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authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 22:20:29 -0800
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+The Project Gutenberg EBook of Le Suicide, by Emile Durkheim
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Suicide
+ Etude de Sociologie
+
+Author: Emile Durkheim
+
+Release Date: August 12, 2012 [EBook #40489]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+LE SUICIDE
+
+ÉTUDE DE SOCIOLOGIE
+
+PAR
+
+Émile DURKHEIM
+
+Professeur de Sociologie à la Faculté des Lettres de l'Université de
+Bordeaux
+
+PARIS
+
+FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
+
+1897
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Depuis quelque temps, la sociologie est à la mode. Le mot, peu connu et
+presque décrié il y a une dizaine d'années, est aujourd'hui d'un usage
+courant. Les vocations se multiplient et il y a dans le public comme un
+préjugé favorable à la nouvelle science. On en attend beaucoup. Il faut
+pourtant bien avouer que les résultats obtenus ne sont pas tout à fait
+en rapport avec le nombre des travaux publiés ni avec l'intérêt qu'on
+met à les suivre. Les progrès d'une science se reconnaissent à ce signe
+que les questions dont elle traite ne restent pas stationnaires. On dit
+qu'elle avance quand des lois sont découvertes qui, jusque-là, étaient
+ignorées, ou, tout au moins, quand des faits nouveaux, sans imposer
+encore une solution qui puisse être regardée comme définitive, viennent
+modifier la manière dont se posaient les problèmes. Or, il y a
+malheureusement une bonne raison pour que la sociologie ne nous donne
+pas ce spectacle; c'est que, le plus souvent, elle ne se pose pas de
+problèmes déterminés. Elle n'a pas encore dépassé l'ère des
+constructions et des synthèses philosophiques. Au lieu de se donner pour
+tâche de porter la lumière sur une portion restreinte du champ social,
+elle recherche de préférence les brillantes généralités où toutes les
+questions sont passées en revue, sans qu'aucune soit expressément
+traitée. Cette méthode permet bien de tromper un peu la curiosité du
+public en lui donnant, comme on dit, des clartés sur toutes sortes de
+sujets; elle ne saurait aboutir à rien d'objectif. Ce n'est pas avec des
+examens sommaires et à coup d'intuitions rapides qu'on peut arriver à
+découvrir les lois d'une réalité aussi complexe. Surtout, des
+généralisations, à la fois aussi vastes et aussi hâtives, ne sont
+susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est
+de citer, à l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent
+l'hypothèse proposée; mais une illustration ne constitue pas une
+démonstration. D'ailleurs, quand on touche à tant de choses diverses, on
+n'est compétent pour aucune et l'on ne peut guère employer que des
+renseignements de rencontre, sans qu'on ait même les moyens d'en faire
+la critique. Aussi les livres de pure sociologie ne sont-ils guère
+utilisables pour quiconque s'est fait une règle de n'aborder que des
+questions définies; car la plupart d'entre eux ne rentrent dans aucun
+cadre particulier de recherches et, de plus, ils sont trop pauvres en
+documents de quelque autorité.
+
+Ceux qui croient à l'avenir de notre science doivent avoir à cœur de
+mettre fin à cet état de choses. S'il durait, la sociologie retomberait
+vite dans son ancien discrédit et, seuls, les ennemis de la raison
+pourraient s'en réjouir. Car ce serait pour l'esprit humain un
+déplorable échec si cette partie du réel, la seule qui lui ait jusqu'à
+présent résisté, la seule aussi qu'on lui dispute avec passion, venait à
+lui échapper, ne fût-ce que pour un temps. L'indécision des résultats
+obtenus n'a rien qui doive décourager. C'est une raison pour faire de
+nouveaux efforts, non pour abdiquer. Une science, née d'hier, a le droit
+d'errer et de tâtonner, pourvu qu'elle prenne conscience de ses erreurs
+et de ses tâtonnements de manière à en prévenir le retour. La sociologie
+ne doit donc renoncer à aucune de ses ambitions; mais, d'un autre côté,
+si elle veut répondre aux espérances qu'on a mises en elle, il faut
+qu'elle aspire à devenir autre chose qu'une forme originale de la
+littérature philosophique. Que le sociologue, au lieu de se complaire en
+méditations métaphysiques à propos des choses sociales, prenne pour
+objets de ses recherches des groupes de faits nettement circonscrits,
+qui puissent être, en quelque sorte, montrés du doigt, dont on puisse
+dire où ils commencent et où ils finissent, et qu'il s'y attache
+fermement! Qu'il interroge avec soin les disciplines auxiliaires,
+histoire, ethnographie, statistique, sans lesquelles la sociologie ne
+peut rien! S'il a quelque chose à craindre, c'est que, malgré tout, ses
+informations ne soient jamais en rapport avec la matière qu'il essaie
+d'embrasser; car, quelque soin qu'il mette à la délimiter, elle est si
+riche et si diverse qu'elle contient comme des réserves inépuisables
+d'imprévu. Mais il n'importe. S'il procède ainsi, alors même que ses
+inventaires de faits seront incomplets et ses formules trop étroites, il
+aura, néanmoins, fait un travail utile que l'avenir continuera. Car des
+conceptions qui ont quelque base objective ne tiennent pas étroitement à
+la personnalité de leur auteur. Elles ont quelque chose d'impersonnel
+qui fait que d'autres peuvent les reprendre et les poursuivre; elles
+sont susceptibles de transmission. Une certaine suite est ainsi rendue
+possible dans le travail scientifique et cette continuité est la
+condition du progrès.
+
+C'est dans cet esprit qu'a été conçu l'ouvrage qu'on va lire. Si, parmi
+les différents sujets que nous avons eu l'occasion d'étudier au cours de
+notre enseignement, nous avons choisi le suicide pour la présente
+publication, c'est que, comme il en est peu de plus facilement
+déterminables, il nous a paru être d'un exemple particulièrement
+opportun; encore un travail préalable a-t-il été nécessaire pour en bien
+marquer les contours. Mais aussi, par compensation, quand on se
+concentre ainsi, on arrive à trouver de véritables lois qui prouvent
+mieux que n'importe quelle argumentation dialectique la possibilité de
+la sociologie. On verra celles que nous espérons avoir démontrées.
+Assurément, il a dû nous arriver plus d'une fois de nous tromper, de
+dépasser dans nos inductions les faits observés. Mais du moins, chaque
+proposition est accompagnée de ses preuves, que nous nous sommes efforcé
+de multiplier autant que possible. Surtout, nous nous sommes appliqués à
+bien séparer chaque fois tout ce qui est raisonnement et interprétation,
+des faits interprétés. Le lecteur est ainsi mis en mesure d'apprécier ce
+qu'il y a de fondé dans les explications qui lui sont soumises, sans que
+rien trouble son jugement.
+
+Il s'en faut, d'ailleurs, qu'en restreignant ainsi la recherche, on
+s'interdise nécessairement les vues d'ensemble et les aperçus généraux.
+Tout au contraire, nous pensons être parvenu à établir un certain nombre
+de propositions, concernant le mariage, le veuvage, la famille, la
+société religieuse, etc., qui, si nous ne nous abusons, en apprennent
+plus que les théories ordinaires des moralistes sur la nature de ces
+conditions ou de ces institutions. Il se dégagera même de notre étude
+quelques indications sur les causes du malaise général dont souffrent
+actuellement les sociétés européennes et sur les remèdes qui peuvent
+l'atténuer. Car il ne faut pas croire qu'un état général ne puisse être
+expliqué qu'à l'aide de généralités. Il peut tenir à des causes
+définies, qui ne sauraient être atteintes si on ne prend soin de les
+étudier à travers les manifestations, non moins définies, qui les
+expriment. Or, le suicide, dans l'état où il est aujourd'hui, se trouve
+justement être une des formes par lesquelles se traduit l'affection
+collective dont nous souffrons; c'est pourquoi il nous aidera à la
+comprendre.
+
+Enfin, on retrouvera dans le cours de cet ouvrage, mais sous une forme
+concrète et appliquée, les principaux problèmes de méthodologie que nous
+avons posés et examinés plus spécialement ailleurs[1]. Même, parmi ces
+questions, il en est une à laquelle ce qui suit apporte une contribution
+trop importante pour que nous ne la signalions pas tout de suite à
+l'attention du lecteur.
+
+La méthode sociologique, telle que nous la pratiquons, repose tout
+entière sur ce principe fondamental que les faits sociaux doivent être
+étudiés comme des choses, c'est-à-dire comme des réalités extérieures à
+l'individu. Il n'est pas de précepte qui nous ait été plus contesté; il
+n'en est pas, cependant, de plus fondamental. Car enfin, pour que la
+sociologie soit possible, il faut avant tout qu'elle ait un objet et qui
+ne soit qu'à elle. Il faut qu'elle ait à connaître d'une réalité et qui
+ne ressortisse pas à d'autres sciences. Mais s'il n'y a rien de réel en
+dehors des consciences particulières, elle s'évanouit faute de matière
+qui lui soit propre. Le seul objet auquel puisse désormais s'appliquer
+l'observation, ce sont les états mentaux de l'individu puisqu'il
+n'existe rien d'autre; or c'est affaire à la psychologie d'en traiter.
+De ce point de vue, en effet, tout ce qu'il y a de substantiel dans le
+mariage, par exemple, ou dans la famille, ou dans la religion, ce sont
+les besoins individuels auxquels sont censées répondre ces institutions:
+c'est l'amour paternel, l'amour filial, le penchant sexuel, ce qu'on a
+appelé l'instinct religieux, etc. Quant aux institutions elles-mêmes,
+avec leurs formes historiques, si variées et si complexes, elles
+deviennent négligeables et de peu d'intérêt. Expression superficielle et
+contingente des propriétés générales de la nature individuelle, elles ne
+sont qu'un aspect de cette dernière et ne réclament pas une
+investigation spéciale. Sans doute, il peut être curieux, à l'occasion,
+de chercher comment ces sentiments éternels de l'humanité se sont
+traduits extérieurement aux différentes époques de l'histoire; mais
+comme toutes ces traductions sont imparfaites, on ne peut pas y attacher
+beaucoup d'importance. Même, à certains égards, il convient de les
+écarter pour pouvoir mieux atteindre ce texte original d'où leur vient
+tout leur sens et qu'elles dénaturent. C'est ainsi que, sous prétexte
+d'établir la science sur des assises plus solides en la fondant dans la
+constitution psychologique de l'individu, on la détourne du seul objet
+qui lui revienne. _On ne s'aperçoit pas qu'il ne peut y avoir de
+sociologie s'il n'existe pas de sociétés, et qu'il n'existe pas de
+sociétés s'il n'y a que des individus._ Cette conception, d'ailleurs,
+n'est pas la moindre des causes qui entretiennent en sociologie le goût
+des vagues généralités. Comment se préoccuperait-on d'exprimer les
+formes concrètes de la vie sociale quand on ne leur reconnaît qu'une
+existence d'emprunt?
+
+Or il nous semble difficile que, de chaque page de ce livre, pour ainsi
+dire, ne se dégage pas, au contraire, l'impression que l'individu est
+dominé par une réalité morale qui le dépasse: c'est la réalité
+collective. Quand on verra que chaque peuple a un taux de suicides qui
+lui est personnel, que ce taux est plus constant que celui de la
+mortalité générale, que, s'il évolue, c'est suivant un coefficient
+d'accélération qui est propre à chaque société, que les variations par
+lesquelles il passe aux différents moments du jour, du mois, de l'année,
+ne font que reproduire le rythme de la vie sociale; quand on constatera
+que le mariage, le divorce, la famille, la société religieuse, l'armée
+etc., l'affectent d'après des lois définies dont quelques-unes peuvent
+même être exprimées sous forme numérique, on renoncera à voir dans ces
+états et dans ces institutions je ne sais quels arrangements
+idéologiques sans vertu et sans efficacité. Mais on sentira que ce sont
+des forces réelles, vivantes et agissantes, qui, par la manière dont
+elles déterminent l'individu, témoignent assez qu'elles ne dépendent pas
+de lui; du moins, s'il entre comme élément dans la combinaison d'où
+elles résultent, elles s'imposent à lui à mesure qu'elles se forment.
+Dans ces conditions, on comprendra mieux comment la sociologie peut et
+doit être objective, puisqu'elle a en face d'elle des réalités aussi
+définies et aussi résistantes que celles dont traitent le psychologue ou
+le biologiste[2].
+
+ * * * * *
+
+Il nous reste à acquitter une dette de reconnaissance en adressant ici
+nos remerciements à nos deux anciens élèves, M. Ferrand, professeur à
+l'École primaire supérieure de Bordeaux, et M. Marcel Mauss, agrégé de
+philosophie, pour le dévouement avec lequel ils nous ont secondé et pour
+les services qu'ils nous ont rendus. C'est le premier qui a dressé
+toutes les cartes contenues dans ce livre; c'est grâce au second qu'il
+nous a été possible de réunir les éléments nécessaires à rétablissement
+des tableaux XXI et XXII dont on appréciera plus loin l'importance. Il a
+fallu pour cela dépouiller les dossiers de 26.000 suicidés environ en
+vue de relever séparément l'âge, le sexe, l'état civil, la présence ou
+l'absence d'enfants. C'est M. Mauss qui a fait seul ce travail
+considérable.
+
+Ces tableaux ont été établis à l'aide de documents que possède le
+Ministère de la Justice, mais qui ne paraissent pas dans les
+comptes-rendus annuels. Ils ont été mis à notre disposition avec la plus
+grande complaisance par M. Tarde, chef du service de la statistique
+judiciaire. Nous lui en exprimons toute notre gratitude.
+
+
+
+
+LE SUICIDE
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I.
+
+
+Comme le mot de suicide revient sans cesse dans le cours de la
+conversation, on pourrait croire que le sens en est connu de tout le
+monde et qu'il est superflu de le définir. Mais, en réalité, les mots de
+la langue usuelle, comme les concepts qu'ils expriment, sont toujours
+ambigus et le savant qui les emploierait tels qu'il les reçoit de
+l'usage et sans leur faire subir d'autre élaboration s'exposerait aux
+plus graves confusions. Non seulement la compréhension en est si peu
+circonscrite qu'elle varie d'un cas à l'autre suivant les besoins du
+discours, mais encore, comme la classification dont ils sont le produit
+ne procède pas d'une analyse méthodique, mais ne fait que traduire les
+impressions confuses de la foule, il arrive sans cesse que des
+catégories de faits très disparates sont réunies indistinctement sous
+une même rubrique, ou que des réalités de même nature sont appelées de
+noms différents. Si donc on se laisse guider par l'acception reçue, on
+risque de distinguer ce qui doit être confondu ou de confondre ce qui
+doit être distingué, de méconnaître ainsi la véritable parenté des
+choses et, par suite, de se méprendre sur leur nature. On n'explique
+qu'en comparant. Une investigation scientifique ne peut donc arriver à
+sa fin que si elle porte sur des faits comparables et elle a d'autant
+plus de chances de réussir qu'elle est plus assurée d'avoir réuni tous
+ceux qui peuvent être utilement comparés. Mais ces affinités naturelles
+des êtres ne sauraient être atteintes avec quelque sûreté par un examen
+superficiel comme celui d'où est résultée la terminologie vulgaire; par
+conséquent, le savant ne peut prendre pour objets de ses recherches les
+groupes de faits tout constitués auxquels correspondent les mots de la
+langue courante. Mais il est obligé de constituer lui-même les groupes
+qu'il veut étudier, afin de leur donner l'homogénéité et la spécificité
+qui leur sont nécessaires pour pouvoir être traités scientifiquement.
+C'est ainsi que le botaniste, quand il parle de fleurs ou de fruits, le
+zoologiste, quand il parle de poissons ou d'insectes, prennent ces
+différents termes dans des sens qu'ils ont dû préalablement fixer.
+
+Notre première tâche doit donc être de déterminer l'ordre de faits que
+nous nous proposons d'étudier sous le nom de suicides. Pour cela, nous
+allons chercher si, parmi les différentes sortes de morts, il en est qui
+ont en commun des caractères assez objectifs pour pouvoir être reconnus
+de tout observateur de bonne foi, assez spéciaux pour ne pas se
+rencontrer ailleurs, mais, en même temps, assez voisins de ceux que l'on
+met généralement sous le nom de suicides pour que nous puissions, sans
+faire violence à l'usage, conserver cette même expression. S'il s'en
+rencontre, nous réunirons sous cette dénomination tous les faits, sans
+exception, qui présenteront ces caractères distinctifs, et cela sans
+nous inquiéter si la classe ainsi formée ne comprend pas tous les cas
+qu'on appelle d'ordinaire ainsi ou, au contraire, en comprend qu'on est
+habitué à appeler autrement. Car ce qui importe, ce n'est pas d'exprimer
+avec un peu de précision la notion que la moyenne des intelligences
+s'est faite du suicide, mais c'est de constituer une catégorie d'objets
+qui, tout en pouvant être, sans inconvénient, étiquettée sous cette
+rubrique, soit fondée objectivement, c'est-à-dire corresponde à une
+nature déterminée de choses.
+
+Or, parmi les diverses espèces de morts, il en est qui présentent ce
+trait particulier qu'elles sont le fait de la victime elle-même,
+qu'elles résultent d'un acte dont le patient est l'auteur; et, d'autre
+part, il est certain que ce même caractère se retrouve à la base même de
+l'idée qu'on se fait communément du suicide. Peu importe, d'ailleurs, la
+nature intrinsèque des actes qui produisent ce résultat. Quoique, en
+général, on se représente le suicide comme une action positive et
+violente qui implique un certain déploiement de force musculaire, il
+peut se faire qu'une attitude purement négative ou une simple abstention
+aient la même conséquence. On se tue tout aussi bien en refusant de se
+nourrir qu'en se détruisant par le fer ou le feu. Il n'est même pas
+nécessaire que l'acte émané du patient ait été l'antécédent immédiat de
+la mort pour qu'elle en puisse être regardée comme l'effet; le rapport
+de causalité peut être indirect, le phénomène ne change pas, pour cela,
+de nature. L'iconoclaste qui, pour conquérir les palmes du martyre,
+commet un crime de lèse-majesté qu'il sait être capital, et qui meurt de
+la main du bourreau, est tout aussi bien l'auteur de sa propre fin que
+s'il s'était porté lui-même le coup mortel; du moins, il n'y a pas lieu
+de classer dans des genres différents ces deux variétés de morts
+volontaires, puisqu'il n'y a de différences entre elles que dans les
+détails matériels de l'exécution. Nous arrivons donc à cette première
+formule: On appelle suicide toute mort qui résulte médiatement ou
+immédiatement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime
+elle-même.
+
+Mais cette définition est incomplète; elle ne distingue pas entre deux
+sortes de morts très différentes. On ne saurait ranger dans la même
+classe et traiter de la même manière la mort de l'halluciné qui se
+précipite d'une fenêtre élevée parce qu'il la croit de plain-pied avec
+le sol, et celle de l'homme, sain d'esprit, qui se frappe en sachant ce
+qu'il fait. Même, en un sens, il y a bien peu de dénouements mortels qui
+ne soient la conséquence ou prochaine ou lointaine de quelque démarche
+du patient. Les causes de mort sont situées hors de nous beaucoup plus
+qu'en nous et elles ne nous atteignent que si nous nous aventurons dans
+leur sphère d'action.
+
+Dirons-nous qu'il n'y a suicide que si l'acte d'où la mort résulte a été
+accompli par la victime en vue de ce résultat? Que celui-là seul se tue
+véritablement qui a voulu se tuer et que le suicide est un homicide
+intentionnel de soi-même? Mais d'abord, ce serait définir le suicide par
+un caractère qui, quels qu'en puissent être l'intérêt et l'importance,
+aurait, tout au moins, le tort de n'être pas facilement reconnaissable
+parce qu'il n'est pas facile à observer. Comment savoir quel mobile a
+déterminé l'agent et si, quand il a pris sa résolution, c'est la mort
+même qu'il voulait ou s'il avait quelque autre but? L'intention est
+chose trop intime pour pouvoir être atteinte du dehors autrement que par
+de grossières approximations. Elle se dérobe même à l'observation
+intérieure. Que de fois nous nous méprenons sur les raisons véritables
+qui nous font agir! Sans cesse, nous expliquons par des passions
+généreuses ou des considérations élevées des démarches que nous ont
+inspirées de petits sentiments ou une aveugle routine.
+
+D'ailleurs, d'une manière générale, un acte ne peut être défini par la
+fin que poursuit l'agent, car un même système de mouvements, sans
+changer de nature, peut-être ajusté à trop de fins différentes. Et en
+effet, s'il n'y avait suicide que là où il y a intention de se tuer, il
+faudrait refuser cette dénomination à des faits qui, malgré des
+dissemblances apparentes, sont, au fond, identiques à ceux que tout le
+monde appelle ainsi, et qu'on ne peut appeler autrement à moins de
+laisser le terme sans emploi. Le soldat qui court au devant d'une mort
+certaine pour sauver son régiment ne veut pas mourir, et pourtant
+n'est-il pas l'auteur de sa propre mort au même titre que l'industriel
+ou le commerçant qui se tuent pour échapper aux hontes de la faillite?
+On en peut dire autant du martyr qui meurt pour sa foi, de la mère qui
+se sacrifie pour son enfant, etc. Que la mort soit simplement acceptée
+comme une condition regrettable, mais inévitable, du but où l'on tend,
+ou bien qu'elle soit expressément voulue et recherchée pour elle-même,
+le sujet, dans un cas comme dans l'autre, renonce à l'existence, et les
+différentes manières d'y renoncer ne peuvent être que des variétés
+d'une même classe. Il y a entre elles trop de ressemblances
+fondamentales pour qu'on ne les réunisse pas sous la même expression
+générique, sauf à distinguer ensuite des espèces dans le genre ainsi
+constitué. Sans doute, vulgairement, le suicide est, avant tout, l'acte
+de désespoir d'un homme qui ne tient plus à vivre. Mais, en réalité,
+parce qu'on est encore attaché à la vie au moment où on la quitte, on ne
+laisse pas d'en faire l'abandon; et, entre tous les actes par lesquels
+un être vivant abandonne ainsi celui de tous ses biens qui passe pour le
+plus précieux, il y a des traits communs qui sont évidemment essentiels.
+Au contraire, la diversité des mobiles qui peuvent avoir dicté ces
+résolutions ne saurait donner naissance qu'à des différences
+secondaires. Quand donc le dévouement va jusqu'au sacrifice certain de
+la vie, c'est scientifiquement un suicide; nous verrons plus tard de
+quelle sorte.
+
+Ce qui est commun à toutes les formes possibles de ce renoncement
+suprême, c'est que l'acte qui le consacre est accompli en connaissance
+de cause; c'est que la victime, au moment d'agir, sait ce qui doit
+résulter de sa conduite, quelque raison d'ailleurs qui l'ait amenée à se
+conduire ainsi. Tous les faits de mort qui présentent cette
+particularité caractéristique se distinguent nettement de tous les
+autres où le patient ou bien n'est pas l'agent de son propre décès, ou
+bien n'en est que l'agent inconscient. Ils s'en distinguent par un
+caractère facile à reconnaître, car ce n'est pas un problème insoluble
+que de savoir si l'individu connaissait ou non par avance les suites
+naturelles de son action. Ils forment donc un groupe défini, homogène,
+discernable de tout autre et qui, par conséquent, doit être désigné par
+un mot spécial. Celui de suicide lui convient et il n'y a pas lieu d'en
+créer un autre; car la très grande généralité des faits qu'on appelle
+quotidiennement ainsi en fait partie. Nous disons donc définitivement:
+_On appelle suicide tout cas de mort qui résulte directement ou
+indirectement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime
+elle-même et qu'elle savait devoir produire ce résultat._ La tentative,
+c'est l'acte ainsi défini, mais arrêté avant que la mort en soit
+résultée.
+
+Cette définition suffit à exclure de notre recherche tout ce qui
+concerne les suicides d'animaux. En effet, ce que nous savons de
+l'intelligence animale ne nous permet pas d'attribuer aux bêtes une
+représentation anticipée de leur mort, ni surtout des moyens capables de
+la produire. On en voit, il est vrai, qui refusent de pénétrer dans un
+local où d'autres ont été tuées; on dirait qu'elles pressentent leur
+sort. Mais, en réalité, l'odeur du sang suffit à déterminer ce mouvement
+instinctif de recul. Tous les cas un peu authentiques que l'on cite et
+où l'on veut voir des suicides proprement dits peuvent s'expliquer tout
+autrement. Si le scorpion irrité se perce lui-même de son dard (ce qui,
+d'ailleurs, n'est pas certain), c'est probablement en vertu d'une
+réaction automatique et irréfléchie. L'énergie motrice, soulevée par son
+état d'irritation, se décharge au hasard, comme elle peut; il se trouve
+que l'animal en est la victime, sans qu'on puisse dire qu'il se soit
+représenté par avance la conséquence de son mouvement. Inversement, s'il
+est des chiens qui refusent de se nourrir quand ils ont perdu leur
+maître, c'est que la tristesse, dans laquelle ils étaient plongés, a
+supprimé mécaniquement l'appétit; la mort en est résultée, mais sans
+qu'elle ait été prévue. Ni le jeûne dans ce cas, ni la blessure dans
+l'autre n'ont été employés comme des moyens dont l'effet était connu.
+Les caractères distinctifs du suicide, tels que nous l'avons défini,
+font donc défaut. C'est pourquoi, dans ce qui suivra, nous n'aurons à
+nous occuper que du suicide humain[3].
+
+Mais cette définition n'a pas seulement l'avantage de prévenir les
+rapprochements trompeurs ou les exclusions arbitraires; elle nous donne
+dès maintenant une idée de la place que les suicides occupent dans
+l'ensemble de la vie morale. Elle nous montre, en effet, qu'ils ne
+constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout à fait à
+part, une classe isolée de phénomènes monstrueux, sans rapport avec les
+autres modes de la conduite, mais, au contraire, qu'ils s'y relient par
+une série continue d'intermédiaires. Ils ne sont que la forme exagérée
+de pratiques usuelles. En effet, il y a, disons-nous, suicide quand la
+victime, au moment où elle commet l'acte qui doit mettre fin à ses
+jours, sait de toute certitude ce qui doit normalement en résulter. Mais
+cette certitude peut être plus ou moins forte. Nuancez-la de quelques
+doutes, et vous aurez un fait nouveau, qui n'est plus le suicide, mais
+qui en est proche parent puisqu'il n'existe entre eux que des
+différences de degrés. Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais
+sans qu'un dénouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un
+suicidé, même s'il arrive qu'il succombe, non puis que l'imprudent qui
+joue de parti pris avec la mort tout en cherchant à l'éviter, ou que
+l'apathique qui, ne tenant vivement à rien, ne se donne pas la peine de
+soigner sa santé et la compromet par sa négligence. Et pourtant, ces
+différentes manières d'agir ne se distinguent pas radicalement des
+suicides proprement dits. Elles procèdent d'états d'esprit analogues,
+puisqu'elles entraînent également des risques mortels qui ne sont pas
+ignorés de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrête
+pas; toute la différence, c'est que les chances de mort sont moindres.
+Aussi n'est-ce pas sans quelque fondement qu'on dit couramment du savant
+qui s'est épuisé en veilles, qu'il s'est tué lui-même. Tous ces faits
+constituent donc des sortes de suicides embryonnaires, et, s'il n'est
+pas d'une bonne méthode de les confondre avec le suicide complet et
+développé, il ne faut pas davantage perdre de vue les rapports de
+parenté qu'ils soutiennent avec ce dernier. Car il apparaît sous un tout
+autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution
+de continuité aux actes de courage et de dévouement, d'une part, et, de
+l'autre, aux actes d'imprudence et de simple négligence. On verra mieux
+dans la suite ce que ces rapprochements ont d'instructif.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Mais le fait ainsi défini intéresse-t-il le sociologue? Puisque le
+suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il
+semble qu'il doive exclusivement dépendre de facteurs individuels et
+qu'il ressortisse, par conséquent, à la seule psychologie. En fait,
+n'est-ce pas par le tempérament du suicidé, par son caractère, par ses
+antécédents, par les événements de son histoire privée que l'on explique
+d'ordinaire sa résolution?
+
+Nous n'avons pas à rechercher pour l'instant dans quelle mesure et sous
+quelles conditions il est légitime d'étudier ainsi les suicides, mais ce
+qui est certain, c'est qu'ils peuvent être envisagés sous un tout autre
+aspect. En effet, si, au lieu de n'y voir que des événements
+particuliers, isolés les uns des autres et qui demandent à être examinés
+chacun à part, on considère l'ensemble des suicides commis dans une
+société donnée pendant une unité de temps donnée, on constate que le
+total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'unités indépendantes, un
+tout de collection, mais qu'il constitue par lui-même un fait nouveau et
+_sui generis_, qui a son unité et son individualité, sa nature propre
+par conséquent, et que, de plus, cette nature est éminemment sociale. En
+effet, pour une même société, tant que l'observation ne porte pas sur
+une période trop étendue, ce chiffre est à peu près invariable, comme le
+prouve le tableau I (V. ci-dessous). C'est que, d'une année à la
+suivante, les circonstances au milieu desquelles se développe la vie des
+peuples restent sensiblement les mêmes. Il se produit bien parfois des
+variations plus importantes; mais elles sont tout à fait l'exception. On
+peut voir, d'ailleurs, qu'elles sont toujours contemporaines de quelque
+crise qui affecte passagèrement l'état social[4].
+
+/*
+TABLEAU I
+
+_Constance du suicide dans les principaux pays d'Europe (Chiffres absolus)._
+
++--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
+| | | | | | | |
+| ANNÉES.| FRANCE. | PRUSSE. | ANGLE- | SAXE. | BAVIÈRE. | DANEMARK. |
+| | | | TERRE | | | |
++--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
+| | | | | | | |
+| 1841 | 2.814 | 1.630 | | 290 | | 337 |
+| 1842 | 2.866 | 1.598 | | 318 | | 317 |
+| 1843 | 3.020 | 1.720 | | 420 | | 301 |
+| 1844 | 2.973 | 1.575 | | 335 | 244 | 285 |
+| 1845 | 3.082 | 1.700 | | 338 | 250 | 290 |
+| 1846 | 3.102 | 1.707 | | 373 | 220 | 376 |
+| 1847 | (3.647) | (1.852) | | 377 | 217 | 345 |
+| 1848 | (3.301) | (1.649) | | 398 | 215 | (305) |
+| 1849 | 3.583 | (1.527) | | (328) | (189) | 337 |
+| 1850 | 3.596 | 1.736 | | 390 | 250 | 340 |
+| 1851 | 3.598 | 1.809 | | 402 | 260 | 401 |
+| 1852 | 3.676 | 2.073 | | 530 | 226 | 426 |
+| 1853 | 3.415 | 1.942 | | 431 | 263 | 419 |
+| 1854 | 3.700 | 2.198 | | 547 | 318 | 363 |
+| 1855 | 3.810 | 2.351 | | 568 | 307 | 399 |
+| 1856 | 4.189 | 2.377 | | 550 | 318 | 426 |
+| 1857 | 3.967 | 2.038 | 1.349 | 485 | 286 | 427 |
+| 1858 | 3.903 | 2.126 | 1.275 | 491 | 329 | 457 |
+| 1859 | 3.899 | 2.146 | 1.248 | 507 | 387 | 451 |
+| 1860 | 4.050 | 2.105 | 1.365 | 548 | 339 | 468 |
+| 1861 | 4.454 | 2.185 | 1.347 | (643) | | |
+| 1862 | 4.770 | 2.112 | 1.317 | 557 | | |
+| 1863 | 4.613 | 2.374 | 1.315 | 643 | | |
+| 1864 | 4.521 | 2.203 | 1.340 | (545) | | 411 |
+| 1865 | 4.946 | 2.361 | 1.392 | 619 | | 451 |
+| 1866 | 5.119 | 2.485 | 1.329 | 704 | 410 | 443 |
+| 1867 | 5.011 | 3.625 | 1.316 | 752 | 471 | 469 |
+| 1868 | (5.547) | 3.658 | 1.508 | 800 | 453 | 498 |
+| 1869 | 5.114 | 3.544 | 1.588 | 710 | 425 | 462 |
+| 1870 | | 3.270 | 1.554 | | | 486 |
+| 1871 | | 3.135 | 1.495 | | | |
+| 1872 | | 3.467 | 1.514 | | | |
+| | | | | | | |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+C'est ainsi qu'en 1848 une baisse brusque a eu lieu dans tous les États
+européens.
+
+Si l'on considère un plus long intervalle de temps, on constate des
+changements plus graves. Mais alors ils deviennent chroniques; ils
+témoignent donc simplement que les caractères constitutionnels de la
+société ont subi, au même moment, de profondes modifications. Il est
+intéressant de remarquer qu'ils ne se produisent pas avec l'extrême
+lenteur que leur ont attribuée un assez grand nombre d'observateurs;
+mais ils sont à la fois brusques et progressifs. Tout à coup, après une
+série d'années où les chiffres ont oscillé entre des limites très
+rapprochées, une hausse se manifeste qui, après des hésitations en sens
+contraires, s'affirme, s'accentue et enfin se fixe. C'est que toute
+rupture de l'équilibre social, si elle éclate soudainement, met toujours
+du temps à produire toutes ses conséquences. L'évolution du suicide est
+ainsi composée d'ondes de mouvement, distinctes et successives, qui ont
+lieu par poussées, se développent pendant un temps, puis s'arrêtent pour
+recommencer ensuite. On peut voir sur le tableau précédent qu'une de ces
+ondes s'est formée presque dans toute l'Europe au lendemain des
+événements de 1848, c'est-à-dire vers les années 1850-1853 selon les
+pays; une autre a commencé en Allemagne après la guerre de 1866, en
+France un peu plus tôt, vers 1860, à l'époque qui marque l'apogée du
+gouvernement impérial, en Angleterre vers 1868, c'est-à-dire après la
+révolution commerciale que déterminèrent alors les traités de commerce.
+Peut-être est-ce à la même cause qu'est due la nouvelle recrudescence
+que l'on constate chez nous vers 1865. Enfin, après la guerre de 1870 un
+nouveau mouvement en avant a commencé qui dure encore et qui est à peu
+près général en Europe[5].
+
+Chaque société a donc, à chaque moment de son histoire, une aptitude
+définie pour le suicide. On mesure l'intensité relative de cette
+aptitude en prenant le rapport entre le chiffre global des morts
+volontaires et la population de tout âge et de tout sexe. Nous
+appellerons cette donnée numérique _taux de la mortalité-suicide propre
+à la société considérée_. On le calcule généralement par rapport à un
+million ou à cent mille habitants.
+
+Non seulement ce taux est constant pendant de longues périodes de temps,
+mais l'invariabilité en est même plus grande que celle des principaux
+phénomènes démographiques. La mortalité générale, notamment, varie
+beaucoup plus souvent d'une année à l'autre et les variations par
+lesquelles elle passe sont beaucoup plus importantes. Pour s'en assurer,
+il suffit de comparer, pendant plusieurs périodes, la manière dont
+évoluent l'un et l'autre phénomène. C'est ce que nous avons fait au
+tableau II (V. ci-dessous). Pour faciliter le rapprochement, nous avons,
+tant pour les décès que pour les suicides, exprimé le taux de chaque
+année en fonction du taux moyen de la période, ramené à 100. Les écarts
+d'une année à l'autre ou par rapport au taux moyen sont ainsi rendus
+comparables dans les deux colonnes. Or, il résulte de cette comparaison
+qu'à chaque période l'ampleur des variations est beaucoup plus
+considérable du côté de la mortalité générale que du côté des suicides;
+elle est, en moyenne, deux fois plus grande. Seul, l'écart _minimum_
+entre deux années consécutives est sensiblement de même importance de
+part et d'autre pendant les deux dernières périodes. Seulement, ce
+_minimum_ est une exception dans la colonne des décès, alors qu'au
+contraire les variations annuelles des suicides ne s'en écartent
+qu'exceptionnellement. On s'en aperçoit en comparant les écarts
+moyens[6].
+
+Tableau II
+
+_Variations comparées du taux de la mortalité-suicide et du taux de la
+mortalité générale._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| A.--Chiffres absolus. |
++--------------------------------------------------------------------+
+|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|
+|1841-46|par |par |1849-55|par |par |1856-60|par |par |
+| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000|
+| |hab. |hab. | |hab. |hab. | |hab. |hab. |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1841 | 8,2 | 23,2| 1849 | 10,0 | 27,3| 1856 | 11,6 | 23,1|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1842 | 8,3 | 24,0| 1850 | 10,1 | 21,4| 1857 | 10,9 | 23,7|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1843 | 8,7 | 23,1| 1851 | 10,0 | 22,3| 1858 | 10,7 | 24,1|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1844 | 8,5 | 22,1| 1852 | 10,5 | 22,5| 1859 | 11,1 | 26,8|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1845 | 8,8 | 21,2| 1853 | 9,4 | 22,0| 1860 | 11,9 | 21,4|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1846 | 8,7 | 23,2| 1854 | 10,2 | 27,4| | | |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| | | | 1855 | 10,5 | 25,9| | | |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| Moy. | 8,5 | 22,8| Moy. | 10,1 | 24,1| Moy. | 11,2 | 23,8|
++--------------------------------------------------------------------+
+| B.--Taux de chaque année exprimé en fonction de la moyenne |
+| ramenée à 100. |
++--------------------------------------------------------------------+
+| 1841 | 96 |101,7| 1849 | 98,9 |113,2| 1856 | 103,5 | 97 |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1842 | 97 |105,2| 1850 | 100 | 88,7| 1857 | 97,3 | 99,3|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1843 | 102 |101,3| 1851 | 98,9 | 92,5| 1858 | 95,5 |101,2|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1844 | 100 | 96,9| 1852 | 103,8 | 93,3| 1859 | 99,1 |112,6|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1845 | 103,5 | 92,9| 1853 | 93 | 91,2| 1860 | 106,0 | 89,9|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1846 | 102,3 |101,7| 1854 | 100,9 |113,6| | | |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| | | | 1855 | 103 |107,4| | | |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| Moy. | 100 |100 | Moy. | 100 | 100| Moy. | 100 |100 |
++--------------------------------------------------------------------+
+| C.--Grandeur de l'écart. |
++--------------------------------------------------------------------+
+| | ENTRE DEUX ANNÉES |AU-DESSUS et au-dessous |
+| | consécutives. | de la moyenne. |
++--------------------------------------------------------------------+
+| |Ecart |Ecart |Ecart | Maximum | Maximum |
+| |maximum|minimum|moyen | au-dessous.| au-dessus.|
++--------------------------------------------------------------------+
+| PÉRIODE 1841-46. |
++--------------------------------------------------------------------+
+|Mortalité générale| 8,8 | 2,5 | 4,9 | 7,1 | 4,0 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Taux des suicides | 5,0 | 1 | 2,5 | 4 | 2,8 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+| PÉRIODE 1849-55. |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Mortalité générale| 24,5 | 0,8 | 10,6 | 13,6 | 11,3 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Taux des suicides | 10,8 | 1,1 | 4,48 | 3,8 | 7,0 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+| PÉRIODE 1856-60. |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Mortalité générale| 22,7 | 1,9 | 9,57 | 12,6 | 10,1 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Taux des suicides | 6,9 | 1,8 | 4,82 | 6,0 | 4,5 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Il est vrai que, si l'on compare, non plus les années successives d'une
+même période, mais les moyennes de périodes différentes, les variations
+que l'on observe dans le taux de la mortalité deviennent presque
+insignifiantes. Les changements en sens contraires qui ont lieu d'une
+année à l'autre et qui sont dus à l'action de causes passagères et
+accidentelles, se neutralisent mutuellement quand on prend pour base du
+calcul une unité de temps plus étendue; ils disparaissent donc du
+chiffre moyen qui, par suite de cette élimination, présente une assez
+grande invariabilité. Ainsi, en France, de 1841 à 1870, il a été
+successivement pour chaque période décennale, 23,18; 23,72; 22,87. Mais
+d'abord, c'est déjà un fait remarquable que le suicide ait, d'une année
+à la suivante, un degré de constance au moins égal, sinon supérieur, à
+celui que la mortalité générale ne manifeste que de période à période.
+De plus, le taux moyen de la mortalité n'atteint à cette régularité
+qu'en devenant quelque chose de général et d'impersonnel qui ne peut
+servir que très imparfaitement à caractériser une société déterminée. En
+effet, il est sensiblement le même pour tous les peuples qui sont
+parvenus à peu près à la même civilisation; du moins, les différences
+sont très faibles. Ainsi, en France, comme nous venons de le voir, il
+oscille, de 1841 à 1870, autour de 23 décès pour 1.000 habitants;
+pendant le même temps, il a été successivement en Belgique de 23,93, de
+22,5, de 24,04; en Angleterre de 22,32, de 22,21, de 22,68; en Danemark
+de 22,65 (1845-49), de 20,44 (1855-59), de 20,4 (1861-68). Si l'on fait
+abstraction de la Russie qui n'est encore européenne que
+géographiquement, les seuls grands pays d'Europe où la dîme mortuaire
+s'écarte d'une manière un peu marquée des chiffres précédents sont
+l'Italie où elle s'élevait encore de 1861 à 1867 jusqu'à 30,6 et
+l'Autriche où elle était plus considérable encore (32,52)[7]. Au
+contraire le taux des suicides, en même temps qu'il n'accuse que de
+faibles changements annuels, varie suivant les sociétés du simple au
+double, au triple, au quadruple et même davantage (V. Tableau III,
+ci-dessous). Il est donc, à un bien plus haut degré que le taux de la
+mortalité, personnel à chaque groupe social dont il peut être regardé
+comme un indice caractéristique. Il est même si étroitement lié à ce
+qu'il y a de plus profondément constitutionnel dans chaque tempérament
+national, que l'ordre dans lequel se classent, sous ce rapport, les
+différentes sociétés reste presque rigoureusement le même à des époques
+très différentes. C'est ce que prouve l'examen de ce même tableau. Au
+cours des trois périodes qui y sont comparées, le suicide s'est partout
+accru; mais, dans cette marche en avant, les divers peuples ont gardé
+leurs distances respectives. Chacun a son coefficient d'accélération qui
+lui est propre.
+
+Tableau III
+
+_Taux des suicides par million d'habitants dans les différents pays
+d'Europe_.
+
+/*
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+| |PÉRIODE|1871-75|1874-78|NUMÉROS D'ORDRE À LA |
+| |1866-70| | |1e pér. |2e pér. |3e pér. |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Italie | 30 | 35 | 38 | 1 | 1 | 1 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Belgique | 66 | 69 | 78 | 2 | 3 | 4 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Angleterre | 67 | 66 | 69 | 3 | 2 | 2 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Norwège | 76 | 73 | 71 | 4 | 4 | 3 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Autriche | 78 | 94 | 130 | 5 | 7 | 7 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Suède | 85 | 81 | 91 | 6 | 5 | 5 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Bavière | 90 | 91 | 100 | 7 | 6 | 6 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|France | 135 | 150 | 160 | 8 | 9 | 9 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Prusse | 142 | 134 | 152 | 9 | 8 | 8 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Danemark | 277 | 258| 255 | 10 | 10 | 10 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Saxe | 293 | 267 | 334 | 11 | 11 | 11 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Le taux des suicides constitue donc un ordre de faits un et déterminé;
+c'est ce que démontrent, à la fois, sa permanence et sa variabilité. Car
+cette permanence serait inexplicable s'il ne tenait pas à un ensemble de
+caractères distinctifs, solidaires les uns des autres, qui, malgré la
+diversité des circonstances ambiantes, s'affirment simultanément; et
+cette variabilité témoigne de la nature individuelle et concrète de ces
+mêmes caractères, puisqu'ils varient comme l'individualité sociale
+elle-même. En somme, ce qu'expriment ces données statistiques, c'est la
+tendance au suicide dont chaque société est collectivement affligée.
+Nous n'avons pas à dire actuellement en quoi consiste cette tendance, si
+elle est un état _sui generis_ de l'âme collective[8], ayant sa réalité
+propre, ou si elle ne représente qu'une somme d'états individuels. Bien
+que les considérations qui précèdent soient difficilement conciliables
+avec cette dernière hypothèse, nous réservons le problème qui sera
+traité au cours de cet ouvrage[9]. Quoi qu'on pense à ce sujet, toujours
+est-il que cette tendance existe soit à un titre soit à l'autre. Chaque
+société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts
+volontaires. Cette prédisposition peut donc être l'objet d'une étude
+spéciale et qui ressortit à la sociologie. C'est cette étude que nous
+allons entreprendre.
+
+Notre intention n'est donc pas de faire un inventaire aussi complet que
+possible de toutes les conditions qui peuvent entrer dans la genèse des
+suicides particuliers, mais seulement de rechercher celles dont dépend
+ce fait défini que nous avons appelé le taux social des suicides. On
+conçoit que les deux questions sont très distinctes, quelque rapport
+qu'il puisse, par ailleurs, y avoir entre elles. En effet, parmi les
+conditions individuelles, il y en a certainement beaucoup qui ne sont
+pas assez générales pour affecter le rapport entre le nombre total des
+morts volontaires et la population. Elles peuvent faire, peut-être, que
+tel ou tel individu isolé se tue, non que la société _in globo_ ait pour
+le suicide un penchant plus ou moins intense. De même qu'elles ne
+tiennent pas à un certain état de l'organisation sociale, elles n'ont
+pas de contre-coups sociaux. Par suite, elles intéressent le
+psychologue, non le sociologue. Ce que recherche ce dernier, ce sont les
+causes par l'intermédiaire desquelles il est possible d'agir, non sur
+les individus isolément, mais sur le groupe. Par conséquent, parmi les
+facteurs des suicides, les seuls qui le concernent sont ceux qui font
+sentir leur action sur l'ensemble de la société. Le taux des suicides
+est le produit de ces facteurs. C'est pourquoi nous devons nous y tenir.
+
+Tel est l'objet du présent travail qui comprendra trois parties.
+
+Le phénomène qu'il s'agit d'expliquer ne peut être dû qu'à des causes
+extra-sociales d'une grande généralité ou à des causes proprement
+sociales. Nous nous demanderons d'abord quelle est l'influence des
+premières et nous verrons qu'elle est nulle ou très restreinte.
+
+Nous déterminerons ensuite la nature des causes sociales, la manière
+dont elles produisent leurs effets, et leurs relations avec les états
+individuels qui accompagnent les différentes sortes de suicides.
+
+Cela fait, nous serons mieux en état de préciser en quoi consiste
+l'élément social du suicide, c'est-à-dire cette tendance collective dont
+nous venons de parler, quels sont ses rapports avec les autres faits
+sociaux et par quels moyens il est possible d'agir sur elle[10].
+
+
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Le suicide et les états psychopathiques[11].
+
+
+Il y a deux sortes de causes extra-sociales auxquelles on peut _a
+priori_ attribuer une influence sur le taux des suicides: ce sont les
+dispositions organico-psychiques et la nature du milieu physique. Il
+pourrait se faire que, dans la constitution individuelle ou, tout au
+moins, dans la constitution d'une classe importante d'individus, il y
+eût un penchant, d'intensité variable selon les pays, et qui entraînât
+directement l'homme au suicide; d'un autre côté, le climat, la
+température, etc., pourraient, par la manière dont ils agissent sur
+l'organisme, avoir indirectement les mêmes effets. L'hypothèse, en tout
+cas, ne peut pas être écartée sans discussion. Nous allons donc
+examiner successivement ces deux ordres de facteurs et chercher s'ils
+ont, en effet, une part dans le phénomène que nous étudions et quelle
+elle est.
+
+
+I.
+
+Il est des maladies dont le taux annuel est relativement constant pour
+une société donnée, en même temps qu'il varie assez sensiblement suivant
+les peuples. Telle est la folie. Si donc on avait quelque raison de voir
+dans toute mort volontaire une manifestation vésanique, le problème que
+nous nous sommes posé serait résolu; le suicide ne serait qu'une
+affection individuelle[12].
+
+C'est la thèse soutenue par d'assez nombreux aliénistes. Suivant
+Esquirol: «Le suicide offre tous les caractères des aliénations
+mentales[13]».--«L'homme n'attente à ses jours que lorsqu'il est dans le
+délire et les suicidés sont aliénés[14]». Partant de ce principe, il
+concluait que le suicide, étant involontaire, ne devait pas être puni
+par la loi. Falret[15] et Moreau de Tours s'expriment dans des termes
+presque identiques. Il est vrai que ce dernier, dans le passage même où
+il énonce la doctrine à laquelle il adhère, fait une remarque qui suffit
+à la rendre suspecte: «Le suicide, dit-il, doit-il être regardé dans
+tous les cas comme le résultat d'une aliénation mentale? Sans vouloir
+ici trancher cette difficile question, disons en thèse générale
+qu'instinctivement on penche d'autant plus vers l'affirmative que l'on a
+fait de la folie une étude plus approfondie, que l'on a acquis plus
+d'expérience et qu'enfin on a vu plus d'aliénés[16]». En 1845, le
+docteur Bourdin, dans une brochure qui, lors de son apparition, fit
+quelque bruit dans le monde médical, avait, avec moins de mesure encore,
+soutenu la même opinion.
+
+Cette théorie peut être et a été défendue de deux manières différentes.
+Ou bien on dit que, par lui-même, le suicide constitue une entité
+morbide _sui generis_, une folie spéciale; ou bien, sans en faire une
+espèce distincte, on y voit simplement un épisode d'une ou de plusieurs
+sortes de folies, mais qui ne se rencontre pas chez les sujets sains
+d'esprit. La première thèse est celle de Bourdin; Esquirol, au
+contraire, est le représentant le plus autorisé de l'autre conception.
+«D'après ce qui précède, dit-il, on entrevoit déjà que le suicide n'est
+pour nous qu'un phénomène consécutif à un grand nombre de causes
+diverses, qu'il se montre avec des caractères très différents; que ce
+phénomène ne peut caractériser une maladie. C'est pour avoir fait du
+suicide une maladie _sui generis_ qu'on a établi des propositions
+générales démenties par l'expérience[17]».
+
+De ces deux façons de démontrer le caractère vésanique du suicide, la
+seconde est la moins rigoureuse et la moins probante en vertu de ce
+principe qu'il ne peut y avoir d'expériences négatives. Il est
+impossible, en effet, de procéder à un inventaire complet de tous les
+cas de suicides et de faire voir dans chacun d'eux l'influence de
+l'aliénation mentale. On ne peut que citer des exemples particuliers
+qui, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent servir de base à une
+généralisation scientifique; quand même des exemples contraires ne
+seraient pas allégués, il y en aurait toujours de possibles. Mais
+l'autre preuve, si elle peut être administrée, serait concluante. Si
+l'on parvient à établir que le suicide est une folie qui a ses
+caractères propres et son évolution distincte, la question est tranchée;
+tout suicidé est un fou.
+
+Mais existe-t-il une folie-suicide?
+
+
+
+
+II.
+
+La tendance au suicide étant, par nature, spéciale et définie, si elle
+constitue une variété de la folie, ce ne peut être qu'une folie
+partielle et limitée à un seul acte. Pour qu'elle puisse caractériser un
+délire, il faut qu'il porte uniquement sur ce seul objet; car s'il en
+avait de multiples, il n'y aurait pas de raison pour le définir par l'un
+d'eux plutôt que par les autres. Dans la terminologie traditionnelle de
+la pathologie mentale, on appelle monomanies ces délires restreints. Le
+monomane est un malade dont la conscience est parfaitement saine, sauf
+en un point; il ne présente qu'une tare et nettement localisée. Par
+exemple, il a par moments une envie irraisonnée et absurde de boire ou
+de voler ou d'injurier; mais tous ses autres actes comme toutes ses
+autres pensées sont d'une rigoureuse correction. Si donc il y a une
+folie-suicide, elle ne peut être qu'une monomanie et c'est bien ainsi
+qu'on l'a le plus souvent qualifiée[18].
+
+Inversement, on s'explique que, si l'on admet ce genre particulier de
+maladies appelées monomanies, on ait été facilement induit à y faire
+rentrer le suicide. Ce qui caractérise, en effet, ces sortes
+d'affections, d'après la définition même que nous venons de rappeler,
+c'est qu'elles n'impliquent pas de troubles essentiels dans le
+fonctionnement intellectuel. Le fond de la vie mentale est le même chez
+le monomane et chez l'homme sain d'esprit; seulement, chez le premier,
+un état psychique déterminé se détache de ce fond commun par un relief
+exceptionnel. La monomanie, en effet, c'est simplement, dans l'ordre des
+tendances, une passion exagérée et, dans l'ordre des représentations,
+une idée fausse, mais d'une telle intensité qu'elle obsède l'esprit et
+lui enlève toute liberté. Par exemple, de normale, l'ambition devient
+maladive et se change en monomanie des grandeurs quand elle prend des
+proportions telles que toutes les autres fonctions cérébrales en sont
+comme paralysées. Il suffit donc qu'un mouvement un peu violent de la
+sensibilité vienne troubler l'équilibre mental pour que la monomanie
+apparaisse. Or, il semble bien que les suicides sont généralement placés
+sous l'influence de quelque passion anormale, que celle-ci épuise son
+énergie d'un seul coup ou ne la développe qu'à la longue; on peut même
+croire avec une apparence de raison qu'il faut toujours quelque force de
+ce genre pour neutraliser l'instinct, si fondamental, de conservation.
+D'autre part, beaucoup de suicidés, en dehors de l'acte spécial par
+lequel ils mettent fin à leurs jours, ne se singularisent aucunement des
+autres hommes; il n'y a, par conséquent, pas de raison pour leur imputer
+un délire général. Voilà comment, sous le couvert de la monomanie, le
+suicide a été mis au rang des vésanies.
+
+Seulement, y a-t-il des monomanies? Pendant longtemps, leur existence
+n'a pas été mise en doute; l'unanimité des aliénistes admettait, sans
+discussion, la théorie des délires partiels. Non seulement on la croyait
+démontrée par l'observation clinique, mais on la présentait comme un
+corollaire des enseignements de la psychologie. On professait alors que
+l'esprit humain est formé de facultés distinctes et de forces séparées
+qui coopèrent d'ordinaire, mais sont susceptibles d'agir isolément; il
+semblait donc naturel qu'elles pussent être séparément touchées par la
+maladie. Puisque l'homme peut manifester de l'intelligence sans volonté
+et de la sensibilité sans intelligence, pourquoi ne pourrait-il pas y
+avoir des maladies de l'intelligence ou de la volonté sans troubles de
+la sensibilité et _vice versa_? En appliquant le même principe aux
+formes plus spéciales de ces facultés, on en arrivait à admettre que la
+lésion pouvait porter exclusivement sur une tendance, sur une action ou
+sur une idée isolée.
+
+Mais, aujourd'hui, cette opinion est universellement abandonnée.
+Assurément, on ne peut pas directement démontrer par l'observation
+qu'il n'y a pas de monomanies; mais il est établi qu'on n'en peut pas
+citer un seul exemple incontesté. Jamais l'expérience clinique n'a pu
+atteindre une tendance maladive de l'esprit dans un état de véritable
+isolement; toutes les fois qu'une faculté est lésée, les autres le sont
+en même temps et, si les partisans de la monomanie n'ont pas aperçu ces
+lésions concomitantes, c'est qu'ils ont mal dirigé leurs observations.
+«Prenons pour exemple, dit Falret, un aliéné préoccupé d'idées
+religieuses et que l'on classerait parmi les monomanes religieux. Il se
+dit inspiré de Dieu; chargé d'une mission divine, il apporte au monde
+une nouvelle religion... Cette idée, direz-vous, est tout à fait folle,
+mais, en dehors de cette série d'idées religieuses, il raisonne comme
+les autres hommes. Eh bien! interrogez-le avec plus de soin et vous ne
+tarderez pas à découvrir chez lui d'autres idées maladives; vous
+trouverez, par exemple, parallèlement aux idées religieuses, une
+tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appelé à réformer
+la religion, mais à réformer la société; peut-être aussi
+s'imaginera-t-il être réservé à la plus haute destinée... Admettons
+qu'après avoir recherché chez ce malade des tendances orgueilleuses,
+vous ne les ayez pas découvertes, alors vous constaterez des idées
+d'humilité ou des tendances craintives. Le malade, préoccupé d'idées
+religieuses, se croira perdu, destiné à périr, etc.[19]». Sans doute,
+tous ces délires ne se rencontrent pas habituellement réunis chez un
+même sujet, mais ce sont ceux que l'on trouve le plus souvent ensemble;
+ou bien, s'ils ne coexistent pas à un seul et même moment de la maladie,
+on les voit se succéder à des phases plus ou moins rapprochées.
+
+Enfin, indépendamment de ces manifestations particulières, il y a
+toujours chez les prétendus monomanes un état général de toute la vie
+mentale qui est le fond même de la maladie et dont ces idées délirantes
+ne sont que l'expression superficielle et temporaire. Ce qui le
+constitue, c'est une exaltation excessive ou une dépression extrême, ou
+une perversion générale. Il y a surtout absence d'équilibre et de
+coordination dans la pensée comme dans l'action. Le malade raisonne, et
+cependant ses idées ne s'enchaînent pas sans lacunes; il ne se conduit
+pas d'une manière absurde, mais sa conduite manque de suite. Il n'est
+donc pas exact de dire que la folie puisse se faire sa part, et une part
+restreinte; dès qu'elle pénètre l'entendement, elle l'envahit tout
+entier.
+
+D'ailleurs, le principe sur lequel on appuyait l'hypothèse des
+monomanies est en contradiction avec les données actuelles de la
+science. L'ancienne théorie des facultés ne compte plus guère de
+défenseurs. On ne voit plus dans les différents modes de l'activité
+consciente des forces séparées qui ne se rejoignent et ne retrouvent
+leur unité qu'au sein d'une substance métaphysique, mais des fonctions
+solidaires; il est donc impossible que l'une soit lésée sans que cette
+lésion retentisse sur les autres. Cette pénétration est même plus intime
+dans la vie cérébrale que dans le reste de l'organisme: car les
+fonctions psychiques n'ont pas des organes assez distincts les uns des
+autres pour que l'un puisse être atteint sans que les autres le soient.
+Leur répartition entre les différentes régions de l'encéphale n'a rien
+de bien défini, comme le prouve la facilité avec laquelle les
+différentes parties du cerveau se remplacent mutuellement, si l'une
+d'elles se trouve empêchée de remplir sa tâche. Leur enchevêtrement est
+donc trop complet pour que la folie puisse frapper les unes en laissant
+les autres intactes. À plus forte raison, est-il tout à fait impossible
+qu'elle puisse altérer une idée ou un sentiment particulier sans que la
+vie psychique soit altérée dans sa racine. Car les représentations et
+les tendances n'ont pas d'existence propre; elles ne sont pas autant de
+petites substances, d'atomes spirituels qui, en s'agrégeant, forment
+l'esprit. Mais elles ne font que manifester extérieurement l'état
+général des centres conscients; elles en dérivent et elles l'expriment.
+Par conséquent, elles ne peuvent avoir de caractère morbide sans que cet
+état soit lui-même vicié.
+
+Mais si les tares mentales ne sont pas susceptibles de se localiser, il
+n'y a pas, il ne peut pas y avoir de monomanies proprement dites. Les
+troubles, en apparence locaux, que l'on a appelés de ce nom résultent
+toujours d'une perturbation plus étendue; ils sont, non des maladies,
+mais des accidents particuliers et secondaires de maladies plus
+générales. Si donc il n'y a pas de monomanies, il ne saurait y avoir une
+monomanie-suicide et, par conséquent, le suicide n'est pas une folie
+distincte.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu'à l'état de folie. Si, par
+lui-même, il n'est pas une vésanie spéciale, il n'est pas de forme de la
+vésanie où il ne puisse apparaître. Ce n'en est qu'un syndrome
+épisodique, mais qui est fréquent. Peut-on conclure de cette fréquence
+qu'il ne se produit jamais à l'état de santé et qu'il est un indice
+certain d'aliénation mentale?
+
+La conclusion serait précipitée. Car si, parmi les actes des aliénés, il
+en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir à caractériser la
+folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains,
+tout en revêtant chez les fous une forme spéciale. _A priori_, il n'y a
+pas de raison pour classer le suicide dans la première de ces deux
+catégories. Sans doute, les aliénistes affirment que la plupart des
+suicidés qu'ils ont connus présentaient tous les signes de l'aliénation
+mentale, mais ce témoignage ne saurait suffire à résoudre la question;
+car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une
+expérience aussi étroitement spéciale, on ne saurait induire aucune loi
+générale. Des suicidés qu'ils ont connus et qui, naturellement, étaient
+des aliénés, on ne peut conclure à ceux qu'ils n'ont pas observés et
+qui, pourtant, sont les plus nombreux.
+
+La seule manière de procéder méthodiquement consiste à classer, d'après
+leurs propriétés essentielles, les suicides commis par les fous, de
+constituer ainsi les types principaux de suicides vésaniques et de
+chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres
+nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte
+spécial aux aliénés, il faut déterminer les formes qu'il prend dans
+l'aliénation mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il
+affecte.
+
+Les spécialistes se sont peu attachés, en général, à classer les
+suicides d'aliénés. On peut cependant considérer que les quatre types
+suivants renferment les espèces les plus importantes. Les traits
+essentiels de cette classification sont empruntés à Jousset et à Moreau
+de Tours[20].
+
+I. _Suicide maniaque._--Il est dû soit à des hallucinations, soit à des
+conceptions délirantes. Le malade se tue pour échapper à un danger ou à
+une honte imaginaires, ou pour obéir à un ordre mystérieux qu'il a reçu
+d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode
+d'évolution reflètent les caractères généraux de la maladie dont il
+dérive, à savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son
+extrême mobilité. Les idées, les sentiments les plus divers et même les
+plus contradictoires se succèdent avec une extraordinaire vitesse dans
+l'esprit des maniaques. C'est un perpétuel tourbillon. À peine un état
+de conscience est-il né qu'il est remplacé par un autre. Il en est de
+même des mobiles qui déterminent le suicide maniaque: ils naissent,
+disparaissent ou se transforment avec une étonnante rapidité. Tout à
+coup, l'hallucination ou le délire qui décident le sujet à se détruire
+apparaissent; la tentative de suicide en résulte; puis, en un instant,
+la scène change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins
+pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre
+motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques
+transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin à ses jours,
+s'était jeté dans une rivière généralement peu profonde. Il était à
+chercher un endroit où la submersion fût possible, lorsqu'un douanier,
+soupçonnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son
+fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitôt, notre homme s'en retourne
+paisiblement chez lui, ne songeant plus à se tuer[22].
+
+II. _Suicide mélancolique._--Il est lié à un état général d'extrême
+dépression, de tristesse exagérée qui fait que le malade n'apprécie plus
+sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui
+l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en
+noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions
+sont constantes, il en est de même des idées de suicide; elles sont
+douées d'une grande fixité et les motifs généraux qui les déterminent
+sont toujours sensiblement les mêmes. Une jeune fille, née de parents
+sains, après avoir passé son enfance à la campagne, est obligée de s'en
+éloigner vers l'âge de quatorze ans pour compléter son éducation. Dès ce
+moment, elle conçoit un ennui inexprimable, un goût prononcé pour la
+solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper. «Elle
+reste, pendant des heures entières, immobile, les yeux fixés sur la
+terre, la poitrine oppressée et dans l'état d'une personne qui redoute
+un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la
+rivière, elle recherche les lieux les plus écartés afin que personne ne
+puisse venir à son secours[23]». Cependant, comprenant mieux que l'acte
+qu'elle médite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout
+d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les
+tentatives se répètent à peu de distance l'une de l'autre.
+
+Souvent, sur ce désespoir général, viennent se greffer des
+hallucinations et des idées délirantes qui mènent directement au
+suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous
+observions tout à l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au
+contraire, comme l'état général dont elles dérivent. Les craintes qui
+hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il
+ressent sont toujours les mêmes. Si donc ce suicide est déterminé par
+des raisons imaginaires tout comme le précédent, il s'en distingue par
+son caractère chronique. Aussi est-il très tenace. Les malades de cette
+catégorie préparent avec calme leurs moyens d'exécution; ils déploient
+même dans la poursuite de leur but une persévérance et, parfois, une
+astuce incroyables. Rien ne ressemble moins à cet esprit de suite que la
+perpétuelle instabilité du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des
+bouffées passagères, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il
+y a un état constant qui est lié au caractère général du sujet.
+
+III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est causé par aucun
+motif, ni réel ni imaginaire, mais seulement par l'idée fixe de la mort
+qui, sans raison représentable, s'est emparée souverainement de l'esprit
+du malade. Celui-ci est obsédé par le désir de se tuer, quoiqu'il sache
+parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un
+besoin instinctif sur lequel la réflexion et le raisonnement n'ont pas
+d'empire, analogue à ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on
+a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du
+caractère absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout
+le temps que dure cette résistance, il est triste, oppressé et ressent
+au creux épigastrique une anxiété qui augmente chaque jour. Pour cette
+raison, on a quelquefois donné à ce genre de suicide le nom de _suicide
+anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour à Brierre
+de Boismont et où cet état est parfaitement décrit: «Employé dans une
+maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma
+profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la
+parole, elle me semble résonner dans le vide. Mon plus grand tourment
+provient de la pensée du suicide dont il m'est impossible de
+m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte à cette
+impulsion; elle était d'abord peu prononcée; depuis deux mois environ,
+elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me
+donner la mort_... Ma santé est bonne; personne dans ma famille n'a eu
+d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me
+suffisent et me permettent les plaisirs de mon âge[24]». Mais dès que le
+malade a pris le parti de renoncer à la lutte, dès qu'il est résolu à se
+tuer, cette anxiété cesse et le calme revient. Si la tentative avorte,
+elle suffit parfois, quoique manquée, à apaiser pour un temps ce désir
+maladif. On dirait que le sujet a passé son envie.
+
+IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motivé que le
+précédent; il n'a aucune raison d'être ni dans la réalité ni dans
+l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'être produit par une idée
+fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne
+s'empare que progressivement de la volonté, il résulte d'une impulsion
+brusque et immédiatement irrésistible. En un clin d'œil, elle surgit
+toute développée et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement
+d'exécution. Cette soudaineté rappelle ce que nous avons observé plus
+haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque
+raison, quoique déraisonnable. Il tient aux conceptions délirantes du
+sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide éclate et produit ses
+effets avec un véritable automatisme sans être précédé par aucun
+antécédent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord
+d'un précipice etc., font naître instantanément l'idée du suicide et
+l'acte suit avec une telle rapidité que, souvent, les malades n'ont pas
+conscience de ce qui s'est passé. «Un homme cause tranquillement avec
+ses amis; tout à coup, il s'élance, franchit un parapet et tombe dans
+l'eau. Retiré aussitôt, on lui demande les motifs de sa conduite; il
+n'en sait rien, il a cédé à une force qui l'a entraîné malgré lui[25]».
+«Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible
+de me rappeler la manière dont j'ai escaladé la croisée et quelle était
+l'idée qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'idée de me
+donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une
+telle pensée[26]». À un moindre degré, les malades sentent l'impulsion
+naître et ils réussissent à échapper à la fascination qu'exerce sur eux
+l'instrument de mort, en le fuyant immédiatement.
+
+En résumé, tous les suicides vésaniques ou sont dénués de tout motif, ou
+sont déterminés par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre
+de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre
+catégorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas
+sans fondement dans la réalité. On ne saurait donc, sans abuser des
+mots, voir un fou dans tout suicidé. De tous les suicides que nous
+venons de caractériser, celui qui peut sembler le plus difficilement
+discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit,
+c'est le suicide mélancolique; car, très souvent, l'homme normal qui se
+tue se trouve lui aussi dans un état d'abattement et de dépression, tout
+comme l'aliéné. Mais il y a toujours entre eux cette différence
+essentielle que l'état du premier et l'acte qui en résulte ne sont pas
+sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun
+rapport avec les circonstances extérieures. En somme, les suicides
+vésaniques se distinguent des autres comme les illusions et les
+hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions
+automatiques des actes délibérés. Il reste vrai qu'on passe des uns aux
+autres sans solution de continuité; mais si c'était une raison pour les
+identifier, il faudrait également confondre, d'une manière générale, la
+santé avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une variété de
+celle-là. Quand même on aurait établi que les sujets moyens ne se tuent
+jamais et que ceux-là seuls se détruisent qui présentent quelques
+anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considérer la folie comme
+une condition nécessaire du suicide; car un aliéné n'est pas simplement
+un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne.
+
+Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi étroitement le suicide à la folie
+qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. «Il n'est point
+homicide de lui-même, s'écrie Esquirol, celui qui, n'écoutant que des
+sentiments nobles et généreux, se jette dans un péril certain, s'expose
+à une mort inévitable et sacrifie volontiers sa vie pour obéir aux lois,
+pour garder la foi jurée, pour le salut de son pays[27]». Et il cite
+l'exemple de Décius, de d'Assas, etc. Falret, de même, refuse de
+considérer Curtius, Codrus, Aristodème comme des suicidés[28]. Bourdin
+étend la même exception à toutes les morts volontaires qui sont
+inspirées, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances
+politiques, mais même par des sentiments de tendresse exaltée. Mais nous
+savons que la nature des mobiles qui déterminent immédiatement le
+suicide, ne peuvent servir à le définir ni, par conséquent, à le
+distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui résultent
+d'un acte accompli par le patient lui-même avec la pleine connaissance
+des effets qui en devaient résulter, présentent, quel qu'en ait été le
+but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir être répartis en
+des genres séparés. Ils ne peuvent, en tout état de cause, constituer
+que des espèces d'un même genre; et encore, pour procéder à ces
+distinctions, faudrait-il d'autre critère que la fin, plus ou moins
+problématique, poursuivie par la victime. Voilà donc au moins un groupe
+de suicides d'où la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la
+porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces
+morts inspirées par des passions particulièrement généreuses et celles
+que déterminent des mobiles moins relevés il n'y a pas de solution de
+continuité. On passe des unes aux autres par une dégradation insensible.
+Si donc les premières sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas
+donner aux secondes la même qualification.
+
+Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas
+vésaniques. On les reconnaît à ce double signe qu'ils sont délibérés et
+que les représentations qui entrent dans cette délibération ne sont pas
+purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois
+agitée, est soluble sans qu'il soit nécessaire de soulever le problème
+de la liberté. Pour savoir si tous les suicidés sont des fous, nous ne
+nous sommes pas demandé s'ils agissent librement ou non; nous nous
+sommes uniquement fondé sur les caractères empiriques que présentent à
+l'observation les différentes sortes de morts volontaires.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Puisque les suicides d'aliénés ne sont pas tout le genre, mais n'en
+représentent qu'une variété, les états psychopathiques qui constituent
+l'aliénation mentale ne peuvent rendre compte du penchant collectif au
+suicide, dans sa généralité. Mais, entre l'aliénation mentale proprement
+dite et le parfait équilibre de l'intelligence, il existe toute une
+série d'intermédiaires: ce sont les anomalies diverses que l'on réunit
+d'ordinaire sous le nom commun de neurasthénie. Il y a donc lieu de
+rechercher si, à défaut de la folie, elles ne jouent pas un rôle
+important dans la genèse du phénomène qui nous occupe.
+
+C'est l'existence même du suicide vésanique qui pose la question. En
+effet, si une perversion profonde du système nerveux suffit à créer de
+toutes pièces le suicide, une perversion moindre doit, à un moindre
+degré, exercer la même influence. La neurasthénie est une sorte de folie
+rudimentaire; elle doit donc avoir, en partie, les mêmes effets. Or elle
+est un état beaucoup plus répandu que la vésanie; elle va même de plus
+en plus en se généralisant. Il peut donc se faire que l'ensemble
+d'anomalies qu'on appelle ainsi soit l'un des facteurs en fonction
+desquels varie le taux des suicides.
+
+On comprend, d'ailleurs, que la neurasthénie puisse prédisposer au
+suicide; car les neurasthéniques sont, par leur tempérament, comme
+prédestinés à la souffrance. On sait, en effet, que la douleur, en
+général, résulte d'un ébranlement trop fort du système nerveux; une
+onde nerveuse trop intense est le plus souvent douloureuse. Mais cette
+intensité _maxima_ au delà de laquelle commence la douleur varie suivant
+les individus; elle est plus élevée chez ceux dont les nerfs sont plus
+résistants, moindre chez les autres. Par conséquent, chez ces derniers,
+la zone de la douleur commence plus tôt. Pour le névropathe, toute
+impression est une cause de malaise, tout mouvement est une fatigue; ses
+nerfs, comme à fleur de peau, sont froissés au moindre contact;
+l'accomplissement des fonctions physiologiques, qui sont d'ordinaire le
+plus silencieuses, est pour lui une source de sensations généralement
+pénibles. Il est vrai que, en revanche, la zone des plaisirs commence,
+elle aussi, plus bas; car cette pénétrabilité excessive d'un système
+nerveux affaibli le rend accessible à des excitations qui ne
+parviendraient pas à ébranler un organisme normal. C'est ainsi que des
+événements insignifiants peuvent être pour un pareil sujet l'occasion de
+plaisirs démesurés. Il semble donc qu'il doive regagner d'un côté ce
+qu'il perd de l'autre et que, grâce à cette compensation, il ne soit pas
+plus mal armé que d'autres pour soutenir la lutte. Il n'en est rien
+cependant et son infériorité est réelle; car les impressions courantes,
+les sensations dont les conditions de l'existence moyenne amènent le
+plus fréquemment le retour sont toujours d'une certaine force. Pour lui,
+par conséquent, la vie risque de n'être pas assez tempérée. Sans doute,
+quand il peut s'en retirer, se créer un milieu spécial où le bruit du
+dehors ne lui arrive qu'assourdi, il parvient à vivre sans trop
+souffrir; c'est pourquoi nous le voyons quelquefois fuir le monde qui
+lui fait mal et rechercher la solitude. Mais s'il est obligé de
+descendre dans la mêlée, s'il ne peut pas abriter soigneusement contre
+les chocs extérieurs sa délicatesse maladive, il a bien des chances
+d'éprouver plus de douleurs que de plaisirs. De tels organismes sont
+donc pour l'idée du suicide un terrain de prédilection.
+
+Cette raison n'est même pas la seule qui rende l'existence difficile au
+névropathe. Par suite de cette extrême sensibilité de son système
+nerveux, ses idées et ses sentiments sont toujours en équilibre
+instable. Parce que les impressions les plus légères ont chez lui un
+retentissement anormal, son organisation mentale est, à chaque instant,
+bouleversée de fond en comble et, sous le coup de ces secousses
+ininterrompues, elle ne peut pas se fixer sous une forme déterminée.
+Elle est toujours en voie de devenir. Pour qu'elle pût se consolider, il
+faudrait que les expériences passées eussent des effets durables, alors
+qu'ils sont sans cesse détruits et emportés par les brusques révolutions
+qui surviennent. Or la vie, dans un milieu fixe et constant, n'est
+possible que si les fonctions du vivant ont un égal degré de constance
+et de fixité. Car vivre, c'est répondre aux excitations extérieures
+d'une manière appropriée et cette correspondance harmonique ne peut
+s'établir qu'à l'aide du temps et de l'habitude. Elle est un produit de
+tâtonnements, répétés parfois pendant des générations, dont les
+résultats sont en partie devenus héréditaires et qui ne peuvent être
+recommencés à nouveaux frais toutes les fois qu'il faut agir. Si, au
+contraire, tout est à refaire, pour ainsi dire, au moment de l'action,
+il est impossible qu'elle soit tout ce qu'elle doit être. Cette
+stabilité ne nous est pas seulement nécessaire dans nos rapports avec le
+milieu physique, mais encore avec le milieu social. Dans une société,
+dont l'organisation est définie, l'individu ne peut se maintenir qu'à
+condition d'avoir une constitution mentale et morale également définie.
+Or, c'est ce qui manque au névropathe. L'état d'ébranlement où il se
+trouve fait que les circonstances le prennent sans cesse à l'improviste.
+Comme il n'est pas préparé pour y répondre, il est obligé d'inventer des
+formes originales de conduite; de là vient son goût bien connu pour les
+nouveautés. Mais quand il s'agit de s'adapter à des situations
+traditionnelles, des combinaisons improvisées ne sauraient prévaloir
+contre celles qu'a consacrées l'expérience; elles échouent donc le plus
+souvent. C'est ainsi que, plus le système social a de fixité, plus un
+sujet aussi mobile a de mal à y vivre.
+
+Il est donc très vraisemblable que ce type psychologique est celui qui
+se rencontre le plus généralement chez les suicidés. Reste à savoir
+quelle part cette condition tout individuelle a dans la production des
+morts volontaires. Suffit-elle à les susciter pour peu qu'elle y soit
+aidée par les circonstances, ou bien n'a-t-elle d'autre effet que de
+rendre les individus plus accessibles à l'action de forces qui leur sont
+extérieures et qui seules constituent les causes déterminantes du
+phénomène?
+
+Pour pouvoir résoudre directement la question, il faudrait pouvoir
+comparer les variations du suicide à celles de la neurasthénie.
+Malheureusement, celle-ci n'est pas atteinte par la statistique. Mais un
+biais va nous fournir les moyens de tourner la difficulté. Puisque la
+folie n'est que la forme amplifiée de la dégénérescence nerveuse, on
+peut admettre, sans sérieux risques d'erreur, que le nombre des
+dégénérés varie comme celui des fous et substituer, par conséquent, la
+considération des seconds à celle des premiers. Ce procédé aura, de
+plus, cet avantage qu'il nous permettra d'établir d'une manière générale
+le rapport que soutient le taux des suicides avec l'ensemble des
+anomalies mentales de toute sorte.
+
+Un premier fait pourrait leur faire attribuer une influence qu'elles
+n'ont pas; c'est que le suicide, comme la folie, est plus répandu dans
+les villes que dans les campagnes. Il semble donc croître et décroître
+comme elle; ce qui pourrait faire croire qu'il en dépend. Mais ce
+parallélisme n'exprime pas nécessairement un rapport de cause à effet;
+il peut très bien être le produit d'une simple rencontre. L'hypothèse
+est d'autant plus permise que les causes sociales dont dépend le suicide
+sont elles-mêmes, comme nous le verrons, étroitement liées à la
+civilisation urbaine et que c'est dans les grands centres qu'elles sont
+le plus intenses. Pour mesurer l'action que les états psychopathiques
+peuvent avoir sur le suicide, il faut donc éliminer les cas où ils
+varient comme les conditions sociales du même phénomène; car quand ces
+deux facteurs agissent dans le même sens, il est impossible de
+dissocier, dans le résultat total, la part qui revient à chacun. Il faut
+les considérer exclusivement là où ils sont en raison inverse l'un de
+l'autre; c'est seulement quand il s'établit entre eux une sorte de
+conflit, qu'on peut arriver à savoir lequel est déterminant. Si les
+désordres mentaux jouent le rôle essentiel qu'on leur a parfois prêté,
+ils doivent révéler leur présence par des effets caractéristiques, alors
+même que les conditions sociales tendent à les neutraliser; et
+inversement, celles-ci doivent être empêchées de se manifester quand les
+conditions individuelles agissent en sens inverse. Or les faits suivants
+démontrent que c'est le contraire qui est la règle:
+
+1° Toutes les statistiques établissent que, dans les asiles d'aliénés,
+la population féminine est légèrement supérieure à la population
+masculine. Le rapport varie selon les pays, mais, comme le montre le
+tableau suivant, il est, en général, de 54 ou 55 femmes pour 46 ou 43
+hommes:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| |Années| SUR 100 | |Années| SUR 100 |
+| | | ALIÉNÉS | | | ALIÉNÉS |
+| | | combien d' | | | combien d' |
+| | | | | | |
+| | |Hommes|Femmes| | |Hommes|Femmes|
++--------------------------------------------------------------------+
+| Silésie | 1858 | 49 | 51 | New-York | 1855 | 44 | 56 |
++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
+| Saxe | 1861 | 48 | 52 | Massachussets| 1854 | 46 | 54 |
++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
+| Wurtemberg| 1853 | 45 | 55 | Maryland | 1850 | 46 | 54 |
++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
+| Danemark | 1847 | 45 | 55 | France | 1890 | 47 | 53 |
++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
+| Norwège | 1855 | 45 | 56 | " | 1891 | 48 | 52 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Koch a réuni les résultats du recensement effectué dans onze États
+différents sur l'ensemble de la population aliénée. Sur 166.675 fous des
+deux sexes, il a trouvé 78.584 hommes et 88.091 femmes, soit 1,18
+aliénés pour 1.000 habitants du sexe masculin et 1,30 pour 1.000
+habitants de l'autre sexe[29]. Mayr de son côté a trouvé des chiffres
+analogues.
+
+Tableau IV[30]
+
+_Part de chaque sexe dans le chiffre total des suicides._
+
+/*
++-------------------------------+-----------------+------------------+
+| | NOMBRES ABSOLUS | SUR 100 SUICIDES |
++-------------------------------+-----------------+------------------+
+| | des suicides. | combien d' |
+| | | |
+| | Hommes.| Femmes.| Hommes.| Femmes. |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Autriche (1873-77). | 11.429 | 2.478 | 82,1 | 17,9 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Prusse (1831-40). | 11.435 | 2.534 | 81,9 | 18,1 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1871-76). | 16.425 | 3.724 | 81,5 | 18,5 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Italie (1872-77). | 4.770 | 1.195 | 80 | 20 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Saxe (1851-60). | 4.004 | 1.055 | 79,1 | 20,9 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1871-76). | 3.625 | 870 | 80,7 | 19,3 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|France (1836-40). | 9.561 | 3.307 | 74,3 | 25,7 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1851-55). | 13.596 | 4.601 | 74,8 | 25,2 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1871-76). | 25.341 | 6.839 | 78,7 | 21,3 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Danemark (1845-56). | 3.324 | 1.106 | 75,0 | 25,0 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1870-76). | 2.485 | 748 | 76,9 | 23,1 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Angleterre (1863-67). | 4.905 | 1.791 | 73,3 | 26,7 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+On s'est, demandé, il est vrai, si cet excédent de femmes ne venait pas
+simplement de ce que la mortalité des fous est supérieure à celle des
+folles. En fait, il est certain que, en France, sur 100 aliénés qui
+meurent dans les asiles, il y a environ 55 hommes. Le nombre plus
+considérable de sujets féminins recensés à un moment donné ne prouverait
+donc pas que la femme a une plus forte tendance à la folie, mais
+seulement que, dans cette condition comme d'ailleurs dans toutes les
+autres, elle survit mieux que l'homme. Mais il n'en reste pas moins
+acquis que la population existante d'aliénés compte plus de femmes que
+d'hommes; si donc, comme il semble légitime, on conclut des fous aux
+nerveux, on doit admettre qu'il existe à chaque moment plus de
+neurasthéniques dans le sexe féminin que dans l'autre. Par conséquent,
+s'il y avait entre le taux des suicides et la neurasthénie un rapport de
+cause à effet, les femmes devraient se tuer plus que les hommes. Tout au
+moins devraient-elles se tuer autant. Car même en tenant compte de leur
+moindre mortalité et en corrigeant en conséquence les indications des
+recensements, tout ce qu'on en pourrait conclure, c'est qu'elles ont
+pour la folie une prédisposition sensiblement égale à celle de l'homme;
+leur plus faible dîme mortuaire et la supériorité numérique qu'elles
+accusent dans tous les dénombrements d'aliénés se compensent, en effet,
+à peu près exactement. Or, bien loin que leur aptitude à la mort
+volontaire soit ou supérieure on équivalente à celle de l'homme, il se
+trouve que le suicide est une manifestation essentiellement masculine.
+Pour une femme qui se tue, il y a, en moyenne, 4 hommes qui se donnent
+la mort (V. Tableau IV, ci-dessus). Chaque sexe a donc pour le suicide
+un penchant défini, qui est même constant pour chaque milieu social.
+Mais l'intensité de cette tendance ne varie aucunement comme le facteur
+psychopathique, qu'on évalue ce dernier d'après le nombre des cas
+nouveaux enregistrés chaque année ou d'après celui des sujets recensés
+au même moment.
+
+2° Le tableau V permet de comparer l'intensité de la tendance à la folie
+dans les différents cultes.
+
+Tableau V[31]
+
+_Tendance à la folie dans les différentes confessions religieuses._
+
+/*
++-----------------------------+--------------------------------------+
+| | NOMBRE DE FOUS SUR 1.000 HABITANTS |
+| | de chaque culte |
+| +--------------+--------------+--------+
+| | Protestants. | Catholiques. | Juifs. |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Silésie (1858). | 0,74 | 0,79 | 1,55 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Mecklembourg (1862). | 1,36 | 2,0 | 5,33 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Duché de Bade (1863). | 1,34 | 1,41 | 2,24 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| " (1873). | 0,95 | 1,19 | 1,44 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Bavière (1871). | 0,92 | 0,96 | 2,86 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Prusse (1871). | 0,80 | 0,87 | 1,42 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Wurtemberg (1832). | 0,65 | 0,68 | 1,77 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| " (1853). | 1,06 | 1,06 | 1,49 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| " (1875). | 2,18 | 1,86 | 3,96 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Grand-Duché de Hesse (1864).| 0,63 | 0,59 | 1,42 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Oldenbourg (1871). | 2,12 | 1,76 | 3,37 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Canton de Berne (1871). | 2,64 | 1,82 | |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+
+On voit que la folie est beaucoup plus fréquente chez les juifs que dans
+les autres confessions religieuses; il y a donc tout lieu de croire que
+les autres affections du système nerveux y sont également dans les
+mêmes proportions. Or, tout au contraire, le penchant au suicide y est
+très faible. Nous montrerons même plus loin que c'est la religion où il
+a le moins de force[32]. _Par conséquent, dans ce cas, le suicide varie
+en raison inverse des états psychopathiques_, bien loin d'en être le
+prolongement. Sans doute, il ne faudrait pas conclure de ce fait que les
+tares nerveuses et cérébrales pussent jamais servir de préservatifs
+contre le suicide; mais il faut qu'elles aient bien peu d'efficacité
+pour le déterminer, puisqu'il peut s'abaisser à ce point au moment même
+où elles atteignent leur plus grand développement.
+
+Si l'on compare seulement les catholiques aux protestants, l'inversion
+n'est pas aussi générale; cependant elle est très fréquente. La tendance
+des catholiques à la folie n'est inférieure à celle des protestants que
+4 fois sur 12 et encore l'écart entre eux est-il très faible. Nous
+verrons, au contraire, au tableau XVIII[33] que, partout, sans aucune
+exception, les premiers se tuent beaucoup moins que les seconds.
+
+3° Il sera établi plus loin[34] que, dans tous les pays, la tendance au
+suicide croît régulièrement depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse la
+plus avancée. Si, parfois, elle régresse après 70 ou 80 ans, le recul
+est très léger; elle reste toujours à cette période de la vie deux et
+trois fois plus forte qu'à l'époque de la maturité. Inversement, c'est
+pendant la maturité que la folie éclate avec le plus de fréquence. C'est
+vers la trentaine que le danger est le plus grand; au delà il diminue,
+et c'est pendant la vieillesse qu'il est, et de beaucoup, le plus
+faible[35]. Un tel antagonisme serait inexplicable si les causes qui
+font varier le suicide et celles qui déterminent les troubles mentaux
+n'étaient pas de nature différente.
+
+Si l'on compare létaux des suicides à chaque âge, non plus avec la
+fréquence relative des cas nouveaux de folie qui se produisent à la même
+période, mais avec l'effectif proportionnel de la population aliénée,
+l'absence de tout parallélisme n'est pas moins évidente. C'est vers 35
+ans que les fous sont le plus nombreux relativement à l'ensemble de la
+population. La proportion reste à peu près la même jusque vers 60 ans;
+au delà elle diminue rapidement. Elle est donc _minima_ quand le taux
+des suicides est _maximum_ et, auparavant, il est impossible
+d'apercevoir aucune relation régulière entre les variations qui se
+produisent de part et d'autre[36].
+
+4° Si l'on compare les différentes sociétés au double point de vue du
+suicide et de la folie, on ne trouve pas davantage de rapport entre les
+variations de ces deux phénomènes. Il est vrai que la statistique de
+l'aliénation mentale n'est pas faite avec assez de précision pour que
+ces comparaisons internationales puissent être d'une exactitude très
+rigoureuse. Il est cependant remarquable que les deux tableaux suivants,
+que nous empruntons à deux auteurs différents, donnent des résultats
+sensiblement concordants.
+
+Tableau VI
+
+_Rapports du suicide et de la folie dans les différents pays d'Europe._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| |
+| A. |
+| |
++--------------------------------------------------------------------+
+| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES|NUMÉRO D'ORDRE |
+| | par 100.000 | par million | des pays pour |
+| | habitants | d'habitants | | |
+| | | | La | Le |
+| | | |folie.|suicide.|
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Norwège | 180 (1855) | 107 (1851-55) | 1 | 4 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Écosse | 164 (1855) | 34 (1856-60) | 2 | 8 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Danemark | 125 (1847) | 258 (1846-50) | 3 | 1 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Hanovre | 103 (1856) | 13 (1856-60) | 4 | 9 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| France | 99 (1856) | 100 (1851-55) | 5 | 5 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Belgique | 92 (1858) | 50 (1855-60) | 6 | 7 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Wurtemberg | 92 (1853) | 108 (1846-56) | 7 | 3 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Saxe | 67 (1861) | 245 (1856-60) | 8 | 2 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Bavière | 57 (1858) | 73 (1846-56) | 9 | 6 |
++--------------------------------------------------------------------+
+| |
+| B.[37] |
+| |
++--------------------------------------------------------------------+
+| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES| Moyenne des|
+| | par 100.000 | par million | suicides |
+| | habitants | d'habitants | |
++---------------+--------------------+------------------+------------+
+| Wurtemberg. | 215 (1875) | 180 (1875) | |
++---------------+--------------------+------------------+ 107 |
+| Écosse. | 202 (1871) | 35 | |
++---------------+--------------------+------------------+------------+
+| Norwège. | 185 (1865) | 85 (1866-70) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Irlande. | 180 (1871) | 14 | |
++---------------+--------------------+------------------+ 63 |
+| Suède. | 177 (1870) | 85 (1866-70) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Angleterre | | | |
+| et Galles. | 175 (1871) | 70 (1870) | |
++---------------+--------------------+------------------+------------+
+| France. | 146 (1872) | 150 (1871-75) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Danemark. | 137 (1870) | 277 (1866-70) | 164 |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Belgique. | 134 (1868) | 66 (1866-70) | |
++---------------+--------------------+------------------+------------+
+| Bavière. | 98 (1871) | 86 (1871) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Autriche Cisl.| 95 (1873) | 122 (1873-77) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Prusse. | 86 (1871) | 133 (1871-75) | 153 |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Saxe. | 84 (1875) | 272 (1875) | |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+
+Ainsi les pays où il y a le moins de fous sont ceux où il y a le plus de
+suicides; le cas de la Saxe est particulièrement frappant. Déjà, dans sa
+très bonne étude sur le suicide en Seine-et-Marne, le docteur Leroy
+avait fait une observation analogue. «Le plus souvent, dit-il, les
+localités où l'on rencontre une proportion notable de maladies mentales
+en ont également une de suicides. Cependant les deux _maxima_ peuvent
+être complètement séparés. Je serais même disposé à croire qu'à côté de
+pays assez heureux... pour n'avoir ni maladies mentales ni suicides...
+il en est où les maladies mentales ont seules fait leur apparition».
+Dans d'autres localités c'est l'inverse qui se produit[38].
+
+Morselli, il est vrai, est arrivé à des résultats un peu différents[39].
+Mais c'est d'abord qu'il a confondu sous le titre commun d'aliénés les
+fous proprement dits et les idiots[40]. Or, ces deux affections sont
+très différentes, surtout au point de vue de l'action qu'elles peuvent
+être soupçonnées d'avoir sur le suicide. Loin d'y prédisposer, l'idiotie
+paraît plutôt en être un préservatif; car les idiots sont, dans les
+campagnes, beaucoup plus nombreux que dans les villes, tandis que les
+suicides y sont beaucoup plus rares. Il importe donc de distinguer deux
+états aussi contraires quand on cherche à déterminer la part des
+différents troubles névropathiques dans le taux des morts volontaires.
+Mais, même en les confondant, on n'arrive pas à établir un parallélisme
+régulier entre le développement de l'aliénation mentale et celui du
+suicide. Si, en effet, prenant comme incontestés les chiffres de
+Morselli, on classe les principaux pays d'Europe en cinq groupes d'après
+l'importance de leur population aliénée (idiots et fous étant réunis
+sous la même rubrique), et si l'on cherche ensuite quelle est dans
+chacun de ces groupes la moyenne des suicides, on obtient le tableau
+suivant:
+
+/*
++--------------------------+------------------+----------------------+
+| | Aliénés | Suicides |
+| | par | par |
+| |100.000 habitants.|millions d'habitants. |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|1er Groupe (3 pays) | De 340 à 280 | 157 |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|2e -- -- | -- 261 à 245 | 195 |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|3e -- -- | -- 185 à 164 | 65 |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|4e -- -- | -- 150 à 116 | 61 |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|5e -- -- | -- 110 à 100 | 68 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+On peut bien dire qu'en gros, là où il y a beaucoup de fous et d'idiots,
+il y a aussi beaucoup de suicides et inversement. Mais il n'y a pas
+entre les deux échelles une correspondance suivie qui manifeste
+l'existence d'un lien causal déterminé entre les deux ordres de
+phénomènes. Le second groupe qui devrait compter moins de suicides que
+le premier en a davantage; le cinquième qui, au même point de vue,
+devrait être inférieur à tous les autres est, au contraire, supérieur au
+quatrième et même au troisième. Si enfin, à la statistique de
+l'aliénation mentale que rapporte Morselli, on substitue celle de Koch
+qui est beaucoup plus complète et, à ce qu'il semble, plus rigoureuse,
+l'absence de parallélisme est encore beaucoup plus accusée. Voici, en
+effet, ce que l'on trouve[41].
+
+
+/*
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| | Fous et idiots | Moyenne de suicides |
+| | par | par |
+| |100.000 habitants.|millions d'habitants.|
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 1er Groupe (3 pays) | De 422 à 305 | 76 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 2e -- -- | -- 305 à 291 | 123 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 3e -- -- | -- 268 à 244 | 130 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 4e -- -- | -- 223 à 218 | 227 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 5e -- (4 pays) | -- 216 à 146 | 77 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+*/
+
+
+Une autre comparaison faite par Morselli entre les différentes provinces
+d'Italie est, de son propre aveu, peu démonstrative[42].
+
+5° Enfin, comme la folie passe pour croître régulièrement depuis un
+siècle[43] et qu'il en est de même du suicide, on pourrait être tenté de
+voir dans ce fait une preuve de leur solidarité. Mais ce qui lui ôte
+toute valeur démonstrative, c'est que, dans les sociétés inférieures, où
+la folie est très rare, le suicide, au contraire, est parfois très
+fréquent, comme nous l'établirons plus loin[44].
+
+Le taux social des suicides ne soutient donc aucune relation définie
+avec la tendance à la folie, ni, par voie d'induction, avec la tendance
+aux différentes formes de la neurasthénie.
+
+Et en effet, si, comme nous l'avons montré, la neurasthénie peut
+prédisposer au suicide, elle n'a pas nécessairement cette conséquence.
+Sans doute, le neurasthénique est presque inévitablement voué à la
+souffrance s'il est mêlé de trop près à la vie active; mais il ne lui
+est pas impossible de s'en retirer pour mener une existence plus
+spécialement contemplative. Or, si les conflits d'intérêts et de
+passions sont trop tumultueux et trop violents pour un organisme aussi
+délicat, en revanche, il est fait pour goûter dans leur plénitude les
+joies plus douces de la pensée. Sa débilité musculaire, sa sensibilité
+excessive, qui le rendent impropre à l'action, le désignent, au
+contraire, pour les fonctions intellectuelles qui, elles aussi,
+réclament des organes appropriés. De même, si un milieu social trop
+immuable ne peut que froisser ses instincts naturels, dans la mesure où
+la société elle-même est mobile et ne peut se maintenir qu'à condition
+de progresser, il a un rôle utile à jouer; car il est, par excellence,
+l'instrument du progrès. Précisément parce qu'il est réfractaire à la
+tradition et au joug de l'habitude, il est une source éminemment féconde
+de nouveautés. Et comme les sociétés les plus cultivées sont aussi
+celles où les fonctions représentatives sont le plus nécessaires et le
+plus développées, et qu'en même temps, à cause de leur très grande
+complexité, un changement presque incessant est une condition de leur
+existence, c'est au moment précis où les neurasthéniques sont le plus
+nombreux, qu'ils ont aussi le plus de raisons d'être. Ce ne sont donc
+pas des êtres essentiellement insociaux, qui s'éliminent d'eux-mêmes
+parce qu'ils ne sont pas nés pour vivre dans le milieu où ils sont
+placés. Mais il faut que d'autres causes viennent se surajouter à l'état
+organique qui leur est propre pour lui imprimer cette tournure et le
+développer dans ce sens. Par elle-même, la neurasthénie est une
+prédisposition très générale qui n'entraîne nécessairement à aucun acte
+déterminé, mais peut, suivant les circonstances, prendre les formes les
+plus variées. C'est un terrain sur lequel des tendances très différentes
+peuvent prendre naissance selon la manière dont il est fécondé par les
+causes sociales. Chez un peuple vieilli et désorienté, le dégoût de la
+vie, une mélancolie inerte, avec les funestes conséquences qu'elle
+implique, y germeront facilement; au contraire, dans une société jeune,
+c'est un idéalisme ardent, un prosélytisme généreux, un dévouement
+actif qui s'y développeront de préférence. Si l'on voit les dégénérés se
+multiplier aux époques de décadence, c'est par eux aussi que les États
+se fondent; c'est parmi eux que se recrutent tous les grands
+rénovateurs. Une puissance aussi ambiguë[45] ne saurait donc suffire à
+rendre compte d'un fait social aussi défini que le taux des suicides.
+
+
+V.
+
+Mais il est un état psychopathique particulier, auquel on a, depuis
+quelque temps, l'habitude d'imputer à peu près tous les maux de notre
+civilisation. C'est l'alcoolisme. Déjà on lui attribue, à tort ou à
+raison, les progrès de la folie, du paupérisme, de la criminalité.
+Aurait-il quelque influence sur la marche du suicide? _A priori_,
+l'hypothèse paraît peu vraisemblable. Car c'est dans les classes les
+plus cultivées et les plus aisées que le suicide fait le plus de
+victimes et ce n'est pas dans ces milieux que l'alcoolisme a ses clients
+les plus nombreux. Mais rien ne saurait prévaloir contre les faits.
+Examinons-les.
+
+Si l'on compare la carte française des suicides avec celle des
+poursuites pour abus de boissons[46], on n'aperçoit entre elles
+presque aucun rapport. Ce qui caractérise la première, c'est l'existence
+de deux grands foyers de contamination dont l'un est situé dans
+l'Île-de-France et s'étend de là vers l'Est, tandis que l'autre occupe
+la côte méditerranéenne, de Marseille à Nice. Tout autre est la
+distribution des taches claires et des taches sombres sur la carte de
+l'alcoolisme. Ici, l'on trouve trois centres principaux, l'un en
+Normandie et plus particulièrement dans la Seine-Inférieure, l'autre
+dans le Finistère et les départements bretons en général, le troisième
+enfin dans le Rhône et la région voisine. Au contraire, au point de vue
+du suicide, le Rhône n'est pas au-dessus de la moyenne, la plupart des
+départements normands sont au-dessous, la Bretagne est presque indemne.
+La géographie des deux phénomènes est donc trop différente pour qu'on
+puisse imputer à l'un une part importante dans la production de l'autre.
+
+On arrive au même résultat, si l'on compare le suicide non plus aux
+délits d'ivresse, mais aux maladies nerveuses ou mentales causées par
+l'alcoolisme. Après avoir groupé les départements français en huit
+classes d'après l'importance de leur contingent en suicides, nous avons
+cherché quel était, dans chacune, le nombre moyen des cas de folie de
+cause alcoolique, d'après les chiffres que donne le docteur Lunier[47];
+nous avons obtenu le résultat suivant:
+
+/*
++-----------------------------+-----------------+--------------------+
+| | Suicides par | Folies de cause |
+| |100.000 habitants| alcoolique sur 100 |
+| | (1872-76). | admissions |
+| | |(1867-69 et 1874-76)|
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 1er Groupe (5 départements) |Au-dessous de 50 | 11,45 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 2e ---- (18 ---- ) | De 51 à 75 | 12,07 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 3e ---- (15 ---- ) | -- 76 à 100 | 11,92 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 4e ---- (20 ---- ) | -- 101 à 150 | 13,42 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 5e ---- (10 ---- ) | -- 151 à 200 | 14,57 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 6e ---- (9 ---- ) | -- 201 à 250 | 13,26 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 7e ---- (4 ---- ) | -- 251 à 300 | 16,32 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 8e ---- (5 ---- ) | Au delà | 13,47 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Les deux colonnes ne correspondent pas entre elles. Tandis que les
+suicides passent du simple au sextuple et au delà, la proportion des
+folies alcooliques augmente à peine de quelques unités et
+l'accroissement n'est pas régulier; la deuxième classe l'emporte sur la
+troisième, la cinquième sur la sixième, la septième sur la huitième.
+Pourtant, si l'alcoolisme agit sur le suicide en tant qu'état
+psychopathique, ce ne peut être que par les troubles mentaux qu'il
+détermine. La comparaison des deux cartes confirme celle des
+moyennes[48].
+
+[Illustration:
+
+Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.
+
+Suicides (1878-1887)
+
+Délits d'ivresse (1875-1887) ]
+
+[Illustration:
+
+Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.
+
+Folies alcooliques (1867-1876)
+
+Consommation de l'alcool (1873) ]
+
+Au premier abord, un rapport plus étroit paraît exister entre la
+quantité d'alcool consommé et la tendance au suicide, au moins pour ce
+qui regarde notre pays. En effet, c'est dans les départements
+septentrionaux qu'on boit le plus d'alcool et c'est aussi sur cette même
+région que le suicide sévit avec le plus de violence. Mais d'abord, les
+deux taches n'ont pas du tout, sur les deux cartes, la même
+configuration. L'une a son _maximum_ de relief en Normandie et dans le
+Nord et elle se dégrade à mesure qu'elle descend vers Paris; c'est celle
+de la consommation alcoolique. L'autre, au contraire, a sa plus grande
+intensité dans la Seine et les départements voisins; elle est déjà moins
+sombre en Normandie et n'atteint pas le Nord. La première se développe
+vers l'Ouest et va jusqu'au littoral de l'Océan; la seconde a une
+orientation inverse. Elle est très vite arrêtée dans la direction de
+l'Ouest par une limite qu'elle ne franchit pas; elle ne dépasse pas
+l'Eure et l'Eure-et-Loir tandis qu'elle tend fortement vers l'Est. De
+plus, la masse sombre formée au Midi par le Var et les Bouches-du-Rhône
+sur la carte des suicides ne se retrouve plus du tout sur celle de
+l'alcoolisme[49].
+
+Enfin, même dans la mesure où il y a coïncidence, elle n'a rien de
+démonstratif, car elle est fortuite. En effet, si l'on sort de France en
+s'élevant toujours vers le Nord, la consommation de l'alcool va presque
+régulièrement en croissant sans que le suicide se développe. Tandis
+qu'en France, en 1873, il n'était consommé en moyenne que 2 litres 84
+d'alcool par tête d'habitant, en Belgique, ce chiffre s'élevait à 8
+litres 56 pour 1870, en Angleterre à 9 litres 07 (1870-71), en Hollande
+à 4 litres (1870), en Suède à 10 litres 34 (1870), en Russie à 10 litres
+69 (1866) et même à Saint-Pétersbourg jusqu'à 20 litres (1855). Et
+cependant, tandis que, aux époques correspondantes, la France comptait
+150 suicides par million d'habitants, la Belgique n'en avait que 68, la
+Grande-Bretagne 70, la Suède 85, la Russie très peu. Même à
+Saint-Pétersbourg, de 1864 à 1868, le taux moyen annuel n'a été que de
+68,8. Le Danemark est le seul pays du Nord où il y ait à la fois
+beaucoup de suicides et une grande consommation d'alcool (16 litres 51
+en 1845)[50]. Si donc nos départements septentrionaux se font remarquer
+à la fois par leur penchant au suicide et leur goût pour les boissons
+spiritueuses, ce n'est pas que le premier dérive du second et y trouve
+son explication. La rencontre est accidentelle. Dans le Nord, en
+général, on boit beaucoup d'alcool parce que le vin y est rare et
+cher[51], que, peut-être, une alimentation spéciale, de nature à
+maintenir élevée la température de l'organisme, y est plus nécessaire
+qu'ailleurs; et, d'un autre côté, il se trouve que les causes
+génératrices du suicide sont spécialement accumulées dans cette même
+région de notre pays.
+
+La comparaison des différents pays d'Allemagne confirme cette
+conclusion. Si, en effet, on les classe au double point de vue du
+suicide et de la consommation alcoolique[52] (Voir tableau suivant), on
+constate que le groupe où l'on se suicide le plus (le 3e) est un de ceux
+où l'on consomme le moins d'alcool. Dans le détail on trouve même de
+véritables contrastes: la province de Posen est presque de tout l'Empire
+le pays le moins éprouvé par le suicide (96,4 cas pour un million
+d'habitants), c'est celui où l'on s'alcoolise le plus (13 litres par
+tête); en Saxe où l'on se tue presque quatre fois plus (348 pour un
+million), on boit deux fois moins. Enfin, on remarquera que le quatrième
+groupe, où la consommation de l'alcool est le plus faible, est composé
+presque uniquement des États méridionaux. D'un autre côté, si l'on s'y
+tue moins que dans le reste de l'Allemagne, c'est que la population y
+est catholique ou contient de fortes minorités catholiques[53].
+
+_Alcoolisme et suicide en Allemagne._
+
+/*
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| |Consommation | Moyenne des | Pays |
+| |de l'alcool | suicides dans | |
+| | (1884-86). | le groupe. | |
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| |13 lit. à | 206,1 p. | Posnanie, Silésie, |
+|1er Groupe|10,8 par tête.| million d'hab.| Brandebourg, Poméranie. |
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| | | | Prusse orientale et |
+| 2e ----- |9,2 lit. à 7,2| 208,4 --- | occidentale, Hanovre, |
+| | | | province de Saxe, |
+| | | | Thuringe, Westphalie. |
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| | | | Mecklembourg, |
+| | | | royaume de Saxe, |
+| 3e ----- |6,4 lit. à 4,5| 208,4 --- | Schleswig-Holstein, |
+| | | | Alsace, province et |
+| | | | grand-duché de Hesse. |
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| 4e ----- | 4 lit. et | | Provinces du Rhin, Bade, |
+| | au-dessous. | 147,9 --- | Bavière, Wurtemberg. |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+
+
+Ainsi, il n'est aucun état psychopathique qui soutienne avec le suicide
+une relation régulière et incontestable. Ce n'est pas parce qu'une
+société contient plus ou moins de névropathes ou d'alcooliques, qu'elle
+a plus ou moins de suicidés. Quoique la dégénérescence, sous ses
+différentes formes, constitue un terrain psychologique éminemment propre
+à l'action des causes qui peuvent déterminer l'homme à se tuer, elle
+n'est pas elle-même une de ces causes. On peut admettre que, dans des
+circonstances identiques, le dégénéré se tue plus facilement que le
+sujet sain; mais il ne se tue pas nécessairement en vertu de son état.
+La virtualité qui est en lui ne peut entrer en acte que sous l'action
+d'autres facteurs qu'il nous faut rechercher.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+Le suicide et les états psychologiques normaux. La race. L'hérédité.
+
+
+Mais il pourrait se faire que le penchant au suicide fût fondé dans la
+constitution de l'individu, sans dépendre spécialement des états
+anormaux que nous venons de passer en revue. Il pourrait consister en
+phénomènes purement psychiques, sans être nécessairement lié à quelque
+perversion du système nerveux. Pourquoi n'y aurait-il pas chez les
+hommes une tendance à se défaire de l'existence qui ne serait ni une
+monomanie, ni une forme de l'aliénation mentale ou de la neurasthénie?
+La proposition pourrait même être regardée comme établie, si, comme
+l'ont admis plusieurs suicidographes[54], chaque race avait un taux de
+suicides qui lui fût propre. Car une race ne se définit et ne se
+différencie des autres que par des caractères organico-psychiques. Si
+donc le suicide variait réellement avec les races, il faudrait
+reconnaître qu'il y a quelque disposition organique dont il est
+étroitement solidaire.
+
+Mais ce rapport existe-t-il?
+
+
+
+I.
+
+
+Et d'abord, qu'est-ce qu'une race? Il est d'autant plus nécessaire d'en
+donner une définition que, non seulement le vulgaire, mais les
+anthropologistes eux-mêmes emploient le mot dans des sens assez
+divergents. Cependant, dans les différentes formules qui en ont été
+proposées, on retrouve généralement deux notions fondamentales: celle
+de ressemblance et celle de filiation. Mais, suivant les écoles, c'est
+l'une ou l'autre de ces idées qui tient la première place.
+
+Tantôt, on a entendu par race un agrégat d'individus qui, sans doute,
+présentent des traits communs, mais qui, de plus, doivent cette
+communauté de caractères à ce fait qu'ils sont tous dérivés d'une même
+souche. Quand, sans l'influence d'une cause quelconque, il se produit
+chez un ou plusieurs sujets d'une même génération sexuelle une variation
+qui les distingue du reste de l'espèce et que cette variation, au lieu
+de disparaître à la génération suivante, se fixe progressivement dans
+l'organisme par l'effet de l'hérédité, elle donne naissance à une race.
+C'est dans cet esprit que M. de Quatrefages a pu définir la race
+«l'ensemble des individus semblables appartenant à une même espèce et
+transmettant par voie de génération sexuelle les caractères d'une
+variété primitive[55]». Ainsi entendue, elle se distinguerait de
+l'espèce en ce que les couples initiaux d'où seraient sorties les
+différentes races d'une même espèce seraient, à leur tour, tous issus
+d'un couple unique. Le concept en serait donc nettement circonscrit et
+c'est par le procédé spécial de filiation qui lui a donné naissance
+qu'elle se définirait.
+
+Malheureusement, si l'on s'en tient à cette formule, l'existence et le
+domaine d'une race ne peuvent être établis qu'à l'aide de recherches,
+historiques et ethnographiques, dont les résultats sont toujours
+douteux; car, sur ces questions d'origine, on ne peut jamais arriver
+qu'à des vraisemblances très incertaines. De plus, il n'est pas sûr
+qu'il y ait aujourd'hui des races humaines qui répondent à cette
+définition; car, par suite des croisements qui ont eu lieu dans tous les
+sens, chacune des variétés existantes de notre espèce dérive d'origines
+très diverses. Si donc on ne nous donne pas d'autre critère, il sera
+bien difficile de savoir quels rapports les différentes races
+soutiennent avec le suicide, car on ne saurait dire avec précision où
+elles commencent et où elles finissent. D'ailleurs, la conception de M.
+de Quatrefages a le tort de préjuger la solution d'un problème que la
+science est loin d'avoir résolu. Elle suppose; en effet, que les
+qualités caractéristiques de la race se sont formées au cours de
+l'évolution, qu'elles ne se sont fixées dans l'organisme que sous
+l'influence de l'hérédité. Or c'est ce que conteste toute une école
+d'anthropologistes qui ont pris le nom de polygénistes. Suivant eux,
+l'humanité, au lieu de descendre tout entière d'un seul et même couple,
+comme le veut la tradition biblique, serait apparue, soit simultanément
+soit successivement, sur des points distincts du globe. Comme ces
+souches primitives se seraient formées indépendamment les unes des
+autres et dans des milieux différents, elles se seraient différenciées
+dès le début; par conséquent, chacune d'elles aurait été une race. Les
+principales races ne se seraient donc pas constituées grâce à la
+fixation progressive de variations acquises, mais dès le principe et
+d'emblée.
+
+Puisque ce grand débat est toujours ouvert, il n'est pas méthodique de
+faire entrer l'idée de filiation ou de parenté dans la notion de la
+race. Il vaut mieux la définir par ses attributs immédiats, tels que
+l'observateur peut directement les atteindre, et ajourner toute question
+d'origine. Il ne reste alors que deux caractères qui la singularisent.
+En premier lieu, c'est un groupe d'individus qui présentent des
+ressemblances; mais il en est ainsi des membres d'une même confession ou
+d'une même profession. Ce qui achève de la caractériser, c'est que ces
+ressemblances sont héréditaires. C'est un type qui, de quelque manière
+qu'il se soit formé à l'origine, est actuellement transmissible par
+l'hérédité. C'est dans ce sens que Prichard disait: «Sous le nom de
+race, on comprend toute collection d'individus présentant plus ou moins
+de caractères communs transmissibles par hérédité, l'origine de ces
+caractères étant mise de côté et réservée». M. Broca s'exprime à peu
+près dans les mêmes termes: «Quant aux variétés du genre humain, dit-il,
+elles ont reçu le nom de races, qui fait naître l'idée d'une filiation
+plus ou moins directe entre les individus de la même variété, mais ne
+résout ni affirmativement, ni négativement, la question de parenté
+entre individus de variétés différentes[56]».
+
+Ainsi posé, le problème de la constitution des races devient soluble;
+seulement, le mot est pris alors dans une acception tellement étendue,
+qu'il en devient indéterminé. Il ne désigne plus seulement les
+embranchements les plus généraux de l'espèce, les divisions naturelles
+et relativement immuables de l'humanité, mais des types de toute sorte.
+De ce point, de vue, en effet, chaque groupe de nations dont les
+membres, par suite des relations intimes qui les ont unis pendant des
+siècles, présentent des similitudes en partie héréditaires,
+constituerait une race. C'est ainsi qu'on parle parfois d'une race
+latine, d'une race anglo-saxonne, etc. Même, c'est seulement sous cette
+forme que les races peuvent être encore regardées comme des facteurs
+concrets et vivants du développement historique. Dans la mêlée des
+peuples, dans le creuset de l'histoire, les grandes races, primitives et
+fondamentales, ont fini par se confondre tellement les unes dans les
+autres qu'elles ont à peu près perdu toute individualité. Si elles ne se
+sont pas totalement évanouies, du moins, on n'en retrouve plus que de
+vagues linéaments, des traits épars qui ne se rejoignent
+qu'imparfaitement les uns les autres et ne forment pas de physionomies
+caractérisées. Un type humain que l'on constitue uniquement à l'aide de
+quelques renseignements, souvent indécis, sur la grandeur de la taille
+et sur la forme du crâne, n'a pas assez de consistance ni de
+détermination pour qu'on puisse lui attribuer une grande influence sur
+la marche des phénomènes sociaux. Les types plus spéciaux et de moindre
+étendue qu'on appelle des races au sens large du mot ont un relief plus
+marqué, et ils ont nécessairement un rôle historique, puisqu'ils sont
+des produits de l'histoire beaucoup plus que de la nature. Mais il s'en
+faut qu'ils soient objectivement définis. Nous savons bien mal, par
+exemple, à quels signes exacts la race latine se distingue de la race
+saxonne. Chacun en parle un peu à sa manière sans grande rigueur
+scientifique.
+
+Ces observations préliminaires nous avertissent que le sociologue ne
+saurait être trop circonspect quand il entreprend de chercher
+l'influence des races sur un phénomène social quel qu'il soit. Car, pour
+pouvoir résoudre de tels problèmes, encore faudrait-il savoir quelles
+sont les différentes races et comment elles se reconnaissent les unes
+des autres. Cette réserve est d'autant plus nécessaire que cette
+incertitude de l'anthropologie pourrait bien être due à ce fait que le
+mot de race ne correspond plus actuellement à rien de défini. D'une
+part, en effet, les races originelles n'ont plus guère qu'un intérêt
+paléontologique et, de l'autre, ces groupements plus restreints que l'on
+qualifie aujourd'hui de ce nom, semblent n'être que des peuples ou des
+sociétés de peuples, frères par la civilisation plus que par le sang. La
+race ainsi conçue finit presque par se confondre avec la nationalité.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Accordons, cependant, qu'il existe en Europe quelques grands types dont
+on aperçoit en gros les caractères les plus généraux et entre lesquels
+se répartissent les peuples et convenons de leur donner le nom de races.
+Morselli en distingue quatre: _le type germanique_, qui comprend, comme
+variétés, l'allemand, le scandinave, l'anglo-saxon, le flamand; _le type
+celto-romain_ (belges, français, italiens, espagnols); _le type slave_
+et _le type ouralo-altaïque_. Nous ne mentionnons ce dernier que pour
+mémoire, car il compte trop peu de représentants en Europe pour qu'on
+puisse déterminer quels rapports il a avec le suicide. Il n'y a, en
+effet, que les Hongrois, les Finlandais et quelques provinces russes qui
+y puissent être rattachés. Les trois autres races se classeraient de la
+manière suivante selon l'ordre décroissant de leur aptitude au suicide:
+d'abord les peuples germaniques, puis les celto-romains, enfin les
+slaves[57].
+
+Mais ces différences peuvent-elles être réellement imputées à l'action
+de la race?
+
+L'hypothèse serait plausible si chaque groupe de peuples réunis ainsi
+sous un même vocable avait pour le suicide une tendance d'intensité à
+peu près égale. Mais il existe entre nations de même race les plus
+extrêmes divergences. Tandis que les Slaves, en général, sont peu
+enclins à se tuer, la Bohême et la Moravie font exception. La première
+compte 158 suicides par million d'habitants et la seconde 136, alors que
+la Carniole n'en a que 46, la Croatie 30, la Dalmatie 14. De même, de
+tous les peuples celto-romains, la France se distingue par l'importance
+de son apport, 150 suicides par million, tandis que l'Italie, à la même
+époque, n'en donnait qu'une trentaine et l'Espagne moins encore. Il est
+bien difficile d'admettre, comme le veut Morselli, qu'un écart aussi
+considérable puisse s'expliquer par ce fait que les éléments germaniques
+sont plus nombreux en France que dans les autres pays latins. Étant
+donné surtout que les peuples qui se séparent ainsi de leurs congénères
+sont aussi les plus civilisés, on est en droit de se demander si ce qui
+différencie les sociétés et les groupes soi-disant ethniques, ce n'est
+pas plutôt l'inégal développement de leur civilisation.
+
+Entre les peuples germaniques, la diversité est encore plus grande. Des
+quatre groupes qu'on rattache à cette souche, il en est trois qui sont
+beaucoup moins enclins au suicide que les Slaves et que les Latins. Ce
+sont les Flamands qui ne comptent que 50 suicides (par million), les
+Anglo-saxons qui n'en ont que 70[58]; quant aux Scandinaves, le
+Danemark, il est vrai, présente Le chiffre élevé de 268 suicides, mais
+la Norwège n'en a que 74,5 et la Suède que 84. Il est donc impossible
+d'attribuer le taux des suicides danois à la race, puisque, dans les
+deux pays où cette race est le plus pure, elle produit des effets
+contraires. En somme, de tous les peuples germaniques, il n'y a que les
+Allemands qui soient, d'une manière générale, fortement portés au
+suicide. Si donc nous prenions les termes dans un sens rigoureux, il ne
+pourrait plus être ici question de race, mais de nationalité. Cependant,
+comme il n'est pas démontré qu'il n'y ait pas un type allemand qui soit,
+en partie, héréditaire, on peut convenir d'étendre jusqu'à cette extrême
+limite le sens du mot et dire que, chez les peuples de race allemande,
+le suicide est plus développé que dans la plupart des sociétés
+celto-romaines, slaves ou même anglo-saxonnes et scandinaves. Mais c'est
+tout ce qu'on peut conclure des chiffres qui précèdent. En tout état de
+cause, ce cas est le seul où une certaine influence des caractères
+ethniques pourrait être, à la rigueur, soupçonnée. Encore allons-nous
+voir que, en réalité, la race n'y est pour rien.
+
+En effet, pour pouvoir attribuer à cette cause le penchant des Allemands
+pour le suicide, il ne suffit pas de constater qu'il est général en
+Allemagne; car cette généralité pourrait être due à la nature propre de
+la civilisation allemande. Mais il faudrait avoir démontré que ce
+penchant est lié à un état héréditaire de l'organisme allemand, que
+c'est un trait permanent du type, qui subsiste alors même que le milieu
+social est changé. C'est à cette seule condition que nous pourrons y
+voir un produit de la race. Cherchons donc si, en dehors de l'Allemagne,
+alors qu'il est associé à la vie d'autres peuples et acclimaté à des
+civilisations différentes, l'Allemand garde sa triste primauté.
+
+L'Autriche nous offre, pour répondre à la question, une expérience toute
+faite. Les Allemands y sont mêlés, dans des proportions très différentes
+selon les provinces, à une population dont les origines ethniques sont
+tout autres. Voyons donc si leur présence a pour effet de faire hausser
+le chiffre des suicides. Le tableau VII (V. ci-dessous) indique pour
+chaque province, en même temps que le taux moyen des suicides pendant la
+période quinquennale 1872-77, l'importance numérique des éléments
+allemands. C'est d'après la nature des idiomes employés qu'on a fait la
+part des différentes races; quoique ce critère ne soit pas d'une
+exactitude absolue, c'est pourtant le plus sûr dont on puisse se servir.
+
+
+Tableau VII
+
+_Comparaison des provinces autrichiennes au point de vue du suicide et
+de la race._
+
+/*
++--------------------------------+------------+----------------------+
+| | SUR 100 | TAUX DES SUICIDES |
+| | habitants | par million. |
+| | combien | |
+| |d'Allemands.| |
++-----------+--------------------+------------+---+------------------+
+| |Autriche inférieure.| 95,90 |254| |
+| Provinces +--------------------+------------+---+ |
+| |Autriche supérieure.| 100 |110| Moyenne |
+| purement +--------------------+------------+---+ |
+| | Salzbourg | 100 |120| 106. |
+|allemandes.+--------------------+------------+---+ |
+| | Tyrol transalpin | 100 |88 | |
++-----------+--------------------+------------+---+------------------+
+| | Carinthie | 71,40 |92 | |
+|En majorité+--------------------+------------+---+ Moyenne |
+| | Styrie | 62,45 |94 | |
+|allemandes.+--------------------+------------+---+ 125. |
+| | Silésie | 53,37 |190| |
++-----------+--------------------+------------+---+--------+---------+
+|À minorité | Bohême | 37,64 |158| | |
+| +--------------------+------------+---+ Moyenne| |
+| allemande | Moravie | 26,33 |136| | |
+| +--------------------+------------+---+ 140. | |
+|importante.| Bukovine | 9,06 |128| |Moyennes |
++-----------+--------------------+------------+---+--------+ |
+| | Galicie | 2,72 |82 | | des |
+| +--------------------+------------+---+ | |
+|À minorité | Tyrol cisalpin | 190 |88 | |2 groupes|
+| +--------------------+------------+---+ | |
+| allemande | Littoral | 1,62 |38 | | 86. |
+| +--------------------+------------+---+ | |
+| faible. | Carniole | 6,20 |46 | | |
+| +--------------------+------------+---+ | |
+| | Dalmatie | ----- |14 | | |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Il nous est impossible d'apercevoir dans ce tableau, que nous empruntons
+à Morselli lui-même, la moindre trace de l'influence allemande. La
+Bohême, la Moravie et la Bukovine qui comprennent seulement de 37 à 9 %
+d'Allemands ont une moyenne de suicides (140) supérieure à celle de la
+Styrie, de la Carinthie et de la Silésie (125) où les Allemands sont
+pourtant en grande majorité. De même, ces derniers pays, où se trouve
+pourtant une importante minorité de Slaves, dépassent, pour ce qui
+regarde le suicide, les trois seules provinces où la population est tout
+entière allemande, la Haute-Autriche, le Salzbourg et le Tyrol
+transalpin. Il est vrai que l'Autriche inférieure donne beaucoup plus de
+suicides que les autres régions; mais l'avance qu'elle a sur ce point ne
+saurait être attribuée à la présence d'éléments allemands, puisque
+ceux-ci sont plus nombreux dans la Haute-Autriche, le Salzbourg et le
+Tyrol transalpin où l'on se tue deux ou trois fois moins. La vraie cause
+de ce chiffre élevé, c'est que l'Autriche inférieure a pour chef-lieu
+Vienne qui, comme toutes les capitales, compte tous les ans un nombre
+énorme de suicides; en 1876, il s'en commettait 320 par million
+d'habitants. Il faut donc se garder d'attribuer à la race ce qui
+provient de la grande ville. Inversement, si le Littoral, la Carniole et
+la Dalmatie ont si peu de suicides, ce n'est pas l'absence d'Allemands
+qui en est cause; car, dans le Tyrol cisalpin, en Galicie, où pourtant
+il n'y a pas plus d'Allemands, il y a de deux à cinq fois plus de morts
+volontaires. Si même on calcule le taux moyen des suicides pour
+l'ensemble des huit provinces à minorité allemande, on arrive au chiffre
+de 86, c'est-à-dire autant que dans le Tyrol transalpin, où il n'y a que
+des Allemands, et plus que dans la Carinthie et dans la Styrie où ils
+sont en très grand nombre. Ainsi, quand l'Allemand et le Slave vivent
+dans le même milieu social, leur tendance au suicide est sensiblement la
+même. Par conséquent, la différence qu'on observe entre eux quand les
+circonstances sont autres, ne tient pas à la race.
+
+Il en est de même de celle que nous avons signalée entre l'Allemand et
+le Latin. En Suisse, nous trouvons ces deux races en présence. Quinze
+cantons sont allemands soit en totalité, soit en partie. La moyenne des
+suicides y est de _186_ (année 1876). Cinq sont en majorité français
+(Valais, Fribourg, Neufchâtel, Genève, Vaud). La moyenne des suicides y
+est de _255_. Celui de ces cantons où il s'en commet le moins, le Valais
+(10 pour 1 million) se trouve être justement celui où il y a le plus
+d'Allemands (319 sur 1,000 habitants); au contraire, Neufchâtel, Genève
+et Vaud, où la population est presque tout entière latine, ont
+respectivement 486, 321, 371 suicides.
+
+Pour permettre au facteur ethnique de mieux manifester son influence si
+elle existe, nous avons cherché à éliminer le facteur religieux qui
+pourrait la masquer. Pour cela, nous avons comparé les cantons allemands
+aux cantons français de même confession. Les résultats de ce calcul
+n'ont fait que confirmer les précédents:
+
+_Cantons suisses._
+
+/*
++---------------------+-----------+---------------------+------------+
+|Catholiques allemands|87 suicides|Protestants allemands|293 suicides|
++---------------------+-----------+---------------------+------------+
+| ---- français |83 ---- | ---- français |456 ------ |
++---------------------+-----------+---------------------+------------+
+*/
+
+D'un côté, il n'y a pas d'écart sensible entre les deux races; de
+l'autre, ce sont les Français qui ont la supériorité.
+
+Les faits concordent donc à démontrer que, si les Allemands se tuent
+plus, que les autres peuples, la cause n'en, est pas au sang qui coule
+dans leurs veines, mais à la civilisation au sein de laquelle ils sont
+élevés. Cependant, parmi les preuves qu'a données Morselli pour établir
+l'influence de la race, il en est une qui, au premier abord, pourrait
+passer pour plus concluante. Le peuple français résulte du mélange de
+deux races principales, les Celtes et les Kymris, qui, dès l'origine, se
+distinguaient l'une de l'autre par la taille. Dès l'époque de Jules
+César, les Kymris étaient connus pour leur haute stature. Aussi est-ce
+d'après la taille des habitants que Broca a pu déterminer de quelle
+manière ces deux races sont actuellement distribuées sur la surface de
+notre territoire, et il a trouvé que les populations d'origine celtique
+sont prépondérantes au sud de la Loire, celles d'origine kymrique au
+nord. Cette carte ethnographique offre donc une certaine ressemblance
+avec celle des suicides; car nous savons que ceux-ci sont cantonnés dans
+la partie septentrionale du pays et sont, au contraire, à leur _minimum_
+dans le Centre et dans le Midi. Mais Morselli est allé plus loin. Il a
+cru pouvoir établir que les suicides français variaient régulièrement
+selon le mode de distribution des éléments ethniques. Pour procéder à
+cette démonstration, il constitua six groupes de départements, calcula
+pour chacun d'eux la moyenne des suicides et aussi celle des conscrits
+exemptés pour défaut de taille; ce qui est une manière indirecte, de
+mesurer la taille moyenne de la population correspondante, car elle
+s'élève dans la mesure où le nombre des exemptés diminue. Or il se
+trouve que ces deux séries de moyennes varient en raison inverse l'une
+de l'autre; il y a d'autant plus de suicides qu'il y a moins d'exemptés
+pour taille insuffisante, c'est-à-dire que la taille moyenne est plus
+haute[59].
+
+Une correspondance aussi exacte, si elle était établie, ne pourrait
+guère être expliquée que par l'action de la race. Mais la manière dont
+Morselli est arrivé à ce résultat ne permet pas de le considérer comme
+acquis. Il a pris, en effet, comme base de sa comparaison, les six
+groupes ethniques distingués par Broca[60] suivant le degré supposé de
+pureté des deux races celtiques ou kymriques. Or, quelle que soit
+l'autorité de ce savant, ces questions ethnographiques sont beaucoup
+trop complexes et laissent encore trop de place à la diversité des
+interprétations et des hypothèses contradictoires pour qu'on puisse
+regarder comme certaine la classification qu'il a proposée. Il n'y a
+qu'à voir de combien de conjectures historiques, plus ou moins
+invérifiables, il a dû l'appuyer, et, s'il ressort avec évidence de ces
+recherches qu'il y a en France deux types anthropologiques nettement
+distincts, la réalité des types intermédiaires et diversement nuancés
+qu'il a cru reconnaître est bien plus douteuse[61]. Si donc, laissant de
+côté ce tableau systématique, mais peut-être trop ingénieux, on se
+contente de classer les départements d'après la taille moyenne qui est
+propre à chacun d'eux (c'est-à-dire d'après le nombre moyen des
+conscrits exemptés pour défaut de taille) et si, en regard de chacune de
+ces moyennes, on met celle des suicides, on trouve les résultats
+suivants qui diffèrent sensiblement de ceux qu'a obtenus Morselli:
+
+Tableau VIII
+
+/*
++----------------------------------+---------------------------------+
+| DÉPARTEMENTS À HAUTE TAILLE. | DÉPARTEMENTS À PETITE TAILLE. |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| | Nombre | Taux | | Nombre | Taux |
+| | des | moyen | | des | moyen |
+| | exemptés | des | | exemptés | des |
+| | |suicides| | |suicides|
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| |Au-dessous| | |De 60 à | 115 |
+| 1er groupe (9|de 40 pour| 180 |1er groupe |80 pour |(sans la|
+| départ.) |mille | |(22 départ.).|mille |Seine |
+| |examinés. | | |examinés | 101). |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| 2e groupe (8 | | |2e groupe (12|De 80 | |
+| départ.) |De 40 à 50| 249 | départ.)... |à 100. | 88 |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| 3e groupe (17| | |3e groupe (14| | |
+| départ.) |De 50 à 60| 170 | départ.). |Au-dessus | 90 |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| |Au-dessous| | |Au-dessus | 103 |
+|Moyenne |de 60 pour| 191 |Moyenne |de 60 |(avec la|
+|générale |mille | |générale. |pour mille|Seine). |
+| |examinés. | | |examinés. |93 (sans|
+| | | | | |la |
+| | | | | |Seine). |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+*/
+
+Le taux des suicides ne croît pas, d'une manière régulière,
+proportionnellement à l'importance relative des éléments kymriques ou
+supposés tels; car le premier groupe, où les tailles sont le plus
+hautes, compte moins de suicides que le second, et pas sensiblement
+plus que le troisième; de même, les trois derniers sont à peu près au
+même niveau[62], quelqu'inégaux qu'ils soient sous le rapport de la
+taille. Tout ce qui ressort de ces chiffres, c'est que, au point de vue
+des suicides comme à celui de la taille, la France est partagée en deux
+moitiés, l'une septentrionale où les suicides sont nombreux et les
+tailles élevées, l'autre centrale où les tailles sont moindres et où
+l'on se tue moins, sans que, pourtant, ces deux progressions soient
+exactement parallèles. En d'autres termes, les deux grandes masses
+régionales que nous avons aperçues sur la carte ethnographique se
+retrouvent sur celle des suicides; mais la coïncidence n'est vraie qu'en
+gros et d'une manière générale. Elle ne se retrouve pas dans le détail
+des variations que présentent les deux phénomènes comparés.
+
+Une fois qu'on l'a ainsi ramenée à ses proportions véritables, elle ne
+constitue plus une preuve décisive en faveur des éléments ethniques; car
+elle n'est plus qu'un fait curieux, qui ne suffit pas à démontrer une
+loi. Elle peut très bien n'être due qu'à la simple rencontre de facteurs
+indépendants. Tout au moins, pour qu'on pût l'attribuer à l'action des
+races, il faudrait que cette hypothèse fût confirmée et même réclamée,
+par d'autres faits. Or, tout au contraire, elle est contredite par ceux
+qui suivent:
+
+1° Il serait étrange qu'un type collectif comme celui des Allemands,
+dont la réalité est incontestable et qui a pour le suicide une si
+puissante affinité, cessât de la manifester dès que les circonstances
+sociales se modifient, et qu'un type à demi problématique comme celui
+des Celtes ou des anciens Belges, dont il ne reste que de rares
+vestiges, eût encore aujourd'hui sur cette même tendance une action
+efficace. Il y a trop d'écart entre l'extrême généralité des caractères
+qui en perpétuent le souvenir et la spécialité complexe d'un tel
+penchant.
+
+2° Nous verrons plus loin que le suicide était fréquent chez les anciens
+Celtes[63]. Si donc, aujourd'hui, il est rare dans les populations qu'on
+suppose être d'origine celtique, ce ne peut être en vertu d'une
+propriété congénitale de la race, mais de circonstances extérieures qui
+ont changé.
+
+3° Celtes et Kymris ne constituent pas des races primitives et pures;
+ils étaient affiliés «par le sang, comme par le langage et les
+croyances[64]». Les uns et les autres ne sont que des variétés de cette
+race d'hommes blonds et à haute stature qui, soit par invasions en
+masse, soit par essaims successifs, se sont peu à peu répandus dans
+toute l'Europe. Toute la différence qu'il y a entre eux au point de vue
+ethnographique, c'est que les Celtes, en se croisant avec les races
+brunes et petites du Midi, se sont écartés davantage du type commun. Par
+conséquent, si la plus grande aptitude des Kymris pour le suicide a des
+causes ethniques, elle viendrait de ce que, chez eux, la race primitive,
+s'est moins altérée. Mais alors, on devrait voir, même en dehors de la
+France, le suicide croître d'autant plus que les caractères distinctifs
+de cette race sont plus accusés. Or il n'en est rien. C'est en Norwège
+que se trouvent les plus hautes tailles de l'Europe (1 m. 72) et,
+d'ailleurs, c'est vraisemblablement du Nord, en particulier des bords de
+la Baltique, que ce type est originaire; c'est aussi là qu'il passe pour
+s'être le mieux maintenu. Pourtant, dans la presqu'île Scandinave, le
+taux des suicides n'est pas élevé. La même race, dit-on, a mieux
+conservé sa pureté en Hollande, en Belgique et en Angleterre qu'en
+France[65], et cependant ce dernier pays est beaucoup plus fécond en
+suicides que les trois autres.
+
+Du reste, cette distribution géographique des suicides français peut
+s'expliquer sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir les
+puissances obscures de la race. On sait que notre pays est divisé,
+moralement aussi bien qu'ethnologiquement, en deux parties qui ne se
+sont pas encore complètement pénétrées. Les populations du Centre et du
+Midi ont gardé leur humeur, un genre de vie qui leur est propre et,
+pour cette raison, résistent aux idées et aux mœurs du Nord. Or, c'est
+au Nord que se trouve le foyer de la civilisation française; elle est
+donc restée chose essentiellement septentrionale. D'autre part, comme
+elle contient, ainsi qu'on le verra plus loin, les principales causes
+qui poussent les Français à se tuer, les limites géographiques de sa
+sphère d'action sont aussi celles de la zone la plus fertile en
+suicides. Si donc les gens du Nord se tuent plus que ceux du Midi, ce
+n'est pas qu'ils y soient plus prédisposés en vertu de leur tempérament
+ethnique; c'est simplement que les causes sociales du suicide sont plus
+particulièrement accumulées au nord de la Loire qu'au sud.
+
+Quant à savoir comment cette dualité morale de notre pays s'est produite
+et maintenue, c'est une question d'histoire que des considérations
+ethnographiques ne sauraient suffire à résoudre. Ce n'est pas ou, en
+tout cas, ce n'est pas seulement la différence des races qui a pu eu
+être cause; car des races très diverses sont susceptibles de se mêler et
+de se perdre les unes dans les autres. Il n'y a pas entre le type
+septentrional et le type méridional un tel antagonisme que des siècles
+de vie commune n'aient pu en triompher. Le Lorrain ne différait pas
+moins du Normand que le Provençal de l'habitant de l'Ile-de-France. Mais
+c'est que, pour des raisons historiques, l'esprit provincial, le
+traditionnalisme local sont restés beaucoup plus forts dans le Midi,
+tandis qu'au Nord la nécessité de faire face à des ennemis communs, une
+plus étroite solidarité d'intérêts, des contacts plus fréquents ont
+rapproché plus tôt les peuples et confondu leur histoire. Et c'est
+précisément ce nivellement moral qui, en rendant plus active la
+circulation des hommes, des idées et des choses, a fait de cette
+dernière région le lieu d'origine d'une civilisation intense[66].
+
+
+
+
+III.
+
+
+La théorie qui fait de la race un facteur important du penchant au
+suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est héréditaire: car il
+ne peut constituer un caractère ethnique qu'à cette condition. Mais
+l'hérédité du suicide est-elle démontrée? La question mérite d'autant
+plus d'être examinée que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec
+la précédente, elle a par elle-même son intérêt propre. Si, en effet, il
+était établi que la tendance au suicide se transmet par la génération,
+il faudrait reconnaître qu'elle dépend étroitement d'un état organique
+déterminé.
+
+Mais il importe d'abord de préciser le sens des mots. Quand on dit du
+suicide qu'il est héréditaire, entend-on simplement que les enfants des
+suicidés, ayant hérité de l'humeur de leurs parents, sont enclins à se
+conduire comme eux dans les mêmes circonstances? Dans ces termes, la
+proposition est incontestable, mais sans portée, car ce n'est pas alors
+le suicide qui est héréditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un
+certain tempérament général qui peut, le cas échéant, y prédisposer les
+sujets, mais sans les nécessiter, et qui, par conséquent, n'est pas une
+explication suffisante de leur détermination. Nous avons vu, en effet,
+comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'éclosion,
+à savoir la neurasthénie sous ses différentes formes, ne rend aucunement
+compte des variations que présente le taux des suicides. Mais c'est dans
+un tout autre sens que les psychologues ont très souvent parlé
+d'hérédité. Ce serait la tendance à se tuer qui passerait directement et
+intégralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise,
+donnerait naissance au suicide avec un véritable automatisme. Elle
+consisterait alors en une sorte de mécanisme psychologique, doué d'une
+certaine autonomie, qui ne serait pas très différent d'une monomanie et
+auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mécanisme
+physiologique non moins défini. Par suite, elle dépendrait
+essentiellement de causes individuelles.
+
+L'observation démontre-t-elle l'existence d'une telle hérédité?
+Assurément, on voit parfois le suicide se reproduire dans une même
+famille avec une déplorable régularité. Un des exemples les plus
+frappants est celui que cite Gall: «Un sieur G..., propriétaire, laisse
+sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent à
+Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune
+paternelle; quelques-uns même l'augmentent. Aucun n'éprouve de malheurs;
+tous jouissent d'une bonne santé... Tous les sept frères, dans l'espace
+de quarante ans, se sont suicidés[67]». Esquirol a connu un négociant,
+père de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se tuèrent; un
+cinquième fit des tentatives répétées[68]. Ailleurs, on voit
+successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber
+à la même impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous
+apprendre à ne pas conclure prématurément en ces questions d'hérédité
+qui demandent à être traitées avec beaucoup de circonspection. Ainsi,
+les cas sont certainement nombreux où la phtisie frappe des générations
+successives, et cependant, les savants hésitent encore à admettre
+qu'elle est héréditaire. La solution contraire semble même prévaloir.
+Cette répétition de la maladie au sein d'une même famille peut être due,
+en effet, non à l'hérédité de la phtisie elle-même, mais à celle d'un
+tempérament général, propre à recevoir et à féconder, à l'occasion, le
+bacille générateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne
+serait pas l'affection elle-même, mais seulement un terrain de nature à
+en favoriser le développement. Pour avoir le droit de rejeter
+catégoriquement cette dernière explication, il faudrait avoir au moins
+établi que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le fœtus; tant
+que cette démonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La même
+réserve est de rigueur dans le problème qui nous occupe. Il ne suffit
+donc pas, pour le résoudre, de citer certains faits favorables à la
+thèse de l'hérédité. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en
+nombre suffisant pour ne pas pouvoir être attribués à des rencontres
+accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils
+ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils à cette triple
+condition?
+
+Ils passent, il est vrai, pour n'être pas rares. Mais pour qu'on puisse
+en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'être héréditaire, ce
+n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins fréquents. Il faudrait, de
+plus, pouvoir déterminer quelle en est la proportion par rapport à
+l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement
+élevée du chiffre total des suicides, l'existence d'antécédents
+héréditaires était démontrée, on serait fondé à admettre qu'il y a entre
+ces deux faits un rapport de causalité, que le suicide a une tendance à
+se transmettre héréditairement. Mais tant que cette preuve manque, on
+peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus à des
+combinaisons fortuites de causes différentes. Or, les observations et
+les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question
+n'ont jamais été faites d'une manière étendue. On se contente presque
+toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intéressantes. Les
+quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont
+rien de démonstratif dans aucun sens; ils sont même un peu
+contradictoires. Sur 39 aliénés avec penchant plus ou moins prononcé au
+suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son
+établissement et sur lesquels il a pu réunir des informations assez
+complètes, il n'a trouvé qu'un seul cas où la même tendance se fût déjà
+rencontrée dans la famille du malade[69]. Sur 265 aliénés, Brierre de
+Boismont en a rencontré seulement 11, soit 4 %, dont les parents
+s'étaient suicidés[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup
+plus élevée; chez 13 sujets sur 60, il aurait constaté des antécédents
+héréditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'après la statistique bavaroise,
+la seule qui enregistre l'influence de l'hérédité, celle-ci, pendant les
+années 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72].
+
+Quelque peu décisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre
+compte qu'en admettant une hérédité spéciale du suicide, cette hypothèse
+recevrait une certaine autorité de l'impossibilité même où l'on serait
+de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres
+causes qui peuvent produire le même effet, surtout par leur concours.
+
+En premier lieu, presque toutes ces observations ont été faites par des
+aliénistes et, par conséquent, sur des aliénés. Or l'aliénation mentale
+est, peut-être, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus
+fréquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide
+qui est héréditaire, ou si ce n'est pas plutôt l'aliénation mentale dont
+il est un symptôme fréquent, mais pourtant accidentel. Le doute est
+d'autant plus fondé que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est
+surtout, sinon exclusivement, chez les aliénés suicidés que se
+rencontrent les cas favorables à l'hypothèse de l'hérédité[73]. Sans
+doute, même dans ces conditions, celle-ci joue un rôle important; mais
+ce n'est plus l'hérédité du suicide. Ce qui est transmis, c'est
+l'affection mentale dans sa généralité, c'est la tare nerveuse dont le
+meurtre de soi-même est une conséquence contingente, quoique toujours à
+redouter. Dans ce cas, l'hérédité ne porte pas plus sur le penchant au
+suicide, qu'elle ne porte sur l'hémoptysie dans les cas de phtisie
+héréditaire. Si le malheureux, qui compte à la fois dans sa famille des
+fous et des suicidés se tue, ce n'est pas parce que ses parents
+s'étaient tués, c'est parce qu'ils étaient fous. Aussi, comme les
+désordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par
+exemple, la mélancolie des ascendants devient le délire chronique ou la
+folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs
+membres d'une même famille se donnent la mort et que tous ces suicides,
+ressortissant à des folies différentes, appartiennent, par conséquent, à
+des types différents.
+
+Cependant, cette première cause ne suffit pas à expliquer tous les
+faits. Car, d'une part, il n'est pas prouvé que le suicide ne se répète
+jamais que dans les familles d'aliénés; de l'autre, il reste toujours
+cette particularité remarquable que, dans certaines de ces familles, le
+suicide paraît être à l'état endémique, quoique l'aliénation mentale
+n'implique pas nécessairement une telle conséquence. Tout fou n'est pas
+porté à se tuer. D'où vient donc qu'il y ait des souches de fous qui
+semblent prédestinées à se détruire? Ce concours de cas semblables
+suppose évidemment un facteur autre que le précédent. Mais on peut en
+rendre compte sans l'attribuera l'hérédité. La puissance contagieuse de
+l'exemple suffit à le produire.
+
+Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est
+éminemment contagieux. Cette contagiosité se fait surtout sentir chez
+les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles à
+toutes les suggestions en général et aux idées de suicide en
+particulier; car non seulement ils sont portés à reproduire tout ce qui
+les frappe, mais ils sont surtout enclins à répéter un acte pour lequel
+ils ont déjà quelque penchant. Or, cette double condition est réalisée
+chez les sujets aliénés ou simplement neurasthéniques, dont les parents
+se sont suicidés. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en
+même temps qu'elle les prédispose à accueillir facilement l'idée de se
+donner la mort. Il n'est donc pas étonnant que le souvenir ou le
+spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la
+source d'une obsession ou d'une impulsion irrésistible.
+
+Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle
+qui fait appel à l'hérédité, mais il y a des faits qu'elle seule fait
+comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles où s'observent des
+faits répétés de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement
+les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au même âge, mais encore
+ils s'exécutent de la même manière. Ici, c'est la pendaison qui est en
+honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu élevé. Dans un
+cas souvent cité, la ressemblance est encore poussée plus loin; c'est
+une même arme qui a servi à toute une famille, et cela à plusieurs
+années de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve
+de plus en faveur de l'hérédité. Cependant, s'il y a de bonnes raisons
+pour ne pas faire du suicide une entité psychologique distincte, combien
+il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide
+par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne démontrent-ils pas
+plutôt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur
+l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglanté déjà l'histoire
+de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsèdent et les
+persécutent pour les déterminer à reproduire, avec une aussi exacte
+fidélité, l'acte de leurs devanciers.
+
+Ce qui donne à cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que
+de nombreux cas où il ne peut être question d'hérédité et où la
+contagion est l'unique cause du mal, présentent le même caractère. Dans
+les épidémies dont il sera reparlé plus loin, il arrive presque toujours
+que les différents suicides se ressemblent avec la plus étonnante
+uniformité. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le
+monde connaît l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se
+pendirent successivement et en peu de temps à un même crochet, sous un
+passage obscur de l'hôtel. Le crochet enlevé, l'épidémie prit fin. De
+même au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une
+guérite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la même guérite;
+mais, dès que celle-ci fut brûlée, la contagion s'arrêta. Dans tous ces
+faits, l'influence prépondérante de l'obsession est évidente puisqu'ils
+cessent aussitôt qu'a disparu l'objet matériel qui en évoquait l'idée.
+Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres,
+semblent tous reproduire un même modèle, il est légitime de les
+attribuer à cette même cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son
+_maximum_ d'action dans ces familles où tout concourt à en accroître la
+puissance.
+
+Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs
+parents, ils cèdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille
+observée par Esquirol: «Le plus jeune (frère) âgé de 26 à 27 ans devient
+mélancolique et se précipite du toit de sa maison; un second frère, qui
+lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de
+suicide et meurt un an après des suites d'une abstinence prolongée et
+répétée... Un quatrième frère, médecin, qui, deux ans avant, m'avait
+répété avec un désespoir effrayant qu'il n'échapperait pas à son sort,
+se tue[75]». Moreau cite le fait suivant. Un aliéné, dont le frère et
+l'oncle paternel s'étaient tués, était affecté de penchant au suicide.
+Un frère qui venait lui rendre visite à Charenton était désespéré des
+idées horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se défendre de la
+conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient
+faire à Brierre de Boismont la confession suivante: «Jusqu'à 53 ans, je
+me suis bien porté; je n'avais aucun chagrin, mon caractère était assez
+gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commencé à avoir des idées noires...
+Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et, à chaque
+instant, je suis poussé à me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que
+mon frère s'est tué à 60 ans; jamais je ne m'en étais préoccupé d'une
+manière sérieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixième année, ce
+souvenir s'est présenté avec plus de vivacité à mon esprit et,
+maintenant, il est toujours présent.» Mais un des faits les plus
+probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans
+apprend «qu'un oncle du côté paternel s'était volontairement donné la
+mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ouï-dire que la
+folie était héréditaire, l'idée qu'elle pourrait un jour tomber dans ce
+triste état usurpa bientôt son attention... Elle était dans cette triste
+position lorsque son père mit volontairement un terme à son existence.
+Dès lors, (elle) se croit tout à fait vouée à une mort violente. Elle
+ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle répète: «Je
+dois périr comme mon père et comme mon oncle! mon sang est donc
+corrompu!» Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait
+être son père ne l'était réellement pas. Pour la débarrasser de ses
+craintes, sa mère lui avoue la vérité et lui ménage une entrevue avec
+son père véritable. La ressemblance physique était si grande que la
+malade vit tous ses doutes se dissiper à l'instant même. Dès lors, elle
+renonce à toute idée de suicide; sa gaieté revient progressivement et sa
+santé se rétablit[77].»
+
+Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables à l'hérédité du suicide
+ne suffisent pas à en démontrer l'existence, de l'autre, ils se prêtent
+sans peine à une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de
+statistique, dont l'importance semble avoir échappé aux psychologues,
+sont inconciliables avec l'hypothèse d'une transmission héréditaire
+proprement dite. Ce sont les suivants:
+
+1° S'il existe un déterminisme organico-psychique, d'origine
+héréditaire, qui prédestine les hommes à se tuer, il doit sévir à peu
+près également sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par
+soi-même, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la génération
+grève les garçons plutôt que les filles. Or, en fait, nous savons que
+les suicides féminins sont en très petit nombre et ne représentent
+qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi
+si l'hérédité avait la puissance qu'on lui attribue.
+
+Dira-t-on que les femmes héritent, tout comme les hommes, du penchant au
+suicide, mais qu'il est neutralisé, la plupart du temps, par les
+conditions sociales qui sont propres au sexe féminin? Mais que faut-il
+penser d'une hérédité qui, dans la majeure partie des cas, reste
+latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualité dont rien
+n'établit l'existence?
+
+2° Parlant de l'hérédité de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces
+termes: «Que l'on admette l'hérédité dans un cas de ce genre (il s'agit
+d'une phtisie déclarée chez un enfant de trois mois), tout nous y
+autorise... Il est déjà moins certain que la tuberculose date de la vie
+intra-utérine, quand elle éclate quinze ou vingt mois après la
+naissance, alors que rien ne pouvait faire soupçonner l'existence d'une
+tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui
+apparaissent quinze, vingt ou trente ans après la naissance? En
+supposant même qu'une lésion aurait existé au commencement de la vie,
+cette lésion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa
+virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles
+plutôt que les bacilles bien vivants... que le sujet est exposé à
+rencontrer sur son chemin[78]». En effet, pour avoir le droit de
+soutenir qu'une affection est héréditaire, à défaut de la preuve
+péremptoire qui consiste à en faire voir le germe dans le fœtus ou dans
+le nouveau-né, à tout le moins faudrait-il établir qu'elle se produit
+fréquemment chez les jeunes enfants. Voilà pourquoi on a fait de
+l'hérédité la cause fondamentale de cette folie spéciale qui se
+manifeste dès la première enfance et que l'on a appelée, pour cette
+raison, folie héréditaire. Koch a même montré que, dans les cas où la
+folie, sans être créée de toutes pièces par l'hérédité, ne laisse pas
+d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marquée à la
+précocité que là où il n'y a pas d'antécédents connus[79].
+
+On cite, il est vrai, des caractères qui sont regardés comme
+héréditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu'à un âge plus ou moins
+avancé: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable
+dans l'hypothèse de l'hérédité que s'ils dépendent d'un état organique
+qui ne peut lui-même se constituer qu'au cours de l'évolution
+individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions
+sexuelles, l'hérédité ne peut évidemment produire d'effets ostensibles
+qu'à la puberté. Mais si la propriété transmise est possible à tout
+âge, elle devrait se manifester d'emblée. Par conséquent, plus elle met
+de temps à apparaître, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de
+l'hérédité qu'une faible incitation à être. Or, on ne voit pas pourquoi
+la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du développement
+organique plutôt que de telle autre. Si elle constitue un mécanisme
+défini, qui peut se transmettre tout organisé, il devrait donc entrer en
+jeu dès les premières années.
+
+Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est
+extrêmement rare chez les enfants. En France, d'après Legoyt, sur 1
+million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la période
+1861-75, 4,3 suicides de garçons, 1,8 suicides de filles. En Italie,
+d'après Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne
+s'élèvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre
+(période 1866-75), et la proportion est sensiblement la même dans tous
+les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent à cinq ans et ils
+sont tout à fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouvé que ces faits
+extraordinaires doivent être attribués à l'hérédité. Il ne faut pas
+oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est placé sous l'action des
+causes sociales et qu'elles peuvent suffire à le déterminer au suicide.
+Ce qui démontre leur influence même dans ce cas, c'est que les suicides
+d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi
+nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi,
+la vie sociale ne commence aussitôt pour l'enfant, comme le prouve la
+précocité qui distingue le petit citadin. Initié plus tôt et plus
+complètement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tôt et
+plus complètement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays
+cultivés, le nombre des suicides infantiles s'accroît avec une
+déplorable régularité[81].
+
+Il y a plus. Non seulement le suicide est très rare pendant l'enfance,
+mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive à son apogée et,
+dans l'intervalle, il croît régulièrement d'âge en âge.
+
+TABLEAU IX[82]
+
+_Suicides aux différents âges (pour un million de sujets de chaque
+âge)._
+
+/*
++-------------+----------+-----------+---------+----------+----------+
+| | FRANCE | PRUSSE | SAXE | ITALIE | DANEMARK |
+| | (1835-44)| (1873-75) |(1847-58)| (1872-76)| (1845-56)|
+| +----------+-----------+---------+----------+----------+
+| | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. & F. |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|Au-dessous de| | | | | | | | | |
+|16 ans | 2,2| 1,2| 10,5| 3,2| 9,6| 2,4| 3,2 | 1,0| 113 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|De 16 à 20 | 56,5|31,7|122,0| 50,3| 210| 85 | 32,3|12,2| 272 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|De 20 à 30 |130,5|44,5|231,1| 60,8| 396| 108| 77,0|18,9| 307 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|De 30 à 40 |155,6|44,0|235,1| 55,6| | | 72,3|19,6| 426 |
++-------------+-----+----+-----+-----+ 551| 126+-----+----+----------+
+|De 40 à 50 |204,7|64,7|347,0| 61,6| | |102,3|26,0| 576 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|De 50 à 60 |217,9|74,8| | | | |140,0|32,0| 702 |
++-------------+-----+----+ | | 906| 207+-----+----+----------+
+|De 60 à 70 |317,3|83,7| | | | |147,8|34,5| |
++-------------+-----+----+529,0|113,9+----+----+-----+----+ 783 |
+|De 70 à 80 |317,3|91,8| | | | |124,3|29,1| |
++-------------+-----+----+ | | 917| 297+-----+----+----------+
+|Au-dessus |345,1|81,4| | | | |103,8|33,8| 642 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+*/
+
+Avec quelques nuances, ces rapports sont les mêmes dans tous les pays.
+La Suède est la seule société où le maximum tombe entre 40 et 50 ans.
+Partout ailleurs, il ne se produit qu'à la dernière ou à
+l'avant-dernière période de la vie et, partout également, à de très
+légères exceptions près qui sont peut-être dues à des erreurs de
+recensement[83], l'accroissement jusqu'à cette limite extrême est
+continu. La décroissance que l'on observe au delà de 80 ans n'est pas
+absolument générale et, en tout cas, elle est très faible. Le
+contingent de cet âge est un peu au-dessous de celui que fournissent les
+septuagénaires, mais il reste supérieur aux autres ou, tout au moins, à
+la plupart des autres. Comment, dès lors, attribuer à l'hérédité une
+tendance qui n'apparaît que chez l'adulte _et qui, à partir de ce
+moment, prend toujours plus de force à mesure que l'homme avance dans
+l'existence?_ Comment qualifier de congénitale une affection qui, nulle
+ou très faible pendant l'enfance, va de plus en plus en se développant
+et n'atteint son maximum d'intensité que chez les vieillards?
+
+La loi de l'hérédité homochrone ne saurait être invoquée en l'espèce.
+Elle énonce, en effet, que, dans certaines circonstances, le caractère
+hérité apparaît chez les descendants à peu près au même âge que chez les
+parents. Mais ce n'est pas le cas du suicide qui, au delà de 10 ou de 15
+ans, est de tous les âges sans distinction. Ce qu'il a de
+caractéristique, ce n'est pas qu'il se manifeste à un moment déterminé
+de la vie, c'est qu'il progresse sans interruption d'âge en âge. Cette
+progression ininterrompue démontre que la cause dont il dépend se
+développe elle-même à mesure que l'homme vieillit. Or l'hérédité ne
+remplit pas cette condition; car elle est, par définition, tout ce
+qu'elle doit et peut être dès que la fécondation est accomplie.
+Dira-t-on que le penchant au suicide existe à l'état latent dès la
+naissance, mais qu'il ne devient apparent que sous l'action d'autres
+forces dont l'apparition est tardive et le développement progressif?
+Mais c'est reconnaître que l'influence héréditaire se réduit tout au
+plus à une prédisposition très générale et indéterminée; car, si le
+concours d'un autre facteur lui est tellement indispensable qu'elle fait
+seulement sentir son action quand il est donné et dans la mesure où il
+est donné, c'est lui qui doit être regardé comme la cause véritable.
+
+Enfin, la façon dont le suicide varie selon les âges prouve que, de
+toute manière, un état organico-psychique n'en saurait être la cause
+déterminante. Car tout ce qui tient à l'organisme, étant soumis au
+rythme de la vie, passe successivement par une phase de croissance, puis
+de stationnement et, enfin, de régression. Il n'y a pas de caractère
+biologique ou psychologique qui progresse sans terme; mais tous, après
+être arrivés à un moment d'apogée, entrent en décadence. Au contraire,
+le suicide ne parvient à son point culminant qu'aux dernières limites de
+la carrière humaine. Même le recul que l'on constate assez souvent vers
+80 ans, outre qu'il est léger et n'est pas absolument général, n'est que
+relatif, puisque les nonagénaires se tuent encore autant ou plus que les
+sexagénaires, plus surtout que les hommes en pleine maturité. Ne
+reconnaît-on pas à ce signe que la cause qui fait varier le suicide ne
+saurait consister en une impulsion congénitale et immuable, mais dans
+l'action progressive de la vie sociale? De même qu'il apparaît plus ou
+moins tôt, selon l'âge auquel les hommes débutent dans la société, il
+croît à mesure qu'ils y sont plus complètement engagés.
+
+Nous voici donc ramenés à la conclusion du chapitre précédent. Sans
+doute, le suicide n'est possible que si la constitution des individus ne
+s'y refuse pas. Mais l'état individuel qui lui est le plus favorable
+consiste, non en une tendance définie et automatique (sauf le cas des
+aliénés), mais en une aptitude générale et vague, susceptible de prendre
+des formes diverses selon les circonstances, qui permet le suicide, mais
+ne l'implique pas nécessairement et, par conséquent, n'en donne pas
+l'explication.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+Le suicide et les facteurs cosmiques[84].
+
+
+Mais si, à elles seules, les prédispositions individuelles ne sont pas
+des causes déterminantes du suicide, elles ont peut-être plus d'action
+quand elles se combinent avec certains facteurs cosmiques. De même que
+le milieu matériel fait parfois éclore des maladies qui, sans lui,
+resteraient à l'état de germe, il pourrait se faire qu'il eût le pouvoir
+de faire passer à l'acte les aptitudes générales et purement virtuelles
+dont certains individus seraient naturellement doués pour le suicide.
+Dans ce cas, il n'y aurait pas lieu de voir dans le taux des suicides un
+phénomène social; dû au concours de certaines causes physiques et d'un
+état organico-psychique, il relèverait tout entier ou principalement de
+la psychologie morbide. Peut-être, il est vrai, aurait-on du mal à
+expliquer comment, dans ces conditions, il peut être si étroitement
+personnel à chaque groupe social: car, d'un pays à l'autre, le milieu
+cosmique ne diffère pas très sensiblement. Pourtant, un fait important
+ne laisserait pas d'être acquis: c'est qu'on pourrait rendre compte de
+certaines, tout au moins, des variations que présente ce phénomène, sans
+faire intervenir de causes sociales.
+
+Parmi les facteurs de cette espèce, il en est deux seulement auxquels on
+a attribué une influence suicidogène; c'est le climat et la température
+saisonnière.
+
+I.
+
+Voici comment les suicides se distribuent sur la carte d'Europe, selon
+les différents degrés de latitude:
+
+/*
++-------------------------------+------------------------------------+
+|Du 36e au 43e degré de latitude| 21,1 suicides par million d'hab. |
++-------------------------------+------------------------------------+
+|Du 43e au 50e --- --- | 93,3 --- --- |
++-------------------------------+------------------------------------+
+|Du 50e au 55e --- --- |172,5 --- --- |
++-------------------------------+------------------------------------+
+|Au delà. | 88,1 --- --- |
++-------------------------------+------------------------------------+
+*/
+
+C'est donc dans le sud et au nord de l'Europe que le suicide est
+_minimum_; c'est au centre qu'il est le plus développé: avec plus de
+précision, Morselli a pu dire que l'espace compris entre le 47e et le
+57e degré de latitude, d'une part, et le 20e et le 40e degré de
+longitude, de l'autre, était le lieu de prédilection du suicide. Cette
+zone coïncide assez bien avec la région la plus tempérée de l'Europe.
+Faut-il voir dans cette coïncidence un effet des influences
+climatériques?
+
+C'est la thèse qu'a soutenue Morselli, non toutefois sans quelque
+hésitation. On ne voit pas bien, en effet, quel rapport il peut y avoir
+entre le climat tempéré et la tendance au suicide; il faudrait donc que
+les faits fussent singulièrement concordants pour imposer une telle
+hypothèse. Or, bien loin qu'il y ait un rapport entre le suicide et tel
+ou tel climat, il est constant qu'il a fleuri sous tous les climats.
+Aujourd'hui, l'Italie en est relativement exempte; mais il y fut très
+fréquent au temps de l'Empire, alors que Rome était la capitale de
+l'Europe civilisée. De même, sous le ciel brûlant de l'Inde, il a été, à
+certaines époques, très développé[85].
+
+La configuration même de cette zone montre bien que le climat n'est pas
+la cause des nombreux suicides qui s'y commettent. La tache qu'elle
+forme sur la carte n'est pas constituée par une seule bande, à peu près
+égale et homogène, qui comprendrait tous les pays soumis au même climat,
+mais par deux taches distinctes: l'une qui a pour centre
+l'Île-de-France et les départements circonvoisins, l'autre la Saxe et la
+Prusse. Elles coïncident donc, non avec une région climatérique
+nettement définie, mais avec les deux principaux foyers de la
+civilisation européenne. C'est, par conséquent dans la nature de cette
+civilisation, dans la manière dont elle se distribue entre les
+différents pays, et non dans les vertus mystérieuses du climat, qu'il
+faut aller chercher la cause qui fait l'inégal penchant des peuples pour
+le suicide.
+
+On peut expliquer de même un autre fait que Guerry avait déjà signalé,
+que Morselli confirme par des observations nouvelles et qui, s'il n'est
+pas sans exceptions, est pourtant assez général. Dans les pays qui ne
+font pas partie de la zone centrale, les régions qui en sont le plus
+rapprochées, soit au Nord soit au Sud, sont aussi les plus éprouvées par
+le suicide. C'est ainsi qu'en Italie il est surtout développé au Nord,
+tandis qu'en Angleterre et en Belgique il l'est davantage au Midi. Mais
+on n'a aucune raison d'imputer ces faits à la proximité du climat
+tempéré. N'est-il pas plus naturel d'admettre que les idées, les
+sentiments, en un mot, les courants sociaux qui poussent avec tant de
+force au suicide les habitants de la France septentrionale et de
+l'Allemagne du Nord, se retrouvent dans les pays voisins qui vivent un
+peu de la même vie, mais avec une moindre intensité? Voici, d'ailleurs,
+qui montre combien est grande l'influence des causes sociales sur cette
+répartition du suicide. En Italie, jusqu'en 1870, ce sont les provinces
+du Nord qui comptaient le plus de suicides, le Centre venait ensuite et
+le Sud en troisième lieu. Mais peu à peu, la distance entre le Nord et
+le Centre a diminué et les rangs respectifs ont fini par être
+intervertis (Voir tableau X, ci-dessus). Le climat des différentes
+régions est cependant resté le même. Ce qu'il y a eu de changé, c'est
+que, par suite de la conquête de Rome en 1870, la capitale de l'Italie a
+été transportée au centre du pays. Le mouvement scientifique,
+artistique, économique s'est déplacé dans le même sens. Les suicides ont
+suivi.
+
+Tableau X
+
+_Distribution régionale du suicide en Italie._
+
+/*
++--------------+-------------------------+---------------------------+
+| | SUICIDES PAR MILLION |LE TAUX DE CHAQUE RÉGION |
+| | | |
+| | d'habitants. | exprimé en fonction |
+| | | |
+| | |de celui du Nord représenté|
+| | | |
+| | | par 100. |
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+| |PÉRIODE | | | | | |
+| |1866-67.|1864-76.|1884-86|1866-67. |1864-76.|1884-86.|
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+|Nord | 33,8 | 43,6 | 63 | 100 | 100 | 100 |
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+|Centre | 25,6 | 40,8 | 88 | 75 | 93 | 139 |
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+|Sud | 8,3 | 16,5 | 21 | 24 | 37 | 33 |
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+*/
+
+
+
+Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur une hypothèse que rien
+ne prouve et que tant de faits infirment.
+
+
+II.
+
+L'influence de la température saisonnière paraît mieux établie. Les
+faits peuvent être diversement interprétés, mais ils sont constants.
+
+Si, au lieu de les observer, on essayait de prévoir par le raisonnement
+quelle doit être la saison la plus favorable au suicide, on croirait
+volontiers que c'est celle où le ciel est le plus sombre, où la
+température est la plus basse ou la plus humide. L'aspect désolé que
+prend alors la nature n'a-t-il pas pour effet de disposer à la rêverie,
+d'éveiller les passions tristes, de provoquer à la mélancolie?
+D'ailleurs, c'est aussi l'époque où la vie est le plus rude, parce qu'il
+nous faut une alimentation plus riche pour suppléer à l'insuffisance de
+la chaleur naturelle et qu'il est plus difficile de se la procurer.
+C'est déjà pour cette raison que Montesquieu considérait les pays
+brumeux et froids comme particulièrement favorables au développement du
+suicide et, pendant longtemps, cette opinion fit loi. En l'appliquant
+aux saisons, on en arriva à croire que c'est à l'automne que devait se
+trouver l'apogée du suicide. Quoique Esquirol eût déjà émis des doutes
+sur l'exactitude de cette théorie, Falret en acceptait encore le
+principe[86]. La statistique l'a aujourd'hui définitivement réfutée. Ce
+n'est ni en hiver, ni en automne que le suicide atteint son _maximum_;,
+mais pendant la belle saison, alors que la nature est le plus riante et
+la température le plus douce. L'homme quitte de préférence la vie au
+moment où elle est le plus facile. Si, en effet, on divise l'année en
+deux semestres, l'un qui comprend les six mois les plus chauds (de mars
+à août inclusivement), l'autre les six mois les plus froids, c'est
+toujours le premier qui compte le plus de suicides. _Il n'est pas un
+pays qui fasse exception à cette loi._ La proportion, à quelques unités
+près, est la même partout. Sur 1.000 suicides annuels, il y en a de 590
+à 600 qui sont commis pendant la belle saison et 400 seulement pendant
+le reste de l'année.
+
+Le rapport entre le suicide et les variations de la température peut
+même être déterminé avec plus de précision.
+
+Si l'on convient d'appeler hiver le trimestre qui va de décembre à
+février inclus, printemps celui qui s'étend de mars à mai, été celui qui
+commence en juin pour finir en août, et automne les trois mois suivants,
+et si l'on classe ces quatre saisons suivant l'importance de leur
+mortalité-suicide, on trouve que presque partout l'été tient la première
+place. Morselli a pu comparer à ce point de vue 34 périodes différentes
+appartenant à 18 États européens, et il a constaté que dans 30 cas,
+c'est-à-dire 88 fois sur cent, le maximum des suicides tombait pendant
+la période estivale, trois fois seulement au printemps, une seule fois
+en automne. Cette dernière irrégularité que l'on a observée dans le seul
+grand-duché de Bade et à un seul moment de son histoire est sans valeur,
+car elle résulte d'un calcul qui porte sur une période de temps trop
+courte; d'ailleurs, elle ne s'est pas reproduite aux périodes
+ultérieures. Les trois autres exceptions ne sont guère plus
+significatives. Elles se rapportent à la Hollande, à l'Irlande, à la
+Suède. Pour ce qui est des deux premiers pays, les chiffres effectifs
+qui ont servi de base à l'établissement des moyennes saisonnières sont
+trop faibles pour qu'on en puisse rien conclure avec certitude; il n'y a
+que 387 cas pour la Hollande et 755 pour l'Irlande. Du reste, la
+statistique de ces deux peuples n'a pas toute l'autorité désirable.
+Enfin, pour la Suède, c'est seulement pendant la période 1835-51 que le
+fait a été constaté. Si donc on s'en tient aux États sur lesquels nous
+sommes authentiquement renseignés, on peut dire que la loi est absolue
+et universelle.
+
+L'époque où a lieu le minimum n'est pas moins régulière: 30 fois sur 34,
+c'est-à-dire 88 fois sur cent, il arrive en hiver; les quatre autres
+fois en automne. Les quatre pays qui s'écartent de la règle sont
+l'Irlande et la Hollande (comme dans le cas précédent) le canton de
+Berne et la Norwège. Nous savons quelle est la portée des deux premières
+anomalies; la troisième en a moins encore, car elle n'a été observée que
+sur un ensemble de 97 suicides. En résumé 26 fois sur 34, soit 76 fois
+sur cent, les saisons se rangent dans l'ordre suivant: été, printemps,
+automne, hiver. Ce rapport est vrai sans aucune exception du Danemark,
+de la Belgique, de la France, de la Prusse, de la Saxe, de la Bavière,
+du Wurtemberg, de l'Autriche, de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne.
+
+Non seulement les saisons se classent de la même manière, mais la part
+proportionnelle de chacune diffère à peine d'un pays à l'autre. Pour
+rendre cette invariabilité plus sensible, nous avons, dans le tableau XI
+(V. ci-dessous), exprimé le contingent de chaque saison dans les
+principaux États européens en fonction du total annuel ramené à mille.
+On voit que les mêmes séries de nombres reviennent presque identiquement
+dans chaque colonne.
+
+Tableau XI
+
+_Part proportionnelle de chaque saison dans le total annuel des suicides
+de chaque pays._
+
+/*
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| |DANEMARK|BELGIQUE| FRANCE| SAXE |BAVIÈRE|AUTRICHE|PRUSSE |
+| |1858-65 |1841-49 |1835-43|1847-58|1858-65|1858-59 |1869-72|
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| Été | 312 | 301 | 306 | 307 | 308 | 315 | 290 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+|Printemps| 284 | 275 | 283 | 281 | 282 | 281 | 284 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| Automne | 227 | 229 | 210 | 217 | 218 | 219 | 227 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| Hiver | 177 | 195 | 201 | 195 | 192 | 185 | 199 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+*/
+
+De ces faits incontestables Ferri et Morselli ont conclu que la
+température avait sur la tendance au suicide une influence directe; que
+la chaleur, par l'action mécanique qu'elle exerce sur les fonctions
+cérébrales, entraînait l'homme à se tuer. Ferri a même essayé
+d'expliquer de quelle manière elle produisait cet effet. D'une part,
+dit-il, la chaleur augmente l'excitabilité du système nerveux; de
+l'autre, comme, avec la saison chaude, l'organisme n'a pas besoin de
+consommer autant de matériaux pour entretenir sa propre température au
+degré voulu, il en résulte une accumulation de forces disponibles qui
+tendent naturellement à trouver leur emploi. Pour cette double raison,
+il y a, pendant l'été, un surcroît d'activité, une pléthore de vie qui
+demande à se dépenser et ne peut guère se manifester que sous forme
+d'actes violents. Le suicide est une de ces manifestations, l'homicide
+en est une autre, et voilà pourquoi les morts volontaires se multiplient
+pendant cette saison en même temps que les crimes de sang. D'ailleurs,
+l'aliénation mentale, sous toutes ses formes, passe pour se développer à
+cette époque; il est donc naturel, a-t-on dit, que le suicide, par suite
+des rapports qu'il soutient avec la folie, évolue de la même manière.
+
+Cette théorie, séduisante par sa simplicité, paraît, au premier abord,
+concorder avec les faits. Il semble même qu'elle n'en soit que
+l'expression immédiate. En réalité, elle est loin d'en rendre compte.
+
+
+
+
+III.
+
+
+En premier lieu, elle implique une conception très contestable du
+suicide. Elle suppose, en effet, qu'il a toujours pour antécédent
+psychologique un état de surexcitation, qu'il consiste en un acte
+violent et n'est possible que par un grand déploiement de force. Or, au
+contraire, il résulte très souvent d'une extrême dépression. Si le
+suicide exalté ou exaspéré se rencontre, le suicide morne n'est pas
+moins fréquent; nous aurons l'occasion de l'établir. Mais il est
+impossible que la chaleur agisse de la même manière sur l'un et sur
+l'autre; si elle stimule le premier, elle doit rendre le second plus
+rare. L'influence aggravante qu'elle pourrait avoir sur certains sujets
+serait neutralisée et comme annulée par l'action modératrice qu'elle
+exercerait sur les autres; par conséquent, elle ne pourrait pas se
+manifester, surtout d'une façon aussi sensible, à travers les données de
+la statistique. Les variations qu'elles présentent selon les saisons
+doivent donc avoir une autre cause. Quant à y voir un simple contre-coup
+des variations similaires que subirait, au même moment, l'aliénation
+mentale, il faudrait, pour pouvoir accepter cette explication, admettre
+entre le suicide et la folie une relation plus immédiate et plus étroite
+que celle qui existe. D'ailleurs, il n'est même pas prouvé que les
+saisons agissent de la même manière sur ces deux phénomènes[87], et,
+quand même ce parallélisme serait incontestable, il resterait encore à
+savoir si ce sont les changements de la température saisonnière qui font
+monter et descendre la courbe de l'aliénation mentale. Il n'est pas sûr
+que des causes d'une tout autre nature ne puissent produire ou
+contribuer à produire ce résultat.
+
+Mais, de quelque manière qu'on explique cette influence attribuée à la
+chaleur, voyons si elle est réelle.
+
+Il semble bien résulter de quelques observations que les chaleurs trop
+violentes excitent l'homme à se tuer. Pendant l'expédition d'Égypte, le
+nombre des suicides augmenta, paraît-il, dans l'armée française et on
+imputa cet accroissement à l'élévation de la température. Sous les
+tropiques, il n'est pas rare de voir des hommes se précipiter
+brusquement à la mer quand le soleil darde verticalement ses rayons. Le
+docteur Dietrich raconte que, dans un voyage autour du monde accompli de
+1844 à 1847 par le comte Charles de Gortz, il remarqua une impulsion
+irrésistible, qu'il nomme _the horrors_, chez les marins de l'équipage
+et qu'il décrit ainsi: «Le mal, dit-il, se manifeste généralement dans
+la saison d'hiver lorsque, après une longue traversée, les marins ayant
+mis pied à terre, se placent sans précautions autour d'un poële ardent
+et se livrent, suivant l'usage, aux excès de tout genre. C'est en
+rentrant à bord que se déclarent les symptômes du terrible _horrors_.
+Ceux que l'affection atteint sont poussés par une puissance irrésistible
+à se jeter dans la mer, soit que le vertige les saisisse au milieu de
+leurs travaux, au sommet des mâts, soit qu'il survienne durant le
+sommeil dont les malades sortent violemment en poussant des hurlements
+affreux». On a également observé que le _sirocco_, qui ne peut souffler
+sans rendre la chaleur étouffante, a sur le suicide une influence
+analogue[88].
+
+Mais elle n'est pas spéciale à la chaleur; le froid violent agit de
+même. C'est ainsi que, pendant la retraite de Moscou, notre armée,
+dit-on, fut éprouvée par de nombreux suicides. On ne saurait donc
+invoquer ces faits pour expliquer comment il se fait que, régulièrement,
+les morts volontaires sont plus nombreuses en été qu'en automne, et en
+automne qu'en hiver; car tout ce qu'on en peut conclure, c'est que les
+températures extrêmes, quelles qu'elles soient, favorisent le
+développement du suicide. On comprend, du reste, que les excès de tout
+genre, les changements brusques et violents survenus dans le milieu
+physique, troublent l'organisme, déconcertent le jeu normal des
+fonctions et déterminent ainsi des sortes de délires au cours desquels
+l'idée du suicide peut surgir et se réaliser, si rien ne la contient.
+Mais il n'y a aucune analogie entre ces perturbations exceptionnelles et
+anormales et les variations graduées par lesquelles passe la température
+dans le cours de chaque année. La question reste donc entière. C'est à
+l'analyse des données statistiques qu'il faut en demander la solution.
+
+Si la température était la cause fondamentale des oscillations que nous
+avons constatées, le suicide devrait régulièrement varier comme elle. Or
+il n'en est rien. On se tue beaucoup plus au printemps qu'en automne,
+quoiqu'il fasse alors un peu plus froid:
+
+/*
++---------+-----------------------------+----------------------------+
+| | FRANCE | ITALIE |
++---------+----------------+------------+----------------+-----------+
+| | Sur 1.000 | | Sur 1.000 | |
+| | suicides | Température| suicides |Température|
+| | annuels combien| moyenne | annuels combien| moyenne |
+| | à chaque saison| des saisons| à chaque saison|des saisons|
++---------+----------------+------------+----------------+-----------+
+|Printemps| 284 | 10°,2 | 297 | 12°,9 |
++---------+----------------+------------+----------------+-----------+
+|Automne | 227 | 11°,1 | 196 | 13°,1 |
++---------+----------------+------------+----------------+-----------+
+*/
+
+Ainsi, tandis que le thermomètre monte de 0°,9 en France, et de 0°,2 en
+Italie, le chiffre des suicides diminue de 21 % dans le premier de ces
+pays et de 35 % dans l'autre. De même, la température de l'hiver est, en
+Italie, beaucoup plus basse que celle de l'automne (2°,3 au lieu de 13°,
+1), et pourtant, la mortalité-suicide est à peu près la même dans les
+deux saisons (196 cas d'un côté, 194 de l'autre). Partout, la différence
+entre le printemps et l'été est très faible pour les suicides, tandis
+qu'elle est très élevée pour la température. En France, l'écart est de
+78 % pour l'une et seulement de 8 % pour l'autre; en Prusse, il est
+respectivement de 121 % et de 4 %.
+
+Cette indépendance par rapport à la température est encore plus sensible
+si l'on observe le mouvement des suicides, non plus par saisons, mais
+par mois. Ces variations mensuelles sont, en effet, soumises à la loi
+suivante qui s'applique à tous les pays d'Europe: _À partir du mois de
+janvier inclus la marche du suicide est régulièrement ascendante de mois
+en mois jusque vers juin et régulièrement régressive à partir de ce
+moment jusqu'à la fin de l'année._ Le plus généralement, 62 fois sur
+cent, le maximum tombe en juin, 25 fois en mai et 12 fois en juillet. Le
+minimum a eu lieu 60 fois sur cent en décembre, 22 fois en janvier, 15
+fois en novembre et 3 fois en octobre. D'ailleurs, les irrégularités les
+plus marquées sont données, pour la plupart, par des séries trop petites
+pour avoir une grande signification. Là où l'on peut suivre le
+développement du suicide sur un long espace de temps, comme en France,
+on le voit croître jusqu'en juin, décroître ensuite jusqu'en janvier et
+la distance entre les extrêmes n'est pas inférieure à 90 ou 100 % en
+moyenne. Le suicide n'arrive donc pas à son apogée aux mois les plus
+chauds qui sont août ou juillet; au contraire, à partir d'août, il
+commence à baisser et très sensiblement. De même dans la majeure partie
+des cas, il ne descend pas à son point le plus bas en janvier qui est le
+mois le plus froid, mais en décembre. Le tableau XII (V. ci-dessous)
+montre pour chaque mois que la correspondance entre les mouvements du
+thermomètre et ceux du suicide n'a rien de régulier ni de constant.
+
+Tableau XII[89]
+
+/*
++---------+-----------------+----------------------+-----------------+
+| |FRANCE (1866-70) | ITALIE (1883-88) |PRUSSE (1876-78, |
+| | | | 80-82, 85-89) |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+| | | Combien | | Combien | | Combien |
+| | | de | | de | | de |
+| | Temp. |suicides | Temp. | suicides| Temp. | suicides|
+| |moyenne| chaque | moyenne | chaque |moyenne| chaque |
+| | |mois sur | | mois sur|(1848 | mois sur|
+| | | 1.000 |Rome |Naples| 1.000 |- 1877)| 1.000 |
+| | |suicides | | suicides| | suicides|
+| | |annuels. | | annuels.| | annuels.|
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Janvier | 2°,4 | 68 | 6°,8| 8°,4 | 69 | 0°,28 | 61 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Février | 4° | 80 | 8°,2| 9°,3 | 80 | 0°,73 | 67 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Mars | 6°,4 | 86 |10°,4|10°,7 | 81 | 2°,74 | 78 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Avril | 10°,1 | 102 |13°,5|14°, | 98 | 6°,79 | 99 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Mai | 14°,2 | 105 |18°,0|17°,9 | 103 |10°,47 | 104 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Juin | 17°,2 | 107 |21°,9|21°,5 | 105 |14°,05 | 105 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Juillet | 18°,9 | 100 |24°,9|24°,3 | 102 |15°,22 | 99 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Août | 18°,5 | 82 |24°,3|24°,2 | 93 |14°,60 | 90 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Septembre| 15°,7 | 74 |21°,2|21°,05| 73 |11°,60 | 83 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Octobre | 11°,3 | 70 |16°,3|17°,1 | 65 | 7°,79 | 78 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Novembre | 6°,5 | 66 |10°,9|12°,2 | 63 | 2°,93 | 70 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Décembre | 3°,7 | 61 | 7°,9| 9°,5 | 61 | 0°,60 | 61 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+*/
+
+Dans un même pays, des mois dont la température est sensiblement la même
+produisent un nombre proportionnel de suicides très différent (par
+exemple, mai et septembre, avril et octobre en France, juin et
+septembre, en Italie, etc.). L'inverse n'est pas moins fréquent; janvier
+et octobre, février et août, en France, comptent autant de suicides
+malgré des différences énormes de température, et il en est de même
+d'avril et de juillet en Italie et en Prusse. De plus, les chiffres
+proportionnels sont presque rigoureusement les mêmes pour chaque mois
+dans ces différents pays, quoique la température mensuelle soit très
+inégale d'un pays à l'autre. Ainsi, mai dont la température est de
+10°,47 en Prusse, de 14°,2 en France et de 18° en Italie, donne dans la
+première 104 suicides, 105 dans la seconde et 103 dans la troisième[90].
+On peut faire la même remarque pour presque tous les autres mois. Le cas
+de décembre est particulièrement significatif. Sa part dans le total
+annuel des suicides est rigoureusement la même pour les trois sociétés
+comparées (61 suicides pour mille); et pourtant le thermomètre à cette
+époque de l'année, marque en moyenne 7°,9 à Rome, 9°,5 à Naples, tandis
+qu'en Prusse il ne s'élève pas au-dessus de 0°,67. Non seulement les
+températures mensuelles ne sont pas les mêmes, mais elles évoluent
+suivant des lois différentes dans les différentes contrées; ainsi, en
+France, le thermomètre monte plus de janvier à avril que d'avril à juin,
+tandis que c'est l'inverse en Italie. Les variations thermométriques et
+celles du suicide sont donc sans aucun rapport.
+
+Si, d'ailleurs, la température avait l'influence qu'on suppose, celle-ci
+devrait se faire sentir également dans la distribution géographique des
+suicides. Les pays les plus chauds devraient être les plus éprouvés. La
+déduction s'impose avec une telle évidence que l'école italienne y
+recourt elle-même, quand elle entreprend de démontrer que la tendance
+homicide, elle aussi, s'accroît avec la chaleur. Lombroso, Ferri, se
+sont attachés à établir que, comme les meurtres sont plus fréquents en
+été qu'en hiver, ils sont aussi plus nombreux au Sud qu'au Nord.
+Malheureusement, quand il s'agit du suicide, la preuve se retourne
+contre les criminologistes italiens: car c'est dans les pays méridionaux
+de l'Europe qu'il est le moins développé. L'Italie en compte cinq fois
+moins que la France; l'Espagne et le Portugal sont presque indemnes. Sur
+la carte française des suicides, la seule tache blanche qui ait quelque
+étendue est formée par les départements situés au sud de la Loire. Sans
+doute, nous n'entendons pas dire que cette situation soit réellement un
+effet de la température; mais, quelle qu'en soit la raison, elle
+constitue un fait inconciliable avec la théorie qui fait de la chaleur
+un stimulant du suicide[91].
+
+Le sentiment de ces difficultés et de ces contradictions a amené
+Lombroso et Ferri à modifier légèrement la doctrine de l'école, mais
+sans en abandonner le principe. Suivant Lombroso, dont Morselli
+reproduit l'opinion, ce ne serait pas tant l'intensité de la chaleur qui
+provoquerait au suicide que l'arrivée des premières chaleurs, que le
+contraste entre le froid qui s'en va et la saison chaude qui commence.
+Celle-ci surprendrait l'organisme au moment où il n'est pas encore
+habitué à cette température nouvelle. Mais il suffit de jeter un coup
+d'œil sur le tableau XII pour s'assurer que cette explication est dénuée
+de tout fondement. Si elle était exacte, on devrait voir la courbe qui
+figure les mouvements mensuels du suicide rester horizontale pendant
+l'automne et l'hiver, puis monter tout à coup à l'instant précis où
+arrivent ces premières chaleurs, source de tout le mal, pour redescendre
+non moins brusquement une fois que l'organisme a eu le temps de s'y
+acclimater. Or, tout au contraire, la marche en est parfaitement
+régulière: la montée, tant qu'elle dure, est à peu près la même d'un
+mois à l'autre. Elle s'élève de décembre à janvier, de janvier à
+février, de février à mars, c'est-à-dire pendant les mois où les
+premières chaleurs sont encore loin et elle redescend progressivement de
+septembre à décembre, alors qu'elles sont depuis si longtemps terminées
+qu'on ne saurait attribuer cette décroissance à leur disparition.
+D'ailleurs à quel moment se montrent-elles? On s'entend généralement
+pour les faire commencer en avril. En effet, de mars à avril, le
+thermomètre monte de 6°,4 à 10°,1; l'augmentation est donc de 57 %,
+tandis qu'elle n'est plus que de 40 % d'avril à mai, de 21 % de mai à
+juin. On devrait donc constater en avril une poussée exceptionnelle de
+suicides. En réalité, l'accroissement qui se produit alors n'est pas
+supérieur à celui qu'on observe de janvier à février (18 %). Enfin,
+comme cet accroissement non seulement se maintient, mais encore se
+poursuit, quoiqu'avec plus de lenteur, jusqu'en juin et même jusqu'en
+juillet, il paraît bien difficile de l'imputer à l'action du printemps,
+à moins de prolonger cette saison jusqu'à la fin de l'été et de n'en
+exclure que le seul mois d'août.
+
+D'ailleurs, si les premières chaleurs étaient à ce point funestes, les
+premiers froids devraient avoir la même action. Eux aussi surprennent
+l'organisme qui en a perdu l'habitude et troublent les fonctions vitales
+jusqu'à ce que la réadaptation soit un fait accompli. Cependant, il ne
+se produit en automne aucune ascension qui ressemble même de loin à
+celle que l'on observe au printemps. Aussi ne comprenons-nous pas
+comment Morselli, après avoir reconnu que, d'après sa théorie, le
+passage du chaud au froid doit avoir les mêmes effets que la transition
+inverse, a pu ajouter: «Cette action des premiers froids peut se
+vérifier soit dans nos tableaux statistiques, soit, mieux encore, dans
+la seconde élévation que présentent toutes nos courbes en automne, aux
+mois d'octobre et de novembre, c'est-à-dire quand le passage de la
+saison chaude à la saison froide est le plus vivement ressenti par
+l'organisme humain et spécialement par le système nerveux[92]». On n'a
+qu'à se reporter au tableau XII pour voir que cette assertion est
+absolument contraire aux faits. Des chiffres mêmes donnés par Morselli,
+il résulte que, d'octobre à novembre, le nombre des suicides n'augmente
+presque dans aucun pays, mais, au contraire, diminue. Il n'y a
+d'exceptions que pour le Danemark, l'Irlande, une période de l'Autriche
+(1851-54) et l'augmentation est minime dans les trois cas[93]. En
+Danemark, ils passent de 68 pour mille à 71, en Irlande de 62 à 66, en
+Autriche de 65 à 68. De même, en octobre, il ne se produit
+d'accroissement que dans huit cas sur trente et une observations, à
+savoir pendant une période de la Norwège, une de la Suède, une de la
+Saxe, une de la Bavière, de l'Autriche, du duché de Bade et deux du
+Wurtemberg. Toutes les autres fois il y a baisse ou état stationnaire.
+En résumé, vingt et une fois sur trente et une, ou 67 fois sur cent, il
+y a diminution régulière de septembre à décembre.
+
+La continuité parfaite de la courbe, tant dans sa phase progressive que
+dans la phase inverse, prouve donc que les variations mensuelles du
+suicide ne peuvent résulter d'une crise passagère de l'organisme, se
+produisant une fois ou deux dans l'année, à la suite d'une rupture
+d'équilibre brusque et temporaire. Mais elles ne peuvent dépendre que de
+causes qui varient, elles aussi, avec la même continuité.
+
+
+IV.
+
+Il n'est pas impossible d'apercevoir dès maintenant de quelle nature
+sont ces causes.
+
+Si l'on compare la part proportionnelle de chaque mois dans le total des
+suicides annuels à la longueur moyenne de la journée au même moment de
+l'année, les deux séries de nombres que l'on obtient ainsi varient
+exactement de la même manière (V. Tableau XIII).
+
+Tableau XIII
+
+_Comparaison des variations mensuelles des suicides avec la longueur
+moyenne des journées en France._
+
+/*
++---------+-------------+--------------+-------------------------------+
+| | | | COMBIEN | |
+| | LONGUEUR |ACCROISSEMENT | de suicides | ACCROISSEMENT |
+| |des jours[94]| et | par mois | et |
+| | | diminution | sur 1.000 | diminution |
+| | | | suicides | |
+| | | | annuels | |
+| | |--------------+-------------+-----------------+
+| | |Accroissement.| | Accroissement. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Janvier | 9 h. 19' | | 68 | |
++---------+-------------+ +-------------+ +
+|Février | 10 h. 56' |De janvier à | 80 | De janvier à |
++---------+-------------+ +-------------+ |
+|Mars | 12 h. 47' | avril 55 %. | 86 | avril 50 %. |
++---------+-------------+ +-------------+ |
+|Avril | 14 h. 29' | | 102 | |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Mai | 15 h. 48' |D'avril à juin| 105 | D'avril à juin |
++---------+-------------+ +-------------+ |
+|Juin | 16 h. 3' | 10 %. | 107 | 5 %. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+| | | Diminution. | | Diminution. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Juillet | 15 h. 4' |De juin à août| 100 | De juin à août |
++---------+-------------+ +-------------+ |
+|Août | 13 h. 25' | 17 %. | 82 | 24 %. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Septembre| 11 h. 39' | D'août à | 74 | D'août à octobre|
++---------+-------------+ octobre +-------------+ |
+|Octobre | 9 h. 51' | 27 %. | 70 | 27 %. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Novembre | 8 h. 31' | D'octobre à | 66 | D'octobre à |
++---------+-------------+ décembre +-------------+ décembre |
+|Décembre | 8 h. 11' | 17 %. | 61 | 13 %. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+*/
+
+Le parallélisme est parfait. Le maximum est, de part et d'autre,
+atteint au même moment et le minimum de même; dans l'intervalle, les
+deux ordres de faits marchent _pari passu_. Quand les jours s'allongent
+vite, les suicides augmentent beaucoup (janvier à avril); quand
+l'accroissement des uns se ralentit, celui des autres fait de même
+(avril à juin). La même correspondance se retrouve dans la période de
+décroissance. Même les mois différents où le jour est à peu près de même
+durée ont à peu près le même nombre de suicides (juillet et mai, août et
+avril).
+
+Une correspondance aussi régulière et aussi précise ne peut être
+fortuite. Il doit donc y avoir une relation entre la marche du jour et
+celle du suicide. Outre que cette hypothèse résulte immédiatement du
+tableau XIII, elle permet d'expliquer un fait que nous avons signalé
+précédemment. Nous avons vu que, dans les principales sociétés
+européennes, les suicides se répartissent rigoureusement de la même
+manière entre les différentes parties de l'année, saisons ou mois[95].
+Les théories de Ferri et de Lombroso ne pouvaient rendre aucunement
+compte de cette curieuse uniformité, car la température est très
+différente dans les différentes contrées de l'Europe et elle y évolue
+diversement. Au contraire, la longueur de la journée est sensiblement la
+même pour tous les pays européens que nous avons comparés.
+
+Mais ce qui achève de démontrer la réalité de ce rapport, c'est ce fait
+que, en toute saison, la majeure partie des suicides a lieu de jour.
+Brierre de Boismont a pu dépouiller les dossiers de 4.595 suicides
+accomplis à Paris de 1834 à 1843. Sur 3.518 cas dont le moment a pu être
+déterminé, 2.094 avaient été commis le jour, 766 le soir et 658 la nuit.
+Les suicides du jour et du soir représentent donc les quatre cinquièmes
+de la somme totale et les premiers, à eux seuls, en sont déjà les trois
+cinquièmes.
+
+La statistique prussienne a recueilli sur ce point des documents plus
+nombreux. Ils se rapportent à 11.822 cas qui se sont produits pendant
+les années 1869-72. Ils ne font que confirmer les conclusions de
+Brierre de Boismont. Comme les rapports sont sensiblement les mêmes
+chaque année, nous ne donnons pour abréger que ceux de 1871 et 1872:
+
+Tableau XIV
+
+/*
++----------------------------+---------------------------------------+
+| | COMBIEN DE SUICIDES |
+| |à chaque moment de la journée sur 1.000|
+| | suicides journaliers. |
+| +------------------+--------------------+
+| | 1871. | 1872. |
++----------------------------+-----------+------+---------+----------+
+|Première matinée[96] | 35,9 | | 35,9 | |
++----------------------------+-----------+ +---------+ |
+|Deuxième --- | 158,3 | | 159,7 | |
++----------------------------+-----------+ 375 +---------+ 391,9 |
+|Milieu du jour | 73,1 | | 71,5 | |
++----------------------------+-----------+ +---------+ |
+|Après-midi | 143,6 | | 160,7 | |
++----------------------------+-----------+------+---------+----------+
+|Le soir | 53,5 | 61,0 |
++----------------------------+------------------+--------------------+
+|La nuit | 212,6 | 219,3 |
++----------------------------+------------------+--------------------+
+|Heure inconnue | 322 | 291,9 |
++----------------------------+------------------+--------------------+
+| | 1.000 | 1.000 |
++----------------------------+------------------+--------------------+
+*/
+
+La prépondérance des suicides diurnes est évidente. Si donc le jour est
+plus fécond en suicides que la nuit, il est naturel que ceux-ci
+deviennent plus nombreux à mesure qu'il devient plus long.
+
+Mais d'où vient cette influence du jour?
+
+Certainement, on ne saurait invoquer, pour en rendre compte, l'action du
+soleil et de la température. En effet, les suicides commis au milieu de
+la journée, c'est-à-dire au moment de la plus grande chaleur, sont
+beaucoup moins nombreux que ceux du soir ou de la seconde matinée. On
+verra même plus bas qu'en plein midi il se produit un abaissement
+sensible. Cette explication écartée, il n'en reste plus qu'une de
+possible, c'est que le jour favorise le suicide parce que c'est le
+moment où les affaires sont le plus actives, où les relations humaines
+se croisent et s'entrecroisent, où la vie sociale est le plus intense.
+
+Les quelques renseignements que nous avons sur la manière dont le
+suicide se répartit entre les différentes heures de la journée ou entre
+les différents jours de la semaine confirment cette interprétation.
+Voici d'après 1.993 cas observés par Brierre de Boismont à Paris et 548
+cas, relatifs à l'ensemble de la France et réunis par Guerry, quelles
+seraient les principales oscillations du suicide dans les 24 heures:
+
+/*
++----------------------------------+---------------------------------+
+| PARIS. | FRANCE. |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+| |Nombre des| |Nombre des|
+| | suicides | | suicides |
+| |par heure | |par heure |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De minuit à 6 heures | 55 |De minuit à 6 heures | 30 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De 6 heures à 11 heures| 108 |De 6 heures à midi | 61 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De 11 heures à midi | 81 |De midi à 2 heures | 32 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De midi à 4 heures | 105 |De 2 heures à 6 heures| 47 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De 4 heures à 8 heures | 81 |De 6 heures à minuit | 38 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De 8 heures à minuit | 61 | | |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+*/
+
+On voit qu'il y a deux moments où le suicide bat son plein; ce sont ceux
+où le mouvement des affaires est le plus rapide, le matin et
+l'après-midi. Entre ces deux périodes, il en est une de repos où
+l'activité générale est momentanément suspendue; le suicide s'arrête un
+instant. C'est vers onze heures à Paris et vers midi en province que se
+produit cette accalmie. Elle est plus prononcée et plus prolongée dans
+les départements que dans la capitale, par cela seul que c'est l'heure
+où les provinciaux prennent leur principal repas; aussi le stationnement
+du suicide y est-il plus marqué et de plus de durée. Les données de la
+statistique prussienne, que nous avons rapportées un peu plus haut,
+pourraient fournir l'occasion de remarques analogues[97].
+
+D'autre part, Guerry, ayant déterminé pour 6.587 cas le jour de la
+semaine où ils avaient été commis, a obtenu l'échelle que nous
+reproduisons au Tableau XV (V. ci-dessous). Il en ressort que le suicide
+diminue à la fin de la semaine à partir du vendredi. Or, on sait que
+les préjugés relatifs au vendredi ont pour effet de ralentir la vie
+publique. La circulation sur les chemins
+
+TABLEAU XV
+
+/*
++---------------------+------------------+---------------------------+
+| | PART | PART PROPORTIONNELLE |
+| |de chaque jour sur| de chaque sexe. |
+| | 1.000 suicides | | |
+| | hebdomadaires. | Hommes. | Femmes. |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Lundi | 15,20 | 69 % | 31 % |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Mardi | 15,71 | 68 | 32 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Mercredi | 14,90 | 68 | 32 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Jeudi | 15,68 | 67 | 33 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Vendredi | 13,74 | 67 | 33 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Samedi | 11,19 | 69 | 31 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Dimanche | 13,57 | 64 | 36 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+*/
+
+
+de fer est, ce jour, beaucoup moins active que les autres. On hésite à
+nouer des relations et à entreprendre des affaires en cette journée de
+mauvais augure. Le samedi, dès l'après-midi, un commencement de détente
+commence à se produire; dans certains pays, le chômage est assez étendu;
+peut-être aussi la perspective du lendemain exerce-t-elle par avance une
+influence calmante sur les esprits. Enfin, le dimanche, l'activité
+économique cesse complètement. Si des manifestations d'un autre genre ne
+remplaçaient alors celles qui disparaissent, si les lieux de plaisir ne
+se remplissaient au moment où les ateliers, les bureaux et les magasins
+se vident, on peut penser que l'abaissement du suicide, le dimanche,
+serait encore plus accentué. On remarquera que ce même jour est celui où
+la part relative de la femme est le plus élevée; or c'est aussi en ce
+jour qu'elle sort le plus de cet intérieur où elle est comme retirée le
+reste de la semaine et qu'elle vient se mêler un peu à la vie
+commune[98].
+
+Tout concourt donc à prouver que si le jour est le moment de la journée
+qui favorise le plus le suicide, c'est que c'est aussi celui où la vie
+sociale est dans toute son effervescence. Mais alors nous tenons une
+raison qui nous explique comment le nombre des suicides s'élève à mesure
+que le soleil reste plus longtemps au-dessus de l'horizon. C'est que le
+seul allongement des jours ouvre, en quelque sorte, une carrière plus
+vaste à la vie collective. Le temps du repos commence pour elle plus
+tard et finit plus tôt. Elle a plus d'espace pour se développer. Il est
+donc nécessaire que les effets qu'elle implique se développent au même
+moment et, puisque le suicide est l'un d'eux, qu'il s'accroisse.
+
+Mais cette première cause n'est pas la seule. Si l'activité publique est
+plus intense en été qu'au printemps et au printemps qu'en automne et
+qu'en hiver, ce n'est pas seulement parce que le cadre extérieur, dans
+lequel elle se déroule, s'élargit à mesure qu'on avance dans l'année;
+c'est qu'elle est directement excitée pour d'autres raisons.
+
+L'hiver est pour la campagne une époque de repos qui va jusqu'à la
+stagnation. Toute la vie est comme arrêtée; les relations sont rares et
+à cause de l'état de l'atmosphère et parce que le ralentissement des
+affaires leur enlève leur raison d'être. Les habitants sont plongés dans
+un véritable sommeil. Mais, dès le printemps, tout commence à se
+réveiller: les occupations reprennent, les rapports se nouent, les
+échanges se multiplient, il se produit de véritables mouvements de
+population pour satisfaire aux besoins du travail agricole. Or, ces
+conditions particulières de la vie rurale ne peuvent manquer d'avoir une
+grande influence sur la distribution mensuelle des suicides, puisque la
+campagne fournit plus de la moitié du chiffre total des morts
+volontaires; en France, de 1873 à 1878, elle avait à son compte 18.470
+cas sur un ensemble de 36.365. Il est donc naturel qu'ils deviennent
+plus nombreux à mesure qu'on s'éloigne de la mauvaise saison. Ils
+atteignent leur _maximum_ en juin ou en juillet, c'est-à-dire à l'époque
+où la campagne est en pleine activité. En août, tout commence à
+s'apaiser, les suicides diminuent. La diminution n'est rapide qu'à
+partir d'octobre et surtout de novembre; c'est peut-être parce que
+plusieurs récoltes n'ont lieu qu'en automne.
+
+Les mêmes causes agissent, d'ailleurs, quoiqu'à un moindre degré, sur
+l'ensemble du territoire. La vie urbaine est, elle aussi, plus active
+pendant la belle saison. Parce-que les communications sont alors plus
+faciles, on se déplace plus volontiers et les rapports intersociaux
+deviennent plus nombreux. Voici, en effet, comment se répartissent par
+saisons les recettes de nos grandes lignes, pour la grande vitesse
+seulement (année 1887)[99]:
+
+/*
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| Hiver | 71,9 millions de francs |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| Printemps | 86,7 --- --- |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| Été | 105,1 --- --- |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| Automne | 98,1 --- --- |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+*/
+
+Le mouvement intérieur de chaque ville passe par les mêmes phases.
+Pendant cette même année 1887, le nombre des voyageurs transportés d'un
+point de Paris à l'autre a crû régulièrement de janvier (655.791
+voyageurs) à juin (848.831) pour décroître à partir de cette époque
+jusqu'en décembre (659.960) avec la même continuité[100].
+
+Une dernière expérience va confirmer cette interprétation des faits. Si,
+pour les raisons qui viennent d'être indiquées, la vie urbaine doit être
+plus intense en été et au printemps que dans le reste de l'année,
+cependant, l'écart entre les différentes saisons y doit être moins
+marqué que dans les campagnes. Car les affaires commerciales et
+industrielles, les travaux artistiques et scientifiques, les rapports
+mondains ne sont pas suspendus en hiver au même degré que l'exploitation
+agricole. Les occupations des citadins peuvent se poursuivre à peu près
+également toute l'année. La plus ou moins longue durée des jours doit
+avoir surtout peu d'influence dans les grands centres, parce que
+l'éclairage artificiel y restreint plus qu'ailleurs la période
+d'obscurité. Si donc les variations mensuelles ou saisonnières du
+suicide dépendent de l'inégale intensité de la vie collective, elles
+doivent être moins prononcées dans les grandes villes que dans
+l'ensemble du pays. Or les faits sont rigoureusement conformes à notre
+déduction. Le tableau XVI (V. ci-dessous) montre, en effet, que si en
+France, en Prusse, en Autriche, en Danemark il y a entre le minimum et
+le maximum un accroissement de 52, 45, et même 68 %, à Paris, à Berlin,
+à Hambourg, etc., cet écart est en moyenne de 20 à 25 % et descend même
+jusqu'à 12 % (Francfort).
+
+On voit de plus que, dans les grandes villes, contrairement à ce qui se
+passe dans le reste de la société, c'est généralement au printemps qu'a
+lieu le maximum. Alors même que le printemps est dépassé par l'été
+(Paris et Francfort), l'avance de cette dernière saison est légère.
+C'est que, dans les centres importants, il se produit pendant la belle
+saison un véritable exode des principaux agents de la vie publique qui,
+par suite, manifeste une légère tendance au ralentissement[101].
+
+Tableau XVI
+
+_Variations saisonnières du suicide dans quelques grandes villes
+comparées à celles du pays tout entier._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| CHIFFRES PROPORTIONNELS POUR 1.000 SUICIDES ANNUELS. |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENÈVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
+| | | |BOURG| |FORT | |CE | | |
+| |(1888|(1882-|(1887|(1871 |(1867|(1838 |(1835|(1869 |(1858 |
+| |-92).|85-87 |-91).|-72). |-75).|-47, |-43).|-72). |-59). |
+| | |89-90)| | | |52-54)| | | |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Hiver | 218 | 231 | 239 | 234 | 239 | 232 | 201 | 199 | 185 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Print. | 262 | 287 | 289 | 302 | 245 | 288 | 283 | 284 | 281 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Été | 277 | 248 | 232 | 211 | 278 | 253 | 306 | 290 | 315 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Automne| 241 | 232 | 258 | 253 | 238 | 227 | 210 | 227 | 219 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+| CHIFFRES PROPORTIONNELS DE CHAQUE SAISON EXPRIMÉS EN FONCTION |
+| DE CELUI DE L'HIVER RAMENÉ À 100. |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENÈVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
+| | | |BOURG| |FORT | |CE | | |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Hiver | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Print. | 120 | 124 | 120 | 129 | 102 | 124 | 140 | 142 | 151 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Été | 127 | 107 | 107 | 90 | 112 | 109 | 152 | 145 | 168 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Automne| 100 | 100,3| 103 | 108 | 99 | 97 | 104 | 114 | 118 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+*/
+
+
+En résumé, nous avons commencé par établir que l'action directe des
+facteurs cosmiques ne pouvait expliquer les variations mensuelles ou
+saisonnières du suicide. Nous voyons maintenant de quelle nature en sont
+les causes véritables, dans quelle direction elles doivent être
+cherchées et ce résultat positif confirme les conclusions de notre
+examen critique. Si les morts volontaires deviennent plus nombreuses de
+janvier à juillet, ce n'est pas parce que la chaleur exerce une
+influence perturbatrice sur les organismes, c'est parce que la vie
+sociale est plus intense. Sans doute, si elle acquiert cette intensité,
+c'est que la position du soleil sur l'écliptique, l'état de
+l'atmosphère, etc., lui permettent de se développer plus à l'aise que
+pendant l'hiver. Mais ce n'est pas le milieu physique qui la stimule
+directement; surtout ce n'est pas lui qui affecte la marche des
+suicides. Celle-ci dépend de conditions sociales.
+
+Il est vrai que nous ignorons encore comment la vie collective peut
+avoir cette action. Mais on comprend dès à présent que, si elle renferme
+les causes qui font varier le taux des suicides, celui-ci doit croître
+ou décroître selon qu'elle est plus ou moins active. Quant à déterminer
+plus précisément quelles sont ces causes, ce sera l'objet du livre
+prochain.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'imitation[102].
+
+
+Mais, avant de rechercher les causes sociales du suicide, il est un
+dernier facteur psychologique dont il nous faut déterminer l'influence à
+cause de l'extrême importance qui lui a été attribuée dans la genèse des
+faits sociaux en général et du suicide en particulier. C'est
+l'imitation.
+
+Que l'imitation soit un phénomène purement psychologique, c'est ce qui
+ressort avec évidence de ce fait qu'elle peut avoir lieu entre individus
+que n'unit aucun lien social. Un homme peut en imiter un autre sans
+qu'ils soient solidaires l'un de l'autre ou d'un même groupe dont ils
+dépendent également, et la propagation imitative n'a pas, à elle seule,
+le pouvoir de les solidariser. Un éternuement, un mouvement choréiforme,
+une impulsion homicide peuvent se transférer d'un sujet à un autre sans
+qu'il y ait entre eux autre chose qu'un rapprochement fortuit et
+passager. Il n'est nécessaire ni qu'il y ait entre eux aucune communauté
+intellectuelle ou morale, ni qu'ils échangent des services, ni même
+qu'ils parlent une même langue, et ils ne se trouvent pas plus liés
+après le transfert qu'avant. En somme, le procédé par lequel nous
+imitons nos semblables est aussi celui qui nous sert à reproduire les
+bruits de la nature, les formes des choses, les mouvements des êtres.
+Puisqu'il n'a rien de social dans le second cas, il en est de même du
+premier. Il a son origine dans certaines propriétés de notre vie
+représentative, qui ne résultent d'aucune influence collective. Si donc
+il était établi qu'il contribue à déterminer le taux des suicides, il
+en résulterait que ce dernier dépend directement, soit en totalité soit
+en partie, de causes individuelles.
+
+
+I.
+
+Mais, avant d'examiner les faits, il convient de fixer le sens du mot.
+Les sociologues sont tellement habitués à employer les termes sans les
+définir, c'est-à-dire à ne pas déterminer ni circonscrire méthodiquement
+l'ordre de choses dont ils entendent parler, qu'il leur arrive sans
+cesse de laisser une même expression s'étendre, à leur insu, du concept
+qu'elle visait primitivement ou paraissait viser, à d'autres notions
+plus ou moins voisines. Dans ces conditions, l'idée finit par devenir
+d'une ambiguïté qui défie la discussion. Car, n'ayant pas de contours
+définis, elle peut se transformer presque à volonté selon les besoins de
+la cause et sans qu'il soit possible à la critique de prévoir par avance
+tous les aspects divers qu'elle est susceptible de prendre. C'est
+notamment le cas de ce qu'on a appelé l'instinct d'imitation.
+
+Ce mot est couramment employé pour désigner à la fois les trois groupes
+de faits qui suivent:
+
+1° Il arrive que, au sein d'un même groupe social dont tous les éléments
+sont soumis à l'action d'une même cause ou d'un faisceau de causes
+semblables, il se produit entre les différentes consciences une sorte de
+nivellement, en vertu duquel tout le monde pense ou sent à l'unisson.
+Or, on a très souvent donné le nom d'imitation à l'ensemble d'opérations
+d'où résulte cet accord. Le mot désigne alors la propriété qu'ont les
+états de conscience, éprouvés simultanément par un certain nombre de
+sujets différents, d'agir les uns sur les autres et de se combiner entre
+eux de manière à donner naissance à un état nouveau. En employant le mot
+dans ce sens, on entend dire que cette combinaison est due à une
+imitation réciproque de chacun par tous et de tous par chacun[103].
+C'est, a-t-on dit, «dans les assemblées tumultueuses de nos villes, dans
+les grandes scènes de nos révolutions[104]» que l'imitation ainsi conçue
+manifesterait le mieux sa nature. C'est là qu'on verrait le mieux
+comment des hommes réunis peuvent, par l'action qu'ils exercent les uns
+sur les autres, se transformer mutuellement.
+
+2° On a donné le même nom au besoin qui nous pousse à nous mettre en
+harmonie avec la société dont nous faisons partie et, dans ce but, à
+adopter les manières de penser ou de faire qui sont générales autour de
+nous. C'est ainsi que nous suivons les modes, les usages, et, comme les
+pratiques juridiques et morales ne sont que des usages précisés et
+particulièrement invétérés, c'est ainsi que nous agissons le plus
+souvent quand nous agissons moralement. Toutes les fois que nous ne
+voyons pas les raisons de la maxime morale à laquelle nous obéissons,
+nous nous y conformons uniquement parce qu'elle a pour elle l'autorité
+sociale. Dans ce sens, on a distingué l'imitation des modes de celle des
+coutumes, selon que nous prenons pour modèles nos ancêtres ou nos
+contemporains.
+
+3° Enfin, il peut se faire que nous reproduisions un acte qui s'est
+passé devant nous ou à notre connaissance, uniquement parce qu'il s'est
+passé devant nous ou que nous en avons entendu parler. En lui-même, il
+n'a pas de caractère intrinsèque qui soit pour nous une raison de le
+rééditer. Nous ne le copions ni parce que nous le jugeons utile, ni pour
+nous mettre d'accord avec notre modèle, mais simplement pour le copier.
+La représentation que nous nous en faisons détermine automatiquement les
+mouvements qui le réalisent à nouveau. C'est ainsi que nous bâillons,
+que nous rions, que nous pleurons, parce que nous voyons quelqu'un
+bâiller, rire, pleurer. C'est ainsi encore que l'idée homicide passe
+d'une conscience dans l'autre. C'est la singerie pour elle-même.
+
+Or, ces trois sortes de faits sont très différentes les unes des autres.
+
+Et d'abord, _la première ne saurait être confondue avec les suivantes,
+car elle ne comprend aucun fait de reproduction proprement dite_, mais
+des synthèses _sui generis_ d'états différents ou, tout au moins,
+d'origines différentes. Le mot d'imitation ne saurait donc servir à la
+désignera moins de perdre toute acception distincte.
+
+Analysons, en effet, le phénomène. Un certain nombre d'hommes assemblés
+sont affectés de la même manière par une même circonstance et ils
+s'aperçoivent de cette unanimité, au moins partielle, à l'identité des
+signes par lesquels se manifeste chaque sentiment particulier.
+Qu'arrive-t-il alors? Chacun se représente confusément l'état dans
+lequel on se trouve autour de lui. Des images qui expriment les
+différentes manifestations émanées des divers points de la foule avec
+leurs nuances diverses se forment dans les esprits. Jusqu'ici, il ne
+s'est encore rien produit qui puisse être appelé du nom d'imitation; il
+y a eu simplement impressions sensibles, puis sensations, identiques de
+tous points à celles que déterminent en nous les corps extérieurs[105].
+Que se passe-t-il ensuite? Une fois éveillées dans ma conscience, ces
+représentations variées viennent s'y combiner les unes avec les autres
+et avec celle qui constitue mon sentiment propre. Ainsi se forme un état
+nouveau qui n'est plus mien au même degré que le précédent, qui est
+moins entaché de particularisme et qu'une série d'élaborations répétées,
+mais analogues à la précédente, va de plus en plus débarrasser de ce
+qu'il peut encore avoir de trop particulier. De telles combinaisons ne
+sauraient être davantage qualifiées faits d'imitation, à moins qu'on ne
+convienne d'appeler ainsi toute opération intellectuelle par laquelle
+deux ou plusieurs états de conscience similaires s'appellent les uns les
+autres par suite de leurs ressemblances, puis fusionnent et se
+confondent en une résultante qui les absorbe et qui en diffère. Sans
+doute, toutes les définitions de mots sont permises. Mais il faut
+reconnaître que celle-là serait particulièrement arbitraire et, par
+suite, ne pourrait être qu'une source de confusion, car elle ne laisse
+au mot rien de son acception usuelle. Au lieu d'imitation, c'est bien
+plutôt création qu'il faudrait dire, puisque de cette composition de
+forces résulte quelque chose de nouveau. Ce procédé est même le seul par
+lequel l'esprit ait le pouvoir de créer.
+
+On dira peut-être que cette création se réduit à accroître l'intensité
+de l'état initial. Mais d'abord, un changement quantitatif ne laisse pas
+d'être une nouveauté. De plus, la quantité des choses ne peut changer
+sans que la qualité en soit altérée; un sentiment, en devenant deux ou
+trois fois plus violent, change complètement de nature. En fait, il est
+constant que la manière dont les hommes assemblés s'affectent
+mutuellement peut transformer une réunion de bourgeois inoffensifs en un
+monstre redoutable. Singulière imitation que celle qui produit de
+semblables métamorphoses! Si l'on a pu se servir d'un terme aussi
+impropre pour désigner ce phénomène, c'est, sans doute, qu'on a
+vaguement imaginé chaque sentiment individuel comme se modelant sur ceux
+d'autrui. Mais, en réalité, il n'y a là ni modèles ni copies. Il y a
+pénétration, fusion d'un certain nombre d'états au sein d'un autre qui
+s'en distingue: c'est l'état collectif.
+
+Il n'y aurait, il est vrai, aucune impropriété à appeler imitation la
+cause d'où cet état résulte, si l'on admettait que, toujours, il a été
+inspiré à la foule par un meneur. Mais, outre que cette assertion n'a
+jamais reçu même un commencement de preuve et se trouve contredite par
+une multitude de faits où le chef est manifestement le produit de la
+foule au lieu d'en être la cause informatrice, en tout cas, dans la
+mesure où cette action directrice est réelle, elle n'a aucun rapport
+avec ce qu'on a appelé l'imitation réciproque, puisqu'elle est
+unilatérale; par conséquent, nous n'avons pas à en parler pour
+l'instant. Il faut, avant tout, nous garder avec soin des confusions qui
+ont tant obscurci la question. De même, si l'on disait qu'il y a
+toujours dans une assemblée des individus qui adhèrent à l'opinion
+commune, non d'un mouvement spontané, mais parce qu'elle s'impose à eux,
+on énoncerait une incontestable vérité. Nous croyons même qu'il n'y a
+jamais, en pareil cas, de conscience individuelle qui ne subisse plus ou
+moins cette contrainte. Mais, puisque celle-ci a pour origine la force
+_sui generis_ dont sont investies les pratiques ou les croyances
+communes quand elles sont constituées, elle ressortit à la seconde des
+catégories de faits que nous avons distinguées. Examinons donc cette
+dernière et voyons dans quel sens elle mérite d'être appelée du nom
+d'imitation.
+
+Elle diffère tout au moins de la précédente en ce qu'elle implique une
+reproduction. Quand on suit une mode ou qu'on observe une coutume, on
+fait ce que d'autres ont fait et font tous les jours. Seulement, il suit
+de la définition même que cette répétition n'est pas due à ce qu'on a
+appelé l'instinct d'imitation, mais, d'une part, à la sympathie qui nous
+pousse à ne pas froisser le sentiment de nos compagnons pour pouvoir
+mieux jouir de leur commerce, de l'autre, au respect que nous inspirent
+les manières d'agir ou de penser collectives et à la pression directe ou
+indirecte que la collectivité exerce sur nous pour prévenir les
+dissidences et entretenir en nous ce sentiment de respect. L'acte n'est
+pas reproduit parce qu'il a eu lieu en notre présence ou à notre
+connaissance et que nous aimons la reproduction en elle-même et pour
+elle-même, mais parce qu'il nous apparaît comme obligatoire et, dans une
+certaine mesure, comme utile. Nous l'accomplissons, non parce qu'il a
+été accompli purement et simplement, mais parce qu'il porte l'estampille
+sociale et que nous avons pour celle-ci une déférence à laquelle,
+d'ailleurs, nous ne pouvons manquer sans de sérieux inconvénients. En un
+mot, _agir par respect ou par crainte de l'opinion, ce n'est pas agir
+par imitation_. De tels actes ne se distinguent pas essentiellement de
+ceux que nous concertons toutes les fois que nous innovons. Ils ont
+lieu, en effet, en vertu d'un caractère qui leur est inhérent et qui
+nous les fait considérer comme devant être faits. Mais quand nous nous
+insurgeons contre les usages au lieu de les suivre, nous ne sommes pas
+déterminés d'une autre manière; si nous adoptons une idée neuve, une
+pratique originale, c'est qu'elle a des qualités intrinsèques qui nous
+la font apparaître comme devant être adoptée. Assurément, les motifs qui
+nous déterminent ne sont pas de même nature dans les deux cas; mais le
+mécanisme psychologique est identiquement le même. De part et d'autre,
+entre la représentation de l'acte et l'exécution s'intercale une
+opération intellectuelle qui consiste dans une appréhension, claire ou
+confuse, rapide ou lente, du caractère déterminant, quel qu'il soit. La
+manière dont nous nous conformons aux mœurs ou aux modes de notre pays
+n'a donc rien de commun[106] avec la singerie machinale qui nous fait
+reproduire les mouvements dont nous sommes les témoins. Il y a entre ces
+deux façons d'agir toute la distance qui sépare la conduite raisonnable
+et délibérée du réflexe automatique. La première a ses raisons alors
+même qu'elles ne sont pas exprimées sous forme de jugements explicites.
+La seconde n'en a pas; elle résulte immédiatement de la seule vue de
+l'acte, sans aucun autre intermédiaire mental.
+
+On conçoit dès lors à quelles erreurs on s'expose quand on réunit sous
+un seul et même nom deux ordres de faits aussi différents. Qu'on y
+prenne garde, en effet; quand on parle d'imitation, on sous-entend
+phénomène de contagion et l'on passe, non sans raison d'ailleurs, de la
+première de ces idées à la seconde avec la plus extrême facilité. Mais
+qu'y a-t-il de contagieux dans le fait d'accomplir un précepte de
+morale, de déférer à l'autorité de la tradition ou de l'opinion
+publique? Il se trouve ainsi que, au moment où l'on croit avoir réduit
+deux réalités l'une à l'autre, on n'a fait que confondre des notions
+très distinctes. On dit en pathologie biologique qu'une maladie est
+contagieuse, quand elle est due tout entière ou à peu près au
+développement d'un germe qui s'est, du dehors, introduit dans
+l'organisme. Mais inversement, dans la mesure où ce germe n'a pu se
+développer que grâce au concours actif du terrain sur lequel il s'est
+fixé, le mot de contagion devient impropre. De même, pour qu'un acte
+puisse être attribué à une contagion morale, il ne suffit pas que l'idée
+nous en ait été inspirée par un acte similaire. Il faut, de plus, qu'une
+fois entrée dans l'esprit elle, se soit d'elle-même et automatiquement
+transformée en mouvement. Alors il y a réellement contagion, puisque
+c'est l'acte extérieur qui, pénétrant en nous sous forme de
+représentation, se reproduit de lui-même. Il y a également imitation,
+puisque l'acte nouveau est tout ce qu'il est par la vertu du modèle dont
+il est la copie. Mais si l'impression que ce dernier suscite en nous ne
+peut produire ses effets que grâce à notre consentement et avec notre
+participation, il ne peut plus être question de contagion que par
+figure, et la figure est inexacte. Car ce sont les raisons qui nous ont
+fait consentir qui sont les causes déterminantes de notre action, non
+l'exemple que nous avons eu sous les yeux. C'est nous qui en sommes les
+auteurs, alors même que nous ne l'avons pas inventée[107]. Par suite,
+toutes ces expressions, tant de fois répétées, de propagation imitative,
+d'expansion contagieuse ne sont pas de mise et doivent être rejetées.
+Elles dénaturent les faits au lieu d'en rendre compte; elles voilent la
+question au lieu de l'élucider.
+
+En résumé, si l'on tient à s'entendre soi-même, on ne peut pas désigner
+par un même nom le _processus_ en vertu duquel, au sein d'une réunion
+d'hommes, un sentiment collectif s'élabore, celui d'où résulte notre
+adhésion aux règles communes ou traditionnelles de la conduite, enfin
+celui qui détermine les moutons de Panurge à se jeter à l'eau parce que
+l'un d'eux a commencé. Autre chose est sentir en commun, autre chose
+s'incliner devant l'autorité de l'opinion, autre chose, enfin, répéter
+automatiquement ce que d'autres ont fait. Du premier ordre de faits,
+toute reproduction est absente; dans le second, elle n'est que la
+conséquence d'opérations logiques[108], de jugements et de
+raisonnements, implicites ou formels, qui sont l'élément essentiel du
+phénomène; elle ne peut donc servir à le définir. Elle n'en devient le
+tout que dans le troisième cas. Là, elle tient toute la place: l'acte
+nouveau n'est que l'écho de l'acte initial. Non seulement il le réédite,
+mais cette réédition n'a pas de raison d'être en dehors d'elle-même, ni
+d'autre cause que l'ensemble de propriétés qui fait de nous, dans
+certaines circonstances, des êtres imitatifs. C'est donc aux faits de
+cette catégorie qu'il faut exclusivement réserver le nom d'imitation, si
+l'on veut qu'il ait une signification définie, et nous dirons: _Il y a
+imitation quand un acte a pour antécédent immédiat la représentation
+d'un acte semblable, antérieurement accompli par autrui, sans que, entre
+cette représentation et l'exécution, n'intercale aucune opération
+intellectuelle, explicite ou implicite, portant sur les caractères
+intrinsèques de l'acte reproduit._
+
+Quand donc on se demande quelle est l'influence de l'imitation sur le
+taux des suicides, c'est dans cette acception qu'il faut employer le
+mot[109]. Si l'on n'en détermine pas ainsi le sens, on s'expose à
+prendre une expression purement verbale pour une explication. En effet,
+quand on dit d'une manière d'agir ou de penser qu'elle est un fait
+d'imitation, on entend que l'imitation en rend compte, et c'est pourquoi
+l'on croit avoir tout dit quand on a prononcé ce mot prestigieux. Or, il
+n'a cette propriété que dans les cas de reproduction automatique. Là, il
+peut constituer par lui-même une explication satisfaisante[110], car
+tout ce qui s'y passe est un produit de la contagion imitative. Mais
+quand nous suivons une coutume, quand nous nous conformons à une
+pratique morale, c'est dans la nature de cette pratique, dans les
+caractères propres de cette coutume, dans les sentiments qu'elles nous
+inspirent que se trouvent les raisons de notre docilité. Quand donc, à
+propos de cette sorte d'actes, on parle d'imitation, on ne nous fait, en
+réalité, rien comprendre; on nous apprend seulement que le fait
+reproduit par nous n'est pas nouveau, c'est-à-dire qu'il est reproduit,
+mais sans nous expliquer aucunement pourquoi il s'est produit ni
+pourquoi nous le reproduisons. Encore bien moins ce mot peut-il
+remplacer l'analyse du _processus_ si complexe d'où résultent les
+sentiments collectifs et dont nous n'avons pu donner plus haut qu'une
+description conjecturale et approximative[111]. Voilà comment l'emploi
+impropre de ce terme peut faire croire qu'on a résolu ou avancé les
+questions, alors qu'on a seulement réussi à se les dissimuler à
+soi-même.
+
+C'est aussi à condition de définir ainsi l'imitation qu'on aura
+éventuellement le droit de la considérer comme un facteur psychologique
+du suicide. En effet, ce qu'on a appelé l'imitation réciproque est un
+phénomène éminemment social: car c'est l'élaboration en commun d'un
+sentiment commun. De même, la reproduction des usages, des traditions,
+est un effet de causes sociales, car elle est due au caractère
+obligatoire, au prestige spécial dont sont investies les croyances et
+les pratiques collectives par cela seul qu'elles sont collectives. Par
+conséquent, dans la mesure où l'on pourrait admettre que le suicide se
+répand par l'une ou l'autre de ces voies, c'est de causes sociales et
+non de conditions individuelles qu'il se trouverait dépendre.
+
+Les termes du problème étant ainsi définis, examinons les faits.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Il n'est pas douteux que l'idée du suicide ne se communique
+contagieusement. Nous avons déjà parlé de ce couloir où quinze invalides
+vinrent successivement se pendre et de cette fameuse guérite du camp de
+Boulogne qui fut, en peu de temps, le théâtre de plusieurs suicides. Des
+faits de ce genre ont été très fréquemment observés dans l'armée: dans
+le 4e chasseurs à Provins en 1862, dans le 15e de ligne en 1864, au 41e
+d'abord à Montpellier, puis à Nîmes, en 1868, etc. En 1813, dans le
+petit village de Saint-Pierre-Monjau, une femme se pend à un arbre,
+plusieurs autres viennent s'y pendre à courte distance. Pinel raconte
+qu'un prêtre se pendit dans le voisinage d'Etampes; quelques jours
+après, deux autres se tuaient et plusieurs laïques les imitaient[112].
+Quand Lord Castlereagh se jeta dans le Vésuve, plusieurs de ses
+compagnons suivirent son exemple. L'arbre de Timon le Misanthrope est
+resté historique. La fréquence de ces cas de contagion dans les
+établissements de détention est également affirmée par de nombreux
+observateurs[113].
+
+Toutefois, il est d'usage de rapporter à ce sujet et d'attribuer à
+l'imitation un certain nombre de faits qui nous paraissent avoir une
+autre origine. C'est le cas notamment de ce qu'on a parfois appelé les
+suicides obsidionaux. Dans son _Histoire de la guerre des Juifs contre
+les Romains_[114], Josèphe raconte que, pendant l'assaut de Jérusalem,
+un certain nombre d'assiégés se tuèrent de leurs propres mains. En
+particulier, quarante Juifs, réfugiés dans un souterrain, décidèrent de
+se donner la mort et ils s'entretuèrent. Les Xanthiens, rapporte
+Montaigne, assiégés par Brutus «se précipitèrent pêle-mêle, hommes,
+femmes et enfants à un si furieux appétit de mourir, qu'on ne faict rien
+pour fuir la mort que ceuls-ci ne fassent pour fuir la vie: de manière
+qu'à peine Brutus peut en sauver un bien petit nombre[115]». Il ne
+semble pas que ces _suicides en masse_ aient pour origine un ou deux cas
+individuels dont ils ne seraient que la répétition. Ils paraissent
+résulter d'une résolution collective, d'un véritable _consensus_ social
+plutôt que d'une simple propagation contagieuse. L'idée ne naît pas chez
+un sujet en particulier pour se répandre de là chez les autres; mais
+elle est élaborée par l'ensemble du groupe qui, placé tout entier dans
+une situation désespérée, se dévoue collectivement à la mort. Les choses
+ne se passent pas autrement toutes les fois qu'un corps social, quel
+qu'il soit, réagit en commun sous l'action d'une même circonstance.
+L'entente ne change pas de nature parce qu'elle s'établit dans un élan
+de passion: elle ne serait pas essentiellement autre, si elle était plus
+méthodique et plus réfléchie. Il y a donc impropriété à parler
+d'imitation.
+
+Nous pourrions en dire autant de plusieurs autres faits du même genre.
+Tel celui que rapporte Esquirol: «Les historiens, dit-il, assurent que
+les Péruviens et les Mexicains, désespérés de la, destruction de leur
+culte..., se tuèrent en si grand nombre qu'il en périt plus de leurs
+propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conquérants».
+Plus généralement, pour pouvoir incriminer l'imitation, il ne suffit pas
+de constater que des suicides assez nombreux se produisent au même
+moment dans un même lieu. Car ils peuvent être dus à un état général du
+milieu social, d'où résulte une disposition collective du groupe qui se
+traduit sous forme de suicides multiples. En définitive, il y aurait
+peut-être intérêt, pour préciser la terminologie, à distinguer les
+épidémies morales des contagions morales; ces deux mots qui sont
+indifféremment employés l'un pour l'autre désignent en réalité deux
+sortes de choses très différentes. L'épidémie est un fait social,
+produit de causes sociales; la contagion ne consiste jamais qu'en
+ricochets, plus ou moins répétés, de faits individuels[116].
+
+Cette distinction, une fois admise, aurait certainement pour effet de
+diminuer la liste des suicides imputables à l'imitation; néanmoins, il
+est incontestable qu'ils sont très nombreux. Il n'y a peut-être pas de
+phénomène qui soit plus facilement contagieux. L'impulsion homicide
+elle-même n'a pas autant d'aptitude à se répandre. Les cas où elle se
+propage automatiquement sont moins fréquents et, surtout, le rôle de
+l'imitation y est, en général, moins prépondérant; on dirait que,
+contrairement à l'opinion commune, l'instinct de conservation est moins
+fortement enraciné dans les consciences que les sentiments fondamentaux
+de la moralité, puisqu'il résiste moins bien à l'action des mêmes
+causes. Mais, ces faits reconnus, la question que nous nous sommes posée
+au début de ce chapitre reste entière. De ce que le suicide peut se
+communiquer d'individu à individu, il ne suit pas _a priori_ que cette
+contagiosité produise des effets sociaux, c'est-à-dire affecte le taux
+social des suicides, seul phénomène que nous étudions. Si incontestable
+qu'elle soit, il peut très bien se faire qu'elle n'ait que des
+conséquences individuelles et sporadiques. Les observations qui
+précèdent ne résolvent donc pas le problème; mais elles en montrent
+mieux la portée. Si, en effet, l'imitation est, comme on l'a dit, une
+source originale et particulièrement féconde de phénomènes sociaux,
+c'est surtout à propos du suicide qu'elle doit témoigner de son pouvoir,
+puisqu'il n'est pas de fait sur lequel elle ait plus d'empire. Ainsi, le
+suicide va nous offrir un moyen de vérifier par une expérience décisive
+la réalité de cette vertu merveilleuse que l'on prête à l'imitation.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Si cette influence existe, c'est surtout dans la répartition
+géographique des suicides qu'elle doit être sensible. On doit voir, dans
+certains cas, le taux caractéristique d'un pays ou d'une localité se
+communiquer pour ainsi dire aux localités voisines. C'est donc la carte
+qu'il faut consulter. Mais il faut l'interroger avec méthode.
+
+Certains auteurs ont cru pouvoir faire intervenir l'imitation toutes les
+fois que deux ou plusieurs départements limitrophes manifestent pour le
+suicide un penchant de même intensité. Cependant, cette diffusion à
+l'intérieur d'une même région peut très bien tenir à ce que certaines
+causes, favorables au développement du suicide, y sont, elles aussi,
+également répandues, à ce que le milieu social y est partout le même.
+Pour pouvoir être assuré qu'une tendance ou une idée se répand par
+imitation, il faut qu'on la voie sortir des milieux où elle est née pour
+en envahir d'autres qui, par eux-mêmes, n'étaient pas de nature à la
+susciter. Car, ainsi que nous l'avons montré, il n'y a propagation
+imitative que dans la mesure où le fait imité et lui seul, sans le
+concours d'autres facteurs, détermine automatiquement les faits qui le
+reproduisent. Il faut donc, pour déterminer la part de l'imitation dans
+le phénomène qui nous occupe, un critère moins simple que celui dont on
+s'est si souvent contenté.
+
+Avant tout, il ne saurait y avoir imitation s'il n'existe un modèle à
+imiter; il n'y a pas de contagion sans un foyer d'où elle émane et où
+elle a, par suite, son maximum d'intensité. De même, on ne sera fondé à
+admettre que le penchant au suicide se communique d'une partie à l'autre
+de la société que si l'observation révèle l'existence de certains
+centres de rayonnement. Mais à quels signes les reconnaîtra-t-on?
+
+D'abord, ils doivent se distinguer de tous les points environnants par
+une plus grande aptitude au suicide; on doit les voir se détacher sur la
+carte par une teinte plus prononcée que les contrées ambiantes. En
+effet, comme, naturellement, l'imitation y agit aussi, en même temps que
+les causes vraiment productrices du suicide, les cas ne peuvent manquer
+d'y être plus nombreux. En second lieu, pour que ces centres puissent
+jouer le rôle qu'on leur prête et, par conséquent, pour qu'on soit en
+droit de rapporter à leur influence les faits qui se produisent autour
+d'eux, il faut que chacun d'eux soit en quelque sorte le point de mire
+des pays voisins. Il est clair qu'il ne peut être imité s'il n'est en
+vue. Si les regards sont ailleurs, les suicides auront beau y être
+nombreux, ils seront comme s'ils n'étaient pas parce qu'ils seront
+ignorés; par suite, ils ne se reproduiront pas. Or, les populations ne
+peuvent avoir les yeux ainsi fixés que sur un point qui occupe dans la
+vie régionale une place importante. Autrement dit, c'est autour des
+capitales et des grandes villes que les phénomènes de contagion doivent
+être le plus marqués. On peut même d'autant mieux s'attendre à les y
+observer que, dans ce cas, l'action propagatrice de l'imitation est
+aidée et renforcée par d'autres facteurs, à savoir par l'autorité morale
+des grands centres qui communique parfois à leurs manières de faire une
+si grande puissance d'expansion. C'est donc là que l'imitation doit
+avoir des effets sociaux; si elle en produit quelque part. Enfin, comme,
+de l'aveu de tout le monde, l'influence de l'exemple, toutes choses
+égales, s'affaiblit avec la distance, les régions limitrophes devront
+être d'autant plus épargnées qu'elles seront plus distantes du foyer
+principal, et inversement. Telles sont les trois conditions auxquelles
+doit au moins satisfaire la carte des suicides pour qu'on puisse
+attribuer, même partiellement, la forme qu'elle affecte, à l'imitation.
+Encore y aura-t-il toujours lieu de rechercher si cette disposition
+géographique n'est pas due à la disposition parallèle des conditions
+d'existence dont dépend le suicide.
+
+Ces règles posées, faisons-en l'application.
+
+Les cartes usuelles où, pour ce qui concerne la France, le taux des
+suicides n'est exprimé que par départements, ne sauraient suffire pour
+cette recherche. En effet, elles ne permettent pas d'observer les effets
+possibles de l'imitation là où ils doivent être le plus sensibles, à
+savoir entre les différentes parties d'un même département. De plus, la
+présence d'un arrondissement très ou très peu productif de suicides peut
+élever ou abaisser artificiellement la moyenne départementale et créer
+ainsi une discontinuité apparente entre les autres arrondissements et
+ceux des départements voisins, ou bien, au contraire, masquer une
+discontinuité réelle. Enfin, l'action des grandes villes est ainsi trop
+noyée pour pouvoir être facilement aperçue. Nous avons donc construit,
+spécialement pour l'étude de cette question, une carte par
+arrondissements; elle se rapporte à la période quinquennale 1887-1891.
+La lecture nous en a donné les résultats les plus inattendus[117].
+
+Ce qui y frappe tout d'abord, c'est, vers le Nord, l'existence d'une
+grande tache dont la partie principale occupe l'emplacement de
+l'ancienne Ile-de-France, mais qui entame assez profondément la
+Champagne et s'étend jusqu'en Lorraine. Si elle était due à l'imitation,
+le foyer en devrait être à Paris qui est le seul centre en vue de toute
+cette contrée. En fait, c'est à l'influence de Paris qu'on l'impute
+d'ordinaire; Guerry disait même que, si l'on part d'un point quelconque
+de la périphérie du pays (Marseille excepté) en se dirigeant vers la
+capitale, on voit les suicides se multiplier de plus en plus à mesure
+qu'on s'en rapproche. Mais si la carte par départements pouvait donner
+une apparence de raison à cette interprétation, la carte par
+arrondissements lui ôte tout fondement. Il se trouve, en effet, que la
+Seine a un taux de suicides moindre que tous les arrondissements
+circonvoisins. Elle en compte seulement 471 par million d'habitants,
+tandis que Coulommiers en a 500, Versailles 514, Melun 518, Meaux 525,
+Corbeil, 559, Pontoise 561, Provins 562. Même les arrondissements
+champenois dépassent de beaucoup ceux qui touchent le plus à la Seine:
+Reims a 501 suicides, Epernay 537, Arcis-sur-Aube 548, Château-Thierry
+623. Déjà dans son étude sur _Le suicide en Seine-et-Marne_, le docteur
+Leroy signalait avec étonnement ce fait que l'arrondissement de Meaux
+comptait relativement plus de suicides que la Seine[118]. Voici les
+chiffres qu'il nous donne:
+
+/*
++-----------------+-------------------------+------------------------+
+| | _Période 1851-63._ | _Période 1865-66._ |
++-----------------+-------------------------+------------------------+
+|Arrond. de Meaux.| 1 suicide sur 2.418 hab.|1 suicide sur 2.547 hab.|
++-----------------+-------------------------+------------------------+
+|Seine. | " ---- sur 2.750 --- |" ---- sur 2.822 --- |
++-----------------+-------------------------+------------------------+
+*/
+
+[Illustration:
+
+Planche II
+
+SUICIDES EN FRANCE, PAR ARRONDISSEMENTS (1887-91). ]
+
+Et l'arrondissement de Meaux n'était pas seul dans ce cas. _Le même
+auteur nous fait connaître les noms de 166 communes du même département
+où l'on se tuait à cette époque plus qu'à Paris._ Singulier foyer qui
+serait à ce point inférieur aux foyers secondaires qu'il est censé
+alimenter! Pourtant, la Seine mise de côté, il est impossible
+d'apercevoir un autre centre de rayonnement. Car il est encore plus
+difficile de faire graviter Paris autour de Corbeil ou de Pontoise.
+
+Un peu plus au Nord, on aperçoit une autre tache, moins égale, mais
+d'une nuance encore très foncée; elle correspond à la Normandie. Si donc
+elle était due à un mouvement d'expansion contagieuse, c'est de Rouen,
+capitale de la province et ville particulièrement importante, qu'elle
+devrait partir. Or les deux points de cette région où le suicide sévit
+le plus sont l'arrondissement de Neufchâtel (509 suicides) et celui de
+Pont-Audemer (537 par million d'habitants); et ils ne sont même pas
+contigus. Pourtant, ce n'est certainement pas à leur influence que peut
+être due la constitution morale de la province.
+
+Tout à fait au Sud-Est, le long des côtes de la Méditerranée, nous
+trouvons une bande de territoire qui va des limites extrêmes des
+Bouches-du-Rhône jusqu'à la frontière italienne et où les suicides sont
+également très nombreux. Il s'y trouve une véritable métropole,
+Marseille et, à l'autre extrémité, un grand centre de vie mondaine,
+Nice. Or les arrondissements les plus éprouvés sont ceux de Toulon et de
+Forcalquier. Personne ne dira pourtant que Marseille soit à leur
+remorque. De même, sur la côte ouest, Rochefort est seul à se détacher
+par une couleur assez sombre de la masse continue que forment les deux
+Charentes et où se trouve cependant une ville beaucoup plus
+considérable, Angoulême. Plus généralement, il y a un très grand nombre
+de départements où ce n'est pas l'arrondissement chef-lieu qui tient la
+tête. Dans les Vosges, c'est Remiremont et non Épinal; dans la
+Haute-Saône c'est Gray, ville morte ou en train de mourir, et non
+Vesoul; dans Je Doubs, c'est Dôle et Poligny, non Besançon; dans la
+Gironde, ce n'est pas Bordeaux, mais La Réole et Bazas; dans le
+Maine-et-Loire, c'est Saumur au lieu d'Angers; dans la Sarthe,
+Saint-Calais au lieu de Le Mans; dans le Nord, Avesnes, au lieu de
+Lille, etc. Pourtant, dans aucun de ces cas, l'arrondissement qui prend
+ainsi le pas sur le chef-lieu, ne renferme la ville la plus importante
+du département.
+
+On voudrait pouvoir poursuivre cette comparaison, non seulement
+d'arrondissement à arrondissement, mais de commune à commune.
+Malheureusement, une carte communale des suicides est impossible à
+construire pour toute l'étendue du pays. Mais, dans son intéressante
+monographie, le Dr Leroy a fait ce travail pour le département de
+Seine-et-Marne. Or, après avoir classé toutes les communes de ce
+département d'après leur taux de suicides, en commençant par celles où
+il est le plus élevé, il a trouvé les résultats suivants: «La
+Ferté-sous-Jouarre (4.482 h.), la première ville importante de la liste,
+est au n° 124; Meaux (10.762 h.), vient au n° 130; Provins (7.547 h.),
+au n° 135; Coulommiers (4.628 h.), au n° 438. Le rapprochement des
+numéros d'ordre de ces villes est même curieux en ce qu'il laisse
+supposer une influence régnant la même sur toutes[119]. Lagny (3.468 h.)
+et si près de Paris ne vient qu'au n° 219; Montereau-Faut-Yonne (6.247
+h.), au n° 245; Fontainebleau (11.939 h.), au n° 247... Enfin Melun
+(11.170 h.), chef-lieu du département ne vient qu'au 279e rang. Par
+contre, si l'on examine les 25 communes qui occupent la tête de la
+liste, on verra qu'à l'exception de 2, ce sont des communes ayant une
+population peu considérable[120]».
+
+Si nous sortons de France, nous pourrons faire des constatations
+identiques. La partie de l'Europe où l'on se tue le plus est celle qui
+comprend le Danemark et l'Allemagne centrale. Or, dans cette vaste zone,
+le pays qui, de beaucoup, l'emporte sur tous les autres, c'est la
+Saxe-Royale; elle a 311 suicides par million d'habitants. Le duché de
+Saxe-Altenbourg vient immédiatement après (303 suicides) tandis que le
+Brandebourg n'en a que 204. Il s'en faut pourtant que l'Allemagne ait
+les yeux fixés sur ces deux petits États. Ce n'est ni Dresde ni
+Altenbourg qui donnent le ton à Hambourg et à Berlin. De même, de toutes
+les provinces italiennes, c'est Bologne et Livourne qui ont
+proportionnellement le plus de suicides (88 et 84); Milan, Gênes, Turin
+et Rome, d'après les moyennes établies par Morselli pour les années
+1864-1876, ne viennent que beaucoup plus loin.
+
+En définitive, ce que nous montrent toutes les cartes, c'est que le
+suicide, loin de se disposer plus ou moins concentriquement autour de
+certains foyers à partir desquels il irait en se dégradant
+progressivement, se présente, au contraire, par grandes masses à peu
+près homogènes (mais à peu près seulement) et dépourvues de tout noyau
+central. Une telle configuration n'a donc rien qui décèle l'influence de
+l'imitation. Elle indique seulement que le suicide ne tient pas à des
+circonstances locales, variables d'une ville à l'autre, mais que les
+conditions qui le déterminent sont toujours d'une certaine généralité.
+Il n'y a ici ni imitateurs ni imités, mais identité relative dans les
+effets due à une identité relative dans les causes. Et on s'explique
+aisément qu'il en soit ainsi si, comme tout ce qui précède le fait déjà
+prévoir, le suicide dépend essentiellement de certains états du milieu
+social. Car ce dernier garde généralement la même constitution sur
+d'assez larges étendues de territoire. Il est donc naturel que, partout
+où il est le même, il ait les mêmes conséquences sans que la contagion y
+soit pour rien. C'est pourquoi il arrive le plus souvent que, dans une
+même région, le taux des suicides se soutient à peu près au même niveau.
+Mais d'un autre côté, comme jamais les causes qui le produisent n'y
+peuvent être réparties avec une parfaite homogénéité, il est inévitable
+que, d'un point à l'autre, d'un arrondissement à l'arrondissement
+voisin, il présente parfois des variations plus ou moins importantes,
+comme celles que nous avons constatées.
+
+Ce qui prouve que cette explication est fondée, c'est qu'on le voit se
+modifier brusquement et du tout au tout chaque fois que le milieu social
+change brusquement. Jamais celui-ci n'étend son action au delà de ses
+limites naturelles. Jamais un pays que des conditions particulières
+prédisposent spécialement au suicide n'impose, par le seul prestige de
+l'exemple, son penchant aux pays voisins, si ces mêmes conditions ou
+d'autres semblables ne s'y trouvent pas au même degré. Ainsi, le suicide
+est à l'état endémique en Allemagne et l'on a pu voir déjà avec quelle
+violence il y sévit; nous montrerons plus loin que le protestantisme est
+la cause principale de cette aptitude exceptionnelle. Cependant, trois
+régions font exception à la règle générale; ce sont les provinces
+rhénanes avec la Westphalie, la Bavière et surtout la Souabe bavaroise,
+enfin la Posnanie. Ce sont les seules de toute l'Allemagne qui comptent
+moins de 100 suicides par million d'habitants. Sur la carte[121], elles
+apparaissent comme trois îlots perdus et les taches claires qui les
+représentent contrastent avec les teintes foncées qui les environnent.
+C'est qu'elles sont toutes trois catholiques. Ainsi, le courant
+suicidogène si intense qui circule autour d'elles ne parvient pas à les
+entamer; il s'arrête à leurs frontières par cela seul qu'il ne trouve
+pas au delà les conditions favorables à son développement. De même, en
+Suisse, le Sud est tout entier catholique; tous les éléments protestants
+sont au Nord. Or, à voir comme ces deux pays s'opposent l'un à l'autre
+sur la carte des suicides[122], on pourrait croire qu'ils assortissent à
+des sociétés différentes. Quoiqu'ils se touchent de tous les côtés,
+qu'ils soient en relations constantes, chacun conserve au point de vue
+du suicide son individualité. La moyenne est aussi basse d'un côté
+qu'élevée de l'autre. De même, à l'intérieur de la Suisse
+septentrionale, Lucerne, Uri, Unterwald, Schwyz et Zug, cantons
+catholiques, comptent au plus 100 suicides par million, quoiqu'ils
+soient entourés de cantons protestants qui en ont bien davantage.
+
+[Illustration:
+
+Planche III.
+
+SUICIDES DANS L'EUROPE CENTRALE
+
+(d'après Morselli). ]
+
+Une autre expérience pourrait être tentée qui confirmerait,
+pensons-nous, les preuves qui précèdent. Un phénomène de contagion
+morale ne peut guère se produire que de deux manières: ou le fait qui
+sert de modèle se répand de bouche en bouche par l'intermédiaire de ce
+qu'on appelle la voix publique, ou ce sont les journaux qui le
+propagent. Généralement, on s'en prend surtout à ces derniers; il n'est
+pas douteux, en effet, qu'ils ne constituent un puissant instrument de
+diffusion. Si donc l'imitation est pour quelque chose dans le
+développement des suicides, on doit les voir varier suivant la place que
+les journaux occupent dans l'attention publique.
+
+Malheureusement, cette place est assez difficile à déterminer. Ce n'est
+pas le nombre des périodiques, mais celui de leurs lecteurs, qui seul
+peut permettre de mesurer l'étendue de leur action. Or, dans un pays peu
+centralisé, comme la Suisse, les journaux peuvent être nombreux parce
+que chaque localité a le sien, et pourtant, comme chacun d'eux est peu
+lu, leur puissance de propagation est médiocre. Au contraire, un seul
+journal comme le _Times_, le _New-York Herald_, le _Petit Journal_,
+etc., agit sur un immense public. Même, il semble que la presse ne
+puisse guère avoir l'influence dont on l'accuse sans une certaine
+centralisation. Car, là où chaque région a sa vie propre, on s'intéresse
+moins à ce qui se passe au delà du petit horizon où l'on borne sa vue;
+les faits lointains passent davantage inaperçus et, pour cette raison
+même, sont recueillis avec moins de soin. Il y a ainsi moins d'exemples
+qui sollicitent l'imitation. Il en est tout autrement là où le
+nivellement des milieux locaux ouvre à la sympathie et à la curiosité un
+champ d'action plus étendu, et où, répondant à ces besoins, de grands
+organes concentrent chaque jour tous les événements importants du pays
+ou des pays voisins pour en renvoyer ensuite la nouvelle dans toutes les
+directions. Alors les exemples, s'accumulant, se renforcent
+mutuellement. Mais on comprend qu'il est à peu près impossible de
+comparer la clientèle des différents journaux d'Europe et surtout
+d'apprécier le caractère plus ou moins local de leurs informations.
+Cependant, sans que nous puissions donner de notre affirmation une
+preuve régulière, il nous paraît difficile que, sur ces deux points, la
+France et l'Angleterre soient inférieures au Danemark, à la Saxe et même
+aux différents pays d'Allemagne. Pourtant, on s'y tue beaucoup moins. De
+même, sans sortir de France, rien n'autorise à supposer qu'on lise
+sensiblement moins de journaux au sud de la Loire qu'au nord; or on sait
+quel contraste il y a entre ces deux régions sous le rapport du suicide.
+Sans vouloir attacher plus d'importance qu'il ne convient à un argument
+que nous ne pouvons établir sur des faits bien définis, nous croyons
+cependant qu'il repose sur d'assez fortes vraisemblances pour mériter
+quelque attention.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+En résumé, s'il est certain que le suicide est contagieux d'individu à
+individu, jamais on ne voit l'imitation le propager de manière à
+affecter le taux social des suicides. Elle peut bien donner naissance à
+des cas individuels plus ou moins nombreux, mais elle ne contribue pas à
+déterminer le penchant inégal qui entraîne les différentes sociétés, et
+à l'intérieur de chaque société les groupes sociaux plus particuliers,
+au meurtre de soi-même. Le rayonnement qui en résulte est toujours très
+limité; il est, de plus, intermittent. Quand il atteint un certain degré
+d'intensité, ce n'est jamais que pour un temps très court.
+
+Mais il y a une raison plus générale qui explique comment les effets de
+l'imitation ne sont pas appréciables à travers les chiffres de la
+statistique. C'est que, réduite à ses seules forces, l'imitation ne peut
+rien sur le suicide. Chez l'adulte, sauf dans les cas très rares de
+monoïdéisme plus ou moins absolu, l'idée d'un acte ne suffit pas à
+engendrer un acte similaire, à moins qu'elle ne tombe sur un sujet qui,
+de lui-même, y est particulièrement enclin. «J'ai toujours remarqué,
+écrit Morel, que l'imitation, si puissante que soit son influence, et
+que l'impression causée par le récit ou la lecture d'un crime
+exceptionnel ne suffisaient pas pour provoquer des actes similaires chez
+des individus qui auraient été parfaitement sains d'esprit[123]». De
+même, le Dr Paul Moreau de Tours a cru pouvoir établir, d'après ses
+observations personnelles, que le suicide contagieux ne se rencontre
+jamais que chez des individus fortement prédisposés[124].
+
+Il est vrai que, comme cette prédisposition lui paraissait dépendre
+essentiellement de causes organiques, il lui était assez difficile
+d'expliquer certains cas qu'on ne peut rapporter à cette origine, à
+moins d'admettre des combinaisons de causes tout à fait improbables et
+vraiment miraculeuses. Comment croire que les 15 invalides dont nous
+avons parlé se soient justement trouvés tous atteints de dégénérescence
+nerveuse? Et l'on en peut dire autant des faits de contagion si
+fréquemment observés dans l'armée ou dans les prisons. Mais ces faits
+sont facilement explicables une fois qu'on a reconnu que le penchant au
+suicide pouvait être créé par le milieu social. Car, alors, on est en
+droit de les attribuer, non à un hasard inintelligible qui, des points
+les plus divers de l'horizon, aurait assemblé dans une même caserne ou
+dans un même établissement pénitentiaire un nombre relativement
+considérable d'individus atteints tous d'une même tare mentale, mais à
+l'action du milieu commun au sein duquel ils vivent. Nous verrons, en
+effet, que, dans les prisons et dans les régiments, il existe un état
+collectif qui incline au suicide les soldats et les détenus aussi
+directement que peut le faire la plus violente des névroses. L'exemple
+est la cause occasionnelle qui fait éclater l'impulsion; mais ce n'est
+pas lui qui la crée et, si elle n'existait pas, il serait inoffensif.
+
+On peut donc dire que, sauf dans de très rares exceptions, l'imitation
+n'est pas un facteur original du suicide. Elle ne fait que rendre
+apparent un état qui est la vraie cause génératrice de l'acte et qui,
+vraisemblablement, eût toujours trouvé moyen de produire son effet
+naturel, alors même qu'elle ne serait pas intervenue; car il faut que la
+prédisposition soit particulièrement forte pour qu'il suffise de si peu
+de chose pour la faire passer à l'acte. Il n'est donc pas étonnant que
+les faits ne portent pas la marque de l'imitation, puisqu'elle n'a pas
+d'action en propre et que celle même qu'elle exerce est très restreinte.
+
+Une remarque d'un intérêt pratique peut servir de corollaire à cette
+conclusion.
+
+Certains auteurs, attribuant à l'imitation un pouvoir qu'elle n'a pas,
+ont demandé que la reproduction des suicides et des crimes fût interdite
+aux journaux[125]. Il est possible que cette prohibition réussisse à
+alléger de quelques unités le montant annuel de ces différents actes.
+Mais il est très douteux qu'elle puisse en modifier le taux social.
+L'intensité du penchant collectif resterait la même, car l'état moral
+des groupes ne serait pas changé pour cela. Si donc on met en regard des
+problématiques et très faibles avantages que pourrait avoir cette
+mesure, les graves inconvénients qu'entraînerait la suppression de toute
+publicité judiciaire, on conçoit que le législateur mette quelque
+hésitation à suivre le conseil des spécialistes. En réalité, ce qui peut
+contribuer au développement du suicide ou du meurtre, ce n'est pas le
+fait d'en parler, c'est la manière dont on en parle. Là où ces pratiques
+sont abhorrées, les sentiments qu'elles soulèvent se traduisent à
+travers les récits qui en sont faits et, par suite, neutralisent plus
+qu'elles n'excitent les prédispositions individuelles. Mais inversement,
+quand la société est moralement désemparée, l'état d'incertitude où elle
+est lui inspire pour les actes immoraux une sorte d'indulgence qui
+s'exprime involontairement toutes les fois qu'on en parle et qui en rend
+moins sensible l'immoralité. Alors l'exemple devient vraiment
+redoutable, non parce qu'il est l'exemple, mais parce que la tolérance
+ou l'indifférence sociale diminuent l'éloignement qu'il devrait
+inspirer.
+
+Mais ce que montre surtout ce chapitre, c'est combien est peu fondée la
+théorie qui fait de l'imitation la source éminente de toute vie
+collective. Il n'est pas de fait aussi facilement transmissible par voie
+de contagion que le suicide, et pourtant nous venons de voir que cette
+contagiosité ne produit pas d'effets sociaux. Si, dans ce cas,
+l'imitation est à ce point dépourvue d'influence sociale, elle n'en
+saurait avoir davantage dans les autres; les vertus qu'on lui attribue
+sont donc imaginaires. Elle peut bien, dans un cercle restreint,
+déterminer quelques rééditions d'une même pensée ou d'une même action,
+mais jamais elle n'a de répercussions assez étendues ni assez profondes
+pour atteindre et modifier l'âme de la société. Les états collectifs,
+grâce à l'adhésion à peu près unanime et généralement séculaire dont
+ils sont l'objet, sont beaucoup trop résistants pour qu'une innovation
+privée puisse en venir à bout. Comment un individu, qui n'est rien de
+plus qu'un individu[126], pourrait-il avoir la force suffisante pour
+façonner la société à son image? Si nous n'en étions encore à nous
+représenter le monde social presque aussi grossièrement que le primitif
+fait pour le monde physique, si, contrairement à toutes les inductions
+de la science, nous n'en étions encore à admettre, au moins tacitement
+et sans nous en rendre compte, que les phénomènes sociaux ne sont pas
+proportionnels à leurs causes, nous ne nous arrêterions même pas à une
+conception qui, si elle est d'une simplicité biblique, est en même temps
+en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de la pensée.
+On ne croit plus aujourd'hui que les espèces zoologiques ne soient que
+des variations individuelles propagées par l'hérédité[127]; il n'est pas
+plus admissible que le fait social ne soit qu'un fait individuel qui
+s'est généralisé. Mais ce qui est surtout insoutenable, c'est que cette
+généralisation puisse être due à je ne sais quelle aveugle contagion. On
+est même en droit de s'étonner qu'il soit encore nécessaire de discuter
+une hypothèse qui, outre les graves objections qu'elle soulève, n'a
+jamais reçu même un commencement de démonstration expérimentale. Car on
+n'a jamais montré à propos d'un ordre défini de faits sociaux que
+l'imitation pouvait en rendre compte, et moins encore, qu'elle seule
+pouvait en rendre compte. On s'est contenté d'énoncer la proposition
+sous forme d'aphorisme, en l'appuyant sur des considérations vaguement
+métaphysiques. Pourtant, la sociologie ne pourra prétendre à être
+considérée comme une science que quand il ne sera plus permis à ceux qui
+la cultivent de dogmatiser ainsi, en se dérobant aussi manifestement aux
+obligations régulières de la preuve.
+
+
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+
+CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Méthode pour les déterminer.
+
+
+Les résultats du livre précédent ne sont pas purement négatifs. Nous y
+avons établi, en effet, qu'il existe pour chaque groupe social une
+tendance spécifique au suicide que n'expliquent ni la constitution
+organico-psychique des individus ni la nature du milieu physique. Il en
+résulte, par élimination, qu'elle doit nécessairement dépendre de causes
+sociales et constituer par elle-même un phénomène collectif; même
+certains des faits que nous avons examinés, notamment les variations
+géographiques et saisonnières du suicide, nous avaient expressément
+amené à cette conclusion. C'est cette tendance qu'il nous faut
+maintenant étudier de plus près.
+
+
+
+
+I.
+
+
+Pour y parvenir, le mieux serait, à ce qu'il semble, de rechercher
+d'abord si elle est simple et indécomposable, ou si elle ne consisterait
+pas plutôt en une pluralité de tendances différentes que l'analyse peut
+isoler et qu'il conviendrait d'étudier séparément. Dans ce cas, voici
+comment on devrait procéder. Comme, unique ou non, elle n'est
+observable qu'à travers les suicides individuels qui la manifestent,
+c'est de ces derniers qu'il faudrait partir. On en observerait donc le
+plus grand nombre possible, en dehors, bien entendu, de ceux qui
+relèvent de l'aliénation mentale, et on les décrirait. S'ils se
+trouvaient tous avoir les mêmes caractères essentiels, on les
+confondrait en une seule et même classe; dans l'hypothèse contraire, qui
+est de beaucoup la plus vraisemblable--car ils sont trop divers pour ne
+pas comprendre, plusieurs variétés--on constituerait un certain nombre
+d'espèces d'après leurs ressemblances et leurs différences. Autant on
+aurait reconnu de types distincts, autant on admettrait de courants
+suicidogènes dont on chercherait ensuite à déterminer les causes et
+l'importance respective. C'est à peu près la méthode que nous avons
+suivie dans notre examen sommaire du suicide vésanique.
+
+Malheureusement, une classification des suicides raisonnables d'après
+leurs formes ou caractères morphologiques est impraticable, parce que
+les documents nécessaires font presque totalement défaut. En effet, pour
+pouvoir la tenter, il faudrait avoir de bonnes descriptions d'un grand
+nombre de cas particuliers. Il faudrait savoir dans quel état psychique
+se trouvait le suicidé au moment où il a pris sa résolution, comment il
+en a préparé l'accomplissement, comment il l'a finalement exécutée, s'il
+était agité ou déprimé, calme ou enthousiaste, anxieux ou irrité, etc.
+Or, nous n'avons guère de renseignements de ce genre que pour quelques
+cas de suicides vésaniques, et c'est justement grâce aux observations et
+aux descriptions ainsi recueillies par les aliénistes qu'il a été
+possible de constituer les principaux types de suicide dont la folie est
+la cause déterminante. Pour les autres, nous sommes à peu près privés de
+toute information. Seul, Brierre de Boismont a essayé de faire ce
+travail descriptif pour 1328 cas où le suicidé avait laissé des lettres
+ou des écrits que l'auteur a résumés dans son livre. Mais d'abord, ce
+résumé est beaucoup trop bref. Puis, les confidences que le sujet
+lui-même nous fait sur son état sont le plus souvent insuffisantes,
+quand elles ne sont pas suspectes. Il n'est que trop porté à se tromper
+sur lui-même et sur la nature de ses dispositions; par exemple, il
+s'imagine agir avec sang-froid, alors qu'il est au comble de la
+surexcitation. Enfin, outre qu'elles ne sont pas assez objectives, ces
+observations portent sur un trop petit nombre de faits pour qu'on en
+puisse tirer des conclusions précises. On entrevoit bien quelques lignes
+très vagues de démarcation et nous saurons mettre à profit les
+indications qui s'en dégagent; mais elles sont trop peu définies pour
+servir de base à une classification régulière. Au reste, étant donnée la
+manière dont s'accomplissent la plupart des suicides, des observations
+comme il faudrait en avoir sont à peu près impossibles.
+
+Mais nous pouvons arriver à notre but par une autre voie. Il suffira de
+renverser l'ordre de nos recherches. En effet, il ne peut y avoir des
+types différents de suicides qu'autant que les causes dont ils dépendent
+sont elles-mêmes différentes. Pour que chacun d'eux ait une nature qui
+lui soit propre, il faut qu'il ait aussi des conditions d'existence qui
+lui soient spéciales. Un même antécédent ou un même groupe d'antécédents
+ne peut produire tantôt une conséquence et tantôt une autre, car, alors,
+la différence qui distingue le second du premier serait elle-même sans
+cause; ce qui serait la négation du principe de causalité. Toute
+distinction spécifique constatée entre les causes implique donc une
+distinction semblable entre les effets. Dès lors, nous pouvons
+constituer les types sociaux du suicide, non en les classant directement
+d'après leurs caractères préalablement décrits, mais en classant les
+causes qui les produisent. Sans nous préoccuper de savoir pourquoi ils
+se différencient les uns des autres, nous chercherons tout de suite
+quelles sont les conditions sociales dont ils dépendent; puis nous
+grouperons ces conditions suivant leurs ressemblances et leurs
+différences en un certain nombre de classes séparées, et nous pourrons
+être certains qu'à chacune de ces classes correspondra un type déterminé
+de suicide. En un mot, notre classification, au lieu d'être
+morphologique, sera, d'emblée, étiologique. Ce n'est pas, d'ailleurs,
+une infériorité, car on pénètre beaucoup mieux la nature d'un phénomène
+quand on en sait la cause que quand on en connaît seulement les
+caractères, même essentiels.
+
+Cette méthode, il est vrai, a le défaut de postuler la diversité des
+types sans les atteindre directement. Elle peut en établir l'existence,
+le nombre, non les caractères distinctifs. Mais il est possible d'obvier
+à cet inconvénient, au moins dans une certaine mesure. Une fois que la
+nature des causes sera connue, nous pourrons essayer d'en déduire la
+nature des effets, qui se trouveront ainsi caractérisés et classés du
+même coup par cela seul qu'ils seront rattachés à leurs souches
+respectives. Il est vrai que, si cette déduction n'était aucunement
+guidée par les faits, elle risquerait de se perdre en combinaisons de
+pure fantaisie. Mais nous pourrons l'éclairer à l'aide des quelques
+renseignements dont nous disposons sur la morphologie des suicides. Ces
+informations, à elles seules, sont trop incomplètes et trop incertaines
+pour pouvoir nous donner un principe de classification; mais elles
+pourront être utilisées, une fois que les cadres de cette classification
+seront établis. Elles nous montreront dans quel sens la déduction devra
+être dirigée et, par les exemples qu'elles nous fourniront, nous serons
+assurés que les espèces ainsi constituées déductivement ne sont pas
+imaginaires. Ainsi, des causes nous redescendrons aux effets et notre
+classification étiologique se complétera par une classification
+morphologique qui pourra servir à vérifier la première, et
+réciproquement.
+
+À tous égards, cette méthode renversée est la seule qui convienne au
+problème spécial que nous nous sommes posé. Il ne faut pas perdre de
+vue, en effet, que ce que nous étudions c'est le taux social des
+suicides. Les seuls types qui doivent nous intéresser sont donc ceux qui
+contribuent à le former et en fonction desquels il varie. Or, il n'est
+pas prouvé que toutes les modalités individuelles de la mort volontaire
+aient cette propriété. Il en est qui, tout en ayant un certain degré de
+généralité, ne sont pas ou ne sont pas assez liées au tempérament moral
+de la société pour entrer, en qualité d'élément caractéristique, dans la
+physionomie spéciale que chaque peuple présente sous le rapport du
+suicide. Ainsi, nous avons vu que l'alcoolisme n'est pas un facteur dont
+dépende l'aptitude personnelle de chaque société; et cependant, il y a
+évidemment des suicides alcooliques et en assez grand nombre. Ce n'est
+donc pas une description, même bien faite, des cas particuliers qui
+pourra jamais nous apprendre quels sont ceux qui ont un caractère
+sociologique. Si l'on veut savoir de quels confluents divers résulte le
+suicide considéré comme phénomène collectif, c'est sous sa forme
+collective, c'est-à-dire à travers les données statistiques, qu'il faut,
+dès l'abord, l'envisager. C'est le taux social qu'il faut directement
+prendre pour objet d'analyse; il faut aller du tout aux parties. Mais il
+est clair qu'il ne peut être analysé que par rapport aux causes
+différentes dont il dépend; car, en elles-mêmes, les unités par
+l'addition desquelles il est formé sont homogènes et ne se distinguent
+pas qualitativement. C'est donc à la détermination des causes qu'il faut
+nous attacher sans retard, quitte à chercher ensuite comment elles se
+répercutent chez les individus.
+
+
+II.
+
+Mais ces causes, comment les atteindre?
+
+Dans les constatations judiciaires qui ont lieu toutes les fois qu'un
+suicide est commis, on note le mobile (chagrin de famille, douleur
+physique ou autre, remords ou ivrognerie, etc.), qui paraît en avoir été
+la cause déterminante et, dans les comptes rendus statistiques de
+presque tous les pays, on trouve un tableau spécial où les résultats de
+ces enquêtes sont consignés sous ce titre: _Motifs présumés des
+suicides_. Il semble donc naturel de mettre à profit ce travail tout
+fait et de commencer notre recherche par la comparaison de ces
+documents. Ils nous indiquent, en effet, à ce qu'il semble, les
+antécédents immédiats des différents suicides; or n'est-il pas de bonne
+méthode, pour comprendre le phénomène que nous étudions, de remonter
+d'abord à ses causes les plus prochaines, sauf à s'élever ensuite plus
+haut dans la série des phénomènes, si la nécessité s'en fait sentir.
+
+Mais, comme le disait déjà Wagner il y a longtemps, ce qu'on appelle
+statistique des motifs de suicides, c'est, en réalité, une statistique
+des opinions que se font de ces motifs les agents, souvent subalternes,
+chargés de ce service d'informations. On sait, malheureusement, que les
+constatations officielles sont trop souvent défectueuses, alors même
+qu'elles portent sur des faits matériels et ostensibles que tout
+observateur consciencieux peut saisir et qui ne laissent aucune place à
+l'appréciation. Mais combien elles doivent être tenues en suspicion
+quand elles ont pour objet, non d'enregistrer simplement un événement
+accompli, mais de l'interpréter et de l'expliquer! C'est toujours un
+problème difficile que de préciser la cause d'un phénomène. Il faut au
+savant toute sorte d'observations et d'expériences pour résoudre une
+seule de ces questions. Or, de tous les phénomènes, les volitions
+humaines sont les plus complexes. On conçoit, dès lors, ce que peuvent
+valoir ces jugements improvisés qui, d'après quelques renseignements
+hâtivement recueillis, prétendent assigner une origine définie à chaque
+cas particulier. Aussitôt qu'on croit avoir découvert parmi les
+antécédents de la victime quelques-uns de ces faits qui passent
+communément pour mener au désespoir, on juge inutile de chercher
+davantage et, suivant que le sujet est réputé avoir récemment subi des
+pertes d'argent ou éprouvé des chagrins de famille ou avoir quelque goût
+pour la boisson, on incrimine ou son ivrognerie ou ses douleurs
+domestiques ou ses déceptions économiques. On ne saurait donner comme
+base à une explication des suicides des informations aussi suspectes.
+
+Il y a plus, alors même qu'elles seraient plus dignes de foi, elles ne
+pourraient pas nous rendre de grands services, car les mobiles qui sont
+ainsi, à tort ou à raison, attribués aux suicides, n'en sont pas les
+causes véritables. Ce qui le prouve, c'est que les nombres
+proportionnels de cas, imputés par les statistiques à chacune de ces
+causes présumées, restent presque identiquement les mêmes, alors que les
+nombres absolus présentent, au contraire, les variations les plus
+considérables. En France, de 1856 à 1878, le suicide augmente de 40 %
+environ, et de plus de 100 % en Saxe pendant la période 1854-1880 (1.171
+cas au lieu de 547). Or, dans les deux pays, chaque catégorie de motifs
+conserve d'une époque à l'autre la même importance respective. C'est ce
+que montre le tableau XVII (Voir ci-dessous).
+
+Si l'on considère que les chiffres qui y sont rapportés ne sont et ne
+peuvent être que de grossières approximations, et si, par conséquent, on
+n'attache pas trop d'importance à de légères différences, on reconnaîtra
+qu'ils restent sensiblement constants. Mais pour que la part
+contributive de chaque raison présumée reste proportionnellement la même
+alors que le suicide est deux fois plus développé, il faut admettre que
+chacune d'elles a acquis une efficacité double. Or ce ne peut être par
+suite d'une rencontre fortuite qu'elles deviennent toutes en même temps,
+deux fois plus meurtrières. On en vient donc forcément à conclure
+qu'elles sont toutes placées sous la dépendance d'un état plus général,
+dont elles sont tout au plus des reflets plus ou moins fidèles. C'est
+lui qui fait qu'elles sont plus ou moins productives de suicides et qui,
+par conséquent, est la vraie cause déterminante de ces derniers. C'est
+donc cet état qu'il nous faut atteindre, sans nous attarder aux
+contre-coups éloignés qu'il peut avoir dans les consciences
+particulières.
+
+Tableau XVII
+
+France[128].
+
+_Part de chaque catégorie de motifs sur 100 suicides annuels de chaque
+sexe._
+
+/*
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+| | HOMMES. | FEMMES. |
+| +-----------------+-----------------+
+| |1856-60.|1874-78.|1856-60.|1874-78.|
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Misère et revers de | | | | |
+|fortune. | 13,30 | 11,79 | 5,38 | 5,77 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Chagrin de famille. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Amour, jalousie, débauche, | | | | |
+|inconduite. | 15,48 | 16,98 | 13,16 | 12,20 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Chagrins divers. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Maladies mentales. | 25,67 | 27,09 | 45,75 | 41,81 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Remords, crainte de | | | | |
+|condamnation à la | | | | |
+|suite de crime. | 0,84 | --- | 0,19 | --- |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Autres causes et causes | | | | |
+|inconnues. | 9,33 | 8,18 | 5,51 | 4 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+| | SAXE[129]. |
+| +-----------------+-----------------+
+| | HOMMES. | FEMMES. |
+| +-----------------+-----------------+
+| |1854-78.| 1880. |1854-78.| 1880. |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Douleurs physiques. | 5,64 | 5,86 | 7,43 | 7,98 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Chagrins domestiques. | 2,39 | 3,30 | 3,18 | 1,72 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Revers de fortune et | | | | |
+|misère. | 9,52 | 11,28 | 2,80 | 4,42 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Débauche, jeu. | 11,15 | 10,74 | 1,59 | 0,44 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Remords, crainte de | | | | |
+|poursuites, etc. | 10,41 | 8,51 | 10,44 | 6,21 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Amour malheureux. | 1,79 | 1,50 | 3,74 | 6,20 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Troubles mentaux, folie | | | | |
+|religieuse. | 27,94 | 30,27 | 50,64 | 54,43 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Colère. | 2,00 | 3,29 | 3,04 | 3,09 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Dégoût de la vie. | 9,58 | 6,67 | 5,37 | 5,76 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Causes inconnues. | 19,58 | 18,58 | 11,77 | 9,75 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+*/
+
+Un autre fait, que nous empruntons à Legoyt[130], montre mieux encore à
+quoi se réduit l'action causale de ces différents mobiles. Il n'est pas
+de professions plus différentes l'une de l'autre que l'agriculture et
+les fonctions libérales. La vie d'un artiste, d'un savant, d'un avocat,
+d'un officier, d'un magistrat ne ressemble en rien à celle d'un
+agriculteur. On peut donc regarder comme certain que les causes sociales
+du suicide ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres. Or,
+non seulement c'est aux mêmes raisons que sont attribués les suicides de
+ces deux catégories de sujets, mais encore l'importance respective de
+ces différentes raisons serait presque rigoureusement la même dans l'une
+et dans l'autre. Voici, en effet, quels ont été en France, pendant les
+années 1874-78, les rapports centésimaux des principaux mobiles de
+suicide dans ces deux professions:
+
+/*
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+| |AGRICULTURE.|PROFESSIONS|
+| | |libérales. |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Perte d'emploi, revers de fortune, misère.| 8,15 | 8,87 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Chagrins de famille. | 14,45 | 13,14 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Amour contrarié et jalousie. | 1,48 | 2,01 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Ivresse et ivrognerie. | 13,23 | 6,41 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Suicides d'auteurs de crimes ou délits. | 4,09 | 4,73 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Souffrances physiques. | 15,91 | 19,89 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Maladies mentales. | 35,80 | 34,04 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Dégoût de la vie, contrariétés diverses. | 2,93 | 4,94 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Causes inconnues. | 3,96 | 597 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+| | 100,00 | 100,00 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+*/
+
+Sauf pour l'ivresse et l'ivrognerie, les chiffres, surtout ceux qui ont
+le plus d'importance numérique, diffèrent bien peu d'une colonne à
+l'autre. Ainsi, à s'en tenir à la seule considération des mobiles, on
+pourrait croire que les causes suicidogènes sont, non sans doute de même
+intensité, mais de même nature dans les deux cas. Et pourtant, en
+réalité, ce sont des forces très différentes qui poussent au suicide le
+laboureur et le raffiné des villes. C'est donc que ces raisons que l'on
+donne au suicide ou que le suicidé se donne à lui-même pour s'expliquer
+son acte, n'en sont, le plus généralement, que les causes apparentes.
+Non seulement elles ne sont que les répercussions individuelles d'un
+état général, mais elles l'expriment très infidèlement, puisqu'elles
+sont les mêmes alors qu'il est tout autre. Elles marquent, peut-on dire,
+les points faibles de l'individu, ceux par où le courant, qui vient du
+dehors l'inciter à se détruire, s'insinue le plus facilement en lui.
+Mais elles ne font pas partie de ce courant lui-même et ne peuvent, par
+conséquent, nous aider à le comprendre.
+
+Nous voyons donc sans regret certains pays comme l'Angleterre et
+l'Autriche renoncer à recueillir ces prétendues causes de suicide. C'est
+d'un tout autre côté que doivent se porter les efforts de la
+statistique. Au lieu de chercher à résoudre ces insolubles problèmes de
+casuistique morale, qu'elle s'attache à noter avec plus de soin les
+concomitants sociaux du suicide. En tout cas, pour nous, nous nous
+faisons une règle de ne pas faire intervenir dans nos recherches des
+renseignements aussi douteux que faiblement instructifs; en fait, les
+suicidographes n'ont jamais réussi à en tirer aucune loi intéressante.
+Nous n'y recourrons donc qu'accidentellement, quand ils nous paraîtront
+avoir une signification spéciale et présenter des garanties
+particulières. Sans nous préoccuper de savoir sous quelles formes
+peuvent se traduire chez les sujets particuliers les causes productrices
+du suicide, nous allons directement, tâcher de déterminer ces dernières.
+Pour cela, laissant de côté, pour ainsi dire, l'individu en tant
+qu'individu, ses mobiles et ses idées, nous nous demanderons
+immédiatement quels sont les états des différents milieux sociaux
+(confessions religieuses, famille, société politique, groupes
+professionnels, etc.), en fonction desquels varie le suicide. C'est
+seulement ensuite que, revenant aux individus, nous chercherons comment
+ces causes générales s'individualisent pour produire les effets
+homicides qu'elles impliquent.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le suicide égoïste.
+
+
+Observons d'abord la manière dont les différentes confessions
+religieuses agissent sur le suicide.
+
+
+I.
+
+Si l'on jette un coup d'œil sur la carte des suicides européens, on
+reconnaît à première vue que dans les pays purement catholiques, comme
+l'Espagne, le Portugal, l'Italie, le suicide est très peu développé,
+tandis qu'il est à son maximum dans les pays protestants, en Prusse, en
+Saxe, en Danemark. Les moyennes suivantes, calculées par Morselli,
+confirment ce premier résultat:
+
+/*
++----------------------------------------+---------------------------+
+| | Moyenne des suicides |
+| |pour 1 million d'habitants.|
++----------------------------------------+---------------------------+
+| États protestants | 190 |
++----------------------------------------+---------------------------+
+| --- mixtes (protestants et catholiques)| 96 |
++----------------------------------------+---------------------------+
+| --- catholiques | 96 |
++----------------------------------------+---------------------------+
+| --- catholiques grecs | 40 |
++----------------------------------------+---------------------------+
+*/
+
+Toutefois, l'infériorité des catholiques grecs ne peut être sûrement
+attribuée à la religion; car, comme leur civilisation est très
+différente de celle des autres nations européennes, cette inégalité de
+culture peut être la cause de cette moindre aptitude. Mais il n'en est
+pas de même de la plupart des sociétés catholiques et protestantes. Sans
+doute, elles ne sont pas toutes au même niveau intellectuel et moral;
+pourtant, les ressemblances sont assez essentielles pour qu'on ait
+quelque droit d'attribuer à la différence des cultes le contraste si
+marqué qu'elles présentent au point de vue du suicide.
+
+Néanmoins, cette première comparaison est encore trop sommaire. Malgré
+d'incontestables similitudes, les milieux sociaux dans lesquels vivent
+les habitants de ces différents pays ne sont pas identiquement les
+mêmes. La civilisation de l'Espagne et celle du Portugal sont bien
+au-dessous de celle de l'Allemagne; il peut donc se faire que cette
+infériorité soit la raison de celle que nous venons de constater dans le
+développement du suicide. Si l'on veut échapper à cette cause d'erreur
+et déterminer avec plus de précision l'influence du catholicisme et
+celle du protestantisme sur la tendance au suicide, il faut comparer les
+deux religions au sein d'une même société.
+
+
+_Provinces bavaroises (1867-75)_[131].
+
+/*
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES |
+|à minorité|par million|à majorité|par million|où il y a |par million|
+|catholique|d'habitants|catholique|d'habitants|+ de 90% |d'habitants|
+|(- de 50%)| |(50 à 90%)| |de cathol.| |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Palatinat | 167 |Basse | 157 |Haut- | 64 |
+|du Rhin. | |Franconie.| |Palatinat.| |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Franconie | 207 |Souabe. | 118 |Haute- | 114 |
+|centrale. | | | |Bavière. | |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Haute | 204 | | |Basse- | 49 |
+|Franconie.| | | |Bavière. | |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Moyenne. | 192 |Moyenne. | 135 |Moyenne. | 75 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+*/
+
+De tous les grands États de l'Allemagne, c'est la Bavière qui compte, et
+de beaucoup, le moins de suicides. Il n'y en a guère, annuellement que
+90 par million d'habitants depuis 1874, tandis que la Prusse en a 133
+(1871-75), le duché de Bade 156, le Wurtemberg 162, la Saxe 300. Or,
+c'est aussi là que les catholiques sont le plus nombreux; il y en a
+713,2 sur 1000 habitants. Si, d'autre part, on compare les différentes
+provinces de ce royaume, on trouve que les suicides y sont en raison
+directe du nombre des protestants, en raison inverse de celui des
+catholiques (V. Tableau précédent, ci-dessus). Ce ne sont pas seulement
+les rapports des moyennes qui confirment la loi; mais tous les nombres
+de la première colonne sont supérieurs à ceux de la seconde et ceux de
+la seconde à ceux de la troisième sans qu'il y ait aucune irrégularité.
+
+Il en est de même en Prusse:
+
+_Provinces de Prusse (1883-90)._
+
+/*
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES |
+| où il y a plus | par million | où il y a de | par million |
+| de 90% de | d'habitants | 89 à 68 % de | d'habitants |
+| protestants | | protestants | |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Saxe. | 309,4 | Hanovre. | 212,3 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Schleswig. | 312,9 | Hesse. | 200,3 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Poméranie. | 171,5 | Brandebourg et | 296,3 |
+| | | Berlin. | |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Moyenne. | 264,6 | Moyenne. | 220,0 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES |
+| où il y a plus | par million | où il y a de | par million |
+| de 40% à 50% de | d'habitants | de 32 à 28 % de | d'habitants |
+| protestants | | protestants | |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Prusse | 123,9 | Posen. | 96,4 |
+| occidentale. | | | |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Silésie. | 260,2 | Pays du Rhin. | 100,3 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Westphalie. | 107,5 | Hohenzollern. | 90,1 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Moyenne. | 163,6 | Moyenne. | 95,6 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+*/
+
+Dans le détail, sur les 14 provinces ainsi comparées, il n'y a que deux
+légères irrégularités: la Silésie qui, par le nombre relativement
+important de ses suicides, devrait appartenir à la seconde catégorie, se
+trouve seulement dans la troisième, tandis qu'au contraire la Poméranie
+serait mieux à sa place dans la seconde colonne que dans la première.
+
+La Suisse est intéressante à étudier à ce même point de vue. Car, comme
+on y rencontre des populations françaises et allemandes, on y peut
+observer séparément l'influence du culte sur chacune de ces deux races.
+Or elle est la même sur l'une et sur l'autre. Les cantons catholiques
+donnent quatre et cinq fois moins de suicides que les cantons
+protestants, quelle que soit leur nationalité.
+
+/*
++-----------------------+-----------------------+--------------------+
+| CANTONS FRANÇAIS | CANTONS ALLEMANDS |ENSEMBLE DES CANTONS|
+| | |de toutes |
+| | |nationalités |
++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
+|Catholiques|83 suicides|Catholiques|87 suicides|Catholiques|86,7 |
+| |par million| |suicide | |suicides|
+| |d'habitants| | | | |
++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
+|Protestants|453 |Protestants|293 |Mixtes |212,0 |
+| |suicides | |suicides | |suicides|
+| |par million| | | | |
+| |d'habitants| | | | |
++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
+| | | | |Protestants|326,3 |
+| | | | | |suicides|
++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
+*/
+
+L'action du culte est donc si puissante qu'elle domine toutes les
+autres.
+
+D'ailleurs, on a pu, dans un assez grand nombre de cas, déterminer
+directement le nombre des suicides par million d'habitants de chaque
+population confessionnelle. Voici les chiffres trouvés par différents
+observateurs:
+
+Tableau XVIII.
+
+_Suicides, dans les différents pays, pour un million de sujets de chaque
+confession._
+
+/*
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+| |PROTESTANTS|CATHOLIQUES|JUIFS| NOMS |
+| | | | |des observateurs.|
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Autriche (1852-59). | 79,5 | 51,3 | 20,7| Wagner. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Prusse (1849-55). | 159,9 | 49,6 | 46,4| Id. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|---- (1869-72). | 187 | 69 | 96 | Morselli. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|---- (1860). | 240 | 100 |180 | Prinzing. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Bade (1852-62). | 139 | 117 | 87 | Legoyt. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|--- (1870-74). | 171 | 136,7 |124 | Morselli. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|--- (1878-88). | 242 | 170 |210 | Prinzing. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Bavière (1844-56). | 135,4 | 49,1 |105,9| Morselli. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+| --- (1884-91). | 224 | 94 |193 | Prinzing |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Würtemberg (1846-60)| 113,5 | 77,9 | 65,6| Wagner. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+| ---- (1873-76)| 190 | 120 | 60 | Nous-même. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+| ---- (1881-90)| 170 | 119 |142 | Id. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+*/
+
+Ainsi, partout, sans aucune exception[132], les protestants fournissent
+beaucoup de suicides que les fidèles des autres cultes. L'écart oscille
+entre un _minimum_ de 20 à 30 % et un _maximum_ de 300 %. Contre une
+pareille unanimité de faits concordants, il est vain d'invoquer, comme
+le fait Mayr[133], le cas unique de la Norwège et de la Suède qui,
+quoique protestantes, n'ont qu'un chiffre moyen de suicides. D'abord,
+ainsi que nous en faisions la remarque au début de ce chapitre, ces
+comparaisons internationales ne sont pas démonstratives, à moins
+qu'elles ne portent sur un assez grand nombre de pays, et, même dans ce
+cas, elles ne sont pas concluantes. Il y a d'assez grandes différences
+entre les populations de la presqu'île scandinave et celles de l'Europe
+centrale pour qu'on puisse comprendre que le protestantisme ne produise
+pas exactement les mêmes effets sur les unes et sur les autres. Mais de
+plus, si, pris en lui-même, le taux des suicides n'est pas très
+considérable dans ces deux pays, il apparaît relativement élevé si l'on
+tient compte du rang modeste qu'ils occupent parmi les peuples civilisés
+d'Europe. Il n'y a pas de raison de croire qu'ils soient parvenus à un
+niveau intellectuel supérieur à celui de l'Italie, il s'en faut, et
+pourtant on s'y tue de deux à trois fois plus (90 à 100 suicides par
+million d'habitants au lieu de 40). Le protestantisme ne serait-il pas
+la cause de cette aggravation relative? Ainsi, non seulement le fait
+n'infirme pas la loi qui vient d'être établie sur un si grand nombre
+d'observations, mais il tend plutôt à la confirmer[134].
+
+Pour ce qui est des juifs, leur aptitude au suicide est toujours moindre
+que celle des protestants; très généralement, elle est aussi inférieure,
+quoique dans une moindre proportion, à celle des catholiques. Cependant,
+il arrive que ce dernier rapport est renversé; c'est surtout dans les
+temps récents que ces cas d'inversion se rencontrent. Jusqu'au milieu du
+siècle, les juifs se tuent moins que les catholiques dans tous les pays,
+sauf en Bavière[135]; c'est seulement vers 1870 qu'ils commencent à
+perdre de leur ancien privilège. Encore est-il très rare qu'ils
+dépassent de beaucoup le taux des catholiques. D'ailleurs, il ne faut
+pas perdre de vue que les juifs vivent, plus exclusivement que les
+autres groupes confessionnels, dans les villes et de professions
+intellectuelles. À ce titre, ils sont plus fortement enclins au suicide
+que les membres des autres cultes, et cela pour des raisons étrangères à
+la religion qu'ils pratiquent. Si donc, malgré cette influence
+aggravante, le taux du judaïsme est si faible, on peut croire que, à
+situation égale, c'est de toutes les religions celle où l'on se tue le
+moins.
+
+Les faits ainsi établis, comment les expliquer?
+
+
+II.
+
+Si l'on songe que, partout, les juifs sont en nombre infime et que, dans
+la plupart des sociétés où ont été faites les observations précédentes,
+les catholiques sont en minorité, on sera tenté de voir dans ce fait la
+cause qui explique la rareté relative des morts volontaires dans ces
+deux cultes[136]. On conçoit, en effet, que les confessions les moins
+nombreuses, ayant à lutter contre l'hostilité des populations ambiantes,
+soient obligées, pour se maintenir, d'exercer sur elles-mêmes un
+contrôle sévère et de s'astreindre à une discipline particulièrement
+rigoureuse. Pour justifier la tolérance, toujours précaire, qui leur est
+accordée, elles sont tenues à plus de moralité. En dehors de ces
+considérations, certains faits semblent réellement impliquer que ce
+facteur spécial n'est pas sans quelque influence. En Prusse, l'état de
+minorité où se trouvent les catholiques est très accusé; car ils ne
+représentent que le tiers de la population totale. Aussi se tuent-ils
+trois fois moins que les protestants. L'écart diminue en Bavière où les
+deux tiers des habitants sont catholiques; les morts volontaires de ces
+derniers ne sont plus à celles des protestants que comme 100 est à 275
+ou même comme 100 est à 238, selon les périodes. Enfin, dans l'empire
+d'Autriche, qui est presque tout entier catholique, il n'y a plus que
+155 suicides protestants pour 100 catholiques. Il semblerait donc que,
+quand le protestantisme devient minorité, sa tendance au suicide
+diminue.
+
+Mais d'abord, le suicide est l'objet d'une trop grande indulgence pour
+que la crainte du blâme, si léger, qui le frappe, puisse agir avec une
+telle puissance, même sur des minorités que leur situation oblige à se
+préoccuper particulièrement du sentiment public. Comme c'est un acte qui
+ne lèse personne, on n'en fait pas un grand grief aux groupes qui y sont
+plus enclins que d'autres et il ne risque pas d'accroître beaucoup
+l'éloignement qu'ils inspirent, comme ferait certainement une fréquence
+plus grande des crimes et des délits. D'ailleurs, l'intolérance
+religieuse, quand elle est très forte, produit souvent un effet opposé.
+Au lieu d'exciter les dissidents à respecter davantage l'opinion, elle
+les habitue à s'en désintéresser. Quand on se sent en butte à une
+hostilité irrémédiable, on renonce à la désarmer et on ne s'obstine que
+plus opiniâtrement dans les mœurs les plus réprouvées. C'est ce qui est
+arrivé fréquemment aux juifs et, par conséquent, il est douteux que leur
+exceptionnelle immunité n'ait pas d'autre cause.
+
+Mais, en tout cas, cette explication ne saurait suffire à rendre compte
+de la situation respective des protestants et des catholiques. Car si,
+en Autriche et en Bavière, où le catholicisme a la majorité, l'influence
+préservatrice qu'il exerce est moindre, elle est encore très
+considérable. Ce n'est donc pas seulement à son état de minorité qu'il
+la doit. Plus généralement, quelle que soit la part proportionnelle de
+ces deux cultes dans l'ensemble de la population, partout où l'on a pu
+les comparer au point de vue du suicide, on a constaté que les
+protestants se tuent beaucoup plus que les catholiques. Il y a même des
+pays comme le Haut-Palatinat, la Haute-Bavière, où la population est
+presque tout entière catholique (92 et 96 %) et où, cependant, il y a
+300 et 423 suicides protestants pour 100 catholiques. Le rapport même
+s'élève jusqu'à 528 % dans la Basse-Bavière où la religion réformée ne
+compte pas tout à fait un fidèle sur 100 habitants. Donc, quand même la
+prudence obligatoire des minorités serait pour quelque chose dans
+l'écart si considérable que présentent ces deux religions, la plus
+grande part en est certainement due à d'autres causes.
+
+C'est dans la nature de ces deux systèmes religieux que nous les
+trouverons. Cependant, ils prohibent tous les deux le suicide avec la
+même netteté; non seulement ils le frappent de peines morales d'une
+extrême sévérité, mais l'un et l'autre enseignent également qu'au delà
+du tombeau commence une vie nouvelle où les hommes seront punis de leurs
+mauvaises actions, et le protestantisme met le suicide au nombre de ces
+dernières, tout aussi bien que le catholicisme. Enfin, dans l'un et dans
+l'autre culte, ces prohibitions ont un caractère divin; elles ne sont
+pas présentées comme la conclusion logique d'un raisonnement bien fait,
+mais leur autorité est celle de Dieu lui-même. Si donc le protestantisme
+favorise le développement du suicide, ce n'est pas qu'il le traite
+autrement que ne fait le catholicisme. Mais alors, si, sur ce point
+particulier, les deux religions ont les mêmes préceptes, leur inégale
+action sur le suicide doit avoir pour cause quelqu'un des caractères
+plus généraux par lesquels elles se différencient.
+
+Or, la seule différence essentielle qu'il y ait entre le catholicisme et
+le protestantisme, c'est que le second admet le libre examen dans une
+bien plus large proportion que le premier. Sans doute, le catholicisme,
+par cela seul qu'il est une religion idéaliste, fait déjà à la pensée et
+à la réflexion une bien plus grande place que le polythéisme gréco-latin
+ou que le monothéisme juif. Il ne se contente plus de manœuvres
+machinales, mais c'est sur les consciences qu'il aspire à régner. C'est
+donc à elles qu'il s'adresse et, alors même qu'il demande à la raison
+une aveugle soumission, c'est en lui parlant le langage de la raison. Il
+n'en est pas moins vrai que le catholique reçoit sa foi toute faite,
+sans examen. Il ne peut même pas la soumettre à un contrôle historique,
+puisque les textes originaux sur lesquels on l'appuie lui sont
+interdits. Tout un système hiérarchique d'autorités est organisé, et
+avec un art merveilleux, pour rendre la tradition invariable. Tout ce
+qui est variation est en horreur à la pensée catholique. Le protestant
+est davantage l'auteur de sa croyance. La Bible est mise entre ses mains
+et nulle interprétation ne lui en est imposée. La structure même du
+culte réformé rend sensible cet état d'individualisme religieux. Nulle
+part, sauf en Angleterre, le clergé protestant n'est hiérarchisé; le
+prêtre ne relève que de lui-même et de sa conscience, comme le fidèle.
+C'est un guide plus instruit que le commun des croyants, mais sans
+autorité spéciale pour fixer le dogme. Mais ce qui atteste le mieux que
+cette liberté d'examen, proclamée par les fondateurs de la réforme,
+n'est pas restée à l'état d'affirmation platonique, c'est cette
+multiplicité croissante de sectes de toute sorte qui contraste si
+énergiquement avec l'unité indivisible de l'Église catholique.
+
+Nous arrivons donc à ce premier résultat que le penchant du
+protestantisme pour le suicide doit être en rapport avec l'esprit de
+libre examen dont est animée cette religion. Attachons-nous à bien
+comprendre ce rapport. Le libre examen n'est lui-même que l'effet d'une
+autre cause. Quand il fait son apparition, quand les hommes, après
+avoir, pendant longtemps, reçu leur foi toute faite de la tradition,
+réclament le droit de se la faire eux-mêmes, ce n'est pas à cause des
+attraits intrinsèques de la libre recherche, car elle apporte avec elle
+autant de douleurs que de joies. Mais c'est qu'ils ont désormais besoin
+de cette liberté. Or, ce besoin lui-même ne peut avoir qu'une seule
+cause: c'est l'ébranlement des croyances traditionnelles. Si elles
+s'imposaient toujours avec la même énergie, on ne penserait même pas à
+en faire la critique. Si elles avaient toujours la même autorité, on ne
+demanderait pas à vérifier la source de cette autorité. La réflexion ne
+se développe que si elle est nécessitée à se développer, c'est-à-dire si
+un certain nombre d'idées et de sentiments irréfléchis qui, jusque-là,
+suffisaient à diriger la conduite, se trouvent avoir perdu leur
+efficacité. Alors, elle intervient pour combler le vide qui s'est fait,
+mais qu'elle n'a pas fait. De même qu'elle s'éteint à mesure que la
+pensée et l'action se prennent sous forme d'habitudes automatiques, elle
+ne se réveille qu'à mesure que les habitudes toutes faites se
+désorganisent. Elle ne revendique ses droits contre l'opinion commune
+que si celle-ci n'a plus la même force, c'est-à-dire si elle n'est plus
+au même degré commune. Si donc ces revendications ne se produisent pas
+seulement pendant un temps et sous forme de crise passagère, si elles
+deviennent chroniques, si les consciences individuelles affirment d'une
+manière constante leur autonomie, c'est qu'elles continuent à être
+tiraillées dans des sens divergents, c'est qu'une nouvelle opinion ne
+s'est pas reformée pour remplacer celle qui n'est plus. Si un nouveau
+système de croyances s'était reconstitué, qui parût à tout le monde
+aussi indiscutable que l'ancien, on ne songerait pas davantage à le
+discuter. Il ne serait même pas permis de le mettre en discussion; car
+des idées que partage toute une société tirent de cet assentiment une
+autorité qui les rend sacro-saintes et les met au-dessus de toute
+contestation. Pour qu'elles soient plus tolérantes, il faut qu'elles
+soient déjà devenues l'objet d'une adhésion moins générale et moins
+complète, qu'elles aient été affaiblies par des controverses préalables.
+
+Ainsi, s'il est vrai de dire que le libre examen, une fois qu'il est
+proclamé, multiplie les schismes, il faut ajouter qu'il les suppose et
+qu'il en dérive, car il n'est réclamé et institué comme un principe que
+pour permettre à des schismes latents ou à demi déclarés de se
+développer plus librement. Par conséquent, si le protestantisme fait à
+la pensée individuelle une plus grande part que le catholicisme, c'est
+qu'il compte moins de croyances et de pratiques communes. Or, une
+société religieuse n'existe pas sans un _credo_ collectif et elle est
+d'autant plus une et d'autant plus forte que ce _credo_ est plus étendu.
+Car elle n'unit pas les hommes par l'échange et la réciprocité des
+services, lien temporel qui comporte et suppose même des différences,
+mais qu'elle est impuissante à nouer. Elle ne les socialise qu'en les
+attachant tous à un même corps de doctrines et elle les socialise
+d'autant mieux que ce corps de doctrines est plus vaste et plus
+solidement constitué. Plus il y a de manières d'agir et de penser,
+marquées d'un caractère religieux, soustraites, par conséquent, au libre
+examen, plus aussi l'idée de Dieu est présente à tous les détails de
+l'existence et fait converger vers un seul et même but les volontés
+individuelles. Inversement, plus un groupe confessionnel abandonne au
+jugement des particuliers, plus il est absent de leur vie, moins il a de
+cohésion et de vitalité. Nous arrivons donc à cette conclusion, que la
+supériorité du protestantisme au point de vue du suicide vient de ce
+qu'il est une Église moins fortement intégrée que l'Église catholique.
+
+Du même coup, la situation du judaïsme se trouve expliquée. En effet, la
+réprobation dont le christianisme les a pendant longtemps poursuivis, a
+créé entre les juifs des sentiments de solidarité d'une particulière
+énergie. La nécessité de lutter contre une animosité générale,
+l'impossibilité même de communiquer librement avec le reste de la
+population les a obligés à se tenir étroitement serrés les uns contre
+les autres. Par suite, chaque communauté devint une petite société,
+compacte et cohérente, qui avait d'elle-même et de son unité un très vif
+sentiment. Tout le monde y pensait et y vivait de la même manière; les
+divergences individuelles y étaient rendues à peu près impossibles à
+cause de la communauté de l'existence et de l'étroite et incessante
+surveillance exercée par tous sur chacun. L'Église juive s'est ainsi
+trouvée être plus fortement concentrée qu'aucune autre, rejetée qu'elle
+était sur elle-même par l'intolérance dont elle était l'objet. Par
+conséquent, par analogie avec ce que nous venons d'observer à propos du
+protestantisme, c'est à cette même cause que doit s'attribuer le faible
+penchant des juifs pour le suicide, en dépit des circonstances de toute
+sorte qui devraient, au contraire, les y incliner. Sans doute, en un
+sens, c'est à l'hostilité qui les entoure qu'ils doivent ce privilège.
+Mais si elle a cette influence, ce n'est pas qu'elle leur impose une
+moralité plus haute; c'est qu'elle les oblige à vivre étroitement unis.
+C'est parce que la société religieuse à laquelle ils appartiennent est
+solidement cimentée qu'ils sont à ce point préservés. D'ailleurs,
+l'ostracisme qui les frappe n'est que l'une des causes qui produisent ce
+résultat; la nature même des croyances juives y doit contribuer pour une
+large part. Le judaïsme, en effet, comme toutes les religions
+inférieures, consiste essentiellement en un corps de pratiques qui
+réglementent minutieusement tous les détails de l'existence et ne
+laissent que peu de place au jugement individuel.
+
+
+III.
+
+Plusieurs faits viennent confirmer cette explication.
+
+En premier lieu, de tous les grands pays protestants, l'Angleterre est
+celui où le suicide est le plus faiblement développé. On n'y compte, en
+effet, que 80 suicides environ par million d'habitants, alors que les
+sociétés réformées d'Allemagne en ont de 140 à 400; et cependant, le
+mouvement général des idées et des affaires ne paraît pas y être moins
+intense qu'ailleurs[137]. Or il se trouve que, en même temps, l'Église
+anglicane est bien plus fortement intégrée que les autres églises
+protestantes. On a pris, il est vrai, l'habitude de voir dans
+l'Angleterre la terre classique de la liberté individuelle; mais, en
+réalité, bien des faits montrent que le nombre des croyances ou des
+pratiques communes et obligatoires, soustraites, par suite, au libre
+examen des individus, y est plus considérable qu'en Allemagne. D'abord,
+la loi y sanctionne encore beaucoup de prescriptions religieuses: telles
+sont la loi sur l'observation du dimanche, celle qui défend de mettre en
+scène des personnages quelconques des Saintes-Écritures, celle qui,
+récemment encore, exigeait de tout député une sorte d'acte de foi
+religieux, etc. Ensuite, on sait combien le respect des traditions est
+général et fort en Angleterre: il est impossible qu'il ne se soit pas
+étendu aux choses de la religion comme aux autres. Or le
+traditionnalisme très développé exclut toujours plus ou moins les
+mouvements propres de l'individu. Enfin, de tous les clergés
+protestants, le clergé anglican est le seul qui soit hiérarchisé. Cette
+organisation extérieure traduit évidemment une unité interne qui n'est
+pas compatible avec un individualisme religieux très prononcé.
+
+D'ailleurs, l'Angleterre est aussi le pays protestant où les cadres du
+clergé sont le plus riches. On y comptait, en 1876, 908 fidèles en
+moyenne pour chaque ministre du culte, au lieu de 932 en Hongrie, 1.100
+en Hollande, 1.300 en Danemark, 1.440 en Suisse et 1.600 en
+Allemagne[138]. Or, le nombre des prêtres n'est pas un détail
+insignifiant et un caractère superficiel sans rapport avec la nature
+intrinsèque des religions. La preuve, c'est que, partout, le clergé
+catholique est beaucoup plus considérable que le clergé réformé. En
+Italie, il y a un prêtre pour 267 catholiques, pour 419 en Espagne, pour
+536 en Portugal, pour 540 en Suisse, pour 823 en France, pour 1.050 en
+Belgique. C'est que le prêtre est l'organe naturel de la foi et de la
+tradition et que, ici comme ailleurs, l'organe se développe
+nécessairement dans la même mesure que la fonction. Plus la vie
+religieuse est intense, plus il faut d'hommes pour la diriger. Plus il y
+a de dogmes et de préceptes dont l'interprétation n'est pas abandonnée
+aux consciences particulières, plus il faut d'autorités compétentes pour
+en dire le sens; d'un autre côté, plus ces autorités sont nombreuses,
+plus elles encadrent de près l'individu et mieux elles le contiennent.
+Ainsi le cas de l'Angleterre, loin d'infirmer notre théorie, en est une
+vérification. Si le protestantisme n'y produit pas les mêmes effets que
+sur le continent, c'est que la société religieuse y est bien plus
+fortement constituée et, par là, se rapproche de l'Église catholique.
+
+Mais voici une preuve confirmative d'une plus grande généralité.
+
+Le goût du libre examen ne peut pas s'éveiller sans être accompagné du
+goût de l'instruction. La science, en effet, est le seul moyen dont la
+libre réflexion dispose pour arriver à ses fins. Quand les croyances ou
+les pratiques irraisonnées ont perdu leur autorité, il faut bien, pour
+en trouver d'autres, faire appel à la conscience éclairée dont la
+science n'est que la forme la plus haute. Au fond, ces deux penchants
+n'en font qu'un et ils résultent de la même cause. En général, les
+hommes n'aspirent à s'instruire que dans la mesure où ils sont
+affranchis du joug de la tradition; car tant que celle-ci est maîtresse
+des intelligences, elle suffit à tout et ne tolère pas facilement de
+puissance rivale. Mais inversement, on recherche la lumière dès que la
+coutume obscure ne répond plus aux nécessités nouvelles. Voilà pourquoi
+la philosophie, cette forme première et synthétique de la science,
+apparaît dès que la religion a perdu de son empire, mais à ce moment-là
+seulement; et on la voit ensuite donner progressivement naissance à la
+multitude des sciences particulières, à mesure que le besoin qui l'a
+suscitée va lui-même en se développant. Si donc nous ne nous sommes pas
+mépris, si l'affaiblissement progressif des préjugés collectifs et
+coutumiers incline au suicide et si c'est de là que vient la
+prédisposition spéciale du protestantisme, on doit pouvoir constater les
+deux faits suivants: 1° le goût de l'instruction doit être plus vif chez
+les protestants que chez les catholiques; 2° en tant qu'il dénote un
+ébranlement des croyances communes, il doit, d'une manière générale,
+varier comme le suicide. Les faits confirment-ils cette double
+hypothèse?
+
+Si l'on rapproche la France catholique de la protestante Allemagne par
+les sommets seulement, c'est-à-dire, si l'on compare uniquement les
+classes les plus élevées des deux nations, il semble que nous soyons en
+état de soutenir la comparaison. Dans les grands centres de notre pays,
+la science n'est ni moins en honneur ni moins répandue que chez nos
+voisins; il est même certain que, à ce point de vue, nous l'emportons
+sur plusieurs pays protestants. Mais si, dans les parties éminentes des
+deux sociétés, le besoin de s'instruire est également ressenti, il n'en
+est pas de même dans les couches profondes et, s'il atteint à peu près
+dans les deux pays la même intensité _maxima_, l'intensité moyenne est
+moindre chez nous. On en peut dire autant de l'ensemble des nations
+catholiques comparées aux nations protestantes. À supposer que, pour la
+très haute culture, les premières ne le cèdent pas aux secondes, il en
+est tout autrement pour ce qui regarde l'instruction populaire. Tandis
+que, chez les peuples protestants (Saxe, Norwège, Suède, Bade, Danemark
+et Prusse), sur 1.000 enfants en âge scolaire, c'est-à-dire de 6 à 12
+ans, il y en avait, en moyenne, 957 qui fréquentaient l'école pendant
+les années 1877-1878, les peuples catholiques (France, Autriche-Hongrie,
+Espagne et Italie), n'en comptaient que 667 soit 31 % en moins. Les
+rapports sont les mêmes pour les périodes 1874-75 et 1860-61[139]. Le
+pays protestant où ce chiffre est le moins élevé, la Prusse, est encore
+bien au-dessus de la France qui tient la tête des pays catholiques; la
+première compte 897 élèves sur 1.000 enfants, la seconde 766
+seulement[140]. De toute l'Allemagne, c'est la Bavière qui comprend le
+plus de catholiques; c'est elle aussi qui comprend le plus d'illettrés.
+De toutes les provinces de Bavière, la Haut-Palatinat est une des plus
+foncièrement catholiques, c'est aussi celle où l'on rencontre le plus de
+conscrits qui ne savent ni lire ni écrire (15 % en 1871). Même
+coïncidence en Prusse pour le duché de Posen et la province de
+Prusse[141]. Enfin, dans l'ensemble du royaume, en 1871, on comptait 66
+illettrés sur 1.000 protestants et 152 sur 1.000 catholiques. Le rapport
+est le même pour les femmes des deux cultes[142].
+
+On objectera peut-être que l'instruction primaire ne peut servir à
+mesurer l'état de l'instruction générale. Ce n'est pas, a-t-on dit
+souvent, parce qu'un peuple compte plus ou moins d'illettrés qu'il est
+plus ou moins instruit. Acceptons cette réserve, quoique, à vrai dire,
+les divers degrés de l'instruction soient peut-être plus solidaires
+qu'il ne semble et qu'il soit difficile à l'un d'eux de se développer
+sans que les autres se développent en même temps[143]. En tout cas, si
+le niveau de la culture primaire ne reflète qu'imparfaitement celui de
+la culture scientifique, il indique avec une certaine exactitude dans
+quelle mesure un peuple, pris dans son ensemble, éprouve le besoin du
+savoir. Il faut qu'il en sente au plus haut point la nécessité pour
+s'efforcer d'en répandre les éléments jusque dans les dernières classes.
+Pour mettre ainsi à la portée de tout le monde les moyens de
+s'instruire, pour aller même jusqu'à proscrire légalement l'ignorance,
+il faut qu'il trouve indispensable à sa propre existence d'étendre et
+d'éclairer les consciences. En fait, si les nations protestantes ont
+attaché tant d'importance à l'instruction élémentaire, c'est qu'elles
+ont jugé nécessaire que chaque individu fût capable d'interpréter la
+Bible. Or ce que nous voulons atteindre en ce moment, c'est l'intensité
+moyenne de ce besoin, c'est le prix que chaque peuple reconnaît à la
+science, non la valeur de ses savants et de leurs découvertes. À ce
+point de vue spécial, l'état du haut enseignement et de la production
+proprement scientifique serait un mauvais critère; car il nous
+révélerait seulement ce qui se passe dans une portion restreinte de la
+société. L'enseignement populaire et général est un indice plus sûr.
+
+Notre première proposition ainsi démontrée, reste à prouver la seconde.
+Est-il vrai que le besoin de l'instruction, dans la mesure où il
+correspond à un affaiblissement de la foi commune, se développe comme le
+suicide? Déjà le fait que les protestants sont plus instruits que les
+catholiques et se tuent davantage est une première présomption. Mais la
+loi ne se vérifie pas seulement quand on compare un de ces cultes à
+l'autre. Elle s'observe également à l'intérieur de chaque confession
+religieuse.
+
+L'Italie est tout entière catholique. Or, l'instruction populaire et le
+suicide y sont distribués exactement de la même manière (V. tableau
+XIX).
+
+TABLEAU XIX[144].
+
+_Provinces italiennes comparées sous le rapport du suicide et de
+l'instruction._
+
+/*
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|1er GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
+|de | de contrats % | par |
+|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Piémont. | 53,09 | 35,6 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Lombardie. | 44,29 | 40,4 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Ligurie. | 41,15 | 47,3 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Rome. | 32,61 | 41,7 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Toscane. | 24,33 | 40,6 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Moyennes. | 39,09 | 41,1 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|2e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
+|de | de contrats % | par |
+|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Venise. | 19,56 | 32,0 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Émilie. | 19,31 | 62,9 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Ombrie. | 15,46 | 30,7 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Marche. | 14,46 | 34,6 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Campanie. | 12,45 | 21,6 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Sardaigne. | 10,14 | 13,3 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Moyennes. | 15,23 | 32,5 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|3e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
+|de | de contrats % | par |
+|provinces. | où les 2 époux sont lettrés.| million d'habitants. |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Sicile. | 8,98 | 18,5 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Abbruzes. | 6,35 | 15,7 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Pouille. | 6,81 | 16,3 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Calabre. | 4,67 | 8,1 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Basilicate. | 4,35 | 15,0 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Moyennes. | 6,23 | 14,7 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+*/
+
+Non seulement les moyennes correspondent exactement, mais la concordance
+se retrouve dans le détail. Il n'y a qu'une exception; c'est l'Émilie
+où, sous l'influence de causes locales, les suicides sont sans rapport
+avec le degré de l'instruction. On peut faire les mêmes observations en
+France. Les départements où il y a le plus d'époux illettrés (au-dessus
+de 20 %) sont la Corrèze, la Corse, les Côtes-du-Nord, la Dordogne, le
+Finistère, les Landes, le Morbihan, la Haute-Vienne; tous sont
+relativement indemnes de suicides. Plus généralement, parmi les
+départements où il y a plus de 10 % d'époux ne sachant ni lire ni
+écrire, il n'en est pas un seul qui appartienne à cette région du
+Nord-Est qui est la terre classique des suicides français[145].
+
+Si l'on compare les pays protestants entre eux, on retrouve le même
+parallélisme. On se tue plus en Saxe qu'en Prusse; la Prusse a plus
+d'illettrés que la Saxe (5,52 % au lieu de 1,3 en 1865). La Saxe
+présente même cette particularité que la population des écoles y est
+supérieure au chiffre légalement obligatoire. Pour 1.000 enfants en âge
+scolaire, on en comptait, en 1877-78, 1.031 qui fréquentaient les
+classes: c'est-à-dire que beaucoup continuaient leurs études après le
+temps prescrit. Le fait ne se rencontre dans aucun autre pays[146].
+Enfin, de tous les pays protestants, l'Angleterre est, nous le savons,
+celui où l'on se tue le moins; c'est aussi celui qui, pour
+l'instruction, se rapproche le plus des pays catholiques. En 1865, il y
+avait encore 23 % des soldats de l'armée de mer qui ne savaient pas
+lire et 27 % qui ne savaient pas écrire.
+
+D'autres faits peuvent encore être rapprochés des précédents et servir à
+les confirmer.
+
+Les professions libérales et, plus généralement les classes aisées sont
+certainement celles où le goût de la science est le plus vivement
+ressenti et où l'on vit le plus d'une vie intellectuelle. Or, quoique la
+statistique du suicide par professions et par classes ne puisse pas être
+toujours établie avec une suffisante précision, il est incontestable
+qu'il est exceptionnellement fréquent dans les classes les plus élevées
+de la société. En France, de 1826 à 1880, ce sont les professions
+libérales qui tiennent la tête; elles fournissent 550 suicides par
+million de sujets du même groupe professionnel, tandis que les
+domestiques, qui viennent immédiatement après, n'en ont que 290[147]. En
+Italie, Morselli a pu isoler les carrières qui sont exclusivement vouées
+à l'étude et il a trouvé qu'elles dépassaient de beaucoup toutes les
+autres par l'importance de leur apport. Il l'estime, en effet, pour la
+période 1868-76, à 482,6 par million d'habitants de la même profession;
+l'armée ne vient qu'ensuite avec 404,1 et la moyenne générale du pays
+n'est que de 32. En Prusse (années 1883-90), le corps des fonctionnaires
+publics, qui est recruté avec grand soin et qui constitue une élite
+intellectuelle, l'emporte sur toutes les autres professions avec 832
+suicides; les services sanitaires et l'enseignement, tout en venant
+beaucoup plus bas, ont encore des chiffres fort élevés (439 et 301). Il
+en est de même en Bavière. Si on laisse de côté l'armée dont la
+situation au point de vue du suicide est exceptionnelle pour des raisons
+qui seront exposées plus loin, les fonctionnaires publics sont au second
+rang, avec 454 suicides, et touchent presque au premier; car ils ne
+sont dépassés que de bien peu par le commerce dont le taux est de 465;
+les arts, la littérature et la presse suivent de près avec 416[148]. Il
+est vrai qu'en Belgique et en Wurtemberg les classes instruites
+paraissent moins spécialement éprouvées; mais la nomenclature
+professionnelle y est trop peu précise pour qu'on puisse attribuer
+beaucoup d'importance à ces deux irrégularités.
+
+En second lieu, nous avons vu que, dans tous les pays du monde, la femme
+se suicide beaucoup moins que l'homme. Or elle est aussi beaucoup moins
+instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle règle sa conduite
+d'après les croyances établies et n'a pas de grands besoins
+intellectuels. En Italie, pendant les années 1878-79, sur 10.000 époux,
+il y en avait 4.808 qui ne pouvaient pas signer leur contrat de mariage;
+sur 10,000 épouses, il y en avait 7,029[149]. En France, le rapport
+était en 1879 de 199 époux et de 310 épouses pour 1.000 mariages. En
+Prusse, on retrouve le même écart entre les deux sexes, tant chez les
+protestants que chez les catholiques[150]. En Angleterre, il est bien
+moindre que dans les autres pays d'Europe. En 1879, on comptait 138
+époux illettrés pour mille contre 185 épouses et, depuis 1851, la
+proportion est sensiblement la même[151]. Mais l'Angleterre est aussi le
+pays où la femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Pour
+1.000 suicides féminins, on comptait 2.546 suicides masculins en
+1858-60, 2.745 en 1863-67, 2.861 en 1872-76, alors que, partout
+ailleurs[152], la femme se tue quatre, cinq ou six fois moins que
+l'homme. Enfin, aux États-Unis, les conditions de l'expérience sont
+presque renversées; ce qui la rend particulièrement instructive. Les
+femmes nègres ont, paraît-il, une instruction égale et même supérieure à
+celle de leurs maris. Or, plusieurs observateurs rapportent[153]
+qu'elles ont aussi une très forte prédisposition au suicide qui irait
+même parfois jusqu'à dépasser celle des femmes blanches. La proportion
+serait, dans certains endroits, de 350 %.
+
+Il y a cependant un cas où il pourrait sembler que notre loi ne se
+vérifie pas.
+
+De toutes les confessions religieuses, le judaïsme est celle où l'on se
+tue le moins; et pourtant, il n'en est pas où l'instruction soit plus
+répandue. Déjà sous le rapport des connaissances élémentaires, les juifs
+sont pour le moins au même niveau que les protestants. En effet, en
+Prusse (1871), sur 1.000 juifs de chaque sexe, il y avait 66 hommes
+illettrés et 125 femmes; du côté des protestants, les nombres étaient
+presque identiquement les mêmes, 66 d'une part et 114 de l'autre. Mais
+c'est surtout à l'enseignement secondaire et supérieur que les juifs
+participent proportionnellement plus que les membres des autres cultes;
+c'est ce que prouvent les chiffres suivants que nous empruntons à la
+statistique prussienne (années 1875-76)[154].
+
+/*
++-----------------------------------+------------+------------+------+
+| |CATHOLIQUES.|PROTESTANTS.|JUIFS.|
++-----------------------------------+------------+------------+------+
+|Part de chaque culte sur 100 | 33,8 | 64,9 | 1,3 |
+|habitants en général. | | | |
++-----------------------------------+------------+------------+------+
+|Part de chaque culte sur 100 élèves| 17,3 | 73,1 | 9,6 |
+|de l'enseignement secondaire. | | | |
++-----------------------------------+------------+------------+------+
+*/
+
+En tenant compte des différences de population, les juifs fréquentent
+les Gymnases, _Realschulen_, etc., environ 44 fois plus que les
+catholiques et 7 fois plus que les protestants. Il en est de même dans
+l'enseignement supérieur. Sur 1.000 jeunes catholiques qui fréquentent
+les établissements scolaires de tout degré, il y en a seulement 1,3 à
+l'Université; sur 1.000 protestants, il y en a 2,5; pour les juifs, la
+proportion s'élève à 16[155].
+
+Mais si le juif trouve le moyen d'être à la fois très instruit et très
+faiblement enclin au suicide, c'est que la curiosité dont il fait preuve
+a une origine toute spéciale. C'est une loi générale que les minorités
+religieuses, pour pouvoir se maintenir plus sûrement contre les haines
+dont elles sont l'objet ou simplement par suite d'une sorte d'émulation,
+s'efforcent d'être supérieures en savoir aux populations qui les
+entourent. C'est ainsi que les protestants eux-mêmes montrent d'autant
+plus dégoût pour la science qu'ils sont une moindre partie de la
+population générale[156]. Le juif cherche donc à s'instruire, non pour
+remplacer par des notions réfléchies ses préjugés collectifs, mais
+simplement pour être mieux armé dans la lutte. C'est pour lui un moyen
+de compenser la situation désavantageuse que lui fait l'opinion et,
+quelquefois, la loi. Et comme, par elle-même, la science ne peut rien
+sur la tradition qui a gardé toute sa vigueur, il superpose cette vie
+intellectuelle à son activité coutumière sans que la première entame la
+seconde. Voilà d'où vient la complexité de sa physionomie. Primitif par
+certains côtés, c'est, par d'autres, un cérébral et un raffiné. Il joint
+ainsi les avantages de la forte discipline qui caractérise les petits
+groupements d'autrefois aux bienfaits de la culture intense dont nos
+grandes sociétés actuelles ont le privilège. Il a toute l'intelligence
+des modernes sans partager leur désespérance.
+
+Si donc, dans ce cas, le développement intellectuel n'est pas en rapport
+avec le nombre des morts volontaires, c'est qu'il n'a pas la même
+origine ni la même signification que d'ordinaire. Ainsi, l'exception
+n'est qu'apparente; elle ne fait même que confirmer la loi. Elle prouve,
+en effet, que si, dans les milieux instruits, le penchant au suicide est
+aggravé, cette aggravation est bien due, comme nous l'avons dit, à
+l'affaiblissement des croyances traditionnelles et à l'état
+d'individualisme moral qui en résulte; car elle disparaît quand
+l'instruction a une autre cause et réponde d'autres besoins.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+De ce chapitre se dégagent deux conclusions importantes.
+
+En premier lieu, nous y voyons pourquoi, en général, le suicide
+progresse avec la science. Ce n'est pas elle qui détermine ce progrès.
+Elle est innocente et rien n'est plus injuste que de l'accuser;
+l'exemple du juif est sur ce point démonstratif. Mais ces deux faits
+sont des produits simultanés d'un même état général qu'ils traduisent
+sous des formes différentes. L'homme cherche à s'instruire et il se tue
+parce que la société religieuse dont il fait partie a perdu de sa
+cohésion; mais il ne se tue pas parce qu'il s'instruit. Ce n'est même
+pas l'instruction qu'il acquiert qui désorganise la religion; mais c'est
+parce que la religion se désorganise que le besoin de l'instruction
+s'éveille. Celle-ci n'est pas recherchée comme un moyen pour détruire
+les opinions reçues, mais parce que la destruction en est commencée.
+Sans doute, une fois que la science existe, elle peut combattre en son
+nom et pour son compte et se poser en antagoniste des sentiments
+traditionnels. Mais ses attaques seraient sans effet si ces sentiments
+étaient encore vivaces; ou plutôt, elles ne pourraient même pas se
+produire. Ce n'est pas avec des démonstrations dialectiques qu'on
+déracine la foi; il faut qu'elle soit déjà profondément ébranlée par
+d'autres causes pour ne pouvoir résister au choc des arguments.
+
+Bien loin que la science soit la source du mal, elle est le remède et le
+seul dont nous disposions. Une fois que les croyances établies ont été
+emportées par le cours des choses, on ne peut pas les rétablir
+artificiellement; mais il n'y a plus que la réflexion qui puisse nous
+aider à nous conduire dans la vie. Une fois que l'instinct social est
+émoussé, l'intelligence est le seul guide qui nous reste et c'est par
+elle qu'il faut nous refaire une conscience. Si périlleuse que soit
+l'entreprise, l'hésitation n'est pas permise, car nous n'avons pas le
+choix. Que ceux-là donc qui n'assistent pas sans inquiétude et sans
+tristesse à la ruine des vieilles croyances, qui sentent toutes les
+difficultés de ces périodes critiques, ne s'en prennent pas à la science
+d'un mal dont elle n'est pas la cause, mais qu'elle cherche, au
+contraire, à guérir! Qu'ils se gardent de la traiter en ennemie! Elle
+n'a pas l'influence dissolvante qu'on lui prête, mais elle est la seule
+arme qui nous permette de lutter contre la dissolution dont elle résulte
+elle-même. La proscrire n'est pas une solution. Ce n'est pas en lui
+imposant silence qu'on rendra jamais leur autorité aux traditions
+disparues; on ne fera que nous rendre plus impuissants à les remplacer.
+Il est vrai qu'il faut se défendre avec le même soin de voir dans
+l'instruction un but qui se suffit à soi-même, alors qu'elle n'est qu'un
+moyen. Si ce n'est pas en enchaînant artificiellement les esprits qu'on
+pourra leur faire désapprendre le goût de l'indépendance, ce n'est pas
+assez de les libérer pour leur rendre l'équilibre. Encore faut-il qu'ils
+emploient cette liberté comme il convient.
+
+En second lieu, nous voyons pourquoi, d'une manière générale, la
+religion a sur le suicide une action prophylactique. Ce n'est pas, comme
+on l'a dit parfois, parce qu'elle le condamne avec moins d'hésitation
+que la morale laïque, ni parce que l'idée de Dieu communique à ses
+préceptes une autorité exceptionnelle et qui fait plier les volontés, ni
+parce que la perspective d'une vie future et des peines terribles qui y
+attendent les coupables donnent à ses prohibitions une sanction plus
+efficace que celles dont disposent les législations humaines. Le
+protestant ne croit pas moins en Dieu et en l'immortalité de l'âme que
+le catholique. Il y a plus, la religion qui a le moindre penchant pour
+le suicide, à savoir le judaïsme, est précisément la seule qui ne le
+proscrive pas formellement, et c'est aussi celle où l'idée d'immortalité
+joue le moindre rôle. La Bible, en effet, ne contient aucune disposition
+qui défende à l'homme de se tuer[157] et, d'un autre côté, les croyances
+relatives à une autre vie y sont très indécises. Sans doute, sur l'un et
+sur l'autre point, l'enseignement rabbinique a peu à peu comblé les
+lacunes du livre sacré; mais il n'en a pas l'autorité. Ce n'est donc
+pas à la nature spéciale des conceptions religieuses qu'est due
+l'influence bienfaisante de la religion. Si elle protège l'homme contre
+le désir de se détruire, ce n'est pas parce qu'elle lui prêche, avec des
+arguments _sui generis_, le respect de sa personne; c'est parce qu'elle
+est une société. Ce qui constitue cette société, c'est l'existence d'un
+certain nombre de croyances et de pratiques communes à tous les fidèles,
+traditionnelles et, par suite, obligatoires. Plus ces états collectifs
+sont nombreux et forts, plus la communauté religieuse est fortement
+intégrée; plus aussi elle a de vertu préservatrice. Le détail des dogmes
+et des rites est secondaire. L'essentiel, c'est qu'ils soient de nature
+à alimenter une vie collective d'une suffisante intensité. Et c'est
+parce que l'Église protestante n'a pas le même degré de consistance que
+les autres, qu'elle n'a pas sur le suicide la même action modératrice.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le suicide égoïste (Suite).
+
+
+Mais si la religion ne préserve du suicide que parce qu'elle est et dans
+la mesure où elle est une société, il est probable que d'autres sociétés
+produisent le même effet. Observons donc à ce point de vue la famille et
+la société politique.
+
+
+I.
+
+Si l'on ne consulte que les chiffres absolus, les célibataires
+paraissent se tuer moins que les gens mariés. Ainsi, en France, pendant
+la période 1873-78, il y a eu 16.264 suicides de gens mariés, tandis que
+les célibataires n'en ont donné que 14.709. Le premier de ces nombres
+est au second comme 100 est à 132. Comme la même proportion s'observe
+aux autres périodes et dans d'autres pays, certains auteurs avaient
+autrefois enseigné que le mariage et la vie de famille multiplient les
+chances de suicide. Il est certain que si, suivant la conception
+courante, on voit avant tout dans le suicide un acte de désespoir
+déterminé par les difficultés de l'existence, cette opinion a pour elle
+toutes les vraisemblances. Le célibataire, en effet, a la vie plus
+facile que l'homme marié. Le mariage n'apporte-t-il pas avec lui toute
+sorte de charges et de responsabilités? Ne faut-il pas, pour assurer le
+présent et l'avenir d'une famille, s'imposer plus de privations et de
+peines que pour subvenir aux besoins d'un homme isolé[158]? Cependant,
+si évident qu'il paraisse, ce raisonnement _a priori_ est entièrement
+faux et les faits ne lui donnent une apparence de raison que pour avoir
+été mal analysés. C'est ce que Bertillon père a été le premier à établir
+par un ingénieux calcul que nous allons reproduire[159].
+
+En effet, pour bien apprécier les chiffres précédemment cités, il faut
+tenir compte de ce qu'un très grand nombre de célibataires ont moins de
+16 ans, tandis que tous les gens mariés sont plus âgés. Or, jusqu'à 16
+ans, la tendance au suicide est très faible par le seul fait de l'âge.
+En France, on ne compte à cette période de la vie qu'un ou deux suicides
+par million d'habitants; à la période qui suit, il y en a déjà vingt
+fois plus. La présence d'un très grand nombre d'enfants au-dessous de 16
+ans parmi les célibataires abaisse donc indûment l'aptitude moyenne de
+ces derniers, car cette atténuation est due à l'âge et non au célibat.
+S'ils fournissent, en apparence, un moindre contingent au suicide, ce
+n'est pas parce qu'ils ne sont pas mariés, mais parce que beaucoup
+d'entre eux ne sont pas encore sortis de l'enfance. Si donc on veut
+comparer ces deux populations de manière à dégager quelle est
+l'influence de l'état civil et celle-là seulement, il faut se
+débarrasser de cet élément perturbateur et ne rapprocher des gens
+mariés que les célibataires au-dessus de 16 ans en éliminant les autres.
+Cette soustraction faite, on trouve que, pendant les années 1863-68, il
+y a eu, en moyenne, pour un million de célibataires au-dessus de 16 ans,
+173 suicides, et pour un million de mariés 154,5. Le premier de ces
+nombres est au second comme 112 est à 100.
+
+Il y a donc une aggravation qui tient au célibat. Mais elle est beaucoup
+plus considérable que ne l'indiquent les chiffres précédents. En effet,
+nous avons raisonné comme si tous les célibataires au-dessus de 16 ans
+et tous les époux avaient le même âge moyen. Or, il n'en est rien. En
+France, la majorité des garçons, exactement les 58 centièmes, est
+comprise entre 15 et 20 ans, la majorité des filles, exactement les 57
+centièmes, a moins de 25 ans. L'âge moyen des premiers est de 26,8, des
+secondes, de 28,4. Au contraire, l'âge moyen des époux se trouve entre
+40 et 45 ans. D'un autre côté, voici comment le suicide progresse
+suivant l'âge pour les deux sexes réunis:
+
+/*
++--------------------------+-----------------------------------------+
+| De 16 à 21 ans. | 45,9 suicides par million d'habitants. |
++--------------------------+-----------------------------------------+
+| De 21 à 30 ans. | 97,9 - - |
++--------------------------+-----------------------------------------+
+| De 31 à 40 ans. | 114,5 - - |
++--------------------------+-----------------------------------------+
+| De 41 à 50 ans. | 164,4 - - |
++--------------------------+-----------------------------------------+
+*/
+
+Ces chiffres se rapportent aux années 1848-57. Si donc l'âge agissait
+seul, l'aptitude des célibataires au suicide ne pourrait être supérieure
+à 97,9 et celle des gens mariés serait comprise entre 114,5 et 164,4,
+c'est-à-dire d'environ 140. Les suicides des époux seraient à ceux des
+célibataires comme 100 est à 69. Les seconds ne représenteraient que les
+deux tiers des premiers; or, nous savons que, en fait, ils leur sont
+supérieurs. La vie de famille a ainsi pour résultat de renverser le
+rapport. Tandis que, si l'association familiale ne faisait pas sentir
+son influence, les gens mariés devraient, en vertu de leur âge, se tuer
+moitié plus que les célibataires, ils se tuent sensiblement moins. On
+peut dire, par conséquent, que l'état de mariage diminue de moitié
+environ le danger du suicide; ou, pour parler avec plus de précision, il
+résulte du célibat une aggravation qui est exprimée par le rapport
+112/69 = 1,6. Si donc, l'on convient de représenter par l'unité la
+tendance des époux pour le suicide, il faudra figurer par 1,6 celle des
+célibataires du même âge moyen.
+
+Les rapports sont sensiblement les mêmes en Italie. Par suite de leur
+âge, les époux (années 1873-77) devraient donner 102 suicides pour 1
+million et les célibataires au-dessus de 16 ans, 77 seulement; le
+premier de ces nombres est au second comme 100 est à 75[160]. Mais, en
+fait, ce sont les gens mariés qui se tuent le moins; ils ne produisent
+que 71 cas pour 86 que fournissent les célibataires, soit 100 pour 121.
+L'aptitude des célibataires est donc à celle des époux dans le rapport
+de 121 à 75, soit 1,6, comme en France. On pourrait faire des
+constatations analogues dans les différents pays. Partout, le taux des
+gens mariés est plus ou moins inférieur à celui des célibataires[161],
+alors que, en vertu de l'âge, il devrait être plus élevé. En Wurtemberg,
+de 1846 à 1860, ces deux nombres étaient entre eux comme 100 est à 143,
+en Prusse de 1873 à 1875 comme 100 est à 111.
+
+Mais si, dans l'état actuel des informations, cette méthode de calcul
+est, dans presque tous les cas, la seule qui soit applicable, si, par
+conséquent, il est nécessaire de l'employer pour établir la généralité
+du fait, les résultats qu'elle donne ne peuvent être qu'assez
+grossièrement approximatifs. Elle suffit, sans doute, à montrer que le
+célibat aggrave la tendance au suicide; mais elle ne donne de
+l'importance de cette aggravation qu'une idée imparfaitement exacte. En
+effet, pour séparer l'influence de l'âge et celle de l'état civil, nous
+avons pris pour point de repère le rapport entre le taux des suicides de
+30 ans et celui de 45 ans. Malheureusement, l'influence de l'état civil
+a déjà marqué ce rapport lui-même de son empreinte; car le contingent
+propre à chacun de ces deux âges a été calculé pour les célibataires et
+les mariés pris ensemble. Sans doute, si la proportion des époux et des
+garçons était la même aux deux périodes, ainsi que celle des filles et
+des femmes, il y aurait compensation et l'action de l'âge ressortirait
+seule. Mais il en va tout autrement. Tandis que, à 30 ans, les garçons
+sont un peu plus nombreux que les époux (746.111 d'un côté, 714.278 de
+l'autre, d'après le dénombrement de 1891), à 45 ans, au contraire, ils
+ne sont plus qu'une petite minorité (333.033 contre 1.864.401 mariés);
+il en est de même dans l'autre sexe. Par suite de cette inégale
+distribution, leur grande aptitude au suicide ne produit pas les mêmes
+effets dans les deux cas. Elle élève beaucoup plus le premier taux que
+le second. Celui-ci est donc relativement trop faible et la quantité
+dont il devrait dépasser l'autre, si l'âge agissait seul, est
+artificiellement diminuée. Autrement dit, l'écart qu'il y a, sous le
+rapport du suicide, _et par le fait seul de l'âge_, entre la population
+de 25 à 30 ans et celle de 40 à 45 est certainement plus grand que ne le
+montre cette manière de le calculer. Or, c'est cet écart dont l'économie
+constitue presque toute l'immunité dont bénéficient les gens mariés.
+Celle-ci apparaît donc moindre qu'elle n'est en réalité.
+
+Cette méthode a même donné lieu à de plus graves erreurs. Ainsi, pour
+déterminer l'influence du veuvage sur le suicide, on s'est quelquefois
+contenté de comparer le taux propre aux veufs à celui des gens de tout
+état civil qui ont le même âge moyen, soit 65 ans environ. Or, un
+million de veufs, en 1863-68, produisait 628 suicides; un million
+d'hommes de 65 ans (tout état civil réuni) environ 461. On pouvait donc
+conclure de ces chiffres que, même à âge égal, les veufs se tuent
+sensiblement plus qu'aucune autre classe de la population. C'est ainsi
+que s'est accrédité le préjugé qui fait du veuvage la plus disgraciée de
+toutes les conditions au point de vue du suicide[162]. En réalité, si la
+population de 65 ans ne donne pas plus de suicides, c'est qu'elle est
+presque tout entière composée de mariés (997.198 contre 134.238
+célibataires). Si donc ce rapprochement suffit à prouver que les veufs
+se tuent plus que les mariés du même âge, on n'en peut rien inférer en
+ce qui concerne leur tendance au suicide comparée à celle des
+célibataires.
+
+Enfin, quand on ne compare que des moyennes, on ne peut apercevoir qu'en
+gros les faits et leurs rapports. Ainsi, il peut très bien arriver que,
+en général, les mariés se tuent moins que les célibataires et que,
+pourtant, à certains âges, ce rapport soit exceptionnellement renversé;
+nous verrons qu'en effet le cas se rencontre. Or ces exceptions, qui
+peuvent être instructives pour l'explication du phénomène, ne sauraient
+être manifestées par la méthode précédente. Il peut y avoir aussi, d'un
+âge à l'autre, des changements qui, sans aller jusqu'à l'inversion
+complète ont, cependant leur importance et qu'il est, par conséquent,
+utile de faire apparaître.
+
+Le seul moyen d'échapper à ces inconvénients est de déterminer le taux
+de chaque groupe, pris à part, pour chaque âge de la vie. Dans ces
+conditions, on pourra comparer, par exemple, les célibataires de 25 à 30
+ans aux époux et aux veufs du même âge, et de même pour les autres
+périodes; l'influence de l'état civil sera ainsi dégagée de toute autre
+et les variations de toute sorte par lesquelles elle peut passer seront
+rendues apparentes. C'est, d'ailleurs, la méthode que Bertillon a, le
+premier, appliquée à la mortalité et à la nuptialité. Malheureusement,
+les publications officielles ne nous fournissent pas les éléments
+nécessaires pour cette comparaison[163]. Elles nous font connaître, en
+effet, l'âge des suicidés indépendamment de leur état civil. La seule
+qui, à notre connaissance, ait suivi une autre pratique est celle du
+grand-duché d'Oldenbourg (y compris les principautés de Lubeck et de
+Birkenfeld)[164]. Pour les années 1871-85, elle nous donne la
+distribution des suicides par âge, pour chaque catégorie d'état civil
+considérée isolément. Mais ce petit État n'a compté pendant ces quinze
+années que 1.369 suicides. Comme d'un aussi petit nombre de cas on ne
+peut rien conclure avec certitude, nous avons entrepris de faire
+nous-même ce travail pour notre pays à l'aide de documents inédits que
+possède le Ministère de la Justice. Notre recherche a porté sur les
+années 1889, 1890 et 1891. Nous avons classé ainsi environ 25.000
+suicides. Outre que, par lui-même, un tel chiffre est assez important
+pour servir de base à une induction, nous nous sommes assuré qu'il
+n'était pas nécessaire d'étendre nos observations à une plus longue
+période. En effet, d'une année à l'autre, le contingent de chaque âge
+reste, dans chaque groupe, très sensiblement le même. Il n'y a donc pas
+lieu d'établir les moyennes d'après un plus grand nombre d'années.
+
+Les tableaux XX et XXI (V. pp. 182 et 183) contiennent ces différents
+résultats. Pour en rendre la signification plus sensible, nous avons mis
+pour chaque âge, à côté du chiffre qui exprime le taux des veufs et
+celui des époux, ce que nous appelons _le coefficient de préservation_
+soit des seconds par rapport aux premiers soit des uns et des autres par
+rapport aux célibataires. Par ce mot, nous désignons le nombre qui
+indique combien, dans un groupe, on se tue de fois moins que dans un
+autre considéré au même âge. Quand donc nous dirons que le coefficient
+de préservation des époux de 25 ans par rapport aux garçons est 3, il
+faudra entendre que, si l'on représente par 1 la tendance au suicide des
+époux à ce moment de la vie, il faudra représenter par 3 celle des
+célibataires à la même période. Naturellement, quand le coefficient de
+préservation descend au-dessous de l'unité, il se transforme, en
+réalité, en un coefficient d'aggravation.
+
+TABLEAU XX
+
+GRAND-DUCHÉ d'OLDENBOURG.
+
+_Suicides commis dans chaque sexe par 10.000 habitants de chaque groupe
+d'âge et d'état civil pendant l'ensemble de la période 1871-85[165]._
+
+/*
++---------+------------+-----+-----+---------------------------------+
+|AGES. |CÉLIBATAIRES|ÉPOUX|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRÉSERVATION DES|
+| | | | |--------------------+------------+
+| | | | | ÉPOUX | VEUFS |
+| | | | |------------+-------+------------+
+| | | | |par rapport |par |par rapport |
+| | | | |aux |rapport|aux |
+| | | | |célibataires|aux |célibataires|
+| | | | | |veufs | |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| HOMMES. |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+|DE 0 à 20| 7,2 |769,2| " | 0,09 | " | " |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 20 à 30| 70,6 | 49,0|285,7| 1,40 | 5,8 | 0,24 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 30 à 40| 130,4 | 73,6| 76,9| 1,77 | 1,04 | 1,69 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 40 à 50| 188,8 | 95,0|285,7| 1,97 | 3,01 | 0,66 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 50 à 60| 263,6 |137,8|271,4| 1,90 | 1,90 | 0,97 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 60 à 70| 242,8 |148,3|304,7| 1,63 | 2,05 | 0,79 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+|Au delà. | 266,6 |114,2|259,0| 2,30 | 2,26 | 1,02 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| FEMMES. |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 0 à 20| 3,9 | 95,2| " | 0,04 | " | " |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 20 à 30| 39,0 | 17,4| " | 2,24 | " | " |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 30 à 40| 32,3 | 16,8| 30,0| 1,92 | 1,78 | 1,07 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 40 à 50| 52,9 | 18,6| 68,1| 2,85 | 3,66 | 0,77 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 50 à 60| 66,6 | 31,1| 50,0| 2,14 | 1,60 | 1,33 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 60 à 70| 62,5 | 37,2| 55,8| 1,68 | 1,50 | 1,12 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+|Au delà | " |120 | 91,4| " | 1,31 | " |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+*/
+
+Les lois qui se dégagent de ces tableaux peuvent se formuler ainsi:
+
+1° _Les mariages trop précoces ont une influence aggravante sur le
+suicide, surtout en ce qui concerne les hommes._ Il est vrai que ce
+résultat, étant calculé d'après un très petit nombre de cas, aurait
+besoin d'être confirmé; en France, de 15 à 20 ans, il ne se commet
+guère, année moyenne, qu'un suicide d'époux, exactement 1,33. Cependant,
+comme le fait s'observe également dans le grand-duché d'Oldenbourg, et
+même pour les femmes, il est peu vraisemblable qu'il soit fortuit. Même
+la statistique suédoise, que nous avons rapportée plus haut[166],
+manifeste la même aggravation, du moins pour le sexe masculin.
+
+TABLEAU XXI
+
+France (1889-1891).
+
+_Suicides commis par 1.000.000 d'habitants de chaque groupe d'âge et
+d'état civil, année moyenne._
+
+/*
++-------+-------------+------+-----+---------------------------------+
+|AGES. |CÉLIBATAIRES.|ÉPOUX.|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRÉSERVATION DES|
+| | | | | ÉPOUX | VEUFS |
+| | | | | par | par | par |
+| | | | | rapport |rapport| rapport |
+| | | | | aux | aux | aux |
+| | | | |célibataires|veufs |célibataires|
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+| HOMMES. |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|15-20. | 113 | 500 | " | 0,22 | " | " |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|20-25. | 237 | 97 | 142 | 2,40 | 1,45 | 1,66 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|25-30. | 394 | 122 | 412 | 3,20 | 3,37 | 0,95 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|30-40 | 627 | 226 | 560 | 2,77 | 2,47 | 1,12 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|40-50 | 975 | 340 | 721 | 2,86 | 2,12 | 1,35 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|50-60 | 1434 | 520 | 979 | 2,75 | 1,88 | 1,46 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|60-70 | 1768 | 635 | 1166| 2,78 | 1,83 | 1,51 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|70-80. | 1983 | 704 | 1288| 2,81 | 1,82 | 1,54 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|Au delà| 1571 | 770 | 1154| 2,04 | 1,49 | 1,36 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+| FEMMES. |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|15-20. | 79,4 | 33 | 333 | 2,39 | 10 | 0,23 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|20-25. | 106 | 53 | 66 | 2,00 | 1,05 | 1,60 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|25-30. | 151 | 68 | 178 | 2,22 | 2,61 | 0,84 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|30-40. | 126 | 82 | 205 | 1,53 | 2,50 | 0,61 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|40-50. | 171 | 106 | 168 | 1,61 | 1,58 | 1,01 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|50-60 | 204 | 151 | 199 | 1,35 | 1,31 | 1,02 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|70-80. | 206 | 209 | 248 | 0,98 | 1,18 | 0,83 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|Au delà| 176 | 110 | 240 | 1,60 | 2,18 | 0,79 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+*/
+
+Or, si, pour les raisons que nous avons exposées, nous croyons cette
+statistique inexacte pour les âges avancés, nous n'avons aucun motif de
+la révoquer en doute pour les premières périodes de l'existence, alors
+qu'il n'y a pas encore de veufs. On sait, d'ailleurs, que la mortalité
+des époux et des épouses trop jeunes dépasse très sensiblement celle des
+garçons et des filles du même âge. Mille célibataires hommes entre 15 et
+20 ans donnent chaque année 8,9 décès, mille hommes mariés du même âge
+51, soit 473 % en plus. L'écart est moindre pour l'autre sexe, 9,9 pour
+les épouses, 8,3 pour les filles; le premier de ces nombres est
+seulement au second comme 119 est à 100[167]. Cette plus grande
+mortalité des jeunes ménages, est évidemment due à des raisons sociales;
+car si elle avait principalement pour cause l'insuffisante maturité de
+l'organisme, c'est dans le sexe féminin qu'elle serait le plus marquée,
+par suite des dangers propres à la parturition. Tout tend donc à prouver
+que les mariages prématurés déterminent un état moral dont l'action est
+nocive, surtout sur les hommes.
+
+2° _À partir de 20 ans, les mariés des deux sexes bénéficient d'un
+coefficient de préservation par rapport aux célibataires._ Il est
+supérieur à celui qu'avait calculé Bertillon. Le chiffre de 1,6, indiqué
+par cet observateur, est plutôt un minimum qu'une moyenne[168].
+
+Ce coefficient évolue suivant l'âge. Il arrive rapidement à un maximum
+qui a lieu entre 25 et 30 ans en France, entre 30 et 40 à Oldenbourg; à
+partir de ce moment, il décroît jusqu'à la dernière période de la vie où
+se produit parfois un léger relèvement.
+
+3° _Le coefficient de préservation des mariés par rapport aux
+célibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les hommes qui
+sont favorisés et l'écart entre les deux sexes est considérable; pour
+les époux, la moyenne est de 2,73, tandis que, pour les épouses, elle
+n'est que de 1,56, soit 43 % en moins. Mais à Oldenbourg, c'est
+l'inverse qui a lieu; la moyenne est pour les femmes de 2,16 et pour les
+hommes de 1,83 seulement. Il est à noter que, en même temps, la
+disproportion est moindre; le second de ces nombres n'est inférieur au
+premier que de 16 %. Nous dirons donc que _le sexe le plus favorisé à
+l'état de mariage varie suivant les sociétés et que la grandeur de
+l'écart entre le taux des deux sexes varie elle-même selon la nature du
+sexe le plus favorisé_. Nous rencontrerons, chemin faisant, des faits
+qui confirmeront cette loi.
+
+4° _Le veuvage diminue le coefficient des époux des deux sexes, mais, le
+plus souvent, il ne le supprime pas complètement._ Les veufs se tuent
+plus que les gens mariés, mais, en général, moins que les célibataires.
+Leur coefficient s'élève même dans certains cas jusqu'à 1,60 et 1,66.
+Comme celui des époux, il change avec l'âge, mais suivant une évolution
+irrégulière et dont il est impossible d'apercevoir la loi.
+
+Tout comme pour les époux, _le coefficient de préservation des veufs par
+rapport aux célibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les
+hommes qui sont favorisés; leur coefficient moyen est de 1,32 tandis
+que, pour les veuves, il descend au-dessous de l'unité, 0,84, soit 37 %
+en moins. Mais à Oldenbourg, ce sont les femmes qui ont l'avantage comme
+pour le mariage; elles ont un coefficient moyen de 1,07, tandis que
+celui des veufs est au-dessous de l'unité 0,89, soit 17 % en moins.
+Comme à l'état de mariage, quand c'est la femme qui est le plus
+préservée, l'écart entre les sexes est moindre que là où l'homme a
+l'avantage. Nous pouvons donc dire dans les mêmes termes que _le sexe le
+plus favorisé à l'état de veuvage varie selon les sociétés et que la
+grandeur de l'écart entre le taux des deux sexes varie elle-même selon
+la nature du sexe le plus favorisé._
+
+Les faits étant ainsi établis, il nous faut chercher à les expliquer.
+
+
+
+
+II.
+
+L'immunité dont jouissent les gens mariés ne peut être attribuée qu'à
+l'une des deux causes suivantes:
+
+Ou bien elle est due à l'influence du milieu domestique. Ce serait alors
+la famille qui, par son action, neutraliserait le penchant au suicide ou
+l'empêcherait d'éclore.
+
+Ou bien elle est due à ce qu'on peut appeler la sélection matrimoniale.
+Le mariage, en effet, opère mécaniquement dans l'ensemble de la
+population une sorte de triage. Ne se marie pas qui veut; on a peu de
+chances de réussir à fonder une famille si l'on ne réunit certaines
+qualités de santé, de fortune et de moralité. Ceux qui ne les ont pas, à
+moins d'un concours exceptionnel de circonstances favorables, sont donc,
+bon gré mal gré, rejetés dans la classe des célibataires qui se trouve
+ainsi comprendre tout le déchet humain du pays. C'est là que se
+rencontrent les infirmes, les incurables, les gens trop pauvres ou
+notoirement tarés. Dès lors, si cette partie de la population est à ce
+point inférieure à l'autre, il est naturel qu'elle témoigne de son
+infériorité par une mortalité plus élevée, par une criminalité plus
+considérable, enfin par une plus grande aptitude au suicide. Dans cette
+hypothèse, ce ne serait donc pas la famille qui préserverait du suicide,
+du crime ou de la maladie; le privilège des époux leur viendrait
+simplement de ce que ceux-là seuls sont admis à la vie de famille qui
+offrent déjà de sérieuses garanties de santé physique et morale.
+
+Bertillon paraît avoir hésité entre ces deux explications et les avoir
+admises concurremment. Depuis, M. Letourneau, dans son _Évolution du
+mariage et de la famille_[169], a catégoriquement opté pour la seconde.
+Il se refuse à voir dans la supériorité incontestable de la population
+mariée une conséquence et une preuve de la supériorité de l'état de
+mariage. Il aurait moins précipité son jugement s'il n'avait pas aussi
+sommairement observé les faits.
+
+Sans doute, il est assez vraisemblable que les gens mariés ont, en
+général, une constitution physique et morale plutôt meilleure que les
+célibataires. Il s'en faut, cependant, que la sélection matrimoniale ne
+laisse arriver au mariage que l'élite de la population. Il est surtout
+douteux que les gens sans fortune et sans position se marient
+sensiblement moins que les autres. Ainsi qu'on l'a fait remarquer[170],
+ils ont généralement plus d'enfants qu'on n'en a dans les classes
+aisées. Si donc l'esprit de prévoyance ne met pas obstacle à ce qu'ils
+accroissent leur famille au delà de toute prudence, pourquoi les
+empêcherait-il d'en fonder une? D'ailleurs, des faits répétés prouveront
+dans la suite que la misère n'est pas un des facteurs dont dépend le
+taux social des suicides. Pour ce qui concerne les infirmes, outre que
+bien des raisons font souvent passer sur leurs infirmités, il n'est pas
+du tout prouvé que ce soit dans leurs rangs que se recrutent de
+préférence les suicidés. Le tempérament organico-psychique qui
+prédispose le plus l'homme à se tuer est la neurasthénie sous toutes ses
+formes. Or, aujourd'hui, la neurasthénie passe plutôt pour une marque de
+distinction que pour une tare. Dans nos sociétés raffinées, éprises des
+choses de l'intelligence, les nerveux constituent presque une noblesse.
+Seuls, les fous caractérisés sont exposés à se voir refuser l'accès du
+mariage. Cette élimination restreinte ne suffit pas à expliquer
+l'importante immunité des gens mariés[171].
+
+En dehors de ces considérations un peu _a priori_, des faits nombreux
+démontrent que la situation respective des mariés et des célibataires
+est due à de tout autres causes.
+
+Si elle était un effet de la sélection matrimoniale, on devrait la voir
+s'accuser dès que cette sélection commence à opérer, c'est-à-dire à
+partir de l'âge où garçons et filles commencent à se marier. À ce
+moment, on devrait constater un premier écart, qui irait ensuite en
+croissant peu à peu à mesure que le triage s'effectue, c'est-à-dire à
+mesure que les gens mariables se marient et cessent ainsi d'être
+confondus avec cette tourbe qui est prédestinée par sa nature à former
+la classe des célibataires irréductibles. Enfin, le maximum devrait être
+atteint à l'âge où le bon grain est complètement séparé de l'ivraie, où
+toute la population admissible au mariage y a été réellement admise, où
+il n'y a plus parmi les célibataires que ceux qui sont irrémédiablement
+voués à cette condition par leur infériorité physique ou morale. C'est
+entre 30 et 40 ans que ce moment doit être placé; au delà on ne se marie
+plus guère.
+
+Or, en fait, le coefficient de préservation évolue selon une tout autre
+loi. Au point de départ, il est très souvent remplacé par un coefficient
+d'aggravation. Les tout jeunes époux sont plus enclins au suicide que
+les célibataires; il n'en serait pas ainsi s'ils portaient en eux-mêmes
+et de naissance leur immunité. En second lieu, le maximum est réalisé
+presque d'emblée. Dès le premier âge où la condition privilégiée des
+gens mariés commence à s'affirmer (entre 20 et 25 ans), le coefficient
+atteint un chiffre qu'il ne dépasse plus guère dans la suite. Or, à
+cette période, il n'y a[172] que 148.000 époux contre 1.430.000 garçons,
+et 626.000 épouses contre 1.049.000 filles (nombres ronds). Les
+célibataires comprennent donc alors au milieu d'eux la majeure partie de
+cette élite que l'on dit être appelée par ses qualités congénitales à
+former plus tard l'aristocratie des époux; l'écart entre les deux
+classes au point de vue du suicide devrait par conséquent être faible,
+alors qu'il est déjà considérable. De même, à l'âge suivant (entre 25 et
+30 ans), sur les 2 millions d'époux qui doivent apparaître entre 30 et
+40 ans, il y en a plus d'un million qui ne sont pas encore mariés; et
+pourtant, bien loin que le célibat bénéficie de leur présence dans ses
+rangs, c'est alors qu'il fait la plus mauvaise figure. Jamais, pour ce
+qui est du suicide, ces deux parties de la population ne sont aussi
+distantes l'une de l'autre. Au contraire, entre 30 et 40 ans, alors que
+la séparation est achevée, que la classe des époux a ses cadres à peu
+près complets, le coefficient de préservation, au lieu d'arriver à son
+apogée et d'exprimer ainsi que la sélection conjugale est elle-même
+parvenue à son terme, subit une chute brusque et importante. Il passe,
+pour les hommes, de 3,20 à 2,77; pour les femmes, la régression est
+encore plus accentuée, 4,53 au lieu de 2,22, soit une diminution de 32
+%.
+
+D'autre part, ce triage, de quelque façon qu'il s'effectue, doit se
+faire également pour les filles et pour les garçons; car les épouses ne
+se recrutent pas d'une autre manière que les époux. Si donc la
+supériorité morale des gens mariés est simplement un produit de la
+sélection, elle doit être égale pour les deux sexes et, par suite, il en
+doit être de même de l'immunité contre le suicide. Or, en réalité, les
+époux sont en France sensiblement plus protégés que les épouses. Pour
+les premiers, le coefficient de préservation s'élève jusqu'à 3,20, ne
+descend qu'une seule fois au-dessous de 2,04 et oscille généralement
+autour de 2,80, tandis que, pour les secondes, le _maximum_ ne dépasse
+pas 2,22 (ou, au plus, 2,39[173]) et que le minimum est inférieur à
+l'unité (0,98). Aussi est-ce à l'état de mariage que, chez nous, la
+femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Voici, en effet,
+quelle était, pendant les années 1887-91, la part de chaque sexe aux
+suicides de chaque catégorie d'état civil:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| | PART DE CHAQUE SEXE |
++ +-------------------------+--------------------------+
+| | sur 100 suicides | sur 100 suicides |
+| | de célibataires | de mariés |
+| | de chaque âge. | de chaque âge. |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 20 à 25 ans.| 70 hommes. | 30 femmes. | 65 hommes.| 35 femmes. |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 25 à 30 " | 73 " | 27 " | 65 " | 35 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 30 à 40 " | 84 " | 16 " | 74 " | 26 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 40 à 50 " | 86 " | 14 " | 77 " | 23 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 50 à 60 " | 88 " | 12 " | 78 " | 22 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 60 à 70 " | 91 " | 9 " | 81 " | 19 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 70 à 80 " | 91 " | 9 " | 78 " | 22 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|Au delà. | 90 " | 10 " | 88 " | 12 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+*/
+
+Ainsi, à chaque âge[174] la part des épouses aux suicides des mariés est
+de beaucoup supérieure à la part des filles aux suicides des
+célibataires. Ce n'est pas, assurément, que l'épouse soit plus exposée
+que la fille; les tableaux XX et XXI prouvent le contraire. Seulement,
+si elle ne perd pas à se marier, elle y gagne moins que l'époux. Mais
+alors, si l'immunité est à ce point inégale, c'est que la vie de famille
+affecte différemment la constitution morale des deux sexes. Ce qui
+prouve même péremptoirement que cette inégalité n'a pas d'autre origine,
+c'est qu'on la voit naître et grandir sous l'action du milieu
+domestique. Le tableau XXI montre, en effet, qu'au point de départ le
+coefficient de préservation est à peine différent pour les deux sexes
+(2,93 ou 2 d'un côté, 2,40 de l'autre). Puis, peu à peu, la différence
+s'accentue, d'abord parce que le coefficient des épouses croît moins
+que celui des époux jusqu'à l'âge du maximum, et ensuite parce que la
+décroissance en est plus rapide et plus importante[175]. Si donc il
+évolue ainsi à mesure que l'influence de la famille se prolonge, c'est
+qu'il en dépend.
+
+Ce qui est plus démonstratif encore, c'est que la situation relative des
+sexes quant au degré de préservation dont jouissent les gens mariés
+n'est pas la même dans tous les pays. Dans le grand-duché d'Oldenbourg,
+ce sont les femmes qui sont favorisées et nous trouverons plus loin un
+autre cas de la même inversion. Cependant, en gros, la sélection
+conjugale se fait partout de la même manière. Il est donc impossible
+qu'elle soit le facteur essentiel de l'immunité matrimoniale; car alors
+comment produirait-elle des résultats opposés dans les différents pays?
+Au contraire, il est très possible que la famille soit, dans deux
+sociétés différentes, constituée de manière à agir différemment sur les
+sexes. C'est donc dans la constitution du groupe familial que doit se
+trouver la cause principale du phénomène que nous étudions.
+
+Mais, si intéressant que soit ce résultat, il a besoin d'être précisé;
+car le milieu domestique est formé d'éléments différents. Pour chaque
+époux, la famille comprend: 1° l'autre époux; 2° les enfants. Est-ce au
+premier ou aux seconds qu'est due l'action salutaire qu'elle exerce sur
+le penchant au suicide? En d'autres termes, elle est composée de deux
+associations différentes: il y a le groupe conjugal d'une part, de
+l'autre, le groupe familial proprement dit. Ces deux sociétés n'ont ni
+les mêmes origines, ni la même nature, ni, par conséquent, selon toute
+vraisemblance, les mêmes effets. L'une dérive d'un contrat et
+d'affinités électives, l'autre d'un phénomène naturel, la consanguinité;
+la première lie entre eux deux membres d'une même génération, la
+seconde, une génération à la suivante; celle-ci est aussi vieille que
+l'humanité, celle-là ne s'est organisée qu'à une époque relativement
+tardive. Puisqu'elles diffèrent à ce point, il n'est pas certain _a
+priori_ qu'elles concourent toutes deux à produire le fait que nous
+cherchons à comprendre. En tout cas, si l'une et l'autre y contribuent,
+ce ne saurait être ni de la même manière ni, probablement, dans la même
+mesure. Il importe donc de chercher si l'une et l'autre y ont part et,
+en cas d'affirmative, quelle est la part de chacune.
+
+On a déjà une preuve de la médiocre efficacité du mariage dans ce fait
+que la nuptialité a peu changé depuis le commencement du siècle, alors
+que le suicide a triplé. De 1821 à 1830, il y avait 7,8 mariages annuels
+par 1.000 habitants, 8 de 1831 à 1850, 7,9 en 1851-60, 7,8 de 1861 à
+1870, 8 de 1871 à 1880. Pendant ce temps, le taux des suicides par
+million d'habitants passait de 54 à 180. De 1880 à 1888, la nuptialité a
+légèrement fléchi (7,4 au lieu de 8), mais cette décroissance est sans
+rapport avec l'énorme accroissement des suicides qui, de 1880 à 1887,
+ont augmenté de plus de 16 %[176]. D'ailleurs, pendant la période
+1865-88, la nuptialité moyenne de la France (7,7) est presque égale à
+celle du Danemark (7,8) et de l'Italie (7,6); pourtant ces pays sont
+aussi dissemblables que possible sous le rapport du suicide[177].
+
+Mais nous avons un moyen beaucoup plus décisif de mesurer exactement
+l'influence propre de l'association conjugale sur le suicide; c'est de
+l'observer là où elle est réduite à ses seules forces, c'est-à-dire,
+dans les ménages sans enfants.
+
+Pendant les années 1887-1891, un million d'époux sans enfants a donné
+annuellement _644_ suicides[178]. Pour savoir dans quelle mesure l'état
+de mariage, à lui seul et abstraction faite de la famille, préserve du
+suicide, il n'y a qu'à comparer ce chiffre à celui que donnent les
+célibataires du même âge moyen. C'est cette comparaison que notre
+tableau XXI va nous permettre de faire, et ce n'est pas un des moindres
+services qu'il nous rendra. L'âge moyen des hommes mariés était alors,
+comme aujourd'hui, de 46 ans 8 mois 1/3. Un million de célibataires de
+cet âge produit environ _975_ suicides. Or, 644 est à 975 comme 100 est
+à 150, c'est-à-dire que les époux stériles ont un coefficient de
+préservation de _1,5_ seulement; ils ne se tuent qu'un tiers de fois
+moins que les célibataires du même âge. Il en est tout autrement quand
+il existe des enfants. Un million d'époux avec enfants produisait
+annuellement pendant cette même période _336_ suicides seulement. Ce
+nombre est à _975_ comme 100 est à 290; c'est-à-dire que, quand le
+mariage est fécond, le coefficient de préservation est presque doublé
+(_2,90_ au lieu de _1,5_).
+
+La société conjugale n'est donc que pour une faible part dans l'immunité
+des hommes mariés. Encore, dans le calcul précédent, avons-nous fait
+cette part un peu plus grande qu'elle n'est en réalité. Nous avons
+supposé, en effet, que les époux sans enfants ont le même âge moyen que
+les époux en général, alors qu'ils sont certainement moins âgés. Car ils
+comptent dans leurs rangs tous les époux les plus jeunes, qui n'ont pas
+d'enfants, non parce qu'ils sont irrémédiablement stériles, mais parce
+que, mariés trop récemment, ils n'ont pas encore eu le temps d'en avoir.
+En moyenne, c'est seulement à 34 ans que l'homme a son premier
+enfant[179], et pourtant c'est vers 28 ou 29 ans qu'il se marie, La
+partie de la population mariée qui a de 28 à 34 ans se trouve donc
+presque tout entière comprise dans la catégorie des époux sans enfants,
+ce qui abaisse l'âge moyen de ces derniers; par suite, en l'estimant à
+46 ans, nous l'avons certainement exagéré. Mais alors, les célibataires
+auxquels il eût fallu les comparer ne sont pas ceux de 46 ans, mais de
+plus jeunes qui, par conséquent, se tuent moins que les précédents. Le
+coefficient de 1,5 doit donc être un peu trop élevé; si nous
+connaissions exactement l'âge moyen des maris sans enfants, on verrait
+que leur aptitude au suicide se rapproche de celle des célibataires plus
+encore que ne l'indiquent les chiffres précédents.
+
+Ce qui montre bien, d'ailleurs, l'influence restreinte du mariage, c'est
+que les veufs avec enfants sont encore dans une meilleure situation que
+les époux sans enfants. Les premiers, en effet, donnent 937 suicides par
+million. Or ils ont un âge moyen de 61 ans 8 mois et 1/3. Le taux des
+célibataires du même âge (V. tableau XXI) est compris entre 1.434 et
+1.768, soit environ 1.504. Ce nombre est à 937, comme 160 est à 100. Les
+veufs, quand ils ont des enfants, ont donc un coefficient de
+préservation d'au moins 1,6, supérieur par conséquent à celui des époux
+sans enfants. Et encore, en le calculant ainsi, l'avons-nous plutôt
+atténué qu'exagéré. Car les veufs qui ont de la famille ont certainement
+un âge plus élevé que les veufs en général. En effet, parmi ces
+derniers, sont compris tous ceux dont le mariage n'est resté stérile que
+pour avoir été prématurément rompu, c'est-à-dire les plus jeunes. C'est
+donc à des célibataires au-dessus de 62 ans (qui, en vertu de leur âge,
+ont une plus forte tendance au suicide), que les veufs avec enfants
+devraient être comparés. Il est clair que, de cette comparaison, leur
+immunité ne pourrait ressortir que renforcée[180].
+
+Il est vrai que ce coefficient de 1,6 est sensiblement inférieur à celui
+des époux avec enfants, 2,9; la différence en moins est de 45 %. On
+pourrait donc croire que, à elle seule, la société matrimoniale a plus
+d'action que nous ne lui en avons reconnue, puisque, quand elle prend
+fin, l'immunité de l'époux survivant est à ce point diminuée. Mais cette
+perte n'est imputable que pour une faible part à la dissolution du
+mariage. La preuve en est que, là où il n'y a pas d'enfants, le veuvage
+produit de bien moindres effets. Un million de veufs sans enfants donne
+1.258 suicides, nombre qui est à 1.504, contingent des célibataires de
+62 ans, comme 100 est à 119. Le coefficient de préservation est donc
+encore de 1,2 environ, peu au-dessous par conséquent de celui des époux
+également sans enfants 1,5. Le premier de ces nombres n'est inférieur
+au second que de 20 %. Ainsi, quand la mort d'un époux n'a d'autre
+résultat que de rompre le lien conjugal, elle n'a pas sur la tendance au
+suicide du veuf de bien fortes répercussions. Il faut donc que le
+mariage, tant qu'il existe, ne contribue que faiblement à contenir cette
+tendance, puisqu'elle ne s'accroît pas davantage quand il cesse d'être.
+
+Quant à la cause qui rend le veuvage relativement plus malfaisant quand
+le ménage a été fécond, c'est dans la présence des enfants qu'il faut
+aller la chercher. Sans doute, en un sens, les enfants rattachent le
+veuf à la vie, mais, en même temps, ils rendent plus aiguë la crise
+qu'il traverse. Car les relations conjugales ne sont plus seules
+atteintes; mais, précisément parce qu'il existe cette fois une société
+domestique, le fonctionnement en est entravé. Un rouage essentiel fait
+défaut et tout le mécanisme en est déconcerté. Pour rétablir l'équilibre
+troublé, il faudrait que l'homme remplît une double tâche et s'acquittât
+de fonctions pour lesquelles il n'est pas fait. Voilà pourquoi il perd
+tant des avantages dont il jouissait pendant la durée du mariage. Ce
+n'est pas parce qu'il n'est plus marié, c'est parce que la famille dont
+il est le chef est désorganisée. Ce n'est pas la disparition de
+l'épouse, mais de la mère qui cause ce désarroi.
+
+Mais c'est surtout à propos de la femme que se manifeste avec éclat la
+faible efficacité du mariage, quand il ne trouve pas dans les enfants
+son complément naturel. Un million d'épouses sans enfants donne _221_
+suicides; un million de filles du même âge (entre 42 et 43 ans) _150_
+seulement. Le premier de ces nombres est au second comme 100 est à 67;
+le coefficient de préservation tombe donc au-dessous de l'unité, il est
+égal à _0,67_, c'est-à-dire qu'il y a, en réalité, aggravation. _Ainsi,
+en France, les femmes mariées sans enfants se tuent moitié plus que les
+célibataires du même sexe et du même âge._ Déjà, nous avions constaté
+que, d'une manière générale, l'épouse profite moins de la vie de famille
+que l'époux. Nous voyons maintenant quelle en est la cause; c'est que,
+par elle-même, la société conjugale nuit à la femme et aggrave sa
+tendance au suicide.
+
+Si, néanmoins, la généralité des épouses nous a paru jouir d'un
+coefficient de préservation, c'est que les ménages stériles sont
+l'exception et que, par conséquent, dans la majorité des cas, la
+présence des enfants corrige et atténue la mauvaise action du mariage.
+Encore celle-ci n'est-elle qu'atténuée. Un million de femmes avec
+enfants donne _79_ suicides; si l'on rapproche ce chiffre de celui qui
+exprime le taux des filles de 42 ans, soit _150_, on trouve que
+l'épouse, alors même qu'elle est aussi mère, ne bénéficie que d'un
+coefficient de préservation de _1,89_, inférieur par conséquent de 35 %
+à celui des époux qui sont dans la même condition[181]. On ne saurait
+donc, pour ce qui est du suicide, souscrire à cette proposition de
+Bertillon: «Quand la femme entre sous la raison conjugale, elle gagne
+plus que l'homme à cette association; mais elle déchoit nécessairement
+plus que l'homme quand elle en sort[182]».
+
+
+III.
+
+Ainsi l'immunité que présentent les gens mariés en général est due, tout
+entière pour un sexe et en majeure partie pour l'autre, à l'action, non
+de la société conjugale, mais de la société familiale. Cependant, nous
+avons vu que, même s'il n'y a pas d'enfants, les hommes tout au moins
+sont protégés dans le rapport de 1 à 1,5. Une économie de 50 suicides
+sur 150 ou de 33 %, si elle est bien au-dessous de celle qui se produit
+quand la famille est complète, n'est cependant pas une quantité
+négligeable et il importe de comprendre quelle en est la cause. Est-elle
+due aux bienfaits spéciaux que le mariage rendrait au sexe masculin, ou
+bien n'est-elle pas plutôt un effet de la sélection matrimoniale? Car si
+nous avons pu démontrer que cette dernière ne joue pas le rôle capital
+qu'on lui a attribué, il n'est pas prouvé qu'elle soit sans aucune
+influence.
+
+Un fait paraît même, au premier abord, devoir imposer cette hypothèse.
+Nous savons que le coefficient de préservation des époux sans enfants
+survit en partie au mariage; il tombe seulement de 1,5 à 1,2. Or, cette
+immunité des veufs sans enfants ne saurait évidemment être attribuée au
+veuvage qui, par lui-même, n'est pas de nature à diminuer le penchant au
+suicide, mais ne peut, au contraire, que le renforcer. Elle résulte donc
+d'une cause antérieure et qui, pourtant, ne paraît pas devoir être le
+mariage puisqu'elle continue à agir alors même qu'il est dissous par la
+mort de la femme. Mais alors, ne consisterait-elle pas dans quelque
+qualité native des époux que la sélection conjugale ferait apparaître,
+mais ne créerait pas? Comme elle existerait avant le mariage et en
+serait indépendante, il serait tout naturel qu'elle durât plus que lui.
+Si la population des mariés est une élite, il en est nécessairement de
+même de celle des veufs. Il est vrai que cette supériorité congénitale a
+de moindres effets chez ces derniers puisqu'ils sont protégés contre le
+suicide à un moindre degré. Mais on conçoit que la secousse produite par
+le veuvage puisse neutraliser en partie cette influence préventive et
+l'empêcher de produire tous ses résultats.
+
+Mais, pour que cette explication pût être acceptée, il faudrait qu'elle
+fût applicable aux deux sexes. On devrait donc trouver aussi chez les
+femmes mariées quelques traces au moins de cette prédisposition
+naturelle qui, toutes choses égales, les préserverait du suicide plus
+que les célibataires. Or déjà, le fait que, en l'absence d'enfants,
+elles se tuent plus que les filles du même âge, est assez peu
+conciliable avec l'hypothèse qui les suppose dotées, dès la naissance,
+d'un coefficient personnel de préservation. Cependant, on pourrait
+encore admettre que ce coefficient existe pour la femme comme pour
+l'homme, mais qu'il est totalement annulé pendant la durée du mariage
+par l'action funeste que ce dernier exerce sur la constitution morale de
+l'épouse. Mais, si les effets n'en étaient que contenus et masqués par
+l'espèce de déchéance morale que subit la femme en entrant dans la
+société conjugale, ils devraient réapparaître quand cette société se
+dissout, c'est-à-dire au veuvage. On devrait voir alors la femme,
+débarrassée du joug matrimonial qui la déprimait, ressaisir tous ses
+avantages et affirmer enfin sa supériorité native sur celles de ses
+congénères qui n'ont pu se faire admettre au mariage. En d'autres
+termes, la veuve sans enfants devrait avoir, par rapport aux
+célibataires, un coefficient de préservation qui se rapproche tout au
+moins de celui dont jouit le veuf sans enfants. Or il n'en est rien. Un
+million de veuves sans enfants fournit annuellement _322_ suicides; un
+million de filles de 60 ans (âge moyen des veuves) en produit un nombre
+compris entre 189 et 204, soit environ 196. Le premier de ces nombres
+est au second comme 100 est à 60. Les veuves sans enfants ont donc un
+coefficient au-dessous de l'unité, c'est-à-dire un coefficient
+d'aggravation; il est égal à _0,60_, inférieur même légèrement à celui
+des épouses sans enfants (0,67). Par conséquent, ce n'est pas le mariage
+qui empêche ces dernières de manifester pour le suicide l'éloignement
+naturel qu'on leur attribue.
+
+On répondra peut-être que ce qui empêche le complet rétablissement de
+ces heureuses qualités dont le mariage aurait suspendu les
+manifestations, c'est que le veuvage est pour la femme un état pire
+encore. C'est, en effet, une idée très répandue que la veuve est dans
+une situation plus critique que le veuf. On insiste sur les difficultés
+économiques et morales contre lesquelles il lui faut lutter quand elle
+est obligée de subvenir elle-même à son existence et, surtout, aux
+besoins de toute une famille. On a même cru que cette opinion était
+démontrée par les faits. Suivant Morselli[183], la statistique
+établirait que la femme dans le veuvage serait moins éloignée de l'homme
+pour l'aptitude au suicide que pendant le mariage; et comme, mariée,
+elle est déjà plus rapprochée à cet égard du sexe masculin que quand
+elle est célibataire, il en résulterait qu'il n'y a pas pour elle de
+plus détestable condition. À l'appui de cette thèse, Morselli cite les
+chiffres suivants qui ne se rapportent qu'à la France, mais qui, avec de
+légères variantes, peuvent s'observer chez tous les peuples d'Europe:
+
+/*
++---------+-----------------------------+----------------------------+
+| | PART DE CHAQUE SEXE | PART DE CHAQUE SEXE |
+| | sur 100 suicides de mariés. | sur 100 suicides de veufs. |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| ANNÉES. | Hommes. | Femmes. | Hommes. | Femmes. |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1871. | 79 % | 21 % | 71 % | 29 % |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1872. | 78 " | 22 " | 68 " | 32 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1873. | 79 " | 21 " | 69 " | 31 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1874. | 74 " | 26 " | 57 " | 43 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1875 | 81 " | 19 " | 77 " | 23 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1876. | 82 " | 18 " | 78 " | 22 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+*/
+
+La part de la femme dans les suicides commis par les deux sexes à l'état
+de veuvage semble être, en effet, beaucoup plus considérable que dans
+les suicides de mariés. N'est-ce pas la preuve que le veuvage lui est
+beaucoup plus pénible que ne lui était le mariage? S'il en est ainsi, il
+n'y a rien d'étonnant à ce que, même une fois veuve, les bons effets de
+son naturel soient, encore plus qu'avant, empêchés de se manifester.
+
+Malheureusement, cette prétendue loi repose sur une erreur de fait.
+Morselli a oublié qu'il y avait partout deux fois plus de veuves que de
+veufs. En France, en nombres ronds, il y a deux millions des premières
+pour un million seulement des seconds. En Prusse, d'après le recensement
+de 1890, on trouve 450.000 pour les uns et 1.319.000 pour les autres; en
+Italie, 571.000 d'une part et 1.322.000 de l'autre. Dans ces conditions,
+il est tout naturel que la contribution des veuves soit plus élevée que
+celle des épouses qui, elles, sont évidemment en nombre égal aux époux.
+Si l'on veut que la comparaison comporte quelque enseignement, il faut
+ramener à l'égalité les deux populations. Mais si l'on prend cette
+précaution, on obtient des résultats contraires à ceux qu'a trouvés
+Morselli. À l'âge moyen des veufs, c'est-à-dire à 60 ans, un million
+d'épouses donne 154 suicides et un million d'époux 577. La part des
+femmes est donc de _21_ %. Elle diminue sensiblement dans le veuvage. En
+effet, un million de veuves donne 210 cas, un million de veufs 1.017;
+d'où il suit que, sur 100 suicides de veufs des deux sexes, les femmes
+n'en comptent que 17. Au contraire, la part des hommes s'élève de 79 à
+83 %. Ainsi, en passant du mariage au veuvage, l'homme perd plus que la
+femme, puisqu'il ne conserve pas certains des avantages qu'il devait à
+l'état conjugal. Il n'y a donc aucune raison de supposer que ce
+changement de situation soit moins laborieux et moins troublant pour lui
+que pour elle; c'est l'inverse qui est la vérité. On sait, d'ailleurs,
+que la mortalité des veufs dépasse de beaucoup celle des veuves; il en
+est de même de leur nuptialité. Celle des premiers est, à chaque âge,
+trois ou quatre fois plus forte que celle des garçons, tandis que celle
+des secondes n'est que légèrement supérieure à celle des filles. La
+femme met donc autant de froideur à convoler en secondes noces que
+l'homme y met d'ardeur[184]. Il en serait autrement si sa condition de
+veuf lui était à ce point légère et si la femme, au contraire, avait à
+la supporter autant de mal qu'on a dit[185].
+
+Mais s'il n'y a rien dans le veuvage qui paralyse spécialement les dons
+naturels qu'aurait la femme par cela seul qu'elle est une élue du
+mariage, et s'ils ne témoignent alors de leur présence par aucun signe
+appréciable, tout motif manque pour supposer qu'ils existent.
+L'hypothèse de la sélection matrimoniale ne s'applique donc pas du tout
+au sexe féminin. Rien n'autorise à penser que la femme appelée au
+mariage possède une constitution privilégiée qui la prémunisse dans une
+certaine mesure, contre le suicide. Par conséquent, la même supposition
+est tout aussi peu fondée en ce qui concerne l'homme. Ce coefficient de
+1,5 dont jouissent les époux sans enfants ne vient pas de ce qu'ils sont
+recrutés dans les parties les plus saines de la population; ce ne peut
+donc être qu'un effet du mariage. Il faut admettre que la société
+conjugale, si désastreuse pour la femme, est, au contraire, même en
+l'absence d'enfants, bienfaisante à l'homme. Ceux qui y entrent ne
+constituent pas une aristocratie de naissance; ils n'apportent pas tout
+fait, dans le mariage, un tempérament qui les détourne du suicide, mais
+ils acquièrent ce tempérament en vivant de la vie conjugale. Du moins,
+s'ils ont quelques prérogatives naturelles, elles ne peuvent être que
+très vagues et indéterminées; car elles restent sans effet, jusqu'à ce
+que certaines autres conditions soient données. Tant il est vrai que le
+suicide dépend principalement, non des qualités congénitales des
+individus, mais de causes qui leur sont extérieures et qui les dominent!
+
+Cependant, une dernière difficulté reste à résoudre. Si ce coefficient
+de 1,5, indépendant de la famille, est dû au mariage, d'où vient qu'il
+lui survit et se retrouve au moins sous une forme atténuée (1,2) chez le
+veuf sans enfants? Si l'on rejette la théorie de la sélection
+matrimoniale qui rendait compte de cette survivance, comment la
+remplacer?
+
+Il suffit de supposer que les habitudes, les goûts, les tendances
+contractées pendant le mariage ne disparaissent pas une fois qu'il est
+dissous et rien n'est plus naturel que cette hypothèse. Si donc l'homme
+marié, alors même qu'il n'a pas d'enfants, éprouve pour le suicide un
+éloignement relatif, il est inévitable qu'il garde quelque chose de ce
+sentiment quand il se trouve veuf. Seulement, comme le veuvage ne va pas
+sans un certain ébranlement moral et que, comme nous le montrerons plus
+loin, toute rupture d'équilibre pousse au suicide, ces dispositions ne
+se maintiennent qu'affaiblies. Inversement, mais pour la même raison,
+puisque l'épouse stérile se tue plus que si elle était restée fille,
+elle conserve, une fois veuve, cette plus forte inclination, même un peu
+renforcée à cause du trouble et de la désadaptation qu'apporte toujours
+avec lui le veuvage. Seulement, comme les mauvais effets que le mariage
+avait pour elle lui rendent ce changement d'état plus facile, cette
+aggravation est très légère. Le coefficient s'abaisse seulement de
+quelques centièmes (0,60 au lieu de 0,67)[186].
+
+Cette explication est confirmée par ce fait qu'elle n'est qu'un cas
+particulier d'une proposition plus générale qui peut se formuler ainsi:
+_Dans une même société, la tendance au suicide, à l'état de veuvage,
+est, pour chaque sexe, fonction de la tendance, au suicide qu'a le même
+sexe à l'état de mariage._ Si l'époux est fortement préservé, le veuf
+l'est aussi, quoique, bien entendu, dans une moindre mesure; si le
+premier n'est que faiblement détourné du suicide, le second ne l'est pas
+ou ne l'est que très peu. Pour s'assurer de l'exactitude de ce théorème,
+il suffit de se reporter aux tableaux XX et XXI et aux conclusions qui
+en ont été déduites. Nous y avons vu qu'un sexe est toujours plus
+favorisé que l'autre dans le mariage comme dans le veuvage. Or, celui
+des deux qui est privilégié par rapport à l'autre dans la première de
+ces conditions conserve son privilège dans la seconde. En France, les
+époux ont un plus fort coefficient de préservation que les épouses;
+celui des veufs est également plus élevé que celui des veuves. À
+Oldenbourg, c'est l'inverse qui a lieu parmi les gens mariés: la femme
+jouit d'une immunité plus importante que l'homme. La même inversion se
+reproduit entre veufs et veuves.
+
+Mais comme ces deux seuls cas pourraient justement passer pour une
+preuve insuffisante et que, d'autre part, les publications statistiques
+ne nous donnent pas les éléments nécessaires pour vérifier notre
+proposition dans d'autres pays, nous avons eu recours au procédé suivant
+afin d'étendre le champ de nos comparaisons: nous avons calculé
+séparément le taux des suicides, pour chaque groupe d'âge et d'état
+civil, dans le département de la Seine d'une part, dans le reste des
+départements réunis ensemble, de l'autre. Les deux groupes sociaux,
+ainsi isolés l'un de l'autre, sont assez différents pour qu'il y ait
+lieu de s'attendre à ce que la comparaison en soit instructive. Et en
+effet, la vie de famille y agit très différemment sur le suicide (V.
+tableau XXII).
+
+Tableau XXII
+
+_Comparaison du taux des suicides par million d'habitants de chaque
+groupe d'âge et d'état civil dans la Seine et en province (1889-1891)._
+
+/*
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| HOMMES (Province). | COEFFICIENTS |
+| | de préservation par rapport |
+| | aux célibataires. |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Ages. |Célibataires.| Époux.| Veufs.| des | des |
+| | | | | époux. | veufs. |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|15-20. | 100 | 400 | | 0,25 | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|20-25 | 214 | 95 | 153 | 2,25 | 1,39 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|25-30 | 365 | 103 | 373 | 3,54 | 0,97 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|30-40 | 590 | 202 | 511 | 2,92 | 1,15 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|40-50 | 976 | 295 | 633 | 3,30 | 1,54 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|50-60 | 1.445 | 470 | 852 | 3,07 | 1,69 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|60-70 | 1.790 | 582 | 1.047 | 3,07 | 1,70 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|70-80 | 2.000 | 664 | 1.252 | 3,01 | 1,59 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Au delà.| 1,458 | 762 | 1.129 | 1,91 | 1,29 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Moyennes des coeff. de préservation. | 2,88 | 1,45 |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| FEMMES (Province). | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Ages. |Célibataires.|Épouses|Veuves.| des | des |
+| | | | | épouses. | veuves. |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|15-20. | 67 | 36 | 375 | 1,86 | 0,17 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|20-25 | 95 | 52 | 76 | 1,82 | 1,25 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|25-30 | 122 | 64 | 156 | 1,90 | 0,78 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|30-40 | 101 | 74 | 174 | 1,36 | 0,58 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|40-50 | 147 | 95 | 149 | 1,54 | 0,98 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|50-60 | 178 | 136 | 174 | 1,30 | 1,02 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|60-70 | 163 | 142 | 221 | 1,14 | 0,73 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|70-80 | 200 | 191 | 233 | 1,04 | 0,85 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Au delà.| 160 | 108 | 221 | 1,48 | 0,72 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Moyennes des coeff. de préservation. | 1,49 | 0,78 |
++--------------------------------------+---------------+-------------+
+| HOMMES (Seine). | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|15-20. | 280 |2.000 | | 0,14 | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|20-25. | 487 | 128 | | 3,80 | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|25-30. | 599 | 298 | 714 | 2,01 | 0,83 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|30-40 | 869 | 436 | 912 | 1,99 | 0,95 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|40-50 | 985 | 808 | 1.459 | 1,21 | 0,67 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|50-60 | 1.367 |1.152 | 2.321 | 1,18 | 0,58 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|60-70 | 1.500 |1.559 | 2.902 | 0,96 | 0,51 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|70-80 | 1.783 |1.741 | 2.082 | 1,02 | 0,85 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Au delà.| 1.923 |1.111 | 2.089 | 1,73 | 0,92 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Moyennes des coeff. de préservation. | 1,56 | 0,75 |
++--------------------------------------+---------------+-------------+
+| FEMMES (Seine). | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|15-20. | 224 | | | | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|20-25. | 196 | 64 | | 3,06 | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|25-30. | 328 | 103 | 296 | 3,18 | 1,10 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|30-40 | 281 | 156 | 373 | 1,80 | 0,75 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|40-50 | 357 | 217 | 289 | 1,64 | 1,23 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|50-60 | 456 | 353 | 410 | 1,29 | 1,11 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|60-70 | 515 | 471 | 637 | 1,09 | 0,80 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|70-80 | 326 | 677 | 464 | 0,48 | 0,70 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Au delà.| 508 | 277 | 591 | 1,83 | 0,85 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Moyennes des coeff. de préservation. | 1,79 | 0,93 |
++------------------------------------------------------+-------------+
+*/
+
+Dans les départements, l'époux est beaucoup plus préservé que l'épouse.
+Le coefficient du premier ne descend que quatre fois au-dessous de
+3[187], tandis que celui de la femme n'atteint jamais 2; la moyenne est,
+dans un cas, de 2,88, dans l'autre, de 1,49. Dans la Seine, c'est
+l'inverse; le coefficient est en moyenne pour les époux de 1,56
+seulement, tandis qu'il est pour les épouses de 1,79[188]. Or on
+retrouve exactement la même inversion entre veufs et veuves. En
+province, le coefficient moyen des veufs est élevé (1,45), celui des
+veuves est bien inférieur (0,78). Dans la Seine, au contraire, c'est le
+second qui l'emporte, il s'élève à 0,93, tout près de l'unité, tandis
+que l'autre tombe à 0,75. _Ainsi, quel que soit le sexe favorisé, le
+veuvage suit régulièrement le mariage._
+
+Il y a plus, si Ton cherche selon quel rapport le coefficient des époux
+varie d'un groupe social à l'autre et si l'on fait ensuite la même
+recherche pour les veufs, on trouve les surprenants résultats qui
+suivent:
+
+/*
+Coefficient des époux de province 2,88
+---------------------------------------- = ---- = 1,84
+Coefficient des époux de la Seine 1,56
+
+Coefficient des veufs de province 1,43
+---------------------------------------- = ---- = 1,93
+Coefficient des veufs de la Seine 0,75
+*/
+
+et pour les femmes:
+
+/*
+Coefficient des épouses de la Seine 1,79
+---------------------------------------- = ---- = 1,20
+Coefficient des épouses de province 1,49
+
+Coefficient des veuves de la Seine 0,93
+---------------------------------------- = ---- = 1,19
+Coefficient des veuves de province 0,78
+*/
+
+Les rapports numériques sont, pour chaque sexe, égaux à quelques
+centièmes d'unité près; pour les femmes, l'égalité est même presque
+absolue. Ainsi, non seulement quand le coefficient des époux s'élève ou
+s'abaisse, celui des veufs fait de même, mais encore il croît ou décroît
+exactement dans la même mesure. Ces relations peuvent même être
+exprimées sous une forme plus démonstrative encore de la loi que nous
+avons énoncée. Elles impliquent, en effet, que, partout, quel que soit
+le sexe, le veuvage diminue l'immunité des époux suivant un rapport
+constant:
+
+/*
+Époux de province 2,88 Époux de la Seine 1,56
+------------------- = ---- = 1,98 ------------------- = ---- = 2,0
+Veufs de province 1,45 Veufs de la Seine 0,75
+
+Épouses de province 1,49 Épouses de la Seine 1,79
+------------------- = ---- = 1,91 ------------------- = ---- = 1,92
+Veuves de province 0,78 Veuves de la Seine 0,93
+*/
+
+Le coefficient des veufs est environ la moitié de celui des époux. Il
+n'y a donc aucune exagération à dire que l'aptitude des veufs pour le
+suicide est fonction de l'aptitude correspondante des gens mariés; en
+d'autres termes, la première est, en partie, une conséquence de la
+seconde. Mais alors, puisque le mariage, même en l'absence d'enfants,
+préserve le mari, il n'est pas surprenant que le veuf garde quelque
+chose de cette heureuse disposition.
+
+En même temps qu'il résout la question que nous nous étions posée, ce
+résultat jette quelque lumière sur la nature du veuvage. Il nous
+apprend, en effet, que le veuvage n'est pas par lui-même une condition
+irrémédiablement mauvaise. Il arrive très souvent qu'il vaut mieux que
+le célibat. La vérité, c'est que la constitution morale des veufs et des
+veuves n'a rien de spécifique, mais dépend de celle des gens mariés du
+même sexe et dans le même pays. Elle n'en est que le prolongement.
+Dites-moi comment, dans une société donnée, le mariage et la vie de
+famille affectent hommes et femmes, je vous dirai ce qu'est le veuvage
+pour les uns et pour les autres. Il se trouve donc, par une heureuse
+compensation, que si, là où le mariage et la société domestique sont en
+bon état, la crise qu'ouvre le veuvage est plus douloureuse, on est
+mieux armé pour y faire face; inversement, elle est moins grave quand la
+constitution matrimoniale et familiale laisse davantage à désirer, mais,
+en revanche, on est moins bien trempé pour y résister. Ainsi, dans les
+sociétés où l'homme profite de la famille plus que la femme, il souffre
+plus qu'elle quand il reste seul, mais, en même temps, il est mieux en
+état de supporter cette souffrance, parce que les salutaires influences
+qu'il a subies l'ont rendu plus réfractaire aux résolutions désespérées.
+
+IV.
+
+Le tableau suivant résume les faits qui viennent d'être établis[189].
+
+_Influence de la famille sur le suicide dans chaque sexe._
+
+/*
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| HOMMES |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| | TAUX | COEFFICIENT |
+| |des suicides.| de préservation |
+| | | par rapport |
+| | |aux célibataires.|
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Célibataires de 45 ans.| 975 | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Époux avec enfants. | 336 | 2,9 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Époux sans enfants. | 644 | 1,5 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| | | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Célibataires de 60 ans.| 1.504 | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Veufs avec enfants. | 937 | 1,6 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Veufs sans enfants | 1,258 | 1,2 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| FEMMES |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| | TAUX | COEFFICIENT |
+| |des suicides.| de préservation |
+| | | par rapport |
+| | |aux célibataires.|
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Filles de 42 ans. | 150 | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Épouses avec enfants. | 79 | 1,89 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Épouses sans enfants. | 221 | 0,67 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| | | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Filles de 60 ans. | 196 | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Veuves avec enfants. | 186 | 1,06 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Veuves sans enfants. | 322 | 0,60 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+*/
+
+Il ressort de ce tableau et des remarques qui précèdent que le mariage a
+bien sur le suicide une action préservatrice qui lui est propre. Mais
+elle est très restreinte et, de plus, elle ne s'exerce qu'au profit d'un
+seul sexe. Quelque utile qu'il ait été d'en établir l'existence--et on
+comprendra mieux cette utilité dans un prochain chapitre[190]--il reste
+que le facteur essentiel de l'immunité des gens mariés est la famille,
+c'est-à-dire le groupe complet formé par les parents et les enfants.
+Sans doute, comme les époux en sont membres, ils contribuent eux aussi,
+pour leur part, à produire ce résultat, seulement ce n'est pas comme
+mari ou comme femme, mais comme père ou comme mère, comme fonctionnaires
+de l'association familiale. Si la disparition de l'un d'eux accroît les
+chances que l'autre a de se tuer, ce n'est pas parce que les liens qui
+les unissaient personnellement l'un à l'autre sont rompus, mais parce
+qu'il en résulte un bouleversement de la famille dont le survivant subit
+le contrecoup. Nous réservant d'étudier plus loin l'action spéciale du
+mariage, nous dirons donc que la société domestique, tout comme la
+société religieuse, est un puissant préservatif contre le suicide.
+
+Cette préservation est même d'autant plus complète que la famille est
+plus dense, c'est-à-dire comprend un plus grand nombre d'éléments.
+
+Cette proposition a été déjà énoncée et démontrée par nous dans un
+article de la _Revue philosophique_ paru en novembre 1888. Mais
+l'insuffisance des données statistiques qui étaient alors à notre
+disposition ne nous permit pas d'en faire la preuve avec toute la
+rigueur que nous eussions souhaitée. En effet, nous ignorions quel était
+l'effectif moyen des ménages de famille, tant dans la France en général
+que dans chaque département. Nous avions donc dû supposer que la densité
+familiale dépendait uniquement du nombre des enfants, et encore, ce
+nombre lui-même n'étant pas indiqué par le recensement, il nous fallut
+l'estimer d'une manière indirecte en nous servant de ce qu'on appelle en
+démographie le croît physiologique, c'est-à-dire l'excédent annuel des
+naissances sur mille décès. Sans doute, cette substitution n'était pas
+irrationnelle, car, là où le croît est élevé, les familles, en général,
+ne peuvent guère manquer d'être denses. Cependant, la conséquence n'est
+pas nécessaire et, souvent, elle ne se produit pas. Là où les enfants
+ont l'habitude de quitter leurs parents tôt, soit pour émigrer, soit
+pour aller fonder des établissements à part, soit pour tout autre cause,
+la densité de la famille n'est pas en rapport avec leur nombre. En fait,
+la maison peut être déserte, quelque fécond qu'ait été le ménage. C'est
+ce qui arrive et dans les milieux cultivés, où l'enfant est envoyé très
+jeune au dehors pour faire ou pour achever son éducation, et dans les
+régions misérables, où une dispersion prématurée est rendue nécessaire
+par les difficultés de l'existence. Inversement, malgré une natalité
+médiocre, la famille peut comprendre un nombre suffisant ou même élevé
+d'éléments, si les célibataires adultes ou même les enfants mariés
+continuent à vivre avec leurs parents et à former une seule et même
+société domestique. Pour toutes ces raisons, on ne peut mesurer avec
+quelque exactitude la densité relative des groupes familiaux que si l'on
+sait quelle en est la composition effective.
+
+Le dénombrement de 1886, dont les résultats n'ont été publiés qu'à la
+fin de 1888, nous l'a fait connaître. Si donc, d'après les indications
+que nous y trouvons, on recherche quel rapport il y a, dans les
+différents départements français, entre le suicide et l'effectif moyen
+des familles, on trouve les résultats suivants:
+
+/*
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+| | SUICIDES | EFFECTIF MOYEN |
+| | par million | des ménages |
+| | d'habitants | de famille |
+| | (1878-1887). | pour 100 ménages |
+| | | (1886). |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|1er groupe (11 départements). | De 430 à 380. | 347 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|2e --- (6 départements). | De 300 à 240 | 360 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|3e --- (15 départements). | De 230 à 180 | 376 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|4e --- (18 départements). | De 170 à 130 | 393 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|5e --- (26 départements). | De 120 à 80 | 418 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|6e --- (10 départements). | De 70 à 30 | 434 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+*/
+
+À mesure que les suicides diminuent, la densité familiale s'accroît
+régulièrement.
+
+Si, au lieu de comparer des moyennes, nous analysons le contenu de
+chaque groupe, nous ne trouvons rien qui ne confirme cette conclusion.
+En effet, pour la France entière, l'effectif moyen est de 39 personnes
+par 10 familles. Si donc, nous cherchons combien il y a de départements
+au-dessus ou au-dessous de la moyenne dans chacune de ces 6 classes,
+nous trouverons qu'elles sont ainsi composées:
+
+/*
++-------------------+------------------------------------------------+
+| | DANS CHAQUE GROUPE COMBIEN |
+| | de départements % sont |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+| |Au-dessous de l'effectif|Au-dessus de l'effectif|
+| | moyen. | moyen. |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|1er groupe. | 100 % | 0 % |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|2e --- . | 84 " | 16 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|3e --- . | 60 " | 30 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|4e --- . | 33 " | 63 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|5e --- . | 19 " | 81 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|6e --- . | 0 " | 100 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+*/
+
+Le groupe qui compte le plus de suicides ne comprend que des
+départements où l'effectif de la famille est au-dessous de la moyenne.
+Peu à peu, de la manière la plus régulière, le rapport se renverse
+jusqu'à ce que l'inversion devienne complète. Dans la dernière classe,
+où les suicides sont rares, tous les départements ont une densité
+familiale supérieure à la moyenne.
+
+Les deux cartes (V. ci-dessous) ont, d'ailleurs, la même configuration
+générale. La région où les familles ont la moindre densité a
+sensiblement les mêmes limites que la zone suicidogène. Elle occupe,
+elle aussi, le Nord et l'Est et s'étend jusqu'à la Bretagne d'un côté,
+jusqu'à la Loire de l'autre. Au contraire, dans l'Ouest et dans le Sud,
+où les suicides sont peu nombreux, la famille a généralement un effectif
+élevé. Ce rapport se retrouve même dans certains détails. Dans la
+région septentrionale, on remarque deux départements qui se
+singularisent par leur médiocre aptitude au suicide, c'est le Nord et le
+Pas-de-Calais, et le fait est d'autant plus surprenant que le Nord est
+très industriel et que la grande industrie favorise le suicide. Or la
+même particularité se retrouve sur l'autre carte. Dans ces deux
+départements, la densité familiale est élevée, tandis qu'elle est très
+basse dans tous les départements voisins. Au Sud, nous retrouvons sur
+les deux cartes la même tache sombre formée par les Bouches-du-Rhône, le
+Var et les Alpes-Maritimes, et, à l'Ouest, la même tache claire formée
+par la Bretagne. Les irrégularités sont l'exception et elles ne sont
+jamais bien sensibles; étant donnée la multitude de facteurs qui peuvent
+affecter un phénomène de cette complexité, une coïncidence aussi
+générale est significative.
+
+[Illustration:
+
+PLANCHE IV.
+
+SUICIDES ET DENSITÉ FAMILIALE. ]
+
+La même relation inverse se retrouve dans la manière dont ces deux
+phénomènes ont évolué dans le temps. Depuis 1826, le suicide ne cesse de
+s'accroître et la natalité de diminuer. De 1821 à 1830, elle était
+encore de 308 naissances par 10.000 habitants; elle n'était plus que de
+240 pendant la période 1881-88 et, dans l'intervalle, la décroissance a
+été ininterrompue. En même temps, on constate une tendance de la famille
+à se fragmenter et à se morceler de plus en plus. De 1856 à 1886, le
+nombre des ménages s'est accru de 2 millions en chiffres ronds; il est
+passé, par une progression régulière et continue, de 8.796.276 à
+10.662.423. Et pourtant, pendant le même intervalle de temps, la
+population n'a augmenté que de deux millions d'individus. C'est donc que
+chaque famille compte un plus petit nombre de membres[191].
+
+Ainsi, les faits sont loin de confirmer la conception courante, d'après
+laquelle le suicide serait dû surtout aux charges de la vie, puisqu'il
+diminue, au contraire, à mesure que ces charges augmentent. Voilà une
+conséquence du malthusianisme que ne prévoyait pas son inventeur. Quand
+il recommandait de restreindre l'étendue des familles, c'était dans la
+pensée que cette restriction était, au moins dans certains cas,
+nécessaire au bien-être général. Or, en réalité, c'est si bien une
+source de mal-être, qu'elle diminue chez l'homme le désir de vivre. Loin
+que les familles denses soient une sorte de luxe dont on peut se passer
+et que le riche seul doive s'offrir, c'est, au contraire, le pain
+quotidien sans lequel on ne peut subsister. Si pauvre qu'on soit, et
+même au seul point de vue de l'intérêt personnel, c'est le pire des
+placements que celui qui consiste à transformer en capitaux une partie
+de sa descendance.
+
+Ce résultat concorde avec celui auquel nous étions précédemment arrivés.
+D'où vient, en effet, que la densité de la famille ait sur le suicide
+cette influence? On ne saurait, pour répondre à la question, faire
+intervenir le facteur organique; car si la stérilité absolue est surtout
+un produit de causes physiologiques, il n'en est pas de même de la
+fécondité insuffisante qui est le plus souvent volontaire et qui tient à
+un certain état de l'opinion. De plus, la densité familiale, telle que
+nous l'avons évaluée, ne dépend pas exclusivement de la natalité; nous
+avons vu que, là où les enfants sont peu nombreux, d'autres éléments
+peuvent en tenir lieu et, inversement, que leur nombre peut rester sans
+effet s'ils ne participent pas effectivement et avec suite à la vie du
+groupe. Aussi n'est-ce pas davantage aux sentiments _sui generis_ des
+parents pour leurs descendants immédiats qu'il faut attribuer cette
+vertu préservatrice. Du reste, ces sentiments eux-mêmes, pour être
+efficaces, supposent un certain état de la société domestique. Ils ne
+peuvent être puissants si la famille est désintégrée. C'est donc parce
+que la manière dont elle fonctionne varie suivant qu'elle est plus ou
+moins dense, que le nombre des éléments dont elle est composée affecte
+le penchant au suicide.
+
+C'est que, en effet, la densité d'un groupe ne peut pas s'abaisser sans
+que sa vitalité diminue. Si les sentiments collectifs ont une énergie
+particulière, c'est que la force avec laquelle chaque conscience
+individuelle les éprouve retentit dans toutes les autres et
+réciproquement. L'intensité à laquelle ils atteignent dépend donc du
+nombre des consciences qui les ressentent en commun. Voilà pourquoi,
+plus une foule est grande, plus les passions qui s'y déchaînent sont
+susceptibles d'être violentes. Par conséquent, au sein d'une famille peu
+nombreuse, les sentiments, les souvenirs communs ne peuvent pas être
+très intenses; car il n'y a pas assez de consciences pour se les
+représenter et les renforcer en les partageant. Il ne saurait s'y former
+de ces fortes traditions qui servent de liens entre les membres d'un
+même groupe, qui leur survivent même et rattachent les unes aux autres
+les générations successives. D'ailleurs, de petites familles sont
+nécessairement éphémères; et, sans durée, il n'y a pas de société qui
+puisse être consistante. Non seulement les états collectifs y sont
+faibles, mais ils ne peuvent être nombreux; car leur nombre dépend de
+l'activité avec laquelle les vues et les impressions s'échangent,
+circulent d'un sujet à l'autre, et, d'autre part, cet échange lui-même
+est d'autant plus rapide qu'il y a plus de gens pour y participer. Dans
+une société suffisamment dense, cette circulation est ininterrompue; car
+il y a toujours des unités sociales en contact, tandis que, si elles
+sont rares, leurs relations ne peuvent être qu'intermittentes et il y a
+des moments où la vie commune est suspendue. De même, quand la famille
+est peu étendue, il y a toujours peu de parents ensemble; la vie
+domestique est donc languissante et il y a des moments où le foyer est
+désert.
+
+Mais dire d'un groupe qu'il a une moindre vie commune qu'un autre, c'est
+dire aussi qu'il est moins fortement intégré; car l'état d'intégration
+d'un agrégat social ne fait que refléter l'intensité de la vie
+collective qui y circule. Il est d'autant plus un et d'autant plus
+résistant que le commerce entre ses membres est plus actif et plus
+continu. La conclusion à laquelle nous étions arrivé peut donc être
+complétée ainsi: de même que la famille est un puissant préservatif du
+suicide, elle en préserve d'autant mieux qu'elle est plus fortement
+constituée[192].
+
+
+
+
+V.
+
+
+Si les statistiques n'étaient pas aussi récentes, il serait facile de
+démontrer à l'aide de la même méthode que cette loi s'applique aux
+sociétés politiques. L'histoire nous apprend, en effet, que le suicide,
+qui est généralement rare dans les sociétés jeunes[193], en voie
+d'évolution et de concentration, se multiplie au contraire à mesure
+qu'elles se désintègrent. En Grèce, à Rome, il apparaît dès que la
+vieille organisation de la cité est ébranlée et les progrès qu'il y a
+faits marquent les étapes successives de la décadence. On signale le
+même fait dans l'empire ottoman. En France, à la veille de la
+Révolution, le trouble dont était travaillée la société par suite de la
+décomposition de l'ancien système social se traduisit par une brusque
+poussée de suicides dont nous parlent les auteurs du temps[194].
+
+Mais, en dehors de ces renseignements historiques, la statistique du
+suicide, quoiqu'elle ne remonte guère au delà des soixante-dix dernières
+années, nous fournit de cette proposition quelques preuves qui ont sur
+les précédentes l'avantage d'une plus grande précision.
+
+On a parfois écrit que les grandes commotions politiques multipliaient
+les suicides. Mais Morselli a bien montré que les faits contredisent
+cette opinion. Toutes les révolutions qui ont eu lieu en France au cours
+de ce siècle ont diminué le nombre des suicides au moment où elles se
+sont produites. En 1830, le total des cas tombe de 1904, en 1829, à
+1756, soit une diminution brusque de près de 10 %. En 1848, la
+régression n'est pas moins importante; le montant annuel passe de 3.647
+à 3.301. Puis, pendant les années 1848-49, la crise qui vient d'agiter
+la France fait le tour de l'Europe; partout, les suicides baissent, et
+la baisse est d'autant plus sensible que la crise a été plus grave et
+plus longue. C'est ce que montre le tableau suivant:
+
+/*
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+| | DANEMARK. | PRUSSE. | BAVIÈRE. | SAXE | AUTRICHE. |
+| | | | | ROYALE. | |
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+| 1847. | 345 | 1.852 | 217 | | 611 (en 1846) |
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+| 1848. | 305 | 1.649 | 215 | 398 | |
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+| 1849. | 337 | 1.527 | 189 | 328 | 452 |
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+*/
+
+
+
+En Allemagne, l'émotion a été beaucoup plus vive qu'en Danemark et la
+lutte plus longue même qu'en France où, sur-le-champ, un gouvernement
+nouveau se constitua; aussi la diminution, dans les États allemands, se
+prolonge-t-elle jusqu'en 1849. Elle est, par rapport à cette dernière
+année de 13 % en Bavière, de 18 % en Prusse; en Saxe, en une seule
+année, de 1848 à 1849, elle est de 18 % également.
+
+En 1851, le même phénomène ne se reproduit pas en France, non plus qu'en
+1852. Les suicides restent stationnaires. Mais, à Paris, le coup d'État
+produit son effet accoutumé; quoiqu'il ait été accompli en décembre, le
+chiffre des suicides tombe de 483 en 1851 à 446 en 1852 (-8 %) et, en
+1853, ils restent encore à 463[195]. Ce fait tendrait à prouver que
+cette révolution gouvernementale a beaucoup plus ému Paris que la
+province, qu'elle semble avoir laissée presque indifférente. D'ailleurs,
+d'une manière générale, l'influence de ces crises est toujours plus
+sensible dans la capitale que dans les départements. En 1830, à Paris,
+la décroissance a été de 13 % (269 cas au lieu de 307 l'année précédente
+et de 359 l'année suivante); en 1848, de 32 % (481 cas au lieu de
+698)[196].
+
+De simples crises électorales, pour peu qu'elles aient d'intensité, ont
+parfois le même résultat. C'est ainsi que, en France, le calendrier des
+suicides porte la trace visible du coup d'État parlementaire du 16 mai
+1877 et de l'effervescence qui en est résultée, ainsi que des élections
+qui, en 1889, mirent fin à l'agitation boulangiste. Pour en avoir la
+preuve, il suffit de comparer la distribution mensuelle des suicides
+pendant ces deux années à celle des années les plus voisines.
+
+/*
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+| | 1876. | 1877. | 1878. | 1888. | 1889. | 1890. |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Mai. | 604 | 649 | 717 | 924 | 919 | 819 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Juin. | 662 | 692 | 682 | 851 | 829 | 822 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Juillet. | 625 | 540 | 693 | 825 | 818 | 888 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Août. | 482 | 496 | 547 | 786 | 694 | 734 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Septembre.| 394 | 378 | 512 | 673 | 597 | 720 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Octobre. | 464 | 423 | 468 | 603 | 648 | 675 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Novembre. | 400 | 413 | 415 | 589 | 618 | 571 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Décembre. | 389 | 386 | 335 | 574 | 482 | 475 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+*/
+
+Pendant les premiers mois de 1877, les suicides sont supérieurs à ceux
+de 1876 (1.945 cas de janvier à avril au lieu de 1.784) et la hausse
+persiste en mai et en juin. C'est seulement à la fin de ce dernier mois
+que les Chambres sont dissoutes, la période électorale ouverte en fait,
+sinon en droit; c'est même vraisemblablement le moment où les passions
+politiques furent le plus surexcitées, car elles durent se calmer un peu
+dans la suite par l'effet du temps et de la fatigue. Aussi, en juillet,
+les suicides, au lieu de continuer à dépasser ceux de l'année
+précédente, leur sont-ils inférieurs de 14 %. Sauf un léger arrêt en
+août, la baisse continue, quoique à un moindre degré, jusqu'en octobre.
+C'est l'époque où la crise prend fin. Aussitôt qu'elle est terminée, le
+mouvement ascensionnel, un instant suspendu, recommence. En 1889, le
+phénomène est encore plus marqué. C'est au commencement d'août que la
+Chambre se sépare; l'agitation électorale commence aussitôt et dure
+jusqu'à la fin de septembre; c'est alors qu'eurent lieu les élections.
+Or, en août, il se produit, par rapport au mois correspondant de 1888,
+une brusque diminution de 12 %, qui se maintient en septembre, mais
+cesse non moins soudainement en octobre, c'est-à-dire dès que la lutte
+est close.
+
+Les grandes guerres nationales ont la même influence que les troubles
+politiques. En 1866 éclate la guerre entre l'Autriche et l'Italie, les
+suicides diminuent de 14 % dans l'un et dans l'autre pays.
+
+/*
++---------------------------+------------+-----------+---------------+
+| | 1865. | 1866. | 1867. |
++---------------------------+------------+-----------+---------------+
+| Italie | 678 | 588 | 657 |
++---------------------------+------------+-----------+---------------+
+| Autriche | 1.464 | 1.265 | 1.407 |
++---------------------------+------------+-----------+---------------+
+*/
+
+En 1864, ç'avait été le tour du Danemark et de la Saxe. Dans ce dernier
+État, les suicides qui étaient à 643 en 1863, tombent à 545 en 1864 (-16
+%) pour revenir à 619 en 1865. Pour ce qui est du Danemark, comme nous
+n'avons pas le nombre des suicides en 1863, nous ne pouvons pas lui
+comparer celui de 1864; mais nous savons que le montant de cette
+dernière année (411) est le plus bas qui ait été atteint depuis 1852. Et
+comme en 1865 il s'élève à 451, il est bien probable que ce chiffre de
+411 témoigne d'une baisse sérieuse.
+
+La guerre de 1870-71 eut les mêmes conséquences en France et en
+Allemagne:
+
+/*
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+| | 1869. | 1870. | 1871. | 1872. |
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+| Prusse | 3.186 | 2.963 | 2.723 | 2.950 |
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+| Saxe | 710 | 657 | 653 | 687 |
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+| France | 5.114 | 4.157 | 4.490 | 5.275 |
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+*/
+
+On pourrait peut-être croire que cette diminution est due à ce que, en
+temps de guerre, une partie de la population civile est enrégimentée et
+que, dans une armée en campagne, il est bien difficile de tenir compte
+des suicides. Mais les femmes contribuent tout comme les hommes à cette
+diminution. En Italie, les suicides féminins passent de 130 en 1864 à
+117 en 1866; en Saxe, de 133 en 1863 à 120 en 1864 et 114 en 1865 (-15
+%). Dans le même pays, en 1870, la chute n'est pas moins sensible; de
+130 en 1869, ils descendent à 114 en 1870 et restent à ce même niveau en
+1871; la diminution est de 13 %, supérieure à celle que subissaient les
+suicides masculins au même moment. En Prusse, tandis que 616 femmes
+s'étaient tuées en 1869, il n'y en eut plus que 540 en 1871 (-13 %). On
+sait, d'ailleurs, que les jeunes gens en état de porter les armes ne
+fournissent qu'un faible contingent au suicide. Six mois seulement de
+1870 ont été pris par la guerre; à cette époque et en temps de paix, un
+million de français de 25 à 30 ans eussent donné tout au plus une
+centaine de suicides[197], tandis qu'entre 1870 et 1869 la différence en
+moins est de 1.057 cas.
+
+On s'est aussi demandé si ce recul momentané en temps de crise ne
+viendrait pas de ce que, l'action de l'autorité administrative étant
+alors paralysée, la constatation des suicides se fait avec moins
+d'exactitude. Mais de nombreux faits démontrent que cette cause
+accidentelle ne suffit pas à rendre compte du phénomène. En premier
+lieu, il y a sa très grande généralité. Il se produit chez les
+vainqueurs, comme chez les vaincus, chez les envahisseurs comme chez les
+envahis. De plus, quand la secousse a été très forte, les effets s'en
+font sentir même assez longtemps après qu'elle est passée. Les suicides
+ne se relèvent que lentement; quelques années s'écoulent avant qu'ils
+ne soient revenus à leur point de départ; il en est ainsi même dans des
+pays où, en temps normal, ils s'accroissent régulièrement chaque année.
+Quoique des omissions partielles soient, d'ailleurs, possibles et même
+probables à ces moments de perturbation, la diminution accusée par les
+statistiques a trop de constance pour qu'on puisse l'attribuer à une
+distraction passagère de l'administration comme à sa cause principale.
+
+Mais la meilleure preuve que nous sommes en présence, non d'une erreur
+de comptabilité, mais d'un phénomène de psychologie sociale, c'est que
+toutes les crises politiques ou nationales n'ont pas cette influence.
+Celles-là seulement agissent qui excitent les passions. Déjà nous avons
+remarqué que nos révolutions ont toujours plus affecté les suicides de
+Paris que ceux des départements; et cependant, la perturbation
+administrative était la même en province et dans la capitale. Seulement,
+ces sortes d'événements ont toujours beaucoup moins intéressé les
+provinciaux que les Parisiens dont ils étaient l'œuvre et qui y
+assistaient de plus près. De même, tandis que les grandes guerres
+nationales, comme celle de 1870-71, ont eu, tant en France qu'en
+Allemagne, une puissante action sur la marche des suicides, des guerres
+purement dynastiques comme celles de Crimée ou d'Italie, qui n'ont pas
+fortement ému les masses, sont restées sans effet appréciable. Même, en
+1854, il se produisit une hausse importante (3.700 cas au lieu de 3.415
+en 1853). On observe le même fait en Prusse lors des guerres de 1864 et
+de 1866. Les chiffres restent stationnaires en 1864 et montent un peu en
+1866. C'est que ces guerres étaient dues tout entières à l'initiative
+des politiciens et n'avaient pas soulevé les passions populaires comme
+celle de 1870.
+
+De ce même point de vue, il est intéressant de remarquer que, en
+Bavière, l'année 1870 n'a pas produit les mêmes effets que sur les
+autres pays de l'Allemagne, surtout de l'Allemagne du Nord. On y a
+compté plus de suicides en 1870 qu'en 1869 (452 au lieu de 425). C'est
+seulement en 1871 qu'une légère diminution se produit; elle s'accentue
+un peu en 1872 où il n'y a plus que 412 cas, ce qui ne fait, d'ailleurs,
+qu'une baisse de 9 % par rapport à 1869 et de 4 % par rapport à 1870.
+Cependant, la Bavière a pris aux événements militaires la même part
+matérielle que la Prusse; elle a également mobilisé toute son armée et
+il n'y a pas de raison pour que le désarroi administratif y ait été
+moindre. Seulement, elle n'a pas pris aux événements la même part
+morale. On sait, en effet, que la catholique Bavière est, de toute
+l'Allemagne, le pays qui a toujours le plus vécu de sa vie propre et
+s'est montré le plus jaloux de son autonomie. Il a participé à la guerre
+par la volonté de son roi, mais sans entrain. Il a donc résisté beaucoup
+plus que les autres peuples alliés au grand mouvement social qui agitait
+alors l'Allemagne; c'est pourquoi le contre-coup ne s'y est fait sentir
+que plus tard et plus faiblement. L'enthousiasme ne vint qu'après et il
+fut modéré. Il fallut le vent de gloire qui s'éleva sur l'Allemagne au
+lendemain des succès de 1870 pour échauffer un peu la Bavière, jusque-là
+froide et récalcitrante[198].
+
+De ce fait, on peut rapprocher le suivant qui a la même signification.
+En France, pendant les années 1870-71, c'est seulement dans les villes
+que le suicide a diminué:
+
+/*
++--------+-------------------+-------------------+
+| | SUICIDES POUR UN MILLION D'HABITANTS |
+| | DE LA |
++--------+-------------------+-------------------+
+| |Population urbaine.|Population rurale. |
++--------+-------------------+-------------------+
+|1866-69.| 202 | 104 |
++--------+-------------------+-------------------+
+|1870-72 | 161 | 110 |
++--------+-------------------+-------------------+
+*/
+
+Les constatations devaient pourtant être encore plus difficiles dans les
+campagnes que dans les villes. La vraie raison de cette différence est
+donc ailleurs. C'est que la guerre n'a produit toute son action morale
+que sur la population urbaine, plus sensible, plus impressionnable et,
+aussi, mieux au courant des événements que la population rurale.
+
+Ces faits ne comportent donc qu'une explication. C'est que les grandes
+commotions sociales comme les grandes guerres populaires avivent les
+sentiments collectifs, stimulent l'esprit de parti comme le patriotisme,
+la foi politique comme la foi nationale et, concentrant les activités
+vers un même but, déterminent, au moins pour un temps, une intégration
+plus forte de la société. Ce n'est pas à la crise qu'est due la
+salutaire influence dont nous venons d'établir l'existence, mais aux
+luttes dont cette crise est la cause. Comme elles obligent les hommes à
+se rapprocher pour faire face au danger commun, l'individu pense moins à
+soi et davantage à la chose commune. On comprend, d'ailleurs, que cette
+intégration puisse n'être pas purement momentanée, mais survive parfois
+aux causes qui l'ont immédiatement suscitée, surtout quand elle est
+intense.
+
+
+VI.
+
+Nous avons donc établi successivement les trois propositions suivantes:
+
+/*
++---------------------------------------+----------------------------+
+|Le suicide varie en raison inverse | |
+|du degré d'intégration | de la société religieuse.|
++---------------------------------------+----------------------------+
+| -- -- -- | domestique.|
++---------------------------------------+----------------------------+
+| -- -- -- | politique. |
++---------------------------------------+----------------------------+
+*/
+
+
+Ce rapprochement démontre que, si ces différentes sociétés ont sur le
+suicide une influence modératrice, ce n'est pas par suite de caractères
+particuliers à chacune d'elles, mais en vertu d'une cause qui leur est
+commune à toutes. Ce n'est pas à la nature spéciale des sentiments
+religieux que la religion doit son efficacité, puisque les sociétés
+domestiques et les sociétés politiques, quand elles sont fortement
+intégrées, produisent les mêmes effets; c'est, d'ailleurs, ce que nous
+avons déjà prouvé en étudiant directement la manière dont les
+différentes religions agissent sur le suicide[199]. Inversement, ce
+n'est pas ce qu'ont de spécifique le lien domestique ou le lien
+politique qui peut expliquer l'immunité qu'ils confèrent; car la société
+religieuse a le même privilège. La cause ne peut s'en trouver que dans
+une même propriété que tous ces groupes sociaux possèdent, quoique,
+peut-être, à des degrés différents. Or, la seule qui satisfasse à cette
+condition, c'est qu'ils sont tous des groupes sociaux, fortement
+intégrés. Nous arrivons donc à cette conclusion générale: Le suicide
+varie en raison inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont
+fait partie l'individu.
+
+Mais la société ne peut se désintégrer sans que, dans la même mesure,
+l'individu ne soit dégagé de la vie sociale, sans que ses fins propres
+ne deviennent prépondérantes sur les fins communes, sans que sa
+personnalité, en un mot, ne tende à se mettre au-dessus de la
+personnalité collective. Plus les groupes auxquels il appartient sont
+affaiblis, moins il en dépend, plus, par suite, il ne relève que de
+lui-même pour ne reconnaître d'autres règles de conduite que celles qui
+sont fondées dans ses intérêts privés. Si donc on convient d'appeler
+égoïsme cet état où le moi individuel s'affirme avec excès en face du
+moi social et aux dépens de ce dernier, nous pourrons donner le nom
+d'égoïste au type particulier de suicide qui résulte d'une individuation
+démesurée.
+
+Mais comment le suicide peut-il avoir une telle origine?
+
+Tout d'abord, on pourrait faire remarquer que, la force collective étant
+un des obstacles qui peuvent le mieux le contenir, elle ne peut
+s'affaiblir sans qu'il se développe. Quand la société est fortement
+intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu'ils
+sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer
+d'eux-mêmes à leur fantaisie. Elle s'oppose donc à ce qu'ils se dérobent
+par la mort aux devoirs qu'ils ont envers elle. Mais, quand ils refusent
+d'accepter comme légitime cette subordination, comment pourrait-elle
+leur imposer sa suprématie? Elle n'a plus alors l'autorité nécessaire
+pour les retenir à leur poste, s'ils veulent le déserter, et, consciente
+de sa faiblesse, elle va jusqu'à leur reconnaître le droit de faire
+librement, ce qu'elle ne peut plus empêcher. Dans la mesure où il est
+admis qu'ils sont les maîtres de leurs destinées, il leur appartient
+d'en marquer le terme. De leur côté, une raison leur manque pour
+supporter avec patience les misères de l'existence. Car, quand ils sont
+solidaires d'un groupe qu'ils aiment, pour ne pas manquer à des intérêts
+devant lesquels ils sont habitués à incliner les leurs, ils mettent à
+vivre plus d'obstination. Le lien qui les attache à la cause commune les
+rattache à la vie et, d'ailleurs, le but élevé sur lequel ils ont les
+yeux fixés les empêche de sentir aussi vivement les contrariétés
+privées. Enfin, dans une société cohérente et vivace, il y a de tous à
+chacun et de chacun à tous un continuel échange d'idées et de sentiments
+et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l'individu, au
+lieu d'être réduit à ses seules forces, participe à l'énergie collective
+et vient y réconforter la sienne quand elle est à bout.
+
+Mais ces raisons ne sont que secondaires. L'individualisme excessif n'a
+pas seulement pour résultat de favoriser l'action des causes
+suicidogènes, il est, par lui-même, une cause de ce genre. Non seulement
+il débarrasse d'un obstacle utilement gênant le penchant qui pousse les
+hommes à se tuer, mais il crée ce penchant de toutes pièces et donne
+ainsi naissance à un suicide spécial qu'il marque de son empreinte.
+C'est ce qu'il importe de bien comprendre, car c'est cela qui fait la
+nature propre du type de suicide qui vient d'être distingué et c'est
+par là que se justifie le nom que nous lui avons donné. Qu'y a-t-il donc
+dans l'individualisme qui puisse expliquer ce résultat?
+
+On a dit quelquefois que, en vertu de sa constitution psychologique,
+l'homme ne peut vivre s'il ne s'attache à un objet qui le dépasse et qui
+lui survive, et on a donné pour raison de cette nécessité un besoin que
+nous aurions de ne pas périr tout entiers. La vie, dit-on, n'est
+tolérable que si on lui aperçoit quelque raison d'être, que si elle a un
+but et qui en vaille la peine. Or l'individu, à lui seul, n'est pas une
+fin suffisante pour son activité. Il est trop peu de chose. Il n'est pas
+seulement borné dans l'espace, il est étroitement limité dans le temps.
+Quand donc nous n'avons pas d'autre objectif que nous-mêmes, nous ne
+pouvons pas échapper à cette idée que nos efforts sont finalement
+destinés à se perdre dans le néant, puisque nous y devons rentrer. Mais
+l'anéantissement nous fait horreur. Dans ces conditions, on ne saurait
+avoir de courage à vivre, c'est-à-dire à agir et à lutter, puisque, de
+toute cette peine qu'on se donne, il ne doit rien rester. En un mot,
+l'état d'égoïsme serait en contradiction avec la nature humaine, et, par
+suite, trop précaire pour avoir des chances de durer.
+
+Mais, sous cette forme absolue, la proposition est très contestable. Si,
+vraiment, l'idée que notre être doit finir nous était tellement odieuse,
+nous ne pourrions consentir à vivre qu'à condition de nous aveugler
+nous-mêmes et de parti pris sur la valeur de la vie. Car s'il est
+possible de nous masquer, dans une certaine mesure, la vue du néant,
+nous ne pouvons pas l'empêcher d'être; quoique nous fassions, il est
+inévitable. Nous pouvons bien reculer la limite de quelques générations,
+faire en sorte que notre nom dure quelques années ou quelques siècles de
+plus que notre corps; un moment vient toujours, très tôt pour le commun
+des hommes, où il n'en restera plus rien. Car les groupes auxquels nous
+nous attachons ainsi afin de pouvoir, par leur intermédiaire, prolonger
+notre existence, sont eux-mêmes mortels; ils sont, eux aussi, destinés à
+se dissoudre, emportant avec eux tout ce que nous y aurons mis de
+nous-mêmes. Ils sont infiniment rares ceux dont le souvenir est assez
+étroitement lié à l'histoire même de l'humanité pour être assuré de
+durer autant qu'elle. Si donc nous avions réellement une telle soif
+d'immortalité, ce ne sont pas des perspectives aussi courtes qui
+pourraient jamais servir à l'apaiser. D'ailleurs, qu'est-ce qui subsiste
+ainsi de nous? Un mot, un son, une trace imperceptible et, le plus
+souvent, anonyme[200], rien, par conséquent qui soit en rapport avec
+l'intensité de nos efforts et qui puisse les justifier à nos yeux. En
+fait, quoique l'enfant soit naturellement égoïste, qu'il n'éprouve pas
+le moindre besoin de se survivre, et que le vieillard, à cet égard comme
+à tant d'autres, soit très souvent un enfant, l'un et l'autre ne
+laissent pas de tenir à l'existence autant et même plus que l'adulte;
+nous avons vu, en effet, que le suicide est très rare pendant les quinze
+premières années et qu'il tend à décroître pendant l'extrême période de
+la vie. Il en est de même de l'animal dont la constitution psychologique
+ne diffère pourtant qu'en degrés de celle de l'homme. Il est donc faux
+que la vie ne soit jamais possible qu'à condition d'avoir en dehors
+d'elle-même sa raison d'être.
+
+Et en effet, il y a tout un ordre de fonctions qui n'intéressent que
+l'individu; ce sont celles qui sont nécessaires à l'entretien de la vie
+physique. Puisqu'elles sont faites uniquement pour ce but, elles, sont
+tout ce qu'elles doivent être quand il est atteint. Par conséquent, dans
+tout ce qui les concerne, l'homme peut agir raisonnablement sans avoir à
+se proposer de fins qui le dépassent. Elles servent à quelque chose par
+cela seul qu'elles lui servent. C'est pourquoi, dans la mesure où il n'a
+pas d'autres besoins, il se suffit à lui-même et peut vivre heureux sans
+avoir d'autre objectif que de vivre. Seulement, ce n'est pas le cas du
+civilisé qui est parvenu à l'âge adulte. Chez lui, il y a une multitude
+d'idées, de sentiments, de pratiques qui sont sans aucun rapport avec
+les nécessités organiques. L'art, la morale, la religion, la foi
+politique, la science elle-même n'ont pas pour rôle de réparer l'usure
+des organes ni d'en entretenir le bon fonctionnement. Ce n'est pas sur
+les sollicitations du milieu cosmique que toute cette vie supra-physique
+s'est éveillée et développée, mais sur celle du milieu social. C'est
+l'action de la société qui a suscité en nous ces sentiments de sympathie
+et de solidarité qui nous inclinent vers autrui; c'est elle qui, nous
+façonnant à son image, nous a pénétrés de ces croyances religieuses,
+politiques, morales qui gouvernent notre conduite; c'est pour pouvoir
+jouer notre rôle social que nous avons travaillé à étendre notre
+intelligence et c'est encore la société qui, en nous transmettant la
+science dont elle a le dépôt, nous a fourni les instruments de ce
+développement.
+
+Par cela même que ces formes supérieures de l'activité humaine ont une
+origine collective, elles ont une fin de même nature. Comme c'est de la
+société qu'elles dérivent, c'est à elle aussi qu'elles se rapportent; ou
+plutôt elles sont la société elle-même incarnée et individualisée en
+chacun de nous. Mais alors, pour qu'elles aient une raison d'être à nos
+yeux, il faut que l'objet qu'elles visent ne nous soit pas indifférent.
+Nous ne pouvons donc tenir aux unes que dans la mesure où nous tenons à
+l'autre, c'est-à-dire à la société. Au contraire, plus nous nous sentons
+détachés de cette dernière, plus aussi nous nous détachons de cette vie
+dont elle est à la fois la source et le but. Pourquoi ces règles de la
+morale, ces préceptes du droit qui nous astreignent à toutes sortes de
+sacrifices, ces dogmes qui nous gênent, s'il n'y a pas en dehors de nous
+quelque être à qui ils servent et dont nous soyons solidaires? Pourquoi
+la science elle-même? Si elle n'a pas d'autre utilité que d'accroître
+nos chances de survie, elle ne vaut pas la peine qu'elle coûte.
+L'instinct s'acquitte mieux encore de ce rôle; les animaux en sont la
+preuve. Qu'était-il donc besoin de lui substituer une réflexion plus
+hésitante et plus sujette à l'erreur? Mais pourquoi surtout la
+souffrance? Mal positif pour l'individu, si c'est par rapport à lui seul
+que doit s'estimer la valeur des choses, elle est sans compensation et
+devient inintelligible. Pour le fidèle fermement attaché à sa foi, pour
+l'homme fortement engagé dans les liens d'une société familiale ou
+politique, le problème n'existe pas. D'eux-mêmes et sans réfléchir, ils
+rapportent ce qu'ils sont et ce qu'ils font, l'un à son Église ou à son
+Dieu, symbole vivant de cette même Église, l'autre à sa famille, l'autre
+à sa patrie ou à son parti. Dans leurs souffrances mêmes, ils ne voient
+que des moyens de servir à la glorification du groupe auquel ils
+appartiennent et ils lui en font hommage. C'est ainsi que le chrétien en
+arrive à aimer et à rechercher la douleur pour mieux témoigner de son
+mépris de la chair et se rapprocher davantage de son divin modèle. Mais,
+dans la mesure où le croyant doute, c'est-à-dire se sent moins solidaire
+de la confession religieuse dont il fait partie et s'en émancipe, dans
+la mesure où famille et cité deviennent étrangères à l'individu, il
+devient pour lui-même un mystère, et alors il ne peut échapper à
+l'irritante et angoissante question: à quoi bon?
+
+En d'autres termes, si, comme on l'a dit souvent, l'homme est double,
+c'est qu'à l'homme physique se surajoute l'homme social. Or ce dernier
+suppose nécessairement une société qu'il exprime et qu'il serve. Qu'elle
+vienne, au contraire, à se désagréger, que nous ne la sentions plus
+vivante et agissante autour et au-dessus de nous, et ce qu'il y a de
+social en nous se trouve dépourvu de tout fondement objectif. Ce n'est
+plus qu'une combinaison artificielle d'images illusoires, une
+fantasmagorie qu'un peu de réflexion suffit à faire évanouir; rien, par
+conséquent, qui puisse servir de fin à nos actes. Et pourtant cet homme
+social est le tout de l'homme civilisé; c'est lui qui fait le prix de
+l'existence. Il en résulte que les raisons de vivre nous manquent; car
+la seule vie à laquelle nous puissions tenir ne répond plus à rien dans
+la réalité, et la seule qui soit encore fondée dans le réel ne répond
+plus à nos besoins. Parce que nous avons été initiés à une existence
+plus relevée, celle dont se contentent l'enfant et l'animal ne peut plus
+nous satisfaire et voilà que la première elle-même nous échappe et nous
+laisse désemparés. Il n'y a donc plus rien à quoi puissent se prendre
+nos efforts, et nous avons la sensation qu'ils se perdent dans le vide.
+Voilà en quel sens il est vrai de dire qu'il faut à notre activité un
+objet qui la dépasse. Ce n'est pas qu'il nous soit nécessaire pour nous
+entretenir dans l'illusion d'une immortalité impossible; c'est qu'il est
+impliqué dans notre constitution morale et qu'il ne peut se dérober,
+même en partie, sans que, dans la même mesure, elle perde ses raisons
+d'être. Il n'est pas besoin de montrer que, dans un tel état
+d'ébranlement, les moindres causes de découragement peuvent aisément
+donner naissance aux résolutions désespérées. Si la vie ne vaut pas la
+peine qu'on la vive, tout devient prétexte à s'en débarrasser.
+
+Mais ce n'est pas tout. Ce détachement ne se produit pas seulement chez
+les individus isolés. Un des éléments constitutifs de tout tempérament
+national consiste dans une certaine façon d'estimer la valeur de
+l'existence. Il y a une humeur collective, comme il y a une humeur
+individuelle, qui incline les peuples à la tristesse ou à la gaieté, qui
+leur fait voir les choses sous des couleurs riantes ou sombres. Même, la
+société est seule en état de porter sur ce que vaut la vie humaine un
+jugement d'ensemble pour lequel l'individu n'est pas compétent. Car il
+ne connaît que lui-même et son petit horizon; son expérience est donc
+trop restreinte pour pouvoir servir de base à une appréciation,
+générale. Il peut bien juger que sa vie n'a pas de but; il ne peut rien
+dire qui s'applique aux autres. La société, au contraire, peut, sans
+sophisme, généraliser le sentiment qu'elle a d'elle-même, de son état de
+santé et de maladie. Car les individus participent trop étroitement à sa
+vie pour qu'elle puisse être malade sans qu'ils soient atteints. Sa
+souffrance devient nécessairement leur souffrance. Parce qu'elle est le
+tout, le mal qu'elle ressent se communique aux parties dont elle est
+faite. Mais alors, elle ne peut se désintégrer sans avoir conscience que
+les conditions régulières de la vie générale sont troublées dans la même
+mesure. Parce qu'elle est la fin à laquelle est suspendue la meilleure
+partie de nous-mêmes, elle ne peut pas sentir que nous lui échappons
+sans se rendre compte en même temps que notre activité reste sans but.
+Puisque nous sommes son œuvre, elle ne peut pas avoir le sentiment de sa
+déchéance sans éprouver que, désormais, cette œuvre ne sert plus à rien.
+Ainsi se forment des courants de dépression et de désenchantement qui
+n'émanent d'aucun individu en particulier, mais qui expriment l'état de
+désagrégation où se trouve la société. Ce qu'ils traduisent, c'est le
+relâchement des liens sociaux, c'est une sorte d'asthénie collective, de
+malaise social comme la tristesse individuelle, quand elle est
+chronique, traduit à sa façon le mauvais état organique de l'individu.
+Alors apparaissent ces systèmes métaphysiques et religieux qui,
+réduisant en formules ces sentiments obscurs, entreprennent de démontrer
+aux hommes que la vie n'a pas de sens et que c'est se tromper soi-même
+que de lui en attribuer. Alors se constituent des morales nouvelles qui,
+érigeant le fait en droit, recommandent le suicide ou, tout au moins y
+acheminent, en recommandant de vivre le moins possible. Au moment où
+elles se produisent, il semble qu'elles aient été inventées de toutes
+pièces par leurs auteurs et on s'en prend parfois à ces derniers du
+découragement qu'ils prêchent. En réalité, elles sont un effet plutôt
+qu'une cause; elles ne font que symboliser, en un langage abstrait et
+sous une forme systématique, la misère physiologique du corps
+social[201]. Et comme ces courants sont collectifs, ils ont, par suite
+de cette origine, une autorité qui fait qu'ils s'imposent à l'individu
+et le poussent avec plus de force encore dans le sens où l'incline déjà
+l'état de désemparement moral qu'a suscité directement en lui la
+désintégration de la société. Ainsi, au moment même où il s'affranchit
+avec excès du milieu social, il en subit encore l'influence. Si
+individualisé que chacun soit, il y a toujours quelque chose qui reste
+collectif, c'est la dépression et la mélancolie qui résultent de cette
+individuation exagérée. On communie dans la tristesse, quand on n'a plus
+rien d'autre à mettre en commun.
+
+Ce type de suicide mérite donc bien le nom que nous lui avons donné.
+L'égoïsme n'en est pas un facteur simplement auxiliaire; c'en est la
+cause génératrice. Si, dans ce cas, le lien qui rattache l'homme à la
+vie se relâche, c'est que le lien qui le rattache à la société s'est
+lui-même détendu. Quant aux incidents de l'existence privée, qui
+paraissent inspirer immédiatement le suicide et qui passent pour en être
+les conditions déterminantes, ce ne sont en réalité que des causes
+occasionnelles. Si l'individu cède au moindre choc des circonstances,
+c'est que l'état où se trouve la société en a fait une proie toute prête
+pour le suicide.
+
+Plusieurs faits confirment cette explication. Nous savons que le suicide
+est exceptionnel chez l'enfant et qu'il diminue chez le vieillard
+parvenu aux dernières limites de la vie; c'est que, chez l'un et chez
+l'autre, l'homme physique tend à redevenir tout l'homme. La société est
+encore absente du premier qu'elle n'a pas eu le temps de former à son
+image; elle commence à se retirer du second ou, ce qui revient au même,
+il se retire d'elle. Par suite, ils se suffisent davantage. Ayant moins
+besoin de se compléter par autre chose qu'eux-mêmes, ils sont aussi
+moins exposés à manquer de ce qui est nécessaire pour vivre. L'immunité
+de l'animal n'a pas d'autres causes. De même, nous verrons dans le
+prochain chapitre que, si les sociétés inférieures pratiquent un suicide
+qui leur est propre, celui dont nous venons de parler est plus ou moins
+complètement ignoré d'elles. C'est que, la vie sociale y étant très
+simple, les penchants sociaux des individus ont le même caractère et,
+par conséquent, il leur faut peu de chose pour être satisfaits. Ils
+trouvent aisément au dehors un objectif auquel ils puissent s'attacher.
+Partout où il va, le primitif, s'il peut emporter avec lui ses dieux et
+sa famille, a tout ce que réclame sa nature sociale.
+
+Voilà enfin pourquoi il se fait que la femme peut, plus facilement que
+l'homme, vivre isolée. Quand, on voit la veuve supporter sa condition
+beaucoup mieux que le veuf et rechercher le mariage avec une moindre
+passion, on est porté à croire que cette aptitude à se passer de la
+famille est une marque de supériorité; on dit que les facultés
+affectives de la femme, étant très intenses, trouvent aisément leur
+emploi en dehors du cercle domestique, tandis que son dévouement nous
+est indispensable pour nous aider à supporter la vie. En réalité, si
+elle a ce privilège, c'est que sa sensibilité est plutôt rudimentaire
+que très développée. Comme elle vit plus que l'homme en dehors de la vie
+commune, la vie commune la pénètre moins: la société lui est moins
+nécessaire parce qu'elle est moins imprégnée de sociabilité. Elle n'a
+que peu de besoins qui soient tournés de ce côté, et elle les contente à
+peu de frais. Avec quelques pratiques de dévotion, quelques animaux à
+soigner, la vieille fille a sa vie remplie. Si elle reste si fidèlement
+attachée aux traditions religieuses et si, par suite, elle y trouve
+contre le suicide un utile abri, c'est que ces formes sociales très
+simples suffisent à toutes ses exigences. L'homme, au contraire, y est
+maintenant à l'étroit. Sa pensée et son activité, à mesure qu'elles se
+développent, débordent de plus en plus ces cadres archaïques. Mais
+alors, il lui en faut d'autres. Parce qu'il est un être social plus
+complexe, il ne peut se maintenir en équilibre que s'il trouve au dehors
+plus de points d'appui, et c'est parce que son assiette morale dépend de
+plus de conditions qu'elle se trouble aussi plus facilement.
+
+
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+Le suicide altruiste[202].
+
+
+Dans l'ordre de la vie, rien n'est bon sans mesure. Un caractère
+biologique ne peut remplir les fins auxquelles il doit servir qu'à
+condition de ne pas dépasser certaines limites. Il en est ainsi des
+phénomènes sociaux. Si, comme nous venons de le voir, une individuation
+excessive conduit au suicide, une individuation insuffisante produit les
+mêmes effets. Quand l'homme est détaché de la société, il se tue
+facilement, il se tue aussi quand il y est trop fortement intégré.
+
+
+I.
+
+On a dit quelquefois[203] que le suicide était inconnu des sociétés
+inférieures. En ces termes, l'assertion est inexacte. Il est vrai que le
+suicide égoïste, tel que nous venons de le constituer, ne paraît pas y
+être fréquent. Mais il en est un autre qui s'y trouve à l'état
+endémique.
+
+Bartholin, dans son livre _De causis contemptae mortis a Danis_,
+rapporte que les guerriers danois regardaient comme une honte de mourir
+dans leur lit, de vieillesse ou de maladie, et se suicidaient pour
+échapper à cette ignominie. Les Goths croyaient de même que ceux qui
+meurent de mort naturelle sont destinés à croupir éternellement dans des
+antres remplis d'animaux venimeux[204]. Sur les limites des terres des
+Wisigoths, il y avait un rocher élevé, dit _La Roche des Aïeux_, du haut
+duquel les vieillards se précipitaient quand ils étaient las de la vie.
+On retrouve la même coutume chez les Thraces, les Hérules, etc. Silvius
+Italicus dit des Celtes Espagnols: «C'est une nation prodigue de son
+sang et très portée à hâter la mort. Dès que le Celte a franchi les
+années de la force florissante, il supporte impatiemment le cours du
+temps et dédaigne de connaître la vieillesse; le terme de son destin est
+dans sa main[205]». Aussi assignaient-ils un séjour de délices à ceux
+qui se donnaient la mort et un souterrain affreux à ceux qui mouraient
+de maladie ou de décrépitude. Le même usage s'est longtemps maintenu
+dans l'Inde. Peut-être cette complaisance pour le suicide n'était-elle
+pas dans les Védas, mais elle était certainement très ancienne. À propos
+du suicide du brahmane Calanus, Plutarque dit: «Il se sacrifia lui-même
+ainsi que le portait la coutume des sages du pays[206]»; et
+Quinte-Curce: «Il existe parmi eux une espèce d'hommes sauvages et
+grossiers auxquels on donne le nom de sages. À leurs yeux, c'est une
+gloire de prévenir le jour de la mort, et ils se font brûler vivants dès
+que la longueur de l'âge ou de la maladie commence à les tourmenter. La
+mort, quand on l'attend, est, selon eux, le déshonneur de la vie; aussi
+ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a détruits la vieillesse. Le
+feu serait souillé s'il ne recevait l'homme respirant encore[207]». Des
+faits semblables sont signalés à Fidji[208], aux Nouvelles-Hébrides, à
+Manga, etc.[209]. À Céos, les hommes qui avaient dépassé un certain âge
+se réunissaient en un festin solennel où, la tête couronnée de fleurs,
+ils buvaient joyeusement la ciguë[210]. Mêmes pratiques chez les
+Troglodytes[211] et chez les Sères, renommés pourtant pour leur
+moralité[212].
+
+En dehors des vieillards, on sait que, chez ces mêmes peuples, les
+veuves sont souvent tenues de se tuer à la mort de leurs maris. Cette
+pratique barbare est tellement invétérée dans les mœurs indoues qu'elle
+persiste malgré les efforts des Anglais. En 1817, 706 veuves se
+suicidèrent dans la seule province de Bengale et, en 1821, on en compta
+2.366 dans l'Inde entière. Ailleurs, quand un prince ou un chef meurt,
+ses serviteurs sont obligés de ne pas lui survivre. C'était le cas en
+Gaule. Les funérailles des chefs, dit Henri Martin, étaient de
+sanglantes hécatombes, on y brûlait solennellement leurs habits, leurs
+armes, leurs chevaux, leurs esclaves favoris, auxquels se joignaient les
+dévoués qui n'étaient pas morts au dernier combat[213]. Jamais un dévoué
+ne devait survivre à son chef. Chez les Achantis, à la mort du roi,
+c'est une obligation pour ses officiers de mourir[214]. Des observateurs
+ont rencontré le même usage à Hawaï[215].
+
+Le suicide est donc certainement très fréquent chez les peuples
+primitifs. Mais il y présente des caractères très particuliers. Tous les
+faits qui viennent d'être rapportés rentrent, en effet, dans l'une des
+trois catégories suivantes:
+
+1° Suicides d'hommes arrivés au seuil de la vieillesse ou atteints de
+maladie.
+
+2° Suicides de femmes à la mort de leur mari.
+
+3° Suicides de clients ou de serviteurs à la mort de leurs chefs.
+
+Or, dans tous ces cas, si l'homme se tue, ce n'est pas parce qu'il s'en
+arroge le droit, mais, ce qui est bien différent, _parce qu'il en a le
+devoir_. S'il manque à cette obligation, il est puni par le déshonneur
+et aussi, le plus souvent, par des châtiments religieux. Sans doute,
+quand on nous parle de vieillards qui se donnent la mort, nous sommes,
+au premier abord, portés à croire que la cause en est dans la lassitude
+ou dans les souffrances ordinaires à cet âge. Mais si, vraiment, ces
+suicides n'avaient pas d'autre origine, si l'individu se tuait
+uniquement pour se débarrasser d'une vie insupportable, il ne serait pas
+tenu de le faire; on n'est jamais obligé de jouir d'un privilège. Or,
+nous avons vu que, s'il persiste à vivre, l'estime publique se retire de
+lui: ici, les honneurs ordinaires des funérailles lui sont refusés, là,
+une vie affreuse est censée l'attendre au delà du tombeau. La société
+pèse donc sur lui pour l'amener à se détruire. Sans doute, elle
+intervient aussi dans le suicide égoïste; mais son intervention ne se
+fait pas de la même manière dans les deux cas. Dans l'un, elle se
+contente de tenir à l'homme un langage qui le détache de l'existence;
+dans l'autre, elle lui prescrit formellement d'en sortir. Là, elle
+suggère ou conseille tout au plus; ici, elle oblige et c'est par elle
+que sont déterminées les conditions et les circonstances qui rendent
+exigible cette obligation.
+
+Aussi, est-ce en vue de fins sociales qu'elle impose ce sacrifice. Si le
+client ne doit pas survivre à son chef ou le serviteur à son prince,
+c'est que la constitution de la société implique entre les dévoués et
+leur patron, entre les officiers et le roi une dépendance tellement
+étroite qu'elle exclut toute idée de séparation. Il faut que la destinée
+de l'un soit celle des autres. Les sujets doivent suivre leur maître
+partout où il va, même au delà du tombeau, aussi bien que ses vêtements
+et que ses armes; si l'on pouvait concevoir qu'il en fût autrement, la
+subordination sociale ne serait pas tout ce qu'elle doit être[216]. Il
+en est de même de la femme par rapport au mari. Quant aux vieillards,
+s'ils sont obligés de ne pas attendre la mort, c'est vraisemblablement,
+au moins dans un très grand nombre de cas, pour des raisons religieuses.
+En effet, c'est dans le chef de la famille qu'est censé résider l'esprit
+qui la protège. D'autre part, il est admis qu'un Dieu qui habite un
+corps étranger participe à la vie de ce dernier, passe par les mêmes
+phases de santé et de maladie et vieillit en même temps. L'âge ne peut
+donc diminuer les forces de l'un sans que l'autre soit affaibli du même
+coup, sans que le groupe, par suite, soit menacé dans son existence
+puisqu'il ne serait plus protégé que par une divinité sans vigueur.
+Voilà pourquoi, dans l'intérêt commun, le père est tenu de ne pas
+attendre l'extrême limite de la vie pour transmettre à ses successeurs
+le dépôt précieux dont il a la garde[217].
+
+Cette description suffit à déterminer de quoi dépendent ces suicides.
+Pour que la société puisse ainsi contraindre certains de ses membres à
+se tuer, il faut que la personnalité individuelle compte alors pour bien
+peu de chose. Car, dès qu'elle commence à se constituer, le droit de
+vivre est le premier qui lui soit reconnu; du moins, il n'est suspendu
+que dans des circonstances très exceptionnelles, comme la guerre. Mais
+cette faible individuation ne peut elle-même avoir qu'une seule cause.
+Pour que l'individu tienne si peu de place dans la vie collective, il
+faut qu'il soit presque totalement absorbé dans le groupe et, par
+conséquent, que celui-ci soit très fortement intégré. Pour que les
+parties aient aussi peu d'existence propre, il faut que le tout forme
+une masse compacte et continue. Et en effet, nous avons montré ailleurs
+que cette cohésion massive est bien celle des sociétés où s'observent
+les pratiques précédentes[218]. Comme elles ne comprennent qu'un petit
+nombre d'éléments, tout le monde y vit de la même vie; tout est commun à
+tous, idées, sentiments, occupations. En même temps, toujours parce que
+le groupe est petit, il est proche de chacun et peut ainsi ne perdre
+personne de vue; il en résulte que la surveillance collective est de
+tous les instants, qu'elle s'étend à tout et prévient plus facilement
+les divergences. Les moyens manquent donc à l'individu pour se faire un
+milieu spécial, à l'abri duquel il puisse développer sa nature et se
+faire une physionomie qui ne soit qu'à lui. Indistinct de ses
+compagnons, pour ainsi dire, il n'est qu'une partie _aliquot_ du tout,
+sans valeur par lui-même. Sa personne a si peu de prix que les attentats
+dirigés contre elle par les particuliers ne sont l'objet que d'une
+répression relativement indulgente. Il est dès lors naturel qu'il soit
+encore moins protégé contre les exigences collectives et que la société,
+pour la moindre raison, n'hésite pas à lui demander de mettre fin à une
+vie qu'elle estime pour si peu de chose.
+
+Nous sommes donc en présence d'un type de suicide qui se distingue du
+précédent par des caractères tranchés. Tandis que celui-ci est dû à un
+excès d'individuation, celui-là a pour cause une individuation trop
+rudimentaire. L'un vient de ce que la société, désagrégée sur certains
+points ou même dans son ensemble, laisse l'individu lui échapper;
+l'autre, de ce qu'elle le tient trop étroitement sous sa dépendance.
+Puisque nous avons appelé _égoïsme_ l'état où se trouve le moi quand il
+vit de sa vie personnelle et n'obéit qu'à lui-même, le mot d'_altruisme_
+exprime assez bien l'état contraire, celui où le moi ne s'appartient
+pas, où il se confond avec autre chose que lui-même, où le pôle de sa
+conduite est situé en dehors de lui, à savoir dans un des groupes dont
+il fait partie. C'est pourquoi nous appellerons _suicide altruiste_
+celui qui résulte d'un altruisme intense. Mais puisqu'il présente en
+outre ce caractère qu'il est accompli comme un devoir, il importe que la
+terminologie adoptée exprime cette particularité. Nous donnerons donc le
+nom de _suicide altruiste obligatoire_ au type ainsi constitué.
+
+La réunion de ces deux adjectifs est nécessaire pour le définir; car
+tout suicide altruiste n'est pas nécessairement obligatoire. Il en est
+qui ne sont pas aussi expressément imposés par la société, mais qui ont
+un caractère plus facultatif. Autrement dit, le suicide altruiste est
+une espèce qui comprend plusieurs variétés. Nous venons d'en déterminer
+une; voyons les autres.
+
+Dans ces mêmes sociétés dont nous venons de parler ou dans d'autres du
+même genre, on observe fréquemment des suicides dont le mobile immédiat
+et apparent est des plus futiles. Tite-Live, César, Valère-Maxime nous
+parlent, non sans un étonnement mêlé d'admiration, de la tranquillité
+avec laquelle les barbares de la Gaule et de la Germanie se donnaient la
+mort[219]. Il y avait des Celtes qui s'engageaient à se laisser tuer
+pour du vin ou de l'argent[220]. D'autres affectaient de ne se retirer
+ni devant les flammes de l'incendie ni devant les flots de la mer[221].
+Les voyageurs modernes ont observé des pratiques semblables dans une
+multitude de sociétés inférieures. En Polynésie, une légère offense
+suffit très souvent à déterminer un homme au suicide[222]. Il en est de
+même chez les Indiens de l'Amérique du Nord; c'est assez d'une querelle
+conjugale ou d'un mouvement de jalousie pour qu'un homme ou une femme se
+tuent[223]. Chez les Dacotahs, chez les Creeks, le moindre
+désappointement entraîne souvent aux résolutions désespérées[224]. On
+connaît la facilité avec laquelle les Japonais s'ouvrent le ventre pour
+la raison la plus insignifiante. On rapporte même qu'il s'y pratique une
+sorte de duel étrange où les adversaires luttent, non d'habileté à
+s'atteindre mutuellement, mais de dextérité à s'ouvrir le ventre de
+leurs propres mains[225]. On signale des faits analogues en Chine, en
+Cochinchine, au Thibet et dans le royaume de Siam.
+
+Dans tous ces cas, l'homme se tue sans être expressément tenu de se
+tuer. Cependant, ces suicides ne sont pas d'une autre nature que le
+suicide obligatoire. Si l'opinion ne les impose pas formellement, elle
+ne laisse pas de leur être favorable. Comme c'est alors une vertu, et
+même la vertu par excellence, que de ne pas tenir à l'existence, on loue
+celui qui y renonce à la moindre sollicitation des circonstances ou même
+par simple bravade. Une prime sociale est ainsi attachée au suicide qui
+est par cela même encouragé, et le refus de cette récompense a, quoiqu'à
+un moindre degré, les mêmes effets qu'un châtiment proprement dit. Ce
+qu'on fait dans un cas pour échapper à une flétrissure, on le fait dans
+l'autre pour conquérir plus d'estime. Quand on est habitué dès l'enfance
+à ne pas faire cas de la vie et à mépriser ceux qui y tiennent avec
+excès, il est inévitable qu'on s'en défasse pour le plus léger prétexte.
+On se décide sans peine à un sacrifice qui coûte si peu. Ces pratiques
+se rattachent donc, tout comme le suicide obligatoire, à ce qu'il y a de
+plus fondamental dans la morale des sociétés inférieures. Parce qu'elles
+ne peuvent se maintenir que si l'individu n'a pas d'intérêts propres, il
+faut qu'il soit dressé au renoncement et à une abnégation sans partage;
+de là viennent ces suicides, en partie spontanés. Tout comme ceux que la
+société prescrit plus explicitement, ils sont dus à cet état
+d'impersonnalité ou, comme nous avons dit, d'altruisme, qui peut être
+regardé comme la caractéristique morale du primitif. C'est pourquoi nous
+leur donnerons également le nom d'altruistes, et si, pour mieux mettre
+en relief ce qu'ils ont de spécial, on doit ajouter qu'ils sont
+_facultatifs_, il faut simplement entendre par ce mot qu'ils sont moins
+expressément exigés par la société que quand ils sont strictement
+obligatoires. Ces deux variétés sont même si étroitement parentes qu'il
+est impossible de marquer le point où l'une commence et où l'autre
+finit.
+
+Il est, enfin, d'autres cas où l'altruisme entraîne au suicide plus
+directement et avec plus de violence. Dans les exemples qui précèdent,
+il ne déterminait l'homme à se tuer qu'avec le concours des
+circonstances. Il fallait que la mort fût imposée par la société comme
+un devoir ou que quelque point d'honneur fût en jeu ou, tout au moins,
+que quelque événement désagréable eût achevé de déprécier l'existence
+aux yeux de la victime. Mais il arrive même que l'individu se sacrifie
+uniquement pour la joie du sacrifice, parce que le renoncement, en soi
+et sans raison particulière, est considéré comme louable.
+
+L'Inde est la terre classique de ces sortes de suicides. Déjà sous
+l'influence du brahmanisme, l'Hindou se tuait facilement. Les lois de
+Manou ne recommandent, il est vrai, le suicide que sous certaines
+réserves. Il faut que l'homme soit déjà arrivé à un certain âge, qu'il
+ait laissé au moins un fils. Mais, ces conditions remplies, il n'a que
+faire de la vie. «Le Brahmane, qui s'est dégagé de son corps par l'une
+des pratiques mises en usage par les grands saints, exempt de chagrin et
+de crainte, est admis avec honneur dans le séjour de Brahma[226]».
+Quoiqu'on ait souvent accusé le bouddhisme d'avoir poussé ce principe
+jusqu'à ses plus extrêmes conséquences et érigé le suicide en pratique
+religieuse, en réalité, il l'a plutôt condamné. Sans doute, il
+enseignait que le suprême désirable était de s'anéantir dans le Nirvana;
+mais cette suspension de l'être peut et doit être obtenue dès cette vie
+et il n'est pas besoin de manœuvres violentes pour la réaliser.
+Toutefois, l'idée que l'homme doit fuir l'existence est si bien dans
+l'esprit de la doctrine et si conforme aux aspirations de l'esprit
+hindou, qu'on la retrouve sous des formes différentes dans les
+principales sectes qui sont nées du bouddhisme ou se sont constituées en
+même temps que lui. C'est le cas du jaïnisme. Quoiqu'un des livres
+canons de la religion jaïniste réprouve le suicide, lui reprochant
+d'accroître la vie, des inscriptions recueillies dans un très grand
+nombre de sanctuaires démontrent que, surtout chez les Jaïnas du Sud, le
+suicide religieux a été d'une pratique très fréquente[227]. Le fidèle se
+laissait mourir de faim[228]. Dans l'Hindouisme, l'usage de chercher la
+mort dans les eaux du Gange ou d'autres rivières sacrées était très
+répandu. Les inscriptions nous montrent des rois et des ministres qui se
+préparent à finir ainsi leurs jours[229], et on assure qu'au
+commencement du siècle ces superstitions n'avaient pas complètement
+disparu[230]. Chez les Bhils, il y avait un rocher du haut duquel on se
+précipitait par piété, afin de se dévouer à Siva[231]; en 1822, un
+officier a encore assisté à l'un de ces sacrifices. Quant à l'histoire
+de ces fanatiques qui se font écraser en foule sous les roues de l'idole
+de Jaggarnat, elle est devenue classique[232]. Charlevoix avait déjà
+observé des rites du même genre au Japon: «Rien n'est plus commun,
+dit-il, que de voir, le long des côtes de la mer, des barques remplies
+de ces fanatiques qui se précipitent dans l'eau chargés de pierres, ou
+qui percent leurs barques et se laissent submerger peu à peu en chantant
+les louanges de leurs idoles. Un grand nombre de spectateurs les suivent
+des yeux et exaltent jusqu'au ciel leur valeur et leur demandent, avant
+qu'ils disparaissent, leur bénédiction. Les sectateurs d'Amida se font
+enfermer et murer dans des cavernes où ils ont à peine assez d'espace
+pour y demeurer assis et où ils ne peuvent respirer que par un
+soupirail. Là, ils se laissent tranquillement mourir de faim. D'autres
+montent au sommet de rochers très élevés, au-dessus desquels il y a des
+mines de soufre d'où il sort de temps en temps des flammes. Ils ne
+cessent d'invoquer leurs dieux; ils les prient d'accepter le sacrifice
+de leur vie et ils demandent qu'il s'élève quelques-unes de ces flammes.
+Dès qu'il en paraît une, ils la regardent comme un indice du
+consentement des dieux et ils se jettent la tête la première au fond des
+abîmes... La mémoire de ces prétendus martyrs est en grande
+vénération[233]».
+
+Il n'est pas de suicides dont le caractère altruiste soit plus marqué.
+Dans tous ces cas, en effet, nous voyons l'individu aspirer à se
+dépouiller de son être personnel pour s'abîmer dans cette autre chose
+qu'il regarde comme sa véritable essence. Peu importe le nom dont il la
+nomme, c'est en elle et en elle seulement qu'il croit exister, et c'est
+pour être qu'il tend si énergiquement à se confondre avec elle. C'est
+donc qu'il se considère comme n'ayant pas d'existence propre.
+L'impersonnalité est ici portée à son maximum; l'altruisme est à l'état
+aigu. Mais, dira-t-on, ces suicides ne viennent-ils pas simplement de ce
+que l'homme trouve la vie triste? Il est clair que, quand on se tue avec
+cette spontanéité, on ne tient pas beaucoup à l'existence dont on se
+fait, par conséquent, une représentation plus ou moins mélancolique.
+Mais, à cet égard, tous les suicides se ressemblent. Ce serait pourtant
+une grave erreur que de ne faire entre eux aucune distinction; car cette
+représentation n'a pas toujours la même cause et, par conséquent, malgré
+les apparences, n'est pas la même dans les différents cas. Tandis que
+l'égoïste est triste parce qu'il ne voit rien de réel au monde que
+l'individu, la tristesse de l'altruiste intempérant vient, au contraire,
+de ce que l'individu lui semble destitué de toute réalité. L'un est
+détaché de la vie parce que, n'apercevant aucun but auquel il puisse se
+prendre, il se sent inutile et sans raison d'être, l'autre, parce qu'il
+a un but, mais situé en dehors de cette vie, qui lui apparaît dès lors
+comme un obstacle. Aussi la différence des causes se retrouve-t-elle
+dans les effets et la mélancolie de l'un est-elle d'une tout autre
+nature que celle de l'autre. Celle du premier est faite d'un sentiment
+de lassitude incurable et de morne abattement, elle exprime un
+affaissement complet de l'activité qui, ne pouvant s'employer utilement,
+s'effondre sur elle-même. Celle du second, au contraire, est faite
+d'espoir; car elle tient justement à ce que, au delà de cette vie, de
+plus belles perspectives sont entrevues. Elle implique même
+l'enthousiasme et les élans d'une foi impatiente de se satisfaire et qui
+s'affirme par des actes d'une grande énergie.
+
+Du reste, à elle seule, la manière plus ou moins sombre dont un peuple
+conçoit l'existence ne suffit pas à expliquer l'intensité, de son
+penchant au suicide. Le chrétien ne se représente pas son séjour sur
+cette terre sous un aspect plus riant que le sectateur de Jina. Il n'y
+voit qu'un temps d'épreuves douloureuses; lui aussi juge que sa vraie
+patrie n'est pas de ce monde, et pourtant on sait quelle aversion le
+christianisme professe et inspire pour le suicide. C'est que les
+sociétés chrétiennes font à l'individu une bien plus grande place que
+les sociétés antérieures. Elles lui assignent des devoirs personnels à
+remplir auxquels il lui est interdit de se dérober; c'est seulement
+d'après la manière dont il s'est acquitté du rôle qui lui incombe
+ici-bas qu'il est admis ou non aux joies de l'au-delà, et ces joies
+elles-mêmes sont personnelles comme les œuvres qui y donnent droit.
+Ainsi, l'individualisme modéré qui est dans l'esprit du christianisme
+l'a empêché de favoriser le suicide, en dépit de ses théories sur
+l'homme et sur sa destinée.
+
+Les systèmes métaphysiques et religieux qui servent comme de cadre
+logique à ces pratiques morales achèvent de prouver que telle en est
+bien l'origine et la signification. Depuis longtemps en effet, on a
+remarqué qu'elles coexistent généralement avec des croyances
+panthéistes. Sans doute le jaïnisme, comme le bouddhisme, est athée;
+mais le panthéisme n'est pas nécessairement théiste. Ce qui le
+caractérise essentiellement, c'est cette idée que ce qu'il y a de réel
+dans l'individu est étranger à sa nature, que l'âme qui l'anime n'est
+pas son âme et que, par conséquent, il n'a pas d'existence personnelle.
+Or, ce dogme est à la base des doctrines hindoues; on le trouve déjà
+dans le brahmanisme. Inversement, là où le principe des êtres ne se
+confond pas avec eux, mais est conçu lui-même sous une forme
+individuelle, c'est-à-dire chez les peuples monothéistes comme les
+juifs, les chrétiens, les mahométans, ou polythéistes comme les Grecs et
+les Latins, cette forme du suicide est exceptionnelle. Jamais on ne l'y
+rencontre à l'état de pratique rituelle. C'est donc qu'entre elle et le
+panthéisme il y a vraisemblablement un rapport. Quel est-il?
+
+On ne peut admettre que ce soit le panthéisme qui ait produit le
+suicide. Ce ne sont pas des idées abstraites qui conduisent les hommes
+et on ne saurait expliquer le développement de l'histoire par le jeu de
+purs concepts métaphysiques. Chez les peuples comme chez les individus,
+les représentations ont avant tout pour fonction d'exprimer une réalité
+qu'elles ne font pas; elles en viennent au contraire, et si elles
+peuvent servir ensuite à la modifier, ce n'est jamais que dans une
+mesure restreinte. Les conceptions religieuses sont des produits du
+milieu social bien loin qu'elles le produisent, et si, une fois formées,
+elles réagissent sur les causes qui les ont engendrées, cette réaction
+ne saurait être très profonde. Si donc ce qui constitue le panthéisme,
+c'est une négation plus ou moins radicale de toute individualité, une
+telle religion ne peut se former qu'au sein d'une société où, en fait,
+l'individu compte pour rien, c'est-à-dire est presque totalement perdu
+dans le groupe. Car les hommes ne peuvent se représenter le monde qu'à
+l'image du petit monde social où ils vivent. Le panthéisme religieux
+n'est donc qu'une conséquence et comme un reflet de l'organisation
+panthéistique de la société. Par conséquent, c'est aussi dans cette
+dernière que se trouve la cause de ce suicide particulier qui se
+présente partout en connexion avec le panthéisme.
+
+Voilà donc constitué un second type de suicide qui comprend lui-même
+trois variétés: le suicide altruiste obligatoire, le suicide altruiste
+facultatif, le suicide altruiste aigu dont le suicide mystique est le
+parfait modèle. Sous ces différentes formes, il contraste de la manière
+la plus frappante avec le suicide égoïste. L'un est lié à cette rude
+morale qui estime pour rien ce qui n'intéresse que l'individu; l'autre
+est solidaire de cette éthique raffinée qui met si haut la personnalité
+humaine qu'elle ne peut plus se subordonner à rien. Il y a donc entre
+eux toute la distance qui sépare les peuples primitifs des nations les
+plus cultivées.
+
+Cependant, si les sociétés inférieures sont, par excellence, le terrain
+du suicide altruiste, il se rencontre aussi dans des civilisations plus
+récentes. On peut notamment classer sous cette rubrique la mort d'un
+certain nombre de martyrs chrétiens. Ce sont, en effet, des suicidés que
+tous ces néophytes qui, s'ils ne se tuaient pas eux-mêmes, se faisaient
+volontairement tuer. S'ils ne se donnaient pas eux-mêmes la mort, ils la
+cherchaient de toute leur force et se conduisaient de manière à la
+rendre inévitable. Or, pour qu'il y ait suicide, il suffit que l'acte,
+d'où la mort doit nécessairement résulter, ait été accompli par la
+victime en connaissance de cause. D'autre part, la passion enthousiaste
+avec laquelle les fidèles de la nouvelle religion allaient au devant du
+dernier supplice montre que, à ce moment, ils avaient complètement
+aliéné leur personnalité au profit de l'idée dont ils s'étaient faits
+les serviteurs. Il est probable que les épidémies de suicide qui, à
+plusieurs reprises, désolèrent les monastères pendant le moyen âge et
+qui paraissent avoir été déterminées par des excès de ferveur
+religieuse, étaient de même nature[234].
+
+Dans nos sociétés contemporaines, comme la personnalité individuelle est
+de plus en plus affranchie de la personnalité collective, de pareils
+suicides ne sauraient être très répandus. On peut bien dire, sans doute,
+soit des soldats qui préfèrent la mort à l'humiliation de la défaite,
+comme le commandant Beaurepaire et l'amiral Villeneuve, soit des
+malheureux qui se tuent pour éviter une honte à leur famille, qu'ils
+cèdent à des mobiles altruistes. Car si les uns et les autres renoncent
+à la vie, c'est qu'il y a quelque chose qu'ils aiment mieux
+qu'eux-mêmes. Mais ce sont des cas isolés qui ne se produisent
+qu'exceptionnellement[235]. Cependant, aujourd'hui encore, il existe
+parmi nous un milieu spécial où le suicide altruiste est à l'état
+chronique: c'est l'armée.
+
+
+
+
+II.
+
+
+C'est un fait général dans tous les pays d'Europe que l'aptitude des
+militaires au suicide est très supérieure à celle de la population
+civile du même âge. La différence en plus varie entre 25 et 900 % (V.
+tableau XXIII).
+
+TABLEAU XXIII
+
+_Comparaison des suicides militaires et des suicides civils dans les
+principaux pays d'Europe._
+
+/*
++--------------------+-----------------------------+-----------------+
+| | | COEFFICIENT |
+| | SUICIDES POUR | d'aggravation |
+| | | des soldats |
++--------------------+-----------------------------+ par rapport |
+| |1 million | 1 million de | aux civils |
+| |de soldats|civils du même âge| |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Autriche (1876-90) | 1.253 | 122 | 10 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|États-Unis (1870-84)| 680 | 80 | 8,5 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Italie (1876-90) | 407 | 77 | 5,2 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Angleterre (1876-90)| 209 | 79 | 2,6 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Wurtemberg (1846-58)| 320 | 170 | 1,92 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Saxe (1847-58) | 640 | 369 | 1,77 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Prusse (1876-90) | 607 | 394 | 1,50 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|France (1876-90) | 333 | 265 | 1,25 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+*/
+
+Le Danemark est le seul pays où le contingent des deux populations est
+sensiblement le même, 388 pour un million de civils et 382 pour un
+million de soldats pendant les années 1845-56. Encore les suicides
+d'officiers ne sont-ils pas compris dans ce chiffre[236].
+
+Ce fait surprend d'autant plus au premier abord que bien des causes
+sembleraient devoir préserver l'armée du suicide. D'abord, les individus
+qui la composent représentent, au point de vue physique, la fleur du
+pays. Triés avec soin, ils n'ont pas de tares organiques qui soient
+graves[237]. De plus, l'esprit de corps, la vie en commun devrait avoir
+ici l'influence prophylactique qu'elle exerce ailleurs. D'où vient donc
+une aussi considérable aggravation?
+
+Les simples soldats n'étant jamais mariés, on a incriminé le célibat.
+Mais d'abord, le célibat ne devrait pas avoir à l'armée d'aussi funestes
+conséquences que dans la vie civile; car, comme nous venons de le dire,
+le soldat n'est pas un isolé. Il est membre d'une société très fortement
+constituée et qui est de nature à remplacer en partie la famille. Mais
+quoiqu'il en soit de cette hypothèse, il y a un moyen d'isoler ce
+facteur. Il suffit de comparer les suicides des soldats à ceux des
+célibataires du même âge; le tableau XXI, dont on voit de nouveau
+l'importance, nous permet cette comparaison. Pendant les années 1888-91,
+on a compté, en France, 380 suicides pour un million de l'effectif; au
+même moment, les garçons de 20 à 25 ans n'en donnaient que 237. Pour 100
+suicides de célibataires civils, il y avait donc 160 suicides
+militaires; ce qui fait un coefficient d'aggravation, égal à 1,6, tout à
+fait indépendant du célibat.
+
+Si l'on compte à part les suicides de sous-officiers, ce coefficient est
+encore plus élevé. Pendant la période 1867-74, un million de
+sous-officiers donnait une moyenne annuelle de 993 suicides. D'après un
+recensement fait en 1866, ils avaient un âge moyen d'un peu plus de 31
+ans. Nous ignorons, il est vrai, à quel chiffre montaient alors les
+suicides célibataires de 30 ans; les tableaux que nous avons dressés se
+rapportent à une époque beaucoup plus récente (1889-91) et ce sont les
+seuls qui existent: mais en prenant pour points de repère les chiffres
+qu'ils nous donnent, l'erreur que nous commettrons ne pourra avoir
+d'autre effet que d'abaisser le coefficient d'aggravation des
+sous-officiers au-dessous de ce qu'il était véritablement. En effet, le
+nombre des suicides ayant presque doublé de l'une de ces périodes à
+l'autre, le taux des célibataires de l'âge considéré a certainement
+augmenté. Par conséquent, en comparant les suicides des sous-officiers
+de 1867-74 à ceux des garçons de 1889-91, nous pourrons bien atténuer,
+mais non pas empirer la mauvaise influence de la profession militaire.
+Si donc, malgré cette erreur, nous trouvons néanmoins un coefficient
+d'aggravation, nous pourrons être assurés non seulement qu'il est réel,
+mais qu'il est sensiblement plus important qu'il n'apparaîtra d'après le
+calcul. Or, en 1889-91, un million de célibataires de 31 ans donnait un
+chiffre de suicides compris entre 394 et 627, soit environ 510. Ce
+nombre est à 993 comme 100 est à 194; ce qui implique un coefficient
+d'aggravation de 1,94 que l'on peut presque porter à 4 sans craindre de
+dépasser la réalité[238].
+
+Enfin, le corps des officiers a donné en moyenne, de 1862 à 1878, 430
+suicides par million de sujets. Leur âge moyen, qui n'a pas dû varier
+beaucoup, était en 1866 de 37 ans 9 mois. Comme beaucoup d'entre eux
+sont mariés, ce n'est pas aux célibataires de cet âge qu'il faut les
+comparer, mais à l'ensemble de la population masculine, garçons et époux
+réunis. Or, à 37 ans, en 1863-68, un million d'hommes de tout état civil
+ne donnait qu'un peu plus de 200 suicides. Ce nombre est à 430, comme
+100 est à 215, ce qui fait un coefficient d'aggravation de 2,15 qui ne
+dépend en rien du mariage ni de la vie de famille.
+
+Ce coefficient qui, suivant les différents degrés de la hiérarchie,
+varie de 1,6 à près de 4, ne peut évidemment s'expliquer que par des
+causes propres à l'état militaire. Il est vrai que nous n'en avons
+directement établi l'existence que pour la France; pour les autres pays,
+les données nécessaires pour isoler l'influence du célibat nous font
+défaut. Mais, comme l'armée française se trouve justement être la moins
+éprouvée par le suicide qui soit en Europe, à l'exception du seul
+Danemark, on peut être certain que le résultat précédent est général et
+même qu'il doit être encore plus marqué dans les autres États européens.
+À quelle cause l'attribuer?
+
+On a songé à l'alcoolisme qui, dit-on, sévit avec plus de violence dans
+l'armée que dans la population civile. Mais d'abord, si, comme nous
+l'avons montré, l'alcoolisme n'a pas d'influence définie sur le taux des
+suicides en général, il ne saurait en avoir davantage sur le taux des
+suicides militaires en particulier. Ensuite, les quelques années que
+dure le service, trois ans en France et deux ans et demi en Prusse, ne
+sauraient suffire à faire un assez grand nombre d'alcooliques invétérés
+pour que l'énorme contingent que l'armée fournit au suicide put
+s'expliquer ainsi. Enfin, même d'après les observateurs qui attribuent
+le plus d'influence à l'alcoolisme, un dixième seulement des cas lui
+serait imputable. Par conséquent, quand même les suicides alcooliques
+seraient deux et même trois fois plus nombreux chez les soldats que chez
+les civils du même âge, ce qui n'est pas démontré, il resterait toujours
+un excédent considérable de suicides militaires auxquels il faudrait
+chercher une autre origine.
+
+La cause que l'on a le plus fréquemment invoquée est le dégoût du
+service. Cette explication concorde avec la conception courante qui
+attribue le suicide aux difficultés de l'existence; car les rigueurs de
+la discipline, l'absence de liberté, la privation de tout confortable
+font que l'on est enclin à regarder la vie de caserne comme
+particulièrement intolérable. À vrai dire, il semble bien qu'il y ait
+beaucoup d'autres professions plus rudes et qui, pourtant, ne
+renforcent pas le penchant au suicide. Du moins, le soldat est toujours
+assuré d'avoir un gîte et une nourriture suffisante. Mais, quoi que
+vaillent ces considérations, les faits suivants démontrent
+l'insuffisance de cette explication simpliste:
+
+1° Il est logique d'admettre que le dégoût du métier doit être beaucoup
+plus prononcé pendant les premières années de service et aller en
+diminuant à mesure que le soldat prend l'habitude de la vie de caserne.
+Au bout d'un certain temps, il doit se produire un acclimatement, soit
+par l'effet de l'accoutumance, soit que les sujets les plus réfractaires
+aient déserté ou se soient tués; et cet acclimatement doit devenir
+d'autant plus complet que le séjour sous les drapeaux se prolonge
+davantage. Si donc c'était le changement d'habitudes et l'impossibilité
+de se faire à leur nouvelle existence qui déterminaient l'aptitude
+spéciale des soldats pour le suicide, on devrait voir le coefficient
+d'aggravation diminuer à mesure qu'ils sont depuis plus longtemps sous
+les armes. Or il n'en est rien, comme le prouve le tableau qui suit:
+
+/*
++----------------------------------+---------------------------------+
+| ARMÉE FRANÇAISE | ARMÉE ANGLAISE |
++------------------+---------------+----------+----------------------+
+| |Sous-officiers | Âge. | Suicides par |
+| | et soldats. | | 100.000 sujets. |
+| | Suicides | | |
+| | annuels pour | | |
+| |100.000 sujets | | |
+| | (1862-69). | | |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|Ayant moins d'un | | | Dans | Dans |
+|an de service. | 28 | |la métropole| l'Inde. |
+| | +----------+------------+---------+
+| | |20-25 ans.| 20 | 13 |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|De 1 an à 3. | 27 |25-30 --- | 39 | 39 |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|De 3 ans à 5 | 40 |30-35 --- | 51 | 84 |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|De 5 ans à 7. | 48 |35-40 --- | 71 | 103 |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|De 7 ans à 10. | 76 | | | |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+*/
+
+En France, en moins de 10 ans de service, le taux des suicides a presque
+triplé, tandis que, pour les célibataires civils, il passe seulement
+pendant ce même temps de 237 à 394. Dans les armées anglaises de l'Inde,
+il devient, en 20 ans, huit fois plus élevé; jamais le taux des civils
+ne progresse aussi vite. C'est la preuve que l'aggravation propre à
+l'armée n'est pas localisée dans les premières années.
+
+Il semble bien qu'il en est de même en Italie. Nous n'avons pas, il est
+vrai, les chiffres proportionnels rapportés à l'effectif de chaque
+contingent. Mais les chiffres bruts sont sensiblement les mêmes pour
+chacune des trois années de service, 15,1 pour la première, 14,8 pour la
+seconde, 14,3 pour la troisième. Or, il est bien certain que l'effectif
+diminue d'année en année, par suite des morts, des réformes, des mises
+en congé, etc. Les chiffres absolus n'ont donc pu se maintenir au même
+niveau que si les chiffres proportionnels se sont sensiblement accrus.
+Il n'est pourtant pas invraisemblable que, dans quelques pays, il y ait
+au début du service un certain nombre de suicides qui soient réellement
+dus au changement d'existence. On rapporte, en effet, qu'en Prusse les
+suicides sont exceptionnellement nombreux pendant les six premiers mois.
+De même en Autriche, sur 1.000 suicides, il y en a 156 accomplis pendant
+les trois premiers mois[239], ce qui est certainement un chiffre très
+considérable. Mais ces faits n'ont rien d'inconciliable avec ceux qui
+précèdent. Car il est très possible que, en dehors de l'aggravation
+temporaire qui se produit pendant cette période de perturbation, il y en
+ait une autre qui tienne à de tout autres causes et qui aille en
+croissant d'après une loi analogue à celle que nous avons observée en
+France et en Angleterre. Du reste, en France même, le taux de la seconde
+et de la troisième année est légèrement inférieur à celui de la
+première; ce qui, pourtant, n'empêche pas la progression
+ultérieure[240].
+
+2° La vie militaire est beaucoup moins pénible, la discipline moins rude
+pour les officiers et les sous-officiers, que pour les simples soldats.
+Le coefficient d'aggravation des deux premières catégories devrait donc
+être inférieur à celui de la troisième. Or, c'est le contraire qui a
+lieu: nous l'avons établi déjà pour la France; le même fait se rencontre
+dans les autres pays. En Italie, les officiers présentaient pendant les
+années 1871-75 une moyenne annuelle de 565 cas pour un million tandis
+que la troupe n'en comptait que 230 (Morselli). Pour les sous-officiers,
+le taux est encore plus énorme, il dépasse 1.000 pour un million. En
+Prusse, tandis que les simples soldats ne donnent que 560 suicides pour
+un million, les sous-officiers en fournissent 1.140. En Autriche, il y a
+un suicide d'officier pour neuf suicides de simples soldats, alors qu'il
+y a évidemment beaucoup plus de neuf hommes de troupe par officier. De
+même, quoiqu'il n'y ait pas un sous-officier pour deux soldats, il y a
+un suicide des premiers pour 2,5 des seconds.
+
+3° Le dégoût de la vie militaire devrait être moindre chez ceux qui la
+choisissent librement et par vocation. Les engagés volontaires et les
+rengagés devraient donc présenter une moindre aptitude au suicide. Tout
+au contraire, elle est exceptionnellement forte.
+
+/*
++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
+| | | TAUX | AGE | TAUX des | COEFFICIENT |
+| | |des suicides| moyen |célibataires|d'aggravation|
+| | | pour |probable| civils du | |
+| | | 1 million. | | même âge | |
+| | | | | (1889-91). | |
++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
+|Années |Engagés | 670 | 25 ans.| Entre | 2,12 |
+|1875-78|volontaires| | | 237 et 394,| |
+| | | | | soit 315. | |
++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
+| |Rengagés. | 1.300 | 30 ans.| Entre | 2,54 |
+| | | | | 394 et 627,| |
+| | | | | soit 510. | |
++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
+*/
+
+Pour les raisons que nous avons données, ces coefficients, calculés par
+rapport aux célibataires de 1889-91, sont certainement au-dessous de la
+réalité. L'intensité du penchant que manifestent les rengagés est
+surtout remarquable, puisqu'ils restent à l'armée après avoir fait
+l'expérience de la vie militaire.
+
+Ainsi, les membres de l'armée qui sont le plus éprouvés par le suicide
+sont aussi ceux qui ont le plus la vocation de cette carrière, qui sont
+le mieux faits à ses exigences et le plus à l'abri des ennuis et des
+inconvénients qu'elle peut avoir. C'est donc que le coefficient
+d'aggravation qui est spécial à cette profession a pour cause, non la
+répugnance qu'elle inspire, mais, au contraire, l'ensemble d'états,
+habitudes acquises ou prédispositions naturelles, qui constituent
+l'esprit militaire. Or, la première qualité du soldat est une sorte
+d'impersonnalité que l'on ne rencontre nulle part, au même degré, dans
+la vie civile. Il faut qu'il soit exercé à faire peu de cas de sa
+personne, puisqu'il doit être prêt à en faire le sacrifice dès qu'il en
+a reçu l'ordre. Même en dehors de ces circonstances exceptionnelles, en
+temps de paix et dans la pratique quotidienne du métier, la discipline
+exige qu'il obéisse sans discuter et même, parfois, sans comprendre.
+Mais pour cela, une abnégation intellectuelle est nécessaire qui n'est
+guère compatible avec l'individualisme. Il faut ne tenir que faiblement
+à son individualité pour se conformer aussi docilement à des impulsions
+extérieures. En un mot, le soldat a le principe de sa conduite en dehors
+de lui-même; ce qui est la caractéristique de l'état d'altruisme. De
+toutes les parties dont sont faites nos sociétés modernes, l'armée est,
+d'ailleurs, celle qui rappelle le mieux la structure des sociétés
+inférieures. Elle aussi consiste en un groupe massif et compact qui
+encadre fortement l'individu et l'empêche de se mouvoir d'un mouvement
+propre. Puisque donc cette constitution morale est le terrain naturel du
+suicide altruiste, il y a tout lieu de supposer que le suicide militaire
+a ce même caractère et provient de la même origine.
+
+On s'expliquerait ainsi d'où vient que le coefficient d'aggravation
+augmente avec la durée du service; c'est que cette aptitude au
+renoncement, ce goût de l'impersonnalité se développe par suite d'un
+dressage plus prolongé. De même, comme l'esprit militaire est
+nécessairement plus fort chez les rengagés et chez les gradés que chez
+les simples soldats, il est naturel que les premiers soient plus
+spécialement enclins au suicide que les seconds. Cette hypothèse permet
+même de comprendre la singulière supériorité que les sous-officiers ont,
+à cet égard, sur les officiers. S'ils se tuent davantage, c'est qu'il
+n'est pas de fonction qui exige au même degré l'habitude de la
+soumission et de la passivité. Quelque discipliné que soit l'officier,
+il doit être, dans une certaine mesure, capable d'initiative; il a un
+champ d'action plus étendu, par suite, une individualité plus
+développée. Les conditions favorables au suicide altruiste sont donc
+moins complètement réalisées chez lui que chez le sous-officier; ayant
+un plus vif sentiment de ce que vaut sa vie, il est moins porté à s'en
+défaire.
+
+Non seulement cette explication rend compte des faits qui ont été
+antérieurement exposés, mais elle est, en outre, confirmée par ceux qui
+suivent.
+
+4° Il ressort du tableau XXIII que le coefficient d'aggravation
+militaire est d'autant plus élevé que l'ensemble de la population civile
+a un moindre penchant au suicide, et inversement, Le Danemark est la
+terre classique du suicide, les soldats ne s'y tuent pas plus que le
+reste des habitants. Les États les plus féconds en suicides sont ensuite
+la Saxe, la Prusse et la France; l'armée n'y est pas très éprouvée, le
+coefficient d'aggravation y varie entre 1,25 et 1,77. Il est, au
+contraire, très considérable pour l'Autriche, l'Italie, les États-Unis
+et l'Angleterre, pays où les civils se tuent très peu. Rosenfeld, dans
+l'article déjà cité, ayant procédé à un classement des principaux pays
+d'Europe au point de vue du suicide militaire, sans songer d'ailleurs à
+tirer de ce classement aucune conclusion théorique, est arrivé aux mêmes
+résultats. Voici, en effet, dans quel ordre il range les différents
+États avec les coefficients calculés par lui:
+
+/*
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+| | COEFFICIENT D'AGGRAVATION |TAUX DE LA POPULATION|
+| |des soldats par rapport aux civils| civile par million. |
+| | de 20-30 ans. | |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|France. | 1,3 | 150 (1871-75) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|Prusse. | 1,8 | 133 (1871-75) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|Angleterre.| 2,2 | 73 (1876) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|Italie. | entre 3 et 4 | 37 (1874-77) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|Autriche. | 8 | 72 (1864-72) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+*/
+
+Sauf que l'Autriche devrait venir avant l'Italie, l'inversion est
+absolument régulière[241].
+
+Elle s'observe d'une manière encore plus frappante à l'intérieur de
+l'empire austro-hongrois. Les corps d'armée qui ont le coefficient
+d'aggravation le plus élevé sont ceux qui tiennent garnison dans les
+régions où les civils jouissent de la plus forte immunité, et
+inversement:
+
+/*
++------------------+-----------------------------+-------------------+
+| TERRITOIRES | COEFFICIENT D'AGGRAVATION | SUICIDES |
+| MILITAIRES. | des soldats par | des civils |
+| | rapport aux civils | au delà de 20 ans |
+| | | pour 1 million. |
++------------------+-----------------------------+-------------------+
+|Vienne (Autriche | 1,42 | 660 |
+|inférieure et | | |
+|supérieure. | | |
+|Salzbourg). | | |
++------------------+---------------+-------------+--------+----------+
+|Bruno (Moravie | 2,41 | | 580 | |
+|et Silésie). | | | | |
++------------------+---------------+ +--------+ |
+|Prague (Bohème). | 2,58 | Moyenne | 620 | Moyenne |
++------------------+---------------+ +--------+ |
+|Innsbruck (Tyrol, | 2,41 | 2,46 | 240 | 480 |
+| Vorarlberg). | | | | |
++------------------+---------------+-------------+--------+----------+
+|Zara (Dalmatie). | 3,48 | | 250 | |
++------------------+---------------+ +--------+ |
+|Graz (Steiermarck,| | Moyenne | | Moyenne |
+|Carinthie, | 3,58 | | 290 | |
+|Carniole). | | 3,82 | | 283 |
++------------------+---------------+ +--------+ |
+|Cracovie (Galicie | 4,41 | | 310 | |
+|et Bukovine). | | | | |
++------------------+-----------------------------+-------------------+
+*/
+
+Il n'y a qu'une exception, c'est celle du territoire d'Innsbruck où le
+taux des civils est faible et où le coefficient d'aggravation n'est que
+moyen.
+
+De même, en Italie, Bologne est de tous les districts militaires celui
+où les soldats se tuent le moins (180 suicides pour 1.000.000); c'est
+aussi celui où les civils se tuent le plus (89,5). Les Pouilles et les
+Abbruzzes, au contraire, comptent beaucoup de suicides militaires (370
+et 400 pour un million) et seulement 15 ou 16 suicides civils. On peut
+faire en France des remarques analogues. Le gouvernement militaire de
+Paris avec 260 suicides pour un million est bien au-dessous du corps
+d'armée de Bretagne qui en a 440. Même, à Paris, le coefficient
+d'aggravation doit être insignifiant puisque, dans la Seine, un million
+de célibataires de 20 à 25 ans donne 214 suicides.
+
+Ces faits prouvent que les causes du suicide militaire sont, non
+seulement différentes, mais en raison inverse de celles qui contribuent
+le plus à déterminer les suicides civils. Or, dans les grandes sociétés
+européennes, ces derniers sont surtout dus à cette individuation
+excessive qui accompagne la civilisation. Les suicides militaires
+doivent donc dépendre de la disposition contraire, à savoir d'une
+individuation faible ou de ce que nous avons appelé l'état d'altruisme.
+En fait, les peuples où l'armée est le plus portée au suicide, sont
+aussi ceux qui sont le moins avancés et dont les mœurs se rapprochent le
+plus de celles qu'on observe dans les sociétés inférieures. Le
+traditionnalisme, cet antagoniste par excellence de l'esprit
+individualiste, est beaucoup plus développé en Italie, en Autriche et
+même en Angleterre qu'en Saxe, en Prusse et en France. Il est plus
+intense à Zara, à Cracovie, qu'à Graz et qu'à Vienne, dans les Pouilles
+qu'à Rome ou à Bologne, dans la Bretagne que dans la Seine. Comme il
+préserve du suicide égoïste, on comprend sans peine que, là où il est
+encore puissant, la population civile compte peu de suicides. Seulement,
+il n'a cette influence prophylactique que s'il reste modéré. S'il
+dépasse un certain degré d'intensité, il devient lui-même une source
+originale de suicides. Mais l'armée, comme nous le savons, tend
+nécessairement à l'exagérer, et elle est d'autant plus exposée à excéder
+la mesure que son action propre est davantage aidée et renforcée par
+celle du milieu ambiant. L'éducation qu'elle donne a des effets d'autant
+plus violents qu'elle se trouve être plus conforme aux idées et aux
+sentiments de la population civile elle-même; car, alors, elle n'est
+plus contenue par rien. Au contraire, là où l'esprit militaire est sans
+cesse et énergiquement contredit par la morale publique, il ne saurait
+être aussi fort que là où tout concourt à incliner le jeune soldat dans
+la même direction. On s'explique donc que, dans les pays où l'état
+d'altruisme est suffisant pour protéger dans une certaine mesure
+l'ensemble de la population, l'armée le porte facilement à un tel point
+qu'il y devient la cause d'une notable aggravation[242].
+
+2° Dans toutes les armées, les troupes d'élite sont celles où le
+coefficient d'aggravation est le plus élevé.
+
+
+/*
++---------------+-----------+--------------+-------------------------+
+| |AGE MOYEN |SUICIDES | COEFFICIENT |
+| |réel ou |pour 1 | D'AGGRAVATION. |
+| |probable. |million. | |
++---------------+-----------+--------------+-------------------------+
+| | | | |Par rapport à la |
+|Corps spéciaux |De 30 à 35.|570 (1862-78).| 2,45 |population civile |
+|de Paris. | | | |masculine, de 35 |
++---------------+-----------+--------------+------|ans, tout état |
+|Gendarmerie. | -- |570 (1873). | 2,45 |civil réuni[243]. |
++---------------+-----------+--------------+-------------------------+
+|Vétérans | | | |Par rapport aux |
+|(supprimés |De 45 à 55.|2.860 |2,37 |célibataires du |
+|en 1872). | | | |même âge, des |
+| | | | |années 1889-91. |
++---------------+-----------+--------------+-------------------------+
+*/
+
+
+Ce dernier chiffre, ayant été calculé par rapport aux célibataires de
+1889-91, est beaucoup trop faible, et pourtant il est bien supérieur à
+celui des troupes ordinaires. De même, dans l'armée d'Algérie, qui passe
+pour être l'école des vertus militaires, le suicide a donné pendant la
+période 1872-78 une mortalité double de celle qu'ont fournie, au même
+moment, les troupes stationnées en France (570 suicides pour 1 million
+au lieu de 280). Au contraire, les armes les moins éprouvées sont les
+pontonniers, le génie, les infirmiers, les ouvriers d'administration,
+c'est-à-dire celles dont le caractère militaire est le moins accusé. De
+même, en Italie, tandis que l'armée, en général, pendant les années
+1878-81 donnait seulement 430 cas pour un million, les bersagliers en
+avaient 580, les carabiniers 800, les écoles militaires et les
+bataillons d'instruction 1.010.
+
+Or, ce qui distingue les troupes d'élite, c'est le degré intense auquel
+y atteint l'esprit d'abnégation et de renoncement militaire. Le suicide
+dans l'armée varie donc comme cet état moral.
+
+3° Une dernière preuve de cette loi, c'est que le suicide militaire est
+partout en décadence. En France, en 1862, il y avait 630 cas pour un
+million; en 1890 il n'y en a plus que 280. On a prétendu que cette
+décroissance était due aux lois qui ont réduit la durée du service. Mais
+ce mouvement de régression est bien, antérieur à la nouvelle loi sur le
+recrutement. Il est continu depuis 1862, sauf un relèvement assez
+important de 1882 à 1888[244]. On le retrouve d'ailleurs partout. Les
+suicides militaires sont passés, en Prusse, de 716 pour un million, en
+1877, à 457 en 1893; dans l'ensemble de l'Allemagne, de 707 en 1877, à
+550 en 1890; en Belgique, de 391 en 1885, à 185 en 1891; en Italie, de
+431 en 1876, à 389 en 1892. En Autriche et en Angleterre la diminution
+est peu sensible, mais il n'y a pas accroissement (1.209, en 1892, dans
+le premier de ces pays, et 210 dans le second en 1890, au lieu de 1.277
+et 217 en 1876).
+
+Or, si notre explication est fondée, c'est bien ainsi que les choses
+devaient se passer. En effet, il est constant que, pendant le même
+temps, il s'est produit dans tous ces pays un recul du vieil esprit
+militaire. À tort ou à raison, ces habitudes d'obéissance passive, de
+soumission absolue, en un mot d'impersonnalisme, si l'on veut nous
+permettre ce barbarisme, se sont trouvées de plus en plus en
+contradiction avec les exigences de la conscience publique. Elles ont,
+par conséquent, perdu du terrain. Pour donner satisfaction aux
+aspirations nouvelles, la discipline est devenue moins rigide, moins
+compressive de l'individu[245]. Il est d'ailleurs remarquable que, dans
+ces mêmes sociétés et pendant le même temps, les suicides civils n'ont
+fait qu'augmenter. C'est une nouvelle preuve que la cause dont ils
+dépendent est de nature contraire à celle qui fait le plus généralement
+l'aptitude spécifique des soldats.
+
+Tout prouve donc que le suicide militaire n'est qu'une forme du suicide
+altruiste. Assurément, nous n'entendons pas dire que tous les cas
+particuliers qui se produisent dans les régiments ont ce caractère et
+cette origine. Le soldat, en revêtant l'uniforme, ne devient pas un
+homme entièrement nouveau; les effets de l'éducation qu'il a reçue, de
+l'existence qu'il a menée jusque-là ne disparaissent pas comme par
+enchantement; et d'ailleurs, il n'est pas tellement séparé du reste de
+la société qu'il ne participe pas à la vie commune. Il peut donc se
+faire que le suicide qu'il commet soit quelquefois civil par ses causes
+et par sa nature. Mais une fois qu'on a éliminé ces cas épars, sans
+liens entre eux, il reste un groupe compact et homogène, qui comprend la
+plupart des suicides dont l'armée est le théâtre et qui dépend de cet
+état d'altruisme sans lequel il n'y a pas d'esprit militaire. C'est le
+suicide des sociétés inférieures qui survit parmi nous parce que la
+morale militaire est elle-même, par certains côtés, une survivance de la
+morale primitive[246]. Sous l'influence de cette prédisposition, le
+soldat se tue pour la moindre contrariété, pour les raisons les plus
+futiles, pour un refus de permission, pour une réprimande, pour une
+punition injuste, pour un arrêt dans l'avancement, pour une question de
+point d'honneur, pour un accès de jalousie passagère ou même, tout
+simplement, parce que d'autres suicides ont eu lieu sous ses yeux ou à
+sa connaissance. Voilà, en effet, d'où proviennent ces phénomènes de
+contagion que l'on a souvent observés dans les armées et dont nous
+avons, plus haut, rapporté des exemples. Ils sont inexplicables si le
+suicide dépend essentiellement de causes individuelles. On ne peut
+admettre que le hasard ait justement réuni dans tel régiment, sur tel
+point du territoire, un aussi grand nombre d'individus prédisposés à
+l'homicide de soi-même par leur constitution organique. D'autre part, il
+est encore plus inadmissible qu'une telle propagation imitative puisse
+avoir lieu en dehors de toute prédisposition. Mais tout s'explique
+aisément quand on a reconnu que la carrière des armes développe une
+constitution morale qui incline puissamment l'homme à se défaire de
+l'existence. Car il est naturel que cette constitution se trouve, à des
+degrés divers, chez la plupart de ceux qui sont ou qui ont passé sous
+les drapeaux, et, comme elle est pour les suicides un terrain éminemment
+favorable, il faut peu de chose pour faire passer à l'acte le penchant à
+se tuer qu'elle recèle; l'exemple suffit pour cela. C'est pourquoi il se
+répand comme une traînée de poudre chez des sujets ainsi préparés à le
+suivre.
+
+
+
+
+III.
+
+
+On peut mieux comprendre maintenant quel intérêt il y avait à donner une
+définition objective du suicide et à y rester fidèle.
+
+Parce que le suicide altruiste, tout en présentant les traits
+caractéristiques du suicide, se rapproche, surtout dans ses
+manifestations les plus frappantes, de certaines catégories d'actes que
+nous sommes habitués à honorer de notre estime et même de notre
+admiration, on a souvent refusé de le considérer comme un homicide de
+soi-même. On se rappelle que, pour Esquirol et Falret, la mort de Caton
+et celle des Girondins n'étaient pas des suicides. Mais alors, si les
+suicides qui ont pour cause visible et immédiate l'esprit de renoncement
+et d'abnégation ne méritent pas cette qualification, elle ne saurait
+davantage convenir à ceux qui procèdent de la même disposition morale,
+quoique d'une manière moins apparente; car les seconds ne diffèrent des
+premiers que par quelques nuances. Si l'habitant des îles Canaries qui
+se précipite dans un gouffre pour honorer son Dieu n'est pas un
+suicidé, comment donner ce nom au sectateur de Jina qui se tue pour
+rentrer dans le néant; au primitif qui, sous l'influence du même état
+mental, renonce à l'existence pour une légère offense qu'il a subie ou
+simplement pour manifester son mépris de la vie, au failli qui aime
+mieux ne pas survivre à son déshonneur, enfin à ces nombreux soldats qui
+viennent tous les ans grossir le contingent des morts volontaires? Car
+tous ces cas ont pour racine ce même état d'altruisme qui est également
+la cause de ce qu'on pourrait appeler le suicide héroïque. Les
+mettra-t-on seuls au rang des suicides et n'exclura-t-on que ceux dont
+le mobile est particulièrement pur? Mais d'abord, d'après quel critérium
+fera-t-on le partage? Quand un motif cesse-t-il d'être assez louable
+pour que l'acte qu'il détermine puisse être qualifié de suicide? Puis,
+en séparant radicalement l'une de l'autre ces deux catégories de faits,
+on se condamne à en méconnaître la nature. Car c'est dans le suicide
+altruiste obligatoire que les caractères essentiels du type sont le
+mieux marqués. Les autres variétés n'en sont que des formes dérivées.
+Ainsi, ou bien on tiendra comme non avenu un groupe considérable de
+phénomènes instructifs, ou bien, si on ne les rejette pas tous, outre
+que l'on ne pourra faire entre eux qu'un choix arbitraire, on se mettra
+dans l'impossibilité d'apercevoir la souche commune à laquelle se
+rattachent ceux que l'on aura retenus. Tels sont les dangers auxquels on
+s'expose quand on fait dépendre la définition du suicide des sentiments
+subjectifs qu'il inspire.
+
+D'ailleurs, même les raisons de sentiment par lesquelles on croit
+justifier cette exclusion, ne sont pas fondées. On s'appuie sur ce fait
+que les mobiles dont procèdent certains suicides altruistes se
+retrouvent, sous une forme à peine différente, à la base d'actes que
+tout le monde regarde comme moraux. Mais en est-il autrement du suicide
+égoïste? Le sentiment de l'autonomie individuelle n'a-t-il pas sa
+moralité comme le sentiment contraire? Si celui-ci est la condition d'un
+certain courage, s'il affermit les cœurs et va même jusqu'à les
+endurcir, l'autre les attendrit et les ouvre à la pitié. Si, là où règne
+le suicide altruiste, l'homme est toujours prêt à donner sa vie, en
+revanche, il ne fait pas plus de cas de celle d'autrui. Au contraire, là
+où il met tellement haut la personnalité individuelle qu'il n'aperçoit
+plus aucune fin qui la dépasse, il la respecte chez les autres. Le culte
+qu'il a pour elle fait qu'il souffre de tout ce qui peut la diminuer
+même chez ses semblables. Une plus large sympathie pour la souffrance
+humaine succède aux dévouements fanatiques des temps primitifs. Chaque
+sorte de suicide n'est donc que la forme exagérée ou déviée d'une vertu.
+Mais alors la manière dont ils affectent la conscience morale ne les
+différencie pas assez pour qu'on ait le droit d'en faire autant de
+genres séparés.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Le suicide anomique.
+
+
+Mais la société n'est pas seulement un objet qui attire à soi, avec une
+intensité inégale, les sentiments et l'activité des individus. Elle est
+aussi un pouvoir qui les règle. Entre la manière dont s'exerce cette
+action régulatrice et le taux social des suicides il existe un rapport.
+
+I.
+
+C'est un fait connu que les crises économiques ont sur le penchant au
+suicide une influence aggravante.
+
+À Vienne, en 1873, éclate une crise financière qui atteint son maximum
+en 1874; aussitôt le nombre des suicides s'élève. De 141 en 1872, ils
+montent à 153 en 1873 et à 216 en 1874, avec une augmentation de 51 %
+par rapport à 1872 et de 41 % par rapport à 1873. Ce qui prouve bien que
+cette catastrophe est la seule cause de cet accroissement, c'est qu'il
+est surtout sensible au moment où la crise a été à l'état aigu,
+c'est-à-dire pendant les quatre premiers mois de 1874. Du 1er janvier au
+30 avril on avait compté 48 suicides en 1871, 44 en 1872, 43 en 1873; il
+y en eut 73 en 1874. L'augmentation est de 70 %. La même crise ayant
+éclaté à la même époque à Francfort-sur-le-Mein y a produit les mêmes
+effets. Dans les années qui précèdent 1874, il s'y commettait en moyenne
+22 suicides par an; en 1874, il y en eut 32, soit 45 % en plus.
+
+On n'a pas oublié le fameux krach qui se produisit à la Bourse de Paris
+pendant l'hiver de 1882. Les conséquences s'en firent sentir non
+seulement à Paris, mais dans toute la France. De 1874 à 1886,
+l'accroissement moyen annuel n'est que de 2 %; en 1882, il est de 7 %.
+De plus, il n'est pas également réparti entre les différents moments de
+l'année, mais il a lieu surtout pendant les trois premiers mois,
+c'est-à-dire à l'instant précis où le krach s'est produit. À ce seul
+trimestre reviennent les 59 centièmes de l'augmentation totale. Cette
+élévation est si bien le fait de circonstances exceptionnelles que, non
+seulement on ne la rencontre pas en 1881, mais qu'elle a disparu en
+1883, quoique cette dernière année ait, dans l'ensemble, un peu plus de
+suicides que la précédente:
+
+/*
++-----------------+---------+-------------------+--------------------+
+| | 1881. | 1882. | 1883. |
++-----------------+---------+-------------------+--------------------+
+|Année totale | 6.741 | 7.213 (+ 7 %) | 7.267 |
++-----------------+---------+-------------------+--------------------+
+|Premier trimestre| 1.589 | 1.770 (+ 11 %) | 1.604 |
++-----------------+---------+-------------------+--------------------+
+*/
+
+Ce rapport ne se constate pas seulement dans quelques cas exceptionnels;
+il est la loi. Le chiffre des faillites est un baromètre qui reflète
+avec une suffisante sensibilité les variations par lesquelles passe la
+vie économique. Quand, d'une année à l'autre, elles deviennent
+brusquement plus nombreuses, on peut être assuré qu'il s'est produit
+quelque grave perturbation. De 1845 à 1869, il y a eu, à trois reprises,
+de ces élévations soudaines, symptômes de crises. Tandis que, pendant
+cette période, l'accroissement annuel du nombre des faillites est de 3,2
+%, il est de 26 % en 1847, de 37 % en 1854, et de 20 % en 1861. Or, à
+ces trois moments, on constate également une ascension
+exceptionnellement rapide dans le chiffre des suicides. Tandis que,
+pendant ces 24 années, l'augmentation moyenne annuelle est seulement de
+2 %, elle est de 17 % en 1847, de 8 % en 1854, de 9 % en 1861.
+
+Mais à quoi ces crises doivent-elles leur influence? Est-ce parce que,
+en faisant fléchir la fortune publique, elles augmentent la misère?
+Est-ce parce que la vie devient plus difficile qu'on y renonce plus
+volontiers? L'explication séduit par sa simplicité; elle est d'ailleurs
+conforme à la conception courante du suicide. Mais elle est contredite
+par les faits.
+
+En effet, si les morts volontaires augmentaient parce que la vie devient
+plus rude, elles devraient diminuer sensiblement quand l'aisance devient
+plus grande. Or si, quand le prix des aliments de première nécessité
+s'élève avec excès, les suicides font généralement de même, on ne
+constate pas qu'ils s'abaissent au-dessous de la moyenne dans le cas
+contraire. En Prusse, en 1850, le cours du blé descend au point le plus
+bas qu'il ait atteint pendant toute la période 1848-81; il était à 6
+marcs 91 les 50 kilogrammes; cependant, à ce moment même, les suicides
+passent de 1.527, où ils étaient en 1849, à 1.736, soit une augmentation
+de 13 %, et ils continuent à s'accroître pendant les années 1851, 1852,
+1853 quoique le bon marché persiste. En 1858-59, un nouvel avilissement
+se produit; néanmoins les suicides s'élèvent de 2.038 en 1857 à 2.126 en
+1858, à 2.146 en 1859. De 1863 à 1866, les prix qui avaient atteint 11
+marcs 04 en 1861 tombent progressivement jusqu'à 7 marcs 95 en 1864 et
+restent très modérés, pendant toute la période; les suicides, pendant ce
+même temps, augmentent de 17 % (2.112 en 1862, 2.485 en 1866)[247]. On
+observe en Bavière des faits analogues. D'après une courbe construite
+par Mayr[248] pour la période 1835-61, c'est pendant les années 1857-58
+et 1858-59 que le prix du seigle a été le plus bas; or, les suicides
+qui, en 1857, n'étaient qu'au nombre de 286 montent à 329 en 1858, puis
+à 387 en 1859. Le même phénomène s'était déjà produit pendant les
+années 1848-50: le blé, à ce moment, avait été très bon marché comme
+dans toute l'Europe. Et cependant, malgré une diminution légère et
+provisoire, due aux événements politiques et dont nous avons parlé, les
+suicides se maintinrent au même niveau. On en comptait 217 en 1847, il
+y en avait encore 215 en 1848 et si, en 1849, ils descendirent un
+instant à 189, dès 1850, ils remontèrent et s'élevèrent jusqu'à 250.
+
+C'est si peu l'accroissement de la misère qui fait l'accroissement des
+suicides que même des crises heureuses, dont l'effet est d'accroître
+brusquement la prospérité d'un pays, agissent sur le suicide tout comme
+des désastres économiques.
+
+La conquête de Rome par Victor-Emmanuel en 1870, en fondant
+définitivement l'unité de l'Italie, a été pour ce pays le point de
+départ d'un mouvement de rénovation qui est en train d'en faire une des
+grandes puissances de l'Europe. Le commerce et l'industrie en reçurent
+une vive impulsion et des transformations s'y produisirent avec une
+extraordinaire rapidité. Tandis qu'en 1876, 4.459 chaudières à vapeur,
+d'une force totale de 54.000 chevaux, suffisaient aux besoins
+industriels, en 1887 le nombre des machines était de 9.983 et leur
+puissance, portée à 167.000 chevaux-vapeur, était triplée.
+Naturellement, la quantité des produits augmenta pendant le même temps
+selon la même proportion[249]. Les échanges suivirent la progression;
+non seulement la marine marchande, les voies de communication et de
+transport se développèrent, mais le nombre des choses et des gens
+transportés doubla[250]. Comme cette suractivité générale amena une
+élévation des salaires (on estime à 35 % l'augmentation de 1873 à 1889),
+la situation matérielle des travailleurs s'améliora, d'autant plus que,
+au même moment, le prix du pain alla en baissant[251]. Enfin, d'après
+les calculs de Bodio, la richesse privée serait passée de 45 milliards
+et demi, en moyenne, pendant la période 1875-80, à 51 milliards pendant
+les années 1880-85 et 54 milliards et demi en 1885-90[252].
+
+Or, parallèlement à cette renaissance collective, on constate un
+accroissement exceptionnel dans le nombre des suicides. De 1866 à 1870,
+ils étaient à peu près restés constants; de 1871 à 1877 ils augmentent
+de 36 %. Il y avait en
+
+/*
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+|1864-70.|29 suicides pour 1 million|1874.|37 suicides pour 1 million|
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+|1871 |31 -- -- -- |1875.|34 -- -- -- |
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+|1872 |33 -- -- -- |1876.|36,5 -- -- -- |
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+|1873 |36 -- -- -- |1877.|40,6 -- -- -- |
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+*/
+
+
+Et depuis, le mouvement a continué. Le chiffre total qui était de 1.139
+en 1877 est passé à 1.463 en 1889, soit une nouvelle augmentation de 28
+%.
+
+En Prusse, le même phénomène s'est produite deux reprises. En 1866, ce
+royaume reçoit un premier accroissement. Il s'annexe plusieurs provinces
+importantes en même temps qu'il devient le chef de la confédération du
+Nord. Ce gain de gloire et de puissance est aussitôt accompagné d'une
+brusque poussée de suicides. Pendant la période 1856-60, il y avait eu,
+année moyenne, 123 suicides pour 1 million, et 122 seulement pendant les
+années 1861-65. Dans le quinquennium 1866-70, malgré la baisse qui se
+produisit en 1870, la moyenne s'élève à 133. L'année 1867, celle qui
+suivit immédiatement la victoire, est celle où le suicide atteignit le
+plus haut point auquel il fût parvenu depuis 1816 (1 suicide par 5.432
+habitants tandis que, en 1864, il n'y avait qu'un cas sur 8.739).
+
+Au lendemain de la guerre de 1870, une nouvelle transformation heureuse
+se produit. L'Allemagne est unifiée et placée tout entière sous
+l'hégémonie de la Prusse. Une énorme indemnité de guerre vient grossir
+la fortune publique; le commerce et l'industrie prennent leur essor.
+Jamais le développement du suicide n'a été aussi rapide. De 1875 à 1886
+il augmente de 90 %, passant de 3.278 cas à 6.212.
+
+Les Expositions universelles, quand elles réussissent, sont considérées
+comme un événement heureux dans la vie d'une société. Elles stimulent
+les affaires, amènent plus d'argent dans le pays et passent pour
+augmenter la prospérité publique, surtout dans la ville même où elles
+ont lieu. Et cependant, il n'est pas impossible que, finalement, elles
+se soldent par une élévation considérable du chiffre des suicides. C'est
+ce qui paraît surtout avoir eu lieu pour l'Exposition de 1878.
+L'augmentation a été, cette année, la plus élevée qui se fût produite de
+1874 à 1886. Elle fut de 8 %, par conséquent supérieure à celle qu'a
+déterminée le krach de 1882. Et ce qui ne permet guère de supposer que
+cette recrudescence ait une autre cause que l'Exposition, c'est que les
+86 centièmes de cet accroissement ont eu lieu juste pendant les six mois
+qu'elle a duré.
+
+En 1889, le même fait ne s'est pas reproduit pour l'ensemble de la
+France. Mais il est possible que la crise boulangiste, par l'influence
+dépressive qu'elle a exercé sur la marche des suicides, ait neutralisé
+les effets contraires de l'Exposition. Ce qui est certain, c'est qu'à
+Paris, et quoique les passions politiques déchaînées aient dû avoir la
+même action que dans le reste du pays, les choses se passèrent comme en
+1878. Pendant les 7 mois de l'Exposition, les suicides augmentèrent de
+près de 10 %, exactement 9,66, tandis que, dans le reste de l'année, ils
+restèrent au-dessous de ce qu'ils avaient été en 1888 et de ce qu'ils
+furent ensuite en 1890.
+
+/*
++-----------------------------------------------+------+------+------+
+| | 1888 | 1889 | 1890 |
++-----------------------------------------------+------+------+------+
+|Les sept mois qui correspondent à l'Exposition.| 517 | 567 | 540 |
++-----------------------------------------------+------+------+------+
+|Les cinq autres mois. | 319 | 311 | 356 |
++-----------------------------------------------+------+------+------+
+*/
+
+On peut se demander si, sans le boulangisme, la hausse n'aurait pas été
+plus prononcée.
+
+Mais ce qui démontre mieux encore que la détresse économique n'a pas
+l'influence aggravante qu'on lui a souvent attribuée, c'est qu'elle
+produit plutôt l'effet contraire. En Irlande, où le paysan mène une vie
+si pénible, on se tue très peu. La misérable Calabre ne compte, pour
+ainsi dire, pas de suicides; l'Espagne en a dix fois moins que la
+France. On peut même dire que la misère protège. Dans les différents
+départements français, les suicides sont d'autant plus nombreux qu'il y
+a plus de gens qui vivent de leurs revenus.
+
+[Illustration: Planche V.
+
+SUICIDE ET RICHESSE.]
+
+/*
++-------------------------------------+------------------------------+
+|Départements où il se commet |Nombre moyen des personnes |
+|par 100.000 habitants |vivant de leurs revenus par |
+|(1878-1887). |1.000 habitants, dans chaque |
+| |groupe de départements (1886).|
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 48 à 43 suicides ( 5 départements)| 127 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 38 à 31 -- ( 6 -- )| 73 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 30 à 24 -- ( 6 -- )| 69 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 23 à 18 -- (15 -- )| 59 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 17 à 13 -- (18 -- )| 49 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 12 à 8 -- (26 -- )| 49 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 7 à 3 -- (10 -- )| 42 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+*/
+
+
+La comparaison des cartes confirme celle des moyennes (V. Planche V,
+ci-dessus).
+
+Si donc les crises industrielles ou financières augmentent les suicides,
+ce n'est pas parce qu'elles appauvrissent, puisque des crises de
+prospérité ont le même résultat; c'est parce qu'elles sont des crises,
+c'est-à-dire des perturbations de l'ordre collectif[253]. Toute rupture
+d'équilibre, alors même qu'il en résulte une plus grande aisance et un
+rehaussement de la vitalité générale, pousse à la mort volontaire.
+Toutes les fois que de graves réarrangements se produisent dans le corps
+social, qu'ils soient dus à un soudain mouvement de croissance ou à un
+cataclysme inattendu, l'homme se tue plus facilement. Comment est-ce
+possible? Comment ce qui passe généralement pour améliorer l'existence
+peut-il en détacher?
+
+Pour répondre à cette question, quelques considérations préjudicielles
+sont nécessaires.
+
+
+
+
+II.
+
+Un vivant quelconque ne peut être heureux et même ne peut vivre que si
+ses besoins sont suffisamment en rapport avec ses moyens. Autrement,
+s'ils exigent plus qu'il ne peut leur être accordé ou simplement autre
+chose, ils seront froissés sans cesse et ne pourront fonctionner sans
+douleur. Or, un mouvement qui ne peut se produire sans souffrance tend à
+ne pas se reproduire. Des tendances qui ne sont pas satisfaites
+s'atrophient et, comme la tendance à vivre n'est que la résultante de
+toutes les autres, elle ne peut pas ne pas s'affaiblir si les autres se
+relâchent.
+
+Chez l'animal, du moins à l'état normal, cet équilibre s'établit avec
+une spontanéité automatique parce qu'il dépend de conditions purement
+matérielles. Tout ce que réclame l'organisme, c'est que les quantités de
+substance et d'énergie, employées sans cesse à vivre, soient
+périodiquement remplacées par des quantités équivalentes; c'est que la
+réparation soit égale à l'usure. Quand le vide que la vie a creusé dans
+ses propres ressources est comblé, l'animal est satisfait et ne demande
+rien de plus. Sa réflexion n'est pas assez développée pour imaginer
+d'autres fins que celles qui sont impliquées dans sa nature physique.
+D'un autre côté, comme le travail exigé de chaque organe dépend lui-même
+de l'état général des forces vitales et des nécessités de l'équilibre
+organique, l'usure, à son tour, se règle sur la réparation et la balance
+se réalise d'elle-même. Les limites de l'une sont aussi celles de
+l'autre; elles sont également inscrites dans la constitution même du
+vivant qui n'a pas le moyen de les dépasser.
+
+Mais il n'en est pas de même de l'homme, parce que la plupart de ses
+besoins ne sont pas, ou ne sont pas au même degré, sous la dépendance du
+corps. À la rigueur, on peut encore considérer comme déterminable la
+quantité d'aliments matériels nécessaires à l'entretien physique d'une
+vie humaine, quoique la détermination soit déjà moins étroite que dans
+le cas précédent et la marge plus largement ouverte aux libres
+combinaisons du désir; car, au delà du minimum indispensable, dont la
+nature est prête à se contenter quand elle procède instinctivement, la
+réflexion, plus éveillée, fait entrevoir des conditions meilleures, qui
+apparaissent comme des fins désirables et qui sollicitent l'activité.
+Néanmoins, on peut admettre que les appétits de ce genre rencontrent tôt
+ou tard une borne qu'ils ne peuvent franchir. Mais comment fixer la
+quantité de bien-être, de confortable, de luxe que peut légitimement
+rechercher un être humain? Ni dans la constitution organique, ni dans la
+constitution psychologique de l'homme, on ne trouve rien qui marque un
+terme à de semblables penchants. Le fonctionnement de la vie
+individuelle n'exige pas qu'ils s'arrêtent ici plutôt que là; la preuve,
+c'est qu'ils n'ont fait que se développer depuis le commencement de
+l'histoire, que des satisfactions toujours plus complètes leur ont été
+apportées et que, pourtant, la santé moyenne n'est pas allée en
+s'affaiblissant. Surtout, comment établir la manière dont ils doivent
+varier selon les conditions, les professions, l'importance relative des
+services, etc.? Il n'est pas de société où ils soient également
+satisfaits aux différents degrés de la hiérarchie sociale. Cependant,
+dans ses traits essentiels, la nature humaine est sensiblement la même
+chez tous les citoyens. Ce n'est donc pas elle qui peut assigner aux
+besoins cette limite variable qui leur serait nécessaire. Par
+conséquent, en tant qu'ils dépendent de l'individu seul, ils sont
+illimités. Par elle-même, abstraction faite de tout pouvoir extérieur
+qui la règle, notre sensibilité est un abîme sans fond que rien ne peut
+combler.
+
+Mais alors, si rien ne vient la contenir du dehors, elle ne peut être
+pour elle-même qu'une source de tourments. Car des désirs illimités sont
+insatiables par définition et ce n'est pas sans raison que
+l'insatiabilité est regardée comme un signe de morbidité. Puisque rien
+ne les borne, ils dépassent toujours et infiniment les moyens dont ils
+disposent; rien donc ne saurait les calmer. Une soif inextinguible est
+un supplice perpétuellement renouvelé. On a dit, il est vrai, que c'est
+le propre de l'activité humaine de se déployer sans terme assignable et
+de se proposer des fins qu'elle ne peut pas atteindre. Mais il est
+impossible d'apercevoir comment un tel état d'indétermination se
+concilie plutôt avec les conditions de la vie mentale qu'avec les
+exigences de la vie physique. Quelque plaisir que l'homme éprouve à
+agir, à se mouvoir, à faire effort, encore faut-il qu'il sente que ses
+efforts ne sont pas vains et qu'en marchant il avance. Or, on n'avance
+pas quand on ne marche vers aucun but ou, ce qui revient au même, quand
+le but vers lequel on marche est à l'infini. La distance à laquelle on
+en reste éloigné étant toujours la même quelque chemin qu'on ait fait,
+tout se passe comme si l'on s'était stérilement agité sur place. Même
+les regards jetés derrière soi et le sentiment de fierté que l'on peut
+éprouver en apercevant l'espace déjà parcouru ne sauraient causer qu'une
+bien illusoire satisfaction, puisque l'espace à parcourir n'est pas
+diminué pour autant. Poursuivre une fin inaccessible par hypothèse,
+c'est donc se condamner à un perpétuel état de mécontentement. Sans
+doute, il arrive à l'homme d'espérer contre toute raison et, même
+déraisonnable, l'espérance a ses joies. Il peut donc se faire qu'elle le
+soutienne quelque temps; mais elle ne saurait survivre indéfiniment aux
+déceptions répétées de l'expérience. Or, qu'est-ce que l'avenir peut
+donner de plus que le passé, puisqu'il est à jamais impossible de
+parvenir à un état où l'on puisse se tenir et qu'on ne peut même se
+rapprocher de l'idéal entrevu? Ainsi, plus on aura et plus on voudra
+avoir, les satisfactions reçues ne faisant que stimuler les besoins au
+lieu de les apaiser. Dira-t-on que, par elle-même, l'action est
+agréable? Mais d'abord, c'est à condition qu'on s'aveugle assez pour
+n'en pas sentir l'inutilité. Puis, pour que ce plaisir soit ressenti et
+vienne tempérer et voiler à demi l'inquiétude douloureuse qu'il
+accompagne, il faut tout au moins que ce mouvement sans fin se déploie
+toujours à l'aise et sans être gêné par rien. Mais qu'il vienne à être
+entravé, et l'inquiétude reste seule avec le malaise qu'elle apporte
+avec elle. Or ce serait un miracle s'il ne surgissait jamais quelque
+infranchissable obstacle. Dans ces conditions, on ne tient à la vie que
+par un fil bien ténu et qui, à chaque instant, peut être rompu.
+
+Pour qu'il en soit autrement, il faut donc avant tout que les passions
+soient limitées. Alors seulement, elles pourront être mises en harmonie
+avec les facultés et, par suite, satisfaites. Mais puisqu'il n'y a rien
+dans l'individu qui puisse leur fixer une limite, celle-ci doit
+nécessairement leur venir de quelque force extérieure à l'individu. Il
+faut qu'une puissance régulatrice joue pour les besoins moraux le même
+rôle que l'organisme pour les besoins physiques. C'est dire que cette
+puissance ne peut être que morale. C'est réveil de la conscience qui est
+venu rompre l'état d'équilibre dans lequel sommeillait l'animal; seule
+donc la conscience peut fournir les moyens de le rétablir. La contrainte
+matérielle serait ici sans effet; ce n'est pas avec des forces
+physico-chimiques qu'on peut modifier les cœurs. Dans la mesure où les
+appétits ne sont pas automatiquement contenus par des mécanismes
+physiologiques, ils ne peuvent s'arrêter que devant une limite qu'ils
+reconnaissent comme juste. Les hommes ne consentiraient pas à borner
+leurs désirs s'ils se croyaient fondés à dépasser la borne qui leur est
+assignée. Seulement, cette loi de justice, ils ne sauraient se la dicter
+à eux-mêmes pour les raisons que nous avons dites. Ils doivent donc la
+recevoir d'une autorité qu'ils respectent et devant laquelle ils
+s'inclinent spontanément. Seule, la société, soit directement et dans
+son ensemble, soit par l'intermédiaire d'un de ses organes, est en état
+de jouer ce rôle modérateur; car elle est le seul pouvoir moral
+supérieur à l'individu, et dont celui-ci accepte la supériorité. Seule,
+elle a l'autorité nécessaire pour dire le droit et marquer aux passions
+le point au delà duquel elles ne doivent pas aller. Seule aussi, elle
+peut apprécier quelle prime doit être offerte en perspective à chaque
+ordre de fonctionnaires, au mieux de l'intérêt commun.
+
+Et en effet, à chaque moment de l'histoire, il y a dans la conscience
+morale des sociétés un sentiment obscur de ce que valent respectivement
+les différents services sociaux, de la rémunération relative qui est due
+à chacun d'eux et, par conséquent, de la mesure de confortable qui
+convient à la moyenne des travailleurs de chaque profession. Les
+différentes fonctions sont comme hiérarchisées dans l'opinion et un
+certain coefficient de bien-être est attribué à chacune selon la place
+qu'elle occupe dans la hiérarchie. D'après les idées reçues, il y a, par
+exemple, une certaine manière de vivre qui est regardée comme la limite
+supérieure que puisse se proposer l'ouvrier dans les efforts qu'il fait
+pour améliorer son existence, et une limite inférieure au-dessous de
+laquelle on tolère difficilement qu'il descende, s'il n'a pas gravement
+démérité. L'une et l'autre sont différentes pour l'ouvrier de la ville
+et celui de la campagne, pour le domestique et pour le journalier, pour
+l'employé de commerce et pour le fonctionnaire, etc., etc. De même
+encore, on blâme le riche qui vit en pauvre, mais on le blâme aussi s'il
+recherche avec excès les raffinements du luxe. En vain les économistes
+protestent; ce sera toujours un scandale pour le sentiment public qu'un
+particulier puisse employer en consommations absolument superflues une
+trop grande quantité de richesses et il semble même que cette
+intolérance ne se relâche qu'aux époques de perturbation morale[254]. Il
+y a donc une véritable réglementation qui, pour n'avoir pas toujours une
+forme juridique, ne laisse pas de fixer, avec une précision relative, le
+maximum d'aisance que chaque classe de la société peut légitimement
+chercher à atteindre. Du reste, l'échelle ainsi dressée, n'a rien
+d'immuable. Elle change, selon que le revenu collectif croît ou décroît
+et selon les changements qui se font dans les idées morales de la
+société. C'est ainsi que ce qui a le caractère du luxe pour une époque,
+ne l'a plus pour une autre; que le bien-être, qui, pendant longtemps,
+n'était octroyé à une classe qu'à titre exceptionnel et surérogatoire,
+finit par apparaître comme rigoureusement nécessaire et de stricte
+équité.
+
+Sous cette pression, chacun, dans sa sphère, se rend vaguement compte du
+point extrême jusqu'où peuvent aller ses ambitions et n'aspire à rien au
+delà. Si, du moins, il est respectueux de la règle et docile à
+l'autorité collective, c'est-à-dire s'il a une saine constitution
+morale, il sent qu'il n'est pas bien d'exiger davantage. Un but et un
+terme sont ainsi marqués aux passions. Sans doute, cette détermination
+n'a rien de rigide ni d'absolu. L'idéal économique assigné à chaque
+catégorie de citoyens, est compris lui-même entre de certaines limites à
+l'intérieur desquelles les désirs peuvent se mouvoir avec liberté. Mais
+il n'est pas illimité. C'est cette limitation relative et la modération
+qui en résulte qui font les hommes contents de leur sort tout en les
+stimulant avec mesure à le rendre meilleur; et c'est ce contentement
+moyen qui donne naissance à ce sentiment de joie calme et active, à ce
+plaisir d'être et de vivre qui, pour les sociétés comme pour les
+individus, est la caractéristique de la santé. Chacun, du moins en
+général, est alors en harmonie avec sa condition et ne désire que ce
+qu'il peut légitimement espérer comme prix normal de son activité.
+D'ailleurs, l'homme n'est pas pour cela condamné à une sorte
+d'immobilité. Il peut chercher à embellir son existence; mais les
+tentatives qu'il fait dans ce sens peuvent ne pas réussir sans le
+laisser désespéré. Car, comme il aime ce qu'il a et ne met pas toute sa
+passion à rechercher ce qu'il n'a pas, les nouveautés auxquelles il lui
+arrive d'aspirer peuvent manquer à ses désirs et à ses espérances sans
+que tout lui manque à la fois. L'essentiel lui reste. L'équilibre de son
+bonheur est stable parce qu'il est défini et il ne suffit pas de
+quelques mécomptes pour le bouleverser.
+
+Toutefois, il ne servirait à rien que chacun considérât comme juste la
+hiérarchie des fonctions telle qu'elle est dressée par l'opinion, si, en
+même temps, on ne considérait comme également juste la façon dont ces
+fonctions se recrutent. Le travailleur n'est pas en harmonie avec sa
+situation sociale, s'il n'est pas convaincu qu'il a bien celle qu'il
+doit avoir. S'il se croit fondé à en occuper une autre, ce qu'il a ne
+saurait le satisfaire. Il ne suffit donc pas que le niveau moyen des
+besoins soit, pour chaque condition, réglé par le sentiment public, il
+faut encore qu'une autre réglementation, plus précise, fixe la manière
+dont les différentes conditions doivent être ouvertes aux particuliers.
+Et en effet, il n'est pas de société où cette réglementation n'existe.
+Elle varie selon les temps et les lieux. Jadis elle faisait de la
+naissance le principe presque exclusif de la classification sociale;
+aujourd'hui, elle ne maintient d'autre inégalité native que celle qui
+résulte de la fortune héréditaire et du mérite. Mais, sous ces formes
+diverses, elle a partout le même objet. Partout aussi, elle n'est
+possible que si elle est imposée aux individus par une autorité qui les
+dépasse, c'est-à-dire par l'autorité collective. Car elle ne peut
+s'établir sans demander aux uns ou aux autres et, plus généralement aux
+uns et aux autres, des sacrifices et des concessions, au nom de
+l'intérêt public.
+
+Certains, il est vrai, ont pensé que cette pression morale deviendrait
+inutile du jour où la situation économique cesserait d'être transmise
+héréditairement. Si, a-t-on dit, l'héritage étant aboli, chacun entre
+dans la vie avec les mêmes ressources, si la lutte entre les
+compétiteurs s'engage dans des conditions de parfaite égalité, nul n'en
+pourra trouver les résultats injustes. Tout le monde sentira
+spontanément que les choses sont comme elles doivent être.
+
+Il n'est effectivement pas douteux que, plus on se rapprochera de cette
+égalité idéale, moins aussi la contrainte sociale sera nécessaire. Mais
+ce n'est qu'une question de degré. Car il y aura toujours une hérédité
+qui subsistera, c'est celle des dons naturels. L'intelligence, le goût,
+la valeur scientifique, artistique, littéraire, industrielle, le
+courage, l'habileté manuelle sont des forces que chacun de nous reçoit
+en naissant, comme le propriétaire-né reçoit son capital, comme le
+noble, autrefois, recevait son titre et sa fonction. Il faudra donc
+encore une discipline morale pour faire accepter de ceux que la nature a
+le moins favorisés la moindre situation qu'ils doivent au hasard de leur
+naissance. Ira-t-on jusqu'à réclamer que le partage soit égal pour tous
+et qu'aucun avantage ne soit fait aux plus utiles et aux plus méritants?
+Mais alors, il faudrait une discipline bien autrement énergique pour
+faire accepter de ces derniers un traitement simplement égal à celui des
+médiocres et des impuissants.
+
+Seulement cette discipline, tout comme la précédente, ne peut être
+utile, que si elle est considérée comme juste par les peuples qui y sont
+soumis. Quand elle ne se maintient plus que par habitude et de force, la
+paix et l'harmonie ne subsistent plus qu'en apparence; l'esprit
+d'inquiétude et le mécontentement sont latents; les appétits,
+superficiellement contenus, ne tardent pas à se déchaîner. C'est ce qui
+est arrivé à Rome et en Grèce quand les croyances sur lesquelles
+reposait la vieille organisation du patriciat et de la plèbe furent
+ébranlées, dans nos sociétés modernes quand les préjugés aristocratiques
+commencèrent à perdre leur ancien ascendant. Mais cet état
+d'ébranlement est exceptionnel; il n'a lieu que quand la société
+traverse quelque crise maladive. Normalement, l'ordre collectif est
+reconnu comme équitable par la grande généralité des sujets. Quand donc
+nous disons qu'une autorité est nécessaire pour l'imposer aux
+particuliers, nous n'entendons nullement que la violence soit le seul
+moyen de l'établir. Parce que cette réglementation est destinée à
+contenir les passions individuelles, il faut qu'elle émane d'un pouvoir
+qui domine les individus; mais il faut également que ce pouvoir soit
+obéi par respect et non par crainte.
+
+Ainsi, il n'est pas vrai que l'activité humaine puisse être affranchie
+de tout frein. Il n'est rien au monde qui puisse jouir d'un tel
+privilège. Car tout être, étant partie de l'univers, est relatif au
+reste de l'univers; sa nature et la manière dont il la manifeste ne
+dépendent donc pas seulement de lui-même, mais des autres êtres qui, par
+suite, le contiennent et le règlent. À cet égard, il n'y a que des
+différences de degrés et de formes entre le minéral et le sujet pensant.
+Ce que l'homme a de caractéristique, c'est que le frein auquel il est
+soumis n'est pas physique, mais moral, c'est-à-dire social. Il reçoit sa
+loi non d'un milieu matériel qui s'impose brutalement à lui, mais d'une
+conscience supérieure à la sienne et dont il sent la supériorité. Parce
+que la majeure et la meilleure partie de sa vie dépasse le corps, il
+échappe au joug du corps, mais il subit celui de la société.
+
+Seulement, quand la société est troublée, que ce soit par une crise
+douloureuse ou par d'heureuses mais trop soudaines transformations, elle
+est provisoirement incapable d'exercer cette action; et voilà d'où
+viennent ces brusques ascensions de la courbe des suicides dont nous
+avons, plus haut, établi l'existence.
+
+En effet, dans les cas de désastres économiques, il se produit comme un
+déclassement qui rejette brusquement certains individus dans une
+situation inférieure à celle qu'ils occupaient jusqu'alors. Il faut donc
+qu'ils abaissent leurs exigences, qu'ils restreignent leurs besoins,
+qu'ils apprennent à se contenir davantage. Tous les fruits de l'action
+sociale sont perdus en ce qui les concerne; leur éducation morale est à
+refaire. Or, ce n'est pas en un instant que la société peut les plier à
+cette vie nouvelle et leur apprendre à exercer sur eux ce surcroît de
+contention auquel ils ne sont pas accoutumés. Il en résulte qu'ils ne
+sont pas ajustés à la condition qui leur est faite et que la perspective
+même leur en est intolérable; de là des souffrances qui les détachent
+d'une existence diminuée avant même qu'ils en aient fait l'expérience.
+
+Mais il n'en est pas autrement si la crise a pour origine un brusque
+accroissement de puissance et de fortune. Alors, en effet, comme les
+conditions de la vie sont changées, l'échelle d'après laquelle se
+réglaient les besoins ne peut plus rester la même; car elle varie avec
+les ressources sociales, puisqu'elle détermine en gros la part qui doit
+revenir à chaque catégorie de producteurs. La graduation en est
+bouleversée; mais d'autre part, une graduation nouvelle ne saurait être
+improvisée. Il faut du temps pour qu'hommes et choses soient à nouveau
+classés par la conscience publique. Tant que les forces sociales, ainsi
+mises en liberté, n'ont pas retrouvé l'équilibre, leur valeur respective
+reste indéterminée et, par conséquent, toute réglementation fait défaut
+pour un temps. On ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est
+pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les
+revendications et les espérances légitimes, quelles sont celles qui
+passent la mesure. Par suite, il n'est rien à quoi on ne prétende. Pour
+peu que cet ébranlement soit profond, il atteint même les principes qui
+président à la répartition des citoyens entre les différents emplois.
+Car comme les rapports entre les diverses parties de la société sont
+nécessairement modifiés, les idées qui expriment ces rapports ne peuvent
+plus rester les mêmes. Telle classe, que la crise a plus spécialement
+favorisée, n'est plus disposée à la même résignation, et, par
+contrecoup, le spectacle de sa fortune plus grande éveille autour et
+au-dessous d'elle toute sorte de convoitises. Ainsi, les appétits,
+n'étant plus contenus par une opinion désorientée, ne savent plus où
+sont les bornes devant lesquelles ils doivent s'arrêter. D'ailleurs, à
+ce même moment, ils sont dans un état d'éréthisme naturel par cela seul
+que la vitalité générale est plus intense. Parce que la prospérité
+s'est accrue, les désirs sont exaltés. La proie plus riche qui leur est
+offerte les stimule, les rend plus exigeants, plus impatients de toute
+règle, alors justement que les règles traditionnelles ont perdu de leur
+autorité. L'état de dérèglement ou d'_anomie_ est donc encore renforcé
+par ce fait que les passions sont moins disciplinées au moment même où
+elles auraient besoin d'une plus forte discipline.
+
+Mais alors leurs exigences mêmes font qu'il est impossible de les
+satisfaire. Les ambitions surexcitées vont toujours au delà des
+résultats obtenus, quels qu'ils soient; car elles ne sont pas averties
+qu'elles ne doivent pas aller plus loin. Rien donc ne les contente et
+toute cette agitation s'entretient perpétuellement elle-même sans
+aboutir à aucun apaisement. Surtout, comme cette course vers un but
+insaisissable ne peut procurer d'autre plaisir que celui de la course
+elle-même, si toutefois c'en est un, qu'elle vienne à être entravée, et
+l'on reste les mains entièrement vides. Or, il se trouve qu'en même
+temps la lutte devient plus violente et plus douloureuse, à la fois
+parce qu'elle est moins réglée et que les compétitions sont plus
+ardentes. Toutes les classes sont aux prises parce qu'il n'y a plus de
+classement établi. L'effort est donc plus considérable au moment où il
+devient plus improductif. Comment, dans ces conditions, la volonté de
+vivre ne faiblirait-elle pas?
+
+Cette explication est confirmée par la singulière immunité dont
+jouissent les pays pauvres. Si la pauvreté protège contre le suicide,
+c'est que, par elle-même, elle est un frein. Quoiqu'on fasse, les
+désirs, dans une certaine mesure, sont obligés de compter avec les
+moyens; ce qu'on a sert en partie de point de repère pour déterminer ce
+qu'on voudrait avoir. Par conséquent, moins on possède, et moins on est
+porté à étendre sans limites le cercle de ses besoins. L'impuissance, en
+nous astreignant à la modération, nous y habitue, outre que, là où la
+médiocrité est générale, rien ne vient exciter l'envie. La richesse, au
+contraire, par les pouvoirs qu'elle confère, nous donne l'illusion que
+nous ne relevons que de nous-mêmes. En diminuant la résistance que nous
+opposent les choses, elle nous induit à croire qu'elles peuvent être
+indéfiniment vaincues. Or, moins on se sent limité, plus toute
+limitation paraît insupportable. Ce n'est donc pas sans raison que tant
+de religions ont célébré les bienfaits et la valeur morale de la
+pauvreté. C'est qu'elle est, en effet, la meilleure des écoles pour
+apprendre à l'homme à se contenir. En nous obligeant à exercer sur nous
+une constante discipline, elle nous prépare à accepter docilement la
+discipline collective, tandis que la richesse, en exaltant l'individu,
+risque toujours d'éveiller cet esprit de rébellion qui est la source
+même de l'immoralité. Sans doute, ce n'est pas une raison pour empêcher
+l'humanité d'améliorer sa condition matérielle. Mais si le danger moral
+qu'entraîne tout accroissement de l'aisance n'est pas sans remède,
+encore faut-il ne pas le perdre de vue.
+
+III.
+
+Si, comme dans les cas précédents, l'anomie ne se produisait jamais que
+par accès intermittents et sous forme de crises aiguës, elle pourrait
+bien faire de temps en temps varier le taux social des suicides; elle
+n'en serait pas un facteur régulier et constant. Mais il y a une sphère
+de la vie sociale où elle est actuellement à l'état chronique, c'est le
+monde du commerce et de l'industrie.
+
+Depuis un siècle, en effet, le progrès économique a principalement
+consisté à affranchir les relations industrielles de toute
+réglementation. Jusqu'à des temps récents, tout un système de pouvoirs
+moraux avait pour fonction de les discipliner. Il y avait d'abord la
+religion dont l'influence se faisait sentir également sur les ouvriers
+et sur les maîtres, sur les pauvres et sur les riches. Elle consolait
+les premiers et leur apprenait à se contenter de leur sort en leur
+enseignant que l'ordre social est providentiel, que la pari de chaque
+classe a été fixée par Dieu lui-même, et en leur faisant espérer d'un
+monde à venir de justes compensations aux inégalités de celui-ci. Elle
+modérait les seconds en leur rappelant que les intérêts terrestres ne
+sont pas le tout de l'homme, qu'ils doivent être subordonnés à d'autres,
+plus élevés, et, par conséquent, qu'ils ne méritent pas d'être
+poursuivis sans règle ni sans mesure. Le pouvoir temporel, de son côté,
+par la suprématie qu'il exerçait sur les fonctions économiques, par
+l'état relativement subalterne où il les maintenait, en contenait
+l'essor. Enfin, au sein même du monde des affaires, les corps de
+métiers, en réglementant les salaires, le prix des produits et la
+production elle-même, fixaient indirectement le niveau moyen des revenus
+sur lequel, par la force des choses, se règlent en partie les besoins.
+En décrivant cette organisation, nous, n'entendons pas, au reste, la
+proposer comme un modèle. Il est clair que, sans de profondes
+transformations, elle ne saurait convenir aux sociétés actuelles. Tout
+ce que nous constatons, c'est qu'elle existait, qu'elle avait des effets
+utiles et qu'aujourd'hui rien n'en tient lieu.
+
+En effet, la religion a perdu la plus grande partie de son empire. Le
+pouvoir gouvernemental, au lieu d'être le régulateur de la vie
+économique, en est devenu l'instrument et le serviteur. Les écoles les
+plus contraires, économistes orthodoxes et socialistes extrêmes,
+s'entendent pour le réduire au rôle d'intermédiaire, plus ou moins
+passif, entre les différentes fonctions sociales. Les uns veulent en
+faire simplement le gardien des contrats individuels; les autres lui
+laissent pour tâche le soin de tenir la comptabilité collective,
+c'est-à-dire d'enregistrer les demandes des consommateurs, de les
+transmettre aux producteurs, d'inventorier le revenu total et de le
+répartir d'après une formule établie. Mais les uns et les autres lui
+refusent toute qualité pour se subordonner le reste des organes sociaux
+et les faire converger vers un but qui les domine. De part et d'autre,
+on déclare que les nations doivent avoir pour seul ou principal objectif
+de prospérer industriellement; c'est ce qu'implique le dogme du
+matérialisme économique qui sert également de base à ces systèmes, en
+apparence opposés. Et comme ces théories ne font qu'exprimer l'état de
+l'opinion, l'industrie, au lieu de continuer à être regardée comme un
+moyen en vue d'une fin qui la dépasse, est devenue la fin suprême des
+individus et des sociétés. Mais alors il est arrivé que les appétits
+qu'elle met en jeu se sont trouvés affranchis de toute autorité qui les
+limitât. Cette apothéose du bien-être, en les sanctifiant, pour ainsi
+dire, les a mis au-dessus de toute loi humaine. Il semble qu'il y ait
+une sorte de sacrilège à les endiguer. C'est pourquoi, même la
+réglementation purement utilitaire que le monde industriel lui-même
+exerçait sur eux, par l'intermédiaire des corporations, n'a pas réussi à
+se maintenir. Enfin, ce déchaînement des désirs a encore été aggravé par
+le développement même de l'industrie et l'extension presque indéfinie du
+marché. Tant que le producteur ne pouvait écouler ses produits que dans
+le voisinage immédiat, la modicité du gain possible ne pouvait pas
+surexciter beaucoup l'ambition. Mais maintenant qu'il peut presque
+prétendre à avoir pour client le monde entier, comment, devant ces
+perspectives sans bornes, les passions accepteraient-elles encore qu'on
+les bornât comme autrefois?
+
+Voilà d'où vient l'effervescence qui règne dans cette partie de la
+société, mais qui, de là, s'est étendue au reste. C'est que l'état de
+crise et d'anomie y est constant et, pour ainsi dire, normal. Du haut en
+bas de l'échelle, les convoitises sont soulevées sans qu'elles sachent
+où se poser définitivement. Rien ne saurait les calmer, puisque le but
+où elles tendent est infiniment au delà de tout ce qu'elles peuvent
+atteindre. Le réel paraît sans valeur au prix de ce qu'entrevoient comme
+possible les imaginations enfiévrées; on s'en détache donc, mais pour se
+détacher ensuite du possible quand, à son tour, il devient réel. On a
+soif de choses nouvelles, de jouissances ignorées, de sensations
+innommées, mais qui perdent toute leur saveur dès qu'elles sont connues.
+Dès lors, que le moindre revers survienne et l'on est sans forces pour
+le supporter. Toute cette fièvre tombe et l'on s'aperçoit combien ce
+tumulte était stérile et que toutes ces sensations nouvelles,
+indéfiniment accumulées, n'ont pas réussi à constituer un solide capital
+de bonheur sur lequel on pût vivre aux jours d'épreuves. Le sage, qui
+sait jouir des résultats acquis sans éprouver perpétuellement le besoin
+de les remplacer par d'autres, y trouve de quoi se retenir à la vie
+quand l'heure des contrariétés a sonné. Mais l'homme qui a toujours tout
+attendu de l'avenir, qui a vécu les yeux fixés sur le futur, n'a rien
+dans son passé qui le réconforte contre les amertumes du présent; car le
+passé n'a été pour lui qu'une série d'étapes impatiemment traversées. Ce
+qui lui permettait de s'aveugler sur lui-même, c'est qu'il comptait
+toujours trouver plus loin le bonheur qu'il n'avait pas encore rencontré
+jusque-là. Mais voici qu'il est arrêté dans sa marche; dès lors, il n'a
+plus rien ni derrière lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son
+regard. La fatigue, du reste, suffit, à elle seule, pour produire le
+désenchantement, car il est difficile de ne pas sentir, à la longue,
+l'inutilité d'une poursuite sans terme.
+
+On peut même se demander si ce n'est pas surtout cet état moral qui rend
+aujourd'hui si fécondes en suicides les catastrophes économiques. Dans
+les sociétés où il est soumis à une saine discipline, l'homme se soumet
+aussi plus facilement aux coups du sort. Habitué à se gêner et à se
+contenir, l'effort nécessaire pour s'imposer un peu plus de gêne lui
+coûte relativement peu. Mais quand, par elle-même, toute limite est
+odieuse, comment une limitation plus étroite ne paraîtrait-elle pas
+insupportable? L'impatience fiévreuse dans laquelle on vit n'incline
+guère à la résignation. Quand on n'a pas d'autre but que de dépasser
+sans cesse le point où l'on est parvenu, combien il est douloureux
+d'être rejeté en arrière! Or, cette même inorganisation qui caractérise
+notre état économique ouvre la porte à toutes les aventures. Comme les
+imaginations sont avides de nouveautés et que rien ne les règle, elles
+tâtonnent au hasard. Nécessairement, les échecs croissent avec les
+risques et, ainsi, les crises se multiplient au moment même où elles
+deviennent plus meurtrières.
+
+Tableau XXIV
+
+_Suicides pour 1 million de sujets de chaque profession._
+
+/*
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+| |COMMERCE|TRANSPORTS|INDUSTRIE|AGRICULTURE|CARRIÈRES |
+| | | | | |libérales |
+| | | | | |[255]. |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|France | 440 | | 340 | 240 | 300 |
+|(1878-87)[256].| | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Suisse (1876). | 664 | 1514 | 577 | 304 | 558 |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Italie | 277 | 152,6 | 80,4 | 26,7 | 618[257] |
+|(1866-76). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Prusse | 754 | | 456 | 315 | 832 |
+|(1883-90). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Bavière | 465 | | 369 | 153 | 454 |
+|(1884-91). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Belgique | 421 | | 160 | 160 | 100 |
+|(1886-90). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Wurtemberg | 273 | | 190 | 206 | |
+|(1873-78). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Saxe (1878). | 341,59 | 71,17 | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+*/
+
+Et cependant, ces dispositions sont tellement invétérées que la société
+s'y est faite et s'est accoutumée à les regarder comme normales. On
+répète sans cesse qu'il est dans la nature de l'homme d'être un éternel
+mécontent, d'aller toujours en avant sans trêve et sans repos, vers une
+fin indéterminée. La passion de l'infini est journellement présentée
+comme une marque de distinction morale, alors qu'elle ne peut se
+produire qu'au sein de consciences déréglées et qui érigent en règle le
+dérèglement dont elles souffrent. La doctrine du progrès quand même et
+le plus rapide possible est devenue un article de foi. Mais aussi,
+parallèlement à ces théories qui célèbrent les bienfaits de
+l'instabilité, on en voit apparaître d'autres qui, généralisant la
+situation d'où elles dérivent, déclarent la vie mauvaise, l'accusent
+d'être plus fertile en douleurs qu'en plaisirs et de ne séduire l'homme
+que par des attraits trompeurs. Et comme c'est dans le monde économique
+que ce désarroi est à son apogée, c'est là aussi qu'il fait le plus de
+victimes.
+
+Les fonctions industrielles et commerciales sont, en effet, parmi les
+professions qui fournissent le plus au suicide (V. Tableau XXIV,
+ci-dessus). Elles sont presque au niveau des carrières libérales,
+parfois même elles le dépassent; surtout, elles sont sensiblement plus
+éprouvées que l'agriculture. C'est que l'industrie agricole est celle où
+les anciens pouvoirs régulateurs font encore le mieux sentir leur
+influence et où la fièvre des affaires a le moins pénétré. C'est elle
+qui rappelle le mieux ce qu'était autrefois la constitution générale de
+l'ordre économique. Et encore l'écart serait-il plus marqué si, parmi
+les suicidés de l'industrie, on distinguait les patrons des ouvriers,
+car ce sont probablement les premiers qui sont le plus atteints par
+l'état d'_anomie_. Le taux énorme de la population rentière (720 pour un
+million) montre assez que ce sont les plus fortunés qui souffrent le
+plus. C'est que tout ce qui oblige à la subordination atténue les effets
+de cet état. Les classes inférieures ont du moins leur horizon limité
+par celles qui leur sont superposées et, par cela même, leurs désirs
+sont plus définis. Mais ceux qui n'ont plus que le vide au-dessus d'eux,
+sont presque nécessités à s'y perdre, s'il n'est pas de force qui les
+retienne en arrière.
+
+L'anomie est donc, dans nos sociétés modernes, un facteur régulier et
+spécifique de suicides; elle est une des sources auxquelles s'alimente
+le contingent annuel. Nous sommes, par conséquent, en présence d'un
+nouveau type qui doit être distingué des autres. Il en diffère en ce
+qu'il dépend, non de la manière dont les individus sont attachés à la
+société, mais de la façon dont elle les réglemente. Le suicide égoïste
+vient de ce que les hommes n'aperçoivent plus de raison d'être à la vie;
+le suicide altruiste de ce que cette raison leur paraît être en dehors
+de la vie elle-même; la troisième sorte de suicide, dont nous venons de
+constater l'existence, de ce que leur activité est déréglée et de ce
+qu'ils en souffrent. En raison de son origine, nous donnerons à cette
+dernière espèce le nom de _suicide anomique_.
+
+Assurément, ce suicide et le suicide égoïste ne sont pas sans rapports
+de parenté. L'un et l'autre viennent de ce que la société n'est pas
+suffisamment présente aux individus. Mais la sphère d'où elle est
+absente n'est pas la même dans les deux cas. Dans le suicide égoïste,
+c'est à l'activité proprement collective qu'elle fait défaut, la
+laissant ainsi dépourvue d'objet et de signification. Dans le suicide
+anomique, c'est aux passions proprement individuelles qu'elle manque,
+les laissant ainsi sans frein qui les règle. Il en résulte que, malgré
+leurs relations, ces deux types restent indépendants l'un de l'autre.
+Nous pouvons rapporter à la société tout ce qu'il y a de social en nous,
+et ne pas savoir borner nos désirs; sans être un égoïste, on peut vivre
+à l'état d'anomie, et inversement. Aussi n'est-ce pas dans les mêmes
+milieux sociaux que ces deux sortes de suicides recrutent leur
+principale clientèle; l'un a pour terrain d'élection les carrières
+intellectuelles, le monde où l'on pense, l'autre le monde industriel ou
+commercial.
+
+
+
+
+IV.
+
+Mais l'anomie économique n'est pas la seule qui puisse engendrer le
+suicide.
+
+TABLEAU XXV
+
+_Comparaison des États européens au double point de vue du divorce et du
+suicide._
+
+/*
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+| | DIVORCES ANNUELS | SUICIDES |
+| |pour 1.000 mariages.| par million d'habitants.|
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+| I.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS DE CORPS SONT RARES. |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Norwège. | 0,54 (1875-80) | 73 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Russie. | 1,6 (1871-77) | 30 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Angleterre et Galles.| 1,3 (1871-79) | 68 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Écosse. | 2,1 (1871-81) | |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Italie. | 3,05 (1871-73) | 31 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Finlande. | 3,9 (1875-79) | 30,8 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Moyennes. | 2,07 | 46,5 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+| II.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS DE CORPS |
+| ONT UNE FRÉQUENCE MOYENNE. |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Bavière. | 5,0 (1881) | 90,5 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Belgique | 5,1 (1871-80) | 68,5 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Pays-Bas. | 6,0 (1871-80) | 35,5 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Suède. | 6,4 (1871-80) | 81 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Bade. | 6,5 (1874-79) | 156,6 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|France. | 7,5 (1871-79) | 150 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Wurtemberg. | 8,4 (1876-78) | 162,4 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Prusse. | | 133 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Moyennes. | 6,4 | 109,6 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+| III.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS SONT FRÉQUENTS. |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Saxe-Royale. | 26,9 (1876-80) | 299 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Danemark. | 38 (1871-80) | 258 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Suisse. | 47 (1876-80) | 216 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Moyennes. | 37,3 | 257 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+*/
+
+Les suicides qui ont lieu quand s'ouvre la crise du veuvage et dont nous
+avons déjà parlé[258], sont dus, en effet, à l'anomie domestique qui
+résulte de la mort d'un des époux. Il se produit alors un bouleversement
+de la famille dont le survivant subit l'influence. Il n'est pas adapté à
+la situation nouvelle qui lui est faite et c'est pourquoi il se tue plus
+facilement.
+
+Mais il est une autre variété du suicide anomique qui doit nous arrêter
+davantage, à la fois parce qu'elle est plus chronique et qu'elle va nous
+servir à mettre en lumière la nature et les fonctions du mariage.
+
+Dans les _Annales de démographie internationale_ (septembre 1882), M.
+Bertillon a publié un remarquable travail sur le divorce, au cours
+duquel il a établi la proposition suivante: dans toute l'Europe, le
+nombre des suicides varie comme celui des divorces et des séparations de
+corps.
+
+Si l'on compare les différents pays à ce double point de vue, on
+constate déjà ce parallélisme (V. Tableau XXV, ci-dessus). Non seulement
+le rapport entre les moyennes est évident, mais la seule irrégularité de
+détail un peu marquée est celle des Pays-Bas où les suicides ne sont pas
+à la hauteur des divorces.
+
+La loi se vérifie avec plus de rigueur encore si l'on compare, non des
+pays différents, mais des provinces différentes d'un même pays. En
+Suisse, notamment, la coïncidence entre ces deux ordres de phénomènes
+est frappante (V. Tableau XXVI, ci-dessous). Ce sont les cantons
+protestants qui comptent le plus de divorces, ce sont eux aussi qui
+comptent le plus de suicides. Les cantons mixtes viennent après, à l'un
+et à l'autre point de vue, et ensuite seulement les cantons catholiques.
+À l'intérieur de chaque groupe, on note les mêmes concordances. Parmi
+les cantons catholiques, Soleure et Appenzell intérieur se distinguent
+par le nombre élevé de leurs divorces; ils se distinguent également par
+le chiffre de leurs suicides. Fribourg, quoique catholique et français,
+a passablement de divorces, il a passablement de suicides. Parmi les
+cantons protestants allemands, il n'en est pas qui aient autant de
+divorces que Schaffouse; Schaffouse tient aussi la tête pour les
+suicides. Enfin les cantons mixtes, à la seule exception d'Argovie, se
+classent exactement de la même manière sous l'un et sous l'autre
+rapport.
+
+TABLEAU XXVI
+
+_Comparaison des cantons suisses au point de vue des divorces et des
+suicides._
+
+/*
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| |DIVORCES et|SUICIDES | |DIVORCES et|SUICIDES |
+| |séparations| par | |séparations| par |
+| | sur 1.000 |1 million| | sur 1.000 |1 million|
+| | mariages. | | | mariages. | |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| |
+| I---CANTONS CATHOLIQUES |
+| |
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Français et Italiens._ |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Tessin | 7,6 | 57 |Fribourg | 15,9 | 119 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Valais | 4,0 | 47 | | | |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Moyennes | 5,8 | 50 |Moyennes | 15,9 | 119 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| _Allemands._ |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Uri | " | 60 |Soleure | 37,7 | 205 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Unterwalden| 4,9 | 20 |Appenzellint| 18,9 | 158 |
+|-le-Haut | | | | | |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Unterwalden| 5,2 | 1 |Zug | 14,8 | 87 |
+|-le-Bas | | | | | |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Schwytz | 5,6 | 70 |Lucerne | 13,0 | 100 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Moyennes | 3,9 | 37,7 |Moyennes | 21,1 | 137,5 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| |
+| II.---CANTONS PROTESTANTS. |
+| |
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Français_. |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Neufchâtel | 42,4 | 560 |Vaud | 43,5 | 352 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| _Allemands._ |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Berne | 47,2 | 229 |Schaffouse | 106,0 | 602 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Bâle-ville | 34,5 | 323 |Appenzellext| 100,7 | 213 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Bâle | 33,0 | 288 |Zurich | 80,0 | 288 |
+|-campagne | | | | | 288 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Moyennes | 38,2 | 280 |Moyennes | 92,4 | 307 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| |
+| III.---CANTONS MIXTES QUANT À LA RELIGION. |
+| |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Argovie | 40,0 | 195 |Genève | 70,5 | 360 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Grisons | 30,9 | 116 |Saint-Gall | 57,6 | 179 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Moyennes | 36,9 | 155 |Moyennes | 64,0 | 269 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+*/
+
+La même comparaison faite entre les départements français donne le même
+résultat. Les ayant classés en huit catégories d'après l'importance de
+leur mortalité-suicide, nous avons constaté que les groupes, ainsi
+formés, se rangeaient dans le même ordre que sous le rapport des
+divorces et des séparations de corps:
+
+/*
++------------------------------+----------------+--------------------+
+| | SUICIDES |MOYENNE DES DIVORCES|
+| |pour 1 million. | et séparations |
+| | |pour 1.000 mariages.|
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|1er groupe ( 5 départements). |Au-dessous de 50| 2,6 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|2e --- (18 --- ). | De 51 à 75 | 2,9 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|3e --- (15 --- ). | 76 à 100 | 5,0 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|4e --- (19 --- ). | 101 à 150 | 5,4 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|5e --- (10 --- ). | 151 à 200 | 7,5 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|6e --- ( 9 --- ). | 201 à 250 | 8,2 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|7e --- ( 4 --- ). | 251 à 300 | 10,0 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|8e --- ( 5 --- ). | Au-dessus. | 12,4 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+*/
+
+Ce rapport établi, cherchons à l'expliquer.
+
+Nous ne mentionnerons que pour mémoire l'explication qu'en a
+sommairement proposée M. Bertillon. D'après cet auteur, le nombre des
+suicides et celui des divorces varient parallèlement parce qu'ils
+dépendent l'un et l'autre d'un même facteur: la fréquence plus ou moins
+grande des gens mal équilibrés. En effet, dit-il, il y a d'autant plus
+de divorces dans un pays qu'il y a plus d'époux insupportables. Or, ces
+derniers se recrutent surtout parmi les irréguliers, les individus au
+caractère mal fait et mal pondéré, que ce même tempérament prédispose
+également au suicide. Le parallélisme ne viendrait donc pas de ce que
+l'institution du divorce a, par elle-même, une influence sur le suicide,
+mais de ce que ces deux ordres de faits dérivent d'une même cause qu'ils
+expriment différemment. Mais c'est arbitrairement et sans preuves qu'on
+rattache ainsi le divorce à certaines tares psychopathiques. Il n'y a
+aucune raison de supposer qu'il y a, en Suisse, 15 fois plus de
+déséquilibrés qu'en Italie et de 6 à 7 fois plus qu'en France, et
+cependant les divorces sont, dans le premier de ces pays, 15 fois plus
+fréquents que dans le second et 7 fois environ plus que dans le
+troisième. De plus, pour ce qui est du suicide, nous savons combien les
+conditions purement individuelles sont loin de pouvoir en rendre compte.
+Tout ce qui suit achèvera, d'ailleurs, de démontrer l'insuffisance de
+cette théorie.
+
+Ce n'est pas dans les prédispositions organiques des sujets, mais dans
+la nature intrinsèque du divorce qu'il faut aller chercher la cause de
+cette remarquable relation. Sur ce point, une première proposition peut
+être établie: dans tous les pays pour lesquels nous avons les
+informations nécessaires, les suicides de divorcés sont incomparablement
+supérieurs en nombre à ceux que fournissent les autres parties de la
+population.
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| | SUICIDES SUR UN MILLION DE |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| | Célibataires| Mariés. | Veufs. | Divorces. |
+| | au delà | | | |
+| | de 15 ans. | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+| |Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Prusse | 360 | 120 | 430 | 90 | 1.471| 215 | 1.875| 290 |
+|(1887-1889) | | | | | | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Prusse | 388 | 129 | 498 | 100 | 1.552| 194 | 1.952| 328 |
+|(1883-1890) | | | | | | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Bade | 458 | 93 | 460 | 85 | 1.172| 171 | 1.328| |
+|(1885-1893) | | | | | | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Saxe | | | 481 | 120 | 1.242| 240 | 3.102| 312 |
+|(1847-1858) | | | | | | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Saxe | 555,18 | 821 | 146 | | | 3.252| 389 |
+|(1876) | | | | | | | |
++------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
+|Wurtemberg | | 226 | 52 | 530| 97 | 1.298| 281 |
+|(1846-1860) | | | | | | | |
++------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
+|Wurtemberg | 251 | 218 | 405 | 796 |
+|(1873-1892) | | | | |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+*/
+
+
+
+Ainsi, les divorcés des deux sexes se tuent entre trois et quatre fois
+plus que les gens mariés, quoiqu'ils soient plus jeunes (40 ans, en
+France, au lieu de 46 ans), et sensiblement plus que les veufs malgré
+l'aggravation qui résulte pour ces derniers de leur grand âge. Comment
+cela se fait-il? il n'est pas douteux que le changement de régime moral
+et matériel, qui est la conséquence du divorce, doit être pour quelque
+chose dans ce résultat. Mais il ne suffit pas à l'expliquer. En effet,
+le veuvage est un trouble non moins complet de l'existence; il a même,
+en général, des suites beaucoup plus douloureuses puisqu'il n'était pas
+désiré par les époux, tandis que, le plus souvent, le divorce est pour
+eux une délivrance. Et pourtant, les divorcés qui, en raison de leur
+âge, devraient se tuer deux fois moins que les veufs, se tuent partout
+davantage, et jusqu'à deux fois plus dans certains pays. Cette
+aggravation, qui peut être représentée par un coefficient compris entre
+2,5 et 4, ne dépend aucunement de leur changement d'état.
+
+Pour en trouver les causes, reportons-nous à l'une des propositions que
+nous avons précédemment établies. Nous avons vu au chapitre troisième de
+ce même livre que, pour une même société, la tendance des veufs pour le
+suicide était fonction de la tendance correspondante des gens mariés. Si
+les seconds sont fortement protégés, les premiers jouissent d'une
+immunité moindre, sans doute, mais encore importante, et le sexe que le
+mariage préserve le mieux est aussi celui qui est le mieux préservé à
+l'état de veuvage. En un mot, quand la société conjugale est dissoute
+par le décès de l'un des époux, les effets qu'elle avait par rapport au
+suicide continuent à se faire sentir en partie sur le survivant[259].
+Mais alors n'est-il pas légitime de supposer que le même phénomène se
+produit quand le mariage est rompu, non par la mort, mais par un acte
+juridique et que l'aggravation dont souffrent les divorcés est une
+conséquence, non du divorce, mais du mariage auquel il a mis fin? Elle
+doit tenir à une certaine constitution matrimoniale dont les époux
+continuent à subir l'influence, alors même qu'ils sont séparés. S'ils
+ont un si violent penchant au suicide, c'est qu'ils y étaient déjà
+fortement enclins alors qu'ils vivaient ensemble et par le fait même de
+leur vie commune.
+
+TABLEAU XXVII
+
+_Influence du divorce sur l'immunité des époux._
+
+/*
++-------------------------------+--------------------+---------------+
+| |SUICIDES PAR MILLION| COEFFICIENTS |
+| | de sujets. |de préservation|
+| | | des époux par |
+| PAYS | | rapport aux |
+| | | garçons. |
+| +--------------------+ |
+| | Garçons | Époux. | |
+| | au-dessus | | |
+| | de 15 ans.| | |
++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
+| |Italie (1884-88).| 145 | 88 | 1,64 |
+|Où le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
+|n'existe pas.|France (1863-68).| 273 | 245,7 | 1,11 |
+| |[260] | | | |
++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
+| |Bade (1885-93). | 458 | 460 | 0,99 |
+|Où le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
+|est largement|Prusse (1883-90).| 388 | 498 | 0,77 |
+|pratiqué. +-----------------+-----------+--------+---------------+
+| |Prusse (1887-89).| 364 | 431 | 0,83 |
++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
+| | | Sur 100 suicides de| |
+| | | tout état civil, | |
+| | +-----------+--------+ |
+| | | Garçons. | Époux | |
+| | +-----------+--------+ |
+|Où le divorce| | 27,5 | 52,5 | |
+|est très |Saxe (1879-80). +-----------+--------+ |
+|fréquent. | | Sur 100 habitants | 0,63 |
+|[261] | | mâles de tout état | |
+| | | civil, | |
+| | +-----------+--------+ |
+| | | Garçons. | Époux | |
+| | +-----------+--------+ |
+| | | 42,10 | 52,47 | |
++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
+*/
+
+Cette proposition admise, la correspondance des divorces et des suicides
+devient explicable. En effet, chez les peuples où le divorce est
+fréquent, cette constitution _sui generis_ du mariage dont il est
+solidaire doit être nécessairement très répandue; car elle n'est pas
+spéciale aux ménages qui sont prédestinés à une dissolution légale. Si
+elle atteint chez eux son maximum, d'intensité, elle doit se retrouver
+chez les autres ou la plupart des autres, quoiqu'à un moindre degré.
+Car, de même que là où il y a beaucoup de suicides il y a beaucoup de
+tentatives de suicides, et que la mortalité ne peut croître sans que la
+morbidité augmente en même temps, il doit y avoir beaucoup de ménages
+plus ou moins proches du divorce là où il y a beaucoup de divorces
+effectifs. Le nombre de ces derniers ne peut donc s'élever, sans que se
+développe et se généralise dans la même mesure cet état de la famille
+qui prédispose au suicide et, par conséquent, il est naturel que les
+deux phénomènes varient dans le même sens.
+
+Outre que cette hypothèse est conforme à tout ce qui a été
+antérieurement démontré, elle est susceptible d'une preuve directe. En
+effet, si elle est fondée, les gens mariés doivent avoir, dans les pays
+où les divorces sont nombreux, une moindre immunité contre le suicide
+que là où le mariage est indissoluble. C'est effectivement ce qui
+résulte des faits, du moins _en ce qui concerne les époux_, comme le
+montre le Tableau XXVII (ci-dessus). L'Italie, pays catholique où le
+divorce est inconnu, est aussi celui où le coefficient de préservation
+des époux est le plus élevé; il est moindre en France où les séparations
+de corps ont toujours été plus fréquentes, et on le voit décroître à
+mesure qu'on passe à des sociétés où le divorce est plus largement
+pratiqué[262].
+
+Nous n'avons pu nous procurer le chiffre des divorces dans le
+grand-duché d'Oldenbourg. Cependant, étant donné que c'est un pays
+protestant, on peut croire qu'ils y sont fréquents, sans l'être pourtant
+avec excès; car la minorité catholique est assez importante. Il doit
+donc, à ce point de vue, être à peu près au même rang que Bade et que la
+Prusse. Or il se classe aussi au même rang au point de vue de l'immunité
+dont y jouissent les époux; 100.000 célibataires au delà de 15 ans
+donnent annuellement 52 suicides, 100.000 époux en commettent 66. Le
+coefficient de préservation pour ces derniers est donc de 0,79, très
+différent, par conséquent, de celui que l'on observe dans les pays
+catholiques où le divorce est rare ou inconnu.
+
+La France nous fournit l'occasion de faire une observation qui confirme
+les précédentes, d'autant mieux qu'elle a plus de rigueur encore. Les
+divorces sont beaucoup plus fréquents dans la Seine que dans le reste du
+pays. En 1885, le nombre des divorces prononcés y était de 23,99 pour
+10.000 ménages réguliers alors que, pour toute la France, la moyenne
+n'était que de 5,65. Or, il suffit de se reporter au tableau XXII pour
+constater que le coefficient de préservation des époux est sensiblement
+moindre dans la Seine qu'en province. Il n'y atteint, en effet, 3
+qu'une seule fois, c'est pour la période de 20 à 25 ans; et encore
+l'exactitude du chiffre est-elle douteuse, car il est calculé d'après un
+trop petit nombre de cas, attendu qu'il n'y a guère annuellement qu'un
+suicide d'époux à cet âge. À partir de 30 ans, le coefficient ne dépasse
+pas 2, il est le plus souvent au-dessous et il devient même inférieur à
+l'unité entre 60 et 70 ans. En moyenne, il est de 1,73. Dans les
+départements, au contraire, il est 5 fois sur 8 supérieur à 3; en
+moyenne, il est de 2,88, c'est-à-dire 1,66 fois plus fort que dans la
+Seine.
+
+Voilà une preuve de plus que le nombre élevé des suicides dans les pays
+où le divorce est répandu ne tient pas à quelque prédisposition
+organique, notamment à la fréquence des sujets déséquilibrés. Car si
+telle était la véritable cause, elle devrait faire sentir ses effets
+aussi bien sur les célibataires que sur les mariés. Or, en fait, ce sont
+ces derniers qui sont le plus atteints. C'est donc que l'origine du mal
+se trouve bien, comme nous l'avons supposé, dans quelque particularité
+soit du mariage, soit de la famille. Reste à choisir entre ces deux
+dernières hypothèses. Cette moindre immunité des époux est-elle due à
+l'état de la société domestique ou à l'état de la société matrimoniale?
+Est-ce l'esprit familial qui est moins bon ou le lien conjugal qui n'est
+pas tout ce qu'il doit être?
+
+Un premier fait qui rend improbable la première explication, c'est que,
+chez les peuples où le divorce est le plus fréquent, la natalité est
+très bonne, par suite, la densité du groupe domestique très élevée. Or
+nous savons que là où la famille est dense, l'esprit de famille est
+généralement fort. Il y a donc tout lieu de croire que c'est dans la
+nature du mariage que se trouve la cause du phénomène.
+
+Et en effet, si c'était à la constitution de la famille qu'il était
+imputable, les épouses, elles aussi, devraient être moins préservées du
+suicide dans les pays où le divorce est d'un usage courant que là où il
+est peu pratiqué; car elles sont aussi bien atteintes que l'époux par le
+mauvais état des relations domestiques. Or c'est exactement l'inverse
+qui a lieu. Le coefficient de préservation des femmes mariées s'élève à
+mesure que celui des époux s'abaisse, c'est-à-dire à mesure que les
+divorces sont plus fréquents, et inversement. Plus le lien conjugal se
+rompt souvent et facilement, plus la femme est favorisée par rapport au
+mari (V. Tableau XXVIII, ci-dessous).
+
+TABLEAU XXVIII
+
+_Influence du divorce sur l'immunité des épouses[263]._
+
+/*
++---------+-----------------+--------------+------------+------------+
+| | SUICIDES |COEFFICIENT de|COMBIEN le |COMBIEN le |
+| | sur 1 |préservation |coefficient |coefficient |
+| | million de |des |des époux |des épouses |
+| |Filles |Épouses|Épouses|Époux |dépasse-t-il|dépasse-t-il|
+| |au-dessus| | | |de fois |de fois |
+| |de 16 ans| | | |celui des |celui des |
+| | | | | |épouses? |époux? |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Italie | 21 | 22 | 0,95 | 1,64 | 1,72 | |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|France | 59 | 62,5 | 0,96 | 1,11 | 1,15 | |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Bade | 93 | 85 | 1,09 | 0,99 | | 1,10 |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Prusse | 129 | 100 | 1,29 | 0,77 | | 1,67 |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Prusse | | | | | | |
+|(1887-89)| 120 | 90 | 1,33 | 0,83 | | 1,60 |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+| |Sur 100 suicides | | | | |
+| |de tout état | | | | |
+| |civil, | | | | |
+| +---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Saxe |Filles |Épouses| | | | |
+| | 35,3 | 42,6 | | | | |
+| +---------+-------+-------+------+------------+------------+
+| |Sur 100 | | | | |
+| |habitantes de | | | | |
+| |tout état civil, | | | | |
+| +---------+-------+-------+------+------------+------------+
+| | Filles |Épouses| | | | |
+| | 37,97 | 49,74 | 1,19 | 0,63 | | 1,73 |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+*/
+
+L'inversion entre les deux séries de coefficients est remarquable. Dans
+les pays où le divorce n'existe pas, la femme est moins préservée que
+son mari; mais son infériorité est plus grande en Italie qu'en France où
+le lien matrimonial a toujours été plus fragile. Au contraire, dès que
+le divorce est pratiqué (Bade), le mari est moins préservé que l'épouse
+et l'avantage de celle-ci croît régulièrement à mesure que les divorces
+se développent.
+
+De même que précédemment, le grand-duché d'Oldenbourg se comporte à ce
+point de vue comme les autres pays d'Allemagne où le divorce est d'une
+fréquence moyenne. Un million de filles donnent 203 suicides, un million
+de femmes mariées 156; celles-ci ont donc un coefficient de préservation
+égal à 1,3 bien supérieur à celui des époux qui n'était que de 0,79. Le
+premier est 1,64 fois plus fort que le second, à peu près comme en
+Prusse.
+
+La comparaison de la Seine avec les autres départements français
+confirme cette loi d'une manière éclatante. En province, où l'on divorce
+moins, le coefficient moyen des femmes mariées n'est que de 1,49; il ne
+représente donc que la moitié du coefficient moyen des époux qui est de
+2,88. Dans la Seine, le rapport est renversé. L'immunité des hommes
+n'est que de 1,56 et même de 1,44 si on laisse de côté les chiffres
+douteux qui se rapportent à la période de 20 à 25 ans; l'immunité des
+femmes est de 1,79. La situation de la femme par rapport au mari y est
+donc plus de deux fois meilleure que dans les départements.
+
+On peut faire la même constatation, si l'on compare les différentes
+provinces de Prusse:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Provinces où il y a par 100.000 mariés:_ |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+| De 810 |COEFFICIENTS| De 371 |COEFFICIENTS| De 229 |COEFFICIENTS|
+| à 405 | de | à 324 | de | à 116 | de |
+|divorcés.|préservation|divorcés.|préservation|divorcés.|préservation|
+| |des épouses.| |des épouses.| |des épouses.|
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+|Berlin | 1,72 |Poméranie| 1 | Posen | 1 |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+|Brande- | 1,75 | Silésie | 1,18 | Hesse | 1,44 |
+|bourg | | | | | |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+|Prusse | 1,50 |Prusse | 1 | Hanovre | 0,90 |
+|orientale| |occid. | | | |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+|Saxe | 2,08 |Schleswig| 1,20 | Pays | 1,25 |
+| | | | | Rhénan | |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+| | | | |Westpha- | 0,80 |
+| | | | |lie | |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+*/
+
+Tous les coefficients du premier groupe sont sensiblement supérieurs à
+ceux du second, et c'est dans le troisième que se trouvent les plus
+faibles. La seule anomalie est celle de la Hesse où, pour des raisons
+inconnues, les femmes mariées jouissent d'une immunité assez importante,
+quoique les divorcés y soient peu nombreux[264].
+
+TABLEAU XXIX
+
+_Part proportionnelle de chaque sexe aux suicides de chaque catégorie
+d'état civil dans différents pays d'Europe._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| | | | EXCÉDENT |
+| | | | moyen, par pays |
+| | | | de la part des |
+| | | +----------+-----------+
+| | SUR 100 SUICIDES | SUR 100 SUICIDES | Épouses | Filles |
+| | de célibataires, | de mariés, |sur celle |sur celle |
+| | il y a | il y a |des filles|des épouses|
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|Italie | 87 garçons | 79 époux | | |
+| 1871 | 13 filles | 21 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | |
+|Italie | 82 garçons | 78 époux | | |
+| 1872 | 18 filles | 22 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+ 6,2 | |
+|Italie | 86 garçons | 79 époux | | |
+| 1873 | 14 filles | 21 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | |
+|Italie | 85 garçons | 79 époux | | |
+|1884-88| 15 filles | 21 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|France | 84 garçons | 78 époux | | |
+|1863-66| 16 filles | 22 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | |
+|France | 84 garçons | 79 époux | 3,6 | |
+|1867-71| 16 filles | 21 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | |
+|France | 81 garçons | 81 époux | | |
+|1888-91| 19 filles | 19 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|Bade | 84 garçons | 85 époux | | |
+|1869-73| 16 filles | 15 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | 1 |
+|Bade | 84 garçons | 85 époux | | |
+|1885-93| 16 filles | 15 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|Prusse | 78 garçons | 83 époux | | |
+|1873-75| 22 filles | 17 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | 5 |
+|Prusse | 77 garçons | 83 époux | | |
+|1887-89| 23 filles | 17 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|Saxe | 77 garçons | 84 époux | | |
+|1866-70| 23 filles | 16 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | 7 |
+|Saxe | 80 garçons | 86 époux | | |
+|1879-90| 22 filles | 14 épouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+*/
+
+Malgré cette concordance des preuves, soumettons cette loi à une
+dernière vérification. Au lieu de comparer l'immunité des époux à celle
+des épouses, cherchons de quelle manière, différente selon les pays, le
+mariage modifie la situation respective des sexes quant au suicide.
+C'est cette comparaison qui fait l'objet du tableau XXIX. On y voit que,
+dans les pays où le divorce n'existe pas ou n'est établi que depuis peu,
+la femme participe en plus forte proportion aux suicides des mariés
+qu'aux suicides des célibataires. C'est dire que le mariage y favorise
+l'époux plus que l'épouse, et la situation défavorable de cette dernière
+est plus accusée en Italie qu'en France. L'excédent moyen de la part
+proportionnelle des femmes mariées sur celle des filles est, en effet,
+deux fois plus élevé dans le premier de ces deux pays que dans le
+second. Dès qu'on passe aux peuples où l'institution du divorce
+fonctionne largement, le phénomène inverse se produit. C'est la femme
+qui gagne du terrain par le fait du mariage et l'homme qui en perd; et
+le profit qu'elle en tire est plus considérable en Prusse qu'à Bade et
+en Saxe qu'en Prusse. Il atteint son maximum dans le pays où les
+divorces, de leur côté, ont leur fréquence maxima.
+
+On peut donc considérer comme au-dessus de toute contestation la loi
+suivante: _Le mariage favorise d'autant plus la femme au point de vue du
+suicide que le divorce est plus pratiqué, et inversement._
+
+De cette proposition sortent deux conséquences.
+
+La première, c'est que les époux contribuent seuls à cette élévation du
+taux des suicides que l'on observe dans les sociétés où les divorces
+sont fréquents, les épouses, au contraire, s'y tuant moins qu'ailleurs.
+Si donc le divorce ne peut se développer sans que la situation morale de
+la femme s'améliore, il est inadmissible qu'il soit lié à un mauvais
+état de la société domestique de nature à aggraver le penchant au
+suicide; car cette aggravation devrait se produire chez la femme comme
+chez le mari. Un affaiblissement de l'esprit de famille ne peut avoir
+des effets aussi opposés sur les deux sexes: il ne peut pas favoriser la
+mère et atteindre aussi gravement le père. Par conséquent, c'est dans
+l'état du mariage et non dans la constitution de la famille que se
+trouve la cause du phénomène que nous étudions. Et en effet, il est très
+possible que le mariage agisse en sens inverse sur le mari et sur la
+femme. Car si, en tant que parents, ils ont le même objectif, en tant
+que conjoints, leurs intérêts sont différents et souvent antagonistes.
+Il peut donc très bien se faire que, dans certaines sociétés, telle
+particularité de l'institution matrimoniale profite à l'un et nuise à
+l'autre. Tout ce qui précède tend à prouver que c'est précisément le cas
+du divorce.
+
+En second lieu, la même raison nous oblige à rejeter l'hypothèse d'après
+laquelle ce mauvais état du mariage, dont divorces et suicides sont
+solidaires, consisterait simplement en une plus grande fréquence des
+discussions domestiques; car, pas plus que le relâchement du lien
+familial, une telle cause ne saurait avoir pour résultat d'accroître
+l'immunité de la femme. Si le chiffre des suicides, là où le divorce est
+usité, tenait réellement au nombre des querelles conjugales, l'épouse
+devrait en souffrir tout comme l'époux. Il n'y a rien là qui soit de
+nature à la préserver exceptionnellement. Une telle hypothèse est
+d'autant moins soutenable que, la plupart du temps, le divorce est
+demandé par la femme contre le mari (en France, 60 % pour les divorces
+et 83 % pour les séparations de corps[265]). C'est donc que les troubles
+du ménage sont, dans la majeure partie des cas, imputables à l'homme.
+Mais alors il serait inintelligible que, dans les pays où l'on divorce
+beaucoup, l'homme se tuât plus parce qu'il fait plus souffrir sa femme,
+et que la femme, au contraire, s'y tuât moins parce que son mari la fait
+souffrir davantage. D'ailleurs, il n'est pas prouvé que le nombre des
+dissentiments conjugaux croisse comme celui des divorces[266].
+
+Cette hypothèse écartée, il n'en reste plus qu'une de possible. Il faut
+que l'institution même du divorce, par l'action qu'elle exerce sur le
+mariage, détermine au suicide.
+
+Et en effet, qu'est-ce que le mariage? Une réglementation des rapports
+des sexes, qui s'étend non seulement aux instincts physiques que ce
+commerce met en jeu, mais encore aux sentiments de toute sorte que la
+civilisation a peu à peu greffés sur la base des appétits matériels. Car
+l'amour est, chez nous, un fait beaucoup plus mental qu'organique. Ce
+que l'homme cherche chez la femme, ce n'est pas simplement la
+satisfaction du désir génésique. Si ce penchant naturel a été le germe
+de toute l'évolution sexuelle, il s'est progressivement compliqué de
+sentiments esthétiques et moraux, nombreux et variés, et il n'est plus
+aujourd'hui que le moindre élément du _processus_ total et touffu auquel
+il a donné naissance. Au contact de ces éléments intellectuels, il s'est
+lui-même partiellement affranchi du corps et comme intellectualisé. Ce
+sont des raisons morales qui le suscitent autant que des sollicitations
+physiques. Aussi n'a-t-il plus la périodicité régulière et automatique
+qu'il présente chez l'animal. Une excitation psychique peut en tout
+temps l'éveiller: il est de toutes les saisons. Mais précisément parce
+que ces diverses inclinations, ainsi transformées, ne sont pas
+directement placées sous la dépendance de nécessités organiques, une
+réglementation sociale leur est indispensable. Puisqu'il n'y a rien dans
+l'organisme qui les contienne, il faut qu'elles soient contenues par la
+société. Telle est la fonction du mariage. Il règle toute cette vie
+passionnelle, et le mariage monogamique plus étroitement que tout autre.
+Car, en obligeant l'homme à ne s'attacher qu'à une seule femme, toujours
+la même, il assigne au besoin d'aimer un objet rigoureusement défini, et
+ferme l'horizon.
+
+C'est cette détermination qui fait l'état d'équilibre moral dont
+bénéficie l'époux. Parce qu'il ne peut, sans manquer à ses devoirs,
+chercher d'autres satisfactions que celles qui lui sont ainsi permises,
+il y borne ses désirs. La salutaire discipline à laquelle il est soumis
+lui fait un devoir de trouver son bonheur dans sa condition et, par cela
+même, lui en fournit les moyens. D'ailleurs, si sa passion est tenue de
+ne pas varier, l'objet auquel elle est fixée est tenu de ne pas lui
+manquer: car l'obligation est réciproque. Si ses jouissances sont
+définies, elles sont assurées, et cette certitude consolide son assiette
+mentale. Tout autre est la situation du célibataire. Comme il peut
+légitimement s'attacher à ce qui lui plaît, il aspire à tout et rien ne
+le contente. Ce mal de l'infini, que l'anomie apporte partout avec elle,
+peut tout aussi bien atteindre cette partie de notre conscience que
+toute autre; il prend très souvent une forme sexuelle que Musset a
+décrite[267]. Du moment qu'on n'est arrêté par rien, on ne saurait
+s'arrêter soi-même. Au delà des plaisirs dont on a fait l'expérience, on
+en imagine et on en veut d'autres; s'il arrive qu'on ait à peu près
+parcouru tout le cercle du possible, on rêve à l'impossible; on a soif
+de ce qui n'est pas[268]. Comment la sensibilité ne s'exaspérerait-elle
+pas dans cette poursuite qui ne peut pas aboutir? Pour qu'elle en vienne
+à ce point, il n'est même pas nécessaire qu'on ait multiplié à l'infini
+les expériences amoureuses et vécu en Don Juan. L'existence médiocre du
+célibataire vulgaire suffit pour cela. Ce sont sans cesse des espérances
+nouvelles qui s'éveillent et qui sont déçues, laissant derrière elles
+une impression de fatigue et de désenchantement. Comment, d'ailleurs, le
+désir pourrait-il se fixer, puisqu'il n'est pas sûr de pouvoir garder ce
+qui l'attire; car l'anomie est double. De même que le sujet ne se donne
+pas définitivement, il ne possède rien à titre définitif. L'incertitude
+de l'avenir, jointe à sa propre indétermination, le condamne donc à une
+perpétuelle mobilité. De tout cela résulte un état de trouble,
+d'agitation et de mécontentement qui accroît nécessairement les chances
+de suicide.
+
+Or, le divorce implique un affaiblissement de la réglementation
+matrimoniale. Là où il est établi, là surtout où le droit et les mœurs
+en facilitent avec excès la pratique, le mariage n'est plus qu'une forme
+affaiblie de lui-même; c'est un moindre mariage. Il ne saurait donc, au
+même degré, produire ses effets utiles. La borne qu'il mettait au désir
+n'a plus la même fixité; pouvant, être plus aisément ébranlée et
+déplacée, elle contient moins énergiquement la passion et celle-ci, par
+suite, tend davantage à se répandre au delà. Elle se résigne moins
+aisément à la condition qui lui est faite. Le calme, la tranquillité
+morale qui faisait la force de l'époux est donc moindre; elle fait
+place, en quelque mesure, à un état d'inquiétude qui empêche l'homme de
+se tenir à ce qu'il a. Il est, d'ailleurs, d'autant moins porté à
+s'attacher au présent, que la jouissance ne lui en est pas complètement
+assurée: l'avenir est moins garanti. On ne peut pas être fortement
+retenu par un lien qui peut être, à chaque instant, brisé soit d'un côté
+soit de l'autre. On ne peut pas ne pas porter ses regards au delà du
+point où l'on est, quand on ne sent pas le sol ferme sous ses pas. Pour
+ces raisons, dans les pays où le mariage est fortement tempéré par le
+divorce, il est inévitable que l'immunité de l'homme marié soit plus
+faible. Comme, sous un tel régime, il se rapproche du célibataire, il ne
+peut pas ne pas perdre quelques-uns de ses avantages. Par conséquent, le
+nombre total des suicides s'élève[269].
+
+Mais cette conséquence du divorce est spéciale à l'homme; elle n'atteint
+pas l'épouse. En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractère
+moins mental, parce que, d'une manière générale, sa vie mentale est
+moins développée. Ils sont plus immédiatement en rapport avec les
+exigences de l'organisme, les suivent plus qu'ils ne les devancent et y
+trouvent par conséquent un frein efficace. Parce que la femme est un
+être plus instinctif que l'homme, pour trouver le calme et la paix, elle
+n'a qu'à suivre ses instincts. Une réglementation sociale aussi étroite
+que celle du mariage et, surtout, du mariage monogamique ne lui est donc
+pas nécessaire. Or une telle discipline, là même où elle est utile, ne
+va pas sans inconvénients. En fixant pour jamais la condition conjugale,
+elle empêche d'en sortir quoiqu'il puisse arriver. En bornant l'horizon,
+elle ferme les issues et interdit toutes les espérances, même légitimes.
+L'homme lui-même n'est pas sans souffrir de cette immutabilité; mais le
+mal est pour lui largement compensé par les bienfaits qu'il en retire
+d'autre part. D'ailleurs, les mœurs lui accordent certains privilèges
+qui lui permettent d'atténuer, dans une certaine mesure, la rigueur du
+régime. Pour la femme, au contraire, il n'y a ni compensation ni
+atténuation. Pour elle, la monogamie est d'obligation stricte, sans
+tempéraments d'aucune sorte, et, d'un autre côté, le mariage ne lui est
+pas utile, au moins au même degré, pour borner ses désirs qui sont
+naturellement bornés et lui apprendre à se contenter de son sort; mais
+il l'empêche d'en changer s'il devient intolérable. La règle est donc
+pour elle une gêne sans grands avantages. Par suite, tout ce qui
+l'assouplit et l'allège ne peut qu'améliorer la situation de l'épouse.
+Voilà pourquoi le divorce la protège, pourquoi aussi elle y recourt
+volontiers.
+
+C'est donc l'état d'anomie conjugale, produit par l'institution du
+divorce, qui explique le développement parallèle des divorces et des
+suicides. Par conséquent, ces suicides d'époux qui, dans les pays où il
+y a beaucoup de divorces, élèvent le nombre des morts volontaires,
+constituent une variété du suicide anomique. Ils ne viennent pas de ce
+que, dans ces, sociétés, il y a plus de mauvais époux ou plus de
+mauvaises femmes, partant, plus de ménages malheureux. Ils résultent,
+d'une constitution morale _sui generis_ qui a elle-même pour cause, un
+affaiblissement de la réglementation matrimoniale; c'est cette
+constitution, acquise pendant le mariage, qui, en lui survivant, produit
+l'exceptionnelle tendance au suicide que manifestent les divorcés. Du
+reste, nous n'entendons pas dire que cet énervement de la règle soit
+créé de toutes pièces par l'établissement légal du divorce. Le divorce
+n'est jamais proclamé que pour consacrer un état des mœurs qui lui était
+antérieur. Si la conscience publique n'était arrivée peu à peu à juger
+que l'indissolubilité du lien conjugal est sans raison, le législateur
+n'aurait même pas songé à en accroître la fragilité. L'anomie
+matrimoniale peut donc exister dans l'opinion sans être encore inscrite
+dans la loi. Mais, d'un autre côté, c'est seulement quand elle a pris
+une forme légale, qu'elle peut produire toutes ses conséquences. Tant
+que le droit matrimonial n'est pas modifié, il sert tout au moins à
+contenir matériellement les passions; surtout, il s'oppose à ce que le
+goût de l'anomie gagne du terrain, par cela seul qu'il la réprouve.
+C'est pourquoi elle n'a d'effets caractérisés et facilement observables
+que là où elle est devenue une institution juridique.
+
+En même temps que cette explication rend compte et du parallélisme
+observé entre les divorces et les suicides[270] et des variations
+inverses que présente l'immunité des époux et celle des épouses, elle
+est confirmée par plusieurs autres faits:
+
+1° C'est seulement sous le régime du divorce qu'il peut y avoir une
+véritable instabilité matrimoniale; car seul il rompt complètement le
+mariage tandis que la séparation de corps ne fait qu'en suspendre
+partiellement certains effets, sans rendre aux époux leur liberté. Si
+donc cette anomie spéciale aggrave réellement le penchant au suicide,
+les divorcés doivent avoir une aptitude bien supérieure à celle des
+séparés. C'est, en effet, ce qui ressort du seul document que nous
+connaissions sur ce point. D'après un calcul de Legoyt[271], en Saxe,
+pendant la période 1847-1856, un million de divorcés aurait donné en
+moyenne par an 1.400 suicides et un million de séparés 176 seulement. Ce
+dernier taux est même inférieur à celui des époux(318).
+
+2° Si la tendance si forte des célibataires tient en partie à l'anomie
+sexuelle dans laquelle ils vivent d'une manière chronique, c'est surtout
+au moment où le sentiment sexuel est le plus en effervescence que
+l'aggravation dont ils souffrent doit être le plus sensible. Et en
+effet, de 20 à 45 ans, le taux des suicides de célibataires croît
+beaucoup plus vite qu'ensuite; dans le cours de cette période, il
+quadruple tandis que de 45 ans à l'âge du maximum (après 80 ans) il ne
+fait que doubler. Mais, du côté des femmes, la même accélération ne se
+retrouve pas; de 20 à 45 ans, le taux des filles ne devient même pas
+double, il passe seulement de 106 à 171 (V. Tableau XXI). La période
+sexuelle n'affecte donc pas la marche des suicides féminins. C'est bien
+ce qui doit se passer si, comme nous l'avons admis, la femme n'est pas
+très sensible à cette forme d'anomie.
+
+3° Enfin, plusieurs des faits établis au chapitre III de ce même livre
+trouvent une explication dans la théorie qui vient d'être exposée et,
+par cela même, peuvent servir à la vérifier.
+
+Nous avons vu alors que, par lui-même et indépendamment de la famille,
+le mariage, en France, conférait à l'homme un coefficient de
+préservation égal à 1,3. Nous savons maintenant à quoi ce coefficient
+correspond. Il représente les avantages que l'homme retire de
+l'influence régulatrice qu'exerce sur lui le mariage, de la modération
+qu'il impose à ses penchants et du bien-être moral qui en résulte. Mais
+nous avons en même temps constaté que, dans ce même pays, la condition
+de la femme mariée était, au contraire, aggravée tant que la présence
+d'enfants ne venait pas corriger les mauvais effets qu'a, pour elle, le
+mariage. Nous venons d'en dire la raison. Ce n'est pas que l'homme soit,
+par nature, un être égoïste et méchant dont le rôle dans le ménage
+serait de faire souffrir sa compagne. C'est qu'en France où, jusqu'à des
+temps récents, le mariage n'était pas affaibli par le divorce, la règle
+inflexible qu'il imposait à la femme était pour elle un joug très lourd
+et sans profit. Plus généralement, voilà à quelle cause est dû cet
+antagonisme des sexes qui fait que le mariage ne peut pas les favoriser
+également[272]: c'est que leurs intérêts sont contraires; l'un a besoin
+de contrainte et l'autre de liberté.
+
+Il semble bien, d'ailleurs, que l'homme, à un certain moment de sa vie,
+soit affecté par le mariage de la même manière que la femme, quoique
+pour d'autres raisons. Si, comme nous l'avons montré, les trop jeunes
+époux se tuent beaucoup plus que les célibataires du même âge, c'est
+sans doute que leurs passions sont alors trop tumultueuses et trop
+confiantes en elles-mêmes pour pouvoir se soumettre à une règle aussi
+sévère. Celle-ci leur apparaît donc comme un obstacle insupportable
+auquel leurs désirs viennent se heurter et se briser. C'est pourquoi il
+est probable que le mariage ne produit tous ses effets bienfaisants que
+quand l'âge est venu un peu apaiser l'homme et lui faire sentir la
+nécessité d'une discipline[273].
+
+Enfin, nous avons vu dans ce même chapitre III que, là où le mariage
+favorise l'épouse de préférence à l'époux, l'écart entre les deux sexes
+est toujours moindre que là où l'inverse a lieu[274]. C'est la preuve
+que, même dans les sociétés où l'état matrimonial est tout à l'avantage
+de la femme, il lui rend moins de services qu'il n'en rend à l'homme,
+quand c'est ce dernier qui en profite le plus. Elle peut en souffrir
+s'il lui est contraire, plus qu'elle ne peut en bénéficier s'il est
+conforme à ses intérêts. C'est donc qu'elle en a un moindre besoin. Or
+c'est ce que suppose la théorie qui vient d'être exposée. Les résultats
+que nous avons précédemment obtenus et ceux qui découlent du présent
+chapitre se rejoignent donc et se contrôlent mutuellement.
+
+Nous arrivons ainsi à une conclusion assez éloignée de l'idée qu'on se
+fait couramment du mariage et de son rôle. Il passe pour avoir été
+institué en vue de l'épouse et pour protéger sa faiblesse contre les
+caprices masculins. La monogamie, en particulier, est très souvent
+présentée comme un sacrifice que l'homme aurait fait de ses instincts
+polygames pour relever et améliorer la condition de la femme dans le
+mariage. En réalité, quelles que soient les causes historiques qui l'ont
+déterminé à s'imposer cette restriction, c'est à lui qu'elle profite le
+plus. La liberté à laquelle il a ainsi renoncé ne pouvait être pour lui
+qu'une source de tourments. La femme n'avait pas les mêmes raisons d'en
+faire l'abandon et, à cet égard, on peut dire que, en se soumettant à la
+même règle, c'est elle qui a fait un sacrifice[275].
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Formes individuelles des différents types de suicides.
+
+
+Un résultat se dégage dès à présent de notre recherche: c'est qu'il n'y
+a pas un suicide, mais des suicides. Sans doute, le suicide est toujours
+le fait d'un homme qui préfère la mort à la vie. Mais les causes qui le
+déterminent ne sont pas de même nature dans tous les cas: elles sont
+même, parfois, opposées entre elles. Or, il est impossible que la
+différence des causes ne se retrouve pas dans les effets. On peut donc
+être certain qu'il y a plusieurs sortes de suicides qualitativement
+distinctes les unes des autres. Mais ce n'est pas assez d'avoir démontré
+que ces différences doivent exister; on voudrait pouvoir les saisir
+directement par l'observation et savoir en quoi elles consistent. On
+voudrait voir les caractères des suicides particuliers se grouper
+eux-mêmes en classes distinctes, correspondant aux types qui viennent
+d'être distingués. De cette façon, on suivrait la diversité des courants
+suicidogènes depuis leurs origines sociales jusqu'à leurs manifestations
+individuelles.
+
+Cette classification morphologique, qui n'était guère possible au début
+de cette étude, peut être tentée maintenant qu'une classification
+étiologique en fournit la base. Nous n'avons, en effet, qu'à prendre
+pour points de repère les trois sortes de facteurs que nous venons
+d'assigner au suicide et à chercher si les propriétés distinctives qu'il
+revêt en se réalisant chez les individus peuvent en être dérivées et de
+quelle manière. Sans doute, on ne peut déduire ainsi toutes les
+particularités qu'il est susceptible de présenter; car il doit y en
+avoir qui dépendent de la nature propre du sujet. Chaque suicidé donne à
+son acte une empreinte personnelle qui exprime son tempérament, les
+conditions spéciales où il se trouve et qui, par conséquent, ne peut
+être expliquée par les causes sociales et générales du phénomène. Mais
+celles-ci, à leur tour, doivent imprimer aux suicides qu'elles
+déterminent une tonalité _sui generis_, une marque spéciale qui les
+exprime. C'est cette marque collective qu'il s'agit de retrouver.
+
+Il est certain, d'ailleurs, que cette opération ne peut être faite
+qu'avec une exactitude approximative. Nous ne sommes pas en état de
+faire une description méthodique de tous les suicides qui sont
+journellement accomplis par les hommes ou qui ont été commis au cours de
+l'histoire. Nous ne pouvons que relever les caractères les plus généraux
+et les plus frappants sans que nous ayons même de critère objectif pour
+effectuer cette sélection. De plus, pour les rattacher aux causes
+respectives dont ils paraissent dériver, nous ne pourrons procéder que
+déductivement. Tout ce qui nous sera possible, ce sera de montrer qu'ils
+y sont logiquement impliqués, sans que le raisonnement puisse toujours
+recevoir une confirmation expérimentale. Or nous ne nous dissimulons pas
+qu'une déduction est toujours suspecte quand aucune expérience ne la
+contrôle. Cependant, même sous ces réserves, cette recherche est loin
+d'être sans utilité. Quand même on n'y verrait qu'un moyen d'illustrer
+par des exemples les résultats qui précèdent, elle aurait encore
+l'avantage de leur donner un caractère plus concret, en les reliant plus
+étroitement aux données de l'observation sensible et aux détails de
+l'expérience journalière. De plus, elle permettra d'introduire un peu de
+distinction dans cette masse de faits que l'on confond d'ordinaire comme
+s'ils n'étaient séparés que par des nuances, alors qu'il existe entre
+eux des différences tranchées. Il en est du suicide comme de
+l'aliénation mentale. Celle-ci consiste pour le vulgaire dans un état
+unique, toujours le même, susceptible seulement de se diversifier
+extérieurement selon les circonstances. Pour l'aliéniste, le mot
+désigne, au contraire, une pluralité de types nosologiques. De même, on
+se représente d'ordinaire tout suicidé comme un mélancolique à qui
+l'existence est à charge. En réalité, les actes par lesquels un homme
+renonce à la vie, se rangent en espèces différentes dont la
+signification morale et sociale n'est pas du tout la même.
+
+I.
+
+Il est une première forme de suicide que l'antiquité a certainement
+connue, mais qui s'est surtout développée de nos jours; le Raphaël de
+Lamartine nous en offre le type idéal. Ce qui la caractérise, c'est un
+état de langueur mélancolique qui détend les ressorts de l'action. Les
+affaires, les fonctions publiques, le travail utile, même les devoirs
+domestiques n'inspirent au sujet qu'indifférence et qu'éloignement. Il
+répugne à sortir de lui-même. En revanche, la pensée et la vie
+intérieure gagnent tout ce que perd l'activité. En se détournant de ce
+qui l'entoure, la conscience se replie sur elle-même, se prend elle-même
+comme son propre et unique objet et se donne pour principale tâche de
+s'observer et de s'analyser. Mais, par cette extrême concentration, elle
+ne fait que rendre plus profond le fossé qui la sépare du reste de
+l'univers. Du moment que l'individu s'éprend à ce point de soi-même, il
+ne peut que se détacher davantage de tout ce qui n'est pas lui et
+consacrer, en le renforçant, l'isolement dans lequel il vit. Ce n'est
+pas en ne regardant que soi, qu'on peut trouver des raisons de
+s'attacher à autre chose que soi. Tout mouvement, en un sens, est
+altruiste, car il est centrifuge et répand l'être hors de lui-même. La
+réflexion, au contraire, a quelque chose de personnel et d'égoïste; car
+elle n'est possible que dans la mesure où le sujet se dégage de l'objet
+et s'en éloigne pour revenir sur soi-même, et elle est d'autant plus
+intense que ce retour sur soi est plus complet. On ne peut agir qu'en se
+mêlant au monde; pour le penser, au contraire, il faut cesser d'être
+confondu avec lui, de manière à pouvoir le contempler du dehors; à plus
+forte raison, est-ce nécessaire pour se penser soi-même. Celui donc dont
+toute l'activité se tourne en pensée intérieure, devient insensible à
+tout ce qui l'entoure. S'il aime; ce n'est pas pour se donner, pour
+s'unir, dans une union féconde, à un autre être que lui; c'est pour
+méditer sur son amour. Ses passions ne sont qu'apparentes; car elles
+sont stériles. Elles se dissipent en vaines combinaisons d'images, sans
+rien produire qui leur soit extérieur.
+
+Mais d'un autre côté, toute vie intérieure tire du dehors sa matière
+première. Nous ne pouvons penser que des objets ou la manière dont nous
+les pensons. Nous ne pouvons pas réfléchir notre conscience dans un état
+d'indétermination pure; sous cette forme, elle est impensable. Or, elle
+ne se détermine qu'affectée par autre chose qu'elle-même. Si donc elle
+s'individualise au delà d'un certain point, si elle se sépare trop
+radicalement des autres êtres, hommes ou choses, elle se trouve ne plus
+communiquer avec les sources mêmes auxquelles elle devrait normalement
+s'alimenter et n'a plus rien à quoi elle puisse s'appliquer. En faisant
+le vide autour d'elle, elle a fait le vide en elle et il ne lui reste
+plus rien à réfléchir que sa propre misère. Elle n'a plus pour objet de
+méditation que le néant qui est en elle et la tristesse qui en est la
+conséquence. Elle s'y complaît, s'y abandonne avec une sorte de joie
+maladive que Lamartine, qui la connaissait, a merveilleusement décrite
+par la bouche de son héros: «La langueur de toutes choses autour de moi
+était, dit-il, une merveilleuse consonance avec ma propre langueur. Elle
+l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abîmes de
+tristesse. Mais cette tristesse était vivante, assez pleine de pensées,
+d'impressions, de communications avec l'infini, de clair-obscur dans mon
+âme pour que je ne désirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme,
+mais maladie dont le sentiment même est un attrait au lieu d'être une
+douleur, et où la mort ressemble à un voluptueux évanouissement dans
+l'infini. J'étais résolu à m'y livrer désormais tout entier, à me
+séquestrer de toute société qui pouvait m'en distraire, et à
+m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde
+que je rencontrerais là; mon isolement d'esprit était un linceul à
+travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la
+nature et Dieu[276]».
+
+Mais on ne peut rester ainsi en contemplation devant le vide, sans y
+être progressivement attiré. On a beau le décorer du nom d'infini, il ne
+change pas pour cela de nature. Quand on éprouve tant de plaisir à
+n'être pas, on ne peut satisfaire complètement son penchant qu'en
+renonçant complètement à être. Voilà ce qu'il y a d'exact dans le
+parallélisme que Hartmann croit observer entre le développement de la
+conscience et l'affaiblissement du vouloir vivre. C'est que l'idée et le
+mouvement sont, en effet, deux forces antagonistes qui progressent en
+sens inverse l'une de l'autre, et que le mouvement, c'est la vie.
+Penser, a-t-on dit, c'est se retenir d'agir; c'est donc, dans la même
+mesure, se retenir de vivre. C'est pourquoi le règne absolu de l'idée ne
+peut s'établir ni surtout se maintenir: car c'est la mort. Mais ce n'est
+pas à dire que, comme le croit Hartmann, la réalité soit, par elle-même,
+intolérable, à moins d'être voilée par l'illusion. La tristesse n'est
+pas inhérente aux choses; elle ne nous vient pas du monde et par cela
+seul que nous le pensons. Elle est un produit de notre propre pensée.
+C'est nous qui la créons de toutes pièces; mais il faut pour cela que
+notre pensée soit anormale. Si la conscience fait parfois le malheur de
+l'homme, c'est seulement quand elle atteint un développement maladif,
+quand, s'insurgeant contre sa propre nature, elle se pose comme un
+absolu et cherche en elle-même sa propre fin. Il s'agit si peu d'une
+découverte tardive, de la conquête ultime de la science, que nous
+aurions pu tout aussi bien emprunter à l'état d'esprit stoïcien les
+principaux éléments de notre description. Le stoïcisme lui aussi
+enseigne que l'homme doit se détacher de tout ce qui lui est extérieur
+pour vivre de lui-même et par lui-même. Seulement, comme la vie se
+trouve alors sans raison, la doctrine conclut au suicide.
+
+Ces mêmes caractères se retrouvent dans l'acte final qui est la
+conséquence logique de cet état moral. Le dénouement n'a rien de violent
+ni de précipité. Le patient choisit son heure et médite son plan
+longtemps à l'avance. Même les moyens lents ne lui répugnent pas. Une
+mélancolie calme et qui, parfois, n'est pas sans douceur, marque ses
+derniers moments. Il s'analyse jusqu'au bout. Tel est le cas de ce
+négociant, dont parle Falret[277], qui se retire dans une forêt peu
+fréquentée et s'y laisse mourir de faim. Pendant une agonie qui avait
+duré près de trois semaines, il avait régulièrement tenu de ses
+impressions un journal qui nous a été conservé. Un autre s'asphyxie en
+soufflant avec la bouche le charbon qui doit lui donner la mort et note
+au fur et à mesure ses observations: «Je ne prétends pas, écrit-il,
+montrer plus de courage ou de lâcheté; je veux seulement employer le peu
+d'instants qui me restent à décrire les sensations qu'on éprouve en
+s'asphyxiant et la durée des souffrances[278]». Un autre, avant de se
+laisser aller à ce qu'il appelle «l'enivrante perspective du repos»,
+construit un appareil compliqué, destiné à consommer sa fin sans que le
+sang puisse se répandre sur le plancher[279].
+
+On aperçoit aisément comment ces particularités diverses se rattachent
+au suicide égoïste. Il n'est guère douteux qu'elles n'en soient la
+conséquence et l'expression individuelle. Cette paresse à l'action, ce
+détachement mélancolique résultent de cet état d'individuation exagérée
+par lequel nous avons défini ce type de suicide. Si l'individu s'isole,
+c'est que les liens qui l'unissaient aux autres êtres sont détendus ou
+brisés, c'est que la société, sur les points où il est en contact avec
+elle, n'est pas assez fortement intégrée. Ces vides qui séparent les
+consciences et les rendent étrangères les unes aux autres viennent
+précisément du relâchement du tissu social. Enfin, le caractère
+intellectuel et méditatif de ces sortes de suicides s'explique sans
+peine, si l'on se rappelle que le suicide égoïste a pour accompagnement
+nécessaire un grand développement de la science et de l'intelligence
+réfléchie. Il est évident, en effet, que, dans une société où la
+conscience est normalement nécessitée à étendre son champ d'action, elle
+est aussi beaucoup plus exposée à excéder ces limites normales qu'elle
+ne peut dépasser sans se détruire elle-même. Une pensée qui met tout en
+question, si elle n'est pas assez ferme pour porter le poids de son
+ignorance, risque de se mettre elle-même en question et de s'abîmer dans
+le doute. Car, si elle ne parvient pas à découvrir les titres que
+peuvent avoir à l'existence les choses sur lesquelles elle
+s'interroge,--et ce serait merveille si elle trouvait moyen de percer si
+vite tant de mystères--elle leur déniera toute réalité, même le seul
+fait qu'elle se pose le problème implique déjà qu'elle penche aux
+solutions négatives. Mais, du même coup, elle se videra de tout contenu
+positif et, ne trouvant plus rien devant elle qui lui résiste, ne pourra
+plus que se perdre dans le vide des rêveries intérieures.
+
+Mais cette forme élevée du suicide égoïste n'est pas la seule; il en est
+une autre, plus vulgaire. Le sujet, au lieu de méditer tristement sur
+son état, en prend allégrement son parti. Il a conscience de son égoïsme
+et des conséquences qui en découlent logiquement; mais il les accepte
+par avance et entreprend de vivre comme l'enfant ou l'animal, avec cette
+seule différence qu'il se rend compte de ce qu'il fait. Il se donne donc
+comme tâche unique de satisfaire ses besoins personnels, les simplifiant
+même pour en rendre la satisfaction plus assurée. Sachant qu'il ne peut
+rien espérer d'autre, il ne demande rien de plus, tout disposé, s'il est
+empêché d'atteindre cette unique fin, à se défaire d'une existence
+désormais sans raison. C'est le suicide épicurien. Car Épicure
+n'ordonnait pas à ses disciples de hâter la mort, il leur conseillait,
+au contraire, de vivre tant qu'ils y trouvaient quelque intérêt.
+Seulement, comme il sentait bien que, si l'on n'a pas d'autre but, on
+est à chaque instant exposé à n'en plus avoir aucun, et que le plaisir
+sensible est un lien bien fragile pour rattacher l'homme à la vie, il
+les exhortait à se tenir toujours prêts à en sortir, au moindre appel
+des circonstances. Ici donc, la mélancolie philosophique et rêveuse est
+remplacée par un sang-froid sceptique et désabusé qui est
+particulièrement sensible à l'heure du dénouement. Le patient se frappe
+sans haine, sans colère, mais aussi sans cette satisfaction morbide avec
+laquelle l'intellectuel savoure son suicide. Il est, encore plus que ce
+dernier, sans passion. Il n'est pas surpris de l'issue à laquelle il
+aboutit; c'est un événement qu'il prévoyait comme plus ou moins
+prochain. Aussi ne s'ingénie-t-il pas en de longs préparatifs; d'accord
+avec sa vie antérieure, il cherche seulement à diminuer la douleur. Tel
+est notamment le cas de ces viveurs qui, quand le moment inévitable est
+arrivé où ils ne peuvent plus continuer leur existence facile, se tuent
+avec une tranquillité ironique et une sorte de simplicité[280].
+
+ * * * * *
+
+Quand nous avons constitué le suicide altruiste, nous avons assez
+multiplié les exemples pour n'avoir pas besoin de décrire longuement les
+formes psychologiques qui le caractérisent. Elles s'opposent à celles
+que revêt le suicide égoïste, comme l'altruisme lui-même à son
+contraire. Ce qui distingue l'égoïste qui se tue, c'est une dépression
+générale qui se manifeste soit par une langueur mélancolique, soit par
+l'indifférence épicurienne. Au contraire, le suicide altruiste, parce
+qu'il a pour origine un sentiment violent, ne va pas sans un certain
+déploiement d'énergie. Dans le cas du suicide obligatoire, cette énergie
+est mise au service de la raison et de la volonté. Le sujet se tue parce
+que sa conscience le lui ordonne; il se soumet à un impératif. Aussi son
+acte a-t-il pour note dominante cette fermeté sereine que donne le
+sentiment du devoir accompli; la mort de Caton, celle du commandant
+Beaurepaire en sont les types historiques. Ailleurs, quand l'altruisme
+est à l'état aigu, le mouvement a quelque chose de plus passionnel et de
+plus irréfléchi. C'est un élan de foi et d'enthousiasme qui précipite
+l'homme dans la mort. Cet enthousiasme lui-même est tantôt joyeux et
+tantôt sombre, selon que la mort est conçue comme un moyen de s'unir à
+une divinité bien-aimée ou comme un sacrifice expiatoire, destiné à
+apaiser une puissance redoutable et qu'on croit hostile. La ferveur
+religieuse du fanatique qui se fait écraser avec béatitude sous le char
+de son idole ne ressemble pas à celle du moine atteint d'_acedia_ ou aux
+remords du criminel qui met fin à ses jours pour expier son forfait.
+Mais, sous ces nuances diverses, les traits essentiels du phénomène
+restent les mêmes. C'est un suicide actif, qui contraste, par
+conséquent, avec le suicide déprimé dont il a été plus haut question.
+
+Ce caractère se retrouve même dans ces suicides plus simples du primitif
+ou du soldat qui se tuent soit parce qu'une légère offense a terni leur
+honneur, soit pour prouver leur courage. La facilité avec laquelle ils
+sont accomplis ne doit pas être confondue avec le sang-froid désabusé de
+l'épicurien. La disposition à faire le sacrifice de sa vie ne laisse pas
+d'être une tendance active, alors même qu'elle est assez profondément
+enracinée pour agir avec l'aisance et la spontanéité de l'instinct. Un
+cas, qui peut être regardé comme le modèle de ce genre, nous est
+rapporté par Leroy. Il s'agit d'un officier qui, après avoir, une
+première fois et sans succès, tenté de se pendre, se prépare à
+recommencer, mais prend soin, au préalable, de consigner par écrit ses
+dernières impressions: «Étrange destinée que la mienne, dit-il! Je viens
+de me pendre, j'avais perdu connaissance, la corde a cassé, je suis
+tombé sur le bras gauche... Les nouveaux préparatifs sont terminés, je
+vais bientôt recommencer, mais je vais fumer encore une dernière pipe;
+ce sera la dernière, j'espère. Je n'ai pas fait de difficultés la
+première fois, ça s'est assez bien passé; j'espère que la seconde ira de
+même. Je suis aussi calme que si je prenais une goutte le matin. C'est
+assez extraordinaire, j'en conviens, mais c'est pourtant comme cela.
+Tout est vrai. Je vais mourir une seconde fois avec une conscience
+tranquille[281]». Il n'y a sous cette tranquillité ni ironie, ni
+scepticisme, ni cette espèce de crispation involontaire que le viveur
+qui se tue ne réussit jamais à dissimuler complètement. Le calme est
+parfait; aucune trace d'efforts, l'acte coule de source parce que tous
+les penchants actifs du sujet lui préparaient les voies.
+
+Enfin, il est une troisième sorte de suicidés qui s'opposent et aux
+premiers en ce que leur acte est essentiellement passionnel, et aux
+seconds en ce que la passion qui les inspire et qui domine la scène
+finale est d'une tout autre nature. Ce n'est pas l'enthousiasme, la foi
+religieuse, morale ou politique, ni aucune des vertus militaires; c'est
+la colère et tout ce qui d'ordinaire accompagne la déception. Brierre de
+Boismont, qui a analysé les écrits laissés par 1.507 suicidés, a
+constaté qu'un très grand nombre exprimaient avant tout un état
+d'irritation et de lassitude exaspérée. Ce sont tantôt des blasphèmes,
+des récriminations violentes contre la vie en général, et tantôt des
+menaces et des plaintes contre une personne en particulier à laquelle le
+sujet impute la responsabilité de ses malheurs. À ce même groupe se
+rattachent évidemment les suicides qui sont comme le complément d'un
+homicide préalable: l'homme se tue après avoir tué celui qu'il accuse
+d'avoir empoisonné sa vie. Nulle part, l'exaspération du suicidé n'est
+plus manifeste puisqu'elle s'affirme, non seulement par des paroles,
+mais par des actes. L'égoïste qui se tue ne se laisse jamais aller à de
+pareilles violences. Sans doute, il arrive que lui aussi se plaint de
+la vie, mais d'une manière dolente. Elle l'oppresse, mais ne l'irrite
+pas par des froissements aigus. Il la trouve vide plutôt que
+douloureuse. Elle ne l'intéresse pas, mais elle ne lui inflige pas de
+souffrances positives. L'état de dépression où il se trouve ne lui
+permet même pas les emportements. Quant à ceux de l'altruiste, ils ont
+un tout autre sens. Par définition, en quelque sorte, c'est de lui qu'il
+fait le sacrifice, non de ses semblables. Nous sommes donc en présence
+d'une forme psychologique distincte des précédentes.
+
+Or elle paraît bien être impliquée dans la nature du suicide anomique.
+En effet, des mouvements qui ne sont pas réglés ne sont ajustés ni les
+uns aux autres ni aux conditions auxquelles ils doivent répondre; ils ne
+peuvent donc manquer de s'entrechoquer douloureusement. Qu'elle soit
+progressive ou régressive, l'anomie, en affranchissant les besoins de la
+mesure qui convient, ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux
+déceptions. Un homme qui est brusquement rejeté au-dessous de la
+condition à laquelle il était accoutumé, ne peut pas ne pas s'exaspérer
+en sentant lui échapper une situation dont il se croyait maître, et son
+exaspération se tourne naturellement contre la cause, quelle qu'elle
+soit, réelle ou imaginaire, à laquelle il attribue sa ruine. S'il se
+reconnaît lui-même comme l'auteur responsable de la catastrophe, c'est à
+lui qu'il en voudra; sinon ce sera à autrui. Dans le premier cas, il n'y
+aura que suicide; dans le second, le suicide pourra être précédé d'un
+homicide ou de quelque autre manifestation violente. Mais le sentiment
+est le même dans les deux cas; seul le point d'application varie. C'est
+toujours dans un accès de colère que le sujet se frappe, qu'il ait ou
+non frappé antérieurement quelqu'un de ses semblables. Ce bouleversement
+de toutes ses habitudes produit chez lui un état de surexcitation aiguë
+qui tend nécessairement à se soulager par des actes destructifs. L'objet
+sur lequel se déchargent les forces passionnelles qui sont ainsi
+soulevées est, en somme, secondaire. C'est le hasard des circonstances
+qui détermine le sens dans lequel elles se dirigent.
+
+Il n'en est pas autrement toutes les fois que, loin de déchoir
+au-dessous de lui-même, l'individu est entraîné, au contraire, mais sans
+règle et sans mesure, à se dépasser perpétuellement soi-même. Tantôt, en
+effet, il manque le but qu'il se croyait capable d'atteindre, mais qui,
+en réalité, excédait ses forces; c'est le suicide des incompris, si
+fréquent aux époques où il n'y a plus de classement reconnu. Tantôt,
+après avoir réussi pendant un temps à satisfaire tous ses désirs et son
+goût du changement, il vient se heurter tout à coup à une résistance
+qu'il ne peut vaincre, et il se défait avec impatience d'une existence
+où il se trouve désormais à l'étroit. C'est le cas de Werther, ce cœur
+turbulent, comme il s'appelle lui-même, épris d'infini, qui se tue pour
+un amour contrarié, et de tous ces artistes qui, après avoir été comblés
+de succès, se suicident pour un coup de sifflet entendu, pour une
+critique un peu sévère, ou parce que leur vogue cesse de
+s'accroître[282].
+
+Il en est d'autres encore qui, sans avoir à se plaindre des hommes ni
+des circonstances, en viennent d'eux-mêmes à se lasser d'une poursuite
+sans issue possible, où leurs désirs s'irritent au lieu de s'apaiser.
+Ils s'en prennent alors à la vie en général et l'accusent de les avoir
+trompés. Seulement, la vaine agitation à laquelle ils se sont livrés
+laisse derrière elle une sorte d'épuisement qui empêche les passions
+déçues de se manifester avec la même violence que dans les cas
+précédents: Elles se sont comme fatiguées à la longue et sont ainsi
+devenues moins capables de réagir avec énergie. Le sujet tombe donc dans
+une sorte de mélancolie qui, par certains côtés, rappelle celle de
+l'égoïste intellectuel, mais n'en a pas le charme langoureux. Ce qui y
+domine, c'est un dégoût plus ou moins irrité de l'existence. C'est déjà
+cet état d'âme que Sénèque observait chez ses contemporains en même
+temps que le suicide qui en résulte. «Le mal qui nous travaille, dit-il,
+n'est pas dans les lieux où nous sommes, il est en nous. Nous sommes
+sans forces pour supporter quoi que ce soit, incapables de souffrir la
+douleur, impuissants à jouir du plaisir, impatients de tout. Combien de
+gens appellent la mort, lorsqu'après avoir essayé de tous les
+changements, ils se trouvent revenir aux mêmes sensations, sans pouvoir
+rien éprouver de nouveau[283]». De nos jours, un des types où s'est
+peut-être le mieux incarné ce genre d'esprit, c'est le René de
+Chateaubriand. Tandis que Raphaël est un méditatif qui s'abîme en
+lui-même, René est un inassouvi. «On m'accuse, s'écrie-t-il
+douloureusement, d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir
+longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se
+hâte d'arriver au fond de mes plaisirs comme si elle était accablée de
+leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre:
+hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit.
+_Est-ce ma faute si je trouve partout les bornes, si ce qui est fini n'a
+pour moi aucune valeur_[284]?»
+
+Cette description achève de montrer les rapports et les différences du
+suicide égoïste et du suicide anomique, que notre analyse sociologique
+nous avait déjà permis d'apercevoir[285]. Les suicidés de l'un et de
+l'autre type souffrent de ce qu'on a appelé le mal de l'infini. Mais ce
+mal ne prend pas la même forme dans les deux cas. Là, c'est
+l'intelligence réfléchie qui est atteinte et qui s'hypertrophie outre
+mesure; ici, c'est la sensibilité qui se surexcite et se dérègle. Chez
+l'un, la pensée, à force de se replier sur elle-même, n'a plus d'objet;
+chez l'autre, la passion, ne reconnaissant plus de bornes, n'a plus de
+but. Le premier se perd dans l'infini du rêve, le second, dans l'infini
+du désir.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, même la formule psychologique du suicidé n'a pas la simplicité
+qu'on croit vulgairement. On ne l'a pas défini quand on a dit de lui
+qu'il est lassé de l'existence, dégoûté de la vie, etc. En réalité, il y
+a des sortes très différentes de suicidés et ces différences sont
+sensibles dans la manière dont le suicide s'accomplit. On peut ainsi
+classer actes et agents en un certain nombre d'espèces: or ces espèces
+correspondent, dans leurs traits essentiels, aux types de suicides que
+nous avons antérieurement constitués d'après la nature des causes
+sociales dont ils dépendent. Elles en sont comme le prolongement à
+l'intérieur des individus.
+
+Il convient toutefois d'ajouter qu'elles ne se présentent pas toujours
+dans l'expérience à l'état d'isolement et de pureté. Mais il arrive très
+souvent qu'elles se combinent entre elles de manière à donner naissance
+à des espèces composées; des caractères appartenant à plusieurs d'entre
+elles se retrouvent conjointement dans un même suicide. La raison en est
+que les différentes causes sociales du suicide peuvent elles-mêmes agir
+simultanément sur un même individu et mêler en lui leurs effets. C'est
+ainsi que des malades sont en proie à des délires de nature différente,
+qui s'enchevêtrent les uns dans les autres, mais qui, convergeant tous
+dans un même sens malgré la diversité de leurs origines, tendent à
+déterminer un même acte. Ils se renforcent mutuellement. De même encore,
+on voit des fièvres très diverses coexister chez un même sujet et
+contribuer, chacune pour sa part et à sa façon, à élever la température
+du corps.
+
+Il est notamment deux facteurs du suicide qui ont l'un pour l'autre une
+affinité spéciale, c'est l'égoïsme et l'anomie. Nous savons, en effet,
+qu'ils ne sont généralement que deux aspects différents d'un même état
+social; il n'est donc pas étonnant qu'ils se rencontrent chez un même
+individu. Il est même presque inévitable que l'égoïste ait quelque
+aptitude au dérèglement; car, comme il est détaché de la société, elle
+n'a pas assez de prise sur lui pour le régler. Si, néanmoins, ses désirs
+ne s'exaspèrent pas d'ordinaire, c'est que la vie passionnelle est, chez
+lui, languissante, parce qu'il est tout entier tourné sur lui-même et
+que le monde extérieur ne l'attire pas. Mais il peut se faire qu'il ne
+soit ni un égoïste complet ni un pur agité. On le voit alors jouer
+concurremment les deux personnages. Pour combler le vide qu'il sent en
+lui, il recherche des sensations nouvelles; il y met, il est vrai, moins
+de fougue que le passionné proprement dit, mais aussi il se lasse plus
+vite et cette lassitude le rejette à nouveau sur lui-même et renforce sa
+mélancolie première. Inversement, le dérèglement ne va pas sans un germe
+d'égoïsme; car on ne serait pas rebelle à tout frein social, si l'on
+était fortement socialisé. Seulement, là où l'action de l'anomie est
+prépondérante, ce germe ne peut se développer; car en jetant l'homme
+hors de lui, elle l'empêche de s'isoler en lui. Mais, si elle est moins
+intense, elle peut laisser l'égoïsme produire quelques-uns de ses
+effets. Par exemple, la borne à laquelle vient se heurter l'inassouvi
+peut l'amener à se replier sur soi et à chercher dans la vie intérieure
+un dérivatif à ses passions déçues. Mais comme il n'y trouve rien à quoi
+il puisse s'attacher, la tristesse que lui cause ce spectacle ne peut
+que le déterminer à se fuir de nouveau et accroît, par conséquent, son
+inquiétude et son mécontentement. Ainsi se produisent des suicides
+mixtes où l'abattement alterne avec l'agitation, le rêve avec l'action,
+les emportements du désir avec les méditations du mélancolique.
+
+L'anomie peut également s'associer à l'altruisme. Une même crise peut
+bouleverser l'existence d'un individu, rompre l'équilibre entre lui et
+son milieu et, en même temps, mettre ses dispositions altruistes dans un
+état qui l'incite au suicide. C'est notamment le cas de ce que nous
+avons appelé les suicides obsidionaux. Si les Juifs, par exemple, se
+tuèrent en masse au moment de la prise de Jérusalem, c'est à la fois
+parce que la victoire des Romains, en faisant d'eux des sujets et des
+tributaires de Rome, menaçaient de transformer le genre de vie auquel
+ils étaient faits, et parce qu'ils aimaient trop leur ville et leur
+culte pour survivre à l'anéantissement probable de l'un et de l'autre.
+De même, il arrive souvent qu'un homme ruiné se tue autant parce qu'il
+ne veut pas vivre avec une situation amoindrie que pour épargner à son
+nom et à sa famille la honte de la faillite. Si officiers et
+sous-officiers se suicident facilement au moment où ils sont obligés de
+prendre leur retraite, c'est aussi bien à cause du changement soudain
+qui va se faire dans leur manière de vivre qu'à cause de leur
+prédisposition générale à compter leur vie pour rien. Les deux causes
+agissent dans la même direction. Il en résulte des suicides où soit
+l'exaltation passionnelle soit la fermeté courageuse du suicide
+altruiste s'allient à l'affolement exaspéré que produit l'anomie.
+
+Enfin, l'égoïsme et l'altruisme eux-mêmes, ces deux contraires, peuvent
+unir leur action. À certaines époques, où la société désagrégée ne peut
+plus servir d'objectif aux activités individuelles, il se rencontre
+pourtant des individus ou des groupes d'individus qui, tout en subissant
+l'influence de cet état général d'égoïsme, aspirent à autre chose. Mais
+sentant bien que c'est un mauvais moyen de se fuir soi-même que d'aller
+sans fin de plaisirs égoïstes en plaisirs égoïstes, et que des
+jouissances fugitives, même si elles sont incessamment renouvelées, ne
+sauraient jamais calmer leur inquiétude, ils cherchent un objet durable
+auquel ils puissent s'attacher avec constance et qui donne un sens à
+leur vie. Seulement, comme il n'y a rien de réel à quoi ils tiennent,
+ils ne peuvent se satisfaire qu'en construisant de toutes pièces une
+réalité idéale qui puisse jouer ce rôle. Ils créent donc par la pensée
+un être imaginaire dont ils se font les serviteurs et auquel ils se
+donnent d'une manière d'autant plus exclusive qu'ils sont dépris de tout
+le reste, voire d'eux-mêmes. C'est en lui qu'ils mettent toutes les
+raisons d'être qu'ils s'attribuent, puisque rien d'autre n'a de prix à
+leurs yeux. Ils vivent ainsi d'une existence double et contradictoire:
+individualistes pour tout ce qui regarde le monde réel, ils sont d'un
+altruisme immodéré pour tout ce qui concerne cet objet idéal. Or l'une
+et l'autre disposition mènent au suicide.
+
+Telles sont les origines et telle est la nature du suicide stoïcien.
+Tout à l'heure, nous montrions comment il reproduit certains traits
+essentiels du suicide égoïste; mais il peut être considéré sous un tout
+autre aspect. Si le stoïcien professe une absolue indifférence pour tout
+ce qui dépasse l'enceinte de la personnalité individuelle, s'il exhorte
+l'individu à se suffire à lui-même, en même temps, il le place dans un
+état d'étroite dépendance vis-à-vis de la raison universelle et le
+réduit même à n'être que l'instrument par lequel elle se réalise. Il
+combine donc ces deux conceptions antagonistes: l'individualisme moral
+le plus radical et un panthéisme intempérant. Aussi, le suicide qu'il
+pratique est-il à la fois apathique comme celui de l'égoïste et
+accompli comme un devoir ainsi que celui de l'altruiste[286]. On y
+retrouve et la mélancolie de l'un et l'énergie active de l'autre;
+l'égoïsme s'y mêle au mysticisme. C'est d'ailleurs cet alliage qui
+distingue le mysticisme propre aux époques de décadence, si différent,
+malgré les apparences, de celui que l'on observe chez les peuples jeunes
+et en voie de formation. Celui-ci résulte de l'élan collectif qui
+entraîne dans un même sens les volontés particulières, de l'abnégation
+avec laquelle les citoyens s'oublient pour collaborer à l'œuvre commune;
+l'autre n'est qu'un égoïsme conscient de soi-même et de son néant, qui
+s'efforce de se dépasser, mais n'y parvient qu'en apparence et
+artificiellement.
+
+
+
+
+II
+
+_A priori_, on pourrait croire qu'il existe quelque rapport entre la
+nature du suicide et le genre de mort choisi par le suicidé. Il paraît,
+en effet, assez naturel que les moyens qu'il «emploie pour exécuter sa
+résolution dépendent des sentiments qui l'animent, et, par conséquent,
+les expriment. Par suite, on pourrait être tenté d'utiliser les
+renseignements que nous fournissent sur ce point les statistiques pour
+caractériser avec plus de précision, d'après leurs formes extérieures,
+les différentes sortes de suicides. Mais les recherches que nous avons
+entreprises sur ce point ne nous ont donné que des résultats négatifs.
+
+Pourtant, ce sont certainement des causes sociales qui déterminent ces
+choix; car la fréquence relative des différents modes de suicide reste
+pendant très longtemps invariable pour une même société, tandis qu'elle
+varie très sensiblement d'une société à l'autre, comme le montre le
+tableau suivant:
+
+Tableau XXX
+
+_Proportion des différents genres de mort sur 1.000 suicides (les deux
+sexes réunis)._
+
+/*
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|PAYS ET|STRANGULATION|SUBMERSION|ARMES|PRÉCIPITATION|POISON|ASPHYXIE|
+|ANNÉES |et pendaison | | | d'un | | |
+| | | | | lieu élevé | | |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|France | | | | | | |
+| 1872.| 426 | 269 | 103 | 28 | 20 | 69 |
+| 1873.| 430 | 298 | 106 | 30 | 21 | 67 |
+| 1874.| 440 | 269 | 122 | 28 | 23 | 72 |
+| 1875.| 446 | 294 | 107 | 31 | 19 | 63 |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|Prusse | | | | | | |
+| 1872.| 610 | 197 | 102 | 6,9 | 25 | 3 |
+| 1873.| 597 | 217 | 95 | 8,4 | 25 | 4,6 |
+| 1874.| 610 | 162 | 126 | 9,1 | 28 | 6,5 |
+| 1875.| 615 | 170 | 105 | 9,5 | 35 | 7,7 |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|Anglet.| | | | | | |
+| 1872.| 374 | 221 | 38 | 30 | 91 | -- |
+| 1873.| 366 | 218 | 44 | 20 | 97 | -- |
+| 1874.| 374 | 176 | 58 | 20 | 94 | -- |
+| 1875.| 362 | 208 | 45 | -- | 97 | -- |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|Italie | | | | | | |
+| 1874.| 174 | 305 | 236 | 106 | 60 | 13,7 |
+| 1875.| 173 | 273 | 251 | 104 | 62 | 31,4 |
+| 1876.| 125 | 246 | 285 | 113 | 69 | 29 |
+| 1877.| 176 | 299 | 238 | 111 | 55 | 22 |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+*/
+
+Ainsi, chaque peuple a son genre de mort, préféré et l'ordre de ses
+préférences ne change que très difficilement. Il est même plus constant
+que le chiffre total des suicides; les événements qui, parfois,
+modifient passagèrement le second n'affectent pas toujours le premier.
+Il y a plus: les causes sociales sont tellement prépondérantes que
+l'influence des facteurs cosmiques ne paraît pas appréciable. C'est
+ainsi que les suicides par submersion, contrairement à toutes les
+présomptions, ne varient pas d'une saison à l'autre d'après une loi
+spéciale. Voici, en effet, quelle était en France, pendant la période
+1872-78, leur distribution mensuelle comparée à celle des suicides en
+général:
+
+_Part de chaque mois sur 1.000 suicides annuels:_
+
+/*
++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
+| |JANVIER.|FÉVRIER.|MARS.|AVRIL.|MAI. |JUIN.|JUILLET.|
++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
+|De toute espèce | 75,8 | 66,5 |84,8 | 97,3 |103,1|109,9| 103,5 |
++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
+|Par submersion | 73,5 | 67,0 |81,9 | 94,4 |106,4|117,3| 107,7 |
++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
+| | AOUT. | SEPTEMBRE.| OCTOBRE.| NOVEMBRE.| DÉCEMBRE.|
++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
+|De toute espèce.| 86,3 | 74,3 | 71,4 | 65,2 | 59,2 |
++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
+|Par submersion. | 91,2 | 71,0 | 74,3 | 61,0 | 54,2 |
++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
+*/
+
+C'est à peine si, pendant la belle saison, les suicides par submersion
+augmentent un peu plus que les autres; la différence est insignifiante.
+Cependant, l'été semblerait devoir les favoriser exceptionnellement. On
+a dit, il est vrai, que la submersion était moins employée dans le Nord
+que dans le Midi et on a attribué ce fait au climat[287]. Mais, à
+Copenhague, pendant la période 1845-56, ce mode de suicide n'était pas
+moins fréquent qu'en Italie, (281 cas 0%0 au lieu de 300). À
+Saint-Pétersbourg, durant les années 1873-74, il n'en était pas de plus
+pratiqué. La température ne met donc pas obstacle à ce genre de mort.
+
+Seulement, les causes sociales dont dépendent les suicides en général
+diffèrent de celles qui déterminent la façon dont ils s'accomplissent;
+car on ne peut établir aucune relation entre les types de suicides que
+nous avons distingués et les modes d'exécution les plus répandus.
+L'Italie est un pays foncièrement catholique où la culture scientifique
+était, jusqu'à des temps récents, assez peu développée. Il est donc très
+probable que les suicides altruistes y sont plus fréquents qu'en France
+et qu'en Allemagne, puisqu'ils sont un peu en raison inverse du
+développement intellectuel; plusieurs raisons qu'on trouvera dans la
+suite de cet ouvrage confirmeront cette hypothèse. Par conséquent, comme
+le suicide par les armes à feu y est beaucoup plus fréquent que dans les
+pays du centre de l'Europe, on pourrait croire qu'il n'est pas sans
+rapports avec l'état d'altruisme. On pourrait même faire encore
+remarquer, à l'appui de cette supposition, que c'est aussi le genre de
+suicide préféré par les soldats. Malheureusement, il se trouve qu'en
+France ce sont les classes les plus intellectuelles, écrivains,
+artistes, fonctionnaires, qui se tuent le plus de cette manière[288]. De
+même, il pourrait sembler que le suicide mélancolique trouve dans la
+pendaison son expression naturelle. Or, en fait, c'est dans les
+campagnes qu'on y a le plus recours, et pourtant la mélancolie est un
+état d'esprit plus spécialement urbain.
+
+Les causes qui poussent l'homme à se tuer ne sont donc pas celles qui le
+décident à se tuer de telle manière plutôt que de telle autre. Les
+mobiles qui fixent son choix sont d'une tout autre nature. C'est,
+d'abord, l'ensemble d'usages et d'arrangements de toute sorte qui
+mettent à sa portée tel instrument de mort plutôt que tel autre. Suivant
+toujours la ligne de la moindre résistance tant qu'un facteur contraire
+n'intervient pas, il tend à employer le moyen de destruction qu'il a le
+plus immédiatement sous la main et qu'une pratique journalière lui a
+rendu familier. Voilà pourquoi, par exemple, dans les grandes villes, on
+se tue plus que dans les campagnes en se jetant du haut d'un lieu élevé:
+c'est que les maisons sont plus hautes. De même, à mesure que le sol se
+couvre de chemins de fer, l'habitude de chercher la mort en se faisant
+écraser sous un train se généralise. Le tableau qui figure la part
+relative des différents modes de suicide dans l'ensemble des morts
+volontaires traduit donc en partie l'état de la technique industrielle,
+de l'architecture la plus répandue, des connaissances scientifiques,
+etc. À mesure que l'emploi de l'électricité se vulgarisera, les suicides
+à l'aide de procédés électriques deviendront aussi plus fréquents.
+
+Mais la cause peut-être la plus efficace, c'est la dignité relative que
+chaque peuple et, à l'intérieur de chaque peuple, chaque groupe social
+attribue aux différents genres de mort. Il s'en faut, en effet, qu'ils
+soient tous mis sur le même plan. Il en est qui passent pour plus
+nobles, d'autres qui répugnent comme vulgaires et avilissants; et la
+manière dont ils sont classés par l'opinion change avec les communautés.
+À l'armée, la décapitation est considérée comme une mort infamante;
+ailleurs, ce sera la pendaison. Voilà comment il se fait que le suicide
+par strangulation est beaucoup plus répandu dans les campagnes que dans
+les villes et dans les petites villes que dans les grandes. C'est qu'il
+a quelque chose de violent et de grossier qui froisse la douceur des
+mœurs urbaines et le culte que les classes cultivées ont pour la
+personne humaine. Peut-être aussi cette répulsion tient-elle au
+caractère déshonorant que des causes historiques ont attaché à ce genre
+de mort et que les affinés des villes sentent avec une vivacité que la
+sensibilité plus simple du rural ne comporte pas.
+
+La mort choisie par le suicidé est donc un phénomène tout à fait
+étranger à la nature même du suicide. Si intimement que semblent
+rapprochés ces deux éléments d'un même acte, ils sont, en réalité,
+indépendants l'un de l'autre. Du moins, il n'y a entre eux que des
+rapports extérieurs de juxtaposition. Car, s'ils dépendent tous deux de
+causes sociales, les états sociaux qu'ils expriment sont très
+différents. Le premier n'a rien à nous apprendre sur le second; il
+ressortit à une tout autre étude. C'est pourquoi, bien qu'il soit
+d'usage d'en traiter assez longuement à propos du suicide, nous ne nous
+y arrêterons pas davantage. Il ne saurait rien ajouter aux résultats
+qu'ont donnés les recherches précédentes et que résume le tableau
+suivant:
+
+_Classification étiologique et morphologique des types sociaux du
+suicide._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| FORMES INDIVIDUELLES QU'ILS REVÊTENT |
++---------------------------------------+----------------------------+
+| Caractère fondamental | Variétés secondaires |
++------------+------------+-------------+----------------------------+
+| |Suicide | Apathie | Mélancolie paresseuse avec |
+| |égoïste | | complaisance pour elle-même|
+| | | | |
+| | | | Sang-froid désabusé du |
+| | | | sceptique |
+| +------------+-------------+----------------------------+
+| |Suicide |Énergie | Avec sentiment calme du |
+|Types |altruiste |passionnelle | devoir |
+|élémentaires| |ou volontaire| Avec enthousiasme mystique |
+| | | | Avec courage paisible |
+| +------------+-------------+----------------------------+
+| |Suicide |Irritation, | Récriminations violentes |
+| |anomique |dégoût. | contre la vie en général |
+| | | | |
+| | | | Récriminations violentes |
+| | | | contre une personne en |
+| | | | particulier |
+| | | | (homicide-suicide) |
++------------+------------+-------------+----------------------------+
+| | | Mélange d'agitation et |
+| |Suicide ego-anomique | d'apathie, d'action et de |
+| | | rêverie |
+|Types mixtes+--------------------------+----------------------------+
+| |Suicide anomique-altruiste| Effervescence exaspérée |
+| +--------------------------+----------------------------+
+| |Suicide ego-altruiste | Mélancolie tempérée par une|
+| | | certaine fermeté morale |
++------------+--------------------------+----------------------------+
+*/
+
+
+Tels sont les caractères généraux du suicide, c'est-à-dire ceux qui
+résultent immédiatement de causes sociales. En s'individualisant dans
+les cas particuliers, ils se compliquent de nuances variées selon le
+tempérament personnel de la victime et les circonstances spéciales dans
+lesquelles elle est placée, Mais, sous la diversité des combinaisons qui
+se produisent ainsi, on peut toujours retrouver ces formes
+fondamentales.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+DU SUICIDE COMME PHÉNOMÈNE SOCIAL EN GENERAL
+
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+L'élément social du suicide.
+
+
+Maintenant que nous connaissons les facteurs en fonction desquels varie
+le taux social des suicides, nous pouvons préciser la nature de la
+réalité à laquelle il correspond et qu'il exprime numériquement.
+
+I.
+
+Les conditions individuelles dont on pourrait, _a priori_, supposer que
+le suicide dépend, sont de deux sortes.
+
+Il y a d'abord la situation extérieure dans laquelle se trouve placé
+l'agent. Tantôt les hommes qui se tuent ont éprouvé des chagrins de
+famille ou des déceptions d'amour-propre, tantôt ils ont eu à souffrir
+de la misère ou de la maladie, tantôt encore ils ont à se reprocher
+quelque faute morale, etc., etc. Mais nous avons vu que ces
+particularités individuelles ne sauraient expliquer le taux social des
+suicides; car il varie dans des proportions considérables, alors que les
+diverses combinaisons de circonstances, qui servent ainsi d'antécédents
+immédiats aux suicides particuliers, gardent à peu près la même
+fréquence relative. C'est donc qu'elles ne sont pas les causes
+déterminantes de l'acte qu'elles précèdent. Le rôle important qu'elles
+jouent parfois dans la délibération n'est pas une preuve de leur
+efficacité. On sait, en effet, que les délibérations humaines, telles
+que les atteint la conscience réfléchie, ne sont souvent que de pure
+forme et n'ont d'autre objet que de corroborer une résolution déjà prise
+pour des raisons que la conscience ne connaît pas.
+
+D'ailleurs, les circonstances qui passent pour causer le suicide parce
+qu'elles l'accompagnent assez fréquemment, sont en nombre presque
+infini. L'un se tue dans l'aisance, et l'autre dans la pauvreté; l'un
+était malheureux en ménage et l'autre venait de rompre par le divorce un
+mariage qui le rendait malheureux, ici, un soldat renonce à la vie après
+avoir été puni pour une faute qu'il n'a pas commise; là, un criminel se
+frappe dont le crime est resté impuni. Les événements de la vie les plus
+divers et même les plus contradictoires peuvent également servir de
+prétextes au suicide. C'est donc qu'aucun d'eux n'en est la cause
+spécifique. Pourrons-nous du moins attribuer cette causalité aux
+caractères qui leur sont communs à tous? Mais en est-il? Tout au plus
+peut-on dire qu'ils consistent généralement en contrariétés, en
+chagrins, mais sans qu'il soit possible de déterminer quelle intensité
+la douleur doit atteindre pour avoir cette tragique conséquence. Il
+n'est pas de mécompte dans la vie, si insignifiant soit-il, dont on
+puisse dire par avance qu'il ne saurait, en aucun cas, rendre
+l'existence intolérable; il n'en est pas davantage qui ait cet effet
+nécessairement. Nous voyons des hommes résister à d'épouvantables
+malheurs, tandis que d'autres se suicident après de légers ennuis. Et
+d'ailleurs, nous avons montré que les sujets qui peinent le plus ne sont
+pas ceux qui se tuent le plus. C'est plutôt la trop grande aisance qui
+arme l'homme contre lui-même. C'est aux époques et dans les classes où
+la vie est le moins rude qu'on s'en défait le plus facilement. Du moins,
+si vraiment il arrive que la situation personnelle de la victime soit la
+cause efficiente de sa résolution, ces cas sont certainement très rares
+et, par conséquent, on ne saurait expliquer ainsi le taux social des
+suicides.
+
+Aussi ceux-là mêmes qui ont attribué le plus d'influence aux conditions
+individuelles les ont-ils moins cherchées dans ces incidents extérieurs
+que dans la nature intrinsèque du sujet, c'est-à-dire dans sa
+constitution biologique et parmi les concomitants physiques dont elle
+dépend. Le suicide a été ainsi présenté comme le produit d'un certain
+tempérament, comme un épisode de la neurasthénie, soumis à l'action des
+mêmes facteurs qu'elle. Mais nous n'avons découvert aucun rapport
+immédiat et régulier entre la neurasthénie et le taux social des
+suicides. Il arrive même que ces deux faits varient en raison inverse
+l'un de l'autre et que l'un est à son minimum au même moment et dans les
+mêmes lieux où l'autre est à son apogée. Nous n'avons pas trouvé
+davantage de relations définies entre le mouvement des suicides et les
+états du milieu physique qui passent pour avoir sur le système nerveux
+le plus d'action, comme la race, le climat, la température. C'est que,
+si le névropathe peut, dans de certaines conditions, manifester quelque
+disposition pour le suicide, il n'est pas prédestiné à se tuer
+nécessairement; et l'action des facteurs cosmiques ne suffit pas à
+déterminer dans ce sens précis les tendances très générales de sa
+nature.
+
+Tout autres sont les résultats que nous avons obtenus quand, laissant de
+côté l'individu, nous avons cherché dans la nature des sociétés
+elles-mêmes les causes de l'aptitude que chacune d'elles a pour le
+suicide. Autant les rapports du suicide avec les faits de l'ordre
+biologique et de l'ordre physique étaient équivoques et douteux, autant
+ils sont immédiats et constants avec certains états du milieu social.
+Cette fois, nous nous sommes enfin trouvé en présence de lois
+véritables, qui nous ont permis d'essayer une classification méthodique
+des types de suicides, les causes sociologiques que nous avons ainsi
+déterminées nous ont même expliqué ces concordances diverses que l'on a
+souvent attribuées à l'influence de causes matérielles, et où l'on a
+voulu voir une preuve de cette influence. Si la femme se tue beaucoup
+moins que l'homme, c'est qu'elle est beaucoup moins engagée que lui dans
+la vie collective; elle en sent donc moins fortement l'action bonne ou
+mauvaise. Il en est de même du vieillard et de l'enfant, quoique pour
+d'autres raisons. Enfin, si le suicide croît de janvier à juin pour
+décroître ensuite, c'est que l'activité sociale passe par les mêmes
+variations saisonnières. Il est donc naturel que les différents effets
+qu'elle produit soient soumis au même rythme et, par suite, soient plus
+marqués pendant la première de ces deux périodes: or, le suicide est
+l'un d'eux.
+
+De tous ces faits il résulte que le taux social des suicides ne
+s'explique que sociologiquement. C'est la constitution morale de la
+société qui fixe à chaque instant le contingent des morts volontaires.
+Il existe donc pour chaque peuple une force collective, d'une énergie
+déterminée, qui pousse les hommes à se tuer. Les mouvements que le
+patient accomplit et qui, au premier abord, paraissent n'exprimer que
+son tempérament personnel, sont, en réalité, la suite et le prolongement
+d'un état social qu'ils manifestent extérieurement.
+
+Ainsi se trouve résolue la question que nous nous sommes posée au début
+de ce travail. Ce n'est pas par métaphore qu'on dit de chaque société
+humaine qu'elle a pour le suicide une aptitude plus ou moins prononcée:
+l'expression est fondée dans la nature des choses. Chaque groupe social
+a réellement pour cet acte un penchant collectif qui lui est propre et
+dont les penchants individuels dérivent, loin qu'il procède de ces
+derniers. Ce qui le constitue, ce sont ces courants d'égoïsme,
+d'altruisme ou d'anomie qui travaillent la société considérée, avec les
+tendances à la mélancolie langoureuse ou au renoncement actif ou à la
+lassitude exaspérée qui en sont les conséquences. Ce sont ces tendances
+de la collectivité qui, en pénétrant les individus, les déterminent à se
+tuer. Quant aux événements privés qui passent généralement pour être les
+causes prochaines du suicide, ils n'ont d'autre action que celle que
+leur prêtent les dispositions morales de la victime, écho de l'état
+moral de la société. Pour s'expliquer son détachement de l'existence, le
+sujet s'en prend aux circonstances qui l'entourent le plus
+immédiatement; il trouve la vie triste parce qu'il est triste. Sans
+doute, en un sens, sa tristesse lui vient du dehors, mais ce n'est pas
+de tel ou tel incident de sa carrière, c'est du groupe dont il fait
+partie. Voilà pourquoi il n'est rien qui ne puisse servir de cause
+occasionnelle au suicide. Tout dépend de l'intensité avec laquelle les
+causes suicidogènes ont agi sur l'individu.
+
+II.
+
+D'ailleurs, à elle seule, la constance du taux social des suicides
+suffirait à démontrer l'exactitude de cette conclusion. Si, par méthode,
+nous avons cru devoir réserver jusqu'à présent le problème, en fait, il
+ne comporte pas d'autre solution.
+
+Quand Quételet signala à l'attention des philosophes[289] la surprenante
+régularité avec laquelle certains phénomènes sociaux se répètent pendant
+des périodes de temps identiques, il crut pouvoir en rendre compte par
+sa théorie de l'homme moyen, qui est restée, d'ailleurs, la seule
+explication systématique de cette remarquable propriété. Suivant lui, il
+y a dans chaque société un type déterminé, que la généralité des
+individus reproduit plus ou moins exactement, et dont la minorité seule
+tend à s'écarter sous l'influence de causes perturbatrices. Il y a, par
+exemple, un ensemble de caractères physiques et moraux que présentent la
+plupart des Français, mais qui ne se retrouvent pas au même degré ni de
+la même manière chez les Italiens ou chez les Allemands, et
+réciproquement. Comme, par définition, ces caractères sont de beaucoup
+les plus répandus, les actes qui en dérivent sont aussi de beaucoup les
+plus nombreux; ce sont eux qui forment les gros bataillons. Ceux, au
+contraire, qui sont déterminés par des propriétés divergentes sont
+relativement rares comme ces propriétés elles-mêmes. D'un autre côté,
+sans être absolument immuable, ce type général varie pourtant avec
+beaucoup plus de lenteur qu'un type individuel; car il est bien plus
+difficile à une société de changer en masse qu'à un ou à quelques
+individus en particulier. Cette constance se communique naturellement
+aux actes qui découlent des attributs caractéristiques de ce type; les
+premiers restent les mêmes en grandeur et en qualité tant que les
+seconds ne changent pas, et, comme ces mêmes manières d'agir sont aussi
+les plus usitées, il est inévitable que la constance soit la loi
+générale des manifestations de l'activité humaine qu'atteint la
+statistique. Le statisticien, en effet, fait le compte de tous les faits
+de même espèce qui se passent au sein d'une société donnée. Puisque donc
+la plupart d'entre eux restent invariables tant que le type général de
+la société ne change pas, et puisque, d'autre part, il change
+malaisément, les résultats des recensements statistiques doivent
+nécessairement rester les mêmes pendant d'assez longues séries d'années
+consécutives. Quant aux faits qui dérivent des caractères particuliers
+et des accidents individuels, ils ne sont pas tenus, il est vrai, à la
+même régularité; c'est pourquoi la constance n'est jamais absolue. Mais
+ils sont l'exception; c'est pourquoi l'invariabilité est la règle,
+tandis que le changement est exceptionnel.
+
+À ce type général, Quételet a donné le nom de _type moyen_, parce qu'on
+l'obtient presque exactement en prenant la moyenne arithmétique des
+types individuels. Par exemple, si, après avoir déterminé toutes les
+tailles dans une société donnée, on en fait la somme et si on la divise
+par le nombre des individus mesurés, le résultat auquel on arrive
+exprime, avec un degré d'approximation très suffisant, la taille la plus
+générale. Car on peut admettre que les écarts en plus et les écarts en
+moins, les nains et les géants, sont en nombre à peu près égal. Ils se
+compensent donc les uns les autres, s'annulent mutuellement et, par
+conséquent, n'affectent pas le quotient.
+
+La théorie semble très simple. Mais d'abord, elle ne peut être
+considérée comme une explication que si elle permet de comprendre d'où
+vient que le type moyen se réalise dans la généralité des individus.
+Pour qu'il reste identique à lui-même alors qu'ils changent, il faut
+que, en un sens, il soit indépendant d'eux; et pourtant, il faut aussi
+qu'il y ait quelque voie par où il puisse s'insinuer en eux. La
+question, il est vrai, cesse d'en être une si l'on admet qu'il se
+confond avec le type ethnique. Car les éléments constitutifs de la race,
+ayant leurs origines en dehors de l'individu, ne sont pas soumis aux
+mêmes variations que lui; et néanmoins, c'est en lui et en lui seul
+qu'ils se réalisent. On conçoit donc très bien qu'ils pénètrent les
+éléments proprement individuels et même leur servent de base. Seulement,
+pour que cette explication pût convenir au suicide, il faudrait que la
+tendance qui entraîne l'homme à se tuer, dépendît étroitement de la
+race; or nous savons que les faits sont contraires à cette hypothèse.
+Dira-t-on que l'état général du milieu social, étant le même pour la
+plupart des particuliers, les affecte à peu près tous de la même manière
+et, par suite, leur imprime en partie une même-physionomie? Mais le
+milieu social est essentiellement fait d'idées, de croyances,
+d'habitudes, de tendances communes. Pour qu'elles puissent imprégner
+ainsi les individus, il faut donc bien qu'elles existent en quelque
+manière indépendamment d'eux; et alors on se rapproche de la solution
+que nous avons proposée. Car on admet implicitement qu'il existe, une
+tendance collective au suicide dont les tendances individuelles
+procèdent, et tout le problème est de savoir en quoi elle consiste et
+comment elle agit.
+
+Mais il y a plus; de quelque façon qu'on explique la généralité de
+l'homme moyen, cette conception ne saurait en aucun cas rendre compte de
+la régularité avec laquelle se reproduit le taux social des suicides. En
+effet, par définition, les seuls caractères que ce type puisse
+comprendre sont ceux qui se retrouvent dans la majeure partie de la
+population. Or, le suicide est le fait d'une minorité. Dans les pays où
+il est le plus développé, on compte tout au plus 300 ou 400 cas sur un
+million d'habitants. L'énergie que l'instinct de conservation garde chez
+la moyenne des hommes l'exclut radicalement; l'homme moyen ne se tue
+pas. Mais alors, si le penchant à se tuer est une rareté et une
+anomalie, il est complètement étranger au type moyen et, par conséquent,
+une connaissance même approfondie de ce dernier, bien loin de nous aider
+à comprendre comment il se fait que le nombre des suicides est constant
+pour une même société, ne saurait même pas expliquer d'où vient qu'il y
+a des suicides. La théorie de Quételet repose, en définitive, sur une
+remarque inexacte. Il considérait comme établi que la constance ne
+s'observe que dans les manifestations les plus générales de l'activité
+humaine; or elle se retrouve, et au même degré, dans les manifestations
+sporadiques qui n'ont lieu que sur des points isolés et rares du champ
+social. Il croyait avoir répondu à tous les _desiderata_ en faisant voir
+comment, à la rigueur, on pouvait rendre intelligible l'invariabilité de
+ce qui n'est pas exceptionnel; mais l'exception elle-même a son
+invariabilité et qui n'est inférieure à aucune autre. Tout le monde
+meurt; tout organisme vivant est constitué de telle sorte qu'il ne peut
+pas ne pas se dissoudre. Au contraire, il y a très peu de gens qui se
+tuent; dans l'immense majorité des hommes, il n'y a rien qui les incline
+au suicide. Et cependant, le taux des suicides est encore plus constant
+que celui de la mortalité générale. C'est donc qu'il n'y a pas entre la
+diffusion d'un caractère et sa permanence l'étroite solidarité
+qu'admettait Quételet.
+
+D'ailleurs, les résultats auxquels conduit sa propre méthode confirment
+cette conclusion. En vertu de son principe, pour calculer l'intensité
+d'un caractère quelconque du type moyen, il faudrait diviser la somme
+des faits qui le manifestent au sein de la société considérée par le
+nombre des individus aptes à les produire. Ainsi, dans un pays comme la
+France, où pendant longtemps il n'y a pas eu plus de 150 suicides par
+million d'habitants, l'intensité moyenne de la tendance au suicide
+serait exprimée par le rapport 150/1.000.000 = 0,00015; et en
+Angleterre, où il n'y a que 80 cas pour la même population, ce rapport
+ne serait que de 0,00008. Il y aurait donc chez l'individu moyen un
+penchant à se tuer de cette grandeur. Mais de tels chiffres sont
+pratiquement égaux à zéro. Une inclination aussi faible est tellement
+éloignée de l'acte qu'elle peut être regardée comme nulle. Elle n'a pas
+une force suffisante pour pouvoir, à elle seule, déterminer un suicide.
+Ce n'est donc pas la généralité d'une telle tendance qui peut faire
+comprendre pourquoi tant de suicides sont annuellement commis dans l'une
+ou l'autre de ces sociétés.
+
+Et encore cette évaluation est-elle infiniment exagérée. Quételet n'y
+est arrivé qu'en prêtant arbitrairement à la moyenne des hommes une
+certaine affinité pour le suicide et en estimant l'énergie de cette
+affinité d'après des manifestations qui ne s'observent pas chez l'homme
+moyen, mais seulement chez un petit nombre de sujets exceptionnels.
+L'anormal a été ainsi employé à déterminer le normal. Quételet croyait,
+il est vrai, échapper à l'objection en faisant observer que les cas
+anormaux, ayant lieu tantôt dans un sens et tantôt dans le sens
+contraire, se compensent et s'effacent mutuellement. Mais cette
+compensation ne se réalise que pour des caractères qui, à des degrés
+divers, se retrouvent chez tout le monde, comme la taille par exemple.
+On peut croire, en effet, que les sujets exceptionnellement grands et
+exceptionnellement petits sont à peu près aussi nombreux les uns que les
+autres. La moyenne de ces tailles exagérées doit donc être sensiblement
+égale à la taille la plus ordinaire: par conséquent, celle-ci est seule
+à ressortir du calcul. Mais c'est le contraire qui a lieu, s'il s'agit
+d'un fait qui est exceptionnel par nature, comme la tendance au suicide;
+dans ce cas, le procédé de Quételet ne peut qu'introduire
+artificiellement dans le type moyen un élément qui est en dehors de la
+moyenne. Sans doute, comme nous venons de le voir, il ne s'y trouve que
+dans un état d'extrême dilution, précisément parce que le nombre des
+individus entre lesquels il est fractionné est bien supérieur à ce qu'il
+devrait être. Mais si l'erreur est pratiquement peu importante, elle ne
+laisse pas d'exister.
+
+En réalité, ce qu'exprime le rapport calculé par Quételet, c'est
+simplement la probabilité qu'il y a pour qu'un homme, appartenant à un
+groupe social déterminé, se tue dans le cours de l'année. Si, sur une
+population de 100.000 âmes, il y a annuellement 45 suicides, on peut
+bien en conclure qu'il y a 15 chances sur 100.000 pour qu'un sujet
+quelconque se suicide pendant cette même unité de temps. Mais cette
+probabilité ne nous donne aucunement la mesure de la tendance moyenne au
+suicide ni ne peut servir à prouver que cette tendance existe. Le fait
+que tant d'individus sur cent se donnent la mort n'implique pas que les
+autres, y soient exposés à un degré quelconque et ne peut rien nous
+apprendre relativement à la nature et à l'intensité des causes qui
+déterminent au suicide[290].
+
+Ainsi, la théorie de l'homme moyen ne résout pas le problème.
+Reprenons-le donc et voyons bien comme il se pose. Les suicidés sont une
+infime minorité dispersée aux quatre coins de l'horizon; chacun d'eux
+accomplit son acte séparément, sans savoir que d'autres en font autant
+de leur côté; et pourtant, tant que la société ne change pas, le nombre
+des suicidés est le même. Il faut donc bien que toutes ces
+manifestations individuelles, si indépendantes qu'elles paraissent être
+les unes des autres, soient en réalité le produit d'une même cause ou
+d'un même groupe de causes qui dominent les individus. Car autrement,
+comment expliquer que, chaque année, toutes ces volontés particulières,
+qui s'ignorent mutuellement, viennent, en même nombre, aboutir au même
+but. Elles n'agissent pas, au moins en général, les unes sur les autres;
+il n'y a entre elles, aucun concert; et cependant, tout se passe comme
+si elles exécutaient un même mot d'ordre. C'est donc que, dans le milieu
+commun qui les enveloppe, il existe quelque force qui les incline toutes
+dans ce même sens et dont l'intensité plus ou moins grande fait le
+nombre plus ou moins élevé des suicides particuliers. Or, les effets par
+lesquels cette force se révèle ne varient pas selon les milieux
+organiques et cosmiques, mais exclusivement selon l'état du milieu
+social. C'est donc qu'elle est collective. Autrement dit, chaque peuple
+a collectivement pour le suicide une tendance qui lui est propre et de
+laquelle dépend l'importance du tribut qu'il paie à la mort volontaire.
+
+De ce point de vue, l'invariabilité du taux des suicides n'a plus rien
+de mystérieux, non plus que son individualité. Car, comme chaque société
+a son tempérament dont elle ne saurait changer du jour au lendemain, et
+comme cette tendance au suicide a sa source dans la constitution morale
+des groupes, il est inévitable et qu'elle diffère d'un groupe à l'autre
+et que, dans chacun d'eux, elle reste, pendant de longues années,
+sensiblement égale à elle-même. Elle est un des éléments essentiels de
+la cénesthésie sociale; or, chez les êtres collectifs comme chez les
+individus, l'état cénesthésique est ce qu'il y a de plus personnel et de
+plus immuable, parce qu'il n'est rien de plus fondamental. Mais alors,
+les effets qui en résultent doivent avoir et la même personnalité et la
+même stabilité. Il est même naturel qu'ils aient une constance
+supérieure à celle de la mortalité générale. Car la température, les
+influences climatériques, géologiques, en un mot, les conditions
+diverses dont dépend la santé publique, changent beaucoup plus
+facilement d'une année à l'autre que l'humeur des nations.
+
+Il est, cependant, une hypothèse, différente en apparence de la
+précédente, qui pourrait tenter quelques esprits. Pour résoudre la
+difficulté, ne suffirait-il pas de supposer que les divers incidents de
+la vie privée qui passent pour être, par excellence, les causes
+déterminantes du suicide, reviennent régulièrement chaque année dans les
+mêmes proportions? Tous les ans, dirait-on[291], il y a à peu près
+autant de mariages malheureux, de faillites, d'ambitions déçues, de
+misère, etc. Il est donc naturel que, placés en même nombre dans des
+situations analogues, les individus soient aussi en même nombre pour
+prendre la résolution qui découle de leur situation. Il n'est pas
+nécessaire d'imaginer qu'ils cèdent à une force qui les domine; il
+suffit de supposer que, en face des mêmes circonstances, ils raisonnent
+en général de la même manière.
+
+Mais nous savons que ces événements individuels, s'ils précèdent assez
+généralement les suicides, n'en sont pas réellement les causes. Encore
+une fois, il n'y a pas de malheurs dans la vie qui déterminent
+nécessairement l'homme à se tuer, s'il n'y est pas enclin d'une autre
+manière. La régularité avec laquelle peuvent se reproduire ces diverses
+circonstances ne saurait donc expliquer celle du suicide. De plus,
+quelque influence qu'on leur attribue, une telle solution ne ferait, en
+tout cas, que déplacer le problème sans le trancher. Car il reste à
+faire comprendre pourquoi ces situations désespérées se répètent
+identiquement chaque année suivant une loi propre à chaque pays. Comment
+se fait-il que, pour une même société, supposée stationnaire, il y ait
+toujours autant de familles désunies, autant de ruines économiques,
+etc.? Ce retour régulier des mêmes événements selon des proportions
+constantes pour un même peuple, mais très diverses d'un peuple à
+l'autre, serait inexplicable, s'il n'y avait dans chaque société des
+courants définis qui entraînent les habitants avec une force déterminée
+aux aventures commerciales et industrielles, aux pratiques de toute
+sorte qui sont de nature à troubler les familles, etc. Or c'est revenir,
+sous une forme à peine différente, à l'hypothèse même qu'on croyait
+avoir écartée[292].
+
+
+
+
+III.
+
+Mais attachons-nous à bien comprendre le sens et la portée des termes
+qui viennent d'être employés.
+
+D'ordinaire, quand on parle de tendances ou de passions collectives, on
+est enclin à ne voir dans ces expressions que des métaphores et des
+manières de parler, qui ne désignent rien de réel sauf une sorte de
+moyenne entre un certain nombre d'états individuels. On se refuse à les
+regarder comme des choses, comme des forces _sui generis_ qui dominent
+les consciences particulières. Telle est pourtant leur nature et c'est
+ce que la statistique du suicide démontre avec éclat[293]. Les individus
+qui composent une société changent d'une année à l'autre; et cependant,
+le nombre des suicidés est le même tant que la société elle-même ne
+change pas. La population de Paris se renouvelle avec une extrême
+rapidité; pourtant, la part de Paris dans l'ensemble des suicides
+français reste sensiblement constante. Quoique quelques années suffisent
+pour que l'effectif de l'armée soit entièrement transformé, le taux des
+suicides militaires ne varie, pour une même nation, qu'avec la plus
+extrême lenteur. Dans tous les pays, la vie collective évolue selon le
+même rythme au cours de l'année; elle croît de janvier à juillet environ
+pour décroître ensuite. Aussi, quoique les membres des diverses sociétés
+européennes ressortissent à des types moyens très différents les uns des
+autres, les variations saisonnières et même mensuelles des suicides ont
+lieu partout suivant la même loi. De même, quelle que soit la diversité
+des humeurs individuelles, le rapport entre l'aptitude des gens mariés
+pour le suicide et celle des veufs et des veuves est identiquement le
+même dans les groupes sociaux les plus différents, par cela seul que
+l'état moral du veuvage soutient partout avec la constitution morale qui
+est propre au mariage la même relation. Les causes qui fixent ainsi le
+contingent des morts volontaires pour une société ou une partie de
+société déterminée doivent donc être indépendantes des individus,
+puisqu'elles gardent la même intensité quels que soient les sujets
+particuliers sur lesquels s'exerce leur action. On dira que c'est le
+genre de vie qui, toujours le même, produit toujours les mêmes effets.
+Sans doute, mais un genre de vie, c'est quelque chose et dont la
+constance a besoin d'être expliquée. S'il se maintient invariable alors
+que des changements se produisent sans cesse dans les rangs de ceux qui
+le pratiquent, il est impossible qu'il tienne d'eux toute sa réalité.
+
+On a cru pouvoir échapper à cette conséquence en faisant remarquer que
+cette continuité elle-même était l'œuvre des individus et que, par
+conséquent, pour en rendre compte, il n'était pas nécessaire de prêter
+aux phénomènes sociaux une sorte de transcendance par rapport à la vie
+individuelle. En effet, a-t-on dit, «une chose sociale quelconque, un
+mot d'une langue, un rite d'une religion, un secret de métier, un
+procédé d'art, un article de loi, une maxime de morale se transmet et
+passe d'un individu parent, maître, ami, voisin, camarade, à un autre
+individu[294]».
+
+Sans doute, s'il ne s'agissait que de faire comprendre comment, d'une
+manière générale, une idée ou un sentiment passe d'une génération à
+l'autre, comment le souvenir ne s'en perd pas, cette explication
+pourrait, à la rigueur, être regardée comme suffisante[295]. Mais la
+transmission de faits comme le suicide et, plus généralement, comme les
+actes de toute sorte sur lesquels nous renseigne la statistique morale,
+présente un caractère très particulier dont on ne peut pas rendre compte
+à si peu de frais. Elle porte, en effet, non pas seulement en gros sur
+une certaine manière de faire, _mais sur le nombre des cas où cette
+manière de faire est employée_. Non seulement il y a des suicides chaque
+année, mais, en règle générale, il y en a chaque année autant que la
+précédente. L'état d'esprit qui détermine les hommes à se tuer n'est pas
+transmis purement et simplement, mais, ce qui est beaucoup plus
+remarquable, il est transmis à un égal nombre de sujets placés tous
+dans les conditions nécessaires pour qu'il passe à l'acte. Comment
+est-ce possible s'il n'y a que des individus en présence? En lui-même,
+le nombre ne peut être l'objet d'aucune transmission directe. La
+population d'aujourd'hui n'a pas appris de celle d'hier quel est le
+montant de l'impôt qu'elle doit payer au suicide; et pourtant, c'est
+exactement le même qu'elle acquittera, si les circonstances ne changent
+pas.
+
+Faudra-t-il donc imaginer que chaque suicidé a eu pour initiateur et
+pour maître, en quelque sorte, l'une des victimes de l'année précédente
+et qu'il en est comme l'héritier moral? À cette condition seule il est
+possible de concevoir que le taux social des suicides puisse se
+perpétuer par voie de traditions inter-individuelles. Car si le chiffre
+total ne peut être transmis en bloc, il faut bien que les unités dont il
+est formé se transmettent une par une. Chaque suicidé devrait donc avoir
+reçu sa tendance de quelqu'un de ses devanciers et chaque suicide serait
+comme l'écho d'un suicide antérieur. Mais il n'est pas un fait qui
+autorise à admettre cette sorte de filiation personnelle entre chacun,
+des événements moraux que la statistique enregistre cette année, par
+exemple, et un événement similaire de l'année précédente. Il est tout à
+fait exceptionnel, comme nous l'avons montré plus haut, qu'un acte soit
+ainsi suscité par un autre acte de même nature. Pourquoi, d'ailleurs,
+ces ricochets auraient-ils régulièrement lieu d'une année à l'autre?
+Pourquoi le fait générateur mettrait-il un an à produire son semblable?
+Pourquoi enfin ne se susciterait-il qu'une seule et unique copie? Car il
+faut bien que, en moyenne, chaque modèle ne soit reproduit qu'une fois:
+autrement, le total ne serait pas constant. On nous dispensera de
+discuter plus longuement une hypothèse aussi arbitraire
+qu'irreprésentable. Mais, si on l'écarte, si l'égalité numérique des
+contingents annuels ne vient pas de ce que chaque cas particulier
+engendre son semblable à la période qui suit, elle ne peut être due qu'à
+l'action permanente de quelque cause impersonnelle qui plane au-dessus
+de tous les cas particuliers.
+
+Il faut donc prendre les termes à la rigueur. Les tendances collectives
+ont une existence qui leur est propre; ce sont des forces aussi réelles
+que les forces cosmiques, bien qu'elles soient d'une autre nature; elles
+agissent également sur l'individu du dehors, bien que ce soit par
+d'autres voies. Ce qui permet d'affirmer que la réalité des premières
+n'est pas inférieure à celle des secondes, c'est qu'elle se prouve de la
+même manière, à savoir par la constance de leurs effets. Quand nous
+constatons que le nombre des décès varie très peu d'une année à l'autre,
+nous expliquons cette régularité en disant que la mortalité dépend du
+climat, de la température, de la nature du sol, en un mot d'un certain
+nombre de forces matérielles qui, étant indépendantes des individus,
+restent constantes alors que les générations changent. Par conséquent,
+puisque des actes moraux comme le suicide se reproduisent avec une
+uniformité, non pas seulement égale, mais supérieure, nous devons de
+même admettre qu'ils dépendent de forces extérieures aux individus.
+Seulement, comme ces forces ne peuvent être que morales et que, en
+dehors de l'homme individuel, il n'y a pas dans le monde d'autre être
+moral que la société, il faut bien qu'elles soient sociales. Mais, de
+quelque nom qu'on les appelle, ce qui importe, c'est de reconnaître leur
+réalité et de les concevoir comme un ensemble d'énergies qui nous
+déterminent à agir du dehors, ainsi que font les énergies
+physico-chimiques dont nous subissons l'action. Elles sont si bien des
+choses _sui generis_, et non des entités verbales, qu'on peut les
+mesurer, comparer leur grandeur relative, comme on fait pour l'intensité
+de courants électriques ou de foyers lumineux. Ainsi, cette proposition
+fondamentale que les faits sociaux sont objectifs, proposition que nous
+avons eu l'occasion d'établir dans un autre ouvrage[296] et que nous
+considérons comme le principe de la méthode sociologique, trouve dans
+la statistique morale et surtout dans celle du suicide une preuve
+nouvelle et particulièrement démonstrative. Sans doute, elle froisse le
+sens commun. Mais toutes les fois que la science est venue révéler aux
+hommes l'existence d'une force ignorée, elle a rencontré l'incrédulité.
+Comme il faut modifier le système des idées reçues pour faire place au
+nouvel ordre de choses et construire des concepts nouveaux, les esprits
+résistent paresseusement. Cependant, il faut s'entendre. Si la
+sociologie existe, elle ne peut être que l'étude d'un monde encore
+inconnu, différent de ceux qu'explorent les autres sciences. Or ce monde
+n'est rien s'il n'est pas un système de réalités.
+
+Mais, précisément parce qu'elle se heurte à des préjugés traditionnels,
+cette conception a soulevé des objections auxquelles il nous faut
+répondre.
+
+En premier lieu, elle implique que les tendances comme les pensées
+collectives sont d'une autre nature que les tendances et les pensées
+individuelles, que les premières ont des caractères que n'ont pas les
+secondes. Or, dit-on, comment est-ce possible puisqu'il n'y a dans la
+société que des individus? Mais, à ce compte, il faudrait dire qu'il n'y
+a rien de plus dans la nature vivante que dans la matière brute, puisque
+la cellule est exclusivement faite d'atomes qui ne vivent pas. De même,
+il est bien vrai que la société ne comprend pas d'autres forces
+agissantes que celles des individus; seulement les individus, en
+s'unissant, forment un être psychique d'une espèce nouvelle qui, par
+conséquent, a sa manière propre de penser et de sentir. Sans doute, les
+propriétés élémentaires d'où résulte le fait social, sont contenues en
+germe dans les esprits particuliers. Mais le fait social n'en sort que
+quand elles ont été transformées par l'association, puisque c'est
+seulement à ce moment qu'il apparaît. L'association est, elle aussi, un
+facteur actif qui produit des effets spéciaux. Or, elle est par
+elle-même quelque chose de nouveau. Quand des consciences, au lieu de
+rester isolées les unes des autres, se groupent et se combinent, il y a
+quelque chose de changé dans le monde. Par suite, il est naturel que ce
+changement en produise d'autres, que cette nouveauté engendre d'autres
+nouveautés, que des phénomènes apparaissent dont les propriétés
+caractéristiques ne se retrouvent pas dans les éléments dont ils sont
+composés.
+
+Le seul moyen de contester cette proposition serait d'admettre qu'un
+tout est qualitativement identique à la somme de ses parties, qu'un
+effet est qualitativement réductible à la somme des causes qui l'ont
+engendré; ce qui reviendrait ou à nier tout changement ou à le rendre
+inexplicable. On est pourtant allé jusqu'à soutenir cette thèse extrême,
+mais on n'a trouvé pour la défendre que deux raisons vraiment
+extraordinaires. On a dit 1° que, «en sociologie, nous avons, par un
+privilège singulier, la connaissance intime de l'élément qui est notre
+conscience individuelle aussi bien que du composé qui est l'assemblée
+des consciences», 2° que, par cette double introspection «nous
+constatons clairement que, l'individuel écarté, le social n'est
+rien[297]».
+
+La première assertion est une négation hardie de toute la psychologie
+contemporaine. On s'entend aujourd'hui pour reconnaître que la vie
+psychique, loin de pouvoir être connue d'une vue immédiate, a, au
+contraire, des dessous profonds où le sens intime ne pénètre pas et que
+nous n'atteignons que peu à peu par des procédés détournés et complexes,
+analogues à ceux qu'emploient les sciences du monde extérieur. Il s'en
+faut donc que la nature de la conscience soit désormais sans mystère.
+Quant à la seconde proposition, elle est purement arbitraire. L'auteur
+peut bien affirmer que, suivant son impression personnelle, il n'y a
+rien de réel dans la société que ce qui vient de l'individu, mais, à
+l'appui de cette affirmation, les preuves font défaut et la discussion,
+par suite, est impossible. Il serait si facile d'opposer à ce sentiment
+le sentiment contraire d'un grand nombre de sujets qui se représentent
+la société, non comme la forme que prend spontanément la nature
+individuelle en s'épanouissant au dehors, mais comme une force
+antagoniste qui les limite et contre laquelle ils font effort! Que dire,
+du reste, de cette intuition par laquelle nous connaîtrions directement
+et sans intermédiaire, non seulement l'élément, c'est-à-dire l'individu,
+mais encore le composé, c'est-à-dire la société? Si, vraiment, il
+suffisait d'ouvrir les yeux et de bien regarder pour apercevoir aussitôt
+les lois du monde social, la sociologie serait inutile ou, du moins,
+serait très simple. Malheureusement, les faits ne montrent que trop
+combien la conscience est incompétente en la matière. Jamais elle ne fût
+arrivée d'elle-même à soupçonner cette nécessité qui ramène tous les
+ans, en même nombre, les phénomènes démographiques, si elle n'en avait
+été avertie du dehors. À plus forte raison, est-elle incapable, réduite
+à ses seules forces, d'en découvrir les causes.
+
+Mais, en séparant ainsi la vie sociale de la vie individuelle, nous
+n'entendons nullement dire qu'elle n'a rien de psychique. Il est
+évident, au contraire, qu'elle est essentiellement faite de
+représentations. Seulement, les représentations collectives sont d'une
+tout autre nature que celles de l'individu. Nous ne voyons aucun
+inconvénient à ce qu'on dise de la sociologie qu'elle est une
+psychologie, si l'on prend soin d'ajouter que la psychologie sociale a
+ses lois propres, qui ne sont pas celles de la psychologie individuelle.
+Un exemple achèvera de faire comprendre notre pensée. D'ordinaire, on
+donne comme origine à la religion les impressions de crainte ou de
+déférence qu'inspirent aux sujets conscients des êtres mystérieux et
+redoutés; de ce point de vue, elle apparaît comme le simple
+développement d'états individuels et de sentiments privés. Mais cette
+explication simpliste est sans rapport avec les faits. Il suffit de
+remarquer que, dans le règne animal, où la vie sociale n'est jamais que
+très rudimentaire, l'institution religieuse est inconnue, qu'elle ne
+s'observe jamais que là où il existe une organisation collective,
+qu'elle change selon la nature des sociétés, pour qu'on soit fondé à
+conclure que, seuls, les hommes en groupe pensent religieusement. Jamais
+l'individu ne se serait élevé à l'idée de forces qui le dépassent aussi
+infiniment, lui et tout ce qui l'entoure, s'il n'avait connu que
+lui-même et l'univers physique. Même les grandes forces naturelles avec
+lesquelles il est en relations n'auraient pas pu lui en suggérer la
+notion; car, à l'origine, il est loin de savoir, comme aujourd'hui, à
+quel point elles le dominent; il croit, au contraire, pouvoir, dans de
+certaines conditions, en disposer à son gré[298]. C'est la science qui
+lui a appris de combien il leur est inférieur. La puissance qui s'est
+ainsi imposée à son respect et qui est devenue l'objet de son adoration,
+c'est la société, dont les Dieux ne furent que la forme hypostasiée. La
+religion, c'est, en définitive, le système de symboles par lesquels la
+société prend conscience d'elle-même; c'est la manière de penser propre
+à l'être collectif. Voilà donc un vaste ensemble d'états mentaux qui ne
+se seraient pas produits si les consciences particulières ne s'étaient
+pas unies, qui résultent de cette union et se sont surajoutés à ceux qui
+dérivent des natures individuelles. On aura beau analyser ces dernières
+aussi minutieusement que possible, jamais on n'y découvrira rien qui
+explique comment se sont fondées et développées ces croyances et ces
+pratiques singulières d'où est né le totémisme, comment le naturisme en
+est sorti, comment le naturisme lui-même est devenu, ici la religion
+abstraite de Iahvé, là le polythéisme des Grecs et des Romains, etc. Or,
+tout ce que nous voulons dire quand nous affirmons l'hétérogénéité du
+social et de l'individuel, c'est que les observations précédentes
+s'appliquent, non seulement à la religion, mais au droit, à la morale,
+aux modes, aux institutions politiques, aux pratiques pédagogiques,
+etc., en un mot à toutes les formes de la vie collective[299].
+
+Mais une autre objection nous a été faite qui peut paraître plus grave
+au premier abord. Nous n'avons pas seulement admis que les états sociaux
+diffèrent qualitativement des états individuels, mais encore qu'ils
+sont, en un certain sens, extérieurs aux individus. Même nous n'avons
+pas craint de comparer cette extériorité à celle des forces physiques.
+Mais, a-t-on dit, puisqu'il n'y a rien dans la société que des
+individus, comment pourrait-il y avoir quelque chose en dehors d'eux?
+
+Si l'objection était fondée, nous serions en présence d'une antinomie.
+Car il ne faut pas perdre de vue ce qui a été précédemment établi.
+Puisque la poignée de gens qui se tuent chaque année ne forme pas un
+groupe naturel, qu'ils ne sont pas en communication les uns avec les
+autres, le nombre constant des suicides ne peut être dû qu'à l'action
+d'une même cause qui domine les individus et qui leur survit. La force
+qui fait l'unité du faisceau formé par la multitude des cas
+particuliers, épars sur la surface du territoire, doit nécessairement
+être en dehors de chacun d'eux. Si donc il était réellement impossible
+qu'elle leur fût extérieure, le problème serait insoluble. Mais
+l'impossibilité n'est qu'apparente.
+
+Et d'abord, il n'est pas vrai que la société ne soit composée que
+d'individus; elle comprend aussi des choses matérielles et qui jouent un
+rôle essentiel dans la vie commune. Le fait social se matérialise
+parfois jusqu'à devenir un élément du monde extérieur. Par exemple, un
+type déterminé d'architecture est un phénomène social; or il est incarné
+en partie dans des maisons, dans des édifices de toute sorte qui, une
+fois construits, deviennent des réalités autonomes, indépendantes des
+individus. Il en est ainsi des voies de communication et de transport,
+des instruments et des machines employés dans l'industrie ou dans la
+vie privée et qui expriment l'état de la technique à chaque moment de
+l'histoire, du langage écrit, etc. La vie sociale, qui s'est ainsi comme
+cristallisée et fixée sur des supports matériels, se trouve donc par
+cela même extériorisée, et c'est du dehors qu'elle agit sur nous. Les
+voies de communication qui ont été construites avant nous impriment à la
+marche de nos affaires une direction déterminée, suivant qu'elles nous
+mettent en relations avec tels ou tels pays. L'enfant forme son goût en
+entrant en contact avec les monuments du goût national, legs des
+générations antérieures. Parfois même, on voit de ces monuments
+disparaître pendant des siècles dans l'oubli, puis, un jour, alors que
+les nations qui les avaient élevés sont depuis longtemps éteintes,
+réapparaître à la lumière et recommencer au sein de sociétés nouvelles
+une nouvelle existence. C'est ce qui caractérise ce phénomène très
+particulier qu'on appelle les Renaissances. Une Renaissance, c'est de la
+vie sociale qui, après s'être comme déposée dans des choses et y être
+restée longtemps latente, se réveille tout à coup et vient changer
+l'orientation intellectuelle et morale de peuples qui n'avaient pas
+concouru à l'élaborer. Sans doute, elle ne pourrait pas se ranimer si
+des consciences vivantes ne se trouvaient là pour recevoir son action;
+mais, d'un autre côté, ces consciences auraient pensé et senti tout
+autrement si cette action ne s'était pas produite.
+
+La même remarque s'applique à ces formules définies où se condensent
+soit les dogmes de la foi, soit les préceptes du droit, quand ils se
+fixent extérieurement sous une forme consacrée. Assurément, si bien
+rédigées qu'elles pussent être, elles resteraient lettre morte s'il n'y
+avait personne pour se les représenter et les mettre en pratique. Mais,
+si elles ne se suffisent pas, elles ne laissent pas d'être des facteurs
+_sui generis_ de l'activité sociale. Car elles ont un mode d'action qui
+leur est propre. Les relations juridiques ne sont pas du tout les mêmes
+selon que le droit est écrit ou non. Là où il existe un code constitué,
+la jurisprudence est plus régulière, mais moins souple, la législation
+plus uniforme, mais aussi plus immuable. Elle sait moins bien
+s'approprier à la diversité des cas particuliers et elle oppose plus de
+résistance aux entreprises des novateurs. Les formes matérielles qu'elle
+revêt ne sont donc pas de simples combinaisons verbales sans efficacité,
+mais des réalités agissantes, puisqu'il en sort des effets qui
+n'auraient pas lieu si elles n'étaient pas. Or, non seulement elles sont
+extérieures aux consciences individuelles, mais c'est cette extériorité
+qui fait leurs caractères spécifiques. C'est parce qu'elles sont moins à
+la portée des individus que ceux-ci peuvent plus difficilement les
+accommoder aux circonstances, et c'est la même cause qui les rend plus
+réfractaires aux changements.
+
+Toutefois, il est incontestable que toute la conscience sociale n'arrive
+pas à s'extérioriser et à se matérialiser ainsi. Toute l'esthétique
+nationale n'est pas dans les œuvres qu'elle inspire; toute la morale ne
+se formule pas en préceptes définis. La majeure partie en reste diffuse.
+Il y a toute une vie collective qui est en liberté; toutes sortes de
+courants vont, viennent, circulent dans toutes les directions, se
+croisent et se mêlent de mille manières différentes et, précisément
+parce qu'ils sont dans un perpétuel état de mobilité, ils ne parviennent
+pas à se prendre sous une forme objective. Aujourd'hui, c'est un vent de
+tristesse et de découragement qui s'est abattu sur la société; demain,
+au contraire, un souffle de joyeuse confiance viendra soulever les
+cœurs. Pendant un temps, tout le groupe est entraîné vers
+l'individualisme; une autre période vient, et ce sont les aspirations
+sociales et philanthropiques qui deviennent prépondérantes. Hier, on
+était tout au cosmopolitisme, aujourd'hui, c'est le patriotisme qui
+l'emporte. Et tous ces remous, tous ces flux et tous ces reflux ont
+lieu, sans que les préceptes cardinaux du droit et de la morale,
+immobilisés par leurs formes hiératiques, soient seulement modifiés.
+D'ailleurs, ces préceptes eux-mêmes ne font qu'exprimer toute une vie
+sous-jacente dont ils font partie; ils en résultent, mais ne la
+suppriment pas. À la base de toutes ces maximes, il y a des sentiments
+actuels et vivants que ces formules résument, mais dont elles ne sont
+que l'enveloppe superficielle. Elles n'éveilleraient aucun écho, si
+elles ne correspondaient pas à des émotions et à des impressions
+concrètes, éparses dans la société. Si donc nous leur attribuons une
+réalité, nous ne songeons pas à en faire le tout de la réalité morale.
+Ce serait prendre le signe pour la chose signifiée. Un signe est
+assurément quelque chose; ce n'est pas une sorte d'épiphénomène
+surérogatoire; on sait aujourd'hui le rôle qu'il joue dans le
+développement intellectuel. Mais enfin ce n'est qu'un signe[300].
+
+Mais parce que cette vie n'a pas un suffisant degré de consistance pour
+se fixer, elle ne laisse pas d'avoir le même caractère que ces préceptes
+formulés dont nous parlions tout à l'heure. _Elle est extérieure à
+chaque individu moyen pris à part._ Voici, par exemple, qu'un grand
+danger public détermine une poussée du sentiment patriotique. Il en
+résulte un élan collectif en vertu duquel la société, dans son ensemble,
+pose comme un axiome que les intérêts particuliers, même ceux qui
+passent d'ordinaire pour les plus respectables, doivent s'effacer
+complètement devant l'intérêt commun. Et le principe n'est pas seulement
+énoncé comme une sorte de _desideratum_; au besoin, il est appliqué à la
+lettre. Observez au même moment la moyenne des individus! Vous
+retrouverez bien chez un grand nombre d'entre eux quelque chose de cet
+état moral, mais infiniment atténué. Ils sont rares, ceux qui, même en
+temps de guerre, sont prêts à faire spontanément une aussi entière
+abdication d'eux-mêmes. _Donc, de toutes les consciences particulières
+qui composent la grande masse de la nation, il n'en est aucune par
+rapport à laquelle le courant collectif ne soit extérieur presque en
+totalité, puisque chacune d'elles n'en contient qu'une parcelle._
+
+On peut faire la même observation même à propos des sentiments moraux
+les plus stables et les plus fondamentaux. Par exemple, toute société a
+pour la vie de l'homme en général un respect dont l'intensité est
+déterminée et peut se mesurer d'après la gravité relative[301] des
+peines attachées à l'homicide. D'un autre côté, l'homme moyen n'est pas
+sans avoir en lui quelque chose de ce même sentiment, mais à un bien
+moindre degré et d'une tout autre manière que la société. Pour se rendre
+compte de cet écart, il suffit de comparer l'émotion que peut nous
+causer individuellement la vue du meurtrier ou le spectacle même du
+meurtre, et celle qui saisit, dans les mêmes circonstances, les foules
+assemblées. On sait à quelles extrémités elles se laissent entraîner si
+rien ne leur résiste. C'est que, dans ce cas, la colère est collective.
+Or, la même différence se retrouve à chaque instant entre la manière
+dont la société ressent ces attentats et la façon dont ils affectent les
+individus; par conséquent, entre la forme individuelle et la forme
+sociale du sentiment qu'ils offensent. L'indignation sociale est d'une
+telle énergie qu'elle n'est très souvent satisfaite que par l'expiation
+suprême. Pour nous, si la victime est un inconnu ou un indifférent, si
+l'auteur du crime ne vit pas dans notre entourage et, par suite, ne
+constitue pas pour nous une menace personnelle, tout en trouvant juste
+que l'acte soit puni, nous n'en sommes pas assez émus pour éprouver un
+besoin véritable d'en tirer vengeance. Nous ne ferons pas un pas pour
+découvrir le coupable; nous répugnerons même à le livrer. La chose ne
+change d'aspect que si l'opinion publique, comme on dit, s'est saisie de
+l'affaire. Alors, nous devenons plus exigeants et plus actifs. Mais
+c'est l'opinion qui parle par notre bouche; c'est sous la pression de la
+collectivité que nous agissons, non en tant qu'individus.
+
+Le plus souvent même, la distance entre l'état social et ses
+répercussions individuelles est encore plus considérable. Dans le cas
+précédent, le sentiment collectif, en s'individualisant, gardait du
+moins, chez la plupart des sujets, assez de force pour s'opposer aux
+actes qui l'offensent; l'horreur du sang humain est aujourd'hui assez
+profondément enracinée dans la généralité des consciences pour prévenir
+l'éclosion d'idées homicides. Mais le simple détournement, la fraude
+silencieuse et sans violence sont loin de nous inspirer la même
+répulsion. Ils ne sont pas très nombreux ceux qui ont des droits
+d'autrui un respect suffisant pour étouffer dans son germe tout désir de
+s'enrichir injustement. Ce n'est pas que l'éducation ne développe un
+certain éloignement pour tout acte contraire à l'équité. Mais quelle
+distance entre ce sentiment vague, hésitant, toujours prêt aux
+compromis, et la flétrissure catégorique, sans réserve et sans
+réticence, dont la société frappe le vol sous toutes ses formes! Et que
+dirons-nous de tant d'autres devoirs qui ont encore moins de racines
+chez l'homme ordinaire, comme celui qui nous ordonne de contribuer pour
+notre juste part aux dépenses publiques, de ne pas frauder le fisc, de
+ne pas chercher à éviter habilement le service militaire, d'exécuter
+loyalement nos contrats, etc., etc. Si, sur tous ces points, la moralité
+n'était assurée que par les sentiments vacillants que contiennent les
+consciences moyennes, elle serait singulièrement précaire.
+
+C'est donc une erreur fondamentale que de confondre, comme on l'a fait
+tant de fois, le type collectif d'une société avec le type moyen des
+individus qui la composent. L'homme moyen est d'une très médiocre
+moralité. Seules, les maximes les plus essentielles de l'éthique sont
+gravées en lui avec quelque force, et encore sont-elles loin d'y avoir
+la précision et l'autorité qu'elles ont dans le type collectif,
+c'est-à-dire dans l'ensemble de la société. Cette confusion, que
+Quételet a précisément commise, fait de la genèse de la morale un
+problème incompréhensible. Car, puisque l'individu est en général d'une
+telle médiocrité, comment une morale a-t-elle pu se constituer qui le
+dépasse à ce point, si elle n'exprime que la moyenne des tempéraments
+individuels? Le plus ne saurait, sans miracle, naître du moins. Si la
+conscience commune n'est autre chose que la conscience la plus générale,
+elle ne peut s'élever au-dessus du niveau vulgaire. Mais alors, d'où
+viennent ces préceptes élevés et nettement impératifs que la société
+s'efforce d'inculquer à ses enfants et dont elle impose le respect à ses
+membres? Ce n'est pas sans raison que les religions et, à leur suite,
+tant de philosophies considèrent la morale comme ne pouvant avoir toute
+sa réalité qu'en Dieu. C'est que la pâle et très incomplète esquisse
+qu'en contiennent les consciences individuelles n'en peut être regardée
+comme le type original. Elle fait plutôt l'effet d'une reproduction
+infidèle et grossière dont le modèle, par suite, doit exister quelque
+part en dehors des individus. C'est pourquoi, avec son simplisme
+ordinaire, l'imagination populaire le réalise en Dieu. La science, sans
+doute, ne saurait s'arrêter à cette conception dont elle n'a même pas à
+connaître[302]. Seulement, si on l'écarte, il ne reste plus d'autre
+alternative que de laisser la morale en l'air et inexpliquée, ou d'en
+faire un système d'états collectifs. Ou elle ne vient de rien qui soit
+donné dans le monde de l'expérience, ou elle vient de la société. Elle
+ne peut exister que dans une conscience; si ce n'est pas dans celle de
+l'individu, c'est donc dans celle du groupe. Mais alors il faut admettre
+que la seconde, loin de se confondre avec la conscience moyenne, la
+déborde de toutes parts.
+
+L'observation confirme donc l'hypothèse. D'un côté, la régularité des
+données statistiques implique qu'il existe des tendances collectives,
+extérieures aux individus; de l'autre, dans un nombre considérable de
+cas importants, nous pouvons directement constater cette extériorité.
+Elle n'a, d'ailleurs, rien de surprenant pour quiconque a reconnu
+l'hétérogénéité des états individuels et des états sociaux. En effet,
+par définition, les seconds ne peuvent venir à chacun de nous que du
+dehors, puisqu'ils ne découlent pas de nos prédispositions personnelles;
+étant faits d'éléments qui nous sont étrangers[303], ils expriment autre
+chose que nous-mêmes. Sans doute, dans la mesure où nous ne faisons
+qu'un avec le groupe et où nous vivons de sa vie, nous sommes ouverts à
+leur influence; mais inversement, en tant que nous avons une
+personnalité distincte de la sienne, nous leur sommes réfractaires et
+nous cherchons à leur échapper. Et comme il n'est personne qui ne mène
+concurremment cette double existence, chacun de nous est animé à la fois
+d'un double mouvement. Nous sommes entraînés dans le sens social et nous
+tendons à suivre la pente de notre nature. Le reste de la société pèse
+donc sur nous pour contenir nos tendances centrifuges, et nous
+concourons pour notre part à peser sur autrui afin de neutraliser les
+siennes. Nous subissons nous-mêmes la pression que nous, contribuons à
+exercer sur les autres. Deux forces antagonistes sont en présence. L'une
+vient de la collectivité et cherche à s'emparer de l'individu; l'autre
+vient de l'individu et repousse la précédente. La première est, il est
+vrai, bien supérieure à la seconde, puisqu'elle est due à une
+combinaison de toutes les forces particulières; mais, comme elle
+rencontre aussi autant de résistances qu'il y a de sujets particuliers,
+elle s'use en partie dans ces luttes multipliées et ne nous pénètre que
+défigurée et affaiblie. Quand elle est très intense, quand les
+circonstances qui la mettent en action reviennent fréquemment, elle peut
+encore marquer assez fortement les constitutions individuelles; elle y
+suscite des états d'une certaine vivacité et qui, une fois organisés,
+fonctionnent avec la spontanéité de l'instinct; c'est ce qui arrive pour
+les idées morales les plus essentielles. Mais la plupart des courants
+sociaux ou sont trop faibles ou ne sont en contact avec nous que d'une
+manière trop intermittente pour qu'ils puissent pousser en nous de
+profondes racines; leur action est superficielle. Par conséquent, ils
+restent presque totalement externes. Ainsi, le moyen de calculer un
+élément quelconque du type collectif n'est pas de mesurer la grandeur
+qu'il a dans les consciences individuelles et de prendre la moyenne
+entre toutes ces mesures; c'est plutôt la somme qu'il faudrait faire.
+Encore ce procédé d'évaluation serait-il bien au-dessous de la réalité;
+car on n'obtiendrait ainsi que le sentiment social diminué de tout ce
+qu'il a perdu en s'individualisant.
+
+Ce n'est donc pas sans quelque légèreté qu'on a pu taxer notre
+conception de scolastique et lui reprocher de donner pour fondement aux
+phénomènes sociaux je ne sais quel principe vital d'un genre nouveau. Si
+nous refusons d'admettre qu'ils aient pour substrat la conscience de
+l'individu, nous leur en assignons un autre; c'est celui que forment, en
+s'unissant et en se combinant, toutes les consciences individuelles. Ce
+substrat n'a rien de substantiel ni d'ontologique, puisqu'il n'est rien
+autre chose qu'un tout composé de parties. Mais il ne laisse pas d'être
+aussi réel que les éléments qui le composent; car ils ne sont pas
+constitués d'une autre manière. Eux aussi sont composés. En effet, on
+sait aujourd'hui que le moi est la résultante d'une multitude de
+consciences sans moi; que chacune de ces consciences élémentaires est, à
+son tour, le produit d'unités vitales sans conscience, de même que
+chaque unité vitale est elle-même due à une association de particules
+inanimées. Si donc le psychologue et le biologiste regardent avec raison
+comme bien fondés les phénomènes qu'ils étudient, par cela seul qu'ils
+sont rattachés à une combinaison d'éléments de l'ordre immédiatement
+inférieur, pourquoi en serait-il autrement en sociologie? Ceux-là seuls
+pourraient juger une telle base insuffisante, qui n'ont pas renoncé à
+l'hypothèse d'une force vitale et d'une âme substantielle. Ainsi, rien
+n'est moins étrange que cette proposition dont on a cru devoir se
+scandaliser[304]: Une croyance ou une pratique sociale est susceptible
+d'exister indépendamment de ses expressions individuelles. Par là, nous
+ne songions évidemment pas à dire que la société est possible sans
+individus, absurdité manifeste dont on aurait pu nous épargner le
+soupçon. Mais nous entendions: 1° que le groupe formé par les individus
+associés est une réalité d'une autre sorte que chaque individu pris à
+part; 2° que les états collectifs existent dans le groupe de la nature
+duquel ils dérivent, avant d'affecter l'individu en tant que tel et de
+s'organiser en lui, sous une forme nouvelle, une existence purement
+intérieure.
+
+Cette façon de comprendre les rapports de l'individu avec la société
+rappelle, d'ailleurs, l'idée que les zoologistes contemporains tendent à
+se faire des rapports qu'il soutient également avec l'espèce ou la
+race. La théorie très simple, d'après laquelle l'espèce ne serait qu'un
+individu perpétué dans le temps et généralisé dans l'espace, est de plus
+en plus abandonnée. Elle vient, en effet, se heurter à ce fait que les
+variations qui se produisent chez un sujet isolé ne deviennent
+spécifiques que dans des cas très rares et, peut-être, douteux[305]. Les
+caractères distinctifs de la race ne changent chez l'individu que s'ils
+changent dans la race en général. Celle-ci aurait donc quelque réalité,
+d'où procéderaient les formes diverses qu'elle prend chez les êtres
+particuliers, loin d'être une généralisation de ces dernières. Sans
+doute, nous ne pouvons regarder ces doctrines comme définitivement
+démontrées. Mais il nous suffit de faire voir que nos conceptions
+sociologiques, sans être empruntées à un autre ordre de recherches, ne
+sont cependant pas sans analogues dans les sciences les plus positives.
+
+IV.
+
+Appliquons ces idées à la question du suicide; la solution que nous en
+avons donnée au début de ce chapitre prendra plus de précision.
+
+Il n'y a pas d'idéal moral qui ne combine, en des proportions variables
+selon les sociétés, l'égoïsme, l'altruisme et une certaine anomie. Car
+la vie sociale suppose à la fois que l'individu a une certaine
+personnalité, qu'il est prêt, si la communauté l'exige, à en faire
+l'abandon, enfin qu'il est ouvert, dans une certaine mesure, aux idées
+de progrès. C'est pourquoi il n'y a pas de peuple où ne coexistent ces
+trois courants d'opinion, qui inclinent l'homme dans trois directions
+divergentes et même contradictoires. Là où ils se tempèrent
+mutuellement, l'agent moral est dans un état d'équilibre qui le met à
+l'abri contre toute idée de suicide. Mais que l'un d'eux vienne à
+dépasser un certain degré d'intensité au détriment des autres, et, pour
+les raisons exposées, il devient suicidogène en s'individualisant.
+
+Naturellement, plus il est fort, et plus il y a de sujets qu'il
+contamine assez profondément pour les déterminer au suicide, et
+inversement. Mais cette intensité elle-même ne peut dépendre que des
+trois sortes de causes suivantes: 1° la nature des individus qui
+composent la société; 2° la manière dont ils sont associés, c'est-à-dire
+la nature de l'organisation sociale; 3° les événements passagers qui
+troublent le fonctionnement de la vie collective sans en altérer la
+constitution anatomique, comme les crises nationales, économiques, etc.
+Pour ce qui est des propriétés individuelles, celles-là seules peuvent
+jouer un rôle qui se retrouvent chez tous. Car celles qui sont
+strictement personnelles ou qui n'appartiennent qu'à de petites
+minorités sont noyées dans la masse des autres; de plus, comme elles
+diffèrent entre elles, elles se neutralisent et s'effacent mutuellement
+au cours de l'élaboration d'où résulte le phénomène collectif. Il n'y a
+donc que les caractères généraux de l'humanité qui peuvent être de
+quelque effet. Or, ils sont à peu près immuables; du moins, pour qu'ils
+puissent changer, ce n'est pas assez des quelques siècles que peut durer
+une nation. Par conséquent, les conditions sociales dont dépend le
+nombre des suicides sont les seules en fonction desquelles il puisse
+varier; car ce sont les seules qui soient variables. Voilà pourquoi il
+reste constant tant que la société ne change pas. Cette constance ne
+vient pas de ce que l'état d'esprit, générateur du suicide, se trouve,
+on ne sait par quel hasard, résider dans un nombre déterminé de
+particuliers qui le transmettent, on ne sait davantage pour quelle
+raison, à un même nombre d'imitateurs. Mais c'est que les causes
+impersonnelles, qui lui ont donné naissance et qui l'entretiennent, sont
+les mêmes. C'est que rien n'est venu modifier ni la manière dont les
+unités sociales sont groupées, ni la nature de leur consensus. Les
+actions et les réactions qu'elles échangent restent donc identiques; par
+suite, les idées et les sentiments qui s'en dégagent ne sauraient
+varier.
+
+Toutefois, il est très rare, sinon impossible, qu'un de ces courants
+parvienne à exercer une telle prépondérance sur tous les points de la
+société. C'est toujours au sein de milieux restreints, où il trouve des
+conditions particulièrement favorables à son développement, qu'il
+atteint ce degré d'énergie. C'est telle condition sociale, telle
+profession, telle confession religieuse qui le stimulent plus
+spécialement. Ainsi s'explique le double caractère du suicide. Quand on
+le considère dans ses manifestations extérieures, on est tenté de n'y
+voir qu'une série d'événements indépendants les uns des autres; car il
+se produit sur des points séparés, sans rapports visibles entre eux. Et
+cependant, la somme formée par tous les cas particuliers réunis a son
+unité et son individualité, puisque le taux social des suicides est un
+trait distinctif de chaque personnalité collective. C'est que, si ces
+milieux particuliers, où il se produit de préférence, sont distincts les
+uns des autres, fragmentés de mille manières sur toute l'étendue du
+territoire, pourtant, ils sont étroitement liés entre eux; car ils sont
+des parties d'un même tout et comme des organes d'un même organisme.
+L'état où se trouve chacun d'eux dépend donc de l'état général de la
+société; il y a une intime solidarité entre le degré de virulence qu'y
+atteint telle ou telle tendance et l'intensité qu'elle a dans l'ensemble
+du corps social. L'altruisme est plus ou moins violent à l'armée suivant
+ce qu'il est dans la population civile[306]; l'individualisme
+intellectuel est d'autant plus développé et d'autant plus fécond en
+suicides dans les milieux protestants qu'il est déjà plus prononcé dans
+le reste de la nation, etc. Tout se tient.
+
+Mais si, en dehors de la vésanie, il n'y a pas d'état individuel qui
+puisse être regardé comme un facteur déterminant du suicide, cependant,
+il semble bien qu'un sentiment collectif ne puisse pénétrer les
+individus quand ils y sont absolument réfractaires. On pourrait donc
+croire incomplète l'explication précédente, tant que nous n'aurons pas
+montré comment, au moment et dans les milieux précis où les courants
+suicidogènes se développent, ils trouvent devant eux un nombre suffisant
+de sujets accessibles à leur influence.
+
+Mais, à supposer que, vraiment, ce concours soit toujours nécessaire et
+qu'une tendance collective ne puisse pas s'imposer de haute lutte aux
+particuliers indépendamment de toute prédisposition préalable, cette
+harmonie se réalise d'elle-même; car les causes qui déterminent le
+courant social agissent en même temps sur les individus et les mettent
+dans les dispositions convenables pour qu'ils se prêtent à l'action
+collective, il y a entre ces deux ordres de facteurs une parenté
+naturelle, par cela même qu'ils dépendent d'une même cause et qu'ils
+l'expriment: c'est pourquoi ils se combinent et s'adaptent mutuellement.
+L'hypercivilisation qui donne naissance à la tendance anomique et à la
+tendance égoïste a aussi pour effet d'affiner les systèmes nerveux, de
+les rendre délicats à l'excès; par cela même, ils sont moins capables de
+s'attacher avec constance à un objet défini, plus impatients de toute
+discipline, plus accessibles à l'irritation violente comme à la
+dépression exagérée. Inversement, la culture grossière et rude,
+qu'implique l'altruisme excessif des primitifs, développe une
+insensibilité qui facilite le renoncement. En un mot, comme la société
+fait en grande partie l'individu, elle le fait, dans la même mesure, à
+son image. La matière dont elle a besoin ne saurait donc lui manquer,
+car elle se l'est, pour ainsi dire, préparée de ses propres mains.
+
+On peut se représenter maintenant avec plus de précision quel est le
+rôle des facteurs individuels dans la genèse du suicide. Si, dans un
+même milieu moral, par exemple dans une même confession ou dans un même
+corps de troupes ou dans une même profession, tels individus sont
+atteints et non tels autres, c'est sans doute, au moins en général,
+parce que la constitution mentale des premiers, telle que l'ont faite la
+nature et les événements, offre moins de résistance au courant
+suicidogène. Mais si ces conditions peuvent contribuer à déterminer les
+sujets particuliers en qui ce courant s'incarne, ce n'est pas d'elles
+que dépendent ses caractères distinctifs ni son intensité. Ce n'est pas
+parce qu'il y a tant de névropathes dans un groupe social qu'on y compte
+annuellement tant de suicidés. La névropathie fait seulement que ceux-ci
+succombent de préférence à ceux-là. Voilà d'où vient la grande
+différence qui sépare le point de vue du clinicien et celui du
+sociologue. Le premier ne se trouve jamais en face que de cas
+particuliers, isolés les uns des autres. Or, il constate que, très
+souvent, la victime était ou un nerveux ou un alcoolique et il explique
+par l'un ou l'autre de ces états psychopathiques l'acte accompli. Il a
+raison en un sens; car, si le sujet s'est tué plutôt que ses voisins,
+c'est fréquemment pour ce motif. Mais ce n'est pas pour ce motif que,
+d'une manière générale, il y a des gens qui se tuent, _ni surtout qu'il
+s'en tue, dans chaque société, un nombre défini par période de temps
+déterminée_. La cause productrice du phénomène échappe nécessairement à
+qui n'observe que des individus; car elle est en dehors des individus.
+Pour la découvrir, il faut s'élever au-dessus des suicides particuliers
+et apercevoir ce qui fait leur unité. On objectera que, s'il n'y avait
+pas de neurasthéniques en suffisance, les causes sociales ne pourraient
+produire tous leurs effets. Mais il n'est pas de société où les
+différentes formes de la dégénérescence nerveuse ne fournissent au
+suicide plus de candidats qu'il n'est nécessaire. Certains seulement
+sont appelés, si l'on peut parler ainsi. Ce sont ceux qui, par suite des
+circonstances, se sont trouvés plus à proximité des courants pessimistes
+et ont, par suite, subi plus complètement leur action.
+
+Mais une dernière question reste à résoudre. Puisque chaque année compte
+un nombre égal de suicidés, c'est que le courant ne frappe pas d'un coup
+tous ceux qu'il peut et doit frapper. Les sujets qu'il atteindra l'an
+prochain existent dès maintenant; dès maintenant aussi, ils sont, pour
+la plupart, mêlés à la vie collective et, par conséquent, soumis à son
+influence. D'où vient qu'il les épargne provisoirement? Sans doute, on
+comprend qu'un an lui soit nécessaire pour produire la totalité de son
+action; car, comme les conditions de l'activité sociale ne sont pas les
+mêmes suivant les saisons, il change lui aussi, aux différents moments
+de l'année, et d'intensité et de direction. C'est seulement quand la
+révolution annuelle est accomplie que toutes les combinaisons de
+circonstances, en fonction desquelles il est susceptible de varier, ont
+eu lieu. Mais puisque l'année suivante ne fait, par hypothèse, que
+répéter celle qui précède et que ramener les mômes combinaisons,
+pourquoi la première n'a-t-elle pas suffi? Pourquoi, pour reprendre
+l'expression consacrée, la société ne paie-t-elle sa redevance que par
+échéances successives?
+
+Ce qui explique, croyons-nous, cette temporisation, c'est la manière
+dont le temps agit sur la tendance au suicide. Il en est un facteur
+auxiliaire, mais important. Nous savons, en effet, qu'elle croît sans
+interruption de la jeunesse à la maturité[307], et qu'elle est souvent
+dix fois plus forte à la fin de la vie qu'au début. C'est donc que la
+force collective qui pousse l'homme à se tuer ne le pénètre que peu à
+peu. Toutes choses égales, c'est à mesure qu'il avance en âge qu'il y
+devient plus accessible, sans doute parce qu'il faut des expériences
+répétées pour l'amener à sentir tout le vide d'une existence égoïste ou
+toute la vanité des ambitions sans terme. Voilà pourquoi les suicidés ne
+remplissent leur destinée que par couches successives de
+générations[308].
+
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Rapports du suicide avec les autres phénomènes sociaux.
+
+
+Puisque le suicide est, par son élément essentiel, un phénomène social,
+il convient de rechercher quelle place il occupe au milieu des autres
+phénomènes sociaux.
+
+La première et la plus importante question qui se pose à ce sujet est de
+savoir s'il doit être classé parmi les actes que la morale permet ou
+parmi ceux qu'elle proscrit. Faut-il y voir, à un degré quelconque, un
+fait criminologique? On sait combien la question a été discutée de tout
+temps. D'ordinaire, pour la résoudre, on commence par formuler une
+certaine conception de l'idéal moral et on cherche ensuite si le suicide
+y est ou non logiquement contraire. Pour des raisons que nous avons
+exposées ailleurs[309], cette méthode ne saurait être la nôtre. Une
+déduction sans contrôle est toujours suspecte et, de plus, en l'espèce,
+elle a pour point de départ un pur postulat de la sensibilité
+individuelle; car chacun conçoit à sa façon cet idéal moral qu'on pose
+comme un axiome. Au lieu de procéder ainsi, nous allons rechercher
+d'abord dans l'histoire comment, en fait, les peuples ont apprécié
+moralement le suicide; nous tâcherons ensuite de déterminer quelles ont
+été les raisons de cette appréciation. Nous n'aurons plus alors qu'à
+voir si et dans quelle mesure ces raisons sont fondées dans la nature de
+nos sociétés actuelles[310].
+
+
+I.
+
+Aussitôt que les sociétés chrétiennes furent constituées, le suicide y
+fut formellement proscrit. Dès 452, le concile d'Arles déclara que le
+suicide était un crime et ne pouvait être reflet que d'une fureur
+diabolique. Mais c'est seulement au siècle suivant, en 563, au concile
+de Prague, que cette prescription reçut une sanction pénale. Il y fut
+décidé que les suicidés ne seraient «honorés d'aucune commémoration dans
+le saint sacrifice de la messe, et que le chant des psaumes
+n'accompagnerait pas leur corps au tombeau». La législation civile
+s'inspira du droit canon, en ajoutant aux peines religieuses des peines
+matérielles. Un chapitre des établissements de saint Louis réglemente
+spécialement la matière; un procès était fait au cadavre du suicidé par
+devant les autorités qui eussent été compétentes pour le cas d'homicide
+d'autrui; les biens du décédé échappaient aux héritiers ordinaires et
+revenaient au baron. Un grand nombre de coutumes ne se contentaient pas
+de la confiscation, mais prescrivaient en outre différents supplices. «À
+Bordeaux, le cadavre était pendu par les pieds; à Abbeville, on le
+traînait sur une claie par les rues; à Lille, si c'était un homme, le
+cadavre, traîné aux fourches, était pendu; si c'était une femme,
+brûlé[311]». La folie n'était même pas toujours considérée comme une
+excuse. L'ordonnance criminelle, publiée par Louis XIV en 1670, codifia
+ces usages sans beaucoup les atténuer. Une condamnation régulière était
+prononcée _ad perpetuam rei memoriam_; le corps, traîné sur une claie,
+face contre terre, par les rues et les carrefours, était ensuite pendu
+ou jeté à la voirie. Les biens étaient confisqués. Les nobles
+encouraient la déchéance et étaient déclarés roturiers; on coupait leurs
+bois, on démolissait leur château, on brisait leurs armoiries. Nous
+avons encore un arrêt du Parlement de Paris, rendu le 31 janvier 1749,
+conformément à cette législation.
+
+Par une brusque réaction, la révolution de 1789 abolit toutes ces
+mesures répressives et raya le suicide de la liste des crimes légaux.
+Mais toutes les religions auxquelles appartiennent les Français
+continuent à le prohiber; et à le punir, et la morale commune le
+réprouve. Il inspire encore à la conscience populaire un éloignement qui
+s'étend aux lieux où le suicidé a accompli sa résolution et à toutes les
+personnes qui lui touchent de près. Il constitue une tare morale,
+quoique l'opinion semble avoir une tendance à devenir sur ce point plus
+indulgente qu'autrefois. Il n'est pas, d'ailleurs, sans avoir conservé
+quelque chose de son ancien caractère criminologique. D'après la
+jurisprudence la plus générale, le complice du suicide est poursuivi
+comme homicide. Il n'en serait pas ainsi si le suicide était considéré
+comme un acte moralement indifférent.
+
+On retrouve cette même législation chez tous les peuples chrétiens et
+elle est restée presque partout plus sévère qu'en France. En Angleterre,
+dès le Xe siècle, le roi Edgard, dans un des Canons publiés par lui,
+assimilait les suicidés aux voleurs, aux assassins, aux criminels de
+tout genre. Jusqu'en 1823, ce fut l'usage de traîner le corps du suicidé
+dans les rues avec un bâton passé au travers et de l'enterrer sur un
+grand chemin, sans aucune cérémonie. Aujourd'hui encore,
+l'ensevelissement a lieu à part. Le suicidé était déclaré félon (_felo
+de se_) et ses biens étaient acquis à la Couronne. C'est seulement en
+1870 que cette disposition fut abolie, en même temps que toutes les
+confiscations pour cause de félonie. Il est vrai que l'exagération de la
+peine l'avait, depuis longtemps, rendue inapplicable; le jury tournait
+la loi en déclarant le plus souvent que le suicidé avait agi dans un
+moment de folie et, par conséquent, était irresponsable. Mais l'acte
+reste qualifié crime; il est, chaque fois qu'il est commis, l'objet
+d'une instruction régulière et d'un jugement et, en principe, la
+tentative est punie. D'après Ferri[312], il y aurait encore eu, en 1889,
+106 procédures intentées pour ce délit et 84 condamnations, dans la
+seule Angleterre. À plus forte raison, en est-il ainsi de la complicité.
+
+À Zurich, raconte Michelet, le cadavre était autrefois soumis à un
+épouvantable traitement. Si l'homme s'était poignardé, on lui enfonçait
+près de la tête un morceau de bois dans lequel on plantait le couteau;
+s'il s'était noyé, on l'enterrait à cinq pieds de l'eau, dans le
+sable[313]. En Prusse, jusqu'au Code pénal de 1871, l'ensevelissement
+devait avoir lieu sans pompe aucune et sans cérémonies religieuses. Le
+nouveau Code pénal allemand punit encore la complicité de trois années
+d'emprisonnement (art. 216). En Autriche, les anciennes prescriptions
+canoniques sont maintenues presque intégralement.
+
+Le droit russe est plus sévère. Si le suicidé ne paraît pas avoir agi
+sous l'influence d'un trouble mental, chronique ou passager, son
+testament est considéré comme nul ainsi que toutes les dispositions
+qu'il a pu prendre pour cause de mort. La sépulture chrétienne lui est
+refusée. La simple tentative est punie d'une amende que l'autorité
+ecclésiastique est chargée de fixer. Enfin, quiconque excite autrui à se
+tuer ou l'aide d'une manière quelconque à exécuter sa résolution, par
+exemple en lui fournissant les instruments nécessaires, est traité comme
+complice d'homicide prémédité[314]. Le Code espagnol, outre les peines
+religieuses et morales, prescrit la confiscation des biens et punit
+toute complicité[315].
+
+Enfin, le Code pénal de l'État de New-York, qui pourtant est de date
+récente (1881), qualifie crime le suicide. Il est vrai que, malgré cette
+qualification, on a renoncé à le punir pour des raisons pratiques, la
+peine ne pouvant atteindre utilement le coupable. Mais la tentative peut
+entraîner une condamnation soit à un emprisonnement qui peut durer
+jusqu'à 2 ans, soit à une amende qui peut monter jusqu'à 200 dollars,
+soit à l'une et à l'autre peine à la fois. Le seul fait de conseiller le
+suicide ou d'en favoriser l'accomplissement est assimilé à la complicité
+de meurtre[316].
+
+Les sociétés mahométanes ne prohibent pas moins énergiquement le
+suicide. «L'homme, dit Mahomet, ne meurt que par la volonté de Dieu
+d'après le livre qui fixe le terme de sa vie[317]».--«Lorsque le terme
+sera arrivé, ils ne sauront ni le retarder ni l'avancer d'un seul
+instant[318]».--«Nous avons arrêté que la mort vous frappe tour à tour
+et nul ne saurait prendre le pas sur nous[319]».--Rien, en effet, n'est
+plus contraire que le suicide à l'esprit général de la civilisation
+mahométane; car la vertu qui est mise au-dessus de toutes les autres,
+c'est la soumission absolue à la volonté divine, la résignation docile
+«qui fait supporter tout avec patience[320]». Acte d'insubordination et
+de révolte, le suicide ne pouvait donc être regardé que comme un
+manquement grave au devoir fondamental.
+
+ * * * * *
+
+Si, des sociétés modernes, nous passons à celles qui les ont précédées
+dans l'histoire, c'est-à-dire aux cités gréco-latines, nous y trouvons
+également une législation du suicide, mais qui ne repose pas tout à fait
+sur le même principe. Le suicide n'était regardé comme illégitime que
+s'il n'était pas autorisé par l’État. Ainsi, à Athènes, l'homme qui
+s'était tué était frappé d'[Grec: ἀτιμία] comme ayant commis une
+injustice à l'égard de la cité[321]; les honneurs de la sépulture
+régulière lui étaient refusés; de plus, la main du cadavre était coupée
+et enterrée à part[322]. Avec des variantes de détail, il en était de
+même à Thèbes, à Chypre[323]. À Sparte, la règle était si formelle
+qu'Aristodème la subit pour la manière dont il chercha et trouva la mort
+à la bataille de Platée. Mais ces peines ne s'appliquaient qu'au cas où
+l'individu se tuait sans avoir, au préalable, demandé la permission aux
+autorités compétentes. À Athènes, si, avant de se frapper, il demandait
+au Sénat de l'y autoriser, en faisant valoir les raisons qui lui
+rendaient la vie intolérable, et si sa demande lui était régulièrement
+accordée, le suicide était considéré comme un acte légitime.
+Libanius[324] nous rapporte sur ce sujet quelques préceptes dont il ne
+nous dit pas l'époque, mais qui furent réellement en vigueur, à Athènes;
+il fait, d'ailleurs, le plus grand éloge de ces lois et assure qu'elles
+ont eu les plus heureux effets. Elles s'exprimaient dans les termes
+suivants: «Que celui qui ne veut plus vivre plus longtemps expose ses
+raisons au Sénat et, après en avoir obtenu congé, quitte la vie. Si
+l'existence t'est odieuse, meurs; si tu es accablé par la fortune, bois
+la ciguë. Si tu es courbé sous la douleur, abandonne la vie. Que le
+malheureux raconte son infortune, que le magistrat lui fournisse le
+remède et sa misère prendra fin». On trouve la même loi à Céos[325].
+Elle fut transportée à Marseille par les colons grecs qui fondèrent
+cette ville. Les magistrats tenaient en réserve du poison et ils en
+fournissaient la quantité nécessaire à tous ceux qui, après avoir soumis
+au conseil des Six-Cents les raisons qu'ils croyaient avoir de se tuer,
+obtenaient son autorisation[326].
+
+Nous sommes moins bien renseignés sur les dispositions du droit romain
+primitif: les fragments de la loi des XII Tables qui nous sont parvenus
+ne nous parlent pas du suicide. Cependant, comme ce Code était fortement
+inspiré de la législation grecque, il est vraisemblable qu'il contenait
+des prescriptions analogues. En tout cas, Servius, dans son commentaire
+sur l'Enéide[327], nous apprend que, d'après les livres des pontifes,
+quiconque s'était pendu était privé de sépulture. Les statuts d'une
+confrérie religieuse de Lanuvium édictaient la même pénalité[328].
+D'après l'annaliste Cassius Hermina, cité par Servius, Tarquin le
+Superbe, pour combattre une épidémie de suicides, aurait ordonné de
+mettre en croix les cadavres des suppliciés et de les abandonner en
+proie aux oiseaux et aux animaux sauvages[329]. L'usage de ne pas faire
+de funérailles aux suicidés semble avoir persisté, au moins en principe,
+car on lit au Digeste: _Non solent autem lugeri suspendiosi nec qui
+manus sibi intulerunt, non tædio vitæ, sed mala conscientia_[330].
+
+Mais, d'après un texte de Quintilien[331], il y aurait eu à Rome,
+jusqu'à une époque assez tardive, une institution analogue à celle que
+nous venons d'observer en Grèce et destinée à tempérer les rigueurs des
+dispositions précédentes. Le citoyen qui voulait se tuer devait
+soumettre ses raisons au Sénat qui décidait si elles étaient acceptables
+et qui déterminait même le genre de mort. Ce qui permet de croire qu'une
+pratique de ce genre a réellement existé à Rome, c'est que, jusque sous
+les empereurs, il en survécut quelque chose à l'armée. Le soldat qui
+tentait de se tuer pour échapper au service était puni de mort; mais
+s'il pouvait établir qu'il avait été déterminé par quelque mobile
+excusable, il était seulement renvoyé de l'armée[332]. Si, enfin, son
+acte était dû aux remords que lui causait une faute militaire, son
+testament était annulé et ses biens revenaient au fisc[333]. Il n'est
+pas douteux du reste que, à Rome, la considération des motifs qui
+avaient inspiré le suicide a joué de tout temps un rôle prépondérant
+dans l'appréciation morale ou juridique qui en était faite. De là le
+précepte: «_Et merito, si sine causa sibi manus intulit, puniendus est:
+qui enim sibi non pepercit, multo minus aliis parcet_[334]». La
+conscience publique, tout en le blâmant en règle générale, se réservait
+le droit de l'autoriser dans certains cas. Un tel principe est proche
+parent de celui qui sert de base à l'institution dont parle Quintilien;
+et il était tellement fondamental dans la législation romaine du suicide
+qu'il se maintint jusque sous les empereurs. Seulement, avec le temps,
+la liste des excuses légitimes s'allongea. À la fin, il n'y eut plus
+guère qu'une seule _causa injusta_: le désir d'échapper aux suites d'une
+condamnation criminelle. Encore y eut-il un moment où la loi qui
+l'excluait des bénéfices de la tolérance semble être restée sans
+application[335].
+
+Si, de la cité, on descend jusqu'à ces peuples primitifs où fleurit le
+suicide altruiste, il est difficile de rien affirmer de précis sur la
+législation qui peut y être en usage. Cependant, la complaisance avec
+laquelle le suicide y est considéré permet de croire qu'il n'y est pas
+formellement prohibé. Encore est-il possible qu'il ne soit pas
+absolument toléré dans tous les cas. Mais quoi qu'il en soit de ce
+point, il reste que, de toutes les sociétés qui ont dépassé ce stade
+inférieur, il n'en est pas de connues où le droit de se tuer ait été
+accordé sans réserves à l'individu. Il est vrai que, en Grèce comme en
+Italie, il y eut une période où les anciennes prescriptions relatives au
+suicide tombèrent presque totalement en désuétude. Mais ce fut seulement
+à l'époque où le régime de la cité entra lui-même en décadence. Cette
+tolérance tardive ne saurait donc être invoquée comme un exemple à
+imiter: car elle est évidemment solidaire de la grave perturbation que
+subissaient alors ces sociétés. C'est le symptôme d'un état morbide.
+
+Une pareille généralité dans la réprobation, si l'on fait abstraction de
+ces cas de régression, est déjà par elle-même un fait instructif et qui
+devrait suffire à rendre hésitants les moralistes trop enclins à
+l'indulgence. Il faut qu'un auteur ait une singulière confiance dans la
+puissance de sa logique pour oser, au nom d'un système, s'insurger à ce
+point contre la conscience morale de l'humanité; ou bien si, jugeant
+cette prohibition fondée dans le passé, il n'en réclame l'abrogation que
+pour le présent immédiat, il lui faudrait, au préalable, prouver que,
+depuis des temps récents, quelque transformation profonde s'est produite
+dans les conditions fondamentales de la vie collective.
+
+Mais une conclusion plus significative, et qui ne permet guère de croire
+que cette preuve soit possible, ressort de cet exposé. Si on laisse de
+côté les différences de détail que présentent les mesures répressives
+adoptées par les différents peuples, on voit que la législation du
+suicide a passé par deux phases principales. Dans la première, il est
+interdit à l'individu de se détruire de sa propre autorité; mais l'État
+peut l'autoriser à le faire. L'acte n'est immoral que quand il est tout
+entier le fait des particuliers et que les organes de la vie collective
+n'y ont pas collaboré. Dans des circonstances déterminées, la société se
+laisse désarmer, en quelque sorte, et consent à absoudre ce qu'elle
+réprouve en principe. Dans la seconde période, la condamnation est
+absolue et sans aucune exception. La faculté de disposer d'une existence
+humaine, sauf quand la mort est le châtiment d'un crime[336], est
+retirée non plus seulement au sujet intéressé, mais même à la société.
+C'est un droit soustrait désormais à l'arbitraire collectif aussi bien
+que privé. Le suicide est regardé comme immoral, en lui-même, pour
+lui-même, quels que soient ceux qui y participent. Ainsi, à mesure qu'on
+avance dans l'histoire, la prohibition, au lieu de se relâcher, ne fait
+que devenir plus radicale. Si donc, aujourd'hui, la conscience publique
+paraît moins ferme dans son jugement sur ce point, cet état
+d'ébranlement doit provenir de causes accidentelles et passagères; car
+il est contraire à toute vraisemblance que l'évolution morale, après
+s'être poursuivie dans le même sens pendant des siècles, revienne à ce
+point en arrière.
+
+Et en effet, les idées qui lui ont imprimé cette direction sont toujours
+actuelles. On a dit quelquefois que, si le suicide est et mérite d'être
+prohibé, c'est parce que, en se tuant, l'homme se dérobe à ses
+obligations envers la société. Mais si nous n'étions mus que par cette
+considération, nous devrions, comme en Grèce, laisser la société libre
+de lever à sa guise une défense qui n'aurait été établie qu'à son
+profit. Si nous lui refusons cette faculté, c'est donc que nous ne
+voyons pas simplement dans le suicidé un mauvais débiteur dont elle
+serait créancière. Car un créancier peut toujours remettre la dette dont
+il est bénéficiaire. D'ailleurs, si la réprobation dont le suicide est
+l'objet n'avait pas d'autre origine, elle devrait être d'autant plus
+formelle que l'individu est plus étroitement subordonné à l’État; par
+conséquent, c'est dans les sociétés inférieures qu'elle atteindrait son
+apogée. Or, tout au contraire, elle prend plus de force à mesure que les
+droits de l'individu se développent en face de ceux de l’État. Si donc
+elle est devenue si formelle et si sévère dans les sociétés chrétiennes,
+la cause de ce changement doit se trouver, non dans la notion que ces
+peuples ont de l'État, mais dans la conception nouvelle qu'ils se sont
+faite de la personne humaine. Elle est devenue à leurs yeux une chose
+sacrée et même la chose sacrée par excellence, sur laquelle nul ne peut
+porter les mains. Sans doute, sous le régime de la cité, l'individu
+n'avait déjà plus une existence aussi effacée que dans les peuplades
+primitives. On lui reconnaissait dès lors une valeur sociale; mais on
+considérait que cette valeur appartenait toute à l'État. La cité pouvait
+donc disposer librement de lui sans qu'il eût sur lui-même les mêmes
+droits. Mais aujourd'hui, il a acquis une sorte de dignité qui le met
+au-dessus et de lui-même et de la société. Tant qu'il n'a pas démérité
+et perdu par sa conduite ses titres d'homme, il nous paraît participer
+en quelque manière à cette nature _sui generis_ que toute religion prête
+à ses dieux et qui les rend intangibles à tout ce qui est mortel. Il
+s'est empreint de religiosité; l'homme est devenu un dieu pour les
+hommes. C'est pourquoi tout attentat dirigé contre lui nous fait l'effet
+d'un sacrilège. Or le suicide est l'un de ces attentats. Peu importe de
+quelles mains vient le coup; il nous scandalise par cela seul qu'il
+viole ce caractère sacro-saint qui est en nous, et que nous devons
+respecter chez nous comme chez autrui.
+
+Le suicide est donc réprouvé parce qu'il déroge à ce culte pour la
+personne humaine sur lequel repose toute notre morale. Ce qui confirme
+cette explication, c'est que nous le considérons tout autrement que ne
+faisaient les nations de l'antiquité. Jadis, on n'y voyait qu'un simple
+tort civil commis envers l'État; la religion s'en désintéressait plus ou
+moins[337]. Au contraire, il est devenu un acte essentiellement
+religieux. Ce sont les conciles qui l'ont condamné, et les pouvoirs
+laïques, en le punissant, n'ont fait que suivre et qu'imiter l'autorité
+ecclésiastique. C'est parce que nous avons en nous une âme immortelle,
+parcelle de la divinité, que nous devons nous être sacrés à nous-mêmes.
+C'est parce que nous sommes quelque chose de Dieu que nous n'appartenons
+complètement à aucun être temporel.
+
+Mais si telle est la raison qui a fait ranger le suicide parmi les actes
+illicites, ne faut-il pas conclure que cette condamnation est désormais
+sans fondement? Il semble, en effet, que la critique scientifique ne
+saurait accorder la moindre valeur à ces conceptions mystiques ni
+admettre qu'il y eût dans l'homme quelque chose de surhumain. C'est en
+raisonnant ainsi que Ferri, dans son _Omicidio-suicidio_, a cru pouvoir
+présenter toute prohibition du suicide comme une survivance du passé,
+destinée à disparaître. Considérant comme absurde au point de vue
+rationaliste que l'individu puisse avoir une fin en dehors de lui-même,
+il en déduit que nous restons toujours libres de renoncer aux avantages
+de la vie commune en renonçant à l'existence. Le droit de vivre lui
+paraît impliquer logiquement le droit de mourir.
+
+Mais cette argumentation conclut prématurément de la forme au fond, de
+l'expression verbale par laquelle nous traduisons notre sentiment à ce
+sentiment lui-même. Sans doute, pris en eux-mêmes et dans l'abstrait,
+les symboles religieux, par lesquels nous nous expliquons le respect que
+nous inspire la personne humaine, ne sont pas adéquats au réel, et il
+est aisé de le prouver; mais il ne s'ensuit pas que ce respect lui-même
+soit sans raison. Le fait qu'il joue un rôle prépondérant dans notre
+droit et dans notre morale doit, au contraire, nous prémunir contre une
+semblable interprétation. Au lieu donc de nous en prendre à la lettre de
+cette conception, examinons-la en elle-même, cherchons comment elle
+s'est formée et nous verrons que, si la formule courante en est
+grossière, elle ne laisse pas d'avoir une valeur objective.
+
+En effet, cette sorte de transcendance que nous prêtons à la personne
+humaine n'est pas un caractère qui lui soit spécial. On le rencontre
+ailleurs. C'est simplement la marque que laissent sur les objets
+auxquels ils se rapportent tous les sentiments collectifs de quelque
+intensité. Précisément parce qu'ils émanent de la collectivité, les fins
+vers lesquelles ils tournent nos activités ne peuvent être que
+collectives. Or la société a ses besoins qui ne sont pas les nôtres. Les
+actes qu'ils nous inspirent ne sont donc pas selon le sens de nos
+inclinations individuelles; ils n'ont pas pour but notre intérêt propre,
+mais consistent plutôt en sacrifices et en privations. Quand je jeûne,
+que je me mortifie pour plaire à la Divinité, quand, par respect pour
+une tradition dont j'ignore le plus souvent le sens et la portée, je
+m'impose quelque gêne, quand je paie mes impôts, quand je donne ma peine
+ou ma vie à l'État, je renonce à quelque chose de moi-même; et à la
+résistance que notre égoïsme oppose à ces renoncements, nous nous
+apercevons aisément qu'ils sont exigés de nous par une puissance à
+laquelle nous sommes soumis. Alors même que nous déférons joyeusement à
+ses ordres, nous avons conscience que notre conduite est déterminée par
+un sentiment de déférence pour quelque chose de plus grand que nous.
+Avec quelque spontanéité que nous obéissions à la voix qui nous dicte
+cette abnégation, nous sentons bien qu'elle nous parle sur un ton
+impératif qui n'est pas celui de l'instinct. C'est pourquoi, quoiqu'elle
+se fasse entendre à l'intérieur de nos consciences, nous ne pouvons sans
+contradiction la regarder comme nôtre. Mais nous l'aliénons, comme nous
+faisons pour nos sensations; nous la projetons au dehors, nous la
+rapportons à un être que nous concevons comme extérieur et supérieur à
+nous, puisqu'il nous commande et que nous nous conformons à ses
+injonctions. Naturellement, tout ce qui nous paraît venir de la même
+origine participe au même caractère. C'est ainsi que nous avons été
+nécessités à imaginer un monde au-dessus de celui-ci et à le peupler de
+réalités d'une autre nature.
+
+Telle est l'origine de toutes ces idées de transcendance qui sont à la
+base des religions et des morales; car l'obligation morale est
+inexplicable autrement. Assurément, la forme concrète dont nous revêtons
+d'ordinaire ces idées est scientifiquement sans valeur. Que nous leur
+donnions comme fondement un être personnel d'une nature spéciale ou
+quelque force abstraite que nous hypostasions confusément sous le nom
+d'idéal moral, ce sont toujours représentations métaphoriques qui
+n'expriment pas adéquatement les faits. Mais le _processus_ qu'elles
+symbolisent ne laisse pas d'être réel. Il reste vrai que, dans tous ces
+cas, nous sommes provoqués à agir par une autorité qui nous dépasse, à
+savoir la société, et que les fins auxquelles elle nous attache ainsi
+jouissent d'une véritable suprématie morale. S'il en est ainsi, toutes
+les objections que l'on pourra faire aux conceptions usuelles par
+lesquelles les hommes ont essayé de se représenter cette suprématie
+qu'ils sentaient, ne sauraient en diminuer la réalité. Cette critique
+est superficielle et n'atteint pas le fond des choses. Si donc on peut
+établir que l'exaltation de la personne humaine est une des fins que
+poursuivent et doivent poursuivre les sociétés modernes, toute la
+réglementation morale qui dérive de ce principe sera par cela même
+justifiée, quoique puisse valoir la façon dont on la justifie
+d'ordinaire. Si les raisons dont se contente le vulgaire sont
+critiquables, il suffira de les transposer en un autre langage pour leur
+donner toute leur portée.
+
+Or, non seulement, en fait, ce but est bien un de ceux que poursuivent
+les sociétés modernes, mais c'est une loi de l'histoire que les peuples
+tendent de plus en plus à se déprendre de tout autre objectif. À
+l'origine, la société est tout, l'individu n'est rien. Par suite, les
+sentiments sociaux les plus intenses sont ceux qui attachent l'individu
+à la collectivité: elle est à elle-même sa propre fin. L'homme n'est
+considéré que comme un instrument entre ses mains; c'est d'elle qu'il
+paraît tenir tous ses droits et il n'a pas de prérogative contre elle
+parce qu'il n'y a rien au-dessus d'elle. Mais, peu à peu, les choses
+changent. À mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses et plus
+denses, elles deviennent plus complexes, le travail se divise, les
+différences individuelles se multiplient[338], et l'on voit approcher le
+moment où il n'y aura plus rien de commun entre tous les membres d'un
+même groupe humain, si ce n'est que ce sont tous des hommes. Dans ces
+conditions, il est inévitable que la sensibilité collective s'attache de
+toutes ses forces à cet unique objet qui lui reste et qu'elle lui
+communique par cela même une valeur incomparable. Puisque la personne
+humaine est la seule chose qui touche unanimement tous les cœurs,
+puisque sa glorification est le seul but qui puisse être collectivement
+poursuivi, elle ne peut pas ne pas acquérir à tous les yeux une
+importance exceptionnelle. Elle s'élève ainsi bien au-dessus de toutes
+les fins humaines et prend un caractère religieux.
+
+Ce culte de l'homme est donc tout autre chose que cet individualisme
+égoïste dont il a été précédemment parlé et qui conduit au suicide. Loin
+de détacher les individus de la société et de tout but qui les dépasse,
+il les unit dans une même pensée et en fait les serviteurs d'une même
+œuvre. Car l'homme qui est ainsi proposé à l'amour et au respect
+collectifs n'est pas l'individu sensible, empirique, qu'est chacun de
+nous; c'est l'homme en général, l'humanité idéale, telle que la conçoit
+chaque peuple à chaque moment de son histoire. Or, nul de nous ne
+l'incarne complètement, si nul de nous n'y est totalement étranger. Il
+s'agit donc, non de concentrer chaque sujet particulier sur lui-même et
+sur ses intérêts propres, mais de le subordonner aux intérêts généraux
+du genre humain. Une telle fin le tire hors de lui-même; impersonnelle
+et désintéressée, elle plane au-dessus de toutes les personnalités
+individuelles; comme tout idéal, elle ne peut être conçue que comme
+supérieure au réel et le dominant. Elle domine même les sociétés,
+puisqu'elle est le but auquel est suspendue toute l'activité sociale. Et
+c'est pourquoi il ne leur appartient plus d'en disposer. En
+reconnaissant qu'elles y ont, elles aussi, leur raison d'être, elles se
+sont mises sous sa dépendance et ont perdu le droit d'y manquer; à plus
+forte raison, d'autoriser les hommes à y manquer eux-mêmes. Notre
+dignité d'être moral a donc cessé d'être la chose de la cité; mais elle
+n'est pas, pour cela, devenue notre chose et nous n'avons pas acquis le
+droit d'en faire ce que nous voulons. D'où nous viendrait-il, en effet,
+si la société elle-même, cet être supérieur à nous, ne l'a pas?
+
+Dans ces conditions, il est nécessaire que le suicide soit classé au
+nombre des actes immoraux; car il nie, dans son principe essentiel,
+cette religion de l'humanité. L'homme qui se tue ne fait, dit-on, de
+tort qu'à soi-même et la société n'a pas à intervenir, en vertu du vieil
+axiome _Volenti non fit injuria_. C'est une erreur. La société est
+lésée; parce que le sentiment sur lequel reposent aujourd'hui ses
+maximes morales les plus respectées, et qui sert presque d'unique lien
+entre ses membres, est offensé, et qu'il s'énerverait si cette offense
+pouvait se produire en toute liberté. Comment pourrait-il garder la
+moindre autorité si, quand il est violé, la conscience morale ne
+protestait pas? Du moment que la personne humaine est et doit être
+considérée comme une chose sacrée, dont ni l'individu ni le groupe n'ont
+la libre disposition, tout attentat contre elle doit être proscrit. Peu
+importe que le coupable et la victime ne fassent qu'un seul et même
+sujet: le mal social qui résulte de l'acte ne disparaît pas, par cela
+seul que celui qui en est l'auteur se trouve lui-même en souffrir. Si,
+en soi et d'une manière générale, le fait de détruire violemment une vie
+d'homme nous révolte comme un sacrilège, nous ne saurions le tolérer en
+aucun cas. Un sentiment collectif qui s'abandonnerait à ce point serait
+bientôt sans force.
+
+Ce n'est pas à dire, toutefois, qu'il faille revenir aux peines féroces
+dont était frappé le suicide pendant les derniers siècles. Elles furent
+instituées à une époque où, sous l'influence de circonstances
+passagères, tout le système répressif fut renforcé avec une sévérité
+outrée. Mais il faut maintenir le principe, à savoir que l'homicide de
+soi-même doit être réprouvé. Reste à chercher par quels signes
+extérieurs cette réprobation doit se manifester. Des sanctions morales
+suffisent-elles ou en faut-il de juridiques, et lesquelles? C'est une
+question d'application qui sera traitée au chapitre suivant.
+
+II.
+
+Mais auparavant, afin de mieux déterminer quel est le degré d'immoralité
+du suicide, recherchons quels rapports il soutient avec les autres actes
+immoraux, notamment avec les crimes et les délits.
+
+D'après M. Lacassagne, il y aurait une relation régulièrement inverse
+entre le mouvement des suicides et celui des crimes contre la propriété
+(vols qualifiés, incendies, banqueroutes frauduleuses, etc.). Cette
+thèse a été soutenue en son nom par un de ses élèves, le docteur
+Chaussinand, dans sa _Contribution à l'étude de la statistique
+criminelle_[339]. Mais les preuves pour la démontrer font totalement
+défaut. D'après cet auteur, il suffirait de comparer les deux courbes
+pour constater qu'elles varient en sens contraire l'une de l'autre. En
+réalité, il est impossible d'apercevoir entre elles aucune espèce de
+rapport ni direct ni inverse. Sans doute, à partir de 1854, on voit les
+crimes-propriété diminuer tandis que les suicides augmentent. Mais cette
+baisse est, en partie, fictive; elle vient simplement de ce que, vers
+cette date, les tribunaux ont pris l'habitude de correctionnaliser
+certains crimes afin de les soustraire à la juridiction des cours
+d'assises, dont ils étaient jusqu'alors justiciables, pour les déférer
+aux tribunaux correctionnels. Un certain nombre de méfaits ont donc, à
+partir de ce moment, disparu de la colonne des crimes, mais c'est pour
+reparaître à celle des délits; et ce sont les crimes contre la propriété
+qui ont le plus bénéficié de cette jurisprudence qui est aujourd'hui
+consacrée. Si donc la statistique en accuse un moindre nombre, il est à
+craindre que cette diminution soit exclusivement due à un artifice de
+comptabilité.
+
+Mais cette baisse fût-elle réelle, on n'en pourrait rien conclure; car
+si, à partir de 1854, les deux courbes vont en sens inverse, de 1826 à
+1854 celle des crimes-propriété ou monte en même temps que celle des
+suicides, quoique moins vite, ou reste stationnaire. De 1831 à 1835, on
+comptait annuellement, en moyenne, 5.095 accusés; ce nombre s'élevait à
+5.732 pendant la période suivante, il était encore de 4.918 en 1841-45,
+de 4.992 de 1846 à 1850, en baisse seulement de 2 % sur 1830.
+D'ailleurs, la configuration générale des deux courbes exclut toute idée
+de rapprochement. Celle des crimes-propriété est très accidentée; on la
+voit, d'une année à l'autre, faire de brusques sauts; son évolution,
+capricieuse en apparence, dépend évidemment d'une multitude de
+circonstances accidentelles. Au contraire, celle des suicides monte
+régulièrement d'un mouvement uniforme; il n'y a, sauf de rares
+exceptions, ni poussées brusques ni chutes soudaines. L'ascension est
+continue et progressive. Entre deux phénomènes dont le développement est
+aussi peu comparable il ne saurait exister de lien d'aucune sorte.
+
+M. Lacassagne paraît, du reste, être resté isolé dans son opinion. Mais
+il n'en est pas de même d'une autre théorie d'après laquelle ce serait
+avec les crimes contre les personnes et, plus spécialement avec
+l'homicide, que le suicide serait en rapport. Elle compte de nombreux
+défenseurs et mérite un sérieux examen[340].
+
+Dès 1833, Guerry faisait remarquer que les crimes contre les personnes
+sont deux fois plus nombreux dans les départements du Sud que dans ceux
+du Nord, alors que c'est l'inverse pour le suicide. Plus tard, Despine
+calcula que, dans les 14 départements où les crimes de sang sont le plus
+fréquents, il y avait 30 suicides seulement pour un million d'habitants,
+tandis qu'on en trouvait 82 dans 14 autres départements où ces mêmes
+crimes étaient beaucoup plus rares. Le même auteur ajoute que, dans la
+Seine, sur 100 accusations, on compte seulement 17 crimes-personnes et
+une moyenne de 427 suicides pour un million, tandis qu'en Corse la
+proportion des premiers est de 83 %, celle des seconds de 18 seulement
+pour un million d'habitants.
+
+Cependant, ces remarques étaient restées isolées, quand l'école
+italienne de criminologie s'en empara. Ferri et Morselli, en
+particulier, en firent la base de toute une doctrine.
+
+D'après eux, l'antagonisme du suicide et de l'homicide serait une loi
+absolument générale. Qu'il s'agisse de leur distribution géographique ou
+de leur évolution dans le temps, partout on les verrait se développer en
+sens inverse l'un de l'autre. Mais cet antagonisme, une fois admis, peut
+s'expliquer de deux manières. Ou bien l'homicide et le suicide forment
+deux courants contraires et tellement opposés que l'un ne peut gagner du
+terrain sans que l'autre en perde; ou bien ce sont deux canaux
+différents d'un seul et même courant alimenté par une même source et
+qui, par conséquent, ne peut pas se porter dans une direction sans se
+retirer de l'autre dans la même mesure. De ces deux explications, les
+criminologistes italiens adoptent la seconde. Ils voient dans le suicide
+et l'homicide deux manifestations d'un même état, deux effets d'une même
+cause qui s'exprimerait tantôt sous une forme et tantôt sous l'autre,
+sans pouvoir revêtir l'une et l'autre à la fois.
+
+Ce qui les a déterminés à choisir cette interprétation, c'est que,
+suivant eux, l'inversion que présentent à certains égards ces deux
+phénomènes n'exclut pas tout parallélisme. S'il est des conditions en
+fonction desquelles ils varient inversement, il en est d'autres qui les
+affectent de la même manière. Ainsi, dit Morselli, la température a la
+même action sur tous les deux; ils arrivent à leur maximum au même
+moment de l'année, à l'approche de la saison chaude; tous deux sont plus
+fréquents chez l'homme que chez la femme; tous deux enfin, d'après
+Ferri, s'accroissent avec l'âge. C'est donc que, tout en s'opposant par
+certains côtés, ils sont en partie de même nature. Or, les facteurs,
+sous l'influence desquels ils réagissent semblablement, sont tous
+individuels; car ou ils consistent directement en certains états
+organiques (âge, sexe), ou ils appartiennent au milieu cosmique, qui ne
+peut agir sur l'individu moral que par l'intermédiaire de l'individu
+physique. Ce serait donc parleurs conditions individuelles que le
+suicide et l'homicide se confondraient. La constitution psychologique
+qui prédisposerait à l'un et à l'autre serait la même: les deux
+penchants ne feraient qu'un. Ferri et Morselli, à la suite de Lombroso,
+ont même essayé de définir ce tempérament. Il serait caractérisé par une
+déchéance de l'organisme qui mettrait l'homme dans des conditions
+défavorables pour soutenir la lutte. Le meurtrier et le suicidé seraient
+tous deux des dégénérés et des impuissants. Également incapables de
+jouer un rôle utile dans la société, ils seraient, par suite, destinés à
+être vaincus.
+
+Seulement, cette prédisposition unique qui, par elle-même, n'incline pas
+dans un sens plutôt que dans l'autre, prendrait de préférence, selon la
+nature du milieu social, ou la forme de l'homicide ou celle du suicide;
+et ainsi se produiraient ces phénomènes de contraste qui, tout en étant
+réels, ne laisseraient pas de masquer une identité fondamentale. Là où
+les mœurs générales sont douces et pacifiques, où l'on a horreur de
+verser le sang humain, le vaincu se résignera, il confessera son
+impuissance, et, devançant les effets de la sélection naturelle, il se
+retirera de la lutte en se retirant de la vie. Là, au contraire, où la
+morale moyenne a un caractère plus rude, où l'existence humaine est
+moins respectée, il se révoltera, déclarera la guerre à la société,
+tuera au lieu de se tuer. En un mot, le meurtre de soi et le meurtre
+d'autrui sont deux actes violents. Mais tantôt la violence d'où ils
+dérivent, ne rencontrant pas de résistance dans le milieu social, s'y
+répand, et alors, elle devient homicide; tantôt, empêchée de se produire
+au dehors par la pression qu'exerce sur elle la conscience publique,
+elle remonte vers sa source, et c'est le sujet même d'où elle provient
+qui en est la victime.
+
+Le suicide serait donc un homicide transformé et atténué. À ce titre, il
+apparaît presque comme bienfaisant; car, si ce n'est pas un bien, c'est,
+du moins, un moindre mal et qui nous en épargne un pire. Il semble même
+qu'on ne doive pas chercher à en contenir l'essor par des mesures
+prohibitives; car, du même coup, on lâcherait la bride à l'homicide.
+C'est une soupape de sûreté qu'il est utile de laisser ouverte. En
+définitive, le suicide aurait ce très grand avantage de nous
+débarrasser, sans intervention sociale et, par suite, le plus simplement
+et le plus économiquement possible, d'un certain nombre de sujets
+inutiles ou nuisibles. Ne vaut-il pas mieux les laisser s'éliminer
+d'eux-mêmes et en douceur que d'obliger la société à les rejeter
+violemment de son sein?
+
+Cette thèse ingénieuse est-elle fondée? La question est double et chaque
+partie en doit être examinée à part. Les conditions psychologiques du
+crime et du suicide sont-elles identiques? Y a-t-il antagonisme entre
+les conditions sociales dont ils dépendent?
+
+III.
+
+Trois faits ont été allégués pour établir l'unité psychologique des deux
+phénomènes.
+
+Il y a d'abord l'influence semblable que le sexe exercerait sur le
+suicide et sur l'homicide. À parler exactement, cette influence du sexe
+est beaucoup plus un effet de causes sociales que de causes organiques.
+Ce n'est pas parce que la femme diffère physiologiquement de l'homme
+qu'elle se tue moins ou qu'elle tue moins; c'est qu'elle ne participe
+pas de la même manière à la vie collective. Mais de plus, il s'en faut
+que la femme ait le même éloignement pour ces deux formes de
+l'immoralité. On oublie, en effet, qu'il y a des meurtres dont elle a le
+monopole; ce sont les infanticides, les avortements et les
+empoisonnements. Toutes les fois que l'homicide est à sa portée, elle le
+commet aussi ou plus fréquemment que l'homme. D'après Oettingen[341], la
+moitié des meurtres domestiques lui serait imputable. Rien n'autorise
+donc à supposer qu'elle ait, en vertu de sa constitution congénitale, un
+plus grand respect pour la vie d'autrui; ce sont seulement les occasions
+qui lui manquent, parce qu'elle est moins fortement engagée dans la
+mêlée de la vie. Les causes qui poussent aux crimes de sang agissent
+moins sur elle que sur l'homme, parce qu'elle se tient davantage en
+dehors de leur sphère d'influence. C'est pour la même raison qu'elle
+est moins exposée aux morts accidentelles; sur 100 décès de ce genre, 20
+seulement sont féminins.
+
+D'ailleurs, même si l'on réunit sous une seule rubrique tous les
+homicides intentionnels, meurtres, assassinats, parricides,
+infanticides, empoisonnements, la part de la femme dans l'ensemble est
+encore très élevée. En France, sur 100 de ces crimes, il y en a 38 ou 39
+qui sont commis par des femmes, et même 42 si l'on tient compte des
+avortements. La proportion est de 51 % en Allemagne, de 52 % en
+Autriche. Il est vrai qu'on laisse alors de côté les homicides
+involontaires; mais c'est seulement quand il est voulu que l'homicide
+est vraiment lui-même. D'autre part, les meurtres spéciaux à la femme,
+infanticides, avortements, meurtres domestiques, sont, par leur nature,
+difficiles à découvrir. Il s'en commet donc un grand nombre qui
+échappent à la justice et, par conséquent, à la statistique. Si l'on
+songe que, très vraisemblablement, la femme doit déjà profiter à
+l'instruction de la même indulgence dont elle bénéficie certainement au
+jugement, où elle est bien plus souvent acquittée que l'homme, on verra
+qu'en définitive l'aptitude à l'homicide ne doit pas être très
+différente dans les deux sexes. On sait, au contraire, combien est
+grande l'immunité de la femme contre le suicide.
+
+L'influence de l'âge sur l'un et l'autre phénomène ne révèle pas de
+moindres différences. Suivant Ferri, l'homicide comme le suicide
+deviendrait plus fréquent à mesure que l'homme avance dans la vie. Il
+est vrai que Morselli a exprimé le sentiment contraire[342]. La vérité
+est qu'il n'y a ni inversion ni concordance. Tandis que le suicide croît
+régulièrement jusqu'à la vieillesse, le meurtre et l'assassinat arrivent
+à leur apogée dès la maturité, vers 30 ou 35 ans, pour décroître
+ensuite. C'est ce que montre le tableau XXXI. Il est impossible d'y
+apercevoir la moindre preuve ni d'une identité de nature ni d'un
+antagonisme entre le suicide et les crimes de sang.
+
+
+
+Tableau XXXI
+
+_Évolution comparée des meurtres, des assassinats et des suicides aux
+différents âges, en France_ (1887).
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| |SUR 100,000 HABITANTS| SUR 100,000 INDIVIDUS |
+| | de chaque âge |de chaque sexe et de chaque |
+| | combien de | âge combien de suicides. |
+| +--------+------------+--------------+---------------+
+| |Meurtres|Assassinats | Hommes. | Femmes. |
+| +--------+------------+--------------+---------------+
+|De 16 à 21[343]| 6,2 | 8 | 14 | 9 |
+| 21 à 25 | 9,7 | 14,9 | 23 | 9 |
+| 25 à 30 | 15,4 | 15,4 | 30 | 9 |
+| 30 à 40 | 11 | 15,9 | 33 | 9 |
+| 40 à 50 | 6,9 | 11 | 50 | 12 |
+| 50 à 60 | 2 | 6,5 | 69 | 17 |
+|Au delà | 2,3 | 2,5 | 91 | 20 |
++---------------+--------+------------+--------------+---------------+
+*/
+
+Reste l'action de la température. Si l'on réunit ensemble tous les
+crimes contre les personnes, la courbe que l'on obtient ainsi semble
+confirmer la théorie de l'école italienne. Elle monte jusqu'en juin et
+descend régulièrement jusqu'en décembre, comme celle des suicides. Mais
+ce résultat vient simplement de ce que, sous cette expression commune de
+crimes contre la personne, on compte, outre les homicides, les attentais
+à la pudeur et les viols. Comme ces crimes ont leur maximum en juin et
+qu'ils sont beaucoup plus nombreux que les attentats contre la vie, ce
+sont eux qui donnent à la courbe sa configuration. Mais ils n'ont aucune
+parenté avec l'homicide; si donc on veut savoir comment ce dernier varie
+aux différents moments de l'année, il faut l'isoler des autres. Or, si
+l'on procède à cette opération et surtout si l'on prend soin de
+distinguer les unes des autres les différentes formes de la criminalité
+homicide, on ne découvre plus aucune trace du parallélisme annoncé (V.
+Tableau XXXII).
+
+En effet, tandis que l'accroissement du suicide est continu et régulier
+de janvier à juin environ, ainsi que sa décroissance pendant l'autre
+partie de l'année, le meurtre, l'assassinat, l'infanticide oscillent
+d'un mois à l'autre de la manière la plus capricieuse. Non seulement la
+marche générale n'est pas la même, mais ni les _maxima_ ni les _minima_
+ne coïncident. Les meurtres ont deux _maxima_, l'un en février et
+l'autre en août; les assassinats deux aussi, mais en partie différents,
+l'un en février et l'autre en novembre. Pour les infanticides, c'est en
+mai; pour les coups mortels, c'est en août et septembre. Si l'on calcule
+les variations, non plus mensuelles, mais saisonnières, les divergences
+ne sont pas moins marquées. L'automne compte à peu près autant de
+meurtres que l'été (1.968 au lieu de 1.974) et l'hiver en a plus que le
+printemps. Pour l'assassinat, c'est l'hiver qui tient la tête (2.621),
+l'automne suit (2.596), puis l'été (2.478) et enfin le printemps
+(2.287). Pour l'infanticide, c'est le printemps qui dépasse les autres
+saisons (2.111) et il est suivi de l'hiver (_1.939_). Pour les coups et
+blessures, l'été et l'automne sont au même niveau (2.854 pour l'un et
+2.845 pour l'autre); puis vient le printemps (2.690) et, à peu de
+distance, l'hiver (2.653). Tout autre est, nous l'avons vu, la
+distribution du suicide.
+
+Tableau XXXII
+
+_Variations mensuelles des différentes formes de la criminalité
+homicide_[344] (1827-1870).
+
+/*
++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
+| | | | | COUPS |
+| | MEURTRES. | ASSASSINATS. | INFANTICIDES. | et blessures |
+| | | | | mortels. |
++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
+| Janvier | 560 | 829 | 647 | 830 |
+| Février | 664 | 926 | 750 | 937 |
+| Mars | 600 | 766 | 783 | 840 |
+| Avril | 574 | 712 | 662 | 867 |
+| Mai | 587 | 809 | 666 | 983 |
+| Juin | 644 | 853 | 552 | 938 |
+| Juillet | 614 | 776 | 491 | 919 |
+| Août | 716 | 849 | 501 | 997 |
+| Septembre| 665 | 839 | 495 | 993 |
+| Octobre | 653 | 815 | 478 | 892 |
+| Novembre | 650 | 942 | 497 | 960 |
+| Décembre | 591 | 866 | 542 | 886 |
++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
+*/
+
+D'ailleurs, si le penchant au suicide n'était qu'un penchant au meurtre
+refoulé, on devrait voir les meurtriers et les assassins, une fois
+qu'ils sont arrêtés et que leurs instincts violents ne peuvent plus se
+manifester au dehors, en devenir eux-mêmes les victimes. La tendance
+homicide devrait donc, sous l'influence de l'emprisonnement, se
+transformer en tendance au suicide. Or, du témoignage de plusieurs
+observateurs, il résulte au contraire que les grands criminels se tuent
+rarement. Cazauvieilh a recueilli auprès des médecins de nos différents
+bagnes des renseignements sur l'intensité du suicide chez les
+forçats[345]. À Rochefort, en trente ans, on n'avait observé qu'un seul
+cas; aucun à Toulon, où la population était ordinairement de 3 à 4.000
+individus (1818-1834). À Brest, les résultats étaient un peu différents;
+en dix-sept ans, sur une population moyenne d'environ 3.000 individus,
+il s'était commis 13 suicides, ce qui fait un taux annuel de 21 pour
+100.000; quoique plus élevé que les précédents, ce chiffre n'a rien
+d'exagéré, puisqu'il se rapporte à une population principalement
+masculine et adulte. D'après le docteur Lisle, «sur 9.320 décès
+constatés dans les bagnes de 1816 à 1837 inclusivement, on n'a compté
+que 6 suicides[346]». D'une enquête faite par le docteur Ferrus il
+résulte qu'il y a eu seulement 30 suicides en sept ans dans les
+différentes maisons centrales, sur une population moyenne de 15.111
+prisonniers. Mais la proportion a été encore plus faible dans les
+bagnes où l'on n'a constaté que 5 suicides de 1838 à 1845 sur une
+population moyenne de 7.041 individus[347]. Brierre de Boismont confirme
+ce dernier fait et il ajoute: «Les assassins de profession, les grands
+coupables ont plus rarement recours à ce moyen violent pour se
+soustraire à l'expiation pénale que les détenus d'une perversité moins
+profonde[348]». Le docteur Leroy remarque également que «les coquins de
+profession, les habitués des bagnes» attentent rarement à leurs
+jours[349].
+
+Deux statistiques, citées l'une par Morselli[350] et l'autre par
+Lombroso[351], tendent, il est vrai, à établir que les détenus, en
+général, sont exceptionnellement enclins au suicide. Mais, comme ces
+documents ne distinguent pas les meurtriers et les assassins des autres
+criminels, on n'en saurait rien conclure relativement à la question qui
+nous occupe. Ils paraissent même plutôt confirmer les observations
+précédentes. En effet, ils prouvent que, par elle-même, la détention
+développe une très forte inclination au suicide. Même si l'on ne tient
+pas compte des individus qui se tuent aussitôt arrêtés et avant leur
+condamnation, il reste un nombre considérable de suicides qui ne peuvent
+être attribués qu'à l'influence exercée par la vie de la prison[352].
+Mais alors, le meurtrier incarcéré devrait avoir pour la mort volontaire
+un penchant d'une extrême violence, si l'aggravation qui résulte déjà de
+son incarcération était encore renforcée par les prédispositions
+congénitales qu'on lui prête. Le fait qu'il est, à ce point de vue,
+plutôt au-dessous de la moyenne qu'au-dessus n'est donc guère favorable
+à l'hypothèse d'après laquelle il aurait, par la seule vertu de son
+tempérament, une affinité naturelle pour le suicide, toute prête à se
+manifester dès que les circonstances en favorisent le développement.
+D'ailleurs, nous n'entendons pas soutenir qu'il jouisse d'une véritable
+immunité; les renseignements dont nous disposons ne sont pas suffisants
+pour trancher la question. Il est possible que, dans certaines
+conditions, les grands criminels fassent assez bon marché de leur vie et
+y renoncent sans trop de peine. Mais, à tout le moins, le fait n'a-t-il
+pas la généralité et la nécessité qui sont logiquement impliquées dans
+la thèse italienne. C'est ce qu'il nous suffisait d'établir[353].
+
+
+
+
+IV.
+
+Mais la seconde proposition de l'école reste à discuter. Étant donné que
+l'homicide et le suicide ne dérivent pas d'un même état psychologique,
+il nous faut rechercher s'il y a un réel antagonisme entre les
+conditions sociales dont ils dépendent.
+
+La question est plus complexe que ne l'ont cru les auteurs italiens et
+plusieurs de leurs adversaires. Il est certain que, dans nombre de cas,
+la loi d'inversion ne se vérifie pas. Assez souvent, les deux
+phénomènes, au lieu de se repousser et de s'exclure, se développent
+parallèlement. Ainsi, en France, depuis le lendemain de la guerre de
+1870, les meurtres ont manifesté une certaine tendance à croître. On en
+comptait, par année moyenne, 105 seulement pendant les années 1861-65;
+ils s'élevaient à 163 de 1871 à 1876 et les assassinats, pendant le même
+temps, passaient de 175 à 201. Or, au même moment, les suicides
+augmentaient dans des proportions considérables. Le même phénomène
+s'était produit pendant les années 1840-50. En Prusse, les suicides qui,
+de 1865 à 1870, n'avaient pas dépassé 3 658, atteignaient 4 459 en 1876,
+5 042 en 1878, en augmentation de 36%. Les meurtres et les assassinats
+suivaient la même marche; de 151 en 1869, ils passaient successivement à
+166 en 1874, à 221 en 1875, à 253 en 1878, en augmentation de 67%[354].
+Même phénomène en Saxe. Avant 1870, les suicides oscillaient entre 600
+et 700; une seule fois, en 1868, il y en eut 800. À partir de 1876, ils
+montent à 981, puis à 1 114, à 1 126, enfin, en 1880, ils étaient à 1
+171[355]. Parallèlement, les attentats contre la vie d'autrui passaient
+de 637 en 1873 à 2 232 en 1878[356]. En Irlande, de 1865 à 1880, le
+suicide croît de 29%, l'homicide croît aussi et presque dans la même
+mesure (23%)[357].
+
+En Belgique, de 1841 à 1885, les homicides sont passés de 47 à 139 et
+les suicides de 240 à 670; ce qui fait un accroissement de 195 % pour
+les premiers et de 178 % pour les seconds. Ces chiffres sont si peu
+conformes à la loi que Ferri en est réduit à mettre en doute
+l'exactitude de la statistique belge. Mais même en s'en tenant aux
+années les plus récentes et sur lesquelles les données sont le moins
+suspectes, on arrive au même résultat. De 1874 à 1885, l'augmentation
+est, pour les homicides de 51 % (139 cas au lieu de 92) et, pour les
+suicides de 79 % (670 cas au lieu de 374).
+
+La distribution géographique des deux phénomènes donne lieu à des
+observations analogues. Les départements français où l'on compte le plus
+de suicides sont: la Seine, la Seine-et-Marne, la Seine-et-Oise, la
+Marne. Or, s'ils ne tiennent pas également la tête pour l'homicide, ils
+ne laissent pas d'occuper un rang assez élevé, la Seine est au 26e pour
+les meurtres et au 17e pour les assassinats, la Seine-et-Marne au 33e et
+au 14e, la Seine-et-Oise au 15e et au 24e, la Marne au 27e et au 21e. Le
+Var qui est le 10e pour les suicides, est le 5e pour les assassinats et
+le 6e pour les meurtres. Dans les Bouches-du-Rhône, où l'on se tue
+beaucoup, on tue également beaucoup; elles sont au 5e rang pour les
+meurtres et au 6e pour les assassinats[358]. Sur la carte du suicide,
+comme sur celle de l'homicide, l'Île-de-France est représentée par une
+tache sombre, ainsi que la bande formée par les départements
+méditerranéens, avec cette seule différence que la première région est
+d'une teinte moins foncée sur la carte de l'homicide que sur celle du
+suicide et que c'est l'inverse pour la seconde. De même, en Italie, Rome
+qui est le troisième district judiciaire pour les morts volontaires est
+encore le quatrième pour les homicides qualifiés. Enfin, nous avons vu
+que dans les sociétés inférieures, où la vie est peu respectée, les
+suicides sont souvent très nombreux.
+
+Mais, si incontestables que soient ces faits et quelque intérêt qu'il y
+ait à ne pas les perdre de vue, il en est de contraires qui ne sont pas
+moins constants et qui sont même beaucoup plus nombreux. Si, dans
+certains cas, les deux phénomènes concordent, au moins partiellement,
+dans d'autres, ils sont manifestement en antagonisme:
+
+1° Si, à de certains moments du siècle, ils progressent dans le même
+sens, les deux courbes, prises dans leur ensemble, là du moins où on
+peut les suivre pendant un temps assez long, contrastent très nettement.
+En France, de 1826 à 1880, le suicide croît régulièrement, ainsi que
+nous l'avons vu; l'homicide, au contraire, tend à décroître, quoique
+moins rapidement. En 1826-30, il y avait annuellement 279 accusés de
+meurtre en moyenne, il n'y en avait plus que 160 en 1876-80 et, dans
+l'intervalle, leur nombre était même tombé à 121 en 1861-65 et à 119 en
+1856-60. À deux époques, vers 1845 et au lendemain de la guerre, il y a
+eu tendance au relèvement; mais si l'on fait abstraction de ces
+oscillations secondaires, le mouvement général de décroissance est
+évident. La diminution est de 43%, d'autant plus sensible que la
+population s'est, en même temps, accrue de 16%.
+
+La régression est moins marquée pour les assassinats. Il y avait 258
+accusés en 1826-30, il y en avait encore 239 en 1876-80. Le recul n'est
+sensible que si l'on tient compte de l'accroissement de la population.
+Cette différence dans l'évolution de l'assassinat n'a rien qui doive
+surprendre. C'est, en effet, un crime mixte qui a des caractères communs
+avec le meurtre, mais en a aussi de différents; il ressortit, en partie,
+à d'autres causes. Tantôt, ce n'est qu'un meurtre plus réfléchi et plus
+voulu, tantôt, ce n'est que l'accompagnement d'un crime contre la
+propriété. À ce dernier titre, il est placé sous la dépendance d'autres
+facteurs que l'homicide. Ce qui le détermine, ce n'est pas l'ensemble
+des tendances de toutes sortes qui poussent à l'effusion du sang, mais
+les mobiles très différents qui sont à la racine du vol. La dualité de
+ces deux crimes était déjà sensible dans le tableau de leurs variations
+mensuelles et saisonnières. L'assassinat atteint son point culminant en
+hiver et plus spécialement en novembre, tout comme les attentats contre
+les choses. Ce n'est donc pas à travers les variations par lesquelles il
+passe qu'on peut le mieux observer l'évolution du courant homicide; la
+courbe du meurtre en traduit mieux l'orientation générale.
+
+Le même phénomène s'observe en Prusse. En 1834, il y avait 368
+instructions ouvertes pour meurtres ou coups mortels, soit une pour
+29.000 habitants; en 1851, il n'y en avait plus que 257, ou une pour
+53.000 habitants. Le mouvement s'est continué ensuite, quoique avec un
+peu plus de lenteur. En 1852, il y avait encore une instruction pour
+76.000 habitants; en 1873, une seulement pour 109.000[359]. En Italie,
+de 1875 à 1890, la diminution pour les homicides simples et qualifiés a
+été de 18% (2.660 au lieu de 3.280) tandis que les suicides augmentaient
+de 80%[360]. Là où l'homicide ne perd pas de terrain, il reste tout au
+moins stationnaire. En Angleterre, de 1860 à 1865, on en comptait
+annuellement 359 cas, il n'y en a plus que 329 en 1881-85; en Autriche,
+il y en avait 528 en 1866-70, il n'y en a plus que 510 en 1881-85[361],
+et il est probable que si, dans ces différents pays, on isolait
+l'homicide de l'assassinat, la régression serait plus marquée. Pendant
+le même temps, le suicide augmentait dans tous ces États.
+
+M. Tarde a cependant entrepris de démontrer que cette diminution de
+l'homicide en France n'était qu'apparente[362]. Elle serait simplement
+due à ce qu'on a omis de joindre aux affaires jugées par les cours
+d'assises celles qui ont été classées sans suites par les parquets ou
+qui ont abouti à des ordonnances de non-lieu. D'après cet auteur, le
+nombre des meurtres qui restent ainsi impoursuivis et qui, pour cette
+raison, n'entrent pas en ligne de compte dans les totaux de la
+statistique judiciaire, n'aurait cessé de grandir; en les ajoutant aux
+crimes de même espèce qui ont été l'objet d'un jugement, on aurait une
+progression continue au lieu de la régression annoncée. Malheureusement,
+la preuve qu'il donne de cette assertion est due à un trop ingénieux
+arrangement des chiffres. Il se contente de comparer le nombre des
+meurtres et des assassinats qui n'ont pas été déférés aux cours
+d'assises pendant le lustre 1861-65 à celui des années 1876-80 et
+1880-85, et de montrer que le second et surtout le troisième sont
+supérieurs au premier. Mais il se trouve que la période 1861-63 est, de
+tout le siècle, celle où il y a eu, et de beaucoup, le moins d'affaires
+ainsi arrêtées avant le jugement; le nombre en est exceptionnellement
+infime, nous ne savons pour quelles causes. Elle constituait donc un
+terme de comparaison aussi impropre que possible. Ce n'est pas,
+d'ailleurs, en comparant deux ou trois chiffres que l'on peut induire
+une loi. Si, au lieu de choisir ainsi son point de repère, M. Tarde
+avait observé pendant plus longtemps les variations qu'a subies le
+nombre de ces affaires, il fût arrivé à une tout autre conclusion.
+Voici, en effet, le résultat que donne ce travail.
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Nombre des affaires impoursuivies_[363]. |
++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
+| |1835-38.|1839-40. |1846-50. |1861-65 |1876-80. |1880-85.|
++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
+|Meurtres | 442 | 503 | 408 | 223 | 322 | 322 |
++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
+|Assassinats| 313 | 320 | 333 | 217 | 231 | 252 |
++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
+
+*/
+
+Les chiffres ne varient pas d'une manière très régulière; mais, de 1835
+à 1885, ils ont sensiblement décru, malgré le relèvement qui s'est
+produit vers 1876. La diminution est de 37% pour les meurtres et de 24%
+pour les assassinats. Il n'y a donc rien là qui permette de conclure à
+un accroissement de la criminalité correspondante[364].
+
+2° S'il est des pays qui cumulent le suicide et l'homicide, c'est
+toujours en proportions inégales; jamais ces deux manifestations
+n'atteignent leur maximum d'intensité sur le même point. Même c'est une
+règle générale que, _là où l'homicide est très développé, il confère une
+sorte d'immunité contre le suicide_.
+
+L'Espagne, l'Irlande et l'Italie sont les trois pays d'Europe où l'on
+se tue le moins; le premier compte 17 cas pour un million d'habitants,
+le second 21 et le troisième 37. Inversement, il n'en est pas où l'on
+tue autant. Ce sont les seules contrées où le nombre des meurtres
+dépasse celui des morts volontaires; l'Espagne a trois fois plus des uns
+que des autres (1.484 homicides en moyenne pendant les années 1883-89 et
+514 suicides seulement), l'Irlande le double (225 d'un côté et 116 de
+l'autre), l'Italie une fois et demi autant (2.322 contre 1.437). Au
+contraire, la France et la Prusse sont très fécondes en suicides (160 et
+260 cas pour un million); les homicides y sont dix fois moins nombreux:
+la France n'en compte que 734 cas et la Prusse 459, par année moyenne de
+la période 1882-88.
+
+Les mêmes rapports s'observent à l'intérieur de chaque pays. En Italie,
+sur la carte des suicides, tout le Nord est foncé, tout le Sud
+absolument clair; c'est exactement l'inverse sur la carte des homicides.
+Si, d'ailleurs, on répartit les provinces italiennes en deux classes
+selon le taux des suicides et si l'on cherche quel est, dans chacune, le
+taux moyen des homicides, l'antagonisme apparaît de la manière la plus
+accusée:
+
+/*
+1re classe.
+De 4,1 suicides à 30 pour 1 million. 271,9 homicides pour 1 million.
+2e classe.
+De 30 - 88 - 95,2 - -
+*/
+
+La province où l'on tue le plus est la Calabre, 69 homicides qualifiés
+pour 1 million; il n'en est pas où le suicide soit aussi rare.
+
+En France, les départements où l'on commet le plus de meurtres sont la
+Corse, les Pyrénées-Orientales, la Lozère et l'Ardèche. Or, sous le
+rapport des suicides, la Corse tombe du 1er rang au 85e, les
+Pyrénées-Orientales au 63e, la Lozère au 83e est enfin l'Ardèche au
+68e[365].
+
+En Autriche, c'est dans l'Autriche inférieure, en Bohême et en Moravie
+que le suicide est à son maximum, tandis qu'il est peu développé dans la
+Carniole et la Dalmatie. Au contraire, la Dalmatie compte 79 homicides
+pour un million d'habitants et la Carniole 57,4, tandis que l'Autriche
+inférieure, n'en a que 14, la Bohême 11 et la Moravie 15.
+
+3° Nous avons établi que les guerres ont sur la marche du suicide une
+influence déprimante. Elles produisent le même effet sur les vols, les
+escroqueries les abus de confiance, etc. Mais il est un crime qui fait
+exception. C'est l'homicide. En France, en 1870, les meurtres qui
+étaient en moyenne de 119 pendant les années 1866-69, passent
+brusquement à 133 puis à 224 en 1871, en augmentation de 88 %[366], pour
+retomber à 162 en 1872. Cet accroissement apparaîtra plus important
+encore, si l'on songe que l'âge où l'on tue le plus est situé vers la
+trentaine, et que toute la jeunesse était alors sous les drapeaux. Les
+crimes qu'elle aurait commis en temps de paix ne sont donc pas entrés
+dans les calculs de la statistique. De plus, il n'est pas douteux que le
+désarroi de l'administration judiciaire ait dû empêcher plus d'un crime,
+d'être connu ou plus d'une instruction d'aboutir à des poursuites. Si,
+malgré ces deux causes de diminution, le nombre des homicides s'est
+accru, on conçoit combien l'augmentation réelle a dû être sérieuse.
+
+De même, en Prusse, lorsqu'éclate la guerre contre le Danemark, en 1864,
+les homicides passent de 137 à 169, niveau qu'ils n'avaient pas atteint
+depuis 1854; en 1865, ils tombent à 153, mais ils se relèvent en 1866
+(159), bien que l'armée prussienne ait été mobilisée. En 1870, on
+constate par rapport à 1869 une baisse légère (151 cas au lieu de 185)
+qui s'accentue encore en 1871 (136 cas), mais combien moindre que pour
+les autres crimes! Au même moment, les vols qualifiés crimes baissaient
+de moitié, 4.599 en 1870 au lieu de 8.676 en 1869. De plus, dans ces
+chiffres, meurtres et assassinats sont confondus; or ces deux crimes
+n'ont pas la même signification et nous savons que, en France aussi, les
+premiers seuls augmentent en temps de guerre. Si donc la diminution
+totale des homicides de toutes sortes n'est pas plus considérable, on
+peut croire que les meurtres, une fois isolés des assassinats,
+manifesteraient une hausse importante. D'ailleurs, si l'on pouvait
+réintégrer tous les cas qui ont dû être omis pour les deux causes
+signalées plus haut, cette régression apparente serait elle-même réduite
+à peu de chose. Enfin, il est très remarquable que les meurtres
+involontaires se sont alors élevés très sensiblement, de 268 en 1869 à
+303 en 1870 et à 310 en 1871[367]. N'est-ce pas la preuve que, à ce
+moment, on faisait moins de cas de la vie humaine qu'en temps de paix?
+
+Les crises politiques ont le même effet. En France, tandis que, de 1840
+à 1846, la courbe des meurtres était restée stationnaire, en 1848, elle
+remonte brusquement, pour atteindre son maximum en 1849 avec 240[368].
+Le même phénomène s'était déjà produit pendant les premières années du
+règne de Louis-Philippe. Les compétitions des partis politiques y furent
+d'une extrême violence. Aussi est-ce à ce moment que les meurtres
+atteignent le plus haut point où ils soient parvenus pendant toute la
+durée du siècle. De 204 en 1830, ils s'élèvent à 264 en 1831, chiffre
+qui ne fut jamais dépassé; en 1832, ils sont encore à 253 et à 257 en
+1833. En 1834, une baisse brusque se produit qui s'affirme de plus en
+plus; en 1838, il n'y a plus que 145 cas, soit une diminution de 44 %.
+Pendant ce temps, le suicide évoluait en sens inverse. En 1833 il est au
+même niveau qu'en 1829 (1.973 cas d'un côté, 1.904 de l'autre); puis en
+1834, un mouvement ascensionnel commence qui est très rapide. En 1838,
+l'augmentation est de 30 %.
+
+4° Le suicide est beaucoup plus urbain que rural. C'est le contraire
+pour l'homicide. En additionnant ensemble les meurtres, parricides et
+infanticides, on trouve que, dans les campagnes, en 1887, il s'est
+commis 11,1 crimes de ce genre et 8,6 seulement dans les villes. En
+1880, les chiffres sont à peu près les mêmes; ils sont respectivement de
+11,0 et de 9,3.
+
+5° Nous avons vu que le catholicisme diminue la tendance au suicide
+tandis que le protestantisme l'accroît. Inversement, les homicides sont
+beaucoup plus fréquents dans les pays catholiques que chez les peuples
+protestants:
+
+/*
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS |
+| catholiques | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Italie. | 70 | 23,1 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Espagne. | 64,9 | 8,2 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Hongrie. | 56,2 | 8,2 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Autriche. | 10,2 | 8,7 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Irlande. | 8,1 | 2,3 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Belgique. | 8,5 | 4,2 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|France. | 6,4 | 5,6 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Moyennes. | 32,1 | 9,1 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS |
+| protestants | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Allemagne. | 3,4 | 3,3 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Angleterre. | 3,9 | 1,7 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Danemark. | 4,6 | 3,7 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Hollande. | 3,1 | 2,5 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Écosse. | 4,4 | 0,70 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Moyennes. | 3,8 | 2,3 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+*/
+
+Surtout pour ce qui est de l'homicide simple, l'opposition entre ces
+deux groupes de sociétés est frappante.
+
+Le même contraste s'observe à l'intérieur de l'Allemagne. Les districts
+qui s'élèvent le plus au-dessus de la moyenne sont tous catholiques; ce
+sont Posen (18,2 meurtres et assassinats par million d'habitants), Donau
+(16,7), Bromberg (14,8), la Haute et la Basse-Bavière (13,0). De même
+encore, à l'intérieur de la Bavière, les provinces sont d'autant plus
+fécondes en homicides qu'elles comptent moins de protestants:
+
+_Provinces._
+
+/*
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|À MINORITÉ|MEURTRES et|À MAJORITÉ|MEURTRES et|OÙ IL Y A |MEURTRES et|
+|catholique|assassinats|catholique|assassinats|PLUS de |assassinats|
+| |pour un | |pour un |90% de |pour un |
+| |million | |million |cathol. |million |
+| |d'habitants| |d'habitants| |d'habitants|
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Palatinat | |Franconie | |Haut- | |
+|du Rhin | 2,8 |inférieure| 9 |Palatinat | 4,3 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Franconie | | Souabe | |Haute- | |
+|centrale | 6,9 | | 9,2 |Bavière | 13,0 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Haute- | | | |Basse- | |
+|Franconie | 6,9 | | |Bavière | 13,0 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Moyenne | 5,5 | Moyenne | 9,1 | Moyenne | 10,1 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+*/
+
+Seul, le Haut-Palatinat fait exception à la loi. Il n'y a d'ailleurs
+qu'à comparer le tableau précédent avec celui nomme _Provinces
+bavaroises (1867-75)_ pour que l'inversion entre la répartition du
+suicide et celle de l'homicide apparaisse avec évidence.
+
+6° Enfin, tandis que la vie de famille a sur le suicide une action
+modératrice, elle stimule plutôt le meurtre. Pendant les années 1884-87,
+un million d'époux donnait, en moyenne, par an, 5,07 meurtres; un
+million de célibataires au-dessus de 15 ans, 12,7. Les premiers
+paraissent donc jouir, par rapport aux seconds, d'un coefficient de
+préservation égal à environ 2,3. Seulement, il faut tenir compte de ce
+fait que ces deux catégories de sujets n'ont pas le même âge et que
+l'intensité du penchant homicide varie aux différents moments de la vie.
+Les célibataires ont en moyenne de 25 à 30 ans, les époux environ 45. Or
+c'est entre 25 et 30 ans que la tendance au meurtre est _maxima_; un
+million d'individus de cet âge produit annuellement 15,4 meurtres,
+tandis qu'à 45 ans le taux n'est plus que de 6,9. Le rapport entre le
+premier de ces nombres et le second est égal à 2,2. Ainsi, par le seul
+fait de leur âge plus avancé, les gens mariés devraient commettre 2 fois
+moins de meurtres que les célibataires. Leur situation, privilégiée en
+apparence, ne vient donc pas de ce qu'ils sont mariés, mais de ce qu'ils
+sont plus âgés. La vie domestique ne leur confère aucune immunité.
+
+Non seulement elle ne préserve pas de l'homicide, mais on peut plutôt
+supposer qu'elle y excite. En effet, il est très vraisemblable que la
+population mariée jouit, en principe, d'une plus haute moralité que la
+population célibataire. Elle doit cette supériorité non pas tant,
+croyons-nous, à la sélection matrimoniale, dont les effets, pourtant, ne
+sont pas négligeables, qu'à l'action même exercée par la famille sur
+chacun de ses membres. Il n'est guère douteux qu'un sujet soit moins
+bien trempé au moral quand il est isolé et abandonné à lui-même, que
+quand il subit à chaque instant la bienfaisante discipline du milieu
+familial. Si donc, pour ce qui est de l'homicide, les époux ne sont pas
+en meilleure situation que les célibataires, c'est que l'influence
+moralisatrice dont ils bénéficient, et qui devrait les détourner de
+toutes les sortes de crimes, est neutralisée partiellement par une
+influence aggravante qui les pousse au meurtre et qui doit tenir à la
+vie de famille[369].
+
+En résumé donc, tantôt le suicide coexiste avec l'homicide, tantôt ils
+s'excluent mutuellement; tantôt ils réagissent de la même manière sous
+l'influence des mêmes conditions, tantôt ils réagissent en sens
+contraire et les cas d'antagonisme sont les plus nombreux. Comment
+expliquer ces faits, en apparence contradictoires?
+
+La seule manière de les concilier est d'admettre qu'il y a des espèces
+différentes de suicides, dont les unes ont une certaine parenté avec
+l'homicide, tandis que les autres le repoussent. Car il n'est pas
+possible qu'un seul et même phénomène se comporte aussi différemment
+dans les mêmes circonstances. Le suicide qui varie comme le meurtre et
+celui qui varie en sens inverse ne sauraient être de même nature.
+
+Et en effet, nous avons montré qu'il y a des types différents de
+suicides, dont les propriétés caractéristiques ne sont pas du tout les
+mêmes. La conclusion du livre précédent se trouve ainsi confirmée, en
+même temps qu'elle sert à expliquer les faits qui viennent d'être
+exposés. À eux seuls, ils eussent déjà suffi à conjecturer la diversité
+interne du suicide; mais l'hypothèse cesse d'en être une, rapprochée des
+résultats antérieurement obtenus, outre que ceux-ci reçoivent de ce
+rapprochement comme un supplément de preuve. Même, maintenant que nous
+savons quelles sont les différentes sortes de suicides et en quoi elles
+consistent, nous pouvons aisément apercevoir quelles sont celles qui
+sont incompatibles avec l'homicide, celles, au contraire, qui dépendent
+en partie des mêmes causes, et d'où vient que l'incompatibilité est le
+fait le plus général.
+
+Le type de suicide qui est actuellement le plus répandu et qui contribue
+le plus à élever le chiffre annuel des morts volontaires, c'est le
+suicide égoïste. Ce qui le caractérise, c'est un état de dépression et
+d'apathie produit par une individuation exagérée. L'individu ne tient
+plus à être, parce qu'il ne tient plus assez au seul intermédiaire qui
+le rattache au réel, je veux dire à la société. Ayant de lui-même et de
+sa propre valeur un trop vif sentiment, il veut être à lui-même sa
+propre fin et, comme un tel objectif ne saurait lui suffire, il traîne
+dans la langueur et l'ennui une existence qui lui apparaît dès lors
+comme dépourvue de sens. L'homicide dépend de conditions opposées. C'est
+un acte violent qui ne va pas sans passions. Or, là où la société est
+intégrée de telle sorte que l'individuation des parties y est peu
+prononcée, l'intensité des états collectifs élève le niveau général de
+la vie passionnelle; même, le terrain n'est nulle part aussi favorable
+au développement des passions spécialement homicides. Là où l'esprit
+domestique a gardé son ancienne force, les offenses dirigées contre la
+famille sont considérées comme des sacrilèges qui ne sauraient être trop
+cruellement vengés et dont la vengeance ne peut être abandonnée à des
+tiers. C'est de là qu'est venue la pratique de la _vendetta_ qui
+ensanglante encore notre Corse et certains pays méridionaux. Là où la
+foi religieuse est très vive, elle est souvent inspiratrice de meurtres
+et il n'en est pas autrement de la foi politique.
+
+De plus et surtout, le courant homicide, d'une manière générale, est
+d'autant plus violent qu'il est moins contenu par la conscience
+publique, c'est-à-dire que les attentats contre la vie sont jugés plus
+véniels; et, comme il leur est attribué d'autant moins de gravité que la
+morale commune attache moins de prix à l'individu et à ce qui
+l'intéresse, une individuation faible ou, pour reprendre notre
+expression, un état d'altruisme excessif pousse aux homicides. Voilà
+pourquoi, dans les sociétés inférieures, ils sont à la fois nombreux et
+peu réprimés. Cette fréquence et l'indulgence relative dont ils
+bénéficient dérivent d'une seule et même cause. Le moindre respect dont
+les personnalités individuelles sont l'objet les expose davantage aux
+violences, en même temps qu'il fait paraître ces violences moins
+criminelles. Le suicide égoïste et l'homicide ressortissent donc à des
+causes antagonistes et, par conséquent, il est impossible que l'un
+puisse se développer à l'aise là où l'autre est florissant. Là où les
+passions sociales sont vives, l'homme est beaucoup moins enclin soit aux
+rêveries stériles soit aux froids calculs de l'épicurien. Quand il est
+habitué à compter pour peu de chose les destinées particulières, il
+n'est pas porté à s'interroger anxieusement sur sa propre destinée.
+Quand il fait peu de cas de la douleur humaine, le poids de ses
+souffrances personnelles lui est plus léger.
+
+Au contraire, et pour les mêmes causes, le suicide altruiste et
+l'homicide peuvent très bien marcher parallèlement; car ils dépendent de
+conditions qui ne diffèrent qu'en degrés: Quand on est dressé à mépriser
+sa propre existence, on ne peut pas estimer beaucoup celle d'autrui.
+C'est pour cette raison qu'homicides et morts volontaires sont également
+à l'état endémique chez certains peuples primitifs. Mais il n'est pas
+vraisemblable qu'on puisse attribuer à la même origine les cas de
+parallélisme que nous avons rencontrés chez les nations civilisées. Ce
+n'est pas un état d'altruisme exagéré qui peut avoir produit ces
+suicides que nous avons vus parfois, dans les milieux les plus cultivés,
+coexister en grand nombre avec les meurtres. Car, pour pousser au
+suicide, il faut que l'altruisme soit exceptionnellement intense, plus
+intense même que pour pousser à l'homicide. En effet, quelque faible
+valeur que je prête à l'existence de l'individu en général, celle de
+l'individu que je suis en aura toujours plus à mes yeux que celle
+d'autrui. Toutes choses égales, l'homme moyen est plus enclin à
+respecter la personne humaine en lui-même qu'en ses semblables; par
+conséquent, il faut une cause plus énergique pour abolir ce sentiment de
+respect dans le premier cas que dans le second. Or, aujourd'hui, en
+dehors de quelques milieux spéciaux et peu nombreux comme l'armée, le
+goût de l'impersonnalité et du renoncement est trop peu prononcé et les
+sentiments contraires sont trop généraux et trop forts pour rendre à ce
+point facile l'immolation de soi-même. Il doit donc y avoir une autre
+forme, plus moderne, du suicide, susceptible également de se combiner
+avec l'homicide.
+
+C'est le suicide anomique. L'anomie, en effet, donne naissance à un état
+d'exaspération et de lassitude irritée qui peut, selon les
+circonstances, se tourner contre le sujet lui-même ou contre autrui;
+dans le premier cas, il y a suicide, dans le second, homicide. Quant aux
+causes qui déterminent la direction que suivent les forces ainsi
+surexcitées, elles tiennent vraisemblablement à la constitution morale
+de l'agent. Selon qu'elle est plus ou moins résistante, elle plie dans
+un sens ou dans l'autre. Un homme de moralité médiocre tue plutôt qu'il
+ne se tue. Nous avons même vu que, parfois, ces deux manifestations se
+produisent l'une à la suite de l'autre et ne sont que deux faces d'un
+seul et même acte; ce qui démontre leur étroite parenté. L'état
+d'exacerbation où se trouve alors l'individu est tel que, pour se
+soulager, il lui faut deux victimes.
+
+Voilà pourquoi, aujourd'hui, un certain parallélisme entre le
+développement de l'homicide et celui du suicide se rencontre surtout
+dans les grands centres et dans les régions de civilisation intense.
+C'est que l'anomie y est à l'état aigu. La même cause empêche les
+meurtres de décroître aussi vite que s'accroissent les suicides. En
+effet, si les progrès de l'individualisme tarissent une des sources de
+l'homicide, l'anomie, qui accompagne le développement économique, en
+ouvre une autre. Notamment, on peut croire que si, en France et surtout
+en Prusse, homicides de soi-même et homicides d'autrui ont augmenté
+simultanément depuis la guerre, la raison en est dans l'instabilité
+morale qui, pour des causes différentes, est devenue plus grande dans
+ces deux pays. Enfin, on peut ainsi s'expliquer comment, malgré ces
+concordances partielles, l'antagonisme est le fait le plus général.
+C'est que le suicide anomique n'a lieu en masse que sur des points
+spéciaux, là où l'activité industrielle et commerciale a pris un grand
+essor. Le suicide égoïste est, vraisemblablement, le plus répandu; or il
+exclut les crimes de sang.
+
+Nous arrivons donc à la conclusion suivante. Si le suicide et l'homicide
+varient fréquemment en raison inverse l'un de l'autre, ce n'est pas
+parce qu'ils sont deux faces différentes d'un seul et même phénomène;
+c'est parce qu'ils constituent, à certains égards, deux courants sociaux
+contraires. Ils s'excluent alors comme le jour exclut la nuit, comme les
+maladies de l'extrême sécheresse excluent celles de l'extrême humidité.
+Si, néanmoins, cette opposition générale n'empêche pas toute harmonie,
+c'est que certains types de suicides, au lieu de dépendre de causes
+antagonistes à celles dont dérivent les homicides, expriment, au
+contraire, le même état social et se développent au sein du même milieu
+moral. On peut, d'ailleurs, prévoir que les homicides qui coexistent
+avec le suicide anomique et ceux qui se concilient avec le suicide
+altruiste ne doivent pas être de même nature; que l'homicide, par
+conséquent, tout comme le suicide, n'est pas une entité criminologique
+une et indivisible, mais doit comprendre une pluralité d'espèces très
+différentes les unes des autres. Mais ce n'est pas le lieu d'insister
+sur cette importante proposition de criminologie.
+
+Il n'est donc pas exact que le suicide ait d'heureux contrecoups qui en
+diminuent l'immoralité et qu'il puisse, par conséquent, y avoir intérêt
+à n'en pas gêner le développement. Ce n'est pas un dérivatif de
+l'homicide. Sans doute, la constitution morale dont dépend le suicide
+égoïste et celle qui fait régresser le meurtre chez les peuples les plus
+civilisés sont solidaires. Mais le suicidé de cette catégorie, loin
+d'être un meurtrier avorté, n'a rien de ce qui fait le meurtrier. C'est
+un triste et un déprimé. On peut donc condamner son acte sans
+transformer en assassins ceux qui sont sur la même voie que lui.
+Dira-t-on que blâmer le suicide, c'est, du même coup, blâmer et, par
+suite, affaiblir l'état d'esprit d'où il procède, à savoir cette sorte
+d'hyperesthésie pour tout ce qui concerne l'individu? que, par là, on
+risque de renforcer le goût de l'impersonnalité et l'homicide qui en
+dérive? Mais l'individualisme, pour pouvoir contenir le penchant au
+meurtre, n'a pas besoin d'atteindre ce degré d'intensité excessive qui
+en fait une source de suicides. Pour que l'individu répugne à verser le
+sang de ses semblables, il n'est pas nécessaire qu'il ne tienne à rien
+qu'à lui-même. Il suffit qu'il aime et qu'il respecte la personne
+humaine en général. La tendance à l'individuation peut donc être
+contenue dans de justes limites, sans que la tendance à l'homicide soit,
+pour cela, renforcée.
+
+Quant à l'anomie, comme elle produit aussi bien l'homicide que le
+suicide, tout ce qui peut la réfréner réfrène l'un et l'autre. Il n'y a
+même pas à craindre que, une fois empêchée de se manifester sous forme
+de suicides, elle ne se traduise en meurtres plus nombreux; car l'homme
+assez sensible à la discipline morale pour renoncer à se tuer par
+respect pour la conscience publique et ses prohibitions, sera encore
+beaucoup plus réfractaire à l'homicide qui est plus sévèrement flétri et
+réprimé. Du reste, nous avons vu que ce sont les meilleurs qui se tuent
+en pareil cas; il n'y a donc aucune raison de favoriser une sélection
+qui se ferait à rebours.
+
+ * * * * *
+
+Ce chapitre peut servir à élucider un problème souvent débattu.
+
+On sait à quelles discussions a donné lieu la question de savoir si les
+sentiments que nous avons pour nos semblables ne sont qu'une extension
+des sentiments égoïstes ou bien, au contraire, en sont indépendants. Or
+nous venons de voir que ni l'une ni l'autre hypothèse n'est fondée.
+Assurément la pitié pour autrui et la pitié pour nous-mêmes ne sont pas
+étrangères l'une à l'autre, puisqu'elles progressent ou reculent
+parallèlement; mais l'une ne vient pas de l'autre. S'il existe entre
+elles un lien de parenté, c'est qu'elles dérivent toutes deux d'un même
+état de la conscience collective dont elles ne sont que des aspects
+différents. Ce qu'elles expriment, c'est la manière dont l'opinion
+apprécie la valeur morale de l'individu en général. S'il compte pour
+beaucoup dans l'estime publique, nous appliquons ce jugement social aux
+autres en même temps qu'à nous-mêmes; leur personne, comme la nôtre,
+prend plus de prix à nos yeux et nous devenons plus sensibles à ce qui
+touche individuellement chacun d'eux comme à ce qui nous touche en
+particulier. Leurs douleurs, comme nos douleurs, nous sont plus
+facilement intolérables. La sympathie que nous avons pour eux n'est donc
+pas un simple prolongement de celle que nous avons pour nous-mêmes. Mais
+l'une et l'autre sont des effets d'une même cause; elles sont
+constituées par un même état moral. Sans doute, il se diversifie selon
+qu'il s'applique à nous-mêmes ou à autrui; nos instincts égoïstes le
+renforcent dans le premier cas, l'affaiblissent dans le second. Mais il
+est présent et agissant dans l'un comme dans l'autre. Tant il est vrai
+que même les sentiments qui semblent le plus tenir à la complexion
+personnelle de l'individu dépendent de causes qui le dépassent! Notre
+égoïsme lui-même est, en grande partie, un produit de la société.
+
+PLANCHE VI[370]
+
+_Suicides par âge des mariés et des veufs suivant qu'ils ont ou n'ont
+pas d'enfants (Départements français moins la Seine)._
+
+NOMBRES ABSOLUS (ANNÉES 1889-91).
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| HOMMES. |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+|AGE. | MARIÉS | MARIÉS | VEUF | VEUFS |
+| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+|De 0 à 15. | 1,3 | 0,3 | 0,3 | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 15 à 20. | 0,3 | 0,6 | " | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 20 à 25. | 6,6 | 6,6 | 0,6 | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 25 à 30. | 33 | 34 | 2,6 | 3 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 30 à 40. | 109 | 246 | 11,6 | 20,6 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 40 à 50. | 137 | 367 | 28 | 48 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 50 à 60. | 190 | 457 | 48 | 108 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 60 à 70. | 164 | 385 | 90 | 173 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 70 à 80. | 74 | 187 | 86 | 212 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 80 et | 9 | 36 | 25 | 71 |
+| au delà. | | | | |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| FEMMES. |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+|AGE. | MARIÉES | MARIÉES | VEUVES | VEUVES |
+| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+|DE 0 à 15. | " | " | " | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 15 à 20. | 2,3 | 0,3 | 0,3 | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 20 à 25. | 15 | 15 | 0,6 | 0,3 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 25 à 30. | 23 | 31 | 2,6 | 2,3 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 30 à 40. | 46 | 84 | 9 | 12,6 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 40 à 50. | 55 | 98 | 17 | 19 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 50 à 60. | 57 | 106 | 26 | 40 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 60 à 70. | 35 | 67 | 47 | 65 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 70 à 80. | 15 | 32 | 30 | 68 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 80 et | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 |
+| au delà. | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+*/
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Conséquences pratiques.
+
+
+Maintenant que nous savons ce qu'est le suicide, quelles en sont les
+espèces et les lois principales, il nous faut rechercher quelle
+attitude les sociétés actuelles doivent adopter à son égard.
+
+Mais cette question elle-même en suppose une autre. L'état présent du
+suicide chez les peuples civilisés doit-il être considéré comme normal
+ou anormal? En effet, selon la solution à laquelle on se rangera, on
+trouvera ou que des réformes sont nécessaires et possibles en vue de le
+réfréner, ou bien, au contraire, qu'il convient de l'accepter tel qu'il
+est, tout en le blâmant.
+
+I.
+
+On s'étonnera peut-être que la question puisse être posée.
+
+Nous sommes, en effet, habitués à regarder comme anormal tout ce qui est
+immoral. Si donc, comme nous l'avons établi, le suicide froisse la
+conscience morale, il semble impossible de n'y pas voir un phénomène de
+pathologie sociale. Mais nous avons fait voir ailleurs[371] que même la
+forme éminente de l'immoralité, à savoir le crime, ne devait pas être
+nécessairement classée au rang des manifestations morbides. Cette
+affirmation a, il est vrai, déconcerté certains esprits et il a pu
+paraître à un examen superficiel qu'elle ébranlait les fondements de la
+morale. Elle n'a, pourtant, rien de subversif. Il suffit, pour s'en
+convaincre, de se reporter à l'argumentation sur laquelle elle repose et
+qui peut se résumer ainsi.
+
+Ou bien le mot de maladie ne signifie rien, ou bien il désigne quelque
+chose d'évitable. Sans doute, tout ce qui est évitable n'est pas
+morbide, mais tout ce qui est morbide peut être évité, au moins par la
+généralité des sujets. Si l'on ne veut pas renoncer à toute distinction
+dans les idées comme dans les termes, il est impossible d'appeler ainsi
+un état ou un caractère que les êtres d'une espèce ne peuvent pas ne pas
+avoir, qui est impliqué nécessairement dans leur constitution. D'un
+autre côté, nous n'avons qu'un signe objectif, empiriquement
+déterminable et susceptible d'être contrôlé par autrui, auquel nous
+puissions reconnaître l'existence de cette nécessité; c'est
+l'universalité. Quand, toujours et partout, deux faits se sont
+rencontrés en connexion, sans qu'une seule exception soit citée, il est
+contraire à toute méthode de supposer qu'ils puissent être séparés. Ce
+n'est pas que l'un soit toujours la cause de l'autre. Le lien qui est
+entre eux peut être médiat[372], mais il ne laisse pas d'être et d'être
+nécessaire.
+
+Or, il n'y a pas de société connue où, sous des formes différentes, ne
+s'observe une criminalité plus ou moins développée. Il n'est pas de
+peuple dont la morale ne soit quotidiennement violée. Nous devons donc
+dire que le crime est nécessaire, qu'il ne peut pas ne pas être, que les
+conditions fondamentales de l'organisation sociale, telles qu'elles sont
+connues, l'impliquent logiquement. Par suite, il est normal. Il est vain
+d'invoquer ici les imperfections inévitables de la nature humaine et de
+soutenir que le mal, quoiqu'il ne puisse pas être empêché, ne cesse pas
+d'être le mal; c'est langage de prédicateur, non de savant. Une
+imperfection nécessaire n'est pas une maladie; autrement, il faudrait
+mettre la maladie partout, parce que l'imperfection est partout. Il
+n'est pas de fonction de l'organisme, pas de forme anatomique à propos
+desquelles on ne puisse rêver quelque perfectionnement. On a dit parfois
+qu'un opticien rougirait d'avoir fabriqué un instrument de vision aussi
+grossier que l'œil humain. Mais on n'en a pas conclu et on ne pouvait
+pas en conclure que la structure de cet organe est anormale. Il y a
+plus; il est impossible que ce qui est nécessaire n'ait pas en soi
+quelque perfection, pour employer le langage un peu théologique de nos
+adversaires. _Ce qui est condition indispensable de la vie ne peut pas
+n'être pas utile, à moins que la vie ne soit pas utile._ On ne sortira
+pas de là. Et en effet, nous avons montré comment le crime peut servir.
+Seulement, il ne sert que s'il est réprouvé et réprimé. On a cru à tort
+que le seul fait de le cataloguer parmi les phénomènes de sociologie
+normale en impliquait l'absolution. S'il est normal qu'il y ait des
+crimes, il est normal qu'ils soient punis. La peine et le crime sont les
+deux termes d'un couple inséparable. L'un ne peut pas plus faire défaut
+que l'autre. Tout relâchement anormal du système répressif a pour effet
+de stimuler la criminalité et de lui donner un degré d'intensité
+anormal.
+
+Appliquons ces idées au suicide.
+
+Nous n'avons pas, il est vrai, d'informations suffisantes pour pouvoir
+assurer qu'il n'y a pas de société où le suicide ne se rencontre. Il n'y
+a qu'un petit nombre de peuples pour lesquels la statistique nous
+renseigne sur ce point. Quant aux autres, l'existence d'un suicide
+chronique ne peut être attestée que par les traces qu'il laisse dans la
+législation. Or nous ne savons pas avec certitude si le suicide a été
+partout l'objet d'une réglementation juridique. Mais on peut affirmer
+que c'est le cas le plus général. Tantôt il est prescrit, tantôt il est
+réprouvé; tantôt l'interdiction dont il est frappé est formelle, tantôt
+elle comporte des réserves et des exceptions. Mais toutes les analogies
+permettent de croire qu'il n'a jamais dû rester indifférent au droit et
+à la morale; c'est-à-dire qu'il a toujours eu assez d'importance pour
+attirer sur lui le regard de la conscience publique. En tout cas, il est
+certain que des courants suicidogènes, plus ou moins intenses selon les
+époques, ont existé de tout temps chez les peuples européens; la
+statistique nous en fournit la preuve dès le siècle dernier et les
+monuments juridiques pour les époques antérieures. Le suicide est donc
+un élément de leur constitution normale et même, vraisemblablement, de
+toute constitution sociale.
+
+Il n'est, d'ailleurs, pas impossible d'apercevoir comment il y est lié.
+
+C'est surtout évident du suicide altruiste par rapport aux sociétés
+inférieures. Précisément parce que l'étroite subordination de l'individu
+au groupe est le principe sur lequel elles reposent, le suicide
+altruiste y est, pour ainsi dire, un procédé indispensable de la
+discipline collective. Si l'homme n'estimait pas alors sa vie pour peu
+de chose, il ne serait pas ce qu'il doit être et, du moment qu'il en
+fait peu de cas, il est inévitable que tout lui devienne prétexte pour
+s'en débarrasser. Il y a donc un lien étroit entre la pratique de ce
+suicide et l'organisation morale de ces sociétés. Il en est de même
+aujourd'hui dans ces milieux particuliers où l'abnégation et
+l'impersonnalité sont de rigueur. Maintenant encore, l'esprit militaire
+ne peut être fort que si l'individu est détaché de lui-même, et un tel
+détachement ouvre nécessairement la voie au suicide.
+
+Pour des raisons contraires, dans les sociétés et dans les milieux où la
+dignité de la personne est la fin suprême de la conduite, où l'homme est
+un Dieu pour l'homme, l'individu est facilement enclin à prendre pour
+Dieu l'homme qui est en lui, à s'ériger lui-même en objet de son propre
+culte. Quand la morale s'attache avant tout à lui donner de lui-même une
+très haute idée, il suffit de certaines combinaisons de circonstances
+pour qu'il devienne incapable de rien apercevoir qui soit au-dessus de
+lui. L'individualisme, sans doute, n'est pas nécessairement l'égoïsme,
+mais il en rapproche; on ne peut stimuler l'un sans répandre davantage
+l'autre. Ainsi se produit le suicide égoïste. Enfin, chez les peuples où
+le progrès est et doit être rapide, les règles qui contiennent les
+individus doivent être suffisamment flexibles et malléables; si elles
+gardaient la rigidité immuable qu'elles ont dans les sociétés
+primitives, l'évolution entravée ne pourrait pas se faire assez
+promptement. Mais alors il est inévitable que les désirs et les
+ambitions, étant moins fortement contenus, débordent sur certains points
+tumultueusement. Du moment qu'on inculque aux hommes ce précepte, que
+c'est pour eux un devoir de progresser, il est plus difficile d'en faire
+des résignés; par suite, le nombre des mécontents et des inquiets ne
+peut manquer d'augmenter. Toute morale de progrès et de perfectionnement
+est donc inséparable d'un certain degré d'anomie. Ainsi, une
+constitution morale déterminée correspond à chaque type de suicide et en
+est solidaire. L'une ne peut être sans l'autre; car le suicide est
+simplement la forme que prend nécessairement chacune d'elles dans de
+certaines conditions particulières, mais qui ne peuvent pas ne pas se
+produire.
+
+Mais, dira-t-on, ces divers courants ne déterminent le suicide que s'ils
+s'exagèrent; serait-il donc impossible qu'ils eussent partout la même
+intensité modérée?--C'est vouloir que les conditions de la vie soient
+partout les mêmes: ce qui n'est ni possible ni désirable. Dans toute
+société, il y a des milieux particuliers où les états collectifs ne
+pénètrent qu'en se modifiant; ils y sont, suivant les cas, ou renforcés
+ou affaiblis. Pour qu'un courant ait dans l'ensemble du pays une
+certaine intensité, il faut donc que, sur certains points, il la dépasse
+ou ne l'atteigne pas.
+
+Mais ces excès, soit en plus soit en moins, ne sont pas seulement
+nécessaires; ils ont leur utilité. Car, si l'état le plus général est
+aussi celui qui convient le mieux dans les circonstances les plus
+générales de la vie sociale, il ne peut être en rapport avec les autres;
+et pourtant la société doit pouvoir s'adapter aux unes comme aux autres.
+Un homme chez qui le goût de l'activité ne dépasserait jamais le niveau
+moyen, ne pourrait se maintenir dans les situations qui exigent un
+effort exceptionnel. De même, une société où l'individualisme
+intellectuel ne pourrait pas s'exagérer, serait incapable de secouer le
+joug des traditions et de renouveler ses croyances, alors même que ce
+serait nécessaire. Inversement, là où ce même état d'esprit ne pourrait,
+à l'occasion, diminuer assez pour permettre au courant contraire de se
+développer, que deviendrait-on en temps de guerre, alors que
+l'obéissance passive est le premier des devoirs? Mais, pour que ces
+formes d'activité puissent se produire quand elles sont utiles, il faut
+que la société ne les ait pas totalement désapprises. Il est donc
+indispensable qu'elles aient une place dans l'existence commune; qu'il y
+ait des sphères où s'entretienne un goût intransigeant de critique et de
+libre examen, d'autres, comme l'armée, où se garde à peu près intacte la
+vieille religion de l'autorité. Sans doute, il faut que, en temps
+ordinaire, l'action de ces foyers spéciaux ne s'étende pas au delà de
+certaines limites; comme les sentiments qui s'y élaborent correspondent
+à des circonstances particulières, il est essentiel qu'ils ne se
+généralisent pas. Mais s'il importe qu'ils restent localisés, il importe
+également qu'ils soient. Cette nécessité paraîtra plus évidente encore
+si l'on songe que les sociétés, non seulement sont tenues de faire face
+à des situations diverses au cours d'une même période, mais encore ne
+peuvent se maintenir sans se transformer. Les proportions normales
+d'individualisme et d'altruisme, qui conviennent aux peuples modernes,
+ne seront plus les mêmes dans un siècle. Or, l'avenir ne serait pas
+possible, si les germes n'en étaient donnés dans le présent. Pour qu'une
+tendance collective puisse s'affaiblir ou s'intensifier en évoluant,
+encore faut-il qu'elle ne se fixe pas une fois pour toutes sous une
+forme unique dont elle ne pourrait plus se défaire ensuite; elle ne
+saurait varier dans le temps si elle ne présentait aucune variété dans
+l'espace[373].
+
+Les différents courants de tristesse collective, qui dérivent de ces
+trois états moraux, ne sont pas eux-mêmes sans raisons d'être, pourvu
+qu'ils ne soient pas excessifs. C'est, en effet, une erreur de croire
+que la joie sans mélange soit l'état normal de la sensibilité. L'homme
+ne pourrait pas vivre s'il était entièrement réfractaire à la tristesse.
+Il y a bien des douleurs auxquelles on ne peut s'adapter qu'en les
+aimant, et le plaisir qu'on y trouve a nécessairement quelque chose de
+mélancolique. La mélancolie n'est donc morbide que quand elle tient trop
+de place dans la vie; mais il n'est pas moins morbide qu'elle en soit
+totalement exclue. Il faut que le goût de l'expansion joyeuse soit
+modéré par le goût contraire; c'est à cette seule condition qu'il
+gardera la mesure et sera en harmonie avec les choses. Il en est des
+sociétés comme des individus. Une morale trop riante est une morale
+relâchée; elle ne convient qu'aux peuples en décadence et c'est chez eux
+seulement qu'elle se rencontre. La vie est souvent rude, souvent
+décevante ou vide. Il faut donc que la sensibilité collective reflète ce
+côté de l'existence. C'est pourquoi, à côté du courant optimiste qui
+pousse les hommes à envisager le monde avec confiance, il est nécessaire
+qu'il y ait un courant opposé, moins intense, sans doute, et moins
+général que le précédent, en état toutefois de le contenir
+partiellement; car une tendance ne se limite pas elle-même, elle ne peut
+jamais être limitée que par une autre tendance. Même il semble, d'après
+certains indices, que le penchant à une certaine mélancolie aille plutôt
+en se développant à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des types
+sociaux. Ainsi que nous l'avons déjà dit dans un autre ouvrage[374],
+c'est un fait tout au moins remarquable que les grandes religions des
+peuples les plus civilisés soient plus profondément imprégnées de
+tristesse que les croyances plus simples des sociétés antérieures. Ce
+n'est pas assurément que le courant pessimiste doive définitivement
+submerger l'autre, mais c'est une preuve qu'il ne perd pas de terrain et
+ne paraît pas destiné à disparaître. Or, pour qu'il puisse exister et se
+maintenir, il faut qu'il y ait dans la société un organe spécial qui lui
+serve de substrat. Il faut qu'il y ait des groupes d'individus qui
+représentent plus spécialement cette disposition de l'humeur collective.
+Mais la partie de la population qui joue ce rôle est nécessairement
+celle où les idées de suicide germent facilement.
+
+Mais de ce qu'un courant suicidogène d'une certaine intensité doive être
+considéré comme un phénomène de sociologie normale, il ne suit pas que
+tout courant du même genre ait nécessairement le même caractère. Si
+l'esprit de renoncement, l'amour du progrès, le goût de l'individuation
+ont leur place dans toute espèce de société et s'ils ne peuvent pas
+exister sans devenir, sur certains points, générateurs de suicides,
+encore faut-il qu'ils n'aient cette propriété que dans une certaine
+mesure, variable selon les peuples. Elle n'est fondée que si elle ne
+dépasse pas certaines limites. De même, le penchant collectif à la
+tristesse n'est sain qu'à condition de n'être pas prépondérant. Par
+conséquent, la question de savoir si l'état présent du suicide chez les
+nations civilisées est normal ou non, n'est pas tranchée par ce qui
+précède. Il reste à rechercher si l'aggravation énorme qui s'est
+produite depuis un siècle n'est pas d'origine pathologique.
+
+On a dit qu'elle était la rançon de la civilisation. Il est certain
+qu'elle est générale en Europe et d'autant plus prononcée que les
+nations sont parvenues à une plus haute culture. Elle a été, en effet,
+de 411 % en Prusse de 1826 à 1890, de 385 % en France de 1826 à 1888, de
+318 % dans l'Autriche allemande de 1841-45 à 1877, de 238 % en Saxe de
+1841 à 1875, de 212 % en Belgique de 1841 à 4889, de 72 % seulement en
+Suède de 1841 à 1871-75, de 35 % en Danemark pendant la même période.
+L'Italie, depuis 1870, c'est-à-dire depuis le moment où elle est devenue
+l'un des agents de la civilisation européenne, a vu l'effectif de ses
+suicides passer de 788 cas à 1.653, soit une augmentation de 109 % en
+vingt ans. De plus, partout, c'est dans les régions les plus cultivées
+que le suicide est le plus répandu. On a donc pu croire qu'il y avait un
+lien entre le progrès des lumières et celui des suicides, que l'un ne
+pouvait pas aller sans l'autre[375]; c'est une thèse analogue à celle de
+ce criminologiste italien, d'après lequel l'accroissement des délits
+aurait pour cause et pour compensation l'accroissement parallèle des
+transactions économiques[376]. Si elle était admise, on devrait conclure
+que la constitution propre aux sociétés supérieures implique une
+stimulation exceptionnelle des courants suicidogènes; par conséquent,
+l'extrême violence qu'ils ont actuellement, étant nécessaire, serait
+normale, et il n'y aurait pas à prendre contre elle de mesures
+spéciales, à moins qu'on n'en prenne en même temps contre la
+civilisation[377].
+
+Mais un premier fait doit nous mettre en garde contre ce raisonnement. À
+Rome, au moment où l'empire atteignit son apogée, on vit également se
+produire une véritable hécatombe de morts volontaires. On aurait donc pu
+soutenir alors, comme maintenant, que c'était le prix du développement
+intellectuel auquel on était parvenu et que c'est une loi des peuples
+cultivés de fournir au suicide un plus grand nombre de victimes. Mais la
+suite de l'histoire a montré combien une telle induction eût été peu
+fondée; car cette épidémie de suicides ne dura qu'un temps, tandis que
+la culture romaine a survécu. Non seulement les sociétés chrétiennes
+s'en assimilèrent les fruits les meilleurs, mais, dès le XVIe siècle,
+après les découvertes de l'imprimerie, après la Renaissance et la
+Réforme, elles avaient dépassé, et de beaucoup,, le niveau le plus élevé
+auquel fussent jamais arrivées les sociétés anciennes. Et pourtant,
+jusqu'au XVIIIe siècle, le suicide ne fut que faiblement développé. Il
+n'était donc pas nécessaire que le progrès fît couler tant de sang,
+puisque les résultats en ont pu être conservés et même dépassés sans
+qu'il continuât à avoir les mêmes effets homicides. Mais alors n'est-il
+pas probable qu'il en est de même aujourd'hui, que la marche de notre
+civilisation et celle du suicide ne s'impliquent pas logiquement, et que
+celle-ci, par conséquent, peut être enrayée sans que l'autre s'arrête du
+même coup? Nous avons vu, d'ailleurs, que le suicide se rencontre dès
+les premières étapes de l'évolution et que même il y est parfois de la
+dernière virulence. Si donc il existe au sein des peuplades les plus
+grossières, il n'y a aucune raison de penser qu'il soit lié par un
+rapport nécessaire à l'extrême raffinement des mœurs. Sans doute, les
+types que l'on observe à ces époques lointaines ont, en partie, disparu;
+mais justement, cette disparition devrait alléger un peu notre tribut
+annuel et il est d'autant plus surprenant qu'il devienne toujours plus
+lourd.
+
+Il y a donc lieu de croire que cette aggravation est due, non à la
+nature intrinsèque du progrès, mais aux conditions particulières dans
+lesquelles il s'effectue de nos jours, et rien ne nous assure qu'elles
+soient normales. Car il ne faut pas se laisser éblouir par le brillant
+développement des sciences, des arts et de l'industrie dont nous sommes
+les témoins; il est trop certain qu'il s'accomplit au milieu d'une
+effervescence maladive dont chacun de nous ressent les contre-coups
+douloureux. Il est donc très possible, et même vraisemblable, que le
+mouvement ascensionnel des suicides ait pour origine un état
+pathologique qui accompagne présentement la marche de la civilisation,
+mais sans en être la condition nécessaire.
+
+La rapidité avec laquelle ils se sont accrus ne permet même pas d'autre
+hypothèse. En effet, en moins de cinquante ans, ils ont triplé,
+quadruplé, quintuplé même selon les pays. D'un autre côté, nous savons
+qu'ils tiennent à ce qu'il y a de plus invétéré dans la constitution des
+sociétés, puisqu'ils en expriment l'humeur, et que l'humeur des peuples,
+comme celle des individus, reflète l'état de l'organisme dans ce qu'il a
+de plus fondamental. Il faut donc que notre organisation sociale se soit
+profondément altérée dans le cours de ce siècle pour avoir pu déterminer
+un tel accroissement dans le taux des suicides. Or, il est impossible
+qu'une altération, à la fois aussi grave et aussi rapide, ne soit pas
+morbide; car une société ne peut changer de structure avec cette
+soudaineté. Ce n'est que par une suite de modifications lentes et
+presque insensibles qu'elle arrive à revêtir d'autres caractères. Encore
+les transformations qui sont ainsi possibles sont-elles restreintes. Une
+fois qu'un type social est fixé, il n'est plus indéfiniment plastique;
+une limite est vite atteinte qui ne saurait être dépassée. Les
+changements que suppose la statistique des suicides contemporains ne
+peuvent donc pas être normaux. Sans même savoir avec précision en quoi
+ils consistent, on peut affirmer par avance qu'ils résultent, non d'une
+évolution régulière, mais d'un ébranlement maladif qui a bien pu
+déraciner les institutions du passé, mais sans rien mettre à la place;
+car ce n'est pas en quelques années que peut se refaire l'œuvre des
+siècles. Mais alors, si la cause est anormale, il n'en peut être
+autrement de l'effet. Ce qu'atteste, par conséquent, la marée montante
+des morts volontaires, ce n'est pas l'éclat croissant de notre
+civilisation, mais un état de crise et de perturbation qui ne peut se
+prolonger sans danger.
+
+À ces différentes raisons, une dernière peut être ajoutée. S'il est vrai
+que, normalement, la tristesse collective ait un rôle à jouer dans la
+vie des sociétés, d'ordinaire, elle n'est ni assez générale ni assez
+intense pour pénétrer jusqu'aux centres supérieurs du corps social. Elle
+reste à l'état de courant sous-jacent, que le sujet collectif sent
+obscurément, dont il subit par conséquent l'action, mais sans qu'il s'en
+rende clairement compte. Tout au moins, si ces vagues dispositions
+arrivent à affecter la conscience commune, ce n'est que par poussées
+partielles et intermittentes. Aussi, généralement, ne s'expriment-elles
+que sous forme de jugements fragmentaires, de maximes isolées, qui ne se
+relient pas les unes aux autres, qui ne visent à exprimer, en dépit de
+leur air absolu, qu'un aspect de la réalité, et que des maximes
+contraires corrigent et complètent. C'est de là que viennent ces
+aphorismes mélancoliques, ces boutades proverbiales contre la vie dans
+lesquelles se complaît parfois la sagesse des nations, mais qui ne sont
+pas plus nombreuses que les préceptes opposés. Elles traduisent
+évidemment des impressions passagères qui n'ont fait que traverser la
+conscience sans même l'occuper entièrement. C'est seulement quand ces
+sentiments acquièrent une force exceptionnelle qu'ils absorbent assez
+l'attention publique pour pouvoir être aperçus dans leur ensemble,
+coordonnés et systématisés, et qu'ils deviennent alors la base de
+doctrines complètes de la vie. En fait, à Rome et en Grèce, c'est quand
+la société se sentit gravement atteinte qu'apparurent les théories
+décourageantes d’Épicure et de Zénon. La formation de ces grands
+systèmes est donc l'indice que le courant pessimiste est parvenu à un
+degré d'intensité anormal, dû à quelque perturbation de l'organisme
+social. Or, on sait comme ils se sont multipliés de nos jours. Pour se
+faire une juste idée de leur nombre et de leur importance, il ne suffit
+pas de considérer les philosophies qui ont officiellement ce caractère,
+comme celles de Schopenhauer, de Hartmann, etc. Il faut encore tenir
+compte de toutes celles qui, sous des noms différents, procèdent du même
+esprit. L'anarchiste, l'esthète, le mystique, le socialiste
+révolutionnaire, s'ils ne désespèrent pas de l'avenir, s'entendent du
+moins avec le pessimiste dans un même sentiment de haine ou de dégoût
+pour ce qui est, dans un même besoin de détruire le réel ou d'y
+échapper. La mélancolie collective n'aurait pas à ce point envahi la
+conscience si elle n'avait pas pris un développement morbide, et, par
+conséquent, le développement du suicide, qui en résulte, est de même
+nature[378].
+
+Toutes les preuves se réunissent donc pour nous faire regarder l'énorme
+accroissement qui s'est produit depuis un siècle dans le nombre des
+morts volontaires comme un phénomène pathologique qui devient tous les
+jours plus menaçant. À quels moyens recourir pour le conjurer?
+
+
+
+
+II.
+
+Quelques auteurs ont préconisé le rétablissement des peines
+comminatoires qui étaient autrefois en usage[379].
+
+Nous croyons volontiers que notre indulgence actuelle pour le suicide
+est, en effet, excessive. Puisqu'il offense la morale, il devrait être
+repoussé avec plus d'énergie et de précision et cette réprobation
+devrait s'exprimer par des signes extérieurs et définis, c'est-à-dire
+par des peines. Le relâchement de notre système répressif sur ce point
+est, par lui-même, un phénomène anormal. Seulement, des peines un peu
+sévères sont impossibles: elles ne seraient pas tolérées par la
+conscience publique. Car le suicide est, comme on l'a vu, proche parent
+de véritables vertus dont il n'est que l'exagération. L'opinion est donc
+facilement partagée dans les jugements qu'elle porte sur lui. Comme il
+procède, jusqu'à un certain point, de sentiments qu'elle estime, elle ne
+le blâme pas sans réserve ni sans hésitation. C'est de là que viennent
+les controverses perpétuellement renouvelées entre les théoriciens sur
+la question de savoir s'il est ou non contraire à la morale. Comme il se
+rattache par une série continue d'intermédiaires gradués à des actes que
+la morale approuve ou tolère, il n'est pas extraordinaire qu'on l'ait
+cru parfois de même nature que ces derniers et qu'on ait voulu le faire
+bénéficier de la même tolérance. Un pareil doute ne s'est que bien plus
+rarement élevé pour l'homicide et pour le vol, parce qu'ici la ligne de
+démarcation est plus nettement tranchée[380]. Déplus, le seul fait de la
+mort que s'est infligée la victime inspire, malgré tout, trop de pitié
+pour que le blâme puisse être inexorable.
+
+Pour toutes ces raisons, on ne pourrait donc édicter que des peines
+morales. Tout ce qui serait possible, ce serait de refuser au suicidé
+les honneurs d'une sépulture régulière, de retirer à l'auteur de la
+tentative certains droits civiques, politiques ou de famille, par
+exemple certains attributs du pouvoir paternel et l'éligibilité aux
+fonctions publiques. L'opinion accepterait, croyons-nous, sans peine,
+que quiconque a tenté de se dérober à ses devoirs fondamentaux, fût
+frappé dans ses droits correspondants. Mais quelque légitimes que
+fussent ces mesures, elles ne sauraient jamais avoir qu'une influence
+très secondaire; il est puéril de supposer qu'elles puissent suffire à
+enrayer un courant d'une telle violence.
+
+D'ailleurs, à elles seules, elles n'atteindraient pas le mal à sa
+source. En effet, si nous avons renoncé à prohiber légalement le
+suicide, c'est que nous en sentons trop faiblement l'immoralité. Nous le
+laissons se développer en liberté parce qu'il ne nous révolte plus au
+même degré qu'autrefois. Mais ce n'est pas par des dispositions
+législatives que l'on pourra jamais réveiller notre sensibilité morale.
+Il ne dépend pas du législateur qu'un fait nous apparaisse ou non comme
+moralement haïssable. Quand la loi réprime des actes que le sentiment
+public juge inoffensifs, c'est elle qui nous indigne, non l'acte qu'elle
+punit. Notre excessive tolérance à l'endroit du suicide vient de ce que,
+comme l'état d'esprit d'où il dérive s'est généralisé, nous ne pouvons
+le condamner sans nous condamner nous-mêmes; nous en sommes trop
+imprégnés pour ne pas l'excuser en partie. Mais alors, le seul moyen de
+nous rendre plus sévères est d'agir directement sur le courant
+pessimiste, de le ramener dans son lit normal et de l'y contenir, de
+soustraire à son action la généralité des consciences et de les
+raffermir. Une fois qu'elles auront retrouvé leur assiette morale, elles
+réagiront comme il convient contre tout ce qui les offense. Il ne sera
+plus nécessaire d'imaginer de toutes pièces un système répressif; il
+s'instituera de lui-même sous la pression des besoins. Jusque-là, il
+serait artificiel et, par conséquent, sans grande utilité.
+
+L'éducation ne serait-elle pas le plus sûr moyen d'obtenir ce résultat?
+Comme elle permet d'agir sur les caractères, ne suffirait-il pas qu'on
+les formât de manière à les rendre plus vaillants et, ainsi, moins
+indulgents pour les volontés qui s'abandonnent? C'est ce qu'a pensé
+Morselli. Pour lui, le traitement prophylactique du suicide tient tout
+entier dans le précepte suivant[381]: «Développer chez l'homme le
+pouvoir de coordonner ses idées et ses sentiments, afin qu'il soit en
+état de poursuivre un but déterminé dans la vie; en un mot, donner au
+caractère moral force et énergie». Un penseur d'une tout autre école
+aboutit à la même conclusion: «Comment, dit M. Franck, atteindre le
+suicide dans sa cause? En améliorant la grande œuvre de l'éducation, en
+travaillant à développer non seulement les intelligences, mais les
+caractères, non seulement les idées, mais les convictions[382]».
+
+Mais c'est prêter à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle n'est
+que l'image et le reflet de la société. Elle l'imite et la reproduit en
+raccourci; elle ne la crée pas. L'éducation est saine quand les peuples
+eux-mêmes sont à l'état de santé; mais elle se corrompt avec eux, sans
+pouvoir se modifier d'elle-même. Si le milieu moral est vicié, comme les
+maîtres eux-mêmes y vivent, ils ne peuvent pas n'en être pas pénétrés;
+comment alors imprimeraient-ils à ceux qu'ils forment une orientation
+différente de celle qu'ils ont reçue? Chaque génération nouvelle est
+élevée par sa devancière, il faut donc que celle-ci s'amende pour
+amender celle qui la suit. On tourne dans un cercle. Il peut bien se
+faire que, de loin en loin, quelqu'un surgisse, dont les idées et les
+aspirations dépassent celles de ses contemporains; mais ce n'est pas
+avec des individualités isolées qu'on refait la constitution morale des
+peuples. Sans doute, il nous plaît de croire qu'une voix éloquente peut
+suffire à transformer comme par enchantement la matière sociale; mais,
+ici comme ailleurs, rien ne vient de rien. Les volontés les plus
+énergiques ne peuvent pas tirer du néant des forces qui ne sont pas et
+les échecs de l'expérience viennent toujours dissiper ces faciles
+illusions. D'ailleurs, quand même, par un miracle inintelligible, un
+système pédagogique parviendrait à se constituer en antagonisme avec le
+système social, il serait sans effet par suite de cet antagonisme même.
+Si l'organisation collective, d'où résulte l'état moral que l'on veut
+combattre, est maintenue, l'enfant, à partir du moment où il entre en
+contact avec elle, ne peut pas n'en pas subir l'influence. Le milieu
+artificiel de l'école ne peut le préserver que pour un temps et
+faiblement. À mesure que la vie réelle le prendra davantage, elle
+viendra détruire l'œuvre de l'éducateur. L'éducation ne peut donc se
+réformer que si la société se réforme elle-même. Pour cela, il faut
+atteindre dans ses causes le mal dont elle souffre.
+
+ * * * * *
+
+Or, ces causes, nous les connaissons. Nous les avons déterminées quand
+nous avons fait voir de quelles sources découlent les principaux
+courants suicidogènes. Cependant, il en est un qui n'est certainement
+pour rien dans le progrès actuel du suicide; c'est le courant altruiste.
+Aujourd'hui, en effet, il perd du terrain beaucoup plus qu'il n'en
+gagne; c'est dans les sociétés inférieures qu'il s'observe de
+préférence. S'il se maintient dans l'armée, il ne semble pas qu'il y ait
+une intensité anormale; car il est nécessaire, dans une certaine mesure,
+à l'entretien de l'esprit militaire. Et d'ailleurs, là même, il va de
+plus en plus en déclinant. Le suicide égoïste et le suicide anomique
+sont donc les seuls dont le développement puisse être regardé comme
+morbide, et c'est d'eux seuls, par conséquent, que nous avons à nous
+occuper.
+
+Le suicide égoïste vient de ce que la société n'a pas sur tous les
+points une intégration suffisante pour maintenir tous ses membres sous
+sa dépendance. Si donc il se multiplie outre mesure, c'est que cet état
+dont il dépend s'est lui-même répandu à l'excès; c'est que la société,
+troublée et affaiblie, laisse échapper trop complètement à son action un
+trop grand nombre de sujets. Par conséquent, la seule façon de remédier
+au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour
+qu'ils tiennent plus fermement l'individu et que lui-même tienne à eux.
+Il faut qu'il se sente davantage solidaire d'un être collectif qui l'ait
+précédé dans le temps, qui lui survive et qui le déborde de tous les
+côtés. À cette condition, il cessera de chercher en soi-même l'unique
+objectif de sa conduite et, comprenant qu'il est l'instrument d'une fin
+qui le dépasse, il s'apercevra qu'il sert à quelque chose. La vie
+reprendra un sens à ses yeux parce qu'elle retrouvera son but et son
+orientation naturels. Mais quels sont les groupes les plus aptes à
+rappeler perpétuellement l'homme à ce salutaire sentiment de
+solidarité?
+
+Ce n'est pas la société politique. Aujourd'hui surtout, dans nos grands
+États modernes, elle est trop loin de l'individu pour agir efficacement
+sur lui avec assez de continuité. Quelques liens qu'il y ait entre notre
+tâche quotidienne et l'ensemble de la vie publique, ils sont trop
+indirects pour que nous en ayons un sentiment vif et ininterrompu. C'est
+seulement quand de graves intérêts sont en jeu que nous sentons
+fortement notre état de dépendance vis-à-vis du corps politique. Sans
+doute, chez les sujets qui constituent l'élite morale de la population,
+il est rare que l'idée de la patrie soit complètement absente; mais, en
+temps ordinaire, elle reste dans la pénombre, à l'état de représentation
+sourde, et il arrive même qu'elle s'éclipse entièrement. Il faut des
+circonstances exceptionnelles, comme une grande crise nationale ou
+politique, pour qu'elle passe au premier plan, envahisse les consciences
+et devienne le mobile directeur de la conduite. Or ce n'est pas une
+action aussi intermittente qui peut réfréner d'une manière régulière le
+penchant au suicide. Il est nécessaire que, non seulement de loin en
+loin, mais à chaque instant de sa vie, l'individu puisse se rendre
+compte que ce qu'il fait va vers un but. Pour que son existence ne lui
+paraisse pas vaine, il faut qu'il la voie, d'une façon constante, servir
+à une fin qui le touche immédiatement. Mais cela n'est possible que si
+un milieu social, plus simple et moins étendu, l'enveloppe de plus près
+et offre un terme plus prochain à son activité.
+
+La société religieuse n'est pas moins impropre à cette fonction. Ce
+n'est pas, sans doute, qu'elle n'ait pu, dans des conditions données,
+exercer une bienfaisante influence; mais c'est que les conditions
+nécessaires à cette influence ne sont plus actuellement données. En
+effet, elle ne préserve du suicide que si elle est assez puissamment
+constituée pour enserrer étroitement l'individu. C'est parce que la
+religion catholique impose à ses fidèles un vaste système de dogmes et
+de pratiques et pénètre ainsi tous les détails de leur existence même
+temporelle, qu'elle les y attache avec plus de force que ne fait le
+protestantisme. Le catholique est beaucoup moins exposé à perdre de vue
+les liens qui l'unissent au groupe confessionnel dont il fait partie,
+parce que ce groupe se rappelle à chaque instant à lui sous la forme de
+préceptes impératifs qui s'appliquent aux différentes circonstances de
+la vie. Il n'a pas à se demander anxieusement où tendent ses démarches;
+il les rapporte toutes à Dieu parce qu'elles sont, pour la plupart,
+réglées par Dieu, c'est-à-dire par l'Église qui en est le corps visible.
+Mais aussi, parce que ces commandements sont censés émaner d'une
+autorité surhumaine, la réflexion humaine n'a pas le droit de s'y
+appliquer. Il y aurait une véritable contradiction à leur attribuer une
+semblable origine et à en permettre la libre critique. La religion ne
+modère donc le penchant au suicide que dans la mesure où elle empêche
+l'homme de penser librement. Or, cette main-mise sur l'intelligence
+individuelle est, dès à présent, difficile et elle le deviendra toujours
+davantage. Elle froisse nos sentiments les plus chers. Nous nous
+refusons de plus en plus à admettre qu'on puisse marquer des limites à
+la raison et lui dire: Tu n'iras pas plus loin. Et ce mouvement ne date
+pas d'hier; l'histoire de l'esprit humain, c'est l'histoire même des
+progrès de la libre-pensée. Il est donc puéril de vouloir enrayer un
+courant que tout prouve irrésistible. À moins que les grandes sociétés
+actuelles ne se décomposent irrémédiablement et que nous ne revenions
+aux petits groupements sociaux d'autrefois[383], c'est-à-dire, à moins
+que l'humanité ne retourne à son point de départ, les religions ne
+pourront plus exercer d'empire très étendu ni très profond sur les
+consciences. Ce n'est pas à dire qu'il ne s'en fondera pas de nouvelles.
+Mais les seules viables seront celles qui feront au droit d'examen, à
+l'initiative individuelle, plus de place encore que les sectes même les
+plus libérales du protestantisme. Elles ne sauraient donc avoir sur
+leurs membres la forte action qui serait indispensable pour mettre
+obstacle au suicide.
+
+Si d'assez nombreux écrivains ont vu dans la religion l'unique remède au
+mal, c'est qu'ils se sont mépris sur les origines de son pouvoir. Ils la
+font tenir presque tout entière dans un certain nombre de hautes pensées
+et de nobles maximes dont le rationalisme, en somme, pourrait
+s'accommoder et qu'il suffirait, pensent-ils, de fixer dans le cœur et
+dans l'esprit des hommes pour prévenir les défaillances. Mais c'est se
+tromper et sur ce qui fait l'essence de la religion et surtout sur les
+causes de l'immunité qu'elle a parfois conférée contre le suicide. Ce
+privilège, en effet, ne lui venait pas de ce qu'elle entretenait chez
+l'homme je ne sais quel vague sentiment d'un au delà plus ou moins
+mystérieux, mais de la forte et minutieuse discipline à laquelle elle
+soumettait la conduite et la pensée. Quand elle n'est plus qu'un
+idéalisme symbolique, qu'une philosophie traditionnelle, mais,
+discutable et plus ou moins étrangère à nos occupations quotidiennes, il
+est difficile qu'elle ait sur nous beaucoup d'influence. Un Dieu que sa
+majesté relègue hors de l'univers et de tout ce qui est temporel, ne
+saurait servir de but à notre activité temporelle qui se trouve ainsi
+sans objectif. Il y a dès lors trop de choses qui sont sans rapports
+avec lui, pour qu'il suffise à donner un sens à la vie. En nous
+abandonnant le monde, comme indigne de lui, il nous laisse, du même
+coup, abandonnés à nous-* mêmes pour tout ce qui regarde la vie du
+monde. Ce n'est pas avec des méditations sur les mystères qui nous
+entourent, ce n'est même pas avec la croyance en un être tout-puissant,
+mais infiniment éloigné de nous et auquel nous n'aurons de comptes à
+rendre que dans un avenir indéterminé, qu'on peut empêcher les hommes de
+se déprendre de l'existence. En un mot, nous ne sommes préservés du
+suicide égoïste que dans la mesure où nous sommes socialisés; mais les
+religions ne peuvent nous socialiser que dans la mesure où elles nous
+retirent le droit au libre examen. Or, elles n'ont plus et, selon toute
+vraisemblance, n'auront plus jamais sur nous assez d'autorité pour
+obtenir de nous un tel sacrifice. Ce n'est donc pas sur elles que l'on
+peut compter pour endiguer le suicide. Si, d'ailleurs, ceux qui voient
+dans une restauration religieuse l'unique moyen de nous guérir étaient
+conséquents avec eux-mêmes, c'est des religions les plus archaïques
+qu'ils devraient réclamer le rétablissement. Car le judaïsme préserve
+mieux du suicide que le catholicisme et le catholicisme que le
+protestantisme. Et pourtant, c'est la religion protestante qui est la
+plus dégagée des pratiques matérielles, la plus idéaliste par
+conséquent. Le judaïsme, au contraire, malgré son grand rôle historique,
+tient encore par bien des côtés aux formes religieuses les plus
+primitives. Tant il est vrai que la supériorité morale et intellectuelle
+du dogme n'est pour rien dans l'action qu'il peut avoir sur le suicide!
+
+Reste la famille dont la vertu prophylactique n'est pas douteuse. Mais
+ce serait une illusion de croire qu'il suffira de diminuer le nombre des
+célibataires pour arrêter le développement du suicide. Car, si les époux
+ont une moindre tendance à se tuer, cette tendance elle-même va en
+augmentant avec la même régularité et selon les mêmes proportions que
+celle des célibataires. De 1880 à 1887, les suicides d'époux ont crû de
+35 % (3.706 cas au lieu de 2.735); les suicides de célibataires de 13 %
+seulement (2.894 cas au lieu de 2.554). En 1863-68, d'après les calculs
+de Bertillon, le taux des premiers était de 154 pour un million; il
+était de 242 en 1887, avec une augmentation de 57 %. Pendant le même
+temps, le taux des célibataires ne s'élevait pas beaucoup plus; il
+passait de 173 à 289, avec un accroissement de 67 %. _L'aggravation qui
+s'est produite au cours du siècle est donc indépendante de l'état
+civil._
+
+C'est que, en effet, il s'est produit dans la constitution de la famille
+des changements qui ne lui permettent plus d'avoir la même influence
+préservatrice qu'autrefois. Tandis que, jadis, elle maintenait la
+plupart de ses membres dans son orbite depuis leur naissance jusqu'à
+leur mort et formait une masse compacte, indivisible, douée d'une sorte
+de pérennité, elle n'a plus aujourd'hui qu'une durée éphémère. À peine
+est-elle constituée qu'elle se disperse. Dès que les enfants sont
+matériellement élevés, ils vont très souvent poursuivre leur éducation
+au dehors; surtout, dès qu'ils sont adultes, c'est presque une règle
+qu'ils s'établissent loin de leurs parents, et le foyer reste vide. On
+peut donc dire que, pendant la majeure partie du temps, la famille se
+réduit maintenant au seul couple conjugal et nous savons qu'il agit
+faiblement sur le suicide. Par suite, tenant moins de place dans la vie,
+elle ne lui suffit plus comme but. Ce n'est certainement pas que nous
+chérissions moins nos enfants; mais c'est qu'ils sont mêlés d'une
+manière moins étroite et moins continue à notre existence qui, par
+conséquent, a besoin de quelque autre raison d'être. Parce qu'il nous
+faut vivre sans eux, il nous faut bien aussi attacher nos pensées et nos
+actions à d'autres objets.
+
+Mais surtout, c'est la famille comme être collectif que cette dispersion
+périodique réduit à rien. Autrefois, la société domestique n'était pas
+seulement un assemblage d'individus, unis entre eux par des liens
+d'affection mutuelle; mais c'était aussi le groupe lui-même, dans son
+unité abstraite et impersonnelle. C'était le nom héréditaire avec tous
+les souvenirs qu'il rappelait, la maison familiale, le champ des aïeux,
+la situation et la réputation traditionnelles, etc. Tout cela tend à
+disparaître. Une société qui se dissout à chaque instant pour se
+reformer sur d'autres points, mais dans des conditions toutes nouvelles
+et avec de tout autres éléments, n'a pas assez de continuité pour se
+faire une physionomie personnelle, une histoire qui lui soit propre et à
+laquelle puissent s'attacher ses membres. Si donc les hommes ne
+remplacent pas cet ancien objectif de leur activité à mesure qu'il se
+dérobe à eux, il est impossible qu'il ne se produise pas un grand vide
+dans l'existence.
+
+Cette cause ne multiplie pas seulement les suicides d'époux, mais aussi
+ceux des célibataires. Car cet état de la famille oblige les jeunes gens
+à quitter leur famille natale avant qu'ils ne soient en état d'en fonder
+une; c'est en partie pour cette raison que les ménages d'une seule
+personne deviennent toujours plus nombreux et nous avons vu que cet
+isolement renforce la tendance au suicide. Et pourtant, rien ne saurait
+arrêter ce mouvement. Autrefois, quand chaque milieu local était plus ou
+moins fermé aux autres par les usages, les traditions, par la rareté
+des voies de communication, chaque génération était forcément retenue
+dans son lieu d'origine ou, tout au moins, ne pouvait pas s'en éloigner
+beaucoup. Mais, à mesure que ces barrières s'abaissent, que ces milieux
+particuliers se nivellent et se perdent les uns dans les autres, il est
+inévitable que les individus se répandent, au gré de leurs ambitions et
+au mieux de leurs intérêts, dans les espaces plus vastes qui leur sont
+ouverts. Aucun artifice ne saurait donc mettre obstacle à cet essaimage
+nécessaire et rendre à la famille l'indivisibilité qui faisait sa force.
+
+III.
+
+Le mal serait-il donc incurable? On pourrait le croire au premier abord
+puisque, de toutes les sociétés dont nous avons établi précédemment
+l'heureuse influence, il n'en est aucune qui nous paraisse en état d'y
+apporter un véritable remède. Mais nous avons montré que si la religion,
+la famille, la patrie préservent du suicide égoïste, la cause n'en doit
+pas être cherchée dans la nature spéciale des sentiments que chacune met
+en jeu. Mais elles doivent toutes cette vertu à ce fait général qu'elles
+sont des sociétés et elles ne l'ont que dans la mesure où elles sont des
+sociétés bien intégrées, c'est-à-dire sans excès ni dans un sens ni dans
+l'autre. Un tout autre groupe peut donc avoir la même action, pourvu
+qu'il ait la même cohésion. Or, en dehors de la société confessionnelle,
+familiale, politique, il en est une autre dont il n'a pas été jusqu'à
+présent question; c'est celle que forment, par leur association, tous
+les travailleurs du même ordre, tous les coopérateurs de la même
+fonction, c'est le groupe professionnel ou la corporation.
+
+Qu'elle soit apte à jouer ce rôle, c'est ce qui ressort de sa
+définition. Puisqu'elle est composée d'individus qui se livrent aux
+mêmes travaux et dont les intérêts sont solidaires ou même confondus, il
+n'est pas de terrain plus propice à la formation d'idées et de
+sentiments sociaux. L'identité d'origine, de culture, d'occupations fait
+de l'activité professionnelle la plus riche matière pour une vie
+commune. Du reste, la corporation a témoigné dans le passé qu'elle était
+susceptible d'être une personnalité collective, jalouse, même à
+l'excès, de son autonomie et de son autorité sur ses membres; il n'est
+donc pas douteux qu'elle ne puisse être pour eux un milieu moral. Il n'y
+a pas de raison pour que l'intérêt corporatif n'acquière pas aux yeux
+des travailleurs ce caractère respectable et cette suprématie que
+l'intérêt social a toujours par rapport aux intérêts privés dans une
+société bien constituée. D'un autre côté, le groupe professionnel a sur
+tous les autres ce triple avantage qu'il est de tous les instants, de
+tous les lieux et que l'empire qu'il exerce s'étend à la plus grande
+partie de l'existence. Il n'agit pas sur les individus d'une manière
+intermittente comme la société politique, mais il est toujours en
+contact avec eux par cela seul que la fonction dont il est l'organe et à
+laquelle ils collaborent est toujours en exercice. Il suit les
+travailleurs partout où ils se transportent; ce que ne peut faire la
+famille. En quelque point qu'ils soient, ils le retrouvent qui les
+entoure, les rappelle à leurs devoirs, les soutient à l'occasion. Enfin,
+comme la vie professionnelle, c'est presque toute la vie, l'action
+corporative se fait sentir sur tout le détail de nos occupations qui
+sont ainsi orientées dans un sens collectif. La corporation a donc tout
+ce qu'il faut pour encadrer l'individu, pour le tirer de son état
+d'isolement moral et, étant donnée l'insuffisance actuelle des autres
+groupes, elle est seule à pouvoir remplir cet indispensable office.
+
+Mais, pour qu'elle ait cette influence, il faut qu'elle soit organisée
+sur de tout autres bases qu'aujourd'hui. D'abord, il est essentiel que,
+au lieu de rester un groupe privé que la loi permet, mais que l'État
+ignore, elle devienne un organe défini et reconnu de notre vie publique.
+Par là, nous n'entendons pas dire qu'il faille nécessairement la rendre
+obligatoire; mais ce qui importe, c'est qu'elle soit constituée de
+manière à pouvoir jouer un rôle social, au lieu de n'exprimer que des
+combinaisons diverses d'intérêts particuliers. Ce n'est pas tout. Pour
+que ce cadre ne reste pas vide, il faut y déposer tous les germes de vie
+qui sont de nature à s'y développer. Pour que ce groupement ne soit pas
+une pure étiquette, il faut lui attribuer des fonctions déterminées, et
+il y en a qu'il est, mieux que tout autre, en état de remplir.
+
+Actuellement, les sociétés européennes sont placées dans cette
+alternative ou de laisser irréglementée la vie professionnelle ou de la
+réglementer par l'intermédiaire de l'État, car il n'est pas d'autre
+organe constitué qui puisse jouer ce rôle modérateur. Mais l'État est
+trop loin de ces manifestations complexes pour trouver la forme spéciale
+qui convient à chacune d'elles. C'est une lourde machine qui n'est faite
+que pour des besognes générales et simples. Son action, toujours
+uniforme, ne peut pas se plier et s'ajuster à l'infinie diversité des
+circonstances particulières. Il en résulte qu'elle est forcément
+compressive et niveleuse. Mais, d'un autre côté, nous sentons bien qu'il
+est impossible de laisser à l'état inorganisé toute la vie qui s'est
+ainsi dégagée. Voilà comment, par une série d'oscillations sans terme,
+nous passons alternativement d'une réglementation autoritaire, que son
+excès de rigidité rend impuissante, à une abstention systématique, qui
+ne peut durer à cause de l'anarchie qu'elle provoque. Qu'il s'agisse de
+la durée du travail ou de l'hygiène, ou des salaires, ou des œuvres de
+prévoyance et d'assistance, partout les bonnes volontés viennent se
+heurter à la même difficulté. Dès qu'on essaie d'instituer quelques
+règles, elles se trouvent être inapplicables à l'expérience, parce
+qu'elles manquent de souplesse; ou, du moins, elles ne s'appliquent à la
+matière pour laquelle elles sont faites qu'en lui faisant violence.
+
+La seule manière de résoudre cette antinomie est de constituer en dehors
+de l'État, quoique soumis à son action, un faisceau de forces
+collectives dont l'influence régulatrice puisse s'exercer avec plus de
+variété. Or, non seulement les corporations reconstituées satisfont à
+cette condition, mais on ne voit pas quels autres groupes pourraient y
+satisfaire. Car elles sont assez voisines des faits, assez directement
+et assez constamment en contact avec eux pour en sentir toutes les
+nuances, et elles devraient être assez autonomes pour pouvoir en
+respecter la diversité. C'est donc à elles qu'il appartient de présider
+à ces caisses d'assurance, d'assistance, de retraite dont tant de bons
+esprits sentent le besoin, mais que l'on hésite, non sans raison, à
+remettre entre les mains déjà si puissantes et si malhabiles de l'État;
+à elles, également, de régler les conflits qui s'élèvent sans cesse
+entre les branches d'une même profession, de fixer, mais d'une manière
+différente selon les différentes sortes d'entreprises, les conditions
+auxquelles doivent se soumettre les contrats pour être justes,
+d'empêcher, au nom de l'intérêt commun, les forts d'exploiter
+abusivement les faibles, etc. À mesure que le travail se divise, le
+droit et la morale, tout en reposant partout sur les mêmes principes
+généraux, prennent, dans chaque fonction particulière, une forme
+différente. Outre les droits et les devoirs qui sont communs à tous les
+hommes, il y en a qui dépendent des caractères propres à chaque
+profession et le nombre en augmente ainsi que l'importance à mesure que
+l'activité professionnelle se développe et se diversifie davantage. À
+chacune de ces disciplines spéciales, il faut un organe également
+spécial pour l'appliquer et la maintenir. De quoi peut-il être fait,
+sinon des travailleurs qui concourent à la même fonction?
+
+Voilà, à grands traits, ce que devraient être les corporations pour
+qu'elles pussent rendre les services qu'on est en droit d'en attendre.
+Sans doute, quand on considère l'état où elles sont actuellement, on a
+quelque mal à se représenter qu'elles puissent jamais être élevées à la
+dignité de pouvoirs moraux. Elles sont, en effet, formées d'individus
+que rien ne rattache les uns aux autres, qui n'ont entre eux que des
+relations superficielles et intermittentes, qui sont même disposés à se
+traiter plutôt en rivaux et en ennemis qu'en coopérateurs. Mais du jour
+où ils auraient tant de choses en commun, où les rapports entre eux et
+le groupe dont ils font partie seraient à ce point étroits et continus,
+des sentiments de solidarité naîtraient qui sont encore presque inconnus
+et la température morale de ce milieu professionnel, aujourd'hui si
+froid et si extérieur à ses membres, s'élèverait nécessairement. Et ces
+changements ne se produiraient pas seulement, comme les exemples
+précédents pourraient le faire croire, chez les agents de la vie
+économique. Il n'est pas de profession dans la société qui ne réclame
+cette organisation et qui ne soit susceptible de la recevoir. Ainsi le
+tissu social, dont les mailles sont si dangereusement relâchées, se
+resserrerait et s'affermirait dans toute son étendue.
+
+Cette restauration, dont le besoin se fait universellement sentir, a
+malheureusement contre elle le mauvais renom qu'ont laissé dans
+l'histoire les corporations de l'ancien régime. Cependant, le fait
+qu'elles ont duré, non seulement depuis le moyen âge, mais depuis
+l'antiquité gréco-latine[384], n'a-t-il pas, pour établir qu'elles sont
+indispensables, plus de force probante que leur récente abrogation n'en
+peut avoir pour prouver leur inutilité. Si, sauf pendant un siècle,
+partout où l'activité professionnelle a pris quelque développement, elle
+s'est organisée corporativement, n'est-il pas hautement vraisemblable
+que cette organisation est nécessaire et que si, il y a cent ans, elle
+ne s'est plus trouvée à la hauteur de son rôle, le remède était de la
+redresser et de l'améliorer, non de la supprimer radicalement? Il est
+certain qu'elle avait fini par devenir un obstacle aux progrès les plus
+urgents. La vieille corporation, étroitement locale, fermée à toute
+influence du dehors, était devenue un non-sens dans une nation
+moralement et politiquement unifiée; l'autonomie excessive dont elle
+jouissait et qui en faisait un État dans l'État, ne pouvait se
+maintenir, alors que l'organe gouvernemental, étendant dans tous les
+sens ses ramifications, se subordonnait de plus en plus tous les organes
+secondaires de la société. Il fallait donc élargir la base sur laquelle
+reposait l'institution et la rattacher à l'ensemble de la vie nationale.
+Mais si, au lieu de rester isolées, les corporations similaires des
+différentes localités avaient été reliées les unes aux autres de manière
+à former un même système, si tous ces systèmes avaient été soumis à
+l'action générale de l'État et entretenus ainsi dans un perpétuel
+sentiment de leur solidarité, le despotisme de la routine et l'égoïsme
+professionnel se seraient renfermés dans de justes limites. La
+tradition, en effet, ne se maintient pas aussi facilement invariable
+dans une vaste association, répandue sur un immense territoire, que dans
+une petite coterie qui ne dépasse pas l'enceinte d'une ville[385]; en
+même temps, chaque groupe particulier est moins enclin à ne voir et à ne
+poursuivre que son intérêt propre, une fois qu'il est en rapports suivis
+avec le centre directeur de la vie publique. C'est même à cette seule
+condition que la pensée de la chose commune pourrait être tenue en éveil
+dans les consciences avec une suffisante continuité. Car, comme les
+communications seraient alors ininterrompues entre chaque organe
+particulier et le pouvoir chargé de représenter les intérêts généraux,
+la société ne se rappellerait plus seulement aux individus d'une manière
+intermittente ou vague; nous la sentirions présente dans tout le cours
+de notre vie quotidienne. Mais en renversant ce qui existait sans rien
+mettre à la place, on n'a fait que substituer, à l'égoïsme corporatif,
+l'égoïsme individuel qui est plus dissolvant encore. Voilà pourquoi, de
+toutes les destructions qui se sont accomplies à cette époque, celle-là
+est la seule qu'il faille regretter. En dispersant les seuls groupes qui
+pussent rallier avec constance les volontés individuelles, nous avons
+brisé de nos propres mains l'instrument désigné de notre réorganisation
+morale.
+
+Mais ce n'est pas seulement le suicide égoïste qui serait combattu de
+cette manière. Proche parent du précédent, le suicide anomique est
+justiciable du même traitement. L'anomie vient, en effet, de ce que, sur
+certains points de la société, il y a manque de forces collectives,
+c'est-à-dire dégroupes constitués pour réglementer la vie sociale. Elle
+résulte donc en partie de ce même état de désagrégation d'où provient
+aussi le courant égoïste. Seulement, cette même cause produit des effets
+différents selon son point d'incidence, suivant qu'elle agit sur les
+fonctions actives et pratiques ou sur les fonctions représentatives.
+Elle enfièvre et elle exaspère les premières; elle désoriente et elle
+déconcerte les secondes. Le remède est donc le même dans l'un et l'autre
+cas. Et en effet, on a pu voir que le principal rôle des corporations
+serait, dans l'avenir comme dans le passé, de régler les fonctions
+sociales et, plus spécialement, les fonctions économiques, de les tirer,
+par conséquent, de l'état d'inorganisation où elles sont maintenant.
+Toutes les fois que les convoitises excitées tendraient à ne plus
+reconnaître de bornes, ce serait à la corporation qu'il appartiendrait
+de fixer la part qui doit équitablement revenir à chaque ordre de
+coopérateurs. Supérieure à ses membres, elle aurait toute l'autorité
+nécessaire pour réclamer d'eux les sacrifices et les concessions
+indispensables et leur imposer une règle. En obligeant les plus forts à
+n'user de leur force qu'avec mesure, en empêchant les plus faibles
+d'étendre sans fin leurs revendications, en rappelant les uns et les
+autres au sentiment de leurs devoirs réciproques et de l'intérêt
+général, en réglant, dans certains cas, la production de manière à
+empêcher qu'elle ne dégénère en une fièvre maladive, elle modérerait les
+passions les unes par les autres et, leur assignant des limites, en
+permettrait l'apaisement. Ainsi s'établirait une discipline morale, d'un
+genre nouveau, sans laquelle toutes les découvertes de la science et
+tous les progrès du bien-être ne pourront jamais faire que des
+mécontents.
+
+On ne voit pas dans quel autre milieu cette loi de justice distributive,
+si urgente, pourrait s'élaborer ni par quel autre organe elle pourrait
+s'appliquer. La religion qui, jadis, s'était, en partie, acquittée de ce
+rôle, y serait maintenant impropre. Car le principe nécessaire de la
+seule réglementation à laquelle elle puisse soumettre la vie économique,
+c'est le mépris de la richesse. Si elle exhorte les fidèles à se
+contenter de leur sort, c'est en vertu de cette idée que notre condition
+terrestre est indifférente à notre salut. Si elle enseigne que notre
+devoir est d'accepter docilement notre destinée telle que les
+circonstances l'ont faite, c'est afin de nous attacher tout entiers à
+des fins plus dignes de nos efforts; et c'est pour cette même raison
+que, d'une manière générale, elle recommande la modération dans les
+désirs. Mais cette résignation passive est inconciliable avec la place
+que les intérêts temporels ont maintenant prise dans l'existence
+collective. La discipline dont ils ont besoin doit avoir pour objet, non
+de les reléguer au second plan et de les réduire autant que possible,
+mais de leur donner une organisation qui soit en rapport avec leur
+importance. Le problème est devenu plus complexe, et si ce n'est pas un
+remède que de lâcher la bride aux appétits, pour les contenir, il ne
+suffit plus de les comprimer. Si les derniers défenseurs des vieilles
+théories économiques ont le tort de méconnaître qu'une règle est
+nécessaire aujourd'hui comme autrefois, les apologistes de l'institution
+religieuse ont le tort de croire que la règle d'autrefois puisse être
+efficace aujourd'hui. C'est même son inefficacité actuelle qui est la
+cause du mal.
+
+Ces solutions faciles sont sans rapport avec les difficultés de la
+situation. Sans doute, il n'y a qu'une puissance morale qui puisse faire
+la loi aux hommes; mais encore faut-il qu'elle soit assez mêlée aux
+choses de ce monde pour pouvoir les estimer à leur véritable valeur. Le
+groupe professionnel présente ce double caractère. Parce qu'il est un
+groupe, il domine d'assez haut les individus pour mettre des bornes à
+leurs convoitises; mais il vit trop de leur vie pour ne pas sympathiser
+avec leurs besoins. Il reste vrai, d'ailleurs, que l'État a, lui aussi,
+des fonctions importantes à remplir. Lui seul peut opposer au
+particularisme de chaque corporation le sentiment de l'utilité générale
+et les nécessités de l'équilibre organique. Mais nous savons que son
+action ne peut s'exercer utilement que s'il existe tout un système
+d'organes secondaires qui la diversifient. C'est donc eux qu'il faut,
+avant tout, susciter.
+
+ * * * * *
+
+Il y a cependant un suicide qui ne saurait être arrêté par ce procédé;
+c'est celui qui résulte de l'anomie conjugale. Ici, il semble que nous
+soyons en présence d'une insoluble antinomie.
+
+Il a pour cause, avons-nous dit, l'institution du divorce avec
+l'ensemble d'idées et de mœurs dont cette institution résulte et qu'elle
+ne fait que consacrer. S'ensuit-il qu'il faille l'abroger là où elle
+existe? C'est une question trop complexe pour pouvoir être traitée ici;
+elle ne peut être abordée utilement qu'à la fin d'une étude sur le
+mariage et sur son évolution. Pour l'instant, nous n'avons à nous
+occuper que des rapports du divorce et du suicide. À ce point de vue,
+nous dirons: Le seul moyen de diminuer le nombre des suicides dus à
+l'anomie conjugale est de rendre le mariage plus indissoluble.
+
+Mais ce qui rend le problème singulièrement troublant et lui donne
+presque un intérêt dramatique, c'est que l'on ne peut diminuer ainsi les
+suicides d'époux sans augmenter ceux des épouses. Faut-il donc sacrifier
+nécessairement l'un des deux sexes et la solution se réduit-elle à
+choisir, entre ces deux maux, le moins grave? On ne voit pas quelle
+autre serait possible, tant que les intérêts des époux dans le mariage
+seront aussi manifestement contraires. Tant que les uns auront, avant
+tout, besoin de liberté et les autres de discipline, l'institution
+matrimoniale ne pourra profiter également aux uns et aux autres. Mais
+cet antagonisme, qui rend actuellement la solution sans issue, n'est pas
+irrémédiable et on peut espérer qu'il est destiné à disparaître.
+
+Il vient, en effet, de ce que les deux sexes ne participent pas
+également à la vie sociale. L'homme y est activement mêlé tandis que la
+femme ne fait guère qu'y assister à distance. Il en résulte qu'il est
+socialisé à un bien plus haut degré qu'elle. Ses goûts, ses aspirations,
+son humeur ont, en grande partie, une origine collective, tandis que
+ceux de sa compagne sont plus immédiatement placés sous l'influence de
+l'organisme. Il a donc de tout autres besoins qu'elle et, par
+conséquent, il est impossible qu'une institution, destinée à régler leur
+vie commune, puisse être équitable et satisfaire simultanément des
+exigences aussi opposées. Elle ne peut pas convenir à la fois à deux
+êtres dont l'un est, presque tout entier, un produit de la société,
+tandis que l'autre est resté bien davantage tel que l'avait fait la
+nature. Mais il n'est pas du tout prouvé que cette opposition doive
+nécessairement se maintenir. Sans doute, en un sens, elle était moins
+marquée aux origines qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais on n'en peut pas
+conclure qu'elle soit destinée à se développer sans fin. Car les états
+sociaux les plus primitifs se reproduisent souvent aux stades les plus
+élevés de l'évolution, mais sous des formes différentes et presque
+contraires à celles qu'elles avaient dans le principe. Assurément, il
+n'y a pas lieu de supposer que, jamais, la femme soit en état de remplir
+dans la société les mêmes fonctions que l'homme; mais elle pourra y
+avoir un rôle qui, tout en lui appartenant en propre, soit pourtant plus
+actif et plus important que celui d'aujourd'hui. Le sexe féminin ne
+redeviendra pas plus semblable au sexe masculin; au contraire, on peut
+prévoir qu'il s'en distinguera davantage. Seulement ces différences
+seront, plus que dans le passé, utilisées socialement. Pourquoi, par
+exemple, à mesure que l'homme, absorbé de plus en plus par les fonctions
+utilitaires, est obligé de renoncer aux fonctions esthétiques, celles-ci
+ne reviendraient-elles pas à la femme? Les deux sexes se rapprocheraient
+ainsi tout en se différenciant. Ils se socialiseraient également, mais
+de manières différentes[386]. Et c'est bien dans ce sens que paraît se
+faire l'évolution. Dans les villes, la femme diffère de l'homme beaucoup
+plus que dans les campagnes; et cependant, c'est là que sa constitution
+intellectuelle et morale est le plus imprégnée de vie sociale.
+
+En tout cas, c'est le seul moyen d'atténuer le triste conflit moral qui
+divise actuellement les sexes et dont la statistique des suicides nous a
+fourni une preuve définie. C'est seulement quand l'écart sera moindre
+entre les deux époux que le mariage ne sera pas tenu, pour ainsi dire,
+de favoriser nécessairement l'un au détriment de l'autre. Quant à ceux
+qui réclament, dès aujourd'hui, pour la femme des droits égaux à ceux de
+l'homme, ils oublient trop que l'œuvre des siècles ne peut pas être
+abolie en un instant; que, d'ailleurs, cette égalité juridique ne peut
+être légitime tant que l'inégalité psychologique est aussi flagrante.
+C'est donc à diminuer cette dernière qu'il faut employer nos efforts.
+Pour que l'homme et la femme puissent être également protégés par la
+même institution, il faut, avant tout, qu'ils soient des êtres de même
+nature. Alors seulement, l'indissolubilité du lien conjugal ne pourra
+plus être accusée de ne servir qu'à l'une des deux parties en présence.
+
+IV.
+
+En résumé, de même que le suicide ne vient pas des difficultés que
+l'homme peut avoir à vivre, le moyen d'en arrêter les progrès n'est pas
+de rendre la lutte moins rude et la vie plus aisée. Si l'on se tue
+aujourd'hui plus qu'autrefois, ce n'est pas qu'il nous faille faire,
+pour nous maintenir, de plus douloureux efforts ni que nos besoins
+légitimes soient moins satisfaits; mais c'est que nous ne savons plus où
+s'arrêtent les besoins légitimes et que nous n'apercevons plus le sens
+de nos efforts. Sans doute, la concurrence devient tous les jours plus
+vive parce que la facilité plus grande des communications met aux prises
+un nombre de concurrents qui va toujours croissant. Mais, d'un autre
+côté, une division du travail plus perfectionnée et la coopération plus
+complexe qui l'accompagne, en multipliant et en variant à l'infini les
+emplois où l'homme peut se rendre utile aux hommes, multiplient les
+moyens d'existence et les mettent à la portée d'une plus grande variété
+de sujets. Même les aptitudes les plus inférieures peuvent y trouver une
+place. En même temps, la production plus intense qui résulte de cette
+coopération plus savante, en augmentant le capital de ressources dont
+dispose l'humanité, assure à chaque travailleur une rémunération plus
+riche et maintient ainsi l'équilibre entre l'usure plus grande des
+forces vitales et leur réparation. Il est certain, en effet, que, à tous
+les degrés de la hiérarchie sociale, le bien-être moyen s'est accru,
+quoique cet accroissement n'ait peut-être pas toujours eu lieu selon les
+proportions les plus équitables. Le malaise dont nous souffrons ne vient
+donc pas de ce que les causes objectives de souffrances ont augmenté en
+nombre ou en intensité; il atteste, non pas une plus grande misère
+économique, mais une alarmante misère morale.
+
+Seulement, il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot. Quand on dit
+d'une affection individuelle ou sociale qu'elle est toute morale, on
+entend d'ordinaire qu'elle ne relève d'aucun traitement effectif, mais
+ne peut être guérie qu'à l'aide d'exhortations répétées, d'objurgations
+méthodiques, en un mot, par une action verbale. On raisonne comme si un
+système d'idées ne tenait pas au reste de l'univers, comme si, par
+suite, pour le défaire ou pour le refaire, il suffisait de prononcer
+d'une certaine manière des formules déterminées. On ne voit pas que
+c'est appliquer aux choses de l'esprit les croyances et les méthodes que
+le primitif applique aux choses du monde physique. De même qu'il croit à
+l'existence de mots magiques qui ont le pouvoir de transmuter un être en
+un autre, nous admettons implicitement, sans apercevoir la grossièreté
+de la conception, qu'avec des mots appropriés on peut transformer les
+intelligences et les caractères. Comme le sauvage qui, en affirmant
+énergiquement sa volonté de voir se produire tel phénomène cosmique,
+s'imagine en déterminer la réalisation par les vertus de la magie
+sympathique, nous pensons que, si nous énonçons avec chaleur notre désir
+de voir s'accomplir telle ou telle révolution, elle s'opérera
+spontanément. Mais, en réalité, le système mental d'un peuple est un
+système de forces définies qu'on ne peut ni déranger ni réarranger par
+voie de simples injonctions. Il tient, en effet, à la manière dont les
+éléments sociaux sont groupés et organisés. Étant donné un peuple, formé
+d'un certain nombre d'individus disposés d'une certaine façon, il en
+résulte un ensemble déterminé d'idées et de pratiques collectives, qui
+restent constantes tant que les conditions dont elles dépendent sont
+elles-mêmes identiques. En effet, selon que les parties dont il est
+composé sont plus ou moins nombreuses et ordonnées d'après tel ou tel
+plan, la nature de l'être collectif varie nécessairement et, par suite,
+ses manières de penser et d'agir; mais on ne peut changer ces dernières
+qu'en le changeant lui-même et on ne peut le changer sans modifier sa
+constitution anatomique. Il s'en faut donc qu'en qualifiant de moral le
+mal dont le progrès anormal des suicides est le symptôme, nous voulions
+le réduire à je ne sais quelle affection superficielle que l'on pourrait
+endormir avec de bonnes paroles. Tout au contraire, l'altération du
+tempérament moral qui nous est ainsi révélée atteste une altération
+profonde de notre structure sociale. Pour guérir l'une, il est donc
+nécessaire de réformer l'autre.
+
+Nous avons dit en quoi, selon nous, doit consister cette réforme. Mais
+ce qui achève d'en démontrer l'urgence, c'est qu'elle est rendue
+nécessaire, non pas seulement par l'état actuel du suicide, mais par
+tout l'ensemble de notre développement historique.
+
+En effet, ce qu'il a de caractéristique, c'est qu'il a successivement
+fait table rase de tous les anciens cadres sociaux. Les uns après les
+autres, ils ont été emportés soit par l'usure lente du temps, soit par
+de grandes commotions, mais sans que rien les ait remplacés. À
+l'origine, la société est organisée sur la base de la famille; elle est
+formée par la réunion d'un certain nombre de sociétés plus petites, les
+clans, dont tous les membres sont ou se considèrent comme parents. Cette
+organisation ne paraît pas être restée très longtemps à l'état de
+pureté. Assez tôt, la famille cesse d'être une division politique pour
+devenir le centre de la vie privée. À l'ancien groupement domestique se
+substitue alors le groupement territorial. Les individus qui occupent un
+même territoire se font à la longue, indépendamment de toute
+consanguinité, des idées et des mœurs qui leur sont communes, mais qui
+ne sont pas, au même degré, celles de leurs voisins plus éloignés. Il se
+constitue ainsi de petits agrégats qui n'ont pas d'autre base matérielle
+que le voisinage et les relations qui en résultent, mais dont chacun a
+sa physionomie distincte; c'est le village et, mieux encore, la cité
+avec ses dépendances. Sans doute, il leur arrive le plus généralement,
+de ne pas s'enfermer dans un isolement sauvage. Ils se confédèrent entre
+eux, se combinent sous des formes variées et forment ainsi des sociétés
+plus complexes, mais où ils n'entrent qu'en gardant leur personnalité.
+Ils restent le segment élémentaire dont la société totale n'est que la
+reproduction agrandie. Mais, peu à peu, à mesure que ces confédérations
+deviennent plus étroites, les circonscriptions territoriales se
+confondent les unes dans les autres et perdent leur ancienne
+individualité morale. D'une ville à l'autre, d'un district à l'autre les
+différences vont en diminuant[387]. Le grand changement qu'a accompli la
+Révolution française a été précisément de porter ce nivellement à un
+point qui n'était pas connu jusqu'alors. Ce n'est pas qu'elle l'ait
+improvisé; il avait été longuement préparé par cette centralisation
+progressive à laquelle avait procédé l'ancien régime. Mais la
+suppression légale des anciennes provinces, la création de nouvelles
+divisions, purement artificielles et nominales, l'a consacré
+définitivement. Depuis, le développement des voies de communication, en
+mélangeant les populations, a effacé presque jusqu'aux dernières traces
+de l'ancien état de choses. Et comme, au même moment, ce qui existait de
+l'organisation professionnelle fut violemment détruit, tous les organes
+secondaires de la vie sociale se trouvèrent anéantis.
+
+Une seule force collective survécut à la tourmente: c'est l'État. Il
+tendit donc, par la force des choses, à absorber en lui toutes les
+formes d'activité qui pouvaient présenter un caractère social, et il n'y
+eut plus en face de lui qu'une poussière inconsistante d'individus. Mais
+alors, il fut par cela même nécessité à se surcharger de fonctions
+auxquelles il était impropre et dont il n'a pas pu s'acquitter
+utilement. Car c'est une remarque souvent faite qu'il est aussi
+envahissant qu'impuissant. Il fait un effort maladif pour s'étendre à
+toutes sortes de choses qui lui échappent ou dont il ne se saisit qu'en
+les violentant. De là ce gaspillage de forces qu'on lui reproche et qui
+est, en effet, sans rapport avec les résultats obtenus. D'un autre côté,
+les particuliers ne sont plus soumis à d'autre action collective que la
+sienne, puisqu'il est la seule collectivité organisée. C'est seulement
+par son intermédiaire qu'ils sentent la société et la dépendance où ils
+sont vis-à-vis d'elle. Mais, comme l'État est loin d'eux, il ne peut
+avoir sur eux qu'une action lointaine et discontinue; c'est pourquoi ce
+sentiment ne leur est présent ni avec la suite ni avec l'énergie
+nécessaires. Pendant la plus grande partie de leur existence, il n'y a
+rien autour d'eux qui les tire hors d'eux-mêmes et leur impose un frein.
+Dans ces conditions, il est inévitable qu'ils sombrent dans l'égoïsme ou
+dans le dérèglement. L'homme ne peut s'attacher à des fins qui lui
+soient supérieures et se soumettre à une règle, s'il n'aperçoit
+au-dessus de lui rien dont il soit solidaire. Le libérer de toute
+pression sociale, c'est l'abandonner à lui-même et le démoraliser. Tels
+sont, en effet, les deux caractéristiques de notre situation morale.
+Tandis que l'État s'enfle et s'hypertrophie pour arriver à enserrer
+assez fortement les individus, mais sans y parvenir, ceux-ci, sans
+liens entre eux, roulent les uns sur les autres comme autant de
+molécules liquides, sans rencontrer aucun centre de forces qui les
+retienne, les fixe et les organise.
+
+De temps en temps, pour remédier au mal, on propose de restituer aux
+groupements locaux quelque chose de leur ancienne autonomie; c'est ce
+qu'on appelle décentraliser. Mais la seule décentralisation vraiment
+utile est celle qui produirait en même temps une plus grande
+concentration des forces sociales. Il faut, sans détendre les liens qui
+rattachent chaque partie de la société à l'État, créer des pouvoirs
+moraux qui aient sur la multitude des individus une action que l'État ne
+peut avoir. Or, aujourd'hui, ni la commune, ni le département, ni la
+province n'ont assez d'ascendant sur nous pour pouvoir exercer cette
+influence; nous n'y voyons plus que des étiquettes conventionnelles,
+dépourvues de toute signification. Sans doute, toutes choses égales, on
+aime généralement mieux vivre dans les lieux où l'on est né et où l'on a
+été élevé. Mais il n'y a plus de patries locales et il ne peut plus y en
+avoir. La vie générale du pays, définitivement unifiée, est réfractaire
+à toute dispersion de ce genre. On peut regretter ce qui n'est plus;
+mais ces regrets sont vains. Il est impossible de ressusciter
+artificiellement un esprit particulariste qui n'a plus de fondement. Dès
+lors, on pourra bien, à l'aide de quelques combinaisons ingénieuses,
+alléger un peu le fonctionnement de la machine gouvernementale; mais ce
+n'est pas ainsi qu'on pourra jamais modifier l'assiette morale de la
+société. On réussira par ce moyen à décharger les ministères encombrés,
+on fournira un peu plus de matière à l'activité des autorités
+régionales; mais on ne fera pas pour cela des différentes régions autant
+de milieux moraux. Car, outre que des mesures administratives ne
+sauraient suffire pour atteindre un tel résultat, pris en lui-même, il
+n'est ni possible ni souhaitable.
+
+La seule décentralisation qui, sans briser l'unité nationale,
+permettrait de multiplier les centres de la vie commune, c'est ce qu'on
+pourrait appeler _la décentralisation professionnelle_. Car, comme
+chacun de ces centres ne serait le foyer que d'une activité spéciale et
+restreinte, ils seraient inséparables les uns des autres et l'individu
+pourrait, par conséquent, s'y attacher sans devenir moins solidaire du
+tout. La vie sociale ne peut se diviser, tout en restant une, que si
+chacune de ces divisions représente une fonction. C'est ce qu'ont
+compris les écrivains et les hommes d'État, toujours plus nombreux[388],
+qui voudraient faire du groupe professionnel la base de notre
+organisation politique, c'est-à-dire diviser le collège électoral, non
+par circonscriptions territoriales, mais par corporations. Seulement,
+pour cela, il faut commencer par organiser la corporation. Il faut
+qu'elle soit autre chose qu'un assemblage d'individus qui se rencontrent
+au jour du vote sans avoir rien de commun entre eux. Elle ne pourra
+remplir le rôle qu'on lui destine que si, au lieu de rester un être de
+convention, elle devient une institution définie, une personnalité
+collective, ayant ses mœurs et ses traditions, ses droits et ses
+devoirs, son unité. La grande difficulté n'est pas de décider par décret
+que les représentants seront nommés par profession et combien chacune en
+aura, mais de faire en sorte que chaque corporation devienne une
+individualité morale. Autrement, on ne fera qu'ajouter un cadre
+extérieur et factice à ceux qui existent et que l'on veut remplacer.
+
+Ainsi, une monographie du suicide a une portée qui dépasse l'ordre
+particulier de faits qu'elle vise spécialement. Les questions qu'elle
+soulève sont solidaires des plus graves problèmes pratiques qui se
+posent à l'heure présente. Les progrès anormaux du suicide et le malaise
+général dont sont atteintes les sociétés contemporaines dérivent des
+mêmes causes. Ce que prouve ce nombre exceptionnellement élevé de morts
+volontaires, c'est l'état de perturbation profonde dont souffrent les
+sociétés civilisées et il en atteste la gravité. On peut même dire qu'il
+en donne la mesure. Quand, ces souffrances s'expriment par la bouche
+d'un théoricien, on peut croire qu'elles sont exagérées et infidèlement
+traduites. Mais ici, dans la statistique des suicides, elles viennent
+comme s'enregistrer d'elles-mêmes, sans laisser de place à
+l'appréciation personnelle. On ne peut donc enrayer ce courant de
+tristesse collective qu'en atténuant, tout au moins, la maladie
+collective dont il est la résultante et le signe. Nous avons montré que,
+pour atteindre ce but, il n'était nécessaire ni de restaurer
+artificiellement des formes sociales surannées et auxquelles on ne
+pourrait communiquer qu'une apparence de vie, ni d'inventer de toutes
+pièces des formes entièrement neuves et sans analogies dans l'histoire.
+Ce qu'il faut, c'est chercher dans le passé des germes de vie nouvelle
+qu'il contenait et en presser le développement.
+
+Quant à déterminer avec plus d'exactitude sous quelles formes
+particulières ces germes sont appelés à se développer dans l'avenir,
+c'est-à-dire ce que devra être, dans le détail, l'organisation
+professionnelle dont nous avons besoin, c'est ce que nous ne pouvions
+tenter au cours de cet ouvrage. C'est seulement à la suite d'une étude
+spéciale sur le régime corporatif et les lois de son évolution, qu'il
+serait possible de préciser davantage les conclusions qui précèdent.
+Encore ne faut-il pas s'exagérer l'intérêt de ces programmes trop
+définis dans lesquels se sont généralement complu les philosophes de la
+politique. Ce sont jeux d'imagination, toujours trop éloignés de la
+complexité des faits pour pouvoir beaucoup servir à la pratique; la
+réalité sociale n'est pas assez simple et elle est encore trop mal
+connue pour pouvoir être anticipée dans le détail. Seul, le contact
+direct des choses peut donner aux enseignements de la science la
+détermination qui leur manque. Une fois qu'on a établi l'existence du
+mal, en quoi il consiste et de quoi il dépend, quand on sait, par
+conséquent, les caractères généraux du remède et le point auquel il doit
+être appliqué, l'essentiel n'est pas d'arrêter par avance un plan qui
+prévoie tout; c'est de se mettre résolument à l'œuvre.
+
+
+
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+PRÉFACE p. V à XII
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+
+I.--Nécessité de constituer, par une définition objective, l'objet de la
+recherche. Définition objective du suicide. Comment elle prévient les
+exclusions arbitraires et les rapprochements trompeurs: élimination des
+suicides d'animaux. Comment elle marque les rapports du suicide avec les
+formes ordinaires de la conduite.
+
+II.--Différence entre le suicide considéré chez les individus et le
+suicide comme phénomène collectif. Le taux social des suicides; sa
+définition. Sa constance et sa spécificité supérieures à celles de la
+mortalité générale.
+
+Le taux social des suicides est donc un phénomène _sui generis;_ c'est
+lui qui constitue l'objet de la présente étude. Divisions de l'ouvrage.
+
+Bibliographie générale.
+
+LIVRE I
+
+LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX
+
+CHAPITRE I
+
+LE SUICIDE ET LES ÉTATS PSYCHOPATHIQUES
+
+
+Principaux facteurs extra-sociaux susceptibles d'avoir une influence sur
+le taux social des suicides: tendances individuelles d'une suffisante
+généralité, états du milieu physique.
+
+I.--Théorie d'après laquelle le suicide ne serait qu'une suite de la
+folie. Deux manières de la démontrer: 1° le suicide est une monomanie
+_sui generis_; 2° c'est un syndrome de la folie, qui ne se rencontre
+pas ailleurs.
+
+II.--Le suicide est-il une monomanie? L'existence de monomanies n'est
+plus admise. Raisons cliniques et psychologiques contraires à cette
+hypothèse.
+
+III.--Le suicide est-il un épisode spécifique de la folie? Réduction de
+tous les suicides vésaniques à quatre types. Existence de suicides
+raisonnables qui ne rentrent pas dans ces cadres.
+
+IV.--Mais le suicide, sans être un produit de la folie, dépendrait-il
+étroitement de la neurasthénie? Raisons de croire que le neurasthénique
+est le type psychologique le plus général chez les suicidés. Reste à
+déterminer l'influence de cette condition individuelle sur le taux des
+suicides. Méthode pour la déterminer: chercher si le taux des suicides
+varie comme le taux de la folie. Absence de tout rapport dans la manière
+dont ces deux phénomènes varient avec les sexes, les cultes, l'âge, les
+pays, le degré de civilisation. Ce qui explique cette absence de
+rapports: indétermination des effets qu'implique la neurasthénie.
+
+V.--Y aurait-il des rapports plus directs avec le taux de l'alcoolisme?
+Comparaison avec la distribution géographique des délits d'ivresse, des
+folies alcooliques, de la consommation de l'alcool. Résultats négatifs
+de cette comparaison.
+
+CHAPITRE II
+
+LE SUICIDE ET LES ÉTATS PSYCHOLOGIQUES NORMAUX
+
+LA RACE. L'HÉRÉDITÉ
+
+
+I.--Nécessité de définir la race. Ne peut être définie que comme un type
+héréditaire; mais alors le mot prend un sens indéterminé. D'où nécessité
+d'une grande réserve.
+
+II.--Trois grandes races distinguées par Morselli. Très grande diversité
+de l'aptitude au suicide chez les Slaves, les Celto-Romains, les nations
+germaniques. Seuls, les Allemands ont un penchant généralement intense,
+mais ils le perdent en dehors de l'Allemagne.
+
+De la prétendue relation entre le suicide et la hauteur de la taille:
+résultat d'une coïncidence.
+
+III.--La race ne peut être un facteur du suicide que s'il est
+essentiellement héréditaire; insuffisance des preuves favorables à cette
+hérédité: 1° La fréquence relative des cas imputables à l'hérédité est
+inconnue; 2° Possibilité d'une autre explication; influence de la folie
+et de l'imitation. Raisons contraires à cette hérédité spéciale:
+
+1° Pourquoi le suicide se transmettrait-il moins à la femme? 2° La
+manière dont le suicide évolue avec l'âge est inconciliable avec cette
+hypothèse.
+
+CHAPITRE III
+
+LE SUICIDE ET LES FACTEURS COSMIQUES
+
+
+I.--Le climat n'a aucune influence.
+
+II.--La température. Variations saisonnières du suicide; leur
+généralité. Comment l'école italienne les explique par la température.
+
+III.--Conception contestable du suicide qui est à la base de cette
+théorie. Examen des faits: l'influence des chaleurs anormales ou des
+froids anormaux ne prouve rien; absence de rapports entre le taux des
+suicides et la température saisonnière ou mensuelle; le suicide rare
+dans un grand nombre de pays chauds.
+
+Hypothèse d'après laquelle ce seraient les premières chaleurs qui
+seraient nocives. Inconciliable: 1° avec la continuité de la courbe des
+suicides à la montée et à la descente: 2° avec ce fait que les premiers
+froids, qui devraient avoir le même effet, sont inoffensifs.
+
+IV.--Nature des causes dont dépendent ces variations. Parallélisme
+parfait entre les variations mensuelles du suicide et celles de la
+longueur des jours; confirmé par ce fait que les suicides ont surtout
+lieu de jour. Raison de ce parallélisme: c'est que, pendant le jour, la
+vie sociale est en pleine activité. Explication confirmée par ce fait
+que le suicide est maximum aux jours et heures où l'activité sociale est
+_maxima_. Comment elle rend compte des variations saisonnières du
+suicide; preuves confirmatives diverses.
+
+Les variations mensuelles du suicide dépendent donc de causes sociales.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'IMITATION
+
+
+L'imitation est un phénomène de psychologie individuelle. Utilité qu'il
+y a à chercher si elle a quelque influence sur le taux social des
+suicides.
+
+I.--Différence entre l'imitation et plusieurs autres phénomènes avec
+lesquels elle a été confondue. Définition de l'imitation.
+
+II.--Cas nombreux où les suicides se communiquent contagieusement
+d'individu à individu; distinction entre les faits de contagion et les
+épidémies. Comment le problème de l'influence possible de l'imitation
+sur le taux des suicides reste entier.
+
+III.--Cette influence doit être étudiée à travers la distribution
+géographique des suicides. Critères d'après lesquels elle peut être
+reconnue. Application de cette méthode à la carte des suicides français
+par arrondissements, à la carte par communes de Seine-et-Marne, à la
+carte d'Europe en général. Nulle trace visible de l'imitation dans la
+répartition géographique.
+
+Expérience à essayer: le suicide croît-il avec le nombre des lecteurs de
+journaux? Raisons qui inclinent à l'opinion contraire.
+
+IV.--Raison qui fait que l'imitation n'a pas d'effets appréciables sur
+le taux des suicides: c'est qu'elle n'est pas un facteur original, mais
+ne fait que renforcer l'action des autres facteurs.
+
+Conséquence pratique de cette discussion: qu'il n'y a pas lieu
+d'interdire la publicité judiciaire.
+
+Conséquence théorique: l'imitation n'a pas l'efficacité sociale qu'on
+lui a prêtée.
+
+LIVRE II
+
+CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX
+
+CHAPITRE I
+
+MÉTHODE POUR LES DÉTERMINER
+
+
+I.--Utilité qu'il y aurait à classer morphologiquement les types de
+suicide pour remonter ensuite à leurs causes; impossibilité de cette
+classification. La seule méthode praticable consiste à classer les
+suicides par leurs causes. Pourquoi elle convient mieux que toute autre
+à une étude sociologique du suicide.
+
+II.--Comment atteindre ces causes? Les renseignements donnés par les
+statistiques sur les raisons présumées des suicides 1° sont suspects; 2°
+ne font pas connaître les vraies causes. La seule méthode efficace est
+de chercher comment le taux des suicides varie en fonction des divers
+concomitants sociaux.
+
+CHAPITRE II
+
+LE SUICIDE ÉGOÏSTE
+
+I.--Le suicide et les religions. Aggravation générale due au
+protestantisme; immunité des catholiques et surtout des juifs.
+
+II.--L'immunité des catholiques ne tient pas à leur état de minorité
+dans les pays protestants, mais à leur moindre individualisme religieux,
+par suite à la plus forte intégration de l'église catholique. Comment
+cette explication s'applique aux juifs.
+
+III.--Vérification de cette explication: 1° l'immunité relative de
+l'Angleterre, par rapport aux autres pays protestants, liée à la plus
+forte intégration de l'église anglicane; 2° l'individualisme religieux
+varie comme le goût du savoir; or, _a_) le goût du savoir est plus
+prononcé chez les peuples protestants que chez les catholiques, _b_) le
+goût du savoir varie comme le suicide toutes les fois qu'il correspond à
+un progrès de l'individualisme religieux. Comment l'exception des juifs
+confirme la loi.
+
+IV.--Conséquences de ce chapitre: 1° la science est le remède au mal que
+symptomatise le progrès des suicides, mais n'en est pas la cause; 2° si
+la société religieuse préserve du suicide, c'est simplement parce
+qu'elle est une société fortement intégrée.
+
+CHAPITRE III
+
+LE SUICIDE ÉGOÏSTE (suite)
+
+
+I.--Immunité générale des mariés telle que l'a calculée Bertillon.
+Inconvénients de la méthode qu'il a dû suivre. Nécessité de séparer plus
+complètement l'influence de l'âge et celle de l'état civil. Tableaux où
+cette séparation est effectuée. Lois qui s'en dégagent.
+
+II.--Explication de ces lois. Le coefficient de préservation des époux
+ne tient pas à la sélection matrimoniale. Preuves: 1° raisons _a
+priori_; 2° raisons de fait tirées: _a_) des variations du coefficient
+aux divers âges; _b_) de l'inégale immunité dont jouissent les époux des
+deux sexes.
+
+Cette immunité est-elle due au mariage ou à la famille? Raisons
+contraires à la première hypothèse: 1° contraste entre l'état
+stationnaire de la nuptialité et les progrès du suicide; 2° faible
+immunité des époux sans enfants; 3° aggravation chez les épouses sans
+enfants.
+
+III.--L'immunité légère dont jouissent les hommes mariés sans enfants
+est-elle due à la sélection conjugale? Preuve contraire tirée de
+l'aggravation des épouses sans enfants. Comment la persistance partielle
+de ce coefficient chez le veuf sans enfants s'explique sans qu'on fasse
+intervenir la sélection conjugale. Théorie générale du veuvage.
+
+IV.--Tableau récapitulatif des résultats précédents. C'est à l'action
+de la famille qu'est due presque toute l'immunité des époux et toute
+celle des épouses. Elle croît avec la densité de la famille,
+c'est-à-dire avec son degré d'intégration.
+
+V.--Le suicide et les crises politiques, nationales. Que la régression
+qu'il subit alors est réelle et générale. Elle est due à ce que le
+groupe acquiert dans ces crises une plus forte intégration.
+
+VI.--Conclusion générale du chapitre. Rapport direct entre le suicide et
+le degré d'intégration des groupes sociaux, quels qu'ils soient. Cause
+de ce rapport; pourquoi et dans quelles conditions la société est
+nécessaire à l'individu. Comment, quand elle lui fait défaut, le suicide
+se développe. Preuves confirmatives de cette explication. Constitution
+du suicide égoïste.
+
+CHAPITRE IV
+
+LE SUICIDE ALTRUISTE
+
+
+I.--Le suicide dans les sociétés inférieures: caractères qui le
+distinguent, opposés à ceux du suicide égoïste. Constitution du suicide
+altruiste obligatoire. Autres formes de ce type.
+
+II.--Le suicide dans les armées européennes; généralité de l'aggravation
+qui résulte du service militaire. Elle est indépendante du célibat; de
+l'alcoolisme. Elle n'est pas due au dégoût du service. Preuves: 1° elle
+croît avec la durée du service; 2° elle est plus forte chez les
+volontaires et les rengagés; 3° chez les officiers et les sous-officiers
+que chez les simples soldats. Elle est due à l'esprit militaire et à
+l'état d'altruisme qu'il implique. Preuves confirmatives: 1° elle est
+d'autant plus forte que les peuples ont un moindre penchant pour le
+suicide égoïste; 2° elle est _maxima_ dans les troupes d'élite; 3° elle
+décroît à mesure que le suicide égoïste se développe.
+
+III.--Comment les résultats obtenus justifient la méthode suivie.
+
+CHAPITRE V
+
+LE SUICIDE ANOMIQUE
+
+
+I.--Le suicide croît avec les crises économiques. Cette progression se
+maintient dans les crises de prospérité: exemples de la Prusse, de
+l'Italie. Les expositions universelles. Le suicide et la richesse.
+
+II.--Explication de ce rapport. L'homme ne peut vivre que si ses besoins
+sont en harmonie avec ses moyens; ce qui implique une limitation de ces
+derniers. C'est la société qui les limite; comment cette influence
+modératrice s'exerce normalement. Comment elle est empêchée par les
+crises; d'où dérèglement, anomie, suicides. Confirmation tirée des
+rapports du suicide et de la richesse.
+
+III.--L'anomie est actuellement à l'état chronique dans le monde
+économique. Suicides qui en résultent. Constitution du suicide anomique.
+
+IV.--Suicides dus à l'anomie conjugale. Le veuvage. Le divorce.
+Parallélisme des divorces et des suicides. Il est dû à une constitution
+matrimoniale qui agit en sens contraire sur les époux et sur les
+épouses; preuves à l'appui. En quoi consiste cette constitution
+matrimoniale. L'affaiblissement de la discipline matrimoniale
+qu'implique le divorce aggrave la tendance au suicide des hommes,
+diminue celle des femmes. Raison de cet antagonisme. Preuves
+confirmatives de cette explication.
+
+Conception du mariage qui se dégage de ce chapitre.
+
+CHAPITRE VI
+
+FORMES INDIVIDUELLES DES DIFFÉRENTS TYPES DE SUICIDES
+
+
+Utilité et possibilité de compléter la classification étiologique qui
+précède par une classification morphologique.
+
+I.--Formes fondamentales que prennent les trois courants suicidogènes en
+s'incarnant chez les individus. Formes mixtes qui résultent de la
+combinaison de ces formes fondamentales.
+
+II.--Faut-il faire intervenir dans cette classification l'instrument de
+mort choisi? Que ce choix dépend de causes sociales. Mais ces causes
+sont indépendantes de celles qui déterminent le suicide. Elles ne
+ressortissent donc pas à la présente recherche.
+
+Tableau synoptique des différents types de suicides.
+
+LIVRE III
+
+DU SUICIDE COMME PHÉNOMÈNE SOCIAL EN GÉNÉRAL
+
+CHAPITRE I
+
+L'ÉLÉMENT SOCIAL DU SUICIDE
+
+
+I.--Résultats de ce qui précède. Absence de relations entre le taux des
+suicides et les phénomènes cosmiques ou biologiques. Rapports définis
+avec les faits sociaux. Le taux social correspond donc à un penchant
+collectif de la société.
+
+II.--La constance et l'individualité de ce taux ne peut pas s'expliquer
+autrement. Théorie de Quételet pour en rendre compte: l'homme moyen.
+Réfutation: la régularité des données statistiques se retrouve même dans
+des faits qui sont en dehors de la moyenne. Nécessité d'admettre une
+force ou un groupe de forces collectives dont le taux social des
+suicides exprime l'intensité.
+
+III.--Ce qu'il faut entendre par cette force collective: c'est une
+réalité extérieure et supérieure à l'individu. Exposé et examen des
+objections faites à cette conception:
+
+1° Objection d'après laquelle un fait social ne peut se transmettre que
+par traditions inter-individuelles. Réponse: le taux des suicides ne
+peut se transmettre ainsi.
+
+2° Objection diaprés laquelle l'individu est tout le réel de la société.
+Réponse: _a_) Comment des choses matérielles, extérieures aux individus,
+sont érigées en faits sociaux et jouent en cette qualité un rôle _sui
+generis;_ _b_) Les faits sociaux qui ne s'objectivent pas sous cette
+forme débordent chaque conscience individuelle. Ils ont pour substrat
+l'agrégat formé par les consciences individuelles réunies en société.
+Que cette conception n'a rien d'ontologique.
+
+IV.--Application de ces idées au suicide.
+
+CHAPITRE II
+
+RAPPORTS DU SUICIDE AVEC LES AUTRES PHÉNOMÈNES SOCIAUX
+
+
+Méthode pour déterminer si le suicide doit être classé parmi les faits
+moraux ou immoraux.
+
+I.--Exposé historique des dispositions juridiques ou morales en usage
+dans les différentes sociétés relativement au suicide. Progrès continu
+de la réprobation dont il est l'objet, sauf aux époques de décadence.
+Raison d'être de cette réprobation; qu'elle est plus que jamais fondée
+dans la constitution normale des sociétés modernes.
+
+II.--Rapports du suicide avec les autres formes de l'immoralité. Le
+suicide et les attentats contre la propriété; absence de tout rapport.
+Le suicide et l'homicide; théorie d'après laquelle ils consisteraient
+tous deux en un même état organico-psychique, mais dépendraient de
+conditions sociales antagonistes.
+
+III.--Discussion de la première partie de la proposition. Que le sexe,
+l'âge, la température n'agissent pas de la même manière sur les deux
+phénomènes.
+
+IV.--Discussion de la deuxième partie. Cas où l'antagonisme ne se
+vérifie pas. Cas, plus nombreux, où il se vérifie. Explication de ces
+contradictions apparentes: existence de types différents de suicides
+dont les uns excluent l'homicide tandis que les autres dépendent des
+mêmes conditions sociales. Nature de ces types; pourquoi les premiers
+sont actuellement plus nombreux que les seconds.
+
+Comment ce qui précède éclaire la question des rapports historiques de
+l'égoïsme et de l'altruisme.
+
+CHAPITRE III
+
+CONSÉQUENCES PRATIQUES
+
+
+I.--La solution du problème pratique varie selon qu'on attribue à l'état
+présent du suicide un caractère normal ou anormal. Comment la question
+se pose malgré la nature immorale du suicide. Raisons de croire que
+l'existence d'un taux modéré de suicides n'a rien de morbide. Mais
+raisons de croire que le taux actuel chez les peuples européens est
+l'indice d'un état pathologique.
+
+II.--Moyens proposés pour conjurer le mal: 1° mesures répressives.
+Quelles sont celles qui seraient possibles. Pourquoi elles ne sauraient
+avoir qu'une efficacité restreinte; 2° l'éducation. Elle ne peut
+réformer l'état moral de la société parce qu'elle n'en est que le
+reflet. Nécessité d'atteindre en elles-mêmes les causes des courants
+suicidogènes; qu'on peut toutefois négliger le suicide altruiste dont
+l'état n'a rien d'anormal.
+
+Le remède contre le suicide égoïste: rendre plus consistants les groupes
+qui encadrent l'individu. Lesquels sont le plus propres à ce rôle? Ce
+n'est ni la société politique qui est trop loin de l'individu--ni la
+société religieuse qui ne le socialise qu'en lui retirant la liberté de
+penser--ni la famille qui tend à se réduire au couple conjugal. Les
+suicides des époux progressent comme ceux des célibataires.
+
+III.--Du groupe professionnel. Pourquoi il est seul en état de remplir
+cette fonction. Ce qu'il doit devenir pour cela. Comment il peut
+constituer un milieu moral.--Comment il peut contenir aussi le suicide
+anomique.--Cas de l'anomie conjugale. Position antinomique du problème:
+l'antagonisme des sexes. Moyens d'y remédier.
+
+IV.--Conclusion. L'état présent du suicide est l'indice d'une misère
+morale. Ce qu'il faut entendre par une affection morale de la société.
+Comment la réforme proposée est réclamée par l'ensemble de notre
+évolution historique. Disparition de tous les groupes sociaux
+intermédiaires entre l'individu et l'État; nécessité de les
+reconstituer. La décentralisation professionnelle opposée à la
+décentralisation territoriale; comment elle est la base nécessaire de
+l'organisation sociale.
+
+Importance de la question du suicide; sa solidarité avec les plus grands
+problèmes pratiques de l'heure actuelle. PLANCHES
+
+I.--Suicides et alcoolisme en France (4 cartes)
+
+II.--Suicides en France par arrondissements
+
+III.--Suicides dans l'Europe Centrale
+
+IV.--Suicides et densité familiale en France
+
+V.--Suicides et richesse en France
+
+VI.--Tableau des suicides des époux et des veufs des deux sexes, selon
+qu'ils ont ou n'ont pas d'enfants. Nombres absolus.
+
+NOTES:
+
+[1: _Les règles de la Méthode sociologique_, Paris, F. Alcan, 1895.]
+
+[2: Et pourtant, nous montrerons (p. 368, note) que cette manière de
+voir, loin d'exclure toute liberté, apparaît comme le seul moyen de la
+concilier avec le déterminisme que révèlent les données de la
+statistique.]
+
+[3: Reste un très petit nombre de cas qui ne sauraient s'expliquer
+ainsi, mais qui sont plus que suspects. Telle l'observation, rapportée
+par Aristote, d'un cheval qui, en découvrant qu'on lui avait fait
+saillir sa mère, sans qu'il s'en aperçût et après qu'il s'y était
+plusieurs fois refusé, se serait intentionnellement précipité du haut
+d'un rocher (_Hist. des anim._, IX, 47). Les éleveurs assurent que le
+cheval n'est aucunement réfractaire à l'inceste. Voir sur toute cette
+question, Westcott, _Suicide_, p. 174-179.]
+
+[4: Nous avons mis entre parenthèses les nombres qui se rapportent à ces
+années exceptionnelles.]
+
+[5: Dans le tableau, nous avons représenté alternativement par des
+chiffres ordinaires ou par des chiffres gras les séries de nombres qui
+représentent ces différentes ondes de mouvement, afin de rendre
+matériellement sensible l'individualité de chacune d'elles.]
+
+[6: Wagner avait déjà comparé de cette manière la mortalité et la
+nuptialité (_Die Gesetzmäassigkeit,_ etc., p. 87).]
+
+[7: D'après Bertillon, article _Mortalité_ du _Dictionnaire
+Encyclopédique des sciences médicales_, t. LXI, p. 738.]
+
+[8: Bien entendu, en nous servant de cette expression nous n'entendons
+pas du tout hypostasier la conscience collective. Nous n'admettons pas
+plus d'âme substantielle dans la société que dans l'individu. Nous
+reviendrons, d'ailleurs, sur ce point.]
+
+[9: V. L. III, ch. I.]
+
+[10: On trouvera en tête de chaque chapitre, quand il y a lieu, la
+bibliographie spéciale des questions particulières qui y sont traitées.
+Voici les indications relatives à la bibliographie générale du suicide.
+
+I.--_Publications statistiques officielles dont nous nous sommes
+principalement servi:_
+
+Oesterreischische Statistik (Statistik des Sanitätswesens).--Annuaire
+statistique de la Belgique.--Zeitschrift des Koeniglisch Bayerischen
+statistischen bureau.--Preussische Statistik (Sterblichkeit nach
+Todesursachen und Altersclassen der gestorbenen).--Würtembürgische
+Iahrbücher für Statistik und Landeskunde.--Badische Statistik.--Tenth
+Census of the United States. Report on the Mortality and vital statistic
+of the United States 1880, 11e partie.--Annuario statistico
+Italiano.--Statistica delle cause delle Morti in tutti i communi del
+Regno.--Relazione medico-statistica sulle conditione sanitarie
+dell'Exercito Italiano.--Statistische Nachrichten des Grossherzogthums
+Oldenburg.--Compte-rendu général de l'administration de la justice
+criminelle en France.
+
+Statistisches Iahrbuch der Stadt Berlin.--Statistik der Stadt
+Wien.--Statistisches Handbuch für den Hamburgischen Staat.--Jahrbuch für
+die amtliche Statistik der Bremischen Staaten.--Annuaire statistique de
+la ville de Paris.
+
+On trouvera en outre des renseignements utiles dans les articles
+suivants: Platter, _Ueber die Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren
+1819-1872_. In _Statist. Monatsch._, 1876.--Brattassévic, _Die
+Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren 1873-77_, In _Stat. Monatsch._,
+1878, p. 429.--Ogle, _Suicides in England and Wales in relation to Age,
+Sexe, Season and Occupation_. In _Journal of the statistical Society_,
+1886.--Rossi, _Il Suicidio nella Spagna nel 1884_. _Arch. di
+psychiatria_, Turin, 1886.
+
+II.--_Études sur le suicide en général_.
+
+De Guerry, _Statistique morale de la France_, Paris, 1835, et
+_Statistique morale comparée de la France et de l'Angleterre_, Paris,
+1864.--Tissot, _De la manie du suicide et de l'esprit de révolte, de
+leurs causes et de leurs remèdes_, Paris, 1841.--Etoc-Demazy,
+_Recherches statistiques sur le suicide_, Paris, 1844.--Lisle, _Du
+suicide_, Paris, 1856.--Wappäus, _Allgemeine Bevölkerungsstatistik_,
+Leipzig, 1861.--Wagner, _Die Gesetzmässigkeit in den scheinbar
+willkürlichen menschlichen Handlungen_, Hambourg, 1864, 2e
+partie.--Brierre de Boismont, _Du suicide et de la folie-suicide_,
+Paris, Germer Baillière, 1865.--Douay, _Le suicide ou la mort
+volontaire_, Paris, 1870.--Leroy, _Étude sur le suicide et les maladies
+mentales dans le département de Seine-et-Marne_, Paris,
+1870.--Oettingen, _Die Moralstatistik_, 3e Auflage, Erlangen, 1882, p.
+786-832 et tableaux annexes 103-120.--Du même, _Ueber acuten und
+chronischen Selbstmord_, Dorpat, 1881.--Morselli, _Il suicidio_, Milan,
+1879.--Legoyt, _Le suicide ancien et moderne_, Paris, 1881.--Masaryk,
+_Der Selbstmord als sociale Massenerscheinung_, Vienne, 1881.--Westcott,
+_Suicide, its history, litterature_, etc., Londres, 1885.--Motta,
+_Bibliografia del Suicidio_, Bellinzona, 1890.--_Corre, Crime et
+suicide_, Paris, 1891.--Bonomelli, _Il Suicidio_, Milan, 1892.--Mayr,
+_Selbstmordstatistik_, In _Handwörterbuch der Staatswissenschaften,
+herausgegeben von Conrad, Erster Supplementband_, Iena, 1895.]
+
+[11: _Bibliographie_.--Falret, _De l'hypocondrie et du suicide_, Paris,
+1822.--Esquirol, _Des maladies mentales_, Paris, 1838 (t. I, p. 526-676)
+et article _Suicide_, in _Dictionnaire de médecine_, en 60
+vol.--Cazauvieilh, _Du suicide et de l'aliénation mentale_, Paris,
+1840.--Etoc Demazy, _De la folie dans la production du suicide_, in
+_Annales médico-psych._, 1844.--Bourdin, _Du suicide considéré comme
+maladie_, Paris, 1845.--Dechambre, _De la monomanie homicide-suicide_,
+in _Gazette médic._, 1852.--Jousset, _Du suicide, et de la monomanie
+suicide_, 1858.--Brierre de Boismont, _op. cit._--Leroy, _op.
+cit._--Art. _Suicide_, du _Dictionnaire de médecine et de chirurgie,
+pratique_, t. XXXIV, p. 117.--Strahan, Suicide and Insanity, Londres,
+1824.
+
+Lunier, _De la production et de la consommation des boissons alcooliques
+en France_, Paris, 1877.--Du même, art. in _Annales médico-psych._,
+1872; _Journal de la Soc. de stat._, 1878.--Prinzing, _Trunksucht und
+Selbstmord_, Leipzig, 1895.]
+
+[12: Dans la mesure où la folie est elle-même purement individuelle. En
+réalité, elle est, en partie, un phénomène social. Nous reviendrons sur
+ce point.]
+
+[13: _Maladies mentales_, t. I, p. 639.]
+
+[14: _Ibid._, t. I, p. 665.]
+
+[15: _Du suicide_, etc., p. 137.]
+
+[16: In _Annales médico-psych._, t. VII, p. 287.]
+
+[17: _Maladies mentales_, t. I, p. 528.]
+
+[18: V. Brierre de Boismont, p. 140.]
+
+[19: _Maladies mentales_, 437.]
+
+[20: V. article _Suicide_ du _Dictionnaire de médecine et de chirurgie
+pratique_.]
+
+[21: Il ne faut pas confondre ces hallucinations avec celles qui
+auraient pour effet de faire méconnaître au malade les risques qu'il
+court, par exemple, de lui faire prendre une fenêtre pour une porte.
+Dans ce cas, il n'y a pas de suicide d'après la définition précédemment
+donnée, mais mort accidentelle.]
+
+[22: Bourdin, _op. cit._, p. 43.]
+
+[23: Falret, _Hypochondrie et suicide_, p. 299-307.]
+
+[24: _Suicide et folie-suicide_, p. 397.]
+
+[25: Brierre, _op. cit._, p. 574.]
+
+[26: _Ibid._, p. 314.]
+
+[27: _Maladies mentales_, t. I, p. 529.]
+
+[28: _Hypochondrie et suicide_, p. 3.]
+
+[29: Koch, _Zur Statistik der Geisteskrankheiten_. Stuttgart, 1878, p.
+73.]
+
+[30: D'après Morselli.]
+
+[31: D'après Koch, _op. cit._, p. 108-119.]
+
+[32: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]
+
+[33: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]
+
+[34: V. Tableau IX, ci-dessous.]
+
+[35: Koch, _op. cit._, p. 139-146.]
+
+[36: Koch, _op. cit._, p. 81.]
+
+[37: La première partie du tableau est empruntée à l'article _Aliénation
+mentale_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre (t. III, p. 34); la
+seconde à Oettingen, _Moralstatistik_, tableau annexe 97.]
+
+[38: _Op. cit._, p. 238.]
+
+[39: _Op. cit._, p. 404.]
+
+[40: Morselli ne le déclare pas expressément, mais cela ressort des
+chiffres mêmes qu'il donne. Ils sont trop élevés pour représenter les
+seuls cas de folie. Cf. le tableau donné dans le _Dictionnaire_ de
+Dechambre et où la distinction est faite. On y voit clairement que
+Morselli a totalisé les fous et les idiots.]
+
+[41: Des pays d'Europe sur lesquels Koch nous renseigne nous avons
+laissé seulement de côté la Hollande, les informations que l'on possède
+sur l'intensité qu'y a la tendance au suicide ne paraissant pas
+suffisantes.]
+
+[42: _Op. cit._, p. 403.]
+
+[43: La preuve, il est vrai, n'en a jamais été faite d'une manière tout
+à fait démonstrative. En tout cas, s'il y a progrès, nous ignorons le
+coefficient d'accélération.]
+
+[44: V. Liv. II, chap. IV.]
+
+[45: On a un exemple frappant de cette ambiguïté dans les ressemblances
+et les contrastes que la littérature française présente avec la
+littérature russe. La sympathie avec laquelle nous avons accueilli la
+seconde démontre qu'elle n'est pas sans affinités avec la nôtre. Et en
+effet, on sent chez les écrivains des deux nations une délicatesse
+maladive du système nerveux, une certaine absence d'équilibre mental et
+moral. Mais comme ce même état, biologique et psychologique à la fois,
+produit des conséquences sociales différentes! Tandis que la littérature
+russe est idéaliste à l'excès, tandis que la mélancolie dont elle est
+empreinte, ayant pour origine une compassion active pour la douleur
+humaine, est une de ces tristesses saines qui excitent la foi et
+provoquent à l'action, la nôtre se pique de ne plus exprimer que des
+sentiments de morne désespoir et reflète un inquiétant état de
+dépression. Voilà comment un même état organique peut servir à des fins
+sociales presque opposées.]
+
+[46: D'après le _Compte général de l'administration de la justice
+criminelle_, année 1887.--V. planche I, p. 48.]
+
+[47: _De la production et de la consommation des boissons alcooliques en
+France_, p. 174-175.]
+
+[48: V. planche I, ci-dessus.]
+
+[49: _Ibid._]
+
+[50: D'après Lunier, _op. cit._, p. 180 et suiv. On trouvera des
+chiffres analogues, se rapportant à d'autres années, dans Prinzing, _op.
+cit._, p. 58.]
+
+[51: Pour ce qui est de la consommation du vin, elle varie plutôt en
+raison inverse du suicide. C'est dans le Midi qu'on boit le plus de vin,
+c'est là que les suicides sont le moins nombreux. On n'en conclut pas
+pourtant que le vin garantit contre le suicide.]
+
+[52: D'après Prinzing, _op. cit._, p. 75.]
+
+[53: On a quelquefois allégué, pour démontrer l'influence de l'alcool,
+l'exemple de la Norwège où la consommation des boissons alcooliques et
+le suicide ont diminué parallèlement depuis 1830. Mais, en Suède,
+l'alcoolisme a également diminué et dans les mêmes proportions, alors
+que le suicide n'a cessé d'augmenter (115 cas pour un million en
+1886-88, au lieu de 63 en 1821-1830). Il en est de même en Russie.
+
+Afin que le lecteur ait en mains tous les éléments de la question, nous
+devons ajouter que la proportion des suicides que la statistique
+française attribue soit à des accès d'ivrognerie soit à l'ivrognerie
+habituelle, est passée de 6,69 % en 1849 à 13,41 % en 1876. Mais
+d'abord, il s'en faut que tous ces cas soient imputables à l'alcoolisme
+proprement dit qu'il ne faut pas confondre avec la simple ivresse ou la
+fréquentation du cabaret. Ensuite, ces chiffres, quelle qu'en soit la
+signification exacte, ne prouvent pas que l'abus des boissons
+spiritueuses ait une bien grande part dans le taux des suicides. Enfin,
+nous verrons plus loin pourquoi on ne saurait accorder une grande valeur
+aux renseignements que nous fournit ainsi la statistique sur les causes
+présumées des suicides.]
+
+[54: Notamment Wagner, _Gesetzmässigkeit_, etc., p. 165 et suiv.;
+Morselli, p. 158; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 760.]
+
+[55: _L'espèce humaine_, p. 28. Paris, Félix Alcan.]
+
+[56: Article _Anthropologie_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre, t.
+V.]
+
+[57: Nous ne parlons pas des classifications proposées par Wagner et par
+Oettingen; Morselli lui-même en a fait la critique d'une manière
+décisive (p. 160).]
+
+[58: Pour expliquer ces faits, Morselli suppose, sans donner de preuves
+à l'appui, qu'il y a de nombreux éléments celtiques en Angleterre et,
+pour les Flamands, il invoque l'influence du climat.]
+
+[59: Morselli, _op. cit._, p. 189.]
+
+[60: _Mémoires d'anthropologie_, t. I, p. 320.]
+
+[61: L'existence de deux grandes masses régionales, l'une formée de 15
+départements septentrionaux où prédominent les hautes tailles (39
+exemptés seulement pour mille conscrits), l'autre composée de 24
+départements du Centre et de l'Ouest, et où les petites tailles sont
+générales (de 98 à 130 exemptions pour mille), paraît incontestable.
+Cette différence est-elle un produit de la race? C'est déjà une question
+beaucoup plus difficile à résoudre. Si l'on songe qu'en trente ans la
+taille moyenne en France a sensiblement changé, que le nombre des
+exemptés pour cette cause est passé de 92,80 en 1831 à 59,40 pour mille
+en 1860, on sera en droit de se demander si un caractère aussi mobile
+est un bien sûr critère pour reconnaître l'existence de ces types
+relativement immuables qu'on appelle des races. Mais, en tout cas, la
+manière dont les groupes intermédiaires, intercalés par Broca entre ces
+deux types extrêmes, sont constitués, dénommés et rattachés soit à la
+souche kymrique soit à l'autre, nous paraît laisser place à bien plus de
+doute encore. Les raisons d'ordre morphologique sont ici impossibles.
+L'anthropologie peut bien établir quelle est la taille moyenne dans une
+région donnée, non de quels croisements cette moyenne résulte. Or les
+tailles intermédiaires peuvent être aussi bien dues à ce que des Celtes
+se sont croisés avec des races de plus haute stature, qu'à ce que des
+Kymris se sont alliés à des hommes plus petits qu'eux. La distribution
+géographique ne peut pas davantage être invoquée, car il se trouve que
+ces groupes mixtes se rencontrent un peu partout, au Nord-Ouest (la
+Normandie et la Basse-Loire), au Sud-Ouest (l'Aquitaine), au Sud (la
+Province romaine), à l'Est (la Lorraine) etc. Restent donc les argumenta
+historiques qui ne peuvent être que très conjecturaux. L'histoire sait
+mal comment, quand, dans quelles conditions et proportions les
+différentes invasions et infiltrations de peuples ont eu lieu. À plus
+forte raison, ne peut-elle nous aider à déterminer l'influence qu'elles
+ont eue sur la constitution organique des peuples.]
+
+[62: Surtout si l'on défalque la Seine qui, à cause des conditions
+exceptionnelles dans lesquelles elle se trouve, n'est pas exactement
+comparable aux autres départements.]
+
+[63: V. plus bas, liv. II, ch. IV, § I.]
+
+[64: Broca, _op. cit._, t. I, p. 394.]
+
+[65: V. Topinard, _Anthropologie_, p. 464.]
+
+[66: La même remarque s'applique à l'Italie. Là aussi, les suicides sont
+plus nombreux au Nord qu'au Midi et, d'un autre côté, la taille moyenne
+des populations septentrionales est supérieure légèrement à celle des
+régions méridionales. Mais c'est que la civilisation actuelle de
+l'Italie est d'origine piémontaise et que, d'un autre côté, les
+Piémontais se trouvent être un peu plus grands que les gens du Sud.
+L'écart est, du reste, faible. Le _maximum_ qui s'observe en Toscane et
+en Vénétie, est de 1 m. 65, le _minimum_, en Calabre, est de 1 m. 60, du
+moins pour ce qui regarde le continent italien. En Sardaigne, la taille
+s'abaisse à 1 m. 58.]
+
+[67: _Sur les fonctions du cerveau_, Paris, 1825.]
+
+[68: _2 Maladies mentales_, t. I, p. 582.]
+
+[69: _Suicide_, p. 197.]
+
+[70: Cité par Legoyt, p. 242.]
+
+[71: _Suicide_, p. 17-19.]
+
+[72: D'après Morselli, p. 410.]
+
+[73: Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 59; Cazauvieilh, _op. cit._, p.
+19.]
+
+[74: Ribot, _L'hérédité_, p. 145. Paris, Félix Alcan.]
+
+[75: Lisle, _op. cit._, p. 195.]
+
+[76: Brierre, _op. cit._, p. 57.]
+
+[77: Luys, _op. cit._, p. 201.]
+
+[78: _Dictionnaire encyclopédique des sciences méd._, art. _Phtisie_, t.
+LXXVI p. 542.]
+
+[79: _Op. cit._, p. 170-172.]
+
+[80: V. Morselli, p. 329 et suiv.]
+
+[81: V. Legoyt, p. 158 et suiv. Paris, Félix Alcan.]
+
+[82: Les éléments de ce tableau sont empruntés à Morselli.]
+
+[83: Pour les hommes, nous n'en connaissons qu'un cas, c'est celui de
+l'Italie où il se produit un stationnement entre 30 et 40 ans. Pour les
+femmes, il y a au même âge un mouvement d'arrêt qui est général et qui,
+par conséquent, doit être réel. Il marque une étape dans la vie
+féminine. Comme il est spécial aux célibataires, il correspond sans
+doute à cette période intermédiaire où les déceptions et les
+froissements causés par le célibat commencent à être moins sensibles, et
+où l'isolement moral qui se produit à un âge plus avancé, quand la
+vieille fille reste seule, ne produit pas encore tous ses effets.]
+
+[84: _Bibliographie_.--Lombroso, _Pensiero e Meteore_; Ferri,
+_Variations thermométriques et criminalité_. In _Archives d'Anth.
+criminelle_, 1887; Corre, _Le délit et le suicide à Brest_. In _Arch.
+d'Anth. crim._, 1890, p. 109 et suiv., 259 et suiv.; Du même, _Crime et
+suicide_, p. 605-639; Morselli, p. 103-157.]
+
+[85: V. plus bas, liv. II, ch. IV, § I.]
+
+[86: _De l'hypochondrie_, etc., p. 28.]
+
+[87: On ne peut juger de la manière dont les cas de folie se
+répartissent entre les saisons que par le nombre des entrées dans les
+asiles. Or, un tel critère est très insuffisant; car les familles ne
+font pas interner les malades au moment précis où la maladie éclate,
+mais plus tard. De plus, en prenant ces renseignements tels que nous les
+avons, ils sont loin de montrer une concordance parfaite entre les
+variations saisonnières de la folie et celles du suicide. D'après une
+statistique de Cazauvieilh, sur 1.000 entrées annuelles à Charenton, la
+part de chaque saison serait la suivante: hiver, 222; printemps, 283;
+été, 261; automne 231. Le même calcul fait pour l'ensemble des aliénés
+admis dans les asiles de la Seine donne des résultats analogues: hiver,
+234; printemps, 266; été, 249; automne, 248. On voit: 1° que le maximum
+tombe au printemps et non en été; encore faut-il tenir compte de ce fait
+que, pour les raisons indiquées, le maximum réel doit être antérieur; 2°
+que les écarts entre les différentes saisons sont très faibles. Ils sont
+autrement marqués pour ce qui concerne les suicides.]
+
+[88: Nous rapportons ces faits d'après Brierre de Boismont, _op. cit._,
+p. 60-62.]
+
+[89: Tous les mois dans ce tableau, ont été ramenés à 30 jours.--Les
+chiffres relatifs aux températures sont empruntés pour la France à
+l'_Annuaire du bureau des longitudes_, et, pour l'Italie, aux _Annali
+dell'Ufficio centrale de Meteorologia._]
+
+[90: On ne saurait trop remarquer cette constance des chiffres
+proportionnels sur la signification de laquelle nous reviendrons (liv.
+III, ch. I).]
+
+[91: Il est, vrai que, suivant ces auteurs, le suicide ne serait qu'une
+variété de l'homicide. L'absence de suicides dans les pays méridionaux
+ne serait donc qu'apparente, car elle serait compensée par un excédent
+d'homicides. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette
+identification. Mais, dès maintenant, comment ne pas voir que cet
+argument se retourne contre ses auteurs? Si l'excès d'homicides qu'on
+observe dans les pays chauds compense le manque de suicides, comment
+cette même compensation ne s'établirait-elle pas aussi pendant la saison
+chaude? D'où vient que cette dernière est à la fois fertile en homicides
+de soi-même et en homicides d'autrui?]
+
+[92: _Op. cit._, p. 148.]
+
+[93: Nous laissons de côté les chiffres qui concernent la Suisse. Ils ne
+sont calculés que sur une seule année (1876) et, par conséquent, on n'en
+peut rien conclure. D'ailleurs la hausse d'octobre à novembre est bien
+faible. Les suicides passent de 83 pour mille à 90.]
+
+[94: La longueur indiquée est celle du dernier jour du mois.]
+
+[95: Cette uniformité nous dispense de compliquer le tableau XIII. Il
+n'est pas nécessaire de comparer les variations mensuelles de la journée
+et celles du suicide dans d'autres pays que la France, puisque les unes
+et les autres sont sensiblement les mêmes partout, pourvu qu'on ne
+compare pas des pays de latitudes trop différentes.]
+
+[96: Ce terme désigne la partie du jour qui suit immédiatement le lever
+du soleil.]
+
+[97: On a une autre preuve du rythme de repos et d'activité par lequel
+passe la vie sociale aux différents moments de la journée dans la
+manière dont les accidents varient selon les heures. Voici comment,
+d'après le bureau de statistique prussienne, ils se répartiraient:
+
+/*
++-------------------------+------------------------------------------+
+| De 6 heures à midi | 1.011 accidents en moyenne par heure. |
++-------------------------+------------------------------------------+
+| De midi à 2 heures | 686 --- --- --- |
++-------------------------+------------------------------------------+
+| De 2 heures à 6 h. | 1.191 --- --- --- |
++-------------------------+------------------------------------------+
+| De 6 heures à 7 h. | 979 --- --- --- |
++-------------------------+------------------------------------------+
+*/
+
+]
+
+[98: Il est remarquable que ce contraste entre la première et la seconde
+moitié de la semaine se retrouve dans le mois. Voici, en effet, d'après
+Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 424, comment 4.595 suicidée
+parisiens se répartiraient:
+
+/*
++-------------------------------------------------------+------------+
+|Pendant les dix premiers jours du mois | 1.727 |
++-------------------------------------------------------+------------+
+|Pendant les dix suivants | 1.488 |
++-------------------------------------------------------+------------+
+|Pendant les dix derniers | 1.380 |
++-------------------------------------------------------+------------+
+*/
+
+L'infériorité numérique de la dernière décade est encore plus grande
+qu'il ne ressort de ces chiffres; car à cause du 31e jour, elle renferme
+souvent 11 jours au lieu de 10. On dirait que le rythme de la vie
+sociale reproduit les divisions du calendrier; qu'il y a comme un
+renouveau d'activité toutes les fois qu'on entre dans une période
+nouvelle et une sorte d'alanguissement à mesure qu'elle tend vers sa
+fin.]
+
+[99: D'après le _Bulletin du ministère des travaux publics_.]
+
+[100: _Ibid._ À tous ces faits qui tendent à démontrer l'accroissement
+de l'activité sociale pendant l'été on peut ajouter le suivant: c'est
+que les accidents sont plus nombreux pendant la belle saison que pendant
+les autres. Voici comme ils se répartissent en Italie:
+
+/*
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+| | 1886. | 1887. | 1888. |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+|Printemps | 1.370 | 2.582 | 2.457 |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+|Été | 1.823 | 3.290 | 3.085 |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+|Automne | 1.474 | 2.560 | 2.780 |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+|Hiver | 1.190 | 2.748 | 3.032 |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+*/
+
+Si, à ce point de vue, l'hiver vient quelquefois après l'été, c'est
+uniquement parce que les chutes y sont plus nombreuses à cause de la
+glace et que le froid, par lui-même, produit des accidents spéciaux. Si
+l'on fait abstraction de ceux qui ont cette origine, les saisons se
+rangent dans le même ordre que pour le suicide.]
+
+[101: On remarquera de plus que les chiffres proportionnels des
+différentes saisons sont sensiblement les mêmes dans les grandes villes
+comparées, tout en différant de ceux qui se rapportent aux pays auxquels
+ces villes appartiennent. Ainsi nous retrouvons partout cette constance
+du taux des suicides dans les milieux sociaux identiques. Le courant
+suicidogène varie de la même manière aux différents moments de l'année à
+Berlin, à Vienne, à Genève, à Paris, etc. On pressent dès lors tout ce
+qu'il a de réalité.]
+
+[102: _Bibliographie_.--Lucas, _De l'imitation contagieuse_, Paris,
+1833.--Despine, _De la contagion morale_, 1870. _De l'imitation_,
+1871.--Moreau de Tours (Paul), _De la contagion du suicide_, Paris,
+1875.--Aubry, _Contagion du meurtre_, Paris, 1888.--Tarde, _Les lois de
+l'imitation_ (_passim_). _Philosophie pénale_, p. 319 et suiv. Paris, F.
+Alcan.--Corre, _Crime et suicide_, p. 207 et suiv.]
+
+[103: Bordier, _Vie des sociétés_, Paris, 1887, p. 77.--Tarde,
+_Philosophie pénale_, p. 321.]
+
+[104: Tarde, _ibid._, p. 319-320.]
+
+[105: En attribuant ces images à un _processus_ d'imitation, voudrait-on
+dire qu'elles sont de simples copies des états qu'elles expriment? Mais
+d'abord, ce serait une métaphore singulièrement grossière, empruntée à
+la vieille et inadmissible théorie des espèces sensibles. De plus, si
+l'on prend le mot d'imitation dans ce sens, il faut l'étendre à toutes
+nos sensations et à toutes nos idées indistinctement; car il n'en est
+pas dont on ne puisse dire, en vertu de la même métaphore, qu'elles
+reproduisent l'objet auquel elles se rapportent. Dès lors, toute la vie
+intellectuelle devient un produit de l'imitation.]
+
+[106: Il peut se faire, sans doute, dans des cas particuliers, qu'une
+mode ou une tradition soit reproduite par pure singerie; mais alors elle
+n'est pas reproduite en tant que mode ou que tradition.]
+
+[107: Il est vrai qu'on a parfois appelé imitation tout ce qui n'est pas
+invention originale. À ce compte, il est clair que presque tous les
+actes humains sont des faits d'imitation; car les inventions proprement
+dites sont bien rares. Mais, précisément parce que, alors, le mot
+d'imitation désigne à peu près tout, il ne désigne plus rien de
+déterminé. Une pareille terminologie ne peut être qu'une source de
+confusions.]
+
+[108: Il est vrai qu'on a parlé d'une imitation logique (V. Tarde, _Lois
+de l'imitation_, 1re éd., p. 158); c'est celle qui consiste à reproduire
+un acte parce qu'il sert à une fin déterminée. Mais une telle imitation
+n'a manifestement rien de commun avec le penchant imitatif; les faits
+qui dérivent de l'une doivent donc être soigneusement distingués de ceux
+qui sont dus à l'autre. Ils ne s'expliquent pas du tout de la même
+manière. D'un autre côté, comme nous venons de le faire voir,
+l'imitation-mode, l'imitation-coutume sont aussi logiques que les
+autres, quoiqu'elles aient à certains égards leur logique spéciale.]
+
+[109: Les faits imités à cause du prestige moral ou intellectuel du
+sujet, individuel ou collectif, qui sert de modèle, rentrent plutôt dans
+la seconde catégorie. Car cette imitation n'a rien d'automatique. Elle
+implique un raisonnement: on agit comme la personne à laquelle on a
+donné sa confiance, parce que la supériorité qu'on lui reconnaît
+garantit la convenance de ses actes. On a pour la suivre les raisons
+qu'on a pour la respecter. Aussi n'a-t-on rien fait pour expliquer de
+tels actes quand on a simplement dit qu'ils étaient imités. Ce qui
+importe, c'est de savoir les causes de la confiance ou du respect qui
+ont déterminé cette soumission.]
+
+[110: Et encore, comme nous le verrons plus bas, l'imitation, à elle
+seule, n'est-elle une explication suffisante que bien rarement.]
+
+[111: Car il faut bien se dire que nous ne savons que vaguement en quoi
+il consiste. Comment, au juste, se produisent les combinaisons d'où
+résulte l'état collectif, quels sont les éléments qui y entrent, comment
+se dégage l'état dominant, toutes ces questions sont beaucoup trop
+complexes pour pouvoir être résolues par la seule introspection. Toute
+sorte d'expériences et d'observations seraient nécessaires qui ne sont
+pas faites. Nous savons encore bien mal comment et d'après quelles lois
+même les états mentaux de l'individu isolé se combinent entre eux; à
+plus forte raison, sommes-nous loin de connaître le mécanisme des
+combinaisons beaucoup plus compliquées qui résultent de la vie en
+groupe. Nos explications ne sont trop souvent que des métaphores. Nous
+ne songeons donc pas à considérer ce que nous en avons dit plus haut
+comme une expression exacte du phénomène; nous nous sommes seulement
+proposé de faire voir qu'il y avait là tout autre chose que de
+l'imitation.]
+
+[112: V. le détail des faits dans Legoyt, _op. cit._, p. 227 et suiv.]
+
+[113: V. des faits semblables dans Ebrard, _op. cit._, p. 376.]
+
+[114: III, 26.]
+
+[115: _Essais_, II, 3.]
+
+[116: On verra plus loin que, dans toute société, il y a de tout temps
+et normalement une disposition collective qui se traduit sous forme de
+suicides. Cette disposition diffère de ce que nous proposons d'appeler
+épidémie, en ce qu'elle est chronique, qu'elle constitue un élément
+normal du tempérament moral de la société. L'épidémie est, elle aussi,
+une disposition collective, mais qui éclate exceptionnellement, qui
+résulte de causes anormales et, le plus souvent, passagères.]
+
+[117: V. planche II, ci-dessous.]
+
+[118: _Op. cit._, p. 213.--D'après le même auteur, même les départements
+complets de Marne et de Seine-et-Marne auraient, en 1865-66, dépassé la
+Seine. La Marne aurait alors compté 1 suicide sur 2.791 habitants; la
+Seine-et-Marne, 1 sur 2.768; la Seine, 1 sur 2.822.]
+
+[119: Bien entendu, il ne saurait être question d'une influence
+contagieuse. Ce sont trois chefs-lieux d'arrondissement, d'importance à
+peu près égale, et séparés par une multitude de communes dont les taux
+sont très différents. Tout ce que prouve, au contraire, ce
+rapprochement, c'est que les groupes sociaux de même dimension et placés
+dans des conditions d'existence suffisamment analogues, ont un même taux
+de suicides, sans qu'il soit pour cela nécessaire qu'ils agissent les
+uns sur les autres.]
+
+[120: _Op. cit._, p. 193-194. La très petite commune qui tient la tête
+(Lesche) compte 1 suicide sur 630 habitants, soit 1.587 suicides pour un
+million, de quatre à cinq fois plus que Paris. Et ce ne sont pas là des
+cas particuliers à la Seine-et-Marne. Nous devons à l'obligeance du Dr
+Legoupils, de Trouville, des renseignements sur trois communes
+minuscules de l'arrondissement de Pont-l'Évêque, Villerville (978 h.),
+Cricquebœuf (150 h.) et Pennedepie (333 h.). Le taux des suicides
+calculé pour des périodes qui varient entre 14 et 25 ans, y est
+respectivement de 429, de 800 et de 1081 pour 1 million d'habitants.
+
+Sans doute, il reste vrai, en général, que les grandes villes comptent
+plus de suicides que les petites ou que les campagnes. Mais la
+proposition n'est vraie qu'en gros et comporte bien des exceptions. Il y
+a, d'ailleurs, une manière de la concilier avec les faits qui précèdent
+et qui paraissent la contredire. Il suffit d'admettre que les grandes
+villes se forment et se développent sous l'influence des mêmes causes
+qui déterminent le développement du suicide, plus qu'elles ne
+contribuent à le déterminer elles-mêmes. Dans ces conditions, il est
+naturel qu'elles soient nombreuses dans les régions fécondes en
+suicides, mais sans qu'elles aient le monopole des morts volontaires;
+rares, au contraire, là où l'on se tue peu, sans que le petit nombre des
+suicides soit dû à leur absence. Ainsi leur taux moyen serait en général
+supérieur à celui des campagnes tout en pouvant lui être inférieur dans
+certains cas.]
+
+[121: Voir planche III, ci-dessous.]
+
+[122: Voir même planche et, pour le détail des chiffres par canton, liv.
+II, ch. V, tableau XXVI.]
+
+[123: _Traité des maladies mentales_, p. 243.]
+
+[124: _De la contagion du suicide_, p. 42.]
+
+[125: V. notamment Aubry, _Contagion du meurtre_, 1re édit., p. 87.]
+
+[126: Nous entendons par là l'individu, abstraction faite de tout ce que
+la confiance ou l'admiration collective peuvent lui ajouter de pouvoir.
+Il est clair, en effet, qu'un fonctionnaire ou un homme populaire, outre
+les forces individuelles qu'ils tiennent de la naissance, incarnent des
+forces sociales qu'ils doivent aux sentiments collectifs dont ils sont
+l'objet et qui leur permettent d'avoir une action sur la marche de la
+société. Mais ils n'ont cette influence qu'autant qu'ils sont autre
+chose que des individus.]
+
+[127: V. Delage, _La structure du protoplasme et les théories de
+l'hérédité_, Paris, 1895, p. 813 et suiv.]
+
+[128: 1 D'après Legoyt, p. 342.]
+
+[129: D'après Oettingen, _Moralstatistik_, tables annexes, p. 110.]
+
+[130: _Op. cit._, p. 358.]
+
+[131: La population au-dessous de 15 ans a été défalquée.]
+
+[132: Nous n'avons pas de renseignements sur l'influence des cultes en
+France. Voici pourtant ce que dit Leroy dans son étude sur la
+Seine-et-Marne: dans les communes de Quincy, Nanteuil-les-Meaux,
+Mareuil, les protestants donnent un suicide sur 310 habitants, les
+catholiques 1 sur 678 (_op. cit._, p. 203).]
+
+[133: _Handwoerterbuch der Staatswissenschaften_, Supplément, t. I, p.
+702.]
+
+[134: Reste le cas de l'Angleterre, pays non catholique où l'on ne se
+tue pas beaucoup. Il sera expliqué plus bas.]
+
+[135: La Bavière est encore la seule exception: les juifs s'y tuent deux
+fois plus que les catholiques. La situation du judaïsme dans ce pays
+a-t-elle quelque chose d'exceptionnel? Nous ne saurions le dire.]
+
+[136: Legoyt, _op. cit._, p. 205; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 654.]
+
+[137: Il est vrai que la statistique des suicides anglais n'est pas
+d'une grande exactitude. À cause des pénalités attachées au suicide,
+beaucoup de cas sont portés comme morts accidentelles. Cependant, ces
+inexactitudes ne suffisent pas à expliquer l'écart si considérable entre
+ce pays et l'Allemagne.]
+
+[138: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 626.]
+
+[139: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.]
+
+[140: Dans une de ces périodes (1877-78) la Bavière dépasse légèrement
+la Prusse; mais le fait ne se produit que cette seule fois.]
+
+[141: Oettingen, _ibid._, p. 582.]
+
+[142: Morselli, _op. cit._, p. 223.]
+
+[143: D'ailleurs, on verra plus loin, que renseignement secondaire et
+supérieur sont également plus développés chez les protestants que chez
+les catholiques.]
+
+[144: Les chiffres relatifs aux époux lettrés sont empruntés à
+Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 85; ils se rapportent aux
+années 1872-78, les suicides à la période 1864-76.]
+
+[145: V. _Annuaire statistique de la France_, 1892-94, p. 50 et 51.]
+
+[146: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.]
+
+[147: Compte général de la justice criminelle de 1882, p. CXV.]
+
+[148: V. Prinzing, _op. cit._, p. 28-31.--Il est curieux qu'en Prusse la
+presse et les arts donnent un chiffre assez ordinaire (279 suicides).]
+
+[149: Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 83.]
+
+[150: Morselli, p. 223.]
+
+[151: Oettingen, _ibid._, p. 577.]
+
+[152: À l'exception de l'Espagne. Mais, outre que l'exactitude de la
+statistique espagnole nous laisse sceptique, l'Espagne n'est pas
+comparable aux grandes nations de l'Europe centrale et septentrionale.]
+
+[153: Baly et Boudin. Nous citons d'après Morselli, p. 225.]
+
+[154: D'après Alwin Petersilie, _Zur Statistik der höheren Lehranstalten
+in Preussen._ In Zeitschr. d. preus. stät. Bureau, 1877, p. 109 et
+suiv.]
+
+[155: _Zeitschr. d. pr. stat. Bureau_, 1889, p. XX.]
+
+[156: Voici, en effet, de quelle manière très inégale les protestants
+fréquentent les établissements d'enseignement secondaire dans les
+différentes provinces de Prusse:
+
+/*
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+| | RAPPORT DE LA POPULATION | RAPPORT | DIFFÉRENCE |
+| | protestante | moyen des | entre le |
+| | à la population totale | élèves | deuxième |
+| | |protestants| rapport et |
+| | | au total | le premier |
+| | |des élèves | |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+|1er groupe| De 98,7 à 87,2 %--Moyenne 94,6 | 90,8 | - 3,8 |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+|2e ---- | De 80 à 50 % -- --- 70,3. | 75,3 | + 5 |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+|3e ---- | De 50 à 40 % -- --- 46,4. | 56,0 | + 10,4 |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+|4e ---- | Au-dessous. -- --- 29,2. | 61,0 | + 31,8 |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+*/
+
+Ainsi, là où le protestantisme est en grande majorité, sa population
+scolaire n'est pas en rapport avec sa population générale. Dès que la
+minorité catholique s'accroît, la différence entre les deux populations,
+de négative, devient positive et cette différence positive devient plus
+grande à mesure que les protestants deviennent moins nombreux. Le culte
+catholique, lui aussi, montre plus de curiosité intellectuelle là où il
+est en minorité (V. Oettingen, _Moralstatistik_, p. 650).]
+
+[157: La seule prescription pénale que nous connaissions est celle dont
+nous parle Flavius Josèphe, dans son _Histoire de la guerre des Juifs
+contre les Romains_ (III, 25), et il y est simplement dit que «les corps
+de ceux qui se donnent volontairement la mort demeurent sans sépulture
+jusqu'après le coucher du soleil, quoiqu'il soit permis d'enterrer
+auparavant ceux qui ont été tués à la guerre». On peut même se demander
+si c'est là une mesure pénale.]
+
+[158: V. Wagner, _Die Gesetzmässigkeit_, etc., p. 177.]
+
+[159: V. article _Mariage_, in _Dictionnaire encyclopédique des sciences
+médicales_, 2e série. V. p. 50 et suiv.--Cf., sur cette question, J.
+Bertillon fils, _Les célibataires, les veufs et les divorcés au point de
+vue du mariage_, in _Revue scientifique_, février 1879.--Du même, un
+article dans le _Bulletin de la société d'anthropologie_, 1880, p. 280
+et suiv.--Durkheim, _Suicide et natalité_, in _Revue philosophique_,
+novembre 1888.]
+
+[160: Nous supposons que l'âge moyen des groupes est le même qu'en
+France. L'erreur qui peut résulter de cette supposition est très
+légère.]
+
+[161: À condition de considérer les deux sexes réunis. On verra plus
+tard l'importance de cette remarque (livre II, ch. V, § 3).]
+
+[162: V. Bertillon, art., _Mariage_, in _Dict. Encycl._, 2e série. V. p.
+52.--Morselli, p. 348.--_Corre, Crime et suicide_, p. 472.]
+
+[163: Et pourtant le travail à faire pour réunir ces informations,
+considérable quand il est entrepris par un particulier, pourrait être
+effectué sans grande peine par les bureaux officiels de statistique. On
+nous donne toute sorte de renseignements sans intérêt et on nous tait le
+seul qui nous permettrait d'apprécier, comme on le verra plus loin,
+l'état où se trouve la famille dans les différentes sociétés d'Europe.]
+
+[164: Il y a bien aussi une statistique suédoise, reproduite dans le
+_Bulletin de démographie internationale_, année 1878, p. 195, qui donne
+les mêmes renseignements. Mais elle est inutilisable. D'abord, les veufs
+y sont confondus avec les célibataires, ce qui rend la comparaison peu
+significative, car des conditions aussi différentes demandent à être
+distinguées. Mais de plus, nous la croyons erronée. Voici en effet quels
+chiffres on y trouve:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Suicides pour 100.000 habitants de chaque sexe, |
+| du même état civil et du même âge._ |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+| |16 à |26 à |36 à |46 à |56 à |66 à | AU delà |
+| |25 ans|35 ans|45 ans|55 ans|65 ans|75 ans| |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+| | HOMMES |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Mariés |10,51 |10,58 |18,77 |24,08 | 26,29| 20,76| 9,48 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Non-mariés | 5,69 |25,73 |66,95 |90,72 |150,08|229,27| 333,35 |
+|(veufs et | | | | | | | |
+|célibataires)| | | | | | | |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+| | FEMMES |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Mariées | 2,63 | 2,76 | 4,15 | 5,55 | 7,09| 4,67| 7,64 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Non-mariées | 2,99 | 6,14 |13,23 |17,05 | 25,98| 51,93| 34,69 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+| _Combien les non-mariés se tuent-ils de fois plus que les mariés |
+| du même sexe et du même âge?_ |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Hommes | 0,5 | 2,4 | 3,5 | 3,7 | 5,7 | 11 | 37 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Femmes | 1,13 | 2,22 | 3,18 | 3,04 | 3,66| 11,12| 4,5 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+*/
+
+Ces résultats nous ont, dès le premier abord, paru suspects en ce qui
+concerne l'énorme degré de préservation dont jouiraient les mariés des
+âges avancés, tant ils s'écartent de tous les faits que nous
+connaissons. Pour procéder à une vérification que nous jugions
+indispensable, nous avons recherché les nombres absolus de suicides
+commis par chaque groupe d'âge dans le même pays et pendant la même
+période. Ce sont les suivants pour le sexe masculin:
+
+/*
++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
+| |16-25|26-35|36-45|46-55|56-65|66-75|AU-DESSUS.|
+| |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. | |
++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
+|Mariés. | 16 | 220 | 567 | 640 | 383 | 140 | 15 |
++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
+|Non-mariés. | 283 | 519 | 410 | 269 | 217 | 156 | 56 |
++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
+*/
+
+En rapprochant ces chiffres des nombres proportionnels donnés ci-dessus
+on peut se convaincre qu'une erreur a été commise. En effet, de 66 à 75
+ans, les mariés et les non-mariés donnent presque le même nombre absolu
+de suicides, alors que, par 100.000 habitants, les premiers se tueraient
+11 fois moins que les seconds. Pour cela, il faudrait qu'à cet âge il y
+eût environ 10 fois (exactement 9,2 fois) plus d'époux que de
+non-mariés, c'est-à-dire que de veufs et célibataires réunis. Pour la
+même raison, au-dessus de 75 ans, la population mariée devrait être
+exactement 10 fois plus considérable que l'autre. Or cela est
+impossible. À ces âges avancés, les veufs sont très nombreux et, joints
+aux célibataires, ils sont ou égaux ou même supérieurs en nombre aux
+époux. On pressent par là quelle erreur a probablement été commise. On a
+dû additionner ensemble les suicides des célibataires et des veufs et ne
+diviser le total ainsi obtenu que par le chiffre représentant la
+population célibataire seule, tandis que les suicides des époux ont été
+divisés par un chiffre représentant la population veuve et la population
+mariée réunies. Ce qui tend à faire croire qu'on a dû procéder ainsi,
+c'est que le degré de préservation dont jouiraient les époux n'est
+extraordinaire que vers les âges avancés, c'est-à-dire quand le nombre
+des veufs devient assez important pour fausser gravement les résultats
+du calcul. Et l'invraisemblance est à son maximum après 75 ans,
+c'est-à-dire quand les veufs sont très nombreux.]
+
+[165: Les chiffres se rapportent donc, non à l'année moyenne, mais au
+total des suicides commis pendant ces quinze années.]
+
+[166: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I.--On pourrait croire, il est
+vrai, que cette situation défavorable des époux de 15 à 20 ans vient de
+ce que leur âge moyen est supérieur à celui des célibataires de la même
+période. Mais ce qui prouve qu'il y a réelle aggravation, c'est que le
+taux des époux de l'âge suivant (20 à 25 ans) est cinq fois moindre.]
+
+[167: V. Bertillon, art. _Mariage_, p. 43 et suiv.]
+
+[168: Il n'y a qu'une exception; ce sont les femmes de 70 à 80 ans dont
+le coefficient descend légèrement au-dessous de l'unité. Ce qui
+détermine ce fléchissement, c'est l'action du département de la Seine.
+Dans les autres départements (V. Tableau XXII, ci-dessous) le
+coefficient des femmes de cet âge est supérieur à l'unité; cependant, il
+est à remarquer que, même en province, il est inférieur à celui des
+autres âges.]
+
+[169: Paris, 1888, p. 436.]
+
+[170: J. Bertillon fils, article cité de la _Revue scientifique_.]
+
+[171: Pour rejeter l'hypothèse d'après laquelle la situation privilégiée
+des mariés serait due à la sélection matrimoniale, on a quelquefois
+allégué la prétendue aggravation qui résulterait du veuvage. Mais nous
+venons de voir que cette aggravation n'existe pas par rapport aux
+célibataires. Les veufs se tuent plutôt moins que les individus non
+mariés. L'argument ne porte donc pas.]
+
+[172: Ces chiffres se rapportent à la France et au dénombrement de
+1891.]
+
+[173: Nous faisons cette réserve parce que ce coefficient de 2,39 se
+rapporte à la période de 15 à 20 ans et que, comme les suicides
+d'épouses sont très rares à cet âge, le petit nombre de cas qui a servi
+de base au calcul en rend l'exactitude un peu douteuse.]
+
+[174: Le plus souvent, quand on compare ainsi la situation respective
+des sexes dans deux conditions d'état civil différentes, on ne prend pas
+soin d'éliminer l'influence de l'âge; mais on obtient alors des
+résultats inexacts. Ainsi, d'après la méthode ordinaire, on trouverait
+qu'en 1887-91 il y a eu 21 suicides de femmes mariées pour 79 d'époux et
+19 suicides de filles sur 100 suicides de célibataires de tout âge. Ces
+chiffres donneraient une idée fausse de la situation. Le tableau
+ci-dessus montre que la différence entre la part de l'épouse et celle de
+la fille est, à tout âge, beaucoup plus grande. La raison en est que
+l'écart entre les sexes varie avec l'âge dans les deux conditions. Entre
+70 et 80 ans il est environ le double de ce qu'il était à 20 ans. Or, la
+population célibataire est presque tout entière composée de sujets
+au-dessous de 30 ans. Si donc on ne tient pas compte de l'âge, l'écart
+que l'on obtient est, en réalité, celui qui sépare garçons et filles
+vers la trentaine. Mais alors, en le comparant à celui qui sépare les
+époux sans distinction d'âge, comme ces derniers sont en moyenne âgés de
+50 ans, c'est par rapport aux époux de cet âge que se fait la
+comparaison. Celle-ci se trouve ainsi faussée, et l'erreur est encore
+aggravée par ce fait que la distance entre les sexes ne varie pas de la
+même manière dans les deux groupes sous l'action de l'âge. Elle croît
+plus chez les célibataires que chez les gens mariés.]
+
+[175: De même, on peut voir au tableau précédent que la part
+proportionnelle des épouses aux suicides des gens mariés dépasse de plus
+en plus la part des filles aux suicides des célibataires, à mesure qu'on
+avance en âge.]
+
+[176: Legoyt (_op. cit._, p. 175) et Corre (_Crime et suicide_, p. 475)
+ont, cependant, cru pouvoir établir un rapport entre le mouvement des
+suicides et celui de la nuptialité. Mais leur erreur vient d'abord de ce
+qu'ils n'ont considéré qu'une trop courte période, puis de ce qu'ils ont
+comparé les années les plus récentes à une année anormale, 1872, où la
+nuptialité française a atteint un chiffre exceptionnel, inconnu depuis
+1813, parce qu'il était nécessaire de combler les vides causés par la
+guerre de 1870 dans les cadres de la population mariée; ce n'est pas par
+rapport à un pareil point de repère qu'on peut mesurer les mouvements de
+la nuptialité. La même observation s'applique à l'Allemagne et même à,
+presque tous les pays d'Europe. Il semble qu'à cette époque la
+nuptialité ait subi comme un coup de fouet. Nous notons une hausse
+importante et brusque, qui se continue parfois jusqu'en 1873, en Italie,
+en Suisse, en Belgique, en Angleterre, en Hollande. On dirait que toute
+l'Europe a été mise à contribution pour réparer les pertes des deux pays
+éprouvés par la guerre. Il en est résulté naturellement au bout d'un
+temps une baisse énorme qui n'a pas la signification qu'on lui donne (V.
+Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableaux 1, 2 et 3).]
+
+[177: D'après Levasseur, _Population française_, t. II, p. 208.]
+
+[178: D'après le recensement de 1886, p. 123 du _Dénombrement_.]
+
+[179: V. _Annuaire statistique de la France_, 15e vol., p. 43.]
+
+[180: Pour la même raison, l'âge des époux avec enfants est supérieur à
+celui des époux en général et, par conséquent, le coefficient de
+préservation 2,9 doit être plutôt regardé comme au-dessous de la
+réalité.]
+
+[181: Un écart analogue se retrouve entre le coefficient des époux sans
+enfants et celui des épouses sans enfants; il est toutefois beaucoup
+plus considérable. Le second (0,67) est inférieur au premier (1,5) de 66
+%. La présence des enfants fait donc regagner à la femme la moitié du
+terrain qu'elle perd en se mariant. C'est dire que, si elle bénéficie
+moins que l'homme du mariage, elle profite, au contraire, plus que lui
+de la famille, c'est-à-dire des enfants. Elle est plus sensible que lui
+à leur heureuse influence.]
+
+[182: Article _Mariage_, _Dict. Encycl._, 2e série, t. V, p. 36.]
+
+[183: _Op. cit._, p. 342.]
+
+[184: V. Bertillon, _Les célibataires, les veufs, etc._, _Rev. scient._,
+1879.]
+
+[185: Morselli invoque également à l'appui de sa thèse qu'au lendemain
+des guerres les suicides de veuves subissent une hausse beaucoup plus
+considérable que ceux de filles ou d'épouses. Mais c'est tout simplement
+qu'à ce moment la population des veuves s'accroît dans des proportions
+exceptionnelles; il est donc naturel qu'elle produise plus de suicides
+et que cette élévation persiste jusqu'à ce que l'équilibre se soit
+rétabli et que les différentes catégories d'état civil soient revenues à
+leur niveau normal.]
+
+[186: Quand il y a des enfants, la baisse que subissent les deux sexes
+par le fait du veuvage est presque la même. Le coefficient des maris
+avec enfants est de 2,9; il devient de 1,6. Celui des femmes, dans les
+mêmes conditions, passe de 1,89 à 1,06. La diminution est de 45 % pour
+les premiers, de 44 % pour les secondes. C'est que, comme nous l'avons
+déjà dit, le veuvage produit deux sortes d'effets; il trouble: 1° la
+société conjugale, 2° la société familiale. Le premier trouble est
+beaucoup moins senti par la femme que par l'homme, précisément parce
+qu'elle profite moins du mariage. Mais, en revanche, le second l'est
+davantage; car il lui est souvent plus difficile de se substituer à
+l'époux dans la direction de la famille qu'à lui de la remplacer dans
+ses fonctions domestiques. Quand donc il y a des enfants, il se produit
+une sorte de compensation qui fait que la tendance au suicide des deux
+sexes varie, par l'effet du veuvage, dans les mêmes proportions. Ainsi
+c'est surtout quand il n'y a pas d'enfants, que la femme veuve regagne
+une part du terrain qu'elle avait perdu à l'état de mariage.]
+
+[187: On peut voir sur le tableau XXII qu'à Paris, comme en province, le
+coefficient des époux au-dessous de 20 ans est au-dessous de l'unité;
+c'est-à-dire qu'il y a pour eux aggravation. C'est une confirmation de
+la loi précédemment énoncée.]
+
+[188: On voit que, quand le sexe féminin est le plus favorisé par le
+mariage, la disproportion entre les sexes est bien moindre que quand
+c'est l'époux qui a l'avantage; nouvelle confirmation d'une remarque
+faite plus haut.]
+
+[189: M. Bertillon (article cité de la _Revue scientifique_), avait déjà
+donné le taux des suicides pour les différentes catégories d'état civil,
+suivant qu'il y avait des enfants ou non. Voici les résultats qu'il a
+trouvés:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+|Époux avec enf.| 205 suicides par million| Veufs avec enf.| 526|
+| --- sans enf.| 478 --- --- | -- sans enf.| 1.004|
+|Épouses avec enf.| 45 --- --- | Veuves avec enf.| 104|
+| --- sans enf.| 158 --- --- | -- sans enf.| 238|
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Ces chiffres se rapportent aux années 1861-68. Étant donné
+l'accroissement général des suicides, ils confirment ceux que nous avons
+trouvés. Mais comme l'absence d'un tableau analogue à notre tableau XXI
+ne permettait pas de comparer époux et veufs aux célibataires du même
+âge, on n'en pouvait tirer aucune conclusion précise relativement aux
+coefficients de préservation. Nous nous demandons d'autre part s'ils se
+réfèrent au pays tout entier. On nous assure, en effet, au bureau de la
+statistique de France, que la distinction entre époux sans enfants et
+époux avec enfants n'a jamais été faite avant 1886 dans les
+dénombrements, sauf en 1855 pour les départements, moins la Seine.]
+
+[190: V. livre II, chap. V, § 3.]
+
+[191: V. _Dénombrement de 1886_, p. 106.]
+
+[192: Nous venons d'employer le mot de densité dans un sens un peu
+différent de celui que nous lui donnons d'ordinaire en sociologie.
+Généralement, nous définissons la densité d'un groupe en fonction, non
+du nombre absolu des individus associés (c'est plutôt ce que nous
+appelons le volume), mais du nombre des individus qui, à volume égal,
+sont effectivement en relations (V. _Règles de la Méth. sociol._, p,
+139). Mais dans le cas de la famille, la distinction entre le volume et
+la densité est sans intérêt, parce que, à cause des petites dimensions
+du groupe, tous les individus associés sont en relations effectives.]
+
+[193: Ne pas confondre les sociétés jeunes, appelées à un développement,
+avec les sociétés inférieures; dans ces dernières, au contraire, les
+suicides sont très fréquents, comme on le verra au chapitre suivant.]
+
+[194: Voici ce qu'écrivait Helvétius en 1781: «Le désordre des finances
+et le changement de la constitution de l'État répandirent une
+consternation générale. De nombreux suicides dans la capitale en sont la
+triste preuve». Nous citons d'après Legoyt, p. 30. Mercier, dans son
+_Tableau de Paris_ (1782), dit qu'en 25 ans le nombre des suicides a
+triplé à Paris.]
+
+[195: D'après Legoyt, p. 252.]
+
+[196: D'après Masaryck, _Der Selbstmord_, p. 137.]
+
+[197: En effet, en 1889-91, le taux annuel, à cet âge, était seulement
+de 396; le taux semestriel de 200 environ. Or, de 1870 à 1890, le nombre
+des suicides à chaque âge a doublé.]
+
+[198: Et encore n'est-il pas bien sûr que cette diminution de 1872 ait
+eu pour cause les événements de 1870. En effet, en dehors de la Prusse,
+la dépression des suicides ne s'est guère fait sentir au delà de la
+période même de la guerre. En Saxe, la baisse de 1870, qui n'est,
+d'ailleurs, que de 8 %, ne s'accentue pas en 1871 et cesse en 1872
+presque complètement. Dans le duché de Bade la diminution est limitée à
+1870; 1871, avec 244 cas, dépasse 1869 de 10 %. Il semble donc que la
+Prusse ait été seule atteinte d'une sorte d'euphorie collective au
+lendemain de la victoire. Les autres États furent moins sensibles au
+gain de gloire et de puissance qui résulta de la guerre et, une fois la
+grande angoisse nationale passée, les passions sociales rentrèrent dans
+le repos.]
+
+[199: V. plus haut, liv. II ch. II, p. IV.]
+
+[200: Nous ne parlons pas du prolongement idéal d'existence qu'apporte
+avec elle la croyance à l'immortalité de l'âme, car 1° ce n'est pas là
+ce qui peut expliquer pourquoi la famille ou l'attachement à la société
+politique nous préservent du suicide; 2° ce n'est même pas cette
+croyance qui fait l'influence prophylactique de la religion; nous
+l'avons montré plus haut.]
+
+[201: Et voilà pourquoi il est injuste d'accuser ces théoriciens de la
+tristesse de généraliser des impressions personnelles. Ils sont l'écho
+d'un état général.]
+
+[202: _Bibliographie_.--Steinmetz, _Suicide among primitive Peoples_, in
+_American Anthropologist_, janvier 1894.--Waitz, _Anthropologie der
+Naturvoelker, passim_.--_Suicides dans les Armées_, in _Journal de la
+société de statistique_, 1874, p. 250.--Millar, _Statistic of military
+suicide_, in _Journal of the statistical society_, Londres, juin
+1874.--Mesnier, _Du suicide dans l'Armée_, Paris 1881.--Bournet,
+_Criminalité en France et en Italie_, p. 83 et suiv.--Roth, _Die
+Selbstmorde in der K. u. K. Armee, in den Jahren 1873-80_, in
+_Statistische Monatschrift_, 1892.--Rosenfeld, _Die Selbstmorde in der
+Preussischen Armee_, in _Militarwochenblatt_, 1894, 3es Beiheft.--Du
+même, _Der Selbstmord in der K. u. K. oesterreischischen Heere_, in
+_Deutsche Worte_, 1893.--Antony, _Suicide dans l'armée allemande_, in
+_Arch. de med. et de phar. militaire_, Paris, 1895.]
+
+[203: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 762.]
+
+[204: Cité d'après Brierre de Boismont, p. 23.]
+
+[205: _Punica_, I, 225 et suiv.]
+
+[206: _Vie d'Alexandre_, CXIII.]
+
+[207: VIII, 9.]
+
+[208: V. Wyatt Gill, _Myths and songs of the South Pacific_, p. 163.]
+
+[209: Frazer, _Golden Bough_, t. I, p. 216 et suiv.]
+
+[210: Strabon, § 486.--Elien, V. H. 337.]
+
+[211: Diodore de Sicile, III, 33, §§ 5 et 6.]
+
+[212: Pomponius Mela; III, 7.]
+
+[213: _Histoire de France_, I, 81. Cf. César, _De Bello Gallico_, VI,
+19.]
+
+[214: V. Spencer, _Sociologie_, t. II, p. 146.]
+
+[215: V. Jarves, _History of the Sandwich Islands_, 1843, p. 108.]
+
+[216: Il est probable qu'il y a aussi au fond de ces pratiques la
+préoccupation d'empêcher l'esprit du mort de revenir sur la terre
+chercher les choses et les êtres qui lui tiennent de près. Mais cette
+préoccupation même implique que serviteurs et clients sont étroitement
+subordonnés au maître, qu'ils en sont inséparables et que, de plus, pour
+éviter les malheurs qui résulteraient de la persistance de l'Esprit sur
+cette terre, ils doivent se sacrifier dans l'intérêt commun.]
+
+[217: V. Frazer, _Golden Bough loc. cit._ et _passim_.]
+
+[218: V. _Division du travail social_, _passim_.]
+
+[219: César, _Guerre des Gaules_, VI, 14.--Valère-Maxime, VI, 11 et
+12.--Pline, _Hist. nat._, IV, 12.]
+
+[220: Posidonius, XXIII, ap. Athen. Deipno, IV, 154.]
+
+[221: Elien, XII, 23.]
+
+[222: Waitz, _Anthropologie der Naturvoelker_, t. VI, p. 115.]
+
+[223: _Ibid._, t. III, 1e Hælfte, p. 102.]
+
+[224: Mary Eastman, _Dacotah_, p. 89, 169.--Lombroso, _L'Uomo
+delinquente_, 1884, p. 51.]
+
+[225: Lisle, _op. cit._, p. 333.]
+
+[226: _Lois de Manou_, VI, 32 (trad. Loiseleur).]
+
+[227: Barth, _The religions of India_, Londres, 1891, p. 146.]
+
+[228: Bühler, _Uber die Indische Secte der Jaïna_, Vienne, 1887, p. 10,
+19 et 37.]
+
+[229: Barth, _op. cit._, p. 279.]
+
+[230: Heber, _Narrative of a Journey through the Upper Provinces of
+India_, 1824-25, ch. XII.]
+
+[231: Forsyth, _The Highlands of Central India_, Londres, 1871, p.
+172-175.]
+
+[232: V, Burnell, _Glossary_, 1886, au mot, _Jagarnnath_. La pratique a
+à peu près disparu; cependant, on en a encore observé de nos jours des
+cas isolés. V. Stirling, _Asiat. Resch._, t. XV, p. 324.]
+
+[233: _Histoire du Japon_, t. II.]
+
+[234: On a appelé _acedia_ l'état moral qui déterminait ces suicides. V.
+Bourquelot, _Recherches sur les opinions et la législation en matière de
+mort volontaire pendant le moyen âge_.]
+
+[235: Il est vraisemblable que les suicides si fréquents chez les hommes
+de la Révolution étaient dus, au moins en partie, à un état d'esprit
+altruiste. En ces temps de luttes intérieures, d'enthousiasme collectif,
+la personnalité individuelle avait perdu de sa valeur. Les intérêts de
+la patrie ou du parti primaient tout. La multiplicité des exécutions
+capitales provient, sans doute, de la même cause. On tuait aussi
+facilement qu'on se tuait.]
+
+[236: Les chiffres relatifs aux suicides militaires sont empruntés soit
+aux documents officiels, soit à Wagner (_op. cit._, p. 229 et suiv.);
+les chiffres relatifs aux suicides civils, aux documents officiels, aux
+indications de Wagner ou à Morselli. Pour les États-Unis, nous avons
+supposé que l'âge moyen, à l'armée, était, comme en Europe, de 20 à 30
+ans.]
+
+[237: Preuve nouvelle de l'inefficacité du facteur organique en général
+et de la sélection matrimoniale en particulier.]
+
+[238: Pendant les années 1867-74 le taux des suicides est d'environ 140;
+en 1889-91, il est de 210 à 220, soit une augmentation de près de 60 %.
+Si le taux des célibataires a crû dans la même mesure, et il n'y a pas
+de raison pour qu'il en soit autrement, il n'aurait été pendant la
+première de ces périodes que de 319, ce qui élèverait à 3,11 le
+coefficient d'aggravation des sous-officiers. Si nous ne parlons pas des
+sous-officiers après 1874, c'est que, à partir de ce moment, il y eut de
+moins en moins de sous-officiers de carrière.]
+
+[239: V. l'article de Roth, dans la _Stat. Monatschrift_, 1892, p. 200.]
+
+[240: Pour la Prusse et l'Autriche, nous n'avons pas l'effectif par
+année de service, c'est ce qui nous empêche d'établir les nombres
+proportionnels. En France, on a prétendu que si, au lendemain de la
+guerre, les suicides militaires avaient diminué, c'était parce que le
+service était devenu moins long. (5 ans au lieu de 7). Mais cette
+diminution ne s'est pas maintenue et, à partir de 1882, les chiffres se
+sont sensiblement relevés. De 1882 à 1889, ils sont revenus à ce qu'ils
+étaient avant la guerre, oscillant entre 322 et 424 par million, et
+cela, quoique le service ait subi une nouvelle réduction, 3 ans au lieu
+de 5.]
+
+[241: On peut se demander si l'énormité du coefficient d'aggravation
+militaire en Autriche ne vient pas de ce que les suicides de l'armée
+sont plus exactement recensés que ceux de la population civile.]
+
+[242: On remarquera que l'état d'altruisme est inhérent à la région. Le
+corps d'armée de Bretagne n'est pas composé exclusivement de Bretons,
+mais il subit l'influence de l'état moral ambiant.]
+
+[243: Parce que les gendarmes et les gardes municipaux sont souvent
+maries.]
+
+[244: Ce relèvement est trop important pour être accidentel. Si l'on
+remarque qu'il s'est produit exactement au moment où commençait la
+période des entreprises coloniales, on est fondé à se demander si les
+guerres auxquelles elles ont donné lieu n'ont pas déterminé un réveil de
+l'esprit militaire.]
+
+[245: Nous ne voulons pas dire que les individus souffraient de cette
+compression et se tuaient parce qu'ils en souffraient. Ils se tuaient
+davantage parce qu'ils étaient moins individualisés.]
+
+[246: Ce qui ne veut pas dire qu'elle doive, dès à présent, disparaître.
+Ces survivances ont leurs raisons d'être et il est naturel qu'une partie
+du passé subsiste au sein du présent. La vie est faite de ces
+contradictions.]
+
+[247: V. Starck, _Verbrechen und Vergehen in Preussen_, Berlin, 1884, p.
+55.]
+
+[248: _Die Gesetzmüssigkeit in Gesellchaftsleben_, p. 345.]
+
+[249: V. Fornasari di Verce, _La criminalita e le vicende economiche
+d'Italia_, Turin, 1894, p. 77-83.]
+
+[250: _Ibid._, p. 108-117.]
+
+[251: _Ibid._, p. 86-104.]
+
+[252: L'accroissement est moindre dans la période 1885-90 par suite
+d'une crise financière.]
+
+[253: Pour prouver que l'amélioration du bien-être diminue les suicides,
+on a essayé parfois d'établir que, quand l'émigration, cette soupape de
+sûreté de la misère, est largement pratiquée, les suicides baissent (V.
+Legoyt, p. 257-259). Mais les cas où, au lieu d'une inversion, on
+constate un parallélisme entre ces deux phénomènes, sont nombreux. En
+Italie, de 1876 à 1890, le nombre des émigrants est passé de 76 pour
+100.000 habitants à 335, chiffre qui a même été dépassé de 1887 à 1889.
+En même temps les suicides n'ont cessé de croître.]
+
+[254: Cette réprobation est, actuellement, toute morale et ne paraît
+guère susceptible d'être sanctionnée juridiquement. Nous ne pensons pas
+qu'un rétablissement quelconque de lois somptuaires soit désirable ou
+simplement possible.]
+
+[255: Quand la statistique distingue plusieurs sortes de carrières
+libérales, nous indiquons, comme point de repère celle où le taux des
+suicides est le plus élevé.]
+
+[256: De 1826 à 1880, les fonctions économiques paraissent moins
+éprouvées (V. _Compte-rendu_ de 1880); mais la statistique des
+professions était-elle bien exacte?]
+
+[257: Ce chiffre n'est atteint que par les gens de lettres.]
+
+[258: Voir plus haut, liv. II, ch. III, p. II.]
+
+[259: V. plus haut, liv. II, chap. III, p. III.]
+
+[260: Nous prenons cette période éloignée parce que le divorce
+n'existait pas du tout alors. La loi de 1884 qui l'a rétabli ne paraît
+pas d'ailleurs avoir produit jusqu'à présent d'effets sensibles sur les
+suicides d'époux; leur coefficient de préservation n'avait pas
+sensiblement varié en 1888-92; une institution ne produit pas ses effets
+en si peu de temps.]
+
+[261: Pour la Saxe, nous n'avons que les nombres relatifs ci-dessus,
+empruntés à Oettingen; ils suffisent à notre objet. On trouvera dans
+Legoyt (p. 171) d'autres documents qui prouvent également que, en Saxe,
+les époux ont un taux plus élevé que les célibataires. Legoyt lui-même
+en fait la remarque avec surprise.]
+
+[262: Si nous ne comparons à ce point de vue que ces quelques pays,
+c'est que, pour les autres, les statistiques confondent les suicides
+d'époux avec ceux des épouses et on verra plus bas combien il est
+nécessaire de les distinguer.
+
+Maie il ne faudrait pas conclure de ce tableau qu'en Prusse, à Bade et
+en Saxe, les époux se tuent réellement plus que les garçons. Il ne faut
+pas perdre de vue que ces coefficients ont été établis indépendamment de
+l'âge et de son influence sur le suicide. Or, comme les hommes de 25 à
+30 ans, âge moyen des garçons, se tuent deux fois moins environ que les
+hommes de 40 à 45 ans, âge moyen des époux, ceux-ci jouissent d'une
+immunité même dans les pays où le divorce est fréquent; mais elle y est
+plus faible qu'ailleurs. Pour qu'on pût dire qu'elle y est nulle, il
+faudrait que le taux des mariés, abstraction faite de l'âge, fût deux
+fois plus fort que celui des célibataires; ce qui n'est pas le cas.
+Cette omission n'atteint, d'ailleurs, en rien la conclusion à laquelle
+nous sommes arrivés. Car l'âge moyen des époux varie peu d'un pays à
+l'autre, de deux ou trois ans seulement, et, d'un autre côté, la loi
+selon laquelle l'âge agit sur le suicide est partout la même. Par
+conséquent, en négligeant l'action de ce facteur, nous avons bien
+diminué la valeur absolue des coefficients de préservation, mais, comme
+nous les avons partout diminués selon la même proportion, nous n'avons
+pas altéré leur valeur relative qui, seule, nous importe. Car nous ne
+cherchons pas à estimer en valeur absolue l'immunité des époux dans
+chaque pays, mais à classer les différents pays au point de vue de cette
+immunité. Quant aux raisons qui nous ont déterminés à cette
+simplification, c'est d'abord pour ne pas compliquer le problème
+inutilement, mais c'est aussi parce que nous n'avons pas dans tous les
+cas les éléments nécessaires pour calculer exactement l'action de
+l'âge.]
+
+[263: Les périodes sont les mêmes qu'au tableau XXVII.]
+
+[264: Nous avons dû classer ces provinces d'après le nombre des divorcés
+recensés, n'ayant pas trouvé le nombre des divorces annuels.]
+
+[265: Levasseur, _Population française_, t. II, p. 92. Cf. Bertillon,
+_Annales de Dem. Inter._, 1880, p. 460.--En Saxe, les demandes intentées
+par les hommes sont presque aussi nombreuses que celles qui émanent des
+femmes.]
+
+[266: Bertillon, _Annales, etc._, 1882, p. 275 et suiv.]
+
+[267: V. _Rolla_ et dans _Namouna_ le portrait de Don Juan.]
+
+[268: V. le monologue de Faust dans la pièce de Goethe.]
+
+[269: Mais, dira-t-on, est-ce que, là où le divorce ne tempère pas le
+mariage, l'obligation étroitement monogamique ne risque pas d'entraîner
+le dégoût? Oui, sans doute, ce résultat se produira nécessairement, si
+le caractère moral de l'obligation n'est plus senti. Ce qui importe, en
+effet, ce n'est pas seulement que la réglementation existe, mais qu'elle
+soit acceptée par les consciences. Autrement, si elle n'a plus
+d'autorité morale et ne se maintient plus que par la force d'inertie,
+elle ne peut plus jouer de rôle utile. Elle gêne sans beaucoup servir.]
+
+[270: Puisque, là où l'immunité de l'époux est moindre, celle de la
+femme est plus élevée, on se demandera peut-être comment il ne s'établit
+pas de compensation. Mais c'est que la part de la femme étant très
+faible dans le nombre total des suicides, la diminution des suicides
+féminins n'est pas sensible dans l'ensemble et ne compense pas
+l'augmentation des suicides masculins. Voilà pourquoi le divorce est
+accompagné finalement d'une élévation du chiffre général des suicides.]
+
+[271: _Op. cit._, p. 171.]
+
+[272: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. II.]
+
+[273: Il est même probable que le mariage, à lui seul, ne commence à
+produire des effets prophylactiques que plus tard, après trente ans. En
+effet, jusque-là, les mariés sans enfants donnent annuellement, en
+chiffres absolus, autant de suicides que les mariés avec enfants, à
+savoir 6,6 de 20 à 25 ans pour les uns et les autres, 33 d'un côté et 34
+de l'autre de 25 à 30 ans. Il est clair cependant que les ménages
+féconds sont, même à cette période, beaucoup plus nombreux que les
+ménages stériles. La tendance au suicide de ces derniers doit donc être
+plusieurs fois plus forte que celle des époux avec enfants; par
+conséquent, elle doit être très voisine, comme intensité, de celle des
+célibataires. Nous ne pouvons malheureusement faire sur ce point que des
+hypothèses; car comme le dénombrement ne donne pas pour chaque âge la
+population des époux sans enfants, distinguée des époux avec enfants, il
+nous est impossible de calculer séparément le taux des uns et celui des
+autres pour chaque période de la vie. Nous ne pouvons que donner les
+chiffres absolus, tels que nous les avons relevés au Ministère de la
+Justice pour les années 1889-91. Nous les reproduisons en un tableau
+spécial qu'on trouvera à la fin de l'ouvrage. Cette lacune du
+recensement est des plus regrettables.]
+
+[274: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I et III.]
+
+[275: On voit par les considérations qui précèdent qu'il existe un type
+de suicide qui s'oppose au suicide anomique, comme le suicide égoïste et
+le suicide altruiste s'opposent entre eux. C'est celui qui résulte d'un
+excès de réglementation; celui que commettent les sujets dont l'avenir
+est impitoyablement muré, dont les passions sont violemment comprimées
+par une discipline oppressive. C'est le suicide des époux trop jeunes,
+de la femme mariée sans enfant. Pour être complet, nous devrions donc
+constituer un quatrième type de suicide. Mais il est de si peu
+d'importance aujourd'hui et, en dehors des cas que nous venons de citer,
+il est si difficile d'en trouver des exemples, qu'il nous paraît inutile
+de nous y arrêter. Cependant, il pourrait se faire qu'il eût un intérêt
+historique. N'est-ce pas à ce type que se rattachent les suicides
+d'esclaves que l'on dit être fréquents dans de certaines conditions (V.
+Corre, _Le crime en pays créoles_, p. 48), tous ceux, en un mot, qui
+peuvent être attribués aux intempérances du despotisme matériel ou
+moral? Pour rendre sensible ce caractère inéluctable et inflexible de la
+règle sur laquelle on ne peut rien, et par opposition à cette expression
+d'anomie que nous venons d'employer, on pourrait l'appeler le _suicide
+fataliste_.]
+
+[276: _Raphaël_, Édit. Hachette, p. 6.]
+
+[277: _Hypochondrie et suicide_, p. 316.]
+
+[278: Brierre de Boismont, _Du suicide_, p. 198.]
+
+[279: _Ibid._, p. 194.]
+
+[280: On trouvera des exemples dans Brierre de Boismont, p. 494 et 506.]
+
+[281: Leroy, _op. cit._, p. 241.]
+
+[282: V. des cas dans Brierre de Boismont, p. 187-189.]
+
+[283: _De tranquillitate animi_, II, _sub fine_. Cf. Lettre XXIV.]
+
+[284: _René_, édition Vialat, Paris, 1849, p. 112.]
+
+[285: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. III.]
+
+[286: Sénèque célèbre le suicide de Caton comme le triomphe de la
+volonté humaine sur les choses (V. _De Prov._, 2, 9 et _Ep._, 71, 16).]
+
+[287: Morselli, p. 445-446.]
+
+[288: V. Lisle, _op. cit._, p. 94.]
+
+[289: Notamment dans ses deux ouvrages _Sur l'homme et le développement
+de ses facultés ou Essai de physique sociale_, 2 vol., Paris 1835, et
+_Du système social et des lois qui le régissent_, Paris 1848. Si
+Quételet est le premier qui ait essayé d'expliquer scientifiquement
+cette régularité, il n'est pas le premier qui l'ait observée. Le
+véritable fondateur de la statistique morale est le pasteur Süssmilch,
+dans son ouvrage, _Die Göttliche Ordnung in den Veränderungen des
+menschlichen Geschlechts, aus der Geburt, dem Tode und der Fortpflanzung
+desselben erwiesen_, 3 vol., 1742.
+
+V. sur cette même question: Wagner, _Die Gesetzmässigkeit_, etc.,
+première partie; Drobisch, _Die Moralische Statistik und die menschliche
+Willensfreiheit_, Leipzig, 1867 (surtout p. 1-58); Mayr, _Die
+Gesetzmässigheit im Gesellschaftsleben_, Munich, 1877; Oettingen,
+_Moralstatistik_, p. 90 et suiv.]
+
+[290: Ces considérations fournissent une preuve de plus que la race ne
+peut rendre compte du taux social des suicides. Le type ethnique, en
+effet, est lui aussi un type générique; il ne comprend que des
+caractères communs à une masse considérable d'individus. Le suicide, au
+contraire, est un fait exceptionnel. La race n'a donc rien qui puisse
+suffire à déterminer le suicide; autrement, il aurait une généralité
+que, en fait, il n'a pas. Dira-t-on que si, en effet, aucun des éléments
+qui constituent la race ne saurait être regardé comme une cause
+suffisante du suicide, cependant, elle peut, selon ce qu'elle est,
+rendre, les hommes plus ou moins accessibles à l'action des causes
+suicidogènes? Mais, quand même les faits vérifieraient cette hypothèse,
+ce qui n'est pas, il faudrait tout au moins reconnaître que le type
+ethnique est un facteur de bien médiocre efficacité, puisque son
+influence supposée serait empêchée de se manifester dans la presque
+totalité des cas et ne serait sensible que très exceptionnellement. En
+un mot, la race ne peut expliquer comment, sur un million de sujets qui
+tous appartiennent également à cette race, il y en a tout au plus 100 ou
+200 qui se tuent chaque année.]
+
+[291: C'est, au fond, l'opinion exposée par Drobisch, dans son livre
+cité plus haut.]
+
+[292: Cette argumentation n'est pas seulement vraie du suicide,
+quoiqu'elle soit, en ce cas, plus particulièrement frappante qu'en tout
+autre. Elle s'applique identiquement au crime sous ses différentes
+formes. Le criminel, en effet, est un être exceptionnel tout comme le
+suicidé et, par conséquent, ce n'est pas la nature du type moyen qui
+peut expliquer les mouvements de la criminalité. Mais il n'en est pas
+autrement du mariage, quoique la tendance à contracter mariage soit plus
+générale que le penchant à tuer ou à se tuer. À chaque période de la
+vie, le nombre des gens qui se marient ne représente qu'une petite
+minorité par rapport à la population célibataire du même âge. Ainsi, en
+France, de 25 à 30 ans, c'est-à-dire à l'époque où la nuptialité est
+_maxima_, il n'y a par an que 176 hommes et 135 femmes qui se marient
+sur 1.000 célibataires de chaque sexe (période 1877-81). Si donc la
+tendance au mariage, qu'il ne faut pas confondre avec le goût du
+commerce sexuel, n'a que chez un petit, nombre de sujets une force
+suffisante pour se satisfaire, ce n'est pas l'énergie qu'elle a dans le
+type moyen qui peut expliquer l'état de la nuptialité à un moment donné.
+La vérité, c'est qu'ici, comme quand il s'agit du suicide, les chiffres
+de la statistique expriment, non l'intensité moyenne des dispositions
+individuelles, mais celle de la force collective qui pousse au mariage.]
+
+[293: Elle n'est pas d'ailleurs la seule; tous les faits de statistique
+morale, comme le montre la note précédente, impliquent cette
+conclusion.]
+
+[294: Tarde, _La sociologie élémentaire_, in _Annales de l'Institut
+international de sociologie_, p. 213.]
+
+[295: Nous disons à la rigueur, car ce qu'il y a d'essentiel dans le
+problème ne saurait être résolu de cette manière. En effet, ce qui
+importe si l'on veut expliquer cette continuité, c'est de faire voir,
+non pas simplement comment les pratiques usitées à une période ne
+s'oublient pas à la période qui suit, mais comment elles gardent leur
+autorité et continuent à fonctionner. De ce que les générations
+nouvelles peuvent savoir par des transmissions purement
+inter-individuelles ce que faisaient leurs aînées, il ne suit pas
+qu'elles soient nécessitées à agir de même. Qu'est-ce donc qui les y
+oblige? Le respect de la coutume, l'autorité des anciens? Mais alors la
+cause de la continuité, ce ne sont plus les individus qui servent de
+véhicules aux idées ou aux pratiques, c'est cet état d'esprit éminemment
+collectif qui fait que, chez tel peuple, les ancêtres sont l'objet d'un
+respect particulier. Et cet état d'esprit s'impose aux individus. Même,
+tout comme la tendance au suicide, il a pour une même société une
+intensité définie selon le degré de laquelle les individus se conforment
+plus ou moins à la tradition.]
+
+[296: V. _Règles de la méthode sociologique_, ch. II.]
+
+[297: Tarde, _op. cit._, in _Annales de l'Institut de sociol._, p. 222.]
+
+[298: V. Frazer, _Golden Bough_, p. 9 et suiv.]
+
+[299: Ajoutons, pour prévenir toute interprétation inexacte, que nous
+n'admettons pas pour cela qu'il y ait un point précis où finisse
+l'individuel et où commence le règne social. L'association ne s'établit
+pas d'un seul coup et ne produit pas d'un seul coup ses effets; il lui
+faut du temps pour cela et il y a, par conséquent, des moments où la
+réalité est indécise. Ainsi, on passe sans hiatus d'un ordre de faits à
+l'autre; mais ce n'est pas une raison pour ne pas les distinguer.
+Autrement, il n'y aurait rien de distinct dans le monde, si du moins on
+pense qu'il n'y a pas de genres séparés et que l'évolution est
+continue.]
+
+[300: Nous pensons qu'après cette explication on ne nous reprochera plus
+de vouloir, en sociologie, substituer le dehors au dedans. Nous partons
+du dehors parce qu'il est seul immédiatement donné, mais c'est pour
+atteindre le dedans. Le procédé est, sans doute, compliqué; mais il n'en
+est pas d'autre, si l'on ne veut pas s'exposer à faire porter la
+recherche, non sur l'ordre de faits que l'on veut étudier, mais sur le
+sentiment personnel qu'on en a.]
+
+[301: Pour savoir si ce sentiment de respect est plus fort dans une
+société que dans l'autre, il ne faut pas considérer seulement la
+violence intrinsèque des mesures qui constituent la répression, mais la
+place occupée par la peine dans l'échelle pénale. L'assassinat n'est
+puni que de mort aujourd'hui comme aux siècles derniers. Mais
+aujourd'hui, la peine de mort simple a une gravité relative plus grande;
+car elle constitue le châtiment suprême, tandis qu'autrefois elle
+pouvait être aggravée. Et puisque ces aggravations ne s'appliquaient pas
+alors à l'assassinat ordinaire, il en résulte que celui-ci était l'objet
+d'une moindre réprobation.]
+
+[302: De même que la science de la physique n'a pas à discuter la
+croyance en Dieu, créateur du monde physique, la science de la morale
+n'a pas à connaître de la doctrine qui voit en Dieu le créateur de la
+morale. La question n'est pas de notre ressort; nous n'avons à nous
+prononcer pour aucune solution. Les causes secondes sont les seules dont
+nous ayons à nous occuper.]
+
+[303: V. plus haut, liv. III, ch. I, p. III.]
+
+[304: V. Tarde, _op. cit._, p. 212.]
+
+[305: V. Delage, _Structure du protoplasme, passim_; Weissmann,
+_L'hérédité_ et toutes les théories qui se rapprochent de celle de
+Weissmann.]
+
+[306: V. plus haut, liv. II, ch. IV, p. II.]
+
+[307: Notons toutefois que cette progression n'a été établie que pour
+les sociétés européennes où le suicide altruiste est relativement rare.
+Peut-être n'est-elle pas vraie de ce dernier. Il est possible qu'il
+atteigne son apogée plutôt vers l'époque de la maturité, au moment où
+l'homme est le plus ardemment mêlé à la vie sociale. Les rapports que ce
+suicide soutient avec l'homicide, et dont il sera parlé dans le chapitre
+suivant, confirment cette hypothèse.]
+
+[308: Sans vouloir soulever une question de métaphysique que nous
+n'avons pas à traiter, nous tenons à faire remarquer que cette théorie
+de la statistique n'oblige pas à refuser à l'homme toute espèce de
+liberté. Elle laisse, au contraire, la question du libre arbitre
+beaucoup plus entière que si l'on fait de l'individu la source des
+phénomènes sociaux. En effet, quelles que soient les causes auxquelles
+est due la régularité des manifestations collectives, elles ne peuvent
+pas ne pas produire leurs effets là où elles sont: car, autrement, on
+verrait ces effets varier capricieusement alors qu'ils sont uniformes.
+Si donc elles sont inhérentes aux individus, elles ne peuvent pas ne pas
+déterminer nécessairement ceux; en qui elles résident. Par conséquent,
+dans cette hypothèse, on ne voit pas le moyen d'échapper au déterminisme
+le plus rigoureux. Mais il n'en est plus de même si cette constance des
+données démographiques provient d'une force extérieure aux individus.
+Car celle-ci ne détermine pas tels sujets plutôt que tels autres. Elle
+réclame certains actes en nombre défini, non que ces actes viennent de
+celui-ci ou de celui-là. On peut admettre que certains lui résistent et
+qu'elle se satisfasse sur d'autres. En définitive, notre conception n'a
+d'autre effet que d'ajouter aux forces physiques, chimiques,
+biologiques, psychologiques des forces sociales qui agissent sur l'homme
+du dehors tout comme les premières. Si donc celles-ci n'excluent pas la
+liberté humaine, il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement de
+celles-là. La question se pose dans les mêmes termes pour les unes et
+pour les autres. Quand un foyer d'épidémie se déclare, son intensité
+prédétermine l'importance de la mortalité qui en résultera; mais ceux
+qui doivent être atteints ne sont pas désignés pour cela. La situation
+des suicidés n'est pas autre par rapport aux courants suicidogènes.]
+
+[309: V. _Division du travail social_, Introduction.]
+
+[310: Bibliographie de la question. Appiano Buonafede, _Histoire
+critique et philosophique du suicide_, 1762, trad. fr., Paris,
+1843.--Bourquelot, _Recherches sur les opinions de la législation en
+matière de morts volontaires_, in _Bibliothèque de l'École des Chartes_,
+1842 et 1843.--Guernesey, _Suicide, history of the penal laws_,
+New-York, 1883.--Garrison, _Le suicide en droit romain et en droit
+français_, Toulouse, 1883.--ynn Wescott, _Suicide_, Londres, 1885, p.
+43-58.--Geiger, _Der Selbstmord im klassischen Altertum_, Augsbourg,
+1888.]
+
+[311: Garrison, op. cit., p. 77.]
+
+[312: _Omicidio-suicidio_, p. 61-62.]
+
+[313: _Origines du droit français_, p. 371.]
+
+[314: Ferri, _op. cit._, p. 62.]
+
+[315: Garrison, _op. cit._, p. 144, 145.]
+
+[316: Ferri, _op. cit._, p. 63, 64.]
+
+[317: _Coran_, III, v. 139.]
+
+[318: _Ibid._, XVI, v. 63.]
+
+[319: _Ibid._, LVI, v. 60.]
+
+[320: _Ibid._, XXXIII, v. 33.]
+
+[321: Aristote, _Eth. Nic._, V, 11, 3.]
+
+[322: Eschine, C. Ctésiphon, p. 244--Platon, _Lois_, IX, 12, p. 873.]
+
+[323: Dion Chrysostome, _Or._, 4, 14 (éd. Teubner, V, 2, p. 207).]
+
+[324: _Melet_. Edition Reiske, Altenburg, 1797, p. 198 et suiv.]
+
+[325: Valère-Maxime, 2, 6, 8.]
+
+[326: Valère-Maxime, 2, 6, 7.]
+
+[327: XII, 603.]
+
+[328: V. Lasaulx, _Ueber die Bücher des Koenigs Numa_, dans ses _Etudes
+d'antiquité classique_. Nous citons d'après Geiger, p. 63.]
+
+[329: Servius, _loc. cit._--Pline, _Hist. nat._ XXXVI, 24.]
+
+[330: III, tit. II, liv. II, § 3.]
+
+[331: _Inst. orat._, VII, 4, 39.--_Declam_. 337.]
+
+[332: _Digeste_, liv. XLIX, tit. XVI, loi 6, § 7.]
+
+[333: _Ibid._, liv. XXVIII, tit. III, loi 6, § 7.]
+
+[334: _Digeste_, liv. XLVIII, tit. XXI, loi 3, § 6.]
+
+[335: Vers la fin de la République et le commencement de l'Empire, voir
+Geiger, p. 69.]
+
+[336: Et encore ce droit commence-t-il à être, même dans ce cas,
+contesté à la société.]
+
+[337: V. Geiger, _op. cit._, p. 58-59.]
+
+[338: V. notre _Division du travail social_, liv. II.]
+
+[339: Lyon, 1881. Au Congrès de criminologie tenu à Rome en 1887, M.
+Lacassagne a, d'ailleurs, revendiqué la paternité de cette théorie.]
+
+[340: _Bibliographie._--Guerry, _Essai sur la statistique morale de la
+France_.--Cazauvieilh, _Du suicide, de l'aliénation mentale et des
+crimes contre les personnes, comparés dans leurs rapports réciproques_,
+2 vol. 1840.--Despine, _Psychologie natur._, p. 111.--Manry, _Du
+mouvement moral des sociétés_, in _Revue des Deux-Mondes_,
+1860.--Morselli, _Il suicidio_, p. 243 et suiv.--_Actes du premier
+congrès international d'Anthropologie criminelle_, Turin, 1886-87, p.
+202 et suiv.--Tarde, _Criminalité comparée_, p. 152 et suiv.--Ferri,
+_Omicidio-suicidio_, 4e édit., Turin, 1895, p. 253 et suiv.]
+
+[341: _Moralstatistik_, p. 526.]
+
+[342: _Op. cit._, p. 333.--Dans les _Actes du congrès de Rome_, p. 205,
+le même auteur émet pourtant des doutes sur la réalité de cet
+antagonisme.]
+
+[343: Les chiffres relatifs aux deux premières périodes ne sont pas,
+pour l'homicide, d'une rigoureuse exactitude, parce que la statistique
+criminelle fait commencer sa première période à 16 ans et la fait aller
+jusqu'à 21, tandis que le dénombrement donne le chiffre global de la
+population de 15 à 20. Mais cette légère inexactitude n'altère en rien
+les résultats généraux qui se dégagent du tableau. Pour l'infanticide,
+le maximum est atteint plus tôt, vers 25 ans, et la décroissance
+beaucoup plus rapide. On comprend aisément pourquoi.]
+
+[344: D'après Chaussinand.]
+
+[345: _Op. cit._, p. 310 et suiv.]
+
+[346: _Op. cit._, p. 67.]
+
+[347: _Des prisonniers, de l'emprisonnement et des prisons_, Paris,
+1850, p. 133.]
+
+[348: _Op. cit._, p. 95.]
+
+[349: _Le suicide dans le département de Seine-et-Marne._]
+
+[350: _Op. cit._, p. 377.]
+
+[351: _L'homme criminel_, trad. fr., p. 338.]
+
+[352: En quoi consiste cette influence? Une part semble bien en devoir
+être attribuée au régime cellulaire. Mais nous ne serions pas étonnés
+que la vie commune de la prison fût de nature à produire les mêmes
+effets. On sait que la société des malfaiteurs et des détenus est très
+cohérente; l'individu y est complètement effacé et la discipline de la
+prison agit dans le même sens. Il pourrait donc s'y passer quelque chose
+d'analogue à ce que nous avons observé dans l'armée. Ce qui confirme
+cette hypothèse, c'est que les épidémies de suicides sont fréquentes
+dans les prisons comme dans les casernes.]
+
+[353: Une statistique rapportée par Ferri (_Omicidio_, p. 373) n'est pas
+plus probante. De 1866 à 1876, il y aurait eu, dans les bagnes italiens,
+17 suicides commis par des forçats condamnés pour des crimes contre les
+personnes, et seulement 5 commis par des auteurs de crimes-propriété.
+Mais, au bagne, les premiers sont beaucoup plus nombreux que les
+seconds. Ces chiffres n'ont donc rien de concluant. Nous ignorons,
+d'ailleurs, à quelle source l'auteur de cette statistique a puisé les
+éléments dont il s'est servi.]
+
+[354: D'après Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, table 61.]
+
+[355: _Ibid._, table 109.]
+
+[356: _Ibid._, table 65.]
+
+[357: D'après les tables mêmes dressées par Ferri.]
+
+[358: Cette classification des départements est empruntée à Bournet, _De
+la criminalité en France et en Italie_, Paris, 1884, p. 41 et 51.]
+
+[359: Starke, _Verbrechen und Verbrecher in Preussen_, Berlin, 1884, p.
+144 et suiv.]
+
+[360: D'après les tables de Ferri.]
+
+[361: V. Bosco, _Gli Omicidii in alcuni Stati d'Europa_, Rome, 1889.]
+
+[362: _Philosophie pénale_, p. 347-48.]
+
+[363: Certaines de ces affaires ne sont pas poursuivies parce qu'elles
+ne constituent ni crimes ni délits. Il y aurait donc lieu de les
+défalquer. Pourtant, nous ne l'avons pas fait afin de suivre notre
+auteur sur son propre terrain; d'ailleurs, cette défalcation, nous nous
+en sommes assuré, ne changerait rien au résultat qui se dégage des
+chiffres ci-dessus.]
+
+[364: Une considération secondaire, présentée par le même auteur à
+l'appui de sa thèse, n'est pas plus probante. D'après lui, il faudrait
+aussi tenir compte des homicides classés par erreur parmi les morts
+volontaires ou accidentelles. Or, comme le nombre des unes et des autres
+a augmenté depuis le début du siècle, il en conclut que le chiffre des
+homicides placés sous l'une ou l'autre de ces deux étiquettes a dû
+croître également. Voilà donc encore, dit-il, une augmentation sérieuse
+dont il faut tenir compte, si l'on veut apprécier exactement la marche
+de l'homicide.--Mais le raisonnement repose sur une confusion. De ce que
+le chiffre des morts accidentelles et volontaires a crû, il ne suit pas
+qu'il en soit de même des homicides rangés à tort sous cette rubrique.
+De ce qu'il y a plus de suicides et plus d'accidents, il ne résulte pas
+qu'il y ait aussi plus de faux suicides et de faux accidents. Pour
+qu'une pareille hypothèse eût quelque vraisemblance, il faudrait établir
+que les enquêtes administratives ou judiciaires, dans les cas douteux,
+se font plus mal qu'autrefois; supposition à laquelle nous ne
+connaissons aucun fondement. M, Tarde, il est vrai, s'étonne qu'il y ait
+aujourd'hui plus de morts par submersion que jadis et il est disposé à
+voir, sous cet accroissement, un accroissement dissimulé d'homicides.
+Mais le nombre des morts par la foudre a encore beaucoup plus augmenté;
+il a doublé. La malveillance criminelle n'y est pourtant pour rien. La
+vérité, c'est d'abord que les recensements statistiques se font plus
+exactement et, pour les cas de submersion, que les bains de mer plus
+fréquentés, les ports plus actifs, les bateaux plus nombreux sur nos
+rivières donnent lieu à plus d'accidents.]
+
+[365: Pour l'assassinat, l'inversion est moins prononcée; ce qui
+confirme ce qui a été dit plus haut sur le caractère mixte de ce crime.]
+
+[366: Les assassinats, au contraire, qui étaient à 200 en 1869, à 215 en
+1868, tombent à 162 en 1870. On voit combien ces deux sortes de crimes
+doivent être distinguées.]
+
+[367: D'après Starke, _op. cit._, p. 133.]
+
+[368: Les assassinats restent à peu près stationnaires.]
+
+[369: Ces remarques sont, d'ailleurs, plutôt destinées à poser la
+question qu'à la trancher. Elle ne pourra être résolue que quand on aura
+isolé l'action de l'âge et celle de l'état civil, comme nous avons fait
+pour le suicide.]
+
+[370: Ce tableau a été établi avec les documents inédits du Ministère de
+la Justice. Nous n'avons pas pu nous en servir beaucoup, parce que le
+dénombrement de la population ne fait pas connaître, à chaque âge, le
+nombre des époux et des veufs sans enfants. Nous publions pourtant les
+résultats de notre travail, dans l'espérance qu'il sera utilisé plus
+tard, quand cette lacune du dénombrement sera comblée.]
+
+[371: V. _Règles de la Méthode sociologique_, chap. III.]
+
+[372: Et même tout lien logique n'est-il pas médiat? Si rapprochés que
+soient les deux termes qu'il relie, ils sont toujours distincts et, par
+conséquent, il y a toujours entre eux un écart, un intervalle logique.]
+
+[373: Ce qui a contribué à obscurcir cette question, c'est qu'on ne
+remarque pas assez combien ces idées de santé et de maladie sont
+relatives. Ce qui est normal aujourd'hui ne le sera plus demain, et
+inversement. Les intestins volumineux du primitif sont normaux par
+rapport à son milieu, mais ne le seraient plus aujourd'hui. Ce qui est
+morbide pour les individus peut être normal pour la société. La
+neurasthénie est une maladie au point de vue de la physiologie
+individuelle; que serait une société sans neurasthéniques? Ils ont
+actuellement un rôle social à jouer. Quand on dit d'un état qu'il est
+normal ou anormal, il faut ajouter par rapport à quoi il est ainsi
+qualifié; sinon, on ne s'entend pas.]
+
+[374: _Division du travail social_, p. 266.]
+
+[375: Oettingen, _Ueber acuten und chronischen Selbstmord_, p. 28-32 et
+_Moralstatistik_, p. 761.]
+
+[376: M. Poletti; nous ne connaissons d'ailleurs sa théorie que par
+l'exposé qu'en a donné M. Tarde, dans sa _Criminalité comparée_, p. 72.]
+
+[377: On dit, il est vrai (Oettingen), pour échapper à cette conclusion,
+que le suicide est seulement un des mauvais côtés de la civilisation
+(_Schattenseite_) et qu'il est possible de le réduire sans la combattre.
+Mais c'est se payer de mots. S'il dérive des causes mêmes dont dépend la
+culture, on ne peut diminuer l'un sans amoindrir l'autre; car le seul
+moyen de l'atteindre efficacement est d'agir sur ses causes.]
+
+[378: Cet argument est exposé à une objection. Le Bouddhisme, le
+Jaïnisme sont des doctrines systématiquement pessimistes de la vie;
+faut-il y voir l'indice d'un état morbide des peuples qui les ont
+pratiquées? Nous les connaissons trop mal pour oser trancher la
+question. Qu'on ne considère notre raisonnement que comme s'appliquant
+aux peuples européens et même aux sociétés du type de la cité. Dans ces
+limites, nous le croyons difficilement discutable. Il reste possible que
+l'esprit de renoncement propre à certaines autres sociétés puisse, sans
+anomalie, se formuler en système.]
+
+[379: Entre autres Lisle, _op. cit._, p. 437 et suiv.]
+
+[380: Ce n'est pas que, même dans ces cas, la séparation entre les actes
+moraux et les actes immoraux soit absolue. L'opposition du bien et du
+mal n'a pas le caractère radical que lui prête la conscience vulgaire.
+On passe toujours de l'un à l'autre par une dégradation insensible et
+les frontières sont souvent indécises. Seulement, quand il s'agit de
+crimes avérés, la distance est grande et le rapport entre les extrêmes
+moins apparent que pour le suicide.]
+
+[381: _Op. cit._, p. 499.]
+
+[382: Art. _Suicide_, in _Diction. Philos._]
+
+[383: Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Sans doute, un jour
+viendra où les sociétés actuelles mourront; elles se décomposeront donc
+en groupes plus petits. Seulement, si l'on induit l'avenir d'après le
+passé, cet état ne sera que provisoire, ces groupes partiels seront la
+matière de sociétés nouvelles, beaucoup plus vastes que celles
+d'aujourd'hui. Encore peut-on prévoir qu'ils seront eux-mêmes beaucoup
+plus vastes que ceux dont la réunion a formé les sociétés actuelles.]
+
+[384: Les premiers collèges d'artisans remontent à la Rome royale. V.
+Marquardt, _Privat Leben der Roemer_, II, p. 4.]
+
+[385: Voir les raisons dans notre _Division du travail social_, L. II,
+ch. III, notamment, p. 335 et suiv.]
+
+[386: Cette différenciation, on peut le prévoir, n'aurait probablement
+plus le caractère strictement réglementaire qu'elle a aujourd'hui. La
+femme ne serait pas, d'office, exclue de certaines fonctions et reléguée
+dans d'autres. Elle pourrait plus librement choisir, mais son choix,
+étant déterminé par ses aptitudes, se porterait en général sur un même
+ordre d'occupations. Il serait sensiblement uniforme, sans être
+obligatoire.]
+
+[387: Bien entendu, nous ne pouvons indiquer que les principales étapes
+de cette évolution. Nous n'entendons pas dire que les sociétés modernes
+aient succédé à la cité; nous laissons de côté les intermédiaires.]
+
+[388: V. sur ce point, Benoist, _L'organization du suffrage universel_,
+in _Revue des Deux-Mondes_, 1886.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Suicide, by Emile Durkheim
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE ***
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+++ b/40489-8.txt
@@ -0,0 +1,18229 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le Suicide, by Emile Durkheim
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Suicide
+ Etude de Sociologie
+
+Author: Emile Durkheim
+
+Release Date: August 12, 2012 [EBook #40489]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+LE SUICIDE
+
+TUDE DE SOCIOLOGIE
+
+PAR
+
+mile DURKHEIM
+
+Professeur de Sociologie la Facult des Lettres de l'Universit de
+Bordeaux
+
+PARIS
+
+FLIX ALCAN, DITEUR
+
+1897
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+Depuis quelque temps, la sociologie est la mode. Le mot, peu connu et
+presque dcri il y a une dizaine d'annes, est aujourd'hui d'un usage
+courant. Les vocations se multiplient et il y a dans le public comme un
+prjug favorable la nouvelle science. On en attend beaucoup. Il faut
+pourtant bien avouer que les rsultats obtenus ne sont pas tout fait
+en rapport avec le nombre des travaux publis ni avec l'intrt qu'on
+met les suivre. Les progrs d'une science se reconnaissent ce signe
+que les questions dont elle traite ne restent pas stationnaires. On dit
+qu'elle avance quand des lois sont dcouvertes qui, jusque-l, taient
+ignores, ou, tout au moins, quand des faits nouveaux, sans imposer
+encore une solution qui puisse tre regarde comme dfinitive, viennent
+modifier la manire dont se posaient les problmes. Or, il y a
+malheureusement une bonne raison pour que la sociologie ne nous donne
+pas ce spectacle; c'est que, le plus souvent, elle ne se pose pas de
+problmes dtermins. Elle n'a pas encore dpass l're des
+constructions et des synthses philosophiques. Au lieu de se donner pour
+tche de porter la lumire sur une portion restreinte du champ social,
+elle recherche de prfrence les brillantes gnralits o toutes les
+questions sont passes en revue, sans qu'aucune soit expressment
+traite. Cette mthode permet bien de tromper un peu la curiosit du
+public en lui donnant, comme on dit, des clarts sur toutes sortes de
+sujets; elle ne saurait aboutir rien d'objectif. Ce n'est pas avec des
+examens sommaires et coup d'intuitions rapides qu'on peut arriver
+dcouvrir les lois d'une ralit aussi complexe. Surtout, des
+gnralisations, la fois aussi vastes et aussi htives, ne sont
+susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est
+de citer, l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent
+l'hypothse propose; mais une illustration ne constitue pas une
+dmonstration. D'ailleurs, quand on touche tant de choses diverses, on
+n'est comptent pour aucune et l'on ne peut gure employer que des
+renseignements de rencontre, sans qu'on ait mme les moyens d'en faire
+la critique. Aussi les livres de pure sociologie ne sont-ils gure
+utilisables pour quiconque s'est fait une rgle de n'aborder que des
+questions dfinies; car la plupart d'entre eux ne rentrent dans aucun
+cadre particulier de recherches et, de plus, ils sont trop pauvres en
+documents de quelque autorit.
+
+Ceux qui croient l'avenir de notre science doivent avoir coeur de
+mettre fin cet tat de choses. S'il durait, la sociologie retomberait
+vite dans son ancien discrdit et, seuls, les ennemis de la raison
+pourraient s'en rjouir. Car ce serait pour l'esprit humain un
+dplorable chec si cette partie du rel, la seule qui lui ait jusqu'
+prsent rsist, la seule aussi qu'on lui dispute avec passion, venait
+lui chapper, ne ft-ce que pour un temps. L'indcision des rsultats
+obtenus n'a rien qui doive dcourager. C'est une raison pour faire de
+nouveaux efforts, non pour abdiquer. Une science, ne d'hier, a le droit
+d'errer et de ttonner, pourvu qu'elle prenne conscience de ses erreurs
+et de ses ttonnements de manire en prvenir le retour. La sociologie
+ne doit donc renoncer aucune de ses ambitions; mais, d'un autre ct,
+si elle veut rpondre aux esprances qu'on a mises en elle, il faut
+qu'elle aspire devenir autre chose qu'une forme originale de la
+littrature philosophique. Que le sociologue, au lieu de se complaire en
+mditations mtaphysiques propos des choses sociales, prenne pour
+objets de ses recherches des groupes de faits nettement circonscrits,
+qui puissent tre, en quelque sorte, montrs du doigt, dont on puisse
+dire o ils commencent et o ils finissent, et qu'il s'y attache
+fermement! Qu'il interroge avec soin les disciplines auxiliaires,
+histoire, ethnographie, statistique, sans lesquelles la sociologie ne
+peut rien! S'il a quelque chose craindre, c'est que, malgr tout, ses
+informations ne soient jamais en rapport avec la matire qu'il essaie
+d'embrasser; car, quelque soin qu'il mette la dlimiter, elle est si
+riche et si diverse qu'elle contient comme des rserves inpuisables
+d'imprvu. Mais il n'importe. S'il procde ainsi, alors mme que ses
+inventaires de faits seront incomplets et ses formules trop troites, il
+aura, nanmoins, fait un travail utile que l'avenir continuera. Car des
+conceptions qui ont quelque base objective ne tiennent pas troitement
+la personnalit de leur auteur. Elles ont quelque chose d'impersonnel
+qui fait que d'autres peuvent les reprendre et les poursuivre; elles
+sont susceptibles de transmission. Une certaine suite est ainsi rendue
+possible dans le travail scientifique et cette continuit est la
+condition du progrs.
+
+C'est dans cet esprit qu'a t conu l'ouvrage qu'on va lire. Si, parmi
+les diffrents sujets que nous avons eu l'occasion d'tudier au cours de
+notre enseignement, nous avons choisi le suicide pour la prsente
+publication, c'est que, comme il en est peu de plus facilement
+dterminables, il nous a paru tre d'un exemple particulirement
+opportun; encore un travail pralable a-t-il t ncessaire pour en bien
+marquer les contours. Mais aussi, par compensation, quand on se
+concentre ainsi, on arrive trouver de vritables lois qui prouvent
+mieux que n'importe quelle argumentation dialectique la possibilit de
+la sociologie. On verra celles que nous esprons avoir dmontres.
+Assurment, il a d nous arriver plus d'une fois de nous tromper, de
+dpasser dans nos inductions les faits observs. Mais du moins, chaque
+proposition est accompagne de ses preuves, que nous nous sommes efforc
+de multiplier autant que possible. Surtout, nous nous sommes appliqus
+bien sparer chaque fois tout ce qui est raisonnement et interprtation,
+des faits interprts. Le lecteur est ainsi mis en mesure d'apprcier ce
+qu'il y a de fond dans les explications qui lui sont soumises, sans que
+rien trouble son jugement.
+
+Il s'en faut, d'ailleurs, qu'en restreignant ainsi la recherche, on
+s'interdise ncessairement les vues d'ensemble et les aperus gnraux.
+Tout au contraire, nous pensons tre parvenu tablir un certain nombre
+de propositions, concernant le mariage, le veuvage, la famille, la
+socit religieuse, etc., qui, si nous ne nous abusons, en apprennent
+plus que les thories ordinaires des moralistes sur la nature de ces
+conditions ou de ces institutions. Il se dgagera mme de notre tude
+quelques indications sur les causes du malaise gnral dont souffrent
+actuellement les socits europennes et sur les remdes qui peuvent
+l'attnuer. Car il ne faut pas croire qu'un tat gnral ne puisse tre
+expliqu qu' l'aide de gnralits. Il peut tenir des causes
+dfinies, qui ne sauraient tre atteintes si on ne prend soin de les
+tudier travers les manifestations, non moins dfinies, qui les
+expriment. Or, le suicide, dans l'tat o il est aujourd'hui, se trouve
+justement tre une des formes par lesquelles se traduit l'affection
+collective dont nous souffrons; c'est pourquoi il nous aidera la
+comprendre.
+
+Enfin, on retrouvera dans le cours de cet ouvrage, mais sous une forme
+concrte et applique, les principaux problmes de mthodologie que nous
+avons poss et examins plus spcialement ailleurs[1]. Mme, parmi ces
+questions, il en est une laquelle ce qui suit apporte une contribution
+trop importante pour que nous ne la signalions pas tout de suite
+l'attention du lecteur.
+
+La mthode sociologique, telle que nous la pratiquons, repose tout
+entire sur ce principe fondamental que les faits sociaux doivent tre
+tudis comme des choses, c'est--dire comme des ralits extrieures
+l'individu. Il n'est pas de prcepte qui nous ait t plus contest; il
+n'en est pas, cependant, de plus fondamental. Car enfin, pour que la
+sociologie soit possible, il faut avant tout qu'elle ait un objet et qui
+ne soit qu' elle. Il faut qu'elle ait connatre d'une ralit et qui
+ne ressortisse pas d'autres sciences. Mais s'il n'y a rien de rel en
+dehors des consciences particulires, elle s'vanouit faute de matire
+qui lui soit propre. Le seul objet auquel puisse dsormais s'appliquer
+l'observation, ce sont les tats mentaux de l'individu puisqu'il
+n'existe rien d'autre; or c'est affaire la psychologie d'en traiter.
+De ce point de vue, en effet, tout ce qu'il y a de substantiel dans le
+mariage, par exemple, ou dans la famille, ou dans la religion, ce sont
+les besoins individuels auxquels sont censes rpondre ces institutions:
+c'est l'amour paternel, l'amour filial, le penchant sexuel, ce qu'on a
+appel l'instinct religieux, etc. Quant aux institutions elles-mmes,
+avec leurs formes historiques, si varies et si complexes, elles
+deviennent ngligeables et de peu d'intrt. Expression superficielle et
+contingente des proprits gnrales de la nature individuelle, elles ne
+sont qu'un aspect de cette dernire et ne rclament pas une
+investigation spciale. Sans doute, il peut tre curieux, l'occasion,
+de chercher comment ces sentiments ternels de l'humanit se sont
+traduits extrieurement aux diffrentes poques de l'histoire; mais
+comme toutes ces traductions sont imparfaites, on ne peut pas y attacher
+beaucoup d'importance. Mme, certains gards, il convient de les
+carter pour pouvoir mieux atteindre ce texte original d'o leur vient
+tout leur sens et qu'elles dnaturent. C'est ainsi que, sous prtexte
+d'tablir la science sur des assises plus solides en la fondant dans la
+constitution psychologique de l'individu, on la dtourne du seul objet
+qui lui revienne. _On ne s'aperoit pas qu'il ne peut y avoir de
+sociologie s'il n'existe pas de socits, et qu'il n'existe pas de
+socits s'il n'y a que des individus._ Cette conception, d'ailleurs,
+n'est pas la moindre des causes qui entretiennent en sociologie le got
+des vagues gnralits. Comment se proccuperait-on d'exprimer les
+formes concrtes de la vie sociale quand on ne leur reconnat qu'une
+existence d'emprunt?
+
+Or il nous semble difficile que, de chaque page de ce livre, pour ainsi
+dire, ne se dgage pas, au contraire, l'impression que l'individu est
+domin par une ralit morale qui le dpasse: c'est la ralit
+collective. Quand on verra que chaque peuple a un taux de suicides qui
+lui est personnel, que ce taux est plus constant que celui de la
+mortalit gnrale, que, s'il volue, c'est suivant un coefficient
+d'acclration qui est propre chaque socit, que les variations par
+lesquelles il passe aux diffrents moments du jour, du mois, de l'anne,
+ne font que reproduire le rythme de la vie sociale; quand on constatera
+que le mariage, le divorce, la famille, la socit religieuse, l'arme
+etc., l'affectent d'aprs des lois dfinies dont quelques-unes peuvent
+mme tre exprimes sous forme numrique, on renoncera voir dans ces
+tats et dans ces institutions je ne sais quels arrangements
+idologiques sans vertu et sans efficacit. Mais on sentira que ce sont
+des forces relles, vivantes et agissantes, qui, par la manire dont
+elles dterminent l'individu, tmoignent assez qu'elles ne dpendent pas
+de lui; du moins, s'il entre comme lment dans la combinaison d'o
+elles rsultent, elles s'imposent lui mesure qu'elles se forment.
+Dans ces conditions, on comprendra mieux comment la sociologie peut et
+doit tre objective, puisqu'elle a en face d'elle des ralits aussi
+dfinies et aussi rsistantes que celles dont traitent le psychologue ou
+le biologiste[2].
+
+ * * * * *
+
+Il nous reste acquitter une dette de reconnaissance en adressant ici
+nos remerciements nos deux anciens lves, M. Ferrand, professeur
+l'cole primaire suprieure de Bordeaux, et M. Marcel Mauss, agrg de
+philosophie, pour le dvouement avec lequel ils nous ont second et pour
+les services qu'ils nous ont rendus. C'est le premier qui a dress
+toutes les cartes contenues dans ce livre; c'est grce au second qu'il
+nous a t possible de runir les lments ncessaires rtablissement
+des tableaux XXI et XXII dont on apprciera plus loin l'importance. Il a
+fallu pour cela dpouiller les dossiers de 26.000 suicids environ en
+vue de relever sparment l'ge, le sexe, l'tat civil, la prsence ou
+l'absence d'enfants. C'est M. Mauss qui a fait seul ce travail
+considrable.
+
+Ces tableaux ont t tablis l'aide de documents que possde le
+Ministre de la Justice, mais qui ne paraissent pas dans les
+comptes-rendus annuels. Ils ont t mis notre disposition avec la plus
+grande complaisance par M. Tarde, chef du service de la statistique
+judiciaire. Nous lui en exprimons toute notre gratitude.
+
+
+
+
+LE SUICIDE
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I.
+
+
+Comme le mot de suicide revient sans cesse dans le cours de la
+conversation, on pourrait croire que le sens en est connu de tout le
+monde et qu'il est superflu de le dfinir. Mais, en ralit, les mots de
+la langue usuelle, comme les concepts qu'ils expriment, sont toujours
+ambigus et le savant qui les emploierait tels qu'il les reoit de
+l'usage et sans leur faire subir d'autre laboration s'exposerait aux
+plus graves confusions. Non seulement la comprhension en est si peu
+circonscrite qu'elle varie d'un cas l'autre suivant les besoins du
+discours, mais encore, comme la classification dont ils sont le produit
+ne procde pas d'une analyse mthodique, mais ne fait que traduire les
+impressions confuses de la foule, il arrive sans cesse que des
+catgories de faits trs disparates sont runies indistinctement sous
+une mme rubrique, ou que des ralits de mme nature sont appeles de
+noms diffrents. Si donc on se laisse guider par l'acception reue, on
+risque de distinguer ce qui doit tre confondu ou de confondre ce qui
+doit tre distingu, de mconnatre ainsi la vritable parent des
+choses et, par suite, de se mprendre sur leur nature. On n'explique
+qu'en comparant. Une investigation scientifique ne peut donc arriver
+sa fin que si elle porte sur des faits comparables et elle a d'autant
+plus de chances de russir qu'elle est plus assure d'avoir runi tous
+ceux qui peuvent tre utilement compars. Mais ces affinits naturelles
+des tres ne sauraient tre atteintes avec quelque sret par un examen
+superficiel comme celui d'o est rsulte la terminologie vulgaire; par
+consquent, le savant ne peut prendre pour objets de ses recherches les
+groupes de faits tout constitus auxquels correspondent les mots de la
+langue courante. Mais il est oblig de constituer lui-mme les groupes
+qu'il veut tudier, afin de leur donner l'homognit et la spcificit
+qui leur sont ncessaires pour pouvoir tre traits scientifiquement.
+C'est ainsi que le botaniste, quand il parle de fleurs ou de fruits, le
+zoologiste, quand il parle de poissons ou d'insectes, prennent ces
+diffrents termes dans des sens qu'ils ont d pralablement fixer.
+
+Notre premire tche doit donc tre de dterminer l'ordre de faits que
+nous nous proposons d'tudier sous le nom de suicides. Pour cela, nous
+allons chercher si, parmi les diffrentes sortes de morts, il en est qui
+ont en commun des caractres assez objectifs pour pouvoir tre reconnus
+de tout observateur de bonne foi, assez spciaux pour ne pas se
+rencontrer ailleurs, mais, en mme temps, assez voisins de ceux que l'on
+met gnralement sous le nom de suicides pour que nous puissions, sans
+faire violence l'usage, conserver cette mme expression. S'il s'en
+rencontre, nous runirons sous cette dnomination tous les faits, sans
+exception, qui prsenteront ces caractres distinctifs, et cela sans
+nous inquiter si la classe ainsi forme ne comprend pas tous les cas
+qu'on appelle d'ordinaire ainsi ou, au contraire, en comprend qu'on est
+habitu appeler autrement. Car ce qui importe, ce n'est pas d'exprimer
+avec un peu de prcision la notion que la moyenne des intelligences
+s'est faite du suicide, mais c'est de constituer une catgorie d'objets
+qui, tout en pouvant tre, sans inconvnient, tiquette sous cette
+rubrique, soit fonde objectivement, c'est--dire corresponde une
+nature dtermine de choses.
+
+Or, parmi les diverses espces de morts, il en est qui prsentent ce
+trait particulier qu'elles sont le fait de la victime elle-mme,
+qu'elles rsultent d'un acte dont le patient est l'auteur; et, d'autre
+part, il est certain que ce mme caractre se retrouve la base mme de
+l'ide qu'on se fait communment du suicide. Peu importe, d'ailleurs, la
+nature intrinsque des actes qui produisent ce rsultat. Quoique, en
+gnral, on se reprsente le suicide comme une action positive et
+violente qui implique un certain dploiement de force musculaire, il
+peut se faire qu'une attitude purement ngative ou une simple abstention
+aient la mme consquence. On se tue tout aussi bien en refusant de se
+nourrir qu'en se dtruisant par le fer ou le feu. Il n'est mme pas
+ncessaire que l'acte man du patient ait t l'antcdent immdiat de
+la mort pour qu'elle en puisse tre regarde comme l'effet; le rapport
+de causalit peut tre indirect, le phnomne ne change pas, pour cela,
+de nature. L'iconoclaste qui, pour conqurir les palmes du martyre,
+commet un crime de lse-majest qu'il sait tre capital, et qui meurt de
+la main du bourreau, est tout aussi bien l'auteur de sa propre fin que
+s'il s'tait port lui-mme le coup mortel; du moins, il n'y a pas lieu
+de classer dans des genres diffrents ces deux varits de morts
+volontaires, puisqu'il n'y a de diffrences entre elles que dans les
+dtails matriels de l'excution. Nous arrivons donc cette premire
+formule: On appelle suicide toute mort qui rsulte mdiatement ou
+immdiatement d'un acte positif ou ngatif, accompli par la victime
+elle-mme.
+
+Mais cette dfinition est incomplte; elle ne distingue pas entre deux
+sortes de morts trs diffrentes. On ne saurait ranger dans la mme
+classe et traiter de la mme manire la mort de l'hallucin qui se
+prcipite d'une fentre leve parce qu'il la croit de plain-pied avec
+le sol, et celle de l'homme, sain d'esprit, qui se frappe en sachant ce
+qu'il fait. Mme, en un sens, il y a bien peu de dnouements mortels qui
+ne soient la consquence ou prochaine ou lointaine de quelque dmarche
+du patient. Les causes de mort sont situes hors de nous beaucoup plus
+qu'en nous et elles ne nous atteignent que si nous nous aventurons dans
+leur sphre d'action.
+
+Dirons-nous qu'il n'y a suicide que si l'acte d'o la mort rsulte a t
+accompli par la victime en vue de ce rsultat? Que celui-l seul se tue
+vritablement qui a voulu se tuer et que le suicide est un homicide
+intentionnel de soi-mme? Mais d'abord, ce serait dfinir le suicide par
+un caractre qui, quels qu'en puissent tre l'intrt et l'importance,
+aurait, tout au moins, le tort de n'tre pas facilement reconnaissable
+parce qu'il n'est pas facile observer. Comment savoir quel mobile a
+dtermin l'agent et si, quand il a pris sa rsolution, c'est la mort
+mme qu'il voulait ou s'il avait quelque autre but? L'intention est
+chose trop intime pour pouvoir tre atteinte du dehors autrement que par
+de grossires approximations. Elle se drobe mme l'observation
+intrieure. Que de fois nous nous mprenons sur les raisons vritables
+qui nous font agir! Sans cesse, nous expliquons par des passions
+gnreuses ou des considrations leves des dmarches que nous ont
+inspires de petits sentiments ou une aveugle routine.
+
+D'ailleurs, d'une manire gnrale, un acte ne peut tre dfini par la
+fin que poursuit l'agent, car un mme systme de mouvements, sans
+changer de nature, peut-tre ajust trop de fins diffrentes. Et en
+effet, s'il n'y avait suicide que l o il y a intention de se tuer, il
+faudrait refuser cette dnomination des faits qui, malgr des
+dissemblances apparentes, sont, au fond, identiques ceux que tout le
+monde appelle ainsi, et qu'on ne peut appeler autrement moins de
+laisser le terme sans emploi. Le soldat qui court au devant d'une mort
+certaine pour sauver son rgiment ne veut pas mourir, et pourtant
+n'est-il pas l'auteur de sa propre mort au mme titre que l'industriel
+ou le commerant qui se tuent pour chapper aux hontes de la faillite?
+On en peut dire autant du martyr qui meurt pour sa foi, de la mre qui
+se sacrifie pour son enfant, etc. Que la mort soit simplement accepte
+comme une condition regrettable, mais invitable, du but o l'on tend,
+ou bien qu'elle soit expressment voulue et recherche pour elle-mme,
+le sujet, dans un cas comme dans l'autre, renonce l'existence, et les
+diffrentes manires d'y renoncer ne peuvent tre que des varits
+d'une mme classe. Il y a entre elles trop de ressemblances
+fondamentales pour qu'on ne les runisse pas sous la mme expression
+gnrique, sauf distinguer ensuite des espces dans le genre ainsi
+constitu. Sans doute, vulgairement, le suicide est, avant tout, l'acte
+de dsespoir d'un homme qui ne tient plus vivre. Mais, en ralit,
+parce qu'on est encore attach la vie au moment o on la quitte, on ne
+laisse pas d'en faire l'abandon; et, entre tous les actes par lesquels
+un tre vivant abandonne ainsi celui de tous ses biens qui passe pour le
+plus prcieux, il y a des traits communs qui sont videmment essentiels.
+Au contraire, la diversit des mobiles qui peuvent avoir dict ces
+rsolutions ne saurait donner naissance qu' des diffrences
+secondaires. Quand donc le dvouement va jusqu'au sacrifice certain de
+la vie, c'est scientifiquement un suicide; nous verrons plus tard de
+quelle sorte.
+
+Ce qui est commun toutes les formes possibles de ce renoncement
+suprme, c'est que l'acte qui le consacre est accompli en connaissance
+de cause; c'est que la victime, au moment d'agir, sait ce qui doit
+rsulter de sa conduite, quelque raison d'ailleurs qui l'ait amene se
+conduire ainsi. Tous les faits de mort qui prsentent cette
+particularit caractristique se distinguent nettement de tous les
+autres o le patient ou bien n'est pas l'agent de son propre dcs, ou
+bien n'en est que l'agent inconscient. Ils s'en distinguent par un
+caractre facile reconnatre, car ce n'est pas un problme insoluble
+que de savoir si l'individu connaissait ou non par avance les suites
+naturelles de son action. Ils forment donc un groupe dfini, homogne,
+discernable de tout autre et qui, par consquent, doit tre dsign par
+un mot spcial. Celui de suicide lui convient et il n'y a pas lieu d'en
+crer un autre; car la trs grande gnralit des faits qu'on appelle
+quotidiennement ainsi en fait partie. Nous disons donc dfinitivement:
+_On appelle suicide tout cas de mort qui rsulte directement ou
+indirectement d'un acte positif ou ngatif, accompli par la victime
+elle-mme et qu'elle savait devoir produire ce rsultat._ La tentative,
+c'est l'acte ainsi dfini, mais arrt avant que la mort en soit
+rsulte.
+
+Cette dfinition suffit exclure de notre recherche tout ce qui
+concerne les suicides d'animaux. En effet, ce que nous savons de
+l'intelligence animale ne nous permet pas d'attribuer aux btes une
+reprsentation anticipe de leur mort, ni surtout des moyens capables de
+la produire. On en voit, il est vrai, qui refusent de pntrer dans un
+local o d'autres ont t tues; on dirait qu'elles pressentent leur
+sort. Mais, en ralit, l'odeur du sang suffit dterminer ce mouvement
+instinctif de recul. Tous les cas un peu authentiques que l'on cite et
+o l'on veut voir des suicides proprement dits peuvent s'expliquer tout
+autrement. Si le scorpion irrit se perce lui-mme de son dard (ce qui,
+d'ailleurs, n'est pas certain), c'est probablement en vertu d'une
+raction automatique et irrflchie. L'nergie motrice, souleve par son
+tat d'irritation, se dcharge au hasard, comme elle peut; il se trouve
+que l'animal en est la victime, sans qu'on puisse dire qu'il se soit
+reprsent par avance la consquence de son mouvement. Inversement, s'il
+est des chiens qui refusent de se nourrir quand ils ont perdu leur
+matre, c'est que la tristesse, dans laquelle ils taient plongs, a
+supprim mcaniquement l'apptit; la mort en est rsulte, mais sans
+qu'elle ait t prvue. Ni le jene dans ce cas, ni la blessure dans
+l'autre n'ont t employs comme des moyens dont l'effet tait connu.
+Les caractres distinctifs du suicide, tels que nous l'avons dfini,
+font donc dfaut. C'est pourquoi, dans ce qui suivra, nous n'aurons
+nous occuper que du suicide humain[3].
+
+Mais cette dfinition n'a pas seulement l'avantage de prvenir les
+rapprochements trompeurs ou les exclusions arbitraires; elle nous donne
+ds maintenant une ide de la place que les suicides occupent dans
+l'ensemble de la vie morale. Elle nous montre, en effet, qu'ils ne
+constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout fait
+part, une classe isole de phnomnes monstrueux, sans rapport avec les
+autres modes de la conduite, mais, au contraire, qu'ils s'y relient par
+une srie continue d'intermdiaires. Ils ne sont que la forme exagre
+de pratiques usuelles. En effet, il y a, disons-nous, suicide quand la
+victime, au moment o elle commet l'acte qui doit mettre fin ses
+jours, sait de toute certitude ce qui doit normalement en rsulter. Mais
+cette certitude peut tre plus ou moins forte. Nuancez-la de quelques
+doutes, et vous aurez un fait nouveau, qui n'est plus le suicide, mais
+qui en est proche parent puisqu'il n'existe entre eux que des
+diffrences de degrs. Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais
+sans qu'un dnouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un
+suicid, mme s'il arrive qu'il succombe, non puis que l'imprudent qui
+joue de parti pris avec la mort tout en cherchant l'viter, ou que
+l'apathique qui, ne tenant vivement rien, ne se donne pas la peine de
+soigner sa sant et la compromet par sa ngligence. Et pourtant, ces
+diffrentes manires d'agir ne se distinguent pas radicalement des
+suicides proprement dits. Elles procdent d'tats d'esprit analogues,
+puisqu'elles entranent galement des risques mortels qui ne sont pas
+ignors de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrte
+pas; toute la diffrence, c'est que les chances de mort sont moindres.
+Aussi n'est-ce pas sans quelque fondement qu'on dit couramment du savant
+qui s'est puis en veilles, qu'il s'est tu lui-mme. Tous ces faits
+constituent donc des sortes de suicides embryonnaires, et, s'il n'est
+pas d'une bonne mthode de les confondre avec le suicide complet et
+dvelopp, il ne faut pas davantage perdre de vue les rapports de
+parent qu'ils soutiennent avec ce dernier. Car il apparat sous un tout
+autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution
+de continuit aux actes de courage et de dvouement, d'une part, et, de
+l'autre, aux actes d'imprudence et de simple ngligence. On verra mieux
+dans la suite ce que ces rapprochements ont d'instructif.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Mais le fait ainsi dfini intresse-t-il le sociologue? Puisque le
+suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il
+semble qu'il doive exclusivement dpendre de facteurs individuels et
+qu'il ressortisse, par consquent, la seule psychologie. En fait,
+n'est-ce pas par le temprament du suicid, par son caractre, par ses
+antcdents, par les vnements de son histoire prive que l'on explique
+d'ordinaire sa rsolution?
+
+Nous n'avons pas rechercher pour l'instant dans quelle mesure et sous
+quelles conditions il est lgitime d'tudier ainsi les suicides, mais ce
+qui est certain, c'est qu'ils peuvent tre envisags sous un tout autre
+aspect. En effet, si, au lieu de n'y voir que des vnements
+particuliers, isols les uns des autres et qui demandent tre examins
+chacun part, on considre l'ensemble des suicides commis dans une
+socit donne pendant une unit de temps donne, on constate que le
+total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'units indpendantes, un
+tout de collection, mais qu'il constitue par lui-mme un fait nouveau et
+_sui generis_, qui a son unit et son individualit, sa nature propre
+par consquent, et que, de plus, cette nature est minemment sociale. En
+effet, pour une mme socit, tant que l'observation ne porte pas sur
+une priode trop tendue, ce chiffre est peu prs invariable, comme le
+prouve le tableau I (V. ci-dessous). C'est que, d'une anne la
+suivante, les circonstances au milieu desquelles se dveloppe la vie des
+peuples restent sensiblement les mmes. Il se produit bien parfois des
+variations plus importantes; mais elles sont tout fait l'exception. On
+peut voir, d'ailleurs, qu'elles sont toujours contemporaines de quelque
+crise qui affecte passagrement l'tat social[4].
+
+/*
+TABLEAU I
+
+_Constance du suicide dans les principaux pays d'Europe (Chiffres absolus)._
+
++--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
+| | | | | | | |
+| ANNES.| FRANCE. | PRUSSE. | ANGLE- | SAXE. | BAVIRE. | DANEMARK. |
+| | | | TERRE | | | |
++--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
+| | | | | | | |
+| 1841 | 2.814 | 1.630 | | 290 | | 337 |
+| 1842 | 2.866 | 1.598 | | 318 | | 317 |
+| 1843 | 3.020 | 1.720 | | 420 | | 301 |
+| 1844 | 2.973 | 1.575 | | 335 | 244 | 285 |
+| 1845 | 3.082 | 1.700 | | 338 | 250 | 290 |
+| 1846 | 3.102 | 1.707 | | 373 | 220 | 376 |
+| 1847 | (3.647) | (1.852) | | 377 | 217 | 345 |
+| 1848 | (3.301) | (1.649) | | 398 | 215 | (305) |
+| 1849 | 3.583 | (1.527) | | (328) | (189) | 337 |
+| 1850 | 3.596 | 1.736 | | 390 | 250 | 340 |
+| 1851 | 3.598 | 1.809 | | 402 | 260 | 401 |
+| 1852 | 3.676 | 2.073 | | 530 | 226 | 426 |
+| 1853 | 3.415 | 1.942 | | 431 | 263 | 419 |
+| 1854 | 3.700 | 2.198 | | 547 | 318 | 363 |
+| 1855 | 3.810 | 2.351 | | 568 | 307 | 399 |
+| 1856 | 4.189 | 2.377 | | 550 | 318 | 426 |
+| 1857 | 3.967 | 2.038 | 1.349 | 485 | 286 | 427 |
+| 1858 | 3.903 | 2.126 | 1.275 | 491 | 329 | 457 |
+| 1859 | 3.899 | 2.146 | 1.248 | 507 | 387 | 451 |
+| 1860 | 4.050 | 2.105 | 1.365 | 548 | 339 | 468 |
+| 1861 | 4.454 | 2.185 | 1.347 | (643) | | |
+| 1862 | 4.770 | 2.112 | 1.317 | 557 | | |
+| 1863 | 4.613 | 2.374 | 1.315 | 643 | | |
+| 1864 | 4.521 | 2.203 | 1.340 | (545) | | 411 |
+| 1865 | 4.946 | 2.361 | 1.392 | 619 | | 451 |
+| 1866 | 5.119 | 2.485 | 1.329 | 704 | 410 | 443 |
+| 1867 | 5.011 | 3.625 | 1.316 | 752 | 471 | 469 |
+| 1868 | (5.547) | 3.658 | 1.508 | 800 | 453 | 498 |
+| 1869 | 5.114 | 3.544 | 1.588 | 710 | 425 | 462 |
+| 1870 | | 3.270 | 1.554 | | | 486 |
+| 1871 | | 3.135 | 1.495 | | | |
+| 1872 | | 3.467 | 1.514 | | | |
+| | | | | | | |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+C'est ainsi qu'en 1848 une baisse brusque a eu lieu dans tous les tats
+europens.
+
+Si l'on considre un plus long intervalle de temps, on constate des
+changements plus graves. Mais alors ils deviennent chroniques; ils
+tmoignent donc simplement que les caractres constitutionnels de la
+socit ont subi, au mme moment, de profondes modifications. Il est
+intressant de remarquer qu'ils ne se produisent pas avec l'extrme
+lenteur que leur ont attribue un assez grand nombre d'observateurs;
+mais ils sont la fois brusques et progressifs. Tout coup, aprs une
+srie d'annes o les chiffres ont oscill entre des limites trs
+rapproches, une hausse se manifeste qui, aprs des hsitations en sens
+contraires, s'affirme, s'accentue et enfin se fixe. C'est que toute
+rupture de l'quilibre social, si elle clate soudainement, met toujours
+du temps produire toutes ses consquences. L'volution du suicide est
+ainsi compose d'ondes de mouvement, distinctes et successives, qui ont
+lieu par pousses, se dveloppent pendant un temps, puis s'arrtent pour
+recommencer ensuite. On peut voir sur le tableau prcdent qu'une de ces
+ondes s'est forme presque dans toute l'Europe au lendemain des
+vnements de 1848, c'est--dire vers les annes 1850-1853 selon les
+pays; une autre a commenc en Allemagne aprs la guerre de 1866, en
+France un peu plus tt, vers 1860, l'poque qui marque l'apoge du
+gouvernement imprial, en Angleterre vers 1868, c'est--dire aprs la
+rvolution commerciale que dterminrent alors les traits de commerce.
+Peut-tre est-ce la mme cause qu'est due la nouvelle recrudescence
+que l'on constate chez nous vers 1865. Enfin, aprs la guerre de 1870 un
+nouveau mouvement en avant a commenc qui dure encore et qui est peu
+prs gnral en Europe[5].
+
+Chaque socit a donc, chaque moment de son histoire, une aptitude
+dfinie pour le suicide. On mesure l'intensit relative de cette
+aptitude en prenant le rapport entre le chiffre global des morts
+volontaires et la population de tout ge et de tout sexe. Nous
+appellerons cette donne numrique _taux de la mortalit-suicide propre
+ la socit considre_. On le calcule gnralement par rapport un
+million ou cent mille habitants.
+
+Non seulement ce taux est constant pendant de longues priodes de temps,
+mais l'invariabilit en est mme plus grande que celle des principaux
+phnomnes dmographiques. La mortalit gnrale, notamment, varie
+beaucoup plus souvent d'une anne l'autre et les variations par
+lesquelles elle passe sont beaucoup plus importantes. Pour s'en assurer,
+il suffit de comparer, pendant plusieurs priodes, la manire dont
+voluent l'un et l'autre phnomne. C'est ce que nous avons fait au
+tableau II (V. ci-dessous). Pour faciliter le rapprochement, nous avons,
+tant pour les dcs que pour les suicides, exprim le taux de chaque
+anne en fonction du taux moyen de la priode, ramen 100. Les carts
+d'une anne l'autre ou par rapport au taux moyen sont ainsi rendus
+comparables dans les deux colonnes. Or, il rsulte de cette comparaison
+qu' chaque priode l'ampleur des variations est beaucoup plus
+considrable du ct de la mortalit gnrale que du ct des suicides;
+elle est, en moyenne, deux fois plus grande. Seul, l'cart _minimum_
+entre deux annes conscutives est sensiblement de mme importance de
+part et d'autre pendant les deux dernires priodes. Seulement, ce
+_minimum_ est une exception dans la colonne des dcs, alors qu'au
+contraire les variations annuelles des suicides ne s'en cartent
+qu'exceptionnellement. On s'en aperoit en comparant les carts
+moyens[6].
+
+Tableau II
+
+_Variations compares du taux de la mortalit-suicide et du taux de la
+mortalit gnrale._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| A.--Chiffres absolus. |
++--------------------------------------------------------------------+
+|PRIODE|SUICIDES|DCS|PRIODE|SUICIDES|DCS|PRIODE|SUICIDES|DCS|
+|1841-46|par |par |1849-55|par |par |1856-60|par |par |
+| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000|
+| |hab. |hab. | |hab. |hab. | |hab. |hab. |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1841 | 8,2 | 23,2| 1849 | 10,0 | 27,3| 1856 | 11,6 | 23,1|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1842 | 8,3 | 24,0| 1850 | 10,1 | 21,4| 1857 | 10,9 | 23,7|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1843 | 8,7 | 23,1| 1851 | 10,0 | 22,3| 1858 | 10,7 | 24,1|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1844 | 8,5 | 22,1| 1852 | 10,5 | 22,5| 1859 | 11,1 | 26,8|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1845 | 8,8 | 21,2| 1853 | 9,4 | 22,0| 1860 | 11,9 | 21,4|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1846 | 8,7 | 23,2| 1854 | 10,2 | 27,4| | | |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| | | | 1855 | 10,5 | 25,9| | | |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| Moy. | 8,5 | 22,8| Moy. | 10,1 | 24,1| Moy. | 11,2 | 23,8|
++--------------------------------------------------------------------+
+| B.--Taux de chaque anne exprim en fonction de la moyenne |
+| ramene 100. |
++--------------------------------------------------------------------+
+| 1841 | 96 |101,7| 1849 | 98,9 |113,2| 1856 | 103,5 | 97 |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1842 | 97 |105,2| 1850 | 100 | 88,7| 1857 | 97,3 | 99,3|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1843 | 102 |101,3| 1851 | 98,9 | 92,5| 1858 | 95,5 |101,2|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1844 | 100 | 96,9| 1852 | 103,8 | 93,3| 1859 | 99,1 |112,6|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1845 | 103,5 | 92,9| 1853 | 93 | 91,2| 1860 | 106,0 | 89,9|
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| 1846 | 102,3 |101,7| 1854 | 100,9 |113,6| | | |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| | | | 1855 | 103 |107,4| | | |
++-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
+| Moy. | 100 |100 | Moy. | 100 | 100| Moy. | 100 |100 |
++--------------------------------------------------------------------+
+| C.--Grandeur de l'cart. |
++--------------------------------------------------------------------+
+| | ENTRE DEUX ANNES |AU-DESSUS et au-dessous |
+| | conscutives. | de la moyenne. |
++--------------------------------------------------------------------+
+| |Ecart |Ecart |Ecart | Maximum | Maximum |
+| |maximum|minimum|moyen | au-dessous.| au-dessus.|
++--------------------------------------------------------------------+
+| PRIODE 1841-46. |
++--------------------------------------------------------------------+
+|Mortalit gnrale| 8,8 | 2,5 | 4,9 | 7,1 | 4,0 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Taux des suicides | 5,0 | 1 | 2,5 | 4 | 2,8 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+| PRIODE 1849-55. |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Mortalit gnrale| 24,5 | 0,8 | 10,6 | 13,6 | 11,3 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Taux des suicides | 10,8 | 1,1 | 4,48 | 3,8 | 7,0 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+| PRIODE 1856-60. |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Mortalit gnrale| 22,7 | 1,9 | 9,57 | 12,6 | 10,1 |
++------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
+|Taux des suicides | 6,9 | 1,8 | 4,82 | 6,0 | 4,5 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Il est vrai que, si l'on compare, non plus les annes successives d'une
+mme priode, mais les moyennes de priodes diffrentes, les variations
+que l'on observe dans le taux de la mortalit deviennent presque
+insignifiantes. Les changements en sens contraires qui ont lieu d'une
+anne l'autre et qui sont dus l'action de causes passagres et
+accidentelles, se neutralisent mutuellement quand on prend pour base du
+calcul une unit de temps plus tendue; ils disparaissent donc du
+chiffre moyen qui, par suite de cette limination, prsente une assez
+grande invariabilit. Ainsi, en France, de 1841 1870, il a t
+successivement pour chaque priode dcennale, 23,18; 23,72; 22,87. Mais
+d'abord, c'est dj un fait remarquable que le suicide ait, d'une anne
+ la suivante, un degr de constance au moins gal, sinon suprieur,
+celui que la mortalit gnrale ne manifeste que de priode priode.
+De plus, le taux moyen de la mortalit n'atteint cette rgularit
+qu'en devenant quelque chose de gnral et d'impersonnel qui ne peut
+servir que trs imparfaitement caractriser une socit dtermine. En
+effet, il est sensiblement le mme pour tous les peuples qui sont
+parvenus peu prs la mme civilisation; du moins, les diffrences
+sont trs faibles. Ainsi, en France, comme nous venons de le voir, il
+oscille, de 1841 1870, autour de 23 dcs pour 1.000 habitants;
+pendant le mme temps, il a t successivement en Belgique de 23,93, de
+22,5, de 24,04; en Angleterre de 22,32, de 22,21, de 22,68; en Danemark
+de 22,65 (1845-49), de 20,44 (1855-59), de 20,4 (1861-68). Si l'on fait
+abstraction de la Russie qui n'est encore europenne que
+gographiquement, les seuls grands pays d'Europe o la dme mortuaire
+s'carte d'une manire un peu marque des chiffres prcdents sont
+l'Italie o elle s'levait encore de 1861 1867 jusqu' 30,6 et
+l'Autriche o elle tait plus considrable encore (32,52)[7]. Au
+contraire le taux des suicides, en mme temps qu'il n'accuse que de
+faibles changements annuels, varie suivant les socits du simple au
+double, au triple, au quadruple et mme davantage (V. Tableau III,
+ci-dessous). Il est donc, un bien plus haut degr que le taux de la
+mortalit, personnel chaque groupe social dont il peut tre regard
+comme un indice caractristique. Il est mme si troitement li ce
+qu'il y a de plus profondment constitutionnel dans chaque temprament
+national, que l'ordre dans lequel se classent, sous ce rapport, les
+diffrentes socits reste presque rigoureusement le mme des poques
+trs diffrentes. C'est ce que prouve l'examen de ce mme tableau. Au
+cours des trois priodes qui y sont compares, le suicide s'est partout
+accru; mais, dans cette marche en avant, les divers peuples ont gard
+leurs distances respectives. Chacun a son coefficient d'acclration qui
+lui est propre.
+
+Tableau III
+
+_Taux des suicides par million d'habitants dans les diffrents pays
+d'Europe_.
+
+/*
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+| |PRIODE|1871-75|1874-78|NUMROS D'ORDRE LA |
+| |1866-70| | |1e pr. |2e pr. |3e pr. |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Italie | 30 | 35 | 38 | 1 | 1 | 1 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Belgique | 66 | 69 | 78 | 2 | 3 | 4 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Angleterre | 67 | 66 | 69 | 3 | 2 | 2 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Norwge | 76 | 73 | 71 | 4 | 4 | 3 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Autriche | 78 | 94 | 130 | 5 | 7 | 7 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Sude | 85 | 81 | 91 | 6 | 5 | 5 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Bavire | 90 | 91 | 100 | 7 | 6 | 6 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|France | 135 | 150 | 160 | 8 | 9 | 9 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Prusse | 142 | 134 | 152 | 9 | 8 | 8 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Danemark | 277 | 258| 255 | 10 | 10 | 10 |
++-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
+|Saxe | 293 | 267 | 334 | 11 | 11 | 11 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Le taux des suicides constitue donc un ordre de faits un et dtermin;
+c'est ce que dmontrent, la fois, sa permanence et sa variabilit. Car
+cette permanence serait inexplicable s'il ne tenait pas un ensemble de
+caractres distinctifs, solidaires les uns des autres, qui, malgr la
+diversit des circonstances ambiantes, s'affirment simultanment; et
+cette variabilit tmoigne de la nature individuelle et concrte de ces
+mmes caractres, puisqu'ils varient comme l'individualit sociale
+elle-mme. En somme, ce qu'expriment ces donnes statistiques, c'est la
+tendance au suicide dont chaque socit est collectivement afflige.
+Nous n'avons pas dire actuellement en quoi consiste cette tendance, si
+elle est un tat _sui generis_ de l'me collective[8], ayant sa ralit
+propre, ou si elle ne reprsente qu'une somme d'tats individuels. Bien
+que les considrations qui prcdent soient difficilement conciliables
+avec cette dernire hypothse, nous rservons le problme qui sera
+trait au cours de cet ouvrage[9]. Quoi qu'on pense ce sujet, toujours
+est-il que cette tendance existe soit un titre soit l'autre. Chaque
+socit est prdispose fournir un contingent dtermin de morts
+volontaires. Cette prdisposition peut donc tre l'objet d'une tude
+spciale et qui ressortit la sociologie. C'est cette tude que nous
+allons entreprendre.
+
+Notre intention n'est donc pas de faire un inventaire aussi complet que
+possible de toutes les conditions qui peuvent entrer dans la gense des
+suicides particuliers, mais seulement de rechercher celles dont dpend
+ce fait dfini que nous avons appel le taux social des suicides. On
+conoit que les deux questions sont trs distinctes, quelque rapport
+qu'il puisse, par ailleurs, y avoir entre elles. En effet, parmi les
+conditions individuelles, il y en a certainement beaucoup qui ne sont
+pas assez gnrales pour affecter le rapport entre le nombre total des
+morts volontaires et la population. Elles peuvent faire, peut-tre, que
+tel ou tel individu isol se tue, non que la socit _in globo_ ait pour
+le suicide un penchant plus ou moins intense. De mme qu'elles ne
+tiennent pas un certain tat de l'organisation sociale, elles n'ont
+pas de contre-coups sociaux. Par suite, elles intressent le
+psychologue, non le sociologue. Ce que recherche ce dernier, ce sont les
+causes par l'intermdiaire desquelles il est possible d'agir, non sur
+les individus isolment, mais sur le groupe. Par consquent, parmi les
+facteurs des suicides, les seuls qui le concernent sont ceux qui font
+sentir leur action sur l'ensemble de la socit. Le taux des suicides
+est le produit de ces facteurs. C'est pourquoi nous devons nous y tenir.
+
+Tel est l'objet du prsent travail qui comprendra trois parties.
+
+Le phnomne qu'il s'agit d'expliquer ne peut tre d qu' des causes
+extra-sociales d'une grande gnralit ou des causes proprement
+sociales. Nous nous demanderons d'abord quelle est l'influence des
+premires et nous verrons qu'elle est nulle ou trs restreinte.
+
+Nous dterminerons ensuite la nature des causes sociales, la manire
+dont elles produisent leurs effets, et leurs relations avec les tats
+individuels qui accompagnent les diffrentes sortes de suicides.
+
+Cela fait, nous serons mieux en tat de prciser en quoi consiste
+l'lment social du suicide, c'est--dire cette tendance collective dont
+nous venons de parler, quels sont ses rapports avec les autres faits
+sociaux et par quels moyens il est possible d'agir sur elle[10].
+
+
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Le suicide et les tats psychopathiques[11].
+
+
+Il y a deux sortes de causes extra-sociales auxquelles on peut _a
+priori_ attribuer une influence sur le taux des suicides: ce sont les
+dispositions organico-psychiques et la nature du milieu physique. Il
+pourrait se faire que, dans la constitution individuelle ou, tout au
+moins, dans la constitution d'une classe importante d'individus, il y
+et un penchant, d'intensit variable selon les pays, et qui entrant
+directement l'homme au suicide; d'un autre ct, le climat, la
+temprature, etc., pourraient, par la manire dont ils agissent sur
+l'organisme, avoir indirectement les mmes effets. L'hypothse, en tout
+cas, ne peut pas tre carte sans discussion. Nous allons donc
+examiner successivement ces deux ordres de facteurs et chercher s'ils
+ont, en effet, une part dans le phnomne que nous tudions et quelle
+elle est.
+
+
+I.
+
+Il est des maladies dont le taux annuel est relativement constant pour
+une socit donne, en mme temps qu'il varie assez sensiblement suivant
+les peuples. Telle est la folie. Si donc on avait quelque raison de voir
+dans toute mort volontaire une manifestation vsanique, le problme que
+nous nous sommes pos serait rsolu; le suicide ne serait qu'une
+affection individuelle[12].
+
+C'est la thse soutenue par d'assez nombreux alinistes. Suivant
+Esquirol: Le suicide offre tous les caractres des alinations
+mentales[13].--L'homme n'attente ses jours que lorsqu'il est dans le
+dlire et les suicids sont alins[14]. Partant de ce principe, il
+concluait que le suicide, tant involontaire, ne devait pas tre puni
+par la loi. Falret[15] et Moreau de Tours s'expriment dans des termes
+presque identiques. Il est vrai que ce dernier, dans le passage mme o
+il nonce la doctrine laquelle il adhre, fait une remarque qui suffit
+ la rendre suspecte: Le suicide, dit-il, doit-il tre regard dans
+tous les cas comme le rsultat d'une alination mentale? Sans vouloir
+ici trancher cette difficile question, disons en thse gnrale
+qu'instinctivement on penche d'autant plus vers l'affirmative que l'on a
+fait de la folie une tude plus approfondie, que l'on a acquis plus
+d'exprience et qu'enfin on a vu plus d'alins[16]. En 1845, le
+docteur Bourdin, dans une brochure qui, lors de son apparition, fit
+quelque bruit dans le monde mdical, avait, avec moins de mesure encore,
+soutenu la mme opinion.
+
+Cette thorie peut tre et a t dfendue de deux manires diffrentes.
+Ou bien on dit que, par lui-mme, le suicide constitue une entit
+morbide _sui generis_, une folie spciale; ou bien, sans en faire une
+espce distincte, on y voit simplement un pisode d'une ou de plusieurs
+sortes de folies, mais qui ne se rencontre pas chez les sujets sains
+d'esprit. La premire thse est celle de Bourdin; Esquirol, au
+contraire, est le reprsentant le plus autoris de l'autre conception.
+D'aprs ce qui prcde, dit-il, on entrevoit dj que le suicide n'est
+pour nous qu'un phnomne conscutif un grand nombre de causes
+diverses, qu'il se montre avec des caractres trs diffrents; que ce
+phnomne ne peut caractriser une maladie. C'est pour avoir fait du
+suicide une maladie _sui generis_ qu'on a tabli des propositions
+gnrales dmenties par l'exprience[17].
+
+De ces deux faons de dmontrer le caractre vsanique du suicide, la
+seconde est la moins rigoureuse et la moins probante en vertu de ce
+principe qu'il ne peut y avoir d'expriences ngatives. Il est
+impossible, en effet, de procder un inventaire complet de tous les
+cas de suicides et de faire voir dans chacun d'eux l'influence de
+l'alination mentale. On ne peut que citer des exemples particuliers
+qui, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent servir de base une
+gnralisation scientifique; quand mme des exemples contraires ne
+seraient pas allgus, il y en aurait toujours de possibles. Mais
+l'autre preuve, si elle peut tre administre, serait concluante. Si
+l'on parvient tablir que le suicide est une folie qui a ses
+caractres propres et son volution distincte, la question est tranche;
+tout suicid est un fou.
+
+Mais existe-t-il une folie-suicide?
+
+
+
+
+II.
+
+La tendance au suicide tant, par nature, spciale et dfinie, si elle
+constitue une varit de la folie, ce ne peut tre qu'une folie
+partielle et limite un seul acte. Pour qu'elle puisse caractriser un
+dlire, il faut qu'il porte uniquement sur ce seul objet; car s'il en
+avait de multiples, il n'y aurait pas de raison pour le dfinir par l'un
+d'eux plutt que par les autres. Dans la terminologie traditionnelle de
+la pathologie mentale, on appelle monomanies ces dlires restreints. Le
+monomane est un malade dont la conscience est parfaitement saine, sauf
+en un point; il ne prsente qu'une tare et nettement localise. Par
+exemple, il a par moments une envie irraisonne et absurde de boire ou
+de voler ou d'injurier; mais tous ses autres actes comme toutes ses
+autres penses sont d'une rigoureuse correction. Si donc il y a une
+folie-suicide, elle ne peut tre qu'une monomanie et c'est bien ainsi
+qu'on l'a le plus souvent qualifie[18].
+
+Inversement, on s'explique que, si l'on admet ce genre particulier de
+maladies appeles monomanies, on ait t facilement induit y faire
+rentrer le suicide. Ce qui caractrise, en effet, ces sortes
+d'affections, d'aprs la dfinition mme que nous venons de rappeler,
+c'est qu'elles n'impliquent pas de troubles essentiels dans le
+fonctionnement intellectuel. Le fond de la vie mentale est le mme chez
+le monomane et chez l'homme sain d'esprit; seulement, chez le premier,
+un tat psychique dtermin se dtache de ce fond commun par un relief
+exceptionnel. La monomanie, en effet, c'est simplement, dans l'ordre des
+tendances, une passion exagre et, dans l'ordre des reprsentations,
+une ide fausse, mais d'une telle intensit qu'elle obsde l'esprit et
+lui enlve toute libert. Par exemple, de normale, l'ambition devient
+maladive et se change en monomanie des grandeurs quand elle prend des
+proportions telles que toutes les autres fonctions crbrales en sont
+comme paralyses. Il suffit donc qu'un mouvement un peu violent de la
+sensibilit vienne troubler l'quilibre mental pour que la monomanie
+apparaisse. Or, il semble bien que les suicides sont gnralement placs
+sous l'influence de quelque passion anormale, que celle-ci puise son
+nergie d'un seul coup ou ne la dveloppe qu' la longue; on peut mme
+croire avec une apparence de raison qu'il faut toujours quelque force de
+ce genre pour neutraliser l'instinct, si fondamental, de conservation.
+D'autre part, beaucoup de suicids, en dehors de l'acte spcial par
+lequel ils mettent fin leurs jours, ne se singularisent aucunement des
+autres hommes; il n'y a, par consquent, pas de raison pour leur imputer
+un dlire gnral. Voil comment, sous le couvert de la monomanie, le
+suicide a t mis au rang des vsanies.
+
+Seulement, y a-t-il des monomanies? Pendant longtemps, leur existence
+n'a pas t mise en doute; l'unanimit des alinistes admettait, sans
+discussion, la thorie des dlires partiels. Non seulement on la croyait
+dmontre par l'observation clinique, mais on la prsentait comme un
+corollaire des enseignements de la psychologie. On professait alors que
+l'esprit humain est form de facults distinctes et de forces spares
+qui cooprent d'ordinaire, mais sont susceptibles d'agir isolment; il
+semblait donc naturel qu'elles pussent tre sparment touches par la
+maladie. Puisque l'homme peut manifester de l'intelligence sans volont
+et de la sensibilit sans intelligence, pourquoi ne pourrait-il pas y
+avoir des maladies de l'intelligence ou de la volont sans troubles de
+la sensibilit et _vice versa_? En appliquant le mme principe aux
+formes plus spciales de ces facults, on en arrivait admettre que la
+lsion pouvait porter exclusivement sur une tendance, sur une action ou
+sur une ide isole.
+
+Mais, aujourd'hui, cette opinion est universellement abandonne.
+Assurment, on ne peut pas directement dmontrer par l'observation
+qu'il n'y a pas de monomanies; mais il est tabli qu'on n'en peut pas
+citer un seul exemple incontest. Jamais l'exprience clinique n'a pu
+atteindre une tendance maladive de l'esprit dans un tat de vritable
+isolement; toutes les fois qu'une facult est lse, les autres le sont
+en mme temps et, si les partisans de la monomanie n'ont pas aperu ces
+lsions concomitantes, c'est qu'ils ont mal dirig leurs observations.
+Prenons pour exemple, dit Falret, un alin proccup d'ides
+religieuses et que l'on classerait parmi les monomanes religieux. Il se
+dit inspir de Dieu; charg d'une mission divine, il apporte au monde
+une nouvelle religion... Cette ide, direz-vous, est tout fait folle,
+mais, en dehors de cette srie d'ides religieuses, il raisonne comme
+les autres hommes. Eh bien! interrogez-le avec plus de soin et vous ne
+tarderez pas dcouvrir chez lui d'autres ides maladives; vous
+trouverez, par exemple, paralllement aux ides religieuses, une
+tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appel rformer
+la religion, mais rformer la socit; peut-tre aussi
+s'imaginera-t-il tre rserv la plus haute destine... Admettons
+qu'aprs avoir recherch chez ce malade des tendances orgueilleuses,
+vous ne les ayez pas dcouvertes, alors vous constaterez des ides
+d'humilit ou des tendances craintives. Le malade, proccup d'ides
+religieuses, se croira perdu, destin prir, etc.[19]. Sans doute,
+tous ces dlires ne se rencontrent pas habituellement runis chez un
+mme sujet, mais ce sont ceux que l'on trouve le plus souvent ensemble;
+ou bien, s'ils ne coexistent pas un seul et mme moment de la maladie,
+on les voit se succder des phases plus ou moins rapproches.
+
+Enfin, indpendamment de ces manifestations particulires, il y a
+toujours chez les prtendus monomanes un tat gnral de toute la vie
+mentale qui est le fond mme de la maladie et dont ces ides dlirantes
+ne sont que l'expression superficielle et temporaire. Ce qui le
+constitue, c'est une exaltation excessive ou une dpression extrme, ou
+une perversion gnrale. Il y a surtout absence d'quilibre et de
+coordination dans la pense comme dans l'action. Le malade raisonne, et
+cependant ses ides ne s'enchanent pas sans lacunes; il ne se conduit
+pas d'une manire absurde, mais sa conduite manque de suite. Il n'est
+donc pas exact de dire que la folie puisse se faire sa part, et une part
+restreinte; ds qu'elle pntre l'entendement, elle l'envahit tout
+entier.
+
+D'ailleurs, le principe sur lequel on appuyait l'hypothse des
+monomanies est en contradiction avec les donnes actuelles de la
+science. L'ancienne thorie des facults ne compte plus gure de
+dfenseurs. On ne voit plus dans les diffrents modes de l'activit
+consciente des forces spares qui ne se rejoignent et ne retrouvent
+leur unit qu'au sein d'une substance mtaphysique, mais des fonctions
+solidaires; il est donc impossible que l'une soit lse sans que cette
+lsion retentisse sur les autres. Cette pntration est mme plus intime
+dans la vie crbrale que dans le reste de l'organisme: car les
+fonctions psychiques n'ont pas des organes assez distincts les uns des
+autres pour que l'un puisse tre atteint sans que les autres le soient.
+Leur rpartition entre les diffrentes rgions de l'encphale n'a rien
+de bien dfini, comme le prouve la facilit avec laquelle les
+diffrentes parties du cerveau se remplacent mutuellement, si l'une
+d'elles se trouve empche de remplir sa tche. Leur enchevtrement est
+donc trop complet pour que la folie puisse frapper les unes en laissant
+les autres intactes. plus forte raison, est-il tout fait impossible
+qu'elle puisse altrer une ide ou un sentiment particulier sans que la
+vie psychique soit altre dans sa racine. Car les reprsentations et
+les tendances n'ont pas d'existence propre; elles ne sont pas autant de
+petites substances, d'atomes spirituels qui, en s'agrgeant, forment
+l'esprit. Mais elles ne font que manifester extrieurement l'tat
+gnral des centres conscients; elles en drivent et elles l'expriment.
+Par consquent, elles ne peuvent avoir de caractre morbide sans que cet
+tat soit lui-mme vici.
+
+Mais si les tares mentales ne sont pas susceptibles de se localiser, il
+n'y a pas, il ne peut pas y avoir de monomanies proprement dites. Les
+troubles, en apparence locaux, que l'on a appels de ce nom rsultent
+toujours d'une perturbation plus tendue; ils sont, non des maladies,
+mais des accidents particuliers et secondaires de maladies plus
+gnrales. Si donc il n'y a pas de monomanies, il ne saurait y avoir une
+monomanie-suicide et, par consquent, le suicide n'est pas une folie
+distincte.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu' l'tat de folie. Si, par
+lui-mme, il n'est pas une vsanie spciale, il n'est pas de forme de la
+vsanie o il ne puisse apparatre. Ce n'en est qu'un syndrome
+pisodique, mais qui est frquent. Peut-on conclure de cette frquence
+qu'il ne se produit jamais l'tat de sant et qu'il est un indice
+certain d'alination mentale?
+
+La conclusion serait prcipite. Car si, parmi les actes des alins, il
+en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir caractriser la
+folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains,
+tout en revtant chez les fous une forme spciale. _A priori_, il n'y a
+pas de raison pour classer le suicide dans la premire de ces deux
+catgories. Sans doute, les alinistes affirment que la plupart des
+suicids qu'ils ont connus prsentaient tous les signes de l'alination
+mentale, mais ce tmoignage ne saurait suffire rsoudre la question;
+car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une
+exprience aussi troitement spciale, on ne saurait induire aucune loi
+gnrale. Des suicids qu'ils ont connus et qui, naturellement, taient
+des alins, on ne peut conclure ceux qu'ils n'ont pas observs et
+qui, pourtant, sont les plus nombreux.
+
+La seule manire de procder mthodiquement consiste classer, d'aprs
+leurs proprits essentielles, les suicides commis par les fous, de
+constituer ainsi les types principaux de suicides vsaniques et de
+chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres
+nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte
+spcial aux alins, il faut dterminer les formes qu'il prend dans
+l'alination mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il
+affecte.
+
+Les spcialistes se sont peu attachs, en gnral, classer les
+suicides d'alins. On peut cependant considrer que les quatre types
+suivants renferment les espces les plus importantes. Les traits
+essentiels de cette classification sont emprunts Jousset et Moreau
+de Tours[20].
+
+I. _Suicide maniaque._--Il est d soit des hallucinations, soit des
+conceptions dlirantes. Le malade se tue pour chapper un danger ou
+une honte imaginaires, ou pour obir un ordre mystrieux qu'il a reu
+d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode
+d'volution refltent les caractres gnraux de la maladie dont il
+drive, savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son
+extrme mobilit. Les ides, les sentiments les plus divers et mme les
+plus contradictoires se succdent avec une extraordinaire vitesse dans
+l'esprit des maniaques. C'est un perptuel tourbillon. peine un tat
+de conscience est-il n qu'il est remplac par un autre. Il en est de
+mme des mobiles qui dterminent le suicide maniaque: ils naissent,
+disparaissent ou se transforment avec une tonnante rapidit. Tout
+coup, l'hallucination ou le dlire qui dcident le sujet se dtruire
+apparaissent; la tentative de suicide en rsulte; puis, en un instant,
+la scne change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins
+pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre
+motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques
+transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin ses jours,
+s'tait jet dans une rivire gnralement peu profonde. Il tait
+chercher un endroit o la submersion ft possible, lorsqu'un douanier,
+souponnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son
+fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitt, notre homme s'en retourne
+paisiblement chez lui, ne songeant plus se tuer[22].
+
+II. _Suicide mlancolique._--Il est li un tat gnral d'extrme
+dpression, de tristesse exagre qui fait que le malade n'apprcie plus
+sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui
+l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en
+noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions
+sont constantes, il en est de mme des ides de suicide; elles sont
+doues d'une grande fixit et les motifs gnraux qui les dterminent
+sont toujours sensiblement les mmes. Une jeune fille, ne de parents
+sains, aprs avoir pass son enfance la campagne, est oblige de s'en
+loigner vers l'ge de quatorze ans pour complter son ducation. Ds ce
+moment, elle conoit un ennui inexprimable, un got prononc pour la
+solitude, bientt un dsir de mourir que rien ne peut dissiper. Elle
+reste, pendant des heures entires, immobile, les yeux fixs sur la
+terre, la poitrine oppresse et dans l'tat d'une personne qui redoute
+un vnement sinistre. Dans la ferme rsolution de se prcipiter dans la
+rivire, elle recherche les lieux les plus carts afin que personne ne
+puisse venir son secours[23]. Cependant, comprenant mieux que l'acte
+qu'elle mdite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout
+d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les
+tentatives se rptent peu de distance l'une de l'autre.
+
+Souvent, sur ce dsespoir gnral, viennent se greffer des
+hallucinations et des ides dlirantes qui mnent directement au
+suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous
+observions tout l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au
+contraire, comme l'tat gnral dont elles drivent. Les craintes qui
+hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il
+ressent sont toujours les mmes. Si donc ce suicide est dtermin par
+des raisons imaginaires tout comme le prcdent, il s'en distingue par
+son caractre chronique. Aussi est-il trs tenace. Les malades de cette
+catgorie prparent avec calme leurs moyens d'excution; ils dploient
+mme dans la poursuite de leur but une persvrance et, parfois, une
+astuce incroyables. Rien ne ressemble moins cet esprit de suite que la
+perptuelle instabilit du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des
+bouffes passagres, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il
+y a un tat constant qui est li au caractre gnral du sujet.
+
+III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est caus par aucun
+motif, ni rel ni imaginaire, mais seulement par l'ide fixe de la mort
+qui, sans raison reprsentable, s'est empare souverainement de l'esprit
+du malade. Celui-ci est obsd par le dsir de se tuer, quoiqu'il sache
+parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un
+besoin instinctif sur lequel la rflexion et le raisonnement n'ont pas
+d'empire, analogue ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on
+a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du
+caractre absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout
+le temps que dure cette rsistance, il est triste, oppress et ressent
+au creux pigastrique une anxit qui augmente chaque jour. Pour cette
+raison, on a quelquefois donn ce genre de suicide le nom de _suicide
+anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour Brierre
+de Boismont et o cet tat est parfaitement dcrit: Employ dans une
+maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma
+profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la
+parole, elle me semble rsonner dans le vide. Mon plus grand tourment
+provient de la pense du suicide dont il m'est impossible de
+m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte cette
+impulsion; elle tait d'abord peu prononce; depuis deux mois environ,
+elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me
+donner la mort_... Ma sant est bonne; personne dans ma famille n'a eu
+d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me
+suffisent et me permettent les plaisirs de mon ge[24]. Mais ds que le
+malade a pris le parti de renoncer la lutte, ds qu'il est rsolu se
+tuer, cette anxit cesse et le calme revient. Si la tentative avorte,
+elle suffit parfois, quoique manque, apaiser pour un temps ce dsir
+maladif. On dirait que le sujet a pass son envie.
+
+IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motiv que le
+prcdent; il n'a aucune raison d'tre ni dans la ralit ni dans
+l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'tre produit par une ide
+fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne
+s'empare que progressivement de la volont, il rsulte d'une impulsion
+brusque et immdiatement irrsistible. En un clin d'oeil, elle surgit
+toute dveloppe et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement
+d'excution. Cette soudainet rappelle ce que nous avons observ plus
+haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque
+raison, quoique draisonnable. Il tient aux conceptions dlirantes du
+sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide clate et produit ses
+effets avec un vritable automatisme sans tre prcd par aucun
+antcdent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord
+d'un prcipice etc., font natre instantanment l'ide du suicide et
+l'acte suit avec une telle rapidit que, souvent, les malades n'ont pas
+conscience de ce qui s'est pass. Un homme cause tranquillement avec
+ses amis; tout coup, il s'lance, franchit un parapet et tombe dans
+l'eau. Retir aussitt, on lui demande les motifs de sa conduite; il
+n'en sait rien, il a cd une force qui l'a entran malgr lui[25].
+Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible
+de me rappeler la manire dont j'ai escalad la croise et quelle tait
+l'ide qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'ide de me
+donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une
+telle pense[26]. un moindre degr, les malades sentent l'impulsion
+natre et ils russissent chapper la fascination qu'exerce sur eux
+l'instrument de mort, en le fuyant immdiatement.
+
+En rsum, tous les suicides vsaniques ou sont dnus de tout motif, ou
+sont dtermins par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre
+de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre
+catgorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas
+sans fondement dans la ralit. On ne saurait donc, sans abuser des
+mots, voir un fou dans tout suicid. De tous les suicides que nous
+venons de caractriser, celui qui peut sembler le plus difficilement
+discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit,
+c'est le suicide mlancolique; car, trs souvent, l'homme normal qui se
+tue se trouve lui aussi dans un tat d'abattement et de dpression, tout
+comme l'alin. Mais il y a toujours entre eux cette diffrence
+essentielle que l'tat du premier et l'acte qui en rsulte ne sont pas
+sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun
+rapport avec les circonstances extrieures. En somme, les suicides
+vsaniques se distinguent des autres comme les illusions et les
+hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions
+automatiques des actes dlibrs. Il reste vrai qu'on passe des uns aux
+autres sans solution de continuit; mais si c'tait une raison pour les
+identifier, il faudrait galement confondre, d'une manire gnrale, la
+sant avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une varit de
+celle-l. Quand mme on aurait tabli que les sujets moyens ne se tuent
+jamais et que ceux-l seuls se dtruisent qui prsentent quelques
+anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considrer la folie comme
+une condition ncessaire du suicide; car un alin n'est pas simplement
+un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne.
+
+Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi troitement le suicide la folie
+qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. Il n'est point
+homicide de lui-mme, s'crie Esquirol, celui qui, n'coutant que des
+sentiments nobles et gnreux, se jette dans un pril certain, s'expose
+ une mort invitable et sacrifie volontiers sa vie pour obir aux lois,
+pour garder la foi jure, pour le salut de son pays[27]. Et il cite
+l'exemple de Dcius, de d'Assas, etc. Falret, de mme, refuse de
+considrer Curtius, Codrus, Aristodme comme des suicids[28]. Bourdin
+tend la mme exception toutes les morts volontaires qui sont
+inspires, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances
+politiques, mais mme par des sentiments de tendresse exalte. Mais nous
+savons que la nature des mobiles qui dterminent immdiatement le
+suicide, ne peuvent servir le dfinir ni, par consquent, le
+distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui rsultent
+d'un acte accompli par le patient lui-mme avec la pleine connaissance
+des effets qui en devaient rsulter, prsentent, quel qu'en ait t le
+but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir tre rpartis en
+des genres spars. Ils ne peuvent, en tout tat de cause, constituer
+que des espces d'un mme genre; et encore, pour procder ces
+distinctions, faudrait-il d'autre critre que la fin, plus ou moins
+problmatique, poursuivie par la victime. Voil donc au moins un groupe
+de suicides d'o la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la
+porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces
+morts inspires par des passions particulirement gnreuses et celles
+que dterminent des mobiles moins relevs il n'y a pas de solution de
+continuit. On passe des unes aux autres par une dgradation insensible.
+Si donc les premires sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas
+donner aux secondes la mme qualification.
+
+Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas
+vsaniques. On les reconnat ce double signe qu'ils sont dlibrs et
+que les reprsentations qui entrent dans cette dlibration ne sont pas
+purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois
+agite, est soluble sans qu'il soit ncessaire de soulever le problme
+de la libert. Pour savoir si tous les suicids sont des fous, nous ne
+nous sommes pas demand s'ils agissent librement ou non; nous nous
+sommes uniquement fond sur les caractres empiriques que prsentent
+l'observation les diffrentes sortes de morts volontaires.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Puisque les suicides d'alins ne sont pas tout le genre, mais n'en
+reprsentent qu'une varit, les tats psychopathiques qui constituent
+l'alination mentale ne peuvent rendre compte du penchant collectif au
+suicide, dans sa gnralit. Mais, entre l'alination mentale proprement
+dite et le parfait quilibre de l'intelligence, il existe toute une
+srie d'intermdiaires: ce sont les anomalies diverses que l'on runit
+d'ordinaire sous le nom commun de neurasthnie. Il y a donc lieu de
+rechercher si, dfaut de la folie, elles ne jouent pas un rle
+important dans la gense du phnomne qui nous occupe.
+
+C'est l'existence mme du suicide vsanique qui pose la question. En
+effet, si une perversion profonde du systme nerveux suffit crer de
+toutes pices le suicide, une perversion moindre doit, un moindre
+degr, exercer la mme influence. La neurasthnie est une sorte de folie
+rudimentaire; elle doit donc avoir, en partie, les mmes effets. Or elle
+est un tat beaucoup plus rpandu que la vsanie; elle va mme de plus
+en plus en se gnralisant. Il peut donc se faire que l'ensemble
+d'anomalies qu'on appelle ainsi soit l'un des facteurs en fonction
+desquels varie le taux des suicides.
+
+On comprend, d'ailleurs, que la neurasthnie puisse prdisposer au
+suicide; car les neurasthniques sont, par leur temprament, comme
+prdestins la souffrance. On sait, en effet, que la douleur, en
+gnral, rsulte d'un branlement trop fort du systme nerveux; une
+onde nerveuse trop intense est le plus souvent douloureuse. Mais cette
+intensit _maxima_ au del de laquelle commence la douleur varie suivant
+les individus; elle est plus leve chez ceux dont les nerfs sont plus
+rsistants, moindre chez les autres. Par consquent, chez ces derniers,
+la zone de la douleur commence plus tt. Pour le nvropathe, toute
+impression est une cause de malaise, tout mouvement est une fatigue; ses
+nerfs, comme fleur de peau, sont froisss au moindre contact;
+l'accomplissement des fonctions physiologiques, qui sont d'ordinaire le
+plus silencieuses, est pour lui une source de sensations gnralement
+pnibles. Il est vrai que, en revanche, la zone des plaisirs commence,
+elle aussi, plus bas; car cette pntrabilit excessive d'un systme
+nerveux affaibli le rend accessible des excitations qui ne
+parviendraient pas branler un organisme normal. C'est ainsi que des
+vnements insignifiants peuvent tre pour un pareil sujet l'occasion de
+plaisirs dmesurs. Il semble donc qu'il doive regagner d'un ct ce
+qu'il perd de l'autre et que, grce cette compensation, il ne soit pas
+plus mal arm que d'autres pour soutenir la lutte. Il n'en est rien
+cependant et son infriorit est relle; car les impressions courantes,
+les sensations dont les conditions de l'existence moyenne amnent le
+plus frquemment le retour sont toujours d'une certaine force. Pour lui,
+par consquent, la vie risque de n'tre pas assez tempre. Sans doute,
+quand il peut s'en retirer, se crer un milieu spcial o le bruit du
+dehors ne lui arrive qu'assourdi, il parvient vivre sans trop
+souffrir; c'est pourquoi nous le voyons quelquefois fuir le monde qui
+lui fait mal et rechercher la solitude. Mais s'il est oblig de
+descendre dans la mle, s'il ne peut pas abriter soigneusement contre
+les chocs extrieurs sa dlicatesse maladive, il a bien des chances
+d'prouver plus de douleurs que de plaisirs. De tels organismes sont
+donc pour l'ide du suicide un terrain de prdilection.
+
+Cette raison n'est mme pas la seule qui rende l'existence difficile au
+nvropathe. Par suite de cette extrme sensibilit de son systme
+nerveux, ses ides et ses sentiments sont toujours en quilibre
+instable. Parce que les impressions les plus lgres ont chez lui un
+retentissement anormal, son organisation mentale est, chaque instant,
+bouleverse de fond en comble et, sous le coup de ces secousses
+ininterrompues, elle ne peut pas se fixer sous une forme dtermine.
+Elle est toujours en voie de devenir. Pour qu'elle pt se consolider, il
+faudrait que les expriences passes eussent des effets durables, alors
+qu'ils sont sans cesse dtruits et emports par les brusques rvolutions
+qui surviennent. Or la vie, dans un milieu fixe et constant, n'est
+possible que si les fonctions du vivant ont un gal degr de constance
+et de fixit. Car vivre, c'est rpondre aux excitations extrieures
+d'une manire approprie et cette correspondance harmonique ne peut
+s'tablir qu' l'aide du temps et de l'habitude. Elle est un produit de
+ttonnements, rpts parfois pendant des gnrations, dont les
+rsultats sont en partie devenus hrditaires et qui ne peuvent tre
+recommencs nouveaux frais toutes les fois qu'il faut agir. Si, au
+contraire, tout est refaire, pour ainsi dire, au moment de l'action,
+il est impossible qu'elle soit tout ce qu'elle doit tre. Cette
+stabilit ne nous est pas seulement ncessaire dans nos rapports avec le
+milieu physique, mais encore avec le milieu social. Dans une socit,
+dont l'organisation est dfinie, l'individu ne peut se maintenir qu'
+condition d'avoir une constitution mentale et morale galement dfinie.
+Or, c'est ce qui manque au nvropathe. L'tat d'branlement o il se
+trouve fait que les circonstances le prennent sans cesse l'improviste.
+Comme il n'est pas prpar pour y rpondre, il est oblig d'inventer des
+formes originales de conduite; de l vient son got bien connu pour les
+nouveauts. Mais quand il s'agit de s'adapter des situations
+traditionnelles, des combinaisons improvises ne sauraient prvaloir
+contre celles qu'a consacres l'exprience; elles chouent donc le plus
+souvent. C'est ainsi que, plus le systme social a de fixit, plus un
+sujet aussi mobile a de mal y vivre.
+
+Il est donc trs vraisemblable que ce type psychologique est celui qui
+se rencontre le plus gnralement chez les suicids. Reste savoir
+quelle part cette condition tout individuelle a dans la production des
+morts volontaires. Suffit-elle les susciter pour peu qu'elle y soit
+aide par les circonstances, ou bien n'a-t-elle d'autre effet que de
+rendre les individus plus accessibles l'action de forces qui leur sont
+extrieures et qui seules constituent les causes dterminantes du
+phnomne?
+
+Pour pouvoir rsoudre directement la question, il faudrait pouvoir
+comparer les variations du suicide celles de la neurasthnie.
+Malheureusement, celle-ci n'est pas atteinte par la statistique. Mais un
+biais va nous fournir les moyens de tourner la difficult. Puisque la
+folie n'est que la forme amplifie de la dgnrescence nerveuse, on
+peut admettre, sans srieux risques d'erreur, que le nombre des
+dgnrs varie comme celui des fous et substituer, par consquent, la
+considration des seconds celle des premiers. Ce procd aura, de
+plus, cet avantage qu'il nous permettra d'tablir d'une manire gnrale
+le rapport que soutient le taux des suicides avec l'ensemble des
+anomalies mentales de toute sorte.
+
+Un premier fait pourrait leur faire attribuer une influence qu'elles
+n'ont pas; c'est que le suicide, comme la folie, est plus rpandu dans
+les villes que dans les campagnes. Il semble donc crotre et dcrotre
+comme elle; ce qui pourrait faire croire qu'il en dpend. Mais ce
+paralllisme n'exprime pas ncessairement un rapport de cause effet;
+il peut trs bien tre le produit d'une simple rencontre. L'hypothse
+est d'autant plus permise que les causes sociales dont dpend le suicide
+sont elles-mmes, comme nous le verrons, troitement lies la
+civilisation urbaine et que c'est dans les grands centres qu'elles sont
+le plus intenses. Pour mesurer l'action que les tats psychopathiques
+peuvent avoir sur le suicide, il faut donc liminer les cas o ils
+varient comme les conditions sociales du mme phnomne; car quand ces
+deux facteurs agissent dans le mme sens, il est impossible de
+dissocier, dans le rsultat total, la part qui revient chacun. Il faut
+les considrer exclusivement l o ils sont en raison inverse l'un de
+l'autre; c'est seulement quand il s'tablit entre eux une sorte de
+conflit, qu'on peut arriver savoir lequel est dterminant. Si les
+dsordres mentaux jouent le rle essentiel qu'on leur a parfois prt,
+ils doivent rvler leur prsence par des effets caractristiques, alors
+mme que les conditions sociales tendent les neutraliser; et
+inversement, celles-ci doivent tre empches de se manifester quand les
+conditions individuelles agissent en sens inverse. Or les faits suivants
+dmontrent que c'est le contraire qui est la rgle:
+
+1 Toutes les statistiques tablissent que, dans les asiles d'alins,
+la population fminine est lgrement suprieure la population
+masculine. Le rapport varie selon les pays, mais, comme le montre le
+tableau suivant, il est, en gnral, de 54 ou 55 femmes pour 46 ou 43
+hommes:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| |Annes| SUR 100 | |Annes| SUR 100 |
+| | | ALINS | | | ALINS |
+| | | combien d' | | | combien d' |
+| | | | | | |
+| | |Hommes|Femmes| | |Hommes|Femmes|
++--------------------------------------------------------------------+
+| Silsie | 1858 | 49 | 51 | New-York | 1855 | 44 | 56 |
++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
+| Saxe | 1861 | 48 | 52 | Massachussets| 1854 | 46 | 54 |
++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
+| Wurtemberg| 1853 | 45 | 55 | Maryland | 1850 | 46 | 54 |
++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
+| Danemark | 1847 | 45 | 55 | France | 1890 | 47 | 53 |
++-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
+| Norwge | 1855 | 45 | 56 | " | 1891 | 48 | 52 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Koch a runi les rsultats du recensement effectu dans onze tats
+diffrents sur l'ensemble de la population aline. Sur 166.675 fous des
+deux sexes, il a trouv 78.584 hommes et 88.091 femmes, soit 1,18
+alins pour 1.000 habitants du sexe masculin et 1,30 pour 1.000
+habitants de l'autre sexe[29]. Mayr de son ct a trouv des chiffres
+analogues.
+
+Tableau IV[30]
+
+_Part de chaque sexe dans le chiffre total des suicides._
+
+/*
++-------------------------------+-----------------+------------------+
+| | NOMBRES ABSOLUS | SUR 100 SUICIDES |
++-------------------------------+-----------------+------------------+
+| | des suicides. | combien d' |
+| | | |
+| | Hommes.| Femmes.| Hommes.| Femmes. |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Autriche (1873-77). | 11.429 | 2.478 | 82,1 | 17,9 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Prusse (1831-40). | 11.435 | 2.534 | 81,9 | 18,1 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1871-76). | 16.425 | 3.724 | 81,5 | 18,5 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Italie (1872-77). | 4.770 | 1.195 | 80 | 20 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Saxe (1851-60). | 4.004 | 1.055 | 79,1 | 20,9 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1871-76). | 3.625 | 870 | 80,7 | 19,3 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|France (1836-40). | 9.561 | 3.307 | 74,3 | 25,7 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1851-55). | 13.596 | 4.601 | 74,8 | 25,2 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1871-76). | 25.341 | 6.839 | 78,7 | 21,3 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Danemark (1845-56). | 3.324 | 1.106 | 75,0 | 25,0 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+| " (1870-76). | 2.485 | 748 | 76,9 | 23,1 |
++-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
+|Angleterre (1863-67). | 4.905 | 1.791 | 73,3 | 26,7 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+On s'est, demand, il est vrai, si cet excdent de femmes ne venait pas
+simplement de ce que la mortalit des fous est suprieure celle des
+folles. En fait, il est certain que, en France, sur 100 alins qui
+meurent dans les asiles, il y a environ 55 hommes. Le nombre plus
+considrable de sujets fminins recenss un moment donn ne prouverait
+donc pas que la femme a une plus forte tendance la folie, mais
+seulement que, dans cette condition comme d'ailleurs dans toutes les
+autres, elle survit mieux que l'homme. Mais il n'en reste pas moins
+acquis que la population existante d'alins compte plus de femmes que
+d'hommes; si donc, comme il semble lgitime, on conclut des fous aux
+nerveux, on doit admettre qu'il existe chaque moment plus de
+neurasthniques dans le sexe fminin que dans l'autre. Par consquent,
+s'il y avait entre le taux des suicides et la neurasthnie un rapport de
+cause effet, les femmes devraient se tuer plus que les hommes. Tout au
+moins devraient-elles se tuer autant. Car mme en tenant compte de leur
+moindre mortalit et en corrigeant en consquence les indications des
+recensements, tout ce qu'on en pourrait conclure, c'est qu'elles ont
+pour la folie une prdisposition sensiblement gale celle de l'homme;
+leur plus faible dme mortuaire et la supriorit numrique qu'elles
+accusent dans tous les dnombrements d'alins se compensent, en effet,
+ peu prs exactement. Or, bien loin que leur aptitude la mort
+volontaire soit ou suprieure on quivalente celle de l'homme, il se
+trouve que le suicide est une manifestation essentiellement masculine.
+Pour une femme qui se tue, il y a, en moyenne, 4 hommes qui se donnent
+la mort (V. Tableau IV, ci-dessus). Chaque sexe a donc pour le suicide
+un penchant dfini, qui est mme constant pour chaque milieu social.
+Mais l'intensit de cette tendance ne varie aucunement comme le facteur
+psychopathique, qu'on value ce dernier d'aprs le nombre des cas
+nouveaux enregistrs chaque anne ou d'aprs celui des sujets recenss
+au mme moment.
+
+2 Le tableau V permet de comparer l'intensit de la tendance la folie
+dans les diffrents cultes.
+
+Tableau V[31]
+
+_Tendance la folie dans les diffrentes confessions religieuses._
+
+/*
++-----------------------------+--------------------------------------+
+| | NOMBRE DE FOUS SUR 1.000 HABITANTS |
+| | de chaque culte |
+| +--------------+--------------+--------+
+| | Protestants. | Catholiques. | Juifs. |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Silsie (1858). | 0,74 | 0,79 | 1,55 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Mecklembourg (1862). | 1,36 | 2,0 | 5,33 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Duch de Bade (1863). | 1,34 | 1,41 | 2,24 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| " (1873). | 0,95 | 1,19 | 1,44 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Bavire (1871). | 0,92 | 0,96 | 2,86 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Prusse (1871). | 0,80 | 0,87 | 1,42 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Wurtemberg (1832). | 0,65 | 0,68 | 1,77 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| " (1853). | 1,06 | 1,06 | 1,49 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| " (1875). | 2,18 | 1,86 | 3,96 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Grand-Duch de Hesse (1864).| 0,63 | 0,59 | 1,42 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Oldenbourg (1871). | 2,12 | 1,76 | 3,37 |
++-----------------------------+--------------+--------------+--------+
+| Canton de Berne (1871). | 2,64 | 1,82 | |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+
+On voit que la folie est beaucoup plus frquente chez les juifs que dans
+les autres confessions religieuses; il y a donc tout lieu de croire que
+les autres affections du systme nerveux y sont galement dans les
+mmes proportions. Or, tout au contraire, le penchant au suicide y est
+trs faible. Nous montrerons mme plus loin que c'est la religion o il
+a le moins de force[32]. _Par consquent, dans ce cas, le suicide varie
+en raison inverse des tats psychopathiques_, bien loin d'en tre le
+prolongement. Sans doute, il ne faudrait pas conclure de ce fait que les
+tares nerveuses et crbrales pussent jamais servir de prservatifs
+contre le suicide; mais il faut qu'elles aient bien peu d'efficacit
+pour le dterminer, puisqu'il peut s'abaisser ce point au moment mme
+o elles atteignent leur plus grand dveloppement.
+
+Si l'on compare seulement les catholiques aux protestants, l'inversion
+n'est pas aussi gnrale; cependant elle est trs frquente. La tendance
+des catholiques la folie n'est infrieure celle des protestants que
+4 fois sur 12 et encore l'cart entre eux est-il trs faible. Nous
+verrons, au contraire, au tableau XVIII[33] que, partout, sans aucune
+exception, les premiers se tuent beaucoup moins que les seconds.
+
+3 Il sera tabli plus loin[34] que, dans tous les pays, la tendance au
+suicide crot rgulirement depuis l'enfance jusqu' la vieillesse la
+plus avance. Si, parfois, elle rgresse aprs 70 ou 80 ans, le recul
+est trs lger; elle reste toujours cette priode de la vie deux et
+trois fois plus forte qu' l'poque de la maturit. Inversement, c'est
+pendant la maturit que la folie clate avec le plus de frquence. C'est
+vers la trentaine que le danger est le plus grand; au del il diminue,
+et c'est pendant la vieillesse qu'il est, et de beaucoup, le plus
+faible[35]. Un tel antagonisme serait inexplicable si les causes qui
+font varier le suicide et celles qui dterminent les troubles mentaux
+n'taient pas de nature diffrente.
+
+Si l'on compare ltaux des suicides chaque ge, non plus avec la
+frquence relative des cas nouveaux de folie qui se produisent la mme
+priode, mais avec l'effectif proportionnel de la population aline,
+l'absence de tout paralllisme n'est pas moins vidente. C'est vers 35
+ans que les fous sont le plus nombreux relativement l'ensemble de la
+population. La proportion reste peu prs la mme jusque vers 60 ans;
+au del elle diminue rapidement. Elle est donc _minima_ quand le taux
+des suicides est _maximum_ et, auparavant, il est impossible
+d'apercevoir aucune relation rgulire entre les variations qui se
+produisent de part et d'autre[36].
+
+4 Si l'on compare les diffrentes socits au double point de vue du
+suicide et de la folie, on ne trouve pas davantage de rapport entre les
+variations de ces deux phnomnes. Il est vrai que la statistique de
+l'alination mentale n'est pas faite avec assez de prcision pour que
+ces comparaisons internationales puissent tre d'une exactitude trs
+rigoureuse. Il est cependant remarquable que les deux tableaux suivants,
+que nous empruntons deux auteurs diffrents, donnent des rsultats
+sensiblement concordants.
+
+Tableau VI
+
+_Rapports du suicide et de la folie dans les diffrents pays d'Europe._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| |
+| A. |
+| |
++--------------------------------------------------------------------+
+| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES|NUMRO D'ORDRE |
+| | par 100.000 | par million | des pays pour |
+| | habitants | d'habitants | | |
+| | | | La | Le |
+| | | |folie.|suicide.|
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Norwge | 180 (1855) | 107 (1851-55) | 1 | 4 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| cosse | 164 (1855) | 34 (1856-60) | 2 | 8 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Danemark | 125 (1847) | 258 (1846-50) | 3 | 1 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Hanovre | 103 (1856) | 13 (1856-60) | 4 | 9 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| France | 99 (1856) | 100 (1851-55) | 5 | 5 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Belgique | 92 (1858) | 50 (1855-60) | 6 | 7 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Wurtemberg | 92 (1853) | 108 (1846-56) | 7 | 3 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Saxe | 67 (1861) | 245 (1856-60) | 8 | 2 |
++---------------+-----------------+------------------+------+--------+
+| Bavire | 57 (1858) | 73 (1846-56) | 9 | 6 |
++--------------------------------------------------------------------+
+| |
+| B.[37] |
+| |
++--------------------------------------------------------------------+
+| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES| Moyenne des|
+| | par 100.000 | par million | suicides |
+| | habitants | d'habitants | |
++---------------+--------------------+------------------+------------+
+| Wurtemberg. | 215 (1875) | 180 (1875) | |
++---------------+--------------------+------------------+ 107 |
+| cosse. | 202 (1871) | 35 | |
++---------------+--------------------+------------------+------------+
+| Norwge. | 185 (1865) | 85 (1866-70) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Irlande. | 180 (1871) | 14 | |
++---------------+--------------------+------------------+ 63 |
+| Sude. | 177 (1870) | 85 (1866-70) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Angleterre | | | |
+| et Galles. | 175 (1871) | 70 (1870) | |
++---------------+--------------------+------------------+------------+
+| France. | 146 (1872) | 150 (1871-75) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Danemark. | 137 (1870) | 277 (1866-70) | 164 |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Belgique. | 134 (1868) | 66 (1866-70) | |
++---------------+--------------------+------------------+------------+
+| Bavire. | 98 (1871) | 86 (1871) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Autriche Cisl.| 95 (1873) | 122 (1873-77) | |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Prusse. | 86 (1871) | 133 (1871-75) | 153 |
++---------------+--------------------+------------------+ |
+| Saxe. | 84 (1875) | 272 (1875) | |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+
+Ainsi les pays o il y a le moins de fous sont ceux o il y a le plus de
+suicides; le cas de la Saxe est particulirement frappant. Dj, dans sa
+trs bonne tude sur le suicide en Seine-et-Marne, le docteur Leroy
+avait fait une observation analogue. Le plus souvent, dit-il, les
+localits o l'on rencontre une proportion notable de maladies mentales
+en ont galement une de suicides. Cependant les deux _maxima_ peuvent
+tre compltement spars. Je serais mme dispos croire qu' ct de
+pays assez heureux... pour n'avoir ni maladies mentales ni suicides...
+il en est o les maladies mentales ont seules fait leur apparition.
+Dans d'autres localits c'est l'inverse qui se produit[38].
+
+Morselli, il est vrai, est arriv des rsultats un peu diffrents[39].
+Mais c'est d'abord qu'il a confondu sous le titre commun d'alins les
+fous proprement dits et les idiots[40]. Or, ces deux affections sont
+trs diffrentes, surtout au point de vue de l'action qu'elles peuvent
+tre souponnes d'avoir sur le suicide. Loin d'y prdisposer, l'idiotie
+parat plutt en tre un prservatif; car les idiots sont, dans les
+campagnes, beaucoup plus nombreux que dans les villes, tandis que les
+suicides y sont beaucoup plus rares. Il importe donc de distinguer deux
+tats aussi contraires quand on cherche dterminer la part des
+diffrents troubles nvropathiques dans le taux des morts volontaires.
+Mais, mme en les confondant, on n'arrive pas tablir un paralllisme
+rgulier entre le dveloppement de l'alination mentale et celui du
+suicide. Si, en effet, prenant comme incontests les chiffres de
+Morselli, on classe les principaux pays d'Europe en cinq groupes d'aprs
+l'importance de leur population aline (idiots et fous tant runis
+sous la mme rubrique), et si l'on cherche ensuite quelle est dans
+chacun de ces groupes la moyenne des suicides, on obtient le tableau
+suivant:
+
+/*
++--------------------------+------------------+----------------------+
+| | Alins | Suicides |
+| | par | par |
+| |100.000 habitants.|millions d'habitants. |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|1er Groupe (3 pays) | De 340 280 | 157 |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|2e -- -- | -- 261 245 | 195 |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|3e -- -- | -- 185 164 | 65 |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|4e -- -- | -- 150 116 | 61 |
++--------------------------+------------------+----------------------+
+|5e -- -- | -- 110 100 | 68 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+On peut bien dire qu'en gros, l o il y a beaucoup de fous et d'idiots,
+il y a aussi beaucoup de suicides et inversement. Mais il n'y a pas
+entre les deux chelles une correspondance suivie qui manifeste
+l'existence d'un lien causal dtermin entre les deux ordres de
+phnomnes. Le second groupe qui devrait compter moins de suicides que
+le premier en a davantage; le cinquime qui, au mme point de vue,
+devrait tre infrieur tous les autres est, au contraire, suprieur au
+quatrime et mme au troisime. Si enfin, la statistique de
+l'alination mentale que rapporte Morselli, on substitue celle de Koch
+qui est beaucoup plus complte et, ce qu'il semble, plus rigoureuse,
+l'absence de paralllisme est encore beaucoup plus accuse. Voici, en
+effet, ce que l'on trouve[41].
+
+
+/*
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| | Fous et idiots | Moyenne de suicides |
+| | par | par |
+| |100.000 habitants.|millions d'habitants.|
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 1er Groupe (3 pays) | De 422 305 | 76 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 2e -- -- | -- 305 291 | 123 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 3e -- -- | -- 268 244 | 130 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 4e -- -- | -- 223 218 | 227 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+| 5e -- (4 pays) | -- 216 146 | 77 |
++---------------------------+------------------+---------------------+
+*/
+
+
+Une autre comparaison faite par Morselli entre les diffrentes provinces
+d'Italie est, de son propre aveu, peu dmonstrative[42].
+
+5 Enfin, comme la folie passe pour crotre rgulirement depuis un
+sicle[43] et qu'il en est de mme du suicide, on pourrait tre tent de
+voir dans ce fait une preuve de leur solidarit. Mais ce qui lui te
+toute valeur dmonstrative, c'est que, dans les socits infrieures, o
+la folie est trs rare, le suicide, au contraire, est parfois trs
+frquent, comme nous l'tablirons plus loin[44].
+
+Le taux social des suicides ne soutient donc aucune relation dfinie
+avec la tendance la folie, ni, par voie d'induction, avec la tendance
+aux diffrentes formes de la neurasthnie.
+
+Et en effet, si, comme nous l'avons montr, la neurasthnie peut
+prdisposer au suicide, elle n'a pas ncessairement cette consquence.
+Sans doute, le neurasthnique est presque invitablement vou la
+souffrance s'il est ml de trop prs la vie active; mais il ne lui
+est pas impossible de s'en retirer pour mener une existence plus
+spcialement contemplative. Or, si les conflits d'intrts et de
+passions sont trop tumultueux et trop violents pour un organisme aussi
+dlicat, en revanche, il est fait pour goter dans leur plnitude les
+joies plus douces de la pense. Sa dbilit musculaire, sa sensibilit
+excessive, qui le rendent impropre l'action, le dsignent, au
+contraire, pour les fonctions intellectuelles qui, elles aussi,
+rclament des organes appropris. De mme, si un milieu social trop
+immuable ne peut que froisser ses instincts naturels, dans la mesure o
+la socit elle-mme est mobile et ne peut se maintenir qu' condition
+de progresser, il a un rle utile jouer; car il est, par excellence,
+l'instrument du progrs. Prcisment parce qu'il est rfractaire la
+tradition et au joug de l'habitude, il est une source minemment fconde
+de nouveauts. Et comme les socits les plus cultives sont aussi
+celles o les fonctions reprsentatives sont le plus ncessaires et le
+plus dveloppes, et qu'en mme temps, cause de leur trs grande
+complexit, un changement presque incessant est une condition de leur
+existence, c'est au moment prcis o les neurasthniques sont le plus
+nombreux, qu'ils ont aussi le plus de raisons d'tre. Ce ne sont donc
+pas des tres essentiellement insociaux, qui s'liminent d'eux-mmes
+parce qu'ils ne sont pas ns pour vivre dans le milieu o ils sont
+placs. Mais il faut que d'autres causes viennent se surajouter l'tat
+organique qui leur est propre pour lui imprimer cette tournure et le
+dvelopper dans ce sens. Par elle-mme, la neurasthnie est une
+prdisposition trs gnrale qui n'entrane ncessairement aucun acte
+dtermin, mais peut, suivant les circonstances, prendre les formes les
+plus varies. C'est un terrain sur lequel des tendances trs diffrentes
+peuvent prendre naissance selon la manire dont il est fcond par les
+causes sociales. Chez un peuple vieilli et dsorient, le dgot de la
+vie, une mlancolie inerte, avec les funestes consquences qu'elle
+implique, y germeront facilement; au contraire, dans une socit jeune,
+c'est un idalisme ardent, un proslytisme gnreux, un dvouement
+actif qui s'y dvelopperont de prfrence. Si l'on voit les dgnrs se
+multiplier aux poques de dcadence, c'est par eux aussi que les tats
+se fondent; c'est parmi eux que se recrutent tous les grands
+rnovateurs. Une puissance aussi ambigu[45] ne saurait donc suffire
+rendre compte d'un fait social aussi dfini que le taux des suicides.
+
+
+V.
+
+Mais il est un tat psychopathique particulier, auquel on a, depuis
+quelque temps, l'habitude d'imputer peu prs tous les maux de notre
+civilisation. C'est l'alcoolisme. Dj on lui attribue, tort ou
+raison, les progrs de la folie, du pauprisme, de la criminalit.
+Aurait-il quelque influence sur la marche du suicide? _A priori_,
+l'hypothse parat peu vraisemblable. Car c'est dans les classes les
+plus cultives et les plus aises que le suicide fait le plus de
+victimes et ce n'est pas dans ces milieux que l'alcoolisme a ses clients
+les plus nombreux. Mais rien ne saurait prvaloir contre les faits.
+Examinons-les.
+
+Si l'on compare la carte franaise des suicides avec celle des
+poursuites pour abus de boissons[46], on n'aperoit entre {~--- UTF-8 BOM ---~}elles
+presque aucun rapport. Ce qui caractrise la premire, c'est l'existence
+de deux grands foyers de contamination dont l'un est situ dans
+l'le-de-France et s'tend de l vers l'Est, tandis que l'autre occupe
+la cte mditerranenne, de Marseille Nice. Tout autre est la
+distribution des taches claires et des taches sombres sur la carte de
+l'alcoolisme. Ici, l'on trouve trois centres principaux, l'un en
+Normandie et plus particulirement dans la Seine-Infrieure, l'autre
+dans le Finistre et les dpartements bretons en gnral, le troisime
+enfin dans le Rhne et la rgion voisine. Au contraire, au point de vue
+du suicide, le Rhne n'est pas au-dessus de la moyenne, la plupart des
+dpartements normands sont au-dessous, la Bretagne est presque indemne.
+La gographie des deux phnomnes est donc trop diffrente pour qu'on
+puisse imputer l'un une part importante dans la production de l'autre.
+
+On arrive au mme rsultat, si l'on compare le suicide non plus aux
+dlits d'ivresse, mais aux maladies nerveuses ou mentales causes par
+l'alcoolisme. Aprs avoir group les dpartements franais en huit
+classes d'aprs l'importance de leur contingent en suicides, nous avons
+cherch quel tait, dans chacune, le nombre moyen des cas de folie de
+cause alcoolique, d'aprs les chiffres que donne le docteur Lunier[47];
+nous avons obtenu le rsultat suivant:
+
+/*
++-----------------------------+-----------------+--------------------+
+| | Suicides par | Folies de cause |
+| |100.000 habitants| alcoolique sur 100 |
+| | (1872-76). | admissions |
+| | |(1867-69 et 1874-76)|
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 1er Groupe (5 dpartements) |Au-dessous de 50 | 11,45 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 2e ---- (18 ---- ) | De 51 75 | 12,07 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 3e ---- (15 ---- ) | -- 76 100 | 11,92 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 4e ---- (20 ---- ) | -- 101 150 | 13,42 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 5e ---- (10 ---- ) | -- 151 200 | 14,57 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 6e ---- (9 ---- ) | -- 201 250 | 13,26 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 7e ---- (4 ---- ) | -- 251 300 | 16,32 |
++------------+----------------+-----------------+--------------------+
+| 8e ---- (5 ---- ) | Au del | 13,47 |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Les deux colonnes ne correspondent pas entre elles. Tandis que les
+suicides passent du simple au sextuple et au del, la proportion des
+folies alcooliques augmente peine de quelques units et
+l'accroissement n'est pas rgulier; la deuxime classe l'emporte sur la
+troisime, la cinquime sur la sixime, la septime sur la huitime.
+Pourtant, si l'alcoolisme agit sur le suicide en tant qu'tat
+psychopathique, ce ne peut tre que par les troubles mentaux qu'il
+dtermine. La comparaison des deux cartes confirme celle des
+moyennes[48].
+
+[Illustration:
+
+Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.
+
+Suicides (1878-1887)
+
+Dlits d'ivresse (1875-1887) ]
+
+[Illustration:
+
+Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.
+
+Folies alcooliques (1867-1876)
+
+Consommation de l'alcool (1873) ]
+
+Au premier abord, un rapport plus troit parat exister entre la
+quantit d'alcool consomm et la tendance au suicide, au moins pour ce
+qui regarde notre pays. En effet, c'est dans les dpartements
+septentrionaux qu'on boit le plus d'alcool et c'est aussi sur cette mme
+rgion que le suicide svit avec le plus de violence. Mais d'abord, les
+deux taches n'ont pas du tout, sur les deux cartes, la mme
+configuration. L'une a son _maximum_ de relief en Normandie et dans le
+Nord et elle se dgrade mesure qu'elle descend vers Paris; c'est celle
+de la consommation alcoolique. L'autre, au contraire, a sa plus grande
+intensit dans la Seine et les dpartements voisins; elle est dj moins
+sombre en Normandie et n'atteint pas le Nord. La premire se dveloppe
+vers l'Ouest et va jusqu'au littoral de l'Ocan; la seconde a une
+orientation inverse. Elle est trs vite arrte dans la direction de
+l'Ouest par une limite qu'elle ne franchit pas; elle ne dpasse pas
+l'Eure et l'Eure-et-Loir tandis qu'elle tend fortement vers l'Est. De
+plus, la masse sombre forme au Midi par le Var et les Bouches-du-Rhne
+sur la carte des suicides ne se retrouve plus du tout sur celle de
+l'alcoolisme[49].
+
+Enfin, mme dans la mesure o il y a concidence, elle n'a rien de
+dmonstratif, car elle est fortuite. En effet, si l'on sort de France en
+s'levant toujours vers le Nord, la consommation de l'alcool va presque
+rgulirement en croissant sans que le suicide se dveloppe. Tandis
+qu'en France, en 1873, il n'tait consomm en moyenne que 2 litres 84
+d'alcool par tte d'habitant, en Belgique, ce chiffre s'levait 8
+litres 56 pour 1870, en Angleterre 9 litres 07 (1870-71), en Hollande
+ 4 litres (1870), en Sude 10 litres 34 (1870), en Russie 10 litres
+69 (1866) et mme Saint-Ptersbourg jusqu' 20 litres (1855). Et
+cependant, tandis que, aux poques correspondantes, la France comptait
+150 suicides par million d'habitants, la Belgique n'en avait que 68, la
+Grande-Bretagne 70, la Sude 85, la Russie trs peu. Mme
+Saint-Ptersbourg, de 1864 1868, le taux moyen annuel n'a t que de
+68,8. Le Danemark est le seul pays du Nord o il y ait la fois
+beaucoup de suicides et une grande consommation d'alcool (16 litres 51
+en 1845)[50]. Si donc nos dpartements septentrionaux se font remarquer
+ la fois par leur penchant au suicide et leur got pour les boissons
+spiritueuses, ce n'est pas que le premier drive du second et y trouve
+son explication. La rencontre est accidentelle. Dans le Nord, en
+gnral, on boit beaucoup d'alcool parce que le vin y est rare et
+cher[51], que, peut-tre, une alimentation spciale, de nature
+maintenir leve la temprature de l'organisme, y est plus ncessaire
+qu'ailleurs; et, d'un autre ct, il se trouve que les causes
+gnratrices du suicide sont spcialement accumules dans cette mme
+rgion de notre pays.
+
+La comparaison des diffrents pays d'Allemagne confirme cette
+conclusion. Si, en effet, on les classe au double point de vue du
+suicide et de la consommation alcoolique[52] (Voir tableau suivant), on
+constate que le groupe o l'on se suicide le plus (le 3e) est un de ceux
+o l'on consomme le moins d'alcool. Dans le dtail on trouve mme de
+vritables contrastes: la province de Posen est presque de tout l'Empire
+le pays le moins prouv par le suicide (96,4 cas pour un million
+d'habitants), c'est celui o l'on s'alcoolise le plus (13 litres par
+tte); en Saxe o l'on se tue presque quatre fois plus (348 pour un
+million), on boit deux fois moins. Enfin, on remarquera que le quatrime
+groupe, o la consommation de l'alcool est le plus faible, est compos
+presque uniquement des tats mridionaux. D'un autre ct, si l'on s'y
+tue moins que dans le reste de l'Allemagne, c'est que la population y
+est catholique ou contient de fortes minorits catholiques[53].
+
+_Alcoolisme et suicide en Allemagne._
+
+/*
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| |Consommation | Moyenne des | Pays |
+| |de l'alcool | suicides dans | |
+| | (1884-86). | le groupe. | |
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| |13 lit. | 206,1 p. | Posnanie, Silsie, |
+|1er Groupe|10,8 par tte.| million d'hab.| Brandebourg, Pomranie. |
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| | | | Prusse orientale et |
+| 2e ----- |9,2 lit. 7,2| 208,4 --- | occidentale, Hanovre, |
+| | | | province de Saxe, |
+| | | | Thuringe, Westphalie. |
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| | | | Mecklembourg, |
+| | | | royaume de Saxe, |
+| 3e ----- |6,4 lit. 4,5| 208,4 --- | Schleswig-Holstein, |
+| | | | Alsace, province et |
+| | | | grand-duch de Hesse. |
++----------+--------------+---------------+--------------------------+
+| 4e ----- | 4 lit. et | | Provinces du Rhin, Bade, |
+| | au-dessous. | 147,9 --- | Bavire, Wurtemberg. |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+
+
+Ainsi, il n'est aucun tat psychopathique qui soutienne avec le suicide
+une relation rgulire et incontestable. Ce n'est pas parce qu'une
+socit contient plus ou moins de nvropathes ou d'alcooliques, qu'elle
+a plus ou moins de suicids. Quoique la dgnrescence, sous ses
+diffrentes formes, constitue un terrain psychologique minemment propre
+ l'action des causes qui peuvent dterminer l'homme se tuer, elle
+n'est pas elle-mme une de ces causes. On peut admettre que, dans des
+circonstances identiques, le dgnr se tue plus facilement que le
+sujet sain; mais il ne se tue pas ncessairement en vertu de son tat.
+La virtualit qui est en lui ne peut entrer en acte que sous l'action
+d'autres facteurs qu'il nous faut rechercher.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+Le suicide et les tats psychologiques normaux. La race. L'hrdit.
+
+
+Mais il pourrait se faire que le penchant au suicide ft fond dans la
+constitution de l'individu, sans dpendre spcialement des tats
+anormaux que nous venons de passer en revue. Il pourrait consister en
+phnomnes purement psychiques, sans tre ncessairement li quelque
+perversion du systme nerveux. Pourquoi n'y aurait-il pas chez les
+hommes une tendance se dfaire de l'existence qui ne serait ni une
+monomanie, ni une forme de l'alination mentale ou de la neurasthnie?
+La proposition pourrait mme tre regarde comme tablie, si, comme
+l'ont admis plusieurs suicidographes[54], chaque race avait un taux de
+suicides qui lui ft propre. Car une race ne se dfinit et ne se
+diffrencie des autres que par des caractres organico-psychiques. Si
+donc le suicide variait rellement avec les races, il faudrait
+reconnatre qu'il y a quelque disposition organique dont il est
+troitement solidaire.
+
+Mais ce rapport existe-t-il?
+
+
+
+I.
+
+
+Et d'abord, qu'est-ce qu'une race? Il est d'autant plus ncessaire d'en
+donner une dfinition que, non seulement le vulgaire, mais les
+anthropologistes eux-mmes emploient le mot dans des sens assez
+divergents. Cependant, dans les diffrentes formules qui en ont t
+proposes, on retrouve gnralement deux notions fondamentales: celle
+de ressemblance et celle de filiation. Mais, suivant les coles, c'est
+l'une ou l'autre de ces ides qui tient la premire place.
+
+Tantt, on a entendu par race un agrgat d'individus qui, sans doute,
+prsentent des traits communs, mais qui, de plus, doivent cette
+communaut de caractres ce fait qu'ils sont tous drivs d'une mme
+souche. Quand, sans l'influence d'une cause quelconque, il se produit
+chez un ou plusieurs sujets d'une mme gnration sexuelle une variation
+qui les distingue du reste de l'espce et que cette variation, au lieu
+de disparatre la gnration suivante, se fixe progressivement dans
+l'organisme par l'effet de l'hrdit, elle donne naissance une race.
+C'est dans cet esprit que M. de Quatrefages a pu dfinir la race
+l'ensemble des individus semblables appartenant une mme espce et
+transmettant par voie de gnration sexuelle les caractres d'une
+varit primitive[55]. Ainsi entendue, elle se distinguerait de
+l'espce en ce que les couples initiaux d'o seraient sorties les
+diffrentes races d'une mme espce seraient, leur tour, tous issus
+d'un couple unique. Le concept en serait donc nettement circonscrit et
+c'est par le procd spcial de filiation qui lui a donn naissance
+qu'elle se dfinirait.
+
+Malheureusement, si l'on s'en tient cette formule, l'existence et le
+domaine d'une race ne peuvent tre tablis qu' l'aide de recherches,
+historiques et ethnographiques, dont les rsultats sont toujours
+douteux; car, sur ces questions d'origine, on ne peut jamais arriver
+qu' des vraisemblances trs incertaines. De plus, il n'est pas sr
+qu'il y ait aujourd'hui des races humaines qui rpondent cette
+dfinition; car, par suite des croisements qui ont eu lieu dans tous les
+sens, chacune des varits existantes de notre espce drive d'origines
+trs diverses. Si donc on ne nous donne pas d'autre critre, il sera
+bien difficile de savoir quels rapports les diffrentes races
+soutiennent avec le suicide, car on ne saurait dire avec prcision o
+elles commencent et o elles finissent. D'ailleurs, la conception de M.
+de Quatrefages a le tort de prjuger la solution d'un problme que la
+science est loin d'avoir rsolu. Elle suppose; en effet, que les
+qualits caractristiques de la race se sont formes au cours de
+l'volution, qu'elles ne se sont fixes dans l'organisme que sous
+l'influence de l'hrdit. Or c'est ce que conteste toute une cole
+d'anthropologistes qui ont pris le nom de polygnistes. Suivant eux,
+l'humanit, au lieu de descendre tout entire d'un seul et mme couple,
+comme le veut la tradition biblique, serait apparue, soit simultanment
+soit successivement, sur des points distincts du globe. Comme ces
+souches primitives se seraient formes indpendamment les unes des
+autres et dans des milieux diffrents, elles se seraient diffrencies
+ds le dbut; par consquent, chacune d'elles aurait t une race. Les
+principales races ne se seraient donc pas constitues grce la
+fixation progressive de variations acquises, mais ds le principe et
+d'emble.
+
+Puisque ce grand dbat est toujours ouvert, il n'est pas mthodique de
+faire entrer l'ide de filiation ou de parent dans la notion de la
+race. Il vaut mieux la dfinir par ses attributs immdiats, tels que
+l'observateur peut directement les atteindre, et ajourner toute question
+d'origine. Il ne reste alors que deux caractres qui la singularisent.
+En premier lieu, c'est un groupe d'individus qui prsentent des
+ressemblances; mais il en est ainsi des membres d'une mme confession ou
+d'une mme profession. Ce qui achve de la caractriser, c'est que ces
+ressemblances sont hrditaires. C'est un type qui, de quelque manire
+qu'il se soit form l'origine, est actuellement transmissible par
+l'hrdit. C'est dans ce sens que Prichard disait: Sous le nom de
+race, on comprend toute collection d'individus prsentant plus ou moins
+de caractres communs transmissibles par hrdit, l'origine de ces
+caractres tant mise de ct et rserve. M. Broca s'exprime peu
+prs dans les mmes termes: Quant aux varits du genre humain, dit-il,
+elles ont reu le nom de races, qui fait natre l'ide d'une filiation
+plus ou moins directe entre les individus de la mme varit, mais ne
+rsout ni affirmativement, ni ngativement, la question de parent
+entre individus de varits diffrentes[56].
+
+Ainsi pos, le problme de la constitution des races devient soluble;
+seulement, le mot est pris alors dans une acception tellement tendue,
+qu'il en devient indtermin. Il ne dsigne plus seulement les
+embranchements les plus gnraux de l'espce, les divisions naturelles
+et relativement immuables de l'humanit, mais des types de toute sorte.
+De ce point, de vue, en effet, chaque groupe de nations dont les
+membres, par suite des relations intimes qui les ont unis pendant des
+sicles, prsentent des similitudes en partie hrditaires,
+constituerait une race. C'est ainsi qu'on parle parfois d'une race
+latine, d'une race anglo-saxonne, etc. Mme, c'est seulement sous cette
+forme que les races peuvent tre encore regardes comme des facteurs
+concrets et vivants du dveloppement historique. Dans la mle des
+peuples, dans le creuset de l'histoire, les grandes races, primitives et
+fondamentales, ont fini par se confondre tellement les unes dans les
+autres qu'elles ont peu prs perdu toute individualit. Si elles ne se
+sont pas totalement vanouies, du moins, on n'en retrouve plus que de
+vagues linaments, des traits pars qui ne se rejoignent
+qu'imparfaitement les uns les autres et ne forment pas de physionomies
+caractrises. Un type humain que l'on constitue uniquement l'aide de
+quelques renseignements, souvent indcis, sur la grandeur de la taille
+et sur la forme du crne, n'a pas assez de consistance ni de
+dtermination pour qu'on puisse lui attribuer une grande influence sur
+la marche des phnomnes sociaux. Les types plus spciaux et de moindre
+tendue qu'on appelle des races au sens large du mot ont un relief plus
+marqu, et ils ont ncessairement un rle historique, puisqu'ils sont
+des produits de l'histoire beaucoup plus que de la nature. Mais il s'en
+faut qu'ils soient objectivement dfinis. Nous savons bien mal, par
+exemple, quels signes exacts la race latine se distingue de la race
+saxonne. Chacun en parle un peu sa manire sans grande rigueur
+scientifique.
+
+Ces observations prliminaires nous avertissent que le sociologue ne
+saurait tre trop circonspect quand il entreprend de chercher
+l'influence des races sur un phnomne social quel qu'il soit. Car, pour
+pouvoir rsoudre de tels problmes, encore faudrait-il savoir quelles
+sont les diffrentes races et comment elles se reconnaissent les unes
+des autres. Cette rserve est d'autant plus ncessaire que cette
+incertitude de l'anthropologie pourrait bien tre due ce fait que le
+mot de race ne correspond plus actuellement rien de dfini. D'une
+part, en effet, les races originelles n'ont plus gure qu'un intrt
+palontologique et, de l'autre, ces groupements plus restreints que l'on
+qualifie aujourd'hui de ce nom, semblent n'tre que des peuples ou des
+socits de peuples, frres par la civilisation plus que par le sang. La
+race ainsi conue finit presque par se confondre avec la nationalit.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Accordons, cependant, qu'il existe en Europe quelques grands types dont
+on aperoit en gros les caractres les plus gnraux et entre lesquels
+se rpartissent les peuples et convenons de leur donner le nom de races.
+Morselli en distingue quatre: _le type germanique_, qui comprend, comme
+varits, l'allemand, le scandinave, l'anglo-saxon, le flamand; _le type
+celto-romain_ (belges, franais, italiens, espagnols); _le type slave_
+et _le type ouralo-altaque_. Nous ne mentionnons ce dernier que pour
+mmoire, car il compte trop peu de reprsentants en Europe pour qu'on
+puisse dterminer quels rapports il a avec le suicide. Il n'y a, en
+effet, que les Hongrois, les Finlandais et quelques provinces russes qui
+y puissent tre rattachs. Les trois autres races se classeraient de la
+manire suivante selon l'ordre dcroissant de leur aptitude au suicide:
+d'abord les peuples germaniques, puis les celto-romains, enfin les
+slaves[57].
+
+Mais ces diffrences peuvent-elles tre rellement imputes l'action
+de la race?
+
+L'hypothse serait plausible si chaque groupe de peuples runis ainsi
+sous un mme vocable avait pour le suicide une tendance d'intensit
+peu prs gale. Mais il existe entre nations de mme race les plus
+extrmes divergences. Tandis que les Slaves, en gnral, sont peu
+enclins se tuer, la Bohme et la Moravie font exception. La premire
+compte 158 suicides par million d'habitants et la seconde 136, alors que
+la Carniole n'en a que 46, la Croatie 30, la Dalmatie 14. De mme, de
+tous les peuples celto-romains, la France se distingue par l'importance
+de son apport, 150 suicides par million, tandis que l'Italie, la mme
+poque, n'en donnait qu'une trentaine et l'Espagne moins encore. Il est
+bien difficile d'admettre, comme le veut Morselli, qu'un cart aussi
+considrable puisse s'expliquer par ce fait que les lments germaniques
+sont plus nombreux en France que dans les autres pays latins. tant
+donn surtout que les peuples qui se sparent ainsi de leurs congnres
+sont aussi les plus civiliss, on est en droit de se demander si ce qui
+diffrencie les socits et les groupes soi-disant ethniques, ce n'est
+pas plutt l'ingal dveloppement de leur civilisation.
+
+Entre les peuples germaniques, la diversit est encore plus grande. Des
+quatre groupes qu'on rattache cette souche, il en est trois qui sont
+beaucoup moins enclins au suicide que les Slaves et que les Latins. Ce
+sont les Flamands qui ne comptent que 50 suicides (par million), les
+Anglo-saxons qui n'en ont que 70[58]; quant aux Scandinaves, le
+Danemark, il est vrai, prsente Le chiffre lev de 268 suicides, mais
+la Norwge n'en a que 74,5 et la Sude que 84. Il est donc impossible
+d'attribuer le taux des suicides danois la race, puisque, dans les
+deux pays o cette race est le plus pure, elle produit des effets
+contraires. En somme, de tous les peuples germaniques, il n'y a que les
+Allemands qui soient, d'une manire gnrale, fortement ports au
+suicide. Si donc nous prenions les termes dans un sens rigoureux, il ne
+pourrait plus tre ici question de race, mais de nationalit. Cependant,
+comme il n'est pas dmontr qu'il n'y ait pas un type allemand qui soit,
+en partie, hrditaire, on peut convenir d'tendre jusqu' cette extrme
+limite le sens du mot et dire que, chez les peuples de race allemande,
+le suicide est plus dvelopp que dans la plupart des socits
+celto-romaines, slaves ou mme anglo-saxonnes et scandinaves. Mais c'est
+tout ce qu'on peut conclure des chiffres qui prcdent. En tout tat de
+cause, ce cas est le seul o une certaine influence des caractres
+ethniques pourrait tre, la rigueur, souponne. Encore allons-nous
+voir que, en ralit, la race n'y est pour rien.
+
+En effet, pour pouvoir attribuer cette cause le penchant des Allemands
+pour le suicide, il ne suffit pas de constater qu'il est gnral en
+Allemagne; car cette gnralit pourrait tre due la nature propre de
+la civilisation allemande. Mais il faudrait avoir dmontr que ce
+penchant est li un tat hrditaire de l'organisme allemand, que
+c'est un trait permanent du type, qui subsiste alors mme que le milieu
+social est chang. C'est cette seule condition que nous pourrons y
+voir un produit de la race. Cherchons donc si, en dehors de l'Allemagne,
+alors qu'il est associ la vie d'autres peuples et acclimat des
+civilisations diffrentes, l'Allemand garde sa triste primaut.
+
+L'Autriche nous offre, pour rpondre la question, une exprience toute
+faite. Les Allemands y sont mls, dans des proportions trs diffrentes
+selon les provinces, une population dont les origines ethniques sont
+tout autres. Voyons donc si leur prsence a pour effet de faire hausser
+le chiffre des suicides. Le tableau VII (V. ci-dessous) indique pour
+chaque province, en mme temps que le taux moyen des suicides pendant la
+priode quinquennale 1872-77, l'importance numrique des lments
+allemands. C'est d'aprs la nature des idiomes employs qu'on a fait la
+part des diffrentes races; quoique ce critre ne soit pas d'une
+exactitude absolue, c'est pourtant le plus sr dont on puisse se servir.
+
+
+Tableau VII
+
+_Comparaison des provinces autrichiennes au point de vue du suicide et
+de la race._
+
+/*
++--------------------------------+------------+----------------------+
+| | SUR 100 | TAUX DES SUICIDES |
+| | habitants | par million. |
+| | combien | |
+| |d'Allemands.| |
++-----------+--------------------+------------+---+------------------+
+| |Autriche infrieure.| 95,90 |254| |
+| Provinces +--------------------+------------+---+ |
+| |Autriche suprieure.| 100 |110| Moyenne |
+| purement +--------------------+------------+---+ |
+| | Salzbourg | 100 |120| 106. |
+|allemandes.+--------------------+------------+---+ |
+| | Tyrol transalpin | 100 |88 | |
++-----------+--------------------+------------+---+------------------+
+| | Carinthie | 71,40 |92 | |
+|En majorit+--------------------+------------+---+ Moyenne |
+| | Styrie | 62,45 |94 | |
+|allemandes.+--------------------+------------+---+ 125. |
+| | Silsie | 53,37 |190| |
++-----------+--------------------+------------+---+--------+---------+
+| minorit | Bohme | 37,64 |158| | |
+| +--------------------+------------+---+ Moyenne| |
+| allemande | Moravie | 26,33 |136| | |
+| +--------------------+------------+---+ 140. | |
+|importante.| Bukovine | 9,06 |128| |Moyennes |
++-----------+--------------------+------------+---+--------+ |
+| | Galicie | 2,72 |82 | | des |
+| +--------------------+------------+---+ | |
+| minorit | Tyrol cisalpin | 190 |88 | |2 groupes|
+| +--------------------+------------+---+ | |
+| allemande | Littoral | 1,62 |38 | | 86. |
+| +--------------------+------------+---+ | |
+| faible. | Carniole | 6,20 |46 | | |
+| +--------------------+------------+---+ | |
+| | Dalmatie | ----- |14 | | |
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Il nous est impossible d'apercevoir dans ce tableau, que nous empruntons
+ Morselli lui-mme, la moindre trace de l'influence allemande. La
+Bohme, la Moravie et la Bukovine qui comprennent seulement de 37 9 %
+d'Allemands ont une moyenne de suicides (140) suprieure celle de la
+Styrie, de la Carinthie et de la Silsie (125) o les Allemands sont
+pourtant en grande majorit. De mme, ces derniers pays, o se trouve
+pourtant une importante minorit de Slaves, dpassent, pour ce qui
+regarde le suicide, les trois seules provinces o la population est tout
+entire allemande, la Haute-Autriche, le Salzbourg et le Tyrol
+transalpin. Il est vrai que l'Autriche infrieure donne beaucoup plus de
+suicides que les autres rgions; mais l'avance qu'elle a sur ce point ne
+saurait tre attribue la prsence d'lments allemands, puisque
+ceux-ci sont plus nombreux dans la Haute-Autriche, le Salzbourg et le
+Tyrol transalpin o l'on se tue deux ou trois fois moins. La vraie cause
+de ce chiffre lev, c'est que l'Autriche infrieure a pour chef-lieu
+Vienne qui, comme toutes les capitales, compte tous les ans un nombre
+norme de suicides; en 1876, il s'en commettait 320 par million
+d'habitants. Il faut donc se garder d'attribuer la race ce qui
+provient de la grande ville. Inversement, si le Littoral, la Carniole et
+la Dalmatie ont si peu de suicides, ce n'est pas l'absence d'Allemands
+qui en est cause; car, dans le Tyrol cisalpin, en Galicie, o pourtant
+il n'y a pas plus d'Allemands, il y a de deux cinq fois plus de morts
+volontaires. Si mme on calcule le taux moyen des suicides pour
+l'ensemble des huit provinces minorit allemande, on arrive au chiffre
+de 86, c'est--dire autant que dans le Tyrol transalpin, o il n'y a que
+des Allemands, et plus que dans la Carinthie et dans la Styrie o ils
+sont en trs grand nombre. Ainsi, quand l'Allemand et le Slave vivent
+dans le mme milieu social, leur tendance au suicide est sensiblement la
+mme. Par consquent, la diffrence qu'on observe entre eux quand les
+circonstances sont autres, ne tient pas la race.
+
+Il en est de mme de celle que nous avons signale entre l'Allemand et
+le Latin. En Suisse, nous trouvons ces deux races en prsence. Quinze
+cantons sont allemands soit en totalit, soit en partie. La moyenne des
+suicides y est de _186_ (anne 1876). Cinq sont en majorit franais
+(Valais, Fribourg, Neufchtel, Genve, Vaud). La moyenne des suicides y
+est de _255_. Celui de ces cantons o il s'en commet le moins, le Valais
+(10 pour 1 million) se trouve tre justement celui o il y a le plus
+d'Allemands (319 sur 1,000 habitants); au contraire, Neufchtel, Genve
+et Vaud, o la population est presque tout entire latine, ont
+respectivement 486, 321, 371 suicides.
+
+Pour permettre au facteur ethnique de mieux manifester son influence si
+elle existe, nous avons cherch liminer le facteur religieux qui
+pourrait la masquer. Pour cela, nous avons compar les cantons allemands
+aux cantons franais de mme confession. Les rsultats de ce calcul
+n'ont fait que confirmer les prcdents:
+
+_Cantons suisses._
+
+/*
++---------------------+-----------+---------------------+------------+
+|Catholiques allemands|87 suicides|Protestants allemands|293 suicides|
++---------------------+-----------+---------------------+------------+
+| ---- franais |83 ---- | ---- franais |456 ------ |
++---------------------+-----------+---------------------+------------+
+*/
+
+D'un ct, il n'y a pas d'cart sensible entre les deux races; de
+l'autre, ce sont les Franais qui ont la supriorit.
+
+Les faits concordent donc dmontrer que, si les Allemands se tuent
+plus, que les autres peuples, la cause n'en, est pas au sang qui coule
+dans leurs veines, mais la civilisation au sein de laquelle ils sont
+levs. Cependant, parmi les preuves qu'a donnes Morselli pour tablir
+l'influence de la race, il en est une qui, au premier abord, pourrait
+passer pour plus concluante. Le peuple franais rsulte du mlange de
+deux races principales, les Celtes et les Kymris, qui, ds l'origine, se
+distinguaient l'une de l'autre par la taille. Ds l'poque de Jules
+Csar, les Kymris taient connus pour leur haute stature. Aussi est-ce
+d'aprs la taille des habitants que Broca a pu dterminer de quelle
+manire ces deux races sont actuellement distribues sur la surface de
+notre territoire, et il a trouv que les populations d'origine celtique
+sont prpondrantes au sud de la Loire, celles d'origine kymrique au
+nord. Cette carte ethnographique offre donc une certaine ressemblance
+avec celle des suicides; car nous savons que ceux-ci sont cantonns dans
+la partie septentrionale du pays et sont, au contraire, leur _minimum_
+dans le Centre et dans le Midi. Mais Morselli est all plus loin. Il a
+cru pouvoir tablir que les suicides franais variaient rgulirement
+selon le mode de distribution des lments ethniques. Pour procder
+cette dmonstration, il constitua six groupes de dpartements, calcula
+pour chacun d'eux la moyenne des suicides et aussi celle des conscrits
+exempts pour dfaut de taille; ce qui est une manire indirecte, de
+mesurer la taille moyenne de la population correspondante, car elle
+s'lve dans la mesure o le nombre des exempts diminue. Or il se
+trouve que ces deux sries de moyennes varient en raison inverse l'une
+de l'autre; il y a d'autant plus de suicides qu'il y a moins d'exempts
+pour taille insuffisante, c'est--dire que la taille moyenne est plus
+haute[59].
+
+Une correspondance aussi exacte, si elle tait tablie, ne pourrait
+gure tre explique que par l'action de la race. Mais la manire dont
+Morselli est arriv ce rsultat ne permet pas de le considrer comme
+acquis. Il a pris, en effet, comme base de sa comparaison, les six
+groupes ethniques distingus par Broca[60] suivant le degr suppos de
+puret des deux races celtiques ou kymriques. Or, quelle que soit
+l'autorit de ce savant, ces questions ethnographiques sont beaucoup
+trop complexes et laissent encore trop de place la diversit des
+interprtations et des hypothses contradictoires pour qu'on puisse
+regarder comme certaine la classification qu'il a propose. Il n'y a
+qu' voir de combien de conjectures historiques, plus ou moins
+invrifiables, il a d l'appuyer, et, s'il ressort avec vidence de ces
+recherches qu'il y a en France deux types anthropologiques nettement
+distincts, la ralit des types intermdiaires et diversement nuancs
+qu'il a cru reconnatre est bien plus douteuse[61]. Si donc, laissant de
+ct ce tableau systmatique, mais peut-tre trop ingnieux, on se
+contente de classer les dpartements d'aprs la taille moyenne qui est
+propre chacun d'eux (c'est--dire d'aprs le nombre moyen des
+conscrits exempts pour dfaut de taille) et si, en regard de chacune de
+ces moyennes, on met celle des suicides, on trouve les rsultats
+suivants qui diffrent sensiblement de ceux qu'a obtenus Morselli:
+
+Tableau VIII
+
+/*
++----------------------------------+---------------------------------+
+| DPARTEMENTS HAUTE TAILLE. | DPARTEMENTS PETITE TAILLE. |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| | Nombre | Taux | | Nombre | Taux |
+| | des | moyen | | des | moyen |
+| | exempts | des | | exempts | des |
+| | |suicides| | |suicides|
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| |Au-dessous| | |De 60 | 115 |
+| 1er groupe (9|de 40 pour| 180 |1er groupe |80 pour |(sans la|
+| dpart.) |mille | |(22 dpart.).|mille |Seine |
+| |examins. | | |examins | 101). |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| 2e groupe (8 | | |2e groupe (12|De 80 | |
+| dpart.) |De 40 50| 249 | dpart.)... | 100. | 88 |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| 3e groupe (17| | |3e groupe (14| | |
+| dpart.) |De 50 60| 170 | dpart.). |Au-dessus | 90 |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+| |Au-dessous| | |Au-dessus | 103 |
+|Moyenne |de 60 pour| 191 |Moyenne |de 60 |(avec la|
+|gnrale |mille | |gnrale. |pour mille|Seine). |
+| |examins. | | |examins. |93 (sans|
+| | | | | |la |
+| | | | | |Seine). |
++--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
+*/
+
+Le taux des suicides ne crot pas, d'une manire rgulire,
+proportionnellement l'importance relative des lments kymriques ou
+supposs tels; car le premier groupe, o les tailles sont le plus
+hautes, compte moins de suicides que le second, et pas sensiblement
+plus que le troisime; de mme, les trois derniers sont peu prs au
+mme niveau[62], quelqu'ingaux qu'ils soient sous le rapport de la
+taille. Tout ce qui ressort de ces chiffres, c'est que, au point de vue
+des suicides comme celui de la taille, la France est partage en deux
+moitis, l'une septentrionale o les suicides sont nombreux et les
+tailles leves, l'autre centrale o les tailles sont moindres et o
+l'on se tue moins, sans que, pourtant, ces deux progressions soient
+exactement parallles. En d'autres termes, les deux grandes masses
+rgionales que nous avons aperues sur la carte ethnographique se
+retrouvent sur celle des suicides; mais la concidence n'est vraie qu'en
+gros et d'une manire gnrale. Elle ne se retrouve pas dans le dtail
+des variations que prsentent les deux phnomnes compars.
+
+Une fois qu'on l'a ainsi ramene ses proportions vritables, elle ne
+constitue plus une preuve dcisive en faveur des lments ethniques; car
+elle n'est plus qu'un fait curieux, qui ne suffit pas dmontrer une
+loi. Elle peut trs bien n'tre due qu' la simple rencontre de facteurs
+indpendants. Tout au moins, pour qu'on pt l'attribuer l'action des
+races, il faudrait que cette hypothse ft confirme et mme rclame,
+par d'autres faits. Or, tout au contraire, elle est contredite par ceux
+qui suivent:
+
+1 Il serait trange qu'un type collectif comme celui des Allemands,
+dont la ralit est incontestable et qui a pour le suicide une si
+puissante affinit, cesst de la manifester ds que les circonstances
+sociales se modifient, et qu'un type demi problmatique comme celui
+des Celtes ou des anciens Belges, dont il ne reste que de rares
+vestiges, et encore aujourd'hui sur cette mme tendance une action
+efficace. Il y a trop d'cart entre l'extrme gnralit des caractres
+qui en perptuent le souvenir et la spcialit complexe d'un tel
+penchant.
+
+2 Nous verrons plus loin que le suicide tait frquent chez les anciens
+Celtes[63]. Si donc, aujourd'hui, il est rare dans les populations qu'on
+suppose tre d'origine celtique, ce ne peut tre en vertu d'une
+proprit congnitale de la race, mais de circonstances extrieures qui
+ont chang.
+
+3 Celtes et Kymris ne constituent pas des races primitives et pures;
+ils taient affilis par le sang, comme par le langage et les
+croyances[64]. Les uns et les autres ne sont que des varits de cette
+race d'hommes blonds et haute stature qui, soit par invasions en
+masse, soit par essaims successifs, se sont peu peu rpandus dans
+toute l'Europe. Toute la diffrence qu'il y a entre eux au point de vue
+ethnographique, c'est que les Celtes, en se croisant avec les races
+brunes et petites du Midi, se sont carts davantage du type commun. Par
+consquent, si la plus grande aptitude des Kymris pour le suicide a des
+causes ethniques, elle viendrait de ce que, chez eux, la race primitive,
+s'est moins altre. Mais alors, on devrait voir, mme en dehors de la
+France, le suicide crotre d'autant plus que les caractres distinctifs
+de cette race sont plus accuss. Or il n'en est rien. C'est en Norwge
+que se trouvent les plus hautes tailles de l'Europe (1 m. 72) et,
+d'ailleurs, c'est vraisemblablement du Nord, en particulier des bords de
+la Baltique, que ce type est originaire; c'est aussi l qu'il passe pour
+s'tre le mieux maintenu. Pourtant, dans la presqu'le Scandinave, le
+taux des suicides n'est pas lev. La mme race, dit-on, a mieux
+conserv sa puret en Hollande, en Belgique et en Angleterre qu'en
+France[65], et cependant ce dernier pays est beaucoup plus fcond en
+suicides que les trois autres.
+
+Du reste, cette distribution gographique des suicides franais peut
+s'expliquer sans qu'il soit ncessaire de faire intervenir les
+puissances obscures de la race. On sait que notre pays est divis,
+moralement aussi bien qu'ethnologiquement, en deux parties qui ne se
+sont pas encore compltement pntres. Les populations du Centre et du
+Midi ont gard leur humeur, un genre de vie qui leur est propre et,
+pour cette raison, rsistent aux ides et aux moeurs du Nord. Or, c'est
+au Nord que se trouve le foyer de la civilisation franaise; elle est
+donc reste chose essentiellement septentrionale. D'autre part, comme
+elle contient, ainsi qu'on le verra plus loin, les principales causes
+qui poussent les Franais se tuer, les limites gographiques de sa
+sphre d'action sont aussi celles de la zone la plus fertile en
+suicides. Si donc les gens du Nord se tuent plus que ceux du Midi, ce
+n'est pas qu'ils y soient plus prdisposs en vertu de leur temprament
+ethnique; c'est simplement que les causes sociales du suicide sont plus
+particulirement accumules au nord de la Loire qu'au sud.
+
+Quant savoir comment cette dualit morale de notre pays s'est produite
+et maintenue, c'est une question d'histoire que des considrations
+ethnographiques ne sauraient suffire rsoudre. Ce n'est pas ou, en
+tout cas, ce n'est pas seulement la diffrence des races qui a pu eu
+tre cause; car des races trs diverses sont susceptibles de se mler et
+de se perdre les unes dans les autres. Il n'y a pas entre le type
+septentrional et le type mridional un tel antagonisme que des sicles
+de vie commune n'aient pu en triompher. Le Lorrain ne diffrait pas
+moins du Normand que le Provenal de l'habitant de l'Ile-de-France. Mais
+c'est que, pour des raisons historiques, l'esprit provincial, le
+traditionnalisme local sont rests beaucoup plus forts dans le Midi,
+tandis qu'au Nord la ncessit de faire face des ennemis communs, une
+plus troite solidarit d'intrts, des contacts plus frquents ont
+rapproch plus tt les peuples et confondu leur histoire. Et c'est
+prcisment ce nivellement moral qui, en rendant plus active la
+circulation des hommes, des ides et des choses, a fait de cette
+dernire rgion le lieu d'origine d'une civilisation intense[66].
+
+
+
+
+III.
+
+
+La thorie qui fait de la race un facteur important du penchant au
+suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est hrditaire: car il
+ne peut constituer un caractre ethnique qu' cette condition. Mais
+l'hrdit du suicide est-elle dmontre? La question mrite d'autant
+plus d'tre examine que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec
+la prcdente, elle a par elle-mme son intrt propre. Si, en effet, il
+tait tabli que la tendance au suicide se transmet par la gnration,
+il faudrait reconnatre qu'elle dpend troitement d'un tat organique
+dtermin.
+
+Mais il importe d'abord de prciser le sens des mots. Quand on dit du
+suicide qu'il est hrditaire, entend-on simplement que les enfants des
+suicids, ayant hrit de l'humeur de leurs parents, sont enclins se
+conduire comme eux dans les mmes circonstances? Dans ces termes, la
+proposition est incontestable, mais sans porte, car ce n'est pas alors
+le suicide qui est hrditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un
+certain temprament gnral qui peut, le cas chant, y prdisposer les
+sujets, mais sans les ncessiter, et qui, par consquent, n'est pas une
+explication suffisante de leur dtermination. Nous avons vu, en effet,
+comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'closion,
+ savoir la neurasthnie sous ses diffrentes formes, ne rend aucunement
+compte des variations que prsente le taux des suicides. Mais c'est dans
+un tout autre sens que les psychologues ont trs souvent parl
+d'hrdit. Ce serait la tendance se tuer qui passerait directement et
+intgralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise,
+donnerait naissance au suicide avec un vritable automatisme. Elle
+consisterait alors en une sorte de mcanisme psychologique, dou d'une
+certaine autonomie, qui ne serait pas trs diffrent d'une monomanie et
+auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mcanisme
+physiologique non moins dfini. Par suite, elle dpendrait
+essentiellement de causes individuelles.
+
+L'observation dmontre-t-elle l'existence d'une telle hrdit?
+Assurment, on voit parfois le suicide se reproduire dans une mme
+famille avec une dplorable rgularit. Un des exemples les plus
+frappants est celui que cite Gall: Un sieur G..., propritaire, laisse
+sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent
+Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune
+paternelle; quelques-uns mme l'augmentent. Aucun n'prouve de malheurs;
+tous jouissent d'une bonne sant... Tous les sept frres, dans l'espace
+de quarante ans, se sont suicids[67]. Esquirol a connu un ngociant,
+pre de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se turent; un
+cinquime fit des tentatives rptes[68]. Ailleurs, on voit
+successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber
+ la mme impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous
+apprendre ne pas conclure prmaturment en ces questions d'hrdit
+qui demandent tre traites avec beaucoup de circonspection. Ainsi,
+les cas sont certainement nombreux o la phtisie frappe des gnrations
+successives, et cependant, les savants hsitent encore admettre
+qu'elle est hrditaire. La solution contraire semble mme prvaloir.
+Cette rptition de la maladie au sein d'une mme famille peut tre due,
+en effet, non l'hrdit de la phtisie elle-mme, mais celle d'un
+temprament gnral, propre recevoir et fconder, l'occasion, le
+bacille gnrateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne
+serait pas l'affection elle-mme, mais seulement un terrain de nature
+en favoriser le dveloppement. Pour avoir le droit de rejeter
+catgoriquement cette dernire explication, il faudrait avoir au moins
+tabli que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le foetus; tant
+que cette dmonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La mme
+rserve est de rigueur dans le problme qui nous occupe. Il ne suffit
+donc pas, pour le rsoudre, de citer certains faits favorables la
+thse de l'hrdit. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en
+nombre suffisant pour ne pas pouvoir tre attribus des rencontres
+accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils
+ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils cette triple
+condition?
+
+Ils passent, il est vrai, pour n'tre pas rares. Mais pour qu'on puisse
+en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'tre hrditaire, ce
+n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins frquents. Il faudrait, de
+plus, pouvoir dterminer quelle en est la proportion par rapport
+l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement
+leve du chiffre total des suicides, l'existence d'antcdents
+hrditaires tait dmontre, on serait fond admettre qu'il y a entre
+ces deux faits un rapport de causalit, que le suicide a une tendance
+se transmettre hrditairement. Mais tant que cette preuve manque, on
+peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus des
+combinaisons fortuites de causes diffrentes. Or, les observations et
+les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question
+n'ont jamais t faites d'une manire tendue. On se contente presque
+toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intressantes. Les
+quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont
+rien de dmonstratif dans aucun sens; ils sont mme un peu
+contradictoires. Sur 39 alins avec penchant plus ou moins prononc au
+suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son
+tablissement et sur lesquels il a pu runir des informations assez
+compltes, il n'a trouv qu'un seul cas o la mme tendance se ft dj
+rencontre dans la famille du malade[69]. Sur 265 alins, Brierre de
+Boismont en a rencontr seulement 11, soit 4 %, dont les parents
+s'taient suicids[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup
+plus leve; chez 13 sujets sur 60, il aurait constat des antcdents
+hrditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'aprs la statistique bavaroise,
+la seule qui enregistre l'influence de l'hrdit, celle-ci, pendant les
+annes 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72].
+
+Quelque peu dcisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre
+compte qu'en admettant une hrdit spciale du suicide, cette hypothse
+recevrait une certaine autorit de l'impossibilit mme o l'on serait
+de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres
+causes qui peuvent produire le mme effet, surtout par leur concours.
+
+En premier lieu, presque toutes ces observations ont t faites par des
+alinistes et, par consquent, sur des alins. Or l'alination mentale
+est, peut-tre, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus
+frquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide
+qui est hrditaire, ou si ce n'est pas plutt l'alination mentale dont
+il est un symptme frquent, mais pourtant accidentel. Le doute est
+d'autant plus fond que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est
+surtout, sinon exclusivement, chez les alins suicids que se
+rencontrent les cas favorables l'hypothse de l'hrdit[73]. Sans
+doute, mme dans ces conditions, celle-ci joue un rle important; mais
+ce n'est plus l'hrdit du suicide. Ce qui est transmis, c'est
+l'affection mentale dans sa gnralit, c'est la tare nerveuse dont le
+meurtre de soi-mme est une consquence contingente, quoique toujours
+redouter. Dans ce cas, l'hrdit ne porte pas plus sur le penchant au
+suicide, qu'elle ne porte sur l'hmoptysie dans les cas de phtisie
+hrditaire. Si le malheureux, qui compte la fois dans sa famille des
+fous et des suicids se tue, ce n'est pas parce que ses parents
+s'taient tus, c'est parce qu'ils taient fous. Aussi, comme les
+dsordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par
+exemple, la mlancolie des ascendants devient le dlire chronique ou la
+folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs
+membres d'une mme famille se donnent la mort et que tous ces suicides,
+ressortissant des folies diffrentes, appartiennent, par consquent,
+des types diffrents.
+
+Cependant, cette premire cause ne suffit pas expliquer tous les
+faits. Car, d'une part, il n'est pas prouv que le suicide ne se rpte
+jamais que dans les familles d'alins; de l'autre, il reste toujours
+cette particularit remarquable que, dans certaines de ces familles, le
+suicide parat tre l'tat endmique, quoique l'alination mentale
+n'implique pas ncessairement une telle consquence. Tout fou n'est pas
+port se tuer. D'o vient donc qu'il y ait des souches de fous qui
+semblent prdestines se dtruire? Ce concours de cas semblables
+suppose videmment un facteur autre que le prcdent. Mais on peut en
+rendre compte sans l'attribuera l'hrdit. La puissance contagieuse de
+l'exemple suffit le produire.
+
+Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est
+minemment contagieux. Cette contagiosit se fait surtout sentir chez
+les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles
+toutes les suggestions en gnral et aux ides de suicide en
+particulier; car non seulement ils sont ports reproduire tout ce qui
+les frappe, mais ils sont surtout enclins rpter un acte pour lequel
+ils ont dj quelque penchant. Or, cette double condition est ralise
+chez les sujets alins ou simplement neurasthniques, dont les parents
+se sont suicids. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en
+mme temps qu'elle les prdispose accueillir facilement l'ide de se
+donner la mort. Il n'est donc pas tonnant que le souvenir ou le
+spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la
+source d'une obsession ou d'une impulsion irrsistible.
+
+Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle
+qui fait appel l'hrdit, mais il y a des faits qu'elle seule fait
+comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles o s'observent des
+faits rpts de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement
+les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au mme ge, mais encore
+ils s'excutent de la mme manire. Ici, c'est la pendaison qui est en
+honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu lev. Dans un
+cas souvent cit, la ressemblance est encore pousse plus loin; c'est
+une mme arme qui a servi toute une famille, et cela plusieurs
+annes de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve
+de plus en faveur de l'hrdit. Cependant, s'il y a de bonnes raisons
+pour ne pas faire du suicide une entit psychologique distincte, combien
+il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide
+par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne dmontrent-ils pas
+plutt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur
+l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglant dj l'histoire
+de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsdent et les
+perscutent pour les dterminer reproduire, avec une aussi exacte
+fidlit, l'acte de leurs devanciers.
+
+Ce qui donne cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que
+de nombreux cas o il ne peut tre question d'hrdit et o la
+contagion est l'unique cause du mal, prsentent le mme caractre. Dans
+les pidmies dont il sera reparl plus loin, il arrive presque toujours
+que les diffrents suicides se ressemblent avec la plus tonnante
+uniformit. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le
+monde connat l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se
+pendirent successivement et en peu de temps un mme crochet, sous un
+passage obscur de l'htel. Le crochet enlev, l'pidmie prit fin. De
+mme au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une
+gurite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la mme gurite;
+mais, ds que celle-ci fut brle, la contagion s'arrta. Dans tous ces
+faits, l'influence prpondrante de l'obsession est vidente puisqu'ils
+cessent aussitt qu'a disparu l'objet matriel qui en voquait l'ide.
+Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres,
+semblent tous reproduire un mme modle, il est lgitime de les
+attribuer cette mme cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son
+_maximum_ d'action dans ces familles o tout concourt en accrotre la
+puissance.
+
+Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs
+parents, ils cdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille
+observe par Esquirol: Le plus jeune (frre) g de 26 27 ans devient
+mlancolique et se prcipite du toit de sa maison; un second frre, qui
+lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de
+suicide et meurt un an aprs des suites d'une abstinence prolonge et
+rpte... Un quatrime frre, mdecin, qui, deux ans avant, m'avait
+rpt avec un dsespoir effrayant qu'il n'chapperait pas son sort,
+se tue[75]. Moreau cite le fait suivant. Un alin, dont le frre et
+l'oncle paternel s'taient tus, tait affect de penchant au suicide.
+Un frre qui venait lui rendre visite Charenton tait dsespr des
+ides horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se dfendre de la
+conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient
+faire Brierre de Boismont la confession suivante: Jusqu' 53 ans, je
+me suis bien port; je n'avais aucun chagrin, mon caractre tait assez
+gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commenc avoir des ides noires...
+Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et, chaque
+instant, je suis pouss me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que
+mon frre s'est tu 60 ans; jamais je ne m'en tais proccup d'une
+manire srieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixime anne, ce
+souvenir s'est prsent avec plus de vivacit mon esprit et,
+maintenant, il est toujours prsent. Mais un des faits les plus
+probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans
+apprend qu'un oncle du ct paternel s'tait volontairement donn la
+mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ou-dire que la
+folie tait hrditaire, l'ide qu'elle pourrait un jour tomber dans ce
+triste tat usurpa bientt son attention... Elle tait dans cette triste
+position lorsque son pre mit volontairement un terme son existence.
+Ds lors, (elle) se croit tout fait voue une mort violente. Elle
+ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle rpte: Je
+dois prir comme mon pre et comme mon oncle! mon sang est donc
+corrompu! Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait
+tre son pre ne l'tait rellement pas. Pour la dbarrasser de ses
+craintes, sa mre lui avoue la vrit et lui mnage une entrevue avec
+son pre vritable. La ressemblance physique tait si grande que la
+malade vit tous ses doutes se dissiper l'instant mme. Ds lors, elle
+renonce toute ide de suicide; sa gaiet revient progressivement et sa
+sant se rtablit[77].
+
+Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables l'hrdit du suicide
+ne suffisent pas en dmontrer l'existence, de l'autre, ils se prtent
+sans peine une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de
+statistique, dont l'importance semble avoir chapp aux psychologues,
+sont inconciliables avec l'hypothse d'une transmission hrditaire
+proprement dite. Ce sont les suivants:
+
+1 S'il existe un dterminisme organico-psychique, d'origine
+hrditaire, qui prdestine les hommes se tuer, il doit svir peu
+prs galement sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par
+soi-mme, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la gnration
+grve les garons plutt que les filles. Or, en fait, nous savons que
+les suicides fminins sont en trs petit nombre et ne reprsentent
+qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi
+si l'hrdit avait la puissance qu'on lui attribue.
+
+Dira-t-on que les femmes hritent, tout comme les hommes, du penchant au
+suicide, mais qu'il est neutralis, la plupart du temps, par les
+conditions sociales qui sont propres au sexe fminin? Mais que faut-il
+penser d'une hrdit qui, dans la majeure partie des cas, reste
+latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualit dont rien
+n'tablit l'existence?
+
+2 Parlant de l'hrdit de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces
+termes: Que l'on admette l'hrdit dans un cas de ce genre (il s'agit
+d'une phtisie dclare chez un enfant de trois mois), tout nous y
+autorise... Il est dj moins certain que la tuberculose date de la vie
+intra-utrine, quand elle clate quinze ou vingt mois aprs la
+naissance, alors que rien ne pouvait faire souponner l'existence d'une
+tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui
+apparaissent quinze, vingt ou trente ans aprs la naissance? En
+supposant mme qu'une lsion aurait exist au commencement de la vie,
+cette lsion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa
+virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles
+plutt que les bacilles bien vivants... que le sujet est expos
+rencontrer sur son chemin[78]. En effet, pour avoir le droit de
+soutenir qu'une affection est hrditaire, dfaut de la preuve
+premptoire qui consiste en faire voir le germe dans le foetus ou dans
+le nouveau-n, tout le moins faudrait-il tablir qu'elle se produit
+frquemment chez les jeunes enfants. Voil pourquoi on a fait de
+l'hrdit la cause fondamentale de cette folie spciale qui se
+manifeste ds la premire enfance et que l'on a appele, pour cette
+raison, folie hrditaire. Koch a mme montr que, dans les cas o la
+folie, sans tre cre de toutes pices par l'hrdit, ne laisse pas
+d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marque la
+prcocit que l o il n'y a pas d'antcdents connus[79].
+
+On cite, il est vrai, des caractres qui sont regards comme
+hrditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu' un ge plus ou moins
+avanc: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable
+dans l'hypothse de l'hrdit que s'ils dpendent d'un tat organique
+qui ne peut lui-mme se constituer qu'au cours de l'volution
+individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions
+sexuelles, l'hrdit ne peut videmment produire d'effets ostensibles
+qu' la pubert. Mais si la proprit transmise est possible tout
+ge, elle devrait se manifester d'emble. Par consquent, plus elle met
+de temps apparatre, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de
+l'hrdit qu'une faible incitation tre. Or, on ne voit pas pourquoi
+la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du dveloppement
+organique plutt que de telle autre. Si elle constitue un mcanisme
+dfini, qui peut se transmettre tout organis, il devrait donc entrer en
+jeu ds les premires annes.
+
+Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est
+extrmement rare chez les enfants. En France, d'aprs Legoyt, sur 1
+million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la priode
+1861-75, 4,3 suicides de garons, 1,8 suicides de filles. En Italie,
+d'aprs Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne
+s'lvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre
+(priode 1866-75), et la proportion est sensiblement la mme dans tous
+les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent cinq ans et ils
+sont tout fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouv que ces faits
+extraordinaires doivent tre attribus l'hrdit. Il ne faut pas
+oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est plac sous l'action des
+causes sociales et qu'elles peuvent suffire le dterminer au suicide.
+Ce qui dmontre leur influence mme dans ce cas, c'est que les suicides
+d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi
+nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi,
+la vie sociale ne commence aussitt pour l'enfant, comme le prouve la
+prcocit qui distingue le petit citadin. Initi plus tt et plus
+compltement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tt et
+plus compltement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays
+cultivs, le nombre des suicides infantiles s'accrot avec une
+dplorable rgularit[81].
+
+Il y a plus. Non seulement le suicide est trs rare pendant l'enfance,
+mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive son apoge et,
+dans l'intervalle, il crot rgulirement d'ge en ge.
+
+TABLEAU IX[82]
+
+_Suicides aux diffrents ges (pour un million de sujets de chaque
+ge)._
+
+/*
++-------------+----------+-----------+---------+----------+----------+
+| | FRANCE | PRUSSE | SAXE | ITALIE | DANEMARK |
+| | (1835-44)| (1873-75) |(1847-58)| (1872-76)| (1845-56)|
+| +----------+-----------+---------+----------+----------+
+| | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. & F. |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|Au-dessous de| | | | | | | | | |
+|16 ans | 2,2| 1,2| 10,5| 3,2| 9,6| 2,4| 3,2 | 1,0| 113 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|De 16 20 | 56,5|31,7|122,0| 50,3| 210| 85 | 32,3|12,2| 272 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|De 20 30 |130,5|44,5|231,1| 60,8| 396| 108| 77,0|18,9| 307 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|De 30 40 |155,6|44,0|235,1| 55,6| | | 72,3|19,6| 426 |
++-------------+-----+----+-----+-----+ 551| 126+-----+----+----------+
+|De 40 50 |204,7|64,7|347,0| 61,6| | |102,3|26,0| 576 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+|De 50 60 |217,9|74,8| | | | |140,0|32,0| 702 |
++-------------+-----+----+ | | 906| 207+-----+----+----------+
+|De 60 70 |317,3|83,7| | | | |147,8|34,5| |
++-------------+-----+----+529,0|113,9+----+----+-----+----+ 783 |
+|De 70 80 |317,3|91,8| | | | |124,3|29,1| |
++-------------+-----+----+ | | 917| 297+-----+----+----------+
+|Au-dessus |345,1|81,4| | | | |103,8|33,8| 642 |
++-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
+*/
+
+Avec quelques nuances, ces rapports sont les mmes dans tous les pays.
+La Sude est la seule socit o le maximum tombe entre 40 et 50 ans.
+Partout ailleurs, il ne se produit qu' la dernire ou
+l'avant-dernire priode de la vie et, partout galement, de trs
+lgres exceptions prs qui sont peut-tre dues des erreurs de
+recensement[83], l'accroissement jusqu' cette limite extrme est
+continu. La dcroissance que l'on observe au del de 80 ans n'est pas
+absolument gnrale et, en tout cas, elle est trs faible. Le
+contingent de cet ge est un peu au-dessous de celui que fournissent les
+septuagnaires, mais il reste suprieur aux autres ou, tout au moins,
+la plupart des autres. Comment, ds lors, attribuer l'hrdit une
+tendance qui n'apparat que chez l'adulte _et qui, partir de ce
+moment, prend toujours plus de force mesure que l'homme avance dans
+l'existence?_ Comment qualifier de congnitale une affection qui, nulle
+ou trs faible pendant l'enfance, va de plus en plus en se dveloppant
+et n'atteint son maximum d'intensit que chez les vieillards?
+
+La loi de l'hrdit homochrone ne saurait tre invoque en l'espce.
+Elle nonce, en effet, que, dans certaines circonstances, le caractre
+hrit apparat chez les descendants peu prs au mme ge que chez les
+parents. Mais ce n'est pas le cas du suicide qui, au del de 10 ou de 15
+ans, est de tous les ges sans distinction. Ce qu'il a de
+caractristique, ce n'est pas qu'il se manifeste un moment dtermin
+de la vie, c'est qu'il progresse sans interruption d'ge en ge. Cette
+progression ininterrompue dmontre que la cause dont il dpend se
+dveloppe elle-mme mesure que l'homme vieillit. Or l'hrdit ne
+remplit pas cette condition; car elle est, par dfinition, tout ce
+qu'elle doit et peut tre ds que la fcondation est accomplie.
+Dira-t-on que le penchant au suicide existe l'tat latent ds la
+naissance, mais qu'il ne devient apparent que sous l'action d'autres
+forces dont l'apparition est tardive et le dveloppement progressif?
+Mais c'est reconnatre que l'influence hrditaire se rduit tout au
+plus une prdisposition trs gnrale et indtermine; car, si le
+concours d'un autre facteur lui est tellement indispensable qu'elle fait
+seulement sentir son action quand il est donn et dans la mesure o il
+est donn, c'est lui qui doit tre regard comme la cause vritable.
+
+Enfin, la faon dont le suicide varie selon les ges prouve que, de
+toute manire, un tat organico-psychique n'en saurait tre la cause
+dterminante. Car tout ce qui tient l'organisme, tant soumis au
+rythme de la vie, passe successivement par une phase de croissance, puis
+de stationnement et, enfin, de rgression. Il n'y a pas de caractre
+biologique ou psychologique qui progresse sans terme; mais tous, aprs
+tre arrivs un moment d'apoge, entrent en dcadence. Au contraire,
+le suicide ne parvient son point culminant qu'aux dernires limites de
+la carrire humaine. Mme le recul que l'on constate assez souvent vers
+80 ans, outre qu'il est lger et n'est pas absolument gnral, n'est que
+relatif, puisque les nonagnaires se tuent encore autant ou plus que les
+sexagnaires, plus surtout que les hommes en pleine maturit. Ne
+reconnat-on pas ce signe que la cause qui fait varier le suicide ne
+saurait consister en une impulsion congnitale et immuable, mais dans
+l'action progressive de la vie sociale? De mme qu'il apparat plus ou
+moins tt, selon l'ge auquel les hommes dbutent dans la socit, il
+crot mesure qu'ils y sont plus compltement engags.
+
+Nous voici donc ramens la conclusion du chapitre prcdent. Sans
+doute, le suicide n'est possible que si la constitution des individus ne
+s'y refuse pas. Mais l'tat individuel qui lui est le plus favorable
+consiste, non en une tendance dfinie et automatique (sauf le cas des
+alins), mais en une aptitude gnrale et vague, susceptible de prendre
+des formes diverses selon les circonstances, qui permet le suicide, mais
+ne l'implique pas ncessairement et, par consquent, n'en donne pas
+l'explication.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+Le suicide et les facteurs cosmiques[84].
+
+
+Mais si, elles seules, les prdispositions individuelles ne sont pas
+des causes dterminantes du suicide, elles ont peut-tre plus d'action
+quand elles se combinent avec certains facteurs cosmiques. De mme que
+le milieu matriel fait parfois clore des maladies qui, sans lui,
+resteraient l'tat de germe, il pourrait se faire qu'il et le pouvoir
+de faire passer l'acte les aptitudes gnrales et purement virtuelles
+dont certains individus seraient naturellement dous pour le suicide.
+Dans ce cas, il n'y aurait pas lieu de voir dans le taux des suicides un
+phnomne social; d au concours de certaines causes physiques et d'un
+tat organico-psychique, il relverait tout entier ou principalement de
+la psychologie morbide. Peut-tre, il est vrai, aurait-on du mal
+expliquer comment, dans ces conditions, il peut tre si troitement
+personnel chaque groupe social: car, d'un pays l'autre, le milieu
+cosmique ne diffre pas trs sensiblement. Pourtant, un fait important
+ne laisserait pas d'tre acquis: c'est qu'on pourrait rendre compte de
+certaines, tout au moins, des variations que prsente ce phnomne, sans
+faire intervenir de causes sociales.
+
+Parmi les facteurs de cette espce, il en est deux seulement auxquels on
+a attribu une influence suicidogne; c'est le climat et la temprature
+saisonnire.
+
+I.
+
+Voici comment les suicides se distribuent sur la carte d'Europe, selon
+les diffrents degrs de latitude:
+
+/*
++-------------------------------+------------------------------------+
+|Du 36e au 43e degr de latitude| 21,1 suicides par million d'hab. |
++-------------------------------+------------------------------------+
+|Du 43e au 50e --- --- | 93,3 --- --- |
++-------------------------------+------------------------------------+
+|Du 50e au 55e --- --- |172,5 --- --- |
++-------------------------------+------------------------------------+
+|Au del. | 88,1 --- --- |
++-------------------------------+------------------------------------+
+*/
+
+C'est donc dans le sud et au nord de l'Europe que le suicide est
+_minimum_; c'est au centre qu'il est le plus dvelopp: avec plus de
+prcision, Morselli a pu dire que l'espace compris entre le 47e et le
+57e degr de latitude, d'une part, et le 20e et le 40e degr de
+longitude, de l'autre, tait le lieu de prdilection du suicide. Cette
+zone concide assez bien avec la rgion la plus tempre de l'Europe.
+Faut-il voir dans cette concidence un effet des influences
+climatriques?
+
+C'est la thse qu'a soutenue Morselli, non toutefois sans quelque
+hsitation. On ne voit pas bien, en effet, quel rapport il peut y avoir
+entre le climat tempr et la tendance au suicide; il faudrait donc que
+les faits fussent singulirement concordants pour imposer une telle
+hypothse. Or, bien loin qu'il y ait un rapport entre le suicide et tel
+ou tel climat, il est constant qu'il a fleuri sous tous les climats.
+Aujourd'hui, l'Italie en est relativement exempte; mais il y fut trs
+frquent au temps de l'Empire, alors que Rome tait la capitale de
+l'Europe civilise. De mme, sous le ciel brlant de l'Inde, il a t,
+certaines poques, trs dvelopp[85].
+
+La configuration mme de cette zone montre bien que le climat n'est pas
+la cause des nombreux suicides qui s'y commettent. La tache qu'elle
+forme sur la carte n'est pas constitue par une seule bande, peu prs
+gale et homogne, qui comprendrait tous les pays soumis au mme climat,
+mais par deux taches distinctes: l'une qui a pour centre
+l'le-de-France et les dpartements circonvoisins, l'autre la Saxe et la
+Prusse. Elles concident donc, non avec une rgion climatrique
+nettement dfinie, mais avec les deux principaux foyers de la
+civilisation europenne. C'est, par consquent dans la nature de cette
+civilisation, dans la manire dont elle se distribue entre les
+diffrents pays, et non dans les vertus mystrieuses du climat, qu'il
+faut aller chercher la cause qui fait l'ingal penchant des peuples pour
+le suicide.
+
+On peut expliquer de mme un autre fait que Guerry avait dj signal,
+que Morselli confirme par des observations nouvelles et qui, s'il n'est
+pas sans exceptions, est pourtant assez gnral. Dans les pays qui ne
+font pas partie de la zone centrale, les rgions qui en sont le plus
+rapproches, soit au Nord soit au Sud, sont aussi les plus prouves par
+le suicide. C'est ainsi qu'en Italie il est surtout dvelopp au Nord,
+tandis qu'en Angleterre et en Belgique il l'est davantage au Midi. Mais
+on n'a aucune raison d'imputer ces faits la proximit du climat
+tempr. N'est-il pas plus naturel d'admettre que les ides, les
+sentiments, en un mot, les courants sociaux qui poussent avec tant de
+force au suicide les habitants de la France septentrionale et de
+l'Allemagne du Nord, se retrouvent dans les pays voisins qui vivent un
+peu de la mme vie, mais avec une moindre intensit? Voici, d'ailleurs,
+qui montre combien est grande l'influence des causes sociales sur cette
+rpartition du suicide. En Italie, jusqu'en 1870, ce sont les provinces
+du Nord qui comptaient le plus de suicides, le Centre venait ensuite et
+le Sud en troisime lieu. Mais peu peu, la distance entre le Nord et
+le Centre a diminu et les rangs respectifs ont fini par tre
+intervertis (Voir tableau X, ci-dessus). Le climat des diffrentes
+rgions est cependant rest le mme. Ce qu'il y a eu de chang, c'est
+que, par suite de la conqute de Rome en 1870, la capitale de l'Italie a
+t transporte au centre du pays. Le mouvement scientifique,
+artistique, conomique s'est dplac dans le mme sens. Les suicides ont
+suivi.
+
+Tableau X
+
+_Distribution rgionale du suicide en Italie._
+
+/*
++--------------+-------------------------+---------------------------+
+| | SUICIDES PAR MILLION |LE TAUX DE CHAQUE RGION |
+| | | |
+| | d'habitants. | exprim en fonction |
+| | | |
+| | |de celui du Nord reprsent|
+| | | |
+| | | par 100. |
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+| |PRIODE | | | | | |
+| |1866-67.|1864-76.|1884-86|1866-67. |1864-76.|1884-86.|
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+|Nord | 33,8 | 43,6 | 63 | 100 | 100 | 100 |
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+|Centre | 25,6 | 40,8 | 88 | 75 | 93 | 139 |
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+|Sud | 8,3 | 16,5 | 21 | 24 | 37 | 33 |
++--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
+*/
+
+
+
+Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur une hypothse que rien
+ne prouve et que tant de faits infirment.
+
+
+II.
+
+L'influence de la temprature saisonnire parat mieux tablie. Les
+faits peuvent tre diversement interprts, mais ils sont constants.
+
+Si, au lieu de les observer, on essayait de prvoir par le raisonnement
+quelle doit tre la saison la plus favorable au suicide, on croirait
+volontiers que c'est celle o le ciel est le plus sombre, o la
+temprature est la plus basse ou la plus humide. L'aspect dsol que
+prend alors la nature n'a-t-il pas pour effet de disposer la rverie,
+d'veiller les passions tristes, de provoquer la mlancolie?
+D'ailleurs, c'est aussi l'poque o la vie est le plus rude, parce qu'il
+nous faut une alimentation plus riche pour suppler l'insuffisance de
+la chaleur naturelle et qu'il est plus difficile de se la procurer.
+C'est dj pour cette raison que Montesquieu considrait les pays
+brumeux et froids comme particulirement favorables au dveloppement du
+suicide et, pendant longtemps, cette opinion fit loi. En l'appliquant
+aux saisons, on en arriva croire que c'est l'automne que devait se
+trouver l'apoge du suicide. Quoique Esquirol et dj mis des doutes
+sur l'exactitude de cette thorie, Falret en acceptait encore le
+principe[86]. La statistique l'a aujourd'hui dfinitivement rfute. Ce
+n'est ni en hiver, ni en automne que le suicide atteint son _maximum_;,
+mais pendant la belle saison, alors que la nature est le plus riante et
+la temprature le plus douce. L'homme quitte de prfrence la vie au
+moment o elle est le plus facile. Si, en effet, on divise l'anne en
+deux semestres, l'un qui comprend les six mois les plus chauds (de mars
+ aot inclusivement), l'autre les six mois les plus froids, c'est
+toujours le premier qui compte le plus de suicides. _Il n'est pas un
+pays qui fasse exception cette loi._ La proportion, quelques units
+prs, est la mme partout. Sur 1.000 suicides annuels, il y en a de 590
+ 600 qui sont commis pendant la belle saison et 400 seulement pendant
+le reste de l'anne.
+
+Le rapport entre le suicide et les variations de la temprature peut
+mme tre dtermin avec plus de prcision.
+
+Si l'on convient d'appeler hiver le trimestre qui va de dcembre
+fvrier inclus, printemps celui qui s'tend de mars mai, t celui qui
+commence en juin pour finir en aot, et automne les trois mois suivants,
+et si l'on classe ces quatre saisons suivant l'importance de leur
+mortalit-suicide, on trouve que presque partout l't tient la premire
+place. Morselli a pu comparer ce point de vue 34 priodes diffrentes
+appartenant 18 tats europens, et il a constat que dans 30 cas,
+c'est--dire 88 fois sur cent, le maximum des suicides tombait pendant
+la priode estivale, trois fois seulement au printemps, une seule fois
+en automne. Cette dernire irrgularit que l'on a observe dans le seul
+grand-duch de Bade et un seul moment de son histoire est sans valeur,
+car elle rsulte d'un calcul qui porte sur une priode de temps trop
+courte; d'ailleurs, elle ne s'est pas reproduite aux priodes
+ultrieures. Les trois autres exceptions ne sont gure plus
+significatives. Elles se rapportent la Hollande, l'Irlande, la
+Sude. Pour ce qui est des deux premiers pays, les chiffres effectifs
+qui ont servi de base l'tablissement des moyennes saisonnires sont
+trop faibles pour qu'on en puisse rien conclure avec certitude; il n'y a
+que 387 cas pour la Hollande et 755 pour l'Irlande. Du reste, la
+statistique de ces deux peuples n'a pas toute l'autorit dsirable.
+Enfin, pour la Sude, c'est seulement pendant la priode 1835-51 que le
+fait a t constat. Si donc on s'en tient aux tats sur lesquels nous
+sommes authentiquement renseigns, on peut dire que la loi est absolue
+et universelle.
+
+L'poque o a lieu le minimum n'est pas moins rgulire: 30 fois sur 34,
+c'est--dire 88 fois sur cent, il arrive en hiver; les quatre autres
+fois en automne. Les quatre pays qui s'cartent de la rgle sont
+l'Irlande et la Hollande (comme dans le cas prcdent) le canton de
+Berne et la Norwge. Nous savons quelle est la porte des deux premires
+anomalies; la troisime en a moins encore, car elle n'a t observe que
+sur un ensemble de 97 suicides. En rsum 26 fois sur 34, soit 76 fois
+sur cent, les saisons se rangent dans l'ordre suivant: t, printemps,
+automne, hiver. Ce rapport est vrai sans aucune exception du Danemark,
+de la Belgique, de la France, de la Prusse, de la Saxe, de la Bavire,
+du Wurtemberg, de l'Autriche, de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne.
+
+Non seulement les saisons se classent de la mme manire, mais la part
+proportionnelle de chacune diffre peine d'un pays l'autre. Pour
+rendre cette invariabilit plus sensible, nous avons, dans le tableau XI
+(V. ci-dessous), exprim le contingent de chaque saison dans les
+principaux tats europens en fonction du total annuel ramen mille.
+On voit que les mmes sries de nombres reviennent presque identiquement
+dans chaque colonne.
+
+Tableau XI
+
+_Part proportionnelle de chaque saison dans le total annuel des suicides
+de chaque pays._
+
+/*
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| |DANEMARK|BELGIQUE| FRANCE| SAXE |BAVIRE|AUTRICHE|PRUSSE |
+| |1858-65 |1841-49 |1835-43|1847-58|1858-65|1858-59 |1869-72|
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| t | 312 | 301 | 306 | 307 | 308 | 315 | 290 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+|Printemps| 284 | 275 | 283 | 281 | 282 | 281 | 284 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| Automne | 227 | 229 | 210 | 217 | 218 | 219 | 227 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| Hiver | 177 | 195 | 201 | 195 | 192 | 185 | 199 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+| | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 |
++---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
+*/
+
+De ces faits incontestables Ferri et Morselli ont conclu que la
+temprature avait sur la tendance au suicide une influence directe; que
+la chaleur, par l'action mcanique qu'elle exerce sur les fonctions
+crbrales, entranait l'homme se tuer. Ferri a mme essay
+d'expliquer de quelle manire elle produisait cet effet. D'une part,
+dit-il, la chaleur augmente l'excitabilit du systme nerveux; de
+l'autre, comme, avec la saison chaude, l'organisme n'a pas besoin de
+consommer autant de matriaux pour entretenir sa propre temprature au
+degr voulu, il en rsulte une accumulation de forces disponibles qui
+tendent naturellement trouver leur emploi. Pour cette double raison,
+il y a, pendant l't, un surcrot d'activit, une plthore de vie qui
+demande se dpenser et ne peut gure se manifester que sous forme
+d'actes violents. Le suicide est une de ces manifestations, l'homicide
+en est une autre, et voil pourquoi les morts volontaires se multiplient
+pendant cette saison en mme temps que les crimes de sang. D'ailleurs,
+l'alination mentale, sous toutes ses formes, passe pour se dvelopper
+cette poque; il est donc naturel, a-t-on dit, que le suicide, par suite
+des rapports qu'il soutient avec la folie, volue de la mme manire.
+
+Cette thorie, sduisante par sa simplicit, parat, au premier abord,
+concorder avec les faits. Il semble mme qu'elle n'en soit que
+l'expression immdiate. En ralit, elle est loin d'en rendre compte.
+
+
+
+
+III.
+
+
+En premier lieu, elle implique une conception trs contestable du
+suicide. Elle suppose, en effet, qu'il a toujours pour antcdent
+psychologique un tat de surexcitation, qu'il consiste en un acte
+violent et n'est possible que par un grand dploiement de force. Or, au
+contraire, il rsulte trs souvent d'une extrme dpression. Si le
+suicide exalt ou exaspr se rencontre, le suicide morne n'est pas
+moins frquent; nous aurons l'occasion de l'tablir. Mais il est
+impossible que la chaleur agisse de la mme manire sur l'un et sur
+l'autre; si elle stimule le premier, elle doit rendre le second plus
+rare. L'influence aggravante qu'elle pourrait avoir sur certains sujets
+serait neutralise et comme annule par l'action modratrice qu'elle
+exercerait sur les autres; par consquent, elle ne pourrait pas se
+manifester, surtout d'une faon aussi sensible, travers les donnes de
+la statistique. Les variations qu'elles prsentent selon les saisons
+doivent donc avoir une autre cause. Quant y voir un simple contre-coup
+des variations similaires que subirait, au mme moment, l'alination
+mentale, il faudrait, pour pouvoir accepter cette explication, admettre
+entre le suicide et la folie une relation plus immdiate et plus troite
+que celle qui existe. D'ailleurs, il n'est mme pas prouv que les
+saisons agissent de la mme manire sur ces deux phnomnes[87], et,
+quand mme ce paralllisme serait incontestable, il resterait encore
+savoir si ce sont les changements de la temprature saisonnire qui font
+monter et descendre la courbe de l'alination mentale. Il n'est pas sr
+que des causes d'une tout autre nature ne puissent produire ou
+contribuer produire ce rsultat.
+
+Mais, de quelque manire qu'on explique cette influence attribue la
+chaleur, voyons si elle est relle.
+
+Il semble bien rsulter de quelques observations que les chaleurs trop
+violentes excitent l'homme se tuer. Pendant l'expdition d'gypte, le
+nombre des suicides augmenta, parat-il, dans l'arme franaise et on
+imputa cet accroissement l'lvation de la temprature. Sous les
+tropiques, il n'est pas rare de voir des hommes se prcipiter
+brusquement la mer quand le soleil darde verticalement ses rayons. Le
+docteur Dietrich raconte que, dans un voyage autour du monde accompli de
+1844 1847 par le comte Charles de Gortz, il remarqua une impulsion
+irrsistible, qu'il nomme _the horrors_, chez les marins de l'quipage
+et qu'il dcrit ainsi: Le mal, dit-il, se manifeste gnralement dans
+la saison d'hiver lorsque, aprs une longue traverse, les marins ayant
+mis pied terre, se placent sans prcautions autour d'un pole ardent
+et se livrent, suivant l'usage, aux excs de tout genre. C'est en
+rentrant bord que se dclarent les symptmes du terrible _horrors_.
+Ceux que l'affection atteint sont pousss par une puissance irrsistible
+ se jeter dans la mer, soit que le vertige les saisisse au milieu de
+leurs travaux, au sommet des mts, soit qu'il survienne durant le
+sommeil dont les malades sortent violemment en poussant des hurlements
+affreux. On a galement observ que le _sirocco_, qui ne peut souffler
+sans rendre la chaleur touffante, a sur le suicide une influence
+analogue[88].
+
+Mais elle n'est pas spciale la chaleur; le froid violent agit de
+mme. C'est ainsi que, pendant la retraite de Moscou, notre arme,
+dit-on, fut prouve par de nombreux suicides. On ne saurait donc
+invoquer ces faits pour expliquer comment il se fait que, rgulirement,
+les morts volontaires sont plus nombreuses en t qu'en automne, et en
+automne qu'en hiver; car tout ce qu'on en peut conclure, c'est que les
+tempratures extrmes, quelles qu'elles soient, favorisent le
+dveloppement du suicide. On comprend, du reste, que les excs de tout
+genre, les changements brusques et violents survenus dans le milieu
+physique, troublent l'organisme, dconcertent le jeu normal des
+fonctions et dterminent ainsi des sortes de dlires au cours desquels
+l'ide du suicide peut surgir et se raliser, si rien ne la contient.
+Mais il n'y a aucune analogie entre ces perturbations exceptionnelles et
+anormales et les variations gradues par lesquelles passe la temprature
+dans le cours de chaque anne. La question reste donc entire. C'est
+l'analyse des donnes statistiques qu'il faut en demander la solution.
+
+Si la temprature tait la cause fondamentale des oscillations que nous
+avons constates, le suicide devrait rgulirement varier comme elle. Or
+il n'en est rien. On se tue beaucoup plus au printemps qu'en automne,
+quoiqu'il fasse alors un peu plus froid:
+
+/*
++---------+-----------------------------+----------------------------+
+| | FRANCE | ITALIE |
++---------+----------------+------------+----------------+-----------+
+| | Sur 1.000 | | Sur 1.000 | |
+| | suicides | Temprature| suicides |Temprature|
+| | annuels combien| moyenne | annuels combien| moyenne |
+| | chaque saison| des saisons| chaque saison|des saisons|
++---------+----------------+------------+----------------+-----------+
+|Printemps| 284 | 10,2 | 297 | 12,9 |
++---------+----------------+------------+----------------+-----------+
+|Automne | 227 | 11,1 | 196 | 13,1 |
++---------+----------------+------------+----------------+-----------+
+*/
+
+Ainsi, tandis que le thermomtre monte de 0,9 en France, et de 0,2 en
+Italie, le chiffre des suicides diminue de 21 % dans le premier de ces
+pays et de 35 % dans l'autre. De mme, la temprature de l'hiver est, en
+Italie, beaucoup plus basse que celle de l'automne (2,3 au lieu de 13,
+1), et pourtant, la mortalit-suicide est peu prs la mme dans les
+deux saisons (196 cas d'un ct, 194 de l'autre). Partout, la diffrence
+entre le printemps et l't est trs faible pour les suicides, tandis
+qu'elle est trs leve pour la temprature. En France, l'cart est de
+78 % pour l'une et seulement de 8 % pour l'autre; en Prusse, il est
+respectivement de 121 % et de 4 %.
+
+Cette indpendance par rapport la temprature est encore plus sensible
+si l'on observe le mouvement des suicides, non plus par saisons, mais
+par mois. Ces variations mensuelles sont, en effet, soumises la loi
+suivante qui s'applique tous les pays d'Europe: _ partir du mois de
+janvier inclus la marche du suicide est rgulirement ascendante de mois
+en mois jusque vers juin et rgulirement rgressive partir de ce
+moment jusqu' la fin de l'anne._ Le plus gnralement, 62 fois sur
+cent, le maximum tombe en juin, 25 fois en mai et 12 fois en juillet. Le
+minimum a eu lieu 60 fois sur cent en dcembre, 22 fois en janvier, 15
+fois en novembre et 3 fois en octobre. D'ailleurs, les irrgularits les
+plus marques sont donnes, pour la plupart, par des sries trop petites
+pour avoir une grande signification. L o l'on peut suivre le
+dveloppement du suicide sur un long espace de temps, comme en France,
+on le voit crotre jusqu'en juin, dcrotre ensuite jusqu'en janvier et
+la distance entre les extrmes n'est pas infrieure 90 ou 100 % en
+moyenne. Le suicide n'arrive donc pas son apoge aux mois les plus
+chauds qui sont aot ou juillet; au contraire, partir d'aot, il
+commence baisser et trs sensiblement. De mme dans la majeure partie
+des cas, il ne descend pas son point le plus bas en janvier qui est le
+mois le plus froid, mais en dcembre. Le tableau XII (V. ci-dessous)
+montre pour chaque mois que la correspondance entre les mouvements du
+thermomtre et ceux du suicide n'a rien de rgulier ni de constant.
+
+Tableau XII[89]
+
+/*
++---------+-----------------+----------------------+-----------------+
+| |FRANCE (1866-70) | ITALIE (1883-88) |PRUSSE (1876-78, |
+| | | | 80-82, 85-89) |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+| | | Combien | | Combien | | Combien |
+| | | de | | de | | de |
+| | Temp. |suicides | Temp. | suicides| Temp. | suicides|
+| |moyenne| chaque | moyenne | chaque |moyenne| chaque |
+| | |mois sur | | mois sur|(1848 | mois sur|
+| | | 1.000 |Rome |Naples| 1.000 |- 1877)| 1.000 |
+| | |suicides | | suicides| | suicides|
+| | |annuels. | | annuels.| | annuels.|
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Janvier | 2,4 | 68 | 6,8| 8,4 | 69 | 0,28 | 61 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Fvrier | 4 | 80 | 8,2| 9,3 | 80 | 0,73 | 67 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Mars | 6,4 | 86 |10,4|10,7 | 81 | 2,74 | 78 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Avril | 10,1 | 102 |13,5|14, | 98 | 6,79 | 99 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Mai | 14,2 | 105 |18,0|17,9 | 103 |10,47 | 104 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Juin | 17,2 | 107 |21,9|21,5 | 105 |14,05 | 105 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Juillet | 18,9 | 100 |24,9|24,3 | 102 |15,22 | 99 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Aot | 18,5 | 82 |24,3|24,2 | 93 |14,60 | 90 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Septembre| 15,7 | 74 |21,2|21,05| 73 |11,60 | 83 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Octobre | 11,3 | 70 |16,3|17,1 | 65 | 7,79 | 78 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Novembre | 6,5 | 66 |10,9|12,2 | 63 | 2,93 | 70 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+|Dcembre | 3,7 | 61 | 7,9| 9,5 | 61 | 0,60 | 61 |
++---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
+*/
+
+Dans un mme pays, des mois dont la temprature est sensiblement la mme
+produisent un nombre proportionnel de suicides trs diffrent (par
+exemple, mai et septembre, avril et octobre en France, juin et
+septembre, en Italie, etc.). L'inverse n'est pas moins frquent; janvier
+et octobre, fvrier et aot, en France, comptent autant de suicides
+malgr des diffrences normes de temprature, et il en est de mme
+d'avril et de juillet en Italie et en Prusse. De plus, les chiffres
+proportionnels sont presque rigoureusement les mmes pour chaque mois
+dans ces diffrents pays, quoique la temprature mensuelle soit trs
+ingale d'un pays l'autre. Ainsi, mai dont la temprature est de
+10,47 en Prusse, de 14,2 en France et de 18 en Italie, donne dans la
+premire 104 suicides, 105 dans la seconde et 103 dans la troisime[90].
+On peut faire la mme remarque pour presque tous les autres mois. Le cas
+de dcembre est particulirement significatif. Sa part dans le total
+annuel des suicides est rigoureusement la mme pour les trois socits
+compares (61 suicides pour mille); et pourtant le thermomtre cette
+poque de l'anne, marque en moyenne 7,9 Rome, 9,5 Naples, tandis
+qu'en Prusse il ne s'lve pas au-dessus de 0,67. Non seulement les
+tempratures mensuelles ne sont pas les mmes, mais elles voluent
+suivant des lois diffrentes dans les diffrentes contres; ainsi, en
+France, le thermomtre monte plus de janvier avril que d'avril juin,
+tandis que c'est l'inverse en Italie. Les variations thermomtriques et
+celles du suicide sont donc sans aucun rapport.
+
+Si, d'ailleurs, la temprature avait l'influence qu'on suppose, celle-ci
+devrait se faire sentir galement dans la distribution gographique des
+suicides. Les pays les plus chauds devraient tre les plus prouvs. La
+dduction s'impose avec une telle vidence que l'cole italienne y
+recourt elle-mme, quand elle entreprend de dmontrer que la tendance
+homicide, elle aussi, s'accrot avec la chaleur. Lombroso, Ferri, se
+sont attachs tablir que, comme les meurtres sont plus frquents en
+t qu'en hiver, ils sont aussi plus nombreux au Sud qu'au Nord.
+Malheureusement, quand il s'agit du suicide, la preuve se retourne
+contre les criminologistes italiens: car c'est dans les pays mridionaux
+de l'Europe qu'il est le moins dvelopp. L'Italie en compte cinq fois
+moins que la France; l'Espagne et le Portugal sont presque indemnes. Sur
+la carte franaise des suicides, la seule tache blanche qui ait quelque
+tendue est forme par les dpartements situs au sud de la Loire. Sans
+doute, nous n'entendons pas dire que cette situation soit rellement un
+effet de la temprature; mais, quelle qu'en soit la raison, elle
+constitue un fait inconciliable avec la thorie qui fait de la chaleur
+un stimulant du suicide[91].
+
+Le sentiment de ces difficults et de ces contradictions a amen
+Lombroso et Ferri modifier lgrement la doctrine de l'cole, mais
+sans en abandonner le principe. Suivant Lombroso, dont Morselli
+reproduit l'opinion, ce ne serait pas tant l'intensit de la chaleur qui
+provoquerait au suicide que l'arrive des premires chaleurs, que le
+contraste entre le froid qui s'en va et la saison chaude qui commence.
+Celle-ci surprendrait l'organisme au moment o il n'est pas encore
+habitu cette temprature nouvelle. Mais il suffit de jeter un coup
+d'oeil sur le tableau XII pour s'assurer que cette explication est dnue
+de tout fondement. Si elle tait exacte, on devrait voir la courbe qui
+figure les mouvements mensuels du suicide rester horizontale pendant
+l'automne et l'hiver, puis monter tout coup l'instant prcis o
+arrivent ces premires chaleurs, source de tout le mal, pour redescendre
+non moins brusquement une fois que l'organisme a eu le temps de s'y
+acclimater. Or, tout au contraire, la marche en est parfaitement
+rgulire: la monte, tant qu'elle dure, est peu prs la mme d'un
+mois l'autre. Elle s'lve de dcembre janvier, de janvier
+fvrier, de fvrier mars, c'est--dire pendant les mois o les
+premires chaleurs sont encore loin et elle redescend progressivement de
+septembre dcembre, alors qu'elles sont depuis si longtemps termines
+qu'on ne saurait attribuer cette dcroissance leur disparition.
+D'ailleurs quel moment se montrent-elles? On s'entend gnralement
+pour les faire commencer en avril. En effet, de mars avril, le
+thermomtre monte de 6,4 10,1; l'augmentation est donc de 57 %,
+tandis qu'elle n'est plus que de 40 % d'avril mai, de 21 % de mai
+juin. On devrait donc constater en avril une pousse exceptionnelle de
+suicides. En ralit, l'accroissement qui se produit alors n'est pas
+suprieur celui qu'on observe de janvier fvrier (18 %). Enfin,
+comme cet accroissement non seulement se maintient, mais encore se
+poursuit, quoiqu'avec plus de lenteur, jusqu'en juin et mme jusqu'en
+juillet, il parat bien difficile de l'imputer l'action du printemps,
+ moins de prolonger cette saison jusqu' la fin de l't et de n'en
+exclure que le seul mois d'aot.
+
+D'ailleurs, si les premires chaleurs taient ce point funestes, les
+premiers froids devraient avoir la mme action. Eux aussi surprennent
+l'organisme qui en a perdu l'habitude et troublent les fonctions vitales
+jusqu' ce que la radaptation soit un fait accompli. Cependant, il ne
+se produit en automne aucune ascension qui ressemble mme de loin
+celle que l'on observe au printemps. Aussi ne comprenons-nous pas
+comment Morselli, aprs avoir reconnu que, d'aprs sa thorie, le
+passage du chaud au froid doit avoir les mmes effets que la transition
+inverse, a pu ajouter: Cette action des premiers froids peut se
+vrifier soit dans nos tableaux statistiques, soit, mieux encore, dans
+la seconde lvation que prsentent toutes nos courbes en automne, aux
+mois d'octobre et de novembre, c'est--dire quand le passage de la
+saison chaude la saison froide est le plus vivement ressenti par
+l'organisme humain et spcialement par le systme nerveux[92]. On n'a
+qu' se reporter au tableau XII pour voir que cette assertion est
+absolument contraire aux faits. Des chiffres mmes donns par Morselli,
+il rsulte que, d'octobre novembre, le nombre des suicides n'augmente
+presque dans aucun pays, mais, au contraire, diminue. Il n'y a
+d'exceptions que pour le Danemark, l'Irlande, une priode de l'Autriche
+(1851-54) et l'augmentation est minime dans les trois cas[93]. En
+Danemark, ils passent de 68 pour mille 71, en Irlande de 62 66, en
+Autriche de 65 68. De mme, en octobre, il ne se produit
+d'accroissement que dans huit cas sur trente et une observations,
+savoir pendant une priode de la Norwge, une de la Sude, une de la
+Saxe, une de la Bavire, de l'Autriche, du duch de Bade et deux du
+Wurtemberg. Toutes les autres fois il y a baisse ou tat stationnaire.
+En rsum, vingt et une fois sur trente et une, ou 67 fois sur cent, il
+y a diminution rgulire de septembre dcembre.
+
+La continuit parfaite de la courbe, tant dans sa phase progressive que
+dans la phase inverse, prouve donc que les variations mensuelles du
+suicide ne peuvent rsulter d'une crise passagre de l'organisme, se
+produisant une fois ou deux dans l'anne, la suite d'une rupture
+d'quilibre brusque et temporaire. Mais elles ne peuvent dpendre que de
+causes qui varient, elles aussi, avec la mme continuit.
+
+
+IV.
+
+Il n'est pas impossible d'apercevoir ds maintenant de quelle nature
+sont ces causes.
+
+Si l'on compare la part proportionnelle de chaque mois dans le total des
+suicides annuels la longueur moyenne de la journe au mme moment de
+l'anne, les deux sries de nombres que l'on obtient ainsi varient
+exactement de la mme manire (V. Tableau XIII).
+
+Tableau XIII
+
+_Comparaison des variations mensuelles des suicides avec la longueur
+moyenne des journes en France._
+
+/*
++---------+-------------+--------------+-------------------------------+
+| | | | COMBIEN | |
+| | LONGUEUR |ACCROISSEMENT | de suicides | ACCROISSEMENT |
+| |des jours[94]| et | par mois | et |
+| | | diminution | sur 1.000 | diminution |
+| | | | suicides | |
+| | | | annuels | |
+| | |--------------+-------------+-----------------+
+| | |Accroissement.| | Accroissement. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Janvier | 9 h. 19' | | 68 | |
++---------+-------------+ +-------------+ +
+|Fvrier | 10 h. 56' |De janvier | 80 | De janvier |
++---------+-------------+ +-------------+ |
+|Mars | 12 h. 47' | avril 55 %. | 86 | avril 50 %. |
++---------+-------------+ +-------------+ |
+|Avril | 14 h. 29' | | 102 | |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Mai | 15 h. 48' |D'avril juin| 105 | D'avril juin |
++---------+-------------+ +-------------+ |
+|Juin | 16 h. 3' | 10 %. | 107 | 5 %. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+| | | Diminution. | | Diminution. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Juillet | 15 h. 4' |De juin aot| 100 | De juin aot |
++---------+-------------+ +-------------+ |
+|Aot | 13 h. 25' | 17 %. | 82 | 24 %. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Septembre| 11 h. 39' | D'aot | 74 | D'aot octobre|
++---------+-------------+ octobre +-------------+ |
+|Octobre | 9 h. 51' | 27 %. | 70 | 27 %. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+|Novembre | 8 h. 31' | D'octobre | 66 | D'octobre |
++---------+-------------+ dcembre +-------------+ dcembre |
+|Dcembre | 8 h. 11' | 17 %. | 61 | 13 %. |
++---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
+*/
+
+Le paralllisme est parfait. Le maximum est, de part et d'autre,
+atteint au mme moment et le minimum de mme; dans l'intervalle, les
+deux ordres de faits marchent _pari passu_. Quand les jours s'allongent
+vite, les suicides augmentent beaucoup (janvier avril); quand
+l'accroissement des uns se ralentit, celui des autres fait de mme
+(avril juin). La mme correspondance se retrouve dans la priode de
+dcroissance. Mme les mois diffrents o le jour est peu prs de mme
+dure ont peu prs le mme nombre de suicides (juillet et mai, aot et
+avril).
+
+Une correspondance aussi rgulire et aussi prcise ne peut tre
+fortuite. Il doit donc y avoir une relation entre la marche du jour et
+celle du suicide. Outre que cette hypothse rsulte immdiatement du
+tableau XIII, elle permet d'expliquer un fait que nous avons signal
+prcdemment. Nous avons vu que, dans les principales socits
+europennes, les suicides se rpartissent rigoureusement de la mme
+manire entre les diffrentes parties de l'anne, saisons ou mois[95].
+Les thories de Ferri et de Lombroso ne pouvaient rendre aucunement
+compte de cette curieuse uniformit, car la temprature est trs
+diffrente dans les diffrentes contres de l'Europe et elle y volue
+diversement. Au contraire, la longueur de la journe est sensiblement la
+mme pour tous les pays europens que nous avons compars.
+
+Mais ce qui achve de dmontrer la ralit de ce rapport, c'est ce fait
+que, en toute saison, la majeure partie des suicides a lieu de jour.
+Brierre de Boismont a pu dpouiller les dossiers de 4.595 suicides
+accomplis Paris de 1834 1843. Sur 3.518 cas dont le moment a pu tre
+dtermin, 2.094 avaient t commis le jour, 766 le soir et 658 la nuit.
+Les suicides du jour et du soir reprsentent donc les quatre cinquimes
+de la somme totale et les premiers, eux seuls, en sont dj les trois
+cinquimes.
+
+La statistique prussienne a recueilli sur ce point des documents plus
+nombreux. Ils se rapportent 11.822 cas qui se sont produits pendant
+les annes 1869-72. Ils ne font que confirmer les conclusions de
+Brierre de Boismont. Comme les rapports sont sensiblement les mmes
+chaque anne, nous ne donnons pour abrger que ceux de 1871 et 1872:
+
+Tableau XIV
+
+/*
++----------------------------+---------------------------------------+
+| | COMBIEN DE SUICIDES |
+| | chaque moment de la journe sur 1.000|
+| | suicides journaliers. |
+| +------------------+--------------------+
+| | 1871. | 1872. |
++----------------------------+-----------+------+---------+----------+
+|Premire matine[96] | 35,9 | | 35,9 | |
++----------------------------+-----------+ +---------+ |
+|Deuxime --- | 158,3 | | 159,7 | |
++----------------------------+-----------+ 375 +---------+ 391,9 |
+|Milieu du jour | 73,1 | | 71,5 | |
++----------------------------+-----------+ +---------+ |
+|Aprs-midi | 143,6 | | 160,7 | |
++----------------------------+-----------+------+---------+----------+
+|Le soir | 53,5 | 61,0 |
++----------------------------+------------------+--------------------+
+|La nuit | 212,6 | 219,3 |
++----------------------------+------------------+--------------------+
+|Heure inconnue | 322 | 291,9 |
++----------------------------+------------------+--------------------+
+| | 1.000 | 1.000 |
++----------------------------+------------------+--------------------+
+*/
+
+La prpondrance des suicides diurnes est vidente. Si donc le jour est
+plus fcond en suicides que la nuit, il est naturel que ceux-ci
+deviennent plus nombreux mesure qu'il devient plus long.
+
+Mais d'o vient cette influence du jour?
+
+Certainement, on ne saurait invoquer, pour en rendre compte, l'action du
+soleil et de la temprature. En effet, les suicides commis au milieu de
+la journe, c'est--dire au moment de la plus grande chaleur, sont
+beaucoup moins nombreux que ceux du soir ou de la seconde matine. On
+verra mme plus bas qu'en plein midi il se produit un abaissement
+sensible. Cette explication carte, il n'en reste plus qu'une de
+possible, c'est que le jour favorise le suicide parce que c'est le
+moment o les affaires sont le plus actives, o les relations humaines
+se croisent et s'entrecroisent, o la vie sociale est le plus intense.
+
+Les quelques renseignements que nous avons sur la manire dont le
+suicide se rpartit entre les diffrentes heures de la journe ou entre
+les diffrents jours de la semaine confirment cette interprtation.
+Voici d'aprs 1.993 cas observs par Brierre de Boismont Paris et 548
+cas, relatifs l'ensemble de la France et runis par Guerry, quelles
+seraient les principales oscillations du suicide dans les 24 heures:
+
+/*
++----------------------------------+---------------------------------+
+| PARIS. | FRANCE. |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+| |Nombre des| |Nombre des|
+| | suicides | | suicides |
+| |par heure | |par heure |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De minuit 6 heures | 55 |De minuit 6 heures | 30 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De 6 heures 11 heures| 108 |De 6 heures midi | 61 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De 11 heures midi | 81 |De midi 2 heures | 32 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De midi 4 heures | 105 |De 2 heures 6 heures| 47 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De 4 heures 8 heures | 81 |De 6 heures minuit | 38 |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+|De 8 heures minuit | 61 | | |
++-----------------------+----------+----------------------+----------+
+*/
+
+On voit qu'il y a deux moments o le suicide bat son plein; ce sont ceux
+o le mouvement des affaires est le plus rapide, le matin et
+l'aprs-midi. Entre ces deux priodes, il en est une de repos o
+l'activit gnrale est momentanment suspendue; le suicide s'arrte un
+instant. C'est vers onze heures Paris et vers midi en province que se
+produit cette accalmie. Elle est plus prononce et plus prolonge dans
+les dpartements que dans la capitale, par cela seul que c'est l'heure
+o les provinciaux prennent leur principal repas; aussi le stationnement
+du suicide y est-il plus marqu et de plus de dure. Les donnes de la
+statistique prussienne, que nous avons rapportes un peu plus haut,
+pourraient fournir l'occasion de remarques analogues[97].
+
+D'autre part, Guerry, ayant dtermin pour 6.587 cas le jour de la
+semaine o ils avaient t commis, a obtenu l'chelle que nous
+reproduisons au Tableau XV (V. ci-dessous). Il en ressort que le suicide
+diminue la fin de la semaine partir du vendredi. Or, on sait que
+les prjugs relatifs au vendredi ont pour effet de ralentir la vie
+publique. La circulation sur les chemins
+
+TABLEAU XV
+
+/*
++---------------------+------------------+---------------------------+
+| | PART | PART PROPORTIONNELLE |
+| |de chaque jour sur| de chaque sexe. |
+| | 1.000 suicides | | |
+| | hebdomadaires. | Hommes. | Femmes. |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Lundi | 15,20 | 69 % | 31 % |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Mardi | 15,71 | 68 | 32 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Mercredi | 14,90 | 68 | 32 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Jeudi | 15,68 | 67 | 33 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Vendredi | 13,74 | 67 | 33 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Samedi | 11,19 | 69 | 31 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+|Dimanche | 13,57 | 64 | 36 |
++---------------------+------------------+---------------+-----------+
+*/
+
+
+de fer est, ce jour, beaucoup moins active que les autres. On hsite
+nouer des relations et entreprendre des affaires en cette journe de
+mauvais augure. Le samedi, ds l'aprs-midi, un commencement de dtente
+commence se produire; dans certains pays, le chmage est assez tendu;
+peut-tre aussi la perspective du lendemain exerce-t-elle par avance une
+influence calmante sur les esprits. Enfin, le dimanche, l'activit
+conomique cesse compltement. Si des manifestations d'un autre genre ne
+remplaaient alors celles qui disparaissent, si les lieux de plaisir ne
+se remplissaient au moment o les ateliers, les bureaux et les magasins
+se vident, on peut penser que l'abaissement du suicide, le dimanche,
+serait encore plus accentu. On remarquera que ce mme jour est celui o
+la part relative de la femme est le plus leve; or c'est aussi en ce
+jour qu'elle sort le plus de cet intrieur o elle est comme retire le
+reste de la semaine et qu'elle vient se mler un peu la vie
+commune[98].
+
+Tout concourt donc prouver que si le jour est le moment de la journe
+qui favorise le plus le suicide, c'est que c'est aussi celui o la vie
+sociale est dans toute son effervescence. Mais alors nous tenons une
+raison qui nous explique comment le nombre des suicides s'lve mesure
+que le soleil reste plus longtemps au-dessus de l'horizon. C'est que le
+seul allongement des jours ouvre, en quelque sorte, une carrire plus
+vaste la vie collective. Le temps du repos commence pour elle plus
+tard et finit plus tt. Elle a plus d'espace pour se dvelopper. Il est
+donc ncessaire que les effets qu'elle implique se dveloppent au mme
+moment et, puisque le suicide est l'un d'eux, qu'il s'accroisse.
+
+Mais cette premire cause n'est pas la seule. Si l'activit publique est
+plus intense en t qu'au printemps et au printemps qu'en automne et
+qu'en hiver, ce n'est pas seulement parce que le cadre extrieur, dans
+lequel elle se droule, s'largit mesure qu'on avance dans l'anne;
+c'est qu'elle est directement excite pour d'autres raisons.
+
+L'hiver est pour la campagne une poque de repos qui va jusqu' la
+stagnation. Toute la vie est comme arrte; les relations sont rares et
+ cause de l'tat de l'atmosphre et parce que le ralentissement des
+affaires leur enlve leur raison d'tre. Les habitants sont plongs dans
+un vritable sommeil. Mais, ds le printemps, tout commence se
+rveiller: les occupations reprennent, les rapports se nouent, les
+changes se multiplient, il se produit de vritables mouvements de
+population pour satisfaire aux besoins du travail agricole. Or, ces
+conditions particulires de la vie rurale ne peuvent manquer d'avoir une
+grande influence sur la distribution mensuelle des suicides, puisque la
+campagne fournit plus de la moiti du chiffre total des morts
+volontaires; en France, de 1873 1878, elle avait son compte 18.470
+cas sur un ensemble de 36.365. Il est donc naturel qu'ils deviennent
+plus nombreux mesure qu'on s'loigne de la mauvaise saison. Ils
+atteignent leur _maximum_ en juin ou en juillet, c'est--dire l'poque
+o la campagne est en pleine activit. En aot, tout commence
+s'apaiser, les suicides diminuent. La diminution n'est rapide qu'
+partir d'octobre et surtout de novembre; c'est peut-tre parce que
+plusieurs rcoltes n'ont lieu qu'en automne.
+
+Les mmes causes agissent, d'ailleurs, quoiqu' un moindre degr, sur
+l'ensemble du territoire. La vie urbaine est, elle aussi, plus active
+pendant la belle saison. Parce-que les communications sont alors plus
+faciles, on se dplace plus volontiers et les rapports intersociaux
+deviennent plus nombreux. Voici, en effet, comment se rpartissent par
+saisons les recettes de nos grandes lignes, pour la grande vitesse
+seulement (anne 1887)[99]:
+
+/*
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| Hiver | 71,9 millions de francs |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| Printemps | 86,7 --- --- |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| t | 105,1 --- --- |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| Automne | 98,1 --- --- |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+*/
+
+Le mouvement intrieur de chaque ville passe par les mmes phases.
+Pendant cette mme anne 1887, le nombre des voyageurs transports d'un
+point de Paris l'autre a cr rgulirement de janvier (655.791
+voyageurs) juin (848.831) pour dcrotre partir de cette poque
+jusqu'en dcembre (659.960) avec la mme continuit[100].
+
+Une dernire exprience va confirmer cette interprtation des faits. Si,
+pour les raisons qui viennent d'tre indiques, la vie urbaine doit tre
+plus intense en t et au printemps que dans le reste de l'anne,
+cependant, l'cart entre les diffrentes saisons y doit tre moins
+marqu que dans les campagnes. Car les affaires commerciales et
+industrielles, les travaux artistiques et scientifiques, les rapports
+mondains ne sont pas suspendus en hiver au mme degr que l'exploitation
+agricole. Les occupations des citadins peuvent se poursuivre peu prs
+galement toute l'anne. La plus ou moins longue dure des jours doit
+avoir surtout peu d'influence dans les grands centres, parce que
+l'clairage artificiel y restreint plus qu'ailleurs la priode
+d'obscurit. Si donc les variations mensuelles ou saisonnires du
+suicide dpendent de l'ingale intensit de la vie collective, elles
+doivent tre moins prononces dans les grandes villes que dans
+l'ensemble du pays. Or les faits sont rigoureusement conformes notre
+dduction. Le tableau XVI (V. ci-dessous) montre, en effet, que si en
+France, en Prusse, en Autriche, en Danemark il y a entre le minimum et
+le maximum un accroissement de 52, 45, et mme 68 %, Paris, Berlin,
+ Hambourg, etc., cet cart est en moyenne de 20 25 % et descend mme
+jusqu' 12 % (Francfort).
+
+On voit de plus que, dans les grandes villes, contrairement ce qui se
+passe dans le reste de la socit, c'est gnralement au printemps qu'a
+lieu le maximum. Alors mme que le printemps est dpass par l't
+(Paris et Francfort), l'avance de cette dernire saison est lgre.
+C'est que, dans les centres importants, il se produit pendant la belle
+saison un vritable exode des principaux agents de la vie publique qui,
+par suite, manifeste une lgre tendance au ralentissement[101].
+
+Tableau XVI
+
+_Variations saisonnires du suicide dans quelques grandes villes
+compares celles du pays tout entier._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| CHIFFRES PROPORTIONNELS POUR 1.000 SUICIDES ANNUELS. |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
+| | | |BOURG| |FORT | |CE | | |
+| |(1888|(1882-|(1887|(1871 |(1867|(1838 |(1835|(1869 |(1858 |
+| |-92).|85-87 |-91).|-72). |-75).|-47, |-43).|-72). |-59). |
+| | |89-90)| | | |52-54)| | | |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Hiver | 218 | 231 | 239 | 234 | 239 | 232 | 201 | 199 | 185 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Print. | 262 | 287 | 289 | 302 | 245 | 288 | 283 | 284 | 281 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|t | 277 | 248 | 232 | 211 | 278 | 253 | 306 | 290 | 315 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Automne| 241 | 232 | 258 | 253 | 238 | 227 | 210 | 227 | 219 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+| CHIFFRES PROPORTIONNELS DE CHAQUE SAISON EXPRIMS EN FONCTION |
+| DE CELUI DE L'HIVER RAMEN 100. |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+| |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
+| | | |BOURG| |FORT | |CE | | |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Hiver | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Print. | 120 | 124 | 120 | 129 | 102 | 124 | 140 | 142 | 151 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|t | 127 | 107 | 107 | 90 | 112 | 109 | 152 | 145 | 168 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+|Automne| 100 | 100,3| 103 | 108 | 99 | 97 | 104 | 114 | 118 |
++-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
+*/
+
+
+En rsum, nous avons commenc par tablir que l'action directe des
+facteurs cosmiques ne pouvait expliquer les variations mensuelles ou
+saisonnires du suicide. Nous voyons maintenant de quelle nature en sont
+les causes vritables, dans quelle direction elles doivent tre
+cherches et ce rsultat positif confirme les conclusions de notre
+examen critique. Si les morts volontaires deviennent plus nombreuses de
+janvier juillet, ce n'est pas parce que la chaleur exerce une
+influence perturbatrice sur les organismes, c'est parce que la vie
+sociale est plus intense. Sans doute, si elle acquiert cette intensit,
+c'est que la position du soleil sur l'cliptique, l'tat de
+l'atmosphre, etc., lui permettent de se dvelopper plus l'aise que
+pendant l'hiver. Mais ce n'est pas le milieu physique qui la stimule
+directement; surtout ce n'est pas lui qui affecte la marche des
+suicides. Celle-ci dpend de conditions sociales.
+
+Il est vrai que nous ignorons encore comment la vie collective peut
+avoir cette action. Mais on comprend ds prsent que, si elle renferme
+les causes qui font varier le taux des suicides, celui-ci doit crotre
+ou dcrotre selon qu'elle est plus ou moins active. Quant dterminer
+plus prcisment quelles sont ces causes, ce sera l'objet du livre
+prochain.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'imitation[102].
+
+
+Mais, avant de rechercher les causes sociales du suicide, il est un
+dernier facteur psychologique dont il nous faut dterminer l'influence
+cause de l'extrme importance qui lui a t attribue dans la gense des
+faits sociaux en gnral et du suicide en particulier. C'est
+l'imitation.
+
+Que l'imitation soit un phnomne purement psychologique, c'est ce qui
+ressort avec vidence de ce fait qu'elle peut avoir lieu entre individus
+que n'unit aucun lien social. Un homme peut en imiter un autre sans
+qu'ils soient solidaires l'un de l'autre ou d'un mme groupe dont ils
+dpendent galement, et la propagation imitative n'a pas, elle seule,
+le pouvoir de les solidariser. Un ternuement, un mouvement choriforme,
+une impulsion homicide peuvent se transfrer d'un sujet un autre sans
+qu'il y ait entre eux autre chose qu'un rapprochement fortuit et
+passager. Il n'est ncessaire ni qu'il y ait entre eux aucune communaut
+intellectuelle ou morale, ni qu'ils changent des services, ni mme
+qu'ils parlent une mme langue, et ils ne se trouvent pas plus lis
+aprs le transfert qu'avant. En somme, le procd par lequel nous
+imitons nos semblables est aussi celui qui nous sert reproduire les
+bruits de la nature, les formes des choses, les mouvements des tres.
+Puisqu'il n'a rien de social dans le second cas, il en est de mme du
+premier. Il a son origine dans certaines proprits de notre vie
+reprsentative, qui ne rsultent d'aucune influence collective. Si donc
+il tait tabli qu'il contribue dterminer le taux des suicides, il
+en rsulterait que ce dernier dpend directement, soit en totalit soit
+en partie, de causes individuelles.
+
+
+I.
+
+Mais, avant d'examiner les faits, il convient de fixer le sens du mot.
+Les sociologues sont tellement habitus employer les termes sans les
+dfinir, c'est--dire ne pas dterminer ni circonscrire mthodiquement
+l'ordre de choses dont ils entendent parler, qu'il leur arrive sans
+cesse de laisser une mme expression s'tendre, leur insu, du concept
+qu'elle visait primitivement ou paraissait viser, d'autres notions
+plus ou moins voisines. Dans ces conditions, l'ide finit par devenir
+d'une ambigut qui dfie la discussion. Car, n'ayant pas de contours
+dfinis, elle peut se transformer presque volont selon les besoins de
+la cause et sans qu'il soit possible la critique de prvoir par avance
+tous les aspects divers qu'elle est susceptible de prendre. C'est
+notamment le cas de ce qu'on a appel l'instinct d'imitation.
+
+Ce mot est couramment employ pour dsigner la fois les trois groupes
+de faits qui suivent:
+
+1 Il arrive que, au sein d'un mme groupe social dont tous les lments
+sont soumis l'action d'une mme cause ou d'un faisceau de causes
+semblables, il se produit entre les diffrentes consciences une sorte de
+nivellement, en vertu duquel tout le monde pense ou sent l'unisson.
+Or, on a trs souvent donn le nom d'imitation l'ensemble d'oprations
+d'o rsulte cet accord. Le mot dsigne alors la proprit qu'ont les
+tats de conscience, prouvs simultanment par un certain nombre de
+sujets diffrents, d'agir les uns sur les autres et de se combiner entre
+eux de manire donner naissance un tat nouveau. En employant le mot
+dans ce sens, on entend dire que cette combinaison est due une
+imitation rciproque de chacun par tous et de tous par chacun[103].
+C'est, a-t-on dit, dans les assembles tumultueuses de nos villes, dans
+les grandes scnes de nos rvolutions[104] que l'imitation ainsi conue
+manifesterait le mieux sa nature. C'est l qu'on verrait le mieux
+comment des hommes runis peuvent, par l'action qu'ils exercent les uns
+sur les autres, se transformer mutuellement.
+
+2 On a donn le mme nom au besoin qui nous pousse nous mettre en
+harmonie avec la socit dont nous faisons partie et, dans ce but,
+adopter les manires de penser ou de faire qui sont gnrales autour de
+nous. C'est ainsi que nous suivons les modes, les usages, et, comme les
+pratiques juridiques et morales ne sont que des usages prciss et
+particulirement invtrs, c'est ainsi que nous agissons le plus
+souvent quand nous agissons moralement. Toutes les fois que nous ne
+voyons pas les raisons de la maxime morale laquelle nous obissons,
+nous nous y conformons uniquement parce qu'elle a pour elle l'autorit
+sociale. Dans ce sens, on a distingu l'imitation des modes de celle des
+coutumes, selon que nous prenons pour modles nos anctres ou nos
+contemporains.
+
+3 Enfin, il peut se faire que nous reproduisions un acte qui s'est
+pass devant nous ou notre connaissance, uniquement parce qu'il s'est
+pass devant nous ou que nous en avons entendu parler. En lui-mme, il
+n'a pas de caractre intrinsque qui soit pour nous une raison de le
+rditer. Nous ne le copions ni parce que nous le jugeons utile, ni pour
+nous mettre d'accord avec notre modle, mais simplement pour le copier.
+La reprsentation que nous nous en faisons dtermine automatiquement les
+mouvements qui le ralisent nouveau. C'est ainsi que nous billons,
+que nous rions, que nous pleurons, parce que nous voyons quelqu'un
+biller, rire, pleurer. C'est ainsi encore que l'ide homicide passe
+d'une conscience dans l'autre. C'est la singerie pour elle-mme.
+
+Or, ces trois sortes de faits sont trs diffrentes les unes des autres.
+
+Et d'abord, _la premire ne saurait tre confondue avec les suivantes,
+car elle ne comprend aucun fait de reproduction proprement dite_, mais
+des synthses _sui generis_ d'tats diffrents ou, tout au moins,
+d'origines diffrentes. Le mot d'imitation ne saurait donc servir la
+dsignera moins de perdre toute acception distincte.
+
+Analysons, en effet, le phnomne. Un certain nombre d'hommes assembls
+sont affects de la mme manire par une mme circonstance et ils
+s'aperoivent de cette unanimit, au moins partielle, l'identit des
+signes par lesquels se manifeste chaque sentiment particulier.
+Qu'arrive-t-il alors? Chacun se reprsente confusment l'tat dans
+lequel on se trouve autour de lui. Des images qui expriment les
+diffrentes manifestations manes des divers points de la foule avec
+leurs nuances diverses se forment dans les esprits. Jusqu'ici, il ne
+s'est encore rien produit qui puisse tre appel du nom d'imitation; il
+y a eu simplement impressions sensibles, puis sensations, identiques de
+tous points celles que dterminent en nous les corps extrieurs[105].
+Que se passe-t-il ensuite? Une fois veilles dans ma conscience, ces
+reprsentations varies viennent s'y combiner les unes avec les autres
+et avec celle qui constitue mon sentiment propre. Ainsi se forme un tat
+nouveau qui n'est plus mien au mme degr que le prcdent, qui est
+moins entach de particularisme et qu'une srie d'laborations rptes,
+mais analogues la prcdente, va de plus en plus dbarrasser de ce
+qu'il peut encore avoir de trop particulier. De telles combinaisons ne
+sauraient tre davantage qualifies faits d'imitation, moins qu'on ne
+convienne d'appeler ainsi toute opration intellectuelle par laquelle
+deux ou plusieurs tats de conscience similaires s'appellent les uns les
+autres par suite de leurs ressemblances, puis fusionnent et se
+confondent en une rsultante qui les absorbe et qui en diffre. Sans
+doute, toutes les dfinitions de mots sont permises. Mais il faut
+reconnatre que celle-l serait particulirement arbitraire et, par
+suite, ne pourrait tre qu'une source de confusion, car elle ne laisse
+au mot rien de son acception usuelle. Au lieu d'imitation, c'est bien
+plutt cration qu'il faudrait dire, puisque de cette composition de
+forces rsulte quelque chose de nouveau. Ce procd est mme le seul par
+lequel l'esprit ait le pouvoir de crer.
+
+On dira peut-tre que cette cration se rduit accrotre l'intensit
+de l'tat initial. Mais d'abord, un changement quantitatif ne laisse pas
+d'tre une nouveaut. De plus, la quantit des choses ne peut changer
+sans que la qualit en soit altre; un sentiment, en devenant deux ou
+trois fois plus violent, change compltement de nature. En fait, il est
+constant que la manire dont les hommes assembls s'affectent
+mutuellement peut transformer une runion de bourgeois inoffensifs en un
+monstre redoutable. Singulire imitation que celle qui produit de
+semblables mtamorphoses! Si l'on a pu se servir d'un terme aussi
+impropre pour dsigner ce phnomne, c'est, sans doute, qu'on a
+vaguement imagin chaque sentiment individuel comme se modelant sur ceux
+d'autrui. Mais, en ralit, il n'y a l ni modles ni copies. Il y a
+pntration, fusion d'un certain nombre d'tats au sein d'un autre qui
+s'en distingue: c'est l'tat collectif.
+
+Il n'y aurait, il est vrai, aucune improprit appeler imitation la
+cause d'o cet tat rsulte, si l'on admettait que, toujours, il a t
+inspir la foule par un meneur. Mais, outre que cette assertion n'a
+jamais reu mme un commencement de preuve et se trouve contredite par
+une multitude de faits o le chef est manifestement le produit de la
+foule au lieu d'en tre la cause informatrice, en tout cas, dans la
+mesure o cette action directrice est relle, elle n'a aucun rapport
+avec ce qu'on a appel l'imitation rciproque, puisqu'elle est
+unilatrale; par consquent, nous n'avons pas en parler pour
+l'instant. Il faut, avant tout, nous garder avec soin des confusions qui
+ont tant obscurci la question. De mme, si l'on disait qu'il y a
+toujours dans une assemble des individus qui adhrent l'opinion
+commune, non d'un mouvement spontan, mais parce qu'elle s'impose eux,
+on noncerait une incontestable vrit. Nous croyons mme qu'il n'y a
+jamais, en pareil cas, de conscience individuelle qui ne subisse plus ou
+moins cette contrainte. Mais, puisque celle-ci a pour origine la force
+_sui generis_ dont sont investies les pratiques ou les croyances
+communes quand elles sont constitues, elle ressortit la seconde des
+catgories de faits que nous avons distingues. Examinons donc cette
+dernire et voyons dans quel sens elle mrite d'tre appele du nom
+d'imitation.
+
+Elle diffre tout au moins de la prcdente en ce qu'elle implique une
+reproduction. Quand on suit une mode ou qu'on observe une coutume, on
+fait ce que d'autres ont fait et font tous les jours. Seulement, il suit
+de la dfinition mme que cette rptition n'est pas due ce qu'on a
+appel l'instinct d'imitation, mais, d'une part, la sympathie qui nous
+pousse ne pas froisser le sentiment de nos compagnons pour pouvoir
+mieux jouir de leur commerce, de l'autre, au respect que nous inspirent
+les manires d'agir ou de penser collectives et la pression directe ou
+indirecte que la collectivit exerce sur nous pour prvenir les
+dissidences et entretenir en nous ce sentiment de respect. L'acte n'est
+pas reproduit parce qu'il a eu lieu en notre prsence ou notre
+connaissance et que nous aimons la reproduction en elle-mme et pour
+elle-mme, mais parce qu'il nous apparat comme obligatoire et, dans une
+certaine mesure, comme utile. Nous l'accomplissons, non parce qu'il a
+t accompli purement et simplement, mais parce qu'il porte l'estampille
+sociale et que nous avons pour celle-ci une dfrence laquelle,
+d'ailleurs, nous ne pouvons manquer sans de srieux inconvnients. En un
+mot, _agir par respect ou par crainte de l'opinion, ce n'est pas agir
+par imitation_. De tels actes ne se distinguent pas essentiellement de
+ceux que nous concertons toutes les fois que nous innovons. Ils ont
+lieu, en effet, en vertu d'un caractre qui leur est inhrent et qui
+nous les fait considrer comme devant tre faits. Mais quand nous nous
+insurgeons contre les usages au lieu de les suivre, nous ne sommes pas
+dtermins d'une autre manire; si nous adoptons une ide neuve, une
+pratique originale, c'est qu'elle a des qualits intrinsques qui nous
+la font apparatre comme devant tre adopte. Assurment, les motifs qui
+nous dterminent ne sont pas de mme nature dans les deux cas; mais le
+mcanisme psychologique est identiquement le mme. De part et d'autre,
+entre la reprsentation de l'acte et l'excution s'intercale une
+opration intellectuelle qui consiste dans une apprhension, claire ou
+confuse, rapide ou lente, du caractre dterminant, quel qu'il soit. La
+manire dont nous nous conformons aux moeurs ou aux modes de notre pays
+n'a donc rien de commun[106] avec la singerie machinale qui nous fait
+reproduire les mouvements dont nous sommes les tmoins. Il y a entre ces
+deux faons d'agir toute la distance qui spare la conduite raisonnable
+et dlibre du rflexe automatique. La premire a ses raisons alors
+mme qu'elles ne sont pas exprimes sous forme de jugements explicites.
+La seconde n'en a pas; elle rsulte immdiatement de la seule vue de
+l'acte, sans aucun autre intermdiaire mental.
+
+On conoit ds lors quelles erreurs on s'expose quand on runit sous
+un seul et mme nom deux ordres de faits aussi diffrents. Qu'on y
+prenne garde, en effet; quand on parle d'imitation, on sous-entend
+phnomne de contagion et l'on passe, non sans raison d'ailleurs, de la
+premire de ces ides la seconde avec la plus extrme facilit. Mais
+qu'y a-t-il de contagieux dans le fait d'accomplir un prcepte de
+morale, de dfrer l'autorit de la tradition ou de l'opinion
+publique? Il se trouve ainsi que, au moment o l'on croit avoir rduit
+deux ralits l'une l'autre, on n'a fait que confondre des notions
+trs distinctes. On dit en pathologie biologique qu'une maladie est
+contagieuse, quand elle est due tout entire ou peu prs au
+dveloppement d'un germe qui s'est, du dehors, introduit dans
+l'organisme. Mais inversement, dans la mesure o ce germe n'a pu se
+dvelopper que grce au concours actif du terrain sur lequel il s'est
+fix, le mot de contagion devient impropre. De mme, pour qu'un acte
+puisse tre attribu une contagion morale, il ne suffit pas que l'ide
+nous en ait t inspire par un acte similaire. Il faut, de plus, qu'une
+fois entre dans l'esprit elle, se soit d'elle-mme et automatiquement
+transforme en mouvement. Alors il y a rellement contagion, puisque
+c'est l'acte extrieur qui, pntrant en nous sous forme de
+reprsentation, se reproduit de lui-mme. Il y a galement imitation,
+puisque l'acte nouveau est tout ce qu'il est par la vertu du modle dont
+il est la copie. Mais si l'impression que ce dernier suscite en nous ne
+peut produire ses effets que grce notre consentement et avec notre
+participation, il ne peut plus tre question de contagion que par
+figure, et la figure est inexacte. Car ce sont les raisons qui nous ont
+fait consentir qui sont les causes dterminantes de notre action, non
+l'exemple que nous avons eu sous les yeux. C'est nous qui en sommes les
+auteurs, alors mme que nous ne l'avons pas invente[107]. Par suite,
+toutes ces expressions, tant de fois rptes, de propagation imitative,
+d'expansion contagieuse ne sont pas de mise et doivent tre rejetes.
+Elles dnaturent les faits au lieu d'en rendre compte; elles voilent la
+question au lieu de l'lucider.
+
+En rsum, si l'on tient s'entendre soi-mme, on ne peut pas dsigner
+par un mme nom le _processus_ en vertu duquel, au sein d'une runion
+d'hommes, un sentiment collectif s'labore, celui d'o rsulte notre
+adhsion aux rgles communes ou traditionnelles de la conduite, enfin
+celui qui dtermine les moutons de Panurge se jeter l'eau parce que
+l'un d'eux a commenc. Autre chose est sentir en commun, autre chose
+s'incliner devant l'autorit de l'opinion, autre chose, enfin, rpter
+automatiquement ce que d'autres ont fait. Du premier ordre de faits,
+toute reproduction est absente; dans le second, elle n'est que la
+consquence d'oprations logiques[108], de jugements et de
+raisonnements, implicites ou formels, qui sont l'lment essentiel du
+phnomne; elle ne peut donc servir le dfinir. Elle n'en devient le
+tout que dans le troisime cas. L, elle tient toute la place: l'acte
+nouveau n'est que l'cho de l'acte initial. Non seulement il le rdite,
+mais cette rdition n'a pas de raison d'tre en dehors d'elle-mme, ni
+d'autre cause que l'ensemble de proprits qui fait de nous, dans
+certaines circonstances, des tres imitatifs. C'est donc aux faits de
+cette catgorie qu'il faut exclusivement rserver le nom d'imitation, si
+l'on veut qu'il ait une signification dfinie, et nous dirons: _Il y a
+imitation quand un acte a pour antcdent immdiat la reprsentation
+d'un acte semblable, antrieurement accompli par autrui, sans que, entre
+cette reprsentation et l'excution, n'intercale aucune opration
+intellectuelle, explicite ou implicite, portant sur les caractres
+intrinsques de l'acte reproduit._
+
+Quand donc on se demande quelle est l'influence de l'imitation sur le
+taux des suicides, c'est dans cette acception qu'il faut employer le
+mot[109]. Si l'on n'en dtermine pas ainsi le sens, on s'expose
+prendre une expression purement verbale pour une explication. En effet,
+quand on dit d'une manire d'agir ou de penser qu'elle est un fait
+d'imitation, on entend que l'imitation en rend compte, et c'est pourquoi
+l'on croit avoir tout dit quand on a prononc ce mot prestigieux. Or, il
+n'a cette proprit que dans les cas de reproduction automatique. L, il
+peut constituer par lui-mme une explication satisfaisante[110], car
+tout ce qui s'y passe est un produit de la contagion imitative. Mais
+quand nous suivons une coutume, quand nous nous conformons une
+pratique morale, c'est dans la nature de cette pratique, dans les
+caractres propres de cette coutume, dans les sentiments qu'elles nous
+inspirent que se trouvent les raisons de notre docilit. Quand donc,
+propos de cette sorte d'actes, on parle d'imitation, on ne nous fait, en
+ralit, rien comprendre; on nous apprend seulement que le fait
+reproduit par nous n'est pas nouveau, c'est--dire qu'il est reproduit,
+mais sans nous expliquer aucunement pourquoi il s'est produit ni
+pourquoi nous le reproduisons. Encore bien moins ce mot peut-il
+remplacer l'analyse du _processus_ si complexe d'o rsultent les
+sentiments collectifs et dont nous n'avons pu donner plus haut qu'une
+description conjecturale et approximative[111]. Voil comment l'emploi
+impropre de ce terme peut faire croire qu'on a rsolu ou avanc les
+questions, alors qu'on a seulement russi se les dissimuler
+soi-mme.
+
+C'est aussi condition de dfinir ainsi l'imitation qu'on aura
+ventuellement le droit de la considrer comme un facteur psychologique
+du suicide. En effet, ce qu'on a appel l'imitation rciproque est un
+phnomne minemment social: car c'est l'laboration en commun d'un
+sentiment commun. De mme, la reproduction des usages, des traditions,
+est un effet de causes sociales, car elle est due au caractre
+obligatoire, au prestige spcial dont sont investies les croyances et
+les pratiques collectives par cela seul qu'elles sont collectives. Par
+consquent, dans la mesure o l'on pourrait admettre que le suicide se
+rpand par l'une ou l'autre de ces voies, c'est de causes sociales et
+non de conditions individuelles qu'il se trouverait dpendre.
+
+Les termes du problme tant ainsi dfinis, examinons les faits.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Il n'est pas douteux que l'ide du suicide ne se communique
+contagieusement. Nous avons dj parl de ce couloir o quinze invalides
+vinrent successivement se pendre et de cette fameuse gurite du camp de
+Boulogne qui fut, en peu de temps, le thtre de plusieurs suicides. Des
+faits de ce genre ont t trs frquemment observs dans l'arme: dans
+le 4e chasseurs Provins en 1862, dans le 15e de ligne en 1864, au 41e
+d'abord Montpellier, puis Nmes, en 1868, etc. En 1813, dans le
+petit village de Saint-Pierre-Monjau, une femme se pend un arbre,
+plusieurs autres viennent s'y pendre courte distance. Pinel raconte
+qu'un prtre se pendit dans le voisinage d'Etampes; quelques jours
+aprs, deux autres se tuaient et plusieurs laques les imitaient[112].
+Quand Lord Castlereagh se jeta dans le Vsuve, plusieurs de ses
+compagnons suivirent son exemple. L'arbre de Timon le Misanthrope est
+rest historique. La frquence de ces cas de contagion dans les
+tablissements de dtention est galement affirme par de nombreux
+observateurs[113].
+
+Toutefois, il est d'usage de rapporter ce sujet et d'attribuer
+l'imitation un certain nombre de faits qui nous paraissent avoir une
+autre origine. C'est le cas notamment de ce qu'on a parfois appel les
+suicides obsidionaux. Dans son _Histoire de la guerre des Juifs contre
+les Romains_[114], Josphe raconte que, pendant l'assaut de Jrusalem,
+un certain nombre d'assigs se turent de leurs propres mains. En
+particulier, quarante Juifs, rfugis dans un souterrain, dcidrent de
+se donner la mort et ils s'entreturent. Les Xanthiens, rapporte
+Montaigne, assigs par Brutus se prcipitrent ple-mle, hommes,
+femmes et enfants un si furieux apptit de mourir, qu'on ne faict rien
+pour fuir la mort que ceuls-ci ne fassent pour fuir la vie: de manire
+qu' peine Brutus peut en sauver un bien petit nombre[115]. Il ne
+semble pas que ces _suicides en masse_ aient pour origine un ou deux cas
+individuels dont ils ne seraient que la rptition. Ils paraissent
+rsulter d'une rsolution collective, d'un vritable _consensus_ social
+plutt que d'une simple propagation contagieuse. L'ide ne nat pas chez
+un sujet en particulier pour se rpandre de l chez les autres; mais
+elle est labore par l'ensemble du groupe qui, plac tout entier dans
+une situation dsespre, se dvoue collectivement la mort. Les choses
+ne se passent pas autrement toutes les fois qu'un corps social, quel
+qu'il soit, ragit en commun sous l'action d'une mme circonstance.
+L'entente ne change pas de nature parce qu'elle s'tablit dans un lan
+de passion: elle ne serait pas essentiellement autre, si elle tait plus
+mthodique et plus rflchie. Il y a donc improprit parler
+d'imitation.
+
+Nous pourrions en dire autant de plusieurs autres faits du mme genre.
+Tel celui que rapporte Esquirol: Les historiens, dit-il, assurent que
+les Pruviens et les Mexicains, dsesprs de la, destruction de leur
+culte..., se turent en si grand nombre qu'il en prit plus de leurs
+propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conqurants.
+Plus gnralement, pour pouvoir incriminer l'imitation, il ne suffit pas
+de constater que des suicides assez nombreux se produisent au mme
+moment dans un mme lieu. Car ils peuvent tre dus un tat gnral du
+milieu social, d'o rsulte une disposition collective du groupe qui se
+traduit sous forme de suicides multiples. En dfinitive, il y aurait
+peut-tre intrt, pour prciser la terminologie, distinguer les
+pidmies morales des contagions morales; ces deux mots qui sont
+indiffremment employs l'un pour l'autre dsignent en ralit deux
+sortes de choses trs diffrentes. L'pidmie est un fait social,
+produit de causes sociales; la contagion ne consiste jamais qu'en
+ricochets, plus ou moins rpts, de faits individuels[116].
+
+Cette distinction, une fois admise, aurait certainement pour effet de
+diminuer la liste des suicides imputables l'imitation; nanmoins, il
+est incontestable qu'ils sont trs nombreux. Il n'y a peut-tre pas de
+phnomne qui soit plus facilement contagieux. L'impulsion homicide
+elle-mme n'a pas autant d'aptitude se rpandre. Les cas o elle se
+propage automatiquement sont moins frquents et, surtout, le rle de
+l'imitation y est, en gnral, moins prpondrant; on dirait que,
+contrairement l'opinion commune, l'instinct de conservation est moins
+fortement enracin dans les consciences que les sentiments fondamentaux
+de la moralit, puisqu'il rsiste moins bien l'action des mmes
+causes. Mais, ces faits reconnus, la question que nous nous sommes pose
+au dbut de ce chapitre reste entire. De ce que le suicide peut se
+communiquer d'individu individu, il ne suit pas _a priori_ que cette
+contagiosit produise des effets sociaux, c'est--dire affecte le taux
+social des suicides, seul phnomne que nous tudions. Si incontestable
+qu'elle soit, il peut trs bien se faire qu'elle n'ait que des
+consquences individuelles et sporadiques. Les observations qui
+prcdent ne rsolvent donc pas le problme; mais elles en montrent
+mieux la porte. Si, en effet, l'imitation est, comme on l'a dit, une
+source originale et particulirement fconde de phnomnes sociaux,
+c'est surtout propos du suicide qu'elle doit tmoigner de son pouvoir,
+puisqu'il n'est pas de fait sur lequel elle ait plus d'empire. Ainsi, le
+suicide va nous offrir un moyen de vrifier par une exprience dcisive
+la ralit de cette vertu merveilleuse que l'on prte l'imitation.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Si cette influence existe, c'est surtout dans la rpartition
+gographique des suicides qu'elle doit tre sensible. On doit voir, dans
+certains cas, le taux caractristique d'un pays ou d'une localit se
+communiquer pour ainsi dire aux localits voisines. C'est donc la carte
+qu'il faut consulter. Mais il faut l'interroger avec mthode.
+
+Certains auteurs ont cru pouvoir faire intervenir l'imitation toutes les
+fois que deux ou plusieurs dpartements limitrophes manifestent pour le
+suicide un penchant de mme intensit. Cependant, cette diffusion
+l'intrieur d'une mme rgion peut trs bien tenir ce que certaines
+causes, favorables au dveloppement du suicide, y sont, elles aussi,
+galement rpandues, ce que le milieu social y est partout le mme.
+Pour pouvoir tre assur qu'une tendance ou une ide se rpand par
+imitation, il faut qu'on la voie sortir des milieux o elle est ne pour
+en envahir d'autres qui, par eux-mmes, n'taient pas de nature la
+susciter. Car, ainsi que nous l'avons montr, il n'y a propagation
+imitative que dans la mesure o le fait imit et lui seul, sans le
+concours d'autres facteurs, dtermine automatiquement les faits qui le
+reproduisent. Il faut donc, pour dterminer la part de l'imitation dans
+le phnomne qui nous occupe, un critre moins simple que celui dont on
+s'est si souvent content.
+
+Avant tout, il ne saurait y avoir imitation s'il n'existe un modle
+imiter; il n'y a pas de contagion sans un foyer d'o elle mane et o
+elle a, par suite, son maximum d'intensit. De mme, on ne sera fond
+admettre que le penchant au suicide se communique d'une partie l'autre
+de la socit que si l'observation rvle l'existence de certains
+centres de rayonnement. Mais quels signes les reconnatra-t-on?
+
+D'abord, ils doivent se distinguer de tous les points environnants par
+une plus grande aptitude au suicide; on doit les voir se dtacher sur la
+carte par une teinte plus prononce que les contres ambiantes. En
+effet, comme, naturellement, l'imitation y agit aussi, en mme temps que
+les causes vraiment productrices du suicide, les cas ne peuvent manquer
+d'y tre plus nombreux. En second lieu, pour que ces centres puissent
+jouer le rle qu'on leur prte et, par consquent, pour qu'on soit en
+droit de rapporter leur influence les faits qui se produisent autour
+d'eux, il faut que chacun d'eux soit en quelque sorte le point de mire
+des pays voisins. Il est clair qu'il ne peut tre imit s'il n'est en
+vue. Si les regards sont ailleurs, les suicides auront beau y tre
+nombreux, ils seront comme s'ils n'taient pas parce qu'ils seront
+ignors; par suite, ils ne se reproduiront pas. Or, les populations ne
+peuvent avoir les yeux ainsi fixs que sur un point qui occupe dans la
+vie rgionale une place importante. Autrement dit, c'est autour des
+capitales et des grandes villes que les phnomnes de contagion doivent
+tre le plus marqus. On peut mme d'autant mieux s'attendre les y
+observer que, dans ce cas, l'action propagatrice de l'imitation est
+aide et renforce par d'autres facteurs, savoir par l'autorit morale
+des grands centres qui communique parfois leurs manires de faire une
+si grande puissance d'expansion. C'est donc l que l'imitation doit
+avoir des effets sociaux; si elle en produit quelque part. Enfin, comme,
+de l'aveu de tout le monde, l'influence de l'exemple, toutes choses
+gales, s'affaiblit avec la distance, les rgions limitrophes devront
+tre d'autant plus pargnes qu'elles seront plus distantes du foyer
+principal, et inversement. Telles sont les trois conditions auxquelles
+doit au moins satisfaire la carte des suicides pour qu'on puisse
+attribuer, mme partiellement, la forme qu'elle affecte, l'imitation.
+Encore y aura-t-il toujours lieu de rechercher si cette disposition
+gographique n'est pas due la disposition parallle des conditions
+d'existence dont dpend le suicide.
+
+Ces rgles poses, faisons-en l'application.
+
+Les cartes usuelles o, pour ce qui concerne la France, le taux des
+suicides n'est exprim que par dpartements, ne sauraient suffire pour
+cette recherche. En effet, elles ne permettent pas d'observer les effets
+possibles de l'imitation l o ils doivent tre le plus sensibles,
+savoir entre les diffrentes parties d'un mme dpartement. De plus, la
+prsence d'un arrondissement trs ou trs peu productif de suicides peut
+lever ou abaisser artificiellement la moyenne dpartementale et crer
+ainsi une discontinuit apparente entre les autres arrondissements et
+ceux des dpartements voisins, ou bien, au contraire, masquer une
+discontinuit relle. Enfin, l'action des grandes villes est ainsi trop
+noye pour pouvoir tre facilement aperue. Nous avons donc construit,
+spcialement pour l'tude de cette question, une carte par
+arrondissements; elle se rapporte la priode quinquennale 1887-1891.
+La lecture nous en a donn les rsultats les plus inattendus[117].
+
+Ce qui y frappe tout d'abord, c'est, vers le Nord, l'existence d'une
+grande tache dont la partie principale occupe l'emplacement de
+l'ancienne Ile-de-France, mais qui entame assez profondment la
+Champagne et s'tend jusqu'en Lorraine. Si elle tait due l'imitation,
+le foyer en devrait tre Paris qui est le seul centre en vue de toute
+cette contre. En fait, c'est l'influence de Paris qu'on l'impute
+d'ordinaire; Guerry disait mme que, si l'on part d'un point quelconque
+de la priphrie du pays (Marseille except) en se dirigeant vers la
+capitale, on voit les suicides se multiplier de plus en plus mesure
+qu'on s'en rapproche. Mais si la carte par dpartements pouvait donner
+une apparence de raison cette interprtation, la carte par
+arrondissements lui te tout fondement. Il se trouve, en effet, que la
+Seine a un taux de suicides moindre que tous les arrondissements
+circonvoisins. Elle en compte seulement 471 par million d'habitants,
+tandis que Coulommiers en a 500, Versailles 514, Melun 518, Meaux 525,
+Corbeil, 559, Pontoise 561, Provins 562. Mme les arrondissements
+champenois dpassent de beaucoup ceux qui touchent le plus la Seine:
+Reims a 501 suicides, Epernay 537, Arcis-sur-Aube 548, Chteau-Thierry
+623. Dj dans son tude sur _Le suicide en Seine-et-Marne_, le docteur
+Leroy signalait avec tonnement ce fait que l'arrondissement de Meaux
+comptait relativement plus de suicides que la Seine[118]. Voici les
+chiffres qu'il nous donne:
+
+/*
++-----------------+-------------------------+------------------------+
+| | _Priode 1851-63._ | _Priode 1865-66._ |
++-----------------+-------------------------+------------------------+
+|Arrond. de Meaux.| 1 suicide sur 2.418 hab.|1 suicide sur 2.547 hab.|
++-----------------+-------------------------+------------------------+
+|Seine. | " ---- sur 2.750 --- |" ---- sur 2.822 --- |
++-----------------+-------------------------+------------------------+
+*/
+
+[Illustration:
+
+Planche II
+
+SUICIDES EN FRANCE, PAR ARRONDISSEMENTS (1887-91). ]
+
+Et l'arrondissement de Meaux n'tait pas seul dans ce cas. _Le mme
+auteur nous fait connatre les noms de 166 communes du mme dpartement
+o l'on se tuait cette poque plus qu' Paris._ Singulier foyer qui
+serait ce point infrieur aux foyers secondaires qu'il est cens
+alimenter! Pourtant, la Seine mise de ct, il est impossible
+d'apercevoir un autre centre de rayonnement. Car il est encore plus
+difficile de faire graviter Paris autour de Corbeil ou de Pontoise.
+
+Un peu plus au Nord, on aperoit une autre tache, moins gale, mais
+d'une nuance encore trs fonce; elle correspond la Normandie. Si donc
+elle tait due un mouvement d'expansion contagieuse, c'est de Rouen,
+capitale de la province et ville particulirement importante, qu'elle
+devrait partir. Or les deux points de cette rgion o le suicide svit
+le plus sont l'arrondissement de Neufchtel (509 suicides) et celui de
+Pont-Audemer (537 par million d'habitants); et ils ne sont mme pas
+contigus. Pourtant, ce n'est certainement pas leur influence que peut
+tre due la constitution morale de la province.
+
+Tout fait au Sud-Est, le long des ctes de la Mditerrane, nous
+trouvons une bande de territoire qui va des limites extrmes des
+Bouches-du-Rhne jusqu' la frontire italienne et o les suicides sont
+galement trs nombreux. Il s'y trouve une vritable mtropole,
+Marseille et, l'autre extrmit, un grand centre de vie mondaine,
+Nice. Or les arrondissements les plus prouvs sont ceux de Toulon et de
+Forcalquier. Personne ne dira pourtant que Marseille soit leur
+remorque. De mme, sur la cte ouest, Rochefort est seul se dtacher
+par une couleur assez sombre de la masse continue que forment les deux
+Charentes et o se trouve cependant une ville beaucoup plus
+considrable, Angoulme. Plus gnralement, il y a un trs grand nombre
+de dpartements o ce n'est pas l'arrondissement chef-lieu qui tient la
+tte. Dans les Vosges, c'est Remiremont et non pinal; dans la
+Haute-Sane c'est Gray, ville morte ou en train de mourir, et non
+Vesoul; dans Je Doubs, c'est Dle et Poligny, non Besanon; dans la
+Gironde, ce n'est pas Bordeaux, mais La Role et Bazas; dans le
+Maine-et-Loire, c'est Saumur au lieu d'Angers; dans la Sarthe,
+Saint-Calais au lieu de Le Mans; dans le Nord, Avesnes, au lieu de
+Lille, etc. Pourtant, dans aucun de ces cas, l'arrondissement qui prend
+ainsi le pas sur le chef-lieu, ne renferme la ville la plus importante
+du dpartement.
+
+On voudrait pouvoir poursuivre cette comparaison, non seulement
+d'arrondissement arrondissement, mais de commune commune.
+Malheureusement, une carte communale des suicides est impossible
+construire pour toute l'tendue du pays. Mais, dans son intressante
+monographie, le Dr Leroy a fait ce travail pour le dpartement de
+Seine-et-Marne. Or, aprs avoir class toutes les communes de ce
+dpartement d'aprs leur taux de suicides, en commenant par celles o
+il est le plus lev, il a trouv les rsultats suivants: La
+Fert-sous-Jouarre (4.482 h.), la premire ville importante de la liste,
+est au n 124; Meaux (10.762 h.), vient au n 130; Provins (7.547 h.),
+au n 135; Coulommiers (4.628 h.), au n 438. Le rapprochement des
+numros d'ordre de ces villes est mme curieux en ce qu'il laisse
+supposer une influence rgnant la mme sur toutes[119]. Lagny (3.468 h.)
+et si prs de Paris ne vient qu'au n 219; Montereau-Faut-Yonne (6.247
+h.), au n 245; Fontainebleau (11.939 h.), au n 247... Enfin Melun
+(11.170 h.), chef-lieu du dpartement ne vient qu'au 279e rang. Par
+contre, si l'on examine les 25 communes qui occupent la tte de la
+liste, on verra qu' l'exception de 2, ce sont des communes ayant une
+population peu considrable[120].
+
+Si nous sortons de France, nous pourrons faire des constatations
+identiques. La partie de l'Europe o l'on se tue le plus est celle qui
+comprend le Danemark et l'Allemagne centrale. Or, dans cette vaste zone,
+le pays qui, de beaucoup, l'emporte sur tous les autres, c'est la
+Saxe-Royale; elle a 311 suicides par million d'habitants. Le duch de
+Saxe-Altenbourg vient immdiatement aprs (303 suicides) tandis que le
+Brandebourg n'en a que 204. Il s'en faut pourtant que l'Allemagne ait
+les yeux fixs sur ces deux petits tats. Ce n'est ni Dresde ni
+Altenbourg qui donnent le ton Hambourg et Berlin. De mme, de toutes
+les provinces italiennes, c'est Bologne et Livourne qui ont
+proportionnellement le plus de suicides (88 et 84); Milan, Gnes, Turin
+et Rome, d'aprs les moyennes tablies par Morselli pour les annes
+1864-1876, ne viennent que beaucoup plus loin.
+
+En dfinitive, ce que nous montrent toutes les cartes, c'est que le
+suicide, loin de se disposer plus ou moins concentriquement autour de
+certains foyers partir desquels il irait en se dgradant
+progressivement, se prsente, au contraire, par grandes masses peu
+prs homognes (mais peu prs seulement) et dpourvues de tout noyau
+central. Une telle configuration n'a donc rien qui dcle l'influence de
+l'imitation. Elle indique seulement que le suicide ne tient pas des
+circonstances locales, variables d'une ville l'autre, mais que les
+conditions qui le dterminent sont toujours d'une certaine gnralit.
+Il n'y a ici ni imitateurs ni imits, mais identit relative dans les
+effets due une identit relative dans les causes. Et on s'explique
+aisment qu'il en soit ainsi si, comme tout ce qui prcde le fait dj
+prvoir, le suicide dpend essentiellement de certains tats du milieu
+social. Car ce dernier garde gnralement la mme constitution sur
+d'assez larges tendues de territoire. Il est donc naturel que, partout
+o il est le mme, il ait les mmes consquences sans que la contagion y
+soit pour rien. C'est pourquoi il arrive le plus souvent que, dans une
+mme rgion, le taux des suicides se soutient peu prs au mme niveau.
+Mais d'un autre ct, comme jamais les causes qui le produisent n'y
+peuvent tre rparties avec une parfaite homognit, il est invitable
+que, d'un point l'autre, d'un arrondissement l'arrondissement
+voisin, il prsente parfois des variations plus ou moins importantes,
+comme celles que nous avons constates.
+
+Ce qui prouve que cette explication est fonde, c'est qu'on le voit se
+modifier brusquement et du tout au tout chaque fois que le milieu social
+change brusquement. Jamais celui-ci n'tend son action au del de ses
+limites naturelles. Jamais un pays que des conditions particulires
+prdisposent spcialement au suicide n'impose, par le seul prestige de
+l'exemple, son penchant aux pays voisins, si ces mmes conditions ou
+d'autres semblables ne s'y trouvent pas au mme degr. Ainsi, le suicide
+est l'tat endmique en Allemagne et l'on a pu voir dj avec quelle
+violence il y svit; nous montrerons plus loin que le protestantisme est
+la cause principale de cette aptitude exceptionnelle. Cependant, trois
+rgions font exception la rgle gnrale; ce sont les provinces
+rhnanes avec la Westphalie, la Bavire et surtout la Souabe bavaroise,
+enfin la Posnanie. Ce sont les seules de toute l'Allemagne qui comptent
+moins de 100 suicides par million d'habitants. Sur la carte[121], elles
+apparaissent comme trois lots perdus et les taches claires qui les
+reprsentent contrastent avec les teintes fonces qui les environnent.
+C'est qu'elles sont toutes trois catholiques. Ainsi, le courant
+suicidogne si intense qui circule autour d'elles ne parvient pas les
+entamer; il s'arrte leurs frontires par cela seul qu'il ne trouve
+pas au del les conditions favorables son dveloppement. De mme, en
+Suisse, le Sud est tout entier catholique; tous les lments protestants
+sont au Nord. Or, voir comme ces deux pays s'opposent l'un l'autre
+sur la carte des suicides[122], on pourrait croire qu'ils assortissent
+des socits diffrentes. Quoiqu'ils se touchent de tous les cts,
+qu'ils soient en relations constantes, chacun conserve au point de vue
+du suicide son individualit. La moyenne est aussi basse d'un ct
+qu'leve de l'autre. De mme, l'intrieur de la Suisse
+septentrionale, Lucerne, Uri, Unterwald, Schwyz et Zug, cantons
+catholiques, comptent au plus 100 suicides par million, quoiqu'ils
+soient entours de cantons protestants qui en ont bien davantage.
+
+[Illustration:
+
+Planche III.
+
+SUICIDES DANS L'EUROPE CENTRALE
+
+(d'aprs Morselli). ]
+
+Une autre exprience pourrait tre tente qui confirmerait,
+pensons-nous, les preuves qui prcdent. Un phnomne de contagion
+morale ne peut gure se produire que de deux manires: ou le fait qui
+sert de modle se rpand de bouche en bouche par l'intermdiaire de ce
+qu'on appelle la voix publique, ou ce sont les journaux qui le
+propagent. Gnralement, on s'en prend surtout ces derniers; il n'est
+pas douteux, en effet, qu'ils ne constituent un puissant instrument de
+diffusion. Si donc l'imitation est pour quelque chose dans le
+dveloppement des suicides, on doit les voir varier suivant la place que
+les journaux occupent dans l'attention publique.
+
+Malheureusement, cette place est assez difficile dterminer. Ce n'est
+pas le nombre des priodiques, mais celui de leurs lecteurs, qui seul
+peut permettre de mesurer l'tendue de leur action. Or, dans un pays peu
+centralis, comme la Suisse, les journaux peuvent tre nombreux parce
+que chaque localit a le sien, et pourtant, comme chacun d'eux est peu
+lu, leur puissance de propagation est mdiocre. Au contraire, un seul
+journal comme le _Times_, le _New-York Herald_, le _Petit Journal_,
+etc., agit sur un immense public. Mme, il semble que la presse ne
+puisse gure avoir l'influence dont on l'accuse sans une certaine
+centralisation. Car, l o chaque rgion a sa vie propre, on s'intresse
+moins ce qui se passe au del du petit horizon o l'on borne sa vue;
+les faits lointains passent davantage inaperus et, pour cette raison
+mme, sont recueillis avec moins de soin. Il y a ainsi moins d'exemples
+qui sollicitent l'imitation. Il en est tout autrement l o le
+nivellement des milieux locaux ouvre la sympathie et la curiosit un
+champ d'action plus tendu, et o, rpondant ces besoins, de grands
+organes concentrent chaque jour tous les vnements importants du pays
+ou des pays voisins pour en renvoyer ensuite la nouvelle dans toutes les
+directions. Alors les exemples, s'accumulant, se renforcent
+mutuellement. Mais on comprend qu'il est peu prs impossible de
+comparer la clientle des diffrents journaux d'Europe et surtout
+d'apprcier le caractre plus ou moins local de leurs informations.
+Cependant, sans que nous puissions donner de notre affirmation une
+preuve rgulire, il nous parat difficile que, sur ces deux points, la
+France et l'Angleterre soient infrieures au Danemark, la Saxe et mme
+aux diffrents pays d'Allemagne. Pourtant, on s'y tue beaucoup moins. De
+mme, sans sortir de France, rien n'autorise supposer qu'on lise
+sensiblement moins de journaux au sud de la Loire qu'au nord; or on sait
+quel contraste il y a entre ces deux rgions sous le rapport du suicide.
+Sans vouloir attacher plus d'importance qu'il ne convient un argument
+que nous ne pouvons tablir sur des faits bien dfinis, nous croyons
+cependant qu'il repose sur d'assez fortes vraisemblances pour mriter
+quelque attention.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+En rsum, s'il est certain que le suicide est contagieux d'individu
+individu, jamais on ne voit l'imitation le propager de manire
+affecter le taux social des suicides. Elle peut bien donner naissance
+des cas individuels plus ou moins nombreux, mais elle ne contribue pas
+dterminer le penchant ingal qui entrane les diffrentes socits, et
+ l'intrieur de chaque socit les groupes sociaux plus particuliers,
+au meurtre de soi-mme. Le rayonnement qui en rsulte est toujours trs
+limit; il est, de plus, intermittent. Quand il atteint un certain degr
+d'intensit, ce n'est jamais que pour un temps trs court.
+
+Mais il y a une raison plus gnrale qui explique comment les effets de
+l'imitation ne sont pas apprciables travers les chiffres de la
+statistique. C'est que, rduite ses seules forces, l'imitation ne peut
+rien sur le suicide. Chez l'adulte, sauf dans les cas trs rares de
+monodisme plus ou moins absolu, l'ide d'un acte ne suffit pas
+engendrer un acte similaire, moins qu'elle ne tombe sur un sujet qui,
+de lui-mme, y est particulirement enclin. J'ai toujours remarqu,
+crit Morel, que l'imitation, si puissante que soit son influence, et
+que l'impression cause par le rcit ou la lecture d'un crime
+exceptionnel ne suffisaient pas pour provoquer des actes similaires chez
+des individus qui auraient t parfaitement sains d'esprit[123]. De
+mme, le Dr Paul Moreau de Tours a cru pouvoir tablir, d'aprs ses
+observations personnelles, que le suicide contagieux ne se rencontre
+jamais que chez des individus fortement prdisposs[124].
+
+Il est vrai que, comme cette prdisposition lui paraissait dpendre
+essentiellement de causes organiques, il lui tait assez difficile
+d'expliquer certains cas qu'on ne peut rapporter cette origine,
+moins d'admettre des combinaisons de causes tout fait improbables et
+vraiment miraculeuses. Comment croire que les 15 invalides dont nous
+avons parl se soient justement trouvs tous atteints de dgnrescence
+nerveuse? Et l'on en peut dire autant des faits de contagion si
+frquemment observs dans l'arme ou dans les prisons. Mais ces faits
+sont facilement explicables une fois qu'on a reconnu que le penchant au
+suicide pouvait tre cr par le milieu social. Car, alors, on est en
+droit de les attribuer, non un hasard inintelligible qui, des points
+les plus divers de l'horizon, aurait assembl dans une mme caserne ou
+dans un mme tablissement pnitentiaire un nombre relativement
+considrable d'individus atteints tous d'une mme tare mentale, mais
+l'action du milieu commun au sein duquel ils vivent. Nous verrons, en
+effet, que, dans les prisons et dans les rgiments, il existe un tat
+collectif qui incline au suicide les soldats et les dtenus aussi
+directement que peut le faire la plus violente des nvroses. L'exemple
+est la cause occasionnelle qui fait clater l'impulsion; mais ce n'est
+pas lui qui la cre et, si elle n'existait pas, il serait inoffensif.
+
+On peut donc dire que, sauf dans de trs rares exceptions, l'imitation
+n'est pas un facteur original du suicide. Elle ne fait que rendre
+apparent un tat qui est la vraie cause gnratrice de l'acte et qui,
+vraisemblablement, et toujours trouv moyen de produire son effet
+naturel, alors mme qu'elle ne serait pas intervenue; car il faut que la
+prdisposition soit particulirement forte pour qu'il suffise de si peu
+de chose pour la faire passer l'acte. Il n'est donc pas tonnant que
+les faits ne portent pas la marque de l'imitation, puisqu'elle n'a pas
+d'action en propre et que celle mme qu'elle exerce est trs restreinte.
+
+Une remarque d'un intrt pratique peut servir de corollaire cette
+conclusion.
+
+Certains auteurs, attribuant l'imitation un pouvoir qu'elle n'a pas,
+ont demand que la reproduction des suicides et des crimes ft interdite
+aux journaux[125]. Il est possible que cette prohibition russisse
+allger de quelques units le montant annuel de ces diffrents actes.
+Mais il est trs douteux qu'elle puisse en modifier le taux social.
+L'intensit du penchant collectif resterait la mme, car l'tat moral
+des groupes ne serait pas chang pour cela. Si donc on met en regard des
+problmatiques et trs faibles avantages que pourrait avoir cette
+mesure, les graves inconvnients qu'entranerait la suppression de toute
+publicit judiciaire, on conoit que le lgislateur mette quelque
+hsitation suivre le conseil des spcialistes. En ralit, ce qui peut
+contribuer au dveloppement du suicide ou du meurtre, ce n'est pas le
+fait d'en parler, c'est la manire dont on en parle. L o ces pratiques
+sont abhorres, les sentiments qu'elles soulvent se traduisent
+travers les rcits qui en sont faits et, par suite, neutralisent plus
+qu'elles n'excitent les prdispositions individuelles. Mais inversement,
+quand la socit est moralement dsempare, l'tat d'incertitude o elle
+est lui inspire pour les actes immoraux une sorte d'indulgence qui
+s'exprime involontairement toutes les fois qu'on en parle et qui en rend
+moins sensible l'immoralit. Alors l'exemple devient vraiment
+redoutable, non parce qu'il est l'exemple, mais parce que la tolrance
+ou l'indiffrence sociale diminuent l'loignement qu'il devrait
+inspirer.
+
+Mais ce que montre surtout ce chapitre, c'est combien est peu fonde la
+thorie qui fait de l'imitation la source minente de toute vie
+collective. Il n'est pas de fait aussi facilement transmissible par voie
+de contagion que le suicide, et pourtant nous venons de voir que cette
+contagiosit ne produit pas d'effets sociaux. Si, dans ce cas,
+l'imitation est ce point dpourvue d'influence sociale, elle n'en
+saurait avoir davantage dans les autres; les vertus qu'on lui attribue
+sont donc imaginaires. Elle peut bien, dans un cercle restreint,
+dterminer quelques rditions d'une mme pense ou d'une mme action,
+mais jamais elle n'a de rpercussions assez tendues ni assez profondes
+pour atteindre et modifier l'me de la socit. Les tats collectifs,
+grce l'adhsion peu prs unanime et gnralement sculaire dont
+ils sont l'objet, sont beaucoup trop rsistants pour qu'une innovation
+prive puisse en venir bout. Comment un individu, qui n'est rien de
+plus qu'un individu[126], pourrait-il avoir la force suffisante pour
+faonner la socit son image? Si nous n'en tions encore nous
+reprsenter le monde social presque aussi grossirement que le primitif
+fait pour le monde physique, si, contrairement toutes les inductions
+de la science, nous n'en tions encore admettre, au moins tacitement
+et sans nous en rendre compte, que les phnomnes sociaux ne sont pas
+proportionnels leurs causes, nous ne nous arrterions mme pas une
+conception qui, si elle est d'une simplicit biblique, est en mme temps
+en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de la pense.
+On ne croit plus aujourd'hui que les espces zoologiques ne soient que
+des variations individuelles propages par l'hrdit[127]; il n'est pas
+plus admissible que le fait social ne soit qu'un fait individuel qui
+s'est gnralis. Mais ce qui est surtout insoutenable, c'est que cette
+gnralisation puisse tre due je ne sais quelle aveugle contagion. On
+est mme en droit de s'tonner qu'il soit encore ncessaire de discuter
+une hypothse qui, outre les graves objections qu'elle soulve, n'a
+jamais reu mme un commencement de dmonstration exprimentale. Car on
+n'a jamais montr propos d'un ordre dfini de faits sociaux que
+l'imitation pouvait en rendre compte, et moins encore, qu'elle seule
+pouvait en rendre compte. On s'est content d'noncer la proposition
+sous forme d'aphorisme, en l'appuyant sur des considrations vaguement
+mtaphysiques. Pourtant, la sociologie ne pourra prtendre tre
+considre comme une science que quand il ne sera plus permis ceux qui
+la cultivent de dogmatiser ainsi, en se drobant aussi manifestement aux
+obligations rgulires de la preuve.
+
+
+
+
+{~--- UTF-8 BOM ---~}
+
+LIVRE II
+
+
+CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Mthode pour les dterminer.
+
+
+Les rsultats du livre prcdent ne sont pas purement ngatifs. Nous y
+avons tabli, en effet, qu'il existe pour chaque groupe social une
+tendance spcifique au suicide que n'expliquent ni la constitution
+organico-psychique des individus ni la nature du milieu physique. Il en
+rsulte, par limination, qu'elle doit ncessairement dpendre de causes
+sociales et constituer par elle-mme un phnomne collectif; mme
+certains des faits que nous avons examins, notamment les variations
+gographiques et saisonnires du suicide, nous avaient expressment
+amen cette conclusion. C'est cette tendance qu'il nous faut
+maintenant tudier de plus prs.
+
+
+
+
+I.
+
+
+Pour y parvenir, le mieux serait, ce qu'il semble, de rechercher
+d'abord si elle est simple et indcomposable, ou si elle ne consisterait
+pas plutt en une pluralit de tendances diffrentes que l'analyse peut
+isoler et qu'il conviendrait d'tudier sparment. Dans ce cas, voici
+comment on devrait procder. Comme, unique ou non, elle n'est
+observable qu' travers les suicides individuels qui la manifestent,
+c'est de ces derniers qu'il faudrait partir. On en observerait donc le
+plus grand nombre possible, en dehors, bien entendu, de ceux qui
+relvent de l'alination mentale, et on les dcrirait. S'ils se
+trouvaient tous avoir les mmes caractres essentiels, on les
+confondrait en une seule et mme classe; dans l'hypothse contraire, qui
+est de beaucoup la plus vraisemblable--car ils sont trop divers pour ne
+pas comprendre, plusieurs varits--on constituerait un certain nombre
+d'espces d'aprs leurs ressemblances et leurs diffrences. Autant on
+aurait reconnu de types distincts, autant on admettrait de courants
+suicidognes dont on chercherait ensuite dterminer les causes et
+l'importance respective. C'est peu prs la mthode que nous avons
+suivie dans notre examen sommaire du suicide vsanique.
+
+Malheureusement, une classification des suicides raisonnables d'aprs
+leurs formes ou caractres morphologiques est impraticable, parce que
+les documents ncessaires font presque totalement dfaut. En effet, pour
+pouvoir la tenter, il faudrait avoir de bonnes descriptions d'un grand
+nombre de cas particuliers. Il faudrait savoir dans quel tat psychique
+se trouvait le suicid au moment o il a pris sa rsolution, comment il
+en a prpar l'accomplissement, comment il l'a finalement excute, s'il
+tait agit ou dprim, calme ou enthousiaste, anxieux ou irrit, etc.
+Or, nous n'avons gure de renseignements de ce genre que pour quelques
+cas de suicides vsaniques, et c'est justement grce aux observations et
+aux descriptions ainsi recueillies par les alinistes qu'il a t
+possible de constituer les principaux types de suicide dont la folie est
+la cause dterminante. Pour les autres, nous sommes peu prs privs de
+toute information. Seul, Brierre de Boismont a essay de faire ce
+travail descriptif pour 1328 cas o le suicid avait laiss des lettres
+ou des crits que l'auteur a rsums dans son livre. Mais d'abord, ce
+rsum est beaucoup trop bref. Puis, les confidences que le sujet
+lui-mme nous fait sur son tat sont le plus souvent insuffisantes,
+quand elles ne sont pas suspectes. Il n'est que trop port se tromper
+sur lui-mme et sur la nature de ses dispositions; par exemple, il
+s'imagine agir avec sang-froid, alors qu'il est au comble de la
+surexcitation. Enfin, outre qu'elles ne sont pas assez objectives, ces
+observations portent sur un trop petit nombre de faits pour qu'on en
+puisse tirer des conclusions prcises. On entrevoit bien quelques lignes
+trs vagues de dmarcation et nous saurons mettre profit les
+indications qui s'en dgagent; mais elles sont trop peu dfinies pour
+servir de base une classification rgulire. Au reste, tant donne la
+manire dont s'accomplissent la plupart des suicides, des observations
+comme il faudrait en avoir sont peu prs impossibles.
+
+Mais nous pouvons arriver notre but par une autre voie. Il suffira de
+renverser l'ordre de nos recherches. En effet, il ne peut y avoir des
+types diffrents de suicides qu'autant que les causes dont ils dpendent
+sont elles-mmes diffrentes. Pour que chacun d'eux ait une nature qui
+lui soit propre, il faut qu'il ait aussi des conditions d'existence qui
+lui soient spciales. Un mme antcdent ou un mme groupe d'antcdents
+ne peut produire tantt une consquence et tantt une autre, car, alors,
+la diffrence qui distingue le second du premier serait elle-mme sans
+cause; ce qui serait la ngation du principe de causalit. Toute
+distinction spcifique constate entre les causes implique donc une
+distinction semblable entre les effets. Ds lors, nous pouvons
+constituer les types sociaux du suicide, non en les classant directement
+d'aprs leurs caractres pralablement dcrits, mais en classant les
+causes qui les produisent. Sans nous proccuper de savoir pourquoi ils
+se diffrencient les uns des autres, nous chercherons tout de suite
+quelles sont les conditions sociales dont ils dpendent; puis nous
+grouperons ces conditions suivant leurs ressemblances et leurs
+diffrences en un certain nombre de classes spares, et nous pourrons
+tre certains qu' chacune de ces classes correspondra un type dtermin
+de suicide. En un mot, notre classification, au lieu d'tre
+morphologique, sera, d'emble, tiologique. Ce n'est pas, d'ailleurs,
+une infriorit, car on pntre beaucoup mieux la nature d'un phnomne
+quand on en sait la cause que quand on en connat seulement les
+caractres, mme essentiels.
+
+Cette mthode, il est vrai, a le dfaut de postuler la diversit des
+types sans les atteindre directement. Elle peut en tablir l'existence,
+le nombre, non les caractres distinctifs. Mais il est possible d'obvier
+ cet inconvnient, au moins dans une certaine mesure. Une fois que la
+nature des causes sera connue, nous pourrons essayer d'en dduire la
+nature des effets, qui se trouveront ainsi caractriss et classs du
+mme coup par cela seul qu'ils seront rattachs leurs souches
+respectives. Il est vrai que, si cette dduction n'tait aucunement
+guide par les faits, elle risquerait de se perdre en combinaisons de
+pure fantaisie. Mais nous pourrons l'clairer l'aide des quelques
+renseignements dont nous disposons sur la morphologie des suicides. Ces
+informations, elles seules, sont trop incompltes et trop incertaines
+pour pouvoir nous donner un principe de classification; mais elles
+pourront tre utilises, une fois que les cadres de cette classification
+seront tablis. Elles nous montreront dans quel sens la dduction devra
+tre dirige et, par les exemples qu'elles nous fourniront, nous serons
+assurs que les espces ainsi constitues dductivement ne sont pas
+imaginaires. Ainsi, des causes nous redescendrons aux effets et notre
+classification tiologique se compltera par une classification
+morphologique qui pourra servir vrifier la premire, et
+rciproquement.
+
+ tous gards, cette mthode renverse est la seule qui convienne au
+problme spcial que nous nous sommes pos. Il ne faut pas perdre de
+vue, en effet, que ce que nous tudions c'est le taux social des
+suicides. Les seuls types qui doivent nous intresser sont donc ceux qui
+contribuent le former et en fonction desquels il varie. Or, il n'est
+pas prouv que toutes les modalits individuelles de la mort volontaire
+aient cette proprit. Il en est qui, tout en ayant un certain degr de
+gnralit, ne sont pas ou ne sont pas assez lies au temprament moral
+de la socit pour entrer, en qualit d'lment caractristique, dans la
+physionomie spciale que chaque peuple prsente sous le rapport du
+suicide. Ainsi, nous avons vu que l'alcoolisme n'est pas un facteur dont
+dpende l'aptitude personnelle de chaque socit; et cependant, il y a
+videmment des suicides alcooliques et en assez grand nombre. Ce n'est
+donc pas une description, mme bien faite, des cas particuliers qui
+pourra jamais nous apprendre quels sont ceux qui ont un caractre
+sociologique. Si l'on veut savoir de quels confluents divers rsulte le
+suicide considr comme phnomne collectif, c'est sous sa forme
+collective, c'est--dire travers les donnes statistiques, qu'il faut,
+ds l'abord, l'envisager. C'est le taux social qu'il faut directement
+prendre pour objet d'analyse; il faut aller du tout aux parties. Mais il
+est clair qu'il ne peut tre analys que par rapport aux causes
+diffrentes dont il dpend; car, en elles-mmes, les units par
+l'addition desquelles il est form sont homognes et ne se distinguent
+pas qualitativement. C'est donc la dtermination des causes qu'il faut
+nous attacher sans retard, quitte chercher ensuite comment elles se
+rpercutent chez les individus.
+
+
+II.
+
+Mais ces causes, comment les atteindre?
+
+Dans les constatations judiciaires qui ont lieu toutes les fois qu'un
+suicide est commis, on note le mobile (chagrin de famille, douleur
+physique ou autre, remords ou ivrognerie, etc.), qui parat en avoir t
+la cause dterminante et, dans les comptes rendus statistiques de
+presque tous les pays, on trouve un tableau spcial o les rsultats de
+ces enqutes sont consigns sous ce titre: _Motifs prsums des
+suicides_. Il semble donc naturel de mettre profit ce travail tout
+fait et de commencer notre recherche par la comparaison de ces
+documents. Ils nous indiquent, en effet, ce qu'il semble, les
+antcdents immdiats des diffrents suicides; or n'est-il pas de bonne
+mthode, pour comprendre le phnomne que nous tudions, de remonter
+d'abord ses causes les plus prochaines, sauf s'lever ensuite plus
+haut dans la srie des phnomnes, si la ncessit s'en fait sentir.
+
+Mais, comme le disait dj Wagner il y a longtemps, ce qu'on appelle
+statistique des motifs de suicides, c'est, en ralit, une statistique
+des opinions que se font de ces motifs les agents, souvent subalternes,
+chargs de ce service d'informations. On sait, malheureusement, que les
+constatations officielles sont trop souvent dfectueuses, alors mme
+qu'elles portent sur des faits matriels et ostensibles que tout
+observateur consciencieux peut saisir et qui ne laissent aucune place
+l'apprciation. Mais combien elles doivent tre tenues en suspicion
+quand elles ont pour objet, non d'enregistrer simplement un vnement
+accompli, mais de l'interprter et de l'expliquer! C'est toujours un
+problme difficile que de prciser la cause d'un phnomne. Il faut au
+savant toute sorte d'observations et d'expriences pour rsoudre une
+seule de ces questions. Or, de tous les phnomnes, les volitions
+humaines sont les plus complexes. On conoit, ds lors, ce que peuvent
+valoir ces jugements improviss qui, d'aprs quelques renseignements
+htivement recueillis, prtendent assigner une origine dfinie chaque
+cas particulier. Aussitt qu'on croit avoir dcouvert parmi les
+antcdents de la victime quelques-uns de ces faits qui passent
+communment pour mener au dsespoir, on juge inutile de chercher
+davantage et, suivant que le sujet est rput avoir rcemment subi des
+pertes d'argent ou prouv des chagrins de famille ou avoir quelque got
+pour la boisson, on incrimine ou son ivrognerie ou ses douleurs
+domestiques ou ses dceptions conomiques. On ne saurait donner comme
+base une explication des suicides des informations aussi suspectes.
+
+Il y a plus, alors mme qu'elles seraient plus dignes de foi, elles ne
+pourraient pas nous rendre de grands services, car les mobiles qui sont
+ainsi, tort ou raison, attribus aux suicides, n'en sont pas les
+causes vritables. Ce qui le prouve, c'est que les nombres
+proportionnels de cas, imputs par les statistiques chacune de ces
+causes prsumes, restent presque identiquement les mmes, alors que les
+nombres absolus prsentent, au contraire, les variations les plus
+considrables. En France, de 1856 1878, le suicide augmente de 40 %
+environ, et de plus de 100 % en Saxe pendant la priode 1854-1880 (1.171
+cas au lieu de 547). Or, dans les deux pays, chaque catgorie de motifs
+conserve d'une poque l'autre la mme importance respective. C'est ce
+que montre le tableau XVII (Voir ci-dessous).
+
+Si l'on considre que les chiffres qui y sont rapports ne sont et ne
+peuvent tre que de grossires approximations, et si, par consquent, on
+n'attache pas trop d'importance de lgres diffrences, on reconnatra
+qu'ils restent sensiblement constants. Mais pour que la part
+contributive de chaque raison prsume reste proportionnellement la mme
+alors que le suicide est deux fois plus dvelopp, il faut admettre que
+chacune d'elles a acquis une efficacit double. Or ce ne peut tre par
+suite d'une rencontre fortuite qu'elles deviennent toutes en mme temps,
+deux fois plus meurtrires. On en vient donc forcment conclure
+qu'elles sont toutes places sous la dpendance d'un tat plus gnral,
+dont elles sont tout au plus des reflets plus ou moins fidles. C'est
+lui qui fait qu'elles sont plus ou moins productives de suicides et qui,
+par consquent, est la vraie cause dterminante de ces derniers. C'est
+donc cet tat qu'il nous faut atteindre, sans nous attarder aux
+contre-coups loigns qu'il peut avoir dans les consciences
+particulires.
+
+Tableau XVII
+
+France[128].
+
+_Part de chaque catgorie de motifs sur 100 suicides annuels de chaque
+sexe._
+
+/*
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+| | HOMMES. | FEMMES. |
+| +-----------------+-----------------+
+| |1856-60.|1874-78.|1856-60.|1874-78.|
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Misre et revers de | | | | |
+|fortune. | 13,30 | 11,79 | 5,38 | 5,77 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Chagrin de famille. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Amour, jalousie, dbauche, | | | | |
+|inconduite. | 15,48 | 16,98 | 13,16 | 12,20 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Chagrins divers. | 11,68 | 12,53 | 12,79 | 16,00 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Maladies mentales. | 25,67 | 27,09 | 45,75 | 41,81 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Remords, crainte de | | | | |
+|condamnation la | | | | |
+|suite de crime. | 0,84 | --- | 0,19 | --- |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Autres causes et causes | | | | |
+|inconnues. | 9,33 | 8,18 | 5,51 | 4 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+| | SAXE[129]. |
+| +-----------------+-----------------+
+| | HOMMES. | FEMMES. |
+| +-----------------+-----------------+
+| |1854-78.| 1880. |1854-78.| 1880. |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Douleurs physiques. | 5,64 | 5,86 | 7,43 | 7,98 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Chagrins domestiques. | 2,39 | 3,30 | 3,18 | 1,72 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Revers de fortune et | | | | |
+|misre. | 9,52 | 11,28 | 2,80 | 4,42 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Dbauche, jeu. | 11,15 | 10,74 | 1,59 | 0,44 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Remords, crainte de | | | | |
+|poursuites, etc. | 10,41 | 8,51 | 10,44 | 6,21 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Amour malheureux. | 1,79 | 1,50 | 3,74 | 6,20 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Troubles mentaux, folie | | | | |
+|religieuse. | 27,94 | 30,27 | 50,64 | 54,43 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Colre. | 2,00 | 3,29 | 3,04 | 3,09 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Dgot de la vie. | 9,58 | 6,67 | 5,37 | 5,76 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|Causes inconnues. | 19,58 | 18,58 | 11,77 | 9,75 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+|TOTAL | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
++--------------------------------+-----------------+-----------------+
+*/
+
+Un autre fait, que nous empruntons Legoyt[130], montre mieux encore
+quoi se rduit l'action causale de ces diffrents mobiles. Il n'est pas
+de professions plus diffrentes l'une de l'autre que l'agriculture et
+les fonctions librales. La vie d'un artiste, d'un savant, d'un avocat,
+d'un officier, d'un magistrat ne ressemble en rien celle d'un
+agriculteur. On peut donc regarder comme certain que les causes sociales
+du suicide ne sont pas les mmes pour les uns et pour les autres. Or,
+non seulement c'est aux mmes raisons que sont attribus les suicides de
+ces deux catgories de sujets, mais encore l'importance respective de
+ces diffrentes raisons serait presque rigoureusement la mme dans l'une
+et dans l'autre. Voici, en effet, quels ont t en France, pendant les
+annes 1874-78, les rapports centsimaux des principaux mobiles de
+suicide dans ces deux professions:
+
+/*
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+| |AGRICULTURE.|PROFESSIONS|
+| | |librales. |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Perte d'emploi, revers de fortune, misre.| 8,15 | 8,87 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Chagrins de famille. | 14,45 | 13,14 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Amour contrari et jalousie. | 1,48 | 2,01 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Ivresse et ivrognerie. | 13,23 | 6,41 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Suicides d'auteurs de crimes ou dlits. | 4,09 | 4,73 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Souffrances physiques. | 15,91 | 19,89 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Maladies mentales. | 35,80 | 34,04 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Dgot de la vie, contrarits diverses. | 2,93 | 4,94 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+|Causes inconnues. | 3,96 | 597 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+| | 100,00 | 100,00 |
++-------------------------------------------+------------+-----------+
+*/
+
+Sauf pour l'ivresse et l'ivrognerie, les chiffres, surtout ceux qui ont
+le plus d'importance numrique, diffrent bien peu d'une colonne
+l'autre. Ainsi, s'en tenir la seule considration des mobiles, on
+pourrait croire que les causes suicidognes sont, non sans doute de mme
+intensit, mais de mme nature dans les deux cas. Et pourtant, en
+ralit, ce sont des forces trs diffrentes qui poussent au suicide le
+laboureur et le raffin des villes. C'est donc que ces raisons que l'on
+donne au suicide ou que le suicid se donne lui-mme pour s'expliquer
+son acte, n'en sont, le plus gnralement, que les causes apparentes.
+Non seulement elles ne sont que les rpercussions individuelles d'un
+tat gnral, mais elles l'expriment trs infidlement, puisqu'elles
+sont les mmes alors qu'il est tout autre. Elles marquent, peut-on dire,
+les points faibles de l'individu, ceux par o le courant, qui vient du
+dehors l'inciter se dtruire, s'insinue le plus facilement en lui.
+Mais elles ne font pas partie de ce courant lui-mme et ne peuvent, par
+consquent, nous aider le comprendre.
+
+Nous voyons donc sans regret certains pays comme l'Angleterre et
+l'Autriche renoncer recueillir ces prtendues causes de suicide. C'est
+d'un tout autre ct que doivent se porter les efforts de la
+statistique. Au lieu de chercher rsoudre ces insolubles problmes de
+casuistique morale, qu'elle s'attache noter avec plus de soin les
+concomitants sociaux du suicide. En tout cas, pour nous, nous nous
+faisons une rgle de ne pas faire intervenir dans nos recherches des
+renseignements aussi douteux que faiblement instructifs; en fait, les
+suicidographes n'ont jamais russi en tirer aucune loi intressante.
+Nous n'y recourrons donc qu'accidentellement, quand ils nous paratront
+avoir une signification spciale et prsenter des garanties
+particulires. Sans nous proccuper de savoir sous quelles formes
+peuvent se traduire chez les sujets particuliers les causes productrices
+du suicide, nous allons directement, tcher de dterminer ces dernires.
+Pour cela, laissant de ct, pour ainsi dire, l'individu en tant
+qu'individu, ses mobiles et ses ides, nous nous demanderons
+immdiatement quels sont les tats des diffrents milieux sociaux
+(confessions religieuses, famille, socit politique, groupes
+professionnels, etc.), en fonction desquels varie le suicide. C'est
+seulement ensuite que, revenant aux individus, nous chercherons comment
+ces causes gnrales s'individualisent pour produire les effets
+homicides qu'elles impliquent.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le suicide goste.
+
+
+Observons d'abord la manire dont les diffrentes confessions
+religieuses agissent sur le suicide.
+
+
+I.
+
+Si l'on jette un coup d'oeil sur la carte des suicides europens, on
+reconnat premire vue que dans les pays purement catholiques, comme
+l'Espagne, le Portugal, l'Italie, le suicide est trs peu dvelopp,
+tandis qu'il est son maximum dans les pays protestants, en Prusse, en
+Saxe, en Danemark. Les moyennes suivantes, calcules par Morselli,
+confirment ce premier rsultat:
+
+/*
++----------------------------------------+---------------------------+
+| | Moyenne des suicides |
+| |pour 1 million d'habitants.|
++----------------------------------------+---------------------------+
+| tats protestants | 190 |
++----------------------------------------+---------------------------+
+| --- mixtes (protestants et catholiques)| 96 |
++----------------------------------------+---------------------------+
+| --- catholiques | 96 |
++----------------------------------------+---------------------------+
+| --- catholiques grecs | 40 |
++----------------------------------------+---------------------------+
+*/
+
+Toutefois, l'infriorit des catholiques grecs ne peut tre srement
+attribue la religion; car, comme leur civilisation est trs
+diffrente de celle des autres nations europennes, cette ingalit de
+culture peut tre la cause de cette moindre aptitude. Mais il n'en est
+pas de mme de la plupart des socits catholiques et protestantes. Sans
+doute, elles ne sont pas toutes au mme niveau intellectuel et moral;
+pourtant, les ressemblances sont assez essentielles pour qu'on ait
+quelque droit d'attribuer la diffrence des cultes le contraste si
+marqu qu'elles prsentent au point de vue du suicide.
+
+Nanmoins, cette premire comparaison est encore trop sommaire. Malgr
+d'incontestables similitudes, les milieux sociaux dans lesquels vivent
+les habitants de ces diffrents pays ne sont pas identiquement les
+mmes. La civilisation de l'Espagne et celle du Portugal sont bien
+au-dessous de celle de l'Allemagne; il peut donc se faire que cette
+infriorit soit la raison de celle que nous venons de constater dans le
+dveloppement du suicide. Si l'on veut chapper cette cause d'erreur
+et dterminer avec plus de prcision l'influence du catholicisme et
+celle du protestantisme sur la tendance au suicide, il faut comparer les
+deux religions au sein d'une mme socit.
+
+
+_Provinces bavaroises (1867-75)_[131].
+
+/*
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES |PROVINCES |SUICIDES |
+| minorit|par million| majorit|par million|o il y a |par million|
+|catholique|d'habitants|catholique|d'habitants|+ de 90% |d'habitants|
+|(- de 50%)| |(50 90%)| |de cathol.| |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Palatinat | 167 |Basse | 157 |Haut- | 64 |
+|du Rhin. | |Franconie.| |Palatinat.| |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Franconie | 207 |Souabe. | 118 |Haute- | 114 |
+|centrale. | | | |Bavire. | |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Haute | 204 | | |Basse- | 49 |
+|Franconie.| | | |Bavire. | |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Moyenne. | 192 |Moyenne. | 135 |Moyenne. | 75 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+*/
+
+De tous les grands tats de l'Allemagne, c'est la Bavire qui compte, et
+de beaucoup, le moins de suicides. Il n'y en a gure, annuellement que
+90 par million d'habitants depuis 1874, tandis que la Prusse en a 133
+(1871-75), le duch de Bade 156, le Wurtemberg 162, la Saxe 300. Or,
+c'est aussi l que les catholiques sont le plus nombreux; il y en a
+713,2 sur 1000 habitants. Si, d'autre part, on compare les diffrentes
+provinces de ce royaume, on trouve que les suicides y sont en raison
+directe du nombre des protestants, en raison inverse de celui des
+catholiques (V. Tableau prcdent, ci-dessus). Ce ne sont pas seulement
+les rapports des moyennes qui confirment la loi; mais tous les nombres
+de la premire colonne sont suprieurs ceux de la seconde et ceux de
+la seconde ceux de la troisime sans qu'il y ait aucune irrgularit.
+
+Il en est de mme en Prusse:
+
+_Provinces de Prusse (1883-90)._
+
+/*
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES |
+| o il y a plus | par million | o il y a de | par million |
+| de 90% de | d'habitants | 89 68 % de | d'habitants |
+| protestants | | protestants | |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Saxe. | 309,4 | Hanovre. | 212,3 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Schleswig. | 312,9 | Hesse. | 200,3 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Pomranie. | 171,5 | Brandebourg et | 296,3 |
+| | | Berlin. | |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Moyenne. | 264,6 | Moyenne. | 220,0 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| PROVINCES | SUICIDES | PROVINCES | SUICIDES |
+| o il y a plus | par million | o il y a de | par million |
+| de 40% 50% de | d'habitants | de 32 28 % de | d'habitants |
+| protestants | | protestants | |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Prusse | 123,9 | Posen. | 96,4 |
+| occidentale. | | | |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Silsie. | 260,2 | Pays du Rhin. | 100,3 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Westphalie. | 107,5 | Hohenzollern. | 90,1 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+| Moyenne. | 163,6 | Moyenne. | 95,6 |
++------------------+---------------+-----------------+---------------+
+*/
+
+Dans le dtail, sur les 14 provinces ainsi compares, il n'y a que deux
+lgres irrgularits: la Silsie qui, par le nombre relativement
+important de ses suicides, devrait appartenir la seconde catgorie, se
+trouve seulement dans la troisime, tandis qu'au contraire la Pomranie
+serait mieux sa place dans la seconde colonne que dans la premire.
+
+La Suisse est intressante tudier ce mme point de vue. Car, comme
+on y rencontre des populations franaises et allemandes, on y peut
+observer sparment l'influence du culte sur chacune de ces deux races.
+Or elle est la mme sur l'une et sur l'autre. Les cantons catholiques
+donnent quatre et cinq fois moins de suicides que les cantons
+protestants, quelle que soit leur nationalit.
+
+/*
++-----------------------+-----------------------+--------------------+
+| CANTONS FRANAIS | CANTONS ALLEMANDS |ENSEMBLE DES CANTONS|
+| | |de toutes |
+| | |nationalits |
++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
+|Catholiques|83 suicides|Catholiques|87 suicides|Catholiques|86,7 |
+| |par million| |suicide | |suicides|
+| |d'habitants| | | | |
++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
+|Protestants|453 |Protestants|293 |Mixtes |212,0 |
+| |suicides | |suicides | |suicides|
+| |par million| | | | |
+| |d'habitants| | | | |
++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
+| | | | |Protestants|326,3 |
+| | | | | |suicides|
++-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
+*/
+
+L'action du culte est donc si puissante qu'elle domine toutes les
+autres.
+
+D'ailleurs, on a pu, dans un assez grand nombre de cas, dterminer
+directement le nombre des suicides par million d'habitants de chaque
+population confessionnelle. Voici les chiffres trouvs par diffrents
+observateurs:
+
+Tableau XVIII.
+
+_Suicides, dans les diffrents pays, pour un million de sujets de chaque
+confession._
+
+/*
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+| |PROTESTANTS|CATHOLIQUES|JUIFS| NOMS |
+| | | | |des observateurs.|
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Autriche (1852-59). | 79,5 | 51,3 | 20,7| Wagner. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Prusse (1849-55). | 159,9 | 49,6 | 46,4| Id. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|---- (1869-72). | 187 | 69 | 96 | Morselli. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|---- (1860). | 240 | 100 |180 | Prinzing. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Bade (1852-62). | 139 | 117 | 87 | Legoyt. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|--- (1870-74). | 171 | 136,7 |124 | Morselli. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|--- (1878-88). | 242 | 170 |210 | Prinzing. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Bavire (1844-56). | 135,4 | 49,1 |105,9| Morselli. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+| --- (1884-91). | 224 | 94 |193 | Prinzing |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+|Wrtemberg (1846-60)| 113,5 | 77,9 | 65,6| Wagner. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+| ---- (1873-76)| 190 | 120 | 60 | Nous-mme. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+| ---- (1881-90)| 170 | 119 |142 | Id. |
++--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
+*/
+
+Ainsi, partout, sans aucune exception[132], les protestants fournissent
+beaucoup de suicides que les fidles des autres cultes. L'cart oscille
+entre un _minimum_ de 20 30 % et un _maximum_ de 300 %. Contre une
+pareille unanimit de faits concordants, il est vain d'invoquer, comme
+le fait Mayr[133], le cas unique de la Norwge et de la Sude qui,
+quoique protestantes, n'ont qu'un chiffre moyen de suicides. D'abord,
+ainsi que nous en faisions la remarque au dbut de ce chapitre, ces
+comparaisons internationales ne sont pas dmonstratives, moins
+qu'elles ne portent sur un assez grand nombre de pays, et, mme dans ce
+cas, elles ne sont pas concluantes. Il y a d'assez grandes diffrences
+entre les populations de la presqu'le scandinave et celles de l'Europe
+centrale pour qu'on puisse comprendre que le protestantisme ne produise
+pas exactement les mmes effets sur les unes et sur les autres. Mais de
+plus, si, pris en lui-mme, le taux des suicides n'est pas trs
+considrable dans ces deux pays, il apparat relativement lev si l'on
+tient compte du rang modeste qu'ils occupent parmi les peuples civiliss
+d'Europe. Il n'y a pas de raison de croire qu'ils soient parvenus un
+niveau intellectuel suprieur celui de l'Italie, il s'en faut, et
+pourtant on s'y tue de deux trois fois plus (90 100 suicides par
+million d'habitants au lieu de 40). Le protestantisme ne serait-il pas
+la cause de cette aggravation relative? Ainsi, non seulement le fait
+n'infirme pas la loi qui vient d'tre tablie sur un si grand nombre
+d'observations, mais il tend plutt la confirmer[134].
+
+Pour ce qui est des juifs, leur aptitude au suicide est toujours moindre
+que celle des protestants; trs gnralement, elle est aussi infrieure,
+quoique dans une moindre proportion, celle des catholiques. Cependant,
+il arrive que ce dernier rapport est renvers; c'est surtout dans les
+temps rcents que ces cas d'inversion se rencontrent. Jusqu'au milieu du
+sicle, les juifs se tuent moins que les catholiques dans tous les pays,
+sauf en Bavire[135]; c'est seulement vers 1870 qu'ils commencent
+perdre de leur ancien privilge. Encore est-il trs rare qu'ils
+dpassent de beaucoup le taux des catholiques. D'ailleurs, il ne faut
+pas perdre de vue que les juifs vivent, plus exclusivement que les
+autres groupes confessionnels, dans les villes et de professions
+intellectuelles. ce titre, ils sont plus fortement enclins au suicide
+que les membres des autres cultes, et cela pour des raisons trangres
+la religion qu'ils pratiquent. Si donc, malgr cette influence
+aggravante, le taux du judasme est si faible, on peut croire que,
+situation gale, c'est de toutes les religions celle o l'on se tue le
+moins.
+
+Les faits ainsi tablis, comment les expliquer?
+
+
+II.
+
+Si l'on songe que, partout, les juifs sont en nombre infime et que, dans
+la plupart des socits o ont t faites les observations prcdentes,
+les catholiques sont en minorit, on sera tent de voir dans ce fait la
+cause qui explique la raret relative des morts volontaires dans ces
+deux cultes[136]. On conoit, en effet, que les confessions les moins
+nombreuses, ayant lutter contre l'hostilit des populations ambiantes,
+soient obliges, pour se maintenir, d'exercer sur elles-mmes un
+contrle svre et de s'astreindre une discipline particulirement
+rigoureuse. Pour justifier la tolrance, toujours prcaire, qui leur est
+accorde, elles sont tenues plus de moralit. En dehors de ces
+considrations, certains faits semblent rellement impliquer que ce
+facteur spcial n'est pas sans quelque influence. En Prusse, l'tat de
+minorit o se trouvent les catholiques est trs accus; car ils ne
+reprsentent que le tiers de la population totale. Aussi se tuent-ils
+trois fois moins que les protestants. L'cart diminue en Bavire o les
+deux tiers des habitants sont catholiques; les morts volontaires de ces
+derniers ne sont plus celles des protestants que comme 100 est 275
+ou mme comme 100 est 238, selon les priodes. Enfin, dans l'empire
+d'Autriche, qui est presque tout entier catholique, il n'y a plus que
+155 suicides protestants pour 100 catholiques. Il semblerait donc que,
+quand le protestantisme devient minorit, sa tendance au suicide
+diminue.
+
+Mais d'abord, le suicide est l'objet d'une trop grande indulgence pour
+que la crainte du blme, si lger, qui le frappe, puisse agir avec une
+telle puissance, mme sur des minorits que leur situation oblige se
+proccuper particulirement du sentiment public. Comme c'est un acte qui
+ne lse personne, on n'en fait pas un grand grief aux groupes qui y sont
+plus enclins que d'autres et il ne risque pas d'accrotre beaucoup
+l'loignement qu'ils inspirent, comme ferait certainement une frquence
+plus grande des crimes et des dlits. D'ailleurs, l'intolrance
+religieuse, quand elle est trs forte, produit souvent un effet oppos.
+Au lieu d'exciter les dissidents respecter davantage l'opinion, elle
+les habitue s'en dsintresser. Quand on se sent en butte une
+hostilit irrmdiable, on renonce la dsarmer et on ne s'obstine que
+plus opinitrement dans les moeurs les plus rprouves. C'est ce qui est
+arriv frquemment aux juifs et, par consquent, il est douteux que leur
+exceptionnelle immunit n'ait pas d'autre cause.
+
+Mais, en tout cas, cette explication ne saurait suffire rendre compte
+de la situation respective des protestants et des catholiques. Car si,
+en Autriche et en Bavire, o le catholicisme a la majorit, l'influence
+prservatrice qu'il exerce est moindre, elle est encore trs
+considrable. Ce n'est donc pas seulement son tat de minorit qu'il
+la doit. Plus gnralement, quelle que soit la part proportionnelle de
+ces deux cultes dans l'ensemble de la population, partout o l'on a pu
+les comparer au point de vue du suicide, on a constat que les
+protestants se tuent beaucoup plus que les catholiques. Il y a mme des
+pays comme le Haut-Palatinat, la Haute-Bavire, o la population est
+presque tout entire catholique (92 et 96 %) et o, cependant, il y a
+300 et 423 suicides protestants pour 100 catholiques. Le rapport mme
+s'lve jusqu' 528 % dans la Basse-Bavire o la religion rforme ne
+compte pas tout fait un fidle sur 100 habitants. Donc, quand mme la
+prudence obligatoire des minorits serait pour quelque chose dans
+l'cart si considrable que prsentent ces deux religions, la plus
+grande part en est certainement due d'autres causes.
+
+C'est dans la nature de ces deux systmes religieux que nous les
+trouverons. Cependant, ils prohibent tous les deux le suicide avec la
+mme nettet; non seulement ils le frappent de peines morales d'une
+extrme svrit, mais l'un et l'autre enseignent galement qu'au del
+du tombeau commence une vie nouvelle o les hommes seront punis de leurs
+mauvaises actions, et le protestantisme met le suicide au nombre de ces
+dernires, tout aussi bien que le catholicisme. Enfin, dans l'un et dans
+l'autre culte, ces prohibitions ont un caractre divin; elles ne sont
+pas prsentes comme la conclusion logique d'un raisonnement bien fait,
+mais leur autorit est celle de Dieu lui-mme. Si donc le protestantisme
+favorise le dveloppement du suicide, ce n'est pas qu'il le traite
+autrement que ne fait le catholicisme. Mais alors, si, sur ce point
+particulier, les deux religions ont les mmes prceptes, leur ingale
+action sur le suicide doit avoir pour cause quelqu'un des caractres
+plus gnraux par lesquels elles se diffrencient.
+
+Or, la seule diffrence essentielle qu'il y ait entre le catholicisme et
+le protestantisme, c'est que le second admet le libre examen dans une
+bien plus large proportion que le premier. Sans doute, le catholicisme,
+par cela seul qu'il est une religion idaliste, fait dj la pense et
+ la rflexion une bien plus grande place que le polythisme grco-latin
+ou que le monothisme juif. Il ne se contente plus de manoeuvres
+machinales, mais c'est sur les consciences qu'il aspire rgner. C'est
+donc elles qu'il s'adresse et, alors mme qu'il demande la raison
+une aveugle soumission, c'est en lui parlant le langage de la raison. Il
+n'en est pas moins vrai que le catholique reoit sa foi toute faite,
+sans examen. Il ne peut mme pas la soumettre un contrle historique,
+puisque les textes originaux sur lesquels on l'appuie lui sont
+interdits. Tout un systme hirarchique d'autorits est organis, et
+avec un art merveilleux, pour rendre la tradition invariable. Tout ce
+qui est variation est en horreur la pense catholique. Le protestant
+est davantage l'auteur de sa croyance. La Bible est mise entre ses mains
+et nulle interprtation ne lui en est impose. La structure mme du
+culte rform rend sensible cet tat d'individualisme religieux. Nulle
+part, sauf en Angleterre, le clerg protestant n'est hirarchis; le
+prtre ne relve que de lui-mme et de sa conscience, comme le fidle.
+C'est un guide plus instruit que le commun des croyants, mais sans
+autorit spciale pour fixer le dogme. Mais ce qui atteste le mieux que
+cette libert d'examen, proclame par les fondateurs de la rforme,
+n'est pas reste l'tat d'affirmation platonique, c'est cette
+multiplicit croissante de sectes de toute sorte qui contraste si
+nergiquement avec l'unit indivisible de l'glise catholique.
+
+Nous arrivons donc ce premier rsultat que le penchant du
+protestantisme pour le suicide doit tre en rapport avec l'esprit de
+libre examen dont est anime cette religion. Attachons-nous bien
+comprendre ce rapport. Le libre examen n'est lui-mme que l'effet d'une
+autre cause. Quand il fait son apparition, quand les hommes, aprs
+avoir, pendant longtemps, reu leur foi toute faite de la tradition,
+rclament le droit de se la faire eux-mmes, ce n'est pas cause des
+attraits intrinsques de la libre recherche, car elle apporte avec elle
+autant de douleurs que de joies. Mais c'est qu'ils ont dsormais besoin
+de cette libert. Or, ce besoin lui-mme ne peut avoir qu'une seule
+cause: c'est l'branlement des croyances traditionnelles. Si elles
+s'imposaient toujours avec la mme nergie, on ne penserait mme pas
+en faire la critique. Si elles avaient toujours la mme autorit, on ne
+demanderait pas vrifier la source de cette autorit. La rflexion ne
+se dveloppe que si elle est ncessite se dvelopper, c'est--dire si
+un certain nombre d'ides et de sentiments irrflchis qui, jusque-l,
+suffisaient diriger la conduite, se trouvent avoir perdu leur
+efficacit. Alors, elle intervient pour combler le vide qui s'est fait,
+mais qu'elle n'a pas fait. De mme qu'elle s'teint mesure que la
+pense et l'action se prennent sous forme d'habitudes automatiques, elle
+ne se rveille qu' mesure que les habitudes toutes faites se
+dsorganisent. Elle ne revendique ses droits contre l'opinion commune
+que si celle-ci n'a plus la mme force, c'est--dire si elle n'est plus
+au mme degr commune. Si donc ces revendications ne se produisent pas
+seulement pendant un temps et sous forme de crise passagre, si elles
+deviennent chroniques, si les consciences individuelles affirment d'une
+manire constante leur autonomie, c'est qu'elles continuent tre
+tirailles dans des sens divergents, c'est qu'une nouvelle opinion ne
+s'est pas reforme pour remplacer celle qui n'est plus. Si un nouveau
+systme de croyances s'tait reconstitu, qui part tout le monde
+aussi indiscutable que l'ancien, on ne songerait pas davantage le
+discuter. Il ne serait mme pas permis de le mettre en discussion; car
+des ides que partage toute une socit tirent de cet assentiment une
+autorit qui les rend sacro-saintes et les met au-dessus de toute
+contestation. Pour qu'elles soient plus tolrantes, il faut qu'elles
+soient dj devenues l'objet d'une adhsion moins gnrale et moins
+complte, qu'elles aient t affaiblies par des controverses pralables.
+
+Ainsi, s'il est vrai de dire que le libre examen, une fois qu'il est
+proclam, multiplie les schismes, il faut ajouter qu'il les suppose et
+qu'il en drive, car il n'est rclam et institu comme un principe que
+pour permettre des schismes latents ou demi dclars de se
+dvelopper plus librement. Par consquent, si le protestantisme fait
+la pense individuelle une plus grande part que le catholicisme, c'est
+qu'il compte moins de croyances et de pratiques communes. Or, une
+socit religieuse n'existe pas sans un _credo_ collectif et elle est
+d'autant plus une et d'autant plus forte que ce _credo_ est plus tendu.
+Car elle n'unit pas les hommes par l'change et la rciprocit des
+services, lien temporel qui comporte et suppose mme des diffrences,
+mais qu'elle est impuissante nouer. Elle ne les socialise qu'en les
+attachant tous un mme corps de doctrines et elle les socialise
+d'autant mieux que ce corps de doctrines est plus vaste et plus
+solidement constitu. Plus il y a de manires d'agir et de penser,
+marques d'un caractre religieux, soustraites, par consquent, au libre
+examen, plus aussi l'ide de Dieu est prsente tous les dtails de
+l'existence et fait converger vers un seul et mme but les volonts
+individuelles. Inversement, plus un groupe confessionnel abandonne au
+jugement des particuliers, plus il est absent de leur vie, moins il a de
+cohsion et de vitalit. Nous arrivons donc cette conclusion, que la
+supriorit du protestantisme au point de vue du suicide vient de ce
+qu'il est une glise moins fortement intgre que l'glise catholique.
+
+Du mme coup, la situation du judasme se trouve explique. En effet, la
+rprobation dont le christianisme les a pendant longtemps poursuivis, a
+cr entre les juifs des sentiments de solidarit d'une particulire
+nergie. La ncessit de lutter contre une animosit gnrale,
+l'impossibilit mme de communiquer librement avec le reste de la
+population les a obligs se tenir troitement serrs les uns contre
+les autres. Par suite, chaque communaut devint une petite socit,
+compacte et cohrente, qui avait d'elle-mme et de son unit un trs vif
+sentiment. Tout le monde y pensait et y vivait de la mme manire; les
+divergences individuelles y taient rendues peu prs impossibles
+cause de la communaut de l'existence et de l'troite et incessante
+surveillance exerce par tous sur chacun. L'glise juive s'est ainsi
+trouve tre plus fortement concentre qu'aucune autre, rejete qu'elle
+tait sur elle-mme par l'intolrance dont elle tait l'objet. Par
+consquent, par analogie avec ce que nous venons d'observer propos du
+protestantisme, c'est cette mme cause que doit s'attribuer le faible
+penchant des juifs pour le suicide, en dpit des circonstances de toute
+sorte qui devraient, au contraire, les y incliner. Sans doute, en un
+sens, c'est l'hostilit qui les entoure qu'ils doivent ce privilge.
+Mais si elle a cette influence, ce n'est pas qu'elle leur impose une
+moralit plus haute; c'est qu'elle les oblige vivre troitement unis.
+C'est parce que la socit religieuse laquelle ils appartiennent est
+solidement cimente qu'ils sont ce point prservs. D'ailleurs,
+l'ostracisme qui les frappe n'est que l'une des causes qui produisent ce
+rsultat; la nature mme des croyances juives y doit contribuer pour une
+large part. Le judasme, en effet, comme toutes les religions
+infrieures, consiste essentiellement en un corps de pratiques qui
+rglementent minutieusement tous les dtails de l'existence et ne
+laissent que peu de place au jugement individuel.
+
+
+III.
+
+Plusieurs faits viennent confirmer cette explication.
+
+En premier lieu, de tous les grands pays protestants, l'Angleterre est
+celui o le suicide est le plus faiblement dvelopp. On n'y compte, en
+effet, que 80 suicides environ par million d'habitants, alors que les
+socits rformes d'Allemagne en ont de 140 400; et cependant, le
+mouvement gnral des ides et des affaires ne parat pas y tre moins
+intense qu'ailleurs[137]. Or il se trouve que, en mme temps, l'glise
+anglicane est bien plus fortement intgre que les autres glises
+protestantes. On a pris, il est vrai, l'habitude de voir dans
+l'Angleterre la terre classique de la libert individuelle; mais, en
+ralit, bien des faits montrent que le nombre des croyances ou des
+pratiques communes et obligatoires, soustraites, par suite, au libre
+examen des individus, y est plus considrable qu'en Allemagne. D'abord,
+la loi y sanctionne encore beaucoup de prescriptions religieuses: telles
+sont la loi sur l'observation du dimanche, celle qui dfend de mettre en
+scne des personnages quelconques des Saintes-critures, celle qui,
+rcemment encore, exigeait de tout dput une sorte d'acte de foi
+religieux, etc. Ensuite, on sait combien le respect des traditions est
+gnral et fort en Angleterre: il est impossible qu'il ne se soit pas
+tendu aux choses de la religion comme aux autres. Or le
+traditionnalisme trs dvelopp exclut toujours plus ou moins les
+mouvements propres de l'individu. Enfin, de tous les clergs
+protestants, le clerg anglican est le seul qui soit hirarchis. Cette
+organisation extrieure traduit videmment une unit interne qui n'est
+pas compatible avec un individualisme religieux trs prononc.
+
+D'ailleurs, l'Angleterre est aussi le pays protestant o les cadres du
+clerg sont le plus riches. On y comptait, en 1876, 908 fidles en
+moyenne pour chaque ministre du culte, au lieu de 932 en Hongrie, 1.100
+en Hollande, 1.300 en Danemark, 1.440 en Suisse et 1.600 en
+Allemagne[138]. Or, le nombre des prtres n'est pas un dtail
+insignifiant et un caractre superficiel sans rapport avec la nature
+intrinsque des religions. La preuve, c'est que, partout, le clerg
+catholique est beaucoup plus considrable que le clerg rform. En
+Italie, il y a un prtre pour 267 catholiques, pour 419 en Espagne, pour
+536 en Portugal, pour 540 en Suisse, pour 823 en France, pour 1.050 en
+Belgique. C'est que le prtre est l'organe naturel de la foi et de la
+tradition et que, ici comme ailleurs, l'organe se dveloppe
+ncessairement dans la mme mesure que la fonction. Plus la vie
+religieuse est intense, plus il faut d'hommes pour la diriger. Plus il y
+a de dogmes et de prceptes dont l'interprtation n'est pas abandonne
+aux consciences particulires, plus il faut d'autorits comptentes pour
+en dire le sens; d'un autre ct, plus ces autorits sont nombreuses,
+plus elles encadrent de prs l'individu et mieux elles le contiennent.
+Ainsi le cas de l'Angleterre, loin d'infirmer notre thorie, en est une
+vrification. Si le protestantisme n'y produit pas les mmes effets que
+sur le continent, c'est que la socit religieuse y est bien plus
+fortement constitue et, par l, se rapproche de l'glise catholique.
+
+Mais voici une preuve confirmative d'une plus grande gnralit.
+
+Le got du libre examen ne peut pas s'veiller sans tre accompagn du
+got de l'instruction. La science, en effet, est le seul moyen dont la
+libre rflexion dispose pour arriver ses fins. Quand les croyances ou
+les pratiques irraisonnes ont perdu leur autorit, il faut bien, pour
+en trouver d'autres, faire appel la conscience claire dont la
+science n'est que la forme la plus haute. Au fond, ces deux penchants
+n'en font qu'un et ils rsultent de la mme cause. En gnral, les
+hommes n'aspirent s'instruire que dans la mesure o ils sont
+affranchis du joug de la tradition; car tant que celle-ci est matresse
+des intelligences, elle suffit tout et ne tolre pas facilement de
+puissance rivale. Mais inversement, on recherche la lumire ds que la
+coutume obscure ne rpond plus aux ncessits nouvelles. Voil pourquoi
+la philosophie, cette forme premire et synthtique de la science,
+apparat ds que la religion a perdu de son empire, mais ce moment-l
+seulement; et on la voit ensuite donner progressivement naissance la
+multitude des sciences particulires, mesure que le besoin qui l'a
+suscite va lui-mme en se dveloppant. Si donc nous ne nous sommes pas
+mpris, si l'affaiblissement progressif des prjugs collectifs et
+coutumiers incline au suicide et si c'est de l que vient la
+prdisposition spciale du protestantisme, on doit pouvoir constater les
+deux faits suivants: 1 le got de l'instruction doit tre plus vif chez
+les protestants que chez les catholiques; 2 en tant qu'il dnote un
+branlement des croyances communes, il doit, d'une manire gnrale,
+varier comme le suicide. Les faits confirment-ils cette double
+hypothse?
+
+Si l'on rapproche la France catholique de la protestante Allemagne par
+les sommets seulement, c'est--dire, si l'on compare uniquement les
+classes les plus leves des deux nations, il semble que nous soyons en
+tat de soutenir la comparaison. Dans les grands centres de notre pays,
+la science n'est ni moins en honneur ni moins rpandue que chez nos
+voisins; il est mme certain que, ce point de vue, nous l'emportons
+sur plusieurs pays protestants. Mais si, dans les parties minentes des
+deux socits, le besoin de s'instruire est galement ressenti, il n'en
+est pas de mme dans les couches profondes et, s'il atteint peu prs
+dans les deux pays la mme intensit _maxima_, l'intensit moyenne est
+moindre chez nous. On en peut dire autant de l'ensemble des nations
+catholiques compares aux nations protestantes. supposer que, pour la
+trs haute culture, les premires ne le cdent pas aux secondes, il en
+est tout autrement pour ce qui regarde l'instruction populaire. Tandis
+que, chez les peuples protestants (Saxe, Norwge, Sude, Bade, Danemark
+et Prusse), sur 1.000 enfants en ge scolaire, c'est--dire de 6 12
+ans, il y en avait, en moyenne, 957 qui frquentaient l'cole pendant
+les annes 1877-1878, les peuples catholiques (France, Autriche-Hongrie,
+Espagne et Italie), n'en comptaient que 667 soit 31 % en moins. Les
+rapports sont les mmes pour les priodes 1874-75 et 1860-61[139]. Le
+pays protestant o ce chiffre est le moins lev, la Prusse, est encore
+bien au-dessus de la France qui tient la tte des pays catholiques; la
+premire compte 897 lves sur 1.000 enfants, la seconde 766
+seulement[140]. De toute l'Allemagne, c'est la Bavire qui comprend le
+plus de catholiques; c'est elle aussi qui comprend le plus d'illettrs.
+De toutes les provinces de Bavire, la Haut-Palatinat est une des plus
+foncirement catholiques, c'est aussi celle o l'on rencontre le plus de
+conscrits qui ne savent ni lire ni crire (15 % en 1871). Mme
+concidence en Prusse pour le duch de Posen et la province de
+Prusse[141]. Enfin, dans l'ensemble du royaume, en 1871, on comptait 66
+illettrs sur 1.000 protestants et 152 sur 1.000 catholiques. Le rapport
+est le mme pour les femmes des deux cultes[142].
+
+On objectera peut-tre que l'instruction primaire ne peut servir
+mesurer l'tat de l'instruction gnrale. Ce n'est pas, a-t-on dit
+souvent, parce qu'un peuple compte plus ou moins d'illettrs qu'il est
+plus ou moins instruit. Acceptons cette rserve, quoique, vrai dire,
+les divers degrs de l'instruction soient peut-tre plus solidaires
+qu'il ne semble et qu'il soit difficile l'un d'eux de se dvelopper
+sans que les autres se dveloppent en mme temps[143]. En tout cas, si
+le niveau de la culture primaire ne reflte qu'imparfaitement celui de
+la culture scientifique, il indique avec une certaine exactitude dans
+quelle mesure un peuple, pris dans son ensemble, prouve le besoin du
+savoir. Il faut qu'il en sente au plus haut point la ncessit pour
+s'efforcer d'en rpandre les lments jusque dans les dernires classes.
+Pour mettre ainsi la porte de tout le monde les moyens de
+s'instruire, pour aller mme jusqu' proscrire lgalement l'ignorance,
+il faut qu'il trouve indispensable sa propre existence d'tendre et
+d'clairer les consciences. En fait, si les nations protestantes ont
+attach tant d'importance l'instruction lmentaire, c'est qu'elles
+ont jug ncessaire que chaque individu ft capable d'interprter la
+Bible. Or ce que nous voulons atteindre en ce moment, c'est l'intensit
+moyenne de ce besoin, c'est le prix que chaque peuple reconnat la
+science, non la valeur de ses savants et de leurs dcouvertes. ce
+point de vue spcial, l'tat du haut enseignement et de la production
+proprement scientifique serait un mauvais critre; car il nous
+rvlerait seulement ce qui se passe dans une portion restreinte de la
+socit. L'enseignement populaire et gnral est un indice plus sr.
+
+Notre premire proposition ainsi dmontre, reste prouver la seconde.
+Est-il vrai que le besoin de l'instruction, dans la mesure o il
+correspond un affaiblissement de la foi commune, se dveloppe comme le
+suicide? Dj le fait que les protestants sont plus instruits que les
+catholiques et se tuent davantage est une premire prsomption. Mais la
+loi ne se vrifie pas seulement quand on compare un de ces cultes
+l'autre. Elle s'observe galement l'intrieur de chaque confession
+religieuse.
+
+L'Italie est tout entire catholique. Or, l'instruction populaire et le
+suicide y sont distribus exactement de la mme manire (V. tableau
+XIX).
+
+TABLEAU XIX[144].
+
+_Provinces italiennes compares sous le rapport du suicide et de
+l'instruction._
+
+/*
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|1er GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
+|de | de contrats % | par |
+|provinces. | o les 2 poux sont lettrs.| million d'habitants. |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Pimont. | 53,09 | 35,6 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Lombardie. | 44,29 | 40,4 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Ligurie. | 41,15 | 47,3 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Rome. | 32,61 | 41,7 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Toscane. | 24,33 | 40,6 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Moyennes. | 39,09 | 41,1 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|2e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
+|de | de contrats % | par |
+|provinces. | o les 2 poux sont lettrs.| million d'habitants. |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Venise. | 19,56 | 32,0 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|milie. | 19,31 | 62,9 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Ombrie. | 15,46 | 30,7 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Marche. | 14,46 | 34,6 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Campanie. | 12,45 | 21,6 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Sardaigne. | 10,14 | 13,3 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Moyennes. | 15,23 | 32,5 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|3e GROUPE | NOMBRE | SUICIDES |
+|de | de contrats % | par |
+|provinces. | o les 2 poux sont lettrs.| million d'habitants. |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Sicile. | 8,98 | 18,5 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Abbruzes. | 6,35 | 15,7 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Pouille. | 6,81 | 16,3 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Calabre. | 4,67 | 8,1 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Basilicate. | 4,35 | 15,0 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+|Moyennes. | 6,23 | 14,7 |
++-------------+------------------------------+-----------------------+
+*/
+
+Non seulement les moyennes correspondent exactement, mais la concordance
+se retrouve dans le dtail. Il n'y a qu'une exception; c'est l'milie
+o, sous l'influence de causes locales, les suicides sont sans rapport
+avec le degr de l'instruction. On peut faire les mmes observations en
+France. Les dpartements o il y a le plus d'poux illettrs (au-dessus
+de 20 %) sont la Corrze, la Corse, les Ctes-du-Nord, la Dordogne, le
+Finistre, les Landes, le Morbihan, la Haute-Vienne; tous sont
+relativement indemnes de suicides. Plus gnralement, parmi les
+dpartements o il y a plus de 10 % d'poux ne sachant ni lire ni
+crire, il n'en est pas un seul qui appartienne cette rgion du
+Nord-Est qui est la terre classique des suicides franais[145].
+
+Si l'on compare les pays protestants entre eux, on retrouve le mme
+paralllisme. On se tue plus en Saxe qu'en Prusse; la Prusse a plus
+d'illettrs que la Saxe (5,52 % au lieu de 1,3 en 1865). La Saxe
+prsente mme cette particularit que la population des coles y est
+suprieure au chiffre lgalement obligatoire. Pour 1.000 enfants en ge
+scolaire, on en comptait, en 1877-78, 1.031 qui frquentaient les
+classes: c'est--dire que beaucoup continuaient leurs tudes aprs le
+temps prescrit. Le fait ne se rencontre dans aucun autre pays[146].
+Enfin, de tous les pays protestants, l'Angleterre est, nous le savons,
+celui o l'on se tue le moins; c'est aussi celui qui, pour
+l'instruction, se rapproche le plus des pays catholiques. En 1865, il y
+avait encore 23 % des soldats de l'arme de mer qui ne savaient pas
+lire et 27 % qui ne savaient pas crire.
+
+D'autres faits peuvent encore tre rapprochs des prcdents et servir
+les confirmer.
+
+Les professions librales et, plus gnralement les classes aises sont
+certainement celles o le got de la science est le plus vivement
+ressenti et o l'on vit le plus d'une vie intellectuelle. Or, quoique la
+statistique du suicide par professions et par classes ne puisse pas tre
+toujours tablie avec une suffisante prcision, il est incontestable
+qu'il est exceptionnellement frquent dans les classes les plus leves
+de la socit. En France, de 1826 1880, ce sont les professions
+librales qui tiennent la tte; elles fournissent 550 suicides par
+million de sujets du mme groupe professionnel, tandis que les
+domestiques, qui viennent immdiatement aprs, n'en ont que 290[147]. En
+Italie, Morselli a pu isoler les carrires qui sont exclusivement voues
+ l'tude et il a trouv qu'elles dpassaient de beaucoup toutes les
+autres par l'importance de leur apport. Il l'estime, en effet, pour la
+priode 1868-76, 482,6 par million d'habitants de la mme profession;
+l'arme ne vient qu'ensuite avec 404,1 et la moyenne gnrale du pays
+n'est que de 32. En Prusse (annes 1883-90), le corps des fonctionnaires
+publics, qui est recrut avec grand soin et qui constitue une lite
+intellectuelle, l'emporte sur toutes les autres professions avec 832
+suicides; les services sanitaires et l'enseignement, tout en venant
+beaucoup plus bas, ont encore des chiffres fort levs (439 et 301). Il
+en est de mme en Bavire. Si on laisse de ct l'arme dont la
+situation au point de vue du suicide est exceptionnelle pour des raisons
+qui seront exposes plus loin, les fonctionnaires publics sont au second
+rang, avec 454 suicides, et touchent presque au premier; car ils ne
+sont dpasss que de bien peu par le commerce dont le taux est de 465;
+les arts, la littrature et la presse suivent de prs avec 416[148]. Il
+est vrai qu'en Belgique et en Wurtemberg les classes instruites
+paraissent moins spcialement prouves; mais la nomenclature
+professionnelle y est trop peu prcise pour qu'on puisse attribuer
+beaucoup d'importance ces deux irrgularits.
+
+En second lieu, nous avons vu que, dans tous les pays du monde, la femme
+se suicide beaucoup moins que l'homme. Or elle est aussi beaucoup moins
+instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle rgle sa conduite
+d'aprs les croyances tablies et n'a pas de grands besoins
+intellectuels. En Italie, pendant les annes 1878-79, sur 10.000 poux,
+il y en avait 4.808 qui ne pouvaient pas signer leur contrat de mariage;
+sur 10,000 pouses, il y en avait 7,029[149]. En France, le rapport
+tait en 1879 de 199 poux et de 310 pouses pour 1.000 mariages. En
+Prusse, on retrouve le mme cart entre les deux sexes, tant chez les
+protestants que chez les catholiques[150]. En Angleterre, il est bien
+moindre que dans les autres pays d'Europe. En 1879, on comptait 138
+poux illettrs pour mille contre 185 pouses et, depuis 1851, la
+proportion est sensiblement la mme[151]. Mais l'Angleterre est aussi le
+pays o la femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Pour
+1.000 suicides fminins, on comptait 2.546 suicides masculins en
+1858-60, 2.745 en 1863-67, 2.861 en 1872-76, alors que, partout
+ailleurs[152], la femme se tue quatre, cinq ou six fois moins que
+l'homme. Enfin, aux tats-Unis, les conditions de l'exprience sont
+presque renverses; ce qui la rend particulirement instructive. Les
+femmes ngres ont, parat-il, une instruction gale et mme suprieure
+celle de leurs maris. Or, plusieurs observateurs rapportent[153]
+qu'elles ont aussi une trs forte prdisposition au suicide qui irait
+mme parfois jusqu' dpasser celle des femmes blanches. La proportion
+serait, dans certains endroits, de 350 %.
+
+Il y a cependant un cas o il pourrait sembler que notre loi ne se
+vrifie pas.
+
+De toutes les confessions religieuses, le judasme est celle o l'on se
+tue le moins; et pourtant, il n'en est pas o l'instruction soit plus
+rpandue. Dj sous le rapport des connaissances lmentaires, les juifs
+sont pour le moins au mme niveau que les protestants. En effet, en
+Prusse (1871), sur 1.000 juifs de chaque sexe, il y avait 66 hommes
+illettrs et 125 femmes; du ct des protestants, les nombres taient
+presque identiquement les mmes, 66 d'une part et 114 de l'autre. Mais
+c'est surtout l'enseignement secondaire et suprieur que les juifs
+participent proportionnellement plus que les membres des autres cultes;
+c'est ce que prouvent les chiffres suivants que nous empruntons la
+statistique prussienne (annes 1875-76)[154].
+
+/*
++-----------------------------------+------------+------------+------+
+| |CATHOLIQUES.|PROTESTANTS.|JUIFS.|
++-----------------------------------+------------+------------+------+
+|Part de chaque culte sur 100 | 33,8 | 64,9 | 1,3 |
+|habitants en gnral. | | | |
++-----------------------------------+------------+------------+------+
+|Part de chaque culte sur 100 lves| 17,3 | 73,1 | 9,6 |
+|de l'enseignement secondaire. | | | |
++-----------------------------------+------------+------------+------+
+*/
+
+En tenant compte des diffrences de population, les juifs frquentent
+les Gymnases, _Realschulen_, etc., environ 44 fois plus que les
+catholiques et 7 fois plus que les protestants. Il en est de mme dans
+l'enseignement suprieur. Sur 1.000 jeunes catholiques qui frquentent
+les tablissements scolaires de tout degr, il y en a seulement 1,3
+l'Universit; sur 1.000 protestants, il y en a 2,5; pour les juifs, la
+proportion s'lve 16[155].
+
+Mais si le juif trouve le moyen d'tre la fois trs instruit et trs
+faiblement enclin au suicide, c'est que la curiosit dont il fait preuve
+a une origine toute spciale. C'est une loi gnrale que les minorits
+religieuses, pour pouvoir se maintenir plus srement contre les haines
+dont elles sont l'objet ou simplement par suite d'une sorte d'mulation,
+s'efforcent d'tre suprieures en savoir aux populations qui les
+entourent. C'est ainsi que les protestants eux-mmes montrent d'autant
+plus dgot pour la science qu'ils sont une moindre partie de la
+population gnrale[156]. Le juif cherche donc s'instruire, non pour
+remplacer par des notions rflchies ses prjugs collectifs, mais
+simplement pour tre mieux arm dans la lutte. C'est pour lui un moyen
+de compenser la situation dsavantageuse que lui fait l'opinion et,
+quelquefois, la loi. Et comme, par elle-mme, la science ne peut rien
+sur la tradition qui a gard toute sa vigueur, il superpose cette vie
+intellectuelle son activit coutumire sans que la premire entame la
+seconde. Voil d'o vient la complexit de sa physionomie. Primitif par
+certains cts, c'est, par d'autres, un crbral et un raffin. Il joint
+ainsi les avantages de la forte discipline qui caractrise les petits
+groupements d'autrefois aux bienfaits de la culture intense dont nos
+grandes socits actuelles ont le privilge. Il a toute l'intelligence
+des modernes sans partager leur dsesprance.
+
+Si donc, dans ce cas, le dveloppement intellectuel n'est pas en rapport
+avec le nombre des morts volontaires, c'est qu'il n'a pas la mme
+origine ni la mme signification que d'ordinaire. Ainsi, l'exception
+n'est qu'apparente; elle ne fait mme que confirmer la loi. Elle prouve,
+en effet, que si, dans les milieux instruits, le penchant au suicide est
+aggrav, cette aggravation est bien due, comme nous l'avons dit,
+l'affaiblissement des croyances traditionnelles et l'tat
+d'individualisme moral qui en rsulte; car elle disparat quand
+l'instruction a une autre cause et rponde d'autres besoins.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+De ce chapitre se dgagent deux conclusions importantes.
+
+En premier lieu, nous y voyons pourquoi, en gnral, le suicide
+progresse avec la science. Ce n'est pas elle qui dtermine ce progrs.
+Elle est innocente et rien n'est plus injuste que de l'accuser;
+l'exemple du juif est sur ce point dmonstratif. Mais ces deux faits
+sont des produits simultans d'un mme tat gnral qu'ils traduisent
+sous des formes diffrentes. L'homme cherche s'instruire et il se tue
+parce que la socit religieuse dont il fait partie a perdu de sa
+cohsion; mais il ne se tue pas parce qu'il s'instruit. Ce n'est mme
+pas l'instruction qu'il acquiert qui dsorganise la religion; mais c'est
+parce que la religion se dsorganise que le besoin de l'instruction
+s'veille. Celle-ci n'est pas recherche comme un moyen pour dtruire
+les opinions reues, mais parce que la destruction en est commence.
+Sans doute, une fois que la science existe, elle peut combattre en son
+nom et pour son compte et se poser en antagoniste des sentiments
+traditionnels. Mais ses attaques seraient sans effet si ces sentiments
+taient encore vivaces; ou plutt, elles ne pourraient mme pas se
+produire. Ce n'est pas avec des dmonstrations dialectiques qu'on
+dracine la foi; il faut qu'elle soit dj profondment branle par
+d'autres causes pour ne pouvoir rsister au choc des arguments.
+
+Bien loin que la science soit la source du mal, elle est le remde et le
+seul dont nous disposions. Une fois que les croyances tablies ont t
+emportes par le cours des choses, on ne peut pas les rtablir
+artificiellement; mais il n'y a plus que la rflexion qui puisse nous
+aider nous conduire dans la vie. Une fois que l'instinct social est
+mouss, l'intelligence est le seul guide qui nous reste et c'est par
+elle qu'il faut nous refaire une conscience. Si prilleuse que soit
+l'entreprise, l'hsitation n'est pas permise, car nous n'avons pas le
+choix. Que ceux-l donc qui n'assistent pas sans inquitude et sans
+tristesse la ruine des vieilles croyances, qui sentent toutes les
+difficults de ces priodes critiques, ne s'en prennent pas la science
+d'un mal dont elle n'est pas la cause, mais qu'elle cherche, au
+contraire, gurir! Qu'ils se gardent de la traiter en ennemie! Elle
+n'a pas l'influence dissolvante qu'on lui prte, mais elle est la seule
+arme qui nous permette de lutter contre la dissolution dont elle rsulte
+elle-mme. La proscrire n'est pas une solution. Ce n'est pas en lui
+imposant silence qu'on rendra jamais leur autorit aux traditions
+disparues; on ne fera que nous rendre plus impuissants les remplacer.
+Il est vrai qu'il faut se dfendre avec le mme soin de voir dans
+l'instruction un but qui se suffit soi-mme, alors qu'elle n'est qu'un
+moyen. Si ce n'est pas en enchanant artificiellement les esprits qu'on
+pourra leur faire dsapprendre le got de l'indpendance, ce n'est pas
+assez de les librer pour leur rendre l'quilibre. Encore faut-il qu'ils
+emploient cette libert comme il convient.
+
+En second lieu, nous voyons pourquoi, d'une manire gnrale, la
+religion a sur le suicide une action prophylactique. Ce n'est pas, comme
+on l'a dit parfois, parce qu'elle le condamne avec moins d'hsitation
+que la morale laque, ni parce que l'ide de Dieu communique ses
+prceptes une autorit exceptionnelle et qui fait plier les volonts, ni
+parce que la perspective d'une vie future et des peines terribles qui y
+attendent les coupables donnent ses prohibitions une sanction plus
+efficace que celles dont disposent les lgislations humaines. Le
+protestant ne croit pas moins en Dieu et en l'immortalit de l'me que
+le catholique. Il y a plus, la religion qui a le moindre penchant pour
+le suicide, savoir le judasme, est prcisment la seule qui ne le
+proscrive pas formellement, et c'est aussi celle o l'ide d'immortalit
+joue le moindre rle. La Bible, en effet, ne contient aucune disposition
+qui dfende l'homme de se tuer[157] et, d'un autre ct, les croyances
+relatives une autre vie y sont trs indcises. Sans doute, sur l'un et
+sur l'autre point, l'enseignement rabbinique a peu peu combl les
+lacunes du livre sacr; mais il n'en a pas l'autorit. Ce n'est donc
+pas la nature spciale des conceptions religieuses qu'est due
+l'influence bienfaisante de la religion. Si elle protge l'homme contre
+le dsir de se dtruire, ce n'est pas parce qu'elle lui prche, avec des
+arguments _sui generis_, le respect de sa personne; c'est parce qu'elle
+est une socit. Ce qui constitue cette socit, c'est l'existence d'un
+certain nombre de croyances et de pratiques communes tous les fidles,
+traditionnelles et, par suite, obligatoires. Plus ces tats collectifs
+sont nombreux et forts, plus la communaut religieuse est fortement
+intgre; plus aussi elle a de vertu prservatrice. Le dtail des dogmes
+et des rites est secondaire. L'essentiel, c'est qu'ils soient de nature
+ alimenter une vie collective d'une suffisante intensit. Et c'est
+parce que l'glise protestante n'a pas le mme degr de consistance que
+les autres, qu'elle n'a pas sur le suicide la mme action modratrice.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le suicide goste (Suite).
+
+
+Mais si la religion ne prserve du suicide que parce qu'elle est et dans
+la mesure o elle est une socit, il est probable que d'autres socits
+produisent le mme effet. Observons donc ce point de vue la famille et
+la socit politique.
+
+
+I.
+
+Si l'on ne consulte que les chiffres absolus, les clibataires
+paraissent se tuer moins que les gens maris. Ainsi, en France, pendant
+la priode 1873-78, il y a eu 16.264 suicides de gens maris, tandis que
+les clibataires n'en ont donn que 14.709. Le premier de ces nombres
+est au second comme 100 est 132. Comme la mme proportion s'observe
+aux autres priodes et dans d'autres pays, certains auteurs avaient
+autrefois enseign que le mariage et la vie de famille multiplient les
+chances de suicide. Il est certain que si, suivant la conception
+courante, on voit avant tout dans le suicide un acte de dsespoir
+dtermin par les difficults de l'existence, cette opinion a pour elle
+toutes les vraisemblances. Le clibataire, en effet, a la vie plus
+facile que l'homme mari. Le mariage n'apporte-t-il pas avec lui toute
+sorte de charges et de responsabilits? Ne faut-il pas, pour assurer le
+prsent et l'avenir d'une famille, s'imposer plus de privations et de
+peines que pour subvenir aux besoins d'un homme isol[158]? Cependant,
+si vident qu'il paraisse, ce raisonnement _a priori_ est entirement
+faux et les faits ne lui donnent une apparence de raison que pour avoir
+t mal analyss. C'est ce que Bertillon pre a t le premier tablir
+par un ingnieux calcul que nous allons reproduire[159].
+
+En effet, pour bien apprcier les chiffres prcdemment cits, il faut
+tenir compte de ce qu'un trs grand nombre de clibataires ont moins de
+16 ans, tandis que tous les gens maris sont plus gs. Or, jusqu' 16
+ans, la tendance au suicide est trs faible par le seul fait de l'ge.
+En France, on ne compte cette priode de la vie qu'un ou deux suicides
+par million d'habitants; la priode qui suit, il y en a dj vingt
+fois plus. La prsence d'un trs grand nombre d'enfants au-dessous de 16
+ans parmi les clibataires abaisse donc indment l'aptitude moyenne de
+ces derniers, car cette attnuation est due l'ge et non au clibat.
+S'ils fournissent, en apparence, un moindre contingent au suicide, ce
+n'est pas parce qu'ils ne sont pas maris, mais parce que beaucoup
+d'entre eux ne sont pas encore sortis de l'enfance. Si donc on veut
+comparer ces deux populations de manire dgager quelle est
+l'influence de l'tat civil et celle-l seulement, il faut se
+dbarrasser de cet lment perturbateur et ne rapprocher des gens
+maris que les clibataires au-dessus de 16 ans en liminant les autres.
+Cette soustraction faite, on trouve que, pendant les annes 1863-68, il
+y a eu, en moyenne, pour un million de clibataires au-dessus de 16 ans,
+173 suicides, et pour un million de maris 154,5. Le premier de ces
+nombres est au second comme 112 est 100.
+
+Il y a donc une aggravation qui tient au clibat. Mais elle est beaucoup
+plus considrable que ne l'indiquent les chiffres prcdents. En effet,
+nous avons raisonn comme si tous les clibataires au-dessus de 16 ans
+et tous les poux avaient le mme ge moyen. Or, il n'en est rien. En
+France, la majorit des garons, exactement les 58 centimes, est
+comprise entre 15 et 20 ans, la majorit des filles, exactement les 57
+centimes, a moins de 25 ans. L'ge moyen des premiers est de 26,8, des
+secondes, de 28,4. Au contraire, l'ge moyen des poux se trouve entre
+40 et 45 ans. D'un autre ct, voici comment le suicide progresse
+suivant l'ge pour les deux sexes runis:
+
+/*
++--------------------------+-----------------------------------------+
+| De 16 21 ans. | 45,9 suicides par million d'habitants. |
++--------------------------+-----------------------------------------+
+| De 21 30 ans. | 97,9 - - |
++--------------------------+-----------------------------------------+
+| De 31 40 ans. | 114,5 - - |
++--------------------------+-----------------------------------------+
+| De 41 50 ans. | 164,4 - - |
++--------------------------+-----------------------------------------+
+*/
+
+Ces chiffres se rapportent aux annes 1848-57. Si donc l'ge agissait
+seul, l'aptitude des clibataires au suicide ne pourrait tre suprieure
+ 97,9 et celle des gens maris serait comprise entre 114,5 et 164,4,
+c'est--dire d'environ 140. Les suicides des poux seraient ceux des
+clibataires comme 100 est 69. Les seconds ne reprsenteraient que les
+deux tiers des premiers; or, nous savons que, en fait, ils leur sont
+suprieurs. La vie de famille a ainsi pour rsultat de renverser le
+rapport. Tandis que, si l'association familiale ne faisait pas sentir
+son influence, les gens maris devraient, en vertu de leur ge, se tuer
+moiti plus que les clibataires, ils se tuent sensiblement moins. On
+peut dire, par consquent, que l'tat de mariage diminue de moiti
+environ le danger du suicide; ou, pour parler avec plus de prcision, il
+rsulte du clibat une aggravation qui est exprime par le rapport
+112/69 = 1,6. Si donc, l'on convient de reprsenter par l'unit la
+tendance des poux pour le suicide, il faudra figurer par 1,6 celle des
+clibataires du mme ge moyen.
+
+Les rapports sont sensiblement les mmes en Italie. Par suite de leur
+ge, les poux (annes 1873-77) devraient donner 102 suicides pour 1
+million et les clibataires au-dessus de 16 ans, 77 seulement; le
+premier de ces nombres est au second comme 100 est 75[160]. Mais, en
+fait, ce sont les gens maris qui se tuent le moins; ils ne produisent
+que 71 cas pour 86 que fournissent les clibataires, soit 100 pour 121.
+L'aptitude des clibataires est donc celle des poux dans le rapport
+de 121 75, soit 1,6, comme en France. On pourrait faire des
+constatations analogues dans les diffrents pays. Partout, le taux des
+gens maris est plus ou moins infrieur celui des clibataires[161],
+alors que, en vertu de l'ge, il devrait tre plus lev. En Wurtemberg,
+de 1846 1860, ces deux nombres taient entre eux comme 100 est 143,
+en Prusse de 1873 1875 comme 100 est 111.
+
+Mais si, dans l'tat actuel des informations, cette mthode de calcul
+est, dans presque tous les cas, la seule qui soit applicable, si, par
+consquent, il est ncessaire de l'employer pour tablir la gnralit
+du fait, les rsultats qu'elle donne ne peuvent tre qu'assez
+grossirement approximatifs. Elle suffit, sans doute, montrer que le
+clibat aggrave la tendance au suicide; mais elle ne donne de
+l'importance de cette aggravation qu'une ide imparfaitement exacte. En
+effet, pour sparer l'influence de l'ge et celle de l'tat civil, nous
+avons pris pour point de repre le rapport entre le taux des suicides de
+30 ans et celui de 45 ans. Malheureusement, l'influence de l'tat civil
+a dj marqu ce rapport lui-mme de son empreinte; car le contingent
+propre chacun de ces deux ges a t calcul pour les clibataires et
+les maris pris ensemble. Sans doute, si la proportion des poux et des
+garons tait la mme aux deux priodes, ainsi que celle des filles et
+des femmes, il y aurait compensation et l'action de l'ge ressortirait
+seule. Mais il en va tout autrement. Tandis que, 30 ans, les garons
+sont un peu plus nombreux que les poux (746.111 d'un ct, 714.278 de
+l'autre, d'aprs le dnombrement de 1891), 45 ans, au contraire, ils
+ne sont plus qu'une petite minorit (333.033 contre 1.864.401 maris);
+il en est de mme dans l'autre sexe. Par suite de cette ingale
+distribution, leur grande aptitude au suicide ne produit pas les mmes
+effets dans les deux cas. Elle lve beaucoup plus le premier taux que
+le second. Celui-ci est donc relativement trop faible et la quantit
+dont il devrait dpasser l'autre, si l'ge agissait seul, est
+artificiellement diminue. Autrement dit, l'cart qu'il y a, sous le
+rapport du suicide, _et par le fait seul de l'ge_, entre la population
+de 25 30 ans et celle de 40 45 est certainement plus grand que ne le
+montre cette manire de le calculer. Or, c'est cet cart dont l'conomie
+constitue presque toute l'immunit dont bnficient les gens maris.
+Celle-ci apparat donc moindre qu'elle n'est en ralit.
+
+Cette mthode a mme donn lieu de plus graves erreurs. Ainsi, pour
+dterminer l'influence du veuvage sur le suicide, on s'est quelquefois
+content de comparer le taux propre aux veufs celui des gens de tout
+tat civil qui ont le mme ge moyen, soit 65 ans environ. Or, un
+million de veufs, en 1863-68, produisait 628 suicides; un million
+d'hommes de 65 ans (tout tat civil runi) environ 461. On pouvait donc
+conclure de ces chiffres que, mme ge gal, les veufs se tuent
+sensiblement plus qu'aucune autre classe de la population. C'est ainsi
+que s'est accrdit le prjug qui fait du veuvage la plus disgracie de
+toutes les conditions au point de vue du suicide[162]. En ralit, si la
+population de 65 ans ne donne pas plus de suicides, c'est qu'elle est
+presque tout entire compose de maris (997.198 contre 134.238
+clibataires). Si donc ce rapprochement suffit prouver que les veufs
+se tuent plus que les maris du mme ge, on n'en peut rien infrer en
+ce qui concerne leur tendance au suicide compare celle des
+clibataires.
+
+Enfin, quand on ne compare que des moyennes, on ne peut apercevoir qu'en
+gros les faits et leurs rapports. Ainsi, il peut trs bien arriver que,
+en gnral, les maris se tuent moins que les clibataires et que,
+pourtant, certains ges, ce rapport soit exceptionnellement renvers;
+nous verrons qu'en effet le cas se rencontre. Or ces exceptions, qui
+peuvent tre instructives pour l'explication du phnomne, ne sauraient
+tre manifestes par la mthode prcdente. Il peut y avoir aussi, d'un
+ge l'autre, des changements qui, sans aller jusqu' l'inversion
+complte ont, cependant leur importance et qu'il est, par consquent,
+utile de faire apparatre.
+
+Le seul moyen d'chapper ces inconvnients est de dterminer le taux
+de chaque groupe, pris part, pour chaque ge de la vie. Dans ces
+conditions, on pourra comparer, par exemple, les clibataires de 25 30
+ans aux poux et aux veufs du mme ge, et de mme pour les autres
+priodes; l'influence de l'tat civil sera ainsi dgage de toute autre
+et les variations de toute sorte par lesquelles elle peut passer seront
+rendues apparentes. C'est, d'ailleurs, la mthode que Bertillon a, le
+premier, applique la mortalit et la nuptialit. Malheureusement,
+les publications officielles ne nous fournissent pas les lments
+ncessaires pour cette comparaison[163]. Elles nous font connatre, en
+effet, l'ge des suicids indpendamment de leur tat civil. La seule
+qui, notre connaissance, ait suivi une autre pratique est celle du
+grand-duch d'Oldenbourg (y compris les principauts de Lubeck et de
+Birkenfeld)[164]. Pour les annes 1871-85, elle nous donne la
+distribution des suicides par ge, pour chaque catgorie d'tat civil
+considre isolment. Mais ce petit tat n'a compt pendant ces quinze
+annes que 1.369 suicides. Comme d'un aussi petit nombre de cas on ne
+peut rien conclure avec certitude, nous avons entrepris de faire
+nous-mme ce travail pour notre pays l'aide de documents indits que
+possde le Ministre de la Justice. Notre recherche a port sur les
+annes 1889, 1890 et 1891. Nous avons class ainsi environ 25.000
+suicides. Outre que, par lui-mme, un tel chiffre est assez important
+pour servir de base une induction, nous nous sommes assur qu'il
+n'tait pas ncessaire d'tendre nos observations une plus longue
+priode. En effet, d'une anne l'autre, le contingent de chaque ge
+reste, dans chaque groupe, trs sensiblement le mme. Il n'y a donc pas
+lieu d'tablir les moyennes d'aprs un plus grand nombre d'annes.
+
+Les tableaux XX et XXI (V. pp. 182 et 183) contiennent ces diffrents
+rsultats. Pour en rendre la signification plus sensible, nous avons mis
+pour chaque ge, ct du chiffre qui exprime le taux des veufs et
+celui des poux, ce que nous appelons _le coefficient de prservation_
+soit des seconds par rapport aux premiers soit des uns et des autres par
+rapport aux clibataires. Par ce mot, nous dsignons le nombre qui
+indique combien, dans un groupe, on se tue de fois moins que dans un
+autre considr au mme ge. Quand donc nous dirons que le coefficient
+de prservation des poux de 25 ans par rapport aux garons est 3, il
+faudra entendre que, si l'on reprsente par 1 la tendance au suicide des
+poux ce moment de la vie, il faudra reprsenter par 3 celle des
+clibataires la mme priode. Naturellement, quand le coefficient de
+prservation descend au-dessous de l'unit, il se transforme, en
+ralit, en un coefficient d'aggravation.
+
+TABLEAU XX
+
+GRAND-DUCH d'OLDENBOURG.
+
+_Suicides commis dans chaque sexe par 10.000 habitants de chaque groupe
+d'ge et d'tat civil pendant l'ensemble de la priode 1871-85[165]._
+
+/*
++---------+------------+-----+-----+---------------------------------+
+|AGES. |CLIBATAIRES|POUX|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRSERVATION DES|
+| | | | |--------------------+------------+
+| | | | | POUX | VEUFS |
+| | | | |------------+-------+------------+
+| | | | |par rapport |par |par rapport |
+| | | | |aux |rapport|aux |
+| | | | |clibataires|aux |clibataires|
+| | | | | |veufs | |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| HOMMES. |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+|DE 0 20| 7,2 |769,2| " | 0,09 | " | " |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 20 30| 70,6 | 49,0|285,7| 1,40 | 5,8 | 0,24 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 30 40| 130,4 | 73,6| 76,9| 1,77 | 1,04 | 1,69 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 40 50| 188,8 | 95,0|285,7| 1,97 | 3,01 | 0,66 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 50 60| 263,6 |137,8|271,4| 1,90 | 1,90 | 0,97 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 60 70| 242,8 |148,3|304,7| 1,63 | 2,05 | 0,79 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+|Au del. | 266,6 |114,2|259,0| 2,30 | 2,26 | 1,02 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| FEMMES. |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 0 20| 3,9 | 95,2| " | 0,04 | " | " |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 20 30| 39,0 | 17,4| " | 2,24 | " | " |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 30 40| 32,3 | 16,8| 30,0| 1,92 | 1,78 | 1,07 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 40 50| 52,9 | 18,6| 68,1| 2,85 | 3,66 | 0,77 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 50 60| 66,6 | 31,1| 50,0| 2,14 | 1,60 | 1,33 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+| 60 70| 62,5 | 37,2| 55,8| 1,68 | 1,50 | 1,12 |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+|Au del | " |120 | 91,4| " | 1,31 | " |
++---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
+*/
+
+Les lois qui se dgagent de ces tableaux peuvent se formuler ainsi:
+
+1 _Les mariages trop prcoces ont une influence aggravante sur le
+suicide, surtout en ce qui concerne les hommes._ Il est vrai que ce
+rsultat, tant calcul d'aprs un trs petit nombre de cas, aurait
+besoin d'tre confirm; en France, de 15 20 ans, il ne se commet
+gure, anne moyenne, qu'un suicide d'poux, exactement 1,33. Cependant,
+comme le fait s'observe galement dans le grand-duch d'Oldenbourg, et
+mme pour les femmes, il est peu vraisemblable qu'il soit fortuit. Mme
+la statistique sudoise, que nous avons rapporte plus haut[166],
+manifeste la mme aggravation, du moins pour le sexe masculin.
+
+TABLEAU XXI
+
+France (1889-1891).
+
+_Suicides commis par 1.000.000 d'habitants de chaque groupe d'ge et
+d'tat civil, anne moyenne._
+
+/*
++-------+-------------+------+-----+---------------------------------+
+|AGES. |CLIBATAIRES.|POUX.|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRSERVATION DES|
+| | | | | POUX | VEUFS |
+| | | | | par | par | par |
+| | | | | rapport |rapport| rapport |
+| | | | | aux | aux | aux |
+| | | | |clibataires|veufs |clibataires|
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+| HOMMES. |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|15-20. | 113 | 500 | " | 0,22 | " | " |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|20-25. | 237 | 97 | 142 | 2,40 | 1,45 | 1,66 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|25-30. | 394 | 122 | 412 | 3,20 | 3,37 | 0,95 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|30-40 | 627 | 226 | 560 | 2,77 | 2,47 | 1,12 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|40-50 | 975 | 340 | 721 | 2,86 | 2,12 | 1,35 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|50-60 | 1434 | 520 | 979 | 2,75 | 1,88 | 1,46 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|60-70 | 1768 | 635 | 1166| 2,78 | 1,83 | 1,51 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|70-80. | 1983 | 704 | 1288| 2,81 | 1,82 | 1,54 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|Au del| 1571 | 770 | 1154| 2,04 | 1,49 | 1,36 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+| FEMMES. |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|15-20. | 79,4 | 33 | 333 | 2,39 | 10 | 0,23 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|20-25. | 106 | 53 | 66 | 2,00 | 1,05 | 1,60 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|25-30. | 151 | 68 | 178 | 2,22 | 2,61 | 0,84 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|30-40. | 126 | 82 | 205 | 1,53 | 2,50 | 0,61 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|40-50. | 171 | 106 | 168 | 1,61 | 1,58 | 1,01 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|50-60 | 204 | 151 | 199 | 1,35 | 1,31 | 1,02 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|70-80. | 206 | 209 | 248 | 0,98 | 1,18 | 0,83 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+|Au del| 176 | 110 | 240 | 1,60 | 2,18 | 0,79 |
++-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
+*/
+
+Or, si, pour les raisons que nous avons exposes, nous croyons cette
+statistique inexacte pour les ges avancs, nous n'avons aucun motif de
+la rvoquer en doute pour les premires priodes de l'existence, alors
+qu'il n'y a pas encore de veufs. On sait, d'ailleurs, que la mortalit
+des poux et des pouses trop jeunes dpasse trs sensiblement celle des
+garons et des filles du mme ge. Mille clibataires hommes entre 15 et
+20 ans donnent chaque anne 8,9 dcs, mille hommes maris du mme ge
+51, soit 473 % en plus. L'cart est moindre pour l'autre sexe, 9,9 pour
+les pouses, 8,3 pour les filles; le premier de ces nombres est
+seulement au second comme 119 est 100[167]. Cette plus grande
+mortalit des jeunes mnages, est videmment due des raisons sociales;
+car si elle avait principalement pour cause l'insuffisante maturit de
+l'organisme, c'est dans le sexe fminin qu'elle serait le plus marque,
+par suite des dangers propres la parturition. Tout tend donc prouver
+que les mariages prmaturs dterminent un tat moral dont l'action est
+nocive, surtout sur les hommes.
+
+2 _ partir de 20 ans, les maris des deux sexes bnficient d'un
+coefficient de prservation par rapport aux clibataires._ Il est
+suprieur celui qu'avait calcul Bertillon. Le chiffre de 1,6, indiqu
+par cet observateur, est plutt un minimum qu'une moyenne[168].
+
+Ce coefficient volue suivant l'ge. Il arrive rapidement un maximum
+qui a lieu entre 25 et 30 ans en France, entre 30 et 40 Oldenbourg;
+partir de ce moment, il dcrot jusqu' la dernire priode de la vie o
+se produit parfois un lger relvement.
+
+3 _Le coefficient de prservation des maris par rapport aux
+clibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les hommes qui
+sont favoriss et l'cart entre les deux sexes est considrable; pour
+les poux, la moyenne est de 2,73, tandis que, pour les pouses, elle
+n'est que de 1,56, soit 43 % en moins. Mais Oldenbourg, c'est
+l'inverse qui a lieu; la moyenne est pour les femmes de 2,16 et pour les
+hommes de 1,83 seulement. Il est noter que, en mme temps, la
+disproportion est moindre; le second de ces nombres n'est infrieur au
+premier que de 16 %. Nous dirons donc que _le sexe le plus favoris
+l'tat de mariage varie suivant les socits et que la grandeur de
+l'cart entre le taux des deux sexes varie elle-mme selon la nature du
+sexe le plus favoris_. Nous rencontrerons, chemin faisant, des faits
+qui confirmeront cette loi.
+
+4 _Le veuvage diminue le coefficient des poux des deux sexes, mais, le
+plus souvent, il ne le supprime pas compltement._ Les veufs se tuent
+plus que les gens maris, mais, en gnral, moins que les clibataires.
+Leur coefficient s'lve mme dans certains cas jusqu' 1,60 et 1,66.
+Comme celui des poux, il change avec l'ge, mais suivant une volution
+irrgulire et dont il est impossible d'apercevoir la loi.
+
+Tout comme pour les poux, _le coefficient de prservation des veufs par
+rapport aux clibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les
+hommes qui sont favoriss; leur coefficient moyen est de 1,32 tandis
+que, pour les veuves, il descend au-dessous de l'unit, 0,84, soit 37 %
+en moins. Mais Oldenbourg, ce sont les femmes qui ont l'avantage comme
+pour le mariage; elles ont un coefficient moyen de 1,07, tandis que
+celui des veufs est au-dessous de l'unit 0,89, soit 17 % en moins.
+Comme l'tat de mariage, quand c'est la femme qui est le plus
+prserve, l'cart entre les sexes est moindre que l o l'homme a
+l'avantage. Nous pouvons donc dire dans les mmes termes que _le sexe le
+plus favoris l'tat de veuvage varie selon les socits et que la
+grandeur de l'cart entre le taux des deux sexes varie elle-mme selon
+la nature du sexe le plus favoris._
+
+Les faits tant ainsi tablis, il nous faut chercher les expliquer.
+
+
+
+
+II.
+
+L'immunit dont jouissent les gens maris ne peut tre attribue qu'
+l'une des deux causes suivantes:
+
+Ou bien elle est due l'influence du milieu domestique. Ce serait alors
+la famille qui, par son action, neutraliserait le penchant au suicide ou
+l'empcherait d'clore.
+
+Ou bien elle est due ce qu'on peut appeler la slection matrimoniale.
+Le mariage, en effet, opre mcaniquement dans l'ensemble de la
+population une sorte de triage. Ne se marie pas qui veut; on a peu de
+chances de russir fonder une famille si l'on ne runit certaines
+qualits de sant, de fortune et de moralit. Ceux qui ne les ont pas,
+moins d'un concours exceptionnel de circonstances favorables, sont donc,
+bon gr mal gr, rejets dans la classe des clibataires qui se trouve
+ainsi comprendre tout le dchet humain du pays. C'est l que se
+rencontrent les infirmes, les incurables, les gens trop pauvres ou
+notoirement tars. Ds lors, si cette partie de la population est ce
+point infrieure l'autre, il est naturel qu'elle tmoigne de son
+infriorit par une mortalit plus leve, par une criminalit plus
+considrable, enfin par une plus grande aptitude au suicide. Dans cette
+hypothse, ce ne serait donc pas la famille qui prserverait du suicide,
+du crime ou de la maladie; le privilge des poux leur viendrait
+simplement de ce que ceux-l seuls sont admis la vie de famille qui
+offrent dj de srieuses garanties de sant physique et morale.
+
+Bertillon parat avoir hsit entre ces deux explications et les avoir
+admises concurremment. Depuis, M. Letourneau, dans son _volution du
+mariage et de la famille_[169], a catgoriquement opt pour la seconde.
+Il se refuse voir dans la supriorit incontestable de la population
+marie une consquence et une preuve de la supriorit de l'tat de
+mariage. Il aurait moins prcipit son jugement s'il n'avait pas aussi
+sommairement observ les faits.
+
+Sans doute, il est assez vraisemblable que les gens maris ont, en
+gnral, une constitution physique et morale plutt meilleure que les
+clibataires. Il s'en faut, cependant, que la slection matrimoniale ne
+laisse arriver au mariage que l'lite de la population. Il est surtout
+douteux que les gens sans fortune et sans position se marient
+sensiblement moins que les autres. Ainsi qu'on l'a fait remarquer[170],
+ils ont gnralement plus d'enfants qu'on n'en a dans les classes
+aises. Si donc l'esprit de prvoyance ne met pas obstacle ce qu'ils
+accroissent leur famille au del de toute prudence, pourquoi les
+empcherait-il d'en fonder une? D'ailleurs, des faits rpts prouveront
+dans la suite que la misre n'est pas un des facteurs dont dpend le
+taux social des suicides. Pour ce qui concerne les infirmes, outre que
+bien des raisons font souvent passer sur leurs infirmits, il n'est pas
+du tout prouv que ce soit dans leurs rangs que se recrutent de
+prfrence les suicids. Le temprament organico-psychique qui
+prdispose le plus l'homme se tuer est la neurasthnie sous toutes ses
+formes. Or, aujourd'hui, la neurasthnie passe plutt pour une marque de
+distinction que pour une tare. Dans nos socits raffines, prises des
+choses de l'intelligence, les nerveux constituent presque une noblesse.
+Seuls, les fous caractriss sont exposs se voir refuser l'accs du
+mariage. Cette limination restreinte ne suffit pas expliquer
+l'importante immunit des gens maris[171].
+
+En dehors de ces considrations un peu _a priori_, des faits nombreux
+dmontrent que la situation respective des maris et des clibataires
+est due de tout autres causes.
+
+Si elle tait un effet de la slection matrimoniale, on devrait la voir
+s'accuser ds que cette slection commence oprer, c'est--dire
+partir de l'ge o garons et filles commencent se marier. ce
+moment, on devrait constater un premier cart, qui irait ensuite en
+croissant peu peu mesure que le triage s'effectue, c'est--dire
+mesure que les gens mariables se marient et cessent ainsi d'tre
+confondus avec cette tourbe qui est prdestine par sa nature former
+la classe des clibataires irrductibles. Enfin, le maximum devrait tre
+atteint l'ge o le bon grain est compltement spar de l'ivraie, o
+toute la population admissible au mariage y a t rellement admise, o
+il n'y a plus parmi les clibataires que ceux qui sont irrmdiablement
+vous cette condition par leur infriorit physique ou morale. C'est
+entre 30 et 40 ans que ce moment doit tre plac; au del on ne se marie
+plus gure.
+
+Or, en fait, le coefficient de prservation volue selon une tout autre
+loi. Au point de dpart, il est trs souvent remplac par un coefficient
+d'aggravation. Les tout jeunes poux sont plus enclins au suicide que
+les clibataires; il n'en serait pas ainsi s'ils portaient en eux-mmes
+et de naissance leur immunit. En second lieu, le maximum est ralis
+presque d'emble. Ds le premier ge o la condition privilgie des
+gens maris commence s'affirmer (entre 20 et 25 ans), le coefficient
+atteint un chiffre qu'il ne dpasse plus gure dans la suite. Or,
+cette priode, il n'y a[172] que 148.000 poux contre 1.430.000 garons,
+et 626.000 pouses contre 1.049.000 filles (nombres ronds). Les
+clibataires comprennent donc alors au milieu d'eux la majeure partie de
+cette lite que l'on dit tre appele par ses qualits congnitales
+former plus tard l'aristocratie des poux; l'cart entre les deux
+classes au point de vue du suicide devrait par consquent tre faible,
+alors qu'il est dj considrable. De mme, l'ge suivant (entre 25 et
+30 ans), sur les 2 millions d'poux qui doivent apparatre entre 30 et
+40 ans, il y en a plus d'un million qui ne sont pas encore maris; et
+pourtant, bien loin que le clibat bnficie de leur prsence dans ses
+rangs, c'est alors qu'il fait la plus mauvaise figure. Jamais, pour ce
+qui est du suicide, ces deux parties de la population ne sont aussi
+distantes l'une de l'autre. Au contraire, entre 30 et 40 ans, alors que
+la sparation est acheve, que la classe des poux a ses cadres peu
+prs complets, le coefficient de prservation, au lieu d'arriver son
+apoge et d'exprimer ainsi que la slection conjugale est elle-mme
+parvenue son terme, subit une chute brusque et importante. Il passe,
+pour les hommes, de 3,20 2,77; pour les femmes, la rgression est
+encore plus accentue, 4,53 au lieu de 2,22, soit une diminution de 32
+%.
+
+D'autre part, ce triage, de quelque faon qu'il s'effectue, doit se
+faire galement pour les filles et pour les garons; car les pouses ne
+se recrutent pas d'une autre manire que les poux. Si donc la
+supriorit morale des gens maris est simplement un produit de la
+slection, elle doit tre gale pour les deux sexes et, par suite, il en
+doit tre de mme de l'immunit contre le suicide. Or, en ralit, les
+poux sont en France sensiblement plus protgs que les pouses. Pour
+les premiers, le coefficient de prservation s'lve jusqu' 3,20, ne
+descend qu'une seule fois au-dessous de 2,04 et oscille gnralement
+autour de 2,80, tandis que, pour les secondes, le _maximum_ ne dpasse
+pas 2,22 (ou, au plus, 2,39[173]) et que le minimum est infrieur
+l'unit (0,98). Aussi est-ce l'tat de mariage que, chez nous, la
+femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Voici, en effet,
+quelle tait, pendant les annes 1887-91, la part de chaque sexe aux
+suicides de chaque catgorie d'tat civil:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| | PART DE CHAQUE SEXE |
++ +-------------------------+--------------------------+
+| | sur 100 suicides | sur 100 suicides |
+| | de clibataires | de maris |
+| | de chaque ge. | de chaque ge. |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 20 25 ans.| 70 hommes. | 30 femmes. | 65 hommes.| 35 femmes. |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 25 30 " | 73 " | 27 " | 65 " | 35 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 30 40 " | 84 " | 16 " | 74 " | 26 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 40 50 " | 86 " | 14 " | 77 " | 23 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 50 60 " | 88 " | 12 " | 78 " | 22 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 60 70 " | 91 " | 9 " | 81 " | 19 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|De 70 80 " | 91 " | 9 " | 78 " | 22 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+|Au del. | 90 " | 10 " | 88 " | 12 " |
++---------------+------------+------------+-----------+--------------+
+*/
+
+Ainsi, chaque ge[174] la part des pouses aux suicides des maris est
+de beaucoup suprieure la part des filles aux suicides des
+clibataires. Ce n'est pas, assurment, que l'pouse soit plus expose
+que la fille; les tableaux XX et XXI prouvent le contraire. Seulement,
+si elle ne perd pas se marier, elle y gagne moins que l'poux. Mais
+alors, si l'immunit est ce point ingale, c'est que la vie de famille
+affecte diffremment la constitution morale des deux sexes. Ce qui
+prouve mme premptoirement que cette ingalit n'a pas d'autre origine,
+c'est qu'on la voit natre et grandir sous l'action du milieu
+domestique. Le tableau XXI montre, en effet, qu'au point de dpart le
+coefficient de prservation est peine diffrent pour les deux sexes
+(2,93 ou 2 d'un ct, 2,40 de l'autre). Puis, peu peu, la diffrence
+s'accentue, d'abord parce que le coefficient des pouses crot moins
+que celui des poux jusqu' l'ge du maximum, et ensuite parce que la
+dcroissance en est plus rapide et plus importante[175]. Si donc il
+volue ainsi mesure que l'influence de la famille se prolonge, c'est
+qu'il en dpend.
+
+Ce qui est plus dmonstratif encore, c'est que la situation relative des
+sexes quant au degr de prservation dont jouissent les gens maris
+n'est pas la mme dans tous les pays. Dans le grand-duch d'Oldenbourg,
+ce sont les femmes qui sont favorises et nous trouverons plus loin un
+autre cas de la mme inversion. Cependant, en gros, la slection
+conjugale se fait partout de la mme manire. Il est donc impossible
+qu'elle soit le facteur essentiel de l'immunit matrimoniale; car alors
+comment produirait-elle des rsultats opposs dans les diffrents pays?
+Au contraire, il est trs possible que la famille soit, dans deux
+socits diffrentes, constitue de manire agir diffremment sur les
+sexes. C'est donc dans la constitution du groupe familial que doit se
+trouver la cause principale du phnomne que nous tudions.
+
+Mais, si intressant que soit ce rsultat, il a besoin d'tre prcis;
+car le milieu domestique est form d'lments diffrents. Pour chaque
+poux, la famille comprend: 1 l'autre poux; 2 les enfants. Est-ce au
+premier ou aux seconds qu'est due l'action salutaire qu'elle exerce sur
+le penchant au suicide? En d'autres termes, elle est compose de deux
+associations diffrentes: il y a le groupe conjugal d'une part, de
+l'autre, le groupe familial proprement dit. Ces deux socits n'ont ni
+les mmes origines, ni la mme nature, ni, par consquent, selon toute
+vraisemblance, les mmes effets. L'une drive d'un contrat et
+d'affinits lectives, l'autre d'un phnomne naturel, la consanguinit;
+la premire lie entre eux deux membres d'une mme gnration, la
+seconde, une gnration la suivante; celle-ci est aussi vieille que
+l'humanit, celle-l ne s'est organise qu' une poque relativement
+tardive. Puisqu'elles diffrent ce point, il n'est pas certain _a
+priori_ qu'elles concourent toutes deux produire le fait que nous
+cherchons comprendre. En tout cas, si l'une et l'autre y contribuent,
+ce ne saurait tre ni de la mme manire ni, probablement, dans la mme
+mesure. Il importe donc de chercher si l'une et l'autre y ont part et,
+en cas d'affirmative, quelle est la part de chacune.
+
+On a dj une preuve de la mdiocre efficacit du mariage dans ce fait
+que la nuptialit a peu chang depuis le commencement du sicle, alors
+que le suicide a tripl. De 1821 1830, il y avait 7,8 mariages annuels
+par 1.000 habitants, 8 de 1831 1850, 7,9 en 1851-60, 7,8 de 1861
+1870, 8 de 1871 1880. Pendant ce temps, le taux des suicides par
+million d'habitants passait de 54 180. De 1880 1888, la nuptialit a
+lgrement flchi (7,4 au lieu de 8), mais cette dcroissance est sans
+rapport avec l'norme accroissement des suicides qui, de 1880 1887,
+ont augment de plus de 16 %[176]. D'ailleurs, pendant la priode
+1865-88, la nuptialit moyenne de la France (7,7) est presque gale
+celle du Danemark (7,8) et de l'Italie (7,6); pourtant ces pays sont
+aussi dissemblables que possible sous le rapport du suicide[177].
+
+Mais nous avons un moyen beaucoup plus dcisif de mesurer exactement
+l'influence propre de l'association conjugale sur le suicide; c'est de
+l'observer l o elle est rduite ses seules forces, c'est--dire,
+dans les mnages sans enfants.
+
+Pendant les annes 1887-1891, un million d'poux sans enfants a donn
+annuellement _644_ suicides[178]. Pour savoir dans quelle mesure l'tat
+de mariage, lui seul et abstraction faite de la famille, prserve du
+suicide, il n'y a qu' comparer ce chiffre celui que donnent les
+clibataires du mme ge moyen. C'est cette comparaison que notre
+tableau XXI va nous permettre de faire, et ce n'est pas un des moindres
+services qu'il nous rendra. L'ge moyen des hommes maris tait alors,
+comme aujourd'hui, de 46 ans 8 mois 1/3. Un million de clibataires de
+cet ge produit environ _975_ suicides. Or, 644 est 975 comme 100 est
+ 150, c'est--dire que les poux striles ont un coefficient de
+prservation de _1,5_ seulement; ils ne se tuent qu'un tiers de fois
+moins que les clibataires du mme ge. Il en est tout autrement quand
+il existe des enfants. Un million d'poux avec enfants produisait
+annuellement pendant cette mme priode _336_ suicides seulement. Ce
+nombre est _975_ comme 100 est 290; c'est--dire que, quand le
+mariage est fcond, le coefficient de prservation est presque doubl
+(_2,90_ au lieu de _1,5_).
+
+La socit conjugale n'est donc que pour une faible part dans l'immunit
+des hommes maris. Encore, dans le calcul prcdent, avons-nous fait
+cette part un peu plus grande qu'elle n'est en ralit. Nous avons
+suppos, en effet, que les poux sans enfants ont le mme ge moyen que
+les poux en gnral, alors qu'ils sont certainement moins gs. Car ils
+comptent dans leurs rangs tous les poux les plus jeunes, qui n'ont pas
+d'enfants, non parce qu'ils sont irrmdiablement striles, mais parce
+que, maris trop rcemment, ils n'ont pas encore eu le temps d'en avoir.
+En moyenne, c'est seulement 34 ans que l'homme a son premier
+enfant[179], et pourtant c'est vers 28 ou 29 ans qu'il se marie, La
+partie de la population marie qui a de 28 34 ans se trouve donc
+presque tout entire comprise dans la catgorie des poux sans enfants,
+ce qui abaisse l'ge moyen de ces derniers; par suite, en l'estimant
+46 ans, nous l'avons certainement exagr. Mais alors, les clibataires
+auxquels il et fallu les comparer ne sont pas ceux de 46 ans, mais de
+plus jeunes qui, par consquent, se tuent moins que les prcdents. Le
+coefficient de 1,5 doit donc tre un peu trop lev; si nous
+connaissions exactement l'ge moyen des maris sans enfants, on verrait
+que leur aptitude au suicide se rapproche de celle des clibataires plus
+encore que ne l'indiquent les chiffres prcdents.
+
+Ce qui montre bien, d'ailleurs, l'influence restreinte du mariage, c'est
+que les veufs avec enfants sont encore dans une meilleure situation que
+les poux sans enfants. Les premiers, en effet, donnent 937 suicides par
+million. Or ils ont un ge moyen de 61 ans 8 mois et 1/3. Le taux des
+clibataires du mme ge (V. tableau XXI) est compris entre 1.434 et
+1.768, soit environ 1.504. Ce nombre est 937, comme 160 est 100. Les
+veufs, quand ils ont des enfants, ont donc un coefficient de
+prservation d'au moins 1,6, suprieur par consquent celui des poux
+sans enfants. Et encore, en le calculant ainsi, l'avons-nous plutt
+attnu qu'exagr. Car les veufs qui ont de la famille ont certainement
+un ge plus lev que les veufs en gnral. En effet, parmi ces
+derniers, sont compris tous ceux dont le mariage n'est rest strile que
+pour avoir t prmaturment rompu, c'est--dire les plus jeunes. C'est
+donc des clibataires au-dessus de 62 ans (qui, en vertu de leur ge,
+ont une plus forte tendance au suicide), que les veufs avec enfants
+devraient tre compars. Il est clair que, de cette comparaison, leur
+immunit ne pourrait ressortir que renforce[180].
+
+Il est vrai que ce coefficient de 1,6 est sensiblement infrieur celui
+des poux avec enfants, 2,9; la diffrence en moins est de 45 %. On
+pourrait donc croire que, elle seule, la socit matrimoniale a plus
+d'action que nous ne lui en avons reconnue, puisque, quand elle prend
+fin, l'immunit de l'poux survivant est ce point diminue. Mais cette
+perte n'est imputable que pour une faible part la dissolution du
+mariage. La preuve en est que, l o il n'y a pas d'enfants, le veuvage
+produit de bien moindres effets. Un million de veufs sans enfants donne
+1.258 suicides, nombre qui est 1.504, contingent des clibataires de
+62 ans, comme 100 est 119. Le coefficient de prservation est donc
+encore de 1,2 environ, peu au-dessous par consquent de celui des poux
+galement sans enfants 1,5. Le premier de ces nombres n'est infrieur
+au second que de 20 %. Ainsi, quand la mort d'un poux n'a d'autre
+rsultat que de rompre le lien conjugal, elle n'a pas sur la tendance au
+suicide du veuf de bien fortes rpercussions. Il faut donc que le
+mariage, tant qu'il existe, ne contribue que faiblement contenir cette
+tendance, puisqu'elle ne s'accrot pas davantage quand il cesse d'tre.
+
+Quant la cause qui rend le veuvage relativement plus malfaisant quand
+le mnage a t fcond, c'est dans la prsence des enfants qu'il faut
+aller la chercher. Sans doute, en un sens, les enfants rattachent le
+veuf la vie, mais, en mme temps, ils rendent plus aigu la crise
+qu'il traverse. Car les relations conjugales ne sont plus seules
+atteintes; mais, prcisment parce qu'il existe cette fois une socit
+domestique, le fonctionnement en est entrav. Un rouage essentiel fait
+dfaut et tout le mcanisme en est dconcert. Pour rtablir l'quilibre
+troubl, il faudrait que l'homme remplt une double tche et s'acquittt
+de fonctions pour lesquelles il n'est pas fait. Voil pourquoi il perd
+tant des avantages dont il jouissait pendant la dure du mariage. Ce
+n'est pas parce qu'il n'est plus mari, c'est parce que la famille dont
+il est le chef est dsorganise. Ce n'est pas la disparition de
+l'pouse, mais de la mre qui cause ce dsarroi.
+
+Mais c'est surtout propos de la femme que se manifeste avec clat la
+faible efficacit du mariage, quand il ne trouve pas dans les enfants
+son complment naturel. Un million d'pouses sans enfants donne _221_
+suicides; un million de filles du mme ge (entre 42 et 43 ans) _150_
+seulement. Le premier de ces nombres est au second comme 100 est 67;
+le coefficient de prservation tombe donc au-dessous de l'unit, il est
+gal _0,67_, c'est--dire qu'il y a, en ralit, aggravation. _Ainsi,
+en France, les femmes maries sans enfants se tuent moiti plus que les
+clibataires du mme sexe et du mme ge._ Dj, nous avions constat
+que, d'une manire gnrale, l'pouse profite moins de la vie de famille
+que l'poux. Nous voyons maintenant quelle en est la cause; c'est que,
+par elle-mme, la socit conjugale nuit la femme et aggrave sa
+tendance au suicide.
+
+Si, nanmoins, la gnralit des pouses nous a paru jouir d'un
+coefficient de prservation, c'est que les mnages striles sont
+l'exception et que, par consquent, dans la majorit des cas, la
+prsence des enfants corrige et attnue la mauvaise action du mariage.
+Encore celle-ci n'est-elle qu'attnue. Un million de femmes avec
+enfants donne _79_ suicides; si l'on rapproche ce chiffre de celui qui
+exprime le taux des filles de 42 ans, soit _150_, on trouve que
+l'pouse, alors mme qu'elle est aussi mre, ne bnficie que d'un
+coefficient de prservation de _1,89_, infrieur par consquent de 35 %
+ celui des poux qui sont dans la mme condition[181]. On ne saurait
+donc, pour ce qui est du suicide, souscrire cette proposition de
+Bertillon: Quand la femme entre sous la raison conjugale, elle gagne
+plus que l'homme cette association; mais elle dchoit ncessairement
+plus que l'homme quand elle en sort[182].
+
+
+III.
+
+Ainsi l'immunit que prsentent les gens maris en gnral est due, tout
+entire pour un sexe et en majeure partie pour l'autre, l'action, non
+de la socit conjugale, mais de la socit familiale. Cependant, nous
+avons vu que, mme s'il n'y a pas d'enfants, les hommes tout au moins
+sont protgs dans le rapport de 1 1,5. Une conomie de 50 suicides
+sur 150 ou de 33 %, si elle est bien au-dessous de celle qui se produit
+quand la famille est complte, n'est cependant pas une quantit
+ngligeable et il importe de comprendre quelle en est la cause. Est-elle
+due aux bienfaits spciaux que le mariage rendrait au sexe masculin, ou
+bien n'est-elle pas plutt un effet de la slection matrimoniale? Car si
+nous avons pu dmontrer que cette dernire ne joue pas le rle capital
+qu'on lui a attribu, il n'est pas prouv qu'elle soit sans aucune
+influence.
+
+Un fait parat mme, au premier abord, devoir imposer cette hypothse.
+Nous savons que le coefficient de prservation des poux sans enfants
+survit en partie au mariage; il tombe seulement de 1,5 1,2. Or, cette
+immunit des veufs sans enfants ne saurait videmment tre attribue au
+veuvage qui, par lui-mme, n'est pas de nature diminuer le penchant au
+suicide, mais ne peut, au contraire, que le renforcer. Elle rsulte donc
+d'une cause antrieure et qui, pourtant, ne parat pas devoir tre le
+mariage puisqu'elle continue agir alors mme qu'il est dissous par la
+mort de la femme. Mais alors, ne consisterait-elle pas dans quelque
+qualit native des poux que la slection conjugale ferait apparatre,
+mais ne crerait pas? Comme elle existerait avant le mariage et en
+serait indpendante, il serait tout naturel qu'elle durt plus que lui.
+Si la population des maris est une lite, il en est ncessairement de
+mme de celle des veufs. Il est vrai que cette supriorit congnitale a
+de moindres effets chez ces derniers puisqu'ils sont protgs contre le
+suicide un moindre degr. Mais on conoit que la secousse produite par
+le veuvage puisse neutraliser en partie cette influence prventive et
+l'empcher de produire tous ses rsultats.
+
+Mais, pour que cette explication pt tre accepte, il faudrait qu'elle
+ft applicable aux deux sexes. On devrait donc trouver aussi chez les
+femmes maries quelques traces au moins de cette prdisposition
+naturelle qui, toutes choses gales, les prserverait du suicide plus
+que les clibataires. Or dj, le fait que, en l'absence d'enfants,
+elles se tuent plus que les filles du mme ge, est assez peu
+conciliable avec l'hypothse qui les suppose dotes, ds la naissance,
+d'un coefficient personnel de prservation. Cependant, on pourrait
+encore admettre que ce coefficient existe pour la femme comme pour
+l'homme, mais qu'il est totalement annul pendant la dure du mariage
+par l'action funeste que ce dernier exerce sur la constitution morale de
+l'pouse. Mais, si les effets n'en taient que contenus et masqus par
+l'espce de dchance morale que subit la femme en entrant dans la
+socit conjugale, ils devraient rapparatre quand cette socit se
+dissout, c'est--dire au veuvage. On devrait voir alors la femme,
+dbarrasse du joug matrimonial qui la dprimait, ressaisir tous ses
+avantages et affirmer enfin sa supriorit native sur celles de ses
+congnres qui n'ont pu se faire admettre au mariage. En d'autres
+termes, la veuve sans enfants devrait avoir, par rapport aux
+clibataires, un coefficient de prservation qui se rapproche tout au
+moins de celui dont jouit le veuf sans enfants. Or il n'en est rien. Un
+million de veuves sans enfants fournit annuellement _322_ suicides; un
+million de filles de 60 ans (ge moyen des veuves) en produit un nombre
+compris entre 189 et 204, soit environ 196. Le premier de ces nombres
+est au second comme 100 est 60. Les veuves sans enfants ont donc un
+coefficient au-dessous de l'unit, c'est--dire un coefficient
+d'aggravation; il est gal _0,60_, infrieur mme lgrement celui
+des pouses sans enfants (0,67). Par consquent, ce n'est pas le mariage
+qui empche ces dernires de manifester pour le suicide l'loignement
+naturel qu'on leur attribue.
+
+On rpondra peut-tre que ce qui empche le complet rtablissement de
+ces heureuses qualits dont le mariage aurait suspendu les
+manifestations, c'est que le veuvage est pour la femme un tat pire
+encore. C'est, en effet, une ide trs rpandue que la veuve est dans
+une situation plus critique que le veuf. On insiste sur les difficults
+conomiques et morales contre lesquelles il lui faut lutter quand elle
+est oblige de subvenir elle-mme son existence et, surtout, aux
+besoins de toute une famille. On a mme cru que cette opinion tait
+dmontre par les faits. Suivant Morselli[183], la statistique
+tablirait que la femme dans le veuvage serait moins loigne de l'homme
+pour l'aptitude au suicide que pendant le mariage; et comme, marie,
+elle est dj plus rapproche cet gard du sexe masculin que quand
+elle est clibataire, il en rsulterait qu'il n'y a pas pour elle de
+plus dtestable condition. l'appui de cette thse, Morselli cite les
+chiffres suivants qui ne se rapportent qu' la France, mais qui, avec de
+lgres variantes, peuvent s'observer chez tous les peuples d'Europe:
+
+/*
++---------+-----------------------------+----------------------------+
+| | PART DE CHAQUE SEXE | PART DE CHAQUE SEXE |
+| | sur 100 suicides de maris. | sur 100 suicides de veufs. |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| ANNES. | Hommes. | Femmes. | Hommes. | Femmes. |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1871. | 79 % | 21 % | 71 % | 29 % |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1872. | 78 " | 22 " | 68 " | 32 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1873. | 79 " | 21 " | 69 " | 31 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1874. | 74 " | 26 " | 57 " | 43 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1875 | 81 " | 19 " | 77 " | 23 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+| 1876. | 82 " | 18 " | 78 " | 22 " |
++---------+---------+-------------------+---------+------------------+
+*/
+
+La part de la femme dans les suicides commis par les deux sexes l'tat
+de veuvage semble tre, en effet, beaucoup plus considrable que dans
+les suicides de maris. N'est-ce pas la preuve que le veuvage lui est
+beaucoup plus pnible que ne lui tait le mariage? S'il en est ainsi, il
+n'y a rien d'tonnant ce que, mme une fois veuve, les bons effets de
+son naturel soient, encore plus qu'avant, empchs de se manifester.
+
+Malheureusement, cette prtendue loi repose sur une erreur de fait.
+Morselli a oubli qu'il y avait partout deux fois plus de veuves que de
+veufs. En France, en nombres ronds, il y a deux millions des premires
+pour un million seulement des seconds. En Prusse, d'aprs le recensement
+de 1890, on trouve 450.000 pour les uns et 1.319.000 pour les autres; en
+Italie, 571.000 d'une part et 1.322.000 de l'autre. Dans ces conditions,
+il est tout naturel que la contribution des veuves soit plus leve que
+celle des pouses qui, elles, sont videmment en nombre gal aux poux.
+Si l'on veut que la comparaison comporte quelque enseignement, il faut
+ramener l'galit les deux populations. Mais si l'on prend cette
+prcaution, on obtient des rsultats contraires ceux qu'a trouvs
+Morselli. l'ge moyen des veufs, c'est--dire 60 ans, un million
+d'pouses donne 154 suicides et un million d'poux 577. La part des
+femmes est donc de _21_ %. Elle diminue sensiblement dans le veuvage. En
+effet, un million de veuves donne 210 cas, un million de veufs 1.017;
+d'o il suit que, sur 100 suicides de veufs des deux sexes, les femmes
+n'en comptent que 17. Au contraire, la part des hommes s'lve de 79
+83 %. Ainsi, en passant du mariage au veuvage, l'homme perd plus que la
+femme, puisqu'il ne conserve pas certains des avantages qu'il devait
+l'tat conjugal. Il n'y a donc aucune raison de supposer que ce
+changement de situation soit moins laborieux et moins troublant pour lui
+que pour elle; c'est l'inverse qui est la vrit. On sait, d'ailleurs,
+que la mortalit des veufs dpasse de beaucoup celle des veuves; il en
+est de mme de leur nuptialit. Celle des premiers est, chaque ge,
+trois ou quatre fois plus forte que celle des garons, tandis que celle
+des secondes n'est que lgrement suprieure celle des filles. La
+femme met donc autant de froideur convoler en secondes noces que
+l'homme y met d'ardeur[184]. Il en serait autrement si sa condition de
+veuf lui tait ce point lgre et si la femme, au contraire, avait
+la supporter autant de mal qu'on a dit[185].
+
+Mais s'il n'y a rien dans le veuvage qui paralyse spcialement les dons
+naturels qu'aurait la femme par cela seul qu'elle est une lue du
+mariage, et s'ils ne tmoignent alors de leur prsence par aucun signe
+apprciable, tout motif manque pour supposer qu'ils existent.
+L'hypothse de la slection matrimoniale ne s'applique donc pas du tout
+au sexe fminin. Rien n'autorise penser que la femme appele au
+mariage possde une constitution privilgie qui la prmunisse dans une
+certaine mesure, contre le suicide. Par consquent, la mme supposition
+est tout aussi peu fonde en ce qui concerne l'homme. Ce coefficient de
+1,5 dont jouissent les poux sans enfants ne vient pas de ce qu'ils sont
+recruts dans les parties les plus saines de la population; ce ne peut
+donc tre qu'un effet du mariage. Il faut admettre que la socit
+conjugale, si dsastreuse pour la femme, est, au contraire, mme en
+l'absence d'enfants, bienfaisante l'homme. Ceux qui y entrent ne
+constituent pas une aristocratie de naissance; ils n'apportent pas tout
+fait, dans le mariage, un temprament qui les dtourne du suicide, mais
+ils acquirent ce temprament en vivant de la vie conjugale. Du moins,
+s'ils ont quelques prrogatives naturelles, elles ne peuvent tre que
+trs vagues et indtermines; car elles restent sans effet, jusqu' ce
+que certaines autres conditions soient donnes. Tant il est vrai que le
+suicide dpend principalement, non des qualits congnitales des
+individus, mais de causes qui leur sont extrieures et qui les dominent!
+
+Cependant, une dernire difficult reste rsoudre. Si ce coefficient
+de 1,5, indpendant de la famille, est d au mariage, d'o vient qu'il
+lui survit et se retrouve au moins sous une forme attnue (1,2) chez le
+veuf sans enfants? Si l'on rejette la thorie de la slection
+matrimoniale qui rendait compte de cette survivance, comment la
+remplacer?
+
+Il suffit de supposer que les habitudes, les gots, les tendances
+contractes pendant le mariage ne disparaissent pas une fois qu'il est
+dissous et rien n'est plus naturel que cette hypothse. Si donc l'homme
+mari, alors mme qu'il n'a pas d'enfants, prouve pour le suicide un
+loignement relatif, il est invitable qu'il garde quelque chose de ce
+sentiment quand il se trouve veuf. Seulement, comme le veuvage ne va pas
+sans un certain branlement moral et que, comme nous le montrerons plus
+loin, toute rupture d'quilibre pousse au suicide, ces dispositions ne
+se maintiennent qu'affaiblies. Inversement, mais pour la mme raison,
+puisque l'pouse strile se tue plus que si elle tait reste fille,
+elle conserve, une fois veuve, cette plus forte inclination, mme un peu
+renforce cause du trouble et de la dsadaptation qu'apporte toujours
+avec lui le veuvage. Seulement, comme les mauvais effets que le mariage
+avait pour elle lui rendent ce changement d'tat plus facile, cette
+aggravation est trs lgre. Le coefficient s'abaisse seulement de
+quelques centimes (0,60 au lieu de 0,67)[186].
+
+Cette explication est confirme par ce fait qu'elle n'est qu'un cas
+particulier d'une proposition plus gnrale qui peut se formuler ainsi:
+_Dans une mme socit, la tendance au suicide, l'tat de veuvage,
+est, pour chaque sexe, fonction de la tendance, au suicide qu'a le mme
+sexe l'tat de mariage._ Si l'poux est fortement prserv, le veuf
+l'est aussi, quoique, bien entendu, dans une moindre mesure; si le
+premier n'est que faiblement dtourn du suicide, le second ne l'est pas
+ou ne l'est que trs peu. Pour s'assurer de l'exactitude de ce thorme,
+il suffit de se reporter aux tableaux XX et XXI et aux conclusions qui
+en ont t dduites. Nous y avons vu qu'un sexe est toujours plus
+favoris que l'autre dans le mariage comme dans le veuvage. Or, celui
+des deux qui est privilgi par rapport l'autre dans la premire de
+ces conditions conserve son privilge dans la seconde. En France, les
+poux ont un plus fort coefficient de prservation que les pouses;
+celui des veufs est galement plus lev que celui des veuves.
+Oldenbourg, c'est l'inverse qui a lieu parmi les gens maris: la femme
+jouit d'une immunit plus importante que l'homme. La mme inversion se
+reproduit entre veufs et veuves.
+
+Mais comme ces deux seuls cas pourraient justement passer pour une
+preuve insuffisante et que, d'autre part, les publications statistiques
+ne nous donnent pas les lments ncessaires pour vrifier notre
+proposition dans d'autres pays, nous avons eu recours au procd suivant
+afin d'tendre le champ de nos comparaisons: nous avons calcul
+sparment le taux des suicides, pour chaque groupe d'ge et d'tat
+civil, dans le dpartement de la Seine d'une part, dans le reste des
+dpartements runis ensemble, de l'autre. Les deux groupes sociaux,
+ainsi isols l'un de l'autre, sont assez diffrents pour qu'il y ait
+lieu de s'attendre ce que la comparaison en soit instructive. Et en
+effet, la vie de famille y agit trs diffremment sur le suicide (V.
+tableau XXII).
+
+Tableau XXII
+
+_Comparaison du taux des suicides par million d'habitants de chaque
+groupe d'ge et d'tat civil dans la Seine et en province (1889-1891)._
+
+/*
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| HOMMES (Province). | COEFFICIENTS |
+| | de prservation par rapport |
+| | aux clibataires. |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Ages. |Clibataires.| poux.| Veufs.| des | des |
+| | | | | poux. | veufs. |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|15-20. | 100 | 400 | | 0,25 | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|20-25 | 214 | 95 | 153 | 2,25 | 1,39 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|25-30 | 365 | 103 | 373 | 3,54 | 0,97 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|30-40 | 590 | 202 | 511 | 2,92 | 1,15 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|40-50 | 976 | 295 | 633 | 3,30 | 1,54 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|50-60 | 1.445 | 470 | 852 | 3,07 | 1,69 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|60-70 | 1.790 | 582 | 1.047 | 3,07 | 1,70 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|70-80 | 2.000 | 664 | 1.252 | 3,01 | 1,59 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Au del.| 1,458 | 762 | 1.129 | 1,91 | 1,29 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Moyennes des coeff. de prservation. | 2,88 | 1,45 |
++--------------------------------------+-----------------------------+
+| FEMMES (Province). | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Ages. |Clibataires.|pouses|Veuves.| des | des |
+| | | | | pouses. | veuves. |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|15-20. | 67 | 36 | 375 | 1,86 | 0,17 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|20-25 | 95 | 52 | 76 | 1,82 | 1,25 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|25-30 | 122 | 64 | 156 | 1,90 | 0,78 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|30-40 | 101 | 74 | 174 | 1,36 | 0,58 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|40-50 | 147 | 95 | 149 | 1,54 | 0,98 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|50-60 | 178 | 136 | 174 | 1,30 | 1,02 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|60-70 | 163 | 142 | 221 | 1,14 | 0,73 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|70-80 | 200 | 191 | 233 | 1,04 | 0,85 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Au del.| 160 | 108 | 221 | 1,48 | 0,72 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Moyennes des coeff. de prservation. | 1,49 | 0,78 |
++--------------------------------------+---------------+-------------+
+| HOMMES (Seine). | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|15-20. | 280 |2.000 | | 0,14 | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|20-25. | 487 | 128 | | 3,80 | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|25-30. | 599 | 298 | 714 | 2,01 | 0,83 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|30-40 | 869 | 436 | 912 | 1,99 | 0,95 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|40-50 | 985 | 808 | 1.459 | 1,21 | 0,67 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|50-60 | 1.367 |1.152 | 2.321 | 1,18 | 0,58 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|60-70 | 1.500 |1.559 | 2.902 | 0,96 | 0,51 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|70-80 | 1.783 |1.741 | 2.082 | 1,02 | 0,85 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Au del.| 1.923 |1.111 | 2.089 | 1,73 | 0,92 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Moyennes des coeff. de prservation. | 1,56 | 0,75 |
++--------------------------------------+---------------+-------------+
+| FEMMES (Seine). | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|15-20. | 224 | | | | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|20-25. | 196 | 64 | | 3,06 | |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|25-30. | 328 | 103 | 296 | 3,18 | 1,10 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|30-40 | 281 | 156 | 373 | 1,80 | 0,75 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|40-50 | 357 | 217 | 289 | 1,64 | 1,23 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|50-60 | 456 | 353 | 410 | 1,29 | 1,11 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|60-70 | 515 | 471 | 637 | 1,09 | 0,80 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|70-80 | 326 | 677 | 464 | 0,48 | 0,70 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Au del.| 508 | 277 | 591 | 1,83 | 0,85 |
++--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
+|Moyennes des coeff. de prservation. | 1,79 | 0,93 |
++------------------------------------------------------+-------------+
+*/
+
+Dans les dpartements, l'poux est beaucoup plus prserv que l'pouse.
+Le coefficient du premier ne descend que quatre fois au-dessous de
+3[187], tandis que celui de la femme n'atteint jamais 2; la moyenne est,
+dans un cas, de 2,88, dans l'autre, de 1,49. Dans la Seine, c'est
+l'inverse; le coefficient est en moyenne pour les poux de 1,56
+seulement, tandis qu'il est pour les pouses de 1,79[188]. Or on
+retrouve exactement la mme inversion entre veufs et veuves. En
+province, le coefficient moyen des veufs est lev (1,45), celui des
+veuves est bien infrieur (0,78). Dans la Seine, au contraire, c'est le
+second qui l'emporte, il s'lve 0,93, tout prs de l'unit, tandis
+que l'autre tombe 0,75. _Ainsi, quel que soit le sexe favoris, le
+veuvage suit rgulirement le mariage._
+
+Il y a plus, si Ton cherche selon quel rapport le coefficient des poux
+varie d'un groupe social l'autre et si l'on fait ensuite la mme
+recherche pour les veufs, on trouve les surprenants rsultats qui
+suivent:
+
+/*
+Coefficient des poux de province 2,88
+---------------------------------------- = ---- = 1,84
+Coefficient des poux de la Seine 1,56
+
+Coefficient des veufs de province 1,43
+---------------------------------------- = ---- = 1,93
+Coefficient des veufs de la Seine 0,75
+*/
+
+et pour les femmes:
+
+/*
+Coefficient des pouses de la Seine 1,79
+---------------------------------------- = ---- = 1,20
+Coefficient des pouses de province 1,49
+
+Coefficient des veuves de la Seine 0,93
+---------------------------------------- = ---- = 1,19
+Coefficient des veuves de province 0,78
+*/
+
+Les rapports numriques sont, pour chaque sexe, gaux quelques
+centimes d'unit prs; pour les femmes, l'galit est mme presque
+absolue. Ainsi, non seulement quand le coefficient des poux s'lve ou
+s'abaisse, celui des veufs fait de mme, mais encore il crot ou dcrot
+exactement dans la mme mesure. Ces relations peuvent mme tre
+exprimes sous une forme plus dmonstrative encore de la loi que nous
+avons nonce. Elles impliquent, en effet, que, partout, quel que soit
+le sexe, le veuvage diminue l'immunit des poux suivant un rapport
+constant:
+
+/*
+poux de province 2,88 poux de la Seine 1,56
+------------------- = ---- = 1,98 ------------------- = ---- = 2,0
+Veufs de province 1,45 Veufs de la Seine 0,75
+
+pouses de province 1,49 pouses de la Seine 1,79
+------------------- = ---- = 1,91 ------------------- = ---- = 1,92
+Veuves de province 0,78 Veuves de la Seine 0,93
+*/
+
+Le coefficient des veufs est environ la moiti de celui des poux. Il
+n'y a donc aucune exagration dire que l'aptitude des veufs pour le
+suicide est fonction de l'aptitude correspondante des gens maris; en
+d'autres termes, la premire est, en partie, une consquence de la
+seconde. Mais alors, puisque le mariage, mme en l'absence d'enfants,
+prserve le mari, il n'est pas surprenant que le veuf garde quelque
+chose de cette heureuse disposition.
+
+En mme temps qu'il rsout la question que nous nous tions pose, ce
+rsultat jette quelque lumire sur la nature du veuvage. Il nous
+apprend, en effet, que le veuvage n'est pas par lui-mme une condition
+irrmdiablement mauvaise. Il arrive trs souvent qu'il vaut mieux que
+le clibat. La vrit, c'est que la constitution morale des veufs et des
+veuves n'a rien de spcifique, mais dpend de celle des gens maris du
+mme sexe et dans le mme pays. Elle n'en est que le prolongement.
+Dites-moi comment, dans une socit donne, le mariage et la vie de
+famille affectent hommes et femmes, je vous dirai ce qu'est le veuvage
+pour les uns et pour les autres. Il se trouve donc, par une heureuse
+compensation, que si, l o le mariage et la socit domestique sont en
+bon tat, la crise qu'ouvre le veuvage est plus douloureuse, on est
+mieux arm pour y faire face; inversement, elle est moins grave quand la
+constitution matrimoniale et familiale laisse davantage dsirer, mais,
+en revanche, on est moins bien tremp pour y rsister. Ainsi, dans les
+socits o l'homme profite de la famille plus que la femme, il souffre
+plus qu'elle quand il reste seul, mais, en mme temps, il est mieux en
+tat de supporter cette souffrance, parce que les salutaires influences
+qu'il a subies l'ont rendu plus rfractaire aux rsolutions dsespres.
+
+IV.
+
+Le tableau suivant rsume les faits qui viennent d'tre tablis[189].
+
+_Influence de la famille sur le suicide dans chaque sexe._
+
+/*
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| HOMMES |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| | TAUX | COEFFICIENT |
+| |des suicides.| de prservation |
+| | | par rapport |
+| | |aux clibataires.|
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Clibataires de 45 ans.| 975 | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|poux avec enfants. | 336 | 2,9 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|poux sans enfants. | 644 | 1,5 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| | | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Clibataires de 60 ans.| 1.504 | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Veufs avec enfants. | 937 | 1,6 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Veufs sans enfants | 1,258 | 1,2 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| FEMMES |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| | TAUX | COEFFICIENT |
+| |des suicides.| de prservation |
+| | | par rapport |
+| | |aux clibataires.|
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Filles de 42 ans. | 150 | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|pouses avec enfants. | 79 | 1,89 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|pouses sans enfants. | 221 | 0,67 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+| | | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Filles de 60 ans. | 196 | |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Veuves avec enfants. | 186 | 1,06 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+|Veuves sans enfants. | 322 | 0,60 |
++-----------------------+-------------+-----------------+
+*/
+
+Il ressort de ce tableau et des remarques qui prcdent que le mariage a
+bien sur le suicide une action prservatrice qui lui est propre. Mais
+elle est trs restreinte et, de plus, elle ne s'exerce qu'au profit d'un
+seul sexe. Quelque utile qu'il ait t d'en tablir l'existence--et on
+comprendra mieux cette utilit dans un prochain chapitre[190]--il reste
+que le facteur essentiel de l'immunit des gens maris est la famille,
+c'est--dire le groupe complet form par les parents et les enfants.
+Sans doute, comme les poux en sont membres, ils contribuent eux aussi,
+pour leur part, produire ce rsultat, seulement ce n'est pas comme
+mari ou comme femme, mais comme pre ou comme mre, comme fonctionnaires
+de l'association familiale. Si la disparition de l'un d'eux accrot les
+chances que l'autre a de se tuer, ce n'est pas parce que les liens qui
+les unissaient personnellement l'un l'autre sont rompus, mais parce
+qu'il en rsulte un bouleversement de la famille dont le survivant subit
+le contrecoup. Nous rservant d'tudier plus loin l'action spciale du
+mariage, nous dirons donc que la socit domestique, tout comme la
+socit religieuse, est un puissant prservatif contre le suicide.
+
+Cette prservation est mme d'autant plus complte que la famille est
+plus dense, c'est--dire comprend un plus grand nombre d'lments.
+
+Cette proposition a t dj nonce et dmontre par nous dans un
+article de la _Revue philosophique_ paru en novembre 1888. Mais
+l'insuffisance des donnes statistiques qui taient alors notre
+disposition ne nous permit pas d'en faire la preuve avec toute la
+rigueur que nous eussions souhaite. En effet, nous ignorions quel tait
+l'effectif moyen des mnages de famille, tant dans la France en gnral
+que dans chaque dpartement. Nous avions donc d supposer que la densit
+familiale dpendait uniquement du nombre des enfants, et encore, ce
+nombre lui-mme n'tant pas indiqu par le recensement, il nous fallut
+l'estimer d'une manire indirecte en nous servant de ce qu'on appelle en
+dmographie le crot physiologique, c'est--dire l'excdent annuel des
+naissances sur mille dcs. Sans doute, cette substitution n'tait pas
+irrationnelle, car, l o le crot est lev, les familles, en gnral,
+ne peuvent gure manquer d'tre denses. Cependant, la consquence n'est
+pas ncessaire et, souvent, elle ne se produit pas. L o les enfants
+ont l'habitude de quitter leurs parents tt, soit pour migrer, soit
+pour aller fonder des tablissements part, soit pour tout autre cause,
+la densit de la famille n'est pas en rapport avec leur nombre. En fait,
+la maison peut tre dserte, quelque fcond qu'ait t le mnage. C'est
+ce qui arrive et dans les milieux cultivs, o l'enfant est envoy trs
+jeune au dehors pour faire ou pour achever son ducation, et dans les
+rgions misrables, o une dispersion prmature est rendue ncessaire
+par les difficults de l'existence. Inversement, malgr une natalit
+mdiocre, la famille peut comprendre un nombre suffisant ou mme lev
+d'lments, si les clibataires adultes ou mme les enfants maris
+continuent vivre avec leurs parents et former une seule et mme
+socit domestique. Pour toutes ces raisons, on ne peut mesurer avec
+quelque exactitude la densit relative des groupes familiaux que si l'on
+sait quelle en est la composition effective.
+
+Le dnombrement de 1886, dont les rsultats n'ont t publis qu' la
+fin de 1888, nous l'a fait connatre. Si donc, d'aprs les indications
+que nous y trouvons, on recherche quel rapport il y a, dans les
+diffrents dpartements franais, entre le suicide et l'effectif moyen
+des familles, on trouve les rsultats suivants:
+
+/*
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+| | SUICIDES | EFFECTIF MOYEN |
+| | par million | des mnages |
+| | d'habitants | de famille |
+| | (1878-1887). | pour 100 mnages |
+| | | (1886). |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|1er groupe (11 dpartements). | De 430 380. | 347 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|2e --- (6 dpartements). | De 300 240 | 360 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|3e --- (15 dpartements). | De 230 180 | 376 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|4e --- (18 dpartements). | De 170 130 | 393 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|5e --- (26 dpartements). | De 120 80 | 418 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+|6e --- (10 dpartements). | De 70 30 | 434 |
++--------------------------------+---------------+-------------------+
+*/
+
+ mesure que les suicides diminuent, la densit familiale s'accrot
+rgulirement.
+
+Si, au lieu de comparer des moyennes, nous analysons le contenu de
+chaque groupe, nous ne trouvons rien qui ne confirme cette conclusion.
+En effet, pour la France entire, l'effectif moyen est de 39 personnes
+par 10 familles. Si donc, nous cherchons combien il y a de dpartements
+au-dessus ou au-dessous de la moyenne dans chacune de ces 6 classes,
+nous trouverons qu'elles sont ainsi composes:
+
+/*
++-------------------+------------------------------------------------+
+| | DANS CHAQUE GROUPE COMBIEN |
+| | de dpartements % sont |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+| |Au-dessous de l'effectif|Au-dessus de l'effectif|
+| | moyen. | moyen. |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|1er groupe. | 100 % | 0 % |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|2e --- . | 84 " | 16 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|3e --- . | 60 " | 30 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|4e --- . | 33 " | 63 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|5e --- . | 19 " | 81 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+|6e --- . | 0 " | 100 " |
++-------------------+------------------------+-----------------------+
+*/
+
+Le groupe qui compte le plus de suicides ne comprend que des
+dpartements o l'effectif de la famille est au-dessous de la moyenne.
+Peu peu, de la manire la plus rgulire, le rapport se renverse
+jusqu' ce que l'inversion devienne complte. Dans la dernire classe,
+o les suicides sont rares, tous les dpartements ont une densit
+familiale suprieure la moyenne.
+
+Les deux cartes (V. ci-dessous) ont, d'ailleurs, la mme configuration
+gnrale. La rgion o les familles ont la moindre densit a
+sensiblement les mmes limites que la zone suicidogne. Elle occupe,
+elle aussi, le Nord et l'Est et s'tend jusqu' la Bretagne d'un ct,
+jusqu' la Loire de l'autre. Au contraire, dans l'Ouest et dans le Sud,
+o les suicides sont peu nombreux, la famille a gnralement un effectif
+lev. Ce rapport se retrouve mme dans certains dtails. Dans la
+rgion septentrionale, on remarque deux dpartements qui se
+singularisent par leur mdiocre aptitude au suicide, c'est le Nord et le
+Pas-de-Calais, et le fait est d'autant plus surprenant que le Nord est
+trs industriel et que la grande industrie favorise le suicide. Or la
+mme particularit se retrouve sur l'autre carte. Dans ces deux
+dpartements, la densit familiale est leve, tandis qu'elle est trs
+basse dans tous les dpartements voisins. Au Sud, nous retrouvons sur
+les deux cartes la mme tache sombre forme par les Bouches-du-Rhne, le
+Var et les Alpes-Maritimes, et, l'Ouest, la mme tache claire forme
+par la Bretagne. Les irrgularits sont l'exception et elles ne sont
+jamais bien sensibles; tant donne la multitude de facteurs qui peuvent
+affecter un phnomne de cette complexit, une concidence aussi
+gnrale est significative.
+
+[Illustration:
+
+PLANCHE IV.
+
+SUICIDES ET DENSIT FAMILIALE. ]
+
+La mme relation inverse se retrouve dans la manire dont ces deux
+phnomnes ont volu dans le temps. Depuis 1826, le suicide ne cesse de
+s'accrotre et la natalit de diminuer. De 1821 1830, elle tait
+encore de 308 naissances par 10.000 habitants; elle n'tait plus que de
+240 pendant la priode 1881-88 et, dans l'intervalle, la dcroissance a
+t ininterrompue. En mme temps, on constate une tendance de la famille
+ se fragmenter et se morceler de plus en plus. De 1856 1886, le
+nombre des mnages s'est accru de 2 millions en chiffres ronds; il est
+pass, par une progression rgulire et continue, de 8.796.276
+10.662.423. Et pourtant, pendant le mme intervalle de temps, la
+population n'a augment que de deux millions d'individus. C'est donc que
+chaque famille compte un plus petit nombre de membres[191].
+
+Ainsi, les faits sont loin de confirmer la conception courante, d'aprs
+laquelle le suicide serait d surtout aux charges de la vie, puisqu'il
+diminue, au contraire, mesure que ces charges augmentent. Voil une
+consquence du malthusianisme que ne prvoyait pas son inventeur. Quand
+il recommandait de restreindre l'tendue des familles, c'tait dans la
+pense que cette restriction tait, au moins dans certains cas,
+ncessaire au bien-tre gnral. Or, en ralit, c'est si bien une
+source de mal-tre, qu'elle diminue chez l'homme le dsir de vivre. Loin
+que les familles denses soient une sorte de luxe dont on peut se passer
+et que le riche seul doive s'offrir, c'est, au contraire, le pain
+quotidien sans lequel on ne peut subsister. Si pauvre qu'on soit, et
+mme au seul point de vue de l'intrt personnel, c'est le pire des
+placements que celui qui consiste transformer en capitaux une partie
+de sa descendance.
+
+Ce rsultat concorde avec celui auquel nous tions prcdemment arrivs.
+D'o vient, en effet, que la densit de la famille ait sur le suicide
+cette influence? On ne saurait, pour rpondre la question, faire
+intervenir le facteur organique; car si la strilit absolue est surtout
+un produit de causes physiologiques, il n'en est pas de mme de la
+fcondit insuffisante qui est le plus souvent volontaire et qui tient
+un certain tat de l'opinion. De plus, la densit familiale, telle que
+nous l'avons value, ne dpend pas exclusivement de la natalit; nous
+avons vu que, l o les enfants sont peu nombreux, d'autres lments
+peuvent en tenir lieu et, inversement, que leur nombre peut rester sans
+effet s'ils ne participent pas effectivement et avec suite la vie du
+groupe. Aussi n'est-ce pas davantage aux sentiments _sui generis_ des
+parents pour leurs descendants immdiats qu'il faut attribuer cette
+vertu prservatrice. Du reste, ces sentiments eux-mmes, pour tre
+efficaces, supposent un certain tat de la socit domestique. Ils ne
+peuvent tre puissants si la famille est dsintgre. C'est donc parce
+que la manire dont elle fonctionne varie suivant qu'elle est plus ou
+moins dense, que le nombre des lments dont elle est compose affecte
+le penchant au suicide.
+
+C'est que, en effet, la densit d'un groupe ne peut pas s'abaisser sans
+que sa vitalit diminue. Si les sentiments collectifs ont une nergie
+particulire, c'est que la force avec laquelle chaque conscience
+individuelle les prouve retentit dans toutes les autres et
+rciproquement. L'intensit laquelle ils atteignent dpend donc du
+nombre des consciences qui les ressentent en commun. Voil pourquoi,
+plus une foule est grande, plus les passions qui s'y dchanent sont
+susceptibles d'tre violentes. Par consquent, au sein d'une famille peu
+nombreuse, les sentiments, les souvenirs communs ne peuvent pas tre
+trs intenses; car il n'y a pas assez de consciences pour se les
+reprsenter et les renforcer en les partageant. Il ne saurait s'y former
+de ces fortes traditions qui servent de liens entre les membres d'un
+mme groupe, qui leur survivent mme et rattachent les unes aux autres
+les gnrations successives. D'ailleurs, de petites familles sont
+ncessairement phmres; et, sans dure, il n'y a pas de socit qui
+puisse tre consistante. Non seulement les tats collectifs y sont
+faibles, mais ils ne peuvent tre nombreux; car leur nombre dpend de
+l'activit avec laquelle les vues et les impressions s'changent,
+circulent d'un sujet l'autre, et, d'autre part, cet change lui-mme
+est d'autant plus rapide qu'il y a plus de gens pour y participer. Dans
+une socit suffisamment dense, cette circulation est ininterrompue; car
+il y a toujours des units sociales en contact, tandis que, si elles
+sont rares, leurs relations ne peuvent tre qu'intermittentes et il y a
+des moments o la vie commune est suspendue. De mme, quand la famille
+est peu tendue, il y a toujours peu de parents ensemble; la vie
+domestique est donc languissante et il y a des moments o le foyer est
+dsert.
+
+Mais dire d'un groupe qu'il a une moindre vie commune qu'un autre, c'est
+dire aussi qu'il est moins fortement intgr; car l'tat d'intgration
+d'un agrgat social ne fait que reflter l'intensit de la vie
+collective qui y circule. Il est d'autant plus un et d'autant plus
+rsistant que le commerce entre ses membres est plus actif et plus
+continu. La conclusion laquelle nous tions arriv peut donc tre
+complte ainsi: de mme que la famille est un puissant prservatif du
+suicide, elle en prserve d'autant mieux qu'elle est plus fortement
+constitue[192].
+
+
+
+
+V.
+
+
+Si les statistiques n'taient pas aussi rcentes, il serait facile de
+dmontrer l'aide de la mme mthode que cette loi s'applique aux
+socits politiques. L'histoire nous apprend, en effet, que le suicide,
+qui est gnralement rare dans les socits jeunes[193], en voie
+d'volution et de concentration, se multiplie au contraire mesure
+qu'elles se dsintgrent. En Grce, Rome, il apparat ds que la
+vieille organisation de la cit est branle et les progrs qu'il y a
+faits marquent les tapes successives de la dcadence. On signale le
+mme fait dans l'empire ottoman. En France, la veille de la
+Rvolution, le trouble dont tait travaille la socit par suite de la
+dcomposition de l'ancien systme social se traduisit par une brusque
+pousse de suicides dont nous parlent les auteurs du temps[194].
+
+Mais, en dehors de ces renseignements historiques, la statistique du
+suicide, quoiqu'elle ne remonte gure au del des soixante-dix dernires
+annes, nous fournit de cette proposition quelques preuves qui ont sur
+les prcdentes l'avantage d'une plus grande prcision.
+
+On a parfois crit que les grandes commotions politiques multipliaient
+les suicides. Mais Morselli a bien montr que les faits contredisent
+cette opinion. Toutes les rvolutions qui ont eu lieu en France au cours
+de ce sicle ont diminu le nombre des suicides au moment o elles se
+sont produites. En 1830, le total des cas tombe de 1904, en 1829,
+1756, soit une diminution brusque de prs de 10 %. En 1848, la
+rgression n'est pas moins importante; le montant annuel passe de 3.647
+ 3.301. Puis, pendant les annes 1848-49, la crise qui vient d'agiter
+la France fait le tour de l'Europe; partout, les suicides baissent, et
+la baisse est d'autant plus sensible que la crise a t plus grave et
+plus longue. C'est ce que montre le tableau suivant:
+
+/*
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+| | DANEMARK. | PRUSSE. | BAVIRE. | SAXE | AUTRICHE. |
+| | | | | ROYALE. | |
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+| 1847. | 345 | 1.852 | 217 | | 611 (en 1846) |
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+| 1848. | 305 | 1.649 | 215 | 398 | |
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+| 1849. | 337 | 1.527 | 189 | 328 | 452 |
++---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
+*/
+
+
+
+En Allemagne, l'motion a t beaucoup plus vive qu'en Danemark et la
+lutte plus longue mme qu'en France o, sur-le-champ, un gouvernement
+nouveau se constitua; aussi la diminution, dans les tats allemands, se
+prolonge-t-elle jusqu'en 1849. Elle est, par rapport cette dernire
+anne de 13 % en Bavire, de 18 % en Prusse; en Saxe, en une seule
+anne, de 1848 1849, elle est de 18 % galement.
+
+En 1851, le mme phnomne ne se reproduit pas en France, non plus qu'en
+1852. Les suicides restent stationnaires. Mais, Paris, le coup d'tat
+produit son effet accoutum; quoiqu'il ait t accompli en dcembre, le
+chiffre des suicides tombe de 483 en 1851 446 en 1852 (-8 %) et, en
+1853, ils restent encore 463[195]. Ce fait tendrait prouver que
+cette rvolution gouvernementale a beaucoup plus mu Paris que la
+province, qu'elle semble avoir laisse presque indiffrente. D'ailleurs,
+d'une manire gnrale, l'influence de ces crises est toujours plus
+sensible dans la capitale que dans les dpartements. En 1830, Paris,
+la dcroissance a t de 13 % (269 cas au lieu de 307 l'anne prcdente
+et de 359 l'anne suivante); en 1848, de 32 % (481 cas au lieu de
+698)[196].
+
+De simples crises lectorales, pour peu qu'elles aient d'intensit, ont
+parfois le mme rsultat. C'est ainsi que, en France, le calendrier des
+suicides porte la trace visible du coup d'tat parlementaire du 16 mai
+1877 et de l'effervescence qui en est rsulte, ainsi que des lections
+qui, en 1889, mirent fin l'agitation boulangiste. Pour en avoir la
+preuve, il suffit de comparer la distribution mensuelle des suicides
+pendant ces deux annes celle des annes les plus voisines.
+
+/*
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+| | 1876. | 1877. | 1878. | 1888. | 1889. | 1890. |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Mai. | 604 | 649 | 717 | 924 | 919 | 819 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Juin. | 662 | 692 | 682 | 851 | 829 | 822 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Juillet. | 625 | 540 | 693 | 825 | 818 | 888 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Aot. | 482 | 496 | 547 | 786 | 694 | 734 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Septembre.| 394 | 378 | 512 | 673 | 597 | 720 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Octobre. | 464 | 423 | 468 | 603 | 648 | 675 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Novembre. | 400 | 413 | 415 | 589 | 618 | 571 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+|Dcembre. | 389 | 386 | 335 | 574 | 482 | 475 |
++----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
+*/
+
+Pendant les premiers mois de 1877, les suicides sont suprieurs ceux
+de 1876 (1.945 cas de janvier avril au lieu de 1.784) et la hausse
+persiste en mai et en juin. C'est seulement la fin de ce dernier mois
+que les Chambres sont dissoutes, la priode lectorale ouverte en fait,
+sinon en droit; c'est mme vraisemblablement le moment o les passions
+politiques furent le plus surexcites, car elles durent se calmer un peu
+dans la suite par l'effet du temps et de la fatigue. Aussi, en juillet,
+les suicides, au lieu de continuer dpasser ceux de l'anne
+prcdente, leur sont-ils infrieurs de 14 %. Sauf un lger arrt en
+aot, la baisse continue, quoique un moindre degr, jusqu'en octobre.
+C'est l'poque o la crise prend fin. Aussitt qu'elle est termine, le
+mouvement ascensionnel, un instant suspendu, recommence. En 1889, le
+phnomne est encore plus marqu. C'est au commencement d'aot que la
+Chambre se spare; l'agitation lectorale commence aussitt et dure
+jusqu' la fin de septembre; c'est alors qu'eurent lieu les lections.
+Or, en aot, il se produit, par rapport au mois correspondant de 1888,
+une brusque diminution de 12 %, qui se maintient en septembre, mais
+cesse non moins soudainement en octobre, c'est--dire ds que la lutte
+est close.
+
+Les grandes guerres nationales ont la mme influence que les troubles
+politiques. En 1866 clate la guerre entre l'Autriche et l'Italie, les
+suicides diminuent de 14 % dans l'un et dans l'autre pays.
+
+/*
++---------------------------+------------+-----------+---------------+
+| | 1865. | 1866. | 1867. |
++---------------------------+------------+-----------+---------------+
+| Italie | 678 | 588 | 657 |
++---------------------------+------------+-----------+---------------+
+| Autriche | 1.464 | 1.265 | 1.407 |
++---------------------------+------------+-----------+---------------+
+*/
+
+En 1864, 'avait t le tour du Danemark et de la Saxe. Dans ce dernier
+tat, les suicides qui taient 643 en 1863, tombent 545 en 1864 (-16
+%) pour revenir 619 en 1865. Pour ce qui est du Danemark, comme nous
+n'avons pas le nombre des suicides en 1863, nous ne pouvons pas lui
+comparer celui de 1864; mais nous savons que le montant de cette
+dernire anne (411) est le plus bas qui ait t atteint depuis 1852. Et
+comme en 1865 il s'lve 451, il est bien probable que ce chiffre de
+411 tmoigne d'une baisse srieuse.
+
+La guerre de 1870-71 eut les mmes consquences en France et en
+Allemagne:
+
+/*
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+| | 1869. | 1870. | 1871. | 1872. |
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+| Prusse | 3.186 | 2.963 | 2.723 | 2.950 |
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+| Saxe | 710 | 657 | 653 | 687 |
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+| France | 5.114 | 4.157 | 4.490 | 5.275 |
++-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
+*/
+
+On pourrait peut-tre croire que cette diminution est due ce que, en
+temps de guerre, une partie de la population civile est enrgimente et
+que, dans une arme en campagne, il est bien difficile de tenir compte
+des suicides. Mais les femmes contribuent tout comme les hommes cette
+diminution. En Italie, les suicides fminins passent de 130 en 1864
+117 en 1866; en Saxe, de 133 en 1863 120 en 1864 et 114 en 1865 (-15
+%). Dans le mme pays, en 1870, la chute n'est pas moins sensible; de
+130 en 1869, ils descendent 114 en 1870 et restent ce mme niveau en
+1871; la diminution est de 13 %, suprieure celle que subissaient les
+suicides masculins au mme moment. En Prusse, tandis que 616 femmes
+s'taient tues en 1869, il n'y en eut plus que 540 en 1871 (-13 %). On
+sait, d'ailleurs, que les jeunes gens en tat de porter les armes ne
+fournissent qu'un faible contingent au suicide. Six mois seulement de
+1870 ont t pris par la guerre; cette poque et en temps de paix, un
+million de franais de 25 30 ans eussent donn tout au plus une
+centaine de suicides[197], tandis qu'entre 1870 et 1869 la diffrence en
+moins est de 1.057 cas.
+
+On s'est aussi demand si ce recul momentan en temps de crise ne
+viendrait pas de ce que, l'action de l'autorit administrative tant
+alors paralyse, la constatation des suicides se fait avec moins
+d'exactitude. Mais de nombreux faits dmontrent que cette cause
+accidentelle ne suffit pas rendre compte du phnomne. En premier
+lieu, il y a sa trs grande gnralit. Il se produit chez les
+vainqueurs, comme chez les vaincus, chez les envahisseurs comme chez les
+envahis. De plus, quand la secousse a t trs forte, les effets s'en
+font sentir mme assez longtemps aprs qu'elle est passe. Les suicides
+ne se relvent que lentement; quelques annes s'coulent avant qu'ils
+ne soient revenus leur point de dpart; il en est ainsi mme dans des
+pays o, en temps normal, ils s'accroissent rgulirement chaque anne.
+Quoique des omissions partielles soient, d'ailleurs, possibles et mme
+probables ces moments de perturbation, la diminution accuse par les
+statistiques a trop de constance pour qu'on puisse l'attribuer une
+distraction passagre de l'administration comme sa cause principale.
+
+Mais la meilleure preuve que nous sommes en prsence, non d'une erreur
+de comptabilit, mais d'un phnomne de psychologie sociale, c'est que
+toutes les crises politiques ou nationales n'ont pas cette influence.
+Celles-l seulement agissent qui excitent les passions. Dj nous avons
+remarqu que nos rvolutions ont toujours plus affect les suicides de
+Paris que ceux des dpartements; et cependant, la perturbation
+administrative tait la mme en province et dans la capitale. Seulement,
+ces sortes d'vnements ont toujours beaucoup moins intress les
+provinciaux que les Parisiens dont ils taient l'oeuvre et qui y
+assistaient de plus prs. De mme, tandis que les grandes guerres
+nationales, comme celle de 1870-71, ont eu, tant en France qu'en
+Allemagne, une puissante action sur la marche des suicides, des guerres
+purement dynastiques comme celles de Crime ou d'Italie, qui n'ont pas
+fortement mu les masses, sont restes sans effet apprciable. Mme, en
+1854, il se produisit une hausse importante (3.700 cas au lieu de 3.415
+en 1853). On observe le mme fait en Prusse lors des guerres de 1864 et
+de 1866. Les chiffres restent stationnaires en 1864 et montent un peu en
+1866. C'est que ces guerres taient dues tout entires l'initiative
+des politiciens et n'avaient pas soulev les passions populaires comme
+celle de 1870.
+
+De ce mme point de vue, il est intressant de remarquer que, en
+Bavire, l'anne 1870 n'a pas produit les mmes effets que sur les
+autres pays de l'Allemagne, surtout de l'Allemagne du Nord. On y a
+compt plus de suicides en 1870 qu'en 1869 (452 au lieu de 425). C'est
+seulement en 1871 qu'une lgre diminution se produit; elle s'accentue
+un peu en 1872 o il n'y a plus que 412 cas, ce qui ne fait, d'ailleurs,
+qu'une baisse de 9 % par rapport 1869 et de 4 % par rapport 1870.
+Cependant, la Bavire a pris aux vnements militaires la mme part
+matrielle que la Prusse; elle a galement mobilis toute son arme et
+il n'y a pas de raison pour que le dsarroi administratif y ait t
+moindre. Seulement, elle n'a pas pris aux vnements la mme part
+morale. On sait, en effet, que la catholique Bavire est, de toute
+l'Allemagne, le pays qui a toujours le plus vcu de sa vie propre et
+s'est montr le plus jaloux de son autonomie. Il a particip la guerre
+par la volont de son roi, mais sans entrain. Il a donc rsist beaucoup
+plus que les autres peuples allis au grand mouvement social qui agitait
+alors l'Allemagne; c'est pourquoi le contre-coup ne s'y est fait sentir
+que plus tard et plus faiblement. L'enthousiasme ne vint qu'aprs et il
+fut modr. Il fallut le vent de gloire qui s'leva sur l'Allemagne au
+lendemain des succs de 1870 pour chauffer un peu la Bavire, jusque-l
+froide et rcalcitrante[198].
+
+De ce fait, on peut rapprocher le suivant qui a la mme signification.
+En France, pendant les annes 1870-71, c'est seulement dans les villes
+que le suicide a diminu:
+
+/*
++--------+-------------------+-------------------+
+| | SUICIDES POUR UN MILLION D'HABITANTS |
+| | DE LA |
++--------+-------------------+-------------------+
+| |Population urbaine.|Population rurale. |
++--------+-------------------+-------------------+
+|1866-69.| 202 | 104 |
++--------+-------------------+-------------------+
+|1870-72 | 161 | 110 |
++--------+-------------------+-------------------+
+*/
+
+Les constatations devaient pourtant tre encore plus difficiles dans les
+campagnes que dans les villes. La vraie raison de cette diffrence est
+donc ailleurs. C'est que la guerre n'a produit toute son action morale
+que sur la population urbaine, plus sensible, plus impressionnable et,
+aussi, mieux au courant des vnements que la population rurale.
+
+Ces faits ne comportent donc qu'une explication. C'est que les grandes
+commotions sociales comme les grandes guerres populaires avivent les
+sentiments collectifs, stimulent l'esprit de parti comme le patriotisme,
+la foi politique comme la foi nationale et, concentrant les activits
+vers un mme but, dterminent, au moins pour un temps, une intgration
+plus forte de la socit. Ce n'est pas la crise qu'est due la
+salutaire influence dont nous venons d'tablir l'existence, mais aux
+luttes dont cette crise est la cause. Comme elles obligent les hommes
+se rapprocher pour faire face au danger commun, l'individu pense moins
+soi et davantage la chose commune. On comprend, d'ailleurs, que cette
+intgration puisse n'tre pas purement momentane, mais survive parfois
+aux causes qui l'ont immdiatement suscite, surtout quand elle est
+intense.
+
+
+VI.
+
+Nous avons donc tabli successivement les trois propositions suivantes:
+
+/*
++---------------------------------------+----------------------------+
+|Le suicide varie en raison inverse | |
+|du degr d'intgration | de la socit religieuse.|
++---------------------------------------+----------------------------+
+| -- -- -- | domestique.|
++---------------------------------------+----------------------------+
+| -- -- -- | politique. |
++---------------------------------------+----------------------------+
+*/
+
+
+Ce rapprochement dmontre que, si ces diffrentes socits ont sur le
+suicide une influence modratrice, ce n'est pas par suite de caractres
+particuliers chacune d'elles, mais en vertu d'une cause qui leur est
+commune toutes. Ce n'est pas la nature spciale des sentiments
+religieux que la religion doit son efficacit, puisque les socits
+domestiques et les socits politiques, quand elles sont fortement
+intgres, produisent les mmes effets; c'est, d'ailleurs, ce que nous
+avons dj prouv en tudiant directement la manire dont les
+diffrentes religions agissent sur le suicide[199]. Inversement, ce
+n'est pas ce qu'ont de spcifique le lien domestique ou le lien
+politique qui peut expliquer l'immunit qu'ils confrent; car la socit
+religieuse a le mme privilge. La cause ne peut s'en trouver que dans
+une mme proprit que tous ces groupes sociaux possdent, quoique,
+peut-tre, des degrs diffrents. Or, la seule qui satisfasse cette
+condition, c'est qu'ils sont tous des groupes sociaux, fortement
+intgrs. Nous arrivons donc cette conclusion gnrale: Le suicide
+varie en raison inverse du degr d'intgration des groupes sociaux dont
+fait partie l'individu.
+
+Mais la socit ne peut se dsintgrer sans que, dans la mme mesure,
+l'individu ne soit dgag de la vie sociale, sans que ses fins propres
+ne deviennent prpondrantes sur les fins communes, sans que sa
+personnalit, en un mot, ne tende se mettre au-dessus de la
+personnalit collective. Plus les groupes auxquels il appartient sont
+affaiblis, moins il en dpend, plus, par suite, il ne relve que de
+lui-mme pour ne reconnatre d'autres rgles de conduite que celles qui
+sont fondes dans ses intrts privs. Si donc on convient d'appeler
+gosme cet tat o le moi individuel s'affirme avec excs en face du
+moi social et aux dpens de ce dernier, nous pourrons donner le nom
+d'goste au type particulier de suicide qui rsulte d'une individuation
+dmesure.
+
+Mais comment le suicide peut-il avoir une telle origine?
+
+Tout d'abord, on pourrait faire remarquer que, la force collective tant
+un des obstacles qui peuvent le mieux le contenir, elle ne peut
+s'affaiblir sans qu'il se dveloppe. Quand la socit est fortement
+intgre, elle tient les individus sous sa dpendance, considre qu'ils
+sont son service et, par consquent, ne leur permet pas de disposer
+d'eux-mmes leur fantaisie. Elle s'oppose donc ce qu'ils se drobent
+par la mort aux devoirs qu'ils ont envers elle. Mais, quand ils refusent
+d'accepter comme lgitime cette subordination, comment pourrait-elle
+leur imposer sa suprmatie? Elle n'a plus alors l'autorit ncessaire
+pour les retenir leur poste, s'ils veulent le dserter, et, consciente
+de sa faiblesse, elle va jusqu' leur reconnatre le droit de faire
+librement, ce qu'elle ne peut plus empcher. Dans la mesure o il est
+admis qu'ils sont les matres de leurs destines, il leur appartient
+d'en marquer le terme. De leur ct, une raison leur manque pour
+supporter avec patience les misres de l'existence. Car, quand ils sont
+solidaires d'un groupe qu'ils aiment, pour ne pas manquer des intrts
+devant lesquels ils sont habitus incliner les leurs, ils mettent
+vivre plus d'obstination. Le lien qui les attache la cause commune les
+rattache la vie et, d'ailleurs, le but lev sur lequel ils ont les
+yeux fixs les empche de sentir aussi vivement les contrarits
+prives. Enfin, dans une socit cohrente et vivace, il y a de tous
+chacun et de chacun tous un continuel change d'ides et de sentiments
+et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l'individu, au
+lieu d'tre rduit ses seules forces, participe l'nergie collective
+et vient y rconforter la sienne quand elle est bout.
+
+Mais ces raisons ne sont que secondaires. L'individualisme excessif n'a
+pas seulement pour rsultat de favoriser l'action des causes
+suicidognes, il est, par lui-mme, une cause de ce genre. Non seulement
+il dbarrasse d'un obstacle utilement gnant le penchant qui pousse les
+hommes se tuer, mais il cre ce penchant de toutes pices et donne
+ainsi naissance un suicide spcial qu'il marque de son empreinte.
+C'est ce qu'il importe de bien comprendre, car c'est cela qui fait la
+nature propre du type de suicide qui vient d'tre distingu et c'est
+par l que se justifie le nom que nous lui avons donn. Qu'y a-t-il donc
+dans l'individualisme qui puisse expliquer ce rsultat?
+
+On a dit quelquefois que, en vertu de sa constitution psychologique,
+l'homme ne peut vivre s'il ne s'attache un objet qui le dpasse et qui
+lui survive, et on a donn pour raison de cette ncessit un besoin que
+nous aurions de ne pas prir tout entiers. La vie, dit-on, n'est
+tolrable que si on lui aperoit quelque raison d'tre, que si elle a un
+but et qui en vaille la peine. Or l'individu, lui seul, n'est pas une
+fin suffisante pour son activit. Il est trop peu de chose. Il n'est pas
+seulement born dans l'espace, il est troitement limit dans le temps.
+Quand donc nous n'avons pas d'autre objectif que nous-mmes, nous ne
+pouvons pas chapper cette ide que nos efforts sont finalement
+destins se perdre dans le nant, puisque nous y devons rentrer. Mais
+l'anantissement nous fait horreur. Dans ces conditions, on ne saurait
+avoir de courage vivre, c'est--dire agir et lutter, puisque, de
+toute cette peine qu'on se donne, il ne doit rien rester. En un mot,
+l'tat d'gosme serait en contradiction avec la nature humaine, et, par
+suite, trop prcaire pour avoir des chances de durer.
+
+Mais, sous cette forme absolue, la proposition est trs contestable. Si,
+vraiment, l'ide que notre tre doit finir nous tait tellement odieuse,
+nous ne pourrions consentir vivre qu' condition de nous aveugler
+nous-mmes et de parti pris sur la valeur de la vie. Car s'il est
+possible de nous masquer, dans une certaine mesure, la vue du nant,
+nous ne pouvons pas l'empcher d'tre; quoique nous fassions, il est
+invitable. Nous pouvons bien reculer la limite de quelques gnrations,
+faire en sorte que notre nom dure quelques annes ou quelques sicles de
+plus que notre corps; un moment vient toujours, trs tt pour le commun
+des hommes, o il n'en restera plus rien. Car les groupes auxquels nous
+nous attachons ainsi afin de pouvoir, par leur intermdiaire, prolonger
+notre existence, sont eux-mmes mortels; ils sont, eux aussi, destins
+se dissoudre, emportant avec eux tout ce que nous y aurons mis de
+nous-mmes. Ils sont infiniment rares ceux dont le souvenir est assez
+troitement li l'histoire mme de l'humanit pour tre assur de
+durer autant qu'elle. Si donc nous avions rellement une telle soif
+d'immortalit, ce ne sont pas des perspectives aussi courtes qui
+pourraient jamais servir l'apaiser. D'ailleurs, qu'est-ce qui subsiste
+ainsi de nous? Un mot, un son, une trace imperceptible et, le plus
+souvent, anonyme[200], rien, par consquent qui soit en rapport avec
+l'intensit de nos efforts et qui puisse les justifier nos yeux. En
+fait, quoique l'enfant soit naturellement goste, qu'il n'prouve pas
+le moindre besoin de se survivre, et que le vieillard, cet gard comme
+ tant d'autres, soit trs souvent un enfant, l'un et l'autre ne
+laissent pas de tenir l'existence autant et mme plus que l'adulte;
+nous avons vu, en effet, que le suicide est trs rare pendant les quinze
+premires annes et qu'il tend dcrotre pendant l'extrme priode de
+la vie. Il en est de mme de l'animal dont la constitution psychologique
+ne diffre pourtant qu'en degrs de celle de l'homme. Il est donc faux
+que la vie ne soit jamais possible qu' condition d'avoir en dehors
+d'elle-mme sa raison d'tre.
+
+Et en effet, il y a tout un ordre de fonctions qui n'intressent que
+l'individu; ce sont celles qui sont ncessaires l'entretien de la vie
+physique. Puisqu'elles sont faites uniquement pour ce but, elles, sont
+tout ce qu'elles doivent tre quand il est atteint. Par consquent, dans
+tout ce qui les concerne, l'homme peut agir raisonnablement sans avoir
+se proposer de fins qui le dpassent. Elles servent quelque chose par
+cela seul qu'elles lui servent. C'est pourquoi, dans la mesure o il n'a
+pas d'autres besoins, il se suffit lui-mme et peut vivre heureux sans
+avoir d'autre objectif que de vivre. Seulement, ce n'est pas le cas du
+civilis qui est parvenu l'ge adulte. Chez lui, il y a une multitude
+d'ides, de sentiments, de pratiques qui sont sans aucun rapport avec
+les ncessits organiques. L'art, la morale, la religion, la foi
+politique, la science elle-mme n'ont pas pour rle de rparer l'usure
+des organes ni d'en entretenir le bon fonctionnement. Ce n'est pas sur
+les sollicitations du milieu cosmique que toute cette vie supra-physique
+s'est veille et dveloppe, mais sur celle du milieu social. C'est
+l'action de la socit qui a suscit en nous ces sentiments de sympathie
+et de solidarit qui nous inclinent vers autrui; c'est elle qui, nous
+faonnant son image, nous a pntrs de ces croyances religieuses,
+politiques, morales qui gouvernent notre conduite; c'est pour pouvoir
+jouer notre rle social que nous avons travaill tendre notre
+intelligence et c'est encore la socit qui, en nous transmettant la
+science dont elle a le dpt, nous a fourni les instruments de ce
+dveloppement.
+
+Par cela mme que ces formes suprieures de l'activit humaine ont une
+origine collective, elles ont une fin de mme nature. Comme c'est de la
+socit qu'elles drivent, c'est elle aussi qu'elles se rapportent; ou
+plutt elles sont la socit elle-mme incarne et individualise en
+chacun de nous. Mais alors, pour qu'elles aient une raison d'tre nos
+yeux, il faut que l'objet qu'elles visent ne nous soit pas indiffrent.
+Nous ne pouvons donc tenir aux unes que dans la mesure o nous tenons
+l'autre, c'est--dire la socit. Au contraire, plus nous nous sentons
+dtachs de cette dernire, plus aussi nous nous dtachons de cette vie
+dont elle est la fois la source et le but. Pourquoi ces rgles de la
+morale, ces prceptes du droit qui nous astreignent toutes sortes de
+sacrifices, ces dogmes qui nous gnent, s'il n'y a pas en dehors de nous
+quelque tre qui ils servent et dont nous soyons solidaires? Pourquoi
+la science elle-mme? Si elle n'a pas d'autre utilit que d'accrotre
+nos chances de survie, elle ne vaut pas la peine qu'elle cote.
+L'instinct s'acquitte mieux encore de ce rle; les animaux en sont la
+preuve. Qu'tait-il donc besoin de lui substituer une rflexion plus
+hsitante et plus sujette l'erreur? Mais pourquoi surtout la
+souffrance? Mal positif pour l'individu, si c'est par rapport lui seul
+que doit s'estimer la valeur des choses, elle est sans compensation et
+devient inintelligible. Pour le fidle fermement attach sa foi, pour
+l'homme fortement engag dans les liens d'une socit familiale ou
+politique, le problme n'existe pas. D'eux-mmes et sans rflchir, ils
+rapportent ce qu'ils sont et ce qu'ils font, l'un son glise ou son
+Dieu, symbole vivant de cette mme glise, l'autre sa famille, l'autre
+ sa patrie ou son parti. Dans leurs souffrances mmes, ils ne voient
+que des moyens de servir la glorification du groupe auquel ils
+appartiennent et ils lui en font hommage. C'est ainsi que le chrtien en
+arrive aimer et rechercher la douleur pour mieux tmoigner de son
+mpris de la chair et se rapprocher davantage de son divin modle. Mais,
+dans la mesure o le croyant doute, c'est--dire se sent moins solidaire
+de la confession religieuse dont il fait partie et s'en mancipe, dans
+la mesure o famille et cit deviennent trangres l'individu, il
+devient pour lui-mme un mystre, et alors il ne peut chapper
+l'irritante et angoissante question: quoi bon?
+
+En d'autres termes, si, comme on l'a dit souvent, l'homme est double,
+c'est qu' l'homme physique se surajoute l'homme social. Or ce dernier
+suppose ncessairement une socit qu'il exprime et qu'il serve. Qu'elle
+vienne, au contraire, se dsagrger, que nous ne la sentions plus
+vivante et agissante autour et au-dessus de nous, et ce qu'il y a de
+social en nous se trouve dpourvu de tout fondement objectif. Ce n'est
+plus qu'une combinaison artificielle d'images illusoires, une
+fantasmagorie qu'un peu de rflexion suffit faire vanouir; rien, par
+consquent, qui puisse servir de fin nos actes. Et pourtant cet homme
+social est le tout de l'homme civilis; c'est lui qui fait le prix de
+l'existence. Il en rsulte que les raisons de vivre nous manquent; car
+la seule vie laquelle nous puissions tenir ne rpond plus rien dans
+la ralit, et la seule qui soit encore fonde dans le rel ne rpond
+plus nos besoins. Parce que nous avons t initis une existence
+plus releve, celle dont se contentent l'enfant et l'animal ne peut plus
+nous satisfaire et voil que la premire elle-mme nous chappe et nous
+laisse dsempars. Il n'y a donc plus rien quoi puissent se prendre
+nos efforts, et nous avons la sensation qu'ils se perdent dans le vide.
+Voil en quel sens il est vrai de dire qu'il faut notre activit un
+objet qui la dpasse. Ce n'est pas qu'il nous soit ncessaire pour nous
+entretenir dans l'illusion d'une immortalit impossible; c'est qu'il est
+impliqu dans notre constitution morale et qu'il ne peut se drober,
+mme en partie, sans que, dans la mme mesure, elle perde ses raisons
+d'tre. Il n'est pas besoin de montrer que, dans un tel tat
+d'branlement, les moindres causes de dcouragement peuvent aisment
+donner naissance aux rsolutions dsespres. Si la vie ne vaut pas la
+peine qu'on la vive, tout devient prtexte s'en dbarrasser.
+
+Mais ce n'est pas tout. Ce dtachement ne se produit pas seulement chez
+les individus isols. Un des lments constitutifs de tout temprament
+national consiste dans une certaine faon d'estimer la valeur de
+l'existence. Il y a une humeur collective, comme il y a une humeur
+individuelle, qui incline les peuples la tristesse ou la gaiet, qui
+leur fait voir les choses sous des couleurs riantes ou sombres. Mme, la
+socit est seule en tat de porter sur ce que vaut la vie humaine un
+jugement d'ensemble pour lequel l'individu n'est pas comptent. Car il
+ne connat que lui-mme et son petit horizon; son exprience est donc
+trop restreinte pour pouvoir servir de base une apprciation,
+gnrale. Il peut bien juger que sa vie n'a pas de but; il ne peut rien
+dire qui s'applique aux autres. La socit, au contraire, peut, sans
+sophisme, gnraliser le sentiment qu'elle a d'elle-mme, de son tat de
+sant et de maladie. Car les individus participent trop troitement sa
+vie pour qu'elle puisse tre malade sans qu'ils soient atteints. Sa
+souffrance devient ncessairement leur souffrance. Parce qu'elle est le
+tout, le mal qu'elle ressent se communique aux parties dont elle est
+faite. Mais alors, elle ne peut se dsintgrer sans avoir conscience que
+les conditions rgulires de la vie gnrale sont troubles dans la mme
+mesure. Parce qu'elle est la fin laquelle est suspendue la meilleure
+partie de nous-mmes, elle ne peut pas sentir que nous lui chappons
+sans se rendre compte en mme temps que notre activit reste sans but.
+Puisque nous sommes son oeuvre, elle ne peut pas avoir le sentiment de sa
+dchance sans prouver que, dsormais, cette oeuvre ne sert plus rien.
+Ainsi se forment des courants de dpression et de dsenchantement qui
+n'manent d'aucun individu en particulier, mais qui expriment l'tat de
+dsagrgation o se trouve la socit. Ce qu'ils traduisent, c'est le
+relchement des liens sociaux, c'est une sorte d'asthnie collective, de
+malaise social comme la tristesse individuelle, quand elle est
+chronique, traduit sa faon le mauvais tat organique de l'individu.
+Alors apparaissent ces systmes mtaphysiques et religieux qui,
+rduisant en formules ces sentiments obscurs, entreprennent de dmontrer
+aux hommes que la vie n'a pas de sens et que c'est se tromper soi-mme
+que de lui en attribuer. Alors se constituent des morales nouvelles qui,
+rigeant le fait en droit, recommandent le suicide ou, tout au moins y
+acheminent, en recommandant de vivre le moins possible. Au moment o
+elles se produisent, il semble qu'elles aient t inventes de toutes
+pices par leurs auteurs et on s'en prend parfois ces derniers du
+dcouragement qu'ils prchent. En ralit, elles sont un effet plutt
+qu'une cause; elles ne font que symboliser, en un langage abstrait et
+sous une forme systmatique, la misre physiologique du corps
+social[201]. Et comme ces courants sont collectifs, ils ont, par suite
+de cette origine, une autorit qui fait qu'ils s'imposent l'individu
+et le poussent avec plus de force encore dans le sens o l'incline dj
+l'tat de dsemparement moral qu'a suscit directement en lui la
+dsintgration de la socit. Ainsi, au moment mme o il s'affranchit
+avec excs du milieu social, il en subit encore l'influence. Si
+individualis que chacun soit, il y a toujours quelque chose qui reste
+collectif, c'est la dpression et la mlancolie qui rsultent de cette
+individuation exagre. On communie dans la tristesse, quand on n'a plus
+rien d'autre mettre en commun.
+
+Ce type de suicide mrite donc bien le nom que nous lui avons donn.
+L'gosme n'en est pas un facteur simplement auxiliaire; c'en est la
+cause gnratrice. Si, dans ce cas, le lien qui rattache l'homme la
+vie se relche, c'est que le lien qui le rattache la socit s'est
+lui-mme dtendu. Quant aux incidents de l'existence prive, qui
+paraissent inspirer immdiatement le suicide et qui passent pour en tre
+les conditions dterminantes, ce ne sont en ralit que des causes
+occasionnelles. Si l'individu cde au moindre choc des circonstances,
+c'est que l'tat o se trouve la socit en a fait une proie toute prte
+pour le suicide.
+
+Plusieurs faits confirment cette explication. Nous savons que le suicide
+est exceptionnel chez l'enfant et qu'il diminue chez le vieillard
+parvenu aux dernires limites de la vie; c'est que, chez l'un et chez
+l'autre, l'homme physique tend redevenir tout l'homme. La socit est
+encore absente du premier qu'elle n'a pas eu le temps de former son
+image; elle commence se retirer du second ou, ce qui revient au mme,
+il se retire d'elle. Par suite, ils se suffisent davantage. Ayant moins
+besoin de se complter par autre chose qu'eux-mmes, ils sont aussi
+moins exposs manquer de ce qui est ncessaire pour vivre. L'immunit
+de l'animal n'a pas d'autres causes. De mme, nous verrons dans le
+prochain chapitre que, si les socits infrieures pratiquent un suicide
+qui leur est propre, celui dont nous venons de parler est plus ou moins
+compltement ignor d'elles. C'est que, la vie sociale y tant trs
+simple, les penchants sociaux des individus ont le mme caractre et,
+par consquent, il leur faut peu de chose pour tre satisfaits. Ils
+trouvent aisment au dehors un objectif auquel ils puissent s'attacher.
+Partout o il va, le primitif, s'il peut emporter avec lui ses dieux et
+sa famille, a tout ce que rclame sa nature sociale.
+
+Voil enfin pourquoi il se fait que la femme peut, plus facilement que
+l'homme, vivre isole. Quand, on voit la veuve supporter sa condition
+beaucoup mieux que le veuf et rechercher le mariage avec une moindre
+passion, on est port croire que cette aptitude se passer de la
+famille est une marque de supriorit; on dit que les facults
+affectives de la femme, tant trs intenses, trouvent aisment leur
+emploi en dehors du cercle domestique, tandis que son dvouement nous
+est indispensable pour nous aider supporter la vie. En ralit, si
+elle a ce privilge, c'est que sa sensibilit est plutt rudimentaire
+que trs dveloppe. Comme elle vit plus que l'homme en dehors de la vie
+commune, la vie commune la pntre moins: la socit lui est moins
+ncessaire parce qu'elle est moins imprgne de sociabilit. Elle n'a
+que peu de besoins qui soient tourns de ce ct, et elle les contente
+peu de frais. Avec quelques pratiques de dvotion, quelques animaux
+soigner, la vieille fille a sa vie remplie. Si elle reste si fidlement
+attache aux traditions religieuses et si, par suite, elle y trouve
+contre le suicide un utile abri, c'est que ces formes sociales trs
+simples suffisent toutes ses exigences. L'homme, au contraire, y est
+maintenant l'troit. Sa pense et son activit, mesure qu'elles se
+dveloppent, dbordent de plus en plus ces cadres archaques. Mais
+alors, il lui en faut d'autres. Parce qu'il est un tre social plus
+complexe, il ne peut se maintenir en quilibre que s'il trouve au dehors
+plus de points d'appui, et c'est parce que son assiette morale dpend de
+plus de conditions qu'elle se trouble aussi plus facilement.
+
+
+
+
+
+
+{~--- UTF-8 BOM ---~} CHAPITRE IV
+
+Le suicide altruiste[202].
+
+
+Dans l'ordre de la vie, rien n'est bon sans mesure. Un caractre
+biologique ne peut remplir les fins auxquelles il doit servir qu'
+condition de ne pas dpasser certaines limites. Il en est ainsi des
+phnomnes sociaux. Si, comme nous venons de le voir, une individuation
+excessive conduit au suicide, une individuation insuffisante produit les
+mmes effets. Quand l'homme est dtach de la socit, il se tue
+facilement, il se tue aussi quand il y est trop fortement intgr.
+
+
+I.
+
+On a dit quelquefois[203] que le suicide tait inconnu des socits
+infrieures. En ces termes, l'assertion est inexacte. Il est vrai que le
+suicide goste, tel que nous venons de le constituer, ne parat pas y
+tre frquent. Mais il en est un autre qui s'y trouve l'tat
+endmique.
+
+Bartholin, dans son livre _De causis contemptae mortis a Danis_,
+rapporte que les guerriers danois regardaient comme une honte de mourir
+dans leur lit, de vieillesse ou de maladie, et se suicidaient pour
+chapper cette ignominie. Les Goths croyaient de mme que ceux qui
+meurent de mort naturelle sont destins croupir ternellement dans des
+antres remplis d'animaux venimeux[204]. Sur les limites des terres des
+Wisigoths, il y avait un rocher lev, dit _La Roche des Aeux_, du haut
+duquel les vieillards se prcipitaient quand ils taient las de la vie.
+On retrouve la mme coutume chez les Thraces, les Hrules, etc. Silvius
+Italicus dit des Celtes Espagnols: C'est une nation prodigue de son
+sang et trs porte hter la mort. Ds que le Celte a franchi les
+annes de la force florissante, il supporte impatiemment le cours du
+temps et ddaigne de connatre la vieillesse; le terme de son destin est
+dans sa main[205]. Aussi assignaient-ils un sjour de dlices ceux
+qui se donnaient la mort et un souterrain affreux ceux qui mouraient
+de maladie ou de dcrpitude. Le mme usage s'est longtemps maintenu
+dans l'Inde. Peut-tre cette complaisance pour le suicide n'tait-elle
+pas dans les Vdas, mais elle tait certainement trs ancienne. propos
+du suicide du brahmane Calanus, Plutarque dit: Il se sacrifia lui-mme
+ainsi que le portait la coutume des sages du pays[206]; et
+Quinte-Curce: Il existe parmi eux une espce d'hommes sauvages et
+grossiers auxquels on donne le nom de sages. leurs yeux, c'est une
+gloire de prvenir le jour de la mort, et ils se font brler vivants ds
+que la longueur de l'ge ou de la maladie commence les tourmenter. La
+mort, quand on l'attend, est, selon eux, le dshonneur de la vie; aussi
+ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a dtruits la vieillesse. Le
+feu serait souill s'il ne recevait l'homme respirant encore[207]. Des
+faits semblables sont signals Fidji[208], aux Nouvelles-Hbrides,
+Manga, etc.[209]. Cos, les hommes qui avaient dpass un certain ge
+se runissaient en un festin solennel o, la tte couronne de fleurs,
+ils buvaient joyeusement la cigu[210]. Mmes pratiques chez les
+Troglodytes[211] et chez les Sres, renomms pourtant pour leur
+moralit[212].
+
+En dehors des vieillards, on sait que, chez ces mmes peuples, les
+veuves sont souvent tenues de se tuer la mort de leurs maris. Cette
+pratique barbare est tellement invtre dans les moeurs indoues qu'elle
+persiste malgr les efforts des Anglais. En 1817, 706 veuves se
+suicidrent dans la seule province de Bengale et, en 1821, on en compta
+2.366 dans l'Inde entire. Ailleurs, quand un prince ou un chef meurt,
+ses serviteurs sont obligs de ne pas lui survivre. C'tait le cas en
+Gaule. Les funrailles des chefs, dit Henri Martin, taient de
+sanglantes hcatombes, on y brlait solennellement leurs habits, leurs
+armes, leurs chevaux, leurs esclaves favoris, auxquels se joignaient les
+dvous qui n'taient pas morts au dernier combat[213]. Jamais un dvou
+ne devait survivre son chef. Chez les Achantis, la mort du roi,
+c'est une obligation pour ses officiers de mourir[214]. Des observateurs
+ont rencontr le mme usage Hawa[215].
+
+Le suicide est donc certainement trs frquent chez les peuples
+primitifs. Mais il y prsente des caractres trs particuliers. Tous les
+faits qui viennent d'tre rapports rentrent, en effet, dans l'une des
+trois catgories suivantes:
+
+1 Suicides d'hommes arrivs au seuil de la vieillesse ou atteints de
+maladie.
+
+2 Suicides de femmes la mort de leur mari.
+
+3 Suicides de clients ou de serviteurs la mort de leurs chefs.
+
+Or, dans tous ces cas, si l'homme se tue, ce n'est pas parce qu'il s'en
+arroge le droit, mais, ce qui est bien diffrent, _parce qu'il en a le
+devoir_. S'il manque cette obligation, il est puni par le dshonneur
+et aussi, le plus souvent, par des chtiments religieux. Sans doute,
+quand on nous parle de vieillards qui se donnent la mort, nous sommes,
+au premier abord, ports croire que la cause en est dans la lassitude
+ou dans les souffrances ordinaires cet ge. Mais si, vraiment, ces
+suicides n'avaient pas d'autre origine, si l'individu se tuait
+uniquement pour se dbarrasser d'une vie insupportable, il ne serait pas
+tenu de le faire; on n'est jamais oblig de jouir d'un privilge. Or,
+nous avons vu que, s'il persiste vivre, l'estime publique se retire de
+lui: ici, les honneurs ordinaires des funrailles lui sont refuss, l,
+une vie affreuse est cense l'attendre au del du tombeau. La socit
+pse donc sur lui pour l'amener se dtruire. Sans doute, elle
+intervient aussi dans le suicide goste; mais son intervention ne se
+fait pas de la mme manire dans les deux cas. Dans l'un, elle se
+contente de tenir l'homme un langage qui le dtache de l'existence;
+dans l'autre, elle lui prescrit formellement d'en sortir. L, elle
+suggre ou conseille tout au plus; ici, elle oblige et c'est par elle
+que sont dtermines les conditions et les circonstances qui rendent
+exigible cette obligation.
+
+Aussi, est-ce en vue de fins sociales qu'elle impose ce sacrifice. Si le
+client ne doit pas survivre son chef ou le serviteur son prince,
+c'est que la constitution de la socit implique entre les dvous et
+leur patron, entre les officiers et le roi une dpendance tellement
+troite qu'elle exclut toute ide de sparation. Il faut que la destine
+de l'un soit celle des autres. Les sujets doivent suivre leur matre
+partout o il va, mme au del du tombeau, aussi bien que ses vtements
+et que ses armes; si l'on pouvait concevoir qu'il en ft autrement, la
+subordination sociale ne serait pas tout ce qu'elle doit tre[216]. Il
+en est de mme de la femme par rapport au mari. Quant aux vieillards,
+s'ils sont obligs de ne pas attendre la mort, c'est vraisemblablement,
+au moins dans un trs grand nombre de cas, pour des raisons religieuses.
+En effet, c'est dans le chef de la famille qu'est cens rsider l'esprit
+qui la protge. D'autre part, il est admis qu'un Dieu qui habite un
+corps tranger participe la vie de ce dernier, passe par les mmes
+phases de sant et de maladie et vieillit en mme temps. L'ge ne peut
+donc diminuer les forces de l'un sans que l'autre soit affaibli du mme
+coup, sans que le groupe, par suite, soit menac dans son existence
+puisqu'il ne serait plus protg que par une divinit sans vigueur.
+Voil pourquoi, dans l'intrt commun, le pre est tenu de ne pas
+attendre l'extrme limite de la vie pour transmettre ses successeurs
+le dpt prcieux dont il a la garde[217].
+
+Cette description suffit dterminer de quoi dpendent ces suicides.
+Pour que la socit puisse ainsi contraindre certains de ses membres
+se tuer, il faut que la personnalit individuelle compte alors pour bien
+peu de chose. Car, ds qu'elle commence se constituer, le droit de
+vivre est le premier qui lui soit reconnu; du moins, il n'est suspendu
+que dans des circonstances trs exceptionnelles, comme la guerre. Mais
+cette faible individuation ne peut elle-mme avoir qu'une seule cause.
+Pour que l'individu tienne si peu de place dans la vie collective, il
+faut qu'il soit presque totalement absorb dans le groupe et, par
+consquent, que celui-ci soit trs fortement intgr. Pour que les
+parties aient aussi peu d'existence propre, il faut que le tout forme
+une masse compacte et continue. Et en effet, nous avons montr ailleurs
+que cette cohsion massive est bien celle des socits o s'observent
+les pratiques prcdentes[218]. Comme elles ne comprennent qu'un petit
+nombre d'lments, tout le monde y vit de la mme vie; tout est commun
+tous, ides, sentiments, occupations. En mme temps, toujours parce que
+le groupe est petit, il est proche de chacun et peut ainsi ne perdre
+personne de vue; il en rsulte que la surveillance collective est de
+tous les instants, qu'elle s'tend tout et prvient plus facilement
+les divergences. Les moyens manquent donc l'individu pour se faire un
+milieu spcial, l'abri duquel il puisse dvelopper sa nature et se
+faire une physionomie qui ne soit qu' lui. Indistinct de ses
+compagnons, pour ainsi dire, il n'est qu'une partie _aliquot_ du tout,
+sans valeur par lui-mme. Sa personne a si peu de prix que les attentats
+dirigs contre elle par les particuliers ne sont l'objet que d'une
+rpression relativement indulgente. Il est ds lors naturel qu'il soit
+encore moins protg contre les exigences collectives et que la socit,
+pour la moindre raison, n'hsite pas lui demander de mettre fin une
+vie qu'elle estime pour si peu de chose.
+
+Nous sommes donc en prsence d'un type de suicide qui se distingue du
+prcdent par des caractres tranchs. Tandis que celui-ci est d un
+excs d'individuation, celui-l a pour cause une individuation trop
+rudimentaire. L'un vient de ce que la socit, dsagrge sur certains
+points ou mme dans son ensemble, laisse l'individu lui chapper;
+l'autre, de ce qu'elle le tient trop troitement sous sa dpendance.
+Puisque nous avons appel _gosme_ l'tat o se trouve le moi quand il
+vit de sa vie personnelle et n'obit qu' lui-mme, le mot d'_altruisme_
+exprime assez bien l'tat contraire, celui o le moi ne s'appartient
+pas, o il se confond avec autre chose que lui-mme, o le ple de sa
+conduite est situ en dehors de lui, savoir dans un des groupes dont
+il fait partie. C'est pourquoi nous appellerons _suicide altruiste_
+celui qui rsulte d'un altruisme intense. Mais puisqu'il prsente en
+outre ce caractre qu'il est accompli comme un devoir, il importe que la
+terminologie adopte exprime cette particularit. Nous donnerons donc le
+nom de _suicide altruiste obligatoire_ au type ainsi constitu.
+
+La runion de ces deux adjectifs est ncessaire pour le dfinir; car
+tout suicide altruiste n'est pas ncessairement obligatoire. Il en est
+qui ne sont pas aussi expressment imposs par la socit, mais qui ont
+un caractre plus facultatif. Autrement dit, le suicide altruiste est
+une espce qui comprend plusieurs varits. Nous venons d'en dterminer
+une; voyons les autres.
+
+Dans ces mmes socits dont nous venons de parler ou dans d'autres du
+mme genre, on observe frquemment des suicides dont le mobile immdiat
+et apparent est des plus futiles. Tite-Live, Csar, Valre-Maxime nous
+parlent, non sans un tonnement ml d'admiration, de la tranquillit
+avec laquelle les barbares de la Gaule et de la Germanie se donnaient la
+mort[219]. Il y avait des Celtes qui s'engageaient se laisser tuer
+pour du vin ou de l'argent[220]. D'autres affectaient de ne se retirer
+ni devant les flammes de l'incendie ni devant les flots de la mer[221].
+Les voyageurs modernes ont observ des pratiques semblables dans une
+multitude de socits infrieures. En Polynsie, une lgre offense
+suffit trs souvent dterminer un homme au suicide[222]. Il en est de
+mme chez les Indiens de l'Amrique du Nord; c'est assez d'une querelle
+conjugale ou d'un mouvement de jalousie pour qu'un homme ou une femme se
+tuent[223]. Chez les Dacotahs, chez les Creeks, le moindre
+dsappointement entrane souvent aux rsolutions dsespres[224]. On
+connat la facilit avec laquelle les Japonais s'ouvrent le ventre pour
+la raison la plus insignifiante. On rapporte mme qu'il s'y pratique une
+sorte de duel trange o les adversaires luttent, non d'habilet
+s'atteindre mutuellement, mais de dextrit s'ouvrir le ventre de
+leurs propres mains[225]. On signale des faits analogues en Chine, en
+Cochinchine, au Thibet et dans le royaume de Siam.
+
+Dans tous ces cas, l'homme se tue sans tre expressment tenu de se
+tuer. Cependant, ces suicides ne sont pas d'une autre nature que le
+suicide obligatoire. Si l'opinion ne les impose pas formellement, elle
+ne laisse pas de leur tre favorable. Comme c'est alors une vertu, et
+mme la vertu par excellence, que de ne pas tenir l'existence, on loue
+celui qui y renonce la moindre sollicitation des circonstances ou mme
+par simple bravade. Une prime sociale est ainsi attache au suicide qui
+est par cela mme encourag, et le refus de cette rcompense a, quoiqu'
+un moindre degr, les mmes effets qu'un chtiment proprement dit. Ce
+qu'on fait dans un cas pour chapper une fltrissure, on le fait dans
+l'autre pour conqurir plus d'estime. Quand on est habitu ds l'enfance
+ ne pas faire cas de la vie et mpriser ceux qui y tiennent avec
+excs, il est invitable qu'on s'en dfasse pour le plus lger prtexte.
+On se dcide sans peine un sacrifice qui cote si peu. Ces pratiques
+se rattachent donc, tout comme le suicide obligatoire, ce qu'il y a de
+plus fondamental dans la morale des socits infrieures. Parce qu'elles
+ne peuvent se maintenir que si l'individu n'a pas d'intrts propres, il
+faut qu'il soit dress au renoncement et une abngation sans partage;
+de l viennent ces suicides, en partie spontans. Tout comme ceux que la
+socit prescrit plus explicitement, ils sont dus cet tat
+d'impersonnalit ou, comme nous avons dit, d'altruisme, qui peut tre
+regard comme la caractristique morale du primitif. C'est pourquoi nous
+leur donnerons galement le nom d'altruistes, et si, pour mieux mettre
+en relief ce qu'ils ont de spcial, on doit ajouter qu'ils sont
+_facultatifs_, il faut simplement entendre par ce mot qu'ils sont moins
+expressment exigs par la socit que quand ils sont strictement
+obligatoires. Ces deux varits sont mme si troitement parentes qu'il
+est impossible de marquer le point o l'une commence et o l'autre
+finit.
+
+Il est, enfin, d'autres cas o l'altruisme entrane au suicide plus
+directement et avec plus de violence. Dans les exemples qui prcdent,
+il ne dterminait l'homme se tuer qu'avec le concours des
+circonstances. Il fallait que la mort ft impose par la socit comme
+un devoir ou que quelque point d'honneur ft en jeu ou, tout au moins,
+que quelque vnement dsagrable et achev de dprcier l'existence
+aux yeux de la victime. Mais il arrive mme que l'individu se sacrifie
+uniquement pour la joie du sacrifice, parce que le renoncement, en soi
+et sans raison particulire, est considr comme louable.
+
+L'Inde est la terre classique de ces sortes de suicides. Dj sous
+l'influence du brahmanisme, l'Hindou se tuait facilement. Les lois de
+Manou ne recommandent, il est vrai, le suicide que sous certaines
+rserves. Il faut que l'homme soit dj arriv un certain ge, qu'il
+ait laiss au moins un fils. Mais, ces conditions remplies, il n'a que
+faire de la vie. Le Brahmane, qui s'est dgag de son corps par l'une
+des pratiques mises en usage par les grands saints, exempt de chagrin et
+de crainte, est admis avec honneur dans le sjour de Brahma[226].
+Quoiqu'on ait souvent accus le bouddhisme d'avoir pouss ce principe
+jusqu' ses plus extrmes consquences et rig le suicide en pratique
+religieuse, en ralit, il l'a plutt condamn. Sans doute, il
+enseignait que le suprme dsirable tait de s'anantir dans le Nirvana;
+mais cette suspension de l'tre peut et doit tre obtenue ds cette vie
+et il n'est pas besoin de manoeuvres violentes pour la raliser.
+Toutefois, l'ide que l'homme doit fuir l'existence est si bien dans
+l'esprit de la doctrine et si conforme aux aspirations de l'esprit
+hindou, qu'on la retrouve sous des formes diffrentes dans les
+principales sectes qui sont nes du bouddhisme ou se sont constitues en
+mme temps que lui. C'est le cas du janisme. Quoiqu'un des livres
+canons de la religion janiste rprouve le suicide, lui reprochant
+d'accrotre la vie, des inscriptions recueillies dans un trs grand
+nombre de sanctuaires dmontrent que, surtout chez les Janas du Sud, le
+suicide religieux a t d'une pratique trs frquente[227]. Le fidle se
+laissait mourir de faim[228]. Dans l'Hindouisme, l'usage de chercher la
+mort dans les eaux du Gange ou d'autres rivires sacres tait trs
+rpandu. Les inscriptions nous montrent des rois et des ministres qui se
+prparent finir ainsi leurs jours[229], et on assure qu'au
+commencement du sicle ces superstitions n'avaient pas compltement
+disparu[230]. Chez les Bhils, il y avait un rocher du haut duquel on se
+prcipitait par pit, afin de se dvouer Siva[231]; en 1822, un
+officier a encore assist l'un de ces sacrifices. Quant l'histoire
+de ces fanatiques qui se font craser en foule sous les roues de l'idole
+de Jaggarnat, elle est devenue classique[232]. Charlevoix avait dj
+observ des rites du mme genre au Japon: Rien n'est plus commun,
+dit-il, que de voir, le long des ctes de la mer, des barques remplies
+de ces fanatiques qui se prcipitent dans l'eau chargs de pierres, ou
+qui percent leurs barques et se laissent submerger peu peu en chantant
+les louanges de leurs idoles. Un grand nombre de spectateurs les suivent
+des yeux et exaltent jusqu'au ciel leur valeur et leur demandent, avant
+qu'ils disparaissent, leur bndiction. Les sectateurs d'Amida se font
+enfermer et murer dans des cavernes o ils ont peine assez d'espace
+pour y demeurer assis et o ils ne peuvent respirer que par un
+soupirail. L, ils se laissent tranquillement mourir de faim. D'autres
+montent au sommet de rochers trs levs, au-dessus desquels il y a des
+mines de soufre d'o il sort de temps en temps des flammes. Ils ne
+cessent d'invoquer leurs dieux; ils les prient d'accepter le sacrifice
+de leur vie et ils demandent qu'il s'lve quelques-unes de ces flammes.
+Ds qu'il en parat une, ils la regardent comme un indice du
+consentement des dieux et ils se jettent la tte la premire au fond des
+abmes... La mmoire de ces prtendus martyrs est en grande
+vnration[233].
+
+Il n'est pas de suicides dont le caractre altruiste soit plus marqu.
+Dans tous ces cas, en effet, nous voyons l'individu aspirer se
+dpouiller de son tre personnel pour s'abmer dans cette autre chose
+qu'il regarde comme sa vritable essence. Peu importe le nom dont il la
+nomme, c'est en elle et en elle seulement qu'il croit exister, et c'est
+pour tre qu'il tend si nergiquement se confondre avec elle. C'est
+donc qu'il se considre comme n'ayant pas d'existence propre.
+L'impersonnalit est ici porte son maximum; l'altruisme est l'tat
+aigu. Mais, dira-t-on, ces suicides ne viennent-ils pas simplement de ce
+que l'homme trouve la vie triste? Il est clair que, quand on se tue avec
+cette spontanit, on ne tient pas beaucoup l'existence dont on se
+fait, par consquent, une reprsentation plus ou moins mlancolique.
+Mais, cet gard, tous les suicides se ressemblent. Ce serait pourtant
+une grave erreur que de ne faire entre eux aucune distinction; car cette
+reprsentation n'a pas toujours la mme cause et, par consquent, malgr
+les apparences, n'est pas la mme dans les diffrents cas. Tandis que
+l'goste est triste parce qu'il ne voit rien de rel au monde que
+l'individu, la tristesse de l'altruiste intemprant vient, au contraire,
+de ce que l'individu lui semble destitu de toute ralit. L'un est
+dtach de la vie parce que, n'apercevant aucun but auquel il puisse se
+prendre, il se sent inutile et sans raison d'tre, l'autre, parce qu'il
+a un but, mais situ en dehors de cette vie, qui lui apparat ds lors
+comme un obstacle. Aussi la diffrence des causes se retrouve-t-elle
+dans les effets et la mlancolie de l'un est-elle d'une tout autre
+nature que celle de l'autre. Celle du premier est faite d'un sentiment
+de lassitude incurable et de morne abattement, elle exprime un
+affaissement complet de l'activit qui, ne pouvant s'employer utilement,
+s'effondre sur elle-mme. Celle du second, au contraire, est faite
+d'espoir; car elle tient justement ce que, au del de cette vie, de
+plus belles perspectives sont entrevues. Elle implique mme
+l'enthousiasme et les lans d'une foi impatiente de se satisfaire et qui
+s'affirme par des actes d'une grande nergie.
+
+Du reste, elle seule, la manire plus ou moins sombre dont un peuple
+conoit l'existence ne suffit pas expliquer l'intensit, de son
+penchant au suicide. Le chrtien ne se reprsente pas son sjour sur
+cette terre sous un aspect plus riant que le sectateur de Jina. Il n'y
+voit qu'un temps d'preuves douloureuses; lui aussi juge que sa vraie
+patrie n'est pas de ce monde, et pourtant on sait quelle aversion le
+christianisme professe et inspire pour le suicide. C'est que les
+socits chrtiennes font l'individu une bien plus grande place que
+les socits antrieures. Elles lui assignent des devoirs personnels
+remplir auxquels il lui est interdit de se drober; c'est seulement
+d'aprs la manire dont il s'est acquitt du rle qui lui incombe
+ici-bas qu'il est admis ou non aux joies de l'au-del, et ces joies
+elles-mmes sont personnelles comme les oeuvres qui y donnent droit.
+Ainsi, l'individualisme modr qui est dans l'esprit du christianisme
+l'a empch de favoriser le suicide, en dpit de ses thories sur
+l'homme et sur sa destine.
+
+Les systmes mtaphysiques et religieux qui servent comme de cadre
+logique ces pratiques morales achvent de prouver que telle en est
+bien l'origine et la signification. Depuis longtemps en effet, on a
+remarqu qu'elles coexistent gnralement avec des croyances
+panthistes. Sans doute le janisme, comme le bouddhisme, est athe;
+mais le panthisme n'est pas ncessairement thiste. Ce qui le
+caractrise essentiellement, c'est cette ide que ce qu'il y a de rel
+dans l'individu est tranger sa nature, que l'me qui l'anime n'est
+pas son me et que, par consquent, il n'a pas d'existence personnelle.
+Or, ce dogme est la base des doctrines hindoues; on le trouve dj
+dans le brahmanisme. Inversement, l o le principe des tres ne se
+confond pas avec eux, mais est conu lui-mme sous une forme
+individuelle, c'est--dire chez les peuples monothistes comme les
+juifs, les chrtiens, les mahomtans, ou polythistes comme les Grecs et
+les Latins, cette forme du suicide est exceptionnelle. Jamais on ne l'y
+rencontre l'tat de pratique rituelle. C'est donc qu'entre elle et le
+panthisme il y a vraisemblablement un rapport. Quel est-il?
+
+On ne peut admettre que ce soit le panthisme qui ait produit le
+suicide. Ce ne sont pas des ides abstraites qui conduisent les hommes
+et on ne saurait expliquer le dveloppement de l'histoire par le jeu de
+purs concepts mtaphysiques. Chez les peuples comme chez les individus,
+les reprsentations ont avant tout pour fonction d'exprimer une ralit
+qu'elles ne font pas; elles en viennent au contraire, et si elles
+peuvent servir ensuite la modifier, ce n'est jamais que dans une
+mesure restreinte. Les conceptions religieuses sont des produits du
+milieu social bien loin qu'elles le produisent, et si, une fois formes,
+elles ragissent sur les causes qui les ont engendres, cette raction
+ne saurait tre trs profonde. Si donc ce qui constitue le panthisme,
+c'est une ngation plus ou moins radicale de toute individualit, une
+telle religion ne peut se former qu'au sein d'une socit o, en fait,
+l'individu compte pour rien, c'est--dire est presque totalement perdu
+dans le groupe. Car les hommes ne peuvent se reprsenter le monde qu'
+l'image du petit monde social o ils vivent. Le panthisme religieux
+n'est donc qu'une consquence et comme un reflet de l'organisation
+panthistique de la socit. Par consquent, c'est aussi dans cette
+dernire que se trouve la cause de ce suicide particulier qui se
+prsente partout en connexion avec le panthisme.
+
+Voil donc constitu un second type de suicide qui comprend lui-mme
+trois varits: le suicide altruiste obligatoire, le suicide altruiste
+facultatif, le suicide altruiste aigu dont le suicide mystique est le
+parfait modle. Sous ces diffrentes formes, il contraste de la manire
+la plus frappante avec le suicide goste. L'un est li cette rude
+morale qui estime pour rien ce qui n'intresse que l'individu; l'autre
+est solidaire de cette thique raffine qui met si haut la personnalit
+humaine qu'elle ne peut plus se subordonner rien. Il y a donc entre
+eux toute la distance qui spare les peuples primitifs des nations les
+plus cultives.
+
+Cependant, si les socits infrieures sont, par excellence, le terrain
+du suicide altruiste, il se rencontre aussi dans des civilisations plus
+rcentes. On peut notamment classer sous cette rubrique la mort d'un
+certain nombre de martyrs chrtiens. Ce sont, en effet, des suicids que
+tous ces nophytes qui, s'ils ne se tuaient pas eux-mmes, se faisaient
+volontairement tuer. S'ils ne se donnaient pas eux-mmes la mort, ils la
+cherchaient de toute leur force et se conduisaient de manire la
+rendre invitable. Or, pour qu'il y ait suicide, il suffit que l'acte,
+d'o la mort doit ncessairement rsulter, ait t accompli par la
+victime en connaissance de cause. D'autre part, la passion enthousiaste
+avec laquelle les fidles de la nouvelle religion allaient au devant du
+dernier supplice montre que, ce moment, ils avaient compltement
+alin leur personnalit au profit de l'ide dont ils s'taient faits
+les serviteurs. Il est probable que les pidmies de suicide qui,
+plusieurs reprises, dsolrent les monastres pendant le moyen ge et
+qui paraissent avoir t dtermines par des excs de ferveur
+religieuse, taient de mme nature[234].
+
+Dans nos socits contemporaines, comme la personnalit individuelle est
+de plus en plus affranchie de la personnalit collective, de pareils
+suicides ne sauraient tre trs rpandus. On peut bien dire, sans doute,
+soit des soldats qui prfrent la mort l'humiliation de la dfaite,
+comme le commandant Beaurepaire et l'amiral Villeneuve, soit des
+malheureux qui se tuent pour viter une honte leur famille, qu'ils
+cdent des mobiles altruistes. Car si les uns et les autres renoncent
+ la vie, c'est qu'il y a quelque chose qu'ils aiment mieux
+qu'eux-mmes. Mais ce sont des cas isols qui ne se produisent
+qu'exceptionnellement[235]. Cependant, aujourd'hui encore, il existe
+parmi nous un milieu spcial o le suicide altruiste est l'tat
+chronique: c'est l'arme.
+
+
+
+
+II.
+
+
+C'est un fait gnral dans tous les pays d'Europe que l'aptitude des
+militaires au suicide est trs suprieure celle de la population
+civile du mme ge. La diffrence en plus varie entre 25 et 900 % (V.
+tableau XXIII).
+
+TABLEAU XXIII
+
+_Comparaison des suicides militaires et des suicides civils dans les
+principaux pays d'Europe._
+
+/*
++--------------------+-----------------------------+-----------------+
+| | | COEFFICIENT |
+| | SUICIDES POUR | d'aggravation |
+| | | des soldats |
++--------------------+-----------------------------+ par rapport |
+| |1 million | 1 million de | aux civils |
+| |de soldats|civils du mme ge| |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Autriche (1876-90) | 1.253 | 122 | 10 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|tats-Unis (1870-84)| 680 | 80 | 8,5 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Italie (1876-90) | 407 | 77 | 5,2 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Angleterre (1876-90)| 209 | 79 | 2,6 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Wurtemberg (1846-58)| 320 | 170 | 1,92 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Saxe (1847-58) | 640 | 369 | 1,77 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|Prusse (1876-90) | 607 | 394 | 1,50 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+|France (1876-90) | 333 | 265 | 1,25 |
++--------------------+----------+------------------+-----------------+
+*/
+
+Le Danemark est le seul pays o le contingent des deux populations est
+sensiblement le mme, 388 pour un million de civils et 382 pour un
+million de soldats pendant les annes 1845-56. Encore les suicides
+d'officiers ne sont-ils pas compris dans ce chiffre[236].
+
+Ce fait surprend d'autant plus au premier abord que bien des causes
+sembleraient devoir prserver l'arme du suicide. D'abord, les individus
+qui la composent reprsentent, au point de vue physique, la fleur du
+pays. Tris avec soin, ils n'ont pas de tares organiques qui soient
+graves[237]. De plus, l'esprit de corps, la vie en commun devrait avoir
+ici l'influence prophylactique qu'elle exerce ailleurs. D'o vient donc
+une aussi considrable aggravation?
+
+Les simples soldats n'tant jamais maris, on a incrimin le clibat.
+Mais d'abord, le clibat ne devrait pas avoir l'arme d'aussi funestes
+consquences que dans la vie civile; car, comme nous venons de le dire,
+le soldat n'est pas un isol. Il est membre d'une socit trs fortement
+constitue et qui est de nature remplacer en partie la famille. Mais
+quoiqu'il en soit de cette hypothse, il y a un moyen d'isoler ce
+facteur. Il suffit de comparer les suicides des soldats ceux des
+clibataires du mme ge; le tableau XXI, dont on voit de nouveau
+l'importance, nous permet cette comparaison. Pendant les annes 1888-91,
+on a compt, en France, 380 suicides pour un million de l'effectif; au
+mme moment, les garons de 20 25 ans n'en donnaient que 237. Pour 100
+suicides de clibataires civils, il y avait donc 160 suicides
+militaires; ce qui fait un coefficient d'aggravation, gal 1,6, tout
+fait indpendant du clibat.
+
+Si l'on compte part les suicides de sous-officiers, ce coefficient est
+encore plus lev. Pendant la priode 1867-74, un million de
+sous-officiers donnait une moyenne annuelle de 993 suicides. D'aprs un
+recensement fait en 1866, ils avaient un ge moyen d'un peu plus de 31
+ans. Nous ignorons, il est vrai, quel chiffre montaient alors les
+suicides clibataires de 30 ans; les tableaux que nous avons dresss se
+rapportent une poque beaucoup plus rcente (1889-91) et ce sont les
+seuls qui existent: mais en prenant pour points de repre les chiffres
+qu'ils nous donnent, l'erreur que nous commettrons ne pourra avoir
+d'autre effet que d'abaisser le coefficient d'aggravation des
+sous-officiers au-dessous de ce qu'il tait vritablement. En effet, le
+nombre des suicides ayant presque doubl de l'une de ces priodes
+l'autre, le taux des clibataires de l'ge considr a certainement
+augment. Par consquent, en comparant les suicides des sous-officiers
+de 1867-74 ceux des garons de 1889-91, nous pourrons bien attnuer,
+mais non pas empirer la mauvaise influence de la profession militaire.
+Si donc, malgr cette erreur, nous trouvons nanmoins un coefficient
+d'aggravation, nous pourrons tre assurs non seulement qu'il est rel,
+mais qu'il est sensiblement plus important qu'il n'apparatra d'aprs le
+calcul. Or, en 1889-91, un million de clibataires de 31 ans donnait un
+chiffre de suicides compris entre 394 et 627, soit environ 510. Ce
+nombre est 993 comme 100 est 194; ce qui implique un coefficient
+d'aggravation de 1,94 que l'on peut presque porter 4 sans craindre de
+dpasser la ralit[238].
+
+Enfin, le corps des officiers a donn en moyenne, de 1862 1878, 430
+suicides par million de sujets. Leur ge moyen, qui n'a pas d varier
+beaucoup, tait en 1866 de 37 ans 9 mois. Comme beaucoup d'entre eux
+sont maris, ce n'est pas aux clibataires de cet ge qu'il faut les
+comparer, mais l'ensemble de la population masculine, garons et poux
+runis. Or, 37 ans, en 1863-68, un million d'hommes de tout tat civil
+ne donnait qu'un peu plus de 200 suicides. Ce nombre est 430, comme
+100 est 215, ce qui fait un coefficient d'aggravation de 2,15 qui ne
+dpend en rien du mariage ni de la vie de famille.
+
+Ce coefficient qui, suivant les diffrents degrs de la hirarchie,
+varie de 1,6 prs de 4, ne peut videmment s'expliquer que par des
+causes propres l'tat militaire. Il est vrai que nous n'en avons
+directement tabli l'existence que pour la France; pour les autres pays,
+les donnes ncessaires pour isoler l'influence du clibat nous font
+dfaut. Mais, comme l'arme franaise se trouve justement tre la moins
+prouve par le suicide qui soit en Europe, l'exception du seul
+Danemark, on peut tre certain que le rsultat prcdent est gnral et
+mme qu'il doit tre encore plus marqu dans les autres tats europens.
+ quelle cause l'attribuer?
+
+On a song l'alcoolisme qui, dit-on, svit avec plus de violence dans
+l'arme que dans la population civile. Mais d'abord, si, comme nous
+l'avons montr, l'alcoolisme n'a pas d'influence dfinie sur le taux des
+suicides en gnral, il ne saurait en avoir davantage sur le taux des
+suicides militaires en particulier. Ensuite, les quelques annes que
+dure le service, trois ans en France et deux ans et demi en Prusse, ne
+sauraient suffire faire un assez grand nombre d'alcooliques invtrs
+pour que l'norme contingent que l'arme fournit au suicide put
+s'expliquer ainsi. Enfin, mme d'aprs les observateurs qui attribuent
+le plus d'influence l'alcoolisme, un dixime seulement des cas lui
+serait imputable. Par consquent, quand mme les suicides alcooliques
+seraient deux et mme trois fois plus nombreux chez les soldats que chez
+les civils du mme ge, ce qui n'est pas dmontr, il resterait toujours
+un excdent considrable de suicides militaires auxquels il faudrait
+chercher une autre origine.
+
+La cause que l'on a le plus frquemment invoque est le dgot du
+service. Cette explication concorde avec la conception courante qui
+attribue le suicide aux difficults de l'existence; car les rigueurs de
+la discipline, l'absence de libert, la privation de tout confortable
+font que l'on est enclin regarder la vie de caserne comme
+particulirement intolrable. vrai dire, il semble bien qu'il y ait
+beaucoup d'autres professions plus rudes et qui, pourtant, ne
+renforcent pas le penchant au suicide. Du moins, le soldat est toujours
+assur d'avoir un gte et une nourriture suffisante. Mais, quoi que
+vaillent ces considrations, les faits suivants dmontrent
+l'insuffisance de cette explication simpliste:
+
+1 Il est logique d'admettre que le dgot du mtier doit tre beaucoup
+plus prononc pendant les premires annes de service et aller en
+diminuant mesure que le soldat prend l'habitude de la vie de caserne.
+Au bout d'un certain temps, il doit se produire un acclimatement, soit
+par l'effet de l'accoutumance, soit que les sujets les plus rfractaires
+aient dsert ou se soient tus; et cet acclimatement doit devenir
+d'autant plus complet que le sjour sous les drapeaux se prolonge
+davantage. Si donc c'tait le changement d'habitudes et l'impossibilit
+de se faire leur nouvelle existence qui dterminaient l'aptitude
+spciale des soldats pour le suicide, on devrait voir le coefficient
+d'aggravation diminuer mesure qu'ils sont depuis plus longtemps sous
+les armes. Or il n'en est rien, comme le prouve le tableau qui suit:
+
+/*
++----------------------------------+---------------------------------+
+| ARME FRANAISE | ARME ANGLAISE |
++------------------+---------------+----------+----------------------+
+| |Sous-officiers | ge. | Suicides par |
+| | et soldats. | | 100.000 sujets. |
+| | Suicides | | |
+| | annuels pour | | |
+| |100.000 sujets | | |
+| | (1862-69). | | |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|Ayant moins d'un | | | Dans | Dans |
+|an de service. | 28 | |la mtropole| l'Inde. |
+| | +----------+------------+---------+
+| | |20-25 ans.| 20 | 13 |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|De 1 an 3. | 27 |25-30 --- | 39 | 39 |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|De 3 ans 5 | 40 |30-35 --- | 51 | 84 |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|De 5 ans 7. | 48 |35-40 --- | 71 | 103 |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+|De 7 ans 10. | 76 | | | |
++------------------+---------------+----------+------------+---------+
+*/
+
+En France, en moins de 10 ans de service, le taux des suicides a presque
+tripl, tandis que, pour les clibataires civils, il passe seulement
+pendant ce mme temps de 237 394. Dans les armes anglaises de l'Inde,
+il devient, en 20 ans, huit fois plus lev; jamais le taux des civils
+ne progresse aussi vite. C'est la preuve que l'aggravation propre
+l'arme n'est pas localise dans les premires annes.
+
+Il semble bien qu'il en est de mme en Italie. Nous n'avons pas, il est
+vrai, les chiffres proportionnels rapports l'effectif de chaque
+contingent. Mais les chiffres bruts sont sensiblement les mmes pour
+chacune des trois annes de service, 15,1 pour la premire, 14,8 pour la
+seconde, 14,3 pour la troisime. Or, il est bien certain que l'effectif
+diminue d'anne en anne, par suite des morts, des rformes, des mises
+en cong, etc. Les chiffres absolus n'ont donc pu se maintenir au mme
+niveau que si les chiffres proportionnels se sont sensiblement accrus.
+Il n'est pourtant pas invraisemblable que, dans quelques pays, il y ait
+au dbut du service un certain nombre de suicides qui soient rellement
+dus au changement d'existence. On rapporte, en effet, qu'en Prusse les
+suicides sont exceptionnellement nombreux pendant les six premiers mois.
+De mme en Autriche, sur 1.000 suicides, il y en a 156 accomplis pendant
+les trois premiers mois[239], ce qui est certainement un chiffre trs
+considrable. Mais ces faits n'ont rien d'inconciliable avec ceux qui
+prcdent. Car il est trs possible que, en dehors de l'aggravation
+temporaire qui se produit pendant cette priode de perturbation, il y en
+ait une autre qui tienne de tout autres causes et qui aille en
+croissant d'aprs une loi analogue celle que nous avons observe en
+France et en Angleterre. Du reste, en France mme, le taux de la seconde
+et de la troisime anne est lgrement infrieur celui de la
+premire; ce qui, pourtant, n'empche pas la progression
+ultrieure[240].
+
+2 La vie militaire est beaucoup moins pnible, la discipline moins rude
+pour les officiers et les sous-officiers, que pour les simples soldats.
+Le coefficient d'aggravation des deux premires catgories devrait donc
+tre infrieur celui de la troisime. Or, c'est le contraire qui a
+lieu: nous l'avons tabli dj pour la France; le mme fait se rencontre
+dans les autres pays. En Italie, les officiers prsentaient pendant les
+annes 1871-75 une moyenne annuelle de 565 cas pour un million tandis
+que la troupe n'en comptait que 230 (Morselli). Pour les sous-officiers,
+le taux est encore plus norme, il dpasse 1.000 pour un million. En
+Prusse, tandis que les simples soldats ne donnent que 560 suicides pour
+un million, les sous-officiers en fournissent 1.140. En Autriche, il y a
+un suicide d'officier pour neuf suicides de simples soldats, alors qu'il
+y a videmment beaucoup plus de neuf hommes de troupe par officier. De
+mme, quoiqu'il n'y ait pas un sous-officier pour deux soldats, il y a
+un suicide des premiers pour 2,5 des seconds.
+
+3 Le dgot de la vie militaire devrait tre moindre chez ceux qui la
+choisissent librement et par vocation. Les engags volontaires et les
+rengags devraient donc prsenter une moindre aptitude au suicide. Tout
+au contraire, elle est exceptionnellement forte.
+
+/*
++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
+| | | TAUX | AGE | TAUX des | COEFFICIENT |
+| | |des suicides| moyen |clibataires|d'aggravation|
+| | | pour |probable| civils du | |
+| | | 1 million. | | mme ge | |
+| | | | | (1889-91). | |
++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
+|Annes |Engags | 670 | 25 ans.| Entre | 2,12 |
+|1875-78|volontaires| | | 237 et 394,| |
+| | | | | soit 315. | |
++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
+| |Rengags. | 1.300 | 30 ans.| Entre | 2,54 |
+| | | | | 394 et 627,| |
+| | | | | soit 510. | |
++-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
+*/
+
+Pour les raisons que nous avons donnes, ces coefficients, calculs par
+rapport aux clibataires de 1889-91, sont certainement au-dessous de la
+ralit. L'intensit du penchant que manifestent les rengags est
+surtout remarquable, puisqu'ils restent l'arme aprs avoir fait
+l'exprience de la vie militaire.
+
+Ainsi, les membres de l'arme qui sont le plus prouvs par le suicide
+sont aussi ceux qui ont le plus la vocation de cette carrire, qui sont
+le mieux faits ses exigences et le plus l'abri des ennuis et des
+inconvnients qu'elle peut avoir. C'est donc que le coefficient
+d'aggravation qui est spcial cette profession a pour cause, non la
+rpugnance qu'elle inspire, mais, au contraire, l'ensemble d'tats,
+habitudes acquises ou prdispositions naturelles, qui constituent
+l'esprit militaire. Or, la premire qualit du soldat est une sorte
+d'impersonnalit que l'on ne rencontre nulle part, au mme degr, dans
+la vie civile. Il faut qu'il soit exerc faire peu de cas de sa
+personne, puisqu'il doit tre prt en faire le sacrifice ds qu'il en
+a reu l'ordre. Mme en dehors de ces circonstances exceptionnelles, en
+temps de paix et dans la pratique quotidienne du mtier, la discipline
+exige qu'il obisse sans discuter et mme, parfois, sans comprendre.
+Mais pour cela, une abngation intellectuelle est ncessaire qui n'est
+gure compatible avec l'individualisme. Il faut ne tenir que faiblement
+ son individualit pour se conformer aussi docilement des impulsions
+extrieures. En un mot, le soldat a le principe de sa conduite en dehors
+de lui-mme; ce qui est la caractristique de l'tat d'altruisme. De
+toutes les parties dont sont faites nos socits modernes, l'arme est,
+d'ailleurs, celle qui rappelle le mieux la structure des socits
+infrieures. Elle aussi consiste en un groupe massif et compact qui
+encadre fortement l'individu et l'empche de se mouvoir d'un mouvement
+propre. Puisque donc cette constitution morale est le terrain naturel du
+suicide altruiste, il y a tout lieu de supposer que le suicide militaire
+a ce mme caractre et provient de la mme origine.
+
+On s'expliquerait ainsi d'o vient que le coefficient d'aggravation
+augmente avec la dure du service; c'est que cette aptitude au
+renoncement, ce got de l'impersonnalit se dveloppe par suite d'un
+dressage plus prolong. De mme, comme l'esprit militaire est
+ncessairement plus fort chez les rengags et chez les grads que chez
+les simples soldats, il est naturel que les premiers soient plus
+spcialement enclins au suicide que les seconds. Cette hypothse permet
+mme de comprendre la singulire supriorit que les sous-officiers ont,
+ cet gard, sur les officiers. S'ils se tuent davantage, c'est qu'il
+n'est pas de fonction qui exige au mme degr l'habitude de la
+soumission et de la passivit. Quelque disciplin que soit l'officier,
+il doit tre, dans une certaine mesure, capable d'initiative; il a un
+champ d'action plus tendu, par suite, une individualit plus
+dveloppe. Les conditions favorables au suicide altruiste sont donc
+moins compltement ralises chez lui que chez le sous-officier; ayant
+un plus vif sentiment de ce que vaut sa vie, il est moins port s'en
+dfaire.
+
+Non seulement cette explication rend compte des faits qui ont t
+antrieurement exposs, mais elle est, en outre, confirme par ceux qui
+suivent.
+
+4 Il ressort du tableau XXIII que le coefficient d'aggravation
+militaire est d'autant plus lev que l'ensemble de la population civile
+a un moindre penchant au suicide, et inversement, Le Danemark est la
+terre classique du suicide, les soldats ne s'y tuent pas plus que le
+reste des habitants. Les tats les plus fconds en suicides sont ensuite
+la Saxe, la Prusse et la France; l'arme n'y est pas trs prouve, le
+coefficient d'aggravation y varie entre 1,25 et 1,77. Il est, au
+contraire, trs considrable pour l'Autriche, l'Italie, les tats-Unis
+et l'Angleterre, pays o les civils se tuent trs peu. Rosenfeld, dans
+l'article dj cit, ayant procd un classement des principaux pays
+d'Europe au point de vue du suicide militaire, sans songer d'ailleurs
+tirer de ce classement aucune conclusion thorique, est arriv aux mmes
+rsultats. Voici, en effet, dans quel ordre il range les diffrents
+tats avec les coefficients calculs par lui:
+
+/*
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+| | COEFFICIENT D'AGGRAVATION |TAUX DE LA POPULATION|
+| |des soldats par rapport aux civils| civile par million. |
+| | de 20-30 ans. | |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|France. | 1,3 | 150 (1871-75) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|Prusse. | 1,8 | 133 (1871-75) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|Angleterre.| 2,2 | 73 (1876) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|Italie. | entre 3 et 4 | 37 (1874-77) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+|Autriche. | 8 | 72 (1864-72) |
++-----------+----------------------------------+---------------------+
+*/
+
+Sauf que l'Autriche devrait venir avant l'Italie, l'inversion est
+absolument rgulire[241].
+
+Elle s'observe d'une manire encore plus frappante l'intrieur de
+l'empire austro-hongrois. Les corps d'arme qui ont le coefficient
+d'aggravation le plus lev sont ceux qui tiennent garnison dans les
+rgions o les civils jouissent de la plus forte immunit, et
+inversement:
+
+/*
++------------------+-----------------------------+-------------------+
+| TERRITOIRES | COEFFICIENT D'AGGRAVATION | SUICIDES |
+| MILITAIRES. | des soldats par | des civils |
+| | rapport aux civils | au del de 20 ans |
+| | | pour 1 million. |
++------------------+-----------------------------+-------------------+
+|Vienne (Autriche | 1,42 | 660 |
+|infrieure et | | |
+|suprieure. | | |
+|Salzbourg). | | |
++------------------+---------------+-------------+--------+----------+
+|Bruno (Moravie | 2,41 | | 580 | |
+|et Silsie). | | | | |
++------------------+---------------+ +--------+ |
+|Prague (Bohme). | 2,58 | Moyenne | 620 | Moyenne |
++------------------+---------------+ +--------+ |
+|Innsbruck (Tyrol, | 2,41 | 2,46 | 240 | 480 |
+| Vorarlberg). | | | | |
++------------------+---------------+-------------+--------+----------+
+|Zara (Dalmatie). | 3,48 | | 250 | |
++------------------+---------------+ +--------+ |
+|Graz (Steiermarck,| | Moyenne | | Moyenne |
+|Carinthie, | 3,58 | | 290 | |
+|Carniole). | | 3,82 | | 283 |
++------------------+---------------+ +--------+ |
+|Cracovie (Galicie | 4,41 | | 310 | |
+|et Bukovine). | | | | |
++------------------+-----------------------------+-------------------+
+*/
+
+Il n'y a qu'une exception, c'est celle du territoire d'Innsbruck o le
+taux des civils est faible et o le coefficient d'aggravation n'est que
+moyen.
+
+De mme, en Italie, Bologne est de tous les districts militaires celui
+o les soldats se tuent le moins (180 suicides pour 1.000.000); c'est
+aussi celui o les civils se tuent le plus (89,5). Les Pouilles et les
+Abbruzzes, au contraire, comptent beaucoup de suicides militaires (370
+et 400 pour un million) et seulement 15 ou 16 suicides civils. On peut
+faire en France des remarques analogues. Le gouvernement militaire de
+Paris avec 260 suicides pour un million est bien au-dessous du corps
+d'arme de Bretagne qui en a 440. Mme, Paris, le coefficient
+d'aggravation doit tre insignifiant puisque, dans la Seine, un million
+de clibataires de 20 25 ans donne 214 suicides.
+
+Ces faits prouvent que les causes du suicide militaire sont, non
+seulement diffrentes, mais en raison inverse de celles qui contribuent
+le plus dterminer les suicides civils. Or, dans les grandes socits
+europennes, ces derniers sont surtout dus cette individuation
+excessive qui accompagne la civilisation. Les suicides militaires
+doivent donc dpendre de la disposition contraire, savoir d'une
+individuation faible ou de ce que nous avons appel l'tat d'altruisme.
+En fait, les peuples o l'arme est le plus porte au suicide, sont
+aussi ceux qui sont le moins avancs et dont les moeurs se rapprochent le
+plus de celles qu'on observe dans les socits infrieures. Le
+traditionnalisme, cet antagoniste par excellence de l'esprit
+individualiste, est beaucoup plus dvelopp en Italie, en Autriche et
+mme en Angleterre qu'en Saxe, en Prusse et en France. Il est plus
+intense Zara, Cracovie, qu' Graz et qu' Vienne, dans les Pouilles
+qu' Rome ou Bologne, dans la Bretagne que dans la Seine. Comme il
+prserve du suicide goste, on comprend sans peine que, l o il est
+encore puissant, la population civile compte peu de suicides. Seulement,
+il n'a cette influence prophylactique que s'il reste modr. S'il
+dpasse un certain degr d'intensit, il devient lui-mme une source
+originale de suicides. Mais l'arme, comme nous le savons, tend
+ncessairement l'exagrer, et elle est d'autant plus expose excder
+la mesure que son action propre est davantage aide et renforce par
+celle du milieu ambiant. L'ducation qu'elle donne a des effets d'autant
+plus violents qu'elle se trouve tre plus conforme aux ides et aux
+sentiments de la population civile elle-mme; car, alors, elle n'est
+plus contenue par rien. Au contraire, l o l'esprit militaire est sans
+cesse et nergiquement contredit par la morale publique, il ne saurait
+tre aussi fort que l o tout concourt incliner le jeune soldat dans
+la mme direction. On s'explique donc que, dans les pays o l'tat
+d'altruisme est suffisant pour protger dans une certaine mesure
+l'ensemble de la population, l'arme le porte facilement un tel point
+qu'il y devient la cause d'une notable aggravation[242].
+
+2 Dans toutes les armes, les troupes d'lite sont celles o le
+coefficient d'aggravation est le plus lev.
+
+
+/*
++---------------+-----------+--------------+-------------------------+
+| |AGE MOYEN |SUICIDES | COEFFICIENT |
+| |rel ou |pour 1 | D'AGGRAVATION. |
+| |probable. |million. | |
++---------------+-----------+--------------+-------------------------+
+| | | | |Par rapport la |
+|Corps spciaux |De 30 35.|570 (1862-78).| 2,45 |population civile |
+|de Paris. | | | |masculine, de 35 |
++---------------+-----------+--------------+------|ans, tout tat |
+|Gendarmerie. | -- |570 (1873). | 2,45 |civil runi[243]. |
++---------------+-----------+--------------+-------------------------+
+|Vtrans | | | |Par rapport aux |
+|(supprims |De 45 55.|2.860 |2,37 |clibataires du |
+|en 1872). | | | |mme ge, des |
+| | | | |annes 1889-91. |
++---------------+-----------+--------------+-------------------------+
+*/
+
+
+Ce dernier chiffre, ayant t calcul par rapport aux clibataires de
+1889-91, est beaucoup trop faible, et pourtant il est bien suprieur
+celui des troupes ordinaires. De mme, dans l'arme d'Algrie, qui passe
+pour tre l'cole des vertus militaires, le suicide a donn pendant la
+priode 1872-78 une mortalit double de celle qu'ont fournie, au mme
+moment, les troupes stationnes en France (570 suicides pour 1 million
+au lieu de 280). Au contraire, les armes les moins prouves sont les
+pontonniers, le gnie, les infirmiers, les ouvriers d'administration,
+c'est--dire celles dont le caractre militaire est le moins accus. De
+mme, en Italie, tandis que l'arme, en gnral, pendant les annes
+1878-81 donnait seulement 430 cas pour un million, les bersagliers en
+avaient 580, les carabiniers 800, les coles militaires et les
+bataillons d'instruction 1.010.
+
+Or, ce qui distingue les troupes d'lite, c'est le degr intense auquel
+y atteint l'esprit d'abngation et de renoncement militaire. Le suicide
+dans l'arme varie donc comme cet tat moral.
+
+3 Une dernire preuve de cette loi, c'est que le suicide militaire est
+partout en dcadence. En France, en 1862, il y avait 630 cas pour un
+million; en 1890 il n'y en a plus que 280. On a prtendu que cette
+dcroissance tait due aux lois qui ont rduit la dure du service. Mais
+ce mouvement de rgression est bien, antrieur la nouvelle loi sur le
+recrutement. Il est continu depuis 1862, sauf un relvement assez
+important de 1882 1888[244]. On le retrouve d'ailleurs partout. Les
+suicides militaires sont passs, en Prusse, de 716 pour un million, en
+1877, 457 en 1893; dans l'ensemble de l'Allemagne, de 707 en 1877,
+550 en 1890; en Belgique, de 391 en 1885, 185 en 1891; en Italie, de
+431 en 1876, 389 en 1892. En Autriche et en Angleterre la diminution
+est peu sensible, mais il n'y a pas accroissement (1.209, en 1892, dans
+le premier de ces pays, et 210 dans le second en 1890, au lieu de 1.277
+et 217 en 1876).
+
+Or, si notre explication est fonde, c'est bien ainsi que les choses
+devaient se passer. En effet, il est constant que, pendant le mme
+temps, il s'est produit dans tous ces pays un recul du vieil esprit
+militaire. tort ou raison, ces habitudes d'obissance passive, de
+soumission absolue, en un mot d'impersonnalisme, si l'on veut nous
+permettre ce barbarisme, se sont trouves de plus en plus en
+contradiction avec les exigences de la conscience publique. Elles ont,
+par consquent, perdu du terrain. Pour donner satisfaction aux
+aspirations nouvelles, la discipline est devenue moins rigide, moins
+compressive de l'individu[245]. Il est d'ailleurs remarquable que, dans
+ces mmes socits et pendant le mme temps, les suicides civils n'ont
+fait qu'augmenter. C'est une nouvelle preuve que la cause dont ils
+dpendent est de nature contraire celle qui fait le plus gnralement
+l'aptitude spcifique des soldats.
+
+Tout prouve donc que le suicide militaire n'est qu'une forme du suicide
+altruiste. Assurment, nous n'entendons pas dire que tous les cas
+particuliers qui se produisent dans les rgiments ont ce caractre et
+cette origine. Le soldat, en revtant l'uniforme, ne devient pas un
+homme entirement nouveau; les effets de l'ducation qu'il a reue, de
+l'existence qu'il a mene jusque-l ne disparaissent pas comme par
+enchantement; et d'ailleurs, il n'est pas tellement spar du reste de
+la socit qu'il ne participe pas la vie commune. Il peut donc se
+faire que le suicide qu'il commet soit quelquefois civil par ses causes
+et par sa nature. Mais une fois qu'on a limin ces cas pars, sans
+liens entre eux, il reste un groupe compact et homogne, qui comprend la
+plupart des suicides dont l'arme est le thtre et qui dpend de cet
+tat d'altruisme sans lequel il n'y a pas d'esprit militaire. C'est le
+suicide des socits infrieures qui survit parmi nous parce que la
+morale militaire est elle-mme, par certains cts, une survivance de la
+morale primitive[246]. Sous l'influence de cette prdisposition, le
+soldat se tue pour la moindre contrarit, pour les raisons les plus
+futiles, pour un refus de permission, pour une rprimande, pour une
+punition injuste, pour un arrt dans l'avancement, pour une question de
+point d'honneur, pour un accs de jalousie passagre ou mme, tout
+simplement, parce que d'autres suicides ont eu lieu sous ses yeux ou
+sa connaissance. Voil, en effet, d'o proviennent ces phnomnes de
+contagion que l'on a souvent observs dans les armes et dont nous
+avons, plus haut, rapport des exemples. Ils sont inexplicables si le
+suicide dpend essentiellement de causes individuelles. On ne peut
+admettre que le hasard ait justement runi dans tel rgiment, sur tel
+point du territoire, un aussi grand nombre d'individus prdisposs
+l'homicide de soi-mme par leur constitution organique. D'autre part, il
+est encore plus inadmissible qu'une telle propagation imitative puisse
+avoir lieu en dehors de toute prdisposition. Mais tout s'explique
+aisment quand on a reconnu que la carrire des armes dveloppe une
+constitution morale qui incline puissamment l'homme se dfaire de
+l'existence. Car il est naturel que cette constitution se trouve, des
+degrs divers, chez la plupart de ceux qui sont ou qui ont pass sous
+les drapeaux, et, comme elle est pour les suicides un terrain minemment
+favorable, il faut peu de chose pour faire passer l'acte le penchant
+se tuer qu'elle recle; l'exemple suffit pour cela. C'est pourquoi il se
+rpand comme une trane de poudre chez des sujets ainsi prpars le
+suivre.
+
+
+
+
+III.
+
+
+On peut mieux comprendre maintenant quel intrt il y avait donner une
+dfinition objective du suicide et y rester fidle.
+
+Parce que le suicide altruiste, tout en prsentant les traits
+caractristiques du suicide, se rapproche, surtout dans ses
+manifestations les plus frappantes, de certaines catgories d'actes que
+nous sommes habitus honorer de notre estime et mme de notre
+admiration, on a souvent refus de le considrer comme un homicide de
+soi-mme. On se rappelle que, pour Esquirol et Falret, la mort de Caton
+et celle des Girondins n'taient pas des suicides. Mais alors, si les
+suicides qui ont pour cause visible et immdiate l'esprit de renoncement
+et d'abngation ne mritent pas cette qualification, elle ne saurait
+davantage convenir ceux qui procdent de la mme disposition morale,
+quoique d'une manire moins apparente; car les seconds ne diffrent des
+premiers que par quelques nuances. Si l'habitant des les Canaries qui
+se prcipite dans un gouffre pour honorer son Dieu n'est pas un
+suicid, comment donner ce nom au sectateur de Jina qui se tue pour
+rentrer dans le nant; au primitif qui, sous l'influence du mme tat
+mental, renonce l'existence pour une lgre offense qu'il a subie ou
+simplement pour manifester son mpris de la vie, au failli qui aime
+mieux ne pas survivre son dshonneur, enfin ces nombreux soldats qui
+viennent tous les ans grossir le contingent des morts volontaires? Car
+tous ces cas ont pour racine ce mme tat d'altruisme qui est galement
+la cause de ce qu'on pourrait appeler le suicide hroque. Les
+mettra-t-on seuls au rang des suicides et n'exclura-t-on que ceux dont
+le mobile est particulirement pur? Mais d'abord, d'aprs quel critrium
+fera-t-on le partage? Quand un motif cesse-t-il d'tre assez louable
+pour que l'acte qu'il dtermine puisse tre qualifi de suicide? Puis,
+en sparant radicalement l'une de l'autre ces deux catgories de faits,
+on se condamne en mconnatre la nature. Car c'est dans le suicide
+altruiste obligatoire que les caractres essentiels du type sont le
+mieux marqus. Les autres varits n'en sont que des formes drives.
+Ainsi, ou bien on tiendra comme non avenu un groupe considrable de
+phnomnes instructifs, ou bien, si on ne les rejette pas tous, outre
+que l'on ne pourra faire entre eux qu'un choix arbitraire, on se mettra
+dans l'impossibilit d'apercevoir la souche commune laquelle se
+rattachent ceux que l'on aura retenus. Tels sont les dangers auxquels on
+s'expose quand on fait dpendre la dfinition du suicide des sentiments
+subjectifs qu'il inspire.
+
+D'ailleurs, mme les raisons de sentiment par lesquelles on croit
+justifier cette exclusion, ne sont pas fondes. On s'appuie sur ce fait
+que les mobiles dont procdent certains suicides altruistes se
+retrouvent, sous une forme peine diffrente, la base d'actes que
+tout le monde regarde comme moraux. Mais en est-il autrement du suicide
+goste? Le sentiment de l'autonomie individuelle n'a-t-il pas sa
+moralit comme le sentiment contraire? Si celui-ci est la condition d'un
+certain courage, s'il affermit les coeurs et va mme jusqu' les
+endurcir, l'autre les attendrit et les ouvre la piti. Si, l o rgne
+le suicide altruiste, l'homme est toujours prt donner sa vie, en
+revanche, il ne fait pas plus de cas de celle d'autrui. Au contraire, l
+o il met tellement haut la personnalit individuelle qu'il n'aperoit
+plus aucune fin qui la dpasse, il la respecte chez les autres. Le culte
+qu'il a pour elle fait qu'il souffre de tout ce qui peut la diminuer
+mme chez ses semblables. Une plus large sympathie pour la souffrance
+humaine succde aux dvouements fanatiques des temps primitifs. Chaque
+sorte de suicide n'est donc que la forme exagre ou dvie d'une vertu.
+Mais alors la manire dont ils affectent la conscience morale ne les
+diffrencie pas assez pour qu'on ait le droit d'en faire autant de
+genres spars.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Le suicide anomique.
+
+
+Mais la socit n'est pas seulement un objet qui attire soi, avec une
+intensit ingale, les sentiments et l'activit des individus. Elle est
+aussi un pouvoir qui les rgle. Entre la manire dont s'exerce cette
+action rgulatrice et le taux social des suicides il existe un rapport.
+
+I.
+
+C'est un fait connu que les crises conomiques ont sur le penchant au
+suicide une influence aggravante.
+
+ Vienne, en 1873, clate une crise financire qui atteint son maximum
+en 1874; aussitt le nombre des suicides s'lve. De 141 en 1872, ils
+montent 153 en 1873 et 216 en 1874, avec une augmentation de 51 %
+par rapport 1872 et de 41 % par rapport 1873. Ce qui prouve bien que
+cette catastrophe est la seule cause de cet accroissement, c'est qu'il
+est surtout sensible au moment o la crise a t l'tat aigu,
+c'est--dire pendant les quatre premiers mois de 1874. Du 1er janvier au
+30 avril on avait compt 48 suicides en 1871, 44 en 1872, 43 en 1873; il
+y en eut 73 en 1874. L'augmentation est de 70 %. La mme crise ayant
+clat la mme poque Francfort-sur-le-Mein y a produit les mmes
+effets. Dans les annes qui prcdent 1874, il s'y commettait en moyenne
+22 suicides par an; en 1874, il y en eut 32, soit 45 % en plus.
+
+On n'a pas oubli le fameux krach qui se produisit la Bourse de Paris
+pendant l'hiver de 1882. Les consquences s'en firent sentir non
+seulement Paris, mais dans toute la France. De 1874 1886,
+l'accroissement moyen annuel n'est que de 2 %; en 1882, il est de 7 %.
+De plus, il n'est pas galement rparti entre les diffrents moments de
+l'anne, mais il a lieu surtout pendant les trois premiers mois,
+c'est--dire l'instant prcis o le krach s'est produit. ce seul
+trimestre reviennent les 59 centimes de l'augmentation totale. Cette
+lvation est si bien le fait de circonstances exceptionnelles que, non
+seulement on ne la rencontre pas en 1881, mais qu'elle a disparu en
+1883, quoique cette dernire anne ait, dans l'ensemble, un peu plus de
+suicides que la prcdente:
+
+/*
++-----------------+---------+-------------------+--------------------+
+| | 1881. | 1882. | 1883. |
++-----------------+---------+-------------------+--------------------+
+|Anne totale | 6.741 | 7.213 (+ 7 %) | 7.267 |
++-----------------+---------+-------------------+--------------------+
+|Premier trimestre| 1.589 | 1.770 (+ 11 %) | 1.604 |
++-----------------+---------+-------------------+--------------------+
+*/
+
+Ce rapport ne se constate pas seulement dans quelques cas exceptionnels;
+il est la loi. Le chiffre des faillites est un baromtre qui reflte
+avec une suffisante sensibilit les variations par lesquelles passe la
+vie conomique. Quand, d'une anne l'autre, elles deviennent
+brusquement plus nombreuses, on peut tre assur qu'il s'est produit
+quelque grave perturbation. De 1845 1869, il y a eu, trois reprises,
+de ces lvations soudaines, symptmes de crises. Tandis que, pendant
+cette priode, l'accroissement annuel du nombre des faillites est de 3,2
+%, il est de 26 % en 1847, de 37 % en 1854, et de 20 % en 1861. Or,
+ces trois moments, on constate galement une ascension
+exceptionnellement rapide dans le chiffre des suicides. Tandis que,
+pendant ces 24 annes, l'augmentation moyenne annuelle est seulement de
+2 %, elle est de 17 % en 1847, de 8 % en 1854, de 9 % en 1861.
+
+Mais quoi ces crises doivent-elles leur influence? Est-ce parce que,
+en faisant flchir la fortune publique, elles augmentent la misre?
+Est-ce parce que la vie devient plus difficile qu'on y renonce plus
+volontiers? L'explication sduit par sa simplicit; elle est d'ailleurs
+conforme la conception courante du suicide. Mais elle est contredite
+par les faits.
+
+En effet, si les morts volontaires augmentaient parce que la vie devient
+plus rude, elles devraient diminuer sensiblement quand l'aisance devient
+plus grande. Or si, quand le prix des aliments de premire ncessit
+s'lve avec excs, les suicides font gnralement de mme, on ne
+constate pas qu'ils s'abaissent au-dessous de la moyenne dans le cas
+contraire. En Prusse, en 1850, le cours du bl descend au point le plus
+bas qu'il ait atteint pendant toute la priode 1848-81; il tait 6
+marcs 91 les 50 kilogrammes; cependant, ce moment mme, les suicides
+passent de 1.527, o ils taient en 1849, 1.736, soit une augmentation
+de 13 %, et ils continuent s'accrotre pendant les annes 1851, 1852,
+1853 quoique le bon march persiste. En 1858-59, un nouvel avilissement
+se produit; nanmoins les suicides s'lvent de 2.038 en 1857 2.126 en
+1858, 2.146 en 1859. De 1863 1866, les prix qui avaient atteint 11
+marcs 04 en 1861 tombent progressivement jusqu' 7 marcs 95 en 1864 et
+restent trs modrs, pendant toute la priode; les suicides, pendant ce
+mme temps, augmentent de 17 % (2.112 en 1862, 2.485 en 1866)[247]. On
+observe en Bavire des faits analogues. D'aprs une courbe construite
+par Mayr[248] pour la priode 1835-61, c'est pendant les annes 1857-58
+et 1858-59 que le prix du seigle a t le plus bas; or, les suicides
+qui, en 1857, n'taient qu'au nombre de 286 montent 329 en 1858, puis
+ 387 en 1859. Le mme phnomne s'tait dj produit pendant les
+annes 1848-50: le bl, ce moment, avait t trs bon march comme
+dans toute l'Europe. Et cependant, malgr une diminution lgre et
+provisoire, due aux vnements politiques et dont nous avons parl, les
+suicides se maintinrent au mme niveau. On en comptait 217 en 1847, il
+y en avait encore 215 en 1848 et si, en 1849, ils descendirent un
+instant 189, ds 1850, ils remontrent et s'levrent jusqu' 250.
+
+C'est si peu l'accroissement de la misre qui fait l'accroissement des
+suicides que mme des crises heureuses, dont l'effet est d'accrotre
+brusquement la prosprit d'un pays, agissent sur le suicide tout comme
+des dsastres conomiques.
+
+La conqute de Rome par Victor-Emmanuel en 1870, en fondant
+dfinitivement l'unit de l'Italie, a t pour ce pays le point de
+dpart d'un mouvement de rnovation qui est en train d'en faire une des
+grandes puissances de l'Europe. Le commerce et l'industrie en reurent
+une vive impulsion et des transformations s'y produisirent avec une
+extraordinaire rapidit. Tandis qu'en 1876, 4.459 chaudires vapeur,
+d'une force totale de 54.000 chevaux, suffisaient aux besoins
+industriels, en 1887 le nombre des machines tait de 9.983 et leur
+puissance, porte 167.000 chevaux-vapeur, tait triple.
+Naturellement, la quantit des produits augmenta pendant le mme temps
+selon la mme proportion[249]. Les changes suivirent la progression;
+non seulement la marine marchande, les voies de communication et de
+transport se dvelopprent, mais le nombre des choses et des gens
+transports doubla[250]. Comme cette suractivit gnrale amena une
+lvation des salaires (on estime 35 % l'augmentation de 1873 1889),
+la situation matrielle des travailleurs s'amliora, d'autant plus que,
+au mme moment, le prix du pain alla en baissant[251]. Enfin, d'aprs
+les calculs de Bodio, la richesse prive serait passe de 45 milliards
+et demi, en moyenne, pendant la priode 1875-80, 51 milliards pendant
+les annes 1880-85 et 54 milliards et demi en 1885-90[252].
+
+Or, paralllement cette renaissance collective, on constate un
+accroissement exceptionnel dans le nombre des suicides. De 1866 1870,
+ils taient peu prs rests constants; de 1871 1877 ils augmentent
+de 36 %. Il y avait en
+
+/*
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+|1864-70.|29 suicides pour 1 million|1874.|37 suicides pour 1 million|
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+|1871 |31 -- -- -- |1875.|34 -- -- -- |
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+|1872 |33 -- -- -- |1876.|36,5 -- -- -- |
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+|1873 |36 -- -- -- |1877.|40,6 -- -- -- |
++--------+--------------------------+-----+--------------------------+
+*/
+
+
+Et depuis, le mouvement a continu. Le chiffre total qui tait de 1.139
+en 1877 est pass 1.463 en 1889, soit une nouvelle augmentation de 28
+%.
+
+En Prusse, le mme phnomne s'est produite deux reprises. En 1866, ce
+royaume reoit un premier accroissement. Il s'annexe plusieurs provinces
+importantes en mme temps qu'il devient le chef de la confdration du
+Nord. Ce gain de gloire et de puissance est aussitt accompagn d'une
+brusque pousse de suicides. Pendant la priode 1856-60, il y avait eu,
+anne moyenne, 123 suicides pour 1 million, et 122 seulement pendant les
+annes 1861-65. Dans le quinquennium 1866-70, malgr la baisse qui se
+produisit en 1870, la moyenne s'lve 133. L'anne 1867, celle qui
+suivit immdiatement la victoire, est celle o le suicide atteignit le
+plus haut point auquel il ft parvenu depuis 1816 (1 suicide par 5.432
+habitants tandis que, en 1864, il n'y avait qu'un cas sur 8.739).
+
+Au lendemain de la guerre de 1870, une nouvelle transformation heureuse
+se produit. L'Allemagne est unifie et place tout entire sous
+l'hgmonie de la Prusse. Une norme indemnit de guerre vient grossir
+la fortune publique; le commerce et l'industrie prennent leur essor.
+Jamais le dveloppement du suicide n'a t aussi rapide. De 1875 1886
+il augmente de 90 %, passant de 3.278 cas 6.212.
+
+Les Expositions universelles, quand elles russissent, sont considres
+comme un vnement heureux dans la vie d'une socit. Elles stimulent
+les affaires, amnent plus d'argent dans le pays et passent pour
+augmenter la prosprit publique, surtout dans la ville mme o elles
+ont lieu. Et cependant, il n'est pas impossible que, finalement, elles
+se soldent par une lvation considrable du chiffre des suicides. C'est
+ce qui parat surtout avoir eu lieu pour l'Exposition de 1878.
+L'augmentation a t, cette anne, la plus leve qui se ft produite de
+1874 1886. Elle fut de 8 %, par consquent suprieure celle qu'a
+dtermine le krach de 1882. Et ce qui ne permet gure de supposer que
+cette recrudescence ait une autre cause que l'Exposition, c'est que les
+86 centimes de cet accroissement ont eu lieu juste pendant les six mois
+qu'elle a dur.
+
+En 1889, le mme fait ne s'est pas reproduit pour l'ensemble de la
+France. Mais il est possible que la crise boulangiste, par l'influence
+dpressive qu'elle a exerc sur la marche des suicides, ait neutralis
+les effets contraires de l'Exposition. Ce qui est certain, c'est qu'
+Paris, et quoique les passions politiques dchanes aient d avoir la
+mme action que dans le reste du pays, les choses se passrent comme en
+1878. Pendant les 7 mois de l'Exposition, les suicides augmentrent de
+prs de 10 %, exactement 9,66, tandis que, dans le reste de l'anne, ils
+restrent au-dessous de ce qu'ils avaient t en 1888 et de ce qu'ils
+furent ensuite en 1890.
+
+/*
++-----------------------------------------------+------+------+------+
+| | 1888 | 1889 | 1890 |
++-----------------------------------------------+------+------+------+
+|Les sept mois qui correspondent l'Exposition.| 517 | 567 | 540 |
++-----------------------------------------------+------+------+------+
+|Les cinq autres mois. | 319 | 311 | 356 |
++-----------------------------------------------+------+------+------+
+*/
+
+On peut se demander si, sans le boulangisme, la hausse n'aurait pas t
+plus prononce.
+
+Mais ce qui dmontre mieux encore que la dtresse conomique n'a pas
+l'influence aggravante qu'on lui a souvent attribue, c'est qu'elle
+produit plutt l'effet contraire. En Irlande, o le paysan mne une vie
+si pnible, on se tue trs peu. La misrable Calabre ne compte, pour
+ainsi dire, pas de suicides; l'Espagne en a dix fois moins que la
+France. On peut mme dire que la misre protge. Dans les diffrents
+dpartements franais, les suicides sont d'autant plus nombreux qu'il y
+a plus de gens qui vivent de leurs revenus.
+
+[Illustration: Planche V.
+
+SUICIDE ET RICHESSE.]
+
+/*
++-------------------------------------+------------------------------+
+|Dpartements o il se commet |Nombre moyen des personnes |
+|par 100.000 habitants |vivant de leurs revenus par |
+|(1878-1887). |1.000 habitants, dans chaque |
+| |groupe de dpartements (1886).|
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 48 43 suicides ( 5 dpartements)| 127 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 38 31 -- ( 6 -- )| 73 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 30 24 -- ( 6 -- )| 69 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 23 18 -- (15 -- )| 59 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 17 13 -- (18 -- )| 49 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 12 8 -- (26 -- )| 49 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+|De 7 3 -- (10 -- )| 42 |
++-------------------------------------+------------------------------+
+*/
+
+
+La comparaison des cartes confirme celle des moyennes (V. Planche V,
+ci-dessus).
+
+Si donc les crises industrielles ou financires augmentent les suicides,
+ce n'est pas parce qu'elles appauvrissent, puisque des crises de
+prosprit ont le mme rsultat; c'est parce qu'elles sont des crises,
+c'est--dire des perturbations de l'ordre collectif[253]. Toute rupture
+d'quilibre, alors mme qu'il en rsulte une plus grande aisance et un
+rehaussement de la vitalit gnrale, pousse la mort volontaire.
+Toutes les fois que de graves rarrangements se produisent dans le corps
+social, qu'ils soient dus un soudain mouvement de croissance ou un
+cataclysme inattendu, l'homme se tue plus facilement. Comment est-ce
+possible? Comment ce qui passe gnralement pour amliorer l'existence
+peut-il en dtacher?
+
+Pour rpondre cette question, quelques considrations prjudicielles
+sont ncessaires.
+
+
+
+
+II.
+
+Un vivant quelconque ne peut tre heureux et mme ne peut vivre que si
+ses besoins sont suffisamment en rapport avec ses moyens. Autrement,
+s'ils exigent plus qu'il ne peut leur tre accord ou simplement autre
+chose, ils seront froisss sans cesse et ne pourront fonctionner sans
+douleur. Or, un mouvement qui ne peut se produire sans souffrance tend
+ne pas se reproduire. Des tendances qui ne sont pas satisfaites
+s'atrophient et, comme la tendance vivre n'est que la rsultante de
+toutes les autres, elle ne peut pas ne pas s'affaiblir si les autres se
+relchent.
+
+Chez l'animal, du moins l'tat normal, cet quilibre s'tablit avec
+une spontanit automatique parce qu'il dpend de conditions purement
+matrielles. Tout ce que rclame l'organisme, c'est que les quantits de
+substance et d'nergie, employes sans cesse vivre, soient
+priodiquement remplaces par des quantits quivalentes; c'est que la
+rparation soit gale l'usure. Quand le vide que la vie a creus dans
+ses propres ressources est combl, l'animal est satisfait et ne demande
+rien de plus. Sa rflexion n'est pas assez dveloppe pour imaginer
+d'autres fins que celles qui sont impliques dans sa nature physique.
+D'un autre ct, comme le travail exig de chaque organe dpend lui-mme
+de l'tat gnral des forces vitales et des ncessits de l'quilibre
+organique, l'usure, son tour, se rgle sur la rparation et la balance
+se ralise d'elle-mme. Les limites de l'une sont aussi celles de
+l'autre; elles sont galement inscrites dans la constitution mme du
+vivant qui n'a pas le moyen de les dpasser.
+
+Mais il n'en est pas de mme de l'homme, parce que la plupart de ses
+besoins ne sont pas, ou ne sont pas au mme degr, sous la dpendance du
+corps. la rigueur, on peut encore considrer comme dterminable la
+quantit d'aliments matriels ncessaires l'entretien physique d'une
+vie humaine, quoique la dtermination soit dj moins troite que dans
+le cas prcdent et la marge plus largement ouverte aux libres
+combinaisons du dsir; car, au del du minimum indispensable, dont la
+nature est prte se contenter quand elle procde instinctivement, la
+rflexion, plus veille, fait entrevoir des conditions meilleures, qui
+apparaissent comme des fins dsirables et qui sollicitent l'activit.
+Nanmoins, on peut admettre que les apptits de ce genre rencontrent tt
+ou tard une borne qu'ils ne peuvent franchir. Mais comment fixer la
+quantit de bien-tre, de confortable, de luxe que peut lgitimement
+rechercher un tre humain? Ni dans la constitution organique, ni dans la
+constitution psychologique de l'homme, on ne trouve rien qui marque un
+terme de semblables penchants. Le fonctionnement de la vie
+individuelle n'exige pas qu'ils s'arrtent ici plutt que l; la preuve,
+c'est qu'ils n'ont fait que se dvelopper depuis le commencement de
+l'histoire, que des satisfactions toujours plus compltes leur ont t
+apportes et que, pourtant, la sant moyenne n'est pas alle en
+s'affaiblissant. Surtout, comment tablir la manire dont ils doivent
+varier selon les conditions, les professions, l'importance relative des
+services, etc.? Il n'est pas de socit o ils soient galement
+satisfaits aux diffrents degrs de la hirarchie sociale. Cependant,
+dans ses traits essentiels, la nature humaine est sensiblement la mme
+chez tous les citoyens. Ce n'est donc pas elle qui peut assigner aux
+besoins cette limite variable qui leur serait ncessaire. Par
+consquent, en tant qu'ils dpendent de l'individu seul, ils sont
+illimits. Par elle-mme, abstraction faite de tout pouvoir extrieur
+qui la rgle, notre sensibilit est un abme sans fond que rien ne peut
+combler.
+
+Mais alors, si rien ne vient la contenir du dehors, elle ne peut tre
+pour elle-mme qu'une source de tourments. Car des dsirs illimits sont
+insatiables par dfinition et ce n'est pas sans raison que
+l'insatiabilit est regarde comme un signe de morbidit. Puisque rien
+ne les borne, ils dpassent toujours et infiniment les moyens dont ils
+disposent; rien donc ne saurait les calmer. Une soif inextinguible est
+un supplice perptuellement renouvel. On a dit, il est vrai, que c'est
+le propre de l'activit humaine de se dployer sans terme assignable et
+de se proposer des fins qu'elle ne peut pas atteindre. Mais il est
+impossible d'apercevoir comment un tel tat d'indtermination se
+concilie plutt avec les conditions de la vie mentale qu'avec les
+exigences de la vie physique. Quelque plaisir que l'homme prouve
+agir, se mouvoir, faire effort, encore faut-il qu'il sente que ses
+efforts ne sont pas vains et qu'en marchant il avance. Or, on n'avance
+pas quand on ne marche vers aucun but ou, ce qui revient au mme, quand
+le but vers lequel on marche est l'infini. La distance laquelle on
+en reste loign tant toujours la mme quelque chemin qu'on ait fait,
+tout se passe comme si l'on s'tait strilement agit sur place. Mme
+les regards jets derrire soi et le sentiment de fiert que l'on peut
+prouver en apercevant l'espace dj parcouru ne sauraient causer qu'une
+bien illusoire satisfaction, puisque l'espace parcourir n'est pas
+diminu pour autant. Poursuivre une fin inaccessible par hypothse,
+c'est donc se condamner un perptuel tat de mcontentement. Sans
+doute, il arrive l'homme d'esprer contre toute raison et, mme
+draisonnable, l'esprance a ses joies. Il peut donc se faire qu'elle le
+soutienne quelque temps; mais elle ne saurait survivre indfiniment aux
+dceptions rptes de l'exprience. Or, qu'est-ce que l'avenir peut
+donner de plus que le pass, puisqu'il est jamais impossible de
+parvenir un tat o l'on puisse se tenir et qu'on ne peut mme se
+rapprocher de l'idal entrevu? Ainsi, plus on aura et plus on voudra
+avoir, les satisfactions reues ne faisant que stimuler les besoins au
+lieu de les apaiser. Dira-t-on que, par elle-mme, l'action est
+agrable? Mais d'abord, c'est condition qu'on s'aveugle assez pour
+n'en pas sentir l'inutilit. Puis, pour que ce plaisir soit ressenti et
+vienne temprer et voiler demi l'inquitude douloureuse qu'il
+accompagne, il faut tout au moins que ce mouvement sans fin se dploie
+toujours l'aise et sans tre gn par rien. Mais qu'il vienne tre
+entrav, et l'inquitude reste seule avec le malaise qu'elle apporte
+avec elle. Or ce serait un miracle s'il ne surgissait jamais quelque
+infranchissable obstacle. Dans ces conditions, on ne tient la vie que
+par un fil bien tnu et qui, chaque instant, peut tre rompu.
+
+Pour qu'il en soit autrement, il faut donc avant tout que les passions
+soient limites. Alors seulement, elles pourront tre mises en harmonie
+avec les facults et, par suite, satisfaites. Mais puisqu'il n'y a rien
+dans l'individu qui puisse leur fixer une limite, celle-ci doit
+ncessairement leur venir de quelque force extrieure l'individu. Il
+faut qu'une puissance rgulatrice joue pour les besoins moraux le mme
+rle que l'organisme pour les besoins physiques. C'est dire que cette
+puissance ne peut tre que morale. C'est rveil de la conscience qui est
+venu rompre l'tat d'quilibre dans lequel sommeillait l'animal; seule
+donc la conscience peut fournir les moyens de le rtablir. La contrainte
+matrielle serait ici sans effet; ce n'est pas avec des forces
+physico-chimiques qu'on peut modifier les coeurs. Dans la mesure o les
+apptits ne sont pas automatiquement contenus par des mcanismes
+physiologiques, ils ne peuvent s'arrter que devant une limite qu'ils
+reconnaissent comme juste. Les hommes ne consentiraient pas borner
+leurs dsirs s'ils se croyaient fonds dpasser la borne qui leur est
+assigne. Seulement, cette loi de justice, ils ne sauraient se la dicter
+ eux-mmes pour les raisons que nous avons dites. Ils doivent donc la
+recevoir d'une autorit qu'ils respectent et devant laquelle ils
+s'inclinent spontanment. Seule, la socit, soit directement et dans
+son ensemble, soit par l'intermdiaire d'un de ses organes, est en tat
+de jouer ce rle modrateur; car elle est le seul pouvoir moral
+suprieur l'individu, et dont celui-ci accepte la supriorit. Seule,
+elle a l'autorit ncessaire pour dire le droit et marquer aux passions
+le point au del duquel elles ne doivent pas aller. Seule aussi, elle
+peut apprcier quelle prime doit tre offerte en perspective chaque
+ordre de fonctionnaires, au mieux de l'intrt commun.
+
+Et en effet, chaque moment de l'histoire, il y a dans la conscience
+morale des socits un sentiment obscur de ce que valent respectivement
+les diffrents services sociaux, de la rmunration relative qui est due
+ chacun d'eux et, par consquent, de la mesure de confortable qui
+convient la moyenne des travailleurs de chaque profession. Les
+diffrentes fonctions sont comme hirarchises dans l'opinion et un
+certain coefficient de bien-tre est attribu chacune selon la place
+qu'elle occupe dans la hirarchie. D'aprs les ides reues, il y a, par
+exemple, une certaine manire de vivre qui est regarde comme la limite
+suprieure que puisse se proposer l'ouvrier dans les efforts qu'il fait
+pour amliorer son existence, et une limite infrieure au-dessous de
+laquelle on tolre difficilement qu'il descende, s'il n'a pas gravement
+dmrit. L'une et l'autre sont diffrentes pour l'ouvrier de la ville
+et celui de la campagne, pour le domestique et pour le journalier, pour
+l'employ de commerce et pour le fonctionnaire, etc., etc. De mme
+encore, on blme le riche qui vit en pauvre, mais on le blme aussi s'il
+recherche avec excs les raffinements du luxe. En vain les conomistes
+protestent; ce sera toujours un scandale pour le sentiment public qu'un
+particulier puisse employer en consommations absolument superflues une
+trop grande quantit de richesses et il semble mme que cette
+intolrance ne se relche qu'aux poques de perturbation morale[254]. Il
+y a donc une vritable rglementation qui, pour n'avoir pas toujours une
+forme juridique, ne laisse pas de fixer, avec une prcision relative, le
+maximum d'aisance que chaque classe de la socit peut lgitimement
+chercher atteindre. Du reste, l'chelle ainsi dresse, n'a rien
+d'immuable. Elle change, selon que le revenu collectif crot ou dcrot
+et selon les changements qui se font dans les ides morales de la
+socit. C'est ainsi que ce qui a le caractre du luxe pour une poque,
+ne l'a plus pour une autre; que le bien-tre, qui, pendant longtemps,
+n'tait octroy une classe qu' titre exceptionnel et surrogatoire,
+finit par apparatre comme rigoureusement ncessaire et de stricte
+quit.
+
+Sous cette pression, chacun, dans sa sphre, se rend vaguement compte du
+point extrme jusqu'o peuvent aller ses ambitions et n'aspire rien au
+del. Si, du moins, il est respectueux de la rgle et docile
+l'autorit collective, c'est--dire s'il a une saine constitution
+morale, il sent qu'il n'est pas bien d'exiger davantage. Un but et un
+terme sont ainsi marqus aux passions. Sans doute, cette dtermination
+n'a rien de rigide ni d'absolu. L'idal conomique assign chaque
+catgorie de citoyens, est compris lui-mme entre de certaines limites
+l'intrieur desquelles les dsirs peuvent se mouvoir avec libert. Mais
+il n'est pas illimit. C'est cette limitation relative et la modration
+qui en rsulte qui font les hommes contents de leur sort tout en les
+stimulant avec mesure le rendre meilleur; et c'est ce contentement
+moyen qui donne naissance ce sentiment de joie calme et active, ce
+plaisir d'tre et de vivre qui, pour les socits comme pour les
+individus, est la caractristique de la sant. Chacun, du moins en
+gnral, est alors en harmonie avec sa condition et ne dsire que ce
+qu'il peut lgitimement esprer comme prix normal de son activit.
+D'ailleurs, l'homme n'est pas pour cela condamn une sorte
+d'immobilit. Il peut chercher embellir son existence; mais les
+tentatives qu'il fait dans ce sens peuvent ne pas russir sans le
+laisser dsespr. Car, comme il aime ce qu'il a et ne met pas toute sa
+passion rechercher ce qu'il n'a pas, les nouveauts auxquelles il lui
+arrive d'aspirer peuvent manquer ses dsirs et ses esprances sans
+que tout lui manque la fois. L'essentiel lui reste. L'quilibre de son
+bonheur est stable parce qu'il est dfini et il ne suffit pas de
+quelques mcomptes pour le bouleverser.
+
+Toutefois, il ne servirait rien que chacun considrt comme juste la
+hirarchie des fonctions telle qu'elle est dresse par l'opinion, si, en
+mme temps, on ne considrait comme galement juste la faon dont ces
+fonctions se recrutent. Le travailleur n'est pas en harmonie avec sa
+situation sociale, s'il n'est pas convaincu qu'il a bien celle qu'il
+doit avoir. S'il se croit fond en occuper une autre, ce qu'il a ne
+saurait le satisfaire. Il ne suffit donc pas que le niveau moyen des
+besoins soit, pour chaque condition, rgl par le sentiment public, il
+faut encore qu'une autre rglementation, plus prcise, fixe la manire
+dont les diffrentes conditions doivent tre ouvertes aux particuliers.
+Et en effet, il n'est pas de socit o cette rglementation n'existe.
+Elle varie selon les temps et les lieux. Jadis elle faisait de la
+naissance le principe presque exclusif de la classification sociale;
+aujourd'hui, elle ne maintient d'autre ingalit native que celle qui
+rsulte de la fortune hrditaire et du mrite. Mais, sous ces formes
+diverses, elle a partout le mme objet. Partout aussi, elle n'est
+possible que si elle est impose aux individus par une autorit qui les
+dpasse, c'est--dire par l'autorit collective. Car elle ne peut
+s'tablir sans demander aux uns ou aux autres et, plus gnralement aux
+uns et aux autres, des sacrifices et des concessions, au nom de
+l'intrt public.
+
+Certains, il est vrai, ont pens que cette pression morale deviendrait
+inutile du jour o la situation conomique cesserait d'tre transmise
+hrditairement. Si, a-t-on dit, l'hritage tant aboli, chacun entre
+dans la vie avec les mmes ressources, si la lutte entre les
+comptiteurs s'engage dans des conditions de parfaite galit, nul n'en
+pourra trouver les rsultats injustes. Tout le monde sentira
+spontanment que les choses sont comme elles doivent tre.
+
+Il n'est effectivement pas douteux que, plus on se rapprochera de cette
+galit idale, moins aussi la contrainte sociale sera ncessaire. Mais
+ce n'est qu'une question de degr. Car il y aura toujours une hrdit
+qui subsistera, c'est celle des dons naturels. L'intelligence, le got,
+la valeur scientifique, artistique, littraire, industrielle, le
+courage, l'habilet manuelle sont des forces que chacun de nous reoit
+en naissant, comme le propritaire-n reoit son capital, comme le
+noble, autrefois, recevait son titre et sa fonction. Il faudra donc
+encore une discipline morale pour faire accepter de ceux que la nature a
+le moins favoriss la moindre situation qu'ils doivent au hasard de leur
+naissance. Ira-t-on jusqu' rclamer que le partage soit gal pour tous
+et qu'aucun avantage ne soit fait aux plus utiles et aux plus mritants?
+Mais alors, il faudrait une discipline bien autrement nergique pour
+faire accepter de ces derniers un traitement simplement gal celui des
+mdiocres et des impuissants.
+
+Seulement cette discipline, tout comme la prcdente, ne peut tre
+utile, que si elle est considre comme juste par les peuples qui y sont
+soumis. Quand elle ne se maintient plus que par habitude et de force, la
+paix et l'harmonie ne subsistent plus qu'en apparence; l'esprit
+d'inquitude et le mcontentement sont latents; les apptits,
+superficiellement contenus, ne tardent pas se dchaner. C'est ce qui
+est arriv Rome et en Grce quand les croyances sur lesquelles
+reposait la vieille organisation du patriciat et de la plbe furent
+branles, dans nos socits modernes quand les prjugs aristocratiques
+commencrent perdre leur ancien ascendant. Mais cet tat
+d'branlement est exceptionnel; il n'a lieu que quand la socit
+traverse quelque crise maladive. Normalement, l'ordre collectif est
+reconnu comme quitable par la grande gnralit des sujets. Quand donc
+nous disons qu'une autorit est ncessaire pour l'imposer aux
+particuliers, nous n'entendons nullement que la violence soit le seul
+moyen de l'tablir. Parce que cette rglementation est destine
+contenir les passions individuelles, il faut qu'elle mane d'un pouvoir
+qui domine les individus; mais il faut galement que ce pouvoir soit
+obi par respect et non par crainte.
+
+Ainsi, il n'est pas vrai que l'activit humaine puisse tre affranchie
+de tout frein. Il n'est rien au monde qui puisse jouir d'un tel
+privilge. Car tout tre, tant partie de l'univers, est relatif au
+reste de l'univers; sa nature et la manire dont il la manifeste ne
+dpendent donc pas seulement de lui-mme, mais des autres tres qui, par
+suite, le contiennent et le rglent. cet gard, il n'y a que des
+diffrences de degrs et de formes entre le minral et le sujet pensant.
+Ce que l'homme a de caractristique, c'est que le frein auquel il est
+soumis n'est pas physique, mais moral, c'est--dire social. Il reoit sa
+loi non d'un milieu matriel qui s'impose brutalement lui, mais d'une
+conscience suprieure la sienne et dont il sent la supriorit. Parce
+que la majeure et la meilleure partie de sa vie dpasse le corps, il
+chappe au joug du corps, mais il subit celui de la socit.
+
+Seulement, quand la socit est trouble, que ce soit par une crise
+douloureuse ou par d'heureuses mais trop soudaines transformations, elle
+est provisoirement incapable d'exercer cette action; et voil d'o
+viennent ces brusques ascensions de la courbe des suicides dont nous
+avons, plus haut, tabli l'existence.
+
+En effet, dans les cas de dsastres conomiques, il se produit comme un
+dclassement qui rejette brusquement certains individus dans une
+situation infrieure celle qu'ils occupaient jusqu'alors. Il faut donc
+qu'ils abaissent leurs exigences, qu'ils restreignent leurs besoins,
+qu'ils apprennent se contenir davantage. Tous les fruits de l'action
+sociale sont perdus en ce qui les concerne; leur ducation morale est
+refaire. Or, ce n'est pas en un instant que la socit peut les plier
+cette vie nouvelle et leur apprendre exercer sur eux ce surcrot de
+contention auquel ils ne sont pas accoutums. Il en rsulte qu'ils ne
+sont pas ajusts la condition qui leur est faite et que la perspective
+mme leur en est intolrable; de l des souffrances qui les dtachent
+d'une existence diminue avant mme qu'ils en aient fait l'exprience.
+
+Mais il n'en est pas autrement si la crise a pour origine un brusque
+accroissement de puissance et de fortune. Alors, en effet, comme les
+conditions de la vie sont changes, l'chelle d'aprs laquelle se
+rglaient les besoins ne peut plus rester la mme; car elle varie avec
+les ressources sociales, puisqu'elle dtermine en gros la part qui doit
+revenir chaque catgorie de producteurs. La graduation en est
+bouleverse; mais d'autre part, une graduation nouvelle ne saurait tre
+improvise. Il faut du temps pour qu'hommes et choses soient nouveau
+classs par la conscience publique. Tant que les forces sociales, ainsi
+mises en libert, n'ont pas retrouv l'quilibre, leur valeur respective
+reste indtermine et, par consquent, toute rglementation fait dfaut
+pour un temps. On ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est
+pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les
+revendications et les esprances lgitimes, quelles sont celles qui
+passent la mesure. Par suite, il n'est rien quoi on ne prtende. Pour
+peu que cet branlement soit profond, il atteint mme les principes qui
+prsident la rpartition des citoyens entre les diffrents emplois.
+Car comme les rapports entre les diverses parties de la socit sont
+ncessairement modifis, les ides qui expriment ces rapports ne peuvent
+plus rester les mmes. Telle classe, que la crise a plus spcialement
+favorise, n'est plus dispose la mme rsignation, et, par
+contrecoup, le spectacle de sa fortune plus grande veille autour et
+au-dessous d'elle toute sorte de convoitises. Ainsi, les apptits,
+n'tant plus contenus par une opinion dsoriente, ne savent plus o
+sont les bornes devant lesquelles ils doivent s'arrter. D'ailleurs,
+ce mme moment, ils sont dans un tat d'rthisme naturel par cela seul
+que la vitalit gnrale est plus intense. Parce que la prosprit
+s'est accrue, les dsirs sont exalts. La proie plus riche qui leur est
+offerte les stimule, les rend plus exigeants, plus impatients de toute
+rgle, alors justement que les rgles traditionnelles ont perdu de leur
+autorit. L'tat de drglement ou d'_anomie_ est donc encore renforc
+par ce fait que les passions sont moins disciplines au moment mme o
+elles auraient besoin d'une plus forte discipline.
+
+Mais alors leurs exigences mmes font qu'il est impossible de les
+satisfaire. Les ambitions surexcites vont toujours au del des
+rsultats obtenus, quels qu'ils soient; car elles ne sont pas averties
+qu'elles ne doivent pas aller plus loin. Rien donc ne les contente et
+toute cette agitation s'entretient perptuellement elle-mme sans
+aboutir aucun apaisement. Surtout, comme cette course vers un but
+insaisissable ne peut procurer d'autre plaisir que celui de la course
+elle-mme, si toutefois c'en est un, qu'elle vienne tre entrave, et
+l'on reste les mains entirement vides. Or, il se trouve qu'en mme
+temps la lutte devient plus violente et plus douloureuse, la fois
+parce qu'elle est moins rgle et que les comptitions sont plus
+ardentes. Toutes les classes sont aux prises parce qu'il n'y a plus de
+classement tabli. L'effort est donc plus considrable au moment o il
+devient plus improductif. Comment, dans ces conditions, la volont de
+vivre ne faiblirait-elle pas?
+
+Cette explication est confirme par la singulire immunit dont
+jouissent les pays pauvres. Si la pauvret protge contre le suicide,
+c'est que, par elle-mme, elle est un frein. Quoiqu'on fasse, les
+dsirs, dans une certaine mesure, sont obligs de compter avec les
+moyens; ce qu'on a sert en partie de point de repre pour dterminer ce
+qu'on voudrait avoir. Par consquent, moins on possde, et moins on est
+port tendre sans limites le cercle de ses besoins. L'impuissance, en
+nous astreignant la modration, nous y habitue, outre que, l o la
+mdiocrit est gnrale, rien ne vient exciter l'envie. La richesse, au
+contraire, par les pouvoirs qu'elle confre, nous donne l'illusion que
+nous ne relevons que de nous-mmes. En diminuant la rsistance que nous
+opposent les choses, elle nous induit croire qu'elles peuvent tre
+indfiniment vaincues. Or, moins on se sent limit, plus toute
+limitation parat insupportable. Ce n'est donc pas sans raison que tant
+de religions ont clbr les bienfaits et la valeur morale de la
+pauvret. C'est qu'elle est, en effet, la meilleure des coles pour
+apprendre l'homme se contenir. En nous obligeant exercer sur nous
+une constante discipline, elle nous prpare accepter docilement la
+discipline collective, tandis que la richesse, en exaltant l'individu,
+risque toujours d'veiller cet esprit de rbellion qui est la source
+mme de l'immoralit. Sans doute, ce n'est pas une raison pour empcher
+l'humanit d'amliorer sa condition matrielle. Mais si le danger moral
+qu'entrane tout accroissement de l'aisance n'est pas sans remde,
+encore faut-il ne pas le perdre de vue.
+
+III.
+
+Si, comme dans les cas prcdents, l'anomie ne se produisait jamais que
+par accs intermittents et sous forme de crises aigus, elle pourrait
+bien faire de temps en temps varier le taux social des suicides; elle
+n'en serait pas un facteur rgulier et constant. Mais il y a une sphre
+de la vie sociale o elle est actuellement l'tat chronique, c'est le
+monde du commerce et de l'industrie.
+
+Depuis un sicle, en effet, le progrs conomique a principalement
+consist affranchir les relations industrielles de toute
+rglementation. Jusqu' des temps rcents, tout un systme de pouvoirs
+moraux avait pour fonction de les discipliner. Il y avait d'abord la
+religion dont l'influence se faisait sentir galement sur les ouvriers
+et sur les matres, sur les pauvres et sur les riches. Elle consolait
+les premiers et leur apprenait se contenter de leur sort en leur
+enseignant que l'ordre social est providentiel, que la pari de chaque
+classe a t fixe par Dieu lui-mme, et en leur faisant esprer d'un
+monde venir de justes compensations aux ingalits de celui-ci. Elle
+modrait les seconds en leur rappelant que les intrts terrestres ne
+sont pas le tout de l'homme, qu'ils doivent tre subordonns d'autres,
+plus levs, et, par consquent, qu'ils ne mritent pas d'tre
+poursuivis sans rgle ni sans mesure. Le pouvoir temporel, de son ct,
+par la suprmatie qu'il exerait sur les fonctions conomiques, par
+l'tat relativement subalterne o il les maintenait, en contenait
+l'essor. Enfin, au sein mme du monde des affaires, les corps de
+mtiers, en rglementant les salaires, le prix des produits et la
+production elle-mme, fixaient indirectement le niveau moyen des revenus
+sur lequel, par la force des choses, se rglent en partie les besoins.
+En dcrivant cette organisation, nous, n'entendons pas, au reste, la
+proposer comme un modle. Il est clair que, sans de profondes
+transformations, elle ne saurait convenir aux socits actuelles. Tout
+ce que nous constatons, c'est qu'elle existait, qu'elle avait des effets
+utiles et qu'aujourd'hui rien n'en tient lieu.
+
+En effet, la religion a perdu la plus grande partie de son empire. Le
+pouvoir gouvernemental, au lieu d'tre le rgulateur de la vie
+conomique, en est devenu l'instrument et le serviteur. Les coles les
+plus contraires, conomistes orthodoxes et socialistes extrmes,
+s'entendent pour le rduire au rle d'intermdiaire, plus ou moins
+passif, entre les diffrentes fonctions sociales. Les uns veulent en
+faire simplement le gardien des contrats individuels; les autres lui
+laissent pour tche le soin de tenir la comptabilit collective,
+c'est--dire d'enregistrer les demandes des consommateurs, de les
+transmettre aux producteurs, d'inventorier le revenu total et de le
+rpartir d'aprs une formule tablie. Mais les uns et les autres lui
+refusent toute qualit pour se subordonner le reste des organes sociaux
+et les faire converger vers un but qui les domine. De part et d'autre,
+on dclare que les nations doivent avoir pour seul ou principal objectif
+de prosprer industriellement; c'est ce qu'implique le dogme du
+matrialisme conomique qui sert galement de base ces systmes, en
+apparence opposs. Et comme ces thories ne font qu'exprimer l'tat de
+l'opinion, l'industrie, au lieu de continuer tre regarde comme un
+moyen en vue d'une fin qui la dpasse, est devenue la fin suprme des
+individus et des socits. Mais alors il est arriv que les apptits
+qu'elle met en jeu se sont trouvs affranchis de toute autorit qui les
+limitt. Cette apothose du bien-tre, en les sanctifiant, pour ainsi
+dire, les a mis au-dessus de toute loi humaine. Il semble qu'il y ait
+une sorte de sacrilge les endiguer. C'est pourquoi, mme la
+rglementation purement utilitaire que le monde industriel lui-mme
+exerait sur eux, par l'intermdiaire des corporations, n'a pas russi
+se maintenir. Enfin, ce dchanement des dsirs a encore t aggrav par
+le dveloppement mme de l'industrie et l'extension presque indfinie du
+march. Tant que le producteur ne pouvait couler ses produits que dans
+le voisinage immdiat, la modicit du gain possible ne pouvait pas
+surexciter beaucoup l'ambition. Mais maintenant qu'il peut presque
+prtendre avoir pour client le monde entier, comment, devant ces
+perspectives sans bornes, les passions accepteraient-elles encore qu'on
+les bornt comme autrefois?
+
+Voil d'o vient l'effervescence qui rgne dans cette partie de la
+socit, mais qui, de l, s'est tendue au reste. C'est que l'tat de
+crise et d'anomie y est constant et, pour ainsi dire, normal. Du haut en
+bas de l'chelle, les convoitises sont souleves sans qu'elles sachent
+o se poser dfinitivement. Rien ne saurait les calmer, puisque le but
+o elles tendent est infiniment au del de tout ce qu'elles peuvent
+atteindre. Le rel parat sans valeur au prix de ce qu'entrevoient comme
+possible les imaginations enfivres; on s'en dtache donc, mais pour se
+dtacher ensuite du possible quand, son tour, il devient rel. On a
+soif de choses nouvelles, de jouissances ignores, de sensations
+innommes, mais qui perdent toute leur saveur ds qu'elles sont connues.
+Ds lors, que le moindre revers survienne et l'on est sans forces pour
+le supporter. Toute cette fivre tombe et l'on s'aperoit combien ce
+tumulte tait strile et que toutes ces sensations nouvelles,
+indfiniment accumules, n'ont pas russi constituer un solide capital
+de bonheur sur lequel on pt vivre aux jours d'preuves. Le sage, qui
+sait jouir des rsultats acquis sans prouver perptuellement le besoin
+de les remplacer par d'autres, y trouve de quoi se retenir la vie
+quand l'heure des contrarits a sonn. Mais l'homme qui a toujours tout
+attendu de l'avenir, qui a vcu les yeux fixs sur le futur, n'a rien
+dans son pass qui le rconforte contre les amertumes du prsent; car le
+pass n'a t pour lui qu'une srie d'tapes impatiemment traverses. Ce
+qui lui permettait de s'aveugler sur lui-mme, c'est qu'il comptait
+toujours trouver plus loin le bonheur qu'il n'avait pas encore rencontr
+jusque-l. Mais voici qu'il est arrt dans sa marche; ds lors, il n'a
+plus rien ni derrire lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son
+regard. La fatigue, du reste, suffit, elle seule, pour produire le
+dsenchantement, car il est difficile de ne pas sentir, la longue,
+l'inutilit d'une poursuite sans terme.
+
+On peut mme se demander si ce n'est pas surtout cet tat moral qui rend
+aujourd'hui si fcondes en suicides les catastrophes conomiques. Dans
+les socits o il est soumis une saine discipline, l'homme se soumet
+aussi plus facilement aux coups du sort. Habitu se gner et se
+contenir, l'effort ncessaire pour s'imposer un peu plus de gne lui
+cote relativement peu. Mais quand, par elle-mme, toute limite est
+odieuse, comment une limitation plus troite ne paratrait-elle pas
+insupportable? L'impatience fivreuse dans laquelle on vit n'incline
+gure la rsignation. Quand on n'a pas d'autre but que de dpasser
+sans cesse le point o l'on est parvenu, combien il est douloureux
+d'tre rejet en arrire! Or, cette mme inorganisation qui caractrise
+notre tat conomique ouvre la porte toutes les aventures. Comme les
+imaginations sont avides de nouveauts et que rien ne les rgle, elles
+ttonnent au hasard. Ncessairement, les checs croissent avec les
+risques et, ainsi, les crises se multiplient au moment mme o elles
+deviennent plus meurtrires.
+
+Tableau XXIV
+
+_Suicides pour 1 million de sujets de chaque profession._
+
+/*
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+| |COMMERCE|TRANSPORTS|INDUSTRIE|AGRICULTURE|CARRIRES |
+| | | | | |librales |
+| | | | | |[255]. |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|France | 440 | | 340 | 240 | 300 |
+|(1878-87)[256].| | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Suisse (1876). | 664 | 1514 | 577 | 304 | 558 |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Italie | 277 | 152,6 | 80,4 | 26,7 | 618[257] |
+|(1866-76). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Prusse | 754 | | 456 | 315 | 832 |
+|(1883-90). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Bavire | 465 | | 369 | 153 | 454 |
+|(1884-91). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Belgique | 421 | | 160 | 160 | 100 |
+|(1886-90). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Wurtemberg | 273 | | 190 | 206 | |
+|(1873-78). | | | | | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+|Saxe (1878). | 341,59 | 71,17 | |
++---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
+*/
+
+Et cependant, ces dispositions sont tellement invtres que la socit
+s'y est faite et s'est accoutume les regarder comme normales. On
+rpte sans cesse qu'il est dans la nature de l'homme d'tre un ternel
+mcontent, d'aller toujours en avant sans trve et sans repos, vers une
+fin indtermine. La passion de l'infini est journellement prsente
+comme une marque de distinction morale, alors qu'elle ne peut se
+produire qu'au sein de consciences drgles et qui rigent en rgle le
+drglement dont elles souffrent. La doctrine du progrs quand mme et
+le plus rapide possible est devenue un article de foi. Mais aussi,
+paralllement ces thories qui clbrent les bienfaits de
+l'instabilit, on en voit apparatre d'autres qui, gnralisant la
+situation d'o elles drivent, dclarent la vie mauvaise, l'accusent
+d'tre plus fertile en douleurs qu'en plaisirs et de ne sduire l'homme
+que par des attraits trompeurs. Et comme c'est dans le monde conomique
+que ce dsarroi est son apoge, c'est l aussi qu'il fait le plus de
+victimes.
+
+Les fonctions industrielles et commerciales sont, en effet, parmi les
+professions qui fournissent le plus au suicide (V. Tableau XXIV,
+ci-dessus). Elles sont presque au niveau des carrires librales,
+parfois mme elles le dpassent; surtout, elles sont sensiblement plus
+prouves que l'agriculture. C'est que l'industrie agricole est celle o
+les anciens pouvoirs rgulateurs font encore le mieux sentir leur
+influence et o la fivre des affaires a le moins pntr. C'est elle
+qui rappelle le mieux ce qu'tait autrefois la constitution gnrale de
+l'ordre conomique. Et encore l'cart serait-il plus marqu si, parmi
+les suicids de l'industrie, on distinguait les patrons des ouvriers,
+car ce sont probablement les premiers qui sont le plus atteints par
+l'tat d'_anomie_. Le taux norme de la population rentire (720 pour un
+million) montre assez que ce sont les plus fortuns qui souffrent le
+plus. C'est que tout ce qui oblige la subordination attnue les effets
+de cet tat. Les classes infrieures ont du moins leur horizon limit
+par celles qui leur sont superposes et, par cela mme, leurs dsirs
+sont plus dfinis. Mais ceux qui n'ont plus que le vide au-dessus d'eux,
+sont presque ncessits s'y perdre, s'il n'est pas de force qui les
+retienne en arrire.
+
+L'anomie est donc, dans nos socits modernes, un facteur rgulier et
+spcifique de suicides; elle est une des sources auxquelles s'alimente
+le contingent annuel. Nous sommes, par consquent, en prsence d'un
+nouveau type qui doit tre distingu des autres. Il en diffre en ce
+qu'il dpend, non de la manire dont les individus sont attachs la
+socit, mais de la faon dont elle les rglemente. Le suicide goste
+vient de ce que les hommes n'aperoivent plus de raison d'tre la vie;
+le suicide altruiste de ce que cette raison leur parat tre en dehors
+de la vie elle-mme; la troisime sorte de suicide, dont nous venons de
+constater l'existence, de ce que leur activit est drgle et de ce
+qu'ils en souffrent. En raison de son origine, nous donnerons cette
+dernire espce le nom de _suicide anomique_.
+
+Assurment, ce suicide et le suicide goste ne sont pas sans rapports
+de parent. L'un et l'autre viennent de ce que la socit n'est pas
+suffisamment prsente aux individus. Mais la sphre d'o elle est
+absente n'est pas la mme dans les deux cas. Dans le suicide goste,
+c'est l'activit proprement collective qu'elle fait dfaut, la
+laissant ainsi dpourvue d'objet et de signification. Dans le suicide
+anomique, c'est aux passions proprement individuelles qu'elle manque,
+les laissant ainsi sans frein qui les rgle. Il en rsulte que, malgr
+leurs relations, ces deux types restent indpendants l'un de l'autre.
+Nous pouvons rapporter la socit tout ce qu'il y a de social en nous,
+et ne pas savoir borner nos dsirs; sans tre un goste, on peut vivre
+ l'tat d'anomie, et inversement. Aussi n'est-ce pas dans les mmes
+milieux sociaux que ces deux sortes de suicides recrutent leur
+principale clientle; l'un a pour terrain d'lection les carrires
+intellectuelles, le monde o l'on pense, l'autre le monde industriel ou
+commercial.
+
+
+
+
+IV.
+
+Mais l'anomie conomique n'est pas la seule qui puisse engendrer le
+suicide.
+
+TABLEAU XXV
+
+_Comparaison des tats europens au double point de vue du divorce et du
+suicide._
+
+/*
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+| | DIVORCES ANNUELS | SUICIDES |
+| |pour 1.000 mariages.| par million d'habitants.|
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+| I.---PAYS O LES DIVORCES ET LES SPARATIONS DE CORPS SONT RARES. |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Norwge. | 0,54 (1875-80) | 73 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Russie. | 1,6 (1871-77) | 30 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Angleterre et Galles.| 1,3 (1871-79) | 68 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|cosse. | 2,1 (1871-81) | |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Italie. | 3,05 (1871-73) | 31 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Finlande. | 3,9 (1875-79) | 30,8 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Moyennes. | 2,07 | 46,5 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+| II.---PAYS O LES DIVORCES ET LES SPARATIONS DE CORPS |
+| ONT UNE FRQUENCE MOYENNE. |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Bavire. | 5,0 (1881) | 90,5 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Belgique | 5,1 (1871-80) | 68,5 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Pays-Bas. | 6,0 (1871-80) | 35,5 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Sude. | 6,4 (1871-80) | 81 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Bade. | 6,5 (1874-79) | 156,6 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|France. | 7,5 (1871-79) | 150 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Wurtemberg. | 8,4 (1876-78) | 162,4 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Prusse. | | 133 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Moyennes. | 6,4 | 109,6 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+| III.---PAYS O LES DIVORCES ET LES SPARATIONS SONT FRQUENTS. |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Saxe-Royale. | 26,9 (1876-80) | 299 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Danemark. | 38 (1871-80) | 258 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Suisse. | 47 (1876-80) | 216 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+|Moyennes. | 37,3 | 257 |
++---------------------+--------------------+-------------------------+
+*/
+
+Les suicides qui ont lieu quand s'ouvre la crise du veuvage et dont nous
+avons dj parl[258], sont dus, en effet, l'anomie domestique qui
+rsulte de la mort d'un des poux. Il se produit alors un bouleversement
+de la famille dont le survivant subit l'influence. Il n'est pas adapt
+la situation nouvelle qui lui est faite et c'est pourquoi il se tue plus
+facilement.
+
+Mais il est une autre varit du suicide anomique qui doit nous arrter
+davantage, la fois parce qu'elle est plus chronique et qu'elle va nous
+servir mettre en lumire la nature et les fonctions du mariage.
+
+Dans les _Annales de dmographie internationale_ (septembre 1882), M.
+Bertillon a publi un remarquable travail sur le divorce, au cours
+duquel il a tabli la proposition suivante: dans toute l'Europe, le
+nombre des suicides varie comme celui des divorces et des sparations de
+corps.
+
+Si l'on compare les diffrents pays ce double point de vue, on
+constate dj ce paralllisme (V. Tableau XXV, ci-dessus). Non seulement
+le rapport entre les moyennes est vident, mais la seule irrgularit de
+dtail un peu marque est celle des Pays-Bas o les suicides ne sont pas
+ la hauteur des divorces.
+
+La loi se vrifie avec plus de rigueur encore si l'on compare, non des
+pays diffrents, mais des provinces diffrentes d'un mme pays. En
+Suisse, notamment, la concidence entre ces deux ordres de phnomnes
+est frappante (V. Tableau XXVI, ci-dessous). Ce sont les cantons
+protestants qui comptent le plus de divorces, ce sont eux aussi qui
+comptent le plus de suicides. Les cantons mixtes viennent aprs, l'un
+et l'autre point de vue, et ensuite seulement les cantons catholiques.
+ l'intrieur de chaque groupe, on note les mmes concordances. Parmi
+les cantons catholiques, Soleure et Appenzell intrieur se distinguent
+par le nombre lev de leurs divorces; ils se distinguent galement par
+le chiffre de leurs suicides. Fribourg, quoique catholique et franais,
+a passablement de divorces, il a passablement de suicides. Parmi les
+cantons protestants allemands, il n'en est pas qui aient autant de
+divorces que Schaffouse; Schaffouse tient aussi la tte pour les
+suicides. Enfin les cantons mixtes, la seule exception d'Argovie, se
+classent exactement de la mme manire sous l'un et sous l'autre
+rapport.
+
+TABLEAU XXVI
+
+_Comparaison des cantons suisses au point de vue des divorces et des
+suicides._
+
+/*
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| |DIVORCES et|SUICIDES | |DIVORCES et|SUICIDES |
+| |sparations| par | |sparations| par |
+| | sur 1.000 |1 million| | sur 1.000 |1 million|
+| | mariages. | | | mariages. | |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| |
+| I---CANTONS CATHOLIQUES |
+| |
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Franais et Italiens._ |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Tessin | 7,6 | 57 |Fribourg | 15,9 | 119 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Valais | 4,0 | 47 | | | |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Moyennes | 5,8 | 50 |Moyennes | 15,9 | 119 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| _Allemands._ |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Uri | " | 60 |Soleure | 37,7 | 205 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Unterwalden| 4,9 | 20 |Appenzellint| 18,9 | 158 |
+|-le-Haut | | | | | |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Unterwalden| 5,2 | 1 |Zug | 14,8 | 87 |
+|-le-Bas | | | | | |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Schwytz | 5,6 | 70 |Lucerne | 13,0 | 100 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Moyennes | 3,9 | 37,7 |Moyennes | 21,1 | 137,5 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| |
+| II.---CANTONS PROTESTANTS. |
+| |
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Franais_. |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Neufchtel | 42,4 | 560 |Vaud | 43,5 | 352 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| _Allemands._ |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Berne | 47,2 | 229 |Schaffouse | 106,0 | 602 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Ble-ville | 34,5 | 323 |Appenzellext| 100,7 | 213 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Ble | 33,0 | 288 |Zurich | 80,0 | 288 |
+|-campagne | | | | | 288 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Moyennes | 38,2 | 280 |Moyennes | 92,4 | 307 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+| |
+| III.---CANTONS MIXTES QUANT LA RELIGION. |
+| |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Argovie | 40,0 | 195 |Genve | 70,5 | 360 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Grisons | 30,9 | 116 |Saint-Gall | 57,6 | 179 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+|Moyennes | 36,9 | 155 |Moyennes | 64,0 | 269 |
++-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
+*/
+
+La mme comparaison faite entre les dpartements franais donne le mme
+rsultat. Les ayant classs en huit catgories d'aprs l'importance de
+leur mortalit-suicide, nous avons constat que les groupes, ainsi
+forms, se rangeaient dans le mme ordre que sous le rapport des
+divorces et des sparations de corps:
+
+/*
++------------------------------+----------------+--------------------+
+| | SUICIDES |MOYENNE DES DIVORCES|
+| |pour 1 million. | et sparations |
+| | |pour 1.000 mariages.|
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|1er groupe ( 5 dpartements). |Au-dessous de 50| 2,6 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|2e --- (18 --- ). | De 51 75 | 2,9 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|3e --- (15 --- ). | 76 100 | 5,0 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|4e --- (19 --- ). | 101 150 | 5,4 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|5e --- (10 --- ). | 151 200 | 7,5 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|6e --- ( 9 --- ). | 201 250 | 8,2 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|7e --- ( 4 --- ). | 251 300 | 10,0 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+|8e --- ( 5 --- ). | Au-dessus. | 12,4 |
++------------------------------+----------------+--------------------+
+*/
+
+Ce rapport tabli, cherchons l'expliquer.
+
+Nous ne mentionnerons que pour mmoire l'explication qu'en a
+sommairement propose M. Bertillon. D'aprs cet auteur, le nombre des
+suicides et celui des divorces varient paralllement parce qu'ils
+dpendent l'un et l'autre d'un mme facteur: la frquence plus ou moins
+grande des gens mal quilibrs. En effet, dit-il, il y a d'autant plus
+de divorces dans un pays qu'il y a plus d'poux insupportables. Or, ces
+derniers se recrutent surtout parmi les irrguliers, les individus au
+caractre mal fait et mal pondr, que ce mme temprament prdispose
+galement au suicide. Le paralllisme ne viendrait donc pas de ce que
+l'institution du divorce a, par elle-mme, une influence sur le suicide,
+mais de ce que ces deux ordres de faits drivent d'une mme cause qu'ils
+expriment diffremment. Mais c'est arbitrairement et sans preuves qu'on
+rattache ainsi le divorce certaines tares psychopathiques. Il n'y a
+aucune raison de supposer qu'il y a, en Suisse, 15 fois plus de
+dsquilibrs qu'en Italie et de 6 7 fois plus qu'en France, et
+cependant les divorces sont, dans le premier de ces pays, 15 fois plus
+frquents que dans le second et 7 fois environ plus que dans le
+troisime. De plus, pour ce qui est du suicide, nous savons combien les
+conditions purement individuelles sont loin de pouvoir en rendre compte.
+Tout ce qui suit achvera, d'ailleurs, de dmontrer l'insuffisance de
+cette thorie.
+
+Ce n'est pas dans les prdispositions organiques des sujets, mais dans
+la nature intrinsque du divorce qu'il faut aller chercher la cause de
+cette remarquable relation. Sur ce point, une premire proposition peut
+tre tablie: dans tous les pays pour lesquels nous avons les
+informations ncessaires, les suicides de divorcs sont incomparablement
+suprieurs en nombre ceux que fournissent les autres parties de la
+population.
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| | SUICIDES SUR UN MILLION DE |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| | Clibataires| Maris. | Veufs. | Divorces. |
+| | au del | | | |
+| | de 15 ans. | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+| |Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Prusse | 360 | 120 | 430 | 90 | 1.471| 215 | 1.875| 290 |
+|(1887-1889) | | | | | | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Prusse | 388 | 129 | 498 | 100 | 1.552| 194 | 1.952| 328 |
+|(1883-1890) | | | | | | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Bade | 458 | 93 | 460 | 85 | 1.172| 171 | 1.328| |
+|(1885-1893) | | | | | | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Saxe | | | 481 | 120 | 1.242| 240 | 3.102| 312 |
+|(1847-1858) | | | | | | | | |
++------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
+|Saxe | 555,18 | 821 | 146 | | | 3.252| 389 |
+|(1876) | | | | | | | |
++------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
+|Wurtemberg | | 226 | 52 | 530| 97 | 1.298| 281 |
+|(1846-1860) | | | | | | | |
++------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
+|Wurtemberg | 251 | 218 | 405 | 796 |
+|(1873-1892) | | | | |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+*/
+
+
+
+Ainsi, les divorcs des deux sexes se tuent entre trois et quatre fois
+plus que les gens maris, quoiqu'ils soient plus jeunes (40 ans, en
+France, au lieu de 46 ans), et sensiblement plus que les veufs malgr
+l'aggravation qui rsulte pour ces derniers de leur grand ge. Comment
+cela se fait-il? il n'est pas douteux que le changement de rgime moral
+et matriel, qui est la consquence du divorce, doit tre pour quelque
+chose dans ce rsultat. Mais il ne suffit pas l'expliquer. En effet,
+le veuvage est un trouble non moins complet de l'existence; il a mme,
+en gnral, des suites beaucoup plus douloureuses puisqu'il n'tait pas
+dsir par les poux, tandis que, le plus souvent, le divorce est pour
+eux une dlivrance. Et pourtant, les divorcs qui, en raison de leur
+ge, devraient se tuer deux fois moins que les veufs, se tuent partout
+davantage, et jusqu' deux fois plus dans certains pays. Cette
+aggravation, qui peut tre reprsente par un coefficient compris entre
+2,5 et 4, ne dpend aucunement de leur changement d'tat.
+
+Pour en trouver les causes, reportons-nous l'une des propositions que
+nous avons prcdemment tablies. Nous avons vu au chapitre troisime de
+ce mme livre que, pour une mme socit, la tendance des veufs pour le
+suicide tait fonction de la tendance correspondante des gens maris. Si
+les seconds sont fortement protgs, les premiers jouissent d'une
+immunit moindre, sans doute, mais encore importante, et le sexe que le
+mariage prserve le mieux est aussi celui qui est le mieux prserv
+l'tat de veuvage. En un mot, quand la socit conjugale est dissoute
+par le dcs de l'un des poux, les effets qu'elle avait par rapport au
+suicide continuent se faire sentir en partie sur le survivant[259].
+Mais alors n'est-il pas lgitime de supposer que le mme phnomne se
+produit quand le mariage est rompu, non par la mort, mais par un acte
+juridique et que l'aggravation dont souffrent les divorcs est une
+consquence, non du divorce, mais du mariage auquel il a mis fin? Elle
+doit tenir une certaine constitution matrimoniale dont les poux
+continuent subir l'influence, alors mme qu'ils sont spars. S'ils
+ont un si violent penchant au suicide, c'est qu'ils y taient dj
+fortement enclins alors qu'ils vivaient ensemble et par le fait mme de
+leur vie commune.
+
+TABLEAU XXVII
+
+_Influence du divorce sur l'immunit des poux._
+
+/*
++-------------------------------+--------------------+---------------+
+| |SUICIDES PAR MILLION| COEFFICIENTS |
+| | de sujets. |de prservation|
+| | | des poux par |
+| PAYS | | rapport aux |
+| | | garons. |
+| +--------------------+ |
+| | Garons | poux. | |
+| | au-dessus | | |
+| | de 15 ans.| | |
++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
+| |Italie (1884-88).| 145 | 88 | 1,64 |
+|O le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
+|n'existe pas.|France (1863-68).| 273 | 245,7 | 1,11 |
+| |[260] | | | |
++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
+| |Bade (1885-93). | 458 | 460 | 0,99 |
+|O le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
+|est largement|Prusse (1883-90).| 388 | 498 | 0,77 |
+|pratiqu. +-----------------+-----------+--------+---------------+
+| |Prusse (1887-89).| 364 | 431 | 0,83 |
++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
+| | | Sur 100 suicides de| |
+| | | tout tat civil, | |
+| | +-----------+--------+ |
+| | | Garons. | poux | |
+| | +-----------+--------+ |
+|O le divorce| | 27,5 | 52,5 | |
+|est trs |Saxe (1879-80). +-----------+--------+ |
+|frquent. | | Sur 100 habitants | 0,63 |
+|[261] | | mles de tout tat | |
+| | | civil, | |
+| | +-----------+--------+ |
+| | | Garons. | poux | |
+| | +-----------+--------+ |
+| | | 42,10 | 52,47 | |
++-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
+*/
+
+Cette proposition admise, la correspondance des divorces et des suicides
+devient explicable. En effet, chez les peuples o le divorce est
+frquent, cette constitution _sui generis_ du mariage dont il est
+solidaire doit tre ncessairement trs rpandue; car elle n'est pas
+spciale aux mnages qui sont prdestins une dissolution lgale. Si
+elle atteint chez eux son maximum, d'intensit, elle doit se retrouver
+chez les autres ou la plupart des autres, quoiqu' un moindre degr.
+Car, de mme que l o il y a beaucoup de suicides il y a beaucoup de
+tentatives de suicides, et que la mortalit ne peut crotre sans que la
+morbidit augmente en mme temps, il doit y avoir beaucoup de mnages
+plus ou moins proches du divorce l o il y a beaucoup de divorces
+effectifs. Le nombre de ces derniers ne peut donc s'lever, sans que se
+dveloppe et se gnralise dans la mme mesure cet tat de la famille
+qui prdispose au suicide et, par consquent, il est naturel que les
+deux phnomnes varient dans le mme sens.
+
+Outre que cette hypothse est conforme tout ce qui a t
+antrieurement dmontr, elle est susceptible d'une preuve directe. En
+effet, si elle est fonde, les gens maris doivent avoir, dans les pays
+o les divorces sont nombreux, une moindre immunit contre le suicide
+que l o le mariage est indissoluble. C'est effectivement ce qui
+rsulte des faits, du moins _en ce qui concerne les poux_, comme le
+montre le Tableau XXVII (ci-dessus). L'Italie, pays catholique o le
+divorce est inconnu, est aussi celui o le coefficient de prservation
+des poux est le plus lev; il est moindre en France o les sparations
+de corps ont toujours t plus frquentes, et on le voit dcrotre
+mesure qu'on passe des socits o le divorce est plus largement
+pratiqu[262].
+
+Nous n'avons pu nous procurer le chiffre des divorces dans le
+grand-duch d'Oldenbourg. Cependant, tant donn que c'est un pays
+protestant, on peut croire qu'ils y sont frquents, sans l'tre pourtant
+avec excs; car la minorit catholique est assez importante. Il doit
+donc, ce point de vue, tre peu prs au mme rang que Bade et que la
+Prusse. Or il se classe aussi au mme rang au point de vue de l'immunit
+dont y jouissent les poux; 100.000 clibataires au del de 15 ans
+donnent annuellement 52 suicides, 100.000 poux en commettent 66. Le
+coefficient de prservation pour ces derniers est donc de 0,79, trs
+diffrent, par consquent, de celui que l'on observe dans les pays
+catholiques o le divorce est rare ou inconnu.
+
+La France nous fournit l'occasion de faire une observation qui confirme
+les prcdentes, d'autant mieux qu'elle a plus de rigueur encore. Les
+divorces sont beaucoup plus frquents dans la Seine que dans le reste du
+pays. En 1885, le nombre des divorces prononcs y tait de 23,99 pour
+10.000 mnages rguliers alors que, pour toute la France, la moyenne
+n'tait que de 5,65. Or, il suffit de se reporter au tableau XXII pour
+constater que le coefficient de prservation des poux est sensiblement
+moindre dans la Seine qu'en province. Il n'y atteint, en effet, 3
+qu'une seule fois, c'est pour la priode de 20 25 ans; et encore
+l'exactitude du chiffre est-elle douteuse, car il est calcul d'aprs un
+trop petit nombre de cas, attendu qu'il n'y a gure annuellement qu'un
+suicide d'poux cet ge. partir de 30 ans, le coefficient ne dpasse
+pas 2, il est le plus souvent au-dessous et il devient mme infrieur
+l'unit entre 60 et 70 ans. En moyenne, il est de 1,73. Dans les
+dpartements, au contraire, il est 5 fois sur 8 suprieur 3; en
+moyenne, il est de 2,88, c'est--dire 1,66 fois plus fort que dans la
+Seine.
+
+Voil une preuve de plus que le nombre lev des suicides dans les pays
+o le divorce est rpandu ne tient pas quelque prdisposition
+organique, notamment la frquence des sujets dsquilibrs. Car si
+telle tait la vritable cause, elle devrait faire sentir ses effets
+aussi bien sur les clibataires que sur les maris. Or, en fait, ce sont
+ces derniers qui sont le plus atteints. C'est donc que l'origine du mal
+se trouve bien, comme nous l'avons suppos, dans quelque particularit
+soit du mariage, soit de la famille. Reste choisir entre ces deux
+dernires hypothses. Cette moindre immunit des poux est-elle due
+l'tat de la socit domestique ou l'tat de la socit matrimoniale?
+Est-ce l'esprit familial qui est moins bon ou le lien conjugal qui n'est
+pas tout ce qu'il doit tre?
+
+Un premier fait qui rend improbable la premire explication, c'est que,
+chez les peuples o le divorce est le plus frquent, la natalit est
+trs bonne, par suite, la densit du groupe domestique trs leve. Or
+nous savons que l o la famille est dense, l'esprit de famille est
+gnralement fort. Il y a donc tout lieu de croire que c'est dans la
+nature du mariage que se trouve la cause du phnomne.
+
+Et en effet, si c'tait la constitution de la famille qu'il tait
+imputable, les pouses, elles aussi, devraient tre moins prserves du
+suicide dans les pays o le divorce est d'un usage courant que l o il
+est peu pratiqu; car elles sont aussi bien atteintes que l'poux par le
+mauvais tat des relations domestiques. Or c'est exactement l'inverse
+qui a lieu. Le coefficient de prservation des femmes maries s'lve
+mesure que celui des poux s'abaisse, c'est--dire mesure que les
+divorces sont plus frquents, et inversement. Plus le lien conjugal se
+rompt souvent et facilement, plus la femme est favorise par rapport au
+mari (V. Tableau XXVIII, ci-dessous).
+
+TABLEAU XXVIII
+
+_Influence du divorce sur l'immunit des pouses[263]._
+
+/*
++---------+-----------------+--------------+------------+------------+
+| | SUICIDES |COEFFICIENT de|COMBIEN le |COMBIEN le |
+| | sur 1 |prservation |coefficient |coefficient |
+| | million de |des |des poux |des pouses |
+| |Filles |pouses|pouses|poux |dpasse-t-il|dpasse-t-il|
+| |au-dessus| | | |de fois |de fois |
+| |de 16 ans| | | |celui des |celui des |
+| | | | | |pouses? |poux? |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Italie | 21 | 22 | 0,95 | 1,64 | 1,72 | |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|France | 59 | 62,5 | 0,96 | 1,11 | 1,15 | |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Bade | 93 | 85 | 1,09 | 0,99 | | 1,10 |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Prusse | 129 | 100 | 1,29 | 0,77 | | 1,67 |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Prusse | | | | | | |
+|(1887-89)| 120 | 90 | 1,33 | 0,83 | | 1,60 |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+| |Sur 100 suicides | | | | |
+| |de tout tat | | | | |
+| |civil, | | | | |
+| +---------+-------+-------+------+------------+------------+
+|Saxe |Filles |pouses| | | | |
+| | 35,3 | 42,6 | | | | |
+| +---------+-------+-------+------+------------+------------+
+| |Sur 100 | | | | |
+| |habitantes de | | | | |
+| |tout tat civil, | | | | |
+| +---------+-------+-------+------+------------+------------+
+| | Filles |pouses| | | | |
+| | 37,97 | 49,74 | 1,19 | 0,63 | | 1,73 |
++---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
+*/
+
+L'inversion entre les deux sries de coefficients est remarquable. Dans
+les pays o le divorce n'existe pas, la femme est moins prserve que
+son mari; mais son infriorit est plus grande en Italie qu'en France o
+le lien matrimonial a toujours t plus fragile. Au contraire, ds que
+le divorce est pratiqu (Bade), le mari est moins prserv que l'pouse
+et l'avantage de celle-ci crot rgulirement mesure que les divorces
+se dveloppent.
+
+De mme que prcdemment, le grand-duch d'Oldenbourg se comporte ce
+point de vue comme les autres pays d'Allemagne o le divorce est d'une
+frquence moyenne. Un million de filles donnent 203 suicides, un million
+de femmes maries 156; celles-ci ont donc un coefficient de prservation
+gal 1,3 bien suprieur celui des poux qui n'tait que de 0,79. Le
+premier est 1,64 fois plus fort que le second, peu prs comme en
+Prusse.
+
+La comparaison de la Seine avec les autres dpartements franais
+confirme cette loi d'une manire clatante. En province, o l'on divorce
+moins, le coefficient moyen des femmes maries n'est que de 1,49; il ne
+reprsente donc que la moiti du coefficient moyen des poux qui est de
+2,88. Dans la Seine, le rapport est renvers. L'immunit des hommes
+n'est que de 1,56 et mme de 1,44 si on laisse de ct les chiffres
+douteux qui se rapportent la priode de 20 25 ans; l'immunit des
+femmes est de 1,79. La situation de la femme par rapport au mari y est
+donc plus de deux fois meilleure que dans les dpartements.
+
+On peut faire la mme constatation, si l'on compare les diffrentes
+provinces de Prusse:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Provinces o il y a par 100.000 maris:_ |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+| De 810 |COEFFICIENTS| De 371 |COEFFICIENTS| De 229 |COEFFICIENTS|
+| 405 | de | 324 | de | 116 | de |
+|divorcs.|prservation|divorcs.|prservation|divorcs.|prservation|
+| |des pouses.| |des pouses.| |des pouses.|
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+|Berlin | 1,72 |Pomranie| 1 | Posen | 1 |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+|Brande- | 1,75 | Silsie | 1,18 | Hesse | 1,44 |
+|bourg | | | | | |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+|Prusse | 1,50 |Prusse | 1 | Hanovre | 0,90 |
+|orientale| |occid. | | | |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+|Saxe | 2,08 |Schleswig| 1,20 | Pays | 1,25 |
+| | | | | Rhnan | |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+| | | | |Westpha- | 0,80 |
+| | | | |lie | |
++---------+------------+---------+------------+---------+------------+
+*/
+
+Tous les coefficients du premier groupe sont sensiblement suprieurs
+ceux du second, et c'est dans le troisime que se trouvent les plus
+faibles. La seule anomalie est celle de la Hesse o, pour des raisons
+inconnues, les femmes maries jouissent d'une immunit assez importante,
+quoique les divorcs y soient peu nombreux[264].
+
+TABLEAU XXIX
+
+_Part proportionnelle de chaque sexe aux suicides de chaque catgorie
+d'tat civil dans diffrents pays d'Europe._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| | | | EXCDENT |
+| | | | moyen, par pays |
+| | | | de la part des |
+| | | +----------+-----------+
+| | SUR 100 SUICIDES | SUR 100 SUICIDES | pouses | Filles |
+| | de clibataires, | de maris, |sur celle |sur celle |
+| | il y a | il y a |des filles|des pouses|
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|Italie | 87 garons | 79 poux | | |
+| 1871 | 13 filles | 21 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | |
+|Italie | 82 garons | 78 poux | | |
+| 1872 | 18 filles | 22 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+ 6,2 | |
+|Italie | 86 garons | 79 poux | | |
+| 1873 | 14 filles | 21 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | |
+|Italie | 85 garons | 79 poux | | |
+|1884-88| 15 filles | 21 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|France | 84 garons | 78 poux | | |
+|1863-66| 16 filles | 22 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | |
+|France | 84 garons | 79 poux | 3,6 | |
+|1867-71| 16 filles | 21 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | |
+|France | 81 garons | 81 poux | | |
+|1888-91| 19 filles | 19 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|Bade | 84 garons | 85 poux | | |
+|1869-73| 16 filles | 15 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | 1 |
+|Bade | 84 garons | 85 poux | | |
+|1885-93| 16 filles | 15 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|Prusse | 78 garons | 83 poux | | |
+|1873-75| 22 filles | 17 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | 5 |
+|Prusse | 77 garons | 83 poux | | |
+|1887-89| 23 filles | 17 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+|Saxe | 77 garons | 84 poux | | |
+|1866-70| 23 filles | 16 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+ | 7 |
+|Saxe | 80 garons | 86 poux | | |
+|1879-90| 22 filles | 14 pouses | | |
++-------+------------------+------------------+----------+-----------+
+*/
+
+Malgr cette concordance des preuves, soumettons cette loi une
+dernire vrification. Au lieu de comparer l'immunit des poux celle
+des pouses, cherchons de quelle manire, diffrente selon les pays, le
+mariage modifie la situation respective des sexes quant au suicide.
+C'est cette comparaison qui fait l'objet du tableau XXIX. On y voit que,
+dans les pays o le divorce n'existe pas ou n'est tabli que depuis peu,
+la femme participe en plus forte proportion aux suicides des maris
+qu'aux suicides des clibataires. C'est dire que le mariage y favorise
+l'poux plus que l'pouse, et la situation dfavorable de cette dernire
+est plus accuse en Italie qu'en France. L'excdent moyen de la part
+proportionnelle des femmes maries sur celle des filles est, en effet,
+deux fois plus lev dans le premier de ces deux pays que dans le
+second. Ds qu'on passe aux peuples o l'institution du divorce
+fonctionne largement, le phnomne inverse se produit. C'est la femme
+qui gagne du terrain par le fait du mariage et l'homme qui en perd; et
+le profit qu'elle en tire est plus considrable en Prusse qu' Bade et
+en Saxe qu'en Prusse. Il atteint son maximum dans le pays o les
+divorces, de leur ct, ont leur frquence maxima.
+
+On peut donc considrer comme au-dessus de toute contestation la loi
+suivante: _Le mariage favorise d'autant plus la femme au point de vue du
+suicide que le divorce est plus pratiqu, et inversement._
+
+De cette proposition sortent deux consquences.
+
+La premire, c'est que les poux contribuent seuls cette lvation du
+taux des suicides que l'on observe dans les socits o les divorces
+sont frquents, les pouses, au contraire, s'y tuant moins qu'ailleurs.
+Si donc le divorce ne peut se dvelopper sans que la situation morale de
+la femme s'amliore, il est inadmissible qu'il soit li un mauvais
+tat de la socit domestique de nature aggraver le penchant au
+suicide; car cette aggravation devrait se produire chez la femme comme
+chez le mari. Un affaiblissement de l'esprit de famille ne peut avoir
+des effets aussi opposs sur les deux sexes: il ne peut pas favoriser la
+mre et atteindre aussi gravement le pre. Par consquent, c'est dans
+l'tat du mariage et non dans la constitution de la famille que se
+trouve la cause du phnomne que nous tudions. Et en effet, il est trs
+possible que le mariage agisse en sens inverse sur le mari et sur la
+femme. Car si, en tant que parents, ils ont le mme objectif, en tant
+que conjoints, leurs intrts sont diffrents et souvent antagonistes.
+Il peut donc trs bien se faire que, dans certaines socits, telle
+particularit de l'institution matrimoniale profite l'un et nuise
+l'autre. Tout ce qui prcde tend prouver que c'est prcisment le cas
+du divorce.
+
+En second lieu, la mme raison nous oblige rejeter l'hypothse d'aprs
+laquelle ce mauvais tat du mariage, dont divorces et suicides sont
+solidaires, consisterait simplement en une plus grande frquence des
+discussions domestiques; car, pas plus que le relchement du lien
+familial, une telle cause ne saurait avoir pour rsultat d'accrotre
+l'immunit de la femme. Si le chiffre des suicides, l o le divorce est
+usit, tenait rellement au nombre des querelles conjugales, l'pouse
+devrait en souffrir tout comme l'poux. Il n'y a rien l qui soit de
+nature la prserver exceptionnellement. Une telle hypothse est
+d'autant moins soutenable que, la plupart du temps, le divorce est
+demand par la femme contre le mari (en France, 60 % pour les divorces
+et 83 % pour les sparations de corps[265]). C'est donc que les troubles
+du mnage sont, dans la majeure partie des cas, imputables l'homme.
+Mais alors il serait inintelligible que, dans les pays o l'on divorce
+beaucoup, l'homme se tut plus parce qu'il fait plus souffrir sa femme,
+et que la femme, au contraire, s'y tut moins parce que son mari la fait
+souffrir davantage. D'ailleurs, il n'est pas prouv que le nombre des
+dissentiments conjugaux croisse comme celui des divorces[266].
+
+Cette hypothse carte, il n'en reste plus qu'une de possible. Il faut
+que l'institution mme du divorce, par l'action qu'elle exerce sur le
+mariage, dtermine au suicide.
+
+Et en effet, qu'est-ce que le mariage? Une rglementation des rapports
+des sexes, qui s'tend non seulement aux instincts physiques que ce
+commerce met en jeu, mais encore aux sentiments de toute sorte que la
+civilisation a peu peu greffs sur la base des apptits matriels. Car
+l'amour est, chez nous, un fait beaucoup plus mental qu'organique. Ce
+que l'homme cherche chez la femme, ce n'est pas simplement la
+satisfaction du dsir gnsique. Si ce penchant naturel a t le germe
+de toute l'volution sexuelle, il s'est progressivement compliqu de
+sentiments esthtiques et moraux, nombreux et varis, et il n'est plus
+aujourd'hui que le moindre lment du _processus_ total et touffu auquel
+il a donn naissance. Au contact de ces lments intellectuels, il s'est
+lui-mme partiellement affranchi du corps et comme intellectualis. Ce
+sont des raisons morales qui le suscitent autant que des sollicitations
+physiques. Aussi n'a-t-il plus la priodicit rgulire et automatique
+qu'il prsente chez l'animal. Une excitation psychique peut en tout
+temps l'veiller: il est de toutes les saisons. Mais prcisment parce
+que ces diverses inclinations, ainsi transformes, ne sont pas
+directement places sous la dpendance de ncessits organiques, une
+rglementation sociale leur est indispensable. Puisqu'il n'y a rien dans
+l'organisme qui les contienne, il faut qu'elles soient contenues par la
+socit. Telle est la fonction du mariage. Il rgle toute cette vie
+passionnelle, et le mariage monogamique plus troitement que tout autre.
+Car, en obligeant l'homme ne s'attacher qu' une seule femme, toujours
+la mme, il assigne au besoin d'aimer un objet rigoureusement dfini, et
+ferme l'horizon.
+
+C'est cette dtermination qui fait l'tat d'quilibre moral dont
+bnficie l'poux. Parce qu'il ne peut, sans manquer ses devoirs,
+chercher d'autres satisfactions que celles qui lui sont ainsi permises,
+il y borne ses dsirs. La salutaire discipline laquelle il est soumis
+lui fait un devoir de trouver son bonheur dans sa condition et, par cela
+mme, lui en fournit les moyens. D'ailleurs, si sa passion est tenue de
+ne pas varier, l'objet auquel elle est fixe est tenu de ne pas lui
+manquer: car l'obligation est rciproque. Si ses jouissances sont
+dfinies, elles sont assures, et cette certitude consolide son assiette
+mentale. Tout autre est la situation du clibataire. Comme il peut
+lgitimement s'attacher ce qui lui plat, il aspire tout et rien ne
+le contente. Ce mal de l'infini, que l'anomie apporte partout avec elle,
+peut tout aussi bien atteindre cette partie de notre conscience que
+toute autre; il prend trs souvent une forme sexuelle que Musset a
+dcrite[267]. Du moment qu'on n'est arrt par rien, on ne saurait
+s'arrter soi-mme. Au del des plaisirs dont on a fait l'exprience, on
+en imagine et on en veut d'autres; s'il arrive qu'on ait peu prs
+parcouru tout le cercle du possible, on rve l'impossible; on a soif
+de ce qui n'est pas[268]. Comment la sensibilit ne s'exasprerait-elle
+pas dans cette poursuite qui ne peut pas aboutir? Pour qu'elle en vienne
+ ce point, il n'est mme pas ncessaire qu'on ait multipli l'infini
+les expriences amoureuses et vcu en Don Juan. L'existence mdiocre du
+clibataire vulgaire suffit pour cela. Ce sont sans cesse des esprances
+nouvelles qui s'veillent et qui sont dues, laissant derrire elles
+une impression de fatigue et de dsenchantement. Comment, d'ailleurs, le
+dsir pourrait-il se fixer, puisqu'il n'est pas sr de pouvoir garder ce
+qui l'attire; car l'anomie est double. De mme que le sujet ne se donne
+pas dfinitivement, il ne possde rien titre dfinitif. L'incertitude
+de l'avenir, jointe sa propre indtermination, le condamne donc une
+perptuelle mobilit. De tout cela rsulte un tat de trouble,
+d'agitation et de mcontentement qui accrot ncessairement les chances
+de suicide.
+
+Or, le divorce implique un affaiblissement de la rglementation
+matrimoniale. L o il est tabli, l surtout o le droit et les moeurs
+en facilitent avec excs la pratique, le mariage n'est plus qu'une forme
+affaiblie de lui-mme; c'est un moindre mariage. Il ne saurait donc, au
+mme degr, produire ses effets utiles. La borne qu'il mettait au dsir
+n'a plus la mme fixit; pouvant, tre plus aisment branle et
+dplace, elle contient moins nergiquement la passion et celle-ci, par
+suite, tend davantage se rpandre au del. Elle se rsigne moins
+aisment la condition qui lui est faite. Le calme, la tranquillit
+morale qui faisait la force de l'poux est donc moindre; elle fait
+place, en quelque mesure, un tat d'inquitude qui empche l'homme de
+se tenir ce qu'il a. Il est, d'ailleurs, d'autant moins port
+s'attacher au prsent, que la jouissance ne lui en est pas compltement
+assure: l'avenir est moins garanti. On ne peut pas tre fortement
+retenu par un lien qui peut tre, chaque instant, bris soit d'un ct
+soit de l'autre. On ne peut pas ne pas porter ses regards au del du
+point o l'on est, quand on ne sent pas le sol ferme sous ses pas. Pour
+ces raisons, dans les pays o le mariage est fortement tempr par le
+divorce, il est invitable que l'immunit de l'homme mari soit plus
+faible. Comme, sous un tel rgime, il se rapproche du clibataire, il ne
+peut pas ne pas perdre quelques-uns de ses avantages. Par consquent, le
+nombre total des suicides s'lve[269].
+
+Mais cette consquence du divorce est spciale l'homme; elle n'atteint
+pas l'pouse. En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractre
+moins mental, parce que, d'une manire gnrale, sa vie mentale est
+moins dveloppe. Ils sont plus immdiatement en rapport avec les
+exigences de l'organisme, les suivent plus qu'ils ne les devancent et y
+trouvent par consquent un frein efficace. Parce que la femme est un
+tre plus instinctif que l'homme, pour trouver le calme et la paix, elle
+n'a qu' suivre ses instincts. Une rglementation sociale aussi troite
+que celle du mariage et, surtout, du mariage monogamique ne lui est donc
+pas ncessaire. Or une telle discipline, l mme o elle est utile, ne
+va pas sans inconvnients. En fixant pour jamais la condition conjugale,
+elle empche d'en sortir quoiqu'il puisse arriver. En bornant l'horizon,
+elle ferme les issues et interdit toutes les esprances, mme lgitimes.
+L'homme lui-mme n'est pas sans souffrir de cette immutabilit; mais le
+mal est pour lui largement compens par les bienfaits qu'il en retire
+d'autre part. D'ailleurs, les moeurs lui accordent certains privilges
+qui lui permettent d'attnuer, dans une certaine mesure, la rigueur du
+rgime. Pour la femme, au contraire, il n'y a ni compensation ni
+attnuation. Pour elle, la monogamie est d'obligation stricte, sans
+tempraments d'aucune sorte, et, d'un autre ct, le mariage ne lui est
+pas utile, au moins au mme degr, pour borner ses dsirs qui sont
+naturellement borns et lui apprendre se contenter de son sort; mais
+il l'empche d'en changer s'il devient intolrable. La rgle est donc
+pour elle une gne sans grands avantages. Par suite, tout ce qui
+l'assouplit et l'allge ne peut qu'amliorer la situation de l'pouse.
+Voil pourquoi le divorce la protge, pourquoi aussi elle y recourt
+volontiers.
+
+C'est donc l'tat d'anomie conjugale, produit par l'institution du
+divorce, qui explique le dveloppement parallle des divorces et des
+suicides. Par consquent, ces suicides d'poux qui, dans les pays o il
+y a beaucoup de divorces, lvent le nombre des morts volontaires,
+constituent une varit du suicide anomique. Ils ne viennent pas de ce
+que, dans ces, socits, il y a plus de mauvais poux ou plus de
+mauvaises femmes, partant, plus de mnages malheureux. Ils rsultent,
+d'une constitution morale _sui generis_ qui a elle-mme pour cause, un
+affaiblissement de la rglementation matrimoniale; c'est cette
+constitution, acquise pendant le mariage, qui, en lui survivant, produit
+l'exceptionnelle tendance au suicide que manifestent les divorcs. Du
+reste, nous n'entendons pas dire que cet nervement de la rgle soit
+cr de toutes pices par l'tablissement lgal du divorce. Le divorce
+n'est jamais proclam que pour consacrer un tat des moeurs qui lui tait
+antrieur. Si la conscience publique n'tait arrive peu peu juger
+que l'indissolubilit du lien conjugal est sans raison, le lgislateur
+n'aurait mme pas song en accrotre la fragilit. L'anomie
+matrimoniale peut donc exister dans l'opinion sans tre encore inscrite
+dans la loi. Mais, d'un autre ct, c'est seulement quand elle a pris
+une forme lgale, qu'elle peut produire toutes ses consquences. Tant
+que le droit matrimonial n'est pas modifi, il sert tout au moins
+contenir matriellement les passions; surtout, il s'oppose ce que le
+got de l'anomie gagne du terrain, par cela seul qu'il la rprouve.
+C'est pourquoi elle n'a d'effets caractriss et facilement observables
+que l o elle est devenue une institution juridique.
+
+En mme temps que cette explication rend compte et du paralllisme
+observ entre les divorces et les suicides[270] et des variations
+inverses que prsente l'immunit des poux et celle des pouses, elle
+est confirme par plusieurs autres faits:
+
+1 C'est seulement sous le rgime du divorce qu'il peut y avoir une
+vritable instabilit matrimoniale; car seul il rompt compltement le
+mariage tandis que la sparation de corps ne fait qu'en suspendre
+partiellement certains effets, sans rendre aux poux leur libert. Si
+donc cette anomie spciale aggrave rellement le penchant au suicide,
+les divorcs doivent avoir une aptitude bien suprieure celle des
+spars. C'est, en effet, ce qui ressort du seul document que nous
+connaissions sur ce point. D'aprs un calcul de Legoyt[271], en Saxe,
+pendant la priode 1847-1856, un million de divorcs aurait donn en
+moyenne par an 1.400 suicides et un million de spars 176 seulement. Ce
+dernier taux est mme infrieur celui des poux(318).
+
+2 Si la tendance si forte des clibataires tient en partie l'anomie
+sexuelle dans laquelle ils vivent d'une manire chronique, c'est surtout
+au moment o le sentiment sexuel est le plus en effervescence que
+l'aggravation dont ils souffrent doit tre le plus sensible. Et en
+effet, de 20 45 ans, le taux des suicides de clibataires crot
+beaucoup plus vite qu'ensuite; dans le cours de cette priode, il
+quadruple tandis que de 45 ans l'ge du maximum (aprs 80 ans) il ne
+fait que doubler. Mais, du ct des femmes, la mme acclration ne se
+retrouve pas; de 20 45 ans, le taux des filles ne devient mme pas
+double, il passe seulement de 106 171 (V. Tableau XXI). La priode
+sexuelle n'affecte donc pas la marche des suicides fminins. C'est bien
+ce qui doit se passer si, comme nous l'avons admis, la femme n'est pas
+trs sensible cette forme d'anomie.
+
+3 Enfin, plusieurs des faits tablis au chapitre III de ce mme livre
+trouvent une explication dans la thorie qui vient d'tre expose et,
+par cela mme, peuvent servir la vrifier.
+
+Nous avons vu alors que, par lui-mme et indpendamment de la famille,
+le mariage, en France, confrait l'homme un coefficient de
+prservation gal 1,3. Nous savons maintenant quoi ce coefficient
+correspond. Il reprsente les avantages que l'homme retire de
+l'influence rgulatrice qu'exerce sur lui le mariage, de la modration
+qu'il impose ses penchants et du bien-tre moral qui en rsulte. Mais
+nous avons en mme temps constat que, dans ce mme pays, la condition
+de la femme marie tait, au contraire, aggrave tant que la prsence
+d'enfants ne venait pas corriger les mauvais effets qu'a, pour elle, le
+mariage. Nous venons d'en dire la raison. Ce n'est pas que l'homme soit,
+par nature, un tre goste et mchant dont le rle dans le mnage
+serait de faire souffrir sa compagne. C'est qu'en France o, jusqu' des
+temps rcents, le mariage n'tait pas affaibli par le divorce, la rgle
+inflexible qu'il imposait la femme tait pour elle un joug trs lourd
+et sans profit. Plus gnralement, voil quelle cause est d cet
+antagonisme des sexes qui fait que le mariage ne peut pas les favoriser
+galement[272]: c'est que leurs intrts sont contraires; l'un a besoin
+de contrainte et l'autre de libert.
+
+Il semble bien, d'ailleurs, que l'homme, un certain moment de sa vie,
+soit affect par le mariage de la mme manire que la femme, quoique
+pour d'autres raisons. Si, comme nous l'avons montr, les trop jeunes
+poux se tuent beaucoup plus que les clibataires du mme ge, c'est
+sans doute que leurs passions sont alors trop tumultueuses et trop
+confiantes en elles-mmes pour pouvoir se soumettre une rgle aussi
+svre. Celle-ci leur apparat donc comme un obstacle insupportable
+auquel leurs dsirs viennent se heurter et se briser. C'est pourquoi il
+est probable que le mariage ne produit tous ses effets bienfaisants que
+quand l'ge est venu un peu apaiser l'homme et lui faire sentir la
+ncessit d'une discipline[273].
+
+Enfin, nous avons vu dans ce mme chapitre III que, l o le mariage
+favorise l'pouse de prfrence l'poux, l'cart entre les deux sexes
+est toujours moindre que l o l'inverse a lieu[274]. C'est la preuve
+que, mme dans les socits o l'tat matrimonial est tout l'avantage
+de la femme, il lui rend moins de services qu'il n'en rend l'homme,
+quand c'est ce dernier qui en profite le plus. Elle peut en souffrir
+s'il lui est contraire, plus qu'elle ne peut en bnficier s'il est
+conforme ses intrts. C'est donc qu'elle en a un moindre besoin. Or
+c'est ce que suppose la thorie qui vient d'tre expose. Les rsultats
+que nous avons prcdemment obtenus et ceux qui dcoulent du prsent
+chapitre se rejoignent donc et se contrlent mutuellement.
+
+Nous arrivons ainsi une conclusion assez loigne de l'ide qu'on se
+fait couramment du mariage et de son rle. Il passe pour avoir t
+institu en vue de l'pouse et pour protger sa faiblesse contre les
+caprices masculins. La monogamie, en particulier, est trs souvent
+prsente comme un sacrifice que l'homme aurait fait de ses instincts
+polygames pour relever et amliorer la condition de la femme dans le
+mariage. En ralit, quelles que soient les causes historiques qui l'ont
+dtermin s'imposer cette restriction, c'est lui qu'elle profite le
+plus. La libert laquelle il a ainsi renonc ne pouvait tre pour lui
+qu'une source de tourments. La femme n'avait pas les mmes raisons d'en
+faire l'abandon et, cet gard, on peut dire que, en se soumettant la
+mme rgle, c'est elle qui a fait un sacrifice[275].
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Formes individuelles des diffrents types de suicides.
+
+
+Un rsultat se dgage ds prsent de notre recherche: c'est qu'il n'y
+a pas un suicide, mais des suicides. Sans doute, le suicide est toujours
+le fait d'un homme qui prfre la mort la vie. Mais les causes qui le
+dterminent ne sont pas de mme nature dans tous les cas: elles sont
+mme, parfois, opposes entre elles. Or, il est impossible que la
+diffrence des causes ne se retrouve pas dans les effets. On peut donc
+tre certain qu'il y a plusieurs sortes de suicides qualitativement
+distinctes les unes des autres. Mais ce n'est pas assez d'avoir dmontr
+que ces diffrences doivent exister; on voudrait pouvoir les saisir
+directement par l'observation et savoir en quoi elles consistent. On
+voudrait voir les caractres des suicides particuliers se grouper
+eux-mmes en classes distinctes, correspondant aux types qui viennent
+d'tre distingus. De cette faon, on suivrait la diversit des courants
+suicidognes depuis leurs origines sociales jusqu' leurs manifestations
+individuelles.
+
+Cette classification morphologique, qui n'tait gure possible au dbut
+de cette tude, peut tre tente maintenant qu'une classification
+tiologique en fournit la base. Nous n'avons, en effet, qu' prendre
+pour points de repre les trois sortes de facteurs que nous venons
+d'assigner au suicide et chercher si les proprits distinctives qu'il
+revt en se ralisant chez les individus peuvent en tre drives et de
+quelle manire. Sans doute, on ne peut dduire ainsi toutes les
+particularits qu'il est susceptible de prsenter; car il doit y en
+avoir qui dpendent de la nature propre du sujet. Chaque suicid donne
+son acte une empreinte personnelle qui exprime son temprament, les
+conditions spciales o il se trouve et qui, par consquent, ne peut
+tre explique par les causes sociales et gnrales du phnomne. Mais
+celles-ci, leur tour, doivent imprimer aux suicides qu'elles
+dterminent une tonalit _sui generis_, une marque spciale qui les
+exprime. C'est cette marque collective qu'il s'agit de retrouver.
+
+Il est certain, d'ailleurs, que cette opration ne peut tre faite
+qu'avec une exactitude approximative. Nous ne sommes pas en tat de
+faire une description mthodique de tous les suicides qui sont
+journellement accomplis par les hommes ou qui ont t commis au cours de
+l'histoire. Nous ne pouvons que relever les caractres les plus gnraux
+et les plus frappants sans que nous ayons mme de critre objectif pour
+effectuer cette slection. De plus, pour les rattacher aux causes
+respectives dont ils paraissent driver, nous ne pourrons procder que
+dductivement. Tout ce qui nous sera possible, ce sera de montrer qu'ils
+y sont logiquement impliqus, sans que le raisonnement puisse toujours
+recevoir une confirmation exprimentale. Or nous ne nous dissimulons pas
+qu'une dduction est toujours suspecte quand aucune exprience ne la
+contrle. Cependant, mme sous ces rserves, cette recherche est loin
+d'tre sans utilit. Quand mme on n'y verrait qu'un moyen d'illustrer
+par des exemples les rsultats qui prcdent, elle aurait encore
+l'avantage de leur donner un caractre plus concret, en les reliant plus
+troitement aux donnes de l'observation sensible et aux dtails de
+l'exprience journalire. De plus, elle permettra d'introduire un peu de
+distinction dans cette masse de faits que l'on confond d'ordinaire comme
+s'ils n'taient spars que par des nuances, alors qu'il existe entre
+eux des diffrences tranches. Il en est du suicide comme de
+l'alination mentale. Celle-ci consiste pour le vulgaire dans un tat
+unique, toujours le mme, susceptible seulement de se diversifier
+extrieurement selon les circonstances. Pour l'aliniste, le mot
+dsigne, au contraire, une pluralit de types nosologiques. De mme, on
+se reprsente d'ordinaire tout suicid comme un mlancolique qui
+l'existence est charge. En ralit, les actes par lesquels un homme
+renonce la vie, se rangent en espces diffrentes dont la
+signification morale et sociale n'est pas du tout la mme.
+
+I.
+
+Il est une premire forme de suicide que l'antiquit a certainement
+connue, mais qui s'est surtout dveloppe de nos jours; le Raphal de
+Lamartine nous en offre le type idal. Ce qui la caractrise, c'est un
+tat de langueur mlancolique qui dtend les ressorts de l'action. Les
+affaires, les fonctions publiques, le travail utile, mme les devoirs
+domestiques n'inspirent au sujet qu'indiffrence et qu'loignement. Il
+rpugne sortir de lui-mme. En revanche, la pense et la vie
+intrieure gagnent tout ce que perd l'activit. En se dtournant de ce
+qui l'entoure, la conscience se replie sur elle-mme, se prend elle-mme
+comme son propre et unique objet et se donne pour principale tche de
+s'observer et de s'analyser. Mais, par cette extrme concentration, elle
+ne fait que rendre plus profond le foss qui la spare du reste de
+l'univers. Du moment que l'individu s'prend ce point de soi-mme, il
+ne peut que se dtacher davantage de tout ce qui n'est pas lui et
+consacrer, en le renforant, l'isolement dans lequel il vit. Ce n'est
+pas en ne regardant que soi, qu'on peut trouver des raisons de
+s'attacher autre chose que soi. Tout mouvement, en un sens, est
+altruiste, car il est centrifuge et rpand l'tre hors de lui-mme. La
+rflexion, au contraire, a quelque chose de personnel et d'goste; car
+elle n'est possible que dans la mesure o le sujet se dgage de l'objet
+et s'en loigne pour revenir sur soi-mme, et elle est d'autant plus
+intense que ce retour sur soi est plus complet. On ne peut agir qu'en se
+mlant au monde; pour le penser, au contraire, il faut cesser d'tre
+confondu avec lui, de manire pouvoir le contempler du dehors; plus
+forte raison, est-ce ncessaire pour se penser soi-mme. Celui donc dont
+toute l'activit se tourne en pense intrieure, devient insensible
+tout ce qui l'entoure. S'il aime; ce n'est pas pour se donner, pour
+s'unir, dans une union fconde, un autre tre que lui; c'est pour
+mditer sur son amour. Ses passions ne sont qu'apparentes; car elles
+sont striles. Elles se dissipent en vaines combinaisons d'images, sans
+rien produire qui leur soit extrieur.
+
+Mais d'un autre ct, toute vie intrieure tire du dehors sa matire
+premire. Nous ne pouvons penser que des objets ou la manire dont nous
+les pensons. Nous ne pouvons pas rflchir notre conscience dans un tat
+d'indtermination pure; sous cette forme, elle est impensable. Or, elle
+ne se dtermine qu'affecte par autre chose qu'elle-mme. Si donc elle
+s'individualise au del d'un certain point, si elle se spare trop
+radicalement des autres tres, hommes ou choses, elle se trouve ne plus
+communiquer avec les sources mmes auxquelles elle devrait normalement
+s'alimenter et n'a plus rien quoi elle puisse s'appliquer. En faisant
+le vide autour d'elle, elle a fait le vide en elle et il ne lui reste
+plus rien rflchir que sa propre misre. Elle n'a plus pour objet de
+mditation que le nant qui est en elle et la tristesse qui en est la
+consquence. Elle s'y complat, s'y abandonne avec une sorte de joie
+maladive que Lamartine, qui la connaissait, a merveilleusement dcrite
+par la bouche de son hros: La langueur de toutes choses autour de moi
+tait, dit-il, une merveilleuse consonance avec ma propre langueur. Elle
+l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abmes de
+tristesse. Mais cette tristesse tait vivante, assez pleine de penses,
+d'impressions, de communications avec l'infini, de clair-obscur dans mon
+me pour que je ne dsirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme,
+mais maladie dont le sentiment mme est un attrait au lieu d'tre une
+douleur, et o la mort ressemble un voluptueux vanouissement dans
+l'infini. J'tais rsolu m'y livrer dsormais tout entier, me
+squestrer de toute socit qui pouvait m'en distraire, et
+m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde
+que je rencontrerais l; mon isolement d'esprit tait un linceul
+travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la
+nature et Dieu[276].
+
+Mais on ne peut rester ainsi en contemplation devant le vide, sans y
+tre progressivement attir. On a beau le dcorer du nom d'infini, il ne
+change pas pour cela de nature. Quand on prouve tant de plaisir
+n'tre pas, on ne peut satisfaire compltement son penchant qu'en
+renonant compltement tre. Voil ce qu'il y a d'exact dans le
+paralllisme que Hartmann croit observer entre le dveloppement de la
+conscience et l'affaiblissement du vouloir vivre. C'est que l'ide et le
+mouvement sont, en effet, deux forces antagonistes qui progressent en
+sens inverse l'une de l'autre, et que le mouvement, c'est la vie.
+Penser, a-t-on dit, c'est se retenir d'agir; c'est donc, dans la mme
+mesure, se retenir de vivre. C'est pourquoi le rgne absolu de l'ide ne
+peut s'tablir ni surtout se maintenir: car c'est la mort. Mais ce n'est
+pas dire que, comme le croit Hartmann, la ralit soit, par elle-mme,
+intolrable, moins d'tre voile par l'illusion. La tristesse n'est
+pas inhrente aux choses; elle ne nous vient pas du monde et par cela
+seul que nous le pensons. Elle est un produit de notre propre pense.
+C'est nous qui la crons de toutes pices; mais il faut pour cela que
+notre pense soit anormale. Si la conscience fait parfois le malheur de
+l'homme, c'est seulement quand elle atteint un dveloppement maladif,
+quand, s'insurgeant contre sa propre nature, elle se pose comme un
+absolu et cherche en elle-mme sa propre fin. Il s'agit si peu d'une
+dcouverte tardive, de la conqute ultime de la science, que nous
+aurions pu tout aussi bien emprunter l'tat d'esprit stocien les
+principaux lments de notre description. Le stocisme lui aussi
+enseigne que l'homme doit se dtacher de tout ce qui lui est extrieur
+pour vivre de lui-mme et par lui-mme. Seulement, comme la vie se
+trouve alors sans raison, la doctrine conclut au suicide.
+
+Ces mmes caractres se retrouvent dans l'acte final qui est la
+consquence logique de cet tat moral. Le dnouement n'a rien de violent
+ni de prcipit. Le patient choisit son heure et mdite son plan
+longtemps l'avance. Mme les moyens lents ne lui rpugnent pas. Une
+mlancolie calme et qui, parfois, n'est pas sans douceur, marque ses
+derniers moments. Il s'analyse jusqu'au bout. Tel est le cas de ce
+ngociant, dont parle Falret[277], qui se retire dans une fort peu
+frquente et s'y laisse mourir de faim. Pendant une agonie qui avait
+dur prs de trois semaines, il avait rgulirement tenu de ses
+impressions un journal qui nous a t conserv. Un autre s'asphyxie en
+soufflant avec la bouche le charbon qui doit lui donner la mort et note
+au fur et mesure ses observations: Je ne prtends pas, crit-il,
+montrer plus de courage ou de lchet; je veux seulement employer le peu
+d'instants qui me restent dcrire les sensations qu'on prouve en
+s'asphyxiant et la dure des souffrances[278]. Un autre, avant de se
+laisser aller ce qu'il appelle l'enivrante perspective du repos,
+construit un appareil compliqu, destin consommer sa fin sans que le
+sang puisse se rpandre sur le plancher[279].
+
+On aperoit aisment comment ces particularits diverses se rattachent
+au suicide goste. Il n'est gure douteux qu'elles n'en soient la
+consquence et l'expression individuelle. Cette paresse l'action, ce
+dtachement mlancolique rsultent de cet tat d'individuation exagre
+par lequel nous avons dfini ce type de suicide. Si l'individu s'isole,
+c'est que les liens qui l'unissaient aux autres tres sont dtendus ou
+briss, c'est que la socit, sur les points o il est en contact avec
+elle, n'est pas assez fortement intgre. Ces vides qui sparent les
+consciences et les rendent trangres les unes aux autres viennent
+prcisment du relchement du tissu social. Enfin, le caractre
+intellectuel et mditatif de ces sortes de suicides s'explique sans
+peine, si l'on se rappelle que le suicide goste a pour accompagnement
+ncessaire un grand dveloppement de la science et de l'intelligence
+rflchie. Il est vident, en effet, que, dans une socit o la
+conscience est normalement ncessite tendre son champ d'action, elle
+est aussi beaucoup plus expose excder ces limites normales qu'elle
+ne peut dpasser sans se dtruire elle-mme. Une pense qui met tout en
+question, si elle n'est pas assez ferme pour porter le poids de son
+ignorance, risque de se mettre elle-mme en question et de s'abmer dans
+le doute. Car, si elle ne parvient pas dcouvrir les titres que
+peuvent avoir l'existence les choses sur lesquelles elle
+s'interroge,--et ce serait merveille si elle trouvait moyen de percer si
+vite tant de mystres--elle leur dniera toute ralit, mme le seul
+fait qu'elle se pose le problme implique dj qu'elle penche aux
+solutions ngatives. Mais, du mme coup, elle se videra de tout contenu
+positif et, ne trouvant plus rien devant elle qui lui rsiste, ne pourra
+plus que se perdre dans le vide des rveries intrieures.
+
+Mais cette forme leve du suicide goste n'est pas la seule; il en est
+une autre, plus vulgaire. Le sujet, au lieu de mditer tristement sur
+son tat, en prend allgrement son parti. Il a conscience de son gosme
+et des consquences qui en dcoulent logiquement; mais il les accepte
+par avance et entreprend de vivre comme l'enfant ou l'animal, avec cette
+seule diffrence qu'il se rend compte de ce qu'il fait. Il se donne donc
+comme tche unique de satisfaire ses besoins personnels, les simplifiant
+mme pour en rendre la satisfaction plus assure. Sachant qu'il ne peut
+rien esprer d'autre, il ne demande rien de plus, tout dispos, s'il est
+empch d'atteindre cette unique fin, se dfaire d'une existence
+dsormais sans raison. C'est le suicide picurien. Car picure
+n'ordonnait pas ses disciples de hter la mort, il leur conseillait,
+au contraire, de vivre tant qu'ils y trouvaient quelque intrt.
+Seulement, comme il sentait bien que, si l'on n'a pas d'autre but, on
+est chaque instant expos n'en plus avoir aucun, et que le plaisir
+sensible est un lien bien fragile pour rattacher l'homme la vie, il
+les exhortait se tenir toujours prts en sortir, au moindre appel
+des circonstances. Ici donc, la mlancolie philosophique et rveuse est
+remplace par un sang-froid sceptique et dsabus qui est
+particulirement sensible l'heure du dnouement. Le patient se frappe
+sans haine, sans colre, mais aussi sans cette satisfaction morbide avec
+laquelle l'intellectuel savoure son suicide. Il est, encore plus que ce
+dernier, sans passion. Il n'est pas surpris de l'issue laquelle il
+aboutit; c'est un vnement qu'il prvoyait comme plus ou moins
+prochain. Aussi ne s'ingnie-t-il pas en de longs prparatifs; d'accord
+avec sa vie antrieure, il cherche seulement diminuer la douleur. Tel
+est notamment le cas de ces viveurs qui, quand le moment invitable est
+arriv o ils ne peuvent plus continuer leur existence facile, se tuent
+avec une tranquillit ironique et une sorte de simplicit[280].
+
+ * * * * *
+
+Quand nous avons constitu le suicide altruiste, nous avons assez
+multipli les exemples pour n'avoir pas besoin de dcrire longuement les
+formes psychologiques qui le caractrisent. Elles s'opposent celles
+que revt le suicide goste, comme l'altruisme lui-mme son
+contraire. Ce qui distingue l'goste qui se tue, c'est une dpression
+gnrale qui se manifeste soit par une langueur mlancolique, soit par
+l'indiffrence picurienne. Au contraire, le suicide altruiste, parce
+qu'il a pour origine un sentiment violent, ne va pas sans un certain
+dploiement d'nergie. Dans le cas du suicide obligatoire, cette nergie
+est mise au service de la raison et de la volont. Le sujet se tue parce
+que sa conscience le lui ordonne; il se soumet un impratif. Aussi son
+acte a-t-il pour note dominante cette fermet sereine que donne le
+sentiment du devoir accompli; la mort de Caton, celle du commandant
+Beaurepaire en sont les types historiques. Ailleurs, quand l'altruisme
+est l'tat aigu, le mouvement a quelque chose de plus passionnel et de
+plus irrflchi. C'est un lan de foi et d'enthousiasme qui prcipite
+l'homme dans la mort. Cet enthousiasme lui-mme est tantt joyeux et
+tantt sombre, selon que la mort est conue comme un moyen de s'unir
+une divinit bien-aime ou comme un sacrifice expiatoire, destin
+apaiser une puissance redoutable et qu'on croit hostile. La ferveur
+religieuse du fanatique qui se fait craser avec batitude sous le char
+de son idole ne ressemble pas celle du moine atteint d'_acedia_ ou aux
+remords du criminel qui met fin ses jours pour expier son forfait.
+Mais, sous ces nuances diverses, les traits essentiels du phnomne
+restent les mmes. C'est un suicide actif, qui contraste, par
+consquent, avec le suicide dprim dont il a t plus haut question.
+
+Ce caractre se retrouve mme dans ces suicides plus simples du primitif
+ou du soldat qui se tuent soit parce qu'une lgre offense a terni leur
+honneur, soit pour prouver leur courage. La facilit avec laquelle ils
+sont accomplis ne doit pas tre confondue avec le sang-froid dsabus de
+l'picurien. La disposition faire le sacrifice de sa vie ne laisse pas
+d'tre une tendance active, alors mme qu'elle est assez profondment
+enracine pour agir avec l'aisance et la spontanit de l'instinct. Un
+cas, qui peut tre regard comme le modle de ce genre, nous est
+rapport par Leroy. Il s'agit d'un officier qui, aprs avoir, une
+premire fois et sans succs, tent de se pendre, se prpare
+recommencer, mais prend soin, au pralable, de consigner par crit ses
+dernires impressions: trange destine que la mienne, dit-il! Je viens
+de me pendre, j'avais perdu connaissance, la corde a cass, je suis
+tomb sur le bras gauche... Les nouveaux prparatifs sont termins, je
+vais bientt recommencer, mais je vais fumer encore une dernire pipe;
+ce sera la dernire, j'espre. Je n'ai pas fait de difficults la
+premire fois, a s'est assez bien pass; j'espre que la seconde ira de
+mme. Je suis aussi calme que si je prenais une goutte le matin. C'est
+assez extraordinaire, j'en conviens, mais c'est pourtant comme cela.
+Tout est vrai. Je vais mourir une seconde fois avec une conscience
+tranquille[281]. Il n'y a sous cette tranquillit ni ironie, ni
+scepticisme, ni cette espce de crispation involontaire que le viveur
+qui se tue ne russit jamais dissimuler compltement. Le calme est
+parfait; aucune trace d'efforts, l'acte coule de source parce que tous
+les penchants actifs du sujet lui prparaient les voies.
+
+Enfin, il est une troisime sorte de suicids qui s'opposent et aux
+premiers en ce que leur acte est essentiellement passionnel, et aux
+seconds en ce que la passion qui les inspire et qui domine la scne
+finale est d'une tout autre nature. Ce n'est pas l'enthousiasme, la foi
+religieuse, morale ou politique, ni aucune des vertus militaires; c'est
+la colre et tout ce qui d'ordinaire accompagne la dception. Brierre de
+Boismont, qui a analys les crits laisss par 1.507 suicids, a
+constat qu'un trs grand nombre exprimaient avant tout un tat
+d'irritation et de lassitude exaspre. Ce sont tantt des blasphmes,
+des rcriminations violentes contre la vie en gnral, et tantt des
+menaces et des plaintes contre une personne en particulier laquelle le
+sujet impute la responsabilit de ses malheurs. ce mme groupe se
+rattachent videmment les suicides qui sont comme le complment d'un
+homicide pralable: l'homme se tue aprs avoir tu celui qu'il accuse
+d'avoir empoisonn sa vie. Nulle part, l'exaspration du suicid n'est
+plus manifeste puisqu'elle s'affirme, non seulement par des paroles,
+mais par des actes. L'goste qui se tue ne se laisse jamais aller de
+pareilles violences. Sans doute, il arrive que lui aussi se plaint de
+la vie, mais d'une manire dolente. Elle l'oppresse, mais ne l'irrite
+pas par des froissements aigus. Il la trouve vide plutt que
+douloureuse. Elle ne l'intresse pas, mais elle ne lui inflige pas de
+souffrances positives. L'tat de dpression o il se trouve ne lui
+permet mme pas les emportements. Quant ceux de l'altruiste, ils ont
+un tout autre sens. Par dfinition, en quelque sorte, c'est de lui qu'il
+fait le sacrifice, non de ses semblables. Nous sommes donc en prsence
+d'une forme psychologique distincte des prcdentes.
+
+Or elle parat bien tre implique dans la nature du suicide anomique.
+En effet, des mouvements qui ne sont pas rgls ne sont ajusts ni les
+uns aux autres ni aux conditions auxquelles ils doivent rpondre; ils ne
+peuvent donc manquer de s'entrechoquer douloureusement. Qu'elle soit
+progressive ou rgressive, l'anomie, en affranchissant les besoins de la
+mesure qui convient, ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux
+dceptions. Un homme qui est brusquement rejet au-dessous de la
+condition laquelle il tait accoutum, ne peut pas ne pas s'exasprer
+en sentant lui chapper une situation dont il se croyait matre, et son
+exaspration se tourne naturellement contre la cause, quelle qu'elle
+soit, relle ou imaginaire, laquelle il attribue sa ruine. S'il se
+reconnat lui-mme comme l'auteur responsable de la catastrophe, c'est
+lui qu'il en voudra; sinon ce sera autrui. Dans le premier cas, il n'y
+aura que suicide; dans le second, le suicide pourra tre prcd d'un
+homicide ou de quelque autre manifestation violente. Mais le sentiment
+est le mme dans les deux cas; seul le point d'application varie. C'est
+toujours dans un accs de colre que le sujet se frappe, qu'il ait ou
+non frapp antrieurement quelqu'un de ses semblables. Ce bouleversement
+de toutes ses habitudes produit chez lui un tat de surexcitation aigu
+qui tend ncessairement se soulager par des actes destructifs. L'objet
+sur lequel se dchargent les forces passionnelles qui sont ainsi
+souleves est, en somme, secondaire. C'est le hasard des circonstances
+qui dtermine le sens dans lequel elles se dirigent.
+
+Il n'en est pas autrement toutes les fois que, loin de dchoir
+au-dessous de lui-mme, l'individu est entran, au contraire, mais sans
+rgle et sans mesure, se dpasser perptuellement soi-mme. Tantt, en
+effet, il manque le but qu'il se croyait capable d'atteindre, mais qui,
+en ralit, excdait ses forces; c'est le suicide des incompris, si
+frquent aux poques o il n'y a plus de classement reconnu. Tantt,
+aprs avoir russi pendant un temps satisfaire tous ses dsirs et son
+got du changement, il vient se heurter tout coup une rsistance
+qu'il ne peut vaincre, et il se dfait avec impatience d'une existence
+o il se trouve dsormais l'troit. C'est le cas de Werther, ce coeur
+turbulent, comme il s'appelle lui-mme, pris d'infini, qui se tue pour
+un amour contrari, et de tous ces artistes qui, aprs avoir t combls
+de succs, se suicident pour un coup de sifflet entendu, pour une
+critique un peu svre, ou parce que leur vogue cesse de
+s'accrotre[282].
+
+Il en est d'autres encore qui, sans avoir se plaindre des hommes ni
+des circonstances, en viennent d'eux-mmes se lasser d'une poursuite
+sans issue possible, o leurs dsirs s'irritent au lieu de s'apaiser.
+Ils s'en prennent alors la vie en gnral et l'accusent de les avoir
+tromps. Seulement, la vaine agitation laquelle ils se sont livrs
+laisse derrire elle une sorte d'puisement qui empche les passions
+dues de se manifester avec la mme violence que dans les cas
+prcdents: Elles se sont comme fatigues la longue et sont ainsi
+devenues moins capables de ragir avec nergie. Le sujet tombe donc dans
+une sorte de mlancolie qui, par certains cts, rappelle celle de
+l'goste intellectuel, mais n'en a pas le charme langoureux. Ce qui y
+domine, c'est un dgot plus ou moins irrit de l'existence. C'est dj
+cet tat d'me que Snque observait chez ses contemporains en mme
+temps que le suicide qui en rsulte. Le mal qui nous travaille, dit-il,
+n'est pas dans les lieux o nous sommes, il est en nous. Nous sommes
+sans forces pour supporter quoi que ce soit, incapables de souffrir la
+douleur, impuissants jouir du plaisir, impatients de tout. Combien de
+gens appellent la mort, lorsqu'aprs avoir essay de tous les
+changements, ils se trouvent revenir aux mmes sensations, sans pouvoir
+rien prouver de nouveau[283]. De nos jours, un des types o s'est
+peut-tre le mieux incarn ce genre d'esprit, c'est le Ren de
+Chateaubriand. Tandis que Raphal est un mditatif qui s'abme en
+lui-mme, Ren est un inassouvi. On m'accuse, s'crie-t-il
+douloureusement, d'avoir des gots inconstants, de ne pouvoir jouir
+longtemps de la mme chimre, d'tre la proie d'une imagination qui se
+hte d'arriver au fond de mes plaisirs comme si elle tait accable de
+leur dure; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre:
+hlas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit.
+_Est-ce ma faute si je trouve partout les bornes, si ce qui est fini n'a
+pour moi aucune valeur_[284]?
+
+Cette description achve de montrer les rapports et les diffrences du
+suicide goste et du suicide anomique, que notre analyse sociologique
+nous avait dj permis d'apercevoir[285]. Les suicids de l'un et de
+l'autre type souffrent de ce qu'on a appel le mal de l'infini. Mais ce
+mal ne prend pas la mme forme dans les deux cas. L, c'est
+l'intelligence rflchie qui est atteinte et qui s'hypertrophie outre
+mesure; ici, c'est la sensibilit qui se surexcite et se drgle. Chez
+l'un, la pense, force de se replier sur elle-mme, n'a plus d'objet;
+chez l'autre, la passion, ne reconnaissant plus de bornes, n'a plus de
+but. Le premier se perd dans l'infini du rve, le second, dans l'infini
+du dsir.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, mme la formule psychologique du suicid n'a pas la simplicit
+qu'on croit vulgairement. On ne l'a pas dfini quand on a dit de lui
+qu'il est lass de l'existence, dgot de la vie, etc. En ralit, il y
+a des sortes trs diffrentes de suicids et ces diffrences sont
+sensibles dans la manire dont le suicide s'accomplit. On peut ainsi
+classer actes et agents en un certain nombre d'espces: or ces espces
+correspondent, dans leurs traits essentiels, aux types de suicides que
+nous avons antrieurement constitus d'aprs la nature des causes
+sociales dont ils dpendent. Elles en sont comme le prolongement
+l'intrieur des individus.
+
+Il convient toutefois d'ajouter qu'elles ne se prsentent pas toujours
+dans l'exprience l'tat d'isolement et de puret. Mais il arrive trs
+souvent qu'elles se combinent entre elles de manire donner naissance
+ des espces composes; des caractres appartenant plusieurs d'entre
+elles se retrouvent conjointement dans un mme suicide. La raison en est
+que les diffrentes causes sociales du suicide peuvent elles-mmes agir
+simultanment sur un mme individu et mler en lui leurs effets. C'est
+ainsi que des malades sont en proie des dlires de nature diffrente,
+qui s'enchevtrent les uns dans les autres, mais qui, convergeant tous
+dans un mme sens malgr la diversit de leurs origines, tendent
+dterminer un mme acte. Ils se renforcent mutuellement. De mme encore,
+on voit des fivres trs diverses coexister chez un mme sujet et
+contribuer, chacune pour sa part et sa faon, lever la temprature
+du corps.
+
+Il est notamment deux facteurs du suicide qui ont l'un pour l'autre une
+affinit spciale, c'est l'gosme et l'anomie. Nous savons, en effet,
+qu'ils ne sont gnralement que deux aspects diffrents d'un mme tat
+social; il n'est donc pas tonnant qu'ils se rencontrent chez un mme
+individu. Il est mme presque invitable que l'goste ait quelque
+aptitude au drglement; car, comme il est dtach de la socit, elle
+n'a pas assez de prise sur lui pour le rgler. Si, nanmoins, ses dsirs
+ne s'exasprent pas d'ordinaire, c'est que la vie passionnelle est, chez
+lui, languissante, parce qu'il est tout entier tourn sur lui-mme et
+que le monde extrieur ne l'attire pas. Mais il peut se faire qu'il ne
+soit ni un goste complet ni un pur agit. On le voit alors jouer
+concurremment les deux personnages. Pour combler le vide qu'il sent en
+lui, il recherche des sensations nouvelles; il y met, il est vrai, moins
+de fougue que le passionn proprement dit, mais aussi il se lasse plus
+vite et cette lassitude le rejette nouveau sur lui-mme et renforce sa
+mlancolie premire. Inversement, le drglement ne va pas sans un germe
+d'gosme; car on ne serait pas rebelle tout frein social, si l'on
+tait fortement socialis. Seulement, l o l'action de l'anomie est
+prpondrante, ce germe ne peut se dvelopper; car en jetant l'homme
+hors de lui, elle l'empche de s'isoler en lui. Mais, si elle est moins
+intense, elle peut laisser l'gosme produire quelques-uns de ses
+effets. Par exemple, la borne laquelle vient se heurter l'inassouvi
+peut l'amener se replier sur soi et chercher dans la vie intrieure
+un drivatif ses passions dues. Mais comme il n'y trouve rien quoi
+il puisse s'attacher, la tristesse que lui cause ce spectacle ne peut
+que le dterminer se fuir de nouveau et accrot, par consquent, son
+inquitude et son mcontentement. Ainsi se produisent des suicides
+mixtes o l'abattement alterne avec l'agitation, le rve avec l'action,
+les emportements du dsir avec les mditations du mlancolique.
+
+L'anomie peut galement s'associer l'altruisme. Une mme crise peut
+bouleverser l'existence d'un individu, rompre l'quilibre entre lui et
+son milieu et, en mme temps, mettre ses dispositions altruistes dans un
+tat qui l'incite au suicide. C'est notamment le cas de ce que nous
+avons appel les suicides obsidionaux. Si les Juifs, par exemple, se
+turent en masse au moment de la prise de Jrusalem, c'est la fois
+parce que la victoire des Romains, en faisant d'eux des sujets et des
+tributaires de Rome, menaaient de transformer le genre de vie auquel
+ils taient faits, et parce qu'ils aimaient trop leur ville et leur
+culte pour survivre l'anantissement probable de l'un et de l'autre.
+De mme, il arrive souvent qu'un homme ruin se tue autant parce qu'il
+ne veut pas vivre avec une situation amoindrie que pour pargner son
+nom et sa famille la honte de la faillite. Si officiers et
+sous-officiers se suicident facilement au moment o ils sont obligs de
+prendre leur retraite, c'est aussi bien cause du changement soudain
+qui va se faire dans leur manire de vivre qu' cause de leur
+prdisposition gnrale compter leur vie pour rien. Les deux causes
+agissent dans la mme direction. Il en rsulte des suicides o soit
+l'exaltation passionnelle soit la fermet courageuse du suicide
+altruiste s'allient l'affolement exaspr que produit l'anomie.
+
+Enfin, l'gosme et l'altruisme eux-mmes, ces deux contraires, peuvent
+unir leur action. certaines poques, o la socit dsagrge ne peut
+plus servir d'objectif aux activits individuelles, il se rencontre
+pourtant des individus ou des groupes d'individus qui, tout en subissant
+l'influence de cet tat gnral d'gosme, aspirent autre chose. Mais
+sentant bien que c'est un mauvais moyen de se fuir soi-mme que d'aller
+sans fin de plaisirs gostes en plaisirs gostes, et que des
+jouissances fugitives, mme si elles sont incessamment renouveles, ne
+sauraient jamais calmer leur inquitude, ils cherchent un objet durable
+auquel ils puissent s'attacher avec constance et qui donne un sens
+leur vie. Seulement, comme il n'y a rien de rel quoi ils tiennent,
+ils ne peuvent se satisfaire qu'en construisant de toutes pices une
+ralit idale qui puisse jouer ce rle. Ils crent donc par la pense
+un tre imaginaire dont ils se font les serviteurs et auquel ils se
+donnent d'une manire d'autant plus exclusive qu'ils sont dpris de tout
+le reste, voire d'eux-mmes. C'est en lui qu'ils mettent toutes les
+raisons d'tre qu'ils s'attribuent, puisque rien d'autre n'a de prix
+leurs yeux. Ils vivent ainsi d'une existence double et contradictoire:
+individualistes pour tout ce qui regarde le monde rel, ils sont d'un
+altruisme immodr pour tout ce qui concerne cet objet idal. Or l'une
+et l'autre disposition mnent au suicide.
+
+Telles sont les origines et telle est la nature du suicide stocien.
+Tout l'heure, nous montrions comment il reproduit certains traits
+essentiels du suicide goste; mais il peut tre considr sous un tout
+autre aspect. Si le stocien professe une absolue indiffrence pour tout
+ce qui dpasse l'enceinte de la personnalit individuelle, s'il exhorte
+l'individu se suffire lui-mme, en mme temps, il le place dans un
+tat d'troite dpendance vis--vis de la raison universelle et le
+rduit mme n'tre que l'instrument par lequel elle se ralise. Il
+combine donc ces deux conceptions antagonistes: l'individualisme moral
+le plus radical et un panthisme intemprant. Aussi, le suicide qu'il
+pratique est-il la fois apathique comme celui de l'goste et
+accompli comme un devoir ainsi que celui de l'altruiste[286]. On y
+retrouve et la mlancolie de l'un et l'nergie active de l'autre;
+l'gosme s'y mle au mysticisme. C'est d'ailleurs cet alliage qui
+distingue le mysticisme propre aux poques de dcadence, si diffrent,
+malgr les apparences, de celui que l'on observe chez les peuples jeunes
+et en voie de formation. Celui-ci rsulte de l'lan collectif qui
+entrane dans un mme sens les volonts particulires, de l'abngation
+avec laquelle les citoyens s'oublient pour collaborer l'oeuvre commune;
+l'autre n'est qu'un gosme conscient de soi-mme et de son nant, qui
+s'efforce de se dpasser, mais n'y parvient qu'en apparence et
+artificiellement.
+
+
+
+
+II
+
+_A priori_, on pourrait croire qu'il existe quelque rapport entre la
+nature du suicide et le genre de mort choisi par le suicid. Il parat,
+en effet, assez naturel que les moyens qu'il emploie pour excuter sa
+rsolution dpendent des sentiments qui l'animent, et, par consquent,
+les expriment. Par suite, on pourrait tre tent d'utiliser les
+renseignements que nous fournissent sur ce point les statistiques pour
+caractriser avec plus de prcision, d'aprs leurs formes extrieures,
+les diffrentes sortes de suicides. Mais les recherches que nous avons
+entreprises sur ce point ne nous ont donn que des rsultats ngatifs.
+
+Pourtant, ce sont certainement des causes sociales qui dterminent ces
+choix; car la frquence relative des diffrents modes de suicide reste
+pendant trs longtemps invariable pour une mme socit, tandis qu'elle
+varie trs sensiblement d'une socit l'autre, comme le montre le
+tableau suivant:
+
+Tableau XXX
+
+_Proportion des diffrents genres de mort sur 1.000 suicides (les deux
+sexes runis)._
+
+/*
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|PAYS ET|STRANGULATION|SUBMERSION|ARMES|PRCIPITATION|POISON|ASPHYXIE|
+|ANNES |et pendaison | | | d'un | | |
+| | | | | lieu lev | | |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|France | | | | | | |
+| 1872.| 426 | 269 | 103 | 28 | 20 | 69 |
+| 1873.| 430 | 298 | 106 | 30 | 21 | 67 |
+| 1874.| 440 | 269 | 122 | 28 | 23 | 72 |
+| 1875.| 446 | 294 | 107 | 31 | 19 | 63 |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|Prusse | | | | | | |
+| 1872.| 610 | 197 | 102 | 6,9 | 25 | 3 |
+| 1873.| 597 | 217 | 95 | 8,4 | 25 | 4,6 |
+| 1874.| 610 | 162 | 126 | 9,1 | 28 | 6,5 |
+| 1875.| 615 | 170 | 105 | 9,5 | 35 | 7,7 |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|Anglet.| | | | | | |
+| 1872.| 374 | 221 | 38 | 30 | 91 | -- |
+| 1873.| 366 | 218 | 44 | 20 | 97 | -- |
+| 1874.| 374 | 176 | 58 | 20 | 94 | -- |
+| 1875.| 362 | 208 | 45 | -- | 97 | -- |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+|Italie | | | | | | |
+| 1874.| 174 | 305 | 236 | 106 | 60 | 13,7 |
+| 1875.| 173 | 273 | 251 | 104 | 62 | 31,4 |
+| 1876.| 125 | 246 | 285 | 113 | 69 | 29 |
+| 1877.| 176 | 299 | 238 | 111 | 55 | 22 |
++-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
+*/
+
+Ainsi, chaque peuple a son genre de mort, prfr et l'ordre de ses
+prfrences ne change que trs difficilement. Il est mme plus constant
+que le chiffre total des suicides; les vnements qui, parfois,
+modifient passagrement le second n'affectent pas toujours le premier.
+Il y a plus: les causes sociales sont tellement prpondrantes que
+l'influence des facteurs cosmiques ne parat pas apprciable. C'est
+ainsi que les suicides par submersion, contrairement toutes les
+prsomptions, ne varient pas d'une saison l'autre d'aprs une loi
+spciale. Voici, en effet, quelle tait en France, pendant la priode
+1872-78, leur distribution mensuelle compare celle des suicides en
+gnral:
+
+_Part de chaque mois sur 1.000 suicides annuels:_
+
+/*
++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
+| |JANVIER.|FVRIER.|MARS.|AVRIL.|MAI. |JUIN.|JUILLET.|
++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
+|De toute espce | 75,8 | 66,5 |84,8 | 97,3 |103,1|109,9| 103,5 |
++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
+|Par submersion | 73,5 | 67,0 |81,9 | 94,4 |106,4|117,3| 107,7 |
++----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
+| | AOUT. | SEPTEMBRE.| OCTOBRE.| NOVEMBRE.| DCEMBRE.|
++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
+|De toute espce.| 86,3 | 74,3 | 71,4 | 65,2 | 59,2 |
++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
+|Par submersion. | 91,2 | 71,0 | 74,3 | 61,0 | 54,2 |
++----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
+*/
+
+C'est peine si, pendant la belle saison, les suicides par submersion
+augmentent un peu plus que les autres; la diffrence est insignifiante.
+Cependant, l't semblerait devoir les favoriser exceptionnellement. On
+a dit, il est vrai, que la submersion tait moins employe dans le Nord
+que dans le Midi et on a attribu ce fait au climat[287]. Mais,
+Copenhague, pendant la priode 1845-56, ce mode de suicide n'tait pas
+moins frquent qu'en Italie, (281 cas 0%0 au lieu de 300).
+Saint-Ptersbourg, durant les annes 1873-74, il n'en tait pas de plus
+pratiqu. La temprature ne met donc pas obstacle ce genre de mort.
+
+Seulement, les causes sociales dont dpendent les suicides en gnral
+diffrent de celles qui dterminent la faon dont ils s'accomplissent;
+car on ne peut tablir aucune relation entre les types de suicides que
+nous avons distingus et les modes d'excution les plus rpandus.
+L'Italie est un pays foncirement catholique o la culture scientifique
+tait, jusqu' des temps rcents, assez peu dveloppe. Il est donc trs
+probable que les suicides altruistes y sont plus frquents qu'en France
+et qu'en Allemagne, puisqu'ils sont un peu en raison inverse du
+dveloppement intellectuel; plusieurs raisons qu'on trouvera dans la
+suite de cet ouvrage confirmeront cette hypothse. Par consquent, comme
+le suicide par les armes feu y est beaucoup plus frquent que dans les
+pays du centre de l'Europe, on pourrait croire qu'il n'est pas sans
+rapports avec l'tat d'altruisme. On pourrait mme faire encore
+remarquer, l'appui de cette supposition, que c'est aussi le genre de
+suicide prfr par les soldats. Malheureusement, il se trouve qu'en
+France ce sont les classes les plus intellectuelles, crivains,
+artistes, fonctionnaires, qui se tuent le plus de cette manire[288]. De
+mme, il pourrait sembler que le suicide mlancolique trouve dans la
+pendaison son expression naturelle. Or, en fait, c'est dans les
+campagnes qu'on y a le plus recours, et pourtant la mlancolie est un
+tat d'esprit plus spcialement urbain.
+
+Les causes qui poussent l'homme se tuer ne sont donc pas celles qui le
+dcident se tuer de telle manire plutt que de telle autre. Les
+mobiles qui fixent son choix sont d'une tout autre nature. C'est,
+d'abord, l'ensemble d'usages et d'arrangements de toute sorte qui
+mettent sa porte tel instrument de mort plutt que tel autre. Suivant
+toujours la ligne de la moindre rsistance tant qu'un facteur contraire
+n'intervient pas, il tend employer le moyen de destruction qu'il a le
+plus immdiatement sous la main et qu'une pratique journalire lui a
+rendu familier. Voil pourquoi, par exemple, dans les grandes villes, on
+se tue plus que dans les campagnes en se jetant du haut d'un lieu lev:
+c'est que les maisons sont plus hautes. De mme, mesure que le sol se
+couvre de chemins de fer, l'habitude de chercher la mort en se faisant
+craser sous un train se gnralise. Le tableau qui figure la part
+relative des diffrents modes de suicide dans l'ensemble des morts
+volontaires traduit donc en partie l'tat de la technique industrielle,
+de l'architecture la plus rpandue, des connaissances scientifiques,
+etc. mesure que l'emploi de l'lectricit se vulgarisera, les suicides
+ l'aide de procds lectriques deviendront aussi plus frquents.
+
+Mais la cause peut-tre la plus efficace, c'est la dignit relative que
+chaque peuple et, l'intrieur de chaque peuple, chaque groupe social
+attribue aux diffrents genres de mort. Il s'en faut, en effet, qu'ils
+soient tous mis sur le mme plan. Il en est qui passent pour plus
+nobles, d'autres qui rpugnent comme vulgaires et avilissants; et la
+manire dont ils sont classs par l'opinion change avec les communauts.
+ l'arme, la dcapitation est considre comme une mort infamante;
+ailleurs, ce sera la pendaison. Voil comment il se fait que le suicide
+par strangulation est beaucoup plus rpandu dans les campagnes que dans
+les villes et dans les petites villes que dans les grandes. C'est qu'il
+a quelque chose de violent et de grossier qui froisse la douceur des
+moeurs urbaines et le culte que les classes cultives ont pour la
+personne humaine. Peut-tre aussi cette rpulsion tient-elle au
+caractre dshonorant que des causes historiques ont attach ce genre
+de mort et que les affins des villes sentent avec une vivacit que la
+sensibilit plus simple du rural ne comporte pas.
+
+La mort choisie par le suicid est donc un phnomne tout fait
+tranger la nature mme du suicide. Si intimement que semblent
+rapprochs ces deux lments d'un mme acte, ils sont, en ralit,
+indpendants l'un de l'autre. Du moins, il n'y a entre eux que des
+rapports extrieurs de juxtaposition. Car, s'ils dpendent tous deux de
+causes sociales, les tats sociaux qu'ils expriment sont trs
+diffrents. Le premier n'a rien nous apprendre sur le second; il
+ressortit une tout autre tude. C'est pourquoi, bien qu'il soit
+d'usage d'en traiter assez longuement propos du suicide, nous ne nous
+y arrterons pas davantage. Il ne saurait rien ajouter aux rsultats
+qu'ont donns les recherches prcdentes et que rsume le tableau
+suivant:
+
+_Classification tiologique et morphologique des types sociaux du
+suicide._
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| FORMES INDIVIDUELLES QU'ILS REVTENT |
++---------------------------------------+----------------------------+
+| Caractre fondamental | Varits secondaires |
++------------+------------+-------------+----------------------------+
+| |Suicide | Apathie | Mlancolie paresseuse avec |
+| |goste | | complaisance pour elle-mme|
+| | | | |
+| | | | Sang-froid dsabus du |
+| | | | sceptique |
+| +------------+-------------+----------------------------+
+| |Suicide |nergie | Avec sentiment calme du |
+|Types |altruiste |passionnelle | devoir |
+|lmentaires| |ou volontaire| Avec enthousiasme mystique |
+| | | | Avec courage paisible |
+| +------------+-------------+----------------------------+
+| |Suicide |Irritation, | Rcriminations violentes |
+| |anomique |dgot. | contre la vie en gnral |
+| | | | |
+| | | | Rcriminations violentes |
+| | | | contre une personne en |
+| | | | particulier |
+| | | | (homicide-suicide) |
++------------+------------+-------------+----------------------------+
+| | | Mlange d'agitation et |
+| |Suicide ego-anomique | d'apathie, d'action et de |
+| | | rverie |
+|Types mixtes+--------------------------+----------------------------+
+| |Suicide anomique-altruiste| Effervescence exaspre |
+| +--------------------------+----------------------------+
+| |Suicide ego-altruiste | Mlancolie tempre par une|
+| | | certaine fermet morale |
++------------+--------------------------+----------------------------+
+*/
+
+
+Tels sont les caractres gnraux du suicide, c'est--dire ceux qui
+rsultent immdiatement de causes sociales. En s'individualisant dans
+les cas particuliers, ils se compliquent de nuances varies selon le
+temprament personnel de la victime et les circonstances spciales dans
+lesquelles elle est place, Mais, sous la diversit des combinaisons qui
+se produisent ainsi, on peut toujours retrouver ces formes
+fondamentales.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+DU SUICIDE COMME PHNOMNE SOCIAL EN GENERAL
+
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+L'lment social du suicide.
+
+
+Maintenant que nous connaissons les facteurs en fonction desquels varie
+le taux social des suicides, nous pouvons prciser la nature de la
+ralit laquelle il correspond et qu'il exprime numriquement.
+
+I.
+
+Les conditions individuelles dont on pourrait, _a priori_, supposer que
+le suicide dpend, sont de deux sortes.
+
+Il y a d'abord la situation extrieure dans laquelle se trouve plac
+l'agent. Tantt les hommes qui se tuent ont prouv des chagrins de
+famille ou des dceptions d'amour-propre, tantt ils ont eu souffrir
+de la misre ou de la maladie, tantt encore ils ont se reprocher
+quelque faute morale, etc., etc. Mais nous avons vu que ces
+particularits individuelles ne sauraient expliquer le taux social des
+suicides; car il varie dans des proportions considrables, alors que les
+diverses combinaisons de circonstances, qui servent ainsi d'antcdents
+immdiats aux suicides particuliers, gardent peu prs la mme
+frquence relative. C'est donc qu'elles ne sont pas les causes
+dterminantes de l'acte qu'elles prcdent. Le rle important qu'elles
+jouent parfois dans la dlibration n'est pas une preuve de leur
+efficacit. On sait, en effet, que les dlibrations humaines, telles
+que les atteint la conscience rflchie, ne sont souvent que de pure
+forme et n'ont d'autre objet que de corroborer une rsolution dj prise
+pour des raisons que la conscience ne connat pas.
+
+D'ailleurs, les circonstances qui passent pour causer le suicide parce
+qu'elles l'accompagnent assez frquemment, sont en nombre presque
+infini. L'un se tue dans l'aisance, et l'autre dans la pauvret; l'un
+tait malheureux en mnage et l'autre venait de rompre par le divorce un
+mariage qui le rendait malheureux, ici, un soldat renonce la vie aprs
+avoir t puni pour une faute qu'il n'a pas commise; l, un criminel se
+frappe dont le crime est rest impuni. Les vnements de la vie les plus
+divers et mme les plus contradictoires peuvent galement servir de
+prtextes au suicide. C'est donc qu'aucun d'eux n'en est la cause
+spcifique. Pourrons-nous du moins attribuer cette causalit aux
+caractres qui leur sont communs tous? Mais en est-il? Tout au plus
+peut-on dire qu'ils consistent gnralement en contrarits, en
+chagrins, mais sans qu'il soit possible de dterminer quelle intensit
+la douleur doit atteindre pour avoir cette tragique consquence. Il
+n'est pas de mcompte dans la vie, si insignifiant soit-il, dont on
+puisse dire par avance qu'il ne saurait, en aucun cas, rendre
+l'existence intolrable; il n'en est pas davantage qui ait cet effet
+ncessairement. Nous voyons des hommes rsister d'pouvantables
+malheurs, tandis que d'autres se suicident aprs de lgers ennuis. Et
+d'ailleurs, nous avons montr que les sujets qui peinent le plus ne sont
+pas ceux qui se tuent le plus. C'est plutt la trop grande aisance qui
+arme l'homme contre lui-mme. C'est aux poques et dans les classes o
+la vie est le moins rude qu'on s'en dfait le plus facilement. Du moins,
+si vraiment il arrive que la situation personnelle de la victime soit la
+cause efficiente de sa rsolution, ces cas sont certainement trs rares
+et, par consquent, on ne saurait expliquer ainsi le taux social des
+suicides.
+
+Aussi ceux-l mmes qui ont attribu le plus d'influence aux conditions
+individuelles les ont-ils moins cherches dans ces incidents extrieurs
+que dans la nature intrinsque du sujet, c'est--dire dans sa
+constitution biologique et parmi les concomitants physiques dont elle
+dpend. Le suicide a t ainsi prsent comme le produit d'un certain
+temprament, comme un pisode de la neurasthnie, soumis l'action des
+mmes facteurs qu'elle. Mais nous n'avons dcouvert aucun rapport
+immdiat et rgulier entre la neurasthnie et le taux social des
+suicides. Il arrive mme que ces deux faits varient en raison inverse
+l'un de l'autre et que l'un est son minimum au mme moment et dans les
+mmes lieux o l'autre est son apoge. Nous n'avons pas trouv
+davantage de relations dfinies entre le mouvement des suicides et les
+tats du milieu physique qui passent pour avoir sur le systme nerveux
+le plus d'action, comme la race, le climat, la temprature. C'est que,
+si le nvropathe peut, dans de certaines conditions, manifester quelque
+disposition pour le suicide, il n'est pas prdestin se tuer
+ncessairement; et l'action des facteurs cosmiques ne suffit pas
+dterminer dans ce sens prcis les tendances trs gnrales de sa
+nature.
+
+Tout autres sont les rsultats que nous avons obtenus quand, laissant de
+ct l'individu, nous avons cherch dans la nature des socits
+elles-mmes les causes de l'aptitude que chacune d'elles a pour le
+suicide. Autant les rapports du suicide avec les faits de l'ordre
+biologique et de l'ordre physique taient quivoques et douteux, autant
+ils sont immdiats et constants avec certains tats du milieu social.
+Cette fois, nous nous sommes enfin trouv en prsence de lois
+vritables, qui nous ont permis d'essayer une classification mthodique
+des types de suicides, les causes sociologiques que nous avons ainsi
+dtermines nous ont mme expliqu ces concordances diverses que l'on a
+souvent attribues l'influence de causes matrielles, et o l'on a
+voulu voir une preuve de cette influence. Si la femme se tue beaucoup
+moins que l'homme, c'est qu'elle est beaucoup moins engage que lui dans
+la vie collective; elle en sent donc moins fortement l'action bonne ou
+mauvaise. Il en est de mme du vieillard et de l'enfant, quoique pour
+d'autres raisons. Enfin, si le suicide crot de janvier juin pour
+dcrotre ensuite, c'est que l'activit sociale passe par les mmes
+variations saisonnires. Il est donc naturel que les diffrents effets
+qu'elle produit soient soumis au mme rythme et, par suite, soient plus
+marqus pendant la premire de ces deux priodes: or, le suicide est
+l'un d'eux.
+
+De tous ces faits il rsulte que le taux social des suicides ne
+s'explique que sociologiquement. C'est la constitution morale de la
+socit qui fixe chaque instant le contingent des morts volontaires.
+Il existe donc pour chaque peuple une force collective, d'une nergie
+dtermine, qui pousse les hommes se tuer. Les mouvements que le
+patient accomplit et qui, au premier abord, paraissent n'exprimer que
+son temprament personnel, sont, en ralit, la suite et le prolongement
+d'un tat social qu'ils manifestent extrieurement.
+
+Ainsi se trouve rsolue la question que nous nous sommes pose au dbut
+de ce travail. Ce n'est pas par mtaphore qu'on dit de chaque socit
+humaine qu'elle a pour le suicide une aptitude plus ou moins prononce:
+l'expression est fonde dans la nature des choses. Chaque groupe social
+a rellement pour cet acte un penchant collectif qui lui est propre et
+dont les penchants individuels drivent, loin qu'il procde de ces
+derniers. Ce qui le constitue, ce sont ces courants d'gosme,
+d'altruisme ou d'anomie qui travaillent la socit considre, avec les
+tendances la mlancolie langoureuse ou au renoncement actif ou la
+lassitude exaspre qui en sont les consquences. Ce sont ces tendances
+de la collectivit qui, en pntrant les individus, les dterminent se
+tuer. Quant aux vnements privs qui passent gnralement pour tre les
+causes prochaines du suicide, ils n'ont d'autre action que celle que
+leur prtent les dispositions morales de la victime, cho de l'tat
+moral de la socit. Pour s'expliquer son dtachement de l'existence, le
+sujet s'en prend aux circonstances qui l'entourent le plus
+immdiatement; il trouve la vie triste parce qu'il est triste. Sans
+doute, en un sens, sa tristesse lui vient du dehors, mais ce n'est pas
+de tel ou tel incident de sa carrire, c'est du groupe dont il fait
+partie. Voil pourquoi il n'est rien qui ne puisse servir de cause
+occasionnelle au suicide. Tout dpend de l'intensit avec laquelle les
+causes suicidognes ont agi sur l'individu.
+
+II.
+
+D'ailleurs, elle seule, la constance du taux social des suicides
+suffirait dmontrer l'exactitude de cette conclusion. Si, par mthode,
+nous avons cru devoir rserver jusqu' prsent le problme, en fait, il
+ne comporte pas d'autre solution.
+
+Quand Qutelet signala l'attention des philosophes[289] la surprenante
+rgularit avec laquelle certains phnomnes sociaux se rptent pendant
+des priodes de temps identiques, il crut pouvoir en rendre compte par
+sa thorie de l'homme moyen, qui est reste, d'ailleurs, la seule
+explication systmatique de cette remarquable proprit. Suivant lui, il
+y a dans chaque socit un type dtermin, que la gnralit des
+individus reproduit plus ou moins exactement, et dont la minorit seule
+tend s'carter sous l'influence de causes perturbatrices. Il y a, par
+exemple, un ensemble de caractres physiques et moraux que prsentent la
+plupart des Franais, mais qui ne se retrouvent pas au mme degr ni de
+la mme manire chez les Italiens ou chez les Allemands, et
+rciproquement. Comme, par dfinition, ces caractres sont de beaucoup
+les plus rpandus, les actes qui en drivent sont aussi de beaucoup les
+plus nombreux; ce sont eux qui forment les gros bataillons. Ceux, au
+contraire, qui sont dtermins par des proprits divergentes sont
+relativement rares comme ces proprits elles-mmes. D'un autre ct,
+sans tre absolument immuable, ce type gnral varie pourtant avec
+beaucoup plus de lenteur qu'un type individuel; car il est bien plus
+difficile une socit de changer en masse qu' un ou quelques
+individus en particulier. Cette constance se communique naturellement
+aux actes qui dcoulent des attributs caractristiques de ce type; les
+premiers restent les mmes en grandeur et en qualit tant que les
+seconds ne changent pas, et, comme ces mmes manires d'agir sont aussi
+les plus usites, il est invitable que la constance soit la loi
+gnrale des manifestations de l'activit humaine qu'atteint la
+statistique. Le statisticien, en effet, fait le compte de tous les faits
+de mme espce qui se passent au sein d'une socit donne. Puisque donc
+la plupart d'entre eux restent invariables tant que le type gnral de
+la socit ne change pas, et puisque, d'autre part, il change
+malaisment, les rsultats des recensements statistiques doivent
+ncessairement rester les mmes pendant d'assez longues sries d'annes
+conscutives. Quant aux faits qui drivent des caractres particuliers
+et des accidents individuels, ils ne sont pas tenus, il est vrai, la
+mme rgularit; c'est pourquoi la constance n'est jamais absolue. Mais
+ils sont l'exception; c'est pourquoi l'invariabilit est la rgle,
+tandis que le changement est exceptionnel.
+
+ ce type gnral, Qutelet a donn le nom de _type moyen_, parce qu'on
+l'obtient presque exactement en prenant la moyenne arithmtique des
+types individuels. Par exemple, si, aprs avoir dtermin toutes les
+tailles dans une socit donne, on en fait la somme et si on la divise
+par le nombre des individus mesurs, le rsultat auquel on arrive
+exprime, avec un degr d'approximation trs suffisant, la taille la plus
+gnrale. Car on peut admettre que les carts en plus et les carts en
+moins, les nains et les gants, sont en nombre peu prs gal. Ils se
+compensent donc les uns les autres, s'annulent mutuellement et, par
+consquent, n'affectent pas le quotient.
+
+La thorie semble trs simple. Mais d'abord, elle ne peut tre
+considre comme une explication que si elle permet de comprendre d'o
+vient que le type moyen se ralise dans la gnralit des individus.
+Pour qu'il reste identique lui-mme alors qu'ils changent, il faut
+que, en un sens, il soit indpendant d'eux; et pourtant, il faut aussi
+qu'il y ait quelque voie par o il puisse s'insinuer en eux. La
+question, il est vrai, cesse d'en tre une si l'on admet qu'il se
+confond avec le type ethnique. Car les lments constitutifs de la race,
+ayant leurs origines en dehors de l'individu, ne sont pas soumis aux
+mmes variations que lui; et nanmoins, c'est en lui et en lui seul
+qu'ils se ralisent. On conoit donc trs bien qu'ils pntrent les
+lments proprement individuels et mme leur servent de base. Seulement,
+pour que cette explication pt convenir au suicide, il faudrait que la
+tendance qui entrane l'homme se tuer, dpendt troitement de la
+race; or nous savons que les faits sont contraires cette hypothse.
+Dira-t-on que l'tat gnral du milieu social, tant le mme pour la
+plupart des particuliers, les affecte peu prs tous de la mme manire
+et, par suite, leur imprime en partie une mme-physionomie? Mais le
+milieu social est essentiellement fait d'ides, de croyances,
+d'habitudes, de tendances communes. Pour qu'elles puissent imprgner
+ainsi les individus, il faut donc bien qu'elles existent en quelque
+manire indpendamment d'eux; et alors on se rapproche de la solution
+que nous avons propose. Car on admet implicitement qu'il existe, une
+tendance collective au suicide dont les tendances individuelles
+procdent, et tout le problme est de savoir en quoi elle consiste et
+comment elle agit.
+
+Mais il y a plus; de quelque faon qu'on explique la gnralit de
+l'homme moyen, cette conception ne saurait en aucun cas rendre compte de
+la rgularit avec laquelle se reproduit le taux social des suicides. En
+effet, par dfinition, les seuls caractres que ce type puisse
+comprendre sont ceux qui se retrouvent dans la majeure partie de la
+population. Or, le suicide est le fait d'une minorit. Dans les pays o
+il est le plus dvelopp, on compte tout au plus 300 ou 400 cas sur un
+million d'habitants. L'nergie que l'instinct de conservation garde chez
+la moyenne des hommes l'exclut radicalement; l'homme moyen ne se tue
+pas. Mais alors, si le penchant se tuer est une raret et une
+anomalie, il est compltement tranger au type moyen et, par consquent,
+une connaissance mme approfondie de ce dernier, bien loin de nous aider
+ comprendre comment il se fait que le nombre des suicides est constant
+pour une mme socit, ne saurait mme pas expliquer d'o vient qu'il y
+a des suicides. La thorie de Qutelet repose, en dfinitive, sur une
+remarque inexacte. Il considrait comme tabli que la constance ne
+s'observe que dans les manifestations les plus gnrales de l'activit
+humaine; or elle se retrouve, et au mme degr, dans les manifestations
+sporadiques qui n'ont lieu que sur des points isols et rares du champ
+social. Il croyait avoir rpondu tous les _desiderata_ en faisant voir
+comment, la rigueur, on pouvait rendre intelligible l'invariabilit de
+ce qui n'est pas exceptionnel; mais l'exception elle-mme a son
+invariabilit et qui n'est infrieure aucune autre. Tout le monde
+meurt; tout organisme vivant est constitu de telle sorte qu'il ne peut
+pas ne pas se dissoudre. Au contraire, il y a trs peu de gens qui se
+tuent; dans l'immense majorit des hommes, il n'y a rien qui les incline
+au suicide. Et cependant, le taux des suicides est encore plus constant
+que celui de la mortalit gnrale. C'est donc qu'il n'y a pas entre la
+diffusion d'un caractre et sa permanence l'troite solidarit
+qu'admettait Qutelet.
+
+D'ailleurs, les rsultats auxquels conduit sa propre mthode confirment
+cette conclusion. En vertu de son principe, pour calculer l'intensit
+d'un caractre quelconque du type moyen, il faudrait diviser la somme
+des faits qui le manifestent au sein de la socit considre par le
+nombre des individus aptes les produire. Ainsi, dans un pays comme la
+France, o pendant longtemps il n'y a pas eu plus de 150 suicides par
+million d'habitants, l'intensit moyenne de la tendance au suicide
+serait exprime par le rapport 150/1.000.000 = 0,00015; et en
+Angleterre, o il n'y a que 80 cas pour la mme population, ce rapport
+ne serait que de 0,00008. Il y aurait donc chez l'individu moyen un
+penchant se tuer de cette grandeur. Mais de tels chiffres sont
+pratiquement gaux zro. Une inclination aussi faible est tellement
+loigne de l'acte qu'elle peut tre regarde comme nulle. Elle n'a pas
+une force suffisante pour pouvoir, elle seule, dterminer un suicide.
+Ce n'est donc pas la gnralit d'une telle tendance qui peut faire
+comprendre pourquoi tant de suicides sont annuellement commis dans l'une
+ou l'autre de ces socits.
+
+Et encore cette valuation est-elle infiniment exagre. Qutelet n'y
+est arriv qu'en prtant arbitrairement la moyenne des hommes une
+certaine affinit pour le suicide et en estimant l'nergie de cette
+affinit d'aprs des manifestations qui ne s'observent pas chez l'homme
+moyen, mais seulement chez un petit nombre de sujets exceptionnels.
+L'anormal a t ainsi employ dterminer le normal. Qutelet croyait,
+il est vrai, chapper l'objection en faisant observer que les cas
+anormaux, ayant lieu tantt dans un sens et tantt dans le sens
+contraire, se compensent et s'effacent mutuellement. Mais cette
+compensation ne se ralise que pour des caractres qui, des degrs
+divers, se retrouvent chez tout le monde, comme la taille par exemple.
+On peut croire, en effet, que les sujets exceptionnellement grands et
+exceptionnellement petits sont peu prs aussi nombreux les uns que les
+autres. La moyenne de ces tailles exagres doit donc tre sensiblement
+gale la taille la plus ordinaire: par consquent, celle-ci est seule
+ ressortir du calcul. Mais c'est le contraire qui a lieu, s'il s'agit
+d'un fait qui est exceptionnel par nature, comme la tendance au suicide;
+dans ce cas, le procd de Qutelet ne peut qu'introduire
+artificiellement dans le type moyen un lment qui est en dehors de la
+moyenne. Sans doute, comme nous venons de le voir, il ne s'y trouve que
+dans un tat d'extrme dilution, prcisment parce que le nombre des
+individus entre lesquels il est fractionn est bien suprieur ce qu'il
+devrait tre. Mais si l'erreur est pratiquement peu importante, elle ne
+laisse pas d'exister.
+
+En ralit, ce qu'exprime le rapport calcul par Qutelet, c'est
+simplement la probabilit qu'il y a pour qu'un homme, appartenant un
+groupe social dtermin, se tue dans le cours de l'anne. Si, sur une
+population de 100.000 mes, il y a annuellement 45 suicides, on peut
+bien en conclure qu'il y a 15 chances sur 100.000 pour qu'un sujet
+quelconque se suicide pendant cette mme unit de temps. Mais cette
+probabilit ne nous donne aucunement la mesure de la tendance moyenne au
+suicide ni ne peut servir prouver que cette tendance existe. Le fait
+que tant d'individus sur cent se donnent la mort n'implique pas que les
+autres, y soient exposs un degr quelconque et ne peut rien nous
+apprendre relativement la nature et l'intensit des causes qui
+dterminent au suicide[290].
+
+Ainsi, la thorie de l'homme moyen ne rsout pas le problme.
+Reprenons-le donc et voyons bien comme il se pose. Les suicids sont une
+infime minorit disperse aux quatre coins de l'horizon; chacun d'eux
+accomplit son acte sparment, sans savoir que d'autres en font autant
+de leur ct; et pourtant, tant que la socit ne change pas, le nombre
+des suicids est le mme. Il faut donc bien que toutes ces
+manifestations individuelles, si indpendantes qu'elles paraissent tre
+les unes des autres, soient en ralit le produit d'une mme cause ou
+d'un mme groupe de causes qui dominent les individus. Car autrement,
+comment expliquer que, chaque anne, toutes ces volonts particulires,
+qui s'ignorent mutuellement, viennent, en mme nombre, aboutir au mme
+but. Elles n'agissent pas, au moins en gnral, les unes sur les autres;
+il n'y a entre elles, aucun concert; et cependant, tout se passe comme
+si elles excutaient un mme mot d'ordre. C'est donc que, dans le milieu
+commun qui les enveloppe, il existe quelque force qui les incline toutes
+dans ce mme sens et dont l'intensit plus ou moins grande fait le
+nombre plus ou moins lev des suicides particuliers. Or, les effets par
+lesquels cette force se rvle ne varient pas selon les milieux
+organiques et cosmiques, mais exclusivement selon l'tat du milieu
+social. C'est donc qu'elle est collective. Autrement dit, chaque peuple
+a collectivement pour le suicide une tendance qui lui est propre et de
+laquelle dpend l'importance du tribut qu'il paie la mort volontaire.
+
+De ce point de vue, l'invariabilit du taux des suicides n'a plus rien
+de mystrieux, non plus que son individualit. Car, comme chaque socit
+a son temprament dont elle ne saurait changer du jour au lendemain, et
+comme cette tendance au suicide a sa source dans la constitution morale
+des groupes, il est invitable et qu'elle diffre d'un groupe l'autre
+et que, dans chacun d'eux, elle reste, pendant de longues annes,
+sensiblement gale elle-mme. Elle est un des lments essentiels de
+la cnesthsie sociale; or, chez les tres collectifs comme chez les
+individus, l'tat cnesthsique est ce qu'il y a de plus personnel et de
+plus immuable, parce qu'il n'est rien de plus fondamental. Mais alors,
+les effets qui en rsultent doivent avoir et la mme personnalit et la
+mme stabilit. Il est mme naturel qu'ils aient une constance
+suprieure celle de la mortalit gnrale. Car la temprature, les
+influences climatriques, gologiques, en un mot, les conditions
+diverses dont dpend la sant publique, changent beaucoup plus
+facilement d'une anne l'autre que l'humeur des nations.
+
+Il est, cependant, une hypothse, diffrente en apparence de la
+prcdente, qui pourrait tenter quelques esprits. Pour rsoudre la
+difficult, ne suffirait-il pas de supposer que les divers incidents de
+la vie prive qui passent pour tre, par excellence, les causes
+dterminantes du suicide, reviennent rgulirement chaque anne dans les
+mmes proportions? Tous les ans, dirait-on[291], il y a peu prs
+autant de mariages malheureux, de faillites, d'ambitions dues, de
+misre, etc. Il est donc naturel que, placs en mme nombre dans des
+situations analogues, les individus soient aussi en mme nombre pour
+prendre la rsolution qui dcoule de leur situation. Il n'est pas
+ncessaire d'imaginer qu'ils cdent une force qui les domine; il
+suffit de supposer que, en face des mmes circonstances, ils raisonnent
+en gnral de la mme manire.
+
+Mais nous savons que ces vnements individuels, s'ils prcdent assez
+gnralement les suicides, n'en sont pas rellement les causes. Encore
+une fois, il n'y a pas de malheurs dans la vie qui dterminent
+ncessairement l'homme se tuer, s'il n'y est pas enclin d'une autre
+manire. La rgularit avec laquelle peuvent se reproduire ces diverses
+circonstances ne saurait donc expliquer celle du suicide. De plus,
+quelque influence qu'on leur attribue, une telle solution ne ferait, en
+tout cas, que dplacer le problme sans le trancher. Car il reste
+faire comprendre pourquoi ces situations dsespres se rptent
+identiquement chaque anne suivant une loi propre chaque pays. Comment
+se fait-il que, pour une mme socit, suppose stationnaire, il y ait
+toujours autant de familles dsunies, autant de ruines conomiques,
+etc.? Ce retour rgulier des mmes vnements selon des proportions
+constantes pour un mme peuple, mais trs diverses d'un peuple
+l'autre, serait inexplicable, s'il n'y avait dans chaque socit des
+courants dfinis qui entranent les habitants avec une force dtermine
+aux aventures commerciales et industrielles, aux pratiques de toute
+sorte qui sont de nature troubler les familles, etc. Or c'est revenir,
+sous une forme peine diffrente, l'hypothse mme qu'on croyait
+avoir carte[292].
+
+
+
+
+III.
+
+Mais attachons-nous bien comprendre le sens et la porte des termes
+qui viennent d'tre employs.
+
+D'ordinaire, quand on parle de tendances ou de passions collectives, on
+est enclin ne voir dans ces expressions que des mtaphores et des
+manires de parler, qui ne dsignent rien de rel sauf une sorte de
+moyenne entre un certain nombre d'tats individuels. On se refuse les
+regarder comme des choses, comme des forces _sui generis_ qui dominent
+les consciences particulires. Telle est pourtant leur nature et c'est
+ce que la statistique du suicide dmontre avec clat[293]. Les individus
+qui composent une socit changent d'une anne l'autre; et cependant,
+le nombre des suicids est le mme tant que la socit elle-mme ne
+change pas. La population de Paris se renouvelle avec une extrme
+rapidit; pourtant, la part de Paris dans l'ensemble des suicides
+franais reste sensiblement constante. Quoique quelques annes suffisent
+pour que l'effectif de l'arme soit entirement transform, le taux des
+suicides militaires ne varie, pour une mme nation, qu'avec la plus
+extrme lenteur. Dans tous les pays, la vie collective volue selon le
+mme rythme au cours de l'anne; elle crot de janvier juillet environ
+pour dcrotre ensuite. Aussi, quoique les membres des diverses socits
+europennes ressortissent des types moyens trs diffrents les uns des
+autres, les variations saisonnires et mme mensuelles des suicides ont
+lieu partout suivant la mme loi. De mme, quelle que soit la diversit
+des humeurs individuelles, le rapport entre l'aptitude des gens maris
+pour le suicide et celle des veufs et des veuves est identiquement le
+mme dans les groupes sociaux les plus diffrents, par cela seul que
+l'tat moral du veuvage soutient partout avec la constitution morale qui
+est propre au mariage la mme relation. Les causes qui fixent ainsi le
+contingent des morts volontaires pour une socit ou une partie de
+socit dtermine doivent donc tre indpendantes des individus,
+puisqu'elles gardent la mme intensit quels que soient les sujets
+particuliers sur lesquels s'exerce leur action. On dira que c'est le
+genre de vie qui, toujours le mme, produit toujours les mmes effets.
+Sans doute, mais un genre de vie, c'est quelque chose et dont la
+constance a besoin d'tre explique. S'il se maintient invariable alors
+que des changements se produisent sans cesse dans les rangs de ceux qui
+le pratiquent, il est impossible qu'il tienne d'eux toute sa ralit.
+
+On a cru pouvoir chapper cette consquence en faisant remarquer que
+cette continuit elle-mme tait l'oeuvre des individus et que, par
+consquent, pour en rendre compte, il n'tait pas ncessaire de prter
+aux phnomnes sociaux une sorte de transcendance par rapport la vie
+individuelle. En effet, a-t-on dit, une chose sociale quelconque, un
+mot d'une langue, un rite d'une religion, un secret de mtier, un
+procd d'art, un article de loi, une maxime de morale se transmet et
+passe d'un individu parent, matre, ami, voisin, camarade, un autre
+individu[294].
+
+Sans doute, s'il ne s'agissait que de faire comprendre comment, d'une
+manire gnrale, une ide ou un sentiment passe d'une gnration
+l'autre, comment le souvenir ne s'en perd pas, cette explication
+pourrait, la rigueur, tre regarde comme suffisante[295]. Mais la
+transmission de faits comme le suicide et, plus gnralement, comme les
+actes de toute sorte sur lesquels nous renseigne la statistique morale,
+prsente un caractre trs particulier dont on ne peut pas rendre compte
+ si peu de frais. Elle porte, en effet, non pas seulement en gros sur
+une certaine manire de faire, _mais sur le nombre des cas o cette
+manire de faire est employe_. Non seulement il y a des suicides chaque
+anne, mais, en rgle gnrale, il y en a chaque anne autant que la
+prcdente. L'tat d'esprit qui dtermine les hommes se tuer n'est pas
+transmis purement et simplement, mais, ce qui est beaucoup plus
+remarquable, il est transmis un gal nombre de sujets placs tous
+dans les conditions ncessaires pour qu'il passe l'acte. Comment
+est-ce possible s'il n'y a que des individus en prsence? En lui-mme,
+le nombre ne peut tre l'objet d'aucune transmission directe. La
+population d'aujourd'hui n'a pas appris de celle d'hier quel est le
+montant de l'impt qu'elle doit payer au suicide; et pourtant, c'est
+exactement le mme qu'elle acquittera, si les circonstances ne changent
+pas.
+
+Faudra-t-il donc imaginer que chaque suicid a eu pour initiateur et
+pour matre, en quelque sorte, l'une des victimes de l'anne prcdente
+et qu'il en est comme l'hritier moral? cette condition seule il est
+possible de concevoir que le taux social des suicides puisse se
+perptuer par voie de traditions inter-individuelles. Car si le chiffre
+total ne peut tre transmis en bloc, il faut bien que les units dont il
+est form se transmettent une par une. Chaque suicid devrait donc avoir
+reu sa tendance de quelqu'un de ses devanciers et chaque suicide serait
+comme l'cho d'un suicide antrieur. Mais il n'est pas un fait qui
+autorise admettre cette sorte de filiation personnelle entre chacun,
+des vnements moraux que la statistique enregistre cette anne, par
+exemple, et un vnement similaire de l'anne prcdente. Il est tout
+fait exceptionnel, comme nous l'avons montr plus haut, qu'un acte soit
+ainsi suscit par un autre acte de mme nature. Pourquoi, d'ailleurs,
+ces ricochets auraient-ils rgulirement lieu d'une anne l'autre?
+Pourquoi le fait gnrateur mettrait-il un an produire son semblable?
+Pourquoi enfin ne se susciterait-il qu'une seule et unique copie? Car il
+faut bien que, en moyenne, chaque modle ne soit reproduit qu'une fois:
+autrement, le total ne serait pas constant. On nous dispensera de
+discuter plus longuement une hypothse aussi arbitraire
+qu'irreprsentable. Mais, si on l'carte, si l'galit numrique des
+contingents annuels ne vient pas de ce que chaque cas particulier
+engendre son semblable la priode qui suit, elle ne peut tre due qu'
+l'action permanente de quelque cause impersonnelle qui plane au-dessus
+de tous les cas particuliers.
+
+Il faut donc prendre les termes la rigueur. Les tendances collectives
+ont une existence qui leur est propre; ce sont des forces aussi relles
+que les forces cosmiques, bien qu'elles soient d'une autre nature; elles
+agissent galement sur l'individu du dehors, bien que ce soit par
+d'autres voies. Ce qui permet d'affirmer que la ralit des premires
+n'est pas infrieure celle des secondes, c'est qu'elle se prouve de la
+mme manire, savoir par la constance de leurs effets. Quand nous
+constatons que le nombre des dcs varie trs peu d'une anne l'autre,
+nous expliquons cette rgularit en disant que la mortalit dpend du
+climat, de la temprature, de la nature du sol, en un mot d'un certain
+nombre de forces matrielles qui, tant indpendantes des individus,
+restent constantes alors que les gnrations changent. Par consquent,
+puisque des actes moraux comme le suicide se reproduisent avec une
+uniformit, non pas seulement gale, mais suprieure, nous devons de
+mme admettre qu'ils dpendent de forces extrieures aux individus.
+Seulement, comme ces forces ne peuvent tre que morales et que, en
+dehors de l'homme individuel, il n'y a pas dans le monde d'autre tre
+moral que la socit, il faut bien qu'elles soient sociales. Mais, de
+quelque nom qu'on les appelle, ce qui importe, c'est de reconnatre leur
+ralit et de les concevoir comme un ensemble d'nergies qui nous
+dterminent agir du dehors, ainsi que font les nergies
+physico-chimiques dont nous subissons l'action. Elles sont si bien des
+choses _sui generis_, et non des entits verbales, qu'on peut les
+mesurer, comparer leur grandeur relative, comme on fait pour l'intensit
+de courants lectriques ou de foyers lumineux. Ainsi, cette proposition
+fondamentale que les faits sociaux sont objectifs, proposition que nous
+avons eu l'occasion d'tablir dans un autre ouvrage[296] et que nous
+considrons comme le principe de la mthode sociologique, trouve dans
+la statistique morale et surtout dans celle du suicide une preuve
+nouvelle et particulirement dmonstrative. Sans doute, elle froisse le
+sens commun. Mais toutes les fois que la science est venue rvler aux
+hommes l'existence d'une force ignore, elle a rencontr l'incrdulit.
+Comme il faut modifier le systme des ides reues pour faire place au
+nouvel ordre de choses et construire des concepts nouveaux, les esprits
+rsistent paresseusement. Cependant, il faut s'entendre. Si la
+sociologie existe, elle ne peut tre que l'tude d'un monde encore
+inconnu, diffrent de ceux qu'explorent les autres sciences. Or ce monde
+n'est rien s'il n'est pas un systme de ralits.
+
+Mais, prcisment parce qu'elle se heurte des prjugs traditionnels,
+cette conception a soulev des objections auxquelles il nous faut
+rpondre.
+
+En premier lieu, elle implique que les tendances comme les penses
+collectives sont d'une autre nature que les tendances et les penses
+individuelles, que les premires ont des caractres que n'ont pas les
+secondes. Or, dit-on, comment est-ce possible puisqu'il n'y a dans la
+socit que des individus? Mais, ce compte, il faudrait dire qu'il n'y
+a rien de plus dans la nature vivante que dans la matire brute, puisque
+la cellule est exclusivement faite d'atomes qui ne vivent pas. De mme,
+il est bien vrai que la socit ne comprend pas d'autres forces
+agissantes que celles des individus; seulement les individus, en
+s'unissant, forment un tre psychique d'une espce nouvelle qui, par
+consquent, a sa manire propre de penser et de sentir. Sans doute, les
+proprits lmentaires d'o rsulte le fait social, sont contenues en
+germe dans les esprits particuliers. Mais le fait social n'en sort que
+quand elles ont t transformes par l'association, puisque c'est
+seulement ce moment qu'il apparat. L'association est, elle aussi, un
+facteur actif qui produit des effets spciaux. Or, elle est par
+elle-mme quelque chose de nouveau. Quand des consciences, au lieu de
+rester isoles les unes des autres, se groupent et se combinent, il y a
+quelque chose de chang dans le monde. Par suite, il est naturel que ce
+changement en produise d'autres, que cette nouveaut engendre d'autres
+nouveauts, que des phnomnes apparaissent dont les proprits
+caractristiques ne se retrouvent pas dans les lments dont ils sont
+composs.
+
+Le seul moyen de contester cette proposition serait d'admettre qu'un
+tout est qualitativement identique la somme de ses parties, qu'un
+effet est qualitativement rductible la somme des causes qui l'ont
+engendr; ce qui reviendrait ou nier tout changement ou le rendre
+inexplicable. On est pourtant all jusqu' soutenir cette thse extrme,
+mais on n'a trouv pour la dfendre que deux raisons vraiment
+extraordinaires. On a dit 1 que, en sociologie, nous avons, par un
+privilge singulier, la connaissance intime de l'lment qui est notre
+conscience individuelle aussi bien que du compos qui est l'assemble
+des consciences, 2 que, par cette double introspection nous
+constatons clairement que, l'individuel cart, le social n'est
+rien[297].
+
+La premire assertion est une ngation hardie de toute la psychologie
+contemporaine. On s'entend aujourd'hui pour reconnatre que la vie
+psychique, loin de pouvoir tre connue d'une vue immdiate, a, au
+contraire, des dessous profonds o le sens intime ne pntre pas et que
+nous n'atteignons que peu peu par des procds dtourns et complexes,
+analogues ceux qu'emploient les sciences du monde extrieur. Il s'en
+faut donc que la nature de la conscience soit dsormais sans mystre.
+Quant la seconde proposition, elle est purement arbitraire. L'auteur
+peut bien affirmer que, suivant son impression personnelle, il n'y a
+rien de rel dans la socit que ce qui vient de l'individu, mais,
+l'appui de cette affirmation, les preuves font dfaut et la discussion,
+par suite, est impossible. Il serait si facile d'opposer ce sentiment
+le sentiment contraire d'un grand nombre de sujets qui se reprsentent
+la socit, non comme la forme que prend spontanment la nature
+individuelle en s'panouissant au dehors, mais comme une force
+antagoniste qui les limite et contre laquelle ils font effort! Que dire,
+du reste, de cette intuition par laquelle nous connatrions directement
+et sans intermdiaire, non seulement l'lment, c'est--dire l'individu,
+mais encore le compos, c'est--dire la socit? Si, vraiment, il
+suffisait d'ouvrir les yeux et de bien regarder pour apercevoir aussitt
+les lois du monde social, la sociologie serait inutile ou, du moins,
+serait trs simple. Malheureusement, les faits ne montrent que trop
+combien la conscience est incomptente en la matire. Jamais elle ne ft
+arrive d'elle-mme souponner cette ncessit qui ramne tous les
+ans, en mme nombre, les phnomnes dmographiques, si elle n'en avait
+t avertie du dehors. plus forte raison, est-elle incapable, rduite
+ ses seules forces, d'en dcouvrir les causes.
+
+Mais, en sparant ainsi la vie sociale de la vie individuelle, nous
+n'entendons nullement dire qu'elle n'a rien de psychique. Il est
+vident, au contraire, qu'elle est essentiellement faite de
+reprsentations. Seulement, les reprsentations collectives sont d'une
+tout autre nature que celles de l'individu. Nous ne voyons aucun
+inconvnient ce qu'on dise de la sociologie qu'elle est une
+psychologie, si l'on prend soin d'ajouter que la psychologie sociale a
+ses lois propres, qui ne sont pas celles de la psychologie individuelle.
+Un exemple achvera de faire comprendre notre pense. D'ordinaire, on
+donne comme origine la religion les impressions de crainte ou de
+dfrence qu'inspirent aux sujets conscients des tres mystrieux et
+redouts; de ce point de vue, elle apparat comme le simple
+dveloppement d'tats individuels et de sentiments privs. Mais cette
+explication simpliste est sans rapport avec les faits. Il suffit de
+remarquer que, dans le rgne animal, o la vie sociale n'est jamais que
+trs rudimentaire, l'institution religieuse est inconnue, qu'elle ne
+s'observe jamais que l o il existe une organisation collective,
+qu'elle change selon la nature des socits, pour qu'on soit fond
+conclure que, seuls, les hommes en groupe pensent religieusement. Jamais
+l'individu ne se serait lev l'ide de forces qui le dpassent aussi
+infiniment, lui et tout ce qui l'entoure, s'il n'avait connu que
+lui-mme et l'univers physique. Mme les grandes forces naturelles avec
+lesquelles il est en relations n'auraient pas pu lui en suggrer la
+notion; car, l'origine, il est loin de savoir, comme aujourd'hui,
+quel point elles le dominent; il croit, au contraire, pouvoir, dans de
+certaines conditions, en disposer son gr[298]. C'est la science qui
+lui a appris de combien il leur est infrieur. La puissance qui s'est
+ainsi impose son respect et qui est devenue l'objet de son adoration,
+c'est la socit, dont les Dieux ne furent que la forme hypostasie. La
+religion, c'est, en dfinitive, le systme de symboles par lesquels la
+socit prend conscience d'elle-mme; c'est la manire de penser propre
+ l'tre collectif. Voil donc un vaste ensemble d'tats mentaux qui ne
+se seraient pas produits si les consciences particulires ne s'taient
+pas unies, qui rsultent de cette union et se sont surajouts ceux qui
+drivent des natures individuelles. On aura beau analyser ces dernires
+aussi minutieusement que possible, jamais on n'y dcouvrira rien qui
+explique comment se sont fondes et dveloppes ces croyances et ces
+pratiques singulires d'o est n le totmisme, comment le naturisme en
+est sorti, comment le naturisme lui-mme est devenu, ici la religion
+abstraite de Iahv, l le polythisme des Grecs et des Romains, etc. Or,
+tout ce que nous voulons dire quand nous affirmons l'htrognit du
+social et de l'individuel, c'est que les observations prcdentes
+s'appliquent, non seulement la religion, mais au droit, la morale,
+aux modes, aux institutions politiques, aux pratiques pdagogiques,
+etc., en un mot toutes les formes de la vie collective[299].
+
+Mais une autre objection nous a t faite qui peut paratre plus grave
+au premier abord. Nous n'avons pas seulement admis que les tats sociaux
+diffrent qualitativement des tats individuels, mais encore qu'ils
+sont, en un certain sens, extrieurs aux individus. Mme nous n'avons
+pas craint de comparer cette extriorit celle des forces physiques.
+Mais, a-t-on dit, puisqu'il n'y a rien dans la socit que des
+individus, comment pourrait-il y avoir quelque chose en dehors d'eux?
+
+Si l'objection tait fonde, nous serions en prsence d'une antinomie.
+Car il ne faut pas perdre de vue ce qui a t prcdemment tabli.
+Puisque la poigne de gens qui se tuent chaque anne ne forme pas un
+groupe naturel, qu'ils ne sont pas en communication les uns avec les
+autres, le nombre constant des suicides ne peut tre d qu' l'action
+d'une mme cause qui domine les individus et qui leur survit. La force
+qui fait l'unit du faisceau form par la multitude des cas
+particuliers, pars sur la surface du territoire, doit ncessairement
+tre en dehors de chacun d'eux. Si donc il tait rellement impossible
+qu'elle leur ft extrieure, le problme serait insoluble. Mais
+l'impossibilit n'est qu'apparente.
+
+Et d'abord, il n'est pas vrai que la socit ne soit compose que
+d'individus; elle comprend aussi des choses matrielles et qui jouent un
+rle essentiel dans la vie commune. Le fait social se matrialise
+parfois jusqu' devenir un lment du monde extrieur. Par exemple, un
+type dtermin d'architecture est un phnomne social; or il est incarn
+en partie dans des maisons, dans des difices de toute sorte qui, une
+fois construits, deviennent des ralits autonomes, indpendantes des
+individus. Il en est ainsi des voies de communication et de transport,
+des instruments et des machines employs dans l'industrie ou dans la
+vie prive et qui expriment l'tat de la technique chaque moment de
+l'histoire, du langage crit, etc. La vie sociale, qui s'est ainsi comme
+cristallise et fixe sur des supports matriels, se trouve donc par
+cela mme extriorise, et c'est du dehors qu'elle agit sur nous. Les
+voies de communication qui ont t construites avant nous impriment la
+marche de nos affaires une direction dtermine, suivant qu'elles nous
+mettent en relations avec tels ou tels pays. L'enfant forme son got en
+entrant en contact avec les monuments du got national, legs des
+gnrations antrieures. Parfois mme, on voit de ces monuments
+disparatre pendant des sicles dans l'oubli, puis, un jour, alors que
+les nations qui les avaient levs sont depuis longtemps teintes,
+rapparatre la lumire et recommencer au sein de socits nouvelles
+une nouvelle existence. C'est ce qui caractrise ce phnomne trs
+particulier qu'on appelle les Renaissances. Une Renaissance, c'est de la
+vie sociale qui, aprs s'tre comme dpose dans des choses et y tre
+reste longtemps latente, se rveille tout coup et vient changer
+l'orientation intellectuelle et morale de peuples qui n'avaient pas
+concouru l'laborer. Sans doute, elle ne pourrait pas se ranimer si
+des consciences vivantes ne se trouvaient l pour recevoir son action;
+mais, d'un autre ct, ces consciences auraient pens et senti tout
+autrement si cette action ne s'tait pas produite.
+
+La mme remarque s'applique ces formules dfinies o se condensent
+soit les dogmes de la foi, soit les prceptes du droit, quand ils se
+fixent extrieurement sous une forme consacre. Assurment, si bien
+rdiges qu'elles pussent tre, elles resteraient lettre morte s'il n'y
+avait personne pour se les reprsenter et les mettre en pratique. Mais,
+si elles ne se suffisent pas, elles ne laissent pas d'tre des facteurs
+_sui generis_ de l'activit sociale. Car elles ont un mode d'action qui
+leur est propre. Les relations juridiques ne sont pas du tout les mmes
+selon que le droit est crit ou non. L o il existe un code constitu,
+la jurisprudence est plus rgulire, mais moins souple, la lgislation
+plus uniforme, mais aussi plus immuable. Elle sait moins bien
+s'approprier la diversit des cas particuliers et elle oppose plus de
+rsistance aux entreprises des novateurs. Les formes matrielles qu'elle
+revt ne sont donc pas de simples combinaisons verbales sans efficacit,
+mais des ralits agissantes, puisqu'il en sort des effets qui
+n'auraient pas lieu si elles n'taient pas. Or, non seulement elles sont
+extrieures aux consciences individuelles, mais c'est cette extriorit
+qui fait leurs caractres spcifiques. C'est parce qu'elles sont moins
+la porte des individus que ceux-ci peuvent plus difficilement les
+accommoder aux circonstances, et c'est la mme cause qui les rend plus
+rfractaires aux changements.
+
+Toutefois, il est incontestable que toute la conscience sociale n'arrive
+pas s'extrioriser et se matrialiser ainsi. Toute l'esthtique
+nationale n'est pas dans les oeuvres qu'elle inspire; toute la morale ne
+se formule pas en prceptes dfinis. La majeure partie en reste diffuse.
+Il y a toute une vie collective qui est en libert; toutes sortes de
+courants vont, viennent, circulent dans toutes les directions, se
+croisent et se mlent de mille manires diffrentes et, prcisment
+parce qu'ils sont dans un perptuel tat de mobilit, ils ne parviennent
+pas se prendre sous une forme objective. Aujourd'hui, c'est un vent de
+tristesse et de dcouragement qui s'est abattu sur la socit; demain,
+au contraire, un souffle de joyeuse confiance viendra soulever les
+coeurs. Pendant un temps, tout le groupe est entran vers
+l'individualisme; une autre priode vient, et ce sont les aspirations
+sociales et philanthropiques qui deviennent prpondrantes. Hier, on
+tait tout au cosmopolitisme, aujourd'hui, c'est le patriotisme qui
+l'emporte. Et tous ces remous, tous ces flux et tous ces reflux ont
+lieu, sans que les prceptes cardinaux du droit et de la morale,
+immobiliss par leurs formes hiratiques, soient seulement modifis.
+D'ailleurs, ces prceptes eux-mmes ne font qu'exprimer toute une vie
+sous-jacente dont ils font partie; ils en rsultent, mais ne la
+suppriment pas. la base de toutes ces maximes, il y a des sentiments
+actuels et vivants que ces formules rsument, mais dont elles ne sont
+que l'enveloppe superficielle. Elles n'veilleraient aucun cho, si
+elles ne correspondaient pas des motions et des impressions
+concrtes, parses dans la socit. Si donc nous leur attribuons une
+ralit, nous ne songeons pas en faire le tout de la ralit morale.
+Ce serait prendre le signe pour la chose signifie. Un signe est
+assurment quelque chose; ce n'est pas une sorte d'piphnomne
+surrogatoire; on sait aujourd'hui le rle qu'il joue dans le
+dveloppement intellectuel. Mais enfin ce n'est qu'un signe[300].
+
+Mais parce que cette vie n'a pas un suffisant degr de consistance pour
+se fixer, elle ne laisse pas d'avoir le mme caractre que ces prceptes
+formuls dont nous parlions tout l'heure. _Elle est extrieure
+chaque individu moyen pris part._ Voici, par exemple, qu'un grand
+danger public dtermine une pousse du sentiment patriotique. Il en
+rsulte un lan collectif en vertu duquel la socit, dans son ensemble,
+pose comme un axiome que les intrts particuliers, mme ceux qui
+passent d'ordinaire pour les plus respectables, doivent s'effacer
+compltement devant l'intrt commun. Et le principe n'est pas seulement
+nonc comme une sorte de _desideratum_; au besoin, il est appliqu la
+lettre. Observez au mme moment la moyenne des individus! Vous
+retrouverez bien chez un grand nombre d'entre eux quelque chose de cet
+tat moral, mais infiniment attnu. Ils sont rares, ceux qui, mme en
+temps de guerre, sont prts faire spontanment une aussi entire
+abdication d'eux-mmes. _Donc, de toutes les consciences particulires
+qui composent la grande masse de la nation, il n'en est aucune par
+rapport laquelle le courant collectif ne soit extrieur presque en
+totalit, puisque chacune d'elles n'en contient qu'une parcelle._
+
+On peut faire la mme observation mme propos des sentiments moraux
+les plus stables et les plus fondamentaux. Par exemple, toute socit a
+pour la vie de l'homme en gnral un respect dont l'intensit est
+dtermine et peut se mesurer d'aprs la gravit relative[301] des
+peines attaches l'homicide. D'un autre ct, l'homme moyen n'est pas
+sans avoir en lui quelque chose de ce mme sentiment, mais un bien
+moindre degr et d'une tout autre manire que la socit. Pour se rendre
+compte de cet cart, il suffit de comparer l'motion que peut nous
+causer individuellement la vue du meurtrier ou le spectacle mme du
+meurtre, et celle qui saisit, dans les mmes circonstances, les foules
+assembles. On sait quelles extrmits elles se laissent entraner si
+rien ne leur rsiste. C'est que, dans ce cas, la colre est collective.
+Or, la mme diffrence se retrouve chaque instant entre la manire
+dont la socit ressent ces attentats et la faon dont ils affectent les
+individus; par consquent, entre la forme individuelle et la forme
+sociale du sentiment qu'ils offensent. L'indignation sociale est d'une
+telle nergie qu'elle n'est trs souvent satisfaite que par l'expiation
+suprme. Pour nous, si la victime est un inconnu ou un indiffrent, si
+l'auteur du crime ne vit pas dans notre entourage et, par suite, ne
+constitue pas pour nous une menace personnelle, tout en trouvant juste
+que l'acte soit puni, nous n'en sommes pas assez mus pour prouver un
+besoin vritable d'en tirer vengeance. Nous ne ferons pas un pas pour
+dcouvrir le coupable; nous rpugnerons mme le livrer. La chose ne
+change d'aspect que si l'opinion publique, comme on dit, s'est saisie de
+l'affaire. Alors, nous devenons plus exigeants et plus actifs. Mais
+c'est l'opinion qui parle par notre bouche; c'est sous la pression de la
+collectivit que nous agissons, non en tant qu'individus.
+
+Le plus souvent mme, la distance entre l'tat social et ses
+rpercussions individuelles est encore plus considrable. Dans le cas
+prcdent, le sentiment collectif, en s'individualisant, gardait du
+moins, chez la plupart des sujets, assez de force pour s'opposer aux
+actes qui l'offensent; l'horreur du sang humain est aujourd'hui assez
+profondment enracine dans la gnralit des consciences pour prvenir
+l'closion d'ides homicides. Mais le simple dtournement, la fraude
+silencieuse et sans violence sont loin de nous inspirer la mme
+rpulsion. Ils ne sont pas trs nombreux ceux qui ont des droits
+d'autrui un respect suffisant pour touffer dans son germe tout dsir de
+s'enrichir injustement. Ce n'est pas que l'ducation ne dveloppe un
+certain loignement pour tout acte contraire l'quit. Mais quelle
+distance entre ce sentiment vague, hsitant, toujours prt aux
+compromis, et la fltrissure catgorique, sans rserve et sans
+rticence, dont la socit frappe le vol sous toutes ses formes! Et que
+dirons-nous de tant d'autres devoirs qui ont encore moins de racines
+chez l'homme ordinaire, comme celui qui nous ordonne de contribuer pour
+notre juste part aux dpenses publiques, de ne pas frauder le fisc, de
+ne pas chercher viter habilement le service militaire, d'excuter
+loyalement nos contrats, etc., etc. Si, sur tous ces points, la moralit
+n'tait assure que par les sentiments vacillants que contiennent les
+consciences moyennes, elle serait singulirement prcaire.
+
+C'est donc une erreur fondamentale que de confondre, comme on l'a fait
+tant de fois, le type collectif d'une socit avec le type moyen des
+individus qui la composent. L'homme moyen est d'une trs mdiocre
+moralit. Seules, les maximes les plus essentielles de l'thique sont
+graves en lui avec quelque force, et encore sont-elles loin d'y avoir
+la prcision et l'autorit qu'elles ont dans le type collectif,
+c'est--dire dans l'ensemble de la socit. Cette confusion, que
+Qutelet a prcisment commise, fait de la gense de la morale un
+problme incomprhensible. Car, puisque l'individu est en gnral d'une
+telle mdiocrit, comment une morale a-t-elle pu se constituer qui le
+dpasse ce point, si elle n'exprime que la moyenne des tempraments
+individuels? Le plus ne saurait, sans miracle, natre du moins. Si la
+conscience commune n'est autre chose que la conscience la plus gnrale,
+elle ne peut s'lever au-dessus du niveau vulgaire. Mais alors, d'o
+viennent ces prceptes levs et nettement impratifs que la socit
+s'efforce d'inculquer ses enfants et dont elle impose le respect ses
+membres? Ce n'est pas sans raison que les religions et, leur suite,
+tant de philosophies considrent la morale comme ne pouvant avoir toute
+sa ralit qu'en Dieu. C'est que la ple et trs incomplte esquisse
+qu'en contiennent les consciences individuelles n'en peut tre regarde
+comme le type original. Elle fait plutt l'effet d'une reproduction
+infidle et grossire dont le modle, par suite, doit exister quelque
+part en dehors des individus. C'est pourquoi, avec son simplisme
+ordinaire, l'imagination populaire le ralise en Dieu. La science, sans
+doute, ne saurait s'arrter cette conception dont elle n'a mme pas
+connatre[302]. Seulement, si on l'carte, il ne reste plus d'autre
+alternative que de laisser la morale en l'air et inexplique, ou d'en
+faire un systme d'tats collectifs. Ou elle ne vient de rien qui soit
+donn dans le monde de l'exprience, ou elle vient de la socit. Elle
+ne peut exister que dans une conscience; si ce n'est pas dans celle de
+l'individu, c'est donc dans celle du groupe. Mais alors il faut admettre
+que la seconde, loin de se confondre avec la conscience moyenne, la
+dborde de toutes parts.
+
+L'observation confirme donc l'hypothse. D'un ct, la rgularit des
+donnes statistiques implique qu'il existe des tendances collectives,
+extrieures aux individus; de l'autre, dans un nombre considrable de
+cas importants, nous pouvons directement constater cette extriorit.
+Elle n'a, d'ailleurs, rien de surprenant pour quiconque a reconnu
+l'htrognit des tats individuels et des tats sociaux. En effet,
+par dfinition, les seconds ne peuvent venir chacun de nous que du
+dehors, puisqu'ils ne dcoulent pas de nos prdispositions personnelles;
+tant faits d'lments qui nous sont trangers[303], ils expriment autre
+chose que nous-mmes. Sans doute, dans la mesure o nous ne faisons
+qu'un avec le groupe et o nous vivons de sa vie, nous sommes ouverts
+leur influence; mais inversement, en tant que nous avons une
+personnalit distincte de la sienne, nous leur sommes rfractaires et
+nous cherchons leur chapper. Et comme il n'est personne qui ne mne
+concurremment cette double existence, chacun de nous est anim la fois
+d'un double mouvement. Nous sommes entrans dans le sens social et nous
+tendons suivre la pente de notre nature. Le reste de la socit pse
+donc sur nous pour contenir nos tendances centrifuges, et nous
+concourons pour notre part peser sur autrui afin de neutraliser les
+siennes. Nous subissons nous-mmes la pression que nous, contribuons
+exercer sur les autres. Deux forces antagonistes sont en prsence. L'une
+vient de la collectivit et cherche s'emparer de l'individu; l'autre
+vient de l'individu et repousse la prcdente. La premire est, il est
+vrai, bien suprieure la seconde, puisqu'elle est due une
+combinaison de toutes les forces particulires; mais, comme elle
+rencontre aussi autant de rsistances qu'il y a de sujets particuliers,
+elle s'use en partie dans ces luttes multiplies et ne nous pntre que
+dfigure et affaiblie. Quand elle est trs intense, quand les
+circonstances qui la mettent en action reviennent frquemment, elle peut
+encore marquer assez fortement les constitutions individuelles; elle y
+suscite des tats d'une certaine vivacit et qui, une fois organiss,
+fonctionnent avec la spontanit de l'instinct; c'est ce qui arrive pour
+les ides morales les plus essentielles. Mais la plupart des courants
+sociaux ou sont trop faibles ou ne sont en contact avec nous que d'une
+manire trop intermittente pour qu'ils puissent pousser en nous de
+profondes racines; leur action est superficielle. Par consquent, ils
+restent presque totalement externes. Ainsi, le moyen de calculer un
+lment quelconque du type collectif n'est pas de mesurer la grandeur
+qu'il a dans les consciences individuelles et de prendre la moyenne
+entre toutes ces mesures; c'est plutt la somme qu'il faudrait faire.
+Encore ce procd d'valuation serait-il bien au-dessous de la ralit;
+car on n'obtiendrait ainsi que le sentiment social diminu de tout ce
+qu'il a perdu en s'individualisant.
+
+Ce n'est donc pas sans quelque lgret qu'on a pu taxer notre
+conception de scolastique et lui reprocher de donner pour fondement aux
+phnomnes sociaux je ne sais quel principe vital d'un genre nouveau. Si
+nous refusons d'admettre qu'ils aient pour substrat la conscience de
+l'individu, nous leur en assignons un autre; c'est celui que forment, en
+s'unissant et en se combinant, toutes les consciences individuelles. Ce
+substrat n'a rien de substantiel ni d'ontologique, puisqu'il n'est rien
+autre chose qu'un tout compos de parties. Mais il ne laisse pas d'tre
+aussi rel que les lments qui le composent; car ils ne sont pas
+constitus d'une autre manire. Eux aussi sont composs. En effet, on
+sait aujourd'hui que le moi est la rsultante d'une multitude de
+consciences sans moi; que chacune de ces consciences lmentaires est,
+son tour, le produit d'units vitales sans conscience, de mme que
+chaque unit vitale est elle-mme due une association de particules
+inanimes. Si donc le psychologue et le biologiste regardent avec raison
+comme bien fonds les phnomnes qu'ils tudient, par cela seul qu'ils
+sont rattachs une combinaison d'lments de l'ordre immdiatement
+infrieur, pourquoi en serait-il autrement en sociologie? Ceux-l seuls
+pourraient juger une telle base insuffisante, qui n'ont pas renonc
+l'hypothse d'une force vitale et d'une me substantielle. Ainsi, rien
+n'est moins trange que cette proposition dont on a cru devoir se
+scandaliser[304]: Une croyance ou une pratique sociale est susceptible
+d'exister indpendamment de ses expressions individuelles. Par l, nous
+ne songions videmment pas dire que la socit est possible sans
+individus, absurdit manifeste dont on aurait pu nous pargner le
+soupon. Mais nous entendions: 1 que le groupe form par les individus
+associs est une ralit d'une autre sorte que chaque individu pris
+part; 2 que les tats collectifs existent dans le groupe de la nature
+duquel ils drivent, avant d'affecter l'individu en tant que tel et de
+s'organiser en lui, sous une forme nouvelle, une existence purement
+intrieure.
+
+Cette faon de comprendre les rapports de l'individu avec la socit
+rappelle, d'ailleurs, l'ide que les zoologistes contemporains tendent
+se faire des rapports qu'il soutient galement avec l'espce ou la
+race. La thorie trs simple, d'aprs laquelle l'espce ne serait qu'un
+individu perptu dans le temps et gnralis dans l'espace, est de plus
+en plus abandonne. Elle vient, en effet, se heurter ce fait que les
+variations qui se produisent chez un sujet isol ne deviennent
+spcifiques que dans des cas trs rares et, peut-tre, douteux[305]. Les
+caractres distinctifs de la race ne changent chez l'individu que s'ils
+changent dans la race en gnral. Celle-ci aurait donc quelque ralit,
+d'o procderaient les formes diverses qu'elle prend chez les tres
+particuliers, loin d'tre une gnralisation de ces dernires. Sans
+doute, nous ne pouvons regarder ces doctrines comme dfinitivement
+dmontres. Mais il nous suffit de faire voir que nos conceptions
+sociologiques, sans tre empruntes un autre ordre de recherches, ne
+sont cependant pas sans analogues dans les sciences les plus positives.
+
+IV.
+
+Appliquons ces ides la question du suicide; la solution que nous en
+avons donne au dbut de ce chapitre prendra plus de prcision.
+
+Il n'y a pas d'idal moral qui ne combine, en des proportions variables
+selon les socits, l'gosme, l'altruisme et une certaine anomie. Car
+la vie sociale suppose la fois que l'individu a une certaine
+personnalit, qu'il est prt, si la communaut l'exige, en faire
+l'abandon, enfin qu'il est ouvert, dans une certaine mesure, aux ides
+de progrs. C'est pourquoi il n'y a pas de peuple o ne coexistent ces
+trois courants d'opinion, qui inclinent l'homme dans trois directions
+divergentes et mme contradictoires. L o ils se temprent
+mutuellement, l'agent moral est dans un tat d'quilibre qui le met
+l'abri contre toute ide de suicide. Mais que l'un d'eux vienne
+dpasser un certain degr d'intensit au dtriment des autres, et, pour
+les raisons exposes, il devient suicidogne en s'individualisant.
+
+Naturellement, plus il est fort, et plus il y a de sujets qu'il
+contamine assez profondment pour les dterminer au suicide, et
+inversement. Mais cette intensit elle-mme ne peut dpendre que des
+trois sortes de causes suivantes: 1 la nature des individus qui
+composent la socit; 2 la manire dont ils sont associs, c'est--dire
+la nature de l'organisation sociale; 3 les vnements passagers qui
+troublent le fonctionnement de la vie collective sans en altrer la
+constitution anatomique, comme les crises nationales, conomiques, etc.
+Pour ce qui est des proprits individuelles, celles-l seules peuvent
+jouer un rle qui se retrouvent chez tous. Car celles qui sont
+strictement personnelles ou qui n'appartiennent qu' de petites
+minorits sont noyes dans la masse des autres; de plus, comme elles
+diffrent entre elles, elles se neutralisent et s'effacent mutuellement
+au cours de l'laboration d'o rsulte le phnomne collectif. Il n'y a
+donc que les caractres gnraux de l'humanit qui peuvent tre de
+quelque effet. Or, ils sont peu prs immuables; du moins, pour qu'ils
+puissent changer, ce n'est pas assez des quelques sicles que peut durer
+une nation. Par consquent, les conditions sociales dont dpend le
+nombre des suicides sont les seules en fonction desquelles il puisse
+varier; car ce sont les seules qui soient variables. Voil pourquoi il
+reste constant tant que la socit ne change pas. Cette constance ne
+vient pas de ce que l'tat d'esprit, gnrateur du suicide, se trouve,
+on ne sait par quel hasard, rsider dans un nombre dtermin de
+particuliers qui le transmettent, on ne sait davantage pour quelle
+raison, un mme nombre d'imitateurs. Mais c'est que les causes
+impersonnelles, qui lui ont donn naissance et qui l'entretiennent, sont
+les mmes. C'est que rien n'est venu modifier ni la manire dont les
+units sociales sont groupes, ni la nature de leur consensus. Les
+actions et les ractions qu'elles changent restent donc identiques; par
+suite, les ides et les sentiments qui s'en dgagent ne sauraient
+varier.
+
+Toutefois, il est trs rare, sinon impossible, qu'un de ces courants
+parvienne exercer une telle prpondrance sur tous les points de la
+socit. C'est toujours au sein de milieux restreints, o il trouve des
+conditions particulirement favorables son dveloppement, qu'il
+atteint ce degr d'nergie. C'est telle condition sociale, telle
+profession, telle confession religieuse qui le stimulent plus
+spcialement. Ainsi s'explique le double caractre du suicide. Quand on
+le considre dans ses manifestations extrieures, on est tent de n'y
+voir qu'une srie d'vnements indpendants les uns des autres; car il
+se produit sur des points spars, sans rapports visibles entre eux. Et
+cependant, la somme forme par tous les cas particuliers runis a son
+unit et son individualit, puisque le taux social des suicides est un
+trait distinctif de chaque personnalit collective. C'est que, si ces
+milieux particuliers, o il se produit de prfrence, sont distincts les
+uns des autres, fragments de mille manires sur toute l'tendue du
+territoire, pourtant, ils sont troitement lis entre eux; car ils sont
+des parties d'un mme tout et comme des organes d'un mme organisme.
+L'tat o se trouve chacun d'eux dpend donc de l'tat gnral de la
+socit; il y a une intime solidarit entre le degr de virulence qu'y
+atteint telle ou telle tendance et l'intensit qu'elle a dans l'ensemble
+du corps social. L'altruisme est plus ou moins violent l'arme suivant
+ce qu'il est dans la population civile[306]; l'individualisme
+intellectuel est d'autant plus dvelopp et d'autant plus fcond en
+suicides dans les milieux protestants qu'il est dj plus prononc dans
+le reste de la nation, etc. Tout se tient.
+
+Mais si, en dehors de la vsanie, il n'y a pas d'tat individuel qui
+puisse tre regard comme un facteur dterminant du suicide, cependant,
+il semble bien qu'un sentiment collectif ne puisse pntrer les
+individus quand ils y sont absolument rfractaires. On pourrait donc
+croire incomplte l'explication prcdente, tant que nous n'aurons pas
+montr comment, au moment et dans les milieux prcis o les courants
+suicidognes se dveloppent, ils trouvent devant eux un nombre suffisant
+de sujets accessibles leur influence.
+
+Mais, supposer que, vraiment, ce concours soit toujours ncessaire et
+qu'une tendance collective ne puisse pas s'imposer de haute lutte aux
+particuliers indpendamment de toute prdisposition pralable, cette
+harmonie se ralise d'elle-mme; car les causes qui dterminent le
+courant social agissent en mme temps sur les individus et les mettent
+dans les dispositions convenables pour qu'ils se prtent l'action
+collective, il y a entre ces deux ordres de facteurs une parent
+naturelle, par cela mme qu'ils dpendent d'une mme cause et qu'ils
+l'expriment: c'est pourquoi ils se combinent et s'adaptent mutuellement.
+L'hypercivilisation qui donne naissance la tendance anomique et la
+tendance goste a aussi pour effet d'affiner les systmes nerveux, de
+les rendre dlicats l'excs; par cela mme, ils sont moins capables de
+s'attacher avec constance un objet dfini, plus impatients de toute
+discipline, plus accessibles l'irritation violente comme la
+dpression exagre. Inversement, la culture grossire et rude,
+qu'implique l'altruisme excessif des primitifs, dveloppe une
+insensibilit qui facilite le renoncement. En un mot, comme la socit
+fait en grande partie l'individu, elle le fait, dans la mme mesure,
+son image. La matire dont elle a besoin ne saurait donc lui manquer,
+car elle se l'est, pour ainsi dire, prpare de ses propres mains.
+
+On peut se reprsenter maintenant avec plus de prcision quel est le
+rle des facteurs individuels dans la gense du suicide. Si, dans un
+mme milieu moral, par exemple dans une mme confession ou dans un mme
+corps de troupes ou dans une mme profession, tels individus sont
+atteints et non tels autres, c'est sans doute, au moins en gnral,
+parce que la constitution mentale des premiers, telle que l'ont faite la
+nature et les vnements, offre moins de rsistance au courant
+suicidogne. Mais si ces conditions peuvent contribuer dterminer les
+sujets particuliers en qui ce courant s'incarne, ce n'est pas d'elles
+que dpendent ses caractres distinctifs ni son intensit. Ce n'est pas
+parce qu'il y a tant de nvropathes dans un groupe social qu'on y compte
+annuellement tant de suicids. La nvropathie fait seulement que ceux-ci
+succombent de prfrence ceux-l. Voil d'o vient la grande
+diffrence qui spare le point de vue du clinicien et celui du
+sociologue. Le premier ne se trouve jamais en face que de cas
+particuliers, isols les uns des autres. Or, il constate que, trs
+souvent, la victime tait ou un nerveux ou un alcoolique et il explique
+par l'un ou l'autre de ces tats psychopathiques l'acte accompli. Il a
+raison en un sens; car, si le sujet s'est tu plutt que ses voisins,
+c'est frquemment pour ce motif. Mais ce n'est pas pour ce motif que,
+d'une manire gnrale, il y a des gens qui se tuent, _ni surtout qu'il
+s'en tue, dans chaque socit, un nombre dfini par priode de temps
+dtermine_. La cause productrice du phnomne chappe ncessairement
+qui n'observe que des individus; car elle est en dehors des individus.
+Pour la dcouvrir, il faut s'lever au-dessus des suicides particuliers
+et apercevoir ce qui fait leur unit. On objectera que, s'il n'y avait
+pas de neurasthniques en suffisance, les causes sociales ne pourraient
+produire tous leurs effets. Mais il n'est pas de socit o les
+diffrentes formes de la dgnrescence nerveuse ne fournissent au
+suicide plus de candidats qu'il n'est ncessaire. Certains seulement
+sont appels, si l'on peut parler ainsi. Ce sont ceux qui, par suite des
+circonstances, se sont trouvs plus proximit des courants pessimistes
+et ont, par suite, subi plus compltement leur action.
+
+Mais une dernire question reste rsoudre. Puisque chaque anne compte
+un nombre gal de suicids, c'est que le courant ne frappe pas d'un coup
+tous ceux qu'il peut et doit frapper. Les sujets qu'il atteindra l'an
+prochain existent ds maintenant; ds maintenant aussi, ils sont, pour
+la plupart, mls la vie collective et, par consquent, soumis son
+influence. D'o vient qu'il les pargne provisoirement? Sans doute, on
+comprend qu'un an lui soit ncessaire pour produire la totalit de son
+action; car, comme les conditions de l'activit sociale ne sont pas les
+mmes suivant les saisons, il change lui aussi, aux diffrents moments
+de l'anne, et d'intensit et de direction. C'est seulement quand la
+rvolution annuelle est accomplie que toutes les combinaisons de
+circonstances, en fonction desquelles il est susceptible de varier, ont
+eu lieu. Mais puisque l'anne suivante ne fait, par hypothse, que
+rpter celle qui prcde et que ramener les mmes combinaisons,
+pourquoi la premire n'a-t-elle pas suffi? Pourquoi, pour reprendre
+l'expression consacre, la socit ne paie-t-elle sa redevance que par
+chances successives?
+
+Ce qui explique, croyons-nous, cette temporisation, c'est la manire
+dont le temps agit sur la tendance au suicide. Il en est un facteur
+auxiliaire, mais important. Nous savons, en effet, qu'elle crot sans
+interruption de la jeunesse la maturit[307], et qu'elle est souvent
+dix fois plus forte la fin de la vie qu'au dbut. C'est donc que la
+force collective qui pousse l'homme se tuer ne le pntre que peu
+peu. Toutes choses gales, c'est mesure qu'il avance en ge qu'il y
+devient plus accessible, sans doute parce qu'il faut des expriences
+rptes pour l'amener sentir tout le vide d'une existence goste ou
+toute la vanit des ambitions sans terme. Voil pourquoi les suicids ne
+remplissent leur destine que par couches successives de
+gnrations[308].
+
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Rapports du suicide avec les autres phnomnes sociaux.
+
+
+Puisque le suicide est, par son lment essentiel, un phnomne social,
+il convient de rechercher quelle place il occupe au milieu des autres
+phnomnes sociaux.
+
+La premire et la plus importante question qui se pose ce sujet est de
+savoir s'il doit tre class parmi les actes que la morale permet ou
+parmi ceux qu'elle proscrit. Faut-il y voir, un degr quelconque, un
+fait criminologique? On sait combien la question a t discute de tout
+temps. D'ordinaire, pour la rsoudre, on commence par formuler une
+certaine conception de l'idal moral et on cherche ensuite si le suicide
+y est ou non logiquement contraire. Pour des raisons que nous avons
+exposes ailleurs[309], cette mthode ne saurait tre la ntre. Une
+dduction sans contrle est toujours suspecte et, de plus, en l'espce,
+elle a pour point de dpart un pur postulat de la sensibilit
+individuelle; car chacun conoit sa faon cet idal moral qu'on pose
+comme un axiome. Au lieu de procder ainsi, nous allons rechercher
+d'abord dans l'histoire comment, en fait, les peuples ont apprci
+moralement le suicide; nous tcherons ensuite de dterminer quelles ont
+t les raisons de cette apprciation. Nous n'aurons plus alors qu'
+voir si et dans quelle mesure ces raisons sont fondes dans la nature de
+nos socits actuelles[310].
+
+
+I.
+
+Aussitt que les socits chrtiennes furent constitues, le suicide y
+fut formellement proscrit. Ds 452, le concile d'Arles dclara que le
+suicide tait un crime et ne pouvait tre reflet que d'une fureur
+diabolique. Mais c'est seulement au sicle suivant, en 563, au concile
+de Prague, que cette prescription reut une sanction pnale. Il y fut
+dcid que les suicids ne seraient honors d'aucune commmoration dans
+le saint sacrifice de la messe, et que le chant des psaumes
+n'accompagnerait pas leur corps au tombeau. La lgislation civile
+s'inspira du droit canon, en ajoutant aux peines religieuses des peines
+matrielles. Un chapitre des tablissements de saint Louis rglemente
+spcialement la matire; un procs tait fait au cadavre du suicid par
+devant les autorits qui eussent t comptentes pour le cas d'homicide
+d'autrui; les biens du dcd chappaient aux hritiers ordinaires et
+revenaient au baron. Un grand nombre de coutumes ne se contentaient pas
+de la confiscation, mais prescrivaient en outre diffrents supplices.
+Bordeaux, le cadavre tait pendu par les pieds; Abbeville, on le
+tranait sur une claie par les rues; Lille, si c'tait un homme, le
+cadavre, tran aux fourches, tait pendu; si c'tait une femme,
+brl[311]. La folie n'tait mme pas toujours considre comme une
+excuse. L'ordonnance criminelle, publie par Louis XIV en 1670, codifia
+ces usages sans beaucoup les attnuer. Une condamnation rgulire tait
+prononce _ad perpetuam rei memoriam_; le corps, tran sur une claie,
+face contre terre, par les rues et les carrefours, tait ensuite pendu
+ou jet la voirie. Les biens taient confisqus. Les nobles
+encouraient la dchance et taient dclars roturiers; on coupait leurs
+bois, on dmolissait leur chteau, on brisait leurs armoiries. Nous
+avons encore un arrt du Parlement de Paris, rendu le 31 janvier 1749,
+conformment cette lgislation.
+
+Par une brusque raction, la rvolution de 1789 abolit toutes ces
+mesures rpressives et raya le suicide de la liste des crimes lgaux.
+Mais toutes les religions auxquelles appartiennent les Franais
+continuent le prohiber; et le punir, et la morale commune le
+rprouve. Il inspire encore la conscience populaire un loignement qui
+s'tend aux lieux o le suicid a accompli sa rsolution et toutes les
+personnes qui lui touchent de prs. Il constitue une tare morale,
+quoique l'opinion semble avoir une tendance devenir sur ce point plus
+indulgente qu'autrefois. Il n'est pas, d'ailleurs, sans avoir conserv
+quelque chose de son ancien caractre criminologique. D'aprs la
+jurisprudence la plus gnrale, le complice du suicide est poursuivi
+comme homicide. Il n'en serait pas ainsi si le suicide tait considr
+comme un acte moralement indiffrent.
+
+On retrouve cette mme lgislation chez tous les peuples chrtiens et
+elle est reste presque partout plus svre qu'en France. En Angleterre,
+ds le Xe sicle, le roi Edgard, dans un des Canons publis par lui,
+assimilait les suicids aux voleurs, aux assassins, aux criminels de
+tout genre. Jusqu'en 1823, ce fut l'usage de traner le corps du suicid
+dans les rues avec un bton pass au travers et de l'enterrer sur un
+grand chemin, sans aucune crmonie. Aujourd'hui encore,
+l'ensevelissement a lieu part. Le suicid tait dclar flon (_felo
+de se_) et ses biens taient acquis la Couronne. C'est seulement en
+1870 que cette disposition fut abolie, en mme temps que toutes les
+confiscations pour cause de flonie. Il est vrai que l'exagration de la
+peine l'avait, depuis longtemps, rendue inapplicable; le jury tournait
+la loi en dclarant le plus souvent que le suicid avait agi dans un
+moment de folie et, par consquent, tait irresponsable. Mais l'acte
+reste qualifi crime; il est, chaque fois qu'il est commis, l'objet
+d'une instruction rgulire et d'un jugement et, en principe, la
+tentative est punie. D'aprs Ferri[312], il y aurait encore eu, en 1889,
+106 procdures intentes pour ce dlit et 84 condamnations, dans la
+seule Angleterre. plus forte raison, en est-il ainsi de la complicit.
+
+ Zurich, raconte Michelet, le cadavre tait autrefois soumis un
+pouvantable traitement. Si l'homme s'tait poignard, on lui enfonait
+prs de la tte un morceau de bois dans lequel on plantait le couteau;
+s'il s'tait noy, on l'enterrait cinq pieds de l'eau, dans le
+sable[313]. En Prusse, jusqu'au Code pnal de 1871, l'ensevelissement
+devait avoir lieu sans pompe aucune et sans crmonies religieuses. Le
+nouveau Code pnal allemand punit encore la complicit de trois annes
+d'emprisonnement (art. 216). En Autriche, les anciennes prescriptions
+canoniques sont maintenues presque intgralement.
+
+Le droit russe est plus svre. Si le suicid ne parat pas avoir agi
+sous l'influence d'un trouble mental, chronique ou passager, son
+testament est considr comme nul ainsi que toutes les dispositions
+qu'il a pu prendre pour cause de mort. La spulture chrtienne lui est
+refuse. La simple tentative est punie d'une amende que l'autorit
+ecclsiastique est charge de fixer. Enfin, quiconque excite autrui se
+tuer ou l'aide d'une manire quelconque excuter sa rsolution, par
+exemple en lui fournissant les instruments ncessaires, est trait comme
+complice d'homicide prmdit[314]. Le Code espagnol, outre les peines
+religieuses et morales, prescrit la confiscation des biens et punit
+toute complicit[315].
+
+Enfin, le Code pnal de l'tat de New-York, qui pourtant est de date
+rcente (1881), qualifie crime le suicide. Il est vrai que, malgr cette
+qualification, on a renonc le punir pour des raisons pratiques, la
+peine ne pouvant atteindre utilement le coupable. Mais la tentative peut
+entraner une condamnation soit un emprisonnement qui peut durer
+jusqu' 2 ans, soit une amende qui peut monter jusqu' 200 dollars,
+soit l'une et l'autre peine la fois. Le seul fait de conseiller le
+suicide ou d'en favoriser l'accomplissement est assimil la complicit
+de meurtre[316].
+
+Les socits mahomtanes ne prohibent pas moins nergiquement le
+suicide. L'homme, dit Mahomet, ne meurt que par la volont de Dieu
+d'aprs le livre qui fixe le terme de sa vie[317].--Lorsque le terme
+sera arriv, ils ne sauront ni le retarder ni l'avancer d'un seul
+instant[318].--Nous avons arrt que la mort vous frappe tour tour
+et nul ne saurait prendre le pas sur nous[319].--Rien, en effet, n'est
+plus contraire que le suicide l'esprit gnral de la civilisation
+mahomtane; car la vertu qui est mise au-dessus de toutes les autres,
+c'est la soumission absolue la volont divine, la rsignation docile
+qui fait supporter tout avec patience[320]. Acte d'insubordination et
+de rvolte, le suicide ne pouvait donc tre regard que comme un
+manquement grave au devoir fondamental.
+
+ * * * * *
+
+Si, des socits modernes, nous passons celles qui les ont prcdes
+dans l'histoire, c'est--dire aux cits grco-latines, nous y trouvons
+galement une lgislation du suicide, mais qui ne repose pas tout fait
+sur le mme principe. Le suicide n'tait regard comme illgitime que
+s'il n'tait pas autoris par l'tat. Ainsi, Athnes, l'homme qui
+s'tait tu tait frapp d'[Grec: {~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH PSILI~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}] comme ayant commis une
+injustice l'gard de la cit[321]; les honneurs de la spulture
+rgulire lui taient refuss; de plus, la main du cadavre tait coupe
+et enterre part[322]. Avec des variantes de dtail, il en tait de
+mme Thbes, Chypre[323]. Sparte, la rgle tait si formelle
+qu'Aristodme la subit pour la manire dont il chercha et trouva la mort
+ la bataille de Plate. Mais ces peines ne s'appliquaient qu'au cas o
+l'individu se tuait sans avoir, au pralable, demand la permission aux
+autorits comptentes. Athnes, si, avant de se frapper, il demandait
+au Snat de l'y autoriser, en faisant valoir les raisons qui lui
+rendaient la vie intolrable, et si sa demande lui tait rgulirement
+accorde, le suicide tait considr comme un acte lgitime.
+Libanius[324] nous rapporte sur ce sujet quelques prceptes dont il ne
+nous dit pas l'poque, mais qui furent rellement en vigueur, Athnes;
+il fait, d'ailleurs, le plus grand loge de ces lois et assure qu'elles
+ont eu les plus heureux effets. Elles s'exprimaient dans les termes
+suivants: Que celui qui ne veut plus vivre plus longtemps expose ses
+raisons au Snat et, aprs en avoir obtenu cong, quitte la vie. Si
+l'existence t'est odieuse, meurs; si tu es accabl par la fortune, bois
+la cigu. Si tu es courb sous la douleur, abandonne la vie. Que le
+malheureux raconte son infortune, que le magistrat lui fournisse le
+remde et sa misre prendra fin. On trouve la mme loi Cos[325].
+Elle fut transporte Marseille par les colons grecs qui fondrent
+cette ville. Les magistrats tenaient en rserve du poison et ils en
+fournissaient la quantit ncessaire tous ceux qui, aprs avoir soumis
+au conseil des Six-Cents les raisons qu'ils croyaient avoir de se tuer,
+obtenaient son autorisation[326].
+
+Nous sommes moins bien renseigns sur les dispositions du droit romain
+primitif: les fragments de la loi des XII Tables qui nous sont parvenus
+ne nous parlent pas du suicide. Cependant, comme ce Code tait fortement
+inspir de la lgislation grecque, il est vraisemblable qu'il contenait
+des prescriptions analogues. En tout cas, Servius, dans son commentaire
+sur l'Enide[327], nous apprend que, d'aprs les livres des pontifes,
+quiconque s'tait pendu tait priv de spulture. Les statuts d'une
+confrrie religieuse de Lanuvium dictaient la mme pnalit[328].
+D'aprs l'annaliste Cassius Hermina, cit par Servius, Tarquin le
+Superbe, pour combattre une pidmie de suicides, aurait ordonn de
+mettre en croix les cadavres des supplicis et de les abandonner en
+proie aux oiseaux et aux animaux sauvages[329]. L'usage de ne pas faire
+de funrailles aux suicids semble avoir persist, au moins en principe,
+car on lit au Digeste: _Non solent autem lugeri suspendiosi nec qui
+manus sibi intulerunt, non tdio vit, sed mala conscientia_[330].
+
+Mais, d'aprs un texte de Quintilien[331], il y aurait eu Rome,
+jusqu' une poque assez tardive, une institution analogue celle que
+nous venons d'observer en Grce et destine temprer les rigueurs des
+dispositions prcdentes. Le citoyen qui voulait se tuer devait
+soumettre ses raisons au Snat qui dcidait si elles taient acceptables
+et qui dterminait mme le genre de mort. Ce qui permet de croire qu'une
+pratique de ce genre a rellement exist Rome, c'est que, jusque sous
+les empereurs, il en survcut quelque chose l'arme. Le soldat qui
+tentait de se tuer pour chapper au service tait puni de mort; mais
+s'il pouvait tablir qu'il avait t dtermin par quelque mobile
+excusable, il tait seulement renvoy de l'arme[332]. Si, enfin, son
+acte tait d aux remords que lui causait une faute militaire, son
+testament tait annul et ses biens revenaient au fisc[333]. Il n'est
+pas douteux du reste que, Rome, la considration des motifs qui
+avaient inspir le suicide a jou de tout temps un rle prpondrant
+dans l'apprciation morale ou juridique qui en tait faite. De l le
+prcepte: _Et merito, si sine causa sibi manus intulit, puniendus est:
+qui enim sibi non pepercit, multo minus aliis parcet_[334]. La
+conscience publique, tout en le blmant en rgle gnrale, se rservait
+le droit de l'autoriser dans certains cas. Un tel principe est proche
+parent de celui qui sert de base l'institution dont parle Quintilien;
+et il tait tellement fondamental dans la lgislation romaine du suicide
+qu'il se maintint jusque sous les empereurs. Seulement, avec le temps,
+la liste des excuses lgitimes s'allongea. la fin, il n'y eut plus
+gure qu'une seule _causa injusta_: le dsir d'chapper aux suites d'une
+condamnation criminelle. Encore y eut-il un moment o la loi qui
+l'excluait des bnfices de la tolrance semble tre reste sans
+application[335].
+
+Si, de la cit, on descend jusqu' ces peuples primitifs o fleurit le
+suicide altruiste, il est difficile de rien affirmer de prcis sur la
+lgislation qui peut y tre en usage. Cependant, la complaisance avec
+laquelle le suicide y est considr permet de croire qu'il n'y est pas
+formellement prohib. Encore est-il possible qu'il ne soit pas
+absolument tolr dans tous les cas. Mais quoi qu'il en soit de ce
+point, il reste que, de toutes les socits qui ont dpass ce stade
+infrieur, il n'en est pas de connues o le droit de se tuer ait t
+accord sans rserves l'individu. Il est vrai que, en Grce comme en
+Italie, il y eut une priode o les anciennes prescriptions relatives au
+suicide tombrent presque totalement en dsutude. Mais ce fut seulement
+ l'poque o le rgime de la cit entra lui-mme en dcadence. Cette
+tolrance tardive ne saurait donc tre invoque comme un exemple
+imiter: car elle est videmment solidaire de la grave perturbation que
+subissaient alors ces socits. C'est le symptme d'un tat morbide.
+
+Une pareille gnralit dans la rprobation, si l'on fait abstraction de
+ces cas de rgression, est dj par elle-mme un fait instructif et qui
+devrait suffire rendre hsitants les moralistes trop enclins
+l'indulgence. Il faut qu'un auteur ait une singulire confiance dans la
+puissance de sa logique pour oser, au nom d'un systme, s'insurger ce
+point contre la conscience morale de l'humanit; ou bien si, jugeant
+cette prohibition fonde dans le pass, il n'en rclame l'abrogation que
+pour le prsent immdiat, il lui faudrait, au pralable, prouver que,
+depuis des temps rcents, quelque transformation profonde s'est produite
+dans les conditions fondamentales de la vie collective.
+
+Mais une conclusion plus significative, et qui ne permet gure de croire
+que cette preuve soit possible, ressort de cet expos. Si on laisse de
+ct les diffrences de dtail que prsentent les mesures rpressives
+adoptes par les diffrents peuples, on voit que la lgislation du
+suicide a pass par deux phases principales. Dans la premire, il est
+interdit l'individu de se dtruire de sa propre autorit; mais l'tat
+peut l'autoriser le faire. L'acte n'est immoral que quand il est tout
+entier le fait des particuliers et que les organes de la vie collective
+n'y ont pas collabor. Dans des circonstances dtermines, la socit se
+laisse dsarmer, en quelque sorte, et consent absoudre ce qu'elle
+rprouve en principe. Dans la seconde priode, la condamnation est
+absolue et sans aucune exception. La facult de disposer d'une existence
+humaine, sauf quand la mort est le chtiment d'un crime[336], est
+retire non plus seulement au sujet intress, mais mme la socit.
+C'est un droit soustrait dsormais l'arbitraire collectif aussi bien
+que priv. Le suicide est regard comme immoral, en lui-mme, pour
+lui-mme, quels que soient ceux qui y participent. Ainsi, mesure qu'on
+avance dans l'histoire, la prohibition, au lieu de se relcher, ne fait
+que devenir plus radicale. Si donc, aujourd'hui, la conscience publique
+parat moins ferme dans son jugement sur ce point, cet tat
+d'branlement doit provenir de causes accidentelles et passagres; car
+il est contraire toute vraisemblance que l'volution morale, aprs
+s'tre poursuivie dans le mme sens pendant des sicles, revienne ce
+point en arrire.
+
+Et en effet, les ides qui lui ont imprim cette direction sont toujours
+actuelles. On a dit quelquefois que, si le suicide est et mrite d'tre
+prohib, c'est parce que, en se tuant, l'homme se drobe ses
+obligations envers la socit. Mais si nous n'tions mus que par cette
+considration, nous devrions, comme en Grce, laisser la socit libre
+de lever sa guise une dfense qui n'aurait t tablie qu' son
+profit. Si nous lui refusons cette facult, c'est donc que nous ne
+voyons pas simplement dans le suicid un mauvais dbiteur dont elle
+serait crancire. Car un crancier peut toujours remettre la dette dont
+il est bnficiaire. D'ailleurs, si la rprobation dont le suicide est
+l'objet n'avait pas d'autre origine, elle devrait tre d'autant plus
+formelle que l'individu est plus troitement subordonn l'tat; par
+consquent, c'est dans les socits infrieures qu'elle atteindrait son
+apoge. Or, tout au contraire, elle prend plus de force mesure que les
+droits de l'individu se dveloppent en face de ceux de l'tat. Si donc
+elle est devenue si formelle et si svre dans les socits chrtiennes,
+la cause de ce changement doit se trouver, non dans la notion que ces
+peuples ont de l'tat, mais dans la conception nouvelle qu'ils se sont
+faite de la personne humaine. Elle est devenue leurs yeux une chose
+sacre et mme la chose sacre par excellence, sur laquelle nul ne peut
+porter les mains. Sans doute, sous le rgime de la cit, l'individu
+n'avait dj plus une existence aussi efface que dans les peuplades
+primitives. On lui reconnaissait ds lors une valeur sociale; mais on
+considrait que cette valeur appartenait toute l'tat. La cit pouvait
+donc disposer librement de lui sans qu'il et sur lui-mme les mmes
+droits. Mais aujourd'hui, il a acquis une sorte de dignit qui le met
+au-dessus et de lui-mme et de la socit. Tant qu'il n'a pas dmrit
+et perdu par sa conduite ses titres d'homme, il nous parat participer
+en quelque manire cette nature _sui generis_ que toute religion prte
+ ses dieux et qui les rend intangibles tout ce qui est mortel. Il
+s'est empreint de religiosit; l'homme est devenu un dieu pour les
+hommes. C'est pourquoi tout attentat dirig contre lui nous fait l'effet
+d'un sacrilge. Or le suicide est l'un de ces attentats. Peu importe de
+quelles mains vient le coup; il nous scandalise par cela seul qu'il
+viole ce caractre sacro-saint qui est en nous, et que nous devons
+respecter chez nous comme chez autrui.
+
+Le suicide est donc rprouv parce qu'il droge ce culte pour la
+personne humaine sur lequel repose toute notre morale. Ce qui confirme
+cette explication, c'est que nous le considrons tout autrement que ne
+faisaient les nations de l'antiquit. Jadis, on n'y voyait qu'un simple
+tort civil commis envers l'tat; la religion s'en dsintressait plus ou
+moins[337]. Au contraire, il est devenu un acte essentiellement
+religieux. Ce sont les conciles qui l'ont condamn, et les pouvoirs
+laques, en le punissant, n'ont fait que suivre et qu'imiter l'autorit
+ecclsiastique. C'est parce que nous avons en nous une me immortelle,
+parcelle de la divinit, que nous devons nous tre sacrs nous-mmes.
+C'est parce que nous sommes quelque chose de Dieu que nous n'appartenons
+compltement aucun tre temporel.
+
+Mais si telle est la raison qui a fait ranger le suicide parmi les actes
+illicites, ne faut-il pas conclure que cette condamnation est dsormais
+sans fondement? Il semble, en effet, que la critique scientifique ne
+saurait accorder la moindre valeur ces conceptions mystiques ni
+admettre qu'il y et dans l'homme quelque chose de surhumain. C'est en
+raisonnant ainsi que Ferri, dans son _Omicidio-suicidio_, a cru pouvoir
+prsenter toute prohibition du suicide comme une survivance du pass,
+destine disparatre. Considrant comme absurde au point de vue
+rationaliste que l'individu puisse avoir une fin en dehors de lui-mme,
+il en dduit que nous restons toujours libres de renoncer aux avantages
+de la vie commune en renonant l'existence. Le droit de vivre lui
+parat impliquer logiquement le droit de mourir.
+
+Mais cette argumentation conclut prmaturment de la forme au fond, de
+l'expression verbale par laquelle nous traduisons notre sentiment ce
+sentiment lui-mme. Sans doute, pris en eux-mmes et dans l'abstrait,
+les symboles religieux, par lesquels nous nous expliquons le respect que
+nous inspire la personne humaine, ne sont pas adquats au rel, et il
+est ais de le prouver; mais il ne s'ensuit pas que ce respect lui-mme
+soit sans raison. Le fait qu'il joue un rle prpondrant dans notre
+droit et dans notre morale doit, au contraire, nous prmunir contre une
+semblable interprtation. Au lieu donc de nous en prendre la lettre de
+cette conception, examinons-la en elle-mme, cherchons comment elle
+s'est forme et nous verrons que, si la formule courante en est
+grossire, elle ne laisse pas d'avoir une valeur objective.
+
+En effet, cette sorte de transcendance que nous prtons la personne
+humaine n'est pas un caractre qui lui soit spcial. On le rencontre
+ailleurs. C'est simplement la marque que laissent sur les objets
+auxquels ils se rapportent tous les sentiments collectifs de quelque
+intensit. Prcisment parce qu'ils manent de la collectivit, les fins
+vers lesquelles ils tournent nos activits ne peuvent tre que
+collectives. Or la socit a ses besoins qui ne sont pas les ntres. Les
+actes qu'ils nous inspirent ne sont donc pas selon le sens de nos
+inclinations individuelles; ils n'ont pas pour but notre intrt propre,
+mais consistent plutt en sacrifices et en privations. Quand je jene,
+que je me mortifie pour plaire la Divinit, quand, par respect pour
+une tradition dont j'ignore le plus souvent le sens et la porte, je
+m'impose quelque gne, quand je paie mes impts, quand je donne ma peine
+ou ma vie l'tat, je renonce quelque chose de moi-mme; et la
+rsistance que notre gosme oppose ces renoncements, nous nous
+apercevons aisment qu'ils sont exigs de nous par une puissance
+laquelle nous sommes soumis. Alors mme que nous dfrons joyeusement
+ses ordres, nous avons conscience que notre conduite est dtermine par
+un sentiment de dfrence pour quelque chose de plus grand que nous.
+Avec quelque spontanit que nous obissions la voix qui nous dicte
+cette abngation, nous sentons bien qu'elle nous parle sur un ton
+impratif qui n'est pas celui de l'instinct. C'est pourquoi, quoiqu'elle
+se fasse entendre l'intrieur de nos consciences, nous ne pouvons sans
+contradiction la regarder comme ntre. Mais nous l'alinons, comme nous
+faisons pour nos sensations; nous la projetons au dehors, nous la
+rapportons un tre que nous concevons comme extrieur et suprieur
+nous, puisqu'il nous commande et que nous nous conformons ses
+injonctions. Naturellement, tout ce qui nous parat venir de la mme
+origine participe au mme caractre. C'est ainsi que nous avons t
+ncessits imaginer un monde au-dessus de celui-ci et le peupler de
+ralits d'une autre nature.
+
+Telle est l'origine de toutes ces ides de transcendance qui sont la
+base des religions et des morales; car l'obligation morale est
+inexplicable autrement. Assurment, la forme concrte dont nous revtons
+d'ordinaire ces ides est scientifiquement sans valeur. Que nous leur
+donnions comme fondement un tre personnel d'une nature spciale ou
+quelque force abstraite que nous hypostasions confusment sous le nom
+d'idal moral, ce sont toujours reprsentations mtaphoriques qui
+n'expriment pas adquatement les faits. Mais le _processus_ qu'elles
+symbolisent ne laisse pas d'tre rel. Il reste vrai que, dans tous ces
+cas, nous sommes provoqus agir par une autorit qui nous dpasse,
+savoir la socit, et que les fins auxquelles elle nous attache ainsi
+jouissent d'une vritable suprmatie morale. S'il en est ainsi, toutes
+les objections que l'on pourra faire aux conceptions usuelles par
+lesquelles les hommes ont essay de se reprsenter cette suprmatie
+qu'ils sentaient, ne sauraient en diminuer la ralit. Cette critique
+est superficielle et n'atteint pas le fond des choses. Si donc on peut
+tablir que l'exaltation de la personne humaine est une des fins que
+poursuivent et doivent poursuivre les socits modernes, toute la
+rglementation morale qui drive de ce principe sera par cela mme
+justifie, quoique puisse valoir la faon dont on la justifie
+d'ordinaire. Si les raisons dont se contente le vulgaire sont
+critiquables, il suffira de les transposer en un autre langage pour leur
+donner toute leur porte.
+
+Or, non seulement, en fait, ce but est bien un de ceux que poursuivent
+les socits modernes, mais c'est une loi de l'histoire que les peuples
+tendent de plus en plus se dprendre de tout autre objectif.
+l'origine, la socit est tout, l'individu n'est rien. Par suite, les
+sentiments sociaux les plus intenses sont ceux qui attachent l'individu
+ la collectivit: elle est elle-mme sa propre fin. L'homme n'est
+considr que comme un instrument entre ses mains; c'est d'elle qu'il
+parat tenir tous ses droits et il n'a pas de prrogative contre elle
+parce qu'il n'y a rien au-dessus d'elle. Mais, peu peu, les choses
+changent. mesure que les socits deviennent plus volumineuses et plus
+denses, elles deviennent plus complexes, le travail se divise, les
+diffrences individuelles se multiplient[338], et l'on voit approcher le
+moment o il n'y aura plus rien de commun entre tous les membres d'un
+mme groupe humain, si ce n'est que ce sont tous des hommes. Dans ces
+conditions, il est invitable que la sensibilit collective s'attache de
+toutes ses forces cet unique objet qui lui reste et qu'elle lui
+communique par cela mme une valeur incomparable. Puisque la personne
+humaine est la seule chose qui touche unanimement tous les coeurs,
+puisque sa glorification est le seul but qui puisse tre collectivement
+poursuivi, elle ne peut pas ne pas acqurir tous les yeux une
+importance exceptionnelle. Elle s'lve ainsi bien au-dessus de toutes
+les fins humaines et prend un caractre religieux.
+
+Ce culte de l'homme est donc tout autre chose que cet individualisme
+goste dont il a t prcdemment parl et qui conduit au suicide. Loin
+de dtacher les individus de la socit et de tout but qui les dpasse,
+il les unit dans une mme pense et en fait les serviteurs d'une mme
+oeuvre. Car l'homme qui est ainsi propos l'amour et au respect
+collectifs n'est pas l'individu sensible, empirique, qu'est chacun de
+nous; c'est l'homme en gnral, l'humanit idale, telle que la conoit
+chaque peuple chaque moment de son histoire. Or, nul de nous ne
+l'incarne compltement, si nul de nous n'y est totalement tranger. Il
+s'agit donc, non de concentrer chaque sujet particulier sur lui-mme et
+sur ses intrts propres, mais de le subordonner aux intrts gnraux
+du genre humain. Une telle fin le tire hors de lui-mme; impersonnelle
+et dsintresse, elle plane au-dessus de toutes les personnalits
+individuelles; comme tout idal, elle ne peut tre conue que comme
+suprieure au rel et le dominant. Elle domine mme les socits,
+puisqu'elle est le but auquel est suspendue toute l'activit sociale. Et
+c'est pourquoi il ne leur appartient plus d'en disposer. En
+reconnaissant qu'elles y ont, elles aussi, leur raison d'tre, elles se
+sont mises sous sa dpendance et ont perdu le droit d'y manquer; plus
+forte raison, d'autoriser les hommes y manquer eux-mmes. Notre
+dignit d'tre moral a donc cess d'tre la chose de la cit; mais elle
+n'est pas, pour cela, devenue notre chose et nous n'avons pas acquis le
+droit d'en faire ce que nous voulons. D'o nous viendrait-il, en effet,
+si la socit elle-mme, cet tre suprieur nous, ne l'a pas?
+
+Dans ces conditions, il est ncessaire que le suicide soit class au
+nombre des actes immoraux; car il nie, dans son principe essentiel,
+cette religion de l'humanit. L'homme qui se tue ne fait, dit-on, de
+tort qu' soi-mme et la socit n'a pas intervenir, en vertu du vieil
+axiome _Volenti non fit injuria_. C'est une erreur. La socit est
+lse; parce que le sentiment sur lequel reposent aujourd'hui ses
+maximes morales les plus respectes, et qui sert presque d'unique lien
+entre ses membres, est offens, et qu'il s'nerverait si cette offense
+pouvait se produire en toute libert. Comment pourrait-il garder la
+moindre autorit si, quand il est viol, la conscience morale ne
+protestait pas? Du moment que la personne humaine est et doit tre
+considre comme une chose sacre, dont ni l'individu ni le groupe n'ont
+la libre disposition, tout attentat contre elle doit tre proscrit. Peu
+importe que le coupable et la victime ne fassent qu'un seul et mme
+sujet: le mal social qui rsulte de l'acte ne disparat pas, par cela
+seul que celui qui en est l'auteur se trouve lui-mme en souffrir. Si,
+en soi et d'une manire gnrale, le fait de dtruire violemment une vie
+d'homme nous rvolte comme un sacrilge, nous ne saurions le tolrer en
+aucun cas. Un sentiment collectif qui s'abandonnerait ce point serait
+bientt sans force.
+
+Ce n'est pas dire, toutefois, qu'il faille revenir aux peines froces
+dont tait frapp le suicide pendant les derniers sicles. Elles furent
+institues une poque o, sous l'influence de circonstances
+passagres, tout le systme rpressif fut renforc avec une svrit
+outre. Mais il faut maintenir le principe, savoir que l'homicide de
+soi-mme doit tre rprouv. Reste chercher par quels signes
+extrieurs cette rprobation doit se manifester. Des sanctions morales
+suffisent-elles ou en faut-il de juridiques, et lesquelles? C'est une
+question d'application qui sera traite au chapitre suivant.
+
+II.
+
+Mais auparavant, afin de mieux dterminer quel est le degr d'immoralit
+du suicide, recherchons quels rapports il soutient avec les autres actes
+immoraux, notamment avec les crimes et les dlits.
+
+D'aprs M. Lacassagne, il y aurait une relation rgulirement inverse
+entre le mouvement des suicides et celui des crimes contre la proprit
+(vols qualifis, incendies, banqueroutes frauduleuses, etc.). Cette
+thse a t soutenue en son nom par un de ses lves, le docteur
+Chaussinand, dans sa _Contribution l'tude de la statistique
+criminelle_[339]. Mais les preuves pour la dmontrer font totalement
+dfaut. D'aprs cet auteur, il suffirait de comparer les deux courbes
+pour constater qu'elles varient en sens contraire l'une de l'autre. En
+ralit, il est impossible d'apercevoir entre elles aucune espce de
+rapport ni direct ni inverse. Sans doute, partir de 1854, on voit les
+crimes-proprit diminuer tandis que les suicides augmentent. Mais cette
+baisse est, en partie, fictive; elle vient simplement de ce que, vers
+cette date, les tribunaux ont pris l'habitude de correctionnaliser
+certains crimes afin de les soustraire la juridiction des cours
+d'assises, dont ils taient jusqu'alors justiciables, pour les dfrer
+aux tribunaux correctionnels. Un certain nombre de mfaits ont donc,
+partir de ce moment, disparu de la colonne des crimes, mais c'est pour
+reparatre celle des dlits; et ce sont les crimes contre la proprit
+qui ont le plus bnfici de cette jurisprudence qui est aujourd'hui
+consacre. Si donc la statistique en accuse un moindre nombre, il est
+craindre que cette diminution soit exclusivement due un artifice de
+comptabilit.
+
+Mais cette baisse ft-elle relle, on n'en pourrait rien conclure; car
+si, partir de 1854, les deux courbes vont en sens inverse, de 1826
+1854 celle des crimes-proprit ou monte en mme temps que celle des
+suicides, quoique moins vite, ou reste stationnaire. De 1831 1835, on
+comptait annuellement, en moyenne, 5.095 accuss; ce nombre s'levait
+5.732 pendant la priode suivante, il tait encore de 4.918 en 1841-45,
+de 4.992 de 1846 1850, en baisse seulement de 2 % sur 1830.
+D'ailleurs, la configuration gnrale des deux courbes exclut toute ide
+de rapprochement. Celle des crimes-proprit est trs accidente; on la
+voit, d'une anne l'autre, faire de brusques sauts; son volution,
+capricieuse en apparence, dpend videmment d'une multitude de
+circonstances accidentelles. Au contraire, celle des suicides monte
+rgulirement d'un mouvement uniforme; il n'y a, sauf de rares
+exceptions, ni pousses brusques ni chutes soudaines. L'ascension est
+continue et progressive. Entre deux phnomnes dont le dveloppement est
+aussi peu comparable il ne saurait exister de lien d'aucune sorte.
+
+M. Lacassagne parat, du reste, tre rest isol dans son opinion. Mais
+il n'en est pas de mme d'une autre thorie d'aprs laquelle ce serait
+avec les crimes contre les personnes et, plus spcialement avec
+l'homicide, que le suicide serait en rapport. Elle compte de nombreux
+dfenseurs et mrite un srieux examen[340].
+
+Ds 1833, Guerry faisait remarquer que les crimes contre les personnes
+sont deux fois plus nombreux dans les dpartements du Sud que dans ceux
+du Nord, alors que c'est l'inverse pour le suicide. Plus tard, Despine
+calcula que, dans les 14 dpartements o les crimes de sang sont le plus
+frquents, il y avait 30 suicides seulement pour un million d'habitants,
+tandis qu'on en trouvait 82 dans 14 autres dpartements o ces mmes
+crimes taient beaucoup plus rares. Le mme auteur ajoute que, dans la
+Seine, sur 100 accusations, on compte seulement 17 crimes-personnes et
+une moyenne de 427 suicides pour un million, tandis qu'en Corse la
+proportion des premiers est de 83 %, celle des seconds de 18 seulement
+pour un million d'habitants.
+
+Cependant, ces remarques taient restes isoles, quand l'cole
+italienne de criminologie s'en empara. Ferri et Morselli, en
+particulier, en firent la base de toute une doctrine.
+
+D'aprs eux, l'antagonisme du suicide et de l'homicide serait une loi
+absolument gnrale. Qu'il s'agisse de leur distribution gographique ou
+de leur volution dans le temps, partout on les verrait se dvelopper en
+sens inverse l'un de l'autre. Mais cet antagonisme, une fois admis, peut
+s'expliquer de deux manires. Ou bien l'homicide et le suicide forment
+deux courants contraires et tellement opposs que l'un ne peut gagner du
+terrain sans que l'autre en perde; ou bien ce sont deux canaux
+diffrents d'un seul et mme courant aliment par une mme source et
+qui, par consquent, ne peut pas se porter dans une direction sans se
+retirer de l'autre dans la mme mesure. De ces deux explications, les
+criminologistes italiens adoptent la seconde. Ils voient dans le suicide
+et l'homicide deux manifestations d'un mme tat, deux effets d'une mme
+cause qui s'exprimerait tantt sous une forme et tantt sous l'autre,
+sans pouvoir revtir l'une et l'autre la fois.
+
+Ce qui les a dtermins choisir cette interprtation, c'est que,
+suivant eux, l'inversion que prsentent certains gards ces deux
+phnomnes n'exclut pas tout paralllisme. S'il est des conditions en
+fonction desquelles ils varient inversement, il en est d'autres qui les
+affectent de la mme manire. Ainsi, dit Morselli, la temprature a la
+mme action sur tous les deux; ils arrivent leur maximum au mme
+moment de l'anne, l'approche de la saison chaude; tous deux sont plus
+frquents chez l'homme que chez la femme; tous deux enfin, d'aprs
+Ferri, s'accroissent avec l'ge. C'est donc que, tout en s'opposant par
+certains cts, ils sont en partie de mme nature. Or, les facteurs,
+sous l'influence desquels ils ragissent semblablement, sont tous
+individuels; car ou ils consistent directement en certains tats
+organiques (ge, sexe), ou ils appartiennent au milieu cosmique, qui ne
+peut agir sur l'individu moral que par l'intermdiaire de l'individu
+physique. Ce serait donc parleurs conditions individuelles que le
+suicide et l'homicide se confondraient. La constitution psychologique
+qui prdisposerait l'un et l'autre serait la mme: les deux
+penchants ne feraient qu'un. Ferri et Morselli, la suite de Lombroso,
+ont mme essay de dfinir ce temprament. Il serait caractris par une
+dchance de l'organisme qui mettrait l'homme dans des conditions
+dfavorables pour soutenir la lutte. Le meurtrier et le suicid seraient
+tous deux des dgnrs et des impuissants. galement incapables de
+jouer un rle utile dans la socit, ils seraient, par suite, destins
+tre vaincus.
+
+Seulement, cette prdisposition unique qui, par elle-mme, n'incline pas
+dans un sens plutt que dans l'autre, prendrait de prfrence, selon la
+nature du milieu social, ou la forme de l'homicide ou celle du suicide;
+et ainsi se produiraient ces phnomnes de contraste qui, tout en tant
+rels, ne laisseraient pas de masquer une identit fondamentale. L o
+les moeurs gnrales sont douces et pacifiques, o l'on a horreur de
+verser le sang humain, le vaincu se rsignera, il confessera son
+impuissance, et, devanant les effets de la slection naturelle, il se
+retirera de la lutte en se retirant de la vie. L, au contraire, o la
+morale moyenne a un caractre plus rude, o l'existence humaine est
+moins respecte, il se rvoltera, dclarera la guerre la socit,
+tuera au lieu de se tuer. En un mot, le meurtre de soi et le meurtre
+d'autrui sont deux actes violents. Mais tantt la violence d'o ils
+drivent, ne rencontrant pas de rsistance dans le milieu social, s'y
+rpand, et alors, elle devient homicide; tantt, empche de se produire
+au dehors par la pression qu'exerce sur elle la conscience publique,
+elle remonte vers sa source, et c'est le sujet mme d'o elle provient
+qui en est la victime.
+
+Le suicide serait donc un homicide transform et attnu. ce titre, il
+apparat presque comme bienfaisant; car, si ce n'est pas un bien, c'est,
+du moins, un moindre mal et qui nous en pargne un pire. Il semble mme
+qu'on ne doive pas chercher en contenir l'essor par des mesures
+prohibitives; car, du mme coup, on lcherait la bride l'homicide.
+C'est une soupape de sret qu'il est utile de laisser ouverte. En
+dfinitive, le suicide aurait ce trs grand avantage de nous
+dbarrasser, sans intervention sociale et, par suite, le plus simplement
+et le plus conomiquement possible, d'un certain nombre de sujets
+inutiles ou nuisibles. Ne vaut-il pas mieux les laisser s'liminer
+d'eux-mmes et en douceur que d'obliger la socit les rejeter
+violemment de son sein?
+
+Cette thse ingnieuse est-elle fonde? La question est double et chaque
+partie en doit tre examine part. Les conditions psychologiques du
+crime et du suicide sont-elles identiques? Y a-t-il antagonisme entre
+les conditions sociales dont ils dpendent?
+
+III.
+
+Trois faits ont t allgus pour tablir l'unit psychologique des deux
+phnomnes.
+
+Il y a d'abord l'influence semblable que le sexe exercerait sur le
+suicide et sur l'homicide. parler exactement, cette influence du sexe
+est beaucoup plus un effet de causes sociales que de causes organiques.
+Ce n'est pas parce que la femme diffre physiologiquement de l'homme
+qu'elle se tue moins ou qu'elle tue moins; c'est qu'elle ne participe
+pas de la mme manire la vie collective. Mais de plus, il s'en faut
+que la femme ait le mme loignement pour ces deux formes de
+l'immoralit. On oublie, en effet, qu'il y a des meurtres dont elle a le
+monopole; ce sont les infanticides, les avortements et les
+empoisonnements. Toutes les fois que l'homicide est sa porte, elle le
+commet aussi ou plus frquemment que l'homme. D'aprs Oettingen[341], la
+moiti des meurtres domestiques lui serait imputable. Rien n'autorise
+donc supposer qu'elle ait, en vertu de sa constitution congnitale, un
+plus grand respect pour la vie d'autrui; ce sont seulement les occasions
+qui lui manquent, parce qu'elle est moins fortement engage dans la
+mle de la vie. Les causes qui poussent aux crimes de sang agissent
+moins sur elle que sur l'homme, parce qu'elle se tient davantage en
+dehors de leur sphre d'influence. C'est pour la mme raison qu'elle
+est moins expose aux morts accidentelles; sur 100 dcs de ce genre, 20
+seulement sont fminins.
+
+D'ailleurs, mme si l'on runit sous une seule rubrique tous les
+homicides intentionnels, meurtres, assassinats, parricides,
+infanticides, empoisonnements, la part de la femme dans l'ensemble est
+encore trs leve. En France, sur 100 de ces crimes, il y en a 38 ou 39
+qui sont commis par des femmes, et mme 42 si l'on tient compte des
+avortements. La proportion est de 51 % en Allemagne, de 52 % en
+Autriche. Il est vrai qu'on laisse alors de ct les homicides
+involontaires; mais c'est seulement quand il est voulu que l'homicide
+est vraiment lui-mme. D'autre part, les meurtres spciaux la femme,
+infanticides, avortements, meurtres domestiques, sont, par leur nature,
+difficiles dcouvrir. Il s'en commet donc un grand nombre qui
+chappent la justice et, par consquent, la statistique. Si l'on
+songe que, trs vraisemblablement, la femme doit dj profiter
+l'instruction de la mme indulgence dont elle bnficie certainement au
+jugement, o elle est bien plus souvent acquitte que l'homme, on verra
+qu'en dfinitive l'aptitude l'homicide ne doit pas tre trs
+diffrente dans les deux sexes. On sait, au contraire, combien est
+grande l'immunit de la femme contre le suicide.
+
+L'influence de l'ge sur l'un et l'autre phnomne ne rvle pas de
+moindres diffrences. Suivant Ferri, l'homicide comme le suicide
+deviendrait plus frquent mesure que l'homme avance dans la vie. Il
+est vrai que Morselli a exprim le sentiment contraire[342]. La vrit
+est qu'il n'y a ni inversion ni concordance. Tandis que le suicide crot
+rgulirement jusqu' la vieillesse, le meurtre et l'assassinat arrivent
+ leur apoge ds la maturit, vers 30 ou 35 ans, pour dcrotre
+ensuite. C'est ce que montre le tableau XXXI. Il est impossible d'y
+apercevoir la moindre preuve ni d'une identit de nature ni d'un
+antagonisme entre le suicide et les crimes de sang.
+
+
+
+Tableau XXXI
+
+_volution compare des meurtres, des assassinats et des suicides aux
+diffrents ges, en France_ (1887).
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| |SUR 100,000 HABITANTS| SUR 100,000 INDIVIDUS |
+| | de chaque ge |de chaque sexe et de chaque |
+| | combien de | ge combien de suicides. |
+| +--------+------------+--------------+---------------+
+| |Meurtres|Assassinats | Hommes. | Femmes. |
+| +--------+------------+--------------+---------------+
+|De 16 21[343]| 6,2 | 8 | 14 | 9 |
+| 21 25 | 9,7 | 14,9 | 23 | 9 |
+| 25 30 | 15,4 | 15,4 | 30 | 9 |
+| 30 40 | 11 | 15,9 | 33 | 9 |
+| 40 50 | 6,9 | 11 | 50 | 12 |
+| 50 60 | 2 | 6,5 | 69 | 17 |
+|Au del | 2,3 | 2,5 | 91 | 20 |
++---------------+--------+------------+--------------+---------------+
+*/
+
+Reste l'action de la temprature. Si l'on runit ensemble tous les
+crimes contre les personnes, la courbe que l'on obtient ainsi semble
+confirmer la thorie de l'cole italienne. Elle monte jusqu'en juin et
+descend rgulirement jusqu'en dcembre, comme celle des suicides. Mais
+ce rsultat vient simplement de ce que, sous cette expression commune de
+crimes contre la personne, on compte, outre les homicides, les attentais
+ la pudeur et les viols. Comme ces crimes ont leur maximum en juin et
+qu'ils sont beaucoup plus nombreux que les attentats contre la vie, ce
+sont eux qui donnent la courbe sa configuration. Mais ils n'ont aucune
+parent avec l'homicide; si donc on veut savoir comment ce dernier varie
+aux diffrents moments de l'anne, il faut l'isoler des autres. Or, si
+l'on procde cette opration et surtout si l'on prend soin de
+distinguer les unes des autres les diffrentes formes de la criminalit
+homicide, on ne dcouvre plus aucune trace du paralllisme annonc (V.
+Tableau XXXII).
+
+En effet, tandis que l'accroissement du suicide est continu et rgulier
+de janvier juin environ, ainsi que sa dcroissance pendant l'autre
+partie de l'anne, le meurtre, l'assassinat, l'infanticide oscillent
+d'un mois l'autre de la manire la plus capricieuse. Non seulement la
+marche gnrale n'est pas la mme, mais ni les _maxima_ ni les _minima_
+ne concident. Les meurtres ont deux _maxima_, l'un en fvrier et
+l'autre en aot; les assassinats deux aussi, mais en partie diffrents,
+l'un en fvrier et l'autre en novembre. Pour les infanticides, c'est en
+mai; pour les coups mortels, c'est en aot et septembre. Si l'on calcule
+les variations, non plus mensuelles, mais saisonnires, les divergences
+ne sont pas moins marques. L'automne compte peu prs autant de
+meurtres que l't (1.968 au lieu de 1.974) et l'hiver en a plus que le
+printemps. Pour l'assassinat, c'est l'hiver qui tient la tte (2.621),
+l'automne suit (2.596), puis l't (2.478) et enfin le printemps
+(2.287). Pour l'infanticide, c'est le printemps qui dpasse les autres
+saisons (2.111) et il est suivi de l'hiver (_1.939_). Pour les coups et
+blessures, l't et l'automne sont au mme niveau (2.854 pour l'un et
+2.845 pour l'autre); puis vient le printemps (2.690) et, peu de
+distance, l'hiver (2.653). Tout autre est, nous l'avons vu, la
+distribution du suicide.
+
+Tableau XXXII
+
+_Variations mensuelles des diffrentes formes de la criminalit
+homicide_[344] (1827-1870).
+
+/*
++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
+| | | | | COUPS |
+| | MEURTRES. | ASSASSINATS. | INFANTICIDES. | et blessures |
+| | | | | mortels. |
++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
+| Janvier | 560 | 829 | 647 | 830 |
+| Fvrier | 664 | 926 | 750 | 937 |
+| Mars | 600 | 766 | 783 | 840 |
+| Avril | 574 | 712 | 662 | 867 |
+| Mai | 587 | 809 | 666 | 983 |
+| Juin | 644 | 853 | 552 | 938 |
+| Juillet | 614 | 776 | 491 | 919 |
+| Aot | 716 | 849 | 501 | 997 |
+| Septembre| 665 | 839 | 495 | 993 |
+| Octobre | 653 | 815 | 478 | 892 |
+| Novembre | 650 | 942 | 497 | 960 |
+| Dcembre | 591 | 866 | 542 | 886 |
++----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
+*/
+
+D'ailleurs, si le penchant au suicide n'tait qu'un penchant au meurtre
+refoul, on devrait voir les meurtriers et les assassins, une fois
+qu'ils sont arrts et que leurs instincts violents ne peuvent plus se
+manifester au dehors, en devenir eux-mmes les victimes. La tendance
+homicide devrait donc, sous l'influence de l'emprisonnement, se
+transformer en tendance au suicide. Or, du tmoignage de plusieurs
+observateurs, il rsulte au contraire que les grands criminels se tuent
+rarement. Cazauvieilh a recueilli auprs des mdecins de nos diffrents
+bagnes des renseignements sur l'intensit du suicide chez les
+forats[345]. Rochefort, en trente ans, on n'avait observ qu'un seul
+cas; aucun Toulon, o la population tait ordinairement de 3 4.000
+individus (1818-1834). Brest, les rsultats taient un peu diffrents;
+en dix-sept ans, sur une population moyenne d'environ 3.000 individus,
+il s'tait commis 13 suicides, ce qui fait un taux annuel de 21 pour
+100.000; quoique plus lev que les prcdents, ce chiffre n'a rien
+d'exagr, puisqu'il se rapporte une population principalement
+masculine et adulte. D'aprs le docteur Lisle, sur 9.320 dcs
+constats dans les bagnes de 1816 1837 inclusivement, on n'a compt
+que 6 suicides[346]. D'une enqute faite par le docteur Ferrus il
+rsulte qu'il y a eu seulement 30 suicides en sept ans dans les
+diffrentes maisons centrales, sur une population moyenne de 15.111
+prisonniers. Mais la proportion a t encore plus faible dans les
+bagnes o l'on n'a constat que 5 suicides de 1838 1845 sur une
+population moyenne de 7.041 individus[347]. Brierre de Boismont confirme
+ce dernier fait et il ajoute: Les assassins de profession, les grands
+coupables ont plus rarement recours ce moyen violent pour se
+soustraire l'expiation pnale que les dtenus d'une perversit moins
+profonde[348]. Le docteur Leroy remarque galement que les coquins de
+profession, les habitus des bagnes attentent rarement leurs
+jours[349].
+
+Deux statistiques, cites l'une par Morselli[350] et l'autre par
+Lombroso[351], tendent, il est vrai, tablir que les dtenus, en
+gnral, sont exceptionnellement enclins au suicide. Mais, comme ces
+documents ne distinguent pas les meurtriers et les assassins des autres
+criminels, on n'en saurait rien conclure relativement la question qui
+nous occupe. Ils paraissent mme plutt confirmer les observations
+prcdentes. En effet, ils prouvent que, par elle-mme, la dtention
+dveloppe une trs forte inclination au suicide. Mme si l'on ne tient
+pas compte des individus qui se tuent aussitt arrts et avant leur
+condamnation, il reste un nombre considrable de suicides qui ne peuvent
+tre attribus qu' l'influence exerce par la vie de la prison[352].
+Mais alors, le meurtrier incarcr devrait avoir pour la mort volontaire
+un penchant d'une extrme violence, si l'aggravation qui rsulte dj de
+son incarcration tait encore renforce par les prdispositions
+congnitales qu'on lui prte. Le fait qu'il est, ce point de vue,
+plutt au-dessous de la moyenne qu'au-dessus n'est donc gure favorable
+ l'hypothse d'aprs laquelle il aurait, par la seule vertu de son
+temprament, une affinit naturelle pour le suicide, toute prte se
+manifester ds que les circonstances en favorisent le dveloppement.
+D'ailleurs, nous n'entendons pas soutenir qu'il jouisse d'une vritable
+immunit; les renseignements dont nous disposons ne sont pas suffisants
+pour trancher la question. Il est possible que, dans certaines
+conditions, les grands criminels fassent assez bon march de leur vie et
+y renoncent sans trop de peine. Mais, tout le moins, le fait n'a-t-il
+pas la gnralit et la ncessit qui sont logiquement impliques dans
+la thse italienne. C'est ce qu'il nous suffisait d'tablir[353].
+
+
+
+
+IV.
+
+Mais la seconde proposition de l'cole reste discuter. tant donn que
+l'homicide et le suicide ne drivent pas d'un mme tat psychologique,
+il nous faut rechercher s'il y a un rel antagonisme entre les
+conditions sociales dont ils dpendent.
+
+La question est plus complexe que ne l'ont cru les auteurs italiens et
+plusieurs de leurs adversaires. Il est certain que, dans nombre de cas,
+la loi d'inversion ne se vrifie pas. Assez souvent, les deux
+phnomnes, au lieu de se repousser et de s'exclure, se dveloppent
+paralllement. Ainsi, en France, depuis le lendemain de la guerre de
+1870, les meurtres ont manifest une certaine tendance crotre. On en
+comptait, par anne moyenne, 105 seulement pendant les annes 1861-65;
+ils s'levaient 163 de 1871 1876 et les assassinats, pendant le mme
+temps, passaient de 175 201. Or, au mme moment, les suicides
+augmentaient dans des proportions considrables. Le mme phnomne
+s'tait produit pendant les annes 1840-50. En Prusse, les suicides qui,
+de 1865 1870, n'avaient pas dpass 3 658, atteignaient 4 459 en 1876,
+5 042 en 1878, en augmentation de 36%. Les meurtres et les assassinats
+suivaient la mme marche; de 151 en 1869, ils passaient successivement
+166 en 1874, 221 en 1875, 253 en 1878, en augmentation de 67%[354].
+Mme phnomne en Saxe. Avant 1870, les suicides oscillaient entre 600
+et 700; une seule fois, en 1868, il y en eut 800. partir de 1876, ils
+montent 981, puis 1 114, 1 126, enfin, en 1880, ils taient 1
+171[355]. Paralllement, les attentats contre la vie d'autrui passaient
+de 637 en 1873 2 232 en 1878[356]. En Irlande, de 1865 1880, le
+suicide crot de 29%, l'homicide crot aussi et presque dans la mme
+mesure (23%)[357].
+
+En Belgique, de 1841 1885, les homicides sont passs de 47 139 et
+les suicides de 240 670; ce qui fait un accroissement de 195 % pour
+les premiers et de 178 % pour les seconds. Ces chiffres sont si peu
+conformes la loi que Ferri en est rduit mettre en doute
+l'exactitude de la statistique belge. Mais mme en s'en tenant aux
+annes les plus rcentes et sur lesquelles les donnes sont le moins
+suspectes, on arrive au mme rsultat. De 1874 1885, l'augmentation
+est, pour les homicides de 51 % (139 cas au lieu de 92) et, pour les
+suicides de 79 % (670 cas au lieu de 374).
+
+La distribution gographique des deux phnomnes donne lieu des
+observations analogues. Les dpartements franais o l'on compte le plus
+de suicides sont: la Seine, la Seine-et-Marne, la Seine-et-Oise, la
+Marne. Or, s'ils ne tiennent pas galement la tte pour l'homicide, ils
+ne laissent pas d'occuper un rang assez lev, la Seine est au 26e pour
+les meurtres et au 17e pour les assassinats, la Seine-et-Marne au 33e et
+au 14e, la Seine-et-Oise au 15e et au 24e, la Marne au 27e et au 21e. Le
+Var qui est le 10e pour les suicides, est le 5e pour les assassinats et
+le 6e pour les meurtres. Dans les Bouches-du-Rhne, o l'on se tue
+beaucoup, on tue galement beaucoup; elles sont au 5e rang pour les
+meurtres et au 6e pour les assassinats[358]. Sur la carte du suicide,
+comme sur celle de l'homicide, l'le-de-France est reprsente par une
+tache sombre, ainsi que la bande forme par les dpartements
+mditerranens, avec cette seule diffrence que la premire rgion est
+d'une teinte moins fonce sur la carte de l'homicide que sur celle du
+suicide et que c'est l'inverse pour la seconde. De mme, en Italie, Rome
+qui est le troisime district judiciaire pour les morts volontaires est
+encore le quatrime pour les homicides qualifis. Enfin, nous avons vu
+que dans les socits infrieures, o la vie est peu respecte, les
+suicides sont souvent trs nombreux.
+
+Mais, si incontestables que soient ces faits et quelque intrt qu'il y
+ait ne pas les perdre de vue, il en est de contraires qui ne sont pas
+moins constants et qui sont mme beaucoup plus nombreux. Si, dans
+certains cas, les deux phnomnes concordent, au moins partiellement,
+dans d'autres, ils sont manifestement en antagonisme:
+
+1 Si, de certains moments du sicle, ils progressent dans le mme
+sens, les deux courbes, prises dans leur ensemble, l du moins o on
+peut les suivre pendant un temps assez long, contrastent trs nettement.
+En France, de 1826 1880, le suicide crot rgulirement, ainsi que
+nous l'avons vu; l'homicide, au contraire, tend dcrotre, quoique
+moins rapidement. En 1826-30, il y avait annuellement 279 accuss de
+meurtre en moyenne, il n'y en avait plus que 160 en 1876-80 et, dans
+l'intervalle, leur nombre tait mme tomb 121 en 1861-65 et 119 en
+1856-60. deux poques, vers 1845 et au lendemain de la guerre, il y a
+eu tendance au relvement; mais si l'on fait abstraction de ces
+oscillations secondaires, le mouvement gnral de dcroissance est
+vident. La diminution est de 43%, d'autant plus sensible que la
+population s'est, en mme temps, accrue de 16%.
+
+La rgression est moins marque pour les assassinats. Il y avait 258
+accuss en 1826-30, il y en avait encore 239 en 1876-80. Le recul n'est
+sensible que si l'on tient compte de l'accroissement de la population.
+Cette diffrence dans l'volution de l'assassinat n'a rien qui doive
+surprendre. C'est, en effet, un crime mixte qui a des caractres communs
+avec le meurtre, mais en a aussi de diffrents; il ressortit, en partie,
+ d'autres causes. Tantt, ce n'est qu'un meurtre plus rflchi et plus
+voulu, tantt, ce n'est que l'accompagnement d'un crime contre la
+proprit. ce dernier titre, il est plac sous la dpendance d'autres
+facteurs que l'homicide. Ce qui le dtermine, ce n'est pas l'ensemble
+des tendances de toutes sortes qui poussent l'effusion du sang, mais
+les mobiles trs diffrents qui sont la racine du vol. La dualit de
+ces deux crimes tait dj sensible dans le tableau de leurs variations
+mensuelles et saisonnires. L'assassinat atteint son point culminant en
+hiver et plus spcialement en novembre, tout comme les attentats contre
+les choses. Ce n'est donc pas travers les variations par lesquelles il
+passe qu'on peut le mieux observer l'volution du courant homicide; la
+courbe du meurtre en traduit mieux l'orientation gnrale.
+
+Le mme phnomne s'observe en Prusse. En 1834, il y avait 368
+instructions ouvertes pour meurtres ou coups mortels, soit une pour
+29.000 habitants; en 1851, il n'y en avait plus que 257, ou une pour
+53.000 habitants. Le mouvement s'est continu ensuite, quoique avec un
+peu plus de lenteur. En 1852, il y avait encore une instruction pour
+76.000 habitants; en 1873, une seulement pour 109.000[359]. En Italie,
+de 1875 1890, la diminution pour les homicides simples et qualifis a
+t de 18% (2.660 au lieu de 3.280) tandis que les suicides augmentaient
+de 80%[360]. L o l'homicide ne perd pas de terrain, il reste tout au
+moins stationnaire. En Angleterre, de 1860 1865, on en comptait
+annuellement 359 cas, il n'y en a plus que 329 en 1881-85; en Autriche,
+il y en avait 528 en 1866-70, il n'y en a plus que 510 en 1881-85[361],
+et il est probable que si, dans ces diffrents pays, on isolait
+l'homicide de l'assassinat, la rgression serait plus marque. Pendant
+le mme temps, le suicide augmentait dans tous ces tats.
+
+M. Tarde a cependant entrepris de dmontrer que cette diminution de
+l'homicide en France n'tait qu'apparente[362]. Elle serait simplement
+due ce qu'on a omis de joindre aux affaires juges par les cours
+d'assises celles qui ont t classes sans suites par les parquets ou
+qui ont abouti des ordonnances de non-lieu. D'aprs cet auteur, le
+nombre des meurtres qui restent ainsi impoursuivis et qui, pour cette
+raison, n'entrent pas en ligne de compte dans les totaux de la
+statistique judiciaire, n'aurait cess de grandir; en les ajoutant aux
+crimes de mme espce qui ont t l'objet d'un jugement, on aurait une
+progression continue au lieu de la rgression annonce. Malheureusement,
+la preuve qu'il donne de cette assertion est due un trop ingnieux
+arrangement des chiffres. Il se contente de comparer le nombre des
+meurtres et des assassinats qui n'ont pas t dfrs aux cours
+d'assises pendant le lustre 1861-65 celui des annes 1876-80 et
+1880-85, et de montrer que le second et surtout le troisime sont
+suprieurs au premier. Mais il se trouve que la priode 1861-63 est, de
+tout le sicle, celle o il y a eu, et de beaucoup, le moins d'affaires
+ainsi arrtes avant le jugement; le nombre en est exceptionnellement
+infime, nous ne savons pour quelles causes. Elle constituait donc un
+terme de comparaison aussi impropre que possible. Ce n'est pas,
+d'ailleurs, en comparant deux ou trois chiffres que l'on peut induire
+une loi. Si, au lieu de choisir ainsi son point de repre, M. Tarde
+avait observ pendant plus longtemps les variations qu'a subies le
+nombre de ces affaires, il ft arriv une tout autre conclusion.
+Voici, en effet, le rsultat que donne ce travail.
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Nombre des affaires impoursuivies_[363]. |
++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
+| |1835-38.|1839-40. |1846-50. |1861-65 |1876-80. |1880-85.|
++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
+|Meurtres | 442 | 503 | 408 | 223 | 322 | 322 |
++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
+|Assassinats| 313 | 320 | 333 | 217 | 231 | 252 |
++-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
+
+*/
+
+Les chiffres ne varient pas d'une manire trs rgulire; mais, de 1835
+ 1885, ils ont sensiblement dcru, malgr le relvement qui s'est
+produit vers 1876. La diminution est de 37% pour les meurtres et de 24%
+pour les assassinats. Il n'y a donc rien l qui permette de conclure
+un accroissement de la criminalit correspondante[364].
+
+2 S'il est des pays qui cumulent le suicide et l'homicide, c'est
+toujours en proportions ingales; jamais ces deux manifestations
+n'atteignent leur maximum d'intensit sur le mme point. Mme c'est une
+rgle gnrale que, _l o l'homicide est trs dvelopp, il confre une
+sorte d'immunit contre le suicide_.
+
+L'Espagne, l'Irlande et l'Italie sont les trois pays d'Europe o l'on
+se tue le moins; le premier compte 17 cas pour un million d'habitants,
+le second 21 et le troisime 37. Inversement, il n'en est pas o l'on
+tue autant. Ce sont les seules contres o le nombre des meurtres
+dpasse celui des morts volontaires; l'Espagne a trois fois plus des uns
+que des autres (1.484 homicides en moyenne pendant les annes 1883-89 et
+514 suicides seulement), l'Irlande le double (225 d'un ct et 116 de
+l'autre), l'Italie une fois et demi autant (2.322 contre 1.437). Au
+contraire, la France et la Prusse sont trs fcondes en suicides (160 et
+260 cas pour un million); les homicides y sont dix fois moins nombreux:
+la France n'en compte que 734 cas et la Prusse 459, par anne moyenne de
+la priode 1882-88.
+
+Les mmes rapports s'observent l'intrieur de chaque pays. En Italie,
+sur la carte des suicides, tout le Nord est fonc, tout le Sud
+absolument clair; c'est exactement l'inverse sur la carte des homicides.
+Si, d'ailleurs, on rpartit les provinces italiennes en deux classes
+selon le taux des suicides et si l'on cherche quel est, dans chacune, le
+taux moyen des homicides, l'antagonisme apparat de la manire la plus
+accuse:
+
+/*
+1re classe.
+De 4,1 suicides 30 pour 1 million. 271,9 homicides pour 1 million.
+2e classe.
+De 30 - 88 - 95,2 - -
+*/
+
+La province o l'on tue le plus est la Calabre, 69 homicides qualifis
+pour 1 million; il n'en est pas o le suicide soit aussi rare.
+
+En France, les dpartements o l'on commet le plus de meurtres sont la
+Corse, les Pyrnes-Orientales, la Lozre et l'Ardche. Or, sous le
+rapport des suicides, la Corse tombe du 1er rang au 85e, les
+Pyrnes-Orientales au 63e, la Lozre au 83e est enfin l'Ardche au
+68e[365].
+
+En Autriche, c'est dans l'Autriche infrieure, en Bohme et en Moravie
+que le suicide est son maximum, tandis qu'il est peu dvelopp dans la
+Carniole et la Dalmatie. Au contraire, la Dalmatie compte 79 homicides
+pour un million d'habitants et la Carniole 57,4, tandis que l'Autriche
+infrieure, n'en a que 14, la Bohme 11 et la Moravie 15.
+
+3 Nous avons tabli que les guerres ont sur la marche du suicide une
+influence dprimante. Elles produisent le mme effet sur les vols, les
+escroqueries les abus de confiance, etc. Mais il est un crime qui fait
+exception. C'est l'homicide. En France, en 1870, les meurtres qui
+taient en moyenne de 119 pendant les annes 1866-69, passent
+brusquement 133 puis 224 en 1871, en augmentation de 88 %[366], pour
+retomber 162 en 1872. Cet accroissement apparatra plus important
+encore, si l'on songe que l'ge o l'on tue le plus est situ vers la
+trentaine, et que toute la jeunesse tait alors sous les drapeaux. Les
+crimes qu'elle aurait commis en temps de paix ne sont donc pas entrs
+dans les calculs de la statistique. De plus, il n'est pas douteux que le
+dsarroi de l'administration judiciaire ait d empcher plus d'un crime,
+d'tre connu ou plus d'une instruction d'aboutir des poursuites. Si,
+malgr ces deux causes de diminution, le nombre des homicides s'est
+accru, on conoit combien l'augmentation relle a d tre srieuse.
+
+De mme, en Prusse, lorsqu'clate la guerre contre le Danemark, en 1864,
+les homicides passent de 137 169, niveau qu'ils n'avaient pas atteint
+depuis 1854; en 1865, ils tombent 153, mais ils se relvent en 1866
+(159), bien que l'arme prussienne ait t mobilise. En 1870, on
+constate par rapport 1869 une baisse lgre (151 cas au lieu de 185)
+qui s'accentue encore en 1871 (136 cas), mais combien moindre que pour
+les autres crimes! Au mme moment, les vols qualifis crimes baissaient
+de moiti, 4.599 en 1870 au lieu de 8.676 en 1869. De plus, dans ces
+chiffres, meurtres et assassinats sont confondus; or ces deux crimes
+n'ont pas la mme signification et nous savons que, en France aussi, les
+premiers seuls augmentent en temps de guerre. Si donc la diminution
+totale des homicides de toutes sortes n'est pas plus considrable, on
+peut croire que les meurtres, une fois isols des assassinats,
+manifesteraient une hausse importante. D'ailleurs, si l'on pouvait
+rintgrer tous les cas qui ont d tre omis pour les deux causes
+signales plus haut, cette rgression apparente serait elle-mme rduite
+ peu de chose. Enfin, il est trs remarquable que les meurtres
+involontaires se sont alors levs trs sensiblement, de 268 en 1869
+303 en 1870 et 310 en 1871[367]. N'est-ce pas la preuve que, ce
+moment, on faisait moins de cas de la vie humaine qu'en temps de paix?
+
+Les crises politiques ont le mme effet. En France, tandis que, de 1840
+ 1846, la courbe des meurtres tait reste stationnaire, en 1848, elle
+remonte brusquement, pour atteindre son maximum en 1849 avec 240[368].
+Le mme phnomne s'tait dj produit pendant les premires annes du
+rgne de Louis-Philippe. Les comptitions des partis politiques y furent
+d'une extrme violence. Aussi est-ce ce moment que les meurtres
+atteignent le plus haut point o ils soient parvenus pendant toute la
+dure du sicle. De 204 en 1830, ils s'lvent 264 en 1831, chiffre
+qui ne fut jamais dpass; en 1832, ils sont encore 253 et 257 en
+1833. En 1834, une baisse brusque se produit qui s'affirme de plus en
+plus; en 1838, il n'y a plus que 145 cas, soit une diminution de 44 %.
+Pendant ce temps, le suicide voluait en sens inverse. En 1833 il est au
+mme niveau qu'en 1829 (1.973 cas d'un ct, 1.904 de l'autre); puis en
+1834, un mouvement ascensionnel commence qui est trs rapide. En 1838,
+l'augmentation est de 30 %.
+
+4 Le suicide est beaucoup plus urbain que rural. C'est le contraire
+pour l'homicide. En additionnant ensemble les meurtres, parricides et
+infanticides, on trouve que, dans les campagnes, en 1887, il s'est
+commis 11,1 crimes de ce genre et 8,6 seulement dans les villes. En
+1880, les chiffres sont peu prs les mmes; ils sont respectivement de
+11,0 et de 9,3.
+
+5 Nous avons vu que le catholicisme diminue la tendance au suicide
+tandis que le protestantisme l'accrot. Inversement, les homicides sont
+beaucoup plus frquents dans les pays catholiques que chez les peuples
+protestants:
+
+/*
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS |
+| catholiques | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Italie. | 70 | 23,1 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Espagne. | 64,9 | 8,2 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Hongrie. | 56,2 | 8,2 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Autriche. | 10,2 | 8,7 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Irlande. | 8,1 | 2,3 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Belgique. | 8,5 | 4,2 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|France. | 6,4 | 5,6 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Moyennes. | 32,1 | 9,1 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+| PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS |
+| protestants | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Allemagne. | 3,4 | 3,3 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Angleterre. | 3,9 | 1,7 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Danemark. | 4,6 | 3,7 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Hollande. | 3,1 | 2,5 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|cosse. | 4,4 | 0,70 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+|Moyennes. | 3,8 | 2,3 |
++-------------+---------------------------+--------------------------+
+*/
+
+Surtout pour ce qui est de l'homicide simple, l'opposition entre ces
+deux groupes de socits est frappante.
+
+Le mme contraste s'observe l'intrieur de l'Allemagne. Les districts
+qui s'lvent le plus au-dessus de la moyenne sont tous catholiques; ce
+sont Posen (18,2 meurtres et assassinats par million d'habitants), Donau
+(16,7), Bromberg (14,8), la Haute et la Basse-Bavire (13,0). De mme
+encore, l'intrieur de la Bavire, les provinces sont d'autant plus
+fcondes en homicides qu'elles comptent moins de protestants:
+
+_Provinces._
+
+/*
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+| MINORIT|MEURTRES et| MAJORIT|MEURTRES et|O IL Y A |MEURTRES et|
+|catholique|assassinats|catholique|assassinats|PLUS de |assassinats|
+| |pour un | |pour un |90% de |pour un |
+| |million | |million |cathol. |million |
+| |d'habitants| |d'habitants| |d'habitants|
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Palatinat | |Franconie | |Haut- | |
+|du Rhin | 2,8 |infrieure| 9 |Palatinat | 4,3 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Franconie | | Souabe | |Haute- | |
+|centrale | 6,9 | | 9,2 |Bavire | 13,0 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Haute- | | | |Basse- | |
+|Franconie | 6,9 | | |Bavire | 13,0 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+|Moyenne | 5,5 | Moyenne | 9,1 | Moyenne | 10,1 |
++----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
+*/
+
+Seul, le Haut-Palatinat fait exception la loi. Il n'y a d'ailleurs
+qu' comparer le tableau prcdent avec celui nomme _Provinces
+bavaroises (1867-75)_ pour que l'inversion entre la rpartition du
+suicide et celle de l'homicide apparaisse avec vidence.
+
+6 Enfin, tandis que la vie de famille a sur le suicide une action
+modratrice, elle stimule plutt le meurtre. Pendant les annes 1884-87,
+un million d'poux donnait, en moyenne, par an, 5,07 meurtres; un
+million de clibataires au-dessus de 15 ans, 12,7. Les premiers
+paraissent donc jouir, par rapport aux seconds, d'un coefficient de
+prservation gal environ 2,3. Seulement, il faut tenir compte de ce
+fait que ces deux catgories de sujets n'ont pas le mme ge et que
+l'intensit du penchant homicide varie aux diffrents moments de la vie.
+Les clibataires ont en moyenne de 25 30 ans, les poux environ 45. Or
+c'est entre 25 et 30 ans que la tendance au meurtre est _maxima_; un
+million d'individus de cet ge produit annuellement 15,4 meurtres,
+tandis qu' 45 ans le taux n'est plus que de 6,9. Le rapport entre le
+premier de ces nombres et le second est gal 2,2. Ainsi, par le seul
+fait de leur ge plus avanc, les gens maris devraient commettre 2 fois
+moins de meurtres que les clibataires. Leur situation, privilgie en
+apparence, ne vient donc pas de ce qu'ils sont maris, mais de ce qu'ils
+sont plus gs. La vie domestique ne leur confre aucune immunit.
+
+Non seulement elle ne prserve pas de l'homicide, mais on peut plutt
+supposer qu'elle y excite. En effet, il est trs vraisemblable que la
+population marie jouit, en principe, d'une plus haute moralit que la
+population clibataire. Elle doit cette supriorit non pas tant,
+croyons-nous, la slection matrimoniale, dont les effets, pourtant, ne
+sont pas ngligeables, qu' l'action mme exerce par la famille sur
+chacun de ses membres. Il n'est gure douteux qu'un sujet soit moins
+bien tremp au moral quand il est isol et abandonn lui-mme, que
+quand il subit chaque instant la bienfaisante discipline du milieu
+familial. Si donc, pour ce qui est de l'homicide, les poux ne sont pas
+en meilleure situation que les clibataires, c'est que l'influence
+moralisatrice dont ils bnficient, et qui devrait les dtourner de
+toutes les sortes de crimes, est neutralise partiellement par une
+influence aggravante qui les pousse au meurtre et qui doit tenir la
+vie de famille[369].
+
+En rsum donc, tantt le suicide coexiste avec l'homicide, tantt ils
+s'excluent mutuellement; tantt ils ragissent de la mme manire sous
+l'influence des mmes conditions, tantt ils ragissent en sens
+contraire et les cas d'antagonisme sont les plus nombreux. Comment
+expliquer ces faits, en apparence contradictoires?
+
+La seule manire de les concilier est d'admettre qu'il y a des espces
+diffrentes de suicides, dont les unes ont une certaine parent avec
+l'homicide, tandis que les autres le repoussent. Car il n'est pas
+possible qu'un seul et mme phnomne se comporte aussi diffremment
+dans les mmes circonstances. Le suicide qui varie comme le meurtre et
+celui qui varie en sens inverse ne sauraient tre de mme nature.
+
+Et en effet, nous avons montr qu'il y a des types diffrents de
+suicides, dont les proprits caractristiques ne sont pas du tout les
+mmes. La conclusion du livre prcdent se trouve ainsi confirme, en
+mme temps qu'elle sert expliquer les faits qui viennent d'tre
+exposs. eux seuls, ils eussent dj suffi conjecturer la diversit
+interne du suicide; mais l'hypothse cesse d'en tre une, rapproche des
+rsultats antrieurement obtenus, outre que ceux-ci reoivent de ce
+rapprochement comme un supplment de preuve. Mme, maintenant que nous
+savons quelles sont les diffrentes sortes de suicides et en quoi elles
+consistent, nous pouvons aisment apercevoir quelles sont celles qui
+sont incompatibles avec l'homicide, celles, au contraire, qui dpendent
+en partie des mmes causes, et d'o vient que l'incompatibilit est le
+fait le plus gnral.
+
+Le type de suicide qui est actuellement le plus rpandu et qui contribue
+le plus lever le chiffre annuel des morts volontaires, c'est le
+suicide goste. Ce qui le caractrise, c'est un tat de dpression et
+d'apathie produit par une individuation exagre. L'individu ne tient
+plus tre, parce qu'il ne tient plus assez au seul intermdiaire qui
+le rattache au rel, je veux dire la socit. Ayant de lui-mme et de
+sa propre valeur un trop vif sentiment, il veut tre lui-mme sa
+propre fin et, comme un tel objectif ne saurait lui suffire, il trane
+dans la langueur et l'ennui une existence qui lui apparat ds lors
+comme dpourvue de sens. L'homicide dpend de conditions opposes. C'est
+un acte violent qui ne va pas sans passions. Or, l o la socit est
+intgre de telle sorte que l'individuation des parties y est peu
+prononce, l'intensit des tats collectifs lve le niveau gnral de
+la vie passionnelle; mme, le terrain n'est nulle part aussi favorable
+au dveloppement des passions spcialement homicides. L o l'esprit
+domestique a gard son ancienne force, les offenses diriges contre la
+famille sont considres comme des sacrilges qui ne sauraient tre trop
+cruellement vengs et dont la vengeance ne peut tre abandonne des
+tiers. C'est de l qu'est venue la pratique de la _vendetta_ qui
+ensanglante encore notre Corse et certains pays mridionaux. L o la
+foi religieuse est trs vive, elle est souvent inspiratrice de meurtres
+et il n'en est pas autrement de la foi politique.
+
+De plus et surtout, le courant homicide, d'une manire gnrale, est
+d'autant plus violent qu'il est moins contenu par la conscience
+publique, c'est--dire que les attentats contre la vie sont jugs plus
+vniels; et, comme il leur est attribu d'autant moins de gravit que la
+morale commune attache moins de prix l'individu et ce qui
+l'intresse, une individuation faible ou, pour reprendre notre
+expression, un tat d'altruisme excessif pousse aux homicides. Voil
+pourquoi, dans les socits infrieures, ils sont la fois nombreux et
+peu rprims. Cette frquence et l'indulgence relative dont ils
+bnficient drivent d'une seule et mme cause. Le moindre respect dont
+les personnalits individuelles sont l'objet les expose davantage aux
+violences, en mme temps qu'il fait paratre ces violences moins
+criminelles. Le suicide goste et l'homicide ressortissent donc des
+causes antagonistes et, par consquent, il est impossible que l'un
+puisse se dvelopper l'aise l o l'autre est florissant. L o les
+passions sociales sont vives, l'homme est beaucoup moins enclin soit aux
+rveries striles soit aux froids calculs de l'picurien. Quand il est
+habitu compter pour peu de chose les destines particulires, il
+n'est pas port s'interroger anxieusement sur sa propre destine.
+Quand il fait peu de cas de la douleur humaine, le poids de ses
+souffrances personnelles lui est plus lger.
+
+Au contraire, et pour les mmes causes, le suicide altruiste et
+l'homicide peuvent trs bien marcher paralllement; car ils dpendent de
+conditions qui ne diffrent qu'en degrs: Quand on est dress mpriser
+sa propre existence, on ne peut pas estimer beaucoup celle d'autrui.
+C'est pour cette raison qu'homicides et morts volontaires sont galement
+ l'tat endmique chez certains peuples primitifs. Mais il n'est pas
+vraisemblable qu'on puisse attribuer la mme origine les cas de
+paralllisme que nous avons rencontrs chez les nations civilises. Ce
+n'est pas un tat d'altruisme exagr qui peut avoir produit ces
+suicides que nous avons vus parfois, dans les milieux les plus cultivs,
+coexister en grand nombre avec les meurtres. Car, pour pousser au
+suicide, il faut que l'altruisme soit exceptionnellement intense, plus
+intense mme que pour pousser l'homicide. En effet, quelque faible
+valeur que je prte l'existence de l'individu en gnral, celle de
+l'individu que je suis en aura toujours plus mes yeux que celle
+d'autrui. Toutes choses gales, l'homme moyen est plus enclin
+respecter la personne humaine en lui-mme qu'en ses semblables; par
+consquent, il faut une cause plus nergique pour abolir ce sentiment de
+respect dans le premier cas que dans le second. Or, aujourd'hui, en
+dehors de quelques milieux spciaux et peu nombreux comme l'arme, le
+got de l'impersonnalit et du renoncement est trop peu prononc et les
+sentiments contraires sont trop gnraux et trop forts pour rendre ce
+point facile l'immolation de soi-mme. Il doit donc y avoir une autre
+forme, plus moderne, du suicide, susceptible galement de se combiner
+avec l'homicide.
+
+C'est le suicide anomique. L'anomie, en effet, donne naissance un tat
+d'exaspration et de lassitude irrite qui peut, selon les
+circonstances, se tourner contre le sujet lui-mme ou contre autrui;
+dans le premier cas, il y a suicide, dans le second, homicide. Quant aux
+causes qui dterminent la direction que suivent les forces ainsi
+surexcites, elles tiennent vraisemblablement la constitution morale
+de l'agent. Selon qu'elle est plus ou moins rsistante, elle plie dans
+un sens ou dans l'autre. Un homme de moralit mdiocre tue plutt qu'il
+ne se tue. Nous avons mme vu que, parfois, ces deux manifestations se
+produisent l'une la suite de l'autre et ne sont que deux faces d'un
+seul et mme acte; ce qui dmontre leur troite parent. L'tat
+d'exacerbation o se trouve alors l'individu est tel que, pour se
+soulager, il lui faut deux victimes.
+
+Voil pourquoi, aujourd'hui, un certain paralllisme entre le
+dveloppement de l'homicide et celui du suicide se rencontre surtout
+dans les grands centres et dans les rgions de civilisation intense.
+C'est que l'anomie y est l'tat aigu. La mme cause empche les
+meurtres de dcrotre aussi vite que s'accroissent les suicides. En
+effet, si les progrs de l'individualisme tarissent une des sources de
+l'homicide, l'anomie, qui accompagne le dveloppement conomique, en
+ouvre une autre. Notamment, on peut croire que si, en France et surtout
+en Prusse, homicides de soi-mme et homicides d'autrui ont augment
+simultanment depuis la guerre, la raison en est dans l'instabilit
+morale qui, pour des causes diffrentes, est devenue plus grande dans
+ces deux pays. Enfin, on peut ainsi s'expliquer comment, malgr ces
+concordances partielles, l'antagonisme est le fait le plus gnral.
+C'est que le suicide anomique n'a lieu en masse que sur des points
+spciaux, l o l'activit industrielle et commerciale a pris un grand
+essor. Le suicide goste est, vraisemblablement, le plus rpandu; or il
+exclut les crimes de sang.
+
+Nous arrivons donc la conclusion suivante. Si le suicide et l'homicide
+varient frquemment en raison inverse l'un de l'autre, ce n'est pas
+parce qu'ils sont deux faces diffrentes d'un seul et mme phnomne;
+c'est parce qu'ils constituent, certains gards, deux courants sociaux
+contraires. Ils s'excluent alors comme le jour exclut la nuit, comme les
+maladies de l'extrme scheresse excluent celles de l'extrme humidit.
+Si, nanmoins, cette opposition gnrale n'empche pas toute harmonie,
+c'est que certains types de suicides, au lieu de dpendre de causes
+antagonistes celles dont drivent les homicides, expriment, au
+contraire, le mme tat social et se dveloppent au sein du mme milieu
+moral. On peut, d'ailleurs, prvoir que les homicides qui coexistent
+avec le suicide anomique et ceux qui se concilient avec le suicide
+altruiste ne doivent pas tre de mme nature; que l'homicide, par
+consquent, tout comme le suicide, n'est pas une entit criminologique
+une et indivisible, mais doit comprendre une pluralit d'espces trs
+diffrentes les unes des autres. Mais ce n'est pas le lieu d'insister
+sur cette importante proposition de criminologie.
+
+Il n'est donc pas exact que le suicide ait d'heureux contrecoups qui en
+diminuent l'immoralit et qu'il puisse, par consquent, y avoir intrt
+ n'en pas gner le dveloppement. Ce n'est pas un drivatif de
+l'homicide. Sans doute, la constitution morale dont dpend le suicide
+goste et celle qui fait rgresser le meurtre chez les peuples les plus
+civiliss sont solidaires. Mais le suicid de cette catgorie, loin
+d'tre un meurtrier avort, n'a rien de ce qui fait le meurtrier. C'est
+un triste et un dprim. On peut donc condamner son acte sans
+transformer en assassins ceux qui sont sur la mme voie que lui.
+Dira-t-on que blmer le suicide, c'est, du mme coup, blmer et, par
+suite, affaiblir l'tat d'esprit d'o il procde, savoir cette sorte
+d'hyperesthsie pour tout ce qui concerne l'individu? que, par l, on
+risque de renforcer le got de l'impersonnalit et l'homicide qui en
+drive? Mais l'individualisme, pour pouvoir contenir le penchant au
+meurtre, n'a pas besoin d'atteindre ce degr d'intensit excessive qui
+en fait une source de suicides. Pour que l'individu rpugne verser le
+sang de ses semblables, il n'est pas ncessaire qu'il ne tienne rien
+qu' lui-mme. Il suffit qu'il aime et qu'il respecte la personne
+humaine en gnral. La tendance l'individuation peut donc tre
+contenue dans de justes limites, sans que la tendance l'homicide soit,
+pour cela, renforce.
+
+Quant l'anomie, comme elle produit aussi bien l'homicide que le
+suicide, tout ce qui peut la rfrner rfrne l'un et l'autre. Il n'y a
+mme pas craindre que, une fois empche de se manifester sous forme
+de suicides, elle ne se traduise en meurtres plus nombreux; car l'homme
+assez sensible la discipline morale pour renoncer se tuer par
+respect pour la conscience publique et ses prohibitions, sera encore
+beaucoup plus rfractaire l'homicide qui est plus svrement fltri et
+rprim. Du reste, nous avons vu que ce sont les meilleurs qui se tuent
+en pareil cas; il n'y a donc aucune raison de favoriser une slection
+qui se ferait rebours.
+
+ * * * * *
+
+Ce chapitre peut servir lucider un problme souvent dbattu.
+
+On sait quelles discussions a donn lieu la question de savoir si les
+sentiments que nous avons pour nos semblables ne sont qu'une extension
+des sentiments gostes ou bien, au contraire, en sont indpendants. Or
+nous venons de voir que ni l'une ni l'autre hypothse n'est fonde.
+Assurment la piti pour autrui et la piti pour nous-mmes ne sont pas
+trangres l'une l'autre, puisqu'elles progressent ou reculent
+paralllement; mais l'une ne vient pas de l'autre. S'il existe entre
+elles un lien de parent, c'est qu'elles drivent toutes deux d'un mme
+tat de la conscience collective dont elles ne sont que des aspects
+diffrents. Ce qu'elles expriment, c'est la manire dont l'opinion
+apprcie la valeur morale de l'individu en gnral. S'il compte pour
+beaucoup dans l'estime publique, nous appliquons ce jugement social aux
+autres en mme temps qu' nous-mmes; leur personne, comme la ntre,
+prend plus de prix nos yeux et nous devenons plus sensibles ce qui
+touche individuellement chacun d'eux comme ce qui nous touche en
+particulier. Leurs douleurs, comme nos douleurs, nous sont plus
+facilement intolrables. La sympathie que nous avons pour eux n'est donc
+pas un simple prolongement de celle que nous avons pour nous-mmes. Mais
+l'une et l'autre sont des effets d'une mme cause; elles sont
+constitues par un mme tat moral. Sans doute, il se diversifie selon
+qu'il s'applique nous-mmes ou autrui; nos instincts gostes le
+renforcent dans le premier cas, l'affaiblissent dans le second. Mais il
+est prsent et agissant dans l'un comme dans l'autre. Tant il est vrai
+que mme les sentiments qui semblent le plus tenir la complexion
+personnelle de l'individu dpendent de causes qui le dpassent! Notre
+gosme lui-mme est, en grande partie, un produit de la socit.
+
+PLANCHE VI[370]
+
+_Suicides par ge des maris et des veufs suivant qu'ils ont ou n'ont
+pas d'enfants (Dpartements franais moins la Seine)._
+
+NOMBRES ABSOLUS (ANNES 1889-91).
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| HOMMES. |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+|AGE. | MARIS | MARIS | VEUF | VEUFS |
+| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+|De 0 15. | 1,3 | 0,3 | 0,3 | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 15 20. | 0,3 | 0,6 | " | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 20 25. | 6,6 | 6,6 | 0,6 | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 25 30. | 33 | 34 | 2,6 | 3 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 30 40. | 109 | 246 | 11,6 | 20,6 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 40 50. | 137 | 367 | 28 | 48 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 50 60. | 190 | 457 | 48 | 108 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 60 70. | 164 | 385 | 90 | 173 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 70 80. | 74 | 187 | 86 | 212 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 80 et | 9 | 36 | 25 | 71 |
+| au del. | | | | |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| FEMMES. |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+|AGE. | MARIES | MARIES | VEUVES | VEUVES |
+| |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+|DE 0 15. | " | " | " | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 15 20. | 2,3 | 0,3 | 0,3 | " |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 20 25. | 15 | 15 | 0,6 | 0,3 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 25 30. | 23 | 31 | 2,6 | 2,3 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 30 40. | 46 | 84 | 9 | 12,6 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 40 50. | 55 | 98 | 17 | 19 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 50 60. | 57 | 106 | 26 | 40 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 60 70. | 35 | 67 | 47 | 65 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 70 80. | 15 | 32 | 30 | 68 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+| 80 et | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 |
+| au del. | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 |
++------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
+*/
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Consquences pratiques.
+
+
+Maintenant que nous savons ce qu'est le suicide, quelles en sont les
+espces et les lois principales, il nous faut rechercher quelle
+attitude les socits actuelles doivent adopter son gard.
+
+Mais cette question elle-mme en suppose une autre. L'tat prsent du
+suicide chez les peuples civiliss doit-il tre considr comme normal
+ou anormal? En effet, selon la solution laquelle on se rangera, on
+trouvera ou que des rformes sont ncessaires et possibles en vue de le
+rfrner, ou bien, au contraire, qu'il convient de l'accepter tel qu'il
+est, tout en le blmant.
+
+I.
+
+On s'tonnera peut-tre que la question puisse tre pose.
+
+Nous sommes, en effet, habitus regarder comme anormal tout ce qui est
+immoral. Si donc, comme nous l'avons tabli, le suicide froisse la
+conscience morale, il semble impossible de n'y pas voir un phnomne de
+pathologie sociale. Mais nous avons fait voir ailleurs[371] que mme la
+forme minente de l'immoralit, savoir le crime, ne devait pas tre
+ncessairement classe au rang des manifestations morbides. Cette
+affirmation a, il est vrai, dconcert certains esprits et il a pu
+paratre un examen superficiel qu'elle branlait les fondements de la
+morale. Elle n'a, pourtant, rien de subversif. Il suffit, pour s'en
+convaincre, de se reporter l'argumentation sur laquelle elle repose et
+qui peut se rsumer ainsi.
+
+Ou bien le mot de maladie ne signifie rien, ou bien il dsigne quelque
+chose d'vitable. Sans doute, tout ce qui est vitable n'est pas
+morbide, mais tout ce qui est morbide peut tre vit, au moins par la
+gnralit des sujets. Si l'on ne veut pas renoncer toute distinction
+dans les ides comme dans les termes, il est impossible d'appeler ainsi
+un tat ou un caractre que les tres d'une espce ne peuvent pas ne pas
+avoir, qui est impliqu ncessairement dans leur constitution. D'un
+autre ct, nous n'avons qu'un signe objectif, empiriquement
+dterminable et susceptible d'tre contrl par autrui, auquel nous
+puissions reconnatre l'existence de cette ncessit; c'est
+l'universalit. Quand, toujours et partout, deux faits se sont
+rencontrs en connexion, sans qu'une seule exception soit cite, il est
+contraire toute mthode de supposer qu'ils puissent tre spars. Ce
+n'est pas que l'un soit toujours la cause de l'autre. Le lien qui est
+entre eux peut tre mdiat[372], mais il ne laisse pas d'tre et d'tre
+ncessaire.
+
+Or, il n'y a pas de socit connue o, sous des formes diffrentes, ne
+s'observe une criminalit plus ou moins dveloppe. Il n'est pas de
+peuple dont la morale ne soit quotidiennement viole. Nous devons donc
+dire que le crime est ncessaire, qu'il ne peut pas ne pas tre, que les
+conditions fondamentales de l'organisation sociale, telles qu'elles sont
+connues, l'impliquent logiquement. Par suite, il est normal. Il est vain
+d'invoquer ici les imperfections invitables de la nature humaine et de
+soutenir que le mal, quoiqu'il ne puisse pas tre empch, ne cesse pas
+d'tre le mal; c'est langage de prdicateur, non de savant. Une
+imperfection ncessaire n'est pas une maladie; autrement, il faudrait
+mettre la maladie partout, parce que l'imperfection est partout. Il
+n'est pas de fonction de l'organisme, pas de forme anatomique propos
+desquelles on ne puisse rver quelque perfectionnement. On a dit parfois
+qu'un opticien rougirait d'avoir fabriqu un instrument de vision aussi
+grossier que l'oeil humain. Mais on n'en a pas conclu et on ne pouvait
+pas en conclure que la structure de cet organe est anormale. Il y a
+plus; il est impossible que ce qui est ncessaire n'ait pas en soi
+quelque perfection, pour employer le langage un peu thologique de nos
+adversaires. _Ce qui est condition indispensable de la vie ne peut pas
+n'tre pas utile, moins que la vie ne soit pas utile._ On ne sortira
+pas de l. Et en effet, nous avons montr comment le crime peut servir.
+Seulement, il ne sert que s'il est rprouv et rprim. On a cru tort
+que le seul fait de le cataloguer parmi les phnomnes de sociologie
+normale en impliquait l'absolution. S'il est normal qu'il y ait des
+crimes, il est normal qu'ils soient punis. La peine et le crime sont les
+deux termes d'un couple insparable. L'un ne peut pas plus faire dfaut
+que l'autre. Tout relchement anormal du systme rpressif a pour effet
+de stimuler la criminalit et de lui donner un degr d'intensit
+anormal.
+
+Appliquons ces ides au suicide.
+
+Nous n'avons pas, il est vrai, d'informations suffisantes pour pouvoir
+assurer qu'il n'y a pas de socit o le suicide ne se rencontre. Il n'y
+a qu'un petit nombre de peuples pour lesquels la statistique nous
+renseigne sur ce point. Quant aux autres, l'existence d'un suicide
+chronique ne peut tre atteste que par les traces qu'il laisse dans la
+lgislation. Or nous ne savons pas avec certitude si le suicide a t
+partout l'objet d'une rglementation juridique. Mais on peut affirmer
+que c'est le cas le plus gnral. Tantt il est prescrit, tantt il est
+rprouv; tantt l'interdiction dont il est frapp est formelle, tantt
+elle comporte des rserves et des exceptions. Mais toutes les analogies
+permettent de croire qu'il n'a jamais d rester indiffrent au droit et
+ la morale; c'est--dire qu'il a toujours eu assez d'importance pour
+attirer sur lui le regard de la conscience publique. En tout cas, il est
+certain que des courants suicidognes, plus ou moins intenses selon les
+poques, ont exist de tout temps chez les peuples europens; la
+statistique nous en fournit la preuve ds le sicle dernier et les
+monuments juridiques pour les poques antrieures. Le suicide est donc
+un lment de leur constitution normale et mme, vraisemblablement, de
+toute constitution sociale.
+
+Il n'est, d'ailleurs, pas impossible d'apercevoir comment il y est li.
+
+C'est surtout vident du suicide altruiste par rapport aux socits
+infrieures. Prcisment parce que l'troite subordination de l'individu
+au groupe est le principe sur lequel elles reposent, le suicide
+altruiste y est, pour ainsi dire, un procd indispensable de la
+discipline collective. Si l'homme n'estimait pas alors sa vie pour peu
+de chose, il ne serait pas ce qu'il doit tre et, du moment qu'il en
+fait peu de cas, il est invitable que tout lui devienne prtexte pour
+s'en dbarrasser. Il y a donc un lien troit entre la pratique de ce
+suicide et l'organisation morale de ces socits. Il en est de mme
+aujourd'hui dans ces milieux particuliers o l'abngation et
+l'impersonnalit sont de rigueur. Maintenant encore, l'esprit militaire
+ne peut tre fort que si l'individu est dtach de lui-mme, et un tel
+dtachement ouvre ncessairement la voie au suicide.
+
+Pour des raisons contraires, dans les socits et dans les milieux o la
+dignit de la personne est la fin suprme de la conduite, o l'homme est
+un Dieu pour l'homme, l'individu est facilement enclin prendre pour
+Dieu l'homme qui est en lui, s'riger lui-mme en objet de son propre
+culte. Quand la morale s'attache avant tout lui donner de lui-mme une
+trs haute ide, il suffit de certaines combinaisons de circonstances
+pour qu'il devienne incapable de rien apercevoir qui soit au-dessus de
+lui. L'individualisme, sans doute, n'est pas ncessairement l'gosme,
+mais il en rapproche; on ne peut stimuler l'un sans rpandre davantage
+l'autre. Ainsi se produit le suicide goste. Enfin, chez les peuples o
+le progrs est et doit tre rapide, les rgles qui contiennent les
+individus doivent tre suffisamment flexibles et mallables; si elles
+gardaient la rigidit immuable qu'elles ont dans les socits
+primitives, l'volution entrave ne pourrait pas se faire assez
+promptement. Mais alors il est invitable que les dsirs et les
+ambitions, tant moins fortement contenus, dbordent sur certains points
+tumultueusement. Du moment qu'on inculque aux hommes ce prcepte, que
+c'est pour eux un devoir de progresser, il est plus difficile d'en faire
+des rsigns; par suite, le nombre des mcontents et des inquiets ne
+peut manquer d'augmenter. Toute morale de progrs et de perfectionnement
+est donc insparable d'un certain degr d'anomie. Ainsi, une
+constitution morale dtermine correspond chaque type de suicide et en
+est solidaire. L'une ne peut tre sans l'autre; car le suicide est
+simplement la forme que prend ncessairement chacune d'elles dans de
+certaines conditions particulires, mais qui ne peuvent pas ne pas se
+produire.
+
+Mais, dira-t-on, ces divers courants ne dterminent le suicide que s'ils
+s'exagrent; serait-il donc impossible qu'ils eussent partout la mme
+intensit modre?--C'est vouloir que les conditions de la vie soient
+partout les mmes: ce qui n'est ni possible ni dsirable. Dans toute
+socit, il y a des milieux particuliers o les tats collectifs ne
+pntrent qu'en se modifiant; ils y sont, suivant les cas, ou renforcs
+ou affaiblis. Pour qu'un courant ait dans l'ensemble du pays une
+certaine intensit, il faut donc que, sur certains points, il la dpasse
+ou ne l'atteigne pas.
+
+Mais ces excs, soit en plus soit en moins, ne sont pas seulement
+ncessaires; ils ont leur utilit. Car, si l'tat le plus gnral est
+aussi celui qui convient le mieux dans les circonstances les plus
+gnrales de la vie sociale, il ne peut tre en rapport avec les autres;
+et pourtant la socit doit pouvoir s'adapter aux unes comme aux autres.
+Un homme chez qui le got de l'activit ne dpasserait jamais le niveau
+moyen, ne pourrait se maintenir dans les situations qui exigent un
+effort exceptionnel. De mme, une socit o l'individualisme
+intellectuel ne pourrait pas s'exagrer, serait incapable de secouer le
+joug des traditions et de renouveler ses croyances, alors mme que ce
+serait ncessaire. Inversement, l o ce mme tat d'esprit ne pourrait,
+ l'occasion, diminuer assez pour permettre au courant contraire de se
+dvelopper, que deviendrait-on en temps de guerre, alors que
+l'obissance passive est le premier des devoirs? Mais, pour que ces
+formes d'activit puissent se produire quand elles sont utiles, il faut
+que la socit ne les ait pas totalement dsapprises. Il est donc
+indispensable qu'elles aient une place dans l'existence commune; qu'il y
+ait des sphres o s'entretienne un got intransigeant de critique et de
+libre examen, d'autres, comme l'arme, o se garde peu prs intacte la
+vieille religion de l'autorit. Sans doute, il faut que, en temps
+ordinaire, l'action de ces foyers spciaux ne s'tende pas au del de
+certaines limites; comme les sentiments qui s'y laborent correspondent
+ des circonstances particulires, il est essentiel qu'ils ne se
+gnralisent pas. Mais s'il importe qu'ils restent localiss, il importe
+galement qu'ils soient. Cette ncessit paratra plus vidente encore
+si l'on songe que les socits, non seulement sont tenues de faire face
+ des situations diverses au cours d'une mme priode, mais encore ne
+peuvent se maintenir sans se transformer. Les proportions normales
+d'individualisme et d'altruisme, qui conviennent aux peuples modernes,
+ne seront plus les mmes dans un sicle. Or, l'avenir ne serait pas
+possible, si les germes n'en taient donns dans le prsent. Pour qu'une
+tendance collective puisse s'affaiblir ou s'intensifier en voluant,
+encore faut-il qu'elle ne se fixe pas une fois pour toutes sous une
+forme unique dont elle ne pourrait plus se dfaire ensuite; elle ne
+saurait varier dans le temps si elle ne prsentait aucune varit dans
+l'espace[373].
+
+Les diffrents courants de tristesse collective, qui drivent de ces
+trois tats moraux, ne sont pas eux-mmes sans raisons d'tre, pourvu
+qu'ils ne soient pas excessifs. C'est, en effet, une erreur de croire
+que la joie sans mlange soit l'tat normal de la sensibilit. L'homme
+ne pourrait pas vivre s'il tait entirement rfractaire la tristesse.
+Il y a bien des douleurs auxquelles on ne peut s'adapter qu'en les
+aimant, et le plaisir qu'on y trouve a ncessairement quelque chose de
+mlancolique. La mlancolie n'est donc morbide que quand elle tient trop
+de place dans la vie; mais il n'est pas moins morbide qu'elle en soit
+totalement exclue. Il faut que le got de l'expansion joyeuse soit
+modr par le got contraire; c'est cette seule condition qu'il
+gardera la mesure et sera en harmonie avec les choses. Il en est des
+socits comme des individus. Une morale trop riante est une morale
+relche; elle ne convient qu'aux peuples en dcadence et c'est chez eux
+seulement qu'elle se rencontre. La vie est souvent rude, souvent
+dcevante ou vide. Il faut donc que la sensibilit collective reflte ce
+ct de l'existence. C'est pourquoi, ct du courant optimiste qui
+pousse les hommes envisager le monde avec confiance, il est ncessaire
+qu'il y ait un courant oppos, moins intense, sans doute, et moins
+gnral que le prcdent, en tat toutefois de le contenir
+partiellement; car une tendance ne se limite pas elle-mme, elle ne peut
+jamais tre limite que par une autre tendance. Mme il semble, d'aprs
+certains indices, que le penchant une certaine mlancolie aille plutt
+en se dveloppant mesure qu'on s'lve dans l'chelle des types
+sociaux. Ainsi que nous l'avons dj dit dans un autre ouvrage[374],
+c'est un fait tout au moins remarquable que les grandes religions des
+peuples les plus civiliss soient plus profondment imprgnes de
+tristesse que les croyances plus simples des socits antrieures. Ce
+n'est pas assurment que le courant pessimiste doive dfinitivement
+submerger l'autre, mais c'est une preuve qu'il ne perd pas de terrain et
+ne parat pas destin disparatre. Or, pour qu'il puisse exister et se
+maintenir, il faut qu'il y ait dans la socit un organe spcial qui lui
+serve de substrat. Il faut qu'il y ait des groupes d'individus qui
+reprsentent plus spcialement cette disposition de l'humeur collective.
+Mais la partie de la population qui joue ce rle est ncessairement
+celle o les ides de suicide germent facilement.
+
+Mais de ce qu'un courant suicidogne d'une certaine intensit doive tre
+considr comme un phnomne de sociologie normale, il ne suit pas que
+tout courant du mme genre ait ncessairement le mme caractre. Si
+l'esprit de renoncement, l'amour du progrs, le got de l'individuation
+ont leur place dans toute espce de socit et s'ils ne peuvent pas
+exister sans devenir, sur certains points, gnrateurs de suicides,
+encore faut-il qu'ils n'aient cette proprit que dans une certaine
+mesure, variable selon les peuples. Elle n'est fonde que si elle ne
+dpasse pas certaines limites. De mme, le penchant collectif la
+tristesse n'est sain qu' condition de n'tre pas prpondrant. Par
+consquent, la question de savoir si l'tat prsent du suicide chez les
+nations civilises est normal ou non, n'est pas tranche par ce qui
+prcde. Il reste rechercher si l'aggravation norme qui s'est
+produite depuis un sicle n'est pas d'origine pathologique.
+
+On a dit qu'elle tait la ranon de la civilisation. Il est certain
+qu'elle est gnrale en Europe et d'autant plus prononce que les
+nations sont parvenues une plus haute culture. Elle a t, en effet,
+de 411 % en Prusse de 1826 1890, de 385 % en France de 1826 1888, de
+318 % dans l'Autriche allemande de 1841-45 1877, de 238 % en Saxe de
+1841 1875, de 212 % en Belgique de 1841 4889, de 72 % seulement en
+Sude de 1841 1871-75, de 35 % en Danemark pendant la mme priode.
+L'Italie, depuis 1870, c'est--dire depuis le moment o elle est devenue
+l'un des agents de la civilisation europenne, a vu l'effectif de ses
+suicides passer de 788 cas 1.653, soit une augmentation de 109 % en
+vingt ans. De plus, partout, c'est dans les rgions les plus cultives
+que le suicide est le plus rpandu. On a donc pu croire qu'il y avait un
+lien entre le progrs des lumires et celui des suicides, que l'un ne
+pouvait pas aller sans l'autre[375]; c'est une thse analogue celle de
+ce criminologiste italien, d'aprs lequel l'accroissement des dlits
+aurait pour cause et pour compensation l'accroissement parallle des
+transactions conomiques[376]. Si elle tait admise, on devrait conclure
+que la constitution propre aux socits suprieures implique une
+stimulation exceptionnelle des courants suicidognes; par consquent,
+l'extrme violence qu'ils ont actuellement, tant ncessaire, serait
+normale, et il n'y aurait pas prendre contre elle de mesures
+spciales, moins qu'on n'en prenne en mme temps contre la
+civilisation[377].
+
+Mais un premier fait doit nous mettre en garde contre ce raisonnement.
+Rome, au moment o l'empire atteignit son apoge, on vit galement se
+produire une vritable hcatombe de morts volontaires. On aurait donc pu
+soutenir alors, comme maintenant, que c'tait le prix du dveloppement
+intellectuel auquel on tait parvenu et que c'est une loi des peuples
+cultivs de fournir au suicide un plus grand nombre de victimes. Mais la
+suite de l'histoire a montr combien une telle induction et t peu
+fonde; car cette pidmie de suicides ne dura qu'un temps, tandis que
+la culture romaine a survcu. Non seulement les socits chrtiennes
+s'en assimilrent les fruits les meilleurs, mais, ds le XVIe sicle,
+aprs les dcouvertes de l'imprimerie, aprs la Renaissance et la
+Rforme, elles avaient dpass, et de beaucoup,, le niveau le plus lev
+auquel fussent jamais arrives les socits anciennes. Et pourtant,
+jusqu'au XVIIIe sicle, le suicide ne fut que faiblement dvelopp. Il
+n'tait donc pas ncessaire que le progrs ft couler tant de sang,
+puisque les rsultats en ont pu tre conservs et mme dpasss sans
+qu'il continut avoir les mmes effets homicides. Mais alors n'est-il
+pas probable qu'il en est de mme aujourd'hui, que la marche de notre
+civilisation et celle du suicide ne s'impliquent pas logiquement, et que
+celle-ci, par consquent, peut tre enraye sans que l'autre s'arrte du
+mme coup? Nous avons vu, d'ailleurs, que le suicide se rencontre ds
+les premires tapes de l'volution et que mme il y est parfois de la
+dernire virulence. Si donc il existe au sein des peuplades les plus
+grossires, il n'y a aucune raison de penser qu'il soit li par un
+rapport ncessaire l'extrme raffinement des moeurs. Sans doute, les
+types que l'on observe ces poques lointaines ont, en partie, disparu;
+mais justement, cette disparition devrait allger un peu notre tribut
+annuel et il est d'autant plus surprenant qu'il devienne toujours plus
+lourd.
+
+Il y a donc lieu de croire que cette aggravation est due, non la
+nature intrinsque du progrs, mais aux conditions particulires dans
+lesquelles il s'effectue de nos jours, et rien ne nous assure qu'elles
+soient normales. Car il ne faut pas se laisser blouir par le brillant
+dveloppement des sciences, des arts et de l'industrie dont nous sommes
+les tmoins; il est trop certain qu'il s'accomplit au milieu d'une
+effervescence maladive dont chacun de nous ressent les contre-coups
+douloureux. Il est donc trs possible, et mme vraisemblable, que le
+mouvement ascensionnel des suicides ait pour origine un tat
+pathologique qui accompagne prsentement la marche de la civilisation,
+mais sans en tre la condition ncessaire.
+
+La rapidit avec laquelle ils se sont accrus ne permet mme pas d'autre
+hypothse. En effet, en moins de cinquante ans, ils ont tripl,
+quadrupl, quintupl mme selon les pays. D'un autre ct, nous savons
+qu'ils tiennent ce qu'il y a de plus invtr dans la constitution des
+socits, puisqu'ils en expriment l'humeur, et que l'humeur des peuples,
+comme celle des individus, reflte l'tat de l'organisme dans ce qu'il a
+de plus fondamental. Il faut donc que notre organisation sociale se soit
+profondment altre dans le cours de ce sicle pour avoir pu dterminer
+un tel accroissement dans le taux des suicides. Or, il est impossible
+qu'une altration, la fois aussi grave et aussi rapide, ne soit pas
+morbide; car une socit ne peut changer de structure avec cette
+soudainet. Ce n'est que par une suite de modifications lentes et
+presque insensibles qu'elle arrive revtir d'autres caractres. Encore
+les transformations qui sont ainsi possibles sont-elles restreintes. Une
+fois qu'un type social est fix, il n'est plus indfiniment plastique;
+une limite est vite atteinte qui ne saurait tre dpasse. Les
+changements que suppose la statistique des suicides contemporains ne
+peuvent donc pas tre normaux. Sans mme savoir avec prcision en quoi
+ils consistent, on peut affirmer par avance qu'ils rsultent, non d'une
+volution rgulire, mais d'un branlement maladif qui a bien pu
+draciner les institutions du pass, mais sans rien mettre la place;
+car ce n'est pas en quelques annes que peut se refaire l'oeuvre des
+sicles. Mais alors, si la cause est anormale, il n'en peut tre
+autrement de l'effet. Ce qu'atteste, par consquent, la mare montante
+des morts volontaires, ce n'est pas l'clat croissant de notre
+civilisation, mais un tat de crise et de perturbation qui ne peut se
+prolonger sans danger.
+
+ ces diffrentes raisons, une dernire peut tre ajoute. S'il est vrai
+que, normalement, la tristesse collective ait un rle jouer dans la
+vie des socits, d'ordinaire, elle n'est ni assez gnrale ni assez
+intense pour pntrer jusqu'aux centres suprieurs du corps social. Elle
+reste l'tat de courant sous-jacent, que le sujet collectif sent
+obscurment, dont il subit par consquent l'action, mais sans qu'il s'en
+rende clairement compte. Tout au moins, si ces vagues dispositions
+arrivent affecter la conscience commune, ce n'est que par pousses
+partielles et intermittentes. Aussi, gnralement, ne s'expriment-elles
+que sous forme de jugements fragmentaires, de maximes isoles, qui ne se
+relient pas les unes aux autres, qui ne visent exprimer, en dpit de
+leur air absolu, qu'un aspect de la ralit, et que des maximes
+contraires corrigent et compltent. C'est de l que viennent ces
+aphorismes mlancoliques, ces boutades proverbiales contre la vie dans
+lesquelles se complat parfois la sagesse des nations, mais qui ne sont
+pas plus nombreuses que les prceptes opposs. Elles traduisent
+videmment des impressions passagres qui n'ont fait que traverser la
+conscience sans mme l'occuper entirement. C'est seulement quand ces
+sentiments acquirent une force exceptionnelle qu'ils absorbent assez
+l'attention publique pour pouvoir tre aperus dans leur ensemble,
+coordonns et systmatiss, et qu'ils deviennent alors la base de
+doctrines compltes de la vie. En fait, Rome et en Grce, c'est quand
+la socit se sentit gravement atteinte qu'apparurent les thories
+dcourageantes d'picure et de Znon. La formation de ces grands
+systmes est donc l'indice que le courant pessimiste est parvenu un
+degr d'intensit anormal, d quelque perturbation de l'organisme
+social. Or, on sait comme ils se sont multiplis de nos jours. Pour se
+faire une juste ide de leur nombre et de leur importance, il ne suffit
+pas de considrer les philosophies qui ont officiellement ce caractre,
+comme celles de Schopenhauer, de Hartmann, etc. Il faut encore tenir
+compte de toutes celles qui, sous des noms diffrents, procdent du mme
+esprit. L'anarchiste, l'esthte, le mystique, le socialiste
+rvolutionnaire, s'ils ne dsesprent pas de l'avenir, s'entendent du
+moins avec le pessimiste dans un mme sentiment de haine ou de dgot
+pour ce qui est, dans un mme besoin de dtruire le rel ou d'y
+chapper. La mlancolie collective n'aurait pas ce point envahi la
+conscience si elle n'avait pas pris un dveloppement morbide, et, par
+consquent, le dveloppement du suicide, qui en rsulte, est de mme
+nature[378].
+
+Toutes les preuves se runissent donc pour nous faire regarder l'norme
+accroissement qui s'est produit depuis un sicle dans le nombre des
+morts volontaires comme un phnomne pathologique qui devient tous les
+jours plus menaant. quels moyens recourir pour le conjurer?
+
+
+
+
+II.
+
+Quelques auteurs ont prconis le rtablissement des peines
+comminatoires qui taient autrefois en usage[379].
+
+Nous croyons volontiers que notre indulgence actuelle pour le suicide
+est, en effet, excessive. Puisqu'il offense la morale, il devrait tre
+repouss avec plus d'nergie et de prcision et cette rprobation
+devrait s'exprimer par des signes extrieurs et dfinis, c'est--dire
+par des peines. Le relchement de notre systme rpressif sur ce point
+est, par lui-mme, un phnomne anormal. Seulement, des peines un peu
+svres sont impossibles: elles ne seraient pas tolres par la
+conscience publique. Car le suicide est, comme on l'a vu, proche parent
+de vritables vertus dont il n'est que l'exagration. L'opinion est donc
+facilement partage dans les jugements qu'elle porte sur lui. Comme il
+procde, jusqu' un certain point, de sentiments qu'elle estime, elle ne
+le blme pas sans rserve ni sans hsitation. C'est de l que viennent
+les controverses perptuellement renouveles entre les thoriciens sur
+la question de savoir s'il est ou non contraire la morale. Comme il se
+rattache par une srie continue d'intermdiaires gradus des actes que
+la morale approuve ou tolre, il n'est pas extraordinaire qu'on l'ait
+cru parfois de mme nature que ces derniers et qu'on ait voulu le faire
+bnficier de la mme tolrance. Un pareil doute ne s'est que bien plus
+rarement lev pour l'homicide et pour le vol, parce qu'ici la ligne de
+dmarcation est plus nettement tranche[380]. Dplus, le seul fait de la
+mort que s'est inflige la victime inspire, malgr tout, trop de piti
+pour que le blme puisse tre inexorable.
+
+Pour toutes ces raisons, on ne pourrait donc dicter que des peines
+morales. Tout ce qui serait possible, ce serait de refuser au suicid
+les honneurs d'une spulture rgulire, de retirer l'auteur de la
+tentative certains droits civiques, politiques ou de famille, par
+exemple certains attributs du pouvoir paternel et l'ligibilit aux
+fonctions publiques. L'opinion accepterait, croyons-nous, sans peine,
+que quiconque a tent de se drober ses devoirs fondamentaux, ft
+frapp dans ses droits correspondants. Mais quelque lgitimes que
+fussent ces mesures, elles ne sauraient jamais avoir qu'une influence
+trs secondaire; il est puril de supposer qu'elles puissent suffire
+enrayer un courant d'une telle violence.
+
+D'ailleurs, elles seules, elles n'atteindraient pas le mal sa
+source. En effet, si nous avons renonc prohiber lgalement le
+suicide, c'est que nous en sentons trop faiblement l'immoralit. Nous le
+laissons se dvelopper en libert parce qu'il ne nous rvolte plus au
+mme degr qu'autrefois. Mais ce n'est pas par des dispositions
+lgislatives que l'on pourra jamais rveiller notre sensibilit morale.
+Il ne dpend pas du lgislateur qu'un fait nous apparaisse ou non comme
+moralement hassable. Quand la loi rprime des actes que le sentiment
+public juge inoffensifs, c'est elle qui nous indigne, non l'acte qu'elle
+punit. Notre excessive tolrance l'endroit du suicide vient de ce que,
+comme l'tat d'esprit d'o il drive s'est gnralis, nous ne pouvons
+le condamner sans nous condamner nous-mmes; nous en sommes trop
+imprgns pour ne pas l'excuser en partie. Mais alors, le seul moyen de
+nous rendre plus svres est d'agir directement sur le courant
+pessimiste, de le ramener dans son lit normal et de l'y contenir, de
+soustraire son action la gnralit des consciences et de les
+raffermir. Une fois qu'elles auront retrouv leur assiette morale, elles
+ragiront comme il convient contre tout ce qui les offense. Il ne sera
+plus ncessaire d'imaginer de toutes pices un systme rpressif; il
+s'instituera de lui-mme sous la pression des besoins. Jusque-l, il
+serait artificiel et, par consquent, sans grande utilit.
+
+L'ducation ne serait-elle pas le plus sr moyen d'obtenir ce rsultat?
+Comme elle permet d'agir sur les caractres, ne suffirait-il pas qu'on
+les formt de manire les rendre plus vaillants et, ainsi, moins
+indulgents pour les volonts qui s'abandonnent? C'est ce qu'a pens
+Morselli. Pour lui, le traitement prophylactique du suicide tient tout
+entier dans le prcepte suivant[381]: Dvelopper chez l'homme le
+pouvoir de coordonner ses ides et ses sentiments, afin qu'il soit en
+tat de poursuivre un but dtermin dans la vie; en un mot, donner au
+caractre moral force et nergie. Un penseur d'une tout autre cole
+aboutit la mme conclusion: Comment, dit M. Franck, atteindre le
+suicide dans sa cause? En amliorant la grande oeuvre de l'ducation, en
+travaillant dvelopper non seulement les intelligences, mais les
+caractres, non seulement les ides, mais les convictions[382].
+
+Mais c'est prter l'ducation un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle n'est
+que l'image et le reflet de la socit. Elle l'imite et la reproduit en
+raccourci; elle ne la cre pas. L'ducation est saine quand les peuples
+eux-mmes sont l'tat de sant; mais elle se corrompt avec eux, sans
+pouvoir se modifier d'elle-mme. Si le milieu moral est vici, comme les
+matres eux-mmes y vivent, ils ne peuvent pas n'en tre pas pntrs;
+comment alors imprimeraient-ils ceux qu'ils forment une orientation
+diffrente de celle qu'ils ont reue? Chaque gnration nouvelle est
+leve par sa devancire, il faut donc que celle-ci s'amende pour
+amender celle qui la suit. On tourne dans un cercle. Il peut bien se
+faire que, de loin en loin, quelqu'un surgisse, dont les ides et les
+aspirations dpassent celles de ses contemporains; mais ce n'est pas
+avec des individualits isoles qu'on refait la constitution morale des
+peuples. Sans doute, il nous plat de croire qu'une voix loquente peut
+suffire transformer comme par enchantement la matire sociale; mais,
+ici comme ailleurs, rien ne vient de rien. Les volonts les plus
+nergiques ne peuvent pas tirer du nant des forces qui ne sont pas et
+les checs de l'exprience viennent toujours dissiper ces faciles
+illusions. D'ailleurs, quand mme, par un miracle inintelligible, un
+systme pdagogique parviendrait se constituer en antagonisme avec le
+systme social, il serait sans effet par suite de cet antagonisme mme.
+Si l'organisation collective, d'o rsulte l'tat moral que l'on veut
+combattre, est maintenue, l'enfant, partir du moment o il entre en
+contact avec elle, ne peut pas n'en pas subir l'influence. Le milieu
+artificiel de l'cole ne peut le prserver que pour un temps et
+faiblement. mesure que la vie relle le prendra davantage, elle
+viendra dtruire l'oeuvre de l'ducateur. L'ducation ne peut donc se
+rformer que si la socit se rforme elle-mme. Pour cela, il faut
+atteindre dans ses causes le mal dont elle souffre.
+
+ * * * * *
+
+Or, ces causes, nous les connaissons. Nous les avons dtermines quand
+nous avons fait voir de quelles sources dcoulent les principaux
+courants suicidognes. Cependant, il en est un qui n'est certainement
+pour rien dans le progrs actuel du suicide; c'est le courant altruiste.
+Aujourd'hui, en effet, il perd du terrain beaucoup plus qu'il n'en
+gagne; c'est dans les socits infrieures qu'il s'observe de
+prfrence. S'il se maintient dans l'arme, il ne semble pas qu'il y ait
+une intensit anormale; car il est ncessaire, dans une certaine mesure,
+ l'entretien de l'esprit militaire. Et d'ailleurs, l mme, il va de
+plus en plus en dclinant. Le suicide goste et le suicide anomique
+sont donc les seuls dont le dveloppement puisse tre regard comme
+morbide, et c'est d'eux seuls, par consquent, que nous avons nous
+occuper.
+
+Le suicide goste vient de ce que la socit n'a pas sur tous les
+points une intgration suffisante pour maintenir tous ses membres sous
+sa dpendance. Si donc il se multiplie outre mesure, c'est que cet tat
+dont il dpend s'est lui-mme rpandu l'excs; c'est que la socit,
+trouble et affaiblie, laisse chapper trop compltement son action un
+trop grand nombre de sujets. Par consquent, la seule faon de remdier
+au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour
+qu'ils tiennent plus fermement l'individu et que lui-mme tienne eux.
+Il faut qu'il se sente davantage solidaire d'un tre collectif qui l'ait
+prcd dans le temps, qui lui survive et qui le dborde de tous les
+cts. cette condition, il cessera de chercher en soi-mme l'unique
+objectif de sa conduite et, comprenant qu'il est l'instrument d'une fin
+qui le dpasse, il s'apercevra qu'il sert quelque chose. La vie
+reprendra un sens ses yeux parce qu'elle retrouvera son but et son
+orientation naturels. Mais quels sont les groupes les plus aptes
+rappeler perptuellement l'homme ce salutaire sentiment de
+solidarit?
+
+Ce n'est pas la socit politique. Aujourd'hui surtout, dans nos grands
+tats modernes, elle est trop loin de l'individu pour agir efficacement
+sur lui avec assez de continuit. Quelques liens qu'il y ait entre notre
+tche quotidienne et l'ensemble de la vie publique, ils sont trop
+indirects pour que nous en ayons un sentiment vif et ininterrompu. C'est
+seulement quand de graves intrts sont en jeu que nous sentons
+fortement notre tat de dpendance vis--vis du corps politique. Sans
+doute, chez les sujets qui constituent l'lite morale de la population,
+il est rare que l'ide de la patrie soit compltement absente; mais, en
+temps ordinaire, elle reste dans la pnombre, l'tat de reprsentation
+sourde, et il arrive mme qu'elle s'clipse entirement. Il faut des
+circonstances exceptionnelles, comme une grande crise nationale ou
+politique, pour qu'elle passe au premier plan, envahisse les consciences
+et devienne le mobile directeur de la conduite. Or ce n'est pas une
+action aussi intermittente qui peut rfrner d'une manire rgulire le
+penchant au suicide. Il est ncessaire que, non seulement de loin en
+loin, mais chaque instant de sa vie, l'individu puisse se rendre
+compte que ce qu'il fait va vers un but. Pour que son existence ne lui
+paraisse pas vaine, il faut qu'il la voie, d'une faon constante, servir
+ une fin qui le touche immdiatement. Mais cela n'est possible que si
+un milieu social, plus simple et moins tendu, l'enveloppe de plus prs
+et offre un terme plus prochain son activit.
+
+La socit religieuse n'est pas moins impropre cette fonction. Ce
+n'est pas, sans doute, qu'elle n'ait pu, dans des conditions donnes,
+exercer une bienfaisante influence; mais c'est que les conditions
+ncessaires cette influence ne sont plus actuellement donnes. En
+effet, elle ne prserve du suicide que si elle est assez puissamment
+constitue pour enserrer troitement l'individu. C'est parce que la
+religion catholique impose ses fidles un vaste systme de dogmes et
+de pratiques et pntre ainsi tous les dtails de leur existence mme
+temporelle, qu'elle les y attache avec plus de force que ne fait le
+protestantisme. Le catholique est beaucoup moins expos perdre de vue
+les liens qui l'unissent au groupe confessionnel dont il fait partie,
+parce que ce groupe se rappelle chaque instant lui sous la forme de
+prceptes impratifs qui s'appliquent aux diffrentes circonstances de
+la vie. Il n'a pas se demander anxieusement o tendent ses dmarches;
+il les rapporte toutes Dieu parce qu'elles sont, pour la plupart,
+rgles par Dieu, c'est--dire par l'glise qui en est le corps visible.
+Mais aussi, parce que ces commandements sont censs maner d'une
+autorit surhumaine, la rflexion humaine n'a pas le droit de s'y
+appliquer. Il y aurait une vritable contradiction leur attribuer une
+semblable origine et en permettre la libre critique. La religion ne
+modre donc le penchant au suicide que dans la mesure o elle empche
+l'homme de penser librement. Or, cette main-mise sur l'intelligence
+individuelle est, ds prsent, difficile et elle le deviendra toujours
+davantage. Elle froisse nos sentiments les plus chers. Nous nous
+refusons de plus en plus admettre qu'on puisse marquer des limites
+la raison et lui dire: Tu n'iras pas plus loin. Et ce mouvement ne date
+pas d'hier; l'histoire de l'esprit humain, c'est l'histoire mme des
+progrs de la libre-pense. Il est donc puril de vouloir enrayer un
+courant que tout prouve irrsistible. moins que les grandes socits
+actuelles ne se dcomposent irrmdiablement et que nous ne revenions
+aux petits groupements sociaux d'autrefois[383], c'est--dire, moins
+que l'humanit ne retourne son point de dpart, les religions ne
+pourront plus exercer d'empire trs tendu ni trs profond sur les
+consciences. Ce n'est pas dire qu'il ne s'en fondera pas de nouvelles.
+Mais les seules viables seront celles qui feront au droit d'examen,
+l'initiative individuelle, plus de place encore que les sectes mme les
+plus librales du protestantisme. Elles ne sauraient donc avoir sur
+leurs membres la forte action qui serait indispensable pour mettre
+obstacle au suicide.
+
+Si d'assez nombreux crivains ont vu dans la religion l'unique remde au
+mal, c'est qu'ils se sont mpris sur les origines de son pouvoir. Ils la
+font tenir presque tout entire dans un certain nombre de hautes penses
+et de nobles maximes dont le rationalisme, en somme, pourrait
+s'accommoder et qu'il suffirait, pensent-ils, de fixer dans le coeur et
+dans l'esprit des hommes pour prvenir les dfaillances. Mais c'est se
+tromper et sur ce qui fait l'essence de la religion et surtout sur les
+causes de l'immunit qu'elle a parfois confre contre le suicide. Ce
+privilge, en effet, ne lui venait pas de ce qu'elle entretenait chez
+l'homme je ne sais quel vague sentiment d'un au del plus ou moins
+mystrieux, mais de la forte et minutieuse discipline laquelle elle
+soumettait la conduite et la pense. Quand elle n'est plus qu'un
+idalisme symbolique, qu'une philosophie traditionnelle, mais,
+discutable et plus ou moins trangre nos occupations quotidiennes, il
+est difficile qu'elle ait sur nous beaucoup d'influence. Un Dieu que sa
+majest relgue hors de l'univers et de tout ce qui est temporel, ne
+saurait servir de but notre activit temporelle qui se trouve ainsi
+sans objectif. Il y a ds lors trop de choses qui sont sans rapports
+avec lui, pour qu'il suffise donner un sens la vie. En nous
+abandonnant le monde, comme indigne de lui, il nous laisse, du mme
+coup, abandonns nous-* mmes pour tout ce qui regarde la vie du
+monde. Ce n'est pas avec des mditations sur les mystres qui nous
+entourent, ce n'est mme pas avec la croyance en un tre tout-puissant,
+mais infiniment loign de nous et auquel nous n'aurons de comptes
+rendre que dans un avenir indtermin, qu'on peut empcher les hommes de
+se dprendre de l'existence. En un mot, nous ne sommes prservs du
+suicide goste que dans la mesure o nous sommes socialiss; mais les
+religions ne peuvent nous socialiser que dans la mesure o elles nous
+retirent le droit au libre examen. Or, elles n'ont plus et, selon toute
+vraisemblance, n'auront plus jamais sur nous assez d'autorit pour
+obtenir de nous un tel sacrifice. Ce n'est donc pas sur elles que l'on
+peut compter pour endiguer le suicide. Si, d'ailleurs, ceux qui voient
+dans une restauration religieuse l'unique moyen de nous gurir taient
+consquents avec eux-mmes, c'est des religions les plus archaques
+qu'ils devraient rclamer le rtablissement. Car le judasme prserve
+mieux du suicide que le catholicisme et le catholicisme que le
+protestantisme. Et pourtant, c'est la religion protestante qui est la
+plus dgage des pratiques matrielles, la plus idaliste par
+consquent. Le judasme, au contraire, malgr son grand rle historique,
+tient encore par bien des cts aux formes religieuses les plus
+primitives. Tant il est vrai que la supriorit morale et intellectuelle
+du dogme n'est pour rien dans l'action qu'il peut avoir sur le suicide!
+
+Reste la famille dont la vertu prophylactique n'est pas douteuse. Mais
+ce serait une illusion de croire qu'il suffira de diminuer le nombre des
+clibataires pour arrter le dveloppement du suicide. Car, si les poux
+ont une moindre tendance se tuer, cette tendance elle-mme va en
+augmentant avec la mme rgularit et selon les mmes proportions que
+celle des clibataires. De 1880 1887, les suicides d'poux ont cr de
+35 % (3.706 cas au lieu de 2.735); les suicides de clibataires de 13 %
+seulement (2.894 cas au lieu de 2.554). En 1863-68, d'aprs les calculs
+de Bertillon, le taux des premiers tait de 154 pour un million; il
+tait de 242 en 1887, avec une augmentation de 57 %. Pendant le mme
+temps, le taux des clibataires ne s'levait pas beaucoup plus; il
+passait de 173 289, avec un accroissement de 67 %. _L'aggravation qui
+s'est produite au cours du sicle est donc indpendante de l'tat
+civil._
+
+C'est que, en effet, il s'est produit dans la constitution de la famille
+des changements qui ne lui permettent plus d'avoir la mme influence
+prservatrice qu'autrefois. Tandis que, jadis, elle maintenait la
+plupart de ses membres dans son orbite depuis leur naissance jusqu'
+leur mort et formait une masse compacte, indivisible, doue d'une sorte
+de prennit, elle n'a plus aujourd'hui qu'une dure phmre. peine
+est-elle constitue qu'elle se disperse. Ds que les enfants sont
+matriellement levs, ils vont trs souvent poursuivre leur ducation
+au dehors; surtout, ds qu'ils sont adultes, c'est presque une rgle
+qu'ils s'tablissent loin de leurs parents, et le foyer reste vide. On
+peut donc dire que, pendant la majeure partie du temps, la famille se
+rduit maintenant au seul couple conjugal et nous savons qu'il agit
+faiblement sur le suicide. Par suite, tenant moins de place dans la vie,
+elle ne lui suffit plus comme but. Ce n'est certainement pas que nous
+chrissions moins nos enfants; mais c'est qu'ils sont mls d'une
+manire moins troite et moins continue notre existence qui, par
+consquent, a besoin de quelque autre raison d'tre. Parce qu'il nous
+faut vivre sans eux, il nous faut bien aussi attacher nos penses et nos
+actions d'autres objets.
+
+Mais surtout, c'est la famille comme tre collectif que cette dispersion
+priodique rduit rien. Autrefois, la socit domestique n'tait pas
+seulement un assemblage d'individus, unis entre eux par des liens
+d'affection mutuelle; mais c'tait aussi le groupe lui-mme, dans son
+unit abstraite et impersonnelle. C'tait le nom hrditaire avec tous
+les souvenirs qu'il rappelait, la maison familiale, le champ des aeux,
+la situation et la rputation traditionnelles, etc. Tout cela tend
+disparatre. Une socit qui se dissout chaque instant pour se
+reformer sur d'autres points, mais dans des conditions toutes nouvelles
+et avec de tout autres lments, n'a pas assez de continuit pour se
+faire une physionomie personnelle, une histoire qui lui soit propre et
+laquelle puissent s'attacher ses membres. Si donc les hommes ne
+remplacent pas cet ancien objectif de leur activit mesure qu'il se
+drobe eux, il est impossible qu'il ne se produise pas un grand vide
+dans l'existence.
+
+Cette cause ne multiplie pas seulement les suicides d'poux, mais aussi
+ceux des clibataires. Car cet tat de la famille oblige les jeunes gens
+ quitter leur famille natale avant qu'ils ne soient en tat d'en fonder
+une; c'est en partie pour cette raison que les mnages d'une seule
+personne deviennent toujours plus nombreux et nous avons vu que cet
+isolement renforce la tendance au suicide. Et pourtant, rien ne saurait
+arrter ce mouvement. Autrefois, quand chaque milieu local tait plus ou
+moins ferm aux autres par les usages, les traditions, par la raret
+des voies de communication, chaque gnration tait forcment retenue
+dans son lieu d'origine ou, tout au moins, ne pouvait pas s'en loigner
+beaucoup. Mais, mesure que ces barrires s'abaissent, que ces milieux
+particuliers se nivellent et se perdent les uns dans les autres, il est
+invitable que les individus se rpandent, au gr de leurs ambitions et
+au mieux de leurs intrts, dans les espaces plus vastes qui leur sont
+ouverts. Aucun artifice ne saurait donc mettre obstacle cet essaimage
+ncessaire et rendre la famille l'indivisibilit qui faisait sa force.
+
+III.
+
+Le mal serait-il donc incurable? On pourrait le croire au premier abord
+puisque, de toutes les socits dont nous avons tabli prcdemment
+l'heureuse influence, il n'en est aucune qui nous paraisse en tat d'y
+apporter un vritable remde. Mais nous avons montr que si la religion,
+la famille, la patrie prservent du suicide goste, la cause n'en doit
+pas tre cherche dans la nature spciale des sentiments que chacune met
+en jeu. Mais elles doivent toutes cette vertu ce fait gnral qu'elles
+sont des socits et elles ne l'ont que dans la mesure o elles sont des
+socits bien intgres, c'est--dire sans excs ni dans un sens ni dans
+l'autre. Un tout autre groupe peut donc avoir la mme action, pourvu
+qu'il ait la mme cohsion. Or, en dehors de la socit confessionnelle,
+familiale, politique, il en est une autre dont il n'a pas t jusqu'
+prsent question; c'est celle que forment, par leur association, tous
+les travailleurs du mme ordre, tous les cooprateurs de la mme
+fonction, c'est le groupe professionnel ou la corporation.
+
+Qu'elle soit apte jouer ce rle, c'est ce qui ressort de sa
+dfinition. Puisqu'elle est compose d'individus qui se livrent aux
+mmes travaux et dont les intrts sont solidaires ou mme confondus, il
+n'est pas de terrain plus propice la formation d'ides et de
+sentiments sociaux. L'identit d'origine, de culture, d'occupations fait
+de l'activit professionnelle la plus riche matire pour une vie
+commune. Du reste, la corporation a tmoign dans le pass qu'elle tait
+susceptible d'tre une personnalit collective, jalouse, mme
+l'excs, de son autonomie et de son autorit sur ses membres; il n'est
+donc pas douteux qu'elle ne puisse tre pour eux un milieu moral. Il n'y
+a pas de raison pour que l'intrt corporatif n'acquire pas aux yeux
+des travailleurs ce caractre respectable et cette suprmatie que
+l'intrt social a toujours par rapport aux intrts privs dans une
+socit bien constitue. D'un autre ct, le groupe professionnel a sur
+tous les autres ce triple avantage qu'il est de tous les instants, de
+tous les lieux et que l'empire qu'il exerce s'tend la plus grande
+partie de l'existence. Il n'agit pas sur les individus d'une manire
+intermittente comme la socit politique, mais il est toujours en
+contact avec eux par cela seul que la fonction dont il est l'organe et
+laquelle ils collaborent est toujours en exercice. Il suit les
+travailleurs partout o ils se transportent; ce que ne peut faire la
+famille. En quelque point qu'ils soient, ils le retrouvent qui les
+entoure, les rappelle leurs devoirs, les soutient l'occasion. Enfin,
+comme la vie professionnelle, c'est presque toute la vie, l'action
+corporative se fait sentir sur tout le dtail de nos occupations qui
+sont ainsi orientes dans un sens collectif. La corporation a donc tout
+ce qu'il faut pour encadrer l'individu, pour le tirer de son tat
+d'isolement moral et, tant donne l'insuffisance actuelle des autres
+groupes, elle est seule pouvoir remplir cet indispensable office.
+
+Mais, pour qu'elle ait cette influence, il faut qu'elle soit organise
+sur de tout autres bases qu'aujourd'hui. D'abord, il est essentiel que,
+au lieu de rester un groupe priv que la loi permet, mais que l'tat
+ignore, elle devienne un organe dfini et reconnu de notre vie publique.
+Par l, nous n'entendons pas dire qu'il faille ncessairement la rendre
+obligatoire; mais ce qui importe, c'est qu'elle soit constitue de
+manire pouvoir jouer un rle social, au lieu de n'exprimer que des
+combinaisons diverses d'intrts particuliers. Ce n'est pas tout. Pour
+que ce cadre ne reste pas vide, il faut y dposer tous les germes de vie
+qui sont de nature s'y dvelopper. Pour que ce groupement ne soit pas
+une pure tiquette, il faut lui attribuer des fonctions dtermines, et
+il y en a qu'il est, mieux que tout autre, en tat de remplir.
+
+Actuellement, les socits europennes sont places dans cette
+alternative ou de laisser irrglemente la vie professionnelle ou de la
+rglementer par l'intermdiaire de l'tat, car il n'est pas d'autre
+organe constitu qui puisse jouer ce rle modrateur. Mais l'tat est
+trop loin de ces manifestations complexes pour trouver la forme spciale
+qui convient chacune d'elles. C'est une lourde machine qui n'est faite
+que pour des besognes gnrales et simples. Son action, toujours
+uniforme, ne peut pas se plier et s'ajuster l'infinie diversit des
+circonstances particulires. Il en rsulte qu'elle est forcment
+compressive et niveleuse. Mais, d'un autre ct, nous sentons bien qu'il
+est impossible de laisser l'tat inorganis toute la vie qui s'est
+ainsi dgage. Voil comment, par une srie d'oscillations sans terme,
+nous passons alternativement d'une rglementation autoritaire, que son
+excs de rigidit rend impuissante, une abstention systmatique, qui
+ne peut durer cause de l'anarchie qu'elle provoque. Qu'il s'agisse de
+la dure du travail ou de l'hygine, ou des salaires, ou des oeuvres de
+prvoyance et d'assistance, partout les bonnes volonts viennent se
+heurter la mme difficult. Ds qu'on essaie d'instituer quelques
+rgles, elles se trouvent tre inapplicables l'exprience, parce
+qu'elles manquent de souplesse; ou, du moins, elles ne s'appliquent la
+matire pour laquelle elles sont faites qu'en lui faisant violence.
+
+La seule manire de rsoudre cette antinomie est de constituer en dehors
+de l'tat, quoique soumis son action, un faisceau de forces
+collectives dont l'influence rgulatrice puisse s'exercer avec plus de
+varit. Or, non seulement les corporations reconstitues satisfont
+cette condition, mais on ne voit pas quels autres groupes pourraient y
+satisfaire. Car elles sont assez voisines des faits, assez directement
+et assez constamment en contact avec eux pour en sentir toutes les
+nuances, et elles devraient tre assez autonomes pour pouvoir en
+respecter la diversit. C'est donc elles qu'il appartient de prsider
+ ces caisses d'assurance, d'assistance, de retraite dont tant de bons
+esprits sentent le besoin, mais que l'on hsite, non sans raison,
+remettre entre les mains dj si puissantes et si malhabiles de l'tat;
+ elles, galement, de rgler les conflits qui s'lvent sans cesse
+entre les branches d'une mme profession, de fixer, mais d'une manire
+diffrente selon les diffrentes sortes d'entreprises, les conditions
+auxquelles doivent se soumettre les contrats pour tre justes,
+d'empcher, au nom de l'intrt commun, les forts d'exploiter
+abusivement les faibles, etc. mesure que le travail se divise, le
+droit et la morale, tout en reposant partout sur les mmes principes
+gnraux, prennent, dans chaque fonction particulire, une forme
+diffrente. Outre les droits et les devoirs qui sont communs tous les
+hommes, il y en a qui dpendent des caractres propres chaque
+profession et le nombre en augmente ainsi que l'importance mesure que
+l'activit professionnelle se dveloppe et se diversifie davantage.
+chacune de ces disciplines spciales, il faut un organe galement
+spcial pour l'appliquer et la maintenir. De quoi peut-il tre fait,
+sinon des travailleurs qui concourent la mme fonction?
+
+Voil, grands traits, ce que devraient tre les corporations pour
+qu'elles pussent rendre les services qu'on est en droit d'en attendre.
+Sans doute, quand on considre l'tat o elles sont actuellement, on a
+quelque mal se reprsenter qu'elles puissent jamais tre leves la
+dignit de pouvoirs moraux. Elles sont, en effet, formes d'individus
+que rien ne rattache les uns aux autres, qui n'ont entre eux que des
+relations superficielles et intermittentes, qui sont mme disposs se
+traiter plutt en rivaux et en ennemis qu'en cooprateurs. Mais du jour
+o ils auraient tant de choses en commun, o les rapports entre eux et
+le groupe dont ils font partie seraient ce point troits et continus,
+des sentiments de solidarit natraient qui sont encore presque inconnus
+et la temprature morale de ce milieu professionnel, aujourd'hui si
+froid et si extrieur ses membres, s'lverait ncessairement. Et ces
+changements ne se produiraient pas seulement, comme les exemples
+prcdents pourraient le faire croire, chez les agents de la vie
+conomique. Il n'est pas de profession dans la socit qui ne rclame
+cette organisation et qui ne soit susceptible de la recevoir. Ainsi le
+tissu social, dont les mailles sont si dangereusement relches, se
+resserrerait et s'affermirait dans toute son tendue.
+
+Cette restauration, dont le besoin se fait universellement sentir, a
+malheureusement contre elle le mauvais renom qu'ont laiss dans
+l'histoire les corporations de l'ancien rgime. Cependant, le fait
+qu'elles ont dur, non seulement depuis le moyen ge, mais depuis
+l'antiquit grco-latine[384], n'a-t-il pas, pour tablir qu'elles sont
+indispensables, plus de force probante que leur rcente abrogation n'en
+peut avoir pour prouver leur inutilit. Si, sauf pendant un sicle,
+partout o l'activit professionnelle a pris quelque dveloppement, elle
+s'est organise corporativement, n'est-il pas hautement vraisemblable
+que cette organisation est ncessaire et que si, il y a cent ans, elle
+ne s'est plus trouve la hauteur de son rle, le remde tait de la
+redresser et de l'amliorer, non de la supprimer radicalement? Il est
+certain qu'elle avait fini par devenir un obstacle aux progrs les plus
+urgents. La vieille corporation, troitement locale, ferme toute
+influence du dehors, tait devenue un non-sens dans une nation
+moralement et politiquement unifie; l'autonomie excessive dont elle
+jouissait et qui en faisait un tat dans l'tat, ne pouvait se
+maintenir, alors que l'organe gouvernemental, tendant dans tous les
+sens ses ramifications, se subordonnait de plus en plus tous les organes
+secondaires de la socit. Il fallait donc largir la base sur laquelle
+reposait l'institution et la rattacher l'ensemble de la vie nationale.
+Mais si, au lieu de rester isoles, les corporations similaires des
+diffrentes localits avaient t relies les unes aux autres de manire
+ former un mme systme, si tous ces systmes avaient t soumis
+l'action gnrale de l'tat et entretenus ainsi dans un perptuel
+sentiment de leur solidarit, le despotisme de la routine et l'gosme
+professionnel se seraient renferms dans de justes limites. La
+tradition, en effet, ne se maintient pas aussi facilement invariable
+dans une vaste association, rpandue sur un immense territoire, que dans
+une petite coterie qui ne dpasse pas l'enceinte d'une ville[385]; en
+mme temps, chaque groupe particulier est moins enclin ne voir et ne
+poursuivre que son intrt propre, une fois qu'il est en rapports suivis
+avec le centre directeur de la vie publique. C'est mme cette seule
+condition que la pense de la chose commune pourrait tre tenue en veil
+dans les consciences avec une suffisante continuit. Car, comme les
+communications seraient alors ininterrompues entre chaque organe
+particulier et le pouvoir charg de reprsenter les intrts gnraux,
+la socit ne se rappellerait plus seulement aux individus d'une manire
+intermittente ou vague; nous la sentirions prsente dans tout le cours
+de notre vie quotidienne. Mais en renversant ce qui existait sans rien
+mettre la place, on n'a fait que substituer, l'gosme corporatif,
+l'gosme individuel qui est plus dissolvant encore. Voil pourquoi, de
+toutes les destructions qui se sont accomplies cette poque, celle-l
+est la seule qu'il faille regretter. En dispersant les seuls groupes qui
+pussent rallier avec constance les volonts individuelles, nous avons
+bris de nos propres mains l'instrument dsign de notre rorganisation
+morale.
+
+Mais ce n'est pas seulement le suicide goste qui serait combattu de
+cette manire. Proche parent du prcdent, le suicide anomique est
+justiciable du mme traitement. L'anomie vient, en effet, de ce que, sur
+certains points de la socit, il y a manque de forces collectives,
+c'est--dire dgroupes constitus pour rglementer la vie sociale. Elle
+rsulte donc en partie de ce mme tat de dsagrgation d'o provient
+aussi le courant goste. Seulement, cette mme cause produit des effets
+diffrents selon son point d'incidence, suivant qu'elle agit sur les
+fonctions actives et pratiques ou sur les fonctions reprsentatives.
+Elle enfivre et elle exaspre les premires; elle dsoriente et elle
+dconcerte les secondes. Le remde est donc le mme dans l'un et l'autre
+cas. Et en effet, on a pu voir que le principal rle des corporations
+serait, dans l'avenir comme dans le pass, de rgler les fonctions
+sociales et, plus spcialement, les fonctions conomiques, de les tirer,
+par consquent, de l'tat d'inorganisation o elles sont maintenant.
+Toutes les fois que les convoitises excites tendraient ne plus
+reconnatre de bornes, ce serait la corporation qu'il appartiendrait
+de fixer la part qui doit quitablement revenir chaque ordre de
+cooprateurs. Suprieure ses membres, elle aurait toute l'autorit
+ncessaire pour rclamer d'eux les sacrifices et les concessions
+indispensables et leur imposer une rgle. En obligeant les plus forts
+n'user de leur force qu'avec mesure, en empchant les plus faibles
+d'tendre sans fin leurs revendications, en rappelant les uns et les
+autres au sentiment de leurs devoirs rciproques et de l'intrt
+gnral, en rglant, dans certains cas, la production de manire
+empcher qu'elle ne dgnre en une fivre maladive, elle modrerait les
+passions les unes par les autres et, leur assignant des limites, en
+permettrait l'apaisement. Ainsi s'tablirait une discipline morale, d'un
+genre nouveau, sans laquelle toutes les dcouvertes de la science et
+tous les progrs du bien-tre ne pourront jamais faire que des
+mcontents.
+
+On ne voit pas dans quel autre milieu cette loi de justice distributive,
+si urgente, pourrait s'laborer ni par quel autre organe elle pourrait
+s'appliquer. La religion qui, jadis, s'tait, en partie, acquitte de ce
+rle, y serait maintenant impropre. Car le principe ncessaire de la
+seule rglementation laquelle elle puisse soumettre la vie conomique,
+c'est le mpris de la richesse. Si elle exhorte les fidles se
+contenter de leur sort, c'est en vertu de cette ide que notre condition
+terrestre est indiffrente notre salut. Si elle enseigne que notre
+devoir est d'accepter docilement notre destine telle que les
+circonstances l'ont faite, c'est afin de nous attacher tout entiers
+des fins plus dignes de nos efforts; et c'est pour cette mme raison
+que, d'une manire gnrale, elle recommande la modration dans les
+dsirs. Mais cette rsignation passive est inconciliable avec la place
+que les intrts temporels ont maintenant prise dans l'existence
+collective. La discipline dont ils ont besoin doit avoir pour objet, non
+de les relguer au second plan et de les rduire autant que possible,
+mais de leur donner une organisation qui soit en rapport avec leur
+importance. Le problme est devenu plus complexe, et si ce n'est pas un
+remde que de lcher la bride aux apptits, pour les contenir, il ne
+suffit plus de les comprimer. Si les derniers dfenseurs des vieilles
+thories conomiques ont le tort de mconnatre qu'une rgle est
+ncessaire aujourd'hui comme autrefois, les apologistes de l'institution
+religieuse ont le tort de croire que la rgle d'autrefois puisse tre
+efficace aujourd'hui. C'est mme son inefficacit actuelle qui est la
+cause du mal.
+
+Ces solutions faciles sont sans rapport avec les difficults de la
+situation. Sans doute, il n'y a qu'une puissance morale qui puisse faire
+la loi aux hommes; mais encore faut-il qu'elle soit assez mle aux
+choses de ce monde pour pouvoir les estimer leur vritable valeur. Le
+groupe professionnel prsente ce double caractre. Parce qu'il est un
+groupe, il domine d'assez haut les individus pour mettre des bornes
+leurs convoitises; mais il vit trop de leur vie pour ne pas sympathiser
+avec leurs besoins. Il reste vrai, d'ailleurs, que l'tat a, lui aussi,
+des fonctions importantes remplir. Lui seul peut opposer au
+particularisme de chaque corporation le sentiment de l'utilit gnrale
+et les ncessits de l'quilibre organique. Mais nous savons que son
+action ne peut s'exercer utilement que s'il existe tout un systme
+d'organes secondaires qui la diversifient. C'est donc eux qu'il faut,
+avant tout, susciter.
+
+ * * * * *
+
+Il y a cependant un suicide qui ne saurait tre arrt par ce procd;
+c'est celui qui rsulte de l'anomie conjugale. Ici, il semble que nous
+soyons en prsence d'une insoluble antinomie.
+
+Il a pour cause, avons-nous dit, l'institution du divorce avec
+l'ensemble d'ides et de moeurs dont cette institution rsulte et qu'elle
+ne fait que consacrer. S'ensuit-il qu'il faille l'abroger l o elle
+existe? C'est une question trop complexe pour pouvoir tre traite ici;
+elle ne peut tre aborde utilement qu' la fin d'une tude sur le
+mariage et sur son volution. Pour l'instant, nous n'avons nous
+occuper que des rapports du divorce et du suicide. ce point de vue,
+nous dirons: Le seul moyen de diminuer le nombre des suicides dus
+l'anomie conjugale est de rendre le mariage plus indissoluble.
+
+Mais ce qui rend le problme singulirement troublant et lui donne
+presque un intrt dramatique, c'est que l'on ne peut diminuer ainsi les
+suicides d'poux sans augmenter ceux des pouses. Faut-il donc sacrifier
+ncessairement l'un des deux sexes et la solution se rduit-elle
+choisir, entre ces deux maux, le moins grave? On ne voit pas quelle
+autre serait possible, tant que les intrts des poux dans le mariage
+seront aussi manifestement contraires. Tant que les uns auront, avant
+tout, besoin de libert et les autres de discipline, l'institution
+matrimoniale ne pourra profiter galement aux uns et aux autres. Mais
+cet antagonisme, qui rend actuellement la solution sans issue, n'est pas
+irrmdiable et on peut esprer qu'il est destin disparatre.
+
+Il vient, en effet, de ce que les deux sexes ne participent pas
+galement la vie sociale. L'homme y est activement ml tandis que la
+femme ne fait gure qu'y assister distance. Il en rsulte qu'il est
+socialis un bien plus haut degr qu'elle. Ses gots, ses aspirations,
+son humeur ont, en grande partie, une origine collective, tandis que
+ceux de sa compagne sont plus immdiatement placs sous l'influence de
+l'organisme. Il a donc de tout autres besoins qu'elle et, par
+consquent, il est impossible qu'une institution, destine rgler leur
+vie commune, puisse tre quitable et satisfaire simultanment des
+exigences aussi opposes. Elle ne peut pas convenir la fois deux
+tres dont l'un est, presque tout entier, un produit de la socit,
+tandis que l'autre est rest bien davantage tel que l'avait fait la
+nature. Mais il n'est pas du tout prouv que cette opposition doive
+ncessairement se maintenir. Sans doute, en un sens, elle tait moins
+marque aux origines qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais on n'en peut pas
+conclure qu'elle soit destine se dvelopper sans fin. Car les tats
+sociaux les plus primitifs se reproduisent souvent aux stades les plus
+levs de l'volution, mais sous des formes diffrentes et presque
+contraires celles qu'elles avaient dans le principe. Assurment, il
+n'y a pas lieu de supposer que, jamais, la femme soit en tat de remplir
+dans la socit les mmes fonctions que l'homme; mais elle pourra y
+avoir un rle qui, tout en lui appartenant en propre, soit pourtant plus
+actif et plus important que celui d'aujourd'hui. Le sexe fminin ne
+redeviendra pas plus semblable au sexe masculin; au contraire, on peut
+prvoir qu'il s'en distinguera davantage. Seulement ces diffrences
+seront, plus que dans le pass, utilises socialement. Pourquoi, par
+exemple, mesure que l'homme, absorb de plus en plus par les fonctions
+utilitaires, est oblig de renoncer aux fonctions esthtiques, celles-ci
+ne reviendraient-elles pas la femme? Les deux sexes se rapprocheraient
+ainsi tout en se diffrenciant. Ils se socialiseraient galement, mais
+de manires diffrentes[386]. Et c'est bien dans ce sens que parat se
+faire l'volution. Dans les villes, la femme diffre de l'homme beaucoup
+plus que dans les campagnes; et cependant, c'est l que sa constitution
+intellectuelle et morale est le plus imprgne de vie sociale.
+
+En tout cas, c'est le seul moyen d'attnuer le triste conflit moral qui
+divise actuellement les sexes et dont la statistique des suicides nous a
+fourni une preuve dfinie. C'est seulement quand l'cart sera moindre
+entre les deux poux que le mariage ne sera pas tenu, pour ainsi dire,
+de favoriser ncessairement l'un au dtriment de l'autre. Quant ceux
+qui rclament, ds aujourd'hui, pour la femme des droits gaux ceux de
+l'homme, ils oublient trop que l'oeuvre des sicles ne peut pas tre
+abolie en un instant; que, d'ailleurs, cette galit juridique ne peut
+tre lgitime tant que l'ingalit psychologique est aussi flagrante.
+C'est donc diminuer cette dernire qu'il faut employer nos efforts.
+Pour que l'homme et la femme puissent tre galement protgs par la
+mme institution, il faut, avant tout, qu'ils soient des tres de mme
+nature. Alors seulement, l'indissolubilit du lien conjugal ne pourra
+plus tre accuse de ne servir qu' l'une des deux parties en prsence.
+
+IV.
+
+En rsum, de mme que le suicide ne vient pas des difficults que
+l'homme peut avoir vivre, le moyen d'en arrter les progrs n'est pas
+de rendre la lutte moins rude et la vie plus aise. Si l'on se tue
+aujourd'hui plus qu'autrefois, ce n'est pas qu'il nous faille faire,
+pour nous maintenir, de plus douloureux efforts ni que nos besoins
+lgitimes soient moins satisfaits; mais c'est que nous ne savons plus o
+s'arrtent les besoins lgitimes et que nous n'apercevons plus le sens
+de nos efforts. Sans doute, la concurrence devient tous les jours plus
+vive parce que la facilit plus grande des communications met aux prises
+un nombre de concurrents qui va toujours croissant. Mais, d'un autre
+ct, une division du travail plus perfectionne et la coopration plus
+complexe qui l'accompagne, en multipliant et en variant l'infini les
+emplois o l'homme peut se rendre utile aux hommes, multiplient les
+moyens d'existence et les mettent la porte d'une plus grande varit
+de sujets. Mme les aptitudes les plus infrieures peuvent y trouver une
+place. En mme temps, la production plus intense qui rsulte de cette
+coopration plus savante, en augmentant le capital de ressources dont
+dispose l'humanit, assure chaque travailleur une rmunration plus
+riche et maintient ainsi l'quilibre entre l'usure plus grande des
+forces vitales et leur rparation. Il est certain, en effet, que, tous
+les degrs de la hirarchie sociale, le bien-tre moyen s'est accru,
+quoique cet accroissement n'ait peut-tre pas toujours eu lieu selon les
+proportions les plus quitables. Le malaise dont nous souffrons ne vient
+donc pas de ce que les causes objectives de souffrances ont augment en
+nombre ou en intensit; il atteste, non pas une plus grande misre
+conomique, mais une alarmante misre morale.
+
+Seulement, il ne faut pas se mprendre sur le sens du mot. Quand on dit
+d'une affection individuelle ou sociale qu'elle est toute morale, on
+entend d'ordinaire qu'elle ne relve d'aucun traitement effectif, mais
+ne peut tre gurie qu' l'aide d'exhortations rptes, d'objurgations
+mthodiques, en un mot, par une action verbale. On raisonne comme si un
+systme d'ides ne tenait pas au reste de l'univers, comme si, par
+suite, pour le dfaire ou pour le refaire, il suffisait de prononcer
+d'une certaine manire des formules dtermines. On ne voit pas que
+c'est appliquer aux choses de l'esprit les croyances et les mthodes que
+le primitif applique aux choses du monde physique. De mme qu'il croit
+l'existence de mots magiques qui ont le pouvoir de transmuter un tre en
+un autre, nous admettons implicitement, sans apercevoir la grossiret
+de la conception, qu'avec des mots appropris on peut transformer les
+intelligences et les caractres. Comme le sauvage qui, en affirmant
+nergiquement sa volont de voir se produire tel phnomne cosmique,
+s'imagine en dterminer la ralisation par les vertus de la magie
+sympathique, nous pensons que, si nous nonons avec chaleur notre dsir
+de voir s'accomplir telle ou telle rvolution, elle s'oprera
+spontanment. Mais, en ralit, le systme mental d'un peuple est un
+systme de forces dfinies qu'on ne peut ni dranger ni rarranger par
+voie de simples injonctions. Il tient, en effet, la manire dont les
+lments sociaux sont groups et organiss. tant donn un peuple, form
+d'un certain nombre d'individus disposs d'une certaine faon, il en
+rsulte un ensemble dtermin d'ides et de pratiques collectives, qui
+restent constantes tant que les conditions dont elles dpendent sont
+elles-mmes identiques. En effet, selon que les parties dont il est
+compos sont plus ou moins nombreuses et ordonnes d'aprs tel ou tel
+plan, la nature de l'tre collectif varie ncessairement et, par suite,
+ses manires de penser et d'agir; mais on ne peut changer ces dernires
+qu'en le changeant lui-mme et on ne peut le changer sans modifier sa
+constitution anatomique. Il s'en faut donc qu'en qualifiant de moral le
+mal dont le progrs anormal des suicides est le symptme, nous voulions
+le rduire je ne sais quelle affection superficielle que l'on pourrait
+endormir avec de bonnes paroles. Tout au contraire, l'altration du
+temprament moral qui nous est ainsi rvle atteste une altration
+profonde de notre structure sociale. Pour gurir l'une, il est donc
+ncessaire de rformer l'autre.
+
+Nous avons dit en quoi, selon nous, doit consister cette rforme. Mais
+ce qui achve d'en dmontrer l'urgence, c'est qu'elle est rendue
+ncessaire, non pas seulement par l'tat actuel du suicide, mais par
+tout l'ensemble de notre dveloppement historique.
+
+En effet, ce qu'il a de caractristique, c'est qu'il a successivement
+fait table rase de tous les anciens cadres sociaux. Les uns aprs les
+autres, ils ont t emports soit par l'usure lente du temps, soit par
+de grandes commotions, mais sans que rien les ait remplacs.
+l'origine, la socit est organise sur la base de la famille; elle est
+forme par la runion d'un certain nombre de socits plus petites, les
+clans, dont tous les membres sont ou se considrent comme parents. Cette
+organisation ne parat pas tre reste trs longtemps l'tat de
+puret. Assez tt, la famille cesse d'tre une division politique pour
+devenir le centre de la vie prive. l'ancien groupement domestique se
+substitue alors le groupement territorial. Les individus qui occupent un
+mme territoire se font la longue, indpendamment de toute
+consanguinit, des ides et des moeurs qui leur sont communes, mais qui
+ne sont pas, au mme degr, celles de leurs voisins plus loigns. Il se
+constitue ainsi de petits agrgats qui n'ont pas d'autre base matrielle
+que le voisinage et les relations qui en rsultent, mais dont chacun a
+sa physionomie distincte; c'est le village et, mieux encore, la cit
+avec ses dpendances. Sans doute, il leur arrive le plus gnralement,
+de ne pas s'enfermer dans un isolement sauvage. Ils se confdrent entre
+eux, se combinent sous des formes varies et forment ainsi des socits
+plus complexes, mais o ils n'entrent qu'en gardant leur personnalit.
+Ils restent le segment lmentaire dont la socit totale n'est que la
+reproduction agrandie. Mais, peu peu, mesure que ces confdrations
+deviennent plus troites, les circonscriptions territoriales se
+confondent les unes dans les autres et perdent leur ancienne
+individualit morale. D'une ville l'autre, d'un district l'autre les
+diffrences vont en diminuant[387]. Le grand changement qu'a accompli la
+Rvolution franaise a t prcisment de porter ce nivellement un
+point qui n'tait pas connu jusqu'alors. Ce n'est pas qu'elle l'ait
+improvis; il avait t longuement prpar par cette centralisation
+progressive laquelle avait procd l'ancien rgime. Mais la
+suppression lgale des anciennes provinces, la cration de nouvelles
+divisions, purement artificielles et nominales, l'a consacr
+dfinitivement. Depuis, le dveloppement des voies de communication, en
+mlangeant les populations, a effac presque jusqu'aux dernires traces
+de l'ancien tat de choses. Et comme, au mme moment, ce qui existait de
+l'organisation professionnelle fut violemment dtruit, tous les organes
+secondaires de la vie sociale se trouvrent anantis.
+
+Une seule force collective survcut la tourmente: c'est l'tat. Il
+tendit donc, par la force des choses, absorber en lui toutes les
+formes d'activit qui pouvaient prsenter un caractre social, et il n'y
+eut plus en face de lui qu'une poussire inconsistante d'individus. Mais
+alors, il fut par cela mme ncessit se surcharger de fonctions
+auxquelles il tait impropre et dont il n'a pas pu s'acquitter
+utilement. Car c'est une remarque souvent faite qu'il est aussi
+envahissant qu'impuissant. Il fait un effort maladif pour s'tendre
+toutes sortes de choses qui lui chappent ou dont il ne se saisit qu'en
+les violentant. De l ce gaspillage de forces qu'on lui reproche et qui
+est, en effet, sans rapport avec les rsultats obtenus. D'un autre ct,
+les particuliers ne sont plus soumis d'autre action collective que la
+sienne, puisqu'il est la seule collectivit organise. C'est seulement
+par son intermdiaire qu'ils sentent la socit et la dpendance o ils
+sont vis--vis d'elle. Mais, comme l'tat est loin d'eux, il ne peut
+avoir sur eux qu'une action lointaine et discontinue; c'est pourquoi ce
+sentiment ne leur est prsent ni avec la suite ni avec l'nergie
+ncessaires. Pendant la plus grande partie de leur existence, il n'y a
+rien autour d'eux qui les tire hors d'eux-mmes et leur impose un frein.
+Dans ces conditions, il est invitable qu'ils sombrent dans l'gosme ou
+dans le drglement. L'homme ne peut s'attacher des fins qui lui
+soient suprieures et se soumettre une rgle, s'il n'aperoit
+au-dessus de lui rien dont il soit solidaire. Le librer de toute
+pression sociale, c'est l'abandonner lui-mme et le dmoraliser. Tels
+sont, en effet, les deux caractristiques de notre situation morale.
+Tandis que l'tat s'enfle et s'hypertrophie pour arriver enserrer
+assez fortement les individus, mais sans y parvenir, ceux-ci, sans
+liens entre eux, roulent les uns sur les autres comme autant de
+molcules liquides, sans rencontrer aucun centre de forces qui les
+retienne, les fixe et les organise.
+
+De temps en temps, pour remdier au mal, on propose de restituer aux
+groupements locaux quelque chose de leur ancienne autonomie; c'est ce
+qu'on appelle dcentraliser. Mais la seule dcentralisation vraiment
+utile est celle qui produirait en mme temps une plus grande
+concentration des forces sociales. Il faut, sans dtendre les liens qui
+rattachent chaque partie de la socit l'tat, crer des pouvoirs
+moraux qui aient sur la multitude des individus une action que l'tat ne
+peut avoir. Or, aujourd'hui, ni la commune, ni le dpartement, ni la
+province n'ont assez d'ascendant sur nous pour pouvoir exercer cette
+influence; nous n'y voyons plus que des tiquettes conventionnelles,
+dpourvues de toute signification. Sans doute, toutes choses gales, on
+aime gnralement mieux vivre dans les lieux o l'on est n et o l'on a
+t lev. Mais il n'y a plus de patries locales et il ne peut plus y en
+avoir. La vie gnrale du pays, dfinitivement unifie, est rfractaire
+ toute dispersion de ce genre. On peut regretter ce qui n'est plus;
+mais ces regrets sont vains. Il est impossible de ressusciter
+artificiellement un esprit particulariste qui n'a plus de fondement. Ds
+lors, on pourra bien, l'aide de quelques combinaisons ingnieuses,
+allger un peu le fonctionnement de la machine gouvernementale; mais ce
+n'est pas ainsi qu'on pourra jamais modifier l'assiette morale de la
+socit. On russira par ce moyen dcharger les ministres encombrs,
+on fournira un peu plus de matire l'activit des autorits
+rgionales; mais on ne fera pas pour cela des diffrentes rgions autant
+de milieux moraux. Car, outre que des mesures administratives ne
+sauraient suffire pour atteindre un tel rsultat, pris en lui-mme, il
+n'est ni possible ni souhaitable.
+
+La seule dcentralisation qui, sans briser l'unit nationale,
+permettrait de multiplier les centres de la vie commune, c'est ce qu'on
+pourrait appeler _la dcentralisation professionnelle_. Car, comme
+chacun de ces centres ne serait le foyer que d'une activit spciale et
+restreinte, ils seraient insparables les uns des autres et l'individu
+pourrait, par consquent, s'y attacher sans devenir moins solidaire du
+tout. La vie sociale ne peut se diviser, tout en restant une, que si
+chacune de ces divisions reprsente une fonction. C'est ce qu'ont
+compris les crivains et les hommes d'tat, toujours plus nombreux[388],
+qui voudraient faire du groupe professionnel la base de notre
+organisation politique, c'est--dire diviser le collge lectoral, non
+par circonscriptions territoriales, mais par corporations. Seulement,
+pour cela, il faut commencer par organiser la corporation. Il faut
+qu'elle soit autre chose qu'un assemblage d'individus qui se rencontrent
+au jour du vote sans avoir rien de commun entre eux. Elle ne pourra
+remplir le rle qu'on lui destine que si, au lieu de rester un tre de
+convention, elle devient une institution dfinie, une personnalit
+collective, ayant ses moeurs et ses traditions, ses droits et ses
+devoirs, son unit. La grande difficult n'est pas de dcider par dcret
+que les reprsentants seront nomms par profession et combien chacune en
+aura, mais de faire en sorte que chaque corporation devienne une
+individualit morale. Autrement, on ne fera qu'ajouter un cadre
+extrieur et factice ceux qui existent et que l'on veut remplacer.
+
+Ainsi, une monographie du suicide a une porte qui dpasse l'ordre
+particulier de faits qu'elle vise spcialement. Les questions qu'elle
+soulve sont solidaires des plus graves problmes pratiques qui se
+posent l'heure prsente. Les progrs anormaux du suicide et le malaise
+gnral dont sont atteintes les socits contemporaines drivent des
+mmes causes. Ce que prouve ce nombre exceptionnellement lev de morts
+volontaires, c'est l'tat de perturbation profonde dont souffrent les
+socits civilises et il en atteste la gravit. On peut mme dire qu'il
+en donne la mesure. Quand, ces souffrances s'expriment par la bouche
+d'un thoricien, on peut croire qu'elles sont exagres et infidlement
+traduites. Mais ici, dans la statistique des suicides, elles viennent
+comme s'enregistrer d'elles-mmes, sans laisser de place
+l'apprciation personnelle. On ne peut donc enrayer ce courant de
+tristesse collective qu'en attnuant, tout au moins, la maladie
+collective dont il est la rsultante et le signe. Nous avons montr que,
+pour atteindre ce but, il n'tait ncessaire ni de restaurer
+artificiellement des formes sociales surannes et auxquelles on ne
+pourrait communiquer qu'une apparence de vie, ni d'inventer de toutes
+pices des formes entirement neuves et sans analogies dans l'histoire.
+Ce qu'il faut, c'est chercher dans le pass des germes de vie nouvelle
+qu'il contenait et en presser le dveloppement.
+
+Quant dterminer avec plus d'exactitude sous quelles formes
+particulires ces germes sont appels se dvelopper dans l'avenir,
+c'est--dire ce que devra tre, dans le dtail, l'organisation
+professionnelle dont nous avons besoin, c'est ce que nous ne pouvions
+tenter au cours de cet ouvrage. C'est seulement la suite d'une tude
+spciale sur le rgime corporatif et les lois de son volution, qu'il
+serait possible de prciser davantage les conclusions qui prcdent.
+Encore ne faut-il pas s'exagrer l'intrt de ces programmes trop
+dfinis dans lesquels se sont gnralement complu les philosophes de la
+politique. Ce sont jeux d'imagination, toujours trop loigns de la
+complexit des faits pour pouvoir beaucoup servir la pratique; la
+ralit sociale n'est pas assez simple et elle est encore trop mal
+connue pour pouvoir tre anticipe dans le dtail. Seul, le contact
+direct des choses peut donner aux enseignements de la science la
+dtermination qui leur manque. Une fois qu'on a tabli l'existence du
+mal, en quoi il consiste et de quoi il dpend, quand on sait, par
+consquent, les caractres gnraux du remde et le point auquel il doit
+tre appliqu, l'essentiel n'est pas d'arrter par avance un plan qui
+prvoie tout; c'est de se mettre rsolument l'oeuvre.
+
+
+
+
+{~--- UTF-8 BOM ---~}
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+PRFACE p. V XII
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+
+I.--Ncessit de constituer, par une dfinition objective, l'objet de la
+recherche. Dfinition objective du suicide. Comment elle prvient les
+exclusions arbitraires et les rapprochements trompeurs: limination des
+suicides d'animaux. Comment elle marque les rapports du suicide avec les
+formes ordinaires de la conduite.
+
+II.--Diffrence entre le suicide considr chez les individus et le
+suicide comme phnomne collectif. Le taux social des suicides; sa
+dfinition. Sa constance et sa spcificit suprieures celles de la
+mortalit gnrale.
+
+Le taux social des suicides est donc un phnomne _sui generis;_ c'est
+lui qui constitue l'objet de la prsente tude. Divisions de l'ouvrage.
+
+Bibliographie gnrale.
+
+LIVRE I
+
+LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX
+
+CHAPITRE I
+
+LE SUICIDE ET LES TATS PSYCHOPATHIQUES
+
+
+Principaux facteurs extra-sociaux susceptibles d'avoir une influence sur
+le taux social des suicides: tendances individuelles d'une suffisante
+gnralit, tats du milieu physique.
+
+I.--Thorie d'aprs laquelle le suicide ne serait qu'une suite de la
+folie. Deux manires de la dmontrer: 1 le suicide est une monomanie
+_sui generis_; 2 c'est un syndrome de la folie, qui ne se rencontre
+pas ailleurs.
+
+II.--Le suicide est-il une monomanie? L'existence de monomanies n'est
+plus admise. Raisons cliniques et psychologiques contraires cette
+hypothse.
+
+III.--Le suicide est-il un pisode spcifique de la folie? Rduction de
+tous les suicides vsaniques quatre types. Existence de suicides
+raisonnables qui ne rentrent pas dans ces cadres.
+
+IV.--Mais le suicide, sans tre un produit de la folie, dpendrait-il
+troitement de la neurasthnie? Raisons de croire que le neurasthnique
+est le type psychologique le plus gnral chez les suicids. Reste
+dterminer l'influence de cette condition individuelle sur le taux des
+suicides. Mthode pour la dterminer: chercher si le taux des suicides
+varie comme le taux de la folie. Absence de tout rapport dans la manire
+dont ces deux phnomnes varient avec les sexes, les cultes, l'ge, les
+pays, le degr de civilisation. Ce qui explique cette absence de
+rapports: indtermination des effets qu'implique la neurasthnie.
+
+V.--Y aurait-il des rapports plus directs avec le taux de l'alcoolisme?
+Comparaison avec la distribution gographique des dlits d'ivresse, des
+folies alcooliques, de la consommation de l'alcool. Rsultats ngatifs
+de cette comparaison.
+
+CHAPITRE II
+
+LE SUICIDE ET LES TATS PSYCHOLOGIQUES NORMAUX
+
+LA RACE. L'HRDIT
+
+
+I.--Ncessit de dfinir la race. Ne peut tre dfinie que comme un type
+hrditaire; mais alors le mot prend un sens indtermin. D'o ncessit
+d'une grande rserve.
+
+II.--Trois grandes races distingues par Morselli. Trs grande diversit
+de l'aptitude au suicide chez les Slaves, les Celto-Romains, les nations
+germaniques. Seuls, les Allemands ont un penchant gnralement intense,
+mais ils le perdent en dehors de l'Allemagne.
+
+De la prtendue relation entre le suicide et la hauteur de la taille:
+rsultat d'une concidence.
+
+III.--La race ne peut tre un facteur du suicide que s'il est
+essentiellement hrditaire; insuffisance des preuves favorables cette
+hrdit: 1 La frquence relative des cas imputables l'hrdit est
+inconnue; 2 Possibilit d'une autre explication; influence de la folie
+et de l'imitation. Raisons contraires cette hrdit spciale:
+
+1 Pourquoi le suicide se transmettrait-il moins la femme? 2 La
+manire dont le suicide volue avec l'ge est inconciliable avec cette
+hypothse.
+
+CHAPITRE III
+
+LE SUICIDE ET LES FACTEURS COSMIQUES
+
+
+I.--Le climat n'a aucune influence.
+
+II.--La temprature. Variations saisonnires du suicide; leur
+gnralit. Comment l'cole italienne les explique par la temprature.
+
+III.--Conception contestable du suicide qui est la base de cette
+thorie. Examen des faits: l'influence des chaleurs anormales ou des
+froids anormaux ne prouve rien; absence de rapports entre le taux des
+suicides et la temprature saisonnire ou mensuelle; le suicide rare
+dans un grand nombre de pays chauds.
+
+Hypothse d'aprs laquelle ce seraient les premires chaleurs qui
+seraient nocives. Inconciliable: 1 avec la continuit de la courbe des
+suicides la monte et la descente: 2 avec ce fait que les premiers
+froids, qui devraient avoir le mme effet, sont inoffensifs.
+
+IV.--Nature des causes dont dpendent ces variations. Paralllisme
+parfait entre les variations mensuelles du suicide et celles de la
+longueur des jours; confirm par ce fait que les suicides ont surtout
+lieu de jour. Raison de ce paralllisme: c'est que, pendant le jour, la
+vie sociale est en pleine activit. Explication confirme par ce fait
+que le suicide est maximum aux jours et heures o l'activit sociale est
+_maxima_. Comment elle rend compte des variations saisonnires du
+suicide; preuves confirmatives diverses.
+
+Les variations mensuelles du suicide dpendent donc de causes sociales.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'IMITATION
+
+
+L'imitation est un phnomne de psychologie individuelle. Utilit qu'il
+y a chercher si elle a quelque influence sur le taux social des
+suicides.
+
+I.--Diffrence entre l'imitation et plusieurs autres phnomnes avec
+lesquels elle a t confondue. Dfinition de l'imitation.
+
+II.--Cas nombreux o les suicides se communiquent contagieusement
+d'individu individu; distinction entre les faits de contagion et les
+pidmies. Comment le problme de l'influence possible de l'imitation
+sur le taux des suicides reste entier.
+
+III.--Cette influence doit tre tudie travers la distribution
+gographique des suicides. Critres d'aprs lesquels elle peut tre
+reconnue. Application de cette mthode la carte des suicides franais
+par arrondissements, la carte par communes de Seine-et-Marne, la
+carte d'Europe en gnral. Nulle trace visible de l'imitation dans la
+rpartition gographique.
+
+Exprience essayer: le suicide crot-il avec le nombre des lecteurs de
+journaux? Raisons qui inclinent l'opinion contraire.
+
+IV.--Raison qui fait que l'imitation n'a pas d'effets apprciables sur
+le taux des suicides: c'est qu'elle n'est pas un facteur original, mais
+ne fait que renforcer l'action des autres facteurs.
+
+Consquence pratique de cette discussion: qu'il n'y a pas lieu
+d'interdire la publicit judiciaire.
+
+Consquence thorique: l'imitation n'a pas l'efficacit sociale qu'on
+lui a prte.
+
+LIVRE II
+
+CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX
+
+CHAPITRE I
+
+MTHODE POUR LES DTERMINER
+
+
+I.--Utilit qu'il y aurait classer morphologiquement les types de
+suicide pour remonter ensuite leurs causes; impossibilit de cette
+classification. La seule mthode praticable consiste classer les
+suicides par leurs causes. Pourquoi elle convient mieux que toute autre
+ une tude sociologique du suicide.
+
+II.--Comment atteindre ces causes? Les renseignements donns par les
+statistiques sur les raisons prsumes des suicides 1 sont suspects; 2
+ne font pas connatre les vraies causes. La seule mthode efficace est
+de chercher comment le taux des suicides varie en fonction des divers
+concomitants sociaux.
+
+CHAPITRE II
+
+LE SUICIDE GOSTE
+
+I.--Le suicide et les religions. Aggravation gnrale due au
+protestantisme; immunit des catholiques et surtout des juifs.
+
+II.--L'immunit des catholiques ne tient pas leur tat de minorit
+dans les pays protestants, mais leur moindre individualisme religieux,
+par suite la plus forte intgration de l'glise catholique. Comment
+cette explication s'applique aux juifs.
+
+III.--Vrification de cette explication: 1 l'immunit relative de
+l'Angleterre, par rapport aux autres pays protestants, lie la plus
+forte intgration de l'glise anglicane; 2 l'individualisme religieux
+varie comme le got du savoir; or, _a_) le got du savoir est plus
+prononc chez les peuples protestants que chez les catholiques, _b_) le
+got du savoir varie comme le suicide toutes les fois qu'il correspond
+un progrs de l'individualisme religieux. Comment l'exception des juifs
+confirme la loi.
+
+IV.--Consquences de ce chapitre: 1 la science est le remde au mal que
+symptomatise le progrs des suicides, mais n'en est pas la cause; 2 si
+la socit religieuse prserve du suicide, c'est simplement parce
+qu'elle est une socit fortement intgre.
+
+CHAPITRE III
+
+LE SUICIDE GOSTE (suite)
+
+
+I.--Immunit gnrale des maris telle que l'a calcule Bertillon.
+Inconvnients de la mthode qu'il a d suivre. Ncessit de sparer plus
+compltement l'influence de l'ge et celle de l'tat civil. Tableaux o
+cette sparation est effectue. Lois qui s'en dgagent.
+
+II.--Explication de ces lois. Le coefficient de prservation des poux
+ne tient pas la slection matrimoniale. Preuves: 1 raisons _a
+priori_; 2 raisons de fait tires: _a_) des variations du coefficient
+aux divers ges; _b_) de l'ingale immunit dont jouissent les poux des
+deux sexes.
+
+Cette immunit est-elle due au mariage ou la famille? Raisons
+contraires la premire hypothse: 1 contraste entre l'tat
+stationnaire de la nuptialit et les progrs du suicide; 2 faible
+immunit des poux sans enfants; 3 aggravation chez les pouses sans
+enfants.
+
+III.--L'immunit lgre dont jouissent les hommes maris sans enfants
+est-elle due la slection conjugale? Preuve contraire tire de
+l'aggravation des pouses sans enfants. Comment la persistance partielle
+de ce coefficient chez le veuf sans enfants s'explique sans qu'on fasse
+intervenir la slection conjugale. Thorie gnrale du veuvage.
+
+IV.--Tableau rcapitulatif des rsultats prcdents. C'est l'action
+de la famille qu'est due presque toute l'immunit des poux et toute
+celle des pouses. Elle crot avec la densit de la famille,
+c'est--dire avec son degr d'intgration.
+
+V.--Le suicide et les crises politiques, nationales. Que la rgression
+qu'il subit alors est relle et gnrale. Elle est due ce que le
+groupe acquiert dans ces crises une plus forte intgration.
+
+VI.--Conclusion gnrale du chapitre. Rapport direct entre le suicide et
+le degr d'intgration des groupes sociaux, quels qu'ils soient. Cause
+de ce rapport; pourquoi et dans quelles conditions la socit est
+ncessaire l'individu. Comment, quand elle lui fait dfaut, le suicide
+se dveloppe. Preuves confirmatives de cette explication. Constitution
+du suicide goste.
+
+CHAPITRE IV
+
+LE SUICIDE ALTRUISTE
+
+
+I.--Le suicide dans les socits infrieures: caractres qui le
+distinguent, opposs ceux du suicide goste. Constitution du suicide
+altruiste obligatoire. Autres formes de ce type.
+
+II.--Le suicide dans les armes europennes; gnralit de l'aggravation
+qui rsulte du service militaire. Elle est indpendante du clibat; de
+l'alcoolisme. Elle n'est pas due au dgot du service. Preuves: 1 elle
+crot avec la dure du service; 2 elle est plus forte chez les
+volontaires et les rengags; 3 chez les officiers et les sous-officiers
+que chez les simples soldats. Elle est due l'esprit militaire et
+l'tat d'altruisme qu'il implique. Preuves confirmatives: 1 elle est
+d'autant plus forte que les peuples ont un moindre penchant pour le
+suicide goste; 2 elle est _maxima_ dans les troupes d'lite; 3 elle
+dcrot mesure que le suicide goste se dveloppe.
+
+III.--Comment les rsultats obtenus justifient la mthode suivie.
+
+CHAPITRE V
+
+LE SUICIDE ANOMIQUE
+
+
+I.--Le suicide crot avec les crises conomiques. Cette progression se
+maintient dans les crises de prosprit: exemples de la Prusse, de
+l'Italie. Les expositions universelles. Le suicide et la richesse.
+
+II.--Explication de ce rapport. L'homme ne peut vivre que si ses besoins
+sont en harmonie avec ses moyens; ce qui implique une limitation de ces
+derniers. C'est la socit qui les limite; comment cette influence
+modratrice s'exerce normalement. Comment elle est empche par les
+crises; d'o drglement, anomie, suicides. Confirmation tire des
+rapports du suicide et de la richesse.
+
+III.--L'anomie est actuellement l'tat chronique dans le monde
+conomique. Suicides qui en rsultent. Constitution du suicide anomique.
+
+IV.--Suicides dus l'anomie conjugale. Le veuvage. Le divorce.
+Paralllisme des divorces et des suicides. Il est d une constitution
+matrimoniale qui agit en sens contraire sur les poux et sur les
+pouses; preuves l'appui. En quoi consiste cette constitution
+matrimoniale. L'affaiblissement de la discipline matrimoniale
+qu'implique le divorce aggrave la tendance au suicide des hommes,
+diminue celle des femmes. Raison de cet antagonisme. Preuves
+confirmatives de cette explication.
+
+Conception du mariage qui se dgage de ce chapitre.
+
+CHAPITRE VI
+
+FORMES INDIVIDUELLES DES DIFFRENTS TYPES DE SUICIDES
+
+
+Utilit et possibilit de complter la classification tiologique qui
+prcde par une classification morphologique.
+
+I.--Formes fondamentales que prennent les trois courants suicidognes en
+s'incarnant chez les individus. Formes mixtes qui rsultent de la
+combinaison de ces formes fondamentales.
+
+II.--Faut-il faire intervenir dans cette classification l'instrument de
+mort choisi? Que ce choix dpend de causes sociales. Mais ces causes
+sont indpendantes de celles qui dterminent le suicide. Elles ne
+ressortissent donc pas la prsente recherche.
+
+Tableau synoptique des diffrents types de suicides.
+
+LIVRE III
+
+DU SUICIDE COMME PHNOMNE SOCIAL EN GNRAL
+
+CHAPITRE I
+
+L'LMENT SOCIAL DU SUICIDE
+
+
+I.--Rsultats de ce qui prcde. Absence de relations entre le taux des
+suicides et les phnomnes cosmiques ou biologiques. Rapports dfinis
+avec les faits sociaux. Le taux social correspond donc un penchant
+collectif de la socit.
+
+II.--La constance et l'individualit de ce taux ne peut pas s'expliquer
+autrement. Thorie de Qutelet pour en rendre compte: l'homme moyen.
+Rfutation: la rgularit des donnes statistiques se retrouve mme dans
+des faits qui sont en dehors de la moyenne. Ncessit d'admettre une
+force ou un groupe de forces collectives dont le taux social des
+suicides exprime l'intensit.
+
+III.--Ce qu'il faut entendre par cette force collective: c'est une
+ralit extrieure et suprieure l'individu. Expos et examen des
+objections faites cette conception:
+
+1 Objection d'aprs laquelle un fait social ne peut se transmettre que
+par traditions inter-individuelles. Rponse: le taux des suicides ne
+peut se transmettre ainsi.
+
+2 Objection diaprs laquelle l'individu est tout le rel de la socit.
+Rponse: _a_) Comment des choses matrielles, extrieures aux individus,
+sont riges en faits sociaux et jouent en cette qualit un rle _sui
+generis;_ _b_) Les faits sociaux qui ne s'objectivent pas sous cette
+forme dbordent chaque conscience individuelle. Ils ont pour substrat
+l'agrgat form par les consciences individuelles runies en socit.
+Que cette conception n'a rien d'ontologique.
+
+IV.--Application de ces ides au suicide.
+
+CHAPITRE II
+
+RAPPORTS DU SUICIDE AVEC LES AUTRES PHNOMNES SOCIAUX
+
+
+Mthode pour dterminer si le suicide doit tre class parmi les faits
+moraux ou immoraux.
+
+I.--Expos historique des dispositions juridiques ou morales en usage
+dans les diffrentes socits relativement au suicide. Progrs continu
+de la rprobation dont il est l'objet, sauf aux poques de dcadence.
+Raison d'tre de cette rprobation; qu'elle est plus que jamais fonde
+dans la constitution normale des socits modernes.
+
+II.--Rapports du suicide avec les autres formes de l'immoralit. Le
+suicide et les attentats contre la proprit; absence de tout rapport.
+Le suicide et l'homicide; thorie d'aprs laquelle ils consisteraient
+tous deux en un mme tat organico-psychique, mais dpendraient de
+conditions sociales antagonistes.
+
+III.--Discussion de la premire partie de la proposition. Que le sexe,
+l'ge, la temprature n'agissent pas de la mme manire sur les deux
+phnomnes.
+
+IV.--Discussion de la deuxime partie. Cas o l'antagonisme ne se
+vrifie pas. Cas, plus nombreux, o il se vrifie. Explication de ces
+contradictions apparentes: existence de types diffrents de suicides
+dont les uns excluent l'homicide tandis que les autres dpendent des
+mmes conditions sociales. Nature de ces types; pourquoi les premiers
+sont actuellement plus nombreux que les seconds.
+
+Comment ce qui prcde claire la question des rapports historiques de
+l'gosme et de l'altruisme.
+
+CHAPITRE III
+
+CONSQUENCES PRATIQUES
+
+
+I.--La solution du problme pratique varie selon qu'on attribue l'tat
+prsent du suicide un caractre normal ou anormal. Comment la question
+se pose malgr la nature immorale du suicide. Raisons de croire que
+l'existence d'un taux modr de suicides n'a rien de morbide. Mais
+raisons de croire que le taux actuel chez les peuples europens est
+l'indice d'un tat pathologique.
+
+II.--Moyens proposs pour conjurer le mal: 1 mesures rpressives.
+Quelles sont celles qui seraient possibles. Pourquoi elles ne sauraient
+avoir qu'une efficacit restreinte; 2 l'ducation. Elle ne peut
+rformer l'tat moral de la socit parce qu'elle n'en est que le
+reflet. Ncessit d'atteindre en elles-mmes les causes des courants
+suicidognes; qu'on peut toutefois ngliger le suicide altruiste dont
+l'tat n'a rien d'anormal.
+
+Le remde contre le suicide goste: rendre plus consistants les groupes
+qui encadrent l'individu. Lesquels sont le plus propres ce rle? Ce
+n'est ni la socit politique qui est trop loin de l'individu--ni la
+socit religieuse qui ne le socialise qu'en lui retirant la libert de
+penser--ni la famille qui tend se rduire au couple conjugal. Les
+suicides des poux progressent comme ceux des clibataires.
+
+III.--Du groupe professionnel. Pourquoi il est seul en tat de remplir
+cette fonction. Ce qu'il doit devenir pour cela. Comment il peut
+constituer un milieu moral.--Comment il peut contenir aussi le suicide
+anomique.--Cas de l'anomie conjugale. Position antinomique du problme:
+l'antagonisme des sexes. Moyens d'y remdier.
+
+IV.--Conclusion. L'tat prsent du suicide est l'indice d'une misre
+morale. Ce qu'il faut entendre par une affection morale de la socit.
+Comment la rforme propose est rclame par l'ensemble de notre
+volution historique. Disparition de tous les groupes sociaux
+intermdiaires entre l'individu et l'tat; ncessit de les
+reconstituer. La dcentralisation professionnelle oppose la
+dcentralisation territoriale; comment elle est la base ncessaire de
+l'organisation sociale.
+
+Importance de la question du suicide; sa solidarit avec les plus grands
+problmes pratiques de l'heure actuelle. {~--- UTF-8 BOM ---~} PLANCHES
+
+I.--Suicides et alcoolisme en France (4 cartes)
+
+II.--Suicides en France par arrondissements
+
+III.--Suicides dans l'Europe Centrale
+
+IV.--Suicides et densit familiale en France
+
+V.--Suicides et richesse en France
+
+VI.--Tableau des suicides des poux et des veufs des deux sexes, selon
+qu'ils ont ou n'ont pas d'enfants. Nombres absolus.
+
+NOTES:
+
+[1: _Les rgles de la Mthode sociologique_, Paris, F. Alcan, 1895.]
+
+[2: Et pourtant, nous montrerons (p. 368, note) que cette manire de
+voir, loin d'exclure toute libert, apparat comme le seul moyen de la
+concilier avec le dterminisme que rvlent les donnes de la
+statistique.]
+
+[3: Reste un trs petit nombre de cas qui ne sauraient s'expliquer
+ainsi, mais qui sont plus que suspects. Telle l'observation, rapporte
+par Aristote, d'un cheval qui, en dcouvrant qu'on lui avait fait
+saillir sa mre, sans qu'il s'en apert et aprs qu'il s'y tait
+plusieurs fois refus, se serait intentionnellement prcipit du haut
+d'un rocher (_Hist. des anim._, IX, 47). Les leveurs assurent que le
+cheval n'est aucunement rfractaire l'inceste. Voir sur toute cette
+question, Westcott, _Suicide_, p. 174-179.]
+
+[4: Nous avons mis entre parenthses les nombres qui se rapportent ces
+annes exceptionnelles.]
+
+[5: Dans le tableau, nous avons reprsent alternativement par des
+chiffres ordinaires ou par des chiffres gras les sries de nombres qui
+reprsentent ces diffrentes ondes de mouvement, afin de rendre
+matriellement sensible l'individualit de chacune d'elles.]
+
+[6: Wagner avait dj compar de cette manire la mortalit et la
+nuptialit (_Die Gesetzmassigkeit,_ etc., p. 87).]
+
+[7: D'aprs Bertillon, article _Mortalit_ du _Dictionnaire
+Encyclopdique des sciences mdicales_, t. LXI, p. 738.]
+
+[8: Bien entendu, en nous servant de cette expression nous n'entendons
+pas du tout hypostasier la conscience collective. Nous n'admettons pas
+plus d'me substantielle dans la socit que dans l'individu. Nous
+reviendrons, d'ailleurs, sur ce point.]
+
+[9: V. L. III, ch. I.]
+
+[10: On trouvera en tte de chaque chapitre, quand il y a lieu, la
+bibliographie spciale des questions particulires qui y sont traites.
+Voici les indications relatives la bibliographie gnrale du suicide.
+
+I.--_Publications statistiques officielles dont nous nous sommes
+principalement servi:_
+
+Oesterreischische Statistik (Statistik des Sanittswesens).--Annuaire
+statistique de la Belgique.--Zeitschrift des Koeniglisch Bayerischen
+statistischen bureau.--Preussische Statistik (Sterblichkeit nach
+Todesursachen und Altersclassen der gestorbenen).--Wrtembrgische
+Iahrbcher fr Statistik und Landeskunde.--Badische Statistik.--Tenth
+Census of the United States. Report on the Mortality and vital statistic
+of the United States 1880, 11e partie.--Annuario statistico
+Italiano.--Statistica delle cause delle Morti in tutti i communi del
+Regno.--Relazione medico-statistica sulle conditione sanitarie
+dell'Exercito Italiano.--Statistische Nachrichten des Grossherzogthums
+Oldenburg.--Compte-rendu gnral de l'administration de la justice
+criminelle en France.
+
+Statistisches Iahrbuch der Stadt Berlin.--Statistik der Stadt
+Wien.--Statistisches Handbuch fr den Hamburgischen Staat.--Jahrbuch fr
+die amtliche Statistik der Bremischen Staaten.--Annuaire statistique de
+la ville de Paris.
+
+On trouvera en outre des renseignements utiles dans les articles
+suivants: Platter, _Ueber die Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren
+1819-1872_. In _Statist. Monatsch._, 1876.--Brattassvic, _Die
+Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren 1873-77_, In _Stat. Monatsch._,
+1878, p. 429.--Ogle, _Suicides in England and Wales in relation to Age,
+Sexe, Season and Occupation_. In _Journal of the statistical Society_,
+1886.--Rossi, _Il Suicidio nella Spagna nel 1884_. _Arch. di
+psychiatria_, Turin, 1886.
+
+II.--_tudes sur le suicide en gnral_.
+
+De Guerry, _Statistique morale de la France_, Paris, 1835, et
+_Statistique morale compare de la France et de l'Angleterre_, Paris,
+1864.--Tissot, _De la manie du suicide et de l'esprit de rvolte, de
+leurs causes et de leurs remdes_, Paris, 1841.--Etoc-Demazy,
+_Recherches statistiques sur le suicide_, Paris, 1844.--Lisle, _Du
+suicide_, Paris, 1856.--Wappus, _Allgemeine Bevlkerungsstatistik_,
+Leipzig, 1861.--Wagner, _Die Gesetzmssigkeit in den scheinbar
+willkrlichen menschlichen Handlungen_, Hambourg, 1864, 2e
+partie.--Brierre de Boismont, _Du suicide et de la folie-suicide_,
+Paris, Germer Baillire, 1865.--Douay, _Le suicide ou la mort
+volontaire_, Paris, 1870.--Leroy, _tude sur le suicide et les maladies
+mentales dans le dpartement de Seine-et-Marne_, Paris,
+1870.--Oettingen, _Die Moralstatistik_, 3e Auflage, Erlangen, 1882, p.
+786-832 et tableaux annexes 103-120.--Du mme, _Ueber acuten und
+chronischen Selbstmord_, Dorpat, 1881.--Morselli, _Il suicidio_, Milan,
+1879.--Legoyt, _Le suicide ancien et moderne_, Paris, 1881.--Masaryk,
+_Der Selbstmord als sociale Massenerscheinung_, Vienne, 1881.--Westcott,
+_Suicide, its history, litterature_, etc., Londres, 1885.--Motta,
+_Bibliografia del Suicidio_, Bellinzona, 1890.--_Corre, Crime et
+suicide_, Paris, 1891.--Bonomelli, _Il Suicidio_, Milan, 1892.--Mayr,
+_Selbstmordstatistik_, In _Handwrterbuch der Staatswissenschaften,
+herausgegeben von Conrad, Erster Supplementband_, Iena, 1895.]
+
+[11: _Bibliographie_.--Falret, _De l'hypocondrie et du suicide_, Paris,
+1822.--Esquirol, _Des maladies mentales_, Paris, 1838 (t. I, p. 526-676)
+et article _Suicide_, in _Dictionnaire de mdecine_, en 60
+vol.--Cazauvieilh, _Du suicide et de l'alination mentale_, Paris,
+1840.--Etoc Demazy, _De la folie dans la production du suicide_, in
+_Annales mdico-psych._, 1844.--Bourdin, _Du suicide considr comme
+maladie_, Paris, 1845.--Dechambre, _De la monomanie homicide-suicide_,
+in _Gazette mdic._, 1852.--Jousset, _Du suicide, et de la monomanie
+suicide_, 1858.--Brierre de Boismont, _op. cit._--Leroy, _op.
+cit._--Art. _Suicide_, du _Dictionnaire de mdecine et de chirurgie,
+pratique_, t. XXXIV, p. 117.--Strahan, Suicide and Insanity, Londres,
+1824.
+
+Lunier, _De la production et de la consommation des boissons alcooliques
+en France_, Paris, 1877.--Du mme, art. in _Annales mdico-psych._,
+1872; _Journal de la Soc. de stat._, 1878.--Prinzing, _Trunksucht und
+Selbstmord_, Leipzig, 1895.]
+
+[12: Dans la mesure o la folie est elle-mme purement individuelle. En
+ralit, elle est, en partie, un phnomne social. Nous reviendrons sur
+ce point.]
+
+[13: _Maladies mentales_, t. I, p. 639.]
+
+[14: _Ibid._, t. I, p. 665.]
+
+[15: _Du suicide_, etc., p. 137.]
+
+[16: In _Annales mdico-psych._, t. VII, p. 287.]
+
+[17: _Maladies mentales_, t. I, p. 528.]
+
+[18: V. Brierre de Boismont, p. 140.]
+
+[19: _Maladies mentales_, 437.]
+
+[20: V. article _Suicide_ du _Dictionnaire de mdecine et de chirurgie
+pratique_.]
+
+[21: Il ne faut pas confondre ces hallucinations avec celles qui
+auraient pour effet de faire mconnatre au malade les risques qu'il
+court, par exemple, de lui faire prendre une fentre pour une porte.
+Dans ce cas, il n'y a pas de suicide d'aprs la dfinition prcdemment
+donne, mais mort accidentelle.]
+
+[22: Bourdin, _op. cit._, p. 43.]
+
+[23: Falret, _Hypochondrie et suicide_, p. 299-307.]
+
+[24: _Suicide et folie-suicide_, p. 397.]
+
+[25: Brierre, _op. cit._, p. 574.]
+
+[26: _Ibid._, p. 314.]
+
+[27: _Maladies mentales_, t. I, p. 529.]
+
+[28: _Hypochondrie et suicide_, p. 3.]
+
+[29: Koch, _Zur Statistik der Geisteskrankheiten_. Stuttgart, 1878, p.
+73.]
+
+[30: D'aprs Morselli.]
+
+[31: D'aprs Koch, _op. cit._, p. 108-119.]
+
+[32: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]
+
+[33: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]
+
+[34: V. Tableau IX, ci-dessous.]
+
+[35: Koch, _op. cit._, p. 139-146.]
+
+[36: Koch, _op. cit._, p. 81.]
+
+[37: La premire partie du tableau est emprunte l'article _Alination
+mentale_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre (t. III, p. 34); la
+seconde Oettingen, _Moralstatistik_, tableau annexe 97.]
+
+[38: _Op. cit._, p. 238.]
+
+[39: _Op. cit._, p. 404.]
+
+[40: Morselli ne le dclare pas expressment, mais cela ressort des
+chiffres mmes qu'il donne. Ils sont trop levs pour reprsenter les
+seuls cas de folie. Cf. le tableau donn dans le _Dictionnaire_ de
+Dechambre et o la distinction est faite. On y voit clairement que
+Morselli a totalis les fous et les idiots.]
+
+[41: Des pays d'Europe sur lesquels Koch nous renseigne nous avons
+laiss seulement de ct la Hollande, les informations que l'on possde
+sur l'intensit qu'y a la tendance au suicide ne paraissant pas
+suffisantes.]
+
+[42: _Op. cit._, p. 403.]
+
+[43: La preuve, il est vrai, n'en a jamais t faite d'une manire tout
+ fait dmonstrative. En tout cas, s'il y a progrs, nous ignorons le
+coefficient d'acclration.]
+
+[44: V. Liv. II, chap. IV.]
+
+[45: On a un exemple frappant de cette ambigut dans les ressemblances
+et les contrastes que la littrature franaise prsente avec la
+littrature russe. La sympathie avec laquelle nous avons accueilli la
+seconde dmontre qu'elle n'est pas sans affinits avec la ntre. Et en
+effet, on sent chez les crivains des deux nations une dlicatesse
+maladive du systme nerveux, une certaine absence d'quilibre mental et
+moral. Mais comme ce mme tat, biologique et psychologique la fois,
+produit des consquences sociales diffrentes! Tandis que la littrature
+russe est idaliste l'excs, tandis que la mlancolie dont elle est
+empreinte, ayant pour origine une compassion active pour la douleur
+humaine, est une de ces tristesses saines qui excitent la foi et
+provoquent l'action, la ntre se pique de ne plus exprimer que des
+sentiments de morne dsespoir et reflte un inquitant tat de
+dpression. Voil comment un mme tat organique peut servir des fins
+sociales presque opposes.]
+
+[46: D'aprs le _Compte gnral de l'administration de la justice
+criminelle_, anne 1887.--V. planche I, p. 48.]
+
+[47: _De la production et de la consommation des boissons alcooliques en
+France_, p. 174-175.]
+
+[48: V. planche I, ci-dessus.]
+
+[49: _Ibid._]
+
+[50: D'aprs Lunier, _op. cit._, p. 180 et suiv. On trouvera des
+chiffres analogues, se rapportant d'autres annes, dans Prinzing, _op.
+cit._, p. 58.]
+
+[51: Pour ce qui est de la consommation du vin, elle varie plutt en
+raison inverse du suicide. C'est dans le Midi qu'on boit le plus de vin,
+c'est l que les suicides sont le moins nombreux. On n'en conclut pas
+pourtant que le vin garantit contre le suicide.]
+
+[52: D'aprs Prinzing, _op. cit._, p. 75.]
+
+[53: On a quelquefois allgu, pour dmontrer l'influence de l'alcool,
+l'exemple de la Norwge o la consommation des boissons alcooliques et
+le suicide ont diminu paralllement depuis 1830. Mais, en Sude,
+l'alcoolisme a galement diminu et dans les mmes proportions, alors
+que le suicide n'a cess d'augmenter (115 cas pour un million en
+1886-88, au lieu de 63 en 1821-1830). Il en est de mme en Russie.
+
+Afin que le lecteur ait en mains tous les lments de la question, nous
+devons ajouter que la proportion des suicides que la statistique
+franaise attribue soit des accs d'ivrognerie soit l'ivrognerie
+habituelle, est passe de 6,69 % en 1849 13,41 % en 1876. Mais
+d'abord, il s'en faut que tous ces cas soient imputables l'alcoolisme
+proprement dit qu'il ne faut pas confondre avec la simple ivresse ou la
+frquentation du cabaret. Ensuite, ces chiffres, quelle qu'en soit la
+signification exacte, ne prouvent pas que l'abus des boissons
+spiritueuses ait une bien grande part dans le taux des suicides. Enfin,
+nous verrons plus loin pourquoi on ne saurait accorder une grande valeur
+aux renseignements que nous fournit ainsi la statistique sur les causes
+prsumes des suicides.]
+
+[54: Notamment Wagner, _Gesetzmssigkeit_, etc., p. 165 et suiv.;
+Morselli, p. 158; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 760.]
+
+[55: _L'espce humaine_, p. 28. Paris, Flix Alcan.]
+
+[56: Article _Anthropologie_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre, t.
+V.]
+
+[57: Nous ne parlons pas des classifications proposes par Wagner et par
+Oettingen; Morselli lui-mme en a fait la critique d'une manire
+dcisive (p. 160).]
+
+[58: Pour expliquer ces faits, Morselli suppose, sans donner de preuves
+ l'appui, qu'il y a de nombreux lments celtiques en Angleterre et,
+pour les Flamands, il invoque l'influence du climat.]
+
+[59: Morselli, _op. cit._, p. 189.]
+
+[60: _Mmoires d'anthropologie_, t. I, p. 320.]
+
+[61: L'existence de deux grandes masses rgionales, l'une forme de 15
+dpartements septentrionaux o prdominent les hautes tailles (39
+exempts seulement pour mille conscrits), l'autre compose de 24
+dpartements du Centre et de l'Ouest, et o les petites tailles sont
+gnrales (de 98 130 exemptions pour mille), parat incontestable.
+Cette diffrence est-elle un produit de la race? C'est dj une question
+beaucoup plus difficile rsoudre. Si l'on songe qu'en trente ans la
+taille moyenne en France a sensiblement chang, que le nombre des
+exempts pour cette cause est pass de 92,80 en 1831 59,40 pour mille
+en 1860, on sera en droit de se demander si un caractre aussi mobile
+est un bien sr critre pour reconnatre l'existence de ces types
+relativement immuables qu'on appelle des races. Mais, en tout cas, la
+manire dont les groupes intermdiaires, intercals par Broca entre ces
+deux types extrmes, sont constitus, dnomms et rattachs soit la
+souche kymrique soit l'autre, nous parat laisser place bien plus de
+doute encore. Les raisons d'ordre morphologique sont ici impossibles.
+L'anthropologie peut bien tablir quelle est la taille moyenne dans une
+rgion donne, non de quels croisements cette moyenne rsulte. Or les
+tailles intermdiaires peuvent tre aussi bien dues ce que des Celtes
+se sont croiss avec des races de plus haute stature, qu' ce que des
+Kymris se sont allis des hommes plus petits qu'eux. La distribution
+gographique ne peut pas davantage tre invoque, car il se trouve que
+ces groupes mixtes se rencontrent un peu partout, au Nord-Ouest (la
+Normandie et la Basse-Loire), au Sud-Ouest (l'Aquitaine), au Sud (la
+Province romaine), l'Est (la Lorraine) etc. Restent donc les argumenta
+historiques qui ne peuvent tre que trs conjecturaux. L'histoire sait
+mal comment, quand, dans quelles conditions et proportions les
+diffrentes invasions et infiltrations de peuples ont eu lieu. plus
+forte raison, ne peut-elle nous aider dterminer l'influence qu'elles
+ont eue sur la constitution organique des peuples.]
+
+[62: Surtout si l'on dfalque la Seine qui, cause des conditions
+exceptionnelles dans lesquelles elle se trouve, n'est pas exactement
+comparable aux autres dpartements.]
+
+[63: V. plus bas, liv. II, ch. IV, I.]
+
+[64: Broca, _op. cit._, t. I, p. 394.]
+
+[65: V. Topinard, _Anthropologie_, p. 464.]
+
+[66: La mme remarque s'applique l'Italie. L aussi, les suicides sont
+plus nombreux au Nord qu'au Midi et, d'un autre ct, la taille moyenne
+des populations septentrionales est suprieure lgrement celle des
+rgions mridionales. Mais c'est que la civilisation actuelle de
+l'Italie est d'origine pimontaise et que, d'un autre ct, les
+Pimontais se trouvent tre un peu plus grands que les gens du Sud.
+L'cart est, du reste, faible. Le _maximum_ qui s'observe en Toscane et
+en Vntie, est de 1 m. 65, le _minimum_, en Calabre, est de 1 m. 60, du
+moins pour ce qui regarde le continent italien. En Sardaigne, la taille
+s'abaisse 1 m. 58.]
+
+[67: _Sur les fonctions du cerveau_, Paris, 1825.]
+
+[68: _2 Maladies mentales_, t. I, p. 582.]
+
+[69: _Suicide_, p. 197.]
+
+[70: Cit par Legoyt, p. 242.]
+
+[71: _Suicide_, p. 17-19.]
+
+[72: D'aprs Morselli, p. 410.]
+
+[73: Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 59; Cazauvieilh, _op. cit._, p.
+19.]
+
+[74: Ribot, _L'hrdit_, p. 145. Paris, Flix Alcan.]
+
+[75: Lisle, _op. cit._, p. 195.]
+
+[76: Brierre, _op. cit._, p. 57.]
+
+[77: Luys, _op. cit._, p. 201.]
+
+[78: _Dictionnaire encyclopdique des sciences md._, art. _Phtisie_, t.
+LXXVI p. 542.]
+
+[79: _Op. cit._, p. 170-172.]
+
+[80: V. Morselli, p. 329 et suiv.]
+
+[81: V. Legoyt, p. 158 et suiv. Paris, Flix Alcan.]
+
+[82: Les lments de ce tableau sont emprunts Morselli.]
+
+[83: Pour les hommes, nous n'en connaissons qu'un cas, c'est celui de
+l'Italie o il se produit un stationnement entre 30 et 40 ans. Pour les
+femmes, il y a au mme ge un mouvement d'arrt qui est gnral et qui,
+par consquent, doit tre rel. Il marque une tape dans la vie
+fminine. Comme il est spcial aux clibataires, il correspond sans
+doute cette priode intermdiaire o les dceptions et les
+froissements causs par le clibat commencent tre moins sensibles, et
+o l'isolement moral qui se produit un ge plus avanc, quand la
+vieille fille reste seule, ne produit pas encore tous ses effets.]
+
+[84: _Bibliographie_.--Lombroso, _Pensiero e Meteore_; Ferri,
+_Variations thermomtriques et criminalit_. In _Archives d'Anth.
+criminelle_, 1887; Corre, _Le dlit et le suicide Brest_. In _Arch.
+d'Anth. crim._, 1890, p. 109 et suiv., 259 et suiv.; Du mme, _Crime et
+suicide_, p. 605-639; Morselli, p. 103-157.]
+
+[85: V. plus bas, liv. II, ch. IV, I.]
+
+[86: _De l'hypochondrie_, etc., p. 28.]
+
+[87: On ne peut juger de la manire dont les cas de folie se
+rpartissent entre les saisons que par le nombre des entres dans les
+asiles. Or, un tel critre est trs insuffisant; car les familles ne
+font pas interner les malades au moment prcis o la maladie clate,
+mais plus tard. De plus, en prenant ces renseignements tels que nous les
+avons, ils sont loin de montrer une concordance parfaite entre les
+variations saisonnires de la folie et celles du suicide. D'aprs une
+statistique de Cazauvieilh, sur 1.000 entres annuelles Charenton, la
+part de chaque saison serait la suivante: hiver, 222; printemps, 283;
+t, 261; automne 231. Le mme calcul fait pour l'ensemble des alins
+admis dans les asiles de la Seine donne des rsultats analogues: hiver,
+234; printemps, 266; t, 249; automne, 248. On voit: 1 que le maximum
+tombe au printemps et non en t; encore faut-il tenir compte de ce fait
+que, pour les raisons indiques, le maximum rel doit tre antrieur; 2
+que les carts entre les diffrentes saisons sont trs faibles. Ils sont
+autrement marqus pour ce qui concerne les suicides.]
+
+[88: Nous rapportons ces faits d'aprs Brierre de Boismont, _op. cit._,
+p. 60-62.]
+
+[89: Tous les mois dans ce tableau, ont t ramens 30 jours.--Les
+chiffres relatifs aux tempratures sont emprunts pour la France
+l'_Annuaire du bureau des longitudes_, et, pour l'Italie, aux _Annali
+dell'Ufficio centrale de Meteorologia._]
+
+[90: On ne saurait trop remarquer cette constance des chiffres
+proportionnels sur la signification de laquelle nous reviendrons (liv.
+III, ch. I).]
+
+[91: Il est, vrai que, suivant ces auteurs, le suicide ne serait qu'une
+varit de l'homicide. L'absence de suicides dans les pays mridionaux
+ne serait donc qu'apparente, car elle serait compense par un excdent
+d'homicides. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette
+identification. Mais, ds maintenant, comment ne pas voir que cet
+argument se retourne contre ses auteurs? Si l'excs d'homicides qu'on
+observe dans les pays chauds compense le manque de suicides, comment
+cette mme compensation ne s'tablirait-elle pas aussi pendant la saison
+chaude? D'o vient que cette dernire est la fois fertile en homicides
+de soi-mme et en homicides d'autrui?]
+
+[92: _Op. cit._, p. 148.]
+
+[93: Nous laissons de ct les chiffres qui concernent la Suisse. Ils ne
+sont calculs que sur une seule anne (1876) et, par consquent, on n'en
+peut rien conclure. D'ailleurs la hausse d'octobre novembre est bien
+faible. Les suicides passent de 83 pour mille 90.]
+
+[94: La longueur indique est celle du dernier jour du mois.]
+
+[95: Cette uniformit nous dispense de compliquer le tableau XIII. Il
+n'est pas ncessaire de comparer les variations mensuelles de la journe
+et celles du suicide dans d'autres pays que la France, puisque les unes
+et les autres sont sensiblement les mmes partout, pourvu qu'on ne
+compare pas des pays de latitudes trop diffrentes.]
+
+[96: Ce terme dsigne la partie du jour qui suit immdiatement le lever
+du soleil.]
+
+[97: On a une autre preuve du rythme de repos et d'activit par lequel
+passe la vie sociale aux diffrents moments de la journe dans la
+manire dont les accidents varient selon les heures. Voici comment,
+d'aprs le bureau de statistique prussienne, ils se rpartiraient:
+
+/*
++-------------------------+------------------------------------------+
+| De 6 heures midi | 1.011 accidents en moyenne par heure. |
++-------------------------+------------------------------------------+
+| De midi 2 heures | 686 --- --- --- |
++-------------------------+------------------------------------------+
+| De 2 heures 6 h. | 1.191 --- --- --- |
++-------------------------+------------------------------------------+
+| De 6 heures 7 h. | 979 --- --- --- |
++-------------------------+------------------------------------------+
+*/
+
+]
+
+[98: Il est remarquable que ce contraste entre la premire et la seconde
+moiti de la semaine se retrouve dans le mois. Voici, en effet, d'aprs
+Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 424, comment 4.595 suicide
+parisiens se rpartiraient:
+
+/*
++-------------------------------------------------------+------------+
+|Pendant les dix premiers jours du mois | 1.727 |
++-------------------------------------------------------+------------+
+|Pendant les dix suivants | 1.488 |
++-------------------------------------------------------+------------+
+|Pendant les dix derniers | 1.380 |
++-------------------------------------------------------+------------+
+*/
+
+L'infriorit numrique de la dernire dcade est encore plus grande
+qu'il ne ressort de ces chiffres; car cause du 31e jour, elle renferme
+souvent 11 jours au lieu de 10. On dirait que le rythme de la vie
+sociale reproduit les divisions du calendrier; qu'il y a comme un
+renouveau d'activit toutes les fois qu'on entre dans une priode
+nouvelle et une sorte d'alanguissement mesure qu'elle tend vers sa
+fin.]
+
+[99: D'aprs le _Bulletin du ministre des travaux publics_.]
+
+[100: _Ibid._ tous ces faits qui tendent dmontrer l'accroissement
+de l'activit sociale pendant l't on peut ajouter le suivant: c'est
+que les accidents sont plus nombreux pendant la belle saison que pendant
+les autres. Voici comme ils se rpartissent en Italie:
+
+/*
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+| | 1886. | 1887. | 1888. |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+|Printemps | 1.370 | 2.582 | 2.457 |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+|t | 1.823 | 3.290 | 3.085 |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+|Automne | 1.474 | 2.560 | 2.780 |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+|Hiver | 1.190 | 2.748 | 3.032 |
++--------------------------------------+---------+---------+---------+
+*/
+
+Si, ce point de vue, l'hiver vient quelquefois aprs l't, c'est
+uniquement parce que les chutes y sont plus nombreuses cause de la
+glace et que le froid, par lui-mme, produit des accidents spciaux. Si
+l'on fait abstraction de ceux qui ont cette origine, les saisons se
+rangent dans le mme ordre que pour le suicide.]
+
+[101: On remarquera de plus que les chiffres proportionnels des
+diffrentes saisons sont sensiblement les mmes dans les grandes villes
+compares, tout en diffrant de ceux qui se rapportent aux pays auxquels
+ces villes appartiennent. Ainsi nous retrouvons partout cette constance
+du taux des suicides dans les milieux sociaux identiques. Le courant
+suicidogne varie de la mme manire aux diffrents moments de l'anne
+Berlin, Vienne, Genve, Paris, etc. On pressent ds lors tout ce
+qu'il a de ralit.]
+
+[102: _Bibliographie_.--Lucas, _De l'imitation contagieuse_, Paris,
+1833.--Despine, _De la contagion morale_, 1870. _De l'imitation_,
+1871.--Moreau de Tours (Paul), _De la contagion du suicide_, Paris,
+1875.--Aubry, _Contagion du meurtre_, Paris, 1888.--Tarde, _Les lois de
+l'imitation_ (_passim_). _Philosophie pnale_, p. 319 et suiv. Paris, F.
+Alcan.--Corre, _Crime et suicide_, p. 207 et suiv.]
+
+[103: Bordier, _Vie des socits_, Paris, 1887, p. 77.--Tarde,
+_Philosophie pnale_, p. 321.]
+
+[104: Tarde, _ibid._, p. 319-320.]
+
+[105: En attribuant ces images un _processus_ d'imitation, voudrait-on
+dire qu'elles sont de simples copies des tats qu'elles expriment? Mais
+d'abord, ce serait une mtaphore singulirement grossire, emprunte
+la vieille et inadmissible thorie des espces sensibles. De plus, si
+l'on prend le mot d'imitation dans ce sens, il faut l'tendre toutes
+nos sensations et toutes nos ides indistinctement; car il n'en est
+pas dont on ne puisse dire, en vertu de la mme mtaphore, qu'elles
+reproduisent l'objet auquel elles se rapportent. Ds lors, toute la vie
+intellectuelle devient un produit de l'imitation.]
+
+[106: Il peut se faire, sans doute, dans des cas particuliers, qu'une
+mode ou une tradition soit reproduite par pure singerie; mais alors elle
+n'est pas reproduite en tant que mode ou que tradition.]
+
+[107: Il est vrai qu'on a parfois appel imitation tout ce qui n'est pas
+invention originale. ce compte, il est clair que presque tous les
+actes humains sont des faits d'imitation; car les inventions proprement
+dites sont bien rares. Mais, prcisment parce que, alors, le mot
+d'imitation dsigne peu prs tout, il ne dsigne plus rien de
+dtermin. Une pareille terminologie ne peut tre qu'une source de
+confusions.]
+
+[108: Il est vrai qu'on a parl d'une imitation logique (V. Tarde, _Lois
+de l'imitation_, 1re d., p. 158); c'est celle qui consiste reproduire
+un acte parce qu'il sert une fin dtermine. Mais une telle imitation
+n'a manifestement rien de commun avec le penchant imitatif; les faits
+qui drivent de l'une doivent donc tre soigneusement distingus de ceux
+qui sont dus l'autre. Ils ne s'expliquent pas du tout de la mme
+manire. D'un autre ct, comme nous venons de le faire voir,
+l'imitation-mode, l'imitation-coutume sont aussi logiques que les
+autres, quoiqu'elles aient certains gards leur logique spciale.]
+
+[109: Les faits imits cause du prestige moral ou intellectuel du
+sujet, individuel ou collectif, qui sert de modle, rentrent plutt dans
+la seconde catgorie. Car cette imitation n'a rien d'automatique. Elle
+implique un raisonnement: on agit comme la personne laquelle on a
+donn sa confiance, parce que la supriorit qu'on lui reconnat
+garantit la convenance de ses actes. On a pour la suivre les raisons
+qu'on a pour la respecter. Aussi n'a-t-on rien fait pour expliquer de
+tels actes quand on a simplement dit qu'ils taient imits. Ce qui
+importe, c'est de savoir les causes de la confiance ou du respect qui
+ont dtermin cette soumission.]
+
+[110: Et encore, comme nous le verrons plus bas, l'imitation, elle
+seule, n'est-elle une explication suffisante que bien rarement.]
+
+[111: Car il faut bien se dire que nous ne savons que vaguement en quoi
+il consiste. Comment, au juste, se produisent les combinaisons d'o
+rsulte l'tat collectif, quels sont les lments qui y entrent, comment
+se dgage l'tat dominant, toutes ces questions sont beaucoup trop
+complexes pour pouvoir tre rsolues par la seule introspection. Toute
+sorte d'expriences et d'observations seraient ncessaires qui ne sont
+pas faites. Nous savons encore bien mal comment et d'aprs quelles lois
+mme les tats mentaux de l'individu isol se combinent entre eux;
+plus forte raison, sommes-nous loin de connatre le mcanisme des
+combinaisons beaucoup plus compliques qui rsultent de la vie en
+groupe. Nos explications ne sont trop souvent que des mtaphores. Nous
+ne songeons donc pas considrer ce que nous en avons dit plus haut
+comme une expression exacte du phnomne; nous nous sommes seulement
+propos de faire voir qu'il y avait l tout autre chose que de
+l'imitation.]
+
+[112: V. le dtail des faits dans Legoyt, _op. cit._, p. 227 et suiv.]
+
+[113: V. des faits semblables dans Ebrard, _op. cit._, p. 376.]
+
+[114: III, 26.]
+
+[115: _Essais_, II, 3.]
+
+[116: On verra plus loin que, dans toute socit, il y a de tout temps
+et normalement une disposition collective qui se traduit sous forme de
+suicides. Cette disposition diffre de ce que nous proposons d'appeler
+pidmie, en ce qu'elle est chronique, qu'elle constitue un lment
+normal du temprament moral de la socit. L'pidmie est, elle aussi,
+une disposition collective, mais qui clate exceptionnellement, qui
+rsulte de causes anormales et, le plus souvent, passagres.]
+
+[117: V. planche II, ci-dessous.]
+
+[118: _Op. cit._, p. 213.--D'aprs le mme auteur, mme les dpartements
+complets de Marne et de Seine-et-Marne auraient, en 1865-66, dpass la
+Seine. La Marne aurait alors compt 1 suicide sur 2.791 habitants; la
+Seine-et-Marne, 1 sur 2.768; la Seine, 1 sur 2.822.]
+
+[119: Bien entendu, il ne saurait tre question d'une influence
+contagieuse. Ce sont trois chefs-lieux d'arrondissement, d'importance
+peu prs gale, et spars par une multitude de communes dont les taux
+sont trs diffrents. Tout ce que prouve, au contraire, ce
+rapprochement, c'est que les groupes sociaux de mme dimension et placs
+dans des conditions d'existence suffisamment analogues, ont un mme taux
+de suicides, sans qu'il soit pour cela ncessaire qu'ils agissent les
+uns sur les autres.]
+
+[120: _Op. cit._, p. 193-194. La trs petite commune qui tient la tte
+(Lesche) compte 1 suicide sur 630 habitants, soit 1.587 suicides pour un
+million, de quatre cinq fois plus que Paris. Et ce ne sont pas l des
+cas particuliers la Seine-et-Marne. Nous devons l'obligeance du Dr
+Legoupils, de Trouville, des renseignements sur trois communes
+minuscules de l'arrondissement de Pont-l'vque, Villerville (978 h.),
+Cricqueboeuf (150 h.) et Pennedepie (333 h.). Le taux des suicides
+calcul pour des priodes qui varient entre 14 et 25 ans, y est
+respectivement de 429, de 800 et de 1081 pour 1 million d'habitants.
+
+Sans doute, il reste vrai, en gnral, que les grandes villes comptent
+plus de suicides que les petites ou que les campagnes. Mais la
+proposition n'est vraie qu'en gros et comporte bien des exceptions. Il y
+a, d'ailleurs, une manire de la concilier avec les faits qui prcdent
+et qui paraissent la contredire. Il suffit d'admettre que les grandes
+villes se forment et se dveloppent sous l'influence des mmes causes
+qui dterminent le dveloppement du suicide, plus qu'elles ne
+contribuent le dterminer elles-mmes. Dans ces conditions, il est
+naturel qu'elles soient nombreuses dans les rgions fcondes en
+suicides, mais sans qu'elles aient le monopole des morts volontaires;
+rares, au contraire, l o l'on se tue peu, sans que le petit nombre des
+suicides soit d leur absence. Ainsi leur taux moyen serait en gnral
+suprieur celui des campagnes tout en pouvant lui tre infrieur dans
+certains cas.]
+
+[121: Voir planche III, ci-dessous.]
+
+[122: Voir mme planche et, pour le dtail des chiffres par canton, liv.
+II, ch. V, tableau XXVI.]
+
+[123: _Trait des maladies mentales_, p. 243.]
+
+[124: _De la contagion du suicide_, p. 42.]
+
+[125: V. notamment Aubry, _Contagion du meurtre_, 1re dit., p. 87.]
+
+[126: Nous entendons par l l'individu, abstraction faite de tout ce que
+la confiance ou l'admiration collective peuvent lui ajouter de pouvoir.
+Il est clair, en effet, qu'un fonctionnaire ou un homme populaire, outre
+les forces individuelles qu'ils tiennent de la naissance, incarnent des
+forces sociales qu'ils doivent aux sentiments collectifs dont ils sont
+l'objet et qui leur permettent d'avoir une action sur la marche de la
+socit. Mais ils n'ont cette influence qu'autant qu'ils sont autre
+chose que des individus.]
+
+[127: V. Delage, _La structure du protoplasme et les thories de
+l'hrdit_, Paris, 1895, p. 813 et suiv.]
+
+[128: 1 D'aprs Legoyt, p. 342.]
+
+[129: D'aprs Oettingen, _Moralstatistik_, tables annexes, p. 110.]
+
+[130: _Op. cit._, p. 358.]
+
+[131: La population au-dessous de 15 ans a t dfalque.]
+
+[132: Nous n'avons pas de renseignements sur l'influence des cultes en
+France. Voici pourtant ce que dit Leroy dans son tude sur la
+Seine-et-Marne: dans les communes de Quincy, Nanteuil-les-Meaux,
+Mareuil, les protestants donnent un suicide sur 310 habitants, les
+catholiques 1 sur 678 (_op. cit._, p. 203).]
+
+[133: _Handwoerterbuch der Staatswissenschaften_, Supplment, t. I, p.
+702.]
+
+[134: Reste le cas de l'Angleterre, pays non catholique o l'on ne se
+tue pas beaucoup. Il sera expliqu plus bas.]
+
+[135: La Bavire est encore la seule exception: les juifs s'y tuent deux
+fois plus que les catholiques. La situation du judasme dans ce pays
+a-t-elle quelque chose d'exceptionnel? Nous ne saurions le dire.]
+
+[136: Legoyt, _op. cit._, p. 205; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 654.]
+
+[137: Il est vrai que la statistique des suicides anglais n'est pas
+d'une grande exactitude. cause des pnalits attaches au suicide,
+beaucoup de cas sont ports comme morts accidentelles. Cependant, ces
+inexactitudes ne suffisent pas expliquer l'cart si considrable entre
+ce pays et l'Allemagne.]
+
+[138: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 626.]
+
+[139: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.]
+
+[140: Dans une de ces priodes (1877-78) la Bavire dpasse lgrement
+la Prusse; mais le fait ne se produit que cette seule fois.]
+
+[141: Oettingen, _ibid._, p. 582.]
+
+[142: Morselli, _op. cit._, p. 223.]
+
+[143: D'ailleurs, on verra plus loin, que renseignement secondaire et
+suprieur sont galement plus dvelopps chez les protestants que chez
+les catholiques.]
+
+[144: Les chiffres relatifs aux poux lettrs sont emprunts
+Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 85; ils se rapportent aux
+annes 1872-78, les suicides la priode 1864-76.]
+
+[145: V. _Annuaire statistique de la France_, 1892-94, p. 50 et 51.]
+
+[146: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.]
+
+[147: Compte gnral de la justice criminelle de 1882, p. CXV.]
+
+[148: V. Prinzing, _op. cit._, p. 28-31.--Il est curieux qu'en Prusse la
+presse et les arts donnent un chiffre assez ordinaire (279 suicides).]
+
+[149: Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableau 83.]
+
+[150: Morselli, p. 223.]
+
+[151: Oettingen, _ibid._, p. 577.]
+
+[152: l'exception de l'Espagne. Mais, outre que l'exactitude de la
+statistique espagnole nous laisse sceptique, l'Espagne n'est pas
+comparable aux grandes nations de l'Europe centrale et septentrionale.]
+
+[153: Baly et Boudin. Nous citons d'aprs Morselli, p. 225.]
+
+[154: D'aprs Alwin Petersilie, _Zur Statistik der hheren Lehranstalten
+in Preussen._ In Zeitschr. d. preus. stt. Bureau, 1877, p. 109 et
+suiv.]
+
+[155: _Zeitschr. d. pr. stat. Bureau_, 1889, p. XX.]
+
+[156: Voici, en effet, de quelle manire trs ingale les protestants
+frquentent les tablissements d'enseignement secondaire dans les
+diffrentes provinces de Prusse:
+
+/*
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+| | RAPPORT DE LA POPULATION | RAPPORT | DIFFRENCE |
+| | protestante | moyen des | entre le |
+| | la population totale | lves | deuxime |
+| | |protestants| rapport et |
+| | | au total | le premier |
+| | |des lves | |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+|1er groupe| De 98,7 87,2 %--Moyenne 94,6 | 90,8 | - 3,8 |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+|2e ---- | De 80 50 % -- --- 70,3. | 75,3 | + 5 |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+|3e ---- | De 50 40 % -- --- 46,4. | 56,0 | + 10,4 |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+|4e ---- | Au-dessous. -- --- 29,2. | 61,0 | + 31,8 |
++----------+--------------------------------+-----------+------------+
+*/
+
+Ainsi, l o le protestantisme est en grande majorit, sa population
+scolaire n'est pas en rapport avec sa population gnrale. Ds que la
+minorit catholique s'accrot, la diffrence entre les deux populations,
+de ngative, devient positive et cette diffrence positive devient plus
+grande mesure que les protestants deviennent moins nombreux. Le culte
+catholique, lui aussi, montre plus de curiosit intellectuelle l o il
+est en minorit (V. Oettingen, _Moralstatistik_, p. 650).]
+
+[157: La seule prescription pnale que nous connaissions est celle dont
+nous parle Flavius Josphe, dans son _Histoire de la guerre des Juifs
+contre les Romains_ (III, 25), et il y est simplement dit que les corps
+de ceux qui se donnent volontairement la mort demeurent sans spulture
+jusqu'aprs le coucher du soleil, quoiqu'il soit permis d'enterrer
+auparavant ceux qui ont t tus la guerre. On peut mme se demander
+si c'est l une mesure pnale.]
+
+[158: V. Wagner, _Die Gesetzmssigkeit_, etc., p. 177.]
+
+[159: V. article _Mariage_, in _Dictionnaire encyclopdique des sciences
+mdicales_, 2e srie. V. p. 50 et suiv.--Cf., sur cette question, J.
+Bertillon fils, _Les clibataires, les veufs et les divorcs au point de
+vue du mariage_, in _Revue scientifique_, fvrier 1879.--Du mme, un
+article dans le _Bulletin de la socit d'anthropologie_, 1880, p. 280
+et suiv.--Durkheim, _Suicide et natalit_, in _Revue philosophique_,
+novembre 1888.]
+
+[160: Nous supposons que l'ge moyen des groupes est le mme qu'en
+France. L'erreur qui peut rsulter de cette supposition est trs
+lgre.]
+
+[161: condition de considrer les deux sexes runis. On verra plus
+tard l'importance de cette remarque (livre II, ch. V, 3).]
+
+[162: V. Bertillon, art., _Mariage_, in _Dict. Encycl._, 2e srie. V. p.
+52.--Morselli, p. 348.--_Corre, Crime et suicide_, p. 472.]
+
+[163: Et pourtant le travail faire pour runir ces informations,
+considrable quand il est entrepris par un particulier, pourrait tre
+effectu sans grande peine par les bureaux officiels de statistique. On
+nous donne toute sorte de renseignements sans intrt et on nous tait le
+seul qui nous permettrait d'apprcier, comme on le verra plus loin,
+l'tat o se trouve la famille dans les diffrentes socits d'Europe.]
+
+[164: Il y a bien aussi une statistique sudoise, reproduite dans le
+_Bulletin de dmographie internationale_, anne 1878, p. 195, qui donne
+les mmes renseignements. Mais elle est inutilisable. D'abord, les veufs
+y sont confondus avec les clibataires, ce qui rend la comparaison peu
+significative, car des conditions aussi diffrentes demandent tre
+distingues. Mais de plus, nous la croyons errone. Voici en effet quels
+chiffres on y trouve:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+| _Suicides pour 100.000 habitants de chaque sexe, |
+| du mme tat civil et du mme ge._ |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+| |16 |26 |36 |46 |56 |66 | AU del |
+| |25 ans|35 ans|45 ans|55 ans|65 ans|75 ans| |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+| | HOMMES |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Maris |10,51 |10,58 |18,77 |24,08 | 26,29| 20,76| 9,48 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Non-maris | 5,69 |25,73 |66,95 |90,72 |150,08|229,27| 333,35 |
+|(veufs et | | | | | | | |
+|clibataires)| | | | | | | |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+| | FEMMES |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Maries | 2,63 | 2,76 | 4,15 | 5,55 | 7,09| 4,67| 7,64 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Non-maries | 2,99 | 6,14 |13,23 |17,05 | 25,98| 51,93| 34,69 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+| _Combien les non-maris se tuent-ils de fois plus que les maris |
+| du mme sexe et du mme ge?_ |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Hommes | 0,5 | 2,4 | 3,5 | 3,7 | 5,7 | 11 | 37 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+|Femmes | 1,13 | 2,22 | 3,18 | 3,04 | 3,66| 11,12| 4,5 |
++-------------+------+------+------+------+------+------+------------+
+*/
+
+Ces rsultats nous ont, ds le premier abord, paru suspects en ce qui
+concerne l'norme degr de prservation dont jouiraient les maris des
+ges avancs, tant ils s'cartent de tous les faits que nous
+connaissons. Pour procder une vrification que nous jugions
+indispensable, nous avons recherch les nombres absolus de suicides
+commis par chaque groupe d'ge dans le mme pays et pendant la mme
+priode. Ce sont les suivants pour le sexe masculin:
+
+/*
++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
+| |16-25|26-35|36-45|46-55|56-65|66-75|AU-DESSUS.|
+| |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. |ans. | |
++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
+|Maris. | 16 | 220 | 567 | 640 | 383 | 140 | 15 |
++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
+|Non-maris. | 283 | 519 | 410 | 269 | 217 | 156 | 56 |
++---------------------+-----+-----+-----+-----+-----+-----+----------+
+*/
+
+En rapprochant ces chiffres des nombres proportionnels donns ci-dessus
+on peut se convaincre qu'une erreur a t commise. En effet, de 66 75
+ans, les maris et les non-maris donnent presque le mme nombre absolu
+de suicides, alors que, par 100.000 habitants, les premiers se tueraient
+11 fois moins que les seconds. Pour cela, il faudrait qu' cet ge il y
+et environ 10 fois (exactement 9,2 fois) plus d'poux que de
+non-maris, c'est--dire que de veufs et clibataires runis. Pour la
+mme raison, au-dessus de 75 ans, la population marie devrait tre
+exactement 10 fois plus considrable que l'autre. Or cela est
+impossible. ces ges avancs, les veufs sont trs nombreux et, joints
+aux clibataires, ils sont ou gaux ou mme suprieurs en nombre aux
+poux. On pressent par l quelle erreur a probablement t commise. On a
+d additionner ensemble les suicides des clibataires et des veufs et ne
+diviser le total ainsi obtenu que par le chiffre reprsentant la
+population clibataire seule, tandis que les suicides des poux ont t
+diviss par un chiffre reprsentant la population veuve et la population
+marie runies. Ce qui tend faire croire qu'on a d procder ainsi,
+c'est que le degr de prservation dont jouiraient les poux n'est
+extraordinaire que vers les ges avancs, c'est--dire quand le nombre
+des veufs devient assez important pour fausser gravement les rsultats
+du calcul. Et l'invraisemblance est son maximum aprs 75 ans,
+c'est--dire quand les veufs sont trs nombreux.]
+
+[165: Les chiffres se rapportent donc, non l'anne moyenne, mais au
+total des suicides commis pendant ces quinze annes.]
+
+[166: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I.--On pourrait croire, il est
+vrai, que cette situation dfavorable des poux de 15 20 ans vient de
+ce que leur ge moyen est suprieur celui des clibataires de la mme
+priode. Mais ce qui prouve qu'il y a relle aggravation, c'est que le
+taux des poux de l'ge suivant (20 25 ans) est cinq fois moindre.]
+
+[167: V. Bertillon, art. _Mariage_, p. 43 et suiv.]
+
+[168: Il n'y a qu'une exception; ce sont les femmes de 70 80 ans dont
+le coefficient descend lgrement au-dessous de l'unit. Ce qui
+dtermine ce flchissement, c'est l'action du dpartement de la Seine.
+Dans les autres dpartements (V. Tableau XXII, ci-dessous) le
+coefficient des femmes de cet ge est suprieur l'unit; cependant, il
+est remarquer que, mme en province, il est infrieur celui des
+autres ges.]
+
+[169: Paris, 1888, p. 436.]
+
+[170: J. Bertillon fils, article cit de la _Revue scientifique_.]
+
+[171: Pour rejeter l'hypothse d'aprs laquelle la situation privilgie
+des maris serait due la slection matrimoniale, on a quelquefois
+allgu la prtendue aggravation qui rsulterait du veuvage. Mais nous
+venons de voir que cette aggravation n'existe pas par rapport aux
+clibataires. Les veufs se tuent plutt moins que les individus non
+maris. L'argument ne porte donc pas.]
+
+[172: Ces chiffres se rapportent la France et au dnombrement de
+1891.]
+
+[173: Nous faisons cette rserve parce que ce coefficient de 2,39 se
+rapporte la priode de 15 20 ans et que, comme les suicides
+d'pouses sont trs rares cet ge, le petit nombre de cas qui a servi
+de base au calcul en rend l'exactitude un peu douteuse.]
+
+[174: Le plus souvent, quand on compare ainsi la situation respective
+des sexes dans deux conditions d'tat civil diffrentes, on ne prend pas
+soin d'liminer l'influence de l'ge; mais on obtient alors des
+rsultats inexacts. Ainsi, d'aprs la mthode ordinaire, on trouverait
+qu'en 1887-91 il y a eu 21 suicides de femmes maries pour 79 d'poux et
+19 suicides de filles sur 100 suicides de clibataires de tout ge. Ces
+chiffres donneraient une ide fausse de la situation. Le tableau
+ci-dessus montre que la diffrence entre la part de l'pouse et celle de
+la fille est, tout ge, beaucoup plus grande. La raison en est que
+l'cart entre les sexes varie avec l'ge dans les deux conditions. Entre
+70 et 80 ans il est environ le double de ce qu'il tait 20 ans. Or, la
+population clibataire est presque tout entire compose de sujets
+au-dessous de 30 ans. Si donc on ne tient pas compte de l'ge, l'cart
+que l'on obtient est, en ralit, celui qui spare garons et filles
+vers la trentaine. Mais alors, en le comparant celui qui spare les
+poux sans distinction d'ge, comme ces derniers sont en moyenne gs de
+50 ans, c'est par rapport aux poux de cet ge que se fait la
+comparaison. Celle-ci se trouve ainsi fausse, et l'erreur est encore
+aggrave par ce fait que la distance entre les sexes ne varie pas de la
+mme manire dans les deux groupes sous l'action de l'ge. Elle crot
+plus chez les clibataires que chez les gens maris.]
+
+[175: De mme, on peut voir au tableau prcdent que la part
+proportionnelle des pouses aux suicides des gens maris dpasse de plus
+en plus la part des filles aux suicides des clibataires, mesure qu'on
+avance en ge.]
+
+[176: Legoyt (_op. cit._, p. 175) et Corre (_Crime et suicide_, p. 475)
+ont, cependant, cru pouvoir tablir un rapport entre le mouvement des
+suicides et celui de la nuptialit. Mais leur erreur vient d'abord de ce
+qu'ils n'ont considr qu'une trop courte priode, puis de ce qu'ils ont
+compar les annes les plus rcentes une anne anormale, 1872, o la
+nuptialit franaise a atteint un chiffre exceptionnel, inconnu depuis
+1813, parce qu'il tait ncessaire de combler les vides causs par la
+guerre de 1870 dans les cadres de la population marie; ce n'est pas par
+rapport un pareil point de repre qu'on peut mesurer les mouvements de
+la nuptialit. La mme observation s'applique l'Allemagne et mme ,
+presque tous les pays d'Europe. Il semble qu' cette poque la
+nuptialit ait subi comme un coup de fouet. Nous notons une hausse
+importante et brusque, qui se continue parfois jusqu'en 1873, en Italie,
+en Suisse, en Belgique, en Angleterre, en Hollande. On dirait que toute
+l'Europe a t mise contribution pour rparer les pertes des deux pays
+prouvs par la guerre. Il en est rsult naturellement au bout d'un
+temps une baisse norme qui n'a pas la signification qu'on lui donne (V.
+Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, tableaux 1, 2 et 3).]
+
+[177: D'aprs Levasseur, _Population franaise_, t. II, p. 208.]
+
+[178: D'aprs le recensement de 1886, p. 123 du _Dnombrement_.]
+
+[179: V. _Annuaire statistique de la France_, 15e vol., p. 43.]
+
+[180: Pour la mme raison, l'ge des poux avec enfants est suprieur
+celui des poux en gnral et, par consquent, le coefficient de
+prservation 2,9 doit tre plutt regard comme au-dessous de la
+ralit.]
+
+[181: Un cart analogue se retrouve entre le coefficient des poux sans
+enfants et celui des pouses sans enfants; il est toutefois beaucoup
+plus considrable. Le second (0,67) est infrieur au premier (1,5) de 66
+%. La prsence des enfants fait donc regagner la femme la moiti du
+terrain qu'elle perd en se mariant. C'est dire que, si elle bnficie
+moins que l'homme du mariage, elle profite, au contraire, plus que lui
+de la famille, c'est--dire des enfants. Elle est plus sensible que lui
+ leur heureuse influence.]
+
+[182: Article _Mariage_, _Dict. Encycl._, 2e srie, t. V, p. 36.]
+
+[183: _Op. cit._, p. 342.]
+
+[184: V. Bertillon, _Les clibataires, les veufs, etc._, _Rev. scient._,
+1879.]
+
+[185: Morselli invoque galement l'appui de sa thse qu'au lendemain
+des guerres les suicides de veuves subissent une hausse beaucoup plus
+considrable que ceux de filles ou d'pouses. Mais c'est tout simplement
+qu' ce moment la population des veuves s'accrot dans des proportions
+exceptionnelles; il est donc naturel qu'elle produise plus de suicides
+et que cette lvation persiste jusqu' ce que l'quilibre se soit
+rtabli et que les diffrentes catgories d'tat civil soient revenues
+leur niveau normal.]
+
+[186: Quand il y a des enfants, la baisse que subissent les deux sexes
+par le fait du veuvage est presque la mme. Le coefficient des maris
+avec enfants est de 2,9; il devient de 1,6. Celui des femmes, dans les
+mmes conditions, passe de 1,89 1,06. La diminution est de 45 % pour
+les premiers, de 44 % pour les secondes. C'est que, comme nous l'avons
+dj dit, le veuvage produit deux sortes d'effets; il trouble: 1 la
+socit conjugale, 2 la socit familiale. Le premier trouble est
+beaucoup moins senti par la femme que par l'homme, prcisment parce
+qu'elle profite moins du mariage. Mais, en revanche, le second l'est
+davantage; car il lui est souvent plus difficile de se substituer
+l'poux dans la direction de la famille qu' lui de la remplacer dans
+ses fonctions domestiques. Quand donc il y a des enfants, il se produit
+une sorte de compensation qui fait que la tendance au suicide des deux
+sexes varie, par l'effet du veuvage, dans les mmes proportions. Ainsi
+c'est surtout quand il n'y a pas d'enfants, que la femme veuve regagne
+une part du terrain qu'elle avait perdu l'tat de mariage.]
+
+[187: On peut voir sur le tableau XXII qu' Paris, comme en province, le
+coefficient des poux au-dessous de 20 ans est au-dessous de l'unit;
+c'est--dire qu'il y a pour eux aggravation. C'est une confirmation de
+la loi prcdemment nonce.]
+
+[188: On voit que, quand le sexe fminin est le plus favoris par le
+mariage, la disproportion entre les sexes est bien moindre que quand
+c'est l'poux qui a l'avantage; nouvelle confirmation d'une remarque
+faite plus haut.]
+
+[189: M. Bertillon (article cit de la _Revue scientifique_), avait dj
+donn le taux des suicides pour les diffrentes catgories d'tat civil,
+suivant qu'il y avait des enfants ou non. Voici les rsultats qu'il a
+trouvs:
+
+/*
++--------------------------------------------------------------------+
+|poux avec enf.| 205 suicides par million| Veufs avec enf.| 526|
+| --- sans enf.| 478 --- --- | -- sans enf.| 1.004|
+|pouses avec enf.| 45 --- --- | Veuves avec enf.| 104|
+| --- sans enf.| 158 --- --- | -- sans enf.| 238|
++--------------------------------------------------------------------+
+*/
+
+Ces chiffres se rapportent aux annes 1861-68. tant donn
+l'accroissement gnral des suicides, ils confirment ceux que nous avons
+trouvs. Mais comme l'absence d'un tableau analogue notre tableau XXI
+ne permettait pas de comparer poux et veufs aux clibataires du mme
+ge, on n'en pouvait tirer aucune conclusion prcise relativement aux
+coefficients de prservation. Nous nous demandons d'autre part s'ils se
+rfrent au pays tout entier. On nous assure, en effet, au bureau de la
+statistique de France, que la distinction entre poux sans enfants et
+poux avec enfants n'a jamais t faite avant 1886 dans les
+dnombrements, sauf en 1855 pour les dpartements, moins la Seine.]
+
+[190: V. livre II, chap. V, 3.]
+
+[191: V. _Dnombrement de 1886_, p. 106.]
+
+[192: Nous venons d'employer le mot de densit dans un sens un peu
+diffrent de celui que nous lui donnons d'ordinaire en sociologie.
+Gnralement, nous dfinissons la densit d'un groupe en fonction, non
+du nombre absolu des individus associs (c'est plutt ce que nous
+appelons le volume), mais du nombre des individus qui, volume gal,
+sont effectivement en relations (V. _Rgles de la Mth. sociol._, p,
+139). Mais dans le cas de la famille, la distinction entre le volume et
+la densit est sans intrt, parce que, cause des petites dimensions
+du groupe, tous les individus associs sont en relations effectives.]
+
+[193: Ne pas confondre les socits jeunes, appeles un dveloppement,
+avec les socits infrieures; dans ces dernires, au contraire, les
+suicides sont trs frquents, comme on le verra au chapitre suivant.]
+
+[194: Voici ce qu'crivait Helvtius en 1781: Le dsordre des finances
+et le changement de la constitution de l'tat rpandirent une
+consternation gnrale. De nombreux suicides dans la capitale en sont la
+triste preuve. Nous citons d'aprs Legoyt, p. 30. Mercier, dans son
+_Tableau de Paris_ (1782), dit qu'en 25 ans le nombre des suicides a
+tripl Paris.]
+
+[195: D'aprs Legoyt, p. 252.]
+
+[196: D'aprs Masaryck, _Der Selbstmord_, p. 137.]
+
+[197: En effet, en 1889-91, le taux annuel, cet ge, tait seulement
+de 396; le taux semestriel de 200 environ. Or, de 1870 1890, le nombre
+des suicides chaque ge a doubl.]
+
+[198: Et encore n'est-il pas bien sr que cette diminution de 1872 ait
+eu pour cause les vnements de 1870. En effet, en dehors de la Prusse,
+la dpression des suicides ne s'est gure fait sentir au del de la
+priode mme de la guerre. En Saxe, la baisse de 1870, qui n'est,
+d'ailleurs, que de 8 %, ne s'accentue pas en 1871 et cesse en 1872
+presque compltement. Dans le duch de Bade la diminution est limite
+1870; 1871, avec 244 cas, dpasse 1869 de 10 %. Il semble donc que la
+Prusse ait t seule atteinte d'une sorte d'euphorie collective au
+lendemain de la victoire. Les autres tats furent moins sensibles au
+gain de gloire et de puissance qui rsulta de la guerre et, une fois la
+grande angoisse nationale passe, les passions sociales rentrrent dans
+le repos.]
+
+[199: V. plus haut, liv. II ch. II, p. IV.]
+
+[200: Nous ne parlons pas du prolongement idal d'existence qu'apporte
+avec elle la croyance l'immortalit de l'me, car 1 ce n'est pas l
+ce qui peut expliquer pourquoi la famille ou l'attachement la socit
+politique nous prservent du suicide; 2 ce n'est mme pas cette
+croyance qui fait l'influence prophylactique de la religion; nous
+l'avons montr plus haut.]
+
+[201: Et voil pourquoi il est injuste d'accuser ces thoriciens de la
+tristesse de gnraliser des impressions personnelles. Ils sont l'cho
+d'un tat gnral.]
+
+[202: _Bibliographie_.--Steinmetz, _Suicide among primitive Peoples_, in
+_American Anthropologist_, janvier 1894.--Waitz, _Anthropologie der
+Naturvoelker, passim_.--_Suicides dans les Armes_, in _Journal de la
+socit de statistique_, 1874, p. 250.--Millar, _Statistic of military
+suicide_, in _Journal of the statistical society_, Londres, juin
+1874.--Mesnier, _Du suicide dans l'Arme_, Paris 1881.--Bournet,
+_Criminalit en France et en Italie_, p. 83 et suiv.--Roth, _Die
+Selbstmorde in der K. u. K. Armee, in den Jahren 1873-80_, in
+_Statistische Monatschrift_, 1892.--Rosenfeld, _Die Selbstmorde in der
+Preussischen Armee_, in _Militarwochenblatt_, 1894, 3es Beiheft.--Du
+mme, _Der Selbstmord in der K. u. K. oesterreischischen Heere_, in
+_Deutsche Worte_, 1893.--Antony, _Suicide dans l'arme allemande_, in
+_Arch. de med. et de phar. militaire_, Paris, 1895.]
+
+[203: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 762.]
+
+[204: Cit d'aprs Brierre de Boismont, p. 23.]
+
+[205: _Punica_, I, 225 et suiv.]
+
+[206: _Vie d'Alexandre_, CXIII.]
+
+[207: VIII, 9.]
+
+[208: V. Wyatt Gill, _Myths and songs of the South Pacific_, p. 163.]
+
+[209: Frazer, _Golden Bough_, t. I, p. 216 et suiv.]
+
+[210: Strabon, 486.--Elien, V. H. 337.]
+
+[211: Diodore de Sicile, III, 33, 5 et 6.]
+
+[212: Pomponius Mela; III, 7.]
+
+[213: _Histoire de France_, I, 81. Cf. Csar, _De Bello Gallico_, VI,
+19.]
+
+[214: V. Spencer, _Sociologie_, t. II, p. 146.]
+
+[215: V. Jarves, _History of the Sandwich Islands_, 1843, p. 108.]
+
+[216: Il est probable qu'il y a aussi au fond de ces pratiques la
+proccupation d'empcher l'esprit du mort de revenir sur la terre
+chercher les choses et les tres qui lui tiennent de prs. Mais cette
+proccupation mme implique que serviteurs et clients sont troitement
+subordonns au matre, qu'ils en sont insparables et que, de plus, pour
+viter les malheurs qui rsulteraient de la persistance de l'Esprit sur
+cette terre, ils doivent se sacrifier dans l'intrt commun.]
+
+[217: V. Frazer, _Golden Bough loc. cit._ et _passim_.]
+
+[218: V. _Division du travail social_, _passim_.]
+
+[219: Csar, _Guerre des Gaules_, VI, 14.--Valre-Maxime, VI, 11 et
+12.--Pline, _Hist. nat._, IV, 12.]
+
+[220: Posidonius, XXIII, ap. Athen. Deipno, IV, 154.]
+
+[221: Elien, XII, 23.]
+
+[222: Waitz, _Anthropologie der Naturvoelker_, t. VI, p. 115.]
+
+[223: _Ibid._, t. III, 1e Hlfte, p. 102.]
+
+[224: Mary Eastman, _Dacotah_, p. 89, 169.--Lombroso, _L'Uomo
+delinquente_, 1884, p. 51.]
+
+[225: Lisle, _op. cit._, p. 333.]
+
+[226: _Lois de Manou_, VI, 32 (trad. Loiseleur).]
+
+[227: Barth, _The religions of India_, Londres, 1891, p. 146.]
+
+[228: Bhler, _Uber die Indische Secte der Jana_, Vienne, 1887, p. 10,
+19 et 37.]
+
+[229: Barth, _op. cit._, p. 279.]
+
+[230: Heber, _Narrative of a Journey through the Upper Provinces of
+India_, 1824-25, ch. XII.]
+
+[231: Forsyth, _The Highlands of Central India_, Londres, 1871, p.
+172-175.]
+
+[232: V, Burnell, _Glossary_, 1886, au mot, _Jagarnnath_. La pratique a
+ peu prs disparu; cependant, on en a encore observ de nos jours des
+cas isols. V. Stirling, _Asiat. Resch._, t. XV, p. 324.]
+
+[233: _Histoire du Japon_, t. II.]
+
+[234: On a appel _acedia_ l'tat moral qui dterminait ces suicides. V.
+Bourquelot, _Recherches sur les opinions et la lgislation en matire de
+mort volontaire pendant le moyen ge_.]
+
+[235: Il est vraisemblable que les suicides si frquents chez les hommes
+de la Rvolution taient dus, au moins en partie, un tat d'esprit
+altruiste. En ces temps de luttes intrieures, d'enthousiasme collectif,
+la personnalit individuelle avait perdu de sa valeur. Les intrts de
+la patrie ou du parti primaient tout. La multiplicit des excutions
+capitales provient, sans doute, de la mme cause. On tuait aussi
+facilement qu'on se tuait.]
+
+[236: Les chiffres relatifs aux suicides militaires sont emprunts soit
+aux documents officiels, soit Wagner (_op. cit._, p. 229 et suiv.);
+les chiffres relatifs aux suicides civils, aux documents officiels, aux
+indications de Wagner ou Morselli. Pour les tats-Unis, nous avons
+suppos que l'ge moyen, l'arme, tait, comme en Europe, de 20 30
+ans.]
+
+[237: Preuve nouvelle de l'inefficacit du facteur organique en gnral
+et de la slection matrimoniale en particulier.]
+
+[238: Pendant les annes 1867-74 le taux des suicides est d'environ 140;
+en 1889-91, il est de 210 220, soit une augmentation de prs de 60 %.
+Si le taux des clibataires a cr dans la mme mesure, et il n'y a pas
+de raison pour qu'il en soit autrement, il n'aurait t pendant la
+premire de ces priodes que de 319, ce qui lverait 3,11 le
+coefficient d'aggravation des sous-officiers. Si nous ne parlons pas des
+sous-officiers aprs 1874, c'est que, partir de ce moment, il y eut de
+moins en moins de sous-officiers de carrire.]
+
+[239: V. l'article de Roth, dans la _Stat. Monatschrift_, 1892, p. 200.]
+
+[240: Pour la Prusse et l'Autriche, nous n'avons pas l'effectif par
+anne de service, c'est ce qui nous empche d'tablir les nombres
+proportionnels. En France, on a prtendu que si, au lendemain de la
+guerre, les suicides militaires avaient diminu, c'tait parce que le
+service tait devenu moins long. (5 ans au lieu de 7). Mais cette
+diminution ne s'est pas maintenue et, partir de 1882, les chiffres se
+sont sensiblement relevs. De 1882 1889, ils sont revenus ce qu'ils
+taient avant la guerre, oscillant entre 322 et 424 par million, et
+cela, quoique le service ait subi une nouvelle rduction, 3 ans au lieu
+de 5.]
+
+[241: On peut se demander si l'normit du coefficient d'aggravation
+militaire en Autriche ne vient pas de ce que les suicides de l'arme
+sont plus exactement recenss que ceux de la population civile.]
+
+[242: On remarquera que l'tat d'altruisme est inhrent la rgion. Le
+corps d'arme de Bretagne n'est pas compos exclusivement de Bretons,
+mais il subit l'influence de l'tat moral ambiant.]
+
+[243: Parce que les gendarmes et les gardes municipaux sont souvent
+maries.]
+
+[244: Ce relvement est trop important pour tre accidentel. Si l'on
+remarque qu'il s'est produit exactement au moment o commenait la
+priode des entreprises coloniales, on est fond se demander si les
+guerres auxquelles elles ont donn lieu n'ont pas dtermin un rveil de
+l'esprit militaire.]
+
+[245: Nous ne voulons pas dire que les individus souffraient de cette
+compression et se tuaient parce qu'ils en souffraient. Ils se tuaient
+davantage parce qu'ils taient moins individualiss.]
+
+[246: Ce qui ne veut pas dire qu'elle doive, ds prsent, disparatre.
+Ces survivances ont leurs raisons d'tre et il est naturel qu'une partie
+du pass subsiste au sein du prsent. La vie est faite de ces
+contradictions.]
+
+[247: V. Starck, _Verbrechen und Vergehen in Preussen_, Berlin, 1884, p.
+55.]
+
+[248: _Die Gesetzmssigkeit in Gesellchaftsleben_, p. 345.]
+
+[249: V. Fornasari di Verce, _La criminalita e le vicende economiche
+d'Italia_, Turin, 1894, p. 77-83.]
+
+[250: _Ibid._, p. 108-117.]
+
+[251: _Ibid._, p. 86-104.]
+
+[252: L'accroissement est moindre dans la priode 1885-90 par suite
+d'une crise financire.]
+
+[253: Pour prouver que l'amlioration du bien-tre diminue les suicides,
+on a essay parfois d'tablir que, quand l'migration, cette soupape de
+sret de la misre, est largement pratique, les suicides baissent (V.
+Legoyt, p. 257-259). Mais les cas o, au lieu d'une inversion, on
+constate un paralllisme entre ces deux phnomnes, sont nombreux. En
+Italie, de 1876 1890, le nombre des migrants est pass de 76 pour
+100.000 habitants 335, chiffre qui a mme t dpass de 1887 1889.
+En mme temps les suicides n'ont cess de crotre.]
+
+[254: Cette rprobation est, actuellement, toute morale et ne parat
+gure susceptible d'tre sanctionne juridiquement. Nous ne pensons pas
+qu'un rtablissement quelconque de lois somptuaires soit dsirable ou
+simplement possible.]
+
+[255: Quand la statistique distingue plusieurs sortes de carrires
+librales, nous indiquons, comme point de repre celle o le taux des
+suicides est le plus lev.]
+
+[256: De 1826 1880, les fonctions conomiques paraissent moins
+prouves (V. _Compte-rendu_ de 1880); mais la statistique des
+professions tait-elle bien exacte?]
+
+[257: Ce chiffre n'est atteint que par les gens de lettres.]
+
+[258: Voir plus haut, liv. II, ch. III, p. II.]
+
+[259: V. plus haut, liv. II, chap. III, p. III.]
+
+[260: Nous prenons cette priode loigne parce que le divorce
+n'existait pas du tout alors. La loi de 1884 qui l'a rtabli ne parat
+pas d'ailleurs avoir produit jusqu' prsent d'effets sensibles sur les
+suicides d'poux; leur coefficient de prservation n'avait pas
+sensiblement vari en 1888-92; une institution ne produit pas ses effets
+en si peu de temps.]
+
+[261: Pour la Saxe, nous n'avons que les nombres relatifs ci-dessus,
+emprunts Oettingen; ils suffisent notre objet. On trouvera dans
+Legoyt (p. 171) d'autres documents qui prouvent galement que, en Saxe,
+les poux ont un taux plus lev que les clibataires. Legoyt lui-mme
+en fait la remarque avec surprise.]
+
+[262: Si nous ne comparons ce point de vue que ces quelques pays,
+c'est que, pour les autres, les statistiques confondent les suicides
+d'poux avec ceux des pouses et on verra plus bas combien il est
+ncessaire de les distinguer.
+
+Maie il ne faudrait pas conclure de ce tableau qu'en Prusse, Bade et
+en Saxe, les poux se tuent rellement plus que les garons. Il ne faut
+pas perdre de vue que ces coefficients ont t tablis indpendamment de
+l'ge et de son influence sur le suicide. Or, comme les hommes de 25
+30 ans, ge moyen des garons, se tuent deux fois moins environ que les
+hommes de 40 45 ans, ge moyen des poux, ceux-ci jouissent d'une
+immunit mme dans les pays o le divorce est frquent; mais elle y est
+plus faible qu'ailleurs. Pour qu'on pt dire qu'elle y est nulle, il
+faudrait que le taux des maris, abstraction faite de l'ge, ft deux
+fois plus fort que celui des clibataires; ce qui n'est pas le cas.
+Cette omission n'atteint, d'ailleurs, en rien la conclusion laquelle
+nous sommes arrivs. Car l'ge moyen des poux varie peu d'un pays
+l'autre, de deux ou trois ans seulement, et, d'un autre ct, la loi
+selon laquelle l'ge agit sur le suicide est partout la mme. Par
+consquent, en ngligeant l'action de ce facteur, nous avons bien
+diminu la valeur absolue des coefficients de prservation, mais, comme
+nous les avons partout diminus selon la mme proportion, nous n'avons
+pas altr leur valeur relative qui, seule, nous importe. Car nous ne
+cherchons pas estimer en valeur absolue l'immunit des poux dans
+chaque pays, mais classer les diffrents pays au point de vue de cette
+immunit. Quant aux raisons qui nous ont dtermins cette
+simplification, c'est d'abord pour ne pas compliquer le problme
+inutilement, mais c'est aussi parce que nous n'avons pas dans tous les
+cas les lments ncessaires pour calculer exactement l'action de
+l'ge.]
+
+[263: Les priodes sont les mmes qu'au tableau XXVII.]
+
+[264: Nous avons d classer ces provinces d'aprs le nombre des divorcs
+recenss, n'ayant pas trouv le nombre des divorces annuels.]
+
+[265: Levasseur, _Population franaise_, t. II, p. 92. Cf. Bertillon,
+_Annales de Dem. Inter._, 1880, p. 460.--En Saxe, les demandes intentes
+par les hommes sont presque aussi nombreuses que celles qui manent des
+femmes.]
+
+[266: Bertillon, _Annales, etc._, 1882, p. 275 et suiv.]
+
+[267: V. _Rolla_ et dans _Namouna_ le portrait de Don Juan.]
+
+[268: V. le monologue de Faust dans la pice de Goethe.]
+
+[269: Mais, dira-t-on, est-ce que, l o le divorce ne tempre pas le
+mariage, l'obligation troitement monogamique ne risque pas d'entraner
+le dgot? Oui, sans doute, ce rsultat se produira ncessairement, si
+le caractre moral de l'obligation n'est plus senti. Ce qui importe, en
+effet, ce n'est pas seulement que la rglementation existe, mais qu'elle
+soit accepte par les consciences. Autrement, si elle n'a plus
+d'autorit morale et ne se maintient plus que par la force d'inertie,
+elle ne peut plus jouer de rle utile. Elle gne sans beaucoup servir.]
+
+[270: Puisque, l o l'immunit de l'poux est moindre, celle de la
+femme est plus leve, on se demandera peut-tre comment il ne s'tablit
+pas de compensation. Mais c'est que la part de la femme tant trs
+faible dans le nombre total des suicides, la diminution des suicides
+fminins n'est pas sensible dans l'ensemble et ne compense pas
+l'augmentation des suicides masculins. Voil pourquoi le divorce est
+accompagn finalement d'une lvation du chiffre gnral des suicides.]
+
+[271: _Op. cit._, p. 171.]
+
+[272: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. II.]
+
+[273: Il est mme probable que le mariage, lui seul, ne commence
+produire des effets prophylactiques que plus tard, aprs trente ans. En
+effet, jusque-l, les maris sans enfants donnent annuellement, en
+chiffres absolus, autant de suicides que les maris avec enfants,
+savoir 6,6 de 20 25 ans pour les uns et les autres, 33 d'un ct et 34
+de l'autre de 25 30 ans. Il est clair cependant que les mnages
+fconds sont, mme cette priode, beaucoup plus nombreux que les
+mnages striles. La tendance au suicide de ces derniers doit donc tre
+plusieurs fois plus forte que celle des poux avec enfants; par
+consquent, elle doit tre trs voisine, comme intensit, de celle des
+clibataires. Nous ne pouvons malheureusement faire sur ce point que des
+hypothses; car comme le dnombrement ne donne pas pour chaque ge la
+population des poux sans enfants, distingue des poux avec enfants, il
+nous est impossible de calculer sparment le taux des uns et celui des
+autres pour chaque priode de la vie. Nous ne pouvons que donner les
+chiffres absolus, tels que nous les avons relevs au Ministre de la
+Justice pour les annes 1889-91. Nous les reproduisons en un tableau
+spcial qu'on trouvera la fin de l'ouvrage. Cette lacune du
+recensement est des plus regrettables.]
+
+[274: V. plus haut liv. II, ch. III, p. I et III.]
+
+[275: On voit par les considrations qui prcdent qu'il existe un type
+de suicide qui s'oppose au suicide anomique, comme le suicide goste et
+le suicide altruiste s'opposent entre eux. C'est celui qui rsulte d'un
+excs de rglementation; celui que commettent les sujets dont l'avenir
+est impitoyablement mur, dont les passions sont violemment comprimes
+par une discipline oppressive. C'est le suicide des poux trop jeunes,
+de la femme marie sans enfant. Pour tre complet, nous devrions donc
+constituer un quatrime type de suicide. Mais il est de si peu
+d'importance aujourd'hui et, en dehors des cas que nous venons de citer,
+il est si difficile d'en trouver des exemples, qu'il nous parat inutile
+de nous y arrter. Cependant, il pourrait se faire qu'il et un intrt
+historique. N'est-ce pas ce type que se rattachent les suicides
+d'esclaves que l'on dit tre frquents dans de certaines conditions (V.
+Corre, _Le crime en pays croles_, p. 48), tous ceux, en un mot, qui
+peuvent tre attribus aux intemprances du despotisme matriel ou
+moral? Pour rendre sensible ce caractre inluctable et inflexible de la
+rgle sur laquelle on ne peut rien, et par opposition cette expression
+d'anomie que nous venons d'employer, on pourrait l'appeler le _suicide
+fataliste_.]
+
+[276: _Raphal_, dit. Hachette, p. 6.]
+
+[277: _Hypochondrie et suicide_, p. 316.]
+
+[278: Brierre de Boismont, _Du suicide_, p. 198.]
+
+[279: _Ibid._, p. 194.]
+
+[280: On trouvera des exemples dans Brierre de Boismont, p. 494 et 506.]
+
+[281: Leroy, _op. cit._, p. 241.]
+
+[282: V. des cas dans Brierre de Boismont, p. 187-189.]
+
+[283: _De tranquillitate animi_, II, _sub fine_. Cf. Lettre XXIV.]
+
+[284: _Ren_, dition Vialat, Paris, 1849, p. 112.]
+
+[285: V. plus haut, liv. II, ch. III, p. III.]
+
+[286: Snque clbre le suicide de Caton comme le triomphe de la
+volont humaine sur les choses (V. _De Prov._, 2, 9 et _Ep._, 71, 16).]
+
+[287: Morselli, p. 445-446.]
+
+[288: V. Lisle, _op. cit._, p. 94.]
+
+[289: Notamment dans ses deux ouvrages _Sur l'homme et le dveloppement
+de ses facults ou Essai de physique sociale_, 2 vol., Paris 1835, et
+_Du systme social et des lois qui le rgissent_, Paris 1848. Si
+Qutelet est le premier qui ait essay d'expliquer scientifiquement
+cette rgularit, il n'est pas le premier qui l'ait observe. Le
+vritable fondateur de la statistique morale est le pasteur Sssmilch,
+dans son ouvrage, _Die Gttliche Ordnung in den Vernderungen des
+menschlichen Geschlechts, aus der Geburt, dem Tode und der Fortpflanzung
+desselben erwiesen_, 3 vol., 1742.
+
+V. sur cette mme question: Wagner, _Die Gesetzmssigkeit_, etc.,
+premire partie; Drobisch, _Die Moralische Statistik und die menschliche
+Willensfreiheit_, Leipzig, 1867 (surtout p. 1-58); Mayr, _Die
+Gesetzmssigheit im Gesellschaftsleben_, Munich, 1877; Oettingen,
+_Moralstatistik_, p. 90 et suiv.]
+
+[290: Ces considrations fournissent une preuve de plus que la race ne
+peut rendre compte du taux social des suicides. Le type ethnique, en
+effet, est lui aussi un type gnrique; il ne comprend que des
+caractres communs une masse considrable d'individus. Le suicide, au
+contraire, est un fait exceptionnel. La race n'a donc rien qui puisse
+suffire dterminer le suicide; autrement, il aurait une gnralit
+que, en fait, il n'a pas. Dira-t-on que si, en effet, aucun des lments
+qui constituent la race ne saurait tre regard comme une cause
+suffisante du suicide, cependant, elle peut, selon ce qu'elle est,
+rendre, les hommes plus ou moins accessibles l'action des causes
+suicidognes? Mais, quand mme les faits vrifieraient cette hypothse,
+ce qui n'est pas, il faudrait tout au moins reconnatre que le type
+ethnique est un facteur de bien mdiocre efficacit, puisque son
+influence suppose serait empche de se manifester dans la presque
+totalit des cas et ne serait sensible que trs exceptionnellement. En
+un mot, la race ne peut expliquer comment, sur un million de sujets qui
+tous appartiennent galement cette race, il y en a tout au plus 100 ou
+200 qui se tuent chaque anne.]
+
+[291: C'est, au fond, l'opinion expose par Drobisch, dans son livre
+cit plus haut.]
+
+[292: Cette argumentation n'est pas seulement vraie du suicide,
+quoiqu'elle soit, en ce cas, plus particulirement frappante qu'en tout
+autre. Elle s'applique identiquement au crime sous ses diffrentes
+formes. Le criminel, en effet, est un tre exceptionnel tout comme le
+suicid et, par consquent, ce n'est pas la nature du type moyen qui
+peut expliquer les mouvements de la criminalit. Mais il n'en est pas
+autrement du mariage, quoique la tendance contracter mariage soit plus
+gnrale que le penchant tuer ou se tuer. chaque priode de la
+vie, le nombre des gens qui se marient ne reprsente qu'une petite
+minorit par rapport la population clibataire du mme ge. Ainsi, en
+France, de 25 30 ans, c'est--dire l'poque o la nuptialit est
+_maxima_, il n'y a par an que 176 hommes et 135 femmes qui se marient
+sur 1.000 clibataires de chaque sexe (priode 1877-81). Si donc la
+tendance au mariage, qu'il ne faut pas confondre avec le got du
+commerce sexuel, n'a que chez un petit, nombre de sujets une force
+suffisante pour se satisfaire, ce n'est pas l'nergie qu'elle a dans le
+type moyen qui peut expliquer l'tat de la nuptialit un moment donn.
+La vrit, c'est qu'ici, comme quand il s'agit du suicide, les chiffres
+de la statistique expriment, non l'intensit moyenne des dispositions
+individuelles, mais celle de la force collective qui pousse au mariage.]
+
+[293: Elle n'est pas d'ailleurs la seule; tous les faits de statistique
+morale, comme le montre la note prcdente, impliquent cette
+conclusion.]
+
+[294: Tarde, _La sociologie lmentaire_, in _Annales de l'Institut
+international de sociologie_, p. 213.]
+
+[295: Nous disons la rigueur, car ce qu'il y a d'essentiel dans le
+problme ne saurait tre rsolu de cette manire. En effet, ce qui
+importe si l'on veut expliquer cette continuit, c'est de faire voir,
+non pas simplement comment les pratiques usites une priode ne
+s'oublient pas la priode qui suit, mais comment elles gardent leur
+autorit et continuent fonctionner. De ce que les gnrations
+nouvelles peuvent savoir par des transmissions purement
+inter-individuelles ce que faisaient leurs anes, il ne suit pas
+qu'elles soient ncessites agir de mme. Qu'est-ce donc qui les y
+oblige? Le respect de la coutume, l'autorit des anciens? Mais alors la
+cause de la continuit, ce ne sont plus les individus qui servent de
+vhicules aux ides ou aux pratiques, c'est cet tat d'esprit minemment
+collectif qui fait que, chez tel peuple, les anctres sont l'objet d'un
+respect particulier. Et cet tat d'esprit s'impose aux individus. Mme,
+tout comme la tendance au suicide, il a pour une mme socit une
+intensit dfinie selon le degr de laquelle les individus se conforment
+plus ou moins la tradition.]
+
+[296: V. _Rgles de la mthode sociologique_, ch. II.]
+
+[297: Tarde, _op. cit._, in _Annales de l'Institut de sociol._, p. 222.]
+
+[298: V. Frazer, _Golden Bough_, p. 9 et suiv.]
+
+[299: Ajoutons, pour prvenir toute interprtation inexacte, que nous
+n'admettons pas pour cela qu'il y ait un point prcis o finisse
+l'individuel et o commence le rgne social. L'association ne s'tablit
+pas d'un seul coup et ne produit pas d'un seul coup ses effets; il lui
+faut du temps pour cela et il y a, par consquent, des moments o la
+ralit est indcise. Ainsi, on passe sans hiatus d'un ordre de faits
+l'autre; mais ce n'est pas une raison pour ne pas les distinguer.
+Autrement, il n'y aurait rien de distinct dans le monde, si du moins on
+pense qu'il n'y a pas de genres spars et que l'volution est
+continue.]
+
+[300: Nous pensons qu'aprs cette explication on ne nous reprochera plus
+de vouloir, en sociologie, substituer le dehors au dedans. Nous partons
+du dehors parce qu'il est seul immdiatement donn, mais c'est pour
+atteindre le dedans. Le procd est, sans doute, compliqu; mais il n'en
+est pas d'autre, si l'on ne veut pas s'exposer faire porter la
+recherche, non sur l'ordre de faits que l'on veut tudier, mais sur le
+sentiment personnel qu'on en a.]
+
+[301: Pour savoir si ce sentiment de respect est plus fort dans une
+socit que dans l'autre, il ne faut pas considrer seulement la
+violence intrinsque des mesures qui constituent la rpression, mais la
+place occupe par la peine dans l'chelle pnale. L'assassinat n'est
+puni que de mort aujourd'hui comme aux sicles derniers. Mais
+aujourd'hui, la peine de mort simple a une gravit relative plus grande;
+car elle constitue le chtiment suprme, tandis qu'autrefois elle
+pouvait tre aggrave. Et puisque ces aggravations ne s'appliquaient pas
+alors l'assassinat ordinaire, il en rsulte que celui-ci tait l'objet
+d'une moindre rprobation.]
+
+[302: De mme que la science de la physique n'a pas discuter la
+croyance en Dieu, crateur du monde physique, la science de la morale
+n'a pas connatre de la doctrine qui voit en Dieu le crateur de la
+morale. La question n'est pas de notre ressort; nous n'avons nous
+prononcer pour aucune solution. Les causes secondes sont les seules dont
+nous ayons nous occuper.]
+
+[303: V. plus haut, liv. III, ch. I, p. III.]
+
+[304: V. Tarde, _op. cit._, p. 212.]
+
+[305: V. Delage, _Structure du protoplasme, passim_; Weissmann,
+_L'hrdit_ et toutes les thories qui se rapprochent de celle de
+Weissmann.]
+
+[306: V. plus haut, liv. II, ch. IV, p. II.]
+
+[307: Notons toutefois que cette progression n'a t tablie que pour
+les socits europennes o le suicide altruiste est relativement rare.
+Peut-tre n'est-elle pas vraie de ce dernier. Il est possible qu'il
+atteigne son apoge plutt vers l'poque de la maturit, au moment o
+l'homme est le plus ardemment ml la vie sociale. Les rapports que ce
+suicide soutient avec l'homicide, et dont il sera parl dans le chapitre
+suivant, confirment cette hypothse.]
+
+[308: Sans vouloir soulever une question de mtaphysique que nous
+n'avons pas traiter, nous tenons faire remarquer que cette thorie
+de la statistique n'oblige pas refuser l'homme toute espce de
+libert. Elle laisse, au contraire, la question du libre arbitre
+beaucoup plus entire que si l'on fait de l'individu la source des
+phnomnes sociaux. En effet, quelles que soient les causes auxquelles
+est due la rgularit des manifestations collectives, elles ne peuvent
+pas ne pas produire leurs effets l o elles sont: car, autrement, on
+verrait ces effets varier capricieusement alors qu'ils sont uniformes.
+Si donc elles sont inhrentes aux individus, elles ne peuvent pas ne pas
+dterminer ncessairement ceux; en qui elles rsident. Par consquent,
+dans cette hypothse, on ne voit pas le moyen d'chapper au dterminisme
+le plus rigoureux. Mais il n'en est plus de mme si cette constance des
+donnes dmographiques provient d'une force extrieure aux individus.
+Car celle-ci ne dtermine pas tels sujets plutt que tels autres. Elle
+rclame certains actes en nombre dfini, non que ces actes viennent de
+celui-ci ou de celui-l. On peut admettre que certains lui rsistent et
+qu'elle se satisfasse sur d'autres. En dfinitive, notre conception n'a
+d'autre effet que d'ajouter aux forces physiques, chimiques,
+biologiques, psychologiques des forces sociales qui agissent sur l'homme
+du dehors tout comme les premires. Si donc celles-ci n'excluent pas la
+libert humaine, il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement de
+celles-l. La question se pose dans les mmes termes pour les unes et
+pour les autres. Quand un foyer d'pidmie se dclare, son intensit
+prdtermine l'importance de la mortalit qui en rsultera; mais ceux
+qui doivent tre atteints ne sont pas dsigns pour cela. La situation
+des suicids n'est pas autre par rapport aux courants suicidognes.]
+
+[309: V. _Division du travail social_, Introduction.]
+
+[310: Bibliographie de la question. Appiano Buonafede, _Histoire
+critique et philosophique du suicide_, 1762, trad. fr., Paris,
+1843.--Bourquelot, _Recherches sur les opinions de la lgislation en
+matire de morts volontaires_, in _Bibliothque de l'cole des Chartes_,
+1842 et 1843.--Guernesey, _Suicide, history of the penal laws_,
+New-York, 1883.--Garrison, _Le suicide en droit romain et en droit
+franais_, Toulouse, 1883.--ynn Wescott, _Suicide_, Londres, 1885, p.
+43-58.--Geiger, _Der Selbstmord im klassischen Altertum_, Augsbourg,
+1888.]
+
+[311: Garrison, op. cit., p. 77.]
+
+[312: _Omicidio-suicidio_, p. 61-62.]
+
+[313: _Origines du droit franais_, p. 371.]
+
+[314: Ferri, _op. cit._, p. 62.]
+
+[315: Garrison, _op. cit._, p. 144, 145.]
+
+[316: Ferri, _op. cit._, p. 63, 64.]
+
+[317: _Coran_, III, v. 139.]
+
+[318: _Ibid._, XVI, v. 63.]
+
+[319: _Ibid._, LVI, v. 60.]
+
+[320: _Ibid._, XXXIII, v. 33.]
+
+[321: Aristote, _Eth. Nic._, V, 11, 3.]
+
+[322: Eschine, C. Ctsiphon, p. 244--Platon, _Lois_, IX, 12, p. 873.]
+
+[323: Dion Chrysostome, _Or._, 4, 14 (d. Teubner, V, 2, p. 207).]
+
+[324: _Melet_. Edition Reiske, Altenburg, 1797, p. 198 et suiv.]
+
+[325: Valre-Maxime, 2, 6, 8.]
+
+[326: Valre-Maxime, 2, 6, 7.]
+
+[327: XII, 603.]
+
+[328: V. Lasaulx, _Ueber die Bcher des Koenigs Numa_, dans ses _Etudes
+d'antiquit classique_. Nous citons d'aprs Geiger, p. 63.]
+
+[329: Servius, _loc. cit._--Pline, _Hist. nat._ XXXVI, 24.]
+
+[330: III, tit. II, liv. II, 3.]
+
+[331: _Inst. orat._, VII, 4, 39.--_Declam_. 337.]
+
+[332: _Digeste_, liv. XLIX, tit. XVI, loi 6, 7.]
+
+[333: _Ibid._, liv. XXVIII, tit. III, loi 6, 7.]
+
+[334: _Digeste_, liv. XLVIII, tit. XXI, loi 3, 6.]
+
+[335: Vers la fin de la Rpublique et le commencement de l'Empire, voir
+Geiger, p. 69.]
+
+[336: Et encore ce droit commence-t-il tre, mme dans ce cas,
+contest la socit.]
+
+[337: V. Geiger, _op. cit._, p. 58-59.]
+
+[338: V. notre _Division du travail social_, liv. II.]
+
+[339: Lyon, 1881. Au Congrs de criminologie tenu Rome en 1887, M.
+Lacassagne a, d'ailleurs, revendiqu la paternit de cette thorie.]
+
+[340: _Bibliographie._--Guerry, _Essai sur la statistique morale de la
+France_.--Cazauvieilh, _Du suicide, de l'alination mentale et des
+crimes contre les personnes, compars dans leurs rapports rciproques_,
+2 vol. 1840.--Despine, _Psychologie natur._, p. 111.--Manry, _Du
+mouvement moral des socits_, in _Revue des Deux-Mondes_,
+1860.--Morselli, _Il suicidio_, p. 243 et suiv.--_Actes du premier
+congrs international d'Anthropologie criminelle_, Turin, 1886-87, p.
+202 et suiv.--Tarde, _Criminalit compare_, p. 152 et suiv.--Ferri,
+_Omicidio-suicidio_, 4e dit., Turin, 1895, p. 253 et suiv.]
+
+[341: _Moralstatistik_, p. 526.]
+
+[342: _Op. cit._, p. 333.--Dans les _Actes du congrs de Rome_, p. 205,
+le mme auteur met pourtant des doutes sur la ralit de cet
+antagonisme.]
+
+[343: Les chiffres relatifs aux deux premires priodes ne sont pas,
+pour l'homicide, d'une rigoureuse exactitude, parce que la statistique
+criminelle fait commencer sa premire priode 16 ans et la fait aller
+jusqu' 21, tandis que le dnombrement donne le chiffre global de la
+population de 15 20. Mais cette lgre inexactitude n'altre en rien
+les rsultats gnraux qui se dgagent du tableau. Pour l'infanticide,
+le maximum est atteint plus tt, vers 25 ans, et la dcroissance
+beaucoup plus rapide. On comprend aisment pourquoi.]
+
+[344: D'aprs Chaussinand.]
+
+[345: _Op. cit._, p. 310 et suiv.]
+
+[346: _Op. cit._, p. 67.]
+
+[347: _Des prisonniers, de l'emprisonnement et des prisons_, Paris,
+1850, p. 133.]
+
+[348: _Op. cit._, p. 95.]
+
+[349: _Le suicide dans le dpartement de Seine-et-Marne._]
+
+[350: _Op. cit._, p. 377.]
+
+[351: _L'homme criminel_, trad. fr., p. 338.]
+
+[352: En quoi consiste cette influence? Une part semble bien en devoir
+tre attribue au rgime cellulaire. Mais nous ne serions pas tonns
+que la vie commune de la prison ft de nature produire les mmes
+effets. On sait que la socit des malfaiteurs et des dtenus est trs
+cohrente; l'individu y est compltement effac et la discipline de la
+prison agit dans le mme sens. Il pourrait donc s'y passer quelque chose
+d'analogue ce que nous avons observ dans l'arme. Ce qui confirme
+cette hypothse, c'est que les pidmies de suicides sont frquentes
+dans les prisons comme dans les casernes.]
+
+[353: Une statistique rapporte par Ferri (_Omicidio_, p. 373) n'est pas
+plus probante. De 1866 1876, il y aurait eu, dans les bagnes italiens,
+17 suicides commis par des forats condamns pour des crimes contre les
+personnes, et seulement 5 commis par des auteurs de crimes-proprit.
+Mais, au bagne, les premiers sont beaucoup plus nombreux que les
+seconds. Ces chiffres n'ont donc rien de concluant. Nous ignorons,
+d'ailleurs, quelle source l'auteur de cette statistique a puis les
+lments dont il s'est servi.]
+
+[354: D'aprs Oettingen, _Moralstatistik_, annexes, table 61.]
+
+[355: _Ibid._, table 109.]
+
+[356: _Ibid._, table 65.]
+
+[357: D'aprs les tables mmes dresses par Ferri.]
+
+[358: Cette classification des dpartements est emprunte Bournet, _De
+la criminalit en France et en Italie_, Paris, 1884, p. 41 et 51.]
+
+[359: Starke, _Verbrechen und Verbrecher in Preussen_, Berlin, 1884, p.
+144 et suiv.]
+
+[360: D'aprs les tables de Ferri.]
+
+[361: V. Bosco, _Gli Omicidii in alcuni Stati d'Europa_, Rome, 1889.]
+
+[362: _Philosophie pnale_, p. 347-48.]
+
+[363: Certaines de ces affaires ne sont pas poursuivies parce qu'elles
+ne constituent ni crimes ni dlits. Il y aurait donc lieu de les
+dfalquer. Pourtant, nous ne l'avons pas fait afin de suivre notre
+auteur sur son propre terrain; d'ailleurs, cette dfalcation, nous nous
+en sommes assur, ne changerait rien au rsultat qui se dgage des
+chiffres ci-dessus.]
+
+[364: Une considration secondaire, prsente par le mme auteur
+l'appui de sa thse, n'est pas plus probante. D'aprs lui, il faudrait
+aussi tenir compte des homicides classs par erreur parmi les morts
+volontaires ou accidentelles. Or, comme le nombre des unes et des autres
+a augment depuis le dbut du sicle, il en conclut que le chiffre des
+homicides placs sous l'une ou l'autre de ces deux tiquettes a d
+crotre galement. Voil donc encore, dit-il, une augmentation srieuse
+dont il faut tenir compte, si l'on veut apprcier exactement la marche
+de l'homicide.--Mais le raisonnement repose sur une confusion. De ce que
+le chiffre des morts accidentelles et volontaires a cr, il ne suit pas
+qu'il en soit de mme des homicides rangs tort sous cette rubrique.
+De ce qu'il y a plus de suicides et plus d'accidents, il ne rsulte pas
+qu'il y ait aussi plus de faux suicides et de faux accidents. Pour
+qu'une pareille hypothse et quelque vraisemblance, il faudrait tablir
+que les enqutes administratives ou judiciaires, dans les cas douteux,
+se font plus mal qu'autrefois; supposition laquelle nous ne
+connaissons aucun fondement. M, Tarde, il est vrai, s'tonne qu'il y ait
+aujourd'hui plus de morts par submersion que jadis et il est dispos
+voir, sous cet accroissement, un accroissement dissimul d'homicides.
+Mais le nombre des morts par la foudre a encore beaucoup plus augment;
+il a doubl. La malveillance criminelle n'y est pourtant pour rien. La
+vrit, c'est d'abord que les recensements statistiques se font plus
+exactement et, pour les cas de submersion, que les bains de mer plus
+frquents, les ports plus actifs, les bateaux plus nombreux sur nos
+rivires donnent lieu plus d'accidents.]
+
+[365: Pour l'assassinat, l'inversion est moins prononce; ce qui
+confirme ce qui a t dit plus haut sur le caractre mixte de ce crime.]
+
+[366: Les assassinats, au contraire, qui taient 200 en 1869, 215 en
+1868, tombent 162 en 1870. On voit combien ces deux sortes de crimes
+doivent tre distingues.]
+
+[367: D'aprs Starke, _op. cit._, p. 133.]
+
+[368: Les assassinats restent peu prs stationnaires.]
+
+[369: Ces remarques sont, d'ailleurs, plutt destines poser la
+question qu' la trancher. Elle ne pourra tre rsolue que quand on aura
+isol l'action de l'ge et celle de l'tat civil, comme nous avons fait
+pour le suicide.]
+
+[370: Ce tableau a t tabli avec les documents indits du Ministre de
+la Justice. Nous n'avons pas pu nous en servir beaucoup, parce que le
+dnombrement de la population ne fait pas connatre, chaque ge, le
+nombre des poux et des veufs sans enfants. Nous publions pourtant les
+rsultats de notre travail, dans l'esprance qu'il sera utilis plus
+tard, quand cette lacune du dnombrement sera comble.]
+
+[371: V. _Rgles de la Mthode sociologique_, chap. III.]
+
+[372: Et mme tout lien logique n'est-il pas mdiat? Si rapprochs que
+soient les deux termes qu'il relie, ils sont toujours distincts et, par
+consquent, il y a toujours entre eux un cart, un intervalle logique.]
+
+[373: Ce qui a contribu obscurcir cette question, c'est qu'on ne
+remarque pas assez combien ces ides de sant et de maladie sont
+relatives. Ce qui est normal aujourd'hui ne le sera plus demain, et
+inversement. Les intestins volumineux du primitif sont normaux par
+rapport son milieu, mais ne le seraient plus aujourd'hui. Ce qui est
+morbide pour les individus peut tre normal pour la socit. La
+neurasthnie est une maladie au point de vue de la physiologie
+individuelle; que serait une socit sans neurasthniques? Ils ont
+actuellement un rle social jouer. Quand on dit d'un tat qu'il est
+normal ou anormal, il faut ajouter par rapport quoi il est ainsi
+qualifi; sinon, on ne s'entend pas.]
+
+[374: _Division du travail social_, p. 266.]
+
+[375: Oettingen, _Ueber acuten und chronischen Selbstmord_, p. 28-32 et
+_Moralstatistik_, p. 761.]
+
+[376: M. Poletti; nous ne connaissons d'ailleurs sa thorie que par
+l'expos qu'en a donn M. Tarde, dans sa _Criminalit compare_, p. 72.]
+
+[377: On dit, il est vrai (Oettingen), pour chapper cette conclusion,
+que le suicide est seulement un des mauvais cts de la civilisation
+(_Schattenseite_) et qu'il est possible de le rduire sans la combattre.
+Mais c'est se payer de mots. S'il drive des causes mmes dont dpend la
+culture, on ne peut diminuer l'un sans amoindrir l'autre; car le seul
+moyen de l'atteindre efficacement est d'agir sur ses causes.]
+
+[378: Cet argument est expos une objection. Le Bouddhisme, le
+Janisme sont des doctrines systmatiquement pessimistes de la vie;
+faut-il y voir l'indice d'un tat morbide des peuples qui les ont
+pratiques? Nous les connaissons trop mal pour oser trancher la
+question. Qu'on ne considre notre raisonnement que comme s'appliquant
+aux peuples europens et mme aux socits du type de la cit. Dans ces
+limites, nous le croyons difficilement discutable. Il reste possible que
+l'esprit de renoncement propre certaines autres socits puisse, sans
+anomalie, se formuler en systme.]
+
+[379: Entre autres Lisle, _op. cit._, p. 437 et suiv.]
+
+[380: Ce n'est pas que, mme dans ces cas, la sparation entre les actes
+moraux et les actes immoraux soit absolue. L'opposition du bien et du
+mal n'a pas le caractre radical que lui prte la conscience vulgaire.
+On passe toujours de l'un l'autre par une dgradation insensible et
+les frontires sont souvent indcises. Seulement, quand il s'agit de
+crimes avrs, la distance est grande et le rapport entre les extrmes
+moins apparent que pour le suicide.]
+
+[381: _Op. cit._, p. 499.]
+
+[382: Art. _Suicide_, in _Diction. Philos._]
+
+[383: Qu'on ne se mprenne pas sur notre pense. Sans doute, un jour
+viendra o les socits actuelles mourront; elles se dcomposeront donc
+en groupes plus petits. Seulement, si l'on induit l'avenir d'aprs le
+pass, cet tat ne sera que provisoire, ces groupes partiels seront la
+matire de socits nouvelles, beaucoup plus vastes que celles
+d'aujourd'hui. Encore peut-on prvoir qu'ils seront eux-mmes beaucoup
+plus vastes que ceux dont la runion a form les socits actuelles.]
+
+[384: Les premiers collges d'artisans remontent la Rome royale. V.
+Marquardt, _Privat Leben der Roemer_, II, p. 4.]
+
+[385: Voir les raisons dans notre _Division du travail social_, L. II,
+ch. III, notamment, p. 335 et suiv.]
+
+[386: Cette diffrenciation, on peut le prvoir, n'aurait probablement
+plus le caractre strictement rglementaire qu'elle a aujourd'hui. La
+femme ne serait pas, d'office, exclue de certaines fonctions et relgue
+dans d'autres. Elle pourrait plus librement choisir, mais son choix,
+tant dtermin par ses aptitudes, se porterait en gnral sur un mme
+ordre d'occupations. Il serait sensiblement uniforme, sans tre
+obligatoire.]
+
+[387: Bien entendu, nous ne pouvons indiquer que les principales tapes
+de cette volution. Nous n'entendons pas dire que les socits modernes
+aient succd la cit; nous laissons de ct les intermdiaires.]
+
+[388: V. sur ce point, Benoist, _L'organization du suffrage universel_,
+in _Revue des Deux-Mondes_, 1886.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Suicide, by Emile Durkheim
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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