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Vol. II.-SAMEDI 13 JANVIER 1844. -Bureaux, rue de Seine, 33. - -Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de -chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. - -Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. -pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40 - - - -SOMMAIRE. - -Mathieu de Dombasle. _Portrait_.--Courrier de Paris.--Histoire de la -Semaine. _Découverte du Coeur de saint Louis, à la -Sainte-Chapelle_.--Ouverture des Cours du collège de France et de la -Sorbonne. _Salle des Cours au collège de France; Portraits de M. -Michelet et de M. Edgar Quinet_.--Les Enfants Trouvés. _Une -gravure_.--Chronique musicale. L'Esclave du Camoens; Anna Bolena; -Rentrée de Lablache; M. Ronconi; les Concerts; Nouvelles -publications.--Les Petites Industries en plein vent. _Onze -Gravures_.--Les Caprices du Coeur, nouvelle, par Marc Fournier. (Suite.) -_Une gravure_.--Inventions nouvelles. Système de chemins de fer de M. de -Jouffroy. _Quatre Gravures_.--De la prochaine inauguration du monument -de Molière. _Trois gravures; fac-similé des signatures de Molière et de -sa troupe_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Trois -Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux Gravures_.--Rébus. - - - -[Illustration.] - -Mathieu de Dombasle. - -Christophe-Joseph-Alexandre Mathieu de Dombasle, né à Nanci, le 26 -février 1777, vient d'y mourir le 27 décembre 1843, C'est l'homme auquel -l'agriculture française est redevable de ses plus grands progrès. La -richesse agricole de la Flandre et de quelques autres contrées, comparée -au triste état de notre culture dans presque tous nos départements du -centre, de l'ouest et du midi, avait inspiré à M. de Dombasle la -profonde conviction que, de toutes les industries, l'agriculture est -celle où il y a le plus à faire en France pour la prospérité du pays et -pour le bien des particulier qui s'y livreront. M. de Dombasle n'a pas -seulement consacré à cette pensée des talents supérieurs, un mérite -d'écrivain qui, dans toutes les carrières, l'auraient placé au premier -rang; il s'est fait l'homme du progrès agricole, il s'est dévoué à cette -oeuvre, avec une foi ardente et une complète abnégation. Le résultat -personnel fut, pour M. de Dombasle, une lutte contre des obstacles sans -cesse renaissants, des revers de fortune, et de cruelles blessures dans -ses plus chères affections; mais M. de Dombasle a réussi dans les -autres: le succès des cultivateurs que ses leçons et son exemple ont -formés, l'impulsion donnée à l'industrie agricole de la France, voilà, -le succès et la récompense de M. de Dombasle, car c'est le résultat -qu'il ambitionnait par-dessus tout. - -[Illustration: Portrait de M. Mathieu de Dombasle, décédé le 27 décembre -1843.] - -Avant M. Mathieu de Dombasle, nous avions de savants agronomes, -d'habiles fermiers, des propriétaires éclairés, marchant dans la voie du -progrès; toutefois, leurs efforts étaient isolés, sans imitateurs; les -entreprises agricoles restaient l'objet de la méfiance et du discrédit; -et tandis que la jeunesse assiégeait en foule l'entrée de toutes les -autres professions, personne ne venait à songer que la culture du sol -offrait la carrière la plus indépendante et la plus assurée. Les écrits -de M. de Dombasle ouvrirent les yeux du public sur cette fâcheuse -erreur; cependant il ne suffisait pas de répandre des idées plus saines, -il fallait mettre l'instruction agricole à la portée des jeunes gens -chez lesquels il avait fait naître le désir de se livrer à -l'agriculture. En France, où les quatre cinquièmes du la population se -composent de cultivateurs, il n'existait aucun établissement destiné à -l'enseignement théorique ou pratique de l'agriculture. Cette lacune, M. -de Dombasle entreprit de la combler. Privé, par les événements de 1814, -d'une belle fortune acquise dans la fabrication du sucre de betteraves, -sans moyens pécuniaires, sans le secours du gouvernement, ni d'aucun -patronage puissant, M. de Dombasle fonda la première ferme-modèle et le -premier institut agricole qui aient existé en France, Plusieurs -propriétaires de Nanci, en tête desquels figurait l'illustre général -Drouot, lui fournirent le capital nécessaire, à des conditions -désintéressées, et s'associèrent ainsi à l'honneur d'une entreprise -qu'ils savaient ne devoir tourner qu'au profit du pays. C est avec le -modique capital de 60,000 fr., confié à ses talents et à sa réputation -de probité, que M. de Dombasle: loua la ferme de Roville, pour s'y -livrer à l'enseignement et à l'application des méthodes perfectionnées. - -Bientôt M. de Dombasle fut entouré d'un petit nombre d'élèves attirés -par le charme d'une profession dont l'étude se faisait au grand soleil. -Ces jeunes gens, qui n'étaient venus chercher à Roville qu'une -instruction professionnelle, y subissaient, par la force des choses, une -modification importante dans leur manière d'apprécier les positions -sociales. Par cela même qu'ils étaient étudiants cultivateurs, il ne -leur était plus possible de mesurer leur considération à l'habit, car -eux-mêmes avaient revêtu la blouse; il ne leur était plus possible de -croire que le travail manuel dérogeait, car, témoins continuels des -travaux agricoles, ils arrivaient bientôt à y mettre la main. Ainsi, le -courant qui avait poussé la jeunesse à fuir ou à quitter la profession -agricole pour embrasser les professions dites libérales, ou les -fonctions publiques, fut changé: pour la première fois une influence -contraire se manifesta, et des jeunes gens quittèrent l'école de Droit -et les habitudes de la ville pour se livrer aux travaux des champs. - -Tandis que M. de Dombasle modifiait aussi heureusement la tendance de -l'esprit public, il introduisait une réforme matérielle d'un haut -intérêt. Dans un grand nombre de départements, les labours s'exécutaient -et s'exécutaient encore avec une charrue défectueuse, qui n'opère qu'un -labour imparfait, au moyen de six ou huit bêtes de trait conduites par -plusieurs hommes; il est évident qu'aucune culture ne peut être -profitable avec un mode aussi dispendieux de labourer la terre. M. de -Dombasle, par ses écrits et son exemple, propagea l'adoption de la -charrue flamande, modifiée dans quelques-unes de ses parties; et -désormais l'abandon de la charrue ruineuse dont nous venons de parler -n'est plus qu'une question de temps, car il n'est pas de canton où, -grâce à M. de Dombasle, une charrue perfectionnée n'ait été introduite, -et il est impossible que la comparaison des deux instruments ne -détermine pas l'adoption de ce qui fait évidemment mieux et à meilleur -marché. - -Si M. de Dombasle, en fondant l'établissement de Roville, n'avait eu en -vue que son avantage personnel, il n'aurait pus été plus loin. Ses -écrits lui avaient mérité une réputation européenne(1); son Institut -agricole et sa fabrique d'instrument aratoires offraient des bénéfices, -et la ferme de Roville, conduite avec l'intelligence et l'ordre d'un -homme comme M. de Dombasle, ne pouvait être onéreuse en la cultivant du -point de vue industriel. Mais le but de M. de Dombasle était, moins de -faire de l'industrie personnelle que de faire de la science pour ouvrir -des voies plus larges à l'industrie et à la prospérité publiques. Sous -cette inspiration, M. de. Dombasle devait s'attacher à résoudre le -problème de la suppression de la jachère, question qui intéresse à un si -haut degré l'avenir de notre agriculture. Les plantes sarclées, qui -remplacent la jachère en préparant le sol à recevoir des céréales, et -qui, pour la plupart, contribuent à l'augmentation des engrais, par -l'abondante nourriture qu'elles fournissent aux bestiaux, sont une -condition nécessaire pour arriver à la suppression ou du moins il la -notable réduction de la jachère. Toutefois, les plantes sarclées, comme -toutes les autres récoltes, ne peuvent être cultivées qu'autant que le -cultivateur trouve à vendre leurs produits. Placé dans une localité où -aucune industrie étrangère n'offrait un débouché à ses récoltes -sarclées, M. de Dombasle créa sur la ferme de Roville une industrie -accessoire pour tirer parti de ses récoltes. Il établit une distillerie, -puis une féculerie de pommes de terre; entreprises qui toutes deux -entraînèrent des pertes très-sensibles à raison du faible capital sur -lequel reposait l'établissement de Roville. Ces pertes sont à déplorer, -puisqu'elles furent sans doute pénibles à M. de Dombasle; mais elles ont -contribué à rendre son enseignement plus complet et à faire ressortir -son dévouement à la mission qu'il s'était imposée. - -[Note 1: Tous les ouvrages de M. de Dombasle se trouvent à la librairie -de madame Bouchard-Huzard, à Paris, rue de l'Éperon, 7, notamment: le -_Calendrier du bon Cultivateur, Théories de la charrue,_ etc.] - -Quoi de plus propre à pénétrer les cultivateurs du principe qui doit -leur servir de guide, que l'ensemble de la carrière agricole fournie par -M. de Dombasle? Un homme de mérite hors ligne, après avoir consacre des -années à étudier la culture des pays les mieux cultivés de l'Europe, -s'applique à introduire dans la ferme qu'il exploite les méthodes -perfectionnées qu'il a observées; il pèse toutes les circonstances dans -lesquelles les améliorations qu'il médite doivent être introduites; il -entre dans la voie nouvelle, guidé par une grande expérience et un -jugement sûr; cependant il échoue. Au lieu de se décourager, il se livre -à de nouvelles recherches, reconnaît la cause de son échec, recommence -avec certitude et cette fois il échoue encore. Quelle démonstration plus -complète de cette vérité, qu'en agriculture le raisonnement, l'induction -et la démonstration même, que la science, en un mot, ne doit autoriser -que des essais, et que les faits positifs, constants, répétés ont seuls -une autorité suffisante pour déterminer l'application sur une grande -échelle. - -Du reste, personne n'était plus convaincu de cette vérité que M. de -Dombasle; c'était celle qu'il s'appliquait surtout à faire entrer dans -l'esprit de ses élèves au moment ou ils venaient prendre congé de lui et -de recevoir ses derniers conseils. «Gardez-vous, leur disait-il, de -changer brusquement sur votre ferme la méthode de culture suivie dans le -canton où vous allez vous fixer. Si la charrue est défectueuse, d'un -usage ruineux, n'hésitez pas à la changer: n'hésitez pas non plus à -multiplier les prairies artificielles. Quant aux races de bestiaux, -voyez si celles de la localité ne peuvent pas être améliorées; et si -vous vous décidez à en introduire de nouvelles, ne le faites pas avant -d'avoir obtenu largement sur votre exploitation les moyens de nourriture -qu'elles réclament. Quand aux cultures nouvelles à introduire, prenez en -considération le sol, le climat, la main d'oeuvre, la facilité de vendre -les produits. Quant à la jachère, ne vous pressez pas de la supprimer: -dans les pays où une portion du sol est laissée en jachère, le prix est -en raison de cette circonstance; louez ou achetez en conséquence, et en -appliquant à ce sol une meilleure charrue, en y semant des prairies -artificielles, vous êtes certains de faire mieux que les autres; mais si -vous tentiez de suite de supprimer la jachère, vous vous exposeriez à -des risques qu'il n'est pas sage de courir au début d'une exploitation -rurale. Attendez d'avoir réussi dans votre premier établissement, puis -alors vous entreprendrez une réforme plus large avec bien moins de -dangers, avec bien plus d'expérience et de ressources.» - -Si M. de Dombasle était plus hardi pour lui que pour les autres, c'est -que pour lui la France était le domaine et sa ferme-modèle le champ -d'essai; c'est que le poste qu'il avait choisi était une position -d'avant-garde. Pour lui, le danger n'était pas dans son préjudice -personnel, mais dans le préjudice public. - -Un si grand zèle pour la science à laquelle il ne se dévouait avec tant -d'abnégation que parce qu'il la savait intimement liée à la prospérité -de la France, touche au sentiment qui animait d'Assas et Beaurepaire, se -sacrifiant au salut ou à l'honneur de tous; il faut reconnaître là une -véritable grandeur, qui fait de l'existence de M. de Dombasle une des -vies les plus recommandables de notre époque, et qui lui assure d'être -compté au nombre des plus utiles réformateurs et des plus sincères -bienfaiteurs de son pays. - - - -[Illustration. Le courrier de Paris.] - -La bataille de l'adresse est commencée: c'est la Chambre des Pairs qui a -lancé la première mitraille; mais on sait que les luttes ne sont ni -longues ni ardentes sur ce terrain aristocratique; on provoque avec -courtoisie; on riposte avec précaution, et les différentes opinions -rengainent promptement, après un semblant d'estoc et de taille. Trois ou -quatre discours suffisent pour donner aux adversaires l'envie de plier -lus tentes et de clore la campagne. Ainsi l'adresse a été votée en une -séance. Nous sommes loin de blâmer leurs seigneuries de cette concision; -bien au contraire, les économies de paroles, à notre avis, sont autant -de gagné pour les affaires. - -Le voyage de Belgrave-Square a un peu échauffé la matière. M. le -ministre des affaires étrangères s'est fort enflammé; il n'a trouvé, au -reste, de contradicteur un peu vif que M. le marquis de Boissy, dont -c'est la coutume. M. Guizot a particulièrement appuyé sur ce fait, que -le gouvernement anglais avait vu avec déplaisir les scènes de -Belgrave-Square, mais qu'il n'avait pu les empêcher; il s'est félicité -d'ailleurs de l'indifférence que S. M. Victoria a montrée pour M. le duc -de Bordeaux, qu'elle n'a ni reçu ni voulu voir. «Je le crois bien, a dit -à son voisin un noble pair, M. le duc de ***. qui mène de front la -politique et le calembour, la reine d'Angleterre était allée à Eu, elle -ne pouvait venir à lui.» - -La Chambre des Députés a aussi son adresse, mais elle est moins -expéditive que la Chambre des Pairs, sa soeur aînée. Le morceau -d'éloquence s'élabore lentement; il ne lui faut pas ordinairement moins -de huit ou dix jours pour se mettre d'aplomb sur ses adjectifs et ses -périodes; après quoi il s'aventure entre le côté gauche, la droite et le -centre, qui le saisissent au passage, l'examinent, le dissèquent et lui -coupent quelquefois le nez, le bras ou la jambe, si bien qu'il sort -rarement de la discussion comme il y est entre. Cette espèce d'opération -chirurgicale exige à son tour une semaine; ainsi la Chambre dépense à -peu près un mois à ce laborieux accouchement. En un mois. Napoléon -allait à Vienne, et nos honorables préparent à grand peine un discours: -ce n'est pas le cas du duc, comme Alceste, que le temps ne fait rien à -l'affaire. - -On s'aperçoit que la présence des deux Chambre au bruit qui se fait dans -la partie de la rive droite et de la rive gauche voisine des ministères -et du palais des Tuileries: le nombre des piétons et des voitures y est -visiblement augmenté; ce sont MM. les députés qui vont et viennent, -traînant après eux la clientèle d'intérêts et de solliciteurs que la -session attire; les chemins de fer, les croix d'honneur, les recettes -particulières, les bureaux de tabac, les pensions, les bourses, la -question des vins, la question des sucres, la question des bestiaux, -tout cela court de droite et de gauche, d'un air affairé ou allumé. -Cependant les ministres et les hommes politiques ont ouvert leurs salons -comme autant de maisons de refuge. Le reliquat des réceptions du matin -et des séances de la Chambre se vide dans les réceptions du soir; une -affaire ébauchée la veille, on l'achève entre un bol de punch radical, -une tasse de thé ministérielle, un verre d'eau sucrée tiers-parti. Les -soirées les plus nombreuses se tiennent chez M. Guizot, le ministre -influent, le grand ministre de France, comme l'appelle le mandarin -Ky-Yong, qui vient d'entrer avec notre gouvernement en commerce -d'amitié et de lettres, sur papier de Chine. - -M. Molé se distingue, en même temps que M. Guizot, par l'éclat et le -nombre de ses réceptions politiques, son hôtel du faubourg Saint Honoré -n'est pas moins fréquenté que l'hôtel du boulevard des Capucins. De -cette façon, les deux rivaux continuent la lutte: M. Guizot occupe les -affaires étrangères, et M. Molé tient à montrer à son successeur et à -son adversaire qu'il ne reste pas étranger aux affaires. Aussi les -hommes prévoyants, ceux qui, tout en s'attachant au présent, ont l'oeil -continuellement fixé sur la girouette de l'avenir, les grands -politiques, en un mot, vont du boulevard des Capucines à l'hôtel du -faubourg Saint-Honoré, et boivent du même coup le thé de M. Guizot et le -thé de Molé, On ne saurait trop prendre de précautions pour sa soif. - -Il y a quinze jours, les Tuileries étaient ensevelies dans une profonde -nuit; si vous passiez par là le soir, le vaste et noir palais vous -apparaissait de loin comme un immense et sombre fantôme; aujourd'hui, -tout y brille; les vitres resplendissent et jettent de toutes parts des -feux qui scintillent dans les ténèbres. C'est encore la Chambre des -Députés qui cause cette illumination; on lui fait accueil; ou lui -prépare des gracieusetés et des fêtes. Le bon moyen d'attirer les -papillons n'est-il pas d'allumer les bougies? - -Un autre salon a repris ses fêtes, mais ce n'est point l'ambition au -regard enflammé, ni la sombre politique qui en sont les hôtes; le -concierge a reçu l'ordre de ne pas leur tirer le cordon et de les -arrêter sur le seuil: les arts aimables, au doux sourire, au regard -limpide, aux mélodieux concerts, y entrent au contraire toutes portes -ouvertes et en se donnant la main. Ce paradis des salons est celui de -Mme la comtesse Merlin. Il y aurait de quoi cependant s'y mesurer en -champ clos sur toutes les questions qui agitent le monde politique. Le -monde politique, en effet, envoie ses plus célèbres champions dans ces -réunions magnifiques et charmantes. L'Espagne, l'Italie, Vienne, -Londres, Saint-Pétersbourg y comptent des ambassadeurs tout bardés de -titres et de croix, et les hauts barons de la finance et de -l'aristocratie parisienne s'y rencontrent avec les gentilshommes de la -littérature; on pourrait y établir un congrès, une académie, une -commission du budget. Mais si, par hasard, quelque budgétaire ou quelque -diplomate forcené est tenté de prendre son voisin à partie et de le -plonger dans les tristesses de la réalité, une note mélodieuse se -faisant tout à coup entendre, le rappelle à l'ordre: c'est Grisi, ou -Persiani, ou Mme la comtesse Merlin elle-même qui font taire de leur -plus doux chants cette voix discordante de la politique et réduisent le -monstre au silence; on n'a plus qu'à se laisser aller à ce courant -d'harmonie, et à jouir des plaisirs et de la splendide variété de ces -nuits spirituelles et brillantes de la rue de Bondi, qui n'ont pas -d'égal pour l'état des noms et la grâce de l'hospitalité. Les vendredis -de Mme la comtesse Merlin sont de vrais bijoux dans un magnifique écrin. - -Tandis que les riches et les heureux s'amusent, il est bon de songer aux -pauvres: Paris y songe de temps en temps; de temps en temps n'est pas -assez. Paris, cependant, n'est ni égoïste ni insensible, quoique souvent -il en ait l'air. Le fond du coeur est bon, meilleur qu'il ne semble; -mais voulez-vous que je vous le dise? Paris est comme ces hommes -mondains entraînés de tous côtés dans le tourbillon des plaisirs: ils -n'ont pas le temps de s'y reconnaître ni de penser à autrui, pour qu'ils -fassent une bonne action, il faut, pour ainsi dire, qu'on les prenne au -collet et qu'on les avertisse. Encore réussirez-vous difficilement à les -convaincre, si sur cette action charitable, vous ne mettez, un plaisir, -comme on met du miel sur du pain sec pour obliger les petits enfants à y -mordre. Ainsi fait Paris: il vient volontiers au secours des pauvres et -des exilés, pourvu qu'on donne à son humanité une prime d'amusement. -Proposez-lui un avant-deux pour la Pologne, une valse pour les -indigents, il tirera sa bourse de la meilleure grâce du monde; -autrement, vous le trouverez froid et cadenassé. On dirait, à le voir -ainsi, qu'il n'y a pas de vrais malheurs là où on ne danse pas. Les -maires et les bureaux de charité, qui connaissent bien le fort et le -faible de cette sensibilité parisienne, sont décidés, dit-on, à -s'adresser, pendant l'hiver, à l'archet de Tolbecque et de Musard, pour -arriver à émouvoir la bonne ville de Paris. On annonce douze bals au -profit des pauvres des douze arrondissements. Paris ne peut manquer de -s'attendrir... et de valser de tout son coeur. - -Puisque nous voici au chapitre de la danse, annonçons une nouvelle, mais -annonçons-là avec ménagement, de peur de causer des émotions trop vives -à l'orchestre et aux avant-scènes de l'Opéra; on dit, et avec plaisir, -je me plais à le redire, on dit que nous allons enfin posséder la divine -Cerillo, au pied léger. M. Léon Pitlet aurait contracté avec elle un -engagement pour quinze représentations. M. Léon Pitlet était parti pour -l'Italie, en quête d'un ténor: il reviendra avec une danseuse; la vie -est pleine de ces surprises. Vous faites la chasse au renard, et vous -tuez une biche; vous aimez une blonde, c'est une brune qui vous tombe -entre les mains: vous courez après la gloire, et vous attrapez... rien. - -Les chances pour les ambitions académiques augmentent d'une manière -effrayante: deux académiciens viennent de mourir, Casimir Delavigne et -Campenon; deux ou trois autres sont mourants; avant un mois il y aura -cinq ou six fauteuils vacants, l'embarras sera de les remplir; les -candidats littéraires de quelque valeur finiront par manquer, et vous -verrez que l'Académie Française sera obligée de se recruter dans le -respectable corps des épiciers ou des marchands de porcelaine.--Un des -académiciens alités; recevait dernièrement la visite d'un écrivain -fameux, M. de Balzac, qui venait réclamer son vote pour la succession de -Delavigne: «Mon cher ami, lui dit l'immortel en se soulevant avec peine -sur son chevet, je ferai mieux que de vous donner ma voix, je vous -donnerai ma place! - -Mademoiselle Rachel, fidèle à la tragédie classique, a fait cette -semaine un nouvel emprunt à Racine: c'est la tendre et vertueuse -_Bérénice_ que mademoiselle Rachel a tirée, je ne dirai pas de -l'oubli,--on n'oublie rien de ce qu'a fait Racine,--mais du long silence -où cette touchante reine de Palestine était depuis longtemps abandonnée, -Bérénice, qui avait arraché au siècle de Louis XIV autant de pleurs -qu'Iphigénie en Aulide immolée, la sentimentale et chaste Bérénice n'a -pas obtenu, en 1844, le même succès de larmes et d'attendrissement; on a -plutôt sommeillé que pleuré,--que la grande ombre de Racine me -pardonne!--Est-ce la faute de Racine? est-ce la faute de notre temps? -est-ce la faute de Bérénice? Il faut en accuser un peu tout le monde: -Racine d'abord, qui a écrit une délicieuse héroïde en vers charmants, et -non une tragédie; puis l'époque actuelle, qui n'a plus le goût ni -l'intelligence de ses délicatesses de style et de ses finesses du coeur; -et enfin Bérénice, dont la passion est trop exquise et retenue pour un -public habitué aux Marie Tudor, aux Marguerite de Bourgogne et aux -Lucrèce Borgia. Auprès de telles gaillardes la belle reine semble -pédante et prude. Que vous dirai-je? _Bérénice_ est une sorte de thèse -sentimentale qui a besoin d'être écoutée, par des jurés experts en -galanterie; Versailles et Louis XIV étaient passés maîtres en cette -matière, et s'attendrissaient naturellement à ce spectacle amoureux; -aujourd'hui qu'on ne navigue plus sur le fleuve du Tendre, et que -l'entrepôt de cigares a fait place aux cours d'amour, que peut faire -Bérénice, même avec le talent de mademoiselle Rachel pour garant. - -Cette représentation classique ne donnera donc pas au Théâtre-Français -de très-gros bénéfices; elle prouve seulement le zèle de MM. les -comédiens ordinaires du roi et honore leur persévérante fidélité à la -mémoire des vieux maîtres; mais la fidélité, on le sait, n'est pas -toujours la spéculation la plus lucrative; le Théâtre-Français comprend -très-bien le péril de ce dévouement pour le passé, dont le présent ne -s'accommode pas toujours n'y trouvant pas une suffisante pâture; aussi -s'est-il muni de provisions toutes fraîches pour soutenir la campagne -d'hiver et ne pas mourir d'inanition, nous allons assister -successivement à la naissance de quatre ou cinq ouvrages en cinq actes; -_le Ménage parisien_, de M. Bayard ouvrira la marche dans quelques -jours. - -Les autres théâtres imitent cette prévision et cette activité, de leur -seigneur et maître: on fabrique des vaudevilles à force; les Variétés, -le Gymnase, le Palais-Royal, font tourner les roues et les cylindres, et -inonderont le mois de janvier et de février de marchandises; l'Académie -Royale de Musique manipule un ballet en trois actes, _le Caprice_, et un -opéra, _la Fortune vient en dormant_; à l'Opéra-Comique ou tient le -_Cagliostro_ de M. Adam tout prêt, en attendant _la Syrène_, de MM. -Auber et Scribe. On voit que la denrée dramatique ne manquera pas en -1844, et que le public n'est pas menacé de famine; maintenant quelle -sera la valeur de toutes ces productions? quel goût auront-elles? -seront-elles agréables ou maussades, spirituelles ou sottes, exquises ou -insipides? C'est le secret de l'avenir; mais, de peur d'être pris au -dépourvu, le parterre fera sagement de prendre ses précautions d'avance, -et, tout en préparant ses mains aux bravos de mettre son sifflet dans sa -poche. - -On vient d'arrêter en flagrant délit une fausse dame de charité: c'était -une fine mouche qui descendait de voiture d'un pied leste, montait -l'escalier des riches hôtels enveloppée dans le velours et la soie, et -de l'air le plus honnête et le plus sentimental sollicitait la pitié des -âmes chrétiennes pour _ses pauvres_: vous devinez ce que devenait -l'aumône? Les pauvres n'en touchaient rien, bien entendu, et la dame -l'encaissait à son profit; examen fait de la délinquante, la justice a -reconnu une ex-figurante d'un théâtre de la banlieue qui avait eu déjà -plusieurs duels avec la justice.--«Que voulez-vous? a-t-elle répondu au -commissaire de police, charité bien ordonnée commence par soi...» - -Le vénérable commissaire, peu convaincu de la vérité de cette maxime, en -a référé au procureur du roi; et le système philosophique sur la charité -aboutira probablement aux Madelonnettes à Saint-Lazare. - - - -[Illustration.] - -Histoire de la Semaine. - -Arlequin, dictant une lettre à son secrétaire, commençait sa dictée par: -_Virgule_. La Chambre des Députés fait comme Arlequin: ses travaux -commencent par un long repos. Elle en est encore à cette première phase; -mais le jour de la discussion de son adresse approche, et le calme fera -place aux orages. - -Parmi les nouvelles extérieures, du reste assez peu abondantes, -quelques-unes intéressent directement la France. Notre consul à Canton, -M. le comte de Ratti-Menton, auquel un ordre de retour a été expédié -dernièrement, par suite de son démêlé avec M. Dubois de Jancigny, a été -reçu, le 6 septembre dernier, par le haut commissaire impérial de -l'empereur de la Chine, décoré de sa ceinture jaune, signe distinctif de -la parenté de ce fonctionnaire avec la famille impériale. La réception a -été à la fois solennelle et affectueuse, et le haut commissaire -impérial, ainsi que le vice-roi, ont adressé au consul de France et au -commandant de _l'Alemene_ de nombreuses questions sur le roi des -Français, sur la famille royale, et sur les relations actuelles de la -France avec les autres puissances de l'Europe. Ils ont répondu à la -demande pour la France des avantages accordés à l'Angleterre, que -puisque le gouvernement chinois en avait agi avec la Grande-Bretagne, -malgré les anciens et récents démêlés, d'une manière aussi généreuse, le -gouvernement impérial ne croyait pas devoir se montrer moins amical à -l'égard de la France, «cet État illustre et puissant de l'Océan -occidental, dit la réponse écrite, qui a entretenu paisiblement et -amicalement des rapports avec la Chine pendant plus de trois siècles, -sans la plus légère contestation et sans effusion de sang.» La lettre -officielle du gouvernement chinois à notre ministre des relations -extérieures porte pour suscription: «A Son excellence M. Guizot, grand -ministre de France, chargé du département des affaires étrangères.» Elle -se termine par la recommandation suivante: «Telle est la réponse que -nous avons l'honneur d'adresser à l'illustre ministre de France, le -priant, pour éviter toute confusion, d'employer les mêmes termes dont -nous nous sommes servis pour exprimer ses titres et ses pouvoirs.» Il -résulte de là que M. Guizot sera obligé de signer grand ministre, sans -quoi sa réponse ne sera pas reçue.--Ce n'est pas toutefois sur cette -singularité chinoise, et sur l'épreuve à laquelle elle met la modestie -de nos hommes d'État, que s'exerce la raillerie assez peu gaie, quoi -qu'elle fasse, de la presse anglaise. Elle se rit de la peine que -prennent M. de Ratti-Menton et de Lagrénée de se déranger pour demander -ce que l'Angleterre avait obtenu pour eux. Elle trouve tout aussi -ridicule le déplacement de M. Cusing, envoyé dans le céleste empire par -le gouvernement américain; enfin, suivant le _Times_, tous ces -diplomates retourneront dans leur pays pour se faire moquer d'eux de ne -s'en être pas apparemment remis exclusivement de leurs intérêts au -désintéressement britannique. Le roi de Danemark va à son tour s'attirer -les mêmes moqueries; car il vient d'envoyer également à Canton le -conseiller d'État Maglebye Hansen, gouverneur des possessions danoises -aux Indes-Occidentales, pour donner une extension nouvelle aux relations -commerciales qui existent entre le Danemark et la Chine. Nous sommes -portés à croire que si l'empereur recevait moins bien nos ambassadeurs -et ceux des autres puissances maritimes, si même il les faisait -maltraiter, l'Angleterre en rirait moins haut peut-être, mais à coup sûr -d'un rire plus franc.--On annonce, sans que les faits soient encore bien -connus ni même bien constants, que l'Angleterre s'est emparée de la -position de Diego-Suarez, la plus saine et la meilleure de l'île de -Madagascar, sur laquelle la France a des droits dont le ministère de la -marine et les Chambres ont plus d'une fois soutenu l'incontestabilité. -En revanche, nous aurions pris possession de Mayotte, une des quatre -îles qui composent le groupe des Comores, et cela par une concession -volontaire de la part des indigènes, qui veulent échapper ainsi aux -perpétuelles attaques des Malgaches. Le journal ministériel qui a -annoncé cette nouvelle a ajouté que la rade et l'îlot de Ndraouzi -assurent à Mayotte, déjà toute garnie de récifs par la nature, une des -plus belles positions militaires et maritimes que la France puisse -ambitionner sur la route de l'Inde et de la Chine. Fort bien, sans -doute; mais pourquoi pas plutôt l'île de Madagascar?--Dans le courant de -juillet dernier, _l'Uranie_, allant aux îles Marquises, a rencontré, -dans la rade de Valparaiso, _la Boussole_, qui en revenait. Toute -collision entre les Français et les naturels était apaisée; mais, à -O'Taiti, les difficultés qui s'étaient élevées entre les Fiançais et le -commodore anglais duraient encore. - -C'est après demain, 15 janvier, que s'ouvriront à Dublin les débats du -procès fait à O'Connell et aux autres chefs de l'association du rappel. -La liste du jury arrêtée dans les premiers jours de ce mois présente -fort peu de choses de salut aux accusés. On y compte, dit-on, douze -radicaux et rappeleurs et trente-six whigs et tories, O'Connell -paraissait avoir prévu ce résultat des manoeuvres quand il disait, ces -jours derniers, à Cork: «Supposez le jury de Dublin composé d'hommes -loyaux et impartiaux, et l'affaire ne durera pas plus de quarante-huit -heures; si, au contraire, il se compose de bigots et d'hommes de parti, -et cela est très-probable, parce que la partie se joue avec des dés -pipés, le résultat est clair, je descendrai au cachot; mais ce ne seront -ni les barreaux, ni les verrous de ma prison, qui diminueront ma -sollicitude pour la patrie et mon amour pour l'Irlande. Au contraire, -ces sentiments affectueux ne feront que croître, car il est dans la -nature de l'homme d'aimer précisément les objets pour lesquels il endure -la persécution.»--Le 5 de ce mois, la voiture de la reine d'Angleterre a -versé près du village de Norton. Cet accident n'a pas eu de suites -fâcheuses. - -Nous ne garantirons pas le même bonheur au char de l'État espagnol, que -la reine Isabelle, ou plutôt le général Narvaez, nous paraissent engager -chaque jour dans une voie plus périlleuse. On fait revivre la loi de -1840 sur les municipalités, loi qui a achevé de dépopulariser la reine -Christine, et dont la promulgation a amené la crise qui l'a fait sortir -d'Espagne. On espère sans doute que ce qui a si fatalement porté malheur -à la mère consolidera la fille.--Pour le royaume de toutes les Espagnes, -où les choses et les hommes vont et se conduisent si inexplicablement, -cela peut être au fait un raisonnement comme un autre.--Une capitulation -provisoire a été arrêtée le 30 décembre entre le baron de Meer et -Ameller pour la reddition du fort de Figuières. Un aide-de-camp du -capitaine-général est parti pour aller la faire approuver à Madrid. La -suspension provisoire d'hostilités était de dix jours. - -Il y a peu d'entente en ce moment en Allemagne entre les sujets et leurs -gouvernements. Une émeute vient d'éclater à Furth en Bavière. En Prusse -les dispositions ne sont pas plus favorables. Jusqu'à présent on avait -laissé aux journaux allemands assez de liberté sur les événements armés -dans les pays étrangers, mais le cabinet prussien a pris à cet égard une -résolution inattendue. Il vient d'être ordonné de ne plus donner de -louanges à O'Connell. Plusieurs directeurs de journaux allemands avaient -fait des arrangements pour être bien renseignés sur le procès qui va -s'ouvrir à Dublin. Le gouvernement prussien se déclare contre les -catholiques irlandais, par crainte de l'exemple qu'ils pourraient donner -aux catholiques des provinces rhénanes.--Le roi de Hanovre poursuit sa -tâche jusqu'aux conséquences les plus excessives. Par une ordonnance -publiée, il y a quelques jours, il défend aux bibliothèques publiques et -aux cabinets de lecture de tenir aucun livre s'il n'a été préalablement -et de nouveau présenté à un censeur créé dans ce but. Les journaux -littéraires de toute l'Allemagne seront également soumis à un censeur -spécial. Il est défendu aux libraires de recueillir des souscriptions -pour des livres populaires, bien que ces livres ne puissent paraître -sans l'_imprimatur_ des censeurs. Le roi anglais n'aime guère la -littérature allemande, et il est plus que probable que ses censeurs -feront éloigner des bibliothèques toutes les oeuvres de Schiller, -Goethe, Jean Paul, Lessing, Herder, Sehnbart, Ulric von Hotten, enfin -tous les écrits qui porteront la moindre teinte de liberté et de -nationalité. - -Il règne à Athènes une grande agitation dans les esprits, et cette -disposition a d'abord donné lieu à penser que le feu qui, le 19 -décembre, a consumé en quelques heures l'hôtel des affaires étrangères, -y avait été mis par la malveillance. Il est constant aujourd'hui qu'il a -pris par hasard et que ce désastre ne se rattache pas par conséquent à -la tentative criminelle d'incendie dont le palais de l'Assemblée -nationale avait été lui-même l'objet dans la nuit du 11. - -Les temps maudits paraissent être arrivés pour la gent animale. Nous -avons parlé, il y a peu de temps, de ces repas de viande de cheval -auxquels se livrent en grand nombre et avec grand appétit des -gastronomes allemands pour lesquels nos pauvres coursiers vont devenir -de la chair à pâté. Aujourd'hui, voilà les rats qu'un acte de société -menace d'une destruction beaucoup plus complète que celle qu'ont jamais -entreprise. - - La nation des belettes, - Non plus que celle des Chats. - -Une commandite vient de s'organiser pour cette grande oeuvre. Voici un -extrait de l'acte passé devant Me Baget, notaire à Nauphle-le-Château -(Seine-et-Oise), le 17 décembre 1843, enregistré. «M. Charles-Adrien -Paris, destructeur de rats, demeurant à Nauphle-le-Château, et M. Edmé -Frégé, aussi destructeur de rats, demeurant à Paris, ont établi entre -eux une société en nom collectif pour la destruction des rats et des -souris, s'étendant à toute la France, La raison sociale est: _Paris et -Frégé_, la durée est fixée à vingt ans, à compter du 17 décembre 1843. -L'apport social est de 500,000 francs.» Ce n'est pas tout, et si M. le -ministre des finances a pu récemment faire annoncer, par le discours de -la couronne, que l'équilibre si désiré allait être rétabli dans nos -limites, c'est, dit-on, aux dépens des chiens que ce problème, qui -semblait et qui semble encore insoluble aux incrédules, aurait été -trouvé. M. le ministre va, assure-t-on, au budget de 1844, proposer un -impôt sur la race canine. Déjà, depuis longues années, plusieurs -conseils généraux réclament à chaque session pour l'établissement de -cette taxe. On se rendrait enfin à leurs instances, et le chien de -l'aveugle, celui du berger et du garde-champêtre seraient seuls exempts. -Les conseils de départements qui se sont occupés de cette question y ont -vu non-seulement une source nouvelle du produits, mais aussi un moyen de -rendre moins fréquents les cas d'hydrophobie; car cette maladie se -manifeste le plus ordinairement chez les animaux errants et sans maître, -ne trouvant et ne prenant qu'une nourriture insuffisante et insalubre. -Or, comme il n'y aura plus que des chiens domiciliés et patentés, et que -tous ceux qui ne seront pas en mesure de pouvoir représenter à la -première réquisition leur quittance, du percepteur, pourront et devront -même être abattus, les chances de rage se trouveront concentrées -Entre les contribuables classe de chiens qui présentera des garanties. -Une ordonnance du conseil provincial du Brabant, du 26 juillet 1837, a -établi cet impôt dans une partie de la Belgique. Il est progressif -d'après la race des quadrupèdes. Le lévrier paie 35 fr., ou, plus -exactement, coûte 35 fr. par an à son maître; le chien de chasse, 5 fr.; -le vulgaire de la race canine n'est imposé qu'à 2 fr. - -Les statisticiens n'ont pas perdu leur temps; ils viennent de s'exercer -sur les bagnes. Ils y ont trouvé, au 1er janvier 1843, 7,309 forçats, ce -qui donne sur le 1er janvier 1842 un progrès croissant de 401 galériens. -C'est fort consolant. Ces messieurs se trouvent classés par professions, -et nous y trouvons 5 ecclésiastiques, 7 fonctionnaires publics, 6 -notaires; ils sont partages en célibataires, en hommes mariés et en -veufs, et le _vox soli_ de l'Évangile se trouve justifié: le garçon y -domine; ils sont rangés par nature de crimes, et c'est avec douleur -qu'on en voit 5 figurer avec l'annotation suivante: _crime politique_; -ils sont répartis par départements, et celui de la Seine y figure pour -le plus fort du tous les contingents (199), comme celui des Basses-Alpes -pour le plus faible (23). Enfin, ils sont divisés par religions, et MM. -les statisticiens, après avoir attribué au catholicisme, au -luthérianisme, au calvinisme, au judaïsme, au culte anglican, à celui de -Mahomet et à la secte anabaptiste, ce qui revient à chacun dans cet -honorable troupeau, déclarent qu'ils oui trouvé _neuf_ forçats sans -religion. Nous aurions cru, en vérité, qu'il y en avait un bien plus -grand nombre. - -[Illustration: Découverte du coeur de saint Louis, à la -Sainte-Chapelle.] - -La mémoire du Casimir Delavigne reçoit de tous côtés l'hommage qui est -dû au talent élevé et à l'honorable caractère de ce poète national. Son -jeune fils sera élevé, aux frais de l'État, au collège de Henri IV, et -sa veuve vient d'être inscrite pour une somme annuelle de 3,000 francs -sur les Fonds de pensions et d'encouragements littéraires des ministères -de l'intérieur et de l'instruction publique. Toutes les fois qu'on -accorde une de ces pensions qui honorent en même temps et celui qui l'a -méritée et le ministre qui a la justice de récompenser le mérite, un -donne à ces mesures la plus large publicité. N'est-ce pas, comme on l'a -déjà dit, faire le procès aux pensions que l'on tient secrètes, et -reconnaître qu'il serait mieux de supprimer ce qu'on trouve bon de -cacher?--Le conseil municipal du Havre, ville natale de Casimir -Delavigne, a décidé qu'une souscription y serait ouverte pour lui élever -une statue. Il a été arrêté en même temps que le nom du poète serait -donné à un des quais de ce port.--Enfin les comédiens français, réunis -en assemblée générale, ont décidé que son buste, exécuté par un de nos -premiers artistes, serait placé dans le foyer public du la comédie. - -Les travaux de l'église de Saint-Denis seraient terminés depuis -longtemps si l'on n'avait successivement à refaire toute la partie -artistique de cette inintelligente restauration. Nous avons déjà eu à -annoncer que le Comité Historique des Arts et Monuments avait obtenu -tout récemment, par ses instances, que l'on enlevât les moustaches et la -barbe en pierre que l'architecte restaurateur avait mise à une statue de -Marie, qui occupe le tympan du grand portail. Aujourd'hui _l'Univers_ -réclame la rectification d'une erreur absolument différente, commise sur -une autre statue de la même église. Dans la chapelle Saint-Eugène, sur -le retable du quatorzième siècle qui domine l'autel, on voit Jésus -crucifié entre sa mère et saint Jean l'évangéliste. On a fait de saint -Jean, sainte Madeleine. Puisqu'on vient de faire droit à la réclamation -relative à la vierge Marie convertie en homme, ou écoutera, il faut -l'espérer, celle qui concerne un apôtre métamorphosé en femme.--Les -archives et la bibliothèque de la ville de Cambrai ont déjà fourni aux -Sulpiciens chargés de publier la dernière édition des oeuvres de Fénelon -des lettres et des documents inédits très-précieux; mais que -communication récemment faite à la Commission historique du département -du Nord annonce une correspondance volumineuse et inédite de cet auteur -avec une princesse Albertine de Salin. - -La boîte trouvée dans le choeur sous l'ancien autel de la -Sainte-Chapelle a cette semaine donné naissance à une polémique nouvelle -à laquelle sont venus prendre part des combattants nouveaux. De tout -cela la seule chose incontestable et la seule que _l'Illustration_ -puisse constater, c'est la découverte de la boîte. A qui a appartenu le -coeur qu'elle renfermait? Là s'ouvre le champ des conjectures, et chacun -de faire la sienne. Pour M. Letronne, il n'en veut pas mais, mais en -revanche il ne veut pas admettre sans preuves celles que les autres -font, et adorer sur parole, comme relique d'un saint, ce qui n'est -peut-être que la cendre d'un mécréant. Ainsi M. le baron Taylor a beau -dire: «Mais j'arrive de Montereale, où l'on m'a envoyé, et je n'y ai pas -trouvé le coeur saint Louis: donc il était à la Sainte-Chapelle.» M. -Letronne, un peu plus logicien, n'admet pas cette conclusion comme -très-rigoureuse, et répond: «Monsieur le baron, si vous ne l'avez, pas -trouvé à Montereale, cela prouverait tout au plus qu'il n'y est pas, et -rien de plus.» «Mais, dit M. le comte Horace de Vieilcastel, si l'on -nommait une commission pour aller chercher le coeur de saint Louis dans -les anciens inventaires de l'abbaye de Poissy? Poissy n'est pas si loin -que Montereale, et une commission raisonnera mieux que M, Taylor.» «M. -le comte, répond M. Letronne, ne dérangez, personne; l'abbaye de Poissy -n'a jamais possédé que le coeur de Philippe le Bel, avec cette -inscription; _C'y deden (dedans) est le coeur du roi Philippe, qui -fonda cette église, qui trépassa à Fontainebleau, la veille de saint -André_, 1314.» M. Letronne rapporte à cette occasion l'embarras où se -trouvèrent des archéologues, dignes ancêtres du plus d'un de nos -prétendus antiquaires, qui découvrirent dans l'église d'Avon, près de -Fontainebleau, une autre inscription qu'ils lurent ainsi; _Ici gist le -koeur de notre sire le roi de France et de Navarre, et le koeur de -Jehanne, reine de France, et de Navarre, qui trépassa,_ etc. Voyez-vous -ces messieurs avec deux coeurs de Philippe le Bel sur les bras? Mais ils -ne s'étaient pas aperçus qu'au lieu de _koeur_ il fallait lire _keux_ -(queux); en sorte que la tombe était celle du _cuisinier_ de Philippe le -Bel et de la reine Jeanne, sa femme. - -Presque tous les journaux viennent d'annoncer que le conseil municipal a -décidé que tous les anciens ouvrages, mémoires, manuscrits, registres, -collections, et surtout le _Livre des Métiers, de Boyleau_, relatifs à -l'histoire, aux moeurs, aux usages, aux coutumes de la ville de Paris, -seraient réimprimés aux frais du budget municipal. Nous croyons que -cette annonce est plutôt une proposition faite au conseil, qu'une -décision enregistrée. S'il agrée la proposition, qui est bonne en -elle-même, et qui est peut-être, sous ce rapport, préférable au -proposant, que nous n'avons pas l'honneur de connaître, il fera bien de -ne confier le travail qu'à un paléographe sérieux. Celui-ci se fera un -devoir de lui épargner les frais des réimpressions qui pourraient être -inutiles et de le prévenir notamment que le livre d'Étienne Boyleau a -été réimprimé en 1837 dans la _Collection des documents inédits sur -Histoire de France_. Il est vrai qu'il y porte le titre de _Règlements -sur les arts et métiers de Paris au treizième siècle_, et si M. -l'aspirant paléographe du la ville ne lit pas plus loin que le titre -d'un volume, l'erreur s'explique d'elle-même. - -Le _Patriote jurassien_ a rapporté l'anecdote suivante: -«Louis-Denis-Catherin Grosset, né à Dole, le 25 décembre 1750, ancien -administrateur, ancien président du tribunal de Lure (Haute-Saône), mort -à Crisey, le 22 août 1817, avait eu dans sa jeunesse un goût très-vif -pour faire des armes; aussi avait-il la réputation d'un bretteur. Un -jour qu'il était à Auxonne, il se prit de querelle avec Bonaparte, et se -battit en duel avec lui. Lorsque Bonaparte fut arrivé au pouvoir, -Grosset lui demanda un emploi. Sa requête contenait un singulier -passage; «Si tu ne me connais pas, tu te rappelleras du jeune Dolois qui -t'a donné un coup d'épée sur le rempart d'Auxonne.» Bonaparte, au lieu -de se fâcher, fit droit à la requête de Grosset, et le nomma procureur -impérial à Béfort.» - -Les deux fauteuils vacants de l'Académie Française sont toujours le -point de mire d'une foule d'ambitions littéraires et autres. Casimir -Delavigne avait eu pour prédécesseurs dans le sien Serizay, Pellisson, -Fénelon, de Boze, Clermont, Du Belloy, Doras, Cambacérès et Ferrand. -Quel sera son successeur? M. Vatout a, dit-on, ses raisons pour croire -que ce ne sera ni M. Alfred de Vigny, ni M. Sainte-Beuve, ni aucun des -concurrents de M. Saint-Marc-Girardin au fauteuil de M. Campenon. - -Nous n'avons qu'une mort à enregistrer, c'est celle de Maria Stella, -cette femme qui se disait la véritable fille du due d'Orléans, père du -roi, et prétendait avoir été changée, au moment de sa naissance, contre -celui-ci, qui avait reçu le jour d'un geôlier d'une ville d'Italie. -Maria Stella publiait de fréquents mémoires pour revendiquer la -succession qu'elle disait lui appartenir, il est probable qu'elle eût -volontiers transigé sur ses droits; mais elle sera peut-être morte sans -que l'idée lui en soit venue. - - - -Ouverture des cours du Collège de France et de la Sorbonne. - -L'ouverture des cours du Collège de France et de la Sorbonne est, chaque -année, un événement pour la population studieuse du quartier latin et -pour tous les lettrés de Paris, et la rentrée des professeurs aimés du -public est impatiemment attendue par la foule de leurs auditeurs. Cette -année surtout cette impatience se faisait encore plus vivement sentir -que d'ordinaire: d'une part, les débats de l'Université et d'une partie -du Clergé ont donné aux noms de MM. Michelet et Quinet une popularité -qui leur assure un nombreux auditoire; d'autre part, le livre -remarquable récemment publié par M. Saint-Marc-Girardin devait inspirer -à chacun de ceux qui l'avaient eu le désir d'entendre le spirituel -professeur continuer, dans sa chaire, ce brillant volume, qui n'est -encore, pour ainsi dire, que la première pierre de l'édifice. - -[Illustration: Collège de France--Salle des Cours.] - -M. Michelet rentrait dans sa chaire avec un nouveau titre de plus: il -venait de publier le septième volume de son _Histoire de France_, -monument encore inachevé, mais qui compte déjà parmi les plus beaux et -les plus considérables de notre époque. Une triple salve -d'applaudissements a accueilli l'illustre historien. M. Michelet -continuera à traiter cette année le magnifique sujet qu'il a choisi, -c'est-à-dire qu'il appliquera les principes de la philosophie de -l'histoire, exposés dans les deux années précédentes, à l'histoire des -trois derniers siècles. Sa première leçon a été une charmante -conversation sur la conversation elle-même, une histoire ingénieuse et -fine de la causerie française. - -M. Quinet, retenu en Espagne par une mission officielle, est attendu -vers la fin de janvier. Son intention, s'il faut en croire l'affiche des -cours, est de suivre encore cette année une marche parallèle à celle de -son illustre collègue, M. Michelet: «il fera l'histoire de la -littérature et des institutions de l'Europe méridionale au dix-septième -et au dix-huitième siècle.» Le titre seul de ces futures leçons en -garantit d'avance le succès. - -[Illustration: M. Michelet.] - -M. Philarète Chasle, laissant cette fois de côté la littérature -anglaise, fera l'histoire intellectuelle de l'Allemagne au dix-huitième -siècle.--M. Labitte expliquera d'abord le quatrième livre de l'_Enéide_, -puis il fera l'histoire de la poésie comique et satirique chez les -Latins, comparée avec la comédie et la satire modernes.--M. Michel -Chevalier traitera du crédit.--M. Ampère fera l'histoire de la poésie -française au dix-septième siècle. - -A la Sorbonne, M. Saint-Marc-Girardin continue en ses leçons, comme nous -l'avons dit, le volume qu'il vient de publier sur l'usage des passions -au théâtre. Le spirituel professeur, après avoir passé en revue les -pères, les mères et les fils du théâtre, en examine maintenant les -amants. Les leçons de M. Girardin ont, d'ailleurs, un attrait de plus -que ses livres, ce sont les piquantes digressions dont il se plaît à -interrompre ou plutôt à enrichir le cours de sa leçon, et qui servent de -commentaire ingénieux à son enseignement.--Le grand amphithéâtre de la -Sorbonne peut à peine contenir la foule pressée des auditeurs de M. -Saint-Marc-Girardin. - -M. Ozanam, faisant l'histoire littéraire de l'Italie, gagne davantage -chaque année les sympathies du public; la parole vive et chaleureuse, -l'imagination riche et brillante, du professeur, touchent en même temps -le coeur et l'esprit des auditeurs; nul doute qu'avant peu M. Ozanam ne -soit compté parmi les plus brillants professeurs qui ont paru dans les -chaires de la Sorbonne. - -Nommons encore M. Egger, qui fait l'histoire de l'éloquente politique et -judiciaire en Grèce; M. Patin, qui traite de la poésie lyrique chez les -Romains et particulièrement des odes d'Horace; M. Gérusez, qui se fait, -comme M. Ampère au collège de France, l'historien de la littérature -française au dix-septième siècle; enfin M. Simon, qui continue l'étude -sérieuse qu'il a commencée de la philosophie alexandrine. - -Toutefois, on peut prévoir que la vogue sera encore, comme l'an dernier, -au Collège de France; jadis la Sorbonne, au temps des Villemain, des -Cousin et des Guizot, effaçait les leçons de MM. les _lecteurs royaux_; -mais, aujourd'hui, soit par défaut de liberté, soit pour toute autre -cause, son enseignement n'a plus ni la même autorité, ni le même éclat -que celui du Collège de France; et son public se compose presque -uniquement de la jeunesse studieuse, qui ne vient point chercher dans -les cours publics d'émotions étrangères à l'objet de ses études. - -[Illustration: M. Edgar Quinet.] - - - -Les Enfants Trouvés. - -(Suite et fin.--Voir t. II, p. 248.) - -Nous avons montré l'origine de l'oeuvre des Enfants Trouvés et les -développements successifs de la maison de Paris. Il nous reste à faire -connaître, non pas la législation qui régit l'institution générale, car -cette législation est souvent contradictoire et demeure par conséquent -inobservée, mais le mode ou quelques-uns des modes d'administration -qu'on y a substitués, et qui ont le défaut, comme la loi elle-même, de -manquer d'ensemble et d'unité. - -Un décret organique du 19 janvier 1811 s'est proposé de refondre toute -la législation relative aux enfants trouvés. - -[Illustration: Abandon de l'Enfant dans le tour.] - -[Illustration: Réception de l'enfant.] - -Ce but, il ne l'a point atteint, car il a laissé la jurisprudence -incertaine et n'a pas vu consacrer par nos moeurs et par l'usage les -principes qu'il a voulu établir. Par ses dispositions les enfants -trouvés sont mis hors du droit commun et déclarés la propriété de -l'État. Dès qu'ils ont atteint leur douzième année, les enfants mâles, -en état de servir, doivent être mis à la disposition du ministre de la -marine. Ceci ne s'exécute point, ceci n'a jamais pu être exécuté. Les -commandants de bâtiments ont manifesté un tel éloignement pour ces -mousses de par la loi, ils ont fait valoir de si bonnes et de si -naturelles raisons pour démontrer que les enfants du littoral, les fils -des marins, sont pour la marine une pépinière tellement préférable aux -hospices des Enfants Trouvés, que cette prescription de la loi n'a -jamais reçu même un commencement d'exécution. C'est par les désavantages -de son côté pratique qu'elle s'est trouvée abrogée; elle ne méritait pas -moins de l'être par l'indignité de son principe. C'était en effet la -restauration de l'esclavage ancien. A Rome, l'enfant trouvé appartenait -à qui l'avait recueilli et élevé. En France, c'eût été l'État qui, -prenant ces soins, se fût attribué cette propriété. La différence n'eût -été que dans la qualité du maître: l'enfant eût toujours été esclave; et -cela, sans doute pour le punir d'un abandon dont il est trop puni -lui-même, et pour être indemnisé, d'une charge que ses père et mère ont -imposée à l'État, et qui ne saurait légitimement donner de recours que -contre eux. Les enfants trouvés ne Sont donc pas marins, malgré la loi. -Ils sont placés chez des cultivateurs, ou dans des ateliers, par les -soins des commissions, administratives des hospices à qui leur tutelle -est déférée, et demeurent sous cette dépendance jusqu'à leur majorité, à -moins que les cas trop rares d'émancipation, de mariage ou de -réclamation de la part des parents en soient venus abréger ce terme. Ces -exceptions, nous le répétons, sont très-peu communes; la règle est que -l'enfant trouvé travaille sans salaire qui lui profit jusqu'à vingt et -un an, et que quand cet âge a sonné pour lui, il devienne libre, ce qui, -peut malheureusement dans la réalité se; traduire par être sans appui, -sans guide et exposé à tous les mauvais conseils de la misère. - -Nous avons dit que la jurisprudence était incertaine. L'exposition d'un -enfant est condamnée par nos lois, et nous reconnaissons que les -circonstances qui l'accompagnent peuvent être si diverses et sont -quelquefois si difficiles à apprécier, qu'une peine uniforme serait, -pour la plupart des cas, injuste. Mais ce n'est pas l'appréciation de -ces circonstances qui a amené les inégalités les plus disparates dans -l'application des peines. Des cours n'ont vu dans _une exposition de -part_ qu'une exposition de part; d'autres ont voulu y voir la -suppression de l'état civil d'un individu. De là trois mois de prison -infligés d'un côté, tandis qu'une peine de quinze ans de travaux forcés -etait prononcée d'un autre. - -Le décret de 1811 n'avait donc ni résolu la difficulté administrative, -ni servi à fixer clairement la pénalité; mais du moins il devait avoir -pour effet d'en rendre l'application rare et d'ôter tout prétexte -atténuant à l'exposition d'un nouveau-né. Il avait ordonné qu'un hospice -d'enfants trouvés pourrait être établi dans chaque arrondissement, et -qu'un four devrait être, pratiqué dans chacun de ces hospices. Le dépôt -d'un enfant dans un tour garantissant à la mère un secret complet et -étant un acte déclaré innocent, celle qui, au lieu du le porter à cette -crèche hospitalière, où il passe immédiatement du sein de celle qui -l'abandonne aux soins d'une infirmière toujours dans l'attente, -compromettait la vie du petit malheureux en l'exposant dans un lieu plus -ou moins fréquenté, celle-là n'était digne d'aucune pitié, et les -tribunaux savaient qu'ils devaient sévir. Voilà, sous le point de vue -pénal, le service qu'avait rendu le décret. - -Mais bientôt l'institution du tour s'est trouvée attaquée de plus d'un -côté. Nos lecteurs savaient sans doute se rendre compte du tour avant -que le dessin qui accompagne cet article l'eût mis sous leurs yeux; -nous l'avons cependant regardé comme nécessaire, et nous croyons devoir -ajouter que le tour est un cylindre en bois convexe d'un côté et concave -de l'autre, tournant sur lui-même. Le côté convexe fait face à une rue, -l'autre s'ouvre dans l'intérieur d'une salle de l'hospice: une sonnette -est placée auprès à l'extérieur. Une femme veut-elle exposer un -nouveau-né, elle avertit la personne de garde par un coup de sonnette. -Aussitôt le cylindre, décrivant un demi-cercle, présente au dehors, sur -la rue, son côté vide, reçoit le nouveau-né, et l'apporte dans -l'intérieur de l'hospice en achevant son évolution. Ainsi la personne -qui dépose l'enfant n'a été vue par aucun des servants de la maison, et -elle aura pris ses mesures pour n'être pas aperçue des passants. Son -secret sera donc bien gardé, en même temps que le petit abandonné ne -sera point exposé aux intempéries de l'air. - -Mais la population croissant et le nombre des enfants trouvés croissant -avec elle, le chiffre total de leur dépense surtout devenant plus -considérable parce que les bons soins et la suppression de l'exposition -loin de l'hospice avaient résolu les proportions de mortalité moins -grandes, quoique bien élevées encore, les conseils généraux on pensé que -le tour, son mystère, les facilités qu'il présentait, étaient comme une -provocation à l'abandon des enfants et qu'en les supprimant, sans trop -se préoccuper des conséquences, on arriverait à réduire le nombre des -enfants admis aux établissements publics, et par conséquent la dépense -de ceux-ci. Les défenseurs du tour ont dit, et vainement, que c'était -une erreur de croire qu'il encourageait la corruption de la morale -publique; qu'il y avait d'autant plus d'enfants trouvés, -proportionnellement aux naissances illégitimes, que les moeurs étaient -plus pures, en d'autres termes, que moins il y a de naissances -illégitimes dans un département, plus le nombre des enfants trouvé est -considérable. Ainsi ils ont fait observer que le département -d'Ille-et-Vilaine, celui de France où les naissances naturelles sont le -moins nombreuses, est en même temps celui où les enfants trouvés sont le -plus nombreux par rapport au nombre des enfants illégitimes; que, d'un -autre côté, le département de Saône-et-Loire, qui est le troisième dans -l'ordre des naissances naturelles, c'est-à-dire le plus corrompu de tous -les départements après ceux de la Seine et du Rhône, est celui qui -compte le moins d'enfants trouvés relativement au nombre des enfants -illégitimes; que cette règle ne souffre de remarquables exceptions qu'à -Paris, à Lyon et dans les grandes villes, et qu'ainsi on est forcé de -reconnaître que le sentiment de la honte fait abandonner beaucoup plus -d'enfants que la démoralisation. - -Ces raisons, et beaucoup d'autres, ne l'ont pas emporté, partout, et -dans plusieurs départements, comme dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, les -tours ont été supprimés, sans que pour cela le nombre des naissances -illégitimes ait été moins élevé, bien entendu. Le Bas-Rhin compte -soixante-dix-neuf de ces naissances sur mille enfants, tandis que le -département d'Ille-et-Vilaine, qui a sept tours ouverts, ne donne que -vingt et une naissances illégitimes sur le même total. De plus, les -chiffres font foi que dans plusieurs grandes villes, avant comme après -l'établissement du tour, le chiffre des entrées a été à peu près le -même. On n'a donc rien gagné sous le rapport moral. On n'est pas arrivé -à un résultat plus significatif sous celui de l'économie, et, de plus, -on a substitué un arbitraire local, souvent expliqué à contre-sens, à -une règle une, à une mesure uniforme. Ici les tours sont fermés, mais -dans le département voisin ils sont ouverts, et l'on y envoie des -enfants de loin, ce qui expose leur vie, et ce qui met à la charge du -département qui a maintenu les tours une partie des enfants abandonnés -de celui qui les a fermés. C'est un état de choses intolérable, contre -lequel les conseils généraux réclament avant tout, et que ceux qui sont -le plus entiers dans leur opinion regardent comme plus fâcheux même que -l'abandon d'un système qui n'est pas le leur, mais qui aurait du moins -le mérite d'être général. - -A Paris, où le nombre des enfants abandonnés n'avait pas suivi une -marche ascendante, malgré l'augmentation du nombre des habitants, et où -l'accroissement dans la population des enfants trouvés ne venait que du -bienfait de la vaccine, des soins hygiéniques, de la surveillance exercée -sur les nourrices, et de l'inspection fréquente des enfants, toutes -mesures qui ont diminué les cas de mort; à Paris, dans les derniers mois -de 1837 il a été pris un parti pour arriver, non pas a arrêter une -augmentation qui ne se manifestait pas, mais à faire décroître le -nombres des abandons, et par conséquent le chiffre des dépenses. On n'y -avait pas songé tant que la mort s'était chargée d'éclaircir les rangs; -mais quand elle n'a plus rendu ce triste service, on a été effrayé de -l'importance du budget. Là, ou n'a adopté ni la clôture du tour, comme -dans certains départements, ni son ouverture mystérieuse, comme dans -ceux qui sont demeurés fidèles à l'esprit de cet article du décret de -1811; on a fait du tour une espèce de piège où viennent se faire prendre -les pauvres mères auxquelles la honte surtout fait le plus souvent -adopter le parti extrême de déposer leur enfant. C'est pour que leur -faute ne soit pas connue, c'est pour que le déshonneur et le déchirement -ne soient pas portés dans leurs familles, qu'elles se rendent en secret -au tour de l'hospice de la rue de la Bourbe. Elles sonnent, mais au lieu -de voir le tour s'offrir à leurs enfants, elles sont entourées par des -surveillants mis aux aguets, et apprennent qu'on n'en reçoit aucun sans -déclaration. - -Dans un rapport que nous avons sous les yeux, adressé, à la suite de -l'adoption de ces mesures nouvelles, par M. le préfet de police à M. le -ministre de l'intérieur, cet administrateur est amené à reconnaître que -deux de leurs conséquences ont été, que plusieurs infanticides oui été -commis (2), et que les expositions d'enfants nouveau-nés ont été plus -nombreuses. Il est grave d'avoir ce double aveu à faire; et, quant aux -intérêts de la morale, nous ne croyons pas qu'ils aient été, bien servis -par la mesure qu'on a substituée à la libre réception des enfants. On -propose à la mère qui fait mine de vouloir déposer son fils de lui -accorder une somme mensuelle si elle consent à le garder. Ou comprend -combien de fois la comédie du semblant de dépôt doit être jouée, -uniquement pour arriver à ce dénoûment intéressé. La dépense peut être -moins élevée, mais elle est beaucoup plus mal entendue. Aussi, plusieurs -conseils généraux, qui n'étaient pas moins que la ville de Paris -préoccupés des sacrifices auxquels ils condamnent les enfants trouvés, -n'ont-ils pas hésité à dire néanmoins comme celui de l'Arrège en 1840: -«Si, d'un côté, une semblable mesure peut amener une économie dans la -dépense, on doit craindre, d'un autre de compromettre la morale -publique, en laissant croire à la portion peu éclairée de la population -qu'on accorde une indemnité pécuniaire pour un acte toujours affligeant -pour la société;» et comme le conseil général de l'Aveyron, dans la -session de 1842: «Vue pareille mesure est un outrage à la morale, une -espèce de prime pour le libertinage.» - -[Note 2: La session des conseils généraux de 1843 n'a pas été favorable -à la mesure de la suppression du tour. Le conseil général de la -Dordogne, entre a été forcé de reconnaître que, depuis qu'elle avait été -adoptée, les infanticides se sont multipliés dans le département dans -une effrayante proportion. La Loire et la Meuse ont toujours été de cet -avis, et prévu cette fatale conséquence. Elles se sont refusées, cette -année encore, à fermer aucun de leurs tours, même à titre d''essai.] - -Voilà donc en quelque sorte trois systèmes concurremment en pratique: la -suppression déclarée du tour, son ouverture sérieuse et réelle, son -ouverture simulée ou sa suppression déguisée. Si nous prenions tous les -points de cette importante question, nous verrions sur chacun d'eux la -même divergence d'opinions, la même contradiction dans l'application. Ce -qu'il faut donc demander à grands cris, c'est une législation sérieuse -qui soit respectable et qu'on fasse respecter; c'est un système un, -lequel ne sera praticable peut-être que quand la tutelle des enfants -aura été enlevée aux commissions administratives pour être déférée au -gouvernement, représenté par ses préfets. Mais comme cet état de choses -si désirable se fera peut-être encore attendre, qu'il nous soit permis, -avant de terminer, d'ajouter un dernier mot sur une mesure qui peut -avoir de bons effets, conjurer des abandons et amener des économies, si -l'on y recourt loyalement, mais qui n'est qu'un moyen odieux quand ou la -comprend et quand on l'emploie comme on l'a fait dans plusieurs -départements. - -Le déplacement est la translation des enfants trouvés dans une commune -éloignée du département ou même dans un département limitrophe. Si cette -translation était opérée dans le premier âge, si on avait le soin ne -bien rendre public, qu'on recourra toujours à ce moyen, ou empêcherait -par là certaines mères de concevoir l'espérance, en faisant porter leur -enfant nouveau-né au tour par un messager avec lequel elles sont -d'intelligence, de voir celui-ci le leur rapporter à titre de -nourrisson, leur procurant salaire; on enlèverait également aux parents -qui peuvent être tentés de déposer leurs enfants, se flattant qu'ils -pourraient, sans les avoir à leur charge, ne les pas perdre de vue, tout -espoir de les voir demeurer près d'eux: enfin, on mettrait d'accord et -l'intérêt des hospices et celui de la conservation des vies et des -devoirs de famille. Mais ce n'est point ainsi qu'on procède, et ce sont -de plus larges résultats d'économie que l'on veut atteindre par un -calcul et un moyen devant l'odieux desquels quelques commissions -administratives n'ont pas reculé. Quand les enfants sont parvenus au -second ou au troisième âge, quand des liens affectifs se sont formés -entre eux et les femmes auxquelles on les a donnés à nourrir, ou les -familles d'agriculteurs ou d'ouvrier qui ont été chargées de les élever, -tout d'un coup on vient annoncer que ces enfants vont être transférés -dans un autre département, et l'on signifie à ces nouveaux parents -adoptifs, toujours peu aisés et souvent pauvres, qu'il faut qu'ils -consentent à les garder sans salaire, à se surcharger pour alléger -d'autant l'administration, ou à se voir enlever leurs fils, leurs -filles d'adoption. On spécule sur leurs bons sentiments sans prendre -même la peine de déguiser le sentiment mauvais qui inspire ce calcul. -Nous ne savons rien de plus immoral, de plus odieux, rien qui mérite -davantage d'être flétri par l'indignation publique, Les auteurs d'un -très-consciencieux ouvrage, couronné par l'Institut, que nous avons eu à -consulter plus d'une fois pour ce court travail (3) repoussent le -déplacement des enfants, mais demandant la suppression des tours. Notre -conclusion sera aux trois quart opposée à la leur. Nous croyons le -déplacement constamment annoncé et réellement opéré dans le premier âge, -une mesure qui n'a rien que de moral et qui a son utilité. Nous croyons -la suppression des tours un expédient dont les avantages financiers ne -sauraient déguiser le danger. Nous croyons enfin que jamais question n'a -réclamé plus impérieusement l'attention du gouvernement qui a à faire -cesser les incertitudes le la loi, l'anarchie des mesures -administratives, les contradictions des tribunaux et à se constituer le -tuteur des enfants trouvés avant leur majorité, comme leur patron après. - -[Note 3: Histoire des Enfants Trouvés, par MM. Terme et Montfaucon, -Paris, Paulin, 1840; in-8.] - - - -Chronique Musicale. - -L'ESCLAVE DE CAMOENS.--ANNA BOLENA.--RENTRÉE DE LABLACHE.--M. -RONCONI.--LES CONCERTS.--NOUVELLES PUBLICATIONS. - -L'Opéra-Comique a mis au jour, le mois dernier, un ouvrage en un acte, à -l'endroit duquel _l'Illustration_ est en retard. Il est petit, tout -petit; nous, si petit qu'il soit, il ne doit point passer inaperçu, et -nous devons réparer nos torts à son égard. - -Parlons donc, avant tout, de l'_Esclave du Camoens_. - -Cette esclave est une jeune fille, une Indienne, il, s'il faut tout -dire, une bayadère; mais cette bayadère est un ange de candeur, de -vertu, de dévouement et de fidélité. - -Camoens l'a rapportée de Goa à Lisbonne, et c'était peut-être là tout -son bagage; car, à cette esclave près, il ne possède rien au monde que -son génie et ses manuscrits, et n'a de quoi payer ni son logement ni sa -nourriture. Vous le croyez bien empêché? C'est que vous êtes, hélas! de -ce siècle positif où l'on ne sait plus ce que c'est qu'un poète. Camoens -n'en est pas moins l'un des plus heureux hommes du monde. Il fait des -vers toute la journée, il dort pendant la nuit sur les deux oreilles, il -mange à discrétion, boit de même, et ne songe seulement pas à se -demander d'où cela lui vient. - -Voici ce qui se passe tous les soirs à son insu: - -Dès qu'il est endormi,--et il a l'heureuse habitude de s'endormir -aussitôt qu'il est couché,--Griselda revêt son costume de bayadère, sa -robe _légère et d'une entière blancheur_, comme dit M. de Planard, son -voile de gaze transparente et son turban de cachemire. Ainsi parée, elle -se rend sur les bords du Tage, aux lieux où les nobles dames et les -cavaliers élégants de la cour viennent respirer l'air frais de la nuit. -Là elle exécute les danses pittoresques de son pays, et produit ces -effets magiques auxquels on ne voudrait point croire si l'on n'avait pas -vu Carlotta Grisi. Elle charme les dames, elle entraîne, elle subjugue -les cavaliers, et recueille une abondante moisson de cruzados et de -douros, avec lesquels elle paie largement l'avare hôtelier qui héberge -et qui nourrit Camoens. - -Cet hôtelier n'est pas seulement avare, il est poltron, et se fait payer -très-cher ses terreurs. Camoens est un hôte dangereux, qui jadis a fait -des vers où il chantait la patrie, et poussait l'irrévérence jusqu'à -blâmer les erreurs du gouvernement. Le gouvernement s'est fâché comme de -raison: Camoens est proscrit, il se cache, il est perdu si on le trouve, -et quiconque lui aura donne asile aura affaire à la sainte Inquisition. -Jugez maintenant à quel prix le rusé hôtelier doit lui louer son triste -logement et lui vendre son vin de Porto, ses oranges et son _o la -potrica!_ - -Or, il est arrive qu'un jeune et fringant cavalier, à force de voir -danser Griselda, a conçu pour elle une passion violente. Il se met à sa -poursuite. Il découvre le lieu de sa retraite, et se présente à -l'improviste devant l'hôtelier terrifié. «Quelle est cette jeune fille -qui est logée chez toi, vieux coquin?» l'autre nie, comme de raison. -Mais, au moment même Griselda paraît, et le jeune officier, qui est -pressé apparemment, débute avec elle par une déclaration des plus -cavalières. Survient Camoens, lequel se montre fort scandalisé. Il a le -droit de l'être. Car, de son côté, il aime Griselda. Reste à savoir -lequel des deux sera aimé. L'officier croit emporter d'assaut la -question en donnant son nom et son adresse. «Je suis, dit-il, dom -Sébastien, roi de Portugal.--J'en suis fort aise, répond Griselda, et je -vous en fais mon compliment. Quant à moi, je ne suis que l'esclave de -Camoens, mais si j'étais libre, au lieu d'être esclave, j'oserais -peut-être avouer que j'aime celui qui est mon maître.» - - Si ce ne sont ses paroles expresses, - C'en est le sens. - -Bientôt, en effet, elle devient libre, et elle fait comme elle a dit; -après quoi Dom Sébastien, qui ne veut pas se montrer moins délicat -qu'une bayadère, annule l'arrêt de proscription lancé contre le poète, -ôte solennellement devant lui son chapeau à plumes, et le proclame -l'honneur et la gloire du Portugal, ce qui, de sa part, est d'autant -plus beau que la _Lasiade_ n'est pas encore sortie du portefeuille de -Camoens. - -Tout cela forme un petit acte assez agréablement tourné, et orné d'un -certain nombre de morceaux de musique qui ne font aucune peine à -entendre. Il pourrait s'y trouver plus de verve sans doute, plus -d'entraînement et de chaleur. C'est de la musique _fraîche_ et calme -comme une matinée d'avril. Cela ne fera pas révolution dans l'art,--et à -quoi bon les révolutions?--Mais aussi cela ne fatigue pas l'attention et -ne fait point mal aux oreilles, rare et précieuse qualité par le temps -qui court! - -C'est, du reste, le début, sur la scène de l'Opéra-Comique, de M. -Flotow, jeune et gracieux compositeur dont les abonnés de -_l'Illustration_ connaissent déjà la musique. - -Epuisé des efforts qu'il avait faits pour mettre au monde ce frêle et -délicat enfant, l'Opéra-Comique s'est endormi. Ne troublons pas son -sommeil. - -A l'Opéra, _Dom Sébastien_ poursuit glorieusement sa carrière, et l'on -applaudit toujours avec fureur le beau cortège funèbre du troisième acte -et les magnifiques harmonies du quatrième. M. Duprez chante maintenant -comme dans ses meilleurs jours. Nous croyons que la sage modération avec -laquelle M. Donizetti a mit le rôle de Dom Sébastien est pour beaucoup -dans ce retour de jeunesse. - -L'Opéra-Italien ne ressemble point à ses deux aînés. Il n'a pas plus tôt -obtenu un succès qu'il en convoite un autre. L'ambitieux! Après _Maria -di Rohan_ le _Fantasma_ était venu se mettre en ligne; après le -_Fantasma, Anna Bolena_ s'est présentée. Cette première tentative n'a -encore qu'à moitié réussi: M. Salvi, indisposé, n'a pas complètement -répondu à l'attente des _dilettanti_, que le souvenir de Rubini a rendus -difficiles. Mademoiselle Nissen et madame Brambilla ont dignement rempli -les rôles du page amoureux et de Jeanne Seymour; madame Grisi, dans -celui d'Anna Boleyn, a déployé toutes les grâces de sa personne, tous -les charmes de son regard et de son sourire, toutes les richesses de sa -voix; elle a eu d'admirables mouvements de passion; elle s'est montrée -grande cantatrice et grande tragédienne; mais tout cela n'a pas suffi -pour alléger le fardeau que M. Fornasari avait à porter. Ce fardeau, -trop lourd, hélas! c'était le souvenir de Lablache. Et pourtant M. -Fornasari a de robustes épaules. Qui pourra jamais remplacer Lablache? -Et pourquoi le remplacer, puisque le voilà revenu. - -Il est revenu, il a reparu dans _Don Pasquale_, avec sa robe de chambre -de bazin et son bonnet à fontange, avec sa belle perruque rousse, ses -bottes vernies, son habit vert-pomme et son camélia triomphant. Dieu -sait comme on lui a fait fête, et de quels applaudissements on l'a -salué, et de quelles acclamations, et de quels rires francs et joyeux! A -côté de lui figurait M. Ronconi, qui a remplacé Tamburini dans le rôle -du docteur Malatesta. Sa voix n'a pas autant de volume que celle de son -devancier, ni même autant d'agilité; mais, en revanche, comme son chant -est expressif! comme sa gaieté est spirituelle! Comme son regard est fin -et narquois! et que cet accord parfait du chanteur et de l'acteur se -rencontre rarement au théâtre! - -Le succès de M. Ronconi a été complet. Son triomphe a été plus brillant -encore, ces jours derniers, dans _le Barbier de Séville_, ou il a pris -le rôle de Figaro. Jamais, depuis Pellegrini, nous n'avions vu un Figaro -si léger, si sémillant, si spirituel, si malin. M. Ranconi est -évidemment l'un des plus charmants chanteurs _bouffe_ d'aujourd'hui. - -Les concerts vont commencer. Selon son habitude, M. Berlioz a ouvert la -marche. Son premier concert avait rempli la salle du Conservatoire, et -plusieurs des morceaux qui formaient son programme ont provoqué des -applaudissements unanimes. Son second concert aura lien le 27 janvier. - -En attendant, les productions musicales éclosent de tous côtés et -s'étalent aux vitres de tous les marchands, fraîches, brillantes et en -grande toilette, c'est-à-dire ornées de lithographies plus ou moins -correctes, plus ou moins enluminées. Chaque compositeur de salon a fait -son album Jamais il n'y avait eu autant d'albums que cette année, et -nous aurions grand peine à les désigner tous. Parlons seulement des plus -remarquables. Celui de mademoiselle Loisa Puget se recommande, comme -toujours, par des mélodies simples, faciles, communes quelquefois, -souvent aussi pleines de charme et de grâce. Un professeur d'harmonie y -trouverait bien par-ci, par-là quelques peccadilles à reprendre, mais -Dieu nous préserve d'avoir rien de commun avec les professeurs -d'harmonie! - -En revanche, rien n'est plus correct que les compositions de M. A. Thys; -son style est pur, sa phrase claire et limpide, sa pensée naturelle est -toujours d'une fraîcheur remarquable. Son album renferme neuf romances, -parmi lesquelles nous citerons particulièrement: _Pourquoi?--Berthe aux -pieds nus,--Fiez-vous donc aux fleurs;--du Côté du Clocher,_--et _la -Promenade sur l'eau_, charmant petit duo où les deux voix sont agencées -avec beaucoup de grâce. - -Il y a plus d'imagination encore, plus de force, plus d'ampleur dans -l'album de M. Labarre. Les idées de cet artiste sont souvent d'un ordre -très-élevé, et ont quelque peine à tenir dans ce cadre rétréci de la -romance; son chant est large et expressif, son harmonie riche, étoffée, -pleine d'habiles modulations et de piquantes _surprises. Le Fil d'or, le -Coeur perdu_, sont deux charmantes chansonnettes qui donnent un grand -prix au recueil qu'il a publié cette année et auxquelles on ne saurait -préférer que la _Fille du soldat_ et _l'Écho_. - -Pourquoi madame Hérault ne fait-elle pas de romances? elle y réussirait -sans doute à merveille, car elle a tout ce qu'il faut pour cela: la -faculté de créer des chants nouveaux et le sentiment des effets -harmoniques. Mais madame Hérault est pianiste, et elle écrit pour son -instrument. La grande valse en _mi bémol_ qu'elle vient de publier chez -l'éditeur Pacini est un morceau très-brillant, et qui atteste à la fois -une imagination et une habileté remarquable. - -Les petites industries en plein vent. - -L'industrie est la reine du dix-neuvième siècle; elle trône dans les -splendides magasins de la capitale, véritables palais féeriques où -l'aristocratie de l'or, la seule aujourd'hui, vient lui faire sa cour. -Mais dans l'enivrement de son règne, Sa Majesté a eu le bon esprit de ne -point oublier son origine roturière; elle est bonne princesse et ne -dédaigne pas de fouler de son pied royal l'asphalte de nos trottoirs ou -le pavé de bois de nos rues. - -Comme le soleil, l'industrie luit pour tout le monde; mais pour quelques -privilégiés qui se carrent largement à la resplendissante chaleur de -l'astre, combien de plus petits ou de moins habiles n'ont qu'un terne -reflet ou qu'un pauvre rayon! - -Au matin de la vie, chacun part, avec son bagage d'espérance, pour cette -périlleuse course au clocher dont le but est parfois la renommée, et -toujours la fortune. Quelques-uns arrivent... mais le plus grand nombre -reste en chemin. - -Voici d'abord un de ces malheureux petits exilés que la Savoie, le -Piémont, le duché de Parme, envoient tous les hivers sous notre ciel -brumeux, eux, pauvres enfants éclos sans le soleil du Midi. - -«Va, petit, leur dit le père, va chercher fortune à Paris. A Paris, tout -le monde est riche; ici nous n'avons pas assez de pain pour vous tous.» - -L'enfant pleure; sa mère l'embrasse; son père le bénit; ses petits -frères et ses petites soeurs envient son sort.... car il va voir Paris! -Paris, ce pays de Cocagne des pauvres gens qui le voient de loin! - -Il part le coeur gros; mais l'espoir le soutient, l'encourage... Bien -souvent il détourne la tête pour voir encore sa mère, qui lui dit adieu, -et sa chaumière, qui semble lui sourire au soleil... Mais bientôt il ne -voit plus ni sa mère ni sa chaumière; il marche, il marche vers la terre -promise; le soleil semble l'abandonner aussi et rester au pays... Il -arrive dans la ville aux merveilles... il se perd mille fois dans son -brouillard et dans ses rues bruyantes; il vient, triste, harassé, -frapper le soir à la porte du maître auquel il est recommandé. - -Ce maître est toujours un _ancien_ compatriote de l'enfant. Nous disons -_ancien_, car il est devenu Parisien grâce à l'industrie... Il exploite, -d'ordinaire une branche industrielle, de modeste apparence; mais le -brave homme, avec cette effrayante économie dont les Auvergnats et les -Savoyards savent seuls le secret, a su amasser un petit trésor -mystérieux et caché. Il accueille le pauvre petit, et veut bien, pour un -soir, lui donner pour rien une écuelle de soupe et une place dans la -soupente où couchent ses autres protégés... L'enfant s'endort de -fatigue, et rêve au pays et au foyer paternel... mais, au milieu de son -beau rêve, une main le secoue et l'éveille: - -«Allons! paresseux! tu es à Paris, et à Paris on ne dort pas, ou -travaille; il est six heures, en besogne!... et si, ce soir, tu ne me -rapporte pas vingt sous... tu n'auras pas de soupe... marche!» - -Ce rude tuteur des petits exilés exerce presque toujours la profession -de fumiste, ce qui est le dernier échelon de l'industrie du ramoneur, sa -première industrie. Il a passé par bien des misères et par bien des -cheminées avant de parvenir à ce faîte de prospérité. Il forme à son -tour des élèves, et le plus souvent il les exploite. Dès le matin, il -les lance sur le pavé de Paris, avec leur sac de suie sur le dos; il -faut qu'ils rapportent en rentrant leur salaire de la journée, fixé à un -minimum rigoureux, sous peine de ne point souper, et quelquefois de pis. -Le pauvre petit diable se met donc à parcourir les rues: il offre, de sa -voix criarde, ses services aux habitants endormis encore; et si la -journée se passe sans qu'il ait recueilli la somme exigée, il n'ose plus -rentrer chez le maître, car le maître le battrait. Il s'asseoit -découragé sur le bord d'un trottoir, et demande aux passants un _petit -sou_ pour compléter sa recette; et souvent il va passer sa nuit à la -souricière de la préfecture de police, où le conduisent les agents qui -l'ont surpris en flagrant délit de mendicité. Voilà à quoi se réduit -cette fortune qu'il venait chercher à Paris. - -S'il échappe aux agents de la police, et si la charité publique lui -fait défaut, la crainte du terrible patron le pousse parfois à recourir -au vol, pour ne point rentrer au logis sans le tribut obligé. - -Quelques-uns, plus ingénieux, plus industrieux, cumulent diverses -professions pour satisfaire l'avide exigence du maître: ramoneurs le -matin, ils deviennent décrotteurs au milieu de la journée, et le soir, à -l'heure de le promenade, ils montrent aux passants une marmotte, leur -compatriote, un petit cochon d'Inde, une souris blanche, ou quelque -autre curiosité des moins curieuses. Les plus malins jouent de la -vielle, et grincent ces éternels refrains populaires auxquels on -s'efforce de se soustraire, en donnant quelque monnaie au musicien. -Alléché par les profits de cette industrie musicale, si l'enfant -persévère dans sa vocation, et qu'il acheté un jour son indépendance au -moyen de quelques économies qu'il abandonne à son patron, il fait -l'acquisition d'une serinette, et le voilà sur la voie de la fortune; -c'est-à-dire que les vingt ou trente sous qu'il gagnera chaque jour en -tournant la manivelle de son instrument seront pour lui, et non plus -pour son protecteur. Il devient professeur de chant et forme des élèves -parmi les serins des portières du faubourg Saint-Marceau, à raison de 10 -centimes la leçon. - -Il parcourt ainsi le rude sentier de la vie, cherchant la fortune, et -trouvant à peine le pain de chaque jour. Les années s'écoulent, et la -fortune ne vient pas; il s'accoude un soir sur sa pauvre serinette, et -rêve tristement au pays, à sa chaumière, à sa vieille mère morte loin de -lui; il se rappelle avec amertume ces mots que lui dit son père en lui -faisant ses adieux: «Va, petit, va faire fortune à Paris!» - -Il jette alors un triste regard sur le délabrement de sa veste et sur -son instrument détraqué, et se prend à regretter de n'avoir pas embrassé -une industrie moins artistique, mais plus lucrative. - -Un de ses anciens camarades de ramonage, avec lequel il à parcouru -autrefois bien des cheminées, vient à passer près de lui. Le gaillard-là -a compris que la musique était une carrière trop futile pour être -lucrative, surtout lorsqu'elle ne s'adresse qu'à des serins... Il a -compris son siècle, le siècle de l'industrie... il s'est fait -industriel. - -Tandis qu'il était ramoneur, une cuisinière généreuse lui fit un jour la -largesse d'une peau de lapin; il vendit cette peau; ou lui en donna 20 -centimes. Cette opération commerciale lui révéla sa vocation! Il devint -marchand de peaux de lapins!... Ces premiers 20 centimes furent la -première mise de fonds de sa maison de commerce... Les fonds furent -affectés à l'achat de deux autres peaux, qui produisirent 40 centimes... -bénéfice clair et net de 100 pour 100!... - -Il prend aujourd'hui la qualité de négociant en fourrures de basse-cour, -et s'il a conservé sur son visage une nuance qui rappelle sa première -profession, il porte à ses pieds des guêtres d'une blancheur -irréprochable pour attester qu'il ne grimpe plus dans les cheminées. Son -commerce a prospéré, ainsi qu'on peut en juger par le nombre -considérable de peaux qu'il tient sous son bras, et le vaste sac dont il -est muni prouve qu'il est en position de faire des achats bien -autrement importants si une bonne occasion s'offre à lui. - -En considérant la tenue confortable de son ancien camarade, le pauvre -joueur de serinette se dit en soupirant: «J'aurais mieux fait de me -faire marchand de peaux de lapins, un bien encore étameur de casseroles -et fondeur de fourchettes, comme ce riche Auvergnat qui passe -là-bas!...» - -L'industrie en plein vent, la petite industrie vagabonde et bohémienne, -change de caractère et d'aspect suivant les divers quartiers de Paris. - -Ainsi le ramoneur, le joueur de serinette, le marchand de peaux de -lapins, l'étameur de casseroles ne se rencontrent guère que dans un -rayon assez éloigné du centre de la capitale. - -Le centre de Paris appartient au Parisien; c'est le Parisien qui -l'exploite... il s'y installe comme chez, lui, et semble vouloir faire -aux étrangers qui affluent au coeur de la grande ville les honneurs de -l'industrie parisienne. - -Le type du genre, le plus hardi, le plus hâbleur, le plus malin, est -sans contredit le marchand de chaînes de sûreté. C'est sur les larges -trottoirs du boulevard Montmartre ou du boulevard des Maliens qu'il -établit son éventaire volant (avec ou sans jeu de mots); ces bohémiens -modernes affectent une toilette des plus recherchées, achetée, louée ou -empruntée à quelque marchand d'habits du Temple; ils portent -d'incroyables cravates et des paletots de l'avant-dernière mode. La -société industrielle et commerciale se compose de trois cointéressés, -ou, si l'on aime mieux, de trois compères. Le plus _distingué_ des trois -par ses manières, sa tenue et son éducation grammaticale, se consacre à -la vente; il se place derrière son éventaire et énumère les avantages, -la qualité et le prodigieux bon marché de ses chaînes de sûreté; c'est -le marchand. Un second, celui dont la vue exercée aperçoit et reconnaît -de plus loin les agents de la police et les sergents de ville en habits -bourgeois, se pose auprès de la boutique dans l'attitude d'un amateur; -il semble examiner avec une grande attention la marchandise vantée, mais -son regard guette au loin l'approche de l'ennemi; ce second associé -remplit les fonctions de guetteur. Le troisième enfin, vêtu plus -simplement que les deux autres, se donne la physionomie la plus honnête -qu'il peut, il se grime autant que possible en candide provincial, en -chaland naïf et sérieux. Il se tient à distance de l'éventaire et semble -écouter d'abord avec une certaine méfiance l'énumération des mérites de -la marchandise débitée par le marchand. Si quelques badauds s'arrête, il -les regarde avec un demi-sourire d'incrédulité et semble les consulter -tacitement pour savoir s'il doit croire tout le bien qu'il entend dire -de cette fameuse chaîne de sûreté. - -«Voyez, monsieur, lui dit le marchand d'une voix d'_aboyeur_: voyez, -monsieur, examinez, palpez, essayez; la vue n'en coûte rien; chaînes de -sûreté en caoutchouc élastique et sans odeur, indispensables pour -garantir les montres, lorgnons et flacons contre les tentatives des -voleurs! Voyez, monsieur, 50 centimes, les chaînes de 25 sous! 75 pour -cent au-dessous du prix de fabrique... Voyez, monsieur; examinez, -monsieur; achetez, monsieur.» - -Et le vendeur met dans la main de l'_allumeur_ (c'est la qualité de ce -troisième associé) une de ses merveilleuses chaînes, Celui-ci feint de -ne vouloir pas la prendre; mais le marchand le force à la garder, en lui -criant: «Examinez, monsieur; la vue n'en coûte rien!» L'honnête allumeur -examine donc, il tire la chaîne dans tous les sens pour s'assurer de sa -force et de son élasticité; peu à peu sa physionomie prend une -expression de confiance, d'admiration; et, entraîné par la qualité -supérieure de la chaîne, par son prodigieux bon marché, ma foi! il dit -au marchand. «Je la prends,» Il se la fait envelopper, la met dans sa -poche, paie ostensiblement 50 centimes et s'éloigne, quand il a fait dix -ou quinze pas, il revient, remet la chaîne sur l'éventaire, reprend ses -50 centimes, et recommence à en acheter une autre, ou la même, avec les -mêmes formalités. Si un badaud, _allumé_ par l'exemple du compère, -achète après lui une chaîne, l'opération a réussi; sinon, c'est à -recommencer indéfiniment, jusqu'à ce que le guetteur souffle tout bas ce -mot d'alerte: «Gare la _rousse_ (la police)!» - -Aussitôt, et en un clin d'oeil, l'éventaire est plié, mis sous le bras -comme un chapeau de bal, et la maison de commerce va s'établir cent pas -plus loin, et répéter ses opérations. Il arrive parfois qu'un chaland -sérieux, après avoir acheté la chaîne de sûreté, ne trouve plus sa -montre dans son gousset, Preuve irréfragable de l'utilité de la chaîne. - -Mais le soir vient, et les trois compères vont déposer leur fonds de -commerce chez un marchand de vin. Ils font sur une table, vineuse -l'inventaire de leurs opérations: il se trouve souvent que le vendeur a -vendu soixante chaînes, bien qu'il n'en ait que vingt-cinq dans sa -boutique, et qu'en dernier résultat ces vingt-cinq lui restent -intégralement pour servir à la vente du lendemain. Ce problème, qui -embarrasserait peut-être les syndics les plus experts du tribunal de -commerce, s'explique et se résout par un mot:--les soixante chaînes -vendues par l'associé vendeur ont été achetées par l'associé _allumeur_. - -[Illustration: Ramoneur.] - -[Illustration: Joueur de serinette.] - -Le mystère est explique. Cependant, comme trois associés ne vivent pas -en s'acceptant réciproquement des chaînes de sûreté, nos industriels -laissent leur boutique au cabaret et vont se livrer, à la clarté du gaz, -à un autre commerce plus lucratif: ils deviennent marchands de -contremarques; si le trafic ne donne pas assez pour occuper les trois -intéressés, l'un d'eux, _l'allumeur_, endosse une blouse et devient -_ouvreur de fiacres_ à la porte des théâtres et des concerts: il place -un petit tapis ou son mouchoir sur la roue pour garantir contre la -souillure de la boue la robe de la bourgeoise un le twed du bourgeois; -ce bon office lui rapporte quelques doubles décimes qu'il verse -fidèlement dans la caisse sociale. Non loin de la fameuse échoppe où se -fabrique et se débite - -[Illustration: Marchand de peau de lapin.] - -la galette du Gymnase, n'avez-vous pas remarqué encore une petite -industrie en plein vent? C'est là, sur le bitume du boulevard -Bonne-Nouvelle, qu'un modeste et savant astronome - -[Illustration: Étameur et fondeur de cuillers.] - -vient chaque soir demander à l'industrie les profits que la science -seule ne donne pas. Cet estimable Galilée moderne, coiffé d'un bonnet -grec et revêtu d'une redingote à la propriétaire dont la coupe surannée -témoigne de la part de celui qu'elle couvre un profond mépris pour les -futilités de la mode, établit, à l'heure où le gaz s'enflamme dans les -lanternes, un magnifique télescope sur le trottoir du boulevard. - -[Illustration: Marchand de chaînes de sûreté.] - -[Illustration. Astronome en plein vent.] - -Moyennant la faible rétribution de dix centimes, vous pouvez vous donner -l'utile récréation de voir des _montagnes_ dans la lune, ou de découvrir -une comète et sa queue non prévues par les savants de l'Observatoire. - -[Illustration: Marchand d'ombrelles pour enfants.] - -Un vénérable pair d'Angleterre, de passage à Paris, se livre à ces -recherches intéressantes. Un jeune apprenti astrologue veille à ce que -les voleurs à la tire ne fassent pas des explorations d'un autre genre -dans les poches de ce noble étranger, tandis que sa vue et son attention -voyagent dans la lune. - -Remontons le boulevard, passons devant ces honnêtes marchands -d'ombrelles d'enfants qui promènent sans cesse leur légère pyramide des -Tuileries aux boulevards, en face de la pauvre femme qui vend, au pied -d'un arbre, de petits cornets de sable rouge et bleu à sécher l'encre -sur le papier; descendons jusqu'à la place de la Bourse, cette église -métropolitaine de l'industrie financière. Vis-à-vis des marches du -temple, l'industrie en haillons, maigre, transie, grelottante, appelle -encore les passants indifférents. Ce sont de pauvres enfants à genoux -sur la dalle humide; ils vous offrent, d'une voix dolente, des -_allumettes chimiques à l'essai, à l'épreuve, à un sou le paquet, à deux -sous la boîte._ - -[Illustration: Marchande d'allumettes chimiques.] - -Pendant que ces malheureux enfants vous pressent d'acheter leurs -allumettes modernes, un peu plus loin, sur la place Saint-Georges, une -bonne vieille femme, assise dès le matin devant l'hôtel de M. Thiers, -offre aux servantes du quartier ses allumettes classiques dont personne -ne veut plus; n'importe! elle les tient toujours dans sa main, et les -offre toujours avec confiance, avec l'espoir de les voir apprécier un -jour par quelque bonne âme du temps passé: elle lui donnera par-dessus -le marché des feuilles de laurier, des bouquets d'ail, de l'amadou, un -briquet, une pierre à feu; mais les jeunes servantes passent devant la -bonne vieille sans s'arrêter, sans lui rien acheter... Elle les regarde -passer tristement, mais sans se plaindre... elle attend. - -[Illustration: Marchande d'amadou.] - -Enfin, les pauvres industriels du soir regagnent leur mansarde, où plus -d'un cherche dans le sommeil l'oubli du froid et de la faim. Ils -s'endorment en espérant un lendemain meilleur. - -[Illustration: Chiffonnier.] - -C'est alors, et quand tous reposent, les riches sous leurs édredons, les -pauvres sur leur grabat glacé, que l'industrie de nuit descend de la rue -Mouffetard et s'empare de la ville. Elle parcourt les rues, la hotte sur -le dos, le crochet à la main, et dispute aux chiens affamés les choses -sans nom dont se compose son commerce. Après une nuit passée dans ces -fouilles mystérieuses, le chiffonnier, fier de la lourde charge qu'il -porte, va rejoindre sa femme, qui, plus diligente ou plus heureuse dans -ses recherches, a empli sa hotte avant lui, et l'attend, assise sur une -borne, près de la porte d'un marchand de liqueurs qui va bientôt -s'ouvrir. - -[Illustration: Chiffonnière.] - - - -Les caprices du Coeur. - -NOUVELLE. - -(Suite.--Voir t. II, p. 298.) - -II. - -Le coeur d'une femme est soumis à une foule d'accidents pathologiques, -en d'autres termes, de phénomènes que certains esprits acerbes, ou -enclins à une véracité brutale, osent appeler des caprices. - -L'étude approfondie de cette matière est sans contredit l'une des plus -sublimes qui puissent séduire l'esprit humain, et nous voyons pourtant -que les bavards vulgairement connus sous le nom de philosophes ont mieux -aimé s'occuper de plusieurs billevesées tout à fait secondaires, telles -que l'immortalité de l'âme, le système des monades ou la théorie des -atomes crochus, que, de consacrer leurs veilles ou leurs scalpels à -l'examen de cet organe tour à tour si riche, si pauvre, si tendre, si -dur, si revêche, si humble, si fier, si despote, et dualement si -amusant: le coeur d'une femme! - -Nous déclarons solennellement que notre opinion est inébranlable à cet -égard, Oui, nous mettons au-dessus de toutes les voluptés philosophiques -l'honnête distraction de fouiller du bec de notre plume les fibres -palpitantes de cette merveilleuse machine,--a moins cependant qu'on ne -nous propose de venir faire des ronds dans un puits. - -La Comtesse Clarisse--on devinera peut-être que les réflexions -précédentes nous ont été inspirées par cette intéressante héroïne--se -retira dans son boudoir, fut empêchée, à débrouiller le chaos où -flottaient ses pensées. Elle n'eût pas été plus embarrassée pour diriger -sa course sans boussole sur un océan sans étoiles, qu'elle ne l'était de -se rendre un compte fidèle de l'état précis où l'avaient jetée les -chicaneries de madame la chanoinesse. Au reste, il faut bien le dire, la -digne tante avait le détestable privilège d'apporter habituellement le -trouble, dans les idées de Clarisse, chaque fois qu'il lui prenait -fantaisie d'avoir de l'esprit à ses dépens. Au fond, c'était une assez -bonne créature que madame Aurélie; mais le sentimentalisme de notre -époque lui agaçait les nerfs, et choquait fort le sensualisme de ses -traditions galantes. «Ayez, le courage de vos goûts,» disait-elle -souvent par manière d'apophtegme; et ce qui l'irritait -particulièrement, c'était de voir sa belle Clarisse cacher, sous -l'hypocrite réseau de mille délicatesses romantiques, la plus franche, -nature de coquette qu'elle eût jamais admirée. - -Cependant nous supplions le lecteur de considérer que la chanoinesse, en -sa qualité, de vieille femme, n'avait pas toute la charité désirable, en -de pareilles matières. Le dépit secret que lui faisait éprouver -l'éloignement de Clarisse pour lord Rutland exagérait à ses yeux les -torts de la comtesse. Nous en appelons ici à toutes les jolies femmes -qui daigneront nous entendre; elles jugeront si lord Rutland ne méritait -pas un peu son échec. - -Et d'abord, notre belle lectrice sait déjà que lord Rutland doit être -classé parmi les amants vertueux et magnanimes. Lors du mariage de -Clarisse avec le comte de R..., on a vu que cet amoureux héroïque fit -taire les plus vils désirs de son âme, pour favoriser une union que, -pour des unit ils dont le détail est inutile, la famille de Clarisse -ambitionnait. - -Il y eut dans ce fait une faute impardonnable. En affaire d'amour, ne -parlez pas aux femmes de magnanimité; elles vous diront toutes que ce -mot là est aussi sot qu'il est long. C'est une vertu négative pour -lesquelles toutes professent une invincible horreur. Lord Rutland, qui -se vantait d'adorer Clarisse et dont l'influence était grande sur la -famille de la jeune personne, avait littéralement cédé Clarisse au comte -de R***. C'était là une belle action, digne, sans contredit, d'être -mentionnée dans le Plutarque de la jeunesse, mais où Clarisse trouva je -ne sais quoi d'assez impertinent. Premier grief. - -Plus tard, le comte de R..., sentant sa fin, et sachant que Rutland -n'avait jamais cessé d'aimer Clarisse, obtint de celle-ci, à force de -sermons et de prières, la promesse de ne se remarier qu'avec Rutland. Il -est vrai qu'on ne refuse rien aux mourants; mais pas moins ce diable de -défunt avait ainsi recédé sa femme à son sublime ami, lequel ne se fit -pas faute d'accepter. Second grief. - -Les choses ainsi réglées, peut-être croirez-vous, madame, que Rutland -s'empressa de réclamer de la jolie veuve l'exécution du codicille? Pas -le moins du monde. Toujours tendre, empressé, dévoué, il attendit que -Clarisse se rappelât sa promesse, mais il ne demanda rien. «Quoi! -s'écriait Clarisse, il faut qu'un homme soit bien fier et bien assuré de -sa puissance, pour aimer avec tant de patience et ne rien demander!» -Troisième grief. - -Mais ce n'est pas tout. Mettez une jeune veuve dans la situation où se -trouvait la comtesse, et vous jugerez, si Clarisse, coquette autant -qu'une jolie femme se croît le privilège de l'être, dut rêver -l'indépendance et la révolte. - -Car enfin, les rôles étaient intervertis; Rutland était un peu le maître -et Clarisse l'esclave. - -Le premier acte d'insubordination qu'elle imagina fut de se persuader à -elle-même qu'elle abhorrait Rutland, et le second de convaincre Rutland -qu'elle en aimait un autre. Elle prit pour cela le premier venu qui lui -tomba sous la main. C'était un lion de la plus belle espère. Robert de -Castillon comptait quelques années de moins que lord Rutland. Il avait -pour excentricité particulière d'afficher les femmes qu'il daignait -adorer; aussi la comtesse, effrayée d'abord de son aventure, s'était -sauvée aux eaux de Bailen, M. de Castillon la suivit-il avec un fracas -qui lui fit le plus grand honneur. Il en fut même parlé à l'Opéra dans -la loge des _viveurs_, où l'un s'accordait à dire que si la comtesse -voulait Robert pour mari, son plus sûr était de se dépêcher,--de peur de -l'avoir pour amant. - -Robert était plus qu'à moitié ruiné; mais il trouva des juifs -compatissants qui lui escomptèrent ses espérances sur les 30,000 livres -de rente de la comtesse. Tout l'hiver ne fut de sa part qu'une -succession d'adorables et d'audacieuses folies. Aux courses du -printemps. Hubert perdit 1,060 louis; mais il gagna l'_handicap_ avec un -cheval que montait son jockey, vêtu, pour cette partie seulement, des -couleurs choisies ce jour-la par la comtesse: elle était en robe de -velours grenat avec une écharpe blanche. On trouva le tour d'une -galanterie parfaite. - -Mais n'allez pas croire que tout ce bruit empêchait Rutland de dormir. -Il plaignait beaucoup Clarisse d'être ainsi la proie d'un lion; mais -d'être jaloux, d'un aussi sot animal, l'idée ne lui en vint pas même à -l'esprit. Clarisse faillit en mourir d'indignation. «Qui! -s'écriait-elle, dans le délire, de sa colère, il pousse l'insultante -sécurité de son coeur jusqu'à dédaigner d'être jaloux!»--Elle prenait -ainsi pour un excès de mépris ce qui n'était de la part de Rutland qu'un -excès d'estime; mais pas moins jugea-t-elle que ce trait d'originalité -devait être considéré comme un quatrième grief qui comblait la mesure. - -Clarisse s'en prit à la chanoinesse. Elle ne cessa de lui répéter chaque -jour, avec cet air de haute hypocrisie que lui conseillait la situation, -combien elle était navrée de faire d'inutiles efforts pour aimer -Rutland. Elle ajoutait néanmoins, avec un soupir rempli de contrition, -qu'elle _respecterait_ la promesse _solennelle_ faite par elle à son -mari défunt, et qu'en cela, s'il le fallait, elle consulterait son -devoir et imposerait silence à son coeur! Elle savait bien, la perfide, -que chacune de ces paroles cruelles était répétée à Rutland. - -Mais la chère comtesse entamait cette partie avec un partner qui en -avait gagné plus d'une. Madame Aurélie fut aux anges de jouer encore son -rôle dans cette petite comédie galante, et l'on a pu voir qu'elle -n'avait pas tout à fait perdu le talent de la réplique. En même temps -elle prévint Rutland de se tenir tranquille, et qu'elle prenait le -commandement de toute la campagne. La pauvre Clarisse tomba donc en des -mains qui, pour être encore douces et blanchettes, n'en étaient pas -moins armées d'assez bonnes griffes. - -Clarisse, comme nous avons dit, venait de passer dans son appartement, -lequel donnait, ainsi que le salon, sur le paysage pittoresque dont nous -avons parlé. Elle étouffait. Elle fit ouvrir toutes les fenêtres, et se -mit dans un déshabillé de batiste qui flottait autour de sa taille -ravissante en plis nombreux et discrets. - -Félicie, sa femme de chambre, tournait autour de la comtesse, et jetait -fréquemment les yeux, par la fenêtre ouverte, sur les solitudes sombres -et tranquilles du ravin. - -«Mais venez donc me coiffer de nuit, Félicie, dit tout à coup la -comtesse d'un ton d'impatience que nous engageons le lecteur à lui -pardonner en considération des secrets tourments qui l'agitaient, et -remettez à une autre fois le soin de compter les arbres que l'on -aperçoit d'ici. Qu'avez-vous donc à tant regarder par la fenêtre? -Craignez-vous que les voleurs ne montent par la ravine? - ---Oh! bien sur, non, madame, répondit Félicie en hochant la tête, les -voleurs sont trop prudents pour prendre un chemin où il y a vingt -chances contre une de se briser les os. Les galants, je ne dis pas, -ajouta-t-elle en riant de l'air du monde le plus dégagé. - ---Les galants! fit la comtesse, sans plus répondre à une impertinence -qu'elle eût sévèrement relevée dans toute autre occasion; les galants!» -répéta-t-elle avec un vague sourire. - -Il y a de ces idées insaisissables et rapides qui traversent l'esprit -comme une étoile filante, sans y laisser de trace. Les femmes ont toutes -leur petit monde romanesque, réduit mystérieux où elles s'amuse -quelquefois à pénétrer, cachées à tous les regards, comme la Diane au -bain. C'est là qu'elles donnent audience à leurs songes, et que les -songes prennent pour leur plaire mille figures fantasques et délirantes. -En même temps, défile devant leurs yeux charmés le beau cortège des don -Juan, des Lovelace, des Almaviva et des Fronsac, tous cavaliers -adorables, amants audacieux et vainqueurs, portant guitares et lanternes -sourdes, échelles de soie, masques de velours et rapières, troupe -galante qui mène à sa suite les belles amours, celles qui écrivent pour -devise sur leurs drapeaux triomphants: _Beaucoup oser, c'est beaucoup -aimer_. - -La comtesse était-elle, ce soir-là plus qu'un autre, disposée à goûter -cette poésie caressante des passions? Qui le sait? Elle laissa dire sa -soubrette, et parut entrer en méditation. On ne saurait faire un crime à -la comtesse de ce penchant si doux à la rêverie, auquel on a pu voir -qu'elle se donnait volontiers. Rien ne sied à une jolie femme comme -d'être plongée dans une bergère douillette, et d'y affecter une pose -languissante et néanmoins étudiée, surtout si la dame est naturellement -de formes souples et moelleuses,--ce qui était ici le cas au suprême -degré. - -A ce moment précis, Félicie, qui maniait à pleines mains les tresses -noires comme la nuit des cheveux de sa maîtresse, poussa un grand cri de -frayeur et lâcha prise, pour se réfugier à l'un des coins de la chambre. - -Clarisse releva brusquement la tête, et vit un homme à cheval sur -l'appui du balcon. - -III. - -En deux sauts, l'audacieux fut dans le boudoir, planté bravement en face -de Clarisse, qu'il salua d'abord d'une manière leste et correcte; -ensuite il se jeta, à ses pieds, et fit mine de lui vouloir prendre la -main. - -Mais la comtesse ne tenait pas ainsi ses mains à la dévotion du premier -venu à qui la fantaisie prenait de grimper par les fenêtres. Le premier -usage qu'elle en fit fut de croiser vivement sur si poitrine les plis un -peu relâchés de sa robe de chambre, et d'arrêter ensuite le téméraire -d'un geste qui le cloua sur place. - -Il n'est peut-être pas inutile, pour l'édification de nos petits-neveux -et l'instruction de leurs tailleurs, de donner ici un léger crayon de la -toilette du personnage. Elle avait ce caractère officiel de haute -prépondérance qui émane habituellement de tout ce qui sert à vêtir ou à -parer un ministre responsable et constitutionnel de Sa Majesté la Mode. -Cela sentait son ordonnance contresignée, légalisée et dûment -enregistrée au bulletin des lois par MM. les chanceliers du Jockey-Club. - -Ce costume était celui des lions de l'été dernier. - -L'habit large, flottant et carré, était de couleur brune, avec un collet -très-grand et des manches légèrement froncées aux entournures. Le gilet, -fort long, se dandinait sur les hanches, et tenait la poitrine à l'aise, -comme le pourpoint du seigneur Sganarelle; avec cela un pantalon de -nankin, des souliers vernis et des bas bleus chines; le col de la -chemise, relevé par la cravate négligemment nouée, se dessinait à angle -droit sur la figure, et le chapeau avait cette mesquinerie de forme -propre aux coiffures britanniques. N'oublions pas le lorgnon, espèce de -monocle d'or assez massif, passé dans un ruban noir large du deux -travers de doigt. - -Il y a des gens dont le portrait est achevé lorsqu'on a décrit leurs -vêtements. Il ne nous reste donc autre chose à dire ici que le nom du -personnage. C'était Robert de Castillon. - -La toilette, de Robert était un peu du matin: mais le lecteur voudra -bien considérer que ceci se passe à la campagne, et qu'en général les -élégants ne daignent pas honorer la nature en se présentant au milieu de -pompes dans un costume habillé; il est vrai que la nature s'en soucie -très-médiocrement. Mais revenons à Clarisse. - -Elle était debout, émue, indignée, et rouge comme la plus belle cerise -de Montmorency. - -«Monsieur, s'écria-t-elle enfin en donnant à sa voix ce calme dédaigneux -sous lequel les femmes savent cacher leur effroi, il me semble que je -vous avais refusé ma porte. - ---C'est bien pour cela, madame, que j'ai passé par la fenêtre, répondit -Robert avec un sang-froid de Mohican. - ---Chez moi, à une pareille heure!... - ---Il est dix heures vingt minutes, madame, et à la campagne l'on peut se -présenter jusqu'à onze sans trop choquer les convenances. Je suis dans -les termes de la loi. - ---Cette audace! cette assurance!... Me direz-vous, monsieur, ce que vous -venez faire ici? Votre conduite est un outrage. Je ne sais ce qui me -retient de vous faire... chasser!» - -A ce mot, Robert, qui était demeuré à genoux, se releva d'un bond et -s'approcha de la fenêtre d'un pas rapide. - -«Clarisse, dit-il d'une voix basse, mais prompte et passionnée, si vous -faites un mouvement pour accomplir cette menace odieuse, je me jette -dans le précipice, et je me brise la tête sur ces rochers. Cela, -voyez-vous, je vous le jure sur ce que j'ai de plus cher au mode, sur -mon amour! - -Si, dans ce moment, la comtesse se fût souvenue d'une des plus belles -scènes du roman d'_Ivanohe_, elle eût peut-être éclaté de rire à la -singulière parodie que lui en donnait Robert, et le sportsman se serait -trouvé pour lors dans une situation délicate. Mais le ton, le genre, -l'air résolu de Castillon firent impression sur Clarisse, dont un -imperceptible éclair de vanité, échappé des derniers replis du coeur, -suffit d'ailleurs pour aveugler le bon sens. - -Elle trembla pour les jours de Robert,--ce qui n'était pas un mal, mais -il y eut pour elle comme une volupté secrète dans le sentiment de cet -effroi;--et c'est ici que nous chicanerions la comtesse, si nous étions -aussi savant sur les cas de conscience que les révérends pères de la -foi. - -«Vous êtes fou, Robert, murmura-t-elle d'une voix éteinte. - ---Oui, madame, répondit le lion avec mie simplicité sublime. - ---Malheureux! poursuivit-elle. Clarisse se complaisait évidemment dans -cette pensée, vous avez risque la mort pour arriver jusqu'ici! - ---Et je la braverai pour redescendre: mais il faut que vous m'écoutiez, -Clarisse... - ---Ah! y songez-vous? - ---Il le fait, il le faut! insista Robert avec un geste éperdu: mais pour -vous prouver que je n'ai été conduit à vos pieds que par des intentions -pures, je prierai en présence de votre camériste. Qu'elle demeure!» - -Marc Fournier. - -(_La fin à un prochain numéro._) - - - -Inventions nouvelles. - -SYSTÈME DE CHEMIN DE FER DE M. LE MARQUIS DE JOUFFROY. - -Tout est encore nouveau dans les chemins de fer; à peine l'expérience de -quelques années a-t-elle passé sur les moyens de locomotion rapide en -usage aujourd'hui, que déjà de tous côtés les inventeurs s'élancent avec -ardeur à la recherche des perfectionnements. S notre avis, peu ont -encore réussi, et quoique le fatal accident du 8 mai 1842 ait fait -germer dans bien des têtes des idées d'amélioration, nous devons le -dire, ces idées, fort honorables pour leurs auteurs, sont en général -beaucoup plus philanthropes que mécaniques, et la science n'a pas fait -un pas, la sécurité des voyageurs n'a pas augmenté, les chemins de fer -sont encore ce qu'ils étaient il y a quatre ans, nous dirions presque il -y a dix ans. Un fait bien remarquable en effet, c'est que depuis -l'invention de la chaudière tubulaire, invention dont l'honneur revient -tout entier à un français, M. Séguin aîné, le système de locomotion n'a -plus fait de progrès que dans les détails. On a augmenté le poids des -rails parallèlement au poids de la locomotive, on a allongé le rayon des -courbes, diminué les pentes: mais, en résumé, il n'y a pas eu -transformation réelle. - -Que conclure de là? Sommes-nous arrivés à la perfection, ou y a-t-il -impuissance dans les esprits? Loin de nous une pareille pensée; mais les -inventeurs ne doivent pas perdre de vue que dans cette matière les -questions économiques ont leur importance, et que raisonner, abstraction -faite des circonstances si multipliées de l'exploitation, c'est bâtir -sur le sable, c'est s'exposer à substituer des rêveries bienveillantes à -la réalité parfois rigoureuse. Et qu'on ne nous prête pas l'idée de -vouloir subordonner la vie des hommes à une question d'économie dans le -sens restreint du mot; on nous comprendrait bien mal. L'économie de -l'exploitation d'un chemin de fer n'est pas seulement une question de -chiffres; elle, est des plus complexes, et ceux qui se dévouent à -l'étudier devraient être jugés bien rigoureusement si, pour eux, elle se -réduisait à des proportions si mesquines. Jusqu'à ce jour, rien -d'applicable n'a surgi avec un caractère d'évidence tel que les -compagnies du chemins de fer aient dû, sous peine de félonie envers le -public, l'adopter en renonçant au mode actuel. - -Nous devons toutefois excepter de ces inventions le _système -atmosphérique_ dont nous avons entretenu, il y a quelques mois, nos -lecteurs; mais, qu'un le remarque bien, dans ce système, tout ce qui -constitue le pouvoir moteur est radicalement nouveau: la locomotive est -supprimée, et, pour le dire en passant, les premiers essai du chemin de -Kingstown à Darkley ont parfaitement réussi, et tout fait présager une -nouvelle ère aux chemins de fer si le dernier terme du problème est -susceptible d'une solution avantageuse. Nous voulons parler de la -distance qui doit séparer deux machines fixes. Là, en effet, est la -difficulté, et l'expérience seule, en dépit de la théorie, peut donner -gain de cause au système ou le ranger dans la classe des brillantes -illusions. - -Aujourd'hui l'invention que nous devons enregistrer est l'oeuvre de M. -le marquis de Jouffroy, déjà connu dans le monde industriel, spéculait -par l'invention des _bateaux palmipèdes_. M. de Jouffroy a touché à -toutes les parties du système actuel; il n'a rien laissé sans -modification: la voie, la locomotive, les wagons, les roues, les -essieux, nous allions presque dire la vapeur, il a tout transformé, il a -bâti avec les débris du système ancien un système complet qui marche, -qui roule, qui gravit des pentes, circule dans des combes de quinze -mètres de rayon, et tout cela au premier étage d'une maison de Paris. -Rien de plus merveilleux que de voir une véritable petite locomotive, -consommant du vrai coke et produisant réellement de la vapeur, -entraînant après elle cinq à six wagons, et exécutant à volonté toutes -les évolutions annoncées par l'auteur ou demandées par le public; rien -de plus merveilleux, si ce n'est les évolutions du bateau palmipède dans -le bassin d'un jardin. Cependant, quand on réfléchit que ces bateaux -doivent traverser les mers, que les locomotives doivent sillonner la -France, on se demande avec crainte si l'application en grand répondra à -ces essais microscopiques. C'est encore là un des écueils que nous ne -saurions trop signaler aux inventeurs. Qu'ils se méfient des essais _en -petit_, car les mécomptes sont incalculables quand on en arrive à -l'application réelle. Pour nous, ces petites constructions ne sont que -joujoux d'enfant, qui peuvent tout au plus servir à fixer les idées de -l'inventeur et lui fournir un modèle, mais dont il est impossible du -rien conclure. Aussi en discutant le système de M. de Jouffroy, nous -efforcerons-nous de nous placer toujours au point de vue de -l'application en grand. - -Quoi qu'il en soit, disons d'abord ce qu'est cette invention dont nous -offrons quelques dessins à nos lecteurs. - -La voie se compose de trois rails ou plutôt de deux ornières latérales -et d'un rail central. Elle est élevée au-dessus de ces ornières, qui -sont formées de deux bandes de fer plat à angle droit, l'une -horizontale, l'autre latérale. Quant au rail central, il est en fer -laminé creux, et reposant sur la travers par deux oreilles fixées à -clous rivés et noyés. La voie doit avoir une largeur de deux mètres. - -Les wagons se composent de deux demi-wagons réunis par deux -articulations ou par des espèces de verrous situés l'un au dessus de -l'autre, suivant la même verticale, et qui leur permettent un mouvement -rotatif horizontal. Chacun de ces demi-wagons (fig. 3) porte une paire -de roues de grand diamètre tournant librement sur les fusées des -essieux. Ainsi, on le voit, il y a parfaite indépendance d'une part -entre les roues des deux demi-wagons et d'autre part entre les deux -roues, du même demi-wagon. Pour éviter le renversement des wagons, soit -dans le cas du bris d'un essieu, soit par l'effet de la force centrifuge -dans le parcours des courbes à grande vitesse, le centre de gravité des -wagons se trouve à peu près à la hauteur des essieux, et les essieux -traversent de part en part le wagon. Cette disposition a permis -d'augmenter le diamètre des roues, qui, dans ce cas, et grâce à la -largeur de la voie, sont extérieures aux wagons, au lieu d'être placées -en dessous, comme dans le système actuel. La comparaison des figures 3 -et 4 indique suffisamment cette différence de construction pour que nous -n'ayons pas besoin d'insister davantage à cet égard. - -Le système d'enrayage instantané, qu'on voit dans la fig. 3, présente -une disposition mécanique assez simple, au moyen de laquelle, en cas de -choc un d'arrêt subit du convoi, toutes les roues sont spontanément -serrées par les freins, et le frottement de roulement est immédiatement -changé en un frottement de glissement. Ce système consiste en ressorts -qui, par la pression due au choc, agissent sur des espèces de -palonniers, lesquels correspondent à leur tour à des tiges reliées à des -freins qui enveloppent presque une demi-circonférence des roues, Dans le -système actuel, au contraire, les freins n'agissent qu'à la main, et ne -frottent que sur une petite partie de la circonférence des roues; ces -freins, d'ailleurs, sont en petit nombre, et leur puissance est loin de -répondre à la force vive accumulée dans un convoi lancé à grande -vitesse. - -La partie la plus importante du nouveau système est sans contredit la -locomotive, car c'est pour elle que la voie a été changée, c'est pour -elle qu'on établit le rail central, et que ce rail présente une surface -striée transversalement. Les fig. 1 et 2 donnent le plan et l'élévation -de cette nouvelle locomotive. - -[Illustration: Fig 1.--Elévation de la locomotive.] - -Elle se subdivise, comme les wagons, en deux parties distinctes: la -partie de devant est un véritable _tricycle_; c'est d'elle que dépend -tout le mouvement du convoi; elle se compose de la roue motrice. R, qui -marche sur le rail du milieu, et d'une série de pignons P, et de chaînes -sans fin F et est supportée par deux petites roues R'. En avant de la -roue motrice est un axe d'embrayage A, qui reçoit son mouvement des -bielles et des tiges de piston T; ces pistons sont placés à l'arrière de -la roue motrice, dans les cylindres à vapeur V, qui reçoivent la vapeur -de la chaudière C, placée sur la seconde partie de la locomotive -articulée avec la première, comme les demi-wagons le sont entre eux. Une -disposition particulière de l'axe d'embrayage, qui porte à chacune de -ses extrémités un pignon P de diamètre différent, permet au conducteur -de la locomotive, au moyen d'un manchon d'embrayage, de communiquer le -mouvement à l'un ou à l'autre des deux pignons, ou de le suspendre -complètement. On conçoit facilement l'avantage de cette innovation, -quand on examine les fig. 1 et 2, et qu'on voit que chacun des pignons -de l'axe A correspond, au moyen des chaînes sans fin F, à un autre -pignon fixé sur l'axe de la roue motrice, et dont le diamètre est -inversement plus petit ou plus grand. Par ce moyen on peut, sans -ralentir la vitesse des pistons, diminuer ou augmenter à volonté la -vitesse de la loue motrice. En effet, si le piston agit sur le pignon du -plus grand diamètre correspondant à celui du plus petit diamètre fixé à -l'axe de la roue motrice, la vitesse de la roue motrice est augmentée, -puisque pour un tour du pignon directeur, le pignon dirigé peut en faire -deux ou trois, suivant le rapport des diamètres. C'est ce qui arrivera -dans toutes les parties de niveau; mais si on a une rampe à franchir, on -embraie le petit pignon, et par un même nombre de coups de piston, la -roue motrice fait un moins grand nombre de tours; la vitesse est -moindre, mais la puissance de locomotion est augmentée. - -[Illustration: Fig. 2.--Plan de la locomotive.] - -La seconde partie de la machine porte, comme nous l'avons dit, la -chaudière et tout ce qui la constitue. De longues tiges, placées sous la -main du mécanicien, correspondent au manchon d'embrayage, et donnent le -moyen d'opérer toutes les transformations de vitesse, de mouvement et de -puissance inhérentes au système. - -Résumons en peu de mois le système de M. le marquis de Jouffroy, et les -avantages qui, selon lui, y sont attachés; puis on nous permettra -d'exposer succinctement et rapidement les inconvénients que nous y avons -trouvés, et les raisons qui nous semblent devoir détruire les illusions -qu'ont pu se faire l'inventeur et les membres de la société formée pour -exploiter les brevets de ce système. - -M. de Jouffroy a modifié la voie, imaginé un nouvel établissement de la -locomotive, rendu les roues des wagons indépendantes les unes des autres -et de l'essieu, abaissé le centre gravité des wagons, substitué au mode -actuel d'enrayage partiel un mode d'enrayage instantané, et séparé ses -wagons en deux parties articulées entre elles. - -Les avantages qu'il prétend obtenir sont les suivants: - -1º Moyen de franchir les rampes de 5 centimètre par mètre, et de tourner -dans des courbes de 15 mètres de rayon; - -2º Par conséquent diminution dans les frais de construction; - -3° Impossibilité du déraillement, des chocs et du renversement des -voitures de voyageurs. - -Si tout ce qu'annonce l'inventeur était réel, il faudrait, sans plus -tarder, substituer partout son système à celui qui est suivi -aujourd'hui; mais nous avouons que ces avantages ne nous ont pas paru -aussi certains qu'à M. de Jouffroy. - -Nous ne dirons rien d'abord des questions de priorité d'invention qu'à -soulevées le système dont il s'agit; si l'invention est bonne, le public -en profitera, quel qu'en soit l'auteur; si elle ne répond pas à -l'attente générale, peu importe l'imagination qui l'a enfantée. - -L'économie de construction, par la possibilité de franchir ou de tourner -les montagnes, en supposant même que la solution du problème soit bonne, -ne nous a pas semblé atteinte dans ce système. En effet, d'une part, la -voie ayant 2 mètres de largeur, au lieu d'un mètre 50 centimètres, les -terrains à acquérir seront plus considérables que dans le système -actuel. L'établissement de la voie, elle-même, de ces deux ornières -latérales, de ce rail central, des traverses, des longuerisses, toute -cette partie matérielle présente évidemment un accroissement de -dépenses. Nous ne croyons donc pas exagérer en disant que la différence -entre les frais de construction dans l'ancien et le nouveau système ne -doit pas être considérable; et nous ne concevons 'pas comment -l'inventeur peut présenter sur cet objet un bénéfice de soixante pour -cent. - -Franchir les rampes, tourner sans danger de déraillement dans des combes -à court rayon, tels sont les deux problèmes que beaucoup se sont proposé -de résoudre. Voyons donc dans quelles limites on peut en chercher la -solution. - -Une idée fausse, assez généralement répandue, c'est que les locomotives -ne peuvent utilement surmonter des rampes de plus de 8 millimètres, -parce que dans ce cas l'adhérence des roues motrices fait défaut. -Cependant, sur le chemin de fer de Burmingham à Glocester, le plan -incliné de Brunnigrave, qui a une pente de 0m027 par mètre (ou 1/37e) -sur une longueur de 3,300 mètres, est remonté par des trains à -locomotives. Pour des poids de 40 tonnes, moteur compris, on n'attelle -qu'une seule locomotive qui marche à la vitesse de 25 à 26 kilomètres à -l'heure; plusieurs expériences de remorquage de convoi, à la charge de -60 tonnes, ont été faites avec succès: ainsi, ce n'est pas le défaut -d'adhérence qui limite les pentes. Et d'ailleurs, quand on voit le -gouvernement et les département voter tous les ans des sommes énormes -pour des rectifications de routes, des adoucissements de pente, il -semblerait étonnant de voir les chemins perfectionnés sur lesquels la -vitesse est quadruplée, se jeter dans le inconvénients des pentes -rapides, Pour les courbes, nous désirons que leur rayon puisse être -amené à 400 et même à 300 mètres; mais il y a un élément terrible duquel -les inventeurs ne tiennent pas assez de compte, et qui, aux grandes -vitesses, prend des proportions effrayantes: c'est la force centrifuge. -En présence de ces considérations, nous nous demandons pourquoi des -pentes si rapides, pourquoi des rayons de 15 mètres, et surtout pourquoi -un nouveau système de voie et de moteur, si toutes ces nouveautés -déparent celui qu'on doit se proposer d'atteindre. - -[Illustration Fig. 3.--Wagons du nouveau système.] - -Passons sur la construction des ornières, et rappelons seulement à M. de -Jouffroy que ce système a été le premier employé, et qu'on l'a abandonné -parce que leur forme les exposait à se couvrir de boue et de poussière; -ce qui crée une nouvelle résistance à la traction, et détruit l'avantage -des chemins de fer. - -L'indépendance des roues entre elles et avec l'essieu remédie, il est -vrai, à l'inconvénient du système actuel pour le passage des courbes. Il -en est de même de l'articulation qui réunit les deux demi-wagons, et -leur permet un mouvement rotatif horizontal; mais si l'on a été amené à -fixer invariablement le parallélisme des essieux, c'est que, dans le cas -contraire, les roues tendent à s'échapper et à sortir de la voie au -moindre obstacle qu'elles rencontrent. Si la roue tourne sur son essieu, -et indépendamment de lui, il en résulte un grave inconvénient: c'est -qu'elle ne se meut pas dans un plan exactement vertical, elle peut -prendre un mouvement d'oscillation, il se produit des chocs du moyeu -contre le collet de l'essieu, et de là chance de déraillement et -mouvement de lacet insupportable aux voyageurs. De plus, les frottements -latéraux de la roue contre la partie verticale de l'arrière prennent une -proportion qu'il n'est pas possible de négliger dans l'évaluation de la -force à appliquer. - -[Illustration: Fig. 4.--Wagons en usage sur les chemins de fer actuels.] - -Le système d'enrayage, qui sans contredit est fort puissant, a -l'inconvénient de ne pas permettre la marche en arriére, puisque, dès -que les ressorts sont pressés, l'enrayage a lieu instantanément; de -plus, il y a autant de danger dans l'arrêt instantané d'un convoi que -dans un choc extérieur; dans les deux cas, en effet, la force vive du -convoi est anéantie, et l'effet produit est tout aussi désastreux dans -un cas que dans l'autre. - -Il nous reste à examiner la locomotive; mais, nous devons le dire, tout -ingénieuse quelle nous ait paru, nous croyons que l'inventeur s'est fait -illusion sur sa puissance, qu'on remarque, en effet, qu'une locomotive -n'a de force que par l'adhérence des roues motrices sur les rails; que -cette adhérence est une fonction du poids qu'elles supportent, et que -plus les machines sont lourdes, plus elles sont puissantes: qu'on -compare maintenant les locomotives actuelles du poids de 13 à 14 tonnes -réparti de façon à ce que les roues motrices portent 8 tonnes environ, à -la locomotive de M. de Jouffroy dont la roue motrice n'est chargée, pour -ainsi dire, que de son propre poids, et qu'on se demande si elle pourra -entraîner un convoi, franchir des rampes, comme le prétend l'inventeur. -Il est vrai que le rail est strié transversalement, et que la jante de -la roue est formée de bois de chêne, dont l'adhérence sur la fonte du -rail est plus grande que celle du fer sur le fer qui a lieu dans le -système actuel; mais cette différence est pour ainsi dire insignifiante, -eu égard à l'effet qu'on veut produire. - -Nous aurions voulu nous étendre davantage sur les considérations qui -précèdent, donner d'autres raisons encore nombreuses; mais l'espace nous -est mesuré, et nous croyons en avoir dit assez pour éclairer nos -lecteurs sur les avantages et les inconvénients du système que nous -mettons sous leurs yeux. Nous ne voulons pas terminer cependant sans -rendre à M. de Jouffroy la justice qui lui est due: tout ce qu'il fait -porte le cachet d'un travail ingénieux; et nous sommes les premiers à -regretter que ses idées spéculatives soient si peu réalisables. - - - -De la prochaine Inauguration du Monument de Molière. - -[Illustration: _Le Bourgeois gentilhomme_.--Leçon de philosophie.] - -Tout se prépare pour l'inauguration du monument de Molière. Il ne reste -plus trace du malentendu qui avait donné lieu au bruit que toute -solennité était supprimée, et qu'un manoeuvre, déchirant la toile qui -cachera jusqu'au 15 l'oeuvre de M. Visconti, serait seul chargé -d'inaugurer ce qu'avaient élevé le vote des Chambres, les sacrifices de -la ville de Paris et le tribut de l'admiration individuelle et -nationale. Personne ne manquera donc à cette cérémonie, et les -dessinateurs de _l'Illustration_ moins que personne. Déjà ils taillent -leurs crayons; déjà les orateurs préparent et répètent leurs -improvisations, et Grandville a surpris M. Jourdain, préméditant un -discours qui commencera par: _O Molière!_--Il a vu son maître de -philosophie lui faire prononcer «cette voix O, qui se forme en ouvrant -les mâchoires et approchant les lèvres par les deux coins, le haut et le -bas; O.» Il a vu son maître de danse enseigner au futur orateur à se -produire avec grâce en public. Il l'a vu enfin essayer son babil de -cérémonie et exciter chez Nicole un rire de malapprise que ne se -permettront sans doute pas le spectateurs de la cérémonie. Le -Théâtre-Français complétera le soir la solennité du jour en représentant -le _Tartufe_ et le _Malade Imaginaire_ avec la cérémonie, où paraîtront -tous les acteurs de la Comédie. Entre les deux pièces, Beauvallet lira -le poème de madame Louise Colet, _le Monument de Molière_, poème -récemment couronné par l'Académie Française. Mais n'anticipons pas sur -les détails d'une journée dont nous serons les historiens fidèles. - -Nous recevons aujourd'hui la communication de deux documents ignorés et -très-curieux dont nos lecteurs auront la primeur et qui font partie des -additions importantes et nombreuses que l'auteur de l'_Histoire de la -vie et des ouvrages de Molière_. M. Taschereau, vient de faire à une -troisième et charmante édition de son livre(4). Ce biographe de l'auteur -du _Tartufe_ a trouvé tout récemment le mandement affiché par lequel -l'archevêque de Paris interdisait le 11 août 1667 non-seulement de -représenter ce chef-d'oeuvre, mais même de le _lire_ ou entendre -réciter, soit en public, _soit en particulier_, SOUS PEINE -D'EXCOMMUNICATION. Boileau nous a appris en effet combien les lectures -en étaient recherchées et l'empressement qu'on mettait à avoir _Molière -avec Tartufe_. - -[Note 4: Cette nouvelle édition, qui forme un charmant volume illustré, -format Charpentier, paraîtra lundi, 15, à la librairie de J. Hetzel, rue -de Richelieu, o. 76. Prix; 5 fr. 75 cent.--Une nouvelle édition de -l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par le même, -considérablement augmentée, est également sous presse.] - -[Illustration: Le Bourgeois gentilhomme.--La leçon de danse.] - -Voici ce curieux interdit, où l'intérêt du roi est mis en scène d'une -manière un peu inattendue: - -ORDONNANCE DE MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. - -«Hardouin, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, -archevêque de Paris, à tous curés et vicaires de cette ville et -fauxbourgs, salut en Notre-Seigneur. Sur ce qui nous a été remontré par -notre promoteur, que, le vendredi cinquième de ce mois, on représenta -sur l'un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de -_l'Imposteur_, une comédie très-dangereuse, et qui est d'autant plus -capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner -l'hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d'en accuser -indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et -les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des -libertins; de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal, qui -pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la -vertu, notredit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute -personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, -la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit -en particulier, sous peine d'excommunication; - -«Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la -véritable piété fut blessée par une représentation si scandaleuse et que -le roi même avait ci-devant très-expressément défendue; et considérant -d'ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement -sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est -d'exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières -continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le -succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des -spectacles capables d'attirer la colère du ciel; avons fait et faisons -très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre -diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, -soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque -prétexte que ce soit, et ce, sous peine d'excommunication. - -«Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marie-Magdelaine et de -Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous -publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurai reçue, en faisant -connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne -point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou -semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce -onzième août mil six cent soixante-sept. - -«HARDOUIN, archevêque de Paris. - -Par mondit seigneur, - -Petit.» - -L'autre pièce, découverte ces jours derniers par M. Taschereau, dans les -minutes de M. Lefer, notaire à Paris, est l'acte par lequel la troupe de -Molière, la souche de la Comédie-Française, a constitué la première -pension qui ait été établie un profit d'un sociétaire se retirant. -Celui-ci était Béjart cadet, beau-frère de Molière. Deux ans auparavant, -en 1668, cet acteur, se trouvant sur la place du Palais-Royal, avait -aperçu deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la main l'un -contre l'autre. Il s'était jeté au milieu d'eux, et, en rabattant avec -son arme celle de l'un des combattants, il s'était blessé au pied si -grièvement qu'il en était demeuré estropié. Il avait d'abord continué à -jouer, et Molière avait cherché à faire accepter son infirmité par le -parterre en donnant la même infirmité à La Flèche, de _l'Avare_, -représenté en septembre 1668, et en faisant dire à Harpagon: «Je ne me -plais point à voir ce chien de boiteux-là. «Mais néanmoins Béjart dut -songer à la retraite, à Pâques 1670, à quarante ans; et ses camarades, -qui l'aimaient et l'estimaient, lui constituèrent une pension pour, -suivant leur délicate et noble expression, _le faire vivre avec -honneur_. Tout mérite attention dans cet acte: l'élection de domicile, -qui montre la déférence qu'on avait pour la doyenne de la troupe, -Madeleine Béjart, la première passion de Molière, et qui devint sa -belle-soeur; le peu de respect que les notaires et les parties, les -Béjard par exemple, avaient pour l'orthographe des noms propres écrits -et signés tantôt d'une façon tantôt d'une autre, la particule nobiliaire -donnée à Molière par les notaires, non prise par lui, et enfin la -réunion des signatures de Molière, de sa femme et de tous leurs -camarades. Comme malgré les annonces qui se renouvellent de temps à -autre depuis longtemps déjà, on est encore à trouver un autographe de -Molière, et comme des pièces signées de lui sont même fort peu communes, -_l'Illustration_ a fait faire un fac simile exact de toutes ces -signatures. Voici donc l'acte et les noms qui y sont apposés: - -[Illustration: Fac-similé des signatures de Molière et de sa troupe.] - -CRÉATION DE PENSION.--XVI AVRIL 1670. - -Furent présents Jean-Baptiste-Poquelin de Molière; damoiselle -Claire-Gresinde Béjard, sa femme, de lui autorisée; damoiselle Madeleine -Béjard, fille majeure; Edmé Villequin, sieur de Brie; damoiselle -Catherine Leclerc, sa femme, de lui autorisée; demoiselle -Geneviève-Béjard de La Villaubrun, demeurant place du Palais-Royal; -Charles Varlet de La Grange, demeurant rue Saint-Honoré; -Philibert-Cazeau, sieur Du Croisy, demeurant susdite rue; -François-Lenoir, sieur de La Thorillière; et André Hubert, demeurant -aussi rue Saint-Honoré, ès même paroisse Saint-Germain-Dauxerrois; - -Tous faisant et composant le corps de la troupe du roi représentant dans -la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, -d'une part; - -Et Louis Béjard, ci-devant comédien en ladite troupe, demeurant rue -Frementeau, d'autre part; Lesquelles parties ont accordé entre elles ce -qui en suit: C'est à savoir qu'en conséquence de ce que ledit Louis -Béjard se retire de ladite troupe, et que, pour ce faire, il la requiert -de lui donner une pension viagère pour vivre avec honneur, sans pouvoir -être saisie par qui que ce soit et lui être destinée pour ses aliments, -ce que ladite troupe lui avait accordé et avait promis, comme elle -promet par ces présentes, tant par eux que par celles qui la composent -et la composeront, et qu'elle subsistera en ladite salle du Palais-Royal -ou en autre lieu en cette ville de Paris, en cas d'accident ou de -changement, de bailler et payer audit Louis Béjard, ce acceptant, mille -livres de pension viagère payable aux quatre quartiers, le premier -échéant au dernier juin prochain et continuer tant et si longuement que -ladite troupe subsistera en la manière que dessus; laquelle pension lui -servira d'aliments et ne pourra être saisie en façon quelconque par qui -que ce soit, le tout à condition que ledit corps de troupe subsiste et -qu'il ne se dissolve point; et rupture d'icelle arrivant sans se pouvoir -réunir, ladite pension n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un -desdits acteurs ou actrices se retirent de ladite troupe, soit pour -entrer dans une autre troupe ou pour quitter tout à fait ladite comédie, -il sera entièrement déchargé de ladite pension viagère, de laquelle -seront chargés ceux qui entreront en leurs places ou le reste de la -troupe, en cas qu'il n'y en entre point. Et pour l'exécution des -présentes, lesdites parties élisent leur domicile en la maison de ladite -demoiselle Magdelaine Béjart, rue Saint-Honoré, sus déclarée, auquel -lieu promettant, obligeant et renonçant. - -Fait et passé audit Palais-Royal, l'an 1670, le seizième jour d'avril, -et ont signé: - -[Illustration: Le Bourgeois gentilhomme.--Nicolle.] - - - -Bulletin bibliographique. - -_Mémoires de R. Barère_, membre de la Constituante, de la Convention, du -Comité du salut public et de la Chambre des Représentants; publiés par -MM. HIPPOLYTE CARNOT, membre de la chambre des Députés, et DAVID -(d'Anger) membre de l'Institut, précédé d'une Notice historique par H. -CARNOT. 4 vol. in-8.--Paris, _Jules Labitte_, libraire-éditeur, quai -Voltaire, 5. - -Bertrand Barère a été l'un des hommes que la Révolution française a mis -le plus en relief, Avant 1789, simple avocat de province, membre des -Académies de Montauban et de Toulouse, distingué seulement comme -littérateur par quelques-uns de ces _éloges_, quelques-unes de ces -_dissertations_ alors à la mode, il fut enlevé, comme tant d'autres, à -l'obscurité du barreau natal, et placé subitement au nombre des -législateurs qui allaient changer la constitution du gouvernement -français. Son rôle dans l'Assemblée nationale manqua pas d'importance; -et, dès lors, grâce à une élocution facile, à la souplesse de son -esprit, à l'aménité de ses manières, il fut investi par ses collègues de -plusieurs missions délicates. C'est ainsi qu'il fit tour à tour partie -du comité des lettres, de cachet, du comité des domaines et de -féodalité; c'est encore ainsi que son nom se trouve mêlé à des -résolutions importantes, telles que le décret qui supprima le droit -d'aubaine, la première mesure pénale adoptée contre les émigrés, la -qualité de citoyen accordée aux hommes de couleur, etc., etc. Barère, de -plus, s'était fait journaliste, et sa feuille (le Point du Jour) fut la -première à rendre compte des déliais législatifs, en leur conservant -cette forme dramatique qui fait accepter au lecteur les discussions les -plus abstraites et les plus arides. David, en retraçant la séance du Jeu -de Paume, a fait allusion à cette circonstance de la vie de Barère, en -le représentant occupé à sténographier sur son genou l'éloquente -apostrophe de Mirabeau. - -Les événements de cette époque marchaient vite, et l'esprit un peu -timide de Barère avait peine à les suivre dans leur essor hardi. Aussi, -quand la république décrétée d'enthousiasme dans la première séance de -la Convention, le futur président de cette assemblée se plaignit de ce -qu'un débat régulier n'avait point précédé cette grande mesure. Son -hésitation à ce sujet est parfaitement critiquée dans la Notice -historique dont un homme de coeur et de talent (M. Hippolyte Carnot, -membre de la Chambre des Députés) a fait précéder les _Mémoires de -Barère_:--«L'assemblée, dit-il, eut un sentiment plus juste de la -situation. Ces résolutions capitales, par lesquelles un seul mot change -la forme, d'un État, ne peuvent être l'objet d'un examen -contradictoire, comme les articles de la constitution. Elles viennent -chacun est pénétré de leur nécessité; mais il est important que leurs -auteurs ne témoignent aucune hésitation, s'ils veulent assurer au -nouveau pouvoir toute la force morale dont il a besoin.» - -Barère, à la Convention, prit d'abord place parmi les Girondins. -Représentant d'un des départements du Midi, ses opinions étaient -fortement empreintes de fédéralisme. On s'étonne donc de ne pas le voir -compris, avec les vaincus du 31 mai, dans la proscription dont Vergniaud -et ses amis furent frappés. Il les défendit, il voulut les sauver, mais -il ne périt point avec eux. Bien mieux, dès le lendemain, les vainqueurs -le comptaient dans leurs rangs. Ce qui le sauva dans cette occasion, fut -évidemment la versatilité de son caractère et l'avantage d'une position -déjà éclatante. Elle l'était devenue dès le procès de Louis XVI, pendant -lequel Barère, investi de la présidence, avait donné aux débats la -gravité, le calme que des manifestations populaires menaçaient de lui -enlever. - -Bien avant le 10 août, Barère faisait partie du comité de défense -générale. Lorsque ce comité, concentrant en lui de nouveaux pouvoirs, -fut chargé de veiller au salut public, Barère fut un des membres qu'on -jugea impossible d'éliminer; il resta donc au sein de ce comité, où -Robespierre. Prieur, Saint-Just, Carnot ne devaient être appelés que -plus lard, au mois d'août 1793, quand la France menacée de toutes parts -dut vaincre par de prodigieux efforts les difficultés d'une situation -inouie; quand elle _brûla ses vaisseaux_, pour nous servir d'une -expression de l'un des membres de son comité (Cambou), on pouvait croire -encore alors que Barère serait exclu d'un gouvernement auquel prenaient -part des hommes longtemps en butte à ses accusations. En octobre, en -novembre 1702, il attaquait les opinions sanguinaires «d'un homme qu'il -ne pouvait se résoudre à nommer.» C'était Marat. Il lançait contre -Robespierre des accusations indirectes de dictature; et lorsque Louvet, -le 5 novembre, porta nettement cette inculpation à la tribune, lorsque -la majorité demanda l'ordre du jour, Barère essaya de le faire motiver -d'une manière injurieuse pour celui qu'il appelait alors «un homme d'un -jour, un petit entrepreneur de révolutions.»--«Ne donnons pas, -ajoutait-il, ne donnons pas de l'importance à des hommes que l'opinion -générale saura mettre à leur place; n'élevons pas des piédestaux à des -pygmées!» Le _pygmée_ dont il était question monta par des degrés -sanglants au pouvoir, et Barère, frémissant, accepta cependant la -domination de ce terrible collègue. Du 10 juillet 23 juillet 1794, douze -hommes partagèrent le gouvernement suprême de la république, et -réunirent en eux,--les circonstances le voulaient ainsi,--plus de -pouvoir que les monarques les plus absolus n'en ont jamais exercé. Tous -les Français furent mis en réquisition permanente, les hommes mariés -comme les jeunes gens, les femmes comme leurs maris, les enfants comme -leurs mères; les vieillards eux-mêmes devaient se faire porter dans les -places publiques pour exciter le courage des guerriers et la haine des -rois (5). Toute maison nationale était une caserne, toute place publique -un atelier d'armes. Bref, les forces entières du pays, le comité de -salut public les résumait, pour les tourner contre les ennemis de la -liberté. Ce temps d'horribles souffrances, de crimes odieux, -d'incroyable arbitraire, fut le plus glorieux de nos annales, parce -qu'en fin de compte le patriotisme le plus désintéressé, le dévouement -le plus sincère dictèrent aux décemvirs du comité les volontés les plus -implacables. - -[Note 5: Décret de la Convention du 23 août 1793.] - -Pendant ces douze mois, Barère déploya des talents à la hauteur de la -situation. Il était chargé de tout ce qui touchait aux relations -extérieures. Il eut plus d'une fois l'intérim de la marine; la -mendicité, les beaux-arts, les théâtres, ressortissaient de lui. De -plus, il avait une large part dans l'administration de la guerre, et -c'était par lui que presque toutes les décisions importantes du comité -se trouvaient expliquées et justifiées devant la Convention. - -Tout le monde connaît ses fameux rapports, qui, après chaque victoire de -nos armées, portaient à son comble l'enthousiasme patriotique. Barère, -entraîné par les circonstances, avait pressenti et pour ainsi dire copié -d'avance le style coloré, rapide, énergique, reproduit plus lard dans -les bulletins impériaux «Le public et l'assemblée étaient tellement -habitués à voir en lui un porteur de bonnes nouvelles, que sa présence -dans la salle excitait un enthousiasme inimaginable; les acclamations le -saluaient à l'entrée, et de toutes parts on s'écriait: _Barère à la -tribune!_ La discussion commencée était interrompue pour l'entendre. Ses -rapports, lus à haute voix dans les camps, électrisaient les, soldats, -et lui-même raconte avec un juste sentiment d'orgueil qu'on en a vu -courir à l'ennemi en s'écriant: _Barère à la tribune!_ - -Alors, un décret de _bien mérité de la pairie_ était la récompense la -plus belle et la plus ambitionnée. Le désintéressement était partout. -Depuis les membres du comité de salut public, qui recevaient 18 francs -par jour en assignats (les assignats étaient alors au sixième de leur -valeur Nominale), jusqu'aux soldats sans habits, sans souliers, sans -pain, qui acceptaient un morceau de papier imprimé pour prix des plus -héroïques dévouements, personne ne songeait à tirer parti de la chose -publique. Jamais idole ne reçut plus de sacrifices ni de plus gratuits: -on lui livrait tout, on ne lui demandait rien. Aussi la France peut-elle -dire avec orgueil que si la crise révolutionnaire eut les excès du -fanatisme, elle en eut aussi les grandes et pures vertus. - -Quand cette crise fut passée, le comité de salut public tendit à se -dissoudre. Des divisions intestines le minaient. Ses véritables hommes -d'État, Robespierre et Saint-Just, voulaient une dictature nécessaire, -selon eux, pour donner leur développement aux institutions républicaines -et mettre les moeurs de la France au niveau de sa liberté nouvelle. Mais -beaucoup d'hommes sincères redoutaient l'ambition de Robespierre, et sa -rigidité menaçante faisait trembler tous les _corrompus_. A un jour -donné, la _plaine_ et la _montagne_ s'unirent pour renverser les -dictateurs. Barère se déclara contre eux, et fut un des auteurs du 9 -thermidor. La réaction qu'il avait provoquée ce jour-la tourna bientôt -contre lui. Tallien, Barras, Freron, après l'avoir ménagé quelque temps, -parvinrent à l'exclure du comité. Bientôt il fut poursuivi, ainsi que -ses ex-collègues, Billaud-Varennes et Collot d'Herbois. Son -emprisonnement dans l'Ile d'Oleron, sa fuite et sa retraite à Bordeaux, -où il passa secrètement cinq années de proscription; ses relations avec -le premier consul, son exil en 1814, son retour en 1830, remplissent les -dernières pages de ses _Mémoires_, dont le quatrième volume est consacré -à une galerie de portraits recueillis à toutes les époques de cette, -existence qui en a côtoyé tant d'autres. - -Les _Mémoires_ de Barère, parfaitement authentiques, et dont la -rédaction a été respectée (peut-être à l'excès), figurent naturellement -parmi les livres les plus indispensables à quiconque veut bien connaître -l'histoire de la Révolution française. Leur auteur est le seul membre, -du comité de salut publié dont on possède encore les souvenirs, et, -selon toute apparence, aucun autre révélateur ne nous dira jamais ce qui -se passait dans l'intérieur de ce conseil suprême. Il est malheureux que -Barère, écrivain médiocre, ait donné trop de soin à sa défense -personnelle dans une oeuvre qui pouvait présenter un admirable tableau -d'histoire politique. Telle qu'elle est néanmoins, et surtout à cause de -la savante notice historique: que nous avons citée, un succès durable -est acquis à cette importante publication. - -_La Grèce continentale et la Morée_, voyage, séjour et études -historiques en 1840 et 1841; par J.-A. BUCHON.--Paris, 1844. _Gosselin._ -1 vol. in-18. 3 fr. 50 c. - -Malgré les exploits de Philippe-Auguste et du Richard Coeur de Lion, la -troisième croisade avait vainement essayé de reprendre Jérusalem à -Saladin. Innocent III espéra un moment qu'une nouvelle tentative serait -plus heureuse; mais le temps était passé des passions désintéressées et -des grands dévouements. Au lien d'aller assiéger Jérusalem, les croisés -s'emparèrent de Constantinople, et se partagèrent l'empire byzantin. -Déjà les Iles de Chypre et de Candie formaient, à cette époque, des -principautés particulières. Un empire franc fut créé à Constantinople, -et donné au comte Baudoin de Flandre, qui avait épouse Marie de -Champagne. Du cet empire relevèrent: les duchés francs établis, soit en -Asie, soit en Europe, au nord de l'ancien empire grec; les provinces et -les îles données au doge de Venise avec le titre de despote; le royaume -de Salonique; enfin, la principauté de Morée, qui embrassait le reste de -la Grèce continentale, le Péloponnèse, les Cyclades et les îles -Ioniennes, moins Corfou, conquise par un seigneur français. - -L'empire franc de Constantinople ne dura que cinquante-neuf ans. Le -royaume de Salonique fut détruit même avant lui; mais la principauté -française de Morée ou d'Achaïe eut une plus longue existence. Gouvernée -par une suite de souverains braves et habiles de la famille -Ville-Hardoin de Champagne, et rattachée à la fois par des liens de -famille et de féodalité à la dynastie angevine des Deux-Siciles, elle -continua à se maintenir, plus ou moins déchirée, plus ou moins -puissante, mais toujours française et toujours indépendante et -guerrière, jusqu'à la conquête turque, à la fin du quinzième siècle. - -M. J.-A. Buchon a entrepris d'écrire l'histoire de cette partie -importante de nos conquêtes étrangères. Mais, avant d'en publier les -résultats, il a voulu aller terminer et compléter sur les lieux ses -longues recherches; aujourd'hui il présente seulement au public le récit -du voyage qu'il a entrepris, dans le but de contempler à la fois cette -jeune société européenne que la liberté avait agrégée aux vieux États -occidentaux, et les débris des monuments et des souvenirs de l'antique -domination des nôtres, monuments et souvenirs dispersés partout sur -cette terre conquise et dominée par eux pendant plus de deux siècles, à -la suite de la quatrième croisade.» - -Ce nouvel ouvrage de M. J. A. Buchon se divise, comme son titre -l'indique, en deux parties: la Grèce continentale et la Morée. M. A. -Buchon visite successivement, dans la Grèce continentale: Athènes, -Daphni, Eleusis, l'Hymette. Marathon, Thèbes, Cheronée, Delphes, les -Thermopyles, Poursos; dans la Morée, Epidaure, Nauplie. Mycènes. Argas, -Sparte, Messèe, Navarin. Mégalopolis, Olympie, Patras, Égire, Corinthe. -Cytheron, Eleuthère, etc. Il donne, sur l'état actuel de tous ces lieux -célèbres et des contrées intermédiaires, une foule de renseignements -curieux. Les événements dont la Grèce est actuellement le théâtre ajoute -un nouveau degré d'intérêt à cette relation de voyage de M. J.-A Buchon. - -_Histoire universelle_, par CÉSAR CANTU; soigneusement remaniée par -l'auteur, et traduite sous ses yeux par EUGÈNE ARDEN, ancien député, et -PIERSILVESTRO LEOPARDI, Tome I. in-8. Paris, 1843. _Firmin Didot_. 6 fr. - -Le premier volume de l'_Histoire universelle_ de M. César Cantu, dont -nous avions, il y a plusieurs mois, annoncé la publication prochaine, a -paru cette semaine à la librairie Didot. Nous ne reviendrons pas -maintenant sur ce que nous avions dit alors de cet ouvrage, qui a obtenu -un si grand succès en Italie.--Ce premier volume commence par une longue -introduction, dans laquelle M. César Cantu expose sa méthode, et divise -l'_Histoire universelle_ en dix-sept époques principales. Viennent -ensuite les deux premières époques; la première a pour titre _de la -création à la dispersion des hommes_, elle se subdivise en cinq -chapitres: la Genèse, l'antiquité du monde, l'origine de l'espèce -humaine, les premiers pays habités, et les premières sociétés; la -deuxième est intitulée: _de la dispersion des peuples aux olympiades_. -L'Asie, les Hébreux, les Indiens, les Égyptiens, les Phéniciens et les -Grecs, tels sont les sujets de ses trente chapitres. - -«Ayant beaucoup appris à l'école des écrivains français, dit M. César -Cantu en terminant l'avertissement qu'il a mis en tête de cette -traduction de son _Histoire universelle_, nous avons profité librement -de tout ce qui nous a paru convenir à notre sujet. Ainsi, nous croyons -nous acquitter d'une dette de reconnaissance en rendant à la France ce -que nous avons en grande partie emprunté d'elle; heureux si elle trouve -que nous en avons parfois su faire un bon usage! heureux si, en -proclamant avec franchise ce que nous avons médité avec conscience, -notre voix ne se perd pas tout à fait au milieu de tant d'autres plus -puissantes! Pour oser l'espérer, il faut bien que nous comptions sur les -sympathies d'un pays qui s'offre aux étrangers comme une seconde patrie, -et que tous considèrent comme tel dès qu'ils ont pu le connaître. La -France a su réaliser, dans les temps modernes, cette grande idée de -nationalité conçue par l'Italie dans les temps anciens. Puisse notre -ouvrage contribuer à resserrer les liens qui unissent les deux pays! -puisse-t-il ranimer pour notre chère patrie, plus souvent jugée -qu'étudiée, ce noble intérêt auquel lui donnent droit même ses -malheurs!» - -_Esquisse de la vie d'Artiste_; par PAUL SMITH.--Paris, 1844. 2 vol. -in-8°. _Jules Labitte_. 15 fr. - -M. Paul Smith est un de mes amis intimes, un avocat fort distingué du -barreau de Paris: il gagne toutes les causes qu'il plaide, au civil -comme au criminel; mais je le soupçonne fort de n'être pas le père de -ces deux volumes in-8. Si je ne me trompe, il a seulement prêté son -prénom et son nom à un écrivain déjà connu dans la presse parisienne qui -désirait se cacher, comme on dit, sous le voile de l'anonyme. Qu'il -s'appelle réellement Paul Smith ou... mais m'est-il permis de trahir ce -secret? Édouard M. on ne peut nier que l'auteur des _Esquisses de la vie -d'artiste_ n'ait beaucoup d'esprit de bon sens et de goût. Les divers -essais critiques dont se composent ces deux volumes ont déjà, à l'instar -de _Joconde_, d'heureuse mémoire, parcouru le monde et charmé tous les -lecteurs assez favorisés du ciel pour avoir eu le bonheur de recevoir -leur aimable visite, l'hiver au coin de leur feu, l'été sous un ombrage -frais. Publiés par fragments dans divers journaux de la capitale de la -France, la presse départementale s'est empressée de les _reproduire_: la -Belgique les a même _contrefaits_. Réunis en volumes, ils obtiendront un -accueil non moins cordial partout où ils se présenteront; et aucun de -leurs hôtes futurs ne se repentira, nous en sommes sûr, de leur avoir -accordé l'hospitalité. Partez donc, ô mes jeunes protégés quittez, le -quai Voltaire, où M. Labitte ne vous retient pas, et allez prouver à -l'univers entier que M. votre père, le faux Paul Smith, a vraiment droit -à mes éloges. - -D'ailleurs, le mérite de l'auteur mis de côté, le sujet de ce livre -n'est-il pas merveilleusement choisi pour piquer la curiosité? A quelle -époque l'univers entier, auquel j'adresse ces Esquisses, a-t-il donné -plus de temps, d'argent et de marques extérieures de tendresse à cette -race d'hommes ou de femmes qui, parce qu'elle chante sans fausser, ne -fût-ce qu'une seule note, ou parce qu'elle joue avec une certaine -habileté d'un instrument quelconque, se désigne elle-même à -l'admiration, à la générosité et à l'affection publiques sous le titre -d'_artistes_?--Le mensonge a trop longtemps trôné à côté de la vérité. -Il est temps de dessiller les yeux de cette pauvre humanité, tant de -fois trompée. L'ivraie ne doit plus rester mêlée au bon grain.--Tel est -le but sérieux du livre de M. Paul Smith. Ce devoir rempli. M. Édouard -M. raconte à ses lecteurs une foule d'anecdotes inédites sur les -artistes grands ou petits, faux ou vrais, sots ou spirituels, rasés ou -chevelus; il nous peint leurs moeurs, il nous révèle leurs habitudes, -il nous initie aux plus secrets mystères de leur existence aventureuse. -Ici, il nous conduit à de petites soirées musicales où viennent _poser_ -devant lui une foule d'originaux: là, il met sous nos yeux des fragments -inédits de la correspondance réelle d'une danseuse, qu'un hasard heureux -a fait tomber entre ses mains, En un mot, son livre,--toujours fidèle -cependant au bon ton et au bon goût, toujours spirituel,--est tantôt -grave, tantôt léger, comme la vie même des héros et des héroïnes dont il -a voulu devenir l'Homère et dont il a, je ne dirai pas chanté, mais -raconté en prose élégante les malheurs, les travers et les exploits. - -_Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en_ 1789; -par M. HENRI MARTIN. Nouvelle édition entièrement revue et augmentée -d'un nouveau travail sur les origines nationales (tome XI). - -M Furne vient de mettre en vente le tome XIe de l'_Histoire de France_ -de M. Henri Martin. Ce volume, qui nous a paru plus remarquable encore -que les précèdent, embrasse une période de treize années; il s'ouvre -avec l'année 1385, et se termine en 1398.--Après avoir achevé l'histoire -de la branche des Valois-Angoulème et du règne de Henri III. M. Henri -Martin consacre un long chapitre à celle de l'interrègne ou de la guerre -de succession; puis, arrivant enfin à l'avènement de la branche des -Bourbons, il raconte les principaux événements qui signalèrent le règne -de Henri IV depuis la fin de la ligue jusqu'à l'édit de. Nantes. Cette -période est, comme on le voit, remplie d'événements importants. Plus M. -Henri Martin avance dans son travail, plus son talent semble grandir -avec l'intérêt et les difficultés du sujet. Son ouvrage est l'une des -études les plus consciencieuses et les plus vraies qui aient été -publiées jusqu'à ce jour sur l'histoire de France. Lorsqu'il sera -terminé, nous en apprécierons tout à la fois l'ensemble et les détails -avec l'attention particulière dont ils nous semblent dignes. - - - -Modes. - -Les bals commencent à devenir nombreux; tous les jours une nouvelle fête -amène une nouvelle parure. Nous avons remarqué l'autre soir une -charmante toilette, qui se composait d'une robe de tulle avec une -seconde jupe ouverte sur les côtés et attachée de distance en distance -par des coques de perles entourées de fleurs en marcassite; sur la -draperie du corsage brillait une épingle Alexandrine; cette toilette -était complétée par un turban en étoffe algérienne, et nous avons -entendu dire autour de nous qu'il sort des magasins de mademoiselle -Alexandrine. Il fait sensation. - -[Illustration.] - -Revenons aux toilettes de ville. - -_L'Illustration_, qui voit tout, qui va partout, a fait dessiner cette -robe lacée; elle est en moire grise ouverte sur un transparent de satin -blanc; le lacet est en chenille grise, les manches sont demi-longues et -laissent voir des sous-manches en tulle bouillonné; le chapeau est en -velours orné de plumes. - -[Illustration.] - -Malgré la douceur de la saison, on a garni beaucoup les robes et les -kazaveckas en fourrure. Voici une robe bordée tout autour de deux rangs -de martre qui remontent devant et forment ainsi quatre bandes qui se -terminent à la ceinture; une bande plus large est posée sur le corsage -et tourne autour du col; les manches sont justes et bordées au bas d'une -fourrure. - -[Illustration.] - - - -Amusements des Sciences. - -SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE QUARANTE-DEUXIÈME NUMÉRO. - -I. On trouvera le nombre demandé en imaginant que les quatre as sont mis -à part, et que les 28 cartes restantes sont distribuées de toutes les -manières possibles en quatre groupes ou paquets: le premier du 8 cartes -pour le joueur en premier, le second de 12 cartes pour le joueur qui -donne, les deux autres de 5 et de 3 cartes pour le talon. Le nombre -cherché a donc pour expression une fraction ainsi composée: - -Le numérateur est le produit de tous les nombres entiers consécutifs -depuis 1 jusqu'à 28. Le dénominateur est le produit de tous les nombres -entiers consécutifs depuis 1 jusqu'à 8, par ceux de 1 à 12, par ceux de -1 à 5, par ceux de 1 à 3. - -Tout calcul fait, on trouve 24 925 367 263 600. - -Le rapport de ce nombre à celui qui a été trouvé pour le premier -problème du dernier numéro est égal à 0,0137635; d'où l'on voit combien -le nombre des combinaisons est diminué par la restriction apportée dans -l'énoncé relativement au groupement des as. - -II. Le jeu du _franc-carreau_ a été indiqué par Billion dans son _Essai -d'arithmétique morale_. Voici en quoi il consiste: - -Sur un sol pavé de carreaux hexagones, réguliers et égaux, comme sont -ordinairement les carrelages de nos habitations, on projette au hasard -une pièce de monnaie, et un joueur parie pour franc-carreau, -c'est-à-dire pour que la pièce, après sa chute, repose tout entière sur -un seul carreau. L'adversaire parie qu'elle tombera sur un joint. - -[Illustration.] - -Pour déterminer les chances de chacun des joueurs, imaginons que dans -l'intérieur de chacun des carreaux nous ayons mené aux six côtés autant -de parallèles à une distance égale au demi-diamètre de la pièce de -monnaie. Nous aurons formé ainsi un second hexagone régulier intérieur -au premier. - -Or, il est clair que le premier joueur gagnera lorsque le centre de la -pièce de monnaie tombera dans l'intérieur du plus petit hexagone; qu'il -perdra, au contraire, lorsque ce centre tombera entre les contours des -deux polygones. D'ailleurs, comme tous les compartiments du carrelage -ont été supposés égaux entre eux, il a suffi d'en considérer un seul. On -voit donc que la probabilité du gain du premier joueur est égale au -rapport de l'aire du petit hexagone à celle du grand. - -La probabilité du gain du second joueur est égale à la fraction que l'on -obtient quand on retranche de l'unité le rapport ci-dessus. Sa -représentation géométrique est le rapport de l'aire comprise entre les -deux hexagones à l'aire du plus grand. - -Or, dans tout jeu, il est juste de proportionner les mises des joueurs -dans le rapport inverse de leurs chances de gain. On voit donc que la -mise du premier joueur étant dans un certain rapport avec l'aire de -l'hexagone intérieur, celle du second devra être dans le même rapport -avec l'aire comprise entre les deux polygones. - -III. Lorsqu'on puise de l'eau dans un puits, lorsqu'on exploite une -carrière ou une mine à l'aide d'une corde ou d'une chaîne munie d'un -seau ou d'une _benne_ à chacune de ses extrémités, il y a à chaque -instant une perte de force considérable, due à ce que l'on a à soulever -le poids de la chaîne ou de la corde, outre celui de la matière contenue -dans le seau. Quand il s'agit de mines ou de carrières de plusieurs -centaines de mètres de profondeur, le poids inutile à soulever, lorsque -le seau est au fond du puits, peut être très-considérable par rapport au -poids réellement utile. - -Il paraît que la disposition aussi simple qu'ingénieuse représentée dans -notre figure fut imaginée vers le milieu du siècle dernier par l'habile -mécanicien Loriot, qui l'adapta aux mines de Poutpeau (Ille-et-Vilaine). -On voit sans peine qu'en faisant faire à la corde ou à la chaîne un -anneau entier, dont un des bouts descende jusqu'à la profondeur ou l'on -doit puiser de l'eau ou charger les matières exploitées, et en attachant -les seaux à deux points tels que lorsqu'un des seaux sera au plus haut, -l'autre sera au plus bas, il y aura toujours équilibre entre les deux -parties de la chaîne, et qu'on n'aura à vaincre en réalité, outre le -poids utile, que les résistances dues aux frottements et à la raideur de -cette chaîne. - -[Illustration,] - -Il y a une autre disposition très-simple due à Le Camus, de l'Académie -des Sciences, et au moyen de laquelle on arrive à peu près au même -résultat; elle consiste à enrouler les deux moitiés de la corde en sens -contraire sur les deux moitiés d'un arbre horizontal ou treuil, en sorte -que l'une de ces moitiés soit toute couverte de la corde dont le seau -est en haut, pendant que l'autre moitié de l'arbre est découverte, le -seau qui lui répond étant au point le plus bas. Mais ce procédé exige -une plus grande perte de force pour vaincre la raideur de la corde, et -est moins satisfaisant que le procède de Loriot. - -Le Camus a encore proposé un autre appareil pour le cas ou l'on n'a -qu'un seau. Il enroule la corde sur un arbre dont la forme est à peu -près celle d'un cône tronqué, de sorte que le seau étant au plus bas, la -corde agisse sur la partie où le treuil a le plus petit diamètre, et que -le seau étant au plus haut, elle agisse sur le plus grand diamètre. Par -ce moyen, on emploie toujours la même force d'impulsion; mais la vitesse -d'ascension varie à chaque instant. Elle est moindre lorsque le seau -commence à monter que lorsqu'il approche de la bouche du puits; et, en -définitive, on soulève toujours le poids de là chaîne, ce que l'on -évite: par le procède Loriot, avec le double seau et la chaîne sans fin. - - -NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. - -I. Construire un tourne-broche qui se meuve sans ressort et sans poids. - -II. Pierre et Paul jouent à _passe-dix_, avec la condition que Pierre -paiera à Paul un franc s'il passe dix au premier coup, deux francs s'il -ne passe dix qu'au second coup, quatre francs s'il ne passe dix qu'au -troisième, et ainsi de suite en doublant toujours, de manière que la -partie ne se termine que lorsque Pierre a passé dix On demande ce que -Paul doit déposer pour enjeu. - - - -Rébus. - -EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. - -Les beaux-arts sont dans toute leur gloire. - -[Illustration: nouveau rébus.] - - - - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier -1844., by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0046, 13 JANVIER 1844 *** - -***** This file should be named 40308-8.txt or 40308-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/3/0/40308/ - -Produced by Rénald Lévesque - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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