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III *** - - - - -Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - -Une inscription latine contient des macrons (barre horizontale) sur -certaines lettres qui sont indiquées comme ceci: [=X], où «X» -représente les lettres sur lesquelles se trouve le macron. - - - - - LE RHIN - - III - - - - - TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE - Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation - rue de Vaugirard, 9 - - - - - VICTOR HUGO - - LE RHIN - - III - - COLLECTION HETZEL - - PARIS - - LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie - - rue Pierre-Sarrazin, No 14 - - 1858 - - Droit de traduction réservé - - - - -LETTRE XXIII - -MAYENCE. - - L'auteur définit le chemin de fer.--Particularités du chemin de - fer de Mayence à Francfort.--Dévastations sauvages et progrès - hideux du «bon goût.»--L'auteur compare entre elles Cologne, - Francfort et Mayence.--La cathédrale de Mayence.--Edifice - à double abside.--Plan géométral.--Les clochers.--Portes - de bronze.--Fac-simile de l'inscription. Voyage attentif - et curieux de l'auteur à travers les tombeaux des - archevêques-électeurs.--Dénombrement.--Détails.--Rapprochements. - --Singulière histoire de l'astrologue Mabusius.--Monsieur Louis - Colmar, pendant de monsieur Antoine Berdolet.--Jean et Adolphe de - Nassau, pendants d'Adolphe et Antoine de Schauenbourg.--Il y a - quarante-trois tombeaux.--Fastrada, femme de Charlemagne.--Son - épitaphe.--Fac-simile.--792.--Le bon vieux Suisse qui raconte ces - histoires.--Ameublements différents des deux absides.--Magnifique - menuiserie rococo.--Salle capitulaire.--Cloître.--Le bas-relief - énigmatique.--Frauenlob.--La fontaine de la place du - Marché.--Inscriptions.--Mayence du haut de la citadelle.--De - quelle façon les femmes sont curieuses à - Mayence.--Adlerstein.--Ce que c'est que le point noir qu'on voit - là-bas. - - - Mayence, septembre. - -Mayence et Francfort, comme Versailles et Paris, ne sont plus -aujourd'hui qu'une même ville. Au moyen âge il y avait entre les deux -cités huit lieues, c'est-à-dire deux journées; aujourd'hui cinq quarts -d'heure les séparent, ou plutôt les rapprochent. Entre la ville -impériale et la ville électorale, notre civilisation a jeté ce trait -d'union qu'on appelle un chemin de fer. Chemin de fer charmant, qui -côtoie le Mein par instants, qui traverse une verte, riche et vaste -plaine, sans viaducs, sans tunnels, sans déblais ni remblais, avec de -simples assemblages de bois sous les rails; chemin de fer que les -pommiers ombragent paternellement ainsi qu'un sentier de village; qui -est livré, sans fossés ni grilles, de plain-pied, à la bonhomie -saturnienne des gamins allemands, et tout le long duquel il semble -qu'une main invisible vous présente l'un après l'autre les vergers, -les jardins et les champs cultivés, les retirant ensuite en hâte et -les enfonçant pêle-mêle au fond du paysage comme des étoffes -dédaignées par l'acheteur. - -Francfort et Mayence sont, comme Liége, d'admirables villes -dévastées par le bon goût. Je ne sais quelle propriété corrosive -ont l'architecture blafarde, les colonnades de plâtre, les -églises-théâtres et les palais-guinguettes; mais il est certain que -toutes les pauvres vieilles cités fondent et se dissolvent rapidement -dans ces affreux tas de maisons blanches. J'espérais voir à Mayence le -Martinsburg, résidence féodale des électeurs-archevêques jusqu'au -dix-septième siècle; les Français en avaient fait un hôpital, les -Hessois l'ont rasé pour agrandir le port franc. Quant à l'hôtel des -marchands, bâti en 1317 par la fameuse ligue des cent villes, -splendidement décoré des statues de pierre des sept électeurs portant -leurs blasons, au-dessous desquels deux figures colossales soutenaient -l'écu de l'empire, on l'a démoli pour faire une place. Je comptais me -loger vis-à-vis, dans cette hôtellerie des Trois-Couronnes ouverte dès -1360 par la famille Cleemann, à coup sûr la plus ancienne auberge de -l'Europe; je m'attendais à une de ces hôtelleries comme en décrit le -chevalier de Gramont, avec l'immense cheminée, la grande salle à -piliers et à solives, dont le mur n'est qu'un vitrage maillé de plomb, -et au dehors la borne à monter sur mule. Je n'y suis pas même entré. -La vieille auberge Cleemann est à présent une espèce de faux hôtel -Meurice, avec des rosaces en carton pierre aux plafonds, et aux -fenêtres ce luxe de draperies et cette indigence de rideaux qui -caractérisent les hôtelleries allemandes. - -Quelque jour Mayence fera de la maison de _Bona Monte_ et de la maison -_Zum Jungen_ ce que Paris a fait du vénérable logis du pilier des -halles. On détruira, pour le remplacer par quelque méchante façade -ornée d'un méchant buste, le toit natal de ce Jean Gensfleisch, -gentilhomme de la chambre de l'électeur Adolphe de Nassau, que la -postérité connaît sous le nom de _Guttemberg_, comme elle connaît sous -le nom de _Molière_ Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi -Louis XIV. - -Cependant les vieilles églises défendent encore ce qui les entoure; et -c'est autour de sa cathédrale qu'il faut chercher Mayence, comme c'est -autour de sa collégiale qu'il faut chercher Francfort. - -Cologne est une cité gothique encore attardée dans l'époque romane; -Francfort et Mayence sont deux cités gothiques déjà plongées dans la -renaissance, et même, par beaucoup de côtés, dans le style rocaille et -chinois. De là, pour Mayence et Francfort, je ne sais quel air de -villes flamandes qui les distingue et les isole presque parmi les -villes du Rhin. - -On sent à Cologne que les austères constructeurs du Dôme, maître -Gérard, maître Arnold et maître Jean, ont longtemps empli toute la -ville de leur souffle. Il semble que ces trois grandes ombres aient -veillé pendant quatre siècles sur Cologne, protégeant l'église de -Plectrude, l'église d'Annon, le tombeau de Théophanie et la chambre -d'or des onze mille vierges, barrant la route au faux goût, tolérant à -peine les imaginations presque classiques de la renaissance, gardant -la pureté des ogives et des archivoltes, sarclant les chicorées de -Louis XV partout où elles se hasardaient, maintenant dans toute la -vivacité de leurs profils et de leurs arêtes les pignons taillés et -les sévères hôtels du quatorzième siècle; et qu'elles ne se soient -retirées, comme le lion devant l'âne, qu'en présence de l'art bête et -abominable des architectes parisiens de l'Empire et de la -Restauration. A Mayence et à Francfort, l'architecture-Rubens, la -ligne gonflée et puissante, le riche caprice flamand, l'épaisse et -inextricable végétation des grillages de fer chargés de fleurs et -d'animaux, l'inépuisable variété des encoignures et des tourelles; la -couleur, le phénomène; le contour joufflu, pansu, opulent, ayant plus -de santé encore que de beauté; le mascaron, le triton, la naïade, le -dauphin ruisselant, toute la sculpture païenne charnue et robuste, -l'ornementation énorme, hyperbolique et exorbitante, le mauvais goût -magnifique, ont envahi la ville depuis le commencement du dix-septième -siècle, et ont empanaché et enguirlandé, selon leur poétique -fantasque, la vieille et grave maçonnerie allemande. Aussi, ce ne sont -partout que devantures historiées, ouvrées et guillochées; frontons -compliqués de pots à feu, de grenades, de pommes de pin, de cippes et -de rocailles, offrant des profils de buissons d'écrevisses; et pignons -volutés à trois marteaux comme la perruque de cérémonie de Louis XIV. - -Vues à vol d'oiseau, Mayence et Francfort, ayant, l'une sur le Rhin, -l'autre sur le Mein, la même position que Cologne, ont nécessairement -la même forme. Sur la rive qui leur fait face, le pont de bateaux de -Mayence a produit Castel, et le pont de pierre de Francfort a produit -Sachshausen, comme le pont de Cologne a produit Deutz. - -[Illustration] - -Le dôme de Mayence, de même que les cathédrales de Worms et de Trèves, -n'a pas de façade, et se termine à ses deux extrémités par deux -choeurs. Ce sont deux absides romanes, ayant chacune son transsept, -qui se regardent et que réunit une grande nef. On dirait deux églises -soudées l'une à l'autre par leur façade. Les deux croix se touchent et -se mêlent par le pied. Cette disposition géométrale engendre en -élévation six campaniles, c'est-à-dire sur chaque abside un gros -clocher entre deux tourelles, ainsi que le prêtre entre le diacre et -le sous-diacre, symbolisme que reproduit, comme je l'ai dit ailleurs, -la grande rosace de nos cathédrales entre ses deux ogives. - -Les deux absides dont la réunion compose la cathédrale de Mayence sont -de deux époques différentes, et, quoique presque identiques en dessin -géométral, aux dimensions près, présentent, comme édifices, un -contraste complet et frappant. La première et la moins grande date du -dixième siècle. Commencée en 978, elle a été terminée en 1009. La -seconde, dont le gros clocher a deux cents pieds de haut, a été -commencée peu après, mais elle a été incendiée en 1190, et depuis lors -chaque siècle y a mis sa pierre. Il y a cent ans, le goût régnant a -envahi le dôme; toute la flore de l'architecture Pompadour a mêlé ses -jets de pierre, ses falbalas et ses ramages aux dentelures byzantines, -aux losanges lombards et aux pleins cintres saxons, et aujourd'hui -cette végétation bizarre et grimaçante couvre la vieille abside. Le -gros clocher, cône large, trapu, ample à sa base, superbement chargé -de trois riches diadèmes fleuronnés dont les diamètres décroissent de -sa base à son sommet, taillé partout à roses et à facettes, semble -plutôt bâti avec des pierreries qu'avec des pierres. Sur l'autre -grosse tour, grave, simple, byzantine et gothique, qui lui fait face, -des maçons modernes ont érigé, probablement par économie, une coupole -également pointue, appuyée à sa base sur un cercle de pignons aigus -ressemblant à la couronne de fer des rois lombards, coupole en zinc, -parfaitement nue, sans dorure et sans ornement, d'un profil légèrement -renflé, qui rappelle l'ancienne coiffure pontificale des temps -primitifs. On dirait la sévère tiare de Grégoire VII regardant la -tiare splendide de Boniface VIII. Haute pensée, posée, construite et -sculptée là par le temps et le hasard, ces deux grands architectes. - -Tout ce vénérable ensemble est badigeonné en rose; tout, du haut en -bas, les deux absides, la grande nef et les six clochers. La chose est -faite avec recherche et goût. On a décerné le rose pâle au clocher -byzantin, et le rose vif au clocher Pompadour. - -Comme la chapelle d'Aix, la cathédrale de Mayence a ses portes de -bronze ornées de têtes de lions; celles d'Aix-la-Chapelle sont -romaines. Quand j'ai visité Aix et que j'ai vu ces portes, j'y ai, -vous vous en souvenez, vainement cherché la fêlure qu'y fit, dit-on, -et qu'y dut faire en effet le coup de pied du diable lorsqu'il s'en -alla furieux d'avoir avalé l'âme d'un loup au lieu de l'âme d'un -bourgeois ayant pignon sur rue. Aucune histoire de ce genre ne -recommande les portes du dôme de Mayence. Elles sont du onzième siècle -et ont été données par l'archevêque Willigis à l'église, aujourd'hui -démolie, de Notre-Dame, où on les a prises pour les enclaver dans un -majestueux portail roman de la cathédrale. Sur les deux battants d'en -haut sont écrits en caractères romains les priviléges accordés à la -ville en 1135 par l'archevêque Adalbert, second électeur de Cologne. -Au-dessous est gravée sur une seule ligne cette légende plus ancienne -(_sic_): - -[Illustration: - - WILLIGISVS ARCHIEPSEX EX METALLI -SPECIE VALVAS EFFECERAT PRIMVS] - -Si l'intérieur de Mayence rappelle les villes flamandes, l'intérieur -de sa cathédrale rappelle les églises belges. La nef, les chapelles, -les deux transsepts et les deux absides sont sans vitraux, sans -mystère, badigeonnés en blanc du pavé à la voûte, mais somptueusement -meublés. De toutes parts surgissent à l'oeil les fresques, les -tableaux, les boiseries, les colonnes torses et dorées; mais les vrais -joyaux de cet immense édifice, ce sont les tombeaux des -archevêques-électeurs. L'église en est pavée, les autels en sont -faits, les piliers en sont étayés, les murs en sont couverts; ce sont -de magnifiques lames de marbre et de pierre, plus précieuses -quelquefois par la sculpture et le travail que les lames d'or du -temple de Salomon. J'ai constaté, tant dans l'église que dans la salle -capitulaire et le cloître, un tombeau du huitième siècle, deux du -treizième, six du quatorzième, six du quinzième, onze du seizième, -huit du dix-septième et neuf du dix-huitième; en tout quarante-trois -sépulcres. Dans ce nombre je ne compte ni les tombeaux-autels, -difficiles à aborder et à explorer, ni les tombeaux-pavés, sombre et -confuse mosaïque de la mort, de jour en jour plus effacée sous les -pieds de ceux qui vont et viennent. - -J'omets également les quatre ou cinq tombeaux insignifiants du -dix-neuvième siècle. - -Toutes ces tombes, cinq exceptées, sont des sépultures d'archevêques. -Sur ces trente-huit cénotaphes, dispersés sans ordre chronologique et -comme au hasard sous une forêt de colonnes byzantines à chapiteaux -énigmatiques, l'art de six siècles se développe, végète et croise -inextricablement ses rameaux, d'où tombent, comme un double fruit, -l'histoire de la pensée en même temps que l'histoire des faits. Là, -Liebenstein, Hompurg, Gemmingen, Heufenstein, Brandebourg, Steinburg, -Ingelheim, Dalberg, Eltz, Stadion, Weinsberg, Ostein, Leyen, -Hennenberg, Tour-et-Taxis, presque tous les grands noms de l'Allemagne -rhénane, apparaissent à travers ce sombre rayonnement que les tombeaux -répandent dans les ténèbres des églises. Toutes les fantaisies -d'époque, d'artiste et de mourant se mêlent à toutes les épitaphes. -Les mausolées du dix-huitième siècle s'entr'ouvrent et laissent -échapper leur squelette emportant dans ses longs doigts sans chair des -mitres d'archevêques et des chapeaux d'électeurs. Les archevêques -contemporains de Richelieu et de Louis XIV rêvent couchés au bas de -leurs sarcophages et appuyés sur le coude. Les arabesques de la -renaissance accrochent leurs vrilles et perchent leurs chimères dans -les délicats feuillages du quinzième siècle, et font entrevoir, sous -mille complications charmantes, des statuettes, des distiques latins -et des blasons coloriés. Des noms sévères, _Mathias Burhecg_, _Conradus -Rheingraf_ (Conrad, comte du Rhin), s'inscrivent, entre le moine -tonsuré qui figure le clergé et l'homme d'armes morionné qui figure la -noblesse, sous la pure ogive à triangle équilatéral du quatorzième -siècle; et sur la lame peinte et dorée du treizième siècle, de -gigantesques archevêques qui ont des monstres apocalyptiques sous les -pieds couronnent de leurs deux mains à la fois des rois et des -empereurs moindres qu'eux. C'est dans cette hautaine attitude que vous -regardent fixement avec leurs yeux de momie égyptienne Siegfried, qui -couronna deux empereurs: Henri de Thuringe et Wilhelm de Hollande; et -Pierre Aspeld, qui couronna deux empereurs et un roi: Louis de -Bavière, Henri VII et Jean de Bohême. Les armoiries, les manteaux -héraldiques, la mitre, la couronne, le chapeau électoral, le chapeau -cardinal, les sceptres, les épées, les crosses, abondent, s'entassent -et s'amoncellent sur ces monuments, et s'efforcent de recomposer -devant l'oeil du passant cette grande et formidable figure qui -présidait les neuf électeurs de l'empire d'Allemagne et qu'on appelait -l'archevêque de Mayence. Chaos, déjà à demi submergé dans l'ombre, de -choses augustes ou illustres, d'emblèmes vénérables ou redoutables, -d'où ces puissants princes voulaient faire sortir une idée de grandeur -et d'où sort une idée de néant. - -Chose remarquable et qui prouve jusqu'à quel point la Révolution -française était un fait providentiel et comme la résultante -nécessaire, et pour ainsi dire algébrique, de tout l'antique ensemble -européen, c'est que tout ce qu'elle a détruit a été détruit pour -jamais. Elle est venue à l'heure dite, comme un bûcheron pressé de -finir sa besogne, abattre en hâte et pêle-mêle tous les vieux arbres -mystérieusement marqués par le Seigneur. On sent, ainsi que je crois -l'avoir déjà indiqué quelque part, qu'elle avait en elle le _quid -divinum_. Rien de ce qu'elle a jeté bas ne s'est relevé, rien de ce -qu'elle a condamné n'a survécu, rien de ce qu'elle a défait ne s'est -recomposé. Et observons ici que la vie des États n'est pas suspendue -au même fil que celle des individus; il ne suffit pas de frapper un -empire pour le tuer; on ne tue les villes et les royaumes que -lorsqu'ils doivent mourir. La Révolution française a touché Venise, et -Venise est tombée; elle a touché l'empire d'Allemagne, et l'empire -d'Allemagne est tombé; elle a touché les électeurs, et les électeurs -se sont évanouis. La même année, la grande année-abîme, a vu -s'engloutir le roi de France, cet homme presque dieu, et l'archevêque -de Mayence, ce prêtre presque roi. - -La Révolution n'a pas extirpé ni détruit Rome, parce que Rome n'a pas -de fondements, mais des racines; racines qui vont sans cesse croissant -dans l'ombre sous Rome et sous toutes les nations, qui traversent et -pénètrent le globe entier de part en part, et qu'on voit reparaître à -l'heure qu'il est en Chine et au Japon, de l'autre côté de la terre. - -Le Jean de Troyes de Cologne, Guillaume de Hagen, greffier de la ville -en 1270, raconte dans sa _Petite Chronique_ manuscrite, malheureusement -lacérée pendant l'occupation française et dont il ne reste plus que -quelques feuillets dépareillés à Darmstadt, qu'en 1247 sous le règne -de ce même archevêque de Mayence Siegfried, dont le tombeau fait dans -la cathédrale une si redoutable figure, un vieux astrologue nommé -Mabusius fut condamné à la potence comme sorcier et devin, et conduit, -pour y mourir, au gibet de pierre de Lorchhausen, lequel marquait la -frontière de l'archevêque de Mayence et faisait face à un autre gibet -qui marquait la frontière du comte palatin. Arrivé là, comme -l'astrologue refusait le crucifix et s'obstinait à se dire prophète, -le moine qui l'accompagnait lui demanda en raillant en quelle année -finiraient les archevêques de Mayence. Le vieillard pria qu'on lui -déliât la main droite, ce qu'on fit; puis il ramassa un clou -patibulaire tombé à terre, et, après avoir rêvé un instant, il grava -avec ce clou sur la face du gibet qui regardait Mayence ce polygramme -singulier: - -[Illustration: (IV.) (XX.) (XIII.)] - -Après quoi il se livra au bourreau pendant que les assistants riaient -de sa folie et de son énigme. Aujourd'hui, en rapprochant l'un de -l'autre les trois nombres mystérieux écrits par le vieillard, on -trouve ce chiffre formidable: _quatre-vingt-treize_. - -Et, ceci est à noter aussi, ce gibet menaçant, qui, dès le treizième -siècle, portait sur sa plinthe sinistre la date de la chute des -empires, portait en même temps sa condamnation à lui-même et la date -de son propre écroulement. Le gibet faisait partie de l'ancien -pouvoir. La Révolution française n'a pas plus respecté la permanence -des gibets que la permanence des dynasties. Comme rien n'est plus de -marbre, rien n'est plus de pierre. Au dix-neuvième siècle, l'échafaud -aussi a perdu sa majesté et sa grandeur; il est de sapin, comme le -trône. - -Ainsi qu'Aix-la-Chapelle, Mayence a eu un évêque, un seul, nommé par -Napoléon, digne et respectable pasteur, dit-on, qui a siégé de 1802 à -1818, et qui est enterré, comme les autres, dans ce qui fut sa -cathédrale. Cependant, il faut en convenir, en présence du majestueux -néant des électeurs archiépiscopaux de Mayence, c'est un néant bien -pauvre et bien petit que celui de M. Louis Colmar, évêque du -département du Mont-Tonnerre, dans sa tombe ogive en style troubadour, -laquelle serait un admirable modèle de pendule gothique pour les -bourgeois riches de la rue Saint-Denis, si l'on y avait ajusté un -cadran au lieu d'un évêque. Du reste, ainsi que je le disais tout à -l'heure, ce chétif évêque, qui avait en lui cela de grand qu'il était -un fait révolutionnaire, a tué l'archevêque souverain. Depuis M. Louis -Colmar, il n'y a plus qu'un évêque à Mayence, aujourd'hui capitale de -la Hesse rhénane. - -J'ai trouvé la aussi un couple arcadien d'archevêques frères, enterrés -vis-à-vis l'un de l'autre, après avoir régné sur le même peuple et -gouverné les mêmes âmes, l'un en 1390, et l'autre en 1419. Jean et -Adolphe de Nassau se regardent dans la nef de Mayence comme Adolphe et -Antoine de Schauenbourg dans le choeur de Cologne. - -J'ai dit que l'un des quarante-trois tombeaux était du huitième -siècle. Ce monument, qui n'est pas d'un archevêque, est celui que j'ai -cherché d'abord et qui m'a arrêté le plus longtemps, car il -s'accouplait dans ma pensée au grand sépulcre d'Aix-la-Chapelle. C'est -la tombe de Fastrada, femme de Charlemagne. La tombe de Fastrada est -une simple lame de marbre blanc aujourd'hui enchâssée dans un mur. -J'ai déchiffré cette épitaphe, écrite en lettres romaines avec les -abréviations byzantines: - - FASTRADANA PIA CAROLI CONIVX VOCITATA - CHRISTO DILECTA IACET HOC SVB MARMORE TECTA - ANNO SEPTENGENTESIMO NONAGESIMO QVARTO. - -Puis viennent ces trois vers mystérieux: - - QVEM NVMERVM METRO CLAVDERE MVSA NEGAT - REX PIE QVEM GESSIT VIRGO LICET HIC CINERESCIT - SPIRITVS HÆRES SIT PATRIE QVÆ TRISTIA NESCIT. - -Et au-dessous le millésime en chiffres arabes: - -[Illustration] - -C'est en 794, en effet, que Fastrada, déposée d'abord dans l'église de -Saint-Alban, s'est endormie sous cette lame. Mille ans après, car -l'histoire mêle quelquefois aux grandes choses une effrayante -précision géométrique, en 1794, la compagne de Charlemagne s'est -réveillée. Sa vieille ville de Mayence était bombardée, son église de -Saint-Alban croulait dans l'incendie, sa tombe était ouverte. On ne -sait ce que ses ossements sont devenus à cette époque. La pierre de -son tombeau a été transportée dans la cathédrale. - -Aujourd'hui un pauvre bon vieux Suisse en perruque aventurine, vêtu -d'une espèce d'uniforme d'invalide, raconte cela aux passants. - -Outre les tombeaux, les châssis à statuettes, les tableaux-volets à -fond d'or, les bas-reliefs d'autels, chacune des deux absides a son -ameublement spécial. La vieille abside de 978, ornée de deux charmants -escaliers byzantins, s'arrondit autour d'une magnifique urne -baptismale en bronze du quatorzième siècle. Sur la face extérieure de -cette vaste piscine sont sculptés les douze apôtres et saint Martin, -patron de l'église. Le couvercle a été brisé pendant le bombardement. -Sous l'Empire, époque de goût, on a coiffé la vasque gothique d'une -espèce de casserole. - -L'autre abside, la plus grande et la moins ancienne, est occupée et, -pour ainsi dire, encombrée par une grosse boiserie de choeur en -chêne noir où le style tourmenté et furieux du dix-huitième siècle se -déploie et s'insurge contre la ligne droite avec tant de violence, -qu'il atteint presque la beauté. Jamais on n'a mis au service du -mauvais goût un ciseau plus délicat, une fantaisie plus puissante, une -invention plus variée. Quatre statues, Crescentius, premier évêque de -Mayence en 70; Boniface, premier archevêque en 755; Willigis, premier -électeur en 1011, et Bardo, fondateur du Dôme en 1050, se tiennent -gravement debout sur le pourtour du choeur, dominé au-dessus du dais -asiatique de l'archevêque par le groupe équestre de saint Martin et du -pauvre. A l'entrée du choeur se dressent, dans toute la pompe -mystérieuse du grand prêtre hébraïque, Aaron, qui représente l'évêque -du dedans, et Melchisédech, qui figure l'évêque du dehors. - -L'archevêque de Mayence, comme les princes-évêques de Worms et de -Liége, comme les archevêques de Cologne et de Trèves, comme le pape, -réunissait dans sa personne le double pontife. Il était à la fois -Aaron et Melchisédech. - -C'est une sombre et superbe halle romane que la salle capitulaire qui -avoisine le choeur et qui répète avec la splendide menuiserie -Pompadour l'antithèse des deux gros clochers. Là, rien qu'un grand mur -nu, un pavé poudreux bossué par les reliefs des tombes, un reste de -vitrail à la fenêtre basse, un tympan colorié figurant saint Martin, -non en cavalier romain, mais en évêque de Tours; trois grandes -sculptures du seizième siècle, qui sont le Crucifiement, la Sortie du -tombeau et l'Ascension; autour de la salle un banc de pierre pour les -chanoines, et au fond, pour l'archevêque-président, une large sellette -aussi en pierre, qui rappelle cette sévère chaise de marbre des -premiers papes qu'on garde à Notre-Dame-des-Doms d'Avignon. Et, si -l'on soit de cette salle, on entre dans le cloître, cloître du -quatorzième siècle, qui de tout temps a été un lieu austère et qui est -aujourd'hui un lieu lugubre. Le bombardement de 94 est là écrit -partout. De grandes herbes humides, parmi lesquelles moisissent des -pierres argentées par la bave des reptiles; des arcades-ogives aux -fenestrages brisés; des tombes fêlées par les obus comme des carreaux -de vitre; des chevaliers de pierre armés de toutes pièces, souffletés -à la face par des éclats de bombe et n'ayant plus que cette balafre -pour visage; des haillons de vieille femme séchant sur une corde; des -cloisons en planches rapiéçant çà et là des murailles de granit; une -solitude morne, un accablement profond coupé par le croassement -intermittent des corbeaux; voilà aujourd'hui le cloître archiépiscopal -de Mayence. Une des assises d'un contre-fort, frappée par un boulet, a -glissé tout entière dans son alvéole sous le choc, mais n'est pas -tombée et apparaît encore là aujourd'hui comme une touche de clavecin -sur laquelle se poserait un doigt invisible. Deux ou trois statues -tristes et terribles, debout dans un coin sous la pluie et le vent, -regardent en silence cette désolation. - -Il y a là, sous les galeries du cloître, un monument obscur, un -bas-relief du quatorzième siècle, dont j'ai cherché vainement à -deviner l'énigme. Ce sont, d'un côté, les hommes enchaînés dans toutes -les attitudes du désespoir; de l'autre, un empereur accompagné d'un -évêque et entouré d'une foule de personnages triomphants. Est-ce -Barberousse? Est-ce Louis de Bavière? Est-ce la révolte de 1160? -Est-ce la guerre de ceux de Mayence contre ceux de Francfort en 1332? -N'est-ce rien de tout cela?--Je ne sais. J'ai passé outre. - -Comme j'allais sortir des galeries, j'ai distingué dans l'ombre une -tête de pierre sortant à demi du mur et ceinte d'une couronne à trois -fleurons d'ache comme les rois du onzième siècle. J'ai regardé. -C'était une figure douce et sévère en même temps, une de ces faces -empreintes de la beauté auguste que donne au visage de l'homme -l'habitude d'une grande pensée. Au-dessous, la main d'un passant avait -charbonné ce nom: FRAUENLOB. Je me suis souvenu de ce Tasse de -Mayence, si calomnié pendant sa vie, si vénéré après sa mort. Quand -Henri Frauenlob fut mort, en 1318, je crois, les femmes de Mayence, -qui l'avaient raillé et insulté, voulurent porter son cercueil. Ces -femmes et ce cercueil chargé de fleurs et de couronnes sont ciselés -dans la lame un peu plus bas que la tête. J'ai regardé encore cette -noble tête. Le sculpteur lui a laissé les yeux ouverts. Dans cette -église pleine de sépulcres, dans cette foule de princes et d'évêques -gisants, dans ce cloître endormi et mort, il n'y a plus que le poëte -qui soit resté debout et qui veille. - -La place du Marché, qui entoure deux côtés de la cathédrale, est d'un -ensemble copieux, fleuri et divertissant. Au milieu se dresse une -jolie fontaine trigone de la Renaissance allemande; ravissant petit -poëme qui, d'un entassement d'armoiries, de mitres, de fleuves, de -naïades, de crosses épiscopales, de cornes d'abondance, d'anges, de -dauphins et de sirènes, fait un piédestal à la vierge Marie. Sur l'une -des faces on lit ce pentamètre: - - Albertus princeps, civibus ipse suis, - -lequel rappelle, avec moins de bonhomie, la dédicace écrite sur la -fontaine élevée par le dernier électeur de Trèves, près de son palais, -dans la ville neuve de Coblenz: CLEMENS VINCESLAUS, ELECTOR, VICINIS -SUIS. _A ses concitoyens_ est constitutionnel. _A ses voisins_ est -charmant. - -La fontaine de Mayence a été bâtie par Albert de Brandebourg, qui -régnait vers 1540 et dont je venais de lire l'épitaphe dans la -cathédrale: _Albert, cardinal-prêtre de Saint-Pierre-aux-Liens, -archichancelier du Saint-Empire, marquis de Brandebourg, duc de -Stettin et de Poméranie, électeur_. Il a érigé ou plutôt reconstruit -cette fontaine, en souvenir des prospérités de Charles-Quint et de la -captivité de François Ier, comme le constate cette inscription en -lettres d'or ravivées récemment: - - DIVO KAROLO V CÆSARE SEMP. AVG. POST VICTOR[=IA] - GALLICAM REGE IPSO AD TICI[=NV] SVPERATO AC CAPTO - TR[=IU]PHANTE FATALIQ. RVSTICOR[=VP]ER GER[=MN][=IA] CO[=SPI] - RATIONE PROSTRATA ALBER. CARD. ET ARCHIEP. MOG. - FON[=TE] HVNC VETVSTATE DILAP[=SV] AD CIV[=IV] SUORUM - POSTERITATISQVE VSVM RESTITVI CVRAVIT. - -Vue du haut de la citadelle, Mayence présente seize faîtes vers -lesquels se tournent gracieusement les canons de la confédération -germanique: les six clochers de la cathédrale, deux beaux beffrois -militaires, une aiguille du douzième siècle, quatre clochetons -flamands, plus le dôme des Carmes de la rue Cassette répété trois -fois, ce qui est beaucoup. Sur la pente de la colline que couronne la -forteresse un de ces ignobles dômes coiffe une pauvre vieille église -saxonne, la plus triste et la plus humiliée du monde, accostée d'un -charmant cloître gothique à meneaux flamboyants où les kaiserlichs -font boire leurs chevaux dans des sarcophages romans. - -La beauté des riveraines du Rhin ne se dément pas à Mayence; seulement -les femmes y sont tout à la fois curieuses à la façon des Flamandes et -à la façon des Alsaciennes. Mayence est le point de jonction de -l'espion-miroir d'Anvers et de l'espion-tourelle de Strasbourg. - -La ville, si blanchie qu'elle soit, a gardé en beaucoup d'endroits son -honorable aspect de cité marchande de la hanse rhénane. On lit encore -sur des portes PRO CELERI MERCATVRÆ EXPEDITIONE. Dans deux ou trois -ans on y lira _Roulage accéléré_. - -Du reste, une vie profonde, qui sort du Rhin, anime cette ville. Elle -n'est pas moins hérissée de mâts, pas moins encombrée de ballots, pas -moins pleine de rumeur que Cologne. On marche, on parle, on pousse, on -traîne, on arrive, on part, on vend, on achète, on crie, on chante, on -vit enfin dans tous les quartiers, dans toutes les maisons, dans -toutes les rues.--La nuit, cet immense bourdonnement se tait; et l'on -n'entend plus dans Mayence que le murmure du Rhin et le bruit éternel -des dix-sept moulins à eau amarrés aux piles englouties du pont de -Charlemagne. - -Quoi qu'aient fait les congrès, ou pour mieux dire à cause de ce -qu'ont fait les congrès, le vide laissé à Mayence par la triple -domination des Romains, des archevêques et des Français n'est pas -comblé. Personne n'y est chez soi. M. le grand-duc de Hesse n'y règne -que de nom. Sur sa forteresse de Cassel il peut lire: CURA -CONFOEDERATIONIS CONDITUM; et il peut voir un soldat blanc et un -soldat bleu, c'est-à-dire l'Autriche et la Prusse, se promener nuit et -jour, l'arme au bras, devant sa forteresse de Mayence. La Prusse ni -l'Autriche n'y sont pas non plus chez elles; elles se gênent et se -coudoient. Evidemment ceci n'est qu'un état provisoire. Il y a dans le -mur même de la citadelle une ruine à demi engagée dans le rempart -neuf,--une espèce de piédestal tronqué qu'on appelle encore maintenant -la _pierre de l'Aigle_, Adlerstein. C'est le tombeau de Drusus. Une -aigle en effet, une aigle impériale, une aigle formidable et -toute-puissante, s'est posée là pendant seize cents ans puis s'est -éclipsée. En 1804, elle a reparu; en 1814, elle s'est envolée de -nouveau.--Aujourd'hui, à l'heure même où nous sommes, Mayence aperçoit -à l'horizon, du côté de la France, un point noir qui grossit et qui -s'approche. C'est l'aigle qui revient. - - - - -LETTRE XXIV - -FRANCFORT-SUR-LE-MEIN. - - Quel aspect présente une certaine rue de Francfort un certain - jour de la semaine.--Ce qui abonde à Francfort.--Quel est le - plus grand danger que Francfort puisse courir.--L'auteur va à - la boucherie.--Il pousse beaucoup de cris d'enthousiasme.--Le - massacre des innocents.--L'auteur oublie tous ses devoirs au - point de désobéir à une petite fille de quatre ans.--La place - publique.--Les deux fontaines.--L'auteur dit des vérités à la - justice.--Le Roemer.--Utilité d'une servante qui prend une - clef à un clou dans sa cuisine.--Salle des - électeurs.--Détails.--Salle des empereurs.--Les quarante-cinq - niches.--Ce qui se passait dans la place quand les électeurs - avaient élu l'empereur.--Ce qui se passait à l'église après ce - qui s'était passé dans la place.--L'église collégiale de - Francfort.--Ce qui pend aux murailles.--L'horloge.--Les - tableaux.--Sainte Cécile telle qu'on l'a trouvée dans son - tombeau.--La couronne impériale.--Saint Barthélémy.--Gunther de - Schwarzbourg.--L'auteur monte sur le - clocher.--Francfort-sur-le-Mein à vol d'oiseau.--Les habitants - du haut du clocher.--Philosophie. - - - Mayence, septembre. - -J'étais à Francfort un samedi. Il y avait longtemps déjà que, marchant -au hasard, je cherchais mon vieux Francfort dans un labyrinthe de -maisons neuves fort laides et de jardins fort beaux, lorsque je suis -arrivé tout à coup à l'entrée d'une rue singulière. Deux longues -rangées parallèles de maisons noires, sombres, hautes, sinistres, -presque pareilles, mais ayant cependant entre elles ces légères -différences dans les choses semblables qui caractérisent les bonnes -époques d'architecture; entre ces maisons toutes contiguës et -compactes et comme serrées avec terreur les unes contre les autres, -une chaussée étroite, obscure, tirée au cordeau; rien que des portes -bâtardes surmontées d'un treillis de fer bizarrement brouillé; toutes -les portes fermées; au rez-de-chaussée rien que des fenêtres garnies -d'épais volets de fer; tous ces volets fermés; aux étages supérieurs, -des devantures de bois presque partout armées de barreaux de fer; un -silence morne, aucun chant, aucune voix, aucun souffle, par -intervalles le bruit étouffé d'un pas dans l'intérieur des maisons; à -côté des portes un judas grillé à demi entr'ouvert sur une allée -ténébreuse; partout la poussière, la cendre, les toiles d'araignées, -l'écroulement vermoulu, la misère plutôt affectée que réelle; un air -d'angoisse et de crainte répandu sur les façades des édifices; un ou -deux passants dans la rue me regardant avec je ne sais quelle défiance -effarée: aux fenêtres des premiers étages, de belles jeunes filles -parées, au teint brun, au profil busqué, apparaissant furtivement, ou -des faces de vieilles femmes au nez de hibou, coiffées d'une mode -exorbitante, immobiles et blêmes derrière la vitre trouble; dans les -allées des rez-de-chaussée, des entassements de ballots et de -marchandises; des forteresses plutôt que des maisons, des cavernes -plutôt que des forteresses, des spectres plutôt que des -passants.--J'étais dans la rue des Juifs, et j'y étais le jour du -sabbat. - -A Francfort il y a encore des Juifs et des chrétiens; de vrais -chrétiens qui méprisent les juifs, de vrais juifs qui haïssent les -chrétiens. Des deux parts on s'exècre et l'on se fuit. Notre -civilisation, qui tient toutes les idées en équilibre et qui cherche -à ôter de tout la colère, ne comprend plus rien à ces regards -d'abomination qu'on se jette réciproquement entre inconnus. Les juifs -de Francfort vivent dans leurs lugubres maisons, retirés dans des -arrière-cours pour éviter l'haleine des chrétiens. Il y a douze ans, -cette rue des Juifs, rebâtie et un peu élargie en 1662, avait encore à -ses deux extrémités des portes de fer, garnies de barres et -d'armatures extérieurement et intérieurement. La nuit venue, les juifs -rentraient et les deux portes se fermaient. On les verrouillait en -dehors comme des pestiférés, et ils se barricadaient en dedans comme -des assiégés. - -La rue des Juifs n'est pas une rue, c'est une ville dans la ville. - -En sortant de la rue des Juifs, j'ai trouvé la vieille cité. Je venais -de faire mon entrée dans Francfort. - -Francfort est la ville des cariatides. Je n'ai vu nulle part autant de -colosses portefaix qu'à Francfort. Il est impossible de faire -travailler, geindre et hurler le marbre, la pierre, le bronze et le -bois avec une invention plus riche et une cruauté plus variée. De -quelque côté qu'on se tourne, ce sont de pauvres figures de toutes les -époques, de tous les styles, de tous les sexes, de tous les âges, de -toutes les fantasmagories, qui se tordent et gémissent misérablement -sous des poids énormes. Satyres cornus, nymphes à gorges flamandes, -nains, géants, sphinx, dragons, anges, diables, tout un infortuné -peuple d'êtres surnaturels, pris par quelque magicien qui pêchait -effrontément dans toutes les mythologies à la fois, et enfermé par lui -dans des enveloppes pétrifiées, est là enchaîné sous les entablements, -les impostes et les architraves, et scellé jusqu'à mi-corps dans les -murailles. Les uns portent des balcons; les autres, des tourelles; les -plus accablés, des maisons. D'autres exhaussent sur leurs épaules -quelque insolent nègre de bronze vêtu d'une robe d'étain doré, ou un -immense empereur romain de pierre dans toute la pompe du costume de -Louis XIV, avec sa grande perruque, son ample manteau, son fauteuil, -son estrade, sa crédence où est sa couronne, son dais à pentes -découpées et à vastes draperies; colossale machine qui figure une -gravure d'Audran complétement reproduite en ronde-bosse dans un -monolithe de vingt pieds de haut. Ces prodigieux monuments sont des -enseignes d'auberges. Sous ces fardeaux titaniques les cariatides -fléchissent dans toutes les postures de la rage, de la douleur et de -la fatigue. Celles-ci courbent la tête, celles-là se retournent à -demi; quelques-unes posent sur leurs hanches leurs deux mains crispées -ou compriment leur poitrine gonflée prête à éclater; il y a des -Hercules dédaigneux qui soutiennent une maison à six étages d'une -seule épaule et montrent le poing aux gens; il y a de tristes Vulcains -bossus qui s'aident de leurs genoux, ou de malheureuses sirènes dont -la queue écaillée s'écrase affreusement entre les pierres de refend; -il y a des Chimères exaspérées qui s'entre-mordent avec fureur; -d'autres pleurent, d'autres rient d'un air amer, d'autres font aux -passants des grimaces effroyables. J'ai remarqué que beaucoup de -salles de cabaret, retentissantes du choc des verres, sont posées en -surplomb sur des cariatides. Il paraît que c'est un goût des vieux -bourgeois libres de Francfort de faire porter leurs ripailles par des -statues souffrantes. - -Le plus horrible cauchemar qu'on puisse avoir à Francfort, ce n'est ni -l'invasion des Russes, ni l'irruption des Français, ni la guerre -européenne traversant le pays, ni les vieilles guerres civiles -déchirant de nouveau les quatorze quartiers de la ville, ni le typhus, -ni le choléra; c'est le réveil, le déchaînement et la vengeance des -cariatides. - -Une des curiosités de Francfort, qui disparaîtra bientôt, j'en ai -peur, c'est la boucherie. Elle occupe deux anciennes rues. Il est -impossible de voir des maisons plus vieilles et plus noires se pencher -sur un plus splendide amas de chair fraîche. Je ne sais quel air de -jovialité gloutonne est empreint sur ces façades bizarrement ardoisées -et sculptées, dont le rez-de-chaussée semble dévorer, comme une gueule -profonde toute grande ouverte, d'innombrables quartiers de boeufs et -de moutons. Les bouchers sanglants et les bouchères roses causent avec -grâce sous des guirlandes de gigots. Un ruisseau rouge, dont deux -fontaines jaillissantes modifient à peine la couleur, coule et fume au -milieu de la rue. Au moment où j'y passais, elle était pleine de cris -effrayants. D'inexorables garçons tueurs, à figures hérodiennes, y -commettaient un massacre de cochons de lait. Les servantes, leur -panier au bras, riaient à travers le vacarme. Il y a des émotions -ridicules qu'il ne faut pas laisser voir; pourtant j'avoue que, si -j'avais su que faire d'un pauvre petit cochon de lait qu'un boucher -emportait devant moi par les deux pieds de derrière et qui ne criait -pas, ignorant ce qu'on lui voulait et ne comprenant rien à la chose, -je l'aurais acheté et sauvé. Une jolie petite fille de quatre ans, qui -comme moi le considérait avec compassion, semblait m'y encourager du -regard. Je n'ai pas fait ce que cet oeil charmant me disait, j'ai -désobéi à ce doux regard, et je me le reproche.--Une superbe et -grandiose enseigne dorée, soutenue par une grille en potence, la plus -belle et la plus riche du monde, composée de tous les emblèmes du -corps des bouchers et surmontée de la couronne impériale, domine et -complète cette magnifique écorcherie digne de Paris au moyen âge, -devant laquelle, à coup sûr, se fussent ébahis Calatagirone au -quinzième siècle et Rabelais au seizième. - -De l'écorcherie on débouche dans une place de grandeur médiocre, digne -de la Flandre et qui mériterait d'être célébrée et admirée, même après -le Vieux-Marché de Bruxelles. C'est une de ces places-trapèzes autour -desquelles tous les styles et tous les caprices de l'architecture -bourgeoise au moyen âge et à la renaissance se dressent représentés -par des maisons modèles où, selon l'époque et le goût, l'ornementation -a tout employé avec un à-propos prodigieux, l'ardoise comme la pierre, -le plomb comme le bois. Chaque devanture a sa valeur à part et -concourt en même temps à la composition et à l'harmonie générale de la -place. A Francfort comme à Bruxelles, deux ou trois maisons neuves, de -l'aspect le plus bête et qui ont l'air de deux ou trois imbéciles dans -une assemblée de gens d'esprit, gâtent l'ensemble de la place et -rehaussent la beauté des vieux édifices voisins. Une merveilleuse -masure du quinzième siècle, composée, je ne sais pour quel usage, -d'une nef d'église et d'un beffroi d'hôtel de ville, remplit de sa -superbe et élégante silhouette un des côtés du trapèze. Vers le milieu -de la place, à des endroits quelconques que n'a évidemment désignés -aucune symétrie, ont germé, comme deux buissons vivaces, deux -fontaines, l'une de la renaissance, l'autre du dix-huitième siècle. -Sur ces deux fontaines se rencontrent et s'affrontent, par un hasard -singulier, debout chacune au sommet de sa colonne, Minerve et Judith, -la virago homérique et la virago biblique, l'une avec la tête de -Méduse, l'autre avec la tête d'Holopherne. - -Judith, belle, hautaine et charmante, entourée de quatre -Renommées-Sirènes qui soufflent à ses pieds dans des trompettes, est -une héroïque fille de la renaissance. Elle n'a plus la tête -d'Holopherne qu'elle élevait de la main gauche, mais elle tient encore -l'épée de sa main droite, et sa robe chassée par le vent se relève -au-dessus de son genou de marbre et découvre sa jambe fine et ferme -avec le pli le plus fier qu'on puisse voir. - -Quelques explicateurs prétendent que cette statue représente la -Justice, et qu'elle tenait à la main, non la tête d'Holopherne, mais -une balance. Je n'en crois rien. Une Justice qui tiendrait la balance -de la main gauche et l'épée de la main droite serait l'Injustice. -D'ailleurs la Justice n'a le droit d'être ni si jolie ni si -retroussée. - -Vis-à-vis de cette figure s'élèvent, avec leur cadran noir et leurs -cinq graves fenêtres de hauteur inégale, les trois pignons juxtaposés -du Roemer. - -C'est dans le Roemer qu'on élisait les empereurs; c'est dans cette -place qu'on les proclamait. - -C'est aussi dans cette place que se tenaient et que se tiennent encore -les deux fameuses foires de Francfort: la foire de septembre, -instituée en 1240 par lettre de haut-conduit de Frédéric II; et la -foire de Pâques, établie en 1330 par Louis de Bavière. Les foires ont -survécu aux empereurs et à l'empire. - -Je suis entré dans le Roemer. - -Après avoir erré, sans rencontrer personne, dans une grande salle -basse et torte, voûtée en ogive et encombrée des baraques de la foire, -puis dans un large escalier à rampe Louis XIII, tapissé de mauvais -tableaux sans cadres, puis dans une foule de corridors et de degrés -obscurs, à force de frapper à toutes les portes, j'ai fini par trouver -une servante qui, sur ce mot: _Kaisersaal_, a pris une clef à un clou -dans sa cuisine et m'a conduit à la Salle des Empereurs. - -La brave fille souriante m'a fait passer d'abord par la Salle des -Electeurs, qui sert aujourd'hui, je crois, aux séances du haut-sénat -de la ville de Francfort. C'est là que les électeurs ou leurs délégués -déclaraient entre eux l'empereur roi des Romains. Sur un fauteuil -entre les deux fenêtres, l'archevêque de Mayence présidait. Puis -venaient par ordre, assis autour d'une immense table couverte en cuir -fauve, chacun au-dessous de son blason peint au plafond, à la droite -de l'archevêque de Mayence, Trèves, Bohême et Saxe; à sa gauche, -Cologne, le Palatinat, Brandebourg; en face de lui, Brunswick et -Bavière. Le passant éprouve l'impression que produisent les choses -simples qui contiennent de grandes choses, lorsqu'il voit et qu'il -touche le cuir roux et poudreux de cette table où l'on faisait -l'empereur d'Allemagne. Du reste, à part la table qu'on a transportée -dans une salle voisine, la Salle des Electeurs est aujourd'hui dans -l'état où elle était au dix-septième siècle. Les neuf blasons au -plafond encadrant une mauvaise fresque, une tenture de damas rouge, -des appliques-candélabres en cuivre argenté figurant des Renommées, -une grande glace à baguettes contournées, en face de laquelle on a mis -pour pendant, au siècle dernier, un portrait en pied de Joseph II; -au-dessus de la porte, un trumeau, un portrait de ce dernier des -petits-fils de Charlemagne, qui mourut en 910 au moment de régner et -que les Allemands appellent l'_Enfant_. Rien de plus.--L'ensemble est -austère, sérieux, tranquille, et fait plus songer que regarder. - -Après la Salle des Electeurs, j'ai vu la Salle des Empereurs. - -Au quatorzième siècle, les marchands lombards qui ont laissé leur nom -au Roemer et qui y tenaient boutique eurent idée de faire entourer -la grande salle de niches, afin d'y étaler leurs marchandises. Un -architecte, dont le nom s'est perdu, mesura le pourtour de la salle et -y construisit quarante-cinq niches. En 1564, Maximilien II fut élu à -Francfort et montré au peuple du balcon de cette salle qui, à partir -de Maximilien II, s'appela le Kaisersaal et servit à la proclamation -des empereurs. On songea alors à la décorer, et la première pensée -qui vint, ce fut d'installer dans les niches développées autour de la -halle impériale les portraits de tous les césars allemands élus et -couronnés depuis l'extinction de la race de Charlemagne, en réservant -aux césars futurs les niches vacantes. Seulement, depuis Conrad Ier, -en 911, jusqu'à Ferdinand Ier, en 1556, trente-six empereurs avaient -déjà été sacrés à Aix-la-Chapelle. En y joignant le nouveau roi des -Romains, il ne restait plus que huit niches vides pour l'avenir. -C'était bien peu. La chose fut pourtant exécutée, et l'on se promit -d'agrandir la salle quand besoin serait. Les cases se meublaient peu à -peu, à quatre empereurs environ par siècle. En 1764, quand Joseph II -monta sur le trône impérial sacro-césaréen, il ne restait plus qu'une -place vide. On songea de nouveau sérieusement à allonger le Kaisersaal -et à ajouter de nouvelles cases aux compartiments préparés cinq -siècles auparavant par l'architecte des marchands lombards. En 1794, -François II, le quarante-cinquième roi des Romains, vint occuper la -quarante-cinquième case. C'était la dernière niche, ce fut le dernier -empereur. La salle remplie, l'empire germanique s'écroula. - -Cet architecte inconnu, c'était la destinée; cette salle mystérieuse -aux quarante-cinq cellules, c'est l'histoire même d'Allemagne, qui, la -race de Charlemagne éteinte, ne devait plus contenir que quarante-cinq -empereurs. - -Là, en effet, dans cette salle oblongue, vaste, froide, presque -obscure, encombrée à l'un de ses angles de meubles de rebut, parmi -lesquels j'ai vu la table de cuir des électeurs; à peine éclairée à -son extrémité orientale par les cinq étroites fenêtres inégales qui -pyramident dans le sens du pignon extérieur; entre quatre hautes -murailles chargées de fresques effacées, sous une voûte en bois à -nervures jadis dorées, seuls dans une espèce de pénombre qui ressemble -au commencement de l'oubli, tous grossièrement peints et figurés en -bustes d'airain dont le piédouche porte les deux dates qui ouvrent et -ferment chaque règne, les uns coiffés de lauriers comme des césars -romains, les autres fleuronnés du diadème germanique, là, -s'entre-regardent silencieusement, chacun dans sa sombre ogive, les -trois Conrad, les sept Henri, les quatre Othon, l'unique Lothaire, les -quatre Frédéric, l'unique Philippe, les deux Rodolphe, l'unique -Adolphe, les deux Albert, l'unique Louis, les quatre Charles, l'unique -Wenceslas, l'unique Robert, l'unique Sigismond, les deux Maximilien, -les trois Ferdinand, l'unique Mathias, les deux Léopold, les deux -Joseph, les deux François, les quarante-cinq fantômes qui, pendant -neuf siècles, de 911 à 1806, ont traversé l'histoire du monde, l'épée -de saint Pierre dans une main et le globe de Charlemagne dans l'autre. - -A l'extrémité opposée aux cinq fenêtres, près de la voûte, noircit et -s'écaille une peinture médiocre qui représente le Jugement de Salomon. - -Quand les électeurs avaient enfin désigné l'empereur, le sénat de -Francfort se réunissait dans celle salle; les bourgeois, divisés en -quatorze sections, selon les quatorze quartiers de la ville, se -rassemblaient au dehors dans la place. Alors les cinq fenêtres du -Kaisersaal s'ouvraient faisant face au peuple. La grande fenêtre, -celle du milieu, était surmontée d'un dais et restait vide. A la -moyenne fenêtre de droite, ornée d'un balcon de fer noir où j'ai -remarqué la route de Mayence, l'empereur apparaissait, seul, en grand -costume, la couronne en tête. A sa droite il avait, réunis dans la -petite fenêtre, les trois électeurs-archevêques de Mayence, de Trêves -et de Cologne. Aux deux autres fenêtres, à gauche de la grande fenêtre -vide, se tenaient, dans la moyenne, Bohême, Bavière et le palatin du -Rhin; dans la petite, Saxe, Brunswick et Brandebourg. Dans la place, -devant la façade du Roemer, au milieu d'un vaste carré vide entouré -de gardes, il y avait un grand monceau d'avoine, une urne pleine de -monnaies d'or et d'argent, une table portant un lavoir d'argent et un -bocal de vermeil, et une autre table chargée d'un boeuf rôti tout -entier. Au moment où paraissait l'empereur, les trompettes et les -cymbales éclataient, et l'archimaréchal du saint-empire, -l'archichancelier, l'archiéchanson, l'architrésorier et -l'architranchant entraient en cortége dans la place. Au milieu des -acclamations et des fanfares, l'archimaréchal, à cheval, montait dans -le tas d'avoine jusqu'à la sangle de la selle et y remplissait une -mesure d'argent; l'archichancelier prenait le lavoir sur la table; -l'archiéchanson remplissait de vin et d'eau le bocal de vermeil; -l'architrésorier puisait des monnaies dans l'urne et les jetait au -peuple à pleines mains; l'architranchant coupait un morceau du boeuf -rôti. En ce moment-là surgissait le grand-référendaire de l'empire, -qui proclamait à haute voix le nouveau césar et lisait la formule du -serment. Quand il avait fini, le sénat dans la salle et les bourgeois -dans la place répondaient gravement: _Oui_. Pendant la prestation du -serment, le nouvel empereur, déjà formidable, ôtait la couronne et -tenait le glaive. - -De 1564 à 1794, cette place aujourd'hui ignorée, cette salle -aujourd'hui déserte, ont vu neuf fois cette cérémonie majestueuse. - -Les grandes charges de l'empire, étant héréditairement acquises aux -électeurs, étaient remplies par des délégués. Au moyen âge, les -monarchies secondaires tenaient à insigne honneur et à bonne politique -d'occuper les grands offices des deux empires qui avaient remplacé -l'empire romain. Chaque prince gravitait vers le centre impérial le -plus voisin de lui. Le roi de Bohême était archiéchanson de l'empire -d'Allemagne; le doge de Venise était protospataire de l'empire -d'Orient. - -Après la proclamation au Roemer venait le couronnement à la -collégiale. - -J'ai suivi le cérémonial. En sortant du Kaisersaal, je suis allé à -l'église. - -L'église collégiale de Francfort, dédiée à saint Barthélémy, se -compose d'une double nef-croisée du quatorzième siècle, surmontée -d'une belle tour du quinzième, malheureusement inachevée. L'église et -la tour sont en beau grès rouge noirci et rouillé par les années. -L'intérieur seul est badigeonné. - -Encore ici une église belge. Des murs blancs; pas de vitraux; un riche -mobilier d'autels sculptés, de tombes coloriées, de tableaux et de -bas-reliefs. Dans les nefs, de sévères chevaliers de marbre, des -évêques moustachus du temps de Gustave-Adolphe qui ont des têtes de -lansquenets, d'admirables clochetons de pierre évidés et fouillés par -les fées, de magnifiques luminaires de cuivre qui rappellent la lampe -de l'alchimiste Gérard Dow, un Christ au tombeau peint au quatorzième -siècle, une Vierge au lit de mort, sculptée au quinzième. Dans le -choeur, de curieuses fresques, horribles avec saint Barthélémy, -charmantes avec la Madeleine; une rude et sauvage boiserie menuisée -vers 1400; boiseries et fresques données par le chevalier d'Ingelheim, -qui s'est fait peindre à genoux dans un coin et qui portait d'or aux -chevrons de gueules. Sur les murailles, une collection complète de ces -morions fantasques et de ces cimiers effrayants propres à la -chevalerie germanique, accrochés à des clous comme les poêlons et les -écumoires d'une batterie de cuisine. Près de la porte, une de ces -énormes horloges qui sont une maison à deux étages, un livre à trois -tomes, un poëme en vingt chants, un monde. En haut, sur un large -fronton flamand, s'épanouit le cadran de la journée; en bas, au fond -d'une espèce de caverne où se meuvent pêle-mêle dans les ténèbres une -foule de gros fils qu'on prendrait pour des antennes d'insectes -monstrueux, rayonne mystérieusement le cadran de l'année. Les heures -tournent en haut, les saisons marchent en bas. Le soleil dans sa -gloire de rayons dorés, la lune blanche et noire, les étoiles sur fond -bleu, opèrent des évolutions compliquées, lesquelles déplacent à -l'autre bout de l'horloge un système de petits tableaux où des -écoliers patinent, où des vieillards se chauffent, où des paysans -coupent le blé, où des bergères cueillent des fleurs. Des maximes et -des sentences un peu dévernies reluisent dans le ciel à la clarté des -étoiles un peu dédorées. Chaque fois que l'aiguille atteint un -chiffre, des portes s'ouvrent et se ferment sur le fronton de -l'horloge, et des jaquemarts armés de marteaux, sortant ou rentrant -brusquement, frappent l'heure sur le timbre en exécutant des -pyrrhiques bizarres. Tout cela vit, palpite et gronde dans la muraille -même de l'église, avec le bruit que ferait un cachalot enfermé dans la -grosse tonne de Heidelberg. - -Cette collégiale possède un admirable Crucifiement de Van Dyck. Albert -Durer et Rubens y ont chacun un tableau, un Christ sur les genoux de -la Vierge. Le sujet est le même en apparence; les deux tableaux sont -bien différents. Rubens a posé sur les genoux de la divine mère un -Jésus enfant, Albert Durer y a jeté un Christ crucifié. Rien n'égale -la grâce du premier tableau, si ce n'est l'angoisse du second. Chacun -des deux peintres a suivi son génie. Rubens a choisi la vie, Albert -Durer a choisi la mort. - -Un autre tableau, où l'angoisse et la grâce sont mêlées, c'est une -précieuse peinture sur cuir, du seizième siècle, qui représente -l'intérieur du sépulcre de sainte Cécile. L'encadrement est composé de -tous les principaux instants de la vie de la sainte. Au milieu, sous -une sombre crypte, la sainte est couchée tout de son long sur la face, -dans sa robe d'or, avec l'entaille de la hache au cou, plaie rose et -délicate qui ressemble à une bouche charmante et qu'on voudrait -baiser à genoux. Il semble qu'on va entendre la voix de la sainte -musicienne sortir et chanter _por la boca de su herida_. Au-dessous du -cercueil ouvert, ceci est écrit en lettres d'or: _En tibi sanctissimæ -virginis Ceciliæ in sepulchro jacentis imaginem, prorsus eodem -corporis situ expressam_. En effet, au seizième siècle, un pape, Léon -X, je crois, fit ouvrir la tombe de sainte Cécile, et cette ravissante -peinture n'est, dit-on, qu'un portrait exact du miraculeux cadavre. - -C'est au centre de la collégiale, à l'entrée du choeur, au point -d'intersection du transsept et de la nef, que, depuis Maximilien II, -on couronnait les empereurs. J'ai vu dans un coin du transsept, -enveloppée dans un sac de papier gris qui lui donne la forme d'un -bourrelet d'enfant, l'immense couronne impériale en charpente plaquée -d'or qu'on suspendait au-dessus de leur tête pendant la cérémonie, et -je me suis souvenu qu'il y a un an j'avais vu le tapis fleurdelisé du -sacre de Charles X, roulé, ficelé et oublié sur une brouette dans les -combles de la cathédrale de Reims. A la droite même de la porte du -choeur, précisément à côté de l'endroit où l'on couronnait -l'empereur, la boiserie gothique étale complaisamment cette antithèse -sculptée en chêne: saint Barthélemy écorché, portant sa peau sur son -bras, et regardant avec dédain à sa gauche le diable juché sur une -magnifique pyramide de mitres, de diadèmes, de cimiers, de tiares, de -sceptres, d'épées et de couronnes. Un peu plus loin, le nouveau césar -pouvait, sous les tapisseries dont on le cachait sans doute, entrevoir -par instants debout dans l'ombre contre le mur, comme une apparition -sinistre, le spectre de pierre de cet infortuné pseudo-empereur -Gunther de Schwarzburg, la fatalité et la haine dans les yeux, tenant -d'un bras son écu au lion rampant et de l'autre son morion impérial; -fier et terrible tombeau, qui pendant deux cent trente ans a assisté -à l'intronisation des empereurs, et dont la tristesse de granit a -survécu à toutes ces fêtes de carton peint et de bois doré. - -J'ai voulu monter sur le clocher. Le glockner qui m'avait conduit dans -l'église et qui ne sait pas un mot de français m'a abandonné aux -premières marches de la vis, et je suis monté seul. Arrivé en haut, -j'ai trouvé l'escalier obstrué par une barrière à pointes de fer; j'ai -appelé, personne n'a répondu; sur quoi j'ai pris le parti d'enjamber -la barrière. L'obstacle franchi, j'étais sur la plate-forme du -Pfarthurm. Là, j'ai eu un charmant spectacle. Sur ma tête un beau -soleil, à mes pieds toute la ville; à ma gauche la place du Roemer, -à ma droite la rue des Juifs, posée comme une longue et inflexible -arête noire parmi les maisons blanches; çà et là quelques chevets -d'antiques églises pas trop défaites, deux ou trois hauts beffrois -flanqués de tourelles, sculptés à l'aigle de Francfort et répétés, -comme par des échos, au fond de l'horizon, par les trois ou quatre -vieilles tours-vigies qui marquaient autrefois les limites du petit -Etat libre; derrière moi le Mein, nappe d'argent rayée d'or par le -sillage des bateaux; le vieux pont avec les toits de Sachshausen et -les murs rougeâtres de l'ancienne maison teutonique; autour de la -ville, une épaisse ceinture d'arbres; au delà des arbres, une grande -table ronde de plaines et de champs labourés, terminée par les croupes -bleues du Taunus. Pendant que je rêvais je ne sais quelle rêverie, -adossé au tronçon du clocher tronqué de 1509, des nuages sont venus et -se sont mis à rouler dans le ciel, chassés par le vent, couvrant et -découvrant à chaque instant de larges déchirures d'azur et laissant -tomber partout sur la terre de grandes plaques d'ombre et de lumière. -Cette ville et cet horizon étaient admirables ainsi. Le paysage n'est -jamais plus beau que quand il revêt sa peau de tigre.--Je me croyais -seul sur la tour, et j'y serais resté toute la journée. Tout à coup un -petit bruit s'est fait entendre à côté de moi; j'ai tourné ta tête: -c'était une toute jeune fille de quatorze ans environ, à demi sortie -d'une lucarne, qui me regardait avec un sourire. J'ai risqué quelques -pas, j'ai dépassé un angle du Pfarthurm que je n'avais pas encore -franchi, et je me suis trouvé au milieu des habitants du clocher. Il y -a là tout un petit monde doux et heureux. La jeune fille, qui tricote; -une vieille femme, sa mère sans doute, qui file son rouet; des -colombes qui roucoulent perchées sur les gargouilles du clocher; un -singe hospitalier qui vous tend la main du fond de sa petite cabane; -les poids de la grosse horloge qui montent et descendent avec un bruit -sourd et s'amusent à faire mouvoir des marionnettes dans l'église où -l'on a couronné des empereurs; ajoutez à cela cette paix profonde des -lieux élevés, qui se compose du murmure du vent, des rayons du soleil -et de la beauté du paysage,--n'est-ce pas que c'est un ensemble pur et -charmant?--De la cage des anciennes cloches, la jeune fille a fait sa -chambre; elle y a mis son lit dans l'ombre, et elle y chante comme -chantaient les cloches, mais d'une voix plus douce, pour elle et pour -Dieu seulement. De l'un des clochetons inachevés, la mère a fait la -cheminée du petit feu de veuve où cuit sa pauvre marmite. Voilà le -haut du clocher de Francfort. Comment et pourquoi cette colonie -est-elle là, et qu'y fait-elle? Je l'ignore; mais j'ai admiré cela. -Cette fière ville impériale, qui a soutenu tant de guerres, qui a reçu -tant de boulets, qui a intronisé tant de césars, dont les murailles -étaient comme une armure, dont l'aigle tenait dans ses deux serres les -diadèmes que l'aigle d'Autriche posait sur ses deux têtes, est -aujourd'hui dominée et couronnée par l'humble foyer d'une vieille -femme, d'où sort un peu de fumée. - - - - -LETTRE XXV - -LE RHIN. - - D'où il sort.--La Suisse, le Rhin.--Aspects.--Qu'un fleuve est un - arbre.--Le trajet de Mayence à Cologne.--Détails.--Où commence - l'encaissement du fleuve.--Où il finit.--Tableaux.--Les - vignes.--Les ruines.--Les hameaux.--Les villes.--Histoire et - archéologie mêlées.--Bingen.--Oberwesel.--Saint-Goar.--Neuwied. - --Andernach.--Linz.--Sinzig.--Boppart.--Caub.--Braubach.--Coblenz. - --Ce qui a effrayé l'auteur à Coblenz.--Musées.--Quels sont les - peintres que possède chaque ville.--Curiosités et - bric-à-brac.--Paysages du Rhin.--Ce qu'a été le Rhin. Ce qu'il - est.--Remontez-le.--Le bateau-flèche.--Le dampfschiff.--La - barque à voile.--Le grand radeau.--Curieux détails sur - les anciennes grandes flottaisons du Rhin.--Vingt-cinq - bateaux à vapeur en route chaque jour.--Parallèle de - l'ancienne navigation et de la nouvelle.--Quarante-neuf - îles.--Souvenirs--Une jovialité de Schinderhannes rencontrant - une bande de juifs.--Ce que firent, en 1400, dans une église de - village, les quatre électeurs du Rhin.--Détails secrets et - inconnus de la déposition de Wenceslas.--Le Koenigsstühl.--L'auteur - reconstruit le Koenigsstühl aujourd'hui disparu.--De quelle manière - et dans quelle forme s'y faisait l'élection des empereurs.--Ce - que c'était que les sept électeurs du Saint-Empire.--L'élection - dans le Roemer de Francfort comparée avec l'élection sur le - Koenigsstühl.--Côtés inédits et ignorés de l'histoire.--La - bannière impériale.--Ce qu'elle était avant Lothaire.--Ce que - Lothaire y changea.--Ce qu'elle a été depuis.--L'aigle à deux - têtes.--Sa première apparition.--Ce que le peuple concluait - de la façon dont la bannière flottait.--Chute de la - bannière.--Vue de Caub.--Etrange aspect du Pfalz.--Ce que - c'est.--Les châteaux du Rhin.--Dénombrement.--Combien il y en - a.--Quels sont leurs noms.--Leurs dates.--Leur histoire.--Qui - les a bâtis.--Qui les a ruinés.--Destinée de tous.--Détail de - chacun.--Coup d'oeil sur les vallées.--Sept burgs dans le - Wisperthal.--Une abbaye et six forteresses dans les - Sept-Monts.--Trois citadelles dans la plaine de Mayence.--Le - Godesberg dans la plaine de Cologne.--Hymne aux châteaux du - Rhin. - - - Mayence, 1er octobre. - -Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du -Saint-Gothard; un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du mont -Lukmanierberg; un troisième ruisseau suinte d'un glacier et descend à -travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de -leurs sources, ces ruisseaux viennent aboutir au même ravin près -Reichenau. Là, ils se mêlent. N'admirez-vous pas, mon ami, de quelle -façon puissante et simple la Providence produit les grandes choses? -Trois pâtres se rencontrent, c'est un peuple; trois ruisseaux se -rencontrent, c'est un fleuve. - -Le peuple naît le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d'un lac où trois -pasteurs viennent de s'embrasser; il se lève, il atteste le grand Dieu -qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux -fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant, -l'empereur d'Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, qui -faisait adorer son chapeau; à Sarnen le bailli Landenberg, qui crevait -les yeux aux vieillards; à Thalewyl le bailli Wolfenschiess, qui tuait -les femmes à coups de hache; à Morgarten le duc Léopold; à Morat -Charles le Téméraire. Il enterre sous la colline de Buttisholz les -trois mille Anglais d'Enguerrand de Coucy. Il tient en respect à la -fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points -cardinaux; il bat à Sempach le duc d'Autriche, à Granson le duc de -Bourgogne, à Chillon le duc de Savoie, à Novarre le duc de Milan; et -notons en passant qu'à Novarre, en 1513, le duc de Milan était duc par -le droit de l'épée et s'appelait Louis XII, roi de France. Il accroche -à un clou dans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan, à côté -des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides armures -ducales des princes vaincus; il a de grands citoyens, Guillaume Tell -d'abord, puis les trois libérateurs, puis Pierre Collin et -Gundoldingen, qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville, -et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal, et Winkelried qui se jetait -sur les piques comme Curtius dans le gouffre; il lutte à Bellinzona -pour l'inviolabilité du sol, et à Cappel pour l'inviolabilité de la -conscience; il perd Zwingli en 1531, mais il délivre Bonnivard en -1536; et depuis lors il est debout. Il accomplit sa destinée entre les -quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, noeud de -civilisation, asile de science, refuge de la pensée, obstacle aux -envahissements injustes, point d'appui aux résistances légitimes. -Depuis six cents ans, au centre de l'Europe, au milieu d'une nature -sévère, sous l'oeil d'une providence bienveillante, ces grands -montagnards, dignes fils des grandes montagnes, graves, froids et -sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur -indépendance, en présence des monarchies absolues, des aristocraties -oisives et des démocraties envieuses, vivent de la forte vie -populaire, pratiquant à la fois le premier des droits, la liberté, et -le premier des devoirs, le travail. - -Le fleuve naît entre deux murailles de granit; il fait un pas, et il -rencontre à Andeer, village roman, le souvenir de Charlemagne; à -Coire, l'ancienne Curia, le souvenir de Drusus; à Feldkirck, le -Souvenir de Masséna; puis, comme consacré pour les destinées qui -l'attendent par ce triple baptême germanique, romain et français, -laissant l'esprit indécis entre son étymologie grecque [Grec: Rheein], -et son étymologie allemande _Rinnen_, qui toutes deux signifient -_couler_, il coule en effet, franchit la forêt et la montagne, gagne -le lac de Constance, bondit à Schaffouse, longe et contourne les -arrière-croupes du Jura, côtoie les Vosges, perce la chaîne des -volcans morts du Taunus, traverse les plaines de la Frise, inonde et -noie les bas-fonds de la Hollande, et après avoir creusé dans les -rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux, un ravin -tortueux de deux cent soixante-dix-sept lieues, après avoir promené -dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel de ses vagues -qu'on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi, -après avoir reçu douze mille cours d'eau, arrosé cent quatorze villes, -séparé, ou, pour mieux dire, divisé onze nations, roulant dans son -écume et mêlant à sa rumeur l'histoire de trente siècles et de trente -peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Protée; ceinture des empires, -frontière des ambitions, frein des conquérants; serpent de l'énorme -caducée qu'étend sur l'Europe le dieu du Commerce; grâce et parure du -globe; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans -l'Océan. - -Ainsi trois pâtres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s'engendrent -de la même façon dans les mêmes montagnes. - -Le Rhin a tous les aspects, il est tantôt large, tantôt joyeux. Il est -glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est -propre à tout ce qui est puissant. Il est torrent à Schaffouse, -gouffre à Laufen, rivière à Sickingen, fleuve à Mayence, lac à -Saint-Goar, marais à Leyde. - -Il se calme, dit-on, et devient lent vers le soir comme s'il -s'endormait; phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les -grands cours d'eau. - -Je l'ai dit quelque part, l'unité dans la variété, c'est le principe -de tout art complet. Sous ce rapport la nature est la plus grande -artiste qu'il y ait. Jamais elle n'abandonne une forme sans lui avoir -fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en -apparence qu'un arbre et un fleuve; au fond pourtant l'arbre et le -fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, l'hiver, un arbre -dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol, -vous aurez l'aspect d'un fleuve vu par un géant à vol d'oiseau. Le -tronc de l'arbre, ce sera le fleuve; les grosses branches, ce seront -les rivières; les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents, -les ruisseaux et les sources; l'élargissement de la racine, ce sera -l'embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carte géographique, sont -des arbres qui portent des villes tantôt à l'extrémité des rameaux -comme des fruits, tantôt dans l'entre-deux des branches comme des -nids; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent, -suivant l'inclinaison des versants et la nature des terrains, les -embranchements variés des différentes espèces végétales, qui toutes, -comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige -selon la force spéciale de leur séve et la densité de leur bois. Il -est remarquable que, si l'on considère le Rhin de cette façon, l'idée -royale qui semble attachée à ce robuste fleuve ne l'abandonne pas. L'Y -de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du Mein, -de la Nahe, de la Lahn, de la Moselle et de l'Aar a une ouverture -d'environ quatre-vingt-dix degrés. Bingen, Niederlahnstein, Coblenz -sont dans des angles droits. Si l'on redresse par la pensée debout sur -le sol l'immense silhouette géométrale du fleuve, le Rhin apparaît -portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la figure d'un -chêne. - -Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se divise avant d'arriver -à l'Océan sont ses racines mises à nu. - -La partie du fleuve la plus célèbre et la plus admirée, la plus riche -pour le géologue, la plus curieuse pour l'historien, la plus -importante pour le politique, la plus belle pour le poëte, c'est ce -tronçon du Rhin central qui, de Bingen à Koenigswinter, traverse du -levant au couchant le noir chaos de collines volcaniques que les -Romains nommaient les Alpes des Cattes. - -C'est là ce fameux trajet de Mayence à Cologne que presque tous les -_tourists_ font en quatorze heures dans les longues journées d'été. De -cette manière on a l'éblouissement du Rhin, et rien de plus. Lorsqu'un -fleuve est rapide, pour le bien voir il faut le remonter et non le -descendre. Quant à moi, comme vous savez, j'ai fait le trajet de -Cologne à Mayence, et j'y ai mis un mois. - -De Mayence à Bingen, comme de Koenigswinter à Cologne, il y a sept -ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes, avec de beaux -villages heureux au bord de l'eau. Mais, ainsi que je vous le disais -tout à l'heure, le grand encaissement du Rhin commence à Bingen par le -Rupertsberg et le Niederwald, deux montagnes de schiste et d'ardoise, -et finit à Koenigswinter, au pied des Sept-Monts. - -Là tout est beau. Les escarpements sombres des deux rives se mirent -dans les larges squammes de l'eau. La roideur des pentes fait que la -vigne est cultivée sur le Rhin de la même manière que l'olivier sur -les côtes de Provence. Partout où tombe le rayon du midi, si le rocher -fait une petite saillie, le paysan y porte à bras des sacs et des -paniers de terre, et, dans cette terre, en Provence il plante un -olivier et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-butte son -terrassement avec un mur de pierres sèches qui retient la terre et -laisse fuir les eaux. Ici, par surcroît de précaution, pour que les -pluies n'entraînent pas la terre, le vigneron la couvre, comme un -toit, avec les ardoises brisées de la montagne. De cette façon, au -flanc des roches les plus abruptes, la vigne du Rhin, comme l'olivier -de la Méditerranée, croît sur des espèces de consoles posées au-dessus -de la tête du passant comme le pot de fleurs d'une mansarde. Toutes -les inclinaisons douces sont hérissées de ceps. - -C'est du reste un travail ingrat. Depuis dix ans les riverains du Rhin -n'ont pas fait une bonne récolte. Dans plusieurs endroits, et -notamment à Saint-Goarshausen, dans le pays de Nassau, j'ai vu des -vignobles abandonnés. - -D'en bas tous ces épaulements en pierres sèches qui suivent les mille -ondulations de la pente, et auxquels les cannelures du rocher donnent -nécessairement presque toujours la forme d'un croissant, surmontés de -la frange verte des vignes, rattachés et comme accrochés aux saillies -de la montagne par leurs deux bouts qui vont s'amincissant, figurent -d'innombrables guirlandes suspendues à la muraille austère du Rhin. - -L'hiver, quand la vigne et le sol sont noirs, ces terrassements d'un -gris sale ressemblent à ces grandes toiles d'araignées étagées et -superposées dans les angles des masures abandonnées, espèces de hamacs -hideux où s'est amoncelée la poussière. - -A chaque tournant du fleuve se développe un groupe de maisons, cité ou -bourgade. Au-dessus de chaque groupe de maisons se dresse un donjon en -ruine. Les villes et les villages, hérissés de pignons, de tourelles -et de clochers, font de loin comme une flèche barbelée à la pointe -basse de la montagne. - -Souvent les hameaux s'allongent, à la lisière de la berge, en forme de -_queue_, égayés de laveuses qui chantent et d'enfants qui jouent. Çà et -là une chèvre broute les jeunes pousses des oseraies. Les maisons du -Rhin ressemblent à de grands casques d'ardoise posés au bord du -fleuve. L'enchevêtrement exquis des solives peintes en rouge et en -bleu sur le plâtre blanc fait l'ornement de la façade. Plusieurs de -ces villages, comme ceux de Bergheim et de Mondorf près Cologne, sont -habités par des pêcheurs de saumon et des faiseurs de corbeilles. Dans -les belles journées d'été, cela compose des spectacles charmants; le -vannier tresse son panier sur le seuil de sa maison, le pêcheur -raccommode ses filets dans sa barque; au-dessus de leurs têtes le -soleil mûrit la vigne sur la colline. Tous font ce que Dieu leur donne -à faire, l'astre comme l'homme. - -Les villes sont d'un aspect plus compliqué et plus tumultueux. Elles -abondent sur le Rhin. C'est Bingen, c'est Oberwesel, c'est Saint-Goar, -c'est Neuwied, c'est Andernach. C'est Linz, grosse commune à tours -carrées, qui a été assiégée par Charles le Téméraire en 1476, et qui -regarde vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, Sinzig, bâtie par -Sentius pour garder l'embouchure de l'Aar. C'est Boppart, l'ancienne -Bodobriga, fort de Drusus, cense royale de rois francs, ville -impériale proclamée en même temps qu'Oberwesel, bailliage de Trèves, -vieille cité charmante qui conserve une idole dans son église, -au-dessus de laquelle deux clochers romans accouplés par un pont -ressemblent à deux grands boeufs sous un joug. J'y ai remarqué près -de la porte de la ville en amont une ravissante abside ruinée. C'est -Caub, la ville des palatins. C'est Braubach, nommée dans une charte de -933, fief des comtes d'Arnstein du Lahngau, ville impériale sous -Rodolphe en 1279, domaine des comtes de Katzenellenbogen en 1283, qui -échoit à la Hesse en 1473, à Darmstadt en 1632, et en 1802 à Nassau. - -Braubach, qui communique avec les bains du Taunus, est admirablement -située au pied du haut rocher qui porte à sa cime le Markusburg. Le -vieux château de Saint-Marc est aujourd'hui une prison d'Etat. Tout -marquis veut avoir des pages. Il me paraît que M. de Nassau se donne -les airs d'avoir des prisonniers d'Etat. C'est un beau luxe. - -Douze mille six cents habitants dans onze cents maisons, un pont de -trente-six bateaux construit en 1819 sur le Rhin, un pont de quatorze -arches sur la Moselle bâti en pierre de lave sur les fondations mêmes -du pont édifié vers 1311 par l'archevêque Baudoin au moyen d'une large -dépense d'indulgences; le célèbre fort Ehrenbreitstein, rendu aux -Français le 27 janvier 1799 après un blocus où les assiégés avaient -payé un chat trois francs et une livre de cheval trente sous; un puits -de cinq cent quatre-vingts pieds de profondeur, creusé par le margrave -Jean de Bade; la place de l'arsenal, où l'on voyait jadis la fameuse -coulevrine le Griffon, laquelle portait cent soixante livres et pesait -vingt milliers; un bon vieux couvent de franciscains converti en -hôpital en 1804; une Notre-Dame romane, restaurée dans le goût -pompadour et peinte en rose; une église de Saint-Florin, convertie en -magasin de fourrages par les Français, aujourd'hui église évangélique, -ce qui est pire au point de vue de l'art, et peinte en rose; une -collégiale de Saint-Castor enrichie d'un portail de 1805 et peinte en -rose; point de bibliothèque: voilà Coblenz, que les Français écrivent -_Coblentz_, par politesse pour les Allemands et que les Allemands -écrivent _Coblence_ par ménagement pour les Français. D'abord castrum -romain dans l'Altehof, puis cour royale sous les Francs, résidence -impériale jusqu'à Louis de Bavière, ville patronnée par les comtes -d'Arnstein jusqu'en 1250, et à dater d'Arnould II, par les archevêques -de Trèves, assiégée en vain en 1688 par Vauban et par Louis XIV en -personne, Coblenz a été prise par les Français en 1794 et donnée aux -Prussiens en 1815. Quant à moi, je n'y suis pas entré. Tant d'églises -roses m'ont effrayé. - -Comme point militaire, Coblenz est un lieu important. Ses trois -forteresses font face de toutes parts. La Chartreuse domine la route -de Mayence, le Petersberg garde la route de Trèves et de Cologne, -l'Ehrenbreistein surveille le Rhin et la route de Nassau. - -Comme paysage, Coblenz est peut-être trop vantée, surtout si on la -compare à d'autres villes du Rhin que personne ne visite et dont -personne ne parle. Ehrenbreistein, jadis belle et colossale ruine, est -maintenant une glaciale et morne citadelle qui _couronne_ platement un -magnifique rocher. Les vraies couronnes des montagnes, c'étaient les -anciennes forteresses. Chaque tour était un fleuron. - -Quelques-unes de ces villes ont d'inestimables richesses d'art et -d'archéologie. Les plus vieux maîtres et les plus grands peintres -peuplent leurs musées. Le Dominiquin, les Carrache, le Guerchin, -Jordaens, Snyders, Laurent Sciarpelloni, sont à Mayence. Augustin -Braun, Guillaume de Cologne, Rubens, Albert Durer, Mesquida, sont à -Cologne. Holbein, Lucas de Leyde, Lucas Cranach, Scorel, Raphaël, la -Vénus endormie de Titien, sont à Darmstadt. Coblenz a l'oeuvre -complet d'Albert Durer, à quatre feuilles près. Mayence a le psautier -de 1459. Cologne avait le fameux missel du château de Drachenfels, -colorié au douzième siècle; elle l'a laissé perdre; mais elle a -conservé et elle garde encore les précieuses lettres de Leibnitz au -jésuite de Brosse. - -Ces belles villes et ces charmants villages sont mêlés à la nature la -plus sauvage. Les vapeurs rampent dans les ravins; les nuées -accrochées aux collines semblent hésiter et choisir le vent; de -sombres forêts druidiques s'enfoncent entre les montagnes dans les -lointains violets; de grands oiseaux de proie planent sous un ciel -fantasque qui tient des deux climats que le Rhin sépare, tantôt -éblouissant de rayons comme un ciel d'Italie, tantôt sali de brumes -rousses comme un ciel du Groënland. La rive est âpre, les laves sont -bleues; les basaltes sont noires; partout le mica et le quartz en -poussière; partout des cassures violentes; les rochers ont des profils -de géants camards. Des croupes d'ardoises feuilletées et fines comme -des soies brillent au soleil et figurent des dos de sangliers énormes. -L'aspect de tout le fleuve est extraordinaire. - -Il est évident qu'en faisant le Rhin la nature avait prémédité un -désert; l'homme en a fait une rue. - -Du temps des Romains et des barbares, c'était la rue des soldats. -Au moyen âge, comme le fleuve presque entier était bordé d'Etats -ecclésiastiques et tenu en quelque sorte, de sa source à son -embouchure, par l'abbé de Saint-Gall, le prince-évêque de -Constance, le prince-évêque de Bâle, le prince-évêque de -Strasbourg, le prince-évêque de Spire, le prince-évêque de Worms, -l'archevêque-électeur de Mayence, l'archevêque-électeur de Trèves et -l'archevêque-électeur de Cologne, on nommait le Rhin _la rue des -prêtres_. Aujourd'hui c'est la rue des marchands. - -Le voyageur qui remonte le fleuve le voit, pour ainsi dire, venir à -soi, et, de cette façon, le spectacle est plus beau. A chaque instant -on rencontre une chose qui passe: tantôt un étroit bateau-flèche -effrayant à voir cheminer, tant il est chargé de paysans, surtout si -c'est le dimanche, jour où ces braves riverains catholiques possédés -par des huguenots vont quelquefois chercher leur messe bien loin; -tantôt un bateau à vapeur pavoisé; tantôt une longue embarcation à -deux voiles latines descendant le Rhin avec sa cargaison qui fait -bosse sous le grand mât, son pilote attentif et sérieux, ses matelots -affairés, quelque femme assise sur la porte de la cabine, et au -milieu des ballots le coffre des marins colorié à rosaces rouges, -vertes et bleues. Ou bien ce sont de longs attelages attachés à de -lourds navires qui remontent lentement; ou un petit cheval courageux -remorquant à lui seul une grosse barque pontée comme une fourmi qui -traîne un scarabée mort. Tout à coup le fleuve se replie, et, au -tournant qui se présente, un grand radeau de Namedy débouche -majestueusement. Trois cents matelots manoeuvrent la monstrueuse -machine, les immenses avirons battent l'eau en cadence à l'arrière et -à l'avant, un boeuf tout entier ouvert et saignant pend accroché aux -bigues, un autre boeuf vivant tourne autour du poteau où il est lié -et mugit en voyant les génisses paître sur la rive, le patron monte et -descend l'escalier double de son estrade, le drapeau tricolore -horizontal flotte déployé au vent, le coque attise le feu sous la -grande chaudière, la fumée sort de trois ou quatre cabanes où vont et -viennent les matelots, tout un village vit et flotte sur ce prodigieux -plancher de sapin. - -Eh bien! ces gigantesques radeaux sont aux anciennes grandes -flottaisons du Rhin ce qu'une chaloupe est à un vaisseau à trois -ponts. Le train d'autrefois, composé comme aujourd'hui de sapins -destinés à la mâture, de chênes, de madriers et de menu bois, assemblé -à ses extrémités par des chevrons nommés _bundsparren_, renoué à ses -jointures avec des harts d'osier et des crampons de fer, portait -quinze ou dix-huit maisons, dix ou douze nacelles chargées d'ancres, -de sondes et de cordages, mille rameurs, avait huit pieds de -profondeur dans l'eau, soixante-dix pieds de large et environ neuf -cents pieds de long, c'est-à-dire la longueur de dix maîtres-sapins de -la Murg, attachés bout à bout. Autour du train central et amarrés à -son bord au moyen d'un tronc d'arbre qui servait à la fois de pont et -de câble, flottaient, soit pour lui donner la direction, soit pour -amoindrir les périls de l'échouement, dix ou douze petits trains -d'environ quatre-vingts pieds de long, nommés les uns _kniee_, les -autres _anhænge_. Il y avait dans le grand radeau une rue qui -aboutissait d'un côté à une vaste tente, de l'autre à la maison du -patron, espèce de palais de bois. La cuisine fumait sans cesse. Une -grosse chaudière de cuivre y bouillait jour et nuit. Soir et matin le -pilote criait le mot d'ordre et élevait au-dessus du train un panier -suspendu à une perche; c'était le signal du repas, et les mille -travailleurs accouraient avec leurs écuelles de bois. Ces trains -consommaient en un voyage huit foudres de vin, six cents muids de -bière, quarante sacs de légumes secs, douze mille livres de fromage, -quinze cents livres de beurre, dix mille livres de viande fumée, vingt -mille livres de viande fraîche et cinquante mille livres de pain. Ils -emmenaient un troupeau et des bouchers. Chacun de ces trains -représentait sept ou huit cent mille florins, c'est-à-dire environ -deux millions de francs. - -On se figure difficilement cette grande île de bois cheminant de -Namedy à Dordrecht, et traînant tortueusement son archipel d'îlots à -travers les coudes, les entonnoirs, les chutes, les tourbillons et les -serpentines du Rhin. Les naufrages étaient fréquents. Aussi disait-on -proverbialement et dit-on encore qu'un entrepreneur de train doit -avoir trois capitaux: le premier sur le Rhin, le deuxième à terre et -le troisième en poche. L'art de conduire parmi tant d'écueils ces -effrayants assemblages n'appartenait d'ordinaire qu'à un seul homme -par génération. A la fin du siècle dernier c'était le secret d'un -maître-flotteur de Rudesheim appelé le vieux Jung. Jung mort, les -grandes flottaisons ont disparu. - -A l'instant où nous sommes, vingt-cinq bateaux à vapeur montent et -descendent le Rhin chaque jour. Les dix-neuf bateaux de la compagnie -de Cologne, reconnaissables à leur cheminée blanche et noire, vont de -Strasbourg à Dusseldorf; les six bateaux de la compagnie de -Dusseldorf, qui ont la cheminée tricolore, vont de Mayence à -Rotterdam. Cette immense navigation se rattache à la Suisse par le -dampfschiff de Strasbourg à Bâle, et à l'Angleterre par les steamboats -de Rotterdam à Londres. - -L'ancienne navigation rhénane, que perpétuent les bateaux à voiles, -contraste avec la navigation nouvelle que représentent les bateaux à -vapeur. Les bateaux à vapeur, riants, coquets, élégants, confortables, -rapides, enrubanés et harnachés des couleurs de dix nations, -Angleterre, Prusse, Nassau, Hesse, Bade, tricolore hollandais, ont -pour invocation des noms de princes et de villes: _Ludwig II_, _Gross -herzog von Hessen_, _Koenigin Victoria_, _Herzog von Nassau_, -_Prinzessinn Mariann_, _Gross herzog von Baden_, _Stadt Manheim_, _Stadt -Coblentz_; les bateaux à voiles passent lentement, portant à leur proue -des noms graves et doux: _Pius_, _Columbus_, _Amor_, _Sancta Maria_, -_Gratia Dei_. Les bateaux à vapeur sont vernis et dorés, les bateaux -à voiles sont goudronnés. Le bateau à vapeur c'est la spéculation; -le bateau à voiles c'est bien la vieille navigation austère et croyante. -Les uns cheminent en faisant une réclame, les autres en faisant une -prière. Les uns comptent sur les hommes, les autres sur Dieu. - -Cette vivace et frappante antithèse se croise et s'affronte à chaque -instant sur le Rhin. - -Dans ce contraste respire avec une singulière puissance de réalité le -double esprit de notre époque, qui est fille d'un passé religieux et -qui se croit mère d'un avenir industriel. - -Quarante-neuf îles, couvertes d'une épaisse verdure, cachant des toits -qui fument dans des touffes de fleurs, abritant des barques dans des -havres charmants, se dispersent sur le Rhin de Cologne à Mayence. -Toutes ont quelque souvenir: c'est Graupenwerth, où les Hollandais -construisirent un fort qu'ils appelèrent _bonnet de prêtre_; -Pfaffenmüth, fort que les Espagnols scandalisés reprirent et -baptisèrent du nom d'_Isabelle_. C'est Graswerth, l'_île de l'herbe_, où -Jean-Philippe de Reichenberg écrivit ses _Antiquitates Saynenses_. -C'est Niederwerth, jadis si riche des dotations du margrave-archevêque -Jean II. C'est Urmitzer Insel, qui a vu César; c'est Nonnenswerth, qui -a vu Roland. - -Les souvenirs des rives semblent répondre aux souvenirs des îles. -Permettez-moi d'en effleurer ici quelques-uns; je reviendrai tout à -l'heure avec plus de détail sur ce sujet intéressant. Toute ombre qui -se dresse sur un bord du fleuve en fait dresser une autre sur l'autre -bord. Le cercueil de sainte Nizza, petite fille de Louis le -Débonnaire, est à Coblenz; le tombeau de sainte Ida, cousine de -Charles Martel, est à Cologne. Sainte Hildegarde a laissé à Eubengen -l'anneau que lui donna saint Bernard, avec cette devise: _e à -souffrir_. Sigebert est le dernier roi d'Austrasie qui ait habité -Andernach. Sainte Geneviève vivait à Frauenkirch, dans les bois, près -d'une source minérale qui avoisine aujourd'hui une chapelle -commémorative. Son mari résidait à Altsimmern. Schinderhannes a désolé -la vallée de la Nahe. C'est là qu'un jour il s'amusa, le pistolet au -poing, à faire déchausser une bande de juifs; puis il les força -ensuite à se rechausser précipitamment après avoir mêlé leurs -souliers. Les juifs s'enfuirent clopin-clopant, ce qui fit rire Jean -l'Écorcheur. Avant Schinderhannes, cette douce vallée avait eu Louis -le Noir, duc des Deux-Ponts. - -Quand le voyageur qui remonte a passé Coblenz et laissé derrière -lui la gracieuse île d'Oberwerth, où je ne sais quelle bâtisse -blanche a remplacé la vieille abbaye des dames nobles de -Sainte-Madeleine-sur-l'Ile, l'embouchure de la Lahn lui apparaît. Le -lieu est admirable. Au bord de l'eau, derrière un encombrement -d'embarcations amarrées, montent les deux clochers croulants du -Johanniskirch, qui rappellent vaguement Jumiéges. A droite, au-dessus -du bourg de Cappellen, sur une croupe de rochers, se dresse -Stolzenfels, la vaste et magnifique forteresse archiépiscopale où -l'électeur Werner étudiait l'Almuchabala; et à gauche, sur la Lahn, au -fond de l'horizon, les nuages et le soleil se mêlent aux sombres -ruines de Lahneck, pleines d'énigmes pour l'historien et de ténèbres -pour l'antiquaire. Des deux côtés de la Lahn deux jolies villes, -Niederlahnstein et Oberlahnstein, rattachées l'une à l'autre par une -allée d'arbres, se regardent et semblent se sourire. A quelques jets -de pierre de la porte orientale d'Oberlahnstein, qui a encore sa noire -ceinture de douves et de mâchicoulis, les arbres d'un verger laissent -voir et cachent en même temps une petite chapelle du quatorzième -siècle, recrépie et plâtrée, surmontée d'un chétif clocheton. Cette -chapelle a vu déposer l'empereur Wenceslas. - -C'est dans cette église de village que, l'an du Christ 1400, les -quatre électeurs du Rhin, Jean de Nassau, archevêque de Mayence, -Frédéric de Saarwerden, archevêque de Cologne, Werner de -Koenigstein, archevêque de Trèves, et Rupert III, comte palatin, -proclamèrent solennellement du haut du portail la déchéance de Wenzel, -empereur d'Allemagne. Wenceslas était un homme mou et méchant, ivrogne -et féroce quand il avait bu. Il faisait noyer les prêtres qui -refusaient de lui livrer le secret du confessionnal. Tout en -soupçonnant la fidélité de sa femme, il avait confiance dans son -esprit et subissait l'influence de ses idées. Or, cela inquiétait -Rome. Wenceslas avait pour femme Sophie de Bavière, qui avait pour -confesseur Jean Huss. Jean Huss, propageant Wiclef, sapait déjà le -pape; le pape frappa l'empereur. Ce fut à l'instigation du -saint-siége que les trois archevêques convoquèrent le comte palatin. -Le Rhin dès lors dominait l'Allemagne. A eux quatre ils défirent -l'empereur; puis ils nommèrent à sa place celui d'entre eux qui -n'était pas ecclésiastique, le compte Rupert. Rupert, à qui cette -récompense avait sans doute été secrètement promise, fut du reste un -digne et noble empereur. Vous voyez que, dans sa haute tutelle des -royaumes et des rois, l'action de Rome, tantôt publique, tantôt -occulte, était quelquefois bienfaisante. L'arrêt rendu contre -Wenceslas reposait sur six chefs, les quatre griefs principaux -étaient: premièrement, la dilapidation du domaine; deuxièmement, le -schisme de l'Église; troisièmement, les guerres civiles de l'empire; -quatrièmement, avoir fait coucher des chiens dans sa chambre. - -Jean Huss continua et Rome aussi.--_Plutôt que de plier_, disait Jean -Huss, _j'aimerais mieux qu'on me jetât à la mer avec une meule d'âne -au cou_. Il prit l'_épée de l'esprit_, et lutta corps à corps avec -Rome. Puis, quand le concile le manda, il vint hardiment _sans -sauf-conduit_. _Venimus sine salvo conductu._ Vous savez la fin. Le -dénoûment s'accomplit le 6 juillet 1415. Les années, qui rongent tout -ce qui est chair et surface, réduisent aussi les faits à l'état de -cadavre et mettent les fibres de l'histoire à nu. Aujourd'hui, pour -qui considère, grâce à cette dénudation, la construction -providentielle des événements de celle sombre époque, la déposition de -Wenceslas est le prologue d'une tragédie dont le bûcher de Constance -est la catastrophe. - -En face de cette chapelle, sur la rive opposée, au bord du fleuve, on -voyait encore il n'y a pas un demi-siècle le siége royal, cet antique -Koenigsstühl dont je vous ai déjà parlé. Le Koenigsstühl, pris -dans son ensemble, avait dix-sept pieds allemands d'élévation et -vingt-quatre de diamètre. Voici quelle en était la figure: sept -piliers de pierre portaient une large plate-forme octogone de pierre, -soutenue à son centre par un huitième pilier plus gros que les autres, -figurant l'empereur au milieu des sept électeurs. Sept chaises de -pierre, correspondant aux sept piliers au-dessus desquels chacune -d'elles était placée, occupaient, disposée en cercle et se regardant, -sept des pans de la plate-forme. Le huitième pan, qui regardait le -midi, était rempli par l'escalier, massif degré de pierre composé de -quatorze marches, deux marches par électeur. Tout avait un sens dans -ce grave et vénérable édifice. Derrière chaque chaise, sur la face de -chaque pan de la plate-forme octogone, étaient sculptées et peintes -les armoiries des sept électeurs: le lion de Bohême, les épées -croisées de Brandebourg; Saxe, qui portait d'argent à l'aigle de -gueules; le Palatinat, qui portait de gueules au lion d'argent; -Trèves, qui portait d'argent à la croix de gueules; Cologne, qui -portait d'argent à la croix de sable; et Mayence, qui portait de -gueules à la roue d'argent. Ces blasons, dont les émaux, les couleurs -et les dorures se rouillaient au soleil et à la pluie, étaient le seul -ornement de ce vieux trône de granit. - -C'était là qu'en plein air, sous les souffles et les rayons du ciel, -assis dans ces rigides fauteuils de pierre sur lesquels -s'effeuillaient les arbres et courait l'ombre des nuages, rudes et -simples, naïfs et augustes comme des rois d'Homère, les antiques -électeurs d'Allemagne choisissaient entre eux l'empereur. Plus tard, -ces grandes moeurs s'effacèrent, une civilisation moins épique -convia autour de la table de cuir de Francfort les sept princes, -portés vers la fin du dix-septième siècle au nombre de neuf par -l'accession de Bavière et de Brunswick à l'électorat. - -Les sept princes, qui s'asseyaient sur ces pierres au moyen âge -étaient puissants et considérables. Les électeurs occupaient le -sommet du Saint-Empire. Ils précédaient, dans la marche impériale, les -quatre ducs, les quatre archi-maréchaux, les quatre landgraves, les -quatre burgraves, les quatre comtes chefs de guerre, les quatre abbés, -les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les -quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre -comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons, -les quatre possessions, les quatre veneurs, les quatre offices de -Souabes et les quatre serviteurs. Chacun d'eux faisait porter devant -lui, par son maréchal particulier, une épée à fourreau doré. Ils -appelaient les autres princes _les têtes couronnées_, et se nommaient -_les mains couronnantes_. La bulle d'or les comparait aux sept dons du -Saint-Esprit, aux sept collines de Rome, aux sept branches du -chandelier de Salomon. Parmi eux la qualité électorale passait avant -la qualité royale; l'archevêque de Mayence marchait à la droite de -l'empereur, et le roi de Bohême à la droite de l'archevêque. Ils -étaient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils -dominaient les nations de si haut, que les paysans de Wesen, en -Suisse, appelaient et appellent encore les sept aiguilles de leur lac -_Sieben Churfürsten_, les Sept-Électeurs. - -Le Koenigsstühl a disparu, les électeurs aussi. Quatre pierres -aujourd'hui marquent la place du Koenigsstühl; rien ne marque la -place des électeurs. - -Au seizième siècle, quand la mode arriva de nommer l'empereur à -Francfort, tantôt dans la salle du Roemer, tantôt dans la -chapelle-conclave de Saint-Barthélemy, l'élection devint une cérémonie -compliquée. L'étiquette espagnole s'y refléta. Le formulaire fut -minutieux; l'appareil sévère, soupçonneux, parfois terrible. Dès le -matin du jour fixé pour l'élection, on fermait les portes de la ville, -les bourgeois prenaient les armes, les tambours de camp sonnaient, la -cloche d'alarme tintait; les électeurs, vêtus de drap d'or et revêtus -de la robe rouge doublée d'hermine, coiffés, les séculiers du bonnet -électoral, les archevêques de la mitre écarlate, recevaient -solennellement le serment du magistrat de la ville qui s'engageait à -les garantir de la _surprise l'un de l'autre_; cela fait, ils se -prêtaient eux-mêmes serment les uns aux autres entre les mains de -l'archevêque de Mayence; puis on leur disait la messe; il s'asseyaient -sur des chaires de velours noir, le maréchal du saint-empire _fermait -les huis_ et ils procédaient à l'élection. Si bien closes que fussent -les portes, les chanceliers et les notaires allaient et venaient. -Enfin les _très-révérends_ tombaient d'accord avec les _très-illustres_, -le roi des Romains était nommé, les princes se levaient de leurs -chaires, et pendant que la présentation du peuple se faisait aux -fenêtres du Roemer, un des suffragants de Mayence chantait à -Saint-Barthélemy un _Te Deum_ Deum à trois choeurs sur les orgues de -l'église, sur les trompettes des électeurs et sur les trompettes de -l'empereur. - -Le tout, au bruit _des grosses cloches sonnées sur les tours et des -gros canons qu'on laschoit de joye_, dit, dans son curieux manuscrit, -le narrateur anonyme de l'élection de Mathias II. - -Sur le Koenigsstühl, la chose se faisait plus simplement et plus -grandement, à mon sens. Les électeurs montaient processionnellement -sur la plate-forme par les quatorze degrés qui avaient chacun un pied -de haut, et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple -de Rhens, contenu par les hacquebutiers, entourait le siége royal. -L'archevêque de Mayence debout disait: _Très-généreux princes, le -Saint-Empire est vacant_. Puis il entonnait l'antiphone _Veni, Sancte -Spiritus_, et les archevêques de Cologne et Trèves chantaient les -autres collectes qui en dépendent. Le chant terminé, tous les sept -prêtaient serment, les séculiers la main sur l'Évangile, les -ecclésiastiques la main sur le coeur. Distinction belle et -touchante, qui veut dire que le coeur de tout prêtre doit être un -exemplaire de l'Évangile. Après le serment, on les voyait assis en -cercle se parler à voix basse; tout à coup l'archevêque de Mayence se -levait, étendait ses mains vers le ciel, et jetait au peuple dispersé -au loin dans les haies, les broussailles et les prairies, le nom du -nouveau chef temporel de la chrétienté. Alors le maréchal de l'empire -plantait la bannière impériale au bord du Rhin, et le peuple criait: -_Vivat rex!_ - -Avant Lothaire II, qui fut élu le 11 septembre 1125, le même aigle, -l'aigle d'or, se déployait sur la bannière de l'empire d'Orient et sur -la bannière de l'empire d'Occident; mais le ciel vermeil de l'aurore -se reflétait dans l'une, et le ciel froid du Septentrion dans l'autre. -La bannière d'Orient était rouge; la bannière d'Occident était bleue. -Lothaire substitua à ces couleurs la couleur de sa maison, or et -sable. L'aigle d'or dans un ciel bleu fut remplacé sur la bannière -impériale par l'aigle noire dans un ciel d'or. Tant qu'il y eut deux -empires, il y eut deux aigles, et ces deux aigles n'eurent qu'une -tête. Mais, à la fin du quinzième siècle, quand l'empire grec eut -croulé, l'aigle germanique, restée seule, voulut représenter les deux -empires, regarda à la fois l'Occident et l'Orient, et prit deux têtes. - -Ce n'est pas d'ailleurs la première apparition de l'aigle à deux -têtes. On la voit sculptée sur le bouclier de l'un des soldats de la -colonne Trajane, et, s'il faut en croire le moine d'Attaich et le -recueil d'Urstisius, Rodolphe de Habsbourg la portait brodée sur sa -poitrine le 26 août 1278, à la bataille de Marchefeld. - -Quand la bannière était plantée au bord du Rhin en l'honneur du -nouvel empereur, le vent en agitait les plis, et de la façon dont elle -flottait, le peuple concluait des présages. En 1346, quand les -électeurs, poussés par le pape Clément VI, proclamèrent du haut du -Koenigsstühl Charles, margrave de Moravie, roi des Romains, quoique -Louis V vécût encore, au cri de _vivat rex!_ la bannière impériale tomba -dans le Rhin et s'y perdit. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1400, -le fatal présage s'accomplit: Wenceslas, fils de Charles, fut déposé. - -Et cette chute de la bannière fut aussi la chute de la maison de -Luxembourg, qui, après Charles IV et Wenceslas, ne donna plus qu'un -empereur, Sigismond, et s'effaça à jamais devant la maison d'Autriche. - -Après avoir laissé derrière soi le lieu où fut le Koenigsstühl, jeté -bas, comme chose féodale, par la Révolution française, on monte vers -Braubach, on franchit Boppart, Welmich, Saint-Goar, Oberwesel, et tout -à coup à gauche, sur la rive droite, apparaît, semblable au toit d'une -maison de géants, un grand rocher d'ardoise surmonté d'un tour énorme -qui semble dégorger comme une cheminée colossale la froide fumée des -nuées. Au pied du rocher, le long de la rive, une jolie ville, groupée -autour d'une église romane à flèche, étale toutes ses façades au midi. -Au milieu du Rhin, devant la ville, souvent à demi voilé par les -brumes du fleuve, se dresse sur un rocher à fleur d'eau un édifice -oblong, étroit, de haut bord, dont l'avant et l'arrière coupent le -flot comme une proue et une poupe, dont les fenêtres larges et basses -imitent des écoutilles et des sabords, et sur la paroi inférieure -duquel mille crampons de fer dessinent vaguement des ancres et des -grappins. Des bossages capricieux et de petites logettes hors -d'oeuvre se suspendent, ainsi que des barques et des chaloupes, aux -flancs de cette étrange construction qui livre au vent, comme les -banderoles de ses mâts, les cent girouettes de ses clochetons aigus. - -Cette tour, c'est le Gutenfels; cette ville, c'est Caub; ce navire de -pierre, éternellement à flot sur le Rhin et éternellement à l'ancre -devant la ville palatine, c'est le palais, c'est le Pfalz. - -Je vous ai déjà parlé du Pfalz. On n'entrait dans cette résidence -symbolique, bâtie sur un banc de marbre appelé le _Rocher des comtes -palatins_, qu'au moyen d'une échelle, laquelle aboutissait à un -pont-levis qu'on voit encore. Il y avait là des cachots pour les -prisonniers d'État, et une petite chambre où les comtesses palatines -étaient forcées d'attendre l'heure de leur accouchement, sans autre -distraction que d'aller voir dans les caves du palais un puits creusé -dans le roc plus bas que le lit du Rhin et plein d'une eau qui n'était -pas l'eau du Rhin. Aujourd'hui le Pfalz a changé de maître. M. de -Nassau possède le Louvre palatin; le palais est désert, aucun berceau -princier ne se balance sur ces dalles, aucun vagissement souverain ne -trouble ces voûtes noires. Il n'y a plus que le puits mystérieux qui -se remplit toujours. Hélas! une goutte d'eau qui filtre à travers un -rocher se tarit moins vite que les races royales. - -Sur la grande étendue du fleuve, le Pfalz est voisin du -Koenigsstühl. Le Rhin voyait, presque au même point, une femme -enfanter le comte palatin, et l'empire enfanter l'empereur. - -Du Taunus aux Sept-Monts, des deux côtés du magnifique escarpement qui -encaisse le fleuve, quatorze châteaux sur la rive droite: Ehrenfels, -Fursteneck, Gutenfels, Rineck, le Chat, la Souris, Liebenstein et -Sternberg qu'on nomme les Frères, Markusburg, Philipsburg, Lahneck, -Sayn, Hammerstein et Okenfels; quinze châteaux sur la rive gauche: -Vogtsberg, Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Sonneck, Heimburg, -Furstemberg, Stahleck, Schoenberg, Rheinfels, Rheinberg, -Stolzenfels, Rheineck et Rolandseck, en tout, vingt-neuf forteresses à -demi écroulées superposent le souvenir des rhingraves au souvenir des -volcans, la trace des guerres à la trace des laves, et complètent -d'une façon formidable la figure sévère des collines. Quatre de ces -châteaux ont été bâtis au onzième siècle: Ehrenfels par l'archevêque -Siegfried, Stahleck par les comtes palatins, Sayn par Frédéric, -premier comte de Sayn, vainqueur des Maures d'Espagne; Hammerstein par -Othon, comte de Vétéravie. Deux ont été construits au douzième siècle: -Gutenfels par les comtes de Nuringen, Rolandseck par l'archevêque -Arnould II, en 1149; deux au treizième; Furstemberg par les palatins, -et Rheinfels, en 1219, par Thierry III, comte de Katzenellenbogen; -quatre au quatorzième: Vogtsberg, en 1340, par un Falkenstein; -Fursteneck, en 1348, par l'archevêque Henri III; le Chat, en 1383, par -le comte de Katzenellenbogen; et la Souris, dix ans après, par un -Falkenstein. Un seulement date du seizième siècle: Philipsburg, bâti, -de 1568 à 1571, par le landgrave Philippe le Jeune. Quatre de ces -citadelles, toutes les quatre sur la rive gauche, chose remarquable, -Brichenstein, Rheinstein, Falkenburg et Sonneck, ont été détruites en -1282 par Rodolphe de Habsbourg; une, le Rolandseck, par l'empereur -Henri V; cinq par Louis XIV, en 1689, Fursteneck, Stahleck, -Schoenberg, Stolzenfels et Hammerstein; une par Napoléon, le -Rheinfels; une par un incendie, Rheineck; et une par la bande-noire, -Gutenfels. On ne sait qui a construit Reichenstein, Rheinstein, -Falkenburg, Stolzenfels, Rheineck et Markusburg, restauré en 1644 par -Jean le Batailleur, landgrave de Hesse-Darmstadt. On ne sait qui a -démoli Vogtsberg, ancienne demeure d'un seigneur voué, comme le nom -l'indique, Ehrenfels, Fursteneck, Sayn, le Chat et la Souris. Une -nuit plus profonde encore couvre six de ces manoirs: Heinburg, -Rheinberg, Liebenstein, Sternberg, Lahneck et Okenfels. Ils sont -sortis de l'ombre et ils y sont rentrés. On ne sait ni qui les a bâtis -ni qui les a détruits. Rien n'est plus étrange, au milieu de -l'histoire, que cette épaisse obscurité où l'on aperçoit confusément, -vers 1400, le fourmillement tumultueux de la hanse rhénane, guerroyant -les seigneurs, et où l'on distingue, plus loin encore, dans les -ténèbres grossissantes du douzième siècle, le fantôme formidable de -Barberousse exterminant les burgraves. Plusieurs de ces antiques -forteresses, dont l'histoire est perdue, sont à demi romaines et à -demi carlovingiennes. Des figures plus nettement éclairées -apparaissent dans les autres ruines. On peut en retrouver la chronique -éparse çà et là dans les vieux chartriers. Stahleck, qui domine -Bacharach et qu'on dit fondé par les Huns, a vu mourir Herman au -douzième siècle; les Hohenstaufen, les Guelfes et les Wittelsbach -l'ont habité, et il a été assiégé et pris huit fois de 1620 à 1640. -Schoenberg, d'où sont sorties la famille des Belmont et la légende -des Sept Soeurs, a vu naître le grand général Frédéric de -Schoenberg, dont la singulière destinée fut d'affermir les Bragance -et de précipiter les Stuart. Le Rheinfels a résisté aux villes du Rhin -en 1225, au maréchal de Tallard en 1692, et s'est rendu à la -République française en 1794. Le Stolzenfels était la résidence des -archevêques de Trèves. Rheineck a vu s'éteindre le dernier comte de -Rheineck, mort en 1544 chanoine-custode de la cathédrale de Trèves. -Hammerstein a subi la querelle des comtes de Vétéravie et des -archevêques de Mayence, le choc de l'empereur Henri II en 1017, la -fuite de l'empereur Henri IV en 1105, la guerre de trente ans, le -passage des Suédois et des Espagnols, la dévastation des Français en -1689 et la honte d'être vendu cent écus en 1823. Gutenfels, la fière -guérite de Gustave-Adolphe, le doux asile de la belle comtesse Guda et -de l'amoureux empereur Richard, quatre fois assiégé, en 1504 et en -1631 par les Messois, en 1620 et en 1642 par les impériaux, vendu en -1289 par Garnier de Munzenberg à l'électeur palatin Louis le Sévère, -moyennant deux mille cent marcs d'argent, a été dégradé en 1807 pour -un bénéfice de six cents francs. Cette longue et double série -d'édifices à la fois poétiques et militaires, qui portent sur leur -front toutes les époques du Rhin et qui en racontent toutes les -légendes, commence devant Bingen, par le château d'Ehrenfels à droite -et la tour des Rats à gauche, et finit à Koenigswinter par le -Rolandseck à gauche et le Drachenfels à droite. Symbolisme frappant et -digne d'être noté chemin faisant, l'immense arcade couverte de lierre -du Rolandseck faisant face à la caverne du dragon qu'assomma Sigefroi -le Cornu, la tour des Rats faisant face à l'Ehrenfels, c'est la fable -et l'histoire qui se regardent. - -Je n'enregistre ici que les châteaux qui se mirent dans le Rhin et que -tout voyageur aperçoit en passant. Mais pour peu qu'on pénètre dans -les vallées et dans les montagnes, on rencontre une ruine à chaque -pas. Dans la seule vallée de la Wisper, sur la rive droite, en une -promenade de quelques lieues j'en ai constaté sept: le Rheinberg, -château des comtes du Rhingau, écuyers-tranchants héréditaires du -Saint-Empire, éteints au dix-septième siècle; redoutable forteresse -qui inquiétait jadis la grosse commune de Lorch; dans les -broussailles, Waldeck; sur la montagne, à la crête d'un rocher de -schiste, près d'une source d'eau minérale qui arrose quelques chétives -cabanes, le Sauerburg, bâti en 1356 par Robert, comte palatin, et -vendu mille florins pendant la guerre de Bavière, par l'électeur -Philippe à Philippe de Kronberg, son maréchal; Heppeneff, détruit on -ne sait quand; Kammerberg, bien domanial de Mayence; Nollig, ancien -castrum dont il reste une tour; Sareck, qui s'encadre dans la forêt -vis-à-vis du couvent de Winsbach comme le chevalier vis-à-vis du -prêtre dans l'ancienne société. Aujourd'hui le château et le couvent, -le noble et le prêtre, deux ruines. La forêt seule et la société, -renouvelées chaque année, ont survécu. - -Si l'on explore les Sept-Monts, on y trouve, à l'état de tronçons -enfouis sous le lierre, une abbaye, Schomberg, et six châteaux: le -Drachenfels, ruiné par Henri V; le Wolkenburg caché dans les nuées, -comme le dit son nom, ruiné par Henri V; le Lowenberg, où se sont -réfugiés Bucer et Mélanchton, où se sont enfuis après leur mariage, -qui glorifiait l'hérésie, Agnès de Mansfeld et l'archevêque Guebhard; -le Nonnenstromberg et l'Oelberg, bâtis par Valentinien en 368; et le -Hemmerich, manoir de ces hardis chevaliers de Heinsberg qui faisaient -la guerre aux électeurs de Cologne. - -Dans la plaine, du côté de Mayence, c'est Frauenstein, qui date du -douzième siècle; Scharfenstein, fief archiépiscopal; Greifenklau, bâti -en 1350. Du côté de Cologne, c'est l'admirable Godesberg. D'où vient -ce nom, Godesberg? Est-ce du tribunal de canton, _Goding_, qui s'y -tenait au moyen âge? est-ce de _Wodan_, le monstre à dix mains, que les -Ubiens ont adoré là? Aucun antiquaire étymologiste n'a décidé cette -question. Quoi qu'il en soit, la nature, avant les temps historiques, -avait fait de Godesberg un volcan; l'empereur Julien, en 362, en avait -fait un camp; l'archevêque Théodoric, en 1210, un château; l'électeur -Frédéric II, en 1375, une forteresse; l'électeur de Bavière, en 1593, -une ruine; le dernier électeur de Cologne, Maximilien-François, en a -fait une vigne. - -Les antiques châteaux des bords du Rhin, bornes colossales posées par -la féodalité sur son fleuve, remplissent le paysage de rêverie. Muets -témoins des temps évanouis, ils ont assisté aux actions, ils ont -encadré les scènes, ils ont écouté les paroles. Ils sont là comme les -coulisses éternelles du sombre drame qui depuis dix siècles se joue -sur le Rhin. Ils ont vu, les plus vieux du moins, entrer et sortir au -milieu des péripéties providentielles, tous ces acteurs si hauts, si -étranges ou si redoutables: Pépin, qui donnait des villes au pape; -Charlemagne vêtu d'une chemise de laine et d'une veste de loutre, -s'appuyant sur le vieux diacre Pierre de Pise, et caressant de sa -forte main l'éléphant Abulabaz; Othon le Lion secouant sa crinière -blonde; le margrave d'Italie, Azzo, portant la bannière ornée d'anges, -victorieuse à la bataille de Mersebourg; Henri le Boiteux; Conrad le -Vieux et Conrad le Jeune; Henri le Noir, qui imposa à Rome quatre -papes allemands; Rodolphe de Saxe, portant sur sa couronne l'hexamètre -papal: _Petra dedit Petro, Petrus diadema Rudolpho_; Godefroi de -Bouillon, qui enfonçait la pique du drapeau impérial dans le ventre -des ennemis de l'empire; Henri V, qui escaladait à cheval les degrés -de marbre de Saint-Pierre de Rome. Pas une grande figure de l'histoire -d'Allemagne dont le profil ne soit dessiné sur leurs vénérables -pierres; le vieux duc Welf, Albert l'Ours; saint Bernard; Barberousse, -qui se trompait de main en tenant l'étrier du pape; l'archevêque de -Cologne Rainald, qui arrachait les franges du carrocium de Milan; -Richard Coeur-de-Lion; Guillaume de Hollande; Frédéric II, le doux -empereur au visage grec, ami des poëtes comme Auguste, ami des califes -comme Charlemagne, étudiant dans sa tente-horloge, où un soleil d'or -et une lune d'argent marquaient les saisons et les heures. Ils ont -contemplé, à leur rapide apparition, le moine Christian prêchant -l'Evangile aux paysans de Prusse; Herman Salza, premier grand maître -de l'ordre teutonique, grand bâtisseur de villes; Ottocar, roi de -Bohême; Frédéric de Bade et Conradin de Souabe, décapités à seize ans; -Louis V, landgrave de Thuringe et mari de sainte Elisabeth; Frédéric -le Mordu, qui portait sur sa joue la marque du désespoir de sa mère; -et Rodolphe de Habsbourg, qui raccommodait lui-même son pourpoint -gris. Ils ont retenti de la devise d'Eberhard, comte de Wurtemberg: -_Gloire à Dieu! guerre au monde!_ Ils ont logé Sigismond, cet empereur -dont la justice pesait bien et frappait mal; Louis V, le dernier -empereur qui ait été excommunié; Frédéric III, le dernier empereur qui -ait été couronné à Rome. Ils ont écouté Pétrarque gourmandant Charles -IV pour n'être resté à Rome qu'un jour et lui criant: _Que diraient -vos aïeux les Césars s'ils vous rencontraient à cette heure dans les -Alpes, la tête baissée et le dos tourné à l'Italie?_ Ils ont regardé -passer, humiliés et furieux, l'Achille allemand, Albert de -Brandebourg, après la leçon de Nuremberg, et l'Achille bourguignon, -Charles le Téméraire, après les cinquante-six assauts de Neuss. Ils -ont regardé passer, hautains et superbes, sur leurs mules et dans -leurs litières, côtoyant le Rhin en longues files, les évêques -occidentaux allant, en 1415, au concile de Constance pour juger Jean -Huss; en 1431, au concile de Bâle pour déposer Eugène IV; et en 1519 à -la diète de Worms pour interroger Luther. Ils ont vu surnager, -remontant sinistrement le fleuve d'Oberwesel à Bacharach, sa blonde -chevelure mêlée au flot, le cadavre blanc et ruisselant de saint -Werner, pauvre petit enfant martyrisé par les juifs et jeté au Rhin en -1287. Ils ont vu rapporter de Vienne à Bruges, dans un cercueil de -velours, sous un poêle d'or, Marie de Bourgogne, morte d'une chute de -cheval à la chasse au héron. La horde hideuse des Magyares, la rumeur -des Mogols arrêtés par Henri le Pieux au treizième siècle, le cri des -Hussites qui voulaient réduire à cinq toutes les villes de la terre, -les menaces de Procope le Gros et de Procope le Petit, le bruit -tumultueux des Turcs remontant le Danube après la prise de -Constantinople, la cage de fer où la vengeance des rois promena Jean -de Leyde, enchaîné entre son chancelier Krechting et son bourreau -Knipperdolling, le jeune Charles-Quint faisant étinceler en étoiles de -diamants sur son bouclier le mot _nondum_, Wallenstein servi par -soixante pages gentilshommes, Tilly en habit de satin vert sur son -petit cheval gris, Gustave-Adolphe traversant la forêt thuringienne, -la colère de Louis XIV, la colère de Frédéric II, la colère de -Napoléon, toutes ces choses terribles qui tour à tour ébranlèrent ou -effrayèrent l'Europe, ont frappé comme des éclairs ces vieilles -murailles. Ces glorieux manoirs ont reçu le contre-coup des Suisses -détruisant l'antique cavalerie à Sempach, et du grand Condé détruisant -l'antique infanterie à Rocroy. Ils ont entendu craquer les échelles, -glapir la poix bouillante, rugir les canons. Les lansquenets, valets -de la lance, l'ordre-hérisson si fatal aux escadrons, les brusques -voies de fait de Sickingen, le grand chevalier, les savants assauts de -Burtenbach, le grand capitaine, ils ont tout vu, tout bravé, tout -subi. Aujourd'hui, mélancoliques la nuit quand la lune revêt leur -spectre d'un linceul blanc, plus mélancoliques encore en plein soleil, -remplis de gloire, de renommée, de néant et d'ennui, rongés par le -temps, sapés par les hommes, versant aux vignobles de la côte une -ombre qui va s'amoindrissant d'année en année, ils laissent tomber le -passé pierre à pierre dans le Rhin, et date à date dans l'oubli. - -O nobles donjons! ô pauvres vieux géants paralytiques! ô chevaliers -affrontés! un bateau à vapeur, plein de marchands et de bourgeois, -vous jette en passant sa fumée à la face! - - - - -LETTRE XXVI - -WORMS.--MANNHEIM. - - Nuit tombante.--Dissertation profonde et hautement philosophique - sur les appellations sonores.--Le voyageur croit être un moment - Micromégas se baissant et cherchant une ville à terre dans - l'herbe--A quoi bon avoir été une grande chose!--Les quatorze - églises de Worms.--Le pauvre hère et le gros - gaillard.--Dialogues.--Un monosyllabe accompagné de son - commentaire.--Dans quel cas un aubergiste est majestueux.--O - inégale nature!--Le voyageur a un peu peur des fées et des - revenants.--Il prend le parti d'adresser de plates flatteries à - la lune.--Un spectre.--A quel genre d'exercice se livrait ce - spectre.--Autre monosyllabe accompagné d'un autre - commentaire.--Où le lecteur apprend dans quels endroits se - mettent les vieux numéros d'un vieux journal.--Le spectre - devient de plus en plus aimable et caressant.--Entrée à - Worms.--Par malheur, le voyageur connaît si bien le Worms - d'autrefois, qu'il ne reconnaît plus le Worms d'à présent.--Ce - qu'on s'expose à voir quand on regarde par le trou des - serrures.--Saint Ruprecht.--Mélancolie à propos d'un garçon - tonnelier.--L'auberge du _Faisan_ (qui est peut-être l'auberge du - _Cygne_, à moins que ce ne soit l'auberge du _Paon_. Lecteur, - défiez-vous de l'auteur sur ce point.)--A quoi étaient occupés - deux hommes dans la salle à manger, et ce que faisait un - troisième.--Eloquence d'un sot.--Le voyageur continue à décrire - le gîte.--La chambre à coucher.--Le tableau du chevet du - lit.--Deux amants s'enfuyant à travers une épouvantable - orthographe.--L'auteur se promène dans Worms.--Allocution aux - Parisiens.--L'agonie d'une ville.--Ce que Perse et Horace ont - dit de la Petite-Provence qui est aux Tuileries.--Conseils - indirects aux jeunes niais qui gâtent le costume des hommes en - France à l'heure qu'il est.--La cathédrale de Worms.--Le - dehors.--L'intérieur.--Le temple - luthérien.--Mannheim.--L'unique mérite de Mannheim.--Par quels - gens Mannheim serait admiré.--Encore la figure de rhétorique - que le bon Dieu prodigue.--Intéressante inscription recueillie - à Mannheim. - - - Bords du Neckar, octobre. - -La nuit tombait. Ce je ne sais quel ennui qui saisit l'âme à la -disparition du jour se répandait sur tout l'horizon autour de nous. -Qui est triste à ces heures-là? est-ce la nature? est-ce nous-mêmes? -Un crêpe blanc montait des profondeurs de cette immense vallée des -Vosges, les roseaux du fleuve bruissaient lugubrement, le dampfschiff -battait l'eau comme un gros chien fatigué; tous les voyageurs, -appesantis ou assoupis, étaient descendus dans la cabine, encombrée de -paquets, de sacs de nuit, de tables en désordre et de gens endormis; -le pont était désert; trois étudiants allemands y étaient seuls -restés, immobiles, silencieux, fumant, sans faire un geste et sans -dire un mot, leurs pipes de faïence peinte; trois statues; je faisais -la quatrième, et je regardais vaguement dans l'étendue. Je me disais: -«Je n'aperçois rien à l'horizon. Nous ne serons pas à Worms avant la -nuit noire. C'est étrange. Je ne croyais pas que Worms fût si loin de -Mayence.--Tout à coup le dampfschiff s'arrêta.--Bon, me dis-je, l'eau -est très-basse dans cette plaine, le lit du Rhin est obstrué de bancs -de sable; nous voilà engravés.» - -Le patron du bateau sortait de sa cellule. «Eh bien! capitaine, lui -dis-je,--car vous savez qu'aujourd'hui on met sur toute chose un mot -sonore: un comédien s'appelle artiste; un chanteur virtuose; un patron -s'appelle capitaine;--eh bien! capitaine, voilà un petit contretemps. -Du coup nous n'arriverons pas avant minuit.» Le patron me regarda avec -ses larges yeux bleus de Teuton stupéfait, et me dit: «Vous êtes -arrivés!» Je le regarde à mon tour, non moins stupéfait que lui. En ce -moment, nous dûmes faire admirablement les deux figures de -l'étonnement français et de l'étonnement allemand. - -«Arrivés, capitaine? - ---Oui, arrivés. - ---Où? - ---Mais à Worms!» - -Je m'exclame, et je promène mes yeux autour de moi. «A Worms! -rêvais-je tout éveillé? Etais-je le jouet de quelque vision -crépusculaire? Le patron raillait-il le voyageur? L'Allemand en -donnait-il à garder au Parisien? Le Germain se gaussait-il du Gaulois? -A Worms! Mais où était donc cette haute et magnifique ceinture de -murailles flanquées de tours carrées qui venait jusqu'au bord du -fleuve prendre fièrement le Rhin pour fossé? Je ne voyais qu'une -immense plaine dont de grandes brumes me cachaient le fond, de pâles -rideaux de peupliers, une berge à peine distincte, tant elle était -mêlée aux roseaux, et sur la rive même, tout près de nous, une belle -pelouse verte où quelques femmes étendaient leur linge pour le faire -blanchir à la rosée. - -Cependant le patron, le bras tendu vers l'avant du bateau, me montrait -une façon de maison neuve, carrée, plâtrée, à contrevents verts, fort -laide, espèce de gros pavé blanchâtre que je n'avais pas aperçu -d'abord. - -«Monsieur, voilà Worms. - ---Worms! repris-je; Worms cela! cette maison blanche! Mais c'est tout -au plus une auberge! - ---C'est une auberge en effet. Vous y serez à merveille. - ---Mais la ville? - ---Ah! la ville! c'est la ville que vous voulez? - ---Mais sans doute. - ---Fort bien. Vous la trouverez là-bas, dans la plaine; mais il faut -marcher! il y a un bon bout de chemin. Ah! monsieur vient pour la -ville? En général, il est fort rare qu'on s'arrête ici; mais messieurs -les voyageurs se contentent de l'auberge. On y est très-bien. Ah! -monsieur tient à voir la ville? c'est différent. Quant à moi, je passe -ici toujours assez tard le soir, ou de très-bonne heure le matin, et -je ne l'ai jamais vue.» - -Ayez donc été ville impériale! ayez eu des gaugraves, des -archevêques-souverains, des évêques-princes, une pfalz, quatre -forteresses, trois ponts sur le Rhin, trois couvents à clocher, -quatorze églises, trente mille habitants! ayez été l'une des quatre -cités maîtresses dans la formidable hanse des cent villes! soyez pour -celui qui s'éprend des traditions fantastiques, comme pour celui qui -étudie et critique les faits réels, un lieu étrange, poétique et -célèbre autant qu'aucun autre coin de l'Europe! ayez dans votre -merveilleux passé tout ce que le passé peut contenir, la fable et -l'histoire, ces deux arbres, plus semblables qu'on ne pense, dont les -racines et les rameaux sont parfois si inextricablement mêlés dans la -mémoire des hommes! soyez la ville qui a vu vaincre César, passer -Attila, rêver Brunehaut, marier Charlemagne! soyez la ville qui a vu -dans le Jardin des Roses le combat de Sigefroi le Cornu et du dragon, -et devant la façade de sa cathédrale cette contestation de Chrimhilde -d'où est sortie une épopée, et sur les bancs de la diète cette -contestation de Luther d'où est sortie une religion! soyez la Vormatia -des Vangions, le Bormitomagus de Drusus, le Wonnegau des poëtes, le -chef-lieu des héros dans les Niebelungen, la capitale des rois francs, -la cour judiciaire des empereurs! soyez Worms, en un mot, pour qu'un -rustre, ivre de tabac, qui ne sait même plus s'il est Vangion ou -Némète, dise en parlant de vous: «_Ah! Worms! cette ville! c'est -là-bas! je ne l'ai jamais vue!_» - -Oui, mon ami, Worms est tout cela. Une ville illustre, comme vous le -voyez. Résidence impériale et royale, trente mille habitants, quatorze -églises, dont voici les noms, aujourd'hui complétement oubliés. C'est -pour cela que je les enregistre: - - Le Munster. - Sancta-Cæcilia. - Saint-Vesvin. - Saint-André. - Saint-Mang. - Saint-Johann. - Notre-Dame. - Saint-Paul. - Saint-Ruprecht. - Predicatores. - Saint-Lamprecht. - Saint-Sixt. - Saint-Martin. - Saint-Amandus. - -Cependant je m'étais fait descendre à terre, à la grande surprise de -mes compagnons de voyage, qui semblaient ne rien comprendre à ma -fantaisie. Le dampfschiff avait repris sa route vers Mannheim, me -laissant seul avec mon bagage dans une étroite barque que secouait -violemment le remous du fleuve, agité par les roues de la machine. -J'avais abordé le débarcadère sans trop remarquer deux hommes qui -étaient là debout pendant que la barque s'approchait et que le bateau -à vapeur s'éloignait. L'un de ces hommes, espèce d'hercule joufflu aux -manches retroussées, à l'air le plus insolent qu'on pût voir, -s'accoudait, en fumant sa pipe, sur une assez grande charrette à -bras. L'autre, maigre et chétif, se tenait, sans pipe et sans -insolence, près d'une petite brouette, la plus humble et la plus -piteuse du monde. C'était un de ces visages pales et flétris qui n'ont -pas d'âge, et qui laissent hésiter l'esprit entre un adolescent tardif -et un vieillard précoce. - -Comme je venais de prendre terre, et pendant que je considérais le -pauvre diable à la brouette, je ne m'étais pas aperçu que mon sac de -nuit, laissé sur l'herbe à mes pieds par le batelier, avait subitement -disparu. Cependant un bruit de roues en mouvement me fit tourner la -tête: c'était mon sac de nuit qui s'en allait sur la charrette à bras, -gaillardement traînée par l'homme à la pipe. L'autre me regardait -tristement, sans faire un pas, sans risquer un geste, sans dire un -mot, avec un air d'opprimé qui se résigne auquel je ne comprenais rien -du tout. Je courus après mon sac de nuit. - -«Hé, l'ami! criai-je à l'homme, où allez-vous comme cela?» - -Le bruit de sa charrette, la fumée de sa pipe, et peut-être aussi la -conscience de son importance, l'empêchaient de m'entendre. J'arrive -essoufflé près de lui, et je répète ma question. - -«Où nous allons? dit-il en français et sans s'arrêter. - ---Oui, repris-je. - ---Pardieu, fit-il, là!» - -Et il montrait d'un hochement de tête la maison blanche, qui n'était -plus qu'à un jet de pierre. - -«Hé! qu'est cela? lui dis-je. - ---Hé! c'est l'hôtel. - ---Ce n'est pas là que je vais.» - -Il s'arrêta court. Il me regarda, comme le patron du dampfschiff, de -l'air le plus stupéfait; puis, après un moment de silence, il ajouta -avec cette fatuité propre aux aubergistes qui se sentent seuls dans -un lieu désert, et qui se donnent le luxe d'être insolents parce -qu'ils se croient indispensables: - -«Monsieur couche dans les champs?» - -Je ne crus pas devoir m'émouvoir. - -«Non, lui dis-je; je vais à la ville. - ---Où ça, la ville? - ---A Worms. - ---Comment, à Worms? - ---A Worms! - ---A Worms? - ---A Worms! - ---Ah!» reprit l'homme. - -Que de choses il peut y avoir dans un _ah!_ Je n'oublierai jamais -celui-là. Il y avait de la surprise, de la colère, du mépris, de -l'indignation, de la raillerie, de l'ironie, de la pitié, un regret -profond et légitime de mes thalers et de mes silbergrossen, et, en -somme, une certaine nuance de haine. Ce _ah!_ voulait dire: «Qu'est-ce -que c'est que cet homme-là? Avec quel sac de nuit me suis-je fourvoyé? -Cela va à Worms! Qu'est-ce que cela va faire à Worms? Quelque -intrigant! quelque banqueroutier qui se cache! Donnez-vous donc la -peine de bâtir une auberge sur les bords du Rhin pour de pareils -voyageurs! Cet homme me frustre. Aller à Worms, c'est stupide! Il eût -bien dépensé chez moi dix francs de France; il me les doit! c'est un -voleur. Est-il bien sûr qu'il a le droit d'aller ailleurs? Mais c'est -abominable cela! Et dire que je me suis commis jusqu'à lui porter ses -effets! un mauvais sac de nuit! Voilà un beau voyageur, qui n'a qu'un -sac de nuit! Quelles guenilles y a-t-il là dedans? A-t-il une chemise -seulement? Au fait, il est visible que ce Français n'a pas le sou. Il -s'en serait probablement allé sans payer. Quels aventuriers on peut -rencontrer cependant! A quoi est-on exposé! Je devrais peut-être -offrir celui-ci à la maréchaussée. Mais, bah! il faut en avoir pitié. -Qu'il aille où il voudra, à Worms, au diable! Je fais aussi bien de le -planter là, au beau milieu de la route, avec sa sacoche!» - -O mon ami, avez-vous remarqué comme il y a de grands discours qui sont -vides et des monosyllabes qui sont pleins? - -Tout cela dit dans cet _ah!_ il saisit ma «sacoche» et la jeta à terre. - -Puis il s'éloigna majestueusement avec sa charrette. Je crus devoir -faire quelques remontrances. - -«Eh bien! lui dis-je, vous vous en allez ainsi? vous me laissez là -avec mon sac de nuit? Mais, que diable, prenez au moins la peine de le -reporter où vous l'avez pris.» - -Il continuait de s'éloigner. - -«Eh! rustre!» lui criai-je. - -Mais il n'entendait plus le français; il poursuivit son chemin en -sifflant. - -Il fallait bien en prendre mon parti. J'aurais pu courir après lui, me -fâcher, m'emporter; mais que faire d'un rustre, à moins qu'on ne -l'assomme? Et, pour tout dire, en me comparant à cet homme, je doute -que de nous deux l'assommé eût été lui. La nature, qui ne veut pas -l'égalité, ne l'avait pas voulue entre ce Teuton et moi. Evidemment, -là, au crépuscule, en plein air, sur la grande route, j'étais -l'inférieur et lui le supérieur. - -O loi souveraine du coup de poing, devant laquelle tous les passants -sont parfaitement inégaux! _Dura lex, sed lex!_ - -Je me résignai donc. - -Je ramassai mon sac de nuit et le pris sous mon bras; puis je -m'orientai. La nuit était pleinement tombée, l'horizon était noir, je -n'apercevais rien autour de moi que la masse blanchâtre et indistincte -de la maison à laquelle il m'avait plu de tourner le dos. Je -n'entendais que le bruit vague et doux du Rhin dans les roseaux. - -_Vous trouverez Worms là-bas_, avait dit le capitaine du bateau en me -montrant le fond de la plaine. _Là-bas!_ rien de plus. Où aller avec ce -_là-bas_? Etait-ce à deux pas? Etait-ce à deux lieues? Worms, la ville -des légendes, que j'étais venu chercher de si loin, commençait à me -faire l'effet d'une de ces villes-fées qui reculent à mesure que le -voyageur avance. - -Et ces terribles et ironiques paroles de l'homme à la charrette me -revenaient à l'esprit: _Monsieur veut coucher dans les champs?_ Il me -semblait entendre les génies familiers du Rhin, les duendes et les -gnomes me les répéter à l'oreille avec des rires goguenards. C'était -précisément l'heure où ils sortent, mêlés aux sylphes, aux masques, -aux magiciennes et aux brucolaques, et où ils vont à ces danses -mystérieuses qui laissent de grandes traces circulaires sur les -pelouses foulées, traces que les vaches, le lendemain matin, regardent -en rêvant. - -La lune allait se lever. - -Que faire? assister à ces danses? Cela serait curieux. Mais coucher -dans les champs, cela est dur. Revenir sur mes pas? demander -l'hospitalité à cette auberge que j'avais dédaignée? affronter un -nouveau _ah!_ du rustre à la charrette? qui sait? me faire peut-être -fermer la porte au nez et entendre derrière moi, autour de moi, dans -les roseaux, dans les brouillards, dans les feuillages agités des -trembles, redoubler les éclats de rire des gnomes à l'oeil -d'escarboucle et des duendes aux faces vertes? - -Etre ainsi humilié devant les fées! faire sourire d'un sourire de -pitié moqueuse le doux et lumineux visage de Titania! jamais. - -Plutôt coucher à la belle étoile! plutôt marcher toute la nuit! - -Après avoir tenu conseil avec moi-même, je me décidai à retourner au -débarcadère. Là, je trouverais sans doute quelque sentier qui me -mènerait à Worms. - -La lune se levait. - -Je lui adressai une invocation mentale où je fis un abominable mélange -de tous les poëtes qui ont parlé de la lune, depuis Virgile jusqu'à -Lemierre. Je l'appelai _pâle courrière_ et _reine des nuits_, et je la -priai de m'éclairer un peu, en lui déclarant effrontément que je -sentais que _Diane est la soeur d'Apollon_, et, me l'étant ainsi -rendue favorable suivant le rite classique, je me remis bravement à -marcher, ma sacoche au bras, dans la direction du Rhin. - -J'avais à peine fait quelques pas, plongé dans une profonde rêverie, -lorsqu'un léger bruit m'en tira. Je levai la tête. On a raison -d'invoquer les déesses. La lune me permit de voir. Grâce à un rayon -horizontal qui commençait à argenter la pointe des folles avoines, je -distinguai parfaitement devant moi, à quelques pas, à côté d'un vieux -saule dont le tronc ridé faisait une horrible grimace, je distinguai, -dis-je, une figure blême et livide, un spectre qui me regardait d'un -air effaré. - -Ce spectre poussait une brouette. - -«Ah! fis-je, voilà une apparition.» - -Puis, mes yeux tombant sur la brouette, et le second mouvement -succédant au premier: - -«Tiens! dis-je, c'est un portefaix.» - -Ce n'était ni un fantôme ni un portefaix; je reconnus le deuxième -témoin de mon débarquement sur cette rive jusque-là peu hospitalière, -l'homme au visage pâle. - -Lui-même, en m'apercevant, avait fait un pas en arrière et paraissait -médiocrement rassuré. Je crus à propos de prendre la parole: - -«Mon ami, lui dis-je, notre rencontre était évidemment prévue de toute -éternité. J'ai un sac de nuit que je trouve en ce moment beaucoup -trop plein, vous avez une brouette tout à fait vide; si je mettais mon -sac sur votre brouette? hein? qu'en dites-vous?» - -Sur cette rive gauche du Rhin, tout parle et comprend le français, y -compris les fantômes. - -L'apparition me répondit: - -«Où va monsieur? - ---Je vais à Worms. - ---A Worms? - ---A Worms. - ---Est-ce que monsieur voudrait descendre au _Faisan_? - ---Pourquoi pas? - ---Comment! monsieur va à Worms? - ---A Worms. - ---Oh!» fit l'homme à la brouette. - -Je voudrais bien éviter ici un parallélisme qui a tout l'air d'une -combinaison symétrique; mais je ne suis qu'historien, et je ne puis me -refuser à constater que ce _oh!_ était précisément la contre-partie et -le contraire du _ah!_ de l'homme à la charrette. - -Ce _oh!_ exprimait l'étonnement mêlé de joie, l'orgueil satisfait, -l'extase, la tendresse, l'amour, l'admiration légitime pour ma -personne et l'enthousiasme sincère pour mes pfennings et mes -kreutzers. - -Ce _oh!_ voulait dire: «Oh! que voilà un voyageur admirable et un -magnifique passant! Ce monsieur va à Worms! il descendra au _Faisan_! -Comme on reconnaît bien là un Français! Ce gentilhomme dépensera au -moins trois thalers à mon auberge! Il me donnera un bon pourboire. -C'est un généreux seigneur et à coup sûr un particulier intelligent. -Il va à Worms! il a l'esprit d'aller à Worms, celui-là! A la bonne -heure! Pourquoi les passants de cette espèce sont-ils si rares? Hélas! -c'est pourtant une situation élégiaque et intéressante que d'être -hôtelier dans cette ville de Worms, où il y a trois auberges ouvertes -tous les jours pour un voyageur qui vient tous les trois ans! Soyez le -bienvenu, illustre étranger, spirituel Français, aimable monsieur! -Comment! vous venez à Worms! il vient à Worms noblement, simplement, -la casquette sur la tête, son sac de nuit sous le bras, sans pompe, -sans fracas, sans chercher à faire de l'effet, comme quelqu'un qui est -chez lui! Cela est beau! Quelle grande nation que cette nation -française! Vive l'empereur Napoléon!» - -Après ce beau monologue en une syllabe, il prit ma sacoche et la mit -sur sa brouette en me regardant avec un air aimable et un ineffable -sourire qui voulait dire: «Un sac de nuit! rien qu'un sac de nuit! que -cela est noble et élégant de n'avoir qu'un sac de nuit! On voit que ce -recommandable seigneur se sent grand par lui-même, qu'il se trouve -avec raison assez éblouissant comme il est, et qu'il ne cherche pas à -effacer le pauvre aubergiste par des semblants d'opulence, par des -étalages de paquets, par des encombrements de valises, de -portemanteaux, de cartons à chapeau et d'étuis à parapluie, et par de -fallacieuses grosses malles, qu'on laisse dans les auberges pour -répondre de la dépense, et qui ne contiennent le plus souvent que des -copeaux et des pavés, du foin et de vieux numéros du _Constitutionnel_! -Rien qu'un sac de nuit! c'est quelque prince.» - -Après cette harangue et un sourire, il souleva joyeusement les bras de -sa brouette enfin chargée, et se mit en marche en me disant d'un son -de voix doux et caressant: «Monsieur, par ici!» - -Chemin faisant il me parla; le bonheur l'avait fait loquace. Le pauvre -diable vient tous les jours au débarcadère attendre les voyageurs. La -plupart du temps, le bateau passe sans s'arrêter. A peine y a-t-il un -voyageur hors de l'entre-pont pour regarder la silhouette mélancolique -que font sur l'horizon splendide du couchant les quatre clochers et -les deux aubergistes de Worms. Quelquefois cependant le bateau -s'arrête, le signal se fait, le batelier du débarcadère se détache, va -au dampfschiff, et en vient avec un, deux, trois voyageurs. On en a vu -jusqu'à six à la fois! Oh! l'admirable aubaine! Les nouveaux -arrivants débarquent avec cet air ouvert, étonné et bête qui est la -joie de l'aubergiste; mais, hélas! l'aubergiste du bord de l'eau les -happe et les avale immédiatement. Qui est-ce qui va à Worms? qui -est-ce qui se doute que Worms existe? Si bien que mon pauvre homme -voit la grande charrette de l'hôtel riverain s'enfoncer sous les -arbres toute cahotante et criant sous le poids des malles et des -valises, tandis que lui, philosophe pensif, s'en retourne à la lueur -des étoiles avec sa brouette vide. De pareilles émotions l'ont maigri; -mais il n'en vient pas moins là chaque jour, avec la conscience du -devoir accompli, à ce débarcadère ironique, à cette station dérisoire, -regarder l'eau du Rhin couler, les voyageurs passer et l'auberge -voisine s'emplir. Il ne lutte pas, il ne s'irrite pas, il ne fait -aucune guerre, il ne prononce aucune parole; il se résigne, il amène -sa brouette, et il proteste, autant qu'une petite brouette peut -protester contre une grande charrette. Il a en lui et il porte sur sa -physionomie, devenue impassible à force d'humiliations subies et de -mécomptes soufferts, ce sentiment de force et de grandeur que donne au -faible et au petit la résignation mêlée à la persévérance. A côté du -superbe, et bouffi, et triomphant aubergiste du bord de l'eau, lequel -ne daigne même pas s'apercevoir qu'il existe, il a, lui, l'opprimé -obstiné, patient et tenace, cette attitude sérieuse et inexprimable de -l'eunuque devant le pacha, du pêcheur à la ligne en présence du -pêcheur à l'épervier. - -Cependant nous traversions des plaines, des prairies, des luzernes; -nous avions franchi, à l'aide de je ne sais quel informe assemblage -de vieilles poutres et de vieux pilotis ornés d'un chancelant tablier -de planches à claire-voie, le petit bras du Rhin sur lequel on voyait -encore, il y a deux siècles, le beau pont de bois couvert aboutissant -à la grande et fière tour carrée ornée de tourelles à cul-de-lampe, -bâtie par Maximilien. La lune avait emporté toutes les brumes qui s'en -allaient au zénith en blanches nuées; le fond du paysage s'était -nettoyé, et le magnifique profil de la cathédrale de Worms, avec ses -tours et ses clochers, ses pignons, ses nefs et ses contre-nefs, -apparaissait à l'horizon, immense masse d'ombre qui se détachait -lugubrement sur le ciel plein de constellations et qui semblait un -grand vaisseau de la nuit à l'ancre au milieu des étoiles. - -Le petit bras du Rhin passé, il nous restait à traverser le grand -bras. Nous prîmes à gauche, et j'en conclus que le beau pont de pierre -qui aboutissait à la porte-forteresse près Frauwenbruder n'existait -plus. Après quelques minutes de marche dans de charmantes verdures, -nous arrivâmes à un vieux pont délabré, probablement construit sur -l'emplacement de l'ancien pont de bois de la porte Saint-Mang. Ce pont -franchi, j'entrevis dans son développement cette superbe muraille de -Worms, laquelle dressait dix-huit tours carrées sur le seul côté de -l'enceinte qui regardait le Rhin. Hélas! qu'en restait-il? quelques -pans de murs décrépits et percés de fenêtres, quelques vieux tronçons -de tours affaissés sous le lierre ou transformés en logis bourgeois, -avec croisées à rideaux blancs, contrevents verts et tonnelles à -treilles, au lieu de créneaux et de mâchicoulis. Un débris informe de -tour ronde qui se profilait à l'extrémité orientale de la muraille me -parut devoir être la tour Nideck; mais j'eus beau chercher du regard, -je ne retrouvai à côté de cette pauvre tour Nideck ni la flèche aiguë -du Munster, ni le joli clocher bas de Sainte-Cécilia. Quant à la -Frauwenthurm, la tour carrée la plus voisine de la tour Nideck, elle -est remplacée, à ce qu'il m'a paru, par un jardin de maraîcher. Du -reste, l'antique Worms était déjà endormie; tout s'y taisait -profondément; partout le silence, pas une lumière aux vitres. Prés du -sentier que nous suivions à travers les champs de betteraves et de -tabac qui entourent la ville, une vieille femme, courbée dans les -broussailles, cherchait des herbes au clair de lune. - -Nous entrâmes dans la ville: aucune chaîne ne cria, aucun pont-levis -ne tomba, aucune herse ne se leva; nous entrâmes dans la vieille cité -féodale et militaire des gaugraves et des princes-évêques par une baie -qui avait été une porte-forteresse et qui n'était plus qu'une brèche. -Deux peupliers à droite, un tas de fumier à gauche. Il y a des fermes -installées dans d'anciens châteaux qui ont de ces entrées-là. - -Puis nous prîmes à droite, mon compagnon sifflant et poussant gaiement -sa brouette, moi songeant. Nous suivîmes quelque temps la vieille -muraille à l'intérieur, puis nous nous engageâmes dans un dédale de -ruelles désertes. L'aspect de la ville était toujours le même. Une -tombe plutôt qu'une ville. Pas une chandelle aux fenêtres, pas un -passant dans les rues. - -Il était environ huit heures du soir. - -Cependant nous parvînmes à une place assez large, à laquelle -aboutissait le tracé de ce qui, à la clarté de la lune, me parut être -une grande rue. Un des côtés de cette place était occupé par la ruine -ou pour mieux dire par le spectre d'une vieille église. - -«Quelle est cette église?» dis-je à mon guide, qui s'était arrêté pour -reprendre haleine. - -Il me répondit par cet expressif haussement d'épaules, qui signifie: -_Je ne sais pas._ - -L'église, au contraire de la ville, n'était ni déserte ni silencieuse, -un bruit en sortait, une lueur s'en échappait à travers la porte. -J'allai à cette porte. Quelle porte! Représentez-vous quelques ais -grossièrement rattachés les uns aux autres par des traverses informes -constellées de gros clous, laissant entre eux de larges espaces -inégaux par le bas, ébréchés par le haut, et barricadant, avec cette -sorte d'insolence du manant qui serait maître chez le seigneur, un -magnifique et royal portail du quatorzième siècle. - -Je regardai par les claires-voies, et j'entrevis confusément -l'intérieur de l'église. Les sévères archivoltes du temps de Charles -IV s'y dégageaient péniblement dans les ténèbres au milieu d'un -inexprimable encombrement de tonnes, de fûts cerclés et de barriques -vides. Au fond, à la clarté d'une chandelle de suif posée sur une -excroissance de pierre qui avait dû être le maître-autel, un -tonnelier, à manches retroussées et en tablier de cuir, chevillait un -gros tonneau. Les douves retentissaient sous le maillet avec ce bruit -de bois creux, si lugubre pour quiconque a entendu le marteau des -fossoyeurs résonner sur un cercueil. - -Qu'était-ce que cette église? Au-dessus du portail s'élevait une -puissante tour carrée qui avait dû porter une haute flèche. Nous -venions de laisser à gauche, un peu en arrière, les quatre clochers de -la cathédrale. J'apercevais à quelque distance en avant, vers le -sud-ouest, une abside qui devait être l'église des Prédicateurs, il -est vrai que je ne retrouvais pas à gauche le clocher de Saint-Paul -engagé entre ses deux tours basses; mais nous n'étions pas assez -avancés dans la ville ni assez près de la porte Saint-Martin pour que -ce fût Saint-Lamprecht; d'ailleurs je ne voyais pas la petite flèche -de Saint-Sixte, qui aurait dû être à droite, ni l'aiguille plus élevée -de Saint-Martin, qui aurait dû être à gauche. J'en conclus que cette -aiguille devait être Saint-Ruprecht. - -Une fois ces conjectures fixées et cette découverte faite, je me remis -à regarder l'intérieur misérable de ce vénérable édifice, cette -chandelle luisant dans cette ombre qu'avaient étoilée les lampes -impériales des couronnements, ce tablier de cuir s'étalant où avait -flotté la pourpre, ce tonnelier seul éveillé dans la ville accablée et -endormie, martelant une futaille sur le maître-autel! et tout le passé -de l'illustre église m'apparaissait. Les réflexions se pressaient dans -mon esprit. Hélas! cette même nef de Saint-Ruprecht avait vu venir à -elle en grande pompe, par la grande rue de Worms, des entrées -solennelles de papes et d'empereurs, quelquefois tous les deux -ensemble sous le même dais, le pape à droite sur sa mule blanche, -l'empereur à gauche sur son cheval noir comme le jais, clairons et -tibicines en tête, aigles et gonfalons au vent, et tous les princes et -tous les cardinaux à cheval en avant du pape et de l'empereur, le -marquis de Montferrat tenant l'épée, le duc d'Urbin tenant le sceptre, -le comte palatin portant le globe, le duc de Savoie portant la -couronne! - -Hélas! comme tout ce qui s'en va s'en va! - -Un quart d'heure après, j'étais installé dans l'auberge du _Faisan_, -qui, je dois le dire, avait le meilleur aspect du monde. Je mangeais -un excellent souper dans une salle meublée d'une longue table, et de -deux hommes occupés à deux pipes. Malheureusement la salle à manger -était un peu éclairée, ce qui m'attrista. En y entrant on n'apercevait -qu'une chandelle dans un nuage. Ces deux hommes dégageaient plus de -fumée que dix héros. - -Comme je commençais à souper, un troisième hôte entra. Celui-là ne -fumait pas; il parlait. Il parlait français avec un accent -d'aventurier; on ne pouvait distinguer en l'écoutant s'il était -Allemand ou Italien, ou Anglais ou Auvergnat; il était peut-être tout -cela à la fois. Du reste, un grand aplomb sur un petit esprit, et, à -ce qu'il me parut, quelques prétentions de bellâtre; trop de cravate, -trop de col de chemise; des oeillades aux servantes; c'était un -homme de cinquante-huit ans mal conservé. - -Il entama un dialogue à lui tout seul et le soutint; personne ne lui -répondait. Les deux Allemands fumaient, je mangeais. - -«Monsieur vient de France! beau pays! noble pays! le sol classique! la -terre du goût! patrie de Racine! Par exemple, je n'aime pas votre -Bonaparte! l'empereur me gâte le général. Je suis républicain, -monsieur. Je le dis tout haut, votre Napoléon est un faux grand homme: -on en reviendra. Mais que les tragédies de Racine sont belles! (Il -prononçait _pelles_.) Voilà la vraie gloire de la France. On n'apprécie -pas Racine en Allemagne; c'est une terre barbare; on y aime Napoléon -presque autant qu'en France. Ces bons Allemands sont bien nommés les -bons Allemands. Cela fait pitié; ne le pensez-vous pas, monsieur?» - -Comme la fin de mon perdreau coïncidait avec la fin de sa phrase, je -répondis en me tournant vers le garçon: _Une autre assiette_. - -Cette réponse lui parut suffisante pour lier conversation, et il -continua. - -«Monsieur a raison de venir à Worms. On a tort de dédaigner Worms. -Savez-vous bien, monsieur, que Worms est la quatrième ville du -grand-duché de Hesse? que Worms est chef-lieu de canton? que Worms -possède une garnison permanente, monsieur, et un gymnase, monsieur? On -y fait du tabac, du sucre de saturne; on y fait du vin, du blé, de -l'huile. Il y a dans l'église luthérienne une belle fresque de -Seekatz, ouvrage du bon temps; 1701 ou 1712. Voyez-la, monsieur, -Worms a de belles routes bien percées, la route neuve, la gaustrasse, -qui va à Mayence par Hessloch; la route du Mont-Tonnerre, par le val -de Zell. L'ancienne voie romaine qui côtoie le Rhin n'est plus qu'une -curiosité. Et quant à moi, monsieur,--êtes-vous comme moi?--je n'aime -pas les curiosités. Antiquités, niaiseries. Depuis que je suis à -Worms, je n'ai pas encore été voir ce fameux Rosengarten, leur jardin -des roses, où leur Sigefroi, à ce qu'ils disent, a tué leur dragon. -Folies! amères bêtises! Qui est-ce qui croit à ces contes de vieilles -femmes après Voltaire? invention de la prêtraille. Oh! triste -humanité! jusqu'à quand te laisseras-tu mener par des sottises? est-ce -que Sigefroi a existé? est-ce que le dragon a existé? Avez-vous de -votre vie vu un dragon, mon cher monsieur? Cuvier, le savant Cuvier, -avait-il vu des dragons? D'ailleurs, est-ce que cela est possible? -est-ce qu'une bête, voyons, parlons sérieusement, est-ce qu'une bête -peut jeter du feu par le nez et par la gueule? Le feu désorganise -tout; il commencerait par réduire en cendres, monsieur, l'infortuné -animal. Ne le pensez-vous pas? ce sont de grossières erreurs. L'esprit -n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ceci est du Boileau. -Faites-y attention. C'est du Boileau! (Il prononçait _tu poilu_.) C'est -comme leur arbre de Luther! Je n'ai pas beaucoup plus de respect pour -leur arbre de Luther, qu'on voit en allant à Alzey par la -Pfalzerstrasse, l'ancienne route palatine. Luther! que me fait Luther? -un voltairien a pitié d'un luthérien. Et quant à leur église de -Notre-Dame, qui est hors de la porte de Mayence, avec son portail des -cinq vierges sages et des cinq vierges folles, je ne l'estime qu'à -cause de son vignoble, qui donne le vin liebfrauenmilch. Buvez-en, -monsieur, il y en a d'excellent dans cette auberge! Ah! Français! vous -êtes de bons vivants, vous autres! et goûtez aussi, croyez-moi, du -vin de Katterloch et du vin de Luginsland. Ma foi, rien que pour trois -verres de ces trois vins, je viendrais à Worms.» - -Il s'arrêta pour respirer, et l'un des fumeurs profita de la pause -pour dire à son voisin: «Mon digne monsieur, je ne clos jamais mon -inventaire de fin d'année à moins de sept chiffres.» - -Ceci répondait sans doute à une question que l'autre fumeur lui avait -faite avant mon arrivée; mais deux fumeurs, et deux fumeurs allemands, -n'ont jamais souci de presser le dialogue; la pipe les absorbe: la -conversation va à tâtons, comme elle peut, dans la fumée. - -Cette fumée me servit; mon souper était fini, et, grâce au brouillard -des deux pipes, je pus disparaître sans être aperçu, laissant le -péroreur aux prises avec les fumeurs, et le dialogue continuer entre -les bouffées de paroles et les bouffées de tabac. - -On m'installa dans une assez jolie chambre allemande, propre, lavée et -froide; rideaux blancs aux fenêtres, serviettes blanches au lit. Je -dis serviettes, vous savez pourquoi; ce que nous nommons une paire de -draps n'existe pas sur les bords du Rhin. Avec cela les lits sont fort -grands. Le résultat est le plus bizarre du monde; ceux qui ont -construit les matelas ont prévu des Patagons, ceux qui ont coupé le -linge ont prévu des Lapons. Occasion de philosophie. Le voyageur -médiocre et fatigué accepte le temps comme Dieu le lui donne, et le -lit comme la servante le lui fait. - -Ma chambre était du reste meublée un peu au hasard, comme sont en -général les chambres d'auberges. Il y a certains voyageurs qui -emportent et d'autres voyageurs qui oublient; cela fait je ne sais -quel flux et reflux dont se ressent le mobilier des chambres -d'hôtellerie. Ainsi, entre les deux fenêtres, un canapé était remplacé -par deux coussins posés sur une grosse malle de bois évidemment -laissée là par un voyageur. D'un côté de la cheminée, à un clou, était -accroché un petit baromètre portatif en bronze; de l'autre côté il ne -restait que l'autre clou, auquel avait dû jadis figurer le _pendant_ -naturel, quelque thermomètre portatif et commode, probablement emporté -par un voyageur peu scrupuleux. Sur cette même cheminée, entre deux -bouquets de fleurs artificielles sous verre, comme on en fait rue -Saint-Denis, il y avait un véritable vase antique, en terre grossière, -trouvé sans doute dans quelque fouille des environs, une sorte de -buire romaine à large panse comme on en déterre en Sologne, sur les -bords de la Sauldre; vase assez précieux d'ailleurs, quoiqu'il n'eût -ni la pâte des vases de Nola, ni la forme des vases de Bari. - -Au chevet du lit, dans un cadre de bois noir, pendait une de ces -gravures troubadour, style empire, dont notre rue Saint-Jacques a -inondé toute l'Europe il y a quarante ans. Au bas de l'image était -gravée cette inscription, dont je conserve même l'orthographe: «BIANCA -ET SON AMANT FUYANT VERS FLORENCE A TRAVERS LES APENINS. La crinte -detre poursuivis leur a fait choisir un chemin peu fréquenté, où ils -s'égarent plusieurs jours. La jeune Bianca, ayant les pieds déchirés -par les ronses et les pierres, s'est fait une chaussure avec des -plantes.» - -Le lendemain, je me promenai dans la ville. - -Vous autres Parisiens, vous êtes tellement accoutumés au spectacle -d'une ville en crue perpétuelle, que vous avez fini par n'y plus -prendre garde. Il se fait autour de vous comme une continuelle -végétation de charpente et de pierre. La ville pousse comme une forêt. -On dirait que les fondations de vos demeures ne sont pas des -fondations, mais des racines, de vivantes racines où la séve coule. La -petite maison devient grande maison aussi naturellement, ce semble, -que le jeune chêne devient grand arbre. Vous entendez presque nuit et -jour le marteau et la scie, la grue qu'on dresse, l'échelle qu'on -porte, l'échafaud qu'on pose, la poulie et le treuil, le câble qui -crie, la pierre qui monte, le bruit de la rue qu'on pave, le bruit de -l'édifice qu'on bâtit. Chaque semaine, c'est un essai nouveau; grès -taillé, lave de Volvic, macadamisage, dallage de bitume, pavage de -bois. Vous vous absentez deux mois, à votre retour vous trouvez tout -changé. Devant votre porte il y avait un jardin; il y a une rue; une -rue toute neuve, mais complète, avec des maisons de huit étages, des -boutiques au rez-de-chaussée, des habitants du haut en bas, des femmes -aux balcons, des encombrements sur la chaussée, la foule sur les -trottoirs. Vous ne vous frottez pas les yeux, vous ne criez pas au -miracle, vous ne croyez pas rêver tout éveillés. Non, vous trouvez -cela tout simple. Eh bien, qu'est-ce que c'est? une rue nouvelle, -voilà tout. Une chose seulement vous étonne: le locataire du jardin -avait un bail, comment cela s'est-il arrangé? Un voisin vous -l'explique. Le locataire avait quinze cents francs de loyer; on lui a -donné cent mille francs pour s'en aller, il s'en est allé. Cela -redevient tout simple. Où s'arrêtera cette croissance de Paris? qui -peut le dire? Paris a déjà débordé cinq enceintes fortifiées, on parle -de lui en faire une sixième; avant un demi-siècle il l'aura emplie, -puis il passera outre. Chaque année, chaque jour, chaque heure, par -une sorte de lente et irrésistible infiltration, la ville se répand -dans les faubourgs, et les faubourgs deviennent des villes, et les -faubourgs deviennent la ville. Et, je le répète, cela ne vous -émerveille en rien, vous autres Parisiens. Mon Dieu! la population -augmente, il faut bien que la ville s'accroisse; que vous importe! -vous êtes à vos affaires. Et quelles affaires! les affaires du monde. -Avant-hier une révolution, hier une émeute, aujourd'hui le grand et -saint travail de la civilisation, de la paix et de la pensée. Que vous -importe le mouvement des pierres dans votre banlieue, à vous, -Parisiens, qui faites le mouvement des esprits dans l'Europe et dans -l'univers! Les abeilles ne regardent pas la ruche, elles regardent les -fleurs; vous ne regardez pas votre ville, vous regardez les idées. - -Et vous ne songez même pas, au milieu de ce formidable et vivant -Paris, qui était la grande ville, et qui devient la ville géante, -qu'ailleurs il y a des cités qui décroissent et qui meurent. - -Worms est une de ces villes. - -Hélas! Rome est la première de toutes; Rome qui vous ressemble, Rome -qui vous a précédés, Rome qui a été le Paris du monde païen. - -Une ville qui meurt! chose triste et solennelle! Les rues se défont. -Où il y avait une rangée de maisons, il n'y a plus qu'une muraille; où -il y avait une muraille, il n'y a plus rien. L'herbe remplace le pavé. -La vie se retire vers le centre, vers le coeur, comme dans l'homme -agonisant. Ce sont les extrémités qui meurent les premières, les -membres chez l'homme, les faubourgs dans les villes. Les endroits -déserts perdent les maisons, les endroits habités perdent les étages. -Les églises s'effondrent, se déforment et s'en vont en poussière, non -faute de croyances comme dans nos fourmilières industrielles, mais -faute de croyants. Des quartiers tout entiers tombent en désuétude. Il -est presque étrange d'y passer; des espèces de peuplades sauvages s'y -installent. Ici ce n'est plus la ville qui se répand dans la campagne, -c'est la campagne qui rentre dans la ville. On défriche la rue, on -cultive le carrefour, on laboure le seuil des maisons; l'ornière -profonde des chariots à fumier creuse et bouleverse les anciens -dallages; les pluies font des mares devant les portes; le caquetage -discordant des basses-cours remplace les rumeurs de la foule. D'une -place réservée aux cérémonies impériales on fait un carré de laitues. -L'église devient une grange, le palais devient une ferme, la tour -devient un pigeonnier, la maison devient une baraque, la boutique -devient une échope, le bassin devient un étang, le citadin devient un -paysan; la cité est morte. Partout la solitude, l'ennui, la poussière, -la ruine, l'oubli. Partout, sur les places désertes, sur les passants -enveloppés et mornes, sur les visages tristes, sur les pans de murs -écroulés, sur les maisons basses, muettes et rares, l'oeil de la -pensée croit voir se projeter les longues et mélancoliques ombres d'un -soleil couchant. - -Malgré tout cela, à cause de tout cela peut-être, Worms, encadrée par -le double horizon des Vosges et du Taunus, baignée par son beau -fleuve, assise parmi les innombrables îles du Rhin, entourée de son -enceinte décrépite de murailles et de sa fraîche ceinture de verdure, -Worms est une belle, curieuse et intéressante cité. J'ai vainement -cherché la partie de la ville bâtie en dehors de cette ligne de murs -et de tours carrées, qui, de la porte de Saint-Martin, allait couper -le Rhin à angle droit. Ce faubourg n'existe plus. Je n'ai trouvé aucun -vestige de la New-Thurm, qui en terminait l'extrémité orientale avec -sa flèche aiguë et ses huit tourelles. Il ne reste pas pierre sur -pierre de cette magnifique porte de Mayence, qui avoisinait la -New-Thurm, et qui, avec ses deux hauts beffrois, vue du Rhin parmi les -clochers, ressemblait à une église, et, vue de la plaine parmi les -tours, ressemblait à une forteresse. La petite nef de Saint-Amandus a -disparu; et, quant à Notre-Dame, jadis si étroitement serrée par les -maisons et les toits, elle est aujourd'hui au milieu des champs. -Devant le portail des vierges sages et des vierges folles, des jeunes -filles qui sont belles comme les sages et gaies comme les folles, -étendent sur le pré leur linge lavé au Rhin. Entre les contre-forts -extérieurs de la nef, des vieillards assis sur des ruines se chauffent -au soleil. _Aprici senes_, dit Perse; _solibus apti_, dit Horace. - -Comme j'errais par les rues, un élégant du pays, passant à quelques -pas de moi, m'a ébloui tout à coup. Ce brave jeune homme portait -héroïquement un petit chapeau tromblon, bas et à longs poils, et un -pantalon large, sans sous-pieds, qui ne descendait que jusqu'à la -cheville. En revanche, le col de sa chemise, droit et empesé, lui -montait jusqu'au milieu des oreilles; et le collet de son habit, -ample, lourd et doublé de bougran, lui montait jusqu'à l'occiput. Si -j'en juge d'après cet échantillon, voilà où en est l'élégance à Worms. -Un vrai maçon endimanché, moins l'oeil spirituel et satisfait, moins -la joie parfaite et naïve. Je me suis souvenu que c'était là -l'accoutrement des élégants sous la Restauration. Vous savez que je ne -dédaigne aucun détail, et que pour moi tout ce qui touche à l'homme -révèle l'homme. J'examine l'habit comme j'étudie l'édifice. Le costume -est le premier vêtement de l'homme, la maison est le second. L'élégant -de Worms, anachronisme vivant, m'a remis sous les yeux tous les -progrès que le costume a faits en France, et par conséquent en Europe, -depuis vingt ans, grâce aux femmes, aux artistes et aux poëtes. -L'habillement des femmes, si risiblement laid sous l'Empire, est -devenu tout à fait charmant. L'habillement des hommes s'est amélioré. -Le chapeau a pris une forme plus haute et des bords plus larges. -L'habit a repris les grandes basques et les collets bas, ce qui -profite aux hommes bien faits en développant les hanches et en -dégageant les épaules, et aux hommes mal faits en dissimulant la -maigreur et la ténuité des membres. On a ouvert et baissé le gilet; on -a rabattu le col de la chemise; on a rendu par le sous-pied quelque -forme au pantalon, cette chose hideuse. Tout cela est bien et pourrait -être mieux encore. Nous sommes loin, pour la grâce et pour -l'invention du vêtement, de ces exquises élégances de François Ier, de -Louis XIII, et même de Louis XV. Il nous reste à faire encore bien des -pas vers le beau et vers l'art, dont le costume fait partie; et cela -est d'autant plus chanceux, que la mode, qui est la fantaisie dans la -pensée, marche indifféremment en avant ou en arrière. Il suffit, pour -tout gâter, d'un niais riche et jeune fraîchement arrivé de Londres. -Rien ne nous dit que nous ne verrons pas reparaître les petits -chapeaux velus, les grands cols droits, les manches à gigot, les -queues de morue, les hautes cravates, les gilets courts et les -pantalons à la cheville, et que mon grotesque élégant de Worms ne -reviendra pas un élégant de Paris. _Di! talem avertite_ vestem! - -La cathédrale de Worms, comme les dômes de Bonn, de Mayence et de -Spire, appartient à la famille romane des cathédrales à double abside, -magnifiques fleurs de la première architecture du moyen âge, qui sont -rares dans toute l'Europe, et qui semblent s'épanouir de préférence -aux bords du Rhin. Cette double abside engendre nécessairement quatre -clochers, supprime les portails de façade, et ne laisse subsister que -les portails latéraux. La parabole des vierges sages et des vierges -folles, déjà sculptée à Worms sur l'un des tympans de Notre-Dame, est -reproduite sur le portail méridional du dôme. Sujet charmant et -profond, souvent choisi par ces sculpteurs des époques naïves, qui -étaient tous des poëtes. - -Quand on pénètre dans l'intérieur de l'église, l'impression est à la -fois variée et forte. Les fresques byzantines, les peintures -flamandes, les bas-reliefs du treizième siècle, les chapelles exquises -du gothique fleuri, les tombeaux néo-païens de la renaissance, les -consoles délicates sculptées aux retombées des arcs-doubleaux, les -armoiries coloriées et dorées, les entre-colonnements peuplés de -statuettes et de figurines, composent un de ces ensembles -extraordinaires où tous les styles, toutes les époques, toutes les -fantaisies, toutes les modes, tous les arts, vous apparaissent à la -fois. Les rocailles exagérées et violentes des derniers -princes-évêques, qui étaient en même temps archevêques de Mayence, -font dans les coins de gigantesques coquetteries. Çà et là de larges -pans de muraille, autrefois peinte et ornée, aujourd'hui nue, -attristent le regard. Ces murailles nues sont des progrès du goût. -Cela s'appelle simplicité, sobriété, que sais-je? Oh! que «le goût» a -mauvais goût! Heureusement la forêt d'arabesques et d'ornements qui -emplissait la cathédrale de Worms était trop touffue pour que le goût -ait pu la détruire entièrement. On en retrouve à chaque pas de -magnifiques restes. Dans une grande chapelle basse, qui sert, je -crois, de sacristie, j'ai admiré plusieurs merveilles du quinzième -siècle: une piscine baptismale, urne immense sur le pourtour de -laquelle est figuré Jésus entouré des apôtres, les apôtres petits -comme des enfants, Jésus grand comme un géant; plusieurs pages -sculpturales tirées des deux Testaments, vastes poëmes de pierre -composés plus encore comme des tableaux que comme des bas-reliefs; -enfin un Christ en croix presque de grandeur naturelle, oeuvre qui -fait qu'on se récrie et qu'on rêve, tant la délicatesse curieuse et -parfaite des détails s'allie, sans la troubler, à la fierté sublime de -l'expression. - -Dans une place étroite, assez sombre et fort laide, à quelques pas de -la cathédrale de Worms, à côté de ce merveilleux édifice qui se permet -d'avoir la hauteur, la profondeur, le mystère, la couleur et la forme, -qui revêt une pensée impérissable et éternelle de tout ce prodigieux -luxe d'images et de métaphores de granit; tout à côté, dis-je,--comme -la critique à côté de la poésie,--une pauvre petite église -luthérienne, coiffée d'un chétif dôme romain, affublée d'un méchant -fronton grec, blanche, carrée, anguleuse, nue, froide, triste, morose, -ennuyeuse, basse, envieuse,--proteste. - -Je relis ces lignes que je viens d'écrire, et je serais presque tenté -de les effacer. Ne vous y méprenez pas, mon ami, et n'y voyez pas ce -que je n'ai point voulu y mettre. C'est une opinion d'artiste sur deux -ouvrages d'art, rien de plus. Gardez-vous d'y voir un jugement entre -deux religions. Toute religion m'est vénérable. Le catholicisme est -nécessaire à la société, le protestantisme est utile à la -civilisation. Et puis, insulter Luther à Worms, ce serait une double -profanation. C'est à Worms surtout que le grand homme a été grand. -Non, jamais l'ironie ne sortira de ma bouche en présence de ces -penseurs et de ces sages qui ont souffert pour ce qu'ils ont cru le -bien et le vrai, et qui ont généreusement dépensé leur génie pour -accroître, ceux-ci la foi divine, ceux-là la raison humaine. Leur -oeuvre est sainte pour l'univers et sacrée pour moi. Heureux et -bénis ceux qui aiment et qui croient, soit qu'ils fassent, comme les -catholiques, de toute philosophie une religion, soit qu'ils fassent, -comme les protestants, de toute religion une philosophie. - -Mannheim n'est qu'à quelques lieues de Worms, sur l'autre rive du -Rhin. Mannheim n'a guère, à mes yeux, d'autre mérite que d'être née la -même année que Corneille, en 1606. Deux cents ans, pour une ville, -c'est l'adolescence. Aussi Mannheim est-elle toute neuve. Les braves -bourgeois, qui prennent le régulier pour le beau et le monotone pour -l'harmonieux, et qui admirent de tout leur coeur la tragédie -française et le côté en pierre de la rue de Rivoli, admireraient fort -Mannheim. Cela est assommant. Il y a trente rues, et il n'y a qu'une -rue; il y a mille maisons, et il n'y a qu'une maison. Toutes les -façades sont identiquement pareilles, toutes les rues se coupent à -angle droit. Du reste, propreté, simplicité, blancheur, alignement au -cordeau: c'est cette beauté du damier dont j'ai parlé quelque part. - -Vous savez que le bon Dieu est pour moi le grand faiseur d'antithèses. -Il en a fait une, et des plus complètes, en faisant Mannheim à côté de -Worms. Ici la cité qui meurt, là la ville qui naît; ici le moyen âge -avec son unité si harmonieuse et si profonde, là le goût classique -avec tout son ennui. Mannheim arrive, Worms s'en va; le passé est à -Worms, l'avenir est à Mannheim. (Ici j'ouvre une parenthèse: ne -concluez pas de ceci pourtant que l'avenir soit au goût classique.) -Worms a les restes d'une voie romaine, Mannheim est entre un pont de -bateaux et un chemin de fer. Maintenant il est inutile que je vous -dise où est ma préférence, vous ne l'ignorez pas. En fait de villes, -j'aime les vieilles. - -Je n'en admire pas moins cette riche plaine où Mannheim est assise, et -qui a une largeur de dix lieues entre les montagnes du Neckar et les -collines de l'Isenach. On fait les cinq premières lieues, de -Heidelberg à Mannheim, en chemin de fer; et les cinq autres, de -Mannheim à Durckheim, en voiturin. Ici encore le passé et l'avenir se -donnent la main. - -Du reste, dans Mannheim même, je n'ai rien remarqué que de magnifiques -arbres dans le parc du château, un excellent hôtel, le _Palatinat_, une -belle fontaine rococo, en bronze, sur la place, et cette inscription -en lettres d'or sur la vitre d'un coiffeur: CABINET OU L'ON COUPE LES -CHEVEUX A L'INSTAR DE MONSIEUR CHIRARD, DE PARIS. - - - - -LETTRE XXVII - -SPIRE. - - Étymologie et histoire.--Le blé.--Le vin pied-d'oison.--La - cathédrale.--Quelle pensée y saisit le voyageur.--Détail des - empereurs enterrés à Spire.--Lueurs qui traversent les ténèbres - de l'histoire.--1693.--1793.--SOUVIENS-TOI DE CONRAD. - - - Bords du Nectar, octobre. - -Que vous dirai-je de Spire, ou _Speyer_, comme la nomment les Allemands, -ou _Spira_, comme la nommaient les Romains? _Neomagus_, dit la légende. -_Augusta Nemetum_, dit l'histoire. C'est une ville illustre. César y a -campé, Drusus l'a fortifiée, Tacite en a parlé, les Huns l'ont brûlée, -Constantin l'a rebâtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a fait d'un -temple de Mercure un couvent de Saint-Germain, Othon Ier y a donné à -la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la -capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre des empereurs. -Les templiers, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leur -fonction de sentinelles aux Frontières. Tous les torrents d'hommes qui -ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Spire: pendant les -premiers siècles, les Vandales et les Alemans (_tous les hommes_, -hommes de toutes races, dit l'étymologie); pendant les derniers, les -Français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1422, en trois cents ans, -Spire a essuyé onze siéges. Aussi la vieille ville carlovingienne -est-elle profondément frappée. Ses priviléges sont tombés, son sang et -sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu la chambre -impériale dont Wetzlar a hérité, les diètes dont le fantôme est -maintenant à Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a -plus que huit mille. - -Qui se souvient aujourd'hui du saint évêque Rudiger? Où coule le -ruisseau Spira? Où est le village Spira? Qu'a-t-on fait de l'église -haute de Saint-Jean? Dans quel état est cette chapelle d'Olivet que -les anciens registres appellent l'_incomparable_? Qu'est devenue -l'admirable tour carrée à tourelles angulaires qui dominait la porte -de la route du Bac? Quels vestiges reste-t-il de Saint-Vildnberg? Où -est la maison de la chambre impériale? Où est l'hôtel des -assesseurs-avocats, _lesquels_, dit une vieille charte, _sont faisans et -administrans justice au nom de la majesté impériale, des électeurs et -autres princes de l'Empire, au consistoire publiq de tout l'Empire -établi par Charles-le-Quint_? de cette haute juridiction, à laquelle -toutes les autres étaient _dévolues et ressortissantes en dernier -ressort_, que reste-t-il? Rien, pas même le gibet de pierre à quatre -piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de -traiter Spire avec autant de magnificence que si elle était encore la -reine des villes impériales. Le blé proverbial de Spire est toujours -aussi beau et aussi doré que du temps de Charles-Quint, et l'excellent -vin rouge pied-d'oison est toujours digne d'être bu par des -princes-évêques en bas écarlates et des électeurs à chapeau d'hermine. - -La cathédrale, commencée par Conrad Ier, continuée par Conrad II et -Henri III, terminée par Henri IV en 1097, est un des plus superbes -édifices qu'ait faits le onzième siècle. Conrad Ier l'avait dédiée, -disent les chartes, à la «benoîte Vierge Marie.» Elle est encore -aujourd'hui d'une majesté incomparable. Elle a résisté au temps, aux -hommes, aux guerres, aux assauts, aux incendies, aux émeutes, aux -révolutions, et même aux embellissements des princes-évêques de Spire -et Bruchsal. Je l'ai visitée; je ne vous la détaillerai pas pourtant. -Ici, comme dans la maison Ybach, je ne peux pas dire que j'aie vu -l'église, tant j'étais absorbé par la pensée qui pour moi la -remplissait. Non, je n'ai pas vu l'édifice, j'ai vu cette pensée. -Laissez-moi vous la dire. Je ne sais plus rien du reste; tout a passé -devant mes yeux comme une ombre. Cherchez, si vous le voulez, dans les -itinéraires et les monographies, la description de la cathédrale de -Spire; vous ne l'aurez pas de moi. Quelque chose de plus haut et de -plus magnifique encore m'a saisi au milieu de la contemplation de -cette sombre architecture. Jusqu'ici j'ai eu bien souvent déjà j'aurai -bien souvent encore l'occasion de vous montrer des églises; cette fois -laissez-moi vous montrer Dieu. - -De 1024 à 1308, trois siècles durant, la pensée de Conrad II s'est -exécutée. Sur dix-huit empereurs qui ont régné dans cet intervalle, -neuf ont été enterrés dans la crypte qui est sous la cathédrale de -Spire. Quant aux neuf autres, Lothaire II, Frédéric Barberousse, Henri -VI, Othon IV, Frédéric II, Conrad IV, Guillaume, Richard de -Cornouailles et Alphonse de Castille, la destinée ne leur a pas -accordé cette auguste sépulture. Le vent qui souffle sur les hommes à -l'heure de leur mort les a portés ailleurs. - -De ceux-là, deux seulement, qui n'étaient pas Allemands, ont eu leur -tombeau dans leur pays natal: Richard de Cornouailles en Angleterre, -Alphonse de Castille en Espagne. Les autres ont été jetés aux quatre -points cardinaux: Lothaire II au monastère de Koenigslutter, Othon -IV à Brunswick, Guillaume à Middelbourg, Henri VI et Frédéric II à -Palerme, Conrad IV à Poggi, Barberousse au Cydnus. - -Barberousse en particulier, ce grand Barberousse, où est-il? dans le -Cydnus, dit l'histoire; à Antioche, dit la chronique; dans la caverne -de Kiffhoeüser, dit la légende de Wurtemberg; dans la grotte de -Kaiserslautern, dit la légende du Rhin. - -Les neuf césars couchés sous les dalles de l'abside de Spire étaient -presque tous de glorieux empereurs. C'était le fondateur de la -cathédrale, le contemporain de Canut le Grand, Conrad II, celui qui -divisa la vieille Teutonie en six classes, dites Boucliers Militaires, -_Clypei Militares_, hiérarchie que bouleversa la Bulle d'Or, mais que la -Pologne adopta et refléta: si bien que, même dans ces derniers -siècles, la constitution républicaine de la Pologne, reproduisant la -vieille constitution féodale de l'Allemagne, était comme un miroir qui -garderait l'image après que l'objet aurait disparu. C'étaient Henri -III, qui proclama et maintint trois ans la paix universelle, préférant -à une guerre de peuple à peuple ce duel de roi à roi qu'il offrait à -Henri Ier de France; puis Henri IV, le vainqueur des Saxons et le -vaincu de Grégoire VII; Henri V, l'allié de Venise; Conrad III, l'ami -des diètes, qui se qualifiait _empereur des Romains_; Philippe de -Souabe, le redoutable adversaire d'Innocent III. C'était le -triomphateur d'Ottocar, l'exterminateur des burgraves, le fondateur de -dynasties, le comte père des empereurs, Rodolphe de Habsbourg. C'était -Adolphe de Nassau, le vaillant homme tué d'un coup de hache sur le -champ de bataille. C'était enfin son ennemi, son compétiteur, son -meurtrier, Albert d'Autriche, qui se faisait servir à table par le roi -de Bohême, la couronne en tête, qui supprimait les péages, et -domptait, la châtaigne de fer au poing, les quatre formidables -électeurs du Rhin; prince démesuré en tout, dans son ambition comme -dans sa puissance, auquel Boniface VIII donnait un matin le royaume de -France: si bien que, devant un pareil présent, on ne sait qui l'on -doit admirer le plus, du pape qui avait l'audace d'offrir ou de -l'empereur qui avait l'audace d'accepter. - -Hélas! quoi de plus pareil à des rêves que ces grandeurs? et comme -elles se ressemblent toutes par les misères qui sont au bout! Albert -d'Autriche, à Gellheim, près Mayence, avait tué de sa main son cousin -et son empereur, Adolphe de Nassau; dix ans plus tard, Jean de -Habsbourg tue, à Vindisch-sur-la-Reuss, son oncle et son empereur, -Albert d'Autriche. Albert, qui était borgne et laid, et conseillé, -disait Boniface VIII, par une femme au sang de vipère, _sanguine -viperali_, avait été surnommé le _Régicide_; Jean fut surnommé le -_Parricide_. - -Quoi qu'il en soit, tous ces princes, les bons, les médiocres et les -mauvais, enterrés côte à côte, confondaient, pour ainsi dire, la -diversité de leurs destinées dans la gloire des armes, propre à -quelques-uns, et dans la splendeur de l'empire, commune à tous, et -gisaient dans le caveau de Spire, enveloppés delà mystérieuse majesté -de la mort. Pour toute l'Allemagne, une sorte de superstition -nationale environnait ces empereurs endormis. Les peuples, qui ont -tous les instincts querelleurs et mutins des enfants, haïssent -volontiers la puissance debout et vivante, parce qu'elle est la -puissance, parce qu'elle est debout, parce qu'elle est vivante. _Ceux -de Flandres_, dit Philippe de Commines, _aiment toujours le fils de -leur prince; leur prince, jamais_. L'évêque d'Olmütz écrivait au pape -Grégoire X: _Volunt imperatorem, sed potentiam abhorrent_. Mais, dès -que la puissance est tombée, on l'aime; dès qu'elle est vaincue, on -l'admire; dès qu'elle est morte, on la respecte. Rien n'était donc -plus grand, plus auguste et plus sacré en Allemagne et en Europe que -ces neuf tombes impériales couvertes, comme d'un triple voile, de -silence, de nuit et de vénération. - -Qui rompit ce silence? qui troubla cette nuit? qui profana cette -vénération? Ecoutez. - -En 1693, Louis XIV envoya brusquement dans le Palatinat une armée -commandée par des hommes dont on peut lire encore les noms dans -la Gazette des entresols du Louvre: ARMÉE D'ALLEMAGNE, 11 -avril.--Maréchal de Boufflers, maréchal duc de Lorges, maréchal de -Choiseul.--_Lieutenants généraux_: marquis de Chamilly, marquis de la -Feuillée, marquis d'Uxelles, mylord Mountcassel, marquis de Revel, -sieur de la Bretesche, marquis de Villars, sieur de Mélac.--_Maréchaux -de camp_: duc de la Ferté, sieur de Barbezières, comte de Bourg, -marquis d'Alègre, marquis de Vaubecourt, comte de Saint-Fremont. - -La civilisation alors commençait à couvrir partout la barbarie; mais -la couche était peu épaisse encore. A la moindre secousse, à la -première guerre, elle se brisait, et la barbarie, trouvant un passage, -se répandait de toutes parts. C'est ce qui arriva dans la guerre du -Palatinat. - -L'armée du grand roi entra dans Spire. Tout y était fermé, les -maisons, l'église, les tombeaux. Les soldats ouvrirent les portes des -maisons, ouvrirent les portes de l'église, et brisèrent la pierre des -tombeaux. - -Ils violèrent la famille, ils violèrent la religion, ils violèrent la -mort. - -Les deux premiers crimes étaient presque des crimes ordinaires. La -guerre, dans ces temps que nous admirons trop quelquefois, y -accoutumait les hommes. Le dernier était un attentat monstrueux. - -La mort fut violée, et avec la mort, chose qu'on n'avait pas vue -encore, la majesté royale, et avec la majesté royale toute l'histoire -d'un grand peuple, tout le passé d'un grand empire. Les soldats -fouillèrent les cercueils, arrachèrent les suaires, volèrent à des -squelettes, majestés endormies, leurs sceptres d'or, leurs couronnes -de pierreries, leurs anneaux qui avaient scellé la paix et la guerre, -leurs bannières d'investiture, _hastas vexilliferas_. Ils vendirent à -des juifs ce que des papes avaient béni. Ils brocantèrent cette -pourpre en haillons et ces grandeurs couvertes de cendre. Ils trièrent -avec soin l'or, les diamants et les perles; et, quand il n'y eut plus -rien de précieux dans ces sépulcres, quand il n'y eut plus que de la -poussière, ils balayèrent pêle-mêle dans un trou ces ossements qui -avaient été des empereurs. Des caporaux ivres roulèrent avec le pied -dans une fosse commune les crânes de neuf césars. - -Voilà ce que fit Louis XIV en 1693. Juste cent ans après, en 1793, -voici ce que fit Dieu: - -Il y avait en France un tombeau royal comme il y avait un ossuaire -impérial en Allemagne. Un jour, jour fatal où toute la barbarie de dix -siècles reparut à la surface de la civilisation et la submergea, des -hordes hideuses, horribles, armées, qui apportaient la guerre, non -plus à un roi, mais à tous les rois, non plus à une cathédrale, mais à -toute religion, non plus à une ville ou à tout un Etat, mais à tout le -passé du genre humain: des hordes effrayantes, dis-je, sanglantes, -déguenillées, féroces, se ruèrent sur l'antique sépulture des rois de -France. Ces hommes, que rien n'arrêta dans leur oeuvre redoutable, -venaient aussi pour briser des tombes, déchirer des linceuls et -profaner des ossements. Etranges et mystérieux ouvriers, ils venaient -mettre de la poussière en poussière. Ecoutez ceci:--le premier spectre -qu'ils éveillèrent, le premier roi qu'ils arrachèrent brutalement du -cercueil, comme on secoue un valet qui a trop longtemps dormi, le -premier squelette qu'ils saisirent dans sa robe de pourpre pour le -jeter au charnier, ce fut Louis XIV. - -O représailles de la destinée! 1693, 1793! équation sinistre! admirez -cette précision formidable! Au bout d'un siècle pour nous, au bout -d'une heure pour l'Eternel, ce que Louis XIV avait fait à Spire aux -empereurs d'Allemagne, Dieu le lui rend à Saint-Denis. - -Chose qu'il faut noter encore, le fondateur de la cathédrale de Spire, -le plus ancien de ces vieux princes germaniques, Conrad II, avant -d'être empereur d'Allemagne, avait été duc de la France rhénane. Ce -duc de France fut outragé par un roi de France. Châtiment! châtiment! -Si Louis XIV, dans ses campagnes d'Allemagne, avait passé à Otterberg, -où j'étais il y a un mois, il aurait vu là, comme à Spire, une -admirable cathédrale bâtie aussi par Conrad II, et cela peut-être -n'eût pas été inutile au grand roi, car sur le portail principal de la -sombre église il aurait pu lire cet avertissement mélancolique et -sévère qu'on y lit encore aujourd'hui: - - MEMENTO CONRADI. - - - - -LETTRE XXVIII - -HEIDELBERG. - - L'auteur se fait des ennemis de tous les habitants de - Mannheim.--Heidelberg.--L'auteur donne beaucoup d'explications - sur lui-même.--La maison du chevalier de Saint-Georges.--Un - verset de la Bible protége mieux une maison contre l'incendie - que la plaque de fer-blanc M. A. C. L.--Détails peu connus sur - le siége de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L'auteur - dans la forêt.--Rêverie.--Enigme sculptée dans la muraille - d'une masure.--Le _Chemin des philosophes_.--Soleil - couchant.--Paysage.--Choses crépusculaires et mystérieuses qui - commencent.--Nuit.--L'auteur au haut de la montagne.--Horrible - fosse entrevue.--Aventure surnaturelle du buisson qui - marche.--_Heidenloch!_--Traces des païens partout sur les bords - du Rhin.--Quelques-unes des visions du soir dans ces - vallées.--Neckarsteinach.--Les quatre châteaux.--Le - Schwalbennest.--Légende de Bligger le Fléau.--L'auteur laisse - éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes - femmes.--Passage curieux de Buchanan sur Macbeth.--Ce que - l'auteur écrit sur la porte Schwalbennest.--Intérieur de la - ruine.--Magnificences que l'auteur y trouve.--Le burg sans - nom.--L'auteur y pénètre.--Le dedans d'une grosse - tour.--Mystères.--Ce que l'auteur y voit et y entend - d'effrayant à la nuit tombée.--Il se hâte de sortir du burg - sans nom.--Le Neckar au crépuscule.--Le - Petit-Geissberg.--Paysage qui raconte l'histoire.--Regard jeté - sur les choses et sur les ombres.--Le château de - Heidelberg.--Ce que c'était que le comte palatin.--Sens guelfe - et factieux des inscriptions du palais d'Othon-Henri.--Les - électeurs palatins avaient le goût des arts et des - lettres.--Frédéric le Victorieux.--Le château de Heidelberg à - vol d'oiseau.--Tous les genres de beauté y sont.--Traces des - guerres.--Ce que faisait madame la palatine afin de devenir - homme.--L'auteur regrette de n'avoir pas été là en 1693 pour - diriger un peu la dévastation.--La cour intérieure.--La façade - de Frédéric IV.--La façade d'Othon-Henri.--La façade de Louis - le Barbu.--Les colonnes de Charlemagne.--Comparaisons de ces - façades.--Tristesse.--Une remarque singulière.--Les rois et les - dieux.--L'auteur se figure le château à la clarté du - bombardement.--De quelle façon chaque statue de prince et - d'empereur a été mutilée.--Statue de Frédéric V.--Statue de - Louis V.--La tour de Frédéric le Victorieux.--Palais - d'Othon-Henri.--L'intérieur.--Enumération de tous les édifices - et de tous les palais que contenait le château de - Heidelberg.--Les tours.--Le gros tonneau.--Détails inconnus et - curieux.--Combien le gros tonneau tient de bouteilles de - vin.--Ce que le vin y devient.--Les petits tonneaux.--Un des - petits tonneaux a vaincu les grenadiers français.--Ce qu'on - aperçoit dans l'obscurité.--PERKEO.--Moralité de toutes ces - sombres histoires.--Les fantômes et les revenants de - Heidelberg.--Jutha.--Les deux francs-juges.--Les musiciens - bossus.--La dame blanche.--Irrévérence de la dame blanche pour - la signature de M. de Cobentzel.--Les deux diables que l'auteur - voit en plein midi.--Détail des petites dévastations.--Les - architectes.--Les invalides.--Les Anglais.--La grille du perron - a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu - ses vandales.--Sinistre aspect de la tour Fendue au clair de - lune.--Visite nocturne à la ruine de Heidelberg.--Effets - vertigineux des rayons lunaires.--Serrement de coeur dans les - chambres désertes.--Incident.--A quel hideux fantôme l'auteur - est contraint de songer.--L'incident se comporte d'une façon - lugubre et inexplicable.--Colère des cariatides et des statues - contre l'auteur.--Il s'enfuit dans la cour.--La lune sur les - deux façades.--Retour à la ville.--POST-SCRIPTUM.--Imprécation - contre les poêles. - - - - -LETTRE XXVIII - - - Heidelberg, octobre. - -Cher Louis, prenez garde à vous, je suis en humeur de vous écrire une -lettre interminable. Vous me demandez quatre pages; _je t'en veux -donner cent_, comme dit Orosmane. Ma foi! tant pis, tirez-vous-en comme -vous pourrez; les vieilles amitiés sont bavardes. - -Je suis arrivé dans celle ville depuis dix jours, cher ami, et je ne -puis m'en arracher. Dans votre excursion en Allemagne, il y a douze -ans, êtes-vous venu à Heidelberg? surtout vous y êtes-vous arrêté? car -il ne faut pas passer à Heidelberg, il faut y séjourner, il faudrait y -vivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espèce de faux -Versailles badois qu'on appelle Mannheim, insipide ville, dont les -rues semblent coupées à l'équerre dans un bloc de plâtre, et dont les -clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des -bilboquets _réussis_. En descendant du bateau à vapeur du Rhin, je suis -resté à Mannheim le temps de faire atteler ma voiture, et je me suis -enfui en hâte à Heidelberg. Faites-en autant si jamais vous venez ici. - -Heidelberg, située et comme réfugiée an milieu des arbres, à l'entrée -de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus fières que des -collines et moins âpres que des montagnes, a ses admirables ruines, -ses deux églises du quinzième siècle, sa charmante maison de 1595, à -façade rouge et à statues dorées, dite l'auberge du Chevalier de -Saint-Georges, ses vieilles tours sur l'eau, son pont et surtout sa -rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, où foisonnent les -truites, où abondent les légendes, où se hérissent les rochers, où le -flot, compliqué d'écueils, n'est qu'un inextricable réseau de -tourbillons et de courants; ravissant fleuve-torrent où l'on peut être -sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger. - -Je mène ici une vie occupée, occupée un peu au hasard, il est vrai, -mais je ne perds pas un instant, je vous assure; je hante la forêt et -la bibliothèque, cette autre forêt; et le soir, rentré dans ma chambre -d'auberge, comme votre ami Benvenuto Cellini, j'écris sur des -feuilles, qui s'en iront je ne sais où, mes aventures de la journée. - - Questa mia vita travagliata io scrivo. - -Seulement les travaux de Benvenuto, c'étaient des coups d'épée ou de -stylet, des évasions du château Saint-Ange, des combats à fer émoulu -pour le Rosso contre les disciples de Raphaël, des villes fortifiées, -des colosses entrepris, des insolences au pape ou à la duchesse -d'Etampes, des voyages de bohémien, avec ses deux élèves Paul et -Ascagne, l'hôtel de Nesle pris d'assaut et vidé par les fenêtres, -meubles et gens; et puis, çà et là, quelque chef-d'oeuvre, _qualchè -bell' opera_, comme il le dit lui-même, une Junon, une Léda, un -Jupiter d'argent haut comme François Ier, ou une aiguière d'or pour -laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de -sept mille écus de rente. - -Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous -connaissez bien, cher Louis, vous les savez par coeur, vous les avez -assez longtemps partagés; c'est une promenade solitaire dans un -sentier perdu, la contemplation d'un rayon de soleil sur la mousse, la -visite d'une cathédrale ou d'une église de village, un vieux livre -feuilleté à l'ombre d'un vieux arbre, un petit paysan que je -questionne, un beau scarabée enterreur cuirassé d'or violet, qui est -tombé par malheur sur le dos, qui se débat, et que je retourne en -passant avec le bout de mon pied; des vers quelconques mêlés à tout -cela; et puis, des rêveries de plusieurs heures devant la Roche-More -sur le Rhône, le Château-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le -Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui -se passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui -fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue -sur un ruisseau d'eau vive. - -Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilà ce que je suis: car, -pour moi, _faire_ dérive fatalement et immédiatement d'_être_. Comme on -est, on fait. - -Ici, à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces -décombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en -irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j'y avais tous -les miens, et si l'été durait un peu plus longtemps. - -Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez-moi une expression -effrontément risquée, mais qui rend ma pensée), je passe, pour faire -déjeuner mon esprit, devant la maison du chevalier de Saint-Georges. -C'est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à -croisées étroites supportant un fronton triangulaire à grosses volutes -bouclées à jour; tout au travers de ces trois étages, deux -tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la rue; -enfin, toute cette façade en grès rouge, sculptée, ciselée, fouillée, -tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas -d'arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poëte qui -bâtissait cette maison l'eut terminée, il écrivit en lettres d'or, au -milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux: _Si Jehova -non ædificet domum, frustra laborant ædificantes eam_. - -C'était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 1620, la guerre de -Trente-Ans commença par la bataille du Mont-Blanc, près de Prague, et -se continua jusqu'à la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette -longue iliade, dont Gustave-Adolphe fut l'Achille, Heidelberg, quatre -fois assiégée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut incendiée en -1635. - -Une seule maison échappa à l'embrasement, celle de 1595. - -Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le Seigneur, brûlèrent -de fond en comble. - -A la paix, l'électeur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnommé le -Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A -Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis, le comte Charles; -puis, à la branche palatine de Wittelsbach-Simmern, la branche -palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin à la guerre de Trente-Ans la -guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé -aujourd'hui à Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mélac, -lieutenant général des armées du roi de France, mit à sac la ville -palatine et n'en fit qu'un tas de décombres. - -Une seule maison survécut, la maison de 1595. - -On se hâta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans plus tard, en -1693[1], les Français revinrent; les soldats de Louis XIV violèrent à -Spire les sépultures impériales, et à Heidelberg les tombeaux -palatins. Le maréchal de Lorges mit le feu aux quatre coins de la -résidence électorale, l'incendie fut horrible, tout Heidelberg brûla. -Quand le tourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville -fut dissipé, on vit une maison, une seule debout, dans ce monceau de -cendres. - - [1] A l'occasion de ce siége, où la ville fut enlevée en douze - heures de tranchée ouverte, et qui a laissé en Allemagne un fatal - souvenir que dix siècles peut-être n'effaceront pas, il n'est pas - sans intérêt de transcrire ici quelques détails inconnus et - quelques pages curieuses extraites de la Gazette des entresols du - Louvre, déjà citée dans la lettre XVII. Il va sans dire que ces - extraits sont textuels, et que, quant aux rapprochements qu'ils - peuvent faire naître dans l'esprit du lecteur, l'auteur de ce - livre n'a eu l'intention ni de les chercher, ni de les éviter. - - _Gazette_ du 28 may. - - «Le sieur de Mélac, lieutenant général, occupe les hauteurs - au-dessus du chasteau avec douze bataillons et cinquante dragons. - Il a chassé les ennemis d'une redoute d'où l'on peut battre à - revers les ouvrages de la place. - - «On a fait une batterie de six pièces de canon de l'autre costé du - Nekre. La tranchée doit être ouverte ce soir par le marquis de - Chamilly, lieutenant général: du costé du front des ouvrages de - terre du fauxbourg, par la brigade de Picardie.» - - (Du camp devant Heidelberg, le 21 may 1693.) - - «Six cents hommes des troupes de Hesse-Cassel vinrent pour - ravitailler la place. - - «Le sieur de Mélac les fit attaquer de la manière suivante: - - «Cent hommes du régiment de Picardie, commandez par les sieurs de - Coste et Despic, marchèrent par les vignes dans la montagne. Ils - estoient suivis par cent trente du régiment de la Reyne, et - cinquante cavaliers du régiment colonel général de Mélac, et de - Lalande, qui portoient des grenadiers en croupes. La seconde - compagnie des grenadiers de la Reyne s'avança par un grand chemin - entre la montagne et la rivière, avec une pièce de canon à leur - teste, pour attaquer une traverse que les ennemis avoient faite - dans le même chemin. Cent cinquante hommes du régiment de la Reyne - soutenoient la compagnie de grenadiers: la cavalerie et les - dragons soutenoient toute l'infanterie. Et on attaqua les ennemis - de toutes parts. Ils abandonnèrent d'abord la première et la - seconde traverse. Mais ils firent ferme à la dernière. Le sieur de - Mélac alors fit avancer les grenadiers, qui attaquèrent les - ennemis en flanc, en sorte qu'ils commencèrent à lascher pié. Ils - firent encore ferme quelque temps derrière des hayes et des - vignes: mais la cavalerie les contraignit enfin à prendre la - füite. Les uns taschèrent à remonter le costeau par dedans les - vignes, et les autres se sauvèrent dans le village de Vebelingen - qui est au pié de la montagne. Néantmoins, ayant esté renforcés - par un nombre de païsans armés, ils se mirent en devoir de revenir - à la charge, mais les grenadiers les poussèrent si vivement, - qu'ils les obligèrent à prendre derechef la füite après leur avoir - tué plus de cent cinquante hommes et fait plusieurs prisonniers. - Les François n'ont eu dans cette affaire que trois hommes - blessés,--qui sont un grenadier du régiment de la Reyne, un soldat - de Picardie et un cavalier du régiment de Mélac.» - - _Gazette_ du 1er juin. - - «22 au matin. Les ennemis, se voyant pressés et enveloppés par les - batteries, voulurent abandonner le reste du fauxbourg en plein - jour. On les poussa jusqu à la porte de la ville, qu'ils - fermèrent; les grenadiers de Picardie l'enfoncèrent à coups de - hache, et, nonobstant leur grand feu, les poussèrent jusqu'à la - porte du chasteau, que les assiégés fermèrent, et laissèrent - dehors plus de cinq cents des leurs qui furent tués ou pris. - - «... Les troupes entrèrent de toutes parts dans la ville, qu'ils - pillèrent, sans que les officiers généraux pussent l'empescher. Le - chasteau demanda à capituler. Le maréchal duc de Lorges ne voulut - pas accorder de condition. Ils se rendirent à discrétion, et - sortirent le 23, au nombre de dix-huit cents hommes. Trois cents - soldats prisonniers qui avoient esté mis dans la grande église, - mirent le feu aux deux clochers, qui se communiqua à la ville, et - quoi qu'on pût faire pour l'éteindre, en brûla la grande partie. - On a trouvé quarante milliers de poudre, quantité de grenades, de - bombes, douze pièces de canons en fonte et dix de fer. Ou s'est - aussi rendu maître du pont de bateaux qu'ont fait les ennemis.» - - «Paris, 30 may 1693. Le roi partit de Compiègne le 22 du mois pour - aller coucher à Roye: le 23 il coucha à Péronne, le 24 à Cambray, - et le 25 au Quesnoy. - - «Le roy et la reyne de la Grande-Bretagne vinrent ici le 27 voir - Leurs Altesses Royales, et ils entendirent le salut au monastère - des Capucines.» - - _Gazette_ du 6 juin. - - «... La ville estoit prise, les soldats, les cavaliers et les - dragons y entrèrent de toutes parts et commencèrent à la - piller.... Les soldats ne purent estre arrestés, quelque peine que - se donnassent les officiers pour empescher les süites du désordre - et l'embrasement de la ville; quoy qu'ayant esté prise d'assaut, - elle eust pu n'être pas épargnée. Le marquis de Chamilly avoit - fait d'abord mettre les prisonniers et plusieurs bourgeois avec - leurs femmes et leurs enfants dans la grande église, comme en un - lieu de seurté. Mais ces prisonniers mirent le feu aux deux - clochers, d'où il se communiqua aux maisons de la ville et des - fauxbourgs: où il avoit esté encore mis par hasard en quelques - endroits, et s'estoit répandu presque partout, quelque soin qu'on - prist pour l'éteindre. Le sieur de Heidersdorf, qui commandoit - dans le chasteau, envoya cependant demander à capituler. Un - capucin alla plusieurs fois de part et d'autre, accompagné d'un - lieutenant-colonel et d'un magistrat. La capitulation fut conclue. - On a trouvé dix milliers de plomb en saumon, sept en balles, cinq - mille grenades chargées, cent bombes, un grand nombre d'outils. - Les troupes ont commencé depuis à démolir les fortifications du - chasteau.» - - _Même numéro._ - - Du Quesnoy, le 2 juin 1693. - - «Le 28 du mois dernier, un courrier dépesché par le maréchal duc - de Lorges apporta au roy la nouvelle de la prise de Heidelberg. Le - 31, le roy fit ses dévotions et toucha les malades. Sa Majesté - nomma l'abbé de la Luzerne à l'évesché du Cahors, et l'abbé de - Denonville à l'évesché de Comminges. Sa Majesté a donné un - canonicat de la Sainte-Chapelle au sieur Boileau, doyen de - l'église de Sens, et un autre au sieur Basire.» - - De Paris, le 6 may 1693. - - (_Sic._ Erreur, le 6 juin.) - - «Le premier de ce mois, on chanta en l'église de Notre-Dame, par - l'ordre du roy, le _Te Deum_ en actions de grâces de la réduction de - Heidelberg. Les Compagnies y assistèrent avec les cérémonies - accoutumées, et le soir, il y eut des feux dans toutes les rues.» - - Outre le sac de la ville, cette prise de Heidelberg eut un lugubre - résultat. En arrivant au camp des Impériaux à Heilbron, le général - Heidersdorf, qui avait capitulé avec le maréchal de Lorges, fut - traduit devant des juges militaires et condamné à mort. Il eut la - tête tranchée. Un capitaine et un lieutenant furent enveloppés - dans le procès qu'on lui fit, et partagèrent son sort. - -C'était encore, c'était toujours la maison de 1595. - -Aujourd'hui, la charmante façade vermeille, damasquinée d'or, toujours -vierge, intacte et fière, et seule digne de se rattacher au château -dans cet insignifiant entassement de maisons blanches qui compose à -présent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville et fait -étinceler au soleil la triomphante inscription où je lis tous les -matins en passant que Jéhova a été l'ouvrier et que Jéhova a été le -sauveur. - -Il est vrai, car il faut tout dire, et la dévotion de la renaissance -s'assaisonnait de fantaisies païennes, il est vrai que l'effet de ce -grave psaume est un peu modifié par cette ligne profane que -l'architecte a gravée au-dessus: _Præstat invicta Venus_, laquelle doit -elle-même se sentir un peu gênée par cette troisième légende dont se -couronne le fronton: _Soli. Deo. Gloria._ - -La miraculeuse maison saluée, je passe le pont et je m'en vais dans la -montagne. - -Là, je m'enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le -chemin qui se présente; je regarde, chapiteau par chapiteau, les -arbres, ces piliers de la grande cathédrale mystérieuse; et, plongé -dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la -méditation de la Bible, je cherche Dieu. - -Ami, chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l'Evangile comme dans le -paysage, la même main a écrit les mêmes choses. Quant à moi, je pense -que toutes les faces de Jéhova veulent et doivent être contemplées, et -cette idée règle et remplit toutes mes rêveries depuis vingt ans; vous -le savez, vous, Louis, qui m'aimez et que j'aime. Je pense aussi que -l'étude de la nature ne nuit en aucune façon à la pratique de la vie, -et que l'esprit qui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, parfumé -parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les flots et les arbres, -haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient -l'heure, et mieux peut-être que personne, être intelligent et éloquent -parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon -rien avec un petit morceau de tout. - -Je vais ainsi toute la journée sans trop savoir où je suis, l'oeil -le plus souvent fixé à terre, la tête courbée vers le sentier, les -bras derrière le dos, laissant tomber les heures et ramassant les -pensées quand j'en trouve. Je m'assieds dans ces excellents fauteuils -revêtus de mousse, c'est-à-dire de velours vert, que l'antique Palès -creuse au pied de tous les vieux chênes pour le voyageur fatigué; je -mets en liberté, pour ma bienvenue, comme un souverain débonnaire, -toutes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans des -filets auteur de moi; petite amnistie obscure, qui, comme toutes les -amnisties, ne fâche que les araignées. Et puis je regarde couler -au-dessous de mon trône, dans le ravin, quelque admirable ruisseau -semé de roches pointues où se fronce à mille plis la tunique d'argent -de la naïade; ou bien, si le mont n'a pas de torrent, si le vent, les -feuilles et l'herbe se taisent, si le lieu est bien calme, bien -désert, bien éloigné de toute ville, de toute maison, de toute cabane -même, je fais faire silence en moi-même à tout ce qui murmure sans -cesse en nous, et j'ouvre l'oreille aux chansons de quelque jeune -montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chèvres, -là-bas, bien loin, au-dessus ou au-dessous de moi. Rien n'est -mélancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chantée dans l'ombre -par un pauvre petit chevrier invisible, pour la solitude qui l'écoute. -Quelquefois, dans toute une grande montagne, il n'y a que la voix d'un -enfant. - -Les montagnards de ces forêts voisines de la forêt Noire ont une -espèce de chant clair-obscur qui est charmant. - -Comme je me promène tous les jours, je commence à être connu et -accepté dans les villages. Les enfants qui jouent aux soldats se -dérangent pour me laisser passer; le roulier de la vallée du Neckar me -sourit sous son feutre orné de galons d'argent à franges pendantes et -de roses artificielles; les paysans me saluent gravement avec leur -grand chapeau à la Henri IV, les jeunes filles et les vieilles femmes -me considèrent comme un passant familier, et me disent: «Goodtag.» A -propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je -traverse une rue de bourg ou de hameau, comment d'aussi jolies jeunes -filles peuvent faire d'aussi laides vieilles femmes.--Je dessine ça et -là les baraques qui ont du style. Dans ce pays dévasté par les guerres -féodales, les guerres monarchiques et les guerres révolutionnaires, -les cabanes sont construites avec des ruines de châteaux; cela fait -d'étranges édifices. L'autre jour j'ai rencontré une masure de paysan -ainsi composée: quatre murs de torchis, blanchis à la chaux, une porte -et une fenêtre sur la façade; à droite de la porte, le lion de Bavière -couronné, portant le globe et le sceptre, sculpté presque en ronde -bosse sur une large dalle de grès rouge. A gauche de la fenêtre, une -autre lame de grès rouge, grand bas-relief représentant un poing -crispé sur un billot et à demi entaillé par une hache. Au-dessus de la -hache, cette date effacée, 16..; au-dessous du billot, cette autre -date, 1731; entre les deux dates, ce mot RENOVATUM. Rien de plus -mystérieux et de plus sinistre que ce bas-relief. On ne voit pas -l'homme dont on voit le poing; on ne voit pas le bourreau dont on voit -la hache. Cette affreuse chose semble sortir d'un nuage. Les deux -bas-reliefs sont incrustés dans le mur un peu au-dessous de vieilles -lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrité et furieux vers -ce poing à moitié coupé. Maintenant, qui a apporté là ce lion? que -signifie ce hideux bas-relief? quel crime y a-t-il sous ce supplice? -Quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de compléter une -chaumière avec ce lion rugissant et cette main sanglante? Un cep de -vigne, chargé de raisins, grimpe joyeusement à travers cette sombre -énigme. - -A force de regarder, j'ai trouvé quelques caractères gravés sur le -haut du bas-relief au poing coupé; et, en dérangeant les grappes et -les feuilles, j'ai déchiffré le mot _Burg Freyheit_. - -Le même jour, c'était vers le soir, j'avais quitté à midi la ville par -le chemin dit des _Philosophes_, lequel chemin s'en va je ne sais où, -comme il sied à un chemin de philosophes, et j'étais dans un vallon -quelconque. Je me mis à gravir l'escarpement d'une haute colline par -un de ces sentiers antiques qu'on trouve souvent dans ce pays, -sentiers-escaliers, pavés de grosses roches brutes, qui ont l'air d'un -mur cyclopéen posé à plat sur le sol, attribués d'ailleurs par les -ignorants aux géants et par les savants aux Romains, c'est-à-dire -toujours aux géants. - -Le jour s'éteignait derrière moi dans la plaine du Rhin. - -C'était un de ces sinistres soleils couchants où le soleil semble -s'abîmer pour jamais dans l'ombre, écrasé sous des nuages de granit, -informe et nageant dans une immense mare de sang. - -Je montais lentement à cette lueur. - -Peu à peu elle blêmit, puis s'effaça. Quand je fus à mi-côte je me -retournai. - -Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands paysages -crépusculaires où les montagnes se traînent sur l'horizon comme -d'énormes colimaçons dont les rivières et les fleuves, pâles et vagues -sous la brume, semblent être la trace argentée. - -Le mont devenait très-âpre, l'escalier de rochers s'allongeait -indéfiniment; mais les bruyères et les jeunes châtaigniers nains -s'agitaient autour de moi avec ce murmure amical et hospitalier qui -invite le voyageur à continuer. - -Je repris donc mon ascension. - -Comme j'atteignais le sommet d'un des bas-côtés du mont, la lune, la -pleine lune, ronde et éclatante, qui se lève de cuivre dans les -plaines et d'or dans les montagnes, apparut tout à coup devant moi; -et, gravissant elle-même le long de la colline voisine, se mit à -glisser à fleur de terre dans les broussailles noires comme un disque -splendide poussé par des génies invisibles. Toute cette chaîne de -sommets et de vallées, vue à cette clarté, des marches de ce sentier -des géants, avait je ne sais quelle figure surnaturelle. - -Je commençais à avoir besoin d'aide. La lune éclairait ma route, ce -qui me convenait fort. En même temps mon ombre se mit à marcher à côté -de moi comme pour me tenir compagnie. Dix minutes après j'étais au -haut de la montagne. D'en bas je ne la croyais pas si haute. Soit dit -en passant, c'est un peu l'histoire de toutes les grandes choses vues -d'en bas. De là les jugements diminuants et étroits des petits hommes -sur les grands hommes. - -Il n'y avait dans le ciel que la lune. Ni un nuage, ni une étoile. -C'était ce grand jour de la nuit qui arrive une fois par mois. Au -sommet du mont, vaste croupe couverte de bruyères et rasée par le -vent, ce que j'avais sous les yeux n'était pas un paysage, mais une -grande carte géographique presque circulaire, estompée par la -distance et la vapeur, comme celle que dut voir Jésus-Christ quand -Satan le transporta sur la montagne pour lui offrir les royaumes de la -terre. Par parenthèse, faire une pareille proposition à celui qui se -sait Dieu et qu'on sait Dieu, offrir les royaumes de la terre à celui -qui a les royaumes du ciel c'est là un trait de stupidité, disons-le -entre nous, que j'ai peine à comprendre de la part de cette espèce de -Voltaire antédiluvien que nous appelons le diable. - -Vers le nord, la bruyère aboutissait à une forêt. Pas une chaumière, -pas une hutte de bûcheron. Une solitude profonde. - -Comme je me promenais sur cette croupe, j'aperçus à quelques pas d'un -sentier à peine distinct, sous des buissons hérissés (à propos de -buissons, le mot _horridus_ manque dans notre langue: il dit moins -qu'_horrible_ et plus que _hérissé_), j'aperçus, dis-je, une espèce de -trou vers lequel je me dirigeai. - -C'était une assez grande fosse carrée, profonde de dix ou douze pieds, -large de huit ou neuf, dans laquelle s'affaissaient des ronces -rougeâtres, et où les rayons de la lune entraient par les crevasses de -la broussaille. Je distinguais vaguement au fond un pavage à larges -dalles miné par les pluies, et sur les quatre parois une puissante -maçonnerie de pierres énormes, devenue informe et hideuse sous les -herbes et les mousses. Il me semblait voir sur le pavé quelques -sculptures frustes mêlées à des décombres, et parmi ces décombres un -gros bloc arrondi, grossièrement évasé, percé à son milieu d'un petit -trou carré, qui pouvait être un autel celtique ou un chapiteau du -sixième siècle. - -Du reste aucun degré pour descendre dans l'excavation. - -Ce n'était peut-être qu'une simple citerne, mais je vous assure que -l'heure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues -au fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage à cette -mystérieuse chambre sans escalier, enfoncée dans la terre, avec le -ciel pour plafond. - -Qu'était-ce que cette fosse singulière? Vous me connaissez: je -m'obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la -lune et le désert ne m'en disent; j'écarte les ronces avec ma canne, -je m'accroche à des sarments que je prends à poignées, et je me penche -sur cette ombre. - -En ce moment-là j'entends une voix grave et cassée prononcer -distinctement derrière moi ce mot: _Heidenloch_. - -Dans le peu d'allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie: _trou -des Païens_. - -Je me retourne. - -Personne dans la bruyère; le vent qui souffle et la lune qui éclaire. -Rien de plus. - -Seulement il me semble qu'il y a là, du côté de la forêt, à une -trentaine de pas, entre la lune et moi, une masse d'ombre, une haute -broussaille que je n'ai pas encore remarquée. - -Je crois m'être trompé, et que, comme tous ceux qui se promènent dans -les solitudes, je deviens un peu visionnaire, et je me remets à -explorer le bord de la fosse. - -Ici la voix s'élève une seconde fois, et j'entends de nouveau derrière -moi les trois syllabes étranges: _Heidenloch_. - -Pour le coup, je me retourne vivement, et à mon tour je dis à haute -voix: _Qui est là?_ - -En cet instant je crois remarquer, non sans quelque frisson -involontaire, je vous l'avoue, que la haute broussaille s'est -rapprochée de quelques pas. - -Je répète: _Qui est là?_ et, au moment où j'allais marcher résolûment à -elle, je la vois qui vient à moi, et j'en entends sortir pour la -troisième fois la voix décrépite qui dit: _Heidenloch_. - -Dans ces lieux déserts, à ces heures bizarres de la nuit, on est -tendre aux superstitions, et je vous déclare que toutes les légendes -du Rhin et du Neckar commençaient à me revenir à l'esprit et me -montaient au cerveau comme une fumée, lorsque le buisson surnaturel se -retourna. Alors ce qui était dans l'ombre fit face à la lune, et -j'aperçus une petite vieille courbée jusqu'au menton sur un bâton à -gros noeuds, presque enfouie sous un grand tas de branchages qui la -débordait de tous côtés, balayant la terre derrière elle et se -balançant au-dessus de sa tête de la manière la plus fantastique. Elle -me regardait avec ses yeux gris en répétant: _Heidenloch! Heidenloch!_ - -On eût dit une vieille dryade chassée par les bûcherons, emportant son -arbre sur son dos. - -C'était tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper -des broussailles dans la forêt, qui avait aperçu un étranger et qui -lui avait donné un renseignement, et qui maintenant regagnait sa -chaumière au clair de la lune, traînant son fagot par le sentier des -géants. - -Je l'ai remerciée par quelques kreutzers, tout en la considérant avec -admiration. Je n'ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus -énorme fagot. - -Elle m'adressa, avec un grognement reconnaissant, une affreuse grimace -gracieuse, qui était il y a cinquante ans un frais et charmant -sourire. Puis elle me tourna le dos, c'est-à-dire la broussaille; et, -au bout de quelques minutes, arrivée à la pente du mont, elle -s'enfonça dans la terre, et s'évanouit comme une apparition. Son -explication, du reste, n'expliquait rien. C'était un mot lugubre -ajouté à une chose lugubre. Voilà tout. - -Je vous avoue que je suis resté longtemps à cette place, regardant le -_trou des Païens_, qui est peut-être la tombe ouverte et vide d'un -géant, peut-être une chambre druidique, peut-être le puisard d'un camp -romain ou le réservoir pluvial de quelque couvent byzantin disparu, ou -la hideuse cave sépulcrale d'un gibet démoli, dont les parois -silencieuses ont peut-être été arrosées de sang humain, ou comblées de -squelettes, ou assourdies par la danse du sabbat tournant autour de -l'ossuaire; fosse pleine de ténèbres, dans laquelle la lune jette -aujourd'hui un rayon livide, et une vieille femme un mot sinistre. - -Quand je redescendis de la montagne, j'aperçus dans les arbres, sur un -sommet voisin, une tour en ruine à laquelle se rattache sans doute -l'excavation dont la signification est perdue aujourd'hui. - -Au reste, les païens, c'est-à-dire les Sicambres, selon les uns, et -les Romains, selon les autres, ont laissé des traces profondes dans -les traditions populaires qui se mêlent ici partout à l'histoire et -l'encombrent. A Lorch, à l'entrée du Wisperthal, il y a un autre _trou -des Païens_ aussi nommé Heidenloch. A Winkel, sur le Rhin, l'ancienne -Vinicella, il y a la _rue des Païens_, Heidengass; et à Wiesbade, -l'ancien Visibadum, il y a le _mur des Païens_, Heidenmauer. - -Je ne compte pas dans ces vestiges païens une espèce d'arche dont le -tronçon, couvert de lierre, croule dans la montagne derrière Caub, à -une lieue environ de Gutenfels, et que les paysans appellent le _pont -des Païens_, Heidenbrukke, parce qu'il me paraît évident que c'est la -ruine d'un pont bâti là par les Suédois pendant la guerre de trente -ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C'est presque -un Scipion que ce Gustave-Adolphe; et ce qu'il vient faire sur le Rhin -au dix-septième siècle, c'est la grande guerre classique, la guerre -romaine. Les mêmes stratégies que Polybe raconte dans la guerre -punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de trente -ans. - -Voilà, cher Louis, les aventures de mes promenades, et je ne m'étonne -pas vraiment que les contes et les légendes aient germé de toutes -parts dans un pays où les buissons se promènent la nuit et adressent -la parole aux passants. - -L'autre soir, au crépuscule, j'avais devant moi une haute croupe noire -et pelée, emplissant tout l'horizon et surmontée à son sommet d'une -grosse tour en ruine, isolée comme les tours maximiliennes de la -vallée de Luiz. Quatre grands créneaux, usés, ébréchés et changés en -triangles par le temps, complétaient la sombre silhouette de la tour, -et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans, -habitants actuels de cette masure, y avaient allumé dans l'intérieur -un immense feu de fagots dont le flamboiement apparaissait au dehors -aux trois seules ouvertures qu'eût la ruine: une porte cintrée en bas, -deux fenêtres en haut. Ainsi éclairée, ce n'était plus une tour, -c'était la tête noire et monstrueuse d'un effrayant Pluton ouvrant sa -gueule pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses yeux -de braise. - -A ces heures-là, quand le soleil est couché, quand la lune n'est pas -levée encore, on rencontre des vallées qui semblent encombrées -d'écroulements étranges; c'est le moment où les rochers ressemblent à -des ruines et les ruines à des rochers. - -Quelquefois l'espèce de poëte qui est en moi triomphe de l'espèce -d'antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions. - -Quelquefois je reviens le lendemain, au jour; j'explore la masure pas -à pas, et je tâche d'en constater l'âge par la saillie des -mâchicoulis, la forme des denticules ou l'écartement des ogives. - -Il y a dans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante -vallée, vallée d'archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux -châteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se -regardent; entre ces quatre donjons une pauvre vieille ville semble -s'être réfugiée avec épouvante au sommet d'une montagne conique, où -elle se pelotonne dans ses murailles et d'où elle observe depuis six -cents ans l'attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir -pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des -bourgeois de son bras d'acier. De vieilles forêts, à cette heure -chamarrées de toutes les dorures de l'automne, se penchent de toutes -parts sur cette vallée comme dans l'attente d'un combat. Il y a là, -parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins -habités par les hiboux et les écureuils. A de certaines heures cet -ensemble n'est pas un paysage, c'est une scène, et l'on attend l'heure -où les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de -nains et ces quatre géants pétrifiés, vont reprendre vie et commencer. - -Cet admirable lieu s'appelle Neckarsteinach. - -De l'un de ces quatre donjons on a fait une métairie, d'un deuxième -une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complétement -ruinés, dévastés et déserts, m'ont surtout intéressé et fait revenir -plusieurs fois. - -L'un s'appelait au douzième siècle et s'appelle encore aujourd'hui -_Schwalbennest_, ce qui veut dire le _nid d'hirondelle_. Il est en effet -posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur -une console de rocher, dans la voussure d'un énorme mont de grès -rouge. - -C'était, du temps de Rodolphe de Habsbourg, le manoir d'un effroyable -gentilhomme-bandit qu'on nommait Bligger le Fléau. Toute la vallée, de -Heilbronn à Heidelberg, était la proie de cet épervier à face humaine. - -Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n'y alla point. - -L'empereur le mit au ban de l'empire. Bligger n'en fit que rire. - -La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur -capitaine assiéger le Nid-d'Hirondelle. En trois sorties le Fléau -extermina les assiégeants. - -Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait -avec un bras de forgeron. - -Enfin le pape l'excommunia, lui et tous ses adhérents. - -Quand Bligger entendit lire au pied de sa muraille, par un des -bannerets du saint-empire, la sentence d'excommunication, il haussa -les épaules. - -Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et -la poterne murées. Tous ses hommes d'armes avaient quitté pendant la -nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues. - -Alors l'un d'eux, qui s'était caché dans la montagne, sur un rocher -d'où le regard plongeait dans l'intérieur du château, vit Bligger le -Fléau baisser la tête et marcher à pas lents dans sa cour. Il ne -rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir, -seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier. - -Au moment où le soleil se couchait derrière les collines de -Neckargemund, le formidable burgrave tomba tout de son long sur le -pavé. - -Il était mort. - -Son fils ne put relever sa famille de l'excommunication qu'en se -croisant et en rapportant de la terre sainte la tête du sultan, -laquelle figure encore aujourd'hui au milieu de l'écu d'un chevalier -de pierre, qui s'appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui -dort étendu sur un tombeau dans l'église de Steinach. - -Cette famille est aujourd'hui éteinte. - -Est-ce que ce n'est pas une belle histoire, Louis, et qui vaut tout -aussi bien la peine d'être racontée que les grandes batailles et les -mariages des rois? Il faut pourtant ramasser cela dans la mémoire du -peuple. Les historiens dédaignent ces détails. Ils disent que c'est -petit: moi, je déclare que c'est grand. Ce sont des contes de bonnes -femmes, ajoutent-ils; mais est-ce que vous connaissez rien de plus -magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes? Quant -à moi, Homère me paraît si sublime, que je range l'_Iliade_ parmi les -contes de bonnes femmes. - -A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jours-ci dans la -bibliothèque de Heidelberg, fait un aveu naïf. Voici ce qu'il écrit à -propos de Macbeth: _Multa hic fabulose affingunt; sed, quia theatris -aut fabulis milesiis sunt aptiora quam historiæ, ea omitto._ Ce que -Buchanan met ainsi entre deux parenthèses, c'est Shakspeare. - -Le peuple d'ailleurs ne s'y méprend pas. Il aime le grand, et il aime -les contes. Il exagère même volontiers les personnages de ses -légendes, et les place, par le grossissement auguste des détails, au -niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gêne pas plus -que l'histoire pour bouleverser toute la nature quand il s'agit de -solenniser un de ses héros. Lorsque le laird écossais Dunwald -assassina, dans le château de Fores, le roi Duff, il y eut des -prodiges, et le soleil se voila comme à la mort de César. - -Tant que les narrateurs de ces grandes choses s'appellent Hector Boëce -ou Hailes's, ce n'est pas de l'histoire, ce sont des contes. Le jour -où ils se nomment Homère, Virgile ou Shakspeare, c'est plus que de -l'histoire, c'est de l'épopée. - -Le Schwalbennest a encore aujourd'hui une fière et sombre mine. C'est -un donjon carré dont les deux angles tournés vers la vallée -disparaissent et s'absorbent sous des tourelles rondes à mâchicoulis; -une double circonvallation couverte de lierre l'enveloppe, et tout ce -bloc pend, comme je vous l'ai dit, accroché au flanc d'une montagne -presque en surplomb sur le Neckar. - -J'ai escaladé le sentier, jadis si redoutable, où ont ruisselé l'huile -bouillante, la poix allumée et le plomb fondu des mâchicoulis. Je suis -entré par cette poterne et par cette porte qui ont été murées, -aujourd'hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et -avec un clou j'ai gravé ces trois lignes sur une pierre du chambranle -de la porte: _Quand la porte du tombeau s'est fermée sur une famille -pour ne plus s'ouvrir, la porte de la maison s'ouvre pour ne plus se -fermer._ - -L'intérieur du burg est d'un aspect lugubre. Des racines d'arbres -soulèvent çà et là ce vieux dallage du douzième siècle, où a résonné -la colossale armure de Bligger quand le burgrave tomba roide mort sur -le pavé. La montagne, pleine de sources, continue de suinter goutte à -goutte dans la citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs -s'épanouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettées par -la pluie et rongées par la lune, sont piquées de mille trous où des -larves de papillons-spectres filent dans l'ombre leur cocon. Aucun pas -humain dans cette demeure. Aux fenêtres inaccessibles du donjon -apparaissent des châtelaines sauvages, les fougères, qui y agitent -leur éventail, et les ciguës, qui y penchent leur parasol. La grande -salle, dont le toit et les plafonds se sont effondrés, est encore -royalement décorée par treize croisées toutes grandes ouvertes sur la -vallée. Au moment où j'y étais, le soleil couchant encadrait dans -l'une d'elles un Claude Lorrain magnifique. - -L'autre donjon n'a pas de nom, n'a pas d'histoire, n'a pas de date -pour ainsi dire, n'a presque plus de forme, et est beaucoup plus -formidable encore que le Nid-d'Hirondelle. - -Si l'on oublie un instant la tour carrée qui le domine encore, ce -n'est plus un donjon, ce n'est plus une ruine, ce n'est plus une -masure, ce n'est plus un édifice ayant forme humaine (car l'homme -imprime la forme à l'édifice); c'est un bloc, une masse caverneuse, un -rocher percé comme un poumon de trous et de coecums; c'est un énorme -madrépore que pénètre et que remplit inextricablement de toutes ses -antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de -toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses trompes, de -toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant. - -Je suis entre là avec beaucoup de peine, en faisant dans les -broussailles un bruit de bête fauve. - -Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour -carrée n'a qu'une baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de -laquelle sortent encore des murs, à une hauteur d'environ quarante -pieds, les deux consoles à ourlet diamanté qui soutenaient le -pont-levis. L'archivolte pleine d'ombre de cette entrée inaccessible -est aussi pure que si la pierre était coupée d'hier. - -La seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c'est -une grosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des -angles du mur, et que j'ai aperçue en montant. Une fois engagé dans -les antres dédaléens du château écroulé, j'ai eu quelque peine à la -retrouver. Enfin j'ai avisé entre deux touffes de ronces l'embouchure -étroite d'un couloir. Je m'y suis glissé, et je suis parvenu ainsi -dans un petit carrefour singulier: c'étaient quatre cellules -oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de -la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les -quatre de l'extrémité du corridor où j'étais entré. Figurez-vous le -dedans du moule où l'on aurait fondu le pied d'un aigle colossal. Ces -quatre cellules étaient des embrasures d'onagres on de fauconneaux. Du -point où j'étais, le burgrave pouvait voir à la fois, par la première -meurtrière, à sa droite, le revers de la montagne; par la seconde, en -face de lui, le Schwalbennest; par la troisième, la ville groupée sur -la colline; et, par la quatrième, à sa gauche, les deux autres -châteaux de la vallée. Cette serre d'aigle, qui avait pour ongles -quatre machines de guerre, était l'intérieur de la tour ronde. - -Entre les quatre embrasures, tout était granit cimenté et maçonnerie -massive. J'ai dessiné le Schwalbennest vu par la meurtrière. - -Au printemps, cette ruine, changée en un prodigieux bouquet de fleurs, -doit être charmante. - -Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n'a pas même sa -légende et son spectre. Les générations d'hommes qui l'ont habité y -sont entrées tour à tour comme dans une caverne sans fond, et l'ombre -d'aucun n'en est ressortie. - -Comme j'y étais arrivé au coucher du soleil, la nuit est venue pendant -que j'y étais encore. Alors cette masure-broussaille s'est remplie peu -à peu d'un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous parle du -silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom -de Neckarsteinach. Je n'ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous -savez cet adorable tumulte qui éclate dans une futaie, en avril, au -soleil levant; de chaque feuille jaillit une note, de chaque arbre une -mélodie; la fauvette gazouille, le ramier roucoule, le chardonneret -fredonne, le moineau, ce joyeux fifre, siffle gaiement à travers le -tutti. Le bois est un orchestre. Toutes ces voix qui ont des ailes -chantent à la fois et répandent sur les collines et les prairies la -symphonie mystérieuse du grand musicien invisible. Dans le burg sans -nom, au crépuscule, c'est la même chose, devenue horrible. Tous les -monstres de l'ombre se réveillent et commencent à fourmiller. Le -vespertilio bat de l'aile, l'araignée cogne le mur avec son marteau, -le crapaud agite sa hideuse crécelle. Je ne sais quelle vie venimeuse -et funèbre rampe entre les pierres, entre les herbes, entre les -branches. Et puis, des grondements sourds, des frappements bizarres, -des glapissements, des crépitations sous les feuilles, des soupirs -faibles qu'on entend tout près de soi, des gémissements inconnus, les -êtres difformes exhalant les bruits lugubres, ce qu'on n'entend jamais -hurlé ou murmuré par ce qu'on ne voit jamais. Par moments des cris -affreux sortent tout à coup des chambres démantelées et désertes; ce -sont les chats-huants qui se plaignent comme des mourants. Dans -d'autres instants, on croit entendre marcher dans le taillis à -quelques pas de soi; ce sont des branchages fatigués qui se déplacent -d'eux-mêmes. Deux charbons ardents, tombés on ne sait de quelle -fournaise, brillent dans l'ombre au milieu des ronces; c'est une -chouette qui vous regarde. - -Je me suis hâté de m'en aller, assez mal à mon aise, ne sachant où -poser mes mains dans les ténèbres et tâtonnant à travers les pierres -du bout de ma canne. Je vous assure que j'ai eu un mouvement de joie -lorsqu'au sortir de la sombre et impénétrable voûte de végétation qui -ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoilé et splendide, -m'est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli pailleté d'or, -dans un écartement de montagnes. - -Il me semblait que je sortais d'une tombe et que je revoyais la vie. - -Le soir, après ces expéditions, je regagne la ville. Je rencontre en -chemin des groupes d'étudiants de cette grande université de -Heidelberg, nobles et graves jeunes hommes dont le visage pense déjà. -La route longe le Neckar. La cloche de l'abbaye de Neubourg tinte par -intervalles dans le lointain. Les collines jettent leurs grandes -ombres sur la rivière; l'eau étincelle au clair de lune avec le -frissonnement du paillon d'argent; de longues barques sombres passent -dans les rapides comme des flèches, ou bien il n'y a ni bateaux, ni -passants, ni maisons, la vallée est muette, la rivière est déserte, et -les rochers surgissent pêle-mêle au milieu des courants avec des -formes de crocodiles et de grenouilles géantes qui viennent respirer -le soir à fleur d'eau. - -Puisque je suis en train de soleils couchants, de crépuscules et de -clairs de lune, il faut que je vous raconte ma soirée d'avant-hier. -Pour moi, vous le savez, ces grands aspects ne sont jamais la «même -chose», et je ne me crois pas dispensé de regarder le ciel aujourd'hui -parce que je l'ai vu hier. Je continue donc ma causerie. - -Comme le jour déclinait, j'étais monté, par une belle châtaigneraie -qui domine le château de Heidelberg, sur une haute colline que l'on -appelle le petit Geissberg. Il y avait là, au douzième siècle, une -forteresse bâtie par Conrad de Hohenstauffen, comte du Saint-Empire, -duc des Francs et beau-frère de l'empereur Barberousse. Des débris de -cette forteresse, incendiée en 1278 en même temps que la ville de -Heidelberg, les Suédois firent en 1633 un retranchement en pierres -sèches; et, de nos jours, du retranchement de Gustave-Adolphe, un -paysan a fait la clôture de son champ de pommes de terre. - -La plaine du Rhin, vue du petit Geissberg, est comme l'Océan vu de la -falaise de Boisrosé. L'horizon est immense. Mannheim, Philippsburg, -les hauts clochers de Spire, une foule de villages, des forêts, des -plaines sans fin, le Rhin, le Neckar, d'innombrables îles, au fond les -Vosges. - -A droite, sur le Heiligenberg, coupe boisée qu'on appelait il y a deux -mille ans le _mont Pirus_, et il y a mille ans le _mons Abrahæ_, des -ruines qu'on aperçoit racontent la même histoire que les ruines du -donjon de Conrad sur le Geissberg. Les Romains avaient érigé là un -temple à Jupiter et un temple à Mercure; des débris de ces deux -temples, Clovis, après la bataille de Tolbiac, en 495, bâtit un palais -que les rois francs habitèrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis -le Germanique, Théodroch, abbé de Lorges, édifia une église avec la -démolition du palais de Clovis. En 1622, les impériaux, commandés par -le comte de Tilli, s'emparèrent du Heiligenberg, jetèrent bas l'abbaye -romane de Théodroch, et construisirent avec les décombres des -batteries et des épaulements sur la crête de la montagne. Aujourd'hui, -avec ces pierres qui ont été un temple à Jupiter, un palais des rois -francs, une église catholique, une batterie impériale, les paysans des -villages voisins font des cabanes. - -Je m'étais assis au haut du Geissberg, à côté d'un chèvrefeuille -sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de -Trente Ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magnifique -paysage. Quelques nuées fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur -les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du -spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel. - -Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces -ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes, -Attila, Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux, -Gustave-Adolphe, Turenne, Custines, s'y dressaient encore derrière moi -et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds -les Hohenstauffen en ruine, à ma droite les Romains en ruine; -au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les Palatins en ruine; -au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au -quinzième siècle, envahie par les protestants au seizième, aujourd'hui -partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques, -c'est-à-dire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d'enfer, -profanée, détruite; autour de cette église, une chétive ville quatre -fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et -rebâtie; hier résidence princière, aujourd'hui université et -manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d'ouvriers, -c'est-à-dire fourmilière d'enfants étudiant les ténèbres et d'hommes -travaillant le néant; devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves -toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de -pourpre, les astres toujours de diamant; à côté de moi les fleurs -toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours -frissonnants et jeunes. En ce moment-là, j'ai senti dans toute leur -immensité la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu, et il m'est -venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans -leur contemplation profonde, ces aigles qu'on aperçoit le soir -immobiles au sommet des Alpes ou de l'Atlas. - -Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il -y a une marée montante d'idées qui vous envahit peu à peu et qui -submerge presque l'intelligence. Vous dire tout ce qui a passé et -repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie -sur le Geissberg, ce serait impossible. - -Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu'on voit du sommet du -Geissberg s'ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense -lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre, -le Taunus, le Mélibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme -le Niagara, descendait de lac en lac à l'Océan. Une ancienne tradition -raconte qu'un nécroman, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir -sa liberté. Ce magicien prisonnier, c'était le Rhin captif, qui rongea -la barrière occidentale du lac afin de pouvoir s'engouffrer plus -largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commence au -Taunus et finit aux Sept-Monts. Depuis lors, le lac s'est changé en -plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils. - -Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui -ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le -premier, Bonaparte le dernier. - -Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque -périodiques, par une sorte de fatalité locale qui est dans l'air -ambiant, par la combinaison de leur situation géographique avec leur -valeur politique, il se forme des noeuds d'événements comme il se -forme des noeuds de nuages sur les hautes montagnes. - -Heidelberg est une de ces villes. - -Pour ne vous parler que de son château (car il faut bien que je vienne -à vous en entretenir, et j'aurais dû commencer par là), que -d'aventures n'a-t-il pas eues! Pendant cinq cents ans il a reçu le -contre-coup de tout ce qui a ébranlé l'Europe, et il a fini par en -crouler. Cela tient, il est vrai, à ce que le château de Heidelberg, -résidence du comte palatin, lequel n'avait au-dessus de lui que les -rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé -sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu'en les heurtant; cela -tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne -sais quelle attitude d'opposition aux puissances. Dès 1300, époque de -sa fondation, il commence par une Thébaïde; il a dans le palatin -Rodolphe et l'empereur Louis, ces deux frères dénaturés, son Etéocle -et son Polynice. Puis l'électeur va grandissant. En 1400, le palatin -Rupert II, assisté des trois électeurs du Rhin, dépose l'empereur -Wenceslas et prend sa place; cent vingt ans plus tard, en 1519, le -palatin Frédéric II fera du jeune roi Charles Ier d'Espagne l'empereur -Charles-Quint. En 1415, le comte Louis le Barbu se déclare protecteur -du concile de Constance, et emprisonne dans son château de Heidelberg -un pape, Jean XXIII, qu'il appelle, dans une lettre à l'empereur, -_votre simoniaque Balthazar Kossa_. Un siècle après, Luther se réfugie -à Mannheim, près de ce même Heidelberg, à l'ombre du palatin Frédéric. -J'omets ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un -instant, Frédéric le Victorieux, le grand Titan de Heidelberg. En -1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême -malgré l'empereur, et en 1687 le palatin Philippe-Guillaume, un -vieillard, prend le chapeau d'électeur malgré le roi de France. De là, -pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin, -la guerre de Trente Ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe; la -guerre du Palatinat, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses -formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière, -Adolphe de Nassau et Léopold d'Autriche, l'ont assiégé; Pie II y a -lancé l'excommunication; Louis XIV y a lancé la foudre. - -On pourrait même dire que le ciel s'en est mêlé. Le 23 juin 1764, la -veille du jour où Charles-Théodore devait venir habiter le château et -y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand -malheur; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine -d'années, la sévère ruine que nous admirons aujourd'hui serait, sans -aucun doute, incrustée d'un affreux damasquinage pompadour); la veille -de ce jour donc, comme les meubles du prince étaient déjà déposés à la -porte, dans l'église du Saint-Esprit, le feu du ciel tomba sur la tour -octogone, incendia la toiture, et acheva de détruire en quelques -heures ce château de cinq siècles. Déjà deux cents ans auparavant, en -1537, l'ancien palais bâti par Conrad sur le Geissberg et converti par -Frédéric II en magasin à poudre avait été touché par un éclair et -avait sauté. Chose remarquable, le même dénoûment a frappé les deux -châteaux de Heidelberg, le donjon des Hohenstauffen et le manoir des -palatins. Ils ont fini l'un et l'autre comme le songe de la tragédie, -_par un coup de tonnerre_. - -Cette jalousie sourde et voilée, dont je vous parlais tout à l'heure, -de l'électeur contre l'empereur, du comte souverain contre le césar, -se traduit et éclate visiblement jusque sur les façades du château. -Sur le palais d'Othon-Henri, l'artiste, plein de l'esprit du prince, a -mis des médaillons d'empereurs romains. Parmi ces césars il a étalé -Néron et glissé Brutus. Il a subordonné la composition de ses trois -étages à quatre statues posées fièrement au rez-de-chaussée. Ces -quatre statues sont des symboles; ce sont des demi-dieux et des -demi-rois. C'est Josué, c'est Samson, c'est Hercule, c'est David. Dans -David il n'a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a -au-dessous d'elle son inscription, qui achève d'expliquer la pensée -hautaine du palatin. Sous les pieds de Josué on lit: - - LE DUC JOSUÉ (HERZOG JOSHUA) - PAR L'AIDE DE DIEU - A FAIT PERIR - TRENTE ET UN ROIS - -Samson, dans sa légende, devient presque un électeur palatin: - - SAMSON LE FORT - ÉTAIT LE LIEUTENANT DE DIEU - ET GOUVERNA ISRAEL - DURANT VINGT ANS - -Hercule, c'est Frédéric II, qui dit, après avoir sauvé deux fois -l'Allemagne et battu les Turcs à la tête de l'armée de la -confédération germanique: - - JE SUIS HERCULE - FILS DE JUPITER - CONNU PAR MES NOBLES TRAVAUX - BIEN CONNU - -David enfin, le berger David, qui tient sa fronde d'une main et la -tête du géant de l'autre, c'est l'usurpateur légitimé par la gloire, -Frédéric le Victorieux, qui semble dire à l'empereur Adolphe: - - DAVID ÉTAIT UN JEUNE GARÇON - COURAGEUX ET PRUDENT - A L'INSOLENT GOLIATH - IL A TRANCHÉ LA TÊTE - -Goliath n'avait qu'à se tenir pour averti. - -C'était, en effet, un grand et formidable prince que l'électeur -palatin. Il tenait parmi les électeurs-ducs le même rang que -l'archevêque de Mayence parmi les électeurs-évêques. Il portait le -globe du Saint-Empire dans les solennités germaniques. Depuis -Charles-Quint il le joignait à ses armes. - -Les comtes palatins étaient volontiers lettrés, ce qui est l'ornement -et la coquetterie des vrais princes. Au quatorzième siècle Rupert -l'Ancien fondait l'Université de Heidelberg; au dix-septième le -palatin Charles était docteur de l'Université d'Oxford. Othon le -Magnanime dessinait et sculptait. Il est vrai que Othon-Henri -appartient à cet admirable seizième siècle, qui confondait dans une -vie commune le prince et l'artiste sur ses sommets éblouissants. -Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. François Ier, comme plus -tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. _Molte volte_, -dit Paul Lamozzo, _si dilettava di prendere lo stilo in mano e -esercitarsi nel disegnare e dipingere_. - -C'était aussi un prince lettré, grâce à son vieux maître Mathias -Kemnat, que ce Frédéric le Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au -quinzième siècle, le jumeau de Charles le Téméraire et dont le -vaillant duc de Bourgogne préféra l'amitié au titre de roi. L'histoire -n'a pas de figure plus fière. Il débute par l'usurpation, car son -pays avait besoin d'un homme et non d'un enfant. Il défend le -Palatinat contre l'empereur et l'archevêque de Mayence contre le pape; -il se fait excommunier trois fois; il bat la ligue des treize princes; -il prête main-forte à la hanse rhénane; il tient tête à toute -l'Allemagne; il gagne les batailles de Pfeddersheim et de Seckenheim; -il donne au margrave Charles de Bade, à l'évêque Georges de Metz, au -comte Ulrich de Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses -prisonniers le fameux _repas sans pain_; il déclare la guerre aux -burgraves-bandits et en purge le Neckar comme Barberousse et Rodolphe -de Habsburg en avaient purgé le Rhin; enfin, après avoir vécu dans un -camp, il meurt dans un cloître. Vie qui sera plus tard celle du grand -Frédéric, mort qui sera plus tard celle de Charles-Quint. - -Héros à double profil dans lequel la Providence ébauchait d'avance ces -deux grands hommes. - -Vu à vol d'oiseau, le château de Heidelberg présente à peu près la -forme d'un F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique -manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frédéric, son plus -illustre habitant. - -Le grand jambage de l'F est parallèle au Neckar et regarde la ville, -que le château domine à mi-côte. Le grand bras, qui part à angle droit -de l'extrémité supérieure du jambage, s'étend au-dessus d'un vallon -qui le sépare des montagnes de l'est. Le petit bras du milieu, -raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le château à -l'ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont -Geissberg les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet brisé. - -Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C'est un de ces édifices -où s'accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleurs. Il y a des -tours entaillées comme à Pierrefonds, des façades-bijoux comme à Anet, -des moitiés de douves tombées d'un seul morceau dans le fossé comme -au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus, comme à -la villa Pamfili, des cheminées de rois pleines de ronces comme à -Meung-sur-Loire, de la grandeur comme à Tancarville, de la grâce comme -à Chambord, de la terreur comme à Chillon. - -Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez -vous figurer avec quelle furie les Français en particulier ont ravagé -ce château de 1689 à 1693. Ils y sont revenus à trois ou quatre -reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les -entrailles des maîtresses tours; ils ont mis le feu aux toitures; ils -ont fait éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus -délicates façades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles -de ces ravissantes fenêtres du rez-de-chaussée et de la salle des -Chevaliers par où sautait la palatine afin de tâcher de _devenir homme_. -Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée -d'être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il -y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des -merveilles de beauté; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg. - -Pourtant, quelle que soit la dévastation, lorsqu'on monte au château -par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on -regrette que le grand côté tourné vers la ville, bien qu'admirablement -composé, à son extrémité ouest, d'une tour éventrée qui a été la -grosse tour; à son extrémité orientale, d'une belle tour octogone qui -a été la tour de la cloche; et, à son centre, d'un hôtel à deux -pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric IV; on -regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie. -J'avoue que j'y désirerais une ou deux brèches. Si j'avais eu -l'honneur d'accompagner M. le maréchal de Lorges dans sa sauvage -exécution de 1693, je lui aurais conseillé quelques volées de canon -qui eussent donné plus de mouvement à la ligne de la grande façade. -Quand on fait une ruine, il faut la bien faire. - -Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, si stupidement -_utilisé_ en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui -racontent chacune l'histoire d'une grande architecture. Eh bien, -lorsqu'on entre dans la cour intérieure des palatins, l'impression -n'est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est -tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles -devant les Noces de Paul Véronèse. Il semble qu'il y a dans cette cour -un immense rayonnement qui vient de tous les côtés à la fois. Tout -vous sollicite et vous réclame. Si l'on est tourné vers le palais de -Frédéric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de -cette façade touffue et sombre, à entablements largement projetés, où -se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, taillés du ciseau le plus -fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs[2]. A sa droite on a -l'exquise devanture italienne d'Othon-Henri avec ses divinités, ses -chimères et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de -molles ombres poudreuses, avec ses césars romains, ses demi-dieux -grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpté. -A sa gauche on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis le -Barbu, furieusement troué et crevassé comme par les coups de cornes -d'un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d'un porche où -s'abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit -gris données par le pape au grand empereur d'Aix-la-Chapelle, qui -vinrent au huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin et au -quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir -vu tomber le palais de Charlemagne à Ingelheim, regardent crouler le -château des palatins à Heidelberg. - - [2] Premier rang à partir du haut du palais: Charlemagne, - empereur; Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière; Louis, duc de - Bavière et premier comte palatin du Rhin; Rodolphe Ier, palatin. - Deuxième rang: Louis de Bavière, empereur; Rupert II, empereur; - Othon, roi de Hongrie; Christophe, roi de Danemark. Troisième - rang: Rupert l'Ancien, palatin; Frédéric le Victorieux, palatin; - Frédéric II, palatin; Othon-Henri, palatin. Quatrième rang: - quatre palatins: Frédéric le Pieux, Louis, Jean-Casimir, et - Frédéric IV, constructeur du palais. - - La maison palatine remontait par les femmes à Charlemagne. - -Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines -taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et l'ortie se -fait jour. - -Les deux façades de la Renaissance qui donnent tant de splendeur à -cette cour sont en grès rouge et les statues qui les couvrent sont en -grès blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs -étaient aussi de grands coloristes. Avec le temps, le grès rouge s'est -rouillé et le grès blanc s'est doré. De ces deux façades, l'une, celle -de Frédéric IV, est toute sévère; l'autre, celle d'Othon-Henri, est -toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse. -Charlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre. - -Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus on pénètre dans -leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Etrange -destinée des chefs-d'oeuvre de marbre et de pierre; un stupide -passant les défigure, un absurde boulet les anéantit; et ce ne sont -pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms. -Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes -qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. Il y a là de la -renommée pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette -illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador -inconnu a inventé le palais de Frédéric IV, un Primatice ignoré a -composé la façade d'Othon-Henri; un César Césariano, perdu dans -l'ombre, a dessiné les pures ogives à triangle équilatéral du manoir -de Louis V. Voici des arabesques de Raphaël, voici des figurines de -Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poëmes de -marbre mourront, les poëtes sont déjà morts. Ne le pensez-vous pas, -Louis? le plus amer des dénis de justice, c'est le déni de gloire, -c'est l'oubli. - -Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes? Hélas! pour le -vent qui souffle, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient -comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle qui passe, pour -la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend. - -Une chose singulière, c'est que les trois ou quatre bombardements qui -ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux -de la même manière. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont guère -brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels -qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hébé, -n'ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sont croisés sans -les atteindre autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire, -les seize chevaliers couronnés qui ont des têtes de lions pour -genouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de -Frédéric IV ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque -tous ont été blessés. Othon, l'empereur, a été balafré au visage; -Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée; Othon-Henri, -le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défiguré Frédéric le -Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deux Frédéric II, et a cassé les -reins à Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut, -près du ciel, cette royale série de statues, Charlemagne, a perdu son -globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric IV, a perdu son -sceptre. - -Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous -mutilés, et tous debout. La colère de Léopold Ier et de Louis XIV, le -tonnerre, cette colère du ciel, la Révolution française, cette colère -des peuples, ont eu beau les assaillir; tous sont là encore, défendant -leur façade, le point sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide, -la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière -grimace de lion. Au second étage, au-dessous d'un rameau vert qui a -percé l'architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre -de son casque, Frédéric le Victorieux tire à demi son épée. Le -sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Ajax offrant le -combat à Jupiter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jehovah. - -Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri -et de Frédéric IV vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit -du 21 mai 1693. M. de Lorges avait posé une batterie dans la plaine, -devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, une -troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit -Geissberg. De ces quatre points opposés, les mortiers entourant -Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans -relâche et de tous les côtés à la fois leurs longs cous de flamme dans -la cour du château; les obus fouillaient le pavé de leur crâne de fer; -les boulets ramés et les boulets rouges passaient parmi des traînées -de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV, -dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des -empereurs, cuirassés comme des scarabées, l'épée à la main, tumultueux -et terribles; tandis qu'à côté d'eux, sur l'autre façade, nus, sereins -et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les -dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette -pluie de bombes. - -Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des âmes -pétrifiées que des statues, deux seulement m'ont paru avoir perdu -quelque chose de leur fierté; c'est Louis V et Frédéric V. Il est vrai -qu'ils ne font pas partie de l'éclatante constellation de princes -semée sur le palais de Frédéric IV. Ils sont adossés dans l'ombre à -cette ruine qui a été la Grosse-Tour. - -Frédéric V est profondément accablé; il semble qu'il songe à la faute -qui a fait sa destinée. La couronne de Bohême, retirée par les -Bohémiens du front de Ferdinand d'Autriche, avait été proposée par eux -à l'électeur de Saxe, qui la refusa; puis à Charles-Emmanuel, duc de -Savoie, qui la refusa; puis à Christian IV, roi de Danemark, qui la -refusa; ils l'offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé -par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronner -à Prague en 1619; puis la guerre éclata, et il alla mourir, errant et -banni par les événements qu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme -était Elisabeth d'Angleterre, petite-fille de Marie Smart. Elle avait -apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n'était pas -Elisabeth qui épousait un trône, c'était Frédéric V qui épousait -l'exil. - -Frédéric V, dans la niche obscure où une broussaille le cache presque -entièrement, a encore sur la tête cette couronne de Bohême, d'où la -guerre de Trente Ans est sortie; mais il n'a plus les deux mains qui -l'avaient saisie. Chose étrange, une bombe suédoise les lui a coupées. - -Louis V, qui l'avoisine, n'est pas moins sombre. On dirait qu'il sait -qu'il n'y a plus de gardes dans la place d'armes, que la _tour jamais -vide_ est vide, qu'il n'y a plus de prêtres dans la chapelle, qu'il n'y -a plus de lions dans la Tour du Géant, qu'il n'y a plus d'électeurs en -Allemagne, qu'il n'y a plus de palatins à Heidelberg, et que sa -_Grosse-Tour_, qu'il avait faite, après le donjon de Bourges, la plus -haute tour de l'Europe, pend écroulée derrière lui. Il regarde -tristement le lierre qui avance peu à peu sur son visage. - -Cette grosse tour avait un pendant à l'autre extrémité de ce -palais-forteresse. C'était la _Tour de Frédéric le Victorieux_. - -Vers 1455, Frédéric Ier, voulant rendre son château inexpugnable, fit -élever une forte tour au-dessus du petit vallon qui le sépare des -montagnes au levant. Cette tour était haute de quatre-vingts pieds, -bâtie en granit et fermée de portes de fer. Le côté de sa muraille qui -regardait l'ennemi avait vingt pieds de large. Frédéric fit dresser -dans l'intérieur trois formidables batteries superposées, et scella -dans les voûtes, pour la manoeuvre des engins, d'énormes anneaux de -fer qui y pendent encore. En 1610, son arrière petit-neveu Frédéric IV -exhaussa encore cette immense tour d'un grand étage octogone.--Quand -cette prodigieuse construction fut terminée et complète, le pouce du -roi de France irrité se posa dessus et la fit éclater comme une noix. - -Aujourd'hui la _Tour de Frédéric le Victorieux_ s'appelle la _Tour -Fendue_. - -Une moitié de ce colossal cylindre de maçonnerie gît dans le fossé. -D'autres blocs lézardés se détachent du sommet et auraient croulé -depuis longtemps, mais des arbres monstrueux les ont saisis dans leurs -griffes puissantes et les retiennent suspendus au-dessus de l'abîme. - -A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jeté une ruine -ravissante; c'est l'intérieur de ce palais d'Othon-Henri, dont -jusqu'ici, cher Louis, je ne vous ai montré que la façade. Il y a là, -debout, ouvertes, livrées au premier venu, sous le soleil et sous la -pluie, sous la neige et sous le vent, sans voûte, sans lambris, sans -toit, percées comme au hasard dans des murs démantelés, douze portes -de la renaissance, douze joyaux d'orfévrerie, douze chefs-d'oeuvre, -douze idylles de pierre, auxquelles se mêle, comme sortie des mêmes -racines, une admirable et charmante forêt de fleurs sauvages dignes -des palatins, _cousule dignæ_. Je ne saurais vous dire ce qu'il y a -d'inexprimable dans ce mélange de l'art et de la réalité; c'est à la -fois une lutte et une harmonie, La nature, qui rivalise avec -Beethoven, rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des -broussailles, les broussailles font des arabesques. On ne sait -laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de la feuille vivante ou -de la feuille sculptée. - -Quant à moi, cette ruine m'a paru pleine d'un ordre divin. Il me -semble que ce palais, bâti par les fées de la renaissance, est -maintenant dans son état naturel. Toutes ces merveilleuses fantaisies -de l'art libre et farouche devaient être mal à l'aise dans ces salles -quand on y signait la paix ou la guerre, quand de sombres princes y -rêvaient, quand on y mariait des reines, quand on y ébauchait des -empereurs d'Allemagne. Est-ce que ces Vertumnes, ces Pomones et ces -Ganymèdes pouvaient comprendre quelque chose aux idées qu'ils voyaient -sortir de la tête de Frédéric IV ou V, par la grâce de Dieu, comte -palatin du Rhin, vicaire du Saint-Empire romain, électeur, duc de -Haute et Basse-Bavière? Un grand seigneur couchait dans cette chambre -avec une fille de roi sous un baldaquin ducal; maintenant il n y a -plus ni seigneur, ni fille de roi, ni baldaquin, ni plafond dans cette -chambre; le liseron l'habite et la menthe sauvage la parfume. C'est -bien. C'est mieux. Ces adorables sculptures ont été faites pour être -baisées par les fleurs et regardées par les étoiles. - -La nature, juste et sainte, fait fête à cette oeuvre, dont les -hommes ont oublié l'ouvrier. - -Outre une quantité innombrable de bassins, de grottes et de fontaines, -de pavillons et d'arcs de triomphe, outre la chapelle consacrée à -saint Udalrich, et érigée par Jules III en première chapelle de -l'Allemagne; - - Outre la grande Place d'Armes, - Les deux arsenaux, - Le Jeu de balle de l'électeur Charles, - La Ménagerie des lions, - La Volière, - La Maison des oiseaux, - La Maison du plumage, - La grande Chancellerie, - L'Hôtel des Monnaies, flanqué de quatre tourelles. - -Le château de Heidelberg contenait et soudait, dans sa magnifique -unité, huit palais de huit princes et de huit époques différentes: - -Un du quatorzième siècle, le palais du pfalzgraf Rodolphe Ier; - -Un du quinzième siècle, le palais de l'empereur Rupert; - -Trois du seizième: le palais de Louis V, le palais de Frédéric II, et -le palais d'Othon-Henri; - -Trois du dix-septième: le palais de Frédéric IV, le palais de Frédéric -V, et le palais d'Elisabeth. - -Sa ruine se compose aujourd'hui de toutes ces ruines. - -Sans compter les tourelles, les gloriettes et les lanternes-escaliers -du dedans, il y avait neuf tours extérieures: - - La tour Charles, - La Rondelle, - La Grosse Tour, - La tour de Frédéric le Victorieux, - La tour Jamais-Vide, - La tour de Communication, - La tour du Géant, - La Tour Octogone, - -et cette tour de la Librairie, qui a renfermé la _Bibliothèque -palatine_ du Vatican, et dont, en 1622, les manuscrits grecs et les -missels byzantins servirent de litière, faute de paille, aux chevaux -de l'armée impériale. - -Cinq de ces tours subsistent encore: - - La tour de la Librairie, - La Tour Octogone, - La Grosse Tour, - La Tour Fendue, - Et la tour du Géant, la seule qui soit carrée. - -Bizarre destinée! ce prodigieux palais, qui a été le théâtre des fêtes -et des guerres, qui a été la demeure des comtes du Rhin et des ducs de -Bavière, des rois de Bohême et des empereurs d'Allemagne, n'est plus -aujourd'hui que l'enveloppe compliquée d'un tonneau. - -Le souterrain de Tournus est une église, le souterrain de Saint-Denis -est un sépulcre, le souterrain de Heidelberg est une cave. - -Quand on a traversé ces décombres grandioses, cet écroulement épique, -ces salles d'armes démolies, ces palais pleins de mousses, de ronces, -d'ombre et d'oubli, ces tours qui ont chancelé comme des hommes ivres -et qui sont tombées comme des hommes morts, ces vastes cours où, il y -a deux cents ans à peine, le lansquenet se tenait debout sur le -perron, la pique haute, tout ce grand édifice et toute cette grande -histoire, un homme vient à vous avec une lanterne, vous ouvre une -porte basse, vous montre un escalier sombre, et vous fait signe de -descendre. On descend, la voûte est obscure, la crypte est recueillie, -les soupiraux jettent un demi-jour religieux, on s'attend aux tombeaux -des palatins, on trouve une grosse tonne, une fantaisie -pantagruélique, un trône pour un Ramponneau colossal. Quand on -aperçoit cette chose étrange, on croit entendre dans les ténèbres de -cette ruine l'immense éclat de rire de Gargantua. - -Le Gros Tonneau dans le manoir de Heidelberg, c'est Rabelais logé chez -Homère. - -Le Gros Tonneau, couché sur le ventre dans la vaste cave qui l'abrite, -présente l'aspect d'un navire sous la cale. Il a vingt-quatre pieds de -diamètre et trente-trois pieds de long. Il porte à sa face antérieure -un écusson rocaille où est sculpté le chiffre de l'électeur -Charles-Théodore. Deux escaliers à deux étages serpentent à l'entour -et montent jusqu'à une plate-forme posée sur son dos. Il contient deux -cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles -bouteilles; d'où il suit qu'il y a dans la grosse tonne de Heidelberg -cinq cent soixante-six mille quatre cents bouteilles ordinaires. On la -remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et -on la vidait avec une pompe qui est encore là suspendue au mur. Celte -futaille-monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première -fois qu'elle fut remplie, l'électeur dansa avec sa cour sur la -plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide. - -Le vin s'y améliorait. - -Au reste, cette tonne n'est pas l'ancien Gros Tonneau de Heidelberg, -couvert de si curieuses sculptures et construit en 1595 par l'électeur -Jean-Casimir, pour solenniser je ne sais quelle réconciliation de -luthériens et de calvinistes. Charles-Théodore l'a fait démolir vers -1750 pour bâtir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orné. - -Outre le gros tonneau, les caveaux du château palatin, dont les -profondeurs s'ouvrent de toutes parts comme des antres, renfermaient -ce qu'on appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n'avaient -guère que la hauteur d'un premier étage. Il y en avait dix ou douze. -Il n'en reste plus qu'un, qu'on m'a montré dans sa cellule, à -quelques pas de la grande tonne. Il ne contenait que le cinquième du -Gros Tonneau. C'est un fort bel assemblage de douves en bois de chêne, -fabriqué au temps de Louis XIII, orné par les électeurs palatins de -l'écusson de Bavière et de trois têtes de lions sur chacune de ses -faces, et par les soldats français de quelques coups de hache. C'était -en 1799. Le tonneau était plein de vin du Rhin, nos soldats voulurent -l'enfoncer. Le tonneau tint bon. Ils avaient brisé les murailles de la -citadelle, ils ne purent faire brèche au tonneau. - -Ce petit tonneau est vide depuis 1800. - -En se promenant dans l'ombre que jette la grosse tonne, on aperçoit -tout à coup, derrière des madriers qui l'étançonnent, une singulière -statue de bois sur laquelle un soupirail jette un rayon blafard. C'est -une espèce de petit vieillard jovial, grotesquement accoutré, à côté -duquel une grossière horloge pend accrochée à un clou. Une ficelle -sort de dessous cette horloge, vous la tirez, l'horloge s'ouvre -brusquement, et laisse échapper une queue de renard qui vient vous -frapper le visage. Ce petit vieillard, c'est un bouffon de cour; cette -horloge, c'est sa bouffonnerie. - -Voilà la seule chose qui palpite et remue encore dans le château de -Heidelberg, la farce d'un bouffon de roi. Là-haut, dans les décombres, -Charlemagne n'a plus de sceptre, Frédéric le Victorieux n'a plus de -tour, le roi de Bohème n'a plus de bras, Frédéric II n'a plus de tête, -le royal globe de Frédéric V a été brisé dans sa main par un boulet, -cet autre globe royal; tout est tombé, tout a fini, tout s'est éteint, -hormis ce bouffon. Il est encore là, lui, il est debout, il respire, -il dit: «Me voici!» Il a son habit bleu, son gilet extravagant, sa -perruque de fou mi-partie verte et rouge; il vous regarde, il vous -arrête, il vous tire par la manche, il vous fait sa grosse pasquinade -stupide, et il vous rit au nez. A mon sens, ce qu'il y a de plus -lugubre et de plus amer dans cette ruine de Heidelberg, ce ne sont pas -tous ces princes et tous ces rois morts, c'est ce bouffon vivant. - -C'était le fou du palatin Charles-Philippe. Il s'appelait PERKEO. Il -était haut de trois pieds six pouces, comme sa statue, au-dessous de -laquelle son nom est gravé. Il buvait quinze doubles bouteilles de vin -du Rhin par jour. C'était là son talent. Il faisait beaucoup rire, -vers 1710, l'électeur palatin de Bavière et l'empereur d'Allemagne, -ces ombres qui passaient alors. - -Un jour que plusieurs princes étrangers étaient chez le palatin, on -mesura Perkeo à l'un de ces grands grenadiers de Frédéric Ier, roi de -Prusse, lesquels, bottés à talons hauts et coiffés de leurs immenses -bonnets à poil, étaient obligés de descendre les escaliers des palais -à reculons. Le fou dépassait à peine la botte du grenadier. _Cela fit -très-fort rire_, dit un narrateur du temps. Pauvres princes d'une -époque décrépite, occupés de nains et de géants, et oubliant les -hommes! - -Quand Perkeo n'avait pas bu ses quinze bouteilles, on le fouettait. - -Au fond, dans la gaieté grimaçante de ce misérable, il y avait -nécessairement du sarcasme et du dédain. Les princes, dans leur -tourbillon, ne s'en apercevaient pas. Le rayonnement splendide de la -cour palatine couvrait les lueurs de haine qui éclairaient par -instants ce visage; mais aujourd'hui, dans l'ombre de ces ruines, -elles reparaissent; elles font lire distinctement la pensée secrète du -bouffon. La mort, qui a passé sur ce rire, en a ôté la facétie et n'y -a laissé que l'ironie. - -Il semble que la statue de Perkeo raille celle de Charlemagne. - -Il ne faut pas retourner voir Perkeo. La première fois il attriste, -la seconde fois il effraye. Rien de plus sinistre que le rire -immobile. Dans ce palais désert, près de ce tonneau vide, on songe à -ce pauvre fou battu par ses maîtres quand il n'était pas ivre, et ce -masque hideusement joyeux fait peur. Ce n'est même plus le rire d'un -bouffon qui se moque, c'est le ricanement d'un démon qui se venge. -Dans cette ruine pleine de fantômes, Perkeo aussi est un spectre. - -Pardon, cher Louis, si je profite de la transition; mais, à propos de -fantômes, je puis bien vous parler de revenants. Il y en a, dit-on, et -beaucoup, dans le manoir de Heidelberg. Ils s'y promènent dans les -nuits de pleine lune et dans les nuits d'orage. Tantôt c'est Jutha, la -femme d'Anthyse, duc des Francs, qui s'assied, pâle et couronnée, sous -les petites ogives de la gloriette de Louis le Barbu. Tantôt ce sont -les deux francs-juges, deux chevaliers noirs qu'on voit marcher à côté -de la statue de Jupiter, sur la frise inaccessible du palais -d'Othon-Henri. Tantôt ce sont les musiciens bossus, démons familiers -qui sifflent des airs sataniques dans les combles de la chapelle. -Tantôt c'est la Dame Blanche qui passe sous les voûtes, et dont on -entend la voix. C'est cette dame blanche qui apparut, dit-on, en 1655, -dans le rittersaal d'Othon-Henri au comte Frédéric de Deux-Ponts et -lui prédit la chute du Palatinat. Du temps des palatins, elle se -montrait chaque fois qu'un des souverains du pays devait mourir. Elle -ne revient pas pour les grands-ducs de Bade. Il paraît qu'elle ne -reconnaît point le traité de Lunéville. - -Voilà, cher Louis, les diables que les touristes cherchent dans ce -vieux palais. Quant à moi, je dois en convenir, je n'y ai vu d'autres -diables, et même d'autres touristes, qu'un jour, vers midi, deux de -ces immenses ramoneurs de la forêt Noire, lesquels étaient venus -visiter en artistes et en connaisseurs la phénoménale cheminée des -palatins, et s'extasiaient dessous, et qui, tout noirs, avec leurs -dents blanches, agitant de leurs deux bras ce vaste manteau qu'ils -portent en châle, avaient l'air de deux grandes chauves-souris de -l'Odéon mettant en scène Robin des Bois dans les ruines de Heidelberg. - -Aucun genre de dévastation n'a manqué à ce château. Jusqu'ici je vous -ai parlé de M. de Tilli, du comte de Birkenfeld, du maréchal de -Lorges, de l'empereur d'Allemagne et du roi de France, des grands -démolisseurs. Je ne vous ai rien dit des petits. Quand on regarde la -trace des lions, on n'aperçoit pas celle des rats. Heidelberg a eu -pourtant ses rats. Les ravageurs infimes, les architectes officiels, -se sont rués sur ce monument comme s'il était en France, comme s'il -était à Paris. Des invalides qu'on y avait logés ont mutilé le vieil -édifice avec une haine de ruine à ruine. Ils ont complétement démoli -deux frontons sur quatre dans la chambre à coucher d'Othon-Henri. Des -Anglais ont brisé à coups de marteau, pour les emporter, les -cariatides-pilastres de la salle à manger. Un architecte, chargé de -construire un conduit d'eau de Heidelberg à Mannheim, a jeté bas les -voûtes de la salle des chevaliers, afin de faire avec les briques du -ciment pour ses aqueducs. Vous vous souvenez que notre grille de la -Place-Royale, monument rare et complet de la serrurerie du -dix-septième siècle, cette bonne vieille grille dont parle madame de -Sévigné, qui avait vu passer les _oiseaux des Tournelles_, qu'avaient -coudoyée Corneille allant chez Marion de Lorme et Molière allant chez -Ninon de Lenclos, a été vendue cette année, devant ma porte, _cinq -sous la livre_. Eh bien, cher Louis, les niais quelconques qui ont -fait cette bêtise ne l'ont pas même inventée. Les niais créateurs de -la chose étaient de Heidelberg; eux ne sont que les niais plagiaires. -Il y avait autour du perron d'Othon-Henri une admirable rampe de fer -de la Renaissance. Les architectes de la ville l'ont fait vendre _au -poids et à moins de six liards la livre_. Je cite le texte même du -marché. Qu'en dites-vous? Ces six liards-là valent bien nos cinq sous. - - * * * * * - -Vous m'avez oublié sans doute sur la colline du petit Geissberg, où -j'étais quand je me suis mis à vous parler du château de Heidelberg; -et je m'y suis oublié moi-même, tant j'y avais été saisi d'une rêverie -profonde. La nuit était venue, des nuées s'étaient répandues sur le -ciel, la lune était montée presque au zénith, que j'étais encore assis -sur la même pierre, regardant les ténèbres que j'avais autour de moi -et les ombres que j'avais en moi. Tout à coup le clocher de la ville a -sonné l'heure sous mes pieds, c'était minuit: je me suis levé et je -suis redescendu. Le chemin qui mène à Heidelberg passe devant les -ruines. Au moment ou j'y arrivais, la lune, voilée par des nuages -diffus et entourée d'un immense halo, jetait une clarté lugubre sur ce -magnifique amas d'écroulements. Au delà du fossé, à trente pas de moi, -au milieu d'une vaste broussaille, la Tour Fendue, dont je voyais -l'intérieur, m'apparaissait comme une énorme tête de mort. Je -distinguais les fosses nasales, la voûte du palais, la double arcade -sourcilière, le creux profond et terrible des yeux éteints. Le gros -pilier central avec son chapiteau était la racine du nez. Des cloisons -déchirées faisaient les cartilages. En bas, sur la pente du ravin, les -saillies du pan de mur tombé figuraient affreusement la mâchoire. Je -n'ai de ma vie rien vu de plus mélancolique que cette grande tête de -mort posée sur ce grand néant qui s'appelle le Château des Palatins. - -La ruine, toujours ouverte, est déserte à cette heure. L'idée m'a pris -d'y entrer. Les deux géants de pierre qui gardent la Tour Carrée m'ont -laissé passer. J'ai franchi le porche noir sous lequel pend encore la -vieille herse de fer, et j'ai pénétré dans la cour. La lune avait -presque disparu sous les nuées. Il ne venait du ciel qu'une clarté -blême. - -Louis, rien n'est plus grand que ce qui est tombé. Cette ruine, -éclairée de cette façon, vue à cette heure, avait une tristesse, une -douceur et une majesté inexprimables. Je croyais sentir dans le -frissonnement à peine distinct des arbres et des ronces le ne sais -quoi de grave et de respectueux. Je n'entendais aucun pas, aucune -voix, aucun souffle. Il n'y avait dans la cour ni ombres ni lumières; -une sorte de demi-jour rêveur modérait tout, éclairait tout et voilait -tout. L'enchevêtrement des brèches et des crevasses laissait arriver -jusqu'aux recoins les plus obscurs de faibles rayons de lune; et dans -les profondeurs noires, sous des voûtes et des corridors -inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvoir lentement. - -C'était l'heure où les façades des vieux édifices abandonnés ne sont -plus des façades, mais des visages. - -Je m'avançais sur le pavé inégal et montueux sans oser faire de bruit, -et j'éprouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gêne -étrange, ce sentiment indéfinissable que les anciens appelaient -l'_horreur des bois sacrés_. Il y a une sorte de terreur insurmontable -dans le sinistre mêlé au superbe. - -Cependant j'ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron -sans rampe et je suis entré dans le vieux palais sans toit -d'Othon-Henri. Vous allez rire peut-être; mais je vous assure que -marcher la nuit dans des chambres qui ont été habitées par des -hommes, dont les portes sont décorées, dont les compartiments ont -encore leur signification distincte; se dire: «Voici la salle à -manger, voici la chambre à coucher, voici l'alcôve, voici la -cheminée,» et de sentir l'herbe sous ses pieds, et voir le ciel -au-dessus de sa tête, c'est effrayant. Une chambre qui a encore la -figure d'une chambre, et dont le plafond a été enlevé par une main -invisible comme le couvercle d'une boîte, devient une chose lugubre et -sans nom. Ce n'est plus une maison, ce n'est pas une tombe. Dans un -tombeau on sent l'âme de l'homme; dans ceci on sent son ombre. - -Au moment où j'allais passer du vestibule dans la salle des -chevaliers, je me suis arrêté. Il y avait là un bruit singulier -d'autant plus distinct, qu'un silence sépulcral remplissait le reste -de la ruine. C'était une sorte de râlement faible, strident, continu, -mêlé par instants d'un petit martellement sec et rapide, qui tantôt -paraissait venir du fond des ténèbres, d'un point éloigné du taillis -ou de l'édifice, tantôt semblait sortir de dessous mes pieds, d'entre -les fentes du pavé. D'où venait ce bruit? de quel être nocturne -était-ce le cri ou le frappement? je l'ignore, mais cela ressemblait -au grincement d'un métier, et je ne pouvais m'empêcher de songer, en -l'écoutant, à ce hideux fileur de légendes qui file la nuit dans les -ruines de la corde pour les gibets. - -Du reste, rien, personne, aucun être vivant. La salle était déserte -comme tout le palais. J'ai heurté le pavé de ma canne, le bruit a -cessé, puis a recommencé un moment après. J'ai heurté encore, il a -cessé, puis il a recommencé. D'ailleurs je n'ai rien vu qu'une grande -chauve-souris effrayée, que le choc de ma canne sur la dalle avait -fait sortir d'une des consoles sculptées de la muraille, et qui -promenait au-dessus de ma tête ce funèbre vol circulaire qui semble -fait pour l'intérieur des tours effondrées. - -Vous dirai-je tout? pourquoi non? n'êtes-vous pas l'homme qui -comprenez tous les rêves de l'esprit? Il me semblait que je gênais -quelqu'un dans cette ruine. Qui? Je l'ignore. Mais il est certain que -je troublais un mystère. La nuit était là, seule; je l'avais dérangée. -Tons les habitants surnaturels de cette royale masure fixaient à la -fois sur moi leur prunelle vague et effarée. Les tritons, les satyres, -les sirènes à double queue, l'Amour ailé qui joue depuis trois siècles -avec une guirlande sur le seuil de la salle des chevaliers, les deux -Victoires nues que les invalides ont mutilées, les cariatides cachées -sous des arbustes de pourpre, les chimères qui tiennent des anneaux -dans leurs dents, les naïades qui écoutent tomber l'eau de pierre de -leur urne, avaient je ne sais quoi d'irrité et de triste; le rictus -des mascarons prenait une expression étrange; une lueur faisait -saillir lugubrement dans l'ombre cette sombre Isis du vestibule à -laquelle les pluies qui la rongent et l'estompent ont donné le sourire -indéfinissable des figures de Prudhon; deux sphinx casqués, à mamelles -de femme et à oreilles de faune, paraissaient chuchoter à voix basse -en me regardant, _transversa tuentes_; et je croyais entendre respirer -les lions de la cheminée sous la broussaille où ils se sont tapis -depuis que le pied du palatin pensif ne se pose plus sur leur crinière -de marbre. Quelque chose d'immobile et de terrible palpitait autour de -moi sur toutes ces murailles, et chaque fois que je m'approchais d'une -porte ténébreuse ou d'un coin brumeux, j'y voyais vivre un regard -mystérieux. - -Etes-vous visionnaire comme moi? avez-vous éprouvé cela? Les statues -dorment le jour, mais la nuit elles se réveillent et deviennent -fantômes. - -Je suis sorti du palais d'Othon et je suis rentré dans la cour, -toujours poursuivi par le petit bruit bizarre que faisait un veilleur -quelconque dans la salle des chevaliers. - -Au moment où je venais de redescendre le perron, la lune a surgi tout -à coup pure et brillante dans une large déchirure des nuages; le -palais à double fronton de Frédéric IV m'est apparu subitement, -magnifique, éclairé comme en plein jour, avec ses seize géants pâles -et formidables; tandis qu'à ma droite la façade d'Othon, dressée toute -noire sur le ciel lumineux, laissait échapper d'éblouissants rayons de -lune par ses vingt-quatre fenêtres à la fois. - -Je vous ai dit _éclairé comme en plein jour_; j'ai tort, c'était tout -ensemble plus et moins. La lune dans les ruines est mieux qu'une -lumière, c'est une harmonie. Elle ne cache aucun détail et elle -n'exagère aucune cicatrice; elle jette un voile sur les choses brisées -et ajoute je ne sais quelle auréole brumeuse à la majesté des vieux -édifices. Il vaut mieux voir un palais ou un cloître écroulé la nuit -que le jour. La dure clarté du soleil fatigue les ruines et importune -la tristesse des statues. - -A leur tour, ces ombres des empereurs et des palatins m'ont regardé; -_simulacra_. Chose singulière, il m'avait semblé, l'instant -d'auparavant, que les sirènes, les nymphes et les chimères me -regardaient avec colère; il me semblait maintenant que tous ces vieux -princes redoutables attachaient sur moi, chétif passant, un oeil bon -et hospitalier. Quelques-uns paraissaient encore plus grands sous le -rayonnement fantastique de la lune. L'un d'eux, qui a été atteint et à -demi renversé par une bombe, Jean-Casimir, adossé à la muraille, avec -sa face blême, son nez aquilin et sa longue barbe, avait l'air de -Henri IV exhumé. - -Je suis sorti du palais par le jardin, et en redescendant je me suis -encore arrêté un instant sur une des terrasses inférieures. Derrière -moi, la ruine, cachant la lune, faisait à mi-côte un gros buisson -d'ombre d'où jaillissaient dans toutes les directions à la fois de -longues lignes sombres et lumineuses rayant le fond vague et vaporeux -du paysage. Au-dessous de moi gisait Heidelberg assoupie, étendue au -fond de la vallée le long de la montagne, toutes lumières éteintes, -toutes portes fermées; sous Heidelberg j'entendais passer le Neckar, -qui semblait parler à demi-voix à la colline et à la plaine; et les -pensées qui m'avaient rempli toute la soirée, le néant de l'homme dans -le passé, l'infirmité de l'homme dans le présent, la grandeur de la -nature et l'éternité de Dieu, me revenaient toutes ensemble, comme -représentées par une triple figure, tandis que je descendais à pas -lents dans les ténèbres, entre cette rivière toujours éveillée et -vivante, cette ville endormie et ce palais mort. - - -_POST-SCRIPTUM_ - - Carlsrühe, novembre. - -Cher Louis, voilà cette lettre interminable finie. Louez Dieu et -pardonnez-moi. Ne lisez pas l'in-folio que je vous envoie, mais venez -voir Heidelberg. - -Je viens de faire une magnifique tournée dans la Berg-Strasse. J'ai eu -de la boue et de la neige, mais vous savez que je suis un peu -montagnard. J'ai seulement beaucoup souffert, non du froid, mais des -poêles. Figurez-vous que, depuis que je suis en Allemagne, je n'ai pas -encore pu réussir à me procurer un feu de cheminée, un tison allumé, -un fagot flambant. Ils n'ont que d'affreux poêles dont tes tuyaux se -tordent dans les chambres comme des serpents. Il sort de là une -vilaine chaleur traître qui vous fait bouillir la tête et vous glace -les pieds. Ici on ne se chauffe pas, on s'asphyxie. - -A ce petit inconvénient près,--l'asphyxie soir et matin,--le pays est -vraiment admirable. Il pleut toute la nuit; j'entends, tout en -dormant, les averses faire rage contre mes vitres; je m'attends à -d'horribles journées mouillées; mais, je ne sais comment cela se fait, -le matin les nuées se déchirent, les brumes s'envolent, et je vois -les plus belles choses du monde. - - Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane. - -Adieu, cher ami. A bientôt. Dans quelques semaines je serrerai votre -bonne main. Aimez-moi. - - - - -1839 - - - - -LETTRE XXIX - -STRASBOURG. - - Ce qu'on voit d'une fenêtre de la _Maison-Rouge_.--Parallèle entre - le postillon badois et le postillon français, où l'auteur ne se - montre pas aveuglé par l'amour-propre national.--Une nuit - horrible.--Nouvelle manière d'être tiré à quatre - chevaux.--Description complète et détaillée de la ville de - Sézanne.--Peinture approfondie et minutieuse de - Phalsbourg.--Vitry-sur-Marne.--Bar-le-Duc.--L'auteur fait des - platitudes aux naïades.--Tout être a l'odeur de ce qu'il - mange.--Théorie de l'architecture et du climat.--Haute - statistique à propos des confitures de Bar.--L'auteur songe à - une chose qui faisait la joie d'un - enfant.--Paysages.--Ligny.--Toul.--La cathédrale.--L'auteur dit - son fait à la cathédrale d'Orléans.--Nancy.--Croquis galant de - la place de l'Hôtel-de-Ville.--Théorie et apologie du - rococo.--Réveil en malle-poste au point du jour.--Vision - magnifique.--La côte de Saverne.--Paragraphe qui commence dans - le ciel et qui finit dans un plat à barbe.--Les paysans.--Les - routiers.--Wasselonne.--La route tourne.--Apparition du - Munster. - - - Strasbourg, août. - -Me voilà à Strasbourg, mon ami. J'ai ma fenêtre ouverte sur la place -d'Armes. J'ai à ma droite un bouquet d'arbres, à ma gauche le Munster, -dont les cloches sonnent à toute volée en ce moment; devant moi, au -fond de la place, une maison du seizième siècle, fort belle, quoique -badigeonnée en jaune avec contrevents verts; derrière cette maison, -les hauts pignons d'une vieille nef, où est la bibliothèque de la -ville; au milieu de la place, une baraque en bois d'où sortira, -dit-on, un monument pour Kléber; tout autour, un cordon de vieux -toits assez pittoresques; à quelques pas de ma fenêtre, une -lanterne-potence, au pied de laquelle baragouinent quelques gamins -allemands, blonds et ventrus. De temps en temps, une svelte chaise de -poste anglaise, calèche ou landau, s'arrête devant la porte de la -_Maison-Rouge_,--que j'habite,--avec son postillon badois. Le postillon -badois est charmant; il a une veste jaune vif, un chapeau noir verni à -large galon d'argent, et porte en bandoulière un petit cor de chasse -avec une énorme touffe de glands rouges au milieu du dos. Nos -postillons, à nous, sont hideux; le postillon de Longjumeau est un -mythe; une vieille blouse crottée avec un affreux bonnet de coton, -voilà le postillon français. Maintenant, sur le tout, postillon -badois, chaise de poste, gamins allemands, vieilles maisons, arbres, -baraques et clocher, posez un joli ciel mêlé de bleu et de nuages, et -vous aurez une idée du tableau. - -J'ai eu, du reste, peu d'aventures; j'ai passé deux nuits en -malle-poste, ce qui m'a laissé une haute idée de la solidité de notre -machine humaine. C'est une horrible chose qu'une nuit en malle-poste. -Au moment du départ, tout va bien, le postillon fait claquer son -fouet, les grelots des chevaux babillent joyeusement, on se sent dans -une situation étrange et douce, le mouvement de la voiture donne à -l'esprit de la gaieté et le crépuscule de la mélancolie. Peu à peu la -nuit tombe, la conversation des voisins languit, on sent ses paupières -s'alourdir, les lanternes de la malle s'allument, elle relaye, puis -repart comme le vent, il fait tout à fait nuit, on s'endort, c'est -précisément ce moment-là que la route choisit pour devenir affreuse; -les bosses et les fondrières s'enchevêtrent; la malle se met à danser. -Ce n'est plus une route, c'est une chaîne de montagnes avec ses lacs -et ses crêtes, qui doit faire des horizons magnifiques aux fourmis. -Alors deux mouvements contraires s'emparent de la voiture et la -secouent avec rage comme deux énormes mains qui l'auraient empoignée -en passant: un mouvement d'avant en arrière et d'arrière en avant, et -un mouvement de gauche à droite et de droite à gauche,--le tangage et -le roulis. Il résulte de cette heureuse complication que toute -secousse se multiplie par elle-même à la hauteur des essieux, et -qu'elle monte à la troisième puissance dans l'intérieur de la voiture; -si bien qu'un caillou gros comme le poing vous fait cogner huit fois -de suite la tête au même endroit, comme s'il s'agissait d'y enfoncer -un clou. C'est charmant. A dater de ce moment-là, on n'est plus dans -une voiture, on est dans un tourbillon. Il semble que la malle soit -entrée en fureur. La confortable malle inventée par M. Conte se -métamorphose en une abominable patache, le fauteuil-Voltaire n'est -plus qu'un infâme tape-cul. On saute, on danse, on rebondit, on -rejaillit contre son voisin,--tout en dormant. Car c'est là le beau de -la chose, on dort. Le sommeil vous tient d'un côté, l'infernale -voiture de l'autre. De là un cauchemar sans pareil. Rien n'est -comparable aux rêves d'un sommeil cahoté. On dort et l'on ne dort pas, -on est tout à la fois dans la réalité et dans la chimère. C'est le -rêve amphibie. De temps en temps on entr'ouvre la paupière. Tout a un -aspect difforme, surtout s'il pleut, comme il faisait l'autre nuit. Le -ciel est noir, ou plutôt il n'y a pas de ciel, il semble qu'on aille -éperdument à travers un gouffre; les lanternes de la voiture jettent -une lueur blafarde qui rend monstrueuse la croupe des chevaux; par -intervalles, de farouches tignasses d'ormeaux apparaissent -brusquement dans la clarté, et s'évanouissent; les flaques d'eau -petillent et frémissent sous la pluie comme une friture dans la poêle; -les buissons prennent des airs accroupis et hostiles; les tas de -pierres ont des tournures de cadavres gisants; on regarde vaguement; -les arbres de la plaine ne sont plus des arbres, ce sont des géants -hideux qu'on croit voir s'avancer lentement vers le bord de la route; -tout vieux mur ressemble à une énorme mâchoire édentée. Tout à coup un -spectre passe en étendant les bras. Le jour, ce serait tout bonnement -le poteau du chemin, et il vous dirait honnêtement: _Route de -Coulommiers à Sézanne._ La nuit, c'est une larve horrible qui semble -jeter une malédiction au voyageur. Et puis, je ne sais pourquoi on a -l'esprit plein d'images de serpents; c'est à croire que des couleuvres -vous rampent dans le cerveau; la ronce siffle au bord du talus comme -une poignée d'aspics; le fouet du postillon est une vipère volante qui -suit la voiture et cherche à vous mordre à travers la vitre; au loin, -dans la brume, la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa -qui digère, et prend dans les grossissements du sommeil la figure d'un -dragon prodigieux qui entourerait l'horizon. Le vent râle comme un -cyclope fatigué, et vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui -travaille avec douleur dans les ténèbres.--Tout vit dans cette vie -affreuse que les nuits d'orage donnent aux choses. - -Les villes qu'on traverse se mettent aussi à danser, les rues montent -et descendent perpendiculairement, les maisons se penchent pêle-mêle -sur la voiture, et quelques-unes y regardent avec des yeux de braise. -Ce sont celles qui ont encore des fenêtres éclairées. - -Vers cinq heures du matin, on se croit brisé; le soleil se lève, on -n'y pense plus. - -Voilà ce que c'est qu'une nuit en malle-poste, et je vous parle ici -des nouvelles malles, qui sont d'ailleurs d'excellentes voitures le -jour, quand la route est bonne,--ce qui est rare en France. - -Vous pensez bien, cher ami, qu'il me serait difficile de vous donner -idée d'un pays parcouru de cette manière. J'ai traversé Sézanne, et -voici ce qui m'en reste: une longue rue délabrée, des maisons basses, -une place avec une fontaine, une boutique ouverte où un homme éclairé -d'une chandelle rabote une planche. J'ai traversé Phalsbourg, et voici -ce que j'en ai gardé: un bruit de chaînes et de ponts-levis, des -soldats regardant avec des lanternes, et de noires portes fortifiées -sous lesquelles s'engouffrait la voiture. - -De Vitry-sur-Marne à Nancy, j'ai voyagé au jour. Je n'ai rien vu de -bien remarquable. Il est vrai que la malle-poste ne laisse rien voir. - -Vitry-sur-Marne est une place de guerre rococo. Saint-Dizier est une -longue et large rue bordée çà et là de belles maisons Louis XV en -pierres de taille. Bar-le-Duc est assez pittoresque; une jolie rivière -y passe. Je suppose que c'est l'Ornain; mais je n'affirme rien en fait -de rivière, depuis qu'il m'est arrivé de soulever toute la Bretagne -pour avoir confondu la Vilaine avec le Couasnon. Les naïades sont -susceptibles, et je ne me soucie pas de me colleter avec des fleuves -aux cheveux verts. Mettez donc que je n'ai rien dit. - -A propos, j'ai fait tout ce voyage accosté d'un brave notaire de -province qui a son officine dans je ne sais plus quelle petite ville -du Midi et qui va passer ses vacances à Bade, _parce que_, dit-il, _tout -le monde va à Bade_. Aucune conversation possible, bien entendu. Ce -digne tabellion sent le papier timbré comme le lapin de clapier sent -le chou. - -Du reste, comme le voyage rend causeur, j'ai essayé de l'entamer de -cent façons, pour voir si je le trouverais _mangeable_, comme parle -Diderot. Je l'ai ébréché de tous les côtés, mais je n'ai rien pu -casser qui ne fût stupide. Il y a beaucoup de gens comme cela. J'étais -comme ces enfants qui veulent à toute force mordre dans un faux -bonbon; ils cherchent du sucre, ils trouvent du plâtre. - -La ville de Bar est dominée par un immense coteau vignoble qui est -tout vert en août et qui, au moment où j'y passais, s'appuyait sur un -ciel tout bleu. Rien de cru dans ce bleu et dans ce vert, -qu'enveloppait chaudement un rayon de soleil. Aux environs de -Bar-le-Duc, la mode est que les maisons de quelque prétention aient, -au lieu de porte bâtarde, un petit porche en pierre de taille, à -plafond carré, élevé sur perron. C'est assez joli. Vous savez que -j'aime à noter les originalités des architectures locales, je vous ai -dit cela cent fois, quand l'architecture est naturelle et non frelatée -par les architectes. Le climat s'écrit dans l'architecture. Pointu, un -toit prouve la pluie; plat, le soleil; chargé de pierres, le vent. - -Du reste, je n'ai rien remarqué à Bar-le-Duc, si ce n'est que le -courrier de la malle y a commandé quatre cents pots de confitures pour -sa vente de l'année, et qu'au moment où je sortais de la ville il y -entrait un vieux cheval éclopé, qui s'en allait sans doute chez -l'équarrisseur. Vous souvient-il de ce fameux _saval_ de notre douce -enfant, de notre chère petite D..., lequel est resté si longtemps -exposé à tous les ouragans et fondant sous toutes les pluies dans un -coin du balcon de la Place-Royale, avec un nez en papier gris, ni -oreilles ni queue, et plus rien que trois roulettes? c'est mon pauvre -cheval de Bar-le-Duc. - -De Vitry à Saint-Dizier, le paysage est médiocre. Ce sont de grosses -croupes à blé, tondues, rousses, d'un aspect maussade en cette saison. -Plus de laboureurs, plus de moissonneurs, plus de glaneuses marchant -pieds nus, tête baissée, avec une maigre gerbe sous le bras. Tout est -désert. De temps en temps un chasseur et un chien d'arrêt, immobiles -au haut d'une colline, se dessinent en silhouette sur le clair du -ciel. - -On ne voit pas les villages; ils sont blottis entre les collines, dans -de petites vallées vertes au fond desquelles coule presque toujours un -petit ruisseau. Par instants on aperçoit le bout d'un clocher. - -Une fois ce bout de clocher m'a présenté un aspect singulier. La -colline était verte; c'était du gazon. Au-dessus de cette colline on -ne voyait absolument rien que le chapeau d'étain d'une tour d'église, -lequel semblait posé exactement sur le haut du coteau. Ce chapeau -était de forme flamande. (En Flandre, dans les églises de village, le -clocher a la forme de la cloche.) Vous voyez cela d'ici: un immense -tapis vert sur lequel on eût dit que Gargantua avait oublié sa -sonnette. - -Après Saint-Dizier, la route est agréable. Une fraîche chevelure -d'arbres se répand de tous les côtés, les vallons se creusent, les -collines s'efflanquent et prennent par moments un faux air de -montagnes. Ce qui aide à l'illusion, c'est que parfois, et malgré le -joli aspect, la terre est maigre, le haut des collines est malade et -pelé. On sent que la terre n'a pas la force de pousser sa séve -jusque-là. Cela ne grandit les collines qu'en apparence, mais enfin -cela les grandit. - -Une jolie ville, c'est Ligny. Trois ou quatre collines en se -rencontrant ont fait une vallée en étoile. Les maisons de Ligny sont -toutes entassées au fond de cette vallée, comme si elles avaient -glissé du haut des collines. Cela fait une petite ville ravissante à -voir; et puis il y a une jolie rivière et deux belles tours en ruine. -Ces collines sont charmantes, elles ont l'obligeance de forcer la -malle-poste à monter au pas, si bien que j'ai pu descendre, suivre la -voiture à pied et voir la ville. - -J'ai des doutes à l'endroit de la cathédrale de Toul. Je la soupçonne -d'avoir quelque affinité avec la cathédrale d'Orléans, cette odieuse -église qui de loin vous fait tant de promesses, et qui de près n'en -tient aucune. Cependant j'ai moins mauvaise idée de l'église de Toul; -il est vrai que je ne l'ai pas vue de près. Toul est dans une vallée, -la malle y descend au galop, le soleil se couchait, il jetait un -admirable rayon horizontal sur la façade de la cathédrale; l'édifice a -un aspect de vétusté singulière, il a de la masse, c'était très-beau. -En approchant, j'ai cru voir qu'il y avait au moins autant de -délabrement que de vieillesse, que les tours étaient octogones, ce qui -m'a déplu, et qu'elles étaient surmontées d'une balustrade pareille au -couronnement des tours d'Orléans, ce qui m'a choqué. Cependant je ne -condamne pas la cathédrale de Toul. Vue par l'abside, elle est assez -belle. Au moment où nous passions le pont de Toul, mon compagnon de -voyage m'a demandé si la maison de Lorraine n'était pas la même chose -que la maison de Médicis. - -Nancy, comme Toul, est dans une vallée, mais dans une belle, large et -opulente vallée. La ville a peu d'aspect; les clochers de la -cathédrale sont des poivrières pompadour. Cependant je me suis -réconcilié avec Nancy, d'abord parce que j'y ai dîné, et j'avais -grand'faim; ensuite parce que la place de l'Hôtel-de-Ville est une des -places rococo les plus jolies, les plus gaies et les plus complètes -que j'aie vues. C'est une décoration fort bien faite et -merveilleusement ajustée, avec toutes sortes de choses qui sont bien -ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet: des fontaines en rocaille, -des bosquets d'arbres taillés et façonnés, des grilles de fer -épaisses, dorées et ouvragées, une statue du roi Stanislas, un arc de -triomphe d'un style tourmenté et amusant, des façades nobles, -élégantes, bien liées entre elles et disposées selon des angles -intelligents. Le pavé lui-même, fait de cailloux pointus, est à -compartiments comme une mosaïque. C'est une place marquise. - -J'ai vraiment regretté que le temps me manquât pour voir en détail et -à mon aise cette ville toute dans le style de Louis XV. L'architecture -du dix-huitième siècle, quand elle est riche, finit par racheter son -mauvais goût. Sa fantaisie végète et s'épanouit au sommet des édifices -en buissons de fleurs si extravagantes et si touffues, que toute -colère s'en va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, à -Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que -le soleil ait agi sur cette végétation de pierre comme sur l'autre -végétation. On dirait qu'une séve a circulé dans le granit; elle s'y -est gonflée, s'y est fait jour et jette de toutes parts de -prodigieuses branches d'arabesques qui se dressent enflées vers le -ciel. Sur les couvents, sur les palais, sur les églises, l'ornement -jaillit de partout, à tout propos, avec ou sans prétexte. Il n'y a pas -à Lisbonne un seul fronton dont la ligne soit restée tranquille. - -Ce qui est remarquable, et ce qui achève d'assimiler l'architecture du -dix-huitième siècle à une végétation, j'en faisais encore -l'observation à Nancy en côtoyant la cathédrale, c'est que, de même -que le tronc des arbres est noir et triste, la partie inférieure des -édifices pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de -vilains pieds. - -J'arrivais à Nancy dimanche à sept heures du soir; à huit heures la -malle repartait. Cette nuit a été moins mauvaise que la première. -Etais-je plus fatigué? la route était-elle meilleure? Le fait est que -je me suis cramponné aux brassières de la voiture et que j'ai dormi. -C'est ainsi que j'ai vu Phalsbourg. - -Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Un vent frais me -frappait le visage, la voiture, lancée au grand galop, penchait en -avant, nous descendions la fameuse côte de Saverne. - -C'est là une des belles impressions de ma vie. La pluie avait cessé, -les brumes se dispersaient aux quatre vents, le croissant traversait -rapidement les nuées et par moments voguait librement dans un trapèze -d'azur comme une barque dans un petit lac. Une brise, qui venait du -Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route. De temps en -temps ils s'écartaient et me laissaient voir un abîme vague et -éblouissant: au premier plan, une futaie sous laquelle se dérobait la -montagne; en bas, d'immenses plaines avec des méandres d'eau reluisant -comme des éclairs; au fond une ligne sombre, confuse et épaisse,--la -forêt Noire,--tout un panorama magique entrevu au clair de lune. Ces -spectacles inachevés ont peut-être plus de prestige encore que les -autres. Ce sont des rêves qu'on touche et qu'on regarde. Je savais que -j'avais sous les yeux la France, l'Allemagne et la Suisse, Strasbourg -avec sa flèche, la forêt Noire avec ses montagnes, le Rhin avec ses -détours; je cherchais tout, je supposais tout et je ne voyais rien. Je -n'ai jamais éprouvé de sensation plus extraordinaire. Mêlez à cela -l'heure, la course, les chevaux emportés par la pente, le bruit -violent des roues, le frémissement des vitres abaissées, le passage -fréquent des ombres des arbres, les souffles qui sortent le matin des -montagnes, une sorte de murmure que faisait déjà la plaine, la beauté -du ciel, et vous comprendrez ce que je sentais. Le jour, cette vallée -émerveille; la nuit, elle fascine. - -La descente se fait en un quart d'heure. Elle a cinq quarts de -lieue.--Une demi-heure plus tard, c'était le crépuscule; l'aube à ma -gauche étamait le bas du ciel, un groupe de maisons blanches couvertes -de tuiles noires se découpait au sommet d'une colline, le véritable -azur du jour commençait à déborder l'horizon, quelques paysans -passaient déjà allant à leurs vignes, une lumière claire, froide et -violette luttait avec la lueur cendrée de la lune, les constellations -pâlissaient, deux des pléiades avaient disparu, les trois chevaux du -Chariot descendaient rapidement vers leur écurie aux portes bleues, il -faisait froid, j'étais gelé, il a fallu lever les vitres. Un moment -après le soleil se levait, et la première chose qu'il me montrait, -c'était un notaire de village faisant sa barbe à sa fenêtre, le nez -dans un miroir cassé, sous un rideau de calicot rouge. - -Une lieue plus loin, les paysans devenaient pittoresques, les rouliers -devenaient magnifiques; j'ai compté à l'un d'eux treize mulets attelés -de chaînes largement espacées. On sentait l'approche de Strasbourg, la -vieille ville allemande. - -Tout en galopant nous traversions Wasselonne, long boyau de maisons -étranglé dans la dernière gorge des Vosges du côté de Strasbourg. Là, -je n'ai pu qu'entrevoir une singulière façade d'église surmontée de -trois clochers ronds et pointus, juxtaposés, que le mouvement de la -voiture a brusquement apportée devant ma vitre et tout de suite -remportée en la cahotant comme une décoration de théâtre. - -Tout à coup, à un tournant de la route, une brume s'est enlevée, et -j'ai aperçu le Munster. Il était six heures du matin. L'énorme -cathédrale, le sommet le plus haut qu'ait bâti la main de l'homme -après la grande pyramide, se dessinait nettement sur un fond de -montagnes sombres d'une forme magnifique, dans lesquelles le soleil -baignait çà et là de larges vallées. L'oeuvre de Dieu faite pour -les hommes, l'oeuvre des hommes faite pour Dieu, la montagne et la -cathédrale, luttaient de grandeur. - -Je n'ai jamais rien vu de plus imposant. - - - - -LETTRE XXX - -STRASBOURG. - - La cathédrale.--La façade.--L'abside.--L'auteur s'exprime avec - une extrême réserve sur le compte de Son Eminence monseigneur - le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.--Les vitraux.--La - chaire.--Les fonts baptismaux.--Deux tombeaux.--Quelques - âneries à propos d'un Anglais.--Le bras gauche de la croix.--Le - bras droit.--Le suisse mal venu et mal mené.--Le Munster.--Qui - l'auteur rencontre en y montant.--L'auteur sur le - Munster.--Strasbourg à vol d'oiseau.--Panorama.--Statues des - deux architectes du clocher de Strasbourg.--Saint-Thomas. Le - tombeau du maréchal de Saxe.--Autres tombeaux.--Au-dessus du - prêtre, le curé; au-dessus du curé, l'évêque; au-dessus de - l'évêque, le cardinal; au-dessus du cardinal, le pape; - au-dessus du pape, le sacristain.--Le gros bedeau joufflu offre - à l'auteur de le conduire dans une cachette.--Un comte de - Nassau et une comtesse de Nassau sous verre.--Quelle est la - dernière humiliation réservée à l'homme. - - - Septembre. - -Hier j'ai visité l'église. Le Munster est véritablement une merveille. -Les portails de l'église sont beaux, particulièrement le portail -roman; il y a sur la façade de très-superbes figures à cheval, la -rosace est noble et bien coupée, toute la face de l'église est un -poëme savamment composé. Mais le véritable triomphe de cette -cathédrale, c'est la flèche. C'est une vraie tiare de pierre avec sa -couronne et sa croix. C'est le prodige du gigantesque et du délicat. -J'ai vu Chartres, j'ai vu Anvers, il me fallait Strasbourg. - -L'église n'a pas été terminée. L'abside, misérablement tronquée, a été -arrangée au goût du cardinal de Rohan, cet imbécile, l'homme du -collier. Elle est hideuse. Le vitrail qu'on y a adapté a un dessin de -tapis courant. C'est ignoble. Les autres vitraux sont beaux, excepté -quelques verrières refaites, notamment celle de la grande rose. Toute -l'église est honteusement badigeonnée; quelques parties de sculpture -ont été restaurées avec quelque goût. Cette cathédrale a été touchée -par toutes mains. La chaire est un petit édifice du quinzième siècle, -gothique fleuri, d'un dessin et d'un style ravissants. Malheureusement -on l'a dorée d'une façon stupide. Les fonts baptismaux sont de la même -époque et supérieurement restaurés. C'est un vase entouré d'une -broussaille de sculpture la plus merveilleuse du monde. A côté, dans -une chapelle sombre, il y a deux tombeaux. L'un, celui d'un évêque du -temps de Louis V, est cette pensée redoutable que l'art gothique a -exprimée sous toutes les formes: un lit sous lequel est un tombeau, le -sommeil superposé à la mort, l'homme au cadavre, la mort à l'éternité. -Le sépulcre a deux étages. L'évêque, dans ses habits pontificaux et -mitre en tête, est couché dans son lit, sous un dais; il dort. -Au-dessous, dans l'ombre, sous les pieds du lit, on entrevoit une -énorme pierre dans laquelle sont scellés deux énormes anneaux de fer; -c'est le couvercle du tombeau. On n'en voit pas davantage. Les -architectes du seizième siècle montraient le cadavre (vous vous -souvenez des tombeaux de Brou), ceux du quatorzième le cachaient; -c'est encore plus effrayant. Rien de plus sinistre que ces deux -anneaux. - -Au plus profond de ma rêverie, j'ai été distrait par un Anglais qui -faisait des questions sur l'affaire du collier et sur madame de -Lamotte, croyant voir là le tombeau du cardinal de Rohan. Dans tout -autre lieu je n'aurais pu m'empêcher de rire. Après tout, j'aurais eu -tort. Qui n'a pas son coin d'ignorance grossière? Je connais et vous -connaissez comme moi un savant médecin qui dit _poudre_ DENTIFRICE, ce -qui prouve qu'il ne sait ni le latin ni le français. Je ne sais plus -quel avocat, adversaire de la propriété littéraire à la Chambre des -députés, dit: _monsieur Réaumur_, _monsieur Fahrenheit_, _monsieur -Centigrade_. Un philosophe infaillible, notre contemporain, a imaginé -le prétérit _recollexit_. Raulin, très-docte recteur de l'Université de -Paris au quinzième siècle, s'indignait que les écoliers écrivissent: -_mater tuus, pater tua_, et il disait: _Marmouseti_. Le barbarisme -faisait la morale au solécisme. - -Je reviens à ma cathédrale. Le tombeau dont je viens de vous parler -est dans le bras gauche de la croix. Dans le bras droit il y a une -chapelle qu'un échafaudage m'a empêché de voir. A côté de cette -chapelle court une balustrade du quinzième siècle appliquée sur le -mur. Une figure peinte et sculptée s'appuie sur cette balustrade, et -semble admirer un pilier entouré de statues superposées qui est -vis-à-vis d'elle, et qui est d'un effet merveilleux. La tradition veut -que cette figure représente le premier architecte du Munster, Herwyn -de Steinbach. - -Les statues me disent beaucoup de choses; aussi j'ai toujours la manie -de les questionner, et, quand j'en rencontre une qui me plaît, je -reste longtemps avec elle. J'étais donc tête à tête avec le grand -Herwyn et profondément pensif depuis plus d'une grosse heure, -lorsqu'un bélître est venu me déranger. C'était le suisse de l'église, -qui, pour gagner trente sous, m'offrait de m'expliquer sa cathédrale. -Figurez-vous un horrible suisse, mi-parti d'Allemand et d'Alsacien, et -me proposant ses _explications_:--_Monsir, fous afre pas fu lé -champelle?_--J'ai congédié assez durement ce marchand de baragouin. - -Je n'ai pu voir l'horloge astronomique qui est dans la nef, et qui est -un charmant petit édifice fantastique du seizième siècle. On est en -train de la restaurer et elle est recouverte d'une chemise en -planches. - -L'église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût -pour le voyage perpendiculaire. Je n'aurais eu garde de manquer la -plus haute flèche du monde. Le Munster de Strasbourg a près de cinq -cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accostés -d'escaliers à jour. C'est une chose admirable de circuler dans cette -monstrueuse masse de pierre toute pénétrée d'air et de lumière, évidée -comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre -et qui palpite à tous les souffles du vent. Je suis monté jusqu'au -haut des escaliers verticaux. J'ai rencontré en montant un visiteur -qui descendait tout pâle et tout tremblant, à demi porté par son -guide. Il n'y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au -point où je me suis arrêté, à la naissance de la flèche proprement -dite. Quatre escaliers à jour en spirale, correspondant aux quatre -tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de -pierre amenuisée et ouvragée, s'appuie sur la flèche, dont ils suivent -l'angle, et rampent jusqu'à ce qu'on appelle la couronne, à environ -trente pieds de distance de la lanterne surmontée d'une croix qui fait -le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très-hautes et -très-étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu'on monte. Si bien -qu'en haut elles ont à peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi -une centaine de pieds, et l'on est à quatre cents pieds du pavé. -Point de garde-fous, ou si peu, qu'il n'est pas la peine d'en parler. -L'entrée de cet escalier est fermée par une grille de fer. On n'ouvre -cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg, -et l'on ne peut monter qu'accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui -vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de -distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui -relient les meneaux. Il y a huit jours trois femmes, trois Allemandes, -une mère et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste -personne, excepté les couvreurs qui ont à restaurer le clocher, ne -monte jusqu'à la lanterne. Là, il n'y a plus d'escalier, mais de -simples barres de fer disposées en échelons. - -D'où j'étais, la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds, -vieille ville à pignons dentelés et à grands toits chargés de -lucarnes, coupée de tours et d'églises aussi pittoresque qu'aucune -ville de Flandre. L'Ill et le Rhône, deux jolies rivières, égayent ce -sombre amas d'édifices de leurs flaques d'eau claires et vertes. Tout -autour des murailles s'étend à perte de vue une immense campagne -pleine d'arbres et semée de villages. Le Rhin, qui s'approche à une -lieue de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur -lui-même. En faisant le tour du clocher, on voit trois chaînes de -montagnes, les croupes de la forêt Noire au nord, les Vosges à -l'ouest, au midi les Alpes. - -On est si haut que le paysage n'est plus un paysage; c'est, comme ce -que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie, -mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des -ombres et des lueurs, des frémissements d'eaux et de feuilles, des -nuées, des pluies et des rayons de soleil. - -Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets. -Au moment où j'étais sur le Munster, il a tout à coup dérangé les -nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis -le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la -plaine, tout en versant une pluie d'or sur Saverne, dont je revoyais -la côte magnifique à douze lieues au fond de l'horizon à travers une -gaze resplendissante. Derrière moi un gros nuage pleuvait sur le Rhin; -à mes pieds la ville jasait doucement, et ses paroles m'arrivaient à -travers des bouffées de vent; les cloches de cent villages sonnaient; -des pucerons roux et blancs, qui étaient un troupeau de boeufs, -mugissaient dans une prairie à droite; d'autres pucerons bleus et -rouges, qui étaient des canonniers, faisaient l'exercice à feu dans le -polygone à gauche; un scarabée noir, qui était une diligence, courait -sur la route de Metz; et au nord, sur la croupe d'une colline, le -château du grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumière comme -une pierre précieuse. Moi, j'allais d'une tourelle à l'autre, -regardant ainsi tour à tour la France, la Suisse et l'Allemagne dans -un seul rayon de soleil. - -Chaque tourelle fait face à une nation différente. - -En redescendant, je me suis arrêté quelques instants à l'une des -portes hautes de la tourelle-escalier. Des deux côtés de cette porte -sont les figures en pierre des deux architectes du Munster. Ces deux -grands poëtes sont représentés accroupis, le dos et la face renversés -en arrière, comme s'ils s'émerveillaient de la hauteur de leur -oeuvre. Je me suis mis à faire comme eux, et je suis resté aussi -statue qu'eux-mêmes pendant plusieurs minutes. Sur la plate-forme, on -m'a fait écrire mon nom dans un livre; après quoi je m'en suis allé. -Les cloches et l'horloge n'offrent aucun intérêt. - -Du Munster je suis allé à Saint-Thomas, qui est la plus ancienne -église de la ville, et où est le tombeau du maréchal de Saxe. Ce -tombeau est à Strasbourg ce que l'Assomption de Bridan est à Chartres, -une chose fort célèbre, fort vantée et fort médiocre. C'est une -grande machine d'opéra en marbre, dans le maigre style de Pigalle, et -sur laquelle Louis XV se vante en style lapidaire d'être l'auteur et -le guide--_auctor et dux_--des victoires du maréchal de Saxe. On vous -ouvre une armoire dans laquelle il y a une tête à perruque en plâtre; -c'est le buste de Pigalle.--Heureusement il y a autre chose à voir à -Saint-Thomas: d'abord l'église elle-même, qui est romane, et dont les -clochers trapus et sombres ont un grand caractère; puis les vitraux, -qui sont beaux, quoiqu'on les ait stupidement blanchis dans leur -partie inférieure; puis les tombeaux et les sarcophages, qui abondent -dans cette église. L'un de ces tombeaux est du quatorzième siècle; -c'est une lame de pierre incrustée droite dans le mur, sur laquelle -est sculpté un chevalier allemand de la plus superbe tournure. Le -coeur du chevalier, dans une boîte en vermeil, avait été déposé dans -un petit trou carré creusé au ventre de la figure. En 93, des Brutus -locaux, par haine des chevaliers et par amour des boîtes en vermeil, -ont arraché le coeur à la statue. Il ne reste plus que le trou carré -parfaitement vide. Sur une autre lame de pierre est sculpté un colonel -polonais, casque et panache en tête, dans cette belle armure que les -gens de guerre portaient encore au dix-septième siècle. On croit que -c'est un chevalier; point, c'est un colonel. Il y a en outre deux -merveilleux sarcophages en pierre; l'un, qui est gigantesque et tout -chargé de blasons dans le style opulent du seizième siècle, est le -cercueil d'un gentilhomme danois qui dort, je ne sais pourquoi, dans -cette église; l'autre, plus curieux encore, sinon plus beau, est caché -dans une armoire, comme le buste de Pigalle. Règle générale: les -sacristains cachent tout ce qu'ils peuvent cacher parce qu'ils se font -payer pour laisser voir. De cette façon on fait suer des pièces de -cinquante centimes à de pauvres sarcophages de granit qui n'en -peuvent mais. Celui-ci est du neuvième siècle; grande rareté. C'est le -cercueil d'un évêque qui ne devait pas avoir plus de quatre pieds de -haut, à en juger par son étui. Magnifique sarcophage du reste, couvert -de sculptures byzantines, figures et fleurs, et porté par trois lions -de pierre, un sous la tête, deux sous les pieds. Comme il est dans une -armoire adossée au mur, on n'en peut voir qu'une face. Cela est -fâcheux pour l'art; il vaudrait mieux que le cercueil fût en plein air -dans une chapelle. L'église, le sarcophage et le voyageur y -gagneraient; mais que deviendrait le sacristain? Les sacristains avant -tout; c'est la règle des églises. - -Il va sans dire que la nef romane de Saint-Thomas est badigeonnée en -jaune vif. - -J'allais sortir, quand mon sacristain protestant, gros suisse ronge et -joufflu, d'une trentaine d'années, m'a arrêté par le bras: -«Voulez-vous voir des momies?--J'accepte.» Autre cachette, autre -serrure. J'entre dans un caveau. Ces momies n'ont rien d'égyptien. -C'est un comte de Nassau et sa fille qu'on a trouvés embaumés en -fouillant les caves de l'église, et qu'on a mis dans ce coin sous -verre. Ces deux pauvres morts dorment là au grand jour, couchés dans -leurs cercueils, dont on a enlevé le couvercle. Le cercueil du comte -de Nassau est orné d'armoiries peintes. Le vieux prince est vêtu d'un -costume simple coupé à la mode de Henri IV. Il a de grands gants de -peau jaune, des souliers noirs à hauts talons, un collet de guipure et -un bonnet de linge bordé de dentelle. Le visage est de couleur bistre. -Les yeux sont fermés. On voit encore quelques poils de la moustache. -Sa fille porte le splendide costume d'Elisabeth. La tête a perdu forme -humaine; c'est une tête de mort; il n'y a plus de cheveux; un bouquet -de rubans roses est seul resté sur le crâne nu. La morte a un collier -au cou, des bagues aux mains, des mules aux pieds, une foule de -rubans, de bijoux et de dentelles sur les manches, et une petite croix -de chanoinesse richement émaillée sur la poitrine. Elle croise ses -petites mains grises et décharnées et elle dort sur un lit de linge -comme les enfants en font pour leurs poupées. Il m'a semblé en effet -voir la hideuse poupée de la Mort. On recommande de ne pas remuer le -cercueil. Si l'on touchait à ce qui a été la princesse de Nassau, cela -tomberait en poussière. - -En me retournant pour voir le comte, j'ai été frappé de je -ne sais quelle couche luisante beurrée sur son visage. Le -sacristain,--toujours le sacristain,--m'a expliqué qu'il y a huit ans, -lorsqu'on avait trouvé cette momie, on avait cru devoir la vernir. Que -dites-vous de cela? A quoi bon avoir été comte de Nassau pour être, -deux cents ans après sa mort, verni par des badigeonneurs français? La -Bible avait promis au cadavre de l'homme toutes les métamorphoses, -toutes les humiliations, toutes les destinées, excepté celle-ci. Elle -avait dit: «Les vivants te disperseront comme la poussière, te -fouleront aux pieds comme la boue, te brûleront comme le fumier;» mais -elle n'avait pas dit: _Ils finiront par te cirer comme une paire de -bottes!_ - - - - -LETTRE XXXI - -FREIBURG EN BRISGAW. - - Profil pittoresque d'une malle-poste badoise.--Quelle clarté les - lanternes de cette malle jettent sur le pays de M. de - Bade.--Encore un réveil au point du jour.--L'auteur est outré - des insolences d'un petit nain gros comme une noix qui s'entend - avec un écrou mal graissé pour se moquer de lui.--Ciel du - matin.--Vénus.--Ce qui se dresse tout à coup sur le - ciel.--Entrée à Freiburg.--Commencement d'une aventure - étrange.--Le voyageur, n'ayant plus le sou et ne sachant que - devenir, regarde une fontaine.--Suite de l'aventure - étrange.--Mystères de la maison où il y avait une lanterne - allumée.--Les spectres à table.--Le voyageur se livre à divers - exorcismes.--Il a la bonne idée de prononcer un mot - magique.--Effets de ce mot.--La fille pâle.--Dialogue effrayant - et laconique du voyageur et de la fille pâle.--Dernier - prodige.--Le voyageur sauvé miraculeusement rend témoignage à - la grandeur de Dieu.--N'est-il pas évident que baragouiner le - latin et estropier l'espagnol, c'est savoir - l'allemand?--L'_hôtel de la Cour de Zæhringen_.--Ce que le - voyageur avait fait la veille.--Histoire attendrissante de la - jolie comédienne et des douaniers qui lui font payer dix-sept - sous.--Le Munster de Freiburg comparé au Munster de - Strasbourg.--Un peu d'archéologie.--La maison qui est près de - l'église.--Parallèle sérieux et impartial au point de vue du - goût, de l'art et de la science, entre les membres des conseils - municipaux de France et d'Allemagne et les sauvages de la mer - du Sud.--Quel est le badigeonnage qui réussit et qui prospère - sur les bords du Rhin.--L'église de Freiburg.--Les - verrières.--La chaire.--L'auteur bâtonne les architectes sur - l'échine des marguilliers.--Tombeau du duc Bertholdus.--Si - jamais ce duc se présente chez l'auteur, le portier a ordre de - ne point le laisser monter.--Sarcophages.--Le choeur.--Les - chapelles de l'abside.--Tombeaux des ducs de - Zæhringen.--L'auteur déroge à toutes ses habitudes et ne monte - pas au clocher.--Pourquoi.--Il monte plus haut.--Freiburg à vol - d'oiseau.--Grand aspect de la nature.--L'autre vallée.--Quatre - lignes qui sont d'un gourmand. - - - 6 septembre. - -Voici mon entrée à Freiburg:--il était prés de quatre heures du matin; -j'avais roulé toute la nuit dans le coupé d'une malle-poste badoise, -armoriée d'or à la tranche de gueules, et conduite par ces beaux -postillons jaunes dont je vous ai parlé; tout en traversant une foule -de jolis villages propres, sains, heureux, semés de jardinets épanouis -autour des maisons, arrosés de petites rivières vives dont les ponts -sont ornés de statues rustiques que j'entrevoyais aux lueurs de nos -lanternes, j'avais causé jusqu'à onze heures du soir avec mon -compagnon de coupé, jeune homme fort modeste et fort intelligent, -architecte de la ville de Haguenau; puis, comme la route est bonne, -comme les postes de M. de Bade vont fort doucement, je m'étais -endormi. Donc, vers quatre heures du matin, le souffle gai et froid de -l'aube entra par la vitre abaissée et me frappa au visage; je -m'éveillai à demi, ayant déjà l'impression confuse des objets réels, -et conservant encore assez du sommeil et du rêve pour suivre de -l'oeil un petit nain fantastique vêtu d'une chape d'or, coiffé d'une -perruque rouge, haut comme mon pouce, qui dansait allègrement derrière -le postillon, sur la croupe du cheval porteur, faisant force -contorsions bizarres, gambadant comme un saltimbanque, parodiant -toutes les postures du postillon, et esquivant le fouet avec des -soubresauts comiques quand par hasard il passait près de lui. De temps -en temps ce nain se retournait vers moi, et il me semblait qu'il me -saluait ironiquement avec de grands éclats de rire. Il y avait dans -l'avant-train de la voiture un écrou mal graissé qui chantait une -chanson dont le méchant petit drôle paraissait s'amuser beaucoup. Par -moments, ses espiègleries et ses insolences me mettaient presque en -colère, et j'étais tenté d'avertir le postillon. Quand il y eut plus -de jour dans l'air et moins de sommeil dans ma tête, je reconnus que -ce nain sautant dans sa chape d'or était un petit bouton de cuivre à -houppe écarlate vissé dans la croupière du cheval. Tous les mouvements -du cheval se communiquaient à la croupière en s'exagérant, et -faisaient prendre au bouton de cuivre mille folles attitudes.--Je me -réveillai tout à fait.--Il avait plu toute la nuit, mais le vent -dispersait les nuées; des brumes laineuses et diffuses salissaient çà -et là le ciel comme les épluchures d'une fourrure noire; à ma droite -s'étendait une vaste plaine brune à peine effleurée par le crépuscule; -à ma gauche, derrière une colline sombre au sommet de laquelle se -dessinaient de vives silhouettes d'arbres, l'orient bleuissait -vaguement. Dans ce bleu, au-dessus des arbres, au-dessous des nuages, -Vénus rayonnait.--Vous savez comme j'aime Vénus.--Je la regardais sans -pouvoir en détacher mes yeux, quand tout à coup, à un tournant de la -route, une immense flèche noire découpée à jour se dressa au milieu de -l'horizon. Nous étions à Freiburg. - -Quelques instants après, la voiture s'arrêta dans une large rue neuve -et blanche, et déposa son contenu pêle-mêle, paquets, valises et -voyageurs, sous une grande porte cochère éclairée d'une chétive -lanterne. Mon compagnon français me salua et me quitta. Je n'étais pas -fâché d'arriver, j'étais assez fatigué. J'allais entrer bravement dans -la maison, quand un homme me prit le bras et me barra le passage avec -quelques vives paroles en allemand, parfaitement inintelligibles pour -moi. Je me récriai en bon français, et je m'adressai aux personnes qui -m'entouraient; mais il n'y avait plus là que des voyageurs prussiens, -autrichiens, badois, emportant l'un sa malle, l'autre son -portemanteau, tous fort Allemands et fort endormis. Mes réclamations -les éveillèrent pourtant un peu, et ils me répondirent. Mais pas un -mot de français chez eux, pas un mot d'allemand chez moi. Nous -baragouinions de part et d'autre à qui mieux mieux. Je finis cependant -par comprendre que cette porte cochère n'était pas un hôtel: c'était -la maison de la poste, et rien de plus. Comment faire? où aller? Ici -on ne me comprenait plus. Je les aurais bien suivis; mais la plupart -étaient des Fribourgeois qui rentraient chez eux, et ils s'en allaient -tous de différents côtés. J'eus le déboire de les voir partir ainsi -les uns après les autres jusqu'au dernier, et au bout de cinq minutes -je restais seul sous la porte cochère. La voiture était repartie. Ici, -je m'aperçus que mon sac de nuit, qui contenait non-seulement mes -hardes, mais encore mon argent, avait disparu. Cela commençait à -devenir tragique. Je reconnus que c'était là un cas providentiel; et -me trouvant ainsi tout à coup sans habits, sans argent et sans gîte, -perdu chez les Sarmates, qui plus est, je pris à droite, et je me mis -à marcher devant moi. J'étais assez rêveur. Cependant le soleil, qui -n'abandonne personne, avait continué sa route. Il faisait petit jour; -je regardais l'une après l'autre toutes les maisons, comme un homme -qui aurait bonne envie d'entrer dans une; mais elles étaient toutes -badigeonnées en jaune et en gris et parfaitement closes. Pour toute -consolation, dans mon exploration fort perplexe, je rencontrai une -exquise fontaine du quinzième siècle, qui jetait joyeusement son eau -dans un large bassin de pierre par quatre robinets de cuivre luisant. -Il y avait assez de jour pour que je pusse distinguer les trois étages -de statuettes groupées autour de la colonne centrale, et je remarquai -avec peine qu'on avait remplacé la figure en grès de Heilbron, qui -devait couronner ce charmant petit édifice, par une méchante -Renommée-girouette de fer-blanc peint. Après avoir tourné autour de la -fontaine pour bien voir toutes les figurines, je me remis en marche. - -A deux ou trois maisons au delà de la fontaine, une lanterne allumée -brillait au-dessus d'une porte ouverte. Ma foi, j'entrai. - -Personne sous la porte cochère. - -J'appelle, on ne me répond pas. - -Devant moi, un escalier; à ma gauche, une porte bâtarde. - -Je pousse la porte au hasard; elle était tout contre, elle s'ouvre. -J'entre, je me trouve dans une chambre absolument noire, avec une -vague fenêtre à ma gauche. - -J'appelle. - -«_Hé! quelqu'un!_» - -Pas de réponse. - -Je tâte le mur, je trouve une porte; je la pousse, elle s'ouvre. - -Ici, une autre chambre sombre, avec une lueur au fond et une porte -entre-bâillée. - -Je vais à cette porte et je regarde. - -Voici l'effrayant qui commence. - -Dans une salle oblongue, soutenue à son milieu par deux piliers, et -très-vaste, autour d'une longue table faiblement éclairée par des -chandelles posées de distance en distance, des formes singulières -étaient assises. - -C'étaient des êtres pâles, graves, assoupis. - -Au haut bout de la table, le plus proche de moi, se tenait une grande -femme blême, coiffée d'un béret surmonté d'un énorme panache noir. A -côté d'elle, un jeune homme de dix-sept ans, livide et sérieux, -enveloppé d'une immense robe de chambre à ramages, avec un bonnet de -soie noire sur les yeux. A côté du jeune homme, un vieillard à visage -vert dont la tête portait trois étages de coiffures: premier étage, un -bonnet de coton; deuxième étage, un foulard; troisième étage, un -chapeau. - -Puis s'échelonnaient de chaise en chaise cinq ou six casse-noisettes -de Nuremberg vivants, grotesquement accoutrés, et engloutis sous -d'immenses feutres; faces bistres avec des yeux d'émail. - -Le reste de la longue table était désert, et la nappe, blanche et nue -comme un linceul, se perdait dans l'ombre, au fond de la salle. - -Chacun de ces singuliers convives avait devant lui une tasse blanche -et quelques vases de forme inusitée sur un petit plateau. - -Aucun d'eux ne disait mot. - -De temps en temps, et dans le plus profond silence, ils portaient à -leurs lèvres la tasse blanche où fumait une liqueur noire qu'ils -buvaient gravement. - -Je compris que ces spectres prenaient du café. - -Toute réflexion faite, et jugeant que le moment était venu de produire -un effet quelconque, je poussai la porte entr'ouverte et j'entrai -vaillamment dans la salle. - -Point; aucun effet. - -La grande femme, coiffée en héraut d'armes, tourne seule la tête, me -regarde fixement, avec des yeux blancs, et se remet à boire son -philtre. - -Du reste, pas une parole. - -Les autres fantômes ne me regardaient même pas. - -Un peu déconcerté, ma casquette à la main, je fais trois pas vers la -table, et je dis, tout en craignant fort de manquer de respect à ce -château d'Udolphe: - ---Messieurs, n'est-ce pas ici une auberge? - -Ici le vieillard triplement coiffé produisit une espèce de grognement -inarticulé qui tomba pesamment dans sa cravate. Les autres ne -bougèrent pas. - -Je vous avoue qu'alors je perdis patience, et me voilà criant à -tue-tête:--Holà! hé! l'aubergiste! le tavernier! de par tous les -diables! l'hôtelier! le garçon! quelqu'un! _Kellner!_ - -J'avais saisi au vol, dans mes allées et venues sur le Rhin, ce mot: -_Kellner_, sans en savoir le sens, et je l'avais soigneusement serré -dans un coin de ma mémoire avec une vague idée qu'il pourrait m'être -bon. - -En effet, à ce cri magique: _Kellner!_ une porte s'ouvrit dans la partie -ténébreuse de la caverne. - -_Sésame, ouvre-toi!_ n'aurait pas mieux réussi. - -Cette porte se referma après avoir donné passage à une apparition qui -vint droit à moi: - -Une jeune fille, jolie, pâle, les yeux battus, vêtue de noir, portant -sur la tête une coiffure étrange, qui avait l'air d'un énorme papillon -noir posé à plat sur le front, les ailes ouvertes. - -Elle avait, en outre, une large pièce de soie noire roulée autour du -cou, comme si ce gracieux spectre eût eu à cacher la ligne rouge et -circulaire de Marie Stuart et de Marie-Antoinette. - ---Kellner? me dit-elle. - -Je répondis avec intrépidité:--Kellner! - -Elle prit un flambeau et me fit signe de la suivre. - -Nous rentrâmes dans les chambres par où j'étais venu, et, au beau -milieu de la première, sur un banc de bois, elle me montra avec un -sourire un homme dormant du sommeil profond des justes, la tête sur un -sac de nuit. - -Fort surpris de ce dernier prodige, je secouai l'homme; il s'éveilla; -la jeune fille et lui échangèrent quelques paroles à voix basse, et -deux minutes après nous nous retrouvions, mon sac de nuit et moi, fort -confortablement installés dans une chambre excellente, à rideaux -blancs comme neige. - -Or, j'étais à l'_hôtel de la Cour de Zæhringen_. - -Voici maintenant l'explication de ce conte d'Anne Radcliffe: - -A la douane de Kehl, le conducteur de la malle badoise m'ayant entendu -parler latin (non sans barbarismes) avec un digne pasteur qui s'en -retournait à Zurich, et espagnol avec un colonel Duarte, qui va par la -Savoie rejoindre don Carlos, en avait conclu que je savais l'allemand, -et ne s'était plus autrement inquiété de moi. A Freiburg, le kellner, -c'est-à-dire le factotum de l'hôtel de Zæhringen, attendait la -malle-poste à son arrivée, et le courrier, en débarquant, m'avait -montré à lui à mon insu, en lui disant: _Voilà un voyageur pour vous_, -puis lui avait remis mon sac de nuit pendant que je me démenais au -milieu des Allemands. Le kellner, me croyant averti, avait pris les -devants avec mon sac et était allé m'attendre à l'hôtel, où il dormait -dans la salle basse. Vous devinez le reste. - -Il y a pourtant dans l'aventure un hasard d'une grande beauté: c'est -qu'en sortant de la poste j'ai pris à droite, et non à gauche. Dieu -est grand. - -Les spectres impassibles qui buvaient du café étaient tout bonnement -les voyageurs de la diligence de Francfort à Genève, qui mettaient à -profit l'heure de répit que la voiture leur accorde au point du jour; -braves gens un peu affublés à l'allemande, qui me paraissaient -étranges et auxquels je devais paraître absurde. La jeune fille, -c'était une jolie servante de l'hôtel de Zæhringen. Le grand papillon -noir, c'est la coiffure du pays. Coiffure gracieuse. De larges rubans -de soie noire ajustés en cocarde sur le front, cousus à une calotte -également noire, quelquefois brodée d'or à son sommet, derrière -laquelle les cheveux tombent sur le dos en deux longues nattes. Les -deux bouts de l'épaisse cravate noire, qui est aussi une mode locale, -tombent également derrière le dos. - -Il était sept heures du soir, la veille, quand je quittais Strasbourg. -La nuit tombait quand j'ai passé le Rhin, à Kehl, sur le pont de -bateaux. En touchant l'autre rive, la malle s'est arrêtée, et les -douaniers badois ont commencé leur travail. J'ai livré mes clefs et je -suis allé regarder le Rhin au crépuscule. Cette contemplation m'a fait -passer le temps de la douane et m'a épargné le déplaisir de voir ce -que mon compagnon l'architecte m'a raconté ensuite d'une pauvre -comédienne allant à Carlsruhe; assez jolie bohémienne, que les -douaniers se sont divertis à tourmenter, lui faisant payer dix-sept -sous pour une _tournure_ en calicot non ourlée, et lui tirant de sa -valise tous ses clinquants et toutes ses perruques, à la grande -confusion de la pauvre fille. - -Le munster de Freiburg, à la hauteur près, vaut le munster de -Strasbourg. C'est, avec un dessin différent, la même élégance, la même -hardiesse, la même verve, la même masse de pierre rouillée et sombre, -piquée çà et là de trous lumineux de toute forme et de toute grandeur. -L'architecte du nouveau clocher de fer à Rouen a eu, dit-on, le -clocher de Freiburg en vue. Hélas! - -Il y a deux autres clochers à la cathédrale de Freiburg. Ceux-là sont -romans, petits, bas, sévères, à pleins cintres et à dentelures -byzantines, et posés, non comme d'ordinaire aux extrémités du -transsept, mais dans les angles que fait l'intersection de la petite -nef avec la grande nef. Le munster est également, en quelque sorte, -indépendant de l'église, quoiqu'il y adhère. Il est bâti à l'entrée de -la grande nef, sur un porche presque roman, plein de statues peintes -et dorées, du plus grand intérêt. Sur la place de l'église, il y a -une jolie fontaine du seizième siècle, et en avant du porche, trois -colonnes du même temps, qui portent la statue de la Vierge entre les -deux figures de saint Pierre et de saint Paul. Au pied de ces colonnes -le pavé dessine un labyrinthe. - -A droite, l'ombre de l'église abrite, sur la même place, une maison du -quinzième siècle, à toit immense en tuiles de couleur, à pignons en -escaliers, flanquée de deux tourelles pointues, portée sur quatre -arcades, percée de baies charmantes, chargée de blasons coloriés, avec -balcon ouvragé au premier étage, et, entre les fenêtres-croisées de ce -balcon, quatre statues peintes et dorées, qui sont Maximilien Ier, -empereur; Philippe Ier, roi de Castille; Charles-Quint, empereur; -Ferdinand Ier, empereur. Cet admirable édifice sert à je ne sais quel -plat usage municipal et bourgeois, et on l'a badigeonné en rouge. De -ce côté-ci du Rhin, on badigeonne en rouge. Ils arrangent leurs -églises comme les sauvages de la mer du Sud arrangent leurs visages. - -Le munster, par bonheur, n'est pas badigeonné. L'église est enduite -d'une couche de gris, ce qui est presque tolérable quand on songe -qu'elle aurait pu être accommodée en couleur de betterave. Les -vitraux, à peu près tous conservés, sont d'une merveilleuse beauté. -Comme la flèche occupe sur la façade la place de la grande rosace, les -bas-côtés aboutissent à deux moyennes rosaces inscrites dans des -triangles de l'effet le plus mystérieux et le plus charmant. La -chaire, gothique flamboyant, est superbe, la coiffe qu'on y a ajoutée -est misérable. Ces sortes de chaires n'avaient pas de chef. Voilà ce -que les marguilliers devraient savoir, avant de tripoter à leur -fantaisie ces beaux édifices. Toute la partie basse de l'église est -romane, ainsi que les deux portails latéraux, dont l'un, celui de -droite, est masqué par un porche de la Renaissance. Rien de plus -curieux, selon moi, que ces rencontres du style roman et du style de -la Renaissance; l'archivolte byzantine, si austère, l'archivolte -néo-romaine, si élégante, s'accostent et s'accouplent, et, comme elles -sont toutes deux fantastiques, cette base commune les met en harmonie -et fait qu'elles se touchent sans se heurter. - -Un cordon d'arcades romanes engagées ourle des deux côtés le bas de la -grande nef. Chacun des chapiteaux voudrait être dessiné à part. Le -style roman est plus riche en chapiteaux que le style gothique. - -Au pied de l'une de ces arcades gît un duc Bertholdus, mort en 1218, -sans postérité, et enterré sous sa statue: _sub hâc statuâ_, dit -l'épitaphe. _Hæc statua_ est un géant de pierre à long corsage, adossé -au mur, debout sur le pavé, sculpté dans la manière sinistre du -douzième siècle, qui regarde les passants d'un air formidable. Ce -serait un effrayant commandeur. Je ne me soucierais pas de l'entendre -monter un soir mon escalier. - -Cette grande nef, assombrie par les vitraux, est toute pavée de -pierres tumulaires verdies de mousse; on use avec les talons les -blasons ciselés et les faces sévères des chevaliers du Brisgaw, fiers -gentilshommes qui jadis n'auraient pas enduré sur leurs visages la -main d'un prince, et qui maintenant y souffrent le pied d'un bouvier. - -Avant d'entrer au choeur, il faut admirer deux portiques exquis de -la Renaissance, situés, l'un à droite, l'autre à gauche, dans les bras -de la croisée; puis, dans une chapelle grillée, au fond d'une petite -caverne dorée, on entrevoit un affreux squelette vêtu de brocart d'or -et de perles, qui est saint Alexandre, martyr; puis deux lugubres -chapelles, également grillées et qui se regardent, vous arrêtent: -l'une est pleine de statues, c'est la Cène, Jésus, tous les apôtres, -le traître Judas; l'autre ne contient qu'une figure, c'est le Christ -au tombeau; deux funèbres pages, dont l'une achève l'autre, le verso -et le recto de ce merveilleux poëme qu'on appelle la Passion. Des -soldats endormis sont sculptés sur le sarcophage du Christ. - -Le sacristain s'est réservé le choeur et les chapelles de l'abside. -On entre, mais on paye. Du reste, on ne regrette pas son argent. Cette -abside, comme celles de Flandre, est un musée, et un musée varié. Il y -a de l'orfévrerie byzantine, il y a de la menuiserie flamboyante, il y -a des étoffes de Venise, il y a des tapisseries de Perse, il y a des -tableaux qui sont de Holbein, il y a de la serrurerie-bijou qui -pourrait être de Biscornette. Les tombeaux des ducs de Zæhringen, qui -sont dans le choeur, sont de très-belles lames noblement sculptées; -les deux portes romanes des petits clochers, dont l'une à dentelures, -sont fort curieuses; mais ce que j'ai admiré surtout, c'est, dans une -chapelle du fond, un Christ byzantin, d'environ cinq pieds de haut, -rapporté de Palestine par un évêque de Freiburg. Le Christ et la croix -sont en cuivre doré rehaussé de pierres brillantes. Le Christ, façonné -d'un style barbare, mais puissant, est vêtu d'une tunique richement -ouvragée. Un gros rubis non taillé figure la plate du côté. La statue -en pierre de l'évêque, adossée au mur voisin, le contemple avec -adoration. L'évêque est debout; il a une fière figure barbue, la mitre -en tête, la crosse au poing, la cuirasse sur le ventre, l'épée au -côté, l'écu au coude, les bottes de fer aux jambes et le pied posé sur -un lion. C'est très-beau. - -Je ne suis pas monté au clocher. Freiburg est dominé par une grande -colline, presque montagne, plus haute que le clocher. J'ai mieux aimé -monter sur la colline. J'ai d'ailleurs été payé de ma peine par un -ravissant paysage. Au centre, à mes pieds, la noire église avec son -aiguille de deux cent cinquante pieds de haut; tout autour les pignons -taillés de la ville, les toits à girouettes, sur lesquels les tuiles -de couleur dessinent des arabesques; çà et là, parmi les maisons, -quelques vieilles tours carrées de l'ancienne enceinte; au delà de la -ville une immense plaine de velours vert frangée de haies vives sur -laquelle le soleil fait reluire les vitres des chaumières comme des -sequins d'or; des arbres, des vignes, des routes qui s'enfuient; à -gauche, une hauteur boisée dont la forme rappelle la corne du duc de -Venise; pour horizon, quinze lieues de montagnes. Il avait plu toute -la journée, mais quand j'ai été au haut de la colline, le ciel s'est -éclairci, et une immense arche de nuages s'est arrondie au-dessus de -la sombre flèche toute pénétrée des rayons du soleil. - -Au moment où j'allais redescendre j'ai aperçu un sentier qui -s'enfonçait entre deux murailles de rochers à pic. J'ai suivi ce -sentier, et au bout de quelques pas je me suis trouvé brusquement -comme à la fenêtre sur une autre vallée toute différente de celle de -Freiburg. On s'en croirait à cent lieues. C'est un vallon sombre, -étroit, morose, avec quelques maisons à peine parmi les arbres, -resserré de toutes parts entre de hautes collines. Un lourd plafond de -nuées s'appuyait sur les croupes espacées des montagnes comme un toit -sur des créneaux; et, par les intervalles des collines, comme par les -lucarnes d'une tour énorme, je voyais le ciel bleu. - -A propos, à Freiburg j'ai mangé des truites du Haut-Rhin, qui sont -d'excellents petits poissons,--et fort jolis, bleus, tachés de rouge. - - - - -TABLE. - - - LETTRE XXIII. Mayence 1 - - LETTRE XXIV. Francfort-sur-le-Mein 19 - - LETTRE XXV. Le Rhin 35 - - LETTRE XXVI. Worms.--Mannheim 65 - - LETTRE XXVII. Spire 94 - - LETTRE XXVIII. Heidelberg 102 - - LETTRE XXIX. Strasbourg 163 - - LETTRE XXX. Strasbourg 175 - - LETTRE XXXI. Freiburg en Brisgaw 184 - - - Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, - rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon. - - - - - TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE - Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation - rue de Vaugirard, 9 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Rhin. T. III, by Victor Hugo - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RHIN. T. III *** - -***** This file should be named 40172-8.txt or 40172-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/1/7/40172/ - -Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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