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-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844., by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.
-
-Author: Various
-
-Release Date: July 23, 2012 [EBook #40308]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0046, 13 JANVIER 1844 ***
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-
-Produced by Rénald Lévesque
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-L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.
-
-[Illustration: L'ILLUSTRATION,
-JOURNAL UNIVERSEL.]
-
-No. 46. Vol. II.-SAMEDI 13 JANVIER 1844.
-Bureaux, rue de Seine, 33.
-
-Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de
-chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
-
-Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
-pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
-
-
-
-SOMMAIRE.
-
-Mathieu de Dombasle. _Portrait_.--Courrier de Paris.--Histoire de la
-Semaine. _Découverte du Coeur de saint Louis, à la
-Sainte-Chapelle_.--Ouverture des Cours du collège de France et de la
-Sorbonne. _Salle des Cours au collège de France; Portraits de M.
-Michelet et de M. Edgar Quinet_.--Les Enfants Trouvés. _Une
-gravure_.--Chronique musicale. L'Esclave du Camoens; Anna Bolena;
-Rentrée de Lablache; M. Ronconi; les Concerts; Nouvelles
-publications.--Les Petites Industries en plein vent. _Onze
-Gravures_.--Les Caprices du Coeur, nouvelle, par Marc Fournier. (Suite.)
-_Une gravure_.--Inventions nouvelles. Système de chemins de fer de M. de
-Jouffroy. _Quatre Gravures_.--De la prochaine inauguration du monument
-de Molière. _Trois gravures; fac-similé des signatures de Molière et de
-sa troupe_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Trois
-Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux Gravures_.--Rébus.
-
-
-
-[Illustration.]
-
-Mathieu de Dombasle.
-
-Christophe-Joseph-Alexandre Mathieu de Dombasle, né à Nanci, le 26
-février 1777, vient d'y mourir le 27 décembre 1843, C'est l'homme auquel
-l'agriculture française est redevable de ses plus grands progrès. La
-richesse agricole de la Flandre et de quelques autres contrées, comparée
-au triste état de notre culture dans presque tous nos départements du
-centre, de l'ouest et du midi, avait inspiré à M. de Dombasle la
-profonde conviction que, de toutes les industries, l'agriculture est
-celle où il y a le plus à faire en France pour la prospérité du pays et
-pour le bien des particulier qui s'y livreront. M. de Dombasle n'a pas
-seulement consacré à cette pensée des talents supérieurs, un mérite
-d'écrivain qui, dans toutes les carrières, l'auraient placé au premier
-rang; il s'est fait l'homme du progrès agricole, il s'est dévoué à cette
-oeuvre, avec une foi ardente et une complète abnégation. Le résultat
-personnel fut, pour M. de Dombasle, une lutte contre des obstacles sans
-cesse renaissants, des revers de fortune, et de cruelles blessures dans
-ses plus chères affections; mais M. de Dombasle a réussi dans les
-autres: le succès des cultivateurs que ses leçons et son exemple ont
-formés, l'impulsion donnée à l'industrie agricole de la France, voilà,
-le succès et la récompense de M. de Dombasle, car c'est le résultat
-qu'il ambitionnait par-dessus tout.
-
-[Illustration: Portrait de M. Mathieu de Dombasle, décédé le 27 décembre
-1843.]
-
-Avant M. Mathieu de Dombasle, nous avions de savants agronomes,
-d'habiles fermiers, des propriétaires éclairés, marchant dans la voie du
-progrès; toutefois, leurs efforts étaient isolés, sans imitateurs; les
-entreprises agricoles restaient l'objet de la méfiance et du discrédit;
-et tandis que la jeunesse assiégeait en foule l'entrée de toutes les
-autres professions, personne ne venait à songer que la culture du sol
-offrait la carrière la plus indépendante et la plus assurée. Les écrits
-de M. de Dombasle ouvrirent les yeux du public sur cette fâcheuse
-erreur; cependant il ne suffisait pas de répandre des idées plus saines,
-il fallait mettre l'instruction agricole à la portée des jeunes gens
-chez lesquels il avait fait naître le désir de se livrer à
-l'agriculture. En France, où les quatre cinquièmes du la population se
-composent de cultivateurs, il n'existait aucun établissement destiné à
-l'enseignement théorique ou pratique de l'agriculture. Cette lacune, M.
-de Dombasle entreprit de la combler. Privé, par les événements de 1814,
-d'une belle fortune acquise dans la fabrication du sucre de betteraves,
-sans moyens pécuniaires, sans le secours du gouvernement, ni d'aucun
-patronage puissant, M. de Dombasle fonda la première ferme-modèle et le
-premier institut agricole qui aient existé en France, Plusieurs
-propriétaires de Nanci, en tête desquels figurait l'illustre général
-Drouot, lui fournirent le capital nécessaire, à des conditions
-désintéressées, et s'associèrent ainsi à l'honneur d'une entreprise
-qu'ils savaient ne devoir tourner qu'au profit du pays. C est avec le
-modique capital de 60,000 fr., confié à ses talents et à sa réputation
-de probité, que M. de Dombasle: loua la ferme de Roville, pour s'y
-livrer à l'enseignement et à l'application des méthodes perfectionnées.
-
-Bientôt M. de Dombasle fut entouré d'un petit nombre d'élèves attirés
-par le charme d'une profession dont l'étude se faisait au grand soleil.
-Ces jeunes gens, qui n'étaient venus chercher à Roville qu'une
-instruction professionnelle, y subissaient, par la force des choses, une
-modification importante dans leur manière d'apprécier les positions
-sociales. Par cela même qu'ils étaient étudiants cultivateurs, il ne
-leur était plus possible de mesurer leur considération à l'habit, car
-eux-mêmes avaient revêtu la blouse; il ne leur était plus possible de
-croire que le travail manuel dérogeait, car, témoins continuels des
-travaux agricoles, ils arrivaient bientôt à y mettre la main. Ainsi, le
-courant qui avait poussé la jeunesse à fuir ou à quitter la profession
-agricole pour embrasser les professions dites libérales, ou les
-fonctions publiques, fut changé: pour la première fois une influence
-contraire se manifesta, et des jeunes gens quittèrent l'école de Droit
-et les habitudes de la ville pour se livrer aux travaux des champs.
-
-Tandis que M. de Dombasle modifiait aussi heureusement la tendance de
-l'esprit public, il introduisait une réforme matérielle d'un haut
-intérêt. Dans un grand nombre de départements, les labours s'exécutaient
-et s'exécutaient encore avec une charrue défectueuse, qui n'opère qu'un
-labour imparfait, au moyen de six ou huit bêtes de trait conduites par
-plusieurs hommes; il est évident qu'aucune culture ne peut être
-profitable avec un mode aussi dispendieux de labourer la terre. M. de
-Dombasle, par ses écrits et son exemple, propagea l'adoption de la
-charrue flamande, modifiée dans quelques-unes de ses parties; et
-désormais l'abandon de la charrue ruineuse dont nous venons de parler
-n'est plus qu'une question de temps, car il n'est pas de canton où,
-grâce à M. de Dombasle, une charrue perfectionnée n'ait été introduite,
-et il est impossible que la comparaison des deux instruments ne
-détermine pas l'adoption de ce qui fait évidemment mieux et à meilleur
-marché.
-
-Si M. de Dombasle, en fondant l'établissement de Roville, n'avait eu en
-vue que son avantage personnel, il n'aurait pus été plus loin. Ses
-écrits lui avaient mérité une réputation européenne(1); son Institut
-agricole et sa fabrique d'instrument aratoires offraient des bénéfices,
-et la ferme de Roville, conduite avec l'intelligence et l'ordre d'un
-homme comme M. de Dombasle, ne pouvait être onéreuse en la cultivant du
-point de vue industriel. Mais le but de M. de Dombasle était, moins de
-faire de l'industrie personnelle que de faire de la science pour ouvrir
-des voies plus larges à l'industrie et à la prospérité publiques. Sous
-cette inspiration, M. de. Dombasle devait s'attacher à résoudre le
-problème de la suppression de la jachère, question qui intéresse à un si
-haut degré l'avenir de notre agriculture. Les plantes sarclées, qui
-remplacent la jachère en préparant le sol à recevoir des céréales, et
-qui, pour la plupart, contribuent à l'augmentation des engrais, par
-l'abondante nourriture qu'elles fournissent aux bestiaux, sont une
-condition nécessaire pour arriver à la suppression ou du moins il la
-notable réduction de la jachère. Toutefois, les plantes sarclées, comme
-toutes les autres récoltes, ne peuvent être cultivées qu'autant que le
-cultivateur trouve à vendre leurs produits. Placé dans une localité où
-aucune industrie étrangère n'offrait un débouché à ses récoltes
-sarclées, M. de Dombasle créa sur la ferme de Roville une industrie
-accessoire pour tirer parti de ses récoltes. Il établit une distillerie,
-puis une féculerie de pommes de terre; entreprises qui toutes deux
-entraînèrent des pertes très-sensibles à raison du faible capital sur
-lequel reposait l'établissement de Roville. Ces pertes sont à déplorer,
-puisqu'elles furent sans doute pénibles à M. de Dombasle; mais elles ont
-contribué à rendre son enseignement plus complet et à faire ressortir
-son dévouement à la mission qu'il s'était imposée.
-
-[Note 1: Tous les ouvrages de M. de Dombasle se trouvent à la librairie
-de madame Bouchard-Huzard, à Paris, rue de l'Éperon, 7, notamment: le
-_Calendrier du bon Cultivateur, Théories de la charrue,_ etc.]
-
-Quoi de plus propre à pénétrer les cultivateurs du principe qui doit
-leur servir de guide, que l'ensemble de la carrière agricole fournie par
-M. de Dombasle? Un homme de mérite hors ligne, après avoir consacre des
-années à étudier la culture des pays les mieux cultivés de l'Europe,
-s'applique à introduire dans la ferme qu'il exploite les méthodes
-perfectionnées qu'il a observées; il pèse toutes les circonstances dans
-lesquelles les améliorations qu'il médite doivent être introduites; il
-entre dans la voie nouvelle, guidé par une grande expérience et un
-jugement sûr; cependant il échoue. Au lieu de se décourager, il se livre
-à de nouvelles recherches, reconnaît la cause de son échec, recommence
-avec certitude et cette fois il échoue encore. Quelle démonstration plus
-complète de cette vérité, qu'en agriculture le raisonnement, l'induction
-et la démonstration même, que la science, en un mot, ne doit autoriser
-que des essais, et que les faits positifs, constants, répétés ont seuls
-une autorité suffisante pour déterminer l'application sur une grande
-échelle.
-
-Du reste, personne n'était plus convaincu de cette vérité que M. de
-Dombasle; c'était celle qu'il s'appliquait surtout à faire entrer dans
-l'esprit de ses élèves au moment ou ils venaient prendre congé de lui et
-de recevoir ses derniers conseils. «Gardez-vous, leur disait-il, de
-changer brusquement sur votre ferme la méthode de culture suivie dans le
-canton où vous allez vous fixer. Si la charrue est défectueuse, d'un
-usage ruineux, n'hésitez pas à la changer: n'hésitez pas non plus à
-multiplier les prairies artificielles. Quant aux races de bestiaux,
-voyez si celles de la localité ne peuvent pas être améliorées; et si
-vous vous décidez à en introduire de nouvelles, ne le faites pas avant
-d'avoir obtenu largement sur votre exploitation les moyens de nourriture
-qu'elles réclament. Quand aux cultures nouvelles à introduire, prenez en
-considération le sol, le climat, la main d'oeuvre, la facilité de vendre
-les produits. Quant à la jachère, ne vous pressez pas de la supprimer:
-dans les pays où une portion du sol est laissée en jachère, le prix est
-en raison de cette circonstance; louez ou achetez en conséquence, et en
-appliquant à ce sol une meilleure charrue, en y semant des prairies
-artificielles, vous êtes certains de faire mieux que les autres; mais si
-vous tentiez de suite de supprimer la jachère, vous vous exposeriez à
-des risques qu'il n'est pas sage de courir au début d'une exploitation
-rurale. Attendez d'avoir réussi dans votre premier établissement, puis
-alors vous entreprendrez une réforme plus large avec bien moins de
-dangers, avec bien plus d'expérience et de ressources.»
-
-Si M. de Dombasle était plus hardi pour lui que pour les autres, c'est
-que pour lui la France était le domaine et sa ferme-modèle le champ
-d'essai; c'est que le poste qu'il avait choisi était une position
-d'avant-garde. Pour lui, le danger n'était pas dans son préjudice
-personnel, mais dans le préjudice public.
-
-Un si grand zèle pour la science à laquelle il ne se dévouait avec tant
-d'abnégation que parce qu'il la savait intimement liée à la prospérité
-de la France, touche au sentiment qui animait d'Assas et Beaurepaire, se
-sacrifiant au salut ou à l'honneur de tous; il faut reconnaître là une
-véritable grandeur, qui fait de l'existence de M. de Dombasle une des
-vies les plus recommandables de notre époque, et qui lui assure d'être
-compté au nombre des plus utiles réformateurs et des plus sincères
-bienfaiteurs de son pays.
-
-
-
-[Illustration. Le courrier de Paris.]
-
-La bataille de l'adresse est commencée: c'est la Chambre des Pairs qui a
-lancé la première mitraille; mais on sait que les luttes ne sont ni
-longues ni ardentes sur ce terrain aristocratique; on provoque avec
-courtoisie; on riposte avec précaution, et les différentes opinions
-rengainent promptement, après un semblant d'estoc et de taille. Trois ou
-quatre discours suffisent pour donner aux adversaires l'envie de plier
-lus tentes et de clore la campagne. Ainsi l'adresse a été votée en une
-séance. Nous sommes loin de blâmer leurs seigneuries de cette concision;
-bien au contraire, les économies de paroles, à notre avis, sont autant
-de gagné pour les affaires.
-
-Le voyage de Belgrave-Square a un peu échauffé la matière. M. le
-ministre des affaires étrangères s'est fort enflammé; il n'a trouvé, au
-reste, de contradicteur un peu vif que M. le marquis de Boissy, dont
-c'est la coutume. M. Guizot a particulièrement appuyé sur ce fait, que
-le gouvernement anglais avait vu avec déplaisir les scènes de
-Belgrave-Square, mais qu'il n'avait pu les empêcher; il s'est félicité
-d'ailleurs de l'indifférence que S. M. Victoria a montrée pour M. le duc
-de Bordeaux, qu'elle n'a ni reçu ni voulu voir. «Je le crois bien, a dit
-à son voisin un noble pair, M. le duc de ***. qui mène de front la
-politique et le calembour, la reine d'Angleterre était allée à Eu, elle
-ne pouvait venir à lui.»
-
-La Chambre des Députés a aussi son adresse, mais elle est moins
-expéditive que la Chambre des Pairs, sa soeur aînée. Le morceau
-d'éloquence s'élabore lentement; il ne lui faut pas ordinairement moins
-de huit ou dix jours pour se mettre d'aplomb sur ses adjectifs et ses
-périodes; après quoi il s'aventure entre le côté gauche, la droite et le
-centre, qui le saisissent au passage, l'examinent, le dissèquent et lui
-coupent quelquefois le nez, le bras ou la jambe, si bien qu'il sort
-rarement de la discussion comme il y est entre. Cette espèce d'opération
-chirurgicale exige à son tour une semaine; ainsi la Chambre dépense à
-peu près un mois à ce laborieux accouchement. En un mois. Napoléon
-allait à Vienne, et nos honorables préparent à grand peine un discours:
-ce n'est pas le cas du duc, comme Alceste, que le temps ne fait rien à
-l'affaire.
-
-On s'aperçoit que la présence des deux Chambre au bruit qui se fait dans
-la partie de la rive droite et de la rive gauche voisine des ministères
-et du palais des Tuileries: le nombre des piétons et des voitures y est
-visiblement augmenté; ce sont MM. les députés qui vont et viennent,
-traînant après eux la clientèle d'intérêts et de solliciteurs que la
-session attire; les chemins de fer, les croix d'honneur, les recettes
-particulières, les bureaux de tabac, les pensions, les bourses, la
-question des vins, la question des sucres, la question des bestiaux,
-tout cela court de droite et de gauche, d'un air affairé ou allumé.
-Cependant les ministres et les hommes politiques ont ouvert leurs salons
-comme autant de maisons de refuge. Le reliquat des réceptions du matin
-et des séances de la Chambre se vide dans les réceptions du soir; une
-affaire ébauchée la veille, on l'achève entre un bol de punch radical,
-une tasse de thé ministérielle, un verre d'eau sucrée tiers-parti. Les
-soirées les plus nombreuses se tiennent chez M. Guizot, le ministre
-influent, le grand ministre de France, comme l'appelle le mandarin
-Ky-Yong, qui vient d'entrer avec notre gouvernement en commerce
-d'amitié et de lettres, sur papier de Chine.
-
-M. Molé se distingue, en même temps que M. Guizot, par l'éclat et le
-nombre de ses réceptions politiques, son hôtel du faubourg Saint Honoré
-n'est pas moins fréquenté que l'hôtel du boulevard des Capucins. De
-cette façon, les deux rivaux continuent la lutte: M. Guizot occupe les
-affaires étrangères, et M. Molé tient à montrer à son successeur et à
-son adversaire qu'il ne reste pas étranger aux affaires. Aussi les
-hommes prévoyants, ceux qui, tout en s'attachant au présent, ont l'oeil
-continuellement fixé sur la girouette de l'avenir, les grands
-politiques, en un mot, vont du boulevard des Capucines à l'hôtel du
-faubourg Saint-Honoré, et boivent du même coup le thé de M. Guizot et le
-thé de Molé, On ne saurait trop prendre de précautions pour sa soif.
-
-Il y a quinze jours, les Tuileries étaient ensevelies dans une profonde
-nuit; si vous passiez par là le soir, le vaste et noir palais vous
-apparaissait de loin comme un immense et sombre fantôme; aujourd'hui,
-tout y brille; les vitres resplendissent et jettent de toutes parts des
-feux qui scintillent dans les ténèbres. C'est encore la Chambre des
-Députés qui cause cette illumination; on lui fait accueil; ou lui
-prépare des gracieusetés et des fêtes. Le bon moyen d'attirer les
-papillons n'est-il pas d'allumer les bougies?
-
-Un autre salon a repris ses fêtes, mais ce n'est point l'ambition au
-regard enflammé, ni la sombre politique qui en sont les hôtes; le
-concierge a reçu l'ordre de ne pas leur tirer le cordon et de les
-arrêter sur le seuil: les arts aimables, au doux sourire, au regard
-limpide, aux mélodieux concerts, y entrent au contraire toutes portes
-ouvertes et en se donnant la main. Ce paradis des salons est celui de
-Mme la comtesse Merlin. Il y aurait de quoi cependant s'y mesurer en
-champ clos sur toutes les questions qui agitent le monde politique. Le
-monde politique, en effet, envoie ses plus célèbres champions dans ces
-réunions magnifiques et charmantes. L'Espagne, l'Italie, Vienne,
-Londres, Saint-Pétersbourg y comptent des ambassadeurs tout bardés de
-titres et de croix, et les hauts barons de la finance et de
-l'aristocratie parisienne s'y rencontrent avec les gentilshommes de la
-littérature; on pourrait y établir un congrès, une académie, une
-commission du budget. Mais si, par hasard, quelque budgétaire ou quelque
-diplomate forcené est tenté de prendre son voisin à partie et de le
-plonger dans les tristesses de la réalité, une note mélodieuse se
-faisant tout à coup entendre, le rappelle à l'ordre: c'est Grisi, ou
-Persiani, ou Mme la comtesse Merlin elle-même qui font taire de leur
-plus doux chants cette voix discordante de la politique et réduisent le
-monstre au silence; on n'a plus qu'à se laisser aller à ce courant
-d'harmonie, et à jouir des plaisirs et de la splendide variété de ces
-nuits spirituelles et brillantes de la rue de Bondi, qui n'ont pas
-d'égal pour l'état des noms et la grâce de l'hospitalité. Les vendredis
-de Mme la comtesse Merlin sont de vrais bijoux dans un magnifique écrin.
-
-Tandis que les riches et les heureux s'amusent, il est bon de songer aux
-pauvres: Paris y songe de temps en temps; de temps en temps n'est pas
-assez. Paris, cependant, n'est ni égoïste ni insensible, quoique souvent
-il en ait l'air. Le fond du coeur est bon, meilleur qu'il ne semble;
-mais voulez-vous que je vous le dise? Paris est comme ces hommes
-mondains entraînés de tous côtés dans le tourbillon des plaisirs: ils
-n'ont pas le temps de s'y reconnaître ni de penser à autrui, pour qu'ils
-fassent une bonne action, il faut, pour ainsi dire, qu'on les prenne au
-collet et qu'on les avertisse. Encore réussirez-vous difficilement à les
-convaincre, si sur cette action charitable, vous ne mettez, un plaisir,
-comme on met du miel sur du pain sec pour obliger les petits enfants à y
-mordre. Ainsi fait Paris: il vient volontiers au secours des pauvres et
-des exilés, pourvu qu'on donne à son humanité une prime d'amusement.
-Proposez-lui un avant-deux pour la Pologne, une valse pour les
-indigents, il tirera sa bourse de la meilleure grâce du monde;
-autrement, vous le trouverez froid et cadenassé. On dirait, à le voir
-ainsi, qu'il n'y a pas de vrais malheurs là où on ne danse pas. Les
-maires et les bureaux de charité, qui connaissent bien le fort et le
-faible de cette sensibilité parisienne, sont décidés, dit-on, à
-s'adresser, pendant l'hiver, à l'archet de Tolbecque et de Musard, pour
-arriver à émouvoir la bonne ville de Paris. On annonce douze bals au
-profit des pauvres des douze arrondissements. Paris ne peut manquer de
-s'attendrir... et de valser de tout son coeur.
-
-Puisque nous voici au chapitre de la danse, annonçons une nouvelle, mais
-annonçons-là avec ménagement, de peur de causer des émotions trop vives
-à l'orchestre et aux avant-scènes de l'Opéra; on dit, et avec plaisir,
-je me plais à le redire, on dit que nous allons enfin posséder la divine
-Cerillo, au pied léger. M. Léon Pitlet aurait contracté avec elle un
-engagement pour quinze représentations. M. Léon Pitlet était parti pour
-l'Italie, en quête d'un ténor: il reviendra avec une danseuse; la vie
-est pleine de ces surprises. Vous faites la chasse au renard, et vous
-tuez une biche; vous aimez une blonde, c'est une brune qui vous tombe
-entre les mains: vous courez après la gloire, et vous attrapez... rien.
-
-Les chances pour les ambitions académiques augmentent d'une manière
-effrayante: deux académiciens viennent de mourir, Casimir Delavigne et
-Campenon; deux ou trois autres sont mourants; avant un mois il y aura
-cinq ou six fauteuils vacants, l'embarras sera de les remplir; les
-candidats littéraires de quelque valeur finiront par manquer, et vous
-verrez que l'Académie Française sera obligée de se recruter dans le
-respectable corps des épiciers ou des marchands de porcelaine.--Un des
-académiciens alités; recevait dernièrement la visite d'un écrivain
-fameux, M. de Balzac, qui venait réclamer son vote pour la succession de
-Delavigne: «Mon cher ami, lui dit l'immortel en se soulevant avec peine
-sur son chevet, je ferai mieux que de vous donner ma voix, je vous
-donnerai ma place!
-
-Mademoiselle Rachel, fidèle à la tragédie classique, a fait cette
-semaine un nouvel emprunt à Racine: c'est la tendre et vertueuse
-_Bérénice_ que mademoiselle Rachel a tirée, je ne dirai pas de
-l'oubli,--on n'oublie rien de ce qu'a fait Racine,--mais du long silence
-où cette touchante reine de Palestine était depuis longtemps abandonnée,
-Bérénice, qui avait arraché au siècle de Louis XIV autant de pleurs
-qu'Iphigénie en Aulide immolée, la sentimentale et chaste Bérénice n'a
-pas obtenu, en 1844, le même succès de larmes et d'attendrissement; on a
-plutôt sommeillé que pleuré,--que la grande ombre de Racine me
-pardonne!--Est-ce la faute de Racine? est-ce la faute de notre temps?
-est-ce la faute de Bérénice? Il faut en accuser un peu tout le monde:
-Racine d'abord, qui a écrit une délicieuse héroïde en vers charmants, et
-non une tragédie; puis l'époque actuelle, qui n'a plus le goût ni
-l'intelligence de ses délicatesses de style et de ses finesses du coeur;
-et enfin Bérénice, dont la passion est trop exquise et retenue pour un
-public habitué aux Marie Tudor, aux Marguerite de Bourgogne et aux
-Lucrèce Borgia. Auprès de telles gaillardes la belle reine semble
-pédante et prude. Que vous dirai-je? _Bérénice_ est une sorte de thèse
-sentimentale qui a besoin d'être écoutée, par des jurés experts en
-galanterie; Versailles et Louis XIV étaient passés maîtres en cette
-matière, et s'attendrissaient naturellement à ce spectacle amoureux;
-aujourd'hui qu'on ne navigue plus sur le fleuve du Tendre, et que
-l'entrepôt de cigares a fait place aux cours d'amour, que peut faire
-Bérénice, même avec le talent de mademoiselle Rachel pour garant.
-
-Cette représentation classique ne donnera donc pas au Théâtre-Français
-de très-gros bénéfices; elle prouve seulement le zèle de MM. les
-comédiens ordinaires du roi et honore leur persévérante fidélité à la
-mémoire des vieux maîtres; mais la fidélité, on le sait, n'est pas
-toujours la spéculation la plus lucrative; le Théâtre-Français comprend
-très-bien le péril de ce dévouement pour le passé, dont le présent ne
-s'accommode pas toujours n'y trouvant pas une suffisante pâture; aussi
-s'est-il muni de provisions toutes fraîches pour soutenir la campagne
-d'hiver et ne pas mourir d'inanition, nous allons assister
-successivement à la naissance de quatre ou cinq ouvrages en cinq actes;
-_le Ménage parisien_, de M. Bayard ouvrira la marche dans quelques
-jours.
-
-Les autres théâtres imitent cette prévision et cette activité, de leur
-seigneur et maître: on fabrique des vaudevilles à force; les Variétés,
-le Gymnase, le Palais-Royal, font tourner les roues et les cylindres, et
-inonderont le mois de janvier et de février de marchandises; l'Académie
-Royale de Musique manipule un ballet en trois actes, _le Caprice_, et un
-opéra, _la Fortune vient en dormant_; à l'Opéra-Comique ou tient le
-_Cagliostro_ de M. Adam tout prêt, en attendant _la Syrène_, de MM.
-Auber et Scribe. On voit que la denrée dramatique ne manquera pas en
-1844, et que le public n'est pas menacé de famine; maintenant quelle
-sera la valeur de toutes ces productions? quel goût auront-elles?
-seront-elles agréables ou maussades, spirituelles ou sottes, exquises ou
-insipides? C'est le secret de l'avenir; mais, de peur d'être pris au
-dépourvu, le parterre fera sagement de prendre ses précautions d'avance,
-et, tout en préparant ses mains aux bravos de mettre son sifflet dans sa
-poche.
-
-On vient d'arrêter en flagrant délit une fausse dame de charité: c'était
-une fine mouche qui descendait de voiture d'un pied leste, montait
-l'escalier des riches hôtels enveloppée dans le velours et la soie, et
-de l'air le plus honnête et le plus sentimental sollicitait la pitié des
-âmes chrétiennes pour _ses pauvres_: vous devinez ce que devenait
-l'aumône? Les pauvres n'en touchaient rien, bien entendu, et la dame
-l'encaissait à son profit; examen fait de la délinquante, la justice a
-reconnu une ex-figurante d'un théâtre de la banlieue qui avait eu déjà
-plusieurs duels avec la justice.--«Que voulez-vous? a-t-elle répondu au
-commissaire de police, charité bien ordonnée commence par soi...»
-
-Le vénérable commissaire, peu convaincu de la vérité de cette maxime, en
-a référé au procureur du roi; et le système philosophique sur la charité
-aboutira probablement aux Madelonnettes à Saint-Lazare.
-
-
-
-[Illustration.]
-
-Histoire de la Semaine.
-
-Arlequin, dictant une lettre à son secrétaire, commençait sa dictée par:
-_Virgule_. La Chambre des Députés fait comme Arlequin: ses travaux
-commencent par un long repos. Elle en est encore à cette première phase;
-mais le jour de la discussion de son adresse approche, et le calme fera
-place aux orages.
-
-Parmi les nouvelles extérieures, du reste assez peu abondantes,
-quelques-unes intéressent directement la France. Notre consul à Canton,
-M. le comte de Ratti-Menton, auquel un ordre de retour a été expédié
-dernièrement, par suite de son démêlé avec M. Dubois de Jancigny, a été
-reçu, le 6 septembre dernier, par le haut commissaire impérial de
-l'empereur de la Chine, décoré de sa ceinture jaune, signe distinctif de
-la parenté de ce fonctionnaire avec la famille impériale. La réception a
-été à la fois solennelle et affectueuse, et le haut commissaire
-impérial, ainsi que le vice-roi, ont adressé au consul de France et au
-commandant de _l'Alemene_ de nombreuses questions sur le roi des
-Français, sur la famille royale, et sur les relations actuelles de la
-France avec les autres puissances de l'Europe. Ils ont répondu à la
-demande pour la France des avantages accordés à l'Angleterre, que
-puisque le gouvernement chinois en avait agi avec la Grande-Bretagne,
-malgré les anciens et récents démêlés, d'une manière aussi généreuse, le
-gouvernement impérial ne croyait pas devoir se montrer moins amical à
-l'égard de la France, «cet État illustre et puissant de l'Océan
-occidental, dit la réponse écrite, qui a entretenu paisiblement et
-amicalement des rapports avec la Chine pendant plus de trois siècles,
-sans la plus légère contestation et sans effusion de sang.» La lettre
-officielle du gouvernement chinois à notre ministre des relations
-extérieures porte pour suscription: «A Son excellence M. Guizot, grand
-ministre de France, chargé du département des affaires étrangères.» Elle
-se termine par la recommandation suivante: «Telle est la réponse que
-nous avons l'honneur d'adresser à l'illustre ministre de France, le
-priant, pour éviter toute confusion, d'employer les mêmes termes dont
-nous nous sommes servis pour exprimer ses titres et ses pouvoirs.» Il
-résulte de là que M. Guizot sera obligé de signer grand ministre, sans
-quoi sa réponse ne sera pas reçue.--Ce n'est pas toutefois sur cette
-singularité chinoise, et sur l'épreuve à laquelle elle met la modestie
-de nos hommes d'État, que s'exerce la raillerie assez peu gaie, quoi
-qu'elle fasse, de la presse anglaise. Elle se rit de la peine que
-prennent M. de Ratti-Menton et de Lagrénée de se déranger pour demander
-ce que l'Angleterre avait obtenu pour eux. Elle trouve tout aussi
-ridicule le déplacement de M. Cusing, envoyé dans le céleste empire par
-le gouvernement américain; enfin, suivant le _Times_, tous ces
-diplomates retourneront dans leur pays pour se faire moquer d'eux de ne
-s'en être pas apparemment remis exclusivement de leurs intérêts au
-désintéressement britannique. Le roi de Danemark va à son tour s'attirer
-les mêmes moqueries; car il vient d'envoyer également à Canton le
-conseiller d'État Maglebye Hansen, gouverneur des possessions danoises
-aux Indes-Occidentales, pour donner une extension nouvelle aux relations
-commerciales qui existent entre le Danemark et la Chine. Nous sommes
-portés à croire que si l'empereur recevait moins bien nos ambassadeurs
-et ceux des autres puissances maritimes, si même il les faisait
-maltraiter, l'Angleterre en rirait moins haut peut-être, mais à coup sûr
-d'un rire plus franc.--On annonce, sans que les faits soient encore bien
-connus ni même bien constants, que l'Angleterre s'est emparée de la
-position de Diego-Suarez, la plus saine et la meilleure de l'île de
-Madagascar, sur laquelle la France a des droits dont le ministère de la
-marine et les Chambres ont plus d'une fois soutenu l'incontestabilité.
-En revanche, nous aurions pris possession de Mayotte, une des quatre
-îles qui composent le groupe des Comores, et cela par une concession
-volontaire de la part des indigènes, qui veulent échapper ainsi aux
-perpétuelles attaques des Malgaches. Le journal ministériel qui a
-annoncé cette nouvelle a ajouté que la rade et l'îlot de Ndraouzi
-assurent à Mayotte, déjà toute garnie de récifs par la nature, une des
-plus belles positions militaires et maritimes que la France puisse
-ambitionner sur la route de l'Inde et de la Chine. Fort bien, sans
-doute; mais pourquoi pas plutôt l'île de Madagascar?--Dans le courant de
-juillet dernier, _l'Uranie_, allant aux îles Marquises, a rencontré,
-dans la rade de Valparaiso, _la Boussole_, qui en revenait. Toute
-collision entre les Français et les naturels était apaisée; mais, à
-O'Taiti, les difficultés qui s'étaient élevées entre les Fiançais et le
-commodore anglais duraient encore.
-
-C'est après demain, 15 janvier, que s'ouvriront à Dublin les débats du
-procès fait à O'Connell et aux autres chefs de l'association du rappel.
-La liste du jury arrêtée dans les premiers jours de ce mois présente
-fort peu de choses de salut aux accusés. On y compte, dit-on, douze
-radicaux et rappeleurs et trente-six whigs et tories, O'Connell
-paraissait avoir prévu ce résultat des manoeuvres quand il disait, ces
-jours derniers, à Cork: «Supposez le jury de Dublin composé d'hommes
-loyaux et impartiaux, et l'affaire ne durera pas plus de quarante-huit
-heures; si, au contraire, il se compose de bigots et d'hommes de parti,
-et cela est très-probable, parce que la partie se joue avec des dés
-pipés, le résultat est clair, je descendrai au cachot; mais ce ne seront
-ni les barreaux, ni les verrous de ma prison, qui diminueront ma
-sollicitude pour la patrie et mon amour pour l'Irlande. Au contraire,
-ces sentiments affectueux ne feront que croître, car il est dans la
-nature de l'homme d'aimer précisément les objets pour lesquels il endure
-la persécution.»--Le 5 de ce mois, la voiture de la reine d'Angleterre a
-versé près du village de Norton. Cet accident n'a pas eu de suites
-fâcheuses.
-
-Nous ne garantirons pas le même bonheur au char de l'État espagnol, que
-la reine Isabelle, ou plutôt le général Narvaez, nous paraissent engager
-chaque jour dans une voie plus périlleuse. On fait revivre la loi de
-1840 sur les municipalités, loi qui a achevé de dépopulariser la reine
-Christine, et dont la promulgation a amené la crise qui l'a fait sortir
-d'Espagne. On espère sans doute que ce qui a si fatalement porté malheur
-à la mère consolidera la fille.--Pour le royaume de toutes les Espagnes,
-où les choses et les hommes vont et se conduisent si inexplicablement,
-cela peut être au fait un raisonnement comme un autre.--Une capitulation
-provisoire a été arrêtée le 30 décembre entre le baron de Meer et
-Ameller pour la reddition du fort de Figuières. Un aide-de-camp du
-capitaine-général est parti pour aller la faire approuver à Madrid. La
-suspension provisoire d'hostilités était de dix jours.
-
-Il y a peu d'entente en ce moment en Allemagne entre les sujets et leurs
-gouvernements. Une émeute vient d'éclater à Furth en Bavière. En Prusse
-les dispositions ne sont pas plus favorables. Jusqu'à présent on avait
-laissé aux journaux allemands assez de liberté sur les événements armés
-dans les pays étrangers, mais le cabinet prussien a pris à cet égard une
-résolution inattendue. Il vient d'être ordonné de ne plus donner de
-louanges à O'Connell. Plusieurs directeurs de journaux allemands avaient
-fait des arrangements pour être bien renseignés sur le procès qui va
-s'ouvrir à Dublin. Le gouvernement prussien se déclare contre les
-catholiques irlandais, par crainte de l'exemple qu'ils pourraient donner
-aux catholiques des provinces rhénanes.--Le roi de Hanovre poursuit sa
-tâche jusqu'aux conséquences les plus excessives. Par une ordonnance
-publiée, il y a quelques jours, il défend aux bibliothèques publiques et
-aux cabinets de lecture de tenir aucun livre s'il n'a été préalablement
-et de nouveau présenté à un censeur créé dans ce but. Les journaux
-littéraires de toute l'Allemagne seront également soumis à un censeur
-spécial. Il est défendu aux libraires de recueillir des souscriptions
-pour des livres populaires, bien que ces livres ne puissent paraître
-sans l'_imprimatur_ des censeurs. Le roi anglais n'aime guère la
-littérature allemande, et il est plus que probable que ses censeurs
-feront éloigner des bibliothèques toutes les oeuvres de Schiller,
-Goethe, Jean Paul, Lessing, Herder, Sehnbart, Ulric von Hotten, enfin
-tous les écrits qui porteront la moindre teinte de liberté et de
-nationalité.
-
-Il règne à Athènes une grande agitation dans les esprits, et cette
-disposition a d'abord donné lieu à penser que le feu qui, le 19
-décembre, a consumé en quelques heures l'hôtel des affaires étrangères,
-y avait été mis par la malveillance. Il est constant aujourd'hui qu'il a
-pris par hasard et que ce désastre ne se rattache pas par conséquent à
-la tentative criminelle d'incendie dont le palais de l'Assemblée
-nationale avait été lui-même l'objet dans la nuit du 11.
-
-Les temps maudits paraissent être arrivés pour la gent animale. Nous
-avons parlé, il y a peu de temps, de ces repas de viande de cheval
-auxquels se livrent en grand nombre et avec grand appétit des
-gastronomes allemands pour lesquels nos pauvres coursiers vont devenir
-de la chair à pâté. Aujourd'hui, voilà les rats qu'un acte de société
-menace d'une destruction beaucoup plus complète que celle qu'ont jamais
-entreprise.
-
- La nation des belettes,
- Non plus que celle des Chats.
-
-Une commandite vient de s'organiser pour cette grande oeuvre. Voici un
-extrait de l'acte passé devant Me Baget, notaire à Nauphle-le-Château
-(Seine-et-Oise), le 17 décembre 1843, enregistré. «M. Charles-Adrien
-Paris, destructeur de rats, demeurant à Nauphle-le-Château, et M. Edmé
-Frégé, aussi destructeur de rats, demeurant à Paris, ont établi entre
-eux une société en nom collectif pour la destruction des rats et des
-souris, s'étendant à toute la France, La raison sociale est: _Paris et
-Frégé_, la durée est fixée à vingt ans, à compter du 17 décembre 1843.
-L'apport social est de 500,000 francs.» Ce n'est pas tout, et si M. le
-ministre des finances a pu récemment faire annoncer, par le discours de
-la couronne, que l'équilibre si désiré allait être rétabli dans nos
-limites, c'est, dit-on, aux dépens des chiens que ce problème, qui
-semblait et qui semble encore insoluble aux incrédules, aurait été
-trouvé. M. le ministre va, assure-t-on, au budget de 1844, proposer un
-impôt sur la race canine. Déjà, depuis longues années, plusieurs
-conseils généraux réclament à chaque session pour l'établissement de
-cette taxe. On se rendrait enfin à leurs instances, et le chien de
-l'aveugle, celui du berger et du garde-champêtre seraient seuls exempts.
-Les conseils de départements qui se sont occupés de cette question y ont
-vu non-seulement une source nouvelle du produits, mais aussi un moyen de
-rendre moins fréquents les cas d'hydrophobie; car cette maladie se
-manifeste le plus ordinairement chez les animaux errants et sans maître,
-ne trouvant et ne prenant qu'une nourriture insuffisante et insalubre.
-Or, comme il n'y aura plus que des chiens domiciliés et patentés, et que
-tous ceux qui ne seront pas en mesure de pouvoir représenter à la
-première réquisition leur quittance, du percepteur, pourront et devront
-même être abattus, les chances de rage se trouveront concentrées
-Entre les contribuables classe de chiens qui présentera des garanties.
-Une ordonnance du conseil provincial du Brabant, du 26 juillet 1837, a
-établi cet impôt dans une partie de la Belgique. Il est progressif
-d'après la race des quadrupèdes. Le lévrier paie 35 fr., ou, plus
-exactement, coûte 35 fr. par an à son maître; le chien de chasse, 5 fr.;
-le vulgaire de la race canine n'est imposé qu'à 2 fr.
-
-Les statisticiens n'ont pas perdu leur temps; ils viennent de s'exercer
-sur les bagnes. Ils y ont trouvé, au 1er janvier 1843, 7,309 forçats, ce
-qui donne sur le 1er janvier 1842 un progrès croissant de 401 galériens.
-C'est fort consolant. Ces messieurs se trouvent classés par professions,
-et nous y trouvons 5 ecclésiastiques, 7 fonctionnaires publics, 6
-notaires; ils sont partages en célibataires, en hommes mariés et en
-veufs, et le _vox soli_ de l'Évangile se trouve justifié: le garçon y
-domine; ils sont rangés par nature de crimes, et c'est avec douleur
-qu'on en voit 5 figurer avec l'annotation suivante: _crime politique_;
-ils sont répartis par départements, et celui de la Seine y figure pour
-le plus fort du tous les contingents (199), comme celui des Basses-Alpes
-pour le plus faible (23). Enfin, ils sont divisés par religions, et MM.
-les statisticiens, après avoir attribué au catholicisme, au
-luthérianisme, au calvinisme, au judaïsme, au culte anglican, à celui de
-Mahomet et à la secte anabaptiste, ce qui revient à chacun dans cet
-honorable troupeau, déclarent qu'ils oui trouvé _neuf_ forçats sans
-religion. Nous aurions cru, en vérité, qu'il y en avait un bien plus
-grand nombre.
-
-[Illustration: Découverte du coeur de saint Louis, à la
-Sainte-Chapelle.]
-
-La mémoire du Casimir Delavigne reçoit de tous côtés l'hommage qui est
-dû au talent élevé et à l'honorable caractère de ce poète national. Son
-jeune fils sera élevé, aux frais de l'État, au collège de Henri IV, et
-sa veuve vient d'être inscrite pour une somme annuelle de 3,000 francs
-sur les Fonds de pensions et d'encouragements littéraires des ministères
-de l'intérieur et de l'instruction publique. Toutes les fois qu'on
-accorde une de ces pensions qui honorent en même temps et celui qui l'a
-méritée et le ministre qui a la justice de récompenser le mérite, un
-donne à ces mesures la plus large publicité. N'est-ce pas, comme on l'a
-déjà dit, faire le procès aux pensions que l'on tient secrètes, et
-reconnaître qu'il serait mieux de supprimer ce qu'on trouve bon de
-cacher?--Le conseil municipal du Havre, ville natale de Casimir
-Delavigne, a décidé qu'une souscription y serait ouverte pour lui élever
-une statue. Il a été arrêté en même temps que le nom du poète serait
-donné à un des quais de ce port.--Enfin les comédiens français, réunis
-en assemblée générale, ont décidé que son buste, exécuté par un de nos
-premiers artistes, serait placé dans le foyer public du la comédie.
-
-Les travaux de l'église de Saint-Denis seraient terminés depuis
-longtemps si l'on n'avait successivement à refaire toute la partie
-artistique de cette inintelligente restauration. Nous avons déjà eu à
-annoncer que le Comité Historique des Arts et Monuments avait obtenu
-tout récemment, par ses instances, que l'on enlevât les moustaches et la
-barbe en pierre que l'architecte restaurateur avait mise à une statue de
-Marie, qui occupe le tympan du grand portail. Aujourd'hui _l'Univers_
-réclame la rectification d'une erreur absolument différente, commise sur
-une autre statue de la même église. Dans la chapelle Saint-Eugène, sur
-le retable du quatorzième siècle qui domine l'autel, on voit Jésus
-crucifié entre sa mère et saint Jean l'évangéliste. On a fait de saint
-Jean, sainte Madeleine. Puisqu'on vient de faire droit à la réclamation
-relative à la vierge Marie convertie en homme, ou écoutera, il faut
-l'espérer, celle qui concerne un apôtre métamorphosé en femme.--Les
-archives et la bibliothèque de la ville de Cambrai ont déjà fourni aux
-Sulpiciens chargés de publier la dernière édition des oeuvres de Fénelon
-des lettres et des documents inédits très-précieux; mais que
-communication récemment faite à la Commission historique du département
-du Nord annonce une correspondance volumineuse et inédite de cet auteur
-avec une princesse Albertine de Salin.
-
-La boîte trouvée dans le choeur sous l'ancien autel de la
-Sainte-Chapelle a cette semaine donné naissance à une polémique nouvelle
-à laquelle sont venus prendre part des combattants nouveaux. De tout
-cela la seule chose incontestable et la seule que _l'Illustration_
-puisse constater, c'est la découverte de la boîte. A qui a appartenu le
-coeur qu'elle renfermait? Là s'ouvre le champ des conjectures, et chacun
-de faire la sienne. Pour M. Letronne, il n'en veut pas mais, mais en
-revanche il ne veut pas admettre sans preuves celles que les autres
-font, et adorer sur parole, comme relique d'un saint, ce qui n'est
-peut-être que la cendre d'un mécréant. Ainsi M. le baron Taylor a beau
-dire: «Mais j'arrive de Montereale, où l'on m'a envoyé, et je n'y ai pas
-trouvé le coeur saint Louis: donc il était à la Sainte-Chapelle.» M.
-Letronne, un peu plus logicien, n'admet pas cette conclusion comme
-très-rigoureuse, et répond: «Monsieur le baron, si vous ne l'avez, pas
-trouvé à Montereale, cela prouverait tout au plus qu'il n'y est pas, et
-rien de plus.» «Mais, dit M. le comte Horace de Vieilcastel, si l'on
-nommait une commission pour aller chercher le coeur de saint Louis dans
-les anciens inventaires de l'abbaye de Poissy? Poissy n'est pas si loin
-que Montereale, et une commission raisonnera mieux que M, Taylor.» «M.
-le comte, répond M. Letronne, ne dérangez, personne; l'abbaye de Poissy
-n'a jamais possédé que le coeur de Philippe le Bel, avec cette
-inscription; _C'y deden (dedans) est le coeur du roi Philippe, qui
-fonda cette église, qui trépassa à Fontainebleau, la veille de saint
-André_, 1314.» M. Letronne rapporte à cette occasion l'embarras où se
-trouvèrent des archéologues, dignes ancêtres du plus d'un de nos
-prétendus antiquaires, qui découvrirent dans l'église d'Avon, près de
-Fontainebleau, une autre inscription qu'ils lurent ainsi; _Ici gist le
-koeur de notre sire le roi de France et de Navarre, et le koeur de
-Jehanne, reine de France, et de Navarre, qui trépassa,_ etc. Voyez-vous
-ces messieurs avec deux coeurs de Philippe le Bel sur les bras? Mais ils
-ne s'étaient pas aperçus qu'au lieu de _koeur_ il fallait lire _keux_
-(queux); en sorte que la tombe était celle du _cuisinier_ de Philippe le
-Bel et de la reine Jeanne, sa femme.
-
-Presque tous les journaux viennent d'annoncer que le conseil municipal a
-décidé que tous les anciens ouvrages, mémoires, manuscrits, registres,
-collections, et surtout le _Livre des Métiers, de Boyleau_, relatifs à
-l'histoire, aux moeurs, aux usages, aux coutumes de la ville de Paris,
-seraient réimprimés aux frais du budget municipal. Nous croyons que
-cette annonce est plutôt une proposition faite au conseil, qu'une
-décision enregistrée. S'il agrée la proposition, qui est bonne en
-elle-même, et qui est peut-être, sous ce rapport, préférable au
-proposant, que nous n'avons pas l'honneur de connaître, il fera bien de
-ne confier le travail qu'à un paléographe sérieux. Celui-ci se fera un
-devoir de lui épargner les frais des réimpressions qui pourraient être
-inutiles et de le prévenir notamment que le livre d'Étienne Boyleau a
-été réimprimé en 1837 dans la _Collection des documents inédits sur
-Histoire de France_. Il est vrai qu'il y porte le titre de _Règlements
-sur les arts et métiers de Paris au treizième siècle_, et si M.
-l'aspirant paléographe du la ville ne lit pas plus loin que le titre
-d'un volume, l'erreur s'explique d'elle-même.
-
-Le _Patriote jurassien_ a rapporté l'anecdote suivante:
-«Louis-Denis-Catherin Grosset, né à Dole, le 25 décembre 1750, ancien
-administrateur, ancien président du tribunal de Lure (Haute-Saône), mort
-à Crisey, le 22 août 1817, avait eu dans sa jeunesse un goût très-vif
-pour faire des armes; aussi avait-il la réputation d'un bretteur. Un
-jour qu'il était à Auxonne, il se prit de querelle avec Bonaparte, et se
-battit en duel avec lui. Lorsque Bonaparte fut arrivé au pouvoir,
-Grosset lui demanda un emploi. Sa requête contenait un singulier
-passage; «Si tu ne me connais pas, tu te rappelleras du jeune Dolois qui
-t'a donné un coup d'épée sur le rempart d'Auxonne.» Bonaparte, au lieu
-de se fâcher, fit droit à la requête de Grosset, et le nomma procureur
-impérial à Béfort.»
-
-Les deux fauteuils vacants de l'Académie Française sont toujours le
-point de mire d'une foule d'ambitions littéraires et autres. Casimir
-Delavigne avait eu pour prédécesseurs dans le sien Serizay, Pellisson,
-Fénelon, de Boze, Clermont, Du Belloy, Doras, Cambacérès et Ferrand.
-Quel sera son successeur? M. Vatout a, dit-on, ses raisons pour croire
-que ce ne sera ni M. Alfred de Vigny, ni M. Sainte-Beuve, ni aucun des
-concurrents de M. Saint-Marc-Girardin au fauteuil de M. Campenon.
-
-Nous n'avons qu'une mort à enregistrer, c'est celle de Maria Stella,
-cette femme qui se disait la véritable fille du due d'Orléans, père du
-roi, et prétendait avoir été changée, au moment de sa naissance, contre
-celui-ci, qui avait reçu le jour d'un geôlier d'une ville d'Italie.
-Maria Stella publiait de fréquents mémoires pour revendiquer la
-succession qu'elle disait lui appartenir, il est probable qu'elle eût
-volontiers transigé sur ses droits; mais elle sera peut-être morte sans
-que l'idée lui en soit venue.
-
-
-
-Ouverture des cours du Collège de France et de la Sorbonne.
-
-L'ouverture des cours du Collège de France et de la Sorbonne est, chaque
-année, un événement pour la population studieuse du quartier latin et
-pour tous les lettrés de Paris, et la rentrée des professeurs aimés du
-public est impatiemment attendue par la foule de leurs auditeurs. Cette
-année surtout cette impatience se faisait encore plus vivement sentir
-que d'ordinaire: d'une part, les débats de l'Université et d'une partie
-du Clergé ont donné aux noms de MM. Michelet et Quinet une popularité
-qui leur assure un nombreux auditoire; d'autre part, le livre
-remarquable récemment publié par M. Saint-Marc-Girardin devait inspirer
-à chacun de ceux qui l'avaient eu le désir d'entendre le spirituel
-professeur continuer, dans sa chaire, ce brillant volume, qui n'est
-encore, pour ainsi dire, que la première pierre de l'édifice.
-
-[Illustration: Collège de France--Salle des Cours.]
-
-M. Michelet rentrait dans sa chaire avec un nouveau titre de plus: il
-venait de publier le septième volume de son _Histoire de France_,
-monument encore inachevé, mais qui compte déjà parmi les plus beaux et
-les plus considérables de notre époque. Une triple salve
-d'applaudissements a accueilli l'illustre historien. M. Michelet
-continuera à traiter cette année le magnifique sujet qu'il a choisi,
-c'est-à-dire qu'il appliquera les principes de la philosophie de
-l'histoire, exposés dans les deux années précédentes, à l'histoire des
-trois derniers siècles. Sa première leçon a été une charmante
-conversation sur la conversation elle-même, une histoire ingénieuse et
-fine de la causerie française.
-
-M. Quinet, retenu en Espagne par une mission officielle, est attendu
-vers la fin de janvier. Son intention, s'il faut en croire l'affiche des
-cours, est de suivre encore cette année une marche parallèle à celle de
-son illustre collègue, M. Michelet: «il fera l'histoire de la
-littérature et des institutions de l'Europe méridionale au dix-septième
-et au dix-huitième siècle.» Le titre seul de ces futures leçons en
-garantit d'avance le succès.
-
-[Illustration: M. Michelet.]
-
-M. Philarète Chasle, laissant cette fois de côté la littérature
-anglaise, fera l'histoire intellectuelle de l'Allemagne au dix-huitième
-siècle.--M. Labitte expliquera d'abord le quatrième livre de l'_Enéide_,
-puis il fera l'histoire de la poésie comique et satirique chez les
-Latins, comparée avec la comédie et la satire modernes.--M. Michel
-Chevalier traitera du crédit.--M. Ampère fera l'histoire de la poésie
-française au dix-septième siècle.
-
-A la Sorbonne, M. Saint-Marc-Girardin continue en ses leçons, comme nous
-l'avons dit, le volume qu'il vient de publier sur l'usage des passions
-au théâtre. Le spirituel professeur, après avoir passé en revue les
-pères, les mères et les fils du théâtre, en examine maintenant les
-amants. Les leçons de M. Girardin ont, d'ailleurs, un attrait de plus
-que ses livres, ce sont les piquantes digressions dont il se plaît à
-interrompre ou plutôt à enrichir le cours de sa leçon, et qui servent de
-commentaire ingénieux à son enseignement.--Le grand amphithéâtre de la
-Sorbonne peut à peine contenir la foule pressée des auditeurs de M.
-Saint-Marc-Girardin.
-
-M. Ozanam, faisant l'histoire littéraire de l'Italie, gagne davantage
-chaque année les sympathies du public; la parole vive et chaleureuse,
-l'imagination riche et brillante, du professeur, touchent en même temps
-le coeur et l'esprit des auditeurs; nul doute qu'avant peu M. Ozanam ne
-soit compté parmi les plus brillants professeurs qui ont paru dans les
-chaires de la Sorbonne.
-
-Nommons encore M. Egger, qui fait l'histoire de l'éloquente politique et
-judiciaire en Grèce; M. Patin, qui traite de la poésie lyrique chez les
-Romains et particulièrement des odes d'Horace; M. Gérusez, qui se fait,
-comme M. Ampère au collège de France, l'historien de la littérature
-française au dix-septième siècle; enfin M. Simon, qui continue l'étude
-sérieuse qu'il a commencée de la philosophie alexandrine.
-
-Toutefois, on peut prévoir que la vogue sera encore, comme l'an dernier,
-au Collège de France; jadis la Sorbonne, au temps des Villemain, des
-Cousin et des Guizot, effaçait les leçons de MM. les _lecteurs royaux_;
-mais, aujourd'hui, soit par défaut de liberté, soit pour toute autre
-cause, son enseignement n'a plus ni la même autorité, ni le même éclat
-que celui du Collège de France; et son public se compose presque
-uniquement de la jeunesse studieuse, qui ne vient point chercher dans
-les cours publics d'émotions étrangères à l'objet de ses études.
-
-[Illustration: M. Edgar Quinet.]
-
-
-
-Les Enfants Trouvés.
-
-(Suite et fin.--Voir t. II, p. 248.)
-
-Nous avons montré l'origine de l'oeuvre des Enfants Trouvés et les
-développements successifs de la maison de Paris. Il nous reste à faire
-connaître, non pas la législation qui régit l'institution générale, car
-cette législation est souvent contradictoire et demeure par conséquent
-inobservée, mais le mode ou quelques-uns des modes d'administration
-qu'on y a substitués, et qui ont le défaut, comme la loi elle-même, de
-manquer d'ensemble et d'unité.
-
-Un décret organique du 19 janvier 1811 s'est proposé de refondre toute
-la législation relative aux enfants trouvés.
-
-[Illustration: Abandon de l'Enfant dans le tour.]
-
-[Illustration: Réception de l'enfant.]
-
-Ce but, il ne l'a point atteint, car il a laissé la jurisprudence
-incertaine et n'a pas vu consacrer par nos moeurs et par l'usage les
-principes qu'il a voulu établir. Par ses dispositions les enfants
-trouvés sont mis hors du droit commun et déclarés la propriété de
-l'État. Dès qu'ils ont atteint leur douzième année, les enfants mâles,
-en état de servir, doivent être mis à la disposition du ministre de la
-marine. Ceci ne s'exécute point, ceci n'a jamais pu être exécuté. Les
-commandants de bâtiments ont manifesté un tel éloignement pour ces
-mousses de par la loi, ils ont fait valoir de si bonnes et de si
-naturelles raisons pour démontrer que les enfants du littoral, les fils
-des marins, sont pour la marine une pépinière tellement préférable aux
-hospices des Enfants Trouvés, que cette prescription de la loi n'a
-jamais reçu même un commencement d'exécution. C'est par les désavantages
-de son côté pratique qu'elle s'est trouvée abrogée; elle ne méritait pas
-moins de l'être par l'indignité de son principe. C'était en effet la
-restauration de l'esclavage ancien. A Rome, l'enfant trouvé appartenait
-à qui l'avait recueilli et élevé. En France, c'eût été l'État qui,
-prenant ces soins, se fût attribué cette propriété. La différence n'eût
-été que dans la qualité du maître: l'enfant eût toujours été esclave; et
-cela, sans doute pour le punir d'un abandon dont il est trop puni
-lui-même, et pour être indemnisé, d'une charge que ses père et mère ont
-imposée à l'État, et qui ne saurait légitimement donner de recours que
-contre eux. Les enfants trouvés ne Sont donc pas marins, malgré la loi.
-Ils sont placés chez des cultivateurs, ou dans des ateliers, par les
-soins des commissions, administratives des hospices à qui leur tutelle
-est déférée, et demeurent sous cette dépendance jusqu'à leur majorité, à
-moins que les cas trop rares d'émancipation, de mariage ou de
-réclamation de la part des parents en soient venus abréger ce terme. Ces
-exceptions, nous le répétons, sont très-peu communes; la règle est que
-l'enfant trouvé travaille sans salaire qui lui profit jusqu'à vingt et
-un an, et que quand cet âge a sonné pour lui, il devienne libre, ce qui,
-peut malheureusement dans la réalité se; traduire par être sans appui,
-sans guide et exposé à tous les mauvais conseils de la misère.
-
-Nous avons dit que la jurisprudence était incertaine. L'exposition d'un
-enfant est condamnée par nos lois, et nous reconnaissons que les
-circonstances qui l'accompagnent peuvent être si diverses et sont
-quelquefois si difficiles à apprécier, qu'une peine uniforme serait,
-pour la plupart des cas, injuste. Mais ce n'est pas l'appréciation de
-ces circonstances qui a amené les inégalités les plus disparates dans
-l'application des peines. Des cours n'ont vu dans _une exposition de
-part_ qu'une exposition de part; d'autres ont voulu y voir la
-suppression de l'état civil d'un individu. De là trois mois de prison
-infligés d'un côté, tandis qu'une peine de quinze ans de travaux forcés
-etait prononcée d'un autre.
-
-Le décret de 1811 n'avait donc ni résolu la difficulté administrative,
-ni servi à fixer clairement la pénalité; mais du moins il devait avoir
-pour effet d'en rendre l'application rare et d'ôter tout prétexte
-atténuant à l'exposition d'un nouveau-né. Il avait ordonné qu'un hospice
-d'enfants trouvés pourrait être établi dans chaque arrondissement, et
-qu'un four devrait être, pratiqué dans chacun de ces hospices. Le dépôt
-d'un enfant dans un tour garantissant à la mère un secret complet et
-étant un acte déclaré innocent, celle qui, au lieu du le porter à cette
-crèche hospitalière, où il passe immédiatement du sein de celle qui
-l'abandonne aux soins d'une infirmière toujours dans l'attente,
-compromettait la vie du petit malheureux en l'exposant dans un lieu plus
-ou moins fréquenté, celle-là n'était digne d'aucune pitié, et les
-tribunaux savaient qu'ils devaient sévir. Voilà, sous le point de vue
-pénal, le service qu'avait rendu le décret.
-
-Mais bientôt l'institution du tour s'est trouvée attaquée de plus d'un
-côté. Nos lecteurs savaient sans doute se rendre compte du tour avant
-que le dessin qui accompagne cet article l'eût mis sous leurs yeux;
-nous l'avons cependant regardé comme nécessaire, et nous croyons devoir
-ajouter que le tour est un cylindre en bois convexe d'un côté et concave
-de l'autre, tournant sur lui-même. Le côté convexe fait face à une rue,
-l'autre s'ouvre dans l'intérieur d'une salle de l'hospice: une sonnette
-est placée auprès à l'extérieur. Une femme veut-elle exposer un
-nouveau-né, elle avertit la personne de garde par un coup de sonnette.
-Aussitôt le cylindre, décrivant un demi-cercle, présente au dehors, sur
-la rue, son côté vide, reçoit le nouveau-né, et l'apporte dans
-l'intérieur de l'hospice en achevant son évolution. Ainsi la personne
-qui dépose l'enfant n'a été vue par aucun des servants de la maison, et
-elle aura pris ses mesures pour n'être pas aperçue des passants. Son
-secret sera donc bien gardé, en même temps que le petit abandonné ne
-sera point exposé aux intempéries de l'air.
-
-Mais la population croissant et le nombre des enfants trouvés croissant
-avec elle, le chiffre total de leur dépense surtout devenant plus
-considérable parce que les bons soins et la suppression de l'exposition
-loin de l'hospice avaient résolu les proportions de mortalité moins
-grandes, quoique bien élevées encore, les conseils généraux on pensé que
-le tour, son mystère, les facilités qu'il présentait, étaient comme une
-provocation à l'abandon des enfants et qu'en les supprimant, sans trop
-se préoccuper des conséquences, on arriverait à réduire le nombre des
-enfants admis aux établissements publics, et par conséquent la dépense
-de ceux-ci. Les défenseurs du tour ont dit, et vainement, que c'était
-une erreur de croire qu'il encourageait la corruption de la morale
-publique; qu'il y avait d'autant plus d'enfants trouvés,
-proportionnellement aux naissances illégitimes, que les moeurs étaient
-plus pures, en d'autres termes, que moins il y a de naissances
-illégitimes dans un département, plus le nombre des enfants trouvé est
-considérable. Ainsi ils ont fait observer que le département
-d'Ille-et-Vilaine, celui de France où les naissances naturelles sont le
-moins nombreuses, est en même temps celui où les enfants trouvés sont le
-plus nombreux par rapport au nombre des enfants illégitimes; que, d'un
-autre côté, le département de Saône-et-Loire, qui est le troisième dans
-l'ordre des naissances naturelles, c'est-à-dire le plus corrompu de tous
-les départements après ceux de la Seine et du Rhône, est celui qui
-compte le moins d'enfants trouvés relativement au nombre des enfants
-illégitimes; que cette règle ne souffre de remarquables exceptions qu'à
-Paris, à Lyon et dans les grandes villes, et qu'ainsi on est forcé de
-reconnaître que le sentiment de la honte fait abandonner beaucoup plus
-d'enfants que la démoralisation.
-
-Ces raisons, et beaucoup d'autres, ne l'ont pas emporté, partout, et
-dans plusieurs départements, comme dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, les
-tours ont été supprimés, sans que pour cela le nombre des naissances
-illégitimes ait été moins élevé, bien entendu. Le Bas-Rhin compte
-soixante-dix-neuf de ces naissances sur mille enfants, tandis que le
-département d'Ille-et-Vilaine, qui a sept tours ouverts, ne donne que
-vingt et une naissances illégitimes sur le même total. De plus, les
-chiffres font foi que dans plusieurs grandes villes, avant comme après
-l'établissement du tour, le chiffre des entrées a été à peu près le
-même. On n'a donc rien gagné sous le rapport moral. On n'est pas arrivé
-à un résultat plus significatif sous celui de l'économie, et, de plus,
-on a substitué un arbitraire local, souvent expliqué à contre-sens, à
-une règle une, à une mesure uniforme. Ici les tours sont fermés, mais
-dans le département voisin ils sont ouverts, et l'on y envoie des
-enfants de loin, ce qui expose leur vie, et ce qui met à la charge du
-département qui a maintenu les tours une partie des enfants abandonnés
-de celui qui les a fermés. C'est un état de choses intolérable, contre
-lequel les conseils généraux réclament avant tout, et que ceux qui sont
-le plus entiers dans leur opinion regardent comme plus fâcheux même que
-l'abandon d'un système qui n'est pas le leur, mais qui aurait du moins
-le mérite d'être général.
-
-A Paris, où le nombre des enfants abandonnés n'avait pas suivi une
-marche ascendante, malgré l'augmentation du nombre des habitants, et où
-l'accroissement dans la population des enfants trouvés ne venait que du
-bienfait de la vaccine, des soins hygiéniques, de la surveillance exercée
-sur les nourrices, et de l'inspection fréquente des enfants, toutes
-mesures qui ont diminué les cas de mort; à Paris, dans les derniers mois
-de 1837 il a été pris un parti pour arriver, non pas a arrêter une
-augmentation qui ne se manifestait pas, mais à faire décroître le
-nombres des abandons, et par conséquent le chiffre des dépenses. On n'y
-avait pas songé tant que la mort s'était chargée d'éclaircir les rangs;
-mais quand elle n'a plus rendu ce triste service, on a été effrayé de
-l'importance du budget. Là, ou n'a adopté ni la clôture du tour, comme
-dans certains départements, ni son ouverture mystérieuse, comme dans
-ceux qui sont demeurés fidèles à l'esprit de cet article du décret de
-1811; on a fait du tour une espèce de piège où viennent se faire prendre
-les pauvres mères auxquelles la honte surtout fait le plus souvent
-adopter le parti extrême de déposer leur enfant. C'est pour que leur
-faute ne soit pas connue, c'est pour que le déshonneur et le déchirement
-ne soient pas portés dans leurs familles, qu'elles se rendent en secret
-au tour de l'hospice de la rue de la Bourbe. Elles sonnent, mais au lieu
-de voir le tour s'offrir à leurs enfants, elles sont entourées par des
-surveillants mis aux aguets, et apprennent qu'on n'en reçoit aucun sans
-déclaration.
-
-Dans un rapport que nous avons sous les yeux, adressé, à la suite de
-l'adoption de ces mesures nouvelles, par M. le préfet de police à M. le
-ministre de l'intérieur, cet administrateur est amené à reconnaître que
-deux de leurs conséquences ont été, que plusieurs infanticides oui été
-commis (2), et que les expositions d'enfants nouveau-nés ont été plus
-nombreuses. Il est grave d'avoir ce double aveu à faire; et, quant aux
-intérêts de la morale, nous ne croyons pas qu'ils aient été, bien servis
-par la mesure qu'on a substituée à la libre réception des enfants. On
-propose à la mère qui fait mine de vouloir déposer son fils de lui
-accorder une somme mensuelle si elle consent à le garder. Ou comprend
-combien de fois la comédie du semblant de dépôt doit être jouée,
-uniquement pour arriver à ce dénoûment intéressé. La dépense peut être
-moins élevée, mais elle est beaucoup plus mal entendue. Aussi, plusieurs
-conseils généraux, qui n'étaient pas moins que la ville de Paris
-préoccupés des sacrifices auxquels ils condamnent les enfants trouvés,
-n'ont-ils pas hésité à dire néanmoins comme celui de l'Arrège en 1840:
-«Si, d'un côté, une semblable mesure peut amener une économie dans la
-dépense, on doit craindre, d'un autre de compromettre la morale
-publique, en laissant croire à la portion peu éclairée de la population
-qu'on accorde une indemnité pécuniaire pour un acte toujours affligeant
-pour la société;» et comme le conseil général de l'Aveyron, dans la
-session de 1842: «Vue pareille mesure est un outrage à la morale, une
-espèce de prime pour le libertinage.»
-
-[Note 2: La session des conseils généraux de 1843 n'a pas été favorable
-à la mesure de la suppression du tour. Le conseil général de la
-Dordogne, entre a été forcé de reconnaître que, depuis qu'elle avait été
-adoptée, les infanticides se sont multipliés dans le département dans
-une effrayante proportion. La Loire et la Meuse ont toujours été de cet
-avis, et prévu cette fatale conséquence. Elles se sont refusées, cette
-année encore, à fermer aucun de leurs tours, même à titre d''essai.]
-
-Voilà donc en quelque sorte trois systèmes concurremment en pratique: la
-suppression déclarée du tour, son ouverture sérieuse et réelle, son
-ouverture simulée ou sa suppression déguisée. Si nous prenions tous les
-points de cette importante question, nous verrions sur chacun d'eux la
-même divergence d'opinions, la même contradiction dans l'application. Ce
-qu'il faut donc demander à grands cris, c'est une législation sérieuse
-qui soit respectable et qu'on fasse respecter; c'est un système un,
-lequel ne sera praticable peut-être que quand la tutelle des enfants
-aura été enlevée aux commissions administratives pour être déférée au
-gouvernement, représenté par ses préfets. Mais comme cet état de choses
-si désirable se fera peut-être encore attendre, qu'il nous soit permis,
-avant de terminer, d'ajouter un dernier mot sur une mesure qui peut
-avoir de bons effets, conjurer des abandons et amener des économies, si
-l'on y recourt loyalement, mais qui n'est qu'un moyen odieux quand ou la
-comprend et quand on l'emploie comme on l'a fait dans plusieurs
-départements.
-
-Le déplacement est la translation des enfants trouvés dans une commune
-éloignée du département ou même dans un département limitrophe. Si cette
-translation était opérée dans le premier âge, si on avait le soin ne
-bien rendre public, qu'on recourra toujours à ce moyen, ou empêcherait
-par là certaines mères de concevoir l'espérance, en faisant porter leur
-enfant nouveau-né au tour par un messager avec lequel elles sont
-d'intelligence, de voir celui-ci le leur rapporter à titre de
-nourrisson, leur procurant salaire; on enlèverait également aux parents
-qui peuvent être tentés de déposer leurs enfants, se flattant qu'ils
-pourraient, sans les avoir à leur charge, ne les pas perdre de vue, tout
-espoir de les voir demeurer près d'eux: enfin, on mettrait d'accord et
-l'intérêt des hospices et celui de la conservation des vies et des
-devoirs de famille. Mais ce n'est point ainsi qu'on procède, et ce sont
-de plus larges résultats d'économie que l'on veut atteindre par un
-calcul et un moyen devant l'odieux desquels quelques commissions
-administratives n'ont pas reculé. Quand les enfants sont parvenus au
-second ou au troisième âge, quand des liens affectifs se sont formés
-entre eux et les femmes auxquelles on les a donnés à nourrir, ou les
-familles d'agriculteurs ou d'ouvrier qui ont été chargées de les élever,
-tout d'un coup on vient annoncer que ces enfants vont être transférés
-dans un autre département, et l'on signifie à ces nouveaux parents
-adoptifs, toujours peu aisés et souvent pauvres, qu'il faut qu'ils
-consentent à les garder sans salaire, à se surcharger pour alléger
-d'autant l'administration, ou à se voir enlever leurs fils, leurs
-filles d'adoption. On spécule sur leurs bons sentiments sans prendre
-même la peine de déguiser le sentiment mauvais qui inspire ce calcul.
-Nous ne savons rien de plus immoral, de plus odieux, rien qui mérite
-davantage d'être flétri par l'indignation publique, Les auteurs d'un
-très-consciencieux ouvrage, couronné par l'Institut, que nous avons eu à
-consulter plus d'une fois pour ce court travail (3) repoussent le
-déplacement des enfants, mais demandant la suppression des tours. Notre
-conclusion sera aux trois quart opposée à la leur. Nous croyons le
-déplacement constamment annoncé et réellement opéré dans le premier âge,
-une mesure qui n'a rien que de moral et qui a son utilité. Nous croyons
-la suppression des tours un expédient dont les avantages financiers ne
-sauraient déguiser le danger. Nous croyons enfin que jamais question n'a
-réclamé plus impérieusement l'attention du gouvernement qui a à faire
-cesser les incertitudes le la loi, l'anarchie des mesures
-administratives, les contradictions des tribunaux et à se constituer le
-tuteur des enfants trouvés avant leur majorité, comme leur patron après.
-
-[Note 3: Histoire des Enfants Trouvés, par MM. Terme et Montfaucon,
-Paris, Paulin, 1840; in-8.]
-
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-Chronique Musicale.
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-L'ESCLAVE DE CAMOENS.--ANNA BOLENA.--RENTRÉE DE LABLACHE.--M.
-RONCONI.--LES CONCERTS.--NOUVELLES PUBLICATIONS.
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-L'Opéra-Comique a mis au jour, le mois dernier, un ouvrage en un acte, à
-l'endroit duquel _l'Illustration_ est en retard. Il est petit, tout
-petit; nous, si petit qu'il soit, il ne doit point passer inaperçu, et
-nous devons réparer nos torts à son égard.
-
-Parlons donc, avant tout, de l'_Esclave du Camoens_.
-
-Cette esclave est une jeune fille, une Indienne, il, s'il faut tout
-dire, une bayadère; mais cette bayadère est un ange de candeur, de
-vertu, de dévouement et de fidélité.
-
-Camoens l'a rapportée de Goa à Lisbonne, et c'était peut-être là tout
-son bagage; car, à cette esclave près, il ne possède rien au monde que
-son génie et ses manuscrits, et n'a de quoi payer ni son logement ni sa
-nourriture. Vous le croyez bien empêché? C'est que vous êtes, hélas! de
-ce siècle positif où l'on ne sait plus ce que c'est qu'un poète. Camoens
-n'en est pas moins l'un des plus heureux hommes du monde. Il fait des
-vers toute la journée, il dort pendant la nuit sur les deux oreilles, il
-mange à discrétion, boit de même, et ne songe seulement pas à se
-demander d'où cela lui vient.
-
-Voici ce qui se passe tous les soirs à son insu:
-
-Dès qu'il est endormi,--et il a l'heureuse habitude de s'endormir
-aussitôt qu'il est couché,--Griselda revêt son costume de bayadère, sa
-robe _légère et d'une entière blancheur_, comme dit M. de Planard, son
-voile de gaze transparente et son turban de cachemire. Ainsi parée, elle
-se rend sur les bords du Tage, aux lieux où les nobles dames et les
-cavaliers élégants de la cour viennent respirer l'air frais de la nuit.
-Là elle exécute les danses pittoresques de son pays, et produit ces
-effets magiques auxquels on ne voudrait point croire si l'on n'avait pas
-vu Carlotta Grisi. Elle charme les dames, elle entraîne, elle subjugue
-les cavaliers, et recueille une abondante moisson de cruzados et de
-douros, avec lesquels elle paie largement l'avare hôtelier qui héberge
-et qui nourrit Camoens.
-
-Cet hôtelier n'est pas seulement avare, il est poltron, et se fait payer
-très-cher ses terreurs. Camoens est un hôte dangereux, qui jadis a fait
-des vers où il chantait la patrie, et poussait l'irrévérence jusqu'à
-blâmer les erreurs du gouvernement. Le gouvernement s'est fâché comme de
-raison: Camoens est proscrit, il se cache, il est perdu si on le trouve,
-et quiconque lui aura donne asile aura affaire à la sainte Inquisition.
-Jugez maintenant à quel prix le rusé hôtelier doit lui louer son triste
-logement et lui vendre son vin de Porto, ses oranges et son _o la
-potrica!_
-
-Or, il est arrive qu'un jeune et fringant cavalier, à force de voir
-danser Griselda, a conçu pour elle une passion violente. Il se met à sa
-poursuite. Il découvre le lieu de sa retraite, et se présente à
-l'improviste devant l'hôtelier terrifié. «Quelle est cette jeune fille
-qui est logée chez toi, vieux coquin?» l'autre nie, comme de raison.
-Mais, au moment même Griselda paraît, et le jeune officier, qui est
-pressé apparemment, débute avec elle par une déclaration des plus
-cavalières. Survient Camoens, lequel se montre fort scandalisé. Il a le
-droit de l'être. Car, de son côté, il aime Griselda. Reste à savoir
-lequel des deux sera aimé. L'officier croit emporter d'assaut la
-question en donnant son nom et son adresse. «Je suis, dit-il, dom
-Sébastien, roi de Portugal.--J'en suis fort aise, répond Griselda, et je
-vous en fais mon compliment. Quant à moi, je ne suis que l'esclave de
-Camoens, mais si j'étais libre, au lieu d'être esclave, j'oserais
-peut-être avouer que j'aime celui qui est mon maître.»
-
- Si ce ne sont ses paroles expresses,
- C'en est le sens.
-
-Bientôt, en effet, elle devient libre, et elle fait comme elle a dit;
-après quoi Dom Sébastien, qui ne veut pas se montrer moins délicat
-qu'une bayadère, annule l'arrêt de proscription lancé contre le poète,
-ôte solennellement devant lui son chapeau à plumes, et le proclame
-l'honneur et la gloire du Portugal, ce qui, de sa part, est d'autant
-plus beau que la _Lasiade_ n'est pas encore sortie du portefeuille de
-Camoens.
-
-Tout cela forme un petit acte assez agréablement tourné, et orné d'un
-certain nombre de morceaux de musique qui ne font aucune peine à
-entendre. Il pourrait s'y trouver plus de verve sans doute, plus
-d'entraînement et de chaleur. C'est de la musique _fraîche_ et calme
-comme une matinée d'avril. Cela ne fera pas révolution dans l'art,--et à
-quoi bon les révolutions?--Mais aussi cela ne fatigue pas l'attention et
-ne fait point mal aux oreilles, rare et précieuse qualité par le temps
-qui court!
-
-C'est, du reste, le début, sur la scène de l'Opéra-Comique, de M.
-Flotow, jeune et gracieux compositeur dont les abonnés de
-_l'Illustration_ connaissent déjà la musique.
-
-Epuisé des efforts qu'il avait faits pour mettre au monde ce frêle et
-délicat enfant, l'Opéra-Comique s'est endormi. Ne troublons pas son
-sommeil.
-
-A l'Opéra, _Dom Sébastien_ poursuit glorieusement sa carrière, et l'on
-applaudit toujours avec fureur le beau cortège funèbre du troisième acte
-et les magnifiques harmonies du quatrième. M. Duprez chante maintenant
-comme dans ses meilleurs jours. Nous croyons que la sage modération avec
-laquelle M. Donizetti a mit le rôle de Dom Sébastien est pour beaucoup
-dans ce retour de jeunesse.
-
-L'Opéra-Italien ne ressemble point à ses deux aînés. Il n'a pas plus tôt
-obtenu un succès qu'il en convoite un autre. L'ambitieux! Après _Maria
-di Rohan_ le _Fantasma_ était venu se mettre en ligne; après le
-_Fantasma, Anna Bolena_ s'est présentée. Cette première tentative n'a
-encore qu'à moitié réussi: M. Salvi, indisposé, n'a pas complètement
-répondu à l'attente des _dilettanti_, que le souvenir de Rubini a rendus
-difficiles. Mademoiselle Nissen et madame Brambilla ont dignement rempli
-les rôles du page amoureux et de Jeanne Seymour; madame Grisi, dans
-celui d'Anna Boleyn, a déployé toutes les grâces de sa personne, tous
-les charmes de son regard et de son sourire, toutes les richesses de sa
-voix; elle a eu d'admirables mouvements de passion; elle s'est montrée
-grande cantatrice et grande tragédienne; mais tout cela n'a pas suffi
-pour alléger le fardeau que M. Fornasari avait à porter. Ce fardeau,
-trop lourd, hélas! c'était le souvenir de Lablache. Et pourtant M.
-Fornasari a de robustes épaules. Qui pourra jamais remplacer Lablache?
-Et pourquoi le remplacer, puisque le voilà revenu.
-
-Il est revenu, il a reparu dans _Don Pasquale_, avec sa robe de chambre
-de bazin et son bonnet à fontange, avec sa belle perruque rousse, ses
-bottes vernies, son habit vert-pomme et son camélia triomphant. Dieu
-sait comme on lui a fait fête, et de quels applaudissements on l'a
-salué, et de quelles acclamations, et de quels rires francs et joyeux! A
-côté de lui figurait M. Ronconi, qui a remplacé Tamburini dans le rôle
-du docteur Malatesta. Sa voix n'a pas autant de volume que celle de son
-devancier, ni même autant d'agilité; mais, en revanche, comme son chant
-est expressif! comme sa gaieté est spirituelle! Comme son regard est fin
-et narquois! et que cet accord parfait du chanteur et de l'acteur se
-rencontre rarement au théâtre!
-
-Le succès de M. Ronconi a été complet. Son triomphe a été plus brillant
-encore, ces jours derniers, dans _le Barbier de Séville_, ou il a pris
-le rôle de Figaro. Jamais, depuis Pellegrini, nous n'avions vu un Figaro
-si léger, si sémillant, si spirituel, si malin. M. Ranconi est
-évidemment l'un des plus charmants chanteurs _bouffe_ d'aujourd'hui.
-
-Les concerts vont commencer. Selon son habitude, M. Berlioz a ouvert la
-marche. Son premier concert avait rempli la salle du Conservatoire, et
-plusieurs des morceaux qui formaient son programme ont provoqué des
-applaudissements unanimes. Son second concert aura lien le 27 janvier.
-
-En attendant, les productions musicales éclosent de tous côtés et
-s'étalent aux vitres de tous les marchands, fraîches, brillantes et en
-grande toilette, c'est-à-dire ornées de lithographies plus ou moins
-correctes, plus ou moins enluminées. Chaque compositeur de salon a fait
-son album Jamais il n'y avait eu autant d'albums que cette année, et
-nous aurions grand peine à les désigner tous. Parlons seulement des plus
-remarquables. Celui de mademoiselle Loisa Puget se recommande, comme
-toujours, par des mélodies simples, faciles, communes quelquefois,
-souvent aussi pleines de charme et de grâce. Un professeur d'harmonie y
-trouverait bien par-ci, par-là quelques peccadilles à reprendre, mais
-Dieu nous préserve d'avoir rien de commun avec les professeurs
-d'harmonie!
-
-En revanche, rien n'est plus correct que les compositions de M. A. Thys;
-son style est pur, sa phrase claire et limpide, sa pensée naturelle est
-toujours d'une fraîcheur remarquable. Son album renferme neuf romances,
-parmi lesquelles nous citerons particulièrement: _Pourquoi?--Berthe aux
-pieds nus,--Fiez-vous donc aux fleurs;--du Côté du Clocher,_--et _la
-Promenade sur l'eau_, charmant petit duo où les deux voix sont agencées
-avec beaucoup de grâce.
-
-Il y a plus d'imagination encore, plus de force, plus d'ampleur dans
-l'album de M. Labarre. Les idées de cet artiste sont souvent d'un ordre
-très-élevé, et ont quelque peine à tenir dans ce cadre rétréci de la
-romance; son chant est large et expressif, son harmonie riche, étoffée,
-pleine d'habiles modulations et de piquantes _surprises. Le Fil d'or, le
-Coeur perdu_, sont deux charmantes chansonnettes qui donnent un grand
-prix au recueil qu'il a publié cette année et auxquelles on ne saurait
-préférer que la _Fille du soldat_ et _l'Écho_.
-
-Pourquoi madame Hérault ne fait-elle pas de romances? elle y réussirait
-sans doute à merveille, car elle a tout ce qu'il faut pour cela: la
-faculté de créer des chants nouveaux et le sentiment des effets
-harmoniques. Mais madame Hérault est pianiste, et elle écrit pour son
-instrument. La grande valse en _mi bémol_ qu'elle vient de publier chez
-l'éditeur Pacini est un morceau très-brillant, et qui atteste à la fois
-une imagination et une habileté remarquable.
-
-Les petites industries en plein vent.
-
-L'industrie est la reine du dix-neuvième siècle; elle trône dans les
-splendides magasins de la capitale, véritables palais féeriques où
-l'aristocratie de l'or, la seule aujourd'hui, vient lui faire sa cour.
-Mais dans l'enivrement de son règne, Sa Majesté a eu le bon esprit de ne
-point oublier son origine roturière; elle est bonne princesse et ne
-dédaigne pas de fouler de son pied royal l'asphalte de nos trottoirs ou
-le pavé de bois de nos rues.
-
-Comme le soleil, l'industrie luit pour tout le monde; mais pour quelques
-privilégiés qui se carrent largement à la resplendissante chaleur de
-l'astre, combien de plus petits ou de moins habiles n'ont qu'un terne
-reflet ou qu'un pauvre rayon!
-
-Au matin de la vie, chacun part, avec son bagage d'espérance, pour cette
-périlleuse course au clocher dont le but est parfois la renommée, et
-toujours la fortune. Quelques-uns arrivent... mais le plus grand nombre
-reste en chemin.
-
-Voici d'abord un de ces malheureux petits exilés que la Savoie, le
-Piémont, le duché de Parme, envoient tous les hivers sous notre ciel
-brumeux, eux, pauvres enfants éclos sans le soleil du Midi.
-
-«Va, petit, leur dit le père, va chercher fortune à Paris. A Paris, tout
-le monde est riche; ici nous n'avons pas assez de pain pour vous tous.»
-
-L'enfant pleure; sa mère l'embrasse; son père le bénit; ses petits
-frères et ses petites soeurs envient son sort.... car il va voir Paris!
-Paris, ce pays de Cocagne des pauvres gens qui le voient de loin!
-
-Il part le coeur gros; mais l'espoir le soutient, l'encourage... Bien
-souvent il détourne la tête pour voir encore sa mère, qui lui dit adieu,
-et sa chaumière, qui semble lui sourire au soleil... Mais bientôt il ne
-voit plus ni sa mère ni sa chaumière; il marche, il marche vers la terre
-promise; le soleil semble l'abandonner aussi et rester au pays... Il
-arrive dans la ville aux merveilles... il se perd mille fois dans son
-brouillard et dans ses rues bruyantes; il vient, triste, harassé,
-frapper le soir à la porte du maître auquel il est recommandé.
-
-Ce maître est toujours un _ancien_ compatriote de l'enfant. Nous disons
-_ancien_, car il est devenu Parisien grâce à l'industrie... Il exploite,
-d'ordinaire une branche industrielle, de modeste apparence; mais le
-brave homme, avec cette effrayante économie dont les Auvergnats et les
-Savoyards savent seuls le secret, a su amasser un petit trésor
-mystérieux et caché. Il accueille le pauvre petit, et veut bien, pour un
-soir, lui donner pour rien une écuelle de soupe et une place dans la
-soupente où couchent ses autres protégés... L'enfant s'endort de
-fatigue, et rêve au pays et au foyer paternel... mais, au milieu de son
-beau rêve, une main le secoue et l'éveille:
-
-«Allons! paresseux! tu es à Paris, et à Paris on ne dort pas, ou
-travaille; il est six heures, en besogne!... et si, ce soir, tu ne me
-rapporte pas vingt sous... tu n'auras pas de soupe... marche!»
-
-Ce rude tuteur des petits exilés exerce presque toujours la profession
-de fumiste, ce qui est le dernier échelon de l'industrie du ramoneur, sa
-première industrie. Il a passé par bien des misères et par bien des
-cheminées avant de parvenir à ce faîte de prospérité. Il forme à son
-tour des élèves, et le plus souvent il les exploite. Dès le matin, il
-les lance sur le pavé de Paris, avec leur sac de suie sur le dos; il
-faut qu'ils rapportent en rentrant leur salaire de la journée, fixé à un
-minimum rigoureux, sous peine de ne point souper, et quelquefois de pis.
-Le pauvre petit diable se met donc à parcourir les rues: il offre, de sa
-voix criarde, ses services aux habitants endormis encore; et si la
-journée se passe sans qu'il ait recueilli la somme exigée, il n'ose plus
-rentrer chez le maître, car le maître le battrait. Il s'asseoit
-découragé sur le bord d'un trottoir, et demande aux passants un _petit
-sou_ pour compléter sa recette; et souvent il va passer sa nuit à la
-souricière de la préfecture de police, où le conduisent les agents qui
-l'ont surpris en flagrant délit de mendicité. Voilà à quoi se réduit
-cette fortune qu'il venait chercher à Paris.
-
-S'il échappe aux agents de la police, et si la charité publique lui
-fait défaut, la crainte du terrible patron le pousse parfois à recourir
-au vol, pour ne point rentrer au logis sans le tribut obligé.
-
-Quelques-uns, plus ingénieux, plus industrieux, cumulent diverses
-professions pour satisfaire l'avide exigence du maître: ramoneurs le
-matin, ils deviennent décrotteurs au milieu de la journée, et le soir, à
-l'heure de le promenade, ils montrent aux passants une marmotte, leur
-compatriote, un petit cochon d'Inde, une souris blanche, ou quelque
-autre curiosité des moins curieuses. Les plus malins jouent de la
-vielle, et grincent ces éternels refrains populaires auxquels on
-s'efforce de se soustraire, en donnant quelque monnaie au musicien.
-Alléché par les profits de cette industrie musicale, si l'enfant
-persévère dans sa vocation, et qu'il acheté un jour son indépendance au
-moyen de quelques économies qu'il abandonne à son patron, il fait
-l'acquisition d'une serinette, et le voilà sur la voie de la fortune;
-c'est-à-dire que les vingt ou trente sous qu'il gagnera chaque jour en
-tournant la manivelle de son instrument seront pour lui, et non plus
-pour son protecteur. Il devient professeur de chant et forme des élèves
-parmi les serins des portières du faubourg Saint-Marceau, à raison de 10
-centimes la leçon.
-
-Il parcourt ainsi le rude sentier de la vie, cherchant la fortune, et
-trouvant à peine le pain de chaque jour. Les années s'écoulent, et la
-fortune ne vient pas; il s'accoude un soir sur sa pauvre serinette, et
-rêve tristement au pays, à sa chaumière, à sa vieille mère morte loin de
-lui; il se rappelle avec amertume ces mots que lui dit son père en lui
-faisant ses adieux: «Va, petit, va faire fortune à Paris!»
-
-Il jette alors un triste regard sur le délabrement de sa veste et sur
-son instrument détraqué, et se prend à regretter de n'avoir pas embrassé
-une industrie moins artistique, mais plus lucrative.
-
-Un de ses anciens camarades de ramonage, avec lequel il à parcouru
-autrefois bien des cheminées, vient à passer près de lui. Le gaillard-là
-a compris que la musique était une carrière trop futile pour être
-lucrative, surtout lorsqu'elle ne s'adresse qu'à des serins... Il a
-compris son siècle, le siècle de l'industrie... il s'est fait
-industriel.
-
-Tandis qu'il était ramoneur, une cuisinière généreuse lui fit un jour la
-largesse d'une peau de lapin; il vendit cette peau; ou lui en donna 20
-centimes. Cette opération commerciale lui révéla sa vocation! Il devint
-marchand de peaux de lapins!... Ces premiers 20 centimes furent la
-première mise de fonds de sa maison de commerce... Les fonds furent
-affectés à l'achat de deux autres peaux, qui produisirent 40 centimes...
-bénéfice clair et net de 100 pour 100!...
-
-Il prend aujourd'hui la qualité de négociant en fourrures de basse-cour,
-et s'il a conservé sur son visage une nuance qui rappelle sa première
-profession, il porte à ses pieds des guêtres d'une blancheur
-irréprochable pour attester qu'il ne grimpe plus dans les cheminées. Son
-commerce a prospéré, ainsi qu'on peut en juger par le nombre
-considérable de peaux qu'il tient sous son bras, et le vaste sac dont il
-est muni prouve qu'il est en position de faire des achats bien
-autrement importants si une bonne occasion s'offre à lui.
-
-En considérant la tenue confortable de son ancien camarade, le pauvre
-joueur de serinette se dit en soupirant: «J'aurais mieux fait de me
-faire marchand de peaux de lapins, un bien encore étameur de casseroles
-et fondeur de fourchettes, comme ce riche Auvergnat qui passe
-là-bas!...»
-
-L'industrie en plein vent, la petite industrie vagabonde et bohémienne,
-change de caractère et d'aspect suivant les divers quartiers de Paris.
-
-Ainsi le ramoneur, le joueur de serinette, le marchand de peaux de
-lapins, l'étameur de casseroles ne se rencontrent guère que dans un
-rayon assez éloigné du centre de la capitale.
-
-Le centre de Paris appartient au Parisien; c'est le Parisien qui
-l'exploite... il s'y installe comme chez, lui, et semble vouloir faire
-aux étrangers qui affluent au coeur de la grande ville les honneurs de
-l'industrie parisienne.
-
-Le type du genre, le plus hardi, le plus hâbleur, le plus malin, est
-sans contredit le marchand de chaînes de sûreté. C'est sur les larges
-trottoirs du boulevard Montmartre ou du boulevard des Maliens qu'il
-établit son éventaire volant (avec ou sans jeu de mots); ces bohémiens
-modernes affectent une toilette des plus recherchées, achetée, louée ou
-empruntée à quelque marchand d'habits du Temple; ils portent
-d'incroyables cravates et des paletots de l'avant-dernière mode. La
-société industrielle et commerciale se compose de trois cointéressés,
-ou, si l'on aime mieux, de trois compères. Le plus _distingué_ des trois
-par ses manières, sa tenue et son éducation grammaticale, se consacre à
-la vente; il se place derrière son éventaire et énumère les avantages,
-la qualité et le prodigieux bon marché de ses chaînes de sûreté; c'est
-le marchand. Un second, celui dont la vue exercée aperçoit et reconnaît
-de plus loin les agents de la police et les sergents de ville en habits
-bourgeois, se pose auprès de la boutique dans l'attitude d'un amateur;
-il semble examiner avec une grande attention la marchandise vantée, mais
-son regard guette au loin l'approche de l'ennemi; ce second associé
-remplit les fonctions de guetteur. Le troisième enfin, vêtu plus
-simplement que les deux autres, se donne la physionomie la plus honnête
-qu'il peut, il se grime autant que possible en candide provincial, en
-chaland naïf et sérieux. Il se tient à distance de l'éventaire et semble
-écouter d'abord avec une certaine méfiance l'énumération des mérites de
-la marchandise débitée par le marchand. Si quelques badauds s'arrête, il
-les regarde avec un demi-sourire d'incrédulité et semble les consulter
-tacitement pour savoir s'il doit croire tout le bien qu'il entend dire
-de cette fameuse chaîne de sûreté.
-
-«Voyez, monsieur, lui dit le marchand d'une voix d'_aboyeur_: voyez,
-monsieur, examinez, palpez, essayez; la vue n'en coûte rien; chaînes de
-sûreté en caoutchouc élastique et sans odeur, indispensables pour
-garantir les montres, lorgnons et flacons contre les tentatives des
-voleurs! Voyez, monsieur, 50 centimes, les chaînes de 25 sous! 75 pour
-cent au-dessous du prix de fabrique... Voyez, monsieur; examinez,
-monsieur; achetez, monsieur.»
-
-Et le vendeur met dans la main de l'_allumeur_ (c'est la qualité de ce
-troisième associé) une de ses merveilleuses chaînes, Celui-ci feint de
-ne vouloir pas la prendre; mais le marchand le force à la garder, en lui
-criant: «Examinez, monsieur; la vue n'en coûte rien!» L'honnête allumeur
-examine donc, il tire la chaîne dans tous les sens pour s'assurer de sa
-force et de son élasticité; peu à peu sa physionomie prend une
-expression de confiance, d'admiration; et, entraîné par la qualité
-supérieure de la chaîne, par son prodigieux bon marché, ma foi! il dit
-au marchand. «Je la prends,» Il se la fait envelopper, la met dans sa
-poche, paie ostensiblement 50 centimes et s'éloigne, quand il a fait dix
-ou quinze pas, il revient, remet la chaîne sur l'éventaire, reprend ses
-50 centimes, et recommence à en acheter une autre, ou la même, avec les
-mêmes formalités. Si un badaud, _allumé_ par l'exemple du compère,
-achète après lui une chaîne, l'opération a réussi; sinon, c'est à
-recommencer indéfiniment, jusqu'à ce que le guetteur souffle tout bas ce
-mot d'alerte: «Gare la _rousse_ (la police)!»
-
-Aussitôt, et en un clin d'oeil, l'éventaire est plié, mis sous le bras
-comme un chapeau de bal, et la maison de commerce va s'établir cent pas
-plus loin, et répéter ses opérations. Il arrive parfois qu'un chaland
-sérieux, après avoir acheté la chaîne de sûreté, ne trouve plus sa
-montre dans son gousset, Preuve irréfragable de l'utilité de la chaîne.
-
-Mais le soir vient, et les trois compères vont déposer leur fonds de
-commerce chez un marchand de vin. Ils font sur une table, vineuse
-l'inventaire de leurs opérations: il se trouve souvent que le vendeur a
-vendu soixante chaînes, bien qu'il n'en ait que vingt-cinq dans sa
-boutique, et qu'en dernier résultat ces vingt-cinq lui restent
-intégralement pour servir à la vente du lendemain. Ce problème, qui
-embarrasserait peut-être les syndics les plus experts du tribunal de
-commerce, s'explique et se résout par un mot:--les soixante chaînes
-vendues par l'associé vendeur ont été achetées par l'associé _allumeur_.
-
-[Illustration: Ramoneur.]
-
-[Illustration: Joueur de serinette.]
-
-Le mystère est explique. Cependant, comme trois associés ne vivent pas
-en s'acceptant réciproquement des chaînes de sûreté, nos industriels
-laissent leur boutique au cabaret et vont se livrer, à la clarté du gaz,
-à un autre commerce plus lucratif: ils deviennent marchands de
-contremarques; si le trafic ne donne pas assez pour occuper les trois
-intéressés, l'un d'eux, _l'allumeur_, endosse une blouse et devient
-_ouvreur de fiacres_ à la porte des théâtres et des concerts: il place
-un petit tapis ou son mouchoir sur la roue pour garantir contre la
-souillure de la boue la robe de la bourgeoise un le twed du bourgeois;
-ce bon office lui rapporte quelques doubles décimes qu'il verse
-fidèlement dans la caisse sociale. Non loin de la fameuse échoppe où se
-fabrique et se débite
-
-[Illustration: Marchand de peau de lapin.]
-
-la galette du Gymnase, n'avez-vous pas remarqué encore une petite
-industrie en plein vent? C'est là, sur le bitume du boulevard
-Bonne-Nouvelle, qu'un modeste et savant astronome
-
-[Illustration: Étameur et fondeur de cuillers.]
-
-vient chaque soir demander à l'industrie les profits que la science
-seule ne donne pas. Cet estimable Galilée moderne, coiffé d'un bonnet
-grec et revêtu d'une redingote à la propriétaire dont la coupe surannée
-témoigne de la part de celui qu'elle couvre un profond mépris pour les
-futilités de la mode, établit, à l'heure où le gaz s'enflamme dans les
-lanternes, un magnifique télescope sur le trottoir du boulevard.
-
-[Illustration: Marchand de chaînes de sûreté.]
-
-[Illustration. Astronome en plein vent.]
-
-Moyennant la faible rétribution de dix centimes, vous pouvez vous donner
-l'utile récréation de voir des _montagnes_ dans la lune, ou de découvrir
-une comète et sa queue non prévues par les savants de l'Observatoire.
-
-[Illustration: Marchand d'ombrelles pour enfants.]
-
-Un vénérable pair d'Angleterre, de passage à Paris, se livre à ces
-recherches intéressantes. Un jeune apprenti astrologue veille à ce que
-les voleurs à la tire ne fassent pas des explorations d'un autre genre
-dans les poches de ce noble étranger, tandis que sa vue et son attention
-voyagent dans la lune.
-
-Remontons le boulevard, passons devant ces honnêtes marchands
-d'ombrelles d'enfants qui promènent sans cesse leur légère pyramide des
-Tuileries aux boulevards, en face de la pauvre femme qui vend, au pied
-d'un arbre, de petits cornets de sable rouge et bleu à sécher l'encre
-sur le papier; descendons jusqu'à la place de la Bourse, cette église
-métropolitaine de l'industrie financière. Vis-à-vis des marches du
-temple, l'industrie en haillons, maigre, transie, grelottante, appelle
-encore les passants indifférents. Ce sont de pauvres enfants à genoux
-sur la dalle humide; ils vous offrent, d'une voix dolente, des
-_allumettes chimiques à l'essai, à l'épreuve, à un sou le paquet, à deux
-sous la boîte._
-
-[Illustration: Marchande d'allumettes chimiques.]
-
-Pendant que ces malheureux enfants vous pressent d'acheter leurs
-allumettes modernes, un peu plus loin, sur la place Saint-Georges, une
-bonne vieille femme, assise dès le matin devant l'hôtel de M. Thiers,
-offre aux servantes du quartier ses allumettes classiques dont personne
-ne veut plus; n'importe! elle les tient toujours dans sa main, et les
-offre toujours avec confiance, avec l'espoir de les voir apprécier un
-jour par quelque bonne âme du temps passé: elle lui donnera par-dessus
-le marché des feuilles de laurier, des bouquets d'ail, de l'amadou, un
-briquet, une pierre à feu; mais les jeunes servantes passent devant la
-bonne vieille sans s'arrêter, sans lui rien acheter... Elle les regarde
-passer tristement, mais sans se plaindre... elle attend.
-
-[Illustration: Marchande d'amadou.]
-
-Enfin, les pauvres industriels du soir regagnent leur mansarde, où plus
-d'un cherche dans le sommeil l'oubli du froid et de la faim. Ils
-s'endorment en espérant un lendemain meilleur.
-
-[Illustration: Chiffonnier.]
-
-C'est alors, et quand tous reposent, les riches sous leurs édredons, les
-pauvres sur leur grabat glacé, que l'industrie de nuit descend de la rue
-Mouffetard et s'empare de la ville. Elle parcourt les rues, la hotte sur
-le dos, le crochet à la main, et dispute aux chiens affamés les choses
-sans nom dont se compose son commerce. Après une nuit passée dans ces
-fouilles mystérieuses, le chiffonnier, fier de la lourde charge qu'il
-porte, va rejoindre sa femme, qui, plus diligente ou plus heureuse dans
-ses recherches, a empli sa hotte avant lui, et l'attend, assise sur une
-borne, près de la porte d'un marchand de liqueurs qui va bientôt
-s'ouvrir.
-
-[Illustration: Chiffonnière.]
-
-
-
-Les caprices du Coeur.
-
-NOUVELLE.
-
-(Suite.--Voir t. II, p. 298.)
-
-II.
-
-Le coeur d'une femme est soumis à une foule d'accidents pathologiques,
-en d'autres termes, de phénomènes que certains esprits acerbes, ou
-enclins à une véracité brutale, osent appeler des caprices.
-
-L'étude approfondie de cette matière est sans contredit l'une des plus
-sublimes qui puissent séduire l'esprit humain, et nous voyons pourtant
-que les bavards vulgairement connus sous le nom de philosophes ont mieux
-aimé s'occuper de plusieurs billevesées tout à fait secondaires, telles
-que l'immortalité de l'âme, le système des monades ou la théorie des
-atomes crochus, que, de consacrer leurs veilles ou leurs scalpels à
-l'examen de cet organe tour à tour si riche, si pauvre, si tendre, si
-dur, si revêche, si humble, si fier, si despote, et dualement si
-amusant: le coeur d'une femme!
-
-Nous déclarons solennellement que notre opinion est inébranlable à cet
-égard, Oui, nous mettons au-dessus de toutes les voluptés philosophiques
-l'honnête distraction de fouiller du bec de notre plume les fibres
-palpitantes de cette merveilleuse machine,--a moins cependant qu'on ne
-nous propose de venir faire des ronds dans un puits.
-
-La Comtesse Clarisse--on devinera peut-être que les réflexions
-précédentes nous ont été inspirées par cette intéressante héroïne--se
-retira dans son boudoir, fut empêchée, à débrouiller le chaos où
-flottaient ses pensées. Elle n'eût pas été plus embarrassée pour diriger
-sa course sans boussole sur un océan sans étoiles, qu'elle ne l'était de
-se rendre un compte fidèle de l'état précis où l'avaient jetée les
-chicaneries de madame la chanoinesse. Au reste, il faut bien le dire, la
-digne tante avait le détestable privilège d'apporter habituellement le
-trouble, dans les idées de Clarisse, chaque fois qu'il lui prenait
-fantaisie d'avoir de l'esprit à ses dépens. Au fond, c'était une assez
-bonne créature que madame Aurélie; mais le sentimentalisme de notre
-époque lui agaçait les nerfs, et choquait fort le sensualisme de ses
-traditions galantes. «Ayez, le courage de vos goûts,» disait-elle
-souvent par manière d'apophtegme; et ce qui l'irritait
-particulièrement, c'était de voir sa belle Clarisse cacher, sous
-l'hypocrite réseau de mille délicatesses romantiques, la plus franche,
-nature de coquette qu'elle eût jamais admirée.
-
-Cependant nous supplions le lecteur de considérer que la chanoinesse, en
-sa qualité, de vieille femme, n'avait pas toute la charité désirable, en
-de pareilles matières. Le dépit secret que lui faisait éprouver
-l'éloignement de Clarisse pour lord Rutland exagérait à ses yeux les
-torts de la comtesse. Nous en appelons ici à toutes les jolies femmes
-qui daigneront nous entendre; elles jugeront si lord Rutland ne méritait
-pas un peu son échec.
-
-Et d'abord, notre belle lectrice sait déjà que lord Rutland doit être
-classé parmi les amants vertueux et magnanimes. Lors du mariage de
-Clarisse avec le comte de R..., on a vu que cet amoureux héroïque fit
-taire les plus vils désirs de son âme, pour favoriser une union que,
-pour des unit ils dont le détail est inutile, la famille de Clarisse
-ambitionnait.
-
-Il y eut dans ce fait une faute impardonnable. En affaire d'amour, ne
-parlez pas aux femmes de magnanimité; elles vous diront toutes que ce
-mot là est aussi sot qu'il est long. C'est une vertu négative pour
-lesquelles toutes professent une invincible horreur. Lord Rutland, qui
-se vantait d'adorer Clarisse et dont l'influence était grande sur la
-famille de la jeune personne, avait littéralement cédé Clarisse au comte
-de R***. C'était là une belle action, digne, sans contredit, d'être
-mentionnée dans le Plutarque de la jeunesse, mais où Clarisse trouva je
-ne sais quoi d'assez impertinent. Premier grief.
-
-Plus tard, le comte de R..., sentant sa fin, et sachant que Rutland
-n'avait jamais cessé d'aimer Clarisse, obtint de celle-ci, à force de
-sermons et de prières, la promesse de ne se remarier qu'avec Rutland. Il
-est vrai qu'on ne refuse rien aux mourants; mais pas moins ce diable de
-défunt avait ainsi recédé sa femme à son sublime ami, lequel ne se fit
-pas faute d'accepter. Second grief.
-
-Les choses ainsi réglées, peut-être croirez-vous, madame, que Rutland
-s'empressa de réclamer de la jolie veuve l'exécution du codicille? Pas
-le moins du monde. Toujours tendre, empressé, dévoué, il attendit que
-Clarisse se rappelât sa promesse, mais il ne demanda rien. «Quoi!
-s'écriait Clarisse, il faut qu'un homme soit bien fier et bien assuré de
-sa puissance, pour aimer avec tant de patience et ne rien demander!»
-Troisième grief.
-
-Mais ce n'est pas tout. Mettez une jeune veuve dans la situation où se
-trouvait la comtesse, et vous jugerez, si Clarisse, coquette autant
-qu'une jolie femme se croît le privilège de l'être, dut rêver
-l'indépendance et la révolte.
-
-Car enfin, les rôles étaient intervertis; Rutland était un peu le maître
-et Clarisse l'esclave.
-
-Le premier acte d'insubordination qu'elle imagina fut de se persuader à
-elle-même qu'elle abhorrait Rutland, et le second de convaincre Rutland
-qu'elle en aimait un autre. Elle prit pour cela le premier venu qui lui
-tomba sous la main. C'était un lion de la plus belle espère. Robert de
-Castillon comptait quelques années de moins que lord Rutland. Il avait
-pour excentricité particulière d'afficher les femmes qu'il daignait
-adorer; aussi la comtesse, effrayée d'abord de son aventure, s'était
-sauvée aux eaux de Bailen, M. de Castillon la suivit-il avec un fracas
-qui lui fit le plus grand honneur. Il en fut même parlé à l'Opéra dans
-la loge des _viveurs_, où l'un s'accordait à dire que si la comtesse
-voulait Robert pour mari, son plus sûr était de se dépêcher,--de peur de
-l'avoir pour amant.
-
-Robert était plus qu'à moitié ruiné; mais il trouva des juifs
-compatissants qui lui escomptèrent ses espérances sur les 30,000 livres
-de rente de la comtesse. Tout l'hiver ne fut de sa part qu'une
-succession d'adorables et d'audacieuses folies. Aux courses du
-printemps. Hubert perdit 1,060 louis; mais il gagna l'_handicap_ avec un
-cheval que montait son jockey, vêtu, pour cette partie seulement, des
-couleurs choisies ce jour-la par la comtesse: elle était en robe de
-velours grenat avec une écharpe blanche. On trouva le tour d'une
-galanterie parfaite.
-
-Mais n'allez pas croire que tout ce bruit empêchait Rutland de dormir.
-Il plaignait beaucoup Clarisse d'être ainsi la proie d'un lion; mais
-d'être jaloux, d'un aussi sot animal, l'idée ne lui en vint pas même à
-l'esprit. Clarisse faillit en mourir d'indignation. «Qui!
-s'écriait-elle, dans le délire, de sa colère, il pousse l'insultante
-sécurité de son coeur jusqu'à dédaigner d'être jaloux!»--Elle prenait
-ainsi pour un excès de mépris ce qui n'était de la part de Rutland qu'un
-excès d'estime; mais pas moins jugea-t-elle que ce trait d'originalité
-devait être considéré comme un quatrième grief qui comblait la mesure.
-
-Clarisse s'en prit à la chanoinesse. Elle ne cessa de lui répéter chaque
-jour, avec cet air de haute hypocrisie que lui conseillait la situation,
-combien elle était navrée de faire d'inutiles efforts pour aimer
-Rutland. Elle ajoutait néanmoins, avec un soupir rempli de contrition,
-qu'elle _respecterait_ la promesse _solennelle_ faite par elle à son
-mari défunt, et qu'en cela, s'il le fallait, elle consulterait son
-devoir et imposerait silence à son coeur! Elle savait bien, la perfide,
-que chacune de ces paroles cruelles était répétée à Rutland.
-
-Mais la chère comtesse entamait cette partie avec un partner qui en
-avait gagné plus d'une. Madame Aurélie fut aux anges de jouer encore son
-rôle dans cette petite comédie galante, et l'on a pu voir qu'elle
-n'avait pas tout à fait perdu le talent de la réplique. En même temps
-elle prévint Rutland de se tenir tranquille, et qu'elle prenait le
-commandement de toute la campagne. La pauvre Clarisse tomba donc en des
-mains qui, pour être encore douces et blanchettes, n'en étaient pas
-moins armées d'assez bonnes griffes.
-
-Clarisse, comme nous avons dit, venait de passer dans son appartement,
-lequel donnait, ainsi que le salon, sur le paysage pittoresque dont nous
-avons parlé. Elle étouffait. Elle fit ouvrir toutes les fenêtres, et se
-mit dans un déshabillé de batiste qui flottait autour de sa taille
-ravissante en plis nombreux et discrets.
-
-Félicie, sa femme de chambre, tournait autour de la comtesse, et jetait
-fréquemment les yeux, par la fenêtre ouverte, sur les solitudes sombres
-et tranquilles du ravin.
-
-«Mais venez donc me coiffer de nuit, Félicie, dit tout à coup la
-comtesse d'un ton d'impatience que nous engageons le lecteur à lui
-pardonner en considération des secrets tourments qui l'agitaient, et
-remettez à une autre fois le soin de compter les arbres que l'on
-aperçoit d'ici. Qu'avez-vous donc à tant regarder par la fenêtre?
-Craignez-vous que les voleurs ne montent par la ravine?
-
---Oh! bien sur, non, madame, répondit Félicie en hochant la tête, les
-voleurs sont trop prudents pour prendre un chemin où il y a vingt
-chances contre une de se briser les os. Les galants, je ne dis pas,
-ajouta-t-elle en riant de l'air du monde le plus dégagé.
-
---Les galants! fit la comtesse, sans plus répondre à une impertinence
-qu'elle eût sévèrement relevée dans toute autre occasion; les galants!»
-répéta-t-elle avec un vague sourire.
-
-Il y a de ces idées insaisissables et rapides qui traversent l'esprit
-comme une étoile filante, sans y laisser de trace. Les femmes ont toutes
-leur petit monde romanesque, réduit mystérieux où elles s'amuse
-quelquefois à pénétrer, cachées à tous les regards, comme la Diane au
-bain. C'est là qu'elles donnent audience à leurs songes, et que les
-songes prennent pour leur plaire mille figures fantasques et délirantes.
-En même temps, défile devant leurs yeux charmés le beau cortège des don
-Juan, des Lovelace, des Almaviva et des Fronsac, tous cavaliers
-adorables, amants audacieux et vainqueurs, portant guitares et lanternes
-sourdes, échelles de soie, masques de velours et rapières, troupe
-galante qui mène à sa suite les belles amours, celles qui écrivent pour
-devise sur leurs drapeaux triomphants: _Beaucoup oser, c'est beaucoup
-aimer_.
-
-La comtesse était-elle, ce soir-là plus qu'un autre, disposée à goûter
-cette poésie caressante des passions? Qui le sait? Elle laissa dire sa
-soubrette, et parut entrer en méditation. On ne saurait faire un crime à
-la comtesse de ce penchant si doux à la rêverie, auquel on a pu voir
-qu'elle se donnait volontiers. Rien ne sied à une jolie femme comme
-d'être plongée dans une bergère douillette, et d'y affecter une pose
-languissante et néanmoins étudiée, surtout si la dame est naturellement
-de formes souples et moelleuses,--ce qui était ici le cas au suprême
-degré.
-
-A ce moment précis, Félicie, qui maniait à pleines mains les tresses
-noires comme la nuit des cheveux de sa maîtresse, poussa un grand cri de
-frayeur et lâcha prise, pour se réfugier à l'un des coins de la chambre.
-
-Clarisse releva brusquement la tête, et vit un homme à cheval sur
-l'appui du balcon.
-
-III.
-
-En deux sauts, l'audacieux fut dans le boudoir, planté bravement en face
-de Clarisse, qu'il salua d'abord d'une manière leste et correcte;
-ensuite il se jeta, à ses pieds, et fit mine de lui vouloir prendre la
-main.
-
-Mais la comtesse ne tenait pas ainsi ses mains à la dévotion du premier
-venu à qui la fantaisie prenait de grimper par les fenêtres. Le premier
-usage qu'elle en fit fut de croiser vivement sur si poitrine les plis un
-peu relâchés de sa robe de chambre, et d'arrêter ensuite le téméraire
-d'un geste qui le cloua sur place.
-
-Il n'est peut-être pas inutile, pour l'édification de nos petits-neveux
-et l'instruction de leurs tailleurs, de donner ici un léger crayon de la
-toilette du personnage. Elle avait ce caractère officiel de haute
-prépondérance qui émane habituellement de tout ce qui sert à vêtir ou à
-parer un ministre responsable et constitutionnel de Sa Majesté la Mode.
-Cela sentait son ordonnance contresignée, légalisée et dûment
-enregistrée au bulletin des lois par MM. les chanceliers du Jockey-Club.
-
-Ce costume était celui des lions de l'été dernier.
-
-L'habit large, flottant et carré, était de couleur brune, avec un collet
-très-grand et des manches légèrement froncées aux entournures. Le gilet,
-fort long, se dandinait sur les hanches, et tenait la poitrine à l'aise,
-comme le pourpoint du seigneur Sganarelle; avec cela un pantalon de
-nankin, des souliers vernis et des bas bleus chines; le col de la
-chemise, relevé par la cravate négligemment nouée, se dessinait à angle
-droit sur la figure, et le chapeau avait cette mesquinerie de forme
-propre aux coiffures britanniques. N'oublions pas le lorgnon, espèce de
-monocle d'or assez massif, passé dans un ruban noir large du deux
-travers de doigt.
-
-Il y a des gens dont le portrait est achevé lorsqu'on a décrit leurs
-vêtements. Il ne nous reste donc autre chose à dire ici que le nom du
-personnage. C'était Robert de Castillon.
-
-La toilette, de Robert était un peu du matin: mais le lecteur voudra
-bien considérer que ceci se passe à la campagne, et qu'en général les
-élégants ne daignent pas honorer la nature en se présentant au milieu de
-pompes dans un costume habillé; il est vrai que la nature s'en soucie
-très-médiocrement. Mais revenons à Clarisse.
-
-Elle était debout, émue, indignée, et rouge comme la plus belle cerise
-de Montmorency.
-
-«Monsieur, s'écria-t-elle enfin en donnant à sa voix ce calme dédaigneux
-sous lequel les femmes savent cacher leur effroi, il me semble que je
-vous avais refusé ma porte.
-
---C'est bien pour cela, madame, que j'ai passé par la fenêtre, répondit
-Robert avec un sang-froid de Mohican.
-
---Chez moi, à une pareille heure!...
-
---Il est dix heures vingt minutes, madame, et à la campagne l'on peut se
-présenter jusqu'à onze sans trop choquer les convenances. Je suis dans
-les termes de la loi.
-
---Cette audace! cette assurance!... Me direz-vous, monsieur, ce que vous
-venez faire ici? Votre conduite est un outrage. Je ne sais ce qui me
-retient de vous faire... chasser!»
-
-A ce mot, Robert, qui était demeuré à genoux, se releva d'un bond et
-s'approcha de la fenêtre d'un pas rapide.
-
-«Clarisse, dit-il d'une voix basse, mais prompte et passionnée, si vous
-faites un mouvement pour accomplir cette menace odieuse, je me jette
-dans le précipice, et je me brise la tête sur ces rochers. Cela,
-voyez-vous, je vous le jure sur ce que j'ai de plus cher au mode, sur
-mon amour!
-
-Si, dans ce moment, la comtesse se fût souvenue d'une des plus belles
-scènes du roman d'_Ivanohe_, elle eût peut-être éclaté de rire à la
-singulière parodie que lui en donnait Robert, et le sportsman se serait
-trouvé pour lors dans une situation délicate. Mais le ton, le genre,
-l'air résolu de Castillon firent impression sur Clarisse, dont un
-imperceptible éclair de vanité, échappé des derniers replis du coeur,
-suffit d'ailleurs pour aveugler le bon sens.
-
-Elle trembla pour les jours de Robert,--ce qui n'était pas un mal, mais
-il y eut pour elle comme une volupté secrète dans le sentiment de cet
-effroi;--et c'est ici que nous chicanerions la comtesse, si nous étions
-aussi savant sur les cas de conscience que les révérends pères de la
-foi.
-
-«Vous êtes fou, Robert, murmura-t-elle d'une voix éteinte.
-
---Oui, madame, répondit le lion avec mie simplicité sublime.
-
---Malheureux! poursuivit-elle. Clarisse se complaisait évidemment dans
-cette pensée, vous avez risque la mort pour arriver jusqu'ici!
-
---Et je la braverai pour redescendre: mais il faut que vous m'écoutiez,
-Clarisse...
-
---Ah! y songez-vous?
-
---Il le fait, il le faut! insista Robert avec un geste éperdu: mais pour
-vous prouver que je n'ai été conduit à vos pieds que par des intentions
-pures, je prierai en présence de votre camériste. Qu'elle demeure!»
-
-Marc Fournier.
-
-(_La fin à un prochain numéro._)
-
-
-
-Inventions nouvelles.
-
-SYSTÈME DE CHEMIN DE FER DE M. LE MARQUIS DE JOUFFROY.
-
-Tout est encore nouveau dans les chemins de fer; à peine l'expérience de
-quelques années a-t-elle passé sur les moyens de locomotion rapide en
-usage aujourd'hui, que déjà de tous côtés les inventeurs s'élancent avec
-ardeur à la recherche des perfectionnements. S notre avis, peu ont
-encore réussi, et quoique le fatal accident du 8 mai 1842 ait fait
-germer dans bien des têtes des idées d'amélioration, nous devons le
-dire, ces idées, fort honorables pour leurs auteurs, sont en général
-beaucoup plus philanthropes que mécaniques, et la science n'a pas fait
-un pas, la sécurité des voyageurs n'a pas augmenté, les chemins de fer
-sont encore ce qu'ils étaient il y a quatre ans, nous dirions presque il
-y a dix ans. Un fait bien remarquable en effet, c'est que depuis
-l'invention de la chaudière tubulaire, invention dont l'honneur revient
-tout entier à un français, M. Séguin aîné, le système de locomotion n'a
-plus fait de progrès que dans les détails. On a augmenté le poids des
-rails parallèlement au poids de la locomotive, on a allongé le rayon des
-courbes, diminué les pentes: mais, en résumé, il n'y a pas eu
-transformation réelle.
-
-Que conclure de là? Sommes-nous arrivés à la perfection, ou y a-t-il
-impuissance dans les esprits? Loin de nous une pareille pensée; mais les
-inventeurs ne doivent pas perdre de vue que dans cette matière les
-questions économiques ont leur importance, et que raisonner, abstraction
-faite des circonstances si multipliées de l'exploitation, c'est bâtir
-sur le sable, c'est s'exposer à substituer des rêveries bienveillantes à
-la réalité parfois rigoureuse. Et qu'on ne nous prête pas l'idée de
-vouloir subordonner la vie des hommes à une question d'économie dans le
-sens restreint du mot; on nous comprendrait bien mal. L'économie de
-l'exploitation d'un chemin de fer n'est pas seulement une question de
-chiffres; elle, est des plus complexes, et ceux qui se dévouent à
-l'étudier devraient être jugés bien rigoureusement si, pour eux, elle se
-réduisait à des proportions si mesquines. Jusqu'à ce jour, rien
-d'applicable n'a surgi avec un caractère d'évidence tel que les
-compagnies du chemins de fer aient dû, sous peine de félonie envers le
-public, l'adopter en renonçant au mode actuel.
-
-Nous devons toutefois excepter de ces inventions le _système
-atmosphérique_ dont nous avons entretenu, il y a quelques mois, nos
-lecteurs; mais, qu'un le remarque bien, dans ce système, tout ce qui
-constitue le pouvoir moteur est radicalement nouveau: la locomotive est
-supprimée, et, pour le dire en passant, les premiers essai du chemin de
-Kingstown à Darkley ont parfaitement réussi, et tout fait présager une
-nouvelle ère aux chemins de fer si le dernier terme du problème est
-susceptible d'une solution avantageuse. Nous voulons parler de la
-distance qui doit séparer deux machines fixes. Là, en effet, est la
-difficulté, et l'expérience seule, en dépit de la théorie, peut donner
-gain de cause au système ou le ranger dans la classe des brillantes
-illusions.
-
-Aujourd'hui l'invention que nous devons enregistrer est l'oeuvre de M.
-le marquis de Jouffroy, déjà connu dans le monde industriel, spéculait
-par l'invention des _bateaux palmipèdes_. M. de Jouffroy a touché à
-toutes les parties du système actuel; il n'a rien laissé sans
-modification: la voie, la locomotive, les wagons, les roues, les
-essieux, nous allions presque dire la vapeur, il a tout transformé, il a
-bâti avec les débris du système ancien un système complet qui marche,
-qui roule, qui gravit des pentes, circule dans des combes de quinze
-mètres de rayon, et tout cela au premier étage d'une maison de Paris.
-Rien de plus merveilleux que de voir une véritable petite locomotive,
-consommant du vrai coke et produisant réellement de la vapeur,
-entraînant après elle cinq à six wagons, et exécutant à volonté toutes
-les évolutions annoncées par l'auteur ou demandées par le public; rien
-de plus merveilleux, si ce n'est les évolutions du bateau palmipède dans
-le bassin d'un jardin. Cependant, quand on réfléchit que ces bateaux
-doivent traverser les mers, que les locomotives doivent sillonner la
-France, on se demande avec crainte si l'application en grand répondra à
-ces essais microscopiques. C'est encore là un des écueils que nous ne
-saurions trop signaler aux inventeurs. Qu'ils se méfient des essais _en
-petit_, car les mécomptes sont incalculables quand on en arrive à
-l'application réelle. Pour nous, ces petites constructions ne sont que
-joujoux d'enfant, qui peuvent tout au plus servir à fixer les idées de
-l'inventeur et lui fournir un modèle, mais dont il est impossible du
-rien conclure. Aussi en discutant le système de M. de Jouffroy, nous
-efforcerons-nous de nous placer toujours au point de vue de
-l'application en grand.
-
-Quoi qu'il en soit, disons d'abord ce qu'est cette invention dont nous
-offrons quelques dessins à nos lecteurs.
-
-La voie se compose de trois rails ou plutôt de deux ornières latérales
-et d'un rail central. Elle est élevée au-dessus de ces ornières, qui
-sont formées de deux bandes de fer plat à angle droit, l'une
-horizontale, l'autre latérale. Quant au rail central, il est en fer
-laminé creux, et reposant sur la travers par deux oreilles fixées à
-clous rivés et noyés. La voie doit avoir une largeur de deux mètres.
-
-Les wagons se composent de deux demi-wagons réunis par deux
-articulations ou par des espèces de verrous situés l'un au dessus de
-l'autre, suivant la même verticale, et qui leur permettent un mouvement
-rotatif horizontal. Chacun de ces demi-wagons (fig. 3) porte une paire
-de roues de grand diamètre tournant librement sur les fusées des
-essieux. Ainsi, on le voit, il y a parfaite indépendance d'une part
-entre les roues des deux demi-wagons et d'autre part entre les deux
-roues, du même demi-wagon. Pour éviter le renversement des wagons, soit
-dans le cas du bris d'un essieu, soit par l'effet de la force centrifuge
-dans le parcours des courbes à grande vitesse, le centre de gravité des
-wagons se trouve à peu près à la hauteur des essieux, et les essieux
-traversent de part en part le wagon. Cette disposition a permis
-d'augmenter le diamètre des roues, qui, dans ce cas, et grâce à la
-largeur de la voie, sont extérieures aux wagons, au lieu d'être placées
-en dessous, comme dans le système actuel. La comparaison des figures 3
-et 4 indique suffisamment cette différence de construction pour que nous
-n'ayons pas besoin d'insister davantage à cet égard.
-
-Le système d'enrayage instantané, qu'on voit dans la fig. 3, présente
-une disposition mécanique assez simple, au moyen de laquelle, en cas de
-choc un d'arrêt subit du convoi, toutes les roues sont spontanément
-serrées par les freins, et le frottement de roulement est immédiatement
-changé en un frottement de glissement. Ce système consiste en ressorts
-qui, par la pression due au choc, agissent sur des espèces de
-palonniers, lesquels correspondent à leur tour à des tiges reliées à des
-freins qui enveloppent presque une demi-circonférence des roues, Dans le
-système actuel, au contraire, les freins n'agissent qu'à la main, et ne
-frottent que sur une petite partie de la circonférence des roues; ces
-freins, d'ailleurs, sont en petit nombre, et leur puissance est loin de
-répondre à la force vive accumulée dans un convoi lancé à grande
-vitesse.
-
-La partie la plus importante du nouveau système est sans contredit la
-locomotive, car c'est pour elle que la voie a été changée, c'est pour
-elle qu'on établit le rail central, et que ce rail présente une surface
-striée transversalement. Les fig. 1 et 2 donnent le plan et l'élévation
-de cette nouvelle locomotive.
-
-[Illustration: Fig 1.--Elévation de la locomotive.]
-
-Elle se subdivise, comme les wagons, en deux parties distinctes: la
-partie de devant est un véritable _tricycle_; c'est d'elle que dépend
-tout le mouvement du convoi; elle se compose de la roue motrice. R, qui
-marche sur le rail du milieu, et d'une série de pignons P, et de chaînes
-sans fin F et est supportée par deux petites roues R'. En avant de la
-roue motrice est un axe d'embrayage A, qui reçoit son mouvement des
-bielles et des tiges de piston T; ces pistons sont placés à l'arrière de
-la roue motrice, dans les cylindres à vapeur V, qui reçoivent la vapeur
-de la chaudière C, placée sur la seconde partie de la locomotive
-articulée avec la première, comme les demi-wagons le sont entre eux. Une
-disposition particulière de l'axe d'embrayage, qui porte à chacune de
-ses extrémités un pignon P de diamètre différent, permet au conducteur
-de la locomotive, au moyen d'un manchon d'embrayage, de communiquer le
-mouvement à l'un ou à l'autre des deux pignons, ou de le suspendre
-complètement. On conçoit facilement l'avantage de cette innovation,
-quand on examine les fig. 1 et 2, et qu'on voit que chacun des pignons
-de l'axe A correspond, au moyen des chaînes sans fin F, à un autre
-pignon fixé sur l'axe de la roue motrice, et dont le diamètre est
-inversement plus petit ou plus grand. Par ce moyen on peut, sans
-ralentir la vitesse des pistons, diminuer ou augmenter à volonté la
-vitesse de la loue motrice. En effet, si le piston agit sur le pignon du
-plus grand diamètre correspondant à celui du plus petit diamètre fixé à
-l'axe de la roue motrice, la vitesse de la roue motrice est augmentée,
-puisque pour un tour du pignon directeur, le pignon dirigé peut en faire
-deux ou trois, suivant le rapport des diamètres. C'est ce qui arrivera
-dans toutes les parties de niveau; mais si on a une rampe à franchir, on
-embraie le petit pignon, et par un même nombre de coups de piston, la
-roue motrice fait un moins grand nombre de tours; la vitesse est
-moindre, mais la puissance de locomotion est augmentée.
-
-[Illustration: Fig. 2.--Plan de la locomotive.]
-
-La seconde partie de la machine porte, comme nous l'avons dit, la
-chaudière et tout ce qui la constitue. De longues tiges, placées sous la
-main du mécanicien, correspondent au manchon d'embrayage, et donnent le
-moyen d'opérer toutes les transformations de vitesse, de mouvement et de
-puissance inhérentes au système.
-
-Résumons en peu de mois le système de M. le marquis de Jouffroy, et les
-avantages qui, selon lui, y sont attachés; puis on nous permettra
-d'exposer succinctement et rapidement les inconvénients que nous y avons
-trouvés, et les raisons qui nous semblent devoir détruire les illusions
-qu'ont pu se faire l'inventeur et les membres de la société formée pour
-exploiter les brevets de ce système.
-
-M. de Jouffroy a modifié la voie, imaginé un nouvel établissement de la
-locomotive, rendu les roues des wagons indépendantes les unes des autres
-et de l'essieu, abaissé le centre gravité des wagons, substitué au mode
-actuel d'enrayage partiel un mode d'enrayage instantané, et séparé ses
-wagons en deux parties articulées entre elles.
-
-Les avantages qu'il prétend obtenir sont les suivants:
-
-1º Moyen de franchir les rampes de 5 centimètre par mètre, et de tourner
-dans des courbes de 15 mètres de rayon;
-
-2º Par conséquent diminution dans les frais de construction;
-
-3° Impossibilité du déraillement, des chocs et du renversement des
-voitures de voyageurs.
-
-Si tout ce qu'annonce l'inventeur était réel, il faudrait, sans plus
-tarder, substituer partout son système à celui qui est suivi
-aujourd'hui; mais nous avouons que ces avantages ne nous ont pas paru
-aussi certains qu'à M. de Jouffroy.
-
-Nous ne dirons rien d'abord des questions de priorité d'invention qu'à
-soulevées le système dont il s'agit; si l'invention est bonne, le public
-en profitera, quel qu'en soit l'auteur; si elle ne répond pas à
-l'attente générale, peu importe l'imagination qui l'a enfantée.
-
-L'économie de construction, par la possibilité de franchir ou de tourner
-les montagnes, en supposant même que la solution du problème soit bonne,
-ne nous a pas semblé atteinte dans ce système. En effet, d'une part, la
-voie ayant 2 mètres de largeur, au lieu d'un mètre 50 centimètres, les
-terrains à acquérir seront plus considérables que dans le système
-actuel. L'établissement de la voie, elle-même, de ces deux ornières
-latérales, de ce rail central, des traverses, des longuerisses, toute
-cette partie matérielle présente évidemment un accroissement de
-dépenses. Nous ne croyons donc pas exagérer en disant que la différence
-entre les frais de construction dans l'ancien et le nouveau système ne
-doit pas être considérable; et nous ne concevons 'pas comment
-l'inventeur peut présenter sur cet objet un bénéfice de soixante pour
-cent.
-
-Franchir les rampes, tourner sans danger de déraillement dans des combes
-à court rayon, tels sont les deux problèmes que beaucoup se sont proposé
-de résoudre. Voyons donc dans quelles limites on peut en chercher la
-solution.
-
-Une idée fausse, assez généralement répandue, c'est que les locomotives
-ne peuvent utilement surmonter des rampes de plus de 8 millimètres,
-parce que dans ce cas l'adhérence des roues motrices fait défaut.
-Cependant, sur le chemin de fer de Burmingham à Glocester, le plan
-incliné de Brunnigrave, qui a une pente de 0m027 par mètre (ou 1/37e)
-sur une longueur de 3,300 mètres, est remonté par des trains à
-locomotives. Pour des poids de 40 tonnes, moteur compris, on n'attelle
-qu'une seule locomotive qui marche à la vitesse de 25 à 26 kilomètres à
-l'heure; plusieurs expériences de remorquage de convoi, à la charge de
-60 tonnes, ont été faites avec succès: ainsi, ce n'est pas le défaut
-d'adhérence qui limite les pentes. Et d'ailleurs, quand on voit le
-gouvernement et les département voter tous les ans des sommes énormes
-pour des rectifications de routes, des adoucissements de pente, il
-semblerait étonnant de voir les chemins perfectionnés sur lesquels la
-vitesse est quadruplée, se jeter dans le inconvénients des pentes
-rapides, Pour les courbes, nous désirons que leur rayon puisse être
-amené à 400 et même à 300 mètres; mais il y a un élément terrible duquel
-les inventeurs ne tiennent pas assez de compte, et qui, aux grandes
-vitesses, prend des proportions effrayantes: c'est la force centrifuge.
-En présence de ces considérations, nous nous demandons pourquoi des
-pentes si rapides, pourquoi des rayons de 15 mètres, et surtout pourquoi
-un nouveau système de voie et de moteur, si toutes ces nouveautés
-déparent celui qu'on doit se proposer d'atteindre.
-
-[Illustration Fig. 3.--Wagons du nouveau système.]
-
-Passons sur la construction des ornières, et rappelons seulement à M. de
-Jouffroy que ce système a été le premier employé, et qu'on l'a abandonné
-parce que leur forme les exposait à se couvrir de boue et de poussière;
-ce qui crée une nouvelle résistance à la traction, et détruit l'avantage
-des chemins de fer.
-
-L'indépendance des roues entre elles et avec l'essieu remédie, il est
-vrai, à l'inconvénient du système actuel pour le passage des courbes. Il
-en est de même de l'articulation qui réunit les deux demi-wagons, et
-leur permet un mouvement rotatif horizontal; mais si l'on a été amené à
-fixer invariablement le parallélisme des essieux, c'est que, dans le cas
-contraire, les roues tendent à s'échapper et à sortir de la voie au
-moindre obstacle qu'elles rencontrent. Si la roue tourne sur son essieu,
-et indépendamment de lui, il en résulte un grave inconvénient: c'est
-qu'elle ne se meut pas dans un plan exactement vertical, elle peut
-prendre un mouvement d'oscillation, il se produit des chocs du moyeu
-contre le collet de l'essieu, et de là chance de déraillement et
-mouvement de lacet insupportable aux voyageurs. De plus, les frottements
-latéraux de la roue contre la partie verticale de l'arrière prennent une
-proportion qu'il n'est pas possible de négliger dans l'évaluation de la
-force à appliquer.
-
-[Illustration: Fig. 4.--Wagons en usage sur les chemins de fer actuels.]
-
-Le système d'enrayage, qui sans contredit est fort puissant, a
-l'inconvénient de ne pas permettre la marche en arriére, puisque, dès
-que les ressorts sont pressés, l'enrayage a lieu instantanément; de
-plus, il y a autant de danger dans l'arrêt instantané d'un convoi que
-dans un choc extérieur; dans les deux cas, en effet, la force vive du
-convoi est anéantie, et l'effet produit est tout aussi désastreux dans
-un cas que dans l'autre.
-
-Il nous reste à examiner la locomotive; mais, nous devons le dire, tout
-ingénieuse quelle nous ait paru, nous croyons que l'inventeur s'est fait
-illusion sur sa puissance, qu'on remarque, en effet, qu'une locomotive
-n'a de force que par l'adhérence des roues motrices sur les rails; que
-cette adhérence est une fonction du poids qu'elles supportent, et que
-plus les machines sont lourdes, plus elles sont puissantes: qu'on
-compare maintenant les locomotives actuelles du poids de 13 à 14 tonnes
-réparti de façon à ce que les roues motrices portent 8 tonnes environ, à
-la locomotive de M. de Jouffroy dont la roue motrice n'est chargée, pour
-ainsi dire, que de son propre poids, et qu'on se demande si elle pourra
-entraîner un convoi, franchir des rampes, comme le prétend l'inventeur.
-Il est vrai que le rail est strié transversalement, et que la jante de
-la roue est formée de bois de chêne, dont l'adhérence sur la fonte du
-rail est plus grande que celle du fer sur le fer qui a lieu dans le
-système actuel; mais cette différence est pour ainsi dire insignifiante,
-eu égard à l'effet qu'on veut produire.
-
-Nous aurions voulu nous étendre davantage sur les considérations qui
-précèdent, donner d'autres raisons encore nombreuses; mais l'espace nous
-est mesuré, et nous croyons en avoir dit assez pour éclairer nos
-lecteurs sur les avantages et les inconvénients du système que nous
-mettons sous leurs yeux. Nous ne voulons pas terminer cependant sans
-rendre à M. de Jouffroy la justice qui lui est due: tout ce qu'il fait
-porte le cachet d'un travail ingénieux; et nous sommes les premiers à
-regretter que ses idées spéculatives soient si peu réalisables.
-
-
-
-De la prochaine Inauguration du Monument de Molière.
-
-[Illustration: _Le Bourgeois gentilhomme_.--Leçon de philosophie.]
-
-Tout se prépare pour l'inauguration du monument de Molière. Il ne reste
-plus trace du malentendu qui avait donné lieu au bruit que toute
-solennité était supprimée, et qu'un manoeuvre, déchirant la toile qui
-cachera jusqu'au 15 l'oeuvre de M. Visconti, serait seul chargé
-d'inaugurer ce qu'avaient élevé le vote des Chambres, les sacrifices de
-la ville de Paris et le tribut de l'admiration individuelle et
-nationale. Personne ne manquera donc à cette cérémonie, et les
-dessinateurs de _l'Illustration_ moins que personne. Déjà ils taillent
-leurs crayons; déjà les orateurs préparent et répètent leurs
-improvisations, et Grandville a surpris M. Jourdain, préméditant un
-discours qui commencera par: _O Molière!_--Il a vu son maître de
-philosophie lui faire prononcer «cette voix O, qui se forme en ouvrant
-les mâchoires et approchant les lèvres par les deux coins, le haut et le
-bas; O.» Il a vu son maître de danse enseigner au futur orateur à se
-produire avec grâce en public. Il l'a vu enfin essayer son babil de
-cérémonie et exciter chez Nicole un rire de malapprise que ne se
-permettront sans doute pas le spectateurs de la cérémonie. Le
-Théâtre-Français complétera le soir la solennité du jour en représentant
-le _Tartufe_ et le _Malade Imaginaire_ avec la cérémonie, où paraîtront
-tous les acteurs de la Comédie. Entre les deux pièces, Beauvallet lira
-le poème de madame Louise Colet, _le Monument de Molière_, poème
-récemment couronné par l'Académie Française. Mais n'anticipons pas sur
-les détails d'une journée dont nous serons les historiens fidèles.
-
-Nous recevons aujourd'hui la communication de deux documents ignorés et
-très-curieux dont nos lecteurs auront la primeur et qui font partie des
-additions importantes et nombreuses que l'auteur de l'_Histoire de la
-vie et des ouvrages de Molière_. M. Taschereau, vient de faire à une
-troisième et charmante édition de son livre(4). Ce biographe de l'auteur
-du _Tartufe_ a trouvé tout récemment le mandement affiché par lequel
-l'archevêque de Paris interdisait le 11 août 1667 non-seulement de
-représenter ce chef-d'oeuvre, mais même de le _lire_ ou entendre
-réciter, soit en public, _soit en particulier_, SOUS PEINE
-D'EXCOMMUNICATION. Boileau nous a appris en effet combien les lectures
-en étaient recherchées et l'empressement qu'on mettait à avoir _Molière
-avec Tartufe_.
-
-[Note 4: Cette nouvelle édition, qui forme un charmant volume illustré,
-format Charpentier, paraîtra lundi, 15, à la librairie de J. Hetzel, rue
-de Richelieu, o. 76. Prix; 5 fr. 75 cent.--Une nouvelle édition de
-l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par le même,
-considérablement augmentée, est également sous presse.]
-
-[Illustration: Le Bourgeois gentilhomme.--La leçon de danse.]
-
-Voici ce curieux interdit, où l'intérêt du roi est mis en scène d'une
-manière un peu inattendue:
-
-ORDONNANCE DE MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS.
-
-«Hardouin, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique,
-archevêque de Paris, à tous curés et vicaires de cette ville et
-fauxbourgs, salut en Notre-Seigneur. Sur ce qui nous a été remontré par
-notre promoteur, que, le vendredi cinquième de ce mois, on représenta
-sur l'un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de
-_l'Imposteur_, une comédie très-dangereuse, et qui est d'autant plus
-capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner
-l'hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d'en accuser
-indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et
-les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des
-libertins; de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal, qui
-pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la
-vertu, notredit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute
-personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit,
-la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit
-en particulier, sous peine d'excommunication;
-
-«Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la
-véritable piété fut blessée par une représentation si scandaleuse et que
-le roi même avait ci-devant très-expressément défendue; et considérant
-d'ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement
-sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est
-d'exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières
-continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le
-succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des
-spectacles capables d'attirer la colère du ciel; avons fait et faisons
-très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre
-diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie,
-soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque
-prétexte que ce soit, et ce, sous peine d'excommunication.
-
-«Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marie-Magdelaine et de
-Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous
-publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurai reçue, en faisant
-connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne
-point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou
-semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce
-onzième août mil six cent soixante-sept.
-
-«HARDOUIN, archevêque de Paris.
-
-Par mondit seigneur,
-
-Petit.»
-
-L'autre pièce, découverte ces jours derniers par M. Taschereau, dans les
-minutes de M. Lefer, notaire à Paris, est l'acte par lequel la troupe de
-Molière, la souche de la Comédie-Française, a constitué la première
-pension qui ait été établie un profit d'un sociétaire se retirant.
-Celui-ci était Béjart cadet, beau-frère de Molière. Deux ans auparavant,
-en 1668, cet acteur, se trouvant sur la place du Palais-Royal, avait
-aperçu deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la main l'un
-contre l'autre. Il s'était jeté au milieu d'eux, et, en rabattant avec
-son arme celle de l'un des combattants, il s'était blessé au pied si
-grièvement qu'il en était demeuré estropié. Il avait d'abord continué à
-jouer, et Molière avait cherché à faire accepter son infirmité par le
-parterre en donnant la même infirmité à La Flèche, de _l'Avare_,
-représenté en septembre 1668, et en faisant dire à Harpagon: «Je ne me
-plais point à voir ce chien de boiteux-là. «Mais néanmoins Béjart dut
-songer à la retraite, à Pâques 1670, à quarante ans; et ses camarades,
-qui l'aimaient et l'estimaient, lui constituèrent une pension pour,
-suivant leur délicate et noble expression, _le faire vivre avec
-honneur_. Tout mérite attention dans cet acte: l'élection de domicile,
-qui montre la déférence qu'on avait pour la doyenne de la troupe,
-Madeleine Béjart, la première passion de Molière, et qui devint sa
-belle-soeur; le peu de respect que les notaires et les parties, les
-Béjard par exemple, avaient pour l'orthographe des noms propres écrits
-et signés tantôt d'une façon tantôt d'une autre, la particule nobiliaire
-donnée à Molière par les notaires, non prise par lui, et enfin la
-réunion des signatures de Molière, de sa femme et de tous leurs
-camarades. Comme malgré les annonces qui se renouvellent de temps à
-autre depuis longtemps déjà, on est encore à trouver un autographe de
-Molière, et comme des pièces signées de lui sont même fort peu communes,
-_l'Illustration_ a fait faire un fac simile exact de toutes ces
-signatures. Voici donc l'acte et les noms qui y sont apposés:
-
-[Illustration: Fac-similé des signatures de Molière et de sa troupe.]
-
-CRÉATION DE PENSION.--XVI AVRIL 1670.
-
-Furent présents Jean-Baptiste-Poquelin de Molière; damoiselle
-Claire-Gresinde Béjard, sa femme, de lui autorisée; damoiselle Madeleine
-Béjard, fille majeure; Edmé Villequin, sieur de Brie; damoiselle
-Catherine Leclerc, sa femme, de lui autorisée; demoiselle
-Geneviève-Béjard de La Villaubrun, demeurant place du Palais-Royal;
-Charles Varlet de La Grange, demeurant rue Saint-Honoré;
-Philibert-Cazeau, sieur Du Croisy, demeurant susdite rue;
-François-Lenoir, sieur de La Thorillière; et André Hubert, demeurant
-aussi rue Saint-Honoré, ès même paroisse Saint-Germain-Dauxerrois;
-
-Tous faisant et composant le corps de la troupe du roi représentant dans
-la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache,
-d'une part;
-
-Et Louis Béjard, ci-devant comédien en ladite troupe, demeurant rue
-Frementeau, d'autre part; Lesquelles parties ont accordé entre elles ce
-qui en suit: C'est à savoir qu'en conséquence de ce que ledit Louis
-Béjard se retire de ladite troupe, et que, pour ce faire, il la requiert
-de lui donner une pension viagère pour vivre avec honneur, sans pouvoir
-être saisie par qui que ce soit et lui être destinée pour ses aliments,
-ce que ladite troupe lui avait accordé et avait promis, comme elle
-promet par ces présentes, tant par eux que par celles qui la composent
-et la composeront, et qu'elle subsistera en ladite salle du Palais-Royal
-ou en autre lieu en cette ville de Paris, en cas d'accident ou de
-changement, de bailler et payer audit Louis Béjard, ce acceptant, mille
-livres de pension viagère payable aux quatre quartiers, le premier
-échéant au dernier juin prochain et continuer tant et si longuement que
-ladite troupe subsistera en la manière que dessus; laquelle pension lui
-servira d'aliments et ne pourra être saisie en façon quelconque par qui
-que ce soit, le tout à condition que ledit corps de troupe subsiste et
-qu'il ne se dissolve point; et rupture d'icelle arrivant sans se pouvoir
-réunir, ladite pension n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un
-desdits acteurs ou actrices se retirent de ladite troupe, soit pour
-entrer dans une autre troupe ou pour quitter tout à fait ladite comédie,
-il sera entièrement déchargé de ladite pension viagère, de laquelle
-seront chargés ceux qui entreront en leurs places ou le reste de la
-troupe, en cas qu'il n'y en entre point. Et pour l'exécution des
-présentes, lesdites parties élisent leur domicile en la maison de ladite
-demoiselle Magdelaine Béjart, rue Saint-Honoré, sus déclarée, auquel
-lieu promettant, obligeant et renonçant.
-
-Fait et passé audit Palais-Royal, l'an 1670, le seizième jour d'avril,
-et ont signé:
-
-[Illustration: Le Bourgeois gentilhomme.--Nicolle.]
-
-
-
-Bulletin bibliographique.
-
-_Mémoires de R. Barère_, membre de la Constituante, de la Convention, du
-Comité du salut public et de la Chambre des Représentants; publiés par
-MM. HIPPOLYTE CARNOT, membre de la chambre des Députés, et DAVID
-(d'Anger) membre de l'Institut, précédé d'une Notice historique par H.
-CARNOT. 4 vol. in-8.--Paris, _Jules Labitte_, libraire-éditeur, quai
-Voltaire, 5.
-
-Bertrand Barère a été l'un des hommes que la Révolution française a mis
-le plus en relief, Avant 1789, simple avocat de province, membre des
-Académies de Montauban et de Toulouse, distingué seulement comme
-littérateur par quelques-uns de ces _éloges_, quelques-unes de ces
-_dissertations_ alors à la mode, il fut enlevé, comme tant d'autres, à
-l'obscurité du barreau natal, et placé subitement au nombre des
-législateurs qui allaient changer la constitution du gouvernement
-français. Son rôle dans l'Assemblée nationale manqua pas d'importance;
-et, dès lors, grâce à une élocution facile, à la souplesse de son
-esprit, à l'aménité de ses manières, il fut investi par ses collègues de
-plusieurs missions délicates. C'est ainsi qu'il fit tour à tour partie
-du comité des lettres, de cachet, du comité des domaines et de
-féodalité; c'est encore ainsi que son nom se trouve mêlé à des
-résolutions importantes, telles que le décret qui supprima le droit
-d'aubaine, la première mesure pénale adoptée contre les émigrés, la
-qualité de citoyen accordée aux hommes de couleur, etc., etc. Barère, de
-plus, s'était fait journaliste, et sa feuille (le Point du Jour) fut la
-première à rendre compte des déliais législatifs, en leur conservant
-cette forme dramatique qui fait accepter au lecteur les discussions les
-plus abstraites et les plus arides. David, en retraçant la séance du Jeu
-de Paume, a fait allusion à cette circonstance de la vie de Barère, en
-le représentant occupé à sténographier sur son genou l'éloquente
-apostrophe de Mirabeau.
-
-Les événements de cette époque marchaient vite, et l'esprit un peu
-timide de Barère avait peine à les suivre dans leur essor hardi. Aussi,
-quand la république décrétée d'enthousiasme dans la première séance de
-la Convention, le futur président de cette assemblée se plaignit de ce
-qu'un débat régulier n'avait point précédé cette grande mesure. Son
-hésitation à ce sujet est parfaitement critiquée dans la Notice
-historique dont un homme de coeur et de talent (M. Hippolyte Carnot,
-membre de la Chambre des Députés) a fait précéder les _Mémoires de
-Barère_:--«L'assemblée, dit-il, eut un sentiment plus juste de la
-situation. Ces résolutions capitales, par lesquelles un seul mot change
-la forme, d'un État, ne peuvent être l'objet d'un examen
-contradictoire, comme les articles de la constitution. Elles viennent
-chacun est pénétré de leur nécessité; mais il est important que leurs
-auteurs ne témoignent aucune hésitation, s'ils veulent assurer au
-nouveau pouvoir toute la force morale dont il a besoin.»
-
-Barère, à la Convention, prit d'abord place parmi les Girondins.
-Représentant d'un des départements du Midi, ses opinions étaient
-fortement empreintes de fédéralisme. On s'étonne donc de ne pas le voir
-compris, avec les vaincus du 31 mai, dans la proscription dont Vergniaud
-et ses amis furent frappés. Il les défendit, il voulut les sauver, mais
-il ne périt point avec eux. Bien mieux, dès le lendemain, les vainqueurs
-le comptaient dans leurs rangs. Ce qui le sauva dans cette occasion, fut
-évidemment la versatilité de son caractère et l'avantage d'une position
-déjà éclatante. Elle l'était devenue dès le procès de Louis XVI, pendant
-lequel Barère, investi de la présidence, avait donné aux débats la
-gravité, le calme que des manifestations populaires menaçaient de lui
-enlever.
-
-Bien avant le 10 août, Barère faisait partie du comité de défense
-générale. Lorsque ce comité, concentrant en lui de nouveaux pouvoirs,
-fut chargé de veiller au salut public, Barère fut un des membres qu'on
-jugea impossible d'éliminer; il resta donc au sein de ce comité, où
-Robespierre. Prieur, Saint-Just, Carnot ne devaient être appelés que
-plus lard, au mois d'août 1793, quand la France menacée de toutes parts
-dut vaincre par de prodigieux efforts les difficultés d'une situation
-inouie; quand elle _brûla ses vaisseaux_, pour nous servir d'une
-expression de l'un des membres de son comité (Cambou), on pouvait croire
-encore alors que Barère serait exclu d'un gouvernement auquel prenaient
-part des hommes longtemps en butte à ses accusations. En octobre, en
-novembre 1702, il attaquait les opinions sanguinaires «d'un homme qu'il
-ne pouvait se résoudre à nommer.» C'était Marat. Il lançait contre
-Robespierre des accusations indirectes de dictature; et lorsque Louvet,
-le 5 novembre, porta nettement cette inculpation à la tribune, lorsque
-la majorité demanda l'ordre du jour, Barère essaya de le faire motiver
-d'une manière injurieuse pour celui qu'il appelait alors «un homme d'un
-jour, un petit entrepreneur de révolutions.»--«Ne donnons pas,
-ajoutait-il, ne donnons pas de l'importance à des hommes que l'opinion
-générale saura mettre à leur place; n'élevons pas des piédestaux à des
-pygmées!» Le _pygmée_ dont il était question monta par des degrés
-sanglants au pouvoir, et Barère, frémissant, accepta cependant la
-domination de ce terrible collègue. Du 10 juillet 23 juillet 1794, douze
-hommes partagèrent le gouvernement suprême de la république, et
-réunirent en eux,--les circonstances le voulaient ainsi,--plus de
-pouvoir que les monarques les plus absolus n'en ont jamais exercé. Tous
-les Français furent mis en réquisition permanente, les hommes mariés
-comme les jeunes gens, les femmes comme leurs maris, les enfants comme
-leurs mères; les vieillards eux-mêmes devaient se faire porter dans les
-places publiques pour exciter le courage des guerriers et la haine des
-rois (5). Toute maison nationale était une caserne, toute place publique
-un atelier d'armes. Bref, les forces entières du pays, le comité de
-salut public les résumait, pour les tourner contre les ennemis de la
-liberté. Ce temps d'horribles souffrances, de crimes odieux,
-d'incroyable arbitraire, fut le plus glorieux de nos annales, parce
-qu'en fin de compte le patriotisme le plus désintéressé, le dévouement
-le plus sincère dictèrent aux décemvirs du comité les volontés les plus
-implacables.
-
-[Note 5: Décret de la Convention du 23 août 1793.]
-
-Pendant ces douze mois, Barère déploya des talents à la hauteur de la
-situation. Il était chargé de tout ce qui touchait aux relations
-extérieures. Il eut plus d'une fois l'intérim de la marine; la
-mendicité, les beaux-arts, les théâtres, ressortissaient de lui. De
-plus, il avait une large part dans l'administration de la guerre, et
-c'était par lui que presque toutes les décisions importantes du comité
-se trouvaient expliquées et justifiées devant la Convention.
-
-Tout le monde connaît ses fameux rapports, qui, après chaque victoire de
-nos armées, portaient à son comble l'enthousiasme patriotique. Barère,
-entraîné par les circonstances, avait pressenti et pour ainsi dire copié
-d'avance le style coloré, rapide, énergique, reproduit plus lard dans
-les bulletins impériaux «Le public et l'assemblée étaient tellement
-habitués à voir en lui un porteur de bonnes nouvelles, que sa présence
-dans la salle excitait un enthousiasme inimaginable; les acclamations le
-saluaient à l'entrée, et de toutes parts on s'écriait: _Barère à la
-tribune!_ La discussion commencée était interrompue pour l'entendre. Ses
-rapports, lus à haute voix dans les camps, électrisaient les, soldats,
-et lui-même raconte avec un juste sentiment d'orgueil qu'on en a vu
-courir à l'ennemi en s'écriant: _Barère à la tribune!_
-
-Alors, un décret de _bien mérité de la pairie_ était la récompense la
-plus belle et la plus ambitionnée. Le désintéressement était partout.
-Depuis les membres du comité de salut public, qui recevaient 18 francs
-par jour en assignats (les assignats étaient alors au sixième de leur
-valeur Nominale), jusqu'aux soldats sans habits, sans souliers, sans
-pain, qui acceptaient un morceau de papier imprimé pour prix des plus
-héroïques dévouements, personne ne songeait à tirer parti de la chose
-publique. Jamais idole ne reçut plus de sacrifices ni de plus gratuits:
-on lui livrait tout, on ne lui demandait rien. Aussi la France peut-elle
-dire avec orgueil que si la crise révolutionnaire eut les excès du
-fanatisme, elle en eut aussi les grandes et pures vertus.
-
-Quand cette crise fut passée, le comité de salut public tendit à se
-dissoudre. Des divisions intestines le minaient. Ses véritables hommes
-d'État, Robespierre et Saint-Just, voulaient une dictature nécessaire,
-selon eux, pour donner leur développement aux institutions républicaines
-et mettre les moeurs de la France au niveau de sa liberté nouvelle. Mais
-beaucoup d'hommes sincères redoutaient l'ambition de Robespierre, et sa
-rigidité menaçante faisait trembler tous les _corrompus_. A un jour
-donné, la _plaine_ et la _montagne_ s'unirent pour renverser les
-dictateurs. Barère se déclara contre eux, et fut un des auteurs du 9
-thermidor. La réaction qu'il avait provoquée ce jour-la tourna bientôt
-contre lui. Tallien, Barras, Freron, après l'avoir ménagé quelque temps,
-parvinrent à l'exclure du comité. Bientôt il fut poursuivi, ainsi que
-ses ex-collègues, Billaud-Varennes et Collot d'Herbois. Son
-emprisonnement dans l'Ile d'Oleron, sa fuite et sa retraite à Bordeaux,
-où il passa secrètement cinq années de proscription; ses relations avec
-le premier consul, son exil en 1814, son retour en 1830, remplissent les
-dernières pages de ses _Mémoires_, dont le quatrième volume est consacré
-à une galerie de portraits recueillis à toutes les époques de cette,
-existence qui en a côtoyé tant d'autres.
-
-Les _Mémoires_ de Barère, parfaitement authentiques, et dont la
-rédaction a été respectée (peut-être à l'excès), figurent naturellement
-parmi les livres les plus indispensables à quiconque veut bien connaître
-l'histoire de la Révolution française. Leur auteur est le seul membre,
-du comité de salut publié dont on possède encore les souvenirs, et,
-selon toute apparence, aucun autre révélateur ne nous dira jamais ce qui
-se passait dans l'intérieur de ce conseil suprême. Il est malheureux que
-Barère, écrivain médiocre, ait donné trop de soin à sa défense
-personnelle dans une oeuvre qui pouvait présenter un admirable tableau
-d'histoire politique. Telle qu'elle est néanmoins, et surtout à cause de
-la savante notice historique: que nous avons citée, un succès durable
-est acquis à cette importante publication.
-
-_La Grèce continentale et la Morée_, voyage, séjour et études
-historiques en 1840 et 1841; par J.-A. BUCHON.--Paris, 1844. _Gosselin._
-1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.
-
-Malgré les exploits de Philippe-Auguste et du Richard Coeur de Lion, la
-troisième croisade avait vainement essayé de reprendre Jérusalem à
-Saladin. Innocent III espéra un moment qu'une nouvelle tentative serait
-plus heureuse; mais le temps était passé des passions désintéressées et
-des grands dévouements. Au lien d'aller assiéger Jérusalem, les croisés
-s'emparèrent de Constantinople, et se partagèrent l'empire byzantin.
-Déjà les Iles de Chypre et de Candie formaient, à cette époque, des
-principautés particulières. Un empire franc fut créé à Constantinople,
-et donné au comte Baudoin de Flandre, qui avait épouse Marie de
-Champagne. Du cet empire relevèrent: les duchés francs établis, soit en
-Asie, soit en Europe, au nord de l'ancien empire grec; les provinces et
-les îles données au doge de Venise avec le titre de despote; le royaume
-de Salonique; enfin, la principauté de Morée, qui embrassait le reste de
-la Grèce continentale, le Péloponnèse, les Cyclades et les îles
-Ioniennes, moins Corfou, conquise par un seigneur français.
-
-L'empire franc de Constantinople ne dura que cinquante-neuf ans. Le
-royaume de Salonique fut détruit même avant lui; mais la principauté
-française de Morée ou d'Achaïe eut une plus longue existence. Gouvernée
-par une suite de souverains braves et habiles de la famille
-Ville-Hardoin de Champagne, et rattachée à la fois par des liens de
-famille et de féodalité à la dynastie angevine des Deux-Siciles, elle
-continua à se maintenir, plus ou moins déchirée, plus ou moins
-puissante, mais toujours française et toujours indépendante et
-guerrière, jusqu'à la conquête turque, à la fin du quinzième siècle.
-
-M. J.-A. Buchon a entrepris d'écrire l'histoire de cette partie
-importante de nos conquêtes étrangères. Mais, avant d'en publier les
-résultats, il a voulu aller terminer et compléter sur les lieux ses
-longues recherches; aujourd'hui il présente seulement au public le récit
-du voyage qu'il a entrepris, dans le but de contempler à la fois cette
-jeune société européenne que la liberté avait agrégée aux vieux États
-occidentaux, et les débris des monuments et des souvenirs de l'antique
-domination des nôtres, monuments et souvenirs dispersés partout sur
-cette terre conquise et dominée par eux pendant plus de deux siècles, à
-la suite de la quatrième croisade.»
-
-Ce nouvel ouvrage de M. J. A. Buchon se divise, comme son titre
-l'indique, en deux parties: la Grèce continentale et la Morée. M. A.
-Buchon visite successivement, dans la Grèce continentale: Athènes,
-Daphni, Eleusis, l'Hymette. Marathon, Thèbes, Cheronée, Delphes, les
-Thermopyles, Poursos; dans la Morée, Epidaure, Nauplie. Mycènes. Argas,
-Sparte, Messèe, Navarin. Mégalopolis, Olympie, Patras, Égire, Corinthe.
-Cytheron, Eleuthère, etc. Il donne, sur l'état actuel de tous ces lieux
-célèbres et des contrées intermédiaires, une foule de renseignements
-curieux. Les événements dont la Grèce est actuellement le théâtre ajoute
-un nouveau degré d'intérêt à cette relation de voyage de M. J.-A Buchon.
-
-_Histoire universelle_, par CÉSAR CANTU; soigneusement remaniée par
-l'auteur, et traduite sous ses yeux par EUGÈNE ARDEN, ancien député, et
-PIERSILVESTRO LEOPARDI, Tome I. in-8. Paris, 1843. _Firmin Didot_. 6 fr.
-
-Le premier volume de l'_Histoire universelle_ de M. César Cantu, dont
-nous avions, il y a plusieurs mois, annoncé la publication prochaine, a
-paru cette semaine à la librairie Didot. Nous ne reviendrons pas
-maintenant sur ce que nous avions dit alors de cet ouvrage, qui a obtenu
-un si grand succès en Italie.--Ce premier volume commence par une longue
-introduction, dans laquelle M. César Cantu expose sa méthode, et divise
-l'_Histoire universelle_ en dix-sept époques principales. Viennent
-ensuite les deux premières époques; la première a pour titre _de la
-création à la dispersion des hommes_, elle se subdivise en cinq
-chapitres: la Genèse, l'antiquité du monde, l'origine de l'espèce
-humaine, les premiers pays habités, et les premières sociétés; la
-deuxième est intitulée: _de la dispersion des peuples aux olympiades_.
-L'Asie, les Hébreux, les Indiens, les Égyptiens, les Phéniciens et les
-Grecs, tels sont les sujets de ses trente chapitres.
-
-«Ayant beaucoup appris à l'école des écrivains français, dit M. César
-Cantu en terminant l'avertissement qu'il a mis en tête de cette
-traduction de son _Histoire universelle_, nous avons profité librement
-de tout ce qui nous a paru convenir à notre sujet. Ainsi, nous croyons
-nous acquitter d'une dette de reconnaissance en rendant à la France ce
-que nous avons en grande partie emprunté d'elle; heureux si elle trouve
-que nous en avons parfois su faire un bon usage! heureux si, en
-proclamant avec franchise ce que nous avons médité avec conscience,
-notre voix ne se perd pas tout à fait au milieu de tant d'autres plus
-puissantes! Pour oser l'espérer, il faut bien que nous comptions sur les
-sympathies d'un pays qui s'offre aux étrangers comme une seconde patrie,
-et que tous considèrent comme tel dès qu'ils ont pu le connaître. La
-France a su réaliser, dans les temps modernes, cette grande idée de
-nationalité conçue par l'Italie dans les temps anciens. Puisse notre
-ouvrage contribuer à resserrer les liens qui unissent les deux pays!
-puisse-t-il ranimer pour notre chère patrie, plus souvent jugée
-qu'étudiée, ce noble intérêt auquel lui donnent droit même ses
-malheurs!»
-
-_Esquisse de la vie d'Artiste_; par PAUL SMITH.--Paris, 1844. 2 vol.
-in-8°. _Jules Labitte_. 15 fr.
-
-M. Paul Smith est un de mes amis intimes, un avocat fort distingué du
-barreau de Paris: il gagne toutes les causes qu'il plaide, au civil
-comme au criminel; mais je le soupçonne fort de n'être pas le père de
-ces deux volumes in-8. Si je ne me trompe, il a seulement prêté son
-prénom et son nom à un écrivain déjà connu dans la presse parisienne qui
-désirait se cacher, comme on dit, sous le voile de l'anonyme. Qu'il
-s'appelle réellement Paul Smith ou... mais m'est-il permis de trahir ce
-secret? Édouard M. on ne peut nier que l'auteur des _Esquisses de la vie
-d'artiste_ n'ait beaucoup d'esprit de bon sens et de goût. Les divers
-essais critiques dont se composent ces deux volumes ont déjà, à l'instar
-de _Joconde_, d'heureuse mémoire, parcouru le monde et charmé tous les
-lecteurs assez favorisés du ciel pour avoir eu le bonheur de recevoir
-leur aimable visite, l'hiver au coin de leur feu, l'été sous un ombrage
-frais. Publiés par fragments dans divers journaux de la capitale de la
-France, la presse départementale s'est empressée de les _reproduire_: la
-Belgique les a même _contrefaits_. Réunis en volumes, ils obtiendront un
-accueil non moins cordial partout où ils se présenteront; et aucun de
-leurs hôtes futurs ne se repentira, nous en sommes sûr, de leur avoir
-accordé l'hospitalité. Partez donc, ô mes jeunes protégés quittez, le
-quai Voltaire, où M. Labitte ne vous retient pas, et allez prouver à
-l'univers entier que M. votre père, le faux Paul Smith, a vraiment droit
-à mes éloges.
-
-D'ailleurs, le mérite de l'auteur mis de côté, le sujet de ce livre
-n'est-il pas merveilleusement choisi pour piquer la curiosité? A quelle
-époque l'univers entier, auquel j'adresse ces Esquisses, a-t-il donné
-plus de temps, d'argent et de marques extérieures de tendresse à cette
-race d'hommes ou de femmes qui, parce qu'elle chante sans fausser, ne
-fût-ce qu'une seule note, ou parce qu'elle joue avec une certaine
-habileté d'un instrument quelconque, se désigne elle-même à
-l'admiration, à la générosité et à l'affection publiques sous le titre
-d'_artistes_?--Le mensonge a trop longtemps trôné à côté de la vérité.
-Il est temps de dessiller les yeux de cette pauvre humanité, tant de
-fois trompée. L'ivraie ne doit plus rester mêlée au bon grain.--Tel est
-le but sérieux du livre de M. Paul Smith. Ce devoir rempli. M. Édouard
-M. raconte à ses lecteurs une foule d'anecdotes inédites sur les
-artistes grands ou petits, faux ou vrais, sots ou spirituels, rasés ou
-chevelus; il nous peint leurs moeurs, il nous révèle leurs habitudes,
-il nous initie aux plus secrets mystères de leur existence aventureuse.
-Ici, il nous conduit à de petites soirées musicales où viennent _poser_
-devant lui une foule d'originaux: là, il met sous nos yeux des fragments
-inédits de la correspondance réelle d'une danseuse, qu'un hasard heureux
-a fait tomber entre ses mains, En un mot, son livre,--toujours fidèle
-cependant au bon ton et au bon goût, toujours spirituel,--est tantôt
-grave, tantôt léger, comme la vie même des héros et des héroïnes dont il
-a voulu devenir l'Homère et dont il a, je ne dirai pas chanté, mais
-raconté en prose élégante les malheurs, les travers et les exploits.
-
-_Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en_ 1789;
-par M. HENRI MARTIN. Nouvelle édition entièrement revue et augmentée
-d'un nouveau travail sur les origines nationales (tome XI).
-
-M Furne vient de mettre en vente le tome XIe de l'_Histoire de France_
-de M. Henri Martin. Ce volume, qui nous a paru plus remarquable encore
-que les précèdent, embrasse une période de treize années; il s'ouvre
-avec l'année 1385, et se termine en 1398.--Après avoir achevé l'histoire
-de la branche des Valois-Angoulème et du règne de Henri III. M. Henri
-Martin consacre un long chapitre à celle de l'interrègne ou de la guerre
-de succession; puis, arrivant enfin à l'avènement de la branche des
-Bourbons, il raconte les principaux événements qui signalèrent le règne
-de Henri IV depuis la fin de la ligue jusqu'à l'édit de. Nantes. Cette
-période est, comme on le voit, remplie d'événements importants. Plus M.
-Henri Martin avance dans son travail, plus son talent semble grandir
-avec l'intérêt et les difficultés du sujet. Son ouvrage est l'une des
-études les plus consciencieuses et les plus vraies qui aient été
-publiées jusqu'à ce jour sur l'histoire de France. Lorsqu'il sera
-terminé, nous en apprécierons tout à la fois l'ensemble et les détails
-avec l'attention particulière dont ils nous semblent dignes.
-
-
-
-Modes.
-
-Les bals commencent à devenir nombreux; tous les jours une nouvelle fête
-amène une nouvelle parure. Nous avons remarqué l'autre soir une
-charmante toilette, qui se composait d'une robe de tulle avec une
-seconde jupe ouverte sur les côtés et attachée de distance en distance
-par des coques de perles entourées de fleurs en marcassite; sur la
-draperie du corsage brillait une épingle Alexandrine; cette toilette
-était complétée par un turban en étoffe algérienne, et nous avons
-entendu dire autour de nous qu'il sort des magasins de mademoiselle
-Alexandrine. Il fait sensation.
-
-[Illustration.]
-
-Revenons aux toilettes de ville.
-
-_L'Illustration_, qui voit tout, qui va partout, a fait dessiner cette
-robe lacée; elle est en moire grise ouverte sur un transparent de satin
-blanc; le lacet est en chenille grise, les manches sont demi-longues et
-laissent voir des sous-manches en tulle bouillonné; le chapeau est en
-velours orné de plumes.
-
-[Illustration.]
-
-Malgré la douceur de la saison, on a garni beaucoup les robes et les
-kazaveckas en fourrure. Voici une robe bordée tout autour de deux rangs
-de martre qui remontent devant et forment ainsi quatre bandes qui se
-terminent à la ceinture; une bande plus large est posée sur le corsage
-et tourne autour du col; les manches sont justes et bordées au bas d'une
-fourrure.
-
-[Illustration.]
-
-
-
-Amusements des Sciences.
-
-SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE QUARANTE-DEUXIÈME NUMÉRO.
-
-I. On trouvera le nombre demandé en imaginant que les quatre as sont mis
-à part, et que les 28 cartes restantes sont distribuées de toutes les
-manières possibles en quatre groupes ou paquets: le premier du 8 cartes
-pour le joueur en premier, le second de 12 cartes pour le joueur qui
-donne, les deux autres de 5 et de 3 cartes pour le talon. Le nombre
-cherché a donc pour expression une fraction ainsi composée:
-
-Le numérateur est le produit de tous les nombres entiers consécutifs
-depuis 1 jusqu'à 28. Le dénominateur est le produit de tous les nombres
-entiers consécutifs depuis 1 jusqu'à 8, par ceux de 1 à 12, par ceux de
-1 à 5, par ceux de 1 à 3.
-
-Tout calcul fait, on trouve 24 925 367 263 600.
-
-Le rapport de ce nombre à celui qui a été trouvé pour le premier
-problème du dernier numéro est égal à 0,0137635; d'où l'on voit combien
-le nombre des combinaisons est diminué par la restriction apportée dans
-l'énoncé relativement au groupement des as.
-
-II. Le jeu du _franc-carreau_ a été indiqué par Billion dans son _Essai
-d'arithmétique morale_. Voici en quoi il consiste:
-
-Sur un sol pavé de carreaux hexagones, réguliers et égaux, comme sont
-ordinairement les carrelages de nos habitations, on projette au hasard
-une pièce de monnaie, et un joueur parie pour franc-carreau,
-c'est-à-dire pour que la pièce, après sa chute, repose tout entière sur
-un seul carreau. L'adversaire parie qu'elle tombera sur un joint.
-
-[Illustration.]
-
-Pour déterminer les chances de chacun des joueurs, imaginons que dans
-l'intérieur de chacun des carreaux nous ayons mené aux six côtés autant
-de parallèles à une distance égale au demi-diamètre de la pièce de
-monnaie. Nous aurons formé ainsi un second hexagone régulier intérieur
-au premier.
-
-Or, il est clair que le premier joueur gagnera lorsque le centre de la
-pièce de monnaie tombera dans l'intérieur du plus petit hexagone; qu'il
-perdra, au contraire, lorsque ce centre tombera entre les contours des
-deux polygones. D'ailleurs, comme tous les compartiments du carrelage
-ont été supposés égaux entre eux, il a suffi d'en considérer un seul. On
-voit donc que la probabilité du gain du premier joueur est égale au
-rapport de l'aire du petit hexagone à celle du grand.
-
-La probabilité du gain du second joueur est égale à la fraction que l'on
-obtient quand on retranche de l'unité le rapport ci-dessus. Sa
-représentation géométrique est le rapport de l'aire comprise entre les
-deux hexagones à l'aire du plus grand.
-
-Or, dans tout jeu, il est juste de proportionner les mises des joueurs
-dans le rapport inverse de leurs chances de gain. On voit donc que la
-mise du premier joueur étant dans un certain rapport avec l'aire de
-l'hexagone intérieur, celle du second devra être dans le même rapport
-avec l'aire comprise entre les deux polygones.
-
-III. Lorsqu'on puise de l'eau dans un puits, lorsqu'on exploite une
-carrière ou une mine à l'aide d'une corde ou d'une chaîne munie d'un
-seau ou d'une _benne_ à chacune de ses extrémités, il y a à chaque
-instant une perte de force considérable, due à ce que l'on a à soulever
-le poids de la chaîne ou de la corde, outre celui de la matière contenue
-dans le seau. Quand il s'agit de mines ou de carrières de plusieurs
-centaines de mètres de profondeur, le poids inutile à soulever, lorsque
-le seau est au fond du puits, peut être très-considérable par rapport au
-poids réellement utile.
-
-Il paraît que la disposition aussi simple qu'ingénieuse représentée dans
-notre figure fut imaginée vers le milieu du siècle dernier par l'habile
-mécanicien Loriot, qui l'adapta aux mines de Poutpeau (Ille-et-Vilaine).
-On voit sans peine qu'en faisant faire à la corde ou à la chaîne un
-anneau entier, dont un des bouts descende jusqu'à la profondeur ou l'on
-doit puiser de l'eau ou charger les matières exploitées, et en attachant
-les seaux à deux points tels que lorsqu'un des seaux sera au plus haut,
-l'autre sera au plus bas, il y aura toujours équilibre entre les deux
-parties de la chaîne, et qu'on n'aura à vaincre en réalité, outre le
-poids utile, que les résistances dues aux frottements et à la raideur de
-cette chaîne.
-
-[Illustration,]
-
-Il y a une autre disposition très-simple due à Le Camus, de l'Académie
-des Sciences, et au moyen de laquelle on arrive à peu près au même
-résultat; elle consiste à enrouler les deux moitiés de la corde en sens
-contraire sur les deux moitiés d'un arbre horizontal ou treuil, en sorte
-que l'une de ces moitiés soit toute couverte de la corde dont le seau
-est en haut, pendant que l'autre moitié de l'arbre est découverte, le
-seau qui lui répond étant au point le plus bas. Mais ce procédé exige
-une plus grande perte de force pour vaincre la raideur de la corde, et
-est moins satisfaisant que le procède de Loriot.
-
-Le Camus a encore proposé un autre appareil pour le cas ou l'on n'a
-qu'un seau. Il enroule la corde sur un arbre dont la forme est à peu
-près celle d'un cône tronqué, de sorte que le seau étant au plus bas, la
-corde agisse sur la partie où le treuil a le plus petit diamètre, et que
-le seau étant au plus haut, elle agisse sur le plus grand diamètre. Par
-ce moyen, on emploie toujours la même force d'impulsion; mais la vitesse
-d'ascension varie à chaque instant. Elle est moindre lorsque le seau
-commence à monter que lorsqu'il approche de la bouche du puits; et, en
-définitive, on soulève toujours le poids de là chaîne, ce que l'on
-évite: par le procède Loriot, avec le double seau et la chaîne sans fin.
-
-
-NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
-
-I. Construire un tourne-broche qui se meuve sans ressort et sans poids.
-
-II. Pierre et Paul jouent à _passe-dix_, avec la condition que Pierre
-paiera à Paul un franc s'il passe dix au premier coup, deux francs s'il
-ne passe dix qu'au second coup, quatre francs s'il ne passe dix qu'au
-troisième, et ainsi de suite en doublant toujours, de manière que la
-partie ne se termine que lorsque Pierre a passé dix On demande ce que
-Paul doit déposer pour enjeu.
-
-
-
-Rébus.
-
-EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
-
-Les beaux-arts sont dans toute leur gloire.
-
-[Illustration: nouveau rébus.]
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
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-1844., by Various
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