +les conditions sociales dont ils dépendent? + +III. + +Trois faits ont été allégués pour établir l'unité psychologique des deux +phénomènes. + +Il y a d'abord l'influence semblable que le sexe exercerait sur le +suicide et sur l'homicide. À parler exactement, cette influence du sexe +est beaucoup plus un effet de causes sociales que de causes organiques. +Ce n'est pas parce que la femme diffère physiologiquement de l'homme +qu'elle se tue moins ou qu'elle tue moins; c'est qu'elle ne participe +pas de la même manière à la vie collective. Mais de plus, il s'en faut +que la femme ait le même éloignement pour ces deux formes de +l'immoralité. On oublie, en effet, qu'il y a des meurtres dont elle a le +monopole; ce sont les infanticides, les avortements et les +empoisonnements. Toutes les fois que l'homicide est à sa portée, elle le +commet aussi ou plus fréquemment que l'homme. D'après Oettingen[341], la +moitié des meurtres domestiques lui serait imputable. Rien n'autorise +donc à supposer qu'elle ait, en vertu de sa constitution congénitale, un +plus grand respect pour la vie d'autrui; ce sont seulement les occasions +qui lui manquent, parce qu'elle est moins fortement engagée dans la +mêlée de la vie. Les causes qui poussent aux crimes de sang agissent +moins sur elle que sur l'homme, parce qu'elle se tient davantage en +dehors de leur sphère d'influence. C'est pour la même raison qu'elle +est moins exposée aux morts accidentelles; sur 100 décès de ce genre, 20 +seulement sont féminins. + +D'ailleurs, même si l'on réunit sous une seule rubrique tous les +homicides intentionnels, meurtres, assassinats, parricides, +infanticides, empoisonnements, la part de la femme dans l'ensemble est +encore très élevée. En France, sur 100 de ces crimes, il y en a 38 ou 39 +qui sont commis par des femmes, et même 42 si l'on tient compte des +avortements. La proportion est de 51 % en Allemagne, de 52 % en +Autriche. Il est vrai qu'on laisse alors de côté les homicides +involontaires; mais c'est seulement quand il est voulu que l'homicide +est vraiment lui-même. D'autre part, les meurtres spéciaux à la femme, +infanticides, avortements, meurtres domestiques, sont, par leur nature, +difficiles à découvrir. Il s'en commet donc un grand nombre qui +échappent à la justice et, par conséquent, à la statistique. Si l'on +songe que, très vraisemblablement, la femme doit déjà profiter à +l'instruction de la même indulgence dont elle bénéficie certainement au +jugement, où elle est bien plus souvent acquittée que l'homme, on verra +qu'en définitive l'aptitude à l'homicide ne doit pas être très +différente dans les deux sexes. On sait, au contraire, combien est +grande l'immunité de la femme contre le suicide. + +L'influence de l'âge sur l'un et l'autre phénomène ne révèle pas de +moindres différences. Suivant Ferri, l'homicide comme le suicide +deviendrait plus fréquent à mesure que l'homme avance dans la vie. Il +est vrai que Morselli a exprimé le sentiment contraire[342]. La vérité +est qu'il n'y a ni inversion ni concordance. Tandis que le suicide croît +régulièrement jusqu'à la vieillesse, le meurtre et l'assassinat arrivent +à leur apogée dès la maturité, vers 30 ou 35 ans, pour décroître +ensuite. C'est ce que montre le tableau XXXI. Il est impossible d'y +apercevoir la moindre preuve ni d'une identité de nature ni d'un +antagonisme entre le suicide et les crimes de sang. + + + +Tableau XXXI + +_Évolution comparée des meurtres, des assassinats et des suicides aux +différents âges, en France_ (1887). + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| |SUR 100,000 HABITANTS| SUR 100,000 INDIVIDUS | +| | de chaque âge |de chaque sexe et de chaque | +| | combien de | âge combien de suicides. | +| +--------+------------+--------------+---------------+ +| |Meurtres|Assassinats | Hommes. | Femmes. | +| +--------+------------+--------------+---------------+ +|De 16 à 21[343]| 6,2 | 8 | 14 | 9 | +| 21 à 25 | 9,7 | 14,9 | 23 | 9 | +| 25 à 30 | 15,4 | 15,4 | 30 | 9 | +| 30 à 40 | 11 | 15,9 | 33 | 9 | +| 40 à 50 | 6,9 | 11 | 50 | 12 | +| 50 à 60 | 2 | 6,5 | 69 | 17 | +|Au delà | 2,3 | 2,5 | 91 | 20 | ++---------------+--------+------------+--------------+---------------+ +*/ + +Reste l'action de la température. Si l'on réunit ensemble tous les +crimes contre les personnes, la courbe que l'on obtient ainsi semble +confirmer la théorie de l'école italienne. Elle monte jusqu'en juin et +descend régulièrement jusqu'en décembre, comme celle des suicides. Mais +ce résultat vient simplement de ce que, sous cette expression commune de +crimes contre la personne, on compte, outre les homicides, les attentais +à la pudeur et les viols. Comme ces crimes ont leur maximum en juin et +qu'ils sont beaucoup plus nombreux que les attentats contre la vie, ce +sont eux qui donnent à la courbe sa configuration. Mais ils n'ont aucune +parenté avec l'homicide; si donc on veut savoir comment ce dernier varie +aux différents moments de l'année, il faut l'isoler des autres. Or, si +l'on procède à cette opération et surtout si l'on prend soin de +distinguer les unes des autres les différentes formes de la criminalité +homicide, on ne découvre plus aucune trace du parallélisme annoncé (V. +Tableau XXXII). + +En effet, tandis que l'accroissement du suicide est continu et régulier +de janvier à juin environ, ainsi que sa décroissance pendant l'autre +partie de l'année, le meurtre, l'assassinat, l'infanticide oscillent +d'un mois à l'autre de la manière la plus capricieuse. Non seulement la +marche générale n'est pas la même, mais ni les _maxima_ ni les _minima_ +ne coïncident. Les meurtres ont deux _maxima_, l'un en février et +l'autre en août; les assassinats deux aussi, mais en partie différents, +l'un en février et l'autre en novembre. Pour les infanticides, c'est en +mai; pour les coups mortels, c'est en août et septembre. Si l'on calcule +les variations, non plus mensuelles, mais saisonnières, les divergences +ne sont pas moins marquées. L'automne compte à peu près autant de +meurtres que l'été (1.968 au lieu de 1.974) et l'hiver en a plus que le +printemps. Pour l'assassinat, c'est l'hiver qui tient la tête (2.621), +l'automne suit (2.596), puis l'été (2.478) et enfin le printemps +(2.287). Pour l'infanticide, c'est le printemps qui dépasse les autres +saisons (2.111) et il est suivi de l'hiver (_1.939_). Pour les coups et +blessures, l'été et l'automne sont au même niveau (2.854 pour l'un et +2.845 pour l'autre); puis vient le printemps (2.690) et, à peu de +distance, l'hiver (2.653). Tout autre est, nous l'avons vu, la +distribution du suicide. + +Tableau XXXII + +_Variations mensuelles des différentes formes de la criminalité +homicide_[344] (1827-1870). + +/* ++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+ +| | | | | COUPS | +| | MEURTRES. | ASSASSINATS. | INFANTICIDES. | et blessures | +| | | | | mortels. | ++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+ +| Janvier | 560 | 829 | 647 | 830 | +| Février | 664 | 926 | 750 | 937 | +| Mars | 600 | 766 | 783 | 840 | +| Avril | 574 | 712 | 662 | 867 | +| Mai | 587 | 809 | 666 | 983 | +| Juin | 644 | 853 | 552 | 938 | +| Juillet | 614 | 776 | 491 | 919 | +| Août | 716 | 849 | 501 | 997 | +| Septembre| 665 | 839 | 495 | 993 | +| Octobre | 653 | 815 | 478 | 892 | +| Novembre | 650 | 942 | 497 | 960 | +| Décembre | 591 | 866 | 542 | 886 | ++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+ +*/ + +D'ailleurs, si le penchant au suicide n'était qu'un penchant au meurtre +refoulé, on devrait voir les meurtriers et les assassins, une fois +qu'ils sont arrêtés et que leurs instincts violents ne peuvent plus se +manifester au dehors, en devenir eux-mêmes les victimes. La tendance +homicide devrait donc, sous l'influence de l'emprisonnement, se +transformer en tendance au suicide. Or, du témoignage de plusieurs +observateurs, il résulte au contraire que les grands criminels se tuent +rarement. Cazauvieilh a recueilli auprès des médecins de nos différents +bagnes des renseignements sur l'intensité du suicide chez les +forçats[345]. À Rochefort, en trente ans, on n'avait observé qu'un seul +cas; aucun à Toulon, où la population était ordinairement de 3 à 4.000 +individus (1818-1834). À Brest, les résultats étaient un peu différents; +en dix-sept ans, sur une population moyenne d'environ 3.000 individus, +il s'était commis 13 suicides, ce qui fait un taux annuel de 21 pour +100.000; quoique plus élevé que les précédents, ce chiffre n'a rien +d'exagéré, puisqu'il se rapporte à une population principalement +masculine et adulte. D'après le docteur Lisle, «sur 9.320 décès +constatés dans les bagnes de 1816 à 1837 inclusivement, on n'a compté +que 6 suicides[346]». D'une enquête faite par le docteur Ferrus il +résulte qu'il y a eu seulement 30 suicides en sept ans dans les +différentes maisons centrales, sur une population moyenne de 15.111 +prisonniers. Mais la proportion a été encore plus faible dans les +bagnes où l'on n'a constaté que 5 suicides de 1838 à 1845 sur une +population moyenne de 7.041 individus[347]. Brierre de Boismont confirme +ce dernier fait et il ajoute: «Les assassins de profession, les grands +coupables ont plus rarement recours à ce moyen violent pour se +soustraire à l'expiation pénale que les détenus d'une perversité moins +profonde[348]». Le docteur Leroy remarque également que «les coquins de +profession, les habitués des bagnes» attentent rarement à leurs +jours[349]. + +Deux statistiques, citées l'une par Morselli[350] et l'autre par +Lombroso[351], tendent, il est vrai, à établir que les détenus, en +général, sont exceptionnellement enclins au suicide. Mais, comme ces +documents ne distinguent pas les meurtriers et les assassins des autres +criminels, on n'en saurait rien conclure relativement à la question qui +nous occupe. Ils paraissent même plutôt confirmer les observations +précédentes. En effet, ils prouvent que, par elle-même, la détention +développe une très forte inclination au suicide. Même si l'on ne tient +pas compte des individus qui se tuent aussitôt arrêtés et avant leur +condamnation, il reste un nombre considérable de suicides qui ne peuvent +être attribués qu'à l'influence exercée par la vie de la prison[352]. +Mais alors, le meurtrier incarcéré devrait avoir pour la mort volontaire +un penchant d'une extrême violence, si l'aggravation qui résulte déjà de +son incarcération était encore renforcée par les prédispositions +congénitales qu'on lui prête. Le fait qu'il est, à ce point de vue, +plutôt au-dessous de la moyenne qu'au-dessus n'est donc guère favorable +à l'hypothèse d'après laquelle il aurait, par la seule vertu de son +tempérament, une affinité naturelle pour le suicide, toute prête à se +manifester dès que les circonstances en favorisent le développement. +D'ailleurs, nous n'entendons pas soutenir qu'il jouisse d'une véritable +immunité; les renseignements dont nous disposons ne sont pas suffisants +pour trancher la question. Il est possible que, dans certaines +conditions, les grands criminels fassent assez bon marché de leur vie et +y renoncent sans trop de peine. Mais, à tout le moins, le fait n'a-t-il +pas la généralité et la nécessité qui sont logiquement impliquées dans +la thèse italienne. C'est ce qu'il nous suffisait d'établir[353]. + + + + +IV. + +Mais la seconde proposition de l'école reste à discuter. Étant donné que +l'homicide et le suicide ne dérivent pas d'un même état psychologique, +il nous faut rechercher s'il y a un réel antagonisme entre les +conditions sociales dont ils dépendent. + +La question est plus complexe que ne l'ont cru les auteurs italiens et +plusieurs de leurs adversaires. Il est certain que, dans nombre de cas, +la loi d'inversion ne se vérifie pas. Assez souvent, les deux +phénomènes, au lieu de se repousser et de s'exclure, se développent +parallèlement. Ainsi, en France, depuis le lendemain de la guerre de +1870, les meurtres ont manifesté une certaine tendance à croître. On en +comptait, par année moyenne, 105 seulement pendant les années 1861-65; +ils s'élevaient à 163 de 1871 à 1876 et les assassinats, pendant le même +temps, passaient de 175 à 201. Or, au même moment, les suicides +augmentaient dans des proportions considérables. Le même phénomène +s'était produit pendant les années 1840-50. En Prusse, les suicides qui, +de 1865 à 1870, n'avaient pas dépassé 3 658, atteignaient 4 459 en 1876, +5 042 en 1878, en augmentation de 36%. Les meurtres et les assassinats +suivaient la même marche; de 151 en 1869, ils passaient successivement à +166 en 1874, à 221 en 1875, à 253 en 1878, en augmentation de 67%[354]. +Même phénomène en Saxe. Avant 1870, les suicides oscillaient entre 600 +et 700; une seule fois, en 1868, il y en eut 800. À partir de 1876, ils +montent à 981, puis à 1 114, à 1 126, enfin, en 1880, ils étaient à 1 +171[355]. Parallèlement, les attentats contre la vie d'autrui passaient +de 637 en 1873 à 2 232 en 1878[356]. En Irlande, de 1865 à 1880, le +suicide croît de 29%, l'homicide croît aussi et presque dans la même +mesure (23%)[357]. + +En Belgique, de 1841 à 1885, les homicides sont passés de 47 à 139 et +les suicides de 240 à 670; ce qui fait un accroissement de 195 % pour +les premiers et de 178 % pour les seconds. Ces chiffres sont si peu +conformes à la loi que Ferri en est réduit à mettre en doute +l'exactitude de la statistique belge. Mais même en s'en tenant aux +années les plus récentes et sur lesquelles les données sont le moins +suspectes, on arrive au même résultat. De 1874 à 1885, l'augmentation +est, pour les homicides de 51 % (139 cas au lieu de 92) et, pour les +suicides de 79 % (670 cas au lieu de 374). + +La distribution géographique des deux phénomènes donne lieu à des +observations analogues. Les départements français où l'on compte le plus +de suicides sont: la Seine, la Seine-et-Marne, la Seine-et-Oise, la +Marne. Or, s'ils ne tiennent pas également la tête pour l'homicide, ils +ne laissent pas d'occuper un rang assez élevé, la Seine est au 26e pour +les meurtres et au 17e pour les assassinats, la Seine-et-Marne au 33e et +au 14e, la Seine-et-Oise au 15e et au 24e, la Marne au 27e et au 21e. Le +Var qui est le 10e pour les suicides, est le 5e pour les assassinats et +le 6e pour les meurtres. Dans les Bouches-du-Rhône, où l'on se tue +beaucoup, on tue également beaucoup; elles sont au 5e rang pour les +meurtres et au 6e pour les assassinats[358]. Sur la carte du suicide, +comme sur celle de l'homicide, l'Île-de-France est représentée par une +tache sombre, ainsi que la bande formée par les départements +méditerranéens, avec cette seule différence que la première région est +d'une teinte moins foncée sur la carte de l'homicide que sur celle du +suicide et que c'est l'inverse pour la seconde. De même, en Italie, Rome +qui est le troisième district judiciaire pour les morts volontaires est +encore le quatrième pour les homicides qualifiés. Enfin, nous avons vu +que dans les sociétés inférieures, où la vie est peu respectée, les +suicides sont souvent très nombreux. + +Mais, si incontestables que soient ces faits et quelque intérêt qu'il y +ait à ne pas les perdre de vue, il en est de contraires qui ne sont pas +moins constants et qui sont même beaucoup plus nombreux. Si, dans +certains cas, les deux phénomènes concordent, au moins partiellement, +dans d'autres, ils sont manifestement en antagonisme: + +1° Si, à de certains moments du siècle, ils progressent dans le même +sens, les deux courbes, prises dans leur ensemble, là du moins où on +peut les suivre pendant un temps assez long, contrastent très nettement. +En France, de 1826 à 1880, le suicide croît régulièrement, ainsi que +nous l'avons vu; l'homicide, au contraire, tend à décroître, quoique +moins rapidement. En 1826-30, il y avait annuellement 279 accusés de +meurtre en moyenne, il n'y en avait plus que 160 en 1876-80 et, dans +l'intervalle, leur nombre était même tombé à 121 en 1861-65 et à 119 en +1856-60. À deux époques, vers 1845 et au lendemain de la guerre, il y a +eu tendance au relèvement; mais si l'on fait abstraction de ces +oscillations secondaires, le mouvement général de décroissance est +évident. La diminution est de 43%, d'autant plus sensible que la +population s'est, en même temps, accrue de 16%. + +La régression est moins marquée pour les assassinats. Il y avait 258 +accusés en 1826-30, il y en avait encore 239 en 1876-80. Le recul n'est +sensible que si l'on tient compte de l'accroissement de la population. +Cette différence dans l'évolution de l'assassinat n'a rien qui doive +surprendre. C'est, en effet, un crime mixte qui a des caractères communs +avec le meurtre, mais en a aussi de différents; il ressortit, en partie, +à d'autres causes. Tantôt, ce n'est qu'un meurtre plus réfléchi et plus +voulu, tantôt, ce n'est que l'accompagnement d'un crime contre la +propriété. À ce dernier titre, il est placé sous la dépendance d'autres +facteurs que l'homicide. Ce qui le détermine, ce n'est pas l'ensemble +des tendances de toutes sortes qui poussent à l'effusion du sang, mais +les mobiles très différents qui sont à la racine du vol. La dualité de +ces deux crimes était déjà sensible dans le tableau de leurs variations +mensuelles et saisonnières. L'assassinat atteint son point culminant en +hiver et plus spécialement en novembre, tout comme les attentats contre +les choses. Ce n'est donc pas à travers les variations par lesquelles il +passe qu'on peut le mieux observer l'évolution du courant homicide; la +courbe du meurtre en traduit mieux l'orientation générale. + +Le même phénomène s'observe en Prusse. En 1834, il y avait 368 +instructions ouvertes pour meurtres ou coups mortels, soit une pour +29.000 habitants; en 1851, il n'y en avait plus que 257, ou une pour +53.000 habitants. Le mouvement s'est continué ensuite, quoique avec un +peu plus de lenteur. En 1852, il y avait encore une instruction pour +76.000 habitants; en 1873, une seulement pour 109.000[359]. En Italie, +de 1875 à 1890, la diminution pour les homicides simples et qualifiés a +été de 18% (2.660 au lieu de 3.280) tandis que les suicides augmentaient +de 80%[360]. Là où l'homicide ne perd pas de terrain, il reste tout au +moins stationnaire. En Angleterre, de 1860 à 1865, on en comptait +annuellement 359 cas, il n'y en a plus que 329 en 1881-85; en Autriche, +il y en avait 528 en 1866-70, il n'y en a plus que 510 en 1881-85[361], +et il est probable que si, dans ces différents pays, on isolait +l'homicide de l'assassinat, la régression serait plus marquée. Pendant +le même temps, le suicide augmentait dans tous ces États. + +M. Tarde a cependant entrepris de démontrer que cette diminution de +l'homicide en France n'était qu'apparente[362]. Elle serait simplement +due à ce qu'on a omis de joindre aux affaires jugées par les cours +d'assises celles qui ont été classées sans suites par les parquets ou +qui ont abouti à des ordonnances de non-lieu. D'après cet auteur, le +nombre des meurtres qui restent ainsi impoursuivis et qui, pour cette +raison, n'entrent pas en ligne de compte dans les totaux de la +statistique judiciaire, n'aurait cessé de grandir; en les ajoutant aux +crimes de même espèce qui ont été l'objet d'un jugement, on aurait une +progression continue au lieu de la régression annoncée. Malheureusement, +la preuve qu'il donne de cette assertion est due à un trop ingénieux +arrangement des chiffres. Il se contente de comparer le nombre des +meurtres et des assassinats qui n'ont pas été déférés aux cours +d'assises pendant le lustre 1861-65 à celui des années 1876-80 et +1880-85, et de montrer que le second et surtout le troisième sont +supérieurs au premier. Mais il se trouve que la période 1861-63 est, de +tout le siècle, celle où il y a eu, et de beaucoup, le moins d'affaires +ainsi arrêtées avant le jugement; le nombre en est exceptionnellement +infime, nous ne savons pour quelles causes. Elle constituait donc un +terme de comparaison aussi impropre que possible. Ce n'est pas, +d'ailleurs, en comparant deux ou trois chiffres que l'on peut induire +une loi. Si, au lieu de choisir ainsi son point de repère, M. Tarde +avait observé pendant plus longtemps les variations qu'a subies le +nombre de ces affaires, il fût arrivé à une tout autre conclusion. +Voici, en effet, le résultat que donne ce travail. + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Nombre des affaires impoursuivies_[363]. | ++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+ +| |1835-38.|1839-40. |1846-50. |1861-65 |1876-80. |1880-85.| ++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+ +|Meurtres | 442 | 503 | 408 | 223 | 322 | 322 | ++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+ +|Assassinats| 313 | 320 | 333 | 217 | 231 | 252 | ++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+ + +*/ + +Les chiffres ne varient pas d'une manière très régulière; mais, de 1835 +à 1885, ils ont sensiblement décru, malgré le relèvement qui s'est +produit vers 1876. La diminution est de 37% pour les meurtres et de 24% +pour les assassinats. Il n'y a donc rien là qui permette de conclure à +un accroissement de la criminalité correspondante[364]. + +2° S'il est des pays qui cumulent le suicide et l'homicide, c'est +toujours en proportions inégales; jamais ces deux manifestations +n'atteignent leur maximum d'intensité sur le même point. Même c'est une +règle générale que, _là où l'homicide est très développé, il confère une +sorte d'immunité contre le suicide_. + +L'Espagne, l'Irlande et l'Italie sont les trois pays d'Europe où l'on +se tue le moins; le premier compte 17 cas pour un million d'habitants, +le second 21 et le troisième 37. Inversement, il n'en est pas où l'on +tue autant. Ce sont les seules contrées où le nombre des meurtres +dépasse celui des morts volontaires; l'Espagne a trois fois plus des uns +que des autres (1.484 homicides en moyenne pendant les années 1883-89 et +514 suicides seulement), l'Irlande le double (225 d'un côté et 116 de +l'autre), l'Italie une fois et demi autant (2.322 contre 1.437). Au +contraire, la France et la Prusse sont très fécondes en suicides (160 et +260 cas pour un million); les homicides y sont dix fois moins nombreux: +la France n'en compte que 734 cas et la Prusse 459, par année moyenne de +la période 1882-88. + +Les mêmes rapports s'observent à l'intérieur de chaque pays. En Italie, +sur la carte des suicides, tout le Nord est foncé, tout le Sud +absolument clair; c'est exactement l'inverse sur la carte des homicides. +Si, d'ailleurs, on répartit les provinces italiennes en deux classes +selon le taux des suicides et si l'on cherche quel est, dans chacune, le +taux moyen des homicides, l'antagonisme apparaît de la manière la plus +accusée: + +/* +1re classe. +De 4,1 suicides à 30 pour 1 million. 271,9 homicides pour 1 million. +2e classe. +De 30 - 88 - 95,2 - - +*/ + +La province où l'on tue le plus est la Calabre, 69 homicides qualifiés +pour 1 million; il n'en est pas où le suicide soit aussi rare. + +En France, les départements où l'on commet le plus de meurtres sont la +Corse, les Pyrénées-Orientales, la Lozère et l'Ardèche. Or, sous le +rapport des suicides, la Corse tombe du 1er rang au 85e, les +Pyrénées-Orientales au 63e, la Lozère au 83e est enfin l'Ardèche au +68e[365]. + +En Autriche, c'est dans l'Autriche inférieure, en Bohême et en Moravie +que le suicide est à son maximum, tandis qu'il est peu développé dans la +Carniole et la Dalmatie. Au contraire, la Dalmatie compte 79 homicides +pour un million d'habitants et la Carniole 57,4, tandis que l'Autriche +inférieure, n'en a que 14, la Bohême 11 et la Moravie 15. + +3° Nous avons établi que les guerres ont sur la marche du suicide une +influence déprimante. Elles produisent le même effet sur les vols, les +escroqueries les abus de confiance, etc. Mais il est un crime qui fait +exception. C'est l'homicide. En France, en 1870, les meurtres qui +étaient en moyenne de 119 pendant les années 1866-69, passent +brusquement à 133 puis à 224 en 1871, en augmentation de 88 %[366], pour +retomber à 162 en 1872. Cet accroissement apparaîtra plus important +encore, si l'on songe que l'âge où l'on tue le plus est situé vers la +trentaine, et que toute la jeunesse était alors sous les drapeaux. Les +crimes qu'elle aurait commis en temps de paix ne sont donc pas entrés +dans les calculs de la statistique. De plus, il n'est pas douteux que le +désarroi de l'administration judiciaire ait dû empêcher plus d'un crime, +d'être connu ou plus d'une instruction d'aboutir à des poursuites. Si, +malgré ces deux causes de diminution, le nombre des homicides s'est +accru, on conçoit combien l'augmentation réelle a dû être sérieuse. + +De même, en Prusse, lorsqu'éclate la guerre contre le Danemark, en 1864, +les homicides passent de 137 à 169, niveau qu'ils n'avaient pas atteint +depuis 1854; en 1865, ils tombent à 153, mais ils se relèvent en 1866 +(159), bien que l'armée prussienne ait été mobilisée. En 1870, on +constate par rapport à 1869 une baisse légère (151 cas au lieu de 185) +qui s'accentue encore en 1871 (136 cas), mais combien moindre que pour +les autres crimes! Au même moment, les vols qualifiés crimes baissaient +de moitié, 4.599 en 1870 au lieu de 8.676 en 1869. De plus, dans ces +chiffres, meurtres et assassinats sont confondus; or ces deux crimes +n'ont pas la même signification et nous savons que, en France aussi, les +premiers seuls augmentent en temps de guerre. Si donc la diminution +totale des homicides de toutes sortes n'est pas plus considérable, on +peut croire que les meurtres, une fois isolés des assassinats, +manifesteraient une hausse importante. D'ailleurs, si l'on pouvait +réintégrer tous les cas qui ont dû être omis pour les deux causes +signalées plus haut, cette régression apparente serait elle-même réduite +à peu de chose. Enfin, il est très remarquable que les meurtres +involontaires se sont alors élevés très sensiblement, de 268 en 1869 à +303 en 1870 et à 310 en 1871[367]. N'est-ce pas la preuve que, à ce +moment, on faisait moins de cas de la vie humaine qu'en temps de paix? + +Les crises politiques ont le même effet. En France, tandis que, de 1840 +à 1846, la courbe des meurtres était restée stationnaire, en 1848, elle +remonte brusquement, pour atteindre son maximum en 1849 avec 240[368]. +Le même phénomène s'était déjà produit pendant les premières années du +règne de Louis-Philippe. Les compétitions des partis politiques y furent +d'une extrême violence. Aussi est-ce à ce moment que les meurtres +atteignent le plus haut point où ils soient parvenus pendant toute la +durée du siècle. De 204 en 1830, ils s'élèvent à 264 en 1831, chiffre +qui ne fut jamais dépassé; en 1832, ils sont encore à 253 et à 257 en +1833. En 1834, une baisse brusque se produit qui s'affirme de plus en +plus; en 1838, il n'y a plus que 145 cas, soit une diminution de 44 %. +Pendant ce temps, le suicide évoluait en sens inverse. En 1833 il est au +même niveau qu'en 1829 (1.973 cas d'un côté, 1.904 de l'autre); puis en +1834, un mouvement ascensionnel commence qui est très rapide. En 1838, +l'augmentation est de 30 %. + +4° Le suicide est beaucoup plus urbain que rural. C'est le contraire +pour l'homicide. En additionnant ensemble les meurtres, parricides et +infanticides, on trouve que, dans les campagnes, en 1887, il s'est +commis 11,1 crimes de ce genre et 8,6 seulement dans les villes. En +1880, les chiffres sont à peu près les mêmes; ils sont respectivement de +11,0 et de 9,3. + +5° Nous avons vu que le catholicisme diminue la tendance au suicide +tandis que le protestantisme l'accroît. Inversement, les homicides sont +beaucoup plus fréquents dans les pays catholiques que chez les peuples +protestants: + +/* ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS | +| catholiques | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants| ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Italie. | 70 | 23,1 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Espagne. | 64,9 | 8,2 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Hongrie. | 56,2 | 8,2 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Autriche. | 10,2 | 8,7 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Irlande. | 8,1 | 2,3 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Belgique. | 8,5 | 4,2 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|France. | 6,4 | 5,6 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Moyennes. | 32,1 | 9,1 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS | +| protestants | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants| ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Allemagne. | 3,4 | 3,3 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Angleterre. | 3,9 | 1,7 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Danemark. | 4,6 | 3,7 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Hollande. | 3,1 | 2,5 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Écosse. | 4,4 | 0,70 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Moyennes. | 3,8 | 2,3 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +*/ + +Surtout pour ce qui est de l'homicide simple, l'opposition entre ces +deux groupes de sociétés est frappante. + +Le même contraste s'observe à l'intérieur de l'Allemagne. Les districts +qui s'élèvent le plus au-dessus de la moyenne sont tous catholiques; ce +sont Posen (18,2 meurtres et assassinats par million d'habitants), Donau +(16,7), Bromberg (14,8), la Haute et la Basse-Bavière (13,0). De même +encore, à l'intérieur de la Bavière, les provinces sont d'autant plus +fécondes en homicides qu'elles comptent moins de protestants: + +_Provinces._ + +/* ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|À MINORITÉ|MEURTRES et|À MAJORITÉ|MEURTRES et|OÙ IL Y A |MEURTRES et| +|catholique|assassinats|catholique|assassinats|PLUS de |assassinats| +| |pour un | |pour un |90% de |pour un | +| |million | |million |cathol. |million | +| |d'habitants| |d'habitants| |d'habitants| ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Palatinat | |Franconie | |Haut- | | +|du Rhin | 2,8 |inférieure| 9 |Palatinat | 4,3 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Franconie | | Souabe | |Haute- | | +|centrale | 6,9 | | 9,2 |Bavière | 13,0 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Haute- | | | |Basse- | | +|Franconie | 6,9 | | |Bavière | 13,0 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Moyenne | 5,5 | Moyenne | 9,1 | Moyenne | 10,1 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +*/ + +Seul, le Haut-Palatinat fait exception à la loi. Il n'y a d'ailleurs +qu'à comparer le tableau précédent avec celui nomme _Provinces +bavaroises (1867-75)_ pour que l'inversion entre la répartition du +suicide et celle de l'homicide apparaisse avec évidence. + +6° Enfin, tandis que la vie de famille a sur le suicide une action +modératrice, elle stimule plutôt le meurtre. Pendant les années 1884-87, +un million d'époux donnait, en moyenne, par an, 5,07 meurtres; un +million de célibataires au-dessus de 15 ans, 12,7. Les premiers +paraissent donc jouir, par rapport aux seconds, d'un coefficient de +préservation égal à environ 2,3. Seulement, il faut tenir compte de ce +fait que ces deux catégories de sujets n'ont pas le même âge et que +l'intensité du penchant homicide varie aux différents moments de la vie. +Les célibataires ont en moyenne de 25 à 30 ans, les époux environ 45. Or +c'est entre 25 et 30 ans que la tendance au meurtre est _maxima_; un +million d'individus de cet âge produit annuellement 15,4 meurtres, +tandis qu'à 45 ans le taux n'est plus que de 6,9. Le rapport entre le +premier de ces nombres et le second est égal à 2,2. Ainsi, par le seul +fait de leur âge plus avancé, les gens mariés devraient commettre 2 fois +moins de meurtres que les célibataires. Leur situation, privilégiée en +apparence, ne vient donc pas de ce qu'ils sont mariés, mais de ce qu'ils +sont plus âgés. La vie domestique ne leur confère aucune immunité. + +Non seulement elle ne préserve pas de l'homicide, mais on peut plutôt +supposer qu'elle y excite. En effet, il est très vraisemblable que la +population mariée jouit, en principe, d'une plus haute moralité que la +population célibataire. Elle doit cette supériorité non pas tant, +croyons-nous, à la sélection matrimoniale, dont les effets, pourtant, ne +sont pas négligeables, qu'à l'action même exercée par la famille sur +chacun de ses membres. Il n'est guère douteux qu'un sujet soit moins +bien trempé au moral quand il est isolé et abandonné à lui-même, que +quand il subit à chaque instant la bienfaisante discipline du milieu +familial. Si donc, pour ce qui est de l'homicide, les époux ne sont pas +en meilleure situation que les célibataires, c'est que l'influence +moralisatrice dont ils bénéficient, et qui devrait les détourner de +toutes les sortes de crimes, est neutralisée partiellement par une +influence aggravante qui les pousse au meurtre et qui doit tenir à la +vie de famille[369]. + +En résumé donc, tantôt le suicide coexiste avec l'homicide, tantôt ils +s'excluent mutuellement; tantôt ils réagissent de la même manière sous +l'influence des mêmes conditions, tantôt ils réagissent en sens +contraire et les cas d'antagonisme sont les plus nombreux. Comment +expliquer ces faits, en apparence contradictoires? + +La seule manière de les concilier est d'admettre qu'il y a des espèces +différentes de suicides, dont les unes ont une certaine parenté avec +l'homicide, tandis que les autres le repoussent. Car il n'est pas +possible qu'un seul et même phénomène se comporte aussi différemment +dans les mêmes circonstances. Le suicide qui varie comme le meurtre et +celui qui varie en sens inverse ne sauraient être de même nature. + +Et en effet, nous avons montré qu'il y a des types différents de +suicides, dont les propriétés caractéristiques ne sont pas du tout les +mêmes. La conclusion du livre précédent se trouve ainsi confirmée, en +même temps qu'elle sert à expliquer les faits qui viennent d'être +exposés. À eux seuls, ils eussent déjà suffi à conjecturer la diversité +interne du suicide; mais l'hypothèse cesse d'en être une, rapprochée des +résultats antérieurement obtenus, outre que ceux-ci reçoivent de ce +rapprochement comme un supplément de preuve. Même, maintenant que nous +savons quelles sont les différentes sortes de suicides et en quoi elles +consistent, nous pouvons aisément apercevoir quelles sont celles qui +sont incompatibles avec l'homicide, celles, au contraire, qui dépendent +en partie des mêmes causes, et d'où vient que l'incompatibilité est le +fait le plus général. + +Le type de suicide qui est actuellement le plus répandu et qui contribue +le plus à élever le chiffre annuel des morts volontaires, c'est le +suicide égoïste. Ce qui le caractérise, c'est un état de dépression et +d'apathie produit par une individuation exagérée. L'individu ne tient +plus à être, parce qu'il ne tient plus assez au seul intermédiaire qui +le rattache au réel, je veux dire à la société. Ayant de lui-même et de +sa propre valeur un trop vif sentiment, il veut être à lui-même sa +propre fin et, comme un tel objectif ne saurait lui suffire, il traîne +dans la langueur et l'ennui une existence qui lui apparaît dès lors +comme dépourvue de sens. L'homicide dépend de conditions opposées. C'est +un acte violent qui ne va pas sans passions. Or, là où la société est +intégrée de telle sorte que l'individuation des parties y est peu +prononcée, l'intensité des états collectifs élève le niveau général de +la vie passionnelle; même, le terrain n'est nulle part aussi favorable +au développement des passions spécialement homicides. Là où l'esprit +domestique a gardé son ancienne force, les offenses dirigées contre la +famille sont considérées comme des sacrilèges qui ne sauraient être trop +cruellement vengés et dont la vengeance ne peut être abandonnée à des +tiers. C'est de là qu'est venue la pratique de la _vendetta_ qui +ensanglante encore notre Corse et certains pays méridionaux. Là où la +foi religieuse est très vive, elle est souvent inspiratrice de meurtres +et il n'en est pas autrement de la foi politique. + +De plus et surtout, le courant homicide, d'une manière générale, est +d'autant plus violent qu'il est moins contenu par la conscience +publique, c'est-à-dire que les attentats contre la vie sont jugés plus +véniels; et, comme il leur est attribué d'autant moins de gravité que la +morale commune attache moins de prix à l'individu et à ce qui +l'intéresse, une individuation faible ou, pour reprendre notre +expression, un état d'altruisme excessif pousse aux homicides. Voilà +pourquoi, dans les sociétés inférieures, ils sont à la fois nombreux et +peu réprimés. Cette fréquence et l'indulgence relative dont ils +bénéficient dérivent d'une seule et même cause. Le moindre respect dont +les personnalités individuelles sont l'objet les expose davantage aux +violences, en même temps qu'il fait paraître ces violences moins +criminelles. Le suicide égoïste et l'homicide ressortissent donc à des +causes antagonistes et, par conséquent, il est impossible que l'un +puisse se développer à l'aise là où l'autre est florissant. Là où les +passions sociales sont vives, l'homme est beaucoup moins enclin soit aux +rêveries stériles soit aux froids calculs de l'épicurien. Quand il est +habitué à compter pour peu de chose les destinées particulières, il +n'est pas porté à s'interroger anxieusement sur sa propre destinée. +Quand il fait peu de cas de la douleur humaine, le poids de ses +souffrances personnelles lui est plus léger. + +Au contraire, et pour les mêmes causes, le suicide altruiste et +l'homicide peuvent très bien marcher parallèlement; car ils dépendent de +conditions qui ne diffèrent qu'en degrés: Quand on est dressé à mépriser +sa propre existence, on ne peut pas estimer beaucoup celle d'autrui. +C'est pour cette raison qu'homicides et morts volontaires sont également +à l'état endémique chez certains peuples primitifs. Mais il n'est pas +vraisemblable qu'on puisse attribuer à la même origine les cas de +parallélisme que nous avons rencontrés chez les nations civilisées. Ce +n'est pas un état d'altruisme exagéré qui peut avoir produit ces +suicides que nous avons vus parfois, dans les milieux les plus cultivés, +coexister en grand nombre avec les meurtres. Car, pour pousser au +suicide, il faut que l'altruisme soit exceptionnellement intense, plus +intense même que pour pousser à l'homicide. En effet, quelque faible +valeur que je prête à l'existence de l'individu en général, celle de +l'individu que je suis en aura toujours plus à mes yeux que celle +d'autrui. Toutes choses égales, l'homme moyen est plus enclin à +respecter la personne humaine en lui-même qu'en ses semblables; par +conséquent, il faut une cause plus énergique pour abolir ce sentiment de +respect dans le premier cas que dans le second. Or, aujourd'hui, en +dehors de quelques milieux spéciaux et peu nombreux comme l'armée, le +goût de l'impersonnalité et du renoncement est trop peu prononcé et les +sentiments contraires sont trop généraux et trop forts pour rendre à ce +point facile l'immolation de soi-même. Il doit donc y avoir une autre +forme, plus moderne, du suicide, susceptible également de se combiner +avec l'homicide. + +C'est le suicide anomique. L'anomie, en effet, donne naissance à un état +d'exaspération et de lassitude irritée qui peut, selon les +circonstances, se tourner contre le sujet lui-même ou contre autrui; +dans le premier cas, il y a suicide, dans le second, homicide. Quant aux +causes qui déterminent la direction que suivent les forces ainsi +surexcitées, elles tiennent vraisemblablement à la constitution morale +de l'agent. Selon qu'elle est plus ou moins résistante, elle plie dans +un sens ou dans l'autre. Un homme de moralité médiocre tue plutôt qu'il +ne se tue. Nous avons même vu que, parfois, ces deux manifestations se +produisent l'une à la suite de l'autre et ne sont que deux faces d'un +seul et même acte; ce qui démontre leur étroite parenté. L'état +d'exacerbation où se trouve alors l'individu est tel que, pour se +soulager, il lui faut deux victimes. + +Voilà pourquoi, aujourd'hui, un certain parallélisme entre le +développement de l'homicide et celui du suicide se rencontre surtout +dans les grands centres et dans les régions de civilisation intense. +C'est que l'anomie y est à l'état aigu. La même cause empêche les +meurtres de décroître aussi vite que s'accroissent les suicides. En +effet, si les progrès de l'individualisme tarissent une des sources de +l'homicide, l'anomie, qui accompagne le développement économique, en +ouvre une autre. Notamment, on peut croire que si, en France et surtout +en Prusse, homicides de soi-même et homicides d'autrui ont augmenté +simultanément depuis la guerre, la raison en est dans l'instabilité +morale qui, pour des causes différentes, est devenue plus grande dans +ces deux pays. Enfin, on peut ainsi s'expliquer comment, malgré ces +concordances partielles, l'antagonisme est le fait le plus général. +C'est que le suicide anomique n'a lieu en masse que sur des points +spéciaux, là où l'activité industrielle et commerciale a pris un grand +essor. Le suicide égoïste est, vraisemblablement, le plus répandu; or il +exclut les crimes de sang. + +Nous arrivons donc à la conclusion suivante. Si le suicide et l'homicide +varient fréquemment en raison inverse l'un de l'autre, ce n'est pas +parce qu'ils sont deux faces différentes d'un seul et même phénomène; +c'est parce qu'ils constituent, à certains égards, deux courants sociaux +contraires. Ils s'excluent alors comme le jour exclut la nuit, comme les +maladies de l'extrême sécheresse excluent celles de l'extrême humidité. +Si, néanmoins, cette opposition générale n'empêche pas toute harmonie, +c'est que certains types de suicides, au lieu de dépendre de causes +antagonistes à celles dont dérivent les homicides, expriment, au +contraire, le même état social et se développent au sein du même milieu +moral. On peut, d'ailleurs, prévoir que les homicides qui coexistent +avec le suicide anomique et ceux qui se concilient avec le suicide +altruiste ne doivent pas être de même nature; que l'homicide, par +conséquent, tout comme le suicide, n'est pas une entité criminologique +une et indivisible, mais doit comprendre une pluralité d'espèces très +différentes les unes des autres. Mais ce n'est pas le lieu d'insister +sur cette importante proposition de criminologie. + +Il n'est donc pas exact que le suicide ait d'heureux contrecoups qui en +diminuent l'immoralité et qu'il puisse, par conséquent, y avoir intérêt +à n'en pas gêner le développement. Ce n'est pas un dérivatif de +l'homicide. Sans doute, la constitution morale dont dépend le suicide +égoïste et celle qui fait régresser le meurtre chez les peuples les plus +civilisés sont solidaires. Mais le suicidé de cette catégorie, loin +d'être un meurtrier avorté, n'a rien de ce qui fait le meurtrier. C'est +un triste et un déprimé. On peut donc condamner son acte sans +transformer en assassins ceux qui sont sur la même voie que lui. +Dira-t-on que blâmer le suicide, c'est, du même coup, blâmer et, par +suite, affaiblir l'état d'esprit d'où il procède, à savoir cette sorte +d'hyperesthésie pour tout ce qui concerne l'individu? que, par là, on +risque de renforcer le goût de l'impersonnalité et l'homicide qui en +dérive? Mais l'individualisme, pour pouvoir contenir le penchant au +meurtre, n'a pas besoin d'atteindre ce degré d'intensité excessive qui +en fait une source de suicides. Pour que l'individu répugne à verser le +sang de ses semblables, il n'est pas nécessaire qu'il ne tienne à rien +qu'à lui-même. Il suffit qu'il aime et qu'il respecte la personne +humaine en général. La tendance à l'individuation peut donc être +contenue dans de justes limites, sans que la tendance à l'homicide soit, +pour cela, renforcée. + +Quant à l'anomie, comme elle produit aussi bien l'homicide que le +suicide, tout ce qui peut la réfréner réfrène l'un et l'autre. Il n'y a +même pas à craindre que, une fois empêchée de se manifester sous forme +de suicides, elle ne se traduise en meurtres plus nombreux; car l'homme +assez sensible à la discipline morale pour renoncer à se tuer par +respect pour la conscience publique et ses prohibitions, sera encore +beaucoup plus réfractaire à l'homicide qui est plus sévèrement flétri et +réprimé. Du reste, nous avons vu que ce sont les meilleurs qui se tuent +en pareil cas; il n'y a donc aucune raison de favoriser une sélection +qui se ferait à rebours. + + * * * * * + +Ce chapitre peut servir à élucider un problème souvent débattu. + +On sait à quelles discussions a donné lieu la question de savoir si les +sentiments que nous avons pour nos semblables ne sont qu'une extension +des sentiments égoïstes ou bien, au contraire, en sont indépendants. Or +nous venons de voir que ni l'une ni l'autre hypothèse n'est fondée. +Assurément la pitié pour autrui et la pitié pour nous-mêmes ne sont pas +étrangères l'une à l'autre, puisqu'elles progressent ou reculent +parallèlement; mais l'une ne vient pas de l'autre. S'il existe entre +elles un lien de parenté, c'est qu'elles dérivent toutes deux d'un même +état de la conscience collective dont elles ne sont que des aspects +différents. Ce qu'elles expriment, c'est la manière dont l'opinion +apprécie la valeur morale de l'individu en général. S'il compte pour +beaucoup dans l'estime publique, nous appliquons ce jugement social aux +autres en même temps qu'à nous-mêmes; leur personne, comme la nôtre, +prend plus de prix à nos yeux et nous devenons plus sensibles à ce qui +touche individuellement chacun d'eux comme à ce qui nous touche en +particulier. Leurs douleurs, comme nos douleurs, nous sont plus +facilement intolérables. La sympathie que nous avons pour eux n'est donc +pas un simple prolongement de celle que nous avons pour nous-mêmes. Mais +l'une et l'autre sont des effets d'une même cause; elles sont +constituées par un même état moral. Sans doute, il se diversifie selon +qu'il s'applique à nous-mêmes ou à autrui; nos instincts égoïstes le +renforcent dans le premier cas, l'affaiblissent dans le second. Mais il +est présent et agissant dans l'un comme dans l'autre. Tant il est vrai +que même les sentiments qui semblent le plus tenir à la complexion +personnelle de l'individu dépendent de causes qui le dépassent! Notre +égoïsme lui-même est, en grande partie, un produit de la société. + +PLANCHE VI[370] + +_Suicides par âge des mariés et des veufs suivant qu'ils ont ou n'ont +pas d'enfants (Départements français moins la Seine)._ + +NOMBRES ABSOLUS (ANNÉES 1889-91). + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| HOMMES. | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +|AGE. | MARIÉS | MARIÉS | VEUF | VEUFS | +| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.| ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +|De 0 à 15. | 1,3 | 0,3 | 0,3 | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 15 à 20. | 0,3 | 0,6 | " | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 20 à 25. | 6,6 | 6,6 | 0,6 | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 25 à 30. | 33 | 34 | 2,6 | 3 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 30 à 40. | 109 | 246 | 11,6 | 20,6 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 40 à 50. | 137 | 367 | 28 | 48 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 50 à 60. | 190 | 457 | 48 | 108 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 60 à 70. | 164 | 385 | 90 | 173 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 70 à 80. | 74 | 187 | 86 | 212 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 80 et | 9 | 36 | 25 | 71 | +| au delà. | | | | | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| FEMMES. | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +|AGE. | MARIÉES | MARIÉES | VEUVES | VEUVES | +| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.| ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +|DE 0 à 15. | " | " | " | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 15 à 20. | 2,3 | 0,3 | 0,3 | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 20 à 25. | 15 | 15 | 0,6 | 0,3 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 25 à 30. | 23 | 31 | 2,6 | 2,3 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 30 à 40. | 46 | 84 | 9 | 12,6 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 40 à 50. | 55 | 98 | 17 | 19 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 50 à 60. | 57 | 106 | 26 | 40 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 60 à 70. | 35 | 67 | 47 | 65 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 70 à 80. | 15 | 32 | 30 | 68 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 80 et | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 | +| au delà. | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +*/ + + + + +CHAPITRE III + +Conséquences pratiques. + + +Maintenant que nous savons ce qu'est le suicide, quelles en sont les +espèces et les lois principales, il nous faut rechercher quelle +attitude les sociétés actuelles doivent adopter à son égard. + +Mais cette question elle-même en suppose une autre. L'état présent du +suicide chez les peuples civilisés doit-il être considéré comme normal +ou anormal? En effet, selon la solution à laquelle on se rangera, on +trouvera ou que des réformes sont nécessaires et possibles en vue de le +réfréner, ou bien, au contraire, qu'il convient de l'accepter tel qu'il +est, tout en le blâmant. + +I. + +On s'étonnera peut-être que la question puisse être posée. + +Nous sommes, en effet, habitués à regarder comme anormal tout ce qui est +immoral. Si donc, comme nous l'avons établi, le suicide froisse la +conscience morale, il semble impossible de n'y pas voir un phénomène de +pathologie sociale. Mais nous avons fait voir ailleurs[371] que même la +forme éminente de l'immoralité, à savoir le crime, ne devait pas être +nécessairement classée au rang des manifestations morbides. Cette +affirmation a, il est vrai, déconcerté certains esprits et il a pu +paraître à un examen superficiel qu'elle ébranlait les fondements de la +morale. Elle n'a, pourtant, rien de subversif. Il suffit, pour s'en +convaincre, de se reporter à l'argumentation sur laquelle elle repose et +qui peut se résumer ainsi. + +Ou bien le mot de maladie ne signifie rien, ou bien il désigne quelque +chose d'évitable. Sans doute, tout ce qui est évitable n'est pas +morbide, mais tout ce qui est morbide peut être évité, au moins par la +généralité des sujets. Si l'on ne veut pas renoncer à toute distinction +dans les idées comme dans les termes, il est impossible d'appeler ainsi +un état ou un caractère que les êtres d'une espèce ne peuvent pas ne pas +avoir, qui est impliqué nécessairement dans leur constitution. D'un +autre côté, nous n'avons qu'un signe objectif, empiriquement +déterminable et susceptible d'être contrôlé par autrui, auquel nous +puissions reconnaître l'existence de cette nécessité; c'est +l'universalité. Quand, toujours et partout, deux faits se sont +rencontrés en connexion, sans qu'une seule exception soit citée, il est +contraire à toute méthode de supposer qu'ils puissent être séparés. Ce +n'est pas que l'un soit toujours la cause de l'autre. Le lien qui est +entre eux peut être médiat[372], mais il ne laisse pas d'être et d'être +nécessaire. + +Or, il n'y a pas de société connue où, sous des formes différentes, ne +s'observe une criminalité plus ou moins développée. Il n'est pas de +peuple dont la morale ne soit quotidiennement violée. Nous devons donc +dire que le crime est nécessaire, qu'il ne peut pas ne pas être, que les +conditions fondamentales de l'organisation sociale, telles qu'elles sont +connues, l'impliquent logiquement. Par suite, il est normal. Il est vain +d'invoquer ici les imperfections inévitables de la nature humaine et de +soutenir que le mal, quoiqu'il ne puisse pas être empêché, ne cesse pas +d'être le mal; c'est langage de prédicateur, non de savant. Une +imperfection nécessaire n'est pas une maladie; autrement, il faudrait +mettre la maladie partout, parce que l'imperfection est partout. Il +n'est pas de fonction de l'organisme, pas de forme anatomique à propos +desquelles on ne puisse rêver quelque perfectionnement. On a dit parfois +qu'un opticien rougirait d'avoir fabriqué un instrument de vision aussi +grossier que l'œil humain. Mais on n'en a pas conclu et on ne pouvait +pas en conclure que la structure de cet organe est anormale. Il y a +plus; il est impossible que ce qui est nécessaire n'ait pas en soi +quelque perfection, pour employer le langage un peu théologique de nos +adversaires. _Ce qui est condition indispensable de la vie ne peut pas +n'être pas utile, à moins que la vie ne soit pas utile._ On ne sortira +pas de là. Et en effet, nous avons montré comment le crime peut servir. +Seulement, il ne sert que s'il est réprouvé et réprimé. On a cru à tort +que le seul fait de le cataloguer parmi les phénomènes de sociologie +normale en impliquait l'absolution. S'il est normal qu'il y ait des +crimes, il est normal qu'ils soient punis. La peine et le crime sont les +deux termes d'un couple inséparable. L'un ne peut pas plus faire défaut +que l'autre. Tout relâchement anormal du système répressif a pour effet +de stimuler la criminalité et de lui donner un degré d'intensité +anormal. + +Appliquons ces idées au suicide. + +Nous n'avons pas, il est vrai, d'informations suffisantes pour pouvoir +assurer qu'il n'y a pas de société où le suicide ne se rencontre. Il n'y +a qu'un petit nombre de peuples pour lesquels la statistique nous +renseigne sur ce point. Quant aux autres, l'existence d'un suicide +chronique ne peut être attestée que par les traces qu'il laisse dans la +législation. Or nous ne savons pas avec certitude si le suicide a été +partout l'objet d'une réglementation juridique. Mais on peut affirmer +que c'est le cas le plus général. Tantôt il est prescrit, tantôt il est +réprouvé; tantôt l'interdiction dont il est frappé est formelle, tantôt +elle comporte des réserves et des exceptions. Mais toutes les analogies +permettent de croire qu'il n'a jamais dû rester indifférent au droit et +à la morale; c'est-à-dire qu'il a toujours eu assez d'importance pour +attirer sur lui le regard de la conscience publique. En tout cas, il est +certain que des courants suicidogènes, plus ou moins intenses selon les +époques, ont existé de tout temps chez les peuples européens; la +statistique nous en fournit la preuve dès le siècle dernier et les +monuments juridiques pour les époques antérieures. Le suicide est donc +un élément de leur constitution normale et même, vraisemblablement, de +toute constitution sociale. + +Il n'est, d'ailleurs, pas impossible d'apercevoir comment il y est lié. + +C'est surtout évident du suicide altruiste par rapport aux sociétés +inférieures. Précisément parce que l'étroite subordination de l'individu +au groupe est le principe sur lequel elles reposent, le suicide +altruiste y est, pour ainsi dire, un procédé indispensable de la +discipline collective. Si l'homme n'estimait pas alors sa vie pour peu +de chose, il ne serait pas ce qu'il doit être et, du moment qu'il en +fait peu de cas, il est inévitable que tout lui devienne prétexte pour +s'en débarrasser. Il y a donc un lien étroit entre la pratique de ce +suicide et l'organisation morale de ces sociétés. Il en est de même +aujourd'hui dans ces milieux particuliers où l'abnégation et +l'impersonnalité sont de rigueur. Maintenant encore, l'esprit militaire +ne peut être fort que si l'individu est détaché de lui-même, et un tel +détachement ouvre nécessairement la voie au suicide. + +Pour des raisons contraires, dans les sociétés et dans les milieux où la +dignité de la personne est la fin suprême de la conduite, où l'homme est +un Dieu pour l'homme, l'individu est facilement enclin à prendre pour +Dieu l'homme qui est en lui, à s'ériger lui-même en objet de son propre +culte. Quand la morale s'attache avant tout à lui donner de lui-même une +très haute idée, il suffit de certaines combinaisons de circonstances +pour qu'il devienne incapable de rien apercevoir qui soit au-dessus de +lui. L'individualisme, sans doute, n'est pas nécessairement l'égoïsme, +mais il en rapproche; on ne peut stimuler l'un sans répandre davantage +l'autre. Ainsi se produit le suicide égoïste. Enfin, chez les peuples où +le progrès est et doit être rapide, les règles qui contiennent les +individus doivent être suffisamment flexibles et malléables; si elles +gardaient la rigidité immuable qu'elles ont dans les sociétés +primitives, l'évolution entravée ne pourrait pas se faire assez +promptement. Mais alors il est inévitable que les désirs et les +ambitions, étant moins fortement contenus, débordent sur certains points +tumultueusement. Du moment qu'on inculque aux hommes ce précepte, que +c'est pour eux un devoir de progresser, il est plus difficile d'en faire +des résignés; par suite, le nombre des mécontents et des inquiets ne +peut manquer d'augmenter. Toute morale de progrès et de perfectionnement +est donc inséparable d'un certain degré d'anomie. Ainsi, une +constitution morale déterminée correspond à chaque type de suicide et en +est solidaire. L'une ne peut être sans l'autre; car le suicide est +simplement la forme que prend nécessairement chacune d'elles dans de +certaines conditions particulières, mais qui ne peuvent pas ne pas se +produire. + +Mais, dira-t-on, ces divers courants ne déterminent le suicide que s'ils +s'exagèrent; serait-il donc impossible qu'ils eussent partout la même +intensité modérée?--C'est vouloir que les conditions de la vie soient +partout les mêmes: ce qui n'est ni possible ni désirable. Dans toute +société, il y a des milieux particuliers où les états collectifs ne +pénètrent qu'en se modifiant; ils y sont, suivant les cas, ou renforcés +ou affaiblis. Pour qu'un courant ait dans l'ensemble du pays une +certaine intensité, il faut donc que, sur certains points, il la dépasse +ou ne l'atteigne pas. + +Mais ces excès, soit en plus soit en moins, ne sont pas seulement +nécessaires; ils ont leur utilité. Car, si l'état le plus général est +aussi celui qui convient le mieux dans les circonstances les plus +générales de la vie sociale, il ne peut être en rapport avec les autres; +et pourtant la société doit pouvoir s'adapter aux unes comme aux autres. +Un homme chez qui le goût de l'activité ne dépasserait jamais le niveau +moyen, ne pourrait se maintenir dans les situations qui exigent un +effort exceptionnel. De même, une société où l'individualisme +intellectuel ne pourrait pas s'exagérer, serait incapable de secouer le +joug des traditions et de renouveler ses croyances, alors même que ce +serait nécessaire. Inversement, là où ce même état d'esprit ne pourrait, +à l'occasion, diminuer assez pour permettre au courant contraire de se +développer, que deviendrait-on en temps de guerre, alors que +l'obéissance passive est le premier des devoirs? Mais, pour que ces +formes d'activité puissent se produire quand elles sont utiles, il faut +que la société ne les ait pas totalement désapprises. Il est donc +indispensable qu'elles aient une place dans l'existence commune; qu'il y +ait des sphères où s'entretienne un goût intransigeant de critique et de +libre examen, d'autres, comme l'armée, où se garde à peu près intacte la +vieille religion de l'autorité. Sans doute, il faut que, en temps +ordinaire, l'action de ces foyers spéciaux ne s'étende pas au delà de +certaines limites; comme les sentiments qui s'y élaborent correspondent +à des circonstances particulières, il est essentiel qu'ils ne se +généralisent pas. Mais s'il importe qu'ils restent localisés, il importe +également qu'ils soient. Cette nécessité paraîtra plus évidente encore +si l'on songe que les sociétés, non seulement sont tenues de faire face +à des situations diverses au cours d'une même période, mais encore ne +peuvent se maintenir sans se transformer. Les proportions normales +d'individualisme et d'altruisme, qui conviennent aux peuples modernes, +ne seront plus les mêmes dans un siècle. Or, l'avenir ne serait pas +possible, si les germes n'en étaient donnés dans le présent. Pour qu'une +tendance collective puisse s'affaiblir ou s'intensifier en évoluant, +encore faut-il qu'elle ne se fixe pas une fois pour toutes sous une +forme unique dont elle ne pourrait plus se défaire ensuite; elle ne +saurait varier dans le temps si elle ne présentait aucune variété dans +l'espace[373]. + +Les différents courants de tristesse collective, qui dérivent de ces +trois états moraux, ne sont pas eux-mêmes sans raisons d'être, pourvu +qu'ils ne soient pas excessifs. C'est, en effet, une erreur de croire +que la joie sans mélange soit l'état normal de la sensibilité. L'homme +ne pourrait pas vivre s'il était entièrement réfractaire à la tristesse. +Il y a bien des douleurs auxquelles on ne peut s'adapter qu'en les +aimant, et le plaisir qu'on y trouve a nécessairement quelque chose de +mélancolique. La mélancolie n'est donc morbide que quand elle tient trop +de place dans la vie; mais il n'est pas moins morbide qu'elle en soit +totalement exclue. Il faut que le goût de l'expansion joyeuse soit +modéré par le goût contraire; c'est à cette seule condition qu'il +gardera la mesure et sera en harmonie avec les choses. Il en est des +sociétés comme des individus. Une morale trop riante est une morale +relâchée; elle ne convient qu'aux peuples en décadence et c'est chez eux +seulement qu'elle se rencontre. La vie est souvent rude, souvent +décevante ou vide. Il faut donc que la sensibilité collective reflète ce +côté de l'existence. C'est pourquoi, à côté du courant optimiste qui +pousse les hommes à envisager le monde avec confiance, il est nécessaire +qu'il y ait un courant opposé, moins intense, sans doute, et moins +général que le précédent, en état toutefois de le contenir +partiellement; car une tendance ne se limite pas elle-même, elle ne peut +jamais être limitée que par une autre tendance. Même il semble, d'après +certains indices, que le penchant à une certaine mélancolie aille plutôt +en se développant à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des types +sociaux. Ainsi que nous l'avons déjà dit dans un autre ouvrage[374], +c'est un fait tout au moins remarquable que les grandes religions des +peuples les plus civilisés soient plus profondément imprégnées de +tristesse que les croyances plus simples des sociétés antérieures. Ce +n'est pas assurément que le courant pessimiste doive définitivement +submerger l'autre, mais c'est une preuve qu'il ne perd pas de terrain et +ne paraît pas destiné à disparaître. Or, pour qu'il puisse exister et se +maintenir, il faut qu'il y ait dans la société un organe spécial qui lui +serve de substrat. Il faut qu'il y ait des groupes d'individus qui +représentent plus spécialement cette disposition de l'humeur collective. +Mais la partie de la population qui joue ce rôle est nécessairement +celle où les idées de suicide germent facilement. + +Mais de ce qu'un courant suicidogène d'une certaine intensité doive être +considéré comme un phénomène de sociologie normale, il ne suit pas que +tout courant du même genre ait nécessairement le même caractère. Si +l'esprit de renoncement, l'amour du progrès, le goût de l'individuation +ont leur place dans toute espèce de société et s'ils ne peuvent pas +exister sans devenir, sur certains points, générateurs de suicides, +encore faut-il qu'ils n'aient cette propriété que dans une certaine +mesure, variable selon les peuples. Elle n'est fondée que si elle ne +dépasse pas certaines limites. De même, le penchant collectif à la +tristesse n'est sain qu'à condition de n'être pas prépondérant. Par +conséquent, la question de savoir si l'état présent du suicide chez les +nations civilisées est normal ou non, n'est pas tranchée par ce qui +précède. Il reste à rechercher si l'aggravation énorme qui s'est +produite depuis un siècle n'est pas d'origine pathologique. + +On a dit qu'elle était la rançon de la civilisation. Il est certain +qu'elle est générale en Europe et d'autant plus prononcée que les +nations sont parvenues à une plus haute culture. Elle a été, en effet, +de 411 % en Prusse de 1826 à 1890, de 385 % en France de 1826 à 1888, de +318 % dans l'Autriche allemande de 1841-45 à 1877, de 238 % en Saxe de +1841 à 1875, de 212 % en Belgique de 1841 à 4889, de 72 % seulement en +Suède de 1841 à 1871-75, de 35 % en Danemark pendant la même période. +L'Italie, depuis 1870, c'est-à-dire depuis le moment où elle est devenue +l'un des agents de la civilisation européenne, a vu l'effectif de ses +suicides passer de 788 cas à 1.653, soit une augmentation de 109 % en +vingt ans. De plus, partout, c'est dans les régions les plus cultivées +que le suicide est le plus répandu. On a donc pu croire qu'il y avait un +lien entre le progrès des lumières et celui des suicides, que l'un ne +pouvait pas aller sans l'autre[375]; c'est une thèse analogue à celle de +ce criminologiste italien, d'après lequel l'accroissement des délits +aurait pour cause et pour compensation l'accroissement parallèle des +transactions économiques[376]. Si elle était admise, on devrait conclure +que la constitution propre aux sociétés supérieures implique une +stimulation exceptionnelle des courants suicidogènes; par conséquent, +l'extrême violence qu'ils ont actuellement, étant nécessaire, serait +normale, et il n'y aurait pas à prendre contre elle de mesures +spéciales, à moins qu'on n'en prenne en même temps contre la +civilisation[377]. + +Mais un premier fait doit nous mettre en garde contre ce raisonnement. À +Rome, au moment où l'empire atteignit son apogée, on vit également se +produire une véritable hécatombe de morts volontaires. On aurait donc pu +soutenir alors, comme maintenant, que c'était le prix du développement +intellectuel auquel on était parvenu et que c'est une loi des peuples +cultivés de fournir au suicide un plus grand nombre de victimes. Mais la +suite de l'histoire a montré combien une telle induction eût été peu +fondée; car cette épidémie de suicides ne dura qu'un temps, tandis que +la culture romaine a survécu. Non seulement les sociétés chrétiennes +s'en assimilèrent les fruits les meilleurs, mais, dès le XVIe siècle, +après les découvertes de l'imprimerie, après la Renaissance et la +Réforme, elles avaient dépassé, et de beaucoup,, le niveau le plus élevé +auquel fussent jamais arrivées les sociétés anciennes. Et pourtant, +jusqu'au XVIIIe siècle, le suicide ne fut que faiblement développé. Il +n'était donc pas nécessaire que le progrès fît couler tant de sang, +puisque les résultats en ont pu être conservés et même dépassés sans +qu'il continuât à avoir les mêmes effets homicides. Mais alors n'est-il +pas probable qu'il en est de même aujourd'hui, que la marche de notre +civilisation et celle du suicide ne s'impliquent pas logiquement, et que +celle-ci, par conséquent, peut être enrayée sans que l'autre s'arrête du +même coup? Nous avons vu, d'ailleurs, que le suicide se rencontre dès +les premières étapes de l'évolution et que même il y est parfois de la +dernière virulence. Si donc il existe au sein des peuplades les plus +grossières, il n'y a aucune raison de penser qu'il soit lié par un +rapport nécessaire à l'extrême raffinement des mœurs. Sans doute, les +types que l'on observe à ces époques lointaines ont, en partie, disparu; +mais justement, cette disparition devrait alléger un peu notre tribut +annuel et il est d'autant plus surprenant qu'il devienne toujours plus +lourd. + +Il y a donc lieu de croire que cette aggravation est due, non à la +nature intrinsèque du progrès, mais aux conditions particulières dans +lesquelles il s'effectue de nos jours, et rien ne nous assure qu'elles +soient normales. Car il ne faut pas se laisser éblouir par le brillant +développement des sciences, des arts et de l'industrie dont nous sommes +les témoins; il est trop certain qu'il s'accomplit au milieu d'une +effervescence maladive dont chacun de nous ressent les contre-coups +douloureux. Il est donc très possible, et même vraisemblable, que le +mouvement ascensionnel des suicides ait pour origine un état +pathologique qui accompagne présentement la marche de la civilisation, +mais sans en être la condition nécessaire. + +La rapidité avec laquelle ils se sont accrus ne permet même pas d'autre +hypothèse. En effet, en moins de cinquante ans, ils ont triplé, +quadruplé, quintuplé même selon les pays. D'un autre côté, nous savons +qu'ils tiennent à ce qu'il y a de plus invétéré dans la constitution des +sociétés, puisqu'ils en expriment l'humeur, et que l'humeur des peuples, +comme celle des individus, reflète l'état de l'organisme dans ce qu'il a +de plus fondamental. Il faut donc que notre organisation sociale se soit +profondément altérée dans le cours de ce siècle pour avoir pu déterminer +un tel accroissement dans le taux des suicides. Or, il est impossible +qu'une altération, à la fois aussi grave et aussi rapide, ne soit pas +morbide; car une société ne peut changer de structure avec cette +soudaineté. Ce n'est que par une suite de modifications lentes et +presque insensibles qu'elle arrive à revêtir d'autres caractères. Encore +les transformations qui sont ainsi possibles sont-elles restreintes. Une +fois qu'un type social est fixé, il n'est plus indéfiniment plastique; +une limite est vite atteinte qui ne saurait être dépassée. Les +changements que suppose la statistique des suicides contemporains ne +peuvent donc pas être normaux. Sans même savoir avec précision en quoi +ils consistent, on peut affirmer par avance qu'ils résultent, non d'une +évolution régulière, mais d'un ébranlement maladif qui a bien pu +déraciner les institutions du passé, mais sans rien mettre à la place; +car ce n'est pas en quelques années que peut se refaire l'œuvre des +siècles. Mais alors, si la cause est anormale, il n'en peut être +autrement de l'effet. Ce qu'atteste, par conséquent, la marée montante +des morts volontaires, ce n'est pas l'éclat croissant de notre +civilisation, mais un état de crise et de perturbation qui ne peut se +prolonger sans danger. + +À ces différentes raisons, une dernière peut être ajoutée. S'il est vrai +que, normalement, la tristesse collective ait un rôle à jouer dans la +vie des sociétés, d'ordinaire, elle n'est ni assez générale ni assez +intense pour pénétrer jusqu'aux centres supérieurs du corps social. Elle +reste à l'état de courant sous-jacent, que le sujet collectif sent +obscurément, dont il subit par conséquent l'action, mais sans qu'il s'en +rende clairement compte. Tout au moins, si ces vagues dispositions +arrivent à affecter la conscience commune, ce n'est que par poussées +partielles et intermittentes. Aussi, généralement, ne s'expriment-elles +que sous forme de jugements fragmentaires, de maximes isolées, qui ne se +relient pas les unes aux autres, qui ne visent à exprimer, en dépit de +leur air absolu, qu'un aspect de la réalité, et que des maximes +contraires corrigent et complètent. C'est de là que viennent ces +aphorismes mélancoliques, ces boutades proverbiales contre la vie dans +lesquelles se complaît parfois la sagesse des nations, mais qui ne sont +pas plus nombreuses que les préceptes opposés. Elles traduisent +évidemment des impressions passagères qui n'ont fait que traverser la +conscience sans même l'occuper entièrement. C'est seulement quand ces +sentiments acquièrent une force exceptionnelle qu'ils absorbent assez +l'attention publique pour pouvoir être aperçus dans leur ensemble, +coordonnés et systématisés, et qu'ils deviennent alors la base de +doctrines complètes de la vie. En fait, à Rome et en Grèce, c'est quand +la société se sentit gravement atteinte qu'apparurent les théories +décourageantes d’Épicure et de Zénon. La formation de ces grands +systèmes est donc l'indice que le courant pessimiste est parvenu à un +degré d'intensité anormal, dû à quelque perturbation de l'organisme +social. Or, on sait comme ils se sont multipliés de nos jours. Pour se +faire une juste idée de leur nombre et de leur importance, il ne suffit +pas de considérer les philosophies qui ont officiellement ce caractère, +comme celles de Schopenhauer, de Hartmann, etc. Il faut encore tenir +compte de toutes celles qui, sous des noms différents, procèdent du même +esprit. L'anarchiste, l'esthète, le mystique, le socialiste +révolutionnaire, s'ils ne désespèrent pas de l'avenir, s'entendent du +moins avec le pessimiste dans un même sentiment de haine ou de dégoût +pour ce qui est, dans un même besoin de détruire le réel ou d'y +échapper. La mélancolie collective n'aurait pas à ce point envahi la +conscience si elle n'avait pas pris un développement morbide, et, par +conséquent, le développement du suicide, qui en résulte, est de même +nature[378]. + +Toutes les preuves se réunissent donc pour nous faire regarder l'énorme +accroissement qui s'est produit depuis un siècle dans le nombre des +morts volontaires comme un phénomène pathologique qui devient tous les +jours plus menaçant. À quels moyens recourir pour le conjurer? + + + + +II. + +Quelques auteurs ont préconisé le rétablissement des peines +comminatoires qui étaient autrefois en usage[379]. + +Nous croyons volontiers que notre indulgence actuelle pour le suicide +est, en effet, excessive. Puisqu'il offense la morale, il devrait être +repoussé avec plus d'énergie et de précision et cette réprobation +devrait s'exprimer par des signes extérieurs et définis, c'est-à-dire +par des peines. Le relâchement de notre système répressif sur ce point +est, par lui-même, un phénomène anormal. Seulement, des peines un peu +sévères sont impossibles: elles ne seraient pas tolérées par la +conscience publique. Car le suicide est, comme on l'a vu, proche parent +de véritables vertus dont il n'est que l'exagération. L'opinion est donc +facilement partagée dans les jugements qu'elle porte sur lui. Comme il +procède, jusqu'à un certain point, de sentiments qu'elle estime, elle ne +le blâme pas sans réserve ni sans hésitation. C'est de là que viennent +les controverses perpétuellement renouvelées entre les théoriciens sur +la question de savoir s'il est ou non contraire à la morale. Comme il se +rattache par une série continue d'intermédiaires gradués à des actes que +la morale approuve ou tolère, il n'est pas extraordinaire qu'on l'ait +cru parfois de même nature que ces derniers et qu'on ait voulu le faire +bénéficier de la même tolérance. Un pareil doute ne s'est que bien plus +rarement élevé pour l'homicide et pour le vol, parce qu'ici la ligne de +démarcation est plus nettement tranchée[380]. Déplus, le seul fait de la +mort que s'est infligée la victime inspire, malgré tout, trop de pitié +pour que le blâme puisse être inexorable. + +Pour toutes ces raisons, on ne pourrait donc édicter que des peines +morales. Tout ce qui serait possible, ce serait de refuser au suicidé +les honneurs d'une sépulture régulière, de retirer à l'auteur de la +tentative certains droits civiques, politiques ou de famille, par +exemple certains attributs du pouvoir paternel et l'éligibilité aux +fonctions publiques. L'opinion accepterait, croyons-nous, sans peine, +que quiconque a tenté de se dérober à ses devoirs fondamentaux, fût +frappé dans ses droits correspondants. Mais quelque légitimes que +fussent ces mesures, elles ne sauraient jamais avoir qu'une influence +très secondaire; il est puéril de supposer qu'elles puissent suffire à +enrayer un courant d'une telle violence. + +D'ailleurs, à elles seules, elles n'atteindraient pas le mal à sa +source. En effet, si nous avons renoncé à prohiber légalement le +suicide, c'est que nous en sentons trop faiblement l'immoralité. Nous le +laissons se développer en liberté parce qu'il ne nous révolte plus au +même degré qu'autrefois. Mais ce n'est pas par des dispositions +législatives que l'on pourra jamais réveiller notre sensibilité morale. +Il ne dépend pas du législateur qu'un fait nous apparaisse ou non comme +moralement haïssable. Quand la loi réprime des actes que le sentiment +public juge inoffensifs, c'est elle qui nous indigne, non l'acte qu'elle +punit. Notre excessive tolérance à l'endroit du suicide vient de ce que, +comme l'état d'esprit d'où il dérive s'est généralisé, nous ne pouvons +le condamner sans nous condamner nous-mêmes; nous en sommes trop +imprégnés pour ne pas l'excuser en partie. Mais alors, le seul moyen de +nous rendre plus sévères est d'agir directement sur le courant +pessimiste, de le ramener dans son lit normal et de l'y contenir, de +soustraire à son action la généralité des consciences et de les +raffermir. Une fois qu'elles auront retrouvé leur assiette morale, elles +réagiront comme il convient contre tout ce qui les offense. Il ne sera +plus nécessaire d'imaginer de toutes pièces un système répressif; il +s'instituera de lui-même sous la pression des besoins. Jusque-là, il +serait artificiel et, par conséquent, sans grande utilité. + +L'éducation ne serait-elle pas le plus sûr moyen d'obtenir ce résultat? +Comme elle permet d'agir sur les caractères, ne suffirait-il pas qu'on +les formât de manière à les rendre plus vaillants et, ainsi, moins +indulgents pour les volontés qui s'abandonnent? C'est ce qu'a pensé +Morselli. Pour lui, le traitement prophylactique du suicide tient tout +entier dans le précepte suivant[381]: «Développer chez l'homme le +pouvoir de coordonner ses idées et ses sentiments, afin qu'il soit en +état de poursuivre un but déterminé dans la vie; en un mot, donner au +caractère moral force et énergie». Un penseur d'une tout autre école +aboutit à la même conclusion: «Comment, dit M. Franck, atteindre le +suicide dans sa cause? En améliorant la grande œuvre de l'éducation, en +travaillant à développer non seulement les intelligences, mais les +caractères, non seulement les idées, mais les convictions[382]». + +Mais c'est prêter à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle n'est +que l'image et le reflet de la société. Elle l'imite et la reproduit en +raccourci; elle ne la crée pas. L'éducation est saine quand les peuples +eux-mêmes sont à l'état de santé; mais elle se corrompt avec eux, sans +pouvoir se modifier d'elle-même. Si le milieu moral est vicié, comme les +maîtres eux-mêmes y vivent, ils ne peuvent pas n'en être pas pénétrés; +comment alors imprimeraient-ils à ceux qu'ils forment une orientation +différente de celle qu'ils ont reçue? Chaque génération nouvelle est +élevée par sa devancière, il faut donc que celle-ci s'amende pour +amender celle qui la suit. On tourne dans un cercle. Il peut bien se +faire que, de loin en loin, quelqu'un surgisse, dont les idées et les +aspirations dépassent celles de ses contemporains; mais ce n'est pas +avec des individualités isolées qu'on refait la constitution morale des +peuples. Sans doute, il nous plaît de croire qu'une voix éloquente peut +suffire à transformer comme par enchantement la matière sociale; mais, +ici comme ailleurs, rien ne vient de rien. Les volontés les plus +énergiques ne peuvent pas tirer du néant des forces qui ne sont pas et +les échecs de l'expérience viennent toujours dissiper ces faciles +illusions. D'ailleurs, quand même, par un miracle inintelligible, un +système pédagogique parviendrait à se constituer en antagonisme avec le +système social, il serait sans effet par suite de cet antagonisme même. +Si l'organisation collective, d'où résulte l'état moral que l'on veut +combattre, est maintenue, l'enfant, à partir du moment où il entre en +contact avec elle, ne peut pas n'en pas subir l'influence. Le milieu +artificiel de l'école ne peut le préserver que pour un temps et +faiblement. À mesure que la vie réelle le prendra davantage, elle +viendra détruire l'œuvre de l'éducateur. L'éducation ne peut donc se +réformer que si la société se réforme elle-même. Pour cela, il faut +atteindre dans ses causes le mal dont elle souffre. + + * * * * * + +Or, ces causes, nous les connaissons. Nous les avons déterminées quand +nous avons fait voir de quelles sources découlent les principaux +courants suicidogènes. Cependant, il en est un qui n'est certainement +pour rien dans le progrès actuel du suicide; c'est le courant altruiste. +Aujourd'hui, en effet, il perd du terrain beaucoup plus qu'il n'en +gagne; c'est dans les sociétés inférieures qu'il s'observe de +préférence. S'il se maintient dans l'armée, il ne semble pas qu'il y ait +une intensité anormale; car il est nécessaire, dans une certaine mesure, +à l'entretien de l'esprit militaire. Et d'ailleurs, là même, il va de +plus en plus en déclinant. Le suicide égoïste et le suicide anomique +sont donc les seuls dont le développement puisse être regardé comme +morbide, et c'est d'eux seuls, par conséquent, que nous avons à nous +occuper. + +Le suicide égoïste vient de ce que la société n'a pas sur tous les +points une intégration suffisante pour maintenir tous ses membres sous +sa dépendance. Si donc il se multiplie outre mesure, c'est que cet état +dont il dépend s'est lui-même répandu à l'excès; c'est que la société, +troublée et affaiblie, laisse échapper trop complètement à son action un +trop grand nombre de sujets. Par conséquent, la seule façon de remédier +au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour +qu'ils tiennent plus fermement l'individu et que lui-même tienne à eux. +Il faut qu'il se sente davantage solidaire d'un être collectif qui l'ait +précédé dans le temps, qui lui survive et qui le déborde de tous les +côtés. À cette condition, il cessera de chercher en soi-même l'unique +objectif de sa conduite et, comprenant qu'il est l'instrument d'une fin +qui le dépasse, il s'apercevra qu'il sert à quelque chose. La vie +reprendra un sens à ses yeux parce qu'elle retrouvera son but et son +orientation naturels. Mais quels sont les groupes les plus aptes à +rappeler perpétuellement l'homme à ce salutaire sentiment de +solidarité? + +Ce n'est pas la société politique. Aujourd'hui surtout, dans nos grands +États modernes, elle est trop loin de l'individu pour agir efficacement +sur lui avec assez de continuité. Quelques liens qu'il y ait entre notre +tâche quotidienne et l'ensemble de la vie publique, ils sont trop +indirects pour que nous en ayons un sentiment vif et ininterrompu. C'est +seulement quand de graves intérêts sont en jeu que nous sentons +fortement notre état de dépendance vis-à-vis du corps politique. Sans +doute, chez les sujets qui constituent l'élite morale de la population, +il est rare que l'idée de la patrie soit complètement absente; mais, en +temps ordinaire, elle reste dans la pénombre, à l'état de représentation +sourde, et il arrive même qu'elle s'éclipse entièrement. Il faut des +circonstances exceptionnelles, comme une grande crise nationale ou +politique, pour qu'elle passe au premier plan, envahisse les consciences +et devienne le mobile directeur de la conduite. Or ce n'est pas une +action aussi intermittente qui peut réfréner d'une manière régulière le +penchant au suicide. Il est nécessaire que, non seulement de loin en +loin, mais à chaque instant de sa vie, l'individu puisse se rendre +compte que ce qu'il fait va vers un but. Pour que son existence ne lui +paraisse pas vaine, il faut qu'il la voie, d'une façon constante, servir +à une fin qui le touche immédiatement. Mais cela n'est possible que si +un milieu social, plus simple et moins étendu, l'enveloppe de plus près +et offre un terme plus prochain à son activité. + +La société religieuse n'est pas moins impropre à cette fonction. Ce +n'est pas, sans doute, qu'elle n'ait pu, dans des conditions données, +exercer une bienfaisante influence; mais c'est que les conditions +nécessaires à cette influence ne sont plus actuellement données. En +effet, elle ne préserve du suicide que si elle est assez puissamment +constituée pour enserrer étroitement l'individu. C'est parce que la +religion catholique impose à ses fidèles un vaste système de dogmes et +de pratiques et pénètre ainsi tous les détails de leur existence même +temporelle, qu'elle les y attache avec plus de force que ne fait le +protestantisme. Le catholique est beaucoup moins exposé à perdre de vue +les liens qui l'unissent au groupe confessionnel dont il fait partie, +parce que ce groupe se rappelle à chaque instant à lui sous la forme de +préceptes impératifs qui s'appliquent aux différentes circonstances de +la vie. Il n'a pas à se demander anxieusement où tendent ses démarches; +il les rapporte toutes à Dieu parce qu'elles sont, pour la plupart, +réglées par Dieu, c'est-à-dire par l'Église qui en est le corps visible. +Mais aussi, parce que ces commandements sont censés émaner d'une +autorité surhumaine, la réflexion humaine n'a pas le droit de s'y +appliquer. Il y aurait une véritable contradiction à leur attribuer une +semblable origine et à en permettre la libre critique. La religion ne +modère donc le penchant au suicide que dans la mesure où elle empêche +l'homme de penser librement. Or, cette main-mise sur l'intelligence +individuelle est, dès à présent, difficile et elle le deviendra toujours +davantage. Elle froisse nos sentiments les plus chers. Nous nous +refusons de plus en plus à admettre qu'on puisse marquer des limites à +la raison et lui dire: Tu n'iras pas plus loin. Et ce mouvement ne date +pas d'hier; l'histoire de l'esprit humain, c'est l'histoire même des +progrès de la libre-pensée. Il est donc puéril de vouloir enrayer un +courant que tout prouve irrésistible. À moins que les grandes sociétés +actuelles ne se décomposent irrémédiablement et que nous ne revenions +aux petits groupements sociaux d'autrefois[383], c'est-à-dire, à moins +que l'humanité ne retourne à son point de départ, les religions ne +pourront plus exercer d'empire très étendu ni très profond sur les +consciences. Ce n'est pas à dire qu'il ne s'en fondera pas de nouvelles. +Mais les seules viables seront celles qui feront au droit d'examen, à +l'initiative individuelle, plus de place encore que les sectes même les +plus libérales du protestantisme. Elles ne sauraient donc avoir sur +leurs membres la forte action qui serait indispensable pour mettre +obstacle au suicide. + +Si d'assez nombreux écrivains ont vu dans la religion l'unique remède au +mal, c'est qu'ils se sont mépris sur les origines de son pouvoir. Ils la +font tenir presque tout entière dans un certain nombre de hautes pensées +et de nobles maximes dont le rationalisme, en somme, pourrait +s'accommoder et qu'il suffirait, pensent-ils, de fixer dans le cœur et +dans l'esprit des hommes pour prévenir les défaillances. Mais c'est se +tromper et sur ce qui fait l'essence de la religion et surtout sur les +causes de l'immunité qu'elle a parfois conférée contre le suicide. Ce +privilège, en effet, ne lui venait pas de ce qu'elle entretenait chez +l'homme je ne sais quel vague sentiment d'un au delà plus ou moins +mystérieux, mais de la forte et minutieuse discipline à laquelle elle +soumettait la conduite et la pensée. Quand elle n'est plus qu'un +idéalisme symbolique, qu'une philosophie traditionnelle, mais, +discutable et plus ou moins étrangère à nos occupations quotidiennes, il +est difficile qu'elle ait sur nous beaucoup d'influence. Un Dieu que sa +majesté relègue hors de l'univers et de tout ce qui est temporel, ne +saurait servir de but à notre activité temporelle qui se trouve ainsi +sans objectif. Il y a dès lors trop de choses qui sont sans rapports +avec lui, pour qu'il suffise à donner un sens à la vie. En nous +abandonnant le monde, comme indigne de lui, il nous laisse, du même +coup, abandonnés à nous-* mêmes pour tout ce qui regarde la vie du +monde. Ce n'est pas avec des méditations sur les mystères qui nous +entourent, ce n'est même pas avec la croyance en un être tout-puissant, +mais infiniment éloigné de nous et auquel nous n'aurons de comptes à +rendre que dans un avenir indéterminé, qu'on peut empêcher les hommes de +se déprendre de l'existence. En un mot, nous ne sommes préservés du +suicide égoïste que dans la mesure où nous sommes socialisés; mais les +religions ne peuvent nous socialiser que dans la mesure où elles nous +retirent le droit au libre examen. Or, elles n'ont plus et, selon toute +vraisemblance, n'auront plus jamais sur nous assez d'autorité pour +obtenir de nous un tel sacrifice. Ce n'est donc pas sur elles que l'on +peut compter pour endiguer le suicide. Si, d'ailleurs, ceux qui voient +dans une restauration religieuse l'unique moyen de nous guérir étaient +conséquents avec eux-mêmes, c'est des religions les plus archaïques +qu'ils devraient réclamer le rétablissement. Car le judaïsme préserve +mieux du suicide que le catholicisme et le catholicisme que le +protestantisme. Et pourtant, c'est la religion protestante qui est la +plus dégagée des pratiques matérielles, la plus idéaliste par +conséquent. Le judaïsme, au contraire, malgré son grand rôle historique, +tient encore par bien des côtés aux formes religieuses les plus +primitives. Tant il est vrai que la supériorité morale et intellectuelle +du dogme n'est pour rien dans l'action qu'il peut avoir sur le suicide! + +Reste la famille dont la vertu prophylactique n'est pas douteuse. Mais +ce serait une illusion de croire qu'il suffira de diminuer le nombre des +célibataires pour arrêter le développement du suicide. Car, si les époux +ont une moindre tendance à se tuer, cette tendance elle-même va en +augmentant avec la même régularité et selon les mêmes proportions que +celle des célibataires. De 1880 à 1887, les suicides d'époux ont crû de +35 % (3.706 cas au lieu de 2.735); les suicides de célibataires de 13 % +seulement (2.894 cas au lieu de 2.554). En 1863-68, d'après les calculs +de Bertillon, le taux des premiers était de 154 pour un million; il +était de 242 en 1887, avec une augmentation de 57 %. Pendant le même +temps, le taux des célibataires ne s'élevait pas beaucoup plus; il +passait de 173 à 289, avec un accroissement de 67 %. _L'aggravation qui +s'est produite au cours du siècle est donc indépendante de l'état +civil._ + +C'est que, en effet, il s'est produit dans la constitution de la famille +des changements qui ne lui permettent plus d'avoir la même influence +préservatrice qu'autrefois. Tandis que, jadis, elle maintenait la +plupart de ses membres dans son orbite depuis leur naissance jusqu'à +leur mort et formait une masse compacte, indivisible, douée d'une sorte +de pérennité, elle n'a plus aujourd'hui qu'une durée éphémère. À peine +est-elle constituée qu'elle se disperse. Dès que les enfants sont +matériellement élevés, ils vont très souvent poursuivre leur éducation +au dehors; surtout, dès qu'ils sont adultes, c'est presque une règle +qu'ils s'établissent loin de leurs parents, et le foyer reste vide. On +peut donc dire que, pendant la majeure partie du temps, la famille se +réduit maintenant au seul couple conjugal et nous savons qu'il agit +faiblement sur le suicide. Par suite, tenant moins de place dans la vie, +elle ne lui suffit plus comme but. Ce n'est certainement pas que nous +chérissions moins nos enfants; mais c'est qu'ils sont mêlés d'une +manière moins étroite et moins continue à notre existence qui, par +conséquent, a besoin de quelque autre raison d'être. Parce qu'il nous +faut vivre sans eux, il nous faut bien aussi attacher nos pensées et nos +actions à d'autres objets. + +Mais surtout, c'est la famille comme être collectif que cette dispersion +périodique réduit à rien. Autrefois, la société domestique n'était pas +seulement un assemblage d'individus, unis entre eux par des liens +d'affection mutuelle; mais c'était aussi le groupe lui-même, dans son +unité abstraite et impersonnelle. C'était le nom héréditaire avec tous +les souvenirs qu'il rappelait, la maison familiale, le champ des aïeux, +la situation et la réputation traditionnelles, etc. Tout cela tend à +disparaître. Une société qui se dissout à chaque instant pour se +reformer sur d'autres points, mais dans des conditions toutes nouvelles +et avec de tout autres éléments, n'a pas assez de continuité pour se +faire une physionomie personnelle, une histoire qui lui soit propre et à +laquelle puissent s'attacher ses membres. Si donc les hommes ne +remplacent pas cet ancien objectif de leur activité à mesure qu'il se +dérobe à eux, il est impossible qu'il ne se produise pas un grand vide +dans l'existence. + +Cette cause ne multiplie pas seulement les suicides d'époux, mais aussi +ceux des célibataires. Car cet état de la famille oblige les jeunes gens +à quitter leur famille natale avant qu'ils ne soient en état d'en fonder +une; c'est en partie pour cette raison que les ménages d'une seule +personne deviennent toujours plus nombreux et nous avons vu que cet +isolement renforce la tendance au suicide. Et pourtant, rien ne saurait +arrêter ce mouvement. Autrefois, quand chaque milieu local était plus ou +moins fermé aux autres par les usages, les traditions, par la rareté +des voies de communication, chaque génération était forcément retenue +dans son lieu d'origine ou, tout au moins, ne pouvait pas s'en éloigner +beaucoup. Mais, à mesure que ces barrières s'abaissent, que ces milieux +particuliers se nivellent et se perdent les uns dans les autres, il est +inévitable que les individus se répandent, au gré de leurs ambitions et +au mieux de leurs intérêts, dans les espaces plus vastes qui leur sont +ouverts. Aucun artifice ne saurait donc mettre obstacle à cet essaimage +nécessaire et rendre à la famille l'indivisibilité qui faisait sa force. + +III. + +Le mal serait-il donc incurable? On pourrait le croire au premier abord +puisque, de toutes les sociétés dont nous avons établi précédemment +l'heureuse influence, il n'en est aucune qui nous paraisse en état d'y +apporter un véritable remède. Mais nous avons montré que si la religion, +la famille, la patrie préservent du suicide égoïste, la cause n'en doit +pas être cherchée dans la nature spéciale des sentiments que chacune met +en jeu. Mais elles doivent toutes cette vertu à ce fait général qu'elles +sont des sociétés et elles ne l'ont que dans la mesure où elles sont des +sociétés bien intégrées, c'est-à-dire sans excès ni dans un sens ni dans +l'autre. Un tout autre groupe peut donc avoir la même action, pourvu +qu'il ait la même cohésion. Or, en dehors de la société confessionnelle, +familiale, politique, il en est une autre dont il n'a pas été jusqu'à +présent question; c'est celle que forment, par leur association, tous +les travailleurs du même ordre, tous les coopérateurs de la même +fonction, c'est le groupe professionnel ou la corporation. + +Qu'elle soit apte à jouer ce rôle, c'est ce qui ressort de sa +définition. Puisqu'elle est composée d'individus qui se livrent aux +mêmes travaux et dont les intérêts sont solidaires ou même confondus, il +n'est pas de terrain plus propice à la formation d'idées et de +sentiments sociaux. L'identité d'origine, de culture, d'occupations fait +de l'activité professionnelle la plus riche matière pour une vie +commune. Du reste, la corporation a témoigné dans le passé qu'elle était +susceptible d'être une personnalité collective, jalouse, même à +l'excès, de son autonomie et de son autorité sur ses membres; il n'est +donc pas douteux qu'elle ne puisse être pour eux un milieu moral. Il n'y +a pas de raison pour que l'intérêt corporatif n'acquière pas aux yeux +des travailleurs ce caractère respectable et cette suprématie que +l'intérêt social a toujours par rapport aux intérêts privés dans une +société bien constituée. D'un autre côté, le groupe professionnel a sur +tous les autres ce triple avantage qu'il est de tous les instants, de +tous les lieux et que l'empire qu'il exerce s'étend à la plus grande +partie de l'existence. Il n'agit pas sur les individus d'une manière +intermittente comme la société politique, mais il est toujours en +contact avec eux par cela seul que la fonction dont il est l'organe et à +laquelle ils collaborent est toujours en exercice. Il suit les +travailleurs partout où ils se transportent; ce que ne peut faire la +famille. En quelque point qu'ils soient, ils le retrouvent qui les +entoure, les rappelle à leurs devoirs, les soutient à l'occasion. Enfin, +comme la vie professionnelle, c'est presque toute la vie, l'action +corporative se fait sentir sur tout le détail de nos occupations qui +sont ainsi orientées dans un sens collectif. La corporation a donc tout +ce qu'il faut pour encadrer l'individu, pour le tirer de son état +d'isolement moral et, étant donnée l'insuffisance actuelle des autres +groupes, elle est seule à pouvoir remplir cet indispensable office. + +Mais, pour qu'elle ait cette influence, il faut qu'elle soit organisée +sur de tout autres bases qu'aujourd'hui. D'abord, il est essentiel que, +au lieu de rester un groupe privé que la loi permet, mais que l'État +ignore, elle devienne un organe défini et reconnu de notre vie publique. +Par là, nous n'entendons pas dire qu'il faille nécessairement la rendre +obligatoire; mais ce qui importe, c'est qu'elle soit constituée de +manière à pouvoir jouer un rôle social, au lieu de n'exprimer que des +combinaisons diverses d'intérêts particuliers. Ce n'est pas tout. Pour +que ce cadre ne reste pas vide, il faut y déposer tous les germes de vie +qui sont de nature à s'y développer. Pour que ce groupement ne soit pas +une pure étiquette, il faut lui attribuer des fonctions déterminées, et +il y en a qu'il est, mieux que tout autre, en état de remplir. + +Actuellement, les sociétés européennes sont placées dans cette +alternative ou de laisser irréglementée la vie professionnelle ou de la +réglementer par l'intermédiaire de l'État, car il n'est pas d'autre +organe constitué qui puisse jouer ce rôle modérateur. Mais l'État est +trop loin de ces manifestations complexes pour trouver la forme spéciale +qui convient à chacune d'elles. C'est une lourde machine qui n'est faite +que pour des besognes générales et simples. Son action, toujours +uniforme, ne peut pas se plier et s'ajuster à l'infinie diversité des +circonstances particulières. Il en résulte qu'elle est forcément +compressive et niveleuse. Mais, d'un autre côté, nous sentons bien qu'il +est impossible de laisser à l'état inorganisé toute la vie qui s'est +ainsi dégagée. Voilà comment, par une série d'oscillations sans terme, +nous passons alternativement d'une réglementation autoritaire, que son +excès de rigidité rend impuissante, à une abstention systématique, qui +ne peut durer à cause de l'anarchie qu'elle provoque. Qu'il s'agisse de +la durée du travail ou de l'hygiène, ou des salaires, ou des œuvres de +prévoyance et d'assistance, partout les bonnes volontés viennent se +heurter à la même difficulté. Dès qu'on essaie d'instituer quelques +règles, elles se trouvent être inapplicables à l'expérience, parce +qu'elles manquent de souplesse; ou, du moins, elles ne s'appliquent à la +matière pour laquelle elles sont faites qu'en lui faisant violence. + +La seule manière de résoudre cette antinomie est de constituer en dehors +de l'État, quoique soumis à son action, un faisceau de forces +collectives dont l'influence régulatrice puisse s'exercer avec plus de +variété. Or, non seulement les corporations reconstituées satisfont à +cette condition, mais on ne voit pas quels autres groupes pourraient y +satisfaire. Car elles sont assez voisines des faits, assez directement +et assez constamment en contact avec eux pour en sentir toutes les +nuances, et elles devraient être assez autonomes pour pouvoir en +respecter la diversité. C'est donc à elles qu'il appartient de présider +à ces caisses d'assurance, d'assistance, de retraite dont tant de bons +esprits sentent le besoin, mais que l'on hésite, non sans raison, à +remettre entre les mains déjà si puissantes et si malhabiles de l'État; +à elles, également, de régler les conflits qui s'élèvent sans cesse +entre les branches d'une même profession, de fixer, mais d'une manière +différente selon les différentes sortes d'entreprises, les conditions +auxquelles doivent se soumettre les contrats pour être justes, +d'empêcher, au nom de l'intérêt commun, les forts d'exploiter +abusivement les faibles, etc. À mesure que le travail se divise, le +droit et la morale, tout en reposant partout sur les mêmes principes +généraux, prennent, dans chaque fonction particulière, une forme +différente. Outre les droits et les devoirs qui sont communs à tous les +hommes, il y en a qui dépendent des caractères propres à chaque +profession et le nombre en augmente ainsi que l'importance à mesure que +l'activité professionnelle se développe et se diversifie davantage. À +chacune de ces disciplines spéciales, il faut un organe également +spécial pour l'appliquer et la maintenir. De quoi peut-il être fait, +sinon des travailleurs qui concourent à la même fonction? + +Voilà, à grands traits, ce que devraient être les corporations pour +qu'elles pussent rendre les services qu'on est en droit d'en attendre. +Sans doute, quand on considère l'état où elles sont actuellement, on a +quelque mal à se représenter qu'elles puissent jamais être élevées à la +dignité de pouvoirs moraux. Elles sont, en effet, formées d'individus +que rien ne rattache les uns aux autres, qui n'ont entre eux que des +relations superficielles et intermittentes, qui sont même disposés à se +traiter plutôt en rivaux et en ennemis qu'en coopérateurs. Mais du jour +où ils auraient tant de choses en commun, où les rapports entre eux et +le groupe dont ils font partie seraient à ce point étroits et continus, +des sentiments de solidarité naîtraient qui sont encore presque inconnus +et la température morale de ce milieu professionnel, aujourd'hui si +froid et si extérieur à ses membres, s'élèverait nécessairement. Et ces +changements ne se produiraient pas seulement, comme les exemples +précédents pourraient le faire croire, chez les agents de la vie +économique. Il n'est pas de profession dans la société qui ne réclame +cette organisation et qui ne soit susceptible de la recevoir. Ainsi le +tissu social, dont les mailles sont si dangereusement relâchées, se +resserrerait et s'affermirait dans toute son étendue. + +Cette restauration, dont le besoin se fait universellement sentir, a +malheureusement contre elle le mauvais renom qu'ont laissé dans +l'histoire les corporations de l'ancien régime. Cependant, le fait +qu'elles ont duré, non seulement depuis le moyen âge, mais depuis +l'antiquité gréco-latine[384], n'a-t-il pas, pour établir qu'elles sont +indispensables, plus de force probante que leur récente abrogation n'en +peut avoir pour prouver leur inutilité. Si, sauf pendant un siècle, +partout où l'activité professionnelle a pris quelque développement, elle +s'est organisée corporativement, n'est-il pas hautement vraisemblable +que cette organisation est nécessaire et que si, il y a cent ans, elle +ne s'est plus trouvée à la hauteur de son rôle, le remède était de la +redresser et de l'améliorer, non de la supprimer radicalement? Il est +certain qu'elle avait fini par devenir un obstacle aux progrès les plus +urgents. La vieille corporation, étroitement locale, fermée à toute +influence du dehors, était devenue un non-sens dans une nation +moralement et politiquement unifiée; l'autonomie excessive dont elle +jouissait et qui en faisait un État dans l'État, ne pouvait se +maintenir, alors que l'organe gouvernemental, étendant dans tous les +sens ses ramifications, se subordonnait de plus en plus tous les organes +secondaires de la société. Il fallait donc élargir la base sur laquelle +reposait l'institution et la rattacher à l'ensemble de la vie nationale. +Mais si, au lieu de rester isolées, les corporations similaires des +différentes localités avaient été reliées les unes aux autres de manière +à former un même système, si tous ces systèmes avaient été soumis à +l'action générale de l'État et entretenus ainsi dans un perpétuel +sentiment de leur solidarité, le despotisme de la routine et l'égoïsme +professionnel se seraient renfermés dans de justes limites. La +tradition, en effet, ne se maintient pas aussi facilement invariable +dans une vaste association, répandue sur un immense territoire, que dans +une petite coterie qui ne dépasse pas l'enceinte d'une ville[385]; en +même temps, chaque groupe particulier est moins enclin à ne voir et à ne +poursuivre que son intérêt propre, une fois qu'il est en rapports suivis +avec le centre directeur de la vie publique. C'est même à cette seule +condition que la pensée de la chose commune pourrait être tenue en éveil +dans les consciences avec une suffisante continuité. Car, comme les +communications seraient alors ininterrompues entre chaque organe +particulier et le pouvoir chargé de représenter les intérêts généraux, +la société ne se rappellerait plus seulement aux individus d'une manière +intermittente ou vague; nous la sentirions présente dans tout le cours +de notre vie quotidienne. Mais en renversant ce qui existait sans rien +mettre à la place, on n'a fait que substituer, à l'égoïsme corporatif, +l'égoïsme individuel qui est plus dissolvant encore. Voilà pourquoi, de +toutes les destructions qui se sont accomplies à cette époque, celle-là +est la seule qu'il faille regretter. En dispersant les seuls groupes qui +pussent rallier avec constance les volontés individuelles, nous avons +brisé de nos propres mains l'instrument désigné de notre réorganisation +morale. + +Mais ce n'est pas seulement le suicide égoïste qui serait combattu de +cette manière. Proche parent du précédent, le suicide anomique est +justiciable du même traitement. L'anomie vient, en effet, de ce que, sur +certains points de la société, il y a manque de forces collectives, +c'est-à-dire dégroupes constitués pour réglementer la vie sociale. Elle +résulte donc en partie de ce même état de désagrégation d'où provient +aussi le courant égoïste. Seulement, cette même cause produit des effets +différents selon son point d'incidence, suivant qu'elle agit sur les +fonctions actives et pratiques ou sur les fonctions représentatives. +Elle enfièvre et elle exaspère les premières; elle désoriente et elle +déconcerte les secondes. Le remède est donc le même dans l'un et l'autre +cas. Et en effet, on a pu voir que le principal rôle des corporations +serait, dans l'avenir comme dans le passé, de régler les fonctions +sociales et, plus spécialement, les fonctions économiques, de les tirer, +par conséquent, de l'état d'inorganisation où elles sont maintenant. +Toutes les fois que les convoitises excitées tendraient à ne plus +reconnaître de bornes, ce serait à la corporation qu'il appartiendrait +de fixer la part qui doit équitablement revenir à chaque ordre de +coopérateurs. Supérieure à ses membres, elle aurait toute l'autorité +nécessaire pour réclamer d'eux les sacrifices et les concessions +indispensables et leur imposer une règle. En obligeant les plus forts à +n'user de leur force qu'avec mesure, en empêchant les plus faibles +d'étendre sans fin leurs revendications, en rappelant les uns et les +autres au sentiment de leurs devoirs réciproques et de l'intérêt +général, en réglant, dans certains cas, la production de manière à +empêcher qu'elle ne dégénère en une fièvre maladive, elle modérerait les +passions les unes par les autres et, leur assignant des limites, en +permettrait l'apaisement. Ainsi s'établirait une discipline morale, d'un +genre nouveau, sans laquelle toutes les découvertes de la science et +tous les progrès du bien-être ne pourront jamais faire que des +mécontents. + +On ne voit pas dans quel autre milieu cette loi de justice distributive, +si urgente, pourrait s'élaborer ni par quel autre organe elle pourrait +s'appliquer. La religion qui, jadis, s'était, en partie, acquittée de ce +rôle, y serait maintenant impropre. Car le principe nécessaire de la +seule réglementation à laquelle elle puisse soumettre la vie économique, +c'est le mépris de la richesse. Si elle exhorte les fidèles à se +contenter de leur sort, c'est en vertu de cette idée que notre condition +terrestre est indifférente à notre salut. Si elle enseigne que notre +devoir est d'accepter docilement notre destinée telle que les +circonstances l'ont faite, c'est afin de nous attacher tout entiers à +des fins plus dignes de nos efforts; et c'est pour cette même raison +que, d'une manière générale, elle recommande la modération dans les +désirs. Mais cette résignation passive est inconciliable avec la place +que les intérêts temporels ont maintenant prise dans l'existence +collective. La discipline dont ils ont besoin doit avoir pour objet, non +de les reléguer au second plan et de les réduire autant que possible, +mais de leur donner une organisation qui soit en rapport avec leur +importance. Le problème est devenu plus complexe, et si ce n'est pas un +remède que de lâcher la bride aux appétits, pour les contenir, il ne +suffit plus de les comprimer. Si les derniers défenseurs des vieilles +théories économiques ont le tort de méconnaître qu'une règle est +nécessaire aujourd'hui comme autrefois, les apologistes de l'institution +religieuse ont le tort de croire que la règle d'autrefois puisse être +efficace aujourd'hui. C'est même son inefficacité actuelle qui est la +cause du mal. + +Ces solutions faciles sont sans rapport avec les difficultés de la +situation. Sans doute, il n'y a qu'une puissance morale qui puisse faire +la loi aux hommes; mais encore faut-il qu'elle soit assez mêlée aux +choses de ce monde pour pouvoir les estimer à leur véritable valeur. Le +groupe professionnel présente ce double caractère. Parce qu'il est un +groupe, il domine d'assez haut les individus pour mettre des bornes à +leurs convoitises; mais il vit trop de leur vie pour ne pas sympathiser +avec leurs besoins. Il reste vrai, d'ailleurs, que l'État a, lui aussi, +des fonctions importantes à remplir. Lui seul peut opposer au +particularisme de chaque corporation le sentiment de l'utilité générale +et les nécessités de l'équilibre organique. Mais nous savons que son +action ne peut s'exercer utilement que s'il existe tout un système +d'organes secondaires qui la diversifient. C'est donc eux qu'il faut, +avant tout, susciter. + + * * * * * + +Il y a cependant un suicide qui ne saurait être arrêté par ce procédé; +c'est celui qui résulte de l'anomie conjugale. Ici, il semble que nous +soyons en présence d'une insoluble antinomie. + +Il a pour cause, avons-nous dit, l'institution du divorce avec +l'ensemble d'idées et de mœurs dont cette institution résulte et qu'elle +ne fait que consacrer. S'ensuit-il qu'il faille l'abroger là où elle +existe? C'est une question trop complexe pour pouvoir être traitée ici; +elle ne peut être abordée utilement qu'à la fin d'une étude sur le +mariage et sur son évolution. Pour l'instant, nous n'avons à nous +occuper que des rapports du divorce et du suicide. À ce point de vue, +nous dirons: Le seul moyen de diminuer le nombre des suicides dus à +l'anomie conjugale est de rendre le mariage plus indissoluble. + +Mais ce qui rend le problème singulièrement troublant et lui donne +presque un intérêt dramatique, c'est que l'on ne peut diminuer ainsi les +suicides d'époux sans augmenter ceux des épouses. Faut-il donc sacrifier +nécessairement l'un des deux sexes et la solution se réduit-elle à +choisir, entre ces deux maux, le moins grave? On ne voit pas quelle +autre serait possible, tant que les intérêts des époux dans le mariage +seront aussi manifestement contraires. Tant que les uns auront, avant +tout, besoin de liberté et les autres de discipline, l'institution +matrimoniale ne pourra profiter également aux uns et aux autres. Mais +cet antagonisme, qui rend actuellement la solution sans issue, n'est pas +irrémédiable et on peut espérer qu'il est destiné à disparaître. + +Il vient, en effet, de ce que les deux sexes ne participent pas +également à la vie sociale. L'homme y est activement mêlé tandis que la +femme ne fait guère qu'y assister à distance. Il en résulte qu'il est +socialisé à un bien plus haut degré qu'elle. Ses goûts, ses aspirations, +son humeur ont, en grande partie, une origine collective, tandis que +ceux de sa compagne sont plus immédiatement placés sous l'influence de +l'organisme. Il a donc de tout autres besoins qu'elle et, par +conséquent, il est impossible qu'une institution, destinée à régler leur +vie commune, puisse être équitable et satisfaire simultanément des +exigences aussi opposées. Elle ne peut pas convenir à la fois à deux +êtres dont l'un est, presque tout entier, un produit de la société, +tandis que l'autre est resté bien davantage tel que l'avait fait la +nature. Mais il n'est pas du tout prouvé que cette opposition doive +nécessairement se maintenir. Sans doute, en un sens, elle était moins +marquée aux origines qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais on n'en peut pas +conclure qu'elle soit destinée à se développer sans fin. Car les états +sociaux les plus primitifs se reproduisent souvent aux stades les plus +élevés de l'évolution, mais sous des formes différentes et presque +contraires à celles qu'elles avaient dans le principe. Assurément, il +n'y a pas lieu de supposer que, jamais, la femme soit en état de remplir +dans la société les mêmes fonctions que l'homme; mais elle pourra y +avoir un rôle qui, tout en lui appartenant en propre, soit pourtant plus +actif et plus important que celui d'aujourd'hui. Le sexe féminin ne +redeviendra pas plus semblable au sexe masculin; au contraire, on peut +prévoir qu'il s'en distinguera davantage. Seulement ces différences +seront, plus que dans le passé, utilisées socialement. Pourquoi, par +exemple, à mesure que l'homme, absorbé de plus en plus par les fonctions +utilitaires, est obligé de renoncer aux fonctions esthétiques, celles-ci +ne reviendraient-elles pas à la femme? Les deux sexes se rapprocheraient +ainsi tout en se différenciant. Ils se socialiseraient également, mais +de manières différentes[386]. Et c'est bien dans ce sens que paraît se +faire l'évolution. Dans les villes, la femme diffère de l'homme beaucoup +plus que dans les campagnes; et cependant, c'est là que sa constitution +intellectuelle et morale est le plus imprégnée de vie sociale. + +En tout cas, c'est le seul moyen d'atténuer le triste conflit moral qui +divise actuellement les sexes et dont la statistique des suicides nous a +fourni une preuve définie. C'est seulement quand l'écart sera moindre +entre les deux époux que le mariage ne sera pas tenu, pour ainsi dire, +de favoriser nécessairement l'un au détriment de l'autre. Quant à ceux +qui réclament, dès aujourd'hui, pour la femme des droits égaux à ceux de +l'homme, ils oublient trop que l'œuvre des siècles ne peut pas être +abolie en un instant; que, d'ailleurs, cette égalité juridique ne peut +être légitime tant que l'inégalité psychologique est aussi flagrante. +C'est donc à diminuer cette dernière qu'il faut employer nos efforts. +Pour que l'homme et la femme puissent être également protégés par la +même institution, il faut, avant tout, qu'ils soient des êtres de même +nature. Alors seulement, l'indissolubilité du lien conjugal ne pourra +plus être accusée de ne servir qu'à l'une des deux parties en présence. + +IV. + +En résumé, de même que le suicide ne vient pas des difficultés que +l'homme peut avoir à vivre, le moyen d'en arrêter les progrès n'est pas +de rendre la lutte moins rude et la vie plus aisée. Si l'on se tue +aujourd'hui plus qu'autrefois, ce n'est pas qu'il nous faille faire, +pour nous maintenir, de plus douloureux efforts ni que nos besoins +légitimes soient moins satisfaits; mais c'est que nous ne savons plus où +s'arrêtent les besoins légitimes et que nous n'apercevons plus le sens +de nos efforts. Sans doute, la concurrence devient tous les jours plus +vive parce que la facilité plus grande des communications met aux prises +un nombre de concurrents qui va toujours croissant. Mais, d'un autre +côté, une division du travail plus perfectionnée et la coopération plus +complexe qui l'accompagne, en multipliant et en variant à l'infini les +emplois où l'homme peut se rendre utile aux hommes, multiplient les +moyens d'existence et les mettent à la portée d'une plus grande variété +de sujets. Même les aptitudes les plus inférieures peuvent y trouver une +place. En même temps, la production plus intense qui résulte de cette +coopération plus savante, en augmentant le capital de ressources dont +dispose l'humanité, assure à chaque travailleur une rémunération plus +riche et maintient ainsi l'équilibre entre l'usure plus grande des +forces vitales et leur réparation. Il est certain, en effet, que, à tous +les degrés de la hiérarchie sociale, le bien-être moyen s'est accru, +quoique cet accroissement n'ait peut-être pas toujours eu lieu selon les +proportions les plus équitables. Le malaise dont nous souffrons ne vient +donc pas de ce que les causes objectives de souffrances ont augmenté en +nombre ou en intensité; il atteste, non pas une plus grande misère +économique, mais une alarmante misère morale. + +Seulement, il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot. Quand on dit +d'une affection individuelle ou sociale qu'elle est toute morale, on +entend d'ordinaire qu'elle ne relève d'aucun traitement effectif, mais +ne peut être guérie qu'à l'aide d'exhortations répétées, d'objurgations +méthodiques, en un mot, par une action verbale. On raisonne comme si un +système d'idées ne tenait pas au reste de l'univers, comme si, par +suite, pour le défaire ou pour le refaire, il suffisait de prononcer +d'une certaine manière des formules déterminées. On ne voit pas que +c'est appliquer aux choses de l'esprit les croyances et les méthodes que +le primitif applique aux choses du monde physique. De même qu'il croit à +l'existence de mots magiques qui ont le pouvoir de transmuter un être en +un autre, nous admettons implicitement, sans apercevoir la grossièreté +de la conception, qu'avec des mots appropriés on peut transformer les +intelligences et les caractères. Comme le sauvage qui, en affirmant +énergiquement sa volonté de voir se produire tel phénomène cosmique, +s'imagine en déterminer la réalisation par les vertus de la magie +sympathique, nous pensons que, si nous énonçons avec chaleur notre désir +de voir s'accomplir telle ou telle révolution, elle s'opérera +spontanément. Mais, en réalité, le système mental d'un peuple est un +système de forces définies qu'on ne peut ni déranger ni réarranger par +voie de simples injonctions. Il tient, en effet, à la manière dont les +éléments sociaux sont groupés et organisés. Étant donné un peuple, formé +d'un certain nombre d'individus disposés d'une certaine façon, il en +résulte un ensemble déterminé d'idées et de pratiques collectives, qui +restent constantes tant que les conditions dont elles dépendent sont +elles-mêmes identiques. En effet, selon que les parties dont il est +composé sont plus ou moins nombreuses et ordonnées d'après tel ou tel +plan, la nature de l'être collectif varie nécessairement et, par suite, +ses manières de penser et d'agir; mais on ne peut changer ces dernières +qu'en le changeant lui-même et on ne peut le changer sans modifier sa +constitution anatomique. Il s'en faut donc qu'en qualifiant de moral le +mal dont le progrès anormal des suicides est le symptôme, nous voulions +le réduire à je ne sais quelle affection superficielle que l'on pourrait +endormir avec de bonnes paroles. Tout au contraire, l'altération du +tempérament moral qui nous est ainsi révélée atteste une altération +profonde de notre structure sociale. Pour guérir l'une, il est donc +nécessaire de réformer l'autre. + +Nous avons dit en quoi, selon nous, doit consister cette réforme. Mais +ce qui achève d'en démontrer l'urgence, c'est qu'elle est rendue +nécessaire, non pas seulement par l'état actuel du suicide, mais par +tout l'ensemble de notre développement historique. + +En effet, ce qu'il a de caractéristique, c'est qu'il a successivement +fait table rase de tous les anciens cadres sociaux. Les uns après les +autres, ils ont été emportés soit par l'usure lente du temps, soit par +de grandes commotions, mais sans que rien les ait remplacés. À +l'origine, la société est organisée sur la base de la famille; elle est +formée par la réunion d'un certain nombre de sociétés plus petites, les +clans, dont tous les membres sont ou se considèrent comme parents. Cette +organisation ne paraît pas être restée très longtemps à l'état de +pureté. Assez tôt, la famille cesse d'être une division politique pour +devenir le centre de la vie privée. À l'ancien groupement domestique se +substitue alors le groupement territorial. Les individus qui occupent un +même territoire se font à la longue, indépendamment de toute +consanguinité, des idées et des mœurs qui leur sont communes, mais qui +ne sont pas, au même degré, celles de leurs voisins plus éloignés. Il se +constitue ainsi de petits agrégats qui n'ont pas d'autre base matérielle +que le voisinage et les relations qui en résultent, mais dont chacun a +sa physionomie distincte; c'est le village et, mieux encore, la cité +avec ses dépendances. Sans doute, il leur arrive le plus généralement, +de ne pas s'enfermer dans un isolement sauvage. Ils se confédèrent entre +eux, se combinent sous des formes variées et forment ainsi des sociétés +plus complexes, mais où ils n'entrent qu'en gardant leur personnalité. +Ils restent le segment élémentaire dont la société totale n'est que la +reproduction agrandie. Mais, peu à peu, à mesure que ces confédérations +deviennent plus étroites, les circonscriptions territoriales se +confondent les unes dans les autres et perdent leur ancienne +individualité morale. D'une ville à l'autre, d'un district à l'autre les +différences vont en diminuant[387]. Le grand changement qu'a accompli la +Révolution française a été précisément de porter ce nivellement à un +point qui n'était pas connu jusqu'alors. Ce n'est pas qu'elle l'ait +improvisé; il avait été longuement préparé par cette centralisation +progressive à laquelle avait procédé l'ancien régime. Mais la +suppression légale des anciennes provinces, la création de nouvelles +divisions, purement artificielles et nominales, l'a consacré +définitivement. Depuis, le développement des voies de communication, en +mélangeant les populations, a effacé presque jusqu'aux dernières traces +de l'ancien état de choses. Et comme, au même moment, ce qui existait de +l'organisation professionnelle fut violemment détruit, tous les organes +secondaires de la vie sociale se trouvèrent anéantis. + +Une seule force collective survécut à la tourmente: c'est l'État. Il +tendit donc, par la force des choses, à absorber en lui toutes les +formes d'activité qui pouvaient présenter un caractère social, et il n'y +eut plus en face de lui qu'une poussière inconsistante d'individus. Mais +alors, il fut par cela même nécessité à se surcharger de fonctions +auxquelles il était impropre et dont il n'a pas pu s'acquitter +utilement. Car c'est une remarque souvent faite qu'il est aussi +envahissant qu'impuissant. Il fait un effort maladif pour s'étendre à +toutes sortes de choses qui lui échappent ou dont il ne se saisit qu'en +les violentant. De là ce gaspillage de forces qu'on lui reproche et qui +est, en effet, sans rapport avec les résultats obtenus. D'un autre côté, +les particuliers ne sont plus soumis à d'autre action collective que la +sienne, puisqu'il est la seule collectivité organisée. C'est seulement +par son intermédiaire qu'ils sentent la société et la dépendance où ils +sont vis-à-vis d'elle. Mais, comme l'État est loin d'eux, il ne peut +avoir sur eux qu'une action lointaine et discontinue; c'est pourquoi ce +sentiment ne leur est présent ni avec la suite ni avec l'énergie +nécessaires. Pendant la plus grande partie de leur existence, il n'y a +rien autour d'eux qui les tire hors d'eux-mêmes et leur impose un frein. +Dans ces conditions, il est inévitable qu'ils sombrent dans l'égoïsme ou +dans le dérèglement. L'homme ne peut s'attacher à des fins qui lui +soient supérieures et se soumettre à une règle, s'il n'aperçoit +au-dessus de lui rien dont il soit solidaire. Le libérer de toute +pression sociale, c'est l'abandonner à lui-même et le démoraliser. Tels +sont, en effet, les deux caractéristiques de notre situation morale. +Tandis que l'État s'enfle et s'hypertrophie pour arriver à enserrer +assez fortement les individus, mais sans y parvenir, ceux-ci, sans +liens entre eux, roulent les uns sur les autres comme autant de +molécules liquides, sans rencontrer aucun centre de forces qui les +retienne, les fixe et les organise. + +De temps en temps, pour remédier au mal, on propose de restituer aux +groupements locaux quelque chose de leur ancienne autonomie; c'est ce +qu'on appelle décentraliser. Mais la seule décentralisation vraiment +utile est celle qui produirait en même temps une plus grande +concentration des forces sociales. Il faut, sans détendre les liens qui +rattachent chaque partie de la société à l'État, créer des pouvoirs +moraux qui aient sur la multitude des individus une action que l'État ne +peut avoir. Or, aujourd'hui, ni la commune, ni le département, ni la +province n'ont assez d'ascendant sur nous pour pouvoir exercer cette +influence; nous n'y voyons plus que des étiquettes conventionnelles, +dépourvues de toute signification. Sans doute, toutes choses égales, on +aime généralement mieux vivre dans les lieux où l'on est né et où l'on a +été élevé. Mais il n'y a plus de patries locales et il ne peut plus y en +avoir. La vie générale du pays, définitivement unifiée, est réfractaire +à toute dispersion de ce genre. On peut regretter ce qui n'est plus; +mais ces regrets sont vains. Il est impossible de ressusciter +artificiellement un esprit particulariste qui n'a plus de fondement. Dès +lors, on pourra bien, à l'aide de quelques combinaisons ingénieuses, +alléger un peu le fonctionnement de la machine gouvernementale; mais ce +n'est pas ainsi qu'on pourra jamais modifier l'assiette morale de la +société. On réussira par ce moyen à décharger les ministères encombrés, +on fournira un peu plus de matière à l'activité des autorités +régionales; mais on ne fera pas pour cela des différentes régions autant +de milieux moraux. Car, outre que des mesures administratives ne +sauraient suffire pour atteindre un tel résultat, pris en lui-même, il +n'est ni possible ni souhaitable. + +La seule décentralisation qui, sans briser l'unité nationale, +permettrait de multiplier les centres de la vie commune, c'est ce qu'on +pourrait appeler _la décentralisation professionnelle_. Car, comme +chacun de ces centres ne serait le foyer que d'une activité spéciale et +restreinte, ils seraient inséparables les uns des autres et l'individu +pourrait, par conséquent, s'y attacher sans devenir moins solidaire du +tout. La vie sociale ne peut se diviser, tout en restant une, que si +chacune de ces divisions représente une fonction. C'est ce qu'ont +compris les écrivains et les hommes d'État, toujours plus nombreux[388], +qui voudraient faire du groupe professionnel la base de notre +organisation politique, c'est-à-dire diviser le collège électoral, non +par circonscriptions territoriales, mais par corporations. Seulement, +pour cela, il faut commencer par organiser la corporation. Il faut +qu'elle soit autre chose qu'un assemblage d'individus qui se rencontrent +au jour du vote sans avoir rien de commun entre eux. Elle ne pourra +remplir le rôle qu'on lui destine que si, au lieu de rester un être de +convention, elle devient une institution définie, une personnalité +collective, ayant ses mœurs et ses traditions, ses droits et ses +devoirs, son unité. La grande difficulté n'est pas de décider par décret +que les représentants seront nommés par profession et combien chacune en +aura, mais de faire en sorte que chaque corporation devienne une +individualité morale. Autrement, on ne fera qu'ajouter un cadre +extérieur et factice à ceux qui existent et que l'on veut remplacer. + +Ainsi, une monographie du suicide a une portée qui dépasse l'ordre +particulier de faits qu'elle vise spécialement. Les questions qu'elle +soulève sont solidaires des plus graves problèmes pratiques qui se +posent à l'heure présente. Les progrès anormaux du suicide et le malaise +général dont sont atteintes les sociétés contemporaines dérivent des +mêmes causes. Ce que prouve ce nombre exceptionnellement élevé de morts +volontaires, c'est l'état de perturbation profonde dont souffrent les +sociétés civilisées et il en atteste la gravité. On peut même dire qu'il +en donne la mesure. Quand, ces souffrances s'expriment par la bouche +d'un théoricien, on peut croire qu'elles sont exagérées et infidèlement +traduites. Mais ici, dans la statistique des suicides, elles viennent +comme s'enregistrer d'elles-mêmes, sans laisser de place à +l'appréciation personnelle. On ne peut donc enrayer ce courant de +tristesse collective qu'en atténuant, tout au moins, la maladie +collective dont il est la résultante et le signe. Nous avons montré que, +pour atteindre ce but, il n'était nécessaire ni de restaurer +artificiellement des formes sociales surannées et auxquelles on ne +pourrait communiquer qu'une apparence de vie, ni d'inventer de toutes +pièces des formes entièrement neuves et sans analogies dans l'histoire. +Ce qu'il faut, c'est chercher dans le passé des germes de vie nouvelle +qu'il contenait et en presser le développement. + +Quant à déterminer avec plus d'exactitude sous quelles formes +particulières ces germes sont appelés à se développer dans l'avenir, +c'est-à-dire ce que devra être, dans le détail, l'organisation +professionnelle dont nous avons besoin, c'est ce que nous ne pouvions +tenter au cours de cet ouvrage. C'est seulement à la suite d'une étude +spéciale sur le régime corporatif et les lois de son évolution, qu'il +serait possible de préciser davantage les conclusions qui précèdent. +Encore ne faut-il pas s'exagérer l'intérêt de ces programmes trop +définis dans lesquels se sont généralement complu les philosophes de la +politique. Ce sont jeux d'imagination, toujours trop éloignés de la +complexité des faits pour pouvoir beaucoup servir à la pratique; la +réalité sociale n'est pas assez simple et elle est encore trop mal +connue pour pouvoir être anticipée dans le détail. Seul, le contact +direct des choses peut donner aux enseignements de la science la +détermination qui leur manque. Une fois qu'on a établi l'existence du +mal, en quoi il consiste et de quoi il dépend, quand on sait, par +conséquent, les caractères généraux du remède et le point auquel il doit +être appliqué, l'essentiel n'est pas d'arrêter par avance un plan qui +prévoie tout; c'est de se mettre résolument à l'œuvre. + + + + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +PRÉFACE p. V à XII + + +INTRODUCTION + + + +I.--Nécessité de constituer, par une définition objective, l'objet de la +recherche. Définition objective du suicide. Comment elle prévient les +exclusions arbitraires et les rapprochements trompeurs: élimination des +suicides d'animaux. Comment elle marque les rapports du suicide avec les +formes ordinaires de la conduite. + +II.--Différence entre le suicide considéré chez les individus et le +suicide comme phénomène collectif. Le taux social des suicides; sa +définition. Sa constance et sa spécificité supérieures à celles de la +mortalité générale. + +Le taux social des suicides est donc un phénomène _sui generis;_ c'est +lui qui constitue l'objet de la présente étude. Divisions de l'ouvrage. + +Bibliographie générale. + +LIVRE I + +LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX + +CHAPITRE I + +LE SUICIDE ET LES ÉTATS PSYCHOPATHIQUES + + +Principaux facteurs extra-sociaux susceptibles d'avoir une influence sur +le taux social des suicides: tendances individuelles d'une suffisante +généralité, états du milieu physique. + +I.--Théorie d'après laquelle le suicide ne serait qu'une suite de la +folie. Deux manières de la démontrer: 1° le suicide est une monomanie +_sui generis_; 2° c'est un syndrome de la folie, qui ne se rencontre +pas ailleurs. + +II.--Le suicide est-il une monomanie? L'existence de monomanies n'est +plus admise. Raisons cliniques et psychologiques contraires à cette +hypothèse. + +III.--Le suicide est-il un épisode spécifique de la folie? Réduction de +tous les suicides vésaniques à quatre types. Existence de suicides +raisonnables qui ne rentrent pas dans ces cadres. + +IV.--Mais le suicide, sans être un produit de la folie, dépendrait-il +étroitement de la neurasthénie? Raisons de croire que le neurasthénique +est le type psychologique le plus général chez les suicidés. Reste à +déterminer l'influence de cette condition individuelle sur le taux des +suicides. Méthode pour la déterminer: chercher si le taux des suicides +varie comme le taux de la folie. Absence de tout rapport dans la manière +dont ces deux phénomènes varient avec les sexes, les cultes, l'âge, les +pays, le degré de civilisation. Ce qui explique cette absence de +rapports: indétermination des effets qu'implique la neurasthénie. + +V.--Y aurait-il des rapports plus directs avec le taux de l'alcoolisme? +Comparaison avec la distribution géographique des délits d'ivresse, des +folies alcooliques, de la consommation de l'alcool. Résultats négatifs +de cette comparaison. + +CHAPITRE II + +LE SUICIDE ET LES ÉTATS PSYCHOLOGIQUES NORMAUX + +LA RACE. L'HÉRÉDITÉ + + +I.--Nécessité de définir la race. Ne peut être définie que comme un type +héréditaire; mais alors le mot prend un sens indéterminé. D'où nécessité +d'une grande réserve. + +II.--Trois grandes races distinguées par Morselli. Très grande diversité +de l'aptitude au suicide chez les Slaves, les Celto-Romains, les nations +germaniques. Seuls, les Allemands ont un penchant généralement intense, +mais ils le perdent en dehors de l'Allemagne. + +De la prétendue relation entre le suicide et la hauteur de la taille: +résultat d'une coïncidence. + +III.--La race ne peut être un facteur du suicide que s'il est +essentiellement héréditaire; insuffisance des preuves favorables à cette +hérédité: 1° La fréquence relative des cas imputables à l'hérédité est +inconnue; 2° Possibilité d'une autre explication; influence de la folie +et de l'imitation. Raisons contraires à cette hérédité spéciale: + +1° Pourquoi le suicide se transmettrait-il moins à la femme? 2° La +manière dont le suicide évolue avec l'âge est inconciliable avec cette +hypothèse. + +CHAPITRE III + +LE SUICIDE ET LES FACTEURS COSMIQUES + + +I.--Le climat n'a aucune influence. + +II.--La température. Variations saisonnières du suicide; leur +généralité. Comment l'école italienne les explique par la température. + +III.--Conception contestable du suicide qui est à la base de cette +théorie. Examen des faits: l'influence des chaleurs anormales ou des +froids anormaux ne prouve rien; absence de rapports entre le taux des +suicides et la température saisonnière ou mensuelle; le suicide rare +dans un grand nombre de pays chauds. + +Hypothèse d'après laquelle ce seraient les premières chaleurs qui +seraient nocives. Inconciliable: 1° avec la continuité de la courbe des +suicides à la montée et à la descente: 2° avec ce fait que les premiers +froids, qui devraient avoir le même effet, sont inoffensifs. + +IV.--Nature des causes dont dépendent ces variations. Parallélisme +parfait entre les variations mensuelles du suicide et celles de la +longueur des jours; confirmé par ce fait que les suicides ont surtout +lieu de jour. Raison de ce parallélisme: c'est que, pendant le jour, la +vie sociale est en pleine activité. Explication confirmée par ce fait +que le suicide est maximum aux jours et heures où l'activité sociale est +_maxima_. Comment elle rend compte des variations saisonnières du +suicide; preuves confirmatives diverses. + +Les variations mensuelles du suicide dépendent donc de causes sociales. + +CHAPITRE IV + +L'IMITATION + + +L'imitation est un phénomène de psychologie individuelle. Utilité qu'il +y a à chercher si elle a quelque influence sur le taux social des +suicides. + +I.--Différence entre l'imitation et plusieurs autres phénomènes avec +lesquels elle a été confondue. Définition de l'imitation. + +II.--Cas nombreux où les suicides se communiquent contagieusement +d'individu à individu; distinction entre les faits de contagion et les +épidémies. Comment le problème de l'influence possible de l'imitation +sur le taux des suicides reste entier. + +III.--Cette influence doit être étudiée à travers la distribution +géographique des suicides. Critères d'après lesquels elle peut être +reconnue. Application de cette méthode à la carte des suicides français +par arrondissements, à la carte par communes de Seine-et-Marne, à la +carte d'Europe en général. Nulle trace visible de l'imitation dans la +répartition géographique. + +Expérience à essayer: le suicide croît-il avec le nombre des lecteurs de +journaux? Raisons qui inclinent à l'opinion contraire. + +IV.--Raison qui fait que l'imitation n'a pas d'effets appréciables sur +le taux des suicides: c'est qu'elle n'est pas un facteur original, mais +ne fait que renforcer l'action des autres facteurs. + +Conséquence pratique de cette discussion: qu'il n'y a pas lieu +d'interdire la publicité judiciaire. + +Conséquence théorique: l'imitation n'a pas l'efficacité sociale qu'on +lui a prêtée. + +LIVRE II + +CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX + +CHAPITRE I + +MÉTHODE POUR LES DÉTERMINER + + +I.--Utilité qu'il y aurait à classer morphologiquement les types de +suicide pour remonter ensuite à leurs causes; impossibilité de cette +classification. La seule méthode praticable consiste à classer les +suicides par leurs causes. Pourquoi elle convient mieux que toute autre +à une étude sociologique du suicide. + +II.--Comment atteindre ces causes? Les renseignements donnés par les +statistiques sur les raisons présumées des suicides 1° sont suspects; 2° +ne font pas connaître les vraies causes. La seule méthode efficace est +de chercher comment le taux des suicides varie en fonction des divers +concomitants sociaux. + +CHAPITRE II + +LE SUICIDE ÉGOÏSTE + +I.--Le suicide et les religions. Aggravation générale due au +protestantisme; immunité des catholiques et surtout des juifs. + +II.--L'immunité des catholiques ne tient pas à leur état de minorité +dans les pays protestants, mais à leur moindre individualisme religieux, +par suite à la plus forte intégration de l'église catholique. Comment +cette explication s'applique aux juifs. + +III.--Vérification de cette explication: 1° l'immunité relative de +l'Angleterre, par rapport aux autres pays protestants, liée à la plus +forte intégration de l'église anglicane; 2° l'individualisme religieux +varie comme le goût du savoir; or, _a_) le goût du savoir est plus +prononcé chez les peuples protestants que chez les catholiques, _b_) le +goût du savoir varie comme le suicide toutes les fois qu'il correspond à +un progrès de l'individualisme religieux. Comment l'exception des juifs +confirme la loi. + +IV.--Conséquences de ce chapitre: 1° la science est le remède au mal que +symptomatise le progrès des suicides, mais n'en est pas la cause; 2° si +la société religieuse préserve du suicide, c'est simplement parce +qu'elle est une société fortement intégrée. + +CHAPITRE III + +LE SUICIDE ÉGOÏSTE (suite) + + +I.--Immunité générale des mariés telle que l'a calculée Bertillon. +Inconvénients de la méthode qu'il a dû suivre. Nécessité de séparer plus +complètement l'influence de l'âge et celle de l'état civil. Tableaux où +cette séparation est effectuée. Lois qui s'en dégagent. + +II.--Explication de ces lois. Le coefficient de préservation des époux +ne tient pas à la sélection matrimoniale. Preuves: 1° raisons _a +priori_; 2° raisons de fait tirées: _a_) des variations du coefficient +aux divers âges; _b_) de l'inégale immunité dont jouissent les époux des +deux sexes. + +Cette immunité est-elle due au mariage ou à la famille? Raisons +contraires à la première hypothèse: 1° contraste entre l'état +stationnaire de la nuptialité et les progrès du suicide; 2° faible +immunité des époux sans enfants; 3° aggravation chez les épouses sans +enfants. + +III.--L'immunité légère dont jouissent les hommes mariés sans enfants +est-elle due à la sélection conjugale? Preuve contraire tirée de +l'aggravation des épouses sans enfants. Comment la persistance partielle +de ce coefficient chez le veuf sans enfants s'explique sans qu'on fasse +intervenir la sélection conjugale. Théorie générale du veuvage. + +IV.--Tableau récapitulatif des résultats précédents. C'est à l'action +de la famille qu'est due presque toute l'immunité des époux et toute +celle des épouses. Elle croît avec la densité de la famille, +c'est-à-dire avec son degré d'intégration. + +V.--Le suicide et les crises politiques, nationales. Que la régression +qu'il subit alors est réelle et générale. Elle est due à ce que le +groupe acquiert dans ces crises une plus forte intégration. + +VI.--Conclusion générale du chapitre. Rapport direct entre le suicide et +le degré d'intégration des groupes sociaux, quels qu'ils soient. Cause +de ce rapport; pourquoi et dans quelles conditions la société est +nécessaire à l'individu. Comment, quand elle lui fait défaut, le suicide +se développe. Preuves confirmatives de cette explication. Constitution +du suicide égoïste. + +CHAPITRE IV + +LE SUICIDE ALTRUISTE + + +I.--Le suicide dans les sociétés inférieures: caractères qui le +distinguent, opposés à ceux du suicide égoïste. Constitution du suicide +altruiste obligatoire. Autres formes de ce type. + +II.--Le suicide dans les armées européennes; généralité de l'aggravation +qui résulte du service militaire. Elle est indépendante du célibat; de +l'alcoolisme. Elle n'est pas due au dégoût du service. Preuves: 1° elle +croît avec la durée du service; 2° elle est plus forte chez les +volontaires et les rengagés; 3° chez les officiers et les sous-officiers +que chez les simples soldats. Elle est due à l'esprit militaire et à +l'état d'altruisme qu'il implique. Preuves confirmatives: 1° elle est +d'autant plus forte que les peuples ont un moindre penchant pour le +suicide égoïste; 2° elle est _maxima_ dans les troupes d'élite; 3° elle +décroît à mesure que le suicide égoïste se développe. + +III.--Comment les résultats obtenus justifient la méthode suivie. + +CHAPITRE V + +LE SUICIDE ANOMIQUE + + +I.--Le suicide croît avec les crises économiques. Cette progression se +maintient dans les crises de prospérité: exemples de la Prusse, de +l'Italie. Les expositions universelles. Le suicide et la richesse. + +II.--Explication de ce rapport. L'homme ne peut vivre que si ses besoins +sont en harmonie avec ses moyens; ce qui implique une limitation de ces +derniers. C'est la société qui les limite; comment cette influence +modératrice s'exerce normalement. Comment elle est empêchée par les +crises; d'où dérèglement, anomie, suicides. Confirmation tirée des +rapports du suicide et de la richesse. + +III.--L'anomie est actuellement à l'état chronique dans le monde +économique. Suicides qui en résultent. Constitution du suicide anomique. + +IV.--Suicides dus à l'anomie conjugale. Le veuvage. Le divorce. +Parallélisme des divorces et des suicides. Il est dû à une constitution +matrimoniale qui agit en sens contraire sur les époux et sur les +épouses; preuves à l'appui. En quoi consiste cette constitution +matrimoniale. L'affaiblissement de la discipline matrimoniale +qu'implique le divorce aggrave la tendance au suicide des hommes, +diminue celle des femmes. Raison de cet antagonisme. Preuves +confirmatives de cette explication. + +Conception du mariage qui se dégage de ce chapitre. + +CHAPITRE VI + +FORMES INDIVIDUELLES DES DIFFÉRENTS TYPES DE SUICIDES + + +Utilité et possibilité de compléter la classification étiologique qui +précède par une classification morphologique. + +I.--Formes fondamentales que prennent les trois courants suicidogènes en +s'incarnant chez les individus. Formes mixtes qui résultent de la +combinaison de ces formes fondamentales. + +II.--Faut-il faire intervenir dans cette classification l'instrument de +mort choisi? Que ce choix dépend de causes sociales. Mais ces causes +sont indépendantes de celles qui déterminent le suicide. Elles ne +ressortissent donc pas à la présente recherche. + +Tableau synoptique des différents types de suicides. + +LIVRE III + +DU SUICIDE COMME PHÉNOMÈNE SOCIAL EN GÉNÉRAL + +CHAPITRE I + +L'ÉLÉMENT SOCIAL DU SUICIDE + + +I.--Résultats de ce qui précède. Absence de relations entre le taux des +suicides et les phénomènes cosmiques ou biologiques. Rapports définis +avec les faits sociaux. Le taux social correspond donc à un penchant +collectif de la société. + +II.--La constance et l'individualité de ce taux ne peut pas s'expliquer +autrement. Théorie de Quételet pour en rendre compte: l'homme moyen. +Réfutation: la régularité des données statistiques se retrouve même dans +des faits qui sont en dehors de la moyenne. Nécessité d'admettre une +force ou un groupe de forces collectives dont le taux social des +suicides exprime l'intensité. + +III.--Ce qu'il faut entendre par cette force collective: c'est une +réalité extérieure et supérieure à l'individu. Exposé et examen des +objections faites à cette conception: + +1° Objection d'après laquelle un fait social ne peut se transmettre que +par traditions inter-individuelles. Réponse: le taux des suicides ne +peut se transmettre ainsi. + +2° Objection diaprés laquelle l'individu est tout le réel de la société. +Réponse: _a_) Comment des choses matérielles, extérieures aux individus, +sont érigées en faits sociaux et jouent en cette qualité un rôle _sui +generis;_ _b_) Les faits sociaux qui ne s'objectivent pas sous cette +forme débordent chaque conscience individuelle. Ils ont pour substrat +l'agrégat formé par les consciences individuelles réunies en société. +Que cette conception n'a rien d'ontologique. + +IV.--Application de ces idées au suicide. + +CHAPITRE II + +RAPPORTS DU SUICIDE AVEC LES AUTRES PHÉNOMÈNES SOCIAUX + + +Méthode pour déterminer si le suicide doit être classé parmi les faits +moraux ou immoraux. + +I.--Exposé historique des dispositions juridiques ou morales en usage +dans les différentes sociétés relativement au suicide. Progrès continu +de la réprobation dont il est l'objet, sauf aux époques de décadence. +Raison d'être de cette réprobation; qu'elle est plus que jamais fondée +dans la constitution normale des sociétés modernes. + +II.--Rapports du suicide avec les autres formes de l'immoralité. Le +suicide et les attentats contre la propriété; absence de tout rapport. +Le suicide et l'homicide; théorie d'après laquelle ils consisteraient +tous deux en un même état organico-psychique, mais dépendraient de +conditions sociales antagonistes. + +III.--Discussion de la première partie de la proposition. Que le sexe, +l'âge, la température n'agissent pas de la même manière sur les deux +phénomènes. + +IV.--Discussion de la deuxième partie. Cas où l'antagonisme ne se +vérifie pas. Cas, plus nombreux, où il se vérifie. Explication de ces +contradictions apparentes: existence de types différents de suicides +dont les uns excluent l'homicide tandis que les autres dépendent des +mêmes conditions sociales. Nature de ces types; pourquoi les premiers +sont actuellement plus nombreux que les seconds. + +Comment ce qui précède éclaire la question des rapports historiques de +l'égoïsme et de l'altruisme. + +CHAPITRE III + +CONSÉQUENCES PRATIQUES + + +I.--La solution du problème pratique varie selon qu'on attribue à l'état +présent du suicide un caractère normal ou anormal. Comment la question +se pose malgré la nature immorale du suicide. Raisons de croire que +l'existence d'un taux modéré de suicides n'a rien de morbide. Mais +raisons de croire que le taux actuel chez les peuples européens est +l'indice d'un état pathologique. + +II.--Moyens proposés pour conjurer le mal: 1° mesures répressives. +Quelles sont celles qui seraient possibles. Pourquoi elles ne sauraient +avoir qu'une efficacité restreinte; 2° l'éducation. Elle ne peut +réformer l'état moral de la société parce qu'elle n'en est que le +reflet. Nécessité d'atteindre en elles-mêmes les causes des courants +suicidogènes; qu'on peut toutefois négliger le suicide altruiste dont +l'état n'a rien d'anormal. + +Le remède contre le suicide égoïste: rendre plus consistants les groupes +qui encadrent l'individu. Lesquels sont le plus propres à ce rôle? Ce +n'est ni la société politique qui est trop loin de l'individu--ni la +société religieuse qui ne le socialise qu'en lui retirant la liberté de +penser--ni la famille qui tend à se réduire au couple conjugal. Les +suicides des époux progressent comme ceux des célibataires. + +III.--Du groupe professionnel. Pourquoi il est seul en état de remplir +cette fonction. Ce qu'il doit devenir pour cela. Comment il peut +constituer un milieu moral.--Comment il peut contenir aussi le suicide +anomique.--Cas de l'anomie conjugale. Position antinomique du problème: +l'antagonisme des sexes. Moyens d'y remédier. + +IV.--Conclusion. L'état présent du suicide est l'indice d'une misère +morale. Ce qu'il faut entendre par une affection morale de la société. +Comment la réforme proposée est réclamée par l'ensemble de notre +évolution historique. Disparition de tous les groupes sociaux +intermédiaires entre l'individu et l'État; nécessité de les +reconstituer. La décentralisation professionnelle opposée à la +décentralisation territoriale; comment elle est la base nécessaire de +l'organisation sociale. + +Importance de la question du suicide; sa solidarité avec les plus grands +problèmes pratiques de l'heure actuelle. PLANCHES + +I.--Suicides et alcoolisme en France (4 cartes) + +II.--Suicides en France par arrondissements + +III.--Suicides dans l'Europe Centrale + +IV.--Suicides et densité familiale en France + +V.--Suicides et richesse en France + +VI.--Tableau des suicides des époux et des veufs des deux sexes, selon +qu'ils ont ou n'ont pas d'enfants. Nombres absolus. + +NOTES: + +[1: _Les règles de la Méthode sociologique_, Paris, F. Alcan, 1895.] + +[2: Et pourtant, nous montrerons (p. 368, note) que cette manière de +voir, loin d'exclure toute liberté, apparaît comme le seul moyen de la +concilier avec le déterminisme que révèlent les données de la +statistique.] + +[3: Reste un très petit nombre de cas qui ne sauraient s'expliquer +ainsi, mais qui sont plus que suspects. Telle l'observation, rapportée +par Aristote, d'un cheval qui, en découvrant qu'on lui avait fait +saillir sa mère, sans qu'il s'en aperçût et après qu'il s'y était +plusieurs fois refusé, se serait intentionnellement précipité du haut +d'un rocher (_Hist. des anim._, IX, 47). Les éleveurs assurent que le +cheval n'est aucunement réfractaire à l'inceste. Voir sur toute cette +question, Westcott, _Suicide_, p. 174-179.] + +[4: Nous avons mis entre parenthèses les nombres qui se rapportent à ces +années exceptionnelles.] + +[5: Dans le tableau, nous avons représenté alternativement par des +chiffres ordinaires ou par des chiffres gras les séries de nombres qui +représentent ces différentes ondes de mouvement, afin de rendre +matériellement sensible l'individualité de chacune d'elles.] + +[6: Wagner avait déjà comparé de cette manière la mortalité et la +nuptialité (_Die Gesetzmäassigkeit,_ etc., p. 87).] + +[7: D'après Bertillon, article _Mortalité_ du _Dictionnaire +Encyclopédique des sciences médicales_, t. LXI, p. 738.] + +[8: Bien entendu, en nous servant de cette expression nous n'entendons +pas du tout hypostasier la conscience collective. Nous n'admettons pas +plus d'âme substantielle dans la société que dans l'individu. Nous +reviendrons, d'ailleurs, sur ce point.] + +[9: V. L. III, ch. I.] + +[10: On trouvera en tête de chaque chapitre, quand il y a lieu, la +bibliographie spéciale des questions particulières qui y sont traitées. +Voici les indications relatives à la bibliographie générale du suicide. + +I.--_Publications statistiques officielles dont nous nous sommes +principalement servi:_ + +Oesterreischische Statistik (Statistik des Sanitätswesens).--Annuaire +statistique de la Belgique.--Zeitschrift des Koeniglisch Bayerischen +statistischen bureau.--Preussische Statistik (Sterblichkeit nach +Todesursachen und Altersclassen der gestorbenen).--Würtembürgische +Iahrbücher für Statistik und Landeskunde.--Badische Statistik.--Tenth +Census of the United States. Report on the Mortality and vital statistic +of the United States 1880, 11e partie.--Annuario statistico +Italiano.--Statistica delle cause delle Morti in tutti i communi del +Regno.--Relazione medico-statistica sulle conditione sanitarie +dell'Exercito Italiano.--Statistische Nachrichten des Grossherzogthums +Oldenburg.--Compte-rendu général de l'administration de la justice +criminelle en France. + +Statistisches Iahrbuch der Stadt Berlin.--Statistik der Stadt +Wien.--Statistisches Handbuch für den Hamburgischen Staat.--Jahrbuch für +die amtliche Statistik der Bremischen Staaten.--Annuaire statistique de +la ville de Paris. + +On trouvera en outre des renseignements utiles dans les articles +suivants: Platter, _Ueber die Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren +1819-1872_. In _Statist. Monatsch._, 1876.--Brattassévic, _Die +Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren 1873-77_, In _Stat. Monatsch._, +1878, p. 429.--Ogle, _Suicides in England and Wales in relation to Age, +Sexe, Season and Occupation_. In _Journal of the statistical Society_, +1886.--Rossi, _Il Suicidio nella Spagna nel 1884_. _Arch. di +psychiatria_, Turin, 1886. + +II.--_Études sur le suicide en général_. + +De Guerry, _Statistique morale de la France_, Paris, 1835, et +_Statistique morale comparée de la France et de l'Angleterre_, Paris, +1864.--Tissot, _De la manie du suicide et de l'esprit de révolte, de +leurs causes et de leurs remèdes_, Paris, 1841.--Etoc-Demazy, +_Recherches statistiques sur le suicide_, Paris, 1844.--Lisle, _Du +suicide_, Paris, 1856.--Wappäus, _Allgemeine Bevölkerungsstatistik_, +Leipzig, 1861.--Wagner, _Die Gesetzmässigkeit in den scheinbar +willkürlichen menschlichen Handlungen_, Hambourg, 1864, 2e +partie.--Brierre de Boismont, _Du suicide et de la folie-suicide_, +Paris, Germer Baillière, 1865.--Douay, _Le suicide ou la mort +volontaire_, Paris, 1870.--Leroy, _Étude sur le suicide et les maladies +mentales dans le département de Seine-et-Marne_, Paris, +1870.--Oettingen, _Die Moralstatistik_, 3e Auflage, Erlangen, 1882, p. +786-832 et tableaux annexes 103-120.--Du même, _Ueber acuten und +chronischen Selbstmord_, Dorpat, 1881.--Morselli, _Il suicidio_, Milan, +1879.--Legoyt, _Le suicide ancien et moderne_, Paris, 1881.--Masaryk, +_Der Selbstmord als sociale Massenerscheinung_, Vienne, 1881.--Westcott, +_Suicide, its history, litterature_, etc., Londres, 1885.--Motta, +_Bibliografia del Suicidio_, Bellinzona, 1890.--_Corre, Crime et +suicide_, Paris, 1891.--Bonomelli, _Il Suicidio_, Milan, 1892.--Mayr, +_Selbstmordstatistik_, In _Handwörterbuch der Staatswissenschaften, +herausgegeben von Conrad, Erster Supplementband_, Iena, 1895.] + +[11: _Bibliographie_.--Falret, _De l'hypocondrie et du suicide_, Paris, +1822.--Esquirol, _Des maladies mentales_, Paris, 1838 (t. I, p. 526-676) +et article _Suicide_, in _Dictionnaire de médecine_, en 60 +vol.--Cazauvieilh, _Du suicide et de l'aliénation mentale_, Paris, +1840.--Etoc Demazy, _De la folie dans la production du suicide_, in +_Annales médico-psych._, 1844.--Bourdin, _Du suicide considéré comme +maladie_, Paris, 1845.--Dechambre, _De la monomanie homicide-suicide_, +in _Gazette médic._, 1852.--Jousset, _Du suicide, et de la monomanie +suicide_, 1858.--Brierre de Boismont, _op. cit._--Leroy, _op. +cit._--Art. _Suicide_, du _Dictionnaire de médecine et de chirurgie, +pratique_, t. XXXIV, p. 117.--Strahan, Suicide and Insanity, Londres, +1824. + +Lunier, _De la production et de la consommation des boissons alcooliques +en France_, Paris, 1877.--Du même, art. in _Annales médico-psych._, +1872; _Journal de la Soc. de stat._, 1878.--Prinzing, _Trunksucht und +Selbstmord_, Leipzig, 1895.] + +[12: Dans la mesure où la folie est elle-même purement individuelle. En +réalité, elle est, en partie, un phénomène social. Nous reviendrons sur +ce point.] + +[13: _Maladies mentales_, t. I, p. 639.] + +[14: _Ibid._, t. I, p. 665.] + +[15: _Du suicide_, etc., p. 137.] + +[16: In _Annales médico-psych._, t. VII, p. 287.] + +[17: _Maladies mentales_, t. I, p. 528.] + +[18: V. Brierre de Boismont, p. 140.] + +[19: _Maladies mentales_, 437.] + +[20: V. article _Suicide_ du _Dictionnaire de médecine et de chirurgie +pratique_.] + +[21: Il ne faut pas confondre ces hallucinations avec celles qui +auraient pour effet de faire méconnaître au malade les risques qu'il +court, par exemple, de lui faire prendre une fenêtre pour une porte. +Dans ce cas, il n'y a pas de suicide d'après la définition précédemment +donnée, mais mort accidentelle.] + +[22: Bourdin, _op. cit._, p. 43.] + +[23: Falret, _Hypochondrie et suicide_, p. 299-307.] + +[24: _Suicide et folie-suicide_, p. 397.] + +[25: Brierre, _op. cit._, p. 574.] + +[26: _Ibid._, p. 314.] + +[27: _Maladies mentales_, t. I, p. 529.] + +[28: _Hypochondrie et suicide_, p. 3.] + +[29: Koch, _Zur Statistik der Geisteskrankheiten_. Stuttgart, 1878, p. +73.] + +[30: D'après Morselli.] + +[31: D'après Koch, _op. cit._, p. 108-119.] + +[32: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.] + +[33: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.] + +[34: V. Tableau IX, ci-dessous.] + +[35: Koch, _op. cit._, p. 139-146.] + +[36: Koch, _op. cit._, p. 81.] + +[37: La première partie du tableau est empruntée à l'article _Aliénation +mentale_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre (t. III, p. 34); la +seconde à Oettingen, _Moralstatistik_, tableau annexe 97.] + +[38: _Op. cit._, p. 238.] + +[39: _Op. cit._, p. 404.] + +[40: Morselli ne le déclare pas expressément, mais cela ressort des +chiffres mêmes qu'il donne. Ils sont trop élevés pour représenter les +seuls cas de folie. Cf. le tableau donné dans le _Dictionnaire_ de +Dechambre et où la distinction est faite. On y voit clairement que +Morselli a totalisé les fous et les idiots.] + +[41: Des pays d'Europe sur lesquels Koch nous renseigne nous avons +laissé seulement de côté la Hollande, les informations que l'on possède +sur l'intensité qu'y a la tendance au suicide ne paraissant pas +suffisantes.] + +[42: _Op. cit._, p. 403.] + +[43: La preuve, il est vrai, n'en a jamais été faite d'une manière tout +à fait démonstrative. En tout cas, s'il y a progrès, nous ignorons le +coefficient d'accélération.] + +[44: V. Liv. II, chap. IV.] + +[45: On a un exemple frappant de cette ambiguïté dans les ressemblances +et les contrastes que la littérature française présente avec la +littérature russe. La sympathie avec laquelle nous avons accueilli la +seconde démontre qu'elle n'est pas sans affinités avec la nôtre. Et en +effet, on sent chez les écrivains des deux nations une délicatesse +maladive du système nerveux, une certaine absence d'équilibre mental et +moral. Mais comme ce même état, biologique et psychologique à la fois, +produit des conséquences sociales différentes! Tandis que la littérature +russe est idéaliste à l'excès, tandis que la mélancolie dont elle est +empreinte, ayant pour origine une compassion active pour la douleur +humaine, est une de ces tristesses saines qui excitent la foi et +provoquent à l'action, la nôtre se pique de ne plus exprimer que des +sentiments de morne désespoir et reflète un inquiétant état de +dépression. Voilà comment un même état organique peut servir à des fins +sociales presque opposées.] + +[46: D'après le _Compte général de l'administration de la justice +criminelle_, année 1887.--V. planche I, p. 48.] + +[47: _De la production et de la consommation des boissons alcooliques en +France_, p. 174-175.] + +[48: V. planche I, ci-dessus.] + +[49: _Ibid._] + +[50: D'après Lunier, _op. cit._, p. 180 et suiv. On trouvera des +chiffres analogues, se rapportant à d'autres années, dans Prinzing, _op. +cit._, p. 58.] + +[51: Pour ce qui est de la consommation du vin, elle varie plutôt en +raison inverse du suicide. C'est dans le Midi qu'on boit le plus de vin, +c'est là que les suicides sont le moins nombreux. On n'en conclut pas +pourtant que le vin garantit contre le suicide.] + +[52: D'après Prinzing, _op. cit._, p. 75.] + +[53: On a quelquefois allégué, pour démontrer l'influence de l'alcool, +l'exemple de la Norwège où la consommation des boissons alcooliques et +le suicide ont diminué parallèlement depuis 1830. Mais, en Suède, +l'alcoolisme a également diminué et dans les mêmes proportions, alors +que le suicide n'a cessé d'augmenter (115 cas pour un million en +1886-88, au lieu de 63 en 1821-1830). Il en est de même en Russie. + +Afin que le lecteur ait en mains tous les éléments de la question, nous +devons ajouter que la proportion des suicides que la statistique +française attribue soit à des accès d'ivrognerie soit à l'ivrognerie +habituelle, est passée de 6,69 % en 1849 à 13,41 % en 1876. Mais +d'abord, il s'en faut que tous ces cas soient imputables à l'alcoolisme +proprement dit qu'il ne faut pas confondre avec la simple ivresse ou la +fréquentation du cabaret. Ensuite, ces chiffres, quelle qu'en soit la +signification exacte, ne prouvent pas que l'abus des boissons +spiritueuses ait une bien grande part dans le taux des suicides. Enfin, +nous verrons plus loin pourquoi on ne saurait accorder une grande valeur +aux renseignements que nous fournit ainsi la statistique sur les causes +présumées des suicides.] + +[54: Notamment Wagner, _Gesetzmässigkeit_, etc., p. 165 et suiv.; +Morselli, p. 158; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 760.] + +[55: _L'espèce humaine_, p. 28. Paris, Félix Alcan.] + +[56: Article _Anthropologie_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre, t. +V.] + +[57: Nous ne parlons pas des classifications proposées par Wagner et par +Oettingen; Morselli lui-même en a fait la critique d'une manière +décisive (p. 160).] + +[58: Pour expliquer ces faits, Morselli suppose, sans donner de preuves +à l'appui, qu'il y a de nombreux éléments celtiques en Angleterre et, +pour les Flamands, il invoque l'influence du climat.] + +[59: Morselli, _op. cit._, p. 189.] + +[60: _Mémoires d'anthropologie_, t. I, p. 320.] + +[61: L'existence de deux grandes masses régionales, l'une formée de 15 +départements septentrionaux où prédominent les hautes tailles (39 +exemptés seulement pour mille conscrits), l'autre composée de 24 +départements du Centre et de l'Ouest, et où les petites tailles sont +générales (de 98 à 130 exemptions pour mille), paraît incontestable. +Cette différence est-elle un produit de la race? C'est déjà une question +beaucoup plus difficile à résoudre. Si l'on songe qu'en trente ans la +taille moyenne en France a sensiblement changé, que le nombre des +exemptés pour cette cause est passé de 92,80 en 1831 à 59,40 pour mille +en 1860, on sera en droit de se demander si un caractère aussi mobile +est un bien sûr critère pour reconnaître l'existence de ces types +relativement immuables qu'on appelle des races. Mais, en tout cas, la +manière dont les groupes intermédiaires, intercalés par Broca entre ces +deux types extrêmes, sont constitués, dénommés et rattachés soit à la +souche kymrique soit à l'autre, nous paraît laisser place à bien plus de +doute encore. Les raisons d'ordre morphologique sont ici impossibles. +L'anthropologie peut bien établir quelle est la taille moyenne dans une +région donnée, non de quels croisements cette moyenne résulte. Or les +tailles intermédiaires peuvent être aussi bien dues à ce que des Celtes +se sont croisés avec des races de plus haute stature, qu'à ce que des +Kymris se sont alliés à des hommes plus petits qu'eux. La distribution +géographique ne peut pas davantage être invoquée, car il se trouve que +ces groupes mixtes se rencontrent un peu partout, au Nord-Ouest (la +Normandie et la Basse-Loire), au Sud-Ouest (l'Aquitaine), au Sud (la +Province romaine), à l'Est (la Lorraine) etc. Restent donc les argumenta +historiques qui ne peuvent être que très conjecturaux. L'histoire sait +mal comment, quand, dans quelles conditions et proportions les +différentes invasions et infiltrations de peuples ont eu lieu. À plus +forte raison, ne peut-elle nous aider à déterminer l'influence qu'elles +ont eue sur la constitution organique des peuples.] + +[62: Surtout si l'on défalque la Seine qui, à cause des conditions +exceptionnelles dans lesquelles elle se trouve, n'est pas exactement +comparable aux autres départements.] + +[63: V. plus bas, liv. II, ch. IV, § I.] + +[64: Broca, _op. cit._, t. I, p. 394.] + +[65: V. Topinard, _Anthropologie_, p. 464.] + +[66: La même remarque s'applique à l'Italie. Là aussi, les suicides sont +plus nombreux au Nord qu'au Midi et, d'un autre côté, la taille moyenne +des populations septentrionales est supérieure légèrement à celle des +régions méridionales. Mais c'est que la civilisation actuelle de +l'Italie est d'origine piémontaise et que, d'un autre côté, les +Piémontais se trouvent être un peu plus grands que les gens du Sud. +L'écart est, du reste, faible. Le _maximum_ qui s'observe en Toscane et +en Vénétie, est de 1 m. 65, le _minimum_, en Calabre, est de 1 m. 60, du +moins pour ce qui regarde le continent italien. En Sardaigne, la taille +s'abaisse à 1 m. 58.] + +[67: _Sur les fonctions du cerveau_, Paris, 1825.] + +[68: _2 Maladies mentales_, t. I, p. 582.] + +[69: _Suicide_, p. 197.] + +[70: Cité par Legoyt, p. 242.] + +[71: _Suicide_, p. 17-19.] + +[72: D'après Morselli, p. 410.] + +[73: Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 59; Cazauvieilh, _op. cit._, p. +19.] + +[74: Ribot, _L'hérédité_, p. 145. Paris, Félix Alcan.] + +[75: Lisle, _op. cit._, p. 195.] + +[76: Brierre, _op. cit._, p. 57.] + +[77: Luys, _op. cit._, p. 201.] + +[78: _Dictionnaire encyclopédique des sciences méd._, art. _Phtisie_, t. +LXXVI p. 542.] + +[79: _Op. cit._, p. 170-172.] + +[80: V. Morselli, p. 329 et suiv.] + +[81: V. Legoyt, p. 158 et suiv. Paris, Félix Alcan.] + +[82: Les éléments de ce tableau sont empruntés à Morselli.] + +[83: Pour les hommes, nous n'en connaissons qu'un cas, c'est celui de +l'Italie où il se produit un stationnement entre 30 et 40 ans. Pour les +femmes, il y a au même âge un mouvement d'arrêt qui est général et qui, +par conséquent, doit être réel. Il marque une étape dans la vie +féminine. Comme il est spécial aux célibataires, il correspond sans +doute à cette période intermédiaire où les déceptions et les +froissements causés par le célibat commencent à être moins sensibles, et +où l'isolement moral qui se produit à un âge plus avancé, quand la +vieille fille reste seule, ne produit pas encore tous ses effets.] + +[84: _Bibliographie_.--Lombroso, _Pensiero e Meteore_; Ferri, +_Variations thermométriques et criminalité_. In _Archives d'Anth. +criminelle_, 1887; Corre, _Le délit et le suicide à Brest_. In _Arch. +d'Anth. crim._, 1890, p. 109 et suiv., 259 et suiv.; Du même, _Crime et +suicide_, p. 605-639; Morselli, p. 103-157.] + +[85: V. plus bas, liv. II, ch. IV, § I.] + +[86: _De l'hypochondrie_, etc., p. 28.] + +[87: On ne peut juger de la manière dont les cas de folie se +répartissent entre les saisons que par le nombre des entrées dans les +asiles. Or, un tel critère est très insuffisant; car les familles ne +font pas interner les malades au moment précis où la maladie éclate, +mais plus tard. De plus, en prenant ces renseignements tels que nous les +avons, ils sont loin de montrer une concordance parfaite entre les +variations saisonnières de la folie et celles du suicide. D'après une +statistique de Cazauvieilh, sur 1.000 entrées annuelles à Charenton, la +part de chaque saison serait la suivante: hiver, 222; printemps, 283; +été, 261; automne 231. Le même calcul fait pour l'ensemble des aliénés +admis dans les asiles de la Seine donne des résultats analogues: hiver, +234; printemps, 266; été, 249; automne, 248. On voit: 1° que le maximum +tombe au printemps et non en été; encore faut-il tenir compte de ce fait +que, pour les raisons indiquées, le maximum réel doit être antérieur; 2° +que les écarts entre les différentes saisons sont très faibles. Ils sont +autrement marqués pour ce qui concerne les suicides.] + +[88: Nous rapportons ces faits d'après Brierre de Boismont, _op. cit._, +p. 60-62.] + +[89: Tous les mois dans ce tableau, ont été ramenés à 30 jours.--Les +chiffres relatifs aux températures sont empruntés pour la France à +l'_Annuaire du bureau des longitudes_, et, pour l'Italie, aux _Annali +dell'Ufficio centrale de Meteorologia._] + +[90: On ne saurait trop remarquer cette constance des chiffres +proportionnels sur la signification de laquelle nous reviendrons (liv. +III, ch. I).] + +[91: Il est, vrai que, suivant ces auteurs, le suicide ne serait qu'une +variété de l'homicide. L'absence de suicides dans les pays méridionaux +ne serait donc qu'apparente, car elle serait compensée par un excédent +d'homicides. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette +identification. Mais, dès maintenant, comment ne pas voir que cet +argument se retourne contre ses auteurs? Si l'excès d'homicides qu'on +observe dans les pays chauds compense le manque de suicides, comment +cette même compensation ne s'établirait-elle pas aussi pendant la saison +chaude? D'où vient que cette dernière est à la fois fertile en homicides +de soi-même et en homicides d'autrui?] + +[92: _Op. cit._, p. 148.] + +[93: Nous laissons de côté les chiffres qui concernent la Suisse. Ils ne +sont calculés que sur une seule année (1876) et, par conséquent, on n'en +peut rien conclure. D'ailleurs la hausse d'octobre à novembre est bien +faible. Les suicides passent de 83 pour mille à 90.] + +[94: La longueur indiquée est celle du dernier jour du mois.] + +[95: Cette uniformité nous dispense de compliquer le tableau XIII. Il +n'est pas nécessaire de comparer les variations mensuelles de la journée +et celles du suicide dans d'autres pays que la France, puisque les unes +et les autres sont sensiblement les mêmes partout, pourvu qu'on ne +compare pas des pays de latitudes trop différentes.] + +[96: Ce terme désigne la partie du jour qui suit immédiatement le lever +du soleil.] + +[97: On a une autre preuve du rythme de repos et d'activité par lequel +passe la vie sociale aux différents moments de la journée dans la +manière dont les accidents varient selon les heures. Voici comment, +d'après le bureau de statistique prussienne, ils se répartiraient: + +/* ++-------------------------+------------------------------------------+ +| De 6 heures à midi | 1.011 accidents en moyenne par heure. | ++-------------------------+------------------------------------------+ +| De midi à 2 heures | 686 --- --- --- | ++-------------------------+------------------------------------------+ +| De 2 heures à 6 h. | 1.191 --- --- --- | ++-------------------------+------------------------------------------+ +| De 6 heures à 7 h. | 979 --- --- --- | ++-------------------------+------------------------------------------+ +*/ + +] + +[98: Il est remarquable que ce contraste entre la première et la seconde +moitié de la semaine se retrouve dans le mois. Voici, en effet, d'après +Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 424, comment 4.595 suicidée +parisiens se répartiraient: + +/* ++-------------------------------------------------------+------------+ +|Pendant les dix premiers jours du mois | 1.727 | ++-------------------------------------------------------+------------+ +|Pendant les dix suivants | 1.488 | ++-------------------------------------------------------+------------+ +|Pendant les dix derniers | 1.380 | ++-------------------------------------------------------+------------+ +*/ + +L'infériorité numérique de la dernière décade est encore plus grande +qu'il ne ressort de ces chiffres; car à cause du 31e jour, elle renferme +souvent 11 jours au lieu de 10. On dirait que le rythme de la vie +sociale reproduit les divisions du calendrier; qu'il y a comme un +renouveau d'activité toutes les fois qu'on entre dans une période +nouvelle et une sorte d'alanguissement à mesure qu'elle tend vers sa +fin.] + +[99: D'après le _Bulletin du ministère des travaux publics_.] + +[100: _Ibid._ À tous ces faits qui tendent à démontrer l'accroissement +de l'activité sociale pendant l'été on peut ajouter le suivant: c'est +que les accidents sont plus nombreux pendant la belle saison que pendant +les autres. Voici comme ils se répartissent en Italie: + +/* ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +| | 1886. | 1887. | 1888. | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +|Printemps | 1.370 | 2.582 | 2.457 | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +|Été | 1.823 | 3.290 | 3.085 | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +|Automne | 1.474 | 2.560 | 2.780 | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +|Hiver | 1.190 | 2.748 | 3.032 | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +*/ + +Si, à ce point de vue, l'hiver vient quelquefois après l'été, c'est +uniquement parce que les chutes y sont plus nombreuses à cause de la +glace et que le froid, par lui-même, produit des accidents spéciaux. Si +l'on fait abstraction de ceux qui ont cette origine, les saisons se +rangent dans le même ordre que pour le suicide.] + +[101: On remarquera de plus que les chiffres proportionnels des +différentes saisons sont sensiblement les mêmes dans les grandes villes +comparées, tout en différant de ceux qui se rapportent aux pays auxquels +ces villes appartiennent. Ainsi nous retrouvons partout cette constance +du taux des suicides dans les milieux sociaux identiques. Le courant +suicidogène varie de la même manière aux différents moments de l'année à +Berlin, à Vienne, à Genève, à Paris, etc. On pressent dès lors tout ce +qu'il a de réalité.] + +[102: _Bibliographie_.--Lucas, _De l'imitation contagieuse_, Paris, +1833.--Despine, _De la contagion morale_, 1870. _De l'imitation_, +1871.--Moreau de Tours (Paul), _De la contagion du suicide_, Paris, +1875.--Aubry, _Contagion du meurtre_, Paris, 1888.--Tarde, _Les lois de +l'imitation_ (_passim_). _Philosophie pénale_, p. 319 et suiv. Paris, F. +Alcan.--Corre, _Crime et suicide_, p. 207 et suiv.] + +[103: Bordier, _Vie des sociétés_, Paris, 1887, p. 77.--Tarde, +_Philosophie pénale_, p. 321.] + +[104: Tarde, _ibid._, p. 319-320.] + +[105: En attribuant ces images à un _processus_ d'imitation, voudrait-on +dire qu'elles sont de simples copies des états qu'elles expriment? Mais +d'abord, ce serait une métaphore singulièrement grossière, empruntée à +la vieille et inadmissible théorie des espèces sensibles. De plus, si +l'on prend le mot d'imitation dans ce sens, il faut l'étendre à toutes +nos sensations et à toutes nos idées indistinctement; car il n'en est +pas dont on ne puisse dire, en vertu de la même métaphore, qu'elles +reproduisent l'objet auquel elles se rapportent. Dès lors, toute la vie +intellectuelle devient un produit de l'imitation.] + +[106: Il peut se faire, sans doute, dans des cas particuliers, qu'une +mode ou une tradition soit reproduite par pure singerie; mais alors elle +n'est pas reproduite en tant que mode ou que tradition.] + +[107: Il est vrai qu'on a parfois appelé imitation tout ce qui n'est pas +invention originale. À ce compte, il est clair que presque tous les +actes humains sont des faits d'imitation; car les inventions proprement +dites sont bien rares. Mais, précisément parce que, alors, le mot +d'imitation désigne à peu près tout, il ne désigne plus rien de +déterminé. Une pareille terminologie ne peut être qu'une source de +confusions.] + +[108: Il est vrai qu'on a parlé d'une imitation logique (V. Tarde, _Lois +de l'imitation_, 1re éd., p. 158); c'est celle qui consiste à reproduire +un acte parce qu'il sert à une fin déterminée. Mais une telle imitation +n'a manifestement rien de commun avec le penchant imitatif; les faits +qui dérivent de l'une doivent donc être soigneusement distingués de ceux +qui sont dus à l'autre. Ils ne s'expliquent pas du tout de la même +manière. D'un autre côté, comme nous venons de le faire voir, +l'imitation-mode, l'imitation-coutume sont aussi logiques que les +autres, quoiqu'elles aient à certains égards leur logique spéciale.] + +[109: Les faits imités à cause du prestige moral ou intellectuel du +sujet, individuel ou collectif, qui sert de modèle, rentrent plutôt dans +la seconde catégorie. Car cette imitation n'a rien d'automatique. Elle +implique un raisonnement: on agit comme la personne à laquelle on a +donné sa confiance, parce que la supériorité qu'on lui reconnaît +garantit la convenance de ses actes. On a pour la suivre les raisons +qu'on a pour la respecter. Aussi n'a-t-on rien fait pour expliquer de +tels actes quand on a simplement dit qu'ils étaient imités. Ce qui +importe, c'est de savoir les causes de la confiance ou du respect qui +ont déterminé cette soumission.] + +[110: Et encore, comme nous le verrons plus bas, l'imitation, à elle +seule, n'est-elle une explication suffisante que bien rarement.] + +[111: Car il faut bien se dire que nous ne savons que vaguement en quoi +il consiste. Comment, au juste, se produisent les combinaisons d'où +résulte l'état collectif, quels sont les éléments qui y entrent, comment +se dégage l'état dominant, toutes ces questions sont beaucoup trop +complexes pour pouvoir être résolues par la seule introspection. Toute +sorte d'expériences et d'observations seraient nécessaires qui ne sont +pas faites. Nous savons encore bien mal comment et d'après quelles lois +même les états mentaux de l'individu isolé se combinent entre eux; à +plus forte raison, sommes-nous loin de connaître le mécanisme des +combinaisons beaucoup plus compliquées qui résultent de la vie en +groupe. Nos explications ne sont trop souvent que des métaphores. Nous +ne songeons donc pas à considérer ce que nous en avons dit plus haut +comme une expression exacte du phénomène; nous nous sommes seulement +proposé de faire voir qu'il y avait là tout autre chose que de +l'imitation.] + +[112: V. le détail des faits dans Legoyt, _op. cit._, p. 227 et suiv.] + +[113: V. des faits semblables dans Ebrard, _op. cit._, p. 376.] + +[114: III, 26.] + +[115: _Essais_, II, 3.] + +[116: On verra plus loin que, dans toute société, il y a de tout temps +et normalement une disposition collective qui se traduit sous forme de +suicides. Cette disposition diffère de ce que nous proposons d'appeler +épidémie, en ce qu'elle est chronique, qu'elle constitue un élément +normal du tempérament moral de la société. L'épidémie est, elle aussi, +une disposition collective, mais qui éclate exceptionnellement, qui +résulte de causes anormales et, le plus souvent, passagères.] + +[117: V. planche II, ci-dessous.] + +[118: _Op. cit._, p. 213.--D'après le même auteur, même les départements +complets de Marne et de Seine-et-Marne auraient, en 1865-66, dépassé la +Seine. La Marne aurait alors compté 1 suicide sur 2.791 habitants; la +Seine-et-Marne, 1 sur 2.768; la Seine, 1 sur 2.822.] + +[119: Bien entendu, il ne saurait être question d'une influence +contagieuse. Ce sont trois chefs-lieux d'arrondissement, d'importance à +peu près égale, et séparés par une multitude de communes dont les taux +sont très différents. Tout ce que prouve, au contraire, ce +rapprochement, c'est que les groupes sociaux de même dimension et placés +dans des conditions d'existence suffisamment analogues, ont un même taux +de suicides, sans qu'il soit pour cela nécessaire qu'ils agissent les +uns sur les autres.] + +[120: _Op. cit._, p. 193-194. La très petite commune qui tient la tête +(Lesche) compte 1 suicide sur 630 habitants, soit 1.587 suicides pour un +million, de quatre à cinq fois plus que Paris. Et ce ne sont pas là des +cas particuliers à la Seine-et-Marne. Nous devons à l'obligeance du Dr +Legoupils, de Trouville, des renseignements sur trois communes +minuscules de l'arrondissement de Pont-l'Évêque, Villerville (978 h.), +Cricquebœuf (150 h.) et Pennedepie (333 h.). Le taux des suicides +calculé pour des périodes qui varient entre 14 et 25 ans, y est +respectivement de 429, de 800 et de 1081 pour 1 million d'habitants. + +Sans doute, il reste vrai, en général, que les grandes villes comptent +plus de suicides que les petites ou que les campagnes. Mais la +proposition n'est vraie qu'en gros et comporte bien des exceptions. Il y +a, d'ailleurs, une manière de la concilier avec les faits qui précèdent +et qui paraissent la contredire. Il suffit d'admettre que les grandes +villes se forment et se développent sous l'influence des mêmes causes +qui déterminent le développement du suicide, plus qu'elles ne +contribuent à le déterminer elles-mêmes. Dans ces conditions, il est +naturel qu'elles soient nombreuses dans les régions fécondes en +suicides, mais sans qu'elles aient le monopole des morts volontaires; +rares, au contraire, là où l'on se tue peu, sans que le petit nombre des +suicides soit dû à leur absence. Ainsi leur taux moyen serait en général +supérieur à celui des campagnes tout en pouvant lui être inférieur dans +certains cas.] + +[121: Voir planche III, ci-dessous.] + +[122: Voir même planche et, pour le détail des chiffres par canton, liv. +II, ch. V, tableau XXVI.] + +[123: _Traité des maladies mentales_, p. 243.] + +[124: _De la contagion du suicide_, p. 42.] + +[125: V. notamment Aubry, _Contagion du meurtre_, 1re édit., p. 87.] + +[126: Nous entendons par là l'individu, abstraction faite de tout ce que +la confiance ou l'admiration collective peuvent lui ajouter de pouvoir. +Il est clair, en effet, qu'un fonctionnaire ou un homme populaire, outre +les forces individuelles qu'ils tiennent de la naissance, incarnent des +forces sociales qu'ils doivent aux sentiments collectifs dont ils sont +l'objet et qui leur permettent d'avoir une action sur la marche de la +société. Mais ils n'ont cette influence qu'autant qu'ils sont autre +chose que des individus.] + +[127: V. Delage, _La structure du protoplasme et les théories de +l'hérédité_, Paris, 1895, p. 813 et suiv.] + +[128: 1 D'après Legoyt, p. 342.] + +[129: D'après Oettingen, _Moralstatistik_, tables annexes, p. 110.] + +[130: _Op. cit._, p. 358.] + +[131: La population au-dessous de 15 ans a été défalquée.] + +[132: Nous n'avons pas de renseignements sur l'influence des cultes en +France. Voici pourtant ce que dit Leroy dans son étude sur la +Seine-et-Marne: dans les communes de Quincy, Nanteuil-les-Meaux, +Mareuil, les protestants donnent un suicide sur 310 habitants, les +catholiques 1 sur 678 (_op. cit._, p. 203).] + +[133: _Handwoerterbuch der Staatswissenschaften_, Supplément, t. I, p. +702.] + +[134: Reste le cas de l'Angleterre, pays non catholique où l'on ne se +tue pas beaucoup. Il sera expliqué plus bas.] + +[135: La Bavière est encore la seule exception: les juifs s'y tuent deux +fois plus que les catholiques. La situation du judaïsme dans ce pays +a-t-elle quelque chose d'exceptionnel? Nous ne saurions le dire.] + +[136: Legoyt, _op. cit._, p. 205; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 654.] + +[137: Il est vrai que la statistique des suicides anglais n'est pas +d'une grande exactitude. À cause des pénalités attachées au suicide, +beaucoup de cas sont portés comme morts accidentelles. Cependant, ces +inexactitudes ne suffisent pas à expliquer l'écart si considérable entre +ce pays et l'Allemagne.] + +[138: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 626.] + +[139: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.] + +[140: Dans une de ces périodes (1877-78) la Bavière dépasse légèrement +la Prusse; mais le fait ne se produit que cette seule fois.] + +[141: Oettingen, _ibid._, p. 582.] + +[142: Morselli, _op. cit._, p. 223.] + +[143: D'ailleurs, on verra plus loin, que renseignement secondaire et +supérieur sont également plus développés chez les protestants que chez +les catholiques.] + +[144: Les chiffres relatifs aux époux lettrés sont empruntés à +Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 85; ils se rapportent aux +années 1872-78, les suicides à la période 1864-76.] + +[145: V. _Annuaire statistique de la France_, 1892-94, p. 50 et 51.] + +[146: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.] + +[147: Compte général de la justice criminelle de 1882, p. CXV.] + +[148: V. Prinzing, _op. cit._, p. 28-31.--Il est curieux qu'en Prusse la +presse et les arts donnent un chiffre assez ordinaire (279 suicides).] + +[149: Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 83.] + +[150: Morselli, p. 223.] + +[151: Oettingen, _ibid._, p. 577.] + +[152: À l'exception de l'Espagne. Mais, outre que l'exactitude de la +statistique espagnole nous laisse sceptique, l'Espagne n'est pas +comparable aux grandes nations de l'Europe centrale et septentrionale.] + +[153: Baly et Boudin. Nous citons d'après Morselli, p. 225.] + +[154: D'après Alwin Petersilie, _Zur Statistik der höheren Lehranstalten +in Preussen._ In Zeitschr. d. preus. stät. Bureau, 1877, p. 109 et +suiv.] + +[155: _Zeitschr. d. pr. stat. Bureau_, 1889, p. XX.] + +[156: Voici, en effet, de quelle manière très inégale les protestants +fréquentent les établissements d'enseignement secondaire dans les +différentes provinces de Prusse: + +/* ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +| | RAPPORT DE LA POPULATION | RAPPORT | DIFFÉRENCE | +| | protestante | moyen des | entre le | +| | à la population totale | élèves | deuxième | +| | |protestants| rapport et | +| | | au total | le premier | +| | |des élèves | | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +|1er groupe| De 98,7 à 87,2 %--Moyenne 94,6 | 90,8 | - 3,8 | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +|2e ---- | De 80 à 50 % -- --- 70,3. | 75,3 | + 5 | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +|3e ---- | De 50 à 40 % -- --- 46,4. | 56,0 | + 10,4 | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +|4e ---- | Au-dessous. -- --- 29,2. | 61,0 | + 31,8 | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +*/ + +Ainsi, là où le protestantisme est en grande majorité, sa population +scolaire n'est pas en rapport avec sa population générale. Dès que la +minorité catholique s'accroît, la différence entre les deux populations, +de négative, devient positive et cette différence positive devient plus +grande à mesure que les protestants deviennent moins nombreux. Le culte +catholique, lui aussi, montre plus de curiosité intellectuelle là où il +est en minorité (V. Oettingen, _Moralstatistik_, p. 650).] + +[157: La seule prescription pénale que nous connaissions est celle dont +nous parle Flavius Josèphe, dans son _Histoire de la guerre des Juifs +contre les Romains_ (III, 25), et il y est simplement dit que «les corps +de ceux qui se donnent volontairement la mort demeurent sans sépulture +jusqu'après le coucher du soleil, quoiqu'il soit permis d'enterrer +auparavant ceux qui ont été tués à la guerre». On peut même se demander +si c'est là une mesure pénale.] + +[158: V. Wagner, _Die Gesetzmässigkeit_, etc., p. 177.] + +[159: V. article _Mariage_, in _Dictionnaire encyclopédique des sciences +médicales_, 2e série. V. p. 50 et suiv.--Cf., sur cette question, J. +Bertillon fils, _Les célibataires, les veufs et les divorcés au point de +vue du mariage_, in _Revue scientifique_, février 1879.--Du même, un +article dans le _Bulletin de la société d'anthropologie_, 1880, p. 280 +et suiv.--Durkheim, _Suicide et natalité_, in _Revue philosophique_, +novembre 1888.] + +[160: Nous supposons que l'âge moyen des groupes est le même qu'en +France. L'erreur qui peut résulter de cette supposition est très +légère.] + +[161: À condition de considérer les deux sexes réunis. On verra plus +tard l'importance de cette remarque (livre II, ch. V, § 3).] + +[162: V. Bertillon, art., _Mariage_, in _Dict. Encycl._, 2e série. V. p. +52.--Morselli, p. 348.--_Corre, Crime et suicide_, p. 472.] + +[163: Et pourtant le travail à faire pour réunir ces informations, +considérable quand il est entrepris par un particulier, pourrait être +effectué sans grande peine par les bureaux officiels de statistique. On +nous donne toute sorte de renseignements sans intérêt et on nous tait le +seul qui nous permettrait d'apprécier, comme on le verra plus loin, +l'état où se trouve la famille dans les différentes sociétés d'Europe.] + +[164: Il y a bien aussi une statistique suédoise, reproduite dans le +_Bulletin de démographie internationale_, année 1878, p. 195, qui donne +les mêmes renseignements. Mais elle est inutilisable. D'abord, les veufs +y sont confondus avec les célibataires, ce qui rend la comparaison peu +significative, car des conditions aussi différentes demandent à être +distinguées. Mais de plus, nous la croyons erronée. Voici en effet quels +chiffres on y trouve: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Suicides pour 100.000 habitants de chaque sexe, | +| du même état civil et du même âge._ | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +| |16 à |26 à |36 à |46 à |56 à |66 à | AU delà | +| |25 ans|35 ans|45 ans|55 ans|65 ans|75 ans| | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +| | HOMMES | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Mariés |10,51 |10,58 |18,77 |24,08 | 26,29| 20,76| 9,48 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Non-mariés | 5,69 |25,73 |66,95 |90,72 |150,08|229,27| 333,35 | +|(veufs et | | | | | | | | +|célibataires)| | | | | | | | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +| | FEMMES | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Mariées | 2,63 | 2,76 | 4,15 | 5,55 | 7,09| 4,67| 7,64 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Non-mariées | 2,99 | 6,14 |13,23 |17,05 | 25,98| 51,93| 34,69 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +| _Combien les non-mariés se tuent-ils de fois plus que les mariés | +| du même sexe et du même âge?_ | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Hommes | 0,5 | 2,4 | 3,5 | 3,7 | 5,7 | 11 | 37 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Femmes | 1,13 | 2,22 | 3,18 | 3,04 | 3,66| 11,12| 4,5 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +*/ + +Ces résultats nous ont, dès le premier abord, paru suspects en ce qui +concerne l'énorme degré de préservation dont jouiraient les mariés des +âges avancés, tant ils s'écartent de tous les faits que nous +connaissons. Pour procéder à une vérification que nous jugions +indispensable, nous avons recherché les nombres absolus de suicides +commis par chaque groupe d'âge dans le même pays et pendant la même +période. Ce sont les suivants pour le sexe masculin: + +/* ++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+ +| |16-25|26-35|36-45|46-55|56-65|66-75|AU-DESSUS.| +| |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. | | ++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+ +|Mariés. | 16 | 220 | 567 | 640 | 383 | 140 | 15 | ++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+ +|Non-mariés. | 283 | 519 | 410 | 269 | 217 | 156 | 56 | ++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+ +*/ + +En rapprochant ces chiffres des nombres proportionnels donnés ci-dessus +on peut se convaincre qu'une erreur a été commise. En effet, de 66 à 75 +ans, les mariés et les non-mariés donnent presque le même nombre absolu +de suicides, alors que, par 100.000 habitants, les premiers se tueraient +11 fois moins que les seconds. Pour cela, il faudrait qu'à cet âge il y +eût environ 10 fois (exactement 9,2 fois) plus d'époux que de +non-mariés, c'est-à-dire que de veufs et célibataires réunis. Pour la +même raison, au-dessus de 75 ans, la population mariée devrait être +exactement 10 fois plus considérable que l'autre. Or cela est +impossible. À ces âges avancés, les veufs sont très nombreux et, joints +aux célibataires, ils sont ou égaux ou même supérieurs en nombre aux +époux. On pressent par là quelle erreur a probablement été commise. On a +dû additionner ensemble les suicides des célibataires et des veufs et ne +diviser le total ainsi obtenu que par le chiffre représentant la +population célibataire seule, tandis que les suicides des époux ont été +divisés par un chiffre représentant la population veuve et la population +mariée réunies. Ce qui tend à faire croire qu'on a dû procéder ainsi, +c'est que le degré de préservation dont jouiraient les époux n'est +extraordinaire que vers les âges avancés, c'est-à-dire quand le nombre +des veufs devient assez important pour fausser gravement les résultats +du calcul. Et l'invraisemblance est à son maximum après 75 ans, +c'est-à-dire quand les veufs sont très nombreux.] + +[165: Les chiffres se rapportent donc, non à l'année moyenne, mais au +total des suicides commis pendant ces quinze années.] + +[166: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I.--On pourrait croire, il est +vrai, que cette situation défavorable des époux de 15 à 20 ans vient de +ce que leur âge moyen est supérieur à celui des célibataires de la même +période. Mais ce qui prouve qu'il y a réelle aggravation, c'est que le +taux des époux de l'âge suivant (20 à 25 ans) est cinq fois moindre.] + +[167: V. Bertillon, art. _Mariage_, p. 43 et suiv.] + +[168: Il n'y a qu'une exception; ce sont les femmes de 70 à 80 ans dont +le coefficient descend légèrement au-dessous de l'unité. Ce qui +détermine ce fléchissement, c'est l'action du département de la Seine. +Dans les autres départements (V. Tableau XXII, ci-dessous) le +coefficient des femmes de cet âge est supérieur à l'unité; cependant, il +est à remarquer que, même en province, il est inférieur à celui des +autres âges.] + +[169: Paris, 1888, p. 436.] + +[170: J. Bertillon fils, article cité de la _Revue scientifique_.] + +[171: Pour rejeter l'hypothèse d'après laquelle la situation privilégiée +des mariés serait due à la sélection matrimoniale, on a quelquefois +allégué la prétendue aggravation qui résulterait du veuvage. Mais nous +venons de voir que cette aggravation n'existe pas par rapport aux +célibataires. Les veufs se tuent plutôt moins que les individus non +mariés. L'argument ne porte donc pas.] + +[172: Ces chiffres se rapportent à la France et au dénombrement de +1891.] + +[173: Nous faisons cette réserve parce que ce coefficient de 2,39 se +rapporte à la période de 15 à 20 ans et que, comme les suicides +d'épouses sont très rares à cet âge, le petit nombre de cas qui a servi +de base au calcul en rend l'exactitude un peu douteuse.] + +[174: Le plus souvent, quand on compare ainsi la situation respective +des sexes dans deux conditions d'état civil différentes, on ne prend pas +soin d'éliminer l'influence de l'âge; mais on obtient alors des +résultats inexacts. Ainsi, d'après la méthode ordinaire, on trouverait +qu'en 1887-91 il y a eu 21 suicides de femmes mariées pour 79 d'époux et +19 suicides de filles sur 100 suicides de célibataires de tout âge. Ces +chiffres donneraient une idée fausse de la situation. Le tableau +ci-dessus montre que la différence entre la part de l'épouse et celle de +la fille est, à tout âge, beaucoup plus grande. La raison en est que +l'écart entre les sexes varie avec l'âge dans les deux conditions. Entre +70 et 80 ans il est environ le double de ce qu'il était à 20 ans. Or, la +population célibataire est presque tout entière composée de sujets +au-dessous de 30 ans. Si donc on ne tient pas compte de l'âge, l'écart +que l'on obtient est, en réalité, celui qui sépare garçons et filles +vers la trentaine. Mais alors, en le comparant à celui qui sépare les +époux sans distinction d'âge, comme ces derniers sont en moyenne âgés de +50 ans, c'est par rapport aux époux de cet âge que se fait la +comparaison. Celle-ci se trouve ainsi faussée, et l'erreur est encore +aggravée par ce fait que la distance entre les sexes ne varie pas de la +même manière dans les deux groupes sous l'action de l'âge. Elle croît +plus chez les célibataires que chez les gens mariés.] + +[175: De même, on peut voir au tableau précédent que la part +proportionnelle des épouses aux suicides des gens mariés dépasse de plus +en plus la part des filles aux suicides des célibataires, à mesure qu'on +avance en âge.] + +[176: Legoyt (_op. cit._, p. 175) et Corre (_Crime et suicide_, p. 475) +ont, cependant, cru pouvoir établir un rapport entre le mouvement des +suicides et celui de la nuptialité. Mais leur erreur vient d'abord de ce +qu'ils n'ont considéré qu'une trop courte période, puis de ce qu'ils ont +comparé les années les plus récentes à une année anormale, 1872, où la +nuptialité française a atteint un chiffre exceptionnel, inconnu depuis +1813, parce qu'il était nécessaire de combler les vides causés par la +guerre de 1870 dans les cadres de la population mariée; ce n'est pas par +rapport à un pareil point de repère qu'on peut mesurer les mouvements de +la nuptialité. La même observation s'applique à l'Allemagne et même à, +presque tous les pays d'Europe. Il semble qu'à cette époque la +nuptialité ait subi comme un coup de fouet. Nous notons une hausse +importante et brusque, qui se continue parfois jusqu'en 1873, en Italie, +en Suisse, en Belgique, en Angleterre, en Hollande. On dirait que toute +l'Europe a été mise à contribution pour réparer les pertes des deux pays +éprouvés par la guerre. Il en est résulté naturellement au bout d'un +temps une baisse énorme qui n'a pas la signification qu'on lui donne (V. +Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableaux 1, 2 et 3).] + +[177: D'après Levasseur, _Population française_, t. II, p. 208.] + +[178: D'après le recensement de 1886, p. 123 du _Dénombrement_.] + +[179: V. _Annuaire statistique de la France_, 15e vol., p. 43.] + +[180: Pour la même raison, l'âge des époux avec enfants est supérieur à +celui des époux en général et, par conséquent, le coefficient de +préservation 2,9 doit être plutôt regardé comme au-dessous de la +réalité.] + +[181: Un écart analogue se retrouve entre le coefficient des époux sans +enfants et celui des épouses sans enfants; il est toutefois beaucoup +plus considérable. Le second (0,67) est inférieur au premier (1,5) de 66 +%. La présence des enfants fait donc regagner à la femme la moitié du +terrain qu'elle perd en se mariant. C'est dire que, si elle bénéficie +moins que l'homme du mariage, elle profite, au contraire, plus que lui +de la famille, c'est-à-dire des enfants. Elle est plus sensible que lui +à leur heureuse influence.] + +[182: Article _Mariage_, _Dict. Encycl._, 2e série, t. V, p. 36.] + +[183: _Op. cit._, p. 342.] + +[184: V. Bertillon, _Les célibataires, les veufs, etc._, _Rev. scient._, +1879.] + +[185: Morselli invoque également à l'appui de sa thèse qu'au lendemain +des guerres les suicides de veuves subissent une hausse beaucoup plus +considérable que ceux de filles ou d'épouses. Mais c'est tout simplement +qu'à ce moment la population des veuves s'accroît dans des proportions +exceptionnelles; il est donc naturel qu'elle produise plus de suicides +et que cette élévation persiste jusqu'à ce que l'équilibre se soit +rétabli et que les différentes catégories d'état civil soient revenues à +leur niveau normal.] + +[186: Quand il y a des enfants, la baisse que subissent les deux sexes +par le fait du veuvage est presque la même. Le coefficient des maris +avec enfants est de 2,9; il devient de 1,6. Celui des femmes, dans les +mêmes conditions, passe de 1,89 à 1,06. La diminution est de 45 % pour +les premiers, de 44 % pour les secondes. C'est que, comme nous l'avons +déjà dit, le veuvage produit deux sortes d'effets; il trouble: 1° la +société conjugale, 2° la société familiale. Le premier trouble est +beaucoup moins senti par la femme que par l'homme, précisément parce +qu'elle profite moins du mariage. Mais, en revanche, le second l'est +davantage; car il lui est souvent plus difficile de se substituer à +l'époux dans la direction de la famille qu'à lui de la remplacer dans +ses fonctions domestiques. Quand donc il y a des enfants, il se produit +une sorte de compensation qui fait que la tendance au suicide des deux +sexes varie, par l'effet du veuvage, dans les mêmes proportions. Ainsi +c'est surtout quand il n'y a pas d'enfants, que la femme veuve regagne +une part du terrain qu'elle avait perdu à l'état de mariage.] + +[187: On peut voir sur le tableau XXII qu'à Paris, comme en province, le +coefficient des époux au-dessous de 20 ans est au-dessous de l'unité; +c'est-à-dire qu'il y a pour eux aggravation. C'est une confirmation de +la loi précédemment énoncée.] + +[188: On voit que, quand le sexe féminin est le plus favorisé par le +mariage, la disproportion entre les sexes est bien moindre que quand +c'est l'époux qui a l'avantage; nouvelle confirmation d'une remarque +faite plus haut.] + +[189: M. Bertillon (article cité de la _Revue scientifique_), avait déjà +donné le taux des suicides pour les différentes catégories d'état civil, +suivant qu'il y avait des enfants ou non. Voici les résultats qu'il a +trouvés: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +|Époux avec enf.| 205 suicides par million| Veufs avec enf.| 526| +| --- sans enf.| 478 --- --- | -- sans enf.| 1.004| +|Épouses avec enf.| 45 --- --- | Veuves avec enf.| 104| +| --- sans enf.| 158 --- --- | -- sans enf.| 238| ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Ces chiffres se rapportent aux années 1861-68. Étant donné +l'accroissement général des suicides, ils confirment ceux que nous avons +trouvés. Mais comme l'absence d'un tableau analogue à notre tableau XXI +ne permettait pas de comparer époux et veufs aux célibataires du même +âge, on n'en pouvait tirer aucune conclusion précise relativement aux +coefficients de préservation. Nous nous demandons d'autre part s'ils se +réfèrent au pays tout entier. On nous assure, en effet, au bureau de la +statistique de France, que la distinction entre époux sans enfants et +époux avec enfants n'a jamais été faite avant 1886 dans les +dénombrements, sauf en 1855 pour les départements, moins la Seine.] + +[190: V. livre II, chap. V, § 3.] + +[191: V. _Dénombrement de 1886_, p. 106.] + +[192: Nous venons d'employer le mot de densité dans un sens un peu +différent de celui que nous lui donnons d'ordinaire en sociologie. +Généralement, nous définissons la densité d'un groupe en fonction, non +du nombre absolu des individus associés (c'est plutôt ce que nous +appelons le volume), mais du nombre des individus qui, à volume égal, +sont effectivement en relations (V. _Règles de la Méth. sociol._, p, +139). Mais dans le cas de la famille, la distinction entre le volume et +la densité est sans intérêt, parce que, à cause des petites dimensions +du groupe, tous les individus associés sont en relations effectives.] + +[193: Ne pas confondre les sociétés jeunes, appelées à un développement, +avec les sociétés inférieures; dans ces dernières, au contraire, les +suicides sont très fréquents, comme on le verra au chapitre suivant.] + +[194: Voici ce qu'écrivait Helvétius en 1781: «Le désordre des finances +et le changement de la constitution de l'État répandirent une +consternation générale. De nombreux suicides dans la capitale en sont la +triste preuve». Nous citons d'après Legoyt, p. 30. Mercier, dans son +_Tableau de Paris_ (1782), dit qu'en 25 ans le nombre des suicides a +triplé à Paris.] + +[195: D'après Legoyt, p. 252.] + +[196: D'après Masaryck, _Der Selbstmord_, p. 137.] + +[197: En effet, en 1889-91, le taux annuel, à cet âge, était seulement +de 396; le taux semestriel de 200 environ. Or, de 1870 à 1890, le nombre +des suicides à chaque âge a doublé.] + +[198: Et encore n'est-il pas bien sûr que cette diminution de 1872 ait +eu pour cause les événements de 1870. En effet, en dehors de la Prusse, +la dépression des suicides ne s'est guère fait sentir au delà de la +période même de la guerre. En Saxe, la baisse de 1870, qui n'est, +d'ailleurs, que de 8 %, ne s'accentue pas en 1871 et cesse en 1872 +presque complètement. Dans le duché de Bade la diminution est limitée à +1870; 1871, avec 244 cas, dépasse 1869 de 10 %. Il semble donc que la +Prusse ait été seule atteinte d'une sorte d'euphorie collective au +lendemain de la victoire. Les autres États furent moins sensibles au +gain de gloire et de puissance qui résulta de la guerre et, une fois la +grande angoisse nationale passée, les passions sociales rentrèrent dans +le repos.] + +[199: V. plus haut, liv. II ch. II, p. IV.] + +[200: Nous ne parlons pas du prolongement idéal d'existence qu'apporte +avec elle la croyance à l'immortalité de l'âme, car 1° ce n'est pas là +ce qui peut expliquer pourquoi la famille ou l'attachement à la société +politique nous préservent du suicide; 2° ce n'est même pas cette +croyance qui fait l'influence prophylactique de la religion; nous +l'avons montré plus haut.] + +[201: Et voilà pourquoi il est injuste d'accuser ces théoriciens de la +tristesse de généraliser des impressions personnelles. Ils sont l'écho +d'un état général.] + +[202: _Bibliographie_.--Steinmetz, _Suicide among primitive Peoples_, in +_American Anthropologist_, janvier 1894.--Waitz, _Anthropologie der +Naturvoelker, passim_.--_Suicides dans les Armées_, in _Journal de la +société de statistique_, 1874, p. 250.--Millar, _Statistic of military +suicide_, in _Journal of the statistical society_, Londres, juin +1874.--Mesnier, _Du suicide dans l'Armée_, Paris 1881.--Bournet, +_Criminalité en France et en Italie_, p. 83 et suiv.--Roth, _Die +Selbstmorde in der K. u. K. Armee, in den Jahren 1873-80_, in +_Statistische Monatschrift_, 1892.--Rosenfeld, _Die Selbstmorde in der +Preussischen Armee_, in _Militarwochenblatt_, 1894, 3es Beiheft.--Du +même, _Der Selbstmord in der K. u. K. oesterreischischen Heere_, in +_Deutsche Worte_, 1893.--Antony, _Suicide dans l'armée allemande_, in +_Arch. de med. et de phar. militaire_, Paris, 1895.] + +[203: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 762.] + +[204: Cité d'après Brierre de Boismont, p. 23.] + +[205: _Punica_, I, 225 et suiv.] + +[206: _Vie d'Alexandre_, CXIII.] + +[207: VIII, 9.] + +[208: V. Wyatt Gill, _Myths and songs of the South Pacific_, p. 163.] + +[209: Frazer, _Golden Bough_, t. I, p. 216 et suiv.] + +[210: Strabon, § 486.--Elien, V. H. 337.] + +[211: Diodore de Sicile, III, 33, §§ 5 et 6.] + +[212: Pomponius Mela; III, 7.] + +[213: _Histoire de France_, I, 81. Cf. César, _De Bello Gallico_, VI, +19.] + +[214: V. Spencer, _Sociologie_, t. II, p. 146.] + +[215: V. Jarves, _History of the Sandwich Islands_, 1843, p. 108.] + +[216: Il est probable qu'il y a aussi au fond de ces pratiques la +préoccupation d'empêcher l'esprit du mort de revenir sur la terre +chercher les choses et les êtres qui lui tiennent de près. Mais cette +préoccupation même implique que serviteurs et clients sont étroitement +subordonnés au maître, qu'ils en sont inséparables et que, de plus, pour +éviter les malheurs qui résulteraient de la persistance de l'Esprit sur +cette terre, ils doivent se sacrifier dans l'intérêt commun.] + +[217: V. Frazer, _Golden Bough loc. cit._ et _passim_.] + +[218: V. _Division du travail social_, _passim_.] + +[219: César, _Guerre des Gaules_, VI, 14.--Valère-Maxime, VI, 11 et +12.--Pline, _Hist. nat._, IV, 12.] + +[220: Posidonius, XXIII, ap. Athen. Deipno, IV, 154.] + +[221: Elien, XII, 23.] + +[222: Waitz, _Anthropologie der Naturvoelker_, t. VI, p. 115.] + +[223: _Ibid._, t. III, 1e Hælfte, p. 102.] + +[224: Mary Eastman, _Dacotah_, p. 89, 169.--Lombroso, _L'Uomo +delinquente_, 1884, p. 51.] + +[225: Lisle, _op. cit._, p. 333.] + +[226: _Lois de Manou_, VI, 32 (trad. Loiseleur).] + +[227: Barth, _The religions of India_, Londres, 1891, p. 146.] + +[228: Bühler, _Uber die Indische Secte der Jaïna_, Vienne, 1887, p. 10, +19 et 37.] + +[229: Barth, _op. cit._, p. 279.] + +[230: Heber, _Narrative of a Journey through the Upper Provinces of +India_, 1824-25, ch. XII.] + +[231: Forsyth, _The Highlands of Central India_, Londres, 1871, p. +172-175.] + +[232: V, Burnell, _Glossary_, 1886, au mot, _Jagarnnath_. La pratique a +à peu près disparu; cependant, on en a encore observé de nos jours des +cas isolés. V. Stirling, _Asiat. Resch._, t. XV, p. 324.] + +[233: _Histoire du Japon_, t. II.] + +[234: On a appelé _acedia_ l'état moral qui déterminait ces suicides. V. +Bourquelot, _Recherches sur les opinions et la législation en matière de +mort volontaire pendant le moyen âge_.] + +[235: Il est vraisemblable que les suicides si fréquents chez les hommes +de la Révolution étaient dus, au moins en partie, à un état d'esprit +altruiste. En ces temps de luttes intérieures, d'enthousiasme collectif, +la personnalité individuelle avait perdu de sa valeur. Les intérêts de +la patrie ou du parti primaient tout. La multiplicité des exécutions +capitales provient, sans doute, de la même cause. On tuait aussi +facilement qu'on se tuait.] + +[236: Les chiffres relatifs aux suicides militaires sont empruntés soit +aux documents officiels, soit à Wagner (_op. cit._, p. 229 et suiv.); +les chiffres relatifs aux suicides civils, aux documents officiels, aux +indications de Wagner ou à Morselli. Pour les États-Unis, nous avons +supposé que l'âge moyen, à l'armée, était, comme en Europe, de 20 à 30 +ans.] + +[237: Preuve nouvelle de l'inefficacité du facteur organique en général +et de la sélection matrimoniale en particulier.] + +[238: Pendant les années 1867-74 le taux des suicides est d'environ 140; +en 1889-91, il est de 210 à 220, soit une augmentation de près de 60 %. +Si le taux des célibataires a crû dans la même mesure, et il n'y a pas +de raison pour qu'il en soit autrement, il n'aurait été pendant la +première de ces périodes que de 319, ce qui élèverait à 3,11 le +coefficient d'aggravation des sous-officiers. Si nous ne parlons pas des +sous-officiers après 1874, c'est que, à partir de ce moment, il y eut de +moins en moins de sous-officiers de carrière.] + +[239: V. l'article de Roth, dans la _Stat. Monatschrift_, 1892, p. 200.] + +[240: Pour la Prusse et l'Autriche, nous n'avons pas l'effectif par +année de service, c'est ce qui nous empêche d'établir les nombres +proportionnels. En France, on a prétendu que si, au lendemain de la +guerre, les suicides militaires avaient diminué, c'était parce que le +service était devenu moins long. (5 ans au lieu de 7). Mais cette +diminution ne s'est pas maintenue et, à partir de 1882, les chiffres se +sont sensiblement relevés. De 1882 à 1889, ils sont revenus à ce qu'ils +étaient avant la guerre, oscillant entre 322 et 424 par million, et +cela, quoique le service ait subi une nouvelle réduction, 3 ans au lieu +de 5.] + +[241: On peut se demander si l'énormité du coefficient d'aggravation +militaire en Autriche ne vient pas de ce que les suicides de l'armée +sont plus exactement recensés que ceux de la population civile.] + +[242: On remarquera que l'état d'altruisme est inhérent à la région. Le +corps d'armée de Bretagne n'est pas composé exclusivement de Bretons, +mais il subit l'influence de l'état moral ambiant.] + +[243: Parce que les gendarmes et les gardes municipaux sont souvent +maries.] + +[244: Ce relèvement est trop important pour être accidentel. Si l'on +remarque qu'il s'est produit exactement au moment où commençait la +période des entreprises coloniales, on est fondé à se demander si les +guerres auxquelles elles ont donné lieu n'ont pas déterminé un réveil de +l'esprit militaire.] + +[245: Nous ne voulons pas dire que les individus souffraient de cette +compression et se tuaient parce qu'ils en souffraient. Ils se tuaient +davantage parce qu'ils étaient moins individualisés.] + +[246: Ce qui ne veut pas dire qu'elle doive, dès à présent, disparaître. +Ces survivances ont leurs raisons d'être et il est naturel qu'une partie +du passé subsiste au sein du présent. La vie est faite de ces +contradictions.] + +[247: V. Starck, _Verbrechen und Vergehen in Preussen_, Berlin, 1884, p. +55.] + +[248: _Die Gesetzmüssigkeit in Gesellchaftsleben_, p. 345.] + +[249: V. Fornasari di Verce, _La criminalita e le vicende economiche +d'Italia_, Turin, 1894, p. 77-83.] + +[250: _Ibid._, p. 108-117.] + +[251: _Ibid._, p. 86-104.] + +[252: L'accroissement est moindre dans la période 1885-90 par suite +d'une crise financière.] + +[253: Pour prouver que l'amélioration du bien-être diminue les suicides, +on a essayé parfois d'établir que, quand l'émigration, cette soupape de +sûreté de la misère, est largement pratiquée, les suicides baissent (V. +Legoyt, p. 257-259). Mais les cas où, au lieu d'une inversion, on +constate un parallélisme entre ces deux phénomènes, sont nombreux. En +Italie, de 1876 à 1890, le nombre des émigrants est passé de 76 pour +100.000 habitants à 335, chiffre qui a même été dépassé de 1887 à 1889. +En même temps les suicides n'ont cessé de croître.] + +[254: Cette réprobation est, actuellement, toute morale et ne paraît +guère susceptible d'être sanctionnée juridiquement. Nous ne pensons pas +qu'un rétablissement quelconque de lois somptuaires soit désirable ou +simplement possible.] + +[255: Quand la statistique distingue plusieurs sortes de carrières +libérales, nous indiquons, comme point de repère celle où le taux des +suicides est le plus élevé.] + +[256: De 1826 à 1880, les fonctions économiques paraissent moins +éprouvées (V. _Compte-rendu_ de 1880); mais la statistique des +professions était-elle bien exacte?] + +[257: Ce chiffre n'est atteint que par les gens de lettres.] + +[258: Voir plus haut, liv. II, ch. III, p. II.] + +[259: V. plus haut, liv. II, chap. III, p. III.] + +[260: Nous prenons cette période éloignée parce que le divorce +n'existait pas du tout alors. La loi de 1884 qui l'a rétabli ne paraît +pas d'ailleurs avoir produit jusqu'à présent d'effets sensibles sur les +suicides d'époux; leur coefficient de préservation n'avait pas +sensiblement varié en 1888-92; une institution ne produit pas ses effets +en si peu de temps.] + +[261: Pour la Saxe, nous n'avons que les nombres relatifs ci-dessus, +empruntés à Oettingen; ils suffisent à notre objet. On trouvera dans +Legoyt (p. 171) d'autres documents qui prouvent également que, en Saxe, +les époux ont un taux plus élevé que les célibataires. Legoyt lui-même +en fait la remarque avec surprise.] + +[262: Si nous ne comparons à ce point de vue que ces quelques pays, +c'est que, pour les autres, les statistiques confondent les suicides +d'époux avec ceux des épouses et on verra plus bas combien il est +nécessaire de les distinguer. + +Maie il ne faudrait pas conclure de ce tableau qu'en Prusse, à Bade et +en Saxe, les époux se tuent réellement plus que les garçons. Il ne faut +pas perdre de vue que ces coefficients ont été établis indépendamment de +l'âge et de son influence sur le suicide. Or, comme les hommes de 25 à +30 ans, âge moyen des garçons, se tuent deux fois moins environ que les +hommes de 40 à 45 ans, âge moyen des époux, ceux-ci jouissent d'une +immunité même dans les pays où le divorce est fréquent; mais elle y est +plus faible qu'ailleurs. Pour qu'on pût dire qu'elle y est nulle, il +faudrait que le taux des mariés, abstraction faite de l'âge, fût deux +fois plus fort que celui des célibataires; ce qui n'est pas le cas. +Cette omission n'atteint, d'ailleurs, en rien la conclusion à laquelle +nous sommes arrivés. Car l'âge moyen des époux varie peu d'un pays à +l'autre, de deux ou trois ans seulement, et, d'un autre côté, la loi +selon laquelle l'âge agit sur le suicide est partout la même. Par +conséquent, en négligeant l'action de ce facteur, nous avons bien +diminué la valeur absolue des coefficients de préservation, mais, comme +nous les avons partout diminués selon la même proportion, nous n'avons +pas altéré leur valeur relative qui, seule, nous importe. Car nous ne +cherchons pas à estimer en valeur absolue l'immunité des époux dans +chaque pays, mais à classer les différents pays au point de vue de cette +immunité. Quant aux raisons qui nous ont déterminés à cette +simplification, c'est d'abord pour ne pas compliquer le problème +inutilement, mais c'est aussi parce que nous n'avons pas dans tous les +cas les éléments nécessaires pour calculer exactement l'action de +l'âge.] + +[263: Les périodes sont les mêmes qu'au tableau XXVII.] + +[264: Nous avons dû classer ces provinces d'après le nombre des divorcés +recensés, n'ayant pas trouvé le nombre des divorces annuels.] + +[265: Levasseur, _Population française_, t. II, p. 92. Cf. Bertillon, +_Annales de Dem. Inter._, 1880, p. 460.--En Saxe, les demandes intentées +par les hommes sont presque aussi nombreuses que celles qui émanent des +femmes.] + +[266: Bertillon, _Annales, etc._, 1882, p. 275 et suiv.] + +[267: V. _Rolla_ et dans _Namouna_ le portrait de Don Juan.] + +[268: V. le monologue de Faust dans la pièce de Goethe.] + +[269: Mais, dira-t-on, est-ce que, là où le divorce ne tempère pas le +mariage, l'obligation étroitement monogamique ne risque pas d'entraîner +le dégoût? Oui, sans doute, ce résultat se produira nécessairement, si +le caractère moral de l'obligation n'est plus senti. Ce qui importe, en +effet, ce n'est pas seulement que la réglementation existe, mais qu'elle +soit acceptée par les consciences. Autrement, si elle n'a plus +d'autorité morale et ne se maintient plus que par la force d'inertie, +elle ne peut plus jouer de rôle utile. Elle gêne sans beaucoup servir.] + +[270: Puisque, là où l'immunité de l'époux est moindre, celle de la +femme est plus élevée, on se demandera peut-être comment il ne s'établit +pas de compensation. Mais c'est que la part de la femme étant très +faible dans le nombre total des suicides, la diminution des suicides +féminins n'est pas sensible dans l'ensemble et ne compense pas +l'augmentation des suicides masculins. Voilà pourquoi le divorce est +accompagné finalement d'une élévation du chiffre général des suicides.] + +[271: _Op. cit._, p. 171.] + +[272: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. II.] + +[273: Il est même probable que le mariage, à lui seul, ne commence à +produire des effets prophylactiques que plus tard, après trente ans. En +effet, jusque-là, les mariés sans enfants donnent annuellement, en +chiffres absolus, autant de suicides que les mariés avec enfants, à +savoir 6,6 de 20 à 25 ans pour les uns et les autres, 33 d'un côté et 34 +de l'autre de 25 à 30 ans. Il est clair cependant que les ménages +féconds sont, même à cette période, beaucoup plus nombreux que les +ménages stériles. La tendance au suicide de ces derniers doit donc être +plusieurs fois plus forte que celle des époux avec enfants; par +conséquent, elle doit être très voisine, comme intensité, de celle des +célibataires. Nous ne pouvons malheureusement faire sur ce point que des +hypothèses; car comme le dénombrement ne donne pas pour chaque âge la +population des époux sans enfants, distinguée des époux avec enfants, il +nous est impossible de calculer séparément le taux des uns et celui des +autres pour chaque période de la vie. Nous ne pouvons que donner les +chiffres absolus, tels que nous les avons relevés au Ministère de la +Justice pour les années 1889-91. Nous les reproduisons en un tableau +spécial qu'on trouvera à la fin de l'ouvrage. Cette lacune du +recensement est des plus regrettables.] + +[274: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I et III.] + +[275: On voit par les considérations qui précèdent qu'il existe un type +de suicide qui s'oppose au suicide anomique, comme le suicide égoïste et +le suicide altruiste s'opposent entre eux. C'est celui qui résulte d'un +excès de réglementation; celui que commettent les sujets dont l'avenir +est impitoyablement muré, dont les passions sont violemment comprimées +par une discipline oppressive. C'est le suicide des époux trop jeunes, +de la femme mariée sans enfant. Pour être complet, nous devrions donc +constituer un quatrième type de suicide. Mais il est de si peu +d'importance aujourd'hui et, en dehors des cas que nous venons de citer, +il est si difficile d'en trouver des exemples, qu'il nous paraît inutile +de nous y arrêter. Cependant, il pourrait se faire qu'il eût un intérêt +historique. N'est-ce pas à ce type que se rattachent les suicides +d'esclaves que l'on dit être fréquents dans de certaines conditions (V. +Corre, _Le crime en pays créoles_, p. 48), tous ceux, en un mot, qui +peuvent être attribués aux intempérances du despotisme matériel ou +moral? Pour rendre sensible ce caractère inéluctable et inflexible de la +règle sur laquelle on ne peut rien, et par opposition à cette expression +d'anomie que nous venons d'employer, on pourrait l'appeler le _suicide +fataliste_.] + +[276: _Raphaël_, Édit. Hachette, p. 6.] + +[277: _Hypochondrie et suicide_, p. 316.] + +[278: Brierre de Boismont, _Du suicide_, p. 198.] + +[279: _Ibid._, p. 194.] + +[280: On trouvera des exemples dans Brierre de Boismont, p. 494 et 506.] + +[281: Leroy, _op. cit._, p. 241.] + +[282: V. des cas dans Brierre de Boismont, p. 187-189.] + +[283: _De tranquillitate animi_, II, _sub fine_. Cf. Lettre XXIV.] + +[284: _René_, édition Vialat, Paris, 1849, p. 112.] + +[285: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. III.] + +[286: Sénèque célèbre le suicide de Caton comme le triomphe de la +volonté humaine sur les choses (V. _De Prov._, 2, 9 et _Ep._, 71, 16).] + +[287: Morselli, p. 445-446.] + +[288: V. Lisle, _op. cit._, p. 94.] + +[289: Notamment dans ses deux ouvrages _Sur l'homme et le développement +de ses facultés ou Essai de physique sociale_, 2 vol., Paris 1835, et +_Du système social et des lois qui le régissent_, Paris 1848. Si +Quételet est le premier qui ait essayé d'expliquer scientifiquement +cette régularité, il n'est pas le premier qui l'ait observée. Le +véritable fondateur de la statistique morale est le pasteur Süssmilch, +dans son ouvrage, _Die Göttliche Ordnung in den Veränderungen des +menschlichen Geschlechts, aus der Geburt, dem Tode und der Fortpflanzung +desselben erwiesen_, 3 vol., 1742. + +V. sur cette même question: Wagner, _Die Gesetzmässigkeit_, etc., +première partie; Drobisch, _Die Moralische Statistik und die menschliche +Willensfreiheit_, Leipzig, 1867 (surtout p. 1-58); Mayr, _Die +Gesetzmässigheit im Gesellschaftsleben_, Munich, 1877; Oettingen, +_Moralstatistik_, p. 90 et suiv.] + +[290: Ces considérations fournissent une preuve de plus que la race ne +peut rendre compte du taux social des suicides. Le type ethnique, en +effet, est lui aussi un type générique; il ne comprend que des +caractères communs à une masse considérable d'individus. Le suicide, au +contraire, est un fait exceptionnel. La race n'a donc rien qui puisse +suffire à déterminer le suicide; autrement, il aurait une généralité +que, en fait, il n'a pas. Dira-t-on que si, en effet, aucun des éléments +qui constituent la race ne saurait être regardé comme une cause +suffisante du suicide, cependant, elle peut, selon ce qu'elle est, +rendre, les hommes plus ou moins accessibles à l'action des causes +suicidogènes? Mais, quand même les faits vérifieraient cette hypothèse, +ce qui n'est pas, il faudrait tout au moins reconnaître que le type +ethnique est un facteur de bien médiocre efficacité, puisque son +influence supposée serait empêchée de se manifester dans la presque +totalité des cas et ne serait sensible que très exceptionnellement. En +un mot, la race ne peut expliquer comment, sur un million de sujets qui +tous appartiennent également à cette race, il y en a tout au plus 100 ou +200 qui se tuent chaque année.] + +[291: C'est, au fond, l'opinion exposée par Drobisch, dans son livre +cité plus haut.] + +[292: Cette argumentation n'est pas seulement vraie du suicide, +quoiqu'elle soit, en ce cas, plus particulièrement frappante qu'en tout +autre. Elle s'applique identiquement au crime sous ses différentes +formes. Le criminel, en effet, est un être exceptionnel tout comme le +suicidé et, par conséquent, ce n'est pas la nature du type moyen qui +peut expliquer les mouvements de la criminalité. Mais il n'en est pas +autrement du mariage, quoique la tendance à contracter mariage soit plus +générale que le penchant à tuer ou à se tuer. À chaque période de la +vie, le nombre des gens qui se marient ne représente qu'une petite +minorité par rapport à la population célibataire du même âge. Ainsi, en +France, de 25 à 30 ans, c'est-à-dire à l'époque où la nuptialité est +_maxima_, il n'y a par an que 176 hommes et 135 femmes qui se marient +sur 1.000 célibataires de chaque sexe (période 1877-81). Si donc la +tendance au mariage, qu'il ne faut pas confondre avec le goût du +commerce sexuel, n'a que chez un petit, nombre de sujets une force +suffisante pour se satisfaire, ce n'est pas l'énergie qu'elle a dans le +type moyen qui peut expliquer l'état de la nuptialité à un moment donné. +La vérité, c'est qu'ici, comme quand il s'agit du suicide, les chiffres +de la statistique expriment, non l'intensité moyenne des dispositions +individuelles, mais celle de la force collective qui pousse au mariage.] + +[293: Elle n'est pas d'ailleurs la seule; tous les faits de statistique +morale, comme le montre la note précédente, impliquent cette +conclusion.] + +[294: Tarde, _La sociologie élémentaire_, in _Annales de l'Institut +international de sociologie_, p. 213.] + +[295: Nous disons à la rigueur, car ce qu'il y a d'essentiel dans le +problème ne saurait être résolu de cette manière. En effet, ce qui +importe si l'on veut expliquer cette continuité, c'est de faire voir, +non pas simplement comment les pratiques usitées à une période ne +s'oublient pas à la période qui suit, mais comment elles gardent leur +autorité et continuent à fonctionner. De ce que les générations +nouvelles peuvent savoir par des transmissions purement +inter-individuelles ce que faisaient leurs aînées, il ne suit pas +qu'elles soient nécessitées à agir de même. Qu'est-ce donc qui les y +oblige? Le respect de la coutume, l'autorité des anciens? Mais alors la +cause de la continuité, ce ne sont plus les individus qui servent de +véhicules aux idées ou aux pratiques, c'est cet état d'esprit éminemment +collectif qui fait que, chez tel peuple, les ancêtres sont l'objet d'un +respect particulier. Et cet état d'esprit s'impose aux individus. Même, +tout comme la tendance au suicide, il a pour une même société une +intensité définie selon le degré de laquelle les individus se conforment +plus ou moins à la tradition.] + +[296: V. _Règles de la méthode sociologique_, ch. II.] + +[297: Tarde, _op. cit._, in _Annales de l'Institut de sociol._, p. 222.] + +[298: V. Frazer, _Golden Bough_, p. 9 et suiv.] + +[299: Ajoutons, pour prévenir toute interprétation inexacte, que nous +n'admettons pas pour cela qu'il y ait un point précis où finisse +l'individuel et où commence le règne social. L'association ne s'établit +pas d'un seul coup et ne produit pas d'un seul coup ses effets; il lui +faut du temps pour cela et il y a, par conséquent, des moments où la +réalité est indécise. Ainsi, on passe sans hiatus d'un ordre de faits à +l'autre; mais ce n'est pas une raison pour ne pas les distinguer. +Autrement, il n'y aurait rien de distinct dans le monde, si du moins on +pense qu'il n'y a pas de genres séparés et que l'évolution est +continue.] + +[300: Nous pensons qu'après cette explication on ne nous reprochera plus +de vouloir, en sociologie, substituer le dehors au dedans. Nous partons +du dehors parce qu'il est seul immédiatement donné, mais c'est pour +atteindre le dedans. Le procédé est, sans doute, compliqué; mais il n'en +est pas d'autre, si l'on ne veut pas s'exposer à faire porter la +recherche, non sur l'ordre de faits que l'on veut étudier, mais sur le +sentiment personnel qu'on en a.] + +[301: Pour savoir si ce sentiment de respect est plus fort dans une +société que dans l'autre, il ne faut pas considérer seulement la +violence intrinsèque des mesures qui constituent la répression, mais la +place occupée par la peine dans l'échelle pénale. L'assassinat n'est +puni que de mort aujourd'hui comme aux siècles derniers. Mais +aujourd'hui, la peine de mort simple a une gravité relative plus grande; +car elle constitue le châtiment suprême, tandis qu'autrefois elle +pouvait être aggravée. Et puisque ces aggravations ne s'appliquaient pas +alors à l'assassinat ordinaire, il en résulte que celui-ci était l'objet +d'une moindre réprobation.] + +[302: De même que la science de la physique n'a pas à discuter la +croyance en Dieu, créateur du monde physique, la science de la morale +n'a pas à connaître de la doctrine qui voit en Dieu le créateur de la +morale. La question n'est pas de notre ressort; nous n'avons à nous +prononcer pour aucune solution. Les causes secondes sont les seules dont +nous ayons à nous occuper.] + +[303: V. plus haut, liv. III, ch. I, p. III.] + +[304: V. Tarde, _op. cit._, p. 212.] + +[305: V. Delage, _Structure du protoplasme, passim_; Weissmann, +_L'hérédité_ et toutes les théories qui se rapprochent de celle de +Weissmann.] + +[306: V. plus haut, liv. II, ch. IV, p. II.] + +[307: Notons toutefois que cette progression n'a été établie que pour +les sociétés européennes où le suicide altruiste est relativement rare. +Peut-être n'est-elle pas vraie de ce dernier. Il est possible qu'il +atteigne son apogée plutôt vers l'époque de la maturité, au moment où +l'homme est le plus ardemment mêlé à la vie sociale. Les rapports que ce +suicide soutient avec l'homicide, et dont il sera parlé dans le chapitre +suivant, confirment cette hypothèse.] + +[308: Sans vouloir soulever une question de métaphysique que nous +n'avons pas à traiter, nous tenons à faire remarquer que cette théorie +de la statistique n'oblige pas à refuser à l'homme toute espèce de +liberté. Elle laisse, au contraire, la question du libre arbitre +beaucoup plus entière que si l'on fait de l'individu la source des +phénomènes sociaux. En effet, quelles que soient les causes auxquelles +est due la régularité des manifestations collectives, elles ne peuvent +pas ne pas produire leurs effets là où elles sont: car, autrement, on +verrait ces effets varier capricieusement alors qu'ils sont uniformes. +Si donc elles sont inhérentes aux individus, elles ne peuvent pas ne pas +déterminer nécessairement ceux; en qui elles résident. Par conséquent, +dans cette hypothèse, on ne voit pas le moyen d'échapper au déterminisme +le plus rigoureux. Mais il n'en est plus de même si cette constance des +données démographiques provient d'une force extérieure aux individus. +Car celle-ci ne détermine pas tels sujets plutôt que tels autres. Elle +réclame certains actes en nombre défini, non que ces actes viennent de +celui-ci ou de celui-là. On peut admettre que certains lui résistent et +qu'elle se satisfasse sur d'autres. En définitive, notre conception n'a +d'autre effet que d'ajouter aux forces physiques, chimiques, +biologiques, psychologiques des forces sociales qui agissent sur l'homme +du dehors tout comme les premières. Si donc celles-ci n'excluent pas la +liberté humaine, il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement de +celles-là. La question se pose dans les mêmes termes pour les unes et +pour les autres. Quand un foyer d'épidémie se déclare, son intensité +prédétermine l'importance de la mortalité qui en résultera; mais ceux +qui doivent être atteints ne sont pas désignés pour cela. La situation +des suicidés n'est pas autre par rapport aux courants suicidogènes.] + +[309: V. _Division du travail social_, Introduction.] + +[310: Bibliographie de la question. Appiano Buonafede, _Histoire +critique et philosophique du suicide_, 1762, trad. fr., Paris, +1843.--Bourquelot, _Recherches sur les opinions de la législation en +matière de morts volontaires_, in _Bibliothèque de l'École des Chartes_, +1842 et 1843.--Guernesey, _Suicide, history of the penal laws_, +New-York, 1883.--Garrison, _Le suicide en droit romain et en droit +français_, Toulouse, 1883.--ynn Wescott, _Suicide_, Londres, 1885, p. +43-58.--Geiger, _Der Selbstmord im klassischen Altertum_, Augsbourg, +1888.] + +[311: Garrison, op. cit., p. 77.] + +[312: _Omicidio-suicidio_, p. 61-62.] + +[313: _Origines du droit français_, p. 371.] + +[314: Ferri, _op. cit._, p. 62.] + +[315: Garrison, _op. cit._, p. 144, 145.] + +[316: Ferri, _op. cit._, p. 63, 64.] + +[317: _Coran_, III, v. 139.] + +[318: _Ibid._, XVI, v. 63.] + +[319: _Ibid._, LVI, v. 60.] + +[320: _Ibid._, XXXIII, v. 33.] + +[321: Aristote, _Eth. Nic._, V, 11, 3.] + +[322: Eschine, C. Ctésiphon, p. 244--Platon, _Lois_, IX, 12, p. 873.] + +[323: Dion Chrysostome, _Or._, 4, 14 (éd. Teubner, V, 2, p. 207).] + +[324: _Melet_. Edition Reiske, Altenburg, 1797, p. 198 et suiv.] + +[325: Valère-Maxime, 2, 6, 8.] + +[326: Valère-Maxime, 2, 6, 7.] + +[327: XII, 603.] + +[328: V. Lasaulx, _Ueber die Bücher des Koenigs Numa_, dans ses _Etudes +d'antiquité classique_. Nous citons d'après Geiger, p. 63.] + +[329: Servius, _loc. cit._--Pline, _Hist. nat._ XXXVI, 24.] + +[330: III, tit. II, liv. II, § 3.] + +[331: _Inst. orat._, VII, 4, 39.--_Declam_. 337.] + +[332: _Digeste_, liv. XLIX, tit. XVI, loi 6, § 7.] + +[333: _Ibid._, liv. XXVIII, tit. III, loi 6, § 7.] + +[334: _Digeste_, liv. XLVIII, tit. XXI, loi 3, § 6.] + +[335: Vers la fin de la République et le commencement de l'Empire, voir +Geiger, p. 69.] + +[336: Et encore ce droit commence-t-il à être, même dans ce cas, +contesté à la société.] + +[337: V. Geiger, _op. cit._, p. 58-59.] + +[338: V. notre _Division du travail social_, liv. II.] + +[339: Lyon, 1881. Au Congrès de criminologie tenu à Rome en 1887, M. +Lacassagne a, d'ailleurs, revendiqué la paternité de cette théorie.] + +[340: _Bibliographie._--Guerry, _Essai sur la statistique morale de la +France_.--Cazauvieilh, _Du suicide, de l'aliénation mentale et des +crimes contre les personnes, comparés dans leurs rapports réciproques_, +2 vol. 1840.--Despine, _Psychologie natur._, p. 111.--Manry, _Du +mouvement moral des sociétés_, in _Revue des Deux-Mondes_, +1860.--Morselli, _Il suicidio_, p. 243 et suiv.--_Actes du premier +congrès international d'Anthropologie criminelle_, Turin, 1886-87, p. +202 et suiv.--Tarde, _Criminalité comparée_, p. 152 et suiv.--Ferri, +_Omicidio-suicidio_, 4e édit., Turin, 1895, p. 253 et suiv.] + +[341: _Moralstatistik_, p. 526.] + +[342: _Op. cit._, p. 333.--Dans les _Actes du congrès de Rome_, p. 205, +le même auteur émet pourtant des doutes sur la réalité de cet +antagonisme.] + +[343: Les chiffres relatifs aux deux premières périodes ne sont pas, +pour l'homicide, d'une rigoureuse exactitude, parce que la statistique +criminelle fait commencer sa première période à 16 ans et la fait aller +jusqu'à 21, tandis que le dénombrement donne le chiffre global de la +population de 15 à 20. Mais cette légère inexactitude n'altère en rien +les résultats généraux qui se dégagent du tableau. Pour l'infanticide, +le maximum est atteint plus tôt, vers 25 ans, et la décroissance +beaucoup plus rapide. On comprend aisément pourquoi.] + +[344: D'après Chaussinand.] + +[345: _Op. cit._, p. 310 et suiv.] + +[346: _Op. cit._, p. 67.] + +[347: _Des prisonniers, de l'emprisonnement et des prisons_, Paris, +1850, p. 133.] + +[348: _Op. cit._, p. 95.] + +[349: _Le suicide dans le département de Seine-et-Marne._] + +[350: _Op. cit._, p. 377.] + +[351: _L'homme criminel_, trad. fr., p. 338.] + +[352: En quoi consiste cette influence? Une part semble bien en devoir +être attribuée au régime cellulaire. Mais nous ne serions pas étonnés +que la vie commune de la prison fût de nature à produire les mêmes +effets. On sait que la société des malfaiteurs et des détenus est très +cohérente; l'individu y est complètement effacé et la discipline de la +prison agit dans le même sens. Il pourrait donc s'y passer quelque chose +d'analogue à ce que nous avons observé dans l'armée. Ce qui confirme +cette hypothèse, c'est que les épidémies de suicides sont fréquentes +dans les prisons comme dans les casernes.] + +[353: Une statistique rapportée par Ferri (_Omicidio_, p. 373) n'est pas +plus probante. De 1866 à 1876, il y aurait eu, dans les bagnes italiens, +17 suicides commis par des forçats condamnés pour des crimes contre les +personnes, et seulement 5 commis par des auteurs de crimes-propriété. +Mais, au bagne, les premiers sont beaucoup plus nombreux que les +seconds. Ces chiffres n'ont donc rien de concluant. Nous ignorons, +d'ailleurs, à quelle source l'auteur de cette statistique a puisé les +éléments dont il s'est servi.] + +[354: D'après Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, table 61.] + +[355: _Ibid._, table 109.] + +[356: _Ibid._, table 65.] + +[357: D'après les tables mêmes dressées par Ferri.] + +[358: Cette classification des départements est empruntée à Bournet, _De +la criminalité en France et en Italie_, Paris, 1884, p. 41 et 51.] + +[359: Starke, _Verbrechen und Verbrecher in Preussen_, Berlin, 1884, p. +144 et suiv.] + +[360: D'après les tables de Ferri.] + +[361: V. Bosco, _Gli Omicidii in alcuni Stati d'Europa_, Rome, 1889.] + +[362: _Philosophie pénale_, p. 347-48.] + +[363: Certaines de ces affaires ne sont pas poursuivies parce qu'elles +ne constituent ni crimes ni délits. Il y aurait donc lieu de les +défalquer. Pourtant, nous ne l'avons pas fait afin de suivre notre +auteur sur son propre terrain; d'ailleurs, cette défalcation, nous nous +en sommes assuré, ne changerait rien au résultat qui se dégage des +chiffres ci-dessus.] + +[364: Une considération secondaire, présentée par le même auteur à +l'appui de sa thèse, n'est pas plus probante. D'après lui, il faudrait +aussi tenir compte des homicides classés par erreur parmi les morts +volontaires ou accidentelles. Or, comme le nombre des unes et des autres +a augmenté depuis le début du siècle, il en conclut que le chiffre des +homicides placés sous l'une ou l'autre de ces deux étiquettes a dû +croître également. Voilà donc encore, dit-il, une augmentation sérieuse +dont il faut tenir compte, si l'on veut apprécier exactement la marche +de l'homicide.--Mais le raisonnement repose sur une confusion. De ce que +le chiffre des morts accidentelles et volontaires a crû, il ne suit pas +qu'il en soit de même des homicides rangés à tort sous cette rubrique. +De ce qu'il y a plus de suicides et plus d'accidents, il ne résulte pas +qu'il y ait aussi plus de faux suicides et de faux accidents. Pour +qu'une pareille hypothèse eût quelque vraisemblance, il faudrait établir +que les enquêtes administratives ou judiciaires, dans les cas douteux, +se font plus mal qu'autrefois; supposition à laquelle nous ne +connaissons aucun fondement. M, Tarde, il est vrai, s'étonne qu'il y ait +aujourd'hui plus de morts par submersion que jadis et il est disposé à +voir, sous cet accroissement, un accroissement dissimulé d'homicides. +Mais le nombre des morts par la foudre a encore beaucoup plus augmenté; +il a doublé. La malveillance criminelle n'y est pourtant pour rien. La +vérité, c'est d'abord que les recensements statistiques se font plus +exactement et, pour les cas de submersion, que les bains de mer plus +fréquentés, les ports plus actifs, les bateaux plus nombreux sur nos +rivières donnent lieu à plus d'accidents.] + +[365: Pour l'assassinat, l'inversion est moins prononcée; ce qui +confirme ce qui a été dit plus haut sur le caractère mixte de ce crime.] + +[366: Les assassinats, au contraire, qui étaient à 200 en 1869, à 215 en +1868, tombent à 162 en 1870. On voit combien ces deux sortes de crimes +doivent être distinguées.] + +[367: D'après Starke, _op. cit._, p. 133.] + +[368: Les assassinats restent à peu près stationnaires.] + +[369: Ces remarques sont, d'ailleurs, plutôt destinées à poser la +question qu'à la trancher. Elle ne pourra être résolue que quand on aura +isolé l'action de l'âge et celle de l'état civil, comme nous avons fait +pour le suicide.] + +[370: Ce tableau a été établi avec les documents inédits du Ministère de +la Justice. Nous n'avons pas pu nous en servir beaucoup, parce que le +dénombrement de la population ne fait pas connaître, à chaque âge, le +nombre des époux et des veufs sans enfants. Nous publions pourtant les +résultats de notre travail, dans l'espérance qu'il sera utilisé plus +tard, quand cette lacune du dénombrement sera comblée.] + +[371: V. _Règles de la Méthode sociologique_, chap. III.] + +[372: Et même tout lien logique n'est-il pas médiat? Si rapprochés que +soient les deux termes qu'il relie, ils sont toujours distincts et, par +conséquent, il y a toujours entre eux un écart, un intervalle logique.] + +[373: Ce qui a contribué à obscurcir cette question, c'est qu'on ne +remarque pas assez combien ces idées de santé et de maladie sont +relatives. Ce qui est normal aujourd'hui ne le sera plus demain, et +inversement. Les intestins volumineux du primitif sont normaux par +rapport à son milieu, mais ne le seraient plus aujourd'hui. Ce qui est +morbide pour les individus peut être normal pour la société. La +neurasthénie est une maladie au point de vue de la physiologie +individuelle; que serait une société sans neurasthéniques? Ils ont +actuellement un rôle social à jouer. Quand on dit d'un état qu'il est +normal ou anormal, il faut ajouter par rapport à quoi il est ainsi +qualifié; sinon, on ne s'entend pas.] + +[374: _Division du travail social_, p. 266.] + +[375: Oettingen, _Ueber acuten und chronischen Selbstmord_, p. 28-32 et +_Moralstatistik_, p. 761.] + +[376: M. Poletti; nous ne connaissons d'ailleurs sa théorie que par +l'exposé qu'en a donné M. Tarde, dans sa _Criminalité comparée_, p. 72.] + +[377: On dit, il est vrai (Oettingen), pour échapper à cette conclusion, +que le suicide est seulement un des mauvais côtés de la civilisation +(_Schattenseite_) et qu'il est possible de le réduire sans la combattre. +Mais c'est se payer de mots. S'il dérive des causes mêmes dont dépend la +culture, on ne peut diminuer l'un sans amoindrir l'autre; car le seul +moyen de l'atteindre efficacement est d'agir sur ses causes.] + +[378: Cet argument est exposé à une objection. Le Bouddhisme, le +Jaïnisme sont des doctrines systématiquement pessimistes de la vie; +faut-il y voir l'indice d'un état morbide des peuples qui les ont +pratiquées? Nous les connaissons trop mal pour oser trancher la +question. Qu'on ne considère notre raisonnement que comme s'appliquant +aux peuples européens et même aux sociétés du type de la cité. Dans ces +limites, nous le croyons difficilement discutable. Il reste possible que +l'esprit de renoncement propre à certaines autres sociétés puisse, sans +anomalie, se formuler en système.] + +[379: Entre autres Lisle, _op. cit._, p. 437 et suiv.] + +[380: Ce n'est pas que, même dans ces cas, la séparation entre les actes +moraux et les actes immoraux soit absolue. L'opposition du bien et du +mal n'a pas le caractère radical que lui prête la conscience vulgaire. +On passe toujours de l'un à l'autre par une dégradation insensible et +les frontières sont souvent indécises. Seulement, quand il s'agit de +crimes avérés, la distance est grande et le rapport entre les extrêmes +moins apparent que pour le suicide.] + +[381: _Op. cit._, p. 499.] + +[382: Art. _Suicide_, in _Diction. Philos._] + +[383: Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Sans doute, un jour +viendra où les sociétés actuelles mourront; elles se décomposeront donc +en groupes plus petits. Seulement, si l'on induit l'avenir d'après le +passé, cet état ne sera que provisoire, ces groupes partiels seront la +matière de sociétés nouvelles, beaucoup plus vastes que celles +d'aujourd'hui. Encore peut-on prévoir qu'ils seront eux-mêmes beaucoup +plus vastes que ceux dont la réunion a formé les sociétés actuelles.] + +[384: Les premiers collèges d'artisans remontent à la Rome royale. V. +Marquardt, _Privat Leben der Roemer_, II, p. 4.] + +[385: Voir les raisons dans notre _Division du travail social_, L. II, +ch. III, notamment, p. 335 et suiv.] + +[386: Cette différenciation, on peut le prévoir, n'aurait probablement +plus le caractère strictement réglementaire qu'elle a aujourd'hui. La +femme ne serait pas, d'office, exclue de certaines fonctions et reléguée +dans d'autres. Elle pourrait plus librement choisir, mais son choix, +étant déterminé par ses aptitudes, se porterait en général sur un même +ordre d'occupations. Il serait sensiblement uniforme, sans être +obligatoire.] + +[387: Bien entendu, nous ne pouvons indiquer que les principales étapes +de cette évolution. Nous n'entendons pas dire que les sociétés modernes +aient succédé à la cité; nous laissons de côté les intermédiaires.] + +[388: V. sur ce point, Benoist, _L'organization du suffrage universel_, +in _Revue des Deux-Mondes_, 1886.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Suicide, by Emile Durkheim + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE *** + +***** This file should be named 40489-0.txt or 40489-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/0/4/8/40489/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Suicide + Etude de Sociologie + +Author: Emile Durkheim + +Release Date: August 12, 2012 [EBook #40489] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +LE SUICIDE + +TUDE DE SOCIOLOGIE + +PAR + +mile DURKHEIM + +Professeur de Sociologie la Facult des Lettres de l'Universit de +Bordeaux + +PARIS + +FLIX ALCAN, DITEUR + +1897 + + + + +PRFACE + + +Depuis quelque temps, la sociologie est la mode. Le mot, peu connu et +presque dcri il y a une dizaine d'annes, est aujourd'hui d'un usage +courant. Les vocations se multiplient et il y a dans le public comme un +prjug favorable la nouvelle science. On en attend beaucoup. Il faut +pourtant bien avouer que les rsultats obtenus ne sont pas tout fait +en rapport avec le nombre des travaux publis ni avec l'intrt qu'on +met les suivre. Les progrs d'une science se reconnaissent ce signe +que les questions dont elle traite ne restent pas stationnaires. On dit +qu'elle avance quand des lois sont dcouvertes qui, jusque-l, taient +ignores, ou, tout au moins, quand des faits nouveaux, sans imposer +encore une solution qui puisse tre regarde comme dfinitive, viennent +modifier la manire dont se posaient les problmes. Or, il y a +malheureusement une bonne raison pour que la sociologie ne nous donne +pas ce spectacle; c'est que, le plus souvent, elle ne se pose pas de +problmes dtermins. Elle n'a pas encore dpass l're des +constructions et des synthses philosophiques. Au lieu de se donner pour +tche de porter la lumire sur une portion restreinte du champ social, +elle recherche de prfrence les brillantes gnralits o toutes les +questions sont passes en revue, sans qu'aucune soit expressment +traite. Cette mthode permet bien de tromper un peu la curiosit du +public en lui donnant, comme on dit, des clarts sur toutes sortes de +sujets; elle ne saurait aboutir rien d'objectif. Ce n'est pas avec des +examens sommaires et coup d'intuitions rapides qu'on peut arriver +dcouvrir les lois d'une ralit aussi complexe. Surtout, des +gnralisations, la fois aussi vastes et aussi htives, ne sont +susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est +de citer, l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent +l'hypothse propose; mais une illustration ne constitue pas une +dmonstration. D'ailleurs, quand on touche tant de choses diverses, on +n'est comptent pour aucune et l'on ne peut gure employer que des +renseignements de rencontre, sans qu'on ait mme les moyens d'en faire +la critique. Aussi les livres de pure sociologie ne sont-ils gure +utilisables pour quiconque s'est fait une rgle de n'aborder que des +questions dfinies; car la plupart d'entre eux ne rentrent dans aucun +cadre particulier de recherches et, de plus, ils sont trop pauvres en +documents de quelque autorit. + +Ceux qui croient l'avenir de notre science doivent avoir coeur de +mettre fin cet tat de choses. S'il durait, la sociologie retomberait +vite dans son ancien discrdit et, seuls, les ennemis de la raison +pourraient s'en rjouir. Car ce serait pour l'esprit humain un +dplorable chec si cette partie du rel, la seule qui lui ait jusqu' +prsent rsist, la seule aussi qu'on lui dispute avec passion, venait +lui chapper, ne ft-ce que pour un temps. L'indcision des rsultats +obtenus n'a rien qui doive dcourager. C'est une raison pour faire de +nouveaux efforts, non pour abdiquer. Une science, ne d'hier, a le droit +d'errer et de ttonner, pourvu qu'elle prenne conscience de ses erreurs +et de ses ttonnements de manire en prvenir le retour. La sociologie +ne doit donc renoncer aucune de ses ambitions; mais, d'un autre ct, +si elle veut rpondre aux esprances qu'on a mises en elle, il faut +qu'elle aspire devenir autre chose qu'une forme originale de la +littrature philosophique. Que le sociologue, au lieu de se complaire en +mditations mtaphysiques propos des choses sociales, prenne pour +objets de ses recherches des groupes de faits nettement circonscrits, +qui puissent tre, en quelque sorte, montrs du doigt, dont on puisse +dire o ils commencent et o ils finissent, et qu'il s'y attache +fermement! Qu'il interroge avec soin les disciplines auxiliaires, +histoire, ethnographie, statistique, sans lesquelles la sociologie ne +peut rien! S'il a quelque chose craindre, c'est que, malgr tout, ses +informations ne soient jamais en rapport avec la matire qu'il essaie +d'embrasser; car, quelque soin qu'il mette la dlimiter, elle est si +riche et si diverse qu'elle contient comme des rserves inpuisables +d'imprvu. Mais il n'importe. S'il procde ainsi, alors mme que ses +inventaires de faits seront incomplets et ses formules trop troites, il +aura, nanmoins, fait un travail utile que l'avenir continuera. Car des +conceptions qui ont quelque base objective ne tiennent pas troitement +la personnalit de leur auteur. Elles ont quelque chose d'impersonnel +qui fait que d'autres peuvent les reprendre et les poursuivre; elles +sont susceptibles de transmission. Une certaine suite est ainsi rendue +possible dans le travail scientifique et cette continuit est la +condition du progrs. + +C'est dans cet esprit qu'a t conu l'ouvrage qu'on va lire. Si, parmi +les diffrents sujets que nous avons eu l'occasion d'tudier au cours de +notre enseignement, nous avons choisi le suicide pour la prsente +publication, c'est que, comme il en est peu de plus facilement +dterminables, il nous a paru tre d'un exemple particulirement +opportun; encore un travail pralable a-t-il t ncessaire pour en bien +marquer les contours. Mais aussi, par compensation, quand on se +concentre ainsi, on arrive trouver de vritables lois qui prouvent +mieux que n'importe quelle argumentation dialectique la possibilit de +la sociologie. On verra celles que nous esprons avoir dmontres. +Assurment, il a d nous arriver plus d'une fois de nous tromper, de +dpasser dans nos inductions les faits observs. Mais du moins, chaque +proposition est accompagne de ses preuves, que nous nous sommes efforc +de multiplier autant que possible. Surtout, nous nous sommes appliqus +bien sparer chaque fois tout ce qui est raisonnement et interprtation, +des faits interprts. Le lecteur est ainsi mis en mesure d'apprcier ce +qu'il y a de fond dans les explications qui lui sont soumises, sans que +rien trouble son jugement. + +Il s'en faut, d'ailleurs, qu'en restreignant ainsi la recherche, on +s'interdise ncessairement les vues d'ensemble et les aperus gnraux. +Tout au contraire, nous pensons tre parvenu tablir un certain nombre +de propositions, concernant le mariage, le veuvage, la famille, la +socit religieuse, etc., qui, si nous ne nous abusons, en apprennent +plus que les thories ordinaires des moralistes sur la nature de ces +conditions ou de ces institutions. Il se dgagera mme de notre tude +quelques indications sur les causes du malaise gnral dont souffrent +actuellement les socits europennes et sur les remdes qui peuvent +l'attnuer. Car il ne faut pas croire qu'un tat gnral ne puisse tre +expliqu qu' l'aide de gnralits. Il peut tenir des causes +dfinies, qui ne sauraient tre atteintes si on ne prend soin de les +tudier travers les manifestations, non moins dfinies, qui les +expriment. Or, le suicide, dans l'tat o il est aujourd'hui, se trouve +justement tre une des formes par lesquelles se traduit l'affection +collective dont nous souffrons; c'est pourquoi il nous aidera la +comprendre. + +Enfin, on retrouvera dans le cours de cet ouvrage, mais sous une forme +concrte et applique, les principaux problmes de mthodologie que nous +avons poss et examins plus spcialement ailleurs[1]. Mme, parmi ces +questions, il en est une laquelle ce qui suit apporte une contribution +trop importante pour que nous ne la signalions pas tout de suite +l'attention du lecteur. + +La mthode sociologique, telle que nous la pratiquons, repose tout +entire sur ce principe fondamental que les faits sociaux doivent tre +tudis comme des choses, c'est--dire comme des ralits extrieures +l'individu. Il n'est pas de prcepte qui nous ait t plus contest; il +n'en est pas, cependant, de plus fondamental. Car enfin, pour que la +sociologie soit possible, il faut avant tout qu'elle ait un objet et qui +ne soit qu' elle. Il faut qu'elle ait connatre d'une ralit et qui +ne ressortisse pas d'autres sciences. Mais s'il n'y a rien de rel en +dehors des consciences particulires, elle s'vanouit faute de matire +qui lui soit propre. Le seul objet auquel puisse dsormais s'appliquer +l'observation, ce sont les tats mentaux de l'individu puisqu'il +n'existe rien d'autre; or c'est affaire la psychologie d'en traiter. +De ce point de vue, en effet, tout ce qu'il y a de substantiel dans le +mariage, par exemple, ou dans la famille, ou dans la religion, ce sont +les besoins individuels auxquels sont censes rpondre ces institutions: +c'est l'amour paternel, l'amour filial, le penchant sexuel, ce qu'on a +appel l'instinct religieux, etc. Quant aux institutions elles-mmes, +avec leurs formes historiques, si varies et si complexes, elles +deviennent ngligeables et de peu d'intrt. Expression superficielle et +contingente des proprits gnrales de la nature individuelle, elles ne +sont qu'un aspect de cette dernire et ne rclament pas une +investigation spciale. Sans doute, il peut tre curieux, l'occasion, +de chercher comment ces sentiments ternels de l'humanit se sont +traduits extrieurement aux diffrentes poques de l'histoire; mais +comme toutes ces traductions sont imparfaites, on ne peut pas y attacher +beaucoup d'importance. Mme, certains gards, il convient de les +carter pour pouvoir mieux atteindre ce texte original d'o leur vient +tout leur sens et qu'elles dnaturent. C'est ainsi que, sous prtexte +d'tablir la science sur des assises plus solides en la fondant dans la +constitution psychologique de l'individu, on la dtourne du seul objet +qui lui revienne. _On ne s'aperoit pas qu'il ne peut y avoir de +sociologie s'il n'existe pas de socits, et qu'il n'existe pas de +socits s'il n'y a que des individus._ Cette conception, d'ailleurs, +n'est pas la moindre des causes qui entretiennent en sociologie le got +des vagues gnralits. Comment se proccuperait-on d'exprimer les +formes concrtes de la vie sociale quand on ne leur reconnat qu'une +existence d'emprunt? + +Or il nous semble difficile que, de chaque page de ce livre, pour ainsi +dire, ne se dgage pas, au contraire, l'impression que l'individu est +domin par une ralit morale qui le dpasse: c'est la ralit +collective. Quand on verra que chaque peuple a un taux de suicides qui +lui est personnel, que ce taux est plus constant que celui de la +mortalit gnrale, que, s'il volue, c'est suivant un coefficient +d'acclration qui est propre chaque socit, que les variations par +lesquelles il passe aux diffrents moments du jour, du mois, de l'anne, +ne font que reproduire le rythme de la vie sociale; quand on constatera +que le mariage, le divorce, la famille, la socit religieuse, l'arme +etc., l'affectent d'aprs des lois dfinies dont quelques-unes peuvent +mme tre exprimes sous forme numrique, on renoncera voir dans ces +tats et dans ces institutions je ne sais quels arrangements +idologiques sans vertu et sans efficacit. Mais on sentira que ce sont +des forces relles, vivantes et agissantes, qui, par la manire dont +elles dterminent l'individu, tmoignent assez qu'elles ne dpendent pas +de lui; du moins, s'il entre comme lment dans la combinaison d'o +elles rsultent, elles s'imposent lui mesure qu'elles se forment. +Dans ces conditions, on comprendra mieux comment la sociologie peut et +doit tre objective, puisqu'elle a en face d'elle des ralits aussi +dfinies et aussi rsistantes que celles dont traitent le psychologue ou +le biologiste[2]. + + * * * * * + +Il nous reste acquitter une dette de reconnaissance en adressant ici +nos remerciements nos deux anciens lves, M. Ferrand, professeur +l'cole primaire suprieure de Bordeaux, et M. Marcel Mauss, agrg de +philosophie, pour le dvouement avec lequel ils nous ont second et pour +les services qu'ils nous ont rendus. C'est le premier qui a dress +toutes les cartes contenues dans ce livre; c'est grce au second qu'il +nous a t possible de runir les lments ncessaires rtablissement +des tableaux XXI et XXII dont on apprciera plus loin l'importance. Il a +fallu pour cela dpouiller les dossiers de 26.000 suicids environ en +vue de relever sparment l'ge, le sexe, l'tat civil, la prsence ou +l'absence d'enfants. C'est M. Mauss qui a fait seul ce travail +considrable. + +Ces tableaux ont t tablis l'aide de documents que possde le +Ministre de la Justice, mais qui ne paraissent pas dans les +comptes-rendus annuels. Ils ont t mis notre disposition avec la plus +grande complaisance par M. Tarde, chef du service de la statistique +judiciaire. Nous lui en exprimons toute notre gratitude. + + + + +LE SUICIDE + + +INTRODUCTION + + +I. + + +Comme le mot de suicide revient sans cesse dans le cours de la +conversation, on pourrait croire que le sens en est connu de tout le +monde et qu'il est superflu de le dfinir. Mais, en ralit, les mots de +la langue usuelle, comme les concepts qu'ils expriment, sont toujours +ambigus et le savant qui les emploierait tels qu'il les reoit de +l'usage et sans leur faire subir d'autre laboration s'exposerait aux +plus graves confusions. Non seulement la comprhension en est si peu +circonscrite qu'elle varie d'un cas l'autre suivant les besoins du +discours, mais encore, comme la classification dont ils sont le produit +ne procde pas d'une analyse mthodique, mais ne fait que traduire les +impressions confuses de la foule, il arrive sans cesse que des +catgories de faits trs disparates sont runies indistinctement sous +une mme rubrique, ou que des ralits de mme nature sont appeles de +noms diffrents. Si donc on se laisse guider par l'acception reue, on +risque de distinguer ce qui doit tre confondu ou de confondre ce qui +doit tre distingu, de mconnatre ainsi la vritable parent des +choses et, par suite, de se mprendre sur leur nature. On n'explique +qu'en comparant. Une investigation scientifique ne peut donc arriver +sa fin que si elle porte sur des faits comparables et elle a d'autant +plus de chances de russir qu'elle est plus assure d'avoir runi tous +ceux qui peuvent tre utilement compars. Mais ces affinits naturelles +des tres ne sauraient tre atteintes avec quelque sret par un examen +superficiel comme celui d'o est rsulte la terminologie vulgaire; par +consquent, le savant ne peut prendre pour objets de ses recherches les +groupes de faits tout constitus auxquels correspondent les mots de la +langue courante. Mais il est oblig de constituer lui-mme les groupes +qu'il veut tudier, afin de leur donner l'homognit et la spcificit +qui leur sont ncessaires pour pouvoir tre traits scientifiquement. +C'est ainsi que le botaniste, quand il parle de fleurs ou de fruits, le +zoologiste, quand il parle de poissons ou d'insectes, prennent ces +diffrents termes dans des sens qu'ils ont d pralablement fixer. + +Notre premire tche doit donc tre de dterminer l'ordre de faits que +nous nous proposons d'tudier sous le nom de suicides. Pour cela, nous +allons chercher si, parmi les diffrentes sortes de morts, il en est qui +ont en commun des caractres assez objectifs pour pouvoir tre reconnus +de tout observateur de bonne foi, assez spciaux pour ne pas se +rencontrer ailleurs, mais, en mme temps, assez voisins de ceux que l'on +met gnralement sous le nom de suicides pour que nous puissions, sans +faire violence l'usage, conserver cette mme expression. S'il s'en +rencontre, nous runirons sous cette dnomination tous les faits, sans +exception, qui prsenteront ces caractres distinctifs, et cela sans +nous inquiter si la classe ainsi forme ne comprend pas tous les cas +qu'on appelle d'ordinaire ainsi ou, au contraire, en comprend qu'on est +habitu appeler autrement. Car ce qui importe, ce n'est pas d'exprimer +avec un peu de prcision la notion que la moyenne des intelligences +s'est faite du suicide, mais c'est de constituer une catgorie d'objets +qui, tout en pouvant tre, sans inconvnient, tiquette sous cette +rubrique, soit fonde objectivement, c'est--dire corresponde une +nature dtermine de choses. + +Or, parmi les diverses espces de morts, il en est qui prsentent ce +trait particulier qu'elles sont le fait de la victime elle-mme, +qu'elles rsultent d'un acte dont le patient est l'auteur; et, d'autre +part, il est certain que ce mme caractre se retrouve la base mme de +l'ide qu'on se fait communment du suicide. Peu importe, d'ailleurs, la +nature intrinsque des actes qui produisent ce rsultat. Quoique, en +gnral, on se reprsente le suicide comme une action positive et +violente qui implique un certain dploiement de force musculaire, il +peut se faire qu'une attitude purement ngative ou une simple abstention +aient la mme consquence. On se tue tout aussi bien en refusant de se +nourrir qu'en se dtruisant par le fer ou le feu. Il n'est mme pas +ncessaire que l'acte man du patient ait t l'antcdent immdiat de +la mort pour qu'elle en puisse tre regarde comme l'effet; le rapport +de causalit peut tre indirect, le phnomne ne change pas, pour cela, +de nature. L'iconoclaste qui, pour conqurir les palmes du martyre, +commet un crime de lse-majest qu'il sait tre capital, et qui meurt de +la main du bourreau, est tout aussi bien l'auteur de sa propre fin que +s'il s'tait port lui-mme le coup mortel; du moins, il n'y a pas lieu +de classer dans des genres diffrents ces deux varits de morts +volontaires, puisqu'il n'y a de diffrences entre elles que dans les +dtails matriels de l'excution. Nous arrivons donc cette premire +formule: On appelle suicide toute mort qui rsulte mdiatement ou +immdiatement d'un acte positif ou ngatif, accompli par la victime +elle-mme. + +Mais cette dfinition est incomplte; elle ne distingue pas entre deux +sortes de morts trs diffrentes. On ne saurait ranger dans la mme +classe et traiter de la mme manire la mort de l'hallucin qui se +prcipite d'une fentre leve parce qu'il la croit de plain-pied avec +le sol, et celle de l'homme, sain d'esprit, qui se frappe en sachant ce +qu'il fait. Mme, en un sens, il y a bien peu de dnouements mortels qui +ne soient la consquence ou prochaine ou lointaine de quelque dmarche +du patient. Les causes de mort sont situes hors de nous beaucoup plus +qu'en nous et elles ne nous atteignent que si nous nous aventurons dans +leur sphre d'action. + +Dirons-nous qu'il n'y a suicide que si l'acte d'o la mort rsulte a t +accompli par la victime en vue de ce rsultat? Que celui-l seul se tue +vritablement qui a voulu se tuer et que le suicide est un homicide +intentionnel de soi-mme? Mais d'abord, ce serait dfinir le suicide par +un caractre qui, quels qu'en puissent tre l'intrt et l'importance, +aurait, tout au moins, le tort de n'tre pas facilement reconnaissable +parce qu'il n'est pas facile observer. Comment savoir quel mobile a +dtermin l'agent et si, quand il a pris sa rsolution, c'est la mort +mme qu'il voulait ou s'il avait quelque autre but? L'intention est +chose trop intime pour pouvoir tre atteinte du dehors autrement que par +de grossires approximations. Elle se drobe mme l'observation +intrieure. Que de fois nous nous mprenons sur les raisons vritables +qui nous font agir! Sans cesse, nous expliquons par des passions +gnreuses ou des considrations leves des dmarches que nous ont +inspires de petits sentiments ou une aveugle routine. + +D'ailleurs, d'une manire gnrale, un acte ne peut tre dfini par la +fin que poursuit l'agent, car un mme systme de mouvements, sans +changer de nature, peut-tre ajust trop de fins diffrentes. Et en +effet, s'il n'y avait suicide que l o il y a intention de se tuer, il +faudrait refuser cette dnomination des faits qui, malgr des +dissemblances apparentes, sont, au fond, identiques ceux que tout le +monde appelle ainsi, et qu'on ne peut appeler autrement moins de +laisser le terme sans emploi. Le soldat qui court au devant d'une mort +certaine pour sauver son rgiment ne veut pas mourir, et pourtant +n'est-il pas l'auteur de sa propre mort au mme titre que l'industriel +ou le commerant qui se tuent pour chapper aux hontes de la faillite? +On en peut dire autant du martyr qui meurt pour sa foi, de la mre qui +se sacrifie pour son enfant, etc. Que la mort soit simplement accepte +comme une condition regrettable, mais invitable, du but o l'on tend, +ou bien qu'elle soit expressment voulue et recherche pour elle-mme, +le sujet, dans un cas comme dans l'autre, renonce l'existence, et les +diffrentes manires d'y renoncer ne peuvent tre que des varits +d'une mme classe. Il y a entre elles trop de ressemblances +fondamentales pour qu'on ne les runisse pas sous la mme expression +gnrique, sauf distinguer ensuite des espces dans le genre ainsi +constitu. Sans doute, vulgairement, le suicide est, avant tout, l'acte +de dsespoir d'un homme qui ne tient plus vivre. Mais, en ralit, +parce qu'on est encore attach la vie au moment o on la quitte, on ne +laisse pas d'en faire l'abandon; et, entre tous les actes par lesquels +un tre vivant abandonne ainsi celui de tous ses biens qui passe pour le +plus prcieux, il y a des traits communs qui sont videmment essentiels. +Au contraire, la diversit des mobiles qui peuvent avoir dict ces +rsolutions ne saurait donner naissance qu' des diffrences +secondaires. Quand donc le dvouement va jusqu'au sacrifice certain de +la vie, c'est scientifiquement un suicide; nous verrons plus tard de +quelle sorte. + +Ce qui est commun toutes les formes possibles de ce renoncement +suprme, c'est que l'acte qui le consacre est accompli en connaissance +de cause; c'est que la victime, au moment d'agir, sait ce qui doit +rsulter de sa conduite, quelque raison d'ailleurs qui l'ait amene se +conduire ainsi. Tous les faits de mort qui prsentent cette +particularit caractristique se distinguent nettement de tous les +autres o le patient ou bien n'est pas l'agent de son propre dcs, ou +bien n'en est que l'agent inconscient. Ils s'en distinguent par un +caractre facile reconnatre, car ce n'est pas un problme insoluble +que de savoir si l'individu connaissait ou non par avance les suites +naturelles de son action. Ils forment donc un groupe dfini, homogne, +discernable de tout autre et qui, par consquent, doit tre dsign par +un mot spcial. Celui de suicide lui convient et il n'y a pas lieu d'en +crer un autre; car la trs grande gnralit des faits qu'on appelle +quotidiennement ainsi en fait partie. Nous disons donc dfinitivement: +_On appelle suicide tout cas de mort qui rsulte directement ou +indirectement d'un acte positif ou ngatif, accompli par la victime +elle-mme et qu'elle savait devoir produire ce rsultat._ La tentative, +c'est l'acte ainsi dfini, mais arrt avant que la mort en soit +rsulte. + +Cette dfinition suffit exclure de notre recherche tout ce qui +concerne les suicides d'animaux. En effet, ce que nous savons de +l'intelligence animale ne nous permet pas d'attribuer aux btes une +reprsentation anticipe de leur mort, ni surtout des moyens capables de +la produire. On en voit, il est vrai, qui refusent de pntrer dans un +local o d'autres ont t tues; on dirait qu'elles pressentent leur +sort. Mais, en ralit, l'odeur du sang suffit dterminer ce mouvement +instinctif de recul. Tous les cas un peu authentiques que l'on cite et +o l'on veut voir des suicides proprement dits peuvent s'expliquer tout +autrement. Si le scorpion irrit se perce lui-mme de son dard (ce qui, +d'ailleurs, n'est pas certain), c'est probablement en vertu d'une +raction automatique et irrflchie. L'nergie motrice, souleve par son +tat d'irritation, se dcharge au hasard, comme elle peut; il se trouve +que l'animal en est la victime, sans qu'on puisse dire qu'il se soit +reprsent par avance la consquence de son mouvement. Inversement, s'il +est des chiens qui refusent de se nourrir quand ils ont perdu leur +matre, c'est que la tristesse, dans laquelle ils taient plongs, a +supprim mcaniquement l'apptit; la mort en est rsulte, mais sans +qu'elle ait t prvue. Ni le jene dans ce cas, ni la blessure dans +l'autre n'ont t employs comme des moyens dont l'effet tait connu. +Les caractres distinctifs du suicide, tels que nous l'avons dfini, +font donc dfaut. C'est pourquoi, dans ce qui suivra, nous n'aurons +nous occuper que du suicide humain[3]. + +Mais cette dfinition n'a pas seulement l'avantage de prvenir les +rapprochements trompeurs ou les exclusions arbitraires; elle nous donne +ds maintenant une ide de la place que les suicides occupent dans +l'ensemble de la vie morale. Elle nous montre, en effet, qu'ils ne +constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout fait +part, une classe isole de phnomnes monstrueux, sans rapport avec les +autres modes de la conduite, mais, au contraire, qu'ils s'y relient par +une srie continue d'intermdiaires. Ils ne sont que la forme exagre +de pratiques usuelles. En effet, il y a, disons-nous, suicide quand la +victime, au moment o elle commet l'acte qui doit mettre fin ses +jours, sait de toute certitude ce qui doit normalement en rsulter. Mais +cette certitude peut tre plus ou moins forte. Nuancez-la de quelques +doutes, et vous aurez un fait nouveau, qui n'est plus le suicide, mais +qui en est proche parent puisqu'il n'existe entre eux que des +diffrences de degrs. Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais +sans qu'un dnouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un +suicid, mme s'il arrive qu'il succombe, non puis que l'imprudent qui +joue de parti pris avec la mort tout en cherchant l'viter, ou que +l'apathique qui, ne tenant vivement rien, ne se donne pas la peine de +soigner sa sant et la compromet par sa ngligence. Et pourtant, ces +diffrentes manires d'agir ne se distinguent pas radicalement des +suicides proprement dits. Elles procdent d'tats d'esprit analogues, +puisqu'elles entranent galement des risques mortels qui ne sont pas +ignors de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrte +pas; toute la diffrence, c'est que les chances de mort sont moindres. +Aussi n'est-ce pas sans quelque fondement qu'on dit couramment du savant +qui s'est puis en veilles, qu'il s'est tu lui-mme. Tous ces faits +constituent donc des sortes de suicides embryonnaires, et, s'il n'est +pas d'une bonne mthode de les confondre avec le suicide complet et +dvelopp, il ne faut pas davantage perdre de vue les rapports de +parent qu'ils soutiennent avec ce dernier. Car il apparat sous un tout +autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution +de continuit aux actes de courage et de dvouement, d'une part, et, de +l'autre, aux actes d'imprudence et de simple ngligence. On verra mieux +dans la suite ce que ces rapprochements ont d'instructif. + + + + +II. + + +Mais le fait ainsi dfini intresse-t-il le sociologue? Puisque le +suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il +semble qu'il doive exclusivement dpendre de facteurs individuels et +qu'il ressortisse, par consquent, la seule psychologie. En fait, +n'est-ce pas par le temprament du suicid, par son caractre, par ses +antcdents, par les vnements de son histoire prive que l'on explique +d'ordinaire sa rsolution? + +Nous n'avons pas rechercher pour l'instant dans quelle mesure et sous +quelles conditions il est lgitime d'tudier ainsi les suicides, mais ce +qui est certain, c'est qu'ils peuvent tre envisags sous un tout autre +aspect. En effet, si, au lieu de n'y voir que des vnements +particuliers, isols les uns des autres et qui demandent tre examins +chacun part, on considre l'ensemble des suicides commis dans une +socit donne pendant une unit de temps donne, on constate que le +total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'units indpendantes, un +tout de collection, mais qu'il constitue par lui-mme un fait nouveau et +_sui generis_, qui a son unit et son individualit, sa nature propre +par consquent, et que, de plus, cette nature est minemment sociale. En +effet, pour une mme socit, tant que l'observation ne porte pas sur +une priode trop tendue, ce chiffre est peu prs invariable, comme le +prouve le tableau I (V. ci-dessous). C'est que, d'une anne la +suivante, les circonstances au milieu desquelles se dveloppe la vie des +peuples restent sensiblement les mmes. Il se produit bien parfois des +variations plus importantes; mais elles sont tout fait l'exception. On +peut voir, d'ailleurs, qu'elles sont toujours contemporaines de quelque +crise qui affecte passagrement l'tat social[4]. + +/* +TABLEAU I + +_Constance du suicide dans les principaux pays d'Europe (Chiffres absolus)._ + ++--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+ +| | | | | | | | +| ANNES.| FRANCE. | PRUSSE. | ANGLE- | SAXE. | BAVIRE. | DANEMARK. | +| | | | TERRE | | | | ++--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+ +| | | | | | | | +| 1841 | 2.814 | 1.630 | | 290 | | 337 | +| 1842 | 2.866 | 1.598 | | 318 | | 317 | +| 1843 | 3.020 | 1.720 | | 420 | | 301 | +| 1844 | 2.973 | 1.575 | | 335 | 244 | 285 | +| 1845 | 3.082 | 1.700 | | 338 | 250 | 290 | +| 1846 | 3.102 | 1.707 | | 373 | 220 | 376 | +| 1847 | (3.647) | (1.852) | | 377 | 217 | 345 | +| 1848 | (3.301) | (1.649) | | 398 | 215 | (305) | +| 1849 | 3.583 | (1.527) | | (328) | (189) | 337 | +| 1850 | 3.596 | 1.736 | | 390 | 250 | 340 | +| 1851 | 3.598 | 1.809 | | 402 | 260 | 401 | +| 1852 | 3.676 | 2.073 | | 530 | 226 | 426 | +| 1853 | 3.415 | 1.942 | | 431 | 263 | 419 | +| 1854 | 3.700 | 2.198 | | 547 | 318 | 363 | +| 1855 | 3.810 | 2.351 | | 568 | 307 | 399 | +| 1856 | 4.189 | 2.377 | | 550 | 318 | 426 | +| 1857 | 3.967 | 2.038 | 1.349 | 485 | 286 | 427 | +| 1858 | 3.903 | 2.126 | 1.275 | 491 | 329 | 457 | +| 1859 | 3.899 | 2.146 | 1.248 | 507 | 387 | 451 | +| 1860 | 4.050 | 2.105 | 1.365 | 548 | 339 | 468 | +| 1861 | 4.454 | 2.185 | 1.347 | (643) | | | +| 1862 | 4.770 | 2.112 | 1.317 | 557 | | | +| 1863 | 4.613 | 2.374 | 1.315 | 643 | | | +| 1864 | 4.521 | 2.203 | 1.340 | (545) | | 411 | +| 1865 | 4.946 | 2.361 | 1.392 | 619 | | 451 | +| 1866 | 5.119 | 2.485 | 1.329 | 704 | 410 | 443 | +| 1867 | 5.011 | 3.625 | 1.316 | 752 | 471 | 469 | +| 1868 | (5.547) | 3.658 | 1.508 | 800 | 453 | 498 | +| 1869 | 5.114 | 3.544 | 1.588 | 710 | 425 | 462 | +| 1870 | | 3.270 | 1.554 | | | 486 | +| 1871 | | 3.135 | 1.495 | | | | +| 1872 | | 3.467 | 1.514 | | | | +| | | | | | | | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +C'est ainsi qu'en 1848 une baisse brusque a eu lieu dans tous les tats +europens. + +Si l'on considre un plus long intervalle de temps, on constate des +changements plus graves. Mais alors ils deviennent chroniques; ils +tmoignent donc simplement que les caractres constitutionnels de la +socit ont subi, au mme moment, de profondes modifications. Il est +intressant de remarquer qu'ils ne se produisent pas avec l'extrme +lenteur que leur ont attribue un assez grand nombre d'observateurs; +mais ils sont la fois brusques et progressifs. Tout coup, aprs une +srie d'annes o les chiffres ont oscill entre des limites trs +rapproches, une hausse se manifeste qui, aprs des hsitations en sens +contraires, s'affirme, s'accentue et enfin se fixe. C'est que toute +rupture de l'quilibre social, si elle clate soudainement, met toujours +du temps produire toutes ses consquences. L'volution du suicide est +ainsi compose d'ondes de mouvement, distinctes et successives, qui ont +lieu par pousses, se dveloppent pendant un temps, puis s'arrtent pour +recommencer ensuite. On peut voir sur le tableau prcdent qu'une de ces +ondes s'est forme presque dans toute l'Europe au lendemain des +vnements de 1848, c'est--dire vers les annes 1850-1853 selon les +pays; une autre a commenc en Allemagne aprs la guerre de 1866, en +France un peu plus tt, vers 1860, l'poque qui marque l'apoge du +gouvernement imprial, en Angleterre vers 1868, c'est--dire aprs la +rvolution commerciale que dterminrent alors les traits de commerce. +Peut-tre est-ce la mme cause qu'est due la nouvelle recrudescence +que l'on constate chez nous vers 1865. Enfin, aprs la guerre de 1870 un +nouveau mouvement en avant a commenc qui dure encore et qui est peu +prs gnral en Europe[5]. + +Chaque socit a donc, chaque moment de son histoire, une aptitude +dfinie pour le suicide. On mesure l'intensit relative de cette +aptitude en prenant le rapport entre le chiffre global des morts +volontaires et la population de tout ge et de tout sexe. Nous +appellerons cette donne numrique _taux de la mortalit-suicide propre + la socit considre_. On le calcule gnralement par rapport un +million ou cent mille habitants. + +Non seulement ce taux est constant pendant de longues priodes de temps, +mais l'invariabilit en est mme plus grande que celle des principaux +phnomnes dmographiques. La mortalit gnrale, notamment, varie +beaucoup plus souvent d'une anne l'autre et les variations par +lesquelles elle passe sont beaucoup plus importantes. Pour s'en assurer, +il suffit de comparer, pendant plusieurs priodes, la manire dont +voluent l'un et l'autre phnomne. C'est ce que nous avons fait au +tableau II (V. ci-dessous). Pour faciliter le rapprochement, nous avons, +tant pour les dcs que pour les suicides, exprim le taux de chaque +anne en fonction du taux moyen de la priode, ramen 100. Les carts +d'une anne l'autre ou par rapport au taux moyen sont ainsi rendus +comparables dans les deux colonnes. Or, il rsulte de cette comparaison +qu' chaque priode l'ampleur des variations est beaucoup plus +considrable du ct de la mortalit gnrale que du ct des suicides; +elle est, en moyenne, deux fois plus grande. Seul, l'cart _minimum_ +entre deux annes conscutives est sensiblement de mme importance de +part et d'autre pendant les deux dernires priodes. Seulement, ce +_minimum_ est une exception dans la colonne des dcs, alors qu'au +contraire les variations annuelles des suicides ne s'en cartent +qu'exceptionnellement. On s'en aperoit en comparant les carts +moyens[6]. + +Tableau II + +_Variations compares du taux de la mortalit-suicide et du taux de la +mortalit gnrale._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| A.--Chiffres absolus. | ++--------------------------------------------------------------------+ +|PRIODE|SUICIDES|DCS|PRIODE|SUICIDES|DCS|PRIODE|SUICIDES|DCS| +|1841-46|par |par |1849-55|par |par |1856-60|par |par | +| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000| +| |hab. |hab. | |hab. |hab. | |hab. |hab. | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1841 | 8,2 | 23,2| 1849 | 10,0 | 27,3| 1856 | 11,6 | 23,1| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1842 | 8,3 | 24,0| 1850 | 10,1 | 21,4| 1857 | 10,9 | 23,7| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1843 | 8,7 | 23,1| 1851 | 10,0 | 22,3| 1858 | 10,7 | 24,1| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1844 | 8,5 | 22,1| 1852 | 10,5 | 22,5| 1859 | 11,1 | 26,8| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1845 | 8,8 | 21,2| 1853 | 9,4 | 22,0| 1860 | 11,9 | 21,4| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1846 | 8,7 | 23,2| 1854 | 10,2 | 27,4| | | | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| | | | 1855 | 10,5 | 25,9| | | | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| Moy. | 8,5 | 22,8| Moy. | 10,1 | 24,1| Moy. | 11,2 | 23,8| ++--------------------------------------------------------------------+ +| B.--Taux de chaque anne exprim en fonction de la moyenne | +| ramene 100. | ++--------------------------------------------------------------------+ +| 1841 | 96 |101,7| 1849 | 98,9 |113,2| 1856 | 103,5 | 97 | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1842 | 97 |105,2| 1850 | 100 | 88,7| 1857 | 97,3 | 99,3| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1843 | 102 |101,3| 1851 | 98,9 | 92,5| 1858 | 95,5 |101,2| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1844 | 100 | 96,9| 1852 | 103,8 | 93,3| 1859 | 99,1 |112,6| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1845 | 103,5 | 92,9| 1853 | 93 | 91,2| 1860 | 106,0 | 89,9| ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| 1846 | 102,3 |101,7| 1854 | 100,9 |113,6| | | | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| | | | 1855 | 103 |107,4| | | | ++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+ +| Moy. | 100 |100 | Moy. | 100 | 100| Moy. | 100 |100 | ++--------------------------------------------------------------------+ +| C.--Grandeur de l'cart. | ++--------------------------------------------------------------------+ +| | ENTRE DEUX ANNES |AU-DESSUS et au-dessous | +| | conscutives. | de la moyenne. | ++--------------------------------------------------------------------+ +| |Ecart |Ecart |Ecart | Maximum | Maximum | +| |maximum|minimum|moyen | au-dessous.| au-dessus.| ++--------------------------------------------------------------------+ +| PRIODE 1841-46. | ++--------------------------------------------------------------------+ +|Mortalit gnrale| 8,8 | 2,5 | 4,9 | 7,1 | 4,0 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Taux des suicides | 5,0 | 1 | 2,5 | 4 | 2,8 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +| PRIODE 1849-55. | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Mortalit gnrale| 24,5 | 0,8 | 10,6 | 13,6 | 11,3 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Taux des suicides | 10,8 | 1,1 | 4,48 | 3,8 | 7,0 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +| PRIODE 1856-60. | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Mortalit gnrale| 22,7 | 1,9 | 9,57 | 12,6 | 10,1 | ++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+ +|Taux des suicides | 6,9 | 1,8 | 4,82 | 6,0 | 4,5 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Il est vrai que, si l'on compare, non plus les annes successives d'une +mme priode, mais les moyennes de priodes diffrentes, les variations +que l'on observe dans le taux de la mortalit deviennent presque +insignifiantes. Les changements en sens contraires qui ont lieu d'une +anne l'autre et qui sont dus l'action de causes passagres et +accidentelles, se neutralisent mutuellement quand on prend pour base du +calcul une unit de temps plus tendue; ils disparaissent donc du +chiffre moyen qui, par suite de cette limination, prsente une assez +grande invariabilit. Ainsi, en France, de 1841 1870, il a t +successivement pour chaque priode dcennale, 23,18; 23,72; 22,87. Mais +d'abord, c'est dj un fait remarquable que le suicide ait, d'une anne + la suivante, un degr de constance au moins gal, sinon suprieur, +celui que la mortalit gnrale ne manifeste que de priode priode. +De plus, le taux moyen de la mortalit n'atteint cette rgularit +qu'en devenant quelque chose de gnral et d'impersonnel qui ne peut +servir que trs imparfaitement caractriser une socit dtermine. En +effet, il est sensiblement le mme pour tous les peuples qui sont +parvenus peu prs la mme civilisation; du moins, les diffrences +sont trs faibles. Ainsi, en France, comme nous venons de le voir, il +oscille, de 1841 1870, autour de 23 dcs pour 1.000 habitants; +pendant le mme temps, il a t successivement en Belgique de 23,93, de +22,5, de 24,04; en Angleterre de 22,32, de 22,21, de 22,68; en Danemark +de 22,65 (1845-49), de 20,44 (1855-59), de 20,4 (1861-68). Si l'on fait +abstraction de la Russie qui n'est encore europenne que +gographiquement, les seuls grands pays d'Europe o la dme mortuaire +s'carte d'une manire un peu marque des chiffres prcdents sont +l'Italie o elle s'levait encore de 1861 1867 jusqu' 30,6 et +l'Autriche o elle tait plus considrable encore (32,52)[7]. Au +contraire le taux des suicides, en mme temps qu'il n'accuse que de +faibles changements annuels, varie suivant les socits du simple au +double, au triple, au quadruple et mme davantage (V. Tableau III, +ci-dessous). Il est donc, un bien plus haut degr que le taux de la +mortalit, personnel chaque groupe social dont il peut tre regard +comme un indice caractristique. Il est mme si troitement li ce +qu'il y a de plus profondment constitutionnel dans chaque temprament +national, que l'ordre dans lequel se classent, sous ce rapport, les +diffrentes socits reste presque rigoureusement le mme des poques +trs diffrentes. C'est ce que prouve l'examen de ce mme tableau. Au +cours des trois priodes qui y sont compares, le suicide s'est partout +accru; mais, dans cette marche en avant, les divers peuples ont gard +leurs distances respectives. Chacun a son coefficient d'acclration qui +lui est propre. + +Tableau III + +_Taux des suicides par million d'habitants dans les diffrents pays +d'Europe_. + +/* ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +| |PRIODE|1871-75|1874-78|NUMROS D'ORDRE LA | +| |1866-70| | |1e pr. |2e pr. |3e pr. | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Italie | 30 | 35 | 38 | 1 | 1 | 1 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Belgique | 66 | 69 | 78 | 2 | 3 | 4 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Angleterre | 67 | 66 | 69 | 3 | 2 | 2 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Norwge | 76 | 73 | 71 | 4 | 4 | 3 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Autriche | 78 | 94 | 130 | 5 | 7 | 7 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Sude | 85 | 81 | 91 | 6 | 5 | 5 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Bavire | 90 | 91 | 100 | 7 | 6 | 6 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|France | 135 | 150 | 160 | 8 | 9 | 9 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Prusse | 142 | 134 | 152 | 9 | 8 | 8 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Danemark | 277 | 258| 255 | 10 | 10 | 10 | ++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+ +|Saxe | 293 | 267 | 334 | 11 | 11 | 11 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Le taux des suicides constitue donc un ordre de faits un et dtermin; +c'est ce que dmontrent, la fois, sa permanence et sa variabilit. Car +cette permanence serait inexplicable s'il ne tenait pas un ensemble de +caractres distinctifs, solidaires les uns des autres, qui, malgr la +diversit des circonstances ambiantes, s'affirment simultanment; et +cette variabilit tmoigne de la nature individuelle et concrte de ces +mmes caractres, puisqu'ils varient comme l'individualit sociale +elle-mme. En somme, ce qu'expriment ces donnes statistiques, c'est la +tendance au suicide dont chaque socit est collectivement afflige. +Nous n'avons pas dire actuellement en quoi consiste cette tendance, si +elle est un tat _sui generis_ de l'me collective[8], ayant sa ralit +propre, ou si elle ne reprsente qu'une somme d'tats individuels. Bien +que les considrations qui prcdent soient difficilement conciliables +avec cette dernire hypothse, nous rservons le problme qui sera +trait au cours de cet ouvrage[9]. Quoi qu'on pense ce sujet, toujours +est-il que cette tendance existe soit un titre soit l'autre. Chaque +socit est prdispose fournir un contingent dtermin de morts +volontaires. Cette prdisposition peut donc tre l'objet d'une tude +spciale et qui ressortit la sociologie. C'est cette tude que nous +allons entreprendre. + +Notre intention n'est donc pas de faire un inventaire aussi complet que +possible de toutes les conditions qui peuvent entrer dans la gense des +suicides particuliers, mais seulement de rechercher celles dont dpend +ce fait dfini que nous avons appel le taux social des suicides. On +conoit que les deux questions sont trs distinctes, quelque rapport +qu'il puisse, par ailleurs, y avoir entre elles. En effet, parmi les +conditions individuelles, il y en a certainement beaucoup qui ne sont +pas assez gnrales pour affecter le rapport entre le nombre total des +morts volontaires et la population. Elles peuvent faire, peut-tre, que +tel ou tel individu isol se tue, non que la socit _in globo_ ait pour +le suicide un penchant plus ou moins intense. De mme qu'elles ne +tiennent pas un certain tat de l'organisation sociale, elles n'ont +pas de contre-coups sociaux. Par suite, elles intressent le +psychologue, non le sociologue. Ce que recherche ce dernier, ce sont les +causes par l'intermdiaire desquelles il est possible d'agir, non sur +les individus isolment, mais sur le groupe. Par consquent, parmi les +facteurs des suicides, les seuls qui le concernent sont ceux qui font +sentir leur action sur l'ensemble de la socit. Le taux des suicides +est le produit de ces facteurs. C'est pourquoi nous devons nous y tenir. + +Tel est l'objet du prsent travail qui comprendra trois parties. + +Le phnomne qu'il s'agit d'expliquer ne peut tre d qu' des causes +extra-sociales d'une grande gnralit ou des causes proprement +sociales. Nous nous demanderons d'abord quelle est l'influence des +premires et nous verrons qu'elle est nulle ou trs restreinte. + +Nous dterminerons ensuite la nature des causes sociales, la manire +dont elles produisent leurs effets, et leurs relations avec les tats +individuels qui accompagnent les diffrentes sortes de suicides. + +Cela fait, nous serons mieux en tat de prciser en quoi consiste +l'lment social du suicide, c'est--dire cette tendance collective dont +nous venons de parler, quels sont ses rapports avec les autres faits +sociaux et par quels moyens il est possible d'agir sur elle[10]. + + + + + + +LIVRE PREMIER + +LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX + + + + +CHAPITRE I + +Le suicide et les tats psychopathiques[11]. + + +Il y a deux sortes de causes extra-sociales auxquelles on peut _a +priori_ attribuer une influence sur le taux des suicides: ce sont les +dispositions organico-psychiques et la nature du milieu physique. Il +pourrait se faire que, dans la constitution individuelle ou, tout au +moins, dans la constitution d'une classe importante d'individus, il y +et un penchant, d'intensit variable selon les pays, et qui entrant +directement l'homme au suicide; d'un autre ct, le climat, la +temprature, etc., pourraient, par la manire dont ils agissent sur +l'organisme, avoir indirectement les mmes effets. L'hypothse, en tout +cas, ne peut pas tre carte sans discussion. Nous allons donc +examiner successivement ces deux ordres de facteurs et chercher s'ils +ont, en effet, une part dans le phnomne que nous tudions et quelle +elle est. + + +I. + +Il est des maladies dont le taux annuel est relativement constant pour +une socit donne, en mme temps qu'il varie assez sensiblement suivant +les peuples. Telle est la folie. Si donc on avait quelque raison de voir +dans toute mort volontaire une manifestation vsanique, le problme que +nous nous sommes pos serait rsolu; le suicide ne serait qu'une +affection individuelle[12]. + +C'est la thse soutenue par d'assez nombreux alinistes. Suivant +Esquirol: Le suicide offre tous les caractres des alinations +mentales[13].--L'homme n'attente ses jours que lorsqu'il est dans le +dlire et les suicids sont alins[14]. Partant de ce principe, il +concluait que le suicide, tant involontaire, ne devait pas tre puni +par la loi. Falret[15] et Moreau de Tours s'expriment dans des termes +presque identiques. Il est vrai que ce dernier, dans le passage mme o +il nonce la doctrine laquelle il adhre, fait une remarque qui suffit + la rendre suspecte: Le suicide, dit-il, doit-il tre regard dans +tous les cas comme le rsultat d'une alination mentale? Sans vouloir +ici trancher cette difficile question, disons en thse gnrale +qu'instinctivement on penche d'autant plus vers l'affirmative que l'on a +fait de la folie une tude plus approfondie, que l'on a acquis plus +d'exprience et qu'enfin on a vu plus d'alins[16]. En 1845, le +docteur Bourdin, dans une brochure qui, lors de son apparition, fit +quelque bruit dans le monde mdical, avait, avec moins de mesure encore, +soutenu la mme opinion. + +Cette thorie peut tre et a t dfendue de deux manires diffrentes. +Ou bien on dit que, par lui-mme, le suicide constitue une entit +morbide _sui generis_, une folie spciale; ou bien, sans en faire une +espce distincte, on y voit simplement un pisode d'une ou de plusieurs +sortes de folies, mais qui ne se rencontre pas chez les sujets sains +d'esprit. La premire thse est celle de Bourdin; Esquirol, au +contraire, est le reprsentant le plus autoris de l'autre conception. +D'aprs ce qui prcde, dit-il, on entrevoit dj que le suicide n'est +pour nous qu'un phnomne conscutif un grand nombre de causes +diverses, qu'il se montre avec des caractres trs diffrents; que ce +phnomne ne peut caractriser une maladie. C'est pour avoir fait du +suicide une maladie _sui generis_ qu'on a tabli des propositions +gnrales dmenties par l'exprience[17]. + +De ces deux faons de dmontrer le caractre vsanique du suicide, la +seconde est la moins rigoureuse et la moins probante en vertu de ce +principe qu'il ne peut y avoir d'expriences ngatives. Il est +impossible, en effet, de procder un inventaire complet de tous les +cas de suicides et de faire voir dans chacun d'eux l'influence de +l'alination mentale. On ne peut que citer des exemples particuliers +qui, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent servir de base une +gnralisation scientifique; quand mme des exemples contraires ne +seraient pas allgus, il y en aurait toujours de possibles. Mais +l'autre preuve, si elle peut tre administre, serait concluante. Si +l'on parvient tablir que le suicide est une folie qui a ses +caractres propres et son volution distincte, la question est tranche; +tout suicid est un fou. + +Mais existe-t-il une folie-suicide? + + + + +II. + +La tendance au suicide tant, par nature, spciale et dfinie, si elle +constitue une varit de la folie, ce ne peut tre qu'une folie +partielle et limite un seul acte. Pour qu'elle puisse caractriser un +dlire, il faut qu'il porte uniquement sur ce seul objet; car s'il en +avait de multiples, il n'y aurait pas de raison pour le dfinir par l'un +d'eux plutt que par les autres. Dans la terminologie traditionnelle de +la pathologie mentale, on appelle monomanies ces dlires restreints. Le +monomane est un malade dont la conscience est parfaitement saine, sauf +en un point; il ne prsente qu'une tare et nettement localise. Par +exemple, il a par moments une envie irraisonne et absurde de boire ou +de voler ou d'injurier; mais tous ses autres actes comme toutes ses +autres penses sont d'une rigoureuse correction. Si donc il y a une +folie-suicide, elle ne peut tre qu'une monomanie et c'est bien ainsi +qu'on l'a le plus souvent qualifie[18]. + +Inversement, on s'explique que, si l'on admet ce genre particulier de +maladies appeles monomanies, on ait t facilement induit y faire +rentrer le suicide. Ce qui caractrise, en effet, ces sortes +d'affections, d'aprs la dfinition mme que nous venons de rappeler, +c'est qu'elles n'impliquent pas de troubles essentiels dans le +fonctionnement intellectuel. Le fond de la vie mentale est le mme chez +le monomane et chez l'homme sain d'esprit; seulement, chez le premier, +un tat psychique dtermin se dtache de ce fond commun par un relief +exceptionnel. La monomanie, en effet, c'est simplement, dans l'ordre des +tendances, une passion exagre et, dans l'ordre des reprsentations, +une ide fausse, mais d'une telle intensit qu'elle obsde l'esprit et +lui enlve toute libert. Par exemple, de normale, l'ambition devient +maladive et se change en monomanie des grandeurs quand elle prend des +proportions telles que toutes les autres fonctions crbrales en sont +comme paralyses. Il suffit donc qu'un mouvement un peu violent de la +sensibilit vienne troubler l'quilibre mental pour que la monomanie +apparaisse. Or, il semble bien que les suicides sont gnralement placs +sous l'influence de quelque passion anormale, que celle-ci puise son +nergie d'un seul coup ou ne la dveloppe qu' la longue; on peut mme +croire avec une apparence de raison qu'il faut toujours quelque force de +ce genre pour neutraliser l'instinct, si fondamental, de conservation. +D'autre part, beaucoup de suicids, en dehors de l'acte spcial par +lequel ils mettent fin leurs jours, ne se singularisent aucunement des +autres hommes; il n'y a, par consquent, pas de raison pour leur imputer +un dlire gnral. Voil comment, sous le couvert de la monomanie, le +suicide a t mis au rang des vsanies. + +Seulement, y a-t-il des monomanies? Pendant longtemps, leur existence +n'a pas t mise en doute; l'unanimit des alinistes admettait, sans +discussion, la thorie des dlires partiels. Non seulement on la croyait +dmontre par l'observation clinique, mais on la prsentait comme un +corollaire des enseignements de la psychologie. On professait alors que +l'esprit humain est form de facults distinctes et de forces spares +qui cooprent d'ordinaire, mais sont susceptibles d'agir isolment; il +semblait donc naturel qu'elles pussent tre sparment touches par la +maladie. Puisque l'homme peut manifester de l'intelligence sans volont +et de la sensibilit sans intelligence, pourquoi ne pourrait-il pas y +avoir des maladies de l'intelligence ou de la volont sans troubles de +la sensibilit et _vice versa_? En appliquant le mme principe aux +formes plus spciales de ces facults, on en arrivait admettre que la +lsion pouvait porter exclusivement sur une tendance, sur une action ou +sur une ide isole. + +Mais, aujourd'hui, cette opinion est universellement abandonne. +Assurment, on ne peut pas directement dmontrer par l'observation +qu'il n'y a pas de monomanies; mais il est tabli qu'on n'en peut pas +citer un seul exemple incontest. Jamais l'exprience clinique n'a pu +atteindre une tendance maladive de l'esprit dans un tat de vritable +isolement; toutes les fois qu'une facult est lse, les autres le sont +en mme temps et, si les partisans de la monomanie n'ont pas aperu ces +lsions concomitantes, c'est qu'ils ont mal dirig leurs observations. +Prenons pour exemple, dit Falret, un alin proccup d'ides +religieuses et que l'on classerait parmi les monomanes religieux. Il se +dit inspir de Dieu; charg d'une mission divine, il apporte au monde +une nouvelle religion... Cette ide, direz-vous, est tout fait folle, +mais, en dehors de cette srie d'ides religieuses, il raisonne comme +les autres hommes. Eh bien! interrogez-le avec plus de soin et vous ne +tarderez pas dcouvrir chez lui d'autres ides maladives; vous +trouverez, par exemple, paralllement aux ides religieuses, une +tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appel rformer +la religion, mais rformer la socit; peut-tre aussi +s'imaginera-t-il tre rserv la plus haute destine... Admettons +qu'aprs avoir recherch chez ce malade des tendances orgueilleuses, +vous ne les ayez pas dcouvertes, alors vous constaterez des ides +d'humilit ou des tendances craintives. Le malade, proccup d'ides +religieuses, se croira perdu, destin prir, etc.[19]. Sans doute, +tous ces dlires ne se rencontrent pas habituellement runis chez un +mme sujet, mais ce sont ceux que l'on trouve le plus souvent ensemble; +ou bien, s'ils ne coexistent pas un seul et mme moment de la maladie, +on les voit se succder des phases plus ou moins rapproches. + +Enfin, indpendamment de ces manifestations particulires, il y a +toujours chez les prtendus monomanes un tat gnral de toute la vie +mentale qui est le fond mme de la maladie et dont ces ides dlirantes +ne sont que l'expression superficielle et temporaire. Ce qui le +constitue, c'est une exaltation excessive ou une dpression extrme, ou +une perversion gnrale. Il y a surtout absence d'quilibre et de +coordination dans la pense comme dans l'action. Le malade raisonne, et +cependant ses ides ne s'enchanent pas sans lacunes; il ne se conduit +pas d'une manire absurde, mais sa conduite manque de suite. Il n'est +donc pas exact de dire que la folie puisse se faire sa part, et une part +restreinte; ds qu'elle pntre l'entendement, elle l'envahit tout +entier. + +D'ailleurs, le principe sur lequel on appuyait l'hypothse des +monomanies est en contradiction avec les donnes actuelles de la +science. L'ancienne thorie des facults ne compte plus gure de +dfenseurs. On ne voit plus dans les diffrents modes de l'activit +consciente des forces spares qui ne se rejoignent et ne retrouvent +leur unit qu'au sein d'une substance mtaphysique, mais des fonctions +solidaires; il est donc impossible que l'une soit lse sans que cette +lsion retentisse sur les autres. Cette pntration est mme plus intime +dans la vie crbrale que dans le reste de l'organisme: car les +fonctions psychiques n'ont pas des organes assez distincts les uns des +autres pour que l'un puisse tre atteint sans que les autres le soient. +Leur rpartition entre les diffrentes rgions de l'encphale n'a rien +de bien dfini, comme le prouve la facilit avec laquelle les +diffrentes parties du cerveau se remplacent mutuellement, si l'une +d'elles se trouve empche de remplir sa tche. Leur enchevtrement est +donc trop complet pour que la folie puisse frapper les unes en laissant +les autres intactes. plus forte raison, est-il tout fait impossible +qu'elle puisse altrer une ide ou un sentiment particulier sans que la +vie psychique soit altre dans sa racine. Car les reprsentations et +les tendances n'ont pas d'existence propre; elles ne sont pas autant de +petites substances, d'atomes spirituels qui, en s'agrgeant, forment +l'esprit. Mais elles ne font que manifester extrieurement l'tat +gnral des centres conscients; elles en drivent et elles l'expriment. +Par consquent, elles ne peuvent avoir de caractre morbide sans que cet +tat soit lui-mme vici. + +Mais si les tares mentales ne sont pas susceptibles de se localiser, il +n'y a pas, il ne peut pas y avoir de monomanies proprement dites. Les +troubles, en apparence locaux, que l'on a appels de ce nom rsultent +toujours d'une perturbation plus tendue; ils sont, non des maladies, +mais des accidents particuliers et secondaires de maladies plus +gnrales. Si donc il n'y a pas de monomanies, il ne saurait y avoir une +monomanie-suicide et, par consquent, le suicide n'est pas une folie +distincte. + + + + +III. + + +Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu' l'tat de folie. Si, par +lui-mme, il n'est pas une vsanie spciale, il n'est pas de forme de la +vsanie o il ne puisse apparatre. Ce n'en est qu'un syndrome +pisodique, mais qui est frquent. Peut-on conclure de cette frquence +qu'il ne se produit jamais l'tat de sant et qu'il est un indice +certain d'alination mentale? + +La conclusion serait prcipite. Car si, parmi les actes des alins, il +en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir caractriser la +folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains, +tout en revtant chez les fous une forme spciale. _A priori_, il n'y a +pas de raison pour classer le suicide dans la premire de ces deux +catgories. Sans doute, les alinistes affirment que la plupart des +suicids qu'ils ont connus prsentaient tous les signes de l'alination +mentale, mais ce tmoignage ne saurait suffire rsoudre la question; +car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une +exprience aussi troitement spciale, on ne saurait induire aucune loi +gnrale. Des suicids qu'ils ont connus et qui, naturellement, taient +des alins, on ne peut conclure ceux qu'ils n'ont pas observs et +qui, pourtant, sont les plus nombreux. + +La seule manire de procder mthodiquement consiste classer, d'aprs +leurs proprits essentielles, les suicides commis par les fous, de +constituer ainsi les types principaux de suicides vsaniques et de +chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres +nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte +spcial aux alins, il faut dterminer les formes qu'il prend dans +l'alination mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il +affecte. + +Les spcialistes se sont peu attachs, en gnral, classer les +suicides d'alins. On peut cependant considrer que les quatre types +suivants renferment les espces les plus importantes. Les traits +essentiels de cette classification sont emprunts Jousset et Moreau +de Tours[20]. + +I. _Suicide maniaque._--Il est d soit des hallucinations, soit des +conceptions dlirantes. Le malade se tue pour chapper un danger ou +une honte imaginaires, ou pour obir un ordre mystrieux qu'il a reu +d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode +d'volution refltent les caractres gnraux de la maladie dont il +drive, savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son +extrme mobilit. Les ides, les sentiments les plus divers et mme les +plus contradictoires se succdent avec une extraordinaire vitesse dans +l'esprit des maniaques. C'est un perptuel tourbillon. peine un tat +de conscience est-il n qu'il est remplac par un autre. Il en est de +mme des mobiles qui dterminent le suicide maniaque: ils naissent, +disparaissent ou se transforment avec une tonnante rapidit. Tout +coup, l'hallucination ou le dlire qui dcident le sujet se dtruire +apparaissent; la tentative de suicide en rsulte; puis, en un instant, +la scne change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins +pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre +motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques +transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin ses jours, +s'tait jet dans une rivire gnralement peu profonde. Il tait +chercher un endroit o la submersion ft possible, lorsqu'un douanier, +souponnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son +fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitt, notre homme s'en retourne +paisiblement chez lui, ne songeant plus se tuer[22]. + +II. _Suicide mlancolique._--Il est li un tat gnral d'extrme +dpression, de tristesse exagre qui fait que le malade n'apprcie plus +sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui +l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en +noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions +sont constantes, il en est de mme des ides de suicide; elles sont +doues d'une grande fixit et les motifs gnraux qui les dterminent +sont toujours sensiblement les mmes. Une jeune fille, ne de parents +sains, aprs avoir pass son enfance la campagne, est oblige de s'en +loigner vers l'ge de quatorze ans pour complter son ducation. Ds ce +moment, elle conoit un ennui inexprimable, un got prononc pour la +solitude, bientt un dsir de mourir que rien ne peut dissiper. Elle +reste, pendant des heures entires, immobile, les yeux fixs sur la +terre, la poitrine oppresse et dans l'tat d'une personne qui redoute +un vnement sinistre. Dans la ferme rsolution de se prcipiter dans la +rivire, elle recherche les lieux les plus carts afin que personne ne +puisse venir son secours[23]. Cependant, comprenant mieux que l'acte +qu'elle mdite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout +d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les +tentatives se rptent peu de distance l'une de l'autre. + +Souvent, sur ce dsespoir gnral, viennent se greffer des +hallucinations et des ides dlirantes qui mnent directement au +suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous +observions tout l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au +contraire, comme l'tat gnral dont elles drivent. Les craintes qui +hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il +ressent sont toujours les mmes. Si donc ce suicide est dtermin par +des raisons imaginaires tout comme le prcdent, il s'en distingue par +son caractre chronique. Aussi est-il trs tenace. Les malades de cette +catgorie prparent avec calme leurs moyens d'excution; ils dploient +mme dans la poursuite de leur but une persvrance et, parfois, une +astuce incroyables. Rien ne ressemble moins cet esprit de suite que la +perptuelle instabilit du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des +bouffes passagres, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il +y a un tat constant qui est li au caractre gnral du sujet. + +III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est caus par aucun +motif, ni rel ni imaginaire, mais seulement par l'ide fixe de la mort +qui, sans raison reprsentable, s'est empare souverainement de l'esprit +du malade. Celui-ci est obsd par le dsir de se tuer, quoiqu'il sache +parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un +besoin instinctif sur lequel la rflexion et le raisonnement n'ont pas +d'empire, analogue ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on +a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du +caractre absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout +le temps que dure cette rsistance, il est triste, oppress et ressent +au creux pigastrique une anxit qui augmente chaque jour. Pour cette +raison, on a quelquefois donn ce genre de suicide le nom de _suicide +anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour Brierre +de Boismont et o cet tat est parfaitement dcrit: Employ dans une +maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma +profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la +parole, elle me semble rsonner dans le vide. Mon plus grand tourment +provient de la pense du suicide dont il m'est impossible de +m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte cette +impulsion; elle tait d'abord peu prononce; depuis deux mois environ, +elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me +donner la mort_... Ma sant est bonne; personne dans ma famille n'a eu +d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me +suffisent et me permettent les plaisirs de mon ge[24]. Mais ds que le +malade a pris le parti de renoncer la lutte, ds qu'il est rsolu se +tuer, cette anxit cesse et le calme revient. Si la tentative avorte, +elle suffit parfois, quoique manque, apaiser pour un temps ce dsir +maladif. On dirait que le sujet a pass son envie. + +IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motiv que le +prcdent; il n'a aucune raison d'tre ni dans la ralit ni dans +l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'tre produit par une ide +fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne +s'empare que progressivement de la volont, il rsulte d'une impulsion +brusque et immdiatement irrsistible. En un clin d'oeil, elle surgit +toute dveloppe et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement +d'excution. Cette soudainet rappelle ce que nous avons observ plus +haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque +raison, quoique draisonnable. Il tient aux conceptions dlirantes du +sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide clate et produit ses +effets avec un vritable automatisme sans tre prcd par aucun +antcdent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord +d'un prcipice etc., font natre instantanment l'ide du suicide et +l'acte suit avec une telle rapidit que, souvent, les malades n'ont pas +conscience de ce qui s'est pass. Un homme cause tranquillement avec +ses amis; tout coup, il s'lance, franchit un parapet et tombe dans +l'eau. Retir aussitt, on lui demande les motifs de sa conduite; il +n'en sait rien, il a cd une force qui l'a entran malgr lui[25]. +Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible +de me rappeler la manire dont j'ai escalad la croise et quelle tait +l'ide qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'ide de me +donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une +telle pense[26]. un moindre degr, les malades sentent l'impulsion +natre et ils russissent chapper la fascination qu'exerce sur eux +l'instrument de mort, en le fuyant immdiatement. + +En rsum, tous les suicides vsaniques ou sont dnus de tout motif, ou +sont dtermins par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre +de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre +catgorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas +sans fondement dans la ralit. On ne saurait donc, sans abuser des +mots, voir un fou dans tout suicid. De tous les suicides que nous +venons de caractriser, celui qui peut sembler le plus difficilement +discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit, +c'est le suicide mlancolique; car, trs souvent, l'homme normal qui se +tue se trouve lui aussi dans un tat d'abattement et de dpression, tout +comme l'alin. Mais il y a toujours entre eux cette diffrence +essentielle que l'tat du premier et l'acte qui en rsulte ne sont pas +sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun +rapport avec les circonstances extrieures. En somme, les suicides +vsaniques se distinguent des autres comme les illusions et les +hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions +automatiques des actes dlibrs. Il reste vrai qu'on passe des uns aux +autres sans solution de continuit; mais si c'tait une raison pour les +identifier, il faudrait galement confondre, d'une manire gnrale, la +sant avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une varit de +celle-l. Quand mme on aurait tabli que les sujets moyens ne se tuent +jamais et que ceux-l seuls se dtruisent qui prsentent quelques +anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considrer la folie comme +une condition ncessaire du suicide; car un alin n'est pas simplement +un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne. + +Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi troitement le suicide la folie +qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. Il n'est point +homicide de lui-mme, s'crie Esquirol, celui qui, n'coutant que des +sentiments nobles et gnreux, se jette dans un pril certain, s'expose + une mort invitable et sacrifie volontiers sa vie pour obir aux lois, +pour garder la foi jure, pour le salut de son pays[27]. Et il cite +l'exemple de Dcius, de d'Assas, etc. Falret, de mme, refuse de +considrer Curtius, Codrus, Aristodme comme des suicids[28]. Bourdin +tend la mme exception toutes les morts volontaires qui sont +inspires, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances +politiques, mais mme par des sentiments de tendresse exalte. Mais nous +savons que la nature des mobiles qui dterminent immdiatement le +suicide, ne peuvent servir le dfinir ni, par consquent, le +distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui rsultent +d'un acte accompli par le patient lui-mme avec la pleine connaissance +des effets qui en devaient rsulter, prsentent, quel qu'en ait t le +but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir tre rpartis en +des genres spars. Ils ne peuvent, en tout tat de cause, constituer +que des espces d'un mme genre; et encore, pour procder ces +distinctions, faudrait-il d'autre critre que la fin, plus ou moins +problmatique, poursuivie par la victime. Voil donc au moins un groupe +de suicides d'o la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la +porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces +morts inspires par des passions particulirement gnreuses et celles +que dterminent des mobiles moins relevs il n'y a pas de solution de +continuit. On passe des unes aux autres par une dgradation insensible. +Si donc les premires sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas +donner aux secondes la mme qualification. + +Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas +vsaniques. On les reconnat ce double signe qu'ils sont dlibrs et +que les reprsentations qui entrent dans cette dlibration ne sont pas +purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois +agite, est soluble sans qu'il soit ncessaire de soulever le problme +de la libert. Pour savoir si tous les suicids sont des fous, nous ne +nous sommes pas demand s'ils agissent librement ou non; nous nous +sommes uniquement fond sur les caractres empiriques que prsentent +l'observation les diffrentes sortes de morts volontaires. + + + + +IV. + + +Puisque les suicides d'alins ne sont pas tout le genre, mais n'en +reprsentent qu'une varit, les tats psychopathiques qui constituent +l'alination mentale ne peuvent rendre compte du penchant collectif au +suicide, dans sa gnralit. Mais, entre l'alination mentale proprement +dite et le parfait quilibre de l'intelligence, il existe toute une +srie d'intermdiaires: ce sont les anomalies diverses que l'on runit +d'ordinaire sous le nom commun de neurasthnie. Il y a donc lieu de +rechercher si, dfaut de la folie, elles ne jouent pas un rle +important dans la gense du phnomne qui nous occupe. + +C'est l'existence mme du suicide vsanique qui pose la question. En +effet, si une perversion profonde du systme nerveux suffit crer de +toutes pices le suicide, une perversion moindre doit, un moindre +degr, exercer la mme influence. La neurasthnie est une sorte de folie +rudimentaire; elle doit donc avoir, en partie, les mmes effets. Or elle +est un tat beaucoup plus rpandu que la vsanie; elle va mme de plus +en plus en se gnralisant. Il peut donc se faire que l'ensemble +d'anomalies qu'on appelle ainsi soit l'un des facteurs en fonction +desquels varie le taux des suicides. + +On comprend, d'ailleurs, que la neurasthnie puisse prdisposer au +suicide; car les neurasthniques sont, par leur temprament, comme +prdestins la souffrance. On sait, en effet, que la douleur, en +gnral, rsulte d'un branlement trop fort du systme nerveux; une +onde nerveuse trop intense est le plus souvent douloureuse. Mais cette +intensit _maxima_ au del de laquelle commence la douleur varie suivant +les individus; elle est plus leve chez ceux dont les nerfs sont plus +rsistants, moindre chez les autres. Par consquent, chez ces derniers, +la zone de la douleur commence plus tt. Pour le nvropathe, toute +impression est une cause de malaise, tout mouvement est une fatigue; ses +nerfs, comme fleur de peau, sont froisss au moindre contact; +l'accomplissement des fonctions physiologiques, qui sont d'ordinaire le +plus silencieuses, est pour lui une source de sensations gnralement +pnibles. Il est vrai que, en revanche, la zone des plaisirs commence, +elle aussi, plus bas; car cette pntrabilit excessive d'un systme +nerveux affaibli le rend accessible des excitations qui ne +parviendraient pas branler un organisme normal. C'est ainsi que des +vnements insignifiants peuvent tre pour un pareil sujet l'occasion de +plaisirs dmesurs. Il semble donc qu'il doive regagner d'un ct ce +qu'il perd de l'autre et que, grce cette compensation, il ne soit pas +plus mal arm que d'autres pour soutenir la lutte. Il n'en est rien +cependant et son infriorit est relle; car les impressions courantes, +les sensations dont les conditions de l'existence moyenne amnent le +plus frquemment le retour sont toujours d'une certaine force. Pour lui, +par consquent, la vie risque de n'tre pas assez tempre. Sans doute, +quand il peut s'en retirer, se crer un milieu spcial o le bruit du +dehors ne lui arrive qu'assourdi, il parvient vivre sans trop +souffrir; c'est pourquoi nous le voyons quelquefois fuir le monde qui +lui fait mal et rechercher la solitude. Mais s'il est oblig de +descendre dans la mle, s'il ne peut pas abriter soigneusement contre +les chocs extrieurs sa dlicatesse maladive, il a bien des chances +d'prouver plus de douleurs que de plaisirs. De tels organismes sont +donc pour l'ide du suicide un terrain de prdilection. + +Cette raison n'est mme pas la seule qui rende l'existence difficile au +nvropathe. Par suite de cette extrme sensibilit de son systme +nerveux, ses ides et ses sentiments sont toujours en quilibre +instable. Parce que les impressions les plus lgres ont chez lui un +retentissement anormal, son organisation mentale est, chaque instant, +bouleverse de fond en comble et, sous le coup de ces secousses +ininterrompues, elle ne peut pas se fixer sous une forme dtermine. +Elle est toujours en voie de devenir. Pour qu'elle pt se consolider, il +faudrait que les expriences passes eussent des effets durables, alors +qu'ils sont sans cesse dtruits et emports par les brusques rvolutions +qui surviennent. Or la vie, dans un milieu fixe et constant, n'est +possible que si les fonctions du vivant ont un gal degr de constance +et de fixit. Car vivre, c'est rpondre aux excitations extrieures +d'une manire approprie et cette correspondance harmonique ne peut +s'tablir qu' l'aide du temps et de l'habitude. Elle est un produit de +ttonnements, rpts parfois pendant des gnrations, dont les +rsultats sont en partie devenus hrditaires et qui ne peuvent tre +recommencs nouveaux frais toutes les fois qu'il faut agir. Si, au +contraire, tout est refaire, pour ainsi dire, au moment de l'action, +il est impossible qu'elle soit tout ce qu'elle doit tre. Cette +stabilit ne nous est pas seulement ncessaire dans nos rapports avec le +milieu physique, mais encore avec le milieu social. Dans une socit, +dont l'organisation est dfinie, l'individu ne peut se maintenir qu' +condition d'avoir une constitution mentale et morale galement dfinie. +Or, c'est ce qui manque au nvropathe. L'tat d'branlement o il se +trouve fait que les circonstances le prennent sans cesse l'improviste. +Comme il n'est pas prpar pour y rpondre, il est oblig d'inventer des +formes originales de conduite; de l vient son got bien connu pour les +nouveauts. Mais quand il s'agit de s'adapter des situations +traditionnelles, des combinaisons improvises ne sauraient prvaloir +contre celles qu'a consacres l'exprience; elles chouent donc le plus +souvent. C'est ainsi que, plus le systme social a de fixit, plus un +sujet aussi mobile a de mal y vivre. + +Il est donc trs vraisemblable que ce type psychologique est celui qui +se rencontre le plus gnralement chez les suicids. Reste savoir +quelle part cette condition tout individuelle a dans la production des +morts volontaires. Suffit-elle les susciter pour peu qu'elle y soit +aide par les circonstances, ou bien n'a-t-elle d'autre effet que de +rendre les individus plus accessibles l'action de forces qui leur sont +extrieures et qui seules constituent les causes dterminantes du +phnomne? + +Pour pouvoir rsoudre directement la question, il faudrait pouvoir +comparer les variations du suicide celles de la neurasthnie. +Malheureusement, celle-ci n'est pas atteinte par la statistique. Mais un +biais va nous fournir les moyens de tourner la difficult. Puisque la +folie n'est que la forme amplifie de la dgnrescence nerveuse, on +peut admettre, sans srieux risques d'erreur, que le nombre des +dgnrs varie comme celui des fous et substituer, par consquent, la +considration des seconds celle des premiers. Ce procd aura, de +plus, cet avantage qu'il nous permettra d'tablir d'une manire gnrale +le rapport que soutient le taux des suicides avec l'ensemble des +anomalies mentales de toute sorte. + +Un premier fait pourrait leur faire attribuer une influence qu'elles +n'ont pas; c'est que le suicide, comme la folie, est plus rpandu dans +les villes que dans les campagnes. Il semble donc crotre et dcrotre +comme elle; ce qui pourrait faire croire qu'il en dpend. Mais ce +paralllisme n'exprime pas ncessairement un rapport de cause effet; +il peut trs bien tre le produit d'une simple rencontre. L'hypothse +est d'autant plus permise que les causes sociales dont dpend le suicide +sont elles-mmes, comme nous le verrons, troitement lies la +civilisation urbaine et que c'est dans les grands centres qu'elles sont +le plus intenses. Pour mesurer l'action que les tats psychopathiques +peuvent avoir sur le suicide, il faut donc liminer les cas o ils +varient comme les conditions sociales du mme phnomne; car quand ces +deux facteurs agissent dans le mme sens, il est impossible de +dissocier, dans le rsultat total, la part qui revient chacun. Il faut +les considrer exclusivement l o ils sont en raison inverse l'un de +l'autre; c'est seulement quand il s'tablit entre eux une sorte de +conflit, qu'on peut arriver savoir lequel est dterminant. Si les +dsordres mentaux jouent le rle essentiel qu'on leur a parfois prt, +ils doivent rvler leur prsence par des effets caractristiques, alors +mme que les conditions sociales tendent les neutraliser; et +inversement, celles-ci doivent tre empches de se manifester quand les +conditions individuelles agissent en sens inverse. Or les faits suivants +dmontrent que c'est le contraire qui est la rgle: + +1 Toutes les statistiques tablissent que, dans les asiles d'alins, +la population fminine est lgrement suprieure la population +masculine. Le rapport varie selon les pays, mais, comme le montre le +tableau suivant, il est, en gnral, de 54 ou 55 femmes pour 46 ou 43 +hommes: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| |Annes| SUR 100 | |Annes| SUR 100 | +| | | ALINS | | | ALINS | +| | | combien d' | | | combien d' | +| | | | | | | +| | |Hommes|Femmes| | |Hommes|Femmes| ++--------------------------------------------------------------------+ +| Silsie | 1858 | 49 | 51 | New-York | 1855 | 44 | 56 | ++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+ +| Saxe | 1861 | 48 | 52 | Massachussets| 1854 | 46 | 54 | ++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+ +| Wurtemberg| 1853 | 45 | 55 | Maryland | 1850 | 46 | 54 | ++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+ +| Danemark | 1847 | 45 | 55 | France | 1890 | 47 | 53 | ++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+ +| Norwge | 1855 | 45 | 56 | " | 1891 | 48 | 52 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Koch a runi les rsultats du recensement effectu dans onze tats +diffrents sur l'ensemble de la population aline. Sur 166.675 fous des +deux sexes, il a trouv 78.584 hommes et 88.091 femmes, soit 1,18 +alins pour 1.000 habitants du sexe masculin et 1,30 pour 1.000 +habitants de l'autre sexe[29]. Mayr de son ct a trouv des chiffres +analogues. + +Tableau IV[30] + +_Part de chaque sexe dans le chiffre total des suicides._ + +/* ++-------------------------------+-----------------+------------------+ +| | NOMBRES ABSOLUS | SUR 100 SUICIDES | ++-------------------------------+-----------------+------------------+ +| | des suicides. | combien d' | +| | | | +| | Hommes.| Femmes.| Hommes.| Femmes. | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Autriche (1873-77). | 11.429 | 2.478 | 82,1 | 17,9 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Prusse (1831-40). | 11.435 | 2.534 | 81,9 | 18,1 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1871-76). | 16.425 | 3.724 | 81,5 | 18,5 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Italie (1872-77). | 4.770 | 1.195 | 80 | 20 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Saxe (1851-60). | 4.004 | 1.055 | 79,1 | 20,9 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1871-76). | 3.625 | 870 | 80,7 | 19,3 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|France (1836-40). | 9.561 | 3.307 | 74,3 | 25,7 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1851-55). | 13.596 | 4.601 | 74,8 | 25,2 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1871-76). | 25.341 | 6.839 | 78,7 | 21,3 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Danemark (1845-56). | 3.324 | 1.106 | 75,0 | 25,0 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +| " (1870-76). | 2.485 | 748 | 76,9 | 23,1 | ++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+ +|Angleterre (1863-67). | 4.905 | 1.791 | 73,3 | 26,7 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +On s'est, demand, il est vrai, si cet excdent de femmes ne venait pas +simplement de ce que la mortalit des fous est suprieure celle des +folles. En fait, il est certain que, en France, sur 100 alins qui +meurent dans les asiles, il y a environ 55 hommes. Le nombre plus +considrable de sujets fminins recenss un moment donn ne prouverait +donc pas que la femme a une plus forte tendance la folie, mais +seulement que, dans cette condition comme d'ailleurs dans toutes les +autres, elle survit mieux que l'homme. Mais il n'en reste pas moins +acquis que la population existante d'alins compte plus de femmes que +d'hommes; si donc, comme il semble lgitime, on conclut des fous aux +nerveux, on doit admettre qu'il existe chaque moment plus de +neurasthniques dans le sexe fminin que dans l'autre. Par consquent, +s'il y avait entre le taux des suicides et la neurasthnie un rapport de +cause effet, les femmes devraient se tuer plus que les hommes. Tout au +moins devraient-elles se tuer autant. Car mme en tenant compte de leur +moindre mortalit et en corrigeant en consquence les indications des +recensements, tout ce qu'on en pourrait conclure, c'est qu'elles ont +pour la folie une prdisposition sensiblement gale celle de l'homme; +leur plus faible dme mortuaire et la supriorit numrique qu'elles +accusent dans tous les dnombrements d'alins se compensent, en effet, + peu prs exactement. Or, bien loin que leur aptitude la mort +volontaire soit ou suprieure on quivalente celle de l'homme, il se +trouve que le suicide est une manifestation essentiellement masculine. +Pour une femme qui se tue, il y a, en moyenne, 4 hommes qui se donnent +la mort (V. Tableau IV, ci-dessus). Chaque sexe a donc pour le suicide +un penchant dfini, qui est mme constant pour chaque milieu social. +Mais l'intensit de cette tendance ne varie aucunement comme le facteur +psychopathique, qu'on value ce dernier d'aprs le nombre des cas +nouveaux enregistrs chaque anne ou d'aprs celui des sujets recenss +au mme moment. + +2 Le tableau V permet de comparer l'intensit de la tendance la folie +dans les diffrents cultes. + +Tableau V[31] + +_Tendance la folie dans les diffrentes confessions religieuses._ + +/* ++-----------------------------+--------------------------------------+ +| | NOMBRE DE FOUS SUR 1.000 HABITANTS | +| | de chaque culte | +| +--------------+--------------+--------+ +| | Protestants. | Catholiques. | Juifs. | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Silsie (1858). | 0,74 | 0,79 | 1,55 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Mecklembourg (1862). | 1,36 | 2,0 | 5,33 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Duch de Bade (1863). | 1,34 | 1,41 | 2,24 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| " (1873). | 0,95 | 1,19 | 1,44 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Bavire (1871). | 0,92 | 0,96 | 2,86 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Prusse (1871). | 0,80 | 0,87 | 1,42 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Wurtemberg (1832). | 0,65 | 0,68 | 1,77 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| " (1853). | 1,06 | 1,06 | 1,49 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| " (1875). | 2,18 | 1,86 | 3,96 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Grand-Duch de Hesse (1864).| 0,63 | 0,59 | 1,42 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Oldenbourg (1871). | 2,12 | 1,76 | 3,37 | ++-----------------------------+--------------+--------------+--------+ +| Canton de Berne (1871). | 2,64 | 1,82 | | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + + +On voit que la folie est beaucoup plus frquente chez les juifs que dans +les autres confessions religieuses; il y a donc tout lieu de croire que +les autres affections du systme nerveux y sont galement dans les +mmes proportions. Or, tout au contraire, le penchant au suicide y est +trs faible. Nous montrerons mme plus loin que c'est la religion o il +a le moins de force[32]. _Par consquent, dans ce cas, le suicide varie +en raison inverse des tats psychopathiques_, bien loin d'en tre le +prolongement. Sans doute, il ne faudrait pas conclure de ce fait que les +tares nerveuses et crbrales pussent jamais servir de prservatifs +contre le suicide; mais il faut qu'elles aient bien peu d'efficacit +pour le dterminer, puisqu'il peut s'abaisser ce point au moment mme +o elles atteignent leur plus grand dveloppement. + +Si l'on compare seulement les catholiques aux protestants, l'inversion +n'est pas aussi gnrale; cependant elle est trs frquente. La tendance +des catholiques la folie n'est infrieure celle des protestants que +4 fois sur 12 et encore l'cart entre eux est-il trs faible. Nous +verrons, au contraire, au tableau XVIII[33] que, partout, sans aucune +exception, les premiers se tuent beaucoup moins que les seconds. + +3 Il sera tabli plus loin[34] que, dans tous les pays, la tendance au +suicide crot rgulirement depuis l'enfance jusqu' la vieillesse la +plus avance. Si, parfois, elle rgresse aprs 70 ou 80 ans, le recul +est trs lger; elle reste toujours cette priode de la vie deux et +trois fois plus forte qu' l'poque de la maturit. Inversement, c'est +pendant la maturit que la folie clate avec le plus de frquence. C'est +vers la trentaine que le danger est le plus grand; au del il diminue, +et c'est pendant la vieillesse qu'il est, et de beaucoup, le plus +faible[35]. Un tel antagonisme serait inexplicable si les causes qui +font varier le suicide et celles qui dterminent les troubles mentaux +n'taient pas de nature diffrente. + +Si l'on compare ltaux des suicides chaque ge, non plus avec la +frquence relative des cas nouveaux de folie qui se produisent la mme +priode, mais avec l'effectif proportionnel de la population aline, +l'absence de tout paralllisme n'est pas moins vidente. C'est vers 35 +ans que les fous sont le plus nombreux relativement l'ensemble de la +population. La proportion reste peu prs la mme jusque vers 60 ans; +au del elle diminue rapidement. Elle est donc _minima_ quand le taux +des suicides est _maximum_ et, auparavant, il est impossible +d'apercevoir aucune relation rgulire entre les variations qui se +produisent de part et d'autre[36]. + +4 Si l'on compare les diffrentes socits au double point de vue du +suicide et de la folie, on ne trouve pas davantage de rapport entre les +variations de ces deux phnomnes. Il est vrai que la statistique de +l'alination mentale n'est pas faite avec assez de prcision pour que +ces comparaisons internationales puissent tre d'une exactitude trs +rigoureuse. Il est cependant remarquable que les deux tableaux suivants, +que nous empruntons deux auteurs diffrents, donnent des rsultats +sensiblement concordants. + +Tableau VI + +_Rapports du suicide et de la folie dans les diffrents pays d'Europe._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| | +| A. | +| | ++--------------------------------------------------------------------+ +| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES|NUMRO D'ORDRE | +| | par 100.000 | par million | des pays pour | +| | habitants | d'habitants | | | +| | | | La | Le | +| | | |folie.|suicide.| ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Norwge | 180 (1855) | 107 (1851-55) | 1 | 4 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| cosse | 164 (1855) | 34 (1856-60) | 2 | 8 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Danemark | 125 (1847) | 258 (1846-50) | 3 | 1 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Hanovre | 103 (1856) | 13 (1856-60) | 4 | 9 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| France | 99 (1856) | 100 (1851-55) | 5 | 5 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Belgique | 92 (1858) | 50 (1855-60) | 6 | 7 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Wurtemberg | 92 (1853) | 108 (1846-56) | 7 | 3 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Saxe | 67 (1861) | 245 (1856-60) | 8 | 2 | ++---------------+-----------------+------------------+------+--------+ +| Bavire | 57 (1858) | 73 (1846-56) | 9 | 6 | ++--------------------------------------------------------------------+ +| | +| B.[37] | +| | ++--------------------------------------------------------------------+ +| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES| Moyenne des| +| | par 100.000 | par million | suicides | +| | habitants | d'habitants | | ++---------------+--------------------+------------------+------------+ +| Wurtemberg. | 215 (1875) | 180 (1875) | | ++---------------+--------------------+------------------+ 107 | +| cosse. | 202 (1871) | 35 | | ++---------------+--------------------+------------------+------------+ +| Norwge. | 185 (1865) | 85 (1866-70) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Irlande. | 180 (1871) | 14 | | ++---------------+--------------------+------------------+ 63 | +| Sude. | 177 (1870) | 85 (1866-70) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Angleterre | | | | +| et Galles. | 175 (1871) | 70 (1870) | | ++---------------+--------------------+------------------+------------+ +| France. | 146 (1872) | 150 (1871-75) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Danemark. | 137 (1870) | 277 (1866-70) | 164 | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Belgique. | 134 (1868) | 66 (1866-70) | | ++---------------+--------------------+------------------+------------+ +| Bavire. | 98 (1871) | 86 (1871) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Autriche Cisl.| 95 (1873) | 122 (1873-77) | | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Prusse. | 86 (1871) | 133 (1871-75) | 153 | ++---------------+--------------------+------------------+ | +| Saxe. | 84 (1875) | 272 (1875) | | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + + +Ainsi les pays o il y a le moins de fous sont ceux o il y a le plus de +suicides; le cas de la Saxe est particulirement frappant. Dj, dans sa +trs bonne tude sur le suicide en Seine-et-Marne, le docteur Leroy +avait fait une observation analogue. Le plus souvent, dit-il, les +localits o l'on rencontre une proportion notable de maladies mentales +en ont galement une de suicides. Cependant les deux _maxima_ peuvent +tre compltement spars. Je serais mme dispos croire qu' ct de +pays assez heureux... pour n'avoir ni maladies mentales ni suicides... +il en est o les maladies mentales ont seules fait leur apparition. +Dans d'autres localits c'est l'inverse qui se produit[38]. + +Morselli, il est vrai, est arriv des rsultats un peu diffrents[39]. +Mais c'est d'abord qu'il a confondu sous le titre commun d'alins les +fous proprement dits et les idiots[40]. Or, ces deux affections sont +trs diffrentes, surtout au point de vue de l'action qu'elles peuvent +tre souponnes d'avoir sur le suicide. Loin d'y prdisposer, l'idiotie +parat plutt en tre un prservatif; car les idiots sont, dans les +campagnes, beaucoup plus nombreux que dans les villes, tandis que les +suicides y sont beaucoup plus rares. Il importe donc de distinguer deux +tats aussi contraires quand on cherche dterminer la part des +diffrents troubles nvropathiques dans le taux des morts volontaires. +Mais, mme en les confondant, on n'arrive pas tablir un paralllisme +rgulier entre le dveloppement de l'alination mentale et celui du +suicide. Si, en effet, prenant comme incontests les chiffres de +Morselli, on classe les principaux pays d'Europe en cinq groupes d'aprs +l'importance de leur population aline (idiots et fous tant runis +sous la mme rubrique), et si l'on cherche ensuite quelle est dans +chacun de ces groupes la moyenne des suicides, on obtient le tableau +suivant: + +/* ++--------------------------+------------------+----------------------+ +| | Alins | Suicides | +| | par | par | +| |100.000 habitants.|millions d'habitants. | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|1er Groupe (3 pays) | De 340 280 | 157 | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|2e -- -- | -- 261 245 | 195 | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|3e -- -- | -- 185 164 | 65 | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|4e -- -- | -- 150 116 | 61 | ++--------------------------+------------------+----------------------+ +|5e -- -- | -- 110 100 | 68 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +On peut bien dire qu'en gros, l o il y a beaucoup de fous et d'idiots, +il y a aussi beaucoup de suicides et inversement. Mais il n'y a pas +entre les deux chelles une correspondance suivie qui manifeste +l'existence d'un lien causal dtermin entre les deux ordres de +phnomnes. Le second groupe qui devrait compter moins de suicides que +le premier en a davantage; le cinquime qui, au mme point de vue, +devrait tre infrieur tous les autres est, au contraire, suprieur au +quatrime et mme au troisime. Si enfin, la statistique de +l'alination mentale que rapporte Morselli, on substitue celle de Koch +qui est beaucoup plus complte et, ce qu'il semble, plus rigoureuse, +l'absence de paralllisme est encore beaucoup plus accuse. Voici, en +effet, ce que l'on trouve[41]. + + +/* ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| | Fous et idiots | Moyenne de suicides | +| | par | par | +| |100.000 habitants.|millions d'habitants.| ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 1er Groupe (3 pays) | De 422 305 | 76 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 2e -- -- | -- 305 291 | 123 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 3e -- -- | -- 268 244 | 130 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 4e -- -- | -- 223 218 | 227 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +| 5e -- (4 pays) | -- 216 146 | 77 | ++---------------------------+------------------+---------------------+ +*/ + + +Une autre comparaison faite par Morselli entre les diffrentes provinces +d'Italie est, de son propre aveu, peu dmonstrative[42]. + +5 Enfin, comme la folie passe pour crotre rgulirement depuis un +sicle[43] et qu'il en est de mme du suicide, on pourrait tre tent de +voir dans ce fait une preuve de leur solidarit. Mais ce qui lui te +toute valeur dmonstrative, c'est que, dans les socits infrieures, o +la folie est trs rare, le suicide, au contraire, est parfois trs +frquent, comme nous l'tablirons plus loin[44]. + +Le taux social des suicides ne soutient donc aucune relation dfinie +avec la tendance la folie, ni, par voie d'induction, avec la tendance +aux diffrentes formes de la neurasthnie. + +Et en effet, si, comme nous l'avons montr, la neurasthnie peut +prdisposer au suicide, elle n'a pas ncessairement cette consquence. +Sans doute, le neurasthnique est presque invitablement vou la +souffrance s'il est ml de trop prs la vie active; mais il ne lui +est pas impossible de s'en retirer pour mener une existence plus +spcialement contemplative. Or, si les conflits d'intrts et de +passions sont trop tumultueux et trop violents pour un organisme aussi +dlicat, en revanche, il est fait pour goter dans leur plnitude les +joies plus douces de la pense. Sa dbilit musculaire, sa sensibilit +excessive, qui le rendent impropre l'action, le dsignent, au +contraire, pour les fonctions intellectuelles qui, elles aussi, +rclament des organes appropris. De mme, si un milieu social trop +immuable ne peut que froisser ses instincts naturels, dans la mesure o +la socit elle-mme est mobile et ne peut se maintenir qu' condition +de progresser, il a un rle utile jouer; car il est, par excellence, +l'instrument du progrs. Prcisment parce qu'il est rfractaire la +tradition et au joug de l'habitude, il est une source minemment fconde +de nouveauts. Et comme les socits les plus cultives sont aussi +celles o les fonctions reprsentatives sont le plus ncessaires et le +plus dveloppes, et qu'en mme temps, cause de leur trs grande +complexit, un changement presque incessant est une condition de leur +existence, c'est au moment prcis o les neurasthniques sont le plus +nombreux, qu'ils ont aussi le plus de raisons d'tre. Ce ne sont donc +pas des tres essentiellement insociaux, qui s'liminent d'eux-mmes +parce qu'ils ne sont pas ns pour vivre dans le milieu o ils sont +placs. Mais il faut que d'autres causes viennent se surajouter l'tat +organique qui leur est propre pour lui imprimer cette tournure et le +dvelopper dans ce sens. Par elle-mme, la neurasthnie est une +prdisposition trs gnrale qui n'entrane ncessairement aucun acte +dtermin, mais peut, suivant les circonstances, prendre les formes les +plus varies. C'est un terrain sur lequel des tendances trs diffrentes +peuvent prendre naissance selon la manire dont il est fcond par les +causes sociales. Chez un peuple vieilli et dsorient, le dgot de la +vie, une mlancolie inerte, avec les funestes consquences qu'elle +implique, y germeront facilement; au contraire, dans une socit jeune, +c'est un idalisme ardent, un proslytisme gnreux, un dvouement +actif qui s'y dvelopperont de prfrence. Si l'on voit les dgnrs se +multiplier aux poques de dcadence, c'est par eux aussi que les tats +se fondent; c'est parmi eux que se recrutent tous les grands +rnovateurs. Une puissance aussi ambigu[45] ne saurait donc suffire +rendre compte d'un fait social aussi dfini que le taux des suicides. + + +V. + +Mais il est un tat psychopathique particulier, auquel on a, depuis +quelque temps, l'habitude d'imputer peu prs tous les maux de notre +civilisation. C'est l'alcoolisme. Dj on lui attribue, tort ou +raison, les progrs de la folie, du pauprisme, de la criminalit. +Aurait-il quelque influence sur la marche du suicide? _A priori_, +l'hypothse parat peu vraisemblable. Car c'est dans les classes les +plus cultives et les plus aises que le suicide fait le plus de +victimes et ce n'est pas dans ces milieux que l'alcoolisme a ses clients +les plus nombreux. Mais rien ne saurait prvaloir contre les faits. +Examinons-les. + +Si l'on compare la carte franaise des suicides avec celle des +poursuites pour abus de boissons[46], on n'aperoit entre {~--- UTF-8 BOM ---~}elles +presque aucun rapport. Ce qui caractrise la premire, c'est l'existence +de deux grands foyers de contamination dont l'un est situ dans +l'le-de-France et s'tend de l vers l'Est, tandis que l'autre occupe +la cte mditerranenne, de Marseille Nice. Tout autre est la +distribution des taches claires et des taches sombres sur la carte de +l'alcoolisme. Ici, l'on trouve trois centres principaux, l'un en +Normandie et plus particulirement dans la Seine-Infrieure, l'autre +dans le Finistre et les dpartements bretons en gnral, le troisime +enfin dans le Rhne et la rgion voisine. Au contraire, au point de vue +du suicide, le Rhne n'est pas au-dessus de la moyenne, la plupart des +dpartements normands sont au-dessous, la Bretagne est presque indemne. +La gographie des deux phnomnes est donc trop diffrente pour qu'on +puisse imputer l'un une part importante dans la production de l'autre. + +On arrive au mme rsultat, si l'on compare le suicide non plus aux +dlits d'ivresse, mais aux maladies nerveuses ou mentales causes par +l'alcoolisme. Aprs avoir group les dpartements franais en huit +classes d'aprs l'importance de leur contingent en suicides, nous avons +cherch quel tait, dans chacune, le nombre moyen des cas de folie de +cause alcoolique, d'aprs les chiffres que donne le docteur Lunier[47]; +nous avons obtenu le rsultat suivant: + +/* ++-----------------------------+-----------------+--------------------+ +| | Suicides par | Folies de cause | +| |100.000 habitants| alcoolique sur 100 | +| | (1872-76). | admissions | +| | |(1867-69 et 1874-76)| ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 1er Groupe (5 dpartements) |Au-dessous de 50 | 11,45 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 2e ---- (18 ---- ) | De 51 75 | 12,07 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 3e ---- (15 ---- ) | -- 76 100 | 11,92 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 4e ---- (20 ---- ) | -- 101 150 | 13,42 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 5e ---- (10 ---- ) | -- 151 200 | 14,57 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 6e ---- (9 ---- ) | -- 201 250 | 13,26 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 7e ---- (4 ---- ) | -- 251 300 | 16,32 | ++------------+----------------+-----------------+--------------------+ +| 8e ---- (5 ---- ) | Au del | 13,47 | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Les deux colonnes ne correspondent pas entre elles. Tandis que les +suicides passent du simple au sextuple et au del, la proportion des +folies alcooliques augmente peine de quelques units et +l'accroissement n'est pas rgulier; la deuxime classe l'emporte sur la +troisime, la cinquime sur la sixime, la septime sur la huitime. +Pourtant, si l'alcoolisme agit sur le suicide en tant qu'tat +psychopathique, ce ne peut tre que par les troubles mentaux qu'il +dtermine. La comparaison des deux cartes confirme celle des +moyennes[48]. + +[Illustration: + +Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME. + +Suicides (1878-1887) + +Dlits d'ivresse (1875-1887) ] + +[Illustration: + +Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME. + +Folies alcooliques (1867-1876) + +Consommation de l'alcool (1873) ] + +Au premier abord, un rapport plus troit parat exister entre la +quantit d'alcool consomm et la tendance au suicide, au moins pour ce +qui regarde notre pays. En effet, c'est dans les dpartements +septentrionaux qu'on boit le plus d'alcool et c'est aussi sur cette mme +rgion que le suicide svit avec le plus de violence. Mais d'abord, les +deux taches n'ont pas du tout, sur les deux cartes, la mme +configuration. L'une a son _maximum_ de relief en Normandie et dans le +Nord et elle se dgrade mesure qu'elle descend vers Paris; c'est celle +de la consommation alcoolique. L'autre, au contraire, a sa plus grande +intensit dans la Seine et les dpartements voisins; elle est dj moins +sombre en Normandie et n'atteint pas le Nord. La premire se dveloppe +vers l'Ouest et va jusqu'au littoral de l'Ocan; la seconde a une +orientation inverse. Elle est trs vite arrte dans la direction de +l'Ouest par une limite qu'elle ne franchit pas; elle ne dpasse pas +l'Eure et l'Eure-et-Loir tandis qu'elle tend fortement vers l'Est. De +plus, la masse sombre forme au Midi par le Var et les Bouches-du-Rhne +sur la carte des suicides ne se retrouve plus du tout sur celle de +l'alcoolisme[49]. + +Enfin, mme dans la mesure o il y a concidence, elle n'a rien de +dmonstratif, car elle est fortuite. En effet, si l'on sort de France en +s'levant toujours vers le Nord, la consommation de l'alcool va presque +rgulirement en croissant sans que le suicide se dveloppe. Tandis +qu'en France, en 1873, il n'tait consomm en moyenne que 2 litres 84 +d'alcool par tte d'habitant, en Belgique, ce chiffre s'levait 8 +litres 56 pour 1870, en Angleterre 9 litres 07 (1870-71), en Hollande + 4 litres (1870), en Sude 10 litres 34 (1870), en Russie 10 litres +69 (1866) et mme Saint-Ptersbourg jusqu' 20 litres (1855). Et +cependant, tandis que, aux poques correspondantes, la France comptait +150 suicides par million d'habitants, la Belgique n'en avait que 68, la +Grande-Bretagne 70, la Sude 85, la Russie trs peu. Mme +Saint-Ptersbourg, de 1864 1868, le taux moyen annuel n'a t que de +68,8. Le Danemark est le seul pays du Nord o il y ait la fois +beaucoup de suicides et une grande consommation d'alcool (16 litres 51 +en 1845)[50]. Si donc nos dpartements septentrionaux se font remarquer + la fois par leur penchant au suicide et leur got pour les boissons +spiritueuses, ce n'est pas que le premier drive du second et y trouve +son explication. La rencontre est accidentelle. Dans le Nord, en +gnral, on boit beaucoup d'alcool parce que le vin y est rare et +cher[51], que, peut-tre, une alimentation spciale, de nature +maintenir leve la temprature de l'organisme, y est plus ncessaire +qu'ailleurs; et, d'un autre ct, il se trouve que les causes +gnratrices du suicide sont spcialement accumules dans cette mme +rgion de notre pays. + +La comparaison des diffrents pays d'Allemagne confirme cette +conclusion. Si, en effet, on les classe au double point de vue du +suicide et de la consommation alcoolique[52] (Voir tableau suivant), on +constate que le groupe o l'on se suicide le plus (le 3e) est un de ceux +o l'on consomme le moins d'alcool. Dans le dtail on trouve mme de +vritables contrastes: la province de Posen est presque de tout l'Empire +le pays le moins prouv par le suicide (96,4 cas pour un million +d'habitants), c'est celui o l'on s'alcoolise le plus (13 litres par +tte); en Saxe o l'on se tue presque quatre fois plus (348 pour un +million), on boit deux fois moins. Enfin, on remarquera que le quatrime +groupe, o la consommation de l'alcool est le plus faible, est compos +presque uniquement des tats mridionaux. D'un autre ct, si l'on s'y +tue moins que dans le reste de l'Allemagne, c'est que la population y +est catholique ou contient de fortes minorits catholiques[53]. + +_Alcoolisme et suicide en Allemagne._ + +/* ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| |Consommation | Moyenne des | Pays | +| |de l'alcool | suicides dans | | +| | (1884-86). | le groupe. | | ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| |13 lit. | 206,1 p. | Posnanie, Silsie, | +|1er Groupe|10,8 par tte.| million d'hab.| Brandebourg, Pomranie. | ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| | | | Prusse orientale et | +| 2e ----- |9,2 lit. 7,2| 208,4 --- | occidentale, Hanovre, | +| | | | province de Saxe, | +| | | | Thuringe, Westphalie. | ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| | | | Mecklembourg, | +| | | | royaume de Saxe, | +| 3e ----- |6,4 lit. 4,5| 208,4 --- | Schleswig-Holstein, | +| | | | Alsace, province et | +| | | | grand-duch de Hesse. | ++----------+--------------+---------------+--------------------------+ +| 4e ----- | 4 lit. et | | Provinces du Rhin, Bade, | +| | au-dessous. | 147,9 --- | Bavire, Wurtemberg. | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + + + +Ainsi, il n'est aucun tat psychopathique qui soutienne avec le suicide +une relation rgulire et incontestable. Ce n'est pas parce qu'une +socit contient plus ou moins de nvropathes ou d'alcooliques, qu'elle +a plus ou moins de suicids. Quoique la dgnrescence, sous ses +diffrentes formes, constitue un terrain psychologique minemment propre + l'action des causes qui peuvent dterminer l'homme se tuer, elle +n'est pas elle-mme une de ces causes. On peut admettre que, dans des +circonstances identiques, le dgnr se tue plus facilement que le +sujet sain; mais il ne se tue pas ncessairement en vertu de son tat. +La virtualit qui est en lui ne peut entrer en acte que sous l'action +d'autres facteurs qu'il nous faut rechercher. + + + + +CHAPITRE II + + +Le suicide et les tats psychologiques normaux. La race. L'hrdit. + + +Mais il pourrait se faire que le penchant au suicide ft fond dans la +constitution de l'individu, sans dpendre spcialement des tats +anormaux que nous venons de passer en revue. Il pourrait consister en +phnomnes purement psychiques, sans tre ncessairement li quelque +perversion du systme nerveux. Pourquoi n'y aurait-il pas chez les +hommes une tendance se dfaire de l'existence qui ne serait ni une +monomanie, ni une forme de l'alination mentale ou de la neurasthnie? +La proposition pourrait mme tre regarde comme tablie, si, comme +l'ont admis plusieurs suicidographes[54], chaque race avait un taux de +suicides qui lui ft propre. Car une race ne se dfinit et ne se +diffrencie des autres que par des caractres organico-psychiques. Si +donc le suicide variait rellement avec les races, il faudrait +reconnatre qu'il y a quelque disposition organique dont il est +troitement solidaire. + +Mais ce rapport existe-t-il? + + + +I. + + +Et d'abord, qu'est-ce qu'une race? Il est d'autant plus ncessaire d'en +donner une dfinition que, non seulement le vulgaire, mais les +anthropologistes eux-mmes emploient le mot dans des sens assez +divergents. Cependant, dans les diffrentes formules qui en ont t +proposes, on retrouve gnralement deux notions fondamentales: celle +de ressemblance et celle de filiation. Mais, suivant les coles, c'est +l'une ou l'autre de ces ides qui tient la premire place. + +Tantt, on a entendu par race un agrgat d'individus qui, sans doute, +prsentent des traits communs, mais qui, de plus, doivent cette +communaut de caractres ce fait qu'ils sont tous drivs d'une mme +souche. Quand, sans l'influence d'une cause quelconque, il se produit +chez un ou plusieurs sujets d'une mme gnration sexuelle une variation +qui les distingue du reste de l'espce et que cette variation, au lieu +de disparatre la gnration suivante, se fixe progressivement dans +l'organisme par l'effet de l'hrdit, elle donne naissance une race. +C'est dans cet esprit que M. de Quatrefages a pu dfinir la race +l'ensemble des individus semblables appartenant une mme espce et +transmettant par voie de gnration sexuelle les caractres d'une +varit primitive[55]. Ainsi entendue, elle se distinguerait de +l'espce en ce que les couples initiaux d'o seraient sorties les +diffrentes races d'une mme espce seraient, leur tour, tous issus +d'un couple unique. Le concept en serait donc nettement circonscrit et +c'est par le procd spcial de filiation qui lui a donn naissance +qu'elle se dfinirait. + +Malheureusement, si l'on s'en tient cette formule, l'existence et le +domaine d'une race ne peuvent tre tablis qu' l'aide de recherches, +historiques et ethnographiques, dont les rsultats sont toujours +douteux; car, sur ces questions d'origine, on ne peut jamais arriver +qu' des vraisemblances trs incertaines. De plus, il n'est pas sr +qu'il y ait aujourd'hui des races humaines qui rpondent cette +dfinition; car, par suite des croisements qui ont eu lieu dans tous les +sens, chacune des varits existantes de notre espce drive d'origines +trs diverses. Si donc on ne nous donne pas d'autre critre, il sera +bien difficile de savoir quels rapports les diffrentes races +soutiennent avec le suicide, car on ne saurait dire avec prcision o +elles commencent et o elles finissent. D'ailleurs, la conception de M. +de Quatrefages a le tort de prjuger la solution d'un problme que la +science est loin d'avoir rsolu. Elle suppose; en effet, que les +qualits caractristiques de la race se sont formes au cours de +l'volution, qu'elles ne se sont fixes dans l'organisme que sous +l'influence de l'hrdit. Or c'est ce que conteste toute une cole +d'anthropologistes qui ont pris le nom de polygnistes. Suivant eux, +l'humanit, au lieu de descendre tout entire d'un seul et mme couple, +comme le veut la tradition biblique, serait apparue, soit simultanment +soit successivement, sur des points distincts du globe. Comme ces +souches primitives se seraient formes indpendamment les unes des +autres et dans des milieux diffrents, elles se seraient diffrencies +ds le dbut; par consquent, chacune d'elles aurait t une race. Les +principales races ne se seraient donc pas constitues grce la +fixation progressive de variations acquises, mais ds le principe et +d'emble. + +Puisque ce grand dbat est toujours ouvert, il n'est pas mthodique de +faire entrer l'ide de filiation ou de parent dans la notion de la +race. Il vaut mieux la dfinir par ses attributs immdiats, tels que +l'observateur peut directement les atteindre, et ajourner toute question +d'origine. Il ne reste alors que deux caractres qui la singularisent. +En premier lieu, c'est un groupe d'individus qui prsentent des +ressemblances; mais il en est ainsi des membres d'une mme confession ou +d'une mme profession. Ce qui achve de la caractriser, c'est que ces +ressemblances sont hrditaires. C'est un type qui, de quelque manire +qu'il se soit form l'origine, est actuellement transmissible par +l'hrdit. C'est dans ce sens que Prichard disait: Sous le nom de +race, on comprend toute collection d'individus prsentant plus ou moins +de caractres communs transmissibles par hrdit, l'origine de ces +caractres tant mise de ct et rserve. M. Broca s'exprime peu +prs dans les mmes termes: Quant aux varits du genre humain, dit-il, +elles ont reu le nom de races, qui fait natre l'ide d'une filiation +plus ou moins directe entre les individus de la mme varit, mais ne +rsout ni affirmativement, ni ngativement, la question de parent +entre individus de varits diffrentes[56]. + +Ainsi pos, le problme de la constitution des races devient soluble; +seulement, le mot est pris alors dans une acception tellement tendue, +qu'il en devient indtermin. Il ne dsigne plus seulement les +embranchements les plus gnraux de l'espce, les divisions naturelles +et relativement immuables de l'humanit, mais des types de toute sorte. +De ce point, de vue, en effet, chaque groupe de nations dont les +membres, par suite des relations intimes qui les ont unis pendant des +sicles, prsentent des similitudes en partie hrditaires, +constituerait une race. C'est ainsi qu'on parle parfois d'une race +latine, d'une race anglo-saxonne, etc. Mme, c'est seulement sous cette +forme que les races peuvent tre encore regardes comme des facteurs +concrets et vivants du dveloppement historique. Dans la mle des +peuples, dans le creuset de l'histoire, les grandes races, primitives et +fondamentales, ont fini par se confondre tellement les unes dans les +autres qu'elles ont peu prs perdu toute individualit. Si elles ne se +sont pas totalement vanouies, du moins, on n'en retrouve plus que de +vagues linaments, des traits pars qui ne se rejoignent +qu'imparfaitement les uns les autres et ne forment pas de physionomies +caractrises. Un type humain que l'on constitue uniquement l'aide de +quelques renseignements, souvent indcis, sur la grandeur de la taille +et sur la forme du crne, n'a pas assez de consistance ni de +dtermination pour qu'on puisse lui attribuer une grande influence sur +la marche des phnomnes sociaux. Les types plus spciaux et de moindre +tendue qu'on appelle des races au sens large du mot ont un relief plus +marqu, et ils ont ncessairement un rle historique, puisqu'ils sont +des produits de l'histoire beaucoup plus que de la nature. Mais il s'en +faut qu'ils soient objectivement dfinis. Nous savons bien mal, par +exemple, quels signes exacts la race latine se distingue de la race +saxonne. Chacun en parle un peu sa manire sans grande rigueur +scientifique. + +Ces observations prliminaires nous avertissent que le sociologue ne +saurait tre trop circonspect quand il entreprend de chercher +l'influence des races sur un phnomne social quel qu'il soit. Car, pour +pouvoir rsoudre de tels problmes, encore faudrait-il savoir quelles +sont les diffrentes races et comment elles se reconnaissent les unes +des autres. Cette rserve est d'autant plus ncessaire que cette +incertitude de l'anthropologie pourrait bien tre due ce fait que le +mot de race ne correspond plus actuellement rien de dfini. D'une +part, en effet, les races originelles n'ont plus gure qu'un intrt +palontologique et, de l'autre, ces groupements plus restreints que l'on +qualifie aujourd'hui de ce nom, semblent n'tre que des peuples ou des +socits de peuples, frres par la civilisation plus que par le sang. La +race ainsi conue finit presque par se confondre avec la nationalit. + + + + +II. + + +Accordons, cependant, qu'il existe en Europe quelques grands types dont +on aperoit en gros les caractres les plus gnraux et entre lesquels +se rpartissent les peuples et convenons de leur donner le nom de races. +Morselli en distingue quatre: _le type germanique_, qui comprend, comme +varits, l'allemand, le scandinave, l'anglo-saxon, le flamand; _le type +celto-romain_ (belges, franais, italiens, espagnols); _le type slave_ +et _le type ouralo-altaque_. Nous ne mentionnons ce dernier que pour +mmoire, car il compte trop peu de reprsentants en Europe pour qu'on +puisse dterminer quels rapports il a avec le suicide. Il n'y a, en +effet, que les Hongrois, les Finlandais et quelques provinces russes qui +y puissent tre rattachs. Les trois autres races se classeraient de la +manire suivante selon l'ordre dcroissant de leur aptitude au suicide: +d'abord les peuples germaniques, puis les celto-romains, enfin les +slaves[57]. + +Mais ces diffrences peuvent-elles tre rellement imputes l'action +de la race? + +L'hypothse serait plausible si chaque groupe de peuples runis ainsi +sous un mme vocable avait pour le suicide une tendance d'intensit +peu prs gale. Mais il existe entre nations de mme race les plus +extrmes divergences. Tandis que les Slaves, en gnral, sont peu +enclins se tuer, la Bohme et la Moravie font exception. La premire +compte 158 suicides par million d'habitants et la seconde 136, alors que +la Carniole n'en a que 46, la Croatie 30, la Dalmatie 14. De mme, de +tous les peuples celto-romains, la France se distingue par l'importance +de son apport, 150 suicides par million, tandis que l'Italie, la mme +poque, n'en donnait qu'une trentaine et l'Espagne moins encore. Il est +bien difficile d'admettre, comme le veut Morselli, qu'un cart aussi +considrable puisse s'expliquer par ce fait que les lments germaniques +sont plus nombreux en France que dans les autres pays latins. tant +donn surtout que les peuples qui se sparent ainsi de leurs congnres +sont aussi les plus civiliss, on est en droit de se demander si ce qui +diffrencie les socits et les groupes soi-disant ethniques, ce n'est +pas plutt l'ingal dveloppement de leur civilisation. + +Entre les peuples germaniques, la diversit est encore plus grande. Des +quatre groupes qu'on rattache cette souche, il en est trois qui sont +beaucoup moins enclins au suicide que les Slaves et que les Latins. Ce +sont les Flamands qui ne comptent que 50 suicides (par million), les +Anglo-saxons qui n'en ont que 70[58]; quant aux Scandinaves, le +Danemark, il est vrai, prsente Le chiffre lev de 268 suicides, mais +la Norwge n'en a que 74,5 et la Sude que 84. Il est donc impossible +d'attribuer le taux des suicides danois la race, puisque, dans les +deux pays o cette race est le plus pure, elle produit des effets +contraires. En somme, de tous les peuples germaniques, il n'y a que les +Allemands qui soient, d'une manire gnrale, fortement ports au +suicide. Si donc nous prenions les termes dans un sens rigoureux, il ne +pourrait plus tre ici question de race, mais de nationalit. Cependant, +comme il n'est pas dmontr qu'il n'y ait pas un type allemand qui soit, +en partie, hrditaire, on peut convenir d'tendre jusqu' cette extrme +limite le sens du mot et dire que, chez les peuples de race allemande, +le suicide est plus dvelopp que dans la plupart des socits +celto-romaines, slaves ou mme anglo-saxonnes et scandinaves. Mais c'est +tout ce qu'on peut conclure des chiffres qui prcdent. En tout tat de +cause, ce cas est le seul o une certaine influence des caractres +ethniques pourrait tre, la rigueur, souponne. Encore allons-nous +voir que, en ralit, la race n'y est pour rien. + +En effet, pour pouvoir attribuer cette cause le penchant des Allemands +pour le suicide, il ne suffit pas de constater qu'il est gnral en +Allemagne; car cette gnralit pourrait tre due la nature propre de +la civilisation allemande. Mais il faudrait avoir dmontr que ce +penchant est li un tat hrditaire de l'organisme allemand, que +c'est un trait permanent du type, qui subsiste alors mme que le milieu +social est chang. C'est cette seule condition que nous pourrons y +voir un produit de la race. Cherchons donc si, en dehors de l'Allemagne, +alors qu'il est associ la vie d'autres peuples et acclimat des +civilisations diffrentes, l'Allemand garde sa triste primaut. + +L'Autriche nous offre, pour rpondre la question, une exprience toute +faite. Les Allemands y sont mls, dans des proportions trs diffrentes +selon les provinces, une population dont les origines ethniques sont +tout autres. Voyons donc si leur prsence a pour effet de faire hausser +le chiffre des suicides. Le tableau VII (V. ci-dessous) indique pour +chaque province, en mme temps que le taux moyen des suicides pendant la +priode quinquennale 1872-77, l'importance numrique des lments +allemands. C'est d'aprs la nature des idiomes employs qu'on a fait la +part des diffrentes races; quoique ce critre ne soit pas d'une +exactitude absolue, c'est pourtant le plus sr dont on puisse se servir. + + +Tableau VII + +_Comparaison des provinces autrichiennes au point de vue du suicide et +de la race._ + +/* ++--------------------------------+------------+----------------------+ +| | SUR 100 | TAUX DES SUICIDES | +| | habitants | par million. | +| | combien | | +| |d'Allemands.| | ++-----------+--------------------+------------+---+------------------+ +| |Autriche infrieure.| 95,90 |254| | +| Provinces +--------------------+------------+---+ | +| |Autriche suprieure.| 100 |110| Moyenne | +| purement +--------------------+------------+---+ | +| | Salzbourg | 100 |120| 106. | +|allemandes.+--------------------+------------+---+ | +| | Tyrol transalpin | 100 |88 | | ++-----------+--------------------+------------+---+------------------+ +| | Carinthie | 71,40 |92 | | +|En majorit+--------------------+------------+---+ Moyenne | +| | Styrie | 62,45 |94 | | +|allemandes.+--------------------+------------+---+ 125. | +| | Silsie | 53,37 |190| | ++-----------+--------------------+------------+---+--------+---------+ +| minorit | Bohme | 37,64 |158| | | +| +--------------------+------------+---+ Moyenne| | +| allemande | Moravie | 26,33 |136| | | +| +--------------------+------------+---+ 140. | | +|importante.| Bukovine | 9,06 |128| |Moyennes | ++-----------+--------------------+------------+---+--------+ | +| | Galicie | 2,72 |82 | | des | +| +--------------------+------------+---+ | | +| minorit | Tyrol cisalpin | 190 |88 | |2 groupes| +| +--------------------+------------+---+ | | +| allemande | Littoral | 1,62 |38 | | 86. | +| +--------------------+------------+---+ | | +| faible. | Carniole | 6,20 |46 | | | +| +--------------------+------------+---+ | | +| | Dalmatie | ----- |14 | | | ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Il nous est impossible d'apercevoir dans ce tableau, que nous empruntons + Morselli lui-mme, la moindre trace de l'influence allemande. La +Bohme, la Moravie et la Bukovine qui comprennent seulement de 37 9 % +d'Allemands ont une moyenne de suicides (140) suprieure celle de la +Styrie, de la Carinthie et de la Silsie (125) o les Allemands sont +pourtant en grande majorit. De mme, ces derniers pays, o se trouve +pourtant une importante minorit de Slaves, dpassent, pour ce qui +regarde le suicide, les trois seules provinces o la population est tout +entire allemande, la Haute-Autriche, le Salzbourg et le Tyrol +transalpin. Il est vrai que l'Autriche infrieure donne beaucoup plus de +suicides que les autres rgions; mais l'avance qu'elle a sur ce point ne +saurait tre attribue la prsence d'lments allemands, puisque +ceux-ci sont plus nombreux dans la Haute-Autriche, le Salzbourg et le +Tyrol transalpin o l'on se tue deux ou trois fois moins. La vraie cause +de ce chiffre lev, c'est que l'Autriche infrieure a pour chef-lieu +Vienne qui, comme toutes les capitales, compte tous les ans un nombre +norme de suicides; en 1876, il s'en commettait 320 par million +d'habitants. Il faut donc se garder d'attribuer la race ce qui +provient de la grande ville. Inversement, si le Littoral, la Carniole et +la Dalmatie ont si peu de suicides, ce n'est pas l'absence d'Allemands +qui en est cause; car, dans le Tyrol cisalpin, en Galicie, o pourtant +il n'y a pas plus d'Allemands, il y a de deux cinq fois plus de morts +volontaires. Si mme on calcule le taux moyen des suicides pour +l'ensemble des huit provinces minorit allemande, on arrive au chiffre +de 86, c'est--dire autant que dans le Tyrol transalpin, o il n'y a que +des Allemands, et plus que dans la Carinthie et dans la Styrie o ils +sont en trs grand nombre. Ainsi, quand l'Allemand et le Slave vivent +dans le mme milieu social, leur tendance au suicide est sensiblement la +mme. Par consquent, la diffrence qu'on observe entre eux quand les +circonstances sont autres, ne tient pas la race. + +Il en est de mme de celle que nous avons signale entre l'Allemand et +le Latin. En Suisse, nous trouvons ces deux races en prsence. Quinze +cantons sont allemands soit en totalit, soit en partie. La moyenne des +suicides y est de _186_ (anne 1876). Cinq sont en majorit franais +(Valais, Fribourg, Neufchtel, Genve, Vaud). La moyenne des suicides y +est de _255_. Celui de ces cantons o il s'en commet le moins, le Valais +(10 pour 1 million) se trouve tre justement celui o il y a le plus +d'Allemands (319 sur 1,000 habitants); au contraire, Neufchtel, Genve +et Vaud, o la population est presque tout entire latine, ont +respectivement 486, 321, 371 suicides. + +Pour permettre au facteur ethnique de mieux manifester son influence si +elle existe, nous avons cherch liminer le facteur religieux qui +pourrait la masquer. Pour cela, nous avons compar les cantons allemands +aux cantons franais de mme confession. Les rsultats de ce calcul +n'ont fait que confirmer les prcdents: + +_Cantons suisses._ + +/* ++---------------------+-----------+---------------------+------------+ +|Catholiques allemands|87 suicides|Protestants allemands|293 suicides| ++---------------------+-----------+---------------------+------------+ +| ---- franais |83 ---- | ---- franais |456 ------ | ++---------------------+-----------+---------------------+------------+ +*/ + +D'un ct, il n'y a pas d'cart sensible entre les deux races; de +l'autre, ce sont les Franais qui ont la supriorit. + +Les faits concordent donc dmontrer que, si les Allemands se tuent +plus, que les autres peuples, la cause n'en, est pas au sang qui coule +dans leurs veines, mais la civilisation au sein de laquelle ils sont +levs. Cependant, parmi les preuves qu'a donnes Morselli pour tablir +l'influence de la race, il en est une qui, au premier abord, pourrait +passer pour plus concluante. Le peuple franais rsulte du mlange de +deux races principales, les Celtes et les Kymris, qui, ds l'origine, se +distinguaient l'une de l'autre par la taille. Ds l'poque de Jules +Csar, les Kymris taient connus pour leur haute stature. Aussi est-ce +d'aprs la taille des habitants que Broca a pu dterminer de quelle +manire ces deux races sont actuellement distribues sur la surface de +notre territoire, et il a trouv que les populations d'origine celtique +sont prpondrantes au sud de la Loire, celles d'origine kymrique au +nord. Cette carte ethnographique offre donc une certaine ressemblance +avec celle des suicides; car nous savons que ceux-ci sont cantonns dans +la partie septentrionale du pays et sont, au contraire, leur _minimum_ +dans le Centre et dans le Midi. Mais Morselli est all plus loin. Il a +cru pouvoir tablir que les suicides franais variaient rgulirement +selon le mode de distribution des lments ethniques. Pour procder +cette dmonstration, il constitua six groupes de dpartements, calcula +pour chacun d'eux la moyenne des suicides et aussi celle des conscrits +exempts pour dfaut de taille; ce qui est une manire indirecte, de +mesurer la taille moyenne de la population correspondante, car elle +s'lve dans la mesure o le nombre des exempts diminue. Or il se +trouve que ces deux sries de moyennes varient en raison inverse l'une +de l'autre; il y a d'autant plus de suicides qu'il y a moins d'exempts +pour taille insuffisante, c'est--dire que la taille moyenne est plus +haute[59]. + +Une correspondance aussi exacte, si elle tait tablie, ne pourrait +gure tre explique que par l'action de la race. Mais la manire dont +Morselli est arriv ce rsultat ne permet pas de le considrer comme +acquis. Il a pris, en effet, comme base de sa comparaison, les six +groupes ethniques distingus par Broca[60] suivant le degr suppos de +puret des deux races celtiques ou kymriques. Or, quelle que soit +l'autorit de ce savant, ces questions ethnographiques sont beaucoup +trop complexes et laissent encore trop de place la diversit des +interprtations et des hypothses contradictoires pour qu'on puisse +regarder comme certaine la classification qu'il a propose. Il n'y a +qu' voir de combien de conjectures historiques, plus ou moins +invrifiables, il a d l'appuyer, et, s'il ressort avec vidence de ces +recherches qu'il y a en France deux types anthropologiques nettement +distincts, la ralit des types intermdiaires et diversement nuancs +qu'il a cru reconnatre est bien plus douteuse[61]. Si donc, laissant de +ct ce tableau systmatique, mais peut-tre trop ingnieux, on se +contente de classer les dpartements d'aprs la taille moyenne qui est +propre chacun d'eux (c'est--dire d'aprs le nombre moyen des +conscrits exempts pour dfaut de taille) et si, en regard de chacune de +ces moyennes, on met celle des suicides, on trouve les rsultats +suivants qui diffrent sensiblement de ceux qu'a obtenus Morselli: + +Tableau VIII + +/* ++----------------------------------+---------------------------------+ +| DPARTEMENTS HAUTE TAILLE. | DPARTEMENTS PETITE TAILLE. | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| | Nombre | Taux | | Nombre | Taux | +| | des | moyen | | des | moyen | +| | exempts | des | | exempts | des | +| | |suicides| | |suicides| ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| |Au-dessous| | |De 60 | 115 | +| 1er groupe (9|de 40 pour| 180 |1er groupe |80 pour |(sans la| +| dpart.) |mille | |(22 dpart.).|mille |Seine | +| |examins. | | |examins | 101). | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| 2e groupe (8 | | |2e groupe (12|De 80 | | +| dpart.) |De 40 50| 249 | dpart.)... | 100. | 88 | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| 3e groupe (17| | |3e groupe (14| | | +| dpart.) |De 50 60| 170 | dpart.). |Au-dessus | 90 | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +| |Au-dessous| | |Au-dessus | 103 | +|Moyenne |de 60 pour| 191 |Moyenne |de 60 |(avec la| +|gnrale |mille | |gnrale. |pour mille|Seine). | +| |examins. | | |examins. |93 (sans| +| | | | | |la | +| | | | | |Seine). | ++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+ +*/ + +Le taux des suicides ne crot pas, d'une manire rgulire, +proportionnellement l'importance relative des lments kymriques ou +supposs tels; car le premier groupe, o les tailles sont le plus +hautes, compte moins de suicides que le second, et pas sensiblement +plus que le troisime; de mme, les trois derniers sont peu prs au +mme niveau[62], quelqu'ingaux qu'ils soient sous le rapport de la +taille. Tout ce qui ressort de ces chiffres, c'est que, au point de vue +des suicides comme celui de la taille, la France est partage en deux +moitis, l'une septentrionale o les suicides sont nombreux et les +tailles leves, l'autre centrale o les tailles sont moindres et o +l'on se tue moins, sans que, pourtant, ces deux progressions soient +exactement parallles. En d'autres termes, les deux grandes masses +rgionales que nous avons aperues sur la carte ethnographique se +retrouvent sur celle des suicides; mais la concidence n'est vraie qu'en +gros et d'une manire gnrale. Elle ne se retrouve pas dans le dtail +des variations que prsentent les deux phnomnes compars. + +Une fois qu'on l'a ainsi ramene ses proportions vritables, elle ne +constitue plus une preuve dcisive en faveur des lments ethniques; car +elle n'est plus qu'un fait curieux, qui ne suffit pas dmontrer une +loi. Elle peut trs bien n'tre due qu' la simple rencontre de facteurs +indpendants. Tout au moins, pour qu'on pt l'attribuer l'action des +races, il faudrait que cette hypothse ft confirme et mme rclame, +par d'autres faits. Or, tout au contraire, elle est contredite par ceux +qui suivent: + +1 Il serait trange qu'un type collectif comme celui des Allemands, +dont la ralit est incontestable et qui a pour le suicide une si +puissante affinit, cesst de la manifester ds que les circonstances +sociales se modifient, et qu'un type demi problmatique comme celui +des Celtes ou des anciens Belges, dont il ne reste que de rares +vestiges, et encore aujourd'hui sur cette mme tendance une action +efficace. Il y a trop d'cart entre l'extrme gnralit des caractres +qui en perptuent le souvenir et la spcialit complexe d'un tel +penchant. + +2 Nous verrons plus loin que le suicide tait frquent chez les anciens +Celtes[63]. Si donc, aujourd'hui, il est rare dans les populations qu'on +suppose tre d'origine celtique, ce ne peut tre en vertu d'une +proprit congnitale de la race, mais de circonstances extrieures qui +ont chang. + +3 Celtes et Kymris ne constituent pas des races primitives et pures; +ils taient affilis par le sang, comme par le langage et les +croyances[64]. Les uns et les autres ne sont que des varits de cette +race d'hommes blonds et haute stature qui, soit par invasions en +masse, soit par essaims successifs, se sont peu peu rpandus dans +toute l'Europe. Toute la diffrence qu'il y a entre eux au point de vue +ethnographique, c'est que les Celtes, en se croisant avec les races +brunes et petites du Midi, se sont carts davantage du type commun. Par +consquent, si la plus grande aptitude des Kymris pour le suicide a des +causes ethniques, elle viendrait de ce que, chez eux, la race primitive, +s'est moins altre. Mais alors, on devrait voir, mme en dehors de la +France, le suicide crotre d'autant plus que les caractres distinctifs +de cette race sont plus accuss. Or il n'en est rien. C'est en Norwge +que se trouvent les plus hautes tailles de l'Europe (1 m. 72) et, +d'ailleurs, c'est vraisemblablement du Nord, en particulier des bords de +la Baltique, que ce type est originaire; c'est aussi l qu'il passe pour +s'tre le mieux maintenu. Pourtant, dans la presqu'le Scandinave, le +taux des suicides n'est pas lev. La mme race, dit-on, a mieux +conserv sa puret en Hollande, en Belgique et en Angleterre qu'en +France[65], et cependant ce dernier pays est beaucoup plus fcond en +suicides que les trois autres. + +Du reste, cette distribution gographique des suicides franais peut +s'expliquer sans qu'il soit ncessaire de faire intervenir les +puissances obscures de la race. On sait que notre pays est divis, +moralement aussi bien qu'ethnologiquement, en deux parties qui ne se +sont pas encore compltement pntres. Les populations du Centre et du +Midi ont gard leur humeur, un genre de vie qui leur est propre et, +pour cette raison, rsistent aux ides et aux moeurs du Nord. Or, c'est +au Nord que se trouve le foyer de la civilisation franaise; elle est +donc reste chose essentiellement septentrionale. D'autre part, comme +elle contient, ainsi qu'on le verra plus loin, les principales causes +qui poussent les Franais se tuer, les limites gographiques de sa +sphre d'action sont aussi celles de la zone la plus fertile en +suicides. Si donc les gens du Nord se tuent plus que ceux du Midi, ce +n'est pas qu'ils y soient plus prdisposs en vertu de leur temprament +ethnique; c'est simplement que les causes sociales du suicide sont plus +particulirement accumules au nord de la Loire qu'au sud. + +Quant savoir comment cette dualit morale de notre pays s'est produite +et maintenue, c'est une question d'histoire que des considrations +ethnographiques ne sauraient suffire rsoudre. Ce n'est pas ou, en +tout cas, ce n'est pas seulement la diffrence des races qui a pu eu +tre cause; car des races trs diverses sont susceptibles de se mler et +de se perdre les unes dans les autres. Il n'y a pas entre le type +septentrional et le type mridional un tel antagonisme que des sicles +de vie commune n'aient pu en triompher. Le Lorrain ne diffrait pas +moins du Normand que le Provenal de l'habitant de l'Ile-de-France. Mais +c'est que, pour des raisons historiques, l'esprit provincial, le +traditionnalisme local sont rests beaucoup plus forts dans le Midi, +tandis qu'au Nord la ncessit de faire face des ennemis communs, une +plus troite solidarit d'intrts, des contacts plus frquents ont +rapproch plus tt les peuples et confondu leur histoire. Et c'est +prcisment ce nivellement moral qui, en rendant plus active la +circulation des hommes, des ides et des choses, a fait de cette +dernire rgion le lieu d'origine d'une civilisation intense[66]. + + + + +III. + + +La thorie qui fait de la race un facteur important du penchant au +suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est hrditaire: car il +ne peut constituer un caractre ethnique qu' cette condition. Mais +l'hrdit du suicide est-elle dmontre? La question mrite d'autant +plus d'tre examine que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec +la prcdente, elle a par elle-mme son intrt propre. Si, en effet, il +tait tabli que la tendance au suicide se transmet par la gnration, +il faudrait reconnatre qu'elle dpend troitement d'un tat organique +dtermin. + +Mais il importe d'abord de prciser le sens des mots. Quand on dit du +suicide qu'il est hrditaire, entend-on simplement que les enfants des +suicids, ayant hrit de l'humeur de leurs parents, sont enclins se +conduire comme eux dans les mmes circonstances? Dans ces termes, la +proposition est incontestable, mais sans porte, car ce n'est pas alors +le suicide qui est hrditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un +certain temprament gnral qui peut, le cas chant, y prdisposer les +sujets, mais sans les ncessiter, et qui, par consquent, n'est pas une +explication suffisante de leur dtermination. Nous avons vu, en effet, +comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'closion, + savoir la neurasthnie sous ses diffrentes formes, ne rend aucunement +compte des variations que prsente le taux des suicides. Mais c'est dans +un tout autre sens que les psychologues ont trs souvent parl +d'hrdit. Ce serait la tendance se tuer qui passerait directement et +intgralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise, +donnerait naissance au suicide avec un vritable automatisme. Elle +consisterait alors en une sorte de mcanisme psychologique, dou d'une +certaine autonomie, qui ne serait pas trs diffrent d'une monomanie et +auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mcanisme +physiologique non moins dfini. Par suite, elle dpendrait +essentiellement de causes individuelles. + +L'observation dmontre-t-elle l'existence d'une telle hrdit? +Assurment, on voit parfois le suicide se reproduire dans une mme +famille avec une dplorable rgularit. Un des exemples les plus +frappants est celui que cite Gall: Un sieur G..., propritaire, laisse +sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent +Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune +paternelle; quelques-uns mme l'augmentent. Aucun n'prouve de malheurs; +tous jouissent d'une bonne sant... Tous les sept frres, dans l'espace +de quarante ans, se sont suicids[67]. Esquirol a connu un ngociant, +pre de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se turent; un +cinquime fit des tentatives rptes[68]. Ailleurs, on voit +successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber + la mme impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous +apprendre ne pas conclure prmaturment en ces questions d'hrdit +qui demandent tre traites avec beaucoup de circonspection. Ainsi, +les cas sont certainement nombreux o la phtisie frappe des gnrations +successives, et cependant, les savants hsitent encore admettre +qu'elle est hrditaire. La solution contraire semble mme prvaloir. +Cette rptition de la maladie au sein d'une mme famille peut tre due, +en effet, non l'hrdit de la phtisie elle-mme, mais celle d'un +temprament gnral, propre recevoir et fconder, l'occasion, le +bacille gnrateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne +serait pas l'affection elle-mme, mais seulement un terrain de nature +en favoriser le dveloppement. Pour avoir le droit de rejeter +catgoriquement cette dernire explication, il faudrait avoir au moins +tabli que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le foetus; tant +que cette dmonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La mme +rserve est de rigueur dans le problme qui nous occupe. Il ne suffit +donc pas, pour le rsoudre, de citer certains faits favorables la +thse de l'hrdit. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en +nombre suffisant pour ne pas pouvoir tre attribus des rencontres +accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils +ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils cette triple +condition? + +Ils passent, il est vrai, pour n'tre pas rares. Mais pour qu'on puisse +en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'tre hrditaire, ce +n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins frquents. Il faudrait, de +plus, pouvoir dterminer quelle en est la proportion par rapport +l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement +leve du chiffre total des suicides, l'existence d'antcdents +hrditaires tait dmontre, on serait fond admettre qu'il y a entre +ces deux faits un rapport de causalit, que le suicide a une tendance +se transmettre hrditairement. Mais tant que cette preuve manque, on +peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus des +combinaisons fortuites de causes diffrentes. Or, les observations et +les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question +n'ont jamais t faites d'une manire tendue. On se contente presque +toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intressantes. Les +quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont +rien de dmonstratif dans aucun sens; ils sont mme un peu +contradictoires. Sur 39 alins avec penchant plus ou moins prononc au +suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son +tablissement et sur lesquels il a pu runir des informations assez +compltes, il n'a trouv qu'un seul cas o la mme tendance se ft dj +rencontre dans la famille du malade[69]. Sur 265 alins, Brierre de +Boismont en a rencontr seulement 11, soit 4 %, dont les parents +s'taient suicids[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup +plus leve; chez 13 sujets sur 60, il aurait constat des antcdents +hrditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'aprs la statistique bavaroise, +la seule qui enregistre l'influence de l'hrdit, celle-ci, pendant les +annes 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72]. + +Quelque peu dcisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre +compte qu'en admettant une hrdit spciale du suicide, cette hypothse +recevrait une certaine autorit de l'impossibilit mme o l'on serait +de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres +causes qui peuvent produire le mme effet, surtout par leur concours. + +En premier lieu, presque toutes ces observations ont t faites par des +alinistes et, par consquent, sur des alins. Or l'alination mentale +est, peut-tre, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus +frquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide +qui est hrditaire, ou si ce n'est pas plutt l'alination mentale dont +il est un symptme frquent, mais pourtant accidentel. Le doute est +d'autant plus fond que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est +surtout, sinon exclusivement, chez les alins suicids que se +rencontrent les cas favorables l'hypothse de l'hrdit[73]. Sans +doute, mme dans ces conditions, celle-ci joue un rle important; mais +ce n'est plus l'hrdit du suicide. Ce qui est transmis, c'est +l'affection mentale dans sa gnralit, c'est la tare nerveuse dont le +meurtre de soi-mme est une consquence contingente, quoique toujours +redouter. Dans ce cas, l'hrdit ne porte pas plus sur le penchant au +suicide, qu'elle ne porte sur l'hmoptysie dans les cas de phtisie +hrditaire. Si le malheureux, qui compte la fois dans sa famille des +fous et des suicids se tue, ce n'est pas parce que ses parents +s'taient tus, c'est parce qu'ils taient fous. Aussi, comme les +dsordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par +exemple, la mlancolie des ascendants devient le dlire chronique ou la +folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs +membres d'une mme famille se donnent la mort et que tous ces suicides, +ressortissant des folies diffrentes, appartiennent, par consquent, +des types diffrents. + +Cependant, cette premire cause ne suffit pas expliquer tous les +faits. Car, d'une part, il n'est pas prouv que le suicide ne se rpte +jamais que dans les familles d'alins; de l'autre, il reste toujours +cette particularit remarquable que, dans certaines de ces familles, le +suicide parat tre l'tat endmique, quoique l'alination mentale +n'implique pas ncessairement une telle consquence. Tout fou n'est pas +port se tuer. D'o vient donc qu'il y ait des souches de fous qui +semblent prdestines se dtruire? Ce concours de cas semblables +suppose videmment un facteur autre que le prcdent. Mais on peut en +rendre compte sans l'attribuera l'hrdit. La puissance contagieuse de +l'exemple suffit le produire. + +Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est +minemment contagieux. Cette contagiosit se fait surtout sentir chez +les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles +toutes les suggestions en gnral et aux ides de suicide en +particulier; car non seulement ils sont ports reproduire tout ce qui +les frappe, mais ils sont surtout enclins rpter un acte pour lequel +ils ont dj quelque penchant. Or, cette double condition est ralise +chez les sujets alins ou simplement neurasthniques, dont les parents +se sont suicids. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en +mme temps qu'elle les prdispose accueillir facilement l'ide de se +donner la mort. Il n'est donc pas tonnant que le souvenir ou le +spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la +source d'une obsession ou d'une impulsion irrsistible. + +Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle +qui fait appel l'hrdit, mais il y a des faits qu'elle seule fait +comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles o s'observent des +faits rpts de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement +les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au mme ge, mais encore +ils s'excutent de la mme manire. Ici, c'est la pendaison qui est en +honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu lev. Dans un +cas souvent cit, la ressemblance est encore pousse plus loin; c'est +une mme arme qui a servi toute une famille, et cela plusieurs +annes de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve +de plus en faveur de l'hrdit. Cependant, s'il y a de bonnes raisons +pour ne pas faire du suicide une entit psychologique distincte, combien +il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide +par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne dmontrent-ils pas +plutt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur +l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglant dj l'histoire +de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsdent et les +perscutent pour les dterminer reproduire, avec une aussi exacte +fidlit, l'acte de leurs devanciers. + +Ce qui donne cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que +de nombreux cas o il ne peut tre question d'hrdit et o la +contagion est l'unique cause du mal, prsentent le mme caractre. Dans +les pidmies dont il sera reparl plus loin, il arrive presque toujours +que les diffrents suicides se ressemblent avec la plus tonnante +uniformit. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le +monde connat l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se +pendirent successivement et en peu de temps un mme crochet, sous un +passage obscur de l'htel. Le crochet enlev, l'pidmie prit fin. De +mme au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une +gurite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la mme gurite; +mais, ds que celle-ci fut brle, la contagion s'arrta. Dans tous ces +faits, l'influence prpondrante de l'obsession est vidente puisqu'ils +cessent aussitt qu'a disparu l'objet matriel qui en voquait l'ide. +Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres, +semblent tous reproduire un mme modle, il est lgitime de les +attribuer cette mme cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son +_maximum_ d'action dans ces familles o tout concourt en accrotre la +puissance. + +Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs +parents, ils cdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille +observe par Esquirol: Le plus jeune (frre) g de 26 27 ans devient +mlancolique et se prcipite du toit de sa maison; un second frre, qui +lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de +suicide et meurt un an aprs des suites d'une abstinence prolonge et +rpte... Un quatrime frre, mdecin, qui, deux ans avant, m'avait +rpt avec un dsespoir effrayant qu'il n'chapperait pas son sort, +se tue[75]. Moreau cite le fait suivant. Un alin, dont le frre et +l'oncle paternel s'taient tus, tait affect de penchant au suicide. +Un frre qui venait lui rendre visite Charenton tait dsespr des +ides horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se dfendre de la +conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient +faire Brierre de Boismont la confession suivante: Jusqu' 53 ans, je +me suis bien port; je n'avais aucun chagrin, mon caractre tait assez +gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commenc avoir des ides noires... +Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et, chaque +instant, je suis pouss me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que +mon frre s'est tu 60 ans; jamais je ne m'en tais proccup d'une +manire srieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixime anne, ce +souvenir s'est prsent avec plus de vivacit mon esprit et, +maintenant, il est toujours prsent. Mais un des faits les plus +probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans +apprend qu'un oncle du ct paternel s'tait volontairement donn la +mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ou-dire que la +folie tait hrditaire, l'ide qu'elle pourrait un jour tomber dans ce +triste tat usurpa bientt son attention... Elle tait dans cette triste +position lorsque son pre mit volontairement un terme son existence. +Ds lors, (elle) se croit tout fait voue une mort violente. Elle +ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle rpte: Je +dois prir comme mon pre et comme mon oncle! mon sang est donc +corrompu! Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait +tre son pre ne l'tait rellement pas. Pour la dbarrasser de ses +craintes, sa mre lui avoue la vrit et lui mnage une entrevue avec +son pre vritable. La ressemblance physique tait si grande que la +malade vit tous ses doutes se dissiper l'instant mme. Ds lors, elle +renonce toute ide de suicide; sa gaiet revient progressivement et sa +sant se rtablit[77]. + +Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables l'hrdit du suicide +ne suffisent pas en dmontrer l'existence, de l'autre, ils se prtent +sans peine une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de +statistique, dont l'importance semble avoir chapp aux psychologues, +sont inconciliables avec l'hypothse d'une transmission hrditaire +proprement dite. Ce sont les suivants: + +1 S'il existe un dterminisme organico-psychique, d'origine +hrditaire, qui prdestine les hommes se tuer, il doit svir peu +prs galement sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par +soi-mme, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la gnration +grve les garons plutt que les filles. Or, en fait, nous savons que +les suicides fminins sont en trs petit nombre et ne reprsentent +qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi +si l'hrdit avait la puissance qu'on lui attribue. + +Dira-t-on que les femmes hritent, tout comme les hommes, du penchant au +suicide, mais qu'il est neutralis, la plupart du temps, par les +conditions sociales qui sont propres au sexe fminin? Mais que faut-il +penser d'une hrdit qui, dans la majeure partie des cas, reste +latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualit dont rien +n'tablit l'existence? + +2 Parlant de l'hrdit de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces +termes: Que l'on admette l'hrdit dans un cas de ce genre (il s'agit +d'une phtisie dclare chez un enfant de trois mois), tout nous y +autorise... Il est dj moins certain que la tuberculose date de la vie +intra-utrine, quand elle clate quinze ou vingt mois aprs la +naissance, alors que rien ne pouvait faire souponner l'existence d'une +tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui +apparaissent quinze, vingt ou trente ans aprs la naissance? En +supposant mme qu'une lsion aurait exist au commencement de la vie, +cette lsion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa +virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles +plutt que les bacilles bien vivants... que le sujet est expos +rencontrer sur son chemin[78]. En effet, pour avoir le droit de +soutenir qu'une affection est hrditaire, dfaut de la preuve +premptoire qui consiste en faire voir le germe dans le foetus ou dans +le nouveau-n, tout le moins faudrait-il tablir qu'elle se produit +frquemment chez les jeunes enfants. Voil pourquoi on a fait de +l'hrdit la cause fondamentale de cette folie spciale qui se +manifeste ds la premire enfance et que l'on a appele, pour cette +raison, folie hrditaire. Koch a mme montr que, dans les cas o la +folie, sans tre cre de toutes pices par l'hrdit, ne laisse pas +d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marque la +prcocit que l o il n'y a pas d'antcdents connus[79]. + +On cite, il est vrai, des caractres qui sont regards comme +hrditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu' un ge plus ou moins +avanc: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable +dans l'hypothse de l'hrdit que s'ils dpendent d'un tat organique +qui ne peut lui-mme se constituer qu'au cours de l'volution +individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions +sexuelles, l'hrdit ne peut videmment produire d'effets ostensibles +qu' la pubert. Mais si la proprit transmise est possible tout +ge, elle devrait se manifester d'emble. Par consquent, plus elle met +de temps apparatre, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de +l'hrdit qu'une faible incitation tre. Or, on ne voit pas pourquoi +la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du dveloppement +organique plutt que de telle autre. Si elle constitue un mcanisme +dfini, qui peut se transmettre tout organis, il devrait donc entrer en +jeu ds les premires annes. + +Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est +extrmement rare chez les enfants. En France, d'aprs Legoyt, sur 1 +million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la priode +1861-75, 4,3 suicides de garons, 1,8 suicides de filles. En Italie, +d'aprs Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne +s'lvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre +(priode 1866-75), et la proportion est sensiblement la mme dans tous +les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent cinq ans et ils +sont tout fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouv que ces faits +extraordinaires doivent tre attribus l'hrdit. Il ne faut pas +oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est plac sous l'action des +causes sociales et qu'elles peuvent suffire le dterminer au suicide. +Ce qui dmontre leur influence mme dans ce cas, c'est que les suicides +d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi +nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi, +la vie sociale ne commence aussitt pour l'enfant, comme le prouve la +prcocit qui distingue le petit citadin. Initi plus tt et plus +compltement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tt et +plus compltement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays +cultivs, le nombre des suicides infantiles s'accrot avec une +dplorable rgularit[81]. + +Il y a plus. Non seulement le suicide est trs rare pendant l'enfance, +mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive son apoge et, +dans l'intervalle, il crot rgulirement d'ge en ge. + +TABLEAU IX[82] + +_Suicides aux diffrents ges (pour un million de sujets de chaque +ge)._ + +/* ++-------------+----------+-----------+---------+----------+----------+ +| | FRANCE | PRUSSE | SAXE | ITALIE | DANEMARK | +| | (1835-44)| (1873-75) |(1847-58)| (1872-76)| (1845-56)| +| +----------+-----------+---------+----------+----------+ +| | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. & F. | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|Au-dessous de| | | | | | | | | | +|16 ans | 2,2| 1,2| 10,5| 3,2| 9,6| 2,4| 3,2 | 1,0| 113 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|De 16 20 | 56,5|31,7|122,0| 50,3| 210| 85 | 32,3|12,2| 272 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|De 20 30 |130,5|44,5|231,1| 60,8| 396| 108| 77,0|18,9| 307 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|De 30 40 |155,6|44,0|235,1| 55,6| | | 72,3|19,6| 426 | ++-------------+-----+----+-----+-----+ 551| 126+-----+----+----------+ +|De 40 50 |204,7|64,7|347,0| 61,6| | |102,3|26,0| 576 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +|De 50 60 |217,9|74,8| | | | |140,0|32,0| 702 | ++-------------+-----+----+ | | 906| 207+-----+----+----------+ +|De 60 70 |317,3|83,7| | | | |147,8|34,5| | ++-------------+-----+----+529,0|113,9+----+----+-----+----+ 783 | +|De 70 80 |317,3|91,8| | | | |124,3|29,1| | ++-------------+-----+----+ | | 917| 297+-----+----+----------+ +|Au-dessus |345,1|81,4| | | | |103,8|33,8| 642 | ++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+ +*/ + +Avec quelques nuances, ces rapports sont les mmes dans tous les pays. +La Sude est la seule socit o le maximum tombe entre 40 et 50 ans. +Partout ailleurs, il ne se produit qu' la dernire ou +l'avant-dernire priode de la vie et, partout galement, de trs +lgres exceptions prs qui sont peut-tre dues des erreurs de +recensement[83], l'accroissement jusqu' cette limite extrme est +continu. La dcroissance que l'on observe au del de 80 ans n'est pas +absolument gnrale et, en tout cas, elle est trs faible. Le +contingent de cet ge est un peu au-dessous de celui que fournissent les +septuagnaires, mais il reste suprieur aux autres ou, tout au moins, +la plupart des autres. Comment, ds lors, attribuer l'hrdit une +tendance qui n'apparat que chez l'adulte _et qui, partir de ce +moment, prend toujours plus de force mesure que l'homme avance dans +l'existence?_ Comment qualifier de congnitale une affection qui, nulle +ou trs faible pendant l'enfance, va de plus en plus en se dveloppant +et n'atteint son maximum d'intensit que chez les vieillards? + +La loi de l'hrdit homochrone ne saurait tre invoque en l'espce. +Elle nonce, en effet, que, dans certaines circonstances, le caractre +hrit apparat chez les descendants peu prs au mme ge que chez les +parents. Mais ce n'est pas le cas du suicide qui, au del de 10 ou de 15 +ans, est de tous les ges sans distinction. Ce qu'il a de +caractristique, ce n'est pas qu'il se manifeste un moment dtermin +de la vie, c'est qu'il progresse sans interruption d'ge en ge. Cette +progression ininterrompue dmontre que la cause dont il dpend se +dveloppe elle-mme mesure que l'homme vieillit. Or l'hrdit ne +remplit pas cette condition; car elle est, par dfinition, tout ce +qu'elle doit et peut tre ds que la fcondation est accomplie. +Dira-t-on que le penchant au suicide existe l'tat latent ds la +naissance, mais qu'il ne devient apparent que sous l'action d'autres +forces dont l'apparition est tardive et le dveloppement progressif? +Mais c'est reconnatre que l'influence hrditaire se rduit tout au +plus une prdisposition trs gnrale et indtermine; car, si le +concours d'un autre facteur lui est tellement indispensable qu'elle fait +seulement sentir son action quand il est donn et dans la mesure o il +est donn, c'est lui qui doit tre regard comme la cause vritable. + +Enfin, la faon dont le suicide varie selon les ges prouve que, de +toute manire, un tat organico-psychique n'en saurait tre la cause +dterminante. Car tout ce qui tient l'organisme, tant soumis au +rythme de la vie, passe successivement par une phase de croissance, puis +de stationnement et, enfin, de rgression. Il n'y a pas de caractre +biologique ou psychologique qui progresse sans terme; mais tous, aprs +tre arrivs un moment d'apoge, entrent en dcadence. Au contraire, +le suicide ne parvient son point culminant qu'aux dernires limites de +la carrire humaine. Mme le recul que l'on constate assez souvent vers +80 ans, outre qu'il est lger et n'est pas absolument gnral, n'est que +relatif, puisque les nonagnaires se tuent encore autant ou plus que les +sexagnaires, plus surtout que les hommes en pleine maturit. Ne +reconnat-on pas ce signe que la cause qui fait varier le suicide ne +saurait consister en une impulsion congnitale et immuable, mais dans +l'action progressive de la vie sociale? De mme qu'il apparat plus ou +moins tt, selon l'ge auquel les hommes dbutent dans la socit, il +crot mesure qu'ils y sont plus compltement engags. + +Nous voici donc ramens la conclusion du chapitre prcdent. Sans +doute, le suicide n'est possible que si la constitution des individus ne +s'y refuse pas. Mais l'tat individuel qui lui est le plus favorable +consiste, non en une tendance dfinie et automatique (sauf le cas des +alins), mais en une aptitude gnrale et vague, susceptible de prendre +des formes diverses selon les circonstances, qui permet le suicide, mais +ne l'implique pas ncessairement et, par consquent, n'en donne pas +l'explication. + + + + +CHAPITRE III + + +Le suicide et les facteurs cosmiques[84]. + + +Mais si, elles seules, les prdispositions individuelles ne sont pas +des causes dterminantes du suicide, elles ont peut-tre plus d'action +quand elles se combinent avec certains facteurs cosmiques. De mme que +le milieu matriel fait parfois clore des maladies qui, sans lui, +resteraient l'tat de germe, il pourrait se faire qu'il et le pouvoir +de faire passer l'acte les aptitudes gnrales et purement virtuelles +dont certains individus seraient naturellement dous pour le suicide. +Dans ce cas, il n'y aurait pas lieu de voir dans le taux des suicides un +phnomne social; d au concours de certaines causes physiques et d'un +tat organico-psychique, il relverait tout entier ou principalement de +la psychologie morbide. Peut-tre, il est vrai, aurait-on du mal +expliquer comment, dans ces conditions, il peut tre si troitement +personnel chaque groupe social: car, d'un pays l'autre, le milieu +cosmique ne diffre pas trs sensiblement. Pourtant, un fait important +ne laisserait pas d'tre acquis: c'est qu'on pourrait rendre compte de +certaines, tout au moins, des variations que prsente ce phnomne, sans +faire intervenir de causes sociales. + +Parmi les facteurs de cette espce, il en est deux seulement auxquels on +a attribu une influence suicidogne; c'est le climat et la temprature +saisonnire. + +I. + +Voici comment les suicides se distribuent sur la carte d'Europe, selon +les diffrents degrs de latitude: + +/* ++-------------------------------+------------------------------------+ +|Du 36e au 43e degr de latitude| 21,1 suicides par million d'hab. | ++-------------------------------+------------------------------------+ +|Du 43e au 50e --- --- | 93,3 --- --- | ++-------------------------------+------------------------------------+ +|Du 50e au 55e --- --- |172,5 --- --- | ++-------------------------------+------------------------------------+ +|Au del. | 88,1 --- --- | ++-------------------------------+------------------------------------+ +*/ + +C'est donc dans le sud et au nord de l'Europe que le suicide est +_minimum_; c'est au centre qu'il est le plus dvelopp: avec plus de +prcision, Morselli a pu dire que l'espace compris entre le 47e et le +57e degr de latitude, d'une part, et le 20e et le 40e degr de +longitude, de l'autre, tait le lieu de prdilection du suicide. Cette +zone concide assez bien avec la rgion la plus tempre de l'Europe. +Faut-il voir dans cette concidence un effet des influences +climatriques? + +C'est la thse qu'a soutenue Morselli, non toutefois sans quelque +hsitation. On ne voit pas bien, en effet, quel rapport il peut y avoir +entre le climat tempr et la tendance au suicide; il faudrait donc que +les faits fussent singulirement concordants pour imposer une telle +hypothse. Or, bien loin qu'il y ait un rapport entre le suicide et tel +ou tel climat, il est constant qu'il a fleuri sous tous les climats. +Aujourd'hui, l'Italie en est relativement exempte; mais il y fut trs +frquent au temps de l'Empire, alors que Rome tait la capitale de +l'Europe civilise. De mme, sous le ciel brlant de l'Inde, il a t, +certaines poques, trs dvelopp[85]. + +La configuration mme de cette zone montre bien que le climat n'est pas +la cause des nombreux suicides qui s'y commettent. La tache qu'elle +forme sur la carte n'est pas constitue par une seule bande, peu prs +gale et homogne, qui comprendrait tous les pays soumis au mme climat, +mais par deux taches distinctes: l'une qui a pour centre +l'le-de-France et les dpartements circonvoisins, l'autre la Saxe et la +Prusse. Elles concident donc, non avec une rgion climatrique +nettement dfinie, mais avec les deux principaux foyers de la +civilisation europenne. C'est, par consquent dans la nature de cette +civilisation, dans la manire dont elle se distribue entre les +diffrents pays, et non dans les vertus mystrieuses du climat, qu'il +faut aller chercher la cause qui fait l'ingal penchant des peuples pour +le suicide. + +On peut expliquer de mme un autre fait que Guerry avait dj signal, +que Morselli confirme par des observations nouvelles et qui, s'il n'est +pas sans exceptions, est pourtant assez gnral. Dans les pays qui ne +font pas partie de la zone centrale, les rgions qui en sont le plus +rapproches, soit au Nord soit au Sud, sont aussi les plus prouves par +le suicide. C'est ainsi qu'en Italie il est surtout dvelopp au Nord, +tandis qu'en Angleterre et en Belgique il l'est davantage au Midi. Mais +on n'a aucune raison d'imputer ces faits la proximit du climat +tempr. N'est-il pas plus naturel d'admettre que les ides, les +sentiments, en un mot, les courants sociaux qui poussent avec tant de +force au suicide les habitants de la France septentrionale et de +l'Allemagne du Nord, se retrouvent dans les pays voisins qui vivent un +peu de la mme vie, mais avec une moindre intensit? Voici, d'ailleurs, +qui montre combien est grande l'influence des causes sociales sur cette +rpartition du suicide. En Italie, jusqu'en 1870, ce sont les provinces +du Nord qui comptaient le plus de suicides, le Centre venait ensuite et +le Sud en troisime lieu. Mais peu peu, la distance entre le Nord et +le Centre a diminu et les rangs respectifs ont fini par tre +intervertis (Voir tableau X, ci-dessus). Le climat des diffrentes +rgions est cependant rest le mme. Ce qu'il y a eu de chang, c'est +que, par suite de la conqute de Rome en 1870, la capitale de l'Italie a +t transporte au centre du pays. Le mouvement scientifique, +artistique, conomique s'est dplac dans le mme sens. Les suicides ont +suivi. + +Tableau X + +_Distribution rgionale du suicide en Italie._ + +/* ++--------------+-------------------------+---------------------------+ +| | SUICIDES PAR MILLION |LE TAUX DE CHAQUE RGION | +| | | | +| | d'habitants. | exprim en fonction | +| | | | +| | |de celui du Nord reprsent| +| | | | +| | | par 100. | ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +| |PRIODE | | | | | | +| |1866-67.|1864-76.|1884-86|1866-67. |1864-76.|1884-86.| ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +|Nord | 33,8 | 43,6 | 63 | 100 | 100 | 100 | ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +|Centre | 25,6 | 40,8 | 88 | 75 | 93 | 139 | ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +|Sud | 8,3 | 16,5 | 21 | 24 | 37 | 33 | ++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+ +*/ + + + +Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur une hypothse que rien +ne prouve et que tant de faits infirment. + + +II. + +L'influence de la temprature saisonnire parat mieux tablie. Les +faits peuvent tre diversement interprts, mais ils sont constants. + +Si, au lieu de les observer, on essayait de prvoir par le raisonnement +quelle doit tre la saison la plus favorable au suicide, on croirait +volontiers que c'est celle o le ciel est le plus sombre, o la +temprature est la plus basse ou la plus humide. L'aspect dsol que +prend alors la nature n'a-t-il pas pour effet de disposer la rverie, +d'veiller les passions tristes, de provoquer la mlancolie? +D'ailleurs, c'est aussi l'poque o la vie est le plus rude, parce qu'il +nous faut une alimentation plus riche pour suppler l'insuffisance de +la chaleur naturelle et qu'il est plus difficile de se la procurer. +C'est dj pour cette raison que Montesquieu considrait les pays +brumeux et froids comme particulirement favorables au dveloppement du +suicide et, pendant longtemps, cette opinion fit loi. En l'appliquant +aux saisons, on en arriva croire que c'est l'automne que devait se +trouver l'apoge du suicide. Quoique Esquirol et dj mis des doutes +sur l'exactitude de cette thorie, Falret en acceptait encore le +principe[86]. La statistique l'a aujourd'hui dfinitivement rfute. Ce +n'est ni en hiver, ni en automne que le suicide atteint son _maximum_;, +mais pendant la belle saison, alors que la nature est le plus riante et +la temprature le plus douce. L'homme quitte de prfrence la vie au +moment o elle est le plus facile. Si, en effet, on divise l'anne en +deux semestres, l'un qui comprend les six mois les plus chauds (de mars + aot inclusivement), l'autre les six mois les plus froids, c'est +toujours le premier qui compte le plus de suicides. _Il n'est pas un +pays qui fasse exception cette loi._ La proportion, quelques units +prs, est la mme partout. Sur 1.000 suicides annuels, il y en a de 590 + 600 qui sont commis pendant la belle saison et 400 seulement pendant +le reste de l'anne. + +Le rapport entre le suicide et les variations de la temprature peut +mme tre dtermin avec plus de prcision. + +Si l'on convient d'appeler hiver le trimestre qui va de dcembre +fvrier inclus, printemps celui qui s'tend de mars mai, t celui qui +commence en juin pour finir en aot, et automne les trois mois suivants, +et si l'on classe ces quatre saisons suivant l'importance de leur +mortalit-suicide, on trouve que presque partout l't tient la premire +place. Morselli a pu comparer ce point de vue 34 priodes diffrentes +appartenant 18 tats europens, et il a constat que dans 30 cas, +c'est--dire 88 fois sur cent, le maximum des suicides tombait pendant +la priode estivale, trois fois seulement au printemps, une seule fois +en automne. Cette dernire irrgularit que l'on a observe dans le seul +grand-duch de Bade et un seul moment de son histoire est sans valeur, +car elle rsulte d'un calcul qui porte sur une priode de temps trop +courte; d'ailleurs, elle ne s'est pas reproduite aux priodes +ultrieures. Les trois autres exceptions ne sont gure plus +significatives. Elles se rapportent la Hollande, l'Irlande, la +Sude. Pour ce qui est des deux premiers pays, les chiffres effectifs +qui ont servi de base l'tablissement des moyennes saisonnires sont +trop faibles pour qu'on en puisse rien conclure avec certitude; il n'y a +que 387 cas pour la Hollande et 755 pour l'Irlande. Du reste, la +statistique de ces deux peuples n'a pas toute l'autorit dsirable. +Enfin, pour la Sude, c'est seulement pendant la priode 1835-51 que le +fait a t constat. Si donc on s'en tient aux tats sur lesquels nous +sommes authentiquement renseigns, on peut dire que la loi est absolue +et universelle. + +L'poque o a lieu le minimum n'est pas moins rgulire: 30 fois sur 34, +c'est--dire 88 fois sur cent, il arrive en hiver; les quatre autres +fois en automne. Les quatre pays qui s'cartent de la rgle sont +l'Irlande et la Hollande (comme dans le cas prcdent) le canton de +Berne et la Norwge. Nous savons quelle est la porte des deux premires +anomalies; la troisime en a moins encore, car elle n'a t observe que +sur un ensemble de 97 suicides. En rsum 26 fois sur 34, soit 76 fois +sur cent, les saisons se rangent dans l'ordre suivant: t, printemps, +automne, hiver. Ce rapport est vrai sans aucune exception du Danemark, +de la Belgique, de la France, de la Prusse, de la Saxe, de la Bavire, +du Wurtemberg, de l'Autriche, de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne. + +Non seulement les saisons se classent de la mme manire, mais la part +proportionnelle de chacune diffre peine d'un pays l'autre. Pour +rendre cette invariabilit plus sensible, nous avons, dans le tableau XI +(V. ci-dessous), exprim le contingent de chaque saison dans les +principaux tats europens en fonction du total annuel ramen mille. +On voit que les mmes sries de nombres reviennent presque identiquement +dans chaque colonne. + +Tableau XI + +_Part proportionnelle de chaque saison dans le total annuel des suicides +de chaque pays._ + +/* ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| |DANEMARK|BELGIQUE| FRANCE| SAXE |BAVIRE|AUTRICHE|PRUSSE | +| |1858-65 |1841-49 |1835-43|1847-58|1858-65|1858-59 |1869-72| ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| t | 312 | 301 | 306 | 307 | 308 | 315 | 290 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +|Printemps| 284 | 275 | 283 | 281 | 282 | 281 | 284 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| Automne | 227 | 229 | 210 | 217 | 218 | 219 | 227 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| Hiver | 177 | 195 | 201 | 195 | 192 | 185 | 199 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +| | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | ++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+ +*/ + +De ces faits incontestables Ferri et Morselli ont conclu que la +temprature avait sur la tendance au suicide une influence directe; que +la chaleur, par l'action mcanique qu'elle exerce sur les fonctions +crbrales, entranait l'homme se tuer. Ferri a mme essay +d'expliquer de quelle manire elle produisait cet effet. D'une part, +dit-il, la chaleur augmente l'excitabilit du systme nerveux; de +l'autre, comme, avec la saison chaude, l'organisme n'a pas besoin de +consommer autant de matriaux pour entretenir sa propre temprature au +degr voulu, il en rsulte une accumulation de forces disponibles qui +tendent naturellement trouver leur emploi. Pour cette double raison, +il y a, pendant l't, un surcrot d'activit, une plthore de vie qui +demande se dpenser et ne peut gure se manifester que sous forme +d'actes violents. Le suicide est une de ces manifestations, l'homicide +en est une autre, et voil pourquoi les morts volontaires se multiplient +pendant cette saison en mme temps que les crimes de sang. D'ailleurs, +l'alination mentale, sous toutes ses formes, passe pour se dvelopper +cette poque; il est donc naturel, a-t-on dit, que le suicide, par suite +des rapports qu'il soutient avec la folie, volue de la mme manire. + +Cette thorie, sduisante par sa simplicit, parat, au premier abord, +concorder avec les faits. Il semble mme qu'elle n'en soit que +l'expression immdiate. En ralit, elle est loin d'en rendre compte. + + + + +III. + + +En premier lieu, elle implique une conception trs contestable du +suicide. Elle suppose, en effet, qu'il a toujours pour antcdent +psychologique un tat de surexcitation, qu'il consiste en un acte +violent et n'est possible que par un grand dploiement de force. Or, au +contraire, il rsulte trs souvent d'une extrme dpression. Si le +suicide exalt ou exaspr se rencontre, le suicide morne n'est pas +moins frquent; nous aurons l'occasion de l'tablir. Mais il est +impossible que la chaleur agisse de la mme manire sur l'un et sur +l'autre; si elle stimule le premier, elle doit rendre le second plus +rare. L'influence aggravante qu'elle pourrait avoir sur certains sujets +serait neutralise et comme annule par l'action modratrice qu'elle +exercerait sur les autres; par consquent, elle ne pourrait pas se +manifester, surtout d'une faon aussi sensible, travers les donnes de +la statistique. Les variations qu'elles prsentent selon les saisons +doivent donc avoir une autre cause. Quant y voir un simple contre-coup +des variations similaires que subirait, au mme moment, l'alination +mentale, il faudrait, pour pouvoir accepter cette explication, admettre +entre le suicide et la folie une relation plus immdiate et plus troite +que celle qui existe. D'ailleurs, il n'est mme pas prouv que les +saisons agissent de la mme manire sur ces deux phnomnes[87], et, +quand mme ce paralllisme serait incontestable, il resterait encore +savoir si ce sont les changements de la temprature saisonnire qui font +monter et descendre la courbe de l'alination mentale. Il n'est pas sr +que des causes d'une tout autre nature ne puissent produire ou +contribuer produire ce rsultat. + +Mais, de quelque manire qu'on explique cette influence attribue la +chaleur, voyons si elle est relle. + +Il semble bien rsulter de quelques observations que les chaleurs trop +violentes excitent l'homme se tuer. Pendant l'expdition d'gypte, le +nombre des suicides augmenta, parat-il, dans l'arme franaise et on +imputa cet accroissement l'lvation de la temprature. Sous les +tropiques, il n'est pas rare de voir des hommes se prcipiter +brusquement la mer quand le soleil darde verticalement ses rayons. Le +docteur Dietrich raconte que, dans un voyage autour du monde accompli de +1844 1847 par le comte Charles de Gortz, il remarqua une impulsion +irrsistible, qu'il nomme _the horrors_, chez les marins de l'quipage +et qu'il dcrit ainsi: Le mal, dit-il, se manifeste gnralement dans +la saison d'hiver lorsque, aprs une longue traverse, les marins ayant +mis pied terre, se placent sans prcautions autour d'un pole ardent +et se livrent, suivant l'usage, aux excs de tout genre. C'est en +rentrant bord que se dclarent les symptmes du terrible _horrors_. +Ceux que l'affection atteint sont pousss par une puissance irrsistible + se jeter dans la mer, soit que le vertige les saisisse au milieu de +leurs travaux, au sommet des mts, soit qu'il survienne durant le +sommeil dont les malades sortent violemment en poussant des hurlements +affreux. On a galement observ que le _sirocco_, qui ne peut souffler +sans rendre la chaleur touffante, a sur le suicide une influence +analogue[88]. + +Mais elle n'est pas spciale la chaleur; le froid violent agit de +mme. C'est ainsi que, pendant la retraite de Moscou, notre arme, +dit-on, fut prouve par de nombreux suicides. On ne saurait donc +invoquer ces faits pour expliquer comment il se fait que, rgulirement, +les morts volontaires sont plus nombreuses en t qu'en automne, et en +automne qu'en hiver; car tout ce qu'on en peut conclure, c'est que les +tempratures extrmes, quelles qu'elles soient, favorisent le +dveloppement du suicide. On comprend, du reste, que les excs de tout +genre, les changements brusques et violents survenus dans le milieu +physique, troublent l'organisme, dconcertent le jeu normal des +fonctions et dterminent ainsi des sortes de dlires au cours desquels +l'ide du suicide peut surgir et se raliser, si rien ne la contient. +Mais il n'y a aucune analogie entre ces perturbations exceptionnelles et +anormales et les variations gradues par lesquelles passe la temprature +dans le cours de chaque anne. La question reste donc entire. C'est +l'analyse des donnes statistiques qu'il faut en demander la solution. + +Si la temprature tait la cause fondamentale des oscillations que nous +avons constates, le suicide devrait rgulirement varier comme elle. Or +il n'en est rien. On se tue beaucoup plus au printemps qu'en automne, +quoiqu'il fasse alors un peu plus froid: + +/* ++---------+-----------------------------+----------------------------+ +| | FRANCE | ITALIE | ++---------+----------------+------------+----------------+-----------+ +| | Sur 1.000 | | Sur 1.000 | | +| | suicides | Temprature| suicides |Temprature| +| | annuels combien| moyenne | annuels combien| moyenne | +| | chaque saison| des saisons| chaque saison|des saisons| ++---------+----------------+------------+----------------+-----------+ +|Printemps| 284 | 10,2 | 297 | 12,9 | ++---------+----------------+------------+----------------+-----------+ +|Automne | 227 | 11,1 | 196 | 13,1 | ++---------+----------------+------------+----------------+-----------+ +*/ + +Ainsi, tandis que le thermomtre monte de 0,9 en France, et de 0,2 en +Italie, le chiffre des suicides diminue de 21 % dans le premier de ces +pays et de 35 % dans l'autre. De mme, la temprature de l'hiver est, en +Italie, beaucoup plus basse que celle de l'automne (2,3 au lieu de 13, +1), et pourtant, la mortalit-suicide est peu prs la mme dans les +deux saisons (196 cas d'un ct, 194 de l'autre). Partout, la diffrence +entre le printemps et l't est trs faible pour les suicides, tandis +qu'elle est trs leve pour la temprature. En France, l'cart est de +78 % pour l'une et seulement de 8 % pour l'autre; en Prusse, il est +respectivement de 121 % et de 4 %. + +Cette indpendance par rapport la temprature est encore plus sensible +si l'on observe le mouvement des suicides, non plus par saisons, mais +par mois. Ces variations mensuelles sont, en effet, soumises la loi +suivante qui s'applique tous les pays d'Europe: _ partir du mois de +janvier inclus la marche du suicide est rgulirement ascendante de mois +en mois jusque vers juin et rgulirement rgressive partir de ce +moment jusqu' la fin de l'anne._ Le plus gnralement, 62 fois sur +cent, le maximum tombe en juin, 25 fois en mai et 12 fois en juillet. Le +minimum a eu lieu 60 fois sur cent en dcembre, 22 fois en janvier, 15 +fois en novembre et 3 fois en octobre. D'ailleurs, les irrgularits les +plus marques sont donnes, pour la plupart, par des sries trop petites +pour avoir une grande signification. L o l'on peut suivre le +dveloppement du suicide sur un long espace de temps, comme en France, +on le voit crotre jusqu'en juin, dcrotre ensuite jusqu'en janvier et +la distance entre les extrmes n'est pas infrieure 90 ou 100 % en +moyenne. Le suicide n'arrive donc pas son apoge aux mois les plus +chauds qui sont aot ou juillet; au contraire, partir d'aot, il +commence baisser et trs sensiblement. De mme dans la majeure partie +des cas, il ne descend pas son point le plus bas en janvier qui est le +mois le plus froid, mais en dcembre. Le tableau XII (V. ci-dessous) +montre pour chaque mois que la correspondance entre les mouvements du +thermomtre et ceux du suicide n'a rien de rgulier ni de constant. + +Tableau XII[89] + +/* ++---------+-----------------+----------------------+-----------------+ +| |FRANCE (1866-70) | ITALIE (1883-88) |PRUSSE (1876-78, | +| | | | 80-82, 85-89) | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +| | | Combien | | Combien | | Combien | +| | | de | | de | | de | +| | Temp. |suicides | Temp. | suicides| Temp. | suicides| +| |moyenne| chaque | moyenne | chaque |moyenne| chaque | +| | |mois sur | | mois sur|(1848 | mois sur| +| | | 1.000 |Rome |Naples| 1.000 |- 1877)| 1.000 | +| | |suicides | | suicides| | suicides| +| | |annuels. | | annuels.| | annuels.| ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Janvier | 2,4 | 68 | 6,8| 8,4 | 69 | 0,28 | 61 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Fvrier | 4 | 80 | 8,2| 9,3 | 80 | 0,73 | 67 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Mars | 6,4 | 86 |10,4|10,7 | 81 | 2,74 | 78 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Avril | 10,1 | 102 |13,5|14, | 98 | 6,79 | 99 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Mai | 14,2 | 105 |18,0|17,9 | 103 |10,47 | 104 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Juin | 17,2 | 107 |21,9|21,5 | 105 |14,05 | 105 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Juillet | 18,9 | 100 |24,9|24,3 | 102 |15,22 | 99 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Aot | 18,5 | 82 |24,3|24,2 | 93 |14,60 | 90 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Septembre| 15,7 | 74 |21,2|21,05| 73 |11,60 | 83 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Octobre | 11,3 | 70 |16,3|17,1 | 65 | 7,79 | 78 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Novembre | 6,5 | 66 |10,9|12,2 | 63 | 2,93 | 70 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +|Dcembre | 3,7 | 61 | 7,9| 9,5 | 61 | 0,60 | 61 | ++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+ +*/ + +Dans un mme pays, des mois dont la temprature est sensiblement la mme +produisent un nombre proportionnel de suicides trs diffrent (par +exemple, mai et septembre, avril et octobre en France, juin et +septembre, en Italie, etc.). L'inverse n'est pas moins frquent; janvier +et octobre, fvrier et aot, en France, comptent autant de suicides +malgr des diffrences normes de temprature, et il en est de mme +d'avril et de juillet en Italie et en Prusse. De plus, les chiffres +proportionnels sont presque rigoureusement les mmes pour chaque mois +dans ces diffrents pays, quoique la temprature mensuelle soit trs +ingale d'un pays l'autre. Ainsi, mai dont la temprature est de +10,47 en Prusse, de 14,2 en France et de 18 en Italie, donne dans la +premire 104 suicides, 105 dans la seconde et 103 dans la troisime[90]. +On peut faire la mme remarque pour presque tous les autres mois. Le cas +de dcembre est particulirement significatif. Sa part dans le total +annuel des suicides est rigoureusement la mme pour les trois socits +compares (61 suicides pour mille); et pourtant le thermomtre cette +poque de l'anne, marque en moyenne 7,9 Rome, 9,5 Naples, tandis +qu'en Prusse il ne s'lve pas au-dessus de 0,67. Non seulement les +tempratures mensuelles ne sont pas les mmes, mais elles voluent +suivant des lois diffrentes dans les diffrentes contres; ainsi, en +France, le thermomtre monte plus de janvier avril que d'avril juin, +tandis que c'est l'inverse en Italie. Les variations thermomtriques et +celles du suicide sont donc sans aucun rapport. + +Si, d'ailleurs, la temprature avait l'influence qu'on suppose, celle-ci +devrait se faire sentir galement dans la distribution gographique des +suicides. Les pays les plus chauds devraient tre les plus prouvs. La +dduction s'impose avec une telle vidence que l'cole italienne y +recourt elle-mme, quand elle entreprend de dmontrer que la tendance +homicide, elle aussi, s'accrot avec la chaleur. Lombroso, Ferri, se +sont attachs tablir que, comme les meurtres sont plus frquents en +t qu'en hiver, ils sont aussi plus nombreux au Sud qu'au Nord. +Malheureusement, quand il s'agit du suicide, la preuve se retourne +contre les criminologistes italiens: car c'est dans les pays mridionaux +de l'Europe qu'il est le moins dvelopp. L'Italie en compte cinq fois +moins que la France; l'Espagne et le Portugal sont presque indemnes. Sur +la carte franaise des suicides, la seule tache blanche qui ait quelque +tendue est forme par les dpartements situs au sud de la Loire. Sans +doute, nous n'entendons pas dire que cette situation soit rellement un +effet de la temprature; mais, quelle qu'en soit la raison, elle +constitue un fait inconciliable avec la thorie qui fait de la chaleur +un stimulant du suicide[91]. + +Le sentiment de ces difficults et de ces contradictions a amen +Lombroso et Ferri modifier lgrement la doctrine de l'cole, mais +sans en abandonner le principe. Suivant Lombroso, dont Morselli +reproduit l'opinion, ce ne serait pas tant l'intensit de la chaleur qui +provoquerait au suicide que l'arrive des premires chaleurs, que le +contraste entre le froid qui s'en va et la saison chaude qui commence. +Celle-ci surprendrait l'organisme au moment o il n'est pas encore +habitu cette temprature nouvelle. Mais il suffit de jeter un coup +d'oeil sur le tableau XII pour s'assurer que cette explication est dnue +de tout fondement. Si elle tait exacte, on devrait voir la courbe qui +figure les mouvements mensuels du suicide rester horizontale pendant +l'automne et l'hiver, puis monter tout coup l'instant prcis o +arrivent ces premires chaleurs, source de tout le mal, pour redescendre +non moins brusquement une fois que l'organisme a eu le temps de s'y +acclimater. Or, tout au contraire, la marche en est parfaitement +rgulire: la monte, tant qu'elle dure, est peu prs la mme d'un +mois l'autre. Elle s'lve de dcembre janvier, de janvier +fvrier, de fvrier mars, c'est--dire pendant les mois o les +premires chaleurs sont encore loin et elle redescend progressivement de +septembre dcembre, alors qu'elles sont depuis si longtemps termines +qu'on ne saurait attribuer cette dcroissance leur disparition. +D'ailleurs quel moment se montrent-elles? On s'entend gnralement +pour les faire commencer en avril. En effet, de mars avril, le +thermomtre monte de 6,4 10,1; l'augmentation est donc de 57 %, +tandis qu'elle n'est plus que de 40 % d'avril mai, de 21 % de mai +juin. On devrait donc constater en avril une pousse exceptionnelle de +suicides. En ralit, l'accroissement qui se produit alors n'est pas +suprieur celui qu'on observe de janvier fvrier (18 %). Enfin, +comme cet accroissement non seulement se maintient, mais encore se +poursuit, quoiqu'avec plus de lenteur, jusqu'en juin et mme jusqu'en +juillet, il parat bien difficile de l'imputer l'action du printemps, + moins de prolonger cette saison jusqu' la fin de l't et de n'en +exclure que le seul mois d'aot. + +D'ailleurs, si les premires chaleurs taient ce point funestes, les +premiers froids devraient avoir la mme action. Eux aussi surprennent +l'organisme qui en a perdu l'habitude et troublent les fonctions vitales +jusqu' ce que la radaptation soit un fait accompli. Cependant, il ne +se produit en automne aucune ascension qui ressemble mme de loin +celle que l'on observe au printemps. Aussi ne comprenons-nous pas +comment Morselli, aprs avoir reconnu que, d'aprs sa thorie, le +passage du chaud au froid doit avoir les mmes effets que la transition +inverse, a pu ajouter: Cette action des premiers froids peut se +vrifier soit dans nos tableaux statistiques, soit, mieux encore, dans +la seconde lvation que prsentent toutes nos courbes en automne, aux +mois d'octobre et de novembre, c'est--dire quand le passage de la +saison chaude la saison froide est le plus vivement ressenti par +l'organisme humain et spcialement par le systme nerveux[92]. On n'a +qu' se reporter au tableau XII pour voir que cette assertion est +absolument contraire aux faits. Des chiffres mmes donns par Morselli, +il rsulte que, d'octobre novembre, le nombre des suicides n'augmente +presque dans aucun pays, mais, au contraire, diminue. Il n'y a +d'exceptions que pour le Danemark, l'Irlande, une priode de l'Autriche +(1851-54) et l'augmentation est minime dans les trois cas[93]. En +Danemark, ils passent de 68 pour mille 71, en Irlande de 62 66, en +Autriche de 65 68. De mme, en octobre, il ne se produit +d'accroissement que dans huit cas sur trente et une observations, +savoir pendant une priode de la Norwge, une de la Sude, une de la +Saxe, une de la Bavire, de l'Autriche, du duch de Bade et deux du +Wurtemberg. Toutes les autres fois il y a baisse ou tat stationnaire. +En rsum, vingt et une fois sur trente et une, ou 67 fois sur cent, il +y a diminution rgulire de septembre dcembre. + +La continuit parfaite de la courbe, tant dans sa phase progressive que +dans la phase inverse, prouve donc que les variations mensuelles du +suicide ne peuvent rsulter d'une crise passagre de l'organisme, se +produisant une fois ou deux dans l'anne, la suite d'une rupture +d'quilibre brusque et temporaire. Mais elles ne peuvent dpendre que de +causes qui varient, elles aussi, avec la mme continuit. + + +IV. + +Il n'est pas impossible d'apercevoir ds maintenant de quelle nature +sont ces causes. + +Si l'on compare la part proportionnelle de chaque mois dans le total des +suicides annuels la longueur moyenne de la journe au mme moment de +l'anne, les deux sries de nombres que l'on obtient ainsi varient +exactement de la mme manire (V. Tableau XIII). + +Tableau XIII + +_Comparaison des variations mensuelles des suicides avec la longueur +moyenne des journes en France._ + +/* ++---------+-------------+--------------+-------------------------------+ +| | | | COMBIEN | | +| | LONGUEUR |ACCROISSEMENT | de suicides | ACCROISSEMENT | +| |des jours[94]| et | par mois | et | +| | | diminution | sur 1.000 | diminution | +| | | | suicides | | +| | | | annuels | | +| | |--------------+-------------+-----------------+ +| | |Accroissement.| | Accroissement. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Janvier | 9 h. 19' | | 68 | | ++---------+-------------+ +-------------+ + +|Fvrier | 10 h. 56' |De janvier | 80 | De janvier | ++---------+-------------+ +-------------+ | +|Mars | 12 h. 47' | avril 55 %. | 86 | avril 50 %. | ++---------+-------------+ +-------------+ | +|Avril | 14 h. 29' | | 102 | | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Mai | 15 h. 48' |D'avril juin| 105 | D'avril juin | ++---------+-------------+ +-------------+ | +|Juin | 16 h. 3' | 10 %. | 107 | 5 %. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +| | | Diminution. | | Diminution. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Juillet | 15 h. 4' |De juin aot| 100 | De juin aot | ++---------+-------------+ +-------------+ | +|Aot | 13 h. 25' | 17 %. | 82 | 24 %. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Septembre| 11 h. 39' | D'aot | 74 | D'aot octobre| ++---------+-------------+ octobre +-------------+ | +|Octobre | 9 h. 51' | 27 %. | 70 | 27 %. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +|Novembre | 8 h. 31' | D'octobre | 66 | D'octobre | ++---------+-------------+ dcembre +-------------+ dcembre | +|Dcembre | 8 h. 11' | 17 %. | 61 | 13 %. | ++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+ +*/ + +Le paralllisme est parfait. Le maximum est, de part et d'autre, +atteint au mme moment et le minimum de mme; dans l'intervalle, les +deux ordres de faits marchent _pari passu_. Quand les jours s'allongent +vite, les suicides augmentent beaucoup (janvier avril); quand +l'accroissement des uns se ralentit, celui des autres fait de mme +(avril juin). La mme correspondance se retrouve dans la priode de +dcroissance. Mme les mois diffrents o le jour est peu prs de mme +dure ont peu prs le mme nombre de suicides (juillet et mai, aot et +avril). + +Une correspondance aussi rgulire et aussi prcise ne peut tre +fortuite. Il doit donc y avoir une relation entre la marche du jour et +celle du suicide. Outre que cette hypothse rsulte immdiatement du +tableau XIII, elle permet d'expliquer un fait que nous avons signal +prcdemment. Nous avons vu que, dans les principales socits +europennes, les suicides se rpartissent rigoureusement de la mme +manire entre les diffrentes parties de l'anne, saisons ou mois[95]. +Les thories de Ferri et de Lombroso ne pouvaient rendre aucunement +compte de cette curieuse uniformit, car la temprature est trs +diffrente dans les diffrentes contres de l'Europe et elle y volue +diversement. Au contraire, la longueur de la journe est sensiblement la +mme pour tous les pays europens que nous avons compars. + +Mais ce qui achve de dmontrer la ralit de ce rapport, c'est ce fait +que, en toute saison, la majeure partie des suicides a lieu de jour. +Brierre de Boismont a pu dpouiller les dossiers de 4.595 suicides +accomplis Paris de 1834 1843. Sur 3.518 cas dont le moment a pu tre +dtermin, 2.094 avaient t commis le jour, 766 le soir et 658 la nuit. +Les suicides du jour et du soir reprsentent donc les quatre cinquimes +de la somme totale et les premiers, eux seuls, en sont dj les trois +cinquimes. + +La statistique prussienne a recueilli sur ce point des documents plus +nombreux. Ils se rapportent 11.822 cas qui se sont produits pendant +les annes 1869-72. Ils ne font que confirmer les conclusions de +Brierre de Boismont. Comme les rapports sont sensiblement les mmes +chaque anne, nous ne donnons pour abrger que ceux de 1871 et 1872: + +Tableau XIV + +/* ++----------------------------+---------------------------------------+ +| | COMBIEN DE SUICIDES | +| | chaque moment de la journe sur 1.000| +| | suicides journaliers. | +| +------------------+--------------------+ +| | 1871. | 1872. | ++----------------------------+-----------+------+---------+----------+ +|Premire matine[96] | 35,9 | | 35,9 | | ++----------------------------+-----------+ +---------+ | +|Deuxime --- | 158,3 | | 159,7 | | ++----------------------------+-----------+ 375 +---------+ 391,9 | +|Milieu du jour | 73,1 | | 71,5 | | ++----------------------------+-----------+ +---------+ | +|Aprs-midi | 143,6 | | 160,7 | | ++----------------------------+-----------+------+---------+----------+ +|Le soir | 53,5 | 61,0 | ++----------------------------+------------------+--------------------+ +|La nuit | 212,6 | 219,3 | ++----------------------------+------------------+--------------------+ +|Heure inconnue | 322 | 291,9 | ++----------------------------+------------------+--------------------+ +| | 1.000 | 1.000 | ++----------------------------+------------------+--------------------+ +*/ + +La prpondrance des suicides diurnes est vidente. Si donc le jour est +plus fcond en suicides que la nuit, il est naturel que ceux-ci +deviennent plus nombreux mesure qu'il devient plus long. + +Mais d'o vient cette influence du jour? + +Certainement, on ne saurait invoquer, pour en rendre compte, l'action du +soleil et de la temprature. En effet, les suicides commis au milieu de +la journe, c'est--dire au moment de la plus grande chaleur, sont +beaucoup moins nombreux que ceux du soir ou de la seconde matine. On +verra mme plus bas qu'en plein midi il se produit un abaissement +sensible. Cette explication carte, il n'en reste plus qu'une de +possible, c'est que le jour favorise le suicide parce que c'est le +moment o les affaires sont le plus actives, o les relations humaines +se croisent et s'entrecroisent, o la vie sociale est le plus intense. + +Les quelques renseignements que nous avons sur la manire dont le +suicide se rpartit entre les diffrentes heures de la journe ou entre +les diffrents jours de la semaine confirment cette interprtation. +Voici d'aprs 1.993 cas observs par Brierre de Boismont Paris et 548 +cas, relatifs l'ensemble de la France et runis par Guerry, quelles +seraient les principales oscillations du suicide dans les 24 heures: + +/* ++----------------------------------+---------------------------------+ +| PARIS. | FRANCE. | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +| |Nombre des| |Nombre des| +| | suicides | | suicides | +| |par heure | |par heure | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De minuit 6 heures | 55 |De minuit 6 heures | 30 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De 6 heures 11 heures| 108 |De 6 heures midi | 61 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De 11 heures midi | 81 |De midi 2 heures | 32 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De midi 4 heures | 105 |De 2 heures 6 heures| 47 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De 4 heures 8 heures | 81 |De 6 heures minuit | 38 | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +|De 8 heures minuit | 61 | | | ++-----------------------+----------+----------------------+----------+ +*/ + +On voit qu'il y a deux moments o le suicide bat son plein; ce sont ceux +o le mouvement des affaires est le plus rapide, le matin et +l'aprs-midi. Entre ces deux priodes, il en est une de repos o +l'activit gnrale est momentanment suspendue; le suicide s'arrte un +instant. C'est vers onze heures Paris et vers midi en province que se +produit cette accalmie. Elle est plus prononce et plus prolonge dans +les dpartements que dans la capitale, par cela seul que c'est l'heure +o les provinciaux prennent leur principal repas; aussi le stationnement +du suicide y est-il plus marqu et de plus de dure. Les donnes de la +statistique prussienne, que nous avons rapportes un peu plus haut, +pourraient fournir l'occasion de remarques analogues[97]. + +D'autre part, Guerry, ayant dtermin pour 6.587 cas le jour de la +semaine o ils avaient t commis, a obtenu l'chelle que nous +reproduisons au Tableau XV (V. ci-dessous). Il en ressort que le suicide +diminue la fin de la semaine partir du vendredi. Or, on sait que +les prjugs relatifs au vendredi ont pour effet de ralentir la vie +publique. La circulation sur les chemins + +TABLEAU XV + +/* ++---------------------+------------------+---------------------------+ +| | PART | PART PROPORTIONNELLE | +| |de chaque jour sur| de chaque sexe. | +| | 1.000 suicides | | | +| | hebdomadaires. | Hommes. | Femmes. | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Lundi | 15,20 | 69 % | 31 % | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Mardi | 15,71 | 68 | 32 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Mercredi | 14,90 | 68 | 32 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Jeudi | 15,68 | 67 | 33 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Vendredi | 13,74 | 67 | 33 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Samedi | 11,19 | 69 | 31 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +|Dimanche | 13,57 | 64 | 36 | ++---------------------+------------------+---------------+-----------+ +*/ + + +de fer est, ce jour, beaucoup moins active que les autres. On hsite +nouer des relations et entreprendre des affaires en cette journe de +mauvais augure. Le samedi, ds l'aprs-midi, un commencement de dtente +commence se produire; dans certains pays, le chmage est assez tendu; +peut-tre aussi la perspective du lendemain exerce-t-elle par avance une +influence calmante sur les esprits. Enfin, le dimanche, l'activit +conomique cesse compltement. Si des manifestations d'un autre genre ne +remplaaient alors celles qui disparaissent, si les lieux de plaisir ne +se remplissaient au moment o les ateliers, les bureaux et les magasins +se vident, on peut penser que l'abaissement du suicide, le dimanche, +serait encore plus accentu. On remarquera que ce mme jour est celui o +la part relative de la femme est le plus leve; or c'est aussi en ce +jour qu'elle sort le plus de cet intrieur o elle est comme retire le +reste de la semaine et qu'elle vient se mler un peu la vie +commune[98]. + +Tout concourt donc prouver que si le jour est le moment de la journe +qui favorise le plus le suicide, c'est que c'est aussi celui o la vie +sociale est dans toute son effervescence. Mais alors nous tenons une +raison qui nous explique comment le nombre des suicides s'lve mesure +que le soleil reste plus longtemps au-dessus de l'horizon. C'est que le +seul allongement des jours ouvre, en quelque sorte, une carrire plus +vaste la vie collective. Le temps du repos commence pour elle plus +tard et finit plus tt. Elle a plus d'espace pour se dvelopper. Il est +donc ncessaire que les effets qu'elle implique se dveloppent au mme +moment et, puisque le suicide est l'un d'eux, qu'il s'accroisse. + +Mais cette premire cause n'est pas la seule. Si l'activit publique est +plus intense en t qu'au printemps et au printemps qu'en automne et +qu'en hiver, ce n'est pas seulement parce que le cadre extrieur, dans +lequel elle se droule, s'largit mesure qu'on avance dans l'anne; +c'est qu'elle est directement excite pour d'autres raisons. + +L'hiver est pour la campagne une poque de repos qui va jusqu' la +stagnation. Toute la vie est comme arrte; les relations sont rares et + cause de l'tat de l'atmosphre et parce que le ralentissement des +affaires leur enlve leur raison d'tre. Les habitants sont plongs dans +un vritable sommeil. Mais, ds le printemps, tout commence se +rveiller: les occupations reprennent, les rapports se nouent, les +changes se multiplient, il se produit de vritables mouvements de +population pour satisfaire aux besoins du travail agricole. Or, ces +conditions particulires de la vie rurale ne peuvent manquer d'avoir une +grande influence sur la distribution mensuelle des suicides, puisque la +campagne fournit plus de la moiti du chiffre total des morts +volontaires; en France, de 1873 1878, elle avait son compte 18.470 +cas sur un ensemble de 36.365. Il est donc naturel qu'ils deviennent +plus nombreux mesure qu'on s'loigne de la mauvaise saison. Ils +atteignent leur _maximum_ en juin ou en juillet, c'est--dire l'poque +o la campagne est en pleine activit. En aot, tout commence +s'apaiser, les suicides diminuent. La diminution n'est rapide qu' +partir d'octobre et surtout de novembre; c'est peut-tre parce que +plusieurs rcoltes n'ont lieu qu'en automne. + +Les mmes causes agissent, d'ailleurs, quoiqu' un moindre degr, sur +l'ensemble du territoire. La vie urbaine est, elle aussi, plus active +pendant la belle saison. Parce-que les communications sont alors plus +faciles, on se dplace plus volontiers et les rapports intersociaux +deviennent plus nombreux. Voici, en effet, comment se rpartissent par +saisons les recettes de nos grandes lignes, pour la grande vitesse +seulement (anne 1887)[99]: + +/* ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| Hiver | 71,9 millions de francs | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| Printemps | 86,7 --- --- | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| t | 105,1 --- --- | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| Automne | 98,1 --- --- | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +*/ + +Le mouvement intrieur de chaque ville passe par les mmes phases. +Pendant cette mme anne 1887, le nombre des voyageurs transports d'un +point de Paris l'autre a cr rgulirement de janvier (655.791 +voyageurs) juin (848.831) pour dcrotre partir de cette poque +jusqu'en dcembre (659.960) avec la mme continuit[100]. + +Une dernire exprience va confirmer cette interprtation des faits. Si, +pour les raisons qui viennent d'tre indiques, la vie urbaine doit tre +plus intense en t et au printemps que dans le reste de l'anne, +cependant, l'cart entre les diffrentes saisons y doit tre moins +marqu que dans les campagnes. Car les affaires commerciales et +industrielles, les travaux artistiques et scientifiques, les rapports +mondains ne sont pas suspendus en hiver au mme degr que l'exploitation +agricole. Les occupations des citadins peuvent se poursuivre peu prs +galement toute l'anne. La plus ou moins longue dure des jours doit +avoir surtout peu d'influence dans les grands centres, parce que +l'clairage artificiel y restreint plus qu'ailleurs la priode +d'obscurit. Si donc les variations mensuelles ou saisonnires du +suicide dpendent de l'ingale intensit de la vie collective, elles +doivent tre moins prononces dans les grandes villes que dans +l'ensemble du pays. Or les faits sont rigoureusement conformes notre +dduction. Le tableau XVI (V. ci-dessous) montre, en effet, que si en +France, en Prusse, en Autriche, en Danemark il y a entre le minimum et +le maximum un accroissement de 52, 45, et mme 68 %, Paris, Berlin, + Hambourg, etc., cet cart est en moyenne de 20 25 % et descend mme +jusqu' 12 % (Francfort). + +On voit de plus que, dans les grandes villes, contrairement ce qui se +passe dans le reste de la socit, c'est gnralement au printemps qu'a +lieu le maximum. Alors mme que le printemps est dpass par l't +(Paris et Francfort), l'avance de cette dernire saison est lgre. +C'est que, dans les centres importants, il se produit pendant la belle +saison un vritable exode des principaux agents de la vie publique qui, +par suite, manifeste une lgre tendance au ralentissement[101]. + +Tableau XVI + +_Variations saisonnires du suicide dans quelques grandes villes +compares celles du pays tout entier._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| CHIFFRES PROPORTIONNELS POUR 1.000 SUICIDES ANNUELS. | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE| +| | | |BOURG| |FORT | |CE | | | +| |(1888|(1882-|(1887|(1871 |(1867|(1838 |(1835|(1869 |(1858 | +| |-92).|85-87 |-91).|-72). |-75).|-47, |-43).|-72). |-59). | +| | |89-90)| | | |52-54)| | | | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Hiver | 218 | 231 | 239 | 234 | 239 | 232 | 201 | 199 | 185 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Print. | 262 | 287 | 289 | 302 | 245 | 288 | 283 | 284 | 281 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|t | 277 | 248 | 232 | 211 | 278 | 253 | 306 | 290 | 315 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Automne| 241 | 232 | 258 | 253 | 238 | 227 | 210 | 227 | 219 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +| CHIFFRES PROPORTIONNELS DE CHAQUE SAISON EXPRIMS EN FONCTION | +| DE CELUI DE L'HIVER RAMEN 100. | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE| +| | | |BOURG| |FORT | |CE | | | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Hiver | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Print. | 120 | 124 | 120 | 129 | 102 | 124 | 140 | 142 | 151 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|t | 127 | 107 | 107 | 90 | 112 | 109 | 152 | 145 | 168 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +|Automne| 100 | 100,3| 103 | 108 | 99 | 97 | 104 | 114 | 118 | ++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+ +*/ + + +En rsum, nous avons commenc par tablir que l'action directe des +facteurs cosmiques ne pouvait expliquer les variations mensuelles ou +saisonnires du suicide. Nous voyons maintenant de quelle nature en sont +les causes vritables, dans quelle direction elles doivent tre +cherches et ce rsultat positif confirme les conclusions de notre +examen critique. Si les morts volontaires deviennent plus nombreuses de +janvier juillet, ce n'est pas parce que la chaleur exerce une +influence perturbatrice sur les organismes, c'est parce que la vie +sociale est plus intense. Sans doute, si elle acquiert cette intensit, +c'est que la position du soleil sur l'cliptique, l'tat de +l'atmosphre, etc., lui permettent de se dvelopper plus l'aise que +pendant l'hiver. Mais ce n'est pas le milieu physique qui la stimule +directement; surtout ce n'est pas lui qui affecte la marche des +suicides. Celle-ci dpend de conditions sociales. + +Il est vrai que nous ignorons encore comment la vie collective peut +avoir cette action. Mais on comprend ds prsent que, si elle renferme +les causes qui font varier le taux des suicides, celui-ci doit crotre +ou dcrotre selon qu'elle est plus ou moins active. Quant dterminer +plus prcisment quelles sont ces causes, ce sera l'objet du livre +prochain. + + + + +CHAPITRE IV + +L'imitation[102]. + + +Mais, avant de rechercher les causes sociales du suicide, il est un +dernier facteur psychologique dont il nous faut dterminer l'influence +cause de l'extrme importance qui lui a t attribue dans la gense des +faits sociaux en gnral et du suicide en particulier. C'est +l'imitation. + +Que l'imitation soit un phnomne purement psychologique, c'est ce qui +ressort avec vidence de ce fait qu'elle peut avoir lieu entre individus +que n'unit aucun lien social. Un homme peut en imiter un autre sans +qu'ils soient solidaires l'un de l'autre ou d'un mme groupe dont ils +dpendent galement, et la propagation imitative n'a pas, elle seule, +le pouvoir de les solidariser. Un ternuement, un mouvement choriforme, +une impulsion homicide peuvent se transfrer d'un sujet un autre sans +qu'il y ait entre eux autre chose qu'un rapprochement fortuit et +passager. Il n'est ncessaire ni qu'il y ait entre eux aucune communaut +intellectuelle ou morale, ni qu'ils changent des services, ni mme +qu'ils parlent une mme langue, et ils ne se trouvent pas plus lis +aprs le transfert qu'avant. En somme, le procd par lequel nous +imitons nos semblables est aussi celui qui nous sert reproduire les +bruits de la nature, les formes des choses, les mouvements des tres. +Puisqu'il n'a rien de social dans le second cas, il en est de mme du +premier. Il a son origine dans certaines proprits de notre vie +reprsentative, qui ne rsultent d'aucune influence collective. Si donc +il tait tabli qu'il contribue dterminer le taux des suicides, il +en rsulterait que ce dernier dpend directement, soit en totalit soit +en partie, de causes individuelles. + + +I. + +Mais, avant d'examiner les faits, il convient de fixer le sens du mot. +Les sociologues sont tellement habitus employer les termes sans les +dfinir, c'est--dire ne pas dterminer ni circonscrire mthodiquement +l'ordre de choses dont ils entendent parler, qu'il leur arrive sans +cesse de laisser une mme expression s'tendre, leur insu, du concept +qu'elle visait primitivement ou paraissait viser, d'autres notions +plus ou moins voisines. Dans ces conditions, l'ide finit par devenir +d'une ambigut qui dfie la discussion. Car, n'ayant pas de contours +dfinis, elle peut se transformer presque volont selon les besoins de +la cause et sans qu'il soit possible la critique de prvoir par avance +tous les aspects divers qu'elle est susceptible de prendre. C'est +notamment le cas de ce qu'on a appel l'instinct d'imitation. + +Ce mot est couramment employ pour dsigner la fois les trois groupes +de faits qui suivent: + +1 Il arrive que, au sein d'un mme groupe social dont tous les lments +sont soumis l'action d'une mme cause ou d'un faisceau de causes +semblables, il se produit entre les diffrentes consciences une sorte de +nivellement, en vertu duquel tout le monde pense ou sent l'unisson. +Or, on a trs souvent donn le nom d'imitation l'ensemble d'oprations +d'o rsulte cet accord. Le mot dsigne alors la proprit qu'ont les +tats de conscience, prouvs simultanment par un certain nombre de +sujets diffrents, d'agir les uns sur les autres et de se combiner entre +eux de manire donner naissance un tat nouveau. En employant le mot +dans ce sens, on entend dire que cette combinaison est due une +imitation rciproque de chacun par tous et de tous par chacun[103]. +C'est, a-t-on dit, dans les assembles tumultueuses de nos villes, dans +les grandes scnes de nos rvolutions[104] que l'imitation ainsi conue +manifesterait le mieux sa nature. C'est l qu'on verrait le mieux +comment des hommes runis peuvent, par l'action qu'ils exercent les uns +sur les autres, se transformer mutuellement. + +2 On a donn le mme nom au besoin qui nous pousse nous mettre en +harmonie avec la socit dont nous faisons partie et, dans ce but, +adopter les manires de penser ou de faire qui sont gnrales autour de +nous. C'est ainsi que nous suivons les modes, les usages, et, comme les +pratiques juridiques et morales ne sont que des usages prciss et +particulirement invtrs, c'est ainsi que nous agissons le plus +souvent quand nous agissons moralement. Toutes les fois que nous ne +voyons pas les raisons de la maxime morale laquelle nous obissons, +nous nous y conformons uniquement parce qu'elle a pour elle l'autorit +sociale. Dans ce sens, on a distingu l'imitation des modes de celle des +coutumes, selon que nous prenons pour modles nos anctres ou nos +contemporains. + +3 Enfin, il peut se faire que nous reproduisions un acte qui s'est +pass devant nous ou notre connaissance, uniquement parce qu'il s'est +pass devant nous ou que nous en avons entendu parler. En lui-mme, il +n'a pas de caractre intrinsque qui soit pour nous une raison de le +rditer. Nous ne le copions ni parce que nous le jugeons utile, ni pour +nous mettre d'accord avec notre modle, mais simplement pour le copier. +La reprsentation que nous nous en faisons dtermine automatiquement les +mouvements qui le ralisent nouveau. C'est ainsi que nous billons, +que nous rions, que nous pleurons, parce que nous voyons quelqu'un +biller, rire, pleurer. C'est ainsi encore que l'ide homicide passe +d'une conscience dans l'autre. C'est la singerie pour elle-mme. + +Or, ces trois sortes de faits sont trs diffrentes les unes des autres. + +Et d'abord, _la premire ne saurait tre confondue avec les suivantes, +car elle ne comprend aucun fait de reproduction proprement dite_, mais +des synthses _sui generis_ d'tats diffrents ou, tout au moins, +d'origines diffrentes. Le mot d'imitation ne saurait donc servir la +dsignera moins de perdre toute acception distincte. + +Analysons, en effet, le phnomne. Un certain nombre d'hommes assembls +sont affects de la mme manire par une mme circonstance et ils +s'aperoivent de cette unanimit, au moins partielle, l'identit des +signes par lesquels se manifeste chaque sentiment particulier. +Qu'arrive-t-il alors? Chacun se reprsente confusment l'tat dans +lequel on se trouve autour de lui. Des images qui expriment les +diffrentes manifestations manes des divers points de la foule avec +leurs nuances diverses se forment dans les esprits. Jusqu'ici, il ne +s'est encore rien produit qui puisse tre appel du nom d'imitation; il +y a eu simplement impressions sensibles, puis sensations, identiques de +tous points celles que dterminent en nous les corps extrieurs[105]. +Que se passe-t-il ensuite? Une fois veilles dans ma conscience, ces +reprsentations varies viennent s'y combiner les unes avec les autres +et avec celle qui constitue mon sentiment propre. Ainsi se forme un tat +nouveau qui n'est plus mien au mme degr que le prcdent, qui est +moins entach de particularisme et qu'une srie d'laborations rptes, +mais analogues la prcdente, va de plus en plus dbarrasser de ce +qu'il peut encore avoir de trop particulier. De telles combinaisons ne +sauraient tre davantage qualifies faits d'imitation, moins qu'on ne +convienne d'appeler ainsi toute opration intellectuelle par laquelle +deux ou plusieurs tats de conscience similaires s'appellent les uns les +autres par suite de leurs ressemblances, puis fusionnent et se +confondent en une rsultante qui les absorbe et qui en diffre. Sans +doute, toutes les dfinitions de mots sont permises. Mais il faut +reconnatre que celle-l serait particulirement arbitraire et, par +suite, ne pourrait tre qu'une source de confusion, car elle ne laisse +au mot rien de son acception usuelle. Au lieu d'imitation, c'est bien +plutt cration qu'il faudrait dire, puisque de cette composition de +forces rsulte quelque chose de nouveau. Ce procd est mme le seul par +lequel l'esprit ait le pouvoir de crer. + +On dira peut-tre que cette cration se rduit accrotre l'intensit +de l'tat initial. Mais d'abord, un changement quantitatif ne laisse pas +d'tre une nouveaut. De plus, la quantit des choses ne peut changer +sans que la qualit en soit altre; un sentiment, en devenant deux ou +trois fois plus violent, change compltement de nature. En fait, il est +constant que la manire dont les hommes assembls s'affectent +mutuellement peut transformer une runion de bourgeois inoffensifs en un +monstre redoutable. Singulire imitation que celle qui produit de +semblables mtamorphoses! Si l'on a pu se servir d'un terme aussi +impropre pour dsigner ce phnomne, c'est, sans doute, qu'on a +vaguement imagin chaque sentiment individuel comme se modelant sur ceux +d'autrui. Mais, en ralit, il n'y a l ni modles ni copies. Il y a +pntration, fusion d'un certain nombre d'tats au sein d'un autre qui +s'en distingue: c'est l'tat collectif. + +Il n'y aurait, il est vrai, aucune improprit appeler imitation la +cause d'o cet tat rsulte, si l'on admettait que, toujours, il a t +inspir la foule par un meneur. Mais, outre que cette assertion n'a +jamais reu mme un commencement de preuve et se trouve contredite par +une multitude de faits o le chef est manifestement le produit de la +foule au lieu d'en tre la cause informatrice, en tout cas, dans la +mesure o cette action directrice est relle, elle n'a aucun rapport +avec ce qu'on a appel l'imitation rciproque, puisqu'elle est +unilatrale; par consquent, nous n'avons pas en parler pour +l'instant. Il faut, avant tout, nous garder avec soin des confusions qui +ont tant obscurci la question. De mme, si l'on disait qu'il y a +toujours dans une assemble des individus qui adhrent l'opinion +commune, non d'un mouvement spontan, mais parce qu'elle s'impose eux, +on noncerait une incontestable vrit. Nous croyons mme qu'il n'y a +jamais, en pareil cas, de conscience individuelle qui ne subisse plus ou +moins cette contrainte. Mais, puisque celle-ci a pour origine la force +_sui generis_ dont sont investies les pratiques ou les croyances +communes quand elles sont constitues, elle ressortit la seconde des +catgories de faits que nous avons distingues. Examinons donc cette +dernire et voyons dans quel sens elle mrite d'tre appele du nom +d'imitation. + +Elle diffre tout au moins de la prcdente en ce qu'elle implique une +reproduction. Quand on suit une mode ou qu'on observe une coutume, on +fait ce que d'autres ont fait et font tous les jours. Seulement, il suit +de la dfinition mme que cette rptition n'est pas due ce qu'on a +appel l'instinct d'imitation, mais, d'une part, la sympathie qui nous +pousse ne pas froisser le sentiment de nos compagnons pour pouvoir +mieux jouir de leur commerce, de l'autre, au respect que nous inspirent +les manires d'agir ou de penser collectives et la pression directe ou +indirecte que la collectivit exerce sur nous pour prvenir les +dissidences et entretenir en nous ce sentiment de respect. L'acte n'est +pas reproduit parce qu'il a eu lieu en notre prsence ou notre +connaissance et que nous aimons la reproduction en elle-mme et pour +elle-mme, mais parce qu'il nous apparat comme obligatoire et, dans une +certaine mesure, comme utile. Nous l'accomplissons, non parce qu'il a +t accompli purement et simplement, mais parce qu'il porte l'estampille +sociale et que nous avons pour celle-ci une dfrence laquelle, +d'ailleurs, nous ne pouvons manquer sans de srieux inconvnients. En un +mot, _agir par respect ou par crainte de l'opinion, ce n'est pas agir +par imitation_. De tels actes ne se distinguent pas essentiellement de +ceux que nous concertons toutes les fois que nous innovons. Ils ont +lieu, en effet, en vertu d'un caractre qui leur est inhrent et qui +nous les fait considrer comme devant tre faits. Mais quand nous nous +insurgeons contre les usages au lieu de les suivre, nous ne sommes pas +dtermins d'une autre manire; si nous adoptons une ide neuve, une +pratique originale, c'est qu'elle a des qualits intrinsques qui nous +la font apparatre comme devant tre adopte. Assurment, les motifs qui +nous dterminent ne sont pas de mme nature dans les deux cas; mais le +mcanisme psychologique est identiquement le mme. De part et d'autre, +entre la reprsentation de l'acte et l'excution s'intercale une +opration intellectuelle qui consiste dans une apprhension, claire ou +confuse, rapide ou lente, du caractre dterminant, quel qu'il soit. La +manire dont nous nous conformons aux moeurs ou aux modes de notre pays +n'a donc rien de commun[106] avec la singerie machinale qui nous fait +reproduire les mouvements dont nous sommes les tmoins. Il y a entre ces +deux faons d'agir toute la distance qui spare la conduite raisonnable +et dlibre du rflexe automatique. La premire a ses raisons alors +mme qu'elles ne sont pas exprimes sous forme de jugements explicites. +La seconde n'en a pas; elle rsulte immdiatement de la seule vue de +l'acte, sans aucun autre intermdiaire mental. + +On conoit ds lors quelles erreurs on s'expose quand on runit sous +un seul et mme nom deux ordres de faits aussi diffrents. Qu'on y +prenne garde, en effet; quand on parle d'imitation, on sous-entend +phnomne de contagion et l'on passe, non sans raison d'ailleurs, de la +premire de ces ides la seconde avec la plus extrme facilit. Mais +qu'y a-t-il de contagieux dans le fait d'accomplir un prcepte de +morale, de dfrer l'autorit de la tradition ou de l'opinion +publique? Il se trouve ainsi que, au moment o l'on croit avoir rduit +deux ralits l'une l'autre, on n'a fait que confondre des notions +trs distinctes. On dit en pathologie biologique qu'une maladie est +contagieuse, quand elle est due tout entire ou peu prs au +dveloppement d'un germe qui s'est, du dehors, introduit dans +l'organisme. Mais inversement, dans la mesure o ce germe n'a pu se +dvelopper que grce au concours actif du terrain sur lequel il s'est +fix, le mot de contagion devient impropre. De mme, pour qu'un acte +puisse tre attribu une contagion morale, il ne suffit pas que l'ide +nous en ait t inspire par un acte similaire. Il faut, de plus, qu'une +fois entre dans l'esprit elle, se soit d'elle-mme et automatiquement +transforme en mouvement. Alors il y a rellement contagion, puisque +c'est l'acte extrieur qui, pntrant en nous sous forme de +reprsentation, se reproduit de lui-mme. Il y a galement imitation, +puisque l'acte nouveau est tout ce qu'il est par la vertu du modle dont +il est la copie. Mais si l'impression que ce dernier suscite en nous ne +peut produire ses effets que grce notre consentement et avec notre +participation, il ne peut plus tre question de contagion que par +figure, et la figure est inexacte. Car ce sont les raisons qui nous ont +fait consentir qui sont les causes dterminantes de notre action, non +l'exemple que nous avons eu sous les yeux. C'est nous qui en sommes les +auteurs, alors mme que nous ne l'avons pas invente[107]. Par suite, +toutes ces expressions, tant de fois rptes, de propagation imitative, +d'expansion contagieuse ne sont pas de mise et doivent tre rejetes. +Elles dnaturent les faits au lieu d'en rendre compte; elles voilent la +question au lieu de l'lucider. + +En rsum, si l'on tient s'entendre soi-mme, on ne peut pas dsigner +par un mme nom le _processus_ en vertu duquel, au sein d'une runion +d'hommes, un sentiment collectif s'labore, celui d'o rsulte notre +adhsion aux rgles communes ou traditionnelles de la conduite, enfin +celui qui dtermine les moutons de Panurge se jeter l'eau parce que +l'un d'eux a commenc. Autre chose est sentir en commun, autre chose +s'incliner devant l'autorit de l'opinion, autre chose, enfin, rpter +automatiquement ce que d'autres ont fait. Du premier ordre de faits, +toute reproduction est absente; dans le second, elle n'est que la +consquence d'oprations logiques[108], de jugements et de +raisonnements, implicites ou formels, qui sont l'lment essentiel du +phnomne; elle ne peut donc servir le dfinir. Elle n'en devient le +tout que dans le troisime cas. L, elle tient toute la place: l'acte +nouveau n'est que l'cho de l'acte initial. Non seulement il le rdite, +mais cette rdition n'a pas de raison d'tre en dehors d'elle-mme, ni +d'autre cause que l'ensemble de proprits qui fait de nous, dans +certaines circonstances, des tres imitatifs. C'est donc aux faits de +cette catgorie qu'il faut exclusivement rserver le nom d'imitation, si +l'on veut qu'il ait une signification dfinie, et nous dirons: _Il y a +imitation quand un acte a pour antcdent immdiat la reprsentation +d'un acte semblable, antrieurement accompli par autrui, sans que, entre +cette reprsentation et l'excution, n'intercale aucune opration +intellectuelle, explicite ou implicite, portant sur les caractres +intrinsques de l'acte reproduit._ + +Quand donc on se demande quelle est l'influence de l'imitation sur le +taux des suicides, c'est dans cette acception qu'il faut employer le +mot[109]. Si l'on n'en dtermine pas ainsi le sens, on s'expose +prendre une expression purement verbale pour une explication. En effet, +quand on dit d'une manire d'agir ou de penser qu'elle est un fait +d'imitation, on entend que l'imitation en rend compte, et c'est pourquoi +l'on croit avoir tout dit quand on a prononc ce mot prestigieux. Or, il +n'a cette proprit que dans les cas de reproduction automatique. L, il +peut constituer par lui-mme une explication satisfaisante[110], car +tout ce qui s'y passe est un produit de la contagion imitative. Mais +quand nous suivons une coutume, quand nous nous conformons une +pratique morale, c'est dans la nature de cette pratique, dans les +caractres propres de cette coutume, dans les sentiments qu'elles nous +inspirent que se trouvent les raisons de notre docilit. Quand donc, +propos de cette sorte d'actes, on parle d'imitation, on ne nous fait, en +ralit, rien comprendre; on nous apprend seulement que le fait +reproduit par nous n'est pas nouveau, c'est--dire qu'il est reproduit, +mais sans nous expliquer aucunement pourquoi il s'est produit ni +pourquoi nous le reproduisons. Encore bien moins ce mot peut-il +remplacer l'analyse du _processus_ si complexe d'o rsultent les +sentiments collectifs et dont nous n'avons pu donner plus haut qu'une +description conjecturale et approximative[111]. Voil comment l'emploi +impropre de ce terme peut faire croire qu'on a rsolu ou avanc les +questions, alors qu'on a seulement russi se les dissimuler +soi-mme. + +C'est aussi condition de dfinir ainsi l'imitation qu'on aura +ventuellement le droit de la considrer comme un facteur psychologique +du suicide. En effet, ce qu'on a appel l'imitation rciproque est un +phnomne minemment social: car c'est l'laboration en commun d'un +sentiment commun. De mme, la reproduction des usages, des traditions, +est un effet de causes sociales, car elle est due au caractre +obligatoire, au prestige spcial dont sont investies les croyances et +les pratiques collectives par cela seul qu'elles sont collectives. Par +consquent, dans la mesure o l'on pourrait admettre que le suicide se +rpand par l'une ou l'autre de ces voies, c'est de causes sociales et +non de conditions individuelles qu'il se trouverait dpendre. + +Les termes du problme tant ainsi dfinis, examinons les faits. + + + + +II. + + +Il n'est pas douteux que l'ide du suicide ne se communique +contagieusement. Nous avons dj parl de ce couloir o quinze invalides +vinrent successivement se pendre et de cette fameuse gurite du camp de +Boulogne qui fut, en peu de temps, le thtre de plusieurs suicides. Des +faits de ce genre ont t trs frquemment observs dans l'arme: dans +le 4e chasseurs Provins en 1862, dans le 15e de ligne en 1864, au 41e +d'abord Montpellier, puis Nmes, en 1868, etc. En 1813, dans le +petit village de Saint-Pierre-Monjau, une femme se pend un arbre, +plusieurs autres viennent s'y pendre courte distance. Pinel raconte +qu'un prtre se pendit dans le voisinage d'Etampes; quelques jours +aprs, deux autres se tuaient et plusieurs laques les imitaient[112]. +Quand Lord Castlereagh se jeta dans le Vsuve, plusieurs de ses +compagnons suivirent son exemple. L'arbre de Timon le Misanthrope est +rest historique. La frquence de ces cas de contagion dans les +tablissements de dtention est galement affirme par de nombreux +observateurs[113]. + +Toutefois, il est d'usage de rapporter ce sujet et d'attribuer +l'imitation un certain nombre de faits qui nous paraissent avoir une +autre origine. C'est le cas notamment de ce qu'on a parfois appel les +suicides obsidionaux. Dans son _Histoire de la guerre des Juifs contre +les Romains_[114], Josphe raconte que, pendant l'assaut de Jrusalem, +un certain nombre d'assigs se turent de leurs propres mains. En +particulier, quarante Juifs, rfugis dans un souterrain, dcidrent de +se donner la mort et ils s'entreturent. Les Xanthiens, rapporte +Montaigne, assigs par Brutus se prcipitrent ple-mle, hommes, +femmes et enfants un si furieux apptit de mourir, qu'on ne faict rien +pour fuir la mort que ceuls-ci ne fassent pour fuir la vie: de manire +qu' peine Brutus peut en sauver un bien petit nombre[115]. Il ne +semble pas que ces _suicides en masse_ aient pour origine un ou deux cas +individuels dont ils ne seraient que la rptition. Ils paraissent +rsulter d'une rsolution collective, d'un vritable _consensus_ social +plutt que d'une simple propagation contagieuse. L'ide ne nat pas chez +un sujet en particulier pour se rpandre de l chez les autres; mais +elle est labore par l'ensemble du groupe qui, plac tout entier dans +une situation dsespre, se dvoue collectivement la mort. Les choses +ne se passent pas autrement toutes les fois qu'un corps social, quel +qu'il soit, ragit en commun sous l'action d'une mme circonstance. +L'entente ne change pas de nature parce qu'elle s'tablit dans un lan +de passion: elle ne serait pas essentiellement autre, si elle tait plus +mthodique et plus rflchie. Il y a donc improprit parler +d'imitation. + +Nous pourrions en dire autant de plusieurs autres faits du mme genre. +Tel celui que rapporte Esquirol: Les historiens, dit-il, assurent que +les Pruviens et les Mexicains, dsesprs de la, destruction de leur +culte..., se turent en si grand nombre qu'il en prit plus de leurs +propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conqurants. +Plus gnralement, pour pouvoir incriminer l'imitation, il ne suffit pas +de constater que des suicides assez nombreux se produisent au mme +moment dans un mme lieu. Car ils peuvent tre dus un tat gnral du +milieu social, d'o rsulte une disposition collective du groupe qui se +traduit sous forme de suicides multiples. En dfinitive, il y aurait +peut-tre intrt, pour prciser la terminologie, distinguer les +pidmies morales des contagions morales; ces deux mots qui sont +indiffremment employs l'un pour l'autre dsignent en ralit deux +sortes de choses trs diffrentes. L'pidmie est un fait social, +produit de causes sociales; la contagion ne consiste jamais qu'en +ricochets, plus ou moins rpts, de faits individuels[116]. + +Cette distinction, une fois admise, aurait certainement pour effet de +diminuer la liste des suicides imputables l'imitation; nanmoins, il +est incontestable qu'ils sont trs nombreux. Il n'y a peut-tre pas de +phnomne qui soit plus facilement contagieux. L'impulsion homicide +elle-mme n'a pas autant d'aptitude se rpandre. Les cas o elle se +propage automatiquement sont moins frquents et, surtout, le rle de +l'imitation y est, en gnral, moins prpondrant; on dirait que, +contrairement l'opinion commune, l'instinct de conservation est moins +fortement enracin dans les consciences que les sentiments fondamentaux +de la moralit, puisqu'il rsiste moins bien l'action des mmes +causes. Mais, ces faits reconnus, la question que nous nous sommes pose +au dbut de ce chapitre reste entire. De ce que le suicide peut se +communiquer d'individu individu, il ne suit pas _a priori_ que cette +contagiosit produise des effets sociaux, c'est--dire affecte le taux +social des suicides, seul phnomne que nous tudions. Si incontestable +qu'elle soit, il peut trs bien se faire qu'elle n'ait que des +consquences individuelles et sporadiques. Les observations qui +prcdent ne rsolvent donc pas le problme; mais elles en montrent +mieux la porte. Si, en effet, l'imitation est, comme on l'a dit, une +source originale et particulirement fconde de phnomnes sociaux, +c'est surtout propos du suicide qu'elle doit tmoigner de son pouvoir, +puisqu'il n'est pas de fait sur lequel elle ait plus d'empire. Ainsi, le +suicide va nous offrir un moyen de vrifier par une exprience dcisive +la ralit de cette vertu merveilleuse que l'on prte l'imitation. + + + + +III. + + +Si cette influence existe, c'est surtout dans la rpartition +gographique des suicides qu'elle doit tre sensible. On doit voir, dans +certains cas, le taux caractristique d'un pays ou d'une localit se +communiquer pour ainsi dire aux localits voisines. C'est donc la carte +qu'il faut consulter. Mais il faut l'interroger avec mthode. + +Certains auteurs ont cru pouvoir faire intervenir l'imitation toutes les +fois que deux ou plusieurs dpartements limitrophes manifestent pour le +suicide un penchant de mme intensit. Cependant, cette diffusion +l'intrieur d'une mme rgion peut trs bien tenir ce que certaines +causes, favorables au dveloppement du suicide, y sont, elles aussi, +galement rpandues, ce que le milieu social y est partout le mme. +Pour pouvoir tre assur qu'une tendance ou une ide se rpand par +imitation, il faut qu'on la voie sortir des milieux o elle est ne pour +en envahir d'autres qui, par eux-mmes, n'taient pas de nature la +susciter. Car, ainsi que nous l'avons montr, il n'y a propagation +imitative que dans la mesure o le fait imit et lui seul, sans le +concours d'autres facteurs, dtermine automatiquement les faits qui le +reproduisent. Il faut donc, pour dterminer la part de l'imitation dans +le phnomne qui nous occupe, un critre moins simple que celui dont on +s'est si souvent content. + +Avant tout, il ne saurait y avoir imitation s'il n'existe un modle +imiter; il n'y a pas de contagion sans un foyer d'o elle mane et o +elle a, par suite, son maximum d'intensit. De mme, on ne sera fond +admettre que le penchant au suicide se communique d'une partie l'autre +de la socit que si l'observation rvle l'existence de certains +centres de rayonnement. Mais quels signes les reconnatra-t-on? + +D'abord, ils doivent se distinguer de tous les points environnants par +une plus grande aptitude au suicide; on doit les voir se dtacher sur la +carte par une teinte plus prononce que les contres ambiantes. En +effet, comme, naturellement, l'imitation y agit aussi, en mme temps que +les causes vraiment productrices du suicide, les cas ne peuvent manquer +d'y tre plus nombreux. En second lieu, pour que ces centres puissent +jouer le rle qu'on leur prte et, par consquent, pour qu'on soit en +droit de rapporter leur influence les faits qui se produisent autour +d'eux, il faut que chacun d'eux soit en quelque sorte le point de mire +des pays voisins. Il est clair qu'il ne peut tre imit s'il n'est en +vue. Si les regards sont ailleurs, les suicides auront beau y tre +nombreux, ils seront comme s'ils n'taient pas parce qu'ils seront +ignors; par suite, ils ne se reproduiront pas. Or, les populations ne +peuvent avoir les yeux ainsi fixs que sur un point qui occupe dans la +vie rgionale une place importante. Autrement dit, c'est autour des +capitales et des grandes villes que les phnomnes de contagion doivent +tre le plus marqus. On peut mme d'autant mieux s'attendre les y +observer que, dans ce cas, l'action propagatrice de l'imitation est +aide et renforce par d'autres facteurs, savoir par l'autorit morale +des grands centres qui communique parfois leurs manires de faire une +si grande puissance d'expansion. C'est donc l que l'imitation doit +avoir des effets sociaux; si elle en produit quelque part. Enfin, comme, +de l'aveu de tout le monde, l'influence de l'exemple, toutes choses +gales, s'affaiblit avec la distance, les rgions limitrophes devront +tre d'autant plus pargnes qu'elles seront plus distantes du foyer +principal, et inversement. Telles sont les trois conditions auxquelles +doit au moins satisfaire la carte des suicides pour qu'on puisse +attribuer, mme partiellement, la forme qu'elle affecte, l'imitation. +Encore y aura-t-il toujours lieu de rechercher si cette disposition +gographique n'est pas due la disposition parallle des conditions +d'existence dont dpend le suicide. + +Ces rgles poses, faisons-en l'application. + +Les cartes usuelles o, pour ce qui concerne la France, le taux des +suicides n'est exprim que par dpartements, ne sauraient suffire pour +cette recherche. En effet, elles ne permettent pas d'observer les effets +possibles de l'imitation l o ils doivent tre le plus sensibles, +savoir entre les diffrentes parties d'un mme dpartement. De plus, la +prsence d'un arrondissement trs ou trs peu productif de suicides peut +lever ou abaisser artificiellement la moyenne dpartementale et crer +ainsi une discontinuit apparente entre les autres arrondissements et +ceux des dpartements voisins, ou bien, au contraire, masquer une +discontinuit relle. Enfin, l'action des grandes villes est ainsi trop +noye pour pouvoir tre facilement aperue. Nous avons donc construit, +spcialement pour l'tude de cette question, une carte par +arrondissements; elle se rapporte la priode quinquennale 1887-1891. +La lecture nous en a donn les rsultats les plus inattendus[117]. + +Ce qui y frappe tout d'abord, c'est, vers le Nord, l'existence d'une +grande tache dont la partie principale occupe l'emplacement de +l'ancienne Ile-de-France, mais qui entame assez profondment la +Champagne et s'tend jusqu'en Lorraine. Si elle tait due l'imitation, +le foyer en devrait tre Paris qui est le seul centre en vue de toute +cette contre. En fait, c'est l'influence de Paris qu'on l'impute +d'ordinaire; Guerry disait mme que, si l'on part d'un point quelconque +de la priphrie du pays (Marseille except) en se dirigeant vers la +capitale, on voit les suicides se multiplier de plus en plus mesure +qu'on s'en rapproche. Mais si la carte par dpartements pouvait donner +une apparence de raison cette interprtation, la carte par +arrondissements lui te tout fondement. Il se trouve, en effet, que la +Seine a un taux de suicides moindre que tous les arrondissements +circonvoisins. Elle en compte seulement 471 par million d'habitants, +tandis que Coulommiers en a 500, Versailles 514, Melun 518, Meaux 525, +Corbeil, 559, Pontoise 561, Provins 562. Mme les arrondissements +champenois dpassent de beaucoup ceux qui touchent le plus la Seine: +Reims a 501 suicides, Epernay 537, Arcis-sur-Aube 548, Chteau-Thierry +623. Dj dans son tude sur _Le suicide en Seine-et-Marne_, le docteur +Leroy signalait avec tonnement ce fait que l'arrondissement de Meaux +comptait relativement plus de suicides que la Seine[118]. Voici les +chiffres qu'il nous donne: + +/* ++-----------------+-------------------------+------------------------+ +| | _Priode 1851-63._ | _Priode 1865-66._ | ++-----------------+-------------------------+------------------------+ +|Arrond. de Meaux.| 1 suicide sur 2.418 hab.|1 suicide sur 2.547 hab.| ++-----------------+-------------------------+------------------------+ +|Seine. | " ---- sur 2.750 --- |" ---- sur 2.822 --- | ++-----------------+-------------------------+------------------------+ +*/ + +[Illustration: + +Planche II + +SUICIDES EN FRANCE, PAR ARRONDISSEMENTS (1887-91). ] + +Et l'arrondissement de Meaux n'tait pas seul dans ce cas. _Le mme +auteur nous fait connatre les noms de 166 communes du mme dpartement +o l'on se tuait cette poque plus qu' Paris._ Singulier foyer qui +serait ce point infrieur aux foyers secondaires qu'il est cens +alimenter! Pourtant, la Seine mise de ct, il est impossible +d'apercevoir un autre centre de rayonnement. Car il est encore plus +difficile de faire graviter Paris autour de Corbeil ou de Pontoise. + +Un peu plus au Nord, on aperoit une autre tache, moins gale, mais +d'une nuance encore trs fonce; elle correspond la Normandie. Si donc +elle tait due un mouvement d'expansion contagieuse, c'est de Rouen, +capitale de la province et ville particulirement importante, qu'elle +devrait partir. Or les deux points de cette rgion o le suicide svit +le plus sont l'arrondissement de Neufchtel (509 suicides) et celui de +Pont-Audemer (537 par million d'habitants); et ils ne sont mme pas +contigus. Pourtant, ce n'est certainement pas leur influence que peut +tre due la constitution morale de la province. + +Tout fait au Sud-Est, le long des ctes de la Mditerrane, nous +trouvons une bande de territoire qui va des limites extrmes des +Bouches-du-Rhne jusqu' la frontire italienne et o les suicides sont +galement trs nombreux. Il s'y trouve une vritable mtropole, +Marseille et, l'autre extrmit, un grand centre de vie mondaine, +Nice. Or les arrondissements les plus prouvs sont ceux de Toulon et de +Forcalquier. Personne ne dira pourtant que Marseille soit leur +remorque. De mme, sur la cte ouest, Rochefort est seul se dtacher +par une couleur assez sombre de la masse continue que forment les deux +Charentes et o se trouve cependant une ville beaucoup plus +considrable, Angoulme. Plus gnralement, il y a un trs grand nombre +de dpartements o ce n'est pas l'arrondissement chef-lieu qui tient la +tte. Dans les Vosges, c'est Remiremont et non pinal; dans la +Haute-Sane c'est Gray, ville morte ou en train de mourir, et non +Vesoul; dans Je Doubs, c'est Dle et Poligny, non Besanon; dans la +Gironde, ce n'est pas Bordeaux, mais La Role et Bazas; dans le +Maine-et-Loire, c'est Saumur au lieu d'Angers; dans la Sarthe, +Saint-Calais au lieu de Le Mans; dans le Nord, Avesnes, au lieu de +Lille, etc. Pourtant, dans aucun de ces cas, l'arrondissement qui prend +ainsi le pas sur le chef-lieu, ne renferme la ville la plus importante +du dpartement. + +On voudrait pouvoir poursuivre cette comparaison, non seulement +d'arrondissement arrondissement, mais de commune commune. +Malheureusement, une carte communale des suicides est impossible +construire pour toute l'tendue du pays. Mais, dans son intressante +monographie, le Dr Leroy a fait ce travail pour le dpartement de +Seine-et-Marne. Or, aprs avoir class toutes les communes de ce +dpartement d'aprs leur taux de suicides, en commenant par celles o +il est le plus lev, il a trouv les rsultats suivants: La +Fert-sous-Jouarre (4.482 h.), la premire ville importante de la liste, +est au n 124; Meaux (10.762 h.), vient au n 130; Provins (7.547 h.), +au n 135; Coulommiers (4.628 h.), au n 438. Le rapprochement des +numros d'ordre de ces villes est mme curieux en ce qu'il laisse +supposer une influence rgnant la mme sur toutes[119]. Lagny (3.468 h.) +et si prs de Paris ne vient qu'au n 219; Montereau-Faut-Yonne (6.247 +h.), au n 245; Fontainebleau (11.939 h.), au n 247... Enfin Melun +(11.170 h.), chef-lieu du dpartement ne vient qu'au 279e rang. Par +contre, si l'on examine les 25 communes qui occupent la tte de la +liste, on verra qu' l'exception de 2, ce sont des communes ayant une +population peu considrable[120]. + +Si nous sortons de France, nous pourrons faire des constatations +identiques. La partie de l'Europe o l'on se tue le plus est celle qui +comprend le Danemark et l'Allemagne centrale. Or, dans cette vaste zone, +le pays qui, de beaucoup, l'emporte sur tous les autres, c'est la +Saxe-Royale; elle a 311 suicides par million d'habitants. Le duch de +Saxe-Altenbourg vient immdiatement aprs (303 suicides) tandis que le +Brandebourg n'en a que 204. Il s'en faut pourtant que l'Allemagne ait +les yeux fixs sur ces deux petits tats. Ce n'est ni Dresde ni +Altenbourg qui donnent le ton Hambourg et Berlin. De mme, de toutes +les provinces italiennes, c'est Bologne et Livourne qui ont +proportionnellement le plus de suicides (88 et 84); Milan, Gnes, Turin +et Rome, d'aprs les moyennes tablies par Morselli pour les annes +1864-1876, ne viennent que beaucoup plus loin. + +En dfinitive, ce que nous montrent toutes les cartes, c'est que le +suicide, loin de se disposer plus ou moins concentriquement autour de +certains foyers partir desquels il irait en se dgradant +progressivement, se prsente, au contraire, par grandes masses peu +prs homognes (mais peu prs seulement) et dpourvues de tout noyau +central. Une telle configuration n'a donc rien qui dcle l'influence de +l'imitation. Elle indique seulement que le suicide ne tient pas des +circonstances locales, variables d'une ville l'autre, mais que les +conditions qui le dterminent sont toujours d'une certaine gnralit. +Il n'y a ici ni imitateurs ni imits, mais identit relative dans les +effets due une identit relative dans les causes. Et on s'explique +aisment qu'il en soit ainsi si, comme tout ce qui prcde le fait dj +prvoir, le suicide dpend essentiellement de certains tats du milieu +social. Car ce dernier garde gnralement la mme constitution sur +d'assez larges tendues de territoire. Il est donc naturel que, partout +o il est le mme, il ait les mmes consquences sans que la contagion y +soit pour rien. C'est pourquoi il arrive le plus souvent que, dans une +mme rgion, le taux des suicides se soutient peu prs au mme niveau. +Mais d'un autre ct, comme jamais les causes qui le produisent n'y +peuvent tre rparties avec une parfaite homognit, il est invitable +que, d'un point l'autre, d'un arrondissement l'arrondissement +voisin, il prsente parfois des variations plus ou moins importantes, +comme celles que nous avons constates. + +Ce qui prouve que cette explication est fonde, c'est qu'on le voit se +modifier brusquement et du tout au tout chaque fois que le milieu social +change brusquement. Jamais celui-ci n'tend son action au del de ses +limites naturelles. Jamais un pays que des conditions particulires +prdisposent spcialement au suicide n'impose, par le seul prestige de +l'exemple, son penchant aux pays voisins, si ces mmes conditions ou +d'autres semblables ne s'y trouvent pas au mme degr. Ainsi, le suicide +est l'tat endmique en Allemagne et l'on a pu voir dj avec quelle +violence il y svit; nous montrerons plus loin que le protestantisme est +la cause principale de cette aptitude exceptionnelle. Cependant, trois +rgions font exception la rgle gnrale; ce sont les provinces +rhnanes avec la Westphalie, la Bavire et surtout la Souabe bavaroise, +enfin la Posnanie. Ce sont les seules de toute l'Allemagne qui comptent +moins de 100 suicides par million d'habitants. Sur la carte[121], elles +apparaissent comme trois lots perdus et les taches claires qui les +reprsentent contrastent avec les teintes fonces qui les environnent. +C'est qu'elles sont toutes trois catholiques. Ainsi, le courant +suicidogne si intense qui circule autour d'elles ne parvient pas les +entamer; il s'arrte leurs frontires par cela seul qu'il ne trouve +pas au del les conditions favorables son dveloppement. De mme, en +Suisse, le Sud est tout entier catholique; tous les lments protestants +sont au Nord. Or, voir comme ces deux pays s'opposent l'un l'autre +sur la carte des suicides[122], on pourrait croire qu'ils assortissent +des socits diffrentes. Quoiqu'ils se touchent de tous les cts, +qu'ils soient en relations constantes, chacun conserve au point de vue +du suicide son individualit. La moyenne est aussi basse d'un ct +qu'leve de l'autre. De mme, l'intrieur de la Suisse +septentrionale, Lucerne, Uri, Unterwald, Schwyz et Zug, cantons +catholiques, comptent au plus 100 suicides par million, quoiqu'ils +soient entours de cantons protestants qui en ont bien davantage. + +[Illustration: + +Planche III. + +SUICIDES DANS L'EUROPE CENTRALE + +(d'aprs Morselli). ] + +Une autre exprience pourrait tre tente qui confirmerait, +pensons-nous, les preuves qui prcdent. Un phnomne de contagion +morale ne peut gure se produire que de deux manires: ou le fait qui +sert de modle se rpand de bouche en bouche par l'intermdiaire de ce +qu'on appelle la voix publique, ou ce sont les journaux qui le +propagent. Gnralement, on s'en prend surtout ces derniers; il n'est +pas douteux, en effet, qu'ils ne constituent un puissant instrument de +diffusion. Si donc l'imitation est pour quelque chose dans le +dveloppement des suicides, on doit les voir varier suivant la place que +les journaux occupent dans l'attention publique. + +Malheureusement, cette place est assez difficile dterminer. Ce n'est +pas le nombre des priodiques, mais celui de leurs lecteurs, qui seul +peut permettre de mesurer l'tendue de leur action. Or, dans un pays peu +centralis, comme la Suisse, les journaux peuvent tre nombreux parce +que chaque localit a le sien, et pourtant, comme chacun d'eux est peu +lu, leur puissance de propagation est mdiocre. Au contraire, un seul +journal comme le _Times_, le _New-York Herald_, le _Petit Journal_, +etc., agit sur un immense public. Mme, il semble que la presse ne +puisse gure avoir l'influence dont on l'accuse sans une certaine +centralisation. Car, l o chaque rgion a sa vie propre, on s'intresse +moins ce qui se passe au del du petit horizon o l'on borne sa vue; +les faits lointains passent davantage inaperus et, pour cette raison +mme, sont recueillis avec moins de soin. Il y a ainsi moins d'exemples +qui sollicitent l'imitation. Il en est tout autrement l o le +nivellement des milieux locaux ouvre la sympathie et la curiosit un +champ d'action plus tendu, et o, rpondant ces besoins, de grands +organes concentrent chaque jour tous les vnements importants du pays +ou des pays voisins pour en renvoyer ensuite la nouvelle dans toutes les +directions. Alors les exemples, s'accumulant, se renforcent +mutuellement. Mais on comprend qu'il est peu prs impossible de +comparer la clientle des diffrents journaux d'Europe et surtout +d'apprcier le caractre plus ou moins local de leurs informations. +Cependant, sans que nous puissions donner de notre affirmation une +preuve rgulire, il nous parat difficile que, sur ces deux points, la +France et l'Angleterre soient infrieures au Danemark, la Saxe et mme +aux diffrents pays d'Allemagne. Pourtant, on s'y tue beaucoup moins. De +mme, sans sortir de France, rien n'autorise supposer qu'on lise +sensiblement moins de journaux au sud de la Loire qu'au nord; or on sait +quel contraste il y a entre ces deux rgions sous le rapport du suicide. +Sans vouloir attacher plus d'importance qu'il ne convient un argument +que nous ne pouvons tablir sur des faits bien dfinis, nous croyons +cependant qu'il repose sur d'assez fortes vraisemblances pour mriter +quelque attention. + + + + +IV. + + +En rsum, s'il est certain que le suicide est contagieux d'individu +individu, jamais on ne voit l'imitation le propager de manire +affecter le taux social des suicides. Elle peut bien donner naissance +des cas individuels plus ou moins nombreux, mais elle ne contribue pas +dterminer le penchant ingal qui entrane les diffrentes socits, et + l'intrieur de chaque socit les groupes sociaux plus particuliers, +au meurtre de soi-mme. Le rayonnement qui en rsulte est toujours trs +limit; il est, de plus, intermittent. Quand il atteint un certain degr +d'intensit, ce n'est jamais que pour un temps trs court. + +Mais il y a une raison plus gnrale qui explique comment les effets de +l'imitation ne sont pas apprciables travers les chiffres de la +statistique. C'est que, rduite ses seules forces, l'imitation ne peut +rien sur le suicide. Chez l'adulte, sauf dans les cas trs rares de +monodisme plus ou moins absolu, l'ide d'un acte ne suffit pas +engendrer un acte similaire, moins qu'elle ne tombe sur un sujet qui, +de lui-mme, y est particulirement enclin. J'ai toujours remarqu, +crit Morel, que l'imitation, si puissante que soit son influence, et +que l'impression cause par le rcit ou la lecture d'un crime +exceptionnel ne suffisaient pas pour provoquer des actes similaires chez +des individus qui auraient t parfaitement sains d'esprit[123]. De +mme, le Dr Paul Moreau de Tours a cru pouvoir tablir, d'aprs ses +observations personnelles, que le suicide contagieux ne se rencontre +jamais que chez des individus fortement prdisposs[124]. + +Il est vrai que, comme cette prdisposition lui paraissait dpendre +essentiellement de causes organiques, il lui tait assez difficile +d'expliquer certains cas qu'on ne peut rapporter cette origine, +moins d'admettre des combinaisons de causes tout fait improbables et +vraiment miraculeuses. Comment croire que les 15 invalides dont nous +avons parl se soient justement trouvs tous atteints de dgnrescence +nerveuse? Et l'on en peut dire autant des faits de contagion si +frquemment observs dans l'arme ou dans les prisons. Mais ces faits +sont facilement explicables une fois qu'on a reconnu que le penchant au +suicide pouvait tre cr par le milieu social. Car, alors, on est en +droit de les attribuer, non un hasard inintelligible qui, des points +les plus divers de l'horizon, aurait assembl dans une mme caserne ou +dans un mme tablissement pnitentiaire un nombre relativement +considrable d'individus atteints tous d'une mme tare mentale, mais +l'action du milieu commun au sein duquel ils vivent. Nous verrons, en +effet, que, dans les prisons et dans les rgiments, il existe un tat +collectif qui incline au suicide les soldats et les dtenus aussi +directement que peut le faire la plus violente des nvroses. L'exemple +est la cause occasionnelle qui fait clater l'impulsion; mais ce n'est +pas lui qui la cre et, si elle n'existait pas, il serait inoffensif. + +On peut donc dire que, sauf dans de trs rares exceptions, l'imitation +n'est pas un facteur original du suicide. Elle ne fait que rendre +apparent un tat qui est la vraie cause gnratrice de l'acte et qui, +vraisemblablement, et toujours trouv moyen de produire son effet +naturel, alors mme qu'elle ne serait pas intervenue; car il faut que la +prdisposition soit particulirement forte pour qu'il suffise de si peu +de chose pour la faire passer l'acte. Il n'est donc pas tonnant que +les faits ne portent pas la marque de l'imitation, puisqu'elle n'a pas +d'action en propre et que celle mme qu'elle exerce est trs restreinte. + +Une remarque d'un intrt pratique peut servir de corollaire cette +conclusion. + +Certains auteurs, attribuant l'imitation un pouvoir qu'elle n'a pas, +ont demand que la reproduction des suicides et des crimes ft interdite +aux journaux[125]. Il est possible que cette prohibition russisse +allger de quelques units le montant annuel de ces diffrents actes. +Mais il est trs douteux qu'elle puisse en modifier le taux social. +L'intensit du penchant collectif resterait la mme, car l'tat moral +des groupes ne serait pas chang pour cela. Si donc on met en regard des +problmatiques et trs faibles avantages que pourrait avoir cette +mesure, les graves inconvnients qu'entranerait la suppression de toute +publicit judiciaire, on conoit que le lgislateur mette quelque +hsitation suivre le conseil des spcialistes. En ralit, ce qui peut +contribuer au dveloppement du suicide ou du meurtre, ce n'est pas le +fait d'en parler, c'est la manire dont on en parle. L o ces pratiques +sont abhorres, les sentiments qu'elles soulvent se traduisent +travers les rcits qui en sont faits et, par suite, neutralisent plus +qu'elles n'excitent les prdispositions individuelles. Mais inversement, +quand la socit est moralement dsempare, l'tat d'incertitude o elle +est lui inspire pour les actes immoraux une sorte d'indulgence qui +s'exprime involontairement toutes les fois qu'on en parle et qui en rend +moins sensible l'immoralit. Alors l'exemple devient vraiment +redoutable, non parce qu'il est l'exemple, mais parce que la tolrance +ou l'indiffrence sociale diminuent l'loignement qu'il devrait +inspirer. + +Mais ce que montre surtout ce chapitre, c'est combien est peu fonde la +thorie qui fait de l'imitation la source minente de toute vie +collective. Il n'est pas de fait aussi facilement transmissible par voie +de contagion que le suicide, et pourtant nous venons de voir que cette +contagiosit ne produit pas d'effets sociaux. Si, dans ce cas, +l'imitation est ce point dpourvue d'influence sociale, elle n'en +saurait avoir davantage dans les autres; les vertus qu'on lui attribue +sont donc imaginaires. Elle peut bien, dans un cercle restreint, +dterminer quelques rditions d'une mme pense ou d'une mme action, +mais jamais elle n'a de rpercussions assez tendues ni assez profondes +pour atteindre et modifier l'me de la socit. Les tats collectifs, +grce l'adhsion peu prs unanime et gnralement sculaire dont +ils sont l'objet, sont beaucoup trop rsistants pour qu'une innovation +prive puisse en venir bout. Comment un individu, qui n'est rien de +plus qu'un individu[126], pourrait-il avoir la force suffisante pour +faonner la socit son image? Si nous n'en tions encore nous +reprsenter le monde social presque aussi grossirement que le primitif +fait pour le monde physique, si, contrairement toutes les inductions +de la science, nous n'en tions encore admettre, au moins tacitement +et sans nous en rendre compte, que les phnomnes sociaux ne sont pas +proportionnels leurs causes, nous ne nous arrterions mme pas une +conception qui, si elle est d'une simplicit biblique, est en mme temps +en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de la pense. +On ne croit plus aujourd'hui que les espces zoologiques ne soient que +des variations individuelles propages par l'hrdit[127]; il n'est pas +plus admissible que le fait social ne soit qu'un fait individuel qui +s'est gnralis. Mais ce qui est surtout insoutenable, c'est que cette +gnralisation puisse tre due je ne sais quelle aveugle contagion. On +est mme en droit de s'tonner qu'il soit encore ncessaire de discuter +une hypothse qui, outre les graves objections qu'elle soulve, n'a +jamais reu mme un commencement de dmonstration exprimentale. Car on +n'a jamais montr propos d'un ordre dfini de faits sociaux que +l'imitation pouvait en rendre compte, et moins encore, qu'elle seule +pouvait en rendre compte. On s'est content d'noncer la proposition +sous forme d'aphorisme, en l'appuyant sur des considrations vaguement +mtaphysiques. Pourtant, la sociologie ne pourra prtendre tre +considre comme une science que quand il ne sera plus permis ceux qui +la cultivent de dogmatiser ainsi, en se drobant aussi manifestement aux +obligations rgulires de la preuve. + + + + +{~--- UTF-8 BOM ---~} + +LIVRE II + + +CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX + +CHAPITRE PREMIER + +Mthode pour les dterminer. + + +Les rsultats du livre prcdent ne sont pas purement ngatifs. Nous y +avons tabli, en effet, qu'il existe pour chaque groupe social une +tendance spcifique au suicide que n'expliquent ni la constitution +organico-psychique des individus ni la nature du milieu physique. Il en +rsulte, par limination, qu'elle doit ncessairement dpendre de causes +sociales et constituer par elle-mme un phnomne collectif; mme +certains des faits que nous avons examins, notamment les variations +gographiques et saisonnires du suicide, nous avaient expressment +amen cette conclusion. C'est cette tendance qu'il nous faut +maintenant tudier de plus prs. + + + + +I. + + +Pour y parvenir, le mieux serait, ce qu'il semble, de rechercher +d'abord si elle est simple et indcomposable, ou si elle ne consisterait +pas plutt en une pluralit de tendances diffrentes que l'analyse peut +isoler et qu'il conviendrait d'tudier sparment. Dans ce cas, voici +comment on devrait procder. Comme, unique ou non, elle n'est +observable qu' travers les suicides individuels qui la manifestent, +c'est de ces derniers qu'il faudrait partir. On en observerait donc le +plus grand nombre possible, en dehors, bien entendu, de ceux qui +relvent de l'alination mentale, et on les dcrirait. S'ils se +trouvaient tous avoir les mmes caractres essentiels, on les +confondrait en une seule et mme classe; dans l'hypothse contraire, qui +est de beaucoup la plus vraisemblable--car ils sont trop divers pour ne +pas comprendre, plusieurs varits--on constituerait un certain nombre +d'espces d'aprs leurs ressemblances et leurs diffrences. Autant on +aurait reconnu de types distincts, autant on admettrait de courants +suicidognes dont on chercherait ensuite dterminer les causes et +l'importance respective. C'est peu prs la mthode que nous avons +suivie dans notre examen sommaire du suicide vsanique. + +Malheureusement, une classification des suicides raisonnables d'aprs +leurs formes ou caractres morphologiques est impraticable, parce que +les documents ncessaires font presque totalement dfaut. En effet, pour +pouvoir la tenter, il faudrait avoir de bonnes descriptions d'un grand +nombre de cas particuliers. Il faudrait savoir dans quel tat psychique +se trouvait le suicid au moment o il a pris sa rsolution, comment il +en a prpar l'accomplissement, comment il l'a finalement excute, s'il +tait agit ou dprim, calme ou enthousiaste, anxieux ou irrit, etc. +Or, nous n'avons gure de renseignements de ce genre que pour quelques +cas de suicides vsaniques, et c'est justement grce aux observations et +aux descriptions ainsi recueillies par les alinistes qu'il a t +possible de constituer les principaux types de suicide dont la folie est +la cause dterminante. Pour les autres, nous sommes peu prs privs de +toute information. Seul, Brierre de Boismont a essay de faire ce +travail descriptif pour 1328 cas o le suicid avait laiss des lettres +ou des crits que l'auteur a rsums dans son livre. Mais d'abord, ce +rsum est beaucoup trop bref. Puis, les confidences que le sujet +lui-mme nous fait sur son tat sont le plus souvent insuffisantes, +quand elles ne sont pas suspectes. Il n'est que trop port se tromper +sur lui-mme et sur la nature de ses dispositions; par exemple, il +s'imagine agir avec sang-froid, alors qu'il est au comble de la +surexcitation. Enfin, outre qu'elles ne sont pas assez objectives, ces +observations portent sur un trop petit nombre de faits pour qu'on en +puisse tirer des conclusions prcises. On entrevoit bien quelques lignes +trs vagues de dmarcation et nous saurons mettre profit les +indications qui s'en dgagent; mais elles sont trop peu dfinies pour +servir de base une classification rgulire. Au reste, tant donne la +manire dont s'accomplissent la plupart des suicides, des observations +comme il faudrait en avoir sont peu prs impossibles. + +Mais nous pouvons arriver notre but par une autre voie. Il suffira de +renverser l'ordre de nos recherches. En effet, il ne peut y avoir des +types diffrents de suicides qu'autant que les causes dont ils dpendent +sont elles-mmes diffrentes. Pour que chacun d'eux ait une nature qui +lui soit propre, il faut qu'il ait aussi des conditions d'existence qui +lui soient spciales. Un mme antcdent ou un mme groupe d'antcdents +ne peut produire tantt une consquence et tantt une autre, car, alors, +la diffrence qui distingue le second du premier serait elle-mme sans +cause; ce qui serait la ngation du principe de causalit. Toute +distinction spcifique constate entre les causes implique donc une +distinction semblable entre les effets. Ds lors, nous pouvons +constituer les types sociaux du suicide, non en les classant directement +d'aprs leurs caractres pralablement dcrits, mais en classant les +causes qui les produisent. Sans nous proccuper de savoir pourquoi ils +se diffrencient les uns des autres, nous chercherons tout de suite +quelles sont les conditions sociales dont ils dpendent; puis nous +grouperons ces conditions suivant leurs ressemblances et leurs +diffrences en un certain nombre de classes spares, et nous pourrons +tre certains qu' chacune de ces classes correspondra un type dtermin +de suicide. En un mot, notre classification, au lieu d'tre +morphologique, sera, d'emble, tiologique. Ce n'est pas, d'ailleurs, +une infriorit, car on pntre beaucoup mieux la nature d'un phnomne +quand on en sait la cause que quand on en connat seulement les +caractres, mme essentiels. + +Cette mthode, il est vrai, a le dfaut de postuler la diversit des +types sans les atteindre directement. Elle peut en tablir l'existence, +le nombre, non les caractres distinctifs. Mais il est possible d'obvier + cet inconvnient, au moins dans une certaine mesure. Une fois que la +nature des causes sera connue, nous pourrons essayer d'en dduire la +nature des effets, qui se trouveront ainsi caractriss et classs du +mme coup par cela seul qu'ils seront rattachs leurs souches +respectives. Il est vrai que, si cette dduction n'tait aucunement +guide par les faits, elle risquerait de se perdre en combinaisons de +pure fantaisie. Mais nous pourrons l'clairer l'aide des quelques +renseignements dont nous disposons sur la morphologie des suicides. Ces +informations, elles seules, sont trop incompltes et trop incertaines +pour pouvoir nous donner un principe de classification; mais elles +pourront tre utilises, une fois que les cadres de cette classification +seront tablis. Elles nous montreront dans quel sens la dduction devra +tre dirige et, par les exemples qu'elles nous fourniront, nous serons +assurs que les espces ainsi constitues dductivement ne sont pas +imaginaires. Ainsi, des causes nous redescendrons aux effets et notre +classification tiologique se compltera par une classification +morphologique qui pourra servir vrifier la premire, et +rciproquement. + + tous gards, cette mthode renverse est la seule qui convienne au +problme spcial que nous nous sommes pos. Il ne faut pas perdre de +vue, en effet, que ce que nous tudions c'est le taux social des +suicides. Les seuls types qui doivent nous intresser sont donc ceux qui +contribuent le former et en fonction desquels il varie. Or, il n'est +pas prouv que toutes les modalits individuelles de la mort volontaire +aient cette proprit. Il en est qui, tout en ayant un certain degr de +gnralit, ne sont pas ou ne sont pas assez lies au temprament moral +de la socit pour entrer, en qualit d'lment caractristique, dans la +physionomie spciale que chaque peuple prsente sous le rapport du +suicide. Ainsi, nous avons vu que l'alcoolisme n'est pas un facteur dont +dpende l'aptitude personnelle de chaque socit; et cependant, il y a +videmment des suicides alcooliques et en assez grand nombre. Ce n'est +donc pas une description, mme bien faite, des cas particuliers qui +pourra jamais nous apprendre quels sont ceux qui ont un caractre +sociologique. Si l'on veut savoir de quels confluents divers rsulte le +suicide considr comme phnomne collectif, c'est sous sa forme +collective, c'est--dire travers les donnes statistiques, qu'il faut, +ds l'abord, l'envisager. C'est le taux social qu'il faut directement +prendre pour objet d'analyse; il faut aller du tout aux parties. Mais il +est clair qu'il ne peut tre analys que par rapport aux causes +diffrentes dont il dpend; car, en elles-mmes, les units par +l'addition desquelles il est form sont homognes et ne se distinguent +pas qualitativement. C'est donc la dtermination des causes qu'il faut +nous attacher sans retard, quitte chercher ensuite comment elles se +rpercutent chez les individus. + + +II. + +Mais ces causes, comment les atteindre? + +Dans les constatations judiciaires qui ont lieu toutes les fois qu'un +suicide est commis, on note le mobile (chagrin de famille, douleur +physique ou autre, remords ou ivrognerie, etc.), qui parat en avoir t +la cause dterminante et, dans les comptes rendus statistiques de +presque tous les pays, on trouve un tableau spcial o les rsultats de +ces enqutes sont consigns sous ce titre: _Motifs prsums des +suicides_. Il semble donc naturel de mettre profit ce travail tout +fait et de commencer notre recherche par la comparaison de ces +documents. Ils nous indiquent, en effet, ce qu'il semble, les +antcdents immdiats des diffrents suicides; or n'est-il pas de bonne +mthode, pour comprendre le phnomne que nous tudions, de remonter +d'abord ses causes les plus prochaines, sauf s'lever ensuite plus +haut dans la srie des phnomnes, si la ncessit s'en fait sentir. + +Mais, comme le disait dj Wagner il y a longtemps, ce qu'on appelle +statistique des motifs de suicides, c'est, en ralit, une statistique +des opinions que se font de ces motifs les agents, souvent subalternes, +chargs de ce service d'informations. On sait, malheureusement, que les +constatations officielles sont trop souvent dfectueuses, alors mme +qu'elles portent sur des faits matriels et ostensibles que tout +observateur consciencieux peut saisir et qui ne laissent aucune place +l'apprciation. Mais combien elles doivent tre tenues en suspicion +quand elles ont pour objet, non d'enregistrer simplement un vnement +accompli, mais de l'interprter et de l'expliquer! C'est toujours un +problme difficile que de prciser la cause d'un phnomne. Il faut au +savant toute sorte d'observations et d'expriences pour rsoudre une +seule de ces questions. Or, de tous les phnomnes, les volitions +humaines sont les plus complexes. On conoit, ds lors, ce que peuvent +valoir ces jugements improviss qui, d'aprs quelques renseignements +htivement recueillis, prtendent assigner une origine dfinie chaque +cas particulier. Aussitt qu'on croit avoir dcouvert parmi les +antcdents de la victime quelques-uns de ces faits qui passent +communment pour mener au dsespoir, on juge inutile de chercher +davantage et, suivant que le sujet est rput avoir rcemment subi des +pertes d'argent ou prouv des chagrins de famille ou avoir quelque got +pour la boisson, on incrimine ou son ivrognerie ou ses douleurs +domestiques ou ses dceptions conomiques. On ne saurait donner comme +base une explication des suicides des informations aussi suspectes. + +Il y a plus, alors mme qu'elles seraient plus dignes de foi, elles ne +pourraient pas nous rendre de grands services, car les mobiles qui sont +ainsi, tort ou raison, attribus aux suicides, n'en sont pas les +causes vritables. Ce qui le prouve, c'est que les nombres +proportionnels de cas, imputs par les statistiques chacune de ces +causes prsumes, restent presque identiquement les mmes, alors que les +nombres absolus prsentent, au contraire, les variations les plus +considrables. En France, de 1856 1878, le suicide augmente de 40 % +environ, et de plus de 100 % en Saxe pendant la priode 1854-1880 (1.171 +cas au lieu de 547). Or, dans les deux pays, chaque catgorie de motifs +conserve d'une poque l'autre la mme importance respective. C'est ce +que montre le tableau XVII (Voir ci-dessous). + +Si l'on considre que les chiffres qui y sont rapports ne sont et ne +peuvent tre que de grossires approximations, et si, par consquent, on +n'attache pas trop d'importance de lgres diffrences, on reconnatra +qu'ils restent sensiblement constants. Mais pour que la part +contributive de chaque raison prsume reste proportionnellement la mme +alors que le suicide est deux fois plus dvelopp, il faut admettre que +chacune d'elles a acquis une efficacit double. Or ce ne peut tre par +suite d'une rencontre fortuite qu'elles deviennent toutes en mme temps, +deux fois plus meurtrires. On en vient donc forcment conclure +qu'elles sont toutes places sous la dpendance d'un tat plus gnral, +dont elles sont tout au plus des reflets plus ou moins fidles. C'est +lui qui fait qu'elles sont plus ou moins productives de suicides et qui, +par consquent, est la vraie cause dterminante de ces derniers. C'est +donc cet tat qu'il nous faut atteindre, sans nous attarder aux +contre-coups loigns qu'il peut avoir dans les consciences +particulires. + +Tableau XVII + +France[128]. + +_Part de chaque catgorie de motifs sur 100 suicides annuels de chaque +sexe._ + +/* ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +| | HOMMES. | FEMMES. | +| +-----------------+-----------------+ +| |1856-60.|1874-78.|1856-60.|1874-78.| ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Misre et revers de | | | | | +|fortune. | 13,30 | 11,79 | 5,38 | 5,77 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Chagrin de famille. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Amour, jalousie, dbauche, | | | | | +|inconduite. | 15,48 | 16,98 | 13,16 | 12,20 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Chagrins divers. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Maladies mentales. | 25,67 | 27,09 | 45,75 | 41,81 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Remords, crainte de | | | | | +|condamnation la | | | | | +|suite de crime. | 0,84 | --- | 0,19 | --- | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Autres causes et causes | | | | | +|inconnues. | 9,33 | 8,18 | 5,51 | 4 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +| | SAXE[129]. | +| +-----------------+-----------------+ +| | HOMMES. | FEMMES. | +| +-----------------+-----------------+ +| |1854-78.| 1880. |1854-78.| 1880. | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Douleurs physiques. | 5,64 | 5,86 | 7,43 | 7,98 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Chagrins domestiques. | 2,39 | 3,30 | 3,18 | 1,72 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Revers de fortune et | | | | | +|misre. | 9,52 | 11,28 | 2,80 | 4,42 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Dbauche, jeu. | 11,15 | 10,74 | 1,59 | 0,44 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Remords, crainte de | | | | | +|poursuites, etc. | 10,41 | 8,51 | 10,44 | 6,21 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Amour malheureux. | 1,79 | 1,50 | 3,74 | 6,20 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Troubles mentaux, folie | | | | | +|religieuse. | 27,94 | 30,27 | 50,64 | 54,43 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Colre. | 2,00 | 3,29 | 3,04 | 3,09 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Dgot de la vie. | 9,58 | 6,67 | 5,37 | 5,76 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|Causes inconnues. | 19,58 | 18,58 | 11,77 | 9,75 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 | ++--------------------------------+-----------------+-----------------+ +*/ + +Un autre fait, que nous empruntons Legoyt[130], montre mieux encore +quoi se rduit l'action causale de ces diffrents mobiles. Il n'est pas +de professions plus diffrentes l'une de l'autre que l'agriculture et +les fonctions librales. La vie d'un artiste, d'un savant, d'un avocat, +d'un officier, d'un magistrat ne ressemble en rien celle d'un +agriculteur. On peut donc regarder comme certain que les causes sociales +du suicide ne sont pas les mmes pour les uns et pour les autres. Or, +non seulement c'est aux mmes raisons que sont attribus les suicides de +ces deux catgories de sujets, mais encore l'importance respective de +ces diffrentes raisons serait presque rigoureusement la mme dans l'une +et dans l'autre. Voici, en effet, quels ont t en France, pendant les +annes 1874-78, les rapports centsimaux des principaux mobiles de +suicide dans ces deux professions: + +/* ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +| |AGRICULTURE.|PROFESSIONS| +| | |librales. | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Perte d'emploi, revers de fortune, misre.| 8,15 | 8,87 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Chagrins de famille. | 14,45 | 13,14 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Amour contrari et jalousie. | 1,48 | 2,01 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Ivresse et ivrognerie. | 13,23 | 6,41 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Suicides d'auteurs de crimes ou dlits. | 4,09 | 4,73 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Souffrances physiques. | 15,91 | 19,89 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Maladies mentales. | 35,80 | 34,04 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Dgot de la vie, contrarits diverses. | 2,93 | 4,94 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +|Causes inconnues. | 3,96 | 597 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +| | 100,00 | 100,00 | ++-------------------------------------------+------------+-----------+ +*/ + +Sauf pour l'ivresse et l'ivrognerie, les chiffres, surtout ceux qui ont +le plus d'importance numrique, diffrent bien peu d'une colonne +l'autre. Ainsi, s'en tenir la seule considration des mobiles, on +pourrait croire que les causes suicidognes sont, non sans doute de mme +intensit, mais de mme nature dans les deux cas. Et pourtant, en +ralit, ce sont des forces trs diffrentes qui poussent au suicide le +laboureur et le raffin des villes. C'est donc que ces raisons que l'on +donne au suicide ou que le suicid se donne lui-mme pour s'expliquer +son acte, n'en sont, le plus gnralement, que les causes apparentes. +Non seulement elles ne sont que les rpercussions individuelles d'un +tat gnral, mais elles l'expriment trs infidlement, puisqu'elles +sont les mmes alors qu'il est tout autre. Elles marquent, peut-on dire, +les points faibles de l'individu, ceux par o le courant, qui vient du +dehors l'inciter se dtruire, s'insinue le plus facilement en lui. +Mais elles ne font pas partie de ce courant lui-mme et ne peuvent, par +consquent, nous aider le comprendre. + +Nous voyons donc sans regret certains pays comme l'Angleterre et +l'Autriche renoncer recueillir ces prtendues causes de suicide. C'est +d'un tout autre ct que doivent se porter les efforts de la +statistique. Au lieu de chercher rsoudre ces insolubles problmes de +casuistique morale, qu'elle s'attache noter avec plus de soin les +concomitants sociaux du suicide. En tout cas, pour nous, nous nous +faisons une rgle de ne pas faire intervenir dans nos recherches des +renseignements aussi douteux que faiblement instructifs; en fait, les +suicidographes n'ont jamais russi en tirer aucune loi intressante. +Nous n'y recourrons donc qu'accidentellement, quand ils nous paratront +avoir une signification spciale et prsenter des garanties +particulires. Sans nous proccuper de savoir sous quelles formes +peuvent se traduire chez les sujets particuliers les causes productrices +du suicide, nous allons directement, tcher de dterminer ces dernires. +Pour cela, laissant de ct, pour ainsi dire, l'individu en tant +qu'individu, ses mobiles et ses ides, nous nous demanderons +immdiatement quels sont les tats des diffrents milieux sociaux +(confessions religieuses, famille, socit politique, groupes +professionnels, etc.), en fonction desquels varie le suicide. C'est +seulement ensuite que, revenant aux individus, nous chercherons comment +ces causes gnrales s'individualisent pour produire les effets +homicides qu'elles impliquent. + + + + +CHAPITRE II + +Le suicide goste. + + +Observons d'abord la manire dont les diffrentes confessions +religieuses agissent sur le suicide. + + +I. + +Si l'on jette un coup d'oeil sur la carte des suicides europens, on +reconnat premire vue que dans les pays purement catholiques, comme +l'Espagne, le Portugal, l'Italie, le suicide est trs peu dvelopp, +tandis qu'il est son maximum dans les pays protestants, en Prusse, en +Saxe, en Danemark. Les moyennes suivantes, calcules par Morselli, +confirment ce premier rsultat: + +/* ++----------------------------------------+---------------------------+ +| | Moyenne des suicides | +| |pour 1 million d'habitants.| ++----------------------------------------+---------------------------+ +| tats protestants | 190 | ++----------------------------------------+---------------------------+ +| --- mixtes (protestants et catholiques)| 96 | ++----------------------------------------+---------------------------+ +| --- catholiques | 96 | ++----------------------------------------+---------------------------+ +| --- catholiques grecs | 40 | ++----------------------------------------+---------------------------+ +*/ + +Toutefois, l'infriorit des catholiques grecs ne peut tre srement +attribue la religion; car, comme leur civilisation est trs +diffrente de celle des autres nations europennes, cette ingalit de +culture peut tre la cause de cette moindre aptitude. Mais il n'en est +pas de mme de la plupart des socits catholiques et protestantes. Sans +doute, elles ne sont pas toutes au mme niveau intellectuel et moral; +pourtant, les ressemblances sont assez essentielles pour qu'on ait +quelque droit d'attribuer la diffrence des cultes le contraste si +marqu qu'elles prsentent au point de vue du suicide. + +Nanmoins, cette premire comparaison est encore trop sommaire. Malgr +d'incontestables similitudes, les milieux sociaux dans lesquels vivent +les habitants de ces diffrents pays ne sont pas identiquement les +mmes. La civilisation de l'Espagne et celle du Portugal sont bien +au-dessous de celle de l'Allemagne; il peut donc se faire que cette +infriorit soit la raison de celle que nous venons de constater dans le +dveloppement du suicide. Si l'on veut chapper cette cause d'erreur +et dterminer avec plus de prcision l'influence du catholicisme et +celle du protestantisme sur la tendance au suicide, il faut comparer les +deux religions au sein d'une mme socit. + + +_Provinces bavaroises (1867-75)_[131]. + +/* ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES | +| minorit|par million| majorit|par million|o il y a |par million| +|catholique|d'habitants|catholique|d'habitants|+ de 90% |d'habitants| +|(- de 50%)| |(50 90%)| |de cathol.| | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Palatinat | 167 |Basse | 157 |Haut- | 64 | +|du Rhin. | |Franconie.| |Palatinat.| | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Franconie | 207 |Souabe. | 118 |Haute- | 114 | +|centrale. | | | |Bavire. | | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Haute | 204 | | |Basse- | 49 | +|Franconie.| | | |Bavire. | | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Moyenne. | 192 |Moyenne. | 135 |Moyenne. | 75 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +*/ + +De tous les grands tats de l'Allemagne, c'est la Bavire qui compte, et +de beaucoup, le moins de suicides. Il n'y en a gure, annuellement que +90 par million d'habitants depuis 1874, tandis que la Prusse en a 133 +(1871-75), le duch de Bade 156, le Wurtemberg 162, la Saxe 300. Or, +c'est aussi l que les catholiques sont le plus nombreux; il y en a +713,2 sur 1000 habitants. Si, d'autre part, on compare les diffrentes +provinces de ce royaume, on trouve que les suicides y sont en raison +directe du nombre des protestants, en raison inverse de celui des +catholiques (V. Tableau prcdent, ci-dessus). Ce ne sont pas seulement +les rapports des moyennes qui confirment la loi; mais tous les nombres +de la premire colonne sont suprieurs ceux de la seconde et ceux de +la seconde ceux de la troisime sans qu'il y ait aucune irrgularit. + +Il en est de mme en Prusse: + +_Provinces de Prusse (1883-90)._ + +/* ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES | +| o il y a plus | par million | o il y a de | par million | +| de 90% de | d'habitants | 89 68 % de | d'habitants | +| protestants | | protestants | | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Saxe. | 309,4 | Hanovre. | 212,3 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Schleswig. | 312,9 | Hesse. | 200,3 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Pomranie. | 171,5 | Brandebourg et | 296,3 | +| | | Berlin. | | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Moyenne. | 264,6 | Moyenne. | 220,0 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES | +| o il y a plus | par million | o il y a de | par million | +| de 40% 50% de | d'habitants | de 32 28 % de | d'habitants | +| protestants | | protestants | | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Prusse | 123,9 | Posen. | 96,4 | +| occidentale. | | | | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Silsie. | 260,2 | Pays du Rhin. | 100,3 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Westphalie. | 107,5 | Hohenzollern. | 90,1 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +| Moyenne. | 163,6 | Moyenne. | 95,6 | ++------------------+---------------+-----------------+---------------+ +*/ + +Dans le dtail, sur les 14 provinces ainsi compares, il n'y a que deux +lgres irrgularits: la Silsie qui, par le nombre relativement +important de ses suicides, devrait appartenir la seconde catgorie, se +trouve seulement dans la troisime, tandis qu'au contraire la Pomranie +serait mieux sa place dans la seconde colonne que dans la premire. + +La Suisse est intressante tudier ce mme point de vue. Car, comme +on y rencontre des populations franaises et allemandes, on y peut +observer sparment l'influence du culte sur chacune de ces deux races. +Or elle est la mme sur l'une et sur l'autre. Les cantons catholiques +donnent quatre et cinq fois moins de suicides que les cantons +protestants, quelle que soit leur nationalit. + +/* ++-----------------------+-----------------------+--------------------+ +| CANTONS FRANAIS | CANTONS ALLEMANDS |ENSEMBLE DES CANTONS| +| | |de toutes | +| | |nationalits | ++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+ +|Catholiques|83 suicides|Catholiques|87 suicides|Catholiques|86,7 | +| |par million| |suicide | |suicides| +| |d'habitants| | | | | ++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+ +|Protestants|453 |Protestants|293 |Mixtes |212,0 | +| |suicides | |suicides | |suicides| +| |par million| | | | | +| |d'habitants| | | | | ++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+ +| | | | |Protestants|326,3 | +| | | | | |suicides| ++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+ +*/ + +L'action du culte est donc si puissante qu'elle domine toutes les +autres. + +D'ailleurs, on a pu, dans un assez grand nombre de cas, dterminer +directement le nombre des suicides par million d'habitants de chaque +population confessionnelle. Voici les chiffres trouvs par diffrents +observateurs: + +Tableau XVIII. + +_Suicides, dans les diffrents pays, pour un million de sujets de chaque +confession._ + +/* ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +| |PROTESTANTS|CATHOLIQUES|JUIFS| NOMS | +| | | | |des observateurs.| ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Autriche (1852-59). | 79,5 | 51,3 | 20,7| Wagner. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Prusse (1849-55). | 159,9 | 49,6 | 46,4| Id. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|---- (1869-72). | 187 | 69 | 96 | Morselli. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|---- (1860). | 240 | 100 |180 | Prinzing. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Bade (1852-62). | 139 | 117 | 87 | Legoyt. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|--- (1870-74). | 171 | 136,7 |124 | Morselli. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|--- (1878-88). | 242 | 170 |210 | Prinzing. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Bavire (1844-56). | 135,4 | 49,1 |105,9| Morselli. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +| --- (1884-91). | 224 | 94 |193 | Prinzing | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +|Wrtemberg (1846-60)| 113,5 | 77,9 | 65,6| Wagner. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +| ---- (1873-76)| 190 | 120 | 60 | Nous-mme. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +| ---- (1881-90)| 170 | 119 |142 | Id. | ++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+ +*/ + +Ainsi, partout, sans aucune exception[132], les protestants fournissent +beaucoup de suicides que les fidles des autres cultes. L'cart oscille +entre un _minimum_ de 20 30 % et un _maximum_ de 300 %. Contre une +pareille unanimit de faits concordants, il est vain d'invoquer, comme +le fait Mayr[133], le cas unique de la Norwge et de la Sude qui, +quoique protestantes, n'ont qu'un chiffre moyen de suicides. D'abord, +ainsi que nous en faisions la remarque au dbut de ce chapitre, ces +comparaisons internationales ne sont pas dmonstratives, moins +qu'elles ne portent sur un assez grand nombre de pays, et, mme dans ce +cas, elles ne sont pas concluantes. Il y a d'assez grandes diffrences +entre les populations de la presqu'le scandinave et celles de l'Europe +centrale pour qu'on puisse comprendre que le protestantisme ne produise +pas exactement les mmes effets sur les unes et sur les autres. Mais de +plus, si, pris en lui-mme, le taux des suicides n'est pas trs +considrable dans ces deux pays, il apparat relativement lev si l'on +tient compte du rang modeste qu'ils occupent parmi les peuples civiliss +d'Europe. Il n'y a pas de raison de croire qu'ils soient parvenus un +niveau intellectuel suprieur celui de l'Italie, il s'en faut, et +pourtant on s'y tue de deux trois fois plus (90 100 suicides par +million d'habitants au lieu de 40). Le protestantisme ne serait-il pas +la cause de cette aggravation relative? Ainsi, non seulement le fait +n'infirme pas la loi qui vient d'tre tablie sur un si grand nombre +d'observations, mais il tend plutt la confirmer[134]. + +Pour ce qui est des juifs, leur aptitude au suicide est toujours moindre +que celle des protestants; trs gnralement, elle est aussi infrieure, +quoique dans une moindre proportion, celle des catholiques. Cependant, +il arrive que ce dernier rapport est renvers; c'est surtout dans les +temps rcents que ces cas d'inversion se rencontrent. Jusqu'au milieu du +sicle, les juifs se tuent moins que les catholiques dans tous les pays, +sauf en Bavire[135]; c'est seulement vers 1870 qu'ils commencent +perdre de leur ancien privilge. Encore est-il trs rare qu'ils +dpassent de beaucoup le taux des catholiques. D'ailleurs, il ne faut +pas perdre de vue que les juifs vivent, plus exclusivement que les +autres groupes confessionnels, dans les villes et de professions +intellectuelles. ce titre, ils sont plus fortement enclins au suicide +que les membres des autres cultes, et cela pour des raisons trangres +la religion qu'ils pratiquent. Si donc, malgr cette influence +aggravante, le taux du judasme est si faible, on peut croire que, +situation gale, c'est de toutes les religions celle o l'on se tue le +moins. + +Les faits ainsi tablis, comment les expliquer? + + +II. + +Si l'on songe que, partout, les juifs sont en nombre infime et que, dans +la plupart des socits o ont t faites les observations prcdentes, +les catholiques sont en minorit, on sera tent de voir dans ce fait la +cause qui explique la raret relative des morts volontaires dans ces +deux cultes[136]. On conoit, en effet, que les confessions les moins +nombreuses, ayant lutter contre l'hostilit des populations ambiantes, +soient obliges, pour se maintenir, d'exercer sur elles-mmes un +contrle svre et de s'astreindre une discipline particulirement +rigoureuse. Pour justifier la tolrance, toujours prcaire, qui leur est +accorde, elles sont tenues plus de moralit. En dehors de ces +considrations, certains faits semblent rellement impliquer que ce +facteur spcial n'est pas sans quelque influence. En Prusse, l'tat de +minorit o se trouvent les catholiques est trs accus; car ils ne +reprsentent que le tiers de la population totale. Aussi se tuent-ils +trois fois moins que les protestants. L'cart diminue en Bavire o les +deux tiers des habitants sont catholiques; les morts volontaires de ces +derniers ne sont plus celles des protestants que comme 100 est 275 +ou mme comme 100 est 238, selon les priodes. Enfin, dans l'empire +d'Autriche, qui est presque tout entier catholique, il n'y a plus que +155 suicides protestants pour 100 catholiques. Il semblerait donc que, +quand le protestantisme devient minorit, sa tendance au suicide +diminue. + +Mais d'abord, le suicide est l'objet d'une trop grande indulgence pour +que la crainte du blme, si lger, qui le frappe, puisse agir avec une +telle puissance, mme sur des minorits que leur situation oblige se +proccuper particulirement du sentiment public. Comme c'est un acte qui +ne lse personne, on n'en fait pas un grand grief aux groupes qui y sont +plus enclins que d'autres et il ne risque pas d'accrotre beaucoup +l'loignement qu'ils inspirent, comme ferait certainement une frquence +plus grande des crimes et des dlits. D'ailleurs, l'intolrance +religieuse, quand elle est trs forte, produit souvent un effet oppos. +Au lieu d'exciter les dissidents respecter davantage l'opinion, elle +les habitue s'en dsintresser. Quand on se sent en butte une +hostilit irrmdiable, on renonce la dsarmer et on ne s'obstine que +plus opinitrement dans les moeurs les plus rprouves. C'est ce qui est +arriv frquemment aux juifs et, par consquent, il est douteux que leur +exceptionnelle immunit n'ait pas d'autre cause. + +Mais, en tout cas, cette explication ne saurait suffire rendre compte +de la situation respective des protestants et des catholiques. Car si, +en Autriche et en Bavire, o le catholicisme a la majorit, l'influence +prservatrice qu'il exerce est moindre, elle est encore trs +considrable. Ce n'est donc pas seulement son tat de minorit qu'il +la doit. Plus gnralement, quelle que soit la part proportionnelle de +ces deux cultes dans l'ensemble de la population, partout o l'on a pu +les comparer au point de vue du suicide, on a constat que les +protestants se tuent beaucoup plus que les catholiques. Il y a mme des +pays comme le Haut-Palatinat, la Haute-Bavire, o la population est +presque tout entire catholique (92 et 96 %) et o, cependant, il y a +300 et 423 suicides protestants pour 100 catholiques. Le rapport mme +s'lve jusqu' 528 % dans la Basse-Bavire o la religion rforme ne +compte pas tout fait un fidle sur 100 habitants. Donc, quand mme la +prudence obligatoire des minorits serait pour quelque chose dans +l'cart si considrable que prsentent ces deux religions, la plus +grande part en est certainement due d'autres causes. + +C'est dans la nature de ces deux systmes religieux que nous les +trouverons. Cependant, ils prohibent tous les deux le suicide avec la +mme nettet; non seulement ils le frappent de peines morales d'une +extrme svrit, mais l'un et l'autre enseignent galement qu'au del +du tombeau commence une vie nouvelle o les hommes seront punis de leurs +mauvaises actions, et le protestantisme met le suicide au nombre de ces +dernires, tout aussi bien que le catholicisme. Enfin, dans l'un et dans +l'autre culte, ces prohibitions ont un caractre divin; elles ne sont +pas prsentes comme la conclusion logique d'un raisonnement bien fait, +mais leur autorit est celle de Dieu lui-mme. Si donc le protestantisme +favorise le dveloppement du suicide, ce n'est pas qu'il le traite +autrement que ne fait le catholicisme. Mais alors, si, sur ce point +particulier, les deux religions ont les mmes prceptes, leur ingale +action sur le suicide doit avoir pour cause quelqu'un des caractres +plus gnraux par lesquels elles se diffrencient. + +Or, la seule diffrence essentielle qu'il y ait entre le catholicisme et +le protestantisme, c'est que le second admet le libre examen dans une +bien plus large proportion que le premier. Sans doute, le catholicisme, +par cela seul qu'il est une religion idaliste, fait dj la pense et + la rflexion une bien plus grande place que le polythisme grco-latin +ou que le monothisme juif. Il ne se contente plus de manoeuvres +machinales, mais c'est sur les consciences qu'il aspire rgner. C'est +donc elles qu'il s'adresse et, alors mme qu'il demande la raison +une aveugle soumission, c'est en lui parlant le langage de la raison. Il +n'en est pas moins vrai que le catholique reoit sa foi toute faite, +sans examen. Il ne peut mme pas la soumettre un contrle historique, +puisque les textes originaux sur lesquels on l'appuie lui sont +interdits. Tout un systme hirarchique d'autorits est organis, et +avec un art merveilleux, pour rendre la tradition invariable. Tout ce +qui est variation est en horreur la pense catholique. Le protestant +est davantage l'auteur de sa croyance. La Bible est mise entre ses mains +et nulle interprtation ne lui en est impose. La structure mme du +culte rform rend sensible cet tat d'individualisme religieux. Nulle +part, sauf en Angleterre, le clerg protestant n'est hirarchis; le +prtre ne relve que de lui-mme et de sa conscience, comme le fidle. +C'est un guide plus instruit que le commun des croyants, mais sans +autorit spciale pour fixer le dogme. Mais ce qui atteste le mieux que +cette libert d'examen, proclame par les fondateurs de la rforme, +n'est pas reste l'tat d'affirmation platonique, c'est cette +multiplicit croissante de sectes de toute sorte qui contraste si +nergiquement avec l'unit indivisible de l'glise catholique. + +Nous arrivons donc ce premier rsultat que le penchant du +protestantisme pour le suicide doit tre en rapport avec l'esprit de +libre examen dont est anime cette religion. Attachons-nous bien +comprendre ce rapport. Le libre examen n'est lui-mme que l'effet d'une +autre cause. Quand il fait son apparition, quand les hommes, aprs +avoir, pendant longtemps, reu leur foi toute faite de la tradition, +rclament le droit de se la faire eux-mmes, ce n'est pas cause des +attraits intrinsques de la libre recherche, car elle apporte avec elle +autant de douleurs que de joies. Mais c'est qu'ils ont dsormais besoin +de cette libert. Or, ce besoin lui-mme ne peut avoir qu'une seule +cause: c'est l'branlement des croyances traditionnelles. Si elles +s'imposaient toujours avec la mme nergie, on ne penserait mme pas +en faire la critique. Si elles avaient toujours la mme autorit, on ne +demanderait pas vrifier la source de cette autorit. La rflexion ne +se dveloppe que si elle est ncessite se dvelopper, c'est--dire si +un certain nombre d'ides et de sentiments irrflchis qui, jusque-l, +suffisaient diriger la conduite, se trouvent avoir perdu leur +efficacit. Alors, elle intervient pour combler le vide qui s'est fait, +mais qu'elle n'a pas fait. De mme qu'elle s'teint mesure que la +pense et l'action se prennent sous forme d'habitudes automatiques, elle +ne se rveille qu' mesure que les habitudes toutes faites se +dsorganisent. Elle ne revendique ses droits contre l'opinion commune +que si celle-ci n'a plus la mme force, c'est--dire si elle n'est plus +au mme degr commune. Si donc ces revendications ne se produisent pas +seulement pendant un temps et sous forme de crise passagre, si elles +deviennent chroniques, si les consciences individuelles affirment d'une +manire constante leur autonomie, c'est qu'elles continuent tre +tirailles dans des sens divergents, c'est qu'une nouvelle opinion ne +s'est pas reforme pour remplacer celle qui n'est plus. Si un nouveau +systme de croyances s'tait reconstitu, qui part tout le monde +aussi indiscutable que l'ancien, on ne songerait pas davantage le +discuter. Il ne serait mme pas permis de le mettre en discussion; car +des ides que partage toute une socit tirent de cet assentiment une +autorit qui les rend sacro-saintes et les met au-dessus de toute +contestation. Pour qu'elles soient plus tolrantes, il faut qu'elles +soient dj devenues l'objet d'une adhsion moins gnrale et moins +complte, qu'elles aient t affaiblies par des controverses pralables. + +Ainsi, s'il est vrai de dire que le libre examen, une fois qu'il est +proclam, multiplie les schismes, il faut ajouter qu'il les suppose et +qu'il en drive, car il n'est rclam et institu comme un principe que +pour permettre des schismes latents ou demi dclars de se +dvelopper plus librement. Par consquent, si le protestantisme fait +la pense individuelle une plus grande part que le catholicisme, c'est +qu'il compte moins de croyances et de pratiques communes. Or, une +socit religieuse n'existe pas sans un _credo_ collectif et elle est +d'autant plus une et d'autant plus forte que ce _credo_ est plus tendu. +Car elle n'unit pas les hommes par l'change et la rciprocit des +services, lien temporel qui comporte et suppose mme des diffrences, +mais qu'elle est impuissante nouer. Elle ne les socialise qu'en les +attachant tous un mme corps de doctrines et elle les socialise +d'autant mieux que ce corps de doctrines est plus vaste et plus +solidement constitu. Plus il y a de manires d'agir et de penser, +marques d'un caractre religieux, soustraites, par consquent, au libre +examen, plus aussi l'ide de Dieu est prsente tous les dtails de +l'existence et fait converger vers un seul et mme but les volonts +individuelles. Inversement, plus un groupe confessionnel abandonne au +jugement des particuliers, plus il est absent de leur vie, moins il a de +cohsion et de vitalit. Nous arrivons donc cette conclusion, que la +supriorit du protestantisme au point de vue du suicide vient de ce +qu'il est une glise moins fortement intgre que l'glise catholique. + +Du mme coup, la situation du judasme se trouve explique. En effet, la +rprobation dont le christianisme les a pendant longtemps poursuivis, a +cr entre les juifs des sentiments de solidarit d'une particulire +nergie. La ncessit de lutter contre une animosit gnrale, +l'impossibilit mme de communiquer librement avec le reste de la +population les a obligs se tenir troitement serrs les uns contre +les autres. Par suite, chaque communaut devint une petite socit, +compacte et cohrente, qui avait d'elle-mme et de son unit un trs vif +sentiment. Tout le monde y pensait et y vivait de la mme manire; les +divergences individuelles y taient rendues peu prs impossibles +cause de la communaut de l'existence et de l'troite et incessante +surveillance exerce par tous sur chacun. L'glise juive s'est ainsi +trouve tre plus fortement concentre qu'aucune autre, rejete qu'elle +tait sur elle-mme par l'intolrance dont elle tait l'objet. Par +consquent, par analogie avec ce que nous venons d'observer propos du +protestantisme, c'est cette mme cause que doit s'attribuer le faible +penchant des juifs pour le suicide, en dpit des circonstances de toute +sorte qui devraient, au contraire, les y incliner. Sans doute, en un +sens, c'est l'hostilit qui les entoure qu'ils doivent ce privilge. +Mais si elle a cette influence, ce n'est pas qu'elle leur impose une +moralit plus haute; c'est qu'elle les oblige vivre troitement unis. +C'est parce que la socit religieuse laquelle ils appartiennent est +solidement cimente qu'ils sont ce point prservs. D'ailleurs, +l'ostracisme qui les frappe n'est que l'une des causes qui produisent ce +rsultat; la nature mme des croyances juives y doit contribuer pour une +large part. Le judasme, en effet, comme toutes les religions +infrieures, consiste essentiellement en un corps de pratiques qui +rglementent minutieusement tous les dtails de l'existence et ne +laissent que peu de place au jugement individuel. + + +III. + +Plusieurs faits viennent confirmer cette explication. + +En premier lieu, de tous les grands pays protestants, l'Angleterre est +celui o le suicide est le plus faiblement dvelopp. On n'y compte, en +effet, que 80 suicides environ par million d'habitants, alors que les +socits rformes d'Allemagne en ont de 140 400; et cependant, le +mouvement gnral des ides et des affaires ne parat pas y tre moins +intense qu'ailleurs[137]. Or il se trouve que, en mme temps, l'glise +anglicane est bien plus fortement intgre que les autres glises +protestantes. On a pris, il est vrai, l'habitude de voir dans +l'Angleterre la terre classique de la libert individuelle; mais, en +ralit, bien des faits montrent que le nombre des croyances ou des +pratiques communes et obligatoires, soustraites, par suite, au libre +examen des individus, y est plus considrable qu'en Allemagne. D'abord, +la loi y sanctionne encore beaucoup de prescriptions religieuses: telles +sont la loi sur l'observation du dimanche, celle qui dfend de mettre en +scne des personnages quelconques des Saintes-critures, celle qui, +rcemment encore, exigeait de tout dput une sorte d'acte de foi +religieux, etc. Ensuite, on sait combien le respect des traditions est +gnral et fort en Angleterre: il est impossible qu'il ne se soit pas +tendu aux choses de la religion comme aux autres. Or le +traditionnalisme trs dvelopp exclut toujours plus ou moins les +mouvements propres de l'individu. Enfin, de tous les clergs +protestants, le clerg anglican est le seul qui soit hirarchis. Cette +organisation extrieure traduit videmment une unit interne qui n'est +pas compatible avec un individualisme religieux trs prononc. + +D'ailleurs, l'Angleterre est aussi le pays protestant o les cadres du +clerg sont le plus riches. On y comptait, en 1876, 908 fidles en +moyenne pour chaque ministre du culte, au lieu de 932 en Hongrie, 1.100 +en Hollande, 1.300 en Danemark, 1.440 en Suisse et 1.600 en +Allemagne[138]. Or, le nombre des prtres n'est pas un dtail +insignifiant et un caractre superficiel sans rapport avec la nature +intrinsque des religions. La preuve, c'est que, partout, le clerg +catholique est beaucoup plus considrable que le clerg rform. En +Italie, il y a un prtre pour 267 catholiques, pour 419 en Espagne, pour +536 en Portugal, pour 540 en Suisse, pour 823 en France, pour 1.050 en +Belgique. C'est que le prtre est l'organe naturel de la foi et de la +tradition et que, ici comme ailleurs, l'organe se dveloppe +ncessairement dans la mme mesure que la fonction. Plus la vie +religieuse est intense, plus il faut d'hommes pour la diriger. Plus il y +a de dogmes et de prceptes dont l'interprtation n'est pas abandonne +aux consciences particulires, plus il faut d'autorits comptentes pour +en dire le sens; d'un autre ct, plus ces autorits sont nombreuses, +plus elles encadrent de prs l'individu et mieux elles le contiennent. +Ainsi le cas de l'Angleterre, loin d'infirmer notre thorie, en est une +vrification. Si le protestantisme n'y produit pas les mmes effets que +sur le continent, c'est que la socit religieuse y est bien plus +fortement constitue et, par l, se rapproche de l'glise catholique. + +Mais voici une preuve confirmative d'une plus grande gnralit. + +Le got du libre examen ne peut pas s'veiller sans tre accompagn du +got de l'instruction. La science, en effet, est le seul moyen dont la +libre rflexion dispose pour arriver ses fins. Quand les croyances ou +les pratiques irraisonnes ont perdu leur autorit, il faut bien, pour +en trouver d'autres, faire appel la conscience claire dont la +science n'est que la forme la plus haute. Au fond, ces deux penchants +n'en font qu'un et ils rsultent de la mme cause. En gnral, les +hommes n'aspirent s'instruire que dans la mesure o ils sont +affranchis du joug de la tradition; car tant que celle-ci est matresse +des intelligences, elle suffit tout et ne tolre pas facilement de +puissance rivale. Mais inversement, on recherche la lumire ds que la +coutume obscure ne rpond plus aux ncessits nouvelles. Voil pourquoi +la philosophie, cette forme premire et synthtique de la science, +apparat ds que la religion a perdu de son empire, mais ce moment-l +seulement; et on la voit ensuite donner progressivement naissance la +multitude des sciences particulires, mesure que le besoin qui l'a +suscite va lui-mme en se dveloppant. Si donc nous ne nous sommes pas +mpris, si l'affaiblissement progressif des prjugs collectifs et +coutumiers incline au suicide et si c'est de l que vient la +prdisposition spciale du protestantisme, on doit pouvoir constater les +deux faits suivants: 1 le got de l'instruction doit tre plus vif chez +les protestants que chez les catholiques; 2 en tant qu'il dnote un +branlement des croyances communes, il doit, d'une manire gnrale, +varier comme le suicide. Les faits confirment-ils cette double +hypothse? + +Si l'on rapproche la France catholique de la protestante Allemagne par +les sommets seulement, c'est--dire, si l'on compare uniquement les +classes les plus leves des deux nations, il semble que nous soyons en +tat de soutenir la comparaison. Dans les grands centres de notre pays, +la science n'est ni moins en honneur ni moins rpandue que chez nos +voisins; il est mme certain que, ce point de vue, nous l'emportons +sur plusieurs pays protestants. Mais si, dans les parties minentes des +deux socits, le besoin de s'instruire est galement ressenti, il n'en +est pas de mme dans les couches profondes et, s'il atteint peu prs +dans les deux pays la mme intensit _maxima_, l'intensit moyenne est +moindre chez nous. On en peut dire autant de l'ensemble des nations +catholiques compares aux nations protestantes. supposer que, pour la +trs haute culture, les premires ne le cdent pas aux secondes, il en +est tout autrement pour ce qui regarde l'instruction populaire. Tandis +que, chez les peuples protestants (Saxe, Norwge, Sude, Bade, Danemark +et Prusse), sur 1.000 enfants en ge scolaire, c'est--dire de 6 12 +ans, il y en avait, en moyenne, 957 qui frquentaient l'cole pendant +les annes 1877-1878, les peuples catholiques (France, Autriche-Hongrie, +Espagne et Italie), n'en comptaient que 667 soit 31 % en moins. Les +rapports sont les mmes pour les priodes 1874-75 et 1860-61[139]. Le +pays protestant o ce chiffre est le moins lev, la Prusse, est encore +bien au-dessus de la France qui tient la tte des pays catholiques; la +premire compte 897 lves sur 1.000 enfants, la seconde 766 +seulement[140]. De toute l'Allemagne, c'est la Bavire qui comprend le +plus de catholiques; c'est elle aussi qui comprend le plus d'illettrs. +De toutes les provinces de Bavire, la Haut-Palatinat est une des plus +foncirement catholiques, c'est aussi celle o l'on rencontre le plus de +conscrits qui ne savent ni lire ni crire (15 % en 1871). Mme +concidence en Prusse pour le duch de Posen et la province de +Prusse[141]. Enfin, dans l'ensemble du royaume, en 1871, on comptait 66 +illettrs sur 1.000 protestants et 152 sur 1.000 catholiques. Le rapport +est le mme pour les femmes des deux cultes[142]. + +On objectera peut-tre que l'instruction primaire ne peut servir +mesurer l'tat de l'instruction gnrale. Ce n'est pas, a-t-on dit +souvent, parce qu'un peuple compte plus ou moins d'illettrs qu'il est +plus ou moins instruit. Acceptons cette rserve, quoique, vrai dire, +les divers degrs de l'instruction soient peut-tre plus solidaires +qu'il ne semble et qu'il soit difficile l'un d'eux de se dvelopper +sans que les autres se dveloppent en mme temps[143]. En tout cas, si +le niveau de la culture primaire ne reflte qu'imparfaitement celui de +la culture scientifique, il indique avec une certaine exactitude dans +quelle mesure un peuple, pris dans son ensemble, prouve le besoin du +savoir. Il faut qu'il en sente au plus haut point la ncessit pour +s'efforcer d'en rpandre les lments jusque dans les dernires classes. +Pour mettre ainsi la porte de tout le monde les moyens de +s'instruire, pour aller mme jusqu' proscrire lgalement l'ignorance, +il faut qu'il trouve indispensable sa propre existence d'tendre et +d'clairer les consciences. En fait, si les nations protestantes ont +attach tant d'importance l'instruction lmentaire, c'est qu'elles +ont jug ncessaire que chaque individu ft capable d'interprter la +Bible. Or ce que nous voulons atteindre en ce moment, c'est l'intensit +moyenne de ce besoin, c'est le prix que chaque peuple reconnat la +science, non la valeur de ses savants et de leurs dcouvertes. ce +point de vue spcial, l'tat du haut enseignement et de la production +proprement scientifique serait un mauvais critre; car il nous +rvlerait seulement ce qui se passe dans une portion restreinte de la +socit. L'enseignement populaire et gnral est un indice plus sr. + +Notre premire proposition ainsi dmontre, reste prouver la seconde. +Est-il vrai que le besoin de l'instruction, dans la mesure o il +correspond un affaiblissement de la foi commune, se dveloppe comme le +suicide? Dj le fait que les protestants sont plus instruits que les +catholiques et se tuent davantage est une premire prsomption. Mais la +loi ne se vrifie pas seulement quand on compare un de ces cultes +l'autre. Elle s'observe galement l'intrieur de chaque confession +religieuse. + +L'Italie est tout entire catholique. Or, l'instruction populaire et le +suicide y sont distribus exactement de la mme manire (V. tableau +XIX). + +TABLEAU XIX[144]. + +_Provinces italiennes compares sous le rapport du suicide et de +l'instruction._ + +/* ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|1er GROUPE | NOMBRE | SUICIDES | +|de | de contrats % | par | +|provinces. | o les 2 poux sont lettrs.| million d'habitants. | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Pimont. | 53,09 | 35,6 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Lombardie. | 44,29 | 40,4 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Ligurie. | 41,15 | 47,3 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Rome. | 32,61 | 41,7 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Toscane. | 24,33 | 40,6 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Moyennes. | 39,09 | 41,1 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|2e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES | +|de | de contrats % | par | +|provinces. | o les 2 poux sont lettrs.| million d'habitants. | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Venise. | 19,56 | 32,0 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|milie. | 19,31 | 62,9 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Ombrie. | 15,46 | 30,7 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Marche. | 14,46 | 34,6 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Campanie. | 12,45 | 21,6 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Sardaigne. | 10,14 | 13,3 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Moyennes. | 15,23 | 32,5 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|3e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES | +|de | de contrats % | par | +|provinces. | o les 2 poux sont lettrs.| million d'habitants. | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Sicile. | 8,98 | 18,5 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Abbruzes. | 6,35 | 15,7 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Pouille. | 6,81 | 16,3 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Calabre. | 4,67 | 8,1 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Basilicate. | 4,35 | 15,0 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +|Moyennes. | 6,23 | 14,7 | ++-------------+------------------------------+-----------------------+ +*/ + +Non seulement les moyennes correspondent exactement, mais la concordance +se retrouve dans le dtail. Il n'y a qu'une exception; c'est l'milie +o, sous l'influence de causes locales, les suicides sont sans rapport +avec le degr de l'instruction. On peut faire les mmes observations en +France. Les dpartements o il y a le plus d'poux illettrs (au-dessus +de 20 %) sont la Corrze, la Corse, les Ctes-du-Nord, la Dordogne, le +Finistre, les Landes, le Morbihan, la Haute-Vienne; tous sont +relativement indemnes de suicides. Plus gnralement, parmi les +dpartements o il y a plus de 10 % d'poux ne sachant ni lire ni +crire, il n'en est pas un seul qui appartienne cette rgion du +Nord-Est qui est la terre classique des suicides franais[145]. + +Si l'on compare les pays protestants entre eux, on retrouve le mme +paralllisme. On se tue plus en Saxe qu'en Prusse; la Prusse a plus +d'illettrs que la Saxe (5,52 % au lieu de 1,3 en 1865). La Saxe +prsente mme cette particularit que la population des coles y est +suprieure au chiffre lgalement obligatoire. Pour 1.000 enfants en ge +scolaire, on en comptait, en 1877-78, 1.031 qui frquentaient les +classes: c'est--dire que beaucoup continuaient leurs tudes aprs le +temps prescrit. Le fait ne se rencontre dans aucun autre pays[146]. +Enfin, de tous les pays protestants, l'Angleterre est, nous le savons, +celui o l'on se tue le moins; c'est aussi celui qui, pour +l'instruction, se rapproche le plus des pays catholiques. En 1865, il y +avait encore 23 % des soldats de l'arme de mer qui ne savaient pas +lire et 27 % qui ne savaient pas crire. + +D'autres faits peuvent encore tre rapprochs des prcdents et servir +les confirmer. + +Les professions librales et, plus gnralement les classes aises sont +certainement celles o le got de la science est le plus vivement +ressenti et o l'on vit le plus d'une vie intellectuelle. Or, quoique la +statistique du suicide par professions et par classes ne puisse pas tre +toujours tablie avec une suffisante prcision, il est incontestable +qu'il est exceptionnellement frquent dans les classes les plus leves +de la socit. En France, de 1826 1880, ce sont les professions +librales qui tiennent la tte; elles fournissent 550 suicides par +million de sujets du mme groupe professionnel, tandis que les +domestiques, qui viennent immdiatement aprs, n'en ont que 290[147]. En +Italie, Morselli a pu isoler les carrires qui sont exclusivement voues + l'tude et il a trouv qu'elles dpassaient de beaucoup toutes les +autres par l'importance de leur apport. Il l'estime, en effet, pour la +priode 1868-76, 482,6 par million d'habitants de la mme profession; +l'arme ne vient qu'ensuite avec 404,1 et la moyenne gnrale du pays +n'est que de 32. En Prusse (annes 1883-90), le corps des fonctionnaires +publics, qui est recrut avec grand soin et qui constitue une lite +intellectuelle, l'emporte sur toutes les autres professions avec 832 +suicides; les services sanitaires et l'enseignement, tout en venant +beaucoup plus bas, ont encore des chiffres fort levs (439 et 301). Il +en est de mme en Bavire. Si on laisse de ct l'arme dont la +situation au point de vue du suicide est exceptionnelle pour des raisons +qui seront exposes plus loin, les fonctionnaires publics sont au second +rang, avec 454 suicides, et touchent presque au premier; car ils ne +sont dpasss que de bien peu par le commerce dont le taux est de 465; +les arts, la littrature et la presse suivent de prs avec 416[148]. Il +est vrai qu'en Belgique et en Wurtemberg les classes instruites +paraissent moins spcialement prouves; mais la nomenclature +professionnelle y est trop peu prcise pour qu'on puisse attribuer +beaucoup d'importance ces deux irrgularits. + +En second lieu, nous avons vu que, dans tous les pays du monde, la femme +se suicide beaucoup moins que l'homme. Or elle est aussi beaucoup moins +instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle rgle sa conduite +d'aprs les croyances tablies et n'a pas de grands besoins +intellectuels. En Italie, pendant les annes 1878-79, sur 10.000 poux, +il y en avait 4.808 qui ne pouvaient pas signer leur contrat de mariage; +sur 10,000 pouses, il y en avait 7,029[149]. En France, le rapport +tait en 1879 de 199 poux et de 310 pouses pour 1.000 mariages. En +Prusse, on retrouve le mme cart entre les deux sexes, tant chez les +protestants que chez les catholiques[150]. En Angleterre, il est bien +moindre que dans les autres pays d'Europe. En 1879, on comptait 138 +poux illettrs pour mille contre 185 pouses et, depuis 1851, la +proportion est sensiblement la mme[151]. Mais l'Angleterre est aussi le +pays o la femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Pour +1.000 suicides fminins, on comptait 2.546 suicides masculins en +1858-60, 2.745 en 1863-67, 2.861 en 1872-76, alors que, partout +ailleurs[152], la femme se tue quatre, cinq ou six fois moins que +l'homme. Enfin, aux tats-Unis, les conditions de l'exprience sont +presque renverses; ce qui la rend particulirement instructive. Les +femmes ngres ont, parat-il, une instruction gale et mme suprieure +celle de leurs maris. Or, plusieurs observateurs rapportent[153] +qu'elles ont aussi une trs forte prdisposition au suicide qui irait +mme parfois jusqu' dpasser celle des femmes blanches. La proportion +serait, dans certains endroits, de 350 %. + +Il y a cependant un cas o il pourrait sembler que notre loi ne se +vrifie pas. + +De toutes les confessions religieuses, le judasme est celle o l'on se +tue le moins; et pourtant, il n'en est pas o l'instruction soit plus +rpandue. Dj sous le rapport des connaissances lmentaires, les juifs +sont pour le moins au mme niveau que les protestants. En effet, en +Prusse (1871), sur 1.000 juifs de chaque sexe, il y avait 66 hommes +illettrs et 125 femmes; du ct des protestants, les nombres taient +presque identiquement les mmes, 66 d'une part et 114 de l'autre. Mais +c'est surtout l'enseignement secondaire et suprieur que les juifs +participent proportionnellement plus que les membres des autres cultes; +c'est ce que prouvent les chiffres suivants que nous empruntons la +statistique prussienne (annes 1875-76)[154]. + +/* ++-----------------------------------+------------+------------+------+ +| |CATHOLIQUES.|PROTESTANTS.|JUIFS.| ++-----------------------------------+------------+------------+------+ +|Part de chaque culte sur 100 | 33,8 | 64,9 | 1,3 | +|habitants en gnral. | | | | ++-----------------------------------+------------+------------+------+ +|Part de chaque culte sur 100 lves| 17,3 | 73,1 | 9,6 | +|de l'enseignement secondaire. | | | | ++-----------------------------------+------------+------------+------+ +*/ + +En tenant compte des diffrences de population, les juifs frquentent +les Gymnases, _Realschulen_, etc., environ 44 fois plus que les +catholiques et 7 fois plus que les protestants. Il en est de mme dans +l'enseignement suprieur. Sur 1.000 jeunes catholiques qui frquentent +les tablissements scolaires de tout degr, il y en a seulement 1,3 +l'Universit; sur 1.000 protestants, il y en a 2,5; pour les juifs, la +proportion s'lve 16[155]. + +Mais si le juif trouve le moyen d'tre la fois trs instruit et trs +faiblement enclin au suicide, c'est que la curiosit dont il fait preuve +a une origine toute spciale. C'est une loi gnrale que les minorits +religieuses, pour pouvoir se maintenir plus srement contre les haines +dont elles sont l'objet ou simplement par suite d'une sorte d'mulation, +s'efforcent d'tre suprieures en savoir aux populations qui les +entourent. C'est ainsi que les protestants eux-mmes montrent d'autant +plus dgot pour la science qu'ils sont une moindre partie de la +population gnrale[156]. Le juif cherche donc s'instruire, non pour +remplacer par des notions rflchies ses prjugs collectifs, mais +simplement pour tre mieux arm dans la lutte. C'est pour lui un moyen +de compenser la situation dsavantageuse que lui fait l'opinion et, +quelquefois, la loi. Et comme, par elle-mme, la science ne peut rien +sur la tradition qui a gard toute sa vigueur, il superpose cette vie +intellectuelle son activit coutumire sans que la premire entame la +seconde. Voil d'o vient la complexit de sa physionomie. Primitif par +certains cts, c'est, par d'autres, un crbral et un raffin. Il joint +ainsi les avantages de la forte discipline qui caractrise les petits +groupements d'autrefois aux bienfaits de la culture intense dont nos +grandes socits actuelles ont le privilge. Il a toute l'intelligence +des modernes sans partager leur dsesprance. + +Si donc, dans ce cas, le dveloppement intellectuel n'est pas en rapport +avec le nombre des morts volontaires, c'est qu'il n'a pas la mme +origine ni la mme signification que d'ordinaire. Ainsi, l'exception +n'est qu'apparente; elle ne fait mme que confirmer la loi. Elle prouve, +en effet, que si, dans les milieux instruits, le penchant au suicide est +aggrav, cette aggravation est bien due, comme nous l'avons dit, +l'affaiblissement des croyances traditionnelles et l'tat +d'individualisme moral qui en rsulte; car elle disparat quand +l'instruction a une autre cause et rponde d'autres besoins. + + + + +IV. + + +De ce chapitre se dgagent deux conclusions importantes. + +En premier lieu, nous y voyons pourquoi, en gnral, le suicide +progresse avec la science. Ce n'est pas elle qui dtermine ce progrs. +Elle est innocente et rien n'est plus injuste que de l'accuser; +l'exemple du juif est sur ce point dmonstratif. Mais ces deux faits +sont des produits simultans d'un mme tat gnral qu'ils traduisent +sous des formes diffrentes. L'homme cherche s'instruire et il se tue +parce que la socit religieuse dont il fait partie a perdu de sa +cohsion; mais il ne se tue pas parce qu'il s'instruit. Ce n'est mme +pas l'instruction qu'il acquiert qui dsorganise la religion; mais c'est +parce que la religion se dsorganise que le besoin de l'instruction +s'veille. Celle-ci n'est pas recherche comme un moyen pour dtruire +les opinions reues, mais parce que la destruction en est commence. +Sans doute, une fois que la science existe, elle peut combattre en son +nom et pour son compte et se poser en antagoniste des sentiments +traditionnels. Mais ses attaques seraient sans effet si ces sentiments +taient encore vivaces; ou plutt, elles ne pourraient mme pas se +produire. Ce n'est pas avec des dmonstrations dialectiques qu'on +dracine la foi; il faut qu'elle soit dj profondment branle par +d'autres causes pour ne pouvoir rsister au choc des arguments. + +Bien loin que la science soit la source du mal, elle est le remde et le +seul dont nous disposions. Une fois que les croyances tablies ont t +emportes par le cours des choses, on ne peut pas les rtablir +artificiellement; mais il n'y a plus que la rflexion qui puisse nous +aider nous conduire dans la vie. Une fois que l'instinct social est +mouss, l'intelligence est le seul guide qui nous reste et c'est par +elle qu'il faut nous refaire une conscience. Si prilleuse que soit +l'entreprise, l'hsitation n'est pas permise, car nous n'avons pas le +choix. Que ceux-l donc qui n'assistent pas sans inquitude et sans +tristesse la ruine des vieilles croyances, qui sentent toutes les +difficults de ces priodes critiques, ne s'en prennent pas la science +d'un mal dont elle n'est pas la cause, mais qu'elle cherche, au +contraire, gurir! Qu'ils se gardent de la traiter en ennemie! Elle +n'a pas l'influence dissolvante qu'on lui prte, mais elle est la seule +arme qui nous permette de lutter contre la dissolution dont elle rsulte +elle-mme. La proscrire n'est pas une solution. Ce n'est pas en lui +imposant silence qu'on rendra jamais leur autorit aux traditions +disparues; on ne fera que nous rendre plus impuissants les remplacer. +Il est vrai qu'il faut se dfendre avec le mme soin de voir dans +l'instruction un but qui se suffit soi-mme, alors qu'elle n'est qu'un +moyen. Si ce n'est pas en enchanant artificiellement les esprits qu'on +pourra leur faire dsapprendre le got de l'indpendance, ce n'est pas +assez de les librer pour leur rendre l'quilibre. Encore faut-il qu'ils +emploient cette libert comme il convient. + +En second lieu, nous voyons pourquoi, d'une manire gnrale, la +religion a sur le suicide une action prophylactique. Ce n'est pas, comme +on l'a dit parfois, parce qu'elle le condamne avec moins d'hsitation +que la morale laque, ni parce que l'ide de Dieu communique ses +prceptes une autorit exceptionnelle et qui fait plier les volonts, ni +parce que la perspective d'une vie future et des peines terribles qui y +attendent les coupables donnent ses prohibitions une sanction plus +efficace que celles dont disposent les lgislations humaines. Le +protestant ne croit pas moins en Dieu et en l'immortalit de l'me que +le catholique. Il y a plus, la religion qui a le moindre penchant pour +le suicide, savoir le judasme, est prcisment la seule qui ne le +proscrive pas formellement, et c'est aussi celle o l'ide d'immortalit +joue le moindre rle. La Bible, en effet, ne contient aucune disposition +qui dfende l'homme de se tuer[157] et, d'un autre ct, les croyances +relatives une autre vie y sont trs indcises. Sans doute, sur l'un et +sur l'autre point, l'enseignement rabbinique a peu peu combl les +lacunes du livre sacr; mais il n'en a pas l'autorit. Ce n'est donc +pas la nature spciale des conceptions religieuses qu'est due +l'influence bienfaisante de la religion. Si elle protge l'homme contre +le dsir de se dtruire, ce n'est pas parce qu'elle lui prche, avec des +arguments _sui generis_, le respect de sa personne; c'est parce qu'elle +est une socit. Ce qui constitue cette socit, c'est l'existence d'un +certain nombre de croyances et de pratiques communes tous les fidles, +traditionnelles et, par suite, obligatoires. Plus ces tats collectifs +sont nombreux et forts, plus la communaut religieuse est fortement +intgre; plus aussi elle a de vertu prservatrice. Le dtail des dogmes +et des rites est secondaire. L'essentiel, c'est qu'ils soient de nature + alimenter une vie collective d'une suffisante intensit. Et c'est +parce que l'glise protestante n'a pas le mme degr de consistance que +les autres, qu'elle n'a pas sur le suicide la mme action modratrice. + + + + +CHAPITRE III + +Le suicide goste (Suite). + + +Mais si la religion ne prserve du suicide que parce qu'elle est et dans +la mesure o elle est une socit, il est probable que d'autres socits +produisent le mme effet. Observons donc ce point de vue la famille et +la socit politique. + + +I. + +Si l'on ne consulte que les chiffres absolus, les clibataires +paraissent se tuer moins que les gens maris. Ainsi, en France, pendant +la priode 1873-78, il y a eu 16.264 suicides de gens maris, tandis que +les clibataires n'en ont donn que 14.709. Le premier de ces nombres +est au second comme 100 est 132. Comme la mme proportion s'observe +aux autres priodes et dans d'autres pays, certains auteurs avaient +autrefois enseign que le mariage et la vie de famille multiplient les +chances de suicide. Il est certain que si, suivant la conception +courante, on voit avant tout dans le suicide un acte de dsespoir +dtermin par les difficults de l'existence, cette opinion a pour elle +toutes les vraisemblances. Le clibataire, en effet, a la vie plus +facile que l'homme mari. Le mariage n'apporte-t-il pas avec lui toute +sorte de charges et de responsabilits? Ne faut-il pas, pour assurer le +prsent et l'avenir d'une famille, s'imposer plus de privations et de +peines que pour subvenir aux besoins d'un homme isol[158]? Cependant, +si vident qu'il paraisse, ce raisonnement _a priori_ est entirement +faux et les faits ne lui donnent une apparence de raison que pour avoir +t mal analyss. C'est ce que Bertillon pre a t le premier tablir +par un ingnieux calcul que nous allons reproduire[159]. + +En effet, pour bien apprcier les chiffres prcdemment cits, il faut +tenir compte de ce qu'un trs grand nombre de clibataires ont moins de +16 ans, tandis que tous les gens maris sont plus gs. Or, jusqu' 16 +ans, la tendance au suicide est trs faible par le seul fait de l'ge. +En France, on ne compte cette priode de la vie qu'un ou deux suicides +par million d'habitants; la priode qui suit, il y en a dj vingt +fois plus. La prsence d'un trs grand nombre d'enfants au-dessous de 16 +ans parmi les clibataires abaisse donc indment l'aptitude moyenne de +ces derniers, car cette attnuation est due l'ge et non au clibat. +S'ils fournissent, en apparence, un moindre contingent au suicide, ce +n'est pas parce qu'ils ne sont pas maris, mais parce que beaucoup +d'entre eux ne sont pas encore sortis de l'enfance. Si donc on veut +comparer ces deux populations de manire dgager quelle est +l'influence de l'tat civil et celle-l seulement, il faut se +dbarrasser de cet lment perturbateur et ne rapprocher des gens +maris que les clibataires au-dessus de 16 ans en liminant les autres. +Cette soustraction faite, on trouve que, pendant les annes 1863-68, il +y a eu, en moyenne, pour un million de clibataires au-dessus de 16 ans, +173 suicides, et pour un million de maris 154,5. Le premier de ces +nombres est au second comme 112 est 100. + +Il y a donc une aggravation qui tient au clibat. Mais elle est beaucoup +plus considrable que ne l'indiquent les chiffres prcdents. En effet, +nous avons raisonn comme si tous les clibataires au-dessus de 16 ans +et tous les poux avaient le mme ge moyen. Or, il n'en est rien. En +France, la majorit des garons, exactement les 58 centimes, est +comprise entre 15 et 20 ans, la majorit des filles, exactement les 57 +centimes, a moins de 25 ans. L'ge moyen des premiers est de 26,8, des +secondes, de 28,4. Au contraire, l'ge moyen des poux se trouve entre +40 et 45 ans. D'un autre ct, voici comment le suicide progresse +suivant l'ge pour les deux sexes runis: + +/* ++--------------------------+-----------------------------------------+ +| De 16 21 ans. | 45,9 suicides par million d'habitants. | ++--------------------------+-----------------------------------------+ +| De 21 30 ans. | 97,9 - - | ++--------------------------+-----------------------------------------+ +| De 31 40 ans. | 114,5 - - | ++--------------------------+-----------------------------------------+ +| De 41 50 ans. | 164,4 - - | ++--------------------------+-----------------------------------------+ +*/ + +Ces chiffres se rapportent aux annes 1848-57. Si donc l'ge agissait +seul, l'aptitude des clibataires au suicide ne pourrait tre suprieure + 97,9 et celle des gens maris serait comprise entre 114,5 et 164,4, +c'est--dire d'environ 140. Les suicides des poux seraient ceux des +clibataires comme 100 est 69. Les seconds ne reprsenteraient que les +deux tiers des premiers; or, nous savons que, en fait, ils leur sont +suprieurs. La vie de famille a ainsi pour rsultat de renverser le +rapport. Tandis que, si l'association familiale ne faisait pas sentir +son influence, les gens maris devraient, en vertu de leur ge, se tuer +moiti plus que les clibataires, ils se tuent sensiblement moins. On +peut dire, par consquent, que l'tat de mariage diminue de moiti +environ le danger du suicide; ou, pour parler avec plus de prcision, il +rsulte du clibat une aggravation qui est exprime par le rapport +112/69 = 1,6. Si donc, l'on convient de reprsenter par l'unit la +tendance des poux pour le suicide, il faudra figurer par 1,6 celle des +clibataires du mme ge moyen. + +Les rapports sont sensiblement les mmes en Italie. Par suite de leur +ge, les poux (annes 1873-77) devraient donner 102 suicides pour 1 +million et les clibataires au-dessus de 16 ans, 77 seulement; le +premier de ces nombres est au second comme 100 est 75[160]. Mais, en +fait, ce sont les gens maris qui se tuent le moins; ils ne produisent +que 71 cas pour 86 que fournissent les clibataires, soit 100 pour 121. +L'aptitude des clibataires est donc celle des poux dans le rapport +de 121 75, soit 1,6, comme en France. On pourrait faire des +constatations analogues dans les diffrents pays. Partout, le taux des +gens maris est plus ou moins infrieur celui des clibataires[161], +alors que, en vertu de l'ge, il devrait tre plus lev. En Wurtemberg, +de 1846 1860, ces deux nombres taient entre eux comme 100 est 143, +en Prusse de 1873 1875 comme 100 est 111. + +Mais si, dans l'tat actuel des informations, cette mthode de calcul +est, dans presque tous les cas, la seule qui soit applicable, si, par +consquent, il est ncessaire de l'employer pour tablir la gnralit +du fait, les rsultats qu'elle donne ne peuvent tre qu'assez +grossirement approximatifs. Elle suffit, sans doute, montrer que le +clibat aggrave la tendance au suicide; mais elle ne donne de +l'importance de cette aggravation qu'une ide imparfaitement exacte. En +effet, pour sparer l'influence de l'ge et celle de l'tat civil, nous +avons pris pour point de repre le rapport entre le taux des suicides de +30 ans et celui de 45 ans. Malheureusement, l'influence de l'tat civil +a dj marqu ce rapport lui-mme de son empreinte; car le contingent +propre chacun de ces deux ges a t calcul pour les clibataires et +les maris pris ensemble. Sans doute, si la proportion des poux et des +garons tait la mme aux deux priodes, ainsi que celle des filles et +des femmes, il y aurait compensation et l'action de l'ge ressortirait +seule. Mais il en va tout autrement. Tandis que, 30 ans, les garons +sont un peu plus nombreux que les poux (746.111 d'un ct, 714.278 de +l'autre, d'aprs le dnombrement de 1891), 45 ans, au contraire, ils +ne sont plus qu'une petite minorit (333.033 contre 1.864.401 maris); +il en est de mme dans l'autre sexe. Par suite de cette ingale +distribution, leur grande aptitude au suicide ne produit pas les mmes +effets dans les deux cas. Elle lve beaucoup plus le premier taux que +le second. Celui-ci est donc relativement trop faible et la quantit +dont il devrait dpasser l'autre, si l'ge agissait seul, est +artificiellement diminue. Autrement dit, l'cart qu'il y a, sous le +rapport du suicide, _et par le fait seul de l'ge_, entre la population +de 25 30 ans et celle de 40 45 est certainement plus grand que ne le +montre cette manire de le calculer. Or, c'est cet cart dont l'conomie +constitue presque toute l'immunit dont bnficient les gens maris. +Celle-ci apparat donc moindre qu'elle n'est en ralit. + +Cette mthode a mme donn lieu de plus graves erreurs. Ainsi, pour +dterminer l'influence du veuvage sur le suicide, on s'est quelquefois +content de comparer le taux propre aux veufs celui des gens de tout +tat civil qui ont le mme ge moyen, soit 65 ans environ. Or, un +million de veufs, en 1863-68, produisait 628 suicides; un million +d'hommes de 65 ans (tout tat civil runi) environ 461. On pouvait donc +conclure de ces chiffres que, mme ge gal, les veufs se tuent +sensiblement plus qu'aucune autre classe de la population. C'est ainsi +que s'est accrdit le prjug qui fait du veuvage la plus disgracie de +toutes les conditions au point de vue du suicide[162]. En ralit, si la +population de 65 ans ne donne pas plus de suicides, c'est qu'elle est +presque tout entire compose de maris (997.198 contre 134.238 +clibataires). Si donc ce rapprochement suffit prouver que les veufs +se tuent plus que les maris du mme ge, on n'en peut rien infrer en +ce qui concerne leur tendance au suicide compare celle des +clibataires. + +Enfin, quand on ne compare que des moyennes, on ne peut apercevoir qu'en +gros les faits et leurs rapports. Ainsi, il peut trs bien arriver que, +en gnral, les maris se tuent moins que les clibataires et que, +pourtant, certains ges, ce rapport soit exceptionnellement renvers; +nous verrons qu'en effet le cas se rencontre. Or ces exceptions, qui +peuvent tre instructives pour l'explication du phnomne, ne sauraient +tre manifestes par la mthode prcdente. Il peut y avoir aussi, d'un +ge l'autre, des changements qui, sans aller jusqu' l'inversion +complte ont, cependant leur importance et qu'il est, par consquent, +utile de faire apparatre. + +Le seul moyen d'chapper ces inconvnients est de dterminer le taux +de chaque groupe, pris part, pour chaque ge de la vie. Dans ces +conditions, on pourra comparer, par exemple, les clibataires de 25 30 +ans aux poux et aux veufs du mme ge, et de mme pour les autres +priodes; l'influence de l'tat civil sera ainsi dgage de toute autre +et les variations de toute sorte par lesquelles elle peut passer seront +rendues apparentes. C'est, d'ailleurs, la mthode que Bertillon a, le +premier, applique la mortalit et la nuptialit. Malheureusement, +les publications officielles ne nous fournissent pas les lments +ncessaires pour cette comparaison[163]. Elles nous font connatre, en +effet, l'ge des suicids indpendamment de leur tat civil. La seule +qui, notre connaissance, ait suivi une autre pratique est celle du +grand-duch d'Oldenbourg (y compris les principauts de Lubeck et de +Birkenfeld)[164]. Pour les annes 1871-85, elle nous donne la +distribution des suicides par ge, pour chaque catgorie d'tat civil +considre isolment. Mais ce petit tat n'a compt pendant ces quinze +annes que 1.369 suicides. Comme d'un aussi petit nombre de cas on ne +peut rien conclure avec certitude, nous avons entrepris de faire +nous-mme ce travail pour notre pays l'aide de documents indits que +possde le Ministre de la Justice. Notre recherche a port sur les +annes 1889, 1890 et 1891. Nous avons class ainsi environ 25.000 +suicides. Outre que, par lui-mme, un tel chiffre est assez important +pour servir de base une induction, nous nous sommes assur qu'il +n'tait pas ncessaire d'tendre nos observations une plus longue +priode. En effet, d'une anne l'autre, le contingent de chaque ge +reste, dans chaque groupe, trs sensiblement le mme. Il n'y a donc pas +lieu d'tablir les moyennes d'aprs un plus grand nombre d'annes. + +Les tableaux XX et XXI (V. pp. 182 et 183) contiennent ces diffrents +rsultats. Pour en rendre la signification plus sensible, nous avons mis +pour chaque ge, ct du chiffre qui exprime le taux des veufs et +celui des poux, ce que nous appelons _le coefficient de prservation_ +soit des seconds par rapport aux premiers soit des uns et des autres par +rapport aux clibataires. Par ce mot, nous dsignons le nombre qui +indique combien, dans un groupe, on se tue de fois moins que dans un +autre considr au mme ge. Quand donc nous dirons que le coefficient +de prservation des poux de 25 ans par rapport aux garons est 3, il +faudra entendre que, si l'on reprsente par 1 la tendance au suicide des +poux ce moment de la vie, il faudra reprsenter par 3 celle des +clibataires la mme priode. Naturellement, quand le coefficient de +prservation descend au-dessous de l'unit, il se transforme, en +ralit, en un coefficient d'aggravation. + +TABLEAU XX + +GRAND-DUCH d'OLDENBOURG. + +_Suicides commis dans chaque sexe par 10.000 habitants de chaque groupe +d'ge et d'tat civil pendant l'ensemble de la priode 1871-85[165]._ + +/* ++---------+------------+-----+-----+---------------------------------+ +|AGES. |CLIBATAIRES|POUX|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRSERVATION DES| +| | | | |--------------------+------------+ +| | | | | POUX | VEUFS | +| | | | |------------+-------+------------+ +| | | | |par rapport |par |par rapport | +| | | | |aux |rapport|aux | +| | | | |clibataires|aux |clibataires| +| | | | | |veufs | | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| HOMMES. | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +|DE 0 20| 7,2 |769,2| " | 0,09 | " | " | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 20 30| 70,6 | 49,0|285,7| 1,40 | 5,8 | 0,24 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 30 40| 130,4 | 73,6| 76,9| 1,77 | 1,04 | 1,69 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 40 50| 188,8 | 95,0|285,7| 1,97 | 3,01 | 0,66 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 50 60| 263,6 |137,8|271,4| 1,90 | 1,90 | 0,97 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 60 70| 242,8 |148,3|304,7| 1,63 | 2,05 | 0,79 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +|Au del. | 266,6 |114,2|259,0| 2,30 | 2,26 | 1,02 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| FEMMES. | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 0 20| 3,9 | 95,2| " | 0,04 | " | " | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 20 30| 39,0 | 17,4| " | 2,24 | " | " | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 30 40| 32,3 | 16,8| 30,0| 1,92 | 1,78 | 1,07 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 40 50| 52,9 | 18,6| 68,1| 2,85 | 3,66 | 0,77 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 50 60| 66,6 | 31,1| 50,0| 2,14 | 1,60 | 1,33 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +| 60 70| 62,5 | 37,2| 55,8| 1,68 | 1,50 | 1,12 | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +|Au del | " |120 | 91,4| " | 1,31 | " | ++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+ +*/ + +Les lois qui se dgagent de ces tableaux peuvent se formuler ainsi: + +1 _Les mariages trop prcoces ont une influence aggravante sur le +suicide, surtout en ce qui concerne les hommes._ Il est vrai que ce +rsultat, tant calcul d'aprs un trs petit nombre de cas, aurait +besoin d'tre confirm; en France, de 15 20 ans, il ne se commet +gure, anne moyenne, qu'un suicide d'poux, exactement 1,33. Cependant, +comme le fait s'observe galement dans le grand-duch d'Oldenbourg, et +mme pour les femmes, il est peu vraisemblable qu'il soit fortuit. Mme +la statistique sudoise, que nous avons rapporte plus haut[166], +manifeste la mme aggravation, du moins pour le sexe masculin. + +TABLEAU XXI + +France (1889-1891). + +_Suicides commis par 1.000.000 d'habitants de chaque groupe d'ge et +d'tat civil, anne moyenne._ + +/* ++-------+-------------+------+-----+---------------------------------+ +|AGES. |CLIBATAIRES.|POUX.|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRSERVATION DES| +| | | | | POUX | VEUFS | +| | | | | par | par | par | +| | | | | rapport |rapport| rapport | +| | | | | aux | aux | aux | +| | | | |clibataires|veufs |clibataires| ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +| HOMMES. | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|15-20. | 113 | 500 | " | 0,22 | " | " | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|20-25. | 237 | 97 | 142 | 2,40 | 1,45 | 1,66 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|25-30. | 394 | 122 | 412 | 3,20 | 3,37 | 0,95 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|30-40 | 627 | 226 | 560 | 2,77 | 2,47 | 1,12 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|40-50 | 975 | 340 | 721 | 2,86 | 2,12 | 1,35 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|50-60 | 1434 | 520 | 979 | 2,75 | 1,88 | 1,46 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|60-70 | 1768 | 635 | 1166| 2,78 | 1,83 | 1,51 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|70-80. | 1983 | 704 | 1288| 2,81 | 1,82 | 1,54 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|Au del| 1571 | 770 | 1154| 2,04 | 1,49 | 1,36 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +| FEMMES. | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|15-20. | 79,4 | 33 | 333 | 2,39 | 10 | 0,23 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|20-25. | 106 | 53 | 66 | 2,00 | 1,05 | 1,60 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|25-30. | 151 | 68 | 178 | 2,22 | 2,61 | 0,84 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|30-40. | 126 | 82 | 205 | 1,53 | 2,50 | 0,61 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|40-50. | 171 | 106 | 168 | 1,61 | 1,58 | 1,01 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|50-60 | 204 | 151 | 199 | 1,35 | 1,31 | 1,02 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|70-80. | 206 | 209 | 248 | 0,98 | 1,18 | 0,83 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +|Au del| 176 | 110 | 240 | 1,60 | 2,18 | 0,79 | ++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+ +*/ + +Or, si, pour les raisons que nous avons exposes, nous croyons cette +statistique inexacte pour les ges avancs, nous n'avons aucun motif de +la rvoquer en doute pour les premires priodes de l'existence, alors +qu'il n'y a pas encore de veufs. On sait, d'ailleurs, que la mortalit +des poux et des pouses trop jeunes dpasse trs sensiblement celle des +garons et des filles du mme ge. Mille clibataires hommes entre 15 et +20 ans donnent chaque anne 8,9 dcs, mille hommes maris du mme ge +51, soit 473 % en plus. L'cart est moindre pour l'autre sexe, 9,9 pour +les pouses, 8,3 pour les filles; le premier de ces nombres est +seulement au second comme 119 est 100[167]. Cette plus grande +mortalit des jeunes mnages, est videmment due des raisons sociales; +car si elle avait principalement pour cause l'insuffisante maturit de +l'organisme, c'est dans le sexe fminin qu'elle serait le plus marque, +par suite des dangers propres la parturition. Tout tend donc prouver +que les mariages prmaturs dterminent un tat moral dont l'action est +nocive, surtout sur les hommes. + +2 _ partir de 20 ans, les maris des deux sexes bnficient d'un +coefficient de prservation par rapport aux clibataires._ Il est +suprieur celui qu'avait calcul Bertillon. Le chiffre de 1,6, indiqu +par cet observateur, est plutt un minimum qu'une moyenne[168]. + +Ce coefficient volue suivant l'ge. Il arrive rapidement un maximum +qui a lieu entre 25 et 30 ans en France, entre 30 et 40 Oldenbourg; +partir de ce moment, il dcrot jusqu' la dernire priode de la vie o +se produit parfois un lger relvement. + +3 _Le coefficient de prservation des maris par rapport aux +clibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les hommes qui +sont favoriss et l'cart entre les deux sexes est considrable; pour +les poux, la moyenne est de 2,73, tandis que, pour les pouses, elle +n'est que de 1,56, soit 43 % en moins. Mais Oldenbourg, c'est +l'inverse qui a lieu; la moyenne est pour les femmes de 2,16 et pour les +hommes de 1,83 seulement. Il est noter que, en mme temps, la +disproportion est moindre; le second de ces nombres n'est infrieur au +premier que de 16 %. Nous dirons donc que _le sexe le plus favoris +l'tat de mariage varie suivant les socits et que la grandeur de +l'cart entre le taux des deux sexes varie elle-mme selon la nature du +sexe le plus favoris_. Nous rencontrerons, chemin faisant, des faits +qui confirmeront cette loi. + +4 _Le veuvage diminue le coefficient des poux des deux sexes, mais, le +plus souvent, il ne le supprime pas compltement._ Les veufs se tuent +plus que les gens maris, mais, en gnral, moins que les clibataires. +Leur coefficient s'lve mme dans certains cas jusqu' 1,60 et 1,66. +Comme celui des poux, il change avec l'ge, mais suivant une volution +irrgulire et dont il est impossible d'apercevoir la loi. + +Tout comme pour les poux, _le coefficient de prservation des veufs par +rapport aux clibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les +hommes qui sont favoriss; leur coefficient moyen est de 1,32 tandis +que, pour les veuves, il descend au-dessous de l'unit, 0,84, soit 37 % +en moins. Mais Oldenbourg, ce sont les femmes qui ont l'avantage comme +pour le mariage; elles ont un coefficient moyen de 1,07, tandis que +celui des veufs est au-dessous de l'unit 0,89, soit 17 % en moins. +Comme l'tat de mariage, quand c'est la femme qui est le plus +prserve, l'cart entre les sexes est moindre que l o l'homme a +l'avantage. Nous pouvons donc dire dans les mmes termes que _le sexe le +plus favoris l'tat de veuvage varie selon les socits et que la +grandeur de l'cart entre le taux des deux sexes varie elle-mme selon +la nature du sexe le plus favoris._ + +Les faits tant ainsi tablis, il nous faut chercher les expliquer. + + + + +II. + +L'immunit dont jouissent les gens maris ne peut tre attribue qu' +l'une des deux causes suivantes: + +Ou bien elle est due l'influence du milieu domestique. Ce serait alors +la famille qui, par son action, neutraliserait le penchant au suicide ou +l'empcherait d'clore. + +Ou bien elle est due ce qu'on peut appeler la slection matrimoniale. +Le mariage, en effet, opre mcaniquement dans l'ensemble de la +population une sorte de triage. Ne se marie pas qui veut; on a peu de +chances de russir fonder une famille si l'on ne runit certaines +qualits de sant, de fortune et de moralit. Ceux qui ne les ont pas, +moins d'un concours exceptionnel de circonstances favorables, sont donc, +bon gr mal gr, rejets dans la classe des clibataires qui se trouve +ainsi comprendre tout le dchet humain du pays. C'est l que se +rencontrent les infirmes, les incurables, les gens trop pauvres ou +notoirement tars. Ds lors, si cette partie de la population est ce +point infrieure l'autre, il est naturel qu'elle tmoigne de son +infriorit par une mortalit plus leve, par une criminalit plus +considrable, enfin par une plus grande aptitude au suicide. Dans cette +hypothse, ce ne serait donc pas la famille qui prserverait du suicide, +du crime ou de la maladie; le privilge des poux leur viendrait +simplement de ce que ceux-l seuls sont admis la vie de famille qui +offrent dj de srieuses garanties de sant physique et morale. + +Bertillon parat avoir hsit entre ces deux explications et les avoir +admises concurremment. Depuis, M. Letourneau, dans son _volution du +mariage et de la famille_[169], a catgoriquement opt pour la seconde. +Il se refuse voir dans la supriorit incontestable de la population +marie une consquence et une preuve de la supriorit de l'tat de +mariage. Il aurait moins prcipit son jugement s'il n'avait pas aussi +sommairement observ les faits. + +Sans doute, il est assez vraisemblable que les gens maris ont, en +gnral, une constitution physique et morale plutt meilleure que les +clibataires. Il s'en faut, cependant, que la slection matrimoniale ne +laisse arriver au mariage que l'lite de la population. Il est surtout +douteux que les gens sans fortune et sans position se marient +sensiblement moins que les autres. Ainsi qu'on l'a fait remarquer[170], +ils ont gnralement plus d'enfants qu'on n'en a dans les classes +aises. Si donc l'esprit de prvoyance ne met pas obstacle ce qu'ils +accroissent leur famille au del de toute prudence, pourquoi les +empcherait-il d'en fonder une? D'ailleurs, des faits rpts prouveront +dans la suite que la misre n'est pas un des facteurs dont dpend le +taux social des suicides. Pour ce qui concerne les infirmes, outre que +bien des raisons font souvent passer sur leurs infirmits, il n'est pas +du tout prouv que ce soit dans leurs rangs que se recrutent de +prfrence les suicids. Le temprament organico-psychique qui +prdispose le plus l'homme se tuer est la neurasthnie sous toutes ses +formes. Or, aujourd'hui, la neurasthnie passe plutt pour une marque de +distinction que pour une tare. Dans nos socits raffines, prises des +choses de l'intelligence, les nerveux constituent presque une noblesse. +Seuls, les fous caractriss sont exposs se voir refuser l'accs du +mariage. Cette limination restreinte ne suffit pas expliquer +l'importante immunit des gens maris[171]. + +En dehors de ces considrations un peu _a priori_, des faits nombreux +dmontrent que la situation respective des maris et des clibataires +est due de tout autres causes. + +Si elle tait un effet de la slection matrimoniale, on devrait la voir +s'accuser ds que cette slection commence oprer, c'est--dire +partir de l'ge o garons et filles commencent se marier. ce +moment, on devrait constater un premier cart, qui irait ensuite en +croissant peu peu mesure que le triage s'effectue, c'est--dire +mesure que les gens mariables se marient et cessent ainsi d'tre +confondus avec cette tourbe qui est prdestine par sa nature former +la classe des clibataires irrductibles. Enfin, le maximum devrait tre +atteint l'ge o le bon grain est compltement spar de l'ivraie, o +toute la population admissible au mariage y a t rellement admise, o +il n'y a plus parmi les clibataires que ceux qui sont irrmdiablement +vous cette condition par leur infriorit physique ou morale. C'est +entre 30 et 40 ans que ce moment doit tre plac; au del on ne se marie +plus gure. + +Or, en fait, le coefficient de prservation volue selon une tout autre +loi. Au point de dpart, il est trs souvent remplac par un coefficient +d'aggravation. Les tout jeunes poux sont plus enclins au suicide que +les clibataires; il n'en serait pas ainsi s'ils portaient en eux-mmes +et de naissance leur immunit. En second lieu, le maximum est ralis +presque d'emble. Ds le premier ge o la condition privilgie des +gens maris commence s'affirmer (entre 20 et 25 ans), le coefficient +atteint un chiffre qu'il ne dpasse plus gure dans la suite. Or, +cette priode, il n'y a[172] que 148.000 poux contre 1.430.000 garons, +et 626.000 pouses contre 1.049.000 filles (nombres ronds). Les +clibataires comprennent donc alors au milieu d'eux la majeure partie de +cette lite que l'on dit tre appele par ses qualits congnitales +former plus tard l'aristocratie des poux; l'cart entre les deux +classes au point de vue du suicide devrait par consquent tre faible, +alors qu'il est dj considrable. De mme, l'ge suivant (entre 25 et +30 ans), sur les 2 millions d'poux qui doivent apparatre entre 30 et +40 ans, il y en a plus d'un million qui ne sont pas encore maris; et +pourtant, bien loin que le clibat bnficie de leur prsence dans ses +rangs, c'est alors qu'il fait la plus mauvaise figure. Jamais, pour ce +qui est du suicide, ces deux parties de la population ne sont aussi +distantes l'une de l'autre. Au contraire, entre 30 et 40 ans, alors que +la sparation est acheve, que la classe des poux a ses cadres peu +prs complets, le coefficient de prservation, au lieu d'arriver son +apoge et d'exprimer ainsi que la slection conjugale est elle-mme +parvenue son terme, subit une chute brusque et importante. Il passe, +pour les hommes, de 3,20 2,77; pour les femmes, la rgression est +encore plus accentue, 4,53 au lieu de 2,22, soit une diminution de 32 +%. + +D'autre part, ce triage, de quelque faon qu'il s'effectue, doit se +faire galement pour les filles et pour les garons; car les pouses ne +se recrutent pas d'une autre manire que les poux. Si donc la +supriorit morale des gens maris est simplement un produit de la +slection, elle doit tre gale pour les deux sexes et, par suite, il en +doit tre de mme de l'immunit contre le suicide. Or, en ralit, les +poux sont en France sensiblement plus protgs que les pouses. Pour +les premiers, le coefficient de prservation s'lve jusqu' 3,20, ne +descend qu'une seule fois au-dessous de 2,04 et oscille gnralement +autour de 2,80, tandis que, pour les secondes, le _maximum_ ne dpasse +pas 2,22 (ou, au plus, 2,39[173]) et que le minimum est infrieur +l'unit (0,98). Aussi est-ce l'tat de mariage que, chez nous, la +femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Voici, en effet, +quelle tait, pendant les annes 1887-91, la part de chaque sexe aux +suicides de chaque catgorie d'tat civil: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| | PART DE CHAQUE SEXE | ++ +-------------------------+--------------------------+ +| | sur 100 suicides | sur 100 suicides | +| | de clibataires | de maris | +| | de chaque ge. | de chaque ge. | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 20 25 ans.| 70 hommes. | 30 femmes. | 65 hommes.| 35 femmes. | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 25 30 " | 73 " | 27 " | 65 " | 35 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 30 40 " | 84 " | 16 " | 74 " | 26 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 40 50 " | 86 " | 14 " | 77 " | 23 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 50 60 " | 88 " | 12 " | 78 " | 22 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 60 70 " | 91 " | 9 " | 81 " | 19 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|De 70 80 " | 91 " | 9 " | 78 " | 22 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +|Au del. | 90 " | 10 " | 88 " | 12 " | ++---------------+------------+------------+-----------+--------------+ +*/ + +Ainsi, chaque ge[174] la part des pouses aux suicides des maris est +de beaucoup suprieure la part des filles aux suicides des +clibataires. Ce n'est pas, assurment, que l'pouse soit plus expose +que la fille; les tableaux XX et XXI prouvent le contraire. Seulement, +si elle ne perd pas se marier, elle y gagne moins que l'poux. Mais +alors, si l'immunit est ce point ingale, c'est que la vie de famille +affecte diffremment la constitution morale des deux sexes. Ce qui +prouve mme premptoirement que cette ingalit n'a pas d'autre origine, +c'est qu'on la voit natre et grandir sous l'action du milieu +domestique. Le tableau XXI montre, en effet, qu'au point de dpart le +coefficient de prservation est peine diffrent pour les deux sexes +(2,93 ou 2 d'un ct, 2,40 de l'autre). Puis, peu peu, la diffrence +s'accentue, d'abord parce que le coefficient des pouses crot moins +que celui des poux jusqu' l'ge du maximum, et ensuite parce que la +dcroissance en est plus rapide et plus importante[175]. Si donc il +volue ainsi mesure que l'influence de la famille se prolonge, c'est +qu'il en dpend. + +Ce qui est plus dmonstratif encore, c'est que la situation relative des +sexes quant au degr de prservation dont jouissent les gens maris +n'est pas la mme dans tous les pays. Dans le grand-duch d'Oldenbourg, +ce sont les femmes qui sont favorises et nous trouverons plus loin un +autre cas de la mme inversion. Cependant, en gros, la slection +conjugale se fait partout de la mme manire. Il est donc impossible +qu'elle soit le facteur essentiel de l'immunit matrimoniale; car alors +comment produirait-elle des rsultats opposs dans les diffrents pays? +Au contraire, il est trs possible que la famille soit, dans deux +socits diffrentes, constitue de manire agir diffremment sur les +sexes. C'est donc dans la constitution du groupe familial que doit se +trouver la cause principale du phnomne que nous tudions. + +Mais, si intressant que soit ce rsultat, il a besoin d'tre prcis; +car le milieu domestique est form d'lments diffrents. Pour chaque +poux, la famille comprend: 1 l'autre poux; 2 les enfants. Est-ce au +premier ou aux seconds qu'est due l'action salutaire qu'elle exerce sur +le penchant au suicide? En d'autres termes, elle est compose de deux +associations diffrentes: il y a le groupe conjugal d'une part, de +l'autre, le groupe familial proprement dit. Ces deux socits n'ont ni +les mmes origines, ni la mme nature, ni, par consquent, selon toute +vraisemblance, les mmes effets. L'une drive d'un contrat et +d'affinits lectives, l'autre d'un phnomne naturel, la consanguinit; +la premire lie entre eux deux membres d'une mme gnration, la +seconde, une gnration la suivante; celle-ci est aussi vieille que +l'humanit, celle-l ne s'est organise qu' une poque relativement +tardive. Puisqu'elles diffrent ce point, il n'est pas certain _a +priori_ qu'elles concourent toutes deux produire le fait que nous +cherchons comprendre. En tout cas, si l'une et l'autre y contribuent, +ce ne saurait tre ni de la mme manire ni, probablement, dans la mme +mesure. Il importe donc de chercher si l'une et l'autre y ont part et, +en cas d'affirmative, quelle est la part de chacune. + +On a dj une preuve de la mdiocre efficacit du mariage dans ce fait +que la nuptialit a peu chang depuis le commencement du sicle, alors +que le suicide a tripl. De 1821 1830, il y avait 7,8 mariages annuels +par 1.000 habitants, 8 de 1831 1850, 7,9 en 1851-60, 7,8 de 1861 +1870, 8 de 1871 1880. Pendant ce temps, le taux des suicides par +million d'habitants passait de 54 180. De 1880 1888, la nuptialit a +lgrement flchi (7,4 au lieu de 8), mais cette dcroissance est sans +rapport avec l'norme accroissement des suicides qui, de 1880 1887, +ont augment de plus de 16 %[176]. D'ailleurs, pendant la priode +1865-88, la nuptialit moyenne de la France (7,7) est presque gale +celle du Danemark (7,8) et de l'Italie (7,6); pourtant ces pays sont +aussi dissemblables que possible sous le rapport du suicide[177]. + +Mais nous avons un moyen beaucoup plus dcisif de mesurer exactement +l'influence propre de l'association conjugale sur le suicide; c'est de +l'observer l o elle est rduite ses seules forces, c'est--dire, +dans les mnages sans enfants. + +Pendant les annes 1887-1891, un million d'poux sans enfants a donn +annuellement _644_ suicides[178]. Pour savoir dans quelle mesure l'tat +de mariage, lui seul et abstraction faite de la famille, prserve du +suicide, il n'y a qu' comparer ce chiffre celui que donnent les +clibataires du mme ge moyen. C'est cette comparaison que notre +tableau XXI va nous permettre de faire, et ce n'est pas un des moindres +services qu'il nous rendra. L'ge moyen des hommes maris tait alors, +comme aujourd'hui, de 46 ans 8 mois 1/3. Un million de clibataires de +cet ge produit environ _975_ suicides. Or, 644 est 975 comme 100 est + 150, c'est--dire que les poux striles ont un coefficient de +prservation de _1,5_ seulement; ils ne se tuent qu'un tiers de fois +moins que les clibataires du mme ge. Il en est tout autrement quand +il existe des enfants. Un million d'poux avec enfants produisait +annuellement pendant cette mme priode _336_ suicides seulement. Ce +nombre est _975_ comme 100 est 290; c'est--dire que, quand le +mariage est fcond, le coefficient de prservation est presque doubl +(_2,90_ au lieu de _1,5_). + +La socit conjugale n'est donc que pour une faible part dans l'immunit +des hommes maris. Encore, dans le calcul prcdent, avons-nous fait +cette part un peu plus grande qu'elle n'est en ralit. Nous avons +suppos, en effet, que les poux sans enfants ont le mme ge moyen que +les poux en gnral, alors qu'ils sont certainement moins gs. Car ils +comptent dans leurs rangs tous les poux les plus jeunes, qui n'ont pas +d'enfants, non parce qu'ils sont irrmdiablement striles, mais parce +que, maris trop rcemment, ils n'ont pas encore eu le temps d'en avoir. +En moyenne, c'est seulement 34 ans que l'homme a son premier +enfant[179], et pourtant c'est vers 28 ou 29 ans qu'il se marie, La +partie de la population marie qui a de 28 34 ans se trouve donc +presque tout entire comprise dans la catgorie des poux sans enfants, +ce qui abaisse l'ge moyen de ces derniers; par suite, en l'estimant +46 ans, nous l'avons certainement exagr. Mais alors, les clibataires +auxquels il et fallu les comparer ne sont pas ceux de 46 ans, mais de +plus jeunes qui, par consquent, se tuent moins que les prcdents. Le +coefficient de 1,5 doit donc tre un peu trop lev; si nous +connaissions exactement l'ge moyen des maris sans enfants, on verrait +que leur aptitude au suicide se rapproche de celle des clibataires plus +encore que ne l'indiquent les chiffres prcdents. + +Ce qui montre bien, d'ailleurs, l'influence restreinte du mariage, c'est +que les veufs avec enfants sont encore dans une meilleure situation que +les poux sans enfants. Les premiers, en effet, donnent 937 suicides par +million. Or ils ont un ge moyen de 61 ans 8 mois et 1/3. Le taux des +clibataires du mme ge (V. tableau XXI) est compris entre 1.434 et +1.768, soit environ 1.504. Ce nombre est 937, comme 160 est 100. Les +veufs, quand ils ont des enfants, ont donc un coefficient de +prservation d'au moins 1,6, suprieur par consquent celui des poux +sans enfants. Et encore, en le calculant ainsi, l'avons-nous plutt +attnu qu'exagr. Car les veufs qui ont de la famille ont certainement +un ge plus lev que les veufs en gnral. En effet, parmi ces +derniers, sont compris tous ceux dont le mariage n'est rest strile que +pour avoir t prmaturment rompu, c'est--dire les plus jeunes. C'est +donc des clibataires au-dessus de 62 ans (qui, en vertu de leur ge, +ont une plus forte tendance au suicide), que les veufs avec enfants +devraient tre compars. Il est clair que, de cette comparaison, leur +immunit ne pourrait ressortir que renforce[180]. + +Il est vrai que ce coefficient de 1,6 est sensiblement infrieur celui +des poux avec enfants, 2,9; la diffrence en moins est de 45 %. On +pourrait donc croire que, elle seule, la socit matrimoniale a plus +d'action que nous ne lui en avons reconnue, puisque, quand elle prend +fin, l'immunit de l'poux survivant est ce point diminue. Mais cette +perte n'est imputable que pour une faible part la dissolution du +mariage. La preuve en est que, l o il n'y a pas d'enfants, le veuvage +produit de bien moindres effets. Un million de veufs sans enfants donne +1.258 suicides, nombre qui est 1.504, contingent des clibataires de +62 ans, comme 100 est 119. Le coefficient de prservation est donc +encore de 1,2 environ, peu au-dessous par consquent de celui des poux +galement sans enfants 1,5. Le premier de ces nombres n'est infrieur +au second que de 20 %. Ainsi, quand la mort d'un poux n'a d'autre +rsultat que de rompre le lien conjugal, elle n'a pas sur la tendance au +suicide du veuf de bien fortes rpercussions. Il faut donc que le +mariage, tant qu'il existe, ne contribue que faiblement contenir cette +tendance, puisqu'elle ne s'accrot pas davantage quand il cesse d'tre. + +Quant la cause qui rend le veuvage relativement plus malfaisant quand +le mnage a t fcond, c'est dans la prsence des enfants qu'il faut +aller la chercher. Sans doute, en un sens, les enfants rattachent le +veuf la vie, mais, en mme temps, ils rendent plus aigu la crise +qu'il traverse. Car les relations conjugales ne sont plus seules +atteintes; mais, prcisment parce qu'il existe cette fois une socit +domestique, le fonctionnement en est entrav. Un rouage essentiel fait +dfaut et tout le mcanisme en est dconcert. Pour rtablir l'quilibre +troubl, il faudrait que l'homme remplt une double tche et s'acquittt +de fonctions pour lesquelles il n'est pas fait. Voil pourquoi il perd +tant des avantages dont il jouissait pendant la dure du mariage. Ce +n'est pas parce qu'il n'est plus mari, c'est parce que la famille dont +il est le chef est dsorganise. Ce n'est pas la disparition de +l'pouse, mais de la mre qui cause ce dsarroi. + +Mais c'est surtout propos de la femme que se manifeste avec clat la +faible efficacit du mariage, quand il ne trouve pas dans les enfants +son complment naturel. Un million d'pouses sans enfants donne _221_ +suicides; un million de filles du mme ge (entre 42 et 43 ans) _150_ +seulement. Le premier de ces nombres est au second comme 100 est 67; +le coefficient de prservation tombe donc au-dessous de l'unit, il est +gal _0,67_, c'est--dire qu'il y a, en ralit, aggravation. _Ainsi, +en France, les femmes maries sans enfants se tuent moiti plus que les +clibataires du mme sexe et du mme ge._ Dj, nous avions constat +que, d'une manire gnrale, l'pouse profite moins de la vie de famille +que l'poux. Nous voyons maintenant quelle en est la cause; c'est que, +par elle-mme, la socit conjugale nuit la femme et aggrave sa +tendance au suicide. + +Si, nanmoins, la gnralit des pouses nous a paru jouir d'un +coefficient de prservation, c'est que les mnages striles sont +l'exception et que, par consquent, dans la majorit des cas, la +prsence des enfants corrige et attnue la mauvaise action du mariage. +Encore celle-ci n'est-elle qu'attnue. Un million de femmes avec +enfants donne _79_ suicides; si l'on rapproche ce chiffre de celui qui +exprime le taux des filles de 42 ans, soit _150_, on trouve que +l'pouse, alors mme qu'elle est aussi mre, ne bnficie que d'un +coefficient de prservation de _1,89_, infrieur par consquent de 35 % + celui des poux qui sont dans la mme condition[181]. On ne saurait +donc, pour ce qui est du suicide, souscrire cette proposition de +Bertillon: Quand la femme entre sous la raison conjugale, elle gagne +plus que l'homme cette association; mais elle dchoit ncessairement +plus que l'homme quand elle en sort[182]. + + +III. + +Ainsi l'immunit que prsentent les gens maris en gnral est due, tout +entire pour un sexe et en majeure partie pour l'autre, l'action, non +de la socit conjugale, mais de la socit familiale. Cependant, nous +avons vu que, mme s'il n'y a pas d'enfants, les hommes tout au moins +sont protgs dans le rapport de 1 1,5. Une conomie de 50 suicides +sur 150 ou de 33 %, si elle est bien au-dessous de celle qui se produit +quand la famille est complte, n'est cependant pas une quantit +ngligeable et il importe de comprendre quelle en est la cause. Est-elle +due aux bienfaits spciaux que le mariage rendrait au sexe masculin, ou +bien n'est-elle pas plutt un effet de la slection matrimoniale? Car si +nous avons pu dmontrer que cette dernire ne joue pas le rle capital +qu'on lui a attribu, il n'est pas prouv qu'elle soit sans aucune +influence. + +Un fait parat mme, au premier abord, devoir imposer cette hypothse. +Nous savons que le coefficient de prservation des poux sans enfants +survit en partie au mariage; il tombe seulement de 1,5 1,2. Or, cette +immunit des veufs sans enfants ne saurait videmment tre attribue au +veuvage qui, par lui-mme, n'est pas de nature diminuer le penchant au +suicide, mais ne peut, au contraire, que le renforcer. Elle rsulte donc +d'une cause antrieure et qui, pourtant, ne parat pas devoir tre le +mariage puisqu'elle continue agir alors mme qu'il est dissous par la +mort de la femme. Mais alors, ne consisterait-elle pas dans quelque +qualit native des poux que la slection conjugale ferait apparatre, +mais ne crerait pas? Comme elle existerait avant le mariage et en +serait indpendante, il serait tout naturel qu'elle durt plus que lui. +Si la population des maris est une lite, il en est ncessairement de +mme de celle des veufs. Il est vrai que cette supriorit congnitale a +de moindres effets chez ces derniers puisqu'ils sont protgs contre le +suicide un moindre degr. Mais on conoit que la secousse produite par +le veuvage puisse neutraliser en partie cette influence prventive et +l'empcher de produire tous ses rsultats. + +Mais, pour que cette explication pt tre accepte, il faudrait qu'elle +ft applicable aux deux sexes. On devrait donc trouver aussi chez les +femmes maries quelques traces au moins de cette prdisposition +naturelle qui, toutes choses gales, les prserverait du suicide plus +que les clibataires. Or dj, le fait que, en l'absence d'enfants, +elles se tuent plus que les filles du mme ge, est assez peu +conciliable avec l'hypothse qui les suppose dotes, ds la naissance, +d'un coefficient personnel de prservation. Cependant, on pourrait +encore admettre que ce coefficient existe pour la femme comme pour +l'homme, mais qu'il est totalement annul pendant la dure du mariage +par l'action funeste que ce dernier exerce sur la constitution morale de +l'pouse. Mais, si les effets n'en taient que contenus et masqus par +l'espce de dchance morale que subit la femme en entrant dans la +socit conjugale, ils devraient rapparatre quand cette socit se +dissout, c'est--dire au veuvage. On devrait voir alors la femme, +dbarrasse du joug matrimonial qui la dprimait, ressaisir tous ses +avantages et affirmer enfin sa supriorit native sur celles de ses +congnres qui n'ont pu se faire admettre au mariage. En d'autres +termes, la veuve sans enfants devrait avoir, par rapport aux +clibataires, un coefficient de prservation qui se rapproche tout au +moins de celui dont jouit le veuf sans enfants. Or il n'en est rien. Un +million de veuves sans enfants fournit annuellement _322_ suicides; un +million de filles de 60 ans (ge moyen des veuves) en produit un nombre +compris entre 189 et 204, soit environ 196. Le premier de ces nombres +est au second comme 100 est 60. Les veuves sans enfants ont donc un +coefficient au-dessous de l'unit, c'est--dire un coefficient +d'aggravation; il est gal _0,60_, infrieur mme lgrement celui +des pouses sans enfants (0,67). Par consquent, ce n'est pas le mariage +qui empche ces dernires de manifester pour le suicide l'loignement +naturel qu'on leur attribue. + +On rpondra peut-tre que ce qui empche le complet rtablissement de +ces heureuses qualits dont le mariage aurait suspendu les +manifestations, c'est que le veuvage est pour la femme un tat pire +encore. C'est, en effet, une ide trs rpandue que la veuve est dans +une situation plus critique que le veuf. On insiste sur les difficults +conomiques et morales contre lesquelles il lui faut lutter quand elle +est oblige de subvenir elle-mme son existence et, surtout, aux +besoins de toute une famille. On a mme cru que cette opinion tait +dmontre par les faits. Suivant Morselli[183], la statistique +tablirait que la femme dans le veuvage serait moins loigne de l'homme +pour l'aptitude au suicide que pendant le mariage; et comme, marie, +elle est dj plus rapproche cet gard du sexe masculin que quand +elle est clibataire, il en rsulterait qu'il n'y a pas pour elle de +plus dtestable condition. l'appui de cette thse, Morselli cite les +chiffres suivants qui ne se rapportent qu' la France, mais qui, avec de +lgres variantes, peuvent s'observer chez tous les peuples d'Europe: + +/* ++---------+-----------------------------+----------------------------+ +| | PART DE CHAQUE SEXE | PART DE CHAQUE SEXE | +| | sur 100 suicides de maris. | sur 100 suicides de veufs. | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| ANNES. | Hommes. | Femmes. | Hommes. | Femmes. | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1871. | 79 % | 21 % | 71 % | 29 % | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1872. | 78 " | 22 " | 68 " | 32 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1873. | 79 " | 21 " | 69 " | 31 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1874. | 74 " | 26 " | 57 " | 43 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1875 | 81 " | 19 " | 77 " | 23 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +| 1876. | 82 " | 18 " | 78 " | 22 " | ++---------+---------+-------------------+---------+------------------+ +*/ + +La part de la femme dans les suicides commis par les deux sexes l'tat +de veuvage semble tre, en effet, beaucoup plus considrable que dans +les suicides de maris. N'est-ce pas la preuve que le veuvage lui est +beaucoup plus pnible que ne lui tait le mariage? S'il en est ainsi, il +n'y a rien d'tonnant ce que, mme une fois veuve, les bons effets de +son naturel soient, encore plus qu'avant, empchs de se manifester. + +Malheureusement, cette prtendue loi repose sur une erreur de fait. +Morselli a oubli qu'il y avait partout deux fois plus de veuves que de +veufs. En France, en nombres ronds, il y a deux millions des premires +pour un million seulement des seconds. En Prusse, d'aprs le recensement +de 1890, on trouve 450.000 pour les uns et 1.319.000 pour les autres; en +Italie, 571.000 d'une part et 1.322.000 de l'autre. Dans ces conditions, +il est tout naturel que la contribution des veuves soit plus leve que +celle des pouses qui, elles, sont videmment en nombre gal aux poux. +Si l'on veut que la comparaison comporte quelque enseignement, il faut +ramener l'galit les deux populations. Mais si l'on prend cette +prcaution, on obtient des rsultats contraires ceux qu'a trouvs +Morselli. l'ge moyen des veufs, c'est--dire 60 ans, un million +d'pouses donne 154 suicides et un million d'poux 577. La part des +femmes est donc de _21_ %. Elle diminue sensiblement dans le veuvage. En +effet, un million de veuves donne 210 cas, un million de veufs 1.017; +d'o il suit que, sur 100 suicides de veufs des deux sexes, les femmes +n'en comptent que 17. Au contraire, la part des hommes s'lve de 79 +83 %. Ainsi, en passant du mariage au veuvage, l'homme perd plus que la +femme, puisqu'il ne conserve pas certains des avantages qu'il devait +l'tat conjugal. Il n'y a donc aucune raison de supposer que ce +changement de situation soit moins laborieux et moins troublant pour lui +que pour elle; c'est l'inverse qui est la vrit. On sait, d'ailleurs, +que la mortalit des veufs dpasse de beaucoup celle des veuves; il en +est de mme de leur nuptialit. Celle des premiers est, chaque ge, +trois ou quatre fois plus forte que celle des garons, tandis que celle +des secondes n'est que lgrement suprieure celle des filles. La +femme met donc autant de froideur convoler en secondes noces que +l'homme y met d'ardeur[184]. Il en serait autrement si sa condition de +veuf lui tait ce point lgre et si la femme, au contraire, avait +la supporter autant de mal qu'on a dit[185]. + +Mais s'il n'y a rien dans le veuvage qui paralyse spcialement les dons +naturels qu'aurait la femme par cela seul qu'elle est une lue du +mariage, et s'ils ne tmoignent alors de leur prsence par aucun signe +apprciable, tout motif manque pour supposer qu'ils existent. +L'hypothse de la slection matrimoniale ne s'applique donc pas du tout +au sexe fminin. Rien n'autorise penser que la femme appele au +mariage possde une constitution privilgie qui la prmunisse dans une +certaine mesure, contre le suicide. Par consquent, la mme supposition +est tout aussi peu fonde en ce qui concerne l'homme. Ce coefficient de +1,5 dont jouissent les poux sans enfants ne vient pas de ce qu'ils sont +recruts dans les parties les plus saines de la population; ce ne peut +donc tre qu'un effet du mariage. Il faut admettre que la socit +conjugale, si dsastreuse pour la femme, est, au contraire, mme en +l'absence d'enfants, bienfaisante l'homme. Ceux qui y entrent ne +constituent pas une aristocratie de naissance; ils n'apportent pas tout +fait, dans le mariage, un temprament qui les dtourne du suicide, mais +ils acquirent ce temprament en vivant de la vie conjugale. Du moins, +s'ils ont quelques prrogatives naturelles, elles ne peuvent tre que +trs vagues et indtermines; car elles restent sans effet, jusqu' ce +que certaines autres conditions soient donnes. Tant il est vrai que le +suicide dpend principalement, non des qualits congnitales des +individus, mais de causes qui leur sont extrieures et qui les dominent! + +Cependant, une dernire difficult reste rsoudre. Si ce coefficient +de 1,5, indpendant de la famille, est d au mariage, d'o vient qu'il +lui survit et se retrouve au moins sous une forme attnue (1,2) chez le +veuf sans enfants? Si l'on rejette la thorie de la slection +matrimoniale qui rendait compte de cette survivance, comment la +remplacer? + +Il suffit de supposer que les habitudes, les gots, les tendances +contractes pendant le mariage ne disparaissent pas une fois qu'il est +dissous et rien n'est plus naturel que cette hypothse. Si donc l'homme +mari, alors mme qu'il n'a pas d'enfants, prouve pour le suicide un +loignement relatif, il est invitable qu'il garde quelque chose de ce +sentiment quand il se trouve veuf. Seulement, comme le veuvage ne va pas +sans un certain branlement moral et que, comme nous le montrerons plus +loin, toute rupture d'quilibre pousse au suicide, ces dispositions ne +se maintiennent qu'affaiblies. Inversement, mais pour la mme raison, +puisque l'pouse strile se tue plus que si elle tait reste fille, +elle conserve, une fois veuve, cette plus forte inclination, mme un peu +renforce cause du trouble et de la dsadaptation qu'apporte toujours +avec lui le veuvage. Seulement, comme les mauvais effets que le mariage +avait pour elle lui rendent ce changement d'tat plus facile, cette +aggravation est trs lgre. Le coefficient s'abaisse seulement de +quelques centimes (0,60 au lieu de 0,67)[186]. + +Cette explication est confirme par ce fait qu'elle n'est qu'un cas +particulier d'une proposition plus gnrale qui peut se formuler ainsi: +_Dans une mme socit, la tendance au suicide, l'tat de veuvage, +est, pour chaque sexe, fonction de la tendance, au suicide qu'a le mme +sexe l'tat de mariage._ Si l'poux est fortement prserv, le veuf +l'est aussi, quoique, bien entendu, dans une moindre mesure; si le +premier n'est que faiblement dtourn du suicide, le second ne l'est pas +ou ne l'est que trs peu. Pour s'assurer de l'exactitude de ce thorme, +il suffit de se reporter aux tableaux XX et XXI et aux conclusions qui +en ont t dduites. Nous y avons vu qu'un sexe est toujours plus +favoris que l'autre dans le mariage comme dans le veuvage. Or, celui +des deux qui est privilgi par rapport l'autre dans la premire de +ces conditions conserve son privilge dans la seconde. En France, les +poux ont un plus fort coefficient de prservation que les pouses; +celui des veufs est galement plus lev que celui des veuves. +Oldenbourg, c'est l'inverse qui a lieu parmi les gens maris: la femme +jouit d'une immunit plus importante que l'homme. La mme inversion se +reproduit entre veufs et veuves. + +Mais comme ces deux seuls cas pourraient justement passer pour une +preuve insuffisante et que, d'autre part, les publications statistiques +ne nous donnent pas les lments ncessaires pour vrifier notre +proposition dans d'autres pays, nous avons eu recours au procd suivant +afin d'tendre le champ de nos comparaisons: nous avons calcul +sparment le taux des suicides, pour chaque groupe d'ge et d'tat +civil, dans le dpartement de la Seine d'une part, dans le reste des +dpartements runis ensemble, de l'autre. Les deux groupes sociaux, +ainsi isols l'un de l'autre, sont assez diffrents pour qu'il y ait +lieu de s'attendre ce que la comparaison en soit instructive. Et en +effet, la vie de famille y agit trs diffremment sur le suicide (V. +tableau XXII). + +Tableau XXII + +_Comparaison du taux des suicides par million d'habitants de chaque +groupe d'ge et d'tat civil dans la Seine et en province (1889-1891)._ + +/* ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| HOMMES (Province). | COEFFICIENTS | +| | de prservation par rapport | +| | aux clibataires. | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Ages. |Clibataires.| poux.| Veufs.| des | des | +| | | | | poux. | veufs. | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|15-20. | 100 | 400 | | 0,25 | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|20-25 | 214 | 95 | 153 | 2,25 | 1,39 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|25-30 | 365 | 103 | 373 | 3,54 | 0,97 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|30-40 | 590 | 202 | 511 | 2,92 | 1,15 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|40-50 | 976 | 295 | 633 | 3,30 | 1,54 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|50-60 | 1.445 | 470 | 852 | 3,07 | 1,69 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|60-70 | 1.790 | 582 | 1.047 | 3,07 | 1,70 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|70-80 | 2.000 | 664 | 1.252 | 3,01 | 1,59 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Au del.| 1,458 | 762 | 1.129 | 1,91 | 1,29 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Moyennes des coeff. de prservation. | 2,88 | 1,45 | ++--------------------------------------+-----------------------------+ +| FEMMES (Province). | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Ages. |Clibataires.|pouses|Veuves.| des | des | +| | | | | pouses. | veuves. | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|15-20. | 67 | 36 | 375 | 1,86 | 0,17 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|20-25 | 95 | 52 | 76 | 1,82 | 1,25 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|25-30 | 122 | 64 | 156 | 1,90 | 0,78 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|30-40 | 101 | 74 | 174 | 1,36 | 0,58 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|40-50 | 147 | 95 | 149 | 1,54 | 0,98 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|50-60 | 178 | 136 | 174 | 1,30 | 1,02 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|60-70 | 163 | 142 | 221 | 1,14 | 0,73 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|70-80 | 200 | 191 | 233 | 1,04 | 0,85 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Au del.| 160 | 108 | 221 | 1,48 | 0,72 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Moyennes des coeff. de prservation. | 1,49 | 0,78 | ++--------------------------------------+---------------+-------------+ +| HOMMES (Seine). | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|15-20. | 280 |2.000 | | 0,14 | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|20-25. | 487 | 128 | | 3,80 | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|25-30. | 599 | 298 | 714 | 2,01 | 0,83 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|30-40 | 869 | 436 | 912 | 1,99 | 0,95 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|40-50 | 985 | 808 | 1.459 | 1,21 | 0,67 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|50-60 | 1.367 |1.152 | 2.321 | 1,18 | 0,58 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|60-70 | 1.500 |1.559 | 2.902 | 0,96 | 0,51 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|70-80 | 1.783 |1.741 | 2.082 | 1,02 | 0,85 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Au del.| 1.923 |1.111 | 2.089 | 1,73 | 0,92 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Moyennes des coeff. de prservation. | 1,56 | 0,75 | ++--------------------------------------+---------------+-------------+ +| FEMMES (Seine). | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|15-20. | 224 | | | | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|20-25. | 196 | 64 | | 3,06 | | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|25-30. | 328 | 103 | 296 | 3,18 | 1,10 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|30-40 | 281 | 156 | 373 | 1,80 | 0,75 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|40-50 | 357 | 217 | 289 | 1,64 | 1,23 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|50-60 | 456 | 353 | 410 | 1,29 | 1,11 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|60-70 | 515 | 471 | 637 | 1,09 | 0,80 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|70-80 | 326 | 677 | 464 | 0,48 | 0,70 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Au del.| 508 | 277 | 591 | 1,83 | 0,85 | ++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+ +|Moyennes des coeff. de prservation. | 1,79 | 0,93 | ++------------------------------------------------------+-------------+ +*/ + +Dans les dpartements, l'poux est beaucoup plus prserv que l'pouse. +Le coefficient du premier ne descend que quatre fois au-dessous de +3[187], tandis que celui de la femme n'atteint jamais 2; la moyenne est, +dans un cas, de 2,88, dans l'autre, de 1,49. Dans la Seine, c'est +l'inverse; le coefficient est en moyenne pour les poux de 1,56 +seulement, tandis qu'il est pour les pouses de 1,79[188]. Or on +retrouve exactement la mme inversion entre veufs et veuves. En +province, le coefficient moyen des veufs est lev (1,45), celui des +veuves est bien infrieur (0,78). Dans la Seine, au contraire, c'est le +second qui l'emporte, il s'lve 0,93, tout prs de l'unit, tandis +que l'autre tombe 0,75. _Ainsi, quel que soit le sexe favoris, le +veuvage suit rgulirement le mariage._ + +Il y a plus, si Ton cherche selon quel rapport le coefficient des poux +varie d'un groupe social l'autre et si l'on fait ensuite la mme +recherche pour les veufs, on trouve les surprenants rsultats qui +suivent: + +/* +Coefficient des poux de province 2,88 +---------------------------------------- = ---- = 1,84 +Coefficient des poux de la Seine 1,56 + +Coefficient des veufs de province 1,43 +---------------------------------------- = ---- = 1,93 +Coefficient des veufs de la Seine 0,75 +*/ + +et pour les femmes: + +/* +Coefficient des pouses de la Seine 1,79 +---------------------------------------- = ---- = 1,20 +Coefficient des pouses de province 1,49 + +Coefficient des veuves de la Seine 0,93 +---------------------------------------- = ---- = 1,19 +Coefficient des veuves de province 0,78 +*/ + +Les rapports numriques sont, pour chaque sexe, gaux quelques +centimes d'unit prs; pour les femmes, l'galit est mme presque +absolue. Ainsi, non seulement quand le coefficient des poux s'lve ou +s'abaisse, celui des veufs fait de mme, mais encore il crot ou dcrot +exactement dans la mme mesure. Ces relations peuvent mme tre +exprimes sous une forme plus dmonstrative encore de la loi que nous +avons nonce. Elles impliquent, en effet, que, partout, quel que soit +le sexe, le veuvage diminue l'immunit des poux suivant un rapport +constant: + +/* +poux de province 2,88 poux de la Seine 1,56 +------------------- = ---- = 1,98 ------------------- = ---- = 2,0 +Veufs de province 1,45 Veufs de la Seine 0,75 + +pouses de province 1,49 pouses de la Seine 1,79 +------------------- = ---- = 1,91 ------------------- = ---- = 1,92 +Veuves de province 0,78 Veuves de la Seine 0,93 +*/ + +Le coefficient des veufs est environ la moiti de celui des poux. Il +n'y a donc aucune exagration dire que l'aptitude des veufs pour le +suicide est fonction de l'aptitude correspondante des gens maris; en +d'autres termes, la premire est, en partie, une consquence de la +seconde. Mais alors, puisque le mariage, mme en l'absence d'enfants, +prserve le mari, il n'est pas surprenant que le veuf garde quelque +chose de cette heureuse disposition. + +En mme temps qu'il rsout la question que nous nous tions pose, ce +rsultat jette quelque lumire sur la nature du veuvage. Il nous +apprend, en effet, que le veuvage n'est pas par lui-mme une condition +irrmdiablement mauvaise. Il arrive trs souvent qu'il vaut mieux que +le clibat. La vrit, c'est que la constitution morale des veufs et des +veuves n'a rien de spcifique, mais dpend de celle des gens maris du +mme sexe et dans le mme pays. Elle n'en est que le prolongement. +Dites-moi comment, dans une socit donne, le mariage et la vie de +famille affectent hommes et femmes, je vous dirai ce qu'est le veuvage +pour les uns et pour les autres. Il se trouve donc, par une heureuse +compensation, que si, l o le mariage et la socit domestique sont en +bon tat, la crise qu'ouvre le veuvage est plus douloureuse, on est +mieux arm pour y faire face; inversement, elle est moins grave quand la +constitution matrimoniale et familiale laisse davantage dsirer, mais, +en revanche, on est moins bien tremp pour y rsister. Ainsi, dans les +socits o l'homme profite de la famille plus que la femme, il souffre +plus qu'elle quand il reste seul, mais, en mme temps, il est mieux en +tat de supporter cette souffrance, parce que les salutaires influences +qu'il a subies l'ont rendu plus rfractaire aux rsolutions dsespres. + +IV. + +Le tableau suivant rsume les faits qui viennent d'tre tablis[189]. + +_Influence de la famille sur le suicide dans chaque sexe._ + +/* ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| HOMMES | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| | TAUX | COEFFICIENT | +| |des suicides.| de prservation | +| | | par rapport | +| | |aux clibataires.| ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Clibataires de 45 ans.| 975 | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|poux avec enfants. | 336 | 2,9 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|poux sans enfants. | 644 | 1,5 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| | | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Clibataires de 60 ans.| 1.504 | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Veufs avec enfants. | 937 | 1,6 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Veufs sans enfants | 1,258 | 1,2 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| FEMMES | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| | TAUX | COEFFICIENT | +| |des suicides.| de prservation | +| | | par rapport | +| | |aux clibataires.| ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Filles de 42 ans. | 150 | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|pouses avec enfants. | 79 | 1,89 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|pouses sans enfants. | 221 | 0,67 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +| | | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Filles de 60 ans. | 196 | | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Veuves avec enfants. | 186 | 1,06 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +|Veuves sans enfants. | 322 | 0,60 | ++-----------------------+-------------+-----------------+ +*/ + +Il ressort de ce tableau et des remarques qui prcdent que le mariage a +bien sur le suicide une action prservatrice qui lui est propre. Mais +elle est trs restreinte et, de plus, elle ne s'exerce qu'au profit d'un +seul sexe. Quelque utile qu'il ait t d'en tablir l'existence--et on +comprendra mieux cette utilit dans un prochain chapitre[190]--il reste +que le facteur essentiel de l'immunit des gens maris est la famille, +c'est--dire le groupe complet form par les parents et les enfants. +Sans doute, comme les poux en sont membres, ils contribuent eux aussi, +pour leur part, produire ce rsultat, seulement ce n'est pas comme +mari ou comme femme, mais comme pre ou comme mre, comme fonctionnaires +de l'association familiale. Si la disparition de l'un d'eux accrot les +chances que l'autre a de se tuer, ce n'est pas parce que les liens qui +les unissaient personnellement l'un l'autre sont rompus, mais parce +qu'il en rsulte un bouleversement de la famille dont le survivant subit +le contrecoup. Nous rservant d'tudier plus loin l'action spciale du +mariage, nous dirons donc que la socit domestique, tout comme la +socit religieuse, est un puissant prservatif contre le suicide. + +Cette prservation est mme d'autant plus complte que la famille est +plus dense, c'est--dire comprend un plus grand nombre d'lments. + +Cette proposition a t dj nonce et dmontre par nous dans un +article de la _Revue philosophique_ paru en novembre 1888. Mais +l'insuffisance des donnes statistiques qui taient alors notre +disposition ne nous permit pas d'en faire la preuve avec toute la +rigueur que nous eussions souhaite. En effet, nous ignorions quel tait +l'effectif moyen des mnages de famille, tant dans la France en gnral +que dans chaque dpartement. Nous avions donc d supposer que la densit +familiale dpendait uniquement du nombre des enfants, et encore, ce +nombre lui-mme n'tant pas indiqu par le recensement, il nous fallut +l'estimer d'une manire indirecte en nous servant de ce qu'on appelle en +dmographie le crot physiologique, c'est--dire l'excdent annuel des +naissances sur mille dcs. Sans doute, cette substitution n'tait pas +irrationnelle, car, l o le crot est lev, les familles, en gnral, +ne peuvent gure manquer d'tre denses. Cependant, la consquence n'est +pas ncessaire et, souvent, elle ne se produit pas. L o les enfants +ont l'habitude de quitter leurs parents tt, soit pour migrer, soit +pour aller fonder des tablissements part, soit pour tout autre cause, +la densit de la famille n'est pas en rapport avec leur nombre. En fait, +la maison peut tre dserte, quelque fcond qu'ait t le mnage. C'est +ce qui arrive et dans les milieux cultivs, o l'enfant est envoy trs +jeune au dehors pour faire ou pour achever son ducation, et dans les +rgions misrables, o une dispersion prmature est rendue ncessaire +par les difficults de l'existence. Inversement, malgr une natalit +mdiocre, la famille peut comprendre un nombre suffisant ou mme lev +d'lments, si les clibataires adultes ou mme les enfants maris +continuent vivre avec leurs parents et former une seule et mme +socit domestique. Pour toutes ces raisons, on ne peut mesurer avec +quelque exactitude la densit relative des groupes familiaux que si l'on +sait quelle en est la composition effective. + +Le dnombrement de 1886, dont les rsultats n'ont t publis qu' la +fin de 1888, nous l'a fait connatre. Si donc, d'aprs les indications +que nous y trouvons, on recherche quel rapport il y a, dans les +diffrents dpartements franais, entre le suicide et l'effectif moyen +des familles, on trouve les rsultats suivants: + +/* ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +| | SUICIDES | EFFECTIF MOYEN | +| | par million | des mnages | +| | d'habitants | de famille | +| | (1878-1887). | pour 100 mnages | +| | | (1886). | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|1er groupe (11 dpartements). | De 430 380. | 347 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|2e --- (6 dpartements). | De 300 240 | 360 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|3e --- (15 dpartements). | De 230 180 | 376 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|4e --- (18 dpartements). | De 170 130 | 393 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|5e --- (26 dpartements). | De 120 80 | 418 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +|6e --- (10 dpartements). | De 70 30 | 434 | ++--------------------------------+---------------+-------------------+ +*/ + + mesure que les suicides diminuent, la densit familiale s'accrot +rgulirement. + +Si, au lieu de comparer des moyennes, nous analysons le contenu de +chaque groupe, nous ne trouvons rien qui ne confirme cette conclusion. +En effet, pour la France entire, l'effectif moyen est de 39 personnes +par 10 familles. Si donc, nous cherchons combien il y a de dpartements +au-dessus ou au-dessous de la moyenne dans chacune de ces 6 classes, +nous trouverons qu'elles sont ainsi composes: + +/* ++-------------------+------------------------------------------------+ +| | DANS CHAQUE GROUPE COMBIEN | +| | de dpartements % sont | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +| |Au-dessous de l'effectif|Au-dessus de l'effectif| +| | moyen. | moyen. | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|1er groupe. | 100 % | 0 % | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|2e --- . | 84 " | 16 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|3e --- . | 60 " | 30 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|4e --- . | 33 " | 63 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|5e --- . | 19 " | 81 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +|6e --- . | 0 " | 100 " | ++-------------------+------------------------+-----------------------+ +*/ + +Le groupe qui compte le plus de suicides ne comprend que des +dpartements o l'effectif de la famille est au-dessous de la moyenne. +Peu peu, de la manire la plus rgulire, le rapport se renverse +jusqu' ce que l'inversion devienne complte. Dans la dernire classe, +o les suicides sont rares, tous les dpartements ont une densit +familiale suprieure la moyenne. + +Les deux cartes (V. ci-dessous) ont, d'ailleurs, la mme configuration +gnrale. La rgion o les familles ont la moindre densit a +sensiblement les mmes limites que la zone suicidogne. Elle occupe, +elle aussi, le Nord et l'Est et s'tend jusqu' la Bretagne d'un ct, +jusqu' la Loire de l'autre. Au contraire, dans l'Ouest et dans le Sud, +o les suicides sont peu nombreux, la famille a gnralement un effectif +lev. Ce rapport se retrouve mme dans certains dtails. Dans la +rgion septentrionale, on remarque deux dpartements qui se +singularisent par leur mdiocre aptitude au suicide, c'est le Nord et le +Pas-de-Calais, et le fait est d'autant plus surprenant que le Nord est +trs industriel et que la grande industrie favorise le suicide. Or la +mme particularit se retrouve sur l'autre carte. Dans ces deux +dpartements, la densit familiale est leve, tandis qu'elle est trs +basse dans tous les dpartements voisins. Au Sud, nous retrouvons sur +les deux cartes la mme tache sombre forme par les Bouches-du-Rhne, le +Var et les Alpes-Maritimes, et, l'Ouest, la mme tache claire forme +par la Bretagne. Les irrgularits sont l'exception et elles ne sont +jamais bien sensibles; tant donne la multitude de facteurs qui peuvent +affecter un phnomne de cette complexit, une concidence aussi +gnrale est significative. + +[Illustration: + +PLANCHE IV. + +SUICIDES ET DENSIT FAMILIALE. ] + +La mme relation inverse se retrouve dans la manire dont ces deux +phnomnes ont volu dans le temps. Depuis 1826, le suicide ne cesse de +s'accrotre et la natalit de diminuer. De 1821 1830, elle tait +encore de 308 naissances par 10.000 habitants; elle n'tait plus que de +240 pendant la priode 1881-88 et, dans l'intervalle, la dcroissance a +t ininterrompue. En mme temps, on constate une tendance de la famille + se fragmenter et se morceler de plus en plus. De 1856 1886, le +nombre des mnages s'est accru de 2 millions en chiffres ronds; il est +pass, par une progression rgulire et continue, de 8.796.276 +10.662.423. Et pourtant, pendant le mme intervalle de temps, la +population n'a augment que de deux millions d'individus. C'est donc que +chaque famille compte un plus petit nombre de membres[191]. + +Ainsi, les faits sont loin de confirmer la conception courante, d'aprs +laquelle le suicide serait d surtout aux charges de la vie, puisqu'il +diminue, au contraire, mesure que ces charges augmentent. Voil une +consquence du malthusianisme que ne prvoyait pas son inventeur. Quand +il recommandait de restreindre l'tendue des familles, c'tait dans la +pense que cette restriction tait, au moins dans certains cas, +ncessaire au bien-tre gnral. Or, en ralit, c'est si bien une +source de mal-tre, qu'elle diminue chez l'homme le dsir de vivre. Loin +que les familles denses soient une sorte de luxe dont on peut se passer +et que le riche seul doive s'offrir, c'est, au contraire, le pain +quotidien sans lequel on ne peut subsister. Si pauvre qu'on soit, et +mme au seul point de vue de l'intrt personnel, c'est le pire des +placements que celui qui consiste transformer en capitaux une partie +de sa descendance. + +Ce rsultat concorde avec celui auquel nous tions prcdemment arrivs. +D'o vient, en effet, que la densit de la famille ait sur le suicide +cette influence? On ne saurait, pour rpondre la question, faire +intervenir le facteur organique; car si la strilit absolue est surtout +un produit de causes physiologiques, il n'en est pas de mme de la +fcondit insuffisante qui est le plus souvent volontaire et qui tient +un certain tat de l'opinion. De plus, la densit familiale, telle que +nous l'avons value, ne dpend pas exclusivement de la natalit; nous +avons vu que, l o les enfants sont peu nombreux, d'autres lments +peuvent en tenir lieu et, inversement, que leur nombre peut rester sans +effet s'ils ne participent pas effectivement et avec suite la vie du +groupe. Aussi n'est-ce pas davantage aux sentiments _sui generis_ des +parents pour leurs descendants immdiats qu'il faut attribuer cette +vertu prservatrice. Du reste, ces sentiments eux-mmes, pour tre +efficaces, supposent un certain tat de la socit domestique. Ils ne +peuvent tre puissants si la famille est dsintgre. C'est donc parce +que la manire dont elle fonctionne varie suivant qu'elle est plus ou +moins dense, que le nombre des lments dont elle est compose affecte +le penchant au suicide. + +C'est que, en effet, la densit d'un groupe ne peut pas s'abaisser sans +que sa vitalit diminue. Si les sentiments collectifs ont une nergie +particulire, c'est que la force avec laquelle chaque conscience +individuelle les prouve retentit dans toutes les autres et +rciproquement. L'intensit laquelle ils atteignent dpend donc du +nombre des consciences qui les ressentent en commun. Voil pourquoi, +plus une foule est grande, plus les passions qui s'y dchanent sont +susceptibles d'tre violentes. Par consquent, au sein d'une famille peu +nombreuse, les sentiments, les souvenirs communs ne peuvent pas tre +trs intenses; car il n'y a pas assez de consciences pour se les +reprsenter et les renforcer en les partageant. Il ne saurait s'y former +de ces fortes traditions qui servent de liens entre les membres d'un +mme groupe, qui leur survivent mme et rattachent les unes aux autres +les gnrations successives. D'ailleurs, de petites familles sont +ncessairement phmres; et, sans dure, il n'y a pas de socit qui +puisse tre consistante. Non seulement les tats collectifs y sont +faibles, mais ils ne peuvent tre nombreux; car leur nombre dpend de +l'activit avec laquelle les vues et les impressions s'changent, +circulent d'un sujet l'autre, et, d'autre part, cet change lui-mme +est d'autant plus rapide qu'il y a plus de gens pour y participer. Dans +une socit suffisamment dense, cette circulation est ininterrompue; car +il y a toujours des units sociales en contact, tandis que, si elles +sont rares, leurs relations ne peuvent tre qu'intermittentes et il y a +des moments o la vie commune est suspendue. De mme, quand la famille +est peu tendue, il y a toujours peu de parents ensemble; la vie +domestique est donc languissante et il y a des moments o le foyer est +dsert. + +Mais dire d'un groupe qu'il a une moindre vie commune qu'un autre, c'est +dire aussi qu'il est moins fortement intgr; car l'tat d'intgration +d'un agrgat social ne fait que reflter l'intensit de la vie +collective qui y circule. Il est d'autant plus un et d'autant plus +rsistant que le commerce entre ses membres est plus actif et plus +continu. La conclusion laquelle nous tions arriv peut donc tre +complte ainsi: de mme que la famille est un puissant prservatif du +suicide, elle en prserve d'autant mieux qu'elle est plus fortement +constitue[192]. + + + + +V. + + +Si les statistiques n'taient pas aussi rcentes, il serait facile de +dmontrer l'aide de la mme mthode que cette loi s'applique aux +socits politiques. L'histoire nous apprend, en effet, que le suicide, +qui est gnralement rare dans les socits jeunes[193], en voie +d'volution et de concentration, se multiplie au contraire mesure +qu'elles se dsintgrent. En Grce, Rome, il apparat ds que la +vieille organisation de la cit est branle et les progrs qu'il y a +faits marquent les tapes successives de la dcadence. On signale le +mme fait dans l'empire ottoman. En France, la veille de la +Rvolution, le trouble dont tait travaille la socit par suite de la +dcomposition de l'ancien systme social se traduisit par une brusque +pousse de suicides dont nous parlent les auteurs du temps[194]. + +Mais, en dehors de ces renseignements historiques, la statistique du +suicide, quoiqu'elle ne remonte gure au del des soixante-dix dernires +annes, nous fournit de cette proposition quelques preuves qui ont sur +les prcdentes l'avantage d'une plus grande prcision. + +On a parfois crit que les grandes commotions politiques multipliaient +les suicides. Mais Morselli a bien montr que les faits contredisent +cette opinion. Toutes les rvolutions qui ont eu lieu en France au cours +de ce sicle ont diminu le nombre des suicides au moment o elles se +sont produites. En 1830, le total des cas tombe de 1904, en 1829, +1756, soit une diminution brusque de prs de 10 %. En 1848, la +rgression n'est pas moins importante; le montant annuel passe de 3.647 + 3.301. Puis, pendant les annes 1848-49, la crise qui vient d'agiter +la France fait le tour de l'Europe; partout, les suicides baissent, et +la baisse est d'autant plus sensible que la crise a t plus grave et +plus longue. C'est ce que montre le tableau suivant: + +/* ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +| | DANEMARK. | PRUSSE. | BAVIRE. | SAXE | AUTRICHE. | +| | | | | ROYALE. | | ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +| 1847. | 345 | 1.852 | 217 | | 611 (en 1846) | ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +| 1848. | 305 | 1.649 | 215 | 398 | | ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +| 1849. | 337 | 1.527 | 189 | 328 | 452 | ++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+ +*/ + + + +En Allemagne, l'motion a t beaucoup plus vive qu'en Danemark et la +lutte plus longue mme qu'en France o, sur-le-champ, un gouvernement +nouveau se constitua; aussi la diminution, dans les tats allemands, se +prolonge-t-elle jusqu'en 1849. Elle est, par rapport cette dernire +anne de 13 % en Bavire, de 18 % en Prusse; en Saxe, en une seule +anne, de 1848 1849, elle est de 18 % galement. + +En 1851, le mme phnomne ne se reproduit pas en France, non plus qu'en +1852. Les suicides restent stationnaires. Mais, Paris, le coup d'tat +produit son effet accoutum; quoiqu'il ait t accompli en dcembre, le +chiffre des suicides tombe de 483 en 1851 446 en 1852 (-8 %) et, en +1853, ils restent encore 463[195]. Ce fait tendrait prouver que +cette rvolution gouvernementale a beaucoup plus mu Paris que la +province, qu'elle semble avoir laisse presque indiffrente. D'ailleurs, +d'une manire gnrale, l'influence de ces crises est toujours plus +sensible dans la capitale que dans les dpartements. En 1830, Paris, +la dcroissance a t de 13 % (269 cas au lieu de 307 l'anne prcdente +et de 359 l'anne suivante); en 1848, de 32 % (481 cas au lieu de +698)[196]. + +De simples crises lectorales, pour peu qu'elles aient d'intensit, ont +parfois le mme rsultat. C'est ainsi que, en France, le calendrier des +suicides porte la trace visible du coup d'tat parlementaire du 16 mai +1877 et de l'effervescence qui en est rsulte, ainsi que des lections +qui, en 1889, mirent fin l'agitation boulangiste. Pour en avoir la +preuve, il suffit de comparer la distribution mensuelle des suicides +pendant ces deux annes celle des annes les plus voisines. + +/* ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +| | 1876. | 1877. | 1878. | 1888. | 1889. | 1890. | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Mai. | 604 | 649 | 717 | 924 | 919 | 819 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Juin. | 662 | 692 | 682 | 851 | 829 | 822 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Juillet. | 625 | 540 | 693 | 825 | 818 | 888 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Aot. | 482 | 496 | 547 | 786 | 694 | 734 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Septembre.| 394 | 378 | 512 | 673 | 597 | 720 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Octobre. | 464 | 423 | 468 | 603 | 648 | 675 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Novembre. | 400 | 413 | 415 | 589 | 618 | 571 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +|Dcembre. | 389 | 386 | 335 | 574 | 482 | 475 | ++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+ +*/ + +Pendant les premiers mois de 1877, les suicides sont suprieurs ceux +de 1876 (1.945 cas de janvier avril au lieu de 1.784) et la hausse +persiste en mai et en juin. C'est seulement la fin de ce dernier mois +que les Chambres sont dissoutes, la priode lectorale ouverte en fait, +sinon en droit; c'est mme vraisemblablement le moment o les passions +politiques furent le plus surexcites, car elles durent se calmer un peu +dans la suite par l'effet du temps et de la fatigue. Aussi, en juillet, +les suicides, au lieu de continuer dpasser ceux de l'anne +prcdente, leur sont-ils infrieurs de 14 %. Sauf un lger arrt en +aot, la baisse continue, quoique un moindre degr, jusqu'en octobre. +C'est l'poque o la crise prend fin. Aussitt qu'elle est termine, le +mouvement ascensionnel, un instant suspendu, recommence. En 1889, le +phnomne est encore plus marqu. C'est au commencement d'aot que la +Chambre se spare; l'agitation lectorale commence aussitt et dure +jusqu' la fin de septembre; c'est alors qu'eurent lieu les lections. +Or, en aot, il se produit, par rapport au mois correspondant de 1888, +une brusque diminution de 12 %, qui se maintient en septembre, mais +cesse non moins soudainement en octobre, c'est--dire ds que la lutte +est close. + +Les grandes guerres nationales ont la mme influence que les troubles +politiques. En 1866 clate la guerre entre l'Autriche et l'Italie, les +suicides diminuent de 14 % dans l'un et dans l'autre pays. + +/* ++---------------------------+------------+-----------+---------------+ +| | 1865. | 1866. | 1867. | ++---------------------------+------------+-----------+---------------+ +| Italie | 678 | 588 | 657 | ++---------------------------+------------+-----------+---------------+ +| Autriche | 1.464 | 1.265 | 1.407 | ++---------------------------+------------+-----------+---------------+ +*/ + +En 1864, 'avait t le tour du Danemark et de la Saxe. Dans ce dernier +tat, les suicides qui taient 643 en 1863, tombent 545 en 1864 (-16 +%) pour revenir 619 en 1865. Pour ce qui est du Danemark, comme nous +n'avons pas le nombre des suicides en 1863, nous ne pouvons pas lui +comparer celui de 1864; mais nous savons que le montant de cette +dernire anne (411) est le plus bas qui ait t atteint depuis 1852. Et +comme en 1865 il s'lve 451, il est bien probable que ce chiffre de +411 tmoigne d'une baisse srieuse. + +La guerre de 1870-71 eut les mmes consquences en France et en +Allemagne: + +/* ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +| | 1869. | 1870. | 1871. | 1872. | ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +| Prusse | 3.186 | 2.963 | 2.723 | 2.950 | ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +| Saxe | 710 | 657 | 653 | 687 | ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +| France | 5.114 | 4.157 | 4.490 | 5.275 | ++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+ +*/ + +On pourrait peut-tre croire que cette diminution est due ce que, en +temps de guerre, une partie de la population civile est enrgimente et +que, dans une arme en campagne, il est bien difficile de tenir compte +des suicides. Mais les femmes contribuent tout comme les hommes cette +diminution. En Italie, les suicides fminins passent de 130 en 1864 +117 en 1866; en Saxe, de 133 en 1863 120 en 1864 et 114 en 1865 (-15 +%). Dans le mme pays, en 1870, la chute n'est pas moins sensible; de +130 en 1869, ils descendent 114 en 1870 et restent ce mme niveau en +1871; la diminution est de 13 %, suprieure celle que subissaient les +suicides masculins au mme moment. En Prusse, tandis que 616 femmes +s'taient tues en 1869, il n'y en eut plus que 540 en 1871 (-13 %). On +sait, d'ailleurs, que les jeunes gens en tat de porter les armes ne +fournissent qu'un faible contingent au suicide. Six mois seulement de +1870 ont t pris par la guerre; cette poque et en temps de paix, un +million de franais de 25 30 ans eussent donn tout au plus une +centaine de suicides[197], tandis qu'entre 1870 et 1869 la diffrence en +moins est de 1.057 cas. + +On s'est aussi demand si ce recul momentan en temps de crise ne +viendrait pas de ce que, l'action de l'autorit administrative tant +alors paralyse, la constatation des suicides se fait avec moins +d'exactitude. Mais de nombreux faits dmontrent que cette cause +accidentelle ne suffit pas rendre compte du phnomne. En premier +lieu, il y a sa trs grande gnralit. Il se produit chez les +vainqueurs, comme chez les vaincus, chez les envahisseurs comme chez les +envahis. De plus, quand la secousse a t trs forte, les effets s'en +font sentir mme assez longtemps aprs qu'elle est passe. Les suicides +ne se relvent que lentement; quelques annes s'coulent avant qu'ils +ne soient revenus leur point de dpart; il en est ainsi mme dans des +pays o, en temps normal, ils s'accroissent rgulirement chaque anne. +Quoique des omissions partielles soient, d'ailleurs, possibles et mme +probables ces moments de perturbation, la diminution accuse par les +statistiques a trop de constance pour qu'on puisse l'attribuer une +distraction passagre de l'administration comme sa cause principale. + +Mais la meilleure preuve que nous sommes en prsence, non d'une erreur +de comptabilit, mais d'un phnomne de psychologie sociale, c'est que +toutes les crises politiques ou nationales n'ont pas cette influence. +Celles-l seulement agissent qui excitent les passions. Dj nous avons +remarqu que nos rvolutions ont toujours plus affect les suicides de +Paris que ceux des dpartements; et cependant, la perturbation +administrative tait la mme en province et dans la capitale. Seulement, +ces sortes d'vnements ont toujours beaucoup moins intress les +provinciaux que les Parisiens dont ils taient l'oeuvre et qui y +assistaient de plus prs. De mme, tandis que les grandes guerres +nationales, comme celle de 1870-71, ont eu, tant en France qu'en +Allemagne, une puissante action sur la marche des suicides, des guerres +purement dynastiques comme celles de Crime ou d'Italie, qui n'ont pas +fortement mu les masses, sont restes sans effet apprciable. Mme, en +1854, il se produisit une hausse importante (3.700 cas au lieu de 3.415 +en 1853). On observe le mme fait en Prusse lors des guerres de 1864 et +de 1866. Les chiffres restent stationnaires en 1864 et montent un peu en +1866. C'est que ces guerres taient dues tout entires l'initiative +des politiciens et n'avaient pas soulev les passions populaires comme +celle de 1870. + +De ce mme point de vue, il est intressant de remarquer que, en +Bavire, l'anne 1870 n'a pas produit les mmes effets que sur les +autres pays de l'Allemagne, surtout de l'Allemagne du Nord. On y a +compt plus de suicides en 1870 qu'en 1869 (452 au lieu de 425). C'est +seulement en 1871 qu'une lgre diminution se produit; elle s'accentue +un peu en 1872 o il n'y a plus que 412 cas, ce qui ne fait, d'ailleurs, +qu'une baisse de 9 % par rapport 1869 et de 4 % par rapport 1870. +Cependant, la Bavire a pris aux vnements militaires la mme part +matrielle que la Prusse; elle a galement mobilis toute son arme et +il n'y a pas de raison pour que le dsarroi administratif y ait t +moindre. Seulement, elle n'a pas pris aux vnements la mme part +morale. On sait, en effet, que la catholique Bavire est, de toute +l'Allemagne, le pays qui a toujours le plus vcu de sa vie propre et +s'est montr le plus jaloux de son autonomie. Il a particip la guerre +par la volont de son roi, mais sans entrain. Il a donc rsist beaucoup +plus que les autres peuples allis au grand mouvement social qui agitait +alors l'Allemagne; c'est pourquoi le contre-coup ne s'y est fait sentir +que plus tard et plus faiblement. L'enthousiasme ne vint qu'aprs et il +fut modr. Il fallut le vent de gloire qui s'leva sur l'Allemagne au +lendemain des succs de 1870 pour chauffer un peu la Bavire, jusque-l +froide et rcalcitrante[198]. + +De ce fait, on peut rapprocher le suivant qui a la mme signification. +En France, pendant les annes 1870-71, c'est seulement dans les villes +que le suicide a diminu: + +/* ++--------+-------------------+-------------------+ +| | SUICIDES POUR UN MILLION D'HABITANTS | +| | DE LA | ++--------+-------------------+-------------------+ +| |Population urbaine.|Population rurale. | ++--------+-------------------+-------------------+ +|1866-69.| 202 | 104 | ++--------+-------------------+-------------------+ +|1870-72 | 161 | 110 | ++--------+-------------------+-------------------+ +*/ + +Les constatations devaient pourtant tre encore plus difficiles dans les +campagnes que dans les villes. La vraie raison de cette diffrence est +donc ailleurs. C'est que la guerre n'a produit toute son action morale +que sur la population urbaine, plus sensible, plus impressionnable et, +aussi, mieux au courant des vnements que la population rurale. + +Ces faits ne comportent donc qu'une explication. C'est que les grandes +commotions sociales comme les grandes guerres populaires avivent les +sentiments collectifs, stimulent l'esprit de parti comme le patriotisme, +la foi politique comme la foi nationale et, concentrant les activits +vers un mme but, dterminent, au moins pour un temps, une intgration +plus forte de la socit. Ce n'est pas la crise qu'est due la +salutaire influence dont nous venons d'tablir l'existence, mais aux +luttes dont cette crise est la cause. Comme elles obligent les hommes +se rapprocher pour faire face au danger commun, l'individu pense moins +soi et davantage la chose commune. On comprend, d'ailleurs, que cette +intgration puisse n'tre pas purement momentane, mais survive parfois +aux causes qui l'ont immdiatement suscite, surtout quand elle est +intense. + + +VI. + +Nous avons donc tabli successivement les trois propositions suivantes: + +/* ++---------------------------------------+----------------------------+ +|Le suicide varie en raison inverse | | +|du degr d'intgration | de la socit religieuse.| ++---------------------------------------+----------------------------+ +| -- -- -- | domestique.| ++---------------------------------------+----------------------------+ +| -- -- -- | politique. | ++---------------------------------------+----------------------------+ +*/ + + +Ce rapprochement dmontre que, si ces diffrentes socits ont sur le +suicide une influence modratrice, ce n'est pas par suite de caractres +particuliers chacune d'elles, mais en vertu d'une cause qui leur est +commune toutes. Ce n'est pas la nature spciale des sentiments +religieux que la religion doit son efficacit, puisque les socits +domestiques et les socits politiques, quand elles sont fortement +intgres, produisent les mmes effets; c'est, d'ailleurs, ce que nous +avons dj prouv en tudiant directement la manire dont les +diffrentes religions agissent sur le suicide[199]. Inversement, ce +n'est pas ce qu'ont de spcifique le lien domestique ou le lien +politique qui peut expliquer l'immunit qu'ils confrent; car la socit +religieuse a le mme privilge. La cause ne peut s'en trouver que dans +une mme proprit que tous ces groupes sociaux possdent, quoique, +peut-tre, des degrs diffrents. Or, la seule qui satisfasse cette +condition, c'est qu'ils sont tous des groupes sociaux, fortement +intgrs. Nous arrivons donc cette conclusion gnrale: Le suicide +varie en raison inverse du degr d'intgration des groupes sociaux dont +fait partie l'individu. + +Mais la socit ne peut se dsintgrer sans que, dans la mme mesure, +l'individu ne soit dgag de la vie sociale, sans que ses fins propres +ne deviennent prpondrantes sur les fins communes, sans que sa +personnalit, en un mot, ne tende se mettre au-dessus de la +personnalit collective. Plus les groupes auxquels il appartient sont +affaiblis, moins il en dpend, plus, par suite, il ne relve que de +lui-mme pour ne reconnatre d'autres rgles de conduite que celles qui +sont fondes dans ses intrts privs. Si donc on convient d'appeler +gosme cet tat o le moi individuel s'affirme avec excs en face du +moi social et aux dpens de ce dernier, nous pourrons donner le nom +d'goste au type particulier de suicide qui rsulte d'une individuation +dmesure. + +Mais comment le suicide peut-il avoir une telle origine? + +Tout d'abord, on pourrait faire remarquer que, la force collective tant +un des obstacles qui peuvent le mieux le contenir, elle ne peut +s'affaiblir sans qu'il se dveloppe. Quand la socit est fortement +intgre, elle tient les individus sous sa dpendance, considre qu'ils +sont son service et, par consquent, ne leur permet pas de disposer +d'eux-mmes leur fantaisie. Elle s'oppose donc ce qu'ils se drobent +par la mort aux devoirs qu'ils ont envers elle. Mais, quand ils refusent +d'accepter comme lgitime cette subordination, comment pourrait-elle +leur imposer sa suprmatie? Elle n'a plus alors l'autorit ncessaire +pour les retenir leur poste, s'ils veulent le dserter, et, consciente +de sa faiblesse, elle va jusqu' leur reconnatre le droit de faire +librement, ce qu'elle ne peut plus empcher. Dans la mesure o il est +admis qu'ils sont les matres de leurs destines, il leur appartient +d'en marquer le terme. De leur ct, une raison leur manque pour +supporter avec patience les misres de l'existence. Car, quand ils sont +solidaires d'un groupe qu'ils aiment, pour ne pas manquer des intrts +devant lesquels ils sont habitus incliner les leurs, ils mettent +vivre plus d'obstination. Le lien qui les attache la cause commune les +rattache la vie et, d'ailleurs, le but lev sur lequel ils ont les +yeux fixs les empche de sentir aussi vivement les contrarits +prives. Enfin, dans une socit cohrente et vivace, il y a de tous +chacun et de chacun tous un continuel change d'ides et de sentiments +et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l'individu, au +lieu d'tre rduit ses seules forces, participe l'nergie collective +et vient y rconforter la sienne quand elle est bout. + +Mais ces raisons ne sont que secondaires. L'individualisme excessif n'a +pas seulement pour rsultat de favoriser l'action des causes +suicidognes, il est, par lui-mme, une cause de ce genre. Non seulement +il dbarrasse d'un obstacle utilement gnant le penchant qui pousse les +hommes se tuer, mais il cre ce penchant de toutes pices et donne +ainsi naissance un suicide spcial qu'il marque de son empreinte. +C'est ce qu'il importe de bien comprendre, car c'est cela qui fait la +nature propre du type de suicide qui vient d'tre distingu et c'est +par l que se justifie le nom que nous lui avons donn. Qu'y a-t-il donc +dans l'individualisme qui puisse expliquer ce rsultat? + +On a dit quelquefois que, en vertu de sa constitution psychologique, +l'homme ne peut vivre s'il ne s'attache un objet qui le dpasse et qui +lui survive, et on a donn pour raison de cette ncessit un besoin que +nous aurions de ne pas prir tout entiers. La vie, dit-on, n'est +tolrable que si on lui aperoit quelque raison d'tre, que si elle a un +but et qui en vaille la peine. Or l'individu, lui seul, n'est pas une +fin suffisante pour son activit. Il est trop peu de chose. Il n'est pas +seulement born dans l'espace, il est troitement limit dans le temps. +Quand donc nous n'avons pas d'autre objectif que nous-mmes, nous ne +pouvons pas chapper cette ide que nos efforts sont finalement +destins se perdre dans le nant, puisque nous y devons rentrer. Mais +l'anantissement nous fait horreur. Dans ces conditions, on ne saurait +avoir de courage vivre, c'est--dire agir et lutter, puisque, de +toute cette peine qu'on se donne, il ne doit rien rester. En un mot, +l'tat d'gosme serait en contradiction avec la nature humaine, et, par +suite, trop prcaire pour avoir des chances de durer. + +Mais, sous cette forme absolue, la proposition est trs contestable. Si, +vraiment, l'ide que notre tre doit finir nous tait tellement odieuse, +nous ne pourrions consentir vivre qu' condition de nous aveugler +nous-mmes et de parti pris sur la valeur de la vie. Car s'il est +possible de nous masquer, dans une certaine mesure, la vue du nant, +nous ne pouvons pas l'empcher d'tre; quoique nous fassions, il est +invitable. Nous pouvons bien reculer la limite de quelques gnrations, +faire en sorte que notre nom dure quelques annes ou quelques sicles de +plus que notre corps; un moment vient toujours, trs tt pour le commun +des hommes, o il n'en restera plus rien. Car les groupes auxquels nous +nous attachons ainsi afin de pouvoir, par leur intermdiaire, prolonger +notre existence, sont eux-mmes mortels; ils sont, eux aussi, destins +se dissoudre, emportant avec eux tout ce que nous y aurons mis de +nous-mmes. Ils sont infiniment rares ceux dont le souvenir est assez +troitement li l'histoire mme de l'humanit pour tre assur de +durer autant qu'elle. Si donc nous avions rellement une telle soif +d'immortalit, ce ne sont pas des perspectives aussi courtes qui +pourraient jamais servir l'apaiser. D'ailleurs, qu'est-ce qui subsiste +ainsi de nous? Un mot, un son, une trace imperceptible et, le plus +souvent, anonyme[200], rien, par consquent qui soit en rapport avec +l'intensit de nos efforts et qui puisse les justifier nos yeux. En +fait, quoique l'enfant soit naturellement goste, qu'il n'prouve pas +le moindre besoin de se survivre, et que le vieillard, cet gard comme + tant d'autres, soit trs souvent un enfant, l'un et l'autre ne +laissent pas de tenir l'existence autant et mme plus que l'adulte; +nous avons vu, en effet, que le suicide est trs rare pendant les quinze +premires annes et qu'il tend dcrotre pendant l'extrme priode de +la vie. Il en est de mme de l'animal dont la constitution psychologique +ne diffre pourtant qu'en degrs de celle de l'homme. Il est donc faux +que la vie ne soit jamais possible qu' condition d'avoir en dehors +d'elle-mme sa raison d'tre. + +Et en effet, il y a tout un ordre de fonctions qui n'intressent que +l'individu; ce sont celles qui sont ncessaires l'entretien de la vie +physique. Puisqu'elles sont faites uniquement pour ce but, elles, sont +tout ce qu'elles doivent tre quand il est atteint. Par consquent, dans +tout ce qui les concerne, l'homme peut agir raisonnablement sans avoir +se proposer de fins qui le dpassent. Elles servent quelque chose par +cela seul qu'elles lui servent. C'est pourquoi, dans la mesure o il n'a +pas d'autres besoins, il se suffit lui-mme et peut vivre heureux sans +avoir d'autre objectif que de vivre. Seulement, ce n'est pas le cas du +civilis qui est parvenu l'ge adulte. Chez lui, il y a une multitude +d'ides, de sentiments, de pratiques qui sont sans aucun rapport avec +les ncessits organiques. L'art, la morale, la religion, la foi +politique, la science elle-mme n'ont pas pour rle de rparer l'usure +des organes ni d'en entretenir le bon fonctionnement. Ce n'est pas sur +les sollicitations du milieu cosmique que toute cette vie supra-physique +s'est veille et dveloppe, mais sur celle du milieu social. C'est +l'action de la socit qui a suscit en nous ces sentiments de sympathie +et de solidarit qui nous inclinent vers autrui; c'est elle qui, nous +faonnant son image, nous a pntrs de ces croyances religieuses, +politiques, morales qui gouvernent notre conduite; c'est pour pouvoir +jouer notre rle social que nous avons travaill tendre notre +intelligence et c'est encore la socit qui, en nous transmettant la +science dont elle a le dpt, nous a fourni les instruments de ce +dveloppement. + +Par cela mme que ces formes suprieures de l'activit humaine ont une +origine collective, elles ont une fin de mme nature. Comme c'est de la +socit qu'elles drivent, c'est elle aussi qu'elles se rapportent; ou +plutt elles sont la socit elle-mme incarne et individualise en +chacun de nous. Mais alors, pour qu'elles aient une raison d'tre nos +yeux, il faut que l'objet qu'elles visent ne nous soit pas indiffrent. +Nous ne pouvons donc tenir aux unes que dans la mesure o nous tenons +l'autre, c'est--dire la socit. Au contraire, plus nous nous sentons +dtachs de cette dernire, plus aussi nous nous dtachons de cette vie +dont elle est la fois la source et le but. Pourquoi ces rgles de la +morale, ces prceptes du droit qui nous astreignent toutes sortes de +sacrifices, ces dogmes qui nous gnent, s'il n'y a pas en dehors de nous +quelque tre qui ils servent et dont nous soyons solidaires? Pourquoi +la science elle-mme? Si elle n'a pas d'autre utilit que d'accrotre +nos chances de survie, elle ne vaut pas la peine qu'elle cote. +L'instinct s'acquitte mieux encore de ce rle; les animaux en sont la +preuve. Qu'tait-il donc besoin de lui substituer une rflexion plus +hsitante et plus sujette l'erreur? Mais pourquoi surtout la +souffrance? Mal positif pour l'individu, si c'est par rapport lui seul +que doit s'estimer la valeur des choses, elle est sans compensation et +devient inintelligible. Pour le fidle fermement attach sa foi, pour +l'homme fortement engag dans les liens d'une socit familiale ou +politique, le problme n'existe pas. D'eux-mmes et sans rflchir, ils +rapportent ce qu'ils sont et ce qu'ils font, l'un son glise ou son +Dieu, symbole vivant de cette mme glise, l'autre sa famille, l'autre + sa patrie ou son parti. Dans leurs souffrances mmes, ils ne voient +que des moyens de servir la glorification du groupe auquel ils +appartiennent et ils lui en font hommage. C'est ainsi que le chrtien en +arrive aimer et rechercher la douleur pour mieux tmoigner de son +mpris de la chair et se rapprocher davantage de son divin modle. Mais, +dans la mesure o le croyant doute, c'est--dire se sent moins solidaire +de la confession religieuse dont il fait partie et s'en mancipe, dans +la mesure o famille et cit deviennent trangres l'individu, il +devient pour lui-mme un mystre, et alors il ne peut chapper +l'irritante et angoissante question: quoi bon? + +En d'autres termes, si, comme on l'a dit souvent, l'homme est double, +c'est qu' l'homme physique se surajoute l'homme social. Or ce dernier +suppose ncessairement une socit qu'il exprime et qu'il serve. Qu'elle +vienne, au contraire, se dsagrger, que nous ne la sentions plus +vivante et agissante autour et au-dessus de nous, et ce qu'il y a de +social en nous se trouve dpourvu de tout fondement objectif. Ce n'est +plus qu'une combinaison artificielle d'images illusoires, une +fantasmagorie qu'un peu de rflexion suffit faire vanouir; rien, par +consquent, qui puisse servir de fin nos actes. Et pourtant cet homme +social est le tout de l'homme civilis; c'est lui qui fait le prix de +l'existence. Il en rsulte que les raisons de vivre nous manquent; car +la seule vie laquelle nous puissions tenir ne rpond plus rien dans +la ralit, et la seule qui soit encore fonde dans le rel ne rpond +plus nos besoins. Parce que nous avons t initis une existence +plus releve, celle dont se contentent l'enfant et l'animal ne peut plus +nous satisfaire et voil que la premire elle-mme nous chappe et nous +laisse dsempars. Il n'y a donc plus rien quoi puissent se prendre +nos efforts, et nous avons la sensation qu'ils se perdent dans le vide. +Voil en quel sens il est vrai de dire qu'il faut notre activit un +objet qui la dpasse. Ce n'est pas qu'il nous soit ncessaire pour nous +entretenir dans l'illusion d'une immortalit impossible; c'est qu'il est +impliqu dans notre constitution morale et qu'il ne peut se drober, +mme en partie, sans que, dans la mme mesure, elle perde ses raisons +d'tre. Il n'est pas besoin de montrer que, dans un tel tat +d'branlement, les moindres causes de dcouragement peuvent aisment +donner naissance aux rsolutions dsespres. Si la vie ne vaut pas la +peine qu'on la vive, tout devient prtexte s'en dbarrasser. + +Mais ce n'est pas tout. Ce dtachement ne se produit pas seulement chez +les individus isols. Un des lments constitutifs de tout temprament +national consiste dans une certaine faon d'estimer la valeur de +l'existence. Il y a une humeur collective, comme il y a une humeur +individuelle, qui incline les peuples la tristesse ou la gaiet, qui +leur fait voir les choses sous des couleurs riantes ou sombres. Mme, la +socit est seule en tat de porter sur ce que vaut la vie humaine un +jugement d'ensemble pour lequel l'individu n'est pas comptent. Car il +ne connat que lui-mme et son petit horizon; son exprience est donc +trop restreinte pour pouvoir servir de base une apprciation, +gnrale. Il peut bien juger que sa vie n'a pas de but; il ne peut rien +dire qui s'applique aux autres. La socit, au contraire, peut, sans +sophisme, gnraliser le sentiment qu'elle a d'elle-mme, de son tat de +sant et de maladie. Car les individus participent trop troitement sa +vie pour qu'elle puisse tre malade sans qu'ils soient atteints. Sa +souffrance devient ncessairement leur souffrance. Parce qu'elle est le +tout, le mal qu'elle ressent se communique aux parties dont elle est +faite. Mais alors, elle ne peut se dsintgrer sans avoir conscience que +les conditions rgulires de la vie gnrale sont troubles dans la mme +mesure. Parce qu'elle est la fin laquelle est suspendue la meilleure +partie de nous-mmes, elle ne peut pas sentir que nous lui chappons +sans se rendre compte en mme temps que notre activit reste sans but. +Puisque nous sommes son oeuvre, elle ne peut pas avoir le sentiment de sa +dchance sans prouver que, dsormais, cette oeuvre ne sert plus rien. +Ainsi se forment des courants de dpression et de dsenchantement qui +n'manent d'aucun individu en particulier, mais qui expriment l'tat de +dsagrgation o se trouve la socit. Ce qu'ils traduisent, c'est le +relchement des liens sociaux, c'est une sorte d'asthnie collective, de +malaise social comme la tristesse individuelle, quand elle est +chronique, traduit sa faon le mauvais tat organique de l'individu. +Alors apparaissent ces systmes mtaphysiques et religieux qui, +rduisant en formules ces sentiments obscurs, entreprennent de dmontrer +aux hommes que la vie n'a pas de sens et que c'est se tromper soi-mme +que de lui en attribuer. Alors se constituent des morales nouvelles qui, +rigeant le fait en droit, recommandent le suicide ou, tout au moins y +acheminent, en recommandant de vivre le moins possible. Au moment o +elles se produisent, il semble qu'elles aient t inventes de toutes +pices par leurs auteurs et on s'en prend parfois ces derniers du +dcouragement qu'ils prchent. En ralit, elles sont un effet plutt +qu'une cause; elles ne font que symboliser, en un langage abstrait et +sous une forme systmatique, la misre physiologique du corps +social[201]. Et comme ces courants sont collectifs, ils ont, par suite +de cette origine, une autorit qui fait qu'ils s'imposent l'individu +et le poussent avec plus de force encore dans le sens o l'incline dj +l'tat de dsemparement moral qu'a suscit directement en lui la +dsintgration de la socit. Ainsi, au moment mme o il s'affranchit +avec excs du milieu social, il en subit encore l'influence. Si +individualis que chacun soit, il y a toujours quelque chose qui reste +collectif, c'est la dpression et la mlancolie qui rsultent de cette +individuation exagre. On communie dans la tristesse, quand on n'a plus +rien d'autre mettre en commun. + +Ce type de suicide mrite donc bien le nom que nous lui avons donn. +L'gosme n'en est pas un facteur simplement auxiliaire; c'en est la +cause gnratrice. Si, dans ce cas, le lien qui rattache l'homme la +vie se relche, c'est que le lien qui le rattache la socit s'est +lui-mme dtendu. Quant aux incidents de l'existence prive, qui +paraissent inspirer immdiatement le suicide et qui passent pour en tre +les conditions dterminantes, ce ne sont en ralit que des causes +occasionnelles. Si l'individu cde au moindre choc des circonstances, +c'est que l'tat o se trouve la socit en a fait une proie toute prte +pour le suicide. + +Plusieurs faits confirment cette explication. Nous savons que le suicide +est exceptionnel chez l'enfant et qu'il diminue chez le vieillard +parvenu aux dernires limites de la vie; c'est que, chez l'un et chez +l'autre, l'homme physique tend redevenir tout l'homme. La socit est +encore absente du premier qu'elle n'a pas eu le temps de former son +image; elle commence se retirer du second ou, ce qui revient au mme, +il se retire d'elle. Par suite, ils se suffisent davantage. Ayant moins +besoin de se complter par autre chose qu'eux-mmes, ils sont aussi +moins exposs manquer de ce qui est ncessaire pour vivre. L'immunit +de l'animal n'a pas d'autres causes. De mme, nous verrons dans le +prochain chapitre que, si les socits infrieures pratiquent un suicide +qui leur est propre, celui dont nous venons de parler est plus ou moins +compltement ignor d'elles. C'est que, la vie sociale y tant trs +simple, les penchants sociaux des individus ont le mme caractre et, +par consquent, il leur faut peu de chose pour tre satisfaits. Ils +trouvent aisment au dehors un objectif auquel ils puissent s'attacher. +Partout o il va, le primitif, s'il peut emporter avec lui ses dieux et +sa famille, a tout ce que rclame sa nature sociale. + +Voil enfin pourquoi il se fait que la femme peut, plus facilement que +l'homme, vivre isole. Quand, on voit la veuve supporter sa condition +beaucoup mieux que le veuf et rechercher le mariage avec une moindre +passion, on est port croire que cette aptitude se passer de la +famille est une marque de supriorit; on dit que les facults +affectives de la femme, tant trs intenses, trouvent aisment leur +emploi en dehors du cercle domestique, tandis que son dvouement nous +est indispensable pour nous aider supporter la vie. En ralit, si +elle a ce privilge, c'est que sa sensibilit est plutt rudimentaire +que trs dveloppe. Comme elle vit plus que l'homme en dehors de la vie +commune, la vie commune la pntre moins: la socit lui est moins +ncessaire parce qu'elle est moins imprgne de sociabilit. Elle n'a +que peu de besoins qui soient tourns de ce ct, et elle les contente +peu de frais. Avec quelques pratiques de dvotion, quelques animaux +soigner, la vieille fille a sa vie remplie. Si elle reste si fidlement +attache aux traditions religieuses et si, par suite, elle y trouve +contre le suicide un utile abri, c'est que ces formes sociales trs +simples suffisent toutes ses exigences. L'homme, au contraire, y est +maintenant l'troit. Sa pense et son activit, mesure qu'elles se +dveloppent, dbordent de plus en plus ces cadres archaques. Mais +alors, il lui en faut d'autres. Parce qu'il est un tre social plus +complexe, il ne peut se maintenir en quilibre que s'il trouve au dehors +plus de points d'appui, et c'est parce que son assiette morale dpend de +plus de conditions qu'elle se trouble aussi plus facilement. + + + + + + +{~--- UTF-8 BOM ---~} CHAPITRE IV + +Le suicide altruiste[202]. + + +Dans l'ordre de la vie, rien n'est bon sans mesure. Un caractre +biologique ne peut remplir les fins auxquelles il doit servir qu' +condition de ne pas dpasser certaines limites. Il en est ainsi des +phnomnes sociaux. Si, comme nous venons de le voir, une individuation +excessive conduit au suicide, une individuation insuffisante produit les +mmes effets. Quand l'homme est dtach de la socit, il se tue +facilement, il se tue aussi quand il y est trop fortement intgr. + + +I. + +On a dit quelquefois[203] que le suicide tait inconnu des socits +infrieures. En ces termes, l'assertion est inexacte. Il est vrai que le +suicide goste, tel que nous venons de le constituer, ne parat pas y +tre frquent. Mais il en est un autre qui s'y trouve l'tat +endmique. + +Bartholin, dans son livre _De causis contemptae mortis a Danis_, +rapporte que les guerriers danois regardaient comme une honte de mourir +dans leur lit, de vieillesse ou de maladie, et se suicidaient pour +chapper cette ignominie. Les Goths croyaient de mme que ceux qui +meurent de mort naturelle sont destins croupir ternellement dans des +antres remplis d'animaux venimeux[204]. Sur les limites des terres des +Wisigoths, il y avait un rocher lev, dit _La Roche des Aeux_, du haut +duquel les vieillards se prcipitaient quand ils taient las de la vie. +On retrouve la mme coutume chez les Thraces, les Hrules, etc. Silvius +Italicus dit des Celtes Espagnols: C'est une nation prodigue de son +sang et trs porte hter la mort. Ds que le Celte a franchi les +annes de la force florissante, il supporte impatiemment le cours du +temps et ddaigne de connatre la vieillesse; le terme de son destin est +dans sa main[205]. Aussi assignaient-ils un sjour de dlices ceux +qui se donnaient la mort et un souterrain affreux ceux qui mouraient +de maladie ou de dcrpitude. Le mme usage s'est longtemps maintenu +dans l'Inde. Peut-tre cette complaisance pour le suicide n'tait-elle +pas dans les Vdas, mais elle tait certainement trs ancienne. propos +du suicide du brahmane Calanus, Plutarque dit: Il se sacrifia lui-mme +ainsi que le portait la coutume des sages du pays[206]; et +Quinte-Curce: Il existe parmi eux une espce d'hommes sauvages et +grossiers auxquels on donne le nom de sages. leurs yeux, c'est une +gloire de prvenir le jour de la mort, et ils se font brler vivants ds +que la longueur de l'ge ou de la maladie commence les tourmenter. La +mort, quand on l'attend, est, selon eux, le dshonneur de la vie; aussi +ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a dtruits la vieillesse. Le +feu serait souill s'il ne recevait l'homme respirant encore[207]. Des +faits semblables sont signals Fidji[208], aux Nouvelles-Hbrides, +Manga, etc.[209]. Cos, les hommes qui avaient dpass un certain ge +se runissaient en un festin solennel o, la tte couronne de fleurs, +ils buvaient joyeusement la cigu[210]. Mmes pratiques chez les +Troglodytes[211] et chez les Sres, renomms pourtant pour leur +moralit[212]. + +En dehors des vieillards, on sait que, chez ces mmes peuples, les +veuves sont souvent tenues de se tuer la mort de leurs maris. Cette +pratique barbare est tellement invtre dans les moeurs indoues qu'elle +persiste malgr les efforts des Anglais. En 1817, 706 veuves se +suicidrent dans la seule province de Bengale et, en 1821, on en compta +2.366 dans l'Inde entire. Ailleurs, quand un prince ou un chef meurt, +ses serviteurs sont obligs de ne pas lui survivre. C'tait le cas en +Gaule. Les funrailles des chefs, dit Henri Martin, taient de +sanglantes hcatombes, on y brlait solennellement leurs habits, leurs +armes, leurs chevaux, leurs esclaves favoris, auxquels se joignaient les +dvous qui n'taient pas morts au dernier combat[213]. Jamais un dvou +ne devait survivre son chef. Chez les Achantis, la mort du roi, +c'est une obligation pour ses officiers de mourir[214]. Des observateurs +ont rencontr le mme usage Hawa[215]. + +Le suicide est donc certainement trs frquent chez les peuples +primitifs. Mais il y prsente des caractres trs particuliers. Tous les +faits qui viennent d'tre rapports rentrent, en effet, dans l'une des +trois catgories suivantes: + +1 Suicides d'hommes arrivs au seuil de la vieillesse ou atteints de +maladie. + +2 Suicides de femmes la mort de leur mari. + +3 Suicides de clients ou de serviteurs la mort de leurs chefs. + +Or, dans tous ces cas, si l'homme se tue, ce n'est pas parce qu'il s'en +arroge le droit, mais, ce qui est bien diffrent, _parce qu'il en a le +devoir_. S'il manque cette obligation, il est puni par le dshonneur +et aussi, le plus souvent, par des chtiments religieux. Sans doute, +quand on nous parle de vieillards qui se donnent la mort, nous sommes, +au premier abord, ports croire que la cause en est dans la lassitude +ou dans les souffrances ordinaires cet ge. Mais si, vraiment, ces +suicides n'avaient pas d'autre origine, si l'individu se tuait +uniquement pour se dbarrasser d'une vie insupportable, il ne serait pas +tenu de le faire; on n'est jamais oblig de jouir d'un privilge. Or, +nous avons vu que, s'il persiste vivre, l'estime publique se retire de +lui: ici, les honneurs ordinaires des funrailles lui sont refuss, l, +une vie affreuse est cense l'attendre au del du tombeau. La socit +pse donc sur lui pour l'amener se dtruire. Sans doute, elle +intervient aussi dans le suicide goste; mais son intervention ne se +fait pas de la mme manire dans les deux cas. Dans l'un, elle se +contente de tenir l'homme un langage qui le dtache de l'existence; +dans l'autre, elle lui prescrit formellement d'en sortir. L, elle +suggre ou conseille tout au plus; ici, elle oblige et c'est par elle +que sont dtermines les conditions et les circonstances qui rendent +exigible cette obligation. + +Aussi, est-ce en vue de fins sociales qu'elle impose ce sacrifice. Si le +client ne doit pas survivre son chef ou le serviteur son prince, +c'est que la constitution de la socit implique entre les dvous et +leur patron, entre les officiers et le roi une dpendance tellement +troite qu'elle exclut toute ide de sparation. Il faut que la destine +de l'un soit celle des autres. Les sujets doivent suivre leur matre +partout o il va, mme au del du tombeau, aussi bien que ses vtements +et que ses armes; si l'on pouvait concevoir qu'il en ft autrement, la +subordination sociale ne serait pas tout ce qu'elle doit tre[216]. Il +en est de mme de la femme par rapport au mari. Quant aux vieillards, +s'ils sont obligs de ne pas attendre la mort, c'est vraisemblablement, +au moins dans un trs grand nombre de cas, pour des raisons religieuses. +En effet, c'est dans le chef de la famille qu'est cens rsider l'esprit +qui la protge. D'autre part, il est admis qu'un Dieu qui habite un +corps tranger participe la vie de ce dernier, passe par les mmes +phases de sant et de maladie et vieillit en mme temps. L'ge ne peut +donc diminuer les forces de l'un sans que l'autre soit affaibli du mme +coup, sans que le groupe, par suite, soit menac dans son existence +puisqu'il ne serait plus protg que par une divinit sans vigueur. +Voil pourquoi, dans l'intrt commun, le pre est tenu de ne pas +attendre l'extrme limite de la vie pour transmettre ses successeurs +le dpt prcieux dont il a la garde[217]. + +Cette description suffit dterminer de quoi dpendent ces suicides. +Pour que la socit puisse ainsi contraindre certains de ses membres +se tuer, il faut que la personnalit individuelle compte alors pour bien +peu de chose. Car, ds qu'elle commence se constituer, le droit de +vivre est le premier qui lui soit reconnu; du moins, il n'est suspendu +que dans des circonstances trs exceptionnelles, comme la guerre. Mais +cette faible individuation ne peut elle-mme avoir qu'une seule cause. +Pour que l'individu tienne si peu de place dans la vie collective, il +faut qu'il soit presque totalement absorb dans le groupe et, par +consquent, que celui-ci soit trs fortement intgr. Pour que les +parties aient aussi peu d'existence propre, il faut que le tout forme +une masse compacte et continue. Et en effet, nous avons montr ailleurs +que cette cohsion massive est bien celle des socits o s'observent +les pratiques prcdentes[218]. Comme elles ne comprennent qu'un petit +nombre d'lments, tout le monde y vit de la mme vie; tout est commun +tous, ides, sentiments, occupations. En mme temps, toujours parce que +le groupe est petit, il est proche de chacun et peut ainsi ne perdre +personne de vue; il en rsulte que la surveillance collective est de +tous les instants, qu'elle s'tend tout et prvient plus facilement +les divergences. Les moyens manquent donc l'individu pour se faire un +milieu spcial, l'abri duquel il puisse dvelopper sa nature et se +faire une physionomie qui ne soit qu' lui. Indistinct de ses +compagnons, pour ainsi dire, il n'est qu'une partie _aliquot_ du tout, +sans valeur par lui-mme. Sa personne a si peu de prix que les attentats +dirigs contre elle par les particuliers ne sont l'objet que d'une +rpression relativement indulgente. Il est ds lors naturel qu'il soit +encore moins protg contre les exigences collectives et que la socit, +pour la moindre raison, n'hsite pas lui demander de mettre fin une +vie qu'elle estime pour si peu de chose. + +Nous sommes donc en prsence d'un type de suicide qui se distingue du +prcdent par des caractres tranchs. Tandis que celui-ci est d un +excs d'individuation, celui-l a pour cause une individuation trop +rudimentaire. L'un vient de ce que la socit, dsagrge sur certains +points ou mme dans son ensemble, laisse l'individu lui chapper; +l'autre, de ce qu'elle le tient trop troitement sous sa dpendance. +Puisque nous avons appel _gosme_ l'tat o se trouve le moi quand il +vit de sa vie personnelle et n'obit qu' lui-mme, le mot d'_altruisme_ +exprime assez bien l'tat contraire, celui o le moi ne s'appartient +pas, o il se confond avec autre chose que lui-mme, o le ple de sa +conduite est situ en dehors de lui, savoir dans un des groupes dont +il fait partie. C'est pourquoi nous appellerons _suicide altruiste_ +celui qui rsulte d'un altruisme intense. Mais puisqu'il prsente en +outre ce caractre qu'il est accompli comme un devoir, il importe que la +terminologie adopte exprime cette particularit. Nous donnerons donc le +nom de _suicide altruiste obligatoire_ au type ainsi constitu. + +La runion de ces deux adjectifs est ncessaire pour le dfinir; car +tout suicide altruiste n'est pas ncessairement obligatoire. Il en est +qui ne sont pas aussi expressment imposs par la socit, mais qui ont +un caractre plus facultatif. Autrement dit, le suicide altruiste est +une espce qui comprend plusieurs varits. Nous venons d'en dterminer +une; voyons les autres. + +Dans ces mmes socits dont nous venons de parler ou dans d'autres du +mme genre, on observe frquemment des suicides dont le mobile immdiat +et apparent est des plus futiles. Tite-Live, Csar, Valre-Maxime nous +parlent, non sans un tonnement ml d'admiration, de la tranquillit +avec laquelle les barbares de la Gaule et de la Germanie se donnaient la +mort[219]. Il y avait des Celtes qui s'engageaient se laisser tuer +pour du vin ou de l'argent[220]. D'autres affectaient de ne se retirer +ni devant les flammes de l'incendie ni devant les flots de la mer[221]. +Les voyageurs modernes ont observ des pratiques semblables dans une +multitude de socits infrieures. En Polynsie, une lgre offense +suffit trs souvent dterminer un homme au suicide[222]. Il en est de +mme chez les Indiens de l'Amrique du Nord; c'est assez d'une querelle +conjugale ou d'un mouvement de jalousie pour qu'un homme ou une femme se +tuent[223]. Chez les Dacotahs, chez les Creeks, le moindre +dsappointement entrane souvent aux rsolutions dsespres[224]. On +connat la facilit avec laquelle les Japonais s'ouvrent le ventre pour +la raison la plus insignifiante. On rapporte mme qu'il s'y pratique une +sorte de duel trange o les adversaires luttent, non d'habilet +s'atteindre mutuellement, mais de dextrit s'ouvrir le ventre de +leurs propres mains[225]. On signale des faits analogues en Chine, en +Cochinchine, au Thibet et dans le royaume de Siam. + +Dans tous ces cas, l'homme se tue sans tre expressment tenu de se +tuer. Cependant, ces suicides ne sont pas d'une autre nature que le +suicide obligatoire. Si l'opinion ne les impose pas formellement, elle +ne laisse pas de leur tre favorable. Comme c'est alors une vertu, et +mme la vertu par excellence, que de ne pas tenir l'existence, on loue +celui qui y renonce la moindre sollicitation des circonstances ou mme +par simple bravade. Une prime sociale est ainsi attache au suicide qui +est par cela mme encourag, et le refus de cette rcompense a, quoiqu' +un moindre degr, les mmes effets qu'un chtiment proprement dit. Ce +qu'on fait dans un cas pour chapper une fltrissure, on le fait dans +l'autre pour conqurir plus d'estime. Quand on est habitu ds l'enfance + ne pas faire cas de la vie et mpriser ceux qui y tiennent avec +excs, il est invitable qu'on s'en dfasse pour le plus lger prtexte. +On se dcide sans peine un sacrifice qui cote si peu. Ces pratiques +se rattachent donc, tout comme le suicide obligatoire, ce qu'il y a de +plus fondamental dans la morale des socits infrieures. Parce qu'elles +ne peuvent se maintenir que si l'individu n'a pas d'intrts propres, il +faut qu'il soit dress au renoncement et une abngation sans partage; +de l viennent ces suicides, en partie spontans. Tout comme ceux que la +socit prescrit plus explicitement, ils sont dus cet tat +d'impersonnalit ou, comme nous avons dit, d'altruisme, qui peut tre +regard comme la caractristique morale du primitif. C'est pourquoi nous +leur donnerons galement le nom d'altruistes, et si, pour mieux mettre +en relief ce qu'ils ont de spcial, on doit ajouter qu'ils sont +_facultatifs_, il faut simplement entendre par ce mot qu'ils sont moins +expressment exigs par la socit que quand ils sont strictement +obligatoires. Ces deux varits sont mme si troitement parentes qu'il +est impossible de marquer le point o l'une commence et o l'autre +finit. + +Il est, enfin, d'autres cas o l'altruisme entrane au suicide plus +directement et avec plus de violence. Dans les exemples qui prcdent, +il ne dterminait l'homme se tuer qu'avec le concours des +circonstances. Il fallait que la mort ft impose par la socit comme +un devoir ou que quelque point d'honneur ft en jeu ou, tout au moins, +que quelque vnement dsagrable et achev de dprcier l'existence +aux yeux de la victime. Mais il arrive mme que l'individu se sacrifie +uniquement pour la joie du sacrifice, parce que le renoncement, en soi +et sans raison particulire, est considr comme louable. + +L'Inde est la terre classique de ces sortes de suicides. Dj sous +l'influence du brahmanisme, l'Hindou se tuait facilement. Les lois de +Manou ne recommandent, il est vrai, le suicide que sous certaines +rserves. Il faut que l'homme soit dj arriv un certain ge, qu'il +ait laiss au moins un fils. Mais, ces conditions remplies, il n'a que +faire de la vie. Le Brahmane, qui s'est dgag de son corps par l'une +des pratiques mises en usage par les grands saints, exempt de chagrin et +de crainte, est admis avec honneur dans le sjour de Brahma[226]. +Quoiqu'on ait souvent accus le bouddhisme d'avoir pouss ce principe +jusqu' ses plus extrmes consquences et rig le suicide en pratique +religieuse, en ralit, il l'a plutt condamn. Sans doute, il +enseignait que le suprme dsirable tait de s'anantir dans le Nirvana; +mais cette suspension de l'tre peut et doit tre obtenue ds cette vie +et il n'est pas besoin de manoeuvres violentes pour la raliser. +Toutefois, l'ide que l'homme doit fuir l'existence est si bien dans +l'esprit de la doctrine et si conforme aux aspirations de l'esprit +hindou, qu'on la retrouve sous des formes diffrentes dans les +principales sectes qui sont nes du bouddhisme ou se sont constitues en +mme temps que lui. C'est le cas du janisme. Quoiqu'un des livres +canons de la religion janiste rprouve le suicide, lui reprochant +d'accrotre la vie, des inscriptions recueillies dans un trs grand +nombre de sanctuaires dmontrent que, surtout chez les Janas du Sud, le +suicide religieux a t d'une pratique trs frquente[227]. Le fidle se +laissait mourir de faim[228]. Dans l'Hindouisme, l'usage de chercher la +mort dans les eaux du Gange ou d'autres rivires sacres tait trs +rpandu. Les inscriptions nous montrent des rois et des ministres qui se +prparent finir ainsi leurs jours[229], et on assure qu'au +commencement du sicle ces superstitions n'avaient pas compltement +disparu[230]. Chez les Bhils, il y avait un rocher du haut duquel on se +prcipitait par pit, afin de se dvouer Siva[231]; en 1822, un +officier a encore assist l'un de ces sacrifices. Quant l'histoire +de ces fanatiques qui se font craser en foule sous les roues de l'idole +de Jaggarnat, elle est devenue classique[232]. Charlevoix avait dj +observ des rites du mme genre au Japon: Rien n'est plus commun, +dit-il, que de voir, le long des ctes de la mer, des barques remplies +de ces fanatiques qui se prcipitent dans l'eau chargs de pierres, ou +qui percent leurs barques et se laissent submerger peu peu en chantant +les louanges de leurs idoles. Un grand nombre de spectateurs les suivent +des yeux et exaltent jusqu'au ciel leur valeur et leur demandent, avant +qu'ils disparaissent, leur bndiction. Les sectateurs d'Amida se font +enfermer et murer dans des cavernes o ils ont peine assez d'espace +pour y demeurer assis et o ils ne peuvent respirer que par un +soupirail. L, ils se laissent tranquillement mourir de faim. D'autres +montent au sommet de rochers trs levs, au-dessus desquels il y a des +mines de soufre d'o il sort de temps en temps des flammes. Ils ne +cessent d'invoquer leurs dieux; ils les prient d'accepter le sacrifice +de leur vie et ils demandent qu'il s'lve quelques-unes de ces flammes. +Ds qu'il en parat une, ils la regardent comme un indice du +consentement des dieux et ils se jettent la tte la premire au fond des +abmes... La mmoire de ces prtendus martyrs est en grande +vnration[233]. + +Il n'est pas de suicides dont le caractre altruiste soit plus marqu. +Dans tous ces cas, en effet, nous voyons l'individu aspirer se +dpouiller de son tre personnel pour s'abmer dans cette autre chose +qu'il regarde comme sa vritable essence. Peu importe le nom dont il la +nomme, c'est en elle et en elle seulement qu'il croit exister, et c'est +pour tre qu'il tend si nergiquement se confondre avec elle. C'est +donc qu'il se considre comme n'ayant pas d'existence propre. +L'impersonnalit est ici porte son maximum; l'altruisme est l'tat +aigu. Mais, dira-t-on, ces suicides ne viennent-ils pas simplement de ce +que l'homme trouve la vie triste? Il est clair que, quand on se tue avec +cette spontanit, on ne tient pas beaucoup l'existence dont on se +fait, par consquent, une reprsentation plus ou moins mlancolique. +Mais, cet gard, tous les suicides se ressemblent. Ce serait pourtant +une grave erreur que de ne faire entre eux aucune distinction; car cette +reprsentation n'a pas toujours la mme cause et, par consquent, malgr +les apparences, n'est pas la mme dans les diffrents cas. Tandis que +l'goste est triste parce qu'il ne voit rien de rel au monde que +l'individu, la tristesse de l'altruiste intemprant vient, au contraire, +de ce que l'individu lui semble destitu de toute ralit. L'un est +dtach de la vie parce que, n'apercevant aucun but auquel il puisse se +prendre, il se sent inutile et sans raison d'tre, l'autre, parce qu'il +a un but, mais situ en dehors de cette vie, qui lui apparat ds lors +comme un obstacle. Aussi la diffrence des causes se retrouve-t-elle +dans les effets et la mlancolie de l'un est-elle d'une tout autre +nature que celle de l'autre. Celle du premier est faite d'un sentiment +de lassitude incurable et de morne abattement, elle exprime un +affaissement complet de l'activit qui, ne pouvant s'employer utilement, +s'effondre sur elle-mme. Celle du second, au contraire, est faite +d'espoir; car elle tient justement ce que, au del de cette vie, de +plus belles perspectives sont entrevues. Elle implique mme +l'enthousiasme et les lans d'une foi impatiente de se satisfaire et qui +s'affirme par des actes d'une grande nergie. + +Du reste, elle seule, la manire plus ou moins sombre dont un peuple +conoit l'existence ne suffit pas expliquer l'intensit, de son +penchant au suicide. Le chrtien ne se reprsente pas son sjour sur +cette terre sous un aspect plus riant que le sectateur de Jina. Il n'y +voit qu'un temps d'preuves douloureuses; lui aussi juge que sa vraie +patrie n'est pas de ce monde, et pourtant on sait quelle aversion le +christianisme professe et inspire pour le suicide. C'est que les +socits chrtiennes font l'individu une bien plus grande place que +les socits antrieures. Elles lui assignent des devoirs personnels +remplir auxquels il lui est interdit de se drober; c'est seulement +d'aprs la manire dont il s'est acquitt du rle qui lui incombe +ici-bas qu'il est admis ou non aux joies de l'au-del, et ces joies +elles-mmes sont personnelles comme les oeuvres qui y donnent droit. +Ainsi, l'individualisme modr qui est dans l'esprit du christianisme +l'a empch de favoriser le suicide, en dpit de ses thories sur +l'homme et sur sa destine. + +Les systmes mtaphysiques et religieux qui servent comme de cadre +logique ces pratiques morales achvent de prouver que telle en est +bien l'origine et la signification. Depuis longtemps en effet, on a +remarqu qu'elles coexistent gnralement avec des croyances +panthistes. Sans doute le janisme, comme le bouddhisme, est athe; +mais le panthisme n'est pas ncessairement thiste. Ce qui le +caractrise essentiellement, c'est cette ide que ce qu'il y a de rel +dans l'individu est tranger sa nature, que l'me qui l'anime n'est +pas son me et que, par consquent, il n'a pas d'existence personnelle. +Or, ce dogme est la base des doctrines hindoues; on le trouve dj +dans le brahmanisme. Inversement, l o le principe des tres ne se +confond pas avec eux, mais est conu lui-mme sous une forme +individuelle, c'est--dire chez les peuples monothistes comme les +juifs, les chrtiens, les mahomtans, ou polythistes comme les Grecs et +les Latins, cette forme du suicide est exceptionnelle. Jamais on ne l'y +rencontre l'tat de pratique rituelle. C'est donc qu'entre elle et le +panthisme il y a vraisemblablement un rapport. Quel est-il? + +On ne peut admettre que ce soit le panthisme qui ait produit le +suicide. Ce ne sont pas des ides abstraites qui conduisent les hommes +et on ne saurait expliquer le dveloppement de l'histoire par le jeu de +purs concepts mtaphysiques. Chez les peuples comme chez les individus, +les reprsentations ont avant tout pour fonction d'exprimer une ralit +qu'elles ne font pas; elles en viennent au contraire, et si elles +peuvent servir ensuite la modifier, ce n'est jamais que dans une +mesure restreinte. Les conceptions religieuses sont des produits du +milieu social bien loin qu'elles le produisent, et si, une fois formes, +elles ragissent sur les causes qui les ont engendres, cette raction +ne saurait tre trs profonde. Si donc ce qui constitue le panthisme, +c'est une ngation plus ou moins radicale de toute individualit, une +telle religion ne peut se former qu'au sein d'une socit o, en fait, +l'individu compte pour rien, c'est--dire est presque totalement perdu +dans le groupe. Car les hommes ne peuvent se reprsenter le monde qu' +l'image du petit monde social o ils vivent. Le panthisme religieux +n'est donc qu'une consquence et comme un reflet de l'organisation +panthistique de la socit. Par consquent, c'est aussi dans cette +dernire que se trouve la cause de ce suicide particulier qui se +prsente partout en connexion avec le panthisme. + +Voil donc constitu un second type de suicide qui comprend lui-mme +trois varits: le suicide altruiste obligatoire, le suicide altruiste +facultatif, le suicide altruiste aigu dont le suicide mystique est le +parfait modle. Sous ces diffrentes formes, il contraste de la manire +la plus frappante avec le suicide goste. L'un est li cette rude +morale qui estime pour rien ce qui n'intresse que l'individu; l'autre +est solidaire de cette thique raffine qui met si haut la personnalit +humaine qu'elle ne peut plus se subordonner rien. Il y a donc entre +eux toute la distance qui spare les peuples primitifs des nations les +plus cultives. + +Cependant, si les socits infrieures sont, par excellence, le terrain +du suicide altruiste, il se rencontre aussi dans des civilisations plus +rcentes. On peut notamment classer sous cette rubrique la mort d'un +certain nombre de martyrs chrtiens. Ce sont, en effet, des suicids que +tous ces nophytes qui, s'ils ne se tuaient pas eux-mmes, se faisaient +volontairement tuer. S'ils ne se donnaient pas eux-mmes la mort, ils la +cherchaient de toute leur force et se conduisaient de manire la +rendre invitable. Or, pour qu'il y ait suicide, il suffit que l'acte, +d'o la mort doit ncessairement rsulter, ait t accompli par la +victime en connaissance de cause. D'autre part, la passion enthousiaste +avec laquelle les fidles de la nouvelle religion allaient au devant du +dernier supplice montre que, ce moment, ils avaient compltement +alin leur personnalit au profit de l'ide dont ils s'taient faits +les serviteurs. Il est probable que les pidmies de suicide qui, +plusieurs reprises, dsolrent les monastres pendant le moyen ge et +qui paraissent avoir t dtermines par des excs de ferveur +religieuse, taient de mme nature[234]. + +Dans nos socits contemporaines, comme la personnalit individuelle est +de plus en plus affranchie de la personnalit collective, de pareils +suicides ne sauraient tre trs rpandus. On peut bien dire, sans doute, +soit des soldats qui prfrent la mort l'humiliation de la dfaite, +comme le commandant Beaurepaire et l'amiral Villeneuve, soit des +malheureux qui se tuent pour viter une honte leur famille, qu'ils +cdent des mobiles altruistes. Car si les uns et les autres renoncent + la vie, c'est qu'il y a quelque chose qu'ils aiment mieux +qu'eux-mmes. Mais ce sont des cas isols qui ne se produisent +qu'exceptionnellement[235]. Cependant, aujourd'hui encore, il existe +parmi nous un milieu spcial o le suicide altruiste est l'tat +chronique: c'est l'arme. + + + + +II. + + +C'est un fait gnral dans tous les pays d'Europe que l'aptitude des +militaires au suicide est trs suprieure celle de la population +civile du mme ge. La diffrence en plus varie entre 25 et 900 % (V. +tableau XXIII). + +TABLEAU XXIII + +_Comparaison des suicides militaires et des suicides civils dans les +principaux pays d'Europe._ + +/* ++--------------------+-----------------------------+-----------------+ +| | | COEFFICIENT | +| | SUICIDES POUR | d'aggravation | +| | | des soldats | ++--------------------+-----------------------------+ par rapport | +| |1 million | 1 million de | aux civils | +| |de soldats|civils du mme ge| | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Autriche (1876-90) | 1.253 | 122 | 10 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|tats-Unis (1870-84)| 680 | 80 | 8,5 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Italie (1876-90) | 407 | 77 | 5,2 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Angleterre (1876-90)| 209 | 79 | 2,6 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Wurtemberg (1846-58)| 320 | 170 | 1,92 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Saxe (1847-58) | 640 | 369 | 1,77 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|Prusse (1876-90) | 607 | 394 | 1,50 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +|France (1876-90) | 333 | 265 | 1,25 | ++--------------------+----------+------------------+-----------------+ +*/ + +Le Danemark est le seul pays o le contingent des deux populations est +sensiblement le mme, 388 pour un million de civils et 382 pour un +million de soldats pendant les annes 1845-56. Encore les suicides +d'officiers ne sont-ils pas compris dans ce chiffre[236]. + +Ce fait surprend d'autant plus au premier abord que bien des causes +sembleraient devoir prserver l'arme du suicide. D'abord, les individus +qui la composent reprsentent, au point de vue physique, la fleur du +pays. Tris avec soin, ils n'ont pas de tares organiques qui soient +graves[237]. De plus, l'esprit de corps, la vie en commun devrait avoir +ici l'influence prophylactique qu'elle exerce ailleurs. D'o vient donc +une aussi considrable aggravation? + +Les simples soldats n'tant jamais maris, on a incrimin le clibat. +Mais d'abord, le clibat ne devrait pas avoir l'arme d'aussi funestes +consquences que dans la vie civile; car, comme nous venons de le dire, +le soldat n'est pas un isol. Il est membre d'une socit trs fortement +constitue et qui est de nature remplacer en partie la famille. Mais +quoiqu'il en soit de cette hypothse, il y a un moyen d'isoler ce +facteur. Il suffit de comparer les suicides des soldats ceux des +clibataires du mme ge; le tableau XXI, dont on voit de nouveau +l'importance, nous permet cette comparaison. Pendant les annes 1888-91, +on a compt, en France, 380 suicides pour un million de l'effectif; au +mme moment, les garons de 20 25 ans n'en donnaient que 237. Pour 100 +suicides de clibataires civils, il y avait donc 160 suicides +militaires; ce qui fait un coefficient d'aggravation, gal 1,6, tout +fait indpendant du clibat. + +Si l'on compte part les suicides de sous-officiers, ce coefficient est +encore plus lev. Pendant la priode 1867-74, un million de +sous-officiers donnait une moyenne annuelle de 993 suicides. D'aprs un +recensement fait en 1866, ils avaient un ge moyen d'un peu plus de 31 +ans. Nous ignorons, il est vrai, quel chiffre montaient alors les +suicides clibataires de 30 ans; les tableaux que nous avons dresss se +rapportent une poque beaucoup plus rcente (1889-91) et ce sont les +seuls qui existent: mais en prenant pour points de repre les chiffres +qu'ils nous donnent, l'erreur que nous commettrons ne pourra avoir +d'autre effet que d'abaisser le coefficient d'aggravation des +sous-officiers au-dessous de ce qu'il tait vritablement. En effet, le +nombre des suicides ayant presque doubl de l'une de ces priodes +l'autre, le taux des clibataires de l'ge considr a certainement +augment. Par consquent, en comparant les suicides des sous-officiers +de 1867-74 ceux des garons de 1889-91, nous pourrons bien attnuer, +mais non pas empirer la mauvaise influence de la profession militaire. +Si donc, malgr cette erreur, nous trouvons nanmoins un coefficient +d'aggravation, nous pourrons tre assurs non seulement qu'il est rel, +mais qu'il est sensiblement plus important qu'il n'apparatra d'aprs le +calcul. Or, en 1889-91, un million de clibataires de 31 ans donnait un +chiffre de suicides compris entre 394 et 627, soit environ 510. Ce +nombre est 993 comme 100 est 194; ce qui implique un coefficient +d'aggravation de 1,94 que l'on peut presque porter 4 sans craindre de +dpasser la ralit[238]. + +Enfin, le corps des officiers a donn en moyenne, de 1862 1878, 430 +suicides par million de sujets. Leur ge moyen, qui n'a pas d varier +beaucoup, tait en 1866 de 37 ans 9 mois. Comme beaucoup d'entre eux +sont maris, ce n'est pas aux clibataires de cet ge qu'il faut les +comparer, mais l'ensemble de la population masculine, garons et poux +runis. Or, 37 ans, en 1863-68, un million d'hommes de tout tat civil +ne donnait qu'un peu plus de 200 suicides. Ce nombre est 430, comme +100 est 215, ce qui fait un coefficient d'aggravation de 2,15 qui ne +dpend en rien du mariage ni de la vie de famille. + +Ce coefficient qui, suivant les diffrents degrs de la hirarchie, +varie de 1,6 prs de 4, ne peut videmment s'expliquer que par des +causes propres l'tat militaire. Il est vrai que nous n'en avons +directement tabli l'existence que pour la France; pour les autres pays, +les donnes ncessaires pour isoler l'influence du clibat nous font +dfaut. Mais, comme l'arme franaise se trouve justement tre la moins +prouve par le suicide qui soit en Europe, l'exception du seul +Danemark, on peut tre certain que le rsultat prcdent est gnral et +mme qu'il doit tre encore plus marqu dans les autres tats europens. + quelle cause l'attribuer? + +On a song l'alcoolisme qui, dit-on, svit avec plus de violence dans +l'arme que dans la population civile. Mais d'abord, si, comme nous +l'avons montr, l'alcoolisme n'a pas d'influence dfinie sur le taux des +suicides en gnral, il ne saurait en avoir davantage sur le taux des +suicides militaires en particulier. Ensuite, les quelques annes que +dure le service, trois ans en France et deux ans et demi en Prusse, ne +sauraient suffire faire un assez grand nombre d'alcooliques invtrs +pour que l'norme contingent que l'arme fournit au suicide put +s'expliquer ainsi. Enfin, mme d'aprs les observateurs qui attribuent +le plus d'influence l'alcoolisme, un dixime seulement des cas lui +serait imputable. Par consquent, quand mme les suicides alcooliques +seraient deux et mme trois fois plus nombreux chez les soldats que chez +les civils du mme ge, ce qui n'est pas dmontr, il resterait toujours +un excdent considrable de suicides militaires auxquels il faudrait +chercher une autre origine. + +La cause que l'on a le plus frquemment invoque est le dgot du +service. Cette explication concorde avec la conception courante qui +attribue le suicide aux difficults de l'existence; car les rigueurs de +la discipline, l'absence de libert, la privation de tout confortable +font que l'on est enclin regarder la vie de caserne comme +particulirement intolrable. vrai dire, il semble bien qu'il y ait +beaucoup d'autres professions plus rudes et qui, pourtant, ne +renforcent pas le penchant au suicide. Du moins, le soldat est toujours +assur d'avoir un gte et une nourriture suffisante. Mais, quoi que +vaillent ces considrations, les faits suivants dmontrent +l'insuffisance de cette explication simpliste: + +1 Il est logique d'admettre que le dgot du mtier doit tre beaucoup +plus prononc pendant les premires annes de service et aller en +diminuant mesure que le soldat prend l'habitude de la vie de caserne. +Au bout d'un certain temps, il doit se produire un acclimatement, soit +par l'effet de l'accoutumance, soit que les sujets les plus rfractaires +aient dsert ou se soient tus; et cet acclimatement doit devenir +d'autant plus complet que le sjour sous les drapeaux se prolonge +davantage. Si donc c'tait le changement d'habitudes et l'impossibilit +de se faire leur nouvelle existence qui dterminaient l'aptitude +spciale des soldats pour le suicide, on devrait voir le coefficient +d'aggravation diminuer mesure qu'ils sont depuis plus longtemps sous +les armes. Or il n'en est rien, comme le prouve le tableau qui suit: + +/* ++----------------------------------+---------------------------------+ +| ARME FRANAISE | ARME ANGLAISE | ++------------------+---------------+----------+----------------------+ +| |Sous-officiers | ge. | Suicides par | +| | et soldats. | | 100.000 sujets. | +| | Suicides | | | +| | annuels pour | | | +| |100.000 sujets | | | +| | (1862-69). | | | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|Ayant moins d'un | | | Dans | Dans | +|an de service. | 28 | |la mtropole| l'Inde. | +| | +----------+------------+---------+ +| | |20-25 ans.| 20 | 13 | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|De 1 an 3. | 27 |25-30 --- | 39 | 39 | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|De 3 ans 5 | 40 |30-35 --- | 51 | 84 | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|De 5 ans 7. | 48 |35-40 --- | 71 | 103 | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +|De 7 ans 10. | 76 | | | | ++------------------+---------------+----------+------------+---------+ +*/ + +En France, en moins de 10 ans de service, le taux des suicides a presque +tripl, tandis que, pour les clibataires civils, il passe seulement +pendant ce mme temps de 237 394. Dans les armes anglaises de l'Inde, +il devient, en 20 ans, huit fois plus lev; jamais le taux des civils +ne progresse aussi vite. C'est la preuve que l'aggravation propre +l'arme n'est pas localise dans les premires annes. + +Il semble bien qu'il en est de mme en Italie. Nous n'avons pas, il est +vrai, les chiffres proportionnels rapports l'effectif de chaque +contingent. Mais les chiffres bruts sont sensiblement les mmes pour +chacune des trois annes de service, 15,1 pour la premire, 14,8 pour la +seconde, 14,3 pour la troisime. Or, il est bien certain que l'effectif +diminue d'anne en anne, par suite des morts, des rformes, des mises +en cong, etc. Les chiffres absolus n'ont donc pu se maintenir au mme +niveau que si les chiffres proportionnels se sont sensiblement accrus. +Il n'est pourtant pas invraisemblable que, dans quelques pays, il y ait +au dbut du service un certain nombre de suicides qui soient rellement +dus au changement d'existence. On rapporte, en effet, qu'en Prusse les +suicides sont exceptionnellement nombreux pendant les six premiers mois. +De mme en Autriche, sur 1.000 suicides, il y en a 156 accomplis pendant +les trois premiers mois[239], ce qui est certainement un chiffre trs +considrable. Mais ces faits n'ont rien d'inconciliable avec ceux qui +prcdent. Car il est trs possible que, en dehors de l'aggravation +temporaire qui se produit pendant cette priode de perturbation, il y en +ait une autre qui tienne de tout autres causes et qui aille en +croissant d'aprs une loi analogue celle que nous avons observe en +France et en Angleterre. Du reste, en France mme, le taux de la seconde +et de la troisime anne est lgrement infrieur celui de la +premire; ce qui, pourtant, n'empche pas la progression +ultrieure[240]. + +2 La vie militaire est beaucoup moins pnible, la discipline moins rude +pour les officiers et les sous-officiers, que pour les simples soldats. +Le coefficient d'aggravation des deux premires catgories devrait donc +tre infrieur celui de la troisime. Or, c'est le contraire qui a +lieu: nous l'avons tabli dj pour la France; le mme fait se rencontre +dans les autres pays. En Italie, les officiers prsentaient pendant les +annes 1871-75 une moyenne annuelle de 565 cas pour un million tandis +que la troupe n'en comptait que 230 (Morselli). Pour les sous-officiers, +le taux est encore plus norme, il dpasse 1.000 pour un million. En +Prusse, tandis que les simples soldats ne donnent que 560 suicides pour +un million, les sous-officiers en fournissent 1.140. En Autriche, il y a +un suicide d'officier pour neuf suicides de simples soldats, alors qu'il +y a videmment beaucoup plus de neuf hommes de troupe par officier. De +mme, quoiqu'il n'y ait pas un sous-officier pour deux soldats, il y a +un suicide des premiers pour 2,5 des seconds. + +3 Le dgot de la vie militaire devrait tre moindre chez ceux qui la +choisissent librement et par vocation. Les engags volontaires et les +rengags devraient donc prsenter une moindre aptitude au suicide. Tout +au contraire, elle est exceptionnellement forte. + +/* ++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+ +| | | TAUX | AGE | TAUX des | COEFFICIENT | +| | |des suicides| moyen |clibataires|d'aggravation| +| | | pour |probable| civils du | | +| | | 1 million. | | mme ge | | +| | | | | (1889-91). | | ++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+ +|Annes |Engags | 670 | 25 ans.| Entre | 2,12 | +|1875-78|volontaires| | | 237 et 394,| | +| | | | | soit 315. | | ++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+ +| |Rengags. | 1.300 | 30 ans.| Entre | 2,54 | +| | | | | 394 et 627,| | +| | | | | soit 510. | | ++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+ +*/ + +Pour les raisons que nous avons donnes, ces coefficients, calculs par +rapport aux clibataires de 1889-91, sont certainement au-dessous de la +ralit. L'intensit du penchant que manifestent les rengags est +surtout remarquable, puisqu'ils restent l'arme aprs avoir fait +l'exprience de la vie militaire. + +Ainsi, les membres de l'arme qui sont le plus prouvs par le suicide +sont aussi ceux qui ont le plus la vocation de cette carrire, qui sont +le mieux faits ses exigences et le plus l'abri des ennuis et des +inconvnients qu'elle peut avoir. C'est donc que le coefficient +d'aggravation qui est spcial cette profession a pour cause, non la +rpugnance qu'elle inspire, mais, au contraire, l'ensemble d'tats, +habitudes acquises ou prdispositions naturelles, qui constituent +l'esprit militaire. Or, la premire qualit du soldat est une sorte +d'impersonnalit que l'on ne rencontre nulle part, au mme degr, dans +la vie civile. Il faut qu'il soit exerc faire peu de cas de sa +personne, puisqu'il doit tre prt en faire le sacrifice ds qu'il en +a reu l'ordre. Mme en dehors de ces circonstances exceptionnelles, en +temps de paix et dans la pratique quotidienne du mtier, la discipline +exige qu'il obisse sans discuter et mme, parfois, sans comprendre. +Mais pour cela, une abngation intellectuelle est ncessaire qui n'est +gure compatible avec l'individualisme. Il faut ne tenir que faiblement + son individualit pour se conformer aussi docilement des impulsions +extrieures. En un mot, le soldat a le principe de sa conduite en dehors +de lui-mme; ce qui est la caractristique de l'tat d'altruisme. De +toutes les parties dont sont faites nos socits modernes, l'arme est, +d'ailleurs, celle qui rappelle le mieux la structure des socits +infrieures. Elle aussi consiste en un groupe massif et compact qui +encadre fortement l'individu et l'empche de se mouvoir d'un mouvement +propre. Puisque donc cette constitution morale est le terrain naturel du +suicide altruiste, il y a tout lieu de supposer que le suicide militaire +a ce mme caractre et provient de la mme origine. + +On s'expliquerait ainsi d'o vient que le coefficient d'aggravation +augmente avec la dure du service; c'est que cette aptitude au +renoncement, ce got de l'impersonnalit se dveloppe par suite d'un +dressage plus prolong. De mme, comme l'esprit militaire est +ncessairement plus fort chez les rengags et chez les grads que chez +les simples soldats, il est naturel que les premiers soient plus +spcialement enclins au suicide que les seconds. Cette hypothse permet +mme de comprendre la singulire supriorit que les sous-officiers ont, + cet gard, sur les officiers. S'ils se tuent davantage, c'est qu'il +n'est pas de fonction qui exige au mme degr l'habitude de la +soumission et de la passivit. Quelque disciplin que soit l'officier, +il doit tre, dans une certaine mesure, capable d'initiative; il a un +champ d'action plus tendu, par suite, une individualit plus +dveloppe. Les conditions favorables au suicide altruiste sont donc +moins compltement ralises chez lui que chez le sous-officier; ayant +un plus vif sentiment de ce que vaut sa vie, il est moins port s'en +dfaire. + +Non seulement cette explication rend compte des faits qui ont t +antrieurement exposs, mais elle est, en outre, confirme par ceux qui +suivent. + +4 Il ressort du tableau XXIII que le coefficient d'aggravation +militaire est d'autant plus lev que l'ensemble de la population civile +a un moindre penchant au suicide, et inversement, Le Danemark est la +terre classique du suicide, les soldats ne s'y tuent pas plus que le +reste des habitants. Les tats les plus fconds en suicides sont ensuite +la Saxe, la Prusse et la France; l'arme n'y est pas trs prouve, le +coefficient d'aggravation y varie entre 1,25 et 1,77. Il est, au +contraire, trs considrable pour l'Autriche, l'Italie, les tats-Unis +et l'Angleterre, pays o les civils se tuent trs peu. Rosenfeld, dans +l'article dj cit, ayant procd un classement des principaux pays +d'Europe au point de vue du suicide militaire, sans songer d'ailleurs +tirer de ce classement aucune conclusion thorique, est arriv aux mmes +rsultats. Voici, en effet, dans quel ordre il range les diffrents +tats avec les coefficients calculs par lui: + +/* ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +| | COEFFICIENT D'AGGRAVATION |TAUX DE LA POPULATION| +| |des soldats par rapport aux civils| civile par million. | +| | de 20-30 ans. | | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|France. | 1,3 | 150 (1871-75) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|Prusse. | 1,8 | 133 (1871-75) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|Angleterre.| 2,2 | 73 (1876) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|Italie. | entre 3 et 4 | 37 (1874-77) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +|Autriche. | 8 | 72 (1864-72) | ++-----------+----------------------------------+---------------------+ +*/ + +Sauf que l'Autriche devrait venir avant l'Italie, l'inversion est +absolument rgulire[241]. + +Elle s'observe d'une manire encore plus frappante l'intrieur de +l'empire austro-hongrois. Les corps d'arme qui ont le coefficient +d'aggravation le plus lev sont ceux qui tiennent garnison dans les +rgions o les civils jouissent de la plus forte immunit, et +inversement: + +/* ++------------------+-----------------------------+-------------------+ +| TERRITOIRES | COEFFICIENT D'AGGRAVATION | SUICIDES | +| MILITAIRES. | des soldats par | des civils | +| | rapport aux civils | au del de 20 ans | +| | | pour 1 million. | ++------------------+-----------------------------+-------------------+ +|Vienne (Autriche | 1,42 | 660 | +|infrieure et | | | +|suprieure. | | | +|Salzbourg). | | | ++------------------+---------------+-------------+--------+----------+ +|Bruno (Moravie | 2,41 | | 580 | | +|et Silsie). | | | | | ++------------------+---------------+ +--------+ | +|Prague (Bohme). | 2,58 | Moyenne | 620 | Moyenne | ++------------------+---------------+ +--------+ | +|Innsbruck (Tyrol, | 2,41 | 2,46 | 240 | 480 | +| Vorarlberg). | | | | | ++------------------+---------------+-------------+--------+----------+ +|Zara (Dalmatie). | 3,48 | | 250 | | ++------------------+---------------+ +--------+ | +|Graz (Steiermarck,| | Moyenne | | Moyenne | +|Carinthie, | 3,58 | | 290 | | +|Carniole). | | 3,82 | | 283 | ++------------------+---------------+ +--------+ | +|Cracovie (Galicie | 4,41 | | 310 | | +|et Bukovine). | | | | | ++------------------+-----------------------------+-------------------+ +*/ + +Il n'y a qu'une exception, c'est celle du territoire d'Innsbruck o le +taux des civils est faible et o le coefficient d'aggravation n'est que +moyen. + +De mme, en Italie, Bologne est de tous les districts militaires celui +o les soldats se tuent le moins (180 suicides pour 1.000.000); c'est +aussi celui o les civils se tuent le plus (89,5). Les Pouilles et les +Abbruzzes, au contraire, comptent beaucoup de suicides militaires (370 +et 400 pour un million) et seulement 15 ou 16 suicides civils. On peut +faire en France des remarques analogues. Le gouvernement militaire de +Paris avec 260 suicides pour un million est bien au-dessous du corps +d'arme de Bretagne qui en a 440. Mme, Paris, le coefficient +d'aggravation doit tre insignifiant puisque, dans la Seine, un million +de clibataires de 20 25 ans donne 214 suicides. + +Ces faits prouvent que les causes du suicide militaire sont, non +seulement diffrentes, mais en raison inverse de celles qui contribuent +le plus dterminer les suicides civils. Or, dans les grandes socits +europennes, ces derniers sont surtout dus cette individuation +excessive qui accompagne la civilisation. Les suicides militaires +doivent donc dpendre de la disposition contraire, savoir d'une +individuation faible ou de ce que nous avons appel l'tat d'altruisme. +En fait, les peuples o l'arme est le plus porte au suicide, sont +aussi ceux qui sont le moins avancs et dont les moeurs se rapprochent le +plus de celles qu'on observe dans les socits infrieures. Le +traditionnalisme, cet antagoniste par excellence de l'esprit +individualiste, est beaucoup plus dvelopp en Italie, en Autriche et +mme en Angleterre qu'en Saxe, en Prusse et en France. Il est plus +intense Zara, Cracovie, qu' Graz et qu' Vienne, dans les Pouilles +qu' Rome ou Bologne, dans la Bretagne que dans la Seine. Comme il +prserve du suicide goste, on comprend sans peine que, l o il est +encore puissant, la population civile compte peu de suicides. Seulement, +il n'a cette influence prophylactique que s'il reste modr. S'il +dpasse un certain degr d'intensit, il devient lui-mme une source +originale de suicides. Mais l'arme, comme nous le savons, tend +ncessairement l'exagrer, et elle est d'autant plus expose excder +la mesure que son action propre est davantage aide et renforce par +celle du milieu ambiant. L'ducation qu'elle donne a des effets d'autant +plus violents qu'elle se trouve tre plus conforme aux ides et aux +sentiments de la population civile elle-mme; car, alors, elle n'est +plus contenue par rien. Au contraire, l o l'esprit militaire est sans +cesse et nergiquement contredit par la morale publique, il ne saurait +tre aussi fort que l o tout concourt incliner le jeune soldat dans +la mme direction. On s'explique donc que, dans les pays o l'tat +d'altruisme est suffisant pour protger dans une certaine mesure +l'ensemble de la population, l'arme le porte facilement un tel point +qu'il y devient la cause d'une notable aggravation[242]. + +2 Dans toutes les armes, les troupes d'lite sont celles o le +coefficient d'aggravation est le plus lev. + + +/* ++---------------+-----------+--------------+-------------------------+ +| |AGE MOYEN |SUICIDES | COEFFICIENT | +| |rel ou |pour 1 | D'AGGRAVATION. | +| |probable. |million. | | ++---------------+-----------+--------------+-------------------------+ +| | | | |Par rapport la | +|Corps spciaux |De 30 35.|570 (1862-78).| 2,45 |population civile | +|de Paris. | | | |masculine, de 35 | ++---------------+-----------+--------------+------|ans, tout tat | +|Gendarmerie. | -- |570 (1873). | 2,45 |civil runi[243]. | ++---------------+-----------+--------------+-------------------------+ +|Vtrans | | | |Par rapport aux | +|(supprims |De 45 55.|2.860 |2,37 |clibataires du | +|en 1872). | | | |mme ge, des | +| | | | |annes 1889-91. | ++---------------+-----------+--------------+-------------------------+ +*/ + + +Ce dernier chiffre, ayant t calcul par rapport aux clibataires de +1889-91, est beaucoup trop faible, et pourtant il est bien suprieur +celui des troupes ordinaires. De mme, dans l'arme d'Algrie, qui passe +pour tre l'cole des vertus militaires, le suicide a donn pendant la +priode 1872-78 une mortalit double de celle qu'ont fournie, au mme +moment, les troupes stationnes en France (570 suicides pour 1 million +au lieu de 280). Au contraire, les armes les moins prouves sont les +pontonniers, le gnie, les infirmiers, les ouvriers d'administration, +c'est--dire celles dont le caractre militaire est le moins accus. De +mme, en Italie, tandis que l'arme, en gnral, pendant les annes +1878-81 donnait seulement 430 cas pour un million, les bersagliers en +avaient 580, les carabiniers 800, les coles militaires et les +bataillons d'instruction 1.010. + +Or, ce qui distingue les troupes d'lite, c'est le degr intense auquel +y atteint l'esprit d'abngation et de renoncement militaire. Le suicide +dans l'arme varie donc comme cet tat moral. + +3 Une dernire preuve de cette loi, c'est que le suicide militaire est +partout en dcadence. En France, en 1862, il y avait 630 cas pour un +million; en 1890 il n'y en a plus que 280. On a prtendu que cette +dcroissance tait due aux lois qui ont rduit la dure du service. Mais +ce mouvement de rgression est bien, antrieur la nouvelle loi sur le +recrutement. Il est continu depuis 1862, sauf un relvement assez +important de 1882 1888[244]. On le retrouve d'ailleurs partout. Les +suicides militaires sont passs, en Prusse, de 716 pour un million, en +1877, 457 en 1893; dans l'ensemble de l'Allemagne, de 707 en 1877, +550 en 1890; en Belgique, de 391 en 1885, 185 en 1891; en Italie, de +431 en 1876, 389 en 1892. En Autriche et en Angleterre la diminution +est peu sensible, mais il n'y a pas accroissement (1.209, en 1892, dans +le premier de ces pays, et 210 dans le second en 1890, au lieu de 1.277 +et 217 en 1876). + +Or, si notre explication est fonde, c'est bien ainsi que les choses +devaient se passer. En effet, il est constant que, pendant le mme +temps, il s'est produit dans tous ces pays un recul du vieil esprit +militaire. tort ou raison, ces habitudes d'obissance passive, de +soumission absolue, en un mot d'impersonnalisme, si l'on veut nous +permettre ce barbarisme, se sont trouves de plus en plus en +contradiction avec les exigences de la conscience publique. Elles ont, +par consquent, perdu du terrain. Pour donner satisfaction aux +aspirations nouvelles, la discipline est devenue moins rigide, moins +compressive de l'individu[245]. Il est d'ailleurs remarquable que, dans +ces mmes socits et pendant le mme temps, les suicides civils n'ont +fait qu'augmenter. C'est une nouvelle preuve que la cause dont ils +dpendent est de nature contraire celle qui fait le plus gnralement +l'aptitude spcifique des soldats. + +Tout prouve donc que le suicide militaire n'est qu'une forme du suicide +altruiste. Assurment, nous n'entendons pas dire que tous les cas +particuliers qui se produisent dans les rgiments ont ce caractre et +cette origine. Le soldat, en revtant l'uniforme, ne devient pas un +homme entirement nouveau; les effets de l'ducation qu'il a reue, de +l'existence qu'il a mene jusque-l ne disparaissent pas comme par +enchantement; et d'ailleurs, il n'est pas tellement spar du reste de +la socit qu'il ne participe pas la vie commune. Il peut donc se +faire que le suicide qu'il commet soit quelquefois civil par ses causes +et par sa nature. Mais une fois qu'on a limin ces cas pars, sans +liens entre eux, il reste un groupe compact et homogne, qui comprend la +plupart des suicides dont l'arme est le thtre et qui dpend de cet +tat d'altruisme sans lequel il n'y a pas d'esprit militaire. C'est le +suicide des socits infrieures qui survit parmi nous parce que la +morale militaire est elle-mme, par certains cts, une survivance de la +morale primitive[246]. Sous l'influence de cette prdisposition, le +soldat se tue pour la moindre contrarit, pour les raisons les plus +futiles, pour un refus de permission, pour une rprimande, pour une +punition injuste, pour un arrt dans l'avancement, pour une question de +point d'honneur, pour un accs de jalousie passagre ou mme, tout +simplement, parce que d'autres suicides ont eu lieu sous ses yeux ou +sa connaissance. Voil, en effet, d'o proviennent ces phnomnes de +contagion que l'on a souvent observs dans les armes et dont nous +avons, plus haut, rapport des exemples. Ils sont inexplicables si le +suicide dpend essentiellement de causes individuelles. On ne peut +admettre que le hasard ait justement runi dans tel rgiment, sur tel +point du territoire, un aussi grand nombre d'individus prdisposs +l'homicide de soi-mme par leur constitution organique. D'autre part, il +est encore plus inadmissible qu'une telle propagation imitative puisse +avoir lieu en dehors de toute prdisposition. Mais tout s'explique +aisment quand on a reconnu que la carrire des armes dveloppe une +constitution morale qui incline puissamment l'homme se dfaire de +l'existence. Car il est naturel que cette constitution se trouve, des +degrs divers, chez la plupart de ceux qui sont ou qui ont pass sous +les drapeaux, et, comme elle est pour les suicides un terrain minemment +favorable, il faut peu de chose pour faire passer l'acte le penchant +se tuer qu'elle recle; l'exemple suffit pour cela. C'est pourquoi il se +rpand comme une trane de poudre chez des sujets ainsi prpars le +suivre. + + + + +III. + + +On peut mieux comprendre maintenant quel intrt il y avait donner une +dfinition objective du suicide et y rester fidle. + +Parce que le suicide altruiste, tout en prsentant les traits +caractristiques du suicide, se rapproche, surtout dans ses +manifestations les plus frappantes, de certaines catgories d'actes que +nous sommes habitus honorer de notre estime et mme de notre +admiration, on a souvent refus de le considrer comme un homicide de +soi-mme. On se rappelle que, pour Esquirol et Falret, la mort de Caton +et celle des Girondins n'taient pas des suicides. Mais alors, si les +suicides qui ont pour cause visible et immdiate l'esprit de renoncement +et d'abngation ne mritent pas cette qualification, elle ne saurait +davantage convenir ceux qui procdent de la mme disposition morale, +quoique d'une manire moins apparente; car les seconds ne diffrent des +premiers que par quelques nuances. Si l'habitant des les Canaries qui +se prcipite dans un gouffre pour honorer son Dieu n'est pas un +suicid, comment donner ce nom au sectateur de Jina qui se tue pour +rentrer dans le nant; au primitif qui, sous l'influence du mme tat +mental, renonce l'existence pour une lgre offense qu'il a subie ou +simplement pour manifester son mpris de la vie, au failli qui aime +mieux ne pas survivre son dshonneur, enfin ces nombreux soldats qui +viennent tous les ans grossir le contingent des morts volontaires? Car +tous ces cas ont pour racine ce mme tat d'altruisme qui est galement +la cause de ce qu'on pourrait appeler le suicide hroque. Les +mettra-t-on seuls au rang des suicides et n'exclura-t-on que ceux dont +le mobile est particulirement pur? Mais d'abord, d'aprs quel critrium +fera-t-on le partage? Quand un motif cesse-t-il d'tre assez louable +pour que l'acte qu'il dtermine puisse tre qualifi de suicide? Puis, +en sparant radicalement l'une de l'autre ces deux catgories de faits, +on se condamne en mconnatre la nature. Car c'est dans le suicide +altruiste obligatoire que les caractres essentiels du type sont le +mieux marqus. Les autres varits n'en sont que des formes drives. +Ainsi, ou bien on tiendra comme non avenu un groupe considrable de +phnomnes instructifs, ou bien, si on ne les rejette pas tous, outre +que l'on ne pourra faire entre eux qu'un choix arbitraire, on se mettra +dans l'impossibilit d'apercevoir la souche commune laquelle se +rattachent ceux que l'on aura retenus. Tels sont les dangers auxquels on +s'expose quand on fait dpendre la dfinition du suicide des sentiments +subjectifs qu'il inspire. + +D'ailleurs, mme les raisons de sentiment par lesquelles on croit +justifier cette exclusion, ne sont pas fondes. On s'appuie sur ce fait +que les mobiles dont procdent certains suicides altruistes se +retrouvent, sous une forme peine diffrente, la base d'actes que +tout le monde regarde comme moraux. Mais en est-il autrement du suicide +goste? Le sentiment de l'autonomie individuelle n'a-t-il pas sa +moralit comme le sentiment contraire? Si celui-ci est la condition d'un +certain courage, s'il affermit les coeurs et va mme jusqu' les +endurcir, l'autre les attendrit et les ouvre la piti. Si, l o rgne +le suicide altruiste, l'homme est toujours prt donner sa vie, en +revanche, il ne fait pas plus de cas de celle d'autrui. Au contraire, l +o il met tellement haut la personnalit individuelle qu'il n'aperoit +plus aucune fin qui la dpasse, il la respecte chez les autres. Le culte +qu'il a pour elle fait qu'il souffre de tout ce qui peut la diminuer +mme chez ses semblables. Une plus large sympathie pour la souffrance +humaine succde aux dvouements fanatiques des temps primitifs. Chaque +sorte de suicide n'est donc que la forme exagre ou dvie d'une vertu. +Mais alors la manire dont ils affectent la conscience morale ne les +diffrencie pas assez pour qu'on ait le droit d'en faire autant de +genres spars. + + + + +CHAPITRE V + +Le suicide anomique. + + +Mais la socit n'est pas seulement un objet qui attire soi, avec une +intensit ingale, les sentiments et l'activit des individus. Elle est +aussi un pouvoir qui les rgle. Entre la manire dont s'exerce cette +action rgulatrice et le taux social des suicides il existe un rapport. + +I. + +C'est un fait connu que les crises conomiques ont sur le penchant au +suicide une influence aggravante. + + Vienne, en 1873, clate une crise financire qui atteint son maximum +en 1874; aussitt le nombre des suicides s'lve. De 141 en 1872, ils +montent 153 en 1873 et 216 en 1874, avec une augmentation de 51 % +par rapport 1872 et de 41 % par rapport 1873. Ce qui prouve bien que +cette catastrophe est la seule cause de cet accroissement, c'est qu'il +est surtout sensible au moment o la crise a t l'tat aigu, +c'est--dire pendant les quatre premiers mois de 1874. Du 1er janvier au +30 avril on avait compt 48 suicides en 1871, 44 en 1872, 43 en 1873; il +y en eut 73 en 1874. L'augmentation est de 70 %. La mme crise ayant +clat la mme poque Francfort-sur-le-Mein y a produit les mmes +effets. Dans les annes qui prcdent 1874, il s'y commettait en moyenne +22 suicides par an; en 1874, il y en eut 32, soit 45 % en plus. + +On n'a pas oubli le fameux krach qui se produisit la Bourse de Paris +pendant l'hiver de 1882. Les consquences s'en firent sentir non +seulement Paris, mais dans toute la France. De 1874 1886, +l'accroissement moyen annuel n'est que de 2 %; en 1882, il est de 7 %. +De plus, il n'est pas galement rparti entre les diffrents moments de +l'anne, mais il a lieu surtout pendant les trois premiers mois, +c'est--dire l'instant prcis o le krach s'est produit. ce seul +trimestre reviennent les 59 centimes de l'augmentation totale. Cette +lvation est si bien le fait de circonstances exceptionnelles que, non +seulement on ne la rencontre pas en 1881, mais qu'elle a disparu en +1883, quoique cette dernire anne ait, dans l'ensemble, un peu plus de +suicides que la prcdente: + +/* ++-----------------+---------+-------------------+--------------------+ +| | 1881. | 1882. | 1883. | ++-----------------+---------+-------------------+--------------------+ +|Anne totale | 6.741 | 7.213 (+ 7 %) | 7.267 | ++-----------------+---------+-------------------+--------------------+ +|Premier trimestre| 1.589 | 1.770 (+ 11 %) | 1.604 | ++-----------------+---------+-------------------+--------------------+ +*/ + +Ce rapport ne se constate pas seulement dans quelques cas exceptionnels; +il est la loi. Le chiffre des faillites est un baromtre qui reflte +avec une suffisante sensibilit les variations par lesquelles passe la +vie conomique. Quand, d'une anne l'autre, elles deviennent +brusquement plus nombreuses, on peut tre assur qu'il s'est produit +quelque grave perturbation. De 1845 1869, il y a eu, trois reprises, +de ces lvations soudaines, symptmes de crises. Tandis que, pendant +cette priode, l'accroissement annuel du nombre des faillites est de 3,2 +%, il est de 26 % en 1847, de 37 % en 1854, et de 20 % en 1861. Or, +ces trois moments, on constate galement une ascension +exceptionnellement rapide dans le chiffre des suicides. Tandis que, +pendant ces 24 annes, l'augmentation moyenne annuelle est seulement de +2 %, elle est de 17 % en 1847, de 8 % en 1854, de 9 % en 1861. + +Mais quoi ces crises doivent-elles leur influence? Est-ce parce que, +en faisant flchir la fortune publique, elles augmentent la misre? +Est-ce parce que la vie devient plus difficile qu'on y renonce plus +volontiers? L'explication sduit par sa simplicit; elle est d'ailleurs +conforme la conception courante du suicide. Mais elle est contredite +par les faits. + +En effet, si les morts volontaires augmentaient parce que la vie devient +plus rude, elles devraient diminuer sensiblement quand l'aisance devient +plus grande. Or si, quand le prix des aliments de premire ncessit +s'lve avec excs, les suicides font gnralement de mme, on ne +constate pas qu'ils s'abaissent au-dessous de la moyenne dans le cas +contraire. En Prusse, en 1850, le cours du bl descend au point le plus +bas qu'il ait atteint pendant toute la priode 1848-81; il tait 6 +marcs 91 les 50 kilogrammes; cependant, ce moment mme, les suicides +passent de 1.527, o ils taient en 1849, 1.736, soit une augmentation +de 13 %, et ils continuent s'accrotre pendant les annes 1851, 1852, +1853 quoique le bon march persiste. En 1858-59, un nouvel avilissement +se produit; nanmoins les suicides s'lvent de 2.038 en 1857 2.126 en +1858, 2.146 en 1859. De 1863 1866, les prix qui avaient atteint 11 +marcs 04 en 1861 tombent progressivement jusqu' 7 marcs 95 en 1864 et +restent trs modrs, pendant toute la priode; les suicides, pendant ce +mme temps, augmentent de 17 % (2.112 en 1862, 2.485 en 1866)[247]. On +observe en Bavire des faits analogues. D'aprs une courbe construite +par Mayr[248] pour la priode 1835-61, c'est pendant les annes 1857-58 +et 1858-59 que le prix du seigle a t le plus bas; or, les suicides +qui, en 1857, n'taient qu'au nombre de 286 montent 329 en 1858, puis + 387 en 1859. Le mme phnomne s'tait dj produit pendant les +annes 1848-50: le bl, ce moment, avait t trs bon march comme +dans toute l'Europe. Et cependant, malgr une diminution lgre et +provisoire, due aux vnements politiques et dont nous avons parl, les +suicides se maintinrent au mme niveau. On en comptait 217 en 1847, il +y en avait encore 215 en 1848 et si, en 1849, ils descendirent un +instant 189, ds 1850, ils remontrent et s'levrent jusqu' 250. + +C'est si peu l'accroissement de la misre qui fait l'accroissement des +suicides que mme des crises heureuses, dont l'effet est d'accrotre +brusquement la prosprit d'un pays, agissent sur le suicide tout comme +des dsastres conomiques. + +La conqute de Rome par Victor-Emmanuel en 1870, en fondant +dfinitivement l'unit de l'Italie, a t pour ce pays le point de +dpart d'un mouvement de rnovation qui est en train d'en faire une des +grandes puissances de l'Europe. Le commerce et l'industrie en reurent +une vive impulsion et des transformations s'y produisirent avec une +extraordinaire rapidit. Tandis qu'en 1876, 4.459 chaudires vapeur, +d'une force totale de 54.000 chevaux, suffisaient aux besoins +industriels, en 1887 le nombre des machines tait de 9.983 et leur +puissance, porte 167.000 chevaux-vapeur, tait triple. +Naturellement, la quantit des produits augmenta pendant le mme temps +selon la mme proportion[249]. Les changes suivirent la progression; +non seulement la marine marchande, les voies de communication et de +transport se dvelopprent, mais le nombre des choses et des gens +transports doubla[250]. Comme cette suractivit gnrale amena une +lvation des salaires (on estime 35 % l'augmentation de 1873 1889), +la situation matrielle des travailleurs s'amliora, d'autant plus que, +au mme moment, le prix du pain alla en baissant[251]. Enfin, d'aprs +les calculs de Bodio, la richesse prive serait passe de 45 milliards +et demi, en moyenne, pendant la priode 1875-80, 51 milliards pendant +les annes 1880-85 et 54 milliards et demi en 1885-90[252]. + +Or, paralllement cette renaissance collective, on constate un +accroissement exceptionnel dans le nombre des suicides. De 1866 1870, +ils taient peu prs rests constants; de 1871 1877 ils augmentent +de 36 %. Il y avait en + +/* ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +|1864-70.|29 suicides pour 1 million|1874.|37 suicides pour 1 million| ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +|1871 |31 -- -- -- |1875.|34 -- -- -- | ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +|1872 |33 -- -- -- |1876.|36,5 -- -- -- | ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +|1873 |36 -- -- -- |1877.|40,6 -- -- -- | ++--------+--------------------------+-----+--------------------------+ +*/ + + +Et depuis, le mouvement a continu. Le chiffre total qui tait de 1.139 +en 1877 est pass 1.463 en 1889, soit une nouvelle augmentation de 28 +%. + +En Prusse, le mme phnomne s'est produite deux reprises. En 1866, ce +royaume reoit un premier accroissement. Il s'annexe plusieurs provinces +importantes en mme temps qu'il devient le chef de la confdration du +Nord. Ce gain de gloire et de puissance est aussitt accompagn d'une +brusque pousse de suicides. Pendant la priode 1856-60, il y avait eu, +anne moyenne, 123 suicides pour 1 million, et 122 seulement pendant les +annes 1861-65. Dans le quinquennium 1866-70, malgr la baisse qui se +produisit en 1870, la moyenne s'lve 133. L'anne 1867, celle qui +suivit immdiatement la victoire, est celle o le suicide atteignit le +plus haut point auquel il ft parvenu depuis 1816 (1 suicide par 5.432 +habitants tandis que, en 1864, il n'y avait qu'un cas sur 8.739). + +Au lendemain de la guerre de 1870, une nouvelle transformation heureuse +se produit. L'Allemagne est unifie et place tout entire sous +l'hgmonie de la Prusse. Une norme indemnit de guerre vient grossir +la fortune publique; le commerce et l'industrie prennent leur essor. +Jamais le dveloppement du suicide n'a t aussi rapide. De 1875 1886 +il augmente de 90 %, passant de 3.278 cas 6.212. + +Les Expositions universelles, quand elles russissent, sont considres +comme un vnement heureux dans la vie d'une socit. Elles stimulent +les affaires, amnent plus d'argent dans le pays et passent pour +augmenter la prosprit publique, surtout dans la ville mme o elles +ont lieu. Et cependant, il n'est pas impossible que, finalement, elles +se soldent par une lvation considrable du chiffre des suicides. C'est +ce qui parat surtout avoir eu lieu pour l'Exposition de 1878. +L'augmentation a t, cette anne, la plus leve qui se ft produite de +1874 1886. Elle fut de 8 %, par consquent suprieure celle qu'a +dtermine le krach de 1882. Et ce qui ne permet gure de supposer que +cette recrudescence ait une autre cause que l'Exposition, c'est que les +86 centimes de cet accroissement ont eu lieu juste pendant les six mois +qu'elle a dur. + +En 1889, le mme fait ne s'est pas reproduit pour l'ensemble de la +France. Mais il est possible que la crise boulangiste, par l'influence +dpressive qu'elle a exerc sur la marche des suicides, ait neutralis +les effets contraires de l'Exposition. Ce qui est certain, c'est qu' +Paris, et quoique les passions politiques dchanes aient d avoir la +mme action que dans le reste du pays, les choses se passrent comme en +1878. Pendant les 7 mois de l'Exposition, les suicides augmentrent de +prs de 10 %, exactement 9,66, tandis que, dans le reste de l'anne, ils +restrent au-dessous de ce qu'ils avaient t en 1888 et de ce qu'ils +furent ensuite en 1890. + +/* ++-----------------------------------------------+------+------+------+ +| | 1888 | 1889 | 1890 | ++-----------------------------------------------+------+------+------+ +|Les sept mois qui correspondent l'Exposition.| 517 | 567 | 540 | ++-----------------------------------------------+------+------+------+ +|Les cinq autres mois. | 319 | 311 | 356 | ++-----------------------------------------------+------+------+------+ +*/ + +On peut se demander si, sans le boulangisme, la hausse n'aurait pas t +plus prononce. + +Mais ce qui dmontre mieux encore que la dtresse conomique n'a pas +l'influence aggravante qu'on lui a souvent attribue, c'est qu'elle +produit plutt l'effet contraire. En Irlande, o le paysan mne une vie +si pnible, on se tue trs peu. La misrable Calabre ne compte, pour +ainsi dire, pas de suicides; l'Espagne en a dix fois moins que la +France. On peut mme dire que la misre protge. Dans les diffrents +dpartements franais, les suicides sont d'autant plus nombreux qu'il y +a plus de gens qui vivent de leurs revenus. + +[Illustration: Planche V. + +SUICIDE ET RICHESSE.] + +/* ++-------------------------------------+------------------------------+ +|Dpartements o il se commet |Nombre moyen des personnes | +|par 100.000 habitants |vivant de leurs revenus par | +|(1878-1887). |1.000 habitants, dans chaque | +| |groupe de dpartements (1886).| ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 48 43 suicides ( 5 dpartements)| 127 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 38 31 -- ( 6 -- )| 73 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 30 24 -- ( 6 -- )| 69 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 23 18 -- (15 -- )| 59 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 17 13 -- (18 -- )| 49 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 12 8 -- (26 -- )| 49 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +|De 7 3 -- (10 -- )| 42 | ++-------------------------------------+------------------------------+ +*/ + + +La comparaison des cartes confirme celle des moyennes (V. Planche V, +ci-dessus). + +Si donc les crises industrielles ou financires augmentent les suicides, +ce n'est pas parce qu'elles appauvrissent, puisque des crises de +prosprit ont le mme rsultat; c'est parce qu'elles sont des crises, +c'est--dire des perturbations de l'ordre collectif[253]. Toute rupture +d'quilibre, alors mme qu'il en rsulte une plus grande aisance et un +rehaussement de la vitalit gnrale, pousse la mort volontaire. +Toutes les fois que de graves rarrangements se produisent dans le corps +social, qu'ils soient dus un soudain mouvement de croissance ou un +cataclysme inattendu, l'homme se tue plus facilement. Comment est-ce +possible? Comment ce qui passe gnralement pour amliorer l'existence +peut-il en dtacher? + +Pour rpondre cette question, quelques considrations prjudicielles +sont ncessaires. + + + + +II. + +Un vivant quelconque ne peut tre heureux et mme ne peut vivre que si +ses besoins sont suffisamment en rapport avec ses moyens. Autrement, +s'ils exigent plus qu'il ne peut leur tre accord ou simplement autre +chose, ils seront froisss sans cesse et ne pourront fonctionner sans +douleur. Or, un mouvement qui ne peut se produire sans souffrance tend +ne pas se reproduire. Des tendances qui ne sont pas satisfaites +s'atrophient et, comme la tendance vivre n'est que la rsultante de +toutes les autres, elle ne peut pas ne pas s'affaiblir si les autres se +relchent. + +Chez l'animal, du moins l'tat normal, cet quilibre s'tablit avec +une spontanit automatique parce qu'il dpend de conditions purement +matrielles. Tout ce que rclame l'organisme, c'est que les quantits de +substance et d'nergie, employes sans cesse vivre, soient +priodiquement remplaces par des quantits quivalentes; c'est que la +rparation soit gale l'usure. Quand le vide que la vie a creus dans +ses propres ressources est combl, l'animal est satisfait et ne demande +rien de plus. Sa rflexion n'est pas assez dveloppe pour imaginer +d'autres fins que celles qui sont impliques dans sa nature physique. +D'un autre ct, comme le travail exig de chaque organe dpend lui-mme +de l'tat gnral des forces vitales et des ncessits de l'quilibre +organique, l'usure, son tour, se rgle sur la rparation et la balance +se ralise d'elle-mme. Les limites de l'une sont aussi celles de +l'autre; elles sont galement inscrites dans la constitution mme du +vivant qui n'a pas le moyen de les dpasser. + +Mais il n'en est pas de mme de l'homme, parce que la plupart de ses +besoins ne sont pas, ou ne sont pas au mme degr, sous la dpendance du +corps. la rigueur, on peut encore considrer comme dterminable la +quantit d'aliments matriels ncessaires l'entretien physique d'une +vie humaine, quoique la dtermination soit dj moins troite que dans +le cas prcdent et la marge plus largement ouverte aux libres +combinaisons du dsir; car, au del du minimum indispensable, dont la +nature est prte se contenter quand elle procde instinctivement, la +rflexion, plus veille, fait entrevoir des conditions meilleures, qui +apparaissent comme des fins dsirables et qui sollicitent l'activit. +Nanmoins, on peut admettre que les apptits de ce genre rencontrent tt +ou tard une borne qu'ils ne peuvent franchir. Mais comment fixer la +quantit de bien-tre, de confortable, de luxe que peut lgitimement +rechercher un tre humain? Ni dans la constitution organique, ni dans la +constitution psychologique de l'homme, on ne trouve rien qui marque un +terme de semblables penchants. Le fonctionnement de la vie +individuelle n'exige pas qu'ils s'arrtent ici plutt que l; la preuve, +c'est qu'ils n'ont fait que se dvelopper depuis le commencement de +l'histoire, que des satisfactions toujours plus compltes leur ont t +apportes et que, pourtant, la sant moyenne n'est pas alle en +s'affaiblissant. Surtout, comment tablir la manire dont ils doivent +varier selon les conditions, les professions, l'importance relative des +services, etc.? Il n'est pas de socit o ils soient galement +satisfaits aux diffrents degrs de la hirarchie sociale. Cependant, +dans ses traits essentiels, la nature humaine est sensiblement la mme +chez tous les citoyens. Ce n'est donc pas elle qui peut assigner aux +besoins cette limite variable qui leur serait ncessaire. Par +consquent, en tant qu'ils dpendent de l'individu seul, ils sont +illimits. Par elle-mme, abstraction faite de tout pouvoir extrieur +qui la rgle, notre sensibilit est un abme sans fond que rien ne peut +combler. + +Mais alors, si rien ne vient la contenir du dehors, elle ne peut tre +pour elle-mme qu'une source de tourments. Car des dsirs illimits sont +insatiables par dfinition et ce n'est pas sans raison que +l'insatiabilit est regarde comme un signe de morbidit. Puisque rien +ne les borne, ils dpassent toujours et infiniment les moyens dont ils +disposent; rien donc ne saurait les calmer. Une soif inextinguible est +un supplice perptuellement renouvel. On a dit, il est vrai, que c'est +le propre de l'activit humaine de se dployer sans terme assignable et +de se proposer des fins qu'elle ne peut pas atteindre. Mais il est +impossible d'apercevoir comment un tel tat d'indtermination se +concilie plutt avec les conditions de la vie mentale qu'avec les +exigences de la vie physique. Quelque plaisir que l'homme prouve +agir, se mouvoir, faire effort, encore faut-il qu'il sente que ses +efforts ne sont pas vains et qu'en marchant il avance. Or, on n'avance +pas quand on ne marche vers aucun but ou, ce qui revient au mme, quand +le but vers lequel on marche est l'infini. La distance laquelle on +en reste loign tant toujours la mme quelque chemin qu'on ait fait, +tout se passe comme si l'on s'tait strilement agit sur place. Mme +les regards jets derrire soi et le sentiment de fiert que l'on peut +prouver en apercevant l'espace dj parcouru ne sauraient causer qu'une +bien illusoire satisfaction, puisque l'espace parcourir n'est pas +diminu pour autant. Poursuivre une fin inaccessible par hypothse, +c'est donc se condamner un perptuel tat de mcontentement. Sans +doute, il arrive l'homme d'esprer contre toute raison et, mme +draisonnable, l'esprance a ses joies. Il peut donc se faire qu'elle le +soutienne quelque temps; mais elle ne saurait survivre indfiniment aux +dceptions rptes de l'exprience. Or, qu'est-ce que l'avenir peut +donner de plus que le pass, puisqu'il est jamais impossible de +parvenir un tat o l'on puisse se tenir et qu'on ne peut mme se +rapprocher de l'idal entrevu? Ainsi, plus on aura et plus on voudra +avoir, les satisfactions reues ne faisant que stimuler les besoins au +lieu de les apaiser. Dira-t-on que, par elle-mme, l'action est +agrable? Mais d'abord, c'est condition qu'on s'aveugle assez pour +n'en pas sentir l'inutilit. Puis, pour que ce plaisir soit ressenti et +vienne temprer et voiler demi l'inquitude douloureuse qu'il +accompagne, il faut tout au moins que ce mouvement sans fin se dploie +toujours l'aise et sans tre gn par rien. Mais qu'il vienne tre +entrav, et l'inquitude reste seule avec le malaise qu'elle apporte +avec elle. Or ce serait un miracle s'il ne surgissait jamais quelque +infranchissable obstacle. Dans ces conditions, on ne tient la vie que +par un fil bien tnu et qui, chaque instant, peut tre rompu. + +Pour qu'il en soit autrement, il faut donc avant tout que les passions +soient limites. Alors seulement, elles pourront tre mises en harmonie +avec les facults et, par suite, satisfaites. Mais puisqu'il n'y a rien +dans l'individu qui puisse leur fixer une limite, celle-ci doit +ncessairement leur venir de quelque force extrieure l'individu. Il +faut qu'une puissance rgulatrice joue pour les besoins moraux le mme +rle que l'organisme pour les besoins physiques. C'est dire que cette +puissance ne peut tre que morale. C'est rveil de la conscience qui est +venu rompre l'tat d'quilibre dans lequel sommeillait l'animal; seule +donc la conscience peut fournir les moyens de le rtablir. La contrainte +matrielle serait ici sans effet; ce n'est pas avec des forces +physico-chimiques qu'on peut modifier les coeurs. Dans la mesure o les +apptits ne sont pas automatiquement contenus par des mcanismes +physiologiques, ils ne peuvent s'arrter que devant une limite qu'ils +reconnaissent comme juste. Les hommes ne consentiraient pas borner +leurs dsirs s'ils se croyaient fonds dpasser la borne qui leur est +assigne. Seulement, cette loi de justice, ils ne sauraient se la dicter + eux-mmes pour les raisons que nous avons dites. Ils doivent donc la +recevoir d'une autorit qu'ils respectent et devant laquelle ils +s'inclinent spontanment. Seule, la socit, soit directement et dans +son ensemble, soit par l'intermdiaire d'un de ses organes, est en tat +de jouer ce rle modrateur; car elle est le seul pouvoir moral +suprieur l'individu, et dont celui-ci accepte la supriorit. Seule, +elle a l'autorit ncessaire pour dire le droit et marquer aux passions +le point au del duquel elles ne doivent pas aller. Seule aussi, elle +peut apprcier quelle prime doit tre offerte en perspective chaque +ordre de fonctionnaires, au mieux de l'intrt commun. + +Et en effet, chaque moment de l'histoire, il y a dans la conscience +morale des socits un sentiment obscur de ce que valent respectivement +les diffrents services sociaux, de la rmunration relative qui est due + chacun d'eux et, par consquent, de la mesure de confortable qui +convient la moyenne des travailleurs de chaque profession. Les +diffrentes fonctions sont comme hirarchises dans l'opinion et un +certain coefficient de bien-tre est attribu chacune selon la place +qu'elle occupe dans la hirarchie. D'aprs les ides reues, il y a, par +exemple, une certaine manire de vivre qui est regarde comme la limite +suprieure que puisse se proposer l'ouvrier dans les efforts qu'il fait +pour amliorer son existence, et une limite infrieure au-dessous de +laquelle on tolre difficilement qu'il descende, s'il n'a pas gravement +dmrit. L'une et l'autre sont diffrentes pour l'ouvrier de la ville +et celui de la campagne, pour le domestique et pour le journalier, pour +l'employ de commerce et pour le fonctionnaire, etc., etc. De mme +encore, on blme le riche qui vit en pauvre, mais on le blme aussi s'il +recherche avec excs les raffinements du luxe. En vain les conomistes +protestent; ce sera toujours un scandale pour le sentiment public qu'un +particulier puisse employer en consommations absolument superflues une +trop grande quantit de richesses et il semble mme que cette +intolrance ne se relche qu'aux poques de perturbation morale[254]. Il +y a donc une vritable rglementation qui, pour n'avoir pas toujours une +forme juridique, ne laisse pas de fixer, avec une prcision relative, le +maximum d'aisance que chaque classe de la socit peut lgitimement +chercher atteindre. Du reste, l'chelle ainsi dresse, n'a rien +d'immuable. Elle change, selon que le revenu collectif crot ou dcrot +et selon les changements qui se font dans les ides morales de la +socit. C'est ainsi que ce qui a le caractre du luxe pour une poque, +ne l'a plus pour une autre; que le bien-tre, qui, pendant longtemps, +n'tait octroy une classe qu' titre exceptionnel et surrogatoire, +finit par apparatre comme rigoureusement ncessaire et de stricte +quit. + +Sous cette pression, chacun, dans sa sphre, se rend vaguement compte du +point extrme jusqu'o peuvent aller ses ambitions et n'aspire rien au +del. Si, du moins, il est respectueux de la rgle et docile +l'autorit collective, c'est--dire s'il a une saine constitution +morale, il sent qu'il n'est pas bien d'exiger davantage. Un but et un +terme sont ainsi marqus aux passions. Sans doute, cette dtermination +n'a rien de rigide ni d'absolu. L'idal conomique assign chaque +catgorie de citoyens, est compris lui-mme entre de certaines limites +l'intrieur desquelles les dsirs peuvent se mouvoir avec libert. Mais +il n'est pas illimit. C'est cette limitation relative et la modration +qui en rsulte qui font les hommes contents de leur sort tout en les +stimulant avec mesure le rendre meilleur; et c'est ce contentement +moyen qui donne naissance ce sentiment de joie calme et active, ce +plaisir d'tre et de vivre qui, pour les socits comme pour les +individus, est la caractristique de la sant. Chacun, du moins en +gnral, est alors en harmonie avec sa condition et ne dsire que ce +qu'il peut lgitimement esprer comme prix normal de son activit. +D'ailleurs, l'homme n'est pas pour cela condamn une sorte +d'immobilit. Il peut chercher embellir son existence; mais les +tentatives qu'il fait dans ce sens peuvent ne pas russir sans le +laisser dsespr. Car, comme il aime ce qu'il a et ne met pas toute sa +passion rechercher ce qu'il n'a pas, les nouveauts auxquelles il lui +arrive d'aspirer peuvent manquer ses dsirs et ses esprances sans +que tout lui manque la fois. L'essentiel lui reste. L'quilibre de son +bonheur est stable parce qu'il est dfini et il ne suffit pas de +quelques mcomptes pour le bouleverser. + +Toutefois, il ne servirait rien que chacun considrt comme juste la +hirarchie des fonctions telle qu'elle est dresse par l'opinion, si, en +mme temps, on ne considrait comme galement juste la faon dont ces +fonctions se recrutent. Le travailleur n'est pas en harmonie avec sa +situation sociale, s'il n'est pas convaincu qu'il a bien celle qu'il +doit avoir. S'il se croit fond en occuper une autre, ce qu'il a ne +saurait le satisfaire. Il ne suffit donc pas que le niveau moyen des +besoins soit, pour chaque condition, rgl par le sentiment public, il +faut encore qu'une autre rglementation, plus prcise, fixe la manire +dont les diffrentes conditions doivent tre ouvertes aux particuliers. +Et en effet, il n'est pas de socit o cette rglementation n'existe. +Elle varie selon les temps et les lieux. Jadis elle faisait de la +naissance le principe presque exclusif de la classification sociale; +aujourd'hui, elle ne maintient d'autre ingalit native que celle qui +rsulte de la fortune hrditaire et du mrite. Mais, sous ces formes +diverses, elle a partout le mme objet. Partout aussi, elle n'est +possible que si elle est impose aux individus par une autorit qui les +dpasse, c'est--dire par l'autorit collective. Car elle ne peut +s'tablir sans demander aux uns ou aux autres et, plus gnralement aux +uns et aux autres, des sacrifices et des concessions, au nom de +l'intrt public. + +Certains, il est vrai, ont pens que cette pression morale deviendrait +inutile du jour o la situation conomique cesserait d'tre transmise +hrditairement. Si, a-t-on dit, l'hritage tant aboli, chacun entre +dans la vie avec les mmes ressources, si la lutte entre les +comptiteurs s'engage dans des conditions de parfaite galit, nul n'en +pourra trouver les rsultats injustes. Tout le monde sentira +spontanment que les choses sont comme elles doivent tre. + +Il n'est effectivement pas douteux que, plus on se rapprochera de cette +galit idale, moins aussi la contrainte sociale sera ncessaire. Mais +ce n'est qu'une question de degr. Car il y aura toujours une hrdit +qui subsistera, c'est celle des dons naturels. L'intelligence, le got, +la valeur scientifique, artistique, littraire, industrielle, le +courage, l'habilet manuelle sont des forces que chacun de nous reoit +en naissant, comme le propritaire-n reoit son capital, comme le +noble, autrefois, recevait son titre et sa fonction. Il faudra donc +encore une discipline morale pour faire accepter de ceux que la nature a +le moins favoriss la moindre situation qu'ils doivent au hasard de leur +naissance. Ira-t-on jusqu' rclamer que le partage soit gal pour tous +et qu'aucun avantage ne soit fait aux plus utiles et aux plus mritants? +Mais alors, il faudrait une discipline bien autrement nergique pour +faire accepter de ces derniers un traitement simplement gal celui des +mdiocres et des impuissants. + +Seulement cette discipline, tout comme la prcdente, ne peut tre +utile, que si elle est considre comme juste par les peuples qui y sont +soumis. Quand elle ne se maintient plus que par habitude et de force, la +paix et l'harmonie ne subsistent plus qu'en apparence; l'esprit +d'inquitude et le mcontentement sont latents; les apptits, +superficiellement contenus, ne tardent pas se dchaner. C'est ce qui +est arriv Rome et en Grce quand les croyances sur lesquelles +reposait la vieille organisation du patriciat et de la plbe furent +branles, dans nos socits modernes quand les prjugs aristocratiques +commencrent perdre leur ancien ascendant. Mais cet tat +d'branlement est exceptionnel; il n'a lieu que quand la socit +traverse quelque crise maladive. Normalement, l'ordre collectif est +reconnu comme quitable par la grande gnralit des sujets. Quand donc +nous disons qu'une autorit est ncessaire pour l'imposer aux +particuliers, nous n'entendons nullement que la violence soit le seul +moyen de l'tablir. Parce que cette rglementation est destine +contenir les passions individuelles, il faut qu'elle mane d'un pouvoir +qui domine les individus; mais il faut galement que ce pouvoir soit +obi par respect et non par crainte. + +Ainsi, il n'est pas vrai que l'activit humaine puisse tre affranchie +de tout frein. Il n'est rien au monde qui puisse jouir d'un tel +privilge. Car tout tre, tant partie de l'univers, est relatif au +reste de l'univers; sa nature et la manire dont il la manifeste ne +dpendent donc pas seulement de lui-mme, mais des autres tres qui, par +suite, le contiennent et le rglent. cet gard, il n'y a que des +diffrences de degrs et de formes entre le minral et le sujet pensant. +Ce que l'homme a de caractristique, c'est que le frein auquel il est +soumis n'est pas physique, mais moral, c'est--dire social. Il reoit sa +loi non d'un milieu matriel qui s'impose brutalement lui, mais d'une +conscience suprieure la sienne et dont il sent la supriorit. Parce +que la majeure et la meilleure partie de sa vie dpasse le corps, il +chappe au joug du corps, mais il subit celui de la socit. + +Seulement, quand la socit est trouble, que ce soit par une crise +douloureuse ou par d'heureuses mais trop soudaines transformations, elle +est provisoirement incapable d'exercer cette action; et voil d'o +viennent ces brusques ascensions de la courbe des suicides dont nous +avons, plus haut, tabli l'existence. + +En effet, dans les cas de dsastres conomiques, il se produit comme un +dclassement qui rejette brusquement certains individus dans une +situation infrieure celle qu'ils occupaient jusqu'alors. Il faut donc +qu'ils abaissent leurs exigences, qu'ils restreignent leurs besoins, +qu'ils apprennent se contenir davantage. Tous les fruits de l'action +sociale sont perdus en ce qui les concerne; leur ducation morale est +refaire. Or, ce n'est pas en un instant que la socit peut les plier +cette vie nouvelle et leur apprendre exercer sur eux ce surcrot de +contention auquel ils ne sont pas accoutums. Il en rsulte qu'ils ne +sont pas ajusts la condition qui leur est faite et que la perspective +mme leur en est intolrable; de l des souffrances qui les dtachent +d'une existence diminue avant mme qu'ils en aient fait l'exprience. + +Mais il n'en est pas autrement si la crise a pour origine un brusque +accroissement de puissance et de fortune. Alors, en effet, comme les +conditions de la vie sont changes, l'chelle d'aprs laquelle se +rglaient les besoins ne peut plus rester la mme; car elle varie avec +les ressources sociales, puisqu'elle dtermine en gros la part qui doit +revenir chaque catgorie de producteurs. La graduation en est +bouleverse; mais d'autre part, une graduation nouvelle ne saurait tre +improvise. Il faut du temps pour qu'hommes et choses soient nouveau +classs par la conscience publique. Tant que les forces sociales, ainsi +mises en libert, n'ont pas retrouv l'quilibre, leur valeur respective +reste indtermine et, par consquent, toute rglementation fait dfaut +pour un temps. On ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est +pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les +revendications et les esprances lgitimes, quelles sont celles qui +passent la mesure. Par suite, il n'est rien quoi on ne prtende. Pour +peu que cet branlement soit profond, il atteint mme les principes qui +prsident la rpartition des citoyens entre les diffrents emplois. +Car comme les rapports entre les diverses parties de la socit sont +ncessairement modifis, les ides qui expriment ces rapports ne peuvent +plus rester les mmes. Telle classe, que la crise a plus spcialement +favorise, n'est plus dispose la mme rsignation, et, par +contrecoup, le spectacle de sa fortune plus grande veille autour et +au-dessous d'elle toute sorte de convoitises. Ainsi, les apptits, +n'tant plus contenus par une opinion dsoriente, ne savent plus o +sont les bornes devant lesquelles ils doivent s'arrter. D'ailleurs, +ce mme moment, ils sont dans un tat d'rthisme naturel par cela seul +que la vitalit gnrale est plus intense. Parce que la prosprit +s'est accrue, les dsirs sont exalts. La proie plus riche qui leur est +offerte les stimule, les rend plus exigeants, plus impatients de toute +rgle, alors justement que les rgles traditionnelles ont perdu de leur +autorit. L'tat de drglement ou d'_anomie_ est donc encore renforc +par ce fait que les passions sont moins disciplines au moment mme o +elles auraient besoin d'une plus forte discipline. + +Mais alors leurs exigences mmes font qu'il est impossible de les +satisfaire. Les ambitions surexcites vont toujours au del des +rsultats obtenus, quels qu'ils soient; car elles ne sont pas averties +qu'elles ne doivent pas aller plus loin. Rien donc ne les contente et +toute cette agitation s'entretient perptuellement elle-mme sans +aboutir aucun apaisement. Surtout, comme cette course vers un but +insaisissable ne peut procurer d'autre plaisir que celui de la course +elle-mme, si toutefois c'en est un, qu'elle vienne tre entrave, et +l'on reste les mains entirement vides. Or, il se trouve qu'en mme +temps la lutte devient plus violente et plus douloureuse, la fois +parce qu'elle est moins rgle et que les comptitions sont plus +ardentes. Toutes les classes sont aux prises parce qu'il n'y a plus de +classement tabli. L'effort est donc plus considrable au moment o il +devient plus improductif. Comment, dans ces conditions, la volont de +vivre ne faiblirait-elle pas? + +Cette explication est confirme par la singulire immunit dont +jouissent les pays pauvres. Si la pauvret protge contre le suicide, +c'est que, par elle-mme, elle est un frein. Quoiqu'on fasse, les +dsirs, dans une certaine mesure, sont obligs de compter avec les +moyens; ce qu'on a sert en partie de point de repre pour dterminer ce +qu'on voudrait avoir. Par consquent, moins on possde, et moins on est +port tendre sans limites le cercle de ses besoins. L'impuissance, en +nous astreignant la modration, nous y habitue, outre que, l o la +mdiocrit est gnrale, rien ne vient exciter l'envie. La richesse, au +contraire, par les pouvoirs qu'elle confre, nous donne l'illusion que +nous ne relevons que de nous-mmes. En diminuant la rsistance que nous +opposent les choses, elle nous induit croire qu'elles peuvent tre +indfiniment vaincues. Or, moins on se sent limit, plus toute +limitation parat insupportable. Ce n'est donc pas sans raison que tant +de religions ont clbr les bienfaits et la valeur morale de la +pauvret. C'est qu'elle est, en effet, la meilleure des coles pour +apprendre l'homme se contenir. En nous obligeant exercer sur nous +une constante discipline, elle nous prpare accepter docilement la +discipline collective, tandis que la richesse, en exaltant l'individu, +risque toujours d'veiller cet esprit de rbellion qui est la source +mme de l'immoralit. Sans doute, ce n'est pas une raison pour empcher +l'humanit d'amliorer sa condition matrielle. Mais si le danger moral +qu'entrane tout accroissement de l'aisance n'est pas sans remde, +encore faut-il ne pas le perdre de vue. + +III. + +Si, comme dans les cas prcdents, l'anomie ne se produisait jamais que +par accs intermittents et sous forme de crises aigus, elle pourrait +bien faire de temps en temps varier le taux social des suicides; elle +n'en serait pas un facteur rgulier et constant. Mais il y a une sphre +de la vie sociale o elle est actuellement l'tat chronique, c'est le +monde du commerce et de l'industrie. + +Depuis un sicle, en effet, le progrs conomique a principalement +consist affranchir les relations industrielles de toute +rglementation. Jusqu' des temps rcents, tout un systme de pouvoirs +moraux avait pour fonction de les discipliner. Il y avait d'abord la +religion dont l'influence se faisait sentir galement sur les ouvriers +et sur les matres, sur les pauvres et sur les riches. Elle consolait +les premiers et leur apprenait se contenter de leur sort en leur +enseignant que l'ordre social est providentiel, que la pari de chaque +classe a t fixe par Dieu lui-mme, et en leur faisant esprer d'un +monde venir de justes compensations aux ingalits de celui-ci. Elle +modrait les seconds en leur rappelant que les intrts terrestres ne +sont pas le tout de l'homme, qu'ils doivent tre subordonns d'autres, +plus levs, et, par consquent, qu'ils ne mritent pas d'tre +poursuivis sans rgle ni sans mesure. Le pouvoir temporel, de son ct, +par la suprmatie qu'il exerait sur les fonctions conomiques, par +l'tat relativement subalterne o il les maintenait, en contenait +l'essor. Enfin, au sein mme du monde des affaires, les corps de +mtiers, en rglementant les salaires, le prix des produits et la +production elle-mme, fixaient indirectement le niveau moyen des revenus +sur lequel, par la force des choses, se rglent en partie les besoins. +En dcrivant cette organisation, nous, n'entendons pas, au reste, la +proposer comme un modle. Il est clair que, sans de profondes +transformations, elle ne saurait convenir aux socits actuelles. Tout +ce que nous constatons, c'est qu'elle existait, qu'elle avait des effets +utiles et qu'aujourd'hui rien n'en tient lieu. + +En effet, la religion a perdu la plus grande partie de son empire. Le +pouvoir gouvernemental, au lieu d'tre le rgulateur de la vie +conomique, en est devenu l'instrument et le serviteur. Les coles les +plus contraires, conomistes orthodoxes et socialistes extrmes, +s'entendent pour le rduire au rle d'intermdiaire, plus ou moins +passif, entre les diffrentes fonctions sociales. Les uns veulent en +faire simplement le gardien des contrats individuels; les autres lui +laissent pour tche le soin de tenir la comptabilit collective, +c'est--dire d'enregistrer les demandes des consommateurs, de les +transmettre aux producteurs, d'inventorier le revenu total et de le +rpartir d'aprs une formule tablie. Mais les uns et les autres lui +refusent toute qualit pour se subordonner le reste des organes sociaux +et les faire converger vers un but qui les domine. De part et d'autre, +on dclare que les nations doivent avoir pour seul ou principal objectif +de prosprer industriellement; c'est ce qu'implique le dogme du +matrialisme conomique qui sert galement de base ces systmes, en +apparence opposs. Et comme ces thories ne font qu'exprimer l'tat de +l'opinion, l'industrie, au lieu de continuer tre regarde comme un +moyen en vue d'une fin qui la dpasse, est devenue la fin suprme des +individus et des socits. Mais alors il est arriv que les apptits +qu'elle met en jeu se sont trouvs affranchis de toute autorit qui les +limitt. Cette apothose du bien-tre, en les sanctifiant, pour ainsi +dire, les a mis au-dessus de toute loi humaine. Il semble qu'il y ait +une sorte de sacrilge les endiguer. C'est pourquoi, mme la +rglementation purement utilitaire que le monde industriel lui-mme +exerait sur eux, par l'intermdiaire des corporations, n'a pas russi +se maintenir. Enfin, ce dchanement des dsirs a encore t aggrav par +le dveloppement mme de l'industrie et l'extension presque indfinie du +march. Tant que le producteur ne pouvait couler ses produits que dans +le voisinage immdiat, la modicit du gain possible ne pouvait pas +surexciter beaucoup l'ambition. Mais maintenant qu'il peut presque +prtendre avoir pour client le monde entier, comment, devant ces +perspectives sans bornes, les passions accepteraient-elles encore qu'on +les bornt comme autrefois? + +Voil d'o vient l'effervescence qui rgne dans cette partie de la +socit, mais qui, de l, s'est tendue au reste. C'est que l'tat de +crise et d'anomie y est constant et, pour ainsi dire, normal. Du haut en +bas de l'chelle, les convoitises sont souleves sans qu'elles sachent +o se poser dfinitivement. Rien ne saurait les calmer, puisque le but +o elles tendent est infiniment au del de tout ce qu'elles peuvent +atteindre. Le rel parat sans valeur au prix de ce qu'entrevoient comme +possible les imaginations enfivres; on s'en dtache donc, mais pour se +dtacher ensuite du possible quand, son tour, il devient rel. On a +soif de choses nouvelles, de jouissances ignores, de sensations +innommes, mais qui perdent toute leur saveur ds qu'elles sont connues. +Ds lors, que le moindre revers survienne et l'on est sans forces pour +le supporter. Toute cette fivre tombe et l'on s'aperoit combien ce +tumulte tait strile et que toutes ces sensations nouvelles, +indfiniment accumules, n'ont pas russi constituer un solide capital +de bonheur sur lequel on pt vivre aux jours d'preuves. Le sage, qui +sait jouir des rsultats acquis sans prouver perptuellement le besoin +de les remplacer par d'autres, y trouve de quoi se retenir la vie +quand l'heure des contrarits a sonn. Mais l'homme qui a toujours tout +attendu de l'avenir, qui a vcu les yeux fixs sur le futur, n'a rien +dans son pass qui le rconforte contre les amertumes du prsent; car le +pass n'a t pour lui qu'une srie d'tapes impatiemment traverses. Ce +qui lui permettait de s'aveugler sur lui-mme, c'est qu'il comptait +toujours trouver plus loin le bonheur qu'il n'avait pas encore rencontr +jusque-l. Mais voici qu'il est arrt dans sa marche; ds lors, il n'a +plus rien ni derrire lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son +regard. La fatigue, du reste, suffit, elle seule, pour produire le +dsenchantement, car il est difficile de ne pas sentir, la longue, +l'inutilit d'une poursuite sans terme. + +On peut mme se demander si ce n'est pas surtout cet tat moral qui rend +aujourd'hui si fcondes en suicides les catastrophes conomiques. Dans +les socits o il est soumis une saine discipline, l'homme se soumet +aussi plus facilement aux coups du sort. Habitu se gner et se +contenir, l'effort ncessaire pour s'imposer un peu plus de gne lui +cote relativement peu. Mais quand, par elle-mme, toute limite est +odieuse, comment une limitation plus troite ne paratrait-elle pas +insupportable? L'impatience fivreuse dans laquelle on vit n'incline +gure la rsignation. Quand on n'a pas d'autre but que de dpasser +sans cesse le point o l'on est parvenu, combien il est douloureux +d'tre rejet en arrire! Or, cette mme inorganisation qui caractrise +notre tat conomique ouvre la porte toutes les aventures. Comme les +imaginations sont avides de nouveauts et que rien ne les rgle, elles +ttonnent au hasard. Ncessairement, les checs croissent avec les +risques et, ainsi, les crises se multiplient au moment mme o elles +deviennent plus meurtrires. + +Tableau XXIV + +_Suicides pour 1 million de sujets de chaque profession._ + +/* ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +| |COMMERCE|TRANSPORTS|INDUSTRIE|AGRICULTURE|CARRIRES | +| | | | | |librales | +| | | | | |[255]. | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|France | 440 | | 340 | 240 | 300 | +|(1878-87)[256].| | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Suisse (1876). | 664 | 1514 | 577 | 304 | 558 | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Italie | 277 | 152,6 | 80,4 | 26,7 | 618[257] | +|(1866-76). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Prusse | 754 | | 456 | 315 | 832 | +|(1883-90). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Bavire | 465 | | 369 | 153 | 454 | +|(1884-91). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Belgique | 421 | | 160 | 160 | 100 | +|(1886-90). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Wurtemberg | 273 | | 190 | 206 | | +|(1873-78). | | | | | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +|Saxe (1878). | 341,59 | 71,17 | | ++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+ +*/ + +Et cependant, ces dispositions sont tellement invtres que la socit +s'y est faite et s'est accoutume les regarder comme normales. On +rpte sans cesse qu'il est dans la nature de l'homme d'tre un ternel +mcontent, d'aller toujours en avant sans trve et sans repos, vers une +fin indtermine. La passion de l'infini est journellement prsente +comme une marque de distinction morale, alors qu'elle ne peut se +produire qu'au sein de consciences drgles et qui rigent en rgle le +drglement dont elles souffrent. La doctrine du progrs quand mme et +le plus rapide possible est devenue un article de foi. Mais aussi, +paralllement ces thories qui clbrent les bienfaits de +l'instabilit, on en voit apparatre d'autres qui, gnralisant la +situation d'o elles drivent, dclarent la vie mauvaise, l'accusent +d'tre plus fertile en douleurs qu'en plaisirs et de ne sduire l'homme +que par des attraits trompeurs. Et comme c'est dans le monde conomique +que ce dsarroi est son apoge, c'est l aussi qu'il fait le plus de +victimes. + +Les fonctions industrielles et commerciales sont, en effet, parmi les +professions qui fournissent le plus au suicide (V. Tableau XXIV, +ci-dessus). Elles sont presque au niveau des carrires librales, +parfois mme elles le dpassent; surtout, elles sont sensiblement plus +prouves que l'agriculture. C'est que l'industrie agricole est celle o +les anciens pouvoirs rgulateurs font encore le mieux sentir leur +influence et o la fivre des affaires a le moins pntr. C'est elle +qui rappelle le mieux ce qu'tait autrefois la constitution gnrale de +l'ordre conomique. Et encore l'cart serait-il plus marqu si, parmi +les suicids de l'industrie, on distinguait les patrons des ouvriers, +car ce sont probablement les premiers qui sont le plus atteints par +l'tat d'_anomie_. Le taux norme de la population rentire (720 pour un +million) montre assez que ce sont les plus fortuns qui souffrent le +plus. C'est que tout ce qui oblige la subordination attnue les effets +de cet tat. Les classes infrieures ont du moins leur horizon limit +par celles qui leur sont superposes et, par cela mme, leurs dsirs +sont plus dfinis. Mais ceux qui n'ont plus que le vide au-dessus d'eux, +sont presque ncessits s'y perdre, s'il n'est pas de force qui les +retienne en arrire. + +L'anomie est donc, dans nos socits modernes, un facteur rgulier et +spcifique de suicides; elle est une des sources auxquelles s'alimente +le contingent annuel. Nous sommes, par consquent, en prsence d'un +nouveau type qui doit tre distingu des autres. Il en diffre en ce +qu'il dpend, non de la manire dont les individus sont attachs la +socit, mais de la faon dont elle les rglemente. Le suicide goste +vient de ce que les hommes n'aperoivent plus de raison d'tre la vie; +le suicide altruiste de ce que cette raison leur parat tre en dehors +de la vie elle-mme; la troisime sorte de suicide, dont nous venons de +constater l'existence, de ce que leur activit est drgle et de ce +qu'ils en souffrent. En raison de son origine, nous donnerons cette +dernire espce le nom de _suicide anomique_. + +Assurment, ce suicide et le suicide goste ne sont pas sans rapports +de parent. L'un et l'autre viennent de ce que la socit n'est pas +suffisamment prsente aux individus. Mais la sphre d'o elle est +absente n'est pas la mme dans les deux cas. Dans le suicide goste, +c'est l'activit proprement collective qu'elle fait dfaut, la +laissant ainsi dpourvue d'objet et de signification. Dans le suicide +anomique, c'est aux passions proprement individuelles qu'elle manque, +les laissant ainsi sans frein qui les rgle. Il en rsulte que, malgr +leurs relations, ces deux types restent indpendants l'un de l'autre. +Nous pouvons rapporter la socit tout ce qu'il y a de social en nous, +et ne pas savoir borner nos dsirs; sans tre un goste, on peut vivre + l'tat d'anomie, et inversement. Aussi n'est-ce pas dans les mmes +milieux sociaux que ces deux sortes de suicides recrutent leur +principale clientle; l'un a pour terrain d'lection les carrires +intellectuelles, le monde o l'on pense, l'autre le monde industriel ou +commercial. + + + + +IV. + +Mais l'anomie conomique n'est pas la seule qui puisse engendrer le +suicide. + +TABLEAU XXV + +_Comparaison des tats europens au double point de vue du divorce et du +suicide._ + +/* ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +| | DIVORCES ANNUELS | SUICIDES | +| |pour 1.000 mariages.| par million d'habitants.| ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +| I.---PAYS O LES DIVORCES ET LES SPARATIONS DE CORPS SONT RARES. | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Norwge. | 0,54 (1875-80) | 73 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Russie. | 1,6 (1871-77) | 30 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Angleterre et Galles.| 1,3 (1871-79) | 68 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|cosse. | 2,1 (1871-81) | | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Italie. | 3,05 (1871-73) | 31 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Finlande. | 3,9 (1875-79) | 30,8 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Moyennes. | 2,07 | 46,5 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +| II.---PAYS O LES DIVORCES ET LES SPARATIONS DE CORPS | +| ONT UNE FRQUENCE MOYENNE. | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Bavire. | 5,0 (1881) | 90,5 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Belgique | 5,1 (1871-80) | 68,5 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Pays-Bas. | 6,0 (1871-80) | 35,5 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Sude. | 6,4 (1871-80) | 81 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Bade. | 6,5 (1874-79) | 156,6 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|France. | 7,5 (1871-79) | 150 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Wurtemberg. | 8,4 (1876-78) | 162,4 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Prusse. | | 133 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Moyennes. | 6,4 | 109,6 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +| III.---PAYS O LES DIVORCES ET LES SPARATIONS SONT FRQUENTS. | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Saxe-Royale. | 26,9 (1876-80) | 299 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Danemark. | 38 (1871-80) | 258 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Suisse. | 47 (1876-80) | 216 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +|Moyennes. | 37,3 | 257 | ++---------------------+--------------------+-------------------------+ +*/ + +Les suicides qui ont lieu quand s'ouvre la crise du veuvage et dont nous +avons dj parl[258], sont dus, en effet, l'anomie domestique qui +rsulte de la mort d'un des poux. Il se produit alors un bouleversement +de la famille dont le survivant subit l'influence. Il n'est pas adapt +la situation nouvelle qui lui est faite et c'est pourquoi il se tue plus +facilement. + +Mais il est une autre varit du suicide anomique qui doit nous arrter +davantage, la fois parce qu'elle est plus chronique et qu'elle va nous +servir mettre en lumire la nature et les fonctions du mariage. + +Dans les _Annales de dmographie internationale_ (septembre 1882), M. +Bertillon a publi un remarquable travail sur le divorce, au cours +duquel il a tabli la proposition suivante: dans toute l'Europe, le +nombre des suicides varie comme celui des divorces et des sparations de +corps. + +Si l'on compare les diffrents pays ce double point de vue, on +constate dj ce paralllisme (V. Tableau XXV, ci-dessus). Non seulement +le rapport entre les moyennes est vident, mais la seule irrgularit de +dtail un peu marque est celle des Pays-Bas o les suicides ne sont pas + la hauteur des divorces. + +La loi se vrifie avec plus de rigueur encore si l'on compare, non des +pays diffrents, mais des provinces diffrentes d'un mme pays. En +Suisse, notamment, la concidence entre ces deux ordres de phnomnes +est frappante (V. Tableau XXVI, ci-dessous). Ce sont les cantons +protestants qui comptent le plus de divorces, ce sont eux aussi qui +comptent le plus de suicides. Les cantons mixtes viennent aprs, l'un +et l'autre point de vue, et ensuite seulement les cantons catholiques. + l'intrieur de chaque groupe, on note les mmes concordances. Parmi +les cantons catholiques, Soleure et Appenzell intrieur se distinguent +par le nombre lev de leurs divorces; ils se distinguent galement par +le chiffre de leurs suicides. Fribourg, quoique catholique et franais, +a passablement de divorces, il a passablement de suicides. Parmi les +cantons protestants allemands, il n'en est pas qui aient autant de +divorces que Schaffouse; Schaffouse tient aussi la tte pour les +suicides. Enfin les cantons mixtes, la seule exception d'Argovie, se +classent exactement de la mme manire sous l'un et sous l'autre +rapport. + +TABLEAU XXVI + +_Comparaison des cantons suisses au point de vue des divorces et des +suicides._ + +/* ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| |DIVORCES et|SUICIDES | |DIVORCES et|SUICIDES | +| |sparations| par | |sparations| par | +| | sur 1.000 |1 million| | sur 1.000 |1 million| +| | mariages. | | | mariages. | | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| | +| I---CANTONS CATHOLIQUES | +| | ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Franais et Italiens._ | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Tessin | 7,6 | 57 |Fribourg | 15,9 | 119 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Valais | 4,0 | 47 | | | | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Moyennes | 5,8 | 50 |Moyennes | 15,9 | 119 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| _Allemands._ | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Uri | " | 60 |Soleure | 37,7 | 205 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Unterwalden| 4,9 | 20 |Appenzellint| 18,9 | 158 | +|-le-Haut | | | | | | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Unterwalden| 5,2 | 1 |Zug | 14,8 | 87 | +|-le-Bas | | | | | | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Schwytz | 5,6 | 70 |Lucerne | 13,0 | 100 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Moyennes | 3,9 | 37,7 |Moyennes | 21,1 | 137,5 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| | +| II.---CANTONS PROTESTANTS. | +| | ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Franais_. | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Neufchtel | 42,4 | 560 |Vaud | 43,5 | 352 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| _Allemands._ | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Berne | 47,2 | 229 |Schaffouse | 106,0 | 602 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Ble-ville | 34,5 | 323 |Appenzellext| 100,7 | 213 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Ble | 33,0 | 288 |Zurich | 80,0 | 288 | +|-campagne | | | | | 288 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Moyennes | 38,2 | 280 |Moyennes | 92,4 | 307 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +| | +| III.---CANTONS MIXTES QUANT LA RELIGION. | +| | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Argovie | 40,0 | 195 |Genve | 70,5 | 360 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Grisons | 30,9 | 116 |Saint-Gall | 57,6 | 179 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +|Moyennes | 36,9 | 155 |Moyennes | 64,0 | 269 | ++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+ +*/ + +La mme comparaison faite entre les dpartements franais donne le mme +rsultat. Les ayant classs en huit catgories d'aprs l'importance de +leur mortalit-suicide, nous avons constat que les groupes, ainsi +forms, se rangeaient dans le mme ordre que sous le rapport des +divorces et des sparations de corps: + +/* ++------------------------------+----------------+--------------------+ +| | SUICIDES |MOYENNE DES DIVORCES| +| |pour 1 million. | et sparations | +| | |pour 1.000 mariages.| ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|1er groupe ( 5 dpartements). |Au-dessous de 50| 2,6 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|2e --- (18 --- ). | De 51 75 | 2,9 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|3e --- (15 --- ). | 76 100 | 5,0 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|4e --- (19 --- ). | 101 150 | 5,4 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|5e --- (10 --- ). | 151 200 | 7,5 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|6e --- ( 9 --- ). | 201 250 | 8,2 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|7e --- ( 4 --- ). | 251 300 | 10,0 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +|8e --- ( 5 --- ). | Au-dessus. | 12,4 | ++------------------------------+----------------+--------------------+ +*/ + +Ce rapport tabli, cherchons l'expliquer. + +Nous ne mentionnerons que pour mmoire l'explication qu'en a +sommairement propose M. Bertillon. D'aprs cet auteur, le nombre des +suicides et celui des divorces varient paralllement parce qu'ils +dpendent l'un et l'autre d'un mme facteur: la frquence plus ou moins +grande des gens mal quilibrs. En effet, dit-il, il y a d'autant plus +de divorces dans un pays qu'il y a plus d'poux insupportables. Or, ces +derniers se recrutent surtout parmi les irrguliers, les individus au +caractre mal fait et mal pondr, que ce mme temprament prdispose +galement au suicide. Le paralllisme ne viendrait donc pas de ce que +l'institution du divorce a, par elle-mme, une influence sur le suicide, +mais de ce que ces deux ordres de faits drivent d'une mme cause qu'ils +expriment diffremment. Mais c'est arbitrairement et sans preuves qu'on +rattache ainsi le divorce certaines tares psychopathiques. Il n'y a +aucune raison de supposer qu'il y a, en Suisse, 15 fois plus de +dsquilibrs qu'en Italie et de 6 7 fois plus qu'en France, et +cependant les divorces sont, dans le premier de ces pays, 15 fois plus +frquents que dans le second et 7 fois environ plus que dans le +troisime. De plus, pour ce qui est du suicide, nous savons combien les +conditions purement individuelles sont loin de pouvoir en rendre compte. +Tout ce qui suit achvera, d'ailleurs, de dmontrer l'insuffisance de +cette thorie. + +Ce n'est pas dans les prdispositions organiques des sujets, mais dans +la nature intrinsque du divorce qu'il faut aller chercher la cause de +cette remarquable relation. Sur ce point, une premire proposition peut +tre tablie: dans tous les pays pour lesquels nous avons les +informations ncessaires, les suicides de divorcs sont incomparablement +suprieurs en nombre ceux que fournissent les autres parties de la +population. + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| | SUICIDES SUR UN MILLION DE | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| | Clibataires| Maris. | Veufs. | Divorces. | +| | au del | | | | +| | de 15 ans. | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +| |Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes| ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Prusse | 360 | 120 | 430 | 90 | 1.471| 215 | 1.875| 290 | +|(1887-1889) | | | | | | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Prusse | 388 | 129 | 498 | 100 | 1.552| 194 | 1.952| 328 | +|(1883-1890) | | | | | | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Bade | 458 | 93 | 460 | 85 | 1.172| 171 | 1.328| | +|(1885-1893) | | | | | | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Saxe | | | 481 | 120 | 1.242| 240 | 3.102| 312 | +|(1847-1858) | | | | | | | | | ++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+ +|Saxe | 555,18 | 821 | 146 | | | 3.252| 389 | +|(1876) | | | | | | | | ++------------+-------------+------+------+------+------+------+------+ +|Wurtemberg | | 226 | 52 | 530| 97 | 1.298| 281 | +|(1846-1860) | | | | | | | | ++------------+-------------+------+------+------+------+------+------+ +|Wurtemberg | 251 | 218 | 405 | 796 | +|(1873-1892) | | | | | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +*/ + + + +Ainsi, les divorcs des deux sexes se tuent entre trois et quatre fois +plus que les gens maris, quoiqu'ils soient plus jeunes (40 ans, en +France, au lieu de 46 ans), et sensiblement plus que les veufs malgr +l'aggravation qui rsulte pour ces derniers de leur grand ge. Comment +cela se fait-il? il n'est pas douteux que le changement de rgime moral +et matriel, qui est la consquence du divorce, doit tre pour quelque +chose dans ce rsultat. Mais il ne suffit pas l'expliquer. En effet, +le veuvage est un trouble non moins complet de l'existence; il a mme, +en gnral, des suites beaucoup plus douloureuses puisqu'il n'tait pas +dsir par les poux, tandis que, le plus souvent, le divorce est pour +eux une dlivrance. Et pourtant, les divorcs qui, en raison de leur +ge, devraient se tuer deux fois moins que les veufs, se tuent partout +davantage, et jusqu' deux fois plus dans certains pays. Cette +aggravation, qui peut tre reprsente par un coefficient compris entre +2,5 et 4, ne dpend aucunement de leur changement d'tat. + +Pour en trouver les causes, reportons-nous l'une des propositions que +nous avons prcdemment tablies. Nous avons vu au chapitre troisime de +ce mme livre que, pour une mme socit, la tendance des veufs pour le +suicide tait fonction de la tendance correspondante des gens maris. Si +les seconds sont fortement protgs, les premiers jouissent d'une +immunit moindre, sans doute, mais encore importante, et le sexe que le +mariage prserve le mieux est aussi celui qui est le mieux prserv +l'tat de veuvage. En un mot, quand la socit conjugale est dissoute +par le dcs de l'un des poux, les effets qu'elle avait par rapport au +suicide continuent se faire sentir en partie sur le survivant[259]. +Mais alors n'est-il pas lgitime de supposer que le mme phnomne se +produit quand le mariage est rompu, non par la mort, mais par un acte +juridique et que l'aggravation dont souffrent les divorcs est une +consquence, non du divorce, mais du mariage auquel il a mis fin? Elle +doit tenir une certaine constitution matrimoniale dont les poux +continuent subir l'influence, alors mme qu'ils sont spars. S'ils +ont un si violent penchant au suicide, c'est qu'ils y taient dj +fortement enclins alors qu'ils vivaient ensemble et par le fait mme de +leur vie commune. + +TABLEAU XXVII + +_Influence du divorce sur l'immunit des poux._ + +/* ++-------------------------------+--------------------+---------------+ +| |SUICIDES PAR MILLION| COEFFICIENTS | +| | de sujets. |de prservation| +| | | des poux par | +| PAYS | | rapport aux | +| | | garons. | +| +--------------------+ | +| | Garons | poux. | | +| | au-dessus | | | +| | de 15 ans.| | | ++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+ +| |Italie (1884-88).| 145 | 88 | 1,64 | +|O le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+ +|n'existe pas.|France (1863-68).| 273 | 245,7 | 1,11 | +| |[260] | | | | ++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+ +| |Bade (1885-93). | 458 | 460 | 0,99 | +|O le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+ +|est largement|Prusse (1883-90).| 388 | 498 | 0,77 | +|pratiqu. +-----------------+-----------+--------+---------------+ +| |Prusse (1887-89).| 364 | 431 | 0,83 | ++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+ +| | | Sur 100 suicides de| | +| | | tout tat civil, | | +| | +-----------+--------+ | +| | | Garons. | poux | | +| | +-----------+--------+ | +|O le divorce| | 27,5 | 52,5 | | +|est trs |Saxe (1879-80). +-----------+--------+ | +|frquent. | | Sur 100 habitants | 0,63 | +|[261] | | mles de tout tat | | +| | | civil, | | +| | +-----------+--------+ | +| | | Garons. | poux | | +| | +-----------+--------+ | +| | | 42,10 | 52,47 | | ++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+ +*/ + +Cette proposition admise, la correspondance des divorces et des suicides +devient explicable. En effet, chez les peuples o le divorce est +frquent, cette constitution _sui generis_ du mariage dont il est +solidaire doit tre ncessairement trs rpandue; car elle n'est pas +spciale aux mnages qui sont prdestins une dissolution lgale. Si +elle atteint chez eux son maximum, d'intensit, elle doit se retrouver +chez les autres ou la plupart des autres, quoiqu' un moindre degr. +Car, de mme que l o il y a beaucoup de suicides il y a beaucoup de +tentatives de suicides, et que la mortalit ne peut crotre sans que la +morbidit augmente en mme temps, il doit y avoir beaucoup de mnages +plus ou moins proches du divorce l o il y a beaucoup de divorces +effectifs. Le nombre de ces derniers ne peut donc s'lever, sans que se +dveloppe et se gnralise dans la mme mesure cet tat de la famille +qui prdispose au suicide et, par consquent, il est naturel que les +deux phnomnes varient dans le mme sens. + +Outre que cette hypothse est conforme tout ce qui a t +antrieurement dmontr, elle est susceptible d'une preuve directe. En +effet, si elle est fonde, les gens maris doivent avoir, dans les pays +o les divorces sont nombreux, une moindre immunit contre le suicide +que l o le mariage est indissoluble. C'est effectivement ce qui +rsulte des faits, du moins _en ce qui concerne les poux_, comme le +montre le Tableau XXVII (ci-dessus). L'Italie, pays catholique o le +divorce est inconnu, est aussi celui o le coefficient de prservation +des poux est le plus lev; il est moindre en France o les sparations +de corps ont toujours t plus frquentes, et on le voit dcrotre +mesure qu'on passe des socits o le divorce est plus largement +pratiqu[262]. + +Nous n'avons pu nous procurer le chiffre des divorces dans le +grand-duch d'Oldenbourg. Cependant, tant donn que c'est un pays +protestant, on peut croire qu'ils y sont frquents, sans l'tre pourtant +avec excs; car la minorit catholique est assez importante. Il doit +donc, ce point de vue, tre peu prs au mme rang que Bade et que la +Prusse. Or il se classe aussi au mme rang au point de vue de l'immunit +dont y jouissent les poux; 100.000 clibataires au del de 15 ans +donnent annuellement 52 suicides, 100.000 poux en commettent 66. Le +coefficient de prservation pour ces derniers est donc de 0,79, trs +diffrent, par consquent, de celui que l'on observe dans les pays +catholiques o le divorce est rare ou inconnu. + +La France nous fournit l'occasion de faire une observation qui confirme +les prcdentes, d'autant mieux qu'elle a plus de rigueur encore. Les +divorces sont beaucoup plus frquents dans la Seine que dans le reste du +pays. En 1885, le nombre des divorces prononcs y tait de 23,99 pour +10.000 mnages rguliers alors que, pour toute la France, la moyenne +n'tait que de 5,65. Or, il suffit de se reporter au tableau XXII pour +constater que le coefficient de prservation des poux est sensiblement +moindre dans la Seine qu'en province. Il n'y atteint, en effet, 3 +qu'une seule fois, c'est pour la priode de 20 25 ans; et encore +l'exactitude du chiffre est-elle douteuse, car il est calcul d'aprs un +trop petit nombre de cas, attendu qu'il n'y a gure annuellement qu'un +suicide d'poux cet ge. partir de 30 ans, le coefficient ne dpasse +pas 2, il est le plus souvent au-dessous et il devient mme infrieur +l'unit entre 60 et 70 ans. En moyenne, il est de 1,73. Dans les +dpartements, au contraire, il est 5 fois sur 8 suprieur 3; en +moyenne, il est de 2,88, c'est--dire 1,66 fois plus fort que dans la +Seine. + +Voil une preuve de plus que le nombre lev des suicides dans les pays +o le divorce est rpandu ne tient pas quelque prdisposition +organique, notamment la frquence des sujets dsquilibrs. Car si +telle tait la vritable cause, elle devrait faire sentir ses effets +aussi bien sur les clibataires que sur les maris. Or, en fait, ce sont +ces derniers qui sont le plus atteints. C'est donc que l'origine du mal +se trouve bien, comme nous l'avons suppos, dans quelque particularit +soit du mariage, soit de la famille. Reste choisir entre ces deux +dernires hypothses. Cette moindre immunit des poux est-elle due +l'tat de la socit domestique ou l'tat de la socit matrimoniale? +Est-ce l'esprit familial qui est moins bon ou le lien conjugal qui n'est +pas tout ce qu'il doit tre? + +Un premier fait qui rend improbable la premire explication, c'est que, +chez les peuples o le divorce est le plus frquent, la natalit est +trs bonne, par suite, la densit du groupe domestique trs leve. Or +nous savons que l o la famille est dense, l'esprit de famille est +gnralement fort. Il y a donc tout lieu de croire que c'est dans la +nature du mariage que se trouve la cause du phnomne. + +Et en effet, si c'tait la constitution de la famille qu'il tait +imputable, les pouses, elles aussi, devraient tre moins prserves du +suicide dans les pays o le divorce est d'un usage courant que l o il +est peu pratiqu; car elles sont aussi bien atteintes que l'poux par le +mauvais tat des relations domestiques. Or c'est exactement l'inverse +qui a lieu. Le coefficient de prservation des femmes maries s'lve +mesure que celui des poux s'abaisse, c'est--dire mesure que les +divorces sont plus frquents, et inversement. Plus le lien conjugal se +rompt souvent et facilement, plus la femme est favorise par rapport au +mari (V. Tableau XXVIII, ci-dessous). + +TABLEAU XXVIII + +_Influence du divorce sur l'immunit des pouses[263]._ + +/* ++---------+-----------------+--------------+------------+------------+ +| | SUICIDES |COEFFICIENT de|COMBIEN le |COMBIEN le | +| | sur 1 |prservation |coefficient |coefficient | +| | million de |des |des poux |des pouses | +| |Filles |pouses|pouses|poux |dpasse-t-il|dpasse-t-il| +| |au-dessus| | | |de fois |de fois | +| |de 16 ans| | | |celui des |celui des | +| | | | | |pouses? |poux? | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Italie | 21 | 22 | 0,95 | 1,64 | 1,72 | | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|France | 59 | 62,5 | 0,96 | 1,11 | 1,15 | | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Bade | 93 | 85 | 1,09 | 0,99 | | 1,10 | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Prusse | 129 | 100 | 1,29 | 0,77 | | 1,67 | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Prusse | | | | | | | +|(1887-89)| 120 | 90 | 1,33 | 0,83 | | 1,60 | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +| |Sur 100 suicides | | | | | +| |de tout tat | | | | | +| |civil, | | | | | +| +---------+-------+-------+------+------------+------------+ +|Saxe |Filles |pouses| | | | | +| | 35,3 | 42,6 | | | | | +| +---------+-------+-------+------+------------+------------+ +| |Sur 100 | | | | | +| |habitantes de | | | | | +| |tout tat civil, | | | | | +| +---------+-------+-------+------+------------+------------+ +| | Filles |pouses| | | | | +| | 37,97 | 49,74 | 1,19 | 0,63 | | 1,73 | ++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+ +*/ + +L'inversion entre les deux sries de coefficients est remarquable. Dans +les pays o le divorce n'existe pas, la femme est moins prserve que +son mari; mais son infriorit est plus grande en Italie qu'en France o +le lien matrimonial a toujours t plus fragile. Au contraire, ds que +le divorce est pratiqu (Bade), le mari est moins prserv que l'pouse +et l'avantage de celle-ci crot rgulirement mesure que les divorces +se dveloppent. + +De mme que prcdemment, le grand-duch d'Oldenbourg se comporte ce +point de vue comme les autres pays d'Allemagne o le divorce est d'une +frquence moyenne. Un million de filles donnent 203 suicides, un million +de femmes maries 156; celles-ci ont donc un coefficient de prservation +gal 1,3 bien suprieur celui des poux qui n'tait que de 0,79. Le +premier est 1,64 fois plus fort que le second, peu prs comme en +Prusse. + +La comparaison de la Seine avec les autres dpartements franais +confirme cette loi d'une manire clatante. En province, o l'on divorce +moins, le coefficient moyen des femmes maries n'est que de 1,49; il ne +reprsente donc que la moiti du coefficient moyen des poux qui est de +2,88. Dans la Seine, le rapport est renvers. L'immunit des hommes +n'est que de 1,56 et mme de 1,44 si on laisse de ct les chiffres +douteux qui se rapportent la priode de 20 25 ans; l'immunit des +femmes est de 1,79. La situation de la femme par rapport au mari y est +donc plus de deux fois meilleure que dans les dpartements. + +On peut faire la mme constatation, si l'on compare les diffrentes +provinces de Prusse: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Provinces o il y a par 100.000 maris:_ | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +| De 810 |COEFFICIENTS| De 371 |COEFFICIENTS| De 229 |COEFFICIENTS| +| 405 | de | 324 | de | 116 | de | +|divorcs.|prservation|divorcs.|prservation|divorcs.|prservation| +| |des pouses.| |des pouses.| |des pouses.| ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +|Berlin | 1,72 |Pomranie| 1 | Posen | 1 | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +|Brande- | 1,75 | Silsie | 1,18 | Hesse | 1,44 | +|bourg | | | | | | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +|Prusse | 1,50 |Prusse | 1 | Hanovre | 0,90 | +|orientale| |occid. | | | | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +|Saxe | 2,08 |Schleswig| 1,20 | Pays | 1,25 | +| | | | | Rhnan | | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +| | | | |Westpha- | 0,80 | +| | | | |lie | | ++---------+------------+---------+------------+---------+------------+ +*/ + +Tous les coefficients du premier groupe sont sensiblement suprieurs +ceux du second, et c'est dans le troisime que se trouvent les plus +faibles. La seule anomalie est celle de la Hesse o, pour des raisons +inconnues, les femmes maries jouissent d'une immunit assez importante, +quoique les divorcs y soient peu nombreux[264]. + +TABLEAU XXIX + +_Part proportionnelle de chaque sexe aux suicides de chaque catgorie +d'tat civil dans diffrents pays d'Europe._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| | | | EXCDENT | +| | | | moyen, par pays | +| | | | de la part des | +| | | +----------+-----------+ +| | SUR 100 SUICIDES | SUR 100 SUICIDES | pouses | Filles | +| | de clibataires, | de maris, |sur celle |sur celle | +| | il y a | il y a |des filles|des pouses| ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|Italie | 87 garons | 79 poux | | | +| 1871 | 13 filles | 21 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | | +|Italie | 82 garons | 78 poux | | | +| 1872 | 18 filles | 22 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+ 6,2 | | +|Italie | 86 garons | 79 poux | | | +| 1873 | 14 filles | 21 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | | +|Italie | 85 garons | 79 poux | | | +|1884-88| 15 filles | 21 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|France | 84 garons | 78 poux | | | +|1863-66| 16 filles | 22 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | | +|France | 84 garons | 79 poux | 3,6 | | +|1867-71| 16 filles | 21 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | | +|France | 81 garons | 81 poux | | | +|1888-91| 19 filles | 19 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|Bade | 84 garons | 85 poux | | | +|1869-73| 16 filles | 15 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | 1 | +|Bade | 84 garons | 85 poux | | | +|1885-93| 16 filles | 15 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|Prusse | 78 garons | 83 poux | | | +|1873-75| 22 filles | 17 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | 5 | +|Prusse | 77 garons | 83 poux | | | +|1887-89| 23 filles | 17 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +|Saxe | 77 garons | 84 poux | | | +|1866-70| 23 filles | 16 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+ | 7 | +|Saxe | 80 garons | 86 poux | | | +|1879-90| 22 filles | 14 pouses | | | ++-------+------------------+------------------+----------+-----------+ +*/ + +Malgr cette concordance des preuves, soumettons cette loi une +dernire vrification. Au lieu de comparer l'immunit des poux celle +des pouses, cherchons de quelle manire, diffrente selon les pays, le +mariage modifie la situation respective des sexes quant au suicide. +C'est cette comparaison qui fait l'objet du tableau XXIX. On y voit que, +dans les pays o le divorce n'existe pas ou n'est tabli que depuis peu, +la femme participe en plus forte proportion aux suicides des maris +qu'aux suicides des clibataires. C'est dire que le mariage y favorise +l'poux plus que l'pouse, et la situation dfavorable de cette dernire +est plus accuse en Italie qu'en France. L'excdent moyen de la part +proportionnelle des femmes maries sur celle des filles est, en effet, +deux fois plus lev dans le premier de ces deux pays que dans le +second. Ds qu'on passe aux peuples o l'institution du divorce +fonctionne largement, le phnomne inverse se produit. C'est la femme +qui gagne du terrain par le fait du mariage et l'homme qui en perd; et +le profit qu'elle en tire est plus considrable en Prusse qu' Bade et +en Saxe qu'en Prusse. Il atteint son maximum dans le pays o les +divorces, de leur ct, ont leur frquence maxima. + +On peut donc considrer comme au-dessus de toute contestation la loi +suivante: _Le mariage favorise d'autant plus la femme au point de vue du +suicide que le divorce est plus pratiqu, et inversement._ + +De cette proposition sortent deux consquences. + +La premire, c'est que les poux contribuent seuls cette lvation du +taux des suicides que l'on observe dans les socits o les divorces +sont frquents, les pouses, au contraire, s'y tuant moins qu'ailleurs. +Si donc le divorce ne peut se dvelopper sans que la situation morale de +la femme s'amliore, il est inadmissible qu'il soit li un mauvais +tat de la socit domestique de nature aggraver le penchant au +suicide; car cette aggravation devrait se produire chez la femme comme +chez le mari. Un affaiblissement de l'esprit de famille ne peut avoir +des effets aussi opposs sur les deux sexes: il ne peut pas favoriser la +mre et atteindre aussi gravement le pre. Par consquent, c'est dans +l'tat du mariage et non dans la constitution de la famille que se +trouve la cause du phnomne que nous tudions. Et en effet, il est trs +possible que le mariage agisse en sens inverse sur le mari et sur la +femme. Car si, en tant que parents, ils ont le mme objectif, en tant +que conjoints, leurs intrts sont diffrents et souvent antagonistes. +Il peut donc trs bien se faire que, dans certaines socits, telle +particularit de l'institution matrimoniale profite l'un et nuise +l'autre. Tout ce qui prcde tend prouver que c'est prcisment le cas +du divorce. + +En second lieu, la mme raison nous oblige rejeter l'hypothse d'aprs +laquelle ce mauvais tat du mariage, dont divorces et suicides sont +solidaires, consisterait simplement en une plus grande frquence des +discussions domestiques; car, pas plus que le relchement du lien +familial, une telle cause ne saurait avoir pour rsultat d'accrotre +l'immunit de la femme. Si le chiffre des suicides, l o le divorce est +usit, tenait rellement au nombre des querelles conjugales, l'pouse +devrait en souffrir tout comme l'poux. Il n'y a rien l qui soit de +nature la prserver exceptionnellement. Une telle hypothse est +d'autant moins soutenable que, la plupart du temps, le divorce est +demand par la femme contre le mari (en France, 60 % pour les divorces +et 83 % pour les sparations de corps[265]). C'est donc que les troubles +du mnage sont, dans la majeure partie des cas, imputables l'homme. +Mais alors il serait inintelligible que, dans les pays o l'on divorce +beaucoup, l'homme se tut plus parce qu'il fait plus souffrir sa femme, +et que la femme, au contraire, s'y tut moins parce que son mari la fait +souffrir davantage. D'ailleurs, il n'est pas prouv que le nombre des +dissentiments conjugaux croisse comme celui des divorces[266]. + +Cette hypothse carte, il n'en reste plus qu'une de possible. Il faut +que l'institution mme du divorce, par l'action qu'elle exerce sur le +mariage, dtermine au suicide. + +Et en effet, qu'est-ce que le mariage? Une rglementation des rapports +des sexes, qui s'tend non seulement aux instincts physiques que ce +commerce met en jeu, mais encore aux sentiments de toute sorte que la +civilisation a peu peu greffs sur la base des apptits matriels. Car +l'amour est, chez nous, un fait beaucoup plus mental qu'organique. Ce +que l'homme cherche chez la femme, ce n'est pas simplement la +satisfaction du dsir gnsique. Si ce penchant naturel a t le germe +de toute l'volution sexuelle, il s'est progressivement compliqu de +sentiments esthtiques et moraux, nombreux et varis, et il n'est plus +aujourd'hui que le moindre lment du _processus_ total et touffu auquel +il a donn naissance. Au contact de ces lments intellectuels, il s'est +lui-mme partiellement affranchi du corps et comme intellectualis. Ce +sont des raisons morales qui le suscitent autant que des sollicitations +physiques. Aussi n'a-t-il plus la priodicit rgulire et automatique +qu'il prsente chez l'animal. Une excitation psychique peut en tout +temps l'veiller: il est de toutes les saisons. Mais prcisment parce +que ces diverses inclinations, ainsi transformes, ne sont pas +directement places sous la dpendance de ncessits organiques, une +rglementation sociale leur est indispensable. Puisqu'il n'y a rien dans +l'organisme qui les contienne, il faut qu'elles soient contenues par la +socit. Telle est la fonction du mariage. Il rgle toute cette vie +passionnelle, et le mariage monogamique plus troitement que tout autre. +Car, en obligeant l'homme ne s'attacher qu' une seule femme, toujours +la mme, il assigne au besoin d'aimer un objet rigoureusement dfini, et +ferme l'horizon. + +C'est cette dtermination qui fait l'tat d'quilibre moral dont +bnficie l'poux. Parce qu'il ne peut, sans manquer ses devoirs, +chercher d'autres satisfactions que celles qui lui sont ainsi permises, +il y borne ses dsirs. La salutaire discipline laquelle il est soumis +lui fait un devoir de trouver son bonheur dans sa condition et, par cela +mme, lui en fournit les moyens. D'ailleurs, si sa passion est tenue de +ne pas varier, l'objet auquel elle est fixe est tenu de ne pas lui +manquer: car l'obligation est rciproque. Si ses jouissances sont +dfinies, elles sont assures, et cette certitude consolide son assiette +mentale. Tout autre est la situation du clibataire. Comme il peut +lgitimement s'attacher ce qui lui plat, il aspire tout et rien ne +le contente. Ce mal de l'infini, que l'anomie apporte partout avec elle, +peut tout aussi bien atteindre cette partie de notre conscience que +toute autre; il prend trs souvent une forme sexuelle que Musset a +dcrite[267]. Du moment qu'on n'est arrt par rien, on ne saurait +s'arrter soi-mme. Au del des plaisirs dont on a fait l'exprience, on +en imagine et on en veut d'autres; s'il arrive qu'on ait peu prs +parcouru tout le cercle du possible, on rve l'impossible; on a soif +de ce qui n'est pas[268]. Comment la sensibilit ne s'exasprerait-elle +pas dans cette poursuite qui ne peut pas aboutir? Pour qu'elle en vienne + ce point, il n'est mme pas ncessaire qu'on ait multipli l'infini +les expriences amoureuses et vcu en Don Juan. L'existence mdiocre du +clibataire vulgaire suffit pour cela. Ce sont sans cesse des esprances +nouvelles qui s'veillent et qui sont dues, laissant derrire elles +une impression de fatigue et de dsenchantement. Comment, d'ailleurs, le +dsir pourrait-il se fixer, puisqu'il n'est pas sr de pouvoir garder ce +qui l'attire; car l'anomie est double. De mme que le sujet ne se donne +pas dfinitivement, il ne possde rien titre dfinitif. L'incertitude +de l'avenir, jointe sa propre indtermination, le condamne donc une +perptuelle mobilit. De tout cela rsulte un tat de trouble, +d'agitation et de mcontentement qui accrot ncessairement les chances +de suicide. + +Or, le divorce implique un affaiblissement de la rglementation +matrimoniale. L o il est tabli, l surtout o le droit et les moeurs +en facilitent avec excs la pratique, le mariage n'est plus qu'une forme +affaiblie de lui-mme; c'est un moindre mariage. Il ne saurait donc, au +mme degr, produire ses effets utiles. La borne qu'il mettait au dsir +n'a plus la mme fixit; pouvant, tre plus aisment branle et +dplace, elle contient moins nergiquement la passion et celle-ci, par +suite, tend davantage se rpandre au del. Elle se rsigne moins +aisment la condition qui lui est faite. Le calme, la tranquillit +morale qui faisait la force de l'poux est donc moindre; elle fait +place, en quelque mesure, un tat d'inquitude qui empche l'homme de +se tenir ce qu'il a. Il est, d'ailleurs, d'autant moins port +s'attacher au prsent, que la jouissance ne lui en est pas compltement +assure: l'avenir est moins garanti. On ne peut pas tre fortement +retenu par un lien qui peut tre, chaque instant, bris soit d'un ct +soit de l'autre. On ne peut pas ne pas porter ses regards au del du +point o l'on est, quand on ne sent pas le sol ferme sous ses pas. Pour +ces raisons, dans les pays o le mariage est fortement tempr par le +divorce, il est invitable que l'immunit de l'homme mari soit plus +faible. Comme, sous un tel rgime, il se rapproche du clibataire, il ne +peut pas ne pas perdre quelques-uns de ses avantages. Par consquent, le +nombre total des suicides s'lve[269]. + +Mais cette consquence du divorce est spciale l'homme; elle n'atteint +pas l'pouse. En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractre +moins mental, parce que, d'une manire gnrale, sa vie mentale est +moins dveloppe. Ils sont plus immdiatement en rapport avec les +exigences de l'organisme, les suivent plus qu'ils ne les devancent et y +trouvent par consquent un frein efficace. Parce que la femme est un +tre plus instinctif que l'homme, pour trouver le calme et la paix, elle +n'a qu' suivre ses instincts. Une rglementation sociale aussi troite +que celle du mariage et, surtout, du mariage monogamique ne lui est donc +pas ncessaire. Or une telle discipline, l mme o elle est utile, ne +va pas sans inconvnients. En fixant pour jamais la condition conjugale, +elle empche d'en sortir quoiqu'il puisse arriver. En bornant l'horizon, +elle ferme les issues et interdit toutes les esprances, mme lgitimes. +L'homme lui-mme n'est pas sans souffrir de cette immutabilit; mais le +mal est pour lui largement compens par les bienfaits qu'il en retire +d'autre part. D'ailleurs, les moeurs lui accordent certains privilges +qui lui permettent d'attnuer, dans une certaine mesure, la rigueur du +rgime. Pour la femme, au contraire, il n'y a ni compensation ni +attnuation. Pour elle, la monogamie est d'obligation stricte, sans +tempraments d'aucune sorte, et, d'un autre ct, le mariage ne lui est +pas utile, au moins au mme degr, pour borner ses dsirs qui sont +naturellement borns et lui apprendre se contenter de son sort; mais +il l'empche d'en changer s'il devient intolrable. La rgle est donc +pour elle une gne sans grands avantages. Par suite, tout ce qui +l'assouplit et l'allge ne peut qu'amliorer la situation de l'pouse. +Voil pourquoi le divorce la protge, pourquoi aussi elle y recourt +volontiers. + +C'est donc l'tat d'anomie conjugale, produit par l'institution du +divorce, qui explique le dveloppement parallle des divorces et des +suicides. Par consquent, ces suicides d'poux qui, dans les pays o il +y a beaucoup de divorces, lvent le nombre des morts volontaires, +constituent une varit du suicide anomique. Ils ne viennent pas de ce +que, dans ces, socits, il y a plus de mauvais poux ou plus de +mauvaises femmes, partant, plus de mnages malheureux. Ils rsultent, +d'une constitution morale _sui generis_ qui a elle-mme pour cause, un +affaiblissement de la rglementation matrimoniale; c'est cette +constitution, acquise pendant le mariage, qui, en lui survivant, produit +l'exceptionnelle tendance au suicide que manifestent les divorcs. Du +reste, nous n'entendons pas dire que cet nervement de la rgle soit +cr de toutes pices par l'tablissement lgal du divorce. Le divorce +n'est jamais proclam que pour consacrer un tat des moeurs qui lui tait +antrieur. Si la conscience publique n'tait arrive peu peu juger +que l'indissolubilit du lien conjugal est sans raison, le lgislateur +n'aurait mme pas song en accrotre la fragilit. L'anomie +matrimoniale peut donc exister dans l'opinion sans tre encore inscrite +dans la loi. Mais, d'un autre ct, c'est seulement quand elle a pris +une forme lgale, qu'elle peut produire toutes ses consquences. Tant +que le droit matrimonial n'est pas modifi, il sert tout au moins +contenir matriellement les passions; surtout, il s'oppose ce que le +got de l'anomie gagne du terrain, par cela seul qu'il la rprouve. +C'est pourquoi elle n'a d'effets caractriss et facilement observables +que l o elle est devenue une institution juridique. + +En mme temps que cette explication rend compte et du paralllisme +observ entre les divorces et les suicides[270] et des variations +inverses que prsente l'immunit des poux et celle des pouses, elle +est confirme par plusieurs autres faits: + +1 C'est seulement sous le rgime du divorce qu'il peut y avoir une +vritable instabilit matrimoniale; car seul il rompt compltement le +mariage tandis que la sparation de corps ne fait qu'en suspendre +partiellement certains effets, sans rendre aux poux leur libert. Si +donc cette anomie spciale aggrave rellement le penchant au suicide, +les divorcs doivent avoir une aptitude bien suprieure celle des +spars. C'est, en effet, ce qui ressort du seul document que nous +connaissions sur ce point. D'aprs un calcul de Legoyt[271], en Saxe, +pendant la priode 1847-1856, un million de divorcs aurait donn en +moyenne par an 1.400 suicides et un million de spars 176 seulement. Ce +dernier taux est mme infrieur celui des poux(318). + +2 Si la tendance si forte des clibataires tient en partie l'anomie +sexuelle dans laquelle ils vivent d'une manire chronique, c'est surtout +au moment o le sentiment sexuel est le plus en effervescence que +l'aggravation dont ils souffrent doit tre le plus sensible. Et en +effet, de 20 45 ans, le taux des suicides de clibataires crot +beaucoup plus vite qu'ensuite; dans le cours de cette priode, il +quadruple tandis que de 45 ans l'ge du maximum (aprs 80 ans) il ne +fait que doubler. Mais, du ct des femmes, la mme acclration ne se +retrouve pas; de 20 45 ans, le taux des filles ne devient mme pas +double, il passe seulement de 106 171 (V. Tableau XXI). La priode +sexuelle n'affecte donc pas la marche des suicides fminins. C'est bien +ce qui doit se passer si, comme nous l'avons admis, la femme n'est pas +trs sensible cette forme d'anomie. + +3 Enfin, plusieurs des faits tablis au chapitre III de ce mme livre +trouvent une explication dans la thorie qui vient d'tre expose et, +par cela mme, peuvent servir la vrifier. + +Nous avons vu alors que, par lui-mme et indpendamment de la famille, +le mariage, en France, confrait l'homme un coefficient de +prservation gal 1,3. Nous savons maintenant quoi ce coefficient +correspond. Il reprsente les avantages que l'homme retire de +l'influence rgulatrice qu'exerce sur lui le mariage, de la modration +qu'il impose ses penchants et du bien-tre moral qui en rsulte. Mais +nous avons en mme temps constat que, dans ce mme pays, la condition +de la femme marie tait, au contraire, aggrave tant que la prsence +d'enfants ne venait pas corriger les mauvais effets qu'a, pour elle, le +mariage. Nous venons d'en dire la raison. Ce n'est pas que l'homme soit, +par nature, un tre goste et mchant dont le rle dans le mnage +serait de faire souffrir sa compagne. C'est qu'en France o, jusqu' des +temps rcents, le mariage n'tait pas affaibli par le divorce, la rgle +inflexible qu'il imposait la femme tait pour elle un joug trs lourd +et sans profit. Plus gnralement, voil quelle cause est d cet +antagonisme des sexes qui fait que le mariage ne peut pas les favoriser +galement[272]: c'est que leurs intrts sont contraires; l'un a besoin +de contrainte et l'autre de libert. + +Il semble bien, d'ailleurs, que l'homme, un certain moment de sa vie, +soit affect par le mariage de la mme manire que la femme, quoique +pour d'autres raisons. Si, comme nous l'avons montr, les trop jeunes +poux se tuent beaucoup plus que les clibataires du mme ge, c'est +sans doute que leurs passions sont alors trop tumultueuses et trop +confiantes en elles-mmes pour pouvoir se soumettre une rgle aussi +svre. Celle-ci leur apparat donc comme un obstacle insupportable +auquel leurs dsirs viennent se heurter et se briser. C'est pourquoi il +est probable que le mariage ne produit tous ses effets bienfaisants que +quand l'ge est venu un peu apaiser l'homme et lui faire sentir la +ncessit d'une discipline[273]. + +Enfin, nous avons vu dans ce mme chapitre III que, l o le mariage +favorise l'pouse de prfrence l'poux, l'cart entre les deux sexes +est toujours moindre que l o l'inverse a lieu[274]. C'est la preuve +que, mme dans les socits o l'tat matrimonial est tout l'avantage +de la femme, il lui rend moins de services qu'il n'en rend l'homme, +quand c'est ce dernier qui en profite le plus. Elle peut en souffrir +s'il lui est contraire, plus qu'elle ne peut en bnficier s'il est +conforme ses intrts. C'est donc qu'elle en a un moindre besoin. Or +c'est ce que suppose la thorie qui vient d'tre expose. Les rsultats +que nous avons prcdemment obtenus et ceux qui dcoulent du prsent +chapitre se rejoignent donc et se contrlent mutuellement. + +Nous arrivons ainsi une conclusion assez loigne de l'ide qu'on se +fait couramment du mariage et de son rle. Il passe pour avoir t +institu en vue de l'pouse et pour protger sa faiblesse contre les +caprices masculins. La monogamie, en particulier, est trs souvent +prsente comme un sacrifice que l'homme aurait fait de ses instincts +polygames pour relever et amliorer la condition de la femme dans le +mariage. En ralit, quelles que soient les causes historiques qui l'ont +dtermin s'imposer cette restriction, c'est lui qu'elle profite le +plus. La libert laquelle il a ainsi renonc ne pouvait tre pour lui +qu'une source de tourments. La femme n'avait pas les mmes raisons d'en +faire l'abandon et, cet gard, on peut dire que, en se soumettant la +mme rgle, c'est elle qui a fait un sacrifice[275]. + + + + +CHAPITRE VI + +Formes individuelles des diffrents types de suicides. + + +Un rsultat se dgage ds prsent de notre recherche: c'est qu'il n'y +a pas un suicide, mais des suicides. Sans doute, le suicide est toujours +le fait d'un homme qui prfre la mort la vie. Mais les causes qui le +dterminent ne sont pas de mme nature dans tous les cas: elles sont +mme, parfois, opposes entre elles. Or, il est impossible que la +diffrence des causes ne se retrouve pas dans les effets. On peut donc +tre certain qu'il y a plusieurs sortes de suicides qualitativement +distinctes les unes des autres. Mais ce n'est pas assez d'avoir dmontr +que ces diffrences doivent exister; on voudrait pouvoir les saisir +directement par l'observation et savoir en quoi elles consistent. On +voudrait voir les caractres des suicides particuliers se grouper +eux-mmes en classes distinctes, correspondant aux types qui viennent +d'tre distingus. De cette faon, on suivrait la diversit des courants +suicidognes depuis leurs origines sociales jusqu' leurs manifestations +individuelles. + +Cette classification morphologique, qui n'tait gure possible au dbut +de cette tude, peut tre tente maintenant qu'une classification +tiologique en fournit la base. Nous n'avons, en effet, qu' prendre +pour points de repre les trois sortes de facteurs que nous venons +d'assigner au suicide et chercher si les proprits distinctives qu'il +revt en se ralisant chez les individus peuvent en tre drives et de +quelle manire. Sans doute, on ne peut dduire ainsi toutes les +particularits qu'il est susceptible de prsenter; car il doit y en +avoir qui dpendent de la nature propre du sujet. Chaque suicid donne +son acte une empreinte personnelle qui exprime son temprament, les +conditions spciales o il se trouve et qui, par consquent, ne peut +tre explique par les causes sociales et gnrales du phnomne. Mais +celles-ci, leur tour, doivent imprimer aux suicides qu'elles +dterminent une tonalit _sui generis_, une marque spciale qui les +exprime. C'est cette marque collective qu'il s'agit de retrouver. + +Il est certain, d'ailleurs, que cette opration ne peut tre faite +qu'avec une exactitude approximative. Nous ne sommes pas en tat de +faire une description mthodique de tous les suicides qui sont +journellement accomplis par les hommes ou qui ont t commis au cours de +l'histoire. Nous ne pouvons que relever les caractres les plus gnraux +et les plus frappants sans que nous ayons mme de critre objectif pour +effectuer cette slection. De plus, pour les rattacher aux causes +respectives dont ils paraissent driver, nous ne pourrons procder que +dductivement. Tout ce qui nous sera possible, ce sera de montrer qu'ils +y sont logiquement impliqus, sans que le raisonnement puisse toujours +recevoir une confirmation exprimentale. Or nous ne nous dissimulons pas +qu'une dduction est toujours suspecte quand aucune exprience ne la +contrle. Cependant, mme sous ces rserves, cette recherche est loin +d'tre sans utilit. Quand mme on n'y verrait qu'un moyen d'illustrer +par des exemples les rsultats qui prcdent, elle aurait encore +l'avantage de leur donner un caractre plus concret, en les reliant plus +troitement aux donnes de l'observation sensible et aux dtails de +l'exprience journalire. De plus, elle permettra d'introduire un peu de +distinction dans cette masse de faits que l'on confond d'ordinaire comme +s'ils n'taient spars que par des nuances, alors qu'il existe entre +eux des diffrences tranches. Il en est du suicide comme de +l'alination mentale. Celle-ci consiste pour le vulgaire dans un tat +unique, toujours le mme, susceptible seulement de se diversifier +extrieurement selon les circonstances. Pour l'aliniste, le mot +dsigne, au contraire, une pluralit de types nosologiques. De mme, on +se reprsente d'ordinaire tout suicid comme un mlancolique qui +l'existence est charge. En ralit, les actes par lesquels un homme +renonce la vie, se rangent en espces diffrentes dont la +signification morale et sociale n'est pas du tout la mme. + +I. + +Il est une premire forme de suicide que l'antiquit a certainement +connue, mais qui s'est surtout dveloppe de nos jours; le Raphal de +Lamartine nous en offre le type idal. Ce qui la caractrise, c'est un +tat de langueur mlancolique qui dtend les ressorts de l'action. Les +affaires, les fonctions publiques, le travail utile, mme les devoirs +domestiques n'inspirent au sujet qu'indiffrence et qu'loignement. Il +rpugne sortir de lui-mme. En revanche, la pense et la vie +intrieure gagnent tout ce que perd l'activit. En se dtournant de ce +qui l'entoure, la conscience se replie sur elle-mme, se prend elle-mme +comme son propre et unique objet et se donne pour principale tche de +s'observer et de s'analyser. Mais, par cette extrme concentration, elle +ne fait que rendre plus profond le foss qui la spare du reste de +l'univers. Du moment que l'individu s'prend ce point de soi-mme, il +ne peut que se dtacher davantage de tout ce qui n'est pas lui et +consacrer, en le renforant, l'isolement dans lequel il vit. Ce n'est +pas en ne regardant que soi, qu'on peut trouver des raisons de +s'attacher autre chose que soi. Tout mouvement, en un sens, est +altruiste, car il est centrifuge et rpand l'tre hors de lui-mme. La +rflexion, au contraire, a quelque chose de personnel et d'goste; car +elle n'est possible que dans la mesure o le sujet se dgage de l'objet +et s'en loigne pour revenir sur soi-mme, et elle est d'autant plus +intense que ce retour sur soi est plus complet. On ne peut agir qu'en se +mlant au monde; pour le penser, au contraire, il faut cesser d'tre +confondu avec lui, de manire pouvoir le contempler du dehors; plus +forte raison, est-ce ncessaire pour se penser soi-mme. Celui donc dont +toute l'activit se tourne en pense intrieure, devient insensible +tout ce qui l'entoure. S'il aime; ce n'est pas pour se donner, pour +s'unir, dans une union fconde, un autre tre que lui; c'est pour +mditer sur son amour. Ses passions ne sont qu'apparentes; car elles +sont striles. Elles se dissipent en vaines combinaisons d'images, sans +rien produire qui leur soit extrieur. + +Mais d'un autre ct, toute vie intrieure tire du dehors sa matire +premire. Nous ne pouvons penser que des objets ou la manire dont nous +les pensons. Nous ne pouvons pas rflchir notre conscience dans un tat +d'indtermination pure; sous cette forme, elle est impensable. Or, elle +ne se dtermine qu'affecte par autre chose qu'elle-mme. Si donc elle +s'individualise au del d'un certain point, si elle se spare trop +radicalement des autres tres, hommes ou choses, elle se trouve ne plus +communiquer avec les sources mmes auxquelles elle devrait normalement +s'alimenter et n'a plus rien quoi elle puisse s'appliquer. En faisant +le vide autour d'elle, elle a fait le vide en elle et il ne lui reste +plus rien rflchir que sa propre misre. Elle n'a plus pour objet de +mditation que le nant qui est en elle et la tristesse qui en est la +consquence. Elle s'y complat, s'y abandonne avec une sorte de joie +maladive que Lamartine, qui la connaissait, a merveilleusement dcrite +par la bouche de son hros: La langueur de toutes choses autour de moi +tait, dit-il, une merveilleuse consonance avec ma propre langueur. Elle +l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abmes de +tristesse. Mais cette tristesse tait vivante, assez pleine de penses, +d'impressions, de communications avec l'infini, de clair-obscur dans mon +me pour que je ne dsirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme, +mais maladie dont le sentiment mme est un attrait au lieu d'tre une +douleur, et o la mort ressemble un voluptueux vanouissement dans +l'infini. J'tais rsolu m'y livrer dsormais tout entier, me +squestrer de toute socit qui pouvait m'en distraire, et +m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde +que je rencontrerais l; mon isolement d'esprit tait un linceul +travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la +nature et Dieu[276]. + +Mais on ne peut rester ainsi en contemplation devant le vide, sans y +tre progressivement attir. On a beau le dcorer du nom d'infini, il ne +change pas pour cela de nature. Quand on prouve tant de plaisir +n'tre pas, on ne peut satisfaire compltement son penchant qu'en +renonant compltement tre. Voil ce qu'il y a d'exact dans le +paralllisme que Hartmann croit observer entre le dveloppement de la +conscience et l'affaiblissement du vouloir vivre. C'est que l'ide et le +mouvement sont, en effet, deux forces antagonistes qui progressent en +sens inverse l'une de l'autre, et que le mouvement, c'est la vie. +Penser, a-t-on dit, c'est se retenir d'agir; c'est donc, dans la mme +mesure, se retenir de vivre. C'est pourquoi le rgne absolu de l'ide ne +peut s'tablir ni surtout se maintenir: car c'est la mort. Mais ce n'est +pas dire que, comme le croit Hartmann, la ralit soit, par elle-mme, +intolrable, moins d'tre voile par l'illusion. La tristesse n'est +pas inhrente aux choses; elle ne nous vient pas du monde et par cela +seul que nous le pensons. Elle est un produit de notre propre pense. +C'est nous qui la crons de toutes pices; mais il faut pour cela que +notre pense soit anormale. Si la conscience fait parfois le malheur de +l'homme, c'est seulement quand elle atteint un dveloppement maladif, +quand, s'insurgeant contre sa propre nature, elle se pose comme un +absolu et cherche en elle-mme sa propre fin. Il s'agit si peu d'une +dcouverte tardive, de la conqute ultime de la science, que nous +aurions pu tout aussi bien emprunter l'tat d'esprit stocien les +principaux lments de notre description. Le stocisme lui aussi +enseigne que l'homme doit se dtacher de tout ce qui lui est extrieur +pour vivre de lui-mme et par lui-mme. Seulement, comme la vie se +trouve alors sans raison, la doctrine conclut au suicide. + +Ces mmes caractres se retrouvent dans l'acte final qui est la +consquence logique de cet tat moral. Le dnouement n'a rien de violent +ni de prcipit. Le patient choisit son heure et mdite son plan +longtemps l'avance. Mme les moyens lents ne lui rpugnent pas. Une +mlancolie calme et qui, parfois, n'est pas sans douceur, marque ses +derniers moments. Il s'analyse jusqu'au bout. Tel est le cas de ce +ngociant, dont parle Falret[277], qui se retire dans une fort peu +frquente et s'y laisse mourir de faim. Pendant une agonie qui avait +dur prs de trois semaines, il avait rgulirement tenu de ses +impressions un journal qui nous a t conserv. Un autre s'asphyxie en +soufflant avec la bouche le charbon qui doit lui donner la mort et note +au fur et mesure ses observations: Je ne prtends pas, crit-il, +montrer plus de courage ou de lchet; je veux seulement employer le peu +d'instants qui me restent dcrire les sensations qu'on prouve en +s'asphyxiant et la dure des souffrances[278]. Un autre, avant de se +laisser aller ce qu'il appelle l'enivrante perspective du repos, +construit un appareil compliqu, destin consommer sa fin sans que le +sang puisse se rpandre sur le plancher[279]. + +On aperoit aisment comment ces particularits diverses se rattachent +au suicide goste. Il n'est gure douteux qu'elles n'en soient la +consquence et l'expression individuelle. Cette paresse l'action, ce +dtachement mlancolique rsultent de cet tat d'individuation exagre +par lequel nous avons dfini ce type de suicide. Si l'individu s'isole, +c'est que les liens qui l'unissaient aux autres tres sont dtendus ou +briss, c'est que la socit, sur les points o il est en contact avec +elle, n'est pas assez fortement intgre. Ces vides qui sparent les +consciences et les rendent trangres les unes aux autres viennent +prcisment du relchement du tissu social. Enfin, le caractre +intellectuel et mditatif de ces sortes de suicides s'explique sans +peine, si l'on se rappelle que le suicide goste a pour accompagnement +ncessaire un grand dveloppement de la science et de l'intelligence +rflchie. Il est vident, en effet, que, dans une socit o la +conscience est normalement ncessite tendre son champ d'action, elle +est aussi beaucoup plus expose excder ces limites normales qu'elle +ne peut dpasser sans se dtruire elle-mme. Une pense qui met tout en +question, si elle n'est pas assez ferme pour porter le poids de son +ignorance, risque de se mettre elle-mme en question et de s'abmer dans +le doute. Car, si elle ne parvient pas dcouvrir les titres que +peuvent avoir l'existence les choses sur lesquelles elle +s'interroge,--et ce serait merveille si elle trouvait moyen de percer si +vite tant de mystres--elle leur dniera toute ralit, mme le seul +fait qu'elle se pose le problme implique dj qu'elle penche aux +solutions ngatives. Mais, du mme coup, elle se videra de tout contenu +positif et, ne trouvant plus rien devant elle qui lui rsiste, ne pourra +plus que se perdre dans le vide des rveries intrieures. + +Mais cette forme leve du suicide goste n'est pas la seule; il en est +une autre, plus vulgaire. Le sujet, au lieu de mditer tristement sur +son tat, en prend allgrement son parti. Il a conscience de son gosme +et des consquences qui en dcoulent logiquement; mais il les accepte +par avance et entreprend de vivre comme l'enfant ou l'animal, avec cette +seule diffrence qu'il se rend compte de ce qu'il fait. Il se donne donc +comme tche unique de satisfaire ses besoins personnels, les simplifiant +mme pour en rendre la satisfaction plus assure. Sachant qu'il ne peut +rien esprer d'autre, il ne demande rien de plus, tout dispos, s'il est +empch d'atteindre cette unique fin, se dfaire d'une existence +dsormais sans raison. C'est le suicide picurien. Car picure +n'ordonnait pas ses disciples de hter la mort, il leur conseillait, +au contraire, de vivre tant qu'ils y trouvaient quelque intrt. +Seulement, comme il sentait bien que, si l'on n'a pas d'autre but, on +est chaque instant expos n'en plus avoir aucun, et que le plaisir +sensible est un lien bien fragile pour rattacher l'homme la vie, il +les exhortait se tenir toujours prts en sortir, au moindre appel +des circonstances. Ici donc, la mlancolie philosophique et rveuse est +remplace par un sang-froid sceptique et dsabus qui est +particulirement sensible l'heure du dnouement. Le patient se frappe +sans haine, sans colre, mais aussi sans cette satisfaction morbide avec +laquelle l'intellectuel savoure son suicide. Il est, encore plus que ce +dernier, sans passion. Il n'est pas surpris de l'issue laquelle il +aboutit; c'est un vnement qu'il prvoyait comme plus ou moins +prochain. Aussi ne s'ingnie-t-il pas en de longs prparatifs; d'accord +avec sa vie antrieure, il cherche seulement diminuer la douleur. Tel +est notamment le cas de ces viveurs qui, quand le moment invitable est +arriv o ils ne peuvent plus continuer leur existence facile, se tuent +avec une tranquillit ironique et une sorte de simplicit[280]. + + * * * * * + +Quand nous avons constitu le suicide altruiste, nous avons assez +multipli les exemples pour n'avoir pas besoin de dcrire longuement les +formes psychologiques qui le caractrisent. Elles s'opposent celles +que revt le suicide goste, comme l'altruisme lui-mme son +contraire. Ce qui distingue l'goste qui se tue, c'est une dpression +gnrale qui se manifeste soit par une langueur mlancolique, soit par +l'indiffrence picurienne. Au contraire, le suicide altruiste, parce +qu'il a pour origine un sentiment violent, ne va pas sans un certain +dploiement d'nergie. Dans le cas du suicide obligatoire, cette nergie +est mise au service de la raison et de la volont. Le sujet se tue parce +que sa conscience le lui ordonne; il se soumet un impratif. Aussi son +acte a-t-il pour note dominante cette fermet sereine que donne le +sentiment du devoir accompli; la mort de Caton, celle du commandant +Beaurepaire en sont les types historiques. Ailleurs, quand l'altruisme +est l'tat aigu, le mouvement a quelque chose de plus passionnel et de +plus irrflchi. C'est un lan de foi et d'enthousiasme qui prcipite +l'homme dans la mort. Cet enthousiasme lui-mme est tantt joyeux et +tantt sombre, selon que la mort est conue comme un moyen de s'unir +une divinit bien-aime ou comme un sacrifice expiatoire, destin +apaiser une puissance redoutable et qu'on croit hostile. La ferveur +religieuse du fanatique qui se fait craser avec batitude sous le char +de son idole ne ressemble pas celle du moine atteint d'_acedia_ ou aux +remords du criminel qui met fin ses jours pour expier son forfait. +Mais, sous ces nuances diverses, les traits essentiels du phnomne +restent les mmes. C'est un suicide actif, qui contraste, par +consquent, avec le suicide dprim dont il a t plus haut question. + +Ce caractre se retrouve mme dans ces suicides plus simples du primitif +ou du soldat qui se tuent soit parce qu'une lgre offense a terni leur +honneur, soit pour prouver leur courage. La facilit avec laquelle ils +sont accomplis ne doit pas tre confondue avec le sang-froid dsabus de +l'picurien. La disposition faire le sacrifice de sa vie ne laisse pas +d'tre une tendance active, alors mme qu'elle est assez profondment +enracine pour agir avec l'aisance et la spontanit de l'instinct. Un +cas, qui peut tre regard comme le modle de ce genre, nous est +rapport par Leroy. Il s'agit d'un officier qui, aprs avoir, une +premire fois et sans succs, tent de se pendre, se prpare +recommencer, mais prend soin, au pralable, de consigner par crit ses +dernires impressions: trange destine que la mienne, dit-il! Je viens +de me pendre, j'avais perdu connaissance, la corde a cass, je suis +tomb sur le bras gauche... Les nouveaux prparatifs sont termins, je +vais bientt recommencer, mais je vais fumer encore une dernire pipe; +ce sera la dernire, j'espre. Je n'ai pas fait de difficults la +premire fois, a s'est assez bien pass; j'espre que la seconde ira de +mme. Je suis aussi calme que si je prenais une goutte le matin. C'est +assez extraordinaire, j'en conviens, mais c'est pourtant comme cela. +Tout est vrai. Je vais mourir une seconde fois avec une conscience +tranquille[281]. Il n'y a sous cette tranquillit ni ironie, ni +scepticisme, ni cette espce de crispation involontaire que le viveur +qui se tue ne russit jamais dissimuler compltement. Le calme est +parfait; aucune trace d'efforts, l'acte coule de source parce que tous +les penchants actifs du sujet lui prparaient les voies. + +Enfin, il est une troisime sorte de suicids qui s'opposent et aux +premiers en ce que leur acte est essentiellement passionnel, et aux +seconds en ce que la passion qui les inspire et qui domine la scne +finale est d'une tout autre nature. Ce n'est pas l'enthousiasme, la foi +religieuse, morale ou politique, ni aucune des vertus militaires; c'est +la colre et tout ce qui d'ordinaire accompagne la dception. Brierre de +Boismont, qui a analys les crits laisss par 1.507 suicids, a +constat qu'un trs grand nombre exprimaient avant tout un tat +d'irritation et de lassitude exaspre. Ce sont tantt des blasphmes, +des rcriminations violentes contre la vie en gnral, et tantt des +menaces et des plaintes contre une personne en particulier laquelle le +sujet impute la responsabilit de ses malheurs. ce mme groupe se +rattachent videmment les suicides qui sont comme le complment d'un +homicide pralable: l'homme se tue aprs avoir tu celui qu'il accuse +d'avoir empoisonn sa vie. Nulle part, l'exaspration du suicid n'est +plus manifeste puisqu'elle s'affirme, non seulement par des paroles, +mais par des actes. L'goste qui se tue ne se laisse jamais aller de +pareilles violences. Sans doute, il arrive que lui aussi se plaint de +la vie, mais d'une manire dolente. Elle l'oppresse, mais ne l'irrite +pas par des froissements aigus. Il la trouve vide plutt que +douloureuse. Elle ne l'intresse pas, mais elle ne lui inflige pas de +souffrances positives. L'tat de dpression o il se trouve ne lui +permet mme pas les emportements. Quant ceux de l'altruiste, ils ont +un tout autre sens. Par dfinition, en quelque sorte, c'est de lui qu'il +fait le sacrifice, non de ses semblables. Nous sommes donc en prsence +d'une forme psychologique distincte des prcdentes. + +Or elle parat bien tre implique dans la nature du suicide anomique. +En effet, des mouvements qui ne sont pas rgls ne sont ajusts ni les +uns aux autres ni aux conditions auxquelles ils doivent rpondre; ils ne +peuvent donc manquer de s'entrechoquer douloureusement. Qu'elle soit +progressive ou rgressive, l'anomie, en affranchissant les besoins de la +mesure qui convient, ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux +dceptions. Un homme qui est brusquement rejet au-dessous de la +condition laquelle il tait accoutum, ne peut pas ne pas s'exasprer +en sentant lui chapper une situation dont il se croyait matre, et son +exaspration se tourne naturellement contre la cause, quelle qu'elle +soit, relle ou imaginaire, laquelle il attribue sa ruine. S'il se +reconnat lui-mme comme l'auteur responsable de la catastrophe, c'est +lui qu'il en voudra; sinon ce sera autrui. Dans le premier cas, il n'y +aura que suicide; dans le second, le suicide pourra tre prcd d'un +homicide ou de quelque autre manifestation violente. Mais le sentiment +est le mme dans les deux cas; seul le point d'application varie. C'est +toujours dans un accs de colre que le sujet se frappe, qu'il ait ou +non frapp antrieurement quelqu'un de ses semblables. Ce bouleversement +de toutes ses habitudes produit chez lui un tat de surexcitation aigu +qui tend ncessairement se soulager par des actes destructifs. L'objet +sur lequel se dchargent les forces passionnelles qui sont ainsi +souleves est, en somme, secondaire. C'est le hasard des circonstances +qui dtermine le sens dans lequel elles se dirigent. + +Il n'en est pas autrement toutes les fois que, loin de dchoir +au-dessous de lui-mme, l'individu est entran, au contraire, mais sans +rgle et sans mesure, se dpasser perptuellement soi-mme. Tantt, en +effet, il manque le but qu'il se croyait capable d'atteindre, mais qui, +en ralit, excdait ses forces; c'est le suicide des incompris, si +frquent aux poques o il n'y a plus de classement reconnu. Tantt, +aprs avoir russi pendant un temps satisfaire tous ses dsirs et son +got du changement, il vient se heurter tout coup une rsistance +qu'il ne peut vaincre, et il se dfait avec impatience d'une existence +o il se trouve dsormais l'troit. C'est le cas de Werther, ce coeur +turbulent, comme il s'appelle lui-mme, pris d'infini, qui se tue pour +un amour contrari, et de tous ces artistes qui, aprs avoir t combls +de succs, se suicident pour un coup de sifflet entendu, pour une +critique un peu svre, ou parce que leur vogue cesse de +s'accrotre[282]. + +Il en est d'autres encore qui, sans avoir se plaindre des hommes ni +des circonstances, en viennent d'eux-mmes se lasser d'une poursuite +sans issue possible, o leurs dsirs s'irritent au lieu de s'apaiser. +Ils s'en prennent alors la vie en gnral et l'accusent de les avoir +tromps. Seulement, la vaine agitation laquelle ils se sont livrs +laisse derrire elle une sorte d'puisement qui empche les passions +dues de se manifester avec la mme violence que dans les cas +prcdents: Elles se sont comme fatigues la longue et sont ainsi +devenues moins capables de ragir avec nergie. Le sujet tombe donc dans +une sorte de mlancolie qui, par certains cts, rappelle celle de +l'goste intellectuel, mais n'en a pas le charme langoureux. Ce qui y +domine, c'est un dgot plus ou moins irrit de l'existence. C'est dj +cet tat d'me que Snque observait chez ses contemporains en mme +temps que le suicide qui en rsulte. Le mal qui nous travaille, dit-il, +n'est pas dans les lieux o nous sommes, il est en nous. Nous sommes +sans forces pour supporter quoi que ce soit, incapables de souffrir la +douleur, impuissants jouir du plaisir, impatients de tout. Combien de +gens appellent la mort, lorsqu'aprs avoir essay de tous les +changements, ils se trouvent revenir aux mmes sensations, sans pouvoir +rien prouver de nouveau[283]. De nos jours, un des types o s'est +peut-tre le mieux incarn ce genre d'esprit, c'est le Ren de +Chateaubriand. Tandis que Raphal est un mditatif qui s'abme en +lui-mme, Ren est un inassouvi. On m'accuse, s'crie-t-il +douloureusement, d'avoir des gots inconstants, de ne pouvoir jouir +longtemps de la mme chimre, d'tre la proie d'une imagination qui se +hte d'arriver au fond de mes plaisirs comme si elle tait accable de +leur dure; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre: +hlas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. +_Est-ce ma faute si je trouve partout les bornes, si ce qui est fini n'a +pour moi aucune valeur_[284]? + +Cette description achve de montrer les rapports et les diffrences du +suicide goste et du suicide anomique, que notre analyse sociologique +nous avait dj permis d'apercevoir[285]. Les suicids de l'un et de +l'autre type souffrent de ce qu'on a appel le mal de l'infini. Mais ce +mal ne prend pas la mme forme dans les deux cas. L, c'est +l'intelligence rflchie qui est atteinte et qui s'hypertrophie outre +mesure; ici, c'est la sensibilit qui se surexcite et se drgle. Chez +l'un, la pense, force de se replier sur elle-mme, n'a plus d'objet; +chez l'autre, la passion, ne reconnaissant plus de bornes, n'a plus de +but. Le premier se perd dans l'infini du rve, le second, dans l'infini +du dsir. + + * * * * * + +Ainsi, mme la formule psychologique du suicid n'a pas la simplicit +qu'on croit vulgairement. On ne l'a pas dfini quand on a dit de lui +qu'il est lass de l'existence, dgot de la vie, etc. En ralit, il y +a des sortes trs diffrentes de suicids et ces diffrences sont +sensibles dans la manire dont le suicide s'accomplit. On peut ainsi +classer actes et agents en un certain nombre d'espces: or ces espces +correspondent, dans leurs traits essentiels, aux types de suicides que +nous avons antrieurement constitus d'aprs la nature des causes +sociales dont ils dpendent. Elles en sont comme le prolongement +l'intrieur des individus. + +Il convient toutefois d'ajouter qu'elles ne se prsentent pas toujours +dans l'exprience l'tat d'isolement et de puret. Mais il arrive trs +souvent qu'elles se combinent entre elles de manire donner naissance + des espces composes; des caractres appartenant plusieurs d'entre +elles se retrouvent conjointement dans un mme suicide. La raison en est +que les diffrentes causes sociales du suicide peuvent elles-mmes agir +simultanment sur un mme individu et mler en lui leurs effets. C'est +ainsi que des malades sont en proie des dlires de nature diffrente, +qui s'enchevtrent les uns dans les autres, mais qui, convergeant tous +dans un mme sens malgr la diversit de leurs origines, tendent +dterminer un mme acte. Ils se renforcent mutuellement. De mme encore, +on voit des fivres trs diverses coexister chez un mme sujet et +contribuer, chacune pour sa part et sa faon, lever la temprature +du corps. + +Il est notamment deux facteurs du suicide qui ont l'un pour l'autre une +affinit spciale, c'est l'gosme et l'anomie. Nous savons, en effet, +qu'ils ne sont gnralement que deux aspects diffrents d'un mme tat +social; il n'est donc pas tonnant qu'ils se rencontrent chez un mme +individu. Il est mme presque invitable que l'goste ait quelque +aptitude au drglement; car, comme il est dtach de la socit, elle +n'a pas assez de prise sur lui pour le rgler. Si, nanmoins, ses dsirs +ne s'exasprent pas d'ordinaire, c'est que la vie passionnelle est, chez +lui, languissante, parce qu'il est tout entier tourn sur lui-mme et +que le monde extrieur ne l'attire pas. Mais il peut se faire qu'il ne +soit ni un goste complet ni un pur agit. On le voit alors jouer +concurremment les deux personnages. Pour combler le vide qu'il sent en +lui, il recherche des sensations nouvelles; il y met, il est vrai, moins +de fougue que le passionn proprement dit, mais aussi il se lasse plus +vite et cette lassitude le rejette nouveau sur lui-mme et renforce sa +mlancolie premire. Inversement, le drglement ne va pas sans un germe +d'gosme; car on ne serait pas rebelle tout frein social, si l'on +tait fortement socialis. Seulement, l o l'action de l'anomie est +prpondrante, ce germe ne peut se dvelopper; car en jetant l'homme +hors de lui, elle l'empche de s'isoler en lui. Mais, si elle est moins +intense, elle peut laisser l'gosme produire quelques-uns de ses +effets. Par exemple, la borne laquelle vient se heurter l'inassouvi +peut l'amener se replier sur soi et chercher dans la vie intrieure +un drivatif ses passions dues. Mais comme il n'y trouve rien quoi +il puisse s'attacher, la tristesse que lui cause ce spectacle ne peut +que le dterminer se fuir de nouveau et accrot, par consquent, son +inquitude et son mcontentement. Ainsi se produisent des suicides +mixtes o l'abattement alterne avec l'agitation, le rve avec l'action, +les emportements du dsir avec les mditations du mlancolique. + +L'anomie peut galement s'associer l'altruisme. Une mme crise peut +bouleverser l'existence d'un individu, rompre l'quilibre entre lui et +son milieu et, en mme temps, mettre ses dispositions altruistes dans un +tat qui l'incite au suicide. C'est notamment le cas de ce que nous +avons appel les suicides obsidionaux. Si les Juifs, par exemple, se +turent en masse au moment de la prise de Jrusalem, c'est la fois +parce que la victoire des Romains, en faisant d'eux des sujets et des +tributaires de Rome, menaaient de transformer le genre de vie auquel +ils taient faits, et parce qu'ils aimaient trop leur ville et leur +culte pour survivre l'anantissement probable de l'un et de l'autre. +De mme, il arrive souvent qu'un homme ruin se tue autant parce qu'il +ne veut pas vivre avec une situation amoindrie que pour pargner son +nom et sa famille la honte de la faillite. Si officiers et +sous-officiers se suicident facilement au moment o ils sont obligs de +prendre leur retraite, c'est aussi bien cause du changement soudain +qui va se faire dans leur manire de vivre qu' cause de leur +prdisposition gnrale compter leur vie pour rien. Les deux causes +agissent dans la mme direction. Il en rsulte des suicides o soit +l'exaltation passionnelle soit la fermet courageuse du suicide +altruiste s'allient l'affolement exaspr que produit l'anomie. + +Enfin, l'gosme et l'altruisme eux-mmes, ces deux contraires, peuvent +unir leur action. certaines poques, o la socit dsagrge ne peut +plus servir d'objectif aux activits individuelles, il se rencontre +pourtant des individus ou des groupes d'individus qui, tout en subissant +l'influence de cet tat gnral d'gosme, aspirent autre chose. Mais +sentant bien que c'est un mauvais moyen de se fuir soi-mme que d'aller +sans fin de plaisirs gostes en plaisirs gostes, et que des +jouissances fugitives, mme si elles sont incessamment renouveles, ne +sauraient jamais calmer leur inquitude, ils cherchent un objet durable +auquel ils puissent s'attacher avec constance et qui donne un sens +leur vie. Seulement, comme il n'y a rien de rel quoi ils tiennent, +ils ne peuvent se satisfaire qu'en construisant de toutes pices une +ralit idale qui puisse jouer ce rle. Ils crent donc par la pense +un tre imaginaire dont ils se font les serviteurs et auquel ils se +donnent d'une manire d'autant plus exclusive qu'ils sont dpris de tout +le reste, voire d'eux-mmes. C'est en lui qu'ils mettent toutes les +raisons d'tre qu'ils s'attribuent, puisque rien d'autre n'a de prix +leurs yeux. Ils vivent ainsi d'une existence double et contradictoire: +individualistes pour tout ce qui regarde le monde rel, ils sont d'un +altruisme immodr pour tout ce qui concerne cet objet idal. Or l'une +et l'autre disposition mnent au suicide. + +Telles sont les origines et telle est la nature du suicide stocien. +Tout l'heure, nous montrions comment il reproduit certains traits +essentiels du suicide goste; mais il peut tre considr sous un tout +autre aspect. Si le stocien professe une absolue indiffrence pour tout +ce qui dpasse l'enceinte de la personnalit individuelle, s'il exhorte +l'individu se suffire lui-mme, en mme temps, il le place dans un +tat d'troite dpendance vis--vis de la raison universelle et le +rduit mme n'tre que l'instrument par lequel elle se ralise. Il +combine donc ces deux conceptions antagonistes: l'individualisme moral +le plus radical et un panthisme intemprant. Aussi, le suicide qu'il +pratique est-il la fois apathique comme celui de l'goste et +accompli comme un devoir ainsi que celui de l'altruiste[286]. On y +retrouve et la mlancolie de l'un et l'nergie active de l'autre; +l'gosme s'y mle au mysticisme. C'est d'ailleurs cet alliage qui +distingue le mysticisme propre aux poques de dcadence, si diffrent, +malgr les apparences, de celui que l'on observe chez les peuples jeunes +et en voie de formation. Celui-ci rsulte de l'lan collectif qui +entrane dans un mme sens les volonts particulires, de l'abngation +avec laquelle les citoyens s'oublient pour collaborer l'oeuvre commune; +l'autre n'est qu'un gosme conscient de soi-mme et de son nant, qui +s'efforce de se dpasser, mais n'y parvient qu'en apparence et +artificiellement. + + + + +II + +_A priori_, on pourrait croire qu'il existe quelque rapport entre la +nature du suicide et le genre de mort choisi par le suicid. Il parat, +en effet, assez naturel que les moyens qu'il emploie pour excuter sa +rsolution dpendent des sentiments qui l'animent, et, par consquent, +les expriment. Par suite, on pourrait tre tent d'utiliser les +renseignements que nous fournissent sur ce point les statistiques pour +caractriser avec plus de prcision, d'aprs leurs formes extrieures, +les diffrentes sortes de suicides. Mais les recherches que nous avons +entreprises sur ce point ne nous ont donn que des rsultats ngatifs. + +Pourtant, ce sont certainement des causes sociales qui dterminent ces +choix; car la frquence relative des diffrents modes de suicide reste +pendant trs longtemps invariable pour une mme socit, tandis qu'elle +varie trs sensiblement d'une socit l'autre, comme le montre le +tableau suivant: + +Tableau XXX + +_Proportion des diffrents genres de mort sur 1.000 suicides (les deux +sexes runis)._ + +/* ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|PAYS ET|STRANGULATION|SUBMERSION|ARMES|PRCIPITATION|POISON|ASPHYXIE| +|ANNES |et pendaison | | | d'un | | | +| | | | | lieu lev | | | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|France | | | | | | | +| 1872.| 426 | 269 | 103 | 28 | 20 | 69 | +| 1873.| 430 | 298 | 106 | 30 | 21 | 67 | +| 1874.| 440 | 269 | 122 | 28 | 23 | 72 | +| 1875.| 446 | 294 | 107 | 31 | 19 | 63 | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|Prusse | | | | | | | +| 1872.| 610 | 197 | 102 | 6,9 | 25 | 3 | +| 1873.| 597 | 217 | 95 | 8,4 | 25 | 4,6 | +| 1874.| 610 | 162 | 126 | 9,1 | 28 | 6,5 | +| 1875.| 615 | 170 | 105 | 9,5 | 35 | 7,7 | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|Anglet.| | | | | | | +| 1872.| 374 | 221 | 38 | 30 | 91 | -- | +| 1873.| 366 | 218 | 44 | 20 | 97 | -- | +| 1874.| 374 | 176 | 58 | 20 | 94 | -- | +| 1875.| 362 | 208 | 45 | -- | 97 | -- | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +|Italie | | | | | | | +| 1874.| 174 | 305 | 236 | 106 | 60 | 13,7 | +| 1875.| 173 | 273 | 251 | 104 | 62 | 31,4 | +| 1876.| 125 | 246 | 285 | 113 | 69 | 29 | +| 1877.| 176 | 299 | 238 | 111 | 55 | 22 | ++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+ +*/ + +Ainsi, chaque peuple a son genre de mort, prfr et l'ordre de ses +prfrences ne change que trs difficilement. Il est mme plus constant +que le chiffre total des suicides; les vnements qui, parfois, +modifient passagrement le second n'affectent pas toujours le premier. +Il y a plus: les causes sociales sont tellement prpondrantes que +l'influence des facteurs cosmiques ne parat pas apprciable. C'est +ainsi que les suicides par submersion, contrairement toutes les +prsomptions, ne varient pas d'une saison l'autre d'aprs une loi +spciale. Voici, en effet, quelle tait en France, pendant la priode +1872-78, leur distribution mensuelle compare celle des suicides en +gnral: + +_Part de chaque mois sur 1.000 suicides annuels:_ + +/* ++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+ +| |JANVIER.|FVRIER.|MARS.|AVRIL.|MAI. |JUIN.|JUILLET.| ++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+ +|De toute espce | 75,8 | 66,5 |84,8 | 97,3 |103,1|109,9| 103,5 | ++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+ +|Par submersion | 73,5 | 67,0 |81,9 | 94,4 |106,4|117,3| 107,7 | ++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+ ++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+ +| | AOUT. | SEPTEMBRE.| OCTOBRE.| NOVEMBRE.| DCEMBRE.| ++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+ +|De toute espce.| 86,3 | 74,3 | 71,4 | 65,2 | 59,2 | ++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+ +|Par submersion. | 91,2 | 71,0 | 74,3 | 61,0 | 54,2 | ++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+ +*/ + +C'est peine si, pendant la belle saison, les suicides par submersion +augmentent un peu plus que les autres; la diffrence est insignifiante. +Cependant, l't semblerait devoir les favoriser exceptionnellement. On +a dit, il est vrai, que la submersion tait moins employe dans le Nord +que dans le Midi et on a attribu ce fait au climat[287]. Mais, +Copenhague, pendant la priode 1845-56, ce mode de suicide n'tait pas +moins frquent qu'en Italie, (281 cas 0%0 au lieu de 300). +Saint-Ptersbourg, durant les annes 1873-74, il n'en tait pas de plus +pratiqu. La temprature ne met donc pas obstacle ce genre de mort. + +Seulement, les causes sociales dont dpendent les suicides en gnral +diffrent de celles qui dterminent la faon dont ils s'accomplissent; +car on ne peut tablir aucune relation entre les types de suicides que +nous avons distingus et les modes d'excution les plus rpandus. +L'Italie est un pays foncirement catholique o la culture scientifique +tait, jusqu' des temps rcents, assez peu dveloppe. Il est donc trs +probable que les suicides altruistes y sont plus frquents qu'en France +et qu'en Allemagne, puisqu'ils sont un peu en raison inverse du +dveloppement intellectuel; plusieurs raisons qu'on trouvera dans la +suite de cet ouvrage confirmeront cette hypothse. Par consquent, comme +le suicide par les armes feu y est beaucoup plus frquent que dans les +pays du centre de l'Europe, on pourrait croire qu'il n'est pas sans +rapports avec l'tat d'altruisme. On pourrait mme faire encore +remarquer, l'appui de cette supposition, que c'est aussi le genre de +suicide prfr par les soldats. Malheureusement, il se trouve qu'en +France ce sont les classes les plus intellectuelles, crivains, +artistes, fonctionnaires, qui se tuent le plus de cette manire[288]. De +mme, il pourrait sembler que le suicide mlancolique trouve dans la +pendaison son expression naturelle. Or, en fait, c'est dans les +campagnes qu'on y a le plus recours, et pourtant la mlancolie est un +tat d'esprit plus spcialement urbain. + +Les causes qui poussent l'homme se tuer ne sont donc pas celles qui le +dcident se tuer de telle manire plutt que de telle autre. Les +mobiles qui fixent son choix sont d'une tout autre nature. C'est, +d'abord, l'ensemble d'usages et d'arrangements de toute sorte qui +mettent sa porte tel instrument de mort plutt que tel autre. Suivant +toujours la ligne de la moindre rsistance tant qu'un facteur contraire +n'intervient pas, il tend employer le moyen de destruction qu'il a le +plus immdiatement sous la main et qu'une pratique journalire lui a +rendu familier. Voil pourquoi, par exemple, dans les grandes villes, on +se tue plus que dans les campagnes en se jetant du haut d'un lieu lev: +c'est que les maisons sont plus hautes. De mme, mesure que le sol se +couvre de chemins de fer, l'habitude de chercher la mort en se faisant +craser sous un train se gnralise. Le tableau qui figure la part +relative des diffrents modes de suicide dans l'ensemble des morts +volontaires traduit donc en partie l'tat de la technique industrielle, +de l'architecture la plus rpandue, des connaissances scientifiques, +etc. mesure que l'emploi de l'lectricit se vulgarisera, les suicides + l'aide de procds lectriques deviendront aussi plus frquents. + +Mais la cause peut-tre la plus efficace, c'est la dignit relative que +chaque peuple et, l'intrieur de chaque peuple, chaque groupe social +attribue aux diffrents genres de mort. Il s'en faut, en effet, qu'ils +soient tous mis sur le mme plan. Il en est qui passent pour plus +nobles, d'autres qui rpugnent comme vulgaires et avilissants; et la +manire dont ils sont classs par l'opinion change avec les communauts. + l'arme, la dcapitation est considre comme une mort infamante; +ailleurs, ce sera la pendaison. Voil comment il se fait que le suicide +par strangulation est beaucoup plus rpandu dans les campagnes que dans +les villes et dans les petites villes que dans les grandes. C'est qu'il +a quelque chose de violent et de grossier qui froisse la douceur des +moeurs urbaines et le culte que les classes cultives ont pour la +personne humaine. Peut-tre aussi cette rpulsion tient-elle au +caractre dshonorant que des causes historiques ont attach ce genre +de mort et que les affins des villes sentent avec une vivacit que la +sensibilit plus simple du rural ne comporte pas. + +La mort choisie par le suicid est donc un phnomne tout fait +tranger la nature mme du suicide. Si intimement que semblent +rapprochs ces deux lments d'un mme acte, ils sont, en ralit, +indpendants l'un de l'autre. Du moins, il n'y a entre eux que des +rapports extrieurs de juxtaposition. Car, s'ils dpendent tous deux de +causes sociales, les tats sociaux qu'ils expriment sont trs +diffrents. Le premier n'a rien nous apprendre sur le second; il +ressortit une tout autre tude. C'est pourquoi, bien qu'il soit +d'usage d'en traiter assez longuement propos du suicide, nous ne nous +y arrterons pas davantage. Il ne saurait rien ajouter aux rsultats +qu'ont donns les recherches prcdentes et que rsume le tableau +suivant: + +_Classification tiologique et morphologique des types sociaux du +suicide._ + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| FORMES INDIVIDUELLES QU'ILS REVTENT | ++---------------------------------------+----------------------------+ +| Caractre fondamental | Varits secondaires | ++------------+------------+-------------+----------------------------+ +| |Suicide | Apathie | Mlancolie paresseuse avec | +| |goste | | complaisance pour elle-mme| +| | | | | +| | | | Sang-froid dsabus du | +| | | | sceptique | +| +------------+-------------+----------------------------+ +| |Suicide |nergie | Avec sentiment calme du | +|Types |altruiste |passionnelle | devoir | +|lmentaires| |ou volontaire| Avec enthousiasme mystique | +| | | | Avec courage paisible | +| +------------+-------------+----------------------------+ +| |Suicide |Irritation, | Rcriminations violentes | +| |anomique |dgot. | contre la vie en gnral | +| | | | | +| | | | Rcriminations violentes | +| | | | contre une personne en | +| | | | particulier | +| | | | (homicide-suicide) | ++------------+------------+-------------+----------------------------+ +| | | Mlange d'agitation et | +| |Suicide ego-anomique | d'apathie, d'action et de | +| | | rverie | +|Types mixtes+--------------------------+----------------------------+ +| |Suicide anomique-altruiste| Effervescence exaspre | +| +--------------------------+----------------------------+ +| |Suicide ego-altruiste | Mlancolie tempre par une| +| | | certaine fermet morale | ++------------+--------------------------+----------------------------+ +*/ + + +Tels sont les caractres gnraux du suicide, c'est--dire ceux qui +rsultent immdiatement de causes sociales. En s'individualisant dans +les cas particuliers, ils se compliquent de nuances varies selon le +temprament personnel de la victime et les circonstances spciales dans +lesquelles elle est place, Mais, sous la diversit des combinaisons qui +se produisent ainsi, on peut toujours retrouver ces formes +fondamentales. + + + + +LIVRE III + +DU SUICIDE COMME PHNOMNE SOCIAL EN GENERAL + + + + + +CHAPITRE I + +L'lment social du suicide. + + +Maintenant que nous connaissons les facteurs en fonction desquels varie +le taux social des suicides, nous pouvons prciser la nature de la +ralit laquelle il correspond et qu'il exprime numriquement. + +I. + +Les conditions individuelles dont on pourrait, _a priori_, supposer que +le suicide dpend, sont de deux sortes. + +Il y a d'abord la situation extrieure dans laquelle se trouve plac +l'agent. Tantt les hommes qui se tuent ont prouv des chagrins de +famille ou des dceptions d'amour-propre, tantt ils ont eu souffrir +de la misre ou de la maladie, tantt encore ils ont se reprocher +quelque faute morale, etc., etc. Mais nous avons vu que ces +particularits individuelles ne sauraient expliquer le taux social des +suicides; car il varie dans des proportions considrables, alors que les +diverses combinaisons de circonstances, qui servent ainsi d'antcdents +immdiats aux suicides particuliers, gardent peu prs la mme +frquence relative. C'est donc qu'elles ne sont pas les causes +dterminantes de l'acte qu'elles prcdent. Le rle important qu'elles +jouent parfois dans la dlibration n'est pas une preuve de leur +efficacit. On sait, en effet, que les dlibrations humaines, telles +que les atteint la conscience rflchie, ne sont souvent que de pure +forme et n'ont d'autre objet que de corroborer une rsolution dj prise +pour des raisons que la conscience ne connat pas. + +D'ailleurs, les circonstances qui passent pour causer le suicide parce +qu'elles l'accompagnent assez frquemment, sont en nombre presque +infini. L'un se tue dans l'aisance, et l'autre dans la pauvret; l'un +tait malheureux en mnage et l'autre venait de rompre par le divorce un +mariage qui le rendait malheureux, ici, un soldat renonce la vie aprs +avoir t puni pour une faute qu'il n'a pas commise; l, un criminel se +frappe dont le crime est rest impuni. Les vnements de la vie les plus +divers et mme les plus contradictoires peuvent galement servir de +prtextes au suicide. C'est donc qu'aucun d'eux n'en est la cause +spcifique. Pourrons-nous du moins attribuer cette causalit aux +caractres qui leur sont communs tous? Mais en est-il? Tout au plus +peut-on dire qu'ils consistent gnralement en contrarits, en +chagrins, mais sans qu'il soit possible de dterminer quelle intensit +la douleur doit atteindre pour avoir cette tragique consquence. Il +n'est pas de mcompte dans la vie, si insignifiant soit-il, dont on +puisse dire par avance qu'il ne saurait, en aucun cas, rendre +l'existence intolrable; il n'en est pas davantage qui ait cet effet +ncessairement. Nous voyons des hommes rsister d'pouvantables +malheurs, tandis que d'autres se suicident aprs de lgers ennuis. Et +d'ailleurs, nous avons montr que les sujets qui peinent le plus ne sont +pas ceux qui se tuent le plus. C'est plutt la trop grande aisance qui +arme l'homme contre lui-mme. C'est aux poques et dans les classes o +la vie est le moins rude qu'on s'en dfait le plus facilement. Du moins, +si vraiment il arrive que la situation personnelle de la victime soit la +cause efficiente de sa rsolution, ces cas sont certainement trs rares +et, par consquent, on ne saurait expliquer ainsi le taux social des +suicides. + +Aussi ceux-l mmes qui ont attribu le plus d'influence aux conditions +individuelles les ont-ils moins cherches dans ces incidents extrieurs +que dans la nature intrinsque du sujet, c'est--dire dans sa +constitution biologique et parmi les concomitants physiques dont elle +dpend. Le suicide a t ainsi prsent comme le produit d'un certain +temprament, comme un pisode de la neurasthnie, soumis l'action des +mmes facteurs qu'elle. Mais nous n'avons dcouvert aucun rapport +immdiat et rgulier entre la neurasthnie et le taux social des +suicides. Il arrive mme que ces deux faits varient en raison inverse +l'un de l'autre et que l'un est son minimum au mme moment et dans les +mmes lieux o l'autre est son apoge. Nous n'avons pas trouv +davantage de relations dfinies entre le mouvement des suicides et les +tats du milieu physique qui passent pour avoir sur le systme nerveux +le plus d'action, comme la race, le climat, la temprature. C'est que, +si le nvropathe peut, dans de certaines conditions, manifester quelque +disposition pour le suicide, il n'est pas prdestin se tuer +ncessairement; et l'action des facteurs cosmiques ne suffit pas +dterminer dans ce sens prcis les tendances trs gnrales de sa +nature. + +Tout autres sont les rsultats que nous avons obtenus quand, laissant de +ct l'individu, nous avons cherch dans la nature des socits +elles-mmes les causes de l'aptitude que chacune d'elles a pour le +suicide. Autant les rapports du suicide avec les faits de l'ordre +biologique et de l'ordre physique taient quivoques et douteux, autant +ils sont immdiats et constants avec certains tats du milieu social. +Cette fois, nous nous sommes enfin trouv en prsence de lois +vritables, qui nous ont permis d'essayer une classification mthodique +des types de suicides, les causes sociologiques que nous avons ainsi +dtermines nous ont mme expliqu ces concordances diverses que l'on a +souvent attribues l'influence de causes matrielles, et o l'on a +voulu voir une preuve de cette influence. Si la femme se tue beaucoup +moins que l'homme, c'est qu'elle est beaucoup moins engage que lui dans +la vie collective; elle en sent donc moins fortement l'action bonne ou +mauvaise. Il en est de mme du vieillard et de l'enfant, quoique pour +d'autres raisons. Enfin, si le suicide crot de janvier juin pour +dcrotre ensuite, c'est que l'activit sociale passe par les mmes +variations saisonnires. Il est donc naturel que les diffrents effets +qu'elle produit soient soumis au mme rythme et, par suite, soient plus +marqus pendant la premire de ces deux priodes: or, le suicide est +l'un d'eux. + +De tous ces faits il rsulte que le taux social des suicides ne +s'explique que sociologiquement. C'est la constitution morale de la +socit qui fixe chaque instant le contingent des morts volontaires. +Il existe donc pour chaque peuple une force collective, d'une nergie +dtermine, qui pousse les hommes se tuer. Les mouvements que le +patient accomplit et qui, au premier abord, paraissent n'exprimer que +son temprament personnel, sont, en ralit, la suite et le prolongement +d'un tat social qu'ils manifestent extrieurement. + +Ainsi se trouve rsolue la question que nous nous sommes pose au dbut +de ce travail. Ce n'est pas par mtaphore qu'on dit de chaque socit +humaine qu'elle a pour le suicide une aptitude plus ou moins prononce: +l'expression est fonde dans la nature des choses. Chaque groupe social +a rellement pour cet acte un penchant collectif qui lui est propre et +dont les penchants individuels drivent, loin qu'il procde de ces +derniers. Ce qui le constitue, ce sont ces courants d'gosme, +d'altruisme ou d'anomie qui travaillent la socit considre, avec les +tendances la mlancolie langoureuse ou au renoncement actif ou la +lassitude exaspre qui en sont les consquences. Ce sont ces tendances +de la collectivit qui, en pntrant les individus, les dterminent se +tuer. Quant aux vnements privs qui passent gnralement pour tre les +causes prochaines du suicide, ils n'ont d'autre action que celle que +leur prtent les dispositions morales de la victime, cho de l'tat +moral de la socit. Pour s'expliquer son dtachement de l'existence, le +sujet s'en prend aux circonstances qui l'entourent le plus +immdiatement; il trouve la vie triste parce qu'il est triste. Sans +doute, en un sens, sa tristesse lui vient du dehors, mais ce n'est pas +de tel ou tel incident de sa carrire, c'est du groupe dont il fait +partie. Voil pourquoi il n'est rien qui ne puisse servir de cause +occasionnelle au suicide. Tout dpend de l'intensit avec laquelle les +causes suicidognes ont agi sur l'individu. + +II. + +D'ailleurs, elle seule, la constance du taux social des suicides +suffirait dmontrer l'exactitude de cette conclusion. Si, par mthode, +nous avons cru devoir rserver jusqu' prsent le problme, en fait, il +ne comporte pas d'autre solution. + +Quand Qutelet signala l'attention des philosophes[289] la surprenante +rgularit avec laquelle certains phnomnes sociaux se rptent pendant +des priodes de temps identiques, il crut pouvoir en rendre compte par +sa thorie de l'homme moyen, qui est reste, d'ailleurs, la seule +explication systmatique de cette remarquable proprit. Suivant lui, il +y a dans chaque socit un type dtermin, que la gnralit des +individus reproduit plus ou moins exactement, et dont la minorit seule +tend s'carter sous l'influence de causes perturbatrices. Il y a, par +exemple, un ensemble de caractres physiques et moraux que prsentent la +plupart des Franais, mais qui ne se retrouvent pas au mme degr ni de +la mme manire chez les Italiens ou chez les Allemands, et +rciproquement. Comme, par dfinition, ces caractres sont de beaucoup +les plus rpandus, les actes qui en drivent sont aussi de beaucoup les +plus nombreux; ce sont eux qui forment les gros bataillons. Ceux, au +contraire, qui sont dtermins par des proprits divergentes sont +relativement rares comme ces proprits elles-mmes. D'un autre ct, +sans tre absolument immuable, ce type gnral varie pourtant avec +beaucoup plus de lenteur qu'un type individuel; car il est bien plus +difficile une socit de changer en masse qu' un ou quelques +individus en particulier. Cette constance se communique naturellement +aux actes qui dcoulent des attributs caractristiques de ce type; les +premiers restent les mmes en grandeur et en qualit tant que les +seconds ne changent pas, et, comme ces mmes manires d'agir sont aussi +les plus usites, il est invitable que la constance soit la loi +gnrale des manifestations de l'activit humaine qu'atteint la +statistique. Le statisticien, en effet, fait le compte de tous les faits +de mme espce qui se passent au sein d'une socit donne. Puisque donc +la plupart d'entre eux restent invariables tant que le type gnral de +la socit ne change pas, et puisque, d'autre part, il change +malaisment, les rsultats des recensements statistiques doivent +ncessairement rester les mmes pendant d'assez longues sries d'annes +conscutives. Quant aux faits qui drivent des caractres particuliers +et des accidents individuels, ils ne sont pas tenus, il est vrai, la +mme rgularit; c'est pourquoi la constance n'est jamais absolue. Mais +ils sont l'exception; c'est pourquoi l'invariabilit est la rgle, +tandis que le changement est exceptionnel. + + ce type gnral, Qutelet a donn le nom de _type moyen_, parce qu'on +l'obtient presque exactement en prenant la moyenne arithmtique des +types individuels. Par exemple, si, aprs avoir dtermin toutes les +tailles dans une socit donne, on en fait la somme et si on la divise +par le nombre des individus mesurs, le rsultat auquel on arrive +exprime, avec un degr d'approximation trs suffisant, la taille la plus +gnrale. Car on peut admettre que les carts en plus et les carts en +moins, les nains et les gants, sont en nombre peu prs gal. Ils se +compensent donc les uns les autres, s'annulent mutuellement et, par +consquent, n'affectent pas le quotient. + +La thorie semble trs simple. Mais d'abord, elle ne peut tre +considre comme une explication que si elle permet de comprendre d'o +vient que le type moyen se ralise dans la gnralit des individus. +Pour qu'il reste identique lui-mme alors qu'ils changent, il faut +que, en un sens, il soit indpendant d'eux; et pourtant, il faut aussi +qu'il y ait quelque voie par o il puisse s'insinuer en eux. La +question, il est vrai, cesse d'en tre une si l'on admet qu'il se +confond avec le type ethnique. Car les lments constitutifs de la race, +ayant leurs origines en dehors de l'individu, ne sont pas soumis aux +mmes variations que lui; et nanmoins, c'est en lui et en lui seul +qu'ils se ralisent. On conoit donc trs bien qu'ils pntrent les +lments proprement individuels et mme leur servent de base. Seulement, +pour que cette explication pt convenir au suicide, il faudrait que la +tendance qui entrane l'homme se tuer, dpendt troitement de la +race; or nous savons que les faits sont contraires cette hypothse. +Dira-t-on que l'tat gnral du milieu social, tant le mme pour la +plupart des particuliers, les affecte peu prs tous de la mme manire +et, par suite, leur imprime en partie une mme-physionomie? Mais le +milieu social est essentiellement fait d'ides, de croyances, +d'habitudes, de tendances communes. Pour qu'elles puissent imprgner +ainsi les individus, il faut donc bien qu'elles existent en quelque +manire indpendamment d'eux; et alors on se rapproche de la solution +que nous avons propose. Car on admet implicitement qu'il existe, une +tendance collective au suicide dont les tendances individuelles +procdent, et tout le problme est de savoir en quoi elle consiste et +comment elle agit. + +Mais il y a plus; de quelque faon qu'on explique la gnralit de +l'homme moyen, cette conception ne saurait en aucun cas rendre compte de +la rgularit avec laquelle se reproduit le taux social des suicides. En +effet, par dfinition, les seuls caractres que ce type puisse +comprendre sont ceux qui se retrouvent dans la majeure partie de la +population. Or, le suicide est le fait d'une minorit. Dans les pays o +il est le plus dvelopp, on compte tout au plus 300 ou 400 cas sur un +million d'habitants. L'nergie que l'instinct de conservation garde chez +la moyenne des hommes l'exclut radicalement; l'homme moyen ne se tue +pas. Mais alors, si le penchant se tuer est une raret et une +anomalie, il est compltement tranger au type moyen et, par consquent, +une connaissance mme approfondie de ce dernier, bien loin de nous aider + comprendre comment il se fait que le nombre des suicides est constant +pour une mme socit, ne saurait mme pas expliquer d'o vient qu'il y +a des suicides. La thorie de Qutelet repose, en dfinitive, sur une +remarque inexacte. Il considrait comme tabli que la constance ne +s'observe que dans les manifestations les plus gnrales de l'activit +humaine; or elle se retrouve, et au mme degr, dans les manifestations +sporadiques qui n'ont lieu que sur des points isols et rares du champ +social. Il croyait avoir rpondu tous les _desiderata_ en faisant voir +comment, la rigueur, on pouvait rendre intelligible l'invariabilit de +ce qui n'est pas exceptionnel; mais l'exception elle-mme a son +invariabilit et qui n'est infrieure aucune autre. Tout le monde +meurt; tout organisme vivant est constitu de telle sorte qu'il ne peut +pas ne pas se dissoudre. Au contraire, il y a trs peu de gens qui se +tuent; dans l'immense majorit des hommes, il n'y a rien qui les incline +au suicide. Et cependant, le taux des suicides est encore plus constant +que celui de la mortalit gnrale. C'est donc qu'il n'y a pas entre la +diffusion d'un caractre et sa permanence l'troite solidarit +qu'admettait Qutelet. + +D'ailleurs, les rsultats auxquels conduit sa propre mthode confirment +cette conclusion. En vertu de son principe, pour calculer l'intensit +d'un caractre quelconque du type moyen, il faudrait diviser la somme +des faits qui le manifestent au sein de la socit considre par le +nombre des individus aptes les produire. Ainsi, dans un pays comme la +France, o pendant longtemps il n'y a pas eu plus de 150 suicides par +million d'habitants, l'intensit moyenne de la tendance au suicide +serait exprime par le rapport 150/1.000.000 = 0,00015; et en +Angleterre, o il n'y a que 80 cas pour la mme population, ce rapport +ne serait que de 0,00008. Il y aurait donc chez l'individu moyen un +penchant se tuer de cette grandeur. Mais de tels chiffres sont +pratiquement gaux zro. Une inclination aussi faible est tellement +loigne de l'acte qu'elle peut tre regarde comme nulle. Elle n'a pas +une force suffisante pour pouvoir, elle seule, dterminer un suicide. +Ce n'est donc pas la gnralit d'une telle tendance qui peut faire +comprendre pourquoi tant de suicides sont annuellement commis dans l'une +ou l'autre de ces socits. + +Et encore cette valuation est-elle infiniment exagre. Qutelet n'y +est arriv qu'en prtant arbitrairement la moyenne des hommes une +certaine affinit pour le suicide et en estimant l'nergie de cette +affinit d'aprs des manifestations qui ne s'observent pas chez l'homme +moyen, mais seulement chez un petit nombre de sujets exceptionnels. +L'anormal a t ainsi employ dterminer le normal. Qutelet croyait, +il est vrai, chapper l'objection en faisant observer que les cas +anormaux, ayant lieu tantt dans un sens et tantt dans le sens +contraire, se compensent et s'effacent mutuellement. Mais cette +compensation ne se ralise que pour des caractres qui, des degrs +divers, se retrouvent chez tout le monde, comme la taille par exemple. +On peut croire, en effet, que les sujets exceptionnellement grands et +exceptionnellement petits sont peu prs aussi nombreux les uns que les +autres. La moyenne de ces tailles exagres doit donc tre sensiblement +gale la taille la plus ordinaire: par consquent, celle-ci est seule + ressortir du calcul. Mais c'est le contraire qui a lieu, s'il s'agit +d'un fait qui est exceptionnel par nature, comme la tendance au suicide; +dans ce cas, le procd de Qutelet ne peut qu'introduire +artificiellement dans le type moyen un lment qui est en dehors de la +moyenne. Sans doute, comme nous venons de le voir, il ne s'y trouve que +dans un tat d'extrme dilution, prcisment parce que le nombre des +individus entre lesquels il est fractionn est bien suprieur ce qu'il +devrait tre. Mais si l'erreur est pratiquement peu importante, elle ne +laisse pas d'exister. + +En ralit, ce qu'exprime le rapport calcul par Qutelet, c'est +simplement la probabilit qu'il y a pour qu'un homme, appartenant un +groupe social dtermin, se tue dans le cours de l'anne. Si, sur une +population de 100.000 mes, il y a annuellement 45 suicides, on peut +bien en conclure qu'il y a 15 chances sur 100.000 pour qu'un sujet +quelconque se suicide pendant cette mme unit de temps. Mais cette +probabilit ne nous donne aucunement la mesure de la tendance moyenne au +suicide ni ne peut servir prouver que cette tendance existe. Le fait +que tant d'individus sur cent se donnent la mort n'implique pas que les +autres, y soient exposs un degr quelconque et ne peut rien nous +apprendre relativement la nature et l'intensit des causes qui +dterminent au suicide[290]. + +Ainsi, la thorie de l'homme moyen ne rsout pas le problme. +Reprenons-le donc et voyons bien comme il se pose. Les suicids sont une +infime minorit disperse aux quatre coins de l'horizon; chacun d'eux +accomplit son acte sparment, sans savoir que d'autres en font autant +de leur ct; et pourtant, tant que la socit ne change pas, le nombre +des suicids est le mme. Il faut donc bien que toutes ces +manifestations individuelles, si indpendantes qu'elles paraissent tre +les unes des autres, soient en ralit le produit d'une mme cause ou +d'un mme groupe de causes qui dominent les individus. Car autrement, +comment expliquer que, chaque anne, toutes ces volonts particulires, +qui s'ignorent mutuellement, viennent, en mme nombre, aboutir au mme +but. Elles n'agissent pas, au moins en gnral, les unes sur les autres; +il n'y a entre elles, aucun concert; et cependant, tout se passe comme +si elles excutaient un mme mot d'ordre. C'est donc que, dans le milieu +commun qui les enveloppe, il existe quelque force qui les incline toutes +dans ce mme sens et dont l'intensit plus ou moins grande fait le +nombre plus ou moins lev des suicides particuliers. Or, les effets par +lesquels cette force se rvle ne varient pas selon les milieux +organiques et cosmiques, mais exclusivement selon l'tat du milieu +social. C'est donc qu'elle est collective. Autrement dit, chaque peuple +a collectivement pour le suicide une tendance qui lui est propre et de +laquelle dpend l'importance du tribut qu'il paie la mort volontaire. + +De ce point de vue, l'invariabilit du taux des suicides n'a plus rien +de mystrieux, non plus que son individualit. Car, comme chaque socit +a son temprament dont elle ne saurait changer du jour au lendemain, et +comme cette tendance au suicide a sa source dans la constitution morale +des groupes, il est invitable et qu'elle diffre d'un groupe l'autre +et que, dans chacun d'eux, elle reste, pendant de longues annes, +sensiblement gale elle-mme. Elle est un des lments essentiels de +la cnesthsie sociale; or, chez les tres collectifs comme chez les +individus, l'tat cnesthsique est ce qu'il y a de plus personnel et de +plus immuable, parce qu'il n'est rien de plus fondamental. Mais alors, +les effets qui en rsultent doivent avoir et la mme personnalit et la +mme stabilit. Il est mme naturel qu'ils aient une constance +suprieure celle de la mortalit gnrale. Car la temprature, les +influences climatriques, gologiques, en un mot, les conditions +diverses dont dpend la sant publique, changent beaucoup plus +facilement d'une anne l'autre que l'humeur des nations. + +Il est, cependant, une hypothse, diffrente en apparence de la +prcdente, qui pourrait tenter quelques esprits. Pour rsoudre la +difficult, ne suffirait-il pas de supposer que les divers incidents de +la vie prive qui passent pour tre, par excellence, les causes +dterminantes du suicide, reviennent rgulirement chaque anne dans les +mmes proportions? Tous les ans, dirait-on[291], il y a peu prs +autant de mariages malheureux, de faillites, d'ambitions dues, de +misre, etc. Il est donc naturel que, placs en mme nombre dans des +situations analogues, les individus soient aussi en mme nombre pour +prendre la rsolution qui dcoule de leur situation. Il n'est pas +ncessaire d'imaginer qu'ils cdent une force qui les domine; il +suffit de supposer que, en face des mmes circonstances, ils raisonnent +en gnral de la mme manire. + +Mais nous savons que ces vnements individuels, s'ils prcdent assez +gnralement les suicides, n'en sont pas rellement les causes. Encore +une fois, il n'y a pas de malheurs dans la vie qui dterminent +ncessairement l'homme se tuer, s'il n'y est pas enclin d'une autre +manire. La rgularit avec laquelle peuvent se reproduire ces diverses +circonstances ne saurait donc expliquer celle du suicide. De plus, +quelque influence qu'on leur attribue, une telle solution ne ferait, en +tout cas, que dplacer le problme sans le trancher. Car il reste +faire comprendre pourquoi ces situations dsespres se rptent +identiquement chaque anne suivant une loi propre chaque pays. Comment +se fait-il que, pour une mme socit, suppose stationnaire, il y ait +toujours autant de familles dsunies, autant de ruines conomiques, +etc.? Ce retour rgulier des mmes vnements selon des proportions +constantes pour un mme peuple, mais trs diverses d'un peuple +l'autre, serait inexplicable, s'il n'y avait dans chaque socit des +courants dfinis qui entranent les habitants avec une force dtermine +aux aventures commerciales et industrielles, aux pratiques de toute +sorte qui sont de nature troubler les familles, etc. Or c'est revenir, +sous une forme peine diffrente, l'hypothse mme qu'on croyait +avoir carte[292]. + + + + +III. + +Mais attachons-nous bien comprendre le sens et la porte des termes +qui viennent d'tre employs. + +D'ordinaire, quand on parle de tendances ou de passions collectives, on +est enclin ne voir dans ces expressions que des mtaphores et des +manires de parler, qui ne dsignent rien de rel sauf une sorte de +moyenne entre un certain nombre d'tats individuels. On se refuse les +regarder comme des choses, comme des forces _sui generis_ qui dominent +les consciences particulires. Telle est pourtant leur nature et c'est +ce que la statistique du suicide dmontre avec clat[293]. Les individus +qui composent une socit changent d'une anne l'autre; et cependant, +le nombre des suicids est le mme tant que la socit elle-mme ne +change pas. La population de Paris se renouvelle avec une extrme +rapidit; pourtant, la part de Paris dans l'ensemble des suicides +franais reste sensiblement constante. Quoique quelques annes suffisent +pour que l'effectif de l'arme soit entirement transform, le taux des +suicides militaires ne varie, pour une mme nation, qu'avec la plus +extrme lenteur. Dans tous les pays, la vie collective volue selon le +mme rythme au cours de l'anne; elle crot de janvier juillet environ +pour dcrotre ensuite. Aussi, quoique les membres des diverses socits +europennes ressortissent des types moyens trs diffrents les uns des +autres, les variations saisonnires et mme mensuelles des suicides ont +lieu partout suivant la mme loi. De mme, quelle que soit la diversit +des humeurs individuelles, le rapport entre l'aptitude des gens maris +pour le suicide et celle des veufs et des veuves est identiquement le +mme dans les groupes sociaux les plus diffrents, par cela seul que +l'tat moral du veuvage soutient partout avec la constitution morale qui +est propre au mariage la mme relation. Les causes qui fixent ainsi le +contingent des morts volontaires pour une socit ou une partie de +socit dtermine doivent donc tre indpendantes des individus, +puisqu'elles gardent la mme intensit quels que soient les sujets +particuliers sur lesquels s'exerce leur action. On dira que c'est le +genre de vie qui, toujours le mme, produit toujours les mmes effets. +Sans doute, mais un genre de vie, c'est quelque chose et dont la +constance a besoin d'tre explique. S'il se maintient invariable alors +que des changements se produisent sans cesse dans les rangs de ceux qui +le pratiquent, il est impossible qu'il tienne d'eux toute sa ralit. + +On a cru pouvoir chapper cette consquence en faisant remarquer que +cette continuit elle-mme tait l'oeuvre des individus et que, par +consquent, pour en rendre compte, il n'tait pas ncessaire de prter +aux phnomnes sociaux une sorte de transcendance par rapport la vie +individuelle. En effet, a-t-on dit, une chose sociale quelconque, un +mot d'une langue, un rite d'une religion, un secret de mtier, un +procd d'art, un article de loi, une maxime de morale se transmet et +passe d'un individu parent, matre, ami, voisin, camarade, un autre +individu[294]. + +Sans doute, s'il ne s'agissait que de faire comprendre comment, d'une +manire gnrale, une ide ou un sentiment passe d'une gnration +l'autre, comment le souvenir ne s'en perd pas, cette explication +pourrait, la rigueur, tre regarde comme suffisante[295]. Mais la +transmission de faits comme le suicide et, plus gnralement, comme les +actes de toute sorte sur lesquels nous renseigne la statistique morale, +prsente un caractre trs particulier dont on ne peut pas rendre compte + si peu de frais. Elle porte, en effet, non pas seulement en gros sur +une certaine manire de faire, _mais sur le nombre des cas o cette +manire de faire est employe_. Non seulement il y a des suicides chaque +anne, mais, en rgle gnrale, il y en a chaque anne autant que la +prcdente. L'tat d'esprit qui dtermine les hommes se tuer n'est pas +transmis purement et simplement, mais, ce qui est beaucoup plus +remarquable, il est transmis un gal nombre de sujets placs tous +dans les conditions ncessaires pour qu'il passe l'acte. Comment +est-ce possible s'il n'y a que des individus en prsence? En lui-mme, +le nombre ne peut tre l'objet d'aucune transmission directe. La +population d'aujourd'hui n'a pas appris de celle d'hier quel est le +montant de l'impt qu'elle doit payer au suicide; et pourtant, c'est +exactement le mme qu'elle acquittera, si les circonstances ne changent +pas. + +Faudra-t-il donc imaginer que chaque suicid a eu pour initiateur et +pour matre, en quelque sorte, l'une des victimes de l'anne prcdente +et qu'il en est comme l'hritier moral? cette condition seule il est +possible de concevoir que le taux social des suicides puisse se +perptuer par voie de traditions inter-individuelles. Car si le chiffre +total ne peut tre transmis en bloc, il faut bien que les units dont il +est form se transmettent une par une. Chaque suicid devrait donc avoir +reu sa tendance de quelqu'un de ses devanciers et chaque suicide serait +comme l'cho d'un suicide antrieur. Mais il n'est pas un fait qui +autorise admettre cette sorte de filiation personnelle entre chacun, +des vnements moraux que la statistique enregistre cette anne, par +exemple, et un vnement similaire de l'anne prcdente. Il est tout +fait exceptionnel, comme nous l'avons montr plus haut, qu'un acte soit +ainsi suscit par un autre acte de mme nature. Pourquoi, d'ailleurs, +ces ricochets auraient-ils rgulirement lieu d'une anne l'autre? +Pourquoi le fait gnrateur mettrait-il un an produire son semblable? +Pourquoi enfin ne se susciterait-il qu'une seule et unique copie? Car il +faut bien que, en moyenne, chaque modle ne soit reproduit qu'une fois: +autrement, le total ne serait pas constant. On nous dispensera de +discuter plus longuement une hypothse aussi arbitraire +qu'irreprsentable. Mais, si on l'carte, si l'galit numrique des +contingents annuels ne vient pas de ce que chaque cas particulier +engendre son semblable la priode qui suit, elle ne peut tre due qu' +l'action permanente de quelque cause impersonnelle qui plane au-dessus +de tous les cas particuliers. + +Il faut donc prendre les termes la rigueur. Les tendances collectives +ont une existence qui leur est propre; ce sont des forces aussi relles +que les forces cosmiques, bien qu'elles soient d'une autre nature; elles +agissent galement sur l'individu du dehors, bien que ce soit par +d'autres voies. Ce qui permet d'affirmer que la ralit des premires +n'est pas infrieure celle des secondes, c'est qu'elle se prouve de la +mme manire, savoir par la constance de leurs effets. Quand nous +constatons que le nombre des dcs varie trs peu d'une anne l'autre, +nous expliquons cette rgularit en disant que la mortalit dpend du +climat, de la temprature, de la nature du sol, en un mot d'un certain +nombre de forces matrielles qui, tant indpendantes des individus, +restent constantes alors que les gnrations changent. Par consquent, +puisque des actes moraux comme le suicide se reproduisent avec une +uniformit, non pas seulement gale, mais suprieure, nous devons de +mme admettre qu'ils dpendent de forces extrieures aux individus. +Seulement, comme ces forces ne peuvent tre que morales et que, en +dehors de l'homme individuel, il n'y a pas dans le monde d'autre tre +moral que la socit, il faut bien qu'elles soient sociales. Mais, de +quelque nom qu'on les appelle, ce qui importe, c'est de reconnatre leur +ralit et de les concevoir comme un ensemble d'nergies qui nous +dterminent agir du dehors, ainsi que font les nergies +physico-chimiques dont nous subissons l'action. Elles sont si bien des +choses _sui generis_, et non des entits verbales, qu'on peut les +mesurer, comparer leur grandeur relative, comme on fait pour l'intensit +de courants lectriques ou de foyers lumineux. Ainsi, cette proposition +fondamentale que les faits sociaux sont objectifs, proposition que nous +avons eu l'occasion d'tablir dans un autre ouvrage[296] et que nous +considrons comme le principe de la mthode sociologique, trouve dans +la statistique morale et surtout dans celle du suicide une preuve +nouvelle et particulirement dmonstrative. Sans doute, elle froisse le +sens commun. Mais toutes les fois que la science est venue rvler aux +hommes l'existence d'une force ignore, elle a rencontr l'incrdulit. +Comme il faut modifier le systme des ides reues pour faire place au +nouvel ordre de choses et construire des concepts nouveaux, les esprits +rsistent paresseusement. Cependant, il faut s'entendre. Si la +sociologie existe, elle ne peut tre que l'tude d'un monde encore +inconnu, diffrent de ceux qu'explorent les autres sciences. Or ce monde +n'est rien s'il n'est pas un systme de ralits. + +Mais, prcisment parce qu'elle se heurte des prjugs traditionnels, +cette conception a soulev des objections auxquelles il nous faut +rpondre. + +En premier lieu, elle implique que les tendances comme les penses +collectives sont d'une autre nature que les tendances et les penses +individuelles, que les premires ont des caractres que n'ont pas les +secondes. Or, dit-on, comment est-ce possible puisqu'il n'y a dans la +socit que des individus? Mais, ce compte, il faudrait dire qu'il n'y +a rien de plus dans la nature vivante que dans la matire brute, puisque +la cellule est exclusivement faite d'atomes qui ne vivent pas. De mme, +il est bien vrai que la socit ne comprend pas d'autres forces +agissantes que celles des individus; seulement les individus, en +s'unissant, forment un tre psychique d'une espce nouvelle qui, par +consquent, a sa manire propre de penser et de sentir. Sans doute, les +proprits lmentaires d'o rsulte le fait social, sont contenues en +germe dans les esprits particuliers. Mais le fait social n'en sort que +quand elles ont t transformes par l'association, puisque c'est +seulement ce moment qu'il apparat. L'association est, elle aussi, un +facteur actif qui produit des effets spciaux. Or, elle est par +elle-mme quelque chose de nouveau. Quand des consciences, au lieu de +rester isoles les unes des autres, se groupent et se combinent, il y a +quelque chose de chang dans le monde. Par suite, il est naturel que ce +changement en produise d'autres, que cette nouveaut engendre d'autres +nouveauts, que des phnomnes apparaissent dont les proprits +caractristiques ne se retrouvent pas dans les lments dont ils sont +composs. + +Le seul moyen de contester cette proposition serait d'admettre qu'un +tout est qualitativement identique la somme de ses parties, qu'un +effet est qualitativement rductible la somme des causes qui l'ont +engendr; ce qui reviendrait ou nier tout changement ou le rendre +inexplicable. On est pourtant all jusqu' soutenir cette thse extrme, +mais on n'a trouv pour la dfendre que deux raisons vraiment +extraordinaires. On a dit 1 que, en sociologie, nous avons, par un +privilge singulier, la connaissance intime de l'lment qui est notre +conscience individuelle aussi bien que du compos qui est l'assemble +des consciences, 2 que, par cette double introspection nous +constatons clairement que, l'individuel cart, le social n'est +rien[297]. + +La premire assertion est une ngation hardie de toute la psychologie +contemporaine. On s'entend aujourd'hui pour reconnatre que la vie +psychique, loin de pouvoir tre connue d'une vue immdiate, a, au +contraire, des dessous profonds o le sens intime ne pntre pas et que +nous n'atteignons que peu peu par des procds dtourns et complexes, +analogues ceux qu'emploient les sciences du monde extrieur. Il s'en +faut donc que la nature de la conscience soit dsormais sans mystre. +Quant la seconde proposition, elle est purement arbitraire. L'auteur +peut bien affirmer que, suivant son impression personnelle, il n'y a +rien de rel dans la socit que ce qui vient de l'individu, mais, +l'appui de cette affirmation, les preuves font dfaut et la discussion, +par suite, est impossible. Il serait si facile d'opposer ce sentiment +le sentiment contraire d'un grand nombre de sujets qui se reprsentent +la socit, non comme la forme que prend spontanment la nature +individuelle en s'panouissant au dehors, mais comme une force +antagoniste qui les limite et contre laquelle ils font effort! Que dire, +du reste, de cette intuition par laquelle nous connatrions directement +et sans intermdiaire, non seulement l'lment, c'est--dire l'individu, +mais encore le compos, c'est--dire la socit? Si, vraiment, il +suffisait d'ouvrir les yeux et de bien regarder pour apercevoir aussitt +les lois du monde social, la sociologie serait inutile ou, du moins, +serait trs simple. Malheureusement, les faits ne montrent que trop +combien la conscience est incomptente en la matire. Jamais elle ne ft +arrive d'elle-mme souponner cette ncessit qui ramne tous les +ans, en mme nombre, les phnomnes dmographiques, si elle n'en avait +t avertie du dehors. plus forte raison, est-elle incapable, rduite + ses seules forces, d'en dcouvrir les causes. + +Mais, en sparant ainsi la vie sociale de la vie individuelle, nous +n'entendons nullement dire qu'elle n'a rien de psychique. Il est +vident, au contraire, qu'elle est essentiellement faite de +reprsentations. Seulement, les reprsentations collectives sont d'une +tout autre nature que celles de l'individu. Nous ne voyons aucun +inconvnient ce qu'on dise de la sociologie qu'elle est une +psychologie, si l'on prend soin d'ajouter que la psychologie sociale a +ses lois propres, qui ne sont pas celles de la psychologie individuelle. +Un exemple achvera de faire comprendre notre pense. D'ordinaire, on +donne comme origine la religion les impressions de crainte ou de +dfrence qu'inspirent aux sujets conscients des tres mystrieux et +redouts; de ce point de vue, elle apparat comme le simple +dveloppement d'tats individuels et de sentiments privs. Mais cette +explication simpliste est sans rapport avec les faits. Il suffit de +remarquer que, dans le rgne animal, o la vie sociale n'est jamais que +trs rudimentaire, l'institution religieuse est inconnue, qu'elle ne +s'observe jamais que l o il existe une organisation collective, +qu'elle change selon la nature des socits, pour qu'on soit fond +conclure que, seuls, les hommes en groupe pensent religieusement. Jamais +l'individu ne se serait lev l'ide de forces qui le dpassent aussi +infiniment, lui et tout ce qui l'entoure, s'il n'avait connu que +lui-mme et l'univers physique. Mme les grandes forces naturelles avec +lesquelles il est en relations n'auraient pas pu lui en suggrer la +notion; car, l'origine, il est loin de savoir, comme aujourd'hui, +quel point elles le dominent; il croit, au contraire, pouvoir, dans de +certaines conditions, en disposer son gr[298]. C'est la science qui +lui a appris de combien il leur est infrieur. La puissance qui s'est +ainsi impose son respect et qui est devenue l'objet de son adoration, +c'est la socit, dont les Dieux ne furent que la forme hypostasie. La +religion, c'est, en dfinitive, le systme de symboles par lesquels la +socit prend conscience d'elle-mme; c'est la manire de penser propre + l'tre collectif. Voil donc un vaste ensemble d'tats mentaux qui ne +se seraient pas produits si les consciences particulires ne s'taient +pas unies, qui rsultent de cette union et se sont surajouts ceux qui +drivent des natures individuelles. On aura beau analyser ces dernires +aussi minutieusement que possible, jamais on n'y dcouvrira rien qui +explique comment se sont fondes et dveloppes ces croyances et ces +pratiques singulires d'o est n le totmisme, comment le naturisme en +est sorti, comment le naturisme lui-mme est devenu, ici la religion +abstraite de Iahv, l le polythisme des Grecs et des Romains, etc. Or, +tout ce que nous voulons dire quand nous affirmons l'htrognit du +social et de l'individuel, c'est que les observations prcdentes +s'appliquent, non seulement la religion, mais au droit, la morale, +aux modes, aux institutions politiques, aux pratiques pdagogiques, +etc., en un mot toutes les formes de la vie collective[299]. + +Mais une autre objection nous a t faite qui peut paratre plus grave +au premier abord. Nous n'avons pas seulement admis que les tats sociaux +diffrent qualitativement des tats individuels, mais encore qu'ils +sont, en un certain sens, extrieurs aux individus. Mme nous n'avons +pas craint de comparer cette extriorit celle des forces physiques. +Mais, a-t-on dit, puisqu'il n'y a rien dans la socit que des +individus, comment pourrait-il y avoir quelque chose en dehors d'eux? + +Si l'objection tait fonde, nous serions en prsence d'une antinomie. +Car il ne faut pas perdre de vue ce qui a t prcdemment tabli. +Puisque la poigne de gens qui se tuent chaque anne ne forme pas un +groupe naturel, qu'ils ne sont pas en communication les uns avec les +autres, le nombre constant des suicides ne peut tre d qu' l'action +d'une mme cause qui domine les individus et qui leur survit. La force +qui fait l'unit du faisceau form par la multitude des cas +particuliers, pars sur la surface du territoire, doit ncessairement +tre en dehors de chacun d'eux. Si donc il tait rellement impossible +qu'elle leur ft extrieure, le problme serait insoluble. Mais +l'impossibilit n'est qu'apparente. + +Et d'abord, il n'est pas vrai que la socit ne soit compose que +d'individus; elle comprend aussi des choses matrielles et qui jouent un +rle essentiel dans la vie commune. Le fait social se matrialise +parfois jusqu' devenir un lment du monde extrieur. Par exemple, un +type dtermin d'architecture est un phnomne social; or il est incarn +en partie dans des maisons, dans des difices de toute sorte qui, une +fois construits, deviennent des ralits autonomes, indpendantes des +individus. Il en est ainsi des voies de communication et de transport, +des instruments et des machines employs dans l'industrie ou dans la +vie prive et qui expriment l'tat de la technique chaque moment de +l'histoire, du langage crit, etc. La vie sociale, qui s'est ainsi comme +cristallise et fixe sur des supports matriels, se trouve donc par +cela mme extriorise, et c'est du dehors qu'elle agit sur nous. Les +voies de communication qui ont t construites avant nous impriment la +marche de nos affaires une direction dtermine, suivant qu'elles nous +mettent en relations avec tels ou tels pays. L'enfant forme son got en +entrant en contact avec les monuments du got national, legs des +gnrations antrieures. Parfois mme, on voit de ces monuments +disparatre pendant des sicles dans l'oubli, puis, un jour, alors que +les nations qui les avaient levs sont depuis longtemps teintes, +rapparatre la lumire et recommencer au sein de socits nouvelles +une nouvelle existence. C'est ce qui caractrise ce phnomne trs +particulier qu'on appelle les Renaissances. Une Renaissance, c'est de la +vie sociale qui, aprs s'tre comme dpose dans des choses et y tre +reste longtemps latente, se rveille tout coup et vient changer +l'orientation intellectuelle et morale de peuples qui n'avaient pas +concouru l'laborer. Sans doute, elle ne pourrait pas se ranimer si +des consciences vivantes ne se trouvaient l pour recevoir son action; +mais, d'un autre ct, ces consciences auraient pens et senti tout +autrement si cette action ne s'tait pas produite. + +La mme remarque s'applique ces formules dfinies o se condensent +soit les dogmes de la foi, soit les prceptes du droit, quand ils se +fixent extrieurement sous une forme consacre. Assurment, si bien +rdiges qu'elles pussent tre, elles resteraient lettre morte s'il n'y +avait personne pour se les reprsenter et les mettre en pratique. Mais, +si elles ne se suffisent pas, elles ne laissent pas d'tre des facteurs +_sui generis_ de l'activit sociale. Car elles ont un mode d'action qui +leur est propre. Les relations juridiques ne sont pas du tout les mmes +selon que le droit est crit ou non. L o il existe un code constitu, +la jurisprudence est plus rgulire, mais moins souple, la lgislation +plus uniforme, mais aussi plus immuable. Elle sait moins bien +s'approprier la diversit des cas particuliers et elle oppose plus de +rsistance aux entreprises des novateurs. Les formes matrielles qu'elle +revt ne sont donc pas de simples combinaisons verbales sans efficacit, +mais des ralits agissantes, puisqu'il en sort des effets qui +n'auraient pas lieu si elles n'taient pas. Or, non seulement elles sont +extrieures aux consciences individuelles, mais c'est cette extriorit +qui fait leurs caractres spcifiques. C'est parce qu'elles sont moins +la porte des individus que ceux-ci peuvent plus difficilement les +accommoder aux circonstances, et c'est la mme cause qui les rend plus +rfractaires aux changements. + +Toutefois, il est incontestable que toute la conscience sociale n'arrive +pas s'extrioriser et se matrialiser ainsi. Toute l'esthtique +nationale n'est pas dans les oeuvres qu'elle inspire; toute la morale ne +se formule pas en prceptes dfinis. La majeure partie en reste diffuse. +Il y a toute une vie collective qui est en libert; toutes sortes de +courants vont, viennent, circulent dans toutes les directions, se +croisent et se mlent de mille manires diffrentes et, prcisment +parce qu'ils sont dans un perptuel tat de mobilit, ils ne parviennent +pas se prendre sous une forme objective. Aujourd'hui, c'est un vent de +tristesse et de dcouragement qui s'est abattu sur la socit; demain, +au contraire, un souffle de joyeuse confiance viendra soulever les +coeurs. Pendant un temps, tout le groupe est entran vers +l'individualisme; une autre priode vient, et ce sont les aspirations +sociales et philanthropiques qui deviennent prpondrantes. Hier, on +tait tout au cosmopolitisme, aujourd'hui, c'est le patriotisme qui +l'emporte. Et tous ces remous, tous ces flux et tous ces reflux ont +lieu, sans que les prceptes cardinaux du droit et de la morale, +immobiliss par leurs formes hiratiques, soient seulement modifis. +D'ailleurs, ces prceptes eux-mmes ne font qu'exprimer toute une vie +sous-jacente dont ils font partie; ils en rsultent, mais ne la +suppriment pas. la base de toutes ces maximes, il y a des sentiments +actuels et vivants que ces formules rsument, mais dont elles ne sont +que l'enveloppe superficielle. Elles n'veilleraient aucun cho, si +elles ne correspondaient pas des motions et des impressions +concrtes, parses dans la socit. Si donc nous leur attribuons une +ralit, nous ne songeons pas en faire le tout de la ralit morale. +Ce serait prendre le signe pour la chose signifie. Un signe est +assurment quelque chose; ce n'est pas une sorte d'piphnomne +surrogatoire; on sait aujourd'hui le rle qu'il joue dans le +dveloppement intellectuel. Mais enfin ce n'est qu'un signe[300]. + +Mais parce que cette vie n'a pas un suffisant degr de consistance pour +se fixer, elle ne laisse pas d'avoir le mme caractre que ces prceptes +formuls dont nous parlions tout l'heure. _Elle est extrieure +chaque individu moyen pris part._ Voici, par exemple, qu'un grand +danger public dtermine une pousse du sentiment patriotique. Il en +rsulte un lan collectif en vertu duquel la socit, dans son ensemble, +pose comme un axiome que les intrts particuliers, mme ceux qui +passent d'ordinaire pour les plus respectables, doivent s'effacer +compltement devant l'intrt commun. Et le principe n'est pas seulement +nonc comme une sorte de _desideratum_; au besoin, il est appliqu la +lettre. Observez au mme moment la moyenne des individus! Vous +retrouverez bien chez un grand nombre d'entre eux quelque chose de cet +tat moral, mais infiniment attnu. Ils sont rares, ceux qui, mme en +temps de guerre, sont prts faire spontanment une aussi entire +abdication d'eux-mmes. _Donc, de toutes les consciences particulires +qui composent la grande masse de la nation, il n'en est aucune par +rapport laquelle le courant collectif ne soit extrieur presque en +totalit, puisque chacune d'elles n'en contient qu'une parcelle._ + +On peut faire la mme observation mme propos des sentiments moraux +les plus stables et les plus fondamentaux. Par exemple, toute socit a +pour la vie de l'homme en gnral un respect dont l'intensit est +dtermine et peut se mesurer d'aprs la gravit relative[301] des +peines attaches l'homicide. D'un autre ct, l'homme moyen n'est pas +sans avoir en lui quelque chose de ce mme sentiment, mais un bien +moindre degr et d'une tout autre manire que la socit. Pour se rendre +compte de cet cart, il suffit de comparer l'motion que peut nous +causer individuellement la vue du meurtrier ou le spectacle mme du +meurtre, et celle qui saisit, dans les mmes circonstances, les foules +assembles. On sait quelles extrmits elles se laissent entraner si +rien ne leur rsiste. C'est que, dans ce cas, la colre est collective. +Or, la mme diffrence se retrouve chaque instant entre la manire +dont la socit ressent ces attentats et la faon dont ils affectent les +individus; par consquent, entre la forme individuelle et la forme +sociale du sentiment qu'ils offensent. L'indignation sociale est d'une +telle nergie qu'elle n'est trs souvent satisfaite que par l'expiation +suprme. Pour nous, si la victime est un inconnu ou un indiffrent, si +l'auteur du crime ne vit pas dans notre entourage et, par suite, ne +constitue pas pour nous une menace personnelle, tout en trouvant juste +que l'acte soit puni, nous n'en sommes pas assez mus pour prouver un +besoin vritable d'en tirer vengeance. Nous ne ferons pas un pas pour +dcouvrir le coupable; nous rpugnerons mme le livrer. La chose ne +change d'aspect que si l'opinion publique, comme on dit, s'est saisie de +l'affaire. Alors, nous devenons plus exigeants et plus actifs. Mais +c'est l'opinion qui parle par notre bouche; c'est sous la pression de la +collectivit que nous agissons, non en tant qu'individus. + +Le plus souvent mme, la distance entre l'tat social et ses +rpercussions individuelles est encore plus considrable. Dans le cas +prcdent, le sentiment collectif, en s'individualisant, gardait du +moins, chez la plupart des sujets, assez de force pour s'opposer aux +actes qui l'offensent; l'horreur du sang humain est aujourd'hui assez +profondment enracine dans la gnralit des consciences pour prvenir +l'closion d'ides homicides. Mais le simple dtournement, la fraude +silencieuse et sans violence sont loin de nous inspirer la mme +rpulsion. Ils ne sont pas trs nombreux ceux qui ont des droits +d'autrui un respect suffisant pour touffer dans son germe tout dsir de +s'enrichir injustement. Ce n'est pas que l'ducation ne dveloppe un +certain loignement pour tout acte contraire l'quit. Mais quelle +distance entre ce sentiment vague, hsitant, toujours prt aux +compromis, et la fltrissure catgorique, sans rserve et sans +rticence, dont la socit frappe le vol sous toutes ses formes! Et que +dirons-nous de tant d'autres devoirs qui ont encore moins de racines +chez l'homme ordinaire, comme celui qui nous ordonne de contribuer pour +notre juste part aux dpenses publiques, de ne pas frauder le fisc, de +ne pas chercher viter habilement le service militaire, d'excuter +loyalement nos contrats, etc., etc. Si, sur tous ces points, la moralit +n'tait assure que par les sentiments vacillants que contiennent les +consciences moyennes, elle serait singulirement prcaire. + +C'est donc une erreur fondamentale que de confondre, comme on l'a fait +tant de fois, le type collectif d'une socit avec le type moyen des +individus qui la composent. L'homme moyen est d'une trs mdiocre +moralit. Seules, les maximes les plus essentielles de l'thique sont +graves en lui avec quelque force, et encore sont-elles loin d'y avoir +la prcision et l'autorit qu'elles ont dans le type collectif, +c'est--dire dans l'ensemble de la socit. Cette confusion, que +Qutelet a prcisment commise, fait de la gense de la morale un +problme incomprhensible. Car, puisque l'individu est en gnral d'une +telle mdiocrit, comment une morale a-t-elle pu se constituer qui le +dpasse ce point, si elle n'exprime que la moyenne des tempraments +individuels? Le plus ne saurait, sans miracle, natre du moins. Si la +conscience commune n'est autre chose que la conscience la plus gnrale, +elle ne peut s'lever au-dessus du niveau vulgaire. Mais alors, d'o +viennent ces prceptes levs et nettement impratifs que la socit +s'efforce d'inculquer ses enfants et dont elle impose le respect ses +membres? Ce n'est pas sans raison que les religions et, leur suite, +tant de philosophies considrent la morale comme ne pouvant avoir toute +sa ralit qu'en Dieu. C'est que la ple et trs incomplte esquisse +qu'en contiennent les consciences individuelles n'en peut tre regarde +comme le type original. Elle fait plutt l'effet d'une reproduction +infidle et grossire dont le modle, par suite, doit exister quelque +part en dehors des individus. C'est pourquoi, avec son simplisme +ordinaire, l'imagination populaire le ralise en Dieu. La science, sans +doute, ne saurait s'arrter cette conception dont elle n'a mme pas +connatre[302]. Seulement, si on l'carte, il ne reste plus d'autre +alternative que de laisser la morale en l'air et inexplique, ou d'en +faire un systme d'tats collectifs. Ou elle ne vient de rien qui soit +donn dans le monde de l'exprience, ou elle vient de la socit. Elle +ne peut exister que dans une conscience; si ce n'est pas dans celle de +l'individu, c'est donc dans celle du groupe. Mais alors il faut admettre +que la seconde, loin de se confondre avec la conscience moyenne, la +dborde de toutes parts. + +L'observation confirme donc l'hypothse. D'un ct, la rgularit des +donnes statistiques implique qu'il existe des tendances collectives, +extrieures aux individus; de l'autre, dans un nombre considrable de +cas importants, nous pouvons directement constater cette extriorit. +Elle n'a, d'ailleurs, rien de surprenant pour quiconque a reconnu +l'htrognit des tats individuels et des tats sociaux. En effet, +par dfinition, les seconds ne peuvent venir chacun de nous que du +dehors, puisqu'ils ne dcoulent pas de nos prdispositions personnelles; +tant faits d'lments qui nous sont trangers[303], ils expriment autre +chose que nous-mmes. Sans doute, dans la mesure o nous ne faisons +qu'un avec le groupe et o nous vivons de sa vie, nous sommes ouverts +leur influence; mais inversement, en tant que nous avons une +personnalit distincte de la sienne, nous leur sommes rfractaires et +nous cherchons leur chapper. Et comme il n'est personne qui ne mne +concurremment cette double existence, chacun de nous est anim la fois +d'un double mouvement. Nous sommes entrans dans le sens social et nous +tendons suivre la pente de notre nature. Le reste de la socit pse +donc sur nous pour contenir nos tendances centrifuges, et nous +concourons pour notre part peser sur autrui afin de neutraliser les +siennes. Nous subissons nous-mmes la pression que nous, contribuons +exercer sur les autres. Deux forces antagonistes sont en prsence. L'une +vient de la collectivit et cherche s'emparer de l'individu; l'autre +vient de l'individu et repousse la prcdente. La premire est, il est +vrai, bien suprieure la seconde, puisqu'elle est due une +combinaison de toutes les forces particulires; mais, comme elle +rencontre aussi autant de rsistances qu'il y a de sujets particuliers, +elle s'use en partie dans ces luttes multiplies et ne nous pntre que +dfigure et affaiblie. Quand elle est trs intense, quand les +circonstances qui la mettent en action reviennent frquemment, elle peut +encore marquer assez fortement les constitutions individuelles; elle y +suscite des tats d'une certaine vivacit et qui, une fois organiss, +fonctionnent avec la spontanit de l'instinct; c'est ce qui arrive pour +les ides morales les plus essentielles. Mais la plupart des courants +sociaux ou sont trop faibles ou ne sont en contact avec nous que d'une +manire trop intermittente pour qu'ils puissent pousser en nous de +profondes racines; leur action est superficielle. Par consquent, ils +restent presque totalement externes. Ainsi, le moyen de calculer un +lment quelconque du type collectif n'est pas de mesurer la grandeur +qu'il a dans les consciences individuelles et de prendre la moyenne +entre toutes ces mesures; c'est plutt la somme qu'il faudrait faire. +Encore ce procd d'valuation serait-il bien au-dessous de la ralit; +car on n'obtiendrait ainsi que le sentiment social diminu de tout ce +qu'il a perdu en s'individualisant. + +Ce n'est donc pas sans quelque lgret qu'on a pu taxer notre +conception de scolastique et lui reprocher de donner pour fondement aux +phnomnes sociaux je ne sais quel principe vital d'un genre nouveau. Si +nous refusons d'admettre qu'ils aient pour substrat la conscience de +l'individu, nous leur en assignons un autre; c'est celui que forment, en +s'unissant et en se combinant, toutes les consciences individuelles. Ce +substrat n'a rien de substantiel ni d'ontologique, puisqu'il n'est rien +autre chose qu'un tout compos de parties. Mais il ne laisse pas d'tre +aussi rel que les lments qui le composent; car ils ne sont pas +constitus d'une autre manire. Eux aussi sont composs. En effet, on +sait aujourd'hui que le moi est la rsultante d'une multitude de +consciences sans moi; que chacune de ces consciences lmentaires est, +son tour, le produit d'units vitales sans conscience, de mme que +chaque unit vitale est elle-mme due une association de particules +inanimes. Si donc le psychologue et le biologiste regardent avec raison +comme bien fonds les phnomnes qu'ils tudient, par cela seul qu'ils +sont rattachs une combinaison d'lments de l'ordre immdiatement +infrieur, pourquoi en serait-il autrement en sociologie? Ceux-l seuls +pourraient juger une telle base insuffisante, qui n'ont pas renonc +l'hypothse d'une force vitale et d'une me substantielle. Ainsi, rien +n'est moins trange que cette proposition dont on a cru devoir se +scandaliser[304]: Une croyance ou une pratique sociale est susceptible +d'exister indpendamment de ses expressions individuelles. Par l, nous +ne songions videmment pas dire que la socit est possible sans +individus, absurdit manifeste dont on aurait pu nous pargner le +soupon. Mais nous entendions: 1 que le groupe form par les individus +associs est une ralit d'une autre sorte que chaque individu pris +part; 2 que les tats collectifs existent dans le groupe de la nature +duquel ils drivent, avant d'affecter l'individu en tant que tel et de +s'organiser en lui, sous une forme nouvelle, une existence purement +intrieure. + +Cette faon de comprendre les rapports de l'individu avec la socit +rappelle, d'ailleurs, l'ide que les zoologistes contemporains tendent +se faire des rapports qu'il soutient galement avec l'espce ou la +race. La thorie trs simple, d'aprs laquelle l'espce ne serait qu'un +individu perptu dans le temps et gnralis dans l'espace, est de plus +en plus abandonne. Elle vient, en effet, se heurter ce fait que les +variations qui se produisent chez un sujet isol ne deviennent +spcifiques que dans des cas trs rares et, peut-tre, douteux[305]. Les +caractres distinctifs de la race ne changent chez l'individu que s'ils +changent dans la race en gnral. Celle-ci aurait donc quelque ralit, +d'o procderaient les formes diverses qu'elle prend chez les tres +particuliers, loin d'tre une gnralisation de ces dernires. Sans +doute, nous ne pouvons regarder ces doctrines comme dfinitivement +dmontres. Mais il nous suffit de faire voir que nos conceptions +sociologiques, sans tre empruntes un autre ordre de recherches, ne +sont cependant pas sans analogues dans les sciences les plus positives. + +IV. + +Appliquons ces ides la question du suicide; la solution que nous en +avons donne au dbut de ce chapitre prendra plus de prcision. + +Il n'y a pas d'idal moral qui ne combine, en des proportions variables +selon les socits, l'gosme, l'altruisme et une certaine anomie. Car +la vie sociale suppose la fois que l'individu a une certaine +personnalit, qu'il est prt, si la communaut l'exige, en faire +l'abandon, enfin qu'il est ouvert, dans une certaine mesure, aux ides +de progrs. C'est pourquoi il n'y a pas de peuple o ne coexistent ces +trois courants d'opinion, qui inclinent l'homme dans trois directions +divergentes et mme contradictoires. L o ils se temprent +mutuellement, l'agent moral est dans un tat d'quilibre qui le met +l'abri contre toute ide de suicide. Mais que l'un d'eux vienne +dpasser un certain degr d'intensit au dtriment des autres, et, pour +les raisons exposes, il devient suicidogne en s'individualisant. + +Naturellement, plus il est fort, et plus il y a de sujets qu'il +contamine assez profondment pour les dterminer au suicide, et +inversement. Mais cette intensit elle-mme ne peut dpendre que des +trois sortes de causes suivantes: 1 la nature des individus qui +composent la socit; 2 la manire dont ils sont associs, c'est--dire +la nature de l'organisation sociale; 3 les vnements passagers qui +troublent le fonctionnement de la vie collective sans en altrer la +constitution anatomique, comme les crises nationales, conomiques, etc. +Pour ce qui est des proprits individuelles, celles-l seules peuvent +jouer un rle qui se retrouvent chez tous. Car celles qui sont +strictement personnelles ou qui n'appartiennent qu' de petites +minorits sont noyes dans la masse des autres; de plus, comme elles +diffrent entre elles, elles se neutralisent et s'effacent mutuellement +au cours de l'laboration d'o rsulte le phnomne collectif. Il n'y a +donc que les caractres gnraux de l'humanit qui peuvent tre de +quelque effet. Or, ils sont peu prs immuables; du moins, pour qu'ils +puissent changer, ce n'est pas assez des quelques sicles que peut durer +une nation. Par consquent, les conditions sociales dont dpend le +nombre des suicides sont les seules en fonction desquelles il puisse +varier; car ce sont les seules qui soient variables. Voil pourquoi il +reste constant tant que la socit ne change pas. Cette constance ne +vient pas de ce que l'tat d'esprit, gnrateur du suicide, se trouve, +on ne sait par quel hasard, rsider dans un nombre dtermin de +particuliers qui le transmettent, on ne sait davantage pour quelle +raison, un mme nombre d'imitateurs. Mais c'est que les causes +impersonnelles, qui lui ont donn naissance et qui l'entretiennent, sont +les mmes. C'est que rien n'est venu modifier ni la manire dont les +units sociales sont groupes, ni la nature de leur consensus. Les +actions et les ractions qu'elles changent restent donc identiques; par +suite, les ides et les sentiments qui s'en dgagent ne sauraient +varier. + +Toutefois, il est trs rare, sinon impossible, qu'un de ces courants +parvienne exercer une telle prpondrance sur tous les points de la +socit. C'est toujours au sein de milieux restreints, o il trouve des +conditions particulirement favorables son dveloppement, qu'il +atteint ce degr d'nergie. C'est telle condition sociale, telle +profession, telle confession religieuse qui le stimulent plus +spcialement. Ainsi s'explique le double caractre du suicide. Quand on +le considre dans ses manifestations extrieures, on est tent de n'y +voir qu'une srie d'vnements indpendants les uns des autres; car il +se produit sur des points spars, sans rapports visibles entre eux. Et +cependant, la somme forme par tous les cas particuliers runis a son +unit et son individualit, puisque le taux social des suicides est un +trait distinctif de chaque personnalit collective. C'est que, si ces +milieux particuliers, o il se produit de prfrence, sont distincts les +uns des autres, fragments de mille manires sur toute l'tendue du +territoire, pourtant, ils sont troitement lis entre eux; car ils sont +des parties d'un mme tout et comme des organes d'un mme organisme. +L'tat o se trouve chacun d'eux dpend donc de l'tat gnral de la +socit; il y a une intime solidarit entre le degr de virulence qu'y +atteint telle ou telle tendance et l'intensit qu'elle a dans l'ensemble +du corps social. L'altruisme est plus ou moins violent l'arme suivant +ce qu'il est dans la population civile[306]; l'individualisme +intellectuel est d'autant plus dvelopp et d'autant plus fcond en +suicides dans les milieux protestants qu'il est dj plus prononc dans +le reste de la nation, etc. Tout se tient. + +Mais si, en dehors de la vsanie, il n'y a pas d'tat individuel qui +puisse tre regard comme un facteur dterminant du suicide, cependant, +il semble bien qu'un sentiment collectif ne puisse pntrer les +individus quand ils y sont absolument rfractaires. On pourrait donc +croire incomplte l'explication prcdente, tant que nous n'aurons pas +montr comment, au moment et dans les milieux prcis o les courants +suicidognes se dveloppent, ils trouvent devant eux un nombre suffisant +de sujets accessibles leur influence. + +Mais, supposer que, vraiment, ce concours soit toujours ncessaire et +qu'une tendance collective ne puisse pas s'imposer de haute lutte aux +particuliers indpendamment de toute prdisposition pralable, cette +harmonie se ralise d'elle-mme; car les causes qui dterminent le +courant social agissent en mme temps sur les individus et les mettent +dans les dispositions convenables pour qu'ils se prtent l'action +collective, il y a entre ces deux ordres de facteurs une parent +naturelle, par cela mme qu'ils dpendent d'une mme cause et qu'ils +l'expriment: c'est pourquoi ils se combinent et s'adaptent mutuellement. +L'hypercivilisation qui donne naissance la tendance anomique et la +tendance goste a aussi pour effet d'affiner les systmes nerveux, de +les rendre dlicats l'excs; par cela mme, ils sont moins capables de +s'attacher avec constance un objet dfini, plus impatients de toute +discipline, plus accessibles l'irritation violente comme la +dpression exagre. Inversement, la culture grossire et rude, +qu'implique l'altruisme excessif des primitifs, dveloppe une +insensibilit qui facilite le renoncement. En un mot, comme la socit +fait en grande partie l'individu, elle le fait, dans la mme mesure, +son image. La matire dont elle a besoin ne saurait donc lui manquer, +car elle se l'est, pour ainsi dire, prpare de ses propres mains. + +On peut se reprsenter maintenant avec plus de prcision quel est le +rle des facteurs individuels dans la gense du suicide. Si, dans un +mme milieu moral, par exemple dans une mme confession ou dans un mme +corps de troupes ou dans une mme profession, tels individus sont +atteints et non tels autres, c'est sans doute, au moins en gnral, +parce que la constitution mentale des premiers, telle que l'ont faite la +nature et les vnements, offre moins de rsistance au courant +suicidogne. Mais si ces conditions peuvent contribuer dterminer les +sujets particuliers en qui ce courant s'incarne, ce n'est pas d'elles +que dpendent ses caractres distinctifs ni son intensit. Ce n'est pas +parce qu'il y a tant de nvropathes dans un groupe social qu'on y compte +annuellement tant de suicids. La nvropathie fait seulement que ceux-ci +succombent de prfrence ceux-l. Voil d'o vient la grande +diffrence qui spare le point de vue du clinicien et celui du +sociologue. Le premier ne se trouve jamais en face que de cas +particuliers, isols les uns des autres. Or, il constate que, trs +souvent, la victime tait ou un nerveux ou un alcoolique et il explique +par l'un ou l'autre de ces tats psychopathiques l'acte accompli. Il a +raison en un sens; car, si le sujet s'est tu plutt que ses voisins, +c'est frquemment pour ce motif. Mais ce n'est pas pour ce motif que, +d'une manire gnrale, il y a des gens qui se tuent, _ni surtout qu'il +s'en tue, dans chaque socit, un nombre dfini par priode de temps +dtermine_. La cause productrice du phnomne chappe ncessairement +qui n'observe que des individus; car elle est en dehors des individus. +Pour la dcouvrir, il faut s'lever au-dessus des suicides particuliers +et apercevoir ce qui fait leur unit. On objectera que, s'il n'y avait +pas de neurasthniques en suffisance, les causes sociales ne pourraient +produire tous leurs effets. Mais il n'est pas de socit o les +diffrentes formes de la dgnrescence nerveuse ne fournissent au +suicide plus de candidats qu'il n'est ncessaire. Certains seulement +sont appels, si l'on peut parler ainsi. Ce sont ceux qui, par suite des +circonstances, se sont trouvs plus proximit des courants pessimistes +et ont, par suite, subi plus compltement leur action. + +Mais une dernire question reste rsoudre. Puisque chaque anne compte +un nombre gal de suicids, c'est que le courant ne frappe pas d'un coup +tous ceux qu'il peut et doit frapper. Les sujets qu'il atteindra l'an +prochain existent ds maintenant; ds maintenant aussi, ils sont, pour +la plupart, mls la vie collective et, par consquent, soumis son +influence. D'o vient qu'il les pargne provisoirement? Sans doute, on +comprend qu'un an lui soit ncessaire pour produire la totalit de son +action; car, comme les conditions de l'activit sociale ne sont pas les +mmes suivant les saisons, il change lui aussi, aux diffrents moments +de l'anne, et d'intensit et de direction. C'est seulement quand la +rvolution annuelle est accomplie que toutes les combinaisons de +circonstances, en fonction desquelles il est susceptible de varier, ont +eu lieu. Mais puisque l'anne suivante ne fait, par hypothse, que +rpter celle qui prcde et que ramener les mmes combinaisons, +pourquoi la premire n'a-t-elle pas suffi? Pourquoi, pour reprendre +l'expression consacre, la socit ne paie-t-elle sa redevance que par +chances successives? + +Ce qui explique, croyons-nous, cette temporisation, c'est la manire +dont le temps agit sur la tendance au suicide. Il en est un facteur +auxiliaire, mais important. Nous savons, en effet, qu'elle crot sans +interruption de la jeunesse la maturit[307], et qu'elle est souvent +dix fois plus forte la fin de la vie qu'au dbut. C'est donc que la +force collective qui pousse l'homme se tuer ne le pntre que peu +peu. Toutes choses gales, c'est mesure qu'il avance en ge qu'il y +devient plus accessible, sans doute parce qu'il faut des expriences +rptes pour l'amener sentir tout le vide d'une existence goste ou +toute la vanit des ambitions sans terme. Voil pourquoi les suicids ne +remplissent leur destine que par couches successives de +gnrations[308]. + + + + + +CHAPITRE II + +Rapports du suicide avec les autres phnomnes sociaux. + + +Puisque le suicide est, par son lment essentiel, un phnomne social, +il convient de rechercher quelle place il occupe au milieu des autres +phnomnes sociaux. + +La premire et la plus importante question qui se pose ce sujet est de +savoir s'il doit tre class parmi les actes que la morale permet ou +parmi ceux qu'elle proscrit. Faut-il y voir, un degr quelconque, un +fait criminologique? On sait combien la question a t discute de tout +temps. D'ordinaire, pour la rsoudre, on commence par formuler une +certaine conception de l'idal moral et on cherche ensuite si le suicide +y est ou non logiquement contraire. Pour des raisons que nous avons +exposes ailleurs[309], cette mthode ne saurait tre la ntre. Une +dduction sans contrle est toujours suspecte et, de plus, en l'espce, +elle a pour point de dpart un pur postulat de la sensibilit +individuelle; car chacun conoit sa faon cet idal moral qu'on pose +comme un axiome. Au lieu de procder ainsi, nous allons rechercher +d'abord dans l'histoire comment, en fait, les peuples ont apprci +moralement le suicide; nous tcherons ensuite de dterminer quelles ont +t les raisons de cette apprciation. Nous n'aurons plus alors qu' +voir si et dans quelle mesure ces raisons sont fondes dans la nature de +nos socits actuelles[310]. + + +I. + +Aussitt que les socits chrtiennes furent constitues, le suicide y +fut formellement proscrit. Ds 452, le concile d'Arles dclara que le +suicide tait un crime et ne pouvait tre reflet que d'une fureur +diabolique. Mais c'est seulement au sicle suivant, en 563, au concile +de Prague, que cette prescription reut une sanction pnale. Il y fut +dcid que les suicids ne seraient honors d'aucune commmoration dans +le saint sacrifice de la messe, et que le chant des psaumes +n'accompagnerait pas leur corps au tombeau. La lgislation civile +s'inspira du droit canon, en ajoutant aux peines religieuses des peines +matrielles. Un chapitre des tablissements de saint Louis rglemente +spcialement la matire; un procs tait fait au cadavre du suicid par +devant les autorits qui eussent t comptentes pour le cas d'homicide +d'autrui; les biens du dcd chappaient aux hritiers ordinaires et +revenaient au baron. Un grand nombre de coutumes ne se contentaient pas +de la confiscation, mais prescrivaient en outre diffrents supplices. +Bordeaux, le cadavre tait pendu par les pieds; Abbeville, on le +tranait sur une claie par les rues; Lille, si c'tait un homme, le +cadavre, tran aux fourches, tait pendu; si c'tait une femme, +brl[311]. La folie n'tait mme pas toujours considre comme une +excuse. L'ordonnance criminelle, publie par Louis XIV en 1670, codifia +ces usages sans beaucoup les attnuer. Une condamnation rgulire tait +prononce _ad perpetuam rei memoriam_; le corps, tran sur une claie, +face contre terre, par les rues et les carrefours, tait ensuite pendu +ou jet la voirie. Les biens taient confisqus. Les nobles +encouraient la dchance et taient dclars roturiers; on coupait leurs +bois, on dmolissait leur chteau, on brisait leurs armoiries. Nous +avons encore un arrt du Parlement de Paris, rendu le 31 janvier 1749, +conformment cette lgislation. + +Par une brusque raction, la rvolution de 1789 abolit toutes ces +mesures rpressives et raya le suicide de la liste des crimes lgaux. +Mais toutes les religions auxquelles appartiennent les Franais +continuent le prohiber; et le punir, et la morale commune le +rprouve. Il inspire encore la conscience populaire un loignement qui +s'tend aux lieux o le suicid a accompli sa rsolution et toutes les +personnes qui lui touchent de prs. Il constitue une tare morale, +quoique l'opinion semble avoir une tendance devenir sur ce point plus +indulgente qu'autrefois. Il n'est pas, d'ailleurs, sans avoir conserv +quelque chose de son ancien caractre criminologique. D'aprs la +jurisprudence la plus gnrale, le complice du suicide est poursuivi +comme homicide. Il n'en serait pas ainsi si le suicide tait considr +comme un acte moralement indiffrent. + +On retrouve cette mme lgislation chez tous les peuples chrtiens et +elle est reste presque partout plus svre qu'en France. En Angleterre, +ds le Xe sicle, le roi Edgard, dans un des Canons publis par lui, +assimilait les suicids aux voleurs, aux assassins, aux criminels de +tout genre. Jusqu'en 1823, ce fut l'usage de traner le corps du suicid +dans les rues avec un bton pass au travers et de l'enterrer sur un +grand chemin, sans aucune crmonie. Aujourd'hui encore, +l'ensevelissement a lieu part. Le suicid tait dclar flon (_felo +de se_) et ses biens taient acquis la Couronne. C'est seulement en +1870 que cette disposition fut abolie, en mme temps que toutes les +confiscations pour cause de flonie. Il est vrai que l'exagration de la +peine l'avait, depuis longtemps, rendue inapplicable; le jury tournait +la loi en dclarant le plus souvent que le suicid avait agi dans un +moment de folie et, par consquent, tait irresponsable. Mais l'acte +reste qualifi crime; il est, chaque fois qu'il est commis, l'objet +d'une instruction rgulire et d'un jugement et, en principe, la +tentative est punie. D'aprs Ferri[312], il y aurait encore eu, en 1889, +106 procdures intentes pour ce dlit et 84 condamnations, dans la +seule Angleterre. plus forte raison, en est-il ainsi de la complicit. + + Zurich, raconte Michelet, le cadavre tait autrefois soumis un +pouvantable traitement. Si l'homme s'tait poignard, on lui enfonait +prs de la tte un morceau de bois dans lequel on plantait le couteau; +s'il s'tait noy, on l'enterrait cinq pieds de l'eau, dans le +sable[313]. En Prusse, jusqu'au Code pnal de 1871, l'ensevelissement +devait avoir lieu sans pompe aucune et sans crmonies religieuses. Le +nouveau Code pnal allemand punit encore la complicit de trois annes +d'emprisonnement (art. 216). En Autriche, les anciennes prescriptions +canoniques sont maintenues presque intgralement. + +Le droit russe est plus svre. Si le suicid ne parat pas avoir agi +sous l'influence d'un trouble mental, chronique ou passager, son +testament est considr comme nul ainsi que toutes les dispositions +qu'il a pu prendre pour cause de mort. La spulture chrtienne lui est +refuse. La simple tentative est punie d'une amende que l'autorit +ecclsiastique est charge de fixer. Enfin, quiconque excite autrui se +tuer ou l'aide d'une manire quelconque excuter sa rsolution, par +exemple en lui fournissant les instruments ncessaires, est trait comme +complice d'homicide prmdit[314]. Le Code espagnol, outre les peines +religieuses et morales, prescrit la confiscation des biens et punit +toute complicit[315]. + +Enfin, le Code pnal de l'tat de New-York, qui pourtant est de date +rcente (1881), qualifie crime le suicide. Il est vrai que, malgr cette +qualification, on a renonc le punir pour des raisons pratiques, la +peine ne pouvant atteindre utilement le coupable. Mais la tentative peut +entraner une condamnation soit un emprisonnement qui peut durer +jusqu' 2 ans, soit une amende qui peut monter jusqu' 200 dollars, +soit l'une et l'autre peine la fois. Le seul fait de conseiller le +suicide ou d'en favoriser l'accomplissement est assimil la complicit +de meurtre[316]. + +Les socits mahomtanes ne prohibent pas moins nergiquement le +suicide. L'homme, dit Mahomet, ne meurt que par la volont de Dieu +d'aprs le livre qui fixe le terme de sa vie[317].--Lorsque le terme +sera arriv, ils ne sauront ni le retarder ni l'avancer d'un seul +instant[318].--Nous avons arrt que la mort vous frappe tour tour +et nul ne saurait prendre le pas sur nous[319].--Rien, en effet, n'est +plus contraire que le suicide l'esprit gnral de la civilisation +mahomtane; car la vertu qui est mise au-dessus de toutes les autres, +c'est la soumission absolue la volont divine, la rsignation docile +qui fait supporter tout avec patience[320]. Acte d'insubordination et +de rvolte, le suicide ne pouvait donc tre regard que comme un +manquement grave au devoir fondamental. + + * * * * * + +Si, des socits modernes, nous passons celles qui les ont prcdes +dans l'histoire, c'est--dire aux cits grco-latines, nous y trouvons +galement une lgislation du suicide, mais qui ne repose pas tout fait +sur le mme principe. Le suicide n'tait regard comme illgitime que +s'il n'tait pas autoris par l'tat. Ainsi, Athnes, l'homme qui +s'tait tu tait frapp d'[Grec: {~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH PSILI~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}] comme ayant commis une +injustice l'gard de la cit[321]; les honneurs de la spulture +rgulire lui taient refuss; de plus, la main du cadavre tait coupe +et enterre part[322]. Avec des variantes de dtail, il en tait de +mme Thbes, Chypre[323]. Sparte, la rgle tait si formelle +qu'Aristodme la subit pour la manire dont il chercha et trouva la mort + la bataille de Plate. Mais ces peines ne s'appliquaient qu'au cas o +l'individu se tuait sans avoir, au pralable, demand la permission aux +autorits comptentes. Athnes, si, avant de se frapper, il demandait +au Snat de l'y autoriser, en faisant valoir les raisons qui lui +rendaient la vie intolrable, et si sa demande lui tait rgulirement +accorde, le suicide tait considr comme un acte lgitime. +Libanius[324] nous rapporte sur ce sujet quelques prceptes dont il ne +nous dit pas l'poque, mais qui furent rellement en vigueur, Athnes; +il fait, d'ailleurs, le plus grand loge de ces lois et assure qu'elles +ont eu les plus heureux effets. Elles s'exprimaient dans les termes +suivants: Que celui qui ne veut plus vivre plus longtemps expose ses +raisons au Snat et, aprs en avoir obtenu cong, quitte la vie. Si +l'existence t'est odieuse, meurs; si tu es accabl par la fortune, bois +la cigu. Si tu es courb sous la douleur, abandonne la vie. Que le +malheureux raconte son infortune, que le magistrat lui fournisse le +remde et sa misre prendra fin. On trouve la mme loi Cos[325]. +Elle fut transporte Marseille par les colons grecs qui fondrent +cette ville. Les magistrats tenaient en rserve du poison et ils en +fournissaient la quantit ncessaire tous ceux qui, aprs avoir soumis +au conseil des Six-Cents les raisons qu'ils croyaient avoir de se tuer, +obtenaient son autorisation[326]. + +Nous sommes moins bien renseigns sur les dispositions du droit romain +primitif: les fragments de la loi des XII Tables qui nous sont parvenus +ne nous parlent pas du suicide. Cependant, comme ce Code tait fortement +inspir de la lgislation grecque, il est vraisemblable qu'il contenait +des prescriptions analogues. En tout cas, Servius, dans son commentaire +sur l'Enide[327], nous apprend que, d'aprs les livres des pontifes, +quiconque s'tait pendu tait priv de spulture. Les statuts d'une +confrrie religieuse de Lanuvium dictaient la mme pnalit[328]. +D'aprs l'annaliste Cassius Hermina, cit par Servius, Tarquin le +Superbe, pour combattre une pidmie de suicides, aurait ordonn de +mettre en croix les cadavres des supplicis et de les abandonner en +proie aux oiseaux et aux animaux sauvages[329]. L'usage de ne pas faire +de funrailles aux suicids semble avoir persist, au moins en principe, +car on lit au Digeste: _Non solent autem lugeri suspendiosi nec qui +manus sibi intulerunt, non tdio vit, sed mala conscientia_[330]. + +Mais, d'aprs un texte de Quintilien[331], il y aurait eu Rome, +jusqu' une poque assez tardive, une institution analogue celle que +nous venons d'observer en Grce et destine temprer les rigueurs des +dispositions prcdentes. Le citoyen qui voulait se tuer devait +soumettre ses raisons au Snat qui dcidait si elles taient acceptables +et qui dterminait mme le genre de mort. Ce qui permet de croire qu'une +pratique de ce genre a rellement exist Rome, c'est que, jusque sous +les empereurs, il en survcut quelque chose l'arme. Le soldat qui +tentait de se tuer pour chapper au service tait puni de mort; mais +s'il pouvait tablir qu'il avait t dtermin par quelque mobile +excusable, il tait seulement renvoy de l'arme[332]. Si, enfin, son +acte tait d aux remords que lui causait une faute militaire, son +testament tait annul et ses biens revenaient au fisc[333]. Il n'est +pas douteux du reste que, Rome, la considration des motifs qui +avaient inspir le suicide a jou de tout temps un rle prpondrant +dans l'apprciation morale ou juridique qui en tait faite. De l le +prcepte: _Et merito, si sine causa sibi manus intulit, puniendus est: +qui enim sibi non pepercit, multo minus aliis parcet_[334]. La +conscience publique, tout en le blmant en rgle gnrale, se rservait +le droit de l'autoriser dans certains cas. Un tel principe est proche +parent de celui qui sert de base l'institution dont parle Quintilien; +et il tait tellement fondamental dans la lgislation romaine du suicide +qu'il se maintint jusque sous les empereurs. Seulement, avec le temps, +la liste des excuses lgitimes s'allongea. la fin, il n'y eut plus +gure qu'une seule _causa injusta_: le dsir d'chapper aux suites d'une +condamnation criminelle. Encore y eut-il un moment o la loi qui +l'excluait des bnfices de la tolrance semble tre reste sans +application[335]. + +Si, de la cit, on descend jusqu' ces peuples primitifs o fleurit le +suicide altruiste, il est difficile de rien affirmer de prcis sur la +lgislation qui peut y tre en usage. Cependant, la complaisance avec +laquelle le suicide y est considr permet de croire qu'il n'y est pas +formellement prohib. Encore est-il possible qu'il ne soit pas +absolument tolr dans tous les cas. Mais quoi qu'il en soit de ce +point, il reste que, de toutes les socits qui ont dpass ce stade +infrieur, il n'en est pas de connues o le droit de se tuer ait t +accord sans rserves l'individu. Il est vrai que, en Grce comme en +Italie, il y eut une priode o les anciennes prescriptions relatives au +suicide tombrent presque totalement en dsutude. Mais ce fut seulement + l'poque o le rgime de la cit entra lui-mme en dcadence. Cette +tolrance tardive ne saurait donc tre invoque comme un exemple +imiter: car elle est videmment solidaire de la grave perturbation que +subissaient alors ces socits. C'est le symptme d'un tat morbide. + +Une pareille gnralit dans la rprobation, si l'on fait abstraction de +ces cas de rgression, est dj par elle-mme un fait instructif et qui +devrait suffire rendre hsitants les moralistes trop enclins +l'indulgence. Il faut qu'un auteur ait une singulire confiance dans la +puissance de sa logique pour oser, au nom d'un systme, s'insurger ce +point contre la conscience morale de l'humanit; ou bien si, jugeant +cette prohibition fonde dans le pass, il n'en rclame l'abrogation que +pour le prsent immdiat, il lui faudrait, au pralable, prouver que, +depuis des temps rcents, quelque transformation profonde s'est produite +dans les conditions fondamentales de la vie collective. + +Mais une conclusion plus significative, et qui ne permet gure de croire +que cette preuve soit possible, ressort de cet expos. Si on laisse de +ct les diffrences de dtail que prsentent les mesures rpressives +adoptes par les diffrents peuples, on voit que la lgislation du +suicide a pass par deux phases principales. Dans la premire, il est +interdit l'individu de se dtruire de sa propre autorit; mais l'tat +peut l'autoriser le faire. L'acte n'est immoral que quand il est tout +entier le fait des particuliers et que les organes de la vie collective +n'y ont pas collabor. Dans des circonstances dtermines, la socit se +laisse dsarmer, en quelque sorte, et consent absoudre ce qu'elle +rprouve en principe. Dans la seconde priode, la condamnation est +absolue et sans aucune exception. La facult de disposer d'une existence +humaine, sauf quand la mort est le chtiment d'un crime[336], est +retire non plus seulement au sujet intress, mais mme la socit. +C'est un droit soustrait dsormais l'arbitraire collectif aussi bien +que priv. Le suicide est regard comme immoral, en lui-mme, pour +lui-mme, quels que soient ceux qui y participent. Ainsi, mesure qu'on +avance dans l'histoire, la prohibition, au lieu de se relcher, ne fait +que devenir plus radicale. Si donc, aujourd'hui, la conscience publique +parat moins ferme dans son jugement sur ce point, cet tat +d'branlement doit provenir de causes accidentelles et passagres; car +il est contraire toute vraisemblance que l'volution morale, aprs +s'tre poursuivie dans le mme sens pendant des sicles, revienne ce +point en arrire. + +Et en effet, les ides qui lui ont imprim cette direction sont toujours +actuelles. On a dit quelquefois que, si le suicide est et mrite d'tre +prohib, c'est parce que, en se tuant, l'homme se drobe ses +obligations envers la socit. Mais si nous n'tions mus que par cette +considration, nous devrions, comme en Grce, laisser la socit libre +de lever sa guise une dfense qui n'aurait t tablie qu' son +profit. Si nous lui refusons cette facult, c'est donc que nous ne +voyons pas simplement dans le suicid un mauvais dbiteur dont elle +serait crancire. Car un crancier peut toujours remettre la dette dont +il est bnficiaire. D'ailleurs, si la rprobation dont le suicide est +l'objet n'avait pas d'autre origine, elle devrait tre d'autant plus +formelle que l'individu est plus troitement subordonn l'tat; par +consquent, c'est dans les socits infrieures qu'elle atteindrait son +apoge. Or, tout au contraire, elle prend plus de force mesure que les +droits de l'individu se dveloppent en face de ceux de l'tat. Si donc +elle est devenue si formelle et si svre dans les socits chrtiennes, +la cause de ce changement doit se trouver, non dans la notion que ces +peuples ont de l'tat, mais dans la conception nouvelle qu'ils se sont +faite de la personne humaine. Elle est devenue leurs yeux une chose +sacre et mme la chose sacre par excellence, sur laquelle nul ne peut +porter les mains. Sans doute, sous le rgime de la cit, l'individu +n'avait dj plus une existence aussi efface que dans les peuplades +primitives. On lui reconnaissait ds lors une valeur sociale; mais on +considrait que cette valeur appartenait toute l'tat. La cit pouvait +donc disposer librement de lui sans qu'il et sur lui-mme les mmes +droits. Mais aujourd'hui, il a acquis une sorte de dignit qui le met +au-dessus et de lui-mme et de la socit. Tant qu'il n'a pas dmrit +et perdu par sa conduite ses titres d'homme, il nous parat participer +en quelque manire cette nature _sui generis_ que toute religion prte + ses dieux et qui les rend intangibles tout ce qui est mortel. Il +s'est empreint de religiosit; l'homme est devenu un dieu pour les +hommes. C'est pourquoi tout attentat dirig contre lui nous fait l'effet +d'un sacrilge. Or le suicide est l'un de ces attentats. Peu importe de +quelles mains vient le coup; il nous scandalise par cela seul qu'il +viole ce caractre sacro-saint qui est en nous, et que nous devons +respecter chez nous comme chez autrui. + +Le suicide est donc rprouv parce qu'il droge ce culte pour la +personne humaine sur lequel repose toute notre morale. Ce qui confirme +cette explication, c'est que nous le considrons tout autrement que ne +faisaient les nations de l'antiquit. Jadis, on n'y voyait qu'un simple +tort civil commis envers l'tat; la religion s'en dsintressait plus ou +moins[337]. Au contraire, il est devenu un acte essentiellement +religieux. Ce sont les conciles qui l'ont condamn, et les pouvoirs +laques, en le punissant, n'ont fait que suivre et qu'imiter l'autorit +ecclsiastique. C'est parce que nous avons en nous une me immortelle, +parcelle de la divinit, que nous devons nous tre sacrs nous-mmes. +C'est parce que nous sommes quelque chose de Dieu que nous n'appartenons +compltement aucun tre temporel. + +Mais si telle est la raison qui a fait ranger le suicide parmi les actes +illicites, ne faut-il pas conclure que cette condamnation est dsormais +sans fondement? Il semble, en effet, que la critique scientifique ne +saurait accorder la moindre valeur ces conceptions mystiques ni +admettre qu'il y et dans l'homme quelque chose de surhumain. C'est en +raisonnant ainsi que Ferri, dans son _Omicidio-suicidio_, a cru pouvoir +prsenter toute prohibition du suicide comme une survivance du pass, +destine disparatre. Considrant comme absurde au point de vue +rationaliste que l'individu puisse avoir une fin en dehors de lui-mme, +il en dduit que nous restons toujours libres de renoncer aux avantages +de la vie commune en renonant l'existence. Le droit de vivre lui +parat impliquer logiquement le droit de mourir. + +Mais cette argumentation conclut prmaturment de la forme au fond, de +l'expression verbale par laquelle nous traduisons notre sentiment ce +sentiment lui-mme. Sans doute, pris en eux-mmes et dans l'abstrait, +les symboles religieux, par lesquels nous nous expliquons le respect que +nous inspire la personne humaine, ne sont pas adquats au rel, et il +est ais de le prouver; mais il ne s'ensuit pas que ce respect lui-mme +soit sans raison. Le fait qu'il joue un rle prpondrant dans notre +droit et dans notre morale doit, au contraire, nous prmunir contre une +semblable interprtation. Au lieu donc de nous en prendre la lettre de +cette conception, examinons-la en elle-mme, cherchons comment elle +s'est forme et nous verrons que, si la formule courante en est +grossire, elle ne laisse pas d'avoir une valeur objective. + +En effet, cette sorte de transcendance que nous prtons la personne +humaine n'est pas un caractre qui lui soit spcial. On le rencontre +ailleurs. C'est simplement la marque que laissent sur les objets +auxquels ils se rapportent tous les sentiments collectifs de quelque +intensit. Prcisment parce qu'ils manent de la collectivit, les fins +vers lesquelles ils tournent nos activits ne peuvent tre que +collectives. Or la socit a ses besoins qui ne sont pas les ntres. Les +actes qu'ils nous inspirent ne sont donc pas selon le sens de nos +inclinations individuelles; ils n'ont pas pour but notre intrt propre, +mais consistent plutt en sacrifices et en privations. Quand je jene, +que je me mortifie pour plaire la Divinit, quand, par respect pour +une tradition dont j'ignore le plus souvent le sens et la porte, je +m'impose quelque gne, quand je paie mes impts, quand je donne ma peine +ou ma vie l'tat, je renonce quelque chose de moi-mme; et la +rsistance que notre gosme oppose ces renoncements, nous nous +apercevons aisment qu'ils sont exigs de nous par une puissance +laquelle nous sommes soumis. Alors mme que nous dfrons joyeusement +ses ordres, nous avons conscience que notre conduite est dtermine par +un sentiment de dfrence pour quelque chose de plus grand que nous. +Avec quelque spontanit que nous obissions la voix qui nous dicte +cette abngation, nous sentons bien qu'elle nous parle sur un ton +impratif qui n'est pas celui de l'instinct. C'est pourquoi, quoiqu'elle +se fasse entendre l'intrieur de nos consciences, nous ne pouvons sans +contradiction la regarder comme ntre. Mais nous l'alinons, comme nous +faisons pour nos sensations; nous la projetons au dehors, nous la +rapportons un tre que nous concevons comme extrieur et suprieur +nous, puisqu'il nous commande et que nous nous conformons ses +injonctions. Naturellement, tout ce qui nous parat venir de la mme +origine participe au mme caractre. C'est ainsi que nous avons t +ncessits imaginer un monde au-dessus de celui-ci et le peupler de +ralits d'une autre nature. + +Telle est l'origine de toutes ces ides de transcendance qui sont la +base des religions et des morales; car l'obligation morale est +inexplicable autrement. Assurment, la forme concrte dont nous revtons +d'ordinaire ces ides est scientifiquement sans valeur. Que nous leur +donnions comme fondement un tre personnel d'une nature spciale ou +quelque force abstraite que nous hypostasions confusment sous le nom +d'idal moral, ce sont toujours reprsentations mtaphoriques qui +n'expriment pas adquatement les faits. Mais le _processus_ qu'elles +symbolisent ne laisse pas d'tre rel. Il reste vrai que, dans tous ces +cas, nous sommes provoqus agir par une autorit qui nous dpasse, +savoir la socit, et que les fins auxquelles elle nous attache ainsi +jouissent d'une vritable suprmatie morale. S'il en est ainsi, toutes +les objections que l'on pourra faire aux conceptions usuelles par +lesquelles les hommes ont essay de se reprsenter cette suprmatie +qu'ils sentaient, ne sauraient en diminuer la ralit. Cette critique +est superficielle et n'atteint pas le fond des choses. Si donc on peut +tablir que l'exaltation de la personne humaine est une des fins que +poursuivent et doivent poursuivre les socits modernes, toute la +rglementation morale qui drive de ce principe sera par cela mme +justifie, quoique puisse valoir la faon dont on la justifie +d'ordinaire. Si les raisons dont se contente le vulgaire sont +critiquables, il suffira de les transposer en un autre langage pour leur +donner toute leur porte. + +Or, non seulement, en fait, ce but est bien un de ceux que poursuivent +les socits modernes, mais c'est une loi de l'histoire que les peuples +tendent de plus en plus se dprendre de tout autre objectif. +l'origine, la socit est tout, l'individu n'est rien. Par suite, les +sentiments sociaux les plus intenses sont ceux qui attachent l'individu + la collectivit: elle est elle-mme sa propre fin. L'homme n'est +considr que comme un instrument entre ses mains; c'est d'elle qu'il +parat tenir tous ses droits et il n'a pas de prrogative contre elle +parce qu'il n'y a rien au-dessus d'elle. Mais, peu peu, les choses +changent. mesure que les socits deviennent plus volumineuses et plus +denses, elles deviennent plus complexes, le travail se divise, les +diffrences individuelles se multiplient[338], et l'on voit approcher le +moment o il n'y aura plus rien de commun entre tous les membres d'un +mme groupe humain, si ce n'est que ce sont tous des hommes. Dans ces +conditions, il est invitable que la sensibilit collective s'attache de +toutes ses forces cet unique objet qui lui reste et qu'elle lui +communique par cela mme une valeur incomparable. Puisque la personne +humaine est la seule chose qui touche unanimement tous les coeurs, +puisque sa glorification est le seul but qui puisse tre collectivement +poursuivi, elle ne peut pas ne pas acqurir tous les yeux une +importance exceptionnelle. Elle s'lve ainsi bien au-dessus de toutes +les fins humaines et prend un caractre religieux. + +Ce culte de l'homme est donc tout autre chose que cet individualisme +goste dont il a t prcdemment parl et qui conduit au suicide. Loin +de dtacher les individus de la socit et de tout but qui les dpasse, +il les unit dans une mme pense et en fait les serviteurs d'une mme +oeuvre. Car l'homme qui est ainsi propos l'amour et au respect +collectifs n'est pas l'individu sensible, empirique, qu'est chacun de +nous; c'est l'homme en gnral, l'humanit idale, telle que la conoit +chaque peuple chaque moment de son histoire. Or, nul de nous ne +l'incarne compltement, si nul de nous n'y est totalement tranger. Il +s'agit donc, non de concentrer chaque sujet particulier sur lui-mme et +sur ses intrts propres, mais de le subordonner aux intrts gnraux +du genre humain. Une telle fin le tire hors de lui-mme; impersonnelle +et dsintresse, elle plane au-dessus de toutes les personnalits +individuelles; comme tout idal, elle ne peut tre conue que comme +suprieure au rel et le dominant. Elle domine mme les socits, +puisqu'elle est le but auquel est suspendue toute l'activit sociale. Et +c'est pourquoi il ne leur appartient plus d'en disposer. En +reconnaissant qu'elles y ont, elles aussi, leur raison d'tre, elles se +sont mises sous sa dpendance et ont perdu le droit d'y manquer; plus +forte raison, d'autoriser les hommes y manquer eux-mmes. Notre +dignit d'tre moral a donc cess d'tre la chose de la cit; mais elle +n'est pas, pour cela, devenue notre chose et nous n'avons pas acquis le +droit d'en faire ce que nous voulons. D'o nous viendrait-il, en effet, +si la socit elle-mme, cet tre suprieur nous, ne l'a pas? + +Dans ces conditions, il est ncessaire que le suicide soit class au +nombre des actes immoraux; car il nie, dans son principe essentiel, +cette religion de l'humanit. L'homme qui se tue ne fait, dit-on, de +tort qu' soi-mme et la socit n'a pas intervenir, en vertu du vieil +axiome _Volenti non fit injuria_. C'est une erreur. La socit est +lse; parce que le sentiment sur lequel reposent aujourd'hui ses +maximes morales les plus respectes, et qui sert presque d'unique lien +entre ses membres, est offens, et qu'il s'nerverait si cette offense +pouvait se produire en toute libert. Comment pourrait-il garder la +moindre autorit si, quand il est viol, la conscience morale ne +protestait pas? Du moment que la personne humaine est et doit tre +considre comme une chose sacre, dont ni l'individu ni le groupe n'ont +la libre disposition, tout attentat contre elle doit tre proscrit. Peu +importe que le coupable et la victime ne fassent qu'un seul et mme +sujet: le mal social qui rsulte de l'acte ne disparat pas, par cela +seul que celui qui en est l'auteur se trouve lui-mme en souffrir. Si, +en soi et d'une manire gnrale, le fait de dtruire violemment une vie +d'homme nous rvolte comme un sacrilge, nous ne saurions le tolrer en +aucun cas. Un sentiment collectif qui s'abandonnerait ce point serait +bientt sans force. + +Ce n'est pas dire, toutefois, qu'il faille revenir aux peines froces +dont tait frapp le suicide pendant les derniers sicles. Elles furent +institues une poque o, sous l'influence de circonstances +passagres, tout le systme rpressif fut renforc avec une svrit +outre. Mais il faut maintenir le principe, savoir que l'homicide de +soi-mme doit tre rprouv. Reste chercher par quels signes +extrieurs cette rprobation doit se manifester. Des sanctions morales +suffisent-elles ou en faut-il de juridiques, et lesquelles? C'est une +question d'application qui sera traite au chapitre suivant. + +II. + +Mais auparavant, afin de mieux dterminer quel est le degr d'immoralit +du suicide, recherchons quels rapports il soutient avec les autres actes +immoraux, notamment avec les crimes et les dlits. + +D'aprs M. Lacassagne, il y aurait une relation rgulirement inverse +entre le mouvement des suicides et celui des crimes contre la proprit +(vols qualifis, incendies, banqueroutes frauduleuses, etc.). Cette +thse a t soutenue en son nom par un de ses lves, le docteur +Chaussinand, dans sa _Contribution l'tude de la statistique +criminelle_[339]. Mais les preuves pour la dmontrer font totalement +dfaut. D'aprs cet auteur, il suffirait de comparer les deux courbes +pour constater qu'elles varient en sens contraire l'une de l'autre. En +ralit, il est impossible d'apercevoir entre elles aucune espce de +rapport ni direct ni inverse. Sans doute, partir de 1854, on voit les +crimes-proprit diminuer tandis que les suicides augmentent. Mais cette +baisse est, en partie, fictive; elle vient simplement de ce que, vers +cette date, les tribunaux ont pris l'habitude de correctionnaliser +certains crimes afin de les soustraire la juridiction des cours +d'assises, dont ils taient jusqu'alors justiciables, pour les dfrer +aux tribunaux correctionnels. Un certain nombre de mfaits ont donc, +partir de ce moment, disparu de la colonne des crimes, mais c'est pour +reparatre celle des dlits; et ce sont les crimes contre la proprit +qui ont le plus bnfici de cette jurisprudence qui est aujourd'hui +consacre. Si donc la statistique en accuse un moindre nombre, il est +craindre que cette diminution soit exclusivement due un artifice de +comptabilit. + +Mais cette baisse ft-elle relle, on n'en pourrait rien conclure; car +si, partir de 1854, les deux courbes vont en sens inverse, de 1826 +1854 celle des crimes-proprit ou monte en mme temps que celle des +suicides, quoique moins vite, ou reste stationnaire. De 1831 1835, on +comptait annuellement, en moyenne, 5.095 accuss; ce nombre s'levait +5.732 pendant la priode suivante, il tait encore de 4.918 en 1841-45, +de 4.992 de 1846 1850, en baisse seulement de 2 % sur 1830. +D'ailleurs, la configuration gnrale des deux courbes exclut toute ide +de rapprochement. Celle des crimes-proprit est trs accidente; on la +voit, d'une anne l'autre, faire de brusques sauts; son volution, +capricieuse en apparence, dpend videmment d'une multitude de +circonstances accidentelles. Au contraire, celle des suicides monte +rgulirement d'un mouvement uniforme; il n'y a, sauf de rares +exceptions, ni pousses brusques ni chutes soudaines. L'ascension est +continue et progressive. Entre deux phnomnes dont le dveloppement est +aussi peu comparable il ne saurait exister de lien d'aucune sorte. + +M. Lacassagne parat, du reste, tre rest isol dans son opinion. Mais +il n'en est pas de mme d'une autre thorie d'aprs laquelle ce serait +avec les crimes contre les personnes et, plus spcialement avec +l'homicide, que le suicide serait en rapport. Elle compte de nombreux +dfenseurs et mrite un srieux examen[340]. + +Ds 1833, Guerry faisait remarquer que les crimes contre les personnes +sont deux fois plus nombreux dans les dpartements du Sud que dans ceux +du Nord, alors que c'est l'inverse pour le suicide. Plus tard, Despine +calcula que, dans les 14 dpartements o les crimes de sang sont le plus +frquents, il y avait 30 suicides seulement pour un million d'habitants, +tandis qu'on en trouvait 82 dans 14 autres dpartements o ces mmes +crimes taient beaucoup plus rares. Le mme auteur ajoute que, dans la +Seine, sur 100 accusations, on compte seulement 17 crimes-personnes et +une moyenne de 427 suicides pour un million, tandis qu'en Corse la +proportion des premiers est de 83 %, celle des seconds de 18 seulement +pour un million d'habitants. + +Cependant, ces remarques taient restes isoles, quand l'cole +italienne de criminologie s'en empara. Ferri et Morselli, en +particulier, en firent la base de toute une doctrine. + +D'aprs eux, l'antagonisme du suicide et de l'homicide serait une loi +absolument gnrale. Qu'il s'agisse de leur distribution gographique ou +de leur volution dans le temps, partout on les verrait se dvelopper en +sens inverse l'un de l'autre. Mais cet antagonisme, une fois admis, peut +s'expliquer de deux manires. Ou bien l'homicide et le suicide forment +deux courants contraires et tellement opposs que l'un ne peut gagner du +terrain sans que l'autre en perde; ou bien ce sont deux canaux +diffrents d'un seul et mme courant aliment par une mme source et +qui, par consquent, ne peut pas se porter dans une direction sans se +retirer de l'autre dans la mme mesure. De ces deux explications, les +criminologistes italiens adoptent la seconde. Ils voient dans le suicide +et l'homicide deux manifestations d'un mme tat, deux effets d'une mme +cause qui s'exprimerait tantt sous une forme et tantt sous l'autre, +sans pouvoir revtir l'une et l'autre la fois. + +Ce qui les a dtermins choisir cette interprtation, c'est que, +suivant eux, l'inversion que prsentent certains gards ces deux +phnomnes n'exclut pas tout paralllisme. S'il est des conditions en +fonction desquelles ils varient inversement, il en est d'autres qui les +affectent de la mme manire. Ainsi, dit Morselli, la temprature a la +mme action sur tous les deux; ils arrivent leur maximum au mme +moment de l'anne, l'approche de la saison chaude; tous deux sont plus +frquents chez l'homme que chez la femme; tous deux enfin, d'aprs +Ferri, s'accroissent avec l'ge. C'est donc que, tout en s'opposant par +certains cts, ils sont en partie de mme nature. Or, les facteurs, +sous l'influence desquels ils ragissent semblablement, sont tous +individuels; car ou ils consistent directement en certains tats +organiques (ge, sexe), ou ils appartiennent au milieu cosmique, qui ne +peut agir sur l'individu moral que par l'intermdiaire de l'individu +physique. Ce serait donc parleurs conditions individuelles que le +suicide et l'homicide se confondraient. La constitution psychologique +qui prdisposerait l'un et l'autre serait la mme: les deux +penchants ne feraient qu'un. Ferri et Morselli, la suite de Lombroso, +ont mme essay de dfinir ce temprament. Il serait caractris par une +dchance de l'organisme qui mettrait l'homme dans des conditions +dfavorables pour soutenir la lutte. Le meurtrier et le suicid seraient +tous deux des dgnrs et des impuissants. galement incapables de +jouer un rle utile dans la socit, ils seraient, par suite, destins +tre vaincus. + +Seulement, cette prdisposition unique qui, par elle-mme, n'incline pas +dans un sens plutt que dans l'autre, prendrait de prfrence, selon la +nature du milieu social, ou la forme de l'homicide ou celle du suicide; +et ainsi se produiraient ces phnomnes de contraste qui, tout en tant +rels, ne laisseraient pas de masquer une identit fondamentale. L o +les moeurs gnrales sont douces et pacifiques, o l'on a horreur de +verser le sang humain, le vaincu se rsignera, il confessera son +impuissance, et, devanant les effets de la slection naturelle, il se +retirera de la lutte en se retirant de la vie. L, au contraire, o la +morale moyenne a un caractre plus rude, o l'existence humaine est +moins respecte, il se rvoltera, dclarera la guerre la socit, +tuera au lieu de se tuer. En un mot, le meurtre de soi et le meurtre +d'autrui sont deux actes violents. Mais tantt la violence d'o ils +drivent, ne rencontrant pas de rsistance dans le milieu social, s'y +rpand, et alors, elle devient homicide; tantt, empche de se produire +au dehors par la pression qu'exerce sur elle la conscience publique, +elle remonte vers sa source, et c'est le sujet mme d'o elle provient +qui en est la victime. + +Le suicide serait donc un homicide transform et attnu. ce titre, il +apparat presque comme bienfaisant; car, si ce n'est pas un bien, c'est, +du moins, un moindre mal et qui nous en pargne un pire. Il semble mme +qu'on ne doive pas chercher en contenir l'essor par des mesures +prohibitives; car, du mme coup, on lcherait la bride l'homicide. +C'est une soupape de sret qu'il est utile de laisser ouverte. En +dfinitive, le suicide aurait ce trs grand avantage de nous +dbarrasser, sans intervention sociale et, par suite, le plus simplement +et le plus conomiquement possible, d'un certain nombre de sujets +inutiles ou nuisibles. Ne vaut-il pas mieux les laisser s'liminer +d'eux-mmes et en douceur que d'obliger la socit les rejeter +violemment de son sein? + +Cette thse ingnieuse est-elle fonde? La question est double et chaque +partie en doit tre examine part. Les conditions psychologiques du +crime et du suicide sont-elles identiques? Y a-t-il antagonisme entre +les conditions sociales dont ils dpendent? + +III. + +Trois faits ont t allgus pour tablir l'unit psychologique des deux +phnomnes. + +Il y a d'abord l'influence semblable que le sexe exercerait sur le +suicide et sur l'homicide. parler exactement, cette influence du sexe +est beaucoup plus un effet de causes sociales que de causes organiques. +Ce n'est pas parce que la femme diffre physiologiquement de l'homme +qu'elle se tue moins ou qu'elle tue moins; c'est qu'elle ne participe +pas de la mme manire la vie collective. Mais de plus, il s'en faut +que la femme ait le mme loignement pour ces deux formes de +l'immoralit. On oublie, en effet, qu'il y a des meurtres dont elle a le +monopole; ce sont les infanticides, les avortements et les +empoisonnements. Toutes les fois que l'homicide est sa porte, elle le +commet aussi ou plus frquemment que l'homme. D'aprs Oettingen[341], la +moiti des meurtres domestiques lui serait imputable. Rien n'autorise +donc supposer qu'elle ait, en vertu de sa constitution congnitale, un +plus grand respect pour la vie d'autrui; ce sont seulement les occasions +qui lui manquent, parce qu'elle est moins fortement engage dans la +mle de la vie. Les causes qui poussent aux crimes de sang agissent +moins sur elle que sur l'homme, parce qu'elle se tient davantage en +dehors de leur sphre d'influence. C'est pour la mme raison qu'elle +est moins expose aux morts accidentelles; sur 100 dcs de ce genre, 20 +seulement sont fminins. + +D'ailleurs, mme si l'on runit sous une seule rubrique tous les +homicides intentionnels, meurtres, assassinats, parricides, +infanticides, empoisonnements, la part de la femme dans l'ensemble est +encore trs leve. En France, sur 100 de ces crimes, il y en a 38 ou 39 +qui sont commis par des femmes, et mme 42 si l'on tient compte des +avortements. La proportion est de 51 % en Allemagne, de 52 % en +Autriche. Il est vrai qu'on laisse alors de ct les homicides +involontaires; mais c'est seulement quand il est voulu que l'homicide +est vraiment lui-mme. D'autre part, les meurtres spciaux la femme, +infanticides, avortements, meurtres domestiques, sont, par leur nature, +difficiles dcouvrir. Il s'en commet donc un grand nombre qui +chappent la justice et, par consquent, la statistique. Si l'on +songe que, trs vraisemblablement, la femme doit dj profiter +l'instruction de la mme indulgence dont elle bnficie certainement au +jugement, o elle est bien plus souvent acquitte que l'homme, on verra +qu'en dfinitive l'aptitude l'homicide ne doit pas tre trs +diffrente dans les deux sexes. On sait, au contraire, combien est +grande l'immunit de la femme contre le suicide. + +L'influence de l'ge sur l'un et l'autre phnomne ne rvle pas de +moindres diffrences. Suivant Ferri, l'homicide comme le suicide +deviendrait plus frquent mesure que l'homme avance dans la vie. Il +est vrai que Morselli a exprim le sentiment contraire[342]. La vrit +est qu'il n'y a ni inversion ni concordance. Tandis que le suicide crot +rgulirement jusqu' la vieillesse, le meurtre et l'assassinat arrivent + leur apoge ds la maturit, vers 30 ou 35 ans, pour dcrotre +ensuite. C'est ce que montre le tableau XXXI. Il est impossible d'y +apercevoir la moindre preuve ni d'une identit de nature ni d'un +antagonisme entre le suicide et les crimes de sang. + + + +Tableau XXXI + +_volution compare des meurtres, des assassinats et des suicides aux +diffrents ges, en France_ (1887). + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| |SUR 100,000 HABITANTS| SUR 100,000 INDIVIDUS | +| | de chaque ge |de chaque sexe et de chaque | +| | combien de | ge combien de suicides. | +| +--------+------------+--------------+---------------+ +| |Meurtres|Assassinats | Hommes. | Femmes. | +| +--------+------------+--------------+---------------+ +|De 16 21[343]| 6,2 | 8 | 14 | 9 | +| 21 25 | 9,7 | 14,9 | 23 | 9 | +| 25 30 | 15,4 | 15,4 | 30 | 9 | +| 30 40 | 11 | 15,9 | 33 | 9 | +| 40 50 | 6,9 | 11 | 50 | 12 | +| 50 60 | 2 | 6,5 | 69 | 17 | +|Au del | 2,3 | 2,5 | 91 | 20 | ++---------------+--------+------------+--------------+---------------+ +*/ + +Reste l'action de la temprature. Si l'on runit ensemble tous les +crimes contre les personnes, la courbe que l'on obtient ainsi semble +confirmer la thorie de l'cole italienne. Elle monte jusqu'en juin et +descend rgulirement jusqu'en dcembre, comme celle des suicides. Mais +ce rsultat vient simplement de ce que, sous cette expression commune de +crimes contre la personne, on compte, outre les homicides, les attentais + la pudeur et les viols. Comme ces crimes ont leur maximum en juin et +qu'ils sont beaucoup plus nombreux que les attentats contre la vie, ce +sont eux qui donnent la courbe sa configuration. Mais ils n'ont aucune +parent avec l'homicide; si donc on veut savoir comment ce dernier varie +aux diffrents moments de l'anne, il faut l'isoler des autres. Or, si +l'on procde cette opration et surtout si l'on prend soin de +distinguer les unes des autres les diffrentes formes de la criminalit +homicide, on ne dcouvre plus aucune trace du paralllisme annonc (V. +Tableau XXXII). + +En effet, tandis que l'accroissement du suicide est continu et rgulier +de janvier juin environ, ainsi que sa dcroissance pendant l'autre +partie de l'anne, le meurtre, l'assassinat, l'infanticide oscillent +d'un mois l'autre de la manire la plus capricieuse. Non seulement la +marche gnrale n'est pas la mme, mais ni les _maxima_ ni les _minima_ +ne concident. Les meurtres ont deux _maxima_, l'un en fvrier et +l'autre en aot; les assassinats deux aussi, mais en partie diffrents, +l'un en fvrier et l'autre en novembre. Pour les infanticides, c'est en +mai; pour les coups mortels, c'est en aot et septembre. Si l'on calcule +les variations, non plus mensuelles, mais saisonnires, les divergences +ne sont pas moins marques. L'automne compte peu prs autant de +meurtres que l't (1.968 au lieu de 1.974) et l'hiver en a plus que le +printemps. Pour l'assassinat, c'est l'hiver qui tient la tte (2.621), +l'automne suit (2.596), puis l't (2.478) et enfin le printemps +(2.287). Pour l'infanticide, c'est le printemps qui dpasse les autres +saisons (2.111) et il est suivi de l'hiver (_1.939_). Pour les coups et +blessures, l't et l'automne sont au mme niveau (2.854 pour l'un et +2.845 pour l'autre); puis vient le printemps (2.690) et, peu de +distance, l'hiver (2.653). Tout autre est, nous l'avons vu, la +distribution du suicide. + +Tableau XXXII + +_Variations mensuelles des diffrentes formes de la criminalit +homicide_[344] (1827-1870). + +/* ++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+ +| | | | | COUPS | +| | MEURTRES. | ASSASSINATS. | INFANTICIDES. | et blessures | +| | | | | mortels. | ++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+ +| Janvier | 560 | 829 | 647 | 830 | +| Fvrier | 664 | 926 | 750 | 937 | +| Mars | 600 | 766 | 783 | 840 | +| Avril | 574 | 712 | 662 | 867 | +| Mai | 587 | 809 | 666 | 983 | +| Juin | 644 | 853 | 552 | 938 | +| Juillet | 614 | 776 | 491 | 919 | +| Aot | 716 | 849 | 501 | 997 | +| Septembre| 665 | 839 | 495 | 993 | +| Octobre | 653 | 815 | 478 | 892 | +| Novembre | 650 | 942 | 497 | 960 | +| Dcembre | 591 | 866 | 542 | 886 | ++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+ +*/ + +D'ailleurs, si le penchant au suicide n'tait qu'un penchant au meurtre +refoul, on devrait voir les meurtriers et les assassins, une fois +qu'ils sont arrts et que leurs instincts violents ne peuvent plus se +manifester au dehors, en devenir eux-mmes les victimes. La tendance +homicide devrait donc, sous l'influence de l'emprisonnement, se +transformer en tendance au suicide. Or, du tmoignage de plusieurs +observateurs, il rsulte au contraire que les grands criminels se tuent +rarement. Cazauvieilh a recueilli auprs des mdecins de nos diffrents +bagnes des renseignements sur l'intensit du suicide chez les +forats[345]. Rochefort, en trente ans, on n'avait observ qu'un seul +cas; aucun Toulon, o la population tait ordinairement de 3 4.000 +individus (1818-1834). Brest, les rsultats taient un peu diffrents; +en dix-sept ans, sur une population moyenne d'environ 3.000 individus, +il s'tait commis 13 suicides, ce qui fait un taux annuel de 21 pour +100.000; quoique plus lev que les prcdents, ce chiffre n'a rien +d'exagr, puisqu'il se rapporte une population principalement +masculine et adulte. D'aprs le docteur Lisle, sur 9.320 dcs +constats dans les bagnes de 1816 1837 inclusivement, on n'a compt +que 6 suicides[346]. D'une enqute faite par le docteur Ferrus il +rsulte qu'il y a eu seulement 30 suicides en sept ans dans les +diffrentes maisons centrales, sur une population moyenne de 15.111 +prisonniers. Mais la proportion a t encore plus faible dans les +bagnes o l'on n'a constat que 5 suicides de 1838 1845 sur une +population moyenne de 7.041 individus[347]. Brierre de Boismont confirme +ce dernier fait et il ajoute: Les assassins de profession, les grands +coupables ont plus rarement recours ce moyen violent pour se +soustraire l'expiation pnale que les dtenus d'une perversit moins +profonde[348]. Le docteur Leroy remarque galement que les coquins de +profession, les habitus des bagnes attentent rarement leurs +jours[349]. + +Deux statistiques, cites l'une par Morselli[350] et l'autre par +Lombroso[351], tendent, il est vrai, tablir que les dtenus, en +gnral, sont exceptionnellement enclins au suicide. Mais, comme ces +documents ne distinguent pas les meurtriers et les assassins des autres +criminels, on n'en saurait rien conclure relativement la question qui +nous occupe. Ils paraissent mme plutt confirmer les observations +prcdentes. En effet, ils prouvent que, par elle-mme, la dtention +dveloppe une trs forte inclination au suicide. Mme si l'on ne tient +pas compte des individus qui se tuent aussitt arrts et avant leur +condamnation, il reste un nombre considrable de suicides qui ne peuvent +tre attribus qu' l'influence exerce par la vie de la prison[352]. +Mais alors, le meurtrier incarcr devrait avoir pour la mort volontaire +un penchant d'une extrme violence, si l'aggravation qui rsulte dj de +son incarcration tait encore renforce par les prdispositions +congnitales qu'on lui prte. Le fait qu'il est, ce point de vue, +plutt au-dessous de la moyenne qu'au-dessus n'est donc gure favorable + l'hypothse d'aprs laquelle il aurait, par la seule vertu de son +temprament, une affinit naturelle pour le suicide, toute prte se +manifester ds que les circonstances en favorisent le dveloppement. +D'ailleurs, nous n'entendons pas soutenir qu'il jouisse d'une vritable +immunit; les renseignements dont nous disposons ne sont pas suffisants +pour trancher la question. Il est possible que, dans certaines +conditions, les grands criminels fassent assez bon march de leur vie et +y renoncent sans trop de peine. Mais, tout le moins, le fait n'a-t-il +pas la gnralit et la ncessit qui sont logiquement impliques dans +la thse italienne. C'est ce qu'il nous suffisait d'tablir[353]. + + + + +IV. + +Mais la seconde proposition de l'cole reste discuter. tant donn que +l'homicide et le suicide ne drivent pas d'un mme tat psychologique, +il nous faut rechercher s'il y a un rel antagonisme entre les +conditions sociales dont ils dpendent. + +La question est plus complexe que ne l'ont cru les auteurs italiens et +plusieurs de leurs adversaires. Il est certain que, dans nombre de cas, +la loi d'inversion ne se vrifie pas. Assez souvent, les deux +phnomnes, au lieu de se repousser et de s'exclure, se dveloppent +paralllement. Ainsi, en France, depuis le lendemain de la guerre de +1870, les meurtres ont manifest une certaine tendance crotre. On en +comptait, par anne moyenne, 105 seulement pendant les annes 1861-65; +ils s'levaient 163 de 1871 1876 et les assassinats, pendant le mme +temps, passaient de 175 201. Or, au mme moment, les suicides +augmentaient dans des proportions considrables. Le mme phnomne +s'tait produit pendant les annes 1840-50. En Prusse, les suicides qui, +de 1865 1870, n'avaient pas dpass 3 658, atteignaient 4 459 en 1876, +5 042 en 1878, en augmentation de 36%. Les meurtres et les assassinats +suivaient la mme marche; de 151 en 1869, ils passaient successivement +166 en 1874, 221 en 1875, 253 en 1878, en augmentation de 67%[354]. +Mme phnomne en Saxe. Avant 1870, les suicides oscillaient entre 600 +et 700; une seule fois, en 1868, il y en eut 800. partir de 1876, ils +montent 981, puis 1 114, 1 126, enfin, en 1880, ils taient 1 +171[355]. Paralllement, les attentats contre la vie d'autrui passaient +de 637 en 1873 2 232 en 1878[356]. En Irlande, de 1865 1880, le +suicide crot de 29%, l'homicide crot aussi et presque dans la mme +mesure (23%)[357]. + +En Belgique, de 1841 1885, les homicides sont passs de 47 139 et +les suicides de 240 670; ce qui fait un accroissement de 195 % pour +les premiers et de 178 % pour les seconds. Ces chiffres sont si peu +conformes la loi que Ferri en est rduit mettre en doute +l'exactitude de la statistique belge. Mais mme en s'en tenant aux +annes les plus rcentes et sur lesquelles les donnes sont le moins +suspectes, on arrive au mme rsultat. De 1874 1885, l'augmentation +est, pour les homicides de 51 % (139 cas au lieu de 92) et, pour les +suicides de 79 % (670 cas au lieu de 374). + +La distribution gographique des deux phnomnes donne lieu des +observations analogues. Les dpartements franais o l'on compte le plus +de suicides sont: la Seine, la Seine-et-Marne, la Seine-et-Oise, la +Marne. Or, s'ils ne tiennent pas galement la tte pour l'homicide, ils +ne laissent pas d'occuper un rang assez lev, la Seine est au 26e pour +les meurtres et au 17e pour les assassinats, la Seine-et-Marne au 33e et +au 14e, la Seine-et-Oise au 15e et au 24e, la Marne au 27e et au 21e. Le +Var qui est le 10e pour les suicides, est le 5e pour les assassinats et +le 6e pour les meurtres. Dans les Bouches-du-Rhne, o l'on se tue +beaucoup, on tue galement beaucoup; elles sont au 5e rang pour les +meurtres et au 6e pour les assassinats[358]. Sur la carte du suicide, +comme sur celle de l'homicide, l'le-de-France est reprsente par une +tache sombre, ainsi que la bande forme par les dpartements +mditerranens, avec cette seule diffrence que la premire rgion est +d'une teinte moins fonce sur la carte de l'homicide que sur celle du +suicide et que c'est l'inverse pour la seconde. De mme, en Italie, Rome +qui est le troisime district judiciaire pour les morts volontaires est +encore le quatrime pour les homicides qualifis. Enfin, nous avons vu +que dans les socits infrieures, o la vie est peu respecte, les +suicides sont souvent trs nombreux. + +Mais, si incontestables que soient ces faits et quelque intrt qu'il y +ait ne pas les perdre de vue, il en est de contraires qui ne sont pas +moins constants et qui sont mme beaucoup plus nombreux. Si, dans +certains cas, les deux phnomnes concordent, au moins partiellement, +dans d'autres, ils sont manifestement en antagonisme: + +1 Si, de certains moments du sicle, ils progressent dans le mme +sens, les deux courbes, prises dans leur ensemble, l du moins o on +peut les suivre pendant un temps assez long, contrastent trs nettement. +En France, de 1826 1880, le suicide crot rgulirement, ainsi que +nous l'avons vu; l'homicide, au contraire, tend dcrotre, quoique +moins rapidement. En 1826-30, il y avait annuellement 279 accuss de +meurtre en moyenne, il n'y en avait plus que 160 en 1876-80 et, dans +l'intervalle, leur nombre tait mme tomb 121 en 1861-65 et 119 en +1856-60. deux poques, vers 1845 et au lendemain de la guerre, il y a +eu tendance au relvement; mais si l'on fait abstraction de ces +oscillations secondaires, le mouvement gnral de dcroissance est +vident. La diminution est de 43%, d'autant plus sensible que la +population s'est, en mme temps, accrue de 16%. + +La rgression est moins marque pour les assassinats. Il y avait 258 +accuss en 1826-30, il y en avait encore 239 en 1876-80. Le recul n'est +sensible que si l'on tient compte de l'accroissement de la population. +Cette diffrence dans l'volution de l'assassinat n'a rien qui doive +surprendre. C'est, en effet, un crime mixte qui a des caractres communs +avec le meurtre, mais en a aussi de diffrents; il ressortit, en partie, + d'autres causes. Tantt, ce n'est qu'un meurtre plus rflchi et plus +voulu, tantt, ce n'est que l'accompagnement d'un crime contre la +proprit. ce dernier titre, il est plac sous la dpendance d'autres +facteurs que l'homicide. Ce qui le dtermine, ce n'est pas l'ensemble +des tendances de toutes sortes qui poussent l'effusion du sang, mais +les mobiles trs diffrents qui sont la racine du vol. La dualit de +ces deux crimes tait dj sensible dans le tableau de leurs variations +mensuelles et saisonnires. L'assassinat atteint son point culminant en +hiver et plus spcialement en novembre, tout comme les attentats contre +les choses. Ce n'est donc pas travers les variations par lesquelles il +passe qu'on peut le mieux observer l'volution du courant homicide; la +courbe du meurtre en traduit mieux l'orientation gnrale. + +Le mme phnomne s'observe en Prusse. En 1834, il y avait 368 +instructions ouvertes pour meurtres ou coups mortels, soit une pour +29.000 habitants; en 1851, il n'y en avait plus que 257, ou une pour +53.000 habitants. Le mouvement s'est continu ensuite, quoique avec un +peu plus de lenteur. En 1852, il y avait encore une instruction pour +76.000 habitants; en 1873, une seulement pour 109.000[359]. En Italie, +de 1875 1890, la diminution pour les homicides simples et qualifis a +t de 18% (2.660 au lieu de 3.280) tandis que les suicides augmentaient +de 80%[360]. L o l'homicide ne perd pas de terrain, il reste tout au +moins stationnaire. En Angleterre, de 1860 1865, on en comptait +annuellement 359 cas, il n'y en a plus que 329 en 1881-85; en Autriche, +il y en avait 528 en 1866-70, il n'y en a plus que 510 en 1881-85[361], +et il est probable que si, dans ces diffrents pays, on isolait +l'homicide de l'assassinat, la rgression serait plus marque. Pendant +le mme temps, le suicide augmentait dans tous ces tats. + +M. Tarde a cependant entrepris de dmontrer que cette diminution de +l'homicide en France n'tait qu'apparente[362]. Elle serait simplement +due ce qu'on a omis de joindre aux affaires juges par les cours +d'assises celles qui ont t classes sans suites par les parquets ou +qui ont abouti des ordonnances de non-lieu. D'aprs cet auteur, le +nombre des meurtres qui restent ainsi impoursuivis et qui, pour cette +raison, n'entrent pas en ligne de compte dans les totaux de la +statistique judiciaire, n'aurait cess de grandir; en les ajoutant aux +crimes de mme espce qui ont t l'objet d'un jugement, on aurait une +progression continue au lieu de la rgression annonce. Malheureusement, +la preuve qu'il donne de cette assertion est due un trop ingnieux +arrangement des chiffres. Il se contente de comparer le nombre des +meurtres et des assassinats qui n'ont pas t dfrs aux cours +d'assises pendant le lustre 1861-65 celui des annes 1876-80 et +1880-85, et de montrer que le second et surtout le troisime sont +suprieurs au premier. Mais il se trouve que la priode 1861-63 est, de +tout le sicle, celle o il y a eu, et de beaucoup, le moins d'affaires +ainsi arrtes avant le jugement; le nombre en est exceptionnellement +infime, nous ne savons pour quelles causes. Elle constituait donc un +terme de comparaison aussi impropre que possible. Ce n'est pas, +d'ailleurs, en comparant deux ou trois chiffres que l'on peut induire +une loi. Si, au lieu de choisir ainsi son point de repre, M. Tarde +avait observ pendant plus longtemps les variations qu'a subies le +nombre de ces affaires, il ft arriv une tout autre conclusion. +Voici, en effet, le rsultat que donne ce travail. + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Nombre des affaires impoursuivies_[363]. | ++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+ +| |1835-38.|1839-40. |1846-50. |1861-65 |1876-80. |1880-85.| ++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+ +|Meurtres | 442 | 503 | 408 | 223 | 322 | 322 | ++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+ +|Assassinats| 313 | 320 | 333 | 217 | 231 | 252 | ++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+ + +*/ + +Les chiffres ne varient pas d'une manire trs rgulire; mais, de 1835 + 1885, ils ont sensiblement dcru, malgr le relvement qui s'est +produit vers 1876. La diminution est de 37% pour les meurtres et de 24% +pour les assassinats. Il n'y a donc rien l qui permette de conclure +un accroissement de la criminalit correspondante[364]. + +2 S'il est des pays qui cumulent le suicide et l'homicide, c'est +toujours en proportions ingales; jamais ces deux manifestations +n'atteignent leur maximum d'intensit sur le mme point. Mme c'est une +rgle gnrale que, _l o l'homicide est trs dvelopp, il confre une +sorte d'immunit contre le suicide_. + +L'Espagne, l'Irlande et l'Italie sont les trois pays d'Europe o l'on +se tue le moins; le premier compte 17 cas pour un million d'habitants, +le second 21 et le troisime 37. Inversement, il n'en est pas o l'on +tue autant. Ce sont les seules contres o le nombre des meurtres +dpasse celui des morts volontaires; l'Espagne a trois fois plus des uns +que des autres (1.484 homicides en moyenne pendant les annes 1883-89 et +514 suicides seulement), l'Irlande le double (225 d'un ct et 116 de +l'autre), l'Italie une fois et demi autant (2.322 contre 1.437). Au +contraire, la France et la Prusse sont trs fcondes en suicides (160 et +260 cas pour un million); les homicides y sont dix fois moins nombreux: +la France n'en compte que 734 cas et la Prusse 459, par anne moyenne de +la priode 1882-88. + +Les mmes rapports s'observent l'intrieur de chaque pays. En Italie, +sur la carte des suicides, tout le Nord est fonc, tout le Sud +absolument clair; c'est exactement l'inverse sur la carte des homicides. +Si, d'ailleurs, on rpartit les provinces italiennes en deux classes +selon le taux des suicides et si l'on cherche quel est, dans chacune, le +taux moyen des homicides, l'antagonisme apparat de la manire la plus +accuse: + +/* +1re classe. +De 4,1 suicides 30 pour 1 million. 271,9 homicides pour 1 million. +2e classe. +De 30 - 88 - 95,2 - - +*/ + +La province o l'on tue le plus est la Calabre, 69 homicides qualifis +pour 1 million; il n'en est pas o le suicide soit aussi rare. + +En France, les dpartements o l'on commet le plus de meurtres sont la +Corse, les Pyrnes-Orientales, la Lozre et l'Ardche. Or, sous le +rapport des suicides, la Corse tombe du 1er rang au 85e, les +Pyrnes-Orientales au 63e, la Lozre au 83e est enfin l'Ardche au +68e[365]. + +En Autriche, c'est dans l'Autriche infrieure, en Bohme et en Moravie +que le suicide est son maximum, tandis qu'il est peu dvelopp dans la +Carniole et la Dalmatie. Au contraire, la Dalmatie compte 79 homicides +pour un million d'habitants et la Carniole 57,4, tandis que l'Autriche +infrieure, n'en a que 14, la Bohme 11 et la Moravie 15. + +3 Nous avons tabli que les guerres ont sur la marche du suicide une +influence dprimante. Elles produisent le mme effet sur les vols, les +escroqueries les abus de confiance, etc. Mais il est un crime qui fait +exception. C'est l'homicide. En France, en 1870, les meurtres qui +taient en moyenne de 119 pendant les annes 1866-69, passent +brusquement 133 puis 224 en 1871, en augmentation de 88 %[366], pour +retomber 162 en 1872. Cet accroissement apparatra plus important +encore, si l'on songe que l'ge o l'on tue le plus est situ vers la +trentaine, et que toute la jeunesse tait alors sous les drapeaux. Les +crimes qu'elle aurait commis en temps de paix ne sont donc pas entrs +dans les calculs de la statistique. De plus, il n'est pas douteux que le +dsarroi de l'administration judiciaire ait d empcher plus d'un crime, +d'tre connu ou plus d'une instruction d'aboutir des poursuites. Si, +malgr ces deux causes de diminution, le nombre des homicides s'est +accru, on conoit combien l'augmentation relle a d tre srieuse. + +De mme, en Prusse, lorsqu'clate la guerre contre le Danemark, en 1864, +les homicides passent de 137 169, niveau qu'ils n'avaient pas atteint +depuis 1854; en 1865, ils tombent 153, mais ils se relvent en 1866 +(159), bien que l'arme prussienne ait t mobilise. En 1870, on +constate par rapport 1869 une baisse lgre (151 cas au lieu de 185) +qui s'accentue encore en 1871 (136 cas), mais combien moindre que pour +les autres crimes! Au mme moment, les vols qualifis crimes baissaient +de moiti, 4.599 en 1870 au lieu de 8.676 en 1869. De plus, dans ces +chiffres, meurtres et assassinats sont confondus; or ces deux crimes +n'ont pas la mme signification et nous savons que, en France aussi, les +premiers seuls augmentent en temps de guerre. Si donc la diminution +totale des homicides de toutes sortes n'est pas plus considrable, on +peut croire que les meurtres, une fois isols des assassinats, +manifesteraient une hausse importante. D'ailleurs, si l'on pouvait +rintgrer tous les cas qui ont d tre omis pour les deux causes +signales plus haut, cette rgression apparente serait elle-mme rduite + peu de chose. Enfin, il est trs remarquable que les meurtres +involontaires se sont alors levs trs sensiblement, de 268 en 1869 +303 en 1870 et 310 en 1871[367]. N'est-ce pas la preuve que, ce +moment, on faisait moins de cas de la vie humaine qu'en temps de paix? + +Les crises politiques ont le mme effet. En France, tandis que, de 1840 + 1846, la courbe des meurtres tait reste stationnaire, en 1848, elle +remonte brusquement, pour atteindre son maximum en 1849 avec 240[368]. +Le mme phnomne s'tait dj produit pendant les premires annes du +rgne de Louis-Philippe. Les comptitions des partis politiques y furent +d'une extrme violence. Aussi est-ce ce moment que les meurtres +atteignent le plus haut point o ils soient parvenus pendant toute la +dure du sicle. De 204 en 1830, ils s'lvent 264 en 1831, chiffre +qui ne fut jamais dpass; en 1832, ils sont encore 253 et 257 en +1833. En 1834, une baisse brusque se produit qui s'affirme de plus en +plus; en 1838, il n'y a plus que 145 cas, soit une diminution de 44 %. +Pendant ce temps, le suicide voluait en sens inverse. En 1833 il est au +mme niveau qu'en 1829 (1.973 cas d'un ct, 1.904 de l'autre); puis en +1834, un mouvement ascensionnel commence qui est trs rapide. En 1838, +l'augmentation est de 30 %. + +4 Le suicide est beaucoup plus urbain que rural. C'est le contraire +pour l'homicide. En additionnant ensemble les meurtres, parricides et +infanticides, on trouve que, dans les campagnes, en 1887, il s'est +commis 11,1 crimes de ce genre et 8,6 seulement dans les villes. En +1880, les chiffres sont peu prs les mmes; ils sont respectivement de +11,0 et de 9,3. + +5 Nous avons vu que le catholicisme diminue la tendance au suicide +tandis que le protestantisme l'accrot. Inversement, les homicides sont +beaucoup plus frquents dans les pays catholiques que chez les peuples +protestants: + +/* ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS | +| catholiques | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants| ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Italie. | 70 | 23,1 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Espagne. | 64,9 | 8,2 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Hongrie. | 56,2 | 8,2 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Autriche. | 10,2 | 8,7 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Irlande. | 8,1 | 2,3 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Belgique. | 8,5 | 4,2 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|France. | 6,4 | 5,6 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Moyennes. | 32,1 | 9,1 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS | +| protestants | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants| ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Allemagne. | 3,4 | 3,3 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Angleterre. | 3,9 | 1,7 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Danemark. | 4,6 | 3,7 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Hollande. | 3,1 | 2,5 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|cosse. | 4,4 | 0,70 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +|Moyennes. | 3,8 | 2,3 | ++-------------+---------------------------+--------------------------+ +*/ + +Surtout pour ce qui est de l'homicide simple, l'opposition entre ces +deux groupes de socits est frappante. + +Le mme contraste s'observe l'intrieur de l'Allemagne. Les districts +qui s'lvent le plus au-dessus de la moyenne sont tous catholiques; ce +sont Posen (18,2 meurtres et assassinats par million d'habitants), Donau +(16,7), Bromberg (14,8), la Haute et la Basse-Bavire (13,0). De mme +encore, l'intrieur de la Bavire, les provinces sont d'autant plus +fcondes en homicides qu'elles comptent moins de protestants: + +_Provinces._ + +/* ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +| MINORIT|MEURTRES et| MAJORIT|MEURTRES et|O IL Y A |MEURTRES et| +|catholique|assassinats|catholique|assassinats|PLUS de |assassinats| +| |pour un | |pour un |90% de |pour un | +| |million | |million |cathol. |million | +| |d'habitants| |d'habitants| |d'habitants| ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Palatinat | |Franconie | |Haut- | | +|du Rhin | 2,8 |infrieure| 9 |Palatinat | 4,3 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Franconie | | Souabe | |Haute- | | +|centrale | 6,9 | | 9,2 |Bavire | 13,0 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Haute- | | | |Basse- | | +|Franconie | 6,9 | | |Bavire | 13,0 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +|Moyenne | 5,5 | Moyenne | 9,1 | Moyenne | 10,1 | ++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+ +*/ + +Seul, le Haut-Palatinat fait exception la loi. Il n'y a d'ailleurs +qu' comparer le tableau prcdent avec celui nomme _Provinces +bavaroises (1867-75)_ pour que l'inversion entre la rpartition du +suicide et celle de l'homicide apparaisse avec vidence. + +6 Enfin, tandis que la vie de famille a sur le suicide une action +modratrice, elle stimule plutt le meurtre. Pendant les annes 1884-87, +un million d'poux donnait, en moyenne, par an, 5,07 meurtres; un +million de clibataires au-dessus de 15 ans, 12,7. Les premiers +paraissent donc jouir, par rapport aux seconds, d'un coefficient de +prservation gal environ 2,3. Seulement, il faut tenir compte de ce +fait que ces deux catgories de sujets n'ont pas le mme ge et que +l'intensit du penchant homicide varie aux diffrents moments de la vie. +Les clibataires ont en moyenne de 25 30 ans, les poux environ 45. Or +c'est entre 25 et 30 ans que la tendance au meurtre est _maxima_; un +million d'individus de cet ge produit annuellement 15,4 meurtres, +tandis qu' 45 ans le taux n'est plus que de 6,9. Le rapport entre le +premier de ces nombres et le second est gal 2,2. Ainsi, par le seul +fait de leur ge plus avanc, les gens maris devraient commettre 2 fois +moins de meurtres que les clibataires. Leur situation, privilgie en +apparence, ne vient donc pas de ce qu'ils sont maris, mais de ce qu'ils +sont plus gs. La vie domestique ne leur confre aucune immunit. + +Non seulement elle ne prserve pas de l'homicide, mais on peut plutt +supposer qu'elle y excite. En effet, il est trs vraisemblable que la +population marie jouit, en principe, d'une plus haute moralit que la +population clibataire. Elle doit cette supriorit non pas tant, +croyons-nous, la slection matrimoniale, dont les effets, pourtant, ne +sont pas ngligeables, qu' l'action mme exerce par la famille sur +chacun de ses membres. Il n'est gure douteux qu'un sujet soit moins +bien tremp au moral quand il est isol et abandonn lui-mme, que +quand il subit chaque instant la bienfaisante discipline du milieu +familial. Si donc, pour ce qui est de l'homicide, les poux ne sont pas +en meilleure situation que les clibataires, c'est que l'influence +moralisatrice dont ils bnficient, et qui devrait les dtourner de +toutes les sortes de crimes, est neutralise partiellement par une +influence aggravante qui les pousse au meurtre et qui doit tenir la +vie de famille[369]. + +En rsum donc, tantt le suicide coexiste avec l'homicide, tantt ils +s'excluent mutuellement; tantt ils ragissent de la mme manire sous +l'influence des mmes conditions, tantt ils ragissent en sens +contraire et les cas d'antagonisme sont les plus nombreux. Comment +expliquer ces faits, en apparence contradictoires? + +La seule manire de les concilier est d'admettre qu'il y a des espces +diffrentes de suicides, dont les unes ont une certaine parent avec +l'homicide, tandis que les autres le repoussent. Car il n'est pas +possible qu'un seul et mme phnomne se comporte aussi diffremment +dans les mmes circonstances. Le suicide qui varie comme le meurtre et +celui qui varie en sens inverse ne sauraient tre de mme nature. + +Et en effet, nous avons montr qu'il y a des types diffrents de +suicides, dont les proprits caractristiques ne sont pas du tout les +mmes. La conclusion du livre prcdent se trouve ainsi confirme, en +mme temps qu'elle sert expliquer les faits qui viennent d'tre +exposs. eux seuls, ils eussent dj suffi conjecturer la diversit +interne du suicide; mais l'hypothse cesse d'en tre une, rapproche des +rsultats antrieurement obtenus, outre que ceux-ci reoivent de ce +rapprochement comme un supplment de preuve. Mme, maintenant que nous +savons quelles sont les diffrentes sortes de suicides et en quoi elles +consistent, nous pouvons aisment apercevoir quelles sont celles qui +sont incompatibles avec l'homicide, celles, au contraire, qui dpendent +en partie des mmes causes, et d'o vient que l'incompatibilit est le +fait le plus gnral. + +Le type de suicide qui est actuellement le plus rpandu et qui contribue +le plus lever le chiffre annuel des morts volontaires, c'est le +suicide goste. Ce qui le caractrise, c'est un tat de dpression et +d'apathie produit par une individuation exagre. L'individu ne tient +plus tre, parce qu'il ne tient plus assez au seul intermdiaire qui +le rattache au rel, je veux dire la socit. Ayant de lui-mme et de +sa propre valeur un trop vif sentiment, il veut tre lui-mme sa +propre fin et, comme un tel objectif ne saurait lui suffire, il trane +dans la langueur et l'ennui une existence qui lui apparat ds lors +comme dpourvue de sens. L'homicide dpend de conditions opposes. C'est +un acte violent qui ne va pas sans passions. Or, l o la socit est +intgre de telle sorte que l'individuation des parties y est peu +prononce, l'intensit des tats collectifs lve le niveau gnral de +la vie passionnelle; mme, le terrain n'est nulle part aussi favorable +au dveloppement des passions spcialement homicides. L o l'esprit +domestique a gard son ancienne force, les offenses diriges contre la +famille sont considres comme des sacrilges qui ne sauraient tre trop +cruellement vengs et dont la vengeance ne peut tre abandonne des +tiers. C'est de l qu'est venue la pratique de la _vendetta_ qui +ensanglante encore notre Corse et certains pays mridionaux. L o la +foi religieuse est trs vive, elle est souvent inspiratrice de meurtres +et il n'en est pas autrement de la foi politique. + +De plus et surtout, le courant homicide, d'une manire gnrale, est +d'autant plus violent qu'il est moins contenu par la conscience +publique, c'est--dire que les attentats contre la vie sont jugs plus +vniels; et, comme il leur est attribu d'autant moins de gravit que la +morale commune attache moins de prix l'individu et ce qui +l'intresse, une individuation faible ou, pour reprendre notre +expression, un tat d'altruisme excessif pousse aux homicides. Voil +pourquoi, dans les socits infrieures, ils sont la fois nombreux et +peu rprims. Cette frquence et l'indulgence relative dont ils +bnficient drivent d'une seule et mme cause. Le moindre respect dont +les personnalits individuelles sont l'objet les expose davantage aux +violences, en mme temps qu'il fait paratre ces violences moins +criminelles. Le suicide goste et l'homicide ressortissent donc des +causes antagonistes et, par consquent, il est impossible que l'un +puisse se dvelopper l'aise l o l'autre est florissant. L o les +passions sociales sont vives, l'homme est beaucoup moins enclin soit aux +rveries striles soit aux froids calculs de l'picurien. Quand il est +habitu compter pour peu de chose les destines particulires, il +n'est pas port s'interroger anxieusement sur sa propre destine. +Quand il fait peu de cas de la douleur humaine, le poids de ses +souffrances personnelles lui est plus lger. + +Au contraire, et pour les mmes causes, le suicide altruiste et +l'homicide peuvent trs bien marcher paralllement; car ils dpendent de +conditions qui ne diffrent qu'en degrs: Quand on est dress mpriser +sa propre existence, on ne peut pas estimer beaucoup celle d'autrui. +C'est pour cette raison qu'homicides et morts volontaires sont galement + l'tat endmique chez certains peuples primitifs. Mais il n'est pas +vraisemblable qu'on puisse attribuer la mme origine les cas de +paralllisme que nous avons rencontrs chez les nations civilises. Ce +n'est pas un tat d'altruisme exagr qui peut avoir produit ces +suicides que nous avons vus parfois, dans les milieux les plus cultivs, +coexister en grand nombre avec les meurtres. Car, pour pousser au +suicide, il faut que l'altruisme soit exceptionnellement intense, plus +intense mme que pour pousser l'homicide. En effet, quelque faible +valeur que je prte l'existence de l'individu en gnral, celle de +l'individu que je suis en aura toujours plus mes yeux que celle +d'autrui. Toutes choses gales, l'homme moyen est plus enclin +respecter la personne humaine en lui-mme qu'en ses semblables; par +consquent, il faut une cause plus nergique pour abolir ce sentiment de +respect dans le premier cas que dans le second. Or, aujourd'hui, en +dehors de quelques milieux spciaux et peu nombreux comme l'arme, le +got de l'impersonnalit et du renoncement est trop peu prononc et les +sentiments contraires sont trop gnraux et trop forts pour rendre ce +point facile l'immolation de soi-mme. Il doit donc y avoir une autre +forme, plus moderne, du suicide, susceptible galement de se combiner +avec l'homicide. + +C'est le suicide anomique. L'anomie, en effet, donne naissance un tat +d'exaspration et de lassitude irrite qui peut, selon les +circonstances, se tourner contre le sujet lui-mme ou contre autrui; +dans le premier cas, il y a suicide, dans le second, homicide. Quant aux +causes qui dterminent la direction que suivent les forces ainsi +surexcites, elles tiennent vraisemblablement la constitution morale +de l'agent. Selon qu'elle est plus ou moins rsistante, elle plie dans +un sens ou dans l'autre. Un homme de moralit mdiocre tue plutt qu'il +ne se tue. Nous avons mme vu que, parfois, ces deux manifestations se +produisent l'une la suite de l'autre et ne sont que deux faces d'un +seul et mme acte; ce qui dmontre leur troite parent. L'tat +d'exacerbation o se trouve alors l'individu est tel que, pour se +soulager, il lui faut deux victimes. + +Voil pourquoi, aujourd'hui, un certain paralllisme entre le +dveloppement de l'homicide et celui du suicide se rencontre surtout +dans les grands centres et dans les rgions de civilisation intense. +C'est que l'anomie y est l'tat aigu. La mme cause empche les +meurtres de dcrotre aussi vite que s'accroissent les suicides. En +effet, si les progrs de l'individualisme tarissent une des sources de +l'homicide, l'anomie, qui accompagne le dveloppement conomique, en +ouvre une autre. Notamment, on peut croire que si, en France et surtout +en Prusse, homicides de soi-mme et homicides d'autrui ont augment +simultanment depuis la guerre, la raison en est dans l'instabilit +morale qui, pour des causes diffrentes, est devenue plus grande dans +ces deux pays. Enfin, on peut ainsi s'expliquer comment, malgr ces +concordances partielles, l'antagonisme est le fait le plus gnral. +C'est que le suicide anomique n'a lieu en masse que sur des points +spciaux, l o l'activit industrielle et commerciale a pris un grand +essor. Le suicide goste est, vraisemblablement, le plus rpandu; or il +exclut les crimes de sang. + +Nous arrivons donc la conclusion suivante. Si le suicide et l'homicide +varient frquemment en raison inverse l'un de l'autre, ce n'est pas +parce qu'ils sont deux faces diffrentes d'un seul et mme phnomne; +c'est parce qu'ils constituent, certains gards, deux courants sociaux +contraires. Ils s'excluent alors comme le jour exclut la nuit, comme les +maladies de l'extrme scheresse excluent celles de l'extrme humidit. +Si, nanmoins, cette opposition gnrale n'empche pas toute harmonie, +c'est que certains types de suicides, au lieu de dpendre de causes +antagonistes celles dont drivent les homicides, expriment, au +contraire, le mme tat social et se dveloppent au sein du mme milieu +moral. On peut, d'ailleurs, prvoir que les homicides qui coexistent +avec le suicide anomique et ceux qui se concilient avec le suicide +altruiste ne doivent pas tre de mme nature; que l'homicide, par +consquent, tout comme le suicide, n'est pas une entit criminologique +une et indivisible, mais doit comprendre une pluralit d'espces trs +diffrentes les unes des autres. Mais ce n'est pas le lieu d'insister +sur cette importante proposition de criminologie. + +Il n'est donc pas exact que le suicide ait d'heureux contrecoups qui en +diminuent l'immoralit et qu'il puisse, par consquent, y avoir intrt + n'en pas gner le dveloppement. Ce n'est pas un drivatif de +l'homicide. Sans doute, la constitution morale dont dpend le suicide +goste et celle qui fait rgresser le meurtre chez les peuples les plus +civiliss sont solidaires. Mais le suicid de cette catgorie, loin +d'tre un meurtrier avort, n'a rien de ce qui fait le meurtrier. C'est +un triste et un dprim. On peut donc condamner son acte sans +transformer en assassins ceux qui sont sur la mme voie que lui. +Dira-t-on que blmer le suicide, c'est, du mme coup, blmer et, par +suite, affaiblir l'tat d'esprit d'o il procde, savoir cette sorte +d'hyperesthsie pour tout ce qui concerne l'individu? que, par l, on +risque de renforcer le got de l'impersonnalit et l'homicide qui en +drive? Mais l'individualisme, pour pouvoir contenir le penchant au +meurtre, n'a pas besoin d'atteindre ce degr d'intensit excessive qui +en fait une source de suicides. Pour que l'individu rpugne verser le +sang de ses semblables, il n'est pas ncessaire qu'il ne tienne rien +qu' lui-mme. Il suffit qu'il aime et qu'il respecte la personne +humaine en gnral. La tendance l'individuation peut donc tre +contenue dans de justes limites, sans que la tendance l'homicide soit, +pour cela, renforce. + +Quant l'anomie, comme elle produit aussi bien l'homicide que le +suicide, tout ce qui peut la rfrner rfrne l'un et l'autre. Il n'y a +mme pas craindre que, une fois empche de se manifester sous forme +de suicides, elle ne se traduise en meurtres plus nombreux; car l'homme +assez sensible la discipline morale pour renoncer se tuer par +respect pour la conscience publique et ses prohibitions, sera encore +beaucoup plus rfractaire l'homicide qui est plus svrement fltri et +rprim. Du reste, nous avons vu que ce sont les meilleurs qui se tuent +en pareil cas; il n'y a donc aucune raison de favoriser une slection +qui se ferait rebours. + + * * * * * + +Ce chapitre peut servir lucider un problme souvent dbattu. + +On sait quelles discussions a donn lieu la question de savoir si les +sentiments que nous avons pour nos semblables ne sont qu'une extension +des sentiments gostes ou bien, au contraire, en sont indpendants. Or +nous venons de voir que ni l'une ni l'autre hypothse n'est fonde. +Assurment la piti pour autrui et la piti pour nous-mmes ne sont pas +trangres l'une l'autre, puisqu'elles progressent ou reculent +paralllement; mais l'une ne vient pas de l'autre. S'il existe entre +elles un lien de parent, c'est qu'elles drivent toutes deux d'un mme +tat de la conscience collective dont elles ne sont que des aspects +diffrents. Ce qu'elles expriment, c'est la manire dont l'opinion +apprcie la valeur morale de l'individu en gnral. S'il compte pour +beaucoup dans l'estime publique, nous appliquons ce jugement social aux +autres en mme temps qu' nous-mmes; leur personne, comme la ntre, +prend plus de prix nos yeux et nous devenons plus sensibles ce qui +touche individuellement chacun d'eux comme ce qui nous touche en +particulier. Leurs douleurs, comme nos douleurs, nous sont plus +facilement intolrables. La sympathie que nous avons pour eux n'est donc +pas un simple prolongement de celle que nous avons pour nous-mmes. Mais +l'une et l'autre sont des effets d'une mme cause; elles sont +constitues par un mme tat moral. Sans doute, il se diversifie selon +qu'il s'applique nous-mmes ou autrui; nos instincts gostes le +renforcent dans le premier cas, l'affaiblissent dans le second. Mais il +est prsent et agissant dans l'un comme dans l'autre. Tant il est vrai +que mme les sentiments qui semblent le plus tenir la complexion +personnelle de l'individu dpendent de causes qui le dpassent! Notre +gosme lui-mme est, en grande partie, un produit de la socit. + +PLANCHE VI[370] + +_Suicides par ge des maris et des veufs suivant qu'ils ont ou n'ont +pas d'enfants (Dpartements franais moins la Seine)._ + +NOMBRES ABSOLUS (ANNES 1889-91). + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| HOMMES. | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +|AGE. | MARIS | MARIS | VEUF | VEUFS | +| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.| ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +|De 0 15. | 1,3 | 0,3 | 0,3 | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 15 20. | 0,3 | 0,6 | " | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 20 25. | 6,6 | 6,6 | 0,6 | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 25 30. | 33 | 34 | 2,6 | 3 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 30 40. | 109 | 246 | 11,6 | 20,6 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 40 50. | 137 | 367 | 28 | 48 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 50 60. | 190 | 457 | 48 | 108 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 60 70. | 164 | 385 | 90 | 173 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 70 80. | 74 | 187 | 86 | 212 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 80 et | 9 | 36 | 25 | 71 | +| au del. | | | | | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| FEMMES. | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +|AGE. | MARIES | MARIES | VEUVES | VEUVES | +| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.| ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +|DE 0 15. | " | " | " | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 15 20. | 2,3 | 0,3 | 0,3 | " | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 20 25. | 15 | 15 | 0,6 | 0,3 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 25 30. | 23 | 31 | 2,6 | 2,3 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 30 40. | 46 | 84 | 9 | 12,6 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 40 50. | 55 | 98 | 17 | 19 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 50 60. | 57 | 106 | 26 | 40 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 60 70. | 35 | 67 | 47 | 65 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 70 80. | 15 | 32 | 30 | 68 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +| 80 et | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 | +| au del. | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 | ++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+ +*/ + + + + +CHAPITRE III + +Consquences pratiques. + + +Maintenant que nous savons ce qu'est le suicide, quelles en sont les +espces et les lois principales, il nous faut rechercher quelle +attitude les socits actuelles doivent adopter son gard. + +Mais cette question elle-mme en suppose une autre. L'tat prsent du +suicide chez les peuples civiliss doit-il tre considr comme normal +ou anormal? En effet, selon la solution laquelle on se rangera, on +trouvera ou que des rformes sont ncessaires et possibles en vue de le +rfrner, ou bien, au contraire, qu'il convient de l'accepter tel qu'il +est, tout en le blmant. + +I. + +On s'tonnera peut-tre que la question puisse tre pose. + +Nous sommes, en effet, habitus regarder comme anormal tout ce qui est +immoral. Si donc, comme nous l'avons tabli, le suicide froisse la +conscience morale, il semble impossible de n'y pas voir un phnomne de +pathologie sociale. Mais nous avons fait voir ailleurs[371] que mme la +forme minente de l'immoralit, savoir le crime, ne devait pas tre +ncessairement classe au rang des manifestations morbides. Cette +affirmation a, il est vrai, dconcert certains esprits et il a pu +paratre un examen superficiel qu'elle branlait les fondements de la +morale. Elle n'a, pourtant, rien de subversif. Il suffit, pour s'en +convaincre, de se reporter l'argumentation sur laquelle elle repose et +qui peut se rsumer ainsi. + +Ou bien le mot de maladie ne signifie rien, ou bien il dsigne quelque +chose d'vitable. Sans doute, tout ce qui est vitable n'est pas +morbide, mais tout ce qui est morbide peut tre vit, au moins par la +gnralit des sujets. Si l'on ne veut pas renoncer toute distinction +dans les ides comme dans les termes, il est impossible d'appeler ainsi +un tat ou un caractre que les tres d'une espce ne peuvent pas ne pas +avoir, qui est impliqu ncessairement dans leur constitution. D'un +autre ct, nous n'avons qu'un signe objectif, empiriquement +dterminable et susceptible d'tre contrl par autrui, auquel nous +puissions reconnatre l'existence de cette ncessit; c'est +l'universalit. Quand, toujours et partout, deux faits se sont +rencontrs en connexion, sans qu'une seule exception soit cite, il est +contraire toute mthode de supposer qu'ils puissent tre spars. Ce +n'est pas que l'un soit toujours la cause de l'autre. Le lien qui est +entre eux peut tre mdiat[372], mais il ne laisse pas d'tre et d'tre +ncessaire. + +Or, il n'y a pas de socit connue o, sous des formes diffrentes, ne +s'observe une criminalit plus ou moins dveloppe. Il n'est pas de +peuple dont la morale ne soit quotidiennement viole. Nous devons donc +dire que le crime est ncessaire, qu'il ne peut pas ne pas tre, que les +conditions fondamentales de l'organisation sociale, telles qu'elles sont +connues, l'impliquent logiquement. Par suite, il est normal. Il est vain +d'invoquer ici les imperfections invitables de la nature humaine et de +soutenir que le mal, quoiqu'il ne puisse pas tre empch, ne cesse pas +d'tre le mal; c'est langage de prdicateur, non de savant. Une +imperfection ncessaire n'est pas une maladie; autrement, il faudrait +mettre la maladie partout, parce que l'imperfection est partout. Il +n'est pas de fonction de l'organisme, pas de forme anatomique propos +desquelles on ne puisse rver quelque perfectionnement. On a dit parfois +qu'un opticien rougirait d'avoir fabriqu un instrument de vision aussi +grossier que l'oeil humain. Mais on n'en a pas conclu et on ne pouvait +pas en conclure que la structure de cet organe est anormale. Il y a +plus; il est impossible que ce qui est ncessaire n'ait pas en soi +quelque perfection, pour employer le langage un peu thologique de nos +adversaires. _Ce qui est condition indispensable de la vie ne peut pas +n'tre pas utile, moins que la vie ne soit pas utile._ On ne sortira +pas de l. Et en effet, nous avons montr comment le crime peut servir. +Seulement, il ne sert que s'il est rprouv et rprim. On a cru tort +que le seul fait de le cataloguer parmi les phnomnes de sociologie +normale en impliquait l'absolution. S'il est normal qu'il y ait des +crimes, il est normal qu'ils soient punis. La peine et le crime sont les +deux termes d'un couple insparable. L'un ne peut pas plus faire dfaut +que l'autre. Tout relchement anormal du systme rpressif a pour effet +de stimuler la criminalit et de lui donner un degr d'intensit +anormal. + +Appliquons ces ides au suicide. + +Nous n'avons pas, il est vrai, d'informations suffisantes pour pouvoir +assurer qu'il n'y a pas de socit o le suicide ne se rencontre. Il n'y +a qu'un petit nombre de peuples pour lesquels la statistique nous +renseigne sur ce point. Quant aux autres, l'existence d'un suicide +chronique ne peut tre atteste que par les traces qu'il laisse dans la +lgislation. Or nous ne savons pas avec certitude si le suicide a t +partout l'objet d'une rglementation juridique. Mais on peut affirmer +que c'est le cas le plus gnral. Tantt il est prescrit, tantt il est +rprouv; tantt l'interdiction dont il est frapp est formelle, tantt +elle comporte des rserves et des exceptions. Mais toutes les analogies +permettent de croire qu'il n'a jamais d rester indiffrent au droit et + la morale; c'est--dire qu'il a toujours eu assez d'importance pour +attirer sur lui le regard de la conscience publique. En tout cas, il est +certain que des courants suicidognes, plus ou moins intenses selon les +poques, ont exist de tout temps chez les peuples europens; la +statistique nous en fournit la preuve ds le sicle dernier et les +monuments juridiques pour les poques antrieures. Le suicide est donc +un lment de leur constitution normale et mme, vraisemblablement, de +toute constitution sociale. + +Il n'est, d'ailleurs, pas impossible d'apercevoir comment il y est li. + +C'est surtout vident du suicide altruiste par rapport aux socits +infrieures. Prcisment parce que l'troite subordination de l'individu +au groupe est le principe sur lequel elles reposent, le suicide +altruiste y est, pour ainsi dire, un procd indispensable de la +discipline collective. Si l'homme n'estimait pas alors sa vie pour peu +de chose, il ne serait pas ce qu'il doit tre et, du moment qu'il en +fait peu de cas, il est invitable que tout lui devienne prtexte pour +s'en dbarrasser. Il y a donc un lien troit entre la pratique de ce +suicide et l'organisation morale de ces socits. Il en est de mme +aujourd'hui dans ces milieux particuliers o l'abngation et +l'impersonnalit sont de rigueur. Maintenant encore, l'esprit militaire +ne peut tre fort que si l'individu est dtach de lui-mme, et un tel +dtachement ouvre ncessairement la voie au suicide. + +Pour des raisons contraires, dans les socits et dans les milieux o la +dignit de la personne est la fin suprme de la conduite, o l'homme est +un Dieu pour l'homme, l'individu est facilement enclin prendre pour +Dieu l'homme qui est en lui, s'riger lui-mme en objet de son propre +culte. Quand la morale s'attache avant tout lui donner de lui-mme une +trs haute ide, il suffit de certaines combinaisons de circonstances +pour qu'il devienne incapable de rien apercevoir qui soit au-dessus de +lui. L'individualisme, sans doute, n'est pas ncessairement l'gosme, +mais il en rapproche; on ne peut stimuler l'un sans rpandre davantage +l'autre. Ainsi se produit le suicide goste. Enfin, chez les peuples o +le progrs est et doit tre rapide, les rgles qui contiennent les +individus doivent tre suffisamment flexibles et mallables; si elles +gardaient la rigidit immuable qu'elles ont dans les socits +primitives, l'volution entrave ne pourrait pas se faire assez +promptement. Mais alors il est invitable que les dsirs et les +ambitions, tant moins fortement contenus, dbordent sur certains points +tumultueusement. Du moment qu'on inculque aux hommes ce prcepte, que +c'est pour eux un devoir de progresser, il est plus difficile d'en faire +des rsigns; par suite, le nombre des mcontents et des inquiets ne +peut manquer d'augmenter. Toute morale de progrs et de perfectionnement +est donc insparable d'un certain degr d'anomie. Ainsi, une +constitution morale dtermine correspond chaque type de suicide et en +est solidaire. L'une ne peut tre sans l'autre; car le suicide est +simplement la forme que prend ncessairement chacune d'elles dans de +certaines conditions particulires, mais qui ne peuvent pas ne pas se +produire. + +Mais, dira-t-on, ces divers courants ne dterminent le suicide que s'ils +s'exagrent; serait-il donc impossible qu'ils eussent partout la mme +intensit modre?--C'est vouloir que les conditions de la vie soient +partout les mmes: ce qui n'est ni possible ni dsirable. Dans toute +socit, il y a des milieux particuliers o les tats collectifs ne +pntrent qu'en se modifiant; ils y sont, suivant les cas, ou renforcs +ou affaiblis. Pour qu'un courant ait dans l'ensemble du pays une +certaine intensit, il faut donc que, sur certains points, il la dpasse +ou ne l'atteigne pas. + +Mais ces excs, soit en plus soit en moins, ne sont pas seulement +ncessaires; ils ont leur utilit. Car, si l'tat le plus gnral est +aussi celui qui convient le mieux dans les circonstances les plus +gnrales de la vie sociale, il ne peut tre en rapport avec les autres; +et pourtant la socit doit pouvoir s'adapter aux unes comme aux autres. +Un homme chez qui le got de l'activit ne dpasserait jamais le niveau +moyen, ne pourrait se maintenir dans les situations qui exigent un +effort exceptionnel. De mme, une socit o l'individualisme +intellectuel ne pourrait pas s'exagrer, serait incapable de secouer le +joug des traditions et de renouveler ses croyances, alors mme que ce +serait ncessaire. Inversement, l o ce mme tat d'esprit ne pourrait, + l'occasion, diminuer assez pour permettre au courant contraire de se +dvelopper, que deviendrait-on en temps de guerre, alors que +l'obissance passive est le premier des devoirs? Mais, pour que ces +formes d'activit puissent se produire quand elles sont utiles, il faut +que la socit ne les ait pas totalement dsapprises. Il est donc +indispensable qu'elles aient une place dans l'existence commune; qu'il y +ait des sphres o s'entretienne un got intransigeant de critique et de +libre examen, d'autres, comme l'arme, o se garde peu prs intacte la +vieille religion de l'autorit. Sans doute, il faut que, en temps +ordinaire, l'action de ces foyers spciaux ne s'tende pas au del de +certaines limites; comme les sentiments qui s'y laborent correspondent + des circonstances particulires, il est essentiel qu'ils ne se +gnralisent pas. Mais s'il importe qu'ils restent localiss, il importe +galement qu'ils soient. Cette ncessit paratra plus vidente encore +si l'on songe que les socits, non seulement sont tenues de faire face + des situations diverses au cours d'une mme priode, mais encore ne +peuvent se maintenir sans se transformer. Les proportions normales +d'individualisme et d'altruisme, qui conviennent aux peuples modernes, +ne seront plus les mmes dans un sicle. Or, l'avenir ne serait pas +possible, si les germes n'en taient donns dans le prsent. Pour qu'une +tendance collective puisse s'affaiblir ou s'intensifier en voluant, +encore faut-il qu'elle ne se fixe pas une fois pour toutes sous une +forme unique dont elle ne pourrait plus se dfaire ensuite; elle ne +saurait varier dans le temps si elle ne prsentait aucune varit dans +l'espace[373]. + +Les diffrents courants de tristesse collective, qui drivent de ces +trois tats moraux, ne sont pas eux-mmes sans raisons d'tre, pourvu +qu'ils ne soient pas excessifs. C'est, en effet, une erreur de croire +que la joie sans mlange soit l'tat normal de la sensibilit. L'homme +ne pourrait pas vivre s'il tait entirement rfractaire la tristesse. +Il y a bien des douleurs auxquelles on ne peut s'adapter qu'en les +aimant, et le plaisir qu'on y trouve a ncessairement quelque chose de +mlancolique. La mlancolie n'est donc morbide que quand elle tient trop +de place dans la vie; mais il n'est pas moins morbide qu'elle en soit +totalement exclue. Il faut que le got de l'expansion joyeuse soit +modr par le got contraire; c'est cette seule condition qu'il +gardera la mesure et sera en harmonie avec les choses. Il en est des +socits comme des individus. Une morale trop riante est une morale +relche; elle ne convient qu'aux peuples en dcadence et c'est chez eux +seulement qu'elle se rencontre. La vie est souvent rude, souvent +dcevante ou vide. Il faut donc que la sensibilit collective reflte ce +ct de l'existence. C'est pourquoi, ct du courant optimiste qui +pousse les hommes envisager le monde avec confiance, il est ncessaire +qu'il y ait un courant oppos, moins intense, sans doute, et moins +gnral que le prcdent, en tat toutefois de le contenir +partiellement; car une tendance ne se limite pas elle-mme, elle ne peut +jamais tre limite que par une autre tendance. Mme il semble, d'aprs +certains indices, que le penchant une certaine mlancolie aille plutt +en se dveloppant mesure qu'on s'lve dans l'chelle des types +sociaux. Ainsi que nous l'avons dj dit dans un autre ouvrage[374], +c'est un fait tout au moins remarquable que les grandes religions des +peuples les plus civiliss soient plus profondment imprgnes de +tristesse que les croyances plus simples des socits antrieures. Ce +n'est pas assurment que le courant pessimiste doive dfinitivement +submerger l'autre, mais c'est une preuve qu'il ne perd pas de terrain et +ne parat pas destin disparatre. Or, pour qu'il puisse exister et se +maintenir, il faut qu'il y ait dans la socit un organe spcial qui lui +serve de substrat. Il faut qu'il y ait des groupes d'individus qui +reprsentent plus spcialement cette disposition de l'humeur collective. +Mais la partie de la population qui joue ce rle est ncessairement +celle o les ides de suicide germent facilement. + +Mais de ce qu'un courant suicidogne d'une certaine intensit doive tre +considr comme un phnomne de sociologie normale, il ne suit pas que +tout courant du mme genre ait ncessairement le mme caractre. Si +l'esprit de renoncement, l'amour du progrs, le got de l'individuation +ont leur place dans toute espce de socit et s'ils ne peuvent pas +exister sans devenir, sur certains points, gnrateurs de suicides, +encore faut-il qu'ils n'aient cette proprit que dans une certaine +mesure, variable selon les peuples. Elle n'est fonde que si elle ne +dpasse pas certaines limites. De mme, le penchant collectif la +tristesse n'est sain qu' condition de n'tre pas prpondrant. Par +consquent, la question de savoir si l'tat prsent du suicide chez les +nations civilises est normal ou non, n'est pas tranche par ce qui +prcde. Il reste rechercher si l'aggravation norme qui s'est +produite depuis un sicle n'est pas d'origine pathologique. + +On a dit qu'elle tait la ranon de la civilisation. Il est certain +qu'elle est gnrale en Europe et d'autant plus prononce que les +nations sont parvenues une plus haute culture. Elle a t, en effet, +de 411 % en Prusse de 1826 1890, de 385 % en France de 1826 1888, de +318 % dans l'Autriche allemande de 1841-45 1877, de 238 % en Saxe de +1841 1875, de 212 % en Belgique de 1841 4889, de 72 % seulement en +Sude de 1841 1871-75, de 35 % en Danemark pendant la mme priode. +L'Italie, depuis 1870, c'est--dire depuis le moment o elle est devenue +l'un des agents de la civilisation europenne, a vu l'effectif de ses +suicides passer de 788 cas 1.653, soit une augmentation de 109 % en +vingt ans. De plus, partout, c'est dans les rgions les plus cultives +que le suicide est le plus rpandu. On a donc pu croire qu'il y avait un +lien entre le progrs des lumires et celui des suicides, que l'un ne +pouvait pas aller sans l'autre[375]; c'est une thse analogue celle de +ce criminologiste italien, d'aprs lequel l'accroissement des dlits +aurait pour cause et pour compensation l'accroissement parallle des +transactions conomiques[376]. Si elle tait admise, on devrait conclure +que la constitution propre aux socits suprieures implique une +stimulation exceptionnelle des courants suicidognes; par consquent, +l'extrme violence qu'ils ont actuellement, tant ncessaire, serait +normale, et il n'y aurait pas prendre contre elle de mesures +spciales, moins qu'on n'en prenne en mme temps contre la +civilisation[377]. + +Mais un premier fait doit nous mettre en garde contre ce raisonnement. +Rome, au moment o l'empire atteignit son apoge, on vit galement se +produire une vritable hcatombe de morts volontaires. On aurait donc pu +soutenir alors, comme maintenant, que c'tait le prix du dveloppement +intellectuel auquel on tait parvenu et que c'est une loi des peuples +cultivs de fournir au suicide un plus grand nombre de victimes. Mais la +suite de l'histoire a montr combien une telle induction et t peu +fonde; car cette pidmie de suicides ne dura qu'un temps, tandis que +la culture romaine a survcu. Non seulement les socits chrtiennes +s'en assimilrent les fruits les meilleurs, mais, ds le XVIe sicle, +aprs les dcouvertes de l'imprimerie, aprs la Renaissance et la +Rforme, elles avaient dpass, et de beaucoup,, le niveau le plus lev +auquel fussent jamais arrives les socits anciennes. Et pourtant, +jusqu'au XVIIIe sicle, le suicide ne fut que faiblement dvelopp. Il +n'tait donc pas ncessaire que le progrs ft couler tant de sang, +puisque les rsultats en ont pu tre conservs et mme dpasss sans +qu'il continut avoir les mmes effets homicides. Mais alors n'est-il +pas probable qu'il en est de mme aujourd'hui, que la marche de notre +civilisation et celle du suicide ne s'impliquent pas logiquement, et que +celle-ci, par consquent, peut tre enraye sans que l'autre s'arrte du +mme coup? Nous avons vu, d'ailleurs, que le suicide se rencontre ds +les premires tapes de l'volution et que mme il y est parfois de la +dernire virulence. Si donc il existe au sein des peuplades les plus +grossires, il n'y a aucune raison de penser qu'il soit li par un +rapport ncessaire l'extrme raffinement des moeurs. Sans doute, les +types que l'on observe ces poques lointaines ont, en partie, disparu; +mais justement, cette disparition devrait allger un peu notre tribut +annuel et il est d'autant plus surprenant qu'il devienne toujours plus +lourd. + +Il y a donc lieu de croire que cette aggravation est due, non la +nature intrinsque du progrs, mais aux conditions particulires dans +lesquelles il s'effectue de nos jours, et rien ne nous assure qu'elles +soient normales. Car il ne faut pas se laisser blouir par le brillant +dveloppement des sciences, des arts et de l'industrie dont nous sommes +les tmoins; il est trop certain qu'il s'accomplit au milieu d'une +effervescence maladive dont chacun de nous ressent les contre-coups +douloureux. Il est donc trs possible, et mme vraisemblable, que le +mouvement ascensionnel des suicides ait pour origine un tat +pathologique qui accompagne prsentement la marche de la civilisation, +mais sans en tre la condition ncessaire. + +La rapidit avec laquelle ils se sont accrus ne permet mme pas d'autre +hypothse. En effet, en moins de cinquante ans, ils ont tripl, +quadrupl, quintupl mme selon les pays. D'un autre ct, nous savons +qu'ils tiennent ce qu'il y a de plus invtr dans la constitution des +socits, puisqu'ils en expriment l'humeur, et que l'humeur des peuples, +comme celle des individus, reflte l'tat de l'organisme dans ce qu'il a +de plus fondamental. Il faut donc que notre organisation sociale se soit +profondment altre dans le cours de ce sicle pour avoir pu dterminer +un tel accroissement dans le taux des suicides. Or, il est impossible +qu'une altration, la fois aussi grave et aussi rapide, ne soit pas +morbide; car une socit ne peut changer de structure avec cette +soudainet. Ce n'est que par une suite de modifications lentes et +presque insensibles qu'elle arrive revtir d'autres caractres. Encore +les transformations qui sont ainsi possibles sont-elles restreintes. Une +fois qu'un type social est fix, il n'est plus indfiniment plastique; +une limite est vite atteinte qui ne saurait tre dpasse. Les +changements que suppose la statistique des suicides contemporains ne +peuvent donc pas tre normaux. Sans mme savoir avec prcision en quoi +ils consistent, on peut affirmer par avance qu'ils rsultent, non d'une +volution rgulire, mais d'un branlement maladif qui a bien pu +draciner les institutions du pass, mais sans rien mettre la place; +car ce n'est pas en quelques annes que peut se refaire l'oeuvre des +sicles. Mais alors, si la cause est anormale, il n'en peut tre +autrement de l'effet. Ce qu'atteste, par consquent, la mare montante +des morts volontaires, ce n'est pas l'clat croissant de notre +civilisation, mais un tat de crise et de perturbation qui ne peut se +prolonger sans danger. + + ces diffrentes raisons, une dernire peut tre ajoute. S'il est vrai +que, normalement, la tristesse collective ait un rle jouer dans la +vie des socits, d'ordinaire, elle n'est ni assez gnrale ni assez +intense pour pntrer jusqu'aux centres suprieurs du corps social. Elle +reste l'tat de courant sous-jacent, que le sujet collectif sent +obscurment, dont il subit par consquent l'action, mais sans qu'il s'en +rende clairement compte. Tout au moins, si ces vagues dispositions +arrivent affecter la conscience commune, ce n'est que par pousses +partielles et intermittentes. Aussi, gnralement, ne s'expriment-elles +que sous forme de jugements fragmentaires, de maximes isoles, qui ne se +relient pas les unes aux autres, qui ne visent exprimer, en dpit de +leur air absolu, qu'un aspect de la ralit, et que des maximes +contraires corrigent et compltent. C'est de l que viennent ces +aphorismes mlancoliques, ces boutades proverbiales contre la vie dans +lesquelles se complat parfois la sagesse des nations, mais qui ne sont +pas plus nombreuses que les prceptes opposs. Elles traduisent +videmment des impressions passagres qui n'ont fait que traverser la +conscience sans mme l'occuper entirement. C'est seulement quand ces +sentiments acquirent une force exceptionnelle qu'ils absorbent assez +l'attention publique pour pouvoir tre aperus dans leur ensemble, +coordonns et systmatiss, et qu'ils deviennent alors la base de +doctrines compltes de la vie. En fait, Rome et en Grce, c'est quand +la socit se sentit gravement atteinte qu'apparurent les thories +dcourageantes d'picure et de Znon. La formation de ces grands +systmes est donc l'indice que le courant pessimiste est parvenu un +degr d'intensit anormal, d quelque perturbation de l'organisme +social. Or, on sait comme ils se sont multiplis de nos jours. Pour se +faire une juste ide de leur nombre et de leur importance, il ne suffit +pas de considrer les philosophies qui ont officiellement ce caractre, +comme celles de Schopenhauer, de Hartmann, etc. Il faut encore tenir +compte de toutes celles qui, sous des noms diffrents, procdent du mme +esprit. L'anarchiste, l'esthte, le mystique, le socialiste +rvolutionnaire, s'ils ne dsesprent pas de l'avenir, s'entendent du +moins avec le pessimiste dans un mme sentiment de haine ou de dgot +pour ce qui est, dans un mme besoin de dtruire le rel ou d'y +chapper. La mlancolie collective n'aurait pas ce point envahi la +conscience si elle n'avait pas pris un dveloppement morbide, et, par +consquent, le dveloppement du suicide, qui en rsulte, est de mme +nature[378]. + +Toutes les preuves se runissent donc pour nous faire regarder l'norme +accroissement qui s'est produit depuis un sicle dans le nombre des +morts volontaires comme un phnomne pathologique qui devient tous les +jours plus menaant. quels moyens recourir pour le conjurer? + + + + +II. + +Quelques auteurs ont prconis le rtablissement des peines +comminatoires qui taient autrefois en usage[379]. + +Nous croyons volontiers que notre indulgence actuelle pour le suicide +est, en effet, excessive. Puisqu'il offense la morale, il devrait tre +repouss avec plus d'nergie et de prcision et cette rprobation +devrait s'exprimer par des signes extrieurs et dfinis, c'est--dire +par des peines. Le relchement de notre systme rpressif sur ce point +est, par lui-mme, un phnomne anormal. Seulement, des peines un peu +svres sont impossibles: elles ne seraient pas tolres par la +conscience publique. Car le suicide est, comme on l'a vu, proche parent +de vritables vertus dont il n'est que l'exagration. L'opinion est donc +facilement partage dans les jugements qu'elle porte sur lui. Comme il +procde, jusqu' un certain point, de sentiments qu'elle estime, elle ne +le blme pas sans rserve ni sans hsitation. C'est de l que viennent +les controverses perptuellement renouveles entre les thoriciens sur +la question de savoir s'il est ou non contraire la morale. Comme il se +rattache par une srie continue d'intermdiaires gradus des actes que +la morale approuve ou tolre, il n'est pas extraordinaire qu'on l'ait +cru parfois de mme nature que ces derniers et qu'on ait voulu le faire +bnficier de la mme tolrance. Un pareil doute ne s'est que bien plus +rarement lev pour l'homicide et pour le vol, parce qu'ici la ligne de +dmarcation est plus nettement tranche[380]. Dplus, le seul fait de la +mort que s'est inflige la victime inspire, malgr tout, trop de piti +pour que le blme puisse tre inexorable. + +Pour toutes ces raisons, on ne pourrait donc dicter que des peines +morales. Tout ce qui serait possible, ce serait de refuser au suicid +les honneurs d'une spulture rgulire, de retirer l'auteur de la +tentative certains droits civiques, politiques ou de famille, par +exemple certains attributs du pouvoir paternel et l'ligibilit aux +fonctions publiques. L'opinion accepterait, croyons-nous, sans peine, +que quiconque a tent de se drober ses devoirs fondamentaux, ft +frapp dans ses droits correspondants. Mais quelque lgitimes que +fussent ces mesures, elles ne sauraient jamais avoir qu'une influence +trs secondaire; il est puril de supposer qu'elles puissent suffire +enrayer un courant d'une telle violence. + +D'ailleurs, elles seules, elles n'atteindraient pas le mal sa +source. En effet, si nous avons renonc prohiber lgalement le +suicide, c'est que nous en sentons trop faiblement l'immoralit. Nous le +laissons se dvelopper en libert parce qu'il ne nous rvolte plus au +mme degr qu'autrefois. Mais ce n'est pas par des dispositions +lgislatives que l'on pourra jamais rveiller notre sensibilit morale. +Il ne dpend pas du lgislateur qu'un fait nous apparaisse ou non comme +moralement hassable. Quand la loi rprime des actes que le sentiment +public juge inoffensifs, c'est elle qui nous indigne, non l'acte qu'elle +punit. Notre excessive tolrance l'endroit du suicide vient de ce que, +comme l'tat d'esprit d'o il drive s'est gnralis, nous ne pouvons +le condamner sans nous condamner nous-mmes; nous en sommes trop +imprgns pour ne pas l'excuser en partie. Mais alors, le seul moyen de +nous rendre plus svres est d'agir directement sur le courant +pessimiste, de le ramener dans son lit normal et de l'y contenir, de +soustraire son action la gnralit des consciences et de les +raffermir. Une fois qu'elles auront retrouv leur assiette morale, elles +ragiront comme il convient contre tout ce qui les offense. Il ne sera +plus ncessaire d'imaginer de toutes pices un systme rpressif; il +s'instituera de lui-mme sous la pression des besoins. Jusque-l, il +serait artificiel et, par consquent, sans grande utilit. + +L'ducation ne serait-elle pas le plus sr moyen d'obtenir ce rsultat? +Comme elle permet d'agir sur les caractres, ne suffirait-il pas qu'on +les formt de manire les rendre plus vaillants et, ainsi, moins +indulgents pour les volonts qui s'abandonnent? C'est ce qu'a pens +Morselli. Pour lui, le traitement prophylactique du suicide tient tout +entier dans le prcepte suivant[381]: Dvelopper chez l'homme le +pouvoir de coordonner ses ides et ses sentiments, afin qu'il soit en +tat de poursuivre un but dtermin dans la vie; en un mot, donner au +caractre moral force et nergie. Un penseur d'une tout autre cole +aboutit la mme conclusion: Comment, dit M. Franck, atteindre le +suicide dans sa cause? En amliorant la grande oeuvre de l'ducation, en +travaillant dvelopper non seulement les intelligences, mais les +caractres, non seulement les ides, mais les convictions[382]. + +Mais c'est prter l'ducation un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle n'est +que l'image et le reflet de la socit. Elle l'imite et la reproduit en +raccourci; elle ne la cre pas. L'ducation est saine quand les peuples +eux-mmes sont l'tat de sant; mais elle se corrompt avec eux, sans +pouvoir se modifier d'elle-mme. Si le milieu moral est vici, comme les +matres eux-mmes y vivent, ils ne peuvent pas n'en tre pas pntrs; +comment alors imprimeraient-ils ceux qu'ils forment une orientation +diffrente de celle qu'ils ont reue? Chaque gnration nouvelle est +leve par sa devancire, il faut donc que celle-ci s'amende pour +amender celle qui la suit. On tourne dans un cercle. Il peut bien se +faire que, de loin en loin, quelqu'un surgisse, dont les ides et les +aspirations dpassent celles de ses contemporains; mais ce n'est pas +avec des individualits isoles qu'on refait la constitution morale des +peuples. Sans doute, il nous plat de croire qu'une voix loquente peut +suffire transformer comme par enchantement la matire sociale; mais, +ici comme ailleurs, rien ne vient de rien. Les volonts les plus +nergiques ne peuvent pas tirer du nant des forces qui ne sont pas et +les checs de l'exprience viennent toujours dissiper ces faciles +illusions. D'ailleurs, quand mme, par un miracle inintelligible, un +systme pdagogique parviendrait se constituer en antagonisme avec le +systme social, il serait sans effet par suite de cet antagonisme mme. +Si l'organisation collective, d'o rsulte l'tat moral que l'on veut +combattre, est maintenue, l'enfant, partir du moment o il entre en +contact avec elle, ne peut pas n'en pas subir l'influence. Le milieu +artificiel de l'cole ne peut le prserver que pour un temps et +faiblement. mesure que la vie relle le prendra davantage, elle +viendra dtruire l'oeuvre de l'ducateur. L'ducation ne peut donc se +rformer que si la socit se rforme elle-mme. Pour cela, il faut +atteindre dans ses causes le mal dont elle souffre. + + * * * * * + +Or, ces causes, nous les connaissons. Nous les avons dtermines quand +nous avons fait voir de quelles sources dcoulent les principaux +courants suicidognes. Cependant, il en est un qui n'est certainement +pour rien dans le progrs actuel du suicide; c'est le courant altruiste. +Aujourd'hui, en effet, il perd du terrain beaucoup plus qu'il n'en +gagne; c'est dans les socits infrieures qu'il s'observe de +prfrence. S'il se maintient dans l'arme, il ne semble pas qu'il y ait +une intensit anormale; car il est ncessaire, dans une certaine mesure, + l'entretien de l'esprit militaire. Et d'ailleurs, l mme, il va de +plus en plus en dclinant. Le suicide goste et le suicide anomique +sont donc les seuls dont le dveloppement puisse tre regard comme +morbide, et c'est d'eux seuls, par consquent, que nous avons nous +occuper. + +Le suicide goste vient de ce que la socit n'a pas sur tous les +points une intgration suffisante pour maintenir tous ses membres sous +sa dpendance. Si donc il se multiplie outre mesure, c'est que cet tat +dont il dpend s'est lui-mme rpandu l'excs; c'est que la socit, +trouble et affaiblie, laisse chapper trop compltement son action un +trop grand nombre de sujets. Par consquent, la seule faon de remdier +au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour +qu'ils tiennent plus fermement l'individu et que lui-mme tienne eux. +Il faut qu'il se sente davantage solidaire d'un tre collectif qui l'ait +prcd dans le temps, qui lui survive et qui le dborde de tous les +cts. cette condition, il cessera de chercher en soi-mme l'unique +objectif de sa conduite et, comprenant qu'il est l'instrument d'une fin +qui le dpasse, il s'apercevra qu'il sert quelque chose. La vie +reprendra un sens ses yeux parce qu'elle retrouvera son but et son +orientation naturels. Mais quels sont les groupes les plus aptes +rappeler perptuellement l'homme ce salutaire sentiment de +solidarit? + +Ce n'est pas la socit politique. Aujourd'hui surtout, dans nos grands +tats modernes, elle est trop loin de l'individu pour agir efficacement +sur lui avec assez de continuit. Quelques liens qu'il y ait entre notre +tche quotidienne et l'ensemble de la vie publique, ils sont trop +indirects pour que nous en ayons un sentiment vif et ininterrompu. C'est +seulement quand de graves intrts sont en jeu que nous sentons +fortement notre tat de dpendance vis--vis du corps politique. Sans +doute, chez les sujets qui constituent l'lite morale de la population, +il est rare que l'ide de la patrie soit compltement absente; mais, en +temps ordinaire, elle reste dans la pnombre, l'tat de reprsentation +sourde, et il arrive mme qu'elle s'clipse entirement. Il faut des +circonstances exceptionnelles, comme une grande crise nationale ou +politique, pour qu'elle passe au premier plan, envahisse les consciences +et devienne le mobile directeur de la conduite. Or ce n'est pas une +action aussi intermittente qui peut rfrner d'une manire rgulire le +penchant au suicide. Il est ncessaire que, non seulement de loin en +loin, mais chaque instant de sa vie, l'individu puisse se rendre +compte que ce qu'il fait va vers un but. Pour que son existence ne lui +paraisse pas vaine, il faut qu'il la voie, d'une faon constante, servir + une fin qui le touche immdiatement. Mais cela n'est possible que si +un milieu social, plus simple et moins tendu, l'enveloppe de plus prs +et offre un terme plus prochain son activit. + +La socit religieuse n'est pas moins impropre cette fonction. Ce +n'est pas, sans doute, qu'elle n'ait pu, dans des conditions donnes, +exercer une bienfaisante influence; mais c'est que les conditions +ncessaires cette influence ne sont plus actuellement donnes. En +effet, elle ne prserve du suicide que si elle est assez puissamment +constitue pour enserrer troitement l'individu. C'est parce que la +religion catholique impose ses fidles un vaste systme de dogmes et +de pratiques et pntre ainsi tous les dtails de leur existence mme +temporelle, qu'elle les y attache avec plus de force que ne fait le +protestantisme. Le catholique est beaucoup moins expos perdre de vue +les liens qui l'unissent au groupe confessionnel dont il fait partie, +parce que ce groupe se rappelle chaque instant lui sous la forme de +prceptes impratifs qui s'appliquent aux diffrentes circonstances de +la vie. Il n'a pas se demander anxieusement o tendent ses dmarches; +il les rapporte toutes Dieu parce qu'elles sont, pour la plupart, +rgles par Dieu, c'est--dire par l'glise qui en est le corps visible. +Mais aussi, parce que ces commandements sont censs maner d'une +autorit surhumaine, la rflexion humaine n'a pas le droit de s'y +appliquer. Il y aurait une vritable contradiction leur attribuer une +semblable origine et en permettre la libre critique. La religion ne +modre donc le penchant au suicide que dans la mesure o elle empche +l'homme de penser librement. Or, cette main-mise sur l'intelligence +individuelle est, ds prsent, difficile et elle le deviendra toujours +davantage. Elle froisse nos sentiments les plus chers. Nous nous +refusons de plus en plus admettre qu'on puisse marquer des limites +la raison et lui dire: Tu n'iras pas plus loin. Et ce mouvement ne date +pas d'hier; l'histoire de l'esprit humain, c'est l'histoire mme des +progrs de la libre-pense. Il est donc puril de vouloir enrayer un +courant que tout prouve irrsistible. moins que les grandes socits +actuelles ne se dcomposent irrmdiablement et que nous ne revenions +aux petits groupements sociaux d'autrefois[383], c'est--dire, moins +que l'humanit ne retourne son point de dpart, les religions ne +pourront plus exercer d'empire trs tendu ni trs profond sur les +consciences. Ce n'est pas dire qu'il ne s'en fondera pas de nouvelles. +Mais les seules viables seront celles qui feront au droit d'examen, +l'initiative individuelle, plus de place encore que les sectes mme les +plus librales du protestantisme. Elles ne sauraient donc avoir sur +leurs membres la forte action qui serait indispensable pour mettre +obstacle au suicide. + +Si d'assez nombreux crivains ont vu dans la religion l'unique remde au +mal, c'est qu'ils se sont mpris sur les origines de son pouvoir. Ils la +font tenir presque tout entire dans un certain nombre de hautes penses +et de nobles maximes dont le rationalisme, en somme, pourrait +s'accommoder et qu'il suffirait, pensent-ils, de fixer dans le coeur et +dans l'esprit des hommes pour prvenir les dfaillances. Mais c'est se +tromper et sur ce qui fait l'essence de la religion et surtout sur les +causes de l'immunit qu'elle a parfois confre contre le suicide. Ce +privilge, en effet, ne lui venait pas de ce qu'elle entretenait chez +l'homme je ne sais quel vague sentiment d'un au del plus ou moins +mystrieux, mais de la forte et minutieuse discipline laquelle elle +soumettait la conduite et la pense. Quand elle n'est plus qu'un +idalisme symbolique, qu'une philosophie traditionnelle, mais, +discutable et plus ou moins trangre nos occupations quotidiennes, il +est difficile qu'elle ait sur nous beaucoup d'influence. Un Dieu que sa +majest relgue hors de l'univers et de tout ce qui est temporel, ne +saurait servir de but notre activit temporelle qui se trouve ainsi +sans objectif. Il y a ds lors trop de choses qui sont sans rapports +avec lui, pour qu'il suffise donner un sens la vie. En nous +abandonnant le monde, comme indigne de lui, il nous laisse, du mme +coup, abandonns nous-* mmes pour tout ce qui regarde la vie du +monde. Ce n'est pas avec des mditations sur les mystres qui nous +entourent, ce n'est mme pas avec la croyance en un tre tout-puissant, +mais infiniment loign de nous et auquel nous n'aurons de comptes +rendre que dans un avenir indtermin, qu'on peut empcher les hommes de +se dprendre de l'existence. En un mot, nous ne sommes prservs du +suicide goste que dans la mesure o nous sommes socialiss; mais les +religions ne peuvent nous socialiser que dans la mesure o elles nous +retirent le droit au libre examen. Or, elles n'ont plus et, selon toute +vraisemblance, n'auront plus jamais sur nous assez d'autorit pour +obtenir de nous un tel sacrifice. Ce n'est donc pas sur elles que l'on +peut compter pour endiguer le suicide. Si, d'ailleurs, ceux qui voient +dans une restauration religieuse l'unique moyen de nous gurir taient +consquents avec eux-mmes, c'est des religions les plus archaques +qu'ils devraient rclamer le rtablissement. Car le judasme prserve +mieux du suicide que le catholicisme et le catholicisme que le +protestantisme. Et pourtant, c'est la religion protestante qui est la +plus dgage des pratiques matrielles, la plus idaliste par +consquent. Le judasme, au contraire, malgr son grand rle historique, +tient encore par bien des cts aux formes religieuses les plus +primitives. Tant il est vrai que la supriorit morale et intellectuelle +du dogme n'est pour rien dans l'action qu'il peut avoir sur le suicide! + +Reste la famille dont la vertu prophylactique n'est pas douteuse. Mais +ce serait une illusion de croire qu'il suffira de diminuer le nombre des +clibataires pour arrter le dveloppement du suicide. Car, si les poux +ont une moindre tendance se tuer, cette tendance elle-mme va en +augmentant avec la mme rgularit et selon les mmes proportions que +celle des clibataires. De 1880 1887, les suicides d'poux ont cr de +35 % (3.706 cas au lieu de 2.735); les suicides de clibataires de 13 % +seulement (2.894 cas au lieu de 2.554). En 1863-68, d'aprs les calculs +de Bertillon, le taux des premiers tait de 154 pour un million; il +tait de 242 en 1887, avec une augmentation de 57 %. Pendant le mme +temps, le taux des clibataires ne s'levait pas beaucoup plus; il +passait de 173 289, avec un accroissement de 67 %. _L'aggravation qui +s'est produite au cours du sicle est donc indpendante de l'tat +civil._ + +C'est que, en effet, il s'est produit dans la constitution de la famille +des changements qui ne lui permettent plus d'avoir la mme influence +prservatrice qu'autrefois. Tandis que, jadis, elle maintenait la +plupart de ses membres dans son orbite depuis leur naissance jusqu' +leur mort et formait une masse compacte, indivisible, doue d'une sorte +de prennit, elle n'a plus aujourd'hui qu'une dure phmre. peine +est-elle constitue qu'elle se disperse. Ds que les enfants sont +matriellement levs, ils vont trs souvent poursuivre leur ducation +au dehors; surtout, ds qu'ils sont adultes, c'est presque une rgle +qu'ils s'tablissent loin de leurs parents, et le foyer reste vide. On +peut donc dire que, pendant la majeure partie du temps, la famille se +rduit maintenant au seul couple conjugal et nous savons qu'il agit +faiblement sur le suicide. Par suite, tenant moins de place dans la vie, +elle ne lui suffit plus comme but. Ce n'est certainement pas que nous +chrissions moins nos enfants; mais c'est qu'ils sont mls d'une +manire moins troite et moins continue notre existence qui, par +consquent, a besoin de quelque autre raison d'tre. Parce qu'il nous +faut vivre sans eux, il nous faut bien aussi attacher nos penses et nos +actions d'autres objets. + +Mais surtout, c'est la famille comme tre collectif que cette dispersion +priodique rduit rien. Autrefois, la socit domestique n'tait pas +seulement un assemblage d'individus, unis entre eux par des liens +d'affection mutuelle; mais c'tait aussi le groupe lui-mme, dans son +unit abstraite et impersonnelle. C'tait le nom hrditaire avec tous +les souvenirs qu'il rappelait, la maison familiale, le champ des aeux, +la situation et la rputation traditionnelles, etc. Tout cela tend +disparatre. Une socit qui se dissout chaque instant pour se +reformer sur d'autres points, mais dans des conditions toutes nouvelles +et avec de tout autres lments, n'a pas assez de continuit pour se +faire une physionomie personnelle, une histoire qui lui soit propre et +laquelle puissent s'attacher ses membres. Si donc les hommes ne +remplacent pas cet ancien objectif de leur activit mesure qu'il se +drobe eux, il est impossible qu'il ne se produise pas un grand vide +dans l'existence. + +Cette cause ne multiplie pas seulement les suicides d'poux, mais aussi +ceux des clibataires. Car cet tat de la famille oblige les jeunes gens + quitter leur famille natale avant qu'ils ne soient en tat d'en fonder +une; c'est en partie pour cette raison que les mnages d'une seule +personne deviennent toujours plus nombreux et nous avons vu que cet +isolement renforce la tendance au suicide. Et pourtant, rien ne saurait +arrter ce mouvement. Autrefois, quand chaque milieu local tait plus ou +moins ferm aux autres par les usages, les traditions, par la raret +des voies de communication, chaque gnration tait forcment retenue +dans son lieu d'origine ou, tout au moins, ne pouvait pas s'en loigner +beaucoup. Mais, mesure que ces barrires s'abaissent, que ces milieux +particuliers se nivellent et se perdent les uns dans les autres, il est +invitable que les individus se rpandent, au gr de leurs ambitions et +au mieux de leurs intrts, dans les espaces plus vastes qui leur sont +ouverts. Aucun artifice ne saurait donc mettre obstacle cet essaimage +ncessaire et rendre la famille l'indivisibilit qui faisait sa force. + +III. + +Le mal serait-il donc incurable? On pourrait le croire au premier abord +puisque, de toutes les socits dont nous avons tabli prcdemment +l'heureuse influence, il n'en est aucune qui nous paraisse en tat d'y +apporter un vritable remde. Mais nous avons montr que si la religion, +la famille, la patrie prservent du suicide goste, la cause n'en doit +pas tre cherche dans la nature spciale des sentiments que chacune met +en jeu. Mais elles doivent toutes cette vertu ce fait gnral qu'elles +sont des socits et elles ne l'ont que dans la mesure o elles sont des +socits bien intgres, c'est--dire sans excs ni dans un sens ni dans +l'autre. Un tout autre groupe peut donc avoir la mme action, pourvu +qu'il ait la mme cohsion. Or, en dehors de la socit confessionnelle, +familiale, politique, il en est une autre dont il n'a pas t jusqu' +prsent question; c'est celle que forment, par leur association, tous +les travailleurs du mme ordre, tous les cooprateurs de la mme +fonction, c'est le groupe professionnel ou la corporation. + +Qu'elle soit apte jouer ce rle, c'est ce qui ressort de sa +dfinition. Puisqu'elle est compose d'individus qui se livrent aux +mmes travaux et dont les intrts sont solidaires ou mme confondus, il +n'est pas de terrain plus propice la formation d'ides et de +sentiments sociaux. L'identit d'origine, de culture, d'occupations fait +de l'activit professionnelle la plus riche matire pour une vie +commune. Du reste, la corporation a tmoign dans le pass qu'elle tait +susceptible d'tre une personnalit collective, jalouse, mme +l'excs, de son autonomie et de son autorit sur ses membres; il n'est +donc pas douteux qu'elle ne puisse tre pour eux un milieu moral. Il n'y +a pas de raison pour que l'intrt corporatif n'acquire pas aux yeux +des travailleurs ce caractre respectable et cette suprmatie que +l'intrt social a toujours par rapport aux intrts privs dans une +socit bien constitue. D'un autre ct, le groupe professionnel a sur +tous les autres ce triple avantage qu'il est de tous les instants, de +tous les lieux et que l'empire qu'il exerce s'tend la plus grande +partie de l'existence. Il n'agit pas sur les individus d'une manire +intermittente comme la socit politique, mais il est toujours en +contact avec eux par cela seul que la fonction dont il est l'organe et +laquelle ils collaborent est toujours en exercice. Il suit les +travailleurs partout o ils se transportent; ce que ne peut faire la +famille. En quelque point qu'ils soient, ils le retrouvent qui les +entoure, les rappelle leurs devoirs, les soutient l'occasion. Enfin, +comme la vie professionnelle, c'est presque toute la vie, l'action +corporative se fait sentir sur tout le dtail de nos occupations qui +sont ainsi orientes dans un sens collectif. La corporation a donc tout +ce qu'il faut pour encadrer l'individu, pour le tirer de son tat +d'isolement moral et, tant donne l'insuffisance actuelle des autres +groupes, elle est seule pouvoir remplir cet indispensable office. + +Mais, pour qu'elle ait cette influence, il faut qu'elle soit organise +sur de tout autres bases qu'aujourd'hui. D'abord, il est essentiel que, +au lieu de rester un groupe priv que la loi permet, mais que l'tat +ignore, elle devienne un organe dfini et reconnu de notre vie publique. +Par l, nous n'entendons pas dire qu'il faille ncessairement la rendre +obligatoire; mais ce qui importe, c'est qu'elle soit constitue de +manire pouvoir jouer un rle social, au lieu de n'exprimer que des +combinaisons diverses d'intrts particuliers. Ce n'est pas tout. Pour +que ce cadre ne reste pas vide, il faut y dposer tous les germes de vie +qui sont de nature s'y dvelopper. Pour que ce groupement ne soit pas +une pure tiquette, il faut lui attribuer des fonctions dtermines, et +il y en a qu'il est, mieux que tout autre, en tat de remplir. + +Actuellement, les socits europennes sont places dans cette +alternative ou de laisser irrglemente la vie professionnelle ou de la +rglementer par l'intermdiaire de l'tat, car il n'est pas d'autre +organe constitu qui puisse jouer ce rle modrateur. Mais l'tat est +trop loin de ces manifestations complexes pour trouver la forme spciale +qui convient chacune d'elles. C'est une lourde machine qui n'est faite +que pour des besognes gnrales et simples. Son action, toujours +uniforme, ne peut pas se plier et s'ajuster l'infinie diversit des +circonstances particulires. Il en rsulte qu'elle est forcment +compressive et niveleuse. Mais, d'un autre ct, nous sentons bien qu'il +est impossible de laisser l'tat inorganis toute la vie qui s'est +ainsi dgage. Voil comment, par une srie d'oscillations sans terme, +nous passons alternativement d'une rglementation autoritaire, que son +excs de rigidit rend impuissante, une abstention systmatique, qui +ne peut durer cause de l'anarchie qu'elle provoque. Qu'il s'agisse de +la dure du travail ou de l'hygine, ou des salaires, ou des oeuvres de +prvoyance et d'assistance, partout les bonnes volonts viennent se +heurter la mme difficult. Ds qu'on essaie d'instituer quelques +rgles, elles se trouvent tre inapplicables l'exprience, parce +qu'elles manquent de souplesse; ou, du moins, elles ne s'appliquent la +matire pour laquelle elles sont faites qu'en lui faisant violence. + +La seule manire de rsoudre cette antinomie est de constituer en dehors +de l'tat, quoique soumis son action, un faisceau de forces +collectives dont l'influence rgulatrice puisse s'exercer avec plus de +varit. Or, non seulement les corporations reconstitues satisfont +cette condition, mais on ne voit pas quels autres groupes pourraient y +satisfaire. Car elles sont assez voisines des faits, assez directement +et assez constamment en contact avec eux pour en sentir toutes les +nuances, et elles devraient tre assez autonomes pour pouvoir en +respecter la diversit. C'est donc elles qu'il appartient de prsider + ces caisses d'assurance, d'assistance, de retraite dont tant de bons +esprits sentent le besoin, mais que l'on hsite, non sans raison, +remettre entre les mains dj si puissantes et si malhabiles de l'tat; + elles, galement, de rgler les conflits qui s'lvent sans cesse +entre les branches d'une mme profession, de fixer, mais d'une manire +diffrente selon les diffrentes sortes d'entreprises, les conditions +auxquelles doivent se soumettre les contrats pour tre justes, +d'empcher, au nom de l'intrt commun, les forts d'exploiter +abusivement les faibles, etc. mesure que le travail se divise, le +droit et la morale, tout en reposant partout sur les mmes principes +gnraux, prennent, dans chaque fonction particulire, une forme +diffrente. Outre les droits et les devoirs qui sont communs tous les +hommes, il y en a qui dpendent des caractres propres chaque +profession et le nombre en augmente ainsi que l'importance mesure que +l'activit professionnelle se dveloppe et se diversifie davantage. +chacune de ces disciplines spciales, il faut un organe galement +spcial pour l'appliquer et la maintenir. De quoi peut-il tre fait, +sinon des travailleurs qui concourent la mme fonction? + +Voil, grands traits, ce que devraient tre les corporations pour +qu'elles pussent rendre les services qu'on est en droit d'en attendre. +Sans doute, quand on considre l'tat o elles sont actuellement, on a +quelque mal se reprsenter qu'elles puissent jamais tre leves la +dignit de pouvoirs moraux. Elles sont, en effet, formes d'individus +que rien ne rattache les uns aux autres, qui n'ont entre eux que des +relations superficielles et intermittentes, qui sont mme disposs se +traiter plutt en rivaux et en ennemis qu'en cooprateurs. Mais du jour +o ils auraient tant de choses en commun, o les rapports entre eux et +le groupe dont ils font partie seraient ce point troits et continus, +des sentiments de solidarit natraient qui sont encore presque inconnus +et la temprature morale de ce milieu professionnel, aujourd'hui si +froid et si extrieur ses membres, s'lverait ncessairement. Et ces +changements ne se produiraient pas seulement, comme les exemples +prcdents pourraient le faire croire, chez les agents de la vie +conomique. Il n'est pas de profession dans la socit qui ne rclame +cette organisation et qui ne soit susceptible de la recevoir. Ainsi le +tissu social, dont les mailles sont si dangereusement relches, se +resserrerait et s'affermirait dans toute son tendue. + +Cette restauration, dont le besoin se fait universellement sentir, a +malheureusement contre elle le mauvais renom qu'ont laiss dans +l'histoire les corporations de l'ancien rgime. Cependant, le fait +qu'elles ont dur, non seulement depuis le moyen ge, mais depuis +l'antiquit grco-latine[384], n'a-t-il pas, pour tablir qu'elles sont +indispensables, plus de force probante que leur rcente abrogation n'en +peut avoir pour prouver leur inutilit. Si, sauf pendant un sicle, +partout o l'activit professionnelle a pris quelque dveloppement, elle +s'est organise corporativement, n'est-il pas hautement vraisemblable +que cette organisation est ncessaire et que si, il y a cent ans, elle +ne s'est plus trouve la hauteur de son rle, le remde tait de la +redresser et de l'amliorer, non de la supprimer radicalement? Il est +certain qu'elle avait fini par devenir un obstacle aux progrs les plus +urgents. La vieille corporation, troitement locale, ferme toute +influence du dehors, tait devenue un non-sens dans une nation +moralement et politiquement unifie; l'autonomie excessive dont elle +jouissait et qui en faisait un tat dans l'tat, ne pouvait se +maintenir, alors que l'organe gouvernemental, tendant dans tous les +sens ses ramifications, se subordonnait de plus en plus tous les organes +secondaires de la socit. Il fallait donc largir la base sur laquelle +reposait l'institution et la rattacher l'ensemble de la vie nationale. +Mais si, au lieu de rester isoles, les corporations similaires des +diffrentes localits avaient t relies les unes aux autres de manire + former un mme systme, si tous ces systmes avaient t soumis +l'action gnrale de l'tat et entretenus ainsi dans un perptuel +sentiment de leur solidarit, le despotisme de la routine et l'gosme +professionnel se seraient renferms dans de justes limites. La +tradition, en effet, ne se maintient pas aussi facilement invariable +dans une vaste association, rpandue sur un immense territoire, que dans +une petite coterie qui ne dpasse pas l'enceinte d'une ville[385]; en +mme temps, chaque groupe particulier est moins enclin ne voir et ne +poursuivre que son intrt propre, une fois qu'il est en rapports suivis +avec le centre directeur de la vie publique. C'est mme cette seule +condition que la pense de la chose commune pourrait tre tenue en veil +dans les consciences avec une suffisante continuit. Car, comme les +communications seraient alors ininterrompues entre chaque organe +particulier et le pouvoir charg de reprsenter les intrts gnraux, +la socit ne se rappellerait plus seulement aux individus d'une manire +intermittente ou vague; nous la sentirions prsente dans tout le cours +de notre vie quotidienne. Mais en renversant ce qui existait sans rien +mettre la place, on n'a fait que substituer, l'gosme corporatif, +l'gosme individuel qui est plus dissolvant encore. Voil pourquoi, de +toutes les destructions qui se sont accomplies cette poque, celle-l +est la seule qu'il faille regretter. En dispersant les seuls groupes qui +pussent rallier avec constance les volonts individuelles, nous avons +bris de nos propres mains l'instrument dsign de notre rorganisation +morale. + +Mais ce n'est pas seulement le suicide goste qui serait combattu de +cette manire. Proche parent du prcdent, le suicide anomique est +justiciable du mme traitement. L'anomie vient, en effet, de ce que, sur +certains points de la socit, il y a manque de forces collectives, +c'est--dire dgroupes constitus pour rglementer la vie sociale. Elle +rsulte donc en partie de ce mme tat de dsagrgation d'o provient +aussi le courant goste. Seulement, cette mme cause produit des effets +diffrents selon son point d'incidence, suivant qu'elle agit sur les +fonctions actives et pratiques ou sur les fonctions reprsentatives. +Elle enfivre et elle exaspre les premires; elle dsoriente et elle +dconcerte les secondes. Le remde est donc le mme dans l'un et l'autre +cas. Et en effet, on a pu voir que le principal rle des corporations +serait, dans l'avenir comme dans le pass, de rgler les fonctions +sociales et, plus spcialement, les fonctions conomiques, de les tirer, +par consquent, de l'tat d'inorganisation o elles sont maintenant. +Toutes les fois que les convoitises excites tendraient ne plus +reconnatre de bornes, ce serait la corporation qu'il appartiendrait +de fixer la part qui doit quitablement revenir chaque ordre de +cooprateurs. Suprieure ses membres, elle aurait toute l'autorit +ncessaire pour rclamer d'eux les sacrifices et les concessions +indispensables et leur imposer une rgle. En obligeant les plus forts +n'user de leur force qu'avec mesure, en empchant les plus faibles +d'tendre sans fin leurs revendications, en rappelant les uns et les +autres au sentiment de leurs devoirs rciproques et de l'intrt +gnral, en rglant, dans certains cas, la production de manire +empcher qu'elle ne dgnre en une fivre maladive, elle modrerait les +passions les unes par les autres et, leur assignant des limites, en +permettrait l'apaisement. Ainsi s'tablirait une discipline morale, d'un +genre nouveau, sans laquelle toutes les dcouvertes de la science et +tous les progrs du bien-tre ne pourront jamais faire que des +mcontents. + +On ne voit pas dans quel autre milieu cette loi de justice distributive, +si urgente, pourrait s'laborer ni par quel autre organe elle pourrait +s'appliquer. La religion qui, jadis, s'tait, en partie, acquitte de ce +rle, y serait maintenant impropre. Car le principe ncessaire de la +seule rglementation laquelle elle puisse soumettre la vie conomique, +c'est le mpris de la richesse. Si elle exhorte les fidles se +contenter de leur sort, c'est en vertu de cette ide que notre condition +terrestre est indiffrente notre salut. Si elle enseigne que notre +devoir est d'accepter docilement notre destine telle que les +circonstances l'ont faite, c'est afin de nous attacher tout entiers +des fins plus dignes de nos efforts; et c'est pour cette mme raison +que, d'une manire gnrale, elle recommande la modration dans les +dsirs. Mais cette rsignation passive est inconciliable avec la place +que les intrts temporels ont maintenant prise dans l'existence +collective. La discipline dont ils ont besoin doit avoir pour objet, non +de les relguer au second plan et de les rduire autant que possible, +mais de leur donner une organisation qui soit en rapport avec leur +importance. Le problme est devenu plus complexe, et si ce n'est pas un +remde que de lcher la bride aux apptits, pour les contenir, il ne +suffit plus de les comprimer. Si les derniers dfenseurs des vieilles +thories conomiques ont le tort de mconnatre qu'une rgle est +ncessaire aujourd'hui comme autrefois, les apologistes de l'institution +religieuse ont le tort de croire que la rgle d'autrefois puisse tre +efficace aujourd'hui. C'est mme son inefficacit actuelle qui est la +cause du mal. + +Ces solutions faciles sont sans rapport avec les difficults de la +situation. Sans doute, il n'y a qu'une puissance morale qui puisse faire +la loi aux hommes; mais encore faut-il qu'elle soit assez mle aux +choses de ce monde pour pouvoir les estimer leur vritable valeur. Le +groupe professionnel prsente ce double caractre. Parce qu'il est un +groupe, il domine d'assez haut les individus pour mettre des bornes +leurs convoitises; mais il vit trop de leur vie pour ne pas sympathiser +avec leurs besoins. Il reste vrai, d'ailleurs, que l'tat a, lui aussi, +des fonctions importantes remplir. Lui seul peut opposer au +particularisme de chaque corporation le sentiment de l'utilit gnrale +et les ncessits de l'quilibre organique. Mais nous savons que son +action ne peut s'exercer utilement que s'il existe tout un systme +d'organes secondaires qui la diversifient. C'est donc eux qu'il faut, +avant tout, susciter. + + * * * * * + +Il y a cependant un suicide qui ne saurait tre arrt par ce procd; +c'est celui qui rsulte de l'anomie conjugale. Ici, il semble que nous +soyons en prsence d'une insoluble antinomie. + +Il a pour cause, avons-nous dit, l'institution du divorce avec +l'ensemble d'ides et de moeurs dont cette institution rsulte et qu'elle +ne fait que consacrer. S'ensuit-il qu'il faille l'abroger l o elle +existe? C'est une question trop complexe pour pouvoir tre traite ici; +elle ne peut tre aborde utilement qu' la fin d'une tude sur le +mariage et sur son volution. Pour l'instant, nous n'avons nous +occuper que des rapports du divorce et du suicide. ce point de vue, +nous dirons: Le seul moyen de diminuer le nombre des suicides dus +l'anomie conjugale est de rendre le mariage plus indissoluble. + +Mais ce qui rend le problme singulirement troublant et lui donne +presque un intrt dramatique, c'est que l'on ne peut diminuer ainsi les +suicides d'poux sans augmenter ceux des pouses. Faut-il donc sacrifier +ncessairement l'un des deux sexes et la solution se rduit-elle +choisir, entre ces deux maux, le moins grave? On ne voit pas quelle +autre serait possible, tant que les intrts des poux dans le mariage +seront aussi manifestement contraires. Tant que les uns auront, avant +tout, besoin de libert et les autres de discipline, l'institution +matrimoniale ne pourra profiter galement aux uns et aux autres. Mais +cet antagonisme, qui rend actuellement la solution sans issue, n'est pas +irrmdiable et on peut esprer qu'il est destin disparatre. + +Il vient, en effet, de ce que les deux sexes ne participent pas +galement la vie sociale. L'homme y est activement ml tandis que la +femme ne fait gure qu'y assister distance. Il en rsulte qu'il est +socialis un bien plus haut degr qu'elle. Ses gots, ses aspirations, +son humeur ont, en grande partie, une origine collective, tandis que +ceux de sa compagne sont plus immdiatement placs sous l'influence de +l'organisme. Il a donc de tout autres besoins qu'elle et, par +consquent, il est impossible qu'une institution, destine rgler leur +vie commune, puisse tre quitable et satisfaire simultanment des +exigences aussi opposes. Elle ne peut pas convenir la fois deux +tres dont l'un est, presque tout entier, un produit de la socit, +tandis que l'autre est rest bien davantage tel que l'avait fait la +nature. Mais il n'est pas du tout prouv que cette opposition doive +ncessairement se maintenir. Sans doute, en un sens, elle tait moins +marque aux origines qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais on n'en peut pas +conclure qu'elle soit destine se dvelopper sans fin. Car les tats +sociaux les plus primitifs se reproduisent souvent aux stades les plus +levs de l'volution, mais sous des formes diffrentes et presque +contraires celles qu'elles avaient dans le principe. Assurment, il +n'y a pas lieu de supposer que, jamais, la femme soit en tat de remplir +dans la socit les mmes fonctions que l'homme; mais elle pourra y +avoir un rle qui, tout en lui appartenant en propre, soit pourtant plus +actif et plus important que celui d'aujourd'hui. Le sexe fminin ne +redeviendra pas plus semblable au sexe masculin; au contraire, on peut +prvoir qu'il s'en distinguera davantage. Seulement ces diffrences +seront, plus que dans le pass, utilises socialement. Pourquoi, par +exemple, mesure que l'homme, absorb de plus en plus par les fonctions +utilitaires, est oblig de renoncer aux fonctions esthtiques, celles-ci +ne reviendraient-elles pas la femme? Les deux sexes se rapprocheraient +ainsi tout en se diffrenciant. Ils se socialiseraient galement, mais +de manires diffrentes[386]. Et c'est bien dans ce sens que parat se +faire l'volution. Dans les villes, la femme diffre de l'homme beaucoup +plus que dans les campagnes; et cependant, c'est l que sa constitution +intellectuelle et morale est le plus imprgne de vie sociale. + +En tout cas, c'est le seul moyen d'attnuer le triste conflit moral qui +divise actuellement les sexes et dont la statistique des suicides nous a +fourni une preuve dfinie. C'est seulement quand l'cart sera moindre +entre les deux poux que le mariage ne sera pas tenu, pour ainsi dire, +de favoriser ncessairement l'un au dtriment de l'autre. Quant ceux +qui rclament, ds aujourd'hui, pour la femme des droits gaux ceux de +l'homme, ils oublient trop que l'oeuvre des sicles ne peut pas tre +abolie en un instant; que, d'ailleurs, cette galit juridique ne peut +tre lgitime tant que l'ingalit psychologique est aussi flagrante. +C'est donc diminuer cette dernire qu'il faut employer nos efforts. +Pour que l'homme et la femme puissent tre galement protgs par la +mme institution, il faut, avant tout, qu'ils soient des tres de mme +nature. Alors seulement, l'indissolubilit du lien conjugal ne pourra +plus tre accuse de ne servir qu' l'une des deux parties en prsence. + +IV. + +En rsum, de mme que le suicide ne vient pas des difficults que +l'homme peut avoir vivre, le moyen d'en arrter les progrs n'est pas +de rendre la lutte moins rude et la vie plus aise. Si l'on se tue +aujourd'hui plus qu'autrefois, ce n'est pas qu'il nous faille faire, +pour nous maintenir, de plus douloureux efforts ni que nos besoins +lgitimes soient moins satisfaits; mais c'est que nous ne savons plus o +s'arrtent les besoins lgitimes et que nous n'apercevons plus le sens +de nos efforts. Sans doute, la concurrence devient tous les jours plus +vive parce que la facilit plus grande des communications met aux prises +un nombre de concurrents qui va toujours croissant. Mais, d'un autre +ct, une division du travail plus perfectionne et la coopration plus +complexe qui l'accompagne, en multipliant et en variant l'infini les +emplois o l'homme peut se rendre utile aux hommes, multiplient les +moyens d'existence et les mettent la porte d'une plus grande varit +de sujets. Mme les aptitudes les plus infrieures peuvent y trouver une +place. En mme temps, la production plus intense qui rsulte de cette +coopration plus savante, en augmentant le capital de ressources dont +dispose l'humanit, assure chaque travailleur une rmunration plus +riche et maintient ainsi l'quilibre entre l'usure plus grande des +forces vitales et leur rparation. Il est certain, en effet, que, tous +les degrs de la hirarchie sociale, le bien-tre moyen s'est accru, +quoique cet accroissement n'ait peut-tre pas toujours eu lieu selon les +proportions les plus quitables. Le malaise dont nous souffrons ne vient +donc pas de ce que les causes objectives de souffrances ont augment en +nombre ou en intensit; il atteste, non pas une plus grande misre +conomique, mais une alarmante misre morale. + +Seulement, il ne faut pas se mprendre sur le sens du mot. Quand on dit +d'une affection individuelle ou sociale qu'elle est toute morale, on +entend d'ordinaire qu'elle ne relve d'aucun traitement effectif, mais +ne peut tre gurie qu' l'aide d'exhortations rptes, d'objurgations +mthodiques, en un mot, par une action verbale. On raisonne comme si un +systme d'ides ne tenait pas au reste de l'univers, comme si, par +suite, pour le dfaire ou pour le refaire, il suffisait de prononcer +d'une certaine manire des formules dtermines. On ne voit pas que +c'est appliquer aux choses de l'esprit les croyances et les mthodes que +le primitif applique aux choses du monde physique. De mme qu'il croit +l'existence de mots magiques qui ont le pouvoir de transmuter un tre en +un autre, nous admettons implicitement, sans apercevoir la grossiret +de la conception, qu'avec des mots appropris on peut transformer les +intelligences et les caractres. Comme le sauvage qui, en affirmant +nergiquement sa volont de voir se produire tel phnomne cosmique, +s'imagine en dterminer la ralisation par les vertus de la magie +sympathique, nous pensons que, si nous nonons avec chaleur notre dsir +de voir s'accomplir telle ou telle rvolution, elle s'oprera +spontanment. Mais, en ralit, le systme mental d'un peuple est un +systme de forces dfinies qu'on ne peut ni dranger ni rarranger par +voie de simples injonctions. Il tient, en effet, la manire dont les +lments sociaux sont groups et organiss. tant donn un peuple, form +d'un certain nombre d'individus disposs d'une certaine faon, il en +rsulte un ensemble dtermin d'ides et de pratiques collectives, qui +restent constantes tant que les conditions dont elles dpendent sont +elles-mmes identiques. En effet, selon que les parties dont il est +compos sont plus ou moins nombreuses et ordonnes d'aprs tel ou tel +plan, la nature de l'tre collectif varie ncessairement et, par suite, +ses manires de penser et d'agir; mais on ne peut changer ces dernires +qu'en le changeant lui-mme et on ne peut le changer sans modifier sa +constitution anatomique. Il s'en faut donc qu'en qualifiant de moral le +mal dont le progrs anormal des suicides est le symptme, nous voulions +le rduire je ne sais quelle affection superficielle que l'on pourrait +endormir avec de bonnes paroles. Tout au contraire, l'altration du +temprament moral qui nous est ainsi rvle atteste une altration +profonde de notre structure sociale. Pour gurir l'une, il est donc +ncessaire de rformer l'autre. + +Nous avons dit en quoi, selon nous, doit consister cette rforme. Mais +ce qui achve d'en dmontrer l'urgence, c'est qu'elle est rendue +ncessaire, non pas seulement par l'tat actuel du suicide, mais par +tout l'ensemble de notre dveloppement historique. + +En effet, ce qu'il a de caractristique, c'est qu'il a successivement +fait table rase de tous les anciens cadres sociaux. Les uns aprs les +autres, ils ont t emports soit par l'usure lente du temps, soit par +de grandes commotions, mais sans que rien les ait remplacs. +l'origine, la socit est organise sur la base de la famille; elle est +forme par la runion d'un certain nombre de socits plus petites, les +clans, dont tous les membres sont ou se considrent comme parents. Cette +organisation ne parat pas tre reste trs longtemps l'tat de +puret. Assez tt, la famille cesse d'tre une division politique pour +devenir le centre de la vie prive. l'ancien groupement domestique se +substitue alors le groupement territorial. Les individus qui occupent un +mme territoire se font la longue, indpendamment de toute +consanguinit, des ides et des moeurs qui leur sont communes, mais qui +ne sont pas, au mme degr, celles de leurs voisins plus loigns. Il se +constitue ainsi de petits agrgats qui n'ont pas d'autre base matrielle +que le voisinage et les relations qui en rsultent, mais dont chacun a +sa physionomie distincte; c'est le village et, mieux encore, la cit +avec ses dpendances. Sans doute, il leur arrive le plus gnralement, +de ne pas s'enfermer dans un isolement sauvage. Ils se confdrent entre +eux, se combinent sous des formes varies et forment ainsi des socits +plus complexes, mais o ils n'entrent qu'en gardant leur personnalit. +Ils restent le segment lmentaire dont la socit totale n'est que la +reproduction agrandie. Mais, peu peu, mesure que ces confdrations +deviennent plus troites, les circonscriptions territoriales se +confondent les unes dans les autres et perdent leur ancienne +individualit morale. D'une ville l'autre, d'un district l'autre les +diffrences vont en diminuant[387]. Le grand changement qu'a accompli la +Rvolution franaise a t prcisment de porter ce nivellement un +point qui n'tait pas connu jusqu'alors. Ce n'est pas qu'elle l'ait +improvis; il avait t longuement prpar par cette centralisation +progressive laquelle avait procd l'ancien rgime. Mais la +suppression lgale des anciennes provinces, la cration de nouvelles +divisions, purement artificielles et nominales, l'a consacr +dfinitivement. Depuis, le dveloppement des voies de communication, en +mlangeant les populations, a effac presque jusqu'aux dernires traces +de l'ancien tat de choses. Et comme, au mme moment, ce qui existait de +l'organisation professionnelle fut violemment dtruit, tous les organes +secondaires de la vie sociale se trouvrent anantis. + +Une seule force collective survcut la tourmente: c'est l'tat. Il +tendit donc, par la force des choses, absorber en lui toutes les +formes d'activit qui pouvaient prsenter un caractre social, et il n'y +eut plus en face de lui qu'une poussire inconsistante d'individus. Mais +alors, il fut par cela mme ncessit se surcharger de fonctions +auxquelles il tait impropre et dont il n'a pas pu s'acquitter +utilement. Car c'est une remarque souvent faite qu'il est aussi +envahissant qu'impuissant. Il fait un effort maladif pour s'tendre +toutes sortes de choses qui lui chappent ou dont il ne se saisit qu'en +les violentant. De l ce gaspillage de forces qu'on lui reproche et qui +est, en effet, sans rapport avec les rsultats obtenus. D'un autre ct, +les particuliers ne sont plus soumis d'autre action collective que la +sienne, puisqu'il est la seule collectivit organise. C'est seulement +par son intermdiaire qu'ils sentent la socit et la dpendance o ils +sont vis--vis d'elle. Mais, comme l'tat est loin d'eux, il ne peut +avoir sur eux qu'une action lointaine et discontinue; c'est pourquoi ce +sentiment ne leur est prsent ni avec la suite ni avec l'nergie +ncessaires. Pendant la plus grande partie de leur existence, il n'y a +rien autour d'eux qui les tire hors d'eux-mmes et leur impose un frein. +Dans ces conditions, il est invitable qu'ils sombrent dans l'gosme ou +dans le drglement. L'homme ne peut s'attacher des fins qui lui +soient suprieures et se soumettre une rgle, s'il n'aperoit +au-dessus de lui rien dont il soit solidaire. Le librer de toute +pression sociale, c'est l'abandonner lui-mme et le dmoraliser. Tels +sont, en effet, les deux caractristiques de notre situation morale. +Tandis que l'tat s'enfle et s'hypertrophie pour arriver enserrer +assez fortement les individus, mais sans y parvenir, ceux-ci, sans +liens entre eux, roulent les uns sur les autres comme autant de +molcules liquides, sans rencontrer aucun centre de forces qui les +retienne, les fixe et les organise. + +De temps en temps, pour remdier au mal, on propose de restituer aux +groupements locaux quelque chose de leur ancienne autonomie; c'est ce +qu'on appelle dcentraliser. Mais la seule dcentralisation vraiment +utile est celle qui produirait en mme temps une plus grande +concentration des forces sociales. Il faut, sans dtendre les liens qui +rattachent chaque partie de la socit l'tat, crer des pouvoirs +moraux qui aient sur la multitude des individus une action que l'tat ne +peut avoir. Or, aujourd'hui, ni la commune, ni le dpartement, ni la +province n'ont assez d'ascendant sur nous pour pouvoir exercer cette +influence; nous n'y voyons plus que des tiquettes conventionnelles, +dpourvues de toute signification. Sans doute, toutes choses gales, on +aime gnralement mieux vivre dans les lieux o l'on est n et o l'on a +t lev. Mais il n'y a plus de patries locales et il ne peut plus y en +avoir. La vie gnrale du pays, dfinitivement unifie, est rfractaire + toute dispersion de ce genre. On peut regretter ce qui n'est plus; +mais ces regrets sont vains. Il est impossible de ressusciter +artificiellement un esprit particulariste qui n'a plus de fondement. Ds +lors, on pourra bien, l'aide de quelques combinaisons ingnieuses, +allger un peu le fonctionnement de la machine gouvernementale; mais ce +n'est pas ainsi qu'on pourra jamais modifier l'assiette morale de la +socit. On russira par ce moyen dcharger les ministres encombrs, +on fournira un peu plus de matire l'activit des autorits +rgionales; mais on ne fera pas pour cela des diffrentes rgions autant +de milieux moraux. Car, outre que des mesures administratives ne +sauraient suffire pour atteindre un tel rsultat, pris en lui-mme, il +n'est ni possible ni souhaitable. + +La seule dcentralisation qui, sans briser l'unit nationale, +permettrait de multiplier les centres de la vie commune, c'est ce qu'on +pourrait appeler _la dcentralisation professionnelle_. Car, comme +chacun de ces centres ne serait le foyer que d'une activit spciale et +restreinte, ils seraient insparables les uns des autres et l'individu +pourrait, par consquent, s'y attacher sans devenir moins solidaire du +tout. La vie sociale ne peut se diviser, tout en restant une, que si +chacune de ces divisions reprsente une fonction. C'est ce qu'ont +compris les crivains et les hommes d'tat, toujours plus nombreux[388], +qui voudraient faire du groupe professionnel la base de notre +organisation politique, c'est--dire diviser le collge lectoral, non +par circonscriptions territoriales, mais par corporations. Seulement, +pour cela, il faut commencer par organiser la corporation. Il faut +qu'elle soit autre chose qu'un assemblage d'individus qui se rencontrent +au jour du vote sans avoir rien de commun entre eux. Elle ne pourra +remplir le rle qu'on lui destine que si, au lieu de rester un tre de +convention, elle devient une institution dfinie, une personnalit +collective, ayant ses moeurs et ses traditions, ses droits et ses +devoirs, son unit. La grande difficult n'est pas de dcider par dcret +que les reprsentants seront nomms par profession et combien chacune en +aura, mais de faire en sorte que chaque corporation devienne une +individualit morale. Autrement, on ne fera qu'ajouter un cadre +extrieur et factice ceux qui existent et que l'on veut remplacer. + +Ainsi, une monographie du suicide a une porte qui dpasse l'ordre +particulier de faits qu'elle vise spcialement. Les questions qu'elle +soulve sont solidaires des plus graves problmes pratiques qui se +posent l'heure prsente. Les progrs anormaux du suicide et le malaise +gnral dont sont atteintes les socits contemporaines drivent des +mmes causes. Ce que prouve ce nombre exceptionnellement lev de morts +volontaires, c'est l'tat de perturbation profonde dont souffrent les +socits civilises et il en atteste la gravit. On peut mme dire qu'il +en donne la mesure. Quand, ces souffrances s'expriment par la bouche +d'un thoricien, on peut croire qu'elles sont exagres et infidlement +traduites. Mais ici, dans la statistique des suicides, elles viennent +comme s'enregistrer d'elles-mmes, sans laisser de place +l'apprciation personnelle. On ne peut donc enrayer ce courant de +tristesse collective qu'en attnuant, tout au moins, la maladie +collective dont il est la rsultante et le signe. Nous avons montr que, +pour atteindre ce but, il n'tait ncessaire ni de restaurer +artificiellement des formes sociales surannes et auxquelles on ne +pourrait communiquer qu'une apparence de vie, ni d'inventer de toutes +pices des formes entirement neuves et sans analogies dans l'histoire. +Ce qu'il faut, c'est chercher dans le pass des germes de vie nouvelle +qu'il contenait et en presser le dveloppement. + +Quant dterminer avec plus d'exactitude sous quelles formes +particulires ces germes sont appels se dvelopper dans l'avenir, +c'est--dire ce que devra tre, dans le dtail, l'organisation +professionnelle dont nous avons besoin, c'est ce que nous ne pouvions +tenter au cours de cet ouvrage. C'est seulement la suite d'une tude +spciale sur le rgime corporatif et les lois de son volution, qu'il +serait possible de prciser davantage les conclusions qui prcdent. +Encore ne faut-il pas s'exagrer l'intrt de ces programmes trop +dfinis dans lesquels se sont gnralement complu les philosophes de la +politique. Ce sont jeux d'imagination, toujours trop loigns de la +complexit des faits pour pouvoir beaucoup servir la pratique; la +ralit sociale n'est pas assez simple et elle est encore trop mal +connue pour pouvoir tre anticipe dans le dtail. Seul, le contact +direct des choses peut donner aux enseignements de la science la +dtermination qui leur manque. Une fois qu'on a tabli l'existence du +mal, en quoi il consiste et de quoi il dpend, quand on sait, par +consquent, les caractres gnraux du remde et le point auquel il doit +tre appliqu, l'essentiel n'est pas d'arrter par avance un plan qui +prvoie tout; c'est de se mettre rsolument l'oeuvre. + + + + +{~--- UTF-8 BOM ---~} + + + +TABLE DES MATIRES + +PRFACE p. V XII + + +INTRODUCTION + + + +I.--Ncessit de constituer, par une dfinition objective, l'objet de la +recherche. Dfinition objective du suicide. Comment elle prvient les +exclusions arbitraires et les rapprochements trompeurs: limination des +suicides d'animaux. Comment elle marque les rapports du suicide avec les +formes ordinaires de la conduite. + +II.--Diffrence entre le suicide considr chez les individus et le +suicide comme phnomne collectif. Le taux social des suicides; sa +dfinition. Sa constance et sa spcificit suprieures celles de la +mortalit gnrale. + +Le taux social des suicides est donc un phnomne _sui generis;_ c'est +lui qui constitue l'objet de la prsente tude. Divisions de l'ouvrage. + +Bibliographie gnrale. + +LIVRE I + +LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX + +CHAPITRE I + +LE SUICIDE ET LES TATS PSYCHOPATHIQUES + + +Principaux facteurs extra-sociaux susceptibles d'avoir une influence sur +le taux social des suicides: tendances individuelles d'une suffisante +gnralit, tats du milieu physique. + +I.--Thorie d'aprs laquelle le suicide ne serait qu'une suite de la +folie. Deux manires de la dmontrer: 1 le suicide est une monomanie +_sui generis_; 2 c'est un syndrome de la folie, qui ne se rencontre +pas ailleurs. + +II.--Le suicide est-il une monomanie? L'existence de monomanies n'est +plus admise. Raisons cliniques et psychologiques contraires cette +hypothse. + +III.--Le suicide est-il un pisode spcifique de la folie? Rduction de +tous les suicides vsaniques quatre types. Existence de suicides +raisonnables qui ne rentrent pas dans ces cadres. + +IV.--Mais le suicide, sans tre un produit de la folie, dpendrait-il +troitement de la neurasthnie? Raisons de croire que le neurasthnique +est le type psychologique le plus gnral chez les suicids. Reste +dterminer l'influence de cette condition individuelle sur le taux des +suicides. Mthode pour la dterminer: chercher si le taux des suicides +varie comme le taux de la folie. Absence de tout rapport dans la manire +dont ces deux phnomnes varient avec les sexes, les cultes, l'ge, les +pays, le degr de civilisation. Ce qui explique cette absence de +rapports: indtermination des effets qu'implique la neurasthnie. + +V.--Y aurait-il des rapports plus directs avec le taux de l'alcoolisme? +Comparaison avec la distribution gographique des dlits d'ivresse, des +folies alcooliques, de la consommation de l'alcool. Rsultats ngatifs +de cette comparaison. + +CHAPITRE II + +LE SUICIDE ET LES TATS PSYCHOLOGIQUES NORMAUX + +LA RACE. L'HRDIT + + +I.--Ncessit de dfinir la race. Ne peut tre dfinie que comme un type +hrditaire; mais alors le mot prend un sens indtermin. D'o ncessit +d'une grande rserve. + +II.--Trois grandes races distingues par Morselli. Trs grande diversit +de l'aptitude au suicide chez les Slaves, les Celto-Romains, les nations +germaniques. Seuls, les Allemands ont un penchant gnralement intense, +mais ils le perdent en dehors de l'Allemagne. + +De la prtendue relation entre le suicide et la hauteur de la taille: +rsultat d'une concidence. + +III.--La race ne peut tre un facteur du suicide que s'il est +essentiellement hrditaire; insuffisance des preuves favorables cette +hrdit: 1 La frquence relative des cas imputables l'hrdit est +inconnue; 2 Possibilit d'une autre explication; influence de la folie +et de l'imitation. Raisons contraires cette hrdit spciale: + +1 Pourquoi le suicide se transmettrait-il moins la femme? 2 La +manire dont le suicide volue avec l'ge est inconciliable avec cette +hypothse. + +CHAPITRE III + +LE SUICIDE ET LES FACTEURS COSMIQUES + + +I.--Le climat n'a aucune influence. + +II.--La temprature. Variations saisonnires du suicide; leur +gnralit. Comment l'cole italienne les explique par la temprature. + +III.--Conception contestable du suicide qui est la base de cette +thorie. Examen des faits: l'influence des chaleurs anormales ou des +froids anormaux ne prouve rien; absence de rapports entre le taux des +suicides et la temprature saisonnire ou mensuelle; le suicide rare +dans un grand nombre de pays chauds. + +Hypothse d'aprs laquelle ce seraient les premires chaleurs qui +seraient nocives. Inconciliable: 1 avec la continuit de la courbe des +suicides la monte et la descente: 2 avec ce fait que les premiers +froids, qui devraient avoir le mme effet, sont inoffensifs. + +IV.--Nature des causes dont dpendent ces variations. Paralllisme +parfait entre les variations mensuelles du suicide et celles de la +longueur des jours; confirm par ce fait que les suicides ont surtout +lieu de jour. Raison de ce paralllisme: c'est que, pendant le jour, la +vie sociale est en pleine activit. Explication confirme par ce fait +que le suicide est maximum aux jours et heures o l'activit sociale est +_maxima_. Comment elle rend compte des variations saisonnires du +suicide; preuves confirmatives diverses. + +Les variations mensuelles du suicide dpendent donc de causes sociales. + +CHAPITRE IV + +L'IMITATION + + +L'imitation est un phnomne de psychologie individuelle. Utilit qu'il +y a chercher si elle a quelque influence sur le taux social des +suicides. + +I.--Diffrence entre l'imitation et plusieurs autres phnomnes avec +lesquels elle a t confondue. Dfinition de l'imitation. + +II.--Cas nombreux o les suicides se communiquent contagieusement +d'individu individu; distinction entre les faits de contagion et les +pidmies. Comment le problme de l'influence possible de l'imitation +sur le taux des suicides reste entier. + +III.--Cette influence doit tre tudie travers la distribution +gographique des suicides. Critres d'aprs lesquels elle peut tre +reconnue. Application de cette mthode la carte des suicides franais +par arrondissements, la carte par communes de Seine-et-Marne, la +carte d'Europe en gnral. Nulle trace visible de l'imitation dans la +rpartition gographique. + +Exprience essayer: le suicide crot-il avec le nombre des lecteurs de +journaux? Raisons qui inclinent l'opinion contraire. + +IV.--Raison qui fait que l'imitation n'a pas d'effets apprciables sur +le taux des suicides: c'est qu'elle n'est pas un facteur original, mais +ne fait que renforcer l'action des autres facteurs. + +Consquence pratique de cette discussion: qu'il n'y a pas lieu +d'interdire la publicit judiciaire. + +Consquence thorique: l'imitation n'a pas l'efficacit sociale qu'on +lui a prte. + +LIVRE II + +CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX + +CHAPITRE I + +MTHODE POUR LES DTERMINER + + +I.--Utilit qu'il y aurait classer morphologiquement les types de +suicide pour remonter ensuite leurs causes; impossibilit de cette +classification. La seule mthode praticable consiste classer les +suicides par leurs causes. Pourquoi elle convient mieux que toute autre + une tude sociologique du suicide. + +II.--Comment atteindre ces causes? Les renseignements donns par les +statistiques sur les raisons prsumes des suicides 1 sont suspects; 2 +ne font pas connatre les vraies causes. La seule mthode efficace est +de chercher comment le taux des suicides varie en fonction des divers +concomitants sociaux. + +CHAPITRE II + +LE SUICIDE GOSTE + +I.--Le suicide et les religions. Aggravation gnrale due au +protestantisme; immunit des catholiques et surtout des juifs. + +II.--L'immunit des catholiques ne tient pas leur tat de minorit +dans les pays protestants, mais leur moindre individualisme religieux, +par suite la plus forte intgration de l'glise catholique. Comment +cette explication s'applique aux juifs. + +III.--Vrification de cette explication: 1 l'immunit relative de +l'Angleterre, par rapport aux autres pays protestants, lie la plus +forte intgration de l'glise anglicane; 2 l'individualisme religieux +varie comme le got du savoir; or, _a_) le got du savoir est plus +prononc chez les peuples protestants que chez les catholiques, _b_) le +got du savoir varie comme le suicide toutes les fois qu'il correspond +un progrs de l'individualisme religieux. Comment l'exception des juifs +confirme la loi. + +IV.--Consquences de ce chapitre: 1 la science est le remde au mal que +symptomatise le progrs des suicides, mais n'en est pas la cause; 2 si +la socit religieuse prserve du suicide, c'est simplement parce +qu'elle est une socit fortement intgre. + +CHAPITRE III + +LE SUICIDE GOSTE (suite) + + +I.--Immunit gnrale des maris telle que l'a calcule Bertillon. +Inconvnients de la mthode qu'il a d suivre. Ncessit de sparer plus +compltement l'influence de l'ge et celle de l'tat civil. Tableaux o +cette sparation est effectue. Lois qui s'en dgagent. + +II.--Explication de ces lois. Le coefficient de prservation des poux +ne tient pas la slection matrimoniale. Preuves: 1 raisons _a +priori_; 2 raisons de fait tires: _a_) des variations du coefficient +aux divers ges; _b_) de l'ingale immunit dont jouissent les poux des +deux sexes. + +Cette immunit est-elle due au mariage ou la famille? Raisons +contraires la premire hypothse: 1 contraste entre l'tat +stationnaire de la nuptialit et les progrs du suicide; 2 faible +immunit des poux sans enfants; 3 aggravation chez les pouses sans +enfants. + +III.--L'immunit lgre dont jouissent les hommes maris sans enfants +est-elle due la slection conjugale? Preuve contraire tire de +l'aggravation des pouses sans enfants. Comment la persistance partielle +de ce coefficient chez le veuf sans enfants s'explique sans qu'on fasse +intervenir la slection conjugale. Thorie gnrale du veuvage. + +IV.--Tableau rcapitulatif des rsultats prcdents. C'est l'action +de la famille qu'est due presque toute l'immunit des poux et toute +celle des pouses. Elle crot avec la densit de la famille, +c'est--dire avec son degr d'intgration. + +V.--Le suicide et les crises politiques, nationales. Que la rgression +qu'il subit alors est relle et gnrale. Elle est due ce que le +groupe acquiert dans ces crises une plus forte intgration. + +VI.--Conclusion gnrale du chapitre. Rapport direct entre le suicide et +le degr d'intgration des groupes sociaux, quels qu'ils soient. Cause +de ce rapport; pourquoi et dans quelles conditions la socit est +ncessaire l'individu. Comment, quand elle lui fait dfaut, le suicide +se dveloppe. Preuves confirmatives de cette explication. Constitution +du suicide goste. + +CHAPITRE IV + +LE SUICIDE ALTRUISTE + + +I.--Le suicide dans les socits infrieures: caractres qui le +distinguent, opposs ceux du suicide goste. Constitution du suicide +altruiste obligatoire. Autres formes de ce type. + +II.--Le suicide dans les armes europennes; gnralit de l'aggravation +qui rsulte du service militaire. Elle est indpendante du clibat; de +l'alcoolisme. Elle n'est pas due au dgot du service. Preuves: 1 elle +crot avec la dure du service; 2 elle est plus forte chez les +volontaires et les rengags; 3 chez les officiers et les sous-officiers +que chez les simples soldats. Elle est due l'esprit militaire et +l'tat d'altruisme qu'il implique. Preuves confirmatives: 1 elle est +d'autant plus forte que les peuples ont un moindre penchant pour le +suicide goste; 2 elle est _maxima_ dans les troupes d'lite; 3 elle +dcrot mesure que le suicide goste se dveloppe. + +III.--Comment les rsultats obtenus justifient la mthode suivie. + +CHAPITRE V + +LE SUICIDE ANOMIQUE + + +I.--Le suicide crot avec les crises conomiques. Cette progression se +maintient dans les crises de prosprit: exemples de la Prusse, de +l'Italie. Les expositions universelles. Le suicide et la richesse. + +II.--Explication de ce rapport. L'homme ne peut vivre que si ses besoins +sont en harmonie avec ses moyens; ce qui implique une limitation de ces +derniers. C'est la socit qui les limite; comment cette influence +modratrice s'exerce normalement. Comment elle est empche par les +crises; d'o drglement, anomie, suicides. Confirmation tire des +rapports du suicide et de la richesse. + +III.--L'anomie est actuellement l'tat chronique dans le monde +conomique. Suicides qui en rsultent. Constitution du suicide anomique. + +IV.--Suicides dus l'anomie conjugale. Le veuvage. Le divorce. +Paralllisme des divorces et des suicides. Il est d une constitution +matrimoniale qui agit en sens contraire sur les poux et sur les +pouses; preuves l'appui. En quoi consiste cette constitution +matrimoniale. L'affaiblissement de la discipline matrimoniale +qu'implique le divorce aggrave la tendance au suicide des hommes, +diminue celle des femmes. Raison de cet antagonisme. Preuves +confirmatives de cette explication. + +Conception du mariage qui se dgage de ce chapitre. + +CHAPITRE VI + +FORMES INDIVIDUELLES DES DIFFRENTS TYPES DE SUICIDES + + +Utilit et possibilit de complter la classification tiologique qui +prcde par une classification morphologique. + +I.--Formes fondamentales que prennent les trois courants suicidognes en +s'incarnant chez les individus. Formes mixtes qui rsultent de la +combinaison de ces formes fondamentales. + +II.--Faut-il faire intervenir dans cette classification l'instrument de +mort choisi? Que ce choix dpend de causes sociales. Mais ces causes +sont indpendantes de celles qui dterminent le suicide. Elles ne +ressortissent donc pas la prsente recherche. + +Tableau synoptique des diffrents types de suicides. + +LIVRE III + +DU SUICIDE COMME PHNOMNE SOCIAL EN GNRAL + +CHAPITRE I + +L'LMENT SOCIAL DU SUICIDE + + +I.--Rsultats de ce qui prcde. Absence de relations entre le taux des +suicides et les phnomnes cosmiques ou biologiques. Rapports dfinis +avec les faits sociaux. Le taux social correspond donc un penchant +collectif de la socit. + +II.--La constance et l'individualit de ce taux ne peut pas s'expliquer +autrement. Thorie de Qutelet pour en rendre compte: l'homme moyen. +Rfutation: la rgularit des donnes statistiques se retrouve mme dans +des faits qui sont en dehors de la moyenne. Ncessit d'admettre une +force ou un groupe de forces collectives dont le taux social des +suicides exprime l'intensit. + +III.--Ce qu'il faut entendre par cette force collective: c'est une +ralit extrieure et suprieure l'individu. Expos et examen des +objections faites cette conception: + +1 Objection d'aprs laquelle un fait social ne peut se transmettre que +par traditions inter-individuelles. Rponse: le taux des suicides ne +peut se transmettre ainsi. + +2 Objection diaprs laquelle l'individu est tout le rel de la socit. +Rponse: _a_) Comment des choses matrielles, extrieures aux individus, +sont riges en faits sociaux et jouent en cette qualit un rle _sui +generis;_ _b_) Les faits sociaux qui ne s'objectivent pas sous cette +forme dbordent chaque conscience individuelle. Ils ont pour substrat +l'agrgat form par les consciences individuelles runies en socit. +Que cette conception n'a rien d'ontologique. + +IV.--Application de ces ides au suicide. + +CHAPITRE II + +RAPPORTS DU SUICIDE AVEC LES AUTRES PHNOMNES SOCIAUX + + +Mthode pour dterminer si le suicide doit tre class parmi les faits +moraux ou immoraux. + +I.--Expos historique des dispositions juridiques ou morales en usage +dans les diffrentes socits relativement au suicide. Progrs continu +de la rprobation dont il est l'objet, sauf aux poques de dcadence. +Raison d'tre de cette rprobation; qu'elle est plus que jamais fonde +dans la constitution normale des socits modernes. + +II.--Rapports du suicide avec les autres formes de l'immoralit. Le +suicide et les attentats contre la proprit; absence de tout rapport. +Le suicide et l'homicide; thorie d'aprs laquelle ils consisteraient +tous deux en un mme tat organico-psychique, mais dpendraient de +conditions sociales antagonistes. + +III.--Discussion de la premire partie de la proposition. Que le sexe, +l'ge, la temprature n'agissent pas de la mme manire sur les deux +phnomnes. + +IV.--Discussion de la deuxime partie. Cas o l'antagonisme ne se +vrifie pas. Cas, plus nombreux, o il se vrifie. Explication de ces +contradictions apparentes: existence de types diffrents de suicides +dont les uns excluent l'homicide tandis que les autres dpendent des +mmes conditions sociales. Nature de ces types; pourquoi les premiers +sont actuellement plus nombreux que les seconds. + +Comment ce qui prcde claire la question des rapports historiques de +l'gosme et de l'altruisme. + +CHAPITRE III + +CONSQUENCES PRATIQUES + + +I.--La solution du problme pratique varie selon qu'on attribue l'tat +prsent du suicide un caractre normal ou anormal. Comment la question +se pose malgr la nature immorale du suicide. Raisons de croire que +l'existence d'un taux modr de suicides n'a rien de morbide. Mais +raisons de croire que le taux actuel chez les peuples europens est +l'indice d'un tat pathologique. + +II.--Moyens proposs pour conjurer le mal: 1 mesures rpressives. +Quelles sont celles qui seraient possibles. Pourquoi elles ne sauraient +avoir qu'une efficacit restreinte; 2 l'ducation. Elle ne peut +rformer l'tat moral de la socit parce qu'elle n'en est que le +reflet. Ncessit d'atteindre en elles-mmes les causes des courants +suicidognes; qu'on peut toutefois ngliger le suicide altruiste dont +l'tat n'a rien d'anormal. + +Le remde contre le suicide goste: rendre plus consistants les groupes +qui encadrent l'individu. Lesquels sont le plus propres ce rle? Ce +n'est ni la socit politique qui est trop loin de l'individu--ni la +socit religieuse qui ne le socialise qu'en lui retirant la libert de +penser--ni la famille qui tend se rduire au couple conjugal. Les +suicides des poux progressent comme ceux des clibataires. + +III.--Du groupe professionnel. Pourquoi il est seul en tat de remplir +cette fonction. Ce qu'il doit devenir pour cela. Comment il peut +constituer un milieu moral.--Comment il peut contenir aussi le suicide +anomique.--Cas de l'anomie conjugale. Position antinomique du problme: +l'antagonisme des sexes. Moyens d'y remdier. + +IV.--Conclusion. L'tat prsent du suicide est l'indice d'une misre +morale. Ce qu'il faut entendre par une affection morale de la socit. +Comment la rforme propose est rclame par l'ensemble de notre +volution historique. Disparition de tous les groupes sociaux +intermdiaires entre l'individu et l'tat; ncessit de les +reconstituer. La dcentralisation professionnelle oppose la +dcentralisation territoriale; comment elle est la base ncessaire de +l'organisation sociale. + +Importance de la question du suicide; sa solidarit avec les plus grands +problmes pratiques de l'heure actuelle. {~--- UTF-8 BOM ---~} PLANCHES + +I.--Suicides et alcoolisme en France (4 cartes) + +II.--Suicides en France par arrondissements + +III.--Suicides dans l'Europe Centrale + +IV.--Suicides et densit familiale en France + +V.--Suicides et richesse en France + +VI.--Tableau des suicides des poux et des veufs des deux sexes, selon +qu'ils ont ou n'ont pas d'enfants. Nombres absolus. + +NOTES: + +[1: _Les rgles de la Mthode sociologique_, Paris, F. Alcan, 1895.] + +[2: Et pourtant, nous montrerons (p. 368, note) que cette manire de +voir, loin d'exclure toute libert, apparat comme le seul moyen de la +concilier avec le dterminisme que rvlent les donnes de la +statistique.] + +[3: Reste un trs petit nombre de cas qui ne sauraient s'expliquer +ainsi, mais qui sont plus que suspects. Telle l'observation, rapporte +par Aristote, d'un cheval qui, en dcouvrant qu'on lui avait fait +saillir sa mre, sans qu'il s'en apert et aprs qu'il s'y tait +plusieurs fois refus, se serait intentionnellement prcipit du haut +d'un rocher (_Hist. des anim._, IX, 47). Les leveurs assurent que le +cheval n'est aucunement rfractaire l'inceste. Voir sur toute cette +question, Westcott, _Suicide_, p. 174-179.] + +[4: Nous avons mis entre parenthses les nombres qui se rapportent ces +annes exceptionnelles.] + +[5: Dans le tableau, nous avons reprsent alternativement par des +chiffres ordinaires ou par des chiffres gras les sries de nombres qui +reprsentent ces diffrentes ondes de mouvement, afin de rendre +matriellement sensible l'individualit de chacune d'elles.] + +[6: Wagner avait dj compar de cette manire la mortalit et la +nuptialit (_Die Gesetzmassigkeit,_ etc., p. 87).] + +[7: D'aprs Bertillon, article _Mortalit_ du _Dictionnaire +Encyclopdique des sciences mdicales_, t. LXI, p. 738.] + +[8: Bien entendu, en nous servant de cette expression nous n'entendons +pas du tout hypostasier la conscience collective. Nous n'admettons pas +plus d'me substantielle dans la socit que dans l'individu. Nous +reviendrons, d'ailleurs, sur ce point.] + +[9: V. L. III, ch. I.] + +[10: On trouvera en tte de chaque chapitre, quand il y a lieu, la +bibliographie spciale des questions particulires qui y sont traites. +Voici les indications relatives la bibliographie gnrale du suicide. + +I.--_Publications statistiques officielles dont nous nous sommes +principalement servi:_ + +Oesterreischische Statistik (Statistik des Sanittswesens).--Annuaire +statistique de la Belgique.--Zeitschrift des Koeniglisch Bayerischen +statistischen bureau.--Preussische Statistik (Sterblichkeit nach +Todesursachen und Altersclassen der gestorbenen).--Wrtembrgische +Iahrbcher fr Statistik und Landeskunde.--Badische Statistik.--Tenth +Census of the United States. Report on the Mortality and vital statistic +of the United States 1880, 11e partie.--Annuario statistico +Italiano.--Statistica delle cause delle Morti in tutti i communi del +Regno.--Relazione medico-statistica sulle conditione sanitarie +dell'Exercito Italiano.--Statistische Nachrichten des Grossherzogthums +Oldenburg.--Compte-rendu gnral de l'administration de la justice +criminelle en France. + +Statistisches Iahrbuch der Stadt Berlin.--Statistik der Stadt +Wien.--Statistisches Handbuch fr den Hamburgischen Staat.--Jahrbuch fr +die amtliche Statistik der Bremischen Staaten.--Annuaire statistique de +la ville de Paris. + +On trouvera en outre des renseignements utiles dans les articles +suivants: Platter, _Ueber die Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren +1819-1872_. In _Statist. Monatsch._, 1876.--Brattassvic, _Die +Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren 1873-77_, In _Stat. Monatsch._, +1878, p. 429.--Ogle, _Suicides in England and Wales in relation to Age, +Sexe, Season and Occupation_. In _Journal of the statistical Society_, +1886.--Rossi, _Il Suicidio nella Spagna nel 1884_. _Arch. di +psychiatria_, Turin, 1886. + +II.--_tudes sur le suicide en gnral_. + +De Guerry, _Statistique morale de la France_, Paris, 1835, et +_Statistique morale compare de la France et de l'Angleterre_, Paris, +1864.--Tissot, _De la manie du suicide et de l'esprit de rvolte, de +leurs causes et de leurs remdes_, Paris, 1841.--Etoc-Demazy, +_Recherches statistiques sur le suicide_, Paris, 1844.--Lisle, _Du +suicide_, Paris, 1856.--Wappus, _Allgemeine Bevlkerungsstatistik_, +Leipzig, 1861.--Wagner, _Die Gesetzmssigkeit in den scheinbar +willkrlichen menschlichen Handlungen_, Hambourg, 1864, 2e +partie.--Brierre de Boismont, _Du suicide et de la folie-suicide_, +Paris, Germer Baillire, 1865.--Douay, _Le suicide ou la mort +volontaire_, Paris, 1870.--Leroy, _tude sur le suicide et les maladies +mentales dans le dpartement de Seine-et-Marne_, Paris, +1870.--Oettingen, _Die Moralstatistik_, 3e Auflage, Erlangen, 1882, p. +786-832 et tableaux annexes 103-120.--Du mme, _Ueber acuten und +chronischen Selbstmord_, Dorpat, 1881.--Morselli, _Il suicidio_, Milan, +1879.--Legoyt, _Le suicide ancien et moderne_, Paris, 1881.--Masaryk, +_Der Selbstmord als sociale Massenerscheinung_, Vienne, 1881.--Westcott, +_Suicide, its history, litterature_, etc., Londres, 1885.--Motta, +_Bibliografia del Suicidio_, Bellinzona, 1890.--_Corre, Crime et +suicide_, Paris, 1891.--Bonomelli, _Il Suicidio_, Milan, 1892.--Mayr, +_Selbstmordstatistik_, In _Handwrterbuch der Staatswissenschaften, +herausgegeben von Conrad, Erster Supplementband_, Iena, 1895.] + +[11: _Bibliographie_.--Falret, _De l'hypocondrie et du suicide_, Paris, +1822.--Esquirol, _Des maladies mentales_, Paris, 1838 (t. I, p. 526-676) +et article _Suicide_, in _Dictionnaire de mdecine_, en 60 +vol.--Cazauvieilh, _Du suicide et de l'alination mentale_, Paris, +1840.--Etoc Demazy, _De la folie dans la production du suicide_, in +_Annales mdico-psych._, 1844.--Bourdin, _Du suicide considr comme +maladie_, Paris, 1845.--Dechambre, _De la monomanie homicide-suicide_, +in _Gazette mdic._, 1852.--Jousset, _Du suicide, et de la monomanie +suicide_, 1858.--Brierre de Boismont, _op. cit._--Leroy, _op. +cit._--Art. _Suicide_, du _Dictionnaire de mdecine et de chirurgie, +pratique_, t. XXXIV, p. 117.--Strahan, Suicide and Insanity, Londres, +1824. + +Lunier, _De la production et de la consommation des boissons alcooliques +en France_, Paris, 1877.--Du mme, art. in _Annales mdico-psych._, +1872; _Journal de la Soc. de stat._, 1878.--Prinzing, _Trunksucht und +Selbstmord_, Leipzig, 1895.] + +[12: Dans la mesure o la folie est elle-mme purement individuelle. En +ralit, elle est, en partie, un phnomne social. Nous reviendrons sur +ce point.] + +[13: _Maladies mentales_, t. I, p. 639.] + +[14: _Ibid._, t. I, p. 665.] + +[15: _Du suicide_, etc., p. 137.] + +[16: In _Annales mdico-psych._, t. VII, p. 287.] + +[17: _Maladies mentales_, t. I, p. 528.] + +[18: V. Brierre de Boismont, p. 140.] + +[19: _Maladies mentales_, 437.] + +[20: V. article _Suicide_ du _Dictionnaire de mdecine et de chirurgie +pratique_.] + +[21: Il ne faut pas confondre ces hallucinations avec celles qui +auraient pour effet de faire mconnatre au malade les risques qu'il +court, par exemple, de lui faire prendre une fentre pour une porte. +Dans ce cas, il n'y a pas de suicide d'aprs la dfinition prcdemment +donne, mais mort accidentelle.] + +[22: Bourdin, _op. cit._, p. 43.] + +[23: Falret, _Hypochondrie et suicide_, p. 299-307.] + +[24: _Suicide et folie-suicide_, p. 397.] + +[25: Brierre, _op. cit._, p. 574.] + +[26: _Ibid._, p. 314.] + +[27: _Maladies mentales_, t. I, p. 529.] + +[28: _Hypochondrie et suicide_, p. 3.] + +[29: Koch, _Zur Statistik der Geisteskrankheiten_. Stuttgart, 1878, p. +73.] + +[30: D'aprs Morselli.] + +[31: D'aprs Koch, _op. cit._, p. 108-119.] + +[32: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.] + +[33: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.] + +[34: V. Tableau IX, ci-dessous.] + +[35: Koch, _op. cit._, p. 139-146.] + +[36: Koch, _op. cit._, p. 81.] + +[37: La premire partie du tableau est emprunte l'article _Alination +mentale_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre (t. III, p. 34); la +seconde Oettingen, _Moralstatistik_, tableau annexe 97.] + +[38: _Op. cit._, p. 238.] + +[39: _Op. cit._, p. 404.] + +[40: Morselli ne le dclare pas expressment, mais cela ressort des +chiffres mmes qu'il donne. Ils sont trop levs pour reprsenter les +seuls cas de folie. Cf. le tableau donn dans le _Dictionnaire_ de +Dechambre et o la distinction est faite. On y voit clairement que +Morselli a totalis les fous et les idiots.] + +[41: Des pays d'Europe sur lesquels Koch nous renseigne nous avons +laiss seulement de ct la Hollande, les informations que l'on possde +sur l'intensit qu'y a la tendance au suicide ne paraissant pas +suffisantes.] + +[42: _Op. cit._, p. 403.] + +[43: La preuve, il est vrai, n'en a jamais t faite d'une manire tout + fait dmonstrative. En tout cas, s'il y a progrs, nous ignorons le +coefficient d'acclration.] + +[44: V. Liv. II, chap. IV.] + +[45: On a un exemple frappant de cette ambigut dans les ressemblances +et les contrastes que la littrature franaise prsente avec la +littrature russe. La sympathie avec laquelle nous avons accueilli la +seconde dmontre qu'elle n'est pas sans affinits avec la ntre. Et en +effet, on sent chez les crivains des deux nations une dlicatesse +maladive du systme nerveux, une certaine absence d'quilibre mental et +moral. Mais comme ce mme tat, biologique et psychologique la fois, +produit des consquences sociales diffrentes! Tandis que la littrature +russe est idaliste l'excs, tandis que la mlancolie dont elle est +empreinte, ayant pour origine une compassion active pour la douleur +humaine, est une de ces tristesses saines qui excitent la foi et +provoquent l'action, la ntre se pique de ne plus exprimer que des +sentiments de morne dsespoir et reflte un inquitant tat de +dpression. Voil comment un mme tat organique peut servir des fins +sociales presque opposes.] + +[46: D'aprs le _Compte gnral de l'administration de la justice +criminelle_, anne 1887.--V. planche I, p. 48.] + +[47: _De la production et de la consommation des boissons alcooliques en +France_, p. 174-175.] + +[48: V. planche I, ci-dessus.] + +[49: _Ibid._] + +[50: D'aprs Lunier, _op. cit._, p. 180 et suiv. On trouvera des +chiffres analogues, se rapportant d'autres annes, dans Prinzing, _op. +cit._, p. 58.] + +[51: Pour ce qui est de la consommation du vin, elle varie plutt en +raison inverse du suicide. C'est dans le Midi qu'on boit le plus de vin, +c'est l que les suicides sont le moins nombreux. On n'en conclut pas +pourtant que le vin garantit contre le suicide.] + +[52: D'aprs Prinzing, _op. cit._, p. 75.] + +[53: On a quelquefois allgu, pour dmontrer l'influence de l'alcool, +l'exemple de la Norwge o la consommation des boissons alcooliques et +le suicide ont diminu paralllement depuis 1830. Mais, en Sude, +l'alcoolisme a galement diminu et dans les mmes proportions, alors +que le suicide n'a cess d'augmenter (115 cas pour un million en +1886-88, au lieu de 63 en 1821-1830). Il en est de mme en Russie. + +Afin que le lecteur ait en mains tous les lments de la question, nous +devons ajouter que la proportion des suicides que la statistique +franaise attribue soit des accs d'ivrognerie soit l'ivrognerie +habituelle, est passe de 6,69 % en 1849 13,41 % en 1876. Mais +d'abord, il s'en faut que tous ces cas soient imputables l'alcoolisme +proprement dit qu'il ne faut pas confondre avec la simple ivresse ou la +frquentation du cabaret. Ensuite, ces chiffres, quelle qu'en soit la +signification exacte, ne prouvent pas que l'abus des boissons +spiritueuses ait une bien grande part dans le taux des suicides. Enfin, +nous verrons plus loin pourquoi on ne saurait accorder une grande valeur +aux renseignements que nous fournit ainsi la statistique sur les causes +prsumes des suicides.] + +[54: Notamment Wagner, _Gesetzmssigkeit_, etc., p. 165 et suiv.; +Morselli, p. 158; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 760.] + +[55: _L'espce humaine_, p. 28. Paris, Flix Alcan.] + +[56: Article _Anthropologie_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre, t. +V.] + +[57: Nous ne parlons pas des classifications proposes par Wagner et par +Oettingen; Morselli lui-mme en a fait la critique d'une manire +dcisive (p. 160).] + +[58: Pour expliquer ces faits, Morselli suppose, sans donner de preuves + l'appui, qu'il y a de nombreux lments celtiques en Angleterre et, +pour les Flamands, il invoque l'influence du climat.] + +[59: Morselli, _op. cit._, p. 189.] + +[60: _Mmoires d'anthropologie_, t. I, p. 320.] + +[61: L'existence de deux grandes masses rgionales, l'une forme de 15 +dpartements septentrionaux o prdominent les hautes tailles (39 +exempts seulement pour mille conscrits), l'autre compose de 24 +dpartements du Centre et de l'Ouest, et o les petites tailles sont +gnrales (de 98 130 exemptions pour mille), parat incontestable. +Cette diffrence est-elle un produit de la race? C'est dj une question +beaucoup plus difficile rsoudre. Si l'on songe qu'en trente ans la +taille moyenne en France a sensiblement chang, que le nombre des +exempts pour cette cause est pass de 92,80 en 1831 59,40 pour mille +en 1860, on sera en droit de se demander si un caractre aussi mobile +est un bien sr critre pour reconnatre l'existence de ces types +relativement immuables qu'on appelle des races. Mais, en tout cas, la +manire dont les groupes intermdiaires, intercals par Broca entre ces +deux types extrmes, sont constitus, dnomms et rattachs soit la +souche kymrique soit l'autre, nous parat laisser place bien plus de +doute encore. Les raisons d'ordre morphologique sont ici impossibles. +L'anthropologie peut bien tablir quelle est la taille moyenne dans une +rgion donne, non de quels croisements cette moyenne rsulte. Or les +tailles intermdiaires peuvent tre aussi bien dues ce que des Celtes +se sont croiss avec des races de plus haute stature, qu' ce que des +Kymris se sont allis des hommes plus petits qu'eux. La distribution +gographique ne peut pas davantage tre invoque, car il se trouve que +ces groupes mixtes se rencontrent un peu partout, au Nord-Ouest (la +Normandie et la Basse-Loire), au Sud-Ouest (l'Aquitaine), au Sud (la +Province romaine), l'Est (la Lorraine) etc. Restent donc les argumenta +historiques qui ne peuvent tre que trs conjecturaux. L'histoire sait +mal comment, quand, dans quelles conditions et proportions les +diffrentes invasions et infiltrations de peuples ont eu lieu. plus +forte raison, ne peut-elle nous aider dterminer l'influence qu'elles +ont eue sur la constitution organique des peuples.] + +[62: Surtout si l'on dfalque la Seine qui, cause des conditions +exceptionnelles dans lesquelles elle se trouve, n'est pas exactement +comparable aux autres dpartements.] + +[63: V. plus bas, liv. II, ch. IV, I.] + +[64: Broca, _op. cit._, t. I, p. 394.] + +[65: V. Topinard, _Anthropologie_, p. 464.] + +[66: La mme remarque s'applique l'Italie. L aussi, les suicides sont +plus nombreux au Nord qu'au Midi et, d'un autre ct, la taille moyenne +des populations septentrionales est suprieure lgrement celle des +rgions mridionales. Mais c'est que la civilisation actuelle de +l'Italie est d'origine pimontaise et que, d'un autre ct, les +Pimontais se trouvent tre un peu plus grands que les gens du Sud. +L'cart est, du reste, faible. Le _maximum_ qui s'observe en Toscane et +en Vntie, est de 1 m. 65, le _minimum_, en Calabre, est de 1 m. 60, du +moins pour ce qui regarde le continent italien. En Sardaigne, la taille +s'abaisse 1 m. 58.] + +[67: _Sur les fonctions du cerveau_, Paris, 1825.] + +[68: _2 Maladies mentales_, t. I, p. 582.] + +[69: _Suicide_, p. 197.] + +[70: Cit par Legoyt, p. 242.] + +[71: _Suicide_, p. 17-19.] + +[72: D'aprs Morselli, p. 410.] + +[73: Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 59; Cazauvieilh, _op. cit._, p. +19.] + +[74: Ribot, _L'hrdit_, p. 145. Paris, Flix Alcan.] + +[75: Lisle, _op. cit._, p. 195.] + +[76: Brierre, _op. cit._, p. 57.] + +[77: Luys, _op. cit._, p. 201.] + +[78: _Dictionnaire encyclopdique des sciences md._, art. _Phtisie_, t. +LXXVI p. 542.] + +[79: _Op. cit._, p. 170-172.] + +[80: V. Morselli, p. 329 et suiv.] + +[81: V. Legoyt, p. 158 et suiv. Paris, Flix Alcan.] + +[82: Les lments de ce tableau sont emprunts Morselli.] + +[83: Pour les hommes, nous n'en connaissons qu'un cas, c'est celui de +l'Italie o il se produit un stationnement entre 30 et 40 ans. Pour les +femmes, il y a au mme ge un mouvement d'arrt qui est gnral et qui, +par consquent, doit tre rel. Il marque une tape dans la vie +fminine. Comme il est spcial aux clibataires, il correspond sans +doute cette priode intermdiaire o les dceptions et les +froissements causs par le clibat commencent tre moins sensibles, et +o l'isolement moral qui se produit un ge plus avanc, quand la +vieille fille reste seule, ne produit pas encore tous ses effets.] + +[84: _Bibliographie_.--Lombroso, _Pensiero e Meteore_; Ferri, +_Variations thermomtriques et criminalit_. In _Archives d'Anth. +criminelle_, 1887; Corre, _Le dlit et le suicide Brest_. In _Arch. +d'Anth. crim._, 1890, p. 109 et suiv., 259 et suiv.; Du mme, _Crime et +suicide_, p. 605-639; Morselli, p. 103-157.] + +[85: V. plus bas, liv. II, ch. IV, I.] + +[86: _De l'hypochondrie_, etc., p. 28.] + +[87: On ne peut juger de la manire dont les cas de folie se +rpartissent entre les saisons que par le nombre des entres dans les +asiles. Or, un tel critre est trs insuffisant; car les familles ne +font pas interner les malades au moment prcis o la maladie clate, +mais plus tard. De plus, en prenant ces renseignements tels que nous les +avons, ils sont loin de montrer une concordance parfaite entre les +variations saisonnires de la folie et celles du suicide. D'aprs une +statistique de Cazauvieilh, sur 1.000 entres annuelles Charenton, la +part de chaque saison serait la suivante: hiver, 222; printemps, 283; +t, 261; automne 231. Le mme calcul fait pour l'ensemble des alins +admis dans les asiles de la Seine donne des rsultats analogues: hiver, +234; printemps, 266; t, 249; automne, 248. On voit: 1 que le maximum +tombe au printemps et non en t; encore faut-il tenir compte de ce fait +que, pour les raisons indiques, le maximum rel doit tre antrieur; 2 +que les carts entre les diffrentes saisons sont trs faibles. Ils sont +autrement marqus pour ce qui concerne les suicides.] + +[88: Nous rapportons ces faits d'aprs Brierre de Boismont, _op. cit._, +p. 60-62.] + +[89: Tous les mois dans ce tableau, ont t ramens 30 jours.--Les +chiffres relatifs aux tempratures sont emprunts pour la France +l'_Annuaire du bureau des longitudes_, et, pour l'Italie, aux _Annali +dell'Ufficio centrale de Meteorologia._] + +[90: On ne saurait trop remarquer cette constance des chiffres +proportionnels sur la signification de laquelle nous reviendrons (liv. +III, ch. I).] + +[91: Il est, vrai que, suivant ces auteurs, le suicide ne serait qu'une +varit de l'homicide. L'absence de suicides dans les pays mridionaux +ne serait donc qu'apparente, car elle serait compense par un excdent +d'homicides. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette +identification. Mais, ds maintenant, comment ne pas voir que cet +argument se retourne contre ses auteurs? Si l'excs d'homicides qu'on +observe dans les pays chauds compense le manque de suicides, comment +cette mme compensation ne s'tablirait-elle pas aussi pendant la saison +chaude? D'o vient que cette dernire est la fois fertile en homicides +de soi-mme et en homicides d'autrui?] + +[92: _Op. cit._, p. 148.] + +[93: Nous laissons de ct les chiffres qui concernent la Suisse. Ils ne +sont calculs que sur une seule anne (1876) et, par consquent, on n'en +peut rien conclure. D'ailleurs la hausse d'octobre novembre est bien +faible. Les suicides passent de 83 pour mille 90.] + +[94: La longueur indique est celle du dernier jour du mois.] + +[95: Cette uniformit nous dispense de compliquer le tableau XIII. Il +n'est pas ncessaire de comparer les variations mensuelles de la journe +et celles du suicide dans d'autres pays que la France, puisque les unes +et les autres sont sensiblement les mmes partout, pourvu qu'on ne +compare pas des pays de latitudes trop diffrentes.] + +[96: Ce terme dsigne la partie du jour qui suit immdiatement le lever +du soleil.] + +[97: On a une autre preuve du rythme de repos et d'activit par lequel +passe la vie sociale aux diffrents moments de la journe dans la +manire dont les accidents varient selon les heures. Voici comment, +d'aprs le bureau de statistique prussienne, ils se rpartiraient: + +/* ++-------------------------+------------------------------------------+ +| De 6 heures midi | 1.011 accidents en moyenne par heure. | ++-------------------------+------------------------------------------+ +| De midi 2 heures | 686 --- --- --- | ++-------------------------+------------------------------------------+ +| De 2 heures 6 h. | 1.191 --- --- --- | ++-------------------------+------------------------------------------+ +| De 6 heures 7 h. | 979 --- --- --- | ++-------------------------+------------------------------------------+ +*/ + +] + +[98: Il est remarquable que ce contraste entre la premire et la seconde +moiti de la semaine se retrouve dans le mois. Voici, en effet, d'aprs +Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 424, comment 4.595 suicide +parisiens se rpartiraient: + +/* ++-------------------------------------------------------+------------+ +|Pendant les dix premiers jours du mois | 1.727 | ++-------------------------------------------------------+------------+ +|Pendant les dix suivants | 1.488 | ++-------------------------------------------------------+------------+ +|Pendant les dix derniers | 1.380 | ++-------------------------------------------------------+------------+ +*/ + +L'infriorit numrique de la dernire dcade est encore plus grande +qu'il ne ressort de ces chiffres; car cause du 31e jour, elle renferme +souvent 11 jours au lieu de 10. On dirait que le rythme de la vie +sociale reproduit les divisions du calendrier; qu'il y a comme un +renouveau d'activit toutes les fois qu'on entre dans une priode +nouvelle et une sorte d'alanguissement mesure qu'elle tend vers sa +fin.] + +[99: D'aprs le _Bulletin du ministre des travaux publics_.] + +[100: _Ibid._ tous ces faits qui tendent dmontrer l'accroissement +de l'activit sociale pendant l't on peut ajouter le suivant: c'est +que les accidents sont plus nombreux pendant la belle saison que pendant +les autres. Voici comme ils se rpartissent en Italie: + +/* ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +| | 1886. | 1887. | 1888. | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +|Printemps | 1.370 | 2.582 | 2.457 | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +|t | 1.823 | 3.290 | 3.085 | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +|Automne | 1.474 | 2.560 | 2.780 | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +|Hiver | 1.190 | 2.748 | 3.032 | ++--------------------------------------+---------+---------+---------+ +*/ + +Si, ce point de vue, l'hiver vient quelquefois aprs l't, c'est +uniquement parce que les chutes y sont plus nombreuses cause de la +glace et que le froid, par lui-mme, produit des accidents spciaux. Si +l'on fait abstraction de ceux qui ont cette origine, les saisons se +rangent dans le mme ordre que pour le suicide.] + +[101: On remarquera de plus que les chiffres proportionnels des +diffrentes saisons sont sensiblement les mmes dans les grandes villes +compares, tout en diffrant de ceux qui se rapportent aux pays auxquels +ces villes appartiennent. Ainsi nous retrouvons partout cette constance +du taux des suicides dans les milieux sociaux identiques. Le courant +suicidogne varie de la mme manire aux diffrents moments de l'anne +Berlin, Vienne, Genve, Paris, etc. On pressent ds lors tout ce +qu'il a de ralit.] + +[102: _Bibliographie_.--Lucas, _De l'imitation contagieuse_, Paris, +1833.--Despine, _De la contagion morale_, 1870. _De l'imitation_, +1871.--Moreau de Tours (Paul), _De la contagion du suicide_, Paris, +1875.--Aubry, _Contagion du meurtre_, Paris, 1888.--Tarde, _Les lois de +l'imitation_ (_passim_). _Philosophie pnale_, p. 319 et suiv. Paris, F. +Alcan.--Corre, _Crime et suicide_, p. 207 et suiv.] + +[103: Bordier, _Vie des socits_, Paris, 1887, p. 77.--Tarde, +_Philosophie pnale_, p. 321.] + +[104: Tarde, _ibid._, p. 319-320.] + +[105: En attribuant ces images un _processus_ d'imitation, voudrait-on +dire qu'elles sont de simples copies des tats qu'elles expriment? Mais +d'abord, ce serait une mtaphore singulirement grossire, emprunte +la vieille et inadmissible thorie des espces sensibles. De plus, si +l'on prend le mot d'imitation dans ce sens, il faut l'tendre toutes +nos sensations et toutes nos ides indistinctement; car il n'en est +pas dont on ne puisse dire, en vertu de la mme mtaphore, qu'elles +reproduisent l'objet auquel elles se rapportent. Ds lors, toute la vie +intellectuelle devient un produit de l'imitation.] + +[106: Il peut se faire, sans doute, dans des cas particuliers, qu'une +mode ou une tradition soit reproduite par pure singerie; mais alors elle +n'est pas reproduite en tant que mode ou que tradition.] + +[107: Il est vrai qu'on a parfois appel imitation tout ce qui n'est pas +invention originale. ce compte, il est clair que presque tous les +actes humains sont des faits d'imitation; car les inventions proprement +dites sont bien rares. Mais, prcisment parce que, alors, le mot +d'imitation dsigne peu prs tout, il ne dsigne plus rien de +dtermin. Une pareille terminologie ne peut tre qu'une source de +confusions.] + +[108: Il est vrai qu'on a parl d'une imitation logique (V. Tarde, _Lois +de l'imitation_, 1re d., p. 158); c'est celle qui consiste reproduire +un acte parce qu'il sert une fin dtermine. Mais une telle imitation +n'a manifestement rien de commun avec le penchant imitatif; les faits +qui drivent de l'une doivent donc tre soigneusement distingus de ceux +qui sont dus l'autre. Ils ne s'expliquent pas du tout de la mme +manire. D'un autre ct, comme nous venons de le faire voir, +l'imitation-mode, l'imitation-coutume sont aussi logiques que les +autres, quoiqu'elles aient certains gards leur logique spciale.] + +[109: Les faits imits cause du prestige moral ou intellectuel du +sujet, individuel ou collectif, qui sert de modle, rentrent plutt dans +la seconde catgorie. Car cette imitation n'a rien d'automatique. Elle +implique un raisonnement: on agit comme la personne laquelle on a +donn sa confiance, parce que la supriorit qu'on lui reconnat +garantit la convenance de ses actes. On a pour la suivre les raisons +qu'on a pour la respecter. Aussi n'a-t-on rien fait pour expliquer de +tels actes quand on a simplement dit qu'ils taient imits. Ce qui +importe, c'est de savoir les causes de la confiance ou du respect qui +ont dtermin cette soumission.] + +[110: Et encore, comme nous le verrons plus bas, l'imitation, elle +seule, n'est-elle une explication suffisante que bien rarement.] + +[111: Car il faut bien se dire que nous ne savons que vaguement en quoi +il consiste. Comment, au juste, se produisent les combinaisons d'o +rsulte l'tat collectif, quels sont les lments qui y entrent, comment +se dgage l'tat dominant, toutes ces questions sont beaucoup trop +complexes pour pouvoir tre rsolues par la seule introspection. Toute +sorte d'expriences et d'observations seraient ncessaires qui ne sont +pas faites. Nous savons encore bien mal comment et d'aprs quelles lois +mme les tats mentaux de l'individu isol se combinent entre eux; +plus forte raison, sommes-nous loin de connatre le mcanisme des +combinaisons beaucoup plus compliques qui rsultent de la vie en +groupe. Nos explications ne sont trop souvent que des mtaphores. Nous +ne songeons donc pas considrer ce que nous en avons dit plus haut +comme une expression exacte du phnomne; nous nous sommes seulement +propos de faire voir qu'il y avait l tout autre chose que de +l'imitation.] + +[112: V. le dtail des faits dans Legoyt, _op. cit._, p. 227 et suiv.] + +[113: V. des faits semblables dans Ebrard, _op. cit._, p. 376.] + +[114: III, 26.] + +[115: _Essais_, II, 3.] + +[116: On verra plus loin que, dans toute socit, il y a de tout temps +et normalement une disposition collective qui se traduit sous forme de +suicides. Cette disposition diffre de ce que nous proposons d'appeler +pidmie, en ce qu'elle est chronique, qu'elle constitue un lment +normal du temprament moral de la socit. L'pidmie est, elle aussi, +une disposition collective, mais qui clate exceptionnellement, qui +rsulte de causes anormales et, le plus souvent, passagres.] + +[117: V. planche II, ci-dessous.] + +[118: _Op. cit._, p. 213.--D'aprs le mme auteur, mme les dpartements +complets de Marne et de Seine-et-Marne auraient, en 1865-66, dpass la +Seine. La Marne aurait alors compt 1 suicide sur 2.791 habitants; la +Seine-et-Marne, 1 sur 2.768; la Seine, 1 sur 2.822.] + +[119: Bien entendu, il ne saurait tre question d'une influence +contagieuse. Ce sont trois chefs-lieux d'arrondissement, d'importance +peu prs gale, et spars par une multitude de communes dont les taux +sont trs diffrents. Tout ce que prouve, au contraire, ce +rapprochement, c'est que les groupes sociaux de mme dimension et placs +dans des conditions d'existence suffisamment analogues, ont un mme taux +de suicides, sans qu'il soit pour cela ncessaire qu'ils agissent les +uns sur les autres.] + +[120: _Op. cit._, p. 193-194. La trs petite commune qui tient la tte +(Lesche) compte 1 suicide sur 630 habitants, soit 1.587 suicides pour un +million, de quatre cinq fois plus que Paris. Et ce ne sont pas l des +cas particuliers la Seine-et-Marne. Nous devons l'obligeance du Dr +Legoupils, de Trouville, des renseignements sur trois communes +minuscules de l'arrondissement de Pont-l'vque, Villerville (978 h.), +Cricqueboeuf (150 h.) et Pennedepie (333 h.). Le taux des suicides +calcul pour des priodes qui varient entre 14 et 25 ans, y est +respectivement de 429, de 800 et de 1081 pour 1 million d'habitants. + +Sans doute, il reste vrai, en gnral, que les grandes villes comptent +plus de suicides que les petites ou que les campagnes. Mais la +proposition n'est vraie qu'en gros et comporte bien des exceptions. Il y +a, d'ailleurs, une manire de la concilier avec les faits qui prcdent +et qui paraissent la contredire. Il suffit d'admettre que les grandes +villes se forment et se dveloppent sous l'influence des mmes causes +qui dterminent le dveloppement du suicide, plus qu'elles ne +contribuent le dterminer elles-mmes. Dans ces conditions, il est +naturel qu'elles soient nombreuses dans les rgions fcondes en +suicides, mais sans qu'elles aient le monopole des morts volontaires; +rares, au contraire, l o l'on se tue peu, sans que le petit nombre des +suicides soit d leur absence. Ainsi leur taux moyen serait en gnral +suprieur celui des campagnes tout en pouvant lui tre infrieur dans +certains cas.] + +[121: Voir planche III, ci-dessous.] + +[122: Voir mme planche et, pour le dtail des chiffres par canton, liv. +II, ch. V, tableau XXVI.] + +[123: _Trait des maladies mentales_, p. 243.] + +[124: _De la contagion du suicide_, p. 42.] + +[125: V. notamment Aubry, _Contagion du meurtre_, 1re dit., p. 87.] + +[126: Nous entendons par l l'individu, abstraction faite de tout ce que +la confiance ou l'admiration collective peuvent lui ajouter de pouvoir. +Il est clair, en effet, qu'un fonctionnaire ou un homme populaire, outre +les forces individuelles qu'ils tiennent de la naissance, incarnent des +forces sociales qu'ils doivent aux sentiments collectifs dont ils sont +l'objet et qui leur permettent d'avoir une action sur la marche de la +socit. Mais ils n'ont cette influence qu'autant qu'ils sont autre +chose que des individus.] + +[127: V. Delage, _La structure du protoplasme et les thories de +l'hrdit_, Paris, 1895, p. 813 et suiv.] + +[128: 1 D'aprs Legoyt, p. 342.] + +[129: D'aprs Oettingen, _Moralstatistik_, tables annexes, p. 110.] + +[130: _Op. cit._, p. 358.] + +[131: La population au-dessous de 15 ans a t dfalque.] + +[132: Nous n'avons pas de renseignements sur l'influence des cultes en +France. Voici pourtant ce que dit Leroy dans son tude sur la +Seine-et-Marne: dans les communes de Quincy, Nanteuil-les-Meaux, +Mareuil, les protestants donnent un suicide sur 310 habitants, les +catholiques 1 sur 678 (_op. cit._, p. 203).] + +[133: _Handwoerterbuch der Staatswissenschaften_, Supplment, t. I, p. +702.] + +[134: Reste le cas de l'Angleterre, pays non catholique o l'on ne se +tue pas beaucoup. Il sera expliqu plus bas.] + +[135: La Bavire est encore la seule exception: les juifs s'y tuent deux +fois plus que les catholiques. La situation du judasme dans ce pays +a-t-elle quelque chose d'exceptionnel? Nous ne saurions le dire.] + +[136: Legoyt, _op. cit._, p. 205; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 654.] + +[137: Il est vrai que la statistique des suicides anglais n'est pas +d'une grande exactitude. cause des pnalits attaches au suicide, +beaucoup de cas sont ports comme morts accidentelles. Cependant, ces +inexactitudes ne suffisent pas expliquer l'cart si considrable entre +ce pays et l'Allemagne.] + +[138: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 626.] + +[139: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.] + +[140: Dans une de ces priodes (1877-78) la Bavire dpasse lgrement +la Prusse; mais le fait ne se produit que cette seule fois.] + +[141: Oettingen, _ibid._, p. 582.] + +[142: Morselli, _op. cit._, p. 223.] + +[143: D'ailleurs, on verra plus loin, que renseignement secondaire et +suprieur sont galement plus dvelopps chez les protestants que chez +les catholiques.] + +[144: Les chiffres relatifs aux poux lettrs sont emprunts +Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 85; ils se rapportent aux +annes 1872-78, les suicides la priode 1864-76.] + +[145: V. _Annuaire statistique de la France_, 1892-94, p. 50 et 51.] + +[146: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.] + +[147: Compte gnral de la justice criminelle de 1882, p. CXV.] + +[148: V. Prinzing, _op. cit._, p. 28-31.--Il est curieux qu'en Prusse la +presse et les arts donnent un chiffre assez ordinaire (279 suicides).] + +[149: Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 83.] + +[150: Morselli, p. 223.] + +[151: Oettingen, _ibid._, p. 577.] + +[152: l'exception de l'Espagne. Mais, outre que l'exactitude de la +statistique espagnole nous laisse sceptique, l'Espagne n'est pas +comparable aux grandes nations de l'Europe centrale et septentrionale.] + +[153: Baly et Boudin. Nous citons d'aprs Morselli, p. 225.] + +[154: D'aprs Alwin Petersilie, _Zur Statistik der hheren Lehranstalten +in Preussen._ In Zeitschr. d. preus. stt. Bureau, 1877, p. 109 et +suiv.] + +[155: _Zeitschr. d. pr. stat. Bureau_, 1889, p. XX.] + +[156: Voici, en effet, de quelle manire trs ingale les protestants +frquentent les tablissements d'enseignement secondaire dans les +diffrentes provinces de Prusse: + +/* ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +| | RAPPORT DE LA POPULATION | RAPPORT | DIFFRENCE | +| | protestante | moyen des | entre le | +| | la population totale | lves | deuxime | +| | |protestants| rapport et | +| | | au total | le premier | +| | |des lves | | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +|1er groupe| De 98,7 87,2 %--Moyenne 94,6 | 90,8 | - 3,8 | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +|2e ---- | De 80 50 % -- --- 70,3. | 75,3 | + 5 | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +|3e ---- | De 50 40 % -- --- 46,4. | 56,0 | + 10,4 | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +|4e ---- | Au-dessous. -- --- 29,2. | 61,0 | + 31,8 | ++----------+--------------------------------+-----------+------------+ +*/ + +Ainsi, l o le protestantisme est en grande majorit, sa population +scolaire n'est pas en rapport avec sa population gnrale. Ds que la +minorit catholique s'accrot, la diffrence entre les deux populations, +de ngative, devient positive et cette diffrence positive devient plus +grande mesure que les protestants deviennent moins nombreux. Le culte +catholique, lui aussi, montre plus de curiosit intellectuelle l o il +est en minorit (V. Oettingen, _Moralstatistik_, p. 650).] + +[157: La seule prescription pnale que nous connaissions est celle dont +nous parle Flavius Josphe, dans son _Histoire de la guerre des Juifs +contre les Romains_ (III, 25), et il y est simplement dit que les corps +de ceux qui se donnent volontairement la mort demeurent sans spulture +jusqu'aprs le coucher du soleil, quoiqu'il soit permis d'enterrer +auparavant ceux qui ont t tus la guerre. On peut mme se demander +si c'est l une mesure pnale.] + +[158: V. Wagner, _Die Gesetzmssigkeit_, etc., p. 177.] + +[159: V. article _Mariage_, in _Dictionnaire encyclopdique des sciences +mdicales_, 2e srie. V. p. 50 et suiv.--Cf., sur cette question, J. +Bertillon fils, _Les clibataires, les veufs et les divorcs au point de +vue du mariage_, in _Revue scientifique_, fvrier 1879.--Du mme, un +article dans le _Bulletin de la socit d'anthropologie_, 1880, p. 280 +et suiv.--Durkheim, _Suicide et natalit_, in _Revue philosophique_, +novembre 1888.] + +[160: Nous supposons que l'ge moyen des groupes est le mme qu'en +France. L'erreur qui peut rsulter de cette supposition est trs +lgre.] + +[161: condition de considrer les deux sexes runis. On verra plus +tard l'importance de cette remarque (livre II, ch. V, 3).] + +[162: V. Bertillon, art., _Mariage_, in _Dict. Encycl._, 2e srie. V. p. +52.--Morselli, p. 348.--_Corre, Crime et suicide_, p. 472.] + +[163: Et pourtant le travail faire pour runir ces informations, +considrable quand il est entrepris par un particulier, pourrait tre +effectu sans grande peine par les bureaux officiels de statistique. On +nous donne toute sorte de renseignements sans intrt et on nous tait le +seul qui nous permettrait d'apprcier, comme on le verra plus loin, +l'tat o se trouve la famille dans les diffrentes socits d'Europe.] + +[164: Il y a bien aussi une statistique sudoise, reproduite dans le +_Bulletin de dmographie internationale_, anne 1878, p. 195, qui donne +les mmes renseignements. Mais elle est inutilisable. D'abord, les veufs +y sont confondus avec les clibataires, ce qui rend la comparaison peu +significative, car des conditions aussi diffrentes demandent tre +distingues. Mais de plus, nous la croyons errone. Voici en effet quels +chiffres on y trouve: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +| _Suicides pour 100.000 habitants de chaque sexe, | +| du mme tat civil et du mme ge._ | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +| |16 |26 |36 |46 |56 |66 | AU del | +| |25 ans|35 ans|45 ans|55 ans|65 ans|75 ans| | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +| | HOMMES | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Maris |10,51 |10,58 |18,77 |24,08 | 26,29| 20,76| 9,48 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Non-maris | 5,69 |25,73 |66,95 |90,72 |150,08|229,27| 333,35 | +|(veufs et | | | | | | | | +|clibataires)| | | | | | | | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +| | FEMMES | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Maries | 2,63 | 2,76 | 4,15 | 5,55 | 7,09| 4,67| 7,64 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Non-maries | 2,99 | 6,14 |13,23 |17,05 | 25,98| 51,93| 34,69 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +| _Combien les non-maris se tuent-ils de fois plus que les maris | +| du mme sexe et du mme ge?_ | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Hommes | 0,5 | 2,4 | 3,5 | 3,7 | 5,7 | 11 | 37 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +|Femmes | 1,13 | 2,22 | 3,18 | 3,04 | 3,66| 11,12| 4,5 | ++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+ +*/ + +Ces rsultats nous ont, ds le premier abord, paru suspects en ce qui +concerne l'norme degr de prservation dont jouiraient les maris des +ges avancs, tant ils s'cartent de tous les faits que nous +connaissons. Pour procder une vrification que nous jugions +indispensable, nous avons recherch les nombres absolus de suicides +commis par chaque groupe d'ge dans le mme pays et pendant la mme +priode. Ce sont les suivants pour le sexe masculin: + +/* ++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+ +| |16-25|26-35|36-45|46-55|56-65|66-75|AU-DESSUS.| +| |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. | | ++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+ +|Maris. | 16 | 220 | 567 | 640 | 383 | 140 | 15 | ++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+ +|Non-maris. | 283 | 519 | 410 | 269 | 217 | 156 | 56 | ++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+ +*/ + +En rapprochant ces chiffres des nombres proportionnels donns ci-dessus +on peut se convaincre qu'une erreur a t commise. En effet, de 66 75 +ans, les maris et les non-maris donnent presque le mme nombre absolu +de suicides, alors que, par 100.000 habitants, les premiers se tueraient +11 fois moins que les seconds. Pour cela, il faudrait qu' cet ge il y +et environ 10 fois (exactement 9,2 fois) plus d'poux que de +non-maris, c'est--dire que de veufs et clibataires runis. Pour la +mme raison, au-dessus de 75 ans, la population marie devrait tre +exactement 10 fois plus considrable que l'autre. Or cela est +impossible. ces ges avancs, les veufs sont trs nombreux et, joints +aux clibataires, ils sont ou gaux ou mme suprieurs en nombre aux +poux. On pressent par l quelle erreur a probablement t commise. On a +d additionner ensemble les suicides des clibataires et des veufs et ne +diviser le total ainsi obtenu que par le chiffre reprsentant la +population clibataire seule, tandis que les suicides des poux ont t +diviss par un chiffre reprsentant la population veuve et la population +marie runies. Ce qui tend faire croire qu'on a d procder ainsi, +c'est que le degr de prservation dont jouiraient les poux n'est +extraordinaire que vers les ges avancs, c'est--dire quand le nombre +des veufs devient assez important pour fausser gravement les rsultats +du calcul. Et l'invraisemblance est son maximum aprs 75 ans, +c'est--dire quand les veufs sont trs nombreux.] + +[165: Les chiffres se rapportent donc, non l'anne moyenne, mais au +total des suicides commis pendant ces quinze annes.] + +[166: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I.--On pourrait croire, il est +vrai, que cette situation dfavorable des poux de 15 20 ans vient de +ce que leur ge moyen est suprieur celui des clibataires de la mme +priode. Mais ce qui prouve qu'il y a relle aggravation, c'est que le +taux des poux de l'ge suivant (20 25 ans) est cinq fois moindre.] + +[167: V. Bertillon, art. _Mariage_, p. 43 et suiv.] + +[168: Il n'y a qu'une exception; ce sont les femmes de 70 80 ans dont +le coefficient descend lgrement au-dessous de l'unit. Ce qui +dtermine ce flchissement, c'est l'action du dpartement de la Seine. +Dans les autres dpartements (V. Tableau XXII, ci-dessous) le +coefficient des femmes de cet ge est suprieur l'unit; cependant, il +est remarquer que, mme en province, il est infrieur celui des +autres ges.] + +[169: Paris, 1888, p. 436.] + +[170: J. Bertillon fils, article cit de la _Revue scientifique_.] + +[171: Pour rejeter l'hypothse d'aprs laquelle la situation privilgie +des maris serait due la slection matrimoniale, on a quelquefois +allgu la prtendue aggravation qui rsulterait du veuvage. Mais nous +venons de voir que cette aggravation n'existe pas par rapport aux +clibataires. Les veufs se tuent plutt moins que les individus non +maris. L'argument ne porte donc pas.] + +[172: Ces chiffres se rapportent la France et au dnombrement de +1891.] + +[173: Nous faisons cette rserve parce que ce coefficient de 2,39 se +rapporte la priode de 15 20 ans et que, comme les suicides +d'pouses sont trs rares cet ge, le petit nombre de cas qui a servi +de base au calcul en rend l'exactitude un peu douteuse.] + +[174: Le plus souvent, quand on compare ainsi la situation respective +des sexes dans deux conditions d'tat civil diffrentes, on ne prend pas +soin d'liminer l'influence de l'ge; mais on obtient alors des +rsultats inexacts. Ainsi, d'aprs la mthode ordinaire, on trouverait +qu'en 1887-91 il y a eu 21 suicides de femmes maries pour 79 d'poux et +19 suicides de filles sur 100 suicides de clibataires de tout ge. Ces +chiffres donneraient une ide fausse de la situation. Le tableau +ci-dessus montre que la diffrence entre la part de l'pouse et celle de +la fille est, tout ge, beaucoup plus grande. La raison en est que +l'cart entre les sexes varie avec l'ge dans les deux conditions. Entre +70 et 80 ans il est environ le double de ce qu'il tait 20 ans. Or, la +population clibataire est presque tout entire compose de sujets +au-dessous de 30 ans. Si donc on ne tient pas compte de l'ge, l'cart +que l'on obtient est, en ralit, celui qui spare garons et filles +vers la trentaine. Mais alors, en le comparant celui qui spare les +poux sans distinction d'ge, comme ces derniers sont en moyenne gs de +50 ans, c'est par rapport aux poux de cet ge que se fait la +comparaison. Celle-ci se trouve ainsi fausse, et l'erreur est encore +aggrave par ce fait que la distance entre les sexes ne varie pas de la +mme manire dans les deux groupes sous l'action de l'ge. Elle crot +plus chez les clibataires que chez les gens maris.] + +[175: De mme, on peut voir au tableau prcdent que la part +proportionnelle des pouses aux suicides des gens maris dpasse de plus +en plus la part des filles aux suicides des clibataires, mesure qu'on +avance en ge.] + +[176: Legoyt (_op. cit._, p. 175) et Corre (_Crime et suicide_, p. 475) +ont, cependant, cru pouvoir tablir un rapport entre le mouvement des +suicides et celui de la nuptialit. Mais leur erreur vient d'abord de ce +qu'ils n'ont considr qu'une trop courte priode, puis de ce qu'ils ont +compar les annes les plus rcentes une anne anormale, 1872, o la +nuptialit franaise a atteint un chiffre exceptionnel, inconnu depuis +1813, parce qu'il tait ncessaire de combler les vides causs par la +guerre de 1870 dans les cadres de la population marie; ce n'est pas par +rapport un pareil point de repre qu'on peut mesurer les mouvements de +la nuptialit. La mme observation s'applique l'Allemagne et mme , +presque tous les pays d'Europe. Il semble qu' cette poque la +nuptialit ait subi comme un coup de fouet. Nous notons une hausse +importante et brusque, qui se continue parfois jusqu'en 1873, en Italie, +en Suisse, en Belgique, en Angleterre, en Hollande. On dirait que toute +l'Europe a t mise contribution pour rparer les pertes des deux pays +prouvs par la guerre. Il en est rsult naturellement au bout d'un +temps une baisse norme qui n'a pas la signification qu'on lui donne (V. +Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableaux 1, 2 et 3).] + +[177: D'aprs Levasseur, _Population franaise_, t. II, p. 208.] + +[178: D'aprs le recensement de 1886, p. 123 du _Dnombrement_.] + +[179: V. _Annuaire statistique de la France_, 15e vol., p. 43.] + +[180: Pour la mme raison, l'ge des poux avec enfants est suprieur +celui des poux en gnral et, par consquent, le coefficient de +prservation 2,9 doit tre plutt regard comme au-dessous de la +ralit.] + +[181: Un cart analogue se retrouve entre le coefficient des poux sans +enfants et celui des pouses sans enfants; il est toutefois beaucoup +plus considrable. Le second (0,67) est infrieur au premier (1,5) de 66 +%. La prsence des enfants fait donc regagner la femme la moiti du +terrain qu'elle perd en se mariant. C'est dire que, si elle bnficie +moins que l'homme du mariage, elle profite, au contraire, plus que lui +de la famille, c'est--dire des enfants. Elle est plus sensible que lui + leur heureuse influence.] + +[182: Article _Mariage_, _Dict. Encycl._, 2e srie, t. V, p. 36.] + +[183: _Op. cit._, p. 342.] + +[184: V. Bertillon, _Les clibataires, les veufs, etc._, _Rev. scient._, +1879.] + +[185: Morselli invoque galement l'appui de sa thse qu'au lendemain +des guerres les suicides de veuves subissent une hausse beaucoup plus +considrable que ceux de filles ou d'pouses. Mais c'est tout simplement +qu' ce moment la population des veuves s'accrot dans des proportions +exceptionnelles; il est donc naturel qu'elle produise plus de suicides +et que cette lvation persiste jusqu' ce que l'quilibre se soit +rtabli et que les diffrentes catgories d'tat civil soient revenues +leur niveau normal.] + +[186: Quand il y a des enfants, la baisse que subissent les deux sexes +par le fait du veuvage est presque la mme. Le coefficient des maris +avec enfants est de 2,9; il devient de 1,6. Celui des femmes, dans les +mmes conditions, passe de 1,89 1,06. La diminution est de 45 % pour +les premiers, de 44 % pour les secondes. C'est que, comme nous l'avons +dj dit, le veuvage produit deux sortes d'effets; il trouble: 1 la +socit conjugale, 2 la socit familiale. Le premier trouble est +beaucoup moins senti par la femme que par l'homme, prcisment parce +qu'elle profite moins du mariage. Mais, en revanche, le second l'est +davantage; car il lui est souvent plus difficile de se substituer +l'poux dans la direction de la famille qu' lui de la remplacer dans +ses fonctions domestiques. Quand donc il y a des enfants, il se produit +une sorte de compensation qui fait que la tendance au suicide des deux +sexes varie, par l'effet du veuvage, dans les mmes proportions. Ainsi +c'est surtout quand il n'y a pas d'enfants, que la femme veuve regagne +une part du terrain qu'elle avait perdu l'tat de mariage.] + +[187: On peut voir sur le tableau XXII qu' Paris, comme en province, le +coefficient des poux au-dessous de 20 ans est au-dessous de l'unit; +c'est--dire qu'il y a pour eux aggravation. C'est une confirmation de +la loi prcdemment nonce.] + +[188: On voit que, quand le sexe fminin est le plus favoris par le +mariage, la disproportion entre les sexes est bien moindre que quand +c'est l'poux qui a l'avantage; nouvelle confirmation d'une remarque +faite plus haut.] + +[189: M. Bertillon (article cit de la _Revue scientifique_), avait dj +donn le taux des suicides pour les diffrentes catgories d'tat civil, +suivant qu'il y avait des enfants ou non. Voici les rsultats qu'il a +trouvs: + +/* ++--------------------------------------------------------------------+ +|poux avec enf.| 205 suicides par million| Veufs avec enf.| 526| +| --- sans enf.| 478 --- --- | -- sans enf.| 1.004| +|pouses avec enf.| 45 --- --- | Veuves avec enf.| 104| +| --- sans enf.| 158 --- --- | -- sans enf.| 238| ++--------------------------------------------------------------------+ +*/ + +Ces chiffres se rapportent aux annes 1861-68. tant donn +l'accroissement gnral des suicides, ils confirment ceux que nous avons +trouvs. Mais comme l'absence d'un tableau analogue notre tableau XXI +ne permettait pas de comparer poux et veufs aux clibataires du mme +ge, on n'en pouvait tirer aucune conclusion prcise relativement aux +coefficients de prservation. Nous nous demandons d'autre part s'ils se +rfrent au pays tout entier. On nous assure, en effet, au bureau de la +statistique de France, que la distinction entre poux sans enfants et +poux avec enfants n'a jamais t faite avant 1886 dans les +dnombrements, sauf en 1855 pour les dpartements, moins la Seine.] + +[190: V. livre II, chap. V, 3.] + +[191: V. _Dnombrement de 1886_, p. 106.] + +[192: Nous venons d'employer le mot de densit dans un sens un peu +diffrent de celui que nous lui donnons d'ordinaire en sociologie. +Gnralement, nous dfinissons la densit d'un groupe en fonction, non +du nombre absolu des individus associs (c'est plutt ce que nous +appelons le volume), mais du nombre des individus qui, volume gal, +sont effectivement en relations (V. _Rgles de la Mth. sociol._, p, +139). Mais dans le cas de la famille, la distinction entre le volume et +la densit est sans intrt, parce que, cause des petites dimensions +du groupe, tous les individus associs sont en relations effectives.] + +[193: Ne pas confondre les socits jeunes, appeles un dveloppement, +avec les socits infrieures; dans ces dernires, au contraire, les +suicides sont trs frquents, comme on le verra au chapitre suivant.] + +[194: Voici ce qu'crivait Helvtius en 1781: Le dsordre des finances +et le changement de la constitution de l'tat rpandirent une +consternation gnrale. De nombreux suicides dans la capitale en sont la +triste preuve. Nous citons d'aprs Legoyt, p. 30. Mercier, dans son +_Tableau de Paris_ (1782), dit qu'en 25 ans le nombre des suicides a +tripl Paris.] + +[195: D'aprs Legoyt, p. 252.] + +[196: D'aprs Masaryck, _Der Selbstmord_, p. 137.] + +[197: En effet, en 1889-91, le taux annuel, cet ge, tait seulement +de 396; le taux semestriel de 200 environ. Or, de 1870 1890, le nombre +des suicides chaque ge a doubl.] + +[198: Et encore n'est-il pas bien sr que cette diminution de 1872 ait +eu pour cause les vnements de 1870. En effet, en dehors de la Prusse, +la dpression des suicides ne s'est gure fait sentir au del de la +priode mme de la guerre. En Saxe, la baisse de 1870, qui n'est, +d'ailleurs, que de 8 %, ne s'accentue pas en 1871 et cesse en 1872 +presque compltement. Dans le duch de Bade la diminution est limite +1870; 1871, avec 244 cas, dpasse 1869 de 10 %. Il semble donc que la +Prusse ait t seule atteinte d'une sorte d'euphorie collective au +lendemain de la victoire. Les autres tats furent moins sensibles au +gain de gloire et de puissance qui rsulta de la guerre et, une fois la +grande angoisse nationale passe, les passions sociales rentrrent dans +le repos.] + +[199: V. plus haut, liv. II ch. II, p. IV.] + +[200: Nous ne parlons pas du prolongement idal d'existence qu'apporte +avec elle la croyance l'immortalit de l'me, car 1 ce n'est pas l +ce qui peut expliquer pourquoi la famille ou l'attachement la socit +politique nous prservent du suicide; 2 ce n'est mme pas cette +croyance qui fait l'influence prophylactique de la religion; nous +l'avons montr plus haut.] + +[201: Et voil pourquoi il est injuste d'accuser ces thoriciens de la +tristesse de gnraliser des impressions personnelles. Ils sont l'cho +d'un tat gnral.] + +[202: _Bibliographie_.--Steinmetz, _Suicide among primitive Peoples_, in +_American Anthropologist_, janvier 1894.--Waitz, _Anthropologie der +Naturvoelker, passim_.--_Suicides dans les Armes_, in _Journal de la +socit de statistique_, 1874, p. 250.--Millar, _Statistic of military +suicide_, in _Journal of the statistical society_, Londres, juin +1874.--Mesnier, _Du suicide dans l'Arme_, Paris 1881.--Bournet, +_Criminalit en France et en Italie_, p. 83 et suiv.--Roth, _Die +Selbstmorde in der K. u. K. Armee, in den Jahren 1873-80_, in +_Statistische Monatschrift_, 1892.--Rosenfeld, _Die Selbstmorde in der +Preussischen Armee_, in _Militarwochenblatt_, 1894, 3es Beiheft.--Du +mme, _Der Selbstmord in der K. u. K. oesterreischischen Heere_, in +_Deutsche Worte_, 1893.--Antony, _Suicide dans l'arme allemande_, in +_Arch. de med. et de phar. militaire_, Paris, 1895.] + +[203: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 762.] + +[204: Cit d'aprs Brierre de Boismont, p. 23.] + +[205: _Punica_, I, 225 et suiv.] + +[206: _Vie d'Alexandre_, CXIII.] + +[207: VIII, 9.] + +[208: V. Wyatt Gill, _Myths and songs of the South Pacific_, p. 163.] + +[209: Frazer, _Golden Bough_, t. I, p. 216 et suiv.] + +[210: Strabon, 486.--Elien, V. H. 337.] + +[211: Diodore de Sicile, III, 33, 5 et 6.] + +[212: Pomponius Mela; III, 7.] + +[213: _Histoire de France_, I, 81. Cf. Csar, _De Bello Gallico_, VI, +19.] + +[214: V. Spencer, _Sociologie_, t. II, p. 146.] + +[215: V. Jarves, _History of the Sandwich Islands_, 1843, p. 108.] + +[216: Il est probable qu'il y a aussi au fond de ces pratiques la +proccupation d'empcher l'esprit du mort de revenir sur la terre +chercher les choses et les tres qui lui tiennent de prs. Mais cette +proccupation mme implique que serviteurs et clients sont troitement +subordonns au matre, qu'ils en sont insparables et que, de plus, pour +viter les malheurs qui rsulteraient de la persistance de l'Esprit sur +cette terre, ils doivent se sacrifier dans l'intrt commun.] + +[217: V. Frazer, _Golden Bough loc. cit._ et _passim_.] + +[218: V. _Division du travail social_, _passim_.] + +[219: Csar, _Guerre des Gaules_, VI, 14.--Valre-Maxime, VI, 11 et +12.--Pline, _Hist. nat._, IV, 12.] + +[220: Posidonius, XXIII, ap. Athen. Deipno, IV, 154.] + +[221: Elien, XII, 23.] + +[222: Waitz, _Anthropologie der Naturvoelker_, t. VI, p. 115.] + +[223: _Ibid._, t. III, 1e Hlfte, p. 102.] + +[224: Mary Eastman, _Dacotah_, p. 89, 169.--Lombroso, _L'Uomo +delinquente_, 1884, p. 51.] + +[225: Lisle, _op. cit._, p. 333.] + +[226: _Lois de Manou_, VI, 32 (trad. Loiseleur).] + +[227: Barth, _The religions of India_, Londres, 1891, p. 146.] + +[228: Bhler, _Uber die Indische Secte der Jana_, Vienne, 1887, p. 10, +19 et 37.] + +[229: Barth, _op. cit._, p. 279.] + +[230: Heber, _Narrative of a Journey through the Upper Provinces of +India_, 1824-25, ch. XII.] + +[231: Forsyth, _The Highlands of Central India_, Londres, 1871, p. +172-175.] + +[232: V, Burnell, _Glossary_, 1886, au mot, _Jagarnnath_. La pratique a + peu prs disparu; cependant, on en a encore observ de nos jours des +cas isols. V. Stirling, _Asiat. Resch._, t. XV, p. 324.] + +[233: _Histoire du Japon_, t. II.] + +[234: On a appel _acedia_ l'tat moral qui dterminait ces suicides. V. +Bourquelot, _Recherches sur les opinions et la lgislation en matire de +mort volontaire pendant le moyen ge_.] + +[235: Il est vraisemblable que les suicides si frquents chez les hommes +de la Rvolution taient dus, au moins en partie, un tat d'esprit +altruiste. En ces temps de luttes intrieures, d'enthousiasme collectif, +la personnalit individuelle avait perdu de sa valeur. Les intrts de +la patrie ou du parti primaient tout. La multiplicit des excutions +capitales provient, sans doute, de la mme cause. On tuait aussi +facilement qu'on se tuait.] + +[236: Les chiffres relatifs aux suicides militaires sont emprunts soit +aux documents officiels, soit Wagner (_op. cit._, p. 229 et suiv.); +les chiffres relatifs aux suicides civils, aux documents officiels, aux +indications de Wagner ou Morselli. Pour les tats-Unis, nous avons +suppos que l'ge moyen, l'arme, tait, comme en Europe, de 20 30 +ans.] + +[237: Preuve nouvelle de l'inefficacit du facteur organique en gnral +et de la slection matrimoniale en particulier.] + +[238: Pendant les annes 1867-74 le taux des suicides est d'environ 140; +en 1889-91, il est de 210 220, soit une augmentation de prs de 60 %. +Si le taux des clibataires a cr dans la mme mesure, et il n'y a pas +de raison pour qu'il en soit autrement, il n'aurait t pendant la +premire de ces priodes que de 319, ce qui lverait 3,11 le +coefficient d'aggravation des sous-officiers. Si nous ne parlons pas des +sous-officiers aprs 1874, c'est que, partir de ce moment, il y eut de +moins en moins de sous-officiers de carrire.] + +[239: V. l'article de Roth, dans la _Stat. Monatschrift_, 1892, p. 200.] + +[240: Pour la Prusse et l'Autriche, nous n'avons pas l'effectif par +anne de service, c'est ce qui nous empche d'tablir les nombres +proportionnels. En France, on a prtendu que si, au lendemain de la +guerre, les suicides militaires avaient diminu, c'tait parce que le +service tait devenu moins long. (5 ans au lieu de 7). Mais cette +diminution ne s'est pas maintenue et, partir de 1882, les chiffres se +sont sensiblement relevs. De 1882 1889, ils sont revenus ce qu'ils +taient avant la guerre, oscillant entre 322 et 424 par million, et +cela, quoique le service ait subi une nouvelle rduction, 3 ans au lieu +de 5.] + +[241: On peut se demander si l'normit du coefficient d'aggravation +militaire en Autriche ne vient pas de ce que les suicides de l'arme +sont plus exactement recenss que ceux de la population civile.] + +[242: On remarquera que l'tat d'altruisme est inhrent la rgion. Le +corps d'arme de Bretagne n'est pas compos exclusivement de Bretons, +mais il subit l'influence de l'tat moral ambiant.] + +[243: Parce que les gendarmes et les gardes municipaux sont souvent +maries.] + +[244: Ce relvement est trop important pour tre accidentel. Si l'on +remarque qu'il s'est produit exactement au moment o commenait la +priode des entreprises coloniales, on est fond se demander si les +guerres auxquelles elles ont donn lieu n'ont pas dtermin un rveil de +l'esprit militaire.] + +[245: Nous ne voulons pas dire que les individus souffraient de cette +compression et se tuaient parce qu'ils en souffraient. Ils se tuaient +davantage parce qu'ils taient moins individualiss.] + +[246: Ce qui ne veut pas dire qu'elle doive, ds prsent, disparatre. +Ces survivances ont leurs raisons d'tre et il est naturel qu'une partie +du pass subsiste au sein du prsent. La vie est faite de ces +contradictions.] + +[247: V. Starck, _Verbrechen und Vergehen in Preussen_, Berlin, 1884, p. +55.] + +[248: _Die Gesetzmssigkeit in Gesellchaftsleben_, p. 345.] + +[249: V. Fornasari di Verce, _La criminalita e le vicende economiche +d'Italia_, Turin, 1894, p. 77-83.] + +[250: _Ibid._, p. 108-117.] + +[251: _Ibid._, p. 86-104.] + +[252: L'accroissement est moindre dans la priode 1885-90 par suite +d'une crise financire.] + +[253: Pour prouver que l'amlioration du bien-tre diminue les suicides, +on a essay parfois d'tablir que, quand l'migration, cette soupape de +sret de la misre, est largement pratique, les suicides baissent (V. +Legoyt, p. 257-259). Mais les cas o, au lieu d'une inversion, on +constate un paralllisme entre ces deux phnomnes, sont nombreux. En +Italie, de 1876 1890, le nombre des migrants est pass de 76 pour +100.000 habitants 335, chiffre qui a mme t dpass de 1887 1889. +En mme temps les suicides n'ont cess de crotre.] + +[254: Cette rprobation est, actuellement, toute morale et ne parat +gure susceptible d'tre sanctionne juridiquement. Nous ne pensons pas +qu'un rtablissement quelconque de lois somptuaires soit dsirable ou +simplement possible.] + +[255: Quand la statistique distingue plusieurs sortes de carrires +librales, nous indiquons, comme point de repre celle o le taux des +suicides est le plus lev.] + +[256: De 1826 1880, les fonctions conomiques paraissent moins +prouves (V. _Compte-rendu_ de 1880); mais la statistique des +professions tait-elle bien exacte?] + +[257: Ce chiffre n'est atteint que par les gens de lettres.] + +[258: Voir plus haut, liv. II, ch. III, p. II.] + +[259: V. plus haut, liv. II, chap. III, p. III.] + +[260: Nous prenons cette priode loigne parce que le divorce +n'existait pas du tout alors. La loi de 1884 qui l'a rtabli ne parat +pas d'ailleurs avoir produit jusqu' prsent d'effets sensibles sur les +suicides d'poux; leur coefficient de prservation n'avait pas +sensiblement vari en 1888-92; une institution ne produit pas ses effets +en si peu de temps.] + +[261: Pour la Saxe, nous n'avons que les nombres relatifs ci-dessus, +emprunts Oettingen; ils suffisent notre objet. On trouvera dans +Legoyt (p. 171) d'autres documents qui prouvent galement que, en Saxe, +les poux ont un taux plus lev que les clibataires. Legoyt lui-mme +en fait la remarque avec surprise.] + +[262: Si nous ne comparons ce point de vue que ces quelques pays, +c'est que, pour les autres, les statistiques confondent les suicides +d'poux avec ceux des pouses et on verra plus bas combien il est +ncessaire de les distinguer. + +Maie il ne faudrait pas conclure de ce tableau qu'en Prusse, Bade et +en Saxe, les poux se tuent rellement plus que les garons. Il ne faut +pas perdre de vue que ces coefficients ont t tablis indpendamment de +l'ge et de son influence sur le suicide. Or, comme les hommes de 25 +30 ans, ge moyen des garons, se tuent deux fois moins environ que les +hommes de 40 45 ans, ge moyen des poux, ceux-ci jouissent d'une +immunit mme dans les pays o le divorce est frquent; mais elle y est +plus faible qu'ailleurs. Pour qu'on pt dire qu'elle y est nulle, il +faudrait que le taux des maris, abstraction faite de l'ge, ft deux +fois plus fort que celui des clibataires; ce qui n'est pas le cas. +Cette omission n'atteint, d'ailleurs, en rien la conclusion laquelle +nous sommes arrivs. Car l'ge moyen des poux varie peu d'un pays +l'autre, de deux ou trois ans seulement, et, d'un autre ct, la loi +selon laquelle l'ge agit sur le suicide est partout la mme. Par +consquent, en ngligeant l'action de ce facteur, nous avons bien +diminu la valeur absolue des coefficients de prservation, mais, comme +nous les avons partout diminus selon la mme proportion, nous n'avons +pas altr leur valeur relative qui, seule, nous importe. Car nous ne +cherchons pas estimer en valeur absolue l'immunit des poux dans +chaque pays, mais classer les diffrents pays au point de vue de cette +immunit. Quant aux raisons qui nous ont dtermins cette +simplification, c'est d'abord pour ne pas compliquer le problme +inutilement, mais c'est aussi parce que nous n'avons pas dans tous les +cas les lments ncessaires pour calculer exactement l'action de +l'ge.] + +[263: Les priodes sont les mmes qu'au tableau XXVII.] + +[264: Nous avons d classer ces provinces d'aprs le nombre des divorcs +recenss, n'ayant pas trouv le nombre des divorces annuels.] + +[265: Levasseur, _Population franaise_, t. II, p. 92. Cf. Bertillon, +_Annales de Dem. Inter._, 1880, p. 460.--En Saxe, les demandes intentes +par les hommes sont presque aussi nombreuses que celles qui manent des +femmes.] + +[266: Bertillon, _Annales, etc._, 1882, p. 275 et suiv.] + +[267: V. _Rolla_ et dans _Namouna_ le portrait de Don Juan.] + +[268: V. le monologue de Faust dans la pice de Goethe.] + +[269: Mais, dira-t-on, est-ce que, l o le divorce ne tempre pas le +mariage, l'obligation troitement monogamique ne risque pas d'entraner +le dgot? Oui, sans doute, ce rsultat se produira ncessairement, si +le caractre moral de l'obligation n'est plus senti. Ce qui importe, en +effet, ce n'est pas seulement que la rglementation existe, mais qu'elle +soit accepte par les consciences. Autrement, si elle n'a plus +d'autorit morale et ne se maintient plus que par la force d'inertie, +elle ne peut plus jouer de rle utile. Elle gne sans beaucoup servir.] + +[270: Puisque, l o l'immunit de l'poux est moindre, celle de la +femme est plus leve, on se demandera peut-tre comment il ne s'tablit +pas de compensation. Mais c'est que la part de la femme tant trs +faible dans le nombre total des suicides, la diminution des suicides +fminins n'est pas sensible dans l'ensemble et ne compense pas +l'augmentation des suicides masculins. Voil pourquoi le divorce est +accompagn finalement d'une lvation du chiffre gnral des suicides.] + +[271: _Op. cit._, p. 171.] + +[272: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. II.] + +[273: Il est mme probable que le mariage, lui seul, ne commence +produire des effets prophylactiques que plus tard, aprs trente ans. En +effet, jusque-l, les maris sans enfants donnent annuellement, en +chiffres absolus, autant de suicides que les maris avec enfants, +savoir 6,6 de 20 25 ans pour les uns et les autres, 33 d'un ct et 34 +de l'autre de 25 30 ans. Il est clair cependant que les mnages +fconds sont, mme cette priode, beaucoup plus nombreux que les +mnages striles. La tendance au suicide de ces derniers doit donc tre +plusieurs fois plus forte que celle des poux avec enfants; par +consquent, elle doit tre trs voisine, comme intensit, de celle des +clibataires. Nous ne pouvons malheureusement faire sur ce point que des +hypothses; car comme le dnombrement ne donne pas pour chaque ge la +population des poux sans enfants, distingue des poux avec enfants, il +nous est impossible de calculer sparment le taux des uns et celui des +autres pour chaque priode de la vie. Nous ne pouvons que donner les +chiffres absolus, tels que nous les avons relevs au Ministre de la +Justice pour les annes 1889-91. Nous les reproduisons en un tableau +spcial qu'on trouvera la fin de l'ouvrage. Cette lacune du +recensement est des plus regrettables.] + +[274: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I et III.] + +[275: On voit par les considrations qui prcdent qu'il existe un type +de suicide qui s'oppose au suicide anomique, comme le suicide goste et +le suicide altruiste s'opposent entre eux. C'est celui qui rsulte d'un +excs de rglementation; celui que commettent les sujets dont l'avenir +est impitoyablement mur, dont les passions sont violemment comprimes +par une discipline oppressive. C'est le suicide des poux trop jeunes, +de la femme marie sans enfant. Pour tre complet, nous devrions donc +constituer un quatrime type de suicide. Mais il est de si peu +d'importance aujourd'hui et, en dehors des cas que nous venons de citer, +il est si difficile d'en trouver des exemples, qu'il nous parat inutile +de nous y arrter. Cependant, il pourrait se faire qu'il et un intrt +historique. N'est-ce pas ce type que se rattachent les suicides +d'esclaves que l'on dit tre frquents dans de certaines conditions (V. +Corre, _Le crime en pays croles_, p. 48), tous ceux, en un mot, qui +peuvent tre attribus aux intemprances du despotisme matriel ou +moral? Pour rendre sensible ce caractre inluctable et inflexible de la +rgle sur laquelle on ne peut rien, et par opposition cette expression +d'anomie que nous venons d'employer, on pourrait l'appeler le _suicide +fataliste_.] + +[276: _Raphal_, dit. Hachette, p. 6.] + +[277: _Hypochondrie et suicide_, p. 316.] + +[278: Brierre de Boismont, _Du suicide_, p. 198.] + +[279: _Ibid._, p. 194.] + +[280: On trouvera des exemples dans Brierre de Boismont, p. 494 et 506.] + +[281: Leroy, _op. cit._, p. 241.] + +[282: V. des cas dans Brierre de Boismont, p. 187-189.] + +[283: _De tranquillitate animi_, II, _sub fine_. Cf. Lettre XXIV.] + +[284: _Ren_, dition Vialat, Paris, 1849, p. 112.] + +[285: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. III.] + +[286: Snque clbre le suicide de Caton comme le triomphe de la +volont humaine sur les choses (V. _De Prov._, 2, 9 et _Ep._, 71, 16).] + +[287: Morselli, p. 445-446.] + +[288: V. Lisle, _op. cit._, p. 94.] + +[289: Notamment dans ses deux ouvrages _Sur l'homme et le dveloppement +de ses facults ou Essai de physique sociale_, 2 vol., Paris 1835, et +_Du systme social et des lois qui le rgissent_, Paris 1848. Si +Qutelet est le premier qui ait essay d'expliquer scientifiquement +cette rgularit, il n'est pas le premier qui l'ait observe. Le +vritable fondateur de la statistique morale est le pasteur Sssmilch, +dans son ouvrage, _Die Gttliche Ordnung in den Vernderungen des +menschlichen Geschlechts, aus der Geburt, dem Tode und der Fortpflanzung +desselben erwiesen_, 3 vol., 1742. + +V. sur cette mme question: Wagner, _Die Gesetzmssigkeit_, etc., +premire partie; Drobisch, _Die Moralische Statistik und die menschliche +Willensfreiheit_, Leipzig, 1867 (surtout p. 1-58); Mayr, _Die +Gesetzmssigheit im Gesellschaftsleben_, Munich, 1877; Oettingen, +_Moralstatistik_, p. 90 et suiv.] + +[290: Ces considrations fournissent une preuve de plus que la race ne +peut rendre compte du taux social des suicides. Le type ethnique, en +effet, est lui aussi un type gnrique; il ne comprend que des +caractres communs une masse considrable d'individus. Le suicide, au +contraire, est un fait exceptionnel. La race n'a donc rien qui puisse +suffire dterminer le suicide; autrement, il aurait une gnralit +que, en fait, il n'a pas. Dira-t-on que si, en effet, aucun des lments +qui constituent la race ne saurait tre regard comme une cause +suffisante du suicide, cependant, elle peut, selon ce qu'elle est, +rendre, les hommes plus ou moins accessibles l'action des causes +suicidognes? Mais, quand mme les faits vrifieraient cette hypothse, +ce qui n'est pas, il faudrait tout au moins reconnatre que le type +ethnique est un facteur de bien mdiocre efficacit, puisque son +influence suppose serait empche de se manifester dans la presque +totalit des cas et ne serait sensible que trs exceptionnellement. En +un mot, la race ne peut expliquer comment, sur un million de sujets qui +tous appartiennent galement cette race, il y en a tout au plus 100 ou +200 qui se tuent chaque anne.] + +[291: C'est, au fond, l'opinion expose par Drobisch, dans son livre +cit plus haut.] + +[292: Cette argumentation n'est pas seulement vraie du suicide, +quoiqu'elle soit, en ce cas, plus particulirement frappante qu'en tout +autre. Elle s'applique identiquement au crime sous ses diffrentes +formes. Le criminel, en effet, est un tre exceptionnel tout comme le +suicid et, par consquent, ce n'est pas la nature du type moyen qui +peut expliquer les mouvements de la criminalit. Mais il n'en est pas +autrement du mariage, quoique la tendance contracter mariage soit plus +gnrale que le penchant tuer ou se tuer. chaque priode de la +vie, le nombre des gens qui se marient ne reprsente qu'une petite +minorit par rapport la population clibataire du mme ge. Ainsi, en +France, de 25 30 ans, c'est--dire l'poque o la nuptialit est +_maxima_, il n'y a par an que 176 hommes et 135 femmes qui se marient +sur 1.000 clibataires de chaque sexe (priode 1877-81). Si donc la +tendance au mariage, qu'il ne faut pas confondre avec le got du +commerce sexuel, n'a que chez un petit, nombre de sujets une force +suffisante pour se satisfaire, ce n'est pas l'nergie qu'elle a dans le +type moyen qui peut expliquer l'tat de la nuptialit un moment donn. +La vrit, c'est qu'ici, comme quand il s'agit du suicide, les chiffres +de la statistique expriment, non l'intensit moyenne des dispositions +individuelles, mais celle de la force collective qui pousse au mariage.] + +[293: Elle n'est pas d'ailleurs la seule; tous les faits de statistique +morale, comme le montre la note prcdente, impliquent cette +conclusion.] + +[294: Tarde, _La sociologie lmentaire_, in _Annales de l'Institut +international de sociologie_, p. 213.] + +[295: Nous disons la rigueur, car ce qu'il y a d'essentiel dans le +problme ne saurait tre rsolu de cette manire. En effet, ce qui +importe si l'on veut expliquer cette continuit, c'est de faire voir, +non pas simplement comment les pratiques usites une priode ne +s'oublient pas la priode qui suit, mais comment elles gardent leur +autorit et continuent fonctionner. De ce que les gnrations +nouvelles peuvent savoir par des transmissions purement +inter-individuelles ce que faisaient leurs anes, il ne suit pas +qu'elles soient ncessites agir de mme. Qu'est-ce donc qui les y +oblige? Le respect de la coutume, l'autorit des anciens? Mais alors la +cause de la continuit, ce ne sont plus les individus qui servent de +vhicules aux ides ou aux pratiques, c'est cet tat d'esprit minemment +collectif qui fait que, chez tel peuple, les anctres sont l'objet d'un +respect particulier. Et cet tat d'esprit s'impose aux individus. Mme, +tout comme la tendance au suicide, il a pour une mme socit une +intensit dfinie selon le degr de laquelle les individus se conforment +plus ou moins la tradition.] + +[296: V. _Rgles de la mthode sociologique_, ch. II.] + +[297: Tarde, _op. cit._, in _Annales de l'Institut de sociol._, p. 222.] + +[298: V. Frazer, _Golden Bough_, p. 9 et suiv.] + +[299: Ajoutons, pour prvenir toute interprtation inexacte, que nous +n'admettons pas pour cela qu'il y ait un point prcis o finisse +l'individuel et o commence le rgne social. L'association ne s'tablit +pas d'un seul coup et ne produit pas d'un seul coup ses effets; il lui +faut du temps pour cela et il y a, par consquent, des moments o la +ralit est indcise. Ainsi, on passe sans hiatus d'un ordre de faits +l'autre; mais ce n'est pas une raison pour ne pas les distinguer. +Autrement, il n'y aurait rien de distinct dans le monde, si du moins on +pense qu'il n'y a pas de genres spars et que l'volution est +continue.] + +[300: Nous pensons qu'aprs cette explication on ne nous reprochera plus +de vouloir, en sociologie, substituer le dehors au dedans. Nous partons +du dehors parce qu'il est seul immdiatement donn, mais c'est pour +atteindre le dedans. Le procd est, sans doute, compliqu; mais il n'en +est pas d'autre, si l'on ne veut pas s'exposer faire porter la +recherche, non sur l'ordre de faits que l'on veut tudier, mais sur le +sentiment personnel qu'on en a.] + +[301: Pour savoir si ce sentiment de respect est plus fort dans une +socit que dans l'autre, il ne faut pas considrer seulement la +violence intrinsque des mesures qui constituent la rpression, mais la +place occupe par la peine dans l'chelle pnale. L'assassinat n'est +puni que de mort aujourd'hui comme aux sicles derniers. Mais +aujourd'hui, la peine de mort simple a une gravit relative plus grande; +car elle constitue le chtiment suprme, tandis qu'autrefois elle +pouvait tre aggrave. Et puisque ces aggravations ne s'appliquaient pas +alors l'assassinat ordinaire, il en rsulte que celui-ci tait l'objet +d'une moindre rprobation.] + +[302: De mme que la science de la physique n'a pas discuter la +croyance en Dieu, crateur du monde physique, la science de la morale +n'a pas connatre de la doctrine qui voit en Dieu le crateur de la +morale. La question n'est pas de notre ressort; nous n'avons nous +prononcer pour aucune solution. Les causes secondes sont les seules dont +nous ayons nous occuper.] + +[303: V. plus haut, liv. III, ch. I, p. III.] + +[304: V. Tarde, _op. cit._, p. 212.] + +[305: V. Delage, _Structure du protoplasme, passim_; Weissmann, +_L'hrdit_ et toutes les thories qui se rapprochent de celle de +Weissmann.] + +[306: V. plus haut, liv. II, ch. IV, p. II.] + +[307: Notons toutefois que cette progression n'a t tablie que pour +les socits europennes o le suicide altruiste est relativement rare. +Peut-tre n'est-elle pas vraie de ce dernier. Il est possible qu'il +atteigne son apoge plutt vers l'poque de la maturit, au moment o +l'homme est le plus ardemment ml la vie sociale. Les rapports que ce +suicide soutient avec l'homicide, et dont il sera parl dans le chapitre +suivant, confirment cette hypothse.] + +[308: Sans vouloir soulever une question de mtaphysique que nous +n'avons pas traiter, nous tenons faire remarquer que cette thorie +de la statistique n'oblige pas refuser l'homme toute espce de +libert. Elle laisse, au contraire, la question du libre arbitre +beaucoup plus entire que si l'on fait de l'individu la source des +phnomnes sociaux. En effet, quelles que soient les causes auxquelles +est due la rgularit des manifestations collectives, elles ne peuvent +pas ne pas produire leurs effets l o elles sont: car, autrement, on +verrait ces effets varier capricieusement alors qu'ils sont uniformes. +Si donc elles sont inhrentes aux individus, elles ne peuvent pas ne pas +dterminer ncessairement ceux; en qui elles rsident. Par consquent, +dans cette hypothse, on ne voit pas le moyen d'chapper au dterminisme +le plus rigoureux. Mais il n'en est plus de mme si cette constance des +donnes dmographiques provient d'une force extrieure aux individus. +Car celle-ci ne dtermine pas tels sujets plutt que tels autres. Elle +rclame certains actes en nombre dfini, non que ces actes viennent de +celui-ci ou de celui-l. On peut admettre que certains lui rsistent et +qu'elle se satisfasse sur d'autres. En dfinitive, notre conception n'a +d'autre effet que d'ajouter aux forces physiques, chimiques, +biologiques, psychologiques des forces sociales qui agissent sur l'homme +du dehors tout comme les premires. Si donc celles-ci n'excluent pas la +libert humaine, il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement de +celles-l. La question se pose dans les mmes termes pour les unes et +pour les autres. Quand un foyer d'pidmie se dclare, son intensit +prdtermine l'importance de la mortalit qui en rsultera; mais ceux +qui doivent tre atteints ne sont pas dsigns pour cela. La situation +des suicids n'est pas autre par rapport aux courants suicidognes.] + +[309: V. _Division du travail social_, Introduction.] + +[310: Bibliographie de la question. Appiano Buonafede, _Histoire +critique et philosophique du suicide_, 1762, trad. fr., Paris, +1843.--Bourquelot, _Recherches sur les opinions de la lgislation en +matire de morts volontaires_, in _Bibliothque de l'cole des Chartes_, +1842 et 1843.--Guernesey, _Suicide, history of the penal laws_, +New-York, 1883.--Garrison, _Le suicide en droit romain et en droit +franais_, Toulouse, 1883.--ynn Wescott, _Suicide_, Londres, 1885, p. +43-58.--Geiger, _Der Selbstmord im klassischen Altertum_, Augsbourg, +1888.] + +[311: Garrison, op. cit., p. 77.] + +[312: _Omicidio-suicidio_, p. 61-62.] + +[313: _Origines du droit franais_, p. 371.] + +[314: Ferri, _op. cit._, p. 62.] + +[315: Garrison, _op. cit._, p. 144, 145.] + +[316: Ferri, _op. cit._, p. 63, 64.] + +[317: _Coran_, III, v. 139.] + +[318: _Ibid._, XVI, v. 63.] + +[319: _Ibid._, LVI, v. 60.] + +[320: _Ibid._, XXXIII, v. 33.] + +[321: Aristote, _Eth. Nic._, V, 11, 3.] + +[322: Eschine, C. Ctsiphon, p. 244--Platon, _Lois_, IX, 12, p. 873.] + +[323: Dion Chrysostome, _Or._, 4, 14 (d. Teubner, V, 2, p. 207).] + +[324: _Melet_. Edition Reiske, Altenburg, 1797, p. 198 et suiv.] + +[325: Valre-Maxime, 2, 6, 8.] + +[326: Valre-Maxime, 2, 6, 7.] + +[327: XII, 603.] + +[328: V. Lasaulx, _Ueber die Bcher des Koenigs Numa_, dans ses _Etudes +d'antiquit classique_. Nous citons d'aprs Geiger, p. 63.] + +[329: Servius, _loc. cit._--Pline, _Hist. nat._ XXXVI, 24.] + +[330: III, tit. II, liv. II, 3.] + +[331: _Inst. orat._, VII, 4, 39.--_Declam_. 337.] + +[332: _Digeste_, liv. XLIX, tit. XVI, loi 6, 7.] + +[333: _Ibid._, liv. XXVIII, tit. III, loi 6, 7.] + +[334: _Digeste_, liv. XLVIII, tit. XXI, loi 3, 6.] + +[335: Vers la fin de la Rpublique et le commencement de l'Empire, voir +Geiger, p. 69.] + +[336: Et encore ce droit commence-t-il tre, mme dans ce cas, +contest la socit.] + +[337: V. Geiger, _op. cit._, p. 58-59.] + +[338: V. notre _Division du travail social_, liv. II.] + +[339: Lyon, 1881. Au Congrs de criminologie tenu Rome en 1887, M. +Lacassagne a, d'ailleurs, revendiqu la paternit de cette thorie.] + +[340: _Bibliographie._--Guerry, _Essai sur la statistique morale de la +France_.--Cazauvieilh, _Du suicide, de l'alination mentale et des +crimes contre les personnes, compars dans leurs rapports rciproques_, +2 vol. 1840.--Despine, _Psychologie natur._, p. 111.--Manry, _Du +mouvement moral des socits_, in _Revue des Deux-Mondes_, +1860.--Morselli, _Il suicidio_, p. 243 et suiv.--_Actes du premier +congrs international d'Anthropologie criminelle_, Turin, 1886-87, p. +202 et suiv.--Tarde, _Criminalit compare_, p. 152 et suiv.--Ferri, +_Omicidio-suicidio_, 4e dit., Turin, 1895, p. 253 et suiv.] + +[341: _Moralstatistik_, p. 526.] + +[342: _Op. cit._, p. 333.--Dans les _Actes du congrs de Rome_, p. 205, +le mme auteur met pourtant des doutes sur la ralit de cet +antagonisme.] + +[343: Les chiffres relatifs aux deux premires priodes ne sont pas, +pour l'homicide, d'une rigoureuse exactitude, parce que la statistique +criminelle fait commencer sa premire priode 16 ans et la fait aller +jusqu' 21, tandis que le dnombrement donne le chiffre global de la +population de 15 20. Mais cette lgre inexactitude n'altre en rien +les rsultats gnraux qui se dgagent du tableau. Pour l'infanticide, +le maximum est atteint plus tt, vers 25 ans, et la dcroissance +beaucoup plus rapide. On comprend aisment pourquoi.] + +[344: D'aprs Chaussinand.] + +[345: _Op. cit._, p. 310 et suiv.] + +[346: _Op. cit._, p. 67.] + +[347: _Des prisonniers, de l'emprisonnement et des prisons_, Paris, +1850, p. 133.] + +[348: _Op. cit._, p. 95.] + +[349: _Le suicide dans le dpartement de Seine-et-Marne._] + +[350: _Op. cit._, p. 377.] + +[351: _L'homme criminel_, trad. fr., p. 338.] + +[352: En quoi consiste cette influence? Une part semble bien en devoir +tre attribue au rgime cellulaire. Mais nous ne serions pas tonns +que la vie commune de la prison ft de nature produire les mmes +effets. On sait que la socit des malfaiteurs et des dtenus est trs +cohrente; l'individu y est compltement effac et la discipline de la +prison agit dans le mme sens. Il pourrait donc s'y passer quelque chose +d'analogue ce que nous avons observ dans l'arme. Ce qui confirme +cette hypothse, c'est que les pidmies de suicides sont frquentes +dans les prisons comme dans les casernes.] + +[353: Une statistique rapporte par Ferri (_Omicidio_, p. 373) n'est pas +plus probante. De 1866 1876, il y aurait eu, dans les bagnes italiens, +17 suicides commis par des forats condamns pour des crimes contre les +personnes, et seulement 5 commis par des auteurs de crimes-proprit. +Mais, au bagne, les premiers sont beaucoup plus nombreux que les +seconds. Ces chiffres n'ont donc rien de concluant. Nous ignorons, +d'ailleurs, quelle source l'auteur de cette statistique a puis les +lments dont il s'est servi.] + +[354: D'aprs Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, table 61.] + +[355: _Ibid._, table 109.] + +[356: _Ibid._, table 65.] + +[357: D'aprs les tables mmes dresses par Ferri.] + +[358: Cette classification des dpartements est emprunte Bournet, _De +la criminalit en France et en Italie_, Paris, 1884, p. 41 et 51.] + +[359: Starke, _Verbrechen und Verbrecher in Preussen_, Berlin, 1884, p. +144 et suiv.] + +[360: D'aprs les tables de Ferri.] + +[361: V. Bosco, _Gli Omicidii in alcuni Stati d'Europa_, Rome, 1889.] + +[362: _Philosophie pnale_, p. 347-48.] + +[363: Certaines de ces affaires ne sont pas poursuivies parce qu'elles +ne constituent ni crimes ni dlits. Il y aurait donc lieu de les +dfalquer. Pourtant, nous ne l'avons pas fait afin de suivre notre +auteur sur son propre terrain; d'ailleurs, cette dfalcation, nous nous +en sommes assur, ne changerait rien au rsultat qui se dgage des +chiffres ci-dessus.] + +[364: Une considration secondaire, prsente par le mme auteur +l'appui de sa thse, n'est pas plus probante. D'aprs lui, il faudrait +aussi tenir compte des homicides classs par erreur parmi les morts +volontaires ou accidentelles. Or, comme le nombre des unes et des autres +a augment depuis le dbut du sicle, il en conclut que le chiffre des +homicides placs sous l'une ou l'autre de ces deux tiquettes a d +crotre galement. Voil donc encore, dit-il, une augmentation srieuse +dont il faut tenir compte, si l'on veut apprcier exactement la marche +de l'homicide.--Mais le raisonnement repose sur une confusion. De ce que +le chiffre des morts accidentelles et volontaires a cr, il ne suit pas +qu'il en soit de mme des homicides rangs tort sous cette rubrique. +De ce qu'il y a plus de suicides et plus d'accidents, il ne rsulte pas +qu'il y ait aussi plus de faux suicides et de faux accidents. Pour +qu'une pareille hypothse et quelque vraisemblance, il faudrait tablir +que les enqutes administratives ou judiciaires, dans les cas douteux, +se font plus mal qu'autrefois; supposition laquelle nous ne +connaissons aucun fondement. M, Tarde, il est vrai, s'tonne qu'il y ait +aujourd'hui plus de morts par submersion que jadis et il est dispos +voir, sous cet accroissement, un accroissement dissimul d'homicides. +Mais le nombre des morts par la foudre a encore beaucoup plus augment; +il a doubl. La malveillance criminelle n'y est pourtant pour rien. La +vrit, c'est d'abord que les recensements statistiques se font plus +exactement et, pour les cas de submersion, que les bains de mer plus +frquents, les ports plus actifs, les bateaux plus nombreux sur nos +rivires donnent lieu plus d'accidents.] + +[365: Pour l'assassinat, l'inversion est moins prononce; ce qui +confirme ce qui a t dit plus haut sur le caractre mixte de ce crime.] + +[366: Les assassinats, au contraire, qui taient 200 en 1869, 215 en +1868, tombent 162 en 1870. On voit combien ces deux sortes de crimes +doivent tre distingues.] + +[367: D'aprs Starke, _op. cit._, p. 133.] + +[368: Les assassinats restent peu prs stationnaires.] + +[369: Ces remarques sont, d'ailleurs, plutt destines poser la +question qu' la trancher. Elle ne pourra tre rsolue que quand on aura +isol l'action de l'ge et celle de l'tat civil, comme nous avons fait +pour le suicide.] + +[370: Ce tableau a t tabli avec les documents indits du Ministre de +la Justice. Nous n'avons pas pu nous en servir beaucoup, parce que le +dnombrement de la population ne fait pas connatre, chaque ge, le +nombre des poux et des veufs sans enfants. Nous publions pourtant les +rsultats de notre travail, dans l'esprance qu'il sera utilis plus +tard, quand cette lacune du dnombrement sera comble.] + +[371: V. _Rgles de la Mthode sociologique_, chap. III.] + +[372: Et mme tout lien logique n'est-il pas mdiat? Si rapprochs que +soient les deux termes qu'il relie, ils sont toujours distincts et, par +consquent, il y a toujours entre eux un cart, un intervalle logique.] + +[373: Ce qui a contribu obscurcir cette question, c'est qu'on ne +remarque pas assez combien ces ides de sant et de maladie sont +relatives. Ce qui est normal aujourd'hui ne le sera plus demain, et +inversement. Les intestins volumineux du primitif sont normaux par +rapport son milieu, mais ne le seraient plus aujourd'hui. Ce qui est +morbide pour les individus peut tre normal pour la socit. La +neurasthnie est une maladie au point de vue de la physiologie +individuelle; que serait une socit sans neurasthniques? Ils ont +actuellement un rle social jouer. Quand on dit d'un tat qu'il est +normal ou anormal, il faut ajouter par rapport quoi il est ainsi +qualifi; sinon, on ne s'entend pas.] + +[374: _Division du travail social_, p. 266.] + +[375: Oettingen, _Ueber acuten und chronischen Selbstmord_, p. 28-32 et +_Moralstatistik_, p. 761.] + +[376: M. Poletti; nous ne connaissons d'ailleurs sa thorie que par +l'expos qu'en a donn M. Tarde, dans sa _Criminalit compare_, p. 72.] + +[377: On dit, il est vrai (Oettingen), pour chapper cette conclusion, +que le suicide est seulement un des mauvais cts de la civilisation +(_Schattenseite_) et qu'il est possible de le rduire sans la combattre. +Mais c'est se payer de mots. S'il drive des causes mmes dont dpend la +culture, on ne peut diminuer l'un sans amoindrir l'autre; car le seul +moyen de l'atteindre efficacement est d'agir sur ses causes.] + +[378: Cet argument est expos une objection. Le Bouddhisme, le +Janisme sont des doctrines systmatiquement pessimistes de la vie; +faut-il y voir l'indice d'un tat morbide des peuples qui les ont +pratiques? Nous les connaissons trop mal pour oser trancher la +question. Qu'on ne considre notre raisonnement que comme s'appliquant +aux peuples europens et mme aux socits du type de la cit. Dans ces +limites, nous le croyons difficilement discutable. Il reste possible que +l'esprit de renoncement propre certaines autres socits puisse, sans +anomalie, se formuler en systme.] + +[379: Entre autres Lisle, _op. cit._, p. 437 et suiv.] + +[380: Ce n'est pas que, mme dans ces cas, la sparation entre les actes +moraux et les actes immoraux soit absolue. L'opposition du bien et du +mal n'a pas le caractre radical que lui prte la conscience vulgaire. +On passe toujours de l'un l'autre par une dgradation insensible et +les frontires sont souvent indcises. Seulement, quand il s'agit de +crimes avrs, la distance est grande et le rapport entre les extrmes +moins apparent que pour le suicide.] + +[381: _Op. cit._, p. 499.] + +[382: Art. _Suicide_, in _Diction. Philos._] + +[383: Qu'on ne se mprenne pas sur notre pense. Sans doute, un jour +viendra o les socits actuelles mourront; elles se dcomposeront donc +en groupes plus petits. Seulement, si l'on induit l'avenir d'aprs le +pass, cet tat ne sera que provisoire, ces groupes partiels seront la +matire de socits nouvelles, beaucoup plus vastes que celles +d'aujourd'hui. Encore peut-on prvoir qu'ils seront eux-mmes beaucoup +plus vastes que ceux dont la runion a form les socits actuelles.] + +[384: Les premiers collges d'artisans remontent la Rome royale. V. +Marquardt, _Privat Leben der Roemer_, II, p. 4.] + +[385: Voir les raisons dans notre _Division du travail social_, L. II, +ch. III, notamment, p. 335 et suiv.] + +[386: Cette diffrenciation, on peut le prvoir, n'aurait probablement +plus le caractre strictement rglementaire qu'elle a aujourd'hui. La +femme ne serait pas, d'office, exclue de certaines fonctions et relgue +dans d'autres. Elle pourrait plus librement choisir, mais son choix, +tant dtermin par ses aptitudes, se porterait en gnral sur un mme +ordre d'occupations. Il serait sensiblement uniforme, sans tre +obligatoire.] + +[387: Bien entendu, nous ne pouvons indiquer que les principales tapes +de cette volution. Nous n'entendons pas dire que les socits modernes +aient succd la cit; nous laissons de ct les intermdiaires.] + +[388: V. sur ce point, Benoist, _L'organization du suffrage universel_, +in _Revue des Deux-Mondes_, 1886.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Suicide, by Emile Durkheim + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE *** + +***** This file should be named 40489-8.txt or 40489-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/0/4/8/40489/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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