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-The Project Gutenberg EBook of Le Rhin. T. III, by Victor Hugo
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-Title: Le Rhin. T. III
-
-Author: Victor Hugo
-
-Release Date: July 8, 2012 [EBook #40172]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RHIN. T. III ***
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-
-Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-Une inscription latine contient des macrons (barre horizontale) sur
-certaines lettres qui sont indiquées comme ceci: [=X], où «X»
-représente les lettres sur lesquelles se trouve le macron.
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- LE RHIN
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- III
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- TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
- Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
- rue de Vaugirard, 9
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- VICTOR HUGO
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- LE RHIN
-
- III
-
- COLLECTION HETZEL
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
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- rue Pierre-Sarrazin, No 14
-
- 1858
-
- Droit de traduction réservé
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-LETTRE XXIII
-
-MAYENCE.
-
- L'auteur définit le chemin de fer.--Particularités du chemin de
- fer de Mayence à Francfort.--Dévastations sauvages et progrès
- hideux du «bon goût.»--L'auteur compare entre elles Cologne,
- Francfort et Mayence.--La cathédrale de Mayence.--Edifice
- à double abside.--Plan géométral.--Les clochers.--Portes
- de bronze.--Fac-simile de l'inscription. Voyage attentif
- et curieux de l'auteur à travers les tombeaux des
- archevêques-électeurs.--Dénombrement.--Détails.--Rapprochements.
- --Singulière histoire de l'astrologue Mabusius.--Monsieur Louis
- Colmar, pendant de monsieur Antoine Berdolet.--Jean et Adolphe de
- Nassau, pendants d'Adolphe et Antoine de Schauenbourg.--Il y a
- quarante-trois tombeaux.--Fastrada, femme de Charlemagne.--Son
- épitaphe.--Fac-simile.--792.--Le bon vieux Suisse qui raconte ces
- histoires.--Ameublements différents des deux absides.--Magnifique
- menuiserie rococo.--Salle capitulaire.--Cloître.--Le bas-relief
- énigmatique.--Frauenlob.--La fontaine de la place du
- Marché.--Inscriptions.--Mayence du haut de la citadelle.--De
- quelle façon les femmes sont curieuses à
- Mayence.--Adlerstein.--Ce que c'est que le point noir qu'on voit
- là-bas.
-
-
- Mayence, septembre.
-
-Mayence et Francfort, comme Versailles et Paris, ne sont plus
-aujourd'hui qu'une même ville. Au moyen âge il y avait entre les deux
-cités huit lieues, c'est-à-dire deux journées; aujourd'hui cinq quarts
-d'heure les séparent, ou plutôt les rapprochent. Entre la ville
-impériale et la ville électorale, notre civilisation a jeté ce trait
-d'union qu'on appelle un chemin de fer. Chemin de fer charmant, qui
-côtoie le Mein par instants, qui traverse une verte, riche et vaste
-plaine, sans viaducs, sans tunnels, sans déblais ni remblais, avec de
-simples assemblages de bois sous les rails; chemin de fer que les
-pommiers ombragent paternellement ainsi qu'un sentier de village; qui
-est livré, sans fossés ni grilles, de plain-pied, à la bonhomie
-saturnienne des gamins allemands, et tout le long duquel il semble
-qu'une main invisible vous présente l'un après l'autre les vergers,
-les jardins et les champs cultivés, les retirant ensuite en hâte et
-les enfonçant pêle-mêle au fond du paysage comme des étoffes
-dédaignées par l'acheteur.
-
-Francfort et Mayence sont, comme Liége, d'admirables villes
-dévastées par le bon goût. Je ne sais quelle propriété corrosive
-ont l'architecture blafarde, les colonnades de plâtre, les
-églises-théâtres et les palais-guinguettes; mais il est certain que
-toutes les pauvres vieilles cités fondent et se dissolvent rapidement
-dans ces affreux tas de maisons blanches. J'espérais voir à Mayence le
-Martinsburg, résidence féodale des électeurs-archevêques jusqu'au
-dix-septième siècle; les Français en avaient fait un hôpital, les
-Hessois l'ont rasé pour agrandir le port franc. Quant à l'hôtel des
-marchands, bâti en 1317 par la fameuse ligue des cent villes,
-splendidement décoré des statues de pierre des sept électeurs portant
-leurs blasons, au-dessous desquels deux figures colossales soutenaient
-l'écu de l'empire, on l'a démoli pour faire une place. Je comptais me
-loger vis-à-vis, dans cette hôtellerie des Trois-Couronnes ouverte dès
-1360 par la famille Cleemann, à coup sûr la plus ancienne auberge de
-l'Europe; je m'attendais à une de ces hôtelleries comme en décrit le
-chevalier de Gramont, avec l'immense cheminée, la grande salle à
-piliers et à solives, dont le mur n'est qu'un vitrage maillé de plomb,
-et au dehors la borne à monter sur mule. Je n'y suis pas même entré.
-La vieille auberge Cleemann est à présent une espèce de faux hôtel
-Meurice, avec des rosaces en carton pierre aux plafonds, et aux
-fenêtres ce luxe de draperies et cette indigence de rideaux qui
-caractérisent les hôtelleries allemandes.
-
-Quelque jour Mayence fera de la maison de _Bona Monte_ et de la maison
-_Zum Jungen_ ce que Paris a fait du vénérable logis du pilier des
-halles. On détruira, pour le remplacer par quelque méchante façade
-ornée d'un méchant buste, le toit natal de ce Jean Gensfleisch,
-gentilhomme de la chambre de l'électeur Adolphe de Nassau, que la
-postérité connaît sous le nom de _Guttemberg_, comme elle connaît sous
-le nom de _Molière_ Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi
-Louis XIV.
-
-Cependant les vieilles églises défendent encore ce qui les entoure; et
-c'est autour de sa cathédrale qu'il faut chercher Mayence, comme c'est
-autour de sa collégiale qu'il faut chercher Francfort.
-
-Cologne est une cité gothique encore attardée dans l'époque romane;
-Francfort et Mayence sont deux cités gothiques déjà plongées dans la
-renaissance, et même, par beaucoup de côtés, dans le style rocaille et
-chinois. De là, pour Mayence et Francfort, je ne sais quel air de
-villes flamandes qui les distingue et les isole presque parmi les
-villes du Rhin.
-
-On sent à Cologne que les austères constructeurs du Dôme, maître
-Gérard, maître Arnold et maître Jean, ont longtemps empli toute la
-ville de leur souffle. Il semble que ces trois grandes ombres aient
-veillé pendant quatre siècles sur Cologne, protégeant l'église de
-Plectrude, l'église d'Annon, le tombeau de Théophanie et la chambre
-d'or des onze mille vierges, barrant la route au faux goût, tolérant à
-peine les imaginations presque classiques de la renaissance, gardant
-la pureté des ogives et des archivoltes, sarclant les chicorées de
-Louis XV partout où elles se hasardaient, maintenant dans toute la
-vivacité de leurs profils et de leurs arêtes les pignons taillés et
-les sévères hôtels du quatorzième siècle; et qu'elles ne se soient
-retirées, comme le lion devant l'âne, qu'en présence de l'art bête et
-abominable des architectes parisiens de l'Empire et de la
-Restauration. A Mayence et à Francfort, l'architecture-Rubens, la
-ligne gonflée et puissante, le riche caprice flamand, l'épaisse et
-inextricable végétation des grillages de fer chargés de fleurs et
-d'animaux, l'inépuisable variété des encoignures et des tourelles; la
-couleur, le phénomène; le contour joufflu, pansu, opulent, ayant plus
-de santé encore que de beauté; le mascaron, le triton, la naïade, le
-dauphin ruisselant, toute la sculpture païenne charnue et robuste,
-l'ornementation énorme, hyperbolique et exorbitante, le mauvais goût
-magnifique, ont envahi la ville depuis le commencement du dix-septième
-siècle, et ont empanaché et enguirlandé, selon leur poétique
-fantasque, la vieille et grave maçonnerie allemande. Aussi, ce ne sont
-partout que devantures historiées, ouvrées et guillochées; frontons
-compliqués de pots à feu, de grenades, de pommes de pin, de cippes et
-de rocailles, offrant des profils de buissons d'écrevisses; et pignons
-volutés à trois marteaux comme la perruque de cérémonie de Louis XIV.
-
-Vues à vol d'oiseau, Mayence et Francfort, ayant, l'une sur le Rhin,
-l'autre sur le Mein, la même position que Cologne, ont nécessairement
-la même forme. Sur la rive qui leur fait face, le pont de bateaux de
-Mayence a produit Castel, et le pont de pierre de Francfort a produit
-Sachshausen, comme le pont de Cologne a produit Deutz.
-
-[Illustration]
-
-Le dôme de Mayence, de même que les cathédrales de Worms et de Trèves,
-n'a pas de façade, et se termine à ses deux extrémités par deux
-choeurs. Ce sont deux absides romanes, ayant chacune son transsept,
-qui se regardent et que réunit une grande nef. On dirait deux églises
-soudées l'une à l'autre par leur façade. Les deux croix se touchent et
-se mêlent par le pied. Cette disposition géométrale engendre en
-élévation six campaniles, c'est-à-dire sur chaque abside un gros
-clocher entre deux tourelles, ainsi que le prêtre entre le diacre et
-le sous-diacre, symbolisme que reproduit, comme je l'ai dit ailleurs,
-la grande rosace de nos cathédrales entre ses deux ogives.
-
-Les deux absides dont la réunion compose la cathédrale de Mayence sont
-de deux époques différentes, et, quoique presque identiques en dessin
-géométral, aux dimensions près, présentent, comme édifices, un
-contraste complet et frappant. La première et la moins grande date du
-dixième siècle. Commencée en 978, elle a été terminée en 1009. La
-seconde, dont le gros clocher a deux cents pieds de haut, a été
-commencée peu après, mais elle a été incendiée en 1190, et depuis lors
-chaque siècle y a mis sa pierre. Il y a cent ans, le goût régnant a
-envahi le dôme; toute la flore de l'architecture Pompadour a mêlé ses
-jets de pierre, ses falbalas et ses ramages aux dentelures byzantines,
-aux losanges lombards et aux pleins cintres saxons, et aujourd'hui
-cette végétation bizarre et grimaçante couvre la vieille abside. Le
-gros clocher, cône large, trapu, ample à sa base, superbement chargé
-de trois riches diadèmes fleuronnés dont les diamètres décroissent de
-sa base à son sommet, taillé partout à roses et à facettes, semble
-plutôt bâti avec des pierreries qu'avec des pierres. Sur l'autre
-grosse tour, grave, simple, byzantine et gothique, qui lui fait face,
-des maçons modernes ont érigé, probablement par économie, une coupole
-également pointue, appuyée à sa base sur un cercle de pignons aigus
-ressemblant à la couronne de fer des rois lombards, coupole en zinc,
-parfaitement nue, sans dorure et sans ornement, d'un profil légèrement
-renflé, qui rappelle l'ancienne coiffure pontificale des temps
-primitifs. On dirait la sévère tiare de Grégoire VII regardant la
-tiare splendide de Boniface VIII. Haute pensée, posée, construite et
-sculptée là par le temps et le hasard, ces deux grands architectes.
-
-Tout ce vénérable ensemble est badigeonné en rose; tout, du haut en
-bas, les deux absides, la grande nef et les six clochers. La chose est
-faite avec recherche et goût. On a décerné le rose pâle au clocher
-byzantin, et le rose vif au clocher Pompadour.
-
-Comme la chapelle d'Aix, la cathédrale de Mayence a ses portes de
-bronze ornées de têtes de lions; celles d'Aix-la-Chapelle sont
-romaines. Quand j'ai visité Aix et que j'ai vu ces portes, j'y ai,
-vous vous en souvenez, vainement cherché la fêlure qu'y fit, dit-on,
-et qu'y dut faire en effet le coup de pied du diable lorsqu'il s'en
-alla furieux d'avoir avalé l'âme d'un loup au lieu de l'âme d'un
-bourgeois ayant pignon sur rue. Aucune histoire de ce genre ne
-recommande les portes du dôme de Mayence. Elles sont du onzième siècle
-et ont été données par l'archevêque Willigis à l'église, aujourd'hui
-démolie, de Notre-Dame, où on les a prises pour les enclaver dans un
-majestueux portail roman de la cathédrale. Sur les deux battants d'en
-haut sont écrits en caractères romains les priviléges accordés à la
-ville en 1135 par l'archevêque Adalbert, second électeur de Cologne.
-Au-dessous est gravée sur une seule ligne cette légende plus ancienne
-(_sic_):
-
-[Illustration:
-
- WILLIGISVS ARCHIEPSEX EX METALLI
-SPECIE VALVAS EFFECERAT PRIMVS]
-
-Si l'intérieur de Mayence rappelle les villes flamandes, l'intérieur
-de sa cathédrale rappelle les églises belges. La nef, les chapelles,
-les deux transsepts et les deux absides sont sans vitraux, sans
-mystère, badigeonnés en blanc du pavé à la voûte, mais somptueusement
-meublés. De toutes parts surgissent à l'oeil les fresques, les
-tableaux, les boiseries, les colonnes torses et dorées; mais les vrais
-joyaux de cet immense édifice, ce sont les tombeaux des
-archevêques-électeurs. L'église en est pavée, les autels en sont
-faits, les piliers en sont étayés, les murs en sont couverts; ce sont
-de magnifiques lames de marbre et de pierre, plus précieuses
-quelquefois par la sculpture et le travail que les lames d'or du
-temple de Salomon. J'ai constaté, tant dans l'église que dans la salle
-capitulaire et le cloître, un tombeau du huitième siècle, deux du
-treizième, six du quatorzième, six du quinzième, onze du seizième,
-huit du dix-septième et neuf du dix-huitième; en tout quarante-trois
-sépulcres. Dans ce nombre je ne compte ni les tombeaux-autels,
-difficiles à aborder et à explorer, ni les tombeaux-pavés, sombre et
-confuse mosaïque de la mort, de jour en jour plus effacée sous les
-pieds de ceux qui vont et viennent.
-
-J'omets également les quatre ou cinq tombeaux insignifiants du
-dix-neuvième siècle.
-
-Toutes ces tombes, cinq exceptées, sont des sépultures d'archevêques.
-Sur ces trente-huit cénotaphes, dispersés sans ordre chronologique et
-comme au hasard sous une forêt de colonnes byzantines à chapiteaux
-énigmatiques, l'art de six siècles se développe, végète et croise
-inextricablement ses rameaux, d'où tombent, comme un double fruit,
-l'histoire de la pensée en même temps que l'histoire des faits. Là,
-Liebenstein, Hompurg, Gemmingen, Heufenstein, Brandebourg, Steinburg,
-Ingelheim, Dalberg, Eltz, Stadion, Weinsberg, Ostein, Leyen,
-Hennenberg, Tour-et-Taxis, presque tous les grands noms de l'Allemagne
-rhénane, apparaissent à travers ce sombre rayonnement que les tombeaux
-répandent dans les ténèbres des églises. Toutes les fantaisies
-d'époque, d'artiste et de mourant se mêlent à toutes les épitaphes.
-Les mausolées du dix-huitième siècle s'entr'ouvrent et laissent
-échapper leur squelette emportant dans ses longs doigts sans chair des
-mitres d'archevêques et des chapeaux d'électeurs. Les archevêques
-contemporains de Richelieu et de Louis XIV rêvent couchés au bas de
-leurs sarcophages et appuyés sur le coude. Les arabesques de la
-renaissance accrochent leurs vrilles et perchent leurs chimères dans
-les délicats feuillages du quinzième siècle, et font entrevoir, sous
-mille complications charmantes, des statuettes, des distiques latins
-et des blasons coloriés. Des noms sévères, _Mathias Burhecg_, _Conradus
-Rheingraf_ (Conrad, comte du Rhin), s'inscrivent, entre le moine
-tonsuré qui figure le clergé et l'homme d'armes morionné qui figure la
-noblesse, sous la pure ogive à triangle équilatéral du quatorzième
-siècle; et sur la lame peinte et dorée du treizième siècle, de
-gigantesques archevêques qui ont des monstres apocalyptiques sous les
-pieds couronnent de leurs deux mains à la fois des rois et des
-empereurs moindres qu'eux. C'est dans cette hautaine attitude que vous
-regardent fixement avec leurs yeux de momie égyptienne Siegfried, qui
-couronna deux empereurs: Henri de Thuringe et Wilhelm de Hollande; et
-Pierre Aspeld, qui couronna deux empereurs et un roi: Louis de
-Bavière, Henri VII et Jean de Bohême. Les armoiries, les manteaux
-héraldiques, la mitre, la couronne, le chapeau électoral, le chapeau
-cardinal, les sceptres, les épées, les crosses, abondent, s'entassent
-et s'amoncellent sur ces monuments, et s'efforcent de recomposer
-devant l'oeil du passant cette grande et formidable figure qui
-présidait les neuf électeurs de l'empire d'Allemagne et qu'on appelait
-l'archevêque de Mayence. Chaos, déjà à demi submergé dans l'ombre, de
-choses augustes ou illustres, d'emblèmes vénérables ou redoutables,
-d'où ces puissants princes voulaient faire sortir une idée de grandeur
-et d'où sort une idée de néant.
-
-Chose remarquable et qui prouve jusqu'à quel point la Révolution
-française était un fait providentiel et comme la résultante
-nécessaire, et pour ainsi dire algébrique, de tout l'antique ensemble
-européen, c'est que tout ce qu'elle a détruit a été détruit pour
-jamais. Elle est venue à l'heure dite, comme un bûcheron pressé de
-finir sa besogne, abattre en hâte et pêle-mêle tous les vieux arbres
-mystérieusement marqués par le Seigneur. On sent, ainsi que je crois
-l'avoir déjà indiqué quelque part, qu'elle avait en elle le _quid
-divinum_. Rien de ce qu'elle a jeté bas ne s'est relevé, rien de ce
-qu'elle a condamné n'a survécu, rien de ce qu'elle a défait ne s'est
-recomposé. Et observons ici que la vie des États n'est pas suspendue
-au même fil que celle des individus; il ne suffit pas de frapper un
-empire pour le tuer; on ne tue les villes et les royaumes que
-lorsqu'ils doivent mourir. La Révolution française a touché Venise, et
-Venise est tombée; elle a touché l'empire d'Allemagne, et l'empire
-d'Allemagne est tombé; elle a touché les électeurs, et les électeurs
-se sont évanouis. La même année, la grande année-abîme, a vu
-s'engloutir le roi de France, cet homme presque dieu, et l'archevêque
-de Mayence, ce prêtre presque roi.
-
-La Révolution n'a pas extirpé ni détruit Rome, parce que Rome n'a pas
-de fondements, mais des racines; racines qui vont sans cesse croissant
-dans l'ombre sous Rome et sous toutes les nations, qui traversent et
-pénètrent le globe entier de part en part, et qu'on voit reparaître à
-l'heure qu'il est en Chine et au Japon, de l'autre côté de la terre.
-
-Le Jean de Troyes de Cologne, Guillaume de Hagen, greffier de la ville
-en 1270, raconte dans sa _Petite Chronique_ manuscrite, malheureusement
-lacérée pendant l'occupation française et dont il ne reste plus que
-quelques feuillets dépareillés à Darmstadt, qu'en 1247 sous le règne
-de ce même archevêque de Mayence Siegfried, dont le tombeau fait dans
-la cathédrale une si redoutable figure, un vieux astrologue nommé
-Mabusius fut condamné à la potence comme sorcier et devin, et conduit,
-pour y mourir, au gibet de pierre de Lorchhausen, lequel marquait la
-frontière de l'archevêque de Mayence et faisait face à un autre gibet
-qui marquait la frontière du comte palatin. Arrivé là, comme
-l'astrologue refusait le crucifix et s'obstinait à se dire prophète,
-le moine qui l'accompagnait lui demanda en raillant en quelle année
-finiraient les archevêques de Mayence. Le vieillard pria qu'on lui
-déliât la main droite, ce qu'on fit; puis il ramassa un clou
-patibulaire tombé à terre, et, après avoir rêvé un instant, il grava
-avec ce clou sur la face du gibet qui regardait Mayence ce polygramme
-singulier:
-
-[Illustration: (IV.) (XX.) (XIII.)]
-
-Après quoi il se livra au bourreau pendant que les assistants riaient
-de sa folie et de son énigme. Aujourd'hui, en rapprochant l'un de
-l'autre les trois nombres mystérieux écrits par le vieillard, on
-trouve ce chiffre formidable: _quatre-vingt-treize_.
-
-Et, ceci est à noter aussi, ce gibet menaçant, qui, dès le treizième
-siècle, portait sur sa plinthe sinistre la date de la chute des
-empires, portait en même temps sa condamnation à lui-même et la date
-de son propre écroulement. Le gibet faisait partie de l'ancien
-pouvoir. La Révolution française n'a pas plus respecté la permanence
-des gibets que la permanence des dynasties. Comme rien n'est plus de
-marbre, rien n'est plus de pierre. Au dix-neuvième siècle, l'échafaud
-aussi a perdu sa majesté et sa grandeur; il est de sapin, comme le
-trône.
-
-Ainsi qu'Aix-la-Chapelle, Mayence a eu un évêque, un seul, nommé par
-Napoléon, digne et respectable pasteur, dit-on, qui a siégé de 1802 à
-1818, et qui est enterré, comme les autres, dans ce qui fut sa
-cathédrale. Cependant, il faut en convenir, en présence du majestueux
-néant des électeurs archiépiscopaux de Mayence, c'est un néant bien
-pauvre et bien petit que celui de M. Louis Colmar, évêque du
-département du Mont-Tonnerre, dans sa tombe ogive en style troubadour,
-laquelle serait un admirable modèle de pendule gothique pour les
-bourgeois riches de la rue Saint-Denis, si l'on y avait ajusté un
-cadran au lieu d'un évêque. Du reste, ainsi que je le disais tout à
-l'heure, ce chétif évêque, qui avait en lui cela de grand qu'il était
-un fait révolutionnaire, a tué l'archevêque souverain. Depuis M. Louis
-Colmar, il n'y a plus qu'un évêque à Mayence, aujourd'hui capitale de
-la Hesse rhénane.
-
-J'ai trouvé la aussi un couple arcadien d'archevêques frères, enterrés
-vis-à-vis l'un de l'autre, après avoir régné sur le même peuple et
-gouverné les mêmes âmes, l'un en 1390, et l'autre en 1419. Jean et
-Adolphe de Nassau se regardent dans la nef de Mayence comme Adolphe et
-Antoine de Schauenbourg dans le choeur de Cologne.
-
-J'ai dit que l'un des quarante-trois tombeaux était du huitième
-siècle. Ce monument, qui n'est pas d'un archevêque, est celui que j'ai
-cherché d'abord et qui m'a arrêté le plus longtemps, car il
-s'accouplait dans ma pensée au grand sépulcre d'Aix-la-Chapelle. C'est
-la tombe de Fastrada, femme de Charlemagne. La tombe de Fastrada est
-une simple lame de marbre blanc aujourd'hui enchâssée dans un mur.
-J'ai déchiffré cette épitaphe, écrite en lettres romaines avec les
-abréviations byzantines:
-
- FASTRADANA PIA CAROLI CONIVX VOCITATA
- CHRISTO DILECTA IACET HOC SVB MARMORE TECTA
- ANNO SEPTENGENTESIMO NONAGESIMO QVARTO.
-
-Puis viennent ces trois vers mystérieux:
-
- QVEM NVMERVM METRO CLAVDERE MVSA NEGAT
- REX PIE QVEM GESSIT VIRGO LICET HIC CINERESCIT
- SPIRITVS HÆRES SIT PATRIE QVÆ TRISTIA NESCIT.
-
-Et au-dessous le millésime en chiffres arabes:
-
-[Illustration]
-
-C'est en 794, en effet, que Fastrada, déposée d'abord dans l'église de
-Saint-Alban, s'est endormie sous cette lame. Mille ans après, car
-l'histoire mêle quelquefois aux grandes choses une effrayante
-précision géométrique, en 1794, la compagne de Charlemagne s'est
-réveillée. Sa vieille ville de Mayence était bombardée, son église de
-Saint-Alban croulait dans l'incendie, sa tombe était ouverte. On ne
-sait ce que ses ossements sont devenus à cette époque. La pierre de
-son tombeau a été transportée dans la cathédrale.
-
-Aujourd'hui un pauvre bon vieux Suisse en perruque aventurine, vêtu
-d'une espèce d'uniforme d'invalide, raconte cela aux passants.
-
-Outre les tombeaux, les châssis à statuettes, les tableaux-volets à
-fond d'or, les bas-reliefs d'autels, chacune des deux absides a son
-ameublement spécial. La vieille abside de 978, ornée de deux charmants
-escaliers byzantins, s'arrondit autour d'une magnifique urne
-baptismale en bronze du quatorzième siècle. Sur la face extérieure de
-cette vaste piscine sont sculptés les douze apôtres et saint Martin,
-patron de l'église. Le couvercle a été brisé pendant le bombardement.
-Sous l'Empire, époque de goût, on a coiffé la vasque gothique d'une
-espèce de casserole.
-
-L'autre abside, la plus grande et la moins ancienne, est occupée et,
-pour ainsi dire, encombrée par une grosse boiserie de choeur en
-chêne noir où le style tourmenté et furieux du dix-huitième siècle se
-déploie et s'insurge contre la ligne droite avec tant de violence,
-qu'il atteint presque la beauté. Jamais on n'a mis au service du
-mauvais goût un ciseau plus délicat, une fantaisie plus puissante, une
-invention plus variée. Quatre statues, Crescentius, premier évêque de
-Mayence en 70; Boniface, premier archevêque en 755; Willigis, premier
-électeur en 1011, et Bardo, fondateur du Dôme en 1050, se tiennent
-gravement debout sur le pourtour du choeur, dominé au-dessus du dais
-asiatique de l'archevêque par le groupe équestre de saint Martin et du
-pauvre. A l'entrée du choeur se dressent, dans toute la pompe
-mystérieuse du grand prêtre hébraïque, Aaron, qui représente l'évêque
-du dedans, et Melchisédech, qui figure l'évêque du dehors.
-
-L'archevêque de Mayence, comme les princes-évêques de Worms et de
-Liége, comme les archevêques de Cologne et de Trèves, comme le pape,
-réunissait dans sa personne le double pontife. Il était à la fois
-Aaron et Melchisédech.
-
-C'est une sombre et superbe halle romane que la salle capitulaire qui
-avoisine le choeur et qui répète avec la splendide menuiserie
-Pompadour l'antithèse des deux gros clochers. Là, rien qu'un grand mur
-nu, un pavé poudreux bossué par les reliefs des tombes, un reste de
-vitrail à la fenêtre basse, un tympan colorié figurant saint Martin,
-non en cavalier romain, mais en évêque de Tours; trois grandes
-sculptures du seizième siècle, qui sont le Crucifiement, la Sortie du
-tombeau et l'Ascension; autour de la salle un banc de pierre pour les
-chanoines, et au fond, pour l'archevêque-président, une large sellette
-aussi en pierre, qui rappelle cette sévère chaise de marbre des
-premiers papes qu'on garde à Notre-Dame-des-Doms d'Avignon. Et, si
-l'on soit de cette salle, on entre dans le cloître, cloître du
-quatorzième siècle, qui de tout temps a été un lieu austère et qui est
-aujourd'hui un lieu lugubre. Le bombardement de 94 est là écrit
-partout. De grandes herbes humides, parmi lesquelles moisissent des
-pierres argentées par la bave des reptiles; des arcades-ogives aux
-fenestrages brisés; des tombes fêlées par les obus comme des carreaux
-de vitre; des chevaliers de pierre armés de toutes pièces, souffletés
-à la face par des éclats de bombe et n'ayant plus que cette balafre
-pour visage; des haillons de vieille femme séchant sur une corde; des
-cloisons en planches rapiéçant çà et là des murailles de granit; une
-solitude morne, un accablement profond coupé par le croassement
-intermittent des corbeaux; voilà aujourd'hui le cloître archiépiscopal
-de Mayence. Une des assises d'un contre-fort, frappée par un boulet, a
-glissé tout entière dans son alvéole sous le choc, mais n'est pas
-tombée et apparaît encore là aujourd'hui comme une touche de clavecin
-sur laquelle se poserait un doigt invisible. Deux ou trois statues
-tristes et terribles, debout dans un coin sous la pluie et le vent,
-regardent en silence cette désolation.
-
-Il y a là, sous les galeries du cloître, un monument obscur, un
-bas-relief du quatorzième siècle, dont j'ai cherché vainement à
-deviner l'énigme. Ce sont, d'un côté, les hommes enchaînés dans toutes
-les attitudes du désespoir; de l'autre, un empereur accompagné d'un
-évêque et entouré d'une foule de personnages triomphants. Est-ce
-Barberousse? Est-ce Louis de Bavière? Est-ce la révolte de 1160?
-Est-ce la guerre de ceux de Mayence contre ceux de Francfort en 1332?
-N'est-ce rien de tout cela?--Je ne sais. J'ai passé outre.
-
-Comme j'allais sortir des galeries, j'ai distingué dans l'ombre une
-tête de pierre sortant à demi du mur et ceinte d'une couronne à trois
-fleurons d'ache comme les rois du onzième siècle. J'ai regardé.
-C'était une figure douce et sévère en même temps, une de ces faces
-empreintes de la beauté auguste que donne au visage de l'homme
-l'habitude d'une grande pensée. Au-dessous, la main d'un passant avait
-charbonné ce nom: FRAUENLOB. Je me suis souvenu de ce Tasse de
-Mayence, si calomnié pendant sa vie, si vénéré après sa mort. Quand
-Henri Frauenlob fut mort, en 1318, je crois, les femmes de Mayence,
-qui l'avaient raillé et insulté, voulurent porter son cercueil. Ces
-femmes et ce cercueil chargé de fleurs et de couronnes sont ciselés
-dans la lame un peu plus bas que la tête. J'ai regardé encore cette
-noble tête. Le sculpteur lui a laissé les yeux ouverts. Dans cette
-église pleine de sépulcres, dans cette foule de princes et d'évêques
-gisants, dans ce cloître endormi et mort, il n'y a plus que le poëte
-qui soit resté debout et qui veille.
-
-La place du Marché, qui entoure deux côtés de la cathédrale, est d'un
-ensemble copieux, fleuri et divertissant. Au milieu se dresse une
-jolie fontaine trigone de la Renaissance allemande; ravissant petit
-poëme qui, d'un entassement d'armoiries, de mitres, de fleuves, de
-naïades, de crosses épiscopales, de cornes d'abondance, d'anges, de
-dauphins et de sirènes, fait un piédestal à la vierge Marie. Sur l'une
-des faces on lit ce pentamètre:
-
- Albertus princeps, civibus ipse suis,
-
-lequel rappelle, avec moins de bonhomie, la dédicace écrite sur la
-fontaine élevée par le dernier électeur de Trèves, près de son palais,
-dans la ville neuve de Coblenz: CLEMENS VINCESLAUS, ELECTOR, VICINIS
-SUIS. _A ses concitoyens_ est constitutionnel. _A ses voisins_ est
-charmant.
-
-La fontaine de Mayence a été bâtie par Albert de Brandebourg, qui
-régnait vers 1540 et dont je venais de lire l'épitaphe dans la
-cathédrale: _Albert, cardinal-prêtre de Saint-Pierre-aux-Liens,
-archichancelier du Saint-Empire, marquis de Brandebourg, duc de
-Stettin et de Poméranie, électeur_. Il a érigé ou plutôt reconstruit
-cette fontaine, en souvenir des prospérités de Charles-Quint et de la
-captivité de François Ier, comme le constate cette inscription en
-lettres d'or ravivées récemment:
-
- DIVO KAROLO V CÆSARE SEMP. AVG. POST VICTOR[=IA]
- GALLICAM REGE IPSO AD TICI[=NV] SVPERATO AC CAPTO
- TR[=IU]PHANTE FATALIQ. RVSTICOR[=VP]ER GER[=MN][=IA] CO[=SPI]
- RATIONE PROSTRATA ALBER. CARD. ET ARCHIEP. MOG.
- FON[=TE] HVNC VETVSTATE DILAP[=SV] AD CIV[=IV] SUORUM
- POSTERITATISQVE VSVM RESTITVI CVRAVIT.
-
-Vue du haut de la citadelle, Mayence présente seize faîtes vers
-lesquels se tournent gracieusement les canons de la confédération
-germanique: les six clochers de la cathédrale, deux beaux beffrois
-militaires, une aiguille du douzième siècle, quatre clochetons
-flamands, plus le dôme des Carmes de la rue Cassette répété trois
-fois, ce qui est beaucoup. Sur la pente de la colline que couronne la
-forteresse un de ces ignobles dômes coiffe une pauvre vieille église
-saxonne, la plus triste et la plus humiliée du monde, accostée d'un
-charmant cloître gothique à meneaux flamboyants où les kaiserlichs
-font boire leurs chevaux dans des sarcophages romans.
-
-La beauté des riveraines du Rhin ne se dément pas à Mayence; seulement
-les femmes y sont tout à la fois curieuses à la façon des Flamandes et
-à la façon des Alsaciennes. Mayence est le point de jonction de
-l'espion-miroir d'Anvers et de l'espion-tourelle de Strasbourg.
-
-La ville, si blanchie qu'elle soit, a gardé en beaucoup d'endroits son
-honorable aspect de cité marchande de la hanse rhénane. On lit encore
-sur des portes PRO CELERI MERCATVRÆ EXPEDITIONE. Dans deux ou trois
-ans on y lira _Roulage accéléré_.
-
-Du reste, une vie profonde, qui sort du Rhin, anime cette ville. Elle
-n'est pas moins hérissée de mâts, pas moins encombrée de ballots, pas
-moins pleine de rumeur que Cologne. On marche, on parle, on pousse, on
-traîne, on arrive, on part, on vend, on achète, on crie, on chante, on
-vit enfin dans tous les quartiers, dans toutes les maisons, dans
-toutes les rues.--La nuit, cet immense bourdonnement se tait; et l'on
-n'entend plus dans Mayence que le murmure du Rhin et le bruit éternel
-des dix-sept moulins à eau amarrés aux piles englouties du pont de
-Charlemagne.
-
-Quoi qu'aient fait les congrès, ou pour mieux dire à cause de ce
-qu'ont fait les congrès, le vide laissé à Mayence par la triple
-domination des Romains, des archevêques et des Français n'est pas
-comblé. Personne n'y est chez soi. M. le grand-duc de Hesse n'y règne
-que de nom. Sur sa forteresse de Cassel il peut lire: CURA
-CONFOEDERATIONIS CONDITUM; et il peut voir un soldat blanc et un
-soldat bleu, c'est-à-dire l'Autriche et la Prusse, se promener nuit et
-jour, l'arme au bras, devant sa forteresse de Mayence. La Prusse ni
-l'Autriche n'y sont pas non plus chez elles; elles se gênent et se
-coudoient. Evidemment ceci n'est qu'un état provisoire. Il y a dans le
-mur même de la citadelle une ruine à demi engagée dans le rempart
-neuf,--une espèce de piédestal tronqué qu'on appelle encore maintenant
-la _pierre de l'Aigle_, Adlerstein. C'est le tombeau de Drusus. Une
-aigle en effet, une aigle impériale, une aigle formidable et
-toute-puissante, s'est posée là pendant seize cents ans puis s'est
-éclipsée. En 1804, elle a reparu; en 1814, elle s'est envolée de
-nouveau.--Aujourd'hui, à l'heure même où nous sommes, Mayence aperçoit
-à l'horizon, du côté de la France, un point noir qui grossit et qui
-s'approche. C'est l'aigle qui revient.
-
-
-
-
-LETTRE XXIV
-
-FRANCFORT-SUR-LE-MEIN.
-
- Quel aspect présente une certaine rue de Francfort un certain
- jour de la semaine.--Ce qui abonde à Francfort.--Quel est le
- plus grand danger que Francfort puisse courir.--L'auteur va à
- la boucherie.--Il pousse beaucoup de cris d'enthousiasme.--Le
- massacre des innocents.--L'auteur oublie tous ses devoirs au
- point de désobéir à une petite fille de quatre ans.--La place
- publique.--Les deux fontaines.--L'auteur dit des vérités à la
- justice.--Le Roemer.--Utilité d'une servante qui prend une
- clef à un clou dans sa cuisine.--Salle des
- électeurs.--Détails.--Salle des empereurs.--Les quarante-cinq
- niches.--Ce qui se passait dans la place quand les électeurs
- avaient élu l'empereur.--Ce qui se passait à l'église après ce
- qui s'était passé dans la place.--L'église collégiale de
- Francfort.--Ce qui pend aux murailles.--L'horloge.--Les
- tableaux.--Sainte Cécile telle qu'on l'a trouvée dans son
- tombeau.--La couronne impériale.--Saint Barthélémy.--Gunther de
- Schwarzbourg.--L'auteur monte sur le
- clocher.--Francfort-sur-le-Mein à vol d'oiseau.--Les habitants
- du haut du clocher.--Philosophie.
-
-
- Mayence, septembre.
-
-J'étais à Francfort un samedi. Il y avait longtemps déjà que, marchant
-au hasard, je cherchais mon vieux Francfort dans un labyrinthe de
-maisons neuves fort laides et de jardins fort beaux, lorsque je suis
-arrivé tout à coup à l'entrée d'une rue singulière. Deux longues
-rangées parallèles de maisons noires, sombres, hautes, sinistres,
-presque pareilles, mais ayant cependant entre elles ces légères
-différences dans les choses semblables qui caractérisent les bonnes
-époques d'architecture; entre ces maisons toutes contiguës et
-compactes et comme serrées avec terreur les unes contre les autres,
-une chaussée étroite, obscure, tirée au cordeau; rien que des portes
-bâtardes surmontées d'un treillis de fer bizarrement brouillé; toutes
-les portes fermées; au rez-de-chaussée rien que des fenêtres garnies
-d'épais volets de fer; tous ces volets fermés; aux étages supérieurs,
-des devantures de bois presque partout armées de barreaux de fer; un
-silence morne, aucun chant, aucune voix, aucun souffle, par
-intervalles le bruit étouffé d'un pas dans l'intérieur des maisons; à
-côté des portes un judas grillé à demi entr'ouvert sur une allée
-ténébreuse; partout la poussière, la cendre, les toiles d'araignées,
-l'écroulement vermoulu, la misère plutôt affectée que réelle; un air
-d'angoisse et de crainte répandu sur les façades des édifices; un ou
-deux passants dans la rue me regardant avec je ne sais quelle défiance
-effarée: aux fenêtres des premiers étages, de belles jeunes filles
-parées, au teint brun, au profil busqué, apparaissant furtivement, ou
-des faces de vieilles femmes au nez de hibou, coiffées d'une mode
-exorbitante, immobiles et blêmes derrière la vitre trouble; dans les
-allées des rez-de-chaussée, des entassements de ballots et de
-marchandises; des forteresses plutôt que des maisons, des cavernes
-plutôt que des forteresses, des spectres plutôt que des
-passants.--J'étais dans la rue des Juifs, et j'y étais le jour du
-sabbat.
-
-A Francfort il y a encore des Juifs et des chrétiens; de vrais
-chrétiens qui méprisent les juifs, de vrais juifs qui haïssent les
-chrétiens. Des deux parts on s'exècre et l'on se fuit. Notre
-civilisation, qui tient toutes les idées en équilibre et qui cherche
-à ôter de tout la colère, ne comprend plus rien à ces regards
-d'abomination qu'on se jette réciproquement entre inconnus. Les juifs
-de Francfort vivent dans leurs lugubres maisons, retirés dans des
-arrière-cours pour éviter l'haleine des chrétiens. Il y a douze ans,
-cette rue des Juifs, rebâtie et un peu élargie en 1662, avait encore à
-ses deux extrémités des portes de fer, garnies de barres et
-d'armatures extérieurement et intérieurement. La nuit venue, les juifs
-rentraient et les deux portes se fermaient. On les verrouillait en
-dehors comme des pestiférés, et ils se barricadaient en dedans comme
-des assiégés.
-
-La rue des Juifs n'est pas une rue, c'est une ville dans la ville.
-
-En sortant de la rue des Juifs, j'ai trouvé la vieille cité. Je venais
-de faire mon entrée dans Francfort.
-
-Francfort est la ville des cariatides. Je n'ai vu nulle part autant de
-colosses portefaix qu'à Francfort. Il est impossible de faire
-travailler, geindre et hurler le marbre, la pierre, le bronze et le
-bois avec une invention plus riche et une cruauté plus variée. De
-quelque côté qu'on se tourne, ce sont de pauvres figures de toutes les
-époques, de tous les styles, de tous les sexes, de tous les âges, de
-toutes les fantasmagories, qui se tordent et gémissent misérablement
-sous des poids énormes. Satyres cornus, nymphes à gorges flamandes,
-nains, géants, sphinx, dragons, anges, diables, tout un infortuné
-peuple d'êtres surnaturels, pris par quelque magicien qui pêchait
-effrontément dans toutes les mythologies à la fois, et enfermé par lui
-dans des enveloppes pétrifiées, est là enchaîné sous les entablements,
-les impostes et les architraves, et scellé jusqu'à mi-corps dans les
-murailles. Les uns portent des balcons; les autres, des tourelles; les
-plus accablés, des maisons. D'autres exhaussent sur leurs épaules
-quelque insolent nègre de bronze vêtu d'une robe d'étain doré, ou un
-immense empereur romain de pierre dans toute la pompe du costume de
-Louis XIV, avec sa grande perruque, son ample manteau, son fauteuil,
-son estrade, sa crédence où est sa couronne, son dais à pentes
-découpées et à vastes draperies; colossale machine qui figure une
-gravure d'Audran complétement reproduite en ronde-bosse dans un
-monolithe de vingt pieds de haut. Ces prodigieux monuments sont des
-enseignes d'auberges. Sous ces fardeaux titaniques les cariatides
-fléchissent dans toutes les postures de la rage, de la douleur et de
-la fatigue. Celles-ci courbent la tête, celles-là se retournent à
-demi; quelques-unes posent sur leurs hanches leurs deux mains crispées
-ou compriment leur poitrine gonflée prête à éclater; il y a des
-Hercules dédaigneux qui soutiennent une maison à six étages d'une
-seule épaule et montrent le poing aux gens; il y a de tristes Vulcains
-bossus qui s'aident de leurs genoux, ou de malheureuses sirènes dont
-la queue écaillée s'écrase affreusement entre les pierres de refend;
-il y a des Chimères exaspérées qui s'entre-mordent avec fureur;
-d'autres pleurent, d'autres rient d'un air amer, d'autres font aux
-passants des grimaces effroyables. J'ai remarqué que beaucoup de
-salles de cabaret, retentissantes du choc des verres, sont posées en
-surplomb sur des cariatides. Il paraît que c'est un goût des vieux
-bourgeois libres de Francfort de faire porter leurs ripailles par des
-statues souffrantes.
-
-Le plus horrible cauchemar qu'on puisse avoir à Francfort, ce n'est ni
-l'invasion des Russes, ni l'irruption des Français, ni la guerre
-européenne traversant le pays, ni les vieilles guerres civiles
-déchirant de nouveau les quatorze quartiers de la ville, ni le typhus,
-ni le choléra; c'est le réveil, le déchaînement et la vengeance des
-cariatides.
-
-Une des curiosités de Francfort, qui disparaîtra bientôt, j'en ai
-peur, c'est la boucherie. Elle occupe deux anciennes rues. Il est
-impossible de voir des maisons plus vieilles et plus noires se pencher
-sur un plus splendide amas de chair fraîche. Je ne sais quel air de
-jovialité gloutonne est empreint sur ces façades bizarrement ardoisées
-et sculptées, dont le rez-de-chaussée semble dévorer, comme une gueule
-profonde toute grande ouverte, d'innombrables quartiers de boeufs et
-de moutons. Les bouchers sanglants et les bouchères roses causent avec
-grâce sous des guirlandes de gigots. Un ruisseau rouge, dont deux
-fontaines jaillissantes modifient à peine la couleur, coule et fume au
-milieu de la rue. Au moment où j'y passais, elle était pleine de cris
-effrayants. D'inexorables garçons tueurs, à figures hérodiennes, y
-commettaient un massacre de cochons de lait. Les servantes, leur
-panier au bras, riaient à travers le vacarme. Il y a des émotions
-ridicules qu'il ne faut pas laisser voir; pourtant j'avoue que, si
-j'avais su que faire d'un pauvre petit cochon de lait qu'un boucher
-emportait devant moi par les deux pieds de derrière et qui ne criait
-pas, ignorant ce qu'on lui voulait et ne comprenant rien à la chose,
-je l'aurais acheté et sauvé. Une jolie petite fille de quatre ans, qui
-comme moi le considérait avec compassion, semblait m'y encourager du
-regard. Je n'ai pas fait ce que cet oeil charmant me disait, j'ai
-désobéi à ce doux regard, et je me le reproche.--Une superbe et
-grandiose enseigne dorée, soutenue par une grille en potence, la plus
-belle et la plus riche du monde, composée de tous les emblèmes du
-corps des bouchers et surmontée de la couronne impériale, domine et
-complète cette magnifique écorcherie digne de Paris au moyen âge,
-devant laquelle, à coup sûr, se fussent ébahis Calatagirone au
-quinzième siècle et Rabelais au seizième.
-
-De l'écorcherie on débouche dans une place de grandeur médiocre, digne
-de la Flandre et qui mériterait d'être célébrée et admirée, même après
-le Vieux-Marché de Bruxelles. C'est une de ces places-trapèzes autour
-desquelles tous les styles et tous les caprices de l'architecture
-bourgeoise au moyen âge et à la renaissance se dressent représentés
-par des maisons modèles où, selon l'époque et le goût, l'ornementation
-a tout employé avec un à-propos prodigieux, l'ardoise comme la pierre,
-le plomb comme le bois. Chaque devanture a sa valeur à part et
-concourt en même temps à la composition et à l'harmonie générale de la
-place. A Francfort comme à Bruxelles, deux ou trois maisons neuves, de
-l'aspect le plus bête et qui ont l'air de deux ou trois imbéciles dans
-une assemblée de gens d'esprit, gâtent l'ensemble de la place et
-rehaussent la beauté des vieux édifices voisins. Une merveilleuse
-masure du quinzième siècle, composée, je ne sais pour quel usage,
-d'une nef d'église et d'un beffroi d'hôtel de ville, remplit de sa
-superbe et élégante silhouette un des côtés du trapèze. Vers le milieu
-de la place, à des endroits quelconques que n'a évidemment désignés
-aucune symétrie, ont germé, comme deux buissons vivaces, deux
-fontaines, l'une de la renaissance, l'autre du dix-huitième siècle.
-Sur ces deux fontaines se rencontrent et s'affrontent, par un hasard
-singulier, debout chacune au sommet de sa colonne, Minerve et Judith,
-la virago homérique et la virago biblique, l'une avec la tête de
-Méduse, l'autre avec la tête d'Holopherne.
-
-Judith, belle, hautaine et charmante, entourée de quatre
-Renommées-Sirènes qui soufflent à ses pieds dans des trompettes, est
-une héroïque fille de la renaissance. Elle n'a plus la tête
-d'Holopherne qu'elle élevait de la main gauche, mais elle tient encore
-l'épée de sa main droite, et sa robe chassée par le vent se relève
-au-dessus de son genou de marbre et découvre sa jambe fine et ferme
-avec le pli le plus fier qu'on puisse voir.
-
-Quelques explicateurs prétendent que cette statue représente la
-Justice, et qu'elle tenait à la main, non la tête d'Holopherne, mais
-une balance. Je n'en crois rien. Une Justice qui tiendrait la balance
-de la main gauche et l'épée de la main droite serait l'Injustice.
-D'ailleurs la Justice n'a le droit d'être ni si jolie ni si
-retroussée.
-
-Vis-à-vis de cette figure s'élèvent, avec leur cadran noir et leurs
-cinq graves fenêtres de hauteur inégale, les trois pignons juxtaposés
-du Roemer.
-
-C'est dans le Roemer qu'on élisait les empereurs; c'est dans cette
-place qu'on les proclamait.
-
-C'est aussi dans cette place que se tenaient et que se tiennent encore
-les deux fameuses foires de Francfort: la foire de septembre,
-instituée en 1240 par lettre de haut-conduit de Frédéric II; et la
-foire de Pâques, établie en 1330 par Louis de Bavière. Les foires ont
-survécu aux empereurs et à l'empire.
-
-Je suis entré dans le Roemer.
-
-Après avoir erré, sans rencontrer personne, dans une grande salle
-basse et torte, voûtée en ogive et encombrée des baraques de la foire,
-puis dans un large escalier à rampe Louis XIII, tapissé de mauvais
-tableaux sans cadres, puis dans une foule de corridors et de degrés
-obscurs, à force de frapper à toutes les portes, j'ai fini par trouver
-une servante qui, sur ce mot: _Kaisersaal_, a pris une clef à un clou
-dans sa cuisine et m'a conduit à la Salle des Empereurs.
-
-La brave fille souriante m'a fait passer d'abord par la Salle des
-Electeurs, qui sert aujourd'hui, je crois, aux séances du haut-sénat
-de la ville de Francfort. C'est là que les électeurs ou leurs délégués
-déclaraient entre eux l'empereur roi des Romains. Sur un fauteuil
-entre les deux fenêtres, l'archevêque de Mayence présidait. Puis
-venaient par ordre, assis autour d'une immense table couverte en cuir
-fauve, chacun au-dessous de son blason peint au plafond, à la droite
-de l'archevêque de Mayence, Trèves, Bohême et Saxe; à sa gauche,
-Cologne, le Palatinat, Brandebourg; en face de lui, Brunswick et
-Bavière. Le passant éprouve l'impression que produisent les choses
-simples qui contiennent de grandes choses, lorsqu'il voit et qu'il
-touche le cuir roux et poudreux de cette table où l'on faisait
-l'empereur d'Allemagne. Du reste, à part la table qu'on a transportée
-dans une salle voisine, la Salle des Electeurs est aujourd'hui dans
-l'état où elle était au dix-septième siècle. Les neuf blasons au
-plafond encadrant une mauvaise fresque, une tenture de damas rouge,
-des appliques-candélabres en cuivre argenté figurant des Renommées,
-une grande glace à baguettes contournées, en face de laquelle on a mis
-pour pendant, au siècle dernier, un portrait en pied de Joseph II;
-au-dessus de la porte, un trumeau, un portrait de ce dernier des
-petits-fils de Charlemagne, qui mourut en 910 au moment de régner et
-que les Allemands appellent l'_Enfant_. Rien de plus.--L'ensemble est
-austère, sérieux, tranquille, et fait plus songer que regarder.
-
-Après la Salle des Electeurs, j'ai vu la Salle des Empereurs.
-
-Au quatorzième siècle, les marchands lombards qui ont laissé leur nom
-au Roemer et qui y tenaient boutique eurent idée de faire entourer
-la grande salle de niches, afin d'y étaler leurs marchandises. Un
-architecte, dont le nom s'est perdu, mesura le pourtour de la salle et
-y construisit quarante-cinq niches. En 1564, Maximilien II fut élu à
-Francfort et montré au peuple du balcon de cette salle qui, à partir
-de Maximilien II, s'appela le Kaisersaal et servit à la proclamation
-des empereurs. On songea alors à la décorer, et la première pensée
-qui vint, ce fut d'installer dans les niches développées autour de la
-halle impériale les portraits de tous les césars allemands élus et
-couronnés depuis l'extinction de la race de Charlemagne, en réservant
-aux césars futurs les niches vacantes. Seulement, depuis Conrad Ier,
-en 911, jusqu'à Ferdinand Ier, en 1556, trente-six empereurs avaient
-déjà été sacrés à Aix-la-Chapelle. En y joignant le nouveau roi des
-Romains, il ne restait plus que huit niches vides pour l'avenir.
-C'était bien peu. La chose fut pourtant exécutée, et l'on se promit
-d'agrandir la salle quand besoin serait. Les cases se meublaient peu à
-peu, à quatre empereurs environ par siècle. En 1764, quand Joseph II
-monta sur le trône impérial sacro-césaréen, il ne restait plus qu'une
-place vide. On songea de nouveau sérieusement à allonger le Kaisersaal
-et à ajouter de nouvelles cases aux compartiments préparés cinq
-siècles auparavant par l'architecte des marchands lombards. En 1794,
-François II, le quarante-cinquième roi des Romains, vint occuper la
-quarante-cinquième case. C'était la dernière niche, ce fut le dernier
-empereur. La salle remplie, l'empire germanique s'écroula.
-
-Cet architecte inconnu, c'était la destinée; cette salle mystérieuse
-aux quarante-cinq cellules, c'est l'histoire même d'Allemagne, qui, la
-race de Charlemagne éteinte, ne devait plus contenir que quarante-cinq
-empereurs.
-
-Là, en effet, dans cette salle oblongue, vaste, froide, presque
-obscure, encombrée à l'un de ses angles de meubles de rebut, parmi
-lesquels j'ai vu la table de cuir des électeurs; à peine éclairée à
-son extrémité orientale par les cinq étroites fenêtres inégales qui
-pyramident dans le sens du pignon extérieur; entre quatre hautes
-murailles chargées de fresques effacées, sous une voûte en bois à
-nervures jadis dorées, seuls dans une espèce de pénombre qui ressemble
-au commencement de l'oubli, tous grossièrement peints et figurés en
-bustes d'airain dont le piédouche porte les deux dates qui ouvrent et
-ferment chaque règne, les uns coiffés de lauriers comme des césars
-romains, les autres fleuronnés du diadème germanique, là,
-s'entre-regardent silencieusement, chacun dans sa sombre ogive, les
-trois Conrad, les sept Henri, les quatre Othon, l'unique Lothaire, les
-quatre Frédéric, l'unique Philippe, les deux Rodolphe, l'unique
-Adolphe, les deux Albert, l'unique Louis, les quatre Charles, l'unique
-Wenceslas, l'unique Robert, l'unique Sigismond, les deux Maximilien,
-les trois Ferdinand, l'unique Mathias, les deux Léopold, les deux
-Joseph, les deux François, les quarante-cinq fantômes qui, pendant
-neuf siècles, de 911 à 1806, ont traversé l'histoire du monde, l'épée
-de saint Pierre dans une main et le globe de Charlemagne dans l'autre.
-
-A l'extrémité opposée aux cinq fenêtres, près de la voûte, noircit et
-s'écaille une peinture médiocre qui représente le Jugement de Salomon.
-
-Quand les électeurs avaient enfin désigné l'empereur, le sénat de
-Francfort se réunissait dans celle salle; les bourgeois, divisés en
-quatorze sections, selon les quatorze quartiers de la ville, se
-rassemblaient au dehors dans la place. Alors les cinq fenêtres du
-Kaisersaal s'ouvraient faisant face au peuple. La grande fenêtre,
-celle du milieu, était surmontée d'un dais et restait vide. A la
-moyenne fenêtre de droite, ornée d'un balcon de fer noir où j'ai
-remarqué la route de Mayence, l'empereur apparaissait, seul, en grand
-costume, la couronne en tête. A sa droite il avait, réunis dans la
-petite fenêtre, les trois électeurs-archevêques de Mayence, de Trêves
-et de Cologne. Aux deux autres fenêtres, à gauche de la grande fenêtre
-vide, se tenaient, dans la moyenne, Bohême, Bavière et le palatin du
-Rhin; dans la petite, Saxe, Brunswick et Brandebourg. Dans la place,
-devant la façade du Roemer, au milieu d'un vaste carré vide entouré
-de gardes, il y avait un grand monceau d'avoine, une urne pleine de
-monnaies d'or et d'argent, une table portant un lavoir d'argent et un
-bocal de vermeil, et une autre table chargée d'un boeuf rôti tout
-entier. Au moment où paraissait l'empereur, les trompettes et les
-cymbales éclataient, et l'archimaréchal du saint-empire,
-l'archichancelier, l'archiéchanson, l'architrésorier et
-l'architranchant entraient en cortége dans la place. Au milieu des
-acclamations et des fanfares, l'archimaréchal, à cheval, montait dans
-le tas d'avoine jusqu'à la sangle de la selle et y remplissait une
-mesure d'argent; l'archichancelier prenait le lavoir sur la table;
-l'archiéchanson remplissait de vin et d'eau le bocal de vermeil;
-l'architrésorier puisait des monnaies dans l'urne et les jetait au
-peuple à pleines mains; l'architranchant coupait un morceau du boeuf
-rôti. En ce moment-là surgissait le grand-référendaire de l'empire,
-qui proclamait à haute voix le nouveau césar et lisait la formule du
-serment. Quand il avait fini, le sénat dans la salle et les bourgeois
-dans la place répondaient gravement: _Oui_. Pendant la prestation du
-serment, le nouvel empereur, déjà formidable, ôtait la couronne et
-tenait le glaive.
-
-De 1564 à 1794, cette place aujourd'hui ignorée, cette salle
-aujourd'hui déserte, ont vu neuf fois cette cérémonie majestueuse.
-
-Les grandes charges de l'empire, étant héréditairement acquises aux
-électeurs, étaient remplies par des délégués. Au moyen âge, les
-monarchies secondaires tenaient à insigne honneur et à bonne politique
-d'occuper les grands offices des deux empires qui avaient remplacé
-l'empire romain. Chaque prince gravitait vers le centre impérial le
-plus voisin de lui. Le roi de Bohême était archiéchanson de l'empire
-d'Allemagne; le doge de Venise était protospataire de l'empire
-d'Orient.
-
-Après la proclamation au Roemer venait le couronnement à la
-collégiale.
-
-J'ai suivi le cérémonial. En sortant du Kaisersaal, je suis allé à
-l'église.
-
-L'église collégiale de Francfort, dédiée à saint Barthélémy, se
-compose d'une double nef-croisée du quatorzième siècle, surmontée
-d'une belle tour du quinzième, malheureusement inachevée. L'église et
-la tour sont en beau grès rouge noirci et rouillé par les années.
-L'intérieur seul est badigeonné.
-
-Encore ici une église belge. Des murs blancs; pas de vitraux; un riche
-mobilier d'autels sculptés, de tombes coloriées, de tableaux et de
-bas-reliefs. Dans les nefs, de sévères chevaliers de marbre, des
-évêques moustachus du temps de Gustave-Adolphe qui ont des têtes de
-lansquenets, d'admirables clochetons de pierre évidés et fouillés par
-les fées, de magnifiques luminaires de cuivre qui rappellent la lampe
-de l'alchimiste Gérard Dow, un Christ au tombeau peint au quatorzième
-siècle, une Vierge au lit de mort, sculptée au quinzième. Dans le
-choeur, de curieuses fresques, horribles avec saint Barthélémy,
-charmantes avec la Madeleine; une rude et sauvage boiserie menuisée
-vers 1400; boiseries et fresques données par le chevalier d'Ingelheim,
-qui s'est fait peindre à genoux dans un coin et qui portait d'or aux
-chevrons de gueules. Sur les murailles, une collection complète de ces
-morions fantasques et de ces cimiers effrayants propres à la
-chevalerie germanique, accrochés à des clous comme les poêlons et les
-écumoires d'une batterie de cuisine. Près de la porte, une de ces
-énormes horloges qui sont une maison à deux étages, un livre à trois
-tomes, un poëme en vingt chants, un monde. En haut, sur un large
-fronton flamand, s'épanouit le cadran de la journée; en bas, au fond
-d'une espèce de caverne où se meuvent pêle-mêle dans les ténèbres une
-foule de gros fils qu'on prendrait pour des antennes d'insectes
-monstrueux, rayonne mystérieusement le cadran de l'année. Les heures
-tournent en haut, les saisons marchent en bas. Le soleil dans sa
-gloire de rayons dorés, la lune blanche et noire, les étoiles sur fond
-bleu, opèrent des évolutions compliquées, lesquelles déplacent à
-l'autre bout de l'horloge un système de petits tableaux où des
-écoliers patinent, où des vieillards se chauffent, où des paysans
-coupent le blé, où des bergères cueillent des fleurs. Des maximes et
-des sentences un peu dévernies reluisent dans le ciel à la clarté des
-étoiles un peu dédorées. Chaque fois que l'aiguille atteint un
-chiffre, des portes s'ouvrent et se ferment sur le fronton de
-l'horloge, et des jaquemarts armés de marteaux, sortant ou rentrant
-brusquement, frappent l'heure sur le timbre en exécutant des
-pyrrhiques bizarres. Tout cela vit, palpite et gronde dans la muraille
-même de l'église, avec le bruit que ferait un cachalot enfermé dans la
-grosse tonne de Heidelberg.
-
-Cette collégiale possède un admirable Crucifiement de Van Dyck. Albert
-Durer et Rubens y ont chacun un tableau, un Christ sur les genoux de
-la Vierge. Le sujet est le même en apparence; les deux tableaux sont
-bien différents. Rubens a posé sur les genoux de la divine mère un
-Jésus enfant, Albert Durer y a jeté un Christ crucifié. Rien n'égale
-la grâce du premier tableau, si ce n'est l'angoisse du second. Chacun
-des deux peintres a suivi son génie. Rubens a choisi la vie, Albert
-Durer a choisi la mort.
-
-Un autre tableau, où l'angoisse et la grâce sont mêlées, c'est une
-précieuse peinture sur cuir, du seizième siècle, qui représente
-l'intérieur du sépulcre de sainte Cécile. L'encadrement est composé de
-tous les principaux instants de la vie de la sainte. Au milieu, sous
-une sombre crypte, la sainte est couchée tout de son long sur la face,
-dans sa robe d'or, avec l'entaille de la hache au cou, plaie rose et
-délicate qui ressemble à une bouche charmante et qu'on voudrait
-baiser à genoux. Il semble qu'on va entendre la voix de la sainte
-musicienne sortir et chanter _por la boca de su herida_. Au-dessous du
-cercueil ouvert, ceci est écrit en lettres d'or: _En tibi sanctissimæ
-virginis Ceciliæ in sepulchro jacentis imaginem, prorsus eodem
-corporis situ expressam_. En effet, au seizième siècle, un pape, Léon
-X, je crois, fit ouvrir la tombe de sainte Cécile, et cette ravissante
-peinture n'est, dit-on, qu'un portrait exact du miraculeux cadavre.
-
-C'est au centre de la collégiale, à l'entrée du choeur, au point
-d'intersection du transsept et de la nef, que, depuis Maximilien II,
-on couronnait les empereurs. J'ai vu dans un coin du transsept,
-enveloppée dans un sac de papier gris qui lui donne la forme d'un
-bourrelet d'enfant, l'immense couronne impériale en charpente plaquée
-d'or qu'on suspendait au-dessus de leur tête pendant la cérémonie, et
-je me suis souvenu qu'il y a un an j'avais vu le tapis fleurdelisé du
-sacre de Charles X, roulé, ficelé et oublié sur une brouette dans les
-combles de la cathédrale de Reims. A la droite même de la porte du
-choeur, précisément à côté de l'endroit où l'on couronnait
-l'empereur, la boiserie gothique étale complaisamment cette antithèse
-sculptée en chêne: saint Barthélemy écorché, portant sa peau sur son
-bras, et regardant avec dédain à sa gauche le diable juché sur une
-magnifique pyramide de mitres, de diadèmes, de cimiers, de tiares, de
-sceptres, d'épées et de couronnes. Un peu plus loin, le nouveau césar
-pouvait, sous les tapisseries dont on le cachait sans doute, entrevoir
-par instants debout dans l'ombre contre le mur, comme une apparition
-sinistre, le spectre de pierre de cet infortuné pseudo-empereur
-Gunther de Schwarzburg, la fatalité et la haine dans les yeux, tenant
-d'un bras son écu au lion rampant et de l'autre son morion impérial;
-fier et terrible tombeau, qui pendant deux cent trente ans a assisté
-à l'intronisation des empereurs, et dont la tristesse de granit a
-survécu à toutes ces fêtes de carton peint et de bois doré.
-
-J'ai voulu monter sur le clocher. Le glockner qui m'avait conduit dans
-l'église et qui ne sait pas un mot de français m'a abandonné aux
-premières marches de la vis, et je suis monté seul. Arrivé en haut,
-j'ai trouvé l'escalier obstrué par une barrière à pointes de fer; j'ai
-appelé, personne n'a répondu; sur quoi j'ai pris le parti d'enjamber
-la barrière. L'obstacle franchi, j'étais sur la plate-forme du
-Pfarthurm. Là, j'ai eu un charmant spectacle. Sur ma tête un beau
-soleil, à mes pieds toute la ville; à ma gauche la place du Roemer,
-à ma droite la rue des Juifs, posée comme une longue et inflexible
-arête noire parmi les maisons blanches; çà et là quelques chevets
-d'antiques églises pas trop défaites, deux ou trois hauts beffrois
-flanqués de tourelles, sculptés à l'aigle de Francfort et répétés,
-comme par des échos, au fond de l'horizon, par les trois ou quatre
-vieilles tours-vigies qui marquaient autrefois les limites du petit
-Etat libre; derrière moi le Mein, nappe d'argent rayée d'or par le
-sillage des bateaux; le vieux pont avec les toits de Sachshausen et
-les murs rougeâtres de l'ancienne maison teutonique; autour de la
-ville, une épaisse ceinture d'arbres; au delà des arbres, une grande
-table ronde de plaines et de champs labourés, terminée par les croupes
-bleues du Taunus. Pendant que je rêvais je ne sais quelle rêverie,
-adossé au tronçon du clocher tronqué de 1509, des nuages sont venus et
-se sont mis à rouler dans le ciel, chassés par le vent, couvrant et
-découvrant à chaque instant de larges déchirures d'azur et laissant
-tomber partout sur la terre de grandes plaques d'ombre et de lumière.
-Cette ville et cet horizon étaient admirables ainsi. Le paysage n'est
-jamais plus beau que quand il revêt sa peau de tigre.--Je me croyais
-seul sur la tour, et j'y serais resté toute la journée. Tout à coup un
-petit bruit s'est fait entendre à côté de moi; j'ai tourné ta tête:
-c'était une toute jeune fille de quatorze ans environ, à demi sortie
-d'une lucarne, qui me regardait avec un sourire. J'ai risqué quelques
-pas, j'ai dépassé un angle du Pfarthurm que je n'avais pas encore
-franchi, et je me suis trouvé au milieu des habitants du clocher. Il y
-a là tout un petit monde doux et heureux. La jeune fille, qui tricote;
-une vieille femme, sa mère sans doute, qui file son rouet; des
-colombes qui roucoulent perchées sur les gargouilles du clocher; un
-singe hospitalier qui vous tend la main du fond de sa petite cabane;
-les poids de la grosse horloge qui montent et descendent avec un bruit
-sourd et s'amusent à faire mouvoir des marionnettes dans l'église où
-l'on a couronné des empereurs; ajoutez à cela cette paix profonde des
-lieux élevés, qui se compose du murmure du vent, des rayons du soleil
-et de la beauté du paysage,--n'est-ce pas que c'est un ensemble pur et
-charmant?--De la cage des anciennes cloches, la jeune fille a fait sa
-chambre; elle y a mis son lit dans l'ombre, et elle y chante comme
-chantaient les cloches, mais d'une voix plus douce, pour elle et pour
-Dieu seulement. De l'un des clochetons inachevés, la mère a fait la
-cheminée du petit feu de veuve où cuit sa pauvre marmite. Voilà le
-haut du clocher de Francfort. Comment et pourquoi cette colonie
-est-elle là, et qu'y fait-elle? Je l'ignore; mais j'ai admiré cela.
-Cette fière ville impériale, qui a soutenu tant de guerres, qui a reçu
-tant de boulets, qui a intronisé tant de césars, dont les murailles
-étaient comme une armure, dont l'aigle tenait dans ses deux serres les
-diadèmes que l'aigle d'Autriche posait sur ses deux têtes, est
-aujourd'hui dominée et couronnée par l'humble foyer d'une vieille
-femme, d'où sort un peu de fumée.
-
-
-
-
-LETTRE XXV
-
-LE RHIN.
-
- D'où il sort.--La Suisse, le Rhin.--Aspects.--Qu'un fleuve est un
- arbre.--Le trajet de Mayence à Cologne.--Détails.--Où commence
- l'encaissement du fleuve.--Où il finit.--Tableaux.--Les
- vignes.--Les ruines.--Les hameaux.--Les villes.--Histoire et
- archéologie mêlées.--Bingen.--Oberwesel.--Saint-Goar.--Neuwied.
- --Andernach.--Linz.--Sinzig.--Boppart.--Caub.--Braubach.--Coblenz.
- --Ce qui a effrayé l'auteur à Coblenz.--Musées.--Quels sont les
- peintres que possède chaque ville.--Curiosités et
- bric-à-brac.--Paysages du Rhin.--Ce qu'a été le Rhin. Ce qu'il
- est.--Remontez-le.--Le bateau-flèche.--Le dampfschiff.--La
- barque à voile.--Le grand radeau.--Curieux détails sur
- les anciennes grandes flottaisons du Rhin.--Vingt-cinq
- bateaux à vapeur en route chaque jour.--Parallèle de
- l'ancienne navigation et de la nouvelle.--Quarante-neuf
- îles.--Souvenirs--Une jovialité de Schinderhannes rencontrant
- une bande de juifs.--Ce que firent, en 1400, dans une église de
- village, les quatre électeurs du Rhin.--Détails secrets et
- inconnus de la déposition de Wenceslas.--Le Koenigsstühl.--L'auteur
- reconstruit le Koenigsstühl aujourd'hui disparu.--De quelle manière
- et dans quelle forme s'y faisait l'élection des empereurs.--Ce
- que c'était que les sept électeurs du Saint-Empire.--L'élection
- dans le Roemer de Francfort comparée avec l'élection sur le
- Koenigsstühl.--Côtés inédits et ignorés de l'histoire.--La
- bannière impériale.--Ce qu'elle était avant Lothaire.--Ce que
- Lothaire y changea.--Ce qu'elle a été depuis.--L'aigle à deux
- têtes.--Sa première apparition.--Ce que le peuple concluait
- de la façon dont la bannière flottait.--Chute de la
- bannière.--Vue de Caub.--Etrange aspect du Pfalz.--Ce que
- c'est.--Les châteaux du Rhin.--Dénombrement.--Combien il y en
- a.--Quels sont leurs noms.--Leurs dates.--Leur histoire.--Qui
- les a bâtis.--Qui les a ruinés.--Destinée de tous.--Détail de
- chacun.--Coup d'oeil sur les vallées.--Sept burgs dans le
- Wisperthal.--Une abbaye et six forteresses dans les
- Sept-Monts.--Trois citadelles dans la plaine de Mayence.--Le
- Godesberg dans la plaine de Cologne.--Hymne aux châteaux du
- Rhin.
-
-
- Mayence, 1er octobre.
-
-Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du
-Saint-Gothard; un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du mont
-Lukmanierberg; un troisième ruisseau suinte d'un glacier et descend à
-travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de
-leurs sources, ces ruisseaux viennent aboutir au même ravin près
-Reichenau. Là, ils se mêlent. N'admirez-vous pas, mon ami, de quelle
-façon puissante et simple la Providence produit les grandes choses?
-Trois pâtres se rencontrent, c'est un peuple; trois ruisseaux se
-rencontrent, c'est un fleuve.
-
-Le peuple naît le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d'un lac où trois
-pasteurs viennent de s'embrasser; il se lève, il atteste le grand Dieu
-qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux
-fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant,
-l'empereur d'Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, qui
-faisait adorer son chapeau; à Sarnen le bailli Landenberg, qui crevait
-les yeux aux vieillards; à Thalewyl le bailli Wolfenschiess, qui tuait
-les femmes à coups de hache; à Morgarten le duc Léopold; à Morat
-Charles le Téméraire. Il enterre sous la colline de Buttisholz les
-trois mille Anglais d'Enguerrand de Coucy. Il tient en respect à la
-fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points
-cardinaux; il bat à Sempach le duc d'Autriche, à Granson le duc de
-Bourgogne, à Chillon le duc de Savoie, à Novarre le duc de Milan; et
-notons en passant qu'à Novarre, en 1513, le duc de Milan était duc par
-le droit de l'épée et s'appelait Louis XII, roi de France. Il accroche
-à un clou dans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan, à côté
-des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides armures
-ducales des princes vaincus; il a de grands citoyens, Guillaume Tell
-d'abord, puis les trois libérateurs, puis Pierre Collin et
-Gundoldingen, qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville,
-et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal, et Winkelried qui se jetait
-sur les piques comme Curtius dans le gouffre; il lutte à Bellinzona
-pour l'inviolabilité du sol, et à Cappel pour l'inviolabilité de la
-conscience; il perd Zwingli en 1531, mais il délivre Bonnivard en
-1536; et depuis lors il est debout. Il accomplit sa destinée entre les
-quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, noeud de
-civilisation, asile de science, refuge de la pensée, obstacle aux
-envahissements injustes, point d'appui aux résistances légitimes.
-Depuis six cents ans, au centre de l'Europe, au milieu d'une nature
-sévère, sous l'oeil d'une providence bienveillante, ces grands
-montagnards, dignes fils des grandes montagnes, graves, froids et
-sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur
-indépendance, en présence des monarchies absolues, des aristocraties
-oisives et des démocraties envieuses, vivent de la forte vie
-populaire, pratiquant à la fois le premier des droits, la liberté, et
-le premier des devoirs, le travail.
-
-Le fleuve naît entre deux murailles de granit; il fait un pas, et il
-rencontre à Andeer, village roman, le souvenir de Charlemagne; à
-Coire, l'ancienne Curia, le souvenir de Drusus; à Feldkirck, le
-Souvenir de Masséna; puis, comme consacré pour les destinées qui
-l'attendent par ce triple baptême germanique, romain et français,
-laissant l'esprit indécis entre son étymologie grecque [Grec: Rheein],
-et son étymologie allemande _Rinnen_, qui toutes deux signifient
-_couler_, il coule en effet, franchit la forêt et la montagne, gagne
-le lac de Constance, bondit à Schaffouse, longe et contourne les
-arrière-croupes du Jura, côtoie les Vosges, perce la chaîne des
-volcans morts du Taunus, traverse les plaines de la Frise, inonde et
-noie les bas-fonds de la Hollande, et après avoir creusé dans les
-rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux, un ravin
-tortueux de deux cent soixante-dix-sept lieues, après avoir promené
-dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel de ses vagues
-qu'on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi,
-après avoir reçu douze mille cours d'eau, arrosé cent quatorze villes,
-séparé, ou, pour mieux dire, divisé onze nations, roulant dans son
-écume et mêlant à sa rumeur l'histoire de trente siècles et de trente
-peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Protée; ceinture des empires,
-frontière des ambitions, frein des conquérants; serpent de l'énorme
-caducée qu'étend sur l'Europe le dieu du Commerce; grâce et parure du
-globe; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans
-l'Océan.
-
-Ainsi trois pâtres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s'engendrent
-de la même façon dans les mêmes montagnes.
-
-Le Rhin a tous les aspects, il est tantôt large, tantôt joyeux. Il est
-glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est
-propre à tout ce qui est puissant. Il est torrent à Schaffouse,
-gouffre à Laufen, rivière à Sickingen, fleuve à Mayence, lac à
-Saint-Goar, marais à Leyde.
-
-Il se calme, dit-on, et devient lent vers le soir comme s'il
-s'endormait; phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les
-grands cours d'eau.
-
-Je l'ai dit quelque part, l'unité dans la variété, c'est le principe
-de tout art complet. Sous ce rapport la nature est la plus grande
-artiste qu'il y ait. Jamais elle n'abandonne une forme sans lui avoir
-fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en
-apparence qu'un arbre et un fleuve; au fond pourtant l'arbre et le
-fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, l'hiver, un arbre
-dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol,
-vous aurez l'aspect d'un fleuve vu par un géant à vol d'oiseau. Le
-tronc de l'arbre, ce sera le fleuve; les grosses branches, ce seront
-les rivières; les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents,
-les ruisseaux et les sources; l'élargissement de la racine, ce sera
-l'embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carte géographique, sont
-des arbres qui portent des villes tantôt à l'extrémité des rameaux
-comme des fruits, tantôt dans l'entre-deux des branches comme des
-nids; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent,
-suivant l'inclinaison des versants et la nature des terrains, les
-embranchements variés des différentes espèces végétales, qui toutes,
-comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige
-selon la force spéciale de leur séve et la densité de leur bois. Il
-est remarquable que, si l'on considère le Rhin de cette façon, l'idée
-royale qui semble attachée à ce robuste fleuve ne l'abandonne pas. L'Y
-de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du Mein,
-de la Nahe, de la Lahn, de la Moselle et de l'Aar a une ouverture
-d'environ quatre-vingt-dix degrés. Bingen, Niederlahnstein, Coblenz
-sont dans des angles droits. Si l'on redresse par la pensée debout sur
-le sol l'immense silhouette géométrale du fleuve, le Rhin apparaît
-portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la figure d'un
-chêne.
-
-Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se divise avant d'arriver
-à l'Océan sont ses racines mises à nu.
-
-La partie du fleuve la plus célèbre et la plus admirée, la plus riche
-pour le géologue, la plus curieuse pour l'historien, la plus
-importante pour le politique, la plus belle pour le poëte, c'est ce
-tronçon du Rhin central qui, de Bingen à Koenigswinter, traverse du
-levant au couchant le noir chaos de collines volcaniques que les
-Romains nommaient les Alpes des Cattes.
-
-C'est là ce fameux trajet de Mayence à Cologne que presque tous les
-_tourists_ font en quatorze heures dans les longues journées d'été. De
-cette manière on a l'éblouissement du Rhin, et rien de plus. Lorsqu'un
-fleuve est rapide, pour le bien voir il faut le remonter et non le
-descendre. Quant à moi, comme vous savez, j'ai fait le trajet de
-Cologne à Mayence, et j'y ai mis un mois.
-
-De Mayence à Bingen, comme de Koenigswinter à Cologne, il y a sept
-ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes, avec de beaux
-villages heureux au bord de l'eau. Mais, ainsi que je vous le disais
-tout à l'heure, le grand encaissement du Rhin commence à Bingen par le
-Rupertsberg et le Niederwald, deux montagnes de schiste et d'ardoise,
-et finit à Koenigswinter, au pied des Sept-Monts.
-
-Là tout est beau. Les escarpements sombres des deux rives se mirent
-dans les larges squammes de l'eau. La roideur des pentes fait que la
-vigne est cultivée sur le Rhin de la même manière que l'olivier sur
-les côtes de Provence. Partout où tombe le rayon du midi, si le rocher
-fait une petite saillie, le paysan y porte à bras des sacs et des
-paniers de terre, et, dans cette terre, en Provence il plante un
-olivier et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-butte son
-terrassement avec un mur de pierres sèches qui retient la terre et
-laisse fuir les eaux. Ici, par surcroît de précaution, pour que les
-pluies n'entraînent pas la terre, le vigneron la couvre, comme un
-toit, avec les ardoises brisées de la montagne. De cette façon, au
-flanc des roches les plus abruptes, la vigne du Rhin, comme l'olivier
-de la Méditerranée, croît sur des espèces de consoles posées au-dessus
-de la tête du passant comme le pot de fleurs d'une mansarde. Toutes
-les inclinaisons douces sont hérissées de ceps.
-
-C'est du reste un travail ingrat. Depuis dix ans les riverains du Rhin
-n'ont pas fait une bonne récolte. Dans plusieurs endroits, et
-notamment à Saint-Goarshausen, dans le pays de Nassau, j'ai vu des
-vignobles abandonnés.
-
-D'en bas tous ces épaulements en pierres sèches qui suivent les mille
-ondulations de la pente, et auxquels les cannelures du rocher donnent
-nécessairement presque toujours la forme d'un croissant, surmontés de
-la frange verte des vignes, rattachés et comme accrochés aux saillies
-de la montagne par leurs deux bouts qui vont s'amincissant, figurent
-d'innombrables guirlandes suspendues à la muraille austère du Rhin.
-
-L'hiver, quand la vigne et le sol sont noirs, ces terrassements d'un
-gris sale ressemblent à ces grandes toiles d'araignées étagées et
-superposées dans les angles des masures abandonnées, espèces de hamacs
-hideux où s'est amoncelée la poussière.
-
-A chaque tournant du fleuve se développe un groupe de maisons, cité ou
-bourgade. Au-dessus de chaque groupe de maisons se dresse un donjon en
-ruine. Les villes et les villages, hérissés de pignons, de tourelles
-et de clochers, font de loin comme une flèche barbelée à la pointe
-basse de la montagne.
-
-Souvent les hameaux s'allongent, à la lisière de la berge, en forme de
-_queue_, égayés de laveuses qui chantent et d'enfants qui jouent. Çà et
-là une chèvre broute les jeunes pousses des oseraies. Les maisons du
-Rhin ressemblent à de grands casques d'ardoise posés au bord du
-fleuve. L'enchevêtrement exquis des solives peintes en rouge et en
-bleu sur le plâtre blanc fait l'ornement de la façade. Plusieurs de
-ces villages, comme ceux de Bergheim et de Mondorf près Cologne, sont
-habités par des pêcheurs de saumon et des faiseurs de corbeilles. Dans
-les belles journées d'été, cela compose des spectacles charmants; le
-vannier tresse son panier sur le seuil de sa maison, le pêcheur
-raccommode ses filets dans sa barque; au-dessus de leurs têtes le
-soleil mûrit la vigne sur la colline. Tous font ce que Dieu leur donne
-à faire, l'astre comme l'homme.
-
-Les villes sont d'un aspect plus compliqué et plus tumultueux. Elles
-abondent sur le Rhin. C'est Bingen, c'est Oberwesel, c'est Saint-Goar,
-c'est Neuwied, c'est Andernach. C'est Linz, grosse commune à tours
-carrées, qui a été assiégée par Charles le Téméraire en 1476, et qui
-regarde vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, Sinzig, bâtie par
-Sentius pour garder l'embouchure de l'Aar. C'est Boppart, l'ancienne
-Bodobriga, fort de Drusus, cense royale de rois francs, ville
-impériale proclamée en même temps qu'Oberwesel, bailliage de Trèves,
-vieille cité charmante qui conserve une idole dans son église,
-au-dessus de laquelle deux clochers romans accouplés par un pont
-ressemblent à deux grands boeufs sous un joug. J'y ai remarqué près
-de la porte de la ville en amont une ravissante abside ruinée. C'est
-Caub, la ville des palatins. C'est Braubach, nommée dans une charte de
-933, fief des comtes d'Arnstein du Lahngau, ville impériale sous
-Rodolphe en 1279, domaine des comtes de Katzenellenbogen en 1283, qui
-échoit à la Hesse en 1473, à Darmstadt en 1632, et en 1802 à Nassau.
-
-Braubach, qui communique avec les bains du Taunus, est admirablement
-située au pied du haut rocher qui porte à sa cime le Markusburg. Le
-vieux château de Saint-Marc est aujourd'hui une prison d'Etat. Tout
-marquis veut avoir des pages. Il me paraît que M. de Nassau se donne
-les airs d'avoir des prisonniers d'Etat. C'est un beau luxe.
-
-Douze mille six cents habitants dans onze cents maisons, un pont de
-trente-six bateaux construit en 1819 sur le Rhin, un pont de quatorze
-arches sur la Moselle bâti en pierre de lave sur les fondations mêmes
-du pont édifié vers 1311 par l'archevêque Baudoin au moyen d'une large
-dépense d'indulgences; le célèbre fort Ehrenbreitstein, rendu aux
-Français le 27 janvier 1799 après un blocus où les assiégés avaient
-payé un chat trois francs et une livre de cheval trente sous; un puits
-de cinq cent quatre-vingts pieds de profondeur, creusé par le margrave
-Jean de Bade; la place de l'arsenal, où l'on voyait jadis la fameuse
-coulevrine le Griffon, laquelle portait cent soixante livres et pesait
-vingt milliers; un bon vieux couvent de franciscains converti en
-hôpital en 1804; une Notre-Dame romane, restaurée dans le goût
-pompadour et peinte en rose; une église de Saint-Florin, convertie en
-magasin de fourrages par les Français, aujourd'hui église évangélique,
-ce qui est pire au point de vue de l'art, et peinte en rose; une
-collégiale de Saint-Castor enrichie d'un portail de 1805 et peinte en
-rose; point de bibliothèque: voilà Coblenz, que les Français écrivent
-_Coblentz_, par politesse pour les Allemands et que les Allemands
-écrivent _Coblence_ par ménagement pour les Français. D'abord castrum
-romain dans l'Altehof, puis cour royale sous les Francs, résidence
-impériale jusqu'à Louis de Bavière, ville patronnée par les comtes
-d'Arnstein jusqu'en 1250, et à dater d'Arnould II, par les archevêques
-de Trèves, assiégée en vain en 1688 par Vauban et par Louis XIV en
-personne, Coblenz a été prise par les Français en 1794 et donnée aux
-Prussiens en 1815. Quant à moi, je n'y suis pas entré. Tant d'églises
-roses m'ont effrayé.
-
-Comme point militaire, Coblenz est un lieu important. Ses trois
-forteresses font face de toutes parts. La Chartreuse domine la route
-de Mayence, le Petersberg garde la route de Trèves et de Cologne,
-l'Ehrenbreistein surveille le Rhin et la route de Nassau.
-
-Comme paysage, Coblenz est peut-être trop vantée, surtout si on la
-compare à d'autres villes du Rhin que personne ne visite et dont
-personne ne parle. Ehrenbreistein, jadis belle et colossale ruine, est
-maintenant une glaciale et morne citadelle qui _couronne_ platement un
-magnifique rocher. Les vraies couronnes des montagnes, c'étaient les
-anciennes forteresses. Chaque tour était un fleuron.
-
-Quelques-unes de ces villes ont d'inestimables richesses d'art et
-d'archéologie. Les plus vieux maîtres et les plus grands peintres
-peuplent leurs musées. Le Dominiquin, les Carrache, le Guerchin,
-Jordaens, Snyders, Laurent Sciarpelloni, sont à Mayence. Augustin
-Braun, Guillaume de Cologne, Rubens, Albert Durer, Mesquida, sont à
-Cologne. Holbein, Lucas de Leyde, Lucas Cranach, Scorel, Raphaël, la
-Vénus endormie de Titien, sont à Darmstadt. Coblenz a l'oeuvre
-complet d'Albert Durer, à quatre feuilles près. Mayence a le psautier
-de 1459. Cologne avait le fameux missel du château de Drachenfels,
-colorié au douzième siècle; elle l'a laissé perdre; mais elle a
-conservé et elle garde encore les précieuses lettres de Leibnitz au
-jésuite de Brosse.
-
-Ces belles villes et ces charmants villages sont mêlés à la nature la
-plus sauvage. Les vapeurs rampent dans les ravins; les nuées
-accrochées aux collines semblent hésiter et choisir le vent; de
-sombres forêts druidiques s'enfoncent entre les montagnes dans les
-lointains violets; de grands oiseaux de proie planent sous un ciel
-fantasque qui tient des deux climats que le Rhin sépare, tantôt
-éblouissant de rayons comme un ciel d'Italie, tantôt sali de brumes
-rousses comme un ciel du Groënland. La rive est âpre, les laves sont
-bleues; les basaltes sont noires; partout le mica et le quartz en
-poussière; partout des cassures violentes; les rochers ont des profils
-de géants camards. Des croupes d'ardoises feuilletées et fines comme
-des soies brillent au soleil et figurent des dos de sangliers énormes.
-L'aspect de tout le fleuve est extraordinaire.
-
-Il est évident qu'en faisant le Rhin la nature avait prémédité un
-désert; l'homme en a fait une rue.
-
-Du temps des Romains et des barbares, c'était la rue des soldats.
-Au moyen âge, comme le fleuve presque entier était bordé d'Etats
-ecclésiastiques et tenu en quelque sorte, de sa source à son
-embouchure, par l'abbé de Saint-Gall, le prince-évêque de
-Constance, le prince-évêque de Bâle, le prince-évêque de
-Strasbourg, le prince-évêque de Spire, le prince-évêque de Worms,
-l'archevêque-électeur de Mayence, l'archevêque-électeur de Trèves et
-l'archevêque-électeur de Cologne, on nommait le Rhin _la rue des
-prêtres_. Aujourd'hui c'est la rue des marchands.
-
-Le voyageur qui remonte le fleuve le voit, pour ainsi dire, venir à
-soi, et, de cette façon, le spectacle est plus beau. A chaque instant
-on rencontre une chose qui passe: tantôt un étroit bateau-flèche
-effrayant à voir cheminer, tant il est chargé de paysans, surtout si
-c'est le dimanche, jour où ces braves riverains catholiques possédés
-par des huguenots vont quelquefois chercher leur messe bien loin;
-tantôt un bateau à vapeur pavoisé; tantôt une longue embarcation à
-deux voiles latines descendant le Rhin avec sa cargaison qui fait
-bosse sous le grand mât, son pilote attentif et sérieux, ses matelots
-affairés, quelque femme assise sur la porte de la cabine, et au
-milieu des ballots le coffre des marins colorié à rosaces rouges,
-vertes et bleues. Ou bien ce sont de longs attelages attachés à de
-lourds navires qui remontent lentement; ou un petit cheval courageux
-remorquant à lui seul une grosse barque pontée comme une fourmi qui
-traîne un scarabée mort. Tout à coup le fleuve se replie, et, au
-tournant qui se présente, un grand radeau de Namedy débouche
-majestueusement. Trois cents matelots manoeuvrent la monstrueuse
-machine, les immenses avirons battent l'eau en cadence à l'arrière et
-à l'avant, un boeuf tout entier ouvert et saignant pend accroché aux
-bigues, un autre boeuf vivant tourne autour du poteau où il est lié
-et mugit en voyant les génisses paître sur la rive, le patron monte et
-descend l'escalier double de son estrade, le drapeau tricolore
-horizontal flotte déployé au vent, le coque attise le feu sous la
-grande chaudière, la fumée sort de trois ou quatre cabanes où vont et
-viennent les matelots, tout un village vit et flotte sur ce prodigieux
-plancher de sapin.
-
-Eh bien! ces gigantesques radeaux sont aux anciennes grandes
-flottaisons du Rhin ce qu'une chaloupe est à un vaisseau à trois
-ponts. Le train d'autrefois, composé comme aujourd'hui de sapins
-destinés à la mâture, de chênes, de madriers et de menu bois, assemblé
-à ses extrémités par des chevrons nommés _bundsparren_, renoué à ses
-jointures avec des harts d'osier et des crampons de fer, portait
-quinze ou dix-huit maisons, dix ou douze nacelles chargées d'ancres,
-de sondes et de cordages, mille rameurs, avait huit pieds de
-profondeur dans l'eau, soixante-dix pieds de large et environ neuf
-cents pieds de long, c'est-à-dire la longueur de dix maîtres-sapins de
-la Murg, attachés bout à bout. Autour du train central et amarrés à
-son bord au moyen d'un tronc d'arbre qui servait à la fois de pont et
-de câble, flottaient, soit pour lui donner la direction, soit pour
-amoindrir les périls de l'échouement, dix ou douze petits trains
-d'environ quatre-vingts pieds de long, nommés les uns _kniee_, les
-autres _anhænge_. Il y avait dans le grand radeau une rue qui
-aboutissait d'un côté à une vaste tente, de l'autre à la maison du
-patron, espèce de palais de bois. La cuisine fumait sans cesse. Une
-grosse chaudière de cuivre y bouillait jour et nuit. Soir et matin le
-pilote criait le mot d'ordre et élevait au-dessus du train un panier
-suspendu à une perche; c'était le signal du repas, et les mille
-travailleurs accouraient avec leurs écuelles de bois. Ces trains
-consommaient en un voyage huit foudres de vin, six cents muids de
-bière, quarante sacs de légumes secs, douze mille livres de fromage,
-quinze cents livres de beurre, dix mille livres de viande fumée, vingt
-mille livres de viande fraîche et cinquante mille livres de pain. Ils
-emmenaient un troupeau et des bouchers. Chacun de ces trains
-représentait sept ou huit cent mille florins, c'est-à-dire environ
-deux millions de francs.
-
-On se figure difficilement cette grande île de bois cheminant de
-Namedy à Dordrecht, et traînant tortueusement son archipel d'îlots à
-travers les coudes, les entonnoirs, les chutes, les tourbillons et les
-serpentines du Rhin. Les naufrages étaient fréquents. Aussi disait-on
-proverbialement et dit-on encore qu'un entrepreneur de train doit
-avoir trois capitaux: le premier sur le Rhin, le deuxième à terre et
-le troisième en poche. L'art de conduire parmi tant d'écueils ces
-effrayants assemblages n'appartenait d'ordinaire qu'à un seul homme
-par génération. A la fin du siècle dernier c'était le secret d'un
-maître-flotteur de Rudesheim appelé le vieux Jung. Jung mort, les
-grandes flottaisons ont disparu.
-
-A l'instant où nous sommes, vingt-cinq bateaux à vapeur montent et
-descendent le Rhin chaque jour. Les dix-neuf bateaux de la compagnie
-de Cologne, reconnaissables à leur cheminée blanche et noire, vont de
-Strasbourg à Dusseldorf; les six bateaux de la compagnie de
-Dusseldorf, qui ont la cheminée tricolore, vont de Mayence à
-Rotterdam. Cette immense navigation se rattache à la Suisse par le
-dampfschiff de Strasbourg à Bâle, et à l'Angleterre par les steamboats
-de Rotterdam à Londres.
-
-L'ancienne navigation rhénane, que perpétuent les bateaux à voiles,
-contraste avec la navigation nouvelle que représentent les bateaux à
-vapeur. Les bateaux à vapeur, riants, coquets, élégants, confortables,
-rapides, enrubanés et harnachés des couleurs de dix nations,
-Angleterre, Prusse, Nassau, Hesse, Bade, tricolore hollandais, ont
-pour invocation des noms de princes et de villes: _Ludwig II_, _Gross
-herzog von Hessen_, _Koenigin Victoria_, _Herzog von Nassau_,
-_Prinzessinn Mariann_, _Gross herzog von Baden_, _Stadt Manheim_, _Stadt
-Coblentz_; les bateaux à voiles passent lentement, portant à leur proue
-des noms graves et doux: _Pius_, _Columbus_, _Amor_, _Sancta Maria_,
-_Gratia Dei_. Les bateaux à vapeur sont vernis et dorés, les bateaux
-à voiles sont goudronnés. Le bateau à vapeur c'est la spéculation;
-le bateau à voiles c'est bien la vieille navigation austère et croyante.
-Les uns cheminent en faisant une réclame, les autres en faisant une
-prière. Les uns comptent sur les hommes, les autres sur Dieu.
-
-Cette vivace et frappante antithèse se croise et s'affronte à chaque
-instant sur le Rhin.
-
-Dans ce contraste respire avec une singulière puissance de réalité le
-double esprit de notre époque, qui est fille d'un passé religieux et
-qui se croit mère d'un avenir industriel.
-
-Quarante-neuf îles, couvertes d'une épaisse verdure, cachant des toits
-qui fument dans des touffes de fleurs, abritant des barques dans des
-havres charmants, se dispersent sur le Rhin de Cologne à Mayence.
-Toutes ont quelque souvenir: c'est Graupenwerth, où les Hollandais
-construisirent un fort qu'ils appelèrent _bonnet de prêtre_;
-Pfaffenmüth, fort que les Espagnols scandalisés reprirent et
-baptisèrent du nom d'_Isabelle_. C'est Graswerth, l'_île de l'herbe_, où
-Jean-Philippe de Reichenberg écrivit ses _Antiquitates Saynenses_.
-C'est Niederwerth, jadis si riche des dotations du margrave-archevêque
-Jean II. C'est Urmitzer Insel, qui a vu César; c'est Nonnenswerth, qui
-a vu Roland.
-
-Les souvenirs des rives semblent répondre aux souvenirs des îles.
-Permettez-moi d'en effleurer ici quelques-uns; je reviendrai tout à
-l'heure avec plus de détail sur ce sujet intéressant. Toute ombre qui
-se dresse sur un bord du fleuve en fait dresser une autre sur l'autre
-bord. Le cercueil de sainte Nizza, petite fille de Louis le
-Débonnaire, est à Coblenz; le tombeau de sainte Ida, cousine de
-Charles Martel, est à Cologne. Sainte Hildegarde a laissé à Eubengen
-l'anneau que lui donna saint Bernard, avec cette devise: _e à
-souffrir_. Sigebert est le dernier roi d'Austrasie qui ait habité
-Andernach. Sainte Geneviève vivait à Frauenkirch, dans les bois, près
-d'une source minérale qui avoisine aujourd'hui une chapelle
-commémorative. Son mari résidait à Altsimmern. Schinderhannes a désolé
-la vallée de la Nahe. C'est là qu'un jour il s'amusa, le pistolet au
-poing, à faire déchausser une bande de juifs; puis il les força
-ensuite à se rechausser précipitamment après avoir mêlé leurs
-souliers. Les juifs s'enfuirent clopin-clopant, ce qui fit rire Jean
-l'Écorcheur. Avant Schinderhannes, cette douce vallée avait eu Louis
-le Noir, duc des Deux-Ponts.
-
-Quand le voyageur qui remonte a passé Coblenz et laissé derrière
-lui la gracieuse île d'Oberwerth, où je ne sais quelle bâtisse
-blanche a remplacé la vieille abbaye des dames nobles de
-Sainte-Madeleine-sur-l'Ile, l'embouchure de la Lahn lui apparaît. Le
-lieu est admirable. Au bord de l'eau, derrière un encombrement
-d'embarcations amarrées, montent les deux clochers croulants du
-Johanniskirch, qui rappellent vaguement Jumiéges. A droite, au-dessus
-du bourg de Cappellen, sur une croupe de rochers, se dresse
-Stolzenfels, la vaste et magnifique forteresse archiépiscopale où
-l'électeur Werner étudiait l'Almuchabala; et à gauche, sur la Lahn, au
-fond de l'horizon, les nuages et le soleil se mêlent aux sombres
-ruines de Lahneck, pleines d'énigmes pour l'historien et de ténèbres
-pour l'antiquaire. Des deux côtés de la Lahn deux jolies villes,
-Niederlahnstein et Oberlahnstein, rattachées l'une à l'autre par une
-allée d'arbres, se regardent et semblent se sourire. A quelques jets
-de pierre de la porte orientale d'Oberlahnstein, qui a encore sa noire
-ceinture de douves et de mâchicoulis, les arbres d'un verger laissent
-voir et cachent en même temps une petite chapelle du quatorzième
-siècle, recrépie et plâtrée, surmontée d'un chétif clocheton. Cette
-chapelle a vu déposer l'empereur Wenceslas.
-
-C'est dans cette église de village que, l'an du Christ 1400, les
-quatre électeurs du Rhin, Jean de Nassau, archevêque de Mayence,
-Frédéric de Saarwerden, archevêque de Cologne, Werner de
-Koenigstein, archevêque de Trèves, et Rupert III, comte palatin,
-proclamèrent solennellement du haut du portail la déchéance de Wenzel,
-empereur d'Allemagne. Wenceslas était un homme mou et méchant, ivrogne
-et féroce quand il avait bu. Il faisait noyer les prêtres qui
-refusaient de lui livrer le secret du confessionnal. Tout en
-soupçonnant la fidélité de sa femme, il avait confiance dans son
-esprit et subissait l'influence de ses idées. Or, cela inquiétait
-Rome. Wenceslas avait pour femme Sophie de Bavière, qui avait pour
-confesseur Jean Huss. Jean Huss, propageant Wiclef, sapait déjà le
-pape; le pape frappa l'empereur. Ce fut à l'instigation du
-saint-siége que les trois archevêques convoquèrent le comte palatin.
-Le Rhin dès lors dominait l'Allemagne. A eux quatre ils défirent
-l'empereur; puis ils nommèrent à sa place celui d'entre eux qui
-n'était pas ecclésiastique, le compte Rupert. Rupert, à qui cette
-récompense avait sans doute été secrètement promise, fut du reste un
-digne et noble empereur. Vous voyez que, dans sa haute tutelle des
-royaumes et des rois, l'action de Rome, tantôt publique, tantôt
-occulte, était quelquefois bienfaisante. L'arrêt rendu contre
-Wenceslas reposait sur six chefs, les quatre griefs principaux
-étaient: premièrement, la dilapidation du domaine; deuxièmement, le
-schisme de l'Église; troisièmement, les guerres civiles de l'empire;
-quatrièmement, avoir fait coucher des chiens dans sa chambre.
-
-Jean Huss continua et Rome aussi.--_Plutôt que de plier_, disait Jean
-Huss, _j'aimerais mieux qu'on me jetât à la mer avec une meule d'âne
-au cou_. Il prit l'_épée de l'esprit_, et lutta corps à corps avec
-Rome. Puis, quand le concile le manda, il vint hardiment _sans
-sauf-conduit_. _Venimus sine salvo conductu._ Vous savez la fin. Le
-dénoûment s'accomplit le 6 juillet 1415. Les années, qui rongent tout
-ce qui est chair et surface, réduisent aussi les faits à l'état de
-cadavre et mettent les fibres de l'histoire à nu. Aujourd'hui, pour
-qui considère, grâce à cette dénudation, la construction
-providentielle des événements de celle sombre époque, la déposition de
-Wenceslas est le prologue d'une tragédie dont le bûcher de Constance
-est la catastrophe.
-
-En face de cette chapelle, sur la rive opposée, au bord du fleuve, on
-voyait encore il n'y a pas un demi-siècle le siége royal, cet antique
-Koenigsstühl dont je vous ai déjà parlé. Le Koenigsstühl, pris
-dans son ensemble, avait dix-sept pieds allemands d'élévation et
-vingt-quatre de diamètre. Voici quelle en était la figure: sept
-piliers de pierre portaient une large plate-forme octogone de pierre,
-soutenue à son centre par un huitième pilier plus gros que les autres,
-figurant l'empereur au milieu des sept électeurs. Sept chaises de
-pierre, correspondant aux sept piliers au-dessus desquels chacune
-d'elles était placée, occupaient, disposée en cercle et se regardant,
-sept des pans de la plate-forme. Le huitième pan, qui regardait le
-midi, était rempli par l'escalier, massif degré de pierre composé de
-quatorze marches, deux marches par électeur. Tout avait un sens dans
-ce grave et vénérable édifice. Derrière chaque chaise, sur la face de
-chaque pan de la plate-forme octogone, étaient sculptées et peintes
-les armoiries des sept électeurs: le lion de Bohême, les épées
-croisées de Brandebourg; Saxe, qui portait d'argent à l'aigle de
-gueules; le Palatinat, qui portait de gueules au lion d'argent;
-Trèves, qui portait d'argent à la croix de gueules; Cologne, qui
-portait d'argent à la croix de sable; et Mayence, qui portait de
-gueules à la roue d'argent. Ces blasons, dont les émaux, les couleurs
-et les dorures se rouillaient au soleil et à la pluie, étaient le seul
-ornement de ce vieux trône de granit.
-
-C'était là qu'en plein air, sous les souffles et les rayons du ciel,
-assis dans ces rigides fauteuils de pierre sur lesquels
-s'effeuillaient les arbres et courait l'ombre des nuages, rudes et
-simples, naïfs et augustes comme des rois d'Homère, les antiques
-électeurs d'Allemagne choisissaient entre eux l'empereur. Plus tard,
-ces grandes moeurs s'effacèrent, une civilisation moins épique
-convia autour de la table de cuir de Francfort les sept princes,
-portés vers la fin du dix-septième siècle au nombre de neuf par
-l'accession de Bavière et de Brunswick à l'électorat.
-
-Les sept princes, qui s'asseyaient sur ces pierres au moyen âge
-étaient puissants et considérables. Les électeurs occupaient le
-sommet du Saint-Empire. Ils précédaient, dans la marche impériale, les
-quatre ducs, les quatre archi-maréchaux, les quatre landgraves, les
-quatre burgraves, les quatre comtes chefs de guerre, les quatre abbés,
-les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les
-quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre
-comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons,
-les quatre possessions, les quatre veneurs, les quatre offices de
-Souabes et les quatre serviteurs. Chacun d'eux faisait porter devant
-lui, par son maréchal particulier, une épée à fourreau doré. Ils
-appelaient les autres princes _les têtes couronnées_, et se nommaient
-_les mains couronnantes_. La bulle d'or les comparait aux sept dons du
-Saint-Esprit, aux sept collines de Rome, aux sept branches du
-chandelier de Salomon. Parmi eux la qualité électorale passait avant
-la qualité royale; l'archevêque de Mayence marchait à la droite de
-l'empereur, et le roi de Bohême à la droite de l'archevêque. Ils
-étaient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils
-dominaient les nations de si haut, que les paysans de Wesen, en
-Suisse, appelaient et appellent encore les sept aiguilles de leur lac
-_Sieben Churfürsten_, les Sept-Électeurs.
-
-Le Koenigsstühl a disparu, les électeurs aussi. Quatre pierres
-aujourd'hui marquent la place du Koenigsstühl; rien ne marque la
-place des électeurs.
-
-Au seizième siècle, quand la mode arriva de nommer l'empereur à
-Francfort, tantôt dans la salle du Roemer, tantôt dans la
-chapelle-conclave de Saint-Barthélemy, l'élection devint une cérémonie
-compliquée. L'étiquette espagnole s'y refléta. Le formulaire fut
-minutieux; l'appareil sévère, soupçonneux, parfois terrible. Dès le
-matin du jour fixé pour l'élection, on fermait les portes de la ville,
-les bourgeois prenaient les armes, les tambours de camp sonnaient, la
-cloche d'alarme tintait; les électeurs, vêtus de drap d'or et revêtus
-de la robe rouge doublée d'hermine, coiffés, les séculiers du bonnet
-électoral, les archevêques de la mitre écarlate, recevaient
-solennellement le serment du magistrat de la ville qui s'engageait à
-les garantir de la _surprise l'un de l'autre_; cela fait, ils se
-prêtaient eux-mêmes serment les uns aux autres entre les mains de
-l'archevêque de Mayence; puis on leur disait la messe; il s'asseyaient
-sur des chaires de velours noir, le maréchal du saint-empire _fermait
-les huis_ et ils procédaient à l'élection. Si bien closes que fussent
-les portes, les chanceliers et les notaires allaient et venaient.
-Enfin les _très-révérends_ tombaient d'accord avec les _très-illustres_,
-le roi des Romains était nommé, les princes se levaient de leurs
-chaires, et pendant que la présentation du peuple se faisait aux
-fenêtres du Roemer, un des suffragants de Mayence chantait à
-Saint-Barthélemy un _Te Deum_ Deum à trois choeurs sur les orgues de
-l'église, sur les trompettes des électeurs et sur les trompettes de
-l'empereur.
-
-Le tout, au bruit _des grosses cloches sonnées sur les tours et des
-gros canons qu'on laschoit de joye_, dit, dans son curieux manuscrit,
-le narrateur anonyme de l'élection de Mathias II.
-
-Sur le Koenigsstühl, la chose se faisait plus simplement et plus
-grandement, à mon sens. Les électeurs montaient processionnellement
-sur la plate-forme par les quatorze degrés qui avaient chacun un pied
-de haut, et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple
-de Rhens, contenu par les hacquebutiers, entourait le siége royal.
-L'archevêque de Mayence debout disait: _Très-généreux princes, le
-Saint-Empire est vacant_. Puis il entonnait l'antiphone _Veni, Sancte
-Spiritus_, et les archevêques de Cologne et Trèves chantaient les
-autres collectes qui en dépendent. Le chant terminé, tous les sept
-prêtaient serment, les séculiers la main sur l'Évangile, les
-ecclésiastiques la main sur le coeur. Distinction belle et
-touchante, qui veut dire que le coeur de tout prêtre doit être un
-exemplaire de l'Évangile. Après le serment, on les voyait assis en
-cercle se parler à voix basse; tout à coup l'archevêque de Mayence se
-levait, étendait ses mains vers le ciel, et jetait au peuple dispersé
-au loin dans les haies, les broussailles et les prairies, le nom du
-nouveau chef temporel de la chrétienté. Alors le maréchal de l'empire
-plantait la bannière impériale au bord du Rhin, et le peuple criait:
-_Vivat rex!_
-
-Avant Lothaire II, qui fut élu le 11 septembre 1125, le même aigle,
-l'aigle d'or, se déployait sur la bannière de l'empire d'Orient et sur
-la bannière de l'empire d'Occident; mais le ciel vermeil de l'aurore
-se reflétait dans l'une, et le ciel froid du Septentrion dans l'autre.
-La bannière d'Orient était rouge; la bannière d'Occident était bleue.
-Lothaire substitua à ces couleurs la couleur de sa maison, or et
-sable. L'aigle d'or dans un ciel bleu fut remplacé sur la bannière
-impériale par l'aigle noire dans un ciel d'or. Tant qu'il y eut deux
-empires, il y eut deux aigles, et ces deux aigles n'eurent qu'une
-tête. Mais, à la fin du quinzième siècle, quand l'empire grec eut
-croulé, l'aigle germanique, restée seule, voulut représenter les deux
-empires, regarda à la fois l'Occident et l'Orient, et prit deux têtes.
-
-Ce n'est pas d'ailleurs la première apparition de l'aigle à deux
-têtes. On la voit sculptée sur le bouclier de l'un des soldats de la
-colonne Trajane, et, s'il faut en croire le moine d'Attaich et le
-recueil d'Urstisius, Rodolphe de Habsbourg la portait brodée sur sa
-poitrine le 26 août 1278, à la bataille de Marchefeld.
-
-Quand la bannière était plantée au bord du Rhin en l'honneur du
-nouvel empereur, le vent en agitait les plis, et de la façon dont elle
-flottait, le peuple concluait des présages. En 1346, quand les
-électeurs, poussés par le pape Clément VI, proclamèrent du haut du
-Koenigsstühl Charles, margrave de Moravie, roi des Romains, quoique
-Louis V vécût encore, au cri de _vivat rex!_ la bannière impériale tomba
-dans le Rhin et s'y perdit. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1400,
-le fatal présage s'accomplit: Wenceslas, fils de Charles, fut déposé.
-
-Et cette chute de la bannière fut aussi la chute de la maison de
-Luxembourg, qui, après Charles IV et Wenceslas, ne donna plus qu'un
-empereur, Sigismond, et s'effaça à jamais devant la maison d'Autriche.
-
-Après avoir laissé derrière soi le lieu où fut le Koenigsstühl, jeté
-bas, comme chose féodale, par la Révolution française, on monte vers
-Braubach, on franchit Boppart, Welmich, Saint-Goar, Oberwesel, et tout
-à coup à gauche, sur la rive droite, apparaît, semblable au toit d'une
-maison de géants, un grand rocher d'ardoise surmonté d'un tour énorme
-qui semble dégorger comme une cheminée colossale la froide fumée des
-nuées. Au pied du rocher, le long de la rive, une jolie ville, groupée
-autour d'une église romane à flèche, étale toutes ses façades au midi.
-Au milieu du Rhin, devant la ville, souvent à demi voilé par les
-brumes du fleuve, se dresse sur un rocher à fleur d'eau un édifice
-oblong, étroit, de haut bord, dont l'avant et l'arrière coupent le
-flot comme une proue et une poupe, dont les fenêtres larges et basses
-imitent des écoutilles et des sabords, et sur la paroi inférieure
-duquel mille crampons de fer dessinent vaguement des ancres et des
-grappins. Des bossages capricieux et de petites logettes hors
-d'oeuvre se suspendent, ainsi que des barques et des chaloupes, aux
-flancs de cette étrange construction qui livre au vent, comme les
-banderoles de ses mâts, les cent girouettes de ses clochetons aigus.
-
-Cette tour, c'est le Gutenfels; cette ville, c'est Caub; ce navire de
-pierre, éternellement à flot sur le Rhin et éternellement à l'ancre
-devant la ville palatine, c'est le palais, c'est le Pfalz.
-
-Je vous ai déjà parlé du Pfalz. On n'entrait dans cette résidence
-symbolique, bâtie sur un banc de marbre appelé le _Rocher des comtes
-palatins_, qu'au moyen d'une échelle, laquelle aboutissait à un
-pont-levis qu'on voit encore. Il y avait là des cachots pour les
-prisonniers d'État, et une petite chambre où les comtesses palatines
-étaient forcées d'attendre l'heure de leur accouchement, sans autre
-distraction que d'aller voir dans les caves du palais un puits creusé
-dans le roc plus bas que le lit du Rhin et plein d'une eau qui n'était
-pas l'eau du Rhin. Aujourd'hui le Pfalz a changé de maître. M. de
-Nassau possède le Louvre palatin; le palais est désert, aucun berceau
-princier ne se balance sur ces dalles, aucun vagissement souverain ne
-trouble ces voûtes noires. Il n'y a plus que le puits mystérieux qui
-se remplit toujours. Hélas! une goutte d'eau qui filtre à travers un
-rocher se tarit moins vite que les races royales.
-
-Sur la grande étendue du fleuve, le Pfalz est voisin du
-Koenigsstühl. Le Rhin voyait, presque au même point, une femme
-enfanter le comte palatin, et l'empire enfanter l'empereur.
-
-Du Taunus aux Sept-Monts, des deux côtés du magnifique escarpement qui
-encaisse le fleuve, quatorze châteaux sur la rive droite: Ehrenfels,
-Fursteneck, Gutenfels, Rineck, le Chat, la Souris, Liebenstein et
-Sternberg qu'on nomme les Frères, Markusburg, Philipsburg, Lahneck,
-Sayn, Hammerstein et Okenfels; quinze châteaux sur la rive gauche:
-Vogtsberg, Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Sonneck, Heimburg,
-Furstemberg, Stahleck, Schoenberg, Rheinfels, Rheinberg,
-Stolzenfels, Rheineck et Rolandseck, en tout, vingt-neuf forteresses à
-demi écroulées superposent le souvenir des rhingraves au souvenir des
-volcans, la trace des guerres à la trace des laves, et complètent
-d'une façon formidable la figure sévère des collines. Quatre de ces
-châteaux ont été bâtis au onzième siècle: Ehrenfels par l'archevêque
-Siegfried, Stahleck par les comtes palatins, Sayn par Frédéric,
-premier comte de Sayn, vainqueur des Maures d'Espagne; Hammerstein par
-Othon, comte de Vétéravie. Deux ont été construits au douzième siècle:
-Gutenfels par les comtes de Nuringen, Rolandseck par l'archevêque
-Arnould II, en 1149; deux au treizième; Furstemberg par les palatins,
-et Rheinfels, en 1219, par Thierry III, comte de Katzenellenbogen;
-quatre au quatorzième: Vogtsberg, en 1340, par un Falkenstein;
-Fursteneck, en 1348, par l'archevêque Henri III; le Chat, en 1383, par
-le comte de Katzenellenbogen; et la Souris, dix ans après, par un
-Falkenstein. Un seulement date du seizième siècle: Philipsburg, bâti,
-de 1568 à 1571, par le landgrave Philippe le Jeune. Quatre de ces
-citadelles, toutes les quatre sur la rive gauche, chose remarquable,
-Brichenstein, Rheinstein, Falkenburg et Sonneck, ont été détruites en
-1282 par Rodolphe de Habsbourg; une, le Rolandseck, par l'empereur
-Henri V; cinq par Louis XIV, en 1689, Fursteneck, Stahleck,
-Schoenberg, Stolzenfels et Hammerstein; une par Napoléon, le
-Rheinfels; une par un incendie, Rheineck; et une par la bande-noire,
-Gutenfels. On ne sait qui a construit Reichenstein, Rheinstein,
-Falkenburg, Stolzenfels, Rheineck et Markusburg, restauré en 1644 par
-Jean le Batailleur, landgrave de Hesse-Darmstadt. On ne sait qui a
-démoli Vogtsberg, ancienne demeure d'un seigneur voué, comme le nom
-l'indique, Ehrenfels, Fursteneck, Sayn, le Chat et la Souris. Une
-nuit plus profonde encore couvre six de ces manoirs: Heinburg,
-Rheinberg, Liebenstein, Sternberg, Lahneck et Okenfels. Ils sont
-sortis de l'ombre et ils y sont rentrés. On ne sait ni qui les a bâtis
-ni qui les a détruits. Rien n'est plus étrange, au milieu de
-l'histoire, que cette épaisse obscurité où l'on aperçoit confusément,
-vers 1400, le fourmillement tumultueux de la hanse rhénane, guerroyant
-les seigneurs, et où l'on distingue, plus loin encore, dans les
-ténèbres grossissantes du douzième siècle, le fantôme formidable de
-Barberousse exterminant les burgraves. Plusieurs de ces antiques
-forteresses, dont l'histoire est perdue, sont à demi romaines et à
-demi carlovingiennes. Des figures plus nettement éclairées
-apparaissent dans les autres ruines. On peut en retrouver la chronique
-éparse çà et là dans les vieux chartriers. Stahleck, qui domine
-Bacharach et qu'on dit fondé par les Huns, a vu mourir Herman au
-douzième siècle; les Hohenstaufen, les Guelfes et les Wittelsbach
-l'ont habité, et il a été assiégé et pris huit fois de 1620 à 1640.
-Schoenberg, d'où sont sorties la famille des Belmont et la légende
-des Sept Soeurs, a vu naître le grand général Frédéric de
-Schoenberg, dont la singulière destinée fut d'affermir les Bragance
-et de précipiter les Stuart. Le Rheinfels a résisté aux villes du Rhin
-en 1225, au maréchal de Tallard en 1692, et s'est rendu à la
-République française en 1794. Le Stolzenfels était la résidence des
-archevêques de Trèves. Rheineck a vu s'éteindre le dernier comte de
-Rheineck, mort en 1544 chanoine-custode de la cathédrale de Trèves.
-Hammerstein a subi la querelle des comtes de Vétéravie et des
-archevêques de Mayence, le choc de l'empereur Henri II en 1017, la
-fuite de l'empereur Henri IV en 1105, la guerre de trente ans, le
-passage des Suédois et des Espagnols, la dévastation des Français en
-1689 et la honte d'être vendu cent écus en 1823. Gutenfels, la fière
-guérite de Gustave-Adolphe, le doux asile de la belle comtesse Guda et
-de l'amoureux empereur Richard, quatre fois assiégé, en 1504 et en
-1631 par les Messois, en 1620 et en 1642 par les impériaux, vendu en
-1289 par Garnier de Munzenberg à l'électeur palatin Louis le Sévère,
-moyennant deux mille cent marcs d'argent, a été dégradé en 1807 pour
-un bénéfice de six cents francs. Cette longue et double série
-d'édifices à la fois poétiques et militaires, qui portent sur leur
-front toutes les époques du Rhin et qui en racontent toutes les
-légendes, commence devant Bingen, par le château d'Ehrenfels à droite
-et la tour des Rats à gauche, et finit à Koenigswinter par le
-Rolandseck à gauche et le Drachenfels à droite. Symbolisme frappant et
-digne d'être noté chemin faisant, l'immense arcade couverte de lierre
-du Rolandseck faisant face à la caverne du dragon qu'assomma Sigefroi
-le Cornu, la tour des Rats faisant face à l'Ehrenfels, c'est la fable
-et l'histoire qui se regardent.
-
-Je n'enregistre ici que les châteaux qui se mirent dans le Rhin et que
-tout voyageur aperçoit en passant. Mais pour peu qu'on pénètre dans
-les vallées et dans les montagnes, on rencontre une ruine à chaque
-pas. Dans la seule vallée de la Wisper, sur la rive droite, en une
-promenade de quelques lieues j'en ai constaté sept: le Rheinberg,
-château des comtes du Rhingau, écuyers-tranchants héréditaires du
-Saint-Empire, éteints au dix-septième siècle; redoutable forteresse
-qui inquiétait jadis la grosse commune de Lorch; dans les
-broussailles, Waldeck; sur la montagne, à la crête d'un rocher de
-schiste, près d'une source d'eau minérale qui arrose quelques chétives
-cabanes, le Sauerburg, bâti en 1356 par Robert, comte palatin, et
-vendu mille florins pendant la guerre de Bavière, par l'électeur
-Philippe à Philippe de Kronberg, son maréchal; Heppeneff, détruit on
-ne sait quand; Kammerberg, bien domanial de Mayence; Nollig, ancien
-castrum dont il reste une tour; Sareck, qui s'encadre dans la forêt
-vis-à-vis du couvent de Winsbach comme le chevalier vis-à-vis du
-prêtre dans l'ancienne société. Aujourd'hui le château et le couvent,
-le noble et le prêtre, deux ruines. La forêt seule et la société,
-renouvelées chaque année, ont survécu.
-
-Si l'on explore les Sept-Monts, on y trouve, à l'état de tronçons
-enfouis sous le lierre, une abbaye, Schomberg, et six châteaux: le
-Drachenfels, ruiné par Henri V; le Wolkenburg caché dans les nuées,
-comme le dit son nom, ruiné par Henri V; le Lowenberg, où se sont
-réfugiés Bucer et Mélanchton, où se sont enfuis après leur mariage,
-qui glorifiait l'hérésie, Agnès de Mansfeld et l'archevêque Guebhard;
-le Nonnenstromberg et l'Oelberg, bâtis par Valentinien en 368; et le
-Hemmerich, manoir de ces hardis chevaliers de Heinsberg qui faisaient
-la guerre aux électeurs de Cologne.
-
-Dans la plaine, du côté de Mayence, c'est Frauenstein, qui date du
-douzième siècle; Scharfenstein, fief archiépiscopal; Greifenklau, bâti
-en 1350. Du côté de Cologne, c'est l'admirable Godesberg. D'où vient
-ce nom, Godesberg? Est-ce du tribunal de canton, _Goding_, qui s'y
-tenait au moyen âge? est-ce de _Wodan_, le monstre à dix mains, que les
-Ubiens ont adoré là? Aucun antiquaire étymologiste n'a décidé cette
-question. Quoi qu'il en soit, la nature, avant les temps historiques,
-avait fait de Godesberg un volcan; l'empereur Julien, en 362, en avait
-fait un camp; l'archevêque Théodoric, en 1210, un château; l'électeur
-Frédéric II, en 1375, une forteresse; l'électeur de Bavière, en 1593,
-une ruine; le dernier électeur de Cologne, Maximilien-François, en a
-fait une vigne.
-
-Les antiques châteaux des bords du Rhin, bornes colossales posées par
-la féodalité sur son fleuve, remplissent le paysage de rêverie. Muets
-témoins des temps évanouis, ils ont assisté aux actions, ils ont
-encadré les scènes, ils ont écouté les paroles. Ils sont là comme les
-coulisses éternelles du sombre drame qui depuis dix siècles se joue
-sur le Rhin. Ils ont vu, les plus vieux du moins, entrer et sortir au
-milieu des péripéties providentielles, tous ces acteurs si hauts, si
-étranges ou si redoutables: Pépin, qui donnait des villes au pape;
-Charlemagne vêtu d'une chemise de laine et d'une veste de loutre,
-s'appuyant sur le vieux diacre Pierre de Pise, et caressant de sa
-forte main l'éléphant Abulabaz; Othon le Lion secouant sa crinière
-blonde; le margrave d'Italie, Azzo, portant la bannière ornée d'anges,
-victorieuse à la bataille de Mersebourg; Henri le Boiteux; Conrad le
-Vieux et Conrad le Jeune; Henri le Noir, qui imposa à Rome quatre
-papes allemands; Rodolphe de Saxe, portant sur sa couronne l'hexamètre
-papal: _Petra dedit Petro, Petrus diadema Rudolpho_; Godefroi de
-Bouillon, qui enfonçait la pique du drapeau impérial dans le ventre
-des ennemis de l'empire; Henri V, qui escaladait à cheval les degrés
-de marbre de Saint-Pierre de Rome. Pas une grande figure de l'histoire
-d'Allemagne dont le profil ne soit dessiné sur leurs vénérables
-pierres; le vieux duc Welf, Albert l'Ours; saint Bernard; Barberousse,
-qui se trompait de main en tenant l'étrier du pape; l'archevêque de
-Cologne Rainald, qui arrachait les franges du carrocium de Milan;
-Richard Coeur-de-Lion; Guillaume de Hollande; Frédéric II, le doux
-empereur au visage grec, ami des poëtes comme Auguste, ami des califes
-comme Charlemagne, étudiant dans sa tente-horloge, où un soleil d'or
-et une lune d'argent marquaient les saisons et les heures. Ils ont
-contemplé, à leur rapide apparition, le moine Christian prêchant
-l'Evangile aux paysans de Prusse; Herman Salza, premier grand maître
-de l'ordre teutonique, grand bâtisseur de villes; Ottocar, roi de
-Bohême; Frédéric de Bade et Conradin de Souabe, décapités à seize ans;
-Louis V, landgrave de Thuringe et mari de sainte Elisabeth; Frédéric
-le Mordu, qui portait sur sa joue la marque du désespoir de sa mère;
-et Rodolphe de Habsbourg, qui raccommodait lui-même son pourpoint
-gris. Ils ont retenti de la devise d'Eberhard, comte de Wurtemberg:
-_Gloire à Dieu! guerre au monde!_ Ils ont logé Sigismond, cet empereur
-dont la justice pesait bien et frappait mal; Louis V, le dernier
-empereur qui ait été excommunié; Frédéric III, le dernier empereur qui
-ait été couronné à Rome. Ils ont écouté Pétrarque gourmandant Charles
-IV pour n'être resté à Rome qu'un jour et lui criant: _Que diraient
-vos aïeux les Césars s'ils vous rencontraient à cette heure dans les
-Alpes, la tête baissée et le dos tourné à l'Italie?_ Ils ont regardé
-passer, humiliés et furieux, l'Achille allemand, Albert de
-Brandebourg, après la leçon de Nuremberg, et l'Achille bourguignon,
-Charles le Téméraire, après les cinquante-six assauts de Neuss. Ils
-ont regardé passer, hautains et superbes, sur leurs mules et dans
-leurs litières, côtoyant le Rhin en longues files, les évêques
-occidentaux allant, en 1415, au concile de Constance pour juger Jean
-Huss; en 1431, au concile de Bâle pour déposer Eugène IV; et en 1519 à
-la diète de Worms pour interroger Luther. Ils ont vu surnager,
-remontant sinistrement le fleuve d'Oberwesel à Bacharach, sa blonde
-chevelure mêlée au flot, le cadavre blanc et ruisselant de saint
-Werner, pauvre petit enfant martyrisé par les juifs et jeté au Rhin en
-1287. Ils ont vu rapporter de Vienne à Bruges, dans un cercueil de
-velours, sous un poêle d'or, Marie de Bourgogne, morte d'une chute de
-cheval à la chasse au héron. La horde hideuse des Magyares, la rumeur
-des Mogols arrêtés par Henri le Pieux au treizième siècle, le cri des
-Hussites qui voulaient réduire à cinq toutes les villes de la terre,
-les menaces de Procope le Gros et de Procope le Petit, le bruit
-tumultueux des Turcs remontant le Danube après la prise de
-Constantinople, la cage de fer où la vengeance des rois promena Jean
-de Leyde, enchaîné entre son chancelier Krechting et son bourreau
-Knipperdolling, le jeune Charles-Quint faisant étinceler en étoiles de
-diamants sur son bouclier le mot _nondum_, Wallenstein servi par
-soixante pages gentilshommes, Tilly en habit de satin vert sur son
-petit cheval gris, Gustave-Adolphe traversant la forêt thuringienne,
-la colère de Louis XIV, la colère de Frédéric II, la colère de
-Napoléon, toutes ces choses terribles qui tour à tour ébranlèrent ou
-effrayèrent l'Europe, ont frappé comme des éclairs ces vieilles
-murailles. Ces glorieux manoirs ont reçu le contre-coup des Suisses
-détruisant l'antique cavalerie à Sempach, et du grand Condé détruisant
-l'antique infanterie à Rocroy. Ils ont entendu craquer les échelles,
-glapir la poix bouillante, rugir les canons. Les lansquenets, valets
-de la lance, l'ordre-hérisson si fatal aux escadrons, les brusques
-voies de fait de Sickingen, le grand chevalier, les savants assauts de
-Burtenbach, le grand capitaine, ils ont tout vu, tout bravé, tout
-subi. Aujourd'hui, mélancoliques la nuit quand la lune revêt leur
-spectre d'un linceul blanc, plus mélancoliques encore en plein soleil,
-remplis de gloire, de renommée, de néant et d'ennui, rongés par le
-temps, sapés par les hommes, versant aux vignobles de la côte une
-ombre qui va s'amoindrissant d'année en année, ils laissent tomber le
-passé pierre à pierre dans le Rhin, et date à date dans l'oubli.
-
-O nobles donjons! ô pauvres vieux géants paralytiques! ô chevaliers
-affrontés! un bateau à vapeur, plein de marchands et de bourgeois,
-vous jette en passant sa fumée à la face!
-
-
-
-
-LETTRE XXVI
-
-WORMS.--MANNHEIM.
-
- Nuit tombante.--Dissertation profonde et hautement philosophique
- sur les appellations sonores.--Le voyageur croit être un moment
- Micromégas se baissant et cherchant une ville à terre dans
- l'herbe--A quoi bon avoir été une grande chose!--Les quatorze
- églises de Worms.--Le pauvre hère et le gros
- gaillard.--Dialogues.--Un monosyllabe accompagné de son
- commentaire.--Dans quel cas un aubergiste est majestueux.--O
- inégale nature!--Le voyageur a un peu peur des fées et des
- revenants.--Il prend le parti d'adresser de plates flatteries à
- la lune.--Un spectre.--A quel genre d'exercice se livrait ce
- spectre.--Autre monosyllabe accompagné d'un autre
- commentaire.--Où le lecteur apprend dans quels endroits se
- mettent les vieux numéros d'un vieux journal.--Le spectre
- devient de plus en plus aimable et caressant.--Entrée à
- Worms.--Par malheur, le voyageur connaît si bien le Worms
- d'autrefois, qu'il ne reconnaît plus le Worms d'à présent.--Ce
- qu'on s'expose à voir quand on regarde par le trou des
- serrures.--Saint Ruprecht.--Mélancolie à propos d'un garçon
- tonnelier.--L'auberge du _Faisan_ (qui est peut-être l'auberge du
- _Cygne_, à moins que ce ne soit l'auberge du _Paon_. Lecteur,
- défiez-vous de l'auteur sur ce point.)--A quoi étaient occupés
- deux hommes dans la salle à manger, et ce que faisait un
- troisième.--Eloquence d'un sot.--Le voyageur continue à décrire
- le gîte.--La chambre à coucher.--Le tableau du chevet du
- lit.--Deux amants s'enfuyant à travers une épouvantable
- orthographe.--L'auteur se promène dans Worms.--Allocution aux
- Parisiens.--L'agonie d'une ville.--Ce que Perse et Horace ont
- dit de la Petite-Provence qui est aux Tuileries.--Conseils
- indirects aux jeunes niais qui gâtent le costume des hommes en
- France à l'heure qu'il est.--La cathédrale de Worms.--Le
- dehors.--L'intérieur.--Le temple
- luthérien.--Mannheim.--L'unique mérite de Mannheim.--Par quels
- gens Mannheim serait admiré.--Encore la figure de rhétorique
- que le bon Dieu prodigue.--Intéressante inscription recueillie
- à Mannheim.
-
-
- Bords du Neckar, octobre.
-
-La nuit tombait. Ce je ne sais quel ennui qui saisit l'âme à la
-disparition du jour se répandait sur tout l'horizon autour de nous.
-Qui est triste à ces heures-là? est-ce la nature? est-ce nous-mêmes?
-Un crêpe blanc montait des profondeurs de cette immense vallée des
-Vosges, les roseaux du fleuve bruissaient lugubrement, le dampfschiff
-battait l'eau comme un gros chien fatigué; tous les voyageurs,
-appesantis ou assoupis, étaient descendus dans la cabine, encombrée de
-paquets, de sacs de nuit, de tables en désordre et de gens endormis;
-le pont était désert; trois étudiants allemands y étaient seuls
-restés, immobiles, silencieux, fumant, sans faire un geste et sans
-dire un mot, leurs pipes de faïence peinte; trois statues; je faisais
-la quatrième, et je regardais vaguement dans l'étendue. Je me disais:
-«Je n'aperçois rien à l'horizon. Nous ne serons pas à Worms avant la
-nuit noire. C'est étrange. Je ne croyais pas que Worms fût si loin de
-Mayence.--Tout à coup le dampfschiff s'arrêta.--Bon, me dis-je, l'eau
-est très-basse dans cette plaine, le lit du Rhin est obstrué de bancs
-de sable; nous voilà engravés.»
-
-Le patron du bateau sortait de sa cellule. «Eh bien! capitaine, lui
-dis-je,--car vous savez qu'aujourd'hui on met sur toute chose un mot
-sonore: un comédien s'appelle artiste; un chanteur virtuose; un patron
-s'appelle capitaine;--eh bien! capitaine, voilà un petit contretemps.
-Du coup nous n'arriverons pas avant minuit.» Le patron me regarda avec
-ses larges yeux bleus de Teuton stupéfait, et me dit: «Vous êtes
-arrivés!» Je le regarde à mon tour, non moins stupéfait que lui. En ce
-moment, nous dûmes faire admirablement les deux figures de
-l'étonnement français et de l'étonnement allemand.
-
-«Arrivés, capitaine?
-
---Oui, arrivés.
-
---Où?
-
---Mais à Worms!»
-
-Je m'exclame, et je promène mes yeux autour de moi. «A Worms!
-rêvais-je tout éveillé? Etais-je le jouet de quelque vision
-crépusculaire? Le patron raillait-il le voyageur? L'Allemand en
-donnait-il à garder au Parisien? Le Germain se gaussait-il du Gaulois?
-A Worms! Mais où était donc cette haute et magnifique ceinture de
-murailles flanquées de tours carrées qui venait jusqu'au bord du
-fleuve prendre fièrement le Rhin pour fossé? Je ne voyais qu'une
-immense plaine dont de grandes brumes me cachaient le fond, de pâles
-rideaux de peupliers, une berge à peine distincte, tant elle était
-mêlée aux roseaux, et sur la rive même, tout près de nous, une belle
-pelouse verte où quelques femmes étendaient leur linge pour le faire
-blanchir à la rosée.
-
-Cependant le patron, le bras tendu vers l'avant du bateau, me montrait
-une façon de maison neuve, carrée, plâtrée, à contrevents verts, fort
-laide, espèce de gros pavé blanchâtre que je n'avais pas aperçu
-d'abord.
-
-«Monsieur, voilà Worms.
-
---Worms! repris-je; Worms cela! cette maison blanche! Mais c'est tout
-au plus une auberge!
-
---C'est une auberge en effet. Vous y serez à merveille.
-
---Mais la ville?
-
---Ah! la ville! c'est la ville que vous voulez?
-
---Mais sans doute.
-
---Fort bien. Vous la trouverez là-bas, dans la plaine; mais il faut
-marcher! il y a un bon bout de chemin. Ah! monsieur vient pour la
-ville? En général, il est fort rare qu'on s'arrête ici; mais messieurs
-les voyageurs se contentent de l'auberge. On y est très-bien. Ah!
-monsieur tient à voir la ville? c'est différent. Quant à moi, je passe
-ici toujours assez tard le soir, ou de très-bonne heure le matin, et
-je ne l'ai jamais vue.»
-
-Ayez donc été ville impériale! ayez eu des gaugraves, des
-archevêques-souverains, des évêques-princes, une pfalz, quatre
-forteresses, trois ponts sur le Rhin, trois couvents à clocher,
-quatorze églises, trente mille habitants! ayez été l'une des quatre
-cités maîtresses dans la formidable hanse des cent villes! soyez pour
-celui qui s'éprend des traditions fantastiques, comme pour celui qui
-étudie et critique les faits réels, un lieu étrange, poétique et
-célèbre autant qu'aucun autre coin de l'Europe! ayez dans votre
-merveilleux passé tout ce que le passé peut contenir, la fable et
-l'histoire, ces deux arbres, plus semblables qu'on ne pense, dont les
-racines et les rameaux sont parfois si inextricablement mêlés dans la
-mémoire des hommes! soyez la ville qui a vu vaincre César, passer
-Attila, rêver Brunehaut, marier Charlemagne! soyez la ville qui a vu
-dans le Jardin des Roses le combat de Sigefroi le Cornu et du dragon,
-et devant la façade de sa cathédrale cette contestation de Chrimhilde
-d'où est sortie une épopée, et sur les bancs de la diète cette
-contestation de Luther d'où est sortie une religion! soyez la Vormatia
-des Vangions, le Bormitomagus de Drusus, le Wonnegau des poëtes, le
-chef-lieu des héros dans les Niebelungen, la capitale des rois francs,
-la cour judiciaire des empereurs! soyez Worms, en un mot, pour qu'un
-rustre, ivre de tabac, qui ne sait même plus s'il est Vangion ou
-Némète, dise en parlant de vous: «_Ah! Worms! cette ville! c'est
-là-bas! je ne l'ai jamais vue!_»
-
-Oui, mon ami, Worms est tout cela. Une ville illustre, comme vous le
-voyez. Résidence impériale et royale, trente mille habitants, quatorze
-églises, dont voici les noms, aujourd'hui complétement oubliés. C'est
-pour cela que je les enregistre:
-
- Le Munster.
- Sancta-Cæcilia.
- Saint-Vesvin.
- Saint-André.
- Saint-Mang.
- Saint-Johann.
- Notre-Dame.
- Saint-Paul.
- Saint-Ruprecht.
- Predicatores.
- Saint-Lamprecht.
- Saint-Sixt.
- Saint-Martin.
- Saint-Amandus.
-
-Cependant je m'étais fait descendre à terre, à la grande surprise de
-mes compagnons de voyage, qui semblaient ne rien comprendre à ma
-fantaisie. Le dampfschiff avait repris sa route vers Mannheim, me
-laissant seul avec mon bagage dans une étroite barque que secouait
-violemment le remous du fleuve, agité par les roues de la machine.
-J'avais abordé le débarcadère sans trop remarquer deux hommes qui
-étaient là debout pendant que la barque s'approchait et que le bateau
-à vapeur s'éloignait. L'un de ces hommes, espèce d'hercule joufflu aux
-manches retroussées, à l'air le plus insolent qu'on pût voir,
-s'accoudait, en fumant sa pipe, sur une assez grande charrette à
-bras. L'autre, maigre et chétif, se tenait, sans pipe et sans
-insolence, près d'une petite brouette, la plus humble et la plus
-piteuse du monde. C'était un de ces visages pales et flétris qui n'ont
-pas d'âge, et qui laissent hésiter l'esprit entre un adolescent tardif
-et un vieillard précoce.
-
-Comme je venais de prendre terre, et pendant que je considérais le
-pauvre diable à la brouette, je ne m'étais pas aperçu que mon sac de
-nuit, laissé sur l'herbe à mes pieds par le batelier, avait subitement
-disparu. Cependant un bruit de roues en mouvement me fit tourner la
-tête: c'était mon sac de nuit qui s'en allait sur la charrette à bras,
-gaillardement traînée par l'homme à la pipe. L'autre me regardait
-tristement, sans faire un pas, sans risquer un geste, sans dire un
-mot, avec un air d'opprimé qui se résigne auquel je ne comprenais rien
-du tout. Je courus après mon sac de nuit.
-
-«Hé, l'ami! criai-je à l'homme, où allez-vous comme cela?»
-
-Le bruit de sa charrette, la fumée de sa pipe, et peut-être aussi la
-conscience de son importance, l'empêchaient de m'entendre. J'arrive
-essoufflé près de lui, et je répète ma question.
-
-«Où nous allons? dit-il en français et sans s'arrêter.
-
---Oui, repris-je.
-
---Pardieu, fit-il, là!»
-
-Et il montrait d'un hochement de tête la maison blanche, qui n'était
-plus qu'à un jet de pierre.
-
-«Hé! qu'est cela? lui dis-je.
-
---Hé! c'est l'hôtel.
-
---Ce n'est pas là que je vais.»
-
-Il s'arrêta court. Il me regarda, comme le patron du dampfschiff, de
-l'air le plus stupéfait; puis, après un moment de silence, il ajouta
-avec cette fatuité propre aux aubergistes qui se sentent seuls dans
-un lieu désert, et qui se donnent le luxe d'être insolents parce
-qu'ils se croient indispensables:
-
-«Monsieur couche dans les champs?»
-
-Je ne crus pas devoir m'émouvoir.
-
-«Non, lui dis-je; je vais à la ville.
-
---Où ça, la ville?
-
---A Worms.
-
---Comment, à Worms?
-
---A Worms!
-
---A Worms?
-
---A Worms!
-
---Ah!» reprit l'homme.
-
-Que de choses il peut y avoir dans un _ah!_ Je n'oublierai jamais
-celui-là. Il y avait de la surprise, de la colère, du mépris, de
-l'indignation, de la raillerie, de l'ironie, de la pitié, un regret
-profond et légitime de mes thalers et de mes silbergrossen, et, en
-somme, une certaine nuance de haine. Ce _ah!_ voulait dire: «Qu'est-ce
-que c'est que cet homme-là? Avec quel sac de nuit me suis-je fourvoyé?
-Cela va à Worms! Qu'est-ce que cela va faire à Worms? Quelque
-intrigant! quelque banqueroutier qui se cache! Donnez-vous donc la
-peine de bâtir une auberge sur les bords du Rhin pour de pareils
-voyageurs! Cet homme me frustre. Aller à Worms, c'est stupide! Il eût
-bien dépensé chez moi dix francs de France; il me les doit! c'est un
-voleur. Est-il bien sûr qu'il a le droit d'aller ailleurs? Mais c'est
-abominable cela! Et dire que je me suis commis jusqu'à lui porter ses
-effets! un mauvais sac de nuit! Voilà un beau voyageur, qui n'a qu'un
-sac de nuit! Quelles guenilles y a-t-il là dedans? A-t-il une chemise
-seulement? Au fait, il est visible que ce Français n'a pas le sou. Il
-s'en serait probablement allé sans payer. Quels aventuriers on peut
-rencontrer cependant! A quoi est-on exposé! Je devrais peut-être
-offrir celui-ci à la maréchaussée. Mais, bah! il faut en avoir pitié.
-Qu'il aille où il voudra, à Worms, au diable! Je fais aussi bien de le
-planter là, au beau milieu de la route, avec sa sacoche!»
-
-O mon ami, avez-vous remarqué comme il y a de grands discours qui sont
-vides et des monosyllabes qui sont pleins?
-
-Tout cela dit dans cet _ah!_ il saisit ma «sacoche» et la jeta à terre.
-
-Puis il s'éloigna majestueusement avec sa charrette. Je crus devoir
-faire quelques remontrances.
-
-«Eh bien! lui dis-je, vous vous en allez ainsi? vous me laissez là
-avec mon sac de nuit? Mais, que diable, prenez au moins la peine de le
-reporter où vous l'avez pris.»
-
-Il continuait de s'éloigner.
-
-«Eh! rustre!» lui criai-je.
-
-Mais il n'entendait plus le français; il poursuivit son chemin en
-sifflant.
-
-Il fallait bien en prendre mon parti. J'aurais pu courir après lui, me
-fâcher, m'emporter; mais que faire d'un rustre, à moins qu'on ne
-l'assomme? Et, pour tout dire, en me comparant à cet homme, je doute
-que de nous deux l'assommé eût été lui. La nature, qui ne veut pas
-l'égalité, ne l'avait pas voulue entre ce Teuton et moi. Evidemment,
-là, au crépuscule, en plein air, sur la grande route, j'étais
-l'inférieur et lui le supérieur.
-
-O loi souveraine du coup de poing, devant laquelle tous les passants
-sont parfaitement inégaux! _Dura lex, sed lex!_
-
-Je me résignai donc.
-
-Je ramassai mon sac de nuit et le pris sous mon bras; puis je
-m'orientai. La nuit était pleinement tombée, l'horizon était noir, je
-n'apercevais rien autour de moi que la masse blanchâtre et indistincte
-de la maison à laquelle il m'avait plu de tourner le dos. Je
-n'entendais que le bruit vague et doux du Rhin dans les roseaux.
-
-_Vous trouverez Worms là-bas_, avait dit le capitaine du bateau en me
-montrant le fond de la plaine. _Là-bas!_ rien de plus. Où aller avec ce
-_là-bas_? Etait-ce à deux pas? Etait-ce à deux lieues? Worms, la ville
-des légendes, que j'étais venu chercher de si loin, commençait à me
-faire l'effet d'une de ces villes-fées qui reculent à mesure que le
-voyageur avance.
-
-Et ces terribles et ironiques paroles de l'homme à la charrette me
-revenaient à l'esprit: _Monsieur veut coucher dans les champs?_ Il me
-semblait entendre les génies familiers du Rhin, les duendes et les
-gnomes me les répéter à l'oreille avec des rires goguenards. C'était
-précisément l'heure où ils sortent, mêlés aux sylphes, aux masques,
-aux magiciennes et aux brucolaques, et où ils vont à ces danses
-mystérieuses qui laissent de grandes traces circulaires sur les
-pelouses foulées, traces que les vaches, le lendemain matin, regardent
-en rêvant.
-
-La lune allait se lever.
-
-Que faire? assister à ces danses? Cela serait curieux. Mais coucher
-dans les champs, cela est dur. Revenir sur mes pas? demander
-l'hospitalité à cette auberge que j'avais dédaignée? affronter un
-nouveau _ah!_ du rustre à la charrette? qui sait? me faire peut-être
-fermer la porte au nez et entendre derrière moi, autour de moi, dans
-les roseaux, dans les brouillards, dans les feuillages agités des
-trembles, redoubler les éclats de rire des gnomes à l'oeil
-d'escarboucle et des duendes aux faces vertes?
-
-Etre ainsi humilié devant les fées! faire sourire d'un sourire de
-pitié moqueuse le doux et lumineux visage de Titania! jamais.
-
-Plutôt coucher à la belle étoile! plutôt marcher toute la nuit!
-
-Après avoir tenu conseil avec moi-même, je me décidai à retourner au
-débarcadère. Là, je trouverais sans doute quelque sentier qui me
-mènerait à Worms.
-
-La lune se levait.
-
-Je lui adressai une invocation mentale où je fis un abominable mélange
-de tous les poëtes qui ont parlé de la lune, depuis Virgile jusqu'à
-Lemierre. Je l'appelai _pâle courrière_ et _reine des nuits_, et je la
-priai de m'éclairer un peu, en lui déclarant effrontément que je
-sentais que _Diane est la soeur d'Apollon_, et, me l'étant ainsi
-rendue favorable suivant le rite classique, je me remis bravement à
-marcher, ma sacoche au bras, dans la direction du Rhin.
-
-J'avais à peine fait quelques pas, plongé dans une profonde rêverie,
-lorsqu'un léger bruit m'en tira. Je levai la tête. On a raison
-d'invoquer les déesses. La lune me permit de voir. Grâce à un rayon
-horizontal qui commençait à argenter la pointe des folles avoines, je
-distinguai parfaitement devant moi, à quelques pas, à côté d'un vieux
-saule dont le tronc ridé faisait une horrible grimace, je distinguai,
-dis-je, une figure blême et livide, un spectre qui me regardait d'un
-air effaré.
-
-Ce spectre poussait une brouette.
-
-«Ah! fis-je, voilà une apparition.»
-
-Puis, mes yeux tombant sur la brouette, et le second mouvement
-succédant au premier:
-
-«Tiens! dis-je, c'est un portefaix.»
-
-Ce n'était ni un fantôme ni un portefaix; je reconnus le deuxième
-témoin de mon débarquement sur cette rive jusque-là peu hospitalière,
-l'homme au visage pâle.
-
-Lui-même, en m'apercevant, avait fait un pas en arrière et paraissait
-médiocrement rassuré. Je crus à propos de prendre la parole:
-
-«Mon ami, lui dis-je, notre rencontre était évidemment prévue de toute
-éternité. J'ai un sac de nuit que je trouve en ce moment beaucoup
-trop plein, vous avez une brouette tout à fait vide; si je mettais mon
-sac sur votre brouette? hein? qu'en dites-vous?»
-
-Sur cette rive gauche du Rhin, tout parle et comprend le français, y
-compris les fantômes.
-
-L'apparition me répondit:
-
-«Où va monsieur?
-
---Je vais à Worms.
-
---A Worms?
-
---A Worms.
-
---Est-ce que monsieur voudrait descendre au _Faisan_?
-
---Pourquoi pas?
-
---Comment! monsieur va à Worms?
-
---A Worms.
-
---Oh!» fit l'homme à la brouette.
-
-Je voudrais bien éviter ici un parallélisme qui a tout l'air d'une
-combinaison symétrique; mais je ne suis qu'historien, et je ne puis me
-refuser à constater que ce _oh!_ était précisément la contre-partie et
-le contraire du _ah!_ de l'homme à la charrette.
-
-Ce _oh!_ exprimait l'étonnement mêlé de joie, l'orgueil satisfait,
-l'extase, la tendresse, l'amour, l'admiration légitime pour ma
-personne et l'enthousiasme sincère pour mes pfennings et mes
-kreutzers.
-
-Ce _oh!_ voulait dire: «Oh! que voilà un voyageur admirable et un
-magnifique passant! Ce monsieur va à Worms! il descendra au _Faisan_!
-Comme on reconnaît bien là un Français! Ce gentilhomme dépensera au
-moins trois thalers à mon auberge! Il me donnera un bon pourboire.
-C'est un généreux seigneur et à coup sûr un particulier intelligent.
-Il va à Worms! il a l'esprit d'aller à Worms, celui-là! A la bonne
-heure! Pourquoi les passants de cette espèce sont-ils si rares? Hélas!
-c'est pourtant une situation élégiaque et intéressante que d'être
-hôtelier dans cette ville de Worms, où il y a trois auberges ouvertes
-tous les jours pour un voyageur qui vient tous les trois ans! Soyez le
-bienvenu, illustre étranger, spirituel Français, aimable monsieur!
-Comment! vous venez à Worms! il vient à Worms noblement, simplement,
-la casquette sur la tête, son sac de nuit sous le bras, sans pompe,
-sans fracas, sans chercher à faire de l'effet, comme quelqu'un qui est
-chez lui! Cela est beau! Quelle grande nation que cette nation
-française! Vive l'empereur Napoléon!»
-
-Après ce beau monologue en une syllabe, il prit ma sacoche et la mit
-sur sa brouette en me regardant avec un air aimable et un ineffable
-sourire qui voulait dire: «Un sac de nuit! rien qu'un sac de nuit! que
-cela est noble et élégant de n'avoir qu'un sac de nuit! On voit que ce
-recommandable seigneur se sent grand par lui-même, qu'il se trouve
-avec raison assez éblouissant comme il est, et qu'il ne cherche pas à
-effacer le pauvre aubergiste par des semblants d'opulence, par des
-étalages de paquets, par des encombrements de valises, de
-portemanteaux, de cartons à chapeau et d'étuis à parapluie, et par de
-fallacieuses grosses malles, qu'on laisse dans les auberges pour
-répondre de la dépense, et qui ne contiennent le plus souvent que des
-copeaux et des pavés, du foin et de vieux numéros du _Constitutionnel_!
-Rien qu'un sac de nuit! c'est quelque prince.»
-
-Après cette harangue et un sourire, il souleva joyeusement les bras de
-sa brouette enfin chargée, et se mit en marche en me disant d'un son
-de voix doux et caressant: «Monsieur, par ici!»
-
-Chemin faisant il me parla; le bonheur l'avait fait loquace. Le pauvre
-diable vient tous les jours au débarcadère attendre les voyageurs. La
-plupart du temps, le bateau passe sans s'arrêter. A peine y a-t-il un
-voyageur hors de l'entre-pont pour regarder la silhouette mélancolique
-que font sur l'horizon splendide du couchant les quatre clochers et
-les deux aubergistes de Worms. Quelquefois cependant le bateau
-s'arrête, le signal se fait, le batelier du débarcadère se détache, va
-au dampfschiff, et en vient avec un, deux, trois voyageurs. On en a vu
-jusqu'à six à la fois! Oh! l'admirable aubaine! Les nouveaux
-arrivants débarquent avec cet air ouvert, étonné et bête qui est la
-joie de l'aubergiste; mais, hélas! l'aubergiste du bord de l'eau les
-happe et les avale immédiatement. Qui est-ce qui va à Worms? qui
-est-ce qui se doute que Worms existe? Si bien que mon pauvre homme
-voit la grande charrette de l'hôtel riverain s'enfoncer sous les
-arbres toute cahotante et criant sous le poids des malles et des
-valises, tandis que lui, philosophe pensif, s'en retourne à la lueur
-des étoiles avec sa brouette vide. De pareilles émotions l'ont maigri;
-mais il n'en vient pas moins là chaque jour, avec la conscience du
-devoir accompli, à ce débarcadère ironique, à cette station dérisoire,
-regarder l'eau du Rhin couler, les voyageurs passer et l'auberge
-voisine s'emplir. Il ne lutte pas, il ne s'irrite pas, il ne fait
-aucune guerre, il ne prononce aucune parole; il se résigne, il amène
-sa brouette, et il proteste, autant qu'une petite brouette peut
-protester contre une grande charrette. Il a en lui et il porte sur sa
-physionomie, devenue impassible à force d'humiliations subies et de
-mécomptes soufferts, ce sentiment de force et de grandeur que donne au
-faible et au petit la résignation mêlée à la persévérance. A côté du
-superbe, et bouffi, et triomphant aubergiste du bord de l'eau, lequel
-ne daigne même pas s'apercevoir qu'il existe, il a, lui, l'opprimé
-obstiné, patient et tenace, cette attitude sérieuse et inexprimable de
-l'eunuque devant le pacha, du pêcheur à la ligne en présence du
-pêcheur à l'épervier.
-
-Cependant nous traversions des plaines, des prairies, des luzernes;
-nous avions franchi, à l'aide de je ne sais quel informe assemblage
-de vieilles poutres et de vieux pilotis ornés d'un chancelant tablier
-de planches à claire-voie, le petit bras du Rhin sur lequel on voyait
-encore, il y a deux siècles, le beau pont de bois couvert aboutissant
-à la grande et fière tour carrée ornée de tourelles à cul-de-lampe,
-bâtie par Maximilien. La lune avait emporté toutes les brumes qui s'en
-allaient au zénith en blanches nuées; le fond du paysage s'était
-nettoyé, et le magnifique profil de la cathédrale de Worms, avec ses
-tours et ses clochers, ses pignons, ses nefs et ses contre-nefs,
-apparaissait à l'horizon, immense masse d'ombre qui se détachait
-lugubrement sur le ciel plein de constellations et qui semblait un
-grand vaisseau de la nuit à l'ancre au milieu des étoiles.
-
-Le petit bras du Rhin passé, il nous restait à traverser le grand
-bras. Nous prîmes à gauche, et j'en conclus que le beau pont de pierre
-qui aboutissait à la porte-forteresse près Frauwenbruder n'existait
-plus. Après quelques minutes de marche dans de charmantes verdures,
-nous arrivâmes à un vieux pont délabré, probablement construit sur
-l'emplacement de l'ancien pont de bois de la porte Saint-Mang. Ce pont
-franchi, j'entrevis dans son développement cette superbe muraille de
-Worms, laquelle dressait dix-huit tours carrées sur le seul côté de
-l'enceinte qui regardait le Rhin. Hélas! qu'en restait-il? quelques
-pans de murs décrépits et percés de fenêtres, quelques vieux tronçons
-de tours affaissés sous le lierre ou transformés en logis bourgeois,
-avec croisées à rideaux blancs, contrevents verts et tonnelles à
-treilles, au lieu de créneaux et de mâchicoulis. Un débris informe de
-tour ronde qui se profilait à l'extrémité orientale de la muraille me
-parut devoir être la tour Nideck; mais j'eus beau chercher du regard,
-je ne retrouvai à côté de cette pauvre tour Nideck ni la flèche aiguë
-du Munster, ni le joli clocher bas de Sainte-Cécilia. Quant à la
-Frauwenthurm, la tour carrée la plus voisine de la tour Nideck, elle
-est remplacée, à ce qu'il m'a paru, par un jardin de maraîcher. Du
-reste, l'antique Worms était déjà endormie; tout s'y taisait
-profondément; partout le silence, pas une lumière aux vitres. Prés du
-sentier que nous suivions à travers les champs de betteraves et de
-tabac qui entourent la ville, une vieille femme, courbée dans les
-broussailles, cherchait des herbes au clair de lune.
-
-Nous entrâmes dans la ville: aucune chaîne ne cria, aucun pont-levis
-ne tomba, aucune herse ne se leva; nous entrâmes dans la vieille cité
-féodale et militaire des gaugraves et des princes-évêques par une baie
-qui avait été une porte-forteresse et qui n'était plus qu'une brèche.
-Deux peupliers à droite, un tas de fumier à gauche. Il y a des fermes
-installées dans d'anciens châteaux qui ont de ces entrées-là.
-
-Puis nous prîmes à droite, mon compagnon sifflant et poussant gaiement
-sa brouette, moi songeant. Nous suivîmes quelque temps la vieille
-muraille à l'intérieur, puis nous nous engageâmes dans un dédale de
-ruelles désertes. L'aspect de la ville était toujours le même. Une
-tombe plutôt qu'une ville. Pas une chandelle aux fenêtres, pas un
-passant dans les rues.
-
-Il était environ huit heures du soir.
-
-Cependant nous parvînmes à une place assez large, à laquelle
-aboutissait le tracé de ce qui, à la clarté de la lune, me parut être
-une grande rue. Un des côtés de cette place était occupé par la ruine
-ou pour mieux dire par le spectre d'une vieille église.
-
-«Quelle est cette église?» dis-je à mon guide, qui s'était arrêté pour
-reprendre haleine.
-
-Il me répondit par cet expressif haussement d'épaules, qui signifie:
-_Je ne sais pas._
-
-L'église, au contraire de la ville, n'était ni déserte ni silencieuse,
-un bruit en sortait, une lueur s'en échappait à travers la porte.
-J'allai à cette porte. Quelle porte! Représentez-vous quelques ais
-grossièrement rattachés les uns aux autres par des traverses informes
-constellées de gros clous, laissant entre eux de larges espaces
-inégaux par le bas, ébréchés par le haut, et barricadant, avec cette
-sorte d'insolence du manant qui serait maître chez le seigneur, un
-magnifique et royal portail du quatorzième siècle.
-
-Je regardai par les claires-voies, et j'entrevis confusément
-l'intérieur de l'église. Les sévères archivoltes du temps de Charles
-IV s'y dégageaient péniblement dans les ténèbres au milieu d'un
-inexprimable encombrement de tonnes, de fûts cerclés et de barriques
-vides. Au fond, à la clarté d'une chandelle de suif posée sur une
-excroissance de pierre qui avait dû être le maître-autel, un
-tonnelier, à manches retroussées et en tablier de cuir, chevillait un
-gros tonneau. Les douves retentissaient sous le maillet avec ce bruit
-de bois creux, si lugubre pour quiconque a entendu le marteau des
-fossoyeurs résonner sur un cercueil.
-
-Qu'était-ce que cette église? Au-dessus du portail s'élevait une
-puissante tour carrée qui avait dû porter une haute flèche. Nous
-venions de laisser à gauche, un peu en arrière, les quatre clochers de
-la cathédrale. J'apercevais à quelque distance en avant, vers le
-sud-ouest, une abside qui devait être l'église des Prédicateurs, il
-est vrai que je ne retrouvais pas à gauche le clocher de Saint-Paul
-engagé entre ses deux tours basses; mais nous n'étions pas assez
-avancés dans la ville ni assez près de la porte Saint-Martin pour que
-ce fût Saint-Lamprecht; d'ailleurs je ne voyais pas la petite flèche
-de Saint-Sixte, qui aurait dû être à droite, ni l'aiguille plus élevée
-de Saint-Martin, qui aurait dû être à gauche. J'en conclus que cette
-aiguille devait être Saint-Ruprecht.
-
-Une fois ces conjectures fixées et cette découverte faite, je me remis
-à regarder l'intérieur misérable de ce vénérable édifice, cette
-chandelle luisant dans cette ombre qu'avaient étoilée les lampes
-impériales des couronnements, ce tablier de cuir s'étalant où avait
-flotté la pourpre, ce tonnelier seul éveillé dans la ville accablée et
-endormie, martelant une futaille sur le maître-autel! et tout le passé
-de l'illustre église m'apparaissait. Les réflexions se pressaient dans
-mon esprit. Hélas! cette même nef de Saint-Ruprecht avait vu venir à
-elle en grande pompe, par la grande rue de Worms, des entrées
-solennelles de papes et d'empereurs, quelquefois tous les deux
-ensemble sous le même dais, le pape à droite sur sa mule blanche,
-l'empereur à gauche sur son cheval noir comme le jais, clairons et
-tibicines en tête, aigles et gonfalons au vent, et tous les princes et
-tous les cardinaux à cheval en avant du pape et de l'empereur, le
-marquis de Montferrat tenant l'épée, le duc d'Urbin tenant le sceptre,
-le comte palatin portant le globe, le duc de Savoie portant la
-couronne!
-
-Hélas! comme tout ce qui s'en va s'en va!
-
-Un quart d'heure après, j'étais installé dans l'auberge du _Faisan_,
-qui, je dois le dire, avait le meilleur aspect du monde. Je mangeais
-un excellent souper dans une salle meublée d'une longue table, et de
-deux hommes occupés à deux pipes. Malheureusement la salle à manger
-était un peu éclairée, ce qui m'attrista. En y entrant on n'apercevait
-qu'une chandelle dans un nuage. Ces deux hommes dégageaient plus de
-fumée que dix héros.
-
-Comme je commençais à souper, un troisième hôte entra. Celui-là ne
-fumait pas; il parlait. Il parlait français avec un accent
-d'aventurier; on ne pouvait distinguer en l'écoutant s'il était
-Allemand ou Italien, ou Anglais ou Auvergnat; il était peut-être tout
-cela à la fois. Du reste, un grand aplomb sur un petit esprit, et, à
-ce qu'il me parut, quelques prétentions de bellâtre; trop de cravate,
-trop de col de chemise; des oeillades aux servantes; c'était un
-homme de cinquante-huit ans mal conservé.
-
-Il entama un dialogue à lui tout seul et le soutint; personne ne lui
-répondait. Les deux Allemands fumaient, je mangeais.
-
-«Monsieur vient de France! beau pays! noble pays! le sol classique! la
-terre du goût! patrie de Racine! Par exemple, je n'aime pas votre
-Bonaparte! l'empereur me gâte le général. Je suis républicain,
-monsieur. Je le dis tout haut, votre Napoléon est un faux grand homme:
-on en reviendra. Mais que les tragédies de Racine sont belles! (Il
-prononçait _pelles_.) Voilà la vraie gloire de la France. On n'apprécie
-pas Racine en Allemagne; c'est une terre barbare; on y aime Napoléon
-presque autant qu'en France. Ces bons Allemands sont bien nommés les
-bons Allemands. Cela fait pitié; ne le pensez-vous pas, monsieur?»
-
-Comme la fin de mon perdreau coïncidait avec la fin de sa phrase, je
-répondis en me tournant vers le garçon: _Une autre assiette_.
-
-Cette réponse lui parut suffisante pour lier conversation, et il
-continua.
-
-«Monsieur a raison de venir à Worms. On a tort de dédaigner Worms.
-Savez-vous bien, monsieur, que Worms est la quatrième ville du
-grand-duché de Hesse? que Worms est chef-lieu de canton? que Worms
-possède une garnison permanente, monsieur, et un gymnase, monsieur? On
-y fait du tabac, du sucre de saturne; on y fait du vin, du blé, de
-l'huile. Il y a dans l'église luthérienne une belle fresque de
-Seekatz, ouvrage du bon temps; 1701 ou 1712. Voyez-la, monsieur,
-Worms a de belles routes bien percées, la route neuve, la gaustrasse,
-qui va à Mayence par Hessloch; la route du Mont-Tonnerre, par le val
-de Zell. L'ancienne voie romaine qui côtoie le Rhin n'est plus qu'une
-curiosité. Et quant à moi, monsieur,--êtes-vous comme moi?--je n'aime
-pas les curiosités. Antiquités, niaiseries. Depuis que je suis à
-Worms, je n'ai pas encore été voir ce fameux Rosengarten, leur jardin
-des roses, où leur Sigefroi, à ce qu'ils disent, a tué leur dragon.
-Folies! amères bêtises! Qui est-ce qui croit à ces contes de vieilles
-femmes après Voltaire? invention de la prêtraille. Oh! triste
-humanité! jusqu'à quand te laisseras-tu mener par des sottises? est-ce
-que Sigefroi a existé? est-ce que le dragon a existé? Avez-vous de
-votre vie vu un dragon, mon cher monsieur? Cuvier, le savant Cuvier,
-avait-il vu des dragons? D'ailleurs, est-ce que cela est possible?
-est-ce qu'une bête, voyons, parlons sérieusement, est-ce qu'une bête
-peut jeter du feu par le nez et par la gueule? Le feu désorganise
-tout; il commencerait par réduire en cendres, monsieur, l'infortuné
-animal. Ne le pensez-vous pas? ce sont de grossières erreurs. L'esprit
-n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ceci est du Boileau.
-Faites-y attention. C'est du Boileau! (Il prononçait _tu poilu_.) C'est
-comme leur arbre de Luther! Je n'ai pas beaucoup plus de respect pour
-leur arbre de Luther, qu'on voit en allant à Alzey par la
-Pfalzerstrasse, l'ancienne route palatine. Luther! que me fait Luther?
-un voltairien a pitié d'un luthérien. Et quant à leur église de
-Notre-Dame, qui est hors de la porte de Mayence, avec son portail des
-cinq vierges sages et des cinq vierges folles, je ne l'estime qu'à
-cause de son vignoble, qui donne le vin liebfrauenmilch. Buvez-en,
-monsieur, il y en a d'excellent dans cette auberge! Ah! Français! vous
-êtes de bons vivants, vous autres! et goûtez aussi, croyez-moi, du
-vin de Katterloch et du vin de Luginsland. Ma foi, rien que pour trois
-verres de ces trois vins, je viendrais à Worms.»
-
-Il s'arrêta pour respirer, et l'un des fumeurs profita de la pause
-pour dire à son voisin: «Mon digne monsieur, je ne clos jamais mon
-inventaire de fin d'année à moins de sept chiffres.»
-
-Ceci répondait sans doute à une question que l'autre fumeur lui avait
-faite avant mon arrivée; mais deux fumeurs, et deux fumeurs allemands,
-n'ont jamais souci de presser le dialogue; la pipe les absorbe: la
-conversation va à tâtons, comme elle peut, dans la fumée.
-
-Cette fumée me servit; mon souper était fini, et, grâce au brouillard
-des deux pipes, je pus disparaître sans être aperçu, laissant le
-péroreur aux prises avec les fumeurs, et le dialogue continuer entre
-les bouffées de paroles et les bouffées de tabac.
-
-On m'installa dans une assez jolie chambre allemande, propre, lavée et
-froide; rideaux blancs aux fenêtres, serviettes blanches au lit. Je
-dis serviettes, vous savez pourquoi; ce que nous nommons une paire de
-draps n'existe pas sur les bords du Rhin. Avec cela les lits sont fort
-grands. Le résultat est le plus bizarre du monde; ceux qui ont
-construit les matelas ont prévu des Patagons, ceux qui ont coupé le
-linge ont prévu des Lapons. Occasion de philosophie. Le voyageur
-médiocre et fatigué accepte le temps comme Dieu le lui donne, et le
-lit comme la servante le lui fait.
-
-Ma chambre était du reste meublée un peu au hasard, comme sont en
-général les chambres d'auberges. Il y a certains voyageurs qui
-emportent et d'autres voyageurs qui oublient; cela fait je ne sais
-quel flux et reflux dont se ressent le mobilier des chambres
-d'hôtellerie. Ainsi, entre les deux fenêtres, un canapé était remplacé
-par deux coussins posés sur une grosse malle de bois évidemment
-laissée là par un voyageur. D'un côté de la cheminée, à un clou, était
-accroché un petit baromètre portatif en bronze; de l'autre côté il ne
-restait que l'autre clou, auquel avait dû jadis figurer le _pendant_
-naturel, quelque thermomètre portatif et commode, probablement emporté
-par un voyageur peu scrupuleux. Sur cette même cheminée, entre deux
-bouquets de fleurs artificielles sous verre, comme on en fait rue
-Saint-Denis, il y avait un véritable vase antique, en terre grossière,
-trouvé sans doute dans quelque fouille des environs, une sorte de
-buire romaine à large panse comme on en déterre en Sologne, sur les
-bords de la Sauldre; vase assez précieux d'ailleurs, quoiqu'il n'eût
-ni la pâte des vases de Nola, ni la forme des vases de Bari.
-
-Au chevet du lit, dans un cadre de bois noir, pendait une de ces
-gravures troubadour, style empire, dont notre rue Saint-Jacques a
-inondé toute l'Europe il y a quarante ans. Au bas de l'image était
-gravée cette inscription, dont je conserve même l'orthographe: «BIANCA
-ET SON AMANT FUYANT VERS FLORENCE A TRAVERS LES APENINS. La crinte
-detre poursuivis leur a fait choisir un chemin peu fréquenté, où ils
-s'égarent plusieurs jours. La jeune Bianca, ayant les pieds déchirés
-par les ronses et les pierres, s'est fait une chaussure avec des
-plantes.»
-
-Le lendemain, je me promenai dans la ville.
-
-Vous autres Parisiens, vous êtes tellement accoutumés au spectacle
-d'une ville en crue perpétuelle, que vous avez fini par n'y plus
-prendre garde. Il se fait autour de vous comme une continuelle
-végétation de charpente et de pierre. La ville pousse comme une forêt.
-On dirait que les fondations de vos demeures ne sont pas des
-fondations, mais des racines, de vivantes racines où la séve coule. La
-petite maison devient grande maison aussi naturellement, ce semble,
-que le jeune chêne devient grand arbre. Vous entendez presque nuit et
-jour le marteau et la scie, la grue qu'on dresse, l'échelle qu'on
-porte, l'échafaud qu'on pose, la poulie et le treuil, le câble qui
-crie, la pierre qui monte, le bruit de la rue qu'on pave, le bruit de
-l'édifice qu'on bâtit. Chaque semaine, c'est un essai nouveau; grès
-taillé, lave de Volvic, macadamisage, dallage de bitume, pavage de
-bois. Vous vous absentez deux mois, à votre retour vous trouvez tout
-changé. Devant votre porte il y avait un jardin; il y a une rue; une
-rue toute neuve, mais complète, avec des maisons de huit étages, des
-boutiques au rez-de-chaussée, des habitants du haut en bas, des femmes
-aux balcons, des encombrements sur la chaussée, la foule sur les
-trottoirs. Vous ne vous frottez pas les yeux, vous ne criez pas au
-miracle, vous ne croyez pas rêver tout éveillés. Non, vous trouvez
-cela tout simple. Eh bien, qu'est-ce que c'est? une rue nouvelle,
-voilà tout. Une chose seulement vous étonne: le locataire du jardin
-avait un bail, comment cela s'est-il arrangé? Un voisin vous
-l'explique. Le locataire avait quinze cents francs de loyer; on lui a
-donné cent mille francs pour s'en aller, il s'en est allé. Cela
-redevient tout simple. Où s'arrêtera cette croissance de Paris? qui
-peut le dire? Paris a déjà débordé cinq enceintes fortifiées, on parle
-de lui en faire une sixième; avant un demi-siècle il l'aura emplie,
-puis il passera outre. Chaque année, chaque jour, chaque heure, par
-une sorte de lente et irrésistible infiltration, la ville se répand
-dans les faubourgs, et les faubourgs deviennent des villes, et les
-faubourgs deviennent la ville. Et, je le répète, cela ne vous
-émerveille en rien, vous autres Parisiens. Mon Dieu! la population
-augmente, il faut bien que la ville s'accroisse; que vous importe!
-vous êtes à vos affaires. Et quelles affaires! les affaires du monde.
-Avant-hier une révolution, hier une émeute, aujourd'hui le grand et
-saint travail de la civilisation, de la paix et de la pensée. Que vous
-importe le mouvement des pierres dans votre banlieue, à vous,
-Parisiens, qui faites le mouvement des esprits dans l'Europe et dans
-l'univers! Les abeilles ne regardent pas la ruche, elles regardent les
-fleurs; vous ne regardez pas votre ville, vous regardez les idées.
-
-Et vous ne songez même pas, au milieu de ce formidable et vivant
-Paris, qui était la grande ville, et qui devient la ville géante,
-qu'ailleurs il y a des cités qui décroissent et qui meurent.
-
-Worms est une de ces villes.
-
-Hélas! Rome est la première de toutes; Rome qui vous ressemble, Rome
-qui vous a précédés, Rome qui a été le Paris du monde païen.
-
-Une ville qui meurt! chose triste et solennelle! Les rues se défont.
-Où il y avait une rangée de maisons, il n'y a plus qu'une muraille; où
-il y avait une muraille, il n'y a plus rien. L'herbe remplace le pavé.
-La vie se retire vers le centre, vers le coeur, comme dans l'homme
-agonisant. Ce sont les extrémités qui meurent les premières, les
-membres chez l'homme, les faubourgs dans les villes. Les endroits
-déserts perdent les maisons, les endroits habités perdent les étages.
-Les églises s'effondrent, se déforment et s'en vont en poussière, non
-faute de croyances comme dans nos fourmilières industrielles, mais
-faute de croyants. Des quartiers tout entiers tombent en désuétude. Il
-est presque étrange d'y passer; des espèces de peuplades sauvages s'y
-installent. Ici ce n'est plus la ville qui se répand dans la campagne,
-c'est la campagne qui rentre dans la ville. On défriche la rue, on
-cultive le carrefour, on laboure le seuil des maisons; l'ornière
-profonde des chariots à fumier creuse et bouleverse les anciens
-dallages; les pluies font des mares devant les portes; le caquetage
-discordant des basses-cours remplace les rumeurs de la foule. D'une
-place réservée aux cérémonies impériales on fait un carré de laitues.
-L'église devient une grange, le palais devient une ferme, la tour
-devient un pigeonnier, la maison devient une baraque, la boutique
-devient une échope, le bassin devient un étang, le citadin devient un
-paysan; la cité est morte. Partout la solitude, l'ennui, la poussière,
-la ruine, l'oubli. Partout, sur les places désertes, sur les passants
-enveloppés et mornes, sur les visages tristes, sur les pans de murs
-écroulés, sur les maisons basses, muettes et rares, l'oeil de la
-pensée croit voir se projeter les longues et mélancoliques ombres d'un
-soleil couchant.
-
-Malgré tout cela, à cause de tout cela peut-être, Worms, encadrée par
-le double horizon des Vosges et du Taunus, baignée par son beau
-fleuve, assise parmi les innombrables îles du Rhin, entourée de son
-enceinte décrépite de murailles et de sa fraîche ceinture de verdure,
-Worms est une belle, curieuse et intéressante cité. J'ai vainement
-cherché la partie de la ville bâtie en dehors de cette ligne de murs
-et de tours carrées, qui, de la porte de Saint-Martin, allait couper
-le Rhin à angle droit. Ce faubourg n'existe plus. Je n'ai trouvé aucun
-vestige de la New-Thurm, qui en terminait l'extrémité orientale avec
-sa flèche aiguë et ses huit tourelles. Il ne reste pas pierre sur
-pierre de cette magnifique porte de Mayence, qui avoisinait la
-New-Thurm, et qui, avec ses deux hauts beffrois, vue du Rhin parmi les
-clochers, ressemblait à une église, et, vue de la plaine parmi les
-tours, ressemblait à une forteresse. La petite nef de Saint-Amandus a
-disparu; et, quant à Notre-Dame, jadis si étroitement serrée par les
-maisons et les toits, elle est aujourd'hui au milieu des champs.
-Devant le portail des vierges sages et des vierges folles, des jeunes
-filles qui sont belles comme les sages et gaies comme les folles,
-étendent sur le pré leur linge lavé au Rhin. Entre les contre-forts
-extérieurs de la nef, des vieillards assis sur des ruines se chauffent
-au soleil. _Aprici senes_, dit Perse; _solibus apti_, dit Horace.
-
-Comme j'errais par les rues, un élégant du pays, passant à quelques
-pas de moi, m'a ébloui tout à coup. Ce brave jeune homme portait
-héroïquement un petit chapeau tromblon, bas et à longs poils, et un
-pantalon large, sans sous-pieds, qui ne descendait que jusqu'à la
-cheville. En revanche, le col de sa chemise, droit et empesé, lui
-montait jusqu'au milieu des oreilles; et le collet de son habit,
-ample, lourd et doublé de bougran, lui montait jusqu'à l'occiput. Si
-j'en juge d'après cet échantillon, voilà où en est l'élégance à Worms.
-Un vrai maçon endimanché, moins l'oeil spirituel et satisfait, moins
-la joie parfaite et naïve. Je me suis souvenu que c'était là
-l'accoutrement des élégants sous la Restauration. Vous savez que je ne
-dédaigne aucun détail, et que pour moi tout ce qui touche à l'homme
-révèle l'homme. J'examine l'habit comme j'étudie l'édifice. Le costume
-est le premier vêtement de l'homme, la maison est le second. L'élégant
-de Worms, anachronisme vivant, m'a remis sous les yeux tous les
-progrès que le costume a faits en France, et par conséquent en Europe,
-depuis vingt ans, grâce aux femmes, aux artistes et aux poëtes.
-L'habillement des femmes, si risiblement laid sous l'Empire, est
-devenu tout à fait charmant. L'habillement des hommes s'est amélioré.
-Le chapeau a pris une forme plus haute et des bords plus larges.
-L'habit a repris les grandes basques et les collets bas, ce qui
-profite aux hommes bien faits en développant les hanches et en
-dégageant les épaules, et aux hommes mal faits en dissimulant la
-maigreur et la ténuité des membres. On a ouvert et baissé le gilet; on
-a rabattu le col de la chemise; on a rendu par le sous-pied quelque
-forme au pantalon, cette chose hideuse. Tout cela est bien et pourrait
-être mieux encore. Nous sommes loin, pour la grâce et pour
-l'invention du vêtement, de ces exquises élégances de François Ier, de
-Louis XIII, et même de Louis XV. Il nous reste à faire encore bien des
-pas vers le beau et vers l'art, dont le costume fait partie; et cela
-est d'autant plus chanceux, que la mode, qui est la fantaisie dans la
-pensée, marche indifféremment en avant ou en arrière. Il suffit, pour
-tout gâter, d'un niais riche et jeune fraîchement arrivé de Londres.
-Rien ne nous dit que nous ne verrons pas reparaître les petits
-chapeaux velus, les grands cols droits, les manches à gigot, les
-queues de morue, les hautes cravates, les gilets courts et les
-pantalons à la cheville, et que mon grotesque élégant de Worms ne
-reviendra pas un élégant de Paris. _Di! talem avertite_ vestem!
-
-La cathédrale de Worms, comme les dômes de Bonn, de Mayence et de
-Spire, appartient à la famille romane des cathédrales à double abside,
-magnifiques fleurs de la première architecture du moyen âge, qui sont
-rares dans toute l'Europe, et qui semblent s'épanouir de préférence
-aux bords du Rhin. Cette double abside engendre nécessairement quatre
-clochers, supprime les portails de façade, et ne laisse subsister que
-les portails latéraux. La parabole des vierges sages et des vierges
-folles, déjà sculptée à Worms sur l'un des tympans de Notre-Dame, est
-reproduite sur le portail méridional du dôme. Sujet charmant et
-profond, souvent choisi par ces sculpteurs des époques naïves, qui
-étaient tous des poëtes.
-
-Quand on pénètre dans l'intérieur de l'église, l'impression est à la
-fois variée et forte. Les fresques byzantines, les peintures
-flamandes, les bas-reliefs du treizième siècle, les chapelles exquises
-du gothique fleuri, les tombeaux néo-païens de la renaissance, les
-consoles délicates sculptées aux retombées des arcs-doubleaux, les
-armoiries coloriées et dorées, les entre-colonnements peuplés de
-statuettes et de figurines, composent un de ces ensembles
-extraordinaires où tous les styles, toutes les époques, toutes les
-fantaisies, toutes les modes, tous les arts, vous apparaissent à la
-fois. Les rocailles exagérées et violentes des derniers
-princes-évêques, qui étaient en même temps archevêques de Mayence,
-font dans les coins de gigantesques coquetteries. Çà et là de larges
-pans de muraille, autrefois peinte et ornée, aujourd'hui nue,
-attristent le regard. Ces murailles nues sont des progrès du goût.
-Cela s'appelle simplicité, sobriété, que sais-je? Oh! que «le goût» a
-mauvais goût! Heureusement la forêt d'arabesques et d'ornements qui
-emplissait la cathédrale de Worms était trop touffue pour que le goût
-ait pu la détruire entièrement. On en retrouve à chaque pas de
-magnifiques restes. Dans une grande chapelle basse, qui sert, je
-crois, de sacristie, j'ai admiré plusieurs merveilles du quinzième
-siècle: une piscine baptismale, urne immense sur le pourtour de
-laquelle est figuré Jésus entouré des apôtres, les apôtres petits
-comme des enfants, Jésus grand comme un géant; plusieurs pages
-sculpturales tirées des deux Testaments, vastes poëmes de pierre
-composés plus encore comme des tableaux que comme des bas-reliefs;
-enfin un Christ en croix presque de grandeur naturelle, oeuvre qui
-fait qu'on se récrie et qu'on rêve, tant la délicatesse curieuse et
-parfaite des détails s'allie, sans la troubler, à la fierté sublime de
-l'expression.
-
-Dans une place étroite, assez sombre et fort laide, à quelques pas de
-la cathédrale de Worms, à côté de ce merveilleux édifice qui se permet
-d'avoir la hauteur, la profondeur, le mystère, la couleur et la forme,
-qui revêt une pensée impérissable et éternelle de tout ce prodigieux
-luxe d'images et de métaphores de granit; tout à côté, dis-je,--comme
-la critique à côté de la poésie,--une pauvre petite église
-luthérienne, coiffée d'un chétif dôme romain, affublée d'un méchant
-fronton grec, blanche, carrée, anguleuse, nue, froide, triste, morose,
-ennuyeuse, basse, envieuse,--proteste.
-
-Je relis ces lignes que je viens d'écrire, et je serais presque tenté
-de les effacer. Ne vous y méprenez pas, mon ami, et n'y voyez pas ce
-que je n'ai point voulu y mettre. C'est une opinion d'artiste sur deux
-ouvrages d'art, rien de plus. Gardez-vous d'y voir un jugement entre
-deux religions. Toute religion m'est vénérable. Le catholicisme est
-nécessaire à la société, le protestantisme est utile à la
-civilisation. Et puis, insulter Luther à Worms, ce serait une double
-profanation. C'est à Worms surtout que le grand homme a été grand.
-Non, jamais l'ironie ne sortira de ma bouche en présence de ces
-penseurs et de ces sages qui ont souffert pour ce qu'ils ont cru le
-bien et le vrai, et qui ont généreusement dépensé leur génie pour
-accroître, ceux-ci la foi divine, ceux-là la raison humaine. Leur
-oeuvre est sainte pour l'univers et sacrée pour moi. Heureux et
-bénis ceux qui aiment et qui croient, soit qu'ils fassent, comme les
-catholiques, de toute philosophie une religion, soit qu'ils fassent,
-comme les protestants, de toute religion une philosophie.
-
-Mannheim n'est qu'à quelques lieues de Worms, sur l'autre rive du
-Rhin. Mannheim n'a guère, à mes yeux, d'autre mérite que d'être née la
-même année que Corneille, en 1606. Deux cents ans, pour une ville,
-c'est l'adolescence. Aussi Mannheim est-elle toute neuve. Les braves
-bourgeois, qui prennent le régulier pour le beau et le monotone pour
-l'harmonieux, et qui admirent de tout leur coeur la tragédie
-française et le côté en pierre de la rue de Rivoli, admireraient fort
-Mannheim. Cela est assommant. Il y a trente rues, et il n'y a qu'une
-rue; il y a mille maisons, et il n'y a qu'une maison. Toutes les
-façades sont identiquement pareilles, toutes les rues se coupent à
-angle droit. Du reste, propreté, simplicité, blancheur, alignement au
-cordeau: c'est cette beauté du damier dont j'ai parlé quelque part.
-
-Vous savez que le bon Dieu est pour moi le grand faiseur d'antithèses.
-Il en a fait une, et des plus complètes, en faisant Mannheim à côté de
-Worms. Ici la cité qui meurt, là la ville qui naît; ici le moyen âge
-avec son unité si harmonieuse et si profonde, là le goût classique
-avec tout son ennui. Mannheim arrive, Worms s'en va; le passé est à
-Worms, l'avenir est à Mannheim. (Ici j'ouvre une parenthèse: ne
-concluez pas de ceci pourtant que l'avenir soit au goût classique.)
-Worms a les restes d'une voie romaine, Mannheim est entre un pont de
-bateaux et un chemin de fer. Maintenant il est inutile que je vous
-dise où est ma préférence, vous ne l'ignorez pas. En fait de villes,
-j'aime les vieilles.
-
-Je n'en admire pas moins cette riche plaine où Mannheim est assise, et
-qui a une largeur de dix lieues entre les montagnes du Neckar et les
-collines de l'Isenach. On fait les cinq premières lieues, de
-Heidelberg à Mannheim, en chemin de fer; et les cinq autres, de
-Mannheim à Durckheim, en voiturin. Ici encore le passé et l'avenir se
-donnent la main.
-
-Du reste, dans Mannheim même, je n'ai rien remarqué que de magnifiques
-arbres dans le parc du château, un excellent hôtel, le _Palatinat_, une
-belle fontaine rococo, en bronze, sur la place, et cette inscription
-en lettres d'or sur la vitre d'un coiffeur: CABINET OU L'ON COUPE LES
-CHEVEUX A L'INSTAR DE MONSIEUR CHIRARD, DE PARIS.
-
-
-
-
-LETTRE XXVII
-
-SPIRE.
-
- Étymologie et histoire.--Le blé.--Le vin pied-d'oison.--La
- cathédrale.--Quelle pensée y saisit le voyageur.--Détail des
- empereurs enterrés à Spire.--Lueurs qui traversent les ténèbres
- de l'histoire.--1693.--1793.--SOUVIENS-TOI DE CONRAD.
-
-
- Bords du Nectar, octobre.
-
-Que vous dirai-je de Spire, ou _Speyer_, comme la nomment les Allemands,
-ou _Spira_, comme la nommaient les Romains? _Neomagus_, dit la légende.
-_Augusta Nemetum_, dit l'histoire. C'est une ville illustre. César y a
-campé, Drusus l'a fortifiée, Tacite en a parlé, les Huns l'ont brûlée,
-Constantin l'a rebâtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a fait d'un
-temple de Mercure un couvent de Saint-Germain, Othon Ier y a donné à
-la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la
-capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre des empereurs.
-Les templiers, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leur
-fonction de sentinelles aux Frontières. Tous les torrents d'hommes qui
-ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Spire: pendant les
-premiers siècles, les Vandales et les Alemans (_tous les hommes_,
-hommes de toutes races, dit l'étymologie); pendant les derniers, les
-Français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1422, en trois cents ans,
-Spire a essuyé onze siéges. Aussi la vieille ville carlovingienne
-est-elle profondément frappée. Ses priviléges sont tombés, son sang et
-sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu la chambre
-impériale dont Wetzlar a hérité, les diètes dont le fantôme est
-maintenant à Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a
-plus que huit mille.
-
-Qui se souvient aujourd'hui du saint évêque Rudiger? Où coule le
-ruisseau Spira? Où est le village Spira? Qu'a-t-on fait de l'église
-haute de Saint-Jean? Dans quel état est cette chapelle d'Olivet que
-les anciens registres appellent l'_incomparable_? Qu'est devenue
-l'admirable tour carrée à tourelles angulaires qui dominait la porte
-de la route du Bac? Quels vestiges reste-t-il de Saint-Vildnberg? Où
-est la maison de la chambre impériale? Où est l'hôtel des
-assesseurs-avocats, _lesquels_, dit une vieille charte, _sont faisans et
-administrans justice au nom de la majesté impériale, des électeurs et
-autres princes de l'Empire, au consistoire publiq de tout l'Empire
-établi par Charles-le-Quint_? de cette haute juridiction, à laquelle
-toutes les autres étaient _dévolues et ressortissantes en dernier
-ressort_, que reste-t-il? Rien, pas même le gibet de pierre à quatre
-piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de
-traiter Spire avec autant de magnificence que si elle était encore la
-reine des villes impériales. Le blé proverbial de Spire est toujours
-aussi beau et aussi doré que du temps de Charles-Quint, et l'excellent
-vin rouge pied-d'oison est toujours digne d'être bu par des
-princes-évêques en bas écarlates et des électeurs à chapeau d'hermine.
-
-La cathédrale, commencée par Conrad Ier, continuée par Conrad II et
-Henri III, terminée par Henri IV en 1097, est un des plus superbes
-édifices qu'ait faits le onzième siècle. Conrad Ier l'avait dédiée,
-disent les chartes, à la «benoîte Vierge Marie.» Elle est encore
-aujourd'hui d'une majesté incomparable. Elle a résisté au temps, aux
-hommes, aux guerres, aux assauts, aux incendies, aux émeutes, aux
-révolutions, et même aux embellissements des princes-évêques de Spire
-et Bruchsal. Je l'ai visitée; je ne vous la détaillerai pas pourtant.
-Ici, comme dans la maison Ybach, je ne peux pas dire que j'aie vu
-l'église, tant j'étais absorbé par la pensée qui pour moi la
-remplissait. Non, je n'ai pas vu l'édifice, j'ai vu cette pensée.
-Laissez-moi vous la dire. Je ne sais plus rien du reste; tout a passé
-devant mes yeux comme une ombre. Cherchez, si vous le voulez, dans les
-itinéraires et les monographies, la description de la cathédrale de
-Spire; vous ne l'aurez pas de moi. Quelque chose de plus haut et de
-plus magnifique encore m'a saisi au milieu de la contemplation de
-cette sombre architecture. Jusqu'ici j'ai eu bien souvent déjà j'aurai
-bien souvent encore l'occasion de vous montrer des églises; cette fois
-laissez-moi vous montrer Dieu.
-
-De 1024 à 1308, trois siècles durant, la pensée de Conrad II s'est
-exécutée. Sur dix-huit empereurs qui ont régné dans cet intervalle,
-neuf ont été enterrés dans la crypte qui est sous la cathédrale de
-Spire. Quant aux neuf autres, Lothaire II, Frédéric Barberousse, Henri
-VI, Othon IV, Frédéric II, Conrad IV, Guillaume, Richard de
-Cornouailles et Alphonse de Castille, la destinée ne leur a pas
-accordé cette auguste sépulture. Le vent qui souffle sur les hommes à
-l'heure de leur mort les a portés ailleurs.
-
-De ceux-là, deux seulement, qui n'étaient pas Allemands, ont eu leur
-tombeau dans leur pays natal: Richard de Cornouailles en Angleterre,
-Alphonse de Castille en Espagne. Les autres ont été jetés aux quatre
-points cardinaux: Lothaire II au monastère de Koenigslutter, Othon
-IV à Brunswick, Guillaume à Middelbourg, Henri VI et Frédéric II à
-Palerme, Conrad IV à Poggi, Barberousse au Cydnus.
-
-Barberousse en particulier, ce grand Barberousse, où est-il? dans le
-Cydnus, dit l'histoire; à Antioche, dit la chronique; dans la caverne
-de Kiffhoeüser, dit la légende de Wurtemberg; dans la grotte de
-Kaiserslautern, dit la légende du Rhin.
-
-Les neuf césars couchés sous les dalles de l'abside de Spire étaient
-presque tous de glorieux empereurs. C'était le fondateur de la
-cathédrale, le contemporain de Canut le Grand, Conrad II, celui qui
-divisa la vieille Teutonie en six classes, dites Boucliers Militaires,
-_Clypei Militares_, hiérarchie que bouleversa la Bulle d'Or, mais que la
-Pologne adopta et refléta: si bien que, même dans ces derniers
-siècles, la constitution républicaine de la Pologne, reproduisant la
-vieille constitution féodale de l'Allemagne, était comme un miroir qui
-garderait l'image après que l'objet aurait disparu. C'étaient Henri
-III, qui proclama et maintint trois ans la paix universelle, préférant
-à une guerre de peuple à peuple ce duel de roi à roi qu'il offrait à
-Henri Ier de France; puis Henri IV, le vainqueur des Saxons et le
-vaincu de Grégoire VII; Henri V, l'allié de Venise; Conrad III, l'ami
-des diètes, qui se qualifiait _empereur des Romains_; Philippe de
-Souabe, le redoutable adversaire d'Innocent III. C'était le
-triomphateur d'Ottocar, l'exterminateur des burgraves, le fondateur de
-dynasties, le comte père des empereurs, Rodolphe de Habsbourg. C'était
-Adolphe de Nassau, le vaillant homme tué d'un coup de hache sur le
-champ de bataille. C'était enfin son ennemi, son compétiteur, son
-meurtrier, Albert d'Autriche, qui se faisait servir à table par le roi
-de Bohême, la couronne en tête, qui supprimait les péages, et
-domptait, la châtaigne de fer au poing, les quatre formidables
-électeurs du Rhin; prince démesuré en tout, dans son ambition comme
-dans sa puissance, auquel Boniface VIII donnait un matin le royaume de
-France: si bien que, devant un pareil présent, on ne sait qui l'on
-doit admirer le plus, du pape qui avait l'audace d'offrir ou de
-l'empereur qui avait l'audace d'accepter.
-
-Hélas! quoi de plus pareil à des rêves que ces grandeurs? et comme
-elles se ressemblent toutes par les misères qui sont au bout! Albert
-d'Autriche, à Gellheim, près Mayence, avait tué de sa main son cousin
-et son empereur, Adolphe de Nassau; dix ans plus tard, Jean de
-Habsbourg tue, à Vindisch-sur-la-Reuss, son oncle et son empereur,
-Albert d'Autriche. Albert, qui était borgne et laid, et conseillé,
-disait Boniface VIII, par une femme au sang de vipère, _sanguine
-viperali_, avait été surnommé le _Régicide_; Jean fut surnommé le
-_Parricide_.
-
-Quoi qu'il en soit, tous ces princes, les bons, les médiocres et les
-mauvais, enterrés côte à côte, confondaient, pour ainsi dire, la
-diversité de leurs destinées dans la gloire des armes, propre à
-quelques-uns, et dans la splendeur de l'empire, commune à tous, et
-gisaient dans le caveau de Spire, enveloppés delà mystérieuse majesté
-de la mort. Pour toute l'Allemagne, une sorte de superstition
-nationale environnait ces empereurs endormis. Les peuples, qui ont
-tous les instincts querelleurs et mutins des enfants, haïssent
-volontiers la puissance debout et vivante, parce qu'elle est la
-puissance, parce qu'elle est debout, parce qu'elle est vivante. _Ceux
-de Flandres_, dit Philippe de Commines, _aiment toujours le fils de
-leur prince; leur prince, jamais_. L'évêque d'Olmütz écrivait au pape
-Grégoire X: _Volunt imperatorem, sed potentiam abhorrent_. Mais, dès
-que la puissance est tombée, on l'aime; dès qu'elle est vaincue, on
-l'admire; dès qu'elle est morte, on la respecte. Rien n'était donc
-plus grand, plus auguste et plus sacré en Allemagne et en Europe que
-ces neuf tombes impériales couvertes, comme d'un triple voile, de
-silence, de nuit et de vénération.
-
-Qui rompit ce silence? qui troubla cette nuit? qui profana cette
-vénération? Ecoutez.
-
-En 1693, Louis XIV envoya brusquement dans le Palatinat une armée
-commandée par des hommes dont on peut lire encore les noms dans
-la Gazette des entresols du Louvre: ARMÉE D'ALLEMAGNE, 11
-avril.--Maréchal de Boufflers, maréchal duc de Lorges, maréchal de
-Choiseul.--_Lieutenants généraux_: marquis de Chamilly, marquis de la
-Feuillée, marquis d'Uxelles, mylord Mountcassel, marquis de Revel,
-sieur de la Bretesche, marquis de Villars, sieur de Mélac.--_Maréchaux
-de camp_: duc de la Ferté, sieur de Barbezières, comte de Bourg,
-marquis d'Alègre, marquis de Vaubecourt, comte de Saint-Fremont.
-
-La civilisation alors commençait à couvrir partout la barbarie; mais
-la couche était peu épaisse encore. A la moindre secousse, à la
-première guerre, elle se brisait, et la barbarie, trouvant un passage,
-se répandait de toutes parts. C'est ce qui arriva dans la guerre du
-Palatinat.
-
-L'armée du grand roi entra dans Spire. Tout y était fermé, les
-maisons, l'église, les tombeaux. Les soldats ouvrirent les portes des
-maisons, ouvrirent les portes de l'église, et brisèrent la pierre des
-tombeaux.
-
-Ils violèrent la famille, ils violèrent la religion, ils violèrent la
-mort.
-
-Les deux premiers crimes étaient presque des crimes ordinaires. La
-guerre, dans ces temps que nous admirons trop quelquefois, y
-accoutumait les hommes. Le dernier était un attentat monstrueux.
-
-La mort fut violée, et avec la mort, chose qu'on n'avait pas vue
-encore, la majesté royale, et avec la majesté royale toute l'histoire
-d'un grand peuple, tout le passé d'un grand empire. Les soldats
-fouillèrent les cercueils, arrachèrent les suaires, volèrent à des
-squelettes, majestés endormies, leurs sceptres d'or, leurs couronnes
-de pierreries, leurs anneaux qui avaient scellé la paix et la guerre,
-leurs bannières d'investiture, _hastas vexilliferas_. Ils vendirent à
-des juifs ce que des papes avaient béni. Ils brocantèrent cette
-pourpre en haillons et ces grandeurs couvertes de cendre. Ils trièrent
-avec soin l'or, les diamants et les perles; et, quand il n'y eut plus
-rien de précieux dans ces sépulcres, quand il n'y eut plus que de la
-poussière, ils balayèrent pêle-mêle dans un trou ces ossements qui
-avaient été des empereurs. Des caporaux ivres roulèrent avec le pied
-dans une fosse commune les crânes de neuf césars.
-
-Voilà ce que fit Louis XIV en 1693. Juste cent ans après, en 1793,
-voici ce que fit Dieu:
-
-Il y avait en France un tombeau royal comme il y avait un ossuaire
-impérial en Allemagne. Un jour, jour fatal où toute la barbarie de dix
-siècles reparut à la surface de la civilisation et la submergea, des
-hordes hideuses, horribles, armées, qui apportaient la guerre, non
-plus à un roi, mais à tous les rois, non plus à une cathédrale, mais à
-toute religion, non plus à une ville ou à tout un Etat, mais à tout le
-passé du genre humain: des hordes effrayantes, dis-je, sanglantes,
-déguenillées, féroces, se ruèrent sur l'antique sépulture des rois de
-France. Ces hommes, que rien n'arrêta dans leur oeuvre redoutable,
-venaient aussi pour briser des tombes, déchirer des linceuls et
-profaner des ossements. Etranges et mystérieux ouvriers, ils venaient
-mettre de la poussière en poussière. Ecoutez ceci:--le premier spectre
-qu'ils éveillèrent, le premier roi qu'ils arrachèrent brutalement du
-cercueil, comme on secoue un valet qui a trop longtemps dormi, le
-premier squelette qu'ils saisirent dans sa robe de pourpre pour le
-jeter au charnier, ce fut Louis XIV.
-
-O représailles de la destinée! 1693, 1793! équation sinistre! admirez
-cette précision formidable! Au bout d'un siècle pour nous, au bout
-d'une heure pour l'Eternel, ce que Louis XIV avait fait à Spire aux
-empereurs d'Allemagne, Dieu le lui rend à Saint-Denis.
-
-Chose qu'il faut noter encore, le fondateur de la cathédrale de Spire,
-le plus ancien de ces vieux princes germaniques, Conrad II, avant
-d'être empereur d'Allemagne, avait été duc de la France rhénane. Ce
-duc de France fut outragé par un roi de France. Châtiment! châtiment!
-Si Louis XIV, dans ses campagnes d'Allemagne, avait passé à Otterberg,
-où j'étais il y a un mois, il aurait vu là, comme à Spire, une
-admirable cathédrale bâtie aussi par Conrad II, et cela peut-être
-n'eût pas été inutile au grand roi, car sur le portail principal de la
-sombre église il aurait pu lire cet avertissement mélancolique et
-sévère qu'on y lit encore aujourd'hui:
-
- MEMENTO CONRADI.
-
-
-
-
-LETTRE XXVIII
-
-HEIDELBERG.
-
- L'auteur se fait des ennemis de tous les habitants de
- Mannheim.--Heidelberg.--L'auteur donne beaucoup d'explications
- sur lui-même.--La maison du chevalier de Saint-Georges.--Un
- verset de la Bible protége mieux une maison contre l'incendie
- que la plaque de fer-blanc M. A. C. L.--Détails peu connus sur
- le siége de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L'auteur
- dans la forêt.--Rêverie.--Enigme sculptée dans la muraille
- d'une masure.--Le _Chemin des philosophes_.--Soleil
- couchant.--Paysage.--Choses crépusculaires et mystérieuses qui
- commencent.--Nuit.--L'auteur au haut de la montagne.--Horrible
- fosse entrevue.--Aventure surnaturelle du buisson qui
- marche.--_Heidenloch!_--Traces des païens partout sur les bords
- du Rhin.--Quelques-unes des visions du soir dans ces
- vallées.--Neckarsteinach.--Les quatre châteaux.--Le
- Schwalbennest.--Légende de Bligger le Fléau.--L'auteur laisse
- éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes
- femmes.--Passage curieux de Buchanan sur Macbeth.--Ce que
- l'auteur écrit sur la porte Schwalbennest.--Intérieur de la
- ruine.--Magnificences que l'auteur y trouve.--Le burg sans
- nom.--L'auteur y pénètre.--Le dedans d'une grosse
- tour.--Mystères.--Ce que l'auteur y voit et y entend
- d'effrayant à la nuit tombée.--Il se hâte de sortir du burg
- sans nom.--Le Neckar au crépuscule.--Le
- Petit-Geissberg.--Paysage qui raconte l'histoire.--Regard jeté
- sur les choses et sur les ombres.--Le château de
- Heidelberg.--Ce que c'était que le comte palatin.--Sens guelfe
- et factieux des inscriptions du palais d'Othon-Henri.--Les
- électeurs palatins avaient le goût des arts et des
- lettres.--Frédéric le Victorieux.--Le château de Heidelberg à
- vol d'oiseau.--Tous les genres de beauté y sont.--Traces des
- guerres.--Ce que faisait madame la palatine afin de devenir
- homme.--L'auteur regrette de n'avoir pas été là en 1693 pour
- diriger un peu la dévastation.--La cour intérieure.--La façade
- de Frédéric IV.--La façade d'Othon-Henri.--La façade de Louis
- le Barbu.--Les colonnes de Charlemagne.--Comparaisons de ces
- façades.--Tristesse.--Une remarque singulière.--Les rois et les
- dieux.--L'auteur se figure le château à la clarté du
- bombardement.--De quelle façon chaque statue de prince et
- d'empereur a été mutilée.--Statue de Frédéric V.--Statue de
- Louis V.--La tour de Frédéric le Victorieux.--Palais
- d'Othon-Henri.--L'intérieur.--Enumération de tous les édifices
- et de tous les palais que contenait le château de
- Heidelberg.--Les tours.--Le gros tonneau.--Détails inconnus et
- curieux.--Combien le gros tonneau tient de bouteilles de
- vin.--Ce que le vin y devient.--Les petits tonneaux.--Un des
- petits tonneaux a vaincu les grenadiers français.--Ce qu'on
- aperçoit dans l'obscurité.--PERKEO.--Moralité de toutes ces
- sombres histoires.--Les fantômes et les revenants de
- Heidelberg.--Jutha.--Les deux francs-juges.--Les musiciens
- bossus.--La dame blanche.--Irrévérence de la dame blanche pour
- la signature de M. de Cobentzel.--Les deux diables que l'auteur
- voit en plein midi.--Détail des petites dévastations.--Les
- architectes.--Les invalides.--Les Anglais.--La grille du perron
- a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu
- ses vandales.--Sinistre aspect de la tour Fendue au clair de
- lune.--Visite nocturne à la ruine de Heidelberg.--Effets
- vertigineux des rayons lunaires.--Serrement de coeur dans les
- chambres désertes.--Incident.--A quel hideux fantôme l'auteur
- est contraint de songer.--L'incident se comporte d'une façon
- lugubre et inexplicable.--Colère des cariatides et des statues
- contre l'auteur.--Il s'enfuit dans la cour.--La lune sur les
- deux façades.--Retour à la ville.--POST-SCRIPTUM.--Imprécation
- contre les poêles.
-
-
-
-
-LETTRE XXVIII
-
-
- Heidelberg, octobre.
-
-Cher Louis, prenez garde à vous, je suis en humeur de vous écrire une
-lettre interminable. Vous me demandez quatre pages; _je t'en veux
-donner cent_, comme dit Orosmane. Ma foi! tant pis, tirez-vous-en comme
-vous pourrez; les vieilles amitiés sont bavardes.
-
-Je suis arrivé dans celle ville depuis dix jours, cher ami, et je ne
-puis m'en arracher. Dans votre excursion en Allemagne, il y a douze
-ans, êtes-vous venu à Heidelberg? surtout vous y êtes-vous arrêté? car
-il ne faut pas passer à Heidelberg, il faut y séjourner, il faudrait y
-vivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espèce de faux
-Versailles badois qu'on appelle Mannheim, insipide ville, dont les
-rues semblent coupées à l'équerre dans un bloc de plâtre, et dont les
-clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des
-bilboquets _réussis_. En descendant du bateau à vapeur du Rhin, je suis
-resté à Mannheim le temps de faire atteler ma voiture, et je me suis
-enfui en hâte à Heidelberg. Faites-en autant si jamais vous venez ici.
-
-Heidelberg, située et comme réfugiée an milieu des arbres, à l'entrée
-de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus fières que des
-collines et moins âpres que des montagnes, a ses admirables ruines,
-ses deux églises du quinzième siècle, sa charmante maison de 1595, à
-façade rouge et à statues dorées, dite l'auberge du Chevalier de
-Saint-Georges, ses vieilles tours sur l'eau, son pont et surtout sa
-rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, où foisonnent les
-truites, où abondent les légendes, où se hérissent les rochers, où le
-flot, compliqué d'écueils, n'est qu'un inextricable réseau de
-tourbillons et de courants; ravissant fleuve-torrent où l'on peut être
-sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger.
-
-Je mène ici une vie occupée, occupée un peu au hasard, il est vrai,
-mais je ne perds pas un instant, je vous assure; je hante la forêt et
-la bibliothèque, cette autre forêt; et le soir, rentré dans ma chambre
-d'auberge, comme votre ami Benvenuto Cellini, j'écris sur des
-feuilles, qui s'en iront je ne sais où, mes aventures de la journée.
-
- Questa mia vita travagliata io scrivo.
-
-Seulement les travaux de Benvenuto, c'étaient des coups d'épée ou de
-stylet, des évasions du château Saint-Ange, des combats à fer émoulu
-pour le Rosso contre les disciples de Raphaël, des villes fortifiées,
-des colosses entrepris, des insolences au pape ou à la duchesse
-d'Etampes, des voyages de bohémien, avec ses deux élèves Paul et
-Ascagne, l'hôtel de Nesle pris d'assaut et vidé par les fenêtres,
-meubles et gens; et puis, çà et là, quelque chef-d'oeuvre, _qualchè
-bell' opera_, comme il le dit lui-même, une Junon, une Léda, un
-Jupiter d'argent haut comme François Ier, ou une aiguière d'or pour
-laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de
-sept mille écus de rente.
-
-Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous
-connaissez bien, cher Louis, vous les savez par coeur, vous les avez
-assez longtemps partagés; c'est une promenade solitaire dans un
-sentier perdu, la contemplation d'un rayon de soleil sur la mousse, la
-visite d'une cathédrale ou d'une église de village, un vieux livre
-feuilleté à l'ombre d'un vieux arbre, un petit paysan que je
-questionne, un beau scarabée enterreur cuirassé d'or violet, qui est
-tombé par malheur sur le dos, qui se débat, et que je retourne en
-passant avec le bout de mon pied; des vers quelconques mêlés à tout
-cela; et puis, des rêveries de plusieurs heures devant la Roche-More
-sur le Rhône, le Château-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le
-Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui
-se passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui
-fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue
-sur un ruisseau d'eau vive.
-
-Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilà ce que je suis: car,
-pour moi, _faire_ dérive fatalement et immédiatement d'_être_. Comme on
-est, on fait.
-
-Ici, à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces
-décombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en
-irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j'y avais tous
-les miens, et si l'été durait un peu plus longtemps.
-
-Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez-moi une expression
-effrontément risquée, mais qui rend ma pensée), je passe, pour faire
-déjeuner mon esprit, devant la maison du chevalier de Saint-Georges.
-C'est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à
-croisées étroites supportant un fronton triangulaire à grosses volutes
-bouclées à jour; tout au travers de ces trois étages, deux
-tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la rue;
-enfin, toute cette façade en grès rouge, sculptée, ciselée, fouillée,
-tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas
-d'arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poëte qui
-bâtissait cette maison l'eut terminée, il écrivit en lettres d'or, au
-milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux: _Si Jehova
-non ædificet domum, frustra laborant ædificantes eam_.
-
-C'était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 1620, la guerre de
-Trente-Ans commença par la bataille du Mont-Blanc, près de Prague, et
-se continua jusqu'à la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette
-longue iliade, dont Gustave-Adolphe fut l'Achille, Heidelberg, quatre
-fois assiégée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut incendiée en
-1635.
-
-Une seule maison échappa à l'embrasement, celle de 1595.
-
-Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le Seigneur, brûlèrent
-de fond en comble.
-
-A la paix, l'électeur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnommé le
-Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A
-Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis, le comte Charles;
-puis, à la branche palatine de Wittelsbach-Simmern, la branche
-palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin à la guerre de Trente-Ans la
-guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé
-aujourd'hui à Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mélac,
-lieutenant général des armées du roi de France, mit à sac la ville
-palatine et n'en fit qu'un tas de décombres.
-
-Une seule maison survécut, la maison de 1595.
-
-On se hâta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans plus tard, en
-1693[1], les Français revinrent; les soldats de Louis XIV violèrent à
-Spire les sépultures impériales, et à Heidelberg les tombeaux
-palatins. Le maréchal de Lorges mit le feu aux quatre coins de la
-résidence électorale, l'incendie fut horrible, tout Heidelberg brûla.
-Quand le tourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville
-fut dissipé, on vit une maison, une seule debout, dans ce monceau de
-cendres.
-
- [1] A l'occasion de ce siége, où la ville fut enlevée en douze
- heures de tranchée ouverte, et qui a laissé en Allemagne un fatal
- souvenir que dix siècles peut-être n'effaceront pas, il n'est pas
- sans intérêt de transcrire ici quelques détails inconnus et
- quelques pages curieuses extraites de la Gazette des entresols du
- Louvre, déjà citée dans la lettre XVII. Il va sans dire que ces
- extraits sont textuels, et que, quant aux rapprochements qu'ils
- peuvent faire naître dans l'esprit du lecteur, l'auteur de ce
- livre n'a eu l'intention ni de les chercher, ni de les éviter.
-
- _Gazette_ du 28 may.
-
- «Le sieur de Mélac, lieutenant général, occupe les hauteurs
- au-dessus du chasteau avec douze bataillons et cinquante dragons.
- Il a chassé les ennemis d'une redoute d'où l'on peut battre à
- revers les ouvrages de la place.
-
- «On a fait une batterie de six pièces de canon de l'autre costé du
- Nekre. La tranchée doit être ouverte ce soir par le marquis de
- Chamilly, lieutenant général: du costé du front des ouvrages de
- terre du fauxbourg, par la brigade de Picardie.»
-
- (Du camp devant Heidelberg, le 21 may 1693.)
-
- «Six cents hommes des troupes de Hesse-Cassel vinrent pour
- ravitailler la place.
-
- «Le sieur de Mélac les fit attaquer de la manière suivante:
-
- «Cent hommes du régiment de Picardie, commandez par les sieurs de
- Coste et Despic, marchèrent par les vignes dans la montagne. Ils
- estoient suivis par cent trente du régiment de la Reyne, et
- cinquante cavaliers du régiment colonel général de Mélac, et de
- Lalande, qui portoient des grenadiers en croupes. La seconde
- compagnie des grenadiers de la Reyne s'avança par un grand chemin
- entre la montagne et la rivière, avec une pièce de canon à leur
- teste, pour attaquer une traverse que les ennemis avoient faite
- dans le même chemin. Cent cinquante hommes du régiment de la Reyne
- soutenoient la compagnie de grenadiers: la cavalerie et les
- dragons soutenoient toute l'infanterie. Et on attaqua les ennemis
- de toutes parts. Ils abandonnèrent d'abord la première et la
- seconde traverse. Mais ils firent ferme à la dernière. Le sieur de
- Mélac alors fit avancer les grenadiers, qui attaquèrent les
- ennemis en flanc, en sorte qu'ils commencèrent à lascher pié. Ils
- firent encore ferme quelque temps derrière des hayes et des
- vignes: mais la cavalerie les contraignit enfin à prendre la
- füite. Les uns taschèrent à remonter le costeau par dedans les
- vignes, et les autres se sauvèrent dans le village de Vebelingen
- qui est au pié de la montagne. Néantmoins, ayant esté renforcés
- par un nombre de païsans armés, ils se mirent en devoir de revenir
- à la charge, mais les grenadiers les poussèrent si vivement,
- qu'ils les obligèrent à prendre derechef la füite après leur avoir
- tué plus de cent cinquante hommes et fait plusieurs prisonniers.
- Les François n'ont eu dans cette affaire que trois hommes
- blessés,--qui sont un grenadier du régiment de la Reyne, un soldat
- de Picardie et un cavalier du régiment de Mélac.»
-
- _Gazette_ du 1er juin.
-
- «22 au matin. Les ennemis, se voyant pressés et enveloppés par les
- batteries, voulurent abandonner le reste du fauxbourg en plein
- jour. On les poussa jusqu à la porte de la ville, qu'ils
- fermèrent; les grenadiers de Picardie l'enfoncèrent à coups de
- hache, et, nonobstant leur grand feu, les poussèrent jusqu'à la
- porte du chasteau, que les assiégés fermèrent, et laissèrent
- dehors plus de cinq cents des leurs qui furent tués ou pris.
-
- «... Les troupes entrèrent de toutes parts dans la ville, qu'ils
- pillèrent, sans que les officiers généraux pussent l'empescher. Le
- chasteau demanda à capituler. Le maréchal duc de Lorges ne voulut
- pas accorder de condition. Ils se rendirent à discrétion, et
- sortirent le 23, au nombre de dix-huit cents hommes. Trois cents
- soldats prisonniers qui avoient esté mis dans la grande église,
- mirent le feu aux deux clochers, qui se communiqua à la ville, et
- quoi qu'on pût faire pour l'éteindre, en brûla la grande partie.
- On a trouvé quarante milliers de poudre, quantité de grenades, de
- bombes, douze pièces de canons en fonte et dix de fer. Ou s'est
- aussi rendu maître du pont de bateaux qu'ont fait les ennemis.»
-
- «Paris, 30 may 1693. Le roi partit de Compiègne le 22 du mois pour
- aller coucher à Roye: le 23 il coucha à Péronne, le 24 à Cambray,
- et le 25 au Quesnoy.
-
- «Le roy et la reyne de la Grande-Bretagne vinrent ici le 27 voir
- Leurs Altesses Royales, et ils entendirent le salut au monastère
- des Capucines.»
-
- _Gazette_ du 6 juin.
-
- «... La ville estoit prise, les soldats, les cavaliers et les
- dragons y entrèrent de toutes parts et commencèrent à la
- piller.... Les soldats ne purent estre arrestés, quelque peine que
- se donnassent les officiers pour empescher les süites du désordre
- et l'embrasement de la ville; quoy qu'ayant esté prise d'assaut,
- elle eust pu n'être pas épargnée. Le marquis de Chamilly avoit
- fait d'abord mettre les prisonniers et plusieurs bourgeois avec
- leurs femmes et leurs enfants dans la grande église, comme en un
- lieu de seurté. Mais ces prisonniers mirent le feu aux deux
- clochers, d'où il se communiqua aux maisons de la ville et des
- fauxbourgs: où il avoit esté encore mis par hasard en quelques
- endroits, et s'estoit répandu presque partout, quelque soin qu'on
- prist pour l'éteindre. Le sieur de Heidersdorf, qui commandoit
- dans le chasteau, envoya cependant demander à capituler. Un
- capucin alla plusieurs fois de part et d'autre, accompagné d'un
- lieutenant-colonel et d'un magistrat. La capitulation fut conclue.
- On a trouvé dix milliers de plomb en saumon, sept en balles, cinq
- mille grenades chargées, cent bombes, un grand nombre d'outils.
- Les troupes ont commencé depuis à démolir les fortifications du
- chasteau.»
-
- _Même numéro._
-
- Du Quesnoy, le 2 juin 1693.
-
- «Le 28 du mois dernier, un courrier dépesché par le maréchal duc
- de Lorges apporta au roy la nouvelle de la prise de Heidelberg. Le
- 31, le roy fit ses dévotions et toucha les malades. Sa Majesté
- nomma l'abbé de la Luzerne à l'évesché du Cahors, et l'abbé de
- Denonville à l'évesché de Comminges. Sa Majesté a donné un
- canonicat de la Sainte-Chapelle au sieur Boileau, doyen de
- l'église de Sens, et un autre au sieur Basire.»
-
- De Paris, le 6 may 1693.
-
- (_Sic._ Erreur, le 6 juin.)
-
- «Le premier de ce mois, on chanta en l'église de Notre-Dame, par
- l'ordre du roy, le _Te Deum_ en actions de grâces de la réduction de
- Heidelberg. Les Compagnies y assistèrent avec les cérémonies
- accoutumées, et le soir, il y eut des feux dans toutes les rues.»
-
- Outre le sac de la ville, cette prise de Heidelberg eut un lugubre
- résultat. En arrivant au camp des Impériaux à Heilbron, le général
- Heidersdorf, qui avait capitulé avec le maréchal de Lorges, fut
- traduit devant des juges militaires et condamné à mort. Il eut la
- tête tranchée. Un capitaine et un lieutenant furent enveloppés
- dans le procès qu'on lui fit, et partagèrent son sort.
-
-C'était encore, c'était toujours la maison de 1595.
-
-Aujourd'hui, la charmante façade vermeille, damasquinée d'or, toujours
-vierge, intacte et fière, et seule digne de se rattacher au château
-dans cet insignifiant entassement de maisons blanches qui compose à
-présent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville et fait
-étinceler au soleil la triomphante inscription où je lis tous les
-matins en passant que Jéhova a été l'ouvrier et que Jéhova a été le
-sauveur.
-
-Il est vrai, car il faut tout dire, et la dévotion de la renaissance
-s'assaisonnait de fantaisies païennes, il est vrai que l'effet de ce
-grave psaume est un peu modifié par cette ligne profane que
-l'architecte a gravée au-dessus: _Præstat invicta Venus_, laquelle doit
-elle-même se sentir un peu gênée par cette troisième légende dont se
-couronne le fronton: _Soli. Deo. Gloria._
-
-La miraculeuse maison saluée, je passe le pont et je m'en vais dans la
-montagne.
-
-Là, je m'enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le
-chemin qui se présente; je regarde, chapiteau par chapiteau, les
-arbres, ces piliers de la grande cathédrale mystérieuse; et, plongé
-dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la
-méditation de la Bible, je cherche Dieu.
-
-Ami, chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l'Evangile comme dans le
-paysage, la même main a écrit les mêmes choses. Quant à moi, je pense
-que toutes les faces de Jéhova veulent et doivent être contemplées, et
-cette idée règle et remplit toutes mes rêveries depuis vingt ans; vous
-le savez, vous, Louis, qui m'aimez et que j'aime. Je pense aussi que
-l'étude de la nature ne nuit en aucune façon à la pratique de la vie,
-et que l'esprit qui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, parfumé
-parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les flots et les arbres,
-haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient
-l'heure, et mieux peut-être que personne, être intelligent et éloquent
-parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon
-rien avec un petit morceau de tout.
-
-Je vais ainsi toute la journée sans trop savoir où je suis, l'oeil
-le plus souvent fixé à terre, la tête courbée vers le sentier, les
-bras derrière le dos, laissant tomber les heures et ramassant les
-pensées quand j'en trouve. Je m'assieds dans ces excellents fauteuils
-revêtus de mousse, c'est-à-dire de velours vert, que l'antique Palès
-creuse au pied de tous les vieux chênes pour le voyageur fatigué; je
-mets en liberté, pour ma bienvenue, comme un souverain débonnaire,
-toutes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans des
-filets auteur de moi; petite amnistie obscure, qui, comme toutes les
-amnisties, ne fâche que les araignées. Et puis je regarde couler
-au-dessous de mon trône, dans le ravin, quelque admirable ruisseau
-semé de roches pointues où se fronce à mille plis la tunique d'argent
-de la naïade; ou bien, si le mont n'a pas de torrent, si le vent, les
-feuilles et l'herbe se taisent, si le lieu est bien calme, bien
-désert, bien éloigné de toute ville, de toute maison, de toute cabane
-même, je fais faire silence en moi-même à tout ce qui murmure sans
-cesse en nous, et j'ouvre l'oreille aux chansons de quelque jeune
-montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chèvres,
-là-bas, bien loin, au-dessus ou au-dessous de moi. Rien n'est
-mélancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chantée dans l'ombre
-par un pauvre petit chevrier invisible, pour la solitude qui l'écoute.
-Quelquefois, dans toute une grande montagne, il n'y a que la voix d'un
-enfant.
-
-Les montagnards de ces forêts voisines de la forêt Noire ont une
-espèce de chant clair-obscur qui est charmant.
-
-Comme je me promène tous les jours, je commence à être connu et
-accepté dans les villages. Les enfants qui jouent aux soldats se
-dérangent pour me laisser passer; le roulier de la vallée du Neckar me
-sourit sous son feutre orné de galons d'argent à franges pendantes et
-de roses artificielles; les paysans me saluent gravement avec leur
-grand chapeau à la Henri IV, les jeunes filles et les vieilles femmes
-me considèrent comme un passant familier, et me disent: «Goodtag.» A
-propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je
-traverse une rue de bourg ou de hameau, comment d'aussi jolies jeunes
-filles peuvent faire d'aussi laides vieilles femmes.--Je dessine ça et
-là les baraques qui ont du style. Dans ce pays dévasté par les guerres
-féodales, les guerres monarchiques et les guerres révolutionnaires,
-les cabanes sont construites avec des ruines de châteaux; cela fait
-d'étranges édifices. L'autre jour j'ai rencontré une masure de paysan
-ainsi composée: quatre murs de torchis, blanchis à la chaux, une porte
-et une fenêtre sur la façade; à droite de la porte, le lion de Bavière
-couronné, portant le globe et le sceptre, sculpté presque en ronde
-bosse sur une large dalle de grès rouge. A gauche de la fenêtre, une
-autre lame de grès rouge, grand bas-relief représentant un poing
-crispé sur un billot et à demi entaillé par une hache. Au-dessus de la
-hache, cette date effacée, 16..; au-dessous du billot, cette autre
-date, 1731; entre les deux dates, ce mot RENOVATUM. Rien de plus
-mystérieux et de plus sinistre que ce bas-relief. On ne voit pas
-l'homme dont on voit le poing; on ne voit pas le bourreau dont on voit
-la hache. Cette affreuse chose semble sortir d'un nuage. Les deux
-bas-reliefs sont incrustés dans le mur un peu au-dessous de vieilles
-lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrité et furieux vers
-ce poing à moitié coupé. Maintenant, qui a apporté là ce lion? que
-signifie ce hideux bas-relief? quel crime y a-t-il sous ce supplice?
-Quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de compléter une
-chaumière avec ce lion rugissant et cette main sanglante? Un cep de
-vigne, chargé de raisins, grimpe joyeusement à travers cette sombre
-énigme.
-
-A force de regarder, j'ai trouvé quelques caractères gravés sur le
-haut du bas-relief au poing coupé; et, en dérangeant les grappes et
-les feuilles, j'ai déchiffré le mot _Burg Freyheit_.
-
-Le même jour, c'était vers le soir, j'avais quitté à midi la ville par
-le chemin dit des _Philosophes_, lequel chemin s'en va je ne sais où,
-comme il sied à un chemin de philosophes, et j'étais dans un vallon
-quelconque. Je me mis à gravir l'escarpement d'une haute colline par
-un de ces sentiers antiques qu'on trouve souvent dans ce pays,
-sentiers-escaliers, pavés de grosses roches brutes, qui ont l'air d'un
-mur cyclopéen posé à plat sur le sol, attribués d'ailleurs par les
-ignorants aux géants et par les savants aux Romains, c'est-à-dire
-toujours aux géants.
-
-Le jour s'éteignait derrière moi dans la plaine du Rhin.
-
-C'était un de ces sinistres soleils couchants où le soleil semble
-s'abîmer pour jamais dans l'ombre, écrasé sous des nuages de granit,
-informe et nageant dans une immense mare de sang.
-
-Je montais lentement à cette lueur.
-
-Peu à peu elle blêmit, puis s'effaça. Quand je fus à mi-côte je me
-retournai.
-
-Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands paysages
-crépusculaires où les montagnes se traînent sur l'horizon comme
-d'énormes colimaçons dont les rivières et les fleuves, pâles et vagues
-sous la brume, semblent être la trace argentée.
-
-Le mont devenait très-âpre, l'escalier de rochers s'allongeait
-indéfiniment; mais les bruyères et les jeunes châtaigniers nains
-s'agitaient autour de moi avec ce murmure amical et hospitalier qui
-invite le voyageur à continuer.
-
-Je repris donc mon ascension.
-
-Comme j'atteignais le sommet d'un des bas-côtés du mont, la lune, la
-pleine lune, ronde et éclatante, qui se lève de cuivre dans les
-plaines et d'or dans les montagnes, apparut tout à coup devant moi;
-et, gravissant elle-même le long de la colline voisine, se mit à
-glisser à fleur de terre dans les broussailles noires comme un disque
-splendide poussé par des génies invisibles. Toute cette chaîne de
-sommets et de vallées, vue à cette clarté, des marches de ce sentier
-des géants, avait je ne sais quelle figure surnaturelle.
-
-Je commençais à avoir besoin d'aide. La lune éclairait ma route, ce
-qui me convenait fort. En même temps mon ombre se mit à marcher à côté
-de moi comme pour me tenir compagnie. Dix minutes après j'étais au
-haut de la montagne. D'en bas je ne la croyais pas si haute. Soit dit
-en passant, c'est un peu l'histoire de toutes les grandes choses vues
-d'en bas. De là les jugements diminuants et étroits des petits hommes
-sur les grands hommes.
-
-Il n'y avait dans le ciel que la lune. Ni un nuage, ni une étoile.
-C'était ce grand jour de la nuit qui arrive une fois par mois. Au
-sommet du mont, vaste croupe couverte de bruyères et rasée par le
-vent, ce que j'avais sous les yeux n'était pas un paysage, mais une
-grande carte géographique presque circulaire, estompée par la
-distance et la vapeur, comme celle que dut voir Jésus-Christ quand
-Satan le transporta sur la montagne pour lui offrir les royaumes de la
-terre. Par parenthèse, faire une pareille proposition à celui qui se
-sait Dieu et qu'on sait Dieu, offrir les royaumes de la terre à celui
-qui a les royaumes du ciel c'est là un trait de stupidité, disons-le
-entre nous, que j'ai peine à comprendre de la part de cette espèce de
-Voltaire antédiluvien que nous appelons le diable.
-
-Vers le nord, la bruyère aboutissait à une forêt. Pas une chaumière,
-pas une hutte de bûcheron. Une solitude profonde.
-
-Comme je me promenais sur cette croupe, j'aperçus à quelques pas d'un
-sentier à peine distinct, sous des buissons hérissés (à propos de
-buissons, le mot _horridus_ manque dans notre langue: il dit moins
-qu'_horrible_ et plus que _hérissé_), j'aperçus, dis-je, une espèce de
-trou vers lequel je me dirigeai.
-
-C'était une assez grande fosse carrée, profonde de dix ou douze pieds,
-large de huit ou neuf, dans laquelle s'affaissaient des ronces
-rougeâtres, et où les rayons de la lune entraient par les crevasses de
-la broussaille. Je distinguais vaguement au fond un pavage à larges
-dalles miné par les pluies, et sur les quatre parois une puissante
-maçonnerie de pierres énormes, devenue informe et hideuse sous les
-herbes et les mousses. Il me semblait voir sur le pavé quelques
-sculptures frustes mêlées à des décombres, et parmi ces décombres un
-gros bloc arrondi, grossièrement évasé, percé à son milieu d'un petit
-trou carré, qui pouvait être un autel celtique ou un chapiteau du
-sixième siècle.
-
-Du reste aucun degré pour descendre dans l'excavation.
-
-Ce n'était peut-être qu'une simple citerne, mais je vous assure que
-l'heure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues
-au fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage à cette
-mystérieuse chambre sans escalier, enfoncée dans la terre, avec le
-ciel pour plafond.
-
-Qu'était-ce que cette fosse singulière? Vous me connaissez: je
-m'obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la
-lune et le désert ne m'en disent; j'écarte les ronces avec ma canne,
-je m'accroche à des sarments que je prends à poignées, et je me penche
-sur cette ombre.
-
-En ce moment-là j'entends une voix grave et cassée prononcer
-distinctement derrière moi ce mot: _Heidenloch_.
-
-Dans le peu d'allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie: _trou
-des Païens_.
-
-Je me retourne.
-
-Personne dans la bruyère; le vent qui souffle et la lune qui éclaire.
-Rien de plus.
-
-Seulement il me semble qu'il y a là, du côté de la forêt, à une
-trentaine de pas, entre la lune et moi, une masse d'ombre, une haute
-broussaille que je n'ai pas encore remarquée.
-
-Je crois m'être trompé, et que, comme tous ceux qui se promènent dans
-les solitudes, je deviens un peu visionnaire, et je me remets à
-explorer le bord de la fosse.
-
-Ici la voix s'élève une seconde fois, et j'entends de nouveau derrière
-moi les trois syllabes étranges: _Heidenloch_.
-
-Pour le coup, je me retourne vivement, et à mon tour je dis à haute
-voix: _Qui est là?_
-
-En cet instant je crois remarquer, non sans quelque frisson
-involontaire, je vous l'avoue, que la haute broussaille s'est
-rapprochée de quelques pas.
-
-Je répète: _Qui est là?_ et, au moment où j'allais marcher résolûment à
-elle, je la vois qui vient à moi, et j'en entends sortir pour la
-troisième fois la voix décrépite qui dit: _Heidenloch_.
-
-Dans ces lieux déserts, à ces heures bizarres de la nuit, on est
-tendre aux superstitions, et je vous déclare que toutes les légendes
-du Rhin et du Neckar commençaient à me revenir à l'esprit et me
-montaient au cerveau comme une fumée, lorsque le buisson surnaturel se
-retourna. Alors ce qui était dans l'ombre fit face à la lune, et
-j'aperçus une petite vieille courbée jusqu'au menton sur un bâton à
-gros noeuds, presque enfouie sous un grand tas de branchages qui la
-débordait de tous côtés, balayant la terre derrière elle et se
-balançant au-dessus de sa tête de la manière la plus fantastique. Elle
-me regardait avec ses yeux gris en répétant: _Heidenloch! Heidenloch!_
-
-On eût dit une vieille dryade chassée par les bûcherons, emportant son
-arbre sur son dos.
-
-C'était tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper
-des broussailles dans la forêt, qui avait aperçu un étranger et qui
-lui avait donné un renseignement, et qui maintenant regagnait sa
-chaumière au clair de la lune, traînant son fagot par le sentier des
-géants.
-
-Je l'ai remerciée par quelques kreutzers, tout en la considérant avec
-admiration. Je n'ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus
-énorme fagot.
-
-Elle m'adressa, avec un grognement reconnaissant, une affreuse grimace
-gracieuse, qui était il y a cinquante ans un frais et charmant
-sourire. Puis elle me tourna le dos, c'est-à-dire la broussaille; et,
-au bout de quelques minutes, arrivée à la pente du mont, elle
-s'enfonça dans la terre, et s'évanouit comme une apparition. Son
-explication, du reste, n'expliquait rien. C'était un mot lugubre
-ajouté à une chose lugubre. Voilà tout.
-
-Je vous avoue que je suis resté longtemps à cette place, regardant le
-_trou des Païens_, qui est peut-être la tombe ouverte et vide d'un
-géant, peut-être une chambre druidique, peut-être le puisard d'un camp
-romain ou le réservoir pluvial de quelque couvent byzantin disparu, ou
-la hideuse cave sépulcrale d'un gibet démoli, dont les parois
-silencieuses ont peut-être été arrosées de sang humain, ou comblées de
-squelettes, ou assourdies par la danse du sabbat tournant autour de
-l'ossuaire; fosse pleine de ténèbres, dans laquelle la lune jette
-aujourd'hui un rayon livide, et une vieille femme un mot sinistre.
-
-Quand je redescendis de la montagne, j'aperçus dans les arbres, sur un
-sommet voisin, une tour en ruine à laquelle se rattache sans doute
-l'excavation dont la signification est perdue aujourd'hui.
-
-Au reste, les païens, c'est-à-dire les Sicambres, selon les uns, et
-les Romains, selon les autres, ont laissé des traces profondes dans
-les traditions populaires qui se mêlent ici partout à l'histoire et
-l'encombrent. A Lorch, à l'entrée du Wisperthal, il y a un autre _trou
-des Païens_ aussi nommé Heidenloch. A Winkel, sur le Rhin, l'ancienne
-Vinicella, il y a la _rue des Païens_, Heidengass; et à Wiesbade,
-l'ancien Visibadum, il y a le _mur des Païens_, Heidenmauer.
-
-Je ne compte pas dans ces vestiges païens une espèce d'arche dont le
-tronçon, couvert de lierre, croule dans la montagne derrière Caub, à
-une lieue environ de Gutenfels, et que les paysans appellent le _pont
-des Païens_, Heidenbrukke, parce qu'il me paraît évident que c'est la
-ruine d'un pont bâti là par les Suédois pendant la guerre de trente
-ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C'est presque
-un Scipion que ce Gustave-Adolphe; et ce qu'il vient faire sur le Rhin
-au dix-septième siècle, c'est la grande guerre classique, la guerre
-romaine. Les mêmes stratégies que Polybe raconte dans la guerre
-punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de trente
-ans.
-
-Voilà, cher Louis, les aventures de mes promenades, et je ne m'étonne
-pas vraiment que les contes et les légendes aient germé de toutes
-parts dans un pays où les buissons se promènent la nuit et adressent
-la parole aux passants.
-
-L'autre soir, au crépuscule, j'avais devant moi une haute croupe noire
-et pelée, emplissant tout l'horizon et surmontée à son sommet d'une
-grosse tour en ruine, isolée comme les tours maximiliennes de la
-vallée de Luiz. Quatre grands créneaux, usés, ébréchés et changés en
-triangles par le temps, complétaient la sombre silhouette de la tour,
-et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans,
-habitants actuels de cette masure, y avaient allumé dans l'intérieur
-un immense feu de fagots dont le flamboiement apparaissait au dehors
-aux trois seules ouvertures qu'eût la ruine: une porte cintrée en bas,
-deux fenêtres en haut. Ainsi éclairée, ce n'était plus une tour,
-c'était la tête noire et monstrueuse d'un effrayant Pluton ouvrant sa
-gueule pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses yeux
-de braise.
-
-A ces heures-là, quand le soleil est couché, quand la lune n'est pas
-levée encore, on rencontre des vallées qui semblent encombrées
-d'écroulements étranges; c'est le moment où les rochers ressemblent à
-des ruines et les ruines à des rochers.
-
-Quelquefois l'espèce de poëte qui est en moi triomphe de l'espèce
-d'antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.
-
-Quelquefois je reviens le lendemain, au jour; j'explore la masure pas
-à pas, et je tâche d'en constater l'âge par la saillie des
-mâchicoulis, la forme des denticules ou l'écartement des ogives.
-
-Il y a dans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante
-vallée, vallée d'archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux
-châteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se
-regardent; entre ces quatre donjons une pauvre vieille ville semble
-s'être réfugiée avec épouvante au sommet d'une montagne conique, où
-elle se pelotonne dans ses murailles et d'où elle observe depuis six
-cents ans l'attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir
-pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des
-bourgeois de son bras d'acier. De vieilles forêts, à cette heure
-chamarrées de toutes les dorures de l'automne, se penchent de toutes
-parts sur cette vallée comme dans l'attente d'un combat. Il y a là,
-parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins
-habités par les hiboux et les écureuils. A de certaines heures cet
-ensemble n'est pas un paysage, c'est une scène, et l'on attend l'heure
-où les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de
-nains et ces quatre géants pétrifiés, vont reprendre vie et commencer.
-
-Cet admirable lieu s'appelle Neckarsteinach.
-
-De l'un de ces quatre donjons on a fait une métairie, d'un deuxième
-une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complétement
-ruinés, dévastés et déserts, m'ont surtout intéressé et fait revenir
-plusieurs fois.
-
-L'un s'appelait au douzième siècle et s'appelle encore aujourd'hui
-_Schwalbennest_, ce qui veut dire le _nid d'hirondelle_. Il est en effet
-posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur
-une console de rocher, dans la voussure d'un énorme mont de grès
-rouge.
-
-C'était, du temps de Rodolphe de Habsbourg, le manoir d'un effroyable
-gentilhomme-bandit qu'on nommait Bligger le Fléau. Toute la vallée, de
-Heilbronn à Heidelberg, était la proie de cet épervier à face humaine.
-
-Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n'y alla point.
-
-L'empereur le mit au ban de l'empire. Bligger n'en fit que rire.
-
-La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur
-capitaine assiéger le Nid-d'Hirondelle. En trois sorties le Fléau
-extermina les assiégeants.
-
-Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait
-avec un bras de forgeron.
-
-Enfin le pape l'excommunia, lui et tous ses adhérents.
-
-Quand Bligger entendit lire au pied de sa muraille, par un des
-bannerets du saint-empire, la sentence d'excommunication, il haussa
-les épaules.
-
-Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et
-la poterne murées. Tous ses hommes d'armes avaient quitté pendant la
-nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues.
-
-Alors l'un d'eux, qui s'était caché dans la montagne, sur un rocher
-d'où le regard plongeait dans l'intérieur du château, vit Bligger le
-Fléau baisser la tête et marcher à pas lents dans sa cour. Il ne
-rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir,
-seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier.
-
-Au moment où le soleil se couchait derrière les collines de
-Neckargemund, le formidable burgrave tomba tout de son long sur le
-pavé.
-
-Il était mort.
-
-Son fils ne put relever sa famille de l'excommunication qu'en se
-croisant et en rapportant de la terre sainte la tête du sultan,
-laquelle figure encore aujourd'hui au milieu de l'écu d'un chevalier
-de pierre, qui s'appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui
-dort étendu sur un tombeau dans l'église de Steinach.
-
-Cette famille est aujourd'hui éteinte.
-
-Est-ce que ce n'est pas une belle histoire, Louis, et qui vaut tout
-aussi bien la peine d'être racontée que les grandes batailles et les
-mariages des rois? Il faut pourtant ramasser cela dans la mémoire du
-peuple. Les historiens dédaignent ces détails. Ils disent que c'est
-petit: moi, je déclare que c'est grand. Ce sont des contes de bonnes
-femmes, ajoutent-ils; mais est-ce que vous connaissez rien de plus
-magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes? Quant
-à moi, Homère me paraît si sublime, que je range l'_Iliade_ parmi les
-contes de bonnes femmes.
-
-A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jours-ci dans la
-bibliothèque de Heidelberg, fait un aveu naïf. Voici ce qu'il écrit à
-propos de Macbeth: _Multa hic fabulose affingunt; sed, quia theatris
-aut fabulis milesiis sunt aptiora quam historiæ, ea omitto._ Ce que
-Buchanan met ainsi entre deux parenthèses, c'est Shakspeare.
-
-Le peuple d'ailleurs ne s'y méprend pas. Il aime le grand, et il aime
-les contes. Il exagère même volontiers les personnages de ses
-légendes, et les place, par le grossissement auguste des détails, au
-niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gêne pas plus
-que l'histoire pour bouleverser toute la nature quand il s'agit de
-solenniser un de ses héros. Lorsque le laird écossais Dunwald
-assassina, dans le château de Fores, le roi Duff, il y eut des
-prodiges, et le soleil se voila comme à la mort de César.
-
-Tant que les narrateurs de ces grandes choses s'appellent Hector Boëce
-ou Hailes's, ce n'est pas de l'histoire, ce sont des contes. Le jour
-où ils se nomment Homère, Virgile ou Shakspeare, c'est plus que de
-l'histoire, c'est de l'épopée.
-
-Le Schwalbennest a encore aujourd'hui une fière et sombre mine. C'est
-un donjon carré dont les deux angles tournés vers la vallée
-disparaissent et s'absorbent sous des tourelles rondes à mâchicoulis;
-une double circonvallation couverte de lierre l'enveloppe, et tout ce
-bloc pend, comme je vous l'ai dit, accroché au flanc d'une montagne
-presque en surplomb sur le Neckar.
-
-J'ai escaladé le sentier, jadis si redoutable, où ont ruisselé l'huile
-bouillante, la poix allumée et le plomb fondu des mâchicoulis. Je suis
-entré par cette poterne et par cette porte qui ont été murées,
-aujourd'hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et
-avec un clou j'ai gravé ces trois lignes sur une pierre du chambranle
-de la porte: _Quand la porte du tombeau s'est fermée sur une famille
-pour ne plus s'ouvrir, la porte de la maison s'ouvre pour ne plus se
-fermer._
-
-L'intérieur du burg est d'un aspect lugubre. Des racines d'arbres
-soulèvent çà et là ce vieux dallage du douzième siècle, où a résonné
-la colossale armure de Bligger quand le burgrave tomba roide mort sur
-le pavé. La montagne, pleine de sources, continue de suinter goutte à
-goutte dans la citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs
-s'épanouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettées par
-la pluie et rongées par la lune, sont piquées de mille trous où des
-larves de papillons-spectres filent dans l'ombre leur cocon. Aucun pas
-humain dans cette demeure. Aux fenêtres inaccessibles du donjon
-apparaissent des châtelaines sauvages, les fougères, qui y agitent
-leur éventail, et les ciguës, qui y penchent leur parasol. La grande
-salle, dont le toit et les plafonds se sont effondrés, est encore
-royalement décorée par treize croisées toutes grandes ouvertes sur la
-vallée. Au moment où j'y étais, le soleil couchant encadrait dans
-l'une d'elles un Claude Lorrain magnifique.
-
-L'autre donjon n'a pas de nom, n'a pas d'histoire, n'a pas de date
-pour ainsi dire, n'a presque plus de forme, et est beaucoup plus
-formidable encore que le Nid-d'Hirondelle.
-
-Si l'on oublie un instant la tour carrée qui le domine encore, ce
-n'est plus un donjon, ce n'est plus une ruine, ce n'est plus une
-masure, ce n'est plus un édifice ayant forme humaine (car l'homme
-imprime la forme à l'édifice); c'est un bloc, une masse caverneuse, un
-rocher percé comme un poumon de trous et de coecums; c'est un énorme
-madrépore que pénètre et que remplit inextricablement de toutes ses
-antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de
-toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses trompes, de
-toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant.
-
-Je suis entre là avec beaucoup de peine, en faisant dans les
-broussailles un bruit de bête fauve.
-
-Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour
-carrée n'a qu'une baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de
-laquelle sortent encore des murs, à une hauteur d'environ quarante
-pieds, les deux consoles à ourlet diamanté qui soutenaient le
-pont-levis. L'archivolte pleine d'ombre de cette entrée inaccessible
-est aussi pure que si la pierre était coupée d'hier.
-
-La seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c'est
-une grosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des
-angles du mur, et que j'ai aperçue en montant. Une fois engagé dans
-les antres dédaléens du château écroulé, j'ai eu quelque peine à la
-retrouver. Enfin j'ai avisé entre deux touffes de ronces l'embouchure
-étroite d'un couloir. Je m'y suis glissé, et je suis parvenu ainsi
-dans un petit carrefour singulier: c'étaient quatre cellules
-oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de
-la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les
-quatre de l'extrémité du corridor où j'étais entré. Figurez-vous le
-dedans du moule où l'on aurait fondu le pied d'un aigle colossal. Ces
-quatre cellules étaient des embrasures d'onagres on de fauconneaux. Du
-point où j'étais, le burgrave pouvait voir à la fois, par la première
-meurtrière, à sa droite, le revers de la montagne; par la seconde, en
-face de lui, le Schwalbennest; par la troisième, la ville groupée sur
-la colline; et, par la quatrième, à sa gauche, les deux autres
-châteaux de la vallée. Cette serre d'aigle, qui avait pour ongles
-quatre machines de guerre, était l'intérieur de la tour ronde.
-
-Entre les quatre embrasures, tout était granit cimenté et maçonnerie
-massive. J'ai dessiné le Schwalbennest vu par la meurtrière.
-
-Au printemps, cette ruine, changée en un prodigieux bouquet de fleurs,
-doit être charmante.
-
-Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n'a pas même sa
-légende et son spectre. Les générations d'hommes qui l'ont habité y
-sont entrées tour à tour comme dans une caverne sans fond, et l'ombre
-d'aucun n'en est ressortie.
-
-Comme j'y étais arrivé au coucher du soleil, la nuit est venue pendant
-que j'y étais encore. Alors cette masure-broussaille s'est remplie peu
-à peu d'un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous parle du
-silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom
-de Neckarsteinach. Je n'ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous
-savez cet adorable tumulte qui éclate dans une futaie, en avril, au
-soleil levant; de chaque feuille jaillit une note, de chaque arbre une
-mélodie; la fauvette gazouille, le ramier roucoule, le chardonneret
-fredonne, le moineau, ce joyeux fifre, siffle gaiement à travers le
-tutti. Le bois est un orchestre. Toutes ces voix qui ont des ailes
-chantent à la fois et répandent sur les collines et les prairies la
-symphonie mystérieuse du grand musicien invisible. Dans le burg sans
-nom, au crépuscule, c'est la même chose, devenue horrible. Tous les
-monstres de l'ombre se réveillent et commencent à fourmiller. Le
-vespertilio bat de l'aile, l'araignée cogne le mur avec son marteau,
-le crapaud agite sa hideuse crécelle. Je ne sais quelle vie venimeuse
-et funèbre rampe entre les pierres, entre les herbes, entre les
-branches. Et puis, des grondements sourds, des frappements bizarres,
-des glapissements, des crépitations sous les feuilles, des soupirs
-faibles qu'on entend tout près de soi, des gémissements inconnus, les
-êtres difformes exhalant les bruits lugubres, ce qu'on n'entend jamais
-hurlé ou murmuré par ce qu'on ne voit jamais. Par moments des cris
-affreux sortent tout à coup des chambres démantelées et désertes; ce
-sont les chats-huants qui se plaignent comme des mourants. Dans
-d'autres instants, on croit entendre marcher dans le taillis à
-quelques pas de soi; ce sont des branchages fatigués qui se déplacent
-d'eux-mêmes. Deux charbons ardents, tombés on ne sait de quelle
-fournaise, brillent dans l'ombre au milieu des ronces; c'est une
-chouette qui vous regarde.
-
-Je me suis hâté de m'en aller, assez mal à mon aise, ne sachant où
-poser mes mains dans les ténèbres et tâtonnant à travers les pierres
-du bout de ma canne. Je vous assure que j'ai eu un mouvement de joie
-lorsqu'au sortir de la sombre et impénétrable voûte de végétation qui
-ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoilé et splendide,
-m'est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli pailleté d'or,
-dans un écartement de montagnes.
-
-Il me semblait que je sortais d'une tombe et que je revoyais la vie.
-
-Le soir, après ces expéditions, je regagne la ville. Je rencontre en
-chemin des groupes d'étudiants de cette grande université de
-Heidelberg, nobles et graves jeunes hommes dont le visage pense déjà.
-La route longe le Neckar. La cloche de l'abbaye de Neubourg tinte par
-intervalles dans le lointain. Les collines jettent leurs grandes
-ombres sur la rivière; l'eau étincelle au clair de lune avec le
-frissonnement du paillon d'argent; de longues barques sombres passent
-dans les rapides comme des flèches, ou bien il n'y a ni bateaux, ni
-passants, ni maisons, la vallée est muette, la rivière est déserte, et
-les rochers surgissent pêle-mêle au milieu des courants avec des
-formes de crocodiles et de grenouilles géantes qui viennent respirer
-le soir à fleur d'eau.
-
-Puisque je suis en train de soleils couchants, de crépuscules et de
-clairs de lune, il faut que je vous raconte ma soirée d'avant-hier.
-Pour moi, vous le savez, ces grands aspects ne sont jamais la «même
-chose», et je ne me crois pas dispensé de regarder le ciel aujourd'hui
-parce que je l'ai vu hier. Je continue donc ma causerie.
-
-Comme le jour déclinait, j'étais monté, par une belle châtaigneraie
-qui domine le château de Heidelberg, sur une haute colline que l'on
-appelle le petit Geissberg. Il y avait là, au douzième siècle, une
-forteresse bâtie par Conrad de Hohenstauffen, comte du Saint-Empire,
-duc des Francs et beau-frère de l'empereur Barberousse. Des débris de
-cette forteresse, incendiée en 1278 en même temps que la ville de
-Heidelberg, les Suédois firent en 1633 un retranchement en pierres
-sèches; et, de nos jours, du retranchement de Gustave-Adolphe, un
-paysan a fait la clôture de son champ de pommes de terre.
-
-La plaine du Rhin, vue du petit Geissberg, est comme l'Océan vu de la
-falaise de Boisrosé. L'horizon est immense. Mannheim, Philippsburg,
-les hauts clochers de Spire, une foule de villages, des forêts, des
-plaines sans fin, le Rhin, le Neckar, d'innombrables îles, au fond les
-Vosges.
-
-A droite, sur le Heiligenberg, coupe boisée qu'on appelait il y a deux
-mille ans le _mont Pirus_, et il y a mille ans le _mons Abrahæ_, des
-ruines qu'on aperçoit racontent la même histoire que les ruines du
-donjon de Conrad sur le Geissberg. Les Romains avaient érigé là un
-temple à Jupiter et un temple à Mercure; des débris de ces deux
-temples, Clovis, après la bataille de Tolbiac, en 495, bâtit un palais
-que les rois francs habitèrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis
-le Germanique, Théodroch, abbé de Lorges, édifia une église avec la
-démolition du palais de Clovis. En 1622, les impériaux, commandés par
-le comte de Tilli, s'emparèrent du Heiligenberg, jetèrent bas l'abbaye
-romane de Théodroch, et construisirent avec les décombres des
-batteries et des épaulements sur la crête de la montagne. Aujourd'hui,
-avec ces pierres qui ont été un temple à Jupiter, un palais des rois
-francs, une église catholique, une batterie impériale, les paysans des
-villages voisins font des cabanes.
-
-Je m'étais assis au haut du Geissberg, à côté d'un chèvrefeuille
-sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de
-Trente Ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magnifique
-paysage. Quelques nuées fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur
-les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du
-spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel.
-
-Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces
-ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes,
-Attila, Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux,
-Gustave-Adolphe, Turenne, Custines, s'y dressaient encore derrière moi
-et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds
-les Hohenstauffen en ruine, à ma droite les Romains en ruine;
-au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les Palatins en ruine;
-au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au
-quinzième siècle, envahie par les protestants au seizième, aujourd'hui
-partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques,
-c'est-à-dire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d'enfer,
-profanée, détruite; autour de cette église, une chétive ville quatre
-fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et
-rebâtie; hier résidence princière, aujourd'hui université et
-manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d'ouvriers,
-c'est-à-dire fourmilière d'enfants étudiant les ténèbres et d'hommes
-travaillant le néant; devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves
-toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de
-pourpre, les astres toujours de diamant; à côté de moi les fleurs
-toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours
-frissonnants et jeunes. En ce moment-là, j'ai senti dans toute leur
-immensité la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu, et il m'est
-venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans
-leur contemplation profonde, ces aigles qu'on aperçoit le soir
-immobiles au sommet des Alpes ou de l'Atlas.
-
-Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il
-y a une marée montante d'idées qui vous envahit peu à peu et qui
-submerge presque l'intelligence. Vous dire tout ce qui a passé et
-repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie
-sur le Geissberg, ce serait impossible.
-
-Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu'on voit du sommet du
-Geissberg s'ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense
-lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre,
-le Taunus, le Mélibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme
-le Niagara, descendait de lac en lac à l'Océan. Une ancienne tradition
-raconte qu'un nécroman, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir
-sa liberté. Ce magicien prisonnier, c'était le Rhin captif, qui rongea
-la barrière occidentale du lac afin de pouvoir s'engouffrer plus
-largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commence au
-Taunus et finit aux Sept-Monts. Depuis lors, le lac s'est changé en
-plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils.
-
-Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui
-ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le
-premier, Bonaparte le dernier.
-
-Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque
-périodiques, par une sorte de fatalité locale qui est dans l'air
-ambiant, par la combinaison de leur situation géographique avec leur
-valeur politique, il se forme des noeuds d'événements comme il se
-forme des noeuds de nuages sur les hautes montagnes.
-
-Heidelberg est une de ces villes.
-
-Pour ne vous parler que de son château (car il faut bien que je vienne
-à vous en entretenir, et j'aurais dû commencer par là), que
-d'aventures n'a-t-il pas eues! Pendant cinq cents ans il a reçu le
-contre-coup de tout ce qui a ébranlé l'Europe, et il a fini par en
-crouler. Cela tient, il est vrai, à ce que le château de Heidelberg,
-résidence du comte palatin, lequel n'avait au-dessus de lui que les
-rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé
-sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu'en les heurtant; cela
-tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne
-sais quelle attitude d'opposition aux puissances. Dès 1300, époque de
-sa fondation, il commence par une Thébaïde; il a dans le palatin
-Rodolphe et l'empereur Louis, ces deux frères dénaturés, son Etéocle
-et son Polynice. Puis l'électeur va grandissant. En 1400, le palatin
-Rupert II, assisté des trois électeurs du Rhin, dépose l'empereur
-Wenceslas et prend sa place; cent vingt ans plus tard, en 1519, le
-palatin Frédéric II fera du jeune roi Charles Ier d'Espagne l'empereur
-Charles-Quint. En 1415, le comte Louis le Barbu se déclare protecteur
-du concile de Constance, et emprisonne dans son château de Heidelberg
-un pape, Jean XXIII, qu'il appelle, dans une lettre à l'empereur,
-_votre simoniaque Balthazar Kossa_. Un siècle après, Luther se réfugie
-à Mannheim, près de ce même Heidelberg, à l'ombre du palatin Frédéric.
-J'omets ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un
-instant, Frédéric le Victorieux, le grand Titan de Heidelberg. En
-1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême
-malgré l'empereur, et en 1687 le palatin Philippe-Guillaume, un
-vieillard, prend le chapeau d'électeur malgré le roi de France. De là,
-pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin,
-la guerre de Trente Ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe; la
-guerre du Palatinat, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses
-formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière,
-Adolphe de Nassau et Léopold d'Autriche, l'ont assiégé; Pie II y a
-lancé l'excommunication; Louis XIV y a lancé la foudre.
-
-On pourrait même dire que le ciel s'en est mêlé. Le 23 juin 1764, la
-veille du jour où Charles-Théodore devait venir habiter le château et
-y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand
-malheur; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine
-d'années, la sévère ruine que nous admirons aujourd'hui serait, sans
-aucun doute, incrustée d'un affreux damasquinage pompadour); la veille
-de ce jour donc, comme les meubles du prince étaient déjà déposés à la
-porte, dans l'église du Saint-Esprit, le feu du ciel tomba sur la tour
-octogone, incendia la toiture, et acheva de détruire en quelques
-heures ce château de cinq siècles. Déjà deux cents ans auparavant, en
-1537, l'ancien palais bâti par Conrad sur le Geissberg et converti par
-Frédéric II en magasin à poudre avait été touché par un éclair et
-avait sauté. Chose remarquable, le même dénoûment a frappé les deux
-châteaux de Heidelberg, le donjon des Hohenstauffen et le manoir des
-palatins. Ils ont fini l'un et l'autre comme le songe de la tragédie,
-_par un coup de tonnerre_.
-
-Cette jalousie sourde et voilée, dont je vous parlais tout à l'heure,
-de l'électeur contre l'empereur, du comte souverain contre le césar,
-se traduit et éclate visiblement jusque sur les façades du château.
-Sur le palais d'Othon-Henri, l'artiste, plein de l'esprit du prince, a
-mis des médaillons d'empereurs romains. Parmi ces césars il a étalé
-Néron et glissé Brutus. Il a subordonné la composition de ses trois
-étages à quatre statues posées fièrement au rez-de-chaussée. Ces
-quatre statues sont des symboles; ce sont des demi-dieux et des
-demi-rois. C'est Josué, c'est Samson, c'est Hercule, c'est David. Dans
-David il n'a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a
-au-dessous d'elle son inscription, qui achève d'expliquer la pensée
-hautaine du palatin. Sous les pieds de Josué on lit:
-
- LE DUC JOSUÉ (HERZOG JOSHUA)
- PAR L'AIDE DE DIEU
- A FAIT PERIR
- TRENTE ET UN ROIS
-
-Samson, dans sa légende, devient presque un électeur palatin:
-
- SAMSON LE FORT
- ÉTAIT LE LIEUTENANT DE DIEU
- ET GOUVERNA ISRAEL
- DURANT VINGT ANS
-
-Hercule, c'est Frédéric II, qui dit, après avoir sauvé deux fois
-l'Allemagne et battu les Turcs à la tête de l'armée de la
-confédération germanique:
-
- JE SUIS HERCULE
- FILS DE JUPITER
- CONNU PAR MES NOBLES TRAVAUX
- BIEN CONNU
-
-David enfin, le berger David, qui tient sa fronde d'une main et la
-tête du géant de l'autre, c'est l'usurpateur légitimé par la gloire,
-Frédéric le Victorieux, qui semble dire à l'empereur Adolphe:
-
- DAVID ÉTAIT UN JEUNE GARÇON
- COURAGEUX ET PRUDENT
- A L'INSOLENT GOLIATH
- IL A TRANCHÉ LA TÊTE
-
-Goliath n'avait qu'à se tenir pour averti.
-
-C'était, en effet, un grand et formidable prince que l'électeur
-palatin. Il tenait parmi les électeurs-ducs le même rang que
-l'archevêque de Mayence parmi les électeurs-évêques. Il portait le
-globe du Saint-Empire dans les solennités germaniques. Depuis
-Charles-Quint il le joignait à ses armes.
-
-Les comtes palatins étaient volontiers lettrés, ce qui est l'ornement
-et la coquetterie des vrais princes. Au quatorzième siècle Rupert
-l'Ancien fondait l'Université de Heidelberg; au dix-septième le
-palatin Charles était docteur de l'Université d'Oxford. Othon le
-Magnanime dessinait et sculptait. Il est vrai que Othon-Henri
-appartient à cet admirable seizième siècle, qui confondait dans une
-vie commune le prince et l'artiste sur ses sommets éblouissants.
-Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. François Ier, comme plus
-tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. _Molte volte_,
-dit Paul Lamozzo, _si dilettava di prendere lo stilo in mano e
-esercitarsi nel disegnare e dipingere_.
-
-C'était aussi un prince lettré, grâce à son vieux maître Mathias
-Kemnat, que ce Frédéric le Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au
-quinzième siècle, le jumeau de Charles le Téméraire et dont le
-vaillant duc de Bourgogne préféra l'amitié au titre de roi. L'histoire
-n'a pas de figure plus fière. Il débute par l'usurpation, car son
-pays avait besoin d'un homme et non d'un enfant. Il défend le
-Palatinat contre l'empereur et l'archevêque de Mayence contre le pape;
-il se fait excommunier trois fois; il bat la ligue des treize princes;
-il prête main-forte à la hanse rhénane; il tient tête à toute
-l'Allemagne; il gagne les batailles de Pfeddersheim et de Seckenheim;
-il donne au margrave Charles de Bade, à l'évêque Georges de Metz, au
-comte Ulrich de Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses
-prisonniers le fameux _repas sans pain_; il déclare la guerre aux
-burgraves-bandits et en purge le Neckar comme Barberousse et Rodolphe
-de Habsburg en avaient purgé le Rhin; enfin, après avoir vécu dans un
-camp, il meurt dans un cloître. Vie qui sera plus tard celle du grand
-Frédéric, mort qui sera plus tard celle de Charles-Quint.
-
-Héros à double profil dans lequel la Providence ébauchait d'avance ces
-deux grands hommes.
-
-Vu à vol d'oiseau, le château de Heidelberg présente à peu près la
-forme d'un F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique
-manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frédéric, son plus
-illustre habitant.
-
-Le grand jambage de l'F est parallèle au Neckar et regarde la ville,
-que le château domine à mi-côte. Le grand bras, qui part à angle droit
-de l'extrémité supérieure du jambage, s'étend au-dessus d'un vallon
-qui le sépare des montagnes de l'est. Le petit bras du milieu,
-raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le château à
-l'ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont
-Geissberg les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet brisé.
-
-Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C'est un de ces édifices
-où s'accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleurs. Il y a des
-tours entaillées comme à Pierrefonds, des façades-bijoux comme à Anet,
-des moitiés de douves tombées d'un seul morceau dans le fossé comme
-au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus, comme à
-la villa Pamfili, des cheminées de rois pleines de ronces comme à
-Meung-sur-Loire, de la grandeur comme à Tancarville, de la grâce comme
-à Chambord, de la terreur comme à Chillon.
-
-Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez
-vous figurer avec quelle furie les Français en particulier ont ravagé
-ce château de 1689 à 1693. Ils y sont revenus à trois ou quatre
-reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les
-entrailles des maîtresses tours; ils ont mis le feu aux toitures; ils
-ont fait éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus
-délicates façades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles
-de ces ravissantes fenêtres du rez-de-chaussée et de la salle des
-Chevaliers par où sautait la palatine afin de tâcher de _devenir homme_.
-Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée
-d'être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il
-y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des
-merveilles de beauté; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.
-
-Pourtant, quelle que soit la dévastation, lorsqu'on monte au château
-par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on
-regrette que le grand côté tourné vers la ville, bien qu'admirablement
-composé, à son extrémité ouest, d'une tour éventrée qui a été la
-grosse tour; à son extrémité orientale, d'une belle tour octogone qui
-a été la tour de la cloche; et, à son centre, d'un hôtel à deux
-pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric IV; on
-regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie.
-J'avoue que j'y désirerais une ou deux brèches. Si j'avais eu
-l'honneur d'accompagner M. le maréchal de Lorges dans sa sauvage
-exécution de 1693, je lui aurais conseillé quelques volées de canon
-qui eussent donné plus de mouvement à la ligne de la grande façade.
-Quand on fait une ruine, il faut la bien faire.
-
-Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, si stupidement
-_utilisé_ en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui
-racontent chacune l'histoire d'une grande architecture. Eh bien,
-lorsqu'on entre dans la cour intérieure des palatins, l'impression
-n'est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est
-tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles
-devant les Noces de Paul Véronèse. Il semble qu'il y a dans cette cour
-un immense rayonnement qui vient de tous les côtés à la fois. Tout
-vous sollicite et vous réclame. Si l'on est tourné vers le palais de
-Frédéric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de
-cette façade touffue et sombre, à entablements largement projetés, où
-se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, taillés du ciseau le plus
-fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs[2]. A sa droite on a
-l'exquise devanture italienne d'Othon-Henri avec ses divinités, ses
-chimères et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de
-molles ombres poudreuses, avec ses césars romains, ses demi-dieux
-grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpté.
-A sa gauche on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis le
-Barbu, furieusement troué et crevassé comme par les coups de cornes
-d'un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d'un porche où
-s'abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit
-gris données par le pape au grand empereur d'Aix-la-Chapelle, qui
-vinrent au huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin et au
-quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir
-vu tomber le palais de Charlemagne à Ingelheim, regardent crouler le
-château des palatins à Heidelberg.
-
- [2] Premier rang à partir du haut du palais: Charlemagne,
- empereur; Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière; Louis, duc de
- Bavière et premier comte palatin du Rhin; Rodolphe Ier, palatin.
- Deuxième rang: Louis de Bavière, empereur; Rupert II, empereur;
- Othon, roi de Hongrie; Christophe, roi de Danemark. Troisième
- rang: Rupert l'Ancien, palatin; Frédéric le Victorieux, palatin;
- Frédéric II, palatin; Othon-Henri, palatin. Quatrième rang:
- quatre palatins: Frédéric le Pieux, Louis, Jean-Casimir, et
- Frédéric IV, constructeur du palais.
-
- La maison palatine remontait par les femmes à Charlemagne.
-
-Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines
-taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et l'ortie se
-fait jour.
-
-Les deux façades de la Renaissance qui donnent tant de splendeur à
-cette cour sont en grès rouge et les statues qui les couvrent sont en
-grès blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs
-étaient aussi de grands coloristes. Avec le temps, le grès rouge s'est
-rouillé et le grès blanc s'est doré. De ces deux façades, l'une, celle
-de Frédéric IV, est toute sévère; l'autre, celle d'Othon-Henri, est
-toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse.
-Charlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre.
-
-Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus on pénètre dans
-leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Etrange
-destinée des chefs-d'oeuvre de marbre et de pierre; un stupide
-passant les défigure, un absurde boulet les anéantit; et ce ne sont
-pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms.
-Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes
-qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. Il y a là de la
-renommée pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette
-illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador
-inconnu a inventé le palais de Frédéric IV, un Primatice ignoré a
-composé la façade d'Othon-Henri; un César Césariano, perdu dans
-l'ombre, a dessiné les pures ogives à triangle équilatéral du manoir
-de Louis V. Voici des arabesques de Raphaël, voici des figurines de
-Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poëmes de
-marbre mourront, les poëtes sont déjà morts. Ne le pensez-vous pas,
-Louis? le plus amer des dénis de justice, c'est le déni de gloire,
-c'est l'oubli.
-
-Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes? Hélas! pour le
-vent qui souffle, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient
-comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle qui passe, pour
-la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend.
-
-Une chose singulière, c'est que les trois ou quatre bombardements qui
-ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux
-de la même manière. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont guère
-brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels
-qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hébé,
-n'ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sont croisés sans
-les atteindre autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire,
-les seize chevaliers couronnés qui ont des têtes de lions pour
-genouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de
-Frédéric IV ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque
-tous ont été blessés. Othon, l'empereur, a été balafré au visage;
-Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée; Othon-Henri,
-le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défiguré Frédéric le
-Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deux Frédéric II, et a cassé les
-reins à Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut,
-près du ciel, cette royale série de statues, Charlemagne, a perdu son
-globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric IV, a perdu son
-sceptre.
-
-Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous
-mutilés, et tous debout. La colère de Léopold Ier et de Louis XIV, le
-tonnerre, cette colère du ciel, la Révolution française, cette colère
-des peuples, ont eu beau les assaillir; tous sont là encore, défendant
-leur façade, le point sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide,
-la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière
-grimace de lion. Au second étage, au-dessous d'un rameau vert qui a
-percé l'architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre
-de son casque, Frédéric le Victorieux tire à demi son épée. Le
-sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Ajax offrant le
-combat à Jupiter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jehovah.
-
-Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri
-et de Frédéric IV vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit
-du 21 mai 1693. M. de Lorges avait posé une batterie dans la plaine,
-devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, une
-troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit
-Geissberg. De ces quatre points opposés, les mortiers entourant
-Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans
-relâche et de tous les côtés à la fois leurs longs cous de flamme dans
-la cour du château; les obus fouillaient le pavé de leur crâne de fer;
-les boulets ramés et les boulets rouges passaient parmi des traînées
-de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV,
-dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des
-empereurs, cuirassés comme des scarabées, l'épée à la main, tumultueux
-et terribles; tandis qu'à côté d'eux, sur l'autre façade, nus, sereins
-et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les
-dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette
-pluie de bombes.
-
-Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des âmes
-pétrifiées que des statues, deux seulement m'ont paru avoir perdu
-quelque chose de leur fierté; c'est Louis V et Frédéric V. Il est vrai
-qu'ils ne font pas partie de l'éclatante constellation de princes
-semée sur le palais de Frédéric IV. Ils sont adossés dans l'ombre à
-cette ruine qui a été la Grosse-Tour.
-
-Frédéric V est profondément accablé; il semble qu'il songe à la faute
-qui a fait sa destinée. La couronne de Bohême, retirée par les
-Bohémiens du front de Ferdinand d'Autriche, avait été proposée par eux
-à l'électeur de Saxe, qui la refusa; puis à Charles-Emmanuel, duc de
-Savoie, qui la refusa; puis à Christian IV, roi de Danemark, qui la
-refusa; ils l'offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé
-par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronner
-à Prague en 1619; puis la guerre éclata, et il alla mourir, errant et
-banni par les événements qu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme
-était Elisabeth d'Angleterre, petite-fille de Marie Smart. Elle avait
-apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n'était pas
-Elisabeth qui épousait un trône, c'était Frédéric V qui épousait
-l'exil.
-
-Frédéric V, dans la niche obscure où une broussaille le cache presque
-entièrement, a encore sur la tête cette couronne de Bohême, d'où la
-guerre de Trente Ans est sortie; mais il n'a plus les deux mains qui
-l'avaient saisie. Chose étrange, une bombe suédoise les lui a coupées.
-
-Louis V, qui l'avoisine, n'est pas moins sombre. On dirait qu'il sait
-qu'il n'y a plus de gardes dans la place d'armes, que la _tour jamais
-vide_ est vide, qu'il n'y a plus de prêtres dans la chapelle, qu'il n'y
-a plus de lions dans la Tour du Géant, qu'il n'y a plus d'électeurs en
-Allemagne, qu'il n'y a plus de palatins à Heidelberg, et que sa
-_Grosse-Tour_, qu'il avait faite, après le donjon de Bourges, la plus
-haute tour de l'Europe, pend écroulée derrière lui. Il regarde
-tristement le lierre qui avance peu à peu sur son visage.
-
-Cette grosse tour avait un pendant à l'autre extrémité de ce
-palais-forteresse. C'était la _Tour de Frédéric le Victorieux_.
-
-Vers 1455, Frédéric Ier, voulant rendre son château inexpugnable, fit
-élever une forte tour au-dessus du petit vallon qui le sépare des
-montagnes au levant. Cette tour était haute de quatre-vingts pieds,
-bâtie en granit et fermée de portes de fer. Le côté de sa muraille qui
-regardait l'ennemi avait vingt pieds de large. Frédéric fit dresser
-dans l'intérieur trois formidables batteries superposées, et scella
-dans les voûtes, pour la manoeuvre des engins, d'énormes anneaux de
-fer qui y pendent encore. En 1610, son arrière petit-neveu Frédéric IV
-exhaussa encore cette immense tour d'un grand étage octogone.--Quand
-cette prodigieuse construction fut terminée et complète, le pouce du
-roi de France irrité se posa dessus et la fit éclater comme une noix.
-
-Aujourd'hui la _Tour de Frédéric le Victorieux_ s'appelle la _Tour
-Fendue_.
-
-Une moitié de ce colossal cylindre de maçonnerie gît dans le fossé.
-D'autres blocs lézardés se détachent du sommet et auraient croulé
-depuis longtemps, mais des arbres monstrueux les ont saisis dans leurs
-griffes puissantes et les retiennent suspendus au-dessus de l'abîme.
-
-A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jeté une ruine
-ravissante; c'est l'intérieur de ce palais d'Othon-Henri, dont
-jusqu'ici, cher Louis, je ne vous ai montré que la façade. Il y a là,
-debout, ouvertes, livrées au premier venu, sous le soleil et sous la
-pluie, sous la neige et sous le vent, sans voûte, sans lambris, sans
-toit, percées comme au hasard dans des murs démantelés, douze portes
-de la renaissance, douze joyaux d'orfévrerie, douze chefs-d'oeuvre,
-douze idylles de pierre, auxquelles se mêle, comme sortie des mêmes
-racines, une admirable et charmante forêt de fleurs sauvages dignes
-des palatins, _cousule dignæ_. Je ne saurais vous dire ce qu'il y a
-d'inexprimable dans ce mélange de l'art et de la réalité; c'est à la
-fois une lutte et une harmonie, La nature, qui rivalise avec
-Beethoven, rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des
-broussailles, les broussailles font des arabesques. On ne sait
-laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de la feuille vivante ou
-de la feuille sculptée.
-
-Quant à moi, cette ruine m'a paru pleine d'un ordre divin. Il me
-semble que ce palais, bâti par les fées de la renaissance, est
-maintenant dans son état naturel. Toutes ces merveilleuses fantaisies
-de l'art libre et farouche devaient être mal à l'aise dans ces salles
-quand on y signait la paix ou la guerre, quand de sombres princes y
-rêvaient, quand on y mariait des reines, quand on y ébauchait des
-empereurs d'Allemagne. Est-ce que ces Vertumnes, ces Pomones et ces
-Ganymèdes pouvaient comprendre quelque chose aux idées qu'ils voyaient
-sortir de la tête de Frédéric IV ou V, par la grâce de Dieu, comte
-palatin du Rhin, vicaire du Saint-Empire romain, électeur, duc de
-Haute et Basse-Bavière? Un grand seigneur couchait dans cette chambre
-avec une fille de roi sous un baldaquin ducal; maintenant il n y a
-plus ni seigneur, ni fille de roi, ni baldaquin, ni plafond dans cette
-chambre; le liseron l'habite et la menthe sauvage la parfume. C'est
-bien. C'est mieux. Ces adorables sculptures ont été faites pour être
-baisées par les fleurs et regardées par les étoiles.
-
-La nature, juste et sainte, fait fête à cette oeuvre, dont les
-hommes ont oublié l'ouvrier.
-
-Outre une quantité innombrable de bassins, de grottes et de fontaines,
-de pavillons et d'arcs de triomphe, outre la chapelle consacrée à
-saint Udalrich, et érigée par Jules III en première chapelle de
-l'Allemagne;
-
- Outre la grande Place d'Armes,
- Les deux arsenaux,
- Le Jeu de balle de l'électeur Charles,
- La Ménagerie des lions,
- La Volière,
- La Maison des oiseaux,
- La Maison du plumage,
- La grande Chancellerie,
- L'Hôtel des Monnaies, flanqué de quatre tourelles.
-
-Le château de Heidelberg contenait et soudait, dans sa magnifique
-unité, huit palais de huit princes et de huit époques différentes:
-
-Un du quatorzième siècle, le palais du pfalzgraf Rodolphe Ier;
-
-Un du quinzième siècle, le palais de l'empereur Rupert;
-
-Trois du seizième: le palais de Louis V, le palais de Frédéric II, et
-le palais d'Othon-Henri;
-
-Trois du dix-septième: le palais de Frédéric IV, le palais de Frédéric
-V, et le palais d'Elisabeth.
-
-Sa ruine se compose aujourd'hui de toutes ces ruines.
-
-Sans compter les tourelles, les gloriettes et les lanternes-escaliers
-du dedans, il y avait neuf tours extérieures:
-
- La tour Charles,
- La Rondelle,
- La Grosse Tour,
- La tour de Frédéric le Victorieux,
- La tour Jamais-Vide,
- La tour de Communication,
- La tour du Géant,
- La Tour Octogone,
-
-et cette tour de la Librairie, qui a renfermé la _Bibliothèque
-palatine_ du Vatican, et dont, en 1622, les manuscrits grecs et les
-missels byzantins servirent de litière, faute de paille, aux chevaux
-de l'armée impériale.
-
-Cinq de ces tours subsistent encore:
-
- La tour de la Librairie,
- La Tour Octogone,
- La Grosse Tour,
- La Tour Fendue,
- Et la tour du Géant, la seule qui soit carrée.
-
-Bizarre destinée! ce prodigieux palais, qui a été le théâtre des fêtes
-et des guerres, qui a été la demeure des comtes du Rhin et des ducs de
-Bavière, des rois de Bohême et des empereurs d'Allemagne, n'est plus
-aujourd'hui que l'enveloppe compliquée d'un tonneau.
-
-Le souterrain de Tournus est une église, le souterrain de Saint-Denis
-est un sépulcre, le souterrain de Heidelberg est une cave.
-
-Quand on a traversé ces décombres grandioses, cet écroulement épique,
-ces salles d'armes démolies, ces palais pleins de mousses, de ronces,
-d'ombre et d'oubli, ces tours qui ont chancelé comme des hommes ivres
-et qui sont tombées comme des hommes morts, ces vastes cours où, il y
-a deux cents ans à peine, le lansquenet se tenait debout sur le
-perron, la pique haute, tout ce grand édifice et toute cette grande
-histoire, un homme vient à vous avec une lanterne, vous ouvre une
-porte basse, vous montre un escalier sombre, et vous fait signe de
-descendre. On descend, la voûte est obscure, la crypte est recueillie,
-les soupiraux jettent un demi-jour religieux, on s'attend aux tombeaux
-des palatins, on trouve une grosse tonne, une fantaisie
-pantagruélique, un trône pour un Ramponneau colossal. Quand on
-aperçoit cette chose étrange, on croit entendre dans les ténèbres de
-cette ruine l'immense éclat de rire de Gargantua.
-
-Le Gros Tonneau dans le manoir de Heidelberg, c'est Rabelais logé chez
-Homère.
-
-Le Gros Tonneau, couché sur le ventre dans la vaste cave qui l'abrite,
-présente l'aspect d'un navire sous la cale. Il a vingt-quatre pieds de
-diamètre et trente-trois pieds de long. Il porte à sa face antérieure
-un écusson rocaille où est sculpté le chiffre de l'électeur
-Charles-Théodore. Deux escaliers à deux étages serpentent à l'entour
-et montent jusqu'à une plate-forme posée sur son dos. Il contient deux
-cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles
-bouteilles; d'où il suit qu'il y a dans la grosse tonne de Heidelberg
-cinq cent soixante-six mille quatre cents bouteilles ordinaires. On la
-remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et
-on la vidait avec une pompe qui est encore là suspendue au mur. Celte
-futaille-monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première
-fois qu'elle fut remplie, l'électeur dansa avec sa cour sur la
-plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide.
-
-Le vin s'y améliorait.
-
-Au reste, cette tonne n'est pas l'ancien Gros Tonneau de Heidelberg,
-couvert de si curieuses sculptures et construit en 1595 par l'électeur
-Jean-Casimir, pour solenniser je ne sais quelle réconciliation de
-luthériens et de calvinistes. Charles-Théodore l'a fait démolir vers
-1750 pour bâtir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orné.
-
-Outre le gros tonneau, les caveaux du château palatin, dont les
-profondeurs s'ouvrent de toutes parts comme des antres, renfermaient
-ce qu'on appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n'avaient
-guère que la hauteur d'un premier étage. Il y en avait dix ou douze.
-Il n'en reste plus qu'un, qu'on m'a montré dans sa cellule, à
-quelques pas de la grande tonne. Il ne contenait que le cinquième du
-Gros Tonneau. C'est un fort bel assemblage de douves en bois de chêne,
-fabriqué au temps de Louis XIII, orné par les électeurs palatins de
-l'écusson de Bavière et de trois têtes de lions sur chacune de ses
-faces, et par les soldats français de quelques coups de hache. C'était
-en 1799. Le tonneau était plein de vin du Rhin, nos soldats voulurent
-l'enfoncer. Le tonneau tint bon. Ils avaient brisé les murailles de la
-citadelle, ils ne purent faire brèche au tonneau.
-
-Ce petit tonneau est vide depuis 1800.
-
-En se promenant dans l'ombre que jette la grosse tonne, on aperçoit
-tout à coup, derrière des madriers qui l'étançonnent, une singulière
-statue de bois sur laquelle un soupirail jette un rayon blafard. C'est
-une espèce de petit vieillard jovial, grotesquement accoutré, à côté
-duquel une grossière horloge pend accrochée à un clou. Une ficelle
-sort de dessous cette horloge, vous la tirez, l'horloge s'ouvre
-brusquement, et laisse échapper une queue de renard qui vient vous
-frapper le visage. Ce petit vieillard, c'est un bouffon de cour; cette
-horloge, c'est sa bouffonnerie.
-
-Voilà la seule chose qui palpite et remue encore dans le château de
-Heidelberg, la farce d'un bouffon de roi. Là-haut, dans les décombres,
-Charlemagne n'a plus de sceptre, Frédéric le Victorieux n'a plus de
-tour, le roi de Bohème n'a plus de bras, Frédéric II n'a plus de tête,
-le royal globe de Frédéric V a été brisé dans sa main par un boulet,
-cet autre globe royal; tout est tombé, tout a fini, tout s'est éteint,
-hormis ce bouffon. Il est encore là, lui, il est debout, il respire,
-il dit: «Me voici!» Il a son habit bleu, son gilet extravagant, sa
-perruque de fou mi-partie verte et rouge; il vous regarde, il vous
-arrête, il vous tire par la manche, il vous fait sa grosse pasquinade
-stupide, et il vous rit au nez. A mon sens, ce qu'il y a de plus
-lugubre et de plus amer dans cette ruine de Heidelberg, ce ne sont pas
-tous ces princes et tous ces rois morts, c'est ce bouffon vivant.
-
-C'était le fou du palatin Charles-Philippe. Il s'appelait PERKEO. Il
-était haut de trois pieds six pouces, comme sa statue, au-dessous de
-laquelle son nom est gravé. Il buvait quinze doubles bouteilles de vin
-du Rhin par jour. C'était là son talent. Il faisait beaucoup rire,
-vers 1710, l'électeur palatin de Bavière et l'empereur d'Allemagne,
-ces ombres qui passaient alors.
-
-Un jour que plusieurs princes étrangers étaient chez le palatin, on
-mesura Perkeo à l'un de ces grands grenadiers de Frédéric Ier, roi de
-Prusse, lesquels, bottés à talons hauts et coiffés de leurs immenses
-bonnets à poil, étaient obligés de descendre les escaliers des palais
-à reculons. Le fou dépassait à peine la botte du grenadier. _Cela fit
-très-fort rire_, dit un narrateur du temps. Pauvres princes d'une
-époque décrépite, occupés de nains et de géants, et oubliant les
-hommes!
-
-Quand Perkeo n'avait pas bu ses quinze bouteilles, on le fouettait.
-
-Au fond, dans la gaieté grimaçante de ce misérable, il y avait
-nécessairement du sarcasme et du dédain. Les princes, dans leur
-tourbillon, ne s'en apercevaient pas. Le rayonnement splendide de la
-cour palatine couvrait les lueurs de haine qui éclairaient par
-instants ce visage; mais aujourd'hui, dans l'ombre de ces ruines,
-elles reparaissent; elles font lire distinctement la pensée secrète du
-bouffon. La mort, qui a passé sur ce rire, en a ôté la facétie et n'y
-a laissé que l'ironie.
-
-Il semble que la statue de Perkeo raille celle de Charlemagne.
-
-Il ne faut pas retourner voir Perkeo. La première fois il attriste,
-la seconde fois il effraye. Rien de plus sinistre que le rire
-immobile. Dans ce palais désert, près de ce tonneau vide, on songe à
-ce pauvre fou battu par ses maîtres quand il n'était pas ivre, et ce
-masque hideusement joyeux fait peur. Ce n'est même plus le rire d'un
-bouffon qui se moque, c'est le ricanement d'un démon qui se venge.
-Dans cette ruine pleine de fantômes, Perkeo aussi est un spectre.
-
-Pardon, cher Louis, si je profite de la transition; mais, à propos de
-fantômes, je puis bien vous parler de revenants. Il y en a, dit-on, et
-beaucoup, dans le manoir de Heidelberg. Ils s'y promènent dans les
-nuits de pleine lune et dans les nuits d'orage. Tantôt c'est Jutha, la
-femme d'Anthyse, duc des Francs, qui s'assied, pâle et couronnée, sous
-les petites ogives de la gloriette de Louis le Barbu. Tantôt ce sont
-les deux francs-juges, deux chevaliers noirs qu'on voit marcher à côté
-de la statue de Jupiter, sur la frise inaccessible du palais
-d'Othon-Henri. Tantôt ce sont les musiciens bossus, démons familiers
-qui sifflent des airs sataniques dans les combles de la chapelle.
-Tantôt c'est la Dame Blanche qui passe sous les voûtes, et dont on
-entend la voix. C'est cette dame blanche qui apparut, dit-on, en 1655,
-dans le rittersaal d'Othon-Henri au comte Frédéric de Deux-Ponts et
-lui prédit la chute du Palatinat. Du temps des palatins, elle se
-montrait chaque fois qu'un des souverains du pays devait mourir. Elle
-ne revient pas pour les grands-ducs de Bade. Il paraît qu'elle ne
-reconnaît point le traité de Lunéville.
-
-Voilà, cher Louis, les diables que les touristes cherchent dans ce
-vieux palais. Quant à moi, je dois en convenir, je n'y ai vu d'autres
-diables, et même d'autres touristes, qu'un jour, vers midi, deux de
-ces immenses ramoneurs de la forêt Noire, lesquels étaient venus
-visiter en artistes et en connaisseurs la phénoménale cheminée des
-palatins, et s'extasiaient dessous, et qui, tout noirs, avec leurs
-dents blanches, agitant de leurs deux bras ce vaste manteau qu'ils
-portent en châle, avaient l'air de deux grandes chauves-souris de
-l'Odéon mettant en scène Robin des Bois dans les ruines de Heidelberg.
-
-Aucun genre de dévastation n'a manqué à ce château. Jusqu'ici je vous
-ai parlé de M. de Tilli, du comte de Birkenfeld, du maréchal de
-Lorges, de l'empereur d'Allemagne et du roi de France, des grands
-démolisseurs. Je ne vous ai rien dit des petits. Quand on regarde la
-trace des lions, on n'aperçoit pas celle des rats. Heidelberg a eu
-pourtant ses rats. Les ravageurs infimes, les architectes officiels,
-se sont rués sur ce monument comme s'il était en France, comme s'il
-était à Paris. Des invalides qu'on y avait logés ont mutilé le vieil
-édifice avec une haine de ruine à ruine. Ils ont complétement démoli
-deux frontons sur quatre dans la chambre à coucher d'Othon-Henri. Des
-Anglais ont brisé à coups de marteau, pour les emporter, les
-cariatides-pilastres de la salle à manger. Un architecte, chargé de
-construire un conduit d'eau de Heidelberg à Mannheim, a jeté bas les
-voûtes de la salle des chevaliers, afin de faire avec les briques du
-ciment pour ses aqueducs. Vous vous souvenez que notre grille de la
-Place-Royale, monument rare et complet de la serrurerie du
-dix-septième siècle, cette bonne vieille grille dont parle madame de
-Sévigné, qui avait vu passer les _oiseaux des Tournelles_, qu'avaient
-coudoyée Corneille allant chez Marion de Lorme et Molière allant chez
-Ninon de Lenclos, a été vendue cette année, devant ma porte, _cinq
-sous la livre_. Eh bien, cher Louis, les niais quelconques qui ont
-fait cette bêtise ne l'ont pas même inventée. Les niais créateurs de
-la chose étaient de Heidelberg; eux ne sont que les niais plagiaires.
-Il y avait autour du perron d'Othon-Henri une admirable rampe de fer
-de la Renaissance. Les architectes de la ville l'ont fait vendre _au
-poids et à moins de six liards la livre_. Je cite le texte même du
-marché. Qu'en dites-vous? Ces six liards-là valent bien nos cinq sous.
-
- * * * * *
-
-Vous m'avez oublié sans doute sur la colline du petit Geissberg, où
-j'étais quand je me suis mis à vous parler du château de Heidelberg;
-et je m'y suis oublié moi-même, tant j'y avais été saisi d'une rêverie
-profonde. La nuit était venue, des nuées s'étaient répandues sur le
-ciel, la lune était montée presque au zénith, que j'étais encore assis
-sur la même pierre, regardant les ténèbres que j'avais autour de moi
-et les ombres que j'avais en moi. Tout à coup le clocher de la ville a
-sonné l'heure sous mes pieds, c'était minuit: je me suis levé et je
-suis redescendu. Le chemin qui mène à Heidelberg passe devant les
-ruines. Au moment ou j'y arrivais, la lune, voilée par des nuages
-diffus et entourée d'un immense halo, jetait une clarté lugubre sur ce
-magnifique amas d'écroulements. Au delà du fossé, à trente pas de moi,
-au milieu d'une vaste broussaille, la Tour Fendue, dont je voyais
-l'intérieur, m'apparaissait comme une énorme tête de mort. Je
-distinguais les fosses nasales, la voûte du palais, la double arcade
-sourcilière, le creux profond et terrible des yeux éteints. Le gros
-pilier central avec son chapiteau était la racine du nez. Des cloisons
-déchirées faisaient les cartilages. En bas, sur la pente du ravin, les
-saillies du pan de mur tombé figuraient affreusement la mâchoire. Je
-n'ai de ma vie rien vu de plus mélancolique que cette grande tête de
-mort posée sur ce grand néant qui s'appelle le Château des Palatins.
-
-La ruine, toujours ouverte, est déserte à cette heure. L'idée m'a pris
-d'y entrer. Les deux géants de pierre qui gardent la Tour Carrée m'ont
-laissé passer. J'ai franchi le porche noir sous lequel pend encore la
-vieille herse de fer, et j'ai pénétré dans la cour. La lune avait
-presque disparu sous les nuées. Il ne venait du ciel qu'une clarté
-blême.
-
-Louis, rien n'est plus grand que ce qui est tombé. Cette ruine,
-éclairée de cette façon, vue à cette heure, avait une tristesse, une
-douceur et une majesté inexprimables. Je croyais sentir dans le
-frissonnement à peine distinct des arbres et des ronces le ne sais
-quoi de grave et de respectueux. Je n'entendais aucun pas, aucune
-voix, aucun souffle. Il n'y avait dans la cour ni ombres ni lumières;
-une sorte de demi-jour rêveur modérait tout, éclairait tout et voilait
-tout. L'enchevêtrement des brèches et des crevasses laissait arriver
-jusqu'aux recoins les plus obscurs de faibles rayons de lune; et dans
-les profondeurs noires, sous des voûtes et des corridors
-inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvoir lentement.
-
-C'était l'heure où les façades des vieux édifices abandonnés ne sont
-plus des façades, mais des visages.
-
-Je m'avançais sur le pavé inégal et montueux sans oser faire de bruit,
-et j'éprouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gêne
-étrange, ce sentiment indéfinissable que les anciens appelaient
-l'_horreur des bois sacrés_. Il y a une sorte de terreur insurmontable
-dans le sinistre mêlé au superbe.
-
-Cependant j'ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron
-sans rampe et je suis entré dans le vieux palais sans toit
-d'Othon-Henri. Vous allez rire peut-être; mais je vous assure que
-marcher la nuit dans des chambres qui ont été habitées par des
-hommes, dont les portes sont décorées, dont les compartiments ont
-encore leur signification distincte; se dire: «Voici la salle à
-manger, voici la chambre à coucher, voici l'alcôve, voici la
-cheminée,» et de sentir l'herbe sous ses pieds, et voir le ciel
-au-dessus de sa tête, c'est effrayant. Une chambre qui a encore la
-figure d'une chambre, et dont le plafond a été enlevé par une main
-invisible comme le couvercle d'une boîte, devient une chose lugubre et
-sans nom. Ce n'est plus une maison, ce n'est pas une tombe. Dans un
-tombeau on sent l'âme de l'homme; dans ceci on sent son ombre.
-
-Au moment où j'allais passer du vestibule dans la salle des
-chevaliers, je me suis arrêté. Il y avait là un bruit singulier
-d'autant plus distinct, qu'un silence sépulcral remplissait le reste
-de la ruine. C'était une sorte de râlement faible, strident, continu,
-mêlé par instants d'un petit martellement sec et rapide, qui tantôt
-paraissait venir du fond des ténèbres, d'un point éloigné du taillis
-ou de l'édifice, tantôt semblait sortir de dessous mes pieds, d'entre
-les fentes du pavé. D'où venait ce bruit? de quel être nocturne
-était-ce le cri ou le frappement? je l'ignore, mais cela ressemblait
-au grincement d'un métier, et je ne pouvais m'empêcher de songer, en
-l'écoutant, à ce hideux fileur de légendes qui file la nuit dans les
-ruines de la corde pour les gibets.
-
-Du reste, rien, personne, aucun être vivant. La salle était déserte
-comme tout le palais. J'ai heurté le pavé de ma canne, le bruit a
-cessé, puis a recommencé un moment après. J'ai heurté encore, il a
-cessé, puis il a recommencé. D'ailleurs je n'ai rien vu qu'une grande
-chauve-souris effrayée, que le choc de ma canne sur la dalle avait
-fait sortir d'une des consoles sculptées de la muraille, et qui
-promenait au-dessus de ma tête ce funèbre vol circulaire qui semble
-fait pour l'intérieur des tours effondrées.
-
-Vous dirai-je tout? pourquoi non? n'êtes-vous pas l'homme qui
-comprenez tous les rêves de l'esprit? Il me semblait que je gênais
-quelqu'un dans cette ruine. Qui? Je l'ignore. Mais il est certain que
-je troublais un mystère. La nuit était là, seule; je l'avais dérangée.
-Tons les habitants surnaturels de cette royale masure fixaient à la
-fois sur moi leur prunelle vague et effarée. Les tritons, les satyres,
-les sirènes à double queue, l'Amour ailé qui joue depuis trois siècles
-avec une guirlande sur le seuil de la salle des chevaliers, les deux
-Victoires nues que les invalides ont mutilées, les cariatides cachées
-sous des arbustes de pourpre, les chimères qui tiennent des anneaux
-dans leurs dents, les naïades qui écoutent tomber l'eau de pierre de
-leur urne, avaient je ne sais quoi d'irrité et de triste; le rictus
-des mascarons prenait une expression étrange; une lueur faisait
-saillir lugubrement dans l'ombre cette sombre Isis du vestibule à
-laquelle les pluies qui la rongent et l'estompent ont donné le sourire
-indéfinissable des figures de Prudhon; deux sphinx casqués, à mamelles
-de femme et à oreilles de faune, paraissaient chuchoter à voix basse
-en me regardant, _transversa tuentes_; et je croyais entendre respirer
-les lions de la cheminée sous la broussaille où ils se sont tapis
-depuis que le pied du palatin pensif ne se pose plus sur leur crinière
-de marbre. Quelque chose d'immobile et de terrible palpitait autour de
-moi sur toutes ces murailles, et chaque fois que je m'approchais d'une
-porte ténébreuse ou d'un coin brumeux, j'y voyais vivre un regard
-mystérieux.
-
-Etes-vous visionnaire comme moi? avez-vous éprouvé cela? Les statues
-dorment le jour, mais la nuit elles se réveillent et deviennent
-fantômes.
-
-Je suis sorti du palais d'Othon et je suis rentré dans la cour,
-toujours poursuivi par le petit bruit bizarre que faisait un veilleur
-quelconque dans la salle des chevaliers.
-
-Au moment où je venais de redescendre le perron, la lune a surgi tout
-à coup pure et brillante dans une large déchirure des nuages; le
-palais à double fronton de Frédéric IV m'est apparu subitement,
-magnifique, éclairé comme en plein jour, avec ses seize géants pâles
-et formidables; tandis qu'à ma droite la façade d'Othon, dressée toute
-noire sur le ciel lumineux, laissait échapper d'éblouissants rayons de
-lune par ses vingt-quatre fenêtres à la fois.
-
-Je vous ai dit _éclairé comme en plein jour_; j'ai tort, c'était tout
-ensemble plus et moins. La lune dans les ruines est mieux qu'une
-lumière, c'est une harmonie. Elle ne cache aucun détail et elle
-n'exagère aucune cicatrice; elle jette un voile sur les choses brisées
-et ajoute je ne sais quelle auréole brumeuse à la majesté des vieux
-édifices. Il vaut mieux voir un palais ou un cloître écroulé la nuit
-que le jour. La dure clarté du soleil fatigue les ruines et importune
-la tristesse des statues.
-
-A leur tour, ces ombres des empereurs et des palatins m'ont regardé;
-_simulacra_. Chose singulière, il m'avait semblé, l'instant
-d'auparavant, que les sirènes, les nymphes et les chimères me
-regardaient avec colère; il me semblait maintenant que tous ces vieux
-princes redoutables attachaient sur moi, chétif passant, un oeil bon
-et hospitalier. Quelques-uns paraissaient encore plus grands sous le
-rayonnement fantastique de la lune. L'un d'eux, qui a été atteint et à
-demi renversé par une bombe, Jean-Casimir, adossé à la muraille, avec
-sa face blême, son nez aquilin et sa longue barbe, avait l'air de
-Henri IV exhumé.
-
-Je suis sorti du palais par le jardin, et en redescendant je me suis
-encore arrêté un instant sur une des terrasses inférieures. Derrière
-moi, la ruine, cachant la lune, faisait à mi-côte un gros buisson
-d'ombre d'où jaillissaient dans toutes les directions à la fois de
-longues lignes sombres et lumineuses rayant le fond vague et vaporeux
-du paysage. Au-dessous de moi gisait Heidelberg assoupie, étendue au
-fond de la vallée le long de la montagne, toutes lumières éteintes,
-toutes portes fermées; sous Heidelberg j'entendais passer le Neckar,
-qui semblait parler à demi-voix à la colline et à la plaine; et les
-pensées qui m'avaient rempli toute la soirée, le néant de l'homme dans
-le passé, l'infirmité de l'homme dans le présent, la grandeur de la
-nature et l'éternité de Dieu, me revenaient toutes ensemble, comme
-représentées par une triple figure, tandis que je descendais à pas
-lents dans les ténèbres, entre cette rivière toujours éveillée et
-vivante, cette ville endormie et ce palais mort.
-
-
-_POST-SCRIPTUM_
-
- Carlsrühe, novembre.
-
-Cher Louis, voilà cette lettre interminable finie. Louez Dieu et
-pardonnez-moi. Ne lisez pas l'in-folio que je vous envoie, mais venez
-voir Heidelberg.
-
-Je viens de faire une magnifique tournée dans la Berg-Strasse. J'ai eu
-de la boue et de la neige, mais vous savez que je suis un peu
-montagnard. J'ai seulement beaucoup souffert, non du froid, mais des
-poêles. Figurez-vous que, depuis que je suis en Allemagne, je n'ai pas
-encore pu réussir à me procurer un feu de cheminée, un tison allumé,
-un fagot flambant. Ils n'ont que d'affreux poêles dont tes tuyaux se
-tordent dans les chambres comme des serpents. Il sort de là une
-vilaine chaleur traître qui vous fait bouillir la tête et vous glace
-les pieds. Ici on ne se chauffe pas, on s'asphyxie.
-
-A ce petit inconvénient près,--l'asphyxie soir et matin,--le pays est
-vraiment admirable. Il pleut toute la nuit; j'entends, tout en
-dormant, les averses faire rage contre mes vitres; je m'attends à
-d'horribles journées mouillées; mais, je ne sais comment cela se fait,
-le matin les nuées se déchirent, les brumes s'envolent, et je vois
-les plus belles choses du monde.
-
- Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane.
-
-Adieu, cher ami. A bientôt. Dans quelques semaines je serrerai votre
-bonne main. Aimez-moi.
-
-
-
-
-1839
-
-
-
-
-LETTRE XXIX
-
-STRASBOURG.
-
- Ce qu'on voit d'une fenêtre de la _Maison-Rouge_.--Parallèle entre
- le postillon badois et le postillon français, où l'auteur ne se
- montre pas aveuglé par l'amour-propre national.--Une nuit
- horrible.--Nouvelle manière d'être tiré à quatre
- chevaux.--Description complète et détaillée de la ville de
- Sézanne.--Peinture approfondie et minutieuse de
- Phalsbourg.--Vitry-sur-Marne.--Bar-le-Duc.--L'auteur fait des
- platitudes aux naïades.--Tout être a l'odeur de ce qu'il
- mange.--Théorie de l'architecture et du climat.--Haute
- statistique à propos des confitures de Bar.--L'auteur songe à
- une chose qui faisait la joie d'un
- enfant.--Paysages.--Ligny.--Toul.--La cathédrale.--L'auteur dit
- son fait à la cathédrale d'Orléans.--Nancy.--Croquis galant de
- la place de l'Hôtel-de-Ville.--Théorie et apologie du
- rococo.--Réveil en malle-poste au point du jour.--Vision
- magnifique.--La côte de Saverne.--Paragraphe qui commence dans
- le ciel et qui finit dans un plat à barbe.--Les paysans.--Les
- routiers.--Wasselonne.--La route tourne.--Apparition du
- Munster.
-
-
- Strasbourg, août.
-
-Me voilà à Strasbourg, mon ami. J'ai ma fenêtre ouverte sur la place
-d'Armes. J'ai à ma droite un bouquet d'arbres, à ma gauche le Munster,
-dont les cloches sonnent à toute volée en ce moment; devant moi, au
-fond de la place, une maison du seizième siècle, fort belle, quoique
-badigeonnée en jaune avec contrevents verts; derrière cette maison,
-les hauts pignons d'une vieille nef, où est la bibliothèque de la
-ville; au milieu de la place, une baraque en bois d'où sortira,
-dit-on, un monument pour Kléber; tout autour, un cordon de vieux
-toits assez pittoresques; à quelques pas de ma fenêtre, une
-lanterne-potence, au pied de laquelle baragouinent quelques gamins
-allemands, blonds et ventrus. De temps en temps, une svelte chaise de
-poste anglaise, calèche ou landau, s'arrête devant la porte de la
-_Maison-Rouge_,--que j'habite,--avec son postillon badois. Le postillon
-badois est charmant; il a une veste jaune vif, un chapeau noir verni à
-large galon d'argent, et porte en bandoulière un petit cor de chasse
-avec une énorme touffe de glands rouges au milieu du dos. Nos
-postillons, à nous, sont hideux; le postillon de Longjumeau est un
-mythe; une vieille blouse crottée avec un affreux bonnet de coton,
-voilà le postillon français. Maintenant, sur le tout, postillon
-badois, chaise de poste, gamins allemands, vieilles maisons, arbres,
-baraques et clocher, posez un joli ciel mêlé de bleu et de nuages, et
-vous aurez une idée du tableau.
-
-J'ai eu, du reste, peu d'aventures; j'ai passé deux nuits en
-malle-poste, ce qui m'a laissé une haute idée de la solidité de notre
-machine humaine. C'est une horrible chose qu'une nuit en malle-poste.
-Au moment du départ, tout va bien, le postillon fait claquer son
-fouet, les grelots des chevaux babillent joyeusement, on se sent dans
-une situation étrange et douce, le mouvement de la voiture donne à
-l'esprit de la gaieté et le crépuscule de la mélancolie. Peu à peu la
-nuit tombe, la conversation des voisins languit, on sent ses paupières
-s'alourdir, les lanternes de la malle s'allument, elle relaye, puis
-repart comme le vent, il fait tout à fait nuit, on s'endort, c'est
-précisément ce moment-là que la route choisit pour devenir affreuse;
-les bosses et les fondrières s'enchevêtrent; la malle se met à danser.
-Ce n'est plus une route, c'est une chaîne de montagnes avec ses lacs
-et ses crêtes, qui doit faire des horizons magnifiques aux fourmis.
-Alors deux mouvements contraires s'emparent de la voiture et la
-secouent avec rage comme deux énormes mains qui l'auraient empoignée
-en passant: un mouvement d'avant en arrière et d'arrière en avant, et
-un mouvement de gauche à droite et de droite à gauche,--le tangage et
-le roulis. Il résulte de cette heureuse complication que toute
-secousse se multiplie par elle-même à la hauteur des essieux, et
-qu'elle monte à la troisième puissance dans l'intérieur de la voiture;
-si bien qu'un caillou gros comme le poing vous fait cogner huit fois
-de suite la tête au même endroit, comme s'il s'agissait d'y enfoncer
-un clou. C'est charmant. A dater de ce moment-là, on n'est plus dans
-une voiture, on est dans un tourbillon. Il semble que la malle soit
-entrée en fureur. La confortable malle inventée par M. Conte se
-métamorphose en une abominable patache, le fauteuil-Voltaire n'est
-plus qu'un infâme tape-cul. On saute, on danse, on rebondit, on
-rejaillit contre son voisin,--tout en dormant. Car c'est là le beau de
-la chose, on dort. Le sommeil vous tient d'un côté, l'infernale
-voiture de l'autre. De là un cauchemar sans pareil. Rien n'est
-comparable aux rêves d'un sommeil cahoté. On dort et l'on ne dort pas,
-on est tout à la fois dans la réalité et dans la chimère. C'est le
-rêve amphibie. De temps en temps on entr'ouvre la paupière. Tout a un
-aspect difforme, surtout s'il pleut, comme il faisait l'autre nuit. Le
-ciel est noir, ou plutôt il n'y a pas de ciel, il semble qu'on aille
-éperdument à travers un gouffre; les lanternes de la voiture jettent
-une lueur blafarde qui rend monstrueuse la croupe des chevaux; par
-intervalles, de farouches tignasses d'ormeaux apparaissent
-brusquement dans la clarté, et s'évanouissent; les flaques d'eau
-petillent et frémissent sous la pluie comme une friture dans la poêle;
-les buissons prennent des airs accroupis et hostiles; les tas de
-pierres ont des tournures de cadavres gisants; on regarde vaguement;
-les arbres de la plaine ne sont plus des arbres, ce sont des géants
-hideux qu'on croit voir s'avancer lentement vers le bord de la route;
-tout vieux mur ressemble à une énorme mâchoire édentée. Tout à coup un
-spectre passe en étendant les bras. Le jour, ce serait tout bonnement
-le poteau du chemin, et il vous dirait honnêtement: _Route de
-Coulommiers à Sézanne._ La nuit, c'est une larve horrible qui semble
-jeter une malédiction au voyageur. Et puis, je ne sais pourquoi on a
-l'esprit plein d'images de serpents; c'est à croire que des couleuvres
-vous rampent dans le cerveau; la ronce siffle au bord du talus comme
-une poignée d'aspics; le fouet du postillon est une vipère volante qui
-suit la voiture et cherche à vous mordre à travers la vitre; au loin,
-dans la brume, la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa
-qui digère, et prend dans les grossissements du sommeil la figure d'un
-dragon prodigieux qui entourerait l'horizon. Le vent râle comme un
-cyclope fatigué, et vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui
-travaille avec douleur dans les ténèbres.--Tout vit dans cette vie
-affreuse que les nuits d'orage donnent aux choses.
-
-Les villes qu'on traverse se mettent aussi à danser, les rues montent
-et descendent perpendiculairement, les maisons se penchent pêle-mêle
-sur la voiture, et quelques-unes y regardent avec des yeux de braise.
-Ce sont celles qui ont encore des fenêtres éclairées.
-
-Vers cinq heures du matin, on se croit brisé; le soleil se lève, on
-n'y pense plus.
-
-Voilà ce que c'est qu'une nuit en malle-poste, et je vous parle ici
-des nouvelles malles, qui sont d'ailleurs d'excellentes voitures le
-jour, quand la route est bonne,--ce qui est rare en France.
-
-Vous pensez bien, cher ami, qu'il me serait difficile de vous donner
-idée d'un pays parcouru de cette manière. J'ai traversé Sézanne, et
-voici ce qui m'en reste: une longue rue délabrée, des maisons basses,
-une place avec une fontaine, une boutique ouverte où un homme éclairé
-d'une chandelle rabote une planche. J'ai traversé Phalsbourg, et voici
-ce que j'en ai gardé: un bruit de chaînes et de ponts-levis, des
-soldats regardant avec des lanternes, et de noires portes fortifiées
-sous lesquelles s'engouffrait la voiture.
-
-De Vitry-sur-Marne à Nancy, j'ai voyagé au jour. Je n'ai rien vu de
-bien remarquable. Il est vrai que la malle-poste ne laisse rien voir.
-
-Vitry-sur-Marne est une place de guerre rococo. Saint-Dizier est une
-longue et large rue bordée çà et là de belles maisons Louis XV en
-pierres de taille. Bar-le-Duc est assez pittoresque; une jolie rivière
-y passe. Je suppose que c'est l'Ornain; mais je n'affirme rien en fait
-de rivière, depuis qu'il m'est arrivé de soulever toute la Bretagne
-pour avoir confondu la Vilaine avec le Couasnon. Les naïades sont
-susceptibles, et je ne me soucie pas de me colleter avec des fleuves
-aux cheveux verts. Mettez donc que je n'ai rien dit.
-
-A propos, j'ai fait tout ce voyage accosté d'un brave notaire de
-province qui a son officine dans je ne sais plus quelle petite ville
-du Midi et qui va passer ses vacances à Bade, _parce que_, dit-il, _tout
-le monde va à Bade_. Aucune conversation possible, bien entendu. Ce
-digne tabellion sent le papier timbré comme le lapin de clapier sent
-le chou.
-
-Du reste, comme le voyage rend causeur, j'ai essayé de l'entamer de
-cent façons, pour voir si je le trouverais _mangeable_, comme parle
-Diderot. Je l'ai ébréché de tous les côtés, mais je n'ai rien pu
-casser qui ne fût stupide. Il y a beaucoup de gens comme cela. J'étais
-comme ces enfants qui veulent à toute force mordre dans un faux
-bonbon; ils cherchent du sucre, ils trouvent du plâtre.
-
-La ville de Bar est dominée par un immense coteau vignoble qui est
-tout vert en août et qui, au moment où j'y passais, s'appuyait sur un
-ciel tout bleu. Rien de cru dans ce bleu et dans ce vert,
-qu'enveloppait chaudement un rayon de soleil. Aux environs de
-Bar-le-Duc, la mode est que les maisons de quelque prétention aient,
-au lieu de porte bâtarde, un petit porche en pierre de taille, à
-plafond carré, élevé sur perron. C'est assez joli. Vous savez que
-j'aime à noter les originalités des architectures locales, je vous ai
-dit cela cent fois, quand l'architecture est naturelle et non frelatée
-par les architectes. Le climat s'écrit dans l'architecture. Pointu, un
-toit prouve la pluie; plat, le soleil; chargé de pierres, le vent.
-
-Du reste, je n'ai rien remarqué à Bar-le-Duc, si ce n'est que le
-courrier de la malle y a commandé quatre cents pots de confitures pour
-sa vente de l'année, et qu'au moment où je sortais de la ville il y
-entrait un vieux cheval éclopé, qui s'en allait sans doute chez
-l'équarrisseur. Vous souvient-il de ce fameux _saval_ de notre douce
-enfant, de notre chère petite D..., lequel est resté si longtemps
-exposé à tous les ouragans et fondant sous toutes les pluies dans un
-coin du balcon de la Place-Royale, avec un nez en papier gris, ni
-oreilles ni queue, et plus rien que trois roulettes? c'est mon pauvre
-cheval de Bar-le-Duc.
-
-De Vitry à Saint-Dizier, le paysage est médiocre. Ce sont de grosses
-croupes à blé, tondues, rousses, d'un aspect maussade en cette saison.
-Plus de laboureurs, plus de moissonneurs, plus de glaneuses marchant
-pieds nus, tête baissée, avec une maigre gerbe sous le bras. Tout est
-désert. De temps en temps un chasseur et un chien d'arrêt, immobiles
-au haut d'une colline, se dessinent en silhouette sur le clair du
-ciel.
-
-On ne voit pas les villages; ils sont blottis entre les collines, dans
-de petites vallées vertes au fond desquelles coule presque toujours un
-petit ruisseau. Par instants on aperçoit le bout d'un clocher.
-
-Une fois ce bout de clocher m'a présenté un aspect singulier. La
-colline était verte; c'était du gazon. Au-dessus de cette colline on
-ne voyait absolument rien que le chapeau d'étain d'une tour d'église,
-lequel semblait posé exactement sur le haut du coteau. Ce chapeau
-était de forme flamande. (En Flandre, dans les églises de village, le
-clocher a la forme de la cloche.) Vous voyez cela d'ici: un immense
-tapis vert sur lequel on eût dit que Gargantua avait oublié sa
-sonnette.
-
-Après Saint-Dizier, la route est agréable. Une fraîche chevelure
-d'arbres se répand de tous les côtés, les vallons se creusent, les
-collines s'efflanquent et prennent par moments un faux air de
-montagnes. Ce qui aide à l'illusion, c'est que parfois, et malgré le
-joli aspect, la terre est maigre, le haut des collines est malade et
-pelé. On sent que la terre n'a pas la force de pousser sa séve
-jusque-là. Cela ne grandit les collines qu'en apparence, mais enfin
-cela les grandit.
-
-Une jolie ville, c'est Ligny. Trois ou quatre collines en se
-rencontrant ont fait une vallée en étoile. Les maisons de Ligny sont
-toutes entassées au fond de cette vallée, comme si elles avaient
-glissé du haut des collines. Cela fait une petite ville ravissante à
-voir; et puis il y a une jolie rivière et deux belles tours en ruine.
-Ces collines sont charmantes, elles ont l'obligeance de forcer la
-malle-poste à monter au pas, si bien que j'ai pu descendre, suivre la
-voiture à pied et voir la ville.
-
-J'ai des doutes à l'endroit de la cathédrale de Toul. Je la soupçonne
-d'avoir quelque affinité avec la cathédrale d'Orléans, cette odieuse
-église qui de loin vous fait tant de promesses, et qui de près n'en
-tient aucune. Cependant j'ai moins mauvaise idée de l'église de Toul;
-il est vrai que je ne l'ai pas vue de près. Toul est dans une vallée,
-la malle y descend au galop, le soleil se couchait, il jetait un
-admirable rayon horizontal sur la façade de la cathédrale; l'édifice a
-un aspect de vétusté singulière, il a de la masse, c'était très-beau.
-En approchant, j'ai cru voir qu'il y avait au moins autant de
-délabrement que de vieillesse, que les tours étaient octogones, ce qui
-m'a déplu, et qu'elles étaient surmontées d'une balustrade pareille au
-couronnement des tours d'Orléans, ce qui m'a choqué. Cependant je ne
-condamne pas la cathédrale de Toul. Vue par l'abside, elle est assez
-belle. Au moment où nous passions le pont de Toul, mon compagnon de
-voyage m'a demandé si la maison de Lorraine n'était pas la même chose
-que la maison de Médicis.
-
-Nancy, comme Toul, est dans une vallée, mais dans une belle, large et
-opulente vallée. La ville a peu d'aspect; les clochers de la
-cathédrale sont des poivrières pompadour. Cependant je me suis
-réconcilié avec Nancy, d'abord parce que j'y ai dîné, et j'avais
-grand'faim; ensuite parce que la place de l'Hôtel-de-Ville est une des
-places rococo les plus jolies, les plus gaies et les plus complètes
-que j'aie vues. C'est une décoration fort bien faite et
-merveilleusement ajustée, avec toutes sortes de choses qui sont bien
-ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet: des fontaines en rocaille,
-des bosquets d'arbres taillés et façonnés, des grilles de fer
-épaisses, dorées et ouvragées, une statue du roi Stanislas, un arc de
-triomphe d'un style tourmenté et amusant, des façades nobles,
-élégantes, bien liées entre elles et disposées selon des angles
-intelligents. Le pavé lui-même, fait de cailloux pointus, est à
-compartiments comme une mosaïque. C'est une place marquise.
-
-J'ai vraiment regretté que le temps me manquât pour voir en détail et
-à mon aise cette ville toute dans le style de Louis XV. L'architecture
-du dix-huitième siècle, quand elle est riche, finit par racheter son
-mauvais goût. Sa fantaisie végète et s'épanouit au sommet des édifices
-en buissons de fleurs si extravagantes et si touffues, que toute
-colère s'en va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, à
-Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que
-le soleil ait agi sur cette végétation de pierre comme sur l'autre
-végétation. On dirait qu'une séve a circulé dans le granit; elle s'y
-est gonflée, s'y est fait jour et jette de toutes parts de
-prodigieuses branches d'arabesques qui se dressent enflées vers le
-ciel. Sur les couvents, sur les palais, sur les églises, l'ornement
-jaillit de partout, à tout propos, avec ou sans prétexte. Il n'y a pas
-à Lisbonne un seul fronton dont la ligne soit restée tranquille.
-
-Ce qui est remarquable, et ce qui achève d'assimiler l'architecture du
-dix-huitième siècle à une végétation, j'en faisais encore
-l'observation à Nancy en côtoyant la cathédrale, c'est que, de même
-que le tronc des arbres est noir et triste, la partie inférieure des
-édifices pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de
-vilains pieds.
-
-J'arrivais à Nancy dimanche à sept heures du soir; à huit heures la
-malle repartait. Cette nuit a été moins mauvaise que la première.
-Etais-je plus fatigué? la route était-elle meilleure? Le fait est que
-je me suis cramponné aux brassières de la voiture et que j'ai dormi.
-C'est ainsi que j'ai vu Phalsbourg.
-
-Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Un vent frais me
-frappait le visage, la voiture, lancée au grand galop, penchait en
-avant, nous descendions la fameuse côte de Saverne.
-
-C'est là une des belles impressions de ma vie. La pluie avait cessé,
-les brumes se dispersaient aux quatre vents, le croissant traversait
-rapidement les nuées et par moments voguait librement dans un trapèze
-d'azur comme une barque dans un petit lac. Une brise, qui venait du
-Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route. De temps en
-temps ils s'écartaient et me laissaient voir un abîme vague et
-éblouissant: au premier plan, une futaie sous laquelle se dérobait la
-montagne; en bas, d'immenses plaines avec des méandres d'eau reluisant
-comme des éclairs; au fond une ligne sombre, confuse et épaisse,--la
-forêt Noire,--tout un panorama magique entrevu au clair de lune. Ces
-spectacles inachevés ont peut-être plus de prestige encore que les
-autres. Ce sont des rêves qu'on touche et qu'on regarde. Je savais que
-j'avais sous les yeux la France, l'Allemagne et la Suisse, Strasbourg
-avec sa flèche, la forêt Noire avec ses montagnes, le Rhin avec ses
-détours; je cherchais tout, je supposais tout et je ne voyais rien. Je
-n'ai jamais éprouvé de sensation plus extraordinaire. Mêlez à cela
-l'heure, la course, les chevaux emportés par la pente, le bruit
-violent des roues, le frémissement des vitres abaissées, le passage
-fréquent des ombres des arbres, les souffles qui sortent le matin des
-montagnes, une sorte de murmure que faisait déjà la plaine, la beauté
-du ciel, et vous comprendrez ce que je sentais. Le jour, cette vallée
-émerveille; la nuit, elle fascine.
-
-La descente se fait en un quart d'heure. Elle a cinq quarts de
-lieue.--Une demi-heure plus tard, c'était le crépuscule; l'aube à ma
-gauche étamait le bas du ciel, un groupe de maisons blanches couvertes
-de tuiles noires se découpait au sommet d'une colline, le véritable
-azur du jour commençait à déborder l'horizon, quelques paysans
-passaient déjà allant à leurs vignes, une lumière claire, froide et
-violette luttait avec la lueur cendrée de la lune, les constellations
-pâlissaient, deux des pléiades avaient disparu, les trois chevaux du
-Chariot descendaient rapidement vers leur écurie aux portes bleues, il
-faisait froid, j'étais gelé, il a fallu lever les vitres. Un moment
-après le soleil se levait, et la première chose qu'il me montrait,
-c'était un notaire de village faisant sa barbe à sa fenêtre, le nez
-dans un miroir cassé, sous un rideau de calicot rouge.
-
-Une lieue plus loin, les paysans devenaient pittoresques, les rouliers
-devenaient magnifiques; j'ai compté à l'un d'eux treize mulets attelés
-de chaînes largement espacées. On sentait l'approche de Strasbourg, la
-vieille ville allemande.
-
-Tout en galopant nous traversions Wasselonne, long boyau de maisons
-étranglé dans la dernière gorge des Vosges du côté de Strasbourg. Là,
-je n'ai pu qu'entrevoir une singulière façade d'église surmontée de
-trois clochers ronds et pointus, juxtaposés, que le mouvement de la
-voiture a brusquement apportée devant ma vitre et tout de suite
-remportée en la cahotant comme une décoration de théâtre.
-
-Tout à coup, à un tournant de la route, une brume s'est enlevée, et
-j'ai aperçu le Munster. Il était six heures du matin. L'énorme
-cathédrale, le sommet le plus haut qu'ait bâti la main de l'homme
-après la grande pyramide, se dessinait nettement sur un fond de
-montagnes sombres d'une forme magnifique, dans lesquelles le soleil
-baignait çà et là de larges vallées. L'oeuvre de Dieu faite pour
-les hommes, l'oeuvre des hommes faite pour Dieu, la montagne et la
-cathédrale, luttaient de grandeur.
-
-Je n'ai jamais rien vu de plus imposant.
-
-
-
-
-LETTRE XXX
-
-STRASBOURG.
-
- La cathédrale.--La façade.--L'abside.--L'auteur s'exprime avec
- une extrême réserve sur le compte de Son Eminence monseigneur
- le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.--Les vitraux.--La
- chaire.--Les fonts baptismaux.--Deux tombeaux.--Quelques
- âneries à propos d'un Anglais.--Le bras gauche de la croix.--Le
- bras droit.--Le suisse mal venu et mal mené.--Le Munster.--Qui
- l'auteur rencontre en y montant.--L'auteur sur le
- Munster.--Strasbourg à vol d'oiseau.--Panorama.--Statues des
- deux architectes du clocher de Strasbourg.--Saint-Thomas. Le
- tombeau du maréchal de Saxe.--Autres tombeaux.--Au-dessus du
- prêtre, le curé; au-dessus du curé, l'évêque; au-dessus de
- l'évêque, le cardinal; au-dessus du cardinal, le pape;
- au-dessus du pape, le sacristain.--Le gros bedeau joufflu offre
- à l'auteur de le conduire dans une cachette.--Un comte de
- Nassau et une comtesse de Nassau sous verre.--Quelle est la
- dernière humiliation réservée à l'homme.
-
-
- Septembre.
-
-Hier j'ai visité l'église. Le Munster est véritablement une merveille.
-Les portails de l'église sont beaux, particulièrement le portail
-roman; il y a sur la façade de très-superbes figures à cheval, la
-rosace est noble et bien coupée, toute la face de l'église est un
-poëme savamment composé. Mais le véritable triomphe de cette
-cathédrale, c'est la flèche. C'est une vraie tiare de pierre avec sa
-couronne et sa croix. C'est le prodige du gigantesque et du délicat.
-J'ai vu Chartres, j'ai vu Anvers, il me fallait Strasbourg.
-
-L'église n'a pas été terminée. L'abside, misérablement tronquée, a été
-arrangée au goût du cardinal de Rohan, cet imbécile, l'homme du
-collier. Elle est hideuse. Le vitrail qu'on y a adapté a un dessin de
-tapis courant. C'est ignoble. Les autres vitraux sont beaux, excepté
-quelques verrières refaites, notamment celle de la grande rose. Toute
-l'église est honteusement badigeonnée; quelques parties de sculpture
-ont été restaurées avec quelque goût. Cette cathédrale a été touchée
-par toutes mains. La chaire est un petit édifice du quinzième siècle,
-gothique fleuri, d'un dessin et d'un style ravissants. Malheureusement
-on l'a dorée d'une façon stupide. Les fonts baptismaux sont de la même
-époque et supérieurement restaurés. C'est un vase entouré d'une
-broussaille de sculpture la plus merveilleuse du monde. A côté, dans
-une chapelle sombre, il y a deux tombeaux. L'un, celui d'un évêque du
-temps de Louis V, est cette pensée redoutable que l'art gothique a
-exprimée sous toutes les formes: un lit sous lequel est un tombeau, le
-sommeil superposé à la mort, l'homme au cadavre, la mort à l'éternité.
-Le sépulcre a deux étages. L'évêque, dans ses habits pontificaux et
-mitre en tête, est couché dans son lit, sous un dais; il dort.
-Au-dessous, dans l'ombre, sous les pieds du lit, on entrevoit une
-énorme pierre dans laquelle sont scellés deux énormes anneaux de fer;
-c'est le couvercle du tombeau. On n'en voit pas davantage. Les
-architectes du seizième siècle montraient le cadavre (vous vous
-souvenez des tombeaux de Brou), ceux du quatorzième le cachaient;
-c'est encore plus effrayant. Rien de plus sinistre que ces deux
-anneaux.
-
-Au plus profond de ma rêverie, j'ai été distrait par un Anglais qui
-faisait des questions sur l'affaire du collier et sur madame de
-Lamotte, croyant voir là le tombeau du cardinal de Rohan. Dans tout
-autre lieu je n'aurais pu m'empêcher de rire. Après tout, j'aurais eu
-tort. Qui n'a pas son coin d'ignorance grossière? Je connais et vous
-connaissez comme moi un savant médecin qui dit _poudre_ DENTIFRICE, ce
-qui prouve qu'il ne sait ni le latin ni le français. Je ne sais plus
-quel avocat, adversaire de la propriété littéraire à la Chambre des
-députés, dit: _monsieur Réaumur_, _monsieur Fahrenheit_, _monsieur
-Centigrade_. Un philosophe infaillible, notre contemporain, a imaginé
-le prétérit _recollexit_. Raulin, très-docte recteur de l'Université de
-Paris au quinzième siècle, s'indignait que les écoliers écrivissent:
-_mater tuus, pater tua_, et il disait: _Marmouseti_. Le barbarisme
-faisait la morale au solécisme.
-
-Je reviens à ma cathédrale. Le tombeau dont je viens de vous parler
-est dans le bras gauche de la croix. Dans le bras droit il y a une
-chapelle qu'un échafaudage m'a empêché de voir. A côté de cette
-chapelle court une balustrade du quinzième siècle appliquée sur le
-mur. Une figure peinte et sculptée s'appuie sur cette balustrade, et
-semble admirer un pilier entouré de statues superposées qui est
-vis-à-vis d'elle, et qui est d'un effet merveilleux. La tradition veut
-que cette figure représente le premier architecte du Munster, Herwyn
-de Steinbach.
-
-Les statues me disent beaucoup de choses; aussi j'ai toujours la manie
-de les questionner, et, quand j'en rencontre une qui me plaît, je
-reste longtemps avec elle. J'étais donc tête à tête avec le grand
-Herwyn et profondément pensif depuis plus d'une grosse heure,
-lorsqu'un bélître est venu me déranger. C'était le suisse de l'église,
-qui, pour gagner trente sous, m'offrait de m'expliquer sa cathédrale.
-Figurez-vous un horrible suisse, mi-parti d'Allemand et d'Alsacien, et
-me proposant ses _explications_:--_Monsir, fous afre pas fu lé
-champelle?_--J'ai congédié assez durement ce marchand de baragouin.
-
-Je n'ai pu voir l'horloge astronomique qui est dans la nef, et qui est
-un charmant petit édifice fantastique du seizième siècle. On est en
-train de la restaurer et elle est recouverte d'une chemise en
-planches.
-
-L'église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût
-pour le voyage perpendiculaire. Je n'aurais eu garde de manquer la
-plus haute flèche du monde. Le Munster de Strasbourg a près de cinq
-cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accostés
-d'escaliers à jour. C'est une chose admirable de circuler dans cette
-monstrueuse masse de pierre toute pénétrée d'air et de lumière, évidée
-comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre
-et qui palpite à tous les souffles du vent. Je suis monté jusqu'au
-haut des escaliers verticaux. J'ai rencontré en montant un visiteur
-qui descendait tout pâle et tout tremblant, à demi porté par son
-guide. Il n'y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au
-point où je me suis arrêté, à la naissance de la flèche proprement
-dite. Quatre escaliers à jour en spirale, correspondant aux quatre
-tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de
-pierre amenuisée et ouvragée, s'appuie sur la flèche, dont ils suivent
-l'angle, et rampent jusqu'à ce qu'on appelle la couronne, à environ
-trente pieds de distance de la lanterne surmontée d'une croix qui fait
-le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très-hautes et
-très-étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu'on monte. Si bien
-qu'en haut elles ont à peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi
-une centaine de pieds, et l'on est à quatre cents pieds du pavé.
-Point de garde-fous, ou si peu, qu'il n'est pas la peine d'en parler.
-L'entrée de cet escalier est fermée par une grille de fer. On n'ouvre
-cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg,
-et l'on ne peut monter qu'accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui
-vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de
-distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui
-relient les meneaux. Il y a huit jours trois femmes, trois Allemandes,
-une mère et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste
-personne, excepté les couvreurs qui ont à restaurer le clocher, ne
-monte jusqu'à la lanterne. Là, il n'y a plus d'escalier, mais de
-simples barres de fer disposées en échelons.
-
-D'où j'étais, la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds,
-vieille ville à pignons dentelés et à grands toits chargés de
-lucarnes, coupée de tours et d'églises aussi pittoresque qu'aucune
-ville de Flandre. L'Ill et le Rhône, deux jolies rivières, égayent ce
-sombre amas d'édifices de leurs flaques d'eau claires et vertes. Tout
-autour des murailles s'étend à perte de vue une immense campagne
-pleine d'arbres et semée de villages. Le Rhin, qui s'approche à une
-lieue de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur
-lui-même. En faisant le tour du clocher, on voit trois chaînes de
-montagnes, les croupes de la forêt Noire au nord, les Vosges à
-l'ouest, au midi les Alpes.
-
-On est si haut que le paysage n'est plus un paysage; c'est, comme ce
-que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie,
-mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des
-ombres et des lueurs, des frémissements d'eaux et de feuilles, des
-nuées, des pluies et des rayons de soleil.
-
-Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets.
-Au moment où j'étais sur le Munster, il a tout à coup dérangé les
-nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis
-le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la
-plaine, tout en versant une pluie d'or sur Saverne, dont je revoyais
-la côte magnifique à douze lieues au fond de l'horizon à travers une
-gaze resplendissante. Derrière moi un gros nuage pleuvait sur le Rhin;
-à mes pieds la ville jasait doucement, et ses paroles m'arrivaient à
-travers des bouffées de vent; les cloches de cent villages sonnaient;
-des pucerons roux et blancs, qui étaient un troupeau de boeufs,
-mugissaient dans une prairie à droite; d'autres pucerons bleus et
-rouges, qui étaient des canonniers, faisaient l'exercice à feu dans le
-polygone à gauche; un scarabée noir, qui était une diligence, courait
-sur la route de Metz; et au nord, sur la croupe d'une colline, le
-château du grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumière comme
-une pierre précieuse. Moi, j'allais d'une tourelle à l'autre,
-regardant ainsi tour à tour la France, la Suisse et l'Allemagne dans
-un seul rayon de soleil.
-
-Chaque tourelle fait face à une nation différente.
-
-En redescendant, je me suis arrêté quelques instants à l'une des
-portes hautes de la tourelle-escalier. Des deux côtés de cette porte
-sont les figures en pierre des deux architectes du Munster. Ces deux
-grands poëtes sont représentés accroupis, le dos et la face renversés
-en arrière, comme s'ils s'émerveillaient de la hauteur de leur
-oeuvre. Je me suis mis à faire comme eux, et je suis resté aussi
-statue qu'eux-mêmes pendant plusieurs minutes. Sur la plate-forme, on
-m'a fait écrire mon nom dans un livre; après quoi je m'en suis allé.
-Les cloches et l'horloge n'offrent aucun intérêt.
-
-Du Munster je suis allé à Saint-Thomas, qui est la plus ancienne
-église de la ville, et où est le tombeau du maréchal de Saxe. Ce
-tombeau est à Strasbourg ce que l'Assomption de Bridan est à Chartres,
-une chose fort célèbre, fort vantée et fort médiocre. C'est une
-grande machine d'opéra en marbre, dans le maigre style de Pigalle, et
-sur laquelle Louis XV se vante en style lapidaire d'être l'auteur et
-le guide--_auctor et dux_--des victoires du maréchal de Saxe. On vous
-ouvre une armoire dans laquelle il y a une tête à perruque en plâtre;
-c'est le buste de Pigalle.--Heureusement il y a autre chose à voir à
-Saint-Thomas: d'abord l'église elle-même, qui est romane, et dont les
-clochers trapus et sombres ont un grand caractère; puis les vitraux,
-qui sont beaux, quoiqu'on les ait stupidement blanchis dans leur
-partie inférieure; puis les tombeaux et les sarcophages, qui abondent
-dans cette église. L'un de ces tombeaux est du quatorzième siècle;
-c'est une lame de pierre incrustée droite dans le mur, sur laquelle
-est sculpté un chevalier allemand de la plus superbe tournure. Le
-coeur du chevalier, dans une boîte en vermeil, avait été déposé dans
-un petit trou carré creusé au ventre de la figure. En 93, des Brutus
-locaux, par haine des chevaliers et par amour des boîtes en vermeil,
-ont arraché le coeur à la statue. Il ne reste plus que le trou carré
-parfaitement vide. Sur une autre lame de pierre est sculpté un colonel
-polonais, casque et panache en tête, dans cette belle armure que les
-gens de guerre portaient encore au dix-septième siècle. On croit que
-c'est un chevalier; point, c'est un colonel. Il y a en outre deux
-merveilleux sarcophages en pierre; l'un, qui est gigantesque et tout
-chargé de blasons dans le style opulent du seizième siècle, est le
-cercueil d'un gentilhomme danois qui dort, je ne sais pourquoi, dans
-cette église; l'autre, plus curieux encore, sinon plus beau, est caché
-dans une armoire, comme le buste de Pigalle. Règle générale: les
-sacristains cachent tout ce qu'ils peuvent cacher parce qu'ils se font
-payer pour laisser voir. De cette façon on fait suer des pièces de
-cinquante centimes à de pauvres sarcophages de granit qui n'en
-peuvent mais. Celui-ci est du neuvième siècle; grande rareté. C'est le
-cercueil d'un évêque qui ne devait pas avoir plus de quatre pieds de
-haut, à en juger par son étui. Magnifique sarcophage du reste, couvert
-de sculptures byzantines, figures et fleurs, et porté par trois lions
-de pierre, un sous la tête, deux sous les pieds. Comme il est dans une
-armoire adossée au mur, on n'en peut voir qu'une face. Cela est
-fâcheux pour l'art; il vaudrait mieux que le cercueil fût en plein air
-dans une chapelle. L'église, le sarcophage et le voyageur y
-gagneraient; mais que deviendrait le sacristain? Les sacristains avant
-tout; c'est la règle des églises.
-
-Il va sans dire que la nef romane de Saint-Thomas est badigeonnée en
-jaune vif.
-
-J'allais sortir, quand mon sacristain protestant, gros suisse ronge et
-joufflu, d'une trentaine d'années, m'a arrêté par le bras:
-«Voulez-vous voir des momies?--J'accepte.» Autre cachette, autre
-serrure. J'entre dans un caveau. Ces momies n'ont rien d'égyptien.
-C'est un comte de Nassau et sa fille qu'on a trouvés embaumés en
-fouillant les caves de l'église, et qu'on a mis dans ce coin sous
-verre. Ces deux pauvres morts dorment là au grand jour, couchés dans
-leurs cercueils, dont on a enlevé le couvercle. Le cercueil du comte
-de Nassau est orné d'armoiries peintes. Le vieux prince est vêtu d'un
-costume simple coupé à la mode de Henri IV. Il a de grands gants de
-peau jaune, des souliers noirs à hauts talons, un collet de guipure et
-un bonnet de linge bordé de dentelle. Le visage est de couleur bistre.
-Les yeux sont fermés. On voit encore quelques poils de la moustache.
-Sa fille porte le splendide costume d'Elisabeth. La tête a perdu forme
-humaine; c'est une tête de mort; il n'y a plus de cheveux; un bouquet
-de rubans roses est seul resté sur le crâne nu. La morte a un collier
-au cou, des bagues aux mains, des mules aux pieds, une foule de
-rubans, de bijoux et de dentelles sur les manches, et une petite croix
-de chanoinesse richement émaillée sur la poitrine. Elle croise ses
-petites mains grises et décharnées et elle dort sur un lit de linge
-comme les enfants en font pour leurs poupées. Il m'a semblé en effet
-voir la hideuse poupée de la Mort. On recommande de ne pas remuer le
-cercueil. Si l'on touchait à ce qui a été la princesse de Nassau, cela
-tomberait en poussière.
-
-En me retournant pour voir le comte, j'ai été frappé de je
-ne sais quelle couche luisante beurrée sur son visage. Le
-sacristain,--toujours le sacristain,--m'a expliqué qu'il y a huit ans,
-lorsqu'on avait trouvé cette momie, on avait cru devoir la vernir. Que
-dites-vous de cela? A quoi bon avoir été comte de Nassau pour être,
-deux cents ans après sa mort, verni par des badigeonneurs français? La
-Bible avait promis au cadavre de l'homme toutes les métamorphoses,
-toutes les humiliations, toutes les destinées, excepté celle-ci. Elle
-avait dit: «Les vivants te disperseront comme la poussière, te
-fouleront aux pieds comme la boue, te brûleront comme le fumier;» mais
-elle n'avait pas dit: _Ils finiront par te cirer comme une paire de
-bottes!_
-
-
-
-
-LETTRE XXXI
-
-FREIBURG EN BRISGAW.
-
- Profil pittoresque d'une malle-poste badoise.--Quelle clarté les
- lanternes de cette malle jettent sur le pays de M. de
- Bade.--Encore un réveil au point du jour.--L'auteur est outré
- des insolences d'un petit nain gros comme une noix qui s'entend
- avec un écrou mal graissé pour se moquer de lui.--Ciel du
- matin.--Vénus.--Ce qui se dresse tout à coup sur le
- ciel.--Entrée à Freiburg.--Commencement d'une aventure
- étrange.--Le voyageur, n'ayant plus le sou et ne sachant que
- devenir, regarde une fontaine.--Suite de l'aventure
- étrange.--Mystères de la maison où il y avait une lanterne
- allumée.--Les spectres à table.--Le voyageur se livre à divers
- exorcismes.--Il a la bonne idée de prononcer un mot
- magique.--Effets de ce mot.--La fille pâle.--Dialogue effrayant
- et laconique du voyageur et de la fille pâle.--Dernier
- prodige.--Le voyageur sauvé miraculeusement rend témoignage à
- la grandeur de Dieu.--N'est-il pas évident que baragouiner le
- latin et estropier l'espagnol, c'est savoir
- l'allemand?--L'_hôtel de la Cour de Zæhringen_.--Ce que le
- voyageur avait fait la veille.--Histoire attendrissante de la
- jolie comédienne et des douaniers qui lui font payer dix-sept
- sous.--Le Munster de Freiburg comparé au Munster de
- Strasbourg.--Un peu d'archéologie.--La maison qui est près de
- l'église.--Parallèle sérieux et impartial au point de vue du
- goût, de l'art et de la science, entre les membres des conseils
- municipaux de France et d'Allemagne et les sauvages de la mer
- du Sud.--Quel est le badigeonnage qui réussit et qui prospère
- sur les bords du Rhin.--L'église de Freiburg.--Les
- verrières.--La chaire.--L'auteur bâtonne les architectes sur
- l'échine des marguilliers.--Tombeau du duc Bertholdus.--Si
- jamais ce duc se présente chez l'auteur, le portier a ordre de
- ne point le laisser monter.--Sarcophages.--Le choeur.--Les
- chapelles de l'abside.--Tombeaux des ducs de
- Zæhringen.--L'auteur déroge à toutes ses habitudes et ne monte
- pas au clocher.--Pourquoi.--Il monte plus haut.--Freiburg à vol
- d'oiseau.--Grand aspect de la nature.--L'autre vallée.--Quatre
- lignes qui sont d'un gourmand.
-
-
- 6 septembre.
-
-Voici mon entrée à Freiburg:--il était prés de quatre heures du matin;
-j'avais roulé toute la nuit dans le coupé d'une malle-poste badoise,
-armoriée d'or à la tranche de gueules, et conduite par ces beaux
-postillons jaunes dont je vous ai parlé; tout en traversant une foule
-de jolis villages propres, sains, heureux, semés de jardinets épanouis
-autour des maisons, arrosés de petites rivières vives dont les ponts
-sont ornés de statues rustiques que j'entrevoyais aux lueurs de nos
-lanternes, j'avais causé jusqu'à onze heures du soir avec mon
-compagnon de coupé, jeune homme fort modeste et fort intelligent,
-architecte de la ville de Haguenau; puis, comme la route est bonne,
-comme les postes de M. de Bade vont fort doucement, je m'étais
-endormi. Donc, vers quatre heures du matin, le souffle gai et froid de
-l'aube entra par la vitre abaissée et me frappa au visage; je
-m'éveillai à demi, ayant déjà l'impression confuse des objets réels,
-et conservant encore assez du sommeil et du rêve pour suivre de
-l'oeil un petit nain fantastique vêtu d'une chape d'or, coiffé d'une
-perruque rouge, haut comme mon pouce, qui dansait allègrement derrière
-le postillon, sur la croupe du cheval porteur, faisant force
-contorsions bizarres, gambadant comme un saltimbanque, parodiant
-toutes les postures du postillon, et esquivant le fouet avec des
-soubresauts comiques quand par hasard il passait près de lui. De temps
-en temps ce nain se retournait vers moi, et il me semblait qu'il me
-saluait ironiquement avec de grands éclats de rire. Il y avait dans
-l'avant-train de la voiture un écrou mal graissé qui chantait une
-chanson dont le méchant petit drôle paraissait s'amuser beaucoup. Par
-moments, ses espiègleries et ses insolences me mettaient presque en
-colère, et j'étais tenté d'avertir le postillon. Quand il y eut plus
-de jour dans l'air et moins de sommeil dans ma tête, je reconnus que
-ce nain sautant dans sa chape d'or était un petit bouton de cuivre à
-houppe écarlate vissé dans la croupière du cheval. Tous les mouvements
-du cheval se communiquaient à la croupière en s'exagérant, et
-faisaient prendre au bouton de cuivre mille folles attitudes.--Je me
-réveillai tout à fait.--Il avait plu toute la nuit, mais le vent
-dispersait les nuées; des brumes laineuses et diffuses salissaient çà
-et là le ciel comme les épluchures d'une fourrure noire; à ma droite
-s'étendait une vaste plaine brune à peine effleurée par le crépuscule;
-à ma gauche, derrière une colline sombre au sommet de laquelle se
-dessinaient de vives silhouettes d'arbres, l'orient bleuissait
-vaguement. Dans ce bleu, au-dessus des arbres, au-dessous des nuages,
-Vénus rayonnait.--Vous savez comme j'aime Vénus.--Je la regardais sans
-pouvoir en détacher mes yeux, quand tout à coup, à un tournant de la
-route, une immense flèche noire découpée à jour se dressa au milieu de
-l'horizon. Nous étions à Freiburg.
-
-Quelques instants après, la voiture s'arrêta dans une large rue neuve
-et blanche, et déposa son contenu pêle-mêle, paquets, valises et
-voyageurs, sous une grande porte cochère éclairée d'une chétive
-lanterne. Mon compagnon français me salua et me quitta. Je n'étais pas
-fâché d'arriver, j'étais assez fatigué. J'allais entrer bravement dans
-la maison, quand un homme me prit le bras et me barra le passage avec
-quelques vives paroles en allemand, parfaitement inintelligibles pour
-moi. Je me récriai en bon français, et je m'adressai aux personnes qui
-m'entouraient; mais il n'y avait plus là que des voyageurs prussiens,
-autrichiens, badois, emportant l'un sa malle, l'autre son
-portemanteau, tous fort Allemands et fort endormis. Mes réclamations
-les éveillèrent pourtant un peu, et ils me répondirent. Mais pas un
-mot de français chez eux, pas un mot d'allemand chez moi. Nous
-baragouinions de part et d'autre à qui mieux mieux. Je finis cependant
-par comprendre que cette porte cochère n'était pas un hôtel: c'était
-la maison de la poste, et rien de plus. Comment faire? où aller? Ici
-on ne me comprenait plus. Je les aurais bien suivis; mais la plupart
-étaient des Fribourgeois qui rentraient chez eux, et ils s'en allaient
-tous de différents côtés. J'eus le déboire de les voir partir ainsi
-les uns après les autres jusqu'au dernier, et au bout de cinq minutes
-je restais seul sous la porte cochère. La voiture était repartie. Ici,
-je m'aperçus que mon sac de nuit, qui contenait non-seulement mes
-hardes, mais encore mon argent, avait disparu. Cela commençait à
-devenir tragique. Je reconnus que c'était là un cas providentiel; et
-me trouvant ainsi tout à coup sans habits, sans argent et sans gîte,
-perdu chez les Sarmates, qui plus est, je pris à droite, et je me mis
-à marcher devant moi. J'étais assez rêveur. Cependant le soleil, qui
-n'abandonne personne, avait continué sa route. Il faisait petit jour;
-je regardais l'une après l'autre toutes les maisons, comme un homme
-qui aurait bonne envie d'entrer dans une; mais elles étaient toutes
-badigeonnées en jaune et en gris et parfaitement closes. Pour toute
-consolation, dans mon exploration fort perplexe, je rencontrai une
-exquise fontaine du quinzième siècle, qui jetait joyeusement son eau
-dans un large bassin de pierre par quatre robinets de cuivre luisant.
-Il y avait assez de jour pour que je pusse distinguer les trois étages
-de statuettes groupées autour de la colonne centrale, et je remarquai
-avec peine qu'on avait remplacé la figure en grès de Heilbron, qui
-devait couronner ce charmant petit édifice, par une méchante
-Renommée-girouette de fer-blanc peint. Après avoir tourné autour de la
-fontaine pour bien voir toutes les figurines, je me remis en marche.
-
-A deux ou trois maisons au delà de la fontaine, une lanterne allumée
-brillait au-dessus d'une porte ouverte. Ma foi, j'entrai.
-
-Personne sous la porte cochère.
-
-J'appelle, on ne me répond pas.
-
-Devant moi, un escalier; à ma gauche, une porte bâtarde.
-
-Je pousse la porte au hasard; elle était tout contre, elle s'ouvre.
-J'entre, je me trouve dans une chambre absolument noire, avec une
-vague fenêtre à ma gauche.
-
-J'appelle.
-
-«_Hé! quelqu'un!_»
-
-Pas de réponse.
-
-Je tâte le mur, je trouve une porte; je la pousse, elle s'ouvre.
-
-Ici, une autre chambre sombre, avec une lueur au fond et une porte
-entre-bâillée.
-
-Je vais à cette porte et je regarde.
-
-Voici l'effrayant qui commence.
-
-Dans une salle oblongue, soutenue à son milieu par deux piliers, et
-très-vaste, autour d'une longue table faiblement éclairée par des
-chandelles posées de distance en distance, des formes singulières
-étaient assises.
-
-C'étaient des êtres pâles, graves, assoupis.
-
-Au haut bout de la table, le plus proche de moi, se tenait une grande
-femme blême, coiffée d'un béret surmonté d'un énorme panache noir. A
-côté d'elle, un jeune homme de dix-sept ans, livide et sérieux,
-enveloppé d'une immense robe de chambre à ramages, avec un bonnet de
-soie noire sur les yeux. A côté du jeune homme, un vieillard à visage
-vert dont la tête portait trois étages de coiffures: premier étage, un
-bonnet de coton; deuxième étage, un foulard; troisième étage, un
-chapeau.
-
-Puis s'échelonnaient de chaise en chaise cinq ou six casse-noisettes
-de Nuremberg vivants, grotesquement accoutrés, et engloutis sous
-d'immenses feutres; faces bistres avec des yeux d'émail.
-
-Le reste de la longue table était désert, et la nappe, blanche et nue
-comme un linceul, se perdait dans l'ombre, au fond de la salle.
-
-Chacun de ces singuliers convives avait devant lui une tasse blanche
-et quelques vases de forme inusitée sur un petit plateau.
-
-Aucun d'eux ne disait mot.
-
-De temps en temps, et dans le plus profond silence, ils portaient à
-leurs lèvres la tasse blanche où fumait une liqueur noire qu'ils
-buvaient gravement.
-
-Je compris que ces spectres prenaient du café.
-
-Toute réflexion faite, et jugeant que le moment était venu de produire
-un effet quelconque, je poussai la porte entr'ouverte et j'entrai
-vaillamment dans la salle.
-
-Point; aucun effet.
-
-La grande femme, coiffée en héraut d'armes, tourne seule la tête, me
-regarde fixement, avec des yeux blancs, et se remet à boire son
-philtre.
-
-Du reste, pas une parole.
-
-Les autres fantômes ne me regardaient même pas.
-
-Un peu déconcerté, ma casquette à la main, je fais trois pas vers la
-table, et je dis, tout en craignant fort de manquer de respect à ce
-château d'Udolphe:
-
---Messieurs, n'est-ce pas ici une auberge?
-
-Ici le vieillard triplement coiffé produisit une espèce de grognement
-inarticulé qui tomba pesamment dans sa cravate. Les autres ne
-bougèrent pas.
-
-Je vous avoue qu'alors je perdis patience, et me voilà criant à
-tue-tête:--Holà! hé! l'aubergiste! le tavernier! de par tous les
-diables! l'hôtelier! le garçon! quelqu'un! _Kellner!_
-
-J'avais saisi au vol, dans mes allées et venues sur le Rhin, ce mot:
-_Kellner_, sans en savoir le sens, et je l'avais soigneusement serré
-dans un coin de ma mémoire avec une vague idée qu'il pourrait m'être
-bon.
-
-En effet, à ce cri magique: _Kellner!_ une porte s'ouvrit dans la partie
-ténébreuse de la caverne.
-
-_Sésame, ouvre-toi!_ n'aurait pas mieux réussi.
-
-Cette porte se referma après avoir donné passage à une apparition qui
-vint droit à moi:
-
-Une jeune fille, jolie, pâle, les yeux battus, vêtue de noir, portant
-sur la tête une coiffure étrange, qui avait l'air d'un énorme papillon
-noir posé à plat sur le front, les ailes ouvertes.
-
-Elle avait, en outre, une large pièce de soie noire roulée autour du
-cou, comme si ce gracieux spectre eût eu à cacher la ligne rouge et
-circulaire de Marie Stuart et de Marie-Antoinette.
-
---Kellner? me dit-elle.
-
-Je répondis avec intrépidité:--Kellner!
-
-Elle prit un flambeau et me fit signe de la suivre.
-
-Nous rentrâmes dans les chambres par où j'étais venu, et, au beau
-milieu de la première, sur un banc de bois, elle me montra avec un
-sourire un homme dormant du sommeil profond des justes, la tête sur un
-sac de nuit.
-
-Fort surpris de ce dernier prodige, je secouai l'homme; il s'éveilla;
-la jeune fille et lui échangèrent quelques paroles à voix basse, et
-deux minutes après nous nous retrouvions, mon sac de nuit et moi, fort
-confortablement installés dans une chambre excellente, à rideaux
-blancs comme neige.
-
-Or, j'étais à l'_hôtel de la Cour de Zæhringen_.
-
-Voici maintenant l'explication de ce conte d'Anne Radcliffe:
-
-A la douane de Kehl, le conducteur de la malle badoise m'ayant entendu
-parler latin (non sans barbarismes) avec un digne pasteur qui s'en
-retournait à Zurich, et espagnol avec un colonel Duarte, qui va par la
-Savoie rejoindre don Carlos, en avait conclu que je savais l'allemand,
-et ne s'était plus autrement inquiété de moi. A Freiburg, le kellner,
-c'est-à-dire le factotum de l'hôtel de Zæhringen, attendait la
-malle-poste à son arrivée, et le courrier, en débarquant, m'avait
-montré à lui à mon insu, en lui disant: _Voilà un voyageur pour vous_,
-puis lui avait remis mon sac de nuit pendant que je me démenais au
-milieu des Allemands. Le kellner, me croyant averti, avait pris les
-devants avec mon sac et était allé m'attendre à l'hôtel, où il dormait
-dans la salle basse. Vous devinez le reste.
-
-Il y a pourtant dans l'aventure un hasard d'une grande beauté: c'est
-qu'en sortant de la poste j'ai pris à droite, et non à gauche. Dieu
-est grand.
-
-Les spectres impassibles qui buvaient du café étaient tout bonnement
-les voyageurs de la diligence de Francfort à Genève, qui mettaient à
-profit l'heure de répit que la voiture leur accorde au point du jour;
-braves gens un peu affublés à l'allemande, qui me paraissaient
-étranges et auxquels je devais paraître absurde. La jeune fille,
-c'était une jolie servante de l'hôtel de Zæhringen. Le grand papillon
-noir, c'est la coiffure du pays. Coiffure gracieuse. De larges rubans
-de soie noire ajustés en cocarde sur le front, cousus à une calotte
-également noire, quelquefois brodée d'or à son sommet, derrière
-laquelle les cheveux tombent sur le dos en deux longues nattes. Les
-deux bouts de l'épaisse cravate noire, qui est aussi une mode locale,
-tombent également derrière le dos.
-
-Il était sept heures du soir, la veille, quand je quittais Strasbourg.
-La nuit tombait quand j'ai passé le Rhin, à Kehl, sur le pont de
-bateaux. En touchant l'autre rive, la malle s'est arrêtée, et les
-douaniers badois ont commencé leur travail. J'ai livré mes clefs et je
-suis allé regarder le Rhin au crépuscule. Cette contemplation m'a fait
-passer le temps de la douane et m'a épargné le déplaisir de voir ce
-que mon compagnon l'architecte m'a raconté ensuite d'une pauvre
-comédienne allant à Carlsruhe; assez jolie bohémienne, que les
-douaniers se sont divertis à tourmenter, lui faisant payer dix-sept
-sous pour une _tournure_ en calicot non ourlée, et lui tirant de sa
-valise tous ses clinquants et toutes ses perruques, à la grande
-confusion de la pauvre fille.
-
-Le munster de Freiburg, à la hauteur près, vaut le munster de
-Strasbourg. C'est, avec un dessin différent, la même élégance, la même
-hardiesse, la même verve, la même masse de pierre rouillée et sombre,
-piquée çà et là de trous lumineux de toute forme et de toute grandeur.
-L'architecte du nouveau clocher de fer à Rouen a eu, dit-on, le
-clocher de Freiburg en vue. Hélas!
-
-Il y a deux autres clochers à la cathédrale de Freiburg. Ceux-là sont
-romans, petits, bas, sévères, à pleins cintres et à dentelures
-byzantines, et posés, non comme d'ordinaire aux extrémités du
-transsept, mais dans les angles que fait l'intersection de la petite
-nef avec la grande nef. Le munster est également, en quelque sorte,
-indépendant de l'église, quoiqu'il y adhère. Il est bâti à l'entrée de
-la grande nef, sur un porche presque roman, plein de statues peintes
-et dorées, du plus grand intérêt. Sur la place de l'église, il y a
-une jolie fontaine du seizième siècle, et en avant du porche, trois
-colonnes du même temps, qui portent la statue de la Vierge entre les
-deux figures de saint Pierre et de saint Paul. Au pied de ces colonnes
-le pavé dessine un labyrinthe.
-
-A droite, l'ombre de l'église abrite, sur la même place, une maison du
-quinzième siècle, à toit immense en tuiles de couleur, à pignons en
-escaliers, flanquée de deux tourelles pointues, portée sur quatre
-arcades, percée de baies charmantes, chargée de blasons coloriés, avec
-balcon ouvragé au premier étage, et, entre les fenêtres-croisées de ce
-balcon, quatre statues peintes et dorées, qui sont Maximilien Ier,
-empereur; Philippe Ier, roi de Castille; Charles-Quint, empereur;
-Ferdinand Ier, empereur. Cet admirable édifice sert à je ne sais quel
-plat usage municipal et bourgeois, et on l'a badigeonné en rouge. De
-ce côté-ci du Rhin, on badigeonne en rouge. Ils arrangent leurs
-églises comme les sauvages de la mer du Sud arrangent leurs visages.
-
-Le munster, par bonheur, n'est pas badigeonné. L'église est enduite
-d'une couche de gris, ce qui est presque tolérable quand on songe
-qu'elle aurait pu être accommodée en couleur de betterave. Les
-vitraux, à peu près tous conservés, sont d'une merveilleuse beauté.
-Comme la flèche occupe sur la façade la place de la grande rosace, les
-bas-côtés aboutissent à deux moyennes rosaces inscrites dans des
-triangles de l'effet le plus mystérieux et le plus charmant. La
-chaire, gothique flamboyant, est superbe, la coiffe qu'on y a ajoutée
-est misérable. Ces sortes de chaires n'avaient pas de chef. Voilà ce
-que les marguilliers devraient savoir, avant de tripoter à leur
-fantaisie ces beaux édifices. Toute la partie basse de l'église est
-romane, ainsi que les deux portails latéraux, dont l'un, celui de
-droite, est masqué par un porche de la Renaissance. Rien de plus
-curieux, selon moi, que ces rencontres du style roman et du style de
-la Renaissance; l'archivolte byzantine, si austère, l'archivolte
-néo-romaine, si élégante, s'accostent et s'accouplent, et, comme elles
-sont toutes deux fantastiques, cette base commune les met en harmonie
-et fait qu'elles se touchent sans se heurter.
-
-Un cordon d'arcades romanes engagées ourle des deux côtés le bas de la
-grande nef. Chacun des chapiteaux voudrait être dessiné à part. Le
-style roman est plus riche en chapiteaux que le style gothique.
-
-Au pied de l'une de ces arcades gît un duc Bertholdus, mort en 1218,
-sans postérité, et enterré sous sa statue: _sub hâc statuâ_, dit
-l'épitaphe. _Hæc statua_ est un géant de pierre à long corsage, adossé
-au mur, debout sur le pavé, sculpté dans la manière sinistre du
-douzième siècle, qui regarde les passants d'un air formidable. Ce
-serait un effrayant commandeur. Je ne me soucierais pas de l'entendre
-monter un soir mon escalier.
-
-Cette grande nef, assombrie par les vitraux, est toute pavée de
-pierres tumulaires verdies de mousse; on use avec les talons les
-blasons ciselés et les faces sévères des chevaliers du Brisgaw, fiers
-gentilshommes qui jadis n'auraient pas enduré sur leurs visages la
-main d'un prince, et qui maintenant y souffrent le pied d'un bouvier.
-
-Avant d'entrer au choeur, il faut admirer deux portiques exquis de
-la Renaissance, situés, l'un à droite, l'autre à gauche, dans les bras
-de la croisée; puis, dans une chapelle grillée, au fond d'une petite
-caverne dorée, on entrevoit un affreux squelette vêtu de brocart d'or
-et de perles, qui est saint Alexandre, martyr; puis deux lugubres
-chapelles, également grillées et qui se regardent, vous arrêtent:
-l'une est pleine de statues, c'est la Cène, Jésus, tous les apôtres,
-le traître Judas; l'autre ne contient qu'une figure, c'est le Christ
-au tombeau; deux funèbres pages, dont l'une achève l'autre, le verso
-et le recto de ce merveilleux poëme qu'on appelle la Passion. Des
-soldats endormis sont sculptés sur le sarcophage du Christ.
-
-Le sacristain s'est réservé le choeur et les chapelles de l'abside.
-On entre, mais on paye. Du reste, on ne regrette pas son argent. Cette
-abside, comme celles de Flandre, est un musée, et un musée varié. Il y
-a de l'orfévrerie byzantine, il y a de la menuiserie flamboyante, il y
-a des étoffes de Venise, il y a des tapisseries de Perse, il y a des
-tableaux qui sont de Holbein, il y a de la serrurerie-bijou qui
-pourrait être de Biscornette. Les tombeaux des ducs de Zæhringen, qui
-sont dans le choeur, sont de très-belles lames noblement sculptées;
-les deux portes romanes des petits clochers, dont l'une à dentelures,
-sont fort curieuses; mais ce que j'ai admiré surtout, c'est, dans une
-chapelle du fond, un Christ byzantin, d'environ cinq pieds de haut,
-rapporté de Palestine par un évêque de Freiburg. Le Christ et la croix
-sont en cuivre doré rehaussé de pierres brillantes. Le Christ, façonné
-d'un style barbare, mais puissant, est vêtu d'une tunique richement
-ouvragée. Un gros rubis non taillé figure la plate du côté. La statue
-en pierre de l'évêque, adossée au mur voisin, le contemple avec
-adoration. L'évêque est debout; il a une fière figure barbue, la mitre
-en tête, la crosse au poing, la cuirasse sur le ventre, l'épée au
-côté, l'écu au coude, les bottes de fer aux jambes et le pied posé sur
-un lion. C'est très-beau.
-
-Je ne suis pas monté au clocher. Freiburg est dominé par une grande
-colline, presque montagne, plus haute que le clocher. J'ai mieux aimé
-monter sur la colline. J'ai d'ailleurs été payé de ma peine par un
-ravissant paysage. Au centre, à mes pieds, la noire église avec son
-aiguille de deux cent cinquante pieds de haut; tout autour les pignons
-taillés de la ville, les toits à girouettes, sur lesquels les tuiles
-de couleur dessinent des arabesques; çà et là, parmi les maisons,
-quelques vieilles tours carrées de l'ancienne enceinte; au delà de la
-ville une immense plaine de velours vert frangée de haies vives sur
-laquelle le soleil fait reluire les vitres des chaumières comme des
-sequins d'or; des arbres, des vignes, des routes qui s'enfuient; à
-gauche, une hauteur boisée dont la forme rappelle la corne du duc de
-Venise; pour horizon, quinze lieues de montagnes. Il avait plu toute
-la journée, mais quand j'ai été au haut de la colline, le ciel s'est
-éclairci, et une immense arche de nuages s'est arrondie au-dessus de
-la sombre flèche toute pénétrée des rayons du soleil.
-
-Au moment où j'allais redescendre j'ai aperçu un sentier qui
-s'enfonçait entre deux murailles de rochers à pic. J'ai suivi ce
-sentier, et au bout de quelques pas je me suis trouvé brusquement
-comme à la fenêtre sur une autre vallée toute différente de celle de
-Freiburg. On s'en croirait à cent lieues. C'est un vallon sombre,
-étroit, morose, avec quelques maisons à peine parmi les arbres,
-resserré de toutes parts entre de hautes collines. Un lourd plafond de
-nuées s'appuyait sur les croupes espacées des montagnes comme un toit
-sur des créneaux; et, par les intervalles des collines, comme par les
-lucarnes d'une tour énorme, je voyais le ciel bleu.
-
-A propos, à Freiburg j'ai mangé des truites du Haut-Rhin, qui sont
-d'excellents petits poissons,--et fort jolis, bleus, tachés de rouge.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
- LETTRE XXIII. Mayence 1
-
- LETTRE XXIV. Francfort-sur-le-Mein 19
-
- LETTRE XXV. Le Rhin 35
-
- LETTRE XXVI. Worms.--Mannheim 65
-
- LETTRE XXVII. Spire 94
-
- LETTRE XXVIII. Heidelberg 102
-
- LETTRE XXIX. Strasbourg 163
-
- LETTRE XXX. Strasbourg 175
-
- LETTRE XXXI. Freiburg en Brisgaw 184
-
-
- Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation,
- rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
-
-
-
-
- TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
- Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
- rue de Vaugirard, 9
-
-
-
-
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-
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-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-particular state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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