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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:13:46 -0700
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: June 2, 2012 [EBook #39901]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0043, 23 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+ Nº 43. Vol. II.--SAMEDI 23 DECEMBRE 1843
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+ pour l'étranger -- 10 -- 20 -- 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Casimir Delavigne. Notice biographique et littéraire. _Portrait de
+Casimir Delavigne_.--Courrier de Paris.--Théâtres. _Portrait de
+Marie-Joseph Chénier_. Théâtre-Français: _Une scène de Tibère_.
+Cirque-Olympique: _Dernière scène du Vengeur; la Mer calme et la Mer
+agitée_, caricatures. Théâtre-Italien: _Une scène de Il
+Fantasma_.--L'Horloge qui chante, nouvelle, par Albert Aubert. (Suite et
+fin).--Histoire de la Semaine. _Ouverture du cours de M. Raoul-Rochette;
+Portrait du duc de Nassau_.--Algérie. Arrivée de M. le duc d'Aumale à
+Constantine. _Une Gravure_.--Le Procédé Rouillet. _Six
+gravures_.--Publications Illustrées. Les faits mémorables de l'histoire
+de France. _Une Gravure_. Aventures de Tom Pouce. _Dix Gravures_. La
+Chine ouverte. _Deux Gravures_. Impressions de voyage de M. Boniface.
+_Dix Gravures_.--Annonces.--Modes. Bijouterie. _Cinq
+Gravures._--Caricature.--Rébus.
+
+
+
+[Illustration.]
+
+Casimir Delavigne
+
+NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE.
+
+ «Notre armée au cercueil eut mon premier hommage...
+ ... Poète et Français, j'aime à vanter la France;
+ Qu'elle accepte en tribut des périssables fleurs.
+ Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,
+ Je dépose à ses pieds ma joie et mes douleurs;
+ J'ai des chants pour toutes ses gloires,
+ Et des larmes pour ses douleurs. »
+
+Ainsi chantait, aux premiers jours de la Restauration, le jeune auteur
+des _Messéniennes_; ainsi, en ces heures de deuil national, le poète, à
+peine âgé de vingt-trois ans, prenait le pieux engagement de consacrer
+sa lyre à la patrie, que tant d'autres avaient reniée publiquement; à la
+France, que l'étranger occupait encore! Noble serment, que le poète ne
+trahit jamais! foi patriotique qui fut par lui religieusement gardée!
+Après avoir pleuré les malheurs de l'invasion, après avoir réchauffé de
+ses vers généreux l'amour de la patrie, qui semblait se mourir dans tous
+les coeurs; après avoir chanté les vieilles gloires nationales, c'est
+encore au nom de la France, au nom de la liberté, que M. Delavigne
+célèbre et _Parthénope_ révoltée contre L'Étranger, et l'héroïque
+soulèvement des Hellènes. Napoléon meurt sur son rocher, le poète chante
+Napoléon; lord Byron va chercher une tombe glorieuse à Missolonghi, le
+poète chante lord Byron. Plus tard paraîtront encore sept autres
+Messéniennes, et toujours reviendront ces mots sacrés de liberté et de
+patrie; toujours le porte s'inspirera des généreux sentiments, des
+nobles indignations qui avaient arraché de son coeur la première et la
+plus belle de ses hymnes, le Chant funèbre de Waterloo! Enfin, c'est à
+lui encore qu'appartiendra la gloire de fournir une autre Marseillaise
+aux vainqueurs de Juillet. Ainsi fut noblement remplie la tâche que le
+poète s'était imposée aux premiers jours de sa jeunesse, et auteur des
+_Messéniennes_ put dire avec un modeste orgueil:
+
+ « ..........Cette liberté
+ Qui séduit ma raison à sa mâle beauté,
+ Que ma muse poursuit de son ardent hommage,
+ Et dont mes fleurs d'un jour ont couronné l'image. »(1).
+
+[Note 1: Épître à M. de Lamartine.]
+
+Que d'autres, venus plus tard, aient donc par des strophes plus
+éclatantes, par des accents plus poétiques, enlevé à M. Delavigne le
+prix de la lyre, nul ne pourra se vanter d'avoir mieux fait battre les
+coeurs, nul ne pourra se parer d'une gloire plus pure, nul ne pourra
+dire mieux que lui: _Exegi monumentum!_ Et la France n'oubliera point
+ces chants qu'elle seule inspira; et, quand l'illustre poète vient de
+descendre dans la tombe, sa plus belle, sa plus glorieuse épitaphe
+demeure encore: «Ci-gît l'auteur des _Messéniennes!_»
+
+Oui, la France a perdu un noble coeur, une âme sincère, un esprit
+honnête et généreux. Sont-ce là aujourd'hui des pertes aisément
+réparables? et sommes-nous assez riches en pareilles vertus pour ne
+point regretter amèrement ceux qui les possédaient et qui viennent à
+mourir? Rendons au moins cette justice à notre pays, que la mort de M.
+Delavigne a été marquée par la douleur publique, et que si quelques-uns,
+de son vivant, furent sévères pour le poète, le regret universel atteste
+aujourd'hui l'estime sincère que tous avaient pour son beau talent et
+son noble caractère!
+
+Rappelons en quelques mots l'histoire de cette vie glorieuse, que
+prématurément la mort vient du trancher, en la maturité du talent et la
+force du génie.--Jean-François-Casimir Delavigne naquit au Havre, en
+avril 1795; son père, honorable négociant, avait acquis quelque fortune
+dans le commerce de la porcelaine. L'enfance du poète, comme celle de
+Boileau, n'offre rien de remarquable; le jeune Casimir, non plus
+qu'autrefois le jeune Nicolas, n'était rien moins qu'un _enfant
+sublime!_ et comme le père de Despréaux assurait d'avance que son fils
+Nicolas ne dirait jamais de mal de personne, ainsi le père de M.
+Delavigne disait un jour à l'auteur futur de _Louis XI_: «Toi, mon
+pauvre Casimir, tu continueras mon commerce de faïence.»--«Que
+deviennent donc tous ces génies de douze ans?» demandait Johnson; et
+d'Alembert ne félicitait-il pas Boileau d'avoir été le contraire de _ces
+petits prodiges_, qui souvent sont à peine des hommes ordinaires,
+esprits avortés, que la nature abandonne comme si elle ne se sentait pas
+la force de les achever.
+
+Cependant, le jeune Delavigne, éclipsé par ses frères, ne tarda pas à
+les surpasser à son tour. Élève brillant du Lycée Napoléon, il faisait
+sa rhétorique en 1811 lorsque naquit le roi de Rome; l'enthousiasme
+public échauffa sa verve poétique, et il composa un dithyrambe dont
+l'empereur se montra satisfait. Plusieurs autres essais poétiques
+signalèrent, dès le collège, la veine naissante du jeune Delavigne, et à
+dix-huit ans il avait déjà tenté l'épopée et la tragédie de rigueur. Ces
+ébauches ne se recommandaient guère que par une pureté de versification,
+assez, commune d'ailleurs dans l'école de Delille, alors
+florissante.--Des revers de fortune avaient frappé le père de M.
+Delavigne, et, au sortir du collège, le jeune poète se vit contraint
+d'accepter un emploi administratif.--1815 arrive: la France est vaincue,
+asservie; le coeur du poète se gonfle amèrement: «_facit indignatio
+versus!_» et les trois premières messéniennes rendent aussitôt le nom de
+Delavigne cher à tous les Français. En même temps sont écrites _les
+Vêpres siciliennes_, où semble vibrer encore la généreuse colère,
+l'indignation patriotique qui avaient déjà retenti dans les chants
+lyriques de l'auteur. Deux ans une lecture est sollicitée au
+Théâtre-Français, et enfin obtenue. Le comité reçoit la pièce, «à cette
+petite condition seulement, dit un biographe, que l'auteur n'exigerait
+jamais qu'elle fût jouée; une actrice, qui faisait partie du comité, la
+rejeta même sans condition, en déclarant qu'_il y aurait inconvenance à
+mettre le mot_ vêpres _sur une affiche de théâtre, et que, pour sa part,
+elle ne souffrirait jamais ce scandale_.»
+
+M. Delavigne rentre chez lui indigné, et, en trois mois, il écrit sa
+pièce des Comédiens, dont les malicieuses épigrammes devaient le venger
+un jour de messieurs les sociétaires.--A quelque temps de là, l'Odéon
+renaissait de ses cendres (1819), et Picard, le nouveau directeur de ce
+théâtre, demanda les _Vêpres siciliennes_ à l'auteur refusé. Le succès
+fut prodigieux, et le poète, redemandé à grands cris, se vit traîné de
+vive force sur la scène, où il fut salué par des applaudissements
+incroyables; la pièce eut trois cents représentations consécutives, dont
+les cent premières versèrent 400,000 fr. dans la caisse du
+théâtre.--L'année suivante _les Comédiens_ furent joués sur la même
+scène, et le succès du cette nouvelle pièce vengea suffisamment l'auteur
+des injustes dédains de la Comédie-Française. Déjà _le Paria_ était
+achevé, et au mois de décembre 1821, cette tragédie fut représentée à
+l'Odéon: le poète, pour écrire sa nouvelle pièce, avait consulté tous
+les livres qui traitaient de l'Orient; il avait longtemps étudié
+Bernardin de Saint-Pierre, Tavernier et Raynal. On reconnaît là
+l'écrivain sincère qui prit plus tard pour texte de son discours de
+réception à l'Académie: «_De l'influence de la conscience en
+littérature._» Et certainement, jusqu'à la fin de sa vie, M. Delavigne
+s'est montré fidèle à ce principe d'honnêteté littéraire, si méconnu de
+nos jours.
+
+«Cette tragédie du _Paria_, qui venait confirmer et couronner d'une
+manière brillante des succès déjà si nombreux, semblait devoir ouvrir à
+l'auteur les portes de l'Académie. Il se mit deux fois sur les rangs; la
+première fois on lui préféra M. l'évêque d'Hermopolis; la seconde fois,
+M. l'archevêque de Paris; ses amis l'engageaient à se présenter encore
+une fois il s'y refusa, «craignant, disait-il en riant, qu'on ne lui
+opposât le pape (2).»
+
+[Note 2: _Biographie de M. Casimir Delavigne_, par un HOMME DE BIEN,
+page 21.]
+
+A cette époque M. C. Delavigne, bibliothécaire à la Chancellerie, se vit
+frappé d'une brutale destitution par le ministère Villèle. La presse
+prit hautement le parti du poète, et le duc d'Orléans écrivit à M.
+Delavigne, pour lui proposer une place de bibliothécaire au
+Palais-Royal. La lettre se terminait par ces mots, également honorables
+pour le prince et pour le poète; «Le tonnerre est tombé sur votre
+maison; je vous offre un appartement dans la mienne.» M. Delavigne
+accepta cette place, si gracieusement offerte, et conçut des lors un
+sincère attachement pour son protecteur. Plus tard, à l'occasion du
+sacre de Charles X, la maison du roi offrit au poète une pension de
+l,200 livres, qu'il refusa.
+
+Cependant le Théâtre-Français, auquel M. Delavigne n'avait point tenu
+rancune, représentait avec un grand succès la comédie de _l'École des
+vieillards_ (1823); Talma, pour la première fois, avait consenti à jouer
+un rôle de comédie; il créa le rôle de Danville auprès de mademoiselle
+Mars, qui remplissait celui d'Hortense.--Le triomphe fut tes que
+l'Académie se vit bien forcée d'ouvrir ses portes au poète; il obtint
+vingt-neuf suffrages sur trente(1825). Son discours de réception,
+prononcé au mois de juillet de la même année, présente une sorte de
+profession de foi littéraire. L'auteur, déjà préoccupé par les
+nouveautés qui se faisaient jour, et songeant dès lors à fondre en un
+seul les deux systèmes poétiques, se déclare pour «_l'audace réglée par
+la raison;_» mots remarquables, qui doivent éclairer la critique dans
+l'appréciation qu'elle fera du théâtre et des odes de M. Delavigne. La
+tragédie de _Louis XI_ était commencée; les laborieuses recherches
+auxquelles l'auteur se livra pour composer cette nouvelle pièce
+altérèrent sa santé: il s'embarqua pour l'Italie à bord de _la Madone_,
+et à son retour (1827), il publia les sept nouvelles _Messéniennes_, qui
+n'eurent point le succès des premières.--L'année suivante, _la princesse
+Aurélie_ n'obtint au Théâtre-Français qu'un succès d'estime; la presse
+se montra généralement hostile à cette nouvelle comédie, qui ne demeure
+pas moins, comme _la Popularité_, un des meilleurs ouvrages de M.
+Delavigne.--Enfin, fauteur des _Vêpres siciliennes_, abandonnant la voie
+purement classique qu'il avait jusqu'alors suivie, sembla obéir au
+mouvement littéraire de l'époque en composant ces pièces mixtes, qui ne
+sont proprement ni des drames ni des tragédies. _Marino Faliero_, joué à
+la Porte-Saint-Martin en 1829; Louis XI, au Théâtre-Français en 1832;
+_les Enfants d'Édouard_, au même théâtre, l'année suivante, puis _Don
+Juan d'Autriche_ (1835); _une Famille sous Luther_ (même date); _La
+Popularité_ (1838) et _la Fille, du Cid_, marquèrent les différents pas
+que fit M. Delavigne dans cette nouvelle route dramatique. Le succès
+couronna presque toujours les tentatives du poète, et celles d'entre ces
+pièces qui ne restèrent point à la scène obtinrent du moins un succès de
+lecture incontestable.
+
+Nous aurons achevé cette biographie, monotone peut-être parce qu'elle
+n'offre qu'un enchaînement de triomphes, si nous ajoutons que M.
+Delavigne, depuis longtemps malade et presque condamné par les médecins,
+poursuivait sans relâche l'accomplissement de ses nouveaux projets
+littéraires. Le travail était devenu toute sa vie, et, sur son lit de
+mort, le poète travaillait encore, composant sans doute un nouveau
+chef-d'oeuvre, dont malheureusement rien ne nous restera; car M.
+Delavigne avait, dit-on, l'habitude de faire ses pièces tout entières en
+son cerveau avant d'en écrire le premier vers. Singulière puissance
+d'esprit, qui ne pouvait être ébranlée par les souffrances les plus
+aiguës! _Don Juan d'Autriche_, cette comédie si vive et si gaie, fut
+composée au plus fort d'une maladie nerveuse, qui inspirait à la famille
+du poète de mortelles inquiétudes.
+
+M. Casimir Delavigne est mort à Lyon, dans la nuit du 11 au 12 décembre;
+il se rendait à Montpellier, espérant trouver, sous le ciel du Midi, un
+adoucissement à ses continuelles souffrances. Sa femme et son fils ont
+reçu son dernier soupir.--Les restes mortels du grand poète ont été
+ramenés à Paris pour y recevoir les derniers honneurs.
+
+Et maintenant, puisque déjà la postérité est commencée pour M.
+Delavigne, nous sera-t-il permis de joindre à cet éloge funèbre quelques
+mots de critique littéraire, pour essayer de marquer précisément la
+place qu'a occupée l'auteur des _Messéniennes_ et de _Louis XI_ parmi
+les poètes contemporains, et de distinguer le rôle particulier qu'il fui
+appelé à remplir dans cette grande tourmente poétique, dans ce conflit
+violent des systèmes ennemis, dans cet antagonisme acharné de la vieille
+el de la _jeune_ poésie? Un homme seul, de nos jours, fut assez heureux
+ou assez grand pour demeurer tout à fait neutre entre les deux partis
+rivaux, et se voir honoré à la fois par les romantiques et par les
+classiques. Ce poète, c'est Béranger.
+
+M. Delavigne ambitionnait aussi cette neutralité glorieuse; mais, pour y
+arriver, il prit une mauvaise route: il se fit conciliateur. Or, Molière
+nous a appris que l'on ne gagne rien de bon à empêcher les gens de se
+battre. Les tentatives conciliatrices de M. Delavigne n'eurent donc
+d'autre effet que de lui rendre hostiles et l'un et l'autre camp.
+
+Un homme s'est rencontré en Allemagne assez fort, assez audacieux pour
+tailler cette synthèse littéraire et la réaliser en apparence.
+L'étonnant génie de Goethe, en des oeuvres immortelles, enferma la
+pensée poétique des anciens et celle des modernes, et, à force d'art, il
+parvint à se créer cette langue prodigieuse qui s'inspire à la fois de
+Sophocle et de Shakspere, du Virgile et de Dante. Mais, dans ce
+merveilleux travail, le poète s'effaça sous l'artiste. L'Allemagne
+elle-même appela tous ses chefs-d'oeuvre des _statues_, et condamna son
+plus beau génie par le surnom qu'elle lui donna de _grand païen_. Ce que
+Goethe n'avait pu faire, était-il réservé à Delavigne de l'accomplir?
+L'auteur de _Louis XI_ devait-il espérer cette gloire suprême, réservée
+sans doute aux poètes à venir, de fondre en une poésie souveraine les
+deux génies jusqu'alors opposés des classiques et des romantiques?--La
+première qualité qui fût nécessaire pour opérer une semblable liaison,
+c'était évidemment un don presque divin d'invention une double
+imagination de fond et de forme. Or,--ses admirateurs eux-mêmes en
+conviennent,--M. Delavigne ne fut pas moins qu'un inventeur. Au lieu
+d'imaginer de son propre chef, il se reposait volontiers de ce soin sur
+Shakspere ou Byron, et se contentait de «se tailler un pourpoint dans
+ces manteaux de rois.» Quant au style, l'auteur des _Messéniennes_ était
+essentiellement conservateur; ses propres paroles en font foi: «Plein de
+respect pour les maîtres qui ont illustré notre scène par tant de
+chefs-d'oeuvre, je regarde comme _un dépôt sacré_ cette langue belle et
+flexible qu'ils nous ont léguée.» (_Préface de Marino Faliero._)
+
+M. Delavigne avait été élevé et nourri dans le classicisme le plus pur,
+le plus absolu, je veux dire le classicisme impérial. Il avait grandi
+dans l'admiration _passionnée_ de Delille et de Ducis; et à les regarder
+de près les _Messéniennes_ ne sont-elles pas écrites dans la langue du
+_poème des Jardins_, comme les _Vêpres Siciliennes_ dans celle
+d'_Othello_ et du _Roi Lear?_ M. Delavigne, comme toute l'école
+_impériale_, fut d'abord et avant tout un homme d'esprit, un
+littérateur _bien élevé_, un versificateur _attique_, de ceux-là que
+chérissait du préférence le bonhomme Andrieux.--Que ces mots d'ailleurs
+n'aillent pas être pris, en mauvaise part. Pour peu que l'on soit
+familier avec l'esprit de notre littérature classique, ou accordera que
+l'inspiration du bon ton et de la convenance a régné presque uniquement
+dans les vers et la prose de nos deux grands siècles. De là cette fleur
+d'urbanité, ce parfum d'exquise politesse qui rendirent les lettres
+françaises chères à toutes les cours européennes. Tous nos écrivains
+classiques furent gens de bonne compagnie, et leur plus digne
+représentant, c'est le comte de Buffon, mettant, pour écrire, ses
+manchettes de dentelle.--Or, ce fut là le mérite singulier de M.
+Delavigne, de demeurer le fidèle et dernier représentant de la
+convenance polie et discrète, en ces temps d'anomalies souvent
+monstrueuses et de licences, pour la plupart, impertinences. Homme
+d'esprit à côté d'hommes passionnés, il conserva, dans son style comme
+dans ses créations, le respect constant de ces limites chaque jour
+violées. Peut-être pécha-t-il par défaut, mais non par excès; et, en
+somme, le monument qu'il a élevé garde une rare dignité, qui ne sera pas
+son moindre titre aux yeux de l'avenir.
+
+Cependant, on ne peut le nier, malgré cette éducation, cette seconde
+nature classique, qui désormais ne pouvait point se refaire, M.
+Delavigne, âme avidement ouverte à toutes les émotions du jour, à tous
+les sentiments généreux qui remuaient la France, ne demeura pas
+insensible à ce souffle poétique qui s'élevait tout à coup, et gonflait
+les voiles des jeunes poètes. Assis dans son esquif classique (Voyez
+l'épître à M. de Lamartine: «Sous nos deux pavillons nous voguons
+séparés.»), l'auteur dus _Messéniennes_ osa livrer, aussi lui, sa voile
+au vent inconnu; mais il ne se hasarda pas sur cette mer nouvelle assez
+loin pour perdre de vue les rivages accoutumés.
+
+Il semble que M. Delavigne, au lieu d'adopter par antipathie les
+nouveautés littéraires, les ait comme subies à son corps défendant. Il y
+a dans ses innovations une telle timidité, une telle réserve, que le
+poète paraît faire un sacrifice à la mode du temps, prenant la cocarde
+romantique, mais restant au fond du coeur fidèle à ses premières muses.
+Regardez Louis XI, les Enfants d'Édouard, Marino Faliero; l'enveloppe
+est à demi romantique, mais le fond demeure classique; le style
+s'enrichit de quelques couleurs nouvelles, mais il est toujours tissu
+sur la trame élégante et quelque peu lâche de Delille et de Ducis. M.
+Planche disait, trop sévèrement sans doute, mais avec quelque justice:
+«On prétend que M. Delavigne a travaillé à son _Louis XI_ quatorze ans.
+Je ne m'étonne pas que sa tragédie réfléchisse toutes les révolutions qui
+se sont accomplies au sein de la poésie dramatique, qu'il y ait dans son
+poème un peu de tout, une imitation de toutes les manières..... M.
+Delavigne n'est ni de ce siècle, ni du siècle passé, ni du siècle
+précédent. Je défie le plus habile de surprendre une parenté, si
+lointaine qu'elle soit, entre M. Delavigne et les choses ou ses hommes
+de ce temps-ci. _Les Enfants d'Édouard_ m'ont semblé une gageure
+d'emprunter à toutes les querelles, à tous les systèmes, ce qu'ils ont
+d'inoffensif et de superficiel.»
+
+Il faut bien, en effet, le reconnaître: n'ayant pas le don d'initiative,
+qui eût été nécessaire pour jouer ce grand rôle de médiateur entre les
+deux écoles, et subissant, par conscience peut-être, les innovations
+poétiques, M. Delavigne ne put atteindre le but sublime qu'il se
+proposait, c'est-à-dire de fonder, par la réunion et la fusion pacifique
+des principes ennemis, cette grande école littéraire qui semble être
+promise aux destinées futures de notre pays. Et il arriva, chose
+étrange, qu'au lieu de prendre les devants, l'auteur de _Louis XI_
+rétrogradait plutôt. Sa poésie mixte, son inspiration mêlée et confuse,
+pour ainsi dire, semblent en effet former comme une sorte de transition
+entre l'école impériale, qui se mourait, et l'école romantique, qui
+naissait pour lui succéder. Si donc M. Delavigne était apparu aux
+derniers jours du dix-huitième siècle, avant les _Natchez_ et _les
+Martyrs_, il eût tenu à cette époque une place éminence, joué un rôle
+salutaire, rempli une mission féconde. Mais, poète transitoire, alors
+que MM. Lamartine et Hugo avaient décidé déjà le grand mouvement
+poétique, il lui fut seulement réservé d'initier la masse, toujours
+retardataire, aux nouvelles idées qui triomphaient déjà dans les régions
+plus hautes. De là, sans limite, les grands succès populaires de M.
+Delavigne; et c'est en ce sens qu'il fait entendre ces dures paroles de
+M. Plauche: «L'esprit, l'imagination et le style de M. Delavigne sont à
+la taille du plus grand nombre.»
+
+Jusqu'ici nous n'avons apprécié que la valeur _relative_, pour ainsi
+dire de M. Delavigne; il nous fallait bien juger le poète au vis-à-vis
+de ses contemporains, puisqu'il avait prétendu lui-même servir de lien
+entre les partis apposés de son temps.--Si, maintenant, nous
+considérons absolument les oeuvres de M. Delavigne, non-n'aurons qu'à
+répéter les louanges légitimes que chacun a déjà donnés au talent
+ingénieux, à l'esprit élégant, au style toujours pur et choisi de
+l'auteur des _Messéniennes_. Mais nous vanterons surtout cette
+conscience poétique, cette honnêteté littéraire, qui ne se rencontrent
+plus de nos jours, et qui respirent dans toutes les oeuvres de M.
+Delavigne. Jamais il ne fit trafic de sa muse, jamais il ne trempa dans
+ces basses pratiques, familières à nos écrivains les plus en renom;
+jamais enfin le poète ne cessa d'être un honnête homme. Aussi son nom
+conservait-il auprès du public tout son premier crédit, et ses plus
+minces productions étaient accueillies avec l'estime respectueuse que
+l'on devait à l'auteur. M. Delavigne, d'ailleurs, trouva en sa probité
+littéraire la récompense qu'elle méritait; il fui presque le seul de nos
+auteurs fameux qui ne vit point décroître, avant l'âge, son talent et
+son génie; jusqu'au dernier moment, il se préserva de la limite des
+oeuvres indignes, et jamais peut-être ne s'est-il élevé plus haut, comme
+écrivain, que dans sa comédie de _la Popularité_, composée si longtemps
+après ses premiers chefs-d'oeuvre.
+
+Donnons donc un nouveau regret à cet homme éminent, si tôt enlevé aux
+lettres et à la patrie. Personne, hélas! parmi la génération nouvelle,
+ne se levant pour remplacer ceux qui s'éteignent, la mort de chaque
+grand poète doit sembler deux fois douloureuse, et par la perte d'un
+beau génie, et par le vide qu'elle laisse après elle, et qui ne sera
+point comblé.
+
+Les obsèques de M. Casimir Delavigne ont eu lieu mercredi, 21 décembre.
+Toutes les classes de la société avaient des représentants à cette
+triste solennité; ou évaluait à plus de six mille le nombre des
+assistants. Les notabilités littéraires, artistiques et politiques
+s'étaient particulièrement empressées de venir rendre ce dernier devoir
+à l'illustre poète.
+
+Le deuil était conduit par le fils du défunt, et par MM. Germain et
+Fortuné Delavigne.
+
+L'Académie Française, la commission des auteurs dramatiques et la
+Comédie-Française, assistaient en corps aux obsèques.--Le roi et le duc
+de Nemours avaient envoyé leurs voitures.
+
+Des discours ont été prononcés sur la tombe de M. Delavigne par MM.
+Montalivet, Victor Hugo, Frédéric Soulié, Tissot, ancien professeur de
+M. Delavigne, Samson et Léonard Chodsko: celui-ci parlait au nom de la
+nation polonaise.
+
+Une souscription va, dit-on, être ouverte pour élever un monument au
+grand porte que la France a perdu. Les théâtres, et d'abord la
+Comédie-Française, contribueraient par des représentations à cette
+oeuvre nationale.
+
+
+
+Courrier de Paris
+
+Ces derniers jours ont été attristés par plus d'une mort; je ne parle
+pas des morts vulgaires: celles-là suivent leurs cours habituel et
+s'accomplissent sans bruit. Je veux parler des morts qui emportent un
+homme d'esprit ou de talent, interrompent tout à coup celui-ci au milieu
+d'un bon mot, celui-là dans la méditation d'une oeuvre importante, et
+obtiennent dans le journal du lendemain les honneurs de l'article
+nécrologique. Ainsi nous avons à regretter Casimir Delavigne, mort
+illustre! Presqu'en même temps que le noble poète, un autre homme
+mourait, qui n'était qu'un homme intelligent, d'humeur originale et
+plaisante; mais il avait poussé si loin la singularité et la verve
+folle, qu'il était arrivé par là à une véritable célébrité, du moins
+dans le monde où il vivait et dans le cercle de ses nombreux
+amis.--Casimir Delavigne a droit à une place à part, à un hommage
+sérieux, complet, à l'abri de tout voisinage et tout mélange; cette
+place particulière, _l'Illustration_ l'a réservée au poète.--Quant à
+Wollis, l'autre mort, ce n'est pas un de ces fiers enfants de la Muse,
+un de ces bardes inspirés dont on n'approche qu'avec respect et qui
+demandent un sanctuaire; on peut donc placer ici Wollis sans façon, et
+lui faire un simple signe d'adieu. Certes, l'ombre de ce gros,
+intéressant et joyeux philosophe ne se fâchera point d'être ainsi
+traitée sans plus, de cérémonie; il n'est pas possible que Wollis soit
+plus exigeant sur le _décorum_ après sa mort que de son vivant: Wollis
+était certainement l'adversaire le plus déclaré de toute pompe et de
+toute étiquette.
+
+Tant qu'il a vécut, il fut avocat. Dieu seul aujourd'hui sait ce que
+Wollis est maintenait!! Mais le n'était pas un de ces avocats jaunes,
+roides, étiques, amaigris par les vieux rêves et le Digeste; il avait la
+panse ronde les joues dodues et fleuries, la lèvre pleine d'appétit,
+l'oeil au champagne. Comme, après tout, les dieux et les rois sont
+soumis à de rudes épreuves dans la succession des résolutions et des
+métamorphoses religieuses et politiques, on aurait pu croire, à voir
+notre Wollis, que c'était le dieu Bacchus ou le roi de Cocagne que la
+charte du paganisme ou l'établissement du système représentatif avaient
+obligé de se réfugier sous la toge, et de se faire inscrire au tableau
+des avocats près la Cour Royale de Paris.
+
+Il était de la philosophie épicurienne de feu Étienne Béquet, le
+prédécesseur de M. Jules Janin au _Journal des Débats_, et pratiquait la
+religion de maître Adam:
+
+ Aussitôt que la lumière
+ Vient redorer nos coteaux.
+ Je commence ma carrière
+ Par visiter mes tonneaux.
+
+Wollis plaidait souvent. On écoutait avec plaisir sa parole vive,
+spirituelle, fine... et fréquemment trempée de chambertin et d'aïl,
+_generosa plena Baccho_, suivant l'expression d'Horace. Comme orateur,
+Wollis se couronna de pampres encore plus que de lauriers.
+
+Tous ses confrères l'aimaient,--la tendresse est rare entre
+avocats,--ils l'aimaient pour sa rondeur, la facilité de ses moeurs, sa
+gaieté, ses saillies, pour les mots piquants et comiques qu'il semait à
+pleines mains avec une verve intarissable. Les graves présidents
+eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de tempérer leur rigidité d'un
+sourire, en voyant Wollis prendre place à la barre.--Wollis fut un des
+fondateurs de la _Gazette des Tribunaux_: il excellait dans le
+compte-rendu pathétique ou burlesque; le drame, la comédie, la parade
+judiciaires avaient en lui un historiographe pittoresque qu'on
+remplacera difficilement.
+
+Il a fini par une attaque d'apoplexie,--comme il devait finir.--La
+veille, il s'arrosait encore amplement et plaidait pour une pauvre femme
+dont il obtenait l'acquittement. C'était mourir à peu près comme il
+avait vécu, entre un verre et une Cour d'assises. Du reste, Wollis ne
+regrette pas la vie, on peut en être sur. Il était d'avance trop bien
+préparé à toutes les fortunes; et puis, le siècle commençait à lui
+sembler assez maussade.
+
+ Aimant la vie et les couplets,
+ Nos pères étaient gais et frais.
+ On change de coutume:
+ Nos jeunes gens au teint blafard
+ Sont joyeux comme un corbillard.
+ Amis, voilà, oui c'est bien là.
+ C'est cela qui m'enrhume!
+
+«Tous ces gens-là, sont insipides, disait-il deux jours avant sa fin; il
+est temps que j'aille un peu m'égayer chez les morts!»--O Wollis!
+peux-tu nous dire si en effet l'autre monde est plus gai que celui-ci?
+
+Paris n'est pas encore remis de la surprise mêlée d'effroi que lui a
+causée l'assassinat de la malheureuse veuve Senépart. Jamais
+l'Ambigu-Comique, dont le mari de cette pauvre vieille femme a été
+longtemps directeur, n'a offert, dans ses plus noirs mélodrames, un
+crime plus singulièrement horrible que ce crime commis en plein jour,
+avec une audace et un sang-froid épouvantables. Ou sait que l'assassin
+se nomme Ducros; il est âgé de vingt et un ans et appartient à une
+honorable famille de Toulouse. Ducros était venu perfectionner à Paris
+ses études de pharmacie, disent les journaux. Quel perfectionnement!
+Trois jours après son arrivée il étranglait madame veuve Senépart et la
+volait. Ducros a la voix douce, les manières douces, le regard doux. On
+peut dire,--qu'on me pardonne cet humble assemblage de mots,--qu'il
+assassinait son monde avec politesse. Au moment où il sortait
+d'étrangler sa victime, tandis qu'elle était palpitante et râlant
+encore, quelqu'un le vit, le chapeau à la main, s'inclinant sur le seuil
+de la porte, dans l'attitude d'un homme qui se défend contre un excès de
+prévenance: «Non, madame, disait-il, ne vous dérangez pas; rentrez chez
+vous, je vous en supplie; je ne souffrirai pas que vous me reconduisiez
+plus loin.» Il parlait ainsi pour donner le change et faire attester au
+besoin, si ou l'accusait, qu'à l'instant où il avait quitté la veuve
+Senépart, elle vivait encore, puisqu'elle voulait à toute force le
+reconduire jusque sur le palier.
+
+On a raconté comment, après le meurtre, il était allé chez M. Senépart
+fils, auquel il était particulièrement, recommandé par d'honorables
+habitants de Toulouse, et comment il se rendait chez une nièce de sa
+victime au moment où il fut reconnu et arrêté; mais voici un fait qui
+n'a pas été publié. Deux jours avant le crime, M. Senépart fils, voulant
+faire honneur à ces lettres de recommandations, invita Ducros à dîner.
+Ducros vint: on dîna bien et gaiement; l'homme qui devait bientôt
+étrangler la mère reçut de la main confiante du fils le vin et le pain
+de l'hospitalité. Le dîner fini, M. Senépart s'excusa, pour raison
+d'affaires, d'être obligé de sortir: «Eh bien, dit Ducros, je finirai la
+soirée avec madame.»--M. Senépart, récemment marié, n'habitait pas avec
+sa mère.--D'abord il fut sur le point de céder à la proposition de
+Ducros; puis, toute réflexion faite, il fit comprendre à son hôte qu'il
+ne serait pas convenable de sa part de rester toute une soirée seul avec
+une jeune femme qui le voyait et le recevait pour la première fois.
+Cette insinuation parut vivement contrarier Ducros. Il se retira
+cependant en disant: «J'irai au spectacle!» II alla en effet au théâtre
+des Variétés, où il se divertit beaucoup à voir Bourré et _Le Gamin de
+Paris_.
+
+La jeune dame Senépart raconte avec terreur ce dîner, et l'insistance
+que mit Ducros à vouloir rester près d'elle pendant l'absence de M.
+Senépart. L'horrible catastrophe qui suivit cette soirée, certaines
+marques d'impatience, certains regards rapides et inquiets, qui
+n'avaient alors aucun sens pour madame Senépart, et qu'elle explique
+aujourd'hui, peuvent faire soupçonner que Ducros aurait tenté ce soir-là
+contre la bru le crime qu'il accomplit le surlendemain sur la
+belle-mère.
+
+On annonce l'arrivée à Paris de l'ex-régent Espartero. L'ordre est
+arrivé de lui préparer un appartement à l'hôtel Meurice. Espartero
+s'ennuie à Londres; le spleen le gagne; ses médecins lui ont conseillé
+Paris. Il faut donc compter sur Espartero, et le mettre un nombre des
+curiosités de cet hiver. Mais qu'il s'y attende: quand on l'aura vu une
+fois manger un bifteck au Café de Paris prendre sa demi-tasse chez
+Torloni, et jouer sa partie de whist au Cercle des étrangers, tout sera
+dit, personne ne le regardera plus. Zurbano durerait un peu plus
+longtemps; mais Zurbano ne viendra pas; il s'est fait définitivement
+ermite, et habite, suivant les correspondances de Madrid, un petit
+village des environs de Valence, où il a ouvert un débit de cigarettes.
+_O vanitas vanitatum!_
+
+Quelque chose fait plus de bruit que la prochaine arrivée d'Espartero.
+Ce quelque chose vaut bien la peine en effet qu'on s'en occupe.--Ah! de
+grâce, dites-nous ce quelque chose?--M. Berryer va convoler en secondes
+noces. Si nous nous mariions, vous, moi ou mon voisin, l'affaire ne
+ferait pas le moindre bruit; à peine si le bedeau de la paroisse s'en
+douterait. Mais M. Berryer, diable! prenons garde; toutes les cloches de
+la vieille monarchie vont carillonner. M. Berryer était veuf depuis à
+peu près un an. Veuf, il épouse une veuve, madame de Sommariva. Feu M.
+de Sommariva était, comme ou sait, un grand amateur des beaux-arts; sa
+galerie de tableaux et de sculpture passait pour une des plus riches
+qu'un simple particulier eût jamais possédées. Elle a été vendue
+publiquement après sa mort. Quoi qu'il en soit, M. Berryer, en prenant
+possession de l'hôtel de Sommariva, y trouvera bien encore quelque
+statue de Démosthène ou de Cicéron pour lui tenir compagnie.
+
+Puisque nous voici à parler de statues, parlons de la statue qu'il est
+question d'élever à Rossini dans le foyer de l'Opéra. Nous ne sommes pas
+pour les statues qu'on dresse aux gens de leur vivant; c'est leur donner
+de l'encensoir dans le nez; cela fait mal. Ce n'est pas que nous
+contestions la gloire du Rossini ni son génie; si quelqu'un a droit à la
+statue lyrique, c'est lui assurément; il y a droit au même titre que
+Gluck et Mozart. Mais si nous rendons cet honneur à l'auteur de
+_Guillaume-Tell_ et du _Barbier_, gare! nous sommes perdus! Les statues
+vont nous écraser; chaque croque-note voudra avoir sa statue. Sous savez
+de quels effrayants amours-propres sont doués les petits hommes de ce
+temps-ci: il n'y en a pas un qui ne se croie l'égal d'un colosse.
+Allons! vite, sculpteur, taille-moi en marbre, coule-moi en bronze, je
+veux avoir ma statue! Rossini a bien la sienne! Et en effet, les voici
+déjà qui s'ameutent; depuis que le bruit est répandu qu'un comité
+d'artistes s'est formé pour aviser au moyen de mettre Rossini en statue,
+ils se récrient et réclament; le dernier numéro de la _Gazette musicale_
+leur sert d'interprète. Une statue à Rossini, fi donc! vous vous
+trompez! Il n'y a dans le monde que moi qui mérite une statue.
+«Oubliez-vous donc mes barcarolles, dit celui-ci; et mes nocturnes,
+ajoute cet autre; et mes chansonnettes, s'écrie l'un, et mes petites
+opéras-comiques,» fulmine l'autre. Si bien, au train dont vont les
+choses, que Rossini court risque de ne pas avoir sa statue; mais, en
+revanche, nous pourrions bien voir sur le piédestal M. de Flottow ou M.
+Pilati.
+
+Mademoiselle Plessis vient de se hasarder avec succès dans le rôle
+d'Elmire de _Tartufe_. Ce rôle était un de ceux que mademoiselle Mars
+aimait et qu'elle jouait souvent; ce n'est pas, qu'il soit brillant,
+mais il est correct, sage, modéré, d'un grand goût; il faut un art
+exquis pour y réussir et lui conserver sa décence spirituelle et son
+aimable honnêteté. Mademoiselle Mars y excellait; mademoiselle Plessis
+n'a pas été mademoiselle Mars, mais elle s'est mise en route pour y
+arriver. Quelle charmante Elmire, d'ailleurs! quels yeux! quelle
+jeunesse épanouie! et que monsieur Tartufe est bien là! en pleine
+tentation! On remarque cependant, non sans quelque regret, que
+mademoiselle Plessis, depuis quelque temps, tombe dans le sérieux.
+L'autre jour, elle était quakeresse dans l'_Eve_, de M. Gozlan; le
+lendemain, chanoinesse dans la _Tutrice_, de M. Scribe; et la voici la
+sage et prudente Elmire. C'est un bien grave office pour votre belle
+jeunesse, mademoiselle, et vous commencez de bonne heure à entrer en
+sagesse. Quel grand mal, si vous étiez, Célimène un peu plus longtemps;
+Elmire vient toujours assez tôt, et vraiment vous n'êtes pas faite pour
+être chanoinesse, et quakeresse encore moins! Dans vingt ans, suit, on
+vous le passerait!
+
+Nous avons quitté tout à l'heure Rossini un peu brusquement; voici une
+anecdote qui nous ramène à lui: il en est le héros. La scène se passe à
+Paris, pendant la dernière visite que l'illustre maestro a bien voulu
+faire à la moderne Babylone. Rossini vient de recevoir chez lui un de
+nos pianistes les plus excentriques et les plus échevelés; «Voulez-vous
+que je vous joue quelque chose de ma façon?» dit notre homme. Rossini de
+s'en défendre; il a divorcé avec la musique, et ne veut plus entendre
+une note. Mais le pianiste insiste; le pianiste est tenace de sa nature,
+le pianiste échevelé surtout; il s'installe donc, et fait courir ses
+doigts sur les touches sonores, çà et là, avec une fureur à tous crins.
+Après une demi-heure d'ouragan, il se lève pâle et inondé de sueur: «Eh
+bien! dit-il à Rossini, comment trouvez-vous cela?» Le maestro garde le
+silence; «Comment trouvez-vous cela? mio carissimo? répète le pianiste
+avec insistance et d'un air triomphant.--Je trouve, répond Rossini avec
+sa railleuse bonhomie, je trouve cela étonnant; vous êtes plus fort que
+Dieu: Dieu avait fait le monde, vous venez de faire le chaos!»
+
+Il est question de mettre un impôt sur les voitures de luxe et sur les
+chiens, à l'imitation de l'Angleterre; cela fera aboyer beaucoup de
+gens, les portières surtout et les vieilles filles.
+
+M. Alexandre Dumas continue son commerce; il vient de présenter au
+Théâtre-Français une nouvelle comédie cinq actes et en prose, _Une
+conspiration sous Louis XV_, le tout sans préjudice d'une autre comédie
+en cinq actes reçue au même théâtre, et d'un drame non moins en cinq
+actes, Lord Danbiki, que l'Odéon annonce pour la semaine prochaine. M.
+Dumas a des drames et des comédies plein ses poches; il ne tire pas son
+mouchoir ou sa tabatière sans en faire tomber deux ou trois à chaque
+fois: les passants marchent dessus.
+
+Le sultan a fait mander en France un professeur de langue française et
+de géographie. Un des élèves les plus distingués de l'École Normale
+vient de partir pour donner des leçons à. Sa Majesté turque. O ombres de
+Soliman et de Selim, qu'allez-vous dire? Avant un an peut-être votre
+héritier lira couramment Voltaire, le _Contrat social_ et les _Lettres
+persanes_. Par Mahomet! où allons-nous?
+
+
+
+Théâtres.
+
+_Tibère_, tragédie de MARIE-JOSEPH CHÉNIER (THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_le
+Vengeur_ (CIRQUE-OLYMPIQUE).
+
+Proscrit par la censure impériale, le _Tibère_ de Chénier était depuis
+vingt ans réfugié dans les oeuvres du poète. L'interdit enfin vient
+d'être levé, et _Tibère_ a pris possession de la scène. Toutes ces
+énergiques beautés que la tragédie recèle, beautés jusqu'ici réservées
+seulement à la curiosité du lecteur, le parterre vient de les
+reconnaître à la lueur de la rampe, et de les saluer de ses bravos. Le
+succès public a confirmé le succès de la lecture solitaire.
+
+[Illustration: Portrait de Marie-Joseph Chénier.]
+
+Comme le titre l'indique, le sujet de l'ouvrage de Chénier est la
+peinture du caractère de Tibère. Le poète prend le terrible et tortueux
+empereur au moment de la mort de Germanicus, son fils adoptif; toute
+cette héroïque et fatale histoire de Germanicus a été tracée, ou le
+sait, par la main de Tacite en traits impérissables. L'étude de Chénier
+n'est pas indigne de la vigoureuse peinture de l'historien. Tibère a
+empoisonné Germanicus par la main de Pison, ou du moins, suivant
+Chénier. Pison a connu les préparatifs du crime et ne l'a point empêché.
+Maintenant tout est dit: Germanicus est mort; il ne reste plus que la
+fière douleur d'Agrippine sa veuve, et le remords tardif de Pison. Tous
+deux viennent à Rome, et arrivent en même temps. Agrippine portant dans
+son sein les cendres de son époux, comme dit Tacite. Agrippine veut
+poursuivre Pison; de son côté, Pison est déterminé à se défendre; il
+compte d'ailleurs sur l'appui de Tibère, son secret complice.
+
+Telle est donc la position de Tibère: il faut qu'il feigne de pleurer
+Germanicus avec Agrippine, et de s'associer à sa vengeance, cependant
+qu'il ménage Pison, dont il craint les révélations et le désespoir. La
+tragédie s'engage sur cette situation à double race. C'est un jeu de
+bascule perpétuelle que joue Tibère; de l'exposition au dénoûment
+s'efforçant de pleurer Germanicus d'un oeil, si on peut se servir d'une
+expression si bourgeoise, en un sujet se terrible, et de l'autre; oeil
+désignant à Séjan Agrippine et Pison, qui le gênent tous deux, et dont
+il veut se défaire en même temps.
+
+[Illustration: Théâtre-Français.--Tibère, acte 11, scène II. Agrippine,
+accompagnée de ses enfant, accuse Pison dans le sénat en présence de
+Tibère.]
+
+Le mensonge, la ruse, l'hypocrisie, toute l'habileté tortueuse et
+souterraine de l'âme de Tibère est mise en oeuvre dans cette lutte
+difficile: tantôt il flatte la douleur d'Agrippine, tantôt il ménage
+Pison; une autre fois il cherche à corrompre, par la séduction du
+pouvoir, Cnéius, le fils de Pison, le jeune Cnéius, qui a conservé la
+vertu des vieux Romains dans ce temps de bassesses et de vices.
+
+Mais Tibère a beau faire, Agrippine et Pison finissent par lire dans la
+nuit de son âme: l'une y découvre la fausseté de sa pitié menteuse;
+l'autre, le secret de l'abandon que le tyran fait de lui et de la ruine
+qu'il lui prépare. Le ressentiment et le remords élèvent alors le
+coupable Pison jusqu'au courage d'une expiation publique: il déclarera
+son crime en plein sénat, à la face de Rome, et il nommera son complice,
+c'est-à-dire Tibère lui-même, voilà ce qu'il annonce au tyran, voilà ce
+qu'il promet à son fils Cnéius; mais Tibère a dit un mot à Séjan, et ce,
+mot suffit. Tandis que le sénat et Tibère, et Cnéius, et Agrippine sont
+en présence, attendant Pison, Séjan vient dire que Pison s'est donné une
+mort volontaire; une mort volontaire annoncée par Séjan! vous sentez ce
+que cela veut dire; on devine que Tibère a passé par là. Il ne reste à
+Cnéius que le poignard de son père, et il s'en sert pour échapper à la
+tyrannie:
+
+Il est temps du placer Tibère au rang des dieux.
+
+[Illustration: Cirque-Olympique.--Dernière scène du _Vengeur_: le navire
+disparaît sous les flots.]
+
+Cette tragédie est d'un ton constamment énergique et grave; la pensée a
+de la force, le style une concision et une fermeté peu commune. On a
+remarqué surtout quatre belles scènes: l'arrivée d'Agrippine, suivie de
+ses deux fils et présentant au sénat l'urne de Germanicus en demandant
+vengeance, l'entrevue de Tibère et de Pison, où Pison déclare qu'il est
+résolu à dévoiler le terrible secret qui les lie; l'aveu qu'il fait de
+son crime à son fils Cnéius, et enfin le dénoûment de la tragédie, où
+Cnéius, frappant Tibère d'anathème, se poignarde.
+
+Ligier s'est fait remarquer dans le rôle de Tibère par des études
+habiles et tout à fait dans le caractère du personnage; mademoiselle
+Araldi, malgré son inexpérience, Guyon, malgré ses cris, et Geoffroy
+méritent bien aussi quelques éloges.
+
+--Le nom de Marie-Joseph Chénier est sorti honoré et glorieux de
+l'épreuve.
+
+Tout le monde connaît le dévouement héroïque du _Vengeur_; c'est un des
+plus beaux, faits du nos annales maritimes. Le glorieux événement
+s'accomplit le 28 mai 1791. _Le Vengeur_, séparé de la flotte commandée
+par Villaret-Joyeuse, qui soutenait contre les Anglais un combat
+terrible; _le Vengeur_, environné de forces supérieures, désemparé,
+criblé de boulets, faisant eau de toutes parts, après avoir repoussé
+deux fois l'abordage; _le Vengeur_ refuse de se rendre; et quand l'heure
+est venue, quand les canons, arrivés à fleur d'eau, sont près de
+disparaître, _le Vengeur_ lance aux Anglais une dernière et terrible
+bordée; puis, tandis que l'équipage crie: _Vive la France! vive la
+République_, le vaisseau disparaît lentement dans les flots avec ses
+combattant héroïques.
+
+ Voyez ce drapeau tricolore
+ Qu'élève en périssant leur courage indompté,
+ Sous le flot qui les couvre entendez-vous encore
+ Ce cri: _Vive le Liberté!_
+
+Telle est la sublime action que le Cirque-Olympique vient de mettre en
+scène avec la conscience patriotique et l'étonnante vérité qui
+caractérisent les représentations de ce théâtre militaire.
+
+La mer vue par un clair de lune, la lutte acharnée et la disparition du
+_Vengeur_ sont deux tableaux d'une grande beauté. Cela émeut, cela donne
+le frisson, et l'imitation est si heureuse que, les nuages de poudre et
+les bordées de canon aidant, on pourrait croire qu'on a vraiment affaire
+à un Océan furieux.
+
+Il ne faudrait pas trop s'y fier cependant; cet Océan est un Océan pour
+rire, et puisque le jour de l'an approche, nous allons livrer à nos
+lecteurs, en guise d'étrennes, le secret de cette mer ou tranquille ou
+furieuse.
+
+Pour avoir une mer, au Cirque-Olympique, à l'Opéra ou ailleurs, vous
+prenez d'abord une vaste toile; sous cette toile vous jetez une douzaine
+de figurants mâles ou femelles, le sexe n'y fait rien, la mer n'y
+regarde, pas de si près. Cela fait, vous avez votre Océan au grand
+complet. Désirez-vous une mer orageuse? Le chef d'orchestre, se démène
+comme un diable et agite son archet en guise de trident; la musique
+aussitôt imite le mugissement des flots. A ce signal, nos figurants se
+mettent à l'oeuvre: l'un se lève, l'autre se baisse; la toile suit le
+mouvement onduleux, et figure ainsi, par cette oscillation de haut en
+bas, un roulis parfait et une tempête de première qualité.
+
+Êtes-vous las des orages? vous plaît-il de glisser tranquillement, sur
+une onde tranquille? Le chef d'orchestre s'incline, baisse la tête comme
+un Neptune vaincu, les violons jouent en _decrescendo_ et les flots
+obéissants se jettent à plat ventre...
+
+ Eh! vogue ma nacelle!
+ Doux zéphyr, sois-moi fidèle!
+ Nous toucherons au port!
+
+Le métier de flot est rude; aussi les traite-t-on en conséquence: dans
+les temps calmes, chaque flot recuit cinquante centimes par tête; si on
+leur demande, une tempête, ils obtiennent une haute paie d'un franc. Je
+ne parle pas des petites vagues qui sont des enfants de coulisses...
+Ceux là ont pour appointements des coups de pied où vous savez bien;
+dans la canicule, l'état de flot est particulièrement insupportable, ils
+sont en nage. Un jour, M. Franconi surprit, au milieu de la tempête,
+trois des plus gros flots qui buvaient une bouteille de bière. Il leur
+en fit un reproche: «Que voulez-vous, monsieur, lui répondit le premier
+flot, nous mourions de soif!»
+
+[Illustration: Le calme de la mer.]
+
+[Illustration: La mer agitée.]
+
+
+
+THÉÂTRE ITALIEN.
+
+_Il Fantasma (Le Fantôme)_, opéra en trois actes, musique de M.
+PERSIANI.
+
+[Illustration: _Il Fantasma._]
+
+Cet ouvrage est la traduction, on plutôt l'imitation d'un mélodrame de
+M. Mélesville qui eut jadis un grand succès à la Gaîté. Il était orné, à
+cette époque, de décorations fort belles, dont M. Daguerre, si je ne me
+trompe, était l'auteur Il eut pendant quelques mois, un grand
+retentissement; puis il quitta Paris, et fit son tour de France; puis il
+passa les monts. Une fois en Italie, il adopta, en mélodrame avisé qu'il
+était, le costume et les usages du pays; il se fit _libretto_ et les
+compositeurs lui firent fête; M. Carafa le revêtit à Milan, d'une belle
+partition pleine de charmants motifs et de nobles harmonies. Qu'était-il
+devenu depuis lors? Je l'ignore. Il s'était apparemment retiré du monde.
+M. Persiani l'a rencontré je ne sais où, et vient de le rhabiller à la
+dernière mode. M. Persiani et son fantôme, l'un portant l'autre, ont été
+bien accueillis par le public.
+
+Ce fantôme habite le château de Scylla. Le lecteur sait trop bien sa
+géographie et sa mythologie pour que je lui dise où est Scylla. Mais
+Scylla a subi d'étonnantes transformations avec les années. Après
+n'avoir été bien longtemps qu'un aride rocher, une affreuse caverne,
+hantée par ce monstre bruyant et vorace dont les anciens nous ont laissé
+de si épouvantables descriptions, Scylla est devenu un château
+magnifique, ceint de hautes murailles et de fossés profonds, et défendu
+par des donjons menaçants. A l'abri de ces remparts inexpugnables
+s'élèvent des bâtiments de la plus riche architecture, qui renferment
+des appartements splendides.
+
+C'est là que notre fantôme a élu domicile. Pendant le jour, personne ne
+l'aperçoit; pendant la nuit, il erre à pas lents à travers les longs
+corridors et les vastes cours du château, et sa promenade nocturne
+aboutit toujours au même point: à la porte de la chapelle. C'est là que
+le duc Ansaldo a été récemment assassiné. Les autres habitants du
+château ont conclu de là que le fantôme est l'ombre du défunt qui vient
+demander vengeance.
+
+De qui demande-t-il vengeance? quel est son assassin? Là est la
+difficulté.
+
+Le duc Ernest, frère du mort, prétend que c'est Adolphe; et Roger,
+l'écuyer du duc Ernest, assure qu'il en a la preuve, et qu'il est en
+mesure de l'alléger. Je ne puis nier que les apparences ne soient,
+jusqu'à un certain point, de leur côté. Adolphe aimait Herminie, la
+fille du due Ansaldo. Il l'a demandée en mariage; Ansaldo lui a répondu
+qu'il était un impertinent, et lui a intimé l'ordre de sortir
+immédiatement de sa présence; en langage vulgaire, il l'a mis à la
+porte. Est-il donc si invraisemblable qu'Adolphe se soit vengé de cet
+affront? Une circonstance grave dépose d'ailleurs contre lui: le duc,
+quand on l'a trouvé, avait le corps traversé par une grande épée, que
+tout le monde a reconnu pour celle du jeune chevalier. On l'a cherché:
+il avait disparu, D'une commune voix, il a été déclaré coupable, et l'on
+a mis sa tête à prix. Malheur à lui s'il reparaît! On a affiché, dans
+toute l'étendue du domaine de Scylla, cette inscription menaçante, qui
+fait d'ailleurs beaucoup d'honneur au talent poétique des huissiers de
+la Calabre.
+
+ L'empio Adolfo, uccisor del duca Ansaldo
+ Se in Calabria si cela,
+ Morte avra chi occultar osa il ribaldo,
+ Premio chi lo rivela.
+
+En attendant, le duc Ernest ne néglige rien pour faire tourner à son
+profit les malheurs de sa famille. Herminie ne peut plus décemment
+songer à épouser l'assassin de son père. Pourquoi n'épouserait-elle pas
+son cousin Hermann? Par ce mariage, le fief passerait de la branche
+aînée à la branche cadette, ce qui serait pour lui, Ernest, une grande
+consolation. Herminie, après quelques façons, s'y résigne. C'est une
+fille bien élevée, pleine de courage et de bons sentiments. Mais, ô
+fortune ennemie! comme elle se dispose à marcher à l'autel, Adolphe
+paraît tout à coup, et lui rappelle sa promesse, en jurant ses grands
+dieux qu'il n'est point coupable, et que, si l'on s'obstine à l'accuser,
+il est prêt à purger sa contumace. Ou le saisit, on l'enchaîne, et il
+paraît bientôt devant le tribunal.
+
+Ce tribunal est assez étrangement composé, et d'ailleurs il suit une
+procédure qui ne serait de mise dans aucun pays civilisé. C'est le duc
+qui accuse, et c'est le duc qui condamne. Il lui en coûte pourtant de
+prononcer la sentence de mort. Il s'arrête, il hésite, il prend sa tête
+à deux mains, et, comme ses assesseurs lui demandent s'il a la migraine,
+il leur répond naïvement: _Lasciatemi in preda al mio terror_.
+Là-dessus, tous ensemble prennent la parole à la fois, et chantent un
+bel _adagio_. Quand l'_adagio_ est fini, la terreur du duc se trouve
+dissipée, et il condamne Adolphe sans miséricorde. Voilà un beau
+procédé, et d'invention toute neuve! Ne devrait-il pas s'en servir de
+temps en temps à l'endroit de messieurs les jurés, qui, lorsqu'on leur
+présente un fils qui a coupé son père en dix-sept morceaux, déclarent
+qu'il y a des _circonstances atténuantes?_ Que ne leur fait-on chanter
+préalablement un _adagio_ pour calmer leurs appréhensions?
+
+Voilà Adolphe bien près de sa fin, et c'est dommage, car Adolphe est un
+beau jeune homme, fort élégamment tourné, porteur d'une magnifique
+chevelure noire, et doué d'une des plus charmantes voix de ténor que
+l'on puisse entendre... Rassurez-vous, lecteur pitoyable; n'ayez aucune
+crainte, sensible lectrice; le ciel veille sur l'innocence, et Adolphe
+est innocent.
+
+La nuit vient, et le fantôme recommence sa promenade habituelle. Le
+voyez-vous, enveloppé d'un vaste manteau, qui glisse à pas silencieux
+derrière ces sveltes colonnes? Il s'approche: le voilà devant vous; le
+reconnaissez-vous à présent? O surprise! ce n'est point un mort, mais un
+vivant! ce n'est point Ansaldo, c'est Ernest lui-même! Ernest est
+somnambule, et le mystère est pénétré. Il n'est pas seulement
+somnambule, il est somniloque. Il ouvre la bouche, et que dit-il? Il
+exprime éloquemment le remords qui le tourmente, et l'horreur que ses
+crimes lui inspirent. C'est lui qui a tué son frère, et il décrit toutes
+les circonstances de l'attentat. Or, il n'est pas seul: sa nièce, son
+fils, Rodolphe, et vingt autres témoins l'entourent et pèsent ses
+paroles. Que devient-il à son réveil? Il veut se poignarder, mais on
+retient son bras. «Arrête! les remords t'ont assez puni. Prions tous
+ensemble le Dieu tout-puissant; puisse-t-il te pardonner, et rendre la
+paix à ton âme!»
+
+Voilà ce qu'on lui chante en choeur, et le plus harmonieusement du
+monde. Après quoi chacun va se coucher, et les spectateurs en font
+autant.
+
+Si cette histoire n'est pas très-amusante; elle est du moins
+très-morale, et c'est beaucoup. Et puis, comptez-vous pour rien la
+musique de M. Persiani et le chant de madame Persiani?
+
+Il y a dans la partition des morceaux fort agréables:--une tarentelle,
+chantée en choeur par les paysans calabrais, qui a paru
+très-piquante;--un air à trois temps, où le compositeur a réuni comme à
+plaisir des difficultés de vocalisation qui eussent fait reculer tout
+autre cantatrice que madame Persiani;--un morceau d'ensemble dialogué,
+dont la forme a paru assez originale;--plusieurs duos qui renferment des
+phrases charmantes. On y trouve aussi quelques morceaux assez mal bâtis,
+je dois en convenir, et dont l'instrumentation pourrait être plus pleine
+et plus riche; on y trouve des cris, du bruit, et assez d'éclats de
+trombones et de coups de grosse caisse et de cymbales pour ébranler les
+tympan» le plus durs et les plus racornis. L'auteur enfin a voulu
+satisfaire tous les goûts, et il paraît avoir complètement réussi dans
+cette difficile entreprise. On l'a appelé deux fois sur la scène à la
+première représentation et deux fois encore à la seconde. Il s'est prêté
+le plus complaisamment du monde à cette fantaisie du parterre. Il a
+vaincu, il a triomphé... Je ne jouerai pas le rôle de ces soldats
+romains qui suivaient le char du triomphateur en parodiant ses exploits
+et en chansonnant sa gloire. J'applaudis de mes deux mains à son succès,
+et je m'associe à son bonheur.
+
+
+
+L'Horloge qui chante.
+
+NOUVELLE AMÉRICAINE.
+
+(Suite et fin.--Voir page 216.)
+
+Tout allait bien jusque-là; les deux amants se croyaient au comble de
+leurs voeux; mais le Ciel, qui se plaît à éprouver les bons coeurs, leur
+réservait un chagrin bien amer. Ce lendemain, si beau dans leur espoir,
+devait être le plus triste jour de leur vie.--On se rappelle que le
+méchant Samuel n'était point rentré le soir dans la maison paternelle;
+tout le jour il avait fait la débauche, et, à la tombée de la nuit, il
+était allé errer dans la campagne, pour dissiper son ivresse. Il marcha,
+ainsi à l'aventure, dans les ténèbres, jusqu'à ce que, ne pouvant plus
+se soutenir, il se laissa tomber sous le premier arbre venu, pour y
+cuver don vin--Le sort voulut que cet arbre lût précisément le peuplier
+des deux rossignols.--Peu à peu Samuel, engourdi sur la terre, sentit la
+fraîcheur de la unit dissiper les fumées de son ivresse. Déjà il
+commençait à reprendre sa raison, lorsqu'il entendit au-dessus de sa
+tête deux voix connues qui achevèrent de l'éveiller! c'était la voix de
+Daniel et celle de sa soeur. Samuel dressa l'oreille, surprit le secret
+des deux amants, entendit chanter l'horloge, et ne perdit pas un mot du
+plan qui avait été concerté pour le lendemain. Sa colère était au comble
+de voir sa soeur aimer ce _nez-bleu_, cet esclave, comme il l'appelait;
+mais la violence ne lui aurait servi de rien; il dissimula et conçut
+dans son coeur un noir projet, qui devait déjouer les heureuses
+espérances de Louise et de Daniel. Il rentra de bonne heure en compagnie
+d'un homme de mauvaise mine, et alla se renfermer avec lui dans sa
+chambre. Tous ses amis avaient cet air-là, et personne ne prit garde à
+sa nouvelle connaissance.
+
+Le soleil s'était levé radieux; Daniel en conçut un heureux présage; il
+donna, un dernier coup d'oeil à son horloge, en graissa les principaux
+ressorts, la monta avec soin, et la renferma précieusement dans son
+armoire; puis il descendit à la boutique. Son maître était déjà levé,
+debout sur le seuil de la porte, les deux mains dans ses goussets, il
+prenait le soleil du matin, et avait un air de bonne humeur qu'on ne lui
+avait pas vu depuis longtemps. Daniel se sentit tout heureux de cette
+bonne disposition du maître, et il lui demanda respectueusement des
+nouvelles de ses yeux.--Ce qui redoubla le contentement intérieur de
+l'horloger, en lui fournissant une occasion légitime de se plaindre; et,
+comme il était en train de causer, il se mit à s'attendrir sur la
+condition commune des horlogers, dont la vue finit toujours par
+s'affaiblir, à la suite de leurs travaux imperceptibles: «Ménage ta vue,
+nez bleu! ménage ta vue! Tu es bon ouvrier, tu pourras faire quelque
+chose, mais souviens-toi que les yeux ne sont pas de fer.» Le disant, le
+maître tenait familièrement l'apprenti par un des boutons de sa veste.
+Faveur inouïe! Louise remerciait Dieu d'avoir amolli le coeur de son
+père.
+
+Quand onze heures furent sonnées, le maître monta dans sa chambre, comme
+il étail accoutumé de faire tous les jours à la même heure. La plus
+grande joie du vieil horloger, depuis qu'il ne pouvait plus travailler,
+était de monter lui-même toutes les horloges de sa maison, et d'en
+régler le mouvement à une seconde près; il avait dans sa chambre à
+coucher une collection d'horloges de France, qu'il soignait
+particulièrement et chérissait plus que ses propres coucous. A
+l'entendre, lorsque ces horloges arrivèrent de France, elles étaient
+toutes détraquées, et il n'eût voulu les vendre en cet état qu'aux
+ennemis de l'Union; mais, depuis qu'il les surveillait, leur mouvement
+était devenu régulier et constant, à faire envie au soleil. «Or,
+disait-il, quel est le véritable artiste, de celui qui construit
+sottement une machine, ou de celui qui règle les fonctions de cette
+machine et en corrige les rouages indisciplinés?» Tous les jours donc il
+passait une heure entière à voir marcher d'un pas harmonieux et cadencé
+ces nombreuses horloges: et, quand elles sonnaient l'heure toutes à la
+fois, il les comparait à un régiment de soldats qui portent arme tous du
+même coup, et connue un seul homme. Il ne manquait jamais l'heure de
+midi, qui lui faisait savourer douze fois son triomphe.
+
+Dès qu'il fut monté, Daniel, plein de confiance, alla en toute hâte
+chercher son horloge; il eut quelque peine à ouvrir l'armoire où il
+l'avait renfermée; la clef tournait difficilement dans la serrure; mais
+il n'avait pas le temps d'y prendre garde. Il saisit sa précieuse
+machine et descendit les escaliers quatre à quatre. Arrivé devant la
+porte du maître, il leva le loquet sans hésitation et entra.--Onze
+heures et demie allaient sonner aux horloges françaises. Saunders, qui
+tendait déjà l'oreille, fit signe brusquement à l'apprenti de s'arrêter
+et de se tenir coi. Daniel demeura sur le seuil; les horloges sonnèrent
+la demie ensemble et d'un seul son. Un sourire superbe éclairait la
+physionomie du vieux Saunders. Tout à coup, plus de trois secondes après
+les autres, se fit honteusement entendre une demi-heure retardataire.
+L'horloger pâlit, et tout furieux; «C'est le Turc! s'écriait-il; encore
+le Turc, toujours le Turc! L'imbécile! le butor! je le reconnais bien,»
+et il montrait le poing à une belle horloge de jaspe, surmontée d'un
+magnifique Turc en or. La colère de Saunders était effroyable, et se
+répandait en injures. «Dire que je le réarrange tous les jours, ce
+gredin de Turc! oui, tous les jours, ce chien d'infidèle! Quel est donc
+l'âne de Français qui a pu fabriquer une aussi ignoble patraque?... Ils
+appellent cela de l'horlogerie, de l'autre côté de l'eau!... Va,
+bélître, je te vendrai au rabais, si tu commues... toujours en
+retard!» Et se tournant vers Daniel, qui l'écoutait la bouche béante:
+«Que me veux-tu, imbécile? que tiens-tu là sottement entre tes mains?»
+Daniel trembla il de tout son corps, comme s'il eut été lui-même le
+coupable Turc pris en flagrant retard; et il eut bien voulu se sauver,
+voyant le beau temps et la bonne humeur du matin ainsi tournés en orage
+et en fureur; mais il n'était plus temps de songer à la retraite.
+«Voyons, parleras-tu, benêt?» s'écria le patron d'une voix de tonnerre.
+Daniel jugea que l'heure des résolutions extrêmes était arrivée; et,
+appelant Dieu à son aide, il dit d'une voix à peu près assurée: «Maître,
+j'ai à vous parler de choses graves! Saunders ouvrit de grands yeux, et
+regarda Daniel de la tête aux pieds. «Je suis bon ouvrier, reprit
+Daniel, sans se déconcerter de ce terrible regard; c'est vous qui me
+l'avez dit ce matin; et me voici en âge de m'établir.--Tu n'as pas le
+sou, interrompit le maître.--C'est vrai; mais je sait travailler, et je
+travaillerai.--Eh bien! va-t'en aux diables! établis-toi où tu voudras,
+le monde est grand; mais je te préviens que je ne t'avancerai pas un
+demi-schelling.--Maître, je n'ai point envie de vous quitter.--Ouais!
+que veux-tu dire?--Maître... j'aime votre, fille, et votre fille
+m'aime.» Saunders pâle de colère, saisit une chaise; mais déjà Daniel,
+déposant son horloge sur la table, avait saisi le bras du vieillard
+d'une façon énergique, qui ne souffrait point la résistance,
+«Écoutez-moi, M. Saunders; vous êtes le maître, et moi l'ouvrier; mais
+je suis un honnête homme, et vous n'avez pas le droit de me maltraiter.
+Je ne viens point, comme un vagabond sans sou ni maille, vont demander
+la main de votre fille; j'apporte ma dot: la voici; et il montrait son
+horloge.--Ce coucou? dit ironiquement l'horloger.--Ce n'est point un
+coucou, mais un rossignol, une horloge qui chante, et mieux encore que
+celle de l'étranger que vous appeliez un sorcier. Midi va sonner, vous
+entendrez, ma musique; après cela, vous déciderez.» Daniel lâcha le bras
+de son patron, et vint tout pâle s'asseoir auprès de son horloge.
+Saunders croyait rêver.
+
+Cependant, Samuel Saunders descendait à la boutique, et reconduisait
+jusqu'à la porte son vilain compagnon; une mauvaise joie était peinte
+sur sa figure, et son rire saccadé n'annonçait rien de bon. Louise se
+trouvait seule alors dans la boutique, et baissait les yeux pour ne
+point rencontrer les regards méchants de son frère. Samuel ricana
+quelque temps, debout devant elle, puis il la prit rudement par la main:
+«Viens là-haut, lui dit-il; midi va sonner;» et il la traîna de force
+jusqu'à la chambre de leur père.
+
+A la vue de Samuel qui riait, et de la pauvre Louise toute tremblante,
+Daniel sentit un froid mortel pénétrer dans son coeur, «Ah! te voilà,
+bonne fille!» s'écria le vieux Saunders d'un air menaçant. Daniel se mit
+entre Louise et son père, et sa figure était si déterminée que le
+vieillard recula. Samuel s'était assis dans un coin de la chambre, riait
+méchamment dans sa barbe rousse, et sifflotait suivant sa coutume.
+
+«Midi!» s'écria Daniel. Les horloges de France frappèrent leur premier
+coup. «Elle est en retard ta machine,» dit froidement le vieil horloger.
+Il n'avait pas fini ces mots, qu'un bruit rauque se fit entendre, comme
+si l'on eut tourné une vieille crécelle, ou fait crier une corde sur une
+poulie rouillée. Le pauvre Daniel poussa un cri d'angoisse, et Louise
+vint tomber sur une chaise, à demi morte. Samuel éclatait de rire; le
+vieux Saunders s'élança sur l'horloge de Daniel, la jeta à terre, la
+brisa en mille pièces d'un coup de pied, et poussa rudement Daniel par
+les épaules, en le chargeant d'injures grossières. Le pauvre garçon
+était tellement stupéfait, qu'il se trouva dans la rue sans savoir
+comment. Samuel se frottait les mains pendant cette belle exécution; il
+donna aussi, lui, un coup de pied dans les débris de la machine, il
+sortit.
+
+Louise se trouva seule alors dans la chambre de son père; et telle était
+la douleur qui l'oppressait, qu'elle ne pouvait pleurer; enfin, elle
+s'agenouilla sur le carreau, et se mit pieusement en devoir de
+recueillir les morceaux de l'horloge brisée. La première, pièce qui
+tomba sous sa main fut une petite roue d'argent, que Daniel avait mis
+deux grandes nuits à faire, et qui devait faire mouvoir les principales
+cordes du clavier de l'horloge.--Toutes les dents de cette roue avaient
+été coupées: et la trace de la méchanceté était si visible, qu'on ne
+pouvait conserver aucun doute sur la mutilation de l'horloge. Le premier
+mouvement de Louise fut pour courir montrer à son père cette pièce
+accusatrice, et dénoncer le coupable. Mais le coupable était
+certainement Samuel son méchant rire seul le prouvait, et Louise
+connaissait son père pour juste autant que sévère. Pour une action si
+noire, il eût maudit son mauvais fils, il l'eût chassé, frappé peut-être
+de sa main; et Samuel, dans sa fureur, aurait-il respecté l'auteur de
+ses jours? Non! ce n'étaient point là les auspices sous lesquels Louise
+devait s'unir à celui qu'elle aimait.
+
+Louise enveloppa soigneusement la roue mutilée et la fit tenir au pauvre
+Daniel, avec ces simples mots: «Mon frère est le coupable! Je n'ai rien
+dit à mon père. Adieu! je ne vous oublierai pas.» Le lendemain, les
+pluies arrivèrent et les deux rossignols du peuplier s'envolèrent.
+Samuel fit entrer chez son père, à la place de Daniel, le vilain homme
+qu'il avait amené déjà, il était un ivrogne et un brutal de son espèce,
+ancien ouvrier horloger, chassé pour vol de chez son premier maître; il
+avait fait la connaissance de Samuel à la taverne, et le jeune Saunders
+le paya pour venir détruire l'horloge de Daniel. Une mauvaise action
+était une bonne aubaine pour ce méchant homme, et il avait mis toute son
+adresse à couper les dents de la petite roue d'argent sans déranger les
+rouages ordinaires, afin que la confusion du pauvre apprenti fût plus
+complète. Samuel présenta son nouvel ami à Louise, en lui disant que
+c'était là le beau-frère de son choix et celui qu'il souhaitait.
+
+Cependant Daniel l'exilé s'était retiré Louisville. Il avait, en
+pleurant, conté sou infortune au bon M. Clarke, qui mit tout en oeuvre
+pour le consoler, et lui trouva un emploi honorable. Daniel sécha ses
+larmes, mais son coeur était toujours malade; il refit peu à peu, de ses
+nouvelles économies, son horloge à musique, et, comme il était guidé par
+les avis de l'organiste, il réussit bien mieux encore que la première
+fois; l'ancienne machine n'était qu'un chardonneret auprès de la
+nouvelle. Daniel n'avait d'autre bonheur que d'entendre la chanson de
+son horloge, qui le faisait toujours fondre en larmes; tous ses loisirs,
+tout son argent, étaient employés par lui à embellir ce monument de son
+amour et de ses regrets. Ainsi, il voulut que le cadran fût surmonté
+d'une branche d'argent sur laquelle était perché un rossignol d'or, le
+bec ouvert, la gorge gonflée et les ailes frémissantes.
+
+Toute une année se passa de la sorte. «Elle m'oublie!» se disait Daniel.
+Un jour enfin il reçut une lettre portant le timbre de Cleveland. Il n'y
+avait que deux lignes dans cette lettre:
+
+«Mon père a perdu la vue à la suite d'une longue maladie. Mon frère et
+le nouvel apprenti se sont enfuis avec tout l'argent de la maison.
+Revenez. «LOUISE».
+
+Daniel prit aussitôt congé de ses bons amis de Louisville, et partit,
+emportant dans son sac sa nouvelle horloge. Lorsqu'il fut à l'entrée de
+Cleveland, une femme, qui était assise sur un banc de pierre et avait la
+tête enveloppée dans une mante brune, s'approcha de lui: «Je suis venue
+au-devant de vous, lui dit-elle; je savais que vous arriveriez
+aujourd'hui.» Louise était bien changée; ses joues avaient été creusées
+par les larmes, et son regard était si triste, que Daniel sentit son
+coeur prêt à se fendre. «Ecoutez, dit Louise d'une voix brève, en
+prenant le bras de Daniel, vous rentrez à la maison sous le nom de
+Patrick; vous venez, de New-York, souvenez-vous-en. Ne parlez pas ou
+changez votre voix; mon père ne doit pas vous reconnaître.» Puis, après
+un moment de silence, elle ajouta: «Vous n'aurez pas grand peine à vous
+taire; notre maison est silencieuse comme la tombe; mon père passe des
+semaines entières sans ouvrir la bouche.» Ils arrivèrent à la maison;
+Louise présenta le nouvel apprenti, «envoyé, disait-elle, par un de
+leurs amis de New-York.--C'est bien,» répondit le vieil aveugle. Daniel
+ne souffla pas un mot et se mit à travailler.
+
+La pauvre maison ressemblait à la demeure d'un mort; les outils étaient
+déjà rouilles et toutes les horloges arrêtées. Depuis que Saunders avait
+perdu la vue, il avait défendu à sa fille de remonter les pendules, que
+personne ne réglait plus, et qui passaient toute la journée à sonner
+l'une après l'autre. Privé de ses horloges, le vieillard n'avait plus
+deux mois à vivre.
+
+Daniel, au bout de quelques jours, eut remis tout en ordre; il visita
+les horloges de France l'une après l'autre, répara leur sonnerie sans
+que l'aveugle s'en doutât, et les tint toutes prêtes à marcher au
+premier jour. Louise le secondait de son mieux, mais elle était toujours
+triste, et Daniel n'osait lui parler de sa nouvelle machine, de peur de
+réveiller en elle de douloureux souvenirs. Enfin, un jour, le vieillard
+étant sorti de sa chambre, où étaient les pendules de France, Daniel se
+hâta de les remonter, pour qu'elles pussent sonner midi, dont l'heure
+approchait; puis il courut chercher son horloge et la plaça sur la
+cheminée, où elle brillait de tout son éclat, avec sa branche d'argent
+et son rossignol d'or.
+
+Le vieillard rentra appuyé sur l'épaule de sa fille. Toutes les horloges
+frappèrent à l'unisson le premier coup de midi, puis le second, puis le
+troisième. Le vieillard poussa un grand cri. Les douze coups sonnèrent
+ensemble. «Toutes! s'écria l'aveugle; toutes!... jusqu'à ce gredin de
+Turc!...» Il était prêt à s'évanouir de joie.
+
+Mais voici que l'horloge à musique mise au retard de quelques secondes
+par Daniel, se prend à chanter comme une perdue: Tioû, tioû, tioû, zo,
+zo, zo, etc. Ce fut au tour de Louise de pousser un cri. «Qu'est-ce
+cela? dit Saunders émerveillé.--C'est l'horloge du rossignol, répondit
+Daniel sans contrefaire sa voix.--Daniel!» s'écria le vieillard. Daniel
+était à ses genoux, et Louise avec lui. Le pauvre aveugle les embrassait
+tous les deux à les étouffer, et pleurait sur leur tête...
+
+«Mais comment avais-tu donc fait ton compte pour manquer ta première
+horloge?» demanda le vieillard. Louise mit son doigt sur sa bouche en
+regardant Daniel. «Bah! répondit gaiement celui-ci; j'avais oublié de
+mettre des dents à ma roue principale... Rien que cela, s'il vous plaît!
+Si je vous avais consulté, maître, je n'aurais pas commis cette bévue.
+--Tais-toi donc, flatteur! dit en soupirant le vieil horloger, tu es
+plus habile que ton maître! Je n'avais jamais pu mater ce gredin de
+Turc!»
+
+ALBERT AUBERT
+
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+La France, cette fois, n'a rien à envier aux pays étrangers, partout le
+même calme plat, la même absence d'événements; et les journaux du dehors
+ne nous ont apporté sur la Grèce, l'Amérique, l'Angleterre et l'Irlande,
+que des nouvelles insignifiantes et la paraphrase des faits que nous
+avons déjà enregistrés.
+
+Chez nous, ou s'est à peine occupé du passage du porte-feuille de M.
+Teste aux mains de M. Dumon. Ce changement n'a ému que les compagnies
+qui s'organisent pour obtenir des concessions de chemins de fer; mais à
+la Chambre, dans les causeries qui, en attendant l'ouverture, se
+tiennent à la Bibliothèque, on n'y a vu aucune modification probable
+dans l'esprit du cabinet, et ce changement a été envisagé comme la
+substitution pure et simple d'un orateur un peu froid, mais élégant,
+clair et abondant, à un avocat qui n'avait pas l'oreille de la Chambre,
+et pour lequel la tribune et le scrutin avaient souvent des rigueurs. M.
+Teste pourra être mieux placé à la Cour de cassation, où il entre comme
+président de chambre. Nommé en même temps à la Chambre des Pairs, il
+trouvera au Luxembourg une tribune qui voit rarement des flots agités
+couvrir de leur bruit la voix qui cherche à s'y faire entendre. C'est
+une double retraite. La dernière a suffi seule à l'ambition timide de M.
+Hippolyte Passy. Une reine d'Espagne, la seconde femme de Philippe V,
+voulut, à son arrivée dans la Péninsule, se défaire de la princesse des
+Ursins qui remplissait, à la cour de Madrid, les fonctions de
+_camerera-mayor_. Au moment même où, pour la première lois, la princesse
+se présentait devant elle; au moment où elle ouvrait la bouche pour
+saluer et complimenter la reine, Elisabeth Farnèse l'accueillit par ces
+foudroyantes paroles: «Vous m'avez manqué de respect!» Vainement la
+princesse voulut-elle se justifier: la reine la chassa de sa présence,
+et donna l'ordre de la conduire immédiatement hors du royaume. C'était
+au mois de décembre et parmi froid rigoureux. Madame des Ursins, en habit
+de cour, sans femmes, sans suite, sans vêtements, sans provisions, fut
+jetée dans un carrosse escorté de gardes, et conduite ainsi, sans repos,
+jusqu'à la frontière. Voilà ce qu'on lit dans Saint-Simon et dans
+Ducros, et ce qui prouve qu'il n'y a de nouveau en Espagne comme
+ailleurs que ce qui a vieilli--Quoi qu'il en soit, les interminables
+débats de la Chambre des Députés se continuent, et les orateurs des deux
+partis font des discours qui enjambent suivent d'une séance sur l'autre.
+La commission chargée de faire un rapport sur la proposition de mise en
+accusation du ministre destitué, est composée, en grande majorité, de
+députés favorables à celui-ci. Le parti contraire en est aux démentis et
+aux provocations de duel entre les siens. L'ancien ministre Serrano, qui
+avait d'abord abandonné M. Olozaga, vient d'accuser, en présence, de la
+Chambre, M. Gonzalès Bravo de mensonge. Les chefs du parti qui se dit
+modéré se sont mis en mouvement pour empêcher cette scène d'avoir des
+suites sanglantes et pour étouffer l'affaire.--Les cortès ont expédié à
+Paris MM. Dohozo et Ros de Olano, pour prier la reine Christine de
+rentrer à Madrid, et pour lui rendre la tutelle de la princesse Louise
+Ferdinande, sa seconde fille, dont elle a été dépouillée en 1811. C'est
+une double réparation que son parti triomphant offre à l'ex-régente.--Il
+en est une qui a été résolue également, et qui ne peut manquer de
+produire beaucoup d'effet en Catalogne. Le trop célèbre baron de Meer,
+que ses actes de cruauté avaient fait regarder comme mis au ban de tous
+les partis, vient d'être nommé de nouveau capitaine-général de la
+Catalogne. Il est peu probable que cette nouvelle détermine Ametter à
+rendre à discrétion la forteresse de Figuières, devant laquelle la lutte
+est plus acharnée que jamais, Prim lui-même trouvera le choix au moins
+singulier; quant à la population de Barcelone, il n'est pas de nature à
+la rallier par l'affection quand elle vient d'être soumise par les
+armes.
+
+Le Parlement anglais s'assemblera le 1er février prochain pour
+l'expédition des affaires. Le ministère pourra entrevoir à cette époque
+la tournure que devra prendre définitivement le procès d'O'Connel et de
+ses coaccusés, qui commencera toujours le 1er janvier et durera un fort
+longtemps.--M. le duc de Lévis, attaché à la personne de M. le duc de
+Bordeaux, a écrit de Londres, à la _Gazette de France_, pour démentir le
+bruit mis par elle en circulation, que le cabinet de Saint-James avait
+fait signifier au prince voyageur une invitation de départ.
+
+Des nouvelles de Mossoul, transmises par des lettres de Constantinople,
+du 22 novembre, annoncent un nouveau massacre des Nestoriens chrétiens
+par les Turcs. Plus de deux cents de ces malheureux ont été tués.--Les
+feuilles allemandes annoncent que la fameuse affaire du coup de feu,
+réel ou prétendu, de Posen, qui aurait été tiré sur une voiture de
+l'empereur de Russie ou plutôt de la suite de ce monarque, peut être
+considérée comme entièrement abandonnée. Le directeur de la police, M.
+Duncker, qui s'était rendu sur les lieux pour diriger l'enquête et
+l'instruction s'il y avait lieu, est rentré à Berlin.--Quant aux
+journaux belges, ils nous apprennent que le prince royal, duc de
+Brabant, qui aura neuf ans accomplis le 9 avril prochain, fera, dans le
+courant de cette année, sa première communion et sera promu au grade de
+colonel. C'est, comme on le voit, un enfant précoce. Puisse-t-il
+néanmoins vivre longtemps!
+
+Une vie accidentée et remplie est celle du comte de Nassau, ex-roi de
+Hollande, qui vient de mourir à Berlin d'une attaque d'apoplexie
+foudroyante. Guillaume-Frédéric, qui régna sous le titre de Guillaume
+Ier, était né à La Haye le 21 août 1772, et avait ainsi atteint sa
+soixante-onzième année. Il était fils de Guillaume V, prince
+d'Orange-Nassau, stathouder héréditaire, et d'une princesse de Prusse. A
+l'époque de la Révolution de France, des patriotes hollandais,
+mécontents des empiètements successifs du stathouder sur les anciennes
+libertés bataves, qui s'étaient réfugiés à Paris, firent entendre leurs
+doléances, et fournirent à la Convention nationale une occasion de
+déclarer la guerre au stathouder. Bientôt après Dumouriez avait établi
+son quartier général dans le Brabant. Dans la lutte de résistance,
+Guillaume déploya un courage personnel, un talent militaire, une
+aptitude stratégique, qui furent remarqués. Après des chances diverses,
+il fut obligé de fuir devant Pichegru et de s'embarquer avec son père à
+Scheveningue, le 18 janvier 1795, poursuivi par la population que le
+drapeau tricolore et les mots _liberté_ et _égalité_ avaient électrisée.
+Il fit, pour rentrer en Hollande, plusieurs vaines tentatives, promena
+son exil en Angleterre, puis en Prusse, où il perdit son père en 1806.
+Napoléon lui fit offrir d'entrer dans la confédération du Rhin; il
+refusa, et vit confisquer sa souveraineté. Il prit du service dans les
+armées alliées, se vit confier le commandement d'une division, fut fait
+prisonnier après la bataille d'Iéna, puis, remis en liberté, alla
+modestement vivre à Berlin. Les grandes guerres qui suivirent
+réveillèrent son ardeur; il assistait comme volontaire à la bataille de
+Wagram. Plus tard, après celle de Leipsick, des symptômes de
+mécontentement s'étant manifestés en Hollande contre l'ordre nouveau et
+ayant fini par amener une insurrection, le 29 novembre 1813, Guillaume
+vint aborder dans ce même port de Scheveningue, témoin de sa fuite
+dix-neuf années auparavant. Les huées s'étaient changées en cris
+d'allégresse que rendait plus vive encore la promesse d'une
+constitution. Enfin le congrès de Vienne décréta l'adjonction de la
+Belgique à la Hollande, et, le 16 mars 1815. Guillaume fut proclamé roi
+des Pays-Bas. Pendant les quinze premières années de son règne il ne sut
+rien faire pour rendre ultime l'union officielle des deux États. La
+commotion de 1830 amena leur déchirement, et de cette époque à 1838,
+Guillaume s'obstina et épuisa les finances de la Hollande à vouloir
+reconquérir les provinces qui s'étaient formées en royaume de Belgique.
+Pour qui a observé ce caractère opiniâtre jusqu'à un entêtement presque
+invincible, il est aisé de, comprendre tout ce qu'il dut souffrir quand
+il lui fallut se soumettre enfin à la décision de la majorité de la
+conférence de Londres. Cette nécessité, la perte qu'il avait faite, en
+1837 de la reine, à laquelle il était fort attaché, les désagréments que
+lui attira un second mariage qu'il contracta avec une comtesse belge et
+catholique, madame d'Oultremont, alliance qui blessait toutes les
+susceptibilités néerlandaises; le désordre financier; l'irritation des
+États-Généraux, la demande d'une révision, dans le sens libéral, de la
+loi fondamentale, tout l'amena à prendre une détermination qui causa
+néanmoins une grande surprise: il abdiqua. L'irritation des Hollandais
+survécut à son règne, et force lui fut de renoncer au séjour de sa
+patrie pour celui de Berlin. Mais la Hollande lui était néanmoins
+toujours chère, il s'efforça de reconquérir la popularité qu'il avait
+perdue par la fondation de nombreux établissements de bienfaisance dotés
+par lui, d'églises et d'écoles destinées au culte protestant; et en
+dernier lieu, huit jours avant sa mort, il avait offert de venir au
+secours du trésor néerlandais obéré, en abandonnant des créances jusqu'à
+concurrence de 4 à 5 millions de florins, et en s'intéressant pour 10
+millions dans un emprunt à conclure. Une des conditions principales
+qu'il y mettait, c'était son exemption d'impôts pendant sa vie.
+L'événement est venu prouver, mais un peu trop tôt, que le marché aurait
+été bon à conclure. Financier fort, habile, Guillaume avait su rétablir
+sa fortune particulière, fortement entamée par les événements
+politiques; il avait la passion des grandes conceptions industrielles et
+commerciales. Il laisse, dit-on, 177 millions de florins (le florin vaut
+2 fr. 16 centimes). Cinq à six millions formeront, avec une grande
+propriété foncière, le douaire de sa veuve; le, surplus sera partagé en
+deux moitiés, dont l'une revient, au roi actuel de Hollande, et dont
+l'autre échoit au prince Frédéric et à la princesse Marianne, femme du
+prince Albert de Prusse, fille de Guillaume, dont les malheurs
+domestiques n'ont pas été un des chagrins les moins cuisante qui aient
+attristé les dernières années de la vie du comte de Nassau.
+
+Des lettres de Mayence et la _Gazette de Cologne_ annoncent que M. de
+Haber, à l'occasion duquel eut lieu un duel qui a eu tant de
+retentissement, entre M. le baron de Goeler et M. de Verefkin, qui y
+succombèrent, vient d'être amené lui-même à se battre avec un ami du
+baron de Goder, M. Sarachaga. La seconde rencontre a eu une fin
+sanglante comme la première. Après quatre coups de pistolet tirés de
+part et d'autre, M. Sarachaga est tombé mort, frappé d'une balle dans la
+poitrine. Un préjugé religieux a donné naissance à toute cette affaire,
+à laquelle un double duel est venu prêter un épouvantable éclat. Y
+a-t-il donc en Allemagne des gens qui veuillent faire revivre les temps
+barbares?
+
+C'est toujours en Suède qu'il faut revenir quand on veut trouver des
+juges ingénieux et une justice originale. Nous parlions il y a quelque
+temps d'un apothicaire de Stockholm, judiciairement autorisé à fabriquer
+du vin de Champagne. Aujourd'hui voici un marchand d'eau-de-vie que le
+tribunal de la même ville déclare le père Mathews de la Suède, parce
+qu'il a le soin de mettre de l'eau dans la liqueur qu'il débite. Le
+parquet s'était avisé de le poursuivre: mais le prévenu a plaidé, et les
+juges ont proclamé que, «dans l'état actuel des choses du peuple, c'est
+lui faire un grand bien que de le priver des occasions de s'enivrer.»
+Combien, à ce prix, Herey renferme de bienfaiteurs de l'humanité, sans
+s'en douter!--Toutefois nous trouvons infiniment plus innocente la
+manière dont un honnête Américain vient de faire fortune. Nous laissons
+parler les journaux des États-Unis: «Un nommé Dominique Von Malden,
+d'Halifax (Nouvelle-Écosse), reçut dernièrement l'avis qu'il héritait de
+170,000 livres sterl. de revenu par an, d'un de ses parents mort en
+Europe. M. Von Malden est ouvrier; lorsqu'il reçut cette heureuse
+nouvelle, il était occupé à jeter, avec une pelle, une voiture de
+houille dans sa cave.» C'est un exercice que nous ne saurions trop
+recommander à ceux de nos lecteurs qui peuvent tenir à faire une grande
+fortune.
+
+En faisant quelques réparations dans une des caves de l'Hôtel-de-Ville
+de Bourg, on a trouvé quatre pierres qui ont bien leur valeur
+_historique_. Ces pierres viennent d'un petit monument élevé après la
+mort de Marat, et en son honneur, sur la place d'armes et en face de la
+porte principale de l'église Notre-Dame. L'une du ces pierres porte ces
+mots graves en lettres d'or: _Ici les sans-culottes ont rendu justice
+aux vertus de Marat_. Les autres pierres portent les inscriptions
+suivantes; _A Marat, l'ami du peuple. Les vertus chéries des
+républicains sont la probité, la justice et l'humanité.--Marat, l'ami du
+peuple, assassiné par les ennemis du peuple_. Quand arrivèrent les jours
+de réaction, cette pyramide fut démolie et transportée sur la place de
+la Grenette; plus tard on se servit de ses débris pour élever, mais sur
+de plus grandes proportions, la pyramide consacrée à Joubert, que l'on
+voit encore sur la place de ce nom.
+
+--Au-dessus de l'entablement de l'Hôtel de Cluny, du côté de la cour,
+est une balustrade en pierre, ciselée avec une délicatesse et un fini
+d'exécution admirables. Cette balustrade était plâtrée. Les ouvriers
+sont occupés à détruire cet horrible empâtement, et à mettre à jour
+cette espèce de bande de dentelle en pierre. Lorsque l'hôtel Cluny aura
+été restauré, ce sera un bel édifice historique. Il ne nous reste plus
+du Moyen-Age à Paris que trois hôtels: l'hôtel de Sens, l'hôtel Soubise
+et l'hôtel Cluny.--Tous les journaux ont annoncé que M. Fontaine,
+architecte de la Liste civile, traversant, un de ces derniers jours, la
+cour du Louvre pour se rendre de l'hôtel d'Angevillers aux Tuileries, a
+mis le pied dans un des nombreux trous que présente le pavé de cette
+cour, et est tombé sur le côté. Ce qu'ils n'ont pas ajouté, c'est que M.
+Fontaine, qui avait su précédemment éviter les trous du pavé de M. de
+Rambuteau, a dit en se relevant; «Ou n'est jamais trahi que par les
+siens.»
+
+[Illustration: Cours de M. Raoul-Rochette, ouvert le 19 décembre, à la
+Bibliothèque Royale.]
+
+M. Raoul Rochette a ouvert à la Bibliothèque du roi, mardi dernier, son
+cours d'archéologie. Les rangs de l'auditoire étaient serrés, et de
+nombreux applaudissements se sont fait entendre à la fin de cette
+première leçon; nous disons à la lin, car les usages des auditeurs des
+cours du la bibliothèque sont aussi différents des usages du Collège de
+France ou de la Faculté, que les lieux qui les reçoivent les uns et les
+autres sont dissemblables. Que M. Saint-Marc Girardin ou que M. Ouinet
+traverse la salle pour monter à sa chaire, l'auditoire rangé dans
+l'amphithéâtre salue son entrée par des bravos. A la Bibliothèque, pas
+d'amphithéâtre pour l'auditoire, une porte secrète, et pas de bravos
+pour le professeur. Mais si cette disposition ne porte pas tout d'abord
+à un enthousiasme de parterre, elle n'interdit nullement une approbation
+sentie, et M. Raoul Rochette l'a éprouvé mardi, à la fin de sa leçon.
+Sans son cours, il doit faire connaître les phases diverses de
+l'archéologie grecque. Il a très-nettement posé, dans cette première
+leçon, les divisions qu'il croit devoir établir et qu'il se propose de
+suivre. Par l'archéologie grecque, on est convenu d'entendre toutes les
+oeuvres que l'art grec a enfantées, non-seulement dans la Grèce
+elle-même, qui n'en est pas le berceau, mais dans l'Asie-Mineure, dans
+l'Italie méridionale et dans la Sicile. Des oeuvres d'architecture, il
+ne nous reste que des édifices publics, et surtout des édifices sacrés,
+dont la masse a résisté plus ou moins aux ravages du temps. En
+sculpture, le bois, le marbre, la pierre, les métaux, nous ont conservé
+quelques travaux. La numismatique est, de toutes les branches de la même
+division, celle qui nous a légué les plus nombreux et les plus précieux
+souvenirs. La peinture, qui n'arriva que la dernière, n'a jamais joué
+dans l'antiquité le rôle, important qu'elle remplit chez nous; elle a
+laissé peu de traces, et il serait difficile d'en trouver ailleurs que
+sur quelques vases antiques. M. Raoul Rochette a annoncé qu'il
+montrerait la gradation et la décadence de ces trois branches de
+l'art.--L'Académie des Sciences avait à pourvoir au remplacement, dans
+la section de mécanique, de M. Coriolis, dont nous avons annoncé la
+mort. Les concurrents étaient nombreux, et chacun d'eux avait des
+patrons dévoués. Il a fallu trois tours de scrutin pour obtenir un
+résultat, et M. Morin est sorti vainqueur de cette dernière épreuve.
+
+[Illustration: Portrait du comte de Nassau, ex-roi de Hollande.]
+
+La France a perdu Casimir Delavigne. Elle lui doit de longs regrets, et
+_l'Illustration_ une notice spéciale qu'elle lui consacre aujourd'hui
+même.--M. Julien Gué, qui s'était fait un nom comme peintre de
+décorations, et qui avait su le conserver comme peintre de genre, vient
+de mourir à l'âge de cinquante-quatre ans. Il exposa aux derniers Salons
+_le Calvaire_ et _le Jugement dernier_, ouvrages d'un bel effet et
+largement composés. Il était né à Bordeaux.--Le barreau de Paris vient
+de rendre les derniers devoirs à M. Wollis, dont l'oraison funèbre
+revenait naturellement au _Courrier de Paris_.
+
+
+
+Algérie.
+
+ARRIVÉE A CONSTANTINE DE M. LE DUC D'AUMALE, COMMANDANT SUPÉRIEUR DE LA
+PROVINCE.
+
+Parti de Paris le 11 octobre pour aller prendre le commandement
+supérieur de la province de Constantine, en passant d'abord par
+l'Italie, M. le duc d'Aumale a successivement visité Turin, Gênes,
+Livourne, Florence, Rome, Naples et Malte, et est arrivé dans la nuit du
+20 au 21 novembre à Alger sur la frégate à vapeur l'_Asmodée_. Le prince
+a été reçu avec les honneurs prescrits par le titre 5 du décret du 21
+messidor an XII. Il y a eu, immédiatement après, réception au palais du
+gouvernement. Son séjour dans la capitale de nos possessions africaines
+a été marqué par un banquet que lui a offert, le 21, la population
+civile d'Alger dans les salons de l'Hôtel de la Régence. A ce banquet
+assistaient les principales autorités civiles et militaires de la cité.
+Parmi les nombreux toasts portés dans cette réunion, nous croyons devoir
+citer quelques paroles d'un discours de M. le gouverneur-général, comme
+l'expression de ses vues personnelles sur la colonisation de l'Algérie:
+
+«L'armée ne peut être réduite, sans qu'au préalable on ait créé une
+force attachée au sol, qui puisse remplacer les troupes permanentes,
+qu'on supprimera. Cette force, à mon avis, vous ne pouvez la trouver
+suffisante que dans l'établissement de colonies militaires, en avant de
+la colonisation civile. Voilà, messieurs, suivant moi, où est la base de
+votre avenir. Songez-y bien, vous êtes en face d'un peuple belliqueux et
+fortement constitué pour la guerre. Pour jouer vis-à-vis d'une telle
+nation le rôle de peuple dominateur, il faut qu'au moins une partie de
+votre population soit constituée militairement, mieux encore que les
+indigènes.»
+
+[Illustration: Arrivée du duc d'Aumale à Constantine.]
+
+M. le duc d'Aumale, reparti d'Alger le 28 novembre, est arrivé à
+Philippeville dans la nuit du 30. Le 2 décembre, il s'est mis en route
+pour Constantine, escorté par la gendarmerie et les spahis jusqu'au camp
+d'El-Arrouch, où la cavalerie de Constantine, et les principaux kaids de
+la province, à la tête de leurs goums, étaient venus le recevoir. S. A.
+R. a fait son entrée à Constantine le 4 décembre à une heure de
+l'après-midi. Dès neuf heures du matin, le lieutenant-général
+Baraguey-d'Hilliers était sorti de la ville, accompagné des autorités
+civiles et d'un brillant état-major pour aller au-devant du prince. Le
+cheikh el-Arab, Bou-Azis-ben-Ganah, le khalifah Ali et les kaïds des
+plus importantes tribus du Sahel, s'étaient jointes, au général, avec
+une multitude innombrable de cavaliers, et formaient un magnifique
+collège. L'allégresse la plus vive régnait au milieu de la population
+indigène: malgré l'incertitude du temps, elle était accourue presque
+tout entière à la rencontre du _fils du sultan_, et elle s'était
+répandue sur les bords de la route en spirale qui conduit du gué du
+Rhummel au sommet du rocher.
+
+Au moment où le prince franchissait la porte de la brèche, un ballon aux
+couleurs nationales fut lancé dans les airs; les cris de joie
+retentirent et se mêlèrent pendant longtemps aux fanfares militaires et
+au bruit du canon.
+
+M. le duc d'Aumale a reçu, aussitôt son arrivée, les visites de corps et
+les députations du commerce européen et de la population indigène. Le
+soir, toutes les maisons européennes et les boutiques des marchands
+indigènes étaient illuminées. Un feu d'artifice a été tiré sur le
+Koudiat-Aly.
+
+
+
+Le Procédé Rouillet.
+
+[Illustration: Dessin exécuté d'après nature par M. Rouillet, au moyen
+du procédé par lui inventé.]
+
+_L'Illustration_ avait déjà signalé à ses lecteurs le procédé de M.
+Rouillet: dans son numéro du 8 avril 1843, elle avait donné un dessin
+exécuté suivant cette méthode. A cette époque, ce procédé était un
+secret, maintenant il est connu du public, et l'auteur de cet article,
+ayant eu l'avantage d'en faire usage plusieurs fois, peut, avec
+connaissance de cause, en exposer au public les principaux avantages.
+Ils ont d'ailleurs été résumés d'une manière fort claire par M. Lassus,
+rapporteur de la commission chargée par le ministre de l'intérieur
+d'examiner les principaux résultats obtenus à l'aide de ce procédé. Ils
+sont tels que, grâce à lui, la plupart des difficultés matérielles du
+dessin linéaire sont vaincues entièrement ou considérablement diminuées.
+La femme portant un enfant, qui est en tête de cet article, a été
+esquissée à l'aide de ce procédé, et la vérité naïve de la pose est une
+nouvelle preuve de l'exactitude des contours obtenus par ce moyen.
+
+DESCRIPTION DE L'APPAREIL.
+
+Il consiste en un cadre ou châssis de bois sur lequel ou a tendu une
+étoffe transparente. Le tissu de fil et de coton connu sous le nom de
+_tarlatane_ est celui que l'auteur préfère. Il faut que l'étoffe soit
+également tendue et collée sur les bords du cadre avec de la
+colle-forte. Ce châssis sera fixé sur un chevalet ou sur un montant
+vertical bien solides et bien fixes.
+
+[Illustration.]
+
+On attache ensuite au dossier d'une chaise une règle en bois ou une
+forte latte portant une carte ou un morceau de bois percé d'un trou
+circulaire de cinq millimètres de diamètre environ et appelé oculaire.
+Si l'on place cette chaise à une certaine distance du cadre et de
+manière à ce que le centre de figure du cadre et celui de l'oculaire
+soient sensiblement sur une même ligne horizontale, on verra à travers
+la gaze les contours des objets placés au-delà du cadre. Alors, armé
+d'un fusain taillé très-fin, on pourra suivre leurs contours et calquer
+ainsi la nature.
+
+[Illustration: Un homme dessinant d'après le procédé Rouillet.]
+
+CONSEILS UTILES.
+
+Pour réussir, plusieurs précautions sont indispensables.
+
+1° Le dessinateur fermera un oeil et regardera avec l'autre à travers
+l'oculaire, en appuyant son front contre la latte.
+
+2º Il faut que pendant tout le cours de l'opération, l'oculaire et par
+conséquent la chaise qui le porte, le chevalet et la personne ou l'objet
+que l'on dessine, restent parfaitement immobiles.
+
+3º Avant de commencer le dessin, on s'assurera que l'objet que l'on veut
+reproduire est en pleine, lumière, de manière à ce que ses contours
+parfaitement nets et tranchés soient vus _distinctement_ à travers la
+gaze. Pour obtenir cette netteté de contours, on aura recours à une
+foule de petits artifices que l'usage enseigne; ainsi les objets blancs
+seront placés devant un fond noir. Pour que les contours du collet d'un
+habit ou d'un mantelet puissent être nettement aperçus à travers le
+tissu, on placera dessous des feuilles de papier blanc; en un mot, on
+fera en sorte que tous les contours soient parfaitement distincts. Avec
+de l'habitude, on arrive aussi à reconnaître les contours avec l'oeil
+qui ne regarde pas à travers l'oculaire, et lorsque cet oeil en a saisi
+la configuration, celui qui regarde à travers l'oculaire les comprend
+aussitôt.
+
+4º Quand on dessine une personne, ou doit s'assurer constamment les
+contours de l'esquisse coïncident avec ceux de la personne. Ainsi je
+suppose que l'on ait déjà tracé un profil, savoir: le front, le nez, la
+bouche et le menton, on ne commencera pas l'oeil avant de s'être assuré
+que le front et le nez du modèle coïncident avec le contour de
+l'esquisse. De même, avant de; commencer l'oreille, on examinera si
+l'oeil dessiné recouvre exactement celui du modèle. Dès que ces contours
+ne coïncident plus par suite d'un léger déplacement de la personne qui
+pose, on l'invite à avancer ou reculer de manière à s'encadrer de
+nouveau exactement dans l'esquisse; alors on continue, le dessin. Pour
+obtenir l'immobilité, il est bon que la personne suit assise et la tête
+appuyée contre le dossier d'un fauteuil.
+
+5º Le fusain sera taillé très-fin; on appuiera très-peu, en ayant soin
+de le tenir de façon à ce qu'il ne soit pas perpendiculaire au plan de
+l'étoffe, mais incliné à ce plan. En tournant le fusain entre ses doigts
+à mesure que l'on dessine, on aiguisera sans cesse sa pointe, et un
+obtiendra un trait fin et délié.
+
+6º Il est essentiel de finir toujours complètement la partie du modèle
+que l'on dessine, afin de n'avoir plus à y revenir, sans cela ou oublie
+certains détails qu'il serait plus difficile d'intercaler ensuite.
+
+7º Le dessin terminé, on constatera une dernière fois que les contours
+de l'esquisse coïncident tous avec ceux de l'objet réel; puis l'oil
+quittera l'oculaire, et, sans rien déplacer, ou regardera le dessin que
+l'on vient de finir, pour s'assurer qu'aucun détail n'a été oublié.
+
+Si tout a été fidèlement reproduit, peintre et modèle peuvent changer de
+place et de position; sinon, le modèle restant toujours immobile, le
+dessinateur replace son oeil à l'ouverture de l'oculaire et dessine le
+contour oublié. Pour réussir, il faut suivre scrupuleusement, naïvement,
+les contours que l'on voit, quelque bizarres qu'ils paraissent. Ceux qui
+savent dessiner doivent oublier leur savoir s'ils veulent reproduire ce
+qui est, et non pas ce qu'ils croient voir.
+
+MANIÈRE DE REPORTER LE DESSIN SUR LE PAPIER.
+
+Il s'agit maintenant de reporter sur le papier l'esquisse qui se trouve
+sur la tarlatane. Rien de plus aisé: on place le châssis sur une feuille
+de papier blanc ou sur une toile; puis, appuyant avec les doigts de la
+main gauche sur l'étoffe, on l'applique exactement sur le papier, et
+avec une épingle tenue de la main droite, on soulevé le tissu de
+quelques millimètres sur un certain nombres de points uniformément
+répandus sur l'esquisse, et distants environ de quatre centimètres l'un
+de l'autre. On retire le châssis, et l'on reconnaît que ces chocs légers
+ont projeté la poussière du fusain qui avait traverse la gaze sur le
+papier sous-jacent. On peut ainsi avoir deux ou trois épreuves, et
+avoir, en retournant le cadre, des figures où la gauche se trouve à
+droite et _vice versa_. L'empreinte de l'esquisse peut encore s'obtenir
+en frottant l'étoffe avec un linge fin pendant qu'on la tient appliquée
+sur le papier, ou bien en repassant avec le fusain sur tous les traits
+de l'esquisse.
+
+Pour conserver le dessin au fusain sur le papier, il y a plusieurs
+procédés: ou bien l'on enduit le papier d'une couche d'huile à sa partie
+postérieure, ou bien on le passe dans du lait; on peut aussi repasser
+sur le trait au fusain avec un crayon noir ou de mine de plomb.
+
+Le même châssis et la même étoffe peuvent servir pendant très-longtemps;
+car il suffit, pour effacer complètement le fusain sur la tarlatane, de
+la frotter légèrement avec une peau de gant.
+
+RÉDUCTION DES OBJETS.
+
+L'appareil que nous venons de décrire nous donne le moyen du réduire les
+objets dans toutes les proportions voulues; ainsi tout le monde comprend
+que le dessin sera d'autant plus petit relativement à l'objet, que
+celui-ci ou l'oeil du dessinateur seront plus éloignés du cadre, et
+_vice versa_. Pour faire un portrait d'une grandeur déterminée, il
+suffit de marquer sur l'étoile, au moyen de deux points, la hauteur que
+l'on veut donner au portrait; puis, en rapprochant ou éloignant le cadre
+du modèle ou de l'oeil, on finira par les placer à une distance telle
+l'un de l'autre, que le sommet de la tête et le dessous du menton
+coïncideront avec les deux traits marqués sur la toile. Ces réductions
+ont une limite qu'il est difficile de dépasser, parce que si le modèle
+est trop éloigné les contours deviennent indistincts, et le trait du
+fusain n'est pas assez délié pour exprimer nettement les contours
+d'objets trop petits. Toutefois, on peut réduire les objets dont les
+contours deviennent indistincts à de grandes distances par un artifice
+très-simple. Il consiste à dessiner d'abord l'objet à la distance où ses
+couleurs sont parfaitement accusés, puis à reporter ce dessin sur une
+feuille de papier, et copier ensuite ce dessin avec l'appareil en le
+réduisant dans les proposions demandées. Néanmoins il est évident que le
+procédé de M. Rouillet se prête peu à la reproduction des petits objets,
+mais beaucoup mieux à ceux de grandes ou de moyennes dimensions.
+
+GRANDISSEMENT DES OBJETS.
+
+Pour simplifier l'exposition du procédé, je suppose que l'un veuille
+faire le dessin d'une statuette double de sa grandeur. On dessinera
+d'abord cette statuette sur le châssis d'après le procédé ordinaire et
+dans une proportion quelconque, préférant celle où le dessin présentera
+la plus grande netteté; puis on marquera sur une grande toile, ou sur un
+plan vertical quelconque, deux points de repère dont la distance
+verticale soit double de la hauteur de la statue. Cela fait, on placera
+le châssis devant la grande toile, et derrière le châssis on mettra une
+lampe à mèche plate de façon à ce que le plan de la mèche soit
+perpendiculaire à celui du châssis. On baissera cette lampe jusqu'à ce
+que la flamme se réduise à un point lumineux. Alors les rayons de
+lumière traversant le châssis éclaireront la grande toile; main partout
+où le fusain aura marqué sur la tarlatane, la lumière ne la traversera
+point, et par conséquent l'ombre des traits se projettera sur la toile
+sous forme de lignes noires qu'il suffira de suivre avec un crayon
+quelconque, en s'effaçant de manière à ne pas intercepter la lumière.
+Pour que la grandeur du dessin soit le double de celle de la statue, il
+suffira de faire varier la distance du châssis de la toile et de la
+lampe au châssis, jusqu'à ce que l'ombre du sommet de la tête et celle
+des pieds de la figure, coïncident avec les deux points de repère. La
+distance verticale de ces deux points étant double de la hauteur de la
+statue, il est évident que le dessin sur la toile sera une fois plus
+grand que la statue que l'on avait prise pour modèle.
+
+M. Lassus, rapporteur de la commission qui a examiné le procédé de M.
+Rouillet, a perfectionné la lampe employée pour le grossissement des
+objets. Pour que l'ombre portée sur la toile soit nette, pour qu'il n'y
+ait point de pénombre, il faut que la flamme soit réduite à un point
+lumineux, il place donc la flamme de la lampe au foyer d'un miroir
+métallique concave en forme d'ellipsoïde de révolution A B C, qui fait
+converger tous les rayons vers un orifice très-étroit D, à travers
+lequel ils s'échappent, et qui peut être considéré comme un point
+lumineux; on voit, en comparant les deux flèches placées devant ce
+point, comment le grandissement a lieu. La plus petite représente un
+objet dessiné sur la tarlatane; la plus grande est l'ombre amplifiée de
+l'objet.
+
+[Illustration.]
+
+Le grandissement jusqu'au quintuple s'obtient sans que les ombres des
+traits s'élargissent. Au delà, les contours deviennent vagues et les
+ombres s'affaiblissent. On aura toujours soin de suivre avec le crayon
+l'axe du trait et non le bord extérieur ou intérieur des ombres. Le
+grandissement des objets est un grand service rendu aux peintres en
+général et aux peintres d'histoire en particulier. Ils pourront ainsi
+grandir leurs esquisses dans une proportion quelconque, et ne perdront
+plus des heures précieuses à mesurer la grandeur relative des parties
+ainsi amplifiées.
+
+Pour obtenir un grandissement médiocre, M. Rouillet conseille un procédé
+fort simple: il consiste à placer à une petite distance du châssis sur
+lequel se trouve le dessin un papier transparent bien tendu. La flamme
+étant derrière le châssis, l'ombre de l'esquisse se projette sur le
+papier et on en suit les contours que l'on aperçoit en se mettant
+derrière le papier tendu. Ainsi, dans la première méthode, le
+dessinateur se place entre le châssis et le papier ou la toile; dans la
+seconde, il se place derrière le papier.
+
+DESSIN OMBRÉ.
+
+Le procédé de M. Rouillet permet non-seulement de calquer le contour des
+objets, mais encore d'obtenir des effets d'ombre et de lumière. Les
+ombres ayant souvent des couleurs parfaitement tranchés, on conçoit
+qu'on puisse suivre facilement les contours de ces ombres. Mais en se
+servant de crayon noir et blanc ou de pastels, on peut aussi reproduire
+ces ombres sur l'étoffe transparente, leur donner l'intensité qu'elles
+ont dans la nature et marquer leurs décroissements successifs. Si on
+reporte ce dessin sur un papier de couleur, alors il ressemble
+singulièrement à une gravure au pointillé. La trame de l'étoffe fait un
+petit travail en carreaux très-délicat, fort agréable à l'oeil, et dont
+ou essaierait vainement d'imiter le fini et la régularité. Les dessins
+ombrés exigent de l'habitude, et ne sauraient être faits du premier coup
+par des personnes étrangères aux arts du dessin. Sous ce point de vue,
+il y a évidemment des essais à faire et des améliorations à espérer.
+
+Les applications du procédé de M. Rouillet, que nous venons d'exposer,
+sont les plus usuelles; les peintres et les amateurs de dessin en feront
+un fréquent usage. Celles dont nous allons parler, et qui sont peut-être
+plus ingénieuses encore, profiteront surtout aux architectes et aux
+mécaniciens. Elles ont un mérite scientifique et sont une curieuse
+application des principes de la géométrie: elles prouvent combien la
+science est féconde en résultats lorsque l'on sait déduire toutes les
+conséquences des principes qu'elle a posés. Toutefois, dans cet exposé,
+nous n'oublierons pas que nous parlons à des gens du monde et non pas à
+des géomètres; nous tâcherons d'être clairs, dussions-nous sacrifier
+quelquefois la rigueur mathématique à cette nécessité.
+
+MANIÈRE DE COPIER EN PERSPECTIVE DES PEINTURES PEINTES SUR DES SURFACES
+BRISÉES OU COURBES.
+
+Le châssis sur lequel ou tend la tarlatane peut avoir toutes les formes
+imaginable; par conséquent le dessinateur est en état de copier
+non-seulement des objets réels ou des figures peintes sur un plan tel
+que la toile d'un tableau ordinaire, mais aussi des figures dessinées
+sur deux plans qui se coupent sous un angle quelconque. Imaginons qu'on
+veuille copier les peintures à fresque qui occupent l'angle d'un cloître
+d'Italie, vues à une certaine distance et d'un point déterminé. Le
+dessinateur prend deux châssis qui font entre un angle égal à celui des
+deux murs, et il donne à ses deux châssis une longueur proportionnelle à
+celle des deux murs. Si l'un des deux murs a 5 mètres de long et l'autre
+3 mètres le châssis correspondant aura par exemple 5 décimètres et
+l'autre 3 décimètres. Il en sera de même pour la hauteur. On voit que le
+problème se réduit à ceci: que le châssis soit une figure _semblable_ à
+celle du mur. L'appareil ainsi disposé, le dessinateur calque les
+contours qu'il voit, et, comme il les voit en perspective, son dessin
+sera en perspective lui-même, et il fera un tableau semblable à celui de
+l'angle du cloître vu du point ou il s'est placé.
+
+Imaginons maintenant que les fresques aient été peintes sur une surface
+courbe quelconque, une portion de cylindre, de sphère, ou bien une
+surface ellipsoïde ou parabolique; il suffira de même de donner au
+châssis une courbure semblable, en le construisant avec des baguettes
+flexibles, puis on dessinera comme à l'ordinaire. On évite ainsi une
+difficulté immense qui existait autrefois: c'est celle de transporter
+sur un plan une peinture existant sur une surface courbe.
+
+Mais cet avantage n'est pas le seul, car l'étoffe transparente, étant
+séparée du châssis courbe qui la portait, redevient un plan, et l'on
+obtient ainsi je redressement des images. On peut aussi appliquer sur
+l'appareil tout monté le papier ou la toile destinés à recevoir la
+contre-épreuve; puis on les enlève, on efface leur courbure, et l'on a
+ainsi sur un plan la copie de cette peinture qui se trouvait sur une
+surface courbe. Un dessin fait sur un châssis ayant la forme d'une
+portion de cylindre peut être décalqué en le faisant rouler sur une
+feuille de papier qui reçoit l'empreinte. C'est le procédé employé pour
+imprimer les toiles peintes.
+
+PROJECTION DES OBJETS SUR UN PLAN VERTICAL.
+
+La projection d'un corps sur un plan vertical, c'est la figure formée
+par les pieds des perpendiculaires abaissées de chacun des points du
+corps sur ce plan. Ainsi, la projection d'un cube est un carré si l'une
+de ses faces est parallèle au plan; celle d'un cône ou d'une pyramide
+dont l'axe est vertical est un triangle. Dans l'architecture, on
+représente souvent des façades ou des portons d'édifice projetées ainsi
+sur un plan vertical. Ce travail étant excessivement long, car il
+fallait mesurer l'une après l'autre les lignes principales de l'édifice,
+et reporter ensuite sur le papier des lignes d'une longueur
+proportionnelle. L'effet de cette projection est de placer le point de
+vue à l'infini, et de détruire ainsi les illusions de la perspective
+linéaire.
+
+[Illustration.]
+
+Imaginons une muraille CG et le bas AB d'une porte entr'ouverte; l'oeil
+du dessinateur est en V. Si l'on dessine le bas de la porte AB sur le
+châssis placé verticalement et parallèlement au mur CG, la ligne AB
+dessinée sur l'étoffe ne sera pas horizontale connue elle l'est dans la
+nature; elle fera un angle avec les traverses du châssis qui sont
+horizontales; c'est un effet de la perspective résultant de ce que le
+point B est plus éloigné de l'oeil V que le point A; ou, en d'autres
+termes, parce que le rapport entre la distance de l'oeil au châssis et
+les distances de l'oeil au point A et au point B n'est point le même.
+Supposons, par exemple, que la distance V a" de l'oeil au châssis soit
+le tiers de la distance VA de l'oeil au point A, la distance VB sera
+_plus petite_ que le tiers de la distance VB, puisque B est plus éloigné
+que A. Mais si nous pouvions faire en sorte que le rapport entre la
+distance a" de l'oeil au châssis et celle de l'oeil à _chacun_ des
+points de la ligne AB restât constant, alors la ligue AB horizontale
+dans la nature, serait représentée par une ligne _horizontale_ sur le
+châssis. Cette condition est facile à réaliser; il suffit pour cela de
+faire mouvoir le châssis vertical parallèlement à lui-même dans deux
+coulisses ou sur des galets à mesure que l'on tracera la ligne AB. en
+laissant la main suivre son mouvement initial, qui se fait
+instinctivement dans une direction horizontale; alors l'on aura sur le
+châssis la ligne a" B' qui sera parallèle à la ligne AB et horizontale
+connue elle.
+
+Cette ligne a' B' n'est autre chose que la ligne homologue de la ligne
+a" B, projection de Ab sur le plan vertical du mur CG. Le rapporteur a
+perfectionné ce procédé en ceci, qu'un contre-poids P ramène le châssis
+de sa seconde position LM, qu'il occupe quand le crayon calque le point
+B, à la position N K qu'il occupait au commencement de l'opération quand
+il calquait le point A. On peut se faire une idée du procédé en faisant
+tenir le châssis verticalement sur une table, de manière à ce qu'il soit
+parallèle au plan d'un mur CG dont se détache une porte entr'ouverte
+dont le bas est AB. Une autre personne tient légèrement le cadre, et en
+le poussant devant soi avec le fusain, à mesure que l'on suit la ligue
+AB, on s'assure que l'on a tracé une ligne horizontale. Il est essentiel
+que le châssis reste toujours vertical tout en se mouvant.
+
+On peut aussi matérialiser ce procédé par une image sensible; imaginons
+que la ligne AB soit représentée par un fil dont l'extrémité A soit
+tenue en contact avec la face postérieure de l'étoffe, et dont
+l'extrémité B soit aussi fixe. Il est essentiel que la longueur de ce
+fil soit proportionnelle à la distance relative du châssis et de la
+porte à l'oeil du dessinateur; en même temps ce fil devra être parallèle
+à la ligne AB, et par conséquent _oblique_ au plan de l'étoffe. Les
+choses étant ainsi disposées, si l'on pousse le châssis devant soi, le
+lit déchirera l'étoffe, mais cette déchirure sera une ligne horizontale,
+et de plus parallèle aux traverses du châssis. Pour résumer tout en une
+seule phrase qui sera comprise des personnes initiées à la géométrie, on
+dessine sur le plan du châssis une image _semblable_ à celle de l'objet
+réel projeté sur un plan parallèle à celui du châssis, ou d'une manière
+plus abrégée, on _projette_ sur le plan du châssis une image semblable à
+celle de l'objet réel.
+
+Nous n'insisterons pas plus longtemps sur cette ingénieuse application
+du procédé de M. Rouillet. Les architectes, les géomètres et les
+ingénieurs comprendront tout ce qu'elle renferme d'applications utiles.
+Nous terminerons en énumérant les conditions nécessaires à la solution
+du problème, telles que M. Lassus les a énoncées dans son rapport.
+
+1º Le parallélisme du châssis avec le plan sur lequel on projette
+l'objet, et l'existence d'un plan horizontal sur lequel les objets
+seraient posés.
+
+2º Il est nécessaire que les objets situés sur les différents plans dont
+ou cherche la projection puissent être réunis par des lignes droites et
+perceptibles du point de vue donné. Il serait impossible, en effet,
+d'obtenir exactement la projection d'une colonne ou de toute autre
+surface courbe dont la forme réelle n'est point appréciable d'un seul
+point de vue.
+
+3º Il est enfin indispensable que le mouvement du châssis en avant et en
+arrière et le mouvement de la main qui dessine se combinent exactement.
+Quant à cette dernière condition du problème, nous pensons qu'elle peut
+être remplie par la bonne exécution de l'appareil.
+
+Le trace en projection obtenu au moyen de l'appareil de M. Rouillet
+offrirait encore un avantage qu'il importe de signaler. Les figures
+dessinées sur le châssis étant _semblables_ aux figures réelles des
+objets, il suffirait de placer une mesure entre le châssis et l'objet,
+parallèlement à ce châssis, pour connaître les dimensions de l'objet et
+établir en même temps l'échelle des dessins obtenus.
+
+HISTORIQUE.
+
+Ce n'est point le hasard qui a conduit M. Rouillet à imaginer son
+procédé. Professeur de dessin, il songeait sans cesse aux moyens de
+faciliter cette étude à ses élèves. Il gémissait, comme tous les vrais
+artistes, de cette cruelle nécessité de faire copier pendant des années
+entières des yeux, des bouches et des oreilles pour arriver, en dernière
+analyse, à reproduire mécaniquement, d'abord un dessin, puis une tête,
+enfin une académie. Il comprit bientôt que toute la difficulté était
+dans l'ensemble et les proportions, et que l'homme le mieux doué pour
+les arts plastiques était souvent arrêté pendant de longues années par
+des difficultés matérielles, vaincues souvent avec plus de facilité par
+un individu sans intelligence et sans poésie. Il pensa qu'en imaginant
+un procède mécanique pour vaincre les difficultés mécaniques du dessin,
+il rendrait service à l'art véritable, qui n'est point la reproduction
+servile de ce qui est, mais la représentation de ce qui devrait être.
+Son premier mouvement fut de soumettre son procédé à l'Académie des
+Beaux-Arts. Une commission fut nommée pour examiner ses résultats. On
+soumit l'inventeur aux épreuves les plus variées; il tint toutes ses
+promesses. Les commissaires étaient émerveillés de l'exactitude du
+dessin et de la perspective; chacun le félicitait. Mais quand on sut que
+son intention formelle était de faire jouir le public de sa découverte,
+le secrétaire de la commission, obéissant à cet esprit rétrograde qui
+est le mauvais génie des Académies, écrivit au ministre de ne pas
+encourager une invention qui _enlevait à l'art une partir de ses
+difficultés_. Le parti des _bornés_ raisonne toujours de même en fait de
+peinture comme on fait de politique; il confond les procédés matériels
+de l'art avec l'art véritable, de même qu'il confond la prospérité
+matérielle d'une nation avec sa grandeur réelle.
+
+[Illustration.]
+
+M. Rouillet ne fut pas découragé; il en appela au ministre _mieux
+informé_. M. Duchatel ne considéra pas l'opinion de messieurs de
+l'Académie comme devant lui tracer irrévocablement sa ligne de conduite
+et nomma une seconde commission composée de MM. Allaux, Cavé, Léon
+Coignet, Mandrin, Lassus, Lenormand, Lesueur, Mérimée et Vilet. Ce choix
+était heureux: en joignant des peintres à des archéologues et à des
+architectes, on réunissait les représentants de toutes les branches de
+l'art auxquelles le procédé pouvait s'appliquer utilement. Cette
+commission se livra à un long et minutieux examen. Le procédé fut soumis
+à toutes les épreuves imaginables; on reconnut ses avantages, on signala
+les perfectionnements dont il était susceptible, et la conclusion du
+rapport de cette nouvelle commission fut que le ministre devait
+encourager une invention destinée à rendre des services réels à l'art et
+à la science. Le ministre jugea comme la commission et accorda à M.
+Rouillet une pension viagère de 1200 fr. par an, afin que le public
+entrât en possession de ses procédés.
+
+L'on a dit qu'à l'aide de l'étoffe transparente tendue sur un châssis,
+tout le monde saurait également bien dessiner. C'est une erreur.
+L'individu qui n'a jamais appris le dessin pourra reproduire le contour
+d'un objet et obtenir un calque fidèle; mais on reconnaîtra toujours une
+main inexpérimentée à l'incertitude du trait et au peu de fermeté des
+contours. Toutefois, à l'aide de cette esquisse, un peintre pourra
+peindre le portrait d'une personne qu'il n'aura jamais vue, ou dessiner
+un édifice dont un voyageur lui rapportera le croquis fidèle. Mais le
+dessinateur seul sera en état de faire les ombres, ou d'indiquer, par
+l'accentuation des traits, les parties saillantes on rentrantes. Pour
+l'artiste, le procédé Rouillet est un gain de temps immense: en un
+instant il fixe sur la toile des attitudes difficiles, des raccourcis,
+des effets de lumière passagers; il grandit sûrement ses figures dans
+une proportion déterminée; en un mot, les difficultés matérielles étant
+écartées, il consacre tout son temps, toutes ses forces, à la
+composition, l'expression et la couleur; il se livre avec sécurité à
+l'inspiration, sûr de n'être pas arrêté par des calculs arides de
+proportions. Les dessinateurs peuvent voir avec déplaisir la
+vulgarisation de ce procédé; les peintres s'applaudiront de ce nouveau
+moyen de multiplier leurs oeuvres et de leur donner un plus haut degré
+de perfection. Croit-on que les artistes si expressifs de l'école
+florentine ou les grands coloristes vénitiens se fussent préoccupés de
+l'apparition d'un semblable moyen? Le procédé Rouillet apprendra-t-il à
+donner à la Vierge les expressions sublimes et variées que Fra Angelico,
+le Pérugin et Raphaël, ont su créer tour à tour? Est-ce avec un fusain
+et sur une tarlatane que vous rendrez la couleur du Titien ou de
+Rembrandt? Saurez-vous à l'aide de cette machine composer un tableau
+comme Paul Véronèse, André del Sarto ou Fra Bartolomeo? Selon nous, le
+procédé dont nous parlons fera rentrer l'art dans sa véritable voie,
+parce que la pensée de l'artiste dominera dans son oeuvre. L'imitation
+servile étant sans difficultés, elle deviendra sans objet. Les formes de
+convention ne seront plus acceptées, parce que les yeux de tous se
+seront accoutumés à l'imitation des formes réelles. On se rapprochera de
+la nature tout en l'idéalisant: on sera vrai tout en reproduisant le
+beau; et la peinture retrouvera peut-être ces grandes traditions du
+seizième siècle où l'art s'est élevé si haut, qu'il semble se reposer
+encore de cet effort gigantesque.
+
+Ch. M.
+
+
+
+Publications illustrées.
+
+_Faits mémorables de l'Histoire de France_, par M. MICHELANT, précédés
+d'une introduction de M. A. SÉGUR, et illustrés de 120 tableaux de M.
+VICTOR ADAM.(2)
+
+[Note 2: Un vol. grand in-8. Paris, 1844. Didier. 15 fr.]
+
+M. Victor Adam conçut un jour l'heureuse pensée de composer 120 tableaux
+sur les faits les plus mémorables de l'histoire de France, depuis la
+lutte de sainte Geneviève et d'Attila jusqu'aux adieux de Fontainebleau.
+Pour donner une idée à nos lecteurs de la manière dont il a exécuté ce
+travail, nous mettrons sous leurs yeux un de ses dessins représentant
+_l'entrevue de François 1er et de Henri VIII au camp du Drap-d'Or._ Les
+120 tableaux achevés et gravés sur bois par nos meilleurs artistes, un
+jeune écrivain de talent se chargea de les expliquer avec un texte
+élégant et concis. Telle est l'histoire de ce beau volume, qui pouvait
+avoir et qui a une véritable importance artistique et littéraire, et
+qui, aussi intéressant à lire qu'à regarder, prendra rang cependant
+parmi les plus utiles ouvrages illustrés que l'année 1843 aura vus
+naître tout exprès pour les jeunes pensionnaires des deux sexes.
+
+_Nouvelles et seules véritables aventures de Tom Pouce_, imitées de
+l'anglais, par P. J. STAHL, 150 vignettes par BERTAL (2).
+
+[Note 2: Un vol. in-18. Hetzel. 3 fr.]
+
+La typographie et la gravure ont fait, depuis vingt années, de
+merveilleux progrès. Quand nous étions enfants, on nous donnait comme
+étrennes quelques gros volumes in-l2 en papier gris, mal imprimés, et
+ornés--les éditeurs avaient l'audace de l'annoncer--de rares images dont
+la gravure était aussi grossière que le dessin en était incorrect et
+ridicule; du style, je n'en parle pas, et pour cause. Si ces deux arts,
+qui semblent destinés désormais à se prêter un secours mutuel,
+continuent à se perfectionner, l'imagination la plus vive et la plus
+ingénieuse essaierait vainement de se représenter dès aujourd'hui les
+étonnantes publications illustrées que nos petits-enfants auront le
+bonheur d'offrir à leur jeune postérité, le premier jour de l'an de
+grâce 1900.
+
+Concevez-vous, en effet, un petit volume mieux écrit, mieux imprimé et
+mieux illustré que les _Nouvelles et seules véritables aventures de Tom
+Pouce_? Tom Pouce, ou _Tom Thumb_ en anglais, est, personne ne l'ignore,
+le petit Poucet de l'Angleterre. Il jouit, chez nos voisins d'outre-mer,
+d'une réputation digne de ses infortunes, de ses talents et de ses
+vertus.
+
+[Illustration.]
+
+La France entière éprouvait depuis longtemps le besoin de connaître
+l'histoire véritable de ce grand petit homme britannique dont elle avait
+tant de fois entendu prononcer le nom. Grâces en soient rendues à MM.
+Stahl et Bertal, ses désirs vont être satisfaits. Sous ce rapport, comme
+sous tant d'autres, elle n'a plus rien à envier à sa riche et fière
+rivale. Maintenant, Tom Thumb a deux patries.
+
+Je ne vous révélerai pas, quant à moi, les Secrets de sa naissance;
+sachez seulement que sa mère avait souhaite un enfant, ne fut-il pas
+plus grand que le doigt.
+
+[Illustration.]
+
+Je vous le montrerai tout d'abord dans son berceau, un sabot neuf, au
+fond duquel on avait mis un peu de ouate bien douce et bien chaude, pour
+qu'il pût y dormir tout à son aise. Ce fut dans ce sabot qu'il grandit,
+ou plutôt qu'il ne grandit pas. Mais si sa taille resta la même, son
+intelligence fut si précoce que ses parents ne souhaitèrent jamais qu'il
+fût plus grand.
+
+Dès son bas âge, il se montra fort sage; sa mère le grondait rarement,
+et encore était-ce bien doucement.
+
+[Illustration.]
+
+Il apprit de bonne heure à lire et à écrire. On eut quelque peine, il
+est vrai, à lui trouver une plume assez petite pour qu'il put s'en
+servir; enfin ou en vint à bout. Un jour, pendant qu'il écrivait un
+compliment à sa maman, une puce vint l'attaquer. Il se vit obligé de
+dégainer, car il avait une épée, et de tenir son ennemi en respect
+jusqu'à ce que sa bonne mère accourût à son secours.
+
+[Illustration.]
+
+[Illustration.]
+
+Pendant ses récréations, il s'amusait souvent à contempler un papillon
+sur une rose.--Mais, hélas! il devint, connue beaucoup d'enfants envieux
+et gourmand, et il paya cher ces défauts.--On verra dans son histoire
+comment il tomba au milieu d'un pudding, puis au fond du gosier d'un
+
+[Illustration.]
+
+meunier, puis dans le ventre d'un poisson, et par quelle série
+d'aventures il arriva enfin à la cour du roi Arthur, où il vécut
+longtemps, tantôt favori, tantôt prisonnier. La fortune ne corrompit
+point son coeur.--Il vint mourir aux lieux où il était né. Protégé par
+une fée puissante, il obtint sa liberté, et un jour il apporta à ses
+nous parents, qui le croyaient mort,
+
+[Cinq illustrations.]
+
+un louis d'or dont il avait eu le courage de se charger. Quand M. et
+madame Pouce furent revenus de leur étonnement, leur bon et illustre
+fils leur raconta ses aventures, que je ne saurais trop vous engager à
+lire et à donner en cadeau à tous les petits enfants de votre
+connaissance.
+
+[Illustration.]
+
+_La Chine ouverte_, aventures d'un Fan Kouei dans le pays de Tsin, texte
+par OLD NICK, gravures par AUGUSTE BORGET (3).
+
+[Note 3: Cinquante livraisons à 30 centimes.--Paris 1844. _Fournier_.
+--Trois livraisons sont en vente.]
+
+Ce titre a quelque chose d'effrayant... pour la Chine. Le grand empereur
+dont _l'Illustration_ a récemment publié un portrait si ressemblant ne
+pourra plus désormais empêcher les Barbares de dépasser la ligne de ses
+frontières. De quelle utilité lui sont maintenant sa grande muraille et
+ses 100,000 sentinelles tartares? MM. Old Nick et Auguste Borget nous
+ouvrent à deux battants toutes les portes de son vaste royaume. Une
+grande invasion se prépare. A cette immense et incroyable histoire, une
+partie de la population de Paris s'est précipitée.... rue Saint-Benoît,
+7, chez M. Fournier, où se distribuent, au faible pris de 15 fr., les
+billets d'admission au Céleste-Empire. Déjà les faubourgs, s'agitent et
+la province se met en marche. Avant la fin de l'année qui n'est pas
+encore commencée, dix millions de Français auront pénétré dans le
+Céleste-Empire, sous la conduite de MM. Old Nick et Auguste Borget.
+
+[Illustration.]
+
+Où trouverait-on d'ailleurs deux guides plus aimables, plus sûrs et plus
+instruits? Le spirituel critique du _National_, l'habile rédacteur de la
+la _Revue Britannique_, l'ingénieux auteur des _Petites Misères de la
+vie humaine_, a fait ses preuves; vous le connaissez tous. Quant à son
+collaborateur, M Auguste Borget, jeté par une tempête sur les rivages de
+la Chine, il a passé six mois à Macao et en divers villages du littoral;
+il a rapporté de ce voyage des collections, des dessins qui ont fait à
+Paris l'admiration de tous les amateurs, et dont
+
+[Illustration.]
+
+MM. Rittner et Goupil ont publié une partie sous le titre de: _la Chine
+et les Chinois_, enfin, il a exposé aux salons de 1842 et 1843 des
+tableaux que sa majesté le roi Louis-Philippe s'est empressé d'acheter,
+pour en orner les plus belles salles de son palais de Neuilly.--Ne
+sont-ce pas là des garanties suffisantes? N'avons-nous pas le droit de
+vous recommander, avant même qu'il ait paru, le livre illustré que
+publieront par livraisons hebdomadaires, en 1844, MM. Old Nick et A.
+Borget. En outre, leur intelligent éditeur ne mérite-t-il pas pleine et
+entière confiance, et ne devons-nous pas croire ce que dit son
+prospectus: «Ni les titres, ni les manuscrits, ni les renseignements
+personnels n'auront manqué, par conséquent, à la composition d'un volume
+qui, sous une forme légère, résumera une masse énorme de document
+sérieux. Marco Polo, Mendoça, le père Alexandre, Spizelius, Kircher, les
+Missionnaires, de Guignes, Harrow. Staunton, Clarke Abel, Timbowski,
+Abel Rémusat, Davis, Stanislas Julien, Ad. Barrot, Downing, Kidd,
+Gutzlaff, lord Jocelyn, et les rédacteurs du _Chinese Repository_, en
+auront tourné chacun quelques pages; l'auteur les leur restitue comme il
+le doit. L'éditeur, à son tour, promet que de tous ces livres, dont
+quelques-uns sont bien vieux, sortira un livre vraiment nouveau.
+
+Peut-être jugera-t-on que la Chine ouverte, la Chine renouvelée, ajoute
+à un travail de ce genre tout l'attrait d'une publication de
+circonstance; mais, avant comme après la paix de Nan-King, l'_Anacharsis
+chinois_ était à faire. C'est ce qui va être tenté..
+
+Comme spécimen des gravités de ce curieux ouvrage, nous donnons le
+portrait d'un [illisible] et le vue extérieure d'un [illisible]--Que nos
+abonnés ne nous demande aucun renseignements sur les habitants et les
+chinoiseries que nous leur représentons, nous leur répondrons «La chine
+est ouverte, allez vous embarquer rue Saint-Benoît, nº 7. Le voyage sera
+long (il durera cinquante semaines), mais peu coûteux (trente centimes
+par semaine), aussi agréable qu'instructif (MM. Old Nick et A. Borget
+tiendront toutes leurs promesses), sûr (M. Fournier a-t-il jamais laissé
+un ouvrage inachevé?), et, chose étrange, vous le ferez entièrement sans
+quitter votre fauteuil, votre maison, votre femme et vos enfants. A de
+telles conditions, qui ne partirait.... pour la Chine _ouverte_?
+
+_Impressions de voyage de M. Boniface_, par CHAM (4).
+
+[Note 4: Album.--Paris, Paulin. 3 fr.]
+
+Qu'est-ce donc que M. Boniface, qu'il s'imagine avoir le droit de nous
+faire raconter par M. Cham, au crayon et à la plume, _ses excursions sur
+terre et sur mer, sur la tête et sur le nez_, etc., le _tout mêlé de
+bosses et coloré de bleus et de noirs?_ M. Boniface, puisqu'il faut
+l'avouer, est un proche parent de MM. Vieuxbois, Jabot et Crépin,
+d'heureuse mémoire. Comme eux, il ne saurait prétendre à la réputation
+d'un Adonis persécuté par la mauvaise fortune qui les a tourmentés; il
+joue constamment un rôle moitié triste, moitié plaisant dans une longue
+série d'incroyables aventures; enfin, à l'instar de. M. Vieuxbois, il
+traîne toujours après lui un chien _fabuleux_. Pour le moment, M.
+Boniface ne se présente à nous qu'en qualité de réfractaire de la 4e
+compagnie du 3e bataillon de la 10e légion. Comme moi et comme vous
+peut-être, cher lecteur, il a une horreur instinctive pour le service de
+la garde nationale; il fait plus: non content d'avoir tressailli dans
+son lit en recevant un billet de garde, ainsi que vous pouvez en
+
+[Illustration.]
+
+juger, il a résolu de s'affranchir de ce joug odieux, il s'exile
+temporairement, il part pour la _perfide Albion_, avec son chien.--Je
+ne vous raconterai pas toutes les petites misères qui l'accablent
+pendant son voyage de Paris à Boulogne, il s'en console en admirant, par
+les fenêtres du coupé, les belles campagnes de la Picardie.
+
+[Illustration]
+
+Pendant qu'il se livre à ce doux plaisir, une jeune villageoise lui
+offre galamment, au bout d'un bâton, un bouquet âgé de deux mois à
+peine.
+
+[Illustration.]
+
+La crainte d'être asphyxié par les parfums enivrant de ces fleurs des
+bois, et du perdre son meilleur oeil, lui fait retirer sa tête. Mais, ô
+fatalité! la jeune, et jolie villageoise, en retirant son bâton retire
+le chien de M. Boniface qu'elle a accroché par l'oreille.
+
+[Illustration.]
+
+A peine débarqué à Boulogne, M, Boniface et son chien reçoivent deux
+malles sur le dos, et se trouvent sollicités en
+
+[Illustration.]
+
+sens divers par plusieurs hôteliers d'aller habiter leurs hôtels.
+
+[Illustration.]
+
+Ils se hâtent de fuir cette ville trop hospitalière et s'embarquent pour
+Douvres à bord du bateau à vapeur _le Sauteur_. Mais, hélas! jamais la
+mer n'a puni avec une cruauté plus atroce un
+
+[Illustration.] [Illustration.]
+
+garde de la légion et son malheureux chien. Plus de trente dessins sont
+consacrés à la représentation de l'affreux supplice infligé aux deux
+coupable par l'élément vengeur. Le bâtiment s'avance vers Douvres d'_un
+air si penché_, qu'à sa vue seule on comprendra les horribles douleurs
+éprouvées pendant la traversée par M. Boniface, son chien et ses
+compagnons d'infortune;
+
+M. Boniface surtout s'abandonne à des contorsions dont son historien
+retrace les accidents variés avec une fidélité à vous donner le mal de
+mer. Il perdit même la présence d'esprit dont la nature l'avait doué, et
+s'étant assis imprudemment sur une voile, il se trouve un moment hissé
+par le fond de son pantalon au sommet le plus élevé du mat le plus haut
+du navire.
+
+[Illustration.]
+
+Heureusement, _le Sauteur_ avançait toujours, et il jeta l'ancre dans le
+port de Douvres, à la grande curiosité des naturels.
+
+[Illustration.]
+
+Ici s'arrêtent nos révélations.--Gardes nationaux accomplis, qui êtes
+toujours aussi fidèles à votre compagnie qu'à votre compagne,
+désirez-vous savoir à quelles épouvantables tortures M. Boniface fut
+condamné à Londres pour avoir refusé de monter sa garde à Paris,
+achetez le petit album que vient de publier M. Cham, et vous passerez,
+je vous le jure, un joyeux quart d'heure. Le gouvernement devrait, en
+vérité, souscrire à 80.000 exemplaires, et faire distribuer les
+_impressions de voyage_ de l'infortuné réfractaire de la 4e du 3e de la
+10e à tous ses camarades. Il pourrait ensuite fermer l'_hôtel des
+Haricots_, supprimer les conseils de discipline, et abroger les
+dispositions pénales de la loi sur la milice citoyenne. Tous les
+récalcitrants iraient se jeter, comme le timide et repentant M. Boniface
+(voir ci-dessus même colonne), aux pieds de leur sergent-major; et si,
+comme M. Boniface, ils ne méritaient pas d'être élevés au rang de
+caporal, ils deviendraient au moins des gardes nationaux modèles.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+Modes.--Bijouterie.
+
+Les armoiries ont reparu depuis quelque temps sur les panneaux de
+voiture et sur les cartes de visite. On aime les titres, tout en ayant
+l'air de les dédaigner, et le peuple le plus frivole de la terre partage
+cette faiblesse avec d'autres nations et même avec les plus sérieuses du
+monde, les Américains! Ces derniers n'ont pas de titres, mais,
+entendez-les, ils pourraient tous en avoir; leur grand-père, aïeul,
+était comte, baron, etc.
+
+On aime les titres, on s'en fait gloire, et maintenant on s'en pare plus
+que jamais. Les femmes de l'aristocratie ne pouvant avoir des robes de
+velours, de gaze ou de satin, faites d'une manière qui établisse ligne
+ligne de démarcation entre elles et les bourgeoises, se font faire des
+bijoux, que nous nommerons armories.
+
+Ainsi ce peigne, d'un travail élégant, est armorié de deux écussons
+accolés; il réunit deux noblesses: c'est un peigne de mariage.
+
+[Illustration.]
+
+Dans un bal, lorsqu'on verra ce bracelet au bras d'une dame, on saura du
+suite quel litre donner à la femme qui le porte, car la couronne de
+baron s'y montre, malgré toutes les coquetteries dont l'orfèvre a brodé
+le thème.
+
+[Illustration.]
+
+Ici, c'est un lion passant; il est entouré de petits détails d'un joli
+travail. Nous supposons, par la grande simplicité de cette épingle, que
+la pensée de la maison Morel, de laquelle sortent tous ces charmants
+bijoux, a été d'y attacher à volonté des ornements qui garnissent le
+devant du corsage.
+
+[Illustration.]
+
+La couronne de marquis, plus élégante de forme que celle de baron,
+offrait un champ plus vaste aux ornements; aussi nous n'hésiterons pas à
+proclamer ce bracelet supérieur en tous points.
+
+Le porte-cigare est devenu indispensable: il remplace la bonbonnière de
+nos grands-pères. Est-ce un tort? Je dirai oui, car la bonbonnière
+prouvait des habitudes de société et des moeurs élégantes, et le cigare
+prouve le contraire.
+
+Nous serons plus indulgents pour la tête de cravache, parce que nous
+n'avons pas à ce sujet de comparaison fielleuse à faire. En tous temps,
+il y a eu des Nemrods de bonne compagnie et de brillants cavaliers.
+Cette tête de cravache nous montre qu'aujourd'hui le luxe des détails
+n'est point négligé; la tête de chien qui la termine est la vraie
+armoirie du chasseur.
+
+Nous finirons en faisant remarquer la grande simplicité de l'épingle, ce
+qui nous semble de fort bon goût et en parfaite harmonie avec les
+costumes de notre époque.
+
+[Illustration: Bijouterie.--Epingles, Porte-Cigare et Cravache.]
+
+[Illustration: Caricature.--Un garde national contrarié.]
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. Agamemnon, général des Grecs, fut
+assassiné pendant son sommeil.
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0043, 23 ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843
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+Author: Various
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+Release Date: June 2, 2012 [EBook #39901]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0043, 23 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+<br><br>
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+<div class="cont">
+
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+
+<p>L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+<pre>
+ Nº 43. Vol. II.--SAMEDI 23 DECEMBRE 1843
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+ pour l'étranger -- 10 -- 20 -- 40
+</pre>
+
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Casimir Delavigne</b>. Notice biographique et littéraire. <i>Portrait de
+Casimir Delavigne</i>.--<b>Courrier de Paris.--Théâtres</b>. <i>Portrait de
+Marie-Joseph Chénier</i>. Théâtre-Français: <i>Une scène de Tibère</i>.
+Cirque-Olympique: <i>Dernière scène du Vengeur; la Mer calme et la Mer
+agitée</i>, caricatures. Théâtre-Italien: <i>Une scène de Il
+Fantasma</i>.--<b>L'Horloge qui chante</b>, nouvelle, par Albert Aubert. (Suite et
+fin).--<b>Histoire de la Semaine</b>. <i>Ouverture du cours de M. Raoul-Rochette;
+Portrait du duc de Nassau</i>.--<b>Algérie</b>. Arrivée de M. le duc d'Aumale à
+Constantine. <i>Une Gravure</i>.--<b>Le Procédé Rouillet</b>. <i>Six
+gravures</i>.--<b>Publications Illustrées</b>. Les faits mémorables de l'histoire
+de France. <i>Une Gravure</i>. Aventures de Tom Pouce. <i>Dix Gravures</i>. La
+Chine ouverte. <i>Deux Gravures</i>. Impressions de voyage de M. Boniface.
+<i>Dix Gravures</i>.--<b>Annonces.--Modes</b>. Bijouterie. <i>Cinq
+Gravures.</i>--<b>Caricature.--Rébus.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br>
+
+<h2>Casimir Delavigne</h2>
+
+<h3>NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE.</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Notre armée au cercueil eut mon premier hommage...</p>
+<p class="i14"> ... Poète et Français, j'aime à vanter la France;</p>
+<p class="i14"> Qu'elle accepte en tribut des périssables fleurs.</p>
+<p class="i14"> Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,</p>
+<p class="i14"> Je dépose à ses pieds ma joie et mes douleurs;</p>
+<p class="i18"> J'ai des chants pour toutes ses gloires,</p>
+<p class="i18"> Et des larmes pour ses douleurs. »</p>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi chantait, aux premiers jours de la Restauration, le jeune auteur
+des <i>Messéniennes</i>; ainsi, en ces heures de deuil national, le poète, à
+peine âgé de vingt-trois ans, prenait le pieux engagement de consacrer
+sa lyre à la patrie, que tant d'autres avaient reniée publiquement; à la
+France, que l'étranger occupait encore! Noble serment, que le poète ne
+trahit jamais! foi patriotique qui fut par lui religieusement gardée!
+Après avoir pleuré les malheurs de l'invasion, après avoir réchauffé de
+ses vers généreux l'amour de la patrie, qui semblait se mourir dans tous
+les c&oelig;urs; après avoir chanté les vieilles gloires nationales, c'est
+encore au nom de la France, au nom de la liberté, que M. Delavigne
+célèbre et <i>Parthénope</i> révoltée contre L'Étranger, et l'héroïque
+soulèvement des Hellènes. Napoléon meurt sur son rocher, le poète chante
+Napoléon; lord Byron va chercher une tombe glorieuse à Missolonghi, le
+poète chante lord Byron. Plus tard paraîtront encore sept autres
+Messéniennes, et toujours reviendront ces mots sacrés de liberté et de
+patrie; toujours le porte s'inspirera des généreux sentiments, des
+nobles indignations qui avaient arraché de son c&oelig;ur la première et la
+plus belle de ses hymnes, le Chant funèbre de Waterloo! Enfin, c'est à
+lui encore qu'appartiendra la gloire de fournir une autre Marseillaise
+aux vainqueurs de Juillet. Ainsi fut noblement remplie la tâche que le
+poète s'était imposée aux premiers jours de sa jeunesse, et auteur des
+<i>Messéniennes</i> put dire avec un modeste orgueil:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> « ..........Cette liberté</p>
+<p class="i14"> Qui séduit ma raison à sa mâle beauté,</p>
+<p class="i14"> Que ma muse poursuit de son ardent hommage,</p>
+<p class="i14"> Et dont mes fleurs d'un jour ont couronné l'image. »(1).</p>
+</div></div>
+
+<blockquote>Note 1: Épître à M. de Lamartine.</blockquote>
+
+<p>Que d'autres, venus plus tard, aient donc par des strophes plus
+éclatantes, par des accents plus poétiques, enlevé à M. Delavigne le
+prix de la lyre, nul ne pourra se vanter d'avoir mieux fait battre les
+c&oelig;urs, nul ne pourra se parer d'une gloire plus pure, nul ne pourra
+dire mieux que lui: <i>Exegi monumentum!</i> Et la France n'oubliera point
+ces chants qu'elle seule inspira; et, quand l'illustre poète vient de
+descendre dans la tombe, sa plus belle, sa plus glorieuse épitaphe
+demeure encore: «Ci-gît l'auteur des <i>Messéniennes!</i></p>
+
+<p>Oui, la France a perdu un noble c&oelig;ur, une âme sincère, un esprit
+honnête et généreux. Sont-ce là aujourd'hui des pertes aisément
+réparables? et sommes-nous assez riches en pareilles vertus pour ne
+point regretter amèrement ceux qui les possédaient et qui viennent à
+mourir? Rendons au moins cette justice à notre pays, que la mort de M.
+Delavigne a été marquée par la douleur publique, et que si quelques-uns,
+de son vivant, furent sévères pour le poète, le regret universel atteste
+aujourd'hui l'estime sincère que tous avaient pour son beau talent et
+son noble caractère!</p>
+
+<p>Rappelons en quelques mots l'histoire de cette vie glorieuse, que
+prématurément la mort vient du trancher, en la maturité du talent et la
+force du génie.--Jean-François-Casimir Delavigne naquit au Havre, en
+avril 1795; son père, honorable négociant, avait acquis quelque fortune
+dans le commerce de la porcelaine. L'enfance du poète, comme celle de
+Boileau, n'offre rien de remarquable; le jeune Casimir, non plus
+qu'autrefois le jeune Nicolas, n'était rien moins qu'un <i>enfant
+sublime!</i> et comme le père de Despréaux assurait d'avance que son fils
+Nicolas ne dirait jamais de mal de personne, ainsi le père de M.
+Delavigne disait un jour à l'auteur futur de <i>Louis XI</i>: «Toi, mon
+pauvre Casimir, tu continueras mon commerce de faïence.»--«Que
+deviennent donc tous ces génies de douze ans?» demandait Johnson; et
+d'Alembert ne félicitait-il pas Boileau d'avoir été le contraire de <i>ces
+petits prodiges</i>, qui souvent sont à peine des hommes ordinaires,
+esprits avortés, que la nature abandonne comme si elle ne se sentait pas
+la force de les achever.</p>
+
+<p>Cependant, le jeune Delavigne, éclipsé par ses frères, ne tarda pas à
+les surpasser à son tour. Élève brillant du Lycée Napoléon, il faisait
+sa rhétorique en 1811 lorsque naquit le roi de Rome; l'enthousiasme
+public échauffa sa verve poétique, et il composa un dithyrambe dont
+l'empereur se montra satisfait. Plusieurs autres essais poétiques
+signalèrent, dès le collège, la veine naissante du jeune Delavigne, et à
+dix-huit ans il avait déjà tenté l'épopée et la tragédie de rigueur. Ces
+ébauches ne se recommandaient guère que par une pureté de versification,
+assez, commune d'ailleurs dans l'école de Delille, alors
+florissante.--Des revers de fortune avaient frappé le père de M.
+Delavigne, et, au sortir du collège, le jeune poète se vit contraint
+d'accepter un emploi administratif.--1815 arrive: la France est vaincue,
+asservie; le c&oelig;ur du poète se gonfle amèrement: «<i>facit indignatio
+versus!</i>» et les trois premières messéniennes rendent aussitôt le nom de
+Delavigne cher à tous les Français. En même temps sont écrites <i>les
+Vêpres siciliennes</i>, où semble vibrer encore la généreuse colère,
+l'indignation patriotique qui avaient déjà retenti dans les chants
+lyriques de l'auteur. Deux ans une lecture est sollicitée au
+Théâtre-Français, et enfin obtenue. Le comité reçoit la pièce, «à cette
+petite condition seulement, dit un biographe, que l'auteur n'exigerait
+jamais qu'elle fût jouée; une actrice, qui faisait partie du comité, la
+rejeta même sans condition, en déclarant qu'<i>il y aurait inconvenance à
+mettre le mot</i> vêpres <i>sur une affiche de théâtre, et que, pour sa part,
+elle ne souffrirait jamais ce scandale</i>.»</p>
+
+<p>M. Delavigne rentre chez lui indigné, et, en trois mois, il écrit sa
+pièce des Comédiens, dont les malicieuses épigrammes devaient le venger
+un jour de messieurs les sociétaires.--A quelque temps de là, l'Odéon
+renaissait de ses cendres (1819), et Picard, le nouveau directeur de ce
+théâtre, demanda les <i>Vêpres siciliennes</i> à l'auteur refusé. Le succès
+fut prodigieux, et le poète, redemandé à grands cris, se vit traîné de
+vive force sur la scène, où il fut salué par des applaudissements
+incroyables; la pièce eut trois cents représentations consécutives, dont
+les cent premières versèrent 400,000 fr. dans la caisse du
+théâtre.--L'année suivante <i>les Comédiens</i> furent joués sur la même
+scène, et le succès du cette nouvelle pièce vengea suffisamment l'auteur
+des injustes dédains de la Comédie-Française. Déjà <i>le Paria</i> était
+achevé, et au mois de décembre 1821, cette tragédie fut représentée à
+l'Odéon: le poète, pour écrire sa nouvelle pièce, avait consulté tous
+les livres qui traitaient de l'Orient; il avait longtemps étudié
+Bernardin de Saint-Pierre, Tavernier et Raynal. On reconnaît là
+l'écrivain sincère qui prit plus tard pour texte de son discours de
+réception à l'Académie: «<i>De l'influence de la conscience en
+littérature.</i>» Et certainement, jusqu'à la fin de sa vie, M. Delavigne
+s'est montré fidèle à ce principe d'honnêteté littéraire, si méconnu de
+nos jours.</p>
+
+<p>«Cette tragédie du <i>Paria</i>, qui venait confirmer et couronner d'une
+manière brillante des succès déjà si nombreux, semblait devoir ouvrir à
+l'auteur les portes de l'Académie. Il se mit deux fois sur les rangs; la
+première fois on lui préféra M. l'évêque d'Hermopolis; la seconde fois,
+M. l'archevêque de Paris; ses amis l'engageaient à se présenter encore
+une fois il s'y refusa, «craignant, disait-il en riant, qu'on ne lui
+opposât le pape (2).»</p>
+
+<p>[Note 2: <i>Biographie de M. Casimir Delavigne</i>, par un <span class="sc">Homme de Bien</span>,
+page 21.]</p>
+
+<p>A cette époque M. C. Delavigne, bibliothécaire à la Chancellerie, se vit
+frappé d'une brutale destitution par le ministère Villèle. La presse
+prit hautement le parti du poète, et le duc d'Orléans écrivit à M.
+Delavigne, pour lui proposer une place de bibliothécaire au
+Palais-Royal. La lettre se terminait par ces mots, également honorables
+pour le prince et pour le poète; «Le tonnerre est tombé sur votre
+maison; je vous offre un appartement dans la mienne.» M. Delavigne
+accepta cette place, si gracieusement offerte, et conçut des lors un
+sincère attachement pour son protecteur. Plus tard, à l'occasion du
+sacre de Charles X, la maison du roi offrit au poète une pension de
+l,200 livres, qu'il refusa.</p>
+
+<p>Cependant le Théâtre-Français, auquel M. Delavigne n'avait point tenu
+rancune, représentait avec un grand succès la comédie de <i>l'École des
+vieillards</i> (1823); Talma, pour la première fois, avait consenti à jouer
+un rôle de comédie; il créa le rôle de Danville auprès de mademoiselle
+Mars, qui remplissait celui d'Hortense.--Le triomphe fut tes que
+l'Académie se vit bien forcée d'ouvrir ses portes au poète; il obtint
+vingt-neuf suffrages sur trente(1825). Son discours de réception,
+prononcé au mois de juillet de la même année, présente une sorte de
+profession de foi littéraire. L'auteur, déjà préoccupé par les
+nouveautés qui se faisaient jour, et songeant dès lors à fondre en un
+seul les deux systèmes poétiques, se déclare pour «<i>l'audace réglée par
+la raison;</i>» mots remarquables, qui doivent éclairer la critique dans
+l'appréciation qu'elle fera du théâtre et des odes de M. Delavigne. La
+tragédie de <i>Louis XI</i> était commencée; les laborieuses recherches
+auxquelles l'auteur se livra pour composer cette nouvelle pièce
+altérèrent sa santé: il s'embarqua pour l'Italie à bord de <i>la Madone</i>,
+et à son retour (1827), il publia les sept nouvelles <i>Messéniennes</i>, qui
+n'eurent point le succès des premières.--L'année suivante, <i>la princesse
+Aurélie</i> n'obtint au Théâtre-Français qu'un succès d'estime; la presse
+se montra généralement hostile à cette nouvelle comédie, qui ne demeure
+pas moins, comme <i>la Popularité</i>, un des meilleurs ouvrages de M.
+Delavigne.--Enfin, fauteur des <i>Vêpres siciliennes</i>, abandonnant la voie
+purement classique qu'il avait jusqu'alors suivie, sembla obéir au
+mouvement littéraire de l'époque en composant ces pièces mixtes, qui ne
+sont proprement ni des drames ni des tragédies. <i>Marino Faliero</i>, joué à
+la Porte-Saint-Martin en 1829; Louis XI, au Théâtre-Français en 1832;
+<i>les Enfants d'Édouard</i>, au même théâtre, l'année suivante, puis <i>Don
+Juan d'Autriche</i> (1835); <i>une Famille sous Luther</i> (même date); <i>La
+Popularité</i> (1838) et <i>la Fille, du Cid</i>, marquèrent les différents pas
+que fit M. Delavigne dans cette nouvelle route dramatique. Le succès
+couronna presque toujours les tentatives du poète, et celles d'entre ces
+pièces qui ne restèrent point à la scène obtinrent du moins un succès de
+lecture incontestable.</p>
+
+<p>Nous aurons achevé cette biographie, monotone peut-être parce qu'elle
+n'offre qu'un enchaînement de triomphes, si nous ajoutons que M.
+Delavigne, depuis longtemps malade et presque condamné par les médecins,
+poursuivait sans relâche l'accomplissement de ses nouveaux projets
+littéraires. Le travail était devenu toute sa vie, et, sur son lit de
+mort, le poète travaillait encore, composant sans doute un nouveau
+chef-d'&oelig;uvre, dont malheureusement rien ne nous restera; car M.
+Delavigne avait, dit-on, l'habitude de faire ses pièces tout entières en
+son cerveau avant d'en écrire le premier vers. Singulière puissance
+d'esprit, qui ne pouvait être ébranlée par les souffrances les plus
+aiguës! <i>Don Juan d'Autriche</i>, cette comédie si vive et si gaie, fut
+composée au plus fort d'une maladie nerveuse, qui inspirait à la famille
+du poète de mortelles inquiétudes.</p>
+
+<p>M. Casimir Delavigne est mort à Lyon, dans la nuit du 11 au 12 décembre;
+il se rendait à Montpellier, espérant trouver, sous le ciel du Midi, un
+adoucissement à ses continuelles souffrances. Sa femme et son fils ont
+reçu son dernier soupir.--Les restes mortels du grand poète ont été
+ramenés à Paris pour y recevoir les derniers honneurs.</p>
+
+<p>Et maintenant, puisque déjà la postérité est commencée pour M.
+Delavigne, nous sera-t-il permis de joindre à cet éloge funèbre quelques
+mots de critique littéraire, pour essayer de marquer précisément la
+place qu'a occupée l'auteur des <i>Messéniennes</i> et de <i>Louis XI</i> parmi
+les poètes contemporains, et de distinguer le rôle particulier qu'il fui
+appelé à remplir dans cette grande tourmente poétique, dans ce conflit
+violent des systèmes ennemis, dans cet antagonisme acharné de la vieille
+el de la <i>jeune</i> poésie? Un homme seul, de nos jours, fut assez heureux
+ou assez grand pour demeurer tout à fait neutre entre les deux partis
+rivaux, et se voir honoré à la fois par les romantiques et par les
+classiques. Ce poète, c'est Béranger.</p>
+
+<p>M. Delavigne ambitionnait aussi cette neutralité glorieuse; mais, pour y
+arriver, il prit une mauvaise route: il se fit conciliateur. Or, Molière
+nous a appris que l'on ne gagne rien de bon à empêcher les gens de se
+battre. Les tentatives conciliatrices de M. Delavigne n'eurent donc
+d'autre effet que de lui rendre hostiles et l'un et l'autre camp.</p>
+
+<p>Un homme s'est rencontré en Allemagne assez fort, assez audacieux pour
+tailler cette synthèse littéraire et la réaliser en apparence.
+L'étonnant génie de G&oelig;the, en des &oelig;uvres immortelles, enferma la
+pensée poétique des anciens et celle des modernes, et, à force d'art, il
+parvint à se créer cette langue prodigieuse qui s'inspire à la fois de
+Sophocle et de Shakspere, du Virgile et de Dante. Mais, dans ce
+merveilleux travail, le poète s'effaça sous l'artiste. L'Allemagne
+elle-même appela tous ses chefs-d'&oelig;uvre des <i>statues</i>, et condamna son
+plus beau génie par le surnom qu'elle lui donna de <i>grand païen</i>. Ce que
+G&oelig;the n'avait pu faire, était-il réservé à Delavigne de l'accomplir?
+L'auteur de <i>Louis XI</i> devait-il espérer cette gloire suprême, réservée
+sans doute aux poètes à venir, de fondre en une poésie souveraine les
+deux génies jusqu'alors opposés des classiques et des romantiques?--La
+première qualité qui fût nécessaire pour opérer une semblable liaison,
+c'était évidemment un don presque divin d'invention une double
+imagination de fond et de forme. Or,--ses admirateurs eux-mêmes en
+conviennent,--M. Delavigne ne fut pas moins qu'un inventeur. Au lieu
+d'imaginer de son propre chef, il se reposait volontiers de ce soin sur
+Shakspere ou Byron, et se contentait de «se tailler un pourpoint dans
+ces manteaux de rois.» Quant au style, l'auteur des <i>Messéniennes</i> était
+essentiellement conservateur; ses propres paroles en font foi: «Plein de
+respect pour les maîtres qui ont illustré notre scène par tant de
+chefs-d'&oelig;uvre, je regarde comme <i>un dépôt sacré</i> cette langue belle et
+flexible qu'ils nous ont léguée.» (<i>Préface de Marino Faliero.</i>)</p>
+
+<p>M. Delavigne avait été élevé et nourri dans le classicisme le plus pur,
+le plus absolu, je veux dire le classicisme impérial. Il avait grandi
+dans l'admiration <i>passionnée</i> de Delille et de Ducis; et à les regarder
+de près les <i>Messéniennes</i> ne sont-elles pas écrites dans la langue du
+<i>poème des Jardins</i>, comme les <i>Vêpres Siciliennes</i> dans celle
+d'<i>Othello</i> et du <i>Roi Lear?</i> M. Delavigne, comme toute l'école
+<i>impériale</i>, fut d'abord et avant tout un homme d'esprit, un
+littérateur <i>bien élevé</i>, un versificateur <i>attique</i>, de ceux-là que
+chérissait du préférence le bonhomme Andrieux.--Que ces mots d'ailleurs
+n'aillent pas être pris, en mauvaise part. Pour peu que l'on soit
+familier avec l'esprit de notre littérature classique, ou accordera que
+l'inspiration du bon ton et de la convenance a régné presque uniquement
+dans les vers et la prose de nos deux grands siècles. De là cette fleur
+d'urbanité, ce parfum d'exquise politesse qui rendirent les lettres
+françaises chères à toutes les cours européennes. Tous nos écrivains
+classiques furent gens de bonne compagnie, et leur plus digne
+représentant, c'est le comte de Buffon, mettant, pour écrire, ses
+manchettes de dentelle.--Or, ce fut là le mérite singulier de M.
+Delavigne, de demeurer le fidèle et dernier représentant de la
+convenance polie et discrète, en ces temps d'anomalies souvent
+monstrueuses et de licences, pour la plupart, impertinences. Homme
+d'esprit à côté d'hommes passionnés, il conserva, dans son style comme
+dans ses créations, le respect constant de ces limites chaque jour
+violées. Peut-être pécha-t-il par défaut, mais non par excès; et, en
+somme, le monument qu'il a élevé garde une rare dignité, qui ne sera pas
+son moindre titre aux yeux de l'avenir.</p>
+
+<p>Cependant, on ne peut le nier, malgré cette éducation, cette seconde
+nature classique, qui désormais ne pouvait point se refaire, M.
+Delavigne, âme avidement ouverte à toutes les émotions du jour, à tous
+les sentiments généreux qui remuaient la France, ne demeura pas
+insensible à ce souffle poétique qui s'élevait tout à coup, et gonflait
+les voiles des jeunes poètes. Assis dans son esquif classique (Voyez
+l'épître à M. de Lamartine: «Sous nos deux pavillons nous voguons
+séparés.»), l'auteur dus <i>Messéniennes</i> osa livrer, aussi lui, sa voile
+au vent inconnu; mais il ne se hasarda pas sur cette mer nouvelle assez
+loin pour perdre de vue les rivages accoutumés.</p>
+
+<p>Il semble que M. Delavigne, au lieu d'adopter par antipathie les
+nouveautés littéraires, les ait comme subies à son corps défendant. Il y
+a dans ses innovations une telle timidité, une telle réserve, que le
+poète paraît faire un sacrifice à la mode du temps, prenant la cocarde
+romantique, mais restant au fond du c&oelig;ur fidèle à ses premières muses.
+Regardez Louis XI, les Enfants d'Édouard, Marino Faliero; l'enveloppe
+est à demi romantique, mais le fond demeure classique; le style
+s'enrichit de quelques couleurs nouvelles, mais il est toujours tissu
+sur la trame élégante et quelque peu lâche de Delille et de Ducis. M.
+Planche disait, trop sévèrement sans doute, mais avec quelque justice:
+«On prétend que M. Delavigne a travaillé à son <i>Louis XI</i> quatorze ans.
+Je ne m'étonne pas que sa tragédie réfléchisse toutes les révolutions qui
+se sont accomplies au sein de la poésie dramatique, qu'il y ait dans son
+poème un peu de tout, une imitation de toutes les manières..... M.
+Delavigne n'est ni de ce siècle, ni du siècle passé, ni du siècle
+précédent. Je défie le plus habile de surprendre une parenté, si
+lointaine qu'elle soit, entre M. Delavigne et les choses ou ses hommes
+de ce temps-ci. <i>Les Enfants d'Édouard</i> m'ont semblé une gageure
+d'emprunter à toutes les querelles, à tous les systèmes, ce qu'ils ont
+d'inoffensif et de superficiel.»</p>
+
+<p>Il faut bien, en effet, le reconnaître: n'ayant pas le don d'initiative,
+qui eût été nécessaire pour jouer ce grand rôle de médiateur entre les
+deux écoles, et subissant, par conscience peut-être, les innovations
+poétiques, M. Delavigne ne put atteindre le but sublime qu'il se
+proposait, c'est-à-dire de fonder, par la réunion et la fusion pacifique
+des principes ennemis, cette grande école littéraire qui semble être
+promise aux destinées futures de notre pays. Et il arriva, chose
+étrange, qu'au lieu de prendre les devants, l'auteur de <i>Louis XI</i>
+rétrogradait plutôt. Sa poésie mixte, son inspiration mêlée et confuse,
+pour ainsi dire, semblent en effet former comme une sorte de transition
+entre l'école impériale, qui se mourait, et l'école romantique, qui
+naissait pour lui succéder. Si donc M. Delavigne était apparu aux
+derniers jours du dix-huitième siècle, avant les <i>Natchez</i> et <i>les
+Martyrs</i>, il eût tenu à cette époque une place éminence, joué un rôle
+salutaire, rempli une mission féconde. Mais, poète transitoire, alors
+que MM. Lamartine et Hugo avaient décidé déjà le grand mouvement
+poétique, il lui fut seulement réservé d'initier la masse, toujours
+retardataire, aux nouvelles idées qui triomphaient déjà dans les régions
+plus hautes. De là, sans limite, les grands succès populaires de M.
+Delavigne; et c'est en ce sens qu'il fait entendre ces dures paroles de
+M. Plauche: «L'esprit, l'imagination et le style de M. Delavigne sont à
+la taille du plus grand nombre.»</p>
+
+<p>Jusqu'ici nous n'avons apprécié que la valeur <i>relative</i>, pour ainsi
+dire de M. Delavigne; il nous fallait bien juger le poète au vis-à-vis
+de ses contemporains, puisqu'il avait prétendu lui-même servir de lien
+entre les partis apposés de son temps.--Si, maintenant, nous
+considérons absolument les &oelig;uvres de M. Delavigne, non-n'aurons qu'à
+répéter les louanges légitimes que chacun a déjà donnés au talent
+ingénieux, à l'esprit élégant, au style toujours pur et choisi de
+l'auteur des <i>Messéniennes</i>. Mais nous vanterons surtout cette
+conscience poétique, cette honnêteté littéraire, qui ne se rencontrent
+plus de nos jours, et qui respirent dans toutes les &oelig;uvres de M.
+Delavigne. Jamais il ne fit trafic de sa muse, jamais il ne trempa dans
+ces basses pratiques, familières à nos écrivains les plus en renom;
+jamais enfin le poète ne cessa d'être un honnête homme. Aussi son nom
+conservait-il auprès du public tout son premier crédit, et ses plus
+minces productions étaient accueillies avec l'estime respectueuse que
+l'on devait à l'auteur. M. Delavigne, d'ailleurs, trouva en sa probité
+littéraire la récompense qu'elle méritait; il fui presque le seul de nos
+auteurs fameux qui ne vit point décroître, avant l'âge, son talent et
+son génie; jusqu'au dernier moment, il se préserva de la limite des
+&oelig;uvres indignes, et jamais peut-être ne s'est-il élevé plus haut, comme
+écrivain, que dans sa comédie de <i>la Popularité</i>, composée si longtemps
+après ses premiers chefs-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Donnons donc un nouveau regret à cet homme éminent, si tôt enlevé aux
+lettres et à la patrie. Personne, hélas! parmi la génération nouvelle,
+ne se levant pour remplacer ceux qui s'éteignent, la mort de chaque
+grand poète doit sembler deux fois douloureuse, et par la perte d'un
+beau génie, et par le vide qu'elle laisse après elle, et qui ne sera
+point comblé.</p>
+
+<p>Les obsèques de M. Casimir Delavigne ont eu lieu mercredi, 21 décembre.
+Toutes les classes de la société avaient des représentants à cette
+triste solennité; ou évaluait à plus de six mille le nombre des
+assistants. Les notabilités littéraires, artistiques et politiques
+s'étaient particulièrement empressées de venir rendre ce dernier devoir
+à l'illustre poète.</p>
+
+<p>Le deuil était conduit parle fils du défunt, et par MM. Germain et
+Fortuné Delavigne.</p>
+
+<p>L'Académie Française, la commission des auteurs dramatiques et la
+Comédie-Française, assistaient en corps aux obsèques.--Le roi et le duc
+de Nemours avaient envoyé leurs voitures.</p>
+
+<p>Des discours ont été prononcés sur la tombe de M. Delavigne par MM.
+Montalivet, Victor Hugo, Frédéric Soulié, Tissot, ancien professeur de
+M. Delavigne, Samson et Léonard Chodsko: celui-ci parlait au nom de la
+nation polonaise.</p>
+
+<p>Une souscription va, dit-on, être ouverte pour élever un monument au
+grand porte que la France a perdu. Les théâtres, et d'abord la
+Comédie-Française, contribueraient par des représentations à cette
+&oelig;uvre nationale.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<p>Ces derniers jours ont été attristés par plus d'une mort; je ne parle
+pas des morts vulgaires: celles-là suivent leurs cours habituel et
+s'accomplissent sans bruit. Je veux parler des morts qui emportent un
+homme d'esprit ou de talent, interrompent tout à coup celui-ci au milieu
+d'un bon mot, celui-là dans la méditation d'une &oelig;uvre importante, et
+obtiennent dans le journal du lendemain les honneurs de l'article
+nécrologique. Ainsi nous avons à regretter Casimir Delavigne, mort
+illustre! Presqu'en même temps que le noble poète, un autre homme
+mourait, qui n'était qu'un homme intelligent, d'humeur originale et
+plaisante; mais il avait poussé si loin la singularité et la verve
+folle, qu'il était arrivé par là à une véritable célébrité, du moins
+dans le monde où il vivait et dans le cercle de ses nombreux
+amis.--Casimir Delavigne a droit à une place à part, à un hommage
+sérieux, complet, à l'abri de tout voisinage et tout mélange; cette
+place particulière, <i>l'Illustration</i> l'a réservée au poète.--Quant à
+Wollis, l'autre mort, ce n'est pas un de ces fiers enfants de la Muse,
+un de ces bardes inspirés dont on n'approche qu'avec respect et qui
+demandent un sanctuaire; on peut donc placer ici Wollis sans façon, et
+lui faire un simple signe d'adieu. Certes, l'ombre de ce gros,
+intéressant et joyeux philosophe ne se fâchera point d'être ainsi
+traitée sans plus, de cérémonie; il n'est pas possible que Wollis soit
+plus exigeant sur le <i>décorum</i> après sa mort que de son vivant: Wollis
+était certainement l'adversaire le plus déclaré de toute pompe et de
+toute étiquette.</p>
+
+<p>Tant qu'il a vécut, il fut avocat. Dieu seul aujourd'hui sait ce que
+Wollis est maintenait!! Mais le n'était pas un de ces avocats jaunes,
+roides, étiques, amaigris par les vieux rêves et le Digeste; il avait la
+panse ronde les joues dodues et fleuries, la lèvre pleine d'appétit,
+l'&oelig;il au champagne. Comme, après tout, les dieux et les rois sont
+soumis à de rudes épreuves dans la succession des résolutions et des
+métamorphoses religieuses et politiques, on aurait pu croire, à voir
+notre Wollis, que c'était le dieu Bacchus ou le roi de Cocagne que la
+charte du paganisme ou l'établissement du système représentatif avaient
+obligé de se réfugier sous la toge, et de se faire inscrire au tableau
+des avocats près la Cour Royale de Paris.</p>
+
+<p>Il était de la philosophie épicurienne de feu Étienne Béquet, le
+prédécesseur de M. Jules Janin au <i>Journal des Débats</i>, et pratiquait la
+religion de maître Adam:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Aussitôt que la lumière</p>
+<p class="i20"> Vient redorer nos coteaux.</p>
+<p class="i20"> Je commence ma carrière</p>
+<p class="i20"> Par visiter mes tonneaux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Wollis plaidait souvent. On écoutait avec plaisir sa parole vive,
+spirituelle, fine... et fréquemment trempée de chambertin et d'aïl,
+<i>generosa plena Baccho</i>, suivant l'expression d'Horace. Comme orateur,
+Wollis se couronna de pampres encore plus que de lauriers.</p>
+
+<p>Tous ses confrères l'aimaient,--la tendresse est rare entre
+avocats,--ils l'aimaient pour sa rondeur, la facilité de ses m&oelig;urs, sa
+gaieté, ses saillies, pour les mots piquants et comiques qu'il semait à
+pleines mains avec une verve intarissable. Les graves présidents
+eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de tempérer leur rigidité d'un
+sourire, en voyant Wollis prendre place à la barre.--Wollis fut un des
+fondateurs de la <i>Gazette des Tribunaux</i>: il excellait dans le
+compte-rendu pathétique ou burlesque; le drame, la comédie, la parade
+judiciaires avaient en lui un historiographe pittoresque qu'on
+remplacera difficilement.</p>
+
+<p>Il a fini par une attaque d'apoplexie,--comme il devait finir.--La
+veille, il s'arrosait encore amplement et plaidait pour une pauvre femme
+dont il obtenait l'acquittement. C'était mourir à peu près comme il
+avait vécu, entre un verre et une Cour d'assises. Du reste, Wollis ne
+regrette pas la vie, on peut en être sur. Il était d'avance trop bien
+préparé à toutes les fortunes; et puis, le siècle commençait à lui
+sembler assez maussade.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"> Aimant la vie et les couplets,</p>
+<p class="i16"> Nos pères étaient gais et frais.</p>
+<p class="i20"> On change de coutume:</p>
+<p class="i16"> Nos jeunes gens au teint blafard</p>
+<p class="i16"> Sont joyeux comme un corbillard.</p>
+<p class="i16"> Amis, voilà, oui c'est bien là.</p>
+<p class="i20"> C'est cela qui m'enrhume!</p>
+</div></div>
+
+<p>«Tous ces gens-là, sont insipides, disait-il deux jours avant sa fin; il
+est temps que j'aille un peu m'égayer chez les morts!»--O Wollis!
+peux-tu nous dire si en effet l'autre monde est plus gai que celui-ci?</p>
+
+<p>Paris n'est pas encore remis de la surprise mêlée d'effroi que lui a
+causée l'assassinat de la malheureuse veuve Senépart. Jamais
+l'Ambigu-Comique, dont le mari de cette pauvre vieille femme a été
+longtemps directeur, n'a offert, dans ses plus noirs mélodrames, un
+crime plus singulièrement horrible que ce crime commis en plein jour,
+avec une audace et un sang-froid épouvantables. Ou sait que l'assassin
+se nomme Ducros; il est âgé de vingt et un ans et appartient à une
+honorable famille de Toulouse. Ducros était venu perfectionner à Paris
+ses études de pharmacie, disent les journaux. Quel perfectionnement!
+Trois jours après son arrivée il étranglait madame veuve Senépart et la
+volait. Ducros a la voix douce, les manières douces, le regard doux. On
+peut dire,--qu'on me pardonne cet humble assemblage de mots,--qu'il
+assassinait son monde avec politesse. Au moment où il sortait
+d'étrangler sa victime, tandis qu'elle était palpitante et râlant
+encore, quelqu'un le vit, le chapeau à la main, s'inclinant sur le seuil
+de la porte, dans l'attitude d'un homme qui se défend contre un excès de
+prévenance: «Non, madame, disait-il, ne vous dérangez pas; rentrez chez
+vous, je vous en supplie; je ne souffrirai pas que vous me reconduisiez
+plus loin.» Il parlait ainsi pour donner le change et faire attester au
+besoin, si ou l'accusait, qu'à l'instant où il avait quitté la veuve
+Senépart, elle vivait encore, puisqu'elle voulait à toute force le
+reconduire jusque sur le palier.</p>
+
+<p>On a raconté comment, après le meurtre, il était allé chez M. Senépart
+fils, auquel il était particulièrement, recommandé par d'honorables
+habitants de Toulouse, et comment il se rendait chez une nièce de sa
+victime au moment où il fut reconnu et arrêté; mais voici un fait qui
+n'a pas été publié. Deux jours avant le crime, M. Senépart fils, voulant
+faire honneur à ces lettres de recommandations, invita Ducros à dîner.
+Ducros vint: on dîna bien et gaiement; l'homme qui devait bientôt
+étrangler la mère reçut de la main confiante du fils le vin et le pain
+de l'hospitalité. Le dîner fini, M. Senépart s'excusa, pour raison
+d'affaires, d'être obligé de sortir: «Eh bien, dit Ducros, je finirai la
+soirée avec madame.»--M. Senépart, récemment marié, n'habitait pas avec
+sa mère.--D'abord il fut sur le point de céder à la proposition de
+Ducros; puis, toute réflexion faite, il fit comprendre à son hôte qu'il
+ne serait pas convenable de sa part de rester toute une soirée seul avec
+une jeune femme qui le voyait et le recevait pour la première fois.
+Cette insinuation parut vivement contrarier Ducros. Il se retira
+cependant en disant: «J'irai au spectacle!» II alla en effet au théâtre
+des Variétés, où il se divertit beaucoup à voir Bourré et <i>Le Gamin de
+Paris</i>.</p>
+
+<p>La jeune dame Senépart raconte avec terreur ce dîner, et l'insistance
+que mit Ducros à vouloir rester près d'elle pendant l'absence de M.
+Senépart. L'horrible catastrophe qui suivit cette soirée, certaines
+marques d'impatience, certains regards rapides et inquiets, qui
+n'avaient alors aucun sens pour madame Senépart, et qu'elle explique
+aujourd'hui, peuvent faire soupçonner que Ducros aurait tenté ce soir-là
+contre la bru le crime qu'il accomplit le surlendemain sur la
+belle-mère.</p>
+
+<p>On annonce l'arrivée à Paris de l'ex-régent Espartero. L'ordre est
+arrivé de lui préparer un appartement à l'hôtel Meurice. Espartero
+s'ennuie à Londres; le spleen le gagne; ses médecins lui ont conseillé
+Paris. Il faut donc compter sur Espartero, et le mettre un nombre des
+curiosités de cet hiver. Mais qu'il s'y attende: quand on l'aura vu une
+fois manger un bifteck au Café de Paris prendre sa demi-tasse chez
+Torloni, et jouer sa partie de whist au Cercle des étrangers, tout sera
+dit, personne ne le regardera plus. Zurbano durerait un peu plus
+longtemps; mais Zurbano ne viendra pas; il s'est fait définitivement
+ermite, et habite, suivant les correspondances de Madrid, un petit
+village des environs de Valence, où il a ouvert un débit de cigarettes.
+<i>O vanitas vanitatum!</i></p>
+
+<p>Quelque chose fait plus de bruit que la prochaine arrivée d'Espartero.
+Ce quelque chose vaut bien la peine en effet qu'on s'en occupe.--Ah! de
+grâce, dites-nous ce quelque chose?--M. Berryer va convoler en secondes
+noces. Si nous nous mariions, vous, moi ou mon voisin, l'affaire ne
+ferait pas le moindre bruit; à peine si le bedeau de la paroisse s'en
+douterait. Mais M. Berryer, diable! prenons garde; toutes les cloches de
+la vieille monarchie vont carillonner. M. Berryer était veuf depuis à
+peu près un an. Veuf, il épouse une veuve, madame de Sommariva. Feu M.
+de Sommariva était, comme ou sait, un grand amateur des beaux-arts; sa
+galerie de tableaux et de sculpture passait pour une des plus riches
+qu'un simple particulier eût jamais possédées. Elle a été vendue
+publiquement après sa mort. Quoi qu'il en soit, M. Berryer, en prenant
+possession de l'hôtel de Sommariva, y trouvera bien encore quelque
+statue de Démosthène ou de Cicéron pour lui tenir compagnie.</p>
+
+<p>Puisque nous voici à parler de statues, parlons de la statue qu'il est
+question d'élever à Rossini dans le foyer de l'Opéra. Nous ne sommes pas
+pour les statues qu'on dresse aux gens de leur vivant; c'est leur donner
+de l'encensoir dans le nez; cela fait mal. Ce n'est pas que nous
+contestions la gloire du Rossini ni son génie; si quelqu'un a droit à la
+statue lyrique, c'est lui assurément; il y a droit au même titre que
+Gluck et Mozart. Mais si nous rendons cet honneur à l'auteur de
+<i>Guillaume-Tell</i> et du <i>Barbier</i>, gare! nous sommes perdus! Les statues
+vont nous écraser; chaque croque-note voudra avoir sa statue. Sous savez
+de quels effrayants amours-propres sont doués les petits hommes de ce
+temps-ci: il n'y en a pas un qui ne se croie l'égal d'un colosse.
+Allons! vite, sculpteur, taille-moi en marbre, coule-moi en bronze, je
+veux avoir ma statue! Rossini a bien la sienne! Et en effet, les voici
+déjà qui s'ameutent; depuis que le bruit est répandu qu'un comité
+d'artistes s'est formé pour aviser au moyen de mettre Rossini en statue,
+ils se récrient et réclament; le dernier numéro de la <i>Gazette musicale</i>
+leur sert d'interprète. Une statue à Rossini, fi donc! vous vous
+trompez! Il n'y a dans le monde que moi qui mérite une statue.
+«Oubliez-vous donc mes barcarolles, dit celui-ci; et mes nocturnes,
+ajoute cet autre; et mes chansonnettes, s'écrie l'un, et mes petites
+opéras-comiques,» fulmine l'autre. Si bien, au train dont vont les
+choses, que Rossini court risque de ne pas avoir sa statue; mais, en
+revanche, nous pourrions bien voir sur le piédestal M. de Flottow ou M.
+Pilati.</p>
+
+<p>Mademoiselle Plessis vient de se hasarder avec succès dans le rôle
+d'Elmire de <i>Tartufe</i>. Ce rôle était un de ceux que mademoiselle Mars
+aimait et qu'elle jouait souvent; ce n'est pas, qu'il soit brillant,
+mais il est correct, sage, modéré, d'un grand goût; il faut un art
+exquis pour y réussir et lui conserver sa décence spirituelle et son
+aimable honnêteté. Mademoiselle Mars y excellait; mademoiselle Plessis
+n'a pas été mademoiselle Mars, mais elle s'est mise en route pour y
+arriver. Quelle charmante Elmire, d'ailleurs! quels yeux! quelle
+jeunesse épanouie! et que monsieur Tartufe est bien là! en pleine
+tentation! On remarque cependant, non sans quelque regret, que
+mademoiselle Plessis, depuis quelque temps, tombe dans le sérieux.
+L'autre jour, elle était quakeresse dans l'<i>Eve</i>, de M. Gozlan; le
+lendemain, chanoinesse dans la <i>Tutrice</i>, de M. Scribe; et la voici la
+sage et prudente Elmire. C'est un bien grave office pour votre belle
+jeunesse, mademoiselle, et vous commencez de bonne heure à entrer en
+sagesse. Quel grand mal, si vous étiez, Célimène un peu plus longtemps;
+Elmire vient toujours assez tôt, et vraiment vous n'êtes pas faite pour
+être chanoinesse, et quakeresse encore moins! Dans vingt ans, suit, on
+vous le passerait!</p>
+
+<p>Nous avons quitté tout à l'heure Rossini un peu brusquement; voici une
+anecdote qui nous ramène à lui: il en est le héros. La scène se passe à
+Paris, pendant la dernière visite que l'illustre maestro a bien voulu
+faire à la moderne Babylone. Rossini vient de recevoir chez lui un de
+nos pianistes les plus excentriques et les plus échevelés; «Voulez-vous
+que je vous joue quelque chose de ma façon?» dit notre homme. Rossini de
+s'en défendre; il a divorcé avec la musique, et ne veut plus entendre
+une note. Mais le pianiste insiste; le pianiste est tenace de sa nature,
+le pianiste échevelé surtout; il s'installe donc, et fait courir ses
+doigts sur les touches sonores, çà et là, avec une fureur à tous crins.
+Après une demi-heure d'ouragan, il se lève pâle et inondé de sueur: «Eh
+bien! dit-il à Rossini, comment trouvez-vous cela?» Le maestro garde le
+silence; «Comment trouvez-vous cela? mio carissimo? répète le pianiste
+avec insistance et d'un air triomphant.--Je trouve, répond Rossini avec
+sa railleuse bonhomie, je trouve cela étonnant; vous êtes plus fort que
+Dieu: Dieu avait fait le monde, vous venez de faire le chaos!»</p>
+
+<p>Il est question de mettre un impôt sur les voitures de luxe et sur les
+chiens, à l'imitation de l'Angleterre; cela fera aboyer beaucoup de
+gens, les portières surtout et les vieilles filles.</p>
+
+<p>M. Alexandre Dumas continue son commerce; il vient de présenter au
+Théâtre-Français une nouvelle comédie cinq actes et en prose, <i>Une
+conspiration sous Louis XV</i>, le tout sans préjudice d'une autre comédie
+en cinq actes reçue au même théâtre, et d'un drame non moins en cinq
+actes, Lord Danbiki, que l'Odéon annonce pour la semaine prochaine. M.
+Dumas a des drames et des comédies plein ses poches; il ne tire pas son
+mouchoir ou sa tabatière sans en faire tomber deux ou trois à chaque
+fois: les passants marchent dessus.</p>
+
+<p>Le sultan a fait mander en France un professeur de langue française et
+de géographie. Un des élèves les plus distingués de l'École Normale
+vient de partir pour donner des leçons à. Sa Majesté turque. O ombres de
+Soliman et de Selim, qu'allez-vous dire? Avant un an peut-être votre
+héritier lira couramment Voltaire, le <i>Contrat social</i> et les <i>Lettres
+persanes</i>. Par Mahomet! où allons-nous?</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Théâtres.</h2>
+
+<p><i>Tibère</i>, tragédie de <span class="sc">Marie-Joseph Chénier (Théâtre-Français).</span>--<i>le
+Vengeur</i> <span class="sc">(Cirque-Olympique).</span></p>
+
+<p>Proscrit par la censure impériale, le <i>Tibère</i> de Chénier était depuis
+vingt ans réfugié dans les &oelig;uvres du poète. L'interdit enfin vient
+d'être levé, et <i>Tibère</i> a pris possession de la scène. Toutes ces
+énergiques beautés que la tragédie recèle, beautés jusqu'ici réservées
+seulement à la curiosité du lecteur, le parterre vient de les
+reconnaître à la lueur de la rampe, et de les saluer de ses bravos. Le
+succès public a confirmé le succès de la lecture solitaire.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Portrait de Marie-Joseph Chénier.</b></p>
+
+<p>Comme le titre l'indique, le sujet de l'ouvrage de Chénier est la
+peinture du caractère de Tibère. Le poète prend le terrible et tortueux
+empereur au moment de la mort de Germanicus, son fils adoptif; toute
+cette héroïque et fatale histoire de Germanicus a été tracée, ou le
+sait, par la main de Tacite en traits impérissables. L'étude de Chénier
+n'est pas indigne de la vigoureuse peinture de l'historien. Tibère a
+empoisonné Germanicus par la main de Pison, ou du moins, suivant
+Chénier. Pison a connu les préparatifs du crime et ne l'a point empêché.
+Maintenant tout est dit: Germanicus est mort; il ne reste plus que la
+fière douleur d'Agrippine sa veuve, et le remords tardif de Pison. Tous
+deux viennent à Rome, et arrivent en même temps. Agrippine portant dans
+son sein les cendres de son époux, comme dit Tacite. Agrippine veut
+poursuivre Pison; de son côté, Pison est déterminé à se défendre; il
+compte d'ailleurs sur l'appui de Tibère, son secret complice.</p>
+
+<p>Telle est donc la position de Tibère: il faut qu'il feigne de pleurer
+Germanicus avec Agrippine, et de s'associer à sa vengeance, cependant
+qu'il ménage Pison, dont il craint les révélations et le désespoir. La
+tragédie s'engage sur cette situation à double race. C'est un jeu de
+bascule perpétuelle que joue Tibère; de l'exposition au dénoûment
+s'efforçant de pleurer Germanicus d'un &oelig;il, si on peut se servir d'une
+expression si bourgeoise, en un sujet se terrible, et de l'autre; &oelig;il
+désignant à Séjan Agrippine et Pison, qui le gênent tous deux, et dont
+il veut se défaire en même temps.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>
+Théâtre-Français.--Tibère, acte II, scène II. Agrippine,<br>
+accompagnée de ses enfant, accuse Pison dans le sénat<br> en présence de
+Tibère.</b></p>
+
+<p>Le mensonge, la ruse, l'hypocrisie, toute l'habileté tortueuse et
+souterraine de l'âme de Tibère est mise en &oelig;uvre dans cette lutte
+difficile: tantôt il flatte la douleur d'Agrippine, tantôt il ménage
+Pison; une autre fois il cherche à corrompre, par la séduction du
+pouvoir, Cnéius, le fils de Pison, le jeune Cnéius, qui a conservé la
+vertu des vieux Romains dans ce temps de bassesses et de vices.</p>
+
+<p>Mais Tibère a beau faire, Agrippine et Pison finissent par lire dans la
+nuit de son âme: l'une y découvre la fausseté de sa pitié menteuse;
+l'autre, le secret de l'abandon que le tyran fait de lui et de la ruine
+qu'il lui prépare. Le ressentiment et le remords élèvent alors le
+coupable Pison jusqu'au courage d'une expiation publique: il déclarera
+son crime en plein sénat, à la face de Rome, et il nommera son complice,
+c'est-à-dire Tibère lui-même, voilà ce qu'il annonce au tyran, voilà ce
+qu'il promet à son fils Cnéius; mais Tibère a dit un mot à Séjan, et ce,
+mot suffit. Tandis que le sénat et Tibère, et Cnéius, et Agrippine sont
+en présence, attendant Pison, Séjan vient dire que Pison s'est donné une
+mort volontaire; une mort volontaire annoncée par Séjan! vous sentez ce
+que cela veut dire; on devine que Tibère a passé par là. Il ne reste à
+Cnéius que le poignard de son père, et il s'en sert pour échapper à la
+tyrannie:</p>
+
+<p>Il est temps du placer Tibère au rang des dieux.</p>
+
+
+
+<p>Cette tragédie est d'un ton constamment énergique et grave; la pensée a
+de la force, le style une concision et une fermeté peu commune. On a
+remarqué surtout quatre belles scènes: l'arrivée d'Agrippine, suivie de
+ses deux fils et présentant au sénat l'urne de Germanicus en demandant
+vengeance, l'entrevue de Tibère et de Pison, où Pison déclare qu'il est
+résolu à dévoiler le terrible secret qui les lie; l'aveu qu'il fait de
+son crime à son fils Cnéius, et enfin le dénoûment de la tragédie, où
+Cnéius, frappant Tibère d'anathème, se poignarde.</p>
+
+<p>Ligier s'est fait remarquer dans le rôle de Tibère par des études
+habiles et tout à fait dans le caractère du personnage; mademoiselle
+Araldi, malgré son inexpérience, Guyon, malgré ses cris, et Geoffroy
+méritent bien aussi quelques éloges.</p>
+
+<p>--Le nom de Marie-Joseph Chénier est sorti honoré et glorieux de
+l'épreuve.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>
+Cirque-Olympique.--Dernière scène du <i>Vengeur</i>:<br>
+le navire disparaît sous les flots.</b></p>
+
+<p>Tout le monde connaît le dévouement héroïque du <i>Vengeur</i>; c'est un des
+plus beaux, faits du nos annales maritimes. Le glorieux événement
+s'accomplit le 28 mai 1791. <i>Le Vengeur</i>, séparé de la flotte commandée
+par Villaret-Joyeuse, qui soutenait contre les Anglais un combat
+terrible; <i>le Vengeur</i>, environné de forces supérieures, désemparé,
+criblé de boulets, faisant eau de toutes parts, après avoir repoussé
+deux fois l'abordage; <i>le Vengeur</i> refuse de se rendre; et quand l'heure
+est venue, quand les canons, arrivés à fleur d'eau, sont près de
+disparaître, <i>le Vengeur</i> lance aux Anglais une dernière et terrible
+bordée; puis, tandis que l'équipage crie: <i>Vive la France! vive la
+République</i>, le vaisseau disparaît lentement dans les flots avec ses
+combattant héroïques.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> Voyez ce drapeau tricolore</p>
+<p class="i14"> Qu'élève en périssant leur courage indompté,</p>
+<p class="i14"> Sous le flot qui les couvre entendez-vous encore</p>
+<p class="i18"> Ce cri: <i>Vive le Liberté!</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Telle est la sublime action que le Cirque-Olympique vient de mettre en
+scène avec la conscience patriotique et l'étonnante vérité qui
+caractérisent les représentations de ce théâtre militaire.</p>
+
+<p>La mer vue par un clair de lune, la lutte acharnée et la disparition du
+<i>Vengeur</i> sont deux tableaux d'une grande beauté. Cela émeut, cela donne
+le frisson, et l'imitation est si heureuse que, les nuages de poudre et
+les bordées de canon aidant, on pourrait croire qu'on a vraiment affaire
+à un Océan furieux.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas trop s'y fier cependant; cet Océan est un Océan pour
+rire, et puisque le jour de l'an approche, nous allons livrer à nos
+lecteurs, en guise d'étrennes, le secret de cette mer ou tranquille ou
+furieuse.</p>
+
+<p>Pour avoir une mer, au Cirque-Olympique, à l'Opéra ou ailleurs, vous
+prenez d'abord une vaste toile; sous cette toile vous jetez une douzaine
+de figurants mâles ou femelles, le sexe n'y fait rien, la mer n'y
+regarde, pas de si près. Cela fait, vous avez votre Océan au grand
+complet. Désirez-vous une mer orageuse? Le chef d'orchestre, se démène
+comme un diable et agite son archet en guise de trident; la musique
+aussitôt imite le mugissement des flots. A ce signal, nos figurants se
+mettent à l'&oelig;uvre: l'un se lève, l'autre se baisse; la toile suit le
+mouvement onduleux, et figure ainsi, par cette oscillation de haut en
+bas, un roulis parfait et une tempête de première qualité.</p>
+
+<p>Êtes-vous las des orages? vous plaît-il de glisser tranquillement, sur
+une onde tranquille? Le chef d'orchestre s'incline, baisse la tête comme
+un Neptune vaincu, les violons jouent en <i>decrescendo</i> et les flots
+obéissants se jettent à plat ventre...</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Eh! vogue ma nacelle!</p>
+<p class="i16"> Doux zéphyr, sois-moi fidèle!</p>
+<p class="i20"> Nous toucherons au port!</p>
+</div></div>
+
+<p>Le métier de flot est rude; aussi les traite-t-on en conséquence: dans
+les temps calmes, chaque flot recuit cinquante centimes par tête; si on
+leur demande, une tempête, ils obtiennent une haute paie d'un franc. Je
+ne parle pas des petites vagues qui sont des enfants de coulisses...
+Ceux là ont pour appointements des coups de pied où vous savez bien;
+dans la canicule, l'état de flot est particulièrement insupportable, ils
+sont en nage. Un jour, M. Franconi surprit, au milieu de la tempête,
+trois des plus gros flots qui buvaient une bouteille de bière. Il leur
+en fit un reproche: «Que voulez-vous, monsieur, lui répondit le premier
+flot, nous mourions de soif!»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Le calme de la mer.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>La mer agitée.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>THÉÂTRE ITALIEN.</h3>
+
+<p><i>Il Fantasma (Le Fantôme)</i>, opéra en trois actes, musique de <span class="sc">M.
+Persiani.</span></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004c.png"><b><i>Il Fantasma.</i></b></p>
+
+<p>Cet ouvrage est la traduction, on plutôt l'imitation d'un mélodrame de
+M. Mélesville qui eut jadis un grand succès à la Gaîté. Il était orné, à
+cette époque, de décorations fort belles, dont M. Daguerre, si je ne me
+trompe, était l'auteur Il eut pendant quelques mois, un grand
+retentissement; puis il quitta Paris, et fit son tour de France; puis il
+passa les monts. Une fois en Italie, il adopta, en mélodrame avisé qu'il
+était, le costume et les usages du pays; il se fit <i>libretto</i> et les
+compositeurs lui firent fête; M. Carafa le revêtit à Milan, d'une belle
+partition pleine de charmants motifs et de nobles harmonies. Qu'était-il
+devenu depuis lors? Je l'ignore. Il s'était apparemment retiré du monde.
+M. Persiani l'a rencontré je ne sais où, et vient de le rhabiller à la
+dernière mode. M. Persiani et son fantôme, l'un portant l'autre, ont été
+bien accueillis par le public.</p>
+
+<p>Ce fantôme habite le château de Scylla. Le lecteur sait trop bien sa
+géographie et sa mythologie pour que je lui dise où est Scylla. Mais
+Scylla a subi d'étonnantes transformations avec les années. Après
+n'avoir été bien longtemps qu'un aride rocher, une affreuse caverne,
+hantée par ce monstre bruyant et vorace dont les anciens nous ont laissé
+de si épouvantables descriptions, Scylla est devenu un château
+magnifique, ceint de hautes murailles et de fossés profonds, et défendu
+par des donjons menaçants. A l'abri de ces remparts inexpugnables
+s'élèvent des bâtiments de la plus riche architecture, qui renferment
+des appartements splendides.</p>
+
+<p>C'est là que notre fantôme a élu domicile. Pendant le jour, personne ne
+l'aperçoit; pendant la nuit, il erre à pas lents à travers les longs
+corridors et les vastes cours du château, et sa promenade nocturne
+aboutit toujours au même point: à la porte de la chapelle. C'est là que
+le duc Ansaldo a été récemment assassiné. Les autres habitants du
+château ont conclu de là que le fantôme est l'ombre du défunt qui vient
+demander vengeance.</p>
+
+<p>De qui demande-t-il vengeance? quel est son assassin? Là est la
+difficulté.</p>
+
+<p>Le duc Ernest, frère du mort, prétend que c'est Adolphe; et Roger,
+l'écuyer du duc Ernest, assure qu'il en a la preuve, et qu'il est en
+mesure de l'alléger. Je ne puis nier que les apparences ne soient,
+jusqu'à un certain point, de leur côté. Adolphe aimait Herminie, la
+fille du due Ansaldo. Il l'a demandée en mariage; Ansaldo lui a répondu
+qu'il était un impertinent, et lui a intimé l'ordre de sortir
+immédiatement de sa présence; en langage vulgaire, il l'a mis à la
+porte. Est-il donc si invraisemblable qu'Adolphe se soit vengé de cet
+affront? Une circonstance grave dépose d'ailleurs contre lui: le duc,
+quand on l'a trouvé, avait le corps traversé par une grande épée, que
+tout le monde a reconnu pour celle du jeune chevalier. On l'a cherché:
+il avait disparu, D'une commune voix, il a été déclaré coupable, et l'on
+a mis sa tête à prix. Malheur à lui s'il reparaît! On a affiché, dans
+toute l'étendue du domaine de Scylla, cette inscription menaçante, qui
+fait d'ailleurs beaucoup d'honneur au talent poétique des huissiers de
+la Calabre.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> L'empio Adolfo, uccisor del duca Ansaldo</p>
+<p class="i20"> Se in Calabria si cela,</p>
+<p class="i14"> Morte avra chi occultar osa il ribaldo,</p>
+<p class="i20"> Premio chi lo rivela.</p>
+</div></div>
+
+<p>En attendant, le duc Ernest ne néglige rien pour faire tourner à son
+profit les malheurs de sa famille. Herminie ne peut plus décemment
+songer à épouser l'assassin de son père. Pourquoi n'épouserait-elle pas
+son cousin Hermann? Par ce mariage, le fief passerait de la branche
+aînée à la branche cadette, ce qui serait pour lui, Ernest, une grande
+consolation. Herminie, après quelques façons, s'y résigne. C'est une
+fille bien élevée, pleine de courage et de bons sentiments. Mais, ô
+fortune ennemie! comme elle se dispose à marcher à l'autel, Adolphe
+paraît tout à coup, et lui rappelle sa promesse, en jurant ses grands
+dieux qu'il n'est point coupable, et que, si l'on s'obstine à l'accuser,
+il est prêt à purger sa contumace. Ou le saisit, on l'enchaîne, et il
+paraît bientôt devant le tribunal.</p>
+
+<p>Ce tribunal est assez étrangement composé, et d'ailleurs il suit une
+procédure qui ne serait de mise dans aucun pays civilisé. C'est le duc
+qui accuse, et c'est le duc qui condamne. Il lui en coûte pourtant de
+prononcer la sentence de mort. Il s'arrête, il hésite, il prend sa tête
+à deux mains, et, comme ses assesseurs lui demandent s'il a la migraine,
+il leur répond naïvement: <i>Lasciatemi in preda al mio terror</i>.
+Là-dessus, tous ensemble prennent la parole à la fois, et chantent un
+bel <i>adagio</i>. Quand l'<i>adagio</i> est fini, la terreur du duc se trouve
+dissipée, et il condamne Adolphe sans miséricorde. Voilà un beau
+procédé, et d'invention toute neuve! Ne devrait-il pas s'en servir de
+temps en temps à l'endroit de messieurs les jurés, qui, lorsqu'on leur
+présente un fils qui a coupé son père en dix-sept morceaux, déclarent
+qu'il y a des <i>circonstances atténuantes?</i> Que ne leur fait-on chanter
+préalablement un <i>adagio</i> pour calmer leurs appréhensions?</p>
+
+<p>Voilà Adolphe bien près de sa fin, et c'est dommage, car Adolphe est un
+beau jeune homme, fort élégamment tourné, porteur d'une magnifique
+chevelure noire, et doué d'une des plus charmantes voix de ténor que
+l'on puisse entendre... Rassurez-vous, lecteur pitoyable; n'ayez aucune
+crainte, sensible lectrice; le ciel veille sur l'innocence, et Adolphe
+est innocent.</p>
+
+<p>La nuit vient, et le fantôme recommence sa promenade habituelle. Le
+voyez-vous, enveloppé d'un vaste manteau, qui glisse à pas silencieux
+derrière ces sveltes colonnes? Il s'approche: le voilà devant vous; le
+reconnaissez-vous à présent? O surprise! ce n'est point un mort, mais un
+vivant! ce n'est point Ansaldo, c'est Ernest lui-même! Ernest est
+somnambule, et le mystère est pénétré. Il n'est pas seulement
+somnambule, il est somniloque. Il ouvre la bouche, et que dit-il? Il
+exprime éloquemment le remords qui le tourmente, et l'horreur que ses
+crimes lui inspirent. C'est lui qui a tué son frère, et il décrit toutes
+les circonstances de l'attentat. Or, il n'est pas seul: sa nièce, son
+fils, Rodolphe, et vingt autres témoins l'entourent et pèsent ses
+paroles. Que devient-il à son réveil? Il veut se poignarder, mais on
+retient son bras. «Arrête! les remords t'ont assez puni. Prions tous
+ensemble le Dieu tout-puissant; puisse-t-il te pardonner, et rendre la
+paix à ton âme!»</p>
+
+<p>Voilà ce qu'on lui chante en ch&oelig;ur, et le plus harmonieusement du
+monde. Après quoi chacun va se coucher, et les spectateurs en font
+autant.</p>
+
+<p>Si cette histoire n'est pas très-amusante; elle est du moins
+très-morale, et c'est beaucoup. Et puis, comptez-vous pour rien la
+musique de M. Persiani et le chant de madame Persiani?</p>
+
+<p>Il y a dans la partition des morceaux fort agréables:--une tarentelle,
+chantée en ch&oelig;ur par les paysans calabrais, qui a paru
+très-piquante;--un air à trois temps, où le compositeur a réuni comme à
+plaisir des difficultés de vocalisation qui eussent fait reculer tout
+autre cantatrice que madame Persiani;--un morceau d'ensemble dialogué,
+dont la forme a paru assez originale;--plusieurs duos qui renferment des
+phrases charmantes. On y trouve aussi quelques morceaux assez mal bâtis,
+je dois en convenir, et dont l'instrumentation pourrait être plus pleine
+et plus riche; on y trouve des cris, du bruit, et assez d'éclats de
+trombones et de coups de grosse caisse et de cymbales pour ébranler les
+tympan» le plus durs et les plus racornis. L'auteur enfin a voulu
+satisfaire tous les goûts, et il paraît avoir complètement réussi dans
+cette difficile entreprise. On l'a appelé deux fois sur la scène à la
+première représentation et deux fois encore à la seconde. Il s'est prêté
+le plus complaisamment du monde à cette fantaisie du parterre. Il a
+vaincu, il a triomphé... Je ne jouerai pas le rôle de ces soldats
+romains qui suivaient le char du triomphateur en parodiant ses exploits
+et en chansonnant sa gloire. J'applaudis de mes deux mains à son succès,
+et je m'associe à son bonheur.</p>
+<br><br>
+
+<h2>L'Horloge qui chante.</h2>
+
+<h4>NOUVELLE AMÉRICAINE.</h4>
+
+<p class="mid">(Suite et fin.--Voir page 216.)</p>
+
+<p>Tout allait bien jusque-là; les deux amants se croyaient au comble de
+leurs v&oelig;ux; mais le Ciel, qui se plaît à éprouver les bons c&oelig;urs, leur
+réservait un chagrin bien amer. Ce lendemain, si beau dans leur espoir,
+devait être le plus triste jour de leur vie.--On se rappelle que le
+méchant Samuel n'était point rentré le soir dans la maison paternelle;
+tout le jour il avait fait la débauche, et, à la tombée de la nuit, il
+était allé errer dans la campagne, pour dissiper son ivresse. Il marcha,
+ainsi à l'aventure, dans les ténèbres, jusqu'à ce que, ne pouvant plus
+se soutenir, il se laissa tomber sous le premier arbre venu, pour y
+cuver don vin--Le sort voulut que cet arbre lût précisément le peuplier
+des deux rossignols.--Peu à peu Samuel, engourdi sur la terre, sentit la
+fraîcheur de la unit dissiper les fumées de son ivresse. Déjà il
+commençait à reprendre sa raison, lorsqu'il entendit au-dessus de sa
+tête deux voix connues qui achevèrent de l'éveiller! c'était la voix de
+Daniel et celle de sa s&oelig;ur. Samuel dressa l'oreille, surprit le secret
+des deux amants, entendit chanter l'horloge, et ne perdit pas un mot du
+plan qui avait été concerté pour le lendemain. Sa colère était au comble
+de voir sa s&oelig;ur aimer ce <i>nez-bleu</i>, cet esclave, comme il l'appelait;
+mais la violence ne lui aurait servi de rien; il dissimula et conçut
+dans son c&oelig;ur un noir projet, qui devait déjouer les heureuses
+espérances de Louise et de Daniel. Il rentra de bonne heure en compagnie
+d'un homme de mauvaise mine, et alla se renfermer avec lui dans sa
+chambre. Tous ses amis avaient cet air-là, et personne ne prit garde à
+sa nouvelle connaissance.</p>
+
+<p>Le soleil s'était levé radieux; Daniel en conçut un heureux présage; il
+donna, un dernier coup d'&oelig;il à son horloge, en graissa les principaux
+ressorts, la monta avec soin, et la renferma précieusement dans son
+armoire; puis il descendit à la boutique. Son maître était déjà levé,
+debout sur le seuil de la porte, les deux mains dans ses goussets, il
+prenait le soleil du matin, et avait un air de bonne humeur qu'on ne lui
+avait pas vu depuis longtemps. Daniel se sentit tout heureux de cette
+bonne disposition du maître, et il lui demanda respectueusement des
+nouvelles de ses yeux.--Ce qui redoubla le contentement intérieur de
+l'horloger, en lui fournissant une occasion légitime de se plaindre; et,
+comme il était en train de causer, il se mit à s'attendrir sur la
+condition commune des horlogers, dont la vue finit toujours par
+s'affaiblir, à la suite de leurs travaux imperceptibles: «Ménage ta vue,
+nez bleu! ménage ta vue! Tu es bon ouvrier, tu pourras faire quelque
+chose, mais souviens-toi que les yeux ne sont pas de fer.» Le disant, le
+maître tenait familièrement l'apprenti par un des boutons de sa veste.
+Faveur inouïe! Louise remerciait Dieu d'avoir amolli le c&oelig;ur de son
+père.</p>
+
+<p>Quand onze heures furent sonnées, le maître monta dans sa chambre, comme
+il étail accoutumé de faire tous les jours à la même heure. La plus
+grande joie du vieil horloger, depuis qu'il ne pouvait plus travailler,
+était de monter lui-même toutes les horloges de sa maison, et d'en
+régler le mouvement à une seconde près; il avait dans sa chambre à
+coucher une collection d'horloges de France, qu'il soignait
+particulièrement et chérissait plus que ses propres coucous. A
+l'entendre, lorsque ces horloges arrivèrent de France, elles étaient
+toutes détraquées, et il n'eût voulu les vendre en cet état qu'aux
+ennemis de l'Union; mais, depuis qu'il les surveillait, leur mouvement
+était devenu régulier et constant, à faire envie au soleil. «Or,
+disait-il, quel est le véritable artiste, de celui qui construit
+sottement une machine, ou de celui qui règle les fonctions de cette
+machine et en corrige les rouages indisciplinés?» Tous les jours donc il
+passait une heure entière à voir marcher d'un pas harmonieux et cadencé
+ces nombreuses horloges: et, quand elles sonnaient l'heure toutes à la
+fois, il les comparait à un régiment de soldats qui portent arme tous du
+même coup, et connue un seul homme. Il ne manquait jamais l'heure de
+midi, qui lui faisait savourer douze fois son triomphe.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut monté, Daniel, plein de confiance, alla en toute hâte
+chercher son horloge; il eut quelque peine à ouvrir l'armoire où il
+l'avait renfermée; la clef tournait difficilement dans la serrure; mais
+il n'avait pas le temps d'y prendre garde. Il saisit sa précieuse
+machine et descendit les escaliers quatre à quatre. Arrivé devant la
+porte du maître, il leva le loquet sans hésitation et entra.--Onze
+heures et demie allaient sonner aux horloges françaises. Saunders, qui
+tendait déjà l'oreille, fit signe brusquement à l'apprenti de s'arrêter
+et de se tenir coi. Daniel demeura sur le seuil; les horloges sonnèrent
+la demie ensemble et d'un seul son. Un sourire superbe éclairait la
+physionomie du vieux Saunders. Tout à coup, plus de trois secondes après
+les autres, se fit honteusement entendre une demi-heure retardataire.
+L'horloger pâlit, et tout furieux; «C'est le Turc! s'écriait-il; encore
+le Turc, toujours le Turc! L'imbécile! le butor! je le reconnais bien,»
+et il montrait le poing à une belle horloge de jaspe, surmontée d'un
+magnifique Turc en or. La colère de Saunders était effroyable, et se
+répandait en injures. «Dire que je le réarrange tous les jours, ce
+gredin de Turc! oui, tous les jours, ce chien d'infidèle! Quel est donc
+l'âne de Français qui a pu fabriquer une aussi ignoble patraque?... Ils
+appellent cela de l'horlogerie, de l'autre côté de l'eau!... Va,
+bélître, je te vendrai au rabais, si tu commues... toujours en
+retard!» Et se tournant vers Daniel, qui l'écoutait la bouche béante:
+«Que me veux-tu, imbécile? que tiens-tu là sottement entre tes mains?»
+Daniel trembla il de tout son corps, comme s'il eut été lui-même le
+coupable Turc pris en flagrant retard; et il eut bien voulu se sauver,
+voyant le beau temps et la bonne humeur du matin ainsi tournés en orage
+et en fureur; mais il n'était plus temps de songer à la retraite.
+«Voyons, parleras-tu, benêt?» s'écria le patron d'une voix de tonnerre.
+Daniel jugea que l'heure des résolutions extrêmes était arrivée; et,
+appelant Dieu à son aide, il dit d'une voix à peu près assurée: «Maître,
+j'ai à vous parler de choses graves! Saunders ouvrit de grands yeux, et
+regarda Daniel de la tête aux pieds. «Je suis bon ouvrier, reprit
+Daniel, sans se déconcerter de ce terrible regard; c'est vous qui me
+l'avez dit ce matin; et me voici en âge de m'établir.--Tu n'as pas le
+sou, interrompit le maître.--C'est vrai; mais je sait travailler, et je
+travaillerai.--Eh bien! va-t'en aux diables! établis-toi où tu voudras,
+le monde est grand; mais je te préviens que je ne t'avancerai pas un
+demi-schelling.--Maître, je n'ai point envie de vous quitter.--Ouais!
+que veux-tu dire?--Maître... j'aime votre, fille, et votre fille
+m'aime.» Saunders pâle de colère, saisit une chaise; mais déjà Daniel,
+déposant son horloge sur la table, avait saisi le bras du vieillard
+d'une façon énergique, qui ne souffrait point la résistance,
+«Écoutez-moi, M. Saunders; vous êtes le maître, et moi l'ouvrier; mais
+je suis un honnête homme, et vous n'avez pas le droit de me maltraiter.
+Je ne viens point, comme un vagabond sans sou ni maille, vont demander
+la main de votre fille; j'apporte ma dot: la voici; et il montrait son
+horloge.--Ce coucou? dit ironiquement l'horloger.--Ce n'est point un
+coucou, mais un rossignol, une horloge qui chante, et mieux encore que
+celle de l'étranger que vous appeliez un sorcier. Midi va sonner, vous
+entendrez, ma musique; après cela, vous déciderez.» Daniel lâcha le bras
+de son patron, et vint tout pâle s'asseoir auprès de son horloge.
+Saunders croyait rêver.</p>
+
+<p>Cependant, Samuel Saunders descendait à la boutique, et reconduisait
+jusqu'à la porte son vilain compagnon; une mauvaise joie était peinte
+sur sa figure, et son rire saccadé n'annonçait rien de bon. Louise se
+trouvait seule alors dans la boutique, et baissait les yeux pour ne
+point rencontrer les regards méchants de son frère. Samuel ricana
+quelque temps, debout devant elle, puis il la prit rudement par la main:
+«Viens là-haut, lui dit-il; midi va sonner;» et il la traîna de force
+jusqu'à la chambre de leur père.</p>
+
+<p>A la vue de Samuel qui riait, et de la pauvre Louise toute tremblante,
+Daniel sentit un froid mortel pénétrer dans son c&oelig;ur, «Ah! te voilà,
+bonne fille!» s'écria le vieux Saunders d'un air menaçant. Daniel se mit
+entre Louise et son père, et sa figure était si déterminée que le
+vieillard recula. Samuel s'était assis dans un coin de la chambre, riait
+méchamment dans sa barbe rousse, et sifflotait suivant sa coutume.</p>
+
+<p>«Midi!» s'écria Daniel. Les horloges de France frappèrent leur premier
+coup. «Elle est en retard ta machine,» dit froidement le vieil horloger.
+Il n'avait pas fini ces mots, qu'un bruit rauque se fit entendre, comme
+si l'on eut tourné une vieille crécelle, ou fait crier une corde sur une
+poulie rouillée. Le pauvre Daniel poussa un cri d'angoisse, et Louise
+vint tomber sur une chaise, à demi morte. Samuel éclatait de rire; le
+vieux Saunders s'élança sur l'horloge de Daniel, la jeta à terre, la
+brisa en mille pièces d'un coup de pied, et poussa rudement Daniel par
+les épaules, en le chargeant d'injures grossières. Le pauvre garçon
+était tellement stupéfait, qu'il se trouva dans la rue sans savoir
+comment. Samuel se frottait les mains pendant cette belle exécution; il
+donna aussi, lui, un coup de pied dans les débris de la machine, il
+sortit.</p>
+
+<p>Louise se trouva seule alors dans la chambre de son père; et telle était
+la douleur qui l'oppressait, qu'elle ne pouvait pleurer; enfin, elle
+s'agenouilla sur le carreau, et se mit pieusement en devoir de
+recueillir les morceaux de l'horloge brisée. La première, pièce qui
+tomba sous sa main fut une petite roue d'argent, que Daniel avait mis
+deux grandes nuits à faire, et qui devait faire mouvoir les principales
+cordes du clavier de l'horloge.--Toutes les dents de cette roue avaient
+été coupées: et la trace de la méchanceté était si visible, qu'on ne
+pouvait conserver aucun doute sur la mutilation de l'horloge. Le premier
+mouvement de Louise fut pour courir montrer à son père cette pièce
+accusatrice, et dénoncer le coupable. Mais le coupable était
+certainement Samuel son méchant rire seul le prouvait, et Louise
+connaissait son père pour juste autant que sévère. Pour une action si
+noire, il eût maudit son mauvais fils, il l'eût chassé, frappé peut-être
+de sa main; et Samuel, dans sa fureur, aurait-il respecté l'auteur de
+ses jours? Non! ce n'étaient point là les auspices sous lesquels Louise
+devait s'unir à celui qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Louise enveloppa soigneusement la roue mutilée et la fit tenir au pauvre
+Daniel, avec ces simples mots: «Mon frère est le coupable! Je n'ai rien
+dit à mon père. Adieu! je ne vous oublierai pas.» Le lendemain, les
+pluies arrivèrent et les deux rossignols du peuplier s'envolèrent.
+Samuel fit entrer chez son père, à la place de Daniel, le vilain homme
+qu'il avait amené déjà, il était un ivrogne et un brutal de son espèce,
+ancien ouvrier horloger, chassé pour vol de chez son premier maître; il
+avait fait la connaissance de Samuel à la taverne, et le jeune Saunders
+le paya pour venir détruire l'horloge de Daniel. Une mauvaise action
+était une bonne aubaine pour ce méchant homme, et il avait mis toute son
+adresse à couper les dents de la petite roue d'argent sans déranger les
+rouages ordinaires, afin que la confusion du pauvre apprenti fût plus
+complète. Samuel présenta son nouvel ami à Louise, en lui disant que
+c'était là le beau-frère de son choix et celui qu'il souhaitait.</p>
+
+<p>Cependant Daniel l'exilé s'était retiré Louisville. Il avait, en
+pleurant, conté sou infortune au bon M. Clarke, qui mit tout en &oelig;uvre
+pour le consoler, et lui trouva un emploi honorable. Daniel sécha ses
+larmes, mais son c&oelig;ur était toujours malade; il refit peu à peu, de ses
+nouvelles économies, son horloge à musique, et, comme il était guidé par
+les avis de l'organiste, il réussit bien mieux encore que la première
+fois; l'ancienne machine n'était qu'un chardonneret auprès de la
+nouvelle. Daniel n'avait d'autre bonheur que d'entendre la chanson de
+son horloge, qui le faisait toujours fondre en larmes; tous ses loisirs,
+tout son argent, étaient employés par lui à embellir ce monument de son
+amour et de ses regrets. Ainsi, il voulut que le cadran fût surmonté
+d'une branche d'argent sur laquelle était perché un rossignol d'or, le
+bec ouvert, la gorge gonflée et les ailes frémissantes.</p>
+
+<p>Toute une année se passa de la sorte. «Elle m'oublie!» se disait Daniel.
+Un jour enfin il reçut une lettre portant le timbre de Cleveland. Il n'y
+avait que deux lignes dans cette lettre:</p>
+
+<p>«Mon père a perdu la vue à la suite d'une longue maladie. Mon frère et
+le nouvel apprenti se sont enfuis avec tout l'argent de la maison.
+Revenez. «<span class="sc">Louise</span>».</p>
+
+<p>Daniel prit aussitôt congé de ses bons amis de Louisville, et partit,
+emportant dans son sac sa nouvelle horloge. Lorsqu'il fut à l'entrée de
+Cleveland, une femme, qui était assise sur un banc de pierre et avait la
+tête enveloppée dans une mante brune, s'approcha de lui: «Je suis venue
+au-devant de vous, lui dit-elle; je savais que vous arriveriez
+aujourd'hui.» Louise était bien changée; ses joues avaient été creusées
+par les larmes, et son regard était si triste, que Daniel sentit son
+c&oelig;ur prêt à se fendre. «Ecoutez, dit Louise d'une voix brève, en
+prenant le bras de Daniel, vous rentrez à la maison sous le nom de
+Patrick; vous venez, de New-York, souvenez-vous-en. Ne parlez pas ou
+changez votre voix; mon père ne doit pas vous reconnaître.» Puis, après
+un moment de silence, elle ajouta: «Vous n'aurez pas grand peine à vous
+taire; notre maison est silencieuse comme la tombe; mon père passe des
+semaines entières sans ouvrir la bouche.» Ils arrivèrent à la maison;
+Louise présenta le nouvel apprenti, «envoyé, disait-elle, par un de
+leurs amis de New-York.--C'est bien,» répondit le vieil aveugle. Daniel
+ne souffla pas un mot et se mit à travailler.</p>
+
+<p>La pauvre maison ressemblait à la demeure d'un mort; les outils étaient
+déjà rouilles et toutes les horloges arrêtées. Depuis que Saunders avait
+perdu la vue, il avait défendu à sa fille de remonter les pendules, que
+personne ne réglait plus, et qui passaient toute la journée à sonner
+l'une après l'autre. Privé de ses horloges, le vieillard n'avait plus
+deux mois à vivre.</p>
+
+<p>Daniel, au bout de quelques jours, eut remis tout en ordre; il visita
+les horloges de France l'une après l'autre, répara leur sonnerie sans
+que l'aveugle s'en doutât, et les tint toutes prêtes à marcher au
+premier jour. Louise le secondait de son mieux, mais elle était toujours
+triste, et Daniel n'osait lui parler de sa nouvelle machine, de peur de
+réveiller en elle de douloureux souvenirs. Enfin, un jour, le vieillard
+étant sorti de sa chambre, où étaient les pendules de France, Daniel se
+hâta de les remonter, pour qu'elles pussent sonner midi, dont l'heure
+approchait; puis il courut chercher son horloge et la plaça sur la
+cheminée, où elle brillait de tout son éclat, avec sa branche d'argent
+et son rossignol d'or.</p>
+
+<p>Le vieillard rentra appuyé sur l'épaule de sa fille. Toutes les horloges
+frappèrent à l'unisson le premier coup de midi, puis le second, puis le
+troisième. Le vieillard poussa un grand cri. Les douze coups sonnèrent
+ensemble. «Toutes! s'écria l'aveugle; toutes!... jusqu'à ce gredin de
+Turc!...» Il était prêt à s'évanouir de joie.</p>
+
+<p>Mais voici que l'horloge à musique mise au retard de quelques secondes
+par Daniel, se prend à chanter comme une perdue: Tioû, tioû, tioû, zo,
+zo, zo, etc. Ce fut au tour de Louise de pousser un cri. «Qu'est-ce
+cela? dit Saunders émerveillé.--C'est l'horloge du rossignol, répondit
+Daniel sans contrefaire sa voix.--Daniel!» s'écria le vieillard. Daniel
+était à ses genoux, et Louise avec lui. Le pauvre aveugle les embrassait
+tous les deux à les étouffer, et pleurait sur leur tête...</p>
+
+<p>«Mais comment avais-tu donc fait ton compte pour manquer ta première
+horloge?» demanda le vieillard. Louise mit son doigt sur sa bouche en
+regardant Daniel. «Bah! répondit gaiement celui-ci; j'avais oublié de
+mettre des dents à ma roue principale... Rien que cela, s'il vous plaît!
+Si je vous avais consulté, maître, je n'aurais pas commis cette bévue.
+--Tais-toi donc, flatteur! dit en soupirant le vieil horloger, tu es
+plus habile que ton maître! Je n'avais jamais pu mater ce gredin de
+Turc!»</p>
+
+<p><span class="sc">Albert Aubert</span></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Histoire de la Semaine.</h2>
+
+<p>La France, cette fois, n'a rien à envier aux pays étrangers, partout le
+même calme plat, la même absence d'événements; et les journaux du dehors
+ne nous ont apporté sur la Grèce, l'Amérique, l'Angleterre et l'Irlande,
+que des nouvelles insignifiantes et la paraphrase des faits que nous
+avons déjà enregistrés.</p>
+
+<p>Chez nous, ou s'est à peine occupé du passage du porte-feuille de M.
+Teste aux mains de M. Dumon. Ce changement n'a ému que les compagnies
+qui s'organisent pour obtenir des concessions de chemins de fer; mais à
+la Chambre, dans les causeries qui, en attendant l'ouverture, se
+tiennent à la Bibliothèque, on n'y a vu aucune modification probable
+dans l'esprit du cabinet, et ce changement a été envisagé comme la
+substitution pure et simple d'un orateur un peu froid, mais élégant,
+clair et abondant, à un avocat qui n'avait pas l'oreille de la Chambre,
+et pour lequel la tribune et le scrutin avaient souvent des rigueurs. M.
+Teste pourra être mieux placé à la Cour de cassation, où il entre comme
+président de chambre. Nommé en même temps à la Chambre des Pairs, il
+trouvera au Luxembourg une tribune qui voit rarement des flots agités
+couvrir de leur bruit la voix qui cherche à s'y faire entendre. C'est
+une double retraite. La dernière a suffi seule à l'ambition timide de M.
+Hippolyte Passy. Une reine d'Espagne, la seconde femme de Philippe V,
+voulut, à son arrivée dans la Péninsule, se défaire de la princesse des
+Ursins qui remplissait, à la cour de Madrid, les fonctions de
+<i>camerera-mayor</i>. Au moment même où, pour la première lois, la princesse
+se présentait devant elle; au moment où elle ouvrait la bouche pour
+saluer et complimenter la reine, Elisabeth Farnèse l'accueillit par ces
+foudroyantes paroles: «Vous m'avez manqué de respect!» Vainement la
+princesse voulut-elle se justifier: la reine la chassa de sa présence,
+et donna l'ordre de la conduire immédiatement hors du royaume. C'était
+au mois de décembre et parmi froid rigoureux. Madame des Ursins, en habit
+de cour, sans femmes, sans suite, sans vêtements, sans provisions, fut
+jetée dans un carrosse escorté de gardes, et conduite ainsi, sans repos,
+jusqu'à la frontière. Voilà ce qu'on lit dans Saint-Simon et dans
+Ducros, et ce qui prouve qu'il n'y a de nouveau en Espagne comme
+ailleurs que ce qui a vieilli--Quoi qu'il en soit, les interminables
+débats de la Chambre des Députés se continuent, et les orateurs des deux
+partis font des discours qui enjambent suivent d'une séance sur l'autre.
+La commission chargée de faire un rapport sur la proposition de mise en
+accusation du ministre destitué, est composée, en grande majorité, de
+députés favorables à celui-ci. Le parti contraire en est aux démentis et
+aux provocations de duel entre les siens. L'ancien ministre Serrano, qui
+avait d'abord abandonné M. Olozaga, vient d'accuser, en présence, de la
+Chambre, M. Gonzalès Bravo de mensonge. Les chefs du parti qui se dit
+modéré se sont mis en mouvement pour empêcher cette scène d'avoir des
+suites sanglantes et pour étouffer l'affaire.--Les cortès ont expédié à
+Paris MM. Dohozo et Ros de Olano, pour prier la reine Christine de
+rentrer à Madrid, et pour lui rendre la tutelle de la princesse Louise
+Ferdinande, sa seconde fille, dont elle a été dépouillée en 1811. C'est
+une double réparation que son parti triomphant offre à l'ex-régente.--Il
+en est une qui a été résolue également, et qui ne peut manquer de
+produire beaucoup d'effet en Catalogne. Le trop célèbre baron de Meer,
+que ses actes de cruauté avaient fait regarder comme mis au ban de tous
+les partis, vient d'être nommé de nouveau capitaine-général de la
+Catalogne. Il est peu probable que cette nouvelle détermine Ametter à
+rendre à discrétion la forteresse de Figuières, devant laquelle la lutte
+est plus acharnée que jamais, Prim lui-même trouvera le choix au moins
+singulier; quant à la population de Barcelone, il n'est pas de nature à
+la rallier par l'affection quand elle vient d'être soumise par les
+armes.</p>
+
+<p>Le Parlement anglais s'assemblera le 1er février prochain pour
+l'expédition des affaires. Le ministère pourra entrevoir à cette époque
+la tournure que devra prendre définitivement le procès d'O'Connel et de
+ses coaccusés, qui commencera toujours le 1er janvier et durera un fort
+longtemps.--M. le duc de Lévis, attaché à la personne de M. le duc de
+Bordeaux, a écrit de Londres, à la <i>Gazette de France</i>, pour démentir le
+bruit mis par elle en circulation, que le cabinet de Saint-James avait
+fait signifier au prince voyageur une invitation de départ.</p>
+
+<p>Des nouvelles de Mossoul, transmises par des lettres de Constantinople,
+du 22 novembre, annoncent un nouveau massacre des Nestoriens chrétiens
+par les Turcs. Plus de deux cents de ces malheureux ont été tués.--Les
+feuilles allemandes annoncent que la fameuse affaire du coup de feu,
+réel ou prétendu, de Posen, qui aurait été tiré sur une voiture de
+l'empereur de Russie ou plutôt de la suite de ce monarque, peut être
+considérée comme entièrement abandonnée. Le directeur de la police, M.
+Duncker, qui s'était rendu sur les lieux pour diriger l'enquête et
+l'instruction s'il y avait lieu, est rentré à Berlin.--Quant aux
+journaux belges, ils nous apprennent que le prince royal, duc de
+Brabant, qui aura neuf ans accomplis le 9 avril prochain, fera, dans le
+courant de cette année, sa première communion et sera promu au grade de
+colonel. C'est, comme on le voit, un enfant précoce. Puisse-t-il
+néanmoins vivre longtemps!</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Portrait du comte de Nassau,<br> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;ex-roi de Hollande.</b></p>
+
+<p>Une vie accidentée et remplie est celle du comte de Nassau, ex-roi de
+Hollande, qui vient de mourir à Berlin d'une attaque d'apoplexie
+foudroyante. Guillaume-Frédéric, qui régna sous le titre de Guillaume
+Ier, était né à La Haye le 21 août 1772, et avait ainsi atteint sa
+soixante-onzième année. Il était fils de Guillaume V, prince
+d'Orange-Nassau, stathouder héréditaire, et d'une princesse de Prusse. A
+l'époque de la Révolution de France, des patriotes hollandais,
+mécontents des empiètements successifs du stathouder sur les anciennes
+libertés bataves, qui s'étaient réfugiés à Paris, firent entendre leurs
+doléances, et fournirent à la Convention nationale une occasion de
+déclarer la guerre au stathouder. Bientôt après Dumouriez avait établi
+son quartier général dans le Brabant. Dans la lutte de résistance,
+Guillaume déploya un courage personnel, un talent militaire, une
+aptitude stratégique, qui furent remarqués. Après des chances diverses,
+il fut obligé de fuir devant Pichegru et de s'embarquer avec son père à
+Scheveningue, le 18 janvier 1795, poursuivi par la population que le
+drapeau tricolore et les mots <i>liberté</i> et <i>égalité</i> avaient électrisée.
+Il fit, pour rentrer en Hollande, plusieurs vaines tentatives, promena
+son exil en Angleterre, puis en Prusse, où il perdit son père en 1806.
+Napoléon lui fit offrir d'entrer dans la confédération du Rhin; il
+refusa, et vit confisquer sa souveraineté. Il prit du service dans les
+armées alliées, se vit confier le commandement d'une division, fut fait
+prisonnier après la bataille d'Iéna, puis, remis en liberté, alla
+modestement vivre à Berlin. Les grandes guerres qui suivirent
+réveillèrent son ardeur; il assistait comme volontaire à la bataille de
+Wagram. Plus tard, après celle de Leipsick, des symptômes de
+mécontentement s'étant manifestés en Hollande contre l'ordre nouveau et
+ayant fini par amener une insurrection, le 29 novembre 1813, Guillaume
+vint aborder dans ce même port de Scheveningue, témoin de sa fuite
+dix-neuf années auparavant. Les huées s'étaient changées en cris
+d'allégresse que rendait plus vive encore la promesse d'une
+constitution. Enfin le congrès de Vienne décréta l'adjonction de la
+Belgique à la Hollande, et, le 16 mars 1815. Guillaume fut proclamé roi
+des Pays-Bas. Pendant les quinze premières années de son règne il ne sut
+rien faire pour rendre ultime l'union officielle des deux États. La
+commotion de 1830 amena leur déchirement, et de cette époque à 1838,
+Guillaume s'obstina et épuisa les finances de la Hollande à vouloir
+reconquérir les provinces qui s'étaient formées en royaume de Belgique.
+Pour qui a observé ce caractère opiniâtre jusqu'à un entêtement presque
+invincible, il est aisé de, comprendre tout ce qu'il dut souffrir quand
+il lui fallut se soumettre enfin à la décision de la majorité de la
+conférence de Londres. Cette nécessité, la perte qu'il avait faite, en
+1837 de la reine, à laquelle il était fort attaché, les désagréments que
+lui attira un second mariage qu'il contracta avec une comtesse belge et
+catholique, madame d'Oultremont, alliance qui blessait toutes les
+susceptibilités néerlandaises; le désordre financier; l'irritation des
+États-Généraux, la demande d'une révision, dans le sens libéral, de la
+loi fondamentale, tout l'amena à prendre une détermination qui causa
+néanmoins une grande surprise: il abdiqua. L'irritation des Hollandais
+survécut à son règne, et force lui fut de renoncer au séjour de sa
+patrie pour celui de Berlin. Mais la Hollande lui était néanmoins
+toujours chère, il s'efforça de reconquérir la popularité qu'il avait
+perdue par la fondation de nombreux établissements de bienfaisance dotés
+par lui, d'églises et d'écoles destinées au culte protestant; et en
+dernier lieu, huit jours avant sa mort, il avait offert de venir au
+secours du trésor néerlandais obéré, en abandonnant des créances jusqu'à
+concurrence de 4 à 5 millions de florins, et en s'intéressant pour 10
+millions dans un emprunt à conclure. Une des conditions principales
+qu'il y mettait, c'était son exemption d'impôts pendant sa vie.
+L'événement est venu prouver, mais un peu trop tôt, que le marché aurait
+été bon à conclure. Financier fort, habile, Guillaume avait su rétablir
+sa fortune particulière, fortement entamée par les événements
+politiques; il avait la passion des grandes conceptions industrielles et
+commerciales. Il laisse, dit-on, 177 millions de florins (le florin vaut
+2 fr. 16 centimes). Cinq à six millions formeront, avec une grande
+propriété foncière, le douaire de sa veuve; le, surplus sera partagé en
+deux moitiés, dont l'une revient, au roi actuel de Hollande, et dont
+l'autre échoit au prince Frédéric et à la princesse Marianne, femme du
+prince Albert de Prusse, fille de Guillaume, dont les malheurs
+domestiques n'ont pas été un des chagrins les moins cuisante qui aient
+attristé les dernières années de la vie du comte de Nassau.</p>
+
+<p>Des lettres de Mayence et la <i>Gazette de Cologne</i> annoncent que M. de
+Haber, à l'occasion duquel eut lieu un duel qui a eu tant de
+retentissement, entre M. le baron de G&oelig;ler et M. de Verefkin, qui y
+succombèrent, vient d'être amené lui-même à se battre avec un ami du
+baron de Goder, M. Sarachaga. La seconde rencontre a eu une fin
+sanglante comme la première. Après quatre coups de pistolet tirés de
+part et d'autre, M. Sarachaga est tombé mort, frappé d'une balle dans la
+poitrine. Un préjugé religieux a donné naissance à toute cette affaire,
+à laquelle un double duel est venu prêter un épouvantable éclat. Y
+a-t-il donc en Allemagne des gens qui veuillent faire revivre les temps
+barbares?</p>
+
+<p>C'est toujours en Suède qu'il faut revenir quand on veut trouver des
+juges ingénieux et une justice originale. Nous parlions il y a quelque
+temps d'un apothicaire de Stockholm, judiciairement autorisé à fabriquer
+du vin de Champagne. Aujourd'hui voici un marchand d'eau-de-vie que le
+tribunal de la même ville déclare le père Mathews de la Suède, parce
+qu'il a le soin de mettre de l'eau dans la liqueur qu'il débite. Le
+parquet s'était avisé de le poursuivre: mais le prévenu a plaidé, et les
+juges ont proclamé que, «dans l'état actuel des choses du peuple, c'est
+lui faire un grand bien que de le priver des occasions de s'enivrer.»
+Combien, à ce prix, Herey renferme de bienfaiteurs de l'humanité, sans
+s'en douter!--Toutefois nous trouvons infiniment plus innocente la
+manière dont un honnête Américain vient de faire fortune. Nous laissons
+parler les journaux des États-Unis: «Un nommé Dominique Von Malden,
+d'Halifax (Nouvelle-Écosse), reçut dernièrement l'avis qu'il héritait de
+170,000 livres sterl. de revenu par an, d'un de ses parents mort en
+Europe. M. Von Malden est ouvrier; lorsqu'il reçut cette heureuse
+nouvelle, il était occupé à jeter, avec une pelle, une voiture de
+houille dans sa cave.» C'est un exercice que nous ne saurions trop
+recommander à ceux de nos lecteurs qui peuvent tenir à faire une grande
+fortune.</p>
+
+<p>En faisant quelques réparations dans une des caves de l'Hôtel-de-Ville
+de Bourg, on a trouvé quatre pierres qui ont bien leur valeur
+<i>historique</i>. Ces pierres viennent d'un petit monument élevé après la
+mort de Marat, et en son honneur, sur la place d'armes et en face de la
+porte principale de l'église Notre-Dame. L'une du ces pierres porte ces
+mots graves en lettres d'or: <i>Ici les sans-culottes ont rendu justice
+aux vertus de Marat</i>. Les autres pierres portent les inscriptions
+suivantes; <i>A Marat, l'ami du peuple. Les vertus chéries des
+républicains sont la probité, la justice et l'humanité.--Marat, l'ami du
+peuple, assassiné par les ennemis du peuple</i>. Quand arrivèrent les jours
+de réaction, cette pyramide fut démolie et transportée sur la place de
+la Grenette; plus tard on se servit de ses débris pour élever, mais sur
+de plus grandes proportions, la pyramide consacrée à Joubert, que l'on
+voit encore sur la place de ce nom.</p>
+
+<p>--Au-dessus de l'entablement de l'Hôtel de Cluny, du côté de la cour,
+est une balustrade en pierre, ciselée avec une délicatesse et un fini
+d'exécution admirables. Cette balustrade était plâtrée. Les ouvriers
+sont occupés à détruire cet horrible empâtement, et à mettre à jour
+cette espèce de bande de dentelle en pierre. Lorsque l'hôtel Cluny aura
+été restauré, ce sera un bel édifice historique. Il ne nous reste plus
+du Moyen-Age à Paris que trois hôtels: l'hôtel de Sens, l'hôtel Soubise
+et l'hôtel Cluny.--Tous les journaux ont annoncé que M. Fontaine,
+architecte de la Liste civile, traversant, un de ces derniers jours, la
+cour du Louvre pour se rendre de l'hôtel d'Angevillers aux Tuileries, a
+mis le pied dans un des nombreux trous que présente le pavé de cette
+cour, et est tombé sur le côté. Ce qu'ils n'ont pas ajouté, c'est que M.
+Fontaine, qui avait su précédemment éviter les trous du pavé de M. de
+Rambuteau, a dit en se relevant; «Ou n'est jamais trahi que par les
+siens.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>
+Cours de M. Raoul-Rochette, ouvert le 19 décembre,<br> à la
+Bibliothèque Royale.</b></p>
+
+<p>M. Raoul Rochette a ouvert à la Bibliothèque du roi, mardi dernier, son
+cours d'archéologie. Les rangs de l'auditoire étaient serrés, et de
+nombreux applaudissements se sont fait entendre à la fin de cette
+première leçon; nous disons à la lin, car les usages des auditeurs des
+cours du la bibliothèque sont aussi différents des usages du Collège de
+France ou de la Faculté, que les lieux qui les reçoivent les uns et les
+autres sont dissemblables. Que M. Saint-Marc Girardin ou que M. Ouinet
+traverse la salle pour monter à sa chaire, l'auditoire rangé dans
+l'amphithéâtre salue son entrée par des bravos. A la Bibliothèque, pas
+d'amphithéâtre pour l'auditoire, une porte secrète, et pas de bravos
+pour le professeur. Mais si cette disposition ne porte pas tout d'abord
+à un enthousiasme de parterre, elle n'interdit nullement une approbation
+sentie, et M. Raoul Rochette l'a éprouvé mardi, à la fin de sa leçon.
+Sans son cours, il doit faire connaître les phases diverses de
+l'archéologie grecque. Il a très-nettement posé, dans cette première
+leçon, les divisions qu'il croit devoir établir et qu'il se propose de
+suivre. Par l'archéologie grecque, on est convenu d'entendre toutes les
+&oelig;uvres que l'art grec a enfantées, non-seulement dans la Grèce
+elle-même, qui n'en est pas le berceau, mais dans l'Asie-Mineure, dans
+l'Italie méridionale et dans la Sicile. Des &oelig;uvres d'architecture, il
+ne nous reste que des édifices publics, et surtout des édifices sacrés,
+dont la masse a résisté plus ou moins aux ravages du temps. En
+sculpture, le bois, le marbre, la pierre, les métaux, nous ont conservé
+quelques travaux. La numismatique est, de toutes les branches de la même
+division, celle qui nous a légué les plus nombreux et les plus précieux
+souvenirs. La peinture, qui n'arriva que la dernière, n'a jamais joué
+dans l'antiquité le rôle, important qu'elle remplit chez nous; elle a
+laissé peu de traces, et il serait difficile d'en trouver ailleurs que
+sur quelques vases antiques. M. Raoul Rochette a annoncé qu'il
+montrerait la gradation et la décadence de ces trois branches de
+l'art.--L'Académie des Sciences avait à pourvoir au remplacement, dans
+la section de mécanique, de M. Coriolis, dont nous avons annoncé la
+mort. Les concurrents étaient nombreux, et chacun d'eux avait des
+patrons dévoués. Il a fallu trois tours de scrutin pour obtenir un
+résultat, et M. Morin est sorti vainqueur de cette dernière épreuve.</p>
+
+
+
+<p>La France a perdu Casimir Delavigne. Elle lui doit de longs regrets, et
+<i>l'Illustration</i> une notice spéciale qu'elle lui consacre aujourd'hui
+même.--M. Julien Gué, qui s'était fait un nom comme peintre de
+décorations, et qui avait su le conserver comme peintre de genre, vient
+de mourir à l'âge de cinquante-quatre ans. Il exposa aux derniers Salons
+<i>le Calvaire</i> et <i>le Jugement dernier</i>, ouvrages d'un bel effet et
+largement composés. Il était né à Bordeaux.--Le barreau de Paris vient
+de rendre les derniers devoirs à M. Wollis, dont l'oraison funèbre
+revenait naturellement au <i>Courrier de Paris</i>.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Algérie.</h2>
+
+<h4>ARRIVÉE A CONSTANTINE DE M. LE DUC D'AUMALE,<br> COMMANDANT SUPÉRIEUR DE LA
+PROVINCE.</h4>
+
+<p>Parti de Paris le 11 octobre pour aller prendre le commandement
+supérieur de la province de Constantine, en passant d'abord par
+l'Italie, M. le duc d'Aumale a successivement visité Turin, Gênes,
+Livourne, Florence, Rome, Naples et Malte, et est arrivé dans la nuit du
+20 au 21 novembre à Alger sur la frégate à vapeur l'<i>Asmodée</i>. Le prince
+a été reçu avec les honneurs prescrits par le titre 5 du décret du 21
+messidor an XII. Il y a eu, immédiatement après, réception au palais du
+gouvernement. Son séjour dans la capitale de nos possessions africaines
+a été marqué par un banquet que lui a offert, le 21, la population
+civile d'Alger dans les salons de l'Hôtel de la Régence. A ce banquet
+assistaient les principales autorités civiles et militaires de la cité.
+Parmi les nombreux toasts portés dans cette réunion, nous croyons devoir
+citer quelques paroles d'un discours de M. le gouverneur-général, comme
+l'expression de ses vues personnelles sur la colonisation de l'Algérie:</p>
+
+<p>«L'armée ne peut être réduite, sans qu'au préalable on ait créé une
+force attachée au sol, qui puisse remplacer les troupes permanentes,
+qu'on supprimera. Cette force, à mon avis, vous ne pouvez la trouver
+suffisante que dans l'établissement de colonies militaires, en avant de
+la colonisation civile. Voilà, messieurs, suivant moi, où est la base de
+votre avenir. Songez-y bien, vous êtes en face d'un peuple belliqueux et
+fortement constitué pour la guerre. Pour jouer vis-à-vis d'une telle
+nation le rôle de peuple dominateur, il faut qu'au moins une partie de
+votre population soit constituée militairement, mieux encore que les
+indigènes.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Arrivée du duc d'Aumale à Constantine.</b></p>
+
+<p>M. le duc d'Aumale, reparti d'Alger le 28 novembre, est arrivé à
+Philippeville dans la nuit du 30. Le 2 décembre, il s'est mis en route
+pour Constantine, escorté par la gendarmerie et les spahis jusqu'au camp
+d'El-Arrouch, où la cavalerie de Constantine, et les principaux kaids de
+la province, à la tête de leurs goums, étaient venus le recevoir. S. A.
+R. a fait son entrée à Constantine le 4 décembre à une heure de
+l'après-midi. Dès neuf heures du matin, le lieutenant-général
+Baraguey-d'Hilliers était sorti de la ville, accompagné des autorités
+civiles et d'un brillant état-major pour aller au-devant du prince. Le
+cheikh el-Arab, Bou-Azis-ben-Ganah, le khalifah Ali et les kaïds des
+plus importantes tribus du Sahel, s'étaient jointes, au général, avec
+une multitude innombrable. de cavaliers, et formaient un magnifique
+collège. L'allégresse la plus vive régnait au milieu de la population
+indigène: malgré l'incertitude du temps, elle était accourue presque
+tout entière à la rencontre du <i>fils du sultan</i>, et elle s'était
+répandue sur les bords de la route en spirale qui conduit du gué du
+Rhummel au sommet du rocher.</p>
+
+<p>Au moment où le prince franchissait la porte de la brèche, un ballon aux
+couleurs nationales fut lancé dans les airs; les cris de joie
+retentirent et se mêlèrent pendant longtemps aux fanfares militaires et
+au bruit du canon.</p>
+
+<p>M. le duc d'Aumale a reçu, aussitôt son arrivée, les visites de corps et
+les députations du commerce européen et de la population indigène. Le
+soir, toutes les maisons européennes et les boutiques des marchands
+indigènes étaient illuminées. Un feu d'artifice a été tiré sur le
+Koudiat-Aly.</p><br><br>
+
+<h2>Le Procédé Rouillet.</h2>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>
+Dessin exécuté d'après nature par<br>
+M. Rouillet, au moyen du procédé<br>
+par lui inventé.</b></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006c.png"></p>
+<p><i>L'Illustration</i> avait déjà signalé à ses lecteurs le procédé de M.
+Rouillet: dans son numéro du 8 avril 1843, elle avait donné un dessin
+exécuté suivant cette méthode. A cette époque, ce procédé était un
+secret, maintenant il est connu du public, et l'auteur de cet article,
+ayant eu l'avantage d'en faire usage plusieurs fois, peut, avec
+connaissance de cause, en exposer au public les principaux avantages.
+Ils ont d'ailleurs été résumés d'une manière fort claire par M. Lassus,
+rapporteur de la commission chargée par le ministre de l'intérieur
+d'examiner les principaux résultats obtenus à l'aide de ce procédé. Ils
+sont tels que, grâce à lui, la plupart des difficultés matérielles du
+dessin linéaire sont vaincues entièrement ou considérablement diminuées.
+La femme portant un enfant, qui est en tête de cet article, a été
+esquissée à l'aide de ce procédé, et la vérité naïve de la pose est une
+nouvelle preuve de l'exactitude des contours obtenus par ce moyen.</p>
+
+<p class="mid">DESCRIPTION DE L'APPAREIL.</p>
+
+<p>Il consiste en un cadre ou châssis de bois sur lequel ou a tendu une
+étoffe transparente. Le tissu de fil et de coton connu sous le nom de
+<i>tarlatane</i> est celui que l'auteur préfère. Il faut que l'étoffe soit
+également tendue et collée sur les bords du cadre avec de la
+colle-forte. Ce châssis sera fixé sur un chevalet ou sur un montant
+vertical bien solides et bien fixes.</p>
+
+<p>On attache ensuite au dossier d'une chaise une règle en bois ou une
+forte latte portant une carte ou un morceau de bois percé d'un trou
+circulaire de cinq millimètres de diamètre environ et appelé oculaire.
+Si l'on place cette chaise à une certaine distance du cadre et de
+manière à ce que le centre de figure du cadre et celui de l'oculaire
+soient sensiblement sur une même ligne horizontale, on verra à travers
+la gaze les contours des objets placés au-delà du cadre. Alors, armé
+d'un fusain taillé très-fin, on pourra suivre leurs contours et calquer
+ainsi la nature.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/006d.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Un homme dessinant d'après le<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; procédé Rouillet.</b></p>
+
+<p class="mid">CONSEILS UTILES.</p>
+
+<p>Pour réussir, plusieurs précautions sont indispensables.</p>
+
+<p>1° Le dessinateur fermera un &oelig;il et regardera avec l'autre à travers
+l'oculaire, en appuyant son front contre la latte.</p>
+
+<p>2º Il faut que pendant tout le cours de l'opération, l'oculaire et par
+conséquent la chaise qui le porte, le chevalet et la personne ou l'objet
+que l'on dessine, restent parfaitement immobiles.</p>
+
+<p>3º Avant de commencer le dessin, on s'assurera que l'objet que l'on veut
+reproduire est en pleine, lumière, de manière à ce que ses contours
+parfaitement nets et tranchés soient vus <i>distinctement</i> à travers la
+gaze. Pour obtenir cette netteté de contours, on aura recours à une
+foule de petits artifices que l'usage enseigne; ainsi les objets blancs
+seront placés devant un fond noir. Pour que les contours du collet d'un
+habit ou d'un mantelet puissent être nettement aperçus à travers le
+tissu, on placera dessous des feuilles de papier blanc; en un mot, on
+fera en sorte que tous les contours soient parfaitement distincts. Avec
+de l'habitude, on arrive aussi à reconnaître les contours avec l'&oelig;il
+qui ne regarde pas à travers l'oculaire, et lorsque cet &oelig;il en a saisi
+la configuration, celui qui regarde à travers l'oculaire les comprend
+aussitôt.</p>
+
+<p>4º Quand on dessine une personne, ou doit s'assurer constamment les
+contours de l'esquisse coïncident avec ceux de la personne. Ainsi je
+suppose que l'on ait déjà tracé un profil, savoir: le front, le nez, la
+bouche et le menton, on ne commencera pas l'&oelig;il avant de s'être assuré
+que le front et le nez du modèle coïncident avec le contour de
+l'esquisse. De même, avant de; commencer l'oreille, on examinera si
+l'&oelig;il dessiné recouvre exactement celui du modèle. Dès que ces contours
+ne coïncident plus par suite d'un léger déplacement de la personne qui
+pose, on l'invite à avancer ou reculer de manière à s'encadrer de
+nouveau exactement dans l'esquisse; alors on continue, le dessin. Pour
+obtenir l'immobilité, il est bon que la personne suit assise et la tête
+appuyée contre le dossier d'un fauteuil.</p>
+
+<p>5º Le fusain sera taillé très-fin; on appuiera très-peu, en ayant soin
+de le tenir de façon à ce qu'il ne soit pas perpendiculaire au plan de
+l'étoffe, mais incliné à ce plan. En tournant le fusain entre ses doigts
+à mesure que l'on dessine, on aiguisera sans cesse sa pointe, et un
+obtiendra un trait fin et délié.</p>
+
+<p>6º Il est essentiel de finir toujours complètement la partie du modèle
+que l'on dessine, afin de n'avoir plus à y revenir, sans cela ou oublie
+certains détails qu'il serait plus difficile d'intercaler ensuite.</p>
+
+<p>7º Le dessin terminé, on constatera une dernière fois que les contours
+de l'esquisse coïncident tous avec ceux de l'objet réel; puis l'oil
+quittera l'oculaire, et, sans rien déplacer, ou regardera le dessin que
+l'on vient de finir, pour s'assurer qu'aucun détail n'a été oublié.</p>
+
+<p>Si tout a été fidèlement reproduit, peintre et modèle peuvent changer de
+place et de position; sinon, le modèle restant toujours immobile, le
+dessinateur replace son &oelig;il à l'ouverture de l'oculaire et dessine le
+contour oublié. Pour réussir, il faut suivre scrupuleusement, naïvement,
+les contours que l'on voit, quelque bizarres qu'ils paraissent. Ceux qui
+savent dessiner doivent oublier leur savoir s'ils veulent reproduire ce
+qui est, et non pas ce qu'ils croient voir.</p>
+
+<p class=mid>MANIÈRE DE REPORTER LE DESSIN SUR LE PAPIER.</p>
+
+<p>Il s'agit maintenant de reporter sur le papier l'esquisse qui se trouve
+sur la tarlatane. Rien de plus aisé: on place le châssis sur une feuille
+de papier blanc ou sur une toile; puis, appuyant avec les doigts de la
+main gauche sur l'étoffe, on l'applique exactement sur le papier, et
+avec une épingle tenue de la main droite, on soulevé le tissu de
+quelques millimètres sur un certain nombres de points uniformément
+répandus sur l'esquisse, et distants environ de quatre centimètres l'un
+de l'autre. On retire le châssis, et l'on reconnaît que ces chocs légers
+ont projeté la poussière du fusain qui avait traverse la gaze sur le
+papier sous-jacent. On peut ainsi avoir deux ou trois épreuves, et
+avoir, en retournant le cadre, des figures où la gauche se trouve à
+droite et <i>vice versa</i>. L'empreinte de l'esquisse peut encore s'obtenir
+en frottant l'étoffe avec un linge fin pendant qu'on la tient appliquée
+sur le papier, ou bien en repassant avec le fusain sur tous les traits
+de l'esquisse.</p>
+
+<p>Pour conserver le dessin au fusain sur le papier, il y a plusieurs
+procédés: ou bien l'on enduit le papier d'une couche d'huile à sa partie
+postérieure, ou bien on le passe dans du lait; on peut aussi repasser
+sur le trait au fusain avec un crayon noir ou de mine de plomb.</p>
+
+<p>Le même châssis et la même étoffe peuvent servir pendant très-longtemps;
+car il suffit, pour effacer complètement le fusain sur la tarlatane, de
+la frotter légèrement avec une peau de gant.</p>
+
+<p class="mid">RÉDUCTION DES OBJETS.</p>
+
+<p>L'appareil que nous venons de décrire nous donne le moyen du réduire les
+objets dans toutes les proportions voulues; ainsi tout le monde comprend
+que le dessin sera d'autant plus petit relativement à l'objet, que
+celui-ci ou l'&oelig;il du dessinateur seront plus éloignés du cadre, et
+<i>vice versa</i>. Pour faire un portrait d'une grandeur déterminée, il
+suffit de marquer sur l'étoile, au moyen de deux points, la hauteur que
+l'on veut donner au portrait; puis, en rapprochant ou éloignant le cadre
+du modèle ou de l'&oelig;il, on finira par les placer à une distance telle
+l'un de l'autre, que le sommet de la tête et le dessous du menton
+coïncideront avec les deux traits marqués sur la toile. Ces réductions
+ont une limite qu'il est difficile de dépasser, parce que si le modèle
+est trop éloigné les contours deviennent indistincts, et le trait du
+fusain n'est pas assez délié pour exprimer nettement les contours
+d'objets trop petits. Toutefois, on peut réduire les objets dont les
+contours deviennent indistincts à de grandes distances par un artifice
+très-simple. Il consiste à dessiner d'abord l'objet à la distance où ses
+couleurs sont parfaitement accusés, puis à reporter ce dessin sur une
+feuille de papier, et copier ensuite ce dessin avec l'appareil en le
+réduisant dans les proposions demandées. Néanmoins il est évident que le
+procédé de M. Rouillet se prête peu à la reproduction des petits objets,
+mais beaucoup mieux à ceux de grandes ou de moyennes dimensions.</p>
+
+<p class="mid">GRANDISSEMENT DES OBJETS.</p>
+
+<p>Pour simplifier l'exposition du procédé, je suppose que l'un veuille
+faire le dessin d'une statuette double de sa grandeur. On dessinera
+d'abord cette statuette sur le châssis d'après le procédé ordinaire et
+dans une proportion quelconque, préférant celle où le dessin présentera
+la plus grande netteté; puis on marquera sur une grande toile, ou sur un
+plan vertical quelconque, deux points de repère dont la distance
+verticale soit double de la hauteur de la statue. Cela fait, on placera
+le châssis devant la grande toile, et derrière le châssis on mettra une
+lampe à mèche plate de façon à ce que le plan de la mèche soit
+perpendiculaire à celui du châssis. On baissera cette lampe jusqu'à ce
+que la flamme se réduise à un point lumineux. Alors les rayons de
+lumière traversant le châssis éclaireront la grande toile; main partout
+où le fusain aura marqué sur la tarlatane, la lumière ne la traversera
+point, et par conséquent l'ombre des traits se projettera sur la toile
+sous forme de lignes noires qu'il suffira de suivre avec un crayon
+quelconque, en s'effaçant de manière à ne pas intercepter la lumière.
+Pour que la grandeur du dessin soit le double de celle de la statue, il
+suffira de faire varier la distance du châssis de la toile et de la
+lampe au châssis, jusqu'à ce que l'ombre du sommet de la tête et celle
+des pieds de la figure, coïncident avec les deux points de repère. La
+distance verticale de ces deux points étant double de la hauteur de la
+statue, il est évident que le dessin sur la toile sera une fois plus
+grand que la statue que l'on avait prise pour modèle.</p>
+
+<p>M. Lassus, rapporteur de la commission qui a examiné le procédé de M.
+Rouillet, a perfectionné la lampe employée pour le grossissement des
+objets. Pour que l'ombre portée sur la toile soit nette, pour qu'il n'y
+ait point de pénombre, il faut que la flamme soit réduite à un point
+lumineux, il place donc la flamme de la lampe au foyer d'un miroir
+métallique concave en forme d'ellipsoïde de révolution A B C, qui fait
+converger tous les rayons vers un orifice très-étroit D, à travers
+lequel ils s'échappent, et qui peut être considéré comme un point
+lumineux; on voit, en comparant les deux flèches placées devant ce
+point, comment le grandissement a lieu. La plus petite représente un
+objet dessiné sur la tarlatane; la plus grande est l'ombre amplifiée de
+l'objet.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br>
+
+<p>Le grandissement jusqu'au quintuple s'obtient sans que les ombres des
+traits s'élargissent. Au delà, les contours deviennent vagues et les
+ombres s'affaiblissent. On aura toujours soin de suivre avec le crayon
+l'axe du trait et non le bord extérieur ou intérieur des ombres. Le
+grandissement des objets est un grand service rendu aux peintres en
+général et aux peintres d'histoire en particulier. Ils pourront ainsi
+grandir leurs esquisses dans une proportion quelconque, et ne perdront
+plus des heures précieuses à mesurer la grandeur relative des parties
+ainsi amplifiées.</p>
+
+<p>Pour obtenir un grandissement médiocre, M. Rouillet conseille un procédé
+fort simple: il consiste à placer à une petite distance du châssis sur
+lequel se trouve le dessin un papier transparent bien tendu. La flamme
+étant derrière le châssis, l'ombre de l'esquisse se projette sur le
+papier et on en suit les contours que l'on aperçoit en se mettant
+derrière le papier tendu. Ainsi, dans la première méthode, le
+dessinateur se place entre le châssis et le papier ou la toile; dans la
+seconde, il se place derrière le papier.</p>
+
+<p class="mid">DESSIN OMBRÉ.</p>
+
+<p>Le procédé de M. Rouillet permet non-seulement de calquer le contour des
+objets, mais encore d'obtenir des effets d'ombre et de lumière. Les
+ombres ayant souvent des couleurs parfaitement tranchés, on conçoit
+qu'on puisse suivre facilement les contours de ces ombres. Mais en se
+servant de crayon noir et blanc ou de pastels, on peut aussi reproduire
+ces ombres sur l'étoffe transparente, leur donner l'intensité qu'elles
+ont dans la nature et marquer leurs décroissements successifs. Si on
+reporte ce dessin sur un papier de couleur, alors il ressemble
+singulièrement à une gravure au pointillé. La trame de l'étoffe fait un
+petit travail en carreaux très-délicat, fort agréable à l'&oelig;il, et dont
+ou essaierait vainement d'imiter le fini et la régularité. Les dessins
+ombrés exigent de l'habitude, et ne sauraient être faits du premier coup
+par des personnes étrangères aux arts du dessin. Sous ce point de vue,
+il y a évidemment des essais à faire et des améliorations à espérer.</p>
+
+<p>Les applications du procédé de M. Rouillet, que nous venons d'exposer,
+sont les plus usuelles; les peintres et les amateurs de dessin en feront
+un fréquent usage. Celles dont nous allons parler, et qui sont peut-être
+plus ingénieuses encore, profiteront surtout aux architectes et aux
+mécaniciens. Elles ont un mérite scientifique et sont une curieuse
+application des principes de la géométrie: elles prouvent combien la
+science est féconde en résultats lorsque l'on sait déduire toutes les
+conséquences des principes qu'elle a posés. Toutefois, dans cet exposé,
+nous n'oublierons pas que nous parlons à des gens du monde et non pas à
+des géomètres; nous tâcherons d'être clairs, dussions-nous sacrifier
+quelquefois la rigueur mathématique à cette nécessité.</p>
+
+<p class="mid">MANIÈRE DE COPIER EN PERSPECTIVE DES PEINTURES PEINTES SUR DES SURFACES
+BRISÉES OU COURBES.</p>
+
+<p>Le châssis sur lequel ou tend la tarlatane peut avoir toutes les formes
+imaginable; par conséquent le dessinateur est en état de copier
+non-seulement des objets réels ou des figures peintes sur un plan tel
+que la toile d'un tableau ordinaire, mais aussi des figures dessinées
+sur deux plans qui se coupent sous un angle quelconque. Imaginons qu'on
+veuille copier les peintures à fresque qui occupent l'angle d'un cloître
+d'Italie, vues à une certaine distance et d'un point déterminé. Le
+dessinateur prend deux châssis qui font entre un angle égal à celui des
+deux murs, et il donne à ses deux châssis une longueur proportionnelle à
+celle des deux murs. Si l'un des deux murs a 5 mètres de long et l'autre
+3 mètres le châssis correspondant aura par exemple 5 décimètres et
+l'autre 3 décimètres. Il en sera de même pour la hauteur. On voit que le
+problème se réduit à ceci: que le châssis soit une figure <i>semblable</i> à
+celle du mur. L'appareil ainsi disposé, le dessinateur calque les
+contours qu'il voit, et, comme il les voit en perspective, son dessin
+sera en perspective lui-même, et il fera un tableau semblable à celui de
+l'angle du cloître vu du point ou il s'est placé.</p>
+
+<p>Imaginons maintenant que les fresques aient été peintes sur une surface
+courbe quelconque, une portion de cylindre, de sphère, ou bien une
+surface ellipsoïde ou parabolique; il suffira de même de donner au
+châssis une courbure semblable, en le construisant avec des baguettes
+flexibles, puis on dessinera comme à l'ordinaire. On évite ainsi une
+difficulté immense qui existait autrefois: c'est celle de transporter
+sur un plan une peinture existant sur une surface courbe.</p>
+
+<p>Mais cet avantage n'est pas le seul, car l'étoffe transparente, étant
+séparée du châssis courbe qui la portait, redevient un plan, et l'on
+obtient ainsi je redressement des images. On peut aussi appliquer sur
+l'appareil tout monté le papier ou la toile destinés à recevoir la
+contre-épreuve; puis on les enlève, on efface leur courbure, et l'on a
+ainsi sur un plan la copie de cette peinture qui se trouvait sur une
+surface courbe. Un dessin fait sur un châssis ayant la forme d'une
+portion de cylindre peut être décalqué en le faisant rouler sur une
+feuille de papier qui reçoit l'empreinte. C'est le procédé employé pour
+imprimer les toiles peintes.</p>
+
+<p class="mid">PROJECTION DES OBJETS SUR UN PLAN VERTICAL.</p>
+
+<p>La projection d'un corps sur un plan vertical, c'est la figure formée
+par les pieds des perpendiculaires abaissées de chacun des points du
+corps sur ce plan. Ainsi, la projection d'un cube est un carré si l'une
+de ses faces est parallèle au plan; celle d'un cône ou d'une pyramide
+dont l'axe est vertical est un triangle. Dans l'architecture, on
+représente souvent des façades ou des portons d'édifice projetées ainsi
+sur un plan vertical. Ce travail étant excessivement long, car il
+fallait mesurer l'une après l'autre les lignes principales de l'édifice,
+et reporter ensuite sur le papier des lignes d'une longueur
+proportionnelle. L'effet de cette projection est de placer le point de
+vue à l'infini, et de détruire ainsi les illusions de la perspective
+linéaire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br>
+
+<p>Imaginons une muraille CG et le bas AB d'une porte entr'ouverte; l'&oelig;il
+du dessinateur est en V. Si l'on dessine le bas de la porte AB sur le
+châssis placé verticalement et parallèlement au mur CG, la ligne AB
+dessinée sur l'étoffe ne sera pas horizontale connue elle l'est dans la
+nature; elle fera un angle avec les traverses du châssis qui sont
+horizontales; c'est un effet de la perspective résultant de ce que le
+point B est plus éloigné de l'&oelig;il V que le point A; ou, en d'autres
+termes, parce que le rapport entre la distance de l'&oelig;il au châssis et
+les distances de l'&oelig;il au point A et au point B n'est point le même.
+Supposons, par exemple, que la distance V a" de l'&oelig;il au châssis soit
+le tiers de la distance VA de l'&oelig;il au point A, la distance VB sera
+<i>plus petite</i> que le tiers de la distance VB, puisque B est plus éloigné
+que A. Mais si nous pouvions faire en sorte que le rapport entre la
+distance a" de l'&oelig;il au châssis et celle de l'&oelig;il à <i>chacun</i> des
+points de la ligne AB restât constant, alors la ligue AB horizontale
+dans la nature, serait représentée par une ligne <i>horizontale</i> sur le
+châssis. Cette condition est facile à réaliser; il suffit pour cela de
+faire mouvoir le châssis vertical parallèlement à lui-même dans deux
+coulisses ou sur des galets à mesure que l'on tracera la ligne AB. en
+laissant la main suivre son mouvement initial, qui se fait
+instinctivement dans une direction horizontale; alors l'on aura sur le
+châssis la ligne a" B' qui sera parallèle à la ligne AB et horizontale
+connue elle.</p>
+
+<p>Cette ligne a' B' n'est autre chose que la ligne homologue de la ligne
+a" B, projection de Ab sur le plan vertical du mur CG. Le rapporteur a
+perfectionné ce procédé en ceci, qu'un contre-poids P ramène le châssis
+de sa seconde position LM, qu'il occupe quand le crayon calque le point
+B, à la position N K qu'il occupait au commencement de l'opération quand
+il calquait le point A. On peut se faire une idée du procédé en faisant
+tenir le châssis verticalement sur une table, de manière à ce qu'il soit
+parallèle au plan d'un mur CG dont se détache une porte entr'ouverte
+dont le bas est AB. Une autre personne tient légèrement le cadre, et en
+le poussant devant soi avec le fusain, à mesure que l'on suit la ligue
+AB, on s'assure que l'on a tracé une ligne horizontale. Il est essentiel
+que le châssis reste toujours vertical tout en se mouvant.</p>
+
+<p>On peut aussi matérialiser ce procédé par une image sensible; imaginons
+que la ligne AB soit représentée par un fil dont l'extrémité A soit
+tenue en contact avec la face postérieure de l'étoffe, et dont
+l'extrémité B soit aussi fixe. Il est essentiel que la longueur de ce
+fil soit proportionnelle à la distance relative du châssis et de la
+porte à l'&oelig;il du dessinateur; en même temps ce fil devra être parallèle
+à la ligne AB, et par conséquent <i>oblique</i> au plan de l'étoffe. Les
+choses étant ainsi disposées, si l'on pousse le châssis devant soi, le
+lit déchirera l'étoffe, mais cette déchirure sera une ligne horizontale,
+et de plus parallèle aux traverses du châssis. Pour résumer tout en une
+seule phrase qui sera comprise des personnes initiées à la géométrie, on
+dessine sur le plan du châssis une image <i>semblable</i> à celle de l'objet
+réel projeté sur un plan parallèle à celui du châssis, ou d'une manière
+plus abrégée, on <i>projette</i> sur le plan du châssis une image semblable à
+celle de l'objet réel.</p>
+
+<p>Nous n'insisterons pas plus longtemps sur cette ingénieuse application
+du procédé de M. Rouillet. Les architectes, les géomètres et les
+ingénieurs comprendront tout ce qu'elle renferme d'applications utiles.
+Nous terminerons en énumérant les conditions nécessaires à la solution
+du problème, telles que M. Lassus les a énoncées dans son rapport.</p>
+
+<p>1º Le parallélisme du châssis avec le plan sur lequel on projette
+l'objet, et l'existence d'un plan horizontal sur lequel les objets
+seraient posés.</p>
+
+<p>2º Il est nécessaire que les objets situés sur les différents plans dont
+ou cherche la projection puissent être réunis par des lignes droites et
+perceptibles du point de vue donné. Il serait impossible, en effet,
+d'obtenir exactement la projection d'une colonne ou de toute autre
+surface courbe dont la forme réelle n'est point appréciable d'un seul
+point de vue.</p>
+
+<p>3º Il est enfin indispensable que le mouvement du châssis en avant et en
+arrière et le mouvement de la main qui dessine se combinent exactement.
+Quant à cette dernière condition du problème, nous pensons qu'elle peut
+être remplie par la bonne exécution de l'appareil.</p>
+
+<p>Le trace en projection obtenu au moyen de l'appareil de M. Rouillet
+offrirait encore un avantage qu'il importe de signaler. Les figures
+dessinées sur le châssis étant <i>semblables</i> aux figures réelles des
+objets, il suffirait de placer une mesure entre le châssis et l'objet,
+parallèlement à ce châssis, pour connaître les dimensions de l'objet et
+établir en même temps l'échelle des dessins obtenus.</p>
+
+<p class="mid">HISTORIQUE.</p>
+
+<p>Ce n'est point le hasard qui a conduit M. Rouillet à imaginer son
+procédé. Professeur de dessin, il songeait sans cesse aux moyens de
+faciliter cette étude à ses élèves. Il gémissait, comme tous les vrais
+artistes, de cette cruelle nécessité de faire copier pendant des années
+entières des yeux, des bouches et des oreilles pour arriver, en dernière
+analyse, à reproduire mécaniquement, d'abord un dessin, puis une tête,
+enfin une académie. Il comprit bientôt que toute la difficulté était
+dans l'ensemble et les proportions, et que l'homme le mieux doué pour
+les arts plastiques était souvent arrêté pendant de longues années par
+des difficultés matérielles, vaincues souvent avec plus de facilité par
+un individu sans intelligence et sans poésie. Il pensa qu'en imaginant
+un procède mécanique pour vaincre les difficultés mécaniques du dessin,
+il rendrait service à l'art véritable, qui n'est point la reproduction
+servile de ce qui est, mais la représentation de ce qui devrait être.
+Son premier mouvement fut de soumettre son procédé à l'Académie des
+Beaux-Arts. Une commission fut nommée pour examiner ses résultats. On
+soumit l'inventeur aux épreuves les plus variées; il tint toutes ses
+promesses. Les commissaires étaient émerveillés de l'exactitude du
+dessin et de la perspective; chacun le félicitait. Mais quand on sut que
+son intention formelle était de faire jouir le public de sa découverte,
+le secrétaire de la commission, obéissant à cet esprit rétrograde qui
+est le mauvais génie des Académies, écrivit au ministre de ne pas
+encourager une invention qui <i>enlevait à l'art une partir de ses
+difficultés</i>. Le parti des <i>bornés</i> raisonne toujours de même en fait de
+peinture comme on fait de politique; il confond les procédés matériels
+de l'art avec l'art véritable, de même qu'il confond la prospérité
+matérielle d'une nation avec sa grandeur réelle.</p>
+
+
+
+<p>M. Rouillet ne fut pas découragé; il en appela au ministre <i>mieux
+informé</i>. M. Duchatel ne considéra pas l'opinion de messieurs de
+l'Académie comme devant lui tracer irrévocablement sa ligne de conduite
+et nomma une seconde commission composée de MM. Allaux, Cavé, Léon
+Coignet, Mandrin, Lassus, Lenormand, Lesueur, Mérimée et Vilet. Ce choix
+était heureux: en joignant des peintres à des archéologues et à des
+architectes, on réunissait les représentants de toutes les branches de
+l'art auxquelles le procédé pouvait s'appliquer utilement. Cette
+commission se livra à un long et minutieux examen. Le procédé fut soumis
+à toutes les épreuves imaginables; on reconnut ses avantages, on signala
+les perfectionnements dont il était susceptible, et la conclusion du
+rapport de cette nouvelle commission fut que le ministre devait
+encourager une invention destinée à rendre des services réels à l'art et
+à la science. Le ministre jugea comme la commission et accorda à M.
+Rouillet une pension viagère de 1200 fr. par an, afin que le public
+entrât en possession de ses procédés.</p>
+
+<p>L'on a dit qu'à l'aide de l'étoffe transparente tendue sur un châssis,
+tout le monde saurait également bien dessiner. C'est une erreur.
+L'individu qui n'a jamais appris le dessin pourra reproduire le contour
+d'un objet et obtenir un calque fidèle; mais on reconnaîtra toujours une
+main inexpérimentée à l'incertitude du trait et au peu de fermeté des
+contours. Toutefois, à l'aide de cette esquisse, un peintre pourra
+peindre le portrait d'une personne qu'il n'aura jamais vue, ou dessiner
+un édifice dont un voyageur lui rapportera le croquis fidèle. Mais le
+dessinateur seul sera en état de faire les ombres, ou d'indiquer, par
+l'accentuation des traits, les parties saillantes on rentrantes. Pour
+l'artiste, le procédé Rouillet est un gain de temps immense: en un
+instant il fixe sur la toile des attitudes difficiles, des raccourcis,
+des effets de lumière passagers; il grandit sûrement ses figures dans
+une proportion déterminée; en un mot, les difficultés matérielles étant
+écartées, il consacre tout son temps, toutes ses forces, à la
+composition, l'expression et la couleur; il se livre avec sécurité à
+l'inspiration, sûr de n'être pas arrêté par des calculs arides de
+proportions. Les dessinateurs peuvent voir avec déplaisir la
+vulgarisation de ce procédé; les peintres s'applaudiront de ce nouveau
+moyen de multiplier leurs &oelig;uvres et de leur donner un plus haut degré
+de perfection. Croit-on que les artistes si expressifs de l'école
+florentine ou les grands coloristes vénitiens se fussent préoccupés de
+l'apparition d'un semblable moyen? Le procédé Rouillet apprendra-t-il à
+donner à la Vierge les expressions sublimes et variées que Fra Angelico,
+le Pérugin et Raphaël, ont su créer tour à tour? Est-ce avec un fusain
+et sur une tarlatane que vous rendrez la couleur du Titien ou de
+Rembrandt? Saurez-vous à l'aide de cette machine composer un tableau
+comme Paul Véronèse, André del Sarto ou Fra Bartolomeo? Selon nous, le
+procédé dont nous parlons fera rentrer l'art dans sa véritable voie,
+parce que la pensée de l'artiste dominera dans son &oelig;uvre. L'imitation
+servile étant sans difficultés, elle deviendra sans objet. Les formes de
+convention ne seront plus acceptées, parce que les yeux de tous se
+seront accoutumés à l'imitation des formes réelles. On se rapprochera de
+la nature tout en l'idéalisant: on sera vrai tout en reproduisant le
+beau; et la peinture retrouvera peut-être ces grandes traditions du
+seizième siècle où l'art s'est élevé si haut, qu'il semble se reposer
+encore de cet effort gigantesque.</p>
+
+<p>Ch. M.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Publications illustrées.</h2>
+
+<p><i>Faits mémorables de l'Histoire de France</i>, par <span class="sc">M. Michelant</span>, précédés
+d'une introduction de <span class="sc">M. A. Ségur</span>, et illustrés de 120 tableaux de <span class="sc">M.
+Victor Adam</span>.(2)</p>
+
+<blockquote>Note 2: Un vol. grand in-8. Paris, 1844. Didier. 15 fr.</blockquote>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"></p>
+
+<p>M. Victor Adam conçut un jour l'heureuse pensée de composer 120 tableaux
+sur les faits les plus mémorables de l'histoire de France, depuis la
+lutte de sainte Geneviève et d'Attila jusqu'aux adieux de Fontainebleau.
+Pour donner une idée à nos lecteurs de la manière dont il a exécuté ce
+travail, nous mettrons sous leurs yeux un de ses dessins représentant
+<i>l'entrevue de François 1er et de Henri VIII au camp du Drap-d'Or.</i> Les
+120 tableaux achevés et gravés sur bois par nos meilleurs artistes, un
+jeune écrivain de talent se chargea de les expliquer avec un texte
+élégant et concis. Telle est l'histoire de ce beau volume, qui pouvait
+avoir et qui a une véritable importance artistique et littéraire, et
+qui, aussi intéressant à lire qu'à regarder, prendra rang cependant
+parmi les plus utiles ouvrages illustrés que l'année 1843 aura vus
+naître tout exprès pour les jeunes pensionnaires des deux sexes.</p>
+
+<p><i>Nouvelles et seules véritables aventures de Tom Pouce</i>, imitées de
+l'anglais, par <span class="sc">P. J. Stahl</span>, 150 vignettes par <span class="sc">Bertal</span> (2).</p>
+
+<blockquote>Note 2: Un vol. in-18. Hetzel. 3 fr.</blockquote>
+
+<p>La typographie et la gravure ont fait, depuis vingt années, de
+merveilleux progrès. Quand nous étions enfants, on nous donnait comme
+étrennes quelques gros volumes in-l2 en papier gris, mal imprimés, et
+ornés--les éditeurs avaient l'audace de l'annoncer--de rares images dont
+la gravure était aussi grossière que le dessin en était incorrect et
+ridicule; du style, je n'en parle pas, et pour cause. Si ces deux arts,
+qui semblent destinés désormais à se prêter un secours mutuel,
+continuent à se perfectionner, l'imagination la plus vive et la plus
+ingénieuse essaierait vainement de se représenter dès aujourd'hui les
+étonnantes publications illustrées que nos petits-enfants auront le
+bonheur d'offrir à leur jeune postérité, le premier jour de l'an de
+grâce 1900.</p>
+
+<p>Concevez-vous, en effet, un petit volume mieux écrit, mieux imprimé et
+mieux illustré que les <i>Nouvelles et seules véritables aventures de Tom
+Pouce</i>? Tom Pouce, ou <i>Tom Thumb</i> en anglais, est, personne ne l'ignore,
+le petit Poucet de l'Angleterre. Il jouit, chez nos voisins d'outre-mer,
+d'une réputation digne de ses infortunes, de ses talents et de ses
+vertus.</p>
+
+
+
+<p>La France entière éprouvait depuis longtemps le besoin de connaître
+l'histoire véritable de ce grand petit homme britannique dont elle avait
+tant de fois entendu prononcer le nom. Grâces en soient rendues à MM.
+Stahl et Bertal, ses désirs vont être satisfaits. Sous ce rapport, comme
+sous tant d'autres, elle n'a plus rien à envier à sa riche et fière
+rivale. Maintenant, Tom Thumb a deux patries.</p>
+
+<p>Je ne vous révélerai pas, quant à moi, les Secrets de sa naissance;
+sachez seulement que sa mère avait souhaite un enfant, ne fut-il pas
+plus grand que le doigt.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/008b.png"></p>
+<p class="rig"><img alt="" src="images/008c.png"></p>
+
+<p>Je vous le montrerai tout d'abord dans son berceau, un sabot neuf, au
+fond duquel on avait mis un peu de ouate bien douce et bien chaude, pour
+qu'il pût y dormir tout à son aise. Ce fut dans ce sabot qu'il grandit,
+ou plutôt qu'il ne grandit pas. Mais si sa taille resta la même, son
+intelligence fut si précoce que ses parents ne souhaitèrent jamais qu'il
+fût plus grand.</p>
+
+<p>Dès son bas âge, il se montra fort sage; sa mère le grondait rarement,
+et encore était-ce bien doucement.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/009a.png"></p>
+<p class="rig"><img alt="" src="images/009b.png"></p>
+
+<p>Il apprit de bonne heure à lire et à écrire. On eut quelque peine, il
+est vrai, à lui trouver une plume assez petite pour qu'il put s'en
+servir; enfin ou en vint à bout. Un jour, pendant qu'il écrivait un
+compliment à sa maman, une puce vint l'attaquer. Il se vit obligé de
+dégainer, car il avait une épée, et de tenir son ennemi en respect
+jusqu'à ce que sa bonne mère accourût à son secours.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/009c.png"></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/009d.png"></p>
+
+<p>Pendant ses récréations, il s'amusait souvent à contempler un papillon
+sur une rose.--Mais, hélas! il devint, connue beaucoup d'enfants envieux
+et gourmand, et il paya cher ces défauts.--On verra dans son histoire
+comment il tomba au milieu d'un pudding, puis au fond du gosier d'un
+meunier, puis dans le ventre d'un poisson, et par quelle série
+d'aventures il arriva enfin à la cour du roi Arthur, où il vécut
+longtemps, tantôt favori, tantôt prisonnier. La fortune ne corrompit
+point son c&oelig;ur.--Il vint mourir aux lieux où il était né. Protégé par
+une fée puissante, il obtint sa liberté, et un jour il apporta à ses
+nous parents, qui le croyaient mort,
+
+<span class="rig"><img alt="" src="images/009f.png"></span>
+<span class="mid"><img alt="" src="images/009e.png"></span>
+
+un louis d'or dont il avait eu le courage de se charger. Quand M. et
+madame Pouce furent revenus de leur étonnement, leur bon et illustre
+fils leur raconta ses aventures, que je ne saurais trop vous engager à
+lire et à donner en cadeau à tous les petits enfants de votre
+connaissance.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009g.png"></p>
+
+
+<p><i>La Chine ouverte</i>, aventures d'un Fan Kouei dans le pays de Tsin, texte
+par <span class="sc">Old Nick</span>, gravures par <span class="sc">Auguste Borget</span> (3).</p>
+
+<blockquote>Note 3: Cinquante livraisons à 30 centimes.--Paris 1844. <i>Fournier</i>.
+--Trois livraisons sont en vente.</blockquote>
+
+<p>Ce titre a quelque chose d'effrayant... pour la Chine. Le grand empereur
+dont <i>l'Illustration</i> a récemment publié un portrait si ressemblant ne
+pourra plus désormais empêcher les Barbares de dépasser la ligne de ses
+frontières. De quelle utilité lui sont maintenant sa grande muraille et
+ses 100,000 sentinelles tartares? MM. Old Nick et Auguste Borget nous
+ouvrent à deux battants toutes les portes de son vaste royaume. Une
+grande invasion se prépare. A cette immense et incroyable histoire, une
+partie de la population de Paris s'est précipitée.... rue Saint-Benoît,
+7, chez M. Fournier, où se distribuent, au faible pris de 15 fr., les
+billets d'admission au Céleste-Empire. Déjà les faubourgs, s'agitent et
+la province se met en marche. Avant la fin de l'année qui n'est pas
+encore commencée, dix millions de Français auront pénétré dans le
+Céleste-Empire, sous la conduite de MM. Old Nick et Auguste Borget.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/009j.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+ <br>
+<img alt="" src="images/009h.png">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Où trouverait-on d'ailleurs deux guides plus aimables, plus sûrs et plus
+instruits? Le spirituel critique du <i>National</i>, l'habile rédacteur de la
+la <i>Revue Britannique</i>, l'ingénieux auteur des <i>Petites Misères de la
+vie humaine</i>, a fait ses preuves; vous le connaissez tous. Quant à son
+collaborateur, M Auguste Borget, jeté par une tempête sur les rivages de
+la Chine, il a passé six mois à Macao et en divers villages du littoral;
+il a rapporté de ce voyage des collections, des dessins qui ont fait à
+Paris l'admiration de tous les amateurs, et dont</p>
+
+
+<p>MM. Rittner et Goupil ont publié une partie sous le titre de: <i>la Chine
+et les Chinois</i>, enfin, il a exposé aux salons de 1842 et 1843 des
+tableaux que sa majesté le roi Louis-Philippe s'est empressé d'acheter,
+pour en orner les plus belles salles de son palais de Neuilly.--Ne
+sont-ce pas là des garanties suffisantes? N'avons-nous pas le droit de
+vous recommander, avant même qu'il ait paru, le livre illustré que
+publieront par livraisons hebdomadaires, en 1844, MM. Old Nick et A.
+Borget. En outre, leur intelligent éditeur ne mérite-t-il pas pleine et
+entière confiance, et ne devons-nous pas croire ce que dit son
+prospectus: «Ni les titres, ni les manuscrits, ni les renseignements
+personnels n'auront manqué, par conséquent, à la composition d'un volume
+qui, sous une forme légère, résumera une masse énorme de document
+sérieux. Marco Polo, Mendoça, le père Alexandre, Spizelius, Kircher, les
+Missionnaires, de Guignes, Harrow. Staunton, Clarke Abel, Timbowski,
+Abel Rémusat, Davis, Stanislas Julien, Ad. Barrot, Downing, Kidd,
+Gutzlaff, lord Jocelyn, et les rédacteurs du <i>Chinese Repository</i>, en
+auront tourné chacun quelques pages; l'auteur les leur restitue comme il
+le doit. L'éditeur, à son tour, promet que de tous ces livres, dont
+quelques-uns sont bien vieux, sortira un livre vraiment nouveau.</p>
+
+<p>Peut-être jugera-t-on que la Chine ouverte, la Chine renouvelée, ajoute
+à un travail de ce genre tout l'attrait d'une publication de
+circonstance; mais, avant comme après la paix de Nan-King, l'<i>Anacharsis
+chinois</i> était à faire. C'est ce qui va être tenté..</p>
+
+<p>Comme spécimen des gravités de ce curieux ouvrage, nous donnons le
+portrait d'un [illisible] et le vue extérieure d'un [illisible]--Que nos
+abonnés ne nous demande aucun renseignements sur les habitants et les
+chinoiseries que nous leur représentons, nous leur répondrons «La chine
+est ouverte, allez vous embarquer rue Saint-Benoît, nº 7. Le voyage sera
+long (il durera cinquante semaines), mais peu coûteux (trente centimes
+par semaine), aussi agréable qu'instructif (MM. Old Nick et A. Borget
+tiendront toutes leurs promesses), sûr (M. Fournier a-t-il jamais laissé
+un ouvrage inachevé?), et, chose étrange, vous le ferez entièrement sans
+quitter votre fauteuil, votre maison, votre femme et vos enfants. A de
+telles conditions, qui ne partirait.... pour la Chine <i>ouverte</i>?</p>
+
+<p><i>Impressions de voyage de M. Boniface</i>, par <span class="sc">Cham</span> (4).</p>
+
+<blockquote>Note 4: Album.--Paris, Paulin. 3 fr.</blockquote>
+
+<p>Qu'est-ce donc que M. Boniface, qu'il s'imagine avoir le droit de nous
+faire raconter par M. Cham, au crayon et à la plume, <i>ses excursions sur
+terre et sur mer, sur la tête et sur le nez</i>, etc., le <i>tout mêlé de
+bosses et coloré de bleus et de noirs?</i> M. Boniface, puisqu'il faut
+l'avouer, est un proche parent de MM. Vieuxbois, Jabot et Crépin,
+d'heureuse mémoire. Comme eux, il ne saurait prétendre à la réputation
+d'un Adonis persécuté par la mauvaise fortune qui les a tourmentés; il
+joue constamment un rôle moitié triste, moitié plaisant dans une longue
+série d'incroyables aventures; enfin, à l'instar de. M. Vieuxbois, il
+traîne toujours après lui un chien <i>fabuleux</i>. Pour le moment, M.
+Boniface ne se présente à nous qu'en qualité de réfractaire de la 4e
+<span class="lef"><img alt="" src="images/011a.png"></span>
+compagnie du 3e bataillon de la 10e légion. Comme moi et comme vous
+peut-être, cher lecteur, il a une horreur instinctive pour le service de
+la garde nationale; il fait plus: non content d'avoir tressailli dans
+son lit en recevant un billet de garde, ainsi que vous pouvez en
+juger, il a résolu de s'affranchir de ce joug odieux, il s'exile
+temporairement, il part pour la <i>perfide Albion</i>, avec son chien.--Je
+ne vous raconterai pas toutes les petites misères qui l'accablent
+pendant son voyage de Paris à Boulogne, il s'en console en admirant, par
+les fenêtres du coupé, les belles campagnes de la Picardie.</p>
+
+<span class="rig"><img alt="" src="images/011b.png"></span>
+
+<p>Pendant qu'il se livre à ce doux plaisir, une jeune villageoise lui
+offre galamment, au bout d'un bâton, un bouquet âgé de deux mois à
+peine.</p>
+
+<p>La crainte d'être asphyxié par les parfums enivrant de ces fleurs des
+bois, et du perdre son meilleur &oelig;il, lui fait retirer sa tête. Mais, ô
+fatalité! la jeune, et jolie villageoise, en retirant son bâton retire
+le chien de M. Boniface qu'elle a accroché par l'oreille.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011c.png">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+<img alt="" src="images/011d.png"></p>
+
+<p>A peine débarqué à Boulogne, M, Boniface et son chien reçoivent deux
+malles sur le dos, et se trouvent sollicités en
+sens divers par plusieurs hôteliers d'aller habiter leurs hôtels.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011e.png">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+<img alt="" src="images/011f.png"></p>
+
+<p>Ils se hâtent de fuir cette ville trop hospitalière et s'embarquent pour
+Douvres à bord du bateau à vapeur <i>le Sauteur</i>. Mais, hélas! jamais la
+mer n'a puni avec une cruauté plus atroce un
+
+<span class="lef"><img alt="" src="images/011g.png"></span> <span class="rig"><img alt="" src="images/011h.png"></span>
+
+garde de la légion et son malheureux chien. Plus de trente dessins sont
+consacrés à la représentation de l'affreux supplice infligé aux deux
+coupable par l'élément vengeur. Le bâtiment s'avance vers Douvres d'<i>un
+air si penché</i>, qu'à sa vue seule on comprendra les horribles douleurs
+éprouvées pendant la traversée par M. Boniface, son chien et ses
+compagnons d'infortune;</p>
+
+<p>M. Boniface surtout s'abandonne à des contorsions dont son historien
+retrace les accidents variés avec une fidélité à vous donner le mal de
+mer. Il perdit même la présence d'esprit dont la nature l'avait doué, et
+s'étant assis imprudemment sur une voile, il se trouve un moment hissé
+par le fond de son pantalon au sommet le plus élevé du mat le plus haut
+du navire.</p>
+
+<p>Heureusement, <i>le Sauteur</i> avançait toujours, et il jeta l'ancre dans le
+port de Douvres, à la grande curiosité des naturels.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/011j.png"></p>
+
+<p>Ici s'arrêtent nos révélations.--Gardes nationaux accomplis, qui êtes
+toujours aussi fidèles à votre compagnie qu'à votre compagne,
+désirez-vous savoir à quelles épouvantables tortures M. Boniface fut
+condamné à Londres pour avoir refusé de monter sa garde à Paris,
+achetez le petit album que vient de publier M. Cham, et vous passerez,
+je vous le jure, un joyeux quart d'heure. Le gouvernement devrait, en
+vérité, souscrire à 80.000 exemplaires, et faire distribuer les
+<i>impressions de voyage</i> de l'infortuné réfractaire de la 4e du 3e de la
+10e à tous ses camarades. Il pourrait ensuite fermer l'<i>hôtel des
+Haricots</i>, supprimer les conseils de discipline, et abroger les
+dispositions pénales de la loi sur la milice citoyenne. Tous les
+récalcitrants iraient se jeter, comme le timide et repentant M. Boniface
+(voir ci-dessus même colonne), aux pieds de leur sergent-major; et si,
+comme M. Boniface, ils ne méritaient pas d'être élevés au rang de
+caporal, ils deviendraient au moins des gardes nationaux modèles.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011k.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>Modes.--Bijouterie.</h2>
+
+<p>Les armoiries ont reparu depuis quelque temps sur les panneaux de
+voiture et sur les cartes de visite. On aime les titres, tout en ayant
+l'air de les dédaigner, et le peuple le plus frivole de la terre partage
+cette faiblesse avec d'autres nations et même avec les plus sérieuses du
+monde, les Américains! Ces derniers n'ont pas de titres, mais,
+entendez-les, ils pourraient tous en avoir; leur grand-père, aïeul,
+était comte, baron, etc.</p>
+
+<p>On aime les titres, on s'en fait gloire, et maintenant on s'en pare plus
+que jamais. Les femmes de l'aristocratie ne pouvant avoir des robes de
+velours, de gaze ou de satin, faites d'une manière qui établisse ligne
+ligne de démarcation entre elles et les bourgeoises, se font faire des
+bijoux, que nous nommerons armories.</p>
+
+<p>Ainsi ce peigne, d'un travail élégant, est armorié de deux écussons
+accolés; il réunit deux noblesses: c'est un peigne de mariage.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"></p>
+
+<p>Dans un bal, lorsqu'on verra ce bracelet au bras d'une dame, on saura du
+suite quel litre donner à la femme qui le porte, car la couronne de
+baron s'y montre, malgré toutes les coquetteries dont l'orfèvre a brodé
+le thème.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"></p>
+
+<p>Ici, c'est un lion passant; il est entouré de petits détails d'un joli
+travail. Nous supposons, par la grande simplicité de cette épingle, que
+la pensée de la maison Morel, de laquelle sortent tous ces charmants
+bijoux, a été d'y attacher à volonté des ornements qui garnissent le
+devant du corsage.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"></p>
+
+<p>La couronne de marquis, plus élégante de forme que celle de baron,
+offrait un champ plus vaste aux ornements; aussi nous n'hésiterons pas à
+proclamer ce bracelet supérieur en tous points.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012d.png"></p>
+
+<p>Le porte-cigare est devenu indispensable: il remplace la bonbonnière de
+nos grands-pères. Est-ce un tort? Je dirai oui, car la bonbonnière
+prouvait des habitudes de société et des m&oelig;urs élégantes, et le cigare
+prouve le contraire.</p>
+
+<p>Nous serons plus indulgents pour la tête de cravache, parce que nous
+n'avons pas à ce sujet de comparaison fielleuse à faire. En tous temps,
+il y a eu des Nemrods de bonne compagnie et de brillants cavaliers.
+Cette tête de cravache nous montre qu'aujourd'hui le luxe des détails
+n'est point négligé; la tête de chien qui la termine est la vraie
+armoirie du chasseur.</p>
+
+<p>Nous finirons en faisant remarquer la grande simplicité de l'épingle, ce
+qui nous semble de fort bon goût et en parfaite harmonie avec les
+costumes de notre époque.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012e.png"><br><b>Bijouterie.--Epingles, Porte-Cigare et Cravache.</b></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012f.png"><br><b>Caricature.--Un garde national contrarié.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.<br> Agamemnon, général des Grecs, fut
+assassiné pendant son sommeil.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012g.png"></p>
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0043, 23 ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+
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+
+ http://www.gutenberg.org
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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