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+The Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de Paris
+depuis les Gaulois jusqu'à  nos jours (Volume 1/8), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à  nos jours (Volume 1/8)
+
+Author: Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor
+
+Release Date: June 1, 2012 [EBook #39880]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAU HISTORIQUE ET ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine
+P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
+at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ TABLEAU
+
+ HISTORIQUE ET PITTORESQUE
+
+ DE PARIS.
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+
+IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARENCIÈRE, Nº 5.
+
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+
+ TABLEAU
+ HISTORIQUE ET PITTORESQUE
+ DE PARIS,
+
+ DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.
+
+
+ Dédié au Roi
+ Par J. B. de Saint-Victor.
+
+
+ _Seconde Édition_,
+ REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.
+
+ TOME PREMIER.--PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+ _Miratur molem..... Magalia quondam._
+ ÆNEID., lib. 1.
+
+
+
+
+ PARIS,
+ LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,
+ RUE DE SEINE, Nº 12.
+
+ M DCCC XXII.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Il y a plus de deux siècles qu'on écrit sur Paris et sur ses
+antiquités. Ce sujet a fait naître une foule d'ouvrages où toutes les
+recherches semblent avoir été épuisées; et cependant il restoit encore
+un bon livre à faire sur cette cité célèbre, un livre sinon plus
+savant, du moins plus utile et mieux conçu que tous ceux qui ont été
+faits jusqu'à présent.
+
+Paris peut être considéré sous les rapports divers de ses antiquités
+religieuses, de ses institutions civiles et politiques, des
+révolutions qu'il a éprouvées, des moeurs et des coutumes de ses
+habitants, des faits historiques dont il a été le théâtre, des
+monuments des arts qu'il renferme, etc. L'ensemble de ces rapports
+dans ce qu'ils ont de plus curieux et de plus important peut seul
+constituer une description intéressante d'une ville que tous les
+peuples de l'Europe, toutes les classes de la société sont avides de
+connoître; et jusqu'ici cependant aucun de ceux qui en ont écrit
+l'histoire, ne l'a conçue sur ce plan général, n'en a même rempli
+quelques parties à la fois d'une manière satisfaisante.
+
+On ne connoît sur Paris aucun livre qui ait été écrit avant le règne
+de François Ier. À cette époque[1] un libraire, nommé _Corrozet_,
+publia un ouvrage ayant pour titre: _La Fleur des antiquités,
+singularités et excellences de la ville de Paris._ Ce livre fut
+réimprimé environ cinquante ans après, avec quelques augmentations,
+par un autre libraire, nommé _Bonfons_. Il n'a maintenant d'autre
+mérite que celui de son ancienneté; et ces deux auteurs ne s'y
+montrent exacts que lorsqu'ils parlent de l'état des choses, telles
+qu'elles étoient alors, et qu'elles se présentoient à leurs yeux.
+
+[Note 1: 1532.]
+
+L'un et l'autre manquoient de lumières et de critique. Un religieux
+bénédictin de Saint-Germain-des-Prés, dom Jacques du Breul, revit
+leur travail, consulta les titres, fit des recherches, corrigea leurs
+erreurs, et perfectionnant cette informe ébauche, en fit un livre
+nouveau[2], qu'il fit paroître au commencement du dix-septième siècle.
+On trouve dans cet ouvrage des renseignements précieux, et qui ont été
+d'une grande utilité à ceux qui ont écrit après lui: cependant, sans
+compter que Paris a entièrement changé de face depuis cette époque,
+son livre contient encore beaucoup d'erreurs, qu'il lui étoit sans
+doute impossible d'éviter, parce que la matière étoit trop vaste pour
+qu'un seul homme pût d'abord tout débrouiller et tout arranger.
+
+[Note 2: _Théâtre des Antiquités de Paris_, in-4º, 1612. L'auteur y
+ajouta un supplément en 1614; il fut réimprimé avec quelques additions
+en 1639.]
+
+Ces premiers ouvrages donnèrent naissance à des compilations, à des
+abrégés plus ou moins médiocres qui n'apprenoient rien de nouveau. Une
+dispute qui s'éleva quelques années après, entre deux savants[3], sur
+nos anciennes églises, sans éclaircir beaucoup la question qu'ils
+traitoient, répandit quelques nouvelles lumières sur les antiquités de
+Paris. Pendant ce temps, Henri Sauval, avocat au parlement,
+travailloit à nous donner des connoissances plus exactes et plus
+étendues sur un sujet aussi important. Il recueillit, dans les dépôts
+publics et dans les archives particulières, une quantité prodigieuse
+de documents et de titres sur l'état ancien et moderne de la ville de
+Paris, les lut, les dépouilla avec une patience infatigable; mais
+n'eut ni le temps ni peut-être le talent de les mettre en ordre, de
+les comparer, de les vérifier. Il en est résulté que son immense
+recueil n'est qu'un amas informe de matériaux confondus ensemble, et
+dont il est impossible d'user sans y apporter les plus grandes
+précautions. Il est plein de répétitions, de détails fatigants, de
+trivialités, inexact dans les faits, peu judicieux dans les
+réflexions; et ses erreurs sur une foule de matières, principalement
+sur l'appréciation des monuments, sont telles, qu'elles seroient
+insupportables aujourd'hui aux personnes même les moins éclairées.
+
+[Note 3: MM. de Valois et de Launoy.]
+
+Cependant tant d'éléments divers, amassés par ce laborieux écrivain,
+pouvoient servir à construire un édifice régulier, et il n'étoit
+besoin que d'un esprit sage et patient qui sût choisir et ordonner,
+pour en tirer une bonne histoire de Paris. D. D. Félibien et Lobineau,
+deux religieux bénédictins, l'entreprirent avec succès, mais plutôt
+en savants qu'en littérateurs. Leur compilation est exacte,
+méthodique, mais sèche et minutieuse: les grands et les petits
+événements y sont racontés du même style, avec la même prolixité; et
+ces récits diffus et monotones ne peuvent être lus avec fruit et
+patience que par des érudits. Saint-Foix, au contraire, dans ses
+_Essais sur Paris_, a moins voulu faire une description exacte de
+cette ville, que produire, à l'occasion de quelques-uns de ses
+quartiers, de quelques rues, qu'il trouve tout simple de présenter par
+ordre alphabétique, des opinions nouvelles et bizarres, des traits
+hardis, satiriques et licencieux. Son livre, qui eut beaucoup de
+succès dans un temps où un esprit de mutinerie et d'insolence contre
+toute autorité étoit un sûr moyen de réussir dans toute production
+littéraire, est justement considéré aujourd'hui comme l'ouvrage d'un
+homme qui joignoit à quelque vivacité d'esprit, un jugement faux et
+une inexpérience complète sur les grandes questions de morale et de
+politique qu'il a l'audace de traiter à chaque instant. C'est de tous
+les écrivains sur Paris celui que nous avons lu et consulté avec le
+plus de défiance et de précaution; il nous a été d'ailleurs d'un
+très-foible secours, ayant puisé lui-même dans Sauval, et le plus
+souvent sans critique, presque toutes les particularités dont se
+compose la compilation très-incomplète qu'il a publiée.
+
+Nous ne parlerons point de Piganiol de la Force, le compilateur
+peut-être le plus ennuyeux, le plus dépourvu de discernement et de
+goût, parmi tous ceux qui ont entrepris de faire l'inventaire des
+monuments de Paris, de ses rues, et des curiosités dont il est rempli.
+Il n'est presque rien dans son livre qu'on ne trouve ailleurs plus
+exactement présenté et plus clairement décrit.
+
+Le commissaire Delamare dans son Traité de la Police, Jaillot dans ses
+_Recherches_, l'abbé Lebeuf dans son _Histoire du Diocèse de Paris_,
+se sont montrés fort supérieurs à ceux qui les avoient précédés et à
+ceux qui les ont suivis. On diroit qu'ils se sont partagés entre eux
+un si vaste sujet, chacun en ayant traité plus spécialement une des
+parties dont il se compose; et tous les trois ayant porté, dans leurs
+travaux, une érudition et un discernement qui semblent ne pouvoir être
+surpassés. Sur la topographie ancienne et nouvelle de Paris, sur
+l'origine de ses monuments, sur ses institutions civiles et
+religieuses, sur toutes les parties de son administration, on peut
+dire qu'ils ont en quelque sorte épuisé la matière, et que leurs
+savants travaux laissent peu de choses à désirer; mais ce seroit
+vainement encore qu'on y chercheroit cet ensemble, cet accord de
+toutes les parties, sans lequel un ouvrage ne peut être bon, et
+quelques-uns de ces agréments du langage qui seuls font lire les bons
+ouvrages et en assurent le succès et la durée. Ils ont rassemblé
+d'excellents matériaux pour une histoire de Paris; mais cette
+histoire, aucun d'eux ne l'a faite, et n'a même pensé à la faire.
+
+Toutefois ici finit la liste des écrivains qu'il nous est permis de
+citer. Après eux viennent en foule des compilateurs sans jugement,
+sans goût, dépourvus de toute critique, qui ramassent indistinctement
+tout ce qu'ont recueilli leurs devanciers, et en composent des
+rapsodies, dont pas une ne mérite même l'honneur d'être nommée[4].
+
+[Note 4: Il est un grand nombre de savants recommandables dont les
+excellents travaux ont jeté de grandes lumières sur les antiquités de
+Paris, tels que Adrien de Valois, les auteurs de _la France
+chrétienne_, le savant académicien M. Bonami, etc., etc. Nous en avons
+tiré de grands secours, et nous aurons souvent occasion de les citer;
+mais ils ne peuvent être comptés au nombre des historiens de cette
+capitale.]
+
+Nous ne craignons donc pas de le dire, il n'existe pas encore un seul
+ouvrage où Paris soit considéré sous tous les rapports qui peuvent le
+faire bien connoître; où la description de ses monuments soit
+accompagnée d'une critique judicieuse sur leur véritable mérite; où
+les faits historiques, se liant aux peintures de moeurs, soient
+présentés dans cette juste mesure qui les rend curieux et attachants.
+On ne trouve dans aucun une marche claire et méthodique; aucun n'a
+donné un tableau complet et bien ordonné des diverses révolutions que
+cette ville célèbre a éprouvées.
+
+Ce qu'ils n'ont point fait nous avons essayé de le faire: voici donc
+le plan que nous nous sommes tracé, et qu'autant qu'il est en nous,
+nous nous sommes efforcés de remplir.
+
+Adoptant une division depuis long-temps consacrée, nous avons partagé
+en ses vingt quartiers la ville immense que nous avions à décrire;
+passant de là, et dans un ordre également consacré à la description
+particulière de chacun de ces quartiers, nous en avons d'abord
+présenté le tableau topographique, puis nous avons indiqué les
+accroissements qu'il a pu successivement recevoir. Viennent ensuite
+les institutions et les monuments, dans lesquels ce qui est religieux
+précède, autant qu'il est possible, ce qui n'est que civil et
+politique; de même que les origines et les antiquités sont discutées
+et expliquées avant que nous traitions de ce qui touche les
+productions des beaux-arts et les autres objets de détail purement
+matériels; et ces objets, dont l'importance sans doute est beaucoup
+moindre, sans être séparés de l'historique du monument ou de
+l'institution à laquelle ils appartiennent, y reçoivent une place et
+un classement tout particulier. Par un semblable motif, tout ce qui
+concerne les rues, les places publiques, leurs origines et leurs
+étymologies, est rejeté à la fin de chaque division; et là, rangé
+suivant l'ordre alphabétique, peut y être ou lu ou simplement
+consulté. Au milieu de tant de descriptions et de récits divers qui se
+suivent ainsi (nous le croyons du moins), sans embarras et sans
+confusion, nous avons introduit, lorsqu'il nous a semblé convenable de
+le faire et que l'occasion s'en est naturellement présentée, des
+dissertations générales sur plusieurs points les plus intéressants de
+nos anciennes traditions, tels que l'origine des églises et des
+monastères, celles des confréries, des corps de métiers, de
+l'université, des parlements, etc, etc.
+
+Ce n'étoit point assez: le récit des grands événements dont Paris a
+été le théâtre pendant une si longue suite de siècles, pouvoit seul
+animer une semblable composition, en lier entre elles toutes les
+parties naturellement incohérentes, rompre la monotonie sans doute
+inévitable de tant de descriptions accumulées, mettre enfin dans leur
+véritable jour l'ensemble et les détails de cet immense tableau.
+C'étoit là une difficulté que n'avoit essayé de vaincre aucun de ceux
+qui ont écrit l'histoire de Paris: nous avons cru toutefois qu'elle
+n'étoit pas invincible. Ayant donc ainsi distribué la ville en ses
+vingt quartiers, nous avons imaginé de partager en dix époques
+l'histoire de ses révolutions; et nous les avons tellement disposées,
+que chacune d'elles s'est presque toujours rattachée par quelques
+circonstances frappantes et singulières aux deux quartiers auxquels
+elle sert, pour ainsi dire, d'introduction; et cette disposition nous
+l'avons combinée de manière que les trois principales époques de cette
+histoire se trouvant placées à la tête de chacun des trois volumes
+dont se compose l'ouvrage entier, elles sont ainsi devenues pour
+chacun de ces volumes une sorte d'introduction d'une importance plus
+grande, d'un plus vif intérêt, et celle en effet qu'il devoit avoir.
+En tête du premier volume est placée l'histoire de Paris sous les deux
+premières races, alors que la ville étoit circonscrite et renfermée
+dans cette île que l'on appelle aujourd'hui le _quartier de la Cité_,
+quartier le plus ancien de tous, et le premier dans l'ordre des
+descriptions. Au commencement du second volume, nous racontons les
+querelles sanglantes des _Armagnacs_ et des _Bourguignons_, sous le
+malheureux règne de Charles VI, querelles dont la partie
+septentrionale de Paris, qui occupe tout ce volume, fut le théâtre
+principal. Enfin le récit des guerres de religion, depuis le règne de
+François II jusqu'à la prise de Paris par Henri IV, commence le
+troisième volume, consacré tout entier à la description de la partie
+méridionale de Paris; et l'on sait que ce fut dans cette partie de la
+ville que se passèrent les scènes les plus tragiques et les plus
+tumultueuses de cette époque de calamités; qu'elles s'y renouvelèrent
+même si fréquemment et pendant un si long espace de temps, que le
+faubourg Saint-Germain en avoit reçu le nom de _Petite Genève_[5].
+
+[Note 5: Nous avons conservé, dans cette nouvelle édition, la division
+de trois volumes, consacrée en quelque sorte par cette disposition des
+matières, division qu'il eût été impossible de changer, sans détruire
+l'accord des parties et l'ensemble de l'ouvrage. Mais comme ces
+volumes eussent été d'une grosseur démesurée dans le format in-8º, que
+nous avons adopté, il a été nécessaire de les diviser chacun en deux
+parties, séparées par des titres, et réunies par la suite de la
+pagination; de cette manière l'ouvrage, qui, dans la première édition,
+se composoit de 3 volumes in-4º, offrira, dans la deuxième, six
+demi-volumes in-8º.]
+
+Ce plan a obtenu les suffrages du public; on a de même approuvé le
+parti que nous avons pris de faire une simple énumération des
+innombrables productions des arts dont jadis étoient ornés les églises
+et autres monuments que nous avons décrits, indiquant ensuite dans
+des notes plus ou moins étendues, celles qui méritoient d'être
+remarquées, soit par l'excellence de l'exécution, soit par quelque
+singularité ou circonstance particulière qui pouvoit leur donner une
+sorte d'intérêt. C'étoit en effet le seul moyen de ne rien oublier et
+cependant de ne rien confondre; d'éviter l'examen fastidieux et la
+critique fatigante de tant de peintures et sculptures, ou mauvaises ou
+du moins médiocres, et par conséquent au-dessous de toute critique et
+de tout examen; et au milieu de cet amas d'objets si peu dignes
+d'occuper le lecteur, de lui faire distinguer nettement et promptement
+ce qui devoit arrêter sa pensée et ses regards. Nous ne craignons pas
+de dire que rien n'a plus contribué que cette disposition si simple,
+si facile, et que cependant aucun historien de Paris n'avoit imaginée
+avant nous, à répandre l'ordre et la clarté dans ce qui n'avoit été
+jusqu'alors que désordre et confusion. Au reste, nous ne nous ferons
+point un mérite d'avoir mieux apprécié ces productions des arts que
+nos devanciers; sur ce point tout étoit à faire: les plus habiles
+eux-mêmes n'y entendoient rien; les autres ont servilement copié ce
+qui avoit été écrit avant eux; et de tous les jugements qui ont été
+portés sur un si grand nombre de statues, de tableaux, de monuments
+d'architecture, il n'en étoit peut-être pas un seul qui ne fût à
+réformer.
+
+Ce n'étoit point encore assez: un ouvrage du genre de celui-ci
+devient, presque à chaque page, obscur et quelquefois inintelligible,
+s'il n'est accompagné de cartes, de plans, de vues perspectives qui,
+au milieu de tant de descriptions purement matérielles, font saisir
+aux yeux ce que la parole est souvent impuissante à exprimer, et en
+sont alors l'indispensable complément. Sous ce rapport, notre première
+édition ne laissoit rien à désirer: elle étoit enrichie d'une
+collection de trois cents planches ou vignettes, qui offroient
+non-seulement la topographie complète de Paris dans tous ses détails,
+à toutes ses époques et avec tous ses développements, mais encore tous
+ses monuments actuellement existants, tous ceux que la révolution a
+détruits, tous ceux qui n'existoient déjà plus avant cette époque
+désastreuse, et dont quelques traces nous ont été conservées, ou dans
+des gravures extrêmement rares, ou dans des dessins inédits. Cette
+collection précieuse et jusqu'à présent unique en son espèce, étoit
+jointe au texte de cette première édition: elle accompagne la seconde
+dans un atlas in-4º, où elle a été arrangée dans l'ordre le plus
+méthodique, chaque planche portant un numéro qui correspond exactement
+aux renvois indiqués dans le texte.
+
+Dans cette édition nouvelle, de même que dans l'autre, nous nous
+arrêtons à l'année 1789, époque à laquelle commence _matériellement_
+la révolution, époque que nous considérions, lorsque nous conçûmes la
+première idée de cet ouvrage, comme la fin de la monarchie. Nous nous
+y arrêtons, parce que l'histoire de cette révolution ne peut être
+traitée ni légèrement ni aussi succinctement qu'il le faudroit pour
+pouvoir trouver place dans un livre tel que le nôtre. Peut-être même,
+malgré l'heureux événement qui nous a rendu nos princes légitimes, ne
+sommes-nous point arrivés au moment où il est possible d'en tracer le
+tableau hideux avec toutes les couleurs qui peuvent le rendre
+ressemblant, et où il soit permis de dire toute la vérité sur les
+hommes et sur les choses. Plus nous sommes pénétrés d'horreur pour les
+crimes inouïs qui ont amené et consommé ce grand bouleversement de la
+société, plus nous nous sentons timides à entamer de pareils récits;
+et ainsi que nous le disions alors, et que nous le répétons encore
+aujourd'hui: _ces récits sont réservés à d'autres temps et à des
+plumes plus éloquentes que la nôtre._
+
+Mais du moins avons-nous profité de l'expérience que ce grand
+événement dont le triste spectacle a passé tout entier sous nos yeux,
+nous a en quelque sorte forcé d'acquérir, pour rectifier les erreurs
+et les négligences dans lesquelles nous étions tombé sur un grand
+nombre de points très-importants de nos origines, sur le vrai
+caractère de certaines institutions, sur les causes secrètes de
+certains événements, sur ce qui a pu se faire de juste ou d'injuste,
+d'utile ou de pernicieux dans cette longue suite de siècles qu'il nous
+a fallu parcourir. Ces erreurs étoient celles des écrivains qui nous
+avoient précédé: presque tous ont écrit notre histoire avec les
+préjugés funestes qui ont amené notre ruine, et nous nous étions
+légèrement et malheureusement engagé sur les traces de ces historiens
+ou passionnés ou superficiels. La révolution française semble avoir
+été envoyée par la Providence pour _enseigner toute vérité_[6] aux
+hommes de coeur droit et _de bonne volonté_[7]. Arrivé à cette
+maturité de l'âge où il est donné de mieux voir et de mieux
+comprendre, nous avons fait en sorte de profiter de cet avertissement
+du ciel; et c'est une véritable satisfaction pour nous d'avoir cette
+occasion de protester contre ce que nous écrivions, il y a quinze
+ans, sur la féodalité, sur le gouvernement de la France pendant la
+durée des deux premières races, sur plusieurs attributions du clergé
+dont nous n'avions point assez apprécié l'influence salutaire, sur nos
+parlements dont nous n'avions point assez fait connoître les fautes et
+les torts, sur l'université qui méritoit plus de blâme encore que nous
+ne lui en avons donné, sur les jésuites que nous n'avons point assez
+défendus contre leurs ennemis et leurs calomniateurs, etc., etc., et
+nous osons espérer que tous les honnêtes gens protesteront avec nous
+contre ce que nous écrivions alors, en faveur de ce que nous écrivons
+aujourd'hui.
+
+[Note 6: Joan., XVI, 13.]
+
+[Note 7: Luc., II, 14.]
+
+Enfin, dans cette seconde édition, il y a plus d'ordre et de clarté
+dans l'arrangement des matières: beaucoup de détails qui nous étoient
+échappés dans la première, y ont été soigneusement recueillis;
+quelques passages qui avoient semblé obscurs ont été éclaircis et
+développés; et ce qui lui donne principalement sur l'autre un immense
+avantage, c'est qu'ici nous ne marchons au milieu de tant de souvenirs
+confus, de tant de ruines accumulées, qu'appuyés sur l'_autorité_, ce
+que d'abord nous n'avions point fait avec un aussi grand soin; que
+nous ne présentons pas un fait seul sans citer tous les témoignages
+que la saine critique nous permet d'appeler comme garants de ce que
+nous croyons devoir en nier ou en affirmer; de manière que les choses
+même les plus vraies que nous avons pu dire dans la première édition,
+ont ici un caractère beaucoup plus frappant de vérité.
+
+
+
+
+[Illustration: Lutetia Parisiorum]
+
+DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
+
+
+On a vu de puissants monarques, conquérants ou législateurs, élever
+tout à coup des villes superbes, et depuis devenues fameuses, soit
+qu'ils fussent séduits par les avantages que présentoient les lieux
+pour y établir le centre de leur gouvernement, soit qu'ils n'eussent
+d'autres vues que celle de donner un nouvel éclat à leur nom en
+l'attachant à d'aussi grands monuments. L'antiquité nous offre
+plusieurs exemples de ces prodigieuses entreprises: c'est ainsi que
+furent fondées Alexandrie et Constantinople; et le commencement du
+siècle dernier fut surtout mémorable par l'exécution hardie d'un
+semblable projet. Un souverain législateur, sous le ciel le plus
+rigoureux, et au milieu d'un marais jusqu'alors impraticable, jeta les
+fondements d'une ville[8] qui, dans moins de cinquante ans, s'est
+couverte de palais magnifiques, de monuments publics d'une grandeur
+toute royale, et qui déjà rivalise en étendue et en beauté, avec les
+villes les plus florissantes de l'Europe.
+
+[Note 8: Saint-Pétersbourg.]
+
+Mais de tels événements sont rares, et les capitales des empires n'ont
+point ordinairement des commencements aussi illustres. Dans l'origine
+des sociétés, un concours de circonstances fait que telle ville, qui
+d'abord n'étoit ni plus puissante ni plus remarquable que celles qui
+l'environnoient, remporte sur ses voisins des avantages qui lui en
+assujettissent plusieurs; ou, par sa position, semble offrir une
+retraite plus sûre au premier conquérant qui s'élève au milieu de ces
+petites peuplades barbares. L'État s'agrandit, et ses richesses
+s'accumulent dans cette ville; les ressorts du gouvernement se
+multiplient; des communications s'établissent avec les peuples
+policés; l'opulence fait naître le luxe, et le luxe appelle les arts;
+la population s'accroît, les moeurs se polissent, les monuments
+s'élèvent: alors la grande cité, parvenue à son dernier degré de
+splendeur, décline insensiblement par ce retour inévitable des choses
+d'ici-bas, et finit par des ruines après avoir commencé par des
+cabanes.
+
+La ville la plus fameuse des temps anciens, Rome, eut des
+commencements aussi misérables. Paris qui, dans nos temps modernes,
+tient parmi les peuples le même rang que Rome occupoit dans
+l'antiquité, Paris, dont la célébrité, déjà si grande depuis plusieurs
+siècles, devient incomparable par les événements inouïs, uniques dans
+l'histoire, dont il a été le théâtre pendant trente ans, ne fut, dans
+son origine, qu'une habitation de sauvages, comme la reine du monde
+n'avoit été d'abord qu'un repaire de brigands; et son origine, sur
+laquelle on s'est vainement épuisé en recherches, est même tout-à-fait
+inconnue. Aucune des hypothèses imaginées à ce sujet ne peut supporter
+le moindre examen, parce qu'aucune ne repose sur des monuments qui
+jouissent de quelque autorité; et généralement toutes les origines des
+peuples barbares se confondent dans cette obscurité impénétrable[9],
+résultat nécessaire de leur profonde ignorance. Nous nous garderons
+donc bien de rappeler ici l'histoire de ce fils d'Hector échappé à
+l'embrasement de Troie, et mille autres contes non moins puérils,
+tels, par exemple, que celui d'un monstre né en Franconie, que de
+vieux légendaires historiques ont présenté sérieusement comme le
+premier fondateur de l'ancienne _Lutèce_. Cette suite imaginaire de
+rois que d'autres savants presque aussi peu sensés ont jugé à propos
+de faire régner dans les Gaules, depuis _Samothès_, fils de _Japhet_,
+jusqu'au Troyen _Francus_, qu'ils assurent gravement avoir succédé à
+_Rémus_, son beau-père, dernier roi de la race d'Hercule, nous semble
+également ridicule, et indigne d'occuper un seul instant des esprits
+raisonnables.
+
+[Note 9: Les Gaulois, bien qu'ils eussent quelque connoissance de
+l'écriture, ne vouloient rien écrire de leur histoire et des mystères
+de leur religion; ils les faisoient apprendre de mémoire à leurs
+enfans, et eux-mêmes ne les savoient que par les traditions et les
+chants guerriers de leurs ancêtres.]
+
+Ce qu'il y a de très-certain c'est que la ville de Paris est une des
+plus anciennes des Gaules; et cette obscurité même de son origine en
+est une preuve aussi glorieuse qu'incontestable. Jules-César, qui en a
+parlé le premier, la nomme _Lutetia_, et la présente comme la ville
+principale des peuples qu'il désigne sous le nom de _Parisiens_.
+Strabon et Ptolomée en font mention, d'après lui, sous les noms de
+_Loucototia_ et _Loucotetia_, ce qui a donné lieu à diverses
+étymologies également fausses et fabuleuses. Les noms de _Lutèce_ et
+de Paris ne sont ni grecs ni latins; ils sont celtiques, et il y a
+grande apparence que nous en ignorerons toujours la véritable
+signification.
+
+Cependant, lorsque le général romain vint dans les Gaules, cette
+capitale des Parisiens n'étoit encore qu'un amas de chétives
+cabanes[10] renfermées dans une île au milieu de la Seine[11]. Cette
+île, connue aujourd'hui sous le nom de quartier de la Cité,
+communiquoit avec la terre ferme au moyen de deux ponts de bois. Les
+deux rives du fleuve, maintenant couvertes d'édifices somptueux, et
+d'une population si nombreuse et si animée, n'étoient alors que
+d'affreuses forêts, qu'entouroient des marais fétides, et dont les
+solitudes étoient consacrées à des divinités sanguinaires[12]. Car les
+anciens Gaulois n'avoient point de temples, et ils ne commencèrent à
+en bâtir que sous la domination des Romains. Des bois obscurs et
+mystérieux étoient les sanctuaires redoutables des dieux qu'ils
+adoroient; et ces horribles enceintes furent souvent arrosées de sang
+humain par leurs druides.
+
+[Note 10: Leurs maisons étoient construites de bois et de terre,
+couvertes de paille et de chaume, et sans cheminées. Ils se servoient
+de fourneaux pour faire cuire leurs aliments et pour se garantir du
+froid, usage qu'ils ont conservé long-temps, et qui subsistoit encore
+du temps de l'empereur Julien. Vers ce même temps, ils commençoient à
+élever des figuiers autour de la ville, et y cultivoient des vignes,
+qui produisoient d'excellent vin. (JUL. MISOPOG).]
+
+[Note 11: _Lutetia oppidum est Parisiorum positum in insulâ fluminis
+Sequanæ._ César, C.]
+
+[Note 12: Ils adoroient Mars[12-A], Isis, Cybèle et d'autres divinités
+du paganisme. Le collége des prêtres d'Isis étoit à _Issi_; et
+l'église de Saint-Vincent, depuis Saint-Germain-des-Prés, fut bâtie
+sur les ruines de son temple. Mercure, ou Pluton (car c'étoit le même
+chez les Gaulois), avoit le sien sur le mont _Leucolitius_, sur lequel
+s'élèvent maintenant les Carmélites de la rue Saint-Jacques; et vers
+l'endroit où est Saint-Eustache, il existoit un édifice consacré à
+Cybèle. Tous ces temples n'étoient, avant les Romains, que des
+bocages; et ces dieux _avoient alors d'autres noms_.]
+
+[Note 12-A: Le temple de ce dieu étoit à _Montmartre_ qui en a retenu
+le nom. Cependant Hilduin, qui écrivoit sous le règne de
+Louis-le-Débonnaire, l'appelle aussi _Mons Martyrum_, d'après une
+ancienne tradition qui veut que saint Denis et ses compagnons aient
+souffert le martyre en cet endroit.]
+
+Les Parisiens ont été célèbres parmi les peuples de leur nation pour
+leur courage et leur haine de toute domination étrangère; et lorsque
+César, maître d'une grande partie des Gaules, voulut subjuguer leur
+ville capitale, son lieutenant Labiénus, qu'il avoit chargé de cette
+expédition, y trouva une résistance à laquelle il ne s'attendoit pas:
+ces braves insulaires, craignant d'être forcés dans leur retraite,
+prirent la résolution héroïque de mettre le feu à leurs habitations,
+et marchèrent au-devant de l'ennemi, sous la conduite de Camulogène,
+vieux guerrier plein de bravoure et d'expérience. Le Romain, aussi
+courageux et plus habile, les trompa par une fausse marche, prit une
+position avantageuse dans la plaine qui est au-dessous de Meudon, et
+là les força à recevoir la bataille. La victoire y fut long-temps
+disputée, et ce peuple s'y défendit avec une opiniâtreté qui tenoit du
+désespoir; mais enfin la valeur aveugle fut forcée de céder au
+courage soutenu de la science militaire. Les Parisiens furent vaincus,
+le plus grand nombre y perdit la vie, et Camulogène justifia leur
+choix en périssant avec eux.
+
+César, maître de Paris, ordonna aux Gaulois de le rebâtir; et
+considérant la situation avantageuse de cette ville au milieu d'un
+fleuve qui séparoit la Gaule celtique de la Belgique[13], situation
+qui pouvoit en faire un point de jonction très-avantageux pour les
+deux provinces, s'il leur prenoit envie de se révolter; n'ayant point
+oublié, d'ailleurs, la résistance vigoureuse que lui avoient opposée
+ses premiers habitants, il résolut de la faire entourer de murailles,
+de la fortifier, et d'y entretenir continuellement une garnison
+romaine. Il l'embellit en outre d'une grande quantité d'édifices, et
+la remit dans un état tellement florissant, que, peu de temps après,
+elle put secouer le joug, pour entrer dans la ligue des villes qui se
+réunirent au fameux Vercingetorix, dans l'espoir d'affranchir les
+Gaules du pouvoir de l'étranger. César, qui, depuis sa première
+conquête, ne parle que cette seule fois de la ville de Paris, dit
+qu'elle envoya huit mille hommes à l'assemblée des peuples confédérés.
+Ce fut là, comme on sait, le dernier effort des Gaulois pour la
+liberté; et la défaite de leur innombrable armée sous les murs
+d'Alexia les assujettit sans retour aux Romains.
+
+[Note 13: Boëce, qui écrivoit peu de siècles après ce grand événement,
+et qui étoit sénateur romain, dit: _Lutetiam Cæsar usque adeò
+ædificiis adauxit, tamque fortiter moenibus cinxit, ut Julii Cæsaris
+civitas vocetur._]
+
+Dès ce moment cette vaste contrée, dépouillée pour toujours de ses
+coutumes et de ses lois, se vit soumise à la même forme de
+gouvernement que les autres provinces de la république, et chaque
+ville fut traitée[14] suivant le degré de haine ou d'affection qu'elle
+avoit témoigné pour le vainqueur. Ce fut principalement sur la Gaule
+celtique que les Romains crurent devoir appesantir leur joug. À
+l'exception de quelques villes qui furent épargnées, ils la soumirent
+tout entière au tribut, et Paris, qui avoit opposé une si longue
+résistance, fut au nombre de ces cités appelées _vectigales_ ou
+tributaires. Avec les lois romaines s'introduisit aussi la langue
+latine parmi les peuples conquis, et l'ancien langage celtique se
+perdit peu à peu. Quant à la religion, elle resta la même: vainqueurs
+et vaincus étoient également plongés dans les ténèbres du paganisme.
+Toutefois les sacrifices humains furent abolis, et ce fut un des
+bienfaits qu'apporta à ces nations barbares la police des Romains.
+
+[Note 14: Ils mirent entre ces villes de grandes distinctions:
+quelques-unes furent regardées comme _alliées_; il y en eut qui furent
+honorées du nom de _colonies_, d'autres de celui de _municipales_; ils
+établirent des _préfectures_ au milieu des peuples les plus mutins; et
+toutes les villes qui avoient fortement résisté, furent réduites à la
+condition des _vectigales_.]
+
+Un auteur[15] a avancé, sans autorité suffisante, que les deux
+forteresses, connues sous le nom de grand et de petit Châtelet, qui,
+des deux côtés de la rivière, défendoient la tête des ponts, étoient
+un ouvrage de César. Cette opinion a été victorieusement combattue:
+les Romains fortifièrent sans doute Paris lorsqu'ils y eurent
+entièrement établi leur domination; mais ils durent employer, pour s'y
+maintenir, le genre de fortification qui étoit en usage dans toutes
+les villes de leur vaste empire. Il est donc probable qu'ils élevèrent
+de chaque côté de la Seine deux tours en bois, l'une à la tête du
+pont, l'autre à l'entrée de la Cité; ces tours durent avoir une
+circonférence suffisante pour contenir les machines de guerre et les
+soldats nécessaires à leur défense; et le passage de Boëce, déjà cité,
+prouve que l'île elle-même étoit entourée de murs et flanquée de
+tours. Il est naturel aussi de penser que Paris, comme toutes les
+villes de l'Empire, eut des temples, des places, des édifices
+publics, et que, tranquille sous la protection d'un gouvernement aussi
+puissant, cette ville commença à étendre ses faubourgs sur les deux
+rives du fleuve. Toutefois il est impossible de donner aucun
+renseignement sur l'état de sa topographie intérieure pendant la
+domination des Romains, ni sur les accroissements progressifs qu'elle
+put alors éprouver; car il n'est plus question de Paris dans les
+historiens pendant près de quatre siècles, jusqu'à l'empereur Julien,
+qui y passa plusieurs hivers, avant et après son expédition contre les
+Allemands. L'affection qu'il portoit à cette ville, qu'il appelle _sa
+chère Lutèce_, le séjour qu'y firent après lui les empereurs
+Valentinien et Gratien, donnent lieu de croire que dès lors elle
+possédoit tout ce qui étoit nécessaire pour loger des empereurs et
+cette suite nombreuse d'officiers de toute espèce dont ils étoient
+sans cesse accompagnés, un palais, des thermes, une place d'armes, des
+arènes, un cirque, un amphithéâtre; mais si l'on considère les
+dimensions de l'île qui composoit la ville proprement dite, on se
+convaincra facilement qu'il est impossible que de tels édifices[16]
+aient existé dans un si petit espace. Ammien Marcellin, quoique fort
+embrouillé dans tout ce qu'il dit sur Paris, le fait cependant
+entendre assez clairement; les débris du palais des Thermes en sont
+une preuve encore plus incontestable, et leur construction toute
+romaine donne l'idée d'un grand et magnifique édifice. A-t-il été
+élevé avant Julien? est-ce lui qui l'a fait bâtir? C'est une question
+qu'il est impossible de décider, et d'ailleurs peu important
+d'éclaircir, puisqu'enfin de tout ce qui existoit alors à Paris du
+temps des Romains, si l'on en excepte une salle des Thermes, les
+ruines d'un aquéduc et quelques autres foibles débris, il ne reste
+plus absolument le moindre vestige.
+
+[Note 15: Le commissaire Delamare. Le nom de _Chambre de César_ qu'a
+conservé une des chambres du grand Châtelet, et l'inscription
+_Tributum Cæsaris_ qu'on lisoit sous l'arcade, lui avoient fait
+adopter cette opinion, soutenue d'ailleurs avant lui par divers
+historiens de Paris. Lorsque nous parlerons en détail de ce monument,
+nous donnerons les raisons qui nous déterminent à la rejeter.]
+
+[Note 16: On ne peut douter qu'il n'y ait eu un palais dans l'île
+même; mais aucun de nos historiens ne nous apprend ni quand ni comment
+il fut bâti, ni quel étoit alors son usage. Nous y reviendrons
+incessamment.]
+
+Jusqu'au règne de Clovis, les rois francs, possesseurs d'une partie
+des Gaules qu'ils avoient envahie, n'avoient point encore étendu leur
+domination jusqu'au territoire et à la ville de Paris[17]: ce prince,
+que l'on doit considérer comme le véritable fondateur de la monarchie
+française, fut le premier qui s'en rendit maître; et il en fit la
+capitale de son empire[18]. Mais ce fut dans le palais des empereurs
+qu'il établit sa résidence, et non dans l'intérieur de la cité, car
+les Francs avoient un grand mépris pour ceux qui habitoient les
+villes. Ce mépris qui tenoit à leurs moeurs, le préjugé national qui
+les portoit à n'honorer aucune autre profession que celle des armes,
+les dévastations qu'ils commirent en pénétrant dans le pays conquis,
+les guerres sanglantes que Clovis fut forcé d'entreprendre et de
+soutenir pour former son établissement, le partage de ses conquêtes
+après sa mort, et les nouvelles capitales que fit naître cette
+division impolitique, toutes ces causes réunies empêchèrent Paris de
+s'agrandir sous la première race. Sous la seconde, on le voit presque
+abandonné: Pépin, Charlemagne, Louis-le-Débonnaire, Charles-le-Chauve
+n'y demeurèrent qu'en passant; et vers la fin de cette époque fatale,
+cette ville, assiégée sans cesse par les Normands, se trouva réduite,
+par la dévastation et l'incendie de ses faubourgs, à cette enceinte
+entourée d'eau, qui avoit été l'habitation des premiers Gaulois.
+
+[Note 17: «Paris étoit dès lors une ville commerçante, dit le
+président Hénault, et les _Nautæ Parisiaci_ étoient une compagnie de
+négociants», mais il se trompe lorsqu'il ajoute _qu'on y venoit de
+tout l'Orient, les Syriens surtout, qui donnèrent leur nom à la rue
+des Arcis_. Cette étymologie est fausse; nous donnerons ailleurs sur
+ce corps des _Nautæ Parisiaci_ tous les renseignements les plus exacts
+qu'il a été possible de se procurer jusqu'à présent.]
+
+[Note 18: _Egressus Clodoveus à Turonis Parisios venit, ibique
+cathedram regni constituit._ Greg. Tur., Hist. Franc., lib. 1.]
+
+Ce n'est donc que sous le gouvernement plus ferme et moins troublé des
+rois de la troisième race, que Paris a commencé à prendre, par degrés,
+ces accroissements qui l'ont amené enfin au point où nous le voyons
+aujourd'hui. C'est à cette époque seulement que ses faubourgs du nord
+et du midi, composés de quelques maisons éparses, d'églises et de
+couvents isolés, commencèrent à se réunir par des constructions
+intermédiaires, furent renfermés dans des enceintes qui s'accrurent
+presque de siècle en siècle, et formèrent enfin ces deux parties
+nouvelles de Paris, connues sous le nom de la _Ville_ et de
+l'_Université_, dont l'ensemble immense, renfermé dans sa dernière
+enceinte sous le règne de Louis XVI, compose cette ville superbe que
+l'on admire aujourd'hui.
+
+Toutes les topographies qui ont été faites de l'ancien Paris
+s'accordent à présenter Philippe-Auguste comme auteur de la première
+enceinte de Paris, hors de la cité. Cependant, avant ce roi, il
+existoit déjà une clôture du côté du nord, qu'un historien[19],
+d'ailleurs exact et judicieux, a prétendu être un ouvrage des Romains.
+Cette opinion a été victorieusement combattue; et tout porte à croire
+que cette clôture, dont il est fait mention dans une ancienne charte,
+et dont il restoit encore quelques vestiges dans le dix-septième
+siècle, n'a été élevée que sous les derniers rois de la seconde race.
+«Alors, dit Félibien, tout le terrain où est à présent la ville étoit
+couvert d'une forêt.» La tour octogone qui subsistoit encore dans le
+siècle dernier au coin du cimetière des Innocents, servoit, dit-on, de
+corps-de-garde contre les bandes de voleurs dont cette forêt étoit
+infestée, et contre les incursions subites des Normands, qui s'y
+embusquoient par troupes détachées, et qui, plus d'une fois, en
+étoient sortis, pour se précipiter dans la place de Grève, piller le
+port et emmener des esclaves. La muraille fut sans doute construite
+dans la même intention, et pour une plus grande sûreté. Les juifs,
+qui, à cette époque de la fin de la seconde race, reparoissent en
+France, obtinrent la permission de bâtir dans cette enceinte[20], où
+se trouvoit une grande étendue de terrains vagues et de cultures,
+qu'ils acquirent sans doute à grands frais; et dès le commencement de
+la troisième race, on voit qu'ils y avoient des écoles et une
+synagogue. Ce qui ne leur avoit point été cédé fut long-temps désert,
+et ce ne fut que sous le règne de Louis-le-Jeune qu'on commença à
+élever des maisons dans Champeaux[21] et aux environs de
+Sainte-Opportune, qu'on appeloit auparavant l'_Ermitage de
+Notre-Dame-des-Bois_, parce que cette église étoit à l'entrée de la
+forêt.
+
+[Note 19: Le commissaire Delamare.]
+
+[Note 20: Les maisons qu'ils construisirent formèrent, dit-on, ces
+rues sales et étroites de Saint-Bon, de la Tacherie, du Pet-au-Diable,
+et autres adjacentes.]
+
+[Note 21: Quartier des Halles.]
+
+«Entre le boulevart et la rivière au nord, dit Saint-Foix, depuis le
+terrain où est à présent l'Arsenal jusqu'au bout des Tuileries,
+représentons-nous donc les restes d'un bois marécageux, de petits
+champs, des _cultures_[22], des haies, des fossés et quatre ou cinq
+bourgs[23] plus ou moins éloignés les uns des autres; quelques rues
+bien boueuses autour du Grand-Châtelet et de la Grève; un grand pont
+(_le pont au Change_), pour arriver dans une petite île (_la Cité_),
+qui n'étoit habitée que par des prêtres, quelques marchands et des
+ouvriers; un autre pont (_le Petit-Pont_), pour en sortir du côté du
+midi; et au-delà de ce pont et du Petit-Châtelet, trois ou quatre
+cents maisons[24] éparses çà et là sur le bord de la rivière et dans
+les vignes qui couvroient la montagne Sainte-Geneviève: tel étoit
+Paris sous nos premiers rois de la troisième race; et je crois que, si
+l'on veut réfléchir sur les moeurs de ce temps-là, et sur les causes
+de ses accroissements dans la suite, on conviendra qu'il ne devoit pas
+être plus grand ni plus considérable. Tous ces tribunaux que nous
+voyons aujourd'hui, et dont les dépendances sont si nombreuses,
+n'existoient point encore; le roi, le comte ou le vicomte écoutoient
+les parties, jugeoient sommairement, ou bien ordonnoient le combat, si
+le cas étoit trop embarrassant. Il n'y avoit point aussi de colléges;
+l'évêque et les chanoines entretenoient quelques écoles, auprès de la
+cathédrale, pour ceux qui se destinoient à la cléricature. Les nobles
+se piquoient d'ignorance, et souvent ne savoient pas signer leur nom:
+ils vivoient sur leurs terres; et s'ils étoient obligés de passer
+trois ou quatre jours à la ville, ils affectoient de paroître toujours
+bottés pour qu'on ne les prît pas pour des _vilains_. Dix hommes
+suffisoient pour la perception des impôts; il n'y avoit que deux
+portes: et sous Louis-le-Gros, les droits de la porte du Nord ne
+rapportoient que douze francs par an[25]. Les arts les plus
+nécessaires ne se présentoient pas même à l'imagination, et l'on peut
+juger des divertissements et des spectacles par la grossièreté des
+moeurs; enfin rien dans Paris ne pouvoit engager l'étranger à y venir,
+l'homme industrieux à s'y établir.»
+
+[Note 22: Les rues Culture-Sainte-Catherine et Culture-Saint-Gervais
+(on prononçoit _Coulture_) s'appellent ainsi de ce mot, qui signifie
+des endroits propres à être cultivés. Il y avoit une grande quantité
+de ces terrains appartenants à des églises, à des abbayes, tant au
+dedans de Paris qu'au dehors, la Coulture-Saint-Éloi, la Coulture du
+Temple, celle de Saint-Martin, celle de Saint-Lazare, celle de
+Saint-Magloire, etc., etc.]
+
+[Note 23: Au nord, du côté de la ville, le bourg Thiboust, les
+bourgs l'Abbé et Beaubourg, et l'ancien et le nouveau bourg
+Saint-Germain-l'Auxerrois. Ils furent en partie renfermés dans
+l'enceinte que fit faire Philippe-Auguste, et qui fut achevée en
+1121. Les rues de ces bourgs en ont toujours conservé les noms. Le
+commissaire Delamare convient qu'ils étoient séparés de Paris et de
+ses faubourgs par des prés, des marais et des terres labourées; on
+peut juger par là du peu d'étendue des faubourgs.
+
+(_Note de_ SAINT-FOIX.)]
+
+[Note 24: Les premiers faubourgs, du temps des Romains, furent élevés
+du côté de l'Université. Saint-Ouen et Frédégaire font aussi mention
+de deux faubourgs bâtis également de ce côté; l'un qui environnoit
+l'église Saint-Vincent, depuis Saint-Germain-des-Prés; l'autre, qui
+étoit situé près de Saint-Pierre, depuis Sainte-Geneviève.]
+
+[Note 25: La livre _numéraire_ de France doit son institution à
+Charlemagne; ce fut lui qui fit tailler, dans une livre d'argent,
+vingt pièces qu'on nomma sous, et dans un de ces sous, douze pièces
+qu'on nomma deniers; en sorte que la livre d'alors, comme celle
+d'aujourd'hui, étoit composée de deux cent quarante deniers. Les sous
+et les deniers ont été d'argent fin jusqu'au règne de Philippe Ier,
+père de Louis-le-Gros; on y mêla un tiers de cuivre en 1103, moitié
+dix ans après, les deux tiers sous Philippe-le-Bel, et les trois
+quarts sous Philippe de Valois. Cet affoiblissement a été porté au
+point que vingt sols, qui, avant le règne de Philippe Ier, faisoient
+une livre réelle d'argent, n'en renferment pas aujourd'hui le tiers
+d'une once. On prétend que Charlemagne étoit aussi riche, avec un
+million de revenu, que Louis XV avec soixante-douze millions.
+Vingt-quatre livres de pain blanc coûtoient un denier sous le règne de
+Charlemagne: ce denier étoit d'argent fin sans alliage. On peut voir,
+par la valeur qu'il auroit dans ce temps-ci, si le pain et les autres
+denrées étoient plus ou moins chères alors qu'à présent. Douze livres,
+du temps de Louis-le-Gros, feroient, je crois, environ douze fois
+trente-quatre livres de ce temps-ci. (_Note de_ SAINT-FOIX.)
+
+Suger, abbé de Saint-Denis, et ministre d'état de Louis-le-Gros et de
+Louis-le-Jeune, se glorifie, dans le livre qu'il a écrit sur son
+administration, d'avoir élevé les produits de cette porte de douze
+francs à cinquante.]
+
+L'établissement de l'Université[26], sous Louis-le-Jeune, fut une des
+premières causes de l'agrandissement de Paris. La protection éclatante
+que Philippe-Auguste, son successeur, accorda à cette institution,
+l'estime singulière qu'il faisoit des savants, et les distinctions
+flatteuses dont il les honoroit, rendirent bientôt les écoles de Paris
+célèbres dans toute l'Europe. On y accourut des provinces et des pays
+étrangers; et le quartier appelé depuis l'_Université_, se peupla
+tellement, que la multitude des étudiants égaloit celle des citoyens.
+Ce prince, qui, parmi les grands projets qu'il avoit conçus, mettoit
+au premier rang l'embellissement de sa capitale, la fit entourer de
+murs, et dans cette clôture (la première dont on puisse parler avec
+certitude), non seulement il renferma une partie des bourgs déjà
+existants, mais encore une grande quantité de terrains vagues, dans
+lesquels il excita ses sujets à bâtir, par tous les avantages et les
+encouragements qu'il put imaginer. La noblesse et le clergé l'aidèrent
+puissamment dans des vues si utiles, et dans moins de quarante ans ces
+places vides et désertes furent couvertes d'édifices. Philippe-le-Bel
+augmenta encore l'importance et la population de Paris, en rendant le
+parlement sédentaire; et par la défense qu'il fit du duel en matière
+civile, les gens de loi se multiplièrent presque autant que les
+étudiants.
+
+[Note 26: Les écoles de Paris étoient, de temps immémorial, autour du
+parvis de Notre-Dame, et dépendoient du chapitre de cette église. Sous
+Louis-le-Jeune, la foule des étudiants devint si grande, à cause du
+mérite et de la réputation des maîtres qui professoient alors, qu'il
+fut permis à plusieurs facultés d'aller s'établir au-delà de la
+rivière. En 1244 cette permission devint générale et sans restriction
+pour tous ceux qui se livroient à l'enseignement des sciences.]
+
+Cependant de nouveaux faubourgs s'étoient formés hors des murs. Les
+guerres désastreuses qui survinrent avec les Anglais, à qui leurs
+possessions sur le continent donnoient la facilité de pénétrer jusque
+dans le coeur du royaume, et d'en insulter à tous moments la capitale,
+obligèrent de pourvoir à la sûreté tant de la ville que des dehors.
+Les conjonctures dans lesquelles on se trouvoit étoient si pressantes,
+que d'abord on se contenta de creuser autour une double enceinte de
+fossés. Charles V, parvenu au trône, ordonna bientôt une nouvelle
+clôture du côté de la ville, depuis le bord de la rivière où est
+maintenant l'Arsenal, jusqu'au-delà du Louvre, et les derniers
+faubourgs furent renfermés dans cette seconde enceinte. Ces nouveaux
+accroissements obligèrent de bâtir deux autres ponts, pour la
+communication des quartiers.
+
+Jusqu'au règne de François Ier, on ne voit aucune entreprise nouvelle
+pour l'accroissement de Paris. Ce roi, restaurateur des lettres et des
+arts, reprit tous les projets qui avoient été conçus pour
+l'embellissement d'une ville déjà si peuplée et si florissante. Il
+n'agrandit pas son enceinte, mais il augmenta ses dehors, et y éleva
+des monuments d'architecture qui sont encore au nombre des plus
+excellents qu'elle possède. Le vieux Louvre abattu fut remplacé par un
+édifice magnifique et régulier; de nouvelles rues s'ouvrirent sur les
+débris d'une quantité de vieilles constructions. Bientôt après Charles
+IX fit bâtir le château des Tuileries; le pont Neuf, commencé sous
+Henri III, fut achevé par Henri IV, et ce roi fut le premier qui orna
+Paris de places décorées d'une architecture uniforme; mais toutes ces
+constructions nouvelles furent faites dans l'ancienne enceinte, qui
+resta toujours la même jusqu'à Louis XIII. Sous ce prince, une
+nouvelle muraille fut élevée depuis la porte Saint-Denis, qu'on plaça
+alors à l'endroit où nous la voyons aujourd'hui, jusqu'à l'extrémité
+du faubourg Saint-Honoré; et le château des Tuileries se trouva
+renfermé dans cette troisième enceinte.
+
+Enfin sous le règne brillant et majestueux de Louis XIV, sous ce
+règne où se développèrent à la fois toute la force du gouvernement
+monarchique et toutes les ressources du plus beau royaume de la
+chrétienté, Paris s'éleva rapidement au plus haut degré de richesse et
+de splendeur. Ses enceintes furent abattues; ses portes furent
+changées en arcs de triomphe; et ses fossés, comblés et plantés
+d'arbres, devinrent des promenades. Des places immenses, des rues
+superbes, des temples, des édifices publics naquirent de tous côtés,
+comme par enchantement; le chef-d'oeuvre de l'architecture française,
+le Louvre, fut bâti; le dôme des Invalides s'éleva, etc. Enfin sous ce
+règne, où il se fit tant de choses si dignes d'être admirées, la ville
+qu'habitoit le monarque le plus puissant et le plus magnifique de
+l'Europe, obtint la plus grande part de tant d'éclat que son
+gouvernement répandoit sur la France entière, c'est-à-dire qu'elle
+pouvoit déjà être considérée comme la plus belle ville du monde[27].
+
+[Note 27: À tant d'éclat et de prospérité, il faut joindre l'avantage
+d'une des plus belles positions qu'il soit possible d'imaginer. Paris,
+presque entièrement situé dans une plaine, environné de campagnes
+cultivées, de bois, de prairies, de vallées, de collines, que couvrent
+une foule de châteaux, de maisons de plaisance, de bourgs, de
+villages, et dont les productions sont chaque jour étalées dans ses
+marchés, reçoit encore, au moyen du grand fleuve qui le traverse, les
+tributs des provinces les plus fertiles de la France. L'Yonne, la
+Marne, l'Oise, l'Aisne, un grand nombre de canaux qui s'y jettent, les
+lui apportent continuellement, et la Seine elle-même, facile à
+remonter, le fait jouir de toutes les richesses de la Normandie et de
+l'Océan.]
+
+Cette capitale s'est encore agrandie et embellie sous ses deux
+successeurs. Sous Louis XVI, les faubourgs immenses qui environnoient
+les boulevarts furent réunis dans une nouvelle enceinte, qui renferme
+aujourd'hui toute cette immense cité, et qui probablement sera la
+dernière[28].
+
+[Note 28: Cette ville occupe aujourd'hui environ deux lieues de
+diamètre sur six de circonférence.]
+
+
+
+
+ENCEINTES DE PARIS.
+
+
+_Enceintes sous les deux premières races et sous Louis-le-Jeune._
+
+Dans l'origine, l'île de la Cité n'étoit, selon Julien, environnée
+d'aucune muraille: «Lutèce, dit-il dans son Mysopogon, Lutèce,
+entièrement entourée par les eaux de la Seine, est située dans une
+île peu étendue où l'on aborde des deux côtés par des ponts en bois.»
+
+On croit que ce fut seulement vers le quatrième siècle qu'une enceinte
+fut élevée; en 885, lors du siége fait par les Normands, on défendit
+cette enceinte par quelques fortifications.
+
+«Cité de Paris, s'écrie le poète Abbon, tu es heureuse de t'élever au
+milieu d'une île: un fleuve te presse doucement dans ses bras, et
+baigne tes murailles de ses eaux. Des ponts jetés à ta droite et à ta
+gauche, et qui touchent tes deux rives, sont fermés par des portes, et
+de l'un et de l'autre côté s'élèvent des tours qui en protégent
+l'entrée»[29].
+
+[Note 29: _Abbon: poem. de bello Paris. lib. I, vers. 15._]
+
+En rejetant cette opinion qu'il y avoit, du côté de la _ville_, une
+première enceinte bâtie par les Romains, nous sommes convenus
+cependant que cette enceinte avoit réellement existé. En effet, des
+titres qui remontent jusqu'au règne de Lothaire en indiquent le
+circuit, et l'on en voyoit encore des débris long-temps après le règne
+de Philippe-Auguste.
+
+La première enceinte, hors de la Cité, sur laquelle on possède des
+renseignemens authentiques[30], et qui subsistoit encore du temps de
+Louis-le-Jeune, commençoit à peu près à la porte de Paris[31],
+continuoit le long de la rue Saint-Denis jusqu'à la rue des Lombards
+où il y avoit une porte, passoit ensuite entre cette rue et la rue
+Trousse-Vache, jusqu'au cloître Saint-Médéric; il y avoit là une
+seconde porte dont il existoit encore un jambage sous Charles V. La
+muraille tournoit ensuite par la rue de la Verrerie, entre les rues
+Bardubec et des Billettes, descendoit rue des Deux-Portes, traversoit
+la rue de la Tixeranderie et le cloître Saint-Jean, proche duquel
+étoit une troisième porte, et finissoit sur le bord de la rivière,
+entre Saint-Jean et Saint-Gervais[32]. Le midi de la Cité, dit depuis
+le quartier de l'Université, n'étoit point encore entouré de murs.
+
+[Note 30: _V._ pl. 1. Il est probable qu'elle fut élevée après cette
+dernière et furieuse attaque des Normands, à laquelle les habitants de
+Paris opposèrent une si longue et si belle résistance; on voulut
+préserver d'une nouvelle invasion les faubourgs que ces barbares
+avoient déjà tant de fois saccagés, et dont les plus considérables
+étoient du côté de la _ville_.]
+
+[Note 31: On voudra bien observer qu'on se sert ici de noms de rues,
+de couvents et de maisons dont une partie n'existoit point alors. Les
+cartes mêmes qui offrent ici la position exacte des principaux
+monuments, ne peuvent donner une idée satisfaisante des rues, dont
+plusieurs ont changé de nom deux ou trois fois dans un siècle, dont
+quelques-unes ont été comblées et couvertes d'édifices, tandis que de
+nouvelles étoient percées à côté. Il n'y a aucun moyen d'éclaircir des
+choses dont on a perdu toutes les traces; et, du reste, il est ici peu
+intéressant de le faire.]
+
+[Note 32: Les murs de cette ancienne clôture subsistoient encore
+proche la porte des Baudets, du temps de Saint-Louis. (DELAMARE).]
+
+
+_Enceinte sous Philippe-Auguste[33]._
+
+[Note 33: _Voyez_ pl. 2.]
+
+Les choses étoient en cet état, lorsque Philippe-Auguste forma le
+projet vraiment royal de renfermer dans une nouvelle enceinte tous les
+bourgs, toutes les cultures éparses autour de l'ancienne ville, et de
+faire ainsi de Paris une des plus grandes et des plus belles villes du
+monde. Cette entreprise coûta vingt ans de travaux continuels; car non
+seulement on éleva une muraille du côté du nord, mais encore les
+maisons qui, au midi, étoient éparses autour du petit Châtelet, furent
+pour la première fois environnées d'une enceinte.
+
+La nouvelle muraille, au nord, passoit près du Louvre, le laissant en
+dehors[34]; traversoit les rues Saint-Honoré et des Deux-Écus,
+l'emplacement de l'hôtel de Soissons, les rues Coquillière,
+Montmartre, Montorgueil, le terrain où est à présent la halle aux
+cuirs, les rues Française, Saint-Denis, Bourg-l'Abbé, Saint-Martin;
+continuoit le long de la rue Grenier-Saint-Lazare; traversoit la rue
+Beaubourg, la rue Saint-Avoye, et passant sur le terrain des
+Blancs-Manteaux, et ensuite entre les rues des Francs-Bourgeois et des
+Rosiers, alloit aboutir au bord de la rivière, à travers les bâtimens
+de la maison professe des Jésuites et le couvent de l'_Ave-Maria_, où
+l'on voyoit encore, il n'y a pas long-temps, des restes de ses
+murailles. Elle avoit huit portes principales: la première, près du
+Louvre, au bord de la rivière; la seconde, à l'endroit où est
+maintenant l'église de l'Oratoire; la troisième, vis-à-vis de
+Saint-Eustache, entre la rue Plâtrière[35] et la rue du Jour; la
+quatrième, rue Saint-Denis, appelée la Porte-aux-Peintres; la
+cinquième, rue Saint-Martin, au coin de la rue Grenier-Saint-Lazare;
+la sixième, appelée la porte Barbette[36], entre le couvent des
+Blancs-Manteaux et la rue des Francs-Bourgeois; la septième, près de
+la maison professe des Jésuites; et la huitième, au bord de la
+rivière, entre le port Saint-Paul et le pont Marie[37].
+
+[Note 34: Saint-Foix et Delamare.]
+
+[Note 35: Depuis J.-J. Rousseau.]
+
+[Note 36: Du nom d'une famille de Paris.]
+
+[Note 37: Il y avoit en outre sept autres portes moins grandes, dites
+fausses portes, sans compter les portes particulières, que plusieurs
+personnes de distinction, dont les maisons étoient accolées aux
+murailles, obtinrent la permission de faire percer dans leur enclos,
+pour pouvoir sortir plus facilement de la ville.]
+
+Du côté de la rivière, au midi, l'autre moitié de cette enceinte, qui
+commençoit à la porte Saint-Bernard, est à peu près tracée[38] par
+les rues des Fossés-Saint-Bernard, des Fossés-Saint-Victor, des
+Fossés-Saint-Michel ou rue Saint-Hyacinthe, des Fossés-M.-le-Prince,
+des Fossés-Saint-Germain ou rue de la Comédie Française, et des
+Fossés-de-Nesle, à présent rue Mazarine. Il y avoit sept portes dans
+ce circuit: la porte Saint-Bernard ou de la Tournelle; les portes
+Saint-Victor, Saint-Marcel et Saint-Jacques[39]; la porte Gibard,
+d'Enfer ou de Saint-Michel, au haut de la rue de la Harpe; la porte de
+Buci[40], au haut de la rue Saint-André-des-Arcs, vis-à-vis de la rue
+Contrescarpe; et la porte de Nesle, où est à présent le collége des
+Quatre-Nations. Dans la rue des Cordeliers, il y eut encore une porte
+appelée la porte Saint-Germain; et lorsque la rue Dauphine fut bâtie,
+on en fit une vis-à-vis de l'autre bout de la rue Contrescarpe, et
+qu'on appela la porte Dauphine[41].
+
+[Note 38: Nous disons _à peu près tracée_; il est aisé de se figurer
+où passoit précisément cette enceinte, en pensant que ces rues ont été
+bâties sur les fossés, et que ces fossés étoient devant les
+murailles.]
+
+[Note 39: Abattues en 1684.]
+
+[Note 40: Ainsi nommée de Simon de Buci, le premier qui ait porté le
+titre de premier président.]
+
+[Note 41: Abattues l'une et l'autre en 1672. Une inscription en
+lettres d'or sur un marbre noir indique, dans la rue Dauphine,
+l'endroit où étoit située la porte désignée sous le même nom. C'est à
+la maison nº 50 qu'est attachée cette inscription.]
+
+Un devis extrait d'un registre de Philippe-Auguste nous apprend que la
+partie méridionale de l'enceinte avoit 1260 toises d'étendue, et
+qu'elle avoit coûté 7020 livres, monnoie du temps.
+
+
+_Enceinte sous Charles V et Charles VI[42]._
+
+[Note 42: _Voy._ pl. 3.]
+
+La perte de la bataille de Poitiers et la prison du roi Jean faisant
+appréhender que les Anglais ne pénétrassent jusqu'au coeur de la
+France, le dauphin songea à fortifier la capitale du côté du midi. Il
+ne changea rien à l'enceinte de Philippe-Auguste, parce que les
+nouveaux faubourgs s'y trouvèrent si petits qu'il ne jugea pas à
+propos de les mettre à couvert; il se contenta de les ruiner, pour
+empêcher l'ennemi de s'y loger; et le rempart déjà existant fut
+entouré d'un fossé. Du côté du nord, les faubourgs étant beaucoup plus
+considérables et plus près des murs, il fut résolu de les renfermer
+dans les nouvelles fortifications. C'étoient d'abord de simples
+fossés, qui furent depuis changés en murailles flanquées de tours.
+Cette entreprise, commencée sous Charles V, ne fut achevée que sous
+Charles VI. Elle coûta 162,520 livres, somme équivalente aujourd'hui à
+1,170,000 fr.; à cette occasion 750 guérites en bois furent attachées
+aux créneaux des murailles.
+
+Nous avons dit que l'enceinte précédente aboutissoit d'un côté entre
+le port Saint-Paul et le pont Marie, vis-à-vis la rue de l'Étoile. Ce
+prince la fit reculer jusqu'à l'endroit où est l'Arsenal; et les
+portes Saint-Antoine[43], Saint-Martin et Saint-Denis furent placées
+où nous les voyons aujourd'hui. Depuis la porte Saint-Denis, ces
+nouveaux murs continuoient le long de la rue de Bourbon, traversoient
+les rues du Petit-Carreau et Montmartre, la place des Victoires,
+l'hôtel de Toulouse, le jardin du Palais-Royal, la rue Saint-Honoré
+près l'ancien hospice des Quinze-Vingts, et alloient finir au bord de
+la rivière, par la rue Saint-Nicaise. Aux quatre extrémités de
+l'enceinte générale, comme à celle de Philippe-Auguste, il y avoit
+quatre grosses tours: la tour _du Bois_, près du Louvre; la tour de
+_Nesle_, où est le collége des Quatre-Nations; la tour de _Tournelle_,
+près de la porte Saint-Bernard; et la tour de _Billi_, près des
+Célestins. Elles défendoient, des deux côtés de la rivière, l'entrée
+et la sortie de Paris par de grosses chaînes attachées d'une tour à
+l'autre, et qui traversoient la Seine, portées sur des bateaux placés
+de distance en distance. L'approche de l'île Saint-Louis étoit
+défendue par un fort[44].
+
+[Note 43: Cette porte a été abattue quelque temps avant la
+révolution.]
+
+[Note 44: Cette île, sur laquelle on n'éleva des maisons que sous le
+règne de Henri IV, est formée de la réunion de deux îles, dont la plus
+grande se nommoit anciennement l'_île Notre Dame_, et la plus petite
+l'_île aux Vaches_.]
+
+Jusqu'à Louis XIII, ces enceintes ne furent point augmentées;
+cependant la ville s'accrut considérablement, tant par les
+constructions qui s'élevèrent par degrés dans les terrains vagues[45]
+qu'on y avait renfermés, que par[46] les nouveaux faubourgs qui se
+formèrent à ses portes. Ces faubourgs s'étoient tellement étendus,
+que, sous Henri II, on commença à s'en inquiéter, et à craindre
+l'excessive grandeur de Paris. Une ordonnance du roi défendit de bâtir
+davantage dans ses environs; et le projet fut formé de construire une
+nouvelle muraille qui renfermeroit définitivement cette ville dans ses
+dernières limites. Le plan en fut arrêté au conseil en 1550, et des
+bornes furent plantées du côté de l'Université; mais cette entreprise
+resta sans exécution.
+
+[Note 45: Au commencement du règne de Henri IV, les îles Saint-Louis
+et du Palais n'étoient encore que des prairies. Une partie des
+environs du Temple _étoit en terres labourables_, et le parc du palais
+des Tournelles, au quartier Saint-Antoine, en friche et inhabité.]
+
+[Note 46: Les guerres qui désolèrent la France sous les règnes qui
+précédèrent ce prince ayant mis dans la nécessité d'augmenter les
+tailles, plusieurs habitants de la campagne vinrent s'établir à Paris;
+ce qui engagea les propriétaires des terres qui environnoient ses murs
+à élever de nouvelles constructions, et on accrut ainsi les faubourgs.
+(DELAMARE.)]
+
+La seule addition qui fut faite alors aux fortifications de Paris fut
+la construction d'un rempart qui commençoit au bord de la rivière,
+au-dessous de la Bastille, et se prolongeoit jusqu'au delà de la porte
+Saint-Antoine. François Ier avoit déjà tenté plusieurs fois ce
+travail, lorsque les guerres qu'il avoit à soutenir contre l'empereur
+lui faisoient craindre que les armées d'Allemagne, qui venoient
+jusqu'en Picardie, n'insultassent sa capitale; et il ne l'avoit point
+achevé. Cette fortification, plus solidement construite que les
+autres, subsistoit encore dans ces derniers temps. C'étoit une
+courtine flanquée de bastions, et bordée de larges fossés à fond de
+cuve.
+
+Sous Charles IX, la porte Neuve, qui étoit près du Louvre, fut reculée
+jusque derrière les Tuileries; et un nouveau bastion fut construit à
+cette place, pour y élever une clôture nouvelle, laquelle auroit
+renfermé dans la ville ce château et la partie du quartier
+Saint-Honoré qui, depuis la rue Saint-Nicaise où étoit encore
+l'ancienne porte, étoit alors appelée faubourg Saint-Honoré. Toutefois
+cette portion de clôture ne fut achevée que sous Henri III, qui fit
+continuer les nouveaux murs depuis le bastion de la porte Neuve,
+nommée depuis porte de la Conférence, jusqu'à l'extrémité de ce
+faubourg, en traversant le terrain où est maintenant la place Louis
+XV[47].
+
+[Note 47: _Voyez_ pl. 4.]
+
+
+_Enceinte sous Louis XIII[48]._
+
+[Note 48: _Voy._ pl. 5.]
+
+L'île[49] du Palais, l'île Notre-Dame, le marais du Temple ayant été
+couverts d'édifices sous le règne précédent, il ne restoit plus de
+grands vides dans Paris; mais il y avoit encore un grand espace hors
+des murs, entre les faubourgs Saint-Honoré et Montmartre, qui n'étoit
+rempli que de _cultures_, et demandoit à être renfermé dans la ville
+pour en rendre l'enceinte plus régulière. Dès le temps de Charles IX,
+on avoit projeté de le faire, et des fossés avoient été creusés;
+cependant, jusqu'en 1630, les murs de la ville passoient encore de ce
+côté sur le terrain où est à présent la place des Victoires. Les rues
+des Petits-Champs et des Bons-Enfants y aboutissoient, et ce quartier
+étoit même si retiré, qu'on y voloit en plein jour, et qu'on
+l'appeloit le quartier _Vide-Gousset_[50]. Les bâtiments du
+Palais-Royal, que le cardinal de Richelieu avoit fait commencer en
+1629, furent l'occasion d'une nouvelle enceinte: la porte
+Saint-Honoré, alors située où est à présent le marché des
+Quinze-Vingts, fut reculée, en 1631, jusqu'à cet emplacement qui
+garde[51] encore son nom, et se joignit ainsi aux fortifications qui,
+sous Henri III, avoient été élevées pour entourer le château des
+Tuileries; depuis cette porte, on bâtit de nouveaux remparts dont les
+boulevarts actuels nous tracent à peu près le contour. Une nouvelle
+porte fut construite à l'extrémité du faubourg Montmartre, à plus de
+deux cents toises de l'ancienne; et l'enceinte continuée derrière la
+Ville-Neuve alla aboutir à la porte Saint-Denis. Pendant ce temps, le
+quartier de l'Université recevoit de grands accroissements par les
+bâtiments qui s'élevoient de toutes parts, principalement au faubourg
+Saint-Germain.
+
+[Note 49: À la pointe occidentale de la Cité.]
+
+[Note 50: La rue qui aboutit du carrefour des Petits-Pères à la place
+des Victoires, en a conservé le nom.]
+
+[Note 51: Vis-à-vis la rue Royale.]
+
+Ce fut la dernière enceinte fortifiée de la ville de Paris. Nous avons
+déjà dit que Louis XIV en fit abattre les remparts; Louis XV et Louis
+XVI y réunirent les nouveaux faubourgs; et, sous le règne de ce
+dernier roi, elle fut entourée de la clôture que nous voyons
+aujourd'hui[52].
+
+[Note 52: _Voy._ les pl. 6 et 7. Cette clôture vient d'être agrandie
+sur un point de sa partie méridionale, à partir de la barrière
+Fontainebleau jusqu'au bord de l'eau. Par ce moyen on a renfermé dans
+Paris le village d'Austerlitz, situé dans la plaine d'Issy.]
+
+
+
+
+QUARTIERS DE PARIS.
+
+
+Les accroissements successifs dont nous venons d'offrir le tableau
+mirent dans la nécessité de diviser Paris en divers quartiers, pour
+pouvoir y maintenir plus facilement l'ordre et la police. Au dixième
+siècle on n'en comptoit que quatre; il y en avoit déjà huit sous le
+règne de Philippe-Auguste. Sous Charles V et Charles VI on se vit
+forcé de faire une nouvelle division qui en doubla le nombre; Henri
+III y ajouta un dix-septième quartier. Enfin, depuis cette époque
+jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, cette grande cité n'ayant cessé
+d'être l'objet principal des affections de ses souverains, et
+acquérant chaque jour une étendue plus considérable, une déclaration
+du roi, donnée en 1702, établit une dernière division en vingt
+quartiers, dont elle détermina les limites: les allées d'arbres qui
+avoient remplacé les anciennes murailles permirent alors d'unir Paris
+avec ses faubourgs. Ces nouvelles parties de la ville, encore remplies
+de marais et de cultures, se couvrirent bientôt d'édifices, et
+renfermées maintenant dans sa dernière enceinte, elles en sont
+devenues les quartiers les plus brillants ou les plus populeux.
+
+Voici les vingt quartiers de Paris dans l'ordre où les a établis la
+déclaration du roi[53].
+
+ 1er Quartier. La Cité.
+
+ 2e ---- Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
+
+ 3e ---- Sainte-Opportune.
+
+ 4e ---- Le Louvre, ou St.-Germain-l'Auxerrois.
+
+ 5e ---- Le Palais Royal.
+
+ 6e ---- Montmartre.
+
+ 7e ---- Saint-Eustache.
+
+ 8e ---- Les Halles.
+
+ 9e ---- Saint-Denis.
+
+ 10e ---- Saint-Martin-des-Champs.
+
+ 11e ---- La Grève.
+
+ 12e ---- Saint-Paul, ou la Mortellerie.
+
+ 13e ---- Sainte-Avoie, ou la Verrerie.
+
+ 14e ---- Le Temple, ou le Marais.
+
+ 15e ---- Saint-Antoine.
+
+ 16e ---- La place Maubert.
+
+ 17e ---- Saint-Benoît.
+
+ 18e ---- Saint-André-des-Arcs.
+
+ 19e ---- Le Luxembourg.
+
+ 20e ---- St.-Germain-des-Prés.
+
+[Note 53: Donnée le 12 décembre 1702, et enregistrée le 5 janvier
+1703.]
+
+
+
+
+TABLEAU
+
+HISTORIQUE ET PITTORESQUE
+
+DE PARIS.
+
+
+
+
+QUARTIER DE LA CITÉ.
+
+ Ce quartier comprend les îles du Palais, de la Cité,
+ Saint-Louis et Louvier, depuis la pointe orientale de l'île
+ Louvier jusqu'à la pointe occidentale de l'île du Palais,
+ avec tous les ponts qui y aboutissent, y compris la culée du
+ pont au Change.
+
+
+PARIS SOUS LES DEUX PREMIÈRES RACES.
+
+Ceux qui n'ont point assez pénétré dans l'histoire des modernes
+habitants des Gaules, s'étonneront sans doute que la ville capitale
+d'un aussi grand royaume que la France, ait été pendant une si longue
+suite de siècles dans un tel état de foiblesse et de misère, que, loin
+de prendre de l'accroissement, on la voit au contraire devenir, à
+certaines[54] époques, plus misérable encore qu'elle n'avoit été. Ils
+ne s'étonneront pas moins de la voir sortir tout à coup de cette
+détresse et de cette obscurité, s'accroître par des degrés
+très-rapides, et s'embellissant plus lentement d'abord, devenir enfin,
+sous un petit nombre de rois, la première et la plus belle des cités.
+
+[Note 54: Un moine de Fleuri-sur-Loire, nommé Asdrevald, déplorant le
+triste état auquel les incursions des Normands avoient réduit Paris,
+dit que cette ville n'étoit plus alors qu'_un monceau de cendres_.]
+
+Ces deux différents états, dont le brusque passage est si remarquable,
+s'expliquent facilement par le changement qui se fit, au commencement
+de la troisième race, dans le gouvernement de la monarchie françoise,
+changement dont l'effet fut de faire passer cette monarchie, de l'état
+de société domestique que les vainqueurs y avoient jusqu'alors, et
+pour ainsi dire, exclusivement maintenu, à l'état de société politique
+qui avoit été celui des Gaules sous la domination romaine; de faire
+enfin triompher le gouvernement monarchique de la police féodale, qui,
+à quelques variations près, avoit été, sous les deux premières races,
+le droit public de l'Europe entière.
+
+Que n'a-t-on point dit sur le régime féodal, et avec combien
+d'ignorance et de mauvaise foi! Si l'on en croit les déclamateurs
+politiques de nos jours, c'est la révolte et l'usurpation qui lui ont
+donné naissance; c'est par la tyrannie qu'il s'est accru et fortifié;
+et toutefois, en même temps qu'ils s'élèvent contre les prétendus abus
+et l'oppression _intolérable_ de cette espèce de gouvernement, ils
+s'indignent aussi contre les rois, qui, par degrés, sont parvenus à le
+détruire. Nous ne nous chargeons point de concilier de semblables
+contradictions; mais peut-être les monuments historiques nous
+fourniront-ils quelques moyens de constater à la fois l'origine, le
+caractère et les modifications diverses du gouvernement féodal.
+
+Si l'on veut en trouver la véritable origine, ce n'est point à
+l'invasion des Francs qu'il convient de s'arrêter: il faut aller la
+chercher jusque sous les empereurs, et remonter même jusqu'aux temps
+qui ont précédé l'établissement du christianisme comme religion
+dominante de l'État. En effet nous trouvons dans Lampride et
+Vopiscus[55] qu'Alexandre Sévère, Aurélien et Probus donnèrent aux
+ducs et aux soldats des frontières, des champs et des maisons dans les
+pays conquis sur l'ennemi. Ces terres ainsi concédées étoient
+ordinairement situées sur le bord des fleuves ou entre les montagnes
+qui servoient de limites; on y joignit des esclaves et les animaux
+nécessaires à l'exploitation; et la propriété entière en fut accordée
+à ceux qui les reçurent, sous la condition expresse que les héritiers
+se consacreroient comme les pères au service militaire, et que jamais
+des personnes privées ne pourroient posséder ces terres ni par
+succession ni par contrat de vente[56].
+
+[Note 55: Lamprid. in Alex; Vopis. in Aurel; _id._ in Prob.]
+
+[Note 56: Pour de telles donations, les empereurs préféroient
+d'ordinaire les _gentils_ ou _nationaux_ aux Romains, les jugeant plus
+propres à garder des frontières qui étoient en même temps leur propre
+pays, et où ils avoient leur famille, leurs propriétés, tous leurs
+intérêts. De là l'origine du mot _gentilhomme_. (Voyez le Cod. Theod.,
+liv. 7, tit. 15.)]
+
+Les établissemens de ce genre se multiplièrent; nous apprenons
+d'Ammien Marcellin[57] que long-temps avant la chute de l'empire des
+légions avoient été fixées dans certains postes pour y tenir lieu de
+garnison perpétuelle. On appeloit _stations agraires_ les terres
+qu'occupoient ces légions[58], et l'on en établissoit sur toutes les
+frontières dont la garde sembloit difficile. On ne peut douter que ces
+stations ne fussent fortifiées[59], et que, gardées par un nombre plus
+ou moins grand de soldats, en raison de leur _importance_, c'étoit sur
+ce degré d'importance que se régloit la dignité du chef à qui le
+commandement en avoit été donné. Les stations agraires occupoient
+ordinairement les environs d'un château, qui en étoit le chef-lieu et
+que l'on appeloit simplement _station_[60]. Bientôt les soldats
+_stationnaires_ obtinrent tous les avantages des possesseurs de fonds
+limitrophes, et se confondirent avec eux. Cette milice sédentaire
+reçut le nom de troupe _riparienne_, parce qu'elle faisoit son séjour
+sur la frontière, que l'on nommoit _ripa_[61], et fut ainsi distinguée
+des _Comitatenses_ ou troupes de la cour, corps d'élite avec lequel
+les empereurs et leurs généraux se portoient sur les frontières
+menacées, lorsque les troupes sédentaires ne suffisoient pas pour les
+défendre.
+
+[Note 57: Lib. 18, et _ib._ 19.]
+
+[Note 58: On les appeloit aussi _prétentures_, parce qu'elles
+formoient une chaîne, derrière laquelle les provinces étoient en
+sûreté.]
+
+[Note 59: Amm. Marcell., lib. 16.]
+
+[Note 60: Amm. Marcell., lib. 29.]
+
+[Note 61: Cod. Theod., lib. 7, tit. 22, leg. 8.]
+
+Bientôt ces troupes de la cour prétendirent partager les avantages
+dont jouissoient les troupes _ripariennes_; elles ne voulurent plus
+quitter les cantonnements où elles avoient été placées temporairement,
+lorsqu'elles y eurent été assez long-temps pour y prendre des
+habitudes et y former des établissements avantageux[62]; et ce fut une
+nécessité, dans la foiblesse extrême où étoit tombé le pouvoir, de
+leur accorder dans les provinces intérieures de l'empire des quartiers
+permanents dont l'organisation fut la même que celle de ces postes
+que l'on avoit créés sur les frontières.
+
+[Note 62: Amm. Marcell., lib. 20.]
+
+Et qu'on ne pense pas que de telles faveurs, soit dans les provinces
+intérieures, soit dans les terres limitrophes, fussent uniquement
+réservées aux sujets de l'empire, à ceux qui étoient naturellement
+intéressés à sa défense et à sa conservation: tout parti goth, franc
+ou germain qui, se détachant de cette multitude de barbares dont le
+territoire romain étoit pressé de toutes parts, demandoit à y être
+reçu et à servir l'empereur en qualité d'auxiliaire, étoit accueilli
+sous cette seule condition, et y recevoit de semblables
+établissements[63]. C'est ainsi que, soit par la violence, soit par
+les concessions des empereurs, la Gaule se vit successivement remplie
+de ces peuples du Nord. Ils avoient envahi la Belgique; ils
+possédoient la Bourgogne; leurs quartiers occupoient toutes les
+provinces qui sont entre la Loire et les Pyrénées; les provinces
+maritimes étoient devenues leur conquête. Toutefois il restoit encore
+dans le centre de cette vaste contrée des troupes romaines
+_stationnaires_, foibles débris sans doute des anciennes troupes
+_ripariennes_ qui avoient été autrefois répandues sur les
+frontières[64]; et pendant long-temps ces troupes ne voulurent
+reconnoître que des généraux romains; mais un barbare devenoit tel à
+leurs yeux, dès qu'il avoit été revêtu par l'empereur de quelque
+grande dignité impériale[65]. C'est ainsi qu'elles ne répugnèrent
+point à combattre sous les ordres de Childéric, dès qu'il eut été fait
+_duc_ ou _comte militaire_; c'est par la même raison qu'elles
+s'attachèrent à Clovis, aussitôt qu'il eut été revêtu de semblables
+dignités, considérant alors ce chef guerrier, dont les victoires
+avoient déjà jeté un grand éclat, comme un homme que la Providence
+avoit destiné à être le restaurateur de l'empire.
+
+[Note 63: C'est ce qu'on appeloit terres _létiques_. On nommoit _Leti_
+les barbares qui les avoient obtenues, et ils formoient dans l'empire
+des corps particuliers qui devinrent une partie considérable de la
+milice romaine. (Cod. Theod., lib. 13, tit. 4, leg. 9.)]
+
+[Note 64: Procop., _De bell. goth._, lib. 1.]
+
+[Note 65: Il n'étoit pas rare de voir des barbares à la fois rois de
+leur nation et officiers de l'empire (Amm. Marc., lib. 26, 29, 31);
+et, loin de se croire avilis par l'exercice de ces dignités romaines,
+ces chefs de peuplades n'ambitionnoient rien tant que de s'en voir
+revêtus. Pour les obtenir, ils prêtoient serment aux empereurs; mais
+autant qu'il leur étoit possible, ils _ne se faisoient point ses
+clients_; ils _ne se dévouoient point_. (_Ibid._, lib. 17.) Ils
+auroient regardé ce dévouement comme une espèce de dégradation. Il est
+probable qu'ils se servirent à l'égard des Romains de la même formule,
+dont usoient chez eux les hommes _libres_, lorsqu'ils s'engageoient au
+service d'un de leurs chefs, d'où résultoit un engagement qui, sous le
+moindre prétexte, pouvoit être rompu.]
+
+Ce fut aussi ce qui rendit ce roi franc si empressé de recevoir ces
+mêmes dignités; en lui donnant le titre d'_Ami de l'empire_ et de
+_Patrice des Romains_, l'empereur Anastase lui aplanissoit les voies
+qui devoient le conduire à la conquête entière des Gaules. Déjà
+Clodion, qui, le premier parmi les chefs des Francs, avoit passé le
+Rhin en se déclarant ennemi de l'empire, n'avoit rencontré que de
+foibles obstacles[66]: sa première entreprise avoit été sur Cambrai;
+et loin de défendre cette frontière, les barbares à qui elle avoit été
+confiée, et qui eux-mêmes étoient Francs, se réunirent à lui et le
+reconnurent pour leur roi. Cet exemple entraîna les autres barbares
+établis sur les terres romaines dans le voisinage de cette frontière;
+et un passage de Procope[67] nous apprend que les soldats romains qui
+étoient stationnaires dans cette extrémité de la Gaule, se voyant dans
+l'impossibilité de retourner en Italie, et ne voulant pas subir le
+joug, ni s'exposer aux violences des barbares _ariens_ qui occupoient
+la partie méridionale de cette vaste province, se livrèrent aux
+_Armoriques_ et aux _Germains_ avec tout le pays qu'ils avoient
+jusqu'alors gardé pour l'empereur, et qu'ils obtinrent de _conserver
+toutes leurs coutumes_ sous cette nouvelle domination. Or, si des
+soldats romains, tout-à-fait étrangers au pays où ils étoient
+cantonnés, se montroient ainsi disposés à traiter avec des barbares, à
+combien plus forte raison devoient être empressés de le faire des
+soldats nés dans la province même, anciens compagnons d'armes des
+Francs, vivant sous la même loi civile et accoutumés à la même
+discipline? Et rien ne prouve plus que, dans toutes les Gaules, tant
+de peuples si différents avoient fini par ne plus faire qu'un seul
+peuple gouverné par les mêmes lois, et presque entièrement détaché de
+l'empire, que de voir le Romain Egidius devenir roi d'une peuplade de
+Francs, comme on avoit vu des rois francs compter des Romains parmi
+leurs sujets. Mais il n'est pas moins remarquable qu'il ne fut choisi
+pour chef par ces barbares, que parce qu'il étoit alors _maître de la
+milice romaine_. C'est ainsi que ce grand nom de Rome et d'empire
+romain imposoit encore même à ceux qui s'en partageoient la puissance
+et les débris.
+
+[Note 66: Greg. Tur., lib. 2, cap. 9.]
+
+[Note 67: _De bell. goth._]
+
+Arrêtons-nous ici un moment; il ne peut plus y avoir d'incertitude sur
+l'origine des fiefs: elle est toute romaine, et les monumens qui nous
+attestent cette origine sont irrécusables. Mais si, de ces documents
+que nous offre l'histoire, nous nous élevons à des considérations d'un
+autre ordre sur les causes qui amenèrent de tels changements dans
+l'administration des principales provinces de l'empire, il nous sera
+facile de reconnoître que ces changements étoient la suite nécessaire
+et inévitable de la situation où se trouvoit alors le pouvoir
+politique; et que, dans cette situation presque désespérée, il sut
+habilement saisir le seul moyen de salut qui lui restât et le seul en
+même temps qui pût sauver la société.
+
+Dès le temps des empereurs que nous venons de nommer, les barbares
+pressoient l'empire de toutes parts; tous les points de ses immenses
+frontières étoient menacés à la fois, tandis qu'à l'intérieur les
+factions militaires le déchiroient, se disputant sans cesse le pouvoir
+politique, devenu par ces disputes sanglantes et acharnées le fléau
+des peuples dont il devroit être le protecteur. Et quelle protection
+pouvoient leur offrir des princes dont la vie étoit sans cesse à la
+merci de leurs soldats, et qui passoient à étouffer les révoltes et à
+combattre leurs compétiteurs, le temps qu'ils auraient dû donner au
+gouvernement de l'État? Dans cet état de foiblesse, de désordre, de
+péril imminent, les plus habiles d'entre eux reconnurent que tout
+étoit perdu, s'ils ne trouvoient un moyen d'attacher par quelque
+intérêt qui leur fut propre, à la défense de la société, des hommes
+qui ne tenoient plus que par de foibles liens, toujours prêts à se
+briser, à l'autorité suprême, autorité à qui seule il auroit appartenu
+de conserver et de défendre les intérêts communs. Parmi tous les
+intérêts particuliers, il n'en étoit point sans doute de plus puissant
+que celui de la _propriété_; et ce fut une combinaison aussi heureuse
+que le malheur des temps permettoit de la concevoir, que de faire
+partout les soldats propriétaires des frontières qu'ils étoient
+chargés de défendre: ainsi la société politique, prête à se dissoudre,
+appeloit à son secours la société domestique ou la _famille_, qui, de
+même que dans l'enfance de la civilisation, se trouvoit ainsi chargée
+de pourvoir à sa propre défense; mais de telle manière cependant que,
+de l'agrégation d'un nombre considérable de petites sociétés de ce
+genre, à la fois distinctes et réunies, ce pouvoir politique composoit
+un système de défense générale pour la société entière, usant ainsi
+dans l'intérêt de tous, que lui seul pouvoit connoître, diriger et
+défendre, de tant d'intérêts particuliers, et en quelque sorte
+indépendants les uns des autres, qu'il s'étoit vu forcé de créer. Par
+ce moyen, il avoit su se faire, dans un grand état qui penchoit vers
+sa ruine, tout ce qu'il lui étoit possible d'avoir de force et
+d'unité.
+
+Mais les barbares succédoient aux barbares; ils se précipitoient en
+quelque sorte les uns sur les autres, avides d'une si riche proie; et
+ce système de défense, qui long-temps arrêta leurs continuels efforts,
+ne put empêcher ce torrent de se déborder enfin de toutes parts sur
+ces provinces malheureuses. Ce fut au cinquième siècle que se fit
+l'irruption la plus terrible de ces féroces sauvages du Nord; et
+l'histoire nous en présente le souvenir comme celui de la plus
+effroyable calamité qui ait jamais désolé les peuples. Mais des
+irruptions partielles avoient précédé, et à diverses reprises, ce
+débordement général; et une fois entrées sur la terre de la
+civilisation, ces hordes n'en sortoient que très-rarement: il falloit
+les y établir ou les exterminer. Lorsqu'elle jugea impossible de les
+vaincre, la politique des empereurs chercha donc à se les attacher; et
+ainsi que nous l'avons déjà dit, créant pour eux des fiefs dans les
+pays dont ils s'étoient emparés, et par ce moyen opposant barbares à
+barbares, elle essaya de se faire des défenseurs nouveaux de ses plus
+redoutables ennemis.
+
+De ce mouvement continuel des barbares et de cette calamité sans cesse
+renaissante des invasions, il résulta que toutes les provinces de
+l'empire, et particulièrement toutes les parties des Gaules, devinrent
+successivement _frontières_; que les troupes romaines qui les
+défendoient furent toutes _stationnaires_; que l'intérieur du pays se
+remplit de _camps_ et de _châteaux_, ce qui jusque là n'étoit point
+encore arrivé; et qu'ainsi, avant la révolution qui devoit en faire le
+royaume de France, cette province tout entière étoit déjà divisée en
+bénéfices militaires. Avant la conquête, les Romains s'étoient
+associés les barbares: après la conquête, et lorsqu'ils furent las de
+violences et de ravages, les barbares composèrent avec ce qui restoit
+de Romains dans le pays dont ils s'étoient rendus maîtres, et qui
+s'étoient le plus vaillamment défendus; et voulant conserver ce qu'ils
+avoient acquis, ils adoptèrent les lois romaines, dont beaucoup
+d'entre eux connoissoient les avantages et avoient déjà éprouvé les
+bienfaits. Ce mélange d'un vieux peuple et d'un peuple enfant n'a
+peut-être point été assez remarqué, ainsi que les degrés divers par
+lesquels il a plu à la Providence de le produire. Ainsi se conserva ce
+qu'il existait d'ordre social dans le monde, héritage légué en quelque
+sorte par la grande nation mourante à cette foule de petites nations
+encore au berceau.
+
+Les exploits, la conversion et la fortune de Clovis sont trop connus
+pour que nous les rappelions ici; et le règne de ce prince est une des
+époques les plus grandes et les plus éclatantes de l'histoire. On sait
+qu'il n'entra point dans la Gaule comme les farouches vainqueurs qui
+l'avoient précédé, mais qu'il y fut appelé par le voeu de toutes les
+classes de ses habitants, et que les évêques lui livrèrent pour ainsi
+dire le royaume que les Goths avoient formé dans ses provinces
+méridionales[68]; il y vint donc pour conserver et non pour détruire;
+et en effet rien ne fut changé dans l'organisation civile et politique
+du pays. De même que les autres barbares dont ils avoient suivi les
+traces, les Francs reçurent les lois et la police des Romains; ils
+adoptèrent leurs magistratures et jusqu'à ces dénominations purement
+honorifiques inventées par la cour de Bysance, et au moyen desquelles
+elle suppléoit aux récompenses réelles qu'il n'étoit plus en son
+pouvoir de donner. Il y eut donc comme par le passé des comtes, des
+ducs, des préfets militaires[69]. L'économie fiscale, civile et
+militaire des provinces fut la même[70]; le gouvernement des villes
+municipales et des cités ne changea point[71]; on y retrouva, comme
+sous les Romains, des colléges ou corps d'artisans, de marchands,
+chacun avec sa police particulière, ses usages et ses priviléges[72];
+le _serf_ représenta chez eux le _colon_ romain: et cette espèce de
+servitude, bien différente de ce qu'étoit l'esclavage chez les peuples
+païens, fut la seule qu'ils conservèrent depuis la conquête[73]; les
+vainqueurs, prenant par degré le goût de l'agriculture, profitèrent
+dans l'administration et l'exploitation de leurs terres de
+l'expérience des vaincus[74]; si l'on considère en quoi consistèrent
+chez eux les revenus du fisc, on trouve qu'ils répondoient à autant de
+branches des finances de l'empire: ces revenus présentent de même les
+contributions des villes qui, chez les Romains, entroient dans le
+trésor des largesses, les parties casuelles, et le produit des terres
+fiscales dont se composoit l'épargne du prince[75]; quant à
+l'administration de la justice, aux diverses juridictions des
+tribunaux, depuis le conseil suprême du monarque jusqu'à la justice
+des propriétaires, il ne peut entrer dans notre sujet d'en développer
+l'organisation admirable et toutes les formes prévoyantes et
+protectrices: qu'il nous suffise de dire que le droit romain fut
+conservé par les rois francs partout où il étoit établi avant la
+conquête, et que le clergé ne cessa pas de vivre un seul instant sous
+la protection de la loi romaine qui étoit sa loi nationale[76].
+
+[Note 68: Sur cette intelligence des évêques avec Clovis, les
+soi-disant philosophes n'ont pas manqué de leur reprocher d'avoir
+trahi leurs maîtres _légitimes_. Et cette sottise est répétée, chaque
+fois que l'occasion s'en présente, par des gens qui ne reconnoissent
+ni _maîtres_ ni _légitimité._ Nous aurons bientôt occasion d'examiner
+si en effet les barbares goths et ariens étoient les _maîtres
+légitimes_ des évêques catholiques et romains; et cet examen ne sera
+pas long. (Voyez l'article _Églises et Monastères_.)]
+
+[Note 69: Aim., lib. 3, c. 88, et lib. 4, c. 61. Greg. Tur. _append._
+c. 20 et 108. _Hist._, lib. 9, c. 10. _Cap. Car. calv._, tit. 14,
+etc.]
+
+[Note 70: Greg. Tur. _hist._, lib. 6, c. 2, lib. 8, c. 43.--Aim. lib.
+3, c. 46. Cap., _De villis._]
+
+[Note 71: _Voyez_ de Buat, t. 2, p. 169 et suivantes.]
+
+[Note 72: Cap., _De villis_, c. 43, 45, 64, _leg. alam._, tit. 19, c.
+7 et tit. 30.]
+
+[Note 73: Ce n'est point sans doute ici le lieu de réfuter tout ce qui
+se débite, dans nos tribunes publiques et dans nos journaux, de
+niaiseries et d'absurdités sur la servitude, ni de chercher quelle en
+est la nature et l'origine. Toutefois un ancien auteur (Albert de
+Staden) nous indique ce qu'elle étoit chez les peuples du Nord,
+lorsqu'il fait dériver le nom de _Lides_ ou _Litons_, qu'on y donnoit
+aux esclaves, du mot qui signifie _la permission_ qu'un vainqueur
+donne aux vaincus de _continuer de vivre_; et nous apprenons de Tacite
+(_De mor Germ._) que, beaucoup plus humains que les Grecs et les
+Romains si fiers de leur police et de leurs lois, ces peuples ne
+condamnoient point leurs captifs aux pénibles services de la
+domesticité; mais que, leur distribuant des terres, ils exigeoient
+seulement d'eux un tribut en blé, en étoffes, en bétail, redevance qui
+en faisoit des espèces de fermiers, et au-delà de laquelle on ne leur
+demandoit plus rien. Tels avoient été les colons chez les Romains, de
+même attachés à la glèbe, mais protégés par des lois infiniment plus
+douces que celles des esclaves, et qui les mettoient à l'abri des
+caprices et des violences de leurs maîtres. (S. August., _De civ.
+Dei_, lib. 10, c. 2. Cod. Theod. tit. _De colonis_.) De même que ces
+colons romains, les serfs des Germains pouvoient acquérir un _propre_
+et posséder un _pécule_. La loi des Lombards les appela serfs
+_rustiques_, par opposition aux serfs _ministériaux_ qui étoient des
+espèces d'esclaves (_Cap. addit. ad leg. Long._ an. 801, c. 6.), mais
+qui furent toujours peu nombreux chez les Francs. Et lorsqu'ils eurent
+pénétré dans les Gaules, ils les remplacèrent par le _vasselage_, qui,
+sans détruire la liberté et même une sorte d'égalité, emportoit avec
+lui certains devoirs de domesticité. Ainsi le serf continua d'être
+attaché à la culture des terres, et les hommes libres vécurent avec
+des hommes libres, jusqu'à ce que le Christianisme, source de toute
+liberté, eût opéré ce prodige, nouveau dans le monde, d'une _société
+sans esclaves_.]
+
+[Note 74: _Voyez_ de Buat. t. 2, p. 303 et seqq.]
+
+[Note 75: De Buat, t. 2, p. 444 et seqq.
+
+Les monuments anciens nous apprennent que le produit de ces terres
+fiscales suffisoit à l'entretien de la maison du prince, à sa
+représentation, et au soulagement de ceux qui étoient dans
+l'indigence; et l'on peut croire que ce dernier emploi en étoit le
+plus considérable, puisque l'on appeloit _aumôniers_ plusieurs des
+trésoriers des finances royales, et _aumône du roi_, le trésor dans
+lequel certains revenus étoient déposés. Ces mêmes actes nous offrent
+des témoignages authentiques de cette charité admirable des rois des
+deux premières races envers les malheureux. Les sommes qu'ils
+consacroient annuellement au soulagement des pauvres étoient immenses,
+et la partie la plus considérable de l'argent monnoyé qui entroit dans
+leurs coffres y étoit destinée. (_Cap. Car. calv._, tit. 27, 53. _Cap.
+syn. Vernens._, an. 755, c. 23. _Cap._, an. 802, c. 29.)]
+
+[Note 76: _Cap. Car. calv._, tit. 36, c. 20.--Les Francs étoient de
+même jugés selon leur loi, quelque part qu'ils se trouvassent (Cap.,
+_De Villis_); mais il est certain que, dans la punition des crimes,
+lorsque les parties intéressées étoient de _loi différente_, on
+suivoit toujours la loi de l'offensé. (_Cap. Car. calv._, tit. 36, c.
+20.)]
+
+Cependant, au milieu de tant de lois et de coutumes anciennes, fut
+introduite une loi politique nouvelle que les Romains n'avoient point
+connue: c'est le _vasselage_, loi dont l'origine est toute barbare, et
+qui devint le perfectionnement de la police des fiefs. Comme bénéfice,
+le fief n'étoit autre chose que la récompense des vétérans; comme
+terre frontière, il imposoit seulement l'obligation de défendre une
+tour, un château, ou toute autre espèce de retranchement. Le vasselage
+faisoit d'un barbare l'_homme_ de son seigneur; par la cérémonie de la
+_recommandation_, il lui vouoit un attachement et un service
+personnel; et comme il fut établi, sous les rois francs, qu'on ne
+pourroit obtenir un fief et devenir bénéficier sans être vassal, il en
+résulta que tout propriétaire de bénéfice fut attaché par un double
+lien, et à la terre qu'il étoit de son intérêt de conserver et de
+défendre, et au prince que l'honneur, le devoir, son serment,
+l'obligeoient en toutes circonstances de servir et d'assister[77]. Le
+soldat romain défendoit le sol de l'empire, mais non pas l'empereur,
+prêt à recevoir pour maître quiconque se présentoit à lui avec la
+faveur de l'armée, reconnoissant pour Romain tout chef barbare, dès
+qu'il étoit revêtu des dignités romaines; et ce fut là le vice radical
+du système militaire fondé sur la création des bénéfices. Le vassal
+défendoit à la fois la terre et son seigneur, ou pour mieux dire, sa
+propriété et l'État; et la loi du vasselage, essentiellement
+monarchique, contribua puissamment à fonder la véritable monarchie
+dans les Gaules, et à la sauver dans ses plus grands périls.
+
+[Note 77: Toutefois il est important de remarquer que, dans le
+principe, tous les grands seigneurs n'étoient pas vassaux. Les
+ordonnances des rois carlovingiens distinguent le _cantonnier_ ou
+possesseur d'un bénéfice militaire, du _libre propriétaire_, et par
+conséquent le serf _propre_ du serf _cantonnier_. (Agobard, _De
+privileg. et jure sacerdot., c. 2._) Le noble franc qui n'avoit point
+voulu joindre de grands fiefs aux propriétés qu'il avoit reçues de ses
+ancêtres, et déroger par un _hommage_ à la liberté qui étoit le
+privilége de sa naissance, n'étoit obligé de prendre les armes que
+pour _la défense de la patrie_. Ce fut la raison pour laquelle Clovis,
+lorsqu'il voulut se faire chrétien, se vit abandonné par un grand
+nombre des _hommes libres_ qui l'avoient suivi. Ses vassaux seuls
+crurent que le devoir du _vasselage_ les obligeoit d'embrasser la
+religion de leur prince. Ce fut à ces _fidèles_ qu'il donna, après la
+conquête, de grandes propriétés dont la possession étoit _indépendante
+du vasselage_; après sa mort, ils devinrent donc _libres
+propriétaires_, et formèrent cette haute noblesse qui, comme nous le
+dirons tout à l'heure, partageoit _avec les rois l'exercice de
+l'autorité souveraine_.]
+
+C'est là cette _féodalité_ qui signifie la _fidélité_, et dont on
+parle de nos jours avec tant d'ignorance et de fureur; institution
+plus naturelle qu'on ne pense, dit M. de Bonald, puisque, selon
+Condorcet, «on la retrouve à la même époque chez tous les peuples.»
+Elle n'étoit autre chose, dans son principe, que la plus noble
+relation d'autorité et d'obéissance, de protection et de dévouement,
+de foi gardée et d'assistance réciproque; elle offroit dans les
+nombreux rapports qu'elle établissoit entre les citoyens de toutes les
+classes de la société, et dans tous les degrés de sa hiérarchie, une
+image touchante de la famille[78]. Au milieu d'une nation si
+turbulente, si fière, livrée à des passions si violentes et si
+guerrières, s'ils n'eussent eu des vassaux _fidèles_, certes, jamais
+les rois de France n'eussent pu contenir tant de vassaux qui se
+révoltoient; et l'anarchie qui troubla trop souvent leur empire n'eût
+cessé qu'avec l'entier anéantissement de cette nation, qui portoit en
+elle-même un principe de destruction auquel jamais gouvernement
+monarchique n'a pu résister.
+
+[Note 78: «Le vassal doit porter honneur à son seigneur, sa femme et
+son fils aîné, _comme aussi_ les frères puînés doivent porter
+_honneur_ à leur frère aîné[78-A]. Si le vassal est convaincu par
+justice avoir mis la main violentement sur son seigneur, il perd le
+fief; et toute la droiture qu'il y a revient au seigneur. Pareillement
+le seigneur qui met la main sur son homme et vassal pour l'outrager,
+perd l'hommage et tenures, rentes et devoirs à lui dus à cause du fief
+de son vassal, et sont _ses foi et hommage dévolus et acquis au
+seigneur supérieur_; et ne paie le vassal outragé rentes de son fief,
+fors ce qui en est dû au chef-seigneur.» (Cout. de Normand., art 124,
+125, 126.)]
+
+[Note 78-A: Le respect que les cadets devoient à leur frère aîné étoit
+tellement le modèle de celui que les vassaux devoient à leur suzerain,
+que ce droit d'aînesse se confondit long-temps avec la suzeraineté.
+C'étoit là ce qu'on appeloit le _parage_, que le président Hénault a
+mal entendu et dont il a donné une fausse définition (Otton de
+Freisingen, lib. 1. _De gest. Freder._ _Voyez_ aussi le président
+Hénault, règne de Charles-le-Chauve.) Tout ce que cet écrivain a dit
+sur les fiefs, sur le vasselage et sur la féodalité en général, est
+obscur, incomplet, inexact, et prouve qu'il n'avoit ni bien étudié ni
+bien compris cette matière. (_Voyez_ ses remarques particulières sur
+la seconde race.)]
+
+Ce principe de destruction étoit l'incertitude de l'hérédité et de la
+succession au trône dans la famille du souverain. Attachés au sang de
+leurs rois, les Francs ne connoissoient point encore la loi salutaire
+qui désigne un seul héritier et qui reconnoît pour tel l'aîné des
+enfans, ou, à défaut d'enfans, le parent le plus proche: ils
+choisissoient le prince qui leur sembloit le plus digne de commander,
+parce que la principale attribution de leurs rois étoit d'être leurs
+chefs militaires, le plus beau de leurs droits et le premier de leurs
+devoirs celui de commander les armées; d'où il résultoit que des
+collatéraux, des bâtards mêmes, pouvoient obtenir une juste préférence
+sur la postérité du prince régnant. Ce fut pour leur ôter la _liberté
+du choix_, que Clovis, retrouvant cette férocité première que le
+christianisme sembloit avoir adoucie et même entièrement détruite en
+lui, poursuivit jusqu'à leur entière extermination tous les princes de
+son sang[79]. Et toutefois, après tant de crimes, il ne sut faire
+autre chose[80] que démembrer et partager entre ses quatre fils le
+royaume qu'il avoit créé et qu'il n'avoit su maintenir dans l'ordre et
+dans la paix que parce qu'il y avoit régné sans partage. Alors
+commencèrent ces guerres funestes et continuelles entre des frères
+avides et jaloux, cette effroyable suite de vengeances et de
+trahisons, de violences, d'empoisonnements, d'assassinats dont
+l'histoire des deux premières dynasties nous présente trop souvent
+l'odieux et dégoûtant tableau. La race de Clovis ayant commencé à
+dégénérer, les maires du palais s'emparèrent de l'autorité, et ce
+changement produisit des guerres et des dissensions nouvelles. Une
+confusion horrible bouleversa l'empire français; et dans ce désordre
+général chacun put méconnoître une autorité qui n'avoit plus la force
+ni de punir ni de protéger. Elle ne fut point cependant tellement
+méconnue, cette autorité suprême, qu'une main vigoureuse ne pût encore
+rassembler ces parties éparses d'un grand état, et leur imprimer, de
+nouveau, le mouvement et la vie. C'est ce que fit Charlemagne, le plus
+grand homme de son temps, et l'un des hommes les plus étonnants qui
+aient paru dans aucun temps. Mais après sa mort, la foiblesse de ses
+successeurs, et surtout la loi désastreuse du partage de l'autorité,
+amenèrent des troubles nouveaux et peut-être encore une plus grande
+confusion. À ces calamités domestiques se joignit une autre calamité,
+les incursions terribles des Normands, nouveaux barbares qui, pendant
+près d'un siècle, ne cessèrent de traverser la France en tous sens,
+ravageant les campagnes, saccageant les villes, massacrant leurs
+habitants ou les emmenant en esclavage. La foiblesse des descendants
+de Charlemagne, plus grande encore que celle de la postérité de
+Clovis, les fit bientôt tomber d'un trône dont ils s'étoient rendus
+indignes; et ils tombèrent aux acclamations de toute une nation qui
+alors, on ne doit point se lasser de le redire, n'avoit ni sur
+l'hérédité légitime, ni sur l'ordre de la succession au pouvoir
+politique, les idées plus salutaires et plus justes que depuis elle a
+su acquérir, et qu'un long usage a consacrées au milieu d'elle, pour
+son bonheur et pour sa gloire. Dans ces premiers temps de la monarchie
+française ce n'étoit pas un droit suffisant au trône que d'être du
+sang royal: il falloit encore _être utile à la nation_ pour prétendre
+à devenir son roi.[81]
+
+[Note 79: Greg. Tur., lib. 2., cap. 40 et 42. Aim., lib. 1, cap. 25.]
+
+[Note 80: Il seroit plus exact de dire: _il ne put faire autre chose_.
+Que l'on veuille bien pénétrer un moment avec nous, et avec les
+écrivains qui ont le mieux connu les antiquités de notre nation,
+jusqu'à l'origine du pouvoir royal parmi les Francs, afin d'en bien
+concevoir la nature, et de bien saisir le caractère qu'il dut avoir
+dans les premiers temps de la monarchie: ce sera pour plusieurs
+l'occasion de s'en faire une idée plus juste, et de se débarrasser de
+beaucoup d'erreurs et de préjugés que tant d'écrivains superficiels
+ont répandus sur cette époque de notre histoire.
+
+Chez les Francs, tous les princes de la maison royale naissoient avec
+le titre de _roi_; et tous avoient droit à l'hommage des personnes
+libres. Ce droit fut égal et sans partage entre eux, avant la
+conquête, parce qu'il étoit alors l'unique domaine de la famille. Ce
+fut autre chose quand le chef de cette famille eut acquis des
+provinces et des trésors: ces biens nouveaux purent être partagés
+entre ses enfants; mais on ne put de même partager les hommes libres,
+alors trop fiers et trop indépendants pour se soumettre à un semblable
+partage.
+
+Il en résultoit donc que, lorsqu'un roi n'avoit pas pris de
+précautions pour assurer l'état de ses enfants, celui d'entre eux qui
+avoit su s'attacher un plus grand nombre d'_hommes libres_, étoit en
+mesure de se faire donner un plus grand nombre de provinces, et même
+de se rendre maître du royaume entier, à l'exclusion de ses
+co-partageants. Un trésor étoit un moyen sûr d'y parvenir; et ce fut
+pour avoir su s'emparer de celui de son père Clotaire (Grég., Tur.
+_hist._, lib. 4, cap. 22) que Chilpéric s'assura l'hommage des
+seigneurs puissants, de ceux qui _commandoient les nations_, à qui
+l'_administration militaire_ avoit été confiée, et qui étoient en
+possession _de partager avec le roi l'exercice de l'autorité
+souveraine_. (Aim. lib. 4, cap. 17.) Ce ne fut point autrement que
+Dagobert se rendit maître du pouvoir suprême, dont son frère Aribert
+fut exclu.
+
+On conçoit maintenant que les rois francs n'avoient qu'un seul moyen
+d'assurer à leurs enfants leur part de royauté: c'étoit de leur donner
+_partage_ dès leur vivant, et de leur faire rendre hommage par les
+seigneurs des terres dont se composoit le partage, en prenant
+toutefois la précaution de se faire comprendre eux-mêmes dans le
+serment de fidélité que l'on exigeoit à cette occasion. (Marculph.
+_Form._ lib. 1., tit. 2.) Les reines qui, comme Frédégonde,
+craignoient de voir exclure leurs enfants par les enfants d'un autre
+lit, avoient surtout un grand intérêt à les faire déclarer rois; et
+comme le moyen le plus efficace de soutenir de pareils droits à la
+royauté étoit de faire des largesses aux grands, elles avoient soin de
+leur assigner un trésor, alors qu'ils étoient encore au berceau.
+
+Ainsi les frères étoient les concurrents et les rivaux de leurs
+frères, les oncles de leurs neveux, souvent même les cousins de leurs
+cousins; et cette confusion de droits et les désordres qui
+s'ensuivirent, venoient de ce que la famille _publique_ se gouvernoit
+par les lois domestiques qui ne sont applicables qu'aux familles
+privées. Elle partageoit l'État, comme s'il lui eût appartenu, ne
+sachant pas encore qu'elle appartenoit à l'État.
+
+Les rois carlovingiens imitèrent les rois francs; et ils avoient un
+motif de plus pour faire ces élections anticipées: c'est qu'alors le
+vasselage ayant pris des formes plus fixes, plus régulières, et étant
+nécessairement attaché à tout bénéfice militaire, il s'ensuivoit que,
+donnant partage à l'un de leurs enfants, ils lui transportèrent ainsi
+l'hommage d'un grand nombre de leurs vassaux, qu'ils n'auroient pu
+leur léguer, parce que _la mort du suzerain délioit le vassal_, ce que
+nous prouverons tout à l'heure et ce qu'il est important de remarquer:
+c'étoit le seul moyen efficace qu'ils eussent de fixer la royauté dans
+leur maison, qui fut toujours moins respectée que celle des rois
+francs.
+
+«Lorsqu'ensuite, dit de Buat, dont les savantes et judicieuses
+recherches nous ont été très-utiles dans cette dissertation, la Maison
+carlovingienne se fut partagée en plusieurs branches, la même
+précaution fut absolument nécessaire pour assurer au fils unique d'un
+roi la succession de son père, à laquelle un oncle et un cousin
+_croyoient avoir autant de droit que lui_. Tel fut le motif des
+élections éventuelles et des désignations, dont l'usage fut encore
+plus fréquent sous la seconde race qu'il ne l'avoit été sous la
+première.» (_Origines_, t. 1).]
+
+[Note 81: (Aim., lib. V, cap. 70.) «La coutume des Francs fut toujours
+de choisir leurs rois dans la race ou dans la succession des rois
+derniers morts. Ils n'élurent pas Charles-le-Simple aussitôt après
+Louis-le-Gros, parce qu'il étoit alors _enfant et de corps et
+d'esprit_; qu'il n'étoit pas encore capable de gouverner un royaume,
+et qu'il eût, par conséquent, été _dangereux de l'élire_, tandis que
+la nation étoit exposée à la cruelle persécution des Normands.»
+(Flodoard, liv. 15., _Hist. Remens._, cap. 5.)
+
+Ceci se passoit sous la seconde race. Écoutons maintenant Grégoire de
+Tours, faisant raconter à Gondoald, fils de Clotaire Ier, les motifs qui
+l'avoient porté à venir dans les Gaules pour y faire valoir les droits
+qu'ils prétendoit avoir à la couronne: «Lorsque j'étois à Constantinople,
+disoit ce prince, je m'informai de Boson en quel état étoit ma famille,
+et j'appris de lui qu'elle étoit réduite à fort peu de chose. Il me dit
+que, de tous mes parents, il ne restoit que Gontram et Childebert; que
+les fils de Chilpéric étoient morts aussi bien que lui, à l'exception
+d'un enfant qui _étoit encore au berceau_; que Gontram mon frère n'avoit
+point d'enfants, et que mon neveu Childebert étoit encore très-foible
+(_minime fortis_); que par cette raison tous les princes du royaume
+avoient pris la résolution _de me rappeler_, et que personne n'avoit osé
+parler contre moi. Car nous savons tous, ajouta-t-il, que vous êtes fils
+de Clotaire, et que si vous ne venez pas dans les Gaules, _il n'y est
+resté personne qui puisse les gouverner_.» (Hist., lib. VII, cap. 36.)
+Gontram lui-même, s'adressant au _peuple_ après la mort de Chilpéric, ne
+fait point valoir d'autres motifs pour obtenir le pouvoir suprême. «Je
+vous conjure, lui dit-il, de me garder une foi inviolable, de ne pas me
+tuer comme ont été tués mes frères; qu'au moins je puisse élever mes
+neveux, qui sont devenus mes enfants adoptifs. Ma mort, si elle arrive
+pendant qu'ils sont en bas âge, entraînera nécessairement votre ruine,
+puisqu'il ne restera de notre race _aucune personne robuste_ qui puisse
+vous défendre.» (_Ibid._, lib. VII, cap. 8.)
+
+Ceci prouve encore que le peuple concouroit à l'élection du monarque;
+et en effet, dans la charte où Louis-le-Débonnaire règle l'état de ses
+enfants, il ordonne expressément «que tout _le peuple assemblé_[81-A]
+élise celui des princes _qu'il plaira à Dieu_.» (Cart. division., an
+817.) On pourroit citer beaucoup d'autres exemples de cette confusion
+d'idées qui régnoit alors au sujet de la succession au trône,
+principale cause de tous les désordres qui éclatèrent en France sous
+les deux premières races.]
+
+[Note 81-A: Par _peuple_ il faut entendre ici tout ce qui avoit la
+_noblesse_ ou du moins l'_ingénuité_, depuis les grands vassaux de la
+couronne jusqu'aux simples propriétaires et aux bourgeois des cités.
+Les _serfs_ ou esclaves et les colons attachés à la glèbe en étoient
+exclus: c'est cette classe nombreuse de la société que nous appelons
+_peuple_ aujourd'hui, et dont le christianisme a, par degré, brisé les
+fers.]
+
+Ainsi s'explique ce qu'on appelle l'usurpation des maires du palais
+sous la première race et celle des comtes de Paris sous la seconde:
+les deux races étoient tombées dans le mépris[82]. Sous des princes
+foibles s'étoient élevés des chefs guerriers devenus par leurs hautes
+qualités des objets d'estime, d'attachement et d'espérance pour une
+nation toute guerrière: elle choisit pour la commander celui qui lui
+sembla le plus digne; et en rejetant de même qu'en remplaçant des
+races dégénérées, ni la nation qui choisissoit le nouveau roi, ni les
+chefs qui avoient dirigé et confirmé son choix, ne pensoient avoir
+commis une action coupable devant Dieu et devant les hommes. Il n'est
+rien de plus déraisonnable que cette disposition qui nous porte à
+juger les siècles passés avec les idées et d'après les lois, les
+coutumes et les préjugés du siècle où nous vivons, rien qui indique
+davantage une profonde ignorance et les vues étroites de l'esprit:
+c'est là une des principales sources de tant d'erreurs et d'absurdités
+dont se compose la politique des sophistes de nos jours.
+
+[Note 82: La haute noblesse, celle qui se composoit presque toute de
+libres propriétaires, étoit peu nombreuse, et d'une telle fierté
+qu'elle ne voyoit rien au-dessus d'elle, pas même la famille des rois.
+«Remplis de mépris pour la race de Charlemagne, dit le moine de
+Saint-Gal[82-A], chacun de ces nobles de la première classe tâchoit de
+s'emparer du gouvernement, et ne prétendoit à rien moins qu'à mettre
+la couronne sur sa tête.» Ceci se passoit immédiatement après la mort
+de Charlemagne; et l'on peut juger des dispositions où elle dut se
+trouver, lorsque, après deux siècles de règne, cette race eut donné
+des preuves si multipliées de sa dégénération.]
+
+[Note 82-A: (Mon. Sanct. Gall., lib. II., cap. 27.)]
+
+Au milieu de tant de désordres et de calamités publiques, les liens de
+la subordination féodale s'étoient sans doute fort relâchés: profitant
+de cette extrême foiblesse du pouvoir politique, chacun cherchoit à se
+rendre indépendant; et c'est une tendance naturelle et malheureuse de
+l'esprit humain. Toutefois le principe monarchique que le _vasselage_
+avoit si long-temps contribué à maintenir, restoit encore comme gravé
+dans le fond des coeurs; ce fut le _vasselage_ lui-même qui rassembla
+en quelque sorte les membres épars de la monarchie pour la constituer
+de nouveau; car Hugues Capet n'étoit ni plus illustre par sa
+naissance, ni plus puissant par ses domaines que beaucoup d'autres
+grands vassaux de la couronne; et ce fut uniquement parce que ceux-ci
+lui prêtèrent foi et hommage et le reconnurent pour leur seigneur,
+qu'il fut roi[83]. Ici commence le temps _des grandes polices_, comme
+dit Mézeray: une loi de l'hérédité au trône plus régulière, plus
+monarchique, affermit la puissance des princes, et leur fournit les
+moyens de reconquérir par degrés ce que le malheur des temps leur
+avoit fait perdre d'influence et d'autorité; et peut-être allèrent-ils
+depuis trop loin dans une route où si long-temps ils s'étoient vus
+forcés de rétrograder: c'est ce que nous aurons occasion d'examiner.
+Il n'est question ici que de chercher si le régime féodal fut un bien
+ou un mal pour la France; et sur ce sujet nous croyons avoir déjà
+rempli une partie de la tâche que nous nous sommes imposée.
+
+[Note 83: On a beaucoup déclamé et l'on déclame encore sur
+l'usurpation que firent du pouvoir souverain les chefs de la seconde
+et de la troisième race de nos rois: dans tout ce que l'on a dit à ce
+sujet, il y a eu souvent de la passion, et toujours beaucoup
+d'ignorance de la constitution politique de la France, dans ces
+premiers siècles de la monarchie. Que devons-nous voir dans la race
+des rois francs? une famille plus honorée sans doute que les autres,
+où la nation a coutume de choisir ses chefs, mais de telle manière
+cependant que tous les membres qui la composent peuvent prétendre à
+l'être, et souvent tous à la fois, et quel que puisse être leur degré
+de consanguinité. Quels sont ceux qui élisent ces rois? d'une part des
+seigneurs _libres propriétaires_, qui ne leur ont jamais _engagé leur
+foi_, qui se croient les égaux de cette famille, qui le sont en effet;
+de l'autre, des vassaux que la mort de leur suzerain a _déliés de tout
+engagement_; car le vasselage étoit _personnel_, et rien n'est plus
+attesté. Qu'exigeoient-ils de ces rois? qu'ils fussent capables de les
+commander, de les défendre; et ils étoient jugés indignes du trône,
+lorsqu'ils étoient _inutiles_ à la nation. Que devoit-il résulter de
+droits établis sur des conditions aussi rigoureuses d'une part, et sur
+des obligations aussi légères de l'autre? que la race entière seroit
+nécessairement rejetée, dès qu'elle auroit dégénéré au point de ne
+plus offrir que des princes incapables et imbéciles, parce que, il ne
+faut point se lasser de le répéter, selon la maxime fondamentale des
+Francs, un prince _inutile_ ne pouvoit être roi. C'est ainsi que la
+famille des Carlovingiens fut substituée à celle de Clovis, qui ne fut
+dépossédée qu'en raison de son _inutilité_; et c'est ce qui fit que
+Pépin, dont l'élévation supposoit la nullité de tout droit à conserver
+le pouvoir dans une même famille, essaya de sortir de cette situation
+fausse et incertaine, en faisant intervenir la puissance spirituelle,
+seule capable en effet de donner de la fixité à toute institution
+politique. Le pape Étienne en le sacrant sacra aussi ses deux fils, et
+prononça l'excommunication contre ceux «qui entreprendroient d'élire
+un roi qui ne descendit pas de ceux que la bonté divine avoit daigné
+élever à ce rang suprême.» Mais les coutumes de la nation, le partage
+impolitique qui continua d'être fait de la puissance royale, le
+malheur des temps qui rendit la noblesse plus indépendante encore
+qu'elle ne l'avoit été, surtout le mépris dans lequel tomba la seconde
+race, qui ne fut jamais aussi respectée que la première, tout se
+réunit pour légitimer le choix d'une nouvelle famille royale: «car,
+comme le dit fort bien de Buat, les princes auxquels Hugues Capet fut
+substitué étoient au moins _inutiles_; et l'un d'eux _avoit fait un
+hommage_ qui le rendoit étranger à la nation et peut-être son ennemi.»
+De telles coutumes et de tels préjugés composoient sans doute une fort
+mauvaise loi d'hérédité au trône: on ne prétend point le nier; on
+soutient seulement que ces coutumes et ces préjugés existoient, et que
+tant qu'on ne comprendra point ces choses, on ne dira que des
+absurdités sur les deux premières races de nos rois.]
+
+Que l'on se fasse une juste idée de ce qu'étoit la Gaule sous ces deux
+premières races, ainsi livrée à des peuples, féroces et grossiers qui
+l'avoient si long-temps ravagée, et qui, partagés sous différents
+chefs décorés du nom de roi, se la disputoient encore plusieurs
+siècles après l'avoir conquise; qu'on se la représente soumise à un
+pouvoir monarchique si mal constitué, à l'action duquel on échappoit
+de toutes parts par la difficulté des communications[84], par
+l'insuffisance des moyens d'administration matérielle, depuis si
+prodigieusement perfectionnés, et parvenus de nos jours à une
+perfection que l'on peut appeler _désespérante_; que l'on considère
+cette vaste contrée, si long-temps désolée, tourmentée par cette race
+d'hommes turbulents et impatients du joug; de nouveau tourmentée,
+désolée, et pendant plus d'un siècle, par d'autres barbares[85], qui,
+dans leurs continuelles incursions, en attaquent et en isolent les
+unes après les autres toutes les parties; et qu'ensuite on essaie
+d'imaginer une forme d'administration, nous ne dirons pas plus propre
+à conserver un tel pays que l'administration féodale, mais au moyen de
+laquelle il eût été même possible de le conserver: on ne la trouvera
+point. Dans un grand empire, presque toujours mal gouverné, qui
+très-souvent même n'_étoit point gouverné_, tout grand propriétaire
+se trouvoit naturellement substitué à ce gouvernement suprême qui
+sembloit l'avoir abandonné; et devenu lui-même _souverain_,
+protégeoit, défendoit, punissoit, récompensoit, encourageoit,
+maintenoit dans l'ordre et dans la subordination, la population plus
+ou moins nombreuse que la loi de la féodalité avoit mise sous sa
+dépendance: c'étoit, nous le répétons, une vivante image de la
+famille; et pour louer une telle institution autant qu'elle mérite de
+l'être, nous appellerons en témoignage l'un de ses plus grands
+ennemis: «Le gouvernement féodal, dit Mably, étoit sans doute ce que
+la licence a imaginé de plus contraire à la fin que les hommes _se
+sont proposée en se réunissant en société_[86]. Cependant, malgré ses
+pillages, son anarchie, ses violences et ses guerres privées, nos
+campagnes _n'étoient pas dévastées_ comme elles le sont _aujourd'hui_.
+L'espèce de point d'honneur qu'on se faisoit de compter beaucoup de
+vassaux dans sa terre _servoit de contre-poids_ à la tyrannie des
+fiefs. Loin de dévorer tout ce qui l'entouroit, le seigneur principal
+_faisoit des démembrements de ses terres_ pour se faire des vassaux,
+et les familles _se multipliaient sous sa protection_.»
+
+[Note 84: Sous le règne de Hugues-Capet, un abbé de Cluni
+invité par Bouchard, comte de Paris, d'amener des religieux à
+Saint-Maur-des-Fossés, s'excusa de faire un si long voyage dans
+un pays étranger et inconnu.]
+
+[Note 85: Les Normands.]
+
+[Note 86: Remarquez que tous ces malheureux discoureurs, dans tous les
+systèmes politiques et religieux qu'ils ont rêvés, supposent, avant
+toutes choses, _l'isolement_ absolu de l'homme, qui _se réunit_
+ensuite à d'autres hommes pour composer des sociétés et fabriquer des
+religions. C'est au moyen de cette extravagance monstrueuse, qu'ils
+sont parvenus à bouleverser le monde civilisé.]
+
+«Je le demande à tout homme sensé et impartial, s'écrie un illustre
+écrivain de nos jours[87]: si le régime qui _multiplie_ les hommes,
+protége les familles, les appelle à la propriété, et préserve les
+campagnes de la dévastation, est contraire _à la fin_ de la société,
+quelle est donc la fin de la société, et quel est le régime qui lui
+convient? Si c'est là de l'anarchie et de la tyrannie, quel nom
+donnerons-nous à l'anarchie et à la tyrannie dont nous avons été les
+témoins et les victimes? À des seigneurs guerroyans ont succédé des
+gens d'affaires avides, des procès ruineux à des incursions
+passagères, et des impôts excessifs à des redevances ridicules. Les
+campagnes n'y ont pas gagné; et à part celles que vivifie, en les
+corrompant, le voisinage des villes, les autres se sont appauvries et
+dépeuplées.
+
+[Note 87: M. le vicomte de Bonald, oeuv. compl., III, p. 413.]
+
+«Il faut le dire, puisque la force de la vérité en arrache l'aveu à
+l'inconséquent écrivain que nous venons de citer[88], le régime féodal
+a peuplé les campagnes; le régime fiscal, commercial, philosophique a
+agrandi les villes: l'un appelle le peuple à la propriété par des
+démembrements et des inféodations de terres; l'autre le fait subsister
+par des fabriques, en attendant de l'enrichir par des pillages.
+Celui-ci procure à l'homme une subsistance précaire et variable, comme
+les chances du commerce, et qu'il reçoit tous les jours sous la forme
+d'une aumône du fabricant qui l'occupe; celui-là donne à la famille un
+établissement indépendant de l'homme et fixe comme la nature; l'un en
+un mot donne des citoyens à l'état, l'autre élève des prolétaires
+pour les révolutions; et quelle que soit la manie de la déclamation,
+comme il faut toujours revenir aux faits, il est à remarquer que
+l'établissement des manoirs champêtres date presque toujours du temps
+de la féodalité, et que la destruction des nombreux hameaux, dont on
+retrouve les vestiges dans les campagnes et le nom dans les chartes, a
+concouru avec les progrès du commerce et l'accroissement des cités.»
+
+[Note 88: Mably, que M. de Bonald avoit cité lui-même. (_Ibid._)]
+
+Mais de grands abus, dira-t-on, firent dégénérer une institution dont
+le principe étoit bon peut-être; et l'histoire des temps de la
+féodalité signale des actes oppressifs et tyranniques, des guerres
+intestines et sans cesse renaissantes, des trahisons, des révoltes, et
+surtout, dans ses derniers siècles, un système général d'indépendance
+qui ressembloit au désordre et à l'anarchie. Qui prétend nier ces
+choses? certes, le plus grand des prodiges eût été que, dans des
+siècles aussi grossiers, une race d'hommes qui n'avoit d'autre passion
+que celle de la guerre, d'autre occupation que les exercices violents
+qui en sont l'image, n'eût pas abusé d'un pouvoir qui lui étoit en
+quelque sorte abandonné, n'eût pas considéré toutes ses usurpations
+comme des _droits_, lorsque ses chefs étoient impuissants à réclamer
+d'elle aucun _devoir_. Voit-on autre chose parmi les nations qui
+s'enorgueillissent le plus de leur civilisation, dès que la main qui
+les gouverne laisse un moment flotter les rênes, et ne se montre plus
+assez ferme pour les ressaisir? Sied-il bien aux hommes du
+dix-huitième siècle, du siècle de l'industrie, du commerce, des
+sciences exactes, du siècle qui s'est donné lui-même le nom de siècle
+_des lumières_, et qui en conservera éternellement le _sobriquet_,
+sied-il bien à ces hommes de s'indigner en parlant de révoltes, de
+trahisons, de tyrannie, d'anarchie, d'oppression des peuples, de
+guerres intestines, de mépris pour le sang et la dignité de l'homme,
+de violation de toutes les lois naturelles de la société? Quel
+spectacle nous a-t-il offert, sans compter tout le reste, ce siècle
+follement orgueilleux et lâchement cruel? la force violant la
+propriété, afin d'exercer sans nul obstacle sa fureur de détruire. Que
+voyons-nous dans ces siècles qu'il ose poursuivre de son insolent
+dédain? la force devenue _conservatrice_, parce qu'elle avoit été
+rendue _propriétaire_; et par suite de ces institutions que l'on
+appelle sottement _stupides_ et _barbares_, une société qui compte
+quatorze siècles d'existence, ce qui ne s'est jamais vu ni dans aucun
+temps ni dans aucun pays.
+
+Toutefois gardons-nous d'attribuer uniquement au régime féodal ce
+prodige sans exemple de durée et de prospérité. Ce régime avoit en
+lui-même, comme tout ce qui est purement humain, son principe de
+destruction; et ce principe eût sans doute prévalu, si la puissance
+au-dessus de l'homme qui avoit formé cette société naissante ne l'eût
+soutenue en perfectionnant et affermissant ce qu'elle avoit de bon et
+de naturel dans ses institutions. Nous ferons voir bientôt comment,
+sans la religion chrétienne, ce même régime féodal, qui devint un
+instrument de conservation, auroit, au contraire, tout divisé et tout
+détruit.
+
+Un tel gouvernement, au moyen duquel la puissance et les honneurs
+étoient dévolus à celui qui possédoit la terre et qui la faisoit
+cultiver, n'étoit point favorable sans doute à l'accroissement des
+villes: la noblesse française dédaignoit d'y séjourner; elle habitoit
+constamment la campagne, «et son séjour, dit l'écrivain que nous
+venons de citer[89], y étoit utile pour elle et pour le peuple par
+mille raisons domestiques et politiques.» Mais pour expliquer
+clairement un tel usage, et montrer que non-seulement il étoit utile,
+mais nécessaire, il convient de remonter encore jusqu'à
+l'établissement des bénéfices, c'est-à-dire jusqu'aux temps qui
+précédèrent la conquête.
+
+[Note 89: T. III, p. 411: «Les bois et les champs forment plus la
+noblesse que les villes. _Plus rura et nemus conforunt ad consequendam
+nobilitatem_, dit Poge, qui écrivoit sur le droit public au quinzième
+siècle.» (_Ibid._)]
+
+Toutes les provinces de la Gaule étant successivement devenues
+frontières, ainsi que nous l'avons déjà dit, les troupes
+_stationnaires_ en avoient ainsi occupé successivement toutes les
+parties; et les _camps_ ainsi que _les châteaux_ s'étoient multipliés
+dans l'intérieur du pays. Ils furent toujours établis dans le
+voisinage des cités; et par suite de ces établissements se formèrent
+des _cantons_ qui, dans l'origine, n'étoient que des démembrements du
+territoire de ces cités, dont on avoit composé des propriétés pour les
+comtes, les ducs, les soldats _châtelains_, qui commandoient et
+défendoient la contrée. Ces terres reçurent bientôt une sorte
+d'anoblissement de la noble profession de ceux qui les possédoient:
+dès lors on mit une grande différence entre les cantons et les
+domaines des cités; et les habitants de ces terres privilégiées furent
+long-temps les seuls que l'on nommât _cantonniers_[90].
+
+[Note 90: 3. _Synod. Aurel._, can. 5.]
+
+Cette disposition ne fut point changée sous les rois francs, et ne
+pouvoit l'être. Les bénéfices _cantonniers_ continuèrent d'être
+possédés uniquement par les familles militaires[91]; il y eut des
+cantonniers francs, romains et barbares[92], parce qu'en effet, après
+la conquête, l'armée du conquérant se trouva composée d'un mélange de
+soldats de ces diverses nations; et tant que les chefs furent
+amovibles, ils prêtèrent hommage au roi comme vassaux de la
+couronne[93]. Quant aux bourgades et cités, elles étoient la demeure
+des bourgeois et plébéiens et de toute personne qui n'étoit point
+assujettie au service militaire. L'histoire nous apprend qu'elles
+appartenoient en toute propriété aux rois, qui se les partageoient
+lorsqu'ils régnoient conjointement ensemble, ou qui en faisoient don
+aux personnes qu'ils vouloient gratifier; qu'une telle possession
+n'avoit rien de commun avec le commandement militaire de la province,
+puisque des femmes pouvoient y prétendre, et que plusieurs reines
+reçurent de semblables donations à titre de douaire; que ces bourgeois
+et plébéiens, désignés sous le titre commun de _provinciaux_, bien
+qu'ils fussent distingués en plusieurs ordres de citoyens, étoient
+cependant, et quel que pût être leur rang, fort au-dessous des _hommes
+militaires_; qu'ils payoient des tributs comme sujets du fisc, et que,
+sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, ils étoient soumis à la
+juridiction du comte[94]. On y apprend encore que, dans les environs
+des maisons royales, que ces provinciaux[95], sujets du fisc, étoient
+tenus de bâtir et d'entretenir, s'élevèrent des habitations où
+affluèrent des plébéiens de toutes les classes, attirés auprès de ces
+demeures privilégiées par diverses causes qu'il n'est point de notre
+sujet de rappeler ici: ainsi se formèrent _les villes_, qui reçurent
+ce nom de celui de _villa_, que portoit tout manoir royal; et elles
+devinrent plus ou moins considérables, selon que le souverain faisoit
+plus ou moins de séjour dans le palais autour duquel elles s'étoient
+formées; mais elles n'en restèrent pas moins soumises aux mêmes
+redevances que les bourgs et les cités; et l'on peut concevoir
+maintenant pourquoi la noblesse resta confinée dans ses terres où elle
+jouissoit, au milieu de ses vassaux, de tous les honneurs et
+prérogatives qui lui appartenoient, et comment elle tint à déshonneur
+d'habiter des lieux où elle eût été confondue avec les classes
+inférieures de la société.
+
+[Note 91: _Decretal. prec. Bal._, t. I, p. 199.]
+
+[Note 92: Parmi les habitants des Gaules, tout ce qui n'étoit point
+Franc ou Romain étoit désigné sous cette dénomination commune de
+_barbares_.]
+
+[Note 93: _Marculf. form._, lib. I, tit. 40.]
+
+[Note 94: _Convent. apud Andelan._ an. 587. Aim., lib. I, 7; lib.
+III., c. 48. _Ibid._ c. 4, 6. _Cap._ an. 819, tit. II, c. 19.]
+
+[Note 95: _Cap. Car. calv._, tit. 27, cap. 14.]
+
+Un capitulaire de Charlemagne établit une distinction entre ces
+maisons royales: celles qui se nommoient _villæ capitaneæ_ étoient le
+séjour des rois pendant la paix. C'était là qu'ils déployoient toute
+la magnificence de leur représentation. Elles se composoient d'un
+palais pour le monarque et de bâtiments suffisants pour loger la suite
+nombreuse de ses domestiques et de ses officiers; et il n'y en avoit
+aucune qui n'eût un château fortifié, ce qui, par la suite, fit de ces
+demeures l'asile de toute la contrée environnante, pendant les longues
+incursions des Normands. Les autres manoirs royaux désignés sous le
+nom de _villæ mansionales_, _hébergements_, _parements_ se composoient
+de simples bâtimens militaires[96] établis dans diverses parties du
+royaume, où les rois étoient reçus lorsqu'ils voyageoient, ou qu'ils
+se portoient sur le théâtre de la guerre. Telles étoient les
+habitations royales sous les deux premières races, et l'on peut dire
+qu'il n'y eut point de capitale du royaume, avant qu'un comte de Paris
+fût devenu roi[97].
+
+[Note 96: Ceux-ci étoient à la charge des fidèles, dont le devoir
+étoit de les bâtir, de les entretenir et de les fournir de toutes les
+provisions nécessaires, lorsque les rois venoient y établir leur
+résidence momentanée. (Cap. Car. calv., tit. 36, cap. 37.)]
+
+[Note 97: On comptoit dans les diverses provinces qui composoient le
+royaume cent soixante habitations de ce genre. Les monnoies des rois
+francs, leurs chartes, leurs synodes portent souvent le nom de
+quelques-unes de ces forteresses ou maisons de campagne qu'ils
+habitoient successivement.]
+
+Cependant, en raison de l'avantage de sa position au milieu d'un grand
+fleuve qui étoit pour elle une sorte de fortification naturelle, la
+ville de Paris fut toujours considérée comme un des points les plus
+importants du royaume, et ce fut l'un de ceux où se passèrent, dans les
+moments les plus critiques, ses plus mémorables événements. Nous
+trouvons que les rois de la première race y firent des séjours assez
+fréquents, entre autres Chilpéric et la reine Frédégonde; sous la
+seconde race, nous voyons Paris pillé par les Normands en 845; pillé
+une seconde fois et brûlé en 856 par ces mêmes barbares; en 862 ils
+pénètrent sur son territoire par sa partie méridionale, dévastent
+l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, abordent ensuite dans la Cité dont ils
+surprennent les habitants sans défense; pillent encore la ville et la
+réduisent de nouveau en cendres. Ce fut alors que Charles-le-Chauve,
+sous le règne duquel arrivèrent tous ces désastres, ordonna que les
+fortifications de Paris fussent relevées et augmentées, qu'on rétablît
+et qu'on réparât les châteaux situés sur le bord de la Seine, et
+notamment celui de Saint-Denis[98]. Avec ces nouveaux moyens de défense,
+et grâce aux dispositions prévoyantes et au courage intrépide de son
+évêque Goslin et du comte Eudes, cette ville put soutenir de la part des
+Normands un dernier siége plus long et plus acharné que les précédents.
+Constamment repoussés dans toutes leurs attaques, ils l'abandonnèrent
+enfin après treize mois de tentatives inutiles, et après lui avoir donné
+huit assauts consécutifs. Personne n'ignore qu'Eudes monta sur le trône
+après la mort de Charles-le-Gros, et qu'en lui auroit commencé la
+troisième race de nos rois, s'il n'étoit mort sans enfants. Cette
+circonstance rendit pour un moment la couronne aux princes de la famille
+carlovingienne.
+
+[Note 98: Baluze. _Capit._ t. II, p. 267.]
+
+Ce fut probablement encore la défense de Paris qui valut la royauté à
+son petit neveu Hugues Capet, et qui fit remonter sur le trône de
+France cette famille nouvelle qui ne devoit plus en descendre.
+L'empereur Othon II, en guerre contre Lothaire qui régnoit alors,
+s'étoit avancé en 978 jusque sous les murs de Paris, à la tête d'une
+armée de soixante mille combattants; il avoit brûlé un de ses
+faubourgs et insulté l'une de ses portes, lorsqu'il se vit attaqué sur
+les hauteurs de Montmartre par les forces réunies du comte Hugues
+Capet et de Henri, duc de Bourgogne, qui remportèrent sur lui une
+victoire décisive, s'emparèrent de tous ses bagages et le
+poursuivirent jusqu'à Soissons.
+
+On peut donc comprendre maintenant pourquoi la ville de Paris, au
+commencement de la troisième dynastie, étoit encore, comme du temps de
+César, renfermée dans la Cité proprement dite. Elle avoit, sur les
+deux rives du fleuve, et dès la fin de la première race, quatre
+abbayes considérables aux quatre points cardinaux et presque à une
+égale distance: Saint-Laurent à l'orient, Sainte-Geneviève au midi,
+Saint-Germain-des-Prés au couchant, et Saint-Germain-l'Auxerrois vers
+le nord. Autour de ces monastères, s'élevoient les habitations des
+serfs et autres personnes qui en dépendoient, et ce fut là l'origine
+de ces faubourgs qui depuis ont tant contribué à l'embellissement et
+à l'agrandissement de cette capitale. Quant à la Cité, voici à peu
+près l'idée qu'on doit s'en faire: la cathédrale au levant, le grand
+et le petit Châtelet au nord et au midi, et le Palais des rois ou des
+comtes au couchant, en faisoient les quatre extrémités. On y voyoit
+aussi un palais pour l'évêque et une place publique ou marché. Des
+rues étroites et sales, des maisons[99] construites en bois, des
+églises d'une architecture lourde et gothique, remplissoient
+l'intervalle qui séparoit les grands édifices. Ces églises, dont
+plusieurs étoient des monastères, avoient des enclos assez
+considérables; et si l'on considère que l'île entière, bien qu'elle
+ait été agrandie par la réunion de deux autres petites îles qui
+étoient à sa pointe occidentale, n'a aujourd'hui que cinq cents toises
+de long sur cent quarante dans sa plus grande largeur, on pourra juger
+qu'elle contenoit alors une bien foible population[100]. En effet,
+quoiqu'on eût déjà abattu plusieurs vieilles églises avant la
+révolution, cet étroit espace renfermoit encore la cathédrale, le
+palais archiépiscopal, le palais de justice, dix paroisses, deux
+hôpitaux, deux communautés d'hommes, quatre chapelles, un marché,
+quatre places publiques, une bibliothèque et une prison. La plupart
+des églises ont été détruites; d'autres, à moitié ruinées, ont changé
+de destination; mais quelques-uns des principaux monuments, qui sont
+au nombre des plus remarquables de Paris, n'ont éprouvé aucune
+dégradation.
+
+[Note 99: Paris ayant été brûlé tant de fois, et les historiens
+n'ayant laissé aucune tradition sur les édifices de ce temps-là, on
+ignore entièrement non-seulement quelle étoit la forme de leur
+construction, mais encore quelles étoient les matières qui y étoient
+employées. À peine savons-nous comment cette ville étoit bâtie il y a
+deux ou trois siècles. Cependant ces nombreux incendies portent à
+croire que toutes les maisons étoient en bois; et il est certain que,
+sous Henri IV, elles étoient encore formées de charpentes couvertes
+d'un enduit de plâtre. On cite, comme une chose remarquable, que, sous
+Louis XII, les maisons du pont Notre-Dame étoient bâties en briques.]
+
+[Note 100: Il est impossible de donner à ce sujet aucun renseignement
+exact. Le premier recensement dont parlent les historiens fut fait en
+1323, sous Philippe-le-Bel, et alors Paris s'étoit fort étendu sur les
+deux rives de la Seine.]
+
+
+
+
+LE PONT NEUF.
+
+
+Paris, renfermé dans l'enceinte étroite d'une île, défendu par sa
+situation et par les fortifications qui l'environnoient, fut, pendant
+plusieurs siècles, une des places les plus fortes du royaume[101].
+Abbon, déjà cité, nous apprend qu'en 886, lors de la dernière attaque
+des Normands, cette ville étoit encore entourée de murailles et
+flanquée de tours grandes et petites. Toutes ces tours étoient en
+bois.
+
+[Note 101: Sous le règne de Lothaire, l'évêque d'Aleth (aujourd'hui
+Saint-Malo), craignant la profanation des reliques de son église par
+les Normands qui infestoient tout le royaume, résolut de les apporter
+à Paris, alors le seul lieu de sûreté qu'il y eût en France. Les
+ecclésiastiques et les moines de Bagneux et de Dol, craignant
+également pour leurs reliques, conçurent le même dessein, et se
+joignirent à ce prélat pour faire le voyage de Paris. (FÉLIB.)]
+
+Ce fut au moyen de ces fortifications déjà détruites par les Normands,
+et rétablies par Charles-le-Chauve, qu'elle put soutenir contre ces
+hordes barbares ce dernier siége si mémorable et qui devint le sujet
+d'une épopée[102]. On n'y entroit alors que par le Grand et le Petit
+pont. Quelques historiens ont confondu le Grand pont avec un autre
+pont que le même roi avoit fait construire à l'extrémité occidentale
+de la Cité, qui fut détruit pendant le siége même[103], et que
+remplaça le pont _aux Colombes_, ainsi appelé parce qu'on y vendoit
+des oiseaux. Ce dernier pont existoit encore dans le dix-septième
+siècle; mais on ignore la date de sa construction, et il est
+très-incertain qu'il ait succédé à celui de Charles-le-Chauve, sur
+lequel on n'a d'ailleurs que de très-obscurs renseignements. Tout ce
+qu'on sait de ce pont _aux Colombes_, c'est que ses piles étoient en
+maçonnerie, et portoient un plancher de bois; il aboutissoit d'un côté
+au quai de la Mégisserie, et de l'autre à celui de l'Horloge. Ayant
+été détruit par la violence des glaces[104], on le reconstruisit, et
+l'on y plaça des moulins, ce qui lui fit donner le nom de pont _aux
+Meuniers_. S'étant écroulé une seconde fois en 1596, Charles Marchand,
+capitaine des trois cents arquebusiers et archers de la ville, proposa
+de le faire reconstruire à ses dépens, sous la condition qu'il
+porteroit son nom. Sa proposition fut acceptée, et il obtint des
+lettres-patentes à ce sujet. Ce pont fut achevé en 1609, et procura
+une commodité au public par le passage qui fut ménagé au milieu, et
+dont il ne jouissoit pas auparavant; car le pont _aux Meuniers_ étant
+possédé à titre de cens, étoit fermé à ses deux extrémités, et ne
+s'ouvroit que pour l'usage de ceux qui l'habitoient. Le pont
+_Marchand_ fut détruit en 1621 par un incendie. Le Grand pont, après
+avoir changé plusieurs fois de nom, porte maintenant celui de pont au
+Change; le Petit pont a conservé le sien.
+
+[Note 102: Le moine _Abbon_ est l'auteur de ce poëme. Il étoit normand
+lui-même, et avoit été témoin de ce siége qu'il décrit avec une grande
+exactitude de détails. Son ouvrage, écrit en latin barbare, est loin
+d'être un chef-d'oeuvre de poésie, mais doit être considéré comme un
+monument historique extrêmement curieux; il contient environ douze
+cents vers divisés en deux livres, et fut composé vers la fin du
+neuvième siècle.]
+
+[Note 103: Abbon, v. 504 _et seqq._ Il fut renversé en partie par un
+débordement de la rivière, la nuit du 6 février 886. Ceux qui ont
+confondu le Grand pont avec ce pont de Charles-le-Chauve, attribuent
+au Petit pont ce qui arriva en effet à celui de ce prince, V. Jaillot,
+tom. 1, p. 167.]
+
+[Note 104: Sauval et D. Félibien disent qu'on ne trouve aucuns
+documents sur ce pont avant l'année 1323; et le premier de ces deux
+historiens, par une de ces contradictions dans lesquelles il lui
+arrive si souvent de tomber, rapporte presque au même endroit que ce
+pont fut emporté par les glaces en 1196, 1280, etc., tom. 1, p. 225.]
+
+Ces deux derniers ponts étoient encore, dans le quatorzième siècle,
+les seuls points de communication entre la Cité et les autres parties
+de la ville. Les divers ponts qui y aboutissent maintenant furent
+élevés à différentes époques, jusque vers le milieu du dix-septième
+siècle; et le pont Neuf est, sans contredit, le plus considérable de
+ces utiles monuments.
+
+L'île de la Cité n'a pas toujours été telle qu'elle est aujourd'hui:
+elle finissoit anciennement à l'endroit où est la rue de Harlay. Le
+jardin du palais s'étendoit jusqu'à cette extrémité; et là, un petit
+bras de rivière le séparoit de deux îles, dont la plus grande, sur
+laquelle fut construite depuis la place Dauphine, se nommoit
+l'île _aux Bureaux_[105]. La plus petite, située du côté de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, étoit appelée l'île _à la Gourdaine_, et
+l'on y voyoit un moulin à eau qui fut, sous François II, employé au
+service de la monnoie; à la pointe de l'île _aux Bureaux_, il y
+avoit une maison ou hôtel des _Étuves_[106]. Ces deux îles furent
+réunies à celle de la Cité, long-temps avant qu'on pensât à élever
+le pont Neuf, et changèrent alors leur nom en celui d'_île du
+Palais_.
+
+[Note 105: Jaillot prouve sans réplique que tous les historiens de
+Paris se sont trompés, en appelant la plus grande de ces îles l'_île
+aux Treilles_, et la plus petite l'_île de Bucy_ ou du _Pasteur aux
+vaches_. Ces noms appartenoient à des îles ou atterrissemens que la
+Seine avoit formés plus bas, parce qu'alors elle n'étoit pas retenue
+dans son lit comme elle l'est aujourd'hui. Ces îles ont disparu, soit
+qu'elles aient été emportées par la violence des débordements, soit
+qu'en construisant les quais on les ait détruites pour laisser un
+cours plus libre à la navigation. Toutefois l'_île aux Bureaux_ ne
+reçut ce nom qu'en 1462, de Hugues Bureau, à qui l'abbé de
+Saint-Germain la concéda cette même année, moyennant une rente
+annuelle. On ignore si l'_île à la Gourdaine_ avoit donné son nom au
+moulin qui étoit placé au-dessus, ou si elle en avoit reçu ce nom, que
+ce moulin portoit aussi.]
+
+[Note 106: Cette maison est mal placée sur les plans du commissaire
+Delamare, qui sont ceux que nous avons copiés; elle s'y trouve à
+l'endroit où est située aujourd'hui la cour Neuve; et Jaillot prouve
+qu'elle s'élevoit à l'entrée de la place Dauphine. Ces plans ne
+représentent aussi qu'une seule île, et il y en avoit deux.]
+
+Jusqu'au règne de Henri III, il n'y avoit point encore de bâtiments
+considérables dans le faubourg Saint-Germain, et tous les palais des
+princes, ainsi que les hôtels des grands seigneurs, étoient situés
+dans le quartier de la ville où s'élevoit le palais même du roi,
+autour duquel les personnes qui fréquentoient la cour devoient
+naturellement établir leur demeure. Vers ce temps, on commença à
+ouvrir quelques rues nouvelles dans ce faubourg, et l'on y bâtit
+plusieurs belles maisons que des gens de qualité habitèrent. À cette
+même époque, la partie de la _ville_ proprement dite, qu'on nommoit
+alors le faubourg Saint-Honoré, se couvrit aussi de magnifiques hôtels
+jusqu'à la clôture nouvelle commencée, de ce côté, sous Charles IX. Il
+en résulta que les relations entre ces deux grands quartiers de Paris
+devinrent beaucoup plus fréquentes qu'auparavant, et qu'on sentit
+davantage l'incommodité d'une communication qui ne pouvoit se faire
+que par le pont Saint-Michel ou par bateau. Pour la rendre plus
+facile, le roi résolut donc de faire bâtir un nouveau pont à la pointe
+de l'île du Palais: la première pierre en fut posée le 31 mai 1578, du
+côté des Augustins, et l'on commença dès lors à y travailler; mais
+l'ouvrage étoit encore peu avancé, lorsque les guerres civiles
+forcèrent de le suspendre.
+
+Il ne fut achevé que sous le règne suivant. Henri IV, conquérant et
+pacificateur de son royaume, au milieu des grands et utiles projets
+qu'il formoit pour le bien de son peuple, n'oublia point
+l'embellissement de sa capitale, et mit au nombre des premières
+constructions qu'il y fit exécuter la continuation des travaux du pont
+Neuf: ils furent achevés en 1604.
+
+Ce pont, qui diffère des ponts[107] modernes par la courbe de ses arcs
+et par sa construction en dos d'âne, que les architectes d'alors
+jugeoient nécessaire pour la durée, fut long-temps considéré comme un
+des plus beaux de l'Europe, et n'est en effet qu'une construction
+lourde, irrégulière, et qui n'a d'autre mérite que celui de sa
+solidité. Il avoit été commencé sur les dessins et sous la direction
+d'un architecte nommé Androuet du Cerceau[108]; ce fut Guillaume
+Marchand qui le termina. Il est porté sur douze arches de plein
+cintre, qui se partagent inégalement des deux côtés de la pointe de
+l'île du Palais. On en compte sept sur le grand cours de l'eau, cinq
+sur le bras de la Seine du côté des Augustins, et la partie de l'île à
+laquelle ils aboutissent contient encore l'espace de deux arcades.
+
+[Note 107: Dans ceux-ci on a surbaissé les arcs, ce qui donne plus
+d'élégance, sans nuire à la solidité.]
+
+[Note 108: Ce fut lui qui donna les dessins de la galerie du Louvre.]
+
+Au-dessus des arches règne une double corniche d'un pied et demi de
+large, soutenue par des mascarons. Ce pont a plus de cent
+quarante-quatre toises de longueur[109]: sa largeur est de douze,
+qu'on a partagées en trois parties, dont les dimensions n'ont pas
+toujours été les mêmes. Celle du milieu, qui sert au passage des
+voitures, n'avoit autrefois que cinq toises: des deux côtés
+s'élevoient pour les gens de pied des trottoirs qui s'étendoient sur
+les demi-lunes que forment les piles du pont; et dans ces espaces,
+vides alors, on tendoit, les jours ouvriers, de misérables tentes qui
+interceptoient la belle vue qu'offre Paris de ce côté, et
+embarrassoient le passage. Lors des réparations qui furent faites en
+1776, les trottoirs furent baissés et rétrécis, et l'on construisit
+des boutiques en pierre de taille dans les demi-lunes[110].
+
+[Note 109: _Voy._ pl. 9.]
+
+[Note 110: Le produit de la location de ces boutiques, qui sont au
+nombre de vingt, avoit été donné par Louis XVI à l'académie de
+Saint-Luc, pour être employé au paiement des pensions des pauvres
+veuves de cette académie.]
+
+La pointe de l'île du Palais, située vis-à-vis la place Dauphine,
+forme une espèce de môle carré, qu'on appeloit, avant la révolution,
+_place de Henri IV_, et au milieu duquel étoit placée la statue
+équestre de ce grand monarque[111]. C'est le premier monument de ce
+genre qu'on eût encore élevé à nos souverains. Avant cette époque, si
+l'on faisoit la statue d'un roi, c'étoit pour la mettre sur son
+tombeau, au portail de quelque église ou de quelque maison royale
+qu'il avoit fait bâtir ou réparer. Cette statue y fut placée[112] en
+1613, sous la régence de Marie de Médicis. Elle étoit posée sur un
+piédestal de marbre blanc; aux quatre coins étoient attachés des
+trophées d'armes et des esclaves en bronze, de grandeur naturelle,
+représentant, dit Sauval, les quatre parties du monde, le tout
+soutenu par un soubassement de marbre bleu turquin. Dans toutes les
+descriptions de Paris, on trouve que la statue du roi avoit été
+exécutée par un sculpteur françois nommé _Dupré_, et que le cheval
+seul étoit l'ouvrage de _Jean de Bologne_, sculpteur italien: c'est
+une erreur qu'ont accréditée certaines circonstances qui jusqu'à
+présent n'avoient pas été assez connues. La vérité est que cet
+artiste, qui jouissoit d'une grande célébrité et qui étoit attaché au
+grand-duc de Toscane Ferdinand Ier, reçut de la cour de France la
+commission d'exécuter en entier ce grand monument et commença le
+cheval. Il ne l'avoit point entièrement achevé, lorsqu'il mourut en
+1608. Alors Pierre Tacca, son élève, fut chargé de mettre la dernière
+main aux travaux que son maître avoit laissés imparfaits. Ce sculpteur
+acheva donc le cheval, fit la statue du roi[113], et le monument
+entier fut terminé en 1613. Il avoit été embarqué le 13 avril de cette
+même année à Livourne pour être rendu à Paris par le Havre; mais le
+navire sur lequel il étoit chargé ayant fait naufrage sur les côtes de
+Sardaigne, ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'on parvint à
+retirer la statue du sable où elle étoit enfoncée et à la charger sur
+un autre navire. Elle n'arriva à Paris qu'en 1614. Un architecte nommé
+_Marchand_ avoit déjà disposé l'emplacement et construit le piédestal
+sur lequel elle devoit être placée, et la première pierre en avoit été
+posée par Louis XIII le 2 juin de la même année. Enfin le 23 août de
+la même année l'inauguration du monument fut faite par les principaux
+magistrats de la ville de Paris, le jeune monarque étant alors absent
+de sa capitale. Les esclaves qui décoroient les quatre coins de ce
+piédestal étoient réellement l'ouvrage de trois sculpteurs françois,
+Francavilla, Bordone et Tremblay.
+
+[Note 111: _Voy._ pl. 25.]
+
+[Note 112: Renversée le 11 août 1792.]
+
+[Note 113: Ce qui donne lieu sans doute à la méprise qui a fait
+attribuer si long-temps cette figure à un sculpteur françois, c'est
+qu'en effet le sieur de Franqueville, architecte et premier sculpteur
+du roi, fut chargé d'envoyer un modèle _de la statue du roi_ à
+Florence. C'étoit probablement le portrait de Henri IV, modelé d'après
+nature, dont il étoit difficile sans doute que l'artiste italien pût
+se passer; et ce portrait fut effectivement envoyé. (_Voyez_ Mémoires
+historiques relatifs à la fonte de la statue équestre de Henri IV, par
+M. Ch. J. Lafolie.)]
+
+Toutefois ce ne fut qu'en 1635, vingt et un ans après cette érection
+de la statue équestre de Henri IV, que furent achevés, sous le
+ministère du cardinal de Richelieu, les ornemens et bas-reliefs qui
+achevèrent la décoration du piédestal. Ce fut ce ministre qui en
+ordonna lui-même les inscriptions[114] et qui fit construire le carré
+ou massif de maçonnerie, au milieu duquel s'élevoit toute cette
+composition. Ces inscriptions expliquoient le sujet des bas-reliefs,
+qui étoient au nombre de cinq et représentoient plusieurs événements
+remarquables ou glorieux de la vie du grand roi. À droite, la prise
+d'Amiens par les Espagnols, et celle de Montmélian en Savoie; à
+gauche, les batailles d'Arques et d'Ivry; sur la face de derrière,
+l'entrée triomphante de ce prince dans la ville de Paris.
+
+[Note 114: Inscription sur la table principale du piédestal:
+
+ ERRICO IV, _Galliarum imperatori, Navar. R. Ludovicus XIII,
+ filius ejus opus incho. et intermissum, pro dignitate
+ pietatis et imperii, pleniùs et ampliùs absolvit._ Emin. D.
+ C. RICHELIUS _commune votum populi promovit, super illust.
+ viri_ de Bullion, Bouthillier, P. Ærarii F. _faciendum
+ curaverunt_. MDCXXXV.
+
+Sur la table au-dessous:
+
+ _Quisquis hæc leges, ita legito: uti optimo Regi precaberis
+ exercitum fortem, populum fidelem, imperium securum et annos
+ de nostris._ B. B. F.
+
+Sur la table du côté du faubourg Saint-Germain:
+
+ PREMIÈRE INSCRIPTION.
+
+ _Genio Galliarum S. et invictissimo R. qui, Arquensi prælio,
+ magnas conjuratorum copias parvâ manu fudit._
+
+ DEUXIÈME INSCRIPTION.
+
+ _Victori triumphatori feretrio, Perduelles ad Evariacum
+ coesi, malis vicinis indignantibus et faventibus,
+ clementiss. imper. Hispano duci optima reliquit._
+
+Sur la table du côté du pont Royal:
+
+ N. M. _Regis rerum humanarum optimi, qui sine cæde urbem
+ ingressus, vindicatâ rebellione, extinctis factionibus,
+ Gallias optatâ pace composuit._
+
+Enfin sur la table du côté de la Samaritaine:
+
+ _Ambianum Hispanorum fraude intercepta, Errici M. virtute
+ asserta, Ludovicus XIII, M. P. F. iisdem ab hostibus fraude
+ ac scelere tentatus, semper justitiâ et fortitudine superior
+ fuit._
+
+Sur la table au-dessous:
+
+ _Mons omnibus ante se ducibus regibusque frustrà petitus,
+ Errici M. felicitate sub imperium redactus, ad æternam
+ securitatem ac gloriam Gallici nominis._
+
+Sur la grille de fer qui renfermoit ce monument, étoit l'inscription
+qui suit:
+
+ _Ludovicus XIII. P. F. F. imperii, virtutis et fortunæ
+ obsequentiss. hæres, J. L. D. D. Richelius C. vir supra
+ titulos et consilia omnium retrò principum, opus absolvendum
+ censuit. N. N. II. VV._ de Bullion, Bouthillier, _S. A. P.
+ dignitati et regno pares, ære, ingenio, curâ, difficillimis
+ temporibus P. P._]
+
+Il n'y a rien autre chose à dire de toutes ces sculptures, sinon que
+les meilleures étoient d'une grande médiocrité. On pouvoit en
+considérant cette statue et ce cheval, d'un style à la fois roide,
+lourd et mesquin, s'étonner de la réputation dont avoient joui Jean de
+Bologne et son élève; les captifs de bronze[115] ne valoient pas mieux
+que le monument qu'ils décoroient, mais n'étoient peut-être pas plus
+mauvais, et l'on en peut dire autant des bas-reliefs.
+
+[Note 115: Ces figures ont été sauvées de la destruction et déposées
+au Musée royal, où elles sont encore maintenant.]
+
+Ce fut sur le pont Neuf et devant la statue de Henri IV qu'une
+populace effrénée, après avoir exercé mille indignités sur le cadavre
+de _Concini_, si connu sous le nom de maréchal d'Ancre, vint en
+brûler les restes défigurés. Il est remarquable que cette même
+populace, si furieuse contre lui, après sa mort, avoit cependant
+beaucoup aimé, au temps de sa faveur, cet Italien, qui, avant les
+troubles, lui donnoit des fêtes, des tournois, des carrousels, dans
+lesquels il brilloit, disent quelques mémoires du temps, étant _beau
+cavalier et adroit à tous les exercices_. Un tel exemple montre pour
+la millième fois ce qu'est le peuple, et ce que valent ses affections.
+Cependant tant de preuves accumulées n'empêcheront point de malheureux
+insensés de rechercher encore ses vains applaudissements; et les
+leçons de l'histoire seront toujours perdues pour l'orgueil et pour
+l'ambition[116].
+
+[Note 116: Ce monument lui-même est une preuve plus frappante encore
+de l'inconstance de la multitude, et du mépris que méritent également
+sa haine et son amour. Pendant près de deux siècles, le souvenir de
+Henri IV fut cher au peuple de Paris; et sa statue étoit pour ce
+peuple l'objet d'une sorte de culte. Dans les premiers jours de la
+révolution, on l'avoit vu forcer les passants à s'agenouiller devant
+l'image de ce bon roi; environ deux ans après, il l'abattit avec des
+cris de rage, comme celle du plus affreux des tyrans.
+
+Ce fut le 23 avril 1814, peu de jours après le retour d'un Bourbon
+dans les murs de Paris, que le conseil municipal de cette ville
+arrêta, par une délibération, que la statue de bronze de Henri IV
+seroit rétablie à l'endroit même où elle avoit été abattue, et qu'elle
+le seroit au moyen d'une souscription à laquelle tous les François
+seroient appelés à concourir. À peine cette souscription fut-elle
+ouverte que de toutes les parties de la France, arrivèrent
+d'innombrables offrandes, et de la part de toutes les classes de ses
+habitants. L'exécution de la statue avoit été confiée à M. Lemot,
+déjà célèbre par l'exécution de plusieurs grandes compositions
+monumentales, parmi lesquelles se fait remarquer le fronton du Louvre,
+l'un des plus beaux ouvrages de sculpture qu'aient produits les temps
+modernes. Il commença sur-le-champ son petit modèle, qui ne fut achevé
+et moulé en plâtre qu'au mois de janvier 1815, peu de semaines avant
+le funeste retour de Buonaparte. M. Lemot n'en continua pas moins,
+pendant l'époque dite des _cent jours_, et avec autant de courage que
+de persévérance, le travail qu'il avoit commencé. Le modèle en grand
+du cheval étoit déjà fort avancé lors de la rentrée du Roi; et à la
+fin de décembre 1815, il étoit moulé, coulé et monté en plâtre, enfin
+au mois d'avril 1816, l'oeuvre de l'artiste étoit entièrement achevée.
+Le 18 mars 1817, on fondit, dans la fonderie de Saint-Laurent, la tête
+et le torse de la figure; et ce fut le 6 octobre suivant que le cheval
+et la partie inférieure du cavalier qui y étoit attenante furent
+coulés en bronze et avec le succès le plus complet dans les ateliers
+du Roule, et dans le même fourneau où avoit été fondue la statue de
+Louis XV, le 5 mai 1758.
+
+Le 28 du même mois d'octobre, S. M. Louis XVIII posa la première
+pierre du monument, et le 25 août de l'année suivante elle en fit
+l'inauguration avec une pompe toute royale, et au milieu des
+acclamations et des transports de joie de l'immense population de
+Paris. Cette population avait offert quelques jours auparavant (le 14
+août) un spectacle encore plus touchant, lorsqu'on l'avoit vue,
+pendant le transport de la statue, se précipiter sur les traits de
+l'équipage que dix-huit paires de boeufs ne pouvoient plus ébranler,
+offrir ses bras par milliers pour traîner un si cher fardeau, et le
+conduire, comme dans une marche triomphale, jusqu'au pont des Arts, où
+la statue demeura trois jours. Le 17, soixante-dix chevaux l'amenèrent
+enfin au terre-plein, où elle fut placée très-heureusement sur son
+piédestal, par M. _Guillaume_, charpentier, qui fit cette opération _à
+ses frais_, ainsi qu'il l'avoit généreusement proposé, voulant ainsi
+payer le tribut d'un bon François à la mémoire du bon Henri.
+
+C'est un monument d'un grand style, d'un dessin correct et savant:
+l'artiste a su allier la beauté des formes à la vérité de l'attitude;
+la noblesse et la ressemblance parfaite des traits avec la franchise
+et la naïveté de l'expression. Il s'est montré d'une exactitude
+scrupuleuse dans tous les détails du costume et jusque dans les
+moindres accessoires, sans jamais descendre à l'imitation servile d'un
+copiste; le mouvement du cheval est neuf et vraiment admirable; toutes
+les parties en sont étudiées avec le plus grand soin, et traitées dans
+la plus grande manière; enfin, à la place d'une statue médiocre, s'est
+élevée une statue digne d'un de nos plus grands rois, digne des plus
+beaux temps de l'art parmi les modernes, et qui attestera à la
+postérité à quel point, au commencement du 19e siècle, la sculpture
+étoit florissante.
+
+Les bas-reliefs qui ornent le piédestal, exécutés par la main savante
+du même artiste, présentent dans des compositions ingénieuses et
+pleines de sentiment, au côté méridional, Henri IV faisant distribuer
+des vivres aux habitants de Paris qui, pendant le siége de cette
+ville, s'étoient réfugiés dans son camp; au côté méridional, le roi,
+déjà entré en vainqueur dans sa capitale, s'arrêtant au Parvis de
+Notre-Dame, et là donnant ordre au prévôt de Paris de porter à ses
+habitants des paroles de paix, et de les inviter tous à reprendre
+leurs travaux accoutumés.
+
+Sur la façade du piédestal qui regarde le pont Neuf, on avoit peint
+l'inscription suivante, composée par l'académie des belles lettres:
+
+ «_HENRICI MAGNI ob paternum in populos animum notissimi
+ principis sacram effigiem, inter civilium furorum procellas,
+ Galliâ indignante, dejectam, post optatissimum LUDOVICI
+ XVIII reditum, ex omnibus ordinibus cives, ære collato;
+ restituerunt, nec non et elogium quod simul cum effigie
+ abolitum fuerat, lapidi rursùs inscribi curaverunt._»
+
+Sur la face qui regarde le pont des Arts doit être placée
+l'inscription que portoit la face principale de l'ancien piédestal, et
+que nous avons déjà citée:
+
+ _ERRICO IV, Galliarum imperatori_, etc.]
+
+
+
+
+LA SAMARITAINE.
+
+
+Près de la seconde arche du pont Neuf, du côté du Louvre, s'élevoit
+sur une charpente le bâtiment dit de la Samaritaine. Ce petit monument
+renfermoit une pompe au moyen de laquelle l'eau étoit distribuée, par
+divers canaux, au Louvre, aux Tuileries et au Palais-Royal. On ignore
+l'époque de sa construction, que quelques historiens attribuent à
+Henri III; mais il est probable qu'il fut l'ouvrage de son successeur.
+Quoi qu'il en soit de ce fait historique peu important à vérifier, cet
+édifice, qui tomboit en ruines au commencement du siècle dernier, fut
+détruit en 1712, et rétabli aussitôt au même endroit et dans une forme
+plus élégante. Il se composoit de trois étages, dont le second étoit
+au niveau du pont. Les faces latérales étoient percées de cinq
+croisées; sur la face principale, et dans un enfoncement en forme
+d'arcade, avoit été placé le cadran d'une horloge à carillon. On
+voyoit au-dessous, avant la révolution, un groupe en plomb doré qui
+représentoit Jésus-Christ, et la Samaritaine auprès du puits de
+Jacob. Ce puits étoit figuré par un bassin dans lequel tomboit une
+nappe d'eau sortant d'une coquille. La pompe en avoit été reconstruite
+en 1772[117].
+
+[Note 117: _Voy._ pl. 25.]
+
+Les deux figures, plus grandes que nature et d'une exécution assez
+médiocre, étoient de deux sculpteurs de l'académie, Bertrand et
+Frémin. On lisoit au-dessous l'inscription suivante, tirée de
+l'Écriture:
+
+ _Fons hortorum,_
+ _Puteus aquarum viventium._
+
+Cette inscription très-heureuse indiquoit à la fois le sujet du groupe
+et la destination du monument.
+
+Au-dessus du cintre, s'élevoit un campanille en charpente, revêtu de
+plomb également doré, dont la lanterne renfermoit les timbres de
+l'horloge et ceux qui composoient le carillon.
+
+Ce petit bâtiment avoit un gouverneur, parce qu'il étoit considéré
+comme maison royale; il a été entièrement démoli, il y a quelques
+années.
+
+
+
+
+PLACE DAUPHINE.
+
+
+Avant Henri IV, il existoit à Paris de beaux monumens; mais aucun de
+nos rois n'avoit songé à embellir la ville elle-même, en y faisant
+construire une suite d'édifices sur un plan régulier. L'enceinte des
+murs contenoit encore une grande quantité de marais, de terres
+labourables, et il n'y avoit alors de places publiques que la Grève,
+les Halles, le Parvis-Notre-Dame, la place Maubert, celles du
+Chevalier-du-Guet, de Sainte-Opportune et de la Croix-du-Tiroir.
+
+Lorsque le projet de bâtir le pont Neuf avoit été conçu, on avoit
+coupé l'île de la Gourdaine du côté du grand cours de l'eau; le moulin
+de la Monnoie avoit été détruit; et sur les deux côtés du triangle que
+forme ce terrain avoient été construits les deux quais que nous y
+voyons aujourd'hui. Commencés en 1580, ensuite interrompus, ils furent
+repris vers le temps où l'on finissoit le pont, et achevés en 1611.
+Tout l'espace qui s'étendoit depuis l'Éperon jusqu'au jardin[118] du
+Palais étoit encore en prairies. «C'étoit, dit Sauval, une solitude
+stérile, déserte et abandonnée, qui, tous les ans, étoit noyée et
+cachée sous l'eau.» Henri IV en fit don, l'an 1607, au premier
+président de Harlay, à la charge d'y faire bâtir suivant les plans et
+devis qui lui seroient donnés par le grand-voyer, et sous la condition
+de quelques redevances. Ce magistrat fit construire d'abord, le long
+des murs du jardin, une rue de maisons uniformes qui aboutit aux deux
+quais du grand et du petit cours d'eau, et qui fut nommée rue de
+Harlay.
+
+[Note 118: Appelé alors jardin du premier président.]
+
+Sur le plateau triangulaire que formoit le reste de l'île, on fit une
+place qui fut environnée de maisons à double corps de logis, dont l'un
+a vue sur la place, et l'autre sur les quais. Le plan en fut donné par
+le roi, qui la nomma Place Dauphine, en mémoire de la naissance de son
+fils Louis XIII. Cette place, dont la forme est aussi triangulaire,
+n'a que deux ouvertures, l'une au milieu de la basse du triangle,
+l'autre à son sommet, du côté du pont Neuf. Les maisons qui en forment
+l'enceinte furent construites dans un ordre régulier, et sur le même
+plan que celles de la rue de Harlay. Elles étoient toutes alors à
+quatre étages, couvertes d'ardoises, bâties de briques, et liées
+ensemble par des chaînes de pierre en bossage. Une corniche saillante
+et ornée de dentelures régnoit autour de la place et en couronnoit
+tous les édifices. Ce mélange de couleurs et cette régularité
+pouvoient produire à la vue un effet assez agréable; mais il n'en est
+pas moins vrai qu'une telle construction étoit mesquine et de mauvais
+goût, ce dont il est facile de juger par les grandes parties qui en
+subsistent encore[119]; elles prouvent que l'architecture, florissante
+sous François Ier et Henri II, avoit alors beaucoup perdu de son
+premier éclat: ce qu'il faut attribuer aux agitations des guerres
+civiles et au malheur des temps.
+
+[Note 119: _Voyez_ pl. 10.]
+
+Lorsque ces édifices commencèrent à se dégrader, on permit aux
+propriétaires de faire reconstruire leurs maisons suivant leur goût et
+leurs idées particulières, d'où il est résulté que cette place a même
+perdu cette symétrie qui en faisoit le seul mérite[120].
+
+[Note 120: Au milieu de cette place est une fontaine en forme de
+piédestal, laquelle soutient un petit monument élevé en l'honneur du
+général Desaix, tué à la bataille de Marengo.]
+
+Ce fut sur l'île dite depuis l'île _aux Bureaux_[121], et sur laquelle
+s'élève aujourd'hui cette place, que furent brûlés Jacques Molay,
+grand-maître des Templiers, et le maître de Normandie, le 18 mars
+1313. Ce grand événement et la destruction de cet ordre célèbre,
+auquel on reprochoit des crimes et des abominations jusqu'alors
+inouïes, sont trop connus pour que nous en rappelions ici les
+circonstances. Ces moines étoient-ils innocens ou coupables? Cette
+question, sur laquelle aucun historien raisonnable n'avoit rien osé
+affirmer jusqu'à nos jours, est sans contredit la plus difficile, la
+plus obscure de toute l'histoire moderne; et les ténèbres qui la
+couvrent sembloient, avant la révolution françoise, ne pouvoir jamais
+être éclaircies. Cependant Saint-Foix, avec son audace et sa légèreté
+ordinaires, ne manque point, à l'occasion du supplice de ces deux
+personnages, de renouveler en leur faveur les allégations vagues et
+les déclamations furieuses de cette tourbe de prétendus philosophes
+dont il étoit le contemporain, déclamations et allégations dont le but
+étoit moins de prouver l'innocence des Templiers, que d'insulter, avec
+quelque apparence de raison, à toute autorité politique et religieuse.
+Ces apologistes hypocrites ont dit, dans leurs plaidoyers, beaucoup de
+mal des papes et des rois, et c'est là surtout ce qu'ils vouloient:
+quant à l'innocence de ces prétendues victimes de l'avarice et du
+despotisme, ils ne l'ont point prouvée, parce qu'il étoit impossible
+de le faire de manière à ne point laisser de réplique; et leurs
+adversaires les ont, plus d'une fois, extrêmement embarrassés,
+lorsqu'ils leur ont présenté les preuves si fortes, si singulières,
+que des actes et des témoignages authentiques élèvent contre ces
+moines, reconnus universellement pour des hommes livrés à tous les
+vices, à toutes les débauches, pour des séditieux, par cela seul
+dignes de punition. Ceux qui les défendent ont souvent allégué en leur
+faveur l'invraisemblance des crimes qu'on leur reproche: «Est-il
+probable, s'écrient-ils, que tant d'illustres guerriers, tant d'hommes
+d'une si haute qualité fussent coupables de crimes aussi atroces,
+d'aussi grossières, d'aussi honteuses turpitudes?--Est-il
+vraisemblable, pourroit-on leur répondre avec un auteur contemporain,
+que ces personnages si nobles eussent jamais avoué de telles infamies,
+si l'accusation n'eût été vraie? _Non est verisimile quòd viri tam
+nobiles, sicut multi inter eos erant, unquàm tantam vilitatem
+recognoscerent, nisi veraciter ità esset...._» (Baluze.) Si les
+apologistes répliquoient que la torture leur arracha beaucoup d'aveux,
+il seroit facile de donner la preuve que la plupart d'entre eux firent
+des aveux sans qu'on les eût torturés. Au reste nous aurons occasion
+d'examiner avec plus de détails cette grande question historique, et
+nous espérons y répandre quelques lumières que les travaux de
+plusieurs savants modernes nous ont procurées[122].
+
+[Note 121: Cette île, ainsi que celle à la Gourdaine, appartenoit alors,
+ainsi que nous l'avons déjà dit, à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés; et
+l'on n'a point trouvé qu'elles eussent de dénomination particulière avant
+la fin du quinzième siècle.]
+
+[Note 122: _Voy._ dans le deuxième volume, l'article _Temple_.]
+
+Cet événement présente une petite circonstance qui montre à quel point
+le droit de propriété étoit alors respecté, nos rois donnant alors
+eux-mêmes le premier exemple de ce respect, fondement le plus solide
+de toute société. Philippe-le-Bel, aussitôt après le supplice des
+Templiers, écrivit aux religieux de Saint-Germain, pour leur déclarer
+que, par cette exécution, il n'avoit point prétendu porter atteinte
+aux droits qu'ils avoient sur le terrain où elle s'étoit faite. Cette
+déclaration se trouvoit dans les registres de la chambre des comptes
+et dans le trésor de chartes.
+
+
+
+
+LA SAINTE-CHAPELLE.
+
+
+Dans l'espace qui est borné au midi par le pont Saint-Michel, au nord
+par le pont au Change, se trouvent plusieurs édifices, dont les plus
+remarquables sont le Palais et la Sainte-Chapelle.
+
+Pour bien faire entendre l'histoire des églises, il est nécessaire que
+nous jetions un coup d'oeil général sur l'établissement de la religion
+chrétienne en France, que nous examinions l'influence qu'elle a
+exercée sur l'esprit de la nation, et quelle fut l'existence civile
+et politique de ses ministres aux différentes époques de la monarchie.
+Ces observations nous conduiront à une explication claire de l'origine
+et de l'accroissement de tant d'établissements religieux, de tant de
+pieuses fondations que Paris renfermoit dans son sein, et qui, pendant
+une si longue suite de siècles, ont produit des effets si salutaires
+sur sa police et ses moeurs.
+
+Toutefois, avant d'offrir un semblable tableau, qui se place
+naturellement à l'endroit où nous traiterons des paroisses et des
+monastères de la Cité, nous croyons devoir faire la description de la
+Sainte-Chapelle[123], non seulement parce que, dans l'ordre itinéraire
+que nous suivons, elle est la première église que l'on rencontre en
+sortant de la place Dauphine, mais par la raison plus forte que cette
+église séculière n'avoit de rapport avec aucune autre église de
+Paris, et fut bâtie par un saint roi pour une destination toute
+particulière.
+
+[Note 123: Le mot _chapelle_ a diverses acceptions: il signifie
+quelquefois une église particulière, qui n'est ni cathédrale, ni
+collégiale, ni paroisse, ni abbaye, ni prieuré. Ces sortes de
+chapelles sont celles que les canonistes appellent _sub dio_.
+
+On désigne aussi sous le nom de _chapelle_ une partie d'une grande
+église dans laquelle il y a un autel, et où l'on dit la messe.
+Celles-ci sont appelées _sub tecto_.
+
+Enfin il y a des chapelles domestiques dans l'intérieur des
+monastères, hôpitaux, communautés, dans les palais des princes et
+autres maisons particulières. Ce sont proprement des oratoires privés,
+dans lesquels on a obtenu la permission de faire célébrer le saint
+sacrifice. On appelle spécialement _saintes chapelles_ celles qui sont
+établies dans les palais des rois.]
+
+Les croisades avoient apporté de grands changements dans la situation
+de l'Europe et de l'Asie. Après de longs combats, les croisés, maîtres
+des saints lieux et de toute la Palestine, s'étoient emparés de
+Constantinople, par une suite des divisions qui, dès le commencement,
+n'avoient cessé de régner entre eux et les Grecs; et ils y avoient
+fondé un nouvel empire. Il ne fut pas de longue durée. Après plusieurs
+règnes, tous malheureux et continuellement agités, les affaires en
+vinrent à une telle extrémité, que les Latins, manquant de vivres,
+assiégés par terre et par mer, abandonnés par un grand nombre de leurs
+principaux chefs, n'ayant plus enfin aucune ressource, se virent dans
+la triste nécessité d'engager une partie des reliques du trésor
+impérial, pour subvenir à leurs besoins les plus pressants; et les
+Vénitiens sembloient disposés à recevoir un tel gage pour sûreté d'une
+somme considérable qu'ils consentoient à prêter. Baudouin, héritier de
+l'empire, que l'empereur Jean de Brienne avoit envoyé solliciter des
+secours auprès de saint Louis, le supplia, ainsi que la reine Blanche
+sa mère, de ne pas permettre que la Couronne d'épines, la plus vénérée
+de ses reliques, fût portée ailleurs qu'en France; et lui proposa,
+s'il vouloit l'empêcher de tomber entre les mains de ces insulaires,
+d'accepter le don qu'il lui en faisoit. Le monarque écouta avec joie
+une proposition si flatteuse pour sa piété, et envoya des ambassadeurs
+à Constantinople, avec tout pouvoir pour acquérir la sainte Couronne,
+et la retirer des mains des Vénitiens, si elle étoit déjà engagée. Ces
+envoyés s'acquittèrent avec succès de leur mission, trouvèrent aide et
+protection par tous les pays où ils passèrent, et revinrent
+heureusement en France. Dès que le roi fut informé de leur retour, il
+alla jusqu'à Troyes au-devant de la précieuse relique, avec la reine
+sa mère, ses frères et un nombreux cortége de seigneurs, entra avec
+elle à Sens, portant lui-même le brancard sur lequel elle étoit
+déposée, et l'accompagna jusqu'à Paris, où l'on arriva, après huit
+jours de marche, le 18 août 1239[124]. Une foule immense de peuple
+l'attendoit hors de la ville, près l'église Saint-Antoine-des-Champs,
+impatiente de jouir d'un spectacle aussi auguste. Là, sur un échafaud
+qui avoit été dressé à l'avance pour cette cérémonie, la sainte
+Couronne fut exposée à tous les yeux. Tout le clergé vint
+processionnellement au-devant d'elle, et chaque église apporta ses
+plus précieux reliquaires. Alors le roi, déposant ses habits royaux,
+les pieds nus, et revêtu d'une simple tunique, se chargea de nouveau
+du brancard avec le comte d'Artois son frère. Un grand nombre
+d'évêques, d'abbés, de seigneurs marchoient devant, tête et pieds nus;
+dans ce touchant appareil, la sainte Couronne fut portée à la
+cathédrale, et de là déposée à la chapelle du Palais, dédiée alors
+sous le nom de Saint-Nicolas.
+
+[Note 124: Duchesne, t. V, p. 411.]
+
+Cette chapelle avoit été bâtie par le roi Robert, deux cents ans avant
+saint Louis[125]. Les historiens ne sont point d'accord sur l'endroit
+où elle étoit située; cependant tout porte à croire que c'étoit dans
+l'emplacement même où s'élève l'édifice que nous voyons aujourd'hui:
+et déjà cette chapelle de Saint-Nicolas avoit remplacé une première
+chapelle bâtie par les rois de la première race, et dédiée sous le nom
+de saint Barthélemi. On croit que nos monarques avoient en outre des
+oratoires particuliers dans l'intérieur de leur palais, un entre
+autres au titre de la Vierge, dans lequel saint Louis transporta les
+reliques qu'il avoit acquises, tandis qu'il faisoit bâtir un monument
+plus digne de les recevoir.
+
+[Note 125: Duchesne, t. IV, p. 77. Un mémoire manuscrit, conservé dans
+les archives de la Sainte-Chapelle, reculoit cette fondation jusqu'à
+l'année 922. Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que cette
+chapelle fut rebâtie par Louis-le-Gros, et la preuve en est dans les
+lettres de Louis VII de l'an 1160. (Dubois, Hist. ecclés.; Par., t. 1,
+p. 154.)]
+
+Il en avoit conçu le projet aussitôt que la sainte Couronne avoit été
+entre ses mains: un événement nouveau, qui le rendit maître de
+presque toutes les reliques de la chapelle impériale de
+Constantinople, le confirma dans cette résolution. Baudouin, parvenu à
+l'empire, et non moins malheureux que son prédécesseur, n'avoit pu
+faire autrement que d'engager encore ces restes sacrés pour une somme
+considérable: il en fit l'abandon au roi dont il attendoit de nouveaux
+secours, aux mêmes conditions que la sainte Couronne. Ces saintes
+reliques dont nous allons donner le détail furent énoncées dans un
+acte authentique, daté du mois de juin 1247, signé de ce prince, acte
+par lequel il confirmoit la donation qu'il en avoit faite. Cette pièce
+étoit conservée, avant la révolution, dans les archives de la
+Sainte-Chapelle.
+
+Un célèbre architecte de ce temps, nommé Eudes de Montreuil, fut
+chargé de la construction de la nouvelle chapelle; et l'on croit que
+ce fut en 1240 qu'en furent jetés les premiers fondements. Il y
+déploya une grande habileté, et y employa tout le luxe d'ornement,
+toute la légèreté de construction que l'architecture gothique avoit
+empruntée des Arabes, et qui en faisoit alors le principal caractère.
+Ce monument est travaillé avec toute la délicatesse d'une châsse en
+orfévrerie; et après six cents ans, c'est encore un des édifices les
+plus curieux et les plus élégants de Paris. Il fut achevé et dédié en
+1248.
+
+Cette église est double, et formée d'une seule nef: la chapelle
+supérieure, à laquelle on monte par un escalier de quarante-quatre
+degrés, est précédée d'un vestibule en forme d'ogives, que couronne
+une plate-forme. Cette plate-forme, qui se trouve au niveau de la
+rose, est terminée par une balustrade ornée d'aiguilles; une seconde
+balustrade règne à la base du fronton qu'accompagnent deux autres
+aiguilles, dont la hauteur surpasse son sommet. Le corps entier de
+l'édifice se compose de jambages très-légers, qui se rapprochent les
+uns des autres dans la partie du rond-point, et que surmontent
+également des aiguilles extrêmement délicates. Les intervalles en sont
+remplis par de longues croisées en ogives, au-dessus desquelles
+s'élève encore un mur d'appui qui parcourt toute l'étendue du
+monument[126].
+
+[Note 126: La gravure extrêmement fidèle que nous donnons de la
+Sainte-Chapelle (_voy._ pl. 11) offrira sur-le-champ une idée plus
+exacte de cet édifice que tout ce que nous pourrions en dire; et
+généralement la description des monuments gothiques par le simple
+discours a toujours quelque chose de vague, parce que les termes
+consacrés à l'architecture ne peuvent y être employés que dans une
+acception détournée, et par conséquent arbitraire.]
+
+Le portail de la chapelle supérieure, dont l'arcade est aussi en forme
+d'ogive, est dépouillé de tous les ornements de sculpture dont il
+étoit décoré, et la place qu'ils occupoient se trouve maintenant
+recouverte d'un enduit de maçonnerie. Ces sculptures, suivant l'usage
+des douzième et treizième siècles, représentoient le jugement dernier.
+Au pilier qui sépare les deux battants de la porte étoit une statue de
+Jésus-Christ bénissant de la main droite, et tenant un globe de la
+gauche. Dans le support on avoit sculpté les Prophètes; des deux côtés
+on voyoit des hiéroglyphes (ce qui étoit encore un usage de ces
+temps-là), et quelques traits de l'Écriture sainte, entre autres
+l'histoire de Jonas. Au-dessous un écusson offroit la fleur de lys
+mêlée aux armes de Castille, par allusion à Blanche, mère du
+fondateur[127].
+
+[Note 127: _Voy._ pl. 25.]
+
+Les vitraux, qui existent encore, sont un monument précieux de ce
+qu'étoit la peinture sur verre à l'époque du treizième siècle.
+L'état de barbarie où languissoient alors tous les arts qui
+dépendent du dessin, porte à croire que, dans ces temps-là, elle ne
+différoit guère de ce qu'elle avoit été dans son origine, laquelle
+toutefois remonte en France à une époque beaucoup plus reculée; car,
+dès le sixième siècle, il est question de vitres peintes dans les
+vieilles chroniques. Celles de la Sainte-Chapelle sont remarquables
+par leur hauteur, la variété et la vivacité de leurs teintes.
+L'ordonnance des tableaux qu'elles représentent est bizarre, leur
+fabrication plate et sans effet; le dessin des figures, tracé sur un
+fond uni, est accompagné seulement de quelques hachures, afin de
+donner un peu de relief au sujet, et ce dessin est tout-à-fait
+barbare; mais cette vivacité éblouissante des couleurs, que tant de
+siècles n'ont pu altérer, fait encore l'étonnement et l'admiration
+des connoisseurs[128]. Nous verrons, dans les âges suivants, l'art
+de la peinture sur verre se perfectionner sous le rapport du style
+et du dessin, mais sans jamais surpasser ni peut-être égaler cet
+admirable coloris. Ces vitraux, qui représentent divers traits de
+l'Ancien et du Nouveau Testament, sont tous du temps de la
+construction de l'église, à l'exception de celui qui est au-dessus
+de la porte, et qui a pour sujet les visions de l'Apocalypse. On le
+croit de la fin du quatorzième siècle.
+
+[Note 128: De là le proverbe: _Vin de la couleur des vitres de la
+Sainte-Chapelle._]
+
+L'édifice inférieur, qu'on nomme _basse Sainte-Chapelle_, servoit
+autrefois de paroisse aux domestiques des chanoines et chapelains, aux
+habitants de la cour du Palais, et à toutes les personnes attachées au
+service de la Sainte-Chapelle[129]; on y entroit par une porte
+latérale, maintenant obstruée par des échoppes. Les épitaphes d'un
+grand nombre de chanoines et dignitaires qui ont été enterrés dans ses
+caveaux en formoient le pavé; et dans ces mêmes caveaux étoit déposé
+le corps du célèbre Boileau: le poète reposoit auprès de ses héros,
+et, dit-on, sous la place même du lutrin qu'il avoit chanté[130]. Sur
+le portail étoit une image de la Vierge, qui a été renversée et
+détruite[131], ainsi que toutes les figures placées dans les niches
+extérieures latérales. Autour des murs intérieurs règne un rang de
+colonnes extrêmement déliées, qui sont les seuls supports de l'édifice
+supérieur.
+
+[Note 129: Ce privilége lui avoit été accordé par une bulle de Jean
+XXII du 5 août 1320.]
+
+[Note 130: Ses restes avoient été transportés, pendant la révolution,
+dans le jardin du Musée des monuments français, rue des
+Petits-Augustins; et dans la première édition de cet ouvrage, nous
+avions laissé entrevoir ce que nous trouvions d'indécent dans cette
+étrange translation. Depuis le retour du Roi, ils ont été portés à
+Saint-Étienne-du-Mont, et déposés dans une chapelle de cette église.]
+
+[Note 131: Dans l'origine, la Sainte-Chapelle avoit un clocher, qui
+fut brûlé en 1630, avec le comble de l'édifice, par la négligence d'un
+plombier qui y travailloit; à sa place on éleva une flèche que l'on
+considéroit comme un modèle de hardiesse et de légèreté. Elle a été
+démolie dans les premiers temps de la révolution.]
+
+Cette église basse étoit desservie par un curé vicaire perpétuel, à la
+nomination du trésorier à qui appartenoit la place de curé primitif.
+
+Dans les titres de fondation de la Sainte-Chapelle, il n'est fait
+mention que de _chapelains_; et saint Louis, qui porta le nombre total
+des desservants jusqu'à vingt et un, en établit en effet cinq
+principaux[132]. Cependant on ne peut douter que les membres
+supérieurs de ce chapitre n'aient été honorés du titre de _chanoines_
+dès les premiers temps[133]; et un réglement de Charles V, du mois de
+janvier 1371, ne laisse aucun doute à ce sujet[134]. Leur chef, qui
+dans l'origine étoit appelé _maître chapelain_ ou _maître gouverneur
+de la Sainte-Chapelle_, reçut, en 1314, le titre de _trésorier_, dans
+le testament de Philippe-le-Bel, comme étant spécialement chargé de la
+garde du trésor des saintes reliques. En 1379, Clément VII lui accorda
+le privilége de porter la mitre et l'anneau. La dignité de _chantre_
+avoit déjà été fondée, en 1319, par Philippe-le-Long. Du reste, cette
+basilique, qui jouissoit de tous les priviléges et prérogatives
+accordés aux églises de fondation royale, avoit encore l'avantage
+d'être exempte de la juridiction épiscopale, et de relever
+immédiatement du saint Siége.
+
+[Note 132: Après ces cinq principaux chapelains, on comptoit cinq
+sous-chapelains-prêtres, cinq clercs, diacres ou sous-diacres, et deux
+marguilliers, aussi diacres ou sous-diacres. En 1248, le saint roi
+ajouta un troisième marguillier, ordonna que tous les marguilliers
+fussent prêtres, et qu'ils eussent chacun un clerc, diacre ou
+sous-diacre. Leur nombre s'augmenta sous ses successeurs jusqu'à
+quarante-cinq. Celui des chapelains fut réduit à vingt par arrêt du
+réglement du 19 mai 1681. (Duchesne, t. V, p. 533.)]
+
+[Note 133: Il y est dit que «lesdits trésorier et chanoines porteront
+à l'avenir des aumusses de petit-gris, fourrées de menu-vair, au lieu
+des noires qu'ils portoient avant, parce qu'à peine on pouvoit les
+distinguer des chapelains, et que très-souvent on leur donnoit ce
+dernier nom, au lieu de celui qui leur appartenoit.» _Quia vix possunt
+propriè recognosci vel distingui, et sæpissimè dicuntur capellani et
+non canonici._]
+
+[Note 134: Duchesne, t. V, p. 533.]
+
+ CURIOSITÉS DE LA SAINTE-CHAPELLE.
+
+ RELIQUES ET AUTRES OBJETS PRÉCIEUX.
+
+ Dans une grande arche de bronze doré appelée _la grande
+ châsse_ de la Sainte-Chapelle, et qui étoit placée sur une
+ voûte gothique, derrière le maître autel, étoient renfermées
+ les reliques données à saint Louis par l'empereur Baudouin;
+ elles y étoient conservées dans des tableaux et des vases de
+ cristal. En voici le détail:
+
+ 1º La couronne d'épines de Notre-Seigneur; 2º une grande
+ partie du bois de la vraie croix; 3º un morceau du fer de la
+ lance; 4º une portion du manteau de pourpre; 5º des morceaux
+ du roseau et de l'éponge; 6º des drapeaux de son enfance; 7º
+ le linge dont il se servit au lavement des pieds; 8º des
+ cheveux de la sainte Vierge; 9º une portion de son voile;
+ 10º le haut du chef de saint Jean-Baptiste; 11º un morceau
+ de la pierre du sépulcre, et plusieurs autres reliques non
+ moins précieuses[135].
+
+ [Note 135: Presque toutes ces reliques étoient accompagnées
+ de leurs pièces justificatives. L'auteur de l'histoire de la
+ Sainte-Chapelle ne les considère pas toutes néanmoins comme
+ authentiques; et nous partageons les doutes qu'il élève à ce
+ sujet.]
+
+ Dans deux grandes armoires placées dans la sacristie, un
+ grand nombre de reliquaires en or et en argent, enrichis de
+ pierres précieuses, et contenant les reliques d'un grand
+ nombre de saints, apôtres, martyrs, confesseurs, etc., entre
+ autres, de St. Pierre, de St. Matthieu, de St.
+ Jacques-le-Mineur, de St. Siméon, de St. Philippe, de St.
+ Étienne, premier martyr, de St. Jérôme, de St. Martin, de
+ St. Dominique, de St. Georges, de Ste. Barbe, de Ste.
+ Ursule, etc.
+
+ Une croix qui fut faite par ordre de Henri III, et en vertu
+ de lettres-patentes données à Paris en 1575. Elle étoit
+ d'argent doré ainsi que son pied supporté par quatre figures
+ de lions. Le bois de la _vraie croix_[136] en couvroit tout
+ le milieu; et cette croix, toute chargée de pierres
+ précieuses, portoit un Christ en or massif.
+
+ [Note 136: Il étoit partagé en douze morceaux plaqués,
+ formant une croix d'un pouce de large sur neuf pouces une
+ ligne de haut, et de sept pouces neuf lignes dans la
+ traverse.]
+
+ Le chef de saint Louis en or, de grandeur naturelle, soutenu
+ par quatre anges, et garni de pierres précieuses.
+
+ L'étui dans lequel avoit été apporté en France le principal
+ morceau de la vraie croix donné par saint Louis à la
+ Sainte-Chapelle. Cet étui, garni en dedans d'une lame
+ d'argent doré, paroissoit, par les creux intérieurs qui y
+ avoient été pratiqués, avoir contenu trois morceaux de la
+ vraie croix, sous la forme de trois croix grecques de
+ différentes proportions. Le plus considérable, celui qui fut
+ déposé dans la _grande châsse_, et qui étoit le plus grand
+ que l'on connût, avoit, lorsqu'il fut apporté à la
+ Sainte-Chapelle, de largeur deux pouces sur un pouce et demi
+ d'épaisseur, et deux pieds six pouces sept lignes de
+ hauteur. Dans la partie supérieure de ces creux intérieurs
+ de l'étui, étoient représentés quatre anges en adoration, et
+ dans la partie inférieure, sainte Hélène et son fils
+ Constantin debout au pied de la croix.
+
+ Deux manuscrits contenant des textes d'Évangiles, ornés de
+ vignettes, recouverts de plaques d'or et d'argent ciselées,
+ d'émaux, de pierres précieuses; l'un du 14e siècle, l'autre
+ d'une très-haute antiquité.
+
+ Trois croix, désignées sous les noms de croix de Bourbon,
+ croix de Venise, croix de Bavière, enrichies de pierres du
+ plus grand prix.
+
+ Des calices, des soleils, des figures en ivoire, en or, en
+ argent; d'anciens missels, d'anciens ornemens, etc., etc.
+ Tous ces objets étoient remarquables à la fois par leur
+ richesse et par leur haute antiquité.
+
+ Un buste d'agate-onyx qui servoit d'ornement au bâton
+ cantoral dans les grandes solennités. On avoit cru que ce
+ buste offroit une image de l'empereur Valentinien III; et
+ l'on y avoit adapté une draperie en vermeil et deux bras en
+ argent qui portoient, de la main droite, une couronne
+ d'épines, de la gauche, une croix grecque en vermeil. Depuis
+ on a reconnu que ce buste étoit celui de l'empereur
+ Titus[137].
+
+ [Note 137: Il est déposé au cabinet des antiquités de la
+ bibliothèque Royale.]
+
+ La fameuse sardoine-onyx à trois couleurs, représentant
+ l'apothéose d'Auguste: cette pierre gravée, unique dans le
+ monde par son volume, et dans laquelle la beauté du travail
+ répond au prix de la matière, avoit été donnée à la
+ Sainte-Chapelle en 1379, ainsi que l'attestoit une
+ inscription gravée sur le socle. On ignore comment et à
+ quelle époque cette agate a été apportée en France. Il
+ paroît, par les ornements dont elle étoit entourée, que, dès
+ le temps où elle appartenoit aux empereurs grecs,
+ l'ignorance en avoit fait un sujet de piété[138]. On croyoit
+ qu'elle représentoit le triomphe de Joseph. Le piédestal en
+ étoit orné de reliques; il étoit d'usage de l'exposer aux
+ bonnes fêtes, et il arrivoit quelquefois de la porter
+ processionnellement[139]. Ceci dura jusqu'en 1619, que le
+ savant M. Peiresc reconnut le véritable sujet de ce
+ bas-relief qui est l'apothéose d'Auguste[140].
+
+ [Note 138: Les Grecs avoient fait peindre en émail les
+ quatre Évangélistes aux quatre coins de la plaque dont elle
+ étoit entourée.]
+
+ [Note 139: On l'appeloit alors le _grand camaïeu_.]
+
+ [Note 140: Déposé au cabinet d'antiquités de la bibliothèque
+ Royale, ainsi qu'un grand nombre des antiquités dont nous
+ venons de donner l'énumération.]
+
+ Au-dessous du maître-d'autel, sous la crosse de l'ostensoir,
+ le modèle de la Sainte-Chapelle en vermeil et dans la
+ proportion de 3 à 4 pieds. Cet ouvrage, d'un travail
+ extrêmement délicat, que plusieurs ont cru aussi ancien que
+ l'édifice même, n'avoit été exécuté qu'en 1630 par Pijard,
+ orfèvre, garde des reliques de la Sainte-Chapelle, et étoit
+ un don de Louis XIII.
+
+
+ TABLEAUX.
+
+ Sur deux petits autels séparés par la porte du choeur, deux
+ petits tableaux en émail, formant différents cartouches où
+ étoient représentés des sujets de la passion de
+ Notre-Seigneur. Dans celui de la droite, on voyoit Henri II
+ et Catherine de Médicis; dans celui de la gauche, François
+ Ier et la reine Éléonore son épouse. Ces deux tableaux,
+ exécutés en 1553, étoient de Léonard Limosin, émailleur,
+ peintre de la chapelle du roi.
+
+ Du côté de l'épître, et dans une petite chapelle, appelée
+ oratoire de saint Louis, où ce monarque se retiroit pour
+ entendre l'office, un grand tableau représentant l'intérieur
+ de la grande châsse, avec toutes les reliques dans l'ordre
+ où elles y étoient rangées, et saint Louis à genoux devant
+ ces reliques.
+
+ Sur la croisée, saint Louis à genoux devant une croix
+ entrelacée d'une couronne d'épines.
+
+
+ SCULPTURES.
+
+ Un modèle en terre cuite de la Notre-Dame-de-Pitié que
+ _Germain Pilon_ avoit exécutée en marbre pour le roi. La
+ Vierge y est représentée assise, la tête voilée, les mains
+ croisées. On admire surtout l'expression de la tête[141].
+
+ [Note 141: Déposé au Musée des Petits-Augustins.]
+
+ Sur des trumeaux autour de l'église, les figures des douze
+ apôtres, d'un gothique meilleur que celui des figures du
+ portail, ce qui a fait présumer qu'elles étoient d'un temps
+ postérieur à la construction de l'édifice.
+
+
+ TOMBEAUX ET SÉPULTURES.
+
+ Le célèbre Montreuil, architecte de la Sainte-Chapelle et
+ mort en 1266, avoit été enterré dans le choeur de cette
+ église. On le voyoit représenté sur sa tombe, tenant une
+ règle et un compas à la main.
+
+ Dans un caveau sous l'arcade la plus proche du grand autel,
+ étoit la sépulture des trésoriers et chanoines de la
+ Sainte-Chapelle. Le collége de la Sainte-Chapelle a été
+ pendant long-temps une pépinière de prélats illustres, de
+ magistrats et d'hommes de lettres distingués.
+
+Dans cette description que nous venons de donner de la
+Sainte-Chapelle, nous n'avons pu indiquer que sommairement toutes les
+richesses qui y étoient renfermées. Toutefois le zèle religieux du
+saint roi qui en étoit le fondateur ne se borna point à ces actes
+d'une magnificence toute royale[142]: tous les ans, le jour du
+vendredi saint, il se rendoit en grand appareil à la Sainte-Chapelle;
+et là, revêtu de ses habits royaux, il exposoit lui-même les
+monuments de la passion à la vénération du peuple. Cet exemple fut
+suivi par plusieurs de ses successeurs[143], auxquels il laissa les
+plus grands exemples de courage et de piété qu'aucun monarque ait
+jamais donnés. Il semble que le président Hénault n'a point assez
+senti tout ce qu'il y avoit d'admirable dans ce pieux et grand roi. Il
+l'admire sans doute lorsqu'il le voit réduisant les rebelles,
+combattant les ennemis de son royaume, rendant à ses peuples une
+justice exacte et vigilante; mais cet historien, abusant ensuite d'un
+mot employé par le père Daniel, le trouve _singulier_, lorsqu'il le
+voit, dans son intérieur, donnant à la prière le temps qu'il pouvoit
+dérober aux affaires, témoignant une entière déférence à sa mère, une
+douceur paternelle à ses domestiques. Peu s'en faut qu'il ne le
+présente alors comme tombé dans un état d'imbécillité. «Dans ces
+moments, dit-il, ses domestiques devenoient ses maîtres, sa mère lui
+commandoit, et les pratiques de la dévotion la plus simple
+remplissoient ses journées.» Ce qui semble petit au président Hénault,
+à nos yeux est sublime; et comme, d'après son propre aveu, les vertus
+solides et la noble fermeté qui composoient le caractère de saint
+Louis _ne se sont jamais démenties_, ce mélange touchant de grandeur
+et d'humilité nous offre un être presque au-dessus de l'humanité, un
+héros tel que le paganisme n'en pouvoit produire, en un mot, le
+véritable héros chrétien[144].
+
+[Note 142: La construction de la Sainte-Chapelle avoit coûté 40,000
+liv., qui valoient 800,000 liv. de notre monnoie. Les reliques et les
+châsses avoient coûté 100,000 liv. (2,000,000.)]
+
+[Note 143: En 1306, Philippe-le-Bel nomma les religieux augustins pour
+faire chaque année à la Sainte-Chapelle l'office de la translation des
+saintes reliques; il accorda la même prérogative aux jacobins et aux
+cordeliers en 1309; les carmes obtinrent le même avantage de
+Charles-le-Bel en 1322.]
+
+[Note 144: La Sainte-Chapelle est maintenant un dépôt d'archives.]
+
+
+_Trésor des Chartes._
+
+C'étoit dans deux salles voûtées qui faisoient partie des bâtiments de
+la Saint-Chapelle, qu'étoit placé le _trésor des chartes_, ou le dépôt
+des titres de la couronne, des diplômes de nos rois, des traités de
+paix et d'alliance, des ventes, dons, échanges, etc. Autrefois, et
+jusque dans les premiers temps de la troisième race, ces princes
+avoient coutume de faire porter avec eux, dans leurs voyages, leurs
+titres, leurs reliques et tout ce qu'ils avoient de plus précieux.
+Philippe-Auguste ayant eu le malheur d'être surpris un jour au milieu
+de cet attirail, et de tomber dans une embuscade que les Anglois lui
+avoient dressée à Bellefosse, entre Blois et Fréteval, le _trésor des
+chartes_ fut la proie du vainqueur qui le fit transporter en
+Angleterre, où il est encore. Philippe ordonna qu'il fût rétabli, tant
+sur les notes que sa mémoire put lui fournir, que sur les copies des
+actes qu'on put retrouver. Depuis ce fatal événement, les chartes ne
+sortirent plus du palais, où, après avoir été placées en divers lieux,
+elles furent enfin renfermées dans ce dernier dépôt, vers la fin du
+quatorzième siècle.
+
+
+
+
+LE PALAIS DE JUSTICE.
+
+
+À chaque pas que nous faisons dans Paris, nous éprouvons de nouveaux
+effets de la nuit profonde dont les antiquités de cette ville ont été si
+long-temps enveloppées; nous sentons davantage combien il est difficile
+de dire quelque chose de satisfaisant sur des origines qui ne sont
+connues que par des traditions vagues, souvent contradictoires, la
+plupart transmises par des chroniqueurs éloignés des sources, et presque
+tous dépourvus de lumières et de critique dans tout ce qu'ils ont écrit.
+La discussion de ces vieux récits, des chartes, des titres qui s'y
+rapportent, seroit inutile et fastidieuse; et c'est pour y avoir attaché
+trop d'importance que les anciens historiens de Paris ont ôté tout
+intérêt à leurs volumineuses compilations. Il vaut mieux, choisissant
+dans ces lambeaux épars, en rassembler les faits qui semblent les plus
+probables, et toutefois ne les offrir que pour ce qu'ils sont, pour de
+simples probabilités.
+
+Par exemple, l'origine du Palais est tout-à-fait inconnue, et aucun
+écrivain ne nous fait connoître ni quand ni comment il fut bâti. Ceux
+qui ont parlé du séjour de quelques empereurs romains à Paris,
+s'accordent tous à dire qu'ils habitoient le palais des Thermes: mais
+peut-on en conclure qu'il n'y avoit point alors d'édifice du même
+genre dans la Cité? César nous apprend lui-même qu'il avoit transporté
+le conseil souverain des Gaules dans Lutèce, «_summum Galliæ concilium
+in Lutetiam Parisiorum transtulit;_» et c'est une opinion généralement
+reçue, que le proconsul, gouverneur général de toute la province,
+avoit son séjour ordinaire dans cette ville. Est-il probable qu'il ait
+demeuré hors de ses murs, lorsqu'il s'agissoit de veiller sur un
+peuple nouvellement soumis, toujours disposé à secouer le joug, et
+dont la révolte, dans un lieu aussi fortifié, eût été plus dangereuse
+que partout ailleurs? On ne peut raisonnablement le penser; et
+Ammien-Marcellin donne effectivement à entendre que la _forteresse des
+Parisiens_ (c'est ainsi qu'il appelle l'île de la Cité)[145] avoit,
+dès ce temps-là, un palais et une place publique.
+
+[Note 145: Am. Marc., lib. XV, cap. 11.]
+
+Il ne seroit pas même impossible de déterminer où devoit être ce
+palais. Une ancienne tradition[146], appuyée de plusieurs auteurs
+graves, nous apprend qu'aussitôt que les premiers chrétiens eurent
+obtenu des empereurs le libre exercice de leur religion, les habitants
+de Paris firent bâtir une église cathédrale à la pointe orientale de
+l'île, où leur ville étoit alors renfermée. On peut conclure de là que
+le palais ou château dont parle Ammien-Marcellin étoit situé à l'autre
+extrémité, c'est-à-dire à la place où il est encore aujourd'hui; car
+ces deux situations ont été constamment celles qui ont présenté le
+plus de commodités et les aspects les plus agréables.
+
+[Note 146: Delamare, tome I.]
+
+Si nous cherchons ensuite dans notre propre histoire, nous y
+trouverons des témoignages qui ne nous permettront pas de douter que,
+bien que nos rois de la première dynastie demeurassent habituellement
+au palais des Thermes, il existoit cependant une maison royale dans la
+Cité. Sur ce sujet, voici ce que dit Grégoire de Tours, racontant la
+mort tragique des petits-fils de Clovis. «Childebert[147] envoya une
+personne de confiance à Clotaire, roi de Soissons, pour l'engager à
+venir le trouver, afin de résoudre ensemble s'ils feroient mourir
+leurs neveux, ou s'ils se contenteroient de les dégrader en leur
+coupant les cheveux..... Clotaire ne tarda pas à se rendre à
+Paris..... Ils firent courir le bruit que le résultat de leur entrevue
+avoit été de faire proclamer rois les fils de Clodomir, et envoyèrent
+les demander à Clotilde, qui demeuroit alors dans la ville (_quæ tunc
+in ipsâ urbe morabatur_), pour les élever sur le pavois. Cette bonne
+reine, transportée de joie, fit venir les petits princes dans son
+appartement, et après avoir eu l'attention de les faire manger: Allez,
+mes enfans, leur dit-elle en les embrassant, allez trouver vos oncles;
+si je puis vous voir sur le trône de votre père, j'oublierai que j'ai
+perdu ce cher fils..... Clotaire, après les avoir poignardés de sa
+propre main, monta tranquillement à cheval pour retourner à Soissons;
+Childebert se retira dans le faubourg (_in suburbana concessit_).» Il
+y avoit donc dans la Cité un palais où l'on élevoit ces jeunes
+princes, et cette demeure est ici bien clairement distinguée de
+l'édifice qui étoit sur la rive méridionale du fleuve[148].
+
+[Note 147: Greg. Tur., _Hist._, lib. III, cap. 18.]
+
+[Note 148: Le même historien nous apprend que Caribert étoit logé dans
+la Cité, et qu'un prêtre de Bordeaux vint l'y trouver. _Presbiter,
+Parisiacæ urbis portas ingressus, regis præsentiam adiit_ (Lib. IV,
+cap. 26). On en pourroit citer encore d'autres exemples.]
+
+Le palais fut successivement agrandi, réparé ou rebâti par les maires,
+qui s'emparèrent de l'autorité sous la première race; et Hugues-Capet,
+comte de Paris, ayant succédé aux rois de la seconde, abandonna
+entièrement le palais des Thermes, pour établir dans celui-ci sa
+résidence ordinaire[149]. Robert, son fils, le fit rebâtir en entier;
+et quoique Philippe-Auguste eût fait depuis reconstruire le Louvre, on
+voit que ses successeurs, saint Louis, Philippe-le-Hardi et
+Philippe-le-Bel demeuroient au Palais. Saint Louis, qui l'orna de la
+chapelle magnifique dont nous avons déjà parlé, fit encore dans son
+intérieur des augmentations et des embellissements considérables; et
+sous Philippe-le-Bel, il fut de nouveau reconstruit presque en entier.
+«Ce roi, dit du Haillan, fit bâtir dedans l'île du Palais, au lieu
+même où étoit l'ancien château de la demeure des rois, le Palais tel
+qu'il est aujourd'hui.... étant conducteur de cette oeuvre, messire
+Enguerrand de Marigny.» Belleforest s'exprime encore plus fortement,
+et dit «que Philippe-le-Bel fit construire un autre palais tout à
+neuf, tel que nous le voyons, et qu'il fut achevé l'an 1313, le 28e et
+dernier an du règne de ce bon roi.» Toutefois ces deux écrivains si
+inexacts et si embrouillés ne doivent pas être crus entièrement, et
+ceci ne doit s'entendre que de quelque augmentation considérable que
+Philippe auroit fait faire à cet édifice; car il est constant que la
+chambre qui porte encore le nom de saint Louis, et la salle appelée
+depuis la _grand'chambre_ ont été bâties par ce roi. Il y restoit même
+encore quelques-unes des anciennes constructions faites par le roi
+Robert, entre autres la chambre dite depuis de la Chancellerie, dans
+laquelle on prétend que saint Louis consomma son mariage. Charles
+VIII, Louis XI et Louis XII y ajoutèrent encore de nouveaux bâtiments.
+
+[Note 149: Il y avoit encore une maison royale dans le cloître
+Notre-Dame, où Louis VII passa ses premières années, comme il le
+témoigne lui-même. On ignore où étoit cette demeure, mais il est
+certain qu'il y retourna souvent, et qu'il alla l'habiter lorsqu'il
+céda le palais à Henri II, roi d'Angleterre. (SAUVAL.)]
+
+Lorsque Charles V abandonna la Cité pour aller occuper l'hôtel
+Saint-Paul, à l'extrémité orientale de la ville, ce palais, dont les
+anciens historiens ont tant vanté la magnificence, n'étoit encore
+qu'un assemblage de grosses tours qui communiquoient entre elles par
+des galeries; les deux tours parallèles que l'on voit encore sur le
+quai de l'horloge sont des restes de cet édifice, et peuvent donner
+une idée du genre de sa construction. Des fenêtres de ces tristes
+demeures la vue s'étendoit au loin sur Issi, Meudon et Saint-Cloud. Le
+jardin qu'on appeloit _Jardin du Roi_ occupoit tout l'espace où sont
+aujourd'hui le cours Neuve et de Lamoignon; il se prolongeoit jusqu'au
+bras de la rivière qui couloit, comme nous l'avons déjà dit, à
+l'endroit où est aujourd'hui la rue de Harlay. Ce jardin, du temps de
+Charles V, étoit encore, comme tous les jardins royaux, d'une
+simplicité extrême: il étoit environné de haies que couvroient des
+treilles enlacées en losange, et disposées, à chaque extrémité et au
+milieu, en forme de tourelle ou pavillon. On y voyoit des prés que
+l'on fauchoit, des vignes dont on recueilloit le vin, des légumes qui
+servoient pour la table du roi[150]. Les appartements du château
+étoient immenses et couverts de dorure; mais le luxe, encore sans art
+et mal entendu, n'y avoit rien fait pour l'agrément et les commodités
+de la vie; des barreaux de fer qui se croisoient sur les fenêtres,
+donnoient à cette demeure royale l'aspect d'une prison, et les vitraux
+colorés et chargés d'images de saints, de devises et d'écussons
+achevoient d'y intercepter la lumière. On aura peine à croire que, du
+temps même de François Ier, on ne s'y asseyoit encore que sur des
+bancs et des escabelles, et que la reine seule avoit le droit d'avoir
+des chaises de bois, pliantes et rembourrées; mais il ne faut point
+oublier que nos premiers rois, ceux mêmes de la troisième race jusqu'à
+Louis XI, considérés comme chefs des grands plutôt que comme
+souverains de la nation, n'eurent pendant long-temps, et sauf quelques
+exceptions, ni opulence ni autorité. Maîtres seulement de leurs
+domaines, leur cour n'étoit composée que de leurs domestiques, et les
+revenus souvent très-bornés de ces possessions étoient les seuls
+moyens qu'ils eussent de soutenir l'élévation de leur rang; car les
+impositions qu'on demandoit aux peuples n'étoient que momentanées, et
+levées seulement dans les grands besoins de l'État, et du consentement
+général. Ce n'étoit que dans les réunions solennelles des grands
+vassaux, et au milieu de leurs armées, que ces monarques paroissoient
+avec tout l'éclat de la majesté royale; hors de là, leur vie simple et
+patriarcale ne différoit guère de celle d'un seigneur de château; et
+dans Paris même leur souveraineté se trouvoit à tout moment en conflit
+avec la juridiction de l'évêque, des monastères, des divers corps, et
+les priviléges des bourgeois.
+
+[Note 150: Dans ce jardin-là même, dit Sauval, saint Louis, vêtu d'une
+cotte de camelot, d'un surcot de tirretaine sans manches, et d'un
+manteau par-dessus de sandal noir, y rendoit justice, couché sur des
+tapis, avec Joinville et d'autres, qu'il choisissoit pour
+conseillers.]
+
+Ces assemblées de grands vassaux, dont nous venons de parler, et que
+l'on voit consacrées dès les premiers temps de la monarchie sous le
+nom de _plaids généraux_, n'étoient point d'institution royale: elles
+existoient de temps immémorial parmi les Francs, et ils en avoient
+apporté la coutume de leur pays[151]. Tous les hommes libres avoient
+le droit de s'y rendre et de prendre part aux délibérations, soit
+qu'elles eussent pour objet quelque expédition militaire, soit qu'il
+ne fût question que de traiter des affaires générales de la nation
+pendant la paix; et le soin extrême qu'avoient les rois francs de
+convoquer ces assemblées dans toutes les occasions importantes, prouve
+à quel point elles leur étoient nécessaires pour légitimer leurs
+actes, et combien grande étoit leur autorité[152]. «On y régloit, dit
+Hincmar, l'état de tout le royaume pour le courant de la nouvelle
+année; et ce qui avoit été réglé, rien ne pouvoit le déranger. Il
+n'étoit jamais permis de s'en écarter, sans une extrême nécessité qui
+fût commune à la totalité du royaume»[153]. À ce _plaid_, ajoute cet
+écrivain, assistoient les _majeurs_ clercs et laïques, et les
+_mineurs_: c'est-à-dire que les seigneurs s'y faisoient accompagner de
+leurs vassaux[154].
+
+[Note 151: Aim., lib. I, c. 12.]
+
+[Note 152: Aimoni nous apprend (lib. 4, c. 1) que Brunchaut ayant
+envoyé sommer Clotaire de sortir du royaume d'Austrasie où elle
+prétendoit établir Sigebert, bâtard de Thierri, Clotaire lui fit
+répondre «qu'elle devoit convoquer l'assemblée des nobles francs, et
+soumettre à une délibération commune ce qui étoit de l'intérêt commun;
+que pour lui, il se soumettroit en tout à ce qu'ils auroient jugé,
+promettant de n'y faire aucune opposition.»
+
+Gontram fit une réponse semblable aux ambassadeurs de Childebert, qui
+demandoient qu'il lui livrât Frédégonde, la meurtrière de son père et
+de son oncle. «C'est dans le plaid que nous tenons, que nous ordonnons
+et traitons de tout ce qui se doit faire.» (Greg. Tur. _Hist._, lib.
+7, c. 7.)]
+
+[Note 153: Hinem. _ep._, tit. 14.]
+
+[Note 154: Ces vassaux ou _mineurs_ donnoient leur avis quand il leur
+étoit demandé, mais n'avoient aucune autorité dans ces assemblées; et
+le même écrivain le dit formellement. (_Loc. cit._)]
+
+Le _plaid général_ se tenoit au printemps. On le nommoit _Champ de
+Mars_, parce que c'étoit là que se rassembloient toutes les troupes
+qui devoient, en cas de guerre, entrer en campagne, immédiatement
+après la séparation de l'assemblée[155]. Tout nous prouve que, sous
+la première race, il n'étoit point au pouvoir des rois d'entreprendre
+la guerre, sans l'assentiment de la nation[156], c'est-à-dire de tous
+les _hommes libres_, de tous ceux qui avoient le droit de porter les
+armes. On voit ces princes employer, dans ces grandes occasions, les
+discours les plus pathétiques pour arracher à la _multitude_[157] le
+cri d'_indignation_ qui la faisoit courir aux armes et décidoit ainsi
+la question[158]. Les mêmes maximes et les mêmes usages se
+conservèrent sous les Carlovingiens; et Charlemagne lui-même n'entroit
+jamais en campagne sans avoir tenu l'assemblée générale de ses
+_fidèles_. Là il rendoit compte des négociations qu'il avoit pu faire
+pour conserver la paix, et démontroit la nécessité et la justice des
+guerres qu'il alloit entreprendre[159]. Puisqu'un si grand monarque
+n'avoit le pouvoir qu'au même titre que l'avoient possédé ses
+prédécesseurs, on peut croire que ses successeurs immédiats ne
+l'augmentèrent point; et en effet, sous la seconde race, le pouvoir
+politique ne sortit point de ces bornes étroites où les Francs
+avoient, si malheureusement pour eux-mêmes, renfermé leurs premiers
+rois.
+
+[Note 155: Lorsque le temps étoit beau, dit encore Hincmar, on
+s'assembloit dans la campagne (et l'ancienneté de cet usage est
+attestée par quelques lois de Childebert, rédigées vers l'an 595);
+mais lorsque le temps ne le permettoit pas, on se retiroit dans des
+lieux couverts où l'on avoit pratiqué des séparations, afin que les
+seigneurs pussent s'assembler en particulier, et que la _multitude_
+eût aussi un asile et un lieu d'assemblée dans lequel le _menu peuple_
+ne pût point entrer et se confondre avec les fidèles: il y avoit deux
+chambres particulières pour les seigneurs; l'une où s'assembloient les
+évêques, les abbés et les autres ecclésiastiques d'un ordre éminent,
+l'autre où se tenoient les comtes et autres seigneurs du premier rang.
+C'est là qu'ils attendoient l'heure des délibérations, et qu'ils
+étoient ensuite introduits dans le lieu appelé _Curia_, lequel se
+composoit également de deux salles, l'une pour les laïques, l'autre
+pour les gens d'église. Il étoit libre alors aux prélats et aux
+seigneurs de se réunir ou de se rassembler, selon qu'ils le jugeoient
+à propos, et selon la nature des affaires qu'ils avoient à traiter. On
+leur remettoit de la part du roi les _chapitres_ sur lesquels ils
+avoient à délibérer, et ils en délibéroient. Au roi seul appartenoit
+de proposer aux seigneurs l'objet de leur délibération; on appeloit
+_chapitre_ ou _capitule_ les différents points sur lesquels elle
+devoit rouler, et collectivement ces matières étoient appelées
+_capitulaires d'interrogation_, _avertissements_ ou _décrets_. Le roi
+n'assistoit point ordinairement aux délibérations des seigneurs
+temporels et spirituels. «Il profitoit de ce temps, dit encore
+Hincmar, pour faire accueil à toute la multitude, tant aux seigneurs
+qu'aux particuliers et aux subalternes. Il recevoit leurs présents,
+saluoit les grands, s'entretenoit avec eux, suivant l'âge et l'état
+des personnes, etc.» (_Loc. cit._, cap. 35, 36.)
+
+De tels passages montrent quelle est encore l'erreur de ceux qui se
+représentent ces _champs de mars_ comme des assemblées tumultueuses et
+populaires, peu différentes de celles de la populace des petites
+_démocraties_ de la Grèce. Non seulement elles ne se composoient que
+de l'élite de la nation, mais il n'y avoit encore dans ces premières
+classes que les plus élevés qui eussent véritablement le droit de
+délibération.
+
+Lorsque l'usage de la cavalerie se fut introduit dans les armées,
+comme il arrivoit souvent qu'au sortir de ces assemblés on entroit en
+campagne, on crut devoir ne les convoquer qu'au mois de mai, parce
+qu'alors les fourrages étoient plus abondants. Elles prirent donc sous
+la seconde race le nom de _champ de mai_.]
+
+[Note 156: Aim., lib. IV, c. 41.]
+
+[Note 157: Cette _multitude_, ainsi que l'appelle Hincmar, se
+composoit des guerriers qui n'étoient pas comtes, c'est-à-dire des
+vassaux du roi, de ceux des autres vassaux qui n'étoient pas
+_domestiques_, de leurs suzerains, des vicomtes, des centeniers, des
+dixainiers, des prélats du second ordre et des propriétaires, qui tous
+n'entroient point dans le grand comité où les grands vassaux avoient
+seuls le droit de siéger. Telle étoit cette _multitude_: c'est là ce
+qu'on appeloit le _peuple_; et il est important de le bien remarquer
+pour éviter les erreurs grossières où sont tombés ceux qui ne s'en
+sont pas fait cette juste idée.]
+
+[Note 158: Greg. Tur. _Hist._, lib. III, cap. 7.]
+
+[Note 159: Aim., lib. IV, c. 79.]
+
+Mais, outre ce conseil public, nos rois de la première et de la
+seconde race, suivant une autre coutume des Francs, avoient une cour
+particulière composée de plusieurs grands du royaume, prélats et
+principaux officiers de la couronne. C'étoit là leur conseil
+ordinaire, où se traitoient les affaires les plus urgentes, et celles
+qui demandoient du secret; où se préparoient les matières qui
+devoient être portées à l'assemblée générale. Entrons à ce sujet dans
+quelques détails.
+
+Il faut aller chercher l'origine de ces conseillers des rois francs
+jusque dans les forêts de la Germanie; et Tacite nous apprend que les
+cent _compagnons_ que les Germains avoient donnés à leurs princes
+avoient pour fonction spéciale de les _conseiller_ dans
+l'administration de la justice[160]. Après la conquête, ces
+conseillers du roi continuèrent d'être avec lui, l'aidant également à
+rendre la justice, ou la rendant eux-mêmes en son nom; on trouve en
+effet qu'ils jugeoient en son absence comme en sa présence, et que le
+comte _palatin_[161], qui avoit son tribunal, sa juridiction
+particulière, n'étoit plus que rapporteur auprès d'eux, parce que les
+causes qui se portoient devant cette cour étoient au-dessus de sa
+compétence. Il y avoit deux classes de ces conseillers du roi: les
+conseillers _éminents_ ou _principaux_, qui étoient toujours choisis
+parmi les plus grands personnages de l'État; et les conseillers
+_ordinaires_ ou _inférieurs_. Leur réunion composoit ce qu'on appeloit
+le _Palais du roi_, ou _la cour de justice_.
+
+[Note 160: _De morib. Germ._, § 5.]
+
+[Note 161: Le comte _palatin_ paroît avoir remplacé dans la cour des
+rois francs le grand dignitaire que l'on nommoit _maître des offices_
+à celle des empereurs. C'étoit lui qui faisoit la police dans le
+palais, et même dans tout le canton où résidoit la cour; il recevoit
+toutes les causes qui étoient portées au palais, et décidoit de celles
+qui devoient être jugées en présence du roi; il étoit l'introducteur
+de ceux qui vouloient en obtenir audience, et faisoit auprès de lui
+les fonctions du ministère public; enfin il présidoit au tribunal où
+étoient jugées toutes les causes qui ressortissoient de son
+département. La dignité de comte palatin existoit encore sous
+Louis-le-Gros en 1136, et l'histoire ne marque point à quelle époque
+elle fut abolie.]
+
+Lorsqu'elle étoit ainsi réunie, la juridiction de cette cour étoit
+fort étendue. D'après les monuments qui nous en sont restés, il paroît
+que toutes les causes criminelles pouvoient être jugées par le roi
+dans son _Palais_; et l'histoire de la première race nous offre en
+effet des exemples de semblables causes plaidées devant les _grands_
+ou les _conseillers_, quoiqu'elles intéressassent des personnes du
+plus haut rang[162]: mais il semble aussi qu'alors c'étoient seulement
+les conseillers _éminents_, ou de première classe, qui jugeoient; et
+que les conseillers _ordinaires_ n'avoient point, dans ces causes
+importantes, le droit de siéger avec eux.
+
+[Note 162: Aim. lib. IV, c. 7.]
+
+Le _Palais du roi_, ou sa cour de justice, étoit très-distinct de sa
+_cour_ proprement dite; et les anciennes chroniques distinguent
+très-bien les officiers de la _cour du roi_ ou de _sa maison_, des
+officiers de _son Palais_. Cela est tellement vrai, que le lieu où
+siégeoit cette cour de justice n'étoit pas toujours une dépendance du
+manoir royal; et qu'alors les rois se rendoient de leur demeure au
+palais, lorsque leur présence y étoit absolument nécessaire, ce qui
+arriva surtout sous les rois fainéants[163].
+
+[Note 163: (Eginard., _In princip._)]
+
+La _cour du Palais_ subsista dans les premiers temps de la troisième
+race, fort peu différente de ce qu'elle avoit été sous la première et
+sous la seconde, mais il paroît qu'alors elle changea moins souvent de
+lieu, et que Paris fut sa résidence la plus ordinaire[164]. Un
+monument du règne de Louis VI nous apprend qu'elle s'appeloit alors,
+la _suprême cour royale_, et que les _conseillers_ qui la composoient
+rendoient la justice avec le roi ou en son nom[165].
+
+[Note 164: Bal., tome II. C'est que Paris devint alors la capitale du
+royaume et le centre de toute l'administration.]
+
+[Note 165: Aim., lib. V, c. 49.]
+
+Lorsque, dans les nombreux tribunaux qui rendoient la justice dans
+toutes les parties de la France, une affaire étoit de nature à être
+_ajournée_, c'étoit toujours en la cour du roi que se faisoit
+l'_ajournement_. C'étoit là le tribunal permanent de l'État, celui à
+qui appartenoit l'instruction de toute espèce de cause, sans qu'il fût
+nécessaire d'y adjoindre d'autres juges, si ce n'est dans quelques cas
+extraordinaires et prévus.
+
+En établissant que la cour ou le _Palais_ du roi avoit compétence pour
+juger toutes les causes, nous avons néanmoins fait cette distinction
+importante, et qu'il ne faut point oublier, que, parmi ces causes,
+celles qui intéressoient les barons et les grands vassaux n'entroient
+dans ses attributions que lorsque cette cour se trouvoit complétée par
+la présence à ses délibérations des conseillers _éminents_, et alors
+sa juridiction étoit fort étendue[166]; mais comme ces grands
+personnages ne faisoient pas leur séjour ordinaire à la cour du roi,
+il en résultoit que, dès qu'ils l'avoient désertée, elle perdoit la
+partie la plus importante de sa juridiction, et se voyoit forcée de
+renvoyer un grand nombre de causes au _plaid général_ du
+Champ-de-Mars, où elles étoient jugées, non par l'assemblée entière
+dont ce plaid étoit composé, mais par quelques-uns de ces conseillers
+_principaux_ qu'on ne manquoit point d'y trouver, et dont la présence
+eût été nécessaire pour valider, dans ces mêmes causes, le jugement de
+la cour. Ceci toutefois n'empêchoit point que ce tribunal ne fût dans
+une activité continuelle; et en effet plusieurs capitulaires font foi
+que la cour du Palais tenoit tous les jours ses audiences, et
+prononçoit tous les jours des jugements. Elle se maintint en cet état,
+tant que le gouvernement féodal conserva lui-même sa hiérarchie
+primitive et ses justes rapports de subordination envers le
+souverain; mais à mesure que le malheur des temps fournit aux
+seigneurs l'occasion de se rendre plus indépendants, la puissance de
+cette cour de justice fut aussi par degrés renfermée dans des bornes
+plus étroites, parce que tout seigneur étant devenu _propriétaire_, et
+tout homme libre ayant été forcé de se rendre vassal, toute
+appellation dut être jugée dans le _plaid général_, où chaque suzerain
+étoit dans l'obligation de présenter son vassal en _la cour du
+roi_[167]. Alors les fonctions de la cour du Palais se bornèrent à
+préparer le jugement des plus grandes causes par des enquêtes, à
+prononcer sur les questions incidentes, à juger de quelques affaires
+de peu d'importance et entre gens de médiocre condition.
+
+[Note 166: On y procédoit alors contre le roi lui-même, comme il
+procédoit lui-même à l'égard des particuliers. On s'adressoit à sa
+cour, et la cour assignoit un jour au roi et à sa partie pour dire
+leurs raisons et s'entendre juger.]
+
+[Note 167: C'est la raison pour laquelle les grands vassaux se
+montrèrent si mécontents de ce qu'on _appeloit_ de leurs sentences, et
+se portèrent quelquefois aux derniers excès contre les _appelants_.]
+
+Toutes ces variations dans les attributions de la cour royale de
+justice prenoient leur source dans cet antique usage qu'une pratique
+constante et les préjugés les plus chers de la nation avoient consacré
+de temps immémorial, «qu'un _homme_ libre ne pouvoit être jugé que par
+ses pairs, du moins dans tout ce qui touchoit à ses droits les plus
+essentiels, tels que les biens, l'honneur et la vie.» Ainsi la
+puissance qu'avoit la cour de juger s'étendoit ou se rétrécissoit,
+selon que la qualité de ceux qui la composoient augmentoit ou
+diminuoit le nombre de ceux qui en étoient justiciables. C'est dans
+cette coutume qu'il faut chercher l'institution de la pairie[168],
+institution qui donna plus de fixité à la compétence de ce tribunal
+suprême. Tout porte à croire que la pairie commença sous
+Philippe-Auguste; et il résulta de cet heureux établissement que les
+barons et les pairs eux-mêmes devinrent justiciables de la cour
+_suffisamment garnie de pairs_, sans que les autres conseillers
+pussent en être exclus.
+
+[Note 168: La création des douze pairs tire aussi son origine de deux
+autres coutumes: l'une qui établissoit qu'aucun tribunal ne pouvoit
+être complet, s'il n'étoit composé de douze juges; l'autre, que tous
+les tribunaux devoient être _mi-partis_, c'est-à-dire composés d'un
+nombre égal de juges clercs et laïques: ce fut donc une nécessité pour
+les grands barons de partager la pairie avec six ecclésiastiques; et
+comme il falloit que les pairs laïques fussent aussi au nombre de six,
+cette circonstance fut favorable à quelques-uns des seigneurs qui
+l'obtinrent, bien que leur puissance fût loin d'égaler celle des ducs
+de Guienne, de Normandie, etc.]
+
+Cette première disposition en amena une autre; et l'autorité de la
+cour acquit un nouveau degré de solidité par une ordonnance de
+Philippe-le-Bel[169], qui établit qu'elle seroit continuellement
+présidée par deux prélats ou deux personnes laïques _bonnes et
+suffisantes_, c'est-à-dire deux conseillers _principaux_; et il est
+très-remarquable que, tout le temps que ces personnages _éminents_ la
+présidoient, la cour prenoit le nom de _parlement_, terme générique
+qui ne signifie autre chose qu'assemblée[170]. La durée de cette
+assemblée étoit dans le principe de deux mois; et dès que ce terme
+étoit expiré et que les présidents s'étoient retirés, ce tribunal
+n'étoit plus _parlement_, mais prenoit alors le nom tantôt de _cour
+des enquêtes_, tantôt de _cour des requêtes_; parce qu'elle rentroit
+alors dans les anciennes limites où l'avoit de tout temps renfermée
+l'absence des conseillers principaux, le même principe amenant
+constamment les mêmes conséquences.
+
+[Note 169: Donnée en 1302.]
+
+[Note 170: Par cette même ordonnance de Philippe-le-Bel (art. 62), il
+est dit qu'il sera tenu des _parlements_ dans diverses villes du
+royaume, et ainsi s'explique la véritable signification de ce mot:
+«c'est une _assemblée_, un _pour-parler_ de juges ou d'autres
+personnes.» On comptait les _parlements_; ils se convoquoient, ils se
+séparoient, et la cour du roi étoit toujours la même. Elle existoit
+hors du _parlement_; elle prorogea même le _parlement_, lorsqu'elle
+fut seule assemblée en parlement; c'est-à-dire qu'elle prorogea ses
+séances solennelles. Tout _parlement_ n'étoit pas une cour souveraine,
+puisque l'on donna ce nom aux séances d'une cour qu'Alphonse, frère de
+saint Louis, avoit autrefois tenue à Toulouse. (De Buat., t. IV, p.
+71.)]
+
+Puisque la qualité de son président décidoit de la compétence plus ou
+moins grande de la cour, il est facile de concevoir qu'il suffisoit
+d'établir un grand président qui dût siéger pendant tout le cours de
+l'année, pour faire de la cour royale un _parlement perpétuel_. C'est
+ce qui fut enfin établi par une ordonnance de 1320; et dès lors il
+n'y eut plus d'autre intervalle pour la tenue des _parlements_, que le
+temps des _vacations_, où ce qui restoit de conseillers, et les
+fonctions qu'ils exerçoient, offroient une image exacte de ce qu'avoit
+été autrefois la cour du roi pendant l'absence de ses conseillers
+_principaux_.
+
+Dans cette organisation définitive, le _parlement_ conserva tous les
+droits qu'il avoit comme _cour de justice_ du roi, tous ceux qu'il
+avoit comme _conseil du roi_, et nous allons bientôt parler de
+ceux-ci; et toutefois ces droits varioient suivant que le roi
+assistoit ou n'assistoit pas à ses séances[171].
+
+[Note 171: Quand le roi y assistoit, c'étoit la _cour_ ou le _plaid du
+roi_; c'étoit la _cour du palais_, quand un autre que lui la
+présidoit. Le _parlement_, tel qu'il étoit dans les derniers temps de
+la monarchie, n'étoit qu'une émanation de cette cour suprême, laquelle
+forma, par la distribution de ses conseillers, toutes les autres cours
+supérieures.]
+
+Quant aux droits qui ne lui avoient appartenu que dans le cas où il
+avoit été garni d'un nombre suffisant de pairs et de barons, ils ne
+lui restèrent qu'aux mêmes conditions; et la noblesse conserva le
+privilége de n'être jugée que par ses pairs, et dans l'audience
+solennelle du parlement. Du reste le parlement, devenu sédentaire,
+n'eut jamais aucun des droits qu'avoient eus les _parlements_
+considérés comme _assemblée générale de la nation_; il n'est point de
+faits historiques plus attestés que ceux qui établissent cette
+différence essentielle, et il n'y a qu'une grande ignorance des
+_origines_ de notre monarchie qui ait pu faire confondre des
+institutions d'une nature et d'un caractère si différents[172].
+
+[Note 172: Il est très-remarquable que ce fut la foiblesse même à
+laquelle fut réduit le pouvoir des rois à la fin de la seconde race,
+qui fit tomber en désuétude le _plaid général_, accrut l'influence de
+leur propre cour, et finit par les rendre plus puissants qu'ils
+n'avoient jamais été. En effet, les grands vassaux, s'étant rendus
+presque indépendants, et réunissant dans leurs fiefs, qui étoient
+devenus de petites principautés, le pouvoir politique à
+l'administration civile et judiciaire, se soucièrent peu, dès ce
+moment, de consacrer par leur présence l'autorité d'une assemblée où
+leurs vassaux pouvoient se rendre _appelants_ contre eux, où toutes
+les usurpations que le malheur des temps leur avoit procuré l'occasion
+de faire, pouvoient leur être si facilement contestées. La pauvreté
+des rois les éloignoit également de leur cour, alors beaucoup moins
+magnifique que celle de quelques-uns d'entre eux, et leur absence du
+manoir royal contribua à accroître l'autorité des grands officiers de
+cette cour suprême, qui délibéroient alors de toutes les grandes
+affaires dont la discussion n'étoit pas exclusivement réservée au
+_plaid général_. Dès ce moment le _plaid du roi_ fut plus rare et se
+tint avec plus de solennité; et comme le nombre des vassaux
+_immédiats_, qui étoit extrêmement diminué, avoit fini par confondre
+ensemble toutes les classes de la noblesse, autrefois si distinctes,
+ce _plaid du roi_ devint insensiblement celui de la nation, et en
+obtint toutes les prérogatives. Par cela même que les grands vassaux,
+maîtres chez eux, ne s'inquiétoient nullement du gouvernement des
+provinces, villes et fiefs qui étoient sous le pouvoir immédiat du
+roi, il arriva que celui-ci put avoir des conseillers fort inférieurs
+en puissance _personnelle_ aux premiers conseillers, et que leur
+autorité fut cependant plus absolue, parce qu'elle s'exerça sur des
+sujets et vassaux d'une condition moins élevée, et qui par cette
+raison se montraient moins indociles. Le pouvoir royal s'accroissoit
+en outre de jour en jour par la réunion d'un grand nombre de fiefs qui
+rentroient dans le domaine du Roi, et fortifioient ainsi les droits de
+souverain de ceux de duc, de comte, de marquis, etc. Ceci finit par
+s'étendre à tout le royaume; et alors commencèrent _les grandes
+polices_ dont parle Mézerai.]
+
+Heureux lui-même le parlement de Paris s'il eût toujours respecté ces
+vraies bornes d'une autorité qui, prenant sa source dans le pouvoir
+souverain, ne pouvoit avoir d'existence légitime qu'en lui et par lui;
+s'il n'eût point, abusant des priviléges que lui avoit accordés, dans
+l'intérêt des peuples, la bonté paternelle de nos rois, considéré et
+défendu comme des _droits_ ce qu'il n'avoit obtenu que comme des
+_concessions_; s'il n'eût point follement rêvé qu'il étoit la VRAIE
+COUR DE FRANCE, le PARLEMENT DE LA NATION, et qu'il lui appartenoit de
+lutter contre la volonté de ces mêmes rois dont il n'étoit que le
+CONSEILLER et le SERVITEUR! Il existeroit encore; et l'ancienne
+monarchie françoise, à la ruine de laquelle il a si aveuglément
+contribué, existeroit tout entière avec lui. Nous aurons occasion de
+signaler, dans la suite de cette histoire, ces empiétements successifs
+de la _cour de justice du roi_ sur l'autorité royale; cet esprit
+d'indépendance, d'opposition, de mutinerie, qui rendit quelquefois le
+parlement ridicule, même alors qu'il étoit dangereux, esprit de
+jalousie et d'orgueil qui n'avoit de force que lorsque le pouvoir
+montroit de la foiblesse, qui le poussa d'abord à s'unir à des
+rebelles contre le roi, qui l'unit ensuite à des sectaires contre
+l'Église, et finit par en faire le fléau de l'Église et du roi.
+
+Maintenant que nous avons éclairci, autant qu'il étoit en nous de le
+faire, le point le plus obscur et le plus intéressant de cette
+question importante, il nous suffira de présenter un tableau des
+modifications diverses qu'éprouva, dans son organisation intérieure,
+le parlement de Paris, depuis le moment où l'ordonnance de
+Philippe-le-Bel eut rendu son autorité moins variable, et son
+existence plus assurée.
+
+Avant cette ordonnance fameuse de 1302, une autre ordonnance du même
+prince, de l'année 1291, avoit déjà fixé ce qui avoit rapport à cette
+organisation intérieure de sa cour de justice. Suivant cette
+ordonnance, elle devoit être composée d'une cour ou chambre des
+plaids[173], de deux chambres des requêtes[174], et d'une chambre des
+enquêtes. Dans la première chambre des requêtes, instituée pour les
+sénéchaussées et les pays de droit écrit, on comptoit cinq membres du
+conseil du roi, et trois seulement dans la seconde, qui régloit les
+affaires des autres provinces. Il y avoit dans la même chambre des
+enquêtes[175] huit membres du conseil, moitié clercs et moitié
+laïques, qui siégeoient alternativement, partagés en deux compagnies.
+Le nombre des membres de la chambre des plaids n'étoit point marqué.
+
+[Note 173: Cette chambre des _plaids_ étoit appelée _la
+grand'chambre_[173-A]. C'étoit là le _parlement_ proprement dit; là
+seulement étoit la plénitude de la juridiction, parce que là seulement
+siégeoient les grands personnages à qui seuls il appartenoit de
+l'établir.
+
+C'est en la grand'chambre que le roi tenoit son lit de justice, et que
+le chancelier, les princes et les pairs venoient siéger quand ils le
+jugeoient à propos. Elle seule étoit compétente pour connoître des
+crimes; et ce droit elle le conserva exclusivement jusqu'en 1515 qu'il
+fut aussi accordé à la chambre des Tournelles.
+
+Les ecclésiastiques, les nobles, les magistrats des cours supérieures
+avoient conservé, comme nous venons de le dire, le privilége de n'être
+jugés qu'en la grand'chambre, lorsqu'ils étoient prévenus de quelque
+crime. La présentation de toutes lettres de grâce, pardon et
+abolition, lui appartenoit, encore que le procès fût pendant à la
+tournelle ou aux enquêtes. On y plaidoit les requêtes civiles, même
+contre les arrêts de la tournelle. Elle connoissoit des appellations
+verbales interjetées des sentences des juges qui étoient du ressort du
+parlement de Paris; des causes auxquelles le procureur-général étoit
+partie pour les droits du roi et de la couronne; des causes des pairs
+pour ce qui regardoit leurs pairies; des causes de l'université en
+corps et de plusieurs autres communautés. Elle recevoit le serment des
+ducs et pairs, des baillis et sénéchaux, et de tous les juges et
+magistrats, dont les appellations se relevoient immédiatement au
+parlement de Paris.]
+
+[Note 173-A: On l'a aussi appelée la _grand'voûte_, et, depuis Louis
+XII, la _chambre dorée_, à cause d'un plafond orné de culs-de-lampe
+dorés dont ce prince l'avoit enrichie.]
+
+[Note 174: Ces deux chambres se nommoient alors _chambres des requêtes
+de l'hôtel_. On les appeloit anciennement _les plaids de la porte_,
+parce que, dans les lieux où séjournoit le roi, il y avoit toujours à
+la porte de son palais un ou deux officiers chargés par lui de
+recevoir les requêtes, et d'y répondre sur-le-champ, à moins que
+l'affaire ne méritât d'être portée au prince. Lorsque Philippe-le-Bel
+eut rendu le parlement sédentaire, il fit un réglement pour les
+maîtres des requêtes de l'hôtel, par lequel il fut établi qu'ils
+serviroient par quartier aux lieux où seroit le roi, et le reste du
+temps au parlement. La chambre des requêtes du palais fut établie par
+Philippe-le-Long, à l'instar de celle des requêtes de l'hôtel, et on
+lui attribua, à l'égard du parlement, les mêmes fonctions
+qu'exerçoient les autres à l'égard du roi, c'est-à-dire qu'elle avoit
+le pouvoir de prendre et de juger les requêtes présentées à cette
+compagnie, à l'exception des plus importantes qui devoient lui être
+rapportées, et sur lesquelles elle avoit seule le droit de prononcer.
+Henri III créa une seconde chambre des requêtes du palais, par son
+édit du mois de juin 1580.]
+
+[Note 175: Cette chambre jugeoit les appellations des procès par
+écrit, pour connoître s'il avoit été bien ou mal appelé à la cour.
+Depuis Philippe-le-Long, qui en créa une seconde, jusqu'en 1483, on
+n'en compte que deux; la première étoit appelée _la grand'chambre des
+enquêtes_, et l'autre _la petite_. François Ier, par lettres du
+dernier jour de janvier 1521, créa vingt conseillers au parlement,
+dont fut faite et composée _la troisième chambre des enquêtes_; il en
+érigea en 1543 une quatrième, qui fut d'abord nommée _chambre du
+domaine_, pour connoître des appellations des procès concernant le
+domaine et les eaux et forêts du royaume, et depuis _quatrième chambre
+des enquêtes_. Enfin Charles IX, par édit du mois de juillet 1568,
+créa une _cinquième chambre des enquêtes_, à l'instar des quatre
+autres.]
+
+En 1304, deux ans après l'ordonnance dont nous venons de parler, on
+trouve que la chambre des plaids étoit composée de treize clercs et
+d'un pareil nombre de laïques, au-dessus desquels étoient les deux
+prélats et les deux seigneurs de la cour nommés par le roi, qui
+devoient la présider. Les deux chambres des requêtes pour la _langue
+d'oc_ et pour la _langue française_ comptoient chacune cinq membres,
+et c'étoit toujours un évêque qui présidoit celle des enquêtes.
+L'établissement du parlement de Toulouse fut cause que peu de temps
+après on supprima une des chambres des requêtes. Celle qui resta ne
+fut composée que de quatre _maîtres_; c'étoit ainsi qu'on appeloit les
+membres de cette chambre et de celle des plaids, dite la
+_grand'chambre_; tandis que ceux de la chambre des enquêtes étoient
+nommés _jugeurs_ et _rapporteurs_.
+
+Cet ordre fut observé jusqu'en 1319, que Philippe-le-Long y apporta
+quelque changement, en réduisant à huit le nombre des clercs[176] dans
+la grand'chambre, tandis qu'il y laissa douze laïques, sans compter le
+chancelier. En créant une seconde chambre des enquêtes, il ordonna
+que, sur les deux, l'une devoit connoître des enquêtes du temps passé
+jusqu'au jour de son ordonnance; et l'autre, des enquêtes qui
+_adviendroient de ce jour en avant_. Il voulut qu'en ces deux chambres
+il y eût vingt conseillers clercs et trente laïques, dont seize
+seroient _jugeurs_ et les autres _rapporteurs_. Il établit aussi la
+chambre des requêtes du palais, laquelle ne fut d'abord composée que
+de cinq membres, trois clercs qualifiés du titre de _maîtres_, et deux
+laïques désignés sous celui de _messires_.
+
+[Note 176: Il déclara qu'il ne députeroit plus de prélats, parce qu'il
+faisoit conscience _de eus empeschier au gouvernement de leurs
+experituautes_. L'évêque de Paris et l'abbé de Saint-Denis
+continuèrent seuls d'y être admis.]
+
+Il y avoit dès lors, et même dès 1318, au moins deux des laïques de
+grand'chambre revêtus de la qualité de président; il y en avoit trois
+en 1342. Philippe de Valois ordonna cette année qu'à la fin de chaque
+séance ces trois maîtres présidents et dix membres de son conseil
+nommés par lui s'assembleroient pour régler le nombre des conseillers
+dont les diverses chambres du parlement seroient composées dans la
+séance suivante; ce qui prouve qu'il n'y avoit encore rien de fixe à
+cet égard.
+
+Tel fut le premier état du parlement. Nos rois s'y rendoient alors
+très-souvent, soit pour juger des causes particulières, soit pour
+faire des réglements généraux; et ils y étoient suivis des gens du
+conseil et de ceux des comptes. L'usage de faire des rôles à la fin de
+chaque séance pour la composition du parlement suivant, dura sans
+interruption jusqu'au règne de Charles VI, qu'à la faveur des troubles
+qui agitèrent alors le royaume, ceux qui se trouvèrent en place de
+présidents et de conseillers se continuèrent d'eux-mêmes dans leurs
+fonctions.
+
+Cependant les membres de cette cour souveraine continuèrent à être
+pourvus gratuitement de leurs offices par le roi, d'après la
+nomination qui en avoit été faite par le corps entier, lorsque
+quelque place venoit à vaquer; ce fut François Ier qui introduisit
+la vénalité des charges. Les remontrances que le parlement fit si
+inutilement à ce sujet sous le règne de ce prince furent
+renouvelées par les états d'Orléans en 1560, et par l'assemblée des
+notables en 1583, avec aussi peu de succès. Comme il y avoit déjà
+long-temps que les élections étoient abolies, et que les rois,
+disposant à leur gré des places vacantes, donnoient souvent à des
+gens mariés celles qui étoient, dans le principe, affectées aux
+clercs, il se trouva que le nombre des laïques finit par l'emporter
+de beaucoup sur celui des ecclésiastiques. Enfin Henri III fixa, en
+1589, le nombre de ces derniers à quarante, y compris les présidents
+des enquêtes.
+
+François Ier, qui introduisit de si grandes nouveautés dans le
+parlement, y rendit _perpétuelle_ la _tournelle_[177], déjà érigée en
+chambre particulière dès 1436; il confirma aussi la chambre des
+_vacations_[178], créée en 1405 par Charles VI, et maintenue par une
+ordonnance de Louis XII, de 1499.
+
+[Note 177: On y jugeoit des affaires criminelles qui n'emportoient pas
+condamnation à mort. Celles-ci étoient renvoyées à la grand'chambre
+qui prononçoit. L'ordonnance de François Ier, qui la rendit
+perpétuelle, lui donna en même temps le droit de condamner à mort
+comme à toute autre peine corporelle.
+
+En 1667, il fut érigé une tournelle civile qui jugeoit certaines
+affaires à l'audience. Il falloit tous les ans une nouvelle commission
+pour cette chambre, qui fut supprimée depuis 1698 jusqu'en 1735, et
+rétablie alors pour cette année seulement. Depuis il ne fut point
+donné de commissions.]
+
+[Note 178: Elle avoit été établie pour siéger pendant les vacances du
+parlement, et faire l'expédition des procès criminels, des matières
+provisoires et autres qui demandoient de la célérité.]
+
+Pendant long-temps il n'est point fait mention du procureur général et
+des avocats généraux du roi au parlement. Les procureurs du roi,
+établis dans les bailliages et sénéchaussées, venoient alors à Paris
+pour les causes dont il avoit été appelé au parlement. Ce n'est qu'en
+1331 qu'il est parlé pour la première fois du procureur général, dont
+les attributions étoient de poursuivre les criminels et les
+usurpateurs soit des biens de la couronne, soit de ceux des
+particuliers. Les avocats généraux furent créés ensuite pour lui
+servir d'auxiliaires. C'étoit à ce magistrat qu'appartenoit le droit
+de tenir les _mercuriales_[179], assemblées ainsi nommées parce
+qu'elles se tenoient le mercredi.
+
+[Note 179: On examinoit dans ces assemblées la conduite des
+conseillers du parlement; et les membres qui les composoient
+exerçoient dans le principe une autorité qui leur permettoit de
+destituer ou du moins de suspendre de leurs fonctions ceux qui étoient
+convaincus de négligence ou de prévarication. Les _Mercuriales_, qui,
+du temps de François Ier, se tenoient une fois par mois, furent
+réduites à quatre par an, par l'ordonnance de Moulins, et dans la
+suite à deux. Depuis long-temps les droits du procureur ou du premier
+avocat général se bornoient à faire alternativement un discours pour
+la réformation de la compagnie en général, et spécialement pour la
+censure des défauts dans lesquels quelques magistrats pouvoient être
+tombés.]
+
+Dans les derniers temps, le parlement étoit composé de la
+grand'chambre, de trois chambres des enquêtes et d'une des requêtes.
+
+Il y avoit dans la grand'chambre, outre le premier président, neuf
+présidents à mortier, vingt-cinq conseillers laïques, douze
+conseillers clercs, trois avocats généraux et un procureur général.
+Les cinq présidents les plus nouveaux servoient à la tournelle; les
+conseillers laïques y servoient aussi par semestre; mais les
+conseillers clercs ne quittoient jamais la grand'chambre; et s'ils
+alloient à la tournelle, c'étoit seulement dans certains cas où il y
+avoit assemblée de tournelle et de grand'chambre réunies.
+
+La tournelle criminelle étoit composée de cinq présidents à mortier,
+de six conseillers laïques de la grand'chambre, et de deux de chacune
+des enquêtes.
+
+Les trois chambres des enquêtes étoient composées chacune de deux
+présidents et de soixante-six conseillers.
+
+Celle des requêtes du palais avoit deux présidents et quatorze
+conseillers.
+
+La chambre des requêtes de l'hôtel étoit composée de maîtres des
+requêtes. Elle connoissoit des causes des officiers privilégiés.
+
+Anciennement il n'y avoit au parlement de Paris qu'un greffier en chef
+civil; un édit du roi, de l'an 1709, créa quatre offices de greffiers
+en chef, lesquels furent de nouveau abolis en 1716, pour remettre les
+choses sur l'ancien pied. On y comptoit, en outre, un greffier en chef
+au criminel, un greffier des présentations, un des affirmations de
+voyage; des greffiers plumitifs de la grand'chambre, des greffiers
+garde-sacs de la tournelle, etc., un grand nombre d'huissiers, de
+procureurs, d'avocats, etc., etc.
+
+Les ducs et pairs[180], dit Sauval, soit qu'ils fussent princes ou
+même fils de France, les rois et reines de Navarre, etc., étoient
+jadis obligés de donner des roses au parlement, en avril, mai et juin.
+On ignore la cause d'une semblable coutume, et l'on n'est pas non plus
+fort instruit sur la manière dont elle s'observoit. Nous sommes
+seulement certains que le pair qui étoit appelé à faire cette
+cérémonie faisoit joncher de roses, de fleurs et d'herbes
+odoriférantes toutes les chambres du parlement, et avant l'audience
+réunissoit dans un déjeuner splendide les présidents, les conseillers,
+et même les greffiers et huissiers de la cour. Il alloit ensuite dans
+chaque chambre, faisant porter devant lui un grand bassin d'argent,
+lequel contenoit autant de bouquets de roses, d'oeillets, et d'autres
+fleurs de soie ou naturelles, qu'il y avoit d'officiers, avec un
+pareil nombre de couronnes composées des mêmes fleurs et rehaussées de
+ses armes. On lui donnoit ensuite audience dans la grand'chambre, puis
+il assistoit à la messe avec le parlement entier. Tant que duroit la
+cérémonie, l'audience exceptée, il y avoit un concert de haut bois qui
+alloit ensuite donner des sérénades aux présidents avant leur dîner.
+Il faut observer de plus, 1º que celui qui écrivoit sous le greffier
+avoit son droit de roses; 2º que le parlement avoit son faiseur de
+roses, appelé le _rosier de la cour_; 3º que les pairs devoient
+acheter de lui celles dont se composoient leurs présents. La
+présentation des roses se faisoit généralement par tous ceux qui
+avoient des pairies dans le ressort du parlement de Paris.
+
+[Note 180: Lorsque les grands fiefs eurent été réunis à la couronne,
+les rois créèrent de nouvelles pairies par lettres-patentes, ce qui ne
+s'étoit point pratiqué jusqu'alors. Les premières furent faites sous
+Philippe-le-Bel, en faveur des princes du sang seulement, et
+long-temps après on en créa pour les princes étrangers, ce qui fut
+continué jusqu'au règne de François Ier. Alors toutes les anciennes
+pairies laïques étant éteintes, on en créa aussi de nouvelles pour
+d'autres seigneurs, qui n'étoient ni princes du sang ni princes
+étrangers; et depuis ce temps les créations de duchés-pairies ont été
+multipliées à mesure que nos rois ont voulu illustrer des seigneurs de
+leur cour.
+
+Les droits et les honneurs des pairs étoient très-étendus. Ils
+assistoient au sacre du roi, la couronne en tête, y faisant _fonction
+royale_, c'est-à-dire représentant la monarchie, et soutenant tous
+ensemble la couronne du roi. Chacun d'eux y exerçoit en outre des
+fonctions particulières attachées à sa pairie. En qualité de plus
+anciens et de principaux membres de la cour, ils avoient entrée,
+séance et voix délibérative en la grand'chambre et aux chambres
+assemblées du parlement, chaque fois qu'ils le jugeoient à propos.
+Dans leurs causes, tant civiles que criminelles, ils avoient le droit
+de n'être jugés que par la cour _suffisamment garnie de pairs_, etc.,
+etc., etc.]
+
+Sous le règne de François Ier, il y eut, dit Hénault, dispute entre le
+duc de Montpensier et le duc de Nevers, sur la _baillée des roses_ au
+parlement. Le parlement ordonna que le duc de Montpensier les
+bailleroit le premier, à cause de sa qualité de prince du sang,
+quoique le duc de Nevers fût plus ancien pair que lui. Parmi les
+princes du sang qui se soumirent à cette cérémonie, on compte encore
+les ducs de Vendôme, de Beaumont, d'Angoulême, et beaucoup d'autres.
+On trouve même qu'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, s'y assujettit
+en qualité de duc de Vendôme. Henri IV, n'étant encore que roi de
+Navarre, justifia au procureur général que ni lui, ni ses
+prédécesseurs, n'avoient jamais manqué de satisfaire à cette
+redevance. Elle a cessé entièrement dans le dix-septième siècle, sans
+qu'on en puisse fixer précisément l'époque. Il y a quelque apparence
+que ce fut sous le ministère du cardinal de Richelieu.
+
+Le costume des membres du parlement varioit suivant leur rang et leur
+qualité. Les princes du sang, les pairs laïques et le gouverneur de
+Paris s'y rendoient, vêtus d'un habit de drap d'or ou de velours, ou
+de drap noir recouvert d'un manteau, coiffés d'une toque ou bonnet de
+velours garni de plumes, et l'épée au côté; l'habit des pairs
+ecclésiastiques se composoit d'un rochet et d'une robe de satin
+violet, fourrée d'hermine.
+
+Les présidents à mortier portoient le manteau d'écarlate fourré
+d'hermine, et le mortier de velours noir[181]. Le premier président
+avoit deux galons d'or à son mortier: les autres n'en avoient qu'un.
+Les conseillers, avocats et procureurs généraux étoient revêtus d'une
+robe écarlate, et coiffés d'un chaperon rouge fourré d'hermine. Les
+greffiers en chef portoient la robe rouge avec l'épitoge; et cette
+robe étoit également affectée au greffier criminel, aux quatre
+secrétaires de la cour et au premier huissier. Celui-ci étoit
+distingué par un bonnet de drap d'or, fourré d'hermine et enrichi de
+perles. Ces costumes n'ont subi depuis leur origine que peu de
+changements, et peuvent, ainsi que celui des ecclésiastiques, nous
+donner quelque idée des anciens costumes françois empruntés au
+vêtement romain dont ils retracent en effet les formes principales.
+
+[Note 181: Ce mortier indiquoit que, dans leur origine, ils furent
+barons, parce qu'il faisoit partie du costume des seigneurs qui
+portoient ce titre. Le mortier est encore aujourd'hui la _couronne de
+baron_, en termes de blason.]
+
+Nous avons dit que, sous la troisième race, le parlement tenoit
+habituellement ses séances à Paris; à cet effet, saint Louis lui
+avoit accordé à perpétuité plusieurs salles de son palais, et la
+chambre où se tenoit la tournelle criminelle en avoit conservé le
+nom de chambre de Saint-Louis. La grand'chambre, à laquelle le
+vulgaire donnoit le nom de _chambre dorée_, depuis qu'elle avoit été
+réparée par Louis XII, étoit déjà le lieu d'assemblée du parlement
+avant Philippe-le-Bel, et on l'appeloit la CHAMBRE DES PLAIDS,
+_camera placitorum_. C'est ainsi que le Palais, qui d'abord avoit
+été la demeure exclusive de nos rois, se trouva successivement
+partagé entre eux et leur _conseil_ ou _cour de justice_.
+
+Après que Charles V l'eut quitté pour aller habiter l'hôtel
+Saint-Paul, nous voyons Charles VI y revenir, et y demeurer à diverses
+époques. En 1410, lorsque les querelles entre les ducs d'Orléans et de
+Bourgogne remplissoient Paris de désordres et de séditions, ce prince
+malheureux, qu'une maladie funeste réduisoit à la situation la plus
+affreuse où puisse se trouver un roi, à cette extrémité de voir son
+autorité impunément envahie par ceux qui étoient nés pour la défendre,
+et son peuple victime de leurs dissensions ambitieuses, quitta de
+nouveau l'hôtel Saint-Paul, où il ne se croyoit pas en sûreté, pour
+venir s'établir au Palais. François Ier y demeuroit encore 1531; et,
+cette année-là, il rendit le pain bénit dans l'église de
+Saint-Barthélemi, en qualité de premier paroissien.
+
+Charles V, encore dauphin et régent du royaume, habitoit le Palais,
+lorsque Étienne Marcel, prévôt de Paris, et chef de la faction appelée
+_la Jacquerie_, pénétra jusque dans sa chambre, et y fit massacrer
+sous ses yeux Robert de Clermont, maréchal de Normandie, et Jean de
+Conflans, maréchal de Champagne. Les corps de ces deux seigneurs
+furent traînés dans la cour, devant la pierre de marbre[182], et là
+abandonnés à tous les outrages d'une populace aveugle et révoltée.
+
+[Note 182: Cette pierre énorme étoit dans la cour, et ne doit pas être
+confondue avec une autre table de marbre qu'on voyoit dans la
+grand'salle, et dont nous parlerons tout à l'heure. Toutes les deux
+ont disparu dans l'incendie de 1618.]
+
+En 1383, avant l'accident terrible qui le priva entièrement de sa
+raison, Charles VI, vainqueur des Flamands, ayant résolu de châtier
+sévèrement la faction dite des _Maillotins_, qui, pendant son absence,
+s'étoit livrée dans Paris aux plus horribles excès, parut dans cette
+même cour aux yeux du peuple, au milieu de l'appareil le plus
+majestueux et le plus formidable. Son trône avoit été placé sur un
+échafaud, où il monta, accompagné des princes de son sang et des plus
+grands seigneurs de sa cour, pour y prononcer sur le sort des
+factieux, qui étoient encore dans les prisons; car les plus coupables
+avoient été exécutés sur-le-champ. Cette cérémonie effraya tellement
+les familles de ces malheureux, qu'on les vit accourir en foule lui
+criant _merci_, les hommes, têtes nues, et les femmes échevelées. Le
+chancelier d'Orgemont fit un long discours, dans lequel il reprocha à
+cette multitude ses révoltes, ses insolences, ses cruautés, et les
+outrages qu'elle avoit faits à la majesté royale. Sa harangue finie,
+le roi pardonna, à la prière de ses oncles, qui l'en supplièrent à
+genoux; et le supplice que les coupables avoient mérité fut changé en
+une amende pécuniaire.
+
+Cette place sembloit être destinée aux représentations solennelles;
+car long-temps auparavant, en 1314, Philippe-le-Bel y avoit également
+paru sur son trône, et dans tout l'appareil de sa puissance, pour
+demander un emprunt aux députés des principales villes de son royaume,
+qu'il avoit fait assembler[183].
+
+[Note 183: Ce fut la seconde assemblée de ce genre où le _tiers-état_
+eût été admis à délibérer des affaires publiques; et la première avoit
+été tenue sous le même roi. Avant cette époque, il n'y avoit eu
+d'autre assemblée représentative de la nation que le _parlement
+général_; et l'on ne connoissoit que deux ordres dans l'État, le
+clergé et la noblesse.]
+
+La grand'salle de ce palais étoit aussi consacrée à des solennités
+extraordinaires. C'étoit là qu'étoient reçus les ambassadeurs, que se
+donnoient les festins d'apparat, que l'on faisoit les noces des
+enfants de France. En 1378, Charles V y reçut l'empereur Charles IV,
+qui étoit venu le visiter avec son fils Venceslas, roi des Romains.
+Les trois souverains dînèrent dans la grand'salle, au milieu d'une
+foule de seigneurs; et après le repas on y joua devant eux une espèce
+de tragédie, représentant la prise de Jérusalem par Godefroi de
+Bouillon. L'empereur grec, Manuel Paléologue, et l'empereur Sigismond,
+roi de Hongrie, y furent accueillis depuis par Charles VI, avec cette
+grandeur et cette noblesse qui a toujours éclaté dans les procédés de
+nos rois envers les souverains étrangers. Le dernier de ces deux
+princes en abusa par d'étranges indiscrétions. Ayant eu la curiosité
+de voir plaider une cause au parlement, il s'y assit sur le siége du
+roi, ce qui déplut d'abord à tout le monde; mais le mécontentement fut
+à son comble lorsqu'on le vit, au milieu de la séance, faire approcher
+une des deux parties, à qui son adversaire reprochoit de ne pas être
+chevalier, et lui faire gagner sa cause en lui donnant l'accolade et
+les éperons. Toutefois on dissimula, «parce qu'il étoit, dit Sauval,
+partisan du duc de Bourgogne, qui gouvernoit alors la France, et dont
+le parti étoit tout-puissant.»
+
+Les voûtes de la grand'salle étoient autrefois en bois, et soutenues
+par des piliers de même matière, enrichis de dorures, sur un fond
+couleur d'azur; dans les espaces qui les séparoient, s'élevoient les
+statues de nos rois, depuis Pharamond, avec une inscription qui
+apprenoit le nom de chaque roi, la durée de son règne et l'année de
+sa mort. À l'un des bouts s'élevoit une chapelle que Louis XI avoit
+fait bâtir, et qui fut reconstruite depuis. On voyoit à l'autre
+extrémité une table de marbre de la plus grande dimension, sur
+laquelle se faisoient les festins royaux. Les empereurs, les rois, les
+princes du sang, les pairs de France et leurs femmes avoient seuls le
+droit d'y manger; on dressoit d'autres tables pour le reste de la
+cour. Par un contraste assez singulier, les clercs de la Basoche
+eurent, pendant près de trois siècles, le privilége de faire de cette
+table le théâtre des _farces_, _moralités_ et _sotties_ qu'ils
+représentoient dans le Palais.
+
+Le 7 mai de l'an 1618, un incendie, dont on n'a jamais pu connoître la
+cause, détruisit cette salle antique et magnifique, la chapelle et une
+grande partie des bâtiments du Palais. Ce fut alors que fut construite
+la grand'salle que nous y voyons aujourd'hui. Un nouvel incendie,
+arrivé le 10 janvier 1776, ayant consumé tous les bâtiments qui
+s'étendoient depuis la galerie des prisonniers jusqu'à la
+Sainte-Chapelle, on acheva d'en abattre les débris, pour y établir une
+construction nouvelle et régulière, qui, accordant entre elles tant de
+parties incohérentes, annonçât, avec quelque dignité, un édifice de
+cette importance. La description de ces deux parties modernes du
+Palais est la seule qu'il soit possible de faire; car on tenteroit
+vainement de donner l'histoire de tous les changements survenus dans
+ce labyrinthe inextricable de bâtisses, qui n'offrent plus que des
+fragments informes, des souvenirs incertains, et dont deux accidents
+si terribles ont achevé de rendre méconnoissables les plans primitifs.
+
+L'architecte du palais du Luxembourg, le célèbre Desbrosses, fut
+chargé de la reconstruction de la grand'salle, et la termina en 1622.
+Elle se compose de deux immenses nefs collatérales, voûtées en pierres
+de taille, et séparées entre elles par un rang d'arcades qui portent
+sur des piliers. De grands cintres vitrés, pratiqués à l'extrémité de
+chaque nef, y répandent une lumière peut-être insuffisante; mais il
+n'en est pas moins vrai que cette manière d'éclairer a quelque chose
+de noble et d'imposant. La décoration en est d'ordre dorique, et cette
+sévérité d'ornement convient à son caractère. Desbrosses s'y est
+permis, tant dans l'ajustement de l'ordre lui-même que dans sa frise,
+des disparates qu'on n'aime pas à rencontrer dans un genre
+d'architecture dont la régularité fait la principale condition; les
+deux arcades du bout de la salle présentent aussi quelque chose
+d'irrégulier, et l'on remarque qu'il y a un demi-pilastre de moins du
+côté de la plus petite. Quoi qu'il en soit, ce monument fait honneur
+au génie de l'architecte et à celui de son siècle. Il présente dans sa
+disposition générale un caractère de grandeur, une manière large et
+bien prononcée qui ne s'est plus retrouvée depuis, même dans les
+édifices du siècle de Louis XIV[184].
+
+[Note 184: _Voy._ pl. 13.]
+
+Le dépôt des archives, placé dans le comble au-dessus de ses voûtes,
+et d'une construction beaucoup plus moderne, mérite d'être remarqué.
+Cette pièce, qui renferme des registres et des manuscrits précieux
+échappés aux précédents incendies, est d'une fabrication extrêmement
+ingénieuse, et fait honneur à M. Antoine, son inventeur. La
+grand'salle, qu'on appelle aussi _salle des pas perdus_, sert de
+promenoir aux gens du Palais, et donne entrée dans diverses pièces
+plus ou moins étendues, qui, de même que dans l'ancien ordre,
+renferment les tribunaux, les greffes et autres services. Au reste,
+leurs distributions, qui se sont opérées successivement, ne tiennent à
+aucun plan général, et n'offrent aucun ensemble qui mérite d'être
+décrit.
+
+Il nous reste à faire connoître les nouveaux travaux qui ont été
+exécutés pour opérer le raccordement des diverses parties du Palais,
+après le dernier incendie, et avec l'intention d'y joindre une
+décoration extérieure. La direction en fut confiée à MM. Moreau,
+Desmaisons, Couture et Antoine, membres de l'Académie d'architecture;
+et leur plan embrassa non-seulement la cour actuelle, mais un projet
+d'alignement dans les rues adjacentes, ainsi que la place
+demi-circulaire qui fait face au principal corps-de-logis.
+
+Celui-ci est bâti au fond de la cour, sur un perron formé par un grand
+escalier, dont l'élévation donne assez de noblesse à cette masse, peu
+remarquable d'ailleurs par son caractère. Un corps avancé de quatre
+colonnes doriques en orne la façade, composée du reste d'un rang
+d'arcades à rez-de-chaussée, et de fenêtres en attique; une sorte de
+dôme quadrangulaire couronne l'édifice. Au bas du perron, et de chaque
+côté, sont deux arcades, dont l'une sert de passage, et l'autre donne
+entrée dans la _Conciergerie_, prison bâtie sur le terrain où étoit
+autrefois le jardin de nos rois. On le nommoit alors _le Préau du
+Palais_.
+
+Les deux ailes de la cour sont composées d'un étage d'arcades à
+rez-de-chaussée, servant de soubassement sur la rue à une ordonnance
+dorique, dans la hauteur de laquelle sont compris deux étages. Dans
+l'aile à droite est un grand escalier richement orné, par lequel on
+entre dans la grand'salle du Palais. Une grille de fer qui ferme la
+cour réunit ces deux ailes. Cet ouvrage est vanté, et peut avoir du
+mérite sous le rapport de la serrurerie; mais les gens de goût voient
+avec peine qu'on ait consacré une dépense considérable à un genre de
+travail peu intéressant en lui-même, lorsqu'on pouvoit produire, à
+moins de frais, et par les moyens de l'architecture, une clôture plus
+noble et plus analogue au monument. Les ornements, d'ailleurs, en sont
+lourds et d'un mauvais choix[185].
+
+[Note 185: _Voy._ pl. 12.]
+
+Cette cour se nomme encore _cour du Mai_, à cause de l'ancien usage où
+étoient les suppôts de la Basoche d'y planter tous les ans, le dernier
+samedi du mois de mai, un arbre très-élevé, après avoir abattu celui
+de l'année précédente. Des deux côtés de cet arbre étoient attachées
+les armes de ce corps burlesque, lesquelles étoient d'azur à trois
+écritoires d'or, avec deux anges pour support. On sait que la Basoche,
+dont l'origine est très-ancienne, étoit une espèce de juridiction
+composée de la communauté des clercs du parlement de Paris. Ils y
+jugeoient les différends qui pouvoient naître entre eux, et
+quelquefois même ils s'y exerçoient à plaider des causes sur des
+questions difficiles et singulières. Ce tribunal avoit une foule
+d'offices et de dignités, entre autres un chancelier, un trésorier,
+des maîtres des requêtes. Il y avoit même autrefois un roi de la
+Basoche.
+
+ CURIOSITÉS DU PALAIS DE JUSTICE.
+
+
+ TABLEAUX.
+
+ Dans la chapelle de la cour, laquelle occupoit tout
+ l'avant-corps du milieu, les quatre Évangélistes, par
+ _Brenet_; la Foi, l'Espérance et la Charité, par _Renou_.
+
+ Dans la deuxième chambre, un Christ par _Beauvoisin_.
+
+ Dans la troisième chambre, un Christ, et le portrait de
+ Louis XIV, d'après _Largillière_, par _Giroux_.
+
+ Dans la salle du conseil, un Christ, et le portrait de Louis
+ XVI, par _Guérin_.
+
+ Dans les bâtimens de la chambre des comptes, plusieurs
+ tableaux du Christ par _Dumont le Romain_; la Madelaine au
+ pied de la croix, par _Bourdon_.
+
+
+ SCULPTURES.
+
+ Sur l'escalier qui conduisoit à la cour des aides, la statue
+ de la justice par _Gois_.
+
+ Sur l'autel de la chapelle, un Christ par _Bouchardon_; les
+ médaillons de Charlemagne et de saint Louis par le même.
+
+ Au-dessus de l'archivolte de l'entrée de la galerie
+ Mercière, le médaillon de Louis XVI; et deux statues
+ représentant l'Étude des lois et l'Éloquence, par _Lecomte_.
+
+Tel est l'état actuel du Palais: le nouveau plan que les circonstances
+n'ont pas permis d'achever entièrement, en auroit coordonné toutes les
+parties, dans lesquelles on remarque encore des irrégularités[186].
+
+[Note 186: On projette, dit-on, de nouvelles additions à la
+restauration de la partie de cet édifice qui donne sur le quai de
+l'Horloge. Déjà une partie des échoppes qui l'obstruoient du côté du
+pont au Change ont été abattues; on y a fait, de ce même côté,
+quelques réparations; et dans ce moment on y élève des constructions
+destinées à masquer l'aspect irrégulier et désagréable de ces vieux
+bâtiments; on y fait entre autres une nouvelle porte d'entrée.]
+
+Vis-à-vis le pont au Change est une tour carrée qui, de ce côté, forme
+l'angle des bâtiments du Palais, et en est une dépendance. C'est là
+que fut placée la première grosse horloge qu'il y ait eu à Paris. Elle
+fut faite en 1370, par un horloger allemand nommé Henri de Vic, que
+Charles V fit venir en France. Le cadran en fut réparé sous le règne
+de Henri III, décoré des figures de la Force et de la Justice; et un
+même écusson y offroit réunies les armes de France et celles de
+Pologne[187]. La cloche qu'on nommoit _tocsin du Palais_, et qui étoit
+au sommet de cette tour, fut fondue à la même époque; et l'on voit
+encore, dans la partie la plus élevée, le petit _lanternon_ au milieu
+duquel elle étoit suspendue.
+
+[Note 187: Ces armoiries furent détruites pendant la révolution: les
+figures ont été épargnées.]
+
+Dans l'enceinte de la cour du Palais, et vis-à-vis la Sainte-Chapelle,
+étoit une petite église sous l'invocation de Saint-Michel, dont
+l'érection remonte au-delà du règne de Philippe-Auguste. Elle a donné
+son nom au pont du petit cours de l'eau qui lui étoit parallèle, et à
+la partie de la rue de la Barillerie qui aboutit à ce pont. Cette
+église a été démolie lors des nouvelles constructions.
+
+Dans la même cour, vis-à-vis la façade de la même chapelle, est le
+bâtiment nouveau de la chambre des comptes, lequel n'a rien de
+remarquable dans son architecture; l'ancien qu'il a remplacé avoit été
+élevé sous Louis XI, et fut aussi détruit par un incendie en 1737; de
+manière que tous les monuments que renferme cette enceinte ont été
+tour à tour la proie des flammes. Une arcade placée sur le flanc
+gauche de cet édifice, et dont les ornements ont été sculptés par le
+célèbre _Jean Goujon_, sert de communication avec l'hôtel dans lequel
+demeuroit autrefois le premier président de cette cour.
+
+Derrière ces édifices sont encore l'hôtel et le jardin de la première
+présidence du parlement[188]. Un passage ouvert dans le milieu de la
+rue de Harlay conduit dans la cour Neuve[189], par laquelle on entre
+dans la partie postérieure du Palais, et de là, dans la galerie dite
+des _Merciers_; la communication avec la Sainte-Chapelle se fait par
+une galerie latérale en face du perron.
+
+[Note 188: Maintenant hôtel de la préfecture de police.]
+
+[Note 189: Maintenant cour de Harlay.]
+
+
+
+
+GRAND CONSEIL, CHAMBRE DES COMPTES, COUR DES AIDES.
+
+
+GRAND CONSEIL.
+
+Par tout ce que nous avons dit sur l'origine du parlement, nous
+croyons avoir assez prouvé que la plus grande de toutes les erreurs
+seroit de supposer que tous les droits et toutes les fonctions qui
+avoient appartenu à la totalité des conseillers royaux, formant ce que
+nous avons appelé _la cour du roi_, eussent été transportés à cette
+portion de son conseil qui fut députée pour tenir _sa cour de
+justice_. Et en effet nous avons vu que, suivant que le roi y
+assistoit, ou qu'elle étoit suffisamment garnie de pairs, ou qu'elle
+étoit présidée par des conseillers _principaux_, ou qu'elle se
+composoit seulement de ses conseillers _ordinaires_, cette cour
+changeoit de caractère, de compétence et d'attributions. Ces
+distinctions ne cessèrent point d'être observées, après que nos rois
+eurent établi la permanence du parlement.
+
+La cour de justice ou _parlement_ n'étoit donc, nous le répétons,
+qu'une _députation_ de conseillers du roi. Cette députation ne fut
+certainement pas unique; et la multiplicité des affaires obligea le
+souverain de partager son conseil en plusieurs chambres, à chacune
+desquelles furent attribuées la connoissance et la discussion d'une
+certaine espèce d'affaires. Ainsi émanèrent de la même source toutes
+les cours ayant suprême juridiction; ainsi, dans l'administration
+générale du royaume, suivant les temps et selon que la prérogative
+royale étoit plus ou moins étendue, tout sortoit du roi et tout y
+retournoit.
+
+Le parlement n'étoit donc point le conseil suprême ou _grand conseil_
+du roi, puisque l'on trouve des ordonnances rendues par ce _grand
+conseil_, hors de Paris, et lorsque le parlement étoit déjà sédentaire
+dans cette capitale[190]. Il nous sera facile de faire comprendre ce
+qu'il étoit.
+
+[Note 190: L'ordonnance de Philippe-le-Bel qui établit la députation
+des requêtes de l'hôtel fut rendue à Bourges, dans le _grand conseil_,
+le parlement siégeant dès lors à Paris: on pourroit citer d'autres
+exemples.]
+
+Nous avons dit que le parlement n'étoit qu'une députation de
+conseillers royaux: il faut ajouter qu'il ne se composoit même que de
+la moindre partie de ces conseillers. Presque tous les autres
+demeuroient auprès de la personne du monarque; et il arrivoit souvent
+que lorsque le parlement ne tenoit point ses séances, la plupart des
+conseillers qui formoient cette cour de justice étoient appelés
+auprès de lui. Quelquefois le roi lui-même se rendoit à la chambre;
+et dans l'un et l'autre cas, les conseillers, réunis en sa présence,
+se formoient en conseil, _ponebant se ad concilium_[191]; et cette
+réunion étoit appelée le _grand conseil_, où les membres du parlement
+étoient admis au même titre que les autres membres du conseil, et en
+raison de leur seule qualité de _conseillers_[192].
+
+[Note 191: _Olim._ an. 1317.]
+
+[Note 192: Nos rois avoient encore un autre conseil, dont l'origine
+remonte jusqu'à celle de la monarchie, et qui étoit connu sous le nom
+de _Conseil étroit_ (Am. lib. IV, c. 7). Clotaire avoit pour
+_conseillers intimes_ trois seigneurs dont Grégoire de Tours nous
+raconte la trahison. (App. c. 45.) Il est dit que Charlemagne se
+faisoit toujours accompagner de ses conseillers les plus _éminents_ et
+les plus sages; et l'on voit ses successeurs avoir toujours auprès
+d'eux un semblable conseil, dans lequel ils faisoient entrer telle
+personne qu'il leur plaisoit, sans avoir là-dessus d'autre règle que
+leur volonté.]
+
+Ainsi varioient, il faut le dire encore, les droits de toute
+assemblée de ce genre, selon que le roi étoit absent ou présent; et
+soit qu'il assistât au conseil _commun, toutes les chambres
+assemblées_, et tînt ce que depuis on a appelé _lit de justice_,
+soit qu'il présidât lui-même son conseil, ce n'étoit que dans ces
+circonstances solennelles que se pouvoient faire ces actes
+d'autorité souveraine que l'on nommoit _ordonnances_. En un tel cas,
+la formule étoit: _le roi et son conseil veulent. Le roi et son
+conseil entendent. Ordonnance faite par la cour de notre_ SEIGNEUR
+ROI _et de son commandement_[193].
+
+[Note 193: De là étoit venu cet usage que le parlement donnât des
+_conseils_ au roi lorsqu'il faisoit des règlements nouveaux, usage
+dont cette compagnie a depuis si étrangement abusé. Anciennement,
+lorsque le souverain vouloit rendre publique une ordonnance nouvelle,
+il appeloit devant lui les membres du parlement, ou se rendoit
+lui-même au milieu d'eux, pour en délibérer de nouveau avec cette
+portion nombreuse de ses _conseillers_. De cet acte de condescendance
+le parlement prétendit faire un droit. Il avoit aussi été établi que
+lorsqu'une ordonnance auroit été rendue dans le _grand conseil_, elle
+seroit _relue et reconnue_ dans le Palais, pour y être ensuite
+déposée. De là les _refus d'enregistrement_, qui n'étoient autre chose
+qu'un appel au peuple et à la révolte. C'est ainsi que cette belle
+institution avoit dégénéré au point de devenir aussi fatale à la
+France qu'elle lui avoit été utile et glorieuse dans de meilleurs
+temps.]
+
+Du temps où la législation appartenoit aux assemblées de la nation, ce
+conseil du roi n'avoit, en ce qui touchoit l'administration générale
+du royaume, qu'une autorité très-foible et très-bornée; mais il
+reprenoit naturellement l'autorité suprême dans tout ce qui concernoit
+l'administration particulière des domaines du roi, ses finances, la
+bourgeoisie et la police de ses villes. Sur ces points qui n'étoient
+pas d'un intérêt général, il faisoit tout réglement qu'il lui plaisoit
+de faire. Ce même droit, le roi et son conseil l'avoient encore en ce
+qui concernoit l'administration de la justice: c'est-à-dire qu'ils
+pouvoient faire, sans déroger toutefois au droit de chacun, tel
+réglement qu'ils jugeoient le meilleur pour en assurer l'exécution.
+Ces réglements, compris d'abord sous le titre générique de
+_capitulaires_, reçurent par la suite le nom particulier
+d'_établissements_[194] et d'_ordonnances_, ce dernier mot n'ayant
+point alors toute l'acception qu'on lui a donnée depuis. Ce fut par
+une _ordonnance_ que, sans déroger aux droits des pairs et de la
+noblesse, Philippe-le-Bel détermina la forme qu'il prétendoit donner à
+sa cour de justice séante à Paris. L'interprétation des lois
+appartenoit encore au conseil du roi, pourvu que, dans cette
+interprétation, il fît simplement un acte judiciaire, l'_explication_
+d'un doute, et non un acte de législation. C'est là l'origine de ce
+que l'on a depuis appelé _déclaration_. En un mot, tant qu'il y eut
+des barons de la couronne, le roi ne put faire avec son conseil aucune
+_ordonnance_ ou _établissement_ qui dût être reçu dans le royaume
+entier. «Tels réglements, dit Beaumanoir; estoient espéciaument pour
+son domaine; et li barons ne laissoient pas à user en leurs terres
+selon les anchiennes coutumes[195]. Mais quand li establissement est
+généraux[196], il doit _courre_ dans tout le royaume; et nous devons
+croire que tel establissement est fait par _très-grand conseil_ et
+pour le commun pourfit....» Ainsi donc, lorsque les grandes baronnies
+eurent été réunies au domaine de la couronne, les _établissements_ et
+_ordonnances_ du roi durent _courir_ dans la France entière; et le
+pouvoir législatif se trouva de droit réuni dans la personne du
+monarque, assisté de son conseil.
+
+[Note 194: Il ne faut pas confondre ce genre d'établissements avec
+ceux que fit saint Louis. Les _établissements_ de ce roi ne sont pour
+la plupart que la rédaction des coutumes générales qui étoient passées
+en lois. Ils ressembloient beaucoup à la collection des capitulaires
+de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, que l'acceptation de
+l'assemblée générale des Francs fit passer en lois.]
+
+[Note 195: C'est-à-dire que les ordonnances que le roi faisoit dans
+_sa terre_ (_in terrâ suâ_), ainsi que l'on parloit alors, les barons,
+par le même droit, les faisoient aussi dans _leurs terres_.]
+
+[Note 196: C'est-à-dire fait dans l'assemblée générale de la nation.
+(Cout. de Beauv. cap. 4, p. 265.)]
+
+Il en fut de même de l'administration de la justice: et en effet la
+réunion des trois grandes pairies, qui étoient les trois plus grands
+fiefs de la couronne, ayant rendu le roi seigneur immédiat de trois
+grandes provinces, la Normandie, le comté de Toulouse ou le Languedoc,
+et le comté de Champagne, la justice dut y être rendue au nom du
+nouveau seigneur. Il fallut donc y pourvoir, et y remplacer les cours
+provinciales qu'y avoient formées les barons avec leurs conseillers ou
+assesseurs. Que fit le roi de France pour les remplacer? rien autre
+chose que _députer_ des conseillers, les uns pour tenir l'_échiquier_
+de Normandie, les autres pour tenir les _grands jours_ de Troyes,
+d'autres encore pour former le parlement de Toulouse; puis, par des
+réglements nouveaux, ces députations devinrent par la suite des cours
+souveraines et permanentes. L'érection successive des autres
+parlements dans différentes villes du royaume a partout la même
+origine. Sur la demande expresse ou présumée des habitants de ne plus
+relever leurs appellations par-devant la cour de justice qui avoit été
+rendue sédentaire à Paris, les rois créoient un certain nombre de
+conseillers avec attribution des fonctions essentielles à une cour
+royale; et la justice se rendoit par eux dans les provinces, au même
+titre que le faisoit le parlement de Paris, parce que les conseillers
+qui formoient ces cours souveraines étoient _conseillers_ au même
+titre que ceux dont se composoit ce parlement, qui n'avoit sur eux
+d'autre avantage que celui d'une plus grande ancienneté.
+
+De même il plut à nos rois d'employer à des fonctions particulières,
+de donner une attribution spéciale à cette portion de leurs
+conseillers qui demeuroient auprès d'eux sans emploi particulier, et
+dont ils s'étoient servis comme de leur _conseil suprême_ ou _grand
+conseil_, chaque fois qu'il leur avoit plu de leur communiquer la
+plénitude du pouvoir souverain en présidant à leurs séances; car, dans
+un tel cas, ce conseil avoit l'administration générale des affaires,
+faisoit des _établissements_ et des _ordonnances_, soit que le
+parlement fût appelé à y délibérer, soit qu'il ne le fût pas; et, on
+ne sauroit se lasser de le répéter, la présence du roi faisoit seule
+toute leur compétence, quel que fût leur nombre, et même, quelle que
+fût leur qualité. Charles VIII fut le premier qui donna une forme
+permanente à ce conseil[197], l'érigeant en compagnie avec cour
+souveraine et collége d'officiers, lui conservant le nom de _grand
+conseil_, et lui attribuant la connoissance et la décision d'une
+partie des affaires dont il étoit appelé à connoître lorsqu'il avoit
+été _conseil du roi_, et délibérant sous sa présidence.
+
+[Note 197: Avant l'établissement du _Conseil du roi_, qui a duré
+jusqu'à la révolution, le grand conseil, qu'il avoit remplacé,
+connoissoit, comme nous l'avons dit, d'une foule d'affaires, rarement
+contentieuses, dans toutes les branches de l'administration, domaines,
+finances, marine, commerce, lesquelles furent depuis attribuées à
+d'autres officiers successivement institués par nos rois; mais comme
+il résultoit de la part de ceux qui se croyoient lésés dans les
+jugements rendus par ces institutions, de continuelles _évocations_ au
+grand conseil, cette circonstance détermina Charles VIII à le rendre
+permanent.]
+
+Louis XII confirma depuis cet établissement, et augmenta le nombre de
+ses membres, le portant à vingt conseillers, qu'il distribua en deux
+semestres.
+
+Le grand conseil, ainsi composé et réformé par Louis XII, continua de
+connoître de toutes les mêmes affaires qui auparavant avoient été de
+son ressort. Son occupation la plus continuelle étoit celle du
+réglement des cours et des officiers; il connoissoit aussi de tous les
+dons et brevets du roi, de l'administration de ses domaines, de toutes
+les matières qui étoient sous la direction des grands et des
+principaux officiers, et des affaires, tant de justice que de police
+de la maison du roi; beaucoup d'affaires particulières y étoient aussi
+introduites, soit par le renvoi que le roi lui faisoit des placets qui
+lui étoient présentés, soit par le consentement des parties.
+
+Depuis ce temps, nos rois lui ont attribué exclusivement la
+connoissance de plusieurs matières presque toutes relatives à sa
+première institution, telles que de décider des contrariétés et
+nullités d'arrêts, d'être conservateur de la juridiction des
+présidiaux et des prévôts des maréchaux, de veiller à l'exécution des
+brevets dans la nomination accordée au prince de tous les grands
+bénéfices, d'être chargé exclusivement des procès concernant les
+archevêchés, évêchés et abbayes, etc., etc.
+
+Le roi a encore employé de tout temps le grand conseil pour établir
+une jurisprudence uniforme dans tout le royaume sur certaines
+matières, telles que les usures, les banqueroutes, etc.
+
+C'est par une raison à peu près semblable que la plupart des grands
+ordres avoient obtenu le droit d'évocation au grand conseil, afin que
+le régime et la discipline de ces grands corps ne fussent pas
+intervertis par la diversité de jurisprudence, et qu'ils ne se vissent
+pas obligés de disperser leurs membres dans tous les tribunaux. Les
+secrétaires du roi et les trésoriers de France jouissoient de la même
+prérogative.
+
+Enfin le grand conseil a souvent suppléé les cours souveraines pour le
+jugement de plusieurs affaires qui en ont été évoquées.
+
+Il seroit impossible d'entrer ici dans le détail de toutes les
+attributions diverses dont le grand conseil a joui plus ou moins
+long-temps. Il suffit d'avoir, par quelques exemples, donné une idée
+de celles qui conviennent à son institution.
+
+Le chancelier étoit, depuis l'origine, seul chef et président né de
+cette compagnie. Un conseiller d'état commis par lettres-patentes du
+roi y présidoit à sa place pendant un an.
+
+Le grand conseil se composoit, dans les derniers temps de la
+monarchie, 1º de huit maîtres des requêtes qui étoient aussi
+présidents par commission pendant quatre années; 2º des anciens
+présidents honoraires, dont les offices avoient été supprimés; 3º de
+conseillers d'honneur, dont le nombre n'étoit pas fixé; 4º de
+cinquante-quatre conseillers, distribués, ainsi que les officiers
+précédents, en deux semestres. Il y avoit en outre deux avocats
+généraux, un procureur général et douze substituts; un greffier en
+chef, plusieurs greffiers pour la chambre, les présentations et
+affirmations, les dépôts civils et criminels; cinq secrétaires du roi
+servant près le grand conseil; un trésorier, des huissiers,
+contrôleurs, procureurs, et autres officiers subalternes. Tous ces
+officiers jouissoient de plusieurs priviléges, notamment de ceux de
+_commensaux_ de la maison du roi. L'habit de cérémonie des membres du
+grand conseil étoit la robe de satin noir.
+
+Cette compagnie étoit la seule de son espèce, et sa devise
+l'indiquoit: _Unico universus_. Elle a tenu ses séances à Paris en
+divers endroits, notamment au Louvre, aux Augustins, dans le cloître
+Saint-Germain-l'Auxerrois. Enfin, par un arrêt du conseil d'état donné
+en 1686, elle eut la permission de s'établir dans l'hôtel d'Aligre, où
+elle est restée jusqu'au moment de la révolution.
+
+Toutefois nous en parlons ici, non-seulement parce que l'ordre et la
+clarté des matières semblent le demander, mais encore parce que le
+grand conseil, lorsqu'il était _conseil du roi_, se tenoit souvent à
+la chambre des comptes; les résolutions qui y furent prises formèrent
+le recueil d'ordonnances connu sous le titre d'_ordonnances rendues
+par le conseil tenu en la chambre des comptes_.
+
+
+CHAMBRE DES COMPTES.
+
+Du même principe découlent constamment les mêmes conséquences. Nous
+avons montré que, de tout temps, le _conseil du roi_ partagea avec lui
+le fardeau des affaires dans toutes les branches de l'administration;
+et il n'est pas besoin de dire que les finances n'en furent point
+exceptées. Nos souverains l'établirent eux-mêmes juge entre eux et
+leurs sujets, dans les contestations qui s'élevoient à l'occasion de
+la répartition et de la levée des impôts. C'étoit le conseil du roi
+qui gardoit son trésor, qui examinoit les comptes des baillis,
+sénéchaux et autres receveurs royaux; et[198] l'on députoit à cet
+effet des maîtres de la cour[199]. Dans la suite, on érigea cette
+députation en chambre perpétuelle: il ne faut point chercher d'autre
+origine à la chambre des comptes.
+
+[Note 198: _Olim._ an 1291.--Secousse, t. Ier, p. 803 et 805.]
+
+[Note 199: Les membres de cette députation étoient si bien les
+collègues des conseillers au parlement, que, dans certaines occasions,
+ils remplacèrent la cour et jugèrent des causes qui n'étoient pas dans
+leur département ordinaire, avec ceux des conseillers qu'ils purent
+rassembler. (_Olim._, an. 1314.)]
+
+Il paroît, par une ordonnance de saint Louis, que, dès le règne de ce
+prince, la chambre des comptes étoit sédentaire à Paris. Depuis, nos
+rois ne cessèrent de combler cette cour de marques de confiance et
+d'honneur, auxquelles ils ajoutèrent des priviléges considérables: la
+noblesse au premier degré, les droits de _commensaux_ de leur maison;
+l'exemption des décimes, de tous droits seigneuriaux, charges
+publiques, ban, arrière-ban, tailles, corvées, péages, aides,
+gabelles, etc., etc.
+
+Les titres dont le dépôt étoit confié à cette compagnie étoient si
+importants, que l'ordonnance de décembre 1460 expose que les rois se
+rendoient souvent en personne à la _chambre_, pour y examiner
+eux-mêmes les registres et états du domaine, «afin, y est-il dit,
+d'obvier aux inconvénients qui pourroient s'ensuivre de la révélation
+et portation d'iceux.»
+
+On sait que les chambres des comptes étoient des cours établies
+principalement pour connoître et juger en dernier ressort de ce qui
+concernoit la manutention des finances et la conservation du domaine
+de la couronne. On doit considérer dans celle de Paris 1º les
+officiers dont elle étoit composée; 2º la forme dont on y procédoit à
+l'instruction et au jugement des affaires; 3º le caractère de la
+juridiction qu'elle exerçoit.
+
+Elle avoit, comme le parlement, divers ordres d'officiers: un premier
+président, douze présidents ordinaires, soixante-dix-huit maîtres,
+trente-huit correcteurs, quatre-vingt-deux auditeurs, un avocat et un
+procureur général; des greffiers, commis, contrôleurs du greffe,
+huissiers, etc., etc.
+
+Les officiers de la chambre servoient par semestre, à l'exception du
+premier président, des gens du roi et des greffiers en chef dont le
+service étoit perpétuel. Il y avoit assemblée générale pour
+enregistrer les édits et déclarations d'une grande importance,
+procéder à la réception des officiers, etc. À l'égard du service
+ordinaire, la chambre étoit partagée en deux bureaux: au second bureau
+se jugeoient tous les comptes, à l'exception de celui du trésor royal,
+de celui des monnoies et de ceux qui se présentoient pour la première
+fois. Toutes les autres affaires s'expédioient au grand bureau:
+c'étoit là aussi que se donnoient les audiences.
+
+On peut distinguer en trois parties les fonctions qu'exerçoient les
+officiers de la chambre, ce qui concernoit 1º l'ordre public; 2º
+l'administration des finances; 3º la conservation des domaines du roi
+et des droits régaliens. Chacune de ces divisions renfermoit un nombre
+infini d'objets, dont l'énumération seroit ici inutile et même
+fastidieuse. D'ailleurs, dans une analyse aussi succincte que celle où
+nous sommes forcés de nous renfermer, il seroit toujours impossible de
+donner autre chose qu'une idée incomplète d'une compagnie dont
+l'établissement remonte aux temps les plus reculés, qui jouissoit des
+prérogatives les plus éminentes, et dont les attributions étoient
+aussi variées qu'étendues.
+
+Les plus grands personnages du royaume ont tenu à honneur de remplir
+la charge de _premier président de la chambre_. Plusieurs de ces
+magistrats ont été chanceliers de France, ce qui est arrivé aussi
+plusieurs fois dans le parlement; mais on cite l'exemple unique d'un
+chancelier, Pierre Doriole, devenu ensuite premier président de la
+chambre des comptes. Cet événement est arrivé sous Louis XI. Ce
+magistrat suprême jouissoit de beaucoup de droits honorifiques, et la
+garde du grand trésor de la Sainte-Chapelle lui étoit confiée. Sa
+robe de cérémonie étoit de velours noir, ainsi que celle des autres
+présidents de sa compagnie.
+
+La chambre des comptes occupoit un grand bâtiment situé dans
+l'enceinte du Palais, presque en face de la Sainte-Chapelle. Ce
+monument, élevé en 1504 par _Jean Joconde_, religieux de l'ordre de
+Saint-Dominique, offroit une façade d'un gothique élégant, et chargée
+d'ornements très-délicats. Les arcades qui bordoient le grand escalier
+étoient estimées pour leur dessin et leur exécution. Cinq statues, de
+grandeur naturelle, posées dans des niches, représentoient Louis XII
+entouré des quatre Vertus cardinales, et l'on voyoit en divers
+endroits les armes et la devise de ce bon roi[200]. Un incendie qui
+éclata dans cet édifice, et dont il fut impossible d'arrêter la
+violence, le consuma entièrement dans la nuit du 27 octobre 1737[201].
+
+[Note 200: Un porc-épic composoit le corps de cette devise; et ces
+deux mots, _et cominùs et eminùs_, en faisaient l'âme.]
+
+[Note 201: Voyez pl. 14. La gravure qui représente ce monument a été
+exécutée d'après un dessin unique appartenant au cabinet des gravures
+de la bibliothèque.]
+
+C'est alors que fut commencé, sur les dessins de M. _Gabriel_, premier
+architecte du roi, l'édifice qui subsiste encore aujourd'hui. Jusqu'en
+1740, qu'il fut achevé, la chambre des comptes tint ses séances aux
+Grands-Augustins, où partie de ses archives avoit été transportée.
+
+Les deux statues placées sur le portail, représentant la Justice et la
+Prudence, ont été exécutées par _Adam_ aîné[202].
+
+[Note 202: Ce bâtiment servoit de dépôt à tous les anciens comptes du
+royaume. Les registres de la cour contenoient d'ailleurs une infinité
+de choses très-curieuses pour l'histoire, les généalogies, et des
+titres importants pour l'état d'un grand nombre de familles.]
+
+
+COUR DES AIDES.
+
+La cour des aides ne fut point formée autrement que le grand conseil
+et la chambre des comptes. Elle s'établit de même par la permanence
+qui fut donnée à une députation jusque là amovible et momentanée.
+
+Cette cour étoit unique dans l'origine, et son ressort s'étendoit par
+tout le royaume. Elle avoit été instituée par nos rois, à l'instar des
+parlements, pour juger et décider, sans appel, tous procès, tant
+civils que criminels, au sujet des aides, gabelles, tailles et autres
+matières du même genre. Ses jugements, dès l'instant de sa création,
+marchoient de pair avec ceux du parlement, auquel elle a toujours été
+assimilée; car sa juridiction ne peut être considérée comme un
+démembrement de celle des autres cours souveraines. En effet, dès le
+commencement de la levée des aides ou subsides, qui ne s'accordoient
+alors que pour un temps limité, les rois nommoient, soit pour établir
+et imposer ces droits, soit pour décider des contestations qui
+pouvoient naître à l'occasion de leur perception, des commissaires
+dont le pouvoir finissoit avec la levée de ces impositions. Ces droits
+étant devenus perpétuels et ordinaires, la fonction de ces juges s'est
+également perpétuée; mais jamais la connoissance des aides ou subsides
+n'a été donnée à aucun autre tribunal du royaume.
+
+On peut faire remonter la véritable institution de la cour des aides
+jusqu'à l'année 1355, que le roi Jean ayant assemblé à Paris les états
+du royaume de _la languedoil_ ou _pays coutumier_, et en ayant obtenu
+une _gabelle_ sur le sel et quelques autres impositions, ordonna
+qu'elles seroient recueillies par des receveurs qu'établiroient les
+députés des trois états dans chaque province. La même ordonnance
+portoit création de _généraux superintendants_, tirés des trois états,
+formant un tribunal auquel seroient cités, pour être jugés en dernier
+ressort, tous les contrevenants et rebelles à la perception des
+impôts. De là le nom d'_élu_ donné aux receveurs particuliers, et
+celui de _généraux des aides_, lequel est resté aux _députés généraux_
+préposés pour en avoir la direction dans la ville de Paris, et
+recevoir l'appel des députés particuliers ou élus distribués dans les
+provinces. Les malheurs de la guerre ayant rendu nécessaires des
+levées successives d'impôts, les généraux des aides devinrent
+permanents et ordinaires avant la fin de ce règne, ainsi qu'on le voit
+par une des lettres du même roi, adressée en 1361, «à nos amés et
+féaux les généraux trésoriers à Paris sur le fait des aides, etc.»
+
+Ces _généraux superintendants_, nommés sous les deux règnes suivants
+_généraux conseillers_, étoient, comme nous l'avons dit, choisis et
+établis par les trois états; mais depuis le roi s'en réserva la
+nomination, ce qui n'a point varié jusque dans les derniers temps.
+Leur origine, qu'ils tiroient de l'assemblée des états-généraux, fit
+que pendant long-temps ils comptèrent parmi eux les personnes les plus
+distinguées dans les deux premiers ordres du royaume, et eurent même
+l'honneur d'être présidés par des princes du sang. Aussi n'est-il
+point de marques de considération que nos souverains n'aient données à
+cette compagnie. C'étoit entre les mains du roi que ses membres
+prêtoient serment, et souvent ils assistoient à ses conseils.
+
+Le nombre de ces _généraux conseillers_ n'étoit pas fixé, et a
+beaucoup varié jusqu'au règne de Louis XI, sans cependant passer celui
+de neuf, arrêté d'abord en 1355. Ce dernier prince voulut que cette
+cour fût composée d'un président, de quatre généraux conseillers,
+trois conseillers, un avocat et un procureur du roi, un greffier, un
+receveur des amendes et deux huissiers.
+
+Henri II abolit la distinction qui existoit entre les généraux et les
+conseillers, créa une seconde chambre en la cour des aides, confirma
+et augmenta la juridiction de cette compagnie.
+
+Louis XIII, par un édit de 1635, établit une troisième chambre, et
+créa douze offices de _conseillers_, auxquels il ne donna que ce
+titre, sans y ajouter celui de _général_, qui ne fut conservé qu'aux
+anciens offices, et qui même s'abolit tout-à-fait par la suite. Dans
+les derniers temps, la cour des aides étoit composée d'un premier
+président, de neuf autres présidents, de conseillers d'honneur, dont
+le nombre étoit indéterminé, de cinquante-deux conseillers, trois
+avocats-généraux, un procureur-général avec quatre substituts, cinq
+secrétaires du roi servant près ladite cour, deux greffiers en chef,
+etc., etc.
+
+L'habit de cérémonie des membres de la cour des aides étoit, pour le
+premier président, la robe de velours noir avec le chaperon pareil,
+doublé d'hermine. Les conseillers, gens du roi et greffiers en chef
+portoient la robe rouge, et, suivant un ancien usage, ils devoient
+mettre sur cette robe un chaperon noir à longue cornette.
+
+La cour des aides avoit le droit de connoître et de décider en dernier
+ressort de tous procès, tant civils que criminels, au sujet des aides,
+gabelles, tailles, octrois, et de tous subsides et impositions. Elle
+recevoit les appels interjetés des sentences des élections et autres
+tribunaux et siéges de provinces, pour toutes matières de sa
+compétence. Elle étoit seule compétente pour juger du titre de
+noblesse et des exemptions ou priviléges qu'il portoit relativement
+aux impôts, etc., etc. Ses officiers étoient commensaux de la maison
+du roi, jouissoient du franc salé, de la noblesse au premier degré, et
+à peu près de tous les priviléges accordés aux autres cours
+souveraines.
+
+Sous Charles VII, l'auditoire de la cour des aides étoit situé vers la
+chambre des comptes, à côté de la chapelle basse. Ce lieu ayant paru
+incommode, Louis XI lui accorda, en 1477, des salles appelées
+_chambres de la reine_, situées au-dessus de la galerie des Merciers,
+où l'on établit les seconde, troisième chambre, salle et chapelle de
+cette cour; quant à la première chambre, elle put rester dans l'ancien
+bâtiment, au moyen d'une porte de communication que l'on ouvrit entre
+cet édifice et le nouveau local. Cette première chambre fut démolie en
+1620, et rebâtie sur le même emplacement.
+
+La cour des aides avoit rang, dans les cérémonies, après le parlement
+et la chambre des comptes, mais seulement parce qu'elle étoit de moins
+ancienne création que ces deux compagnies. Quelques-uns de ses
+officiers ont eu l'honneur d'être élevés, ainsi que ceux des autres
+cours souveraines, à la suprême dignité de la magistrature.
+
+
+_Bailliage du Palais._
+
+Renfermé depuis 1551 dans l'enclos du Palais, la grand'salle étoit
+son tribunal. Ce siége connoissoit de tout ce qui concernoit le
+civil, le criminel et la police dans les cours et salle du Palais,
+la juridiction en étoit exercée par un bailli d'épée, un
+lieutenant-général, un procureur du roi; un premier huissier, un
+huissier audiencier et un doyen. Les causes en étoient portées par
+appel au parlement.
+
+
+_Chancellerie du Palais._
+
+Elle étoit tenue par les maîtres des requêtes, et avoit, ainsi que le
+grand sceau, ses officiers, savoir: quatre conseillers secrétaires du
+roi audienciers, quatre conseillers contrôleurs, douze conseillers
+rapporteurs référendaires, quatre conseillers trésoriers receveurs,
+etc.
+
+
+_Chambre du domaine et du trésor._
+
+Cette chambre connoissoit en première instance de tout ce qui
+concernoit le domaine du roi et les droits qui lui appartenoient dans
+l'étendue de la généralité de Paris.
+
+
+_Siége général de la table de marbre._
+
+Il comprenoit trois juridictions: 1º la connétablie et maréchaussée de
+France; 2º l'amirauté; 3º les eaux et forêts.
+
+
+
+
+ÉGLISES ET MONASTÈRES.
+
+
+L'origine de la plupart de ces monuments, surtout de ceux qui
+remplissoient autrefois la Cité, offre de plus grandes obscurités que
+celle d'aucune autre antiquité de Paris. Il n'en est point sur
+laquelle les historiens se soient plus exercés; et la plus belle
+victoire que les plus habiles d'entre eux aient remportée dans les
+contestations qu'un tel sujet a fait naître, a été d'apprendre à leurs
+adversaires à douter dans des matières où ils croyoient être arrivés à
+quelque certitude.
+
+Toutes les églises de ce quartier y existoient de temps immémorial,
+c'est-à-dire que celles qu'on y voyoit encore dans le siècle dernier,
+et dont aucune n'avoit plus de six cents ans d'antiquité, avoient été
+bâties sur les ruines de semblables édifices. «Il y a apparence, dit
+Delamare, que les fidèles des premiers temps convertirent en églises
+toutes les maisons particulières où ils avoient coutume de se retirer
+pour y faire en secret leurs exercices pendant les persécutions; et
+que c'est de là que sont venues toutes ces petites paroisses du
+quartier de la Cité, dont on ne sait point l'origine.» Depuis ces
+premières fondations, Paris fut brûlé plusieurs fois[203], et chaque
+fois sans doute ses monumens furent renouvelés. À ces désastres, qui
+ont détruit pour nous jusqu'aux moindres vestiges de ces anciens
+édifices, il faut joindre cette terreur singulière qui s'empara des
+chrétiens vers les dernières années du neuvième siècle: ils
+attendoient la fin du monde précisément en l'an mille de Jésus-Christ;
+et cette fausse opinion répandue partout leur faisoit négliger
+l'entretien des églises, qui, de tous côtés, tomboient en ruines.
+Lorsque cette année fatale fut passée, les peuples, revenus de leur
+effroi, s'empressèrent partout de les rebâtir avec plus de
+magnificence qu'auparavant. On fit des fondations nouvelles, et le
+culte reprit toute sa solennité. C'est aussi à partir de cette époque
+que les traditions deviennent moins obscures, que les titres qui
+établissent les origines ont plus d'authenticité. Toutefois, si l'on
+n'a quelque connoissance de ce qui a précédé les temps de la troisième
+race, en ce qui concerne le clergé, des révolutions diverses qu'il
+avoit éprouvées dans son état et dans ses biens, de ce qu'il avoit
+perdu, acquis ou recouvré avant ces temps mémorables qui
+consolidèrent son existence, en assurant celle de la société, on
+comprendroit difficilement encore ce que nous pourrions dire sur cette
+partie la plus intéressante des antiquités de Paris: nous allons donc
+essayer d'en tracer un rapide tableau.
+
+[Note 203: Deux fois sous Childebert et sous Gontram, dit Sauval; deux
+fois par les Normands; brûlé de nouveau en 1034, sous Henri Ier.]
+
+On ne sait si c'est bien sérieusement que certains écrivains que déjà
+nous avons signalés comme ne reconnoissant aucune légitimité, ont
+accusé les évêques romains qui habitoient l'Aquitaine et la Septimanie
+d'avoir trahi leurs souverains _légitimes_, parce qu'ils se
+déclarèrent pour les Francs contre les Goths, usurpateurs depuis moins
+de cent ans de cette belle portion des Gaules: ce seroit montrer par
+trop d'ignorance, et il est plus naturel de supposer qu'ils sont
+encore ici de mauvaise foi. Qui peut ignorer que, dans cette province
+encore toute romaine, où vivoit une population nombreuse de sujets
+romains, séparée de ses grossiers vainqueurs par ses moeurs, par ses
+lois, par ses préjugés et ses traditions; où des troupes romaines
+occupoient et défendoient encore, en invoquant le nom de la ville
+éternelle, les points divers au milieu desquels ils étoient cantonnés,
+nul devoir, nul lien ne pouvoit attacher les anciens habitants du pays
+à des barbares qu'ils méprisoient et dont ils étoient opprimés? Cette
+oppression étoit à la fois politique et religieuse sous les Goths,
+qui, ayant embrassé l'arianisme, exerçoient une persécution violente
+contre le clergé catholique, et punissoient par la prison, l'exil, la
+confiscation, souvent même par le martyre, le zèle que montroient les
+prélats romains pour la saine et pure doctrine de l'Église[204]. Un
+roi barbare se présente à eux, qui avoit embrassé la foi orthodoxe:
+trouvant ainsi en lui la seule garantie qui pouvoit leur rendre
+supportable une domination étrangère, ils préfèrent son joug à celui
+qu'un roi barbare et hérétique faisoit peser sur eux, sans cesser pour
+cela de se considérer, dans le secret de leur pensée, comme sujets de
+l'empire et des empereurs. La victoire des Francs ratifie leur choix;
+l'approbation de la cour de Bysance le légitime[205]: le reste suit
+naturellement; et dans cette grande et heureuse révolution que ces
+pasteurs des _fidèles_ favorisèrent de toute leur influence, il n'y
+avoit nulle raison pour que leur conscience fût, un seul instant,
+troublée; et leur existence, ainsi que celle de leurs ouailles, cessa
+de l'être.
+
+[Note 204: Sidon, lib. VII, cap. 6; Grég. Tur. _Hist._, lib. II, c.
+25.]
+
+[Note 205: Nous avons déjà dit que l'empereur Anastase envoya à Clovis
+les _insignes_ des premières dignités romaines. Voyez p. 49.]
+
+De quelque manière que Clovis, ses compagnons d'armes et ses
+successeurs aient entendu le christianisme, il n'en est pas moins vrai
+qu'ils se convertirent de bonne foi, c'est-à-dire qu'ils reçurent tous
+les dogmes du christianisme, qu'ils se soumirent à ses lois, et que
+les prêtres chrétiens ne tardèrent point à jouir auprès de leurs
+vainqueurs de la plus haute considération.
+
+Ils la durent à des vertus dont ces barbares n'avoient sans doute
+qu'une idée très-imparfaite, mais qui cependant ne leur étoient point
+tout-à-fait étrangères. Moins éloignés des traditions primitives que
+le vieux peuple qu'ils remplaçoient, ces peuples enfants avoient des
+moeurs pures, un caractère hospitalier; et c'est ce qui leur fit
+admirer une pureté de moeurs qu'ils étoient encore si loin d'égaler,
+et une charité qui surpassoit tous leurs sentiments les plus généreux.
+Ce fut surtout cette dernière vertu qu'il n'appartient qu'au
+christianisme d'exalter jusqu'à ses degrés les plus sublimes, qui leur
+fit une impression plus profonde, et qui leur rendit si vénérables les
+hommes qui la pratiquoient. En même temps que les prêtres chrétiens
+prêchoient de toutes parts et sous leurs yeux la justice,
+l'obéissance, la résignation et toutes ces autres lois évangéliques
+qui sont la garantie la plus sûre de l'ordre dans la société, la
+source de toute paix et de toute consolation pour les membres qui la
+composent, ils les voyoient s'associer à toutes les souffrances de
+ceux qu'ils éclairoient de leurs doctrines, à toutes leurs misères, se
+dépouiller de tout ce qu'ils possédoient pour les soulager, et
+prouver, non pas seulement par des paroles édifiantes, mais par de
+continuels et touchants exemples, que le patrimoine de l'Église est
+celui des pauvres, et que ce n'est pas ici-bas qu'elle a placé son
+véritable trésor. Ce fut ainsi que, gagnant l'estime et la confiance
+des vainqueurs, les prêtres chrétiens purent, dès le commencement,
+exercer une influence salutaire sur le sort des vaincus. Les évêques
+furent, en effet, le principal refuge des Romains désarmés; ils se
+rendirent leurs intercesseurs auprès des rois, leurs médiateurs auprès
+des seigneurs, leurs patrons auprès des juges; et devenus ainsi le
+lien qui rapprochoit les deux peuples, et le principal instrument de
+cette concorde qui devoit les confondre en un seul peuple, leur crédit
+s'affermit au point de devenir en très-peu de temps une autorité
+régulière et légitime, qui, dès les premiers siècles de la monarchie,
+étoit déjà la plus considérable dans l'État. Il n'étoit pas rare qu'un
+duc quittât son duché pour devenir évêque; et un ministre
+superstitieux à qui une devineresse avoit prédit son élévation à
+l'épiscopat, considéroit une telle prédiction comme la plus heureuse
+qui pût jamais se réaliser en sa faveur[206]. Ce même esprit de
+conciliation et de paix, les prêtres chrétiens le portèrent au milieu
+des guerres civiles dont la nation ne cessa point d'être déchirée,
+aussitôt que se furent développés au milieu d'elle les vices et la
+foiblesse de son pouvoir politique; et ainsi s'accrut encore, sous la
+seconde race, la puissance des évêques[207].
+
+[Note 206: Grég. Tur. _Hist._, lib. IV, c. 14 et 18.]
+
+[Note 207: Grég. Tur. _Hist._, lib. IX, cap. 20.]
+
+Ainsi s'accrurent aussi ses richesses que la conquête avoit
+extrêmement diminuées. Encore que le clergé romain eût été d'un grand
+secours aux Francs dans la conquête des Gaules, et que Clovis, déjà
+chrétien, l'eût traité avec beaucoup de ménagements, il est vrai de
+dire que les Romains armés, qui étoient en mesure de composer avec lui
+en avoient reçu des conditions bien plus favorables; et comme l'Église
+n'avoit point de résistance à opposer à l'avidité et la rapacité des
+vainqueurs, ses biens et ses trésors furent une proie facile que le
+roi barbare distribua, ou peut-être se vit forcé d'abandonner à
+l'avarice de ses compagnons d'armes, qui prétendoient sans doute avoir
+leur part du butin. Ce que la violence lui avoit enlevé, la vertu de
+ses ministres le lui rendit: lorsque les nouveaux maîtres des Gaules
+virent le noble et saint usage qu'ils savoient faire du peu qui leur
+étoit resté, princes et sujets s'empressèrent d'accroître des
+richesses dont la dispensation devenoit la ressource principale des
+malheureux et rétablissoit ainsi doucement et régulièrement dans
+l'état l'équilibre rompu sans cesse par l'inégalité nécessaire et
+inévitable des fortunes; et les vrais chrétiens crurent aussi amasser
+un trésor pour le ciel en partageant ce qu'ils possédoient avec ceux
+dont les biens «étoient le voeu des fidèles, le patrimoine des
+pauvres, la rançon des âmes, le prix des péchés, la solde des
+serviteurs et des servantes de Dieu[208].» Ce fut ainsi que le clergé
+acquit en peu de temps d'immenses propriétés.
+
+Dans le même temps s'élevoient de toutes parts des monastères où se
+retiroient des Justes dégoûtés du monde et qui aspiroient à une vie
+plus parfaite. Ces pieux cénobites, ainsi réunis, offrirent une image
+encore plus frappante de toutes les vertus chrétiennes: partageant
+toutes leurs heures entre la prière et le travail des mains, ils
+consacroient au soulagement des malheureux tout ce que pouvoit leur
+fournir ce travail au-delà de l'absolu nécessaire. Ce fut cette
+charité ardente, infatigable, qui fertilisa les solitudes où ils
+avoient fait voeu de vivre et de mourir: ce fut donc au profit des
+pauvres et uniquement à leur profit que, de leur côté, les moines
+devinrent légitimes propriétaires d'une partie considérable de la
+France que leurs sueurs avoient fécondée[209].
+
+[Note 208: Cap. Car. tit. 3, c. 12.]
+
+[Note 209: Art de vérif. les dates, ép. déd.; _ibid._, préf. p. ix.]
+
+Il est certain, au reste, qu'après la conquête, l'Église avoit continué
+de posséder, selon la loi romaine, ce qui lui étoit resté de ses biens,
+et ce que, dans les temps postérieurs, elle en avoit pu acquérir; toute
+la suite des monuments historiques nous prouve qu'exempts des charges
+publiques lorsqu'ils étoient médiocres et à peine suffisants pour
+l'entretien de ses ministres, ces biens perdoient leur immunité, dès
+qu'ils devenoient plus considérables[210]. Cette loi continua d'être
+observée sous les rois francs, et elle y fut même très-souvent exécutée
+avec une plus grande rigueur que sous les romains[211]. Nous voyons que
+les terres de l'Église payoient un cens, des tributs, que ses serfs ou
+colons devoient au fisc des corvées, et que l'immunité même n'exemptoit
+pas les églises des dons annuels qu'elles étoient tenues d'acquitter
+envers le roi[212].
+
+[Note 210: Cod. Theod., lib. XVI, tit. 2, l. 15.]
+
+[Note 211: Aim., lib. II., c. 27.]
+
+[Note 212: Hincm., t. II., epist. ad Episc., c. 38.]
+
+Une autre loi romaine (et cette loi extrêmement remarquable jette un
+grand jour sur la matière que nous traitons) vouloit que l'Église
+possédât ses biens aux mêmes titres que les donateurs qui les lui
+avoient concédés. Or ces biens étoient nécessairement ou civils ou
+militaires: le possesseur d'un bien militaire devoit un service
+personnel, ou s'il ne pouvoit servir lui-même, il étoit tenu de se
+faire remplacer par ses enfants; le propriétaire d'un bien civil
+fournissoit des miliciens. Le clergé se vit donc, en sa qualité de
+propriétaire, obligé de remplir ces conditions de la propriété, et de
+fournir des soldats à l'état.
+
+Ces miliciens qu'entretenoit l'Église devoient être toujours sur pied;
+et dans ces temps de périls continuels, il falloit qu'ils fussent
+prêts à marcher au premier signal. C'étoient des _hommes libres_ et
+non des _vassaux_; car des prêtres désarmés ne pouvoient en avoir, le
+vasselage étant, ainsi que nous l'avons déjà dit, une condition
+particulière et exclusive du bénéfice militaire. Pour obtenir le
+service d'un homme libre, il falloit pourvoir à sa solde et à sa
+subsistance: il fut créé à cet effet sur les biens ecclésiastiques des
+bénéfices à vie qui devinrent la paie de ces soldats de l'Église. Ces
+biens, dont elle ne leur donnoit que l'usufruit, n'étoient point
+séparés, quant à la propriété du fonds, des autres biens qu'elle
+possédoit, et devoient y rentrer après la mort de l'usufruitier[213].
+Cette loi, selon laquelle étoit réglé le service militaire de
+l'Église, paroît avoir été aussi ancienne que la monarchie[214].
+
+[Note 213: Aim., lib. V, c. 10.]
+
+[Note 214: Grég. Tur. _Hist._, lib. V, c. 26. Il parle, en cet
+endroit, des _hommes_ de saint Martin à qui Chilpéric fit payer le
+_ban_ pour les punir de n'avoir point été à l'armée, après en avoir
+été requis.]
+
+Or il étoit difficile que, dans un semblable système, il ne
+s'introduisît pas de grands abus; et que, dans des siècles grossiers
+où celui qui avoit la force se plioit si difficilement à la règle et
+aux lois, le plus foible ne fût pas le seul à souffrir de ces abus. Il
+arriva donc que les ecclésiastiques ne furent pas toujours libres de
+choisir leurs _hommes_, et qu'on les obligea de concéder leurs
+bénéfices à de vieux soldats que l'on vouloit récompenser, et qui
+considéroient ainsi ce qu'ils recevoient de l'Église comme un don du
+souverain qui le leur avoit fait obtenir. Il arriva encore que les
+capitaines auxquels les évêques ou plutôt le prince donnoit la
+conduite des _hommes libres_, lorsqu'il falloit marcher à l'ennemi,
+acquérant sur eux cet ascendant irrésistible que donne le commandement
+militaire, les déterminèrent facilement à se faire leurs propres
+_vassaux_, et s'attribuèrent par ce moyen la disposition de leurs
+bénéfices qui se trouvèrent ainsi séparés des biens dont ils tiroient
+leur origine[215]. Les guerres dangereuses des Sarrasins dans
+lesquelles l'Église étoit spécialement menacée, le péril extrême
+auquel l'état fut exposé par leurs invasions, multiplièrent ces
+usurpations. Charles Martel, que l'on accuse d'avoir dépouillé le
+clergé, n'eut effectivement d'autre tort que d'autoriser ce qui étoit
+déjà fait, ce qui probablement se faisoit encore; et c'est ainsi que
+ces biens, reconquis par l'Église sous la première race, rentrèrent,
+au commencement de la seconde, dans le domaine des rois, et
+redevinrent le patrimoine des Francs.
+
+[Note 215: Cap. Car., cal. tit. 27.]
+
+Il fallut bientôt réparer cette grande injustice: Pépin, qui vouloit
+affermir son pouvoir, sentit qu'il n'appartenoit qu'à la religion de
+lui donner la force et la stabilité; le ciel même parut se déclarer
+contre les spoliations impies que son père avoit permises et
+protégées[216], et poussé à la fois par le cri de sa conscience et par
+les conseils d'une politique sage et prévoyante, il voulut que
+l'Église recouvrât ce qui lui avoit été enlevé, et reprît ainsi dans
+l'état le rang et l'influence qu'elle avoit perdus. Toutefois, vu la
+qualité et la puissance de la plupart de ceux qui avoient usurpé ces
+biens, une restitution entière eût été dangereuse, étoit même
+impossible: des transactions avec ces propriétaires illégitimes
+étoient un moyen qui s'offroit de lui-même, et que l'on sut employer
+de manière à concilier ensemble l'intérêt des familles, le repos des
+consciences et les lois de l'équité. On rendit à l'Église une partie
+de ses biens; et elle concéda l'autre à ceux qui en étoient
+actuellement possesseurs, sous la condition qu'ils tiendroient d'elle
+ces biens à titre de bénéfice et qu'ils lui paieroient à cet effet une
+redevance[217].
+
+[Note 216: Cap. Car. cal., tit. 27. Il s'agit ici de la vision de
+saint Eucher.]
+
+[Note 217: Cap. Metens., an. 756, c. 14. Ces bénéfices furent appelés
+_précaires_.]
+
+Ces bénéfices différoient peu, relativement aux bénéficiers, de ceux
+que l'Église avoit autrefois donnés à ses hommes libres; mais l'Église
+n'en étoit plus propriétaire, ni même des biens dont la jouissance
+lui étoit réservée, au même titre et avec la même plénitude. Il
+paroîtroit que la plus grande partie de ces biens, avant de lui être
+rendus, passèrent entre les mains du roi qui dut ensuite les lui
+transmettre; et que, par cette transmission, ils prirent la nature des
+_bénéfices royaux_: c'est-à-dire qu'ils devinrent une propriété du
+prince dont il se saisissoit de nouveau, à la mort de chaque
+titulaire, toutefois avec cette différence qu'il ne pouvoit les réunir
+au fisc, comme il l'auroit fait d'un fief vacant par le défaut
+d'héritier mâle, parce que ces biens étoient consacrés au service de
+Dieu, et exempts des conditions du vasselage; mais qu'il en jouissoit
+à titre de propriétaire, jusqu'au moment où il lui plaisoit d'y placer
+un nouvel usufruitier[218]. De même pour les domaines qui furent
+concédés par le clergé à des bénéficiers, le roi se réserva d'en
+former de nouveaux bénéfices à la mort de l'usufruitier et aux mêmes
+conditions, s'il le jugeoit nécessaire, de telle sorte qu'un bénéfice
+ecclésiastique ne pouvoit jamais être réuni à l'église de laquelle il
+dépendoit, tant qu'il convenoit au roi d'y nommer un nouveau
+bénéficier. Ces biens entrèrent donc aussi dans la classe des
+bénéfices royaux et furent soumis à la même juridiction; mais si la
+première disposition étoit favorable au clergé et conservatrice des
+biens dont il avoit la jouissance, comme nous le prouverons tout à
+l'heure, la seconde lui fut très-nuisible; et l'on conçoit facilement
+que de tels bénéfices obtenus de la munificence royale durent être
+bientôt considérés comme des fiefs par ceux qui les possédèrent, et,
+lorsque l'hérédité s'y fut établie, devenir aussi des fiefs
+héréditaires: c'est ce qui arriva en effet de tous ces bénéfices
+ecclésiastiques dont l'Église se vit une seconde fois et
+successivement dépouillée.
+
+[Note 218: Grég. Tur. _Hist._ lib. IV, c. 7. C'est là ce qu'on
+appeloit le _droit de régale_.]
+
+Il arriva donc qu'à peine rentrée dans la possession de ses biens,
+l'Église fut de nouveau menacée de les perdre. Entourés de bénéficiers
+armés, beaucoup plus puissants qu'eux, qui, ne supportant qu'avec
+impatience une dépendance dont ils étoient humiliés et importunés,
+profitoient du moindre prétexte pour s'en affranchir[219], les
+titulaires des propriétés ecclésiastiques étoient en danger
+non-seulement d'être privés de toute espèce de droit sur les bénéfices
+qu'ils avoient concédés, mais encore de se voir enlever la propriété
+de ce qui leur avoit été rendu, et avec plus de facilité peut-être
+qu'auparavant, parce qu'ils étoient plus foibles encore, presque tous
+leurs hommes libres étant devenus vassaux de leurs bénéficiers.
+
+[Note 219: Cap. Car. cal. tit. 7, c. 65. Dans ce capitulaire, qui est
+celui d'Épernay, les évêques demandoient qu'on renouvelât à l'égard
+des redevances des bénéficiers ecclésiastiques les lois de
+Louis-le-Débonnaire et de Charles-le-Chauve; mais ces bénéficiers, qui
+étoient tous puissants seigneurs, rejetèrent cette demande, refusèrent
+les corvées et gardèrent les _précaires_.]
+
+Dans ce péril imminent, dans cette situation extraordinaire où son
+existence étoit sans cesse menacée par ces hommes violents, qui se
+souvenoient encore d'avoir été les vainqueurs des Gaules, et qui se
+montroient toujours prêts à agir comme du temps de la conquête, le
+clergé, réduit en quelque sorte au droit de la _défense naturelle_, ne
+crut pas, et sans doute avec quelque raison, devoir rester
+scrupuleusement soumis aux capitulaires et aux canons qui défendoient
+aux ecclésiastiques de porter les armes. Il demanda et obtint les
+honneurs du _baudrier_[220]; les évêques prirent l'épée, l'habit
+militaire, les éperons; et devenus guerriers et seigneurs de la
+nation, ils purent avoir des vassaux, puisqu'ils alloient à la guerre
+où tout homme libre pouvoit aller; ils se firent rendre hommage par
+leurs hommes libres, conservèrent la propriété des _manoirs nobles_,
+qui étoient sous leur redevance, et s'épargnèrent ainsi la solde
+ruineuse des capitaines qu'ils avoient été obligés de mettre, avec
+tant de danger pour eux, à la tête de leurs soldats. C'est ainsi que
+le _vasselage_, le seul lien de la société temporelle qui fût assez
+fort pour n'être point encore rompu, contribuoit à raffermir et à
+conserver la société spirituelle qui seule pouvoit ensuite tout sauver
+et tout conserver.
+
+[Note 220: Aim., lib. V, cap. 2. Les _honneurs_, chez les Francs comme
+chez les Romains, étoient indiqués par des marques extérieures,
+_insignia_. Tout homme libre chez les Francs avoit un _honneur_, et
+cet honneur commun à tous étoit la _ceinture militaire_ ou le
+_baudrier_. Il le perdoit quand il entroit dans l'état monastique, et
+ne pouvoit plus le reprendre, même lorsqu'il lui plaisoit de rentrer
+dans la vie séculière. Cap. addit., c. III, 66; Cap. Met., an. 716, c.
+2; I. Cap. an. 819, c. 16.]
+
+Ainsi s'expliquent ces habitudes guerrières que ne cessent de
+reprocher à ces hommes de paix tant de petits esprits qui ne voient
+rien au-delà du temps où ils vivent et des objets qui sont sous leurs
+yeux; et ce qui prouve à quel point ce parti extrême qu'avoit pris le
+clergé étoit justifié par les circonstances extraordinaires dans
+lesquelles il se trouvoit, c'est que Charlemagne ayant porté à
+l'_assemblée générale_ de la nation une requête qui lui avoit été
+présentée à l'effet d'interdire aux ecclésiastiques le service
+militaire, et cette interdiction y ayant été décidée[221], les
+partisans du clergé éclatèrent en murmures et répandirent le bruit que
+c'étoit dans l'intention de dépouiller l'Église de ses _honneurs_ et
+de ses _biens_ que l'empereur avoit présenté cette requête et obtenu
+ce réglement.
+
+[Note 221: III. Cap. 20, an. 803.]
+
+Au reste la loi nouvelle fut mal observée sous le règne de ce prince,
+parce que l'on continua d'envahir les biens du clergé, quoiqu'une
+autre loi eût prononcé la peine du sacrilége contre ceux qui les
+envahiroient[222]. Ce ne fut que sous Louis-le-Débonnaire que «les
+évêques et les clercs déposèrent les ceinturons et baudriers d'or, les
+glaives ornés de pierreries, les éperons et les habits précieux[223].»
+Essayant alors de revenir au premier moyen qu'ils avoient employé pour
+leur défense, ils imaginèrent de choisir parmi les _fidèles_ du roi
+des chefs auxquels ils confioient la conduite de leurs vassaux; ces
+chefs reçurent le nom d'_avoués_[224] des églises. Ce moyen, sans
+doute plus conforme aux maximes de l'Évangile, et le seul que, dans
+des circonstances ordinaires et communes, il leur eût été permis
+d'employer, ne pouvoit suffire encore à protéger leur foiblesse, au
+milieu de l'impuissance des lois et de ce désordre politique où la
+France continuoit d'être plongée. La création des _avoueries_ eut un
+résultat à peu près semblable à la séparation qui avoit été opérée
+sous Charles Martel; et ces _avoués_ n'étoient en effet, sous un
+autre nom, que ces capitaines qui l'avoient alors si violemment
+dépouillée. Le même principe amena donc et nécessairement des
+conséquences toutes semblables. Les bénéficiers cessèrent de rendre
+hommage aux évêques, dès que ceux-ci eurent cessé de porter les armes,
+et ne reconnurent plus que leurs _avoués_; l'hérédité des fiefs ayant
+commencé à s'introduire, vers cette époque, un grand nombre d'avoués
+se firent les suzerains de ces vassaux qui ne leur appartenoient pas;
+et ce ne fut que par l'extinction des familles qui possédoient les
+_avoueries_, et par les donations qui lui furent faites
+postérieurement à l'établissement de l'hérédité, que les églises
+recouvrèrent les biens et les vassaux qui leur avoient été une seconde
+fois enlevés.
+
+[Note 222: III. Cap. 20, an 803.]
+
+[Note 223: Aim., lib. V, c. 2.]
+
+[Note 224: On leur donnoit encore le nom de _gonfalonnier_, parce
+qu'ils portoient la bannière des églises appelée _gonfanum_. C'est
+ainsi que l'_oriflamme_, bannière et enseigne dont l'abbaye royale de
+Saint-Denis se servoit dans ses guerres particulières, c'est-à-dire
+dans celles qu'elle entreprenoit pour retirer ses biens des mains des
+usurpateurs, ou pour empêcher qu'ils ne fussent enlevés, devint la
+bannière des rois de France, lorsqu'ils furent devenus maîtres des
+comtés de Pontoise et du Vexin, dont les seigneurs avoient été
+jusqu'alors _avoués_ et protecteurs de cette abbaye. Ceci dut arriver
+sous le règne de Philippe Ier ou de son fils Louis-le-Gros. (_Voyez_
+dissert. de Ducange sur l'hist. de saint Louis.)]
+
+Nous avons dit que la circonstance qui avoit fait des _bénéfices
+royaux_ de cette autre partie des biens enlevés au clergé, et dont la
+jouissance lui avoit été rendue, avoit été favorable aux propriétaires
+de ces biens; et en effet les rois, protecteurs nés de l'Église et de
+ses ministres, et qui voyoient en eux l'appui le plus sûr et le plus
+ferme de leur couronne, loin d'avoir aucun intérêt à les dépouiller,
+trouvoient au contraire un avantage véritable à accroître leur crédit
+et leur influence, et leur conservoient ainsi fidèlement ces biens,
+comme un dépôt qui leur avoit été commis. C'étoit là ce qu'on appeloit
+le privilége de l'_immunité_, que n'avoient pas les fondations faites
+par de simples particuliers, fondations dont l'administration revenoit
+aux familles après la mort des fondateurs, en raison du même droit qui
+les faisoit _vacquer en régale_, quand elles étoient faites ou
+supposées faites par le roi. De cette disposition de la loi en faveur
+de ces familles, résultoient mille inconvénients, et tous au détriment
+du clergé, qui voyoit souvent des héritiers avides et peu scrupuleux
+dissiper des biens dont la piété de leurs ancêtres avoit voulu faire
+le patrimoine des pauvres et des églises; et les nouveaux fondateurs,
+témoins de ces désordres, n'eurent qu'un moyen de s'assurer que les
+intentions qu'ils avoient eues, en faisant de semblables dons,
+seroient remplies: ce fut de remettre leurs fondations entre les mains
+du roi, qui, les confirmant alors par des chartes, leur donnoit la
+nature d'_aleu_ ou de _propre_, et tous les avantages de l'_immunité_.
+Ainsi prirent le caractère de fondations royales, un grand nombre de
+bénéfices qui n'avoient point été donnés à l'église par les rois.
+
+Tout porte à croire que ce fut de même dans l'intention de s'assurer
+la conservation des biens qui leur avoient été donnés, ou qu'ils
+s'étoient créés eux-mêmes par leurs travaux, que les monastères
+voulurent jouir aussi des avantages attachés aux fondations royales,
+et s'affranchir de la juridiction des évêques, qui d'abord étoient les
+dispensateurs de ces biens au même titre que de ceux des autres
+églises, et avoient ainsi le droit d'en appliquer l'usage selon qu'ils
+le jugeoient à propos; ce qui ne se faisoit pas toujours avec justice
+et discernement. Et il faut bien supposer que ce privilége des évêques
+n'étoit pas sans de graves inconvénients, puisque ce fut un saint
+évêque qui lui-même établit le premier un abbé dans un monastère, et
+l'affranchit de la juridiction de l'_ordinaire_, «dans la crainte
+qu'il eut, dit l'annaliste qui rapporte ce fait, que ses successeurs
+n'envahissent les biens de ce monastère[225].» Un monastère remis
+ainsi entre les mains du roi recevoit le nom d'abbaye; et dès ce
+moment, son abbé prenoit rang parmi les seigneurs ou grands vassaux,
+administrant lui-même ses biens, en acquittant les charges,
+fournissant directement à l'état les soldats dont auparavant il
+grossissoit le contingent des évêques, et ne reconnoissant plus
+d'autre autorité que celle de Dieu et du roi.
+
+[Note 225: Aim. lib. VIII, c. 2. Cet évêque étoit saint Germain, qui
+tenoit le siége de Paris; et le monastère qu'il affranchit ainsi étoit
+celui de Saint-Vincent, depuis l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.]
+
+Mais il n'en étoit pas des moines comme des prêtres séculiers. Ceux-ci
+avoient leur part des biens des églises; les autres, soumis à la vie
+commune, ne possédoient rien en propre, n'avoient droit qu'au simple
+nécessaire, fixé par la règle qu'ils avoient embrassée. Tout le reste
+étoit à la disposition de leurs abbés, qui trop souvent ne faisoient
+pas de ces richesses ainsi accumulées dans leurs mains, l'usage auquel
+elles avoient été destinées, et les dissipant dans les folles dépenses
+d'un luxe scandaleux, excitoient ainsi la cupidité des laïques dont
+ils imitoient la manière de vivre, et qui, témoins de leur vie
+mondaine, durent se croire très-propres à les remplacer dans cette
+manière d'administrer des biens ecclésiastiques. C'est ainsi que se
+formèrent et se multiplièrent les _commendes_, qui n'étoient autre
+chose que le droit d'usufruit et d'administration réservé à tout
+fondateur, droit que le roi étendit des monastères _simples_, qui, à
+ce titre, avoient pu, de tout temps, être administrés par des laïques,
+aux abbayes de fondation royale, et dont il étoit le suprême
+administrateur. Or cette disposition particulière que l'on faisoit du
+bien des abbayes, sembloit ne pas avoir des inconvénients aussi graves
+que la dilapidation des biens du clergé séculier, parce que l'on ne
+dépouilloit en apparence qu'un seul homme, qui étoit l'abbé, les
+moines n'ayant droit, nous le répétons, qu'à l'absolu nécessaire, fixé
+par les statuts de leur communauté. On vit donc s'élever de toutes
+parts des commendes au profit des gens de la cour et des nobles de
+province; et sous la seule condition de pourvoir à l'entretien des
+lieux réguliers, et à la nourriture des religieux, les commendataires
+purent dissiper à leur gré, prodiguer à tel usage profane qu'il leur
+plaisoit, l'immense superflu des biens confiés à leur gestion. Ce fut
+un nouveau genre de spoliation qui n'eut point de bornes: on se
+partagea les biens des monastères comme des terres conquises; les rois
+donnèrent des abbayes aux reines, à leurs fils, à leurs filles, ils en
+gardèrent pour eux-mêmes; il n'y eut point de vassal un peu puissant
+qui ne s'en fît donner, et plusieurs mirent leur fidélité au prix de
+semblables dons. Vainement les évêques s'élevèrent contre cette
+dissipation impie et souvent inhumaine des biens des monastères, et
+menacèrent les spoliateurs des jugements de Dieu[226]: ils n'y
+gagnèrent autre chose que la vaine formalité à laquelle se soumirent
+les rois et les seigneurs de faire tonsurer ceux de leurs enfants
+qu'ils vouloient enrichir ainsi, sans rien diminuer de leurs domaines;
+et l'on conçoit que sous de tels abbés, le sort des moines n'étoit pas
+plus assuré, ni le voeu des fondateurs plus respecté que sous
+l'administration des laïques. Enfin les choses en vinrent au point que
+l'on crut nécessaire de faire des arrangements pour que la communauté
+ne manquât pas du moins des premiers besoins de la vie, et de séparer
+à cet effet de la _mense_ abbatiale la portion de bien strictement
+nécessaire à la subsistance des religieux et à la réparation des
+églises, portion à laquelle les abbés et les commendataires n'eurent
+pas le droit de toucher. Un tel remède fut pire peut-être que le mal;
+parce que délivrés, par de tels arrangements, de toute responsabilité
+sur ce qui touchoit les moines et le monastère, ces administrateurs
+disposèrent plus librement encore et avec moins de scrupule de la part
+de biens, incomparablement plus grande, qui leur étoit restée. Par
+exemple, les comtes de Paris s'étant établis commendataires de presque
+toutes les abbayes que renfermoit leur comté, une fois ce partage fait
+avec la communauté, distribuèrent à leurs gens de guerre toutes les
+terres restantes, qui furent ainsi pour toujours soustraites à la
+juridiction ecclésiastique. Ce qu'ils avoient fait, d'autres seigneurs
+le firent également dans toutes les parties de la France; et un grand
+nombre de menses abbatiales se trouvèrent ainsi sécularisées.
+
+[Note 226: Ce n'étoit pas contre les commendes en général qu'ils
+s'élevoient, puisqu'ils en possédoient eux-mêmes, mais contre la
+nomination abusive et scandaleuse des laïques à de semblables offices;
+c'étoit la dilapidation des biens des abbayes, souvent même
+l'expulsion des religieux de ces saintes demeures, qu'ils signaloient
+à la justice et à la religion du monarque: «Il y a des lieux sacrés,
+disoient-ils, qui sont devenus en entier la possession des laïques; il
+en est d'autres, qu'ils se sont en partie appropriés; il en est dont
+ils se sont donné les métairies comme leur propre héritage.» (Cap.
+Car. cal., tit. 3, c. 12, tit. 52.)]
+
+Telle est l'histoire des propriétés de l'église sous les deux
+premières races; et cette histoire n'est autre chose que le récit du
+pillage perpétuel de ces propriétés par une race d'hommes violente et
+guerrière, dont ses ministres travailloient sans cesse à adoucir les
+moeurs et à éclairer l'intelligence. Ce que lui enlevoit l'avidité des
+vainqueurs dans les moments de désordre, on voit que la piété des
+fidèles le lui rendoit dans des temps moins agités, au risque de le
+lui voir enlever encore; et que, dans ce combat sans relâche de la
+cité de Dieu contre la cité du monde, la charité et la patience de
+l'une triomphèrent à la fin de l'avarice et de la violence de l'autre.
+C'est qu'il falloit que l'église de France subsistât, Dieu ayant
+visiblement de grands desseins sur un royaume qui fut toujours le
+premier de la chrétienté; et peut-être touchons-nous au dernier
+accomplissement de ces desseins, après la dernière spoliation plus
+inique sans doute, plus funeste, plus barbare que toutes les autres,
+dont elle vient d'être la victime; spoliation qui, malgré tous les
+efforts de l'impiété, ne peut manquer d'être réparée par les mêmes
+moyens.
+
+On peut maintenant apprécier à leur juste valeur ces cris stupides de
+l'impiété, de toutes parts répétés par la prévention et par
+l'ignorance, qui accusent d'usurpation du bien d'autrui, un clergé
+sans cesse dépouillé de son propre bien; qui nous présentent comme
+plongé dans toutes les jouissances du luxe et de la mollesse des
+cénobites que leurs administrateurs laïques laissoient mourir de faim,
+comme des hommes turbulents et sanguinaires des évêques qu'une triste
+nécessité forçoit à prendre les armes, afin d'opposer quelques
+résistances à un brigandage qui s'exerçoit sur le patrimoine des
+pauvres, qui menaçoit la religion elle-même dans l'existence de ses
+ministres. L'impiété ne s'arrête point là: dévorée d'une rage que rien
+ne peut éteindre, elle va chercher dans la fange des chroniques les
+plus obscures et les plus méprisées[227], ce que ses suppôts de tous
+les âges (car elle n'a jamais cessé d'en avoir) ont pu écrire de plus
+infâme, de plus grossièrement mensonger contre les moines et les
+prêtres; et opposant avec impudence ce vil fatras de turpitude aux
+témoignages de l'histoire les plus graves, les plus avérés, les plus
+éclatants, elle ne craint pas de dépeindre comme des scélérats
+abominables, des hommes qui, d'âge en âge et jusqu'à nos jours, n'ont
+cessé de transmettre aux générations, les croyances, les préceptes, la
+morale de l'Évangile; supposant que, par un miracle plus grand, plus
+inconcevable que tous ceux qu'elle rejette, ces hommes ont pu et
+voulu, dans cette longue succession qui ne s'est pas interrompue un
+seul instant, perpétuer des croyances auxquelles ils ne croyoient pas,
+annoncer des préceptes auxquels ils n'obéissoient pas, prêcher une
+morale qu'ils ne pratiquoient pas; créant ainsi, au gré de sa haine
+extravagante, une société de nobles toujours furieux et de prêtres
+toujours hypocrites, société impossible, qui cependant a duré
+_quatorze siècles_, société la plus tyrannique qui ait jamais opprimé
+les peuples, et qui cependant a donné pour la première fois au monde
+le spectacle d'une nation où il n'y avoit plus de _maîtres ni
+d'esclaves_. La race guerrière qui subjugua les Gaules et qui y
+établit son empire fut long-temps sans doute rude et grossière dans
+ses moeurs: cependant, dès les premiers moments de la conquête, elle
+se montre pleine de respect et d'admiration pour la doctrine et la
+vertu des prêtres chrétiens; elle écoute avec docilité leurs
+avertissements les plus sévères, elle s'effraye de leurs saintes
+menaces: si, malgré cette admiration et ce respect, ces barbares
+demeurèrent encore long-temps légers, changeants, livrés à mille
+passions impétueuses, à quel excès ne se fussent point livrés des
+caractères aussi indomptables, sans ce frein que la religion sut leur
+imposer, frein salutaire qu'ils n'osèrent jamais briser, quoiqu'il ne
+suffît pas toujours pour les diriger et les retenir? car ce temps où
+il se commit de grands crimes, fut aussi celui des grandes expiations.
+Dans nos temps plus policés, nous avons surpassé les crimes et
+rarement imité le repentir: «C'est qu'alors, comme l'a dit un illustre
+écrivain que nous nous plaisons à citer, l'homme étoit emporté et
+qu'aujourd'hui il est corrompu[228].» L'ignorance étoit grande dans
+ces temps orageux, et d'autant plus profonde, d'autant plus incurable
+que ceux qui y étoient livrés se plaisoient au milieu de ses
+ténèbres[229]. Où se conservoient les dernières lueurs des lettres et
+des connoissances humaines prêtes à s'éteindre, si ce n'est dans les
+cloîtres qui rendirent ensuite à la société moderne ce qu'ils avoient
+sauvé du grand naufrage de l'ancienne société? où étoient les seules
+écoles qu'il y eût alors? auprès de la cathédrale et de la demeure des
+évêques: là étoient encore l'hôpital pour les malades, l'hospice pour
+les pélerins et les pauvres voyageurs[230]; et dans ces asiles de paix
+«la _science_ et la miséricorde s'étoient rencontrées et
+embrassées[231].» Lorsque le pouvoir politique, si foible alors sous
+des rois foibles, parce qu'il n'étoit pas naturellement constitué,
+reprenoit un peu de vigueur sous quelques princes guerriers ou d'un
+ferme caractère, à qui s'adressoit le monarque pour le rétablissement
+de l'ordre et le maintien de la justice, si ce n'est aux évêques,
+protecteurs naturels des peuples, et qui recevoient alors la noble
+mission de porter au pied du trône le cri des opprimés et de demander
+en leur nom que justice fût rendue[232]? Qu'étoit le vasselage, seul
+lieu de cette société naissante, qui, comme nous l'avons déjà dit, ne
+fut jamais entièrement rompu, sinon le respect pour la foi jurée? et
+quel autre garant pouvoit-on avoir que la religion, de la foi du
+serment? Lorsque tout n'étoit que trouble et confusion dans l'état, où
+étoient l'ordre et l'unité, sinon dans la société des _fidèles_, qui
+seule demeuroit immuable dans ses dogmes, dans ses traditions, dans sa
+discipline? Pour cette multitude que divisoient sans cesse des
+intérêts si opposés, des usurpations si manifestes, des préjugés
+d'indépendance si fortement enracinés, quel autre signe de ralliement
+que la CROIX qui, s'élevant de toutes parts, sur le sommet de leurs
+tours et sur la pointe de leurs clochers, réveilloit à tous moments
+dans leur coeur des sentiments qui leur étoient communs, de croyances
+qui pour tous étoient les mêmes, et sembloit rappeler à ne former
+qu'une seule patrie sur la terre, des hommes destinés à n'avoir qu'une
+même patrie dans le ciel? et nous pouvons défier toute la subtilité
+sophistique des incrédules de nos jours, d'expliquer comment il eût
+été possible que ce royaume de France, _formé par des évêques_; ainsi
+que l'a dit un écrivain dont sans doute ils ne récuseront pas le
+témoignage[233], eût pu être sauvé de sa ruine autrement que _par des
+évêques_; c'est-à-dire comment, sans la religion et ses ministres, il
+eût pu rester en France, après la fin de la seconde race, vestige de
+société.
+
+[Note 227: C'est ainsi que l'auteur d'un livre abominable, intitulé
+_Histoire physique, civile et morale de Paris_, présente impudemment
+comme autorités irréfragables de toutes les ordures dégoûtantes, de
+toutes les calomnies odieuses qu'il a accumulées dans son informe
+compilation, l'_Enfer des chicaneurs_, par Louis Vervin; les _Variétés
+sérieuses et amusantes_, par Sablier; les _Caquets de l'Accouchée_; la
+_Pourmenade du Pré-aux-Clercs_, poëme burlesque de Bertrand;
+l'_Espadon satirique_ de d'Esternod: la satire du poète Sigognes
+_contre son haut de chausses_, etc., etc. S'il lui arrive de consulter
+quelquefois des autorités plus graves, ce sont des _exceptions_ qu'il
+y cherche, afin de les présenter comme _règles générales_; expliquant
+ainsi très-facilement en faveur de son système de dénigrement, ce que
+l'on emploîroit précisément pour le combattre et le renverser de fond
+en comble. Au reste l'école philosophique et révolutionnaire n'a
+jamais eu d'autre méthode, depuis qu'elle a commencé sa guerre de
+plume contre la société; et cet auteur suit fidèlement la route que
+ses maîtres lui ont tracée. Avec de telles règles de critique et la
+conscience qu'elles supposent, il seroit facile de présenter saint
+Louis comme un chef de brigands, et saint Vincent de Paule comme un
+échappé des galères.]
+
+[Note 228: M. de Bonald, t. III, p. 412.]
+
+[Note 229: Les _Fidèles_ descendus des anciens _Francs_ méprisoient
+les lettres, parloient très-peu latin, n'estimoient que la profession
+des armes, et ne quittoient les camps que pour aller se confiner dans
+leurs terres; pendant près de deux siècles, leur ignorance les rendit
+incapables d'exercer aucune fonction ecclésiastique; tous les clercs
+étoient Romains.]
+
+[Note 230: _Voyez_ l'art. _Hôtel-Dieu._]
+
+[Note 231: _Misericordia et veritas obviaverunt sibi: justitia et pax
+osculatæ sunt._ (Ps. LXXXIV, II.)]
+
+[Note 232: «Les évêques parvenus à l'épiscopat par de bonnes voies,
+dit un capitulaire, doivent montrer le chemin du ciel par leur bon
+exemple et par la prédication. Ils doivent, autant qu'il est en eux,
+et tant par eux-mêmes que par leurs subalternes, assister le roi dans
+l'administration qui lui en est confiée; et quand la négligence ou la
+mauvaise volonté d'un abbé ou d'une abbesse, d'un comte ou d'un vassal
+de la couronne, leur fait rencontrer des obstacles à l'accomplissement
+de leurs devoirs, ils sont obligés d'en avertir le roi, afin
+qu'appuyés de son assistance ils puissent avoir un libre exercice de
+l'autorité qui leur appartient.» (Cap. an 823, c. 4)
+
+Agobard, archevêque de Lyon, témoin des vexations et des injustices
+dont le peuple étoit accablé de la part de ses magistrats, se croyoit
+obligé d'en avertir le chef de la justice. (Agobard. _Epist. ad
+Marfrid. procer. palat._)]
+
+[Note 233: Gibbon.]
+
+Sous les rois de la troisième race, le clergé put espérer enfin des
+jours moins agités, et pour ses propriétés des garanties et une
+protection dont, jusqu'alors, lui seul avoit été privé. Il put, de
+même que les autres membres de la société, conserver ce qui lui
+appartenoit, et opposer avec succès, aux nouveaux envahissements que
+l'on tenta contre lui, ses titres et ses priviléges. Or, dans cet
+espace de quelques lieues sur lequel ont été successivement tracées et
+élevées les diverses enceintes de Paris, et qui s'est couvert aussi
+par degrés d'un si grand nombre d'édifices et d'une population,
+jusqu'au temps où nous vivons, toujours croissante, les évêques et les
+abbés avoient beaucoup de possessions, et eurent plus à combattre que
+partout ailleurs pour maintenir leurs droits sur un coin de terre que
+la multitude des habitants d'une ville devenue capitale du royaume,
+leur disputoit, pour ainsi dire, pied à pied; et ces droits, ils
+surent cependant les abandonner, selon que l'exigeoit l'intérêt
+public, auquel il est rare qu'ils n'aient pas toujours sacrifié leurs
+propres intérêts.
+
+Par exemple les évêques de Paris possédoient, comme les autres
+prélats, des terres autour du siége de leur église, dans un temps où
+cette ville étoit presque tout entière renfermée dans la Cité, et où
+il étoit impossible de prévoir l'agrandissement immense qu'un jour
+elle devoit recevoir. Sous le règne de Louis-le-Jeune, une partie de
+ces propriétés, situées au couchant de la _ville_, étoit désignée sous
+le nom de _Culture-l'Évêque_, et prenoit naissance aux limites de
+l'ancien et du nouveau bourg Saint-Germain-l'Auxerrois. Dans ces
+terres, qui étoient devenues de la nature des fiefs, l'évêque, sous la
+seule condition de l'hommage et des redevances féodales, avoit presque
+tous les droits d'un souverain, haute et basse justice, propriété des
+serfs, perception de certains impôts, pouvoir de donner des terres à
+cens, d'établir des arrière-fiefs, etc.
+
+Les monastères fondés dans les environs de la ville avoient
+également des propriétés dans les terrains ou cultures qui, de tous
+côtés, entouroient son enceinte; et, comme nous l'avons dit, les
+abbés, affranchis de la juridiction de l'_ordinaire_, étoient, ainsi
+que les évêques, maîtres absolus dans ces propriétés, et vassaux
+immédiats de la couronne. Ils donnoient, comme propriétaires de
+fiefs, les terres dépendantes de leurs abbayes à cens ou à rentes,
+sous la condition d'y faire des cultures ou d'y élever des
+bâtiments; et c'est ainsi que s'étoient formés les bourgs
+Saint-Germain-des-Prés, Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Marcel,
+etc. Dans l'intérieur, des monastères avoient été aussi fondés,
+dotés et soustraits également à la juridiction épiscopale. Il
+résultoit, de cet état de choses, une foule de droits, de
+prérogatives, de prétentions opposées, que l'on a peine à concevoir,
+et dont cependant les traces se sont conservées jusqu'à nos jours.
+Les évêques défendoient leurs priviléges contre le roi, les moines
+contre l'évêque. À mesure que la ville s'étendoit, les droits de
+_censives_ étoient réclamés sur les divers territoires qu'on y
+faisoit entrer; le roi n'obtenoit rien que par transaction, soit des
+couvents, soit des prélats, et ne devoit en effet rien obtenir que
+de cette manière; si une chapelle se trouvoit placée dans
+l'arrondissement d'un monastère, et que les besoins du culte ou tout
+autre considération portât à l'ériger en paroisse, les moines, et
+cela étoit juste encore, conservoient le droit de nommer à la cure;
+ils ne cédoient point ce droit, même lorsqu'ils abandonnoient, de
+leur propre mouvement, leur église pour quelqu'autre demeure qui
+leur sembloit plus convenable, fût-ce l'extrémité opposée de la
+ville; ces droits de patronage, trop souvent exercés par des
+laïques, se transmettoient, se cédoient par vente ou par échange; on
+les obtenoit même lorsqu'une église étoit bâtie sur une terre
+accordée _avec amortissement_[234], et c'est ainsi que se sont
+établies les diverses censives qui existoient dans la Cité, censives
+qui se sont insensiblement augmentées par les adjonctions qu'y ont
+faites les communautés, des biens qu'elles acquéroient ou de ceux
+qui leur étoient légués.
+
+[Note 234: On appelle _amortissement_ une aliénation d'immeubles faite
+au profit de gens de _main-morte_, comme de couvents, de confréries et
+autres communautés.]
+
+Nous pensons que cette histoire succincte des biens du clergé suffira
+pour faire bien entendre ce que nous avons à dire des églises et des
+fondations nombreuses que Paris renfermoit dans ses murs, des
+mutations diverses qu'elles ont éprouvées, et des rapports qui se sont
+établis entre elles et des églises situées dans d'autres quartiers de
+cette capitale.
+
+
+
+
+COUVENT DES BARNABITES.
+
+
+Cette église, bâtie au fond d'une cour, et masquée par un rang de
+maisons, est située dans la rue de la Barillerie, laquelle communique
+de la place du Palais au pont Saint-Michel. Son origine est
+très-ancienne, et remonte jusqu'à saint Éloi, orfèvre et monétaire des
+rois Clotaire et Dagobert. Ce pieux personnage ayant mérité, par ses
+vertus, l'estime et la confiance de ces deux princes, Dagobert lui fit
+don d'une maison assez vaste, située vis-à-vis du Palais. Saint Éloi
+eut d'abord le projet d'y faire construire un hôpital, mais, par des
+considérations particulières, il en fit une communauté de filles, sous
+l'invocation de saint Martial, évêque de Limoges. Plusieurs savants
+ont cru que l'église de ce dernier saint existoit déjà depuis
+long-temps[235]; mais cette opinion a été combattue, et ne semble pas
+fondée. La fondation de Saint-Éloi fut achevée vers l'an 632 ou
+633[236]. L'espace se trouvant bientôt trop étroit pour contenir le
+grand nombre de vierges qu'attiroit la célébrité du lieu, le saint eut
+recours à la bonté du roi, qui lui accorda tout le terrain que
+renferment aujourd'hui les rues _de la Barillerie_, _de la Calendre_,
+_aux Fèves_ et _de la Vieille-Draperie_. Dans tous les titres, cet
+espace est appelé _la Ceinture de Saint-Éloi_.
+
+[Note 235: L'abbé Lebeuf, Hist. du diocèse de Paris, t. I.]
+
+[Note 236: Ann. eccl., t. II, p. 856. Gall. Christ, 27. Av. 218.]
+
+Ce monastère, qui garda long-temps le nom de Saint-Martial, prit
+ensuite celui de son fondateur; et dans le neuvième siècle on ne le
+connoissoit plus que sous ce dernier titre[237]. Avant le règne de
+Charles-le-Chauve il n'étoit point encore sous la juridiction _de
+l'ordinaire_[238]; et ce fut ce prince qui l'y fit entrer, à la prière
+d'Ingelvin, évêque de Paris. Cette charte fut confirmée par
+Louis-le-Bègue en 878[239].
+
+[Note 237: Hist. eccl., Paris, t. I, p. 498.]
+
+[Note 238: On appelle ainsi la juridiction de l'évêque.]
+
+[Note 239: Baluze, Capit., t. II, col. 1493.]
+
+Le relâchement s'introduisit parmi les religieuses qui l'habitoient, et
+au commencement du douzième siècle il fut porté à un tel point, que
+l'évêque se vit forcé d'employer la rigueur pour en arrêter le scandale;
+ces religieuses furent dispersées en divers monastères éloignés, et l'on
+donna l'abbaye à Thibaud, abbé de Saint-Pierre-des-Fossés, sous la
+condition d'y mettre un prieur[240] et douze religieux de son ordre. Ces
+changements arrivèrent en 1107[241]. Dix-huit ans après, ce même abbé la
+remit entre les mains de l'évêque de Paris, Étienne de Senlis, qui la
+garda neuf ans. Pendant cet intervalle, l'église, qui étoit immense, et
+qui tomboit en ruines, fut séparée en deux par une rue qui subsiste
+encore sous le nom de Saint-Éloi. Le _chevet_ ou choeur forma une église
+nouvelle, sous le nom de l'ancien patron, Saint-Martial[242], et de la
+nef on en fit une autre, sur partie de laquelle a été bâtie celle que
+l'on voit aujourd'hui.
+
+[Note 240: Un prieur est un ecclésiastique préposé sur un monastère ou
+bénéfice qui a le titre de prieuré. Les _réguliers_ ayant acquis, par
+la libéralité des fidèles, des biens éloignés de leurs monastères,
+envoyoient dans ces domaines un certain nombre de leurs religieux,
+pour régir le temporel et desservir l'église. Le chef de cette colonie
+avoit le nom de prieur ou prévôt, et ces établissements se nommoient
+_celles_ ou _obédiences_.]
+
+[Note 241: Cart. S. Eligii.--Hist. eccl., Paris, t. I, p. 766.]
+
+[Note 242: Cette église étant entièrement ruinée, le roi avoit
+accordé, en 1715, une loterie pour la faire rebâtir; mais le peu
+d'étendue de sa paroisse fut un motif pour en empêcher la
+reconstruction: elle fut démolie en entier; on changea l'emplacement
+en presbytère, et l'on réunit ses paroissiens à ceux de
+Saint-Pierre-des-Arcis.]
+
+En 1134, l'évêque fit, de nouveau, le don de ce monastère aux mêmes
+religieux, et sous les mêmes conditions, y ajoutant toutefois celle de
+rendre à l'évêque et au chapitre de Notre-Dame les mêmes devoirs qui
+avoient été imposés aux religieuses. Ils s'y sont maintenus jusqu'en
+1530, que leur principale abbaye, nommée alors Saint-Maur-des-Fossés,
+fut réunie, avec toutes ses dépendances, à l'évêché de Paris. L'office
+y fut alors célébré par quelques prêtres séculiers. Enfin cet édifice
+tomboit de vétusté, lorsqu'en 1629 M. de Gondi, premier archevêque de
+Paris, le destina à la congrégation des clercs réguliers de
+Saint-Paul, dits Barnabites, que Henri IV avoit appelés en France en
+1608. Ces religieux, qui se consacroient aux missions et à toutes les
+autres fonctions sacerdotales, firent successivement rebâtir l'église
+et la maison qu'ils occupoient[243]. Ces constructions n'offrent rien
+de remarquable dans leur architecture.
+
+[Note 243: Le portail, élevé en 1704, est décoré de pilastres d'ordres
+dorique et ionique, et construit dans la forme pyramidale, qui étoit
+alors en usage. On a établi dans son intérieur un atelier de
+fonderie.]
+
+ CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES BARNABITES.
+
+ TABLEAUX.
+
+ Dans le cloître, quelques peintures, sujets tirés des Actes
+ des apôtres, par _de Berge_. Dans un parloir, la Prédication
+ de Saint-Pierre; dans l'Église, un _Ecce Homo_, et quelques
+ autres tableaux par des peintres inconnus.
+
+La bibliothèque de ces pères contenoit environ seize mille volumes, et
+une collection d'estampes assez considérable.
+
+
+
+
+PYRAMIDE DE JEAN CHÂTEL.
+
+
+Quelques années avant la révolution, on voyoit encore, devant l'église
+des Barnabites, une petite place, que, depuis, l'on a fait entrer dans
+le plan général de celle du Palais de justice. C'étoit sur cette place
+qu'avoit été autrefois située la maison du père de Jean Châtel, qui,
+le 27 décembre 1594, tenta d'assassiner Henri IV. «Sur la fin de cette
+année, dit Péréfixe, un jeune écolier âgé de dix-huit ans, fils d'un
+marchand drapier de Paris, s'étant coulé avec ses courtisans dans la
+chambre de la belle Gabrielle où étoit le roi, le voulut frapper d'un
+coup de couteau dans le ventre; mais de bonne fortune, le roi s'étant
+baissé en ce moment pour saluer quelqu'un, il ne l'atteignit qu'au
+visage, lui perça la lèvre d'en haut et lui rompit une dent.... Le
+parlement condamna le parricide à avoir le poing droit brûlé et à
+être tenaillé, puis tiré à quatre chevaux.... Le père de ce misérable
+fut banni, sa maison de devant le Palais démolie, et une pyramide
+élevée en la place»[244].
+
+[Note 244: _Extrait d'une lettre de Henri IV, écrite à différentes
+villes, aussitôt après cet attentat._
+
+«Il n'y avoit pas plus d'une heure que nous étions arrivé à Paris du
+retour de notre voyage de Picardie, et étions encore tout botté,
+qu'ayant autour de nous nos cousins le prince de Conti, comte de
+Soissons et comte de Saint-Paul, et plus de trente ou quarante des
+principaux seigneurs et gentilshommes de notre cour, comme nous
+recevions les sieurs de Ragni et de Montigny, qui ne nous avoient pas
+encore salué, un jeune garçon, nommé Jean Châtel, fort petit, et âgé
+au plus de dix-huit à dix-neuf ans, s'étant glissé avec la troupe dans
+la chambre, s'avança sans être quasi aperçu, et nous pensant donner
+dans le corps du couteau qu'il avoit, le coup (parce que nous nous
+étions baissé pour relever lesdits sieurs de Ragni et de Montigny, qui
+nous saluoient) ne nous a porté que dans la lèvre supérieure du côté
+droit, et nous a entamé et coupé une dent....... Il y a, Dieu merci,
+si peu de mal, que pour cela nous ne nous en mettrons pas au lit de
+meilleure heure.»]
+
+Personne n'ignore que les jésuites furent impliqués dans la procédure
+de cet assassin, et que ce fut l'occasion de la première persécution
+qui ait été exercée contre leur société. Il y a long-temps que cette
+oeuvre d'iniquité a été pénétrée dans toutes ses profondeurs et mise à
+découvert, de manière que, pour les esprits droits et éclairés, il
+n'est rien de plus évident que l'innocence de ces religieux, et de
+plus démontré que la malice de leurs persécuteurs. Néanmoins tant de
+calomnies atroces ont été répandues sur cette société célèbre; tant
+d'ennemis acharnés, et qui semblent se succéder contre elle d'âge en
+âge, comme une génération malfaisante, les ont répétées et propagées;
+elles ont été renouvelées avec tant de fureur, lors de la dernière
+persécution, plus odieuse que toutes les autres, dont elle a été la
+victime, et qui en a amené l'entière destruction, qu'encore que sa
+ruine ait entraîné avec elle ses ennemis eux-mêmes, et la religion, et
+la monarchie, il en est resté contre les jésuites beaucoup
+d'impressions défavorables et d'injustes préventions, qui ne nous
+permettent pas de passer légèrement sur l'une des accusations les plus
+capitales qu'on ait jamais osé élever contre eux.
+
+Les ennemis de la compagnie de Jésus étoient les huguenots, le
+parlement, et tous ceux qui étoient liés avec cette cour de
+prétentions et d'intérêts. Les huguenots avoient raison de détester
+les jésuites, puisque ceux-ci étoient, en effet, leurs plus
+redoutables adversaires; le parlement, tout plein encore du venin de
+la ligue, et qui s'étoit mis en opposition ouverte contre l'autorité
+royale, long-temps avant l'époque de la ligue et celle de la réforme,
+avoit également sujet de haïr une société uniquement formée pour
+propager et défendre les principes du catholicisme, source de toute
+autorité, et qui en est le plus ferme appui. Ligueurs et huguenots,
+en apparence si opposés les uns aux autres, étoient, en effet, animés
+d'un même esprit, celui de révolte et d'indépendance; et la perte des
+jésuites avoit été également jurée par l'un et l'autre parti.
+Douteroit-on de cette haine commune à tous les deux? Elle va nous être
+attestée par un écrivain contemporain.
+
+«Après l'attentat de Jean Châtel, dit l'historiographe Dupleix, les
+_huguenots_ et les _libertins_, sous prétexte d'un fervent zèle pour
+le salut du roi, sur le bruit que cet escolier débauché avoit estudié
+sous les jésuites, publièrent qu'il estudioit encore sous eux, et
+qu'il avoit confessé qu'ils l'avoient induit à commettre un parricide
+exécrable en la personne de Sa Majesté par diverses persuasions et
+artifices, dont les bons François _trop crédules_ furent grandement
+esmeus, et sur l'heure lancèrent mille exécrations, maudiçons et
+imprécations contre les jésuites, plusieurs criant qu'il les falloit
+égorger et jeter dans la rivière... Les jésuites étoient haïs
+_d'aucuns des_ JUGES mêmes; mais ni PREUVE NI PRÉSOMPTION ne pouvant
+être _arrachée_ de la bouche de l'assassin, par la violence de la
+torture, pour _rendre_ les jésuites _complices_ de son forfait, des
+commissaires furent députés pour aller fouiller tous les livres et
+écrits de cette compagnie[245]».
+
+[Note 245: Hist. de Henri-le-Grand, page 163.]
+
+Suivons toutes les traces de cette affaire, et ne marchons qu'appuyés
+sur des autorités irrécusables. «Ni _preuve ni présomption_ contre les
+jésuites n'avoient pu être arrachées de la bouche de l'assassin.»
+Douteroit-on de la véracité de l'historien qui nous a transmis cette
+circonstance? Écoutons de l'Étoile, ennemi mortel des jésuites. «Jean
+Châtel, dit-il, par son interrogatoire, _déchargea du tout_ les
+jésuites, même le père Guéret, son _précepteur_[246].» Matthieu,
+Cayet, les Mémoires de la ligue, M. de Thou, sont, sur ce point, d'un
+accord unanime, et reconnoissent avec de l'Étoile que Châtel disculpa
+formellement les jésuites, non-seulement de lui avoir conseillé
+d'assassiner le roi, mais même d'avoir eu la moindre connoissance de
+son dessein[247].
+
+[Note 246: Journ. de l'Étoile. An 1595.]
+
+[Note 247: Matth., t. II, liv. 1, p. 182.--Cayet, liv. VI, p.
+430.--Mém. de Sully, t. II, p. 457. Éd. de 1763.--De Thou, liv.
+3.--Cependant on n'avoit rien négligé pour lui arracher son secret; et
+pour y parvenir, on avoit employé jusqu'au sacrilége; car nous
+apprenons de l'Étoile que Lugoly, lieutenant de la maréchaussée,
+s'étoit déguisé en ecclésiastique, et avoit été introduit en qualité
+de confesseur auprès de J. Châtel.]
+
+Cependant des commissaires sont députés pour aller _fouiller les
+livres et écrits de cette compagnie_, et cela uniquement parce que le
+régicide avoit étudié pendant trois ans sous un jésuite, le père
+Guéret; et bien «qu'en DERNIER LIEU, il eût étudié aux écoles de droit
+de l'université[248],» on ne pensa point à aller fouiller, ni les
+livres, ni les écrits de l'université. Quatre conseillers se
+transportèrent donc au collége des jésuites, où ils firent la visite
+de plusieurs chambres. «On trouva dans celle du père Guignard (qui
+étoit le bibliothécaire de la maison), parmi plusieurs écrits, un
+papier écrit de sa main, en 1589, dans le temps qu'on assassina Henri
+III: c'étoit de ces libelles que les troubles avoient enfantés, et
+qu'une _curiosité indiscrète_ faisoit garder[249].» Ajoutons que
+c'étoient de ces libelles tels que, cinq ans auparavant, on en
+composoit en faveur du parlement, peut-être même par ses ordres, et
+bien certainement dans ses vues, et avec son approbation[250].
+
+[Note 248: Voyez le continuateur _janséniste_ de Fleury, Hist.
+ecclésias., t. XXXVI.]
+
+[Note 249: Ibid.]
+
+[Note 250: «Une chose notable, c'est que les juges qui condamnèrent
+Guignard, parce que Louis MASURE, _ennemi déclaré des jésuites et
+député_ de la cour, avoit trouvé des anciens écrits de ce jésuite, ces
+mêmes juges étoient, _pour la plupart_, de ceux qui avoient assisté au
+jugement _de l'arrêt donné contre le feu roi_, l'an 1589, qui est une
+CHOSE ÉTRANGE.» (De l'Étoile. Journ. d'Henri IV,--t. II, p. 155 et
+suiv.)]
+
+La découverte d'un tel écrit, au milieu des papiers du bibliothécaire
+d'un collége, lorsqu'on sortoit à peine d'un temps de guerres civiles,
+qui avoit vu naître des milliers de semblables productions que l'on
+conservoit impunément partout, dont les collections existoient sans
+doute alors, puisqu'on les trouve encore aujourd'hui dans nos
+bibliothèques, constituoit-elle un délit suffisant, nous ne dirons pas
+pour faire arrêter ce bibliothécaire et lui faire subir le dernier
+supplice, mais seulement pour le faire réprimander et admonester par
+ceux qui avoient trouvé cette pièce et qui s'en étoient saisis[251]?
+Non, sans doute. Que sera-ce donc si le témoignage le plus grave nous
+force à douter de l'existence même de ce prétendu délit? Écoutons
+l'illustre chancelier de Chiverny, par l'ordre duquel fut instruit le
+procès de Jean Châtel:
+
+[Note 251: Si le père Guignard avoit seulement conservé cet écrit, il
+n'étoit pas plus coupable que les autres gardiens de bibliothèques.
+S'il l'avoit composé lui-même, c'étoit pendant les égaremens de la
+ligue; et il y avoit eu amnistie pour tous les ligueurs, y _compris_
+le parlement.]
+
+«Sur l'occasion que Jean Châtel avoit estudié quelques années au
+collége des jésuites, et que les PREMIERS du parlement _leur vouloient
+mal_ d'assez long-temps, ne cherchant qu'un prétexte _pour ruiner
+cette société_, trouvant celui-ci _plausible_ à tout le monde, ils
+ordonnèrent et commirent quelques-uns d'entre eux qui étoient LEURS
+VRAIS ENNEMIS, pour aller chercher et fouiller partout dans le collége
+de Clermont, où ils trouvèrent véritablement, ou peut-être
+SUPPOSÈRENT, _ainsi que quelques-uns l'ont cru_, certains écrits
+particuliers contre la dignité des rois, et quelques mémoires contre
+le feu roi Henri III[252].
+
+Le père Guignard ayant été mis en jugement et appliqué à la question,
+on lui produit cet écrit trouvé peut-être véritablement dans sa
+chambre, _peut-être supposé_. Sur cet attentat d'un nouveau genre, il
+est déclaré coupable du crime de lèse-majesté par des juges qui, cinq
+ans auparavant, avoient porté contre le roi _un arrêt régicide et
+sacrilége_, et condamné par eux à mourir attaché à un gibet. Il marche
+à cette mort infâme avec un admirable courage; prêt de monter à
+l'échelle ses dernières paroles sont des paroles de paix; il y
+proteste de nouveau avec douceur et tranquillité de son innocence et
+de celle de sa compagnie, et meurt avec la résignation d'un
+martyr[253].
+
+[Note 252: Mém. d'Est., etc., p. 241.]
+
+[Note 253: «Guignard, étant conduit au supplice, soutint toujours
+qu'il avoit _toujours_ été d'avis de prier Dieu pour Sa Majesté. Il ne
+voulut jamais crier _merci_ au roi, disant que depuis qu'il s'étoit
+converti, il ne l'avoit jamais oublié au _Memento_ de la messe. Étant
+venu au lieu du supplice, il protesta de son innocence, et néanmoins
+ne laissa _d'exhorter_ le peuple à l'_obéissance_ au roi, et
+_révérence_ au magistrat; même fit une prière tout haut pour Sa
+Majesté, à ce qu'il plût à Dieu lui donner son saint esprit..... puis
+pria le peuple de prier Dieu pour les jésuites, et n'ajouter foi
+_légèrement aux faux rapports_ que l'on faisoit courir d'eux; qu'ils
+n'étoient point _assassins des rois_, comme on vouloit le leur faire
+entendre, ni fauteurs de telles gens _qu'ils détestoient_; et que
+_jamais_ les jésuites n'avoient _procuré_ ni _approuvé_ la mort de roi
+_quelconque_. Ce furent ses dernières paroles avant de monter à
+l'échelle.» (Mém. d'Estat. _Loc. cit._)]
+
+On n'avoit point trouvé d'écrit chez le père Guéret. Tout son crime
+étoit d'avoir été pendant trois ans le RÉGENT de Jean Châtel. Le
+parlement jugea, dans sa sagesse, que tout jésuite devoit répondre de
+tout élève qui avoit étudié sous lui, à quelque époque que ce pût être;
+et le régent du régicide fut aussi arrêté, interrogé et appliqué à la
+question. Ce fut encore un spectacle bien touchant que celui de la
+constance et de la résignation de ce bon père au milieu des traitements
+barbares qu'on lui faisoit éprouver[254]. Comme il n'avoua rien, qu'il
+n'y avoit contre lui aucun indice et qu'il n'avoit point d'accusateurs,
+ses juges crurent devoir y mettre de la _modération_[255], et le
+condamnèrent seulement à être banni à perpétuité, «pour avoir été, dit
+l'arrêt, le PRÉCEPTEUR de Jean Châtel.» «Le _précepteur_ de Jean
+Châtel!» s'écrie un apologiste des jésuites au sujet de cette
+qualification étrange inusitée, que l'on employa en cette occasion avec
+une affectation si marquée; «certes la qualité de précepteur décèle ici
+la passion des juges, qui affectoient de confondre celui qui donne des
+leçons publiques à tous ceux qui viennent l'entendre, avec celui qui
+forme en particulier l'esprit et le coeur d'un élève dont il est chargé
+spécialement. Il est vrai que Châtel avoit fait sa philosophie sous le
+père Guéret; mais Calvin et Bèze n'avoient-ils pas fait toutes leurs
+études en Sorbonne? s'est-on avisé d'imputer à cette célèbre école les
+guerres civiles dont le calvinisme a été la source? mais Châtel lui-même
+n'avoit-il pas fait toutes ses classes à l'université, avant de faire sa
+philosophie au collége? Et après être sorti du collége, n'avoit-il pas
+repris ses études à l'université? Que la haine est inconséquente! on ne
+dit rien aux premiers maîtres de Châtel, dont les leçons devoient
+paroître plus suspectes à toutes sortes de titres; on ne dit rien aux
+derniers maîtres de Châtel, au professeur en droit, sous lequel ce
+monstre étudioit actuellement, et l'on applique à la question, et on
+livre au supplice et à l'infamie, et on extermine les jésuites, parce
+que Châtel, dans l'intervalle de ses études, commencées et reprises à
+l'université, avoit étudié quelque temps sous les jésuites qu'il
+_déchargea de tout_ dans ses interrogatoires[256]!
+
+[Note 254: «Guéret ne confessa jamais rien, dit de l'Étoile, et
+_pourtant_ fut mis à la question où il se montra fort constant, et
+devant fit cette prière en latin tout haut: _Jesu-Christe, fili Dei
+vivi, qui passus es pro me, miserere mei et fac ut sufferam patienter
+tormentum hoc quod mihi præparatum est, quod merui et majus adhuc_;
+ATTAMEN TU SCIS, Domine, quòd mundus sum et innocens ab hoc peccato».
+«Ce qui signifie: Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui avez souffert
+pour moi, ayez pitié de moi, et faites que je souffre avec patience le
+tourment qui m'est préparé; je l'ai mérité et un plus grand encore;
+_cependant vous savez_, Seigneur, que _je suis pur et innocent_ du
+péché qu'on m'impute. Après cette prière étant tiré, il ne jeta aucun
+soupir ni plainte de douleur: seulement réitéra cette prière: _Jesu
+Christe, fili Dei vivi_, etc.». (Journ. d'Henri IV, t. II, page 168.)]
+
+[Note 255: À l'égard du père Guignard, le procureur général avoit
+conclu de même au bannissement, «et il y a grande apparence, dit le
+même de l'Étoile, que _s'il ne fût venu à mauvaise heure_, comme on
+dit, il en auroit été quitte pour cela.» (_Ibid._) Il étoit assez
+fâcheux sans doute pour des jésuites, qui ne pouvoient choisir ni
+deviner la _bonne heure_ du parlement, d'être pendus pour être venus à
+_sa mauvaise heure_.]
+
+[Note 256: Compte rendu au public des comptes rendus aux divers
+parlemens, etc., t. II.]
+
+Mais supposons même un instant coupables ces deux religieux, dont le
+témoignage uniforme de tous les historiens, les interrogatoires
+juridiques du régicide, leurs propres interrogatoires, le caractère
+connu de leurs juges, les formes rapides et violentes de la procédure
+élevée contre eux, tout, jusqu'aux pièces de conviction et aux motifs
+dérisoires de leur condamnation, rend l'innocence plus évidente et
+plus claire que la lumière du jour: étoit-il raisonnable de rendre la
+société des jésuites responsable du crime de deux de ses membres, de
+l'envelopper tout entière dans leur ruine; et une sorte de pudeur ne
+devoit-elle pas empêcher le parlement de concevoir même l'idée d'une
+aussi monstrueuse injustice? Non-seulement il put en concevoir l'idée,
+mais encore la consommer. Un arrêt qu'il rendit chassa de France tous
+les jésuites, comme _complices_ du père Guéret, auquel, peu de jours
+après, ce même parlement ouvrit les portes de sa prison, pour n'avoir
+pu lui découvrir ni crime ni accusateur. Tel fut le dénoûment de cette
+intrigue qu'on ne sait comment qualifier, qui affligea et déconcerta
+tous les gens de bien, même parmi ceux qui n'aimoient pas les
+jésuites; qui fut la joie, le triomphe et en partie l'ouvrage des
+sectaires protestants[257], qui montre à tous les yeux, et plus
+clairement qu'on ne l'avoit pu voir encore, quel étoit l'esprit
+_parlementaire_, et s'il n'étoit comprimé, de quels dangers il
+menaçoit la monarchie et la religion.
+
+[Note 257: Mém. de du Plessis, t. II, p. 500.--Journal de Henri III,
+t. V, p. 424.]
+
+La pyramide fut élevée, «et ès diverses faces furent gravées diverses
+inscriptions à l'opprobre des jésuites.... Car ceux qui inventoient
+les plus satiriques et poignantes contre leur société, étoient les
+_mieux venus_ de ceux qui _avoient pris la direction de cet
+ouvrage_[258].» C'est-à-dire des magistrats.
+
+[Note 258: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]
+
+Cependant quelle étoit l'opinion de Henri IV sur tous ces actes si
+violents et si passionnés de son parlement? Considéroit-il
+effectivement les jésuites comme ses ennemis? Appuyoit-il ces mesures
+que l'on sembloit prendre pour sa sûreté et pour rendre sacrée et
+inviolable aux yeux des peuples la personne des rois? En 1762, lorsque
+le parlement _philosophe_ acheva si heureusement ce qu'avoit commencé
+le parlement _ligueur_[259], on produisit comme extrait de ses
+registres un édit de ce roi, qui confirmoit l'arrêt de bannissement
+porté en 1595 contre la compagnie de Jésus, et apposoit ainsi le sceau
+de l'autorité royale au grand et mémorable jugement qui avoit été
+rendu à l'égard de cette compagnie; mais l'apologiste des jésuites
+déjà cité[260] prouva, de manière à couvrir d'une éternelle confusion
+ceux qui faisoient valoir une semblable pièce, que cet édit avoit été
+inconnu à tous les écrivains qui ont pu et dû le connoître; inconnu
+aux historiographes de Henri IV, à ses ministres, à ses ambassadeurs,
+à ses négociateurs dans les cours étrangères, aux magistrats, gens du
+roi et parlements qui ont dû l'enregistrer; inconnu au chancelier de
+France qui auroit dû le dresser, le sceller et l'expédier, inconnu au
+pape qui devoit s'y intéresser si vivement, inconnu aux jésuites qu'il
+proscrivoit et au roi lui-même qui l'avoit rendu; que, considéré en
+lui-même, il étoit contradictoire dans le fond, et choquoit tous les
+caractères de la législation; qu'il étoit irrégulier dans sa forme,
+barbare dans son style, ridicule par son orthographe, évidemment faux
+par sa date et par les variantes des différents textes qui en ont été
+produits; enfin que de toutes les impostures historiques et
+politiques, et de toutes les pièces fabriquées, il n'y en eut jamais
+de plus grossière et de plus impudente.
+
+[Note 259: C'est-à-dire leur entière destruction projetée dès le
+premier moment de leur existence, préparée par les efforts combinés de
+toutes les sectes de la prétendue réforme, hautement provoquée depuis
+et même prédite par les jansénistes et par tous les suppôts de la
+moderne philosophie.]
+
+[Note 260: Compte rendu déjà cité.]
+
+Mais si Henri IV n'a point confirmé cet arrêt, l'a-t-il approuvé? Nous
+trouvons que le 14 janvier 1595, c'est-à-dire peu de jours après le
+départ des jésuites, M. de Villeroi, ministre du roi, écrivit une
+longue lettre à d'Ossat[261], alors chargé d'affaires de la cour de
+France à Rome, dans laquelle, lui rendant compte de tous ces
+événements, il lui explique les motifs qui ont engagé le roi _à
+souffrir l'exécution de l'arrêt_; et ces motifs, nous les ferons
+connoître toute à l'heure. Le 31 du même mois, d'Ossat, répondant au
+ministre, lui fait un récit détaillé de ce qui s'est passé dans
+l'audience qu'il a obtenue du Pape à ce sujet, audience dans laquelle
+le pontife se montre très-instruit du fond de l'affaire et fort
+affligé de la conduite inique du parlement; et sur les paroles assez
+vives que lui adresse à cette occasion Sa Sainteté, M. d'Ossat ne peut
+dire autre chose sinon qu'_à tout événement_, si le parlement avoit
+_excédé_ en quelque chose, _ce ne seroit point la faute du roi_. Puis
+il prouve que, dans la circonstance présente, il est plus sage et plus
+utile pour la cour de Rome de prendre en _bonne part_ ce qui s'est
+passé, que «de se mettre en nécessité d'en demander réparation, et en
+danger plus certain de _ne l'avoir jamais_...., et corroborer de plus
+en plus le SCHISME qui n'est déjà _que trop avancé_[262].»
+
+[Note 261: Depuis le cardinal d'Ossat.]
+
+[Note 262: Lettres du cardinal d'Ossat., 16 et 17.]
+
+L'ambassadeur de France n'a point d'autre réponse à faire aux
+ministres du saint Père, lorsqu'ils reviennent avec lui sur ce fâcheux
+événement, que de leur faire part de cette lettre de M. de Villeroi,
+dans laquelle celui-ci «rejette la résolution et exécution dudit
+arrêt, principalement _sur la force et nécessité du temps et des
+choses_ qui n'avoient permis d'en user autrement[263].»
+
+[Note 263: _Ibid._ Lett. 23.]
+
+Sur les plaintes _modestes_ que lui porte le général des jésuites de
+cet injuste arrêt, que répond-il encore? «Qu'il en étoit marry, mais
+qu'il pouvoit l'assurer que _le roi n'y avoit aucune part_;» puis il
+ajoute, et ceci est très-remarquable: «Que la cour du parlement
+faisoit des arrests _sans en demander congé ni advis_ à Sa Majesté; et
+quand le roi eût été dans Paris même, il _n'en eût rien sçu_ avant que
+ledit arrest eust été donné: _beaucoup moins l'avoit-il pu sçavoir_ en
+étant loin, et en un siége[264].» Du Perron confirme dans une autre
+occasion ce qu'avoit dit d'Ossat, que le bannissement des jésuites _ne
+provenoit d'aucune impulsion de Sa Majesté_[265]. Le duc de
+Luxembourg, ambassadeur à la cour de Rome quelques années après, fait
+de même tous ses efforts pour persuader au pape que le roi n'avoit
+aucune part aux arrêts portés contre les jésuites; enfin, l'année même
+de leur bannissement, on propose à Henri IV un jésuite pour légat en
+France[266]: il l'accepte volontiers. Ce jésuite meurt l'année
+suivante; le roi se montre très-sensible à sa perte, et lui fait
+rendre après sa mort des honneurs qui témoignent l'estime singulière
+qu'il en faisoit[267].
+
+[Note 264: _Ibid._ Lett. 118.]
+
+[Note 265: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]
+
+[Note 266: Le jésuite Tolet.]
+
+[Note 267: Ce monarque ordonna, en 1596, qu'on fit par toutes les
+villes de son royaume, un service solennel pour le repos de l'âme, du
+jésuite Tolet; et il assista lui-même à celui qui fut fait dans la
+cathédrale de Rouen, où il étoit alors.]
+
+Quels motifs pouvoient donc déterminer un prince qui, dans la bonne et
+la mauvaise fortune, avoit constamment montré tant de pénétration
+d'esprit et de force de caractère, à souffrir que, contre sa volonté,
+et même contre ses propres affections, une injustice aussi criante fût
+consommée dans ses états, par des gens qui n'avoient d'autre pouvoir
+que celui que ses prédécesseurs et lui-même leur avoient concédé, et
+qui ne pouvoient légitimement l'exercer qu'avec leur bon plaisir et
+sous leur protection? On a déjà pu voir par les diverses paroles
+échappées aux ministres et aux agents de Henri, à quel point
+l'embarrassoit ce parlement, si long-temps le foyer de la révolte et
+des guerres civiles; et qui, dans ces premiers moments où la paix
+venoit d'être faite entre le roi et ses sujets, demeuroit encore le
+point de ralliement de tous les mécontents, c'est-à-dire, tout à la
+fois des impies et des fanatiques. D'un côté, abusant lâchement de
+cette situation périlleuse où se trouvoit encore _son maître et
+seigneur_, il rendoit des arrêts, _sans lui en demander congé ni
+advis_, sans daigner même _lui en donner connoissance_; de l'autre, si
+Rome eût osé se plaindre, il levoit l'étendard du SCHISME qui _n'étoit
+déjà que trop avancé_. La politique exigeoit donc que son insolence
+fût soufferte, et l'abus qu'il faisoit de son pouvoir, toléré; et les
+considérations qui faisoient différer au roi le rappel des jésuites,
+sont très-bien présentées par l'historiographe déjà cité:
+«premièrement, dit-il, il ne le pouvoit, sans annuler l'arrêt donné
+_fraîchement_ par son parlement, ce qui eût semblé _alors_ injurieux;
+et avec le temps qui _donne diverses faces aux affaires_, l'action en
+pouvoit être moins odieuse. En second lieu, le roi étant aux prises
+avec l'Espagnol, ne se pouvoit passer du service de ses subjets
+religionnaires, lesquels, déjà outrés de sa conversion, _l'eussent
+abandonné_, s'il eût rappelé les jésuites.... Par une troisième
+considération, le roi craignoit d'offenser la reine d'Angleterre,
+l'alliance de laquelle lui étoit grandement nécessaire; mais après
+avoir mis fin aux guerres étrangères, rangé le Savoyard à la raison,
+étouffé la conjuration du maréchal Biron, renouvelé son alliance avec
+les Suisses, fermement établi la paix en son royaume, et le roi
+d'Écosse ayant succédé à la couronne d'Angleterre, il se résolut
+_facilement_ à rappeler les jésuites[268].»
+
+[Note 268: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]
+
+«C'est alors en effet que, véritablement maître dans son royaume,
+connoissant l'INNOCENCE des jésuites et les services qu'ils rendoient
+à l'Église[269];» «sachant que le commun désir des catholiques étoit
+de les revoir, leur absence n'ayant servi qu'à mieux faire connoître
+le _bien et le profit de leur présence_[270]; cédant à son propre
+désir et à ce voeu général exprimé par ce qu'il y avoit de plus grand
+dans le royaume. Car il y avoit peu de princes officiers de la
+couronne et seigneurs catholiques qui ne contribuassent leur
+recommandation en faveur des jésuites[271].» C'est alors, disons-nous,
+que ce grand roi ordonna le rappel tant désiré de cette illustre
+société; et cet acte éclatant de justice et de haute et prévoyante
+politique, il le fit, «malgré les artifices d'_aucuns de ce grand
+sénat_ qui avoient _une étrange aversion_ au rappel des jésuites.....
+malgré les libertins et les religionnaires qui _faillirent en forcener
+de rage_[272].» Cet oeil si perçant et si sûr avoit su pénétrer tout
+ce qu'il y avoit de profond et d'admirable dans la législation des
+jésuites qu'il considéroit comme le chef-d'oeuvre de la politique
+chrétienne[273]; et jamais il n'y eut d'apologie plus énergique et
+plus éloquente de cet institut, que la réponse à jamais mémorable
+qu'il fit aux remontrances que le parlement osa lui adresser au sujet
+de son rétablissement, par l'organe de son premier président, M. de
+Harlay. Henri IV y prouve par des paroles aussi pleines de franchise
+et de vie que celles de l'orateur du parlement étoient embarrassées et
+captieuses, l'innocence, le désintéressement, l'humilité, la pureté
+des moeurs, la charité, le dévouement, l'habileté des jésuites, leur
+fidélité envers le roi, d'autant plus grande qu'ils étoient plus
+fidèles envers l'Église de Dieu; combien étoient vils et odieux les
+motifs de la jalousie qui animoit contre eux leurs ennemis et leurs
+rivaux; combien étoit excellente leur règle monastique, ayant en
+elle-même tous les caractères qui pouvoient en assurer l'utilité, la
+force et la durée; et à travers cette noble et vigoureuse réponse,
+perce un mépris assez grand pour ces gens de robe qui pouvoient
+s'honorer en remplissant leur charge, laquelle étoit de rendre la
+justice, et qui se rendoient en effet méprisables en se mêlant de
+faire les politiques: «J'ai toutes vos conceptions et services en la
+mienne, leur dit-il; mais vous n'avez pas la mienne en la vôtre. Vous
+m'avez proposé des difficultés qui vous semblent grandes et
+considérables, et n'avez cette considération que tout ce qu'avez dit,
+a été pesé par moi, il y a huit ou neuf ans; _vous faites les
+entendus_ en matière d'état; et vous n'y entendez non plus que moi à
+rapporter un procès[274].»
+
+[Note 269: Choisy, Hist. de l'Égl., 1743, in-4º, t. X, liv. 31, ch.
+4.]
+
+[Note 270: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]
+
+[Note 271: _Ibid._]
+
+[Note 272: _Ibid._]
+
+[Note 273: Il disoit, en parlant des fondations faites en faveur de la
+société, «que les fondateurs auroient de la joie, s'ils revenoient au
+monde, de voir faire un si bon emploi de leurs biens. Ils ont _de
+bonnes lois_, ajoutoit-il, parlant encore des jésuites à ses ministres
+assemblés; laissons-les vivre selon leur règle, et qu'on ne me parle
+plus d'y rien changer.» (Vie du père Cotton, liv. II.)]
+
+[Note 274: C'est dans ce discours qu'il déclara que tant s'en falloit
+qu'un jésuite eût trempé dans le projet d'assassinat de Barrière, que
+ce fut un jésuite qui l'_avertit de son entreprise_; et qu'un autre
+assura ce misérable qu'il seroit _damné_, s'il osoit l'entreprendre,
+etc. Enfin lorsque les jésuites vinrent apporter aux pieds de leur
+bienfaiteur l'hommage de leur vive reconnoissance, voici le discours
+que leur tint ce grand roi: nous le rapportons en entier sans y
+changer un seul mot.
+
+«L'assurance suit la confiance, dit Henri IV; je me _confie en vous_,
+assurez-vous de moi; avec ce papier (le catalogue des colléges qu'ils
+tenoient de sa munificence), je reçois les coeurs de toute votre
+compagnie, et avec les effets, je vous témoignerai le mien. J'ai
+toujours dit que ceux qui craignent et aiment bien Dieu, ne peuvent
+faire que bien, et sont _toujours les plus fideles à leur prince_.
+Nous nous sommes _détrompés_; je vous estimois _autres que vous
+n'êtes_, et vous m'avez trouvé _autre que vous ne m'estimiez_. Je
+voudrois que _c'eût été plus tôt_, mais il y a moyen de récompenser le
+passé: _aymez-moi, car je vous ayme_.» (Matth., panégyr. de Henri
+IV.)]
+
+La pyramide, ce monument que _l'impudence_ et _la malignité_ avoient
+consacré[275], que le parlement avoit fait élever aux dépens des
+jésuites dont il avoit confisqué les biens, fut renversée par ordre de
+ce grand roi; elle le fut en plein jour, malgré les alarmes hypocrites
+des ennemis des jésuites, qui, affectant de craindre un soulèvement
+populaire, conseilloient de ne l'abattre que la nuit[276], «et la
+gloire du rappel des jésuites, dit Mézeray lui-même, résulta de
+l'ignominie de leur bannissement.»
+
+[Note 275: Ces expressions, nous les empruntons à un membre même de la
+magistrature, le président de Grammond: _pyramidam dirui mandat_,
+vetus in jesuitas monumentum procacitate respersum et satirâ. (_Hist.
+gall._, p. 107.)]
+
+[Note 276: Le père Cotton, confesseur du roi, qui vit l'artifice
+«soutint que la pyramide devoit être démolie pendant le jour, disant
+tout haut que Henri IV n'étoit point _un roi de ténèbres_». (Journal
+de Henri IV, t. III.) Son avis prévalut comme le plus judicieux: le
+pilier «fut renversé en plein jour, au mois de mai, par le lieutenant
+civil Miron, envoyé pour ce sujet par Sa Majesté.» (Mém. de Sully,
+liv. XX).]
+
+N'ayant pu empêcher la destruction de la pyramide, les mécontents
+voulurent du moins en conserver l'image, et recueillir surtout les
+inscriptions[277] dont elle étoit chargée. On en reproduisit donc
+l'estampe gravée depuis long-temps; et les calvinistes ainsi que les
+magistrats en ornèrent à l'envi leurs cabinets, jusqu'à ce que le roi,
+«pour oster du tout la mémoire à l'advenir de ce pilier, en envoya
+enlever la planche de cuivre chez l'imprimeur Leclerc, qui l'avoit
+faite dès l'an 1595[278].»
+
+[Note 277: L'auteur de l'_Histoire physique, civile et morale de
+Paris_, rapporte exactement dans son livre (t. III, p. 420) toutes ces
+longues et fastidieuses inscriptions, où la même idée est répétée
+jusqu'au dégoût; et cette idée n'est pas autre chose que l'expression
+d'une haine contre les jésuites, furieuse jusqu'au délire. Au reste,
+dans tout ce que sa propre rage a pu inspirer à cet écrivain contre
+ces religieux, il n'y a pas un mot qui ne soit une bévue, un mensonge
+ou une calomnie; et cependant, telle est la puissance de la vérité,
+qu'à l'occasion du supplice du père Guignard, il ne peut s'empêcher
+d'avouer que le parlement poussa la rigueur _jusqu'à l'iniquité_. (T.
+III, p. 418.)]
+
+[Note 278: Mercure françois, an 1605.]
+
+C'est d'après une de ces gravures devenues extrêmement rares que nous
+donnons ici la représentation exacte de ce monument. L'architecture en
+est singulière: l'édifice s'élevoit sur un plan carré d'ordre ionique;
+il étoit composé, sur chacune de ses faces, de deux pilastres, avec
+entablement et fronton, une attique, un second fronton, quatre
+acrotères ornés de figures, et une aiguille en pierre surmontée d'une
+croix[279]. Cette construction, dans laquelle on reconnoît le goût
+déjà corrompu de ce temps-là, n'offre aucun caractère décidé; elle
+est, comme tous les monuments de la même époque, surchargée
+d'ornements, et composée de parties incohérentes.
+
+[Note 279: Voyez pl. 25.]
+
+
+
+
+ÉGLISE ROYALE ET PAROISSIALE
+
+DE SAINT-BARTHÉLEMI.
+
+
+Cette église, qui étoit située vis-à-vis le Palais, dans la rue qui
+porte son nom, est une de celles qui servent à faire connoître, par
+leur situation et leurs dépendances, l'ancien état de la Cité et même
+de la ville de Paris. Son origine remonte jusqu'aux rois de la
+première race, ce qui est prouvé par un fragment d'un auteur anonyme,
+lequel écrivoit sous le roi Robert[280]. Cet auteur nous apprend
+qu'elle avoit été _anciennement_ bâtie par nos rois, et comme le mot
+_antiquitùs_ qu'il emploie ne peut être entendu que d'une longue suite
+d'années, et même de plusieurs siècles, MM. Jaillot et Lebeuf en ont
+conclu avec raison qu'elle existait avant les rois de la seconde race.
+
+[Note 280: Duch. t. III, p. 344.--Dubois, t. I, p. 547.--Ann. Bened.,
+t. III, p. 719.]
+
+Une autre particularité que l'on trouve dans le même anonyme, c'est
+que «les fidèles, de même que les rois, y avoient fait transporter les
+reliques et corps de plusieurs saints, pour enrichir, ainsi qu'il
+convenoit, une chapelle _royale_.» Or, un grand nombre de témoignages
+ne permettant pas de douter qu'il n'y ait eu, dès les premiers temps,
+un palais dans la Cité, ce passage porte à croire que cette église en
+étoit la chapelle; et sans doute elle avoit pris le nom de
+_Saint-Barthélemi_, à l'occasion de quelques reliques de ce saint
+qu'on y avoit apportées de l'Orient sous le règne de Clovis ou de
+Childebert, comme on peut le conjecturer d'un passage de Grégoire de
+Tours.
+
+Cette chapelle étoit desservie par des chanoines: outre les biens dont
+ils jouissoient par la libéralité de nos rois, ils avoient encore, sur
+le chemin de Saint-Denis, un oratoire sous le titre de _Saint-Georges_,
+avec un terrain assez considérable qui l'environnoit, et dont une partie
+leur servoit de cimetière. Cet oratoire, qui prit depuis le nom de
+_Saint-Magloire_, ne se trouva renfermé dans la _ville_ que lors de
+l'enceinte que fit faire Philippe-Auguste.
+
+Vers l'an 963, ou, selon d'autres, en 965, il arriva qu'un évêque
+d'Aleth[281] et plusieurs autres prêtres et religieux transportèrent à
+Paris un grand nombre de reliques, qu'ils vouloient soustraire aux
+insultes des Normands, qui ravageoient alors l'Armorique. Parmi ces
+reliques étoit le corps de saint Magloire: Hugues Capet, à cette
+époque duc de France, les fit solennellement déposer dans la chapelle
+de Saint-Barthélemi. La guerre étant terminée, chacun de ces exilés
+voulut s'en retourner dans son pays avec son trésor; Hugues, qui n'y
+consentit qu'à regret, obtint d'eux, pour prix de l'hospitalité qu'il
+leur avoit accordée, le corps entier de saint Magloire, et quelques
+autres parties des corps saints qu'ils avoient apportés. Il conçut
+aussitôt le projet d'agrandir cette chapelle, et d'y fonder une
+abbaye, pour honorer davantage des reliques aussi précieuses. Ce
+projet ne tarda pas à être exécuté; un monastère fut bâti, et aux
+chanoines il substitua des religieux de la règle de Saint-Benoît. Ces
+moines entrèrent également en possession de l'oratoire Saint-Georges,
+auquel le pieux fondateur ajouta encore de nouvelles concessions de
+terres, et l'église fut dédiée sous le titre de _Saint-Barthélemi_ et
+_Saint-Magloire_; mais le nom de ce dernier saint, beaucoup plus
+célèbre que l'autre, ayant bientôt prévalu parmi le peuple, pendant
+près d'un siècle elle ne fut appelée que l'église de Saint-Magloire.
+Tous ces faits sont également constatés par l'écrivain anonyme déjà
+cité.
+
+[Note 281: _Voyez_ la note, page 85.]
+
+Les religieux de Saint-Benoît restèrent dans cette abbaye jusqu'en
+1138, que, s'y trouvant trop resserrés, ils se transportèrent avec
+leurs reliques dans leur chapelle de Saint-Georges, qu'ils avoient
+fait reconstruire, augmenter, et qu'ils consacrèrent sous le titre de
+l'autre saint. Alors l'église de la Cité reprit son ancien nom de
+Saint-Barthélemi, et devint une paroisse soumise au patronage des
+moines de Saint-Magloire, qui nommoient à la cure, et en outre y
+plaçoient un de leurs membres en qualité de prieur. Ils jouirent de ce
+droit jusqu'en 1564, que le titre abbatial fut supprimé, et l'abbaye
+réunie à l'évêché de Paris.
+
+À l'exception des dépendances de la Sainte-Chapelle, tout l'enclos du
+Palais étoit dans la juridiction de cette paroisse, qui s'étendoit
+d'ailleurs depuis la rue de la Barillerie jusqu'au pont Neuf.
+
+Au quatorzième siècle, l'église, presque ruinée, avoit été réparée,
+par un accord fait entre le curé et les religieux; depuis elle a été
+agrandie à diverses reprises, et reconstruite presque en entier dans
+les années qui ont précédé la révolution[282].
+
+[Note 282: Sur le terrain de cette église, démolie peu de temps après,
+on avoit bâti une salle de spectacle, connue sous le nom de _Théâtre
+de la Cité_. Elle a été depuis changée en une vaste maison habitée
+maintenant par des particuliers.]
+
+ CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMI.
+
+
+ TABLEAUX.
+
+ Le Mariage de sainte Catherine, par _Loir_; sainte
+ Geneviève, saint Guillaume et saint Charles Borromée, par
+ _Hérault_.
+
+
+ SCULPTURES.
+
+ De chaque côté du portail, saint Barthélemi et sainte
+ Catherine, par Barthélemi _de Mélo_.
+
+
+ TOMBEAUX.
+
+ Dans cette église avoient été enterrés: Claude Clersellier,
+ savant philosophe cartésien, mort en 1684. Sur son tombeau
+ étoit représentée la Religion; à ses pieds un génie, entouré
+ d'instrumens de mathématiques, tenoit entre ses mains une
+ tête de mort qu'il regardoit attentivement. Ce monument
+ avoit été exécuté par le même Barthélemi _de Mélo_.
+
+ Louis Servin, avocat général au parlement de Paris, célèbre
+ dans l'histoire de cette cour, et qui mourut en 1626 aux
+ pieds de Louis XIII, tenant son lit de justice, au moment
+ même où il faisoit à ce prince des remontrances sur quelques
+ édits bursaux.
+
+Toute la décoration de cette église, très-surchargée d'ornements où
+étoit empreint le mauvais goût du dix-huitième siècle, avoit été
+exécutée en 1736, sur les dessins des frères _Slodtz_.
+
+Il y avoit dans cette église trois confréries, dont la plus ancienne
+datoit de 1353.
+
+
+
+
+SAINT-PIERRE-DES-ARCIS.
+
+
+On ne voit presque point d'anciennes abbayes, sous la première race de
+nos rois, qui n'eussent, outre l'église principale, des oratoires
+détachés et dispersés en différents lieux de leur enclos. Il est
+probable que l'église de _Saint-Pierre-des-Arcis_ et celle de
+_Sainte-Croix-de-la-Cité_, dont nous allons parler immédiatement
+après, étoient des chapelles situées d'abord dans l'enceinte du
+monastère de Saint-Éloi, et qu'elles doivent leur origine à la
+dévotion du fondateur ou de quelques-unes des abbesses qui lui ont
+succédé.
+
+L'abbé Lebeuf pense qu'après l'incendie qui consuma Paris en 1034, ces
+deux oratoires furent rebâtis dans le voisinage de l'ancienne clôture,
+et qu'alors les religieuses, dont l'enclos étoit fort diminué,
+permirent qu'on élevât sur leur terrain des maisons, dont les
+habitants furent ensuite attribués à ces églises, lorsqu'on les érigea
+en paroisses. Cette érection dut avoir lieu vers le temps où les
+religieuses furent chassées de leur monastère, circonstance qui
+donnoit plus de liberté pour faire ces nouveaux arrangements[283].
+
+[Note 283: Hist. du dioc. de Par., t. I, 2e p., p. 498.]
+
+Quoi qu'il en soit de ces conjectures, qui sont ingénieuses et
+vraisemblables, la paroisse de Saint-Pierre-des-Arcis étoit
+effectivement une des dépendances du prieuré de Saint-Éloi dans la
+Cité. Au reste, l'étymologie de ce surnom (_des Arcis_) a beaucoup
+exercé l'imagination des savants, et quelques-uns d'entre eux l'ont
+expliqué d'une manière tout-à-fait ridicule.
+
+M. de Launoy, dont Sauval suit aveuglément les opinions, prétendoit,
+d'après un passage mal interprété de Grégoire de Tours, qu'il y avoit
+eu autrefois beaucoup de _Syriens_ à Paris; et les confondant ensuite
+avec les _Assyriens_, comme si ce n'eût été qu'un même peuple, il
+conjecturoit de là qu'ils avoient pour leur nation une église nommée
+_Saint-Pierre-des-Assyriens_, laquelle ayant été brûlée par les
+Normands, fut ensuite rebâtie dans la Cité; et de là est venu, selon
+lui, le nom de Saint-Pierre-des-_Assis_ ou _Arcis_.
+
+M. de Valois, qui a combattu cette opinion plus sérieusement et avec
+plus de chaleur qu'elle ne méritoit, en présente une autre qui ne
+semble guère mieux fondée, prétendant faire dériver ce nom de la
+maladie _des ardents_ ou _feu sacré_, dans laquelle on eut recours à
+l'intercession de saint Pierre. Celle de l'abbé Lebeuf, adoptée par
+Jaillot, paroît la plus raisonnable: il veut que ce mot vienne
+d'_arcisterium_, synonyme de _monasterium_, et qu'il ait été donné à
+cette église située entre deux monastères[284], pour rappeler son
+origine et sa première destination.
+
+[Note 284: Derrière Saint-Barthélemi et vis-à-vis Saint-Éloi.]
+
+ CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-PIERRE-DES-ARCIS.
+
+
+ TABLEAUX.
+
+ Sur le maître-autel, saint Pierre guérissant les boiteux,
+ par _Vanloo_.
+
+ Le Lavement des pieds, par le même; une Cène, par _Lafond_.
+
+
+ SÉPULTURES.
+
+ Dans cette église avoit été enterré Guillaume De Mai,
+ capitaine de six vingts hommes d'armes, mort en 1480. Il
+ étoit représenté, sur son tombeau, dans le costume militaire
+ de son siècle. Ce monument, rare dans son espèce, fut déposé
+ au Musée des Petits-Augustins.
+
+Saint-Pierre-des-Arcis fut érigé en paroisse vers le commencement du
+douzième siècle; en 1424, on rebâtit entièrement l'église; en 1711, on
+y fit des augmentations, des réparations et un nouveau portail, lequel
+fut élevé sur les dessins de _Lanchenu_[285].
+
+[Note 285: Cette église a été démolie en 1800; et sur son emplacement
+on a ouvert une rue qui communique à celle de la Pelleterie.]
+
+Cette église embrassoit dans ses droits curiaux presque toutes les
+maisons de la rue de la Vieille-Draperie, en allant vers le Palais;
+ils s'augmentèrent encore, en 1720, par l'adjonction qu'on lui fit des
+paroissiens de Saint-Martial. De l'autre côté, en allant vers l'église
+de la Magdeleine, elle avoit encore un certain nombre de maisons; de
+plus, une partie de celles qui faisoient l'entrée de la cour de
+Saint-Éloi, les cinq branches de la rue qui porte le même nom, le
+cul-de-sac Saint-Martial presque en entier, quelques maisons dans la
+rue aux Fèves, et enfin quelques-unes de celles qui composent la rue
+de la Juiverie[286].
+
+[Note 286: Lebeuf, Hist. du dioc. de Paris, t. I, 2e p., p. 511.]
+
+
+
+
+SAINTE-CROIX-DE-LA-CITÉ.
+
+
+L'origine de cette église, qui étoit à l'extrémité de la rue de la
+Vieille-Draperie, dans la partie de cette rue la plus éloignée du
+Palais, est aussi obscure que celle de Saint-Pierre-des-Arcis; et sans
+se mettre en peine de ce qu'en ont imaginé MM. de Launoy, Dubreul et
+leurs copistes, il faut s'en tenir à cette opinion déjà mentionnée,
+qu'elle étoit d'abord une dépendance de Saint-Éloi, et qu'elle en fut
+détachée, puis ensuite rebâtie hors de la _ceinture_, lorsque ce
+monastère eut été donné à l'évêque. On ajoute qu'au milieu du douzième
+siècle, la dévotion à saint Hildevert, évêque de Meaux, s'étant
+introduite à Paris, cette chapelle lui fut dédiée, et qu'un bâtiment
+qui en dépendoit fut alors changé en hôpital pour les frénétiques et
+les malades attaqués de l'épilepsie. Cet hôpital ayant été depuis
+transféré à Saint-Laurent, l'église reprit son premier nom, et fut
+érigée en paroisse.
+
+L'abbé Lebeuf présume que ce nom tiroit son origine de quelques morceaux
+de bois de la vraie croix que saint Éloi, dont les mains habiles ont
+fabriqué tant de précieux reliquaires, aura pu obtenir pour prix de
+quelques-uns de ses travaux, et qu'il aura ensuite déposés dans un des
+oratoires renfermés dans l'enclos de son monastère. Au reste, avant que
+l'église de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie existât, celle-ci étoit
+appelée simplement _Sainte-Croix_ dans les anciens titres, sans aucun
+caractère distinctif.
+
+Il ne restoit plus depuis long-temps aucun vestige du bâtiment qui
+existoit dans les douzième, treizième et quatorzième siècles; et le
+dernier, commencé en 1450, n'avoit été entièrement terminé qu'en
+1529[287]. La cure, dont les droits étoient médiocres et d'une
+très-petite étendue, étoit à la collation de l'archevêque de Paris,
+depuis la destruction du titre abbatial de Saint-Maur-des-Fossés[288].
+
+[Note 287: L'abbé Lebeuf, t. I, 2e. part., p. 507.]
+
+[Note 288: Cette église a été démolie, et une maison la remplace. Une
+partie des murs extérieurs subsiste encore du côté de la petite rue
+Sainte-Croix.]
+
+ CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINTE-CROIX-DE-LA-CITÉ.
+
+ SÉPULTURES.
+
+ Dans cette église avoit été enterré:
+
+ Pierre Danet, long-temps curé de cette paroisse et depuis
+ abbé de Saint-Nicolas de Verdun, mort en 1709. Il est auteur
+ de deux dictionnaires de la langue latine, qui jouirent
+ autrefois de quelque estime, et de plusieurs autres ouvrages
+ d'érudition.
+
+Il existoit dans cette église une confrérie en l'honneur des cinq
+plaies de Notre-Dame: elle fut érigée en 1498, et on croit que c'est
+la première église de Paris où cette dévotion ait été admise.
+
+Le territoire de la paroisse de Sainte-Croix embrassoit tout le carré
+sur lequel l'église étoit bâtie, une grande partie de la rue
+Gervais-Laurent, quelques maisons dans la rue de la Vieille-Draperie
+et dans la rue aux Fèves.
+
+
+
+
+SAINT-GERMAIN-LE-VIEUX.
+
+
+Vis-à-vis Sainte-Croix, et de l'autre côté de la Cité, étoit la
+paroisse de Saint-Germain-_le-Vieux_.
+
+Il y a bien des traditions sur l'origine de cette ancienne église; et
+l'on a expliqué de bien des manières le patronage qu'y ont exercé
+pendant long-temps les moines de Saint-Germain-des-Prés: son nom de
+Saint-Germain-_le-Vieux_ a fait naître également plusieurs opinions
+contradictoires.
+
+Tous les historiens conviennent que c'étoit, dans le principe, une
+chapelle baptismale dépendante de la cathédrale, sous le titre de
+Saint-Jean-Baptiste, et qu'elle existoit dès le cinquième siècle.
+L'auteur de la vie de sainte Geneviève vient à l'appui de cette
+tradition, en nous apprenant que la maison où la sainte décéda étoit
+sur le bord de la rivière, et voisine de l'oratoire de Saint-Jean,
+qu'il prétend même avoir été bâti sur un terrain dont elle avoit la
+propriété. Il ajoute cette particularité, qu'elle avoit fait
+rassembler les dames de Paris dans cet oratoire, comme dans un lieu
+sûr, pour s'y mettre en prières, lors du faux bruit de l'arrivée
+d'Attila à Paris.
+
+Dans le neuvième siècle, cette même chapelle servit d'asile, contre
+les Normands, aux religieux de Saint-Germain-des-Prés, qui y
+déposèrent le corps de leur patron. L'abbé Lebeuf pense que, dès ce
+temps-là, cet hospice leur appartenoit. Jaillot contredit cette
+opinion, et convenant cependant, avec son docte adversaire, que,
+lorsque les religieux retournèrent à leur monastère, ils laissèrent
+dans l'oratoire de Saint-Jean un bras de saint Germain, il soutient
+que cette église ne prit le nom du dernier saint que lorsque le
+baptistère eut été transporté plus près de la cathédrale, à
+Saint-Jean-le-Rond; et qu'alors seulement l'évêque et le chapitre de
+Paris donnèrent le patronage de l'ancienne chapelle à l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés. De telles questions sont aussi difficiles que
+peu importantes à éclaircir.
+
+Son titre n'offre pas moins de difficultés: dès le douzième siècle, on
+trouve des actes qui font mention de l'église de Saint-Germain-le-Vieux,
+_Sanctus Germanus Vetus_; mais il n'en est aucun qui donne la raison de
+ce surnom. L'abbé Lebeuf ne semble pas heureux dans ses conjectures,
+lorsqu'il fait dériver ce mot d'_aquosus_, en françois barbare, _evieux_
+ou _aivieux_; d'où, par corruption, on auroit fait _le vieux_, parce
+que, dit-il, cette église étoit située dans un endroit _aquatique_,
+duquel le marché _Palu_ a aussi tiré son nom[289]. Il paroîtroit plus
+probable que ce surnom lui étoit venu d'une ancienne tradition qui
+portoit que le saint patron s'y étoit retiré dans le sixième siècle.
+
+[Note 289: Jaillot a démontré la fausseté de cette étymologie, en
+prouvant qu'au dixième et même au quatorzième siècle, on ne disoit
+point Saint-Germain _le Vieux_, mais _le Viel_ et _le Vieil_. Tous les
+titres, d'ailleurs, qui parlent d'églises situées dans des endroits
+marécageux, et il en existe un grand nombre, ne les désignent jamais
+que sous le nom de _la Palud_, ou _Palu_, du mot latin _palus_.]
+
+En 1368, l'abbaye de Saint-Germain céda son droit sur la petite église
+de Saint-Germain-le-Vieux à l'Université de Paris; et depuis ce
+temps-là son recteur nommoit à la cure, qui s'étendoit, d'un côté, le
+long de la rue du Marché-Palu jusqu'au milieu du Petit-Pont, de
+l'autre, presque jusqu'à l'extrémité de celle de la Calendre. Elle
+possédoit en outre quelques maisons dans les rues Saint-Éloi, aux
+Fèves, toutes celles du Marché-Neuf et les édifices qui environnoient
+la paroisse.
+
+ CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-GERMAIN-LE-VIEUX.
+
+ TABLEAUX.
+
+ Sur le maître-autel, décoré de quatre colonnes de marbre de
+ Dinan, le Baptême de Jésus-Christ, par _Stella_.
+
+ Dans la chapelle de la Vierge, une Assomption, par le même.
+
+ Dans une autre chapelle, le Lavement des pieds, par _Vouet_.
+
+ Derrière la chaire, tous les Saints du Paradis, par un
+ peintre inconnu.
+
+ On exposoit dans cette église, aux grandes fêtes, une
+ tapisserie faite du temps de Charles V, où étoit représentée
+ la vie de saint Germain. Les personnages en étoient, dit-on,
+ assez correctement dessinés, et offroient une image exacte
+ et naïve des modes de ce temps-là, pour l'un et l'autre
+ sexe.
+
+Cette église fut rebâtie en entier et agrandie dans le seizième
+siècle. Le portail et le clocher n'étoient que de 1560[290].
+
+[Note 290: Cette église, est restée long-temps en ruine; on en a
+achevé la démolition depuis quelques années, et sur le terrain qu'elle
+occupoit on a élevé des maisons.]
+
+On prétend que saint Marcel, évêque de Paris, vint au monde dans la
+cinquième maison de la rue de la Calendre, à droite en entrant par
+celle de la Juiverie. D'après cette ancienne tradition, qui cependant
+n'est pas moins contestée que les autres, le clergé de Notre-Dame y
+faisoit une station le jour de l'Ascension, où il avoit coutume de
+porter processionnellement la châsse du saint.
+
+Le territoire de Saint-Germain-le-Vieux commençoit du côté du petit
+Châtelet et sur le Petit-Pont; il continuoit à gauche, renfermant
+toutes les maisons qui étoient de ce côté; cette paroisse avoit
+quelques maisons dans la rue du Marché-Neuf, toutes celles du
+Marché-Neuf, le côté gauche de la rue Marché Palu, presque toute la
+rue de la Calendre, quelques maisons éparses dans les rues Saint-Éloi,
+aux Fèves, de la Juiverie et Saint-Christophe[291].
+
+[Note 291: Lebeuf, Hist. du Dioc. de Paris.]
+
+
+
+
+LA MAGDELEINE.
+
+
+En sortant de Saint-Germain-le-Vieux, on entre dans la rue de la
+_Juiverie_, qui traverse la Cité dans toute sa largeur, et aboutit
+d'un côté au Petit-Pont, et de l'autre à celui de Notre-Dame. Au
+milieu de cette rue, dont le nom vient des Juifs qui l'ont autrefois
+habitée, étoit une église dédiée sous le titre de la Magdeleine.
+
+Plusieurs compilateurs ont prétendu que dans l'origine c'étoit une
+chapelle sous l'invocation de Saint-Nicolas, où les bateliers et
+poissonniers avoient établi leur confrérie[292]; mais un titre du
+douzième siècle, rapporté par l'abbé Lebeuf, prouve que cette église
+avoit été autrefois une des synagogues des Juifs[293]. Philippe-Auguste
+les ayant chassés de France en 1182, donna, l'année suivante, tous leurs
+édifices publics à Maurice de Sully, évêque de Paris, avec permission de
+les consacrer au culte catholique, suivant le témoignage de Guillaume
+Lebreton.
+
+[Note 292: Du Breul, Sauval, Piganiol, Le Maire, Brice, etc.]
+
+[Note 293: Lebeuf, t. II, p. 575.]
+
+ «_Ecclesias fecit sacrari pro synagogis_
+ _In quocumque loco schola vel synagoga fuisset._»
+
+Telle fut l'origine de la paroisse de la Magdeleine.
+
+On ignore dans quelle année cette église fut décorée du titre
+d'_archipresbytérale_ qu'elle possédoit: les archives de
+Saint-Magloire indiquent qu'elle en jouissoit dès 1232[294];
+auparavant, c'étoit le curé de Saint-Jacques-de-la-Boucherie qui étoit
+un des archiprêtres de Paris. Il y a apparence qu'alors cette dignité
+n'appartenoit privativement à aucun des curés de Paris, et que
+l'évêque en disposoit à son choix: depuis ce temps, elle est restée
+sans interruption dans l'église de la Magdeleine[295].
+
+[Note 294: Lebeuf, t. I, p. 345.]
+
+[Note 295: Il y avoit un autre archiprêtre, qui étoit le curé de
+Saint-Séverin; et il avoit même joui de cette dignité avant le curé de
+la Magdeleine, bien que cette église prît le nom de _Première
+archipresbytérale_. C'étoit à ces dignitaires que l'archevêque
+adressoit ses mandemens, pour les faire passer aux églises du ressort
+de leur archiprêtré. On pouvoit les regarder comme les _doyens_ des
+curés. Il y avoit aussi des archiprêtres _ruraux_.]
+
+C'étoit dans cette église que s'étoit fixée la _grande confrérie des
+Bourgeois_, l'une des plus célèbres de Paris. Nous en parlerons avec
+plus de détails lorsque nous traiterons de ces sortes d'associations;
+il nous suffira de remarquer ici que cette confrérie, suivant l'abbé
+Lebeuf, y avoit succédé à celle des _Mercatorum aquæ parisiensium_; ce
+qui a pu faire naître l'opinion que saint Nicolas, patron de cette
+dernière corporation, l'étoit aussi de l'église.
+
+ CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE LA MAGDELEINE.
+
+ TABLEAUX.
+
+ Dans le choeur.--Les Noces de Cana. La Visitation.
+ Jésus-Christ au milieu des docteurs. La Mort de la Vierge,
+ par _Philippe de Champagne_.
+
+ Dans la nef.--Tobie, par un peintre inconnu.
+
+Le bâtiment de la Magdeleine fut agrandi à plusieurs reprises, et
+notamment en 1749, lorsqu'on y réunit les paroisses de Saint-Gilles et
+Saint-Leu, de Saint-Christophe et de Sainte-Geneviève des-_Ardents_.
+Alors on y voyoit encore des constructions qui étoient du quatorzième
+siècle, entre autres le portail et quelques arcades de la nef.
+
+Cette paroisse embrassoit presque tout le carré long que forme la
+partie de la Cité qui est entre la rue de la Juiverie et le parvis
+Notre-Dame, depuis le côté droit de la rue du Marché-Palu jusqu'à
+Saint-Denis-de-la-Chartre. Elle ne dépendoit d'aucune église ni
+séculière ni régulière[296].
+
+[Note 296: L'emplacement de cette église, dont il ne reste pas le
+moindre vestige, est maintenant une espèce de cul-de-sac.]
+
+
+
+
+SAINT-DENIS-DE-LA-CHARTRE.
+
+
+Les traditions populaires, quelquefois si difficiles à détruire, sont
+souvent appuyées sur les fondements les plus légers. Le nom de cette
+église a fait naître l'idée que saint Denis et ses compagnons avoient
+été renfermés dans une prison ou _chartre_, qu'elle a remplacée, et
+qu'ils y ont souffert diverses tortures, dont on montroit même les
+instruments[297]. Loin qu'une telle opinion soit appuyée sur aucun
+titre, les monuments les plus anciens la détruisent; et Grégoire de
+Tours faisant le récit de l'incendie qui, en 586, consuma Paris,
+indique clairement que la prison de cette ville étoit alors près de la
+porte méridionale[298]. Soit que cette prison eût été détruite par ce
+désastre, soit que son ancienneté l'eût mise hors d'état de servir, il
+paroît que, peu de temps après, on en rebâtit une autre dans le
+quartier opposé. En effet, l'auteur de la vie de saint Éloi, qui
+écrivoit au septième siècle, dit qu'il y avoit alors une prison du
+côté du septentrion, dans un endroit un peu écarté, situation qui
+convient assez à celle de Saint-Denis-de-la-Chartre.
+
+[Note 297: Cette tradition, adoptée par Du Breul, a été répétée par un
+grand nombre de compilateurs modernes.]
+
+[Note 298: Lib. 8, cap. 33.]
+
+En adoptant cette tradition, tout s'explique facilement. L'église
+Saint-Denis aura été appelée _Sanctus Dyonisius de Carcere_, à cause
+de son voisinage de la prison publique[299]; et ce qui le prouve,
+c'est que la petite chapelle Saint-Symphorien, située dans le même
+lieu, est aussi appelée _Sanctus Symphorianus de Carcere_ dans les
+titres primordiaux. Or, on ne peut dire que ce martyr d'Autun ait été
+renfermé dans une prison de Paris; et ce n'est pas là d'ailleurs le
+seul exemple de cette espèce de dénomination employée dans de
+semblables circonstances.
+
+[Note 299: Cependant on ne peut disconvenir que, dans le titre de
+fondation, il ne soit parlé de la prison de saint Denis, ainsi que
+dans quelques autres qui y ont rapport; mais la manière dont on en
+parle prouve que l'on ne s'appuyoit que sur la foi très-incertaine de
+la tradition. On suppose que cette prison étoit située en cet endroit,
+et on ne le suppose que sur un ouï-dire: _locum illum in quo
+incarceratus_ DICITUR _beatus Dionysius... in quo gloriosus martyr in
+carcere_ TRADITUR _fuisse detentum_.]
+
+Ce qui est très-certain, c'est qu'au commencement du onzième siècle,
+et sous le règne du roi Robert, cette église subsistoit près de
+l'édifice qu'on appeloit _prison_ de Paris, _carcer Parisiacus_, et
+qu'elle étoit alors nommée _Ecclesia Sancti Dyonisii de Parisiaco
+carcere_[300]. Des chanoines séculiers en étoient alors les
+desservants; et ils jouirent paisiblement et de l'église et des biens
+qui y étoient attachés jusqu'en 1122. Alors l'administration en tomba
+entre des mains laïques, espèce d'usurpation dont on ne voit que trop
+d'exemples dans l'histoire de ces premiers temps. Henri, troisième
+fils de Louis-le-Gros, fut un de ces administrateurs de Saint-Denis
+substitués aux gens d'église, et il en percevoit les revenus en 1133,
+sous le titre d'_abbé_.
+
+[Note 300: _Hist. sancti Martini de Campis_, p. 313 _et seq._]
+
+En cette même année, le même roi Louis-le-Gros et la reine Adelaïde,
+voulant fonder un monastère de religieuses de l'ordre de Saint-Benoît,
+jetèrent les yeux sur Montmartre, comme sur le lieu le plus propre à
+l'exécution de leur dessein. Les religieux de Saint-Martin, qui
+jouissoient de ce terrain en vertu d'une donation qui leur en avoit
+été faite environ quarante ans auparavant (en 1096), le cédèrent au
+roi par une transaction, où intervint l'évêque, et par laquelle
+Saint-Denis-de-la-_Chartre_ leur fut donné comme indemnité. Telle est
+l'origine de ce prieuré de _fondation royale_, et membre dépendant de
+Saint-Martin. Les priviléges, immunités, franchises et exemptions qui
+lui furent alors accordés furent depuis confirmés par Charles V et
+Charles VI; et ces religieux le possédèrent jusqu'au commencement du
+dix-septième siècle, où la _mense_[301] priorale fut unie à la
+communauté de Saint-François-de-Sales, établie, vers ce temps-là, pour
+la retraite des prêtres pauvres et infirmes.
+
+[Note 301: _Mense_ signifie la part que quelqu'un a dans les revenus
+d'une église.]
+
+On voyoit, par l'épitaphe d'un de ses prieurs, que cette église avoit
+été rebâtie vers le milieu du quatorzième siècle. Elle étoit double,
+suivant un usage assez fréquent dans les constructions de ce
+temps-là, et dans un des côtés de la nef étoit une paroisse sous le
+titre de _Saint-Gilles et Saint-Leu_, dont la cure fut transférée, en
+1618, dans l'église de Saint-Symphorien[302].
+
+[Note 302: Sauval donne la description d'une statue qui fut découverte
+en 1743, dans l'épaisseur du mur de cette église, du côté du couvent
+et sous les débris du vieux cloître. Cette statue, qui étoit couchée,
+représentoit un prêtre revêtu d'une chasuble retroussée d'un manipule
+long et étroit, sur lequel étoient gravées les lettres O. I. B. N. Sur
+l'étole aussi très-étroite étoient les deux lettres S. A. Ce
+personnage portoit la barbe longue, la tête nue, les cheveux courts
+comme les anciens cordeliers; il avoit les mains jointes; au-dessus de
+sa tête étoit une main qui le bénissoit, et de chaque côté des anges
+qui l'encensoient. On suppose que cette figure, dont le travail
+annonçoit le XIIe siècle, étoit celle de quelque ancien prélat.
+
+Le pavé de l'église de Saint-Denis-de-la-Chartre étoit beaucoup plus
+bas que le pavé extérieur, ce qui prouve l'exhaussement considérable
+qu'a éprouvé le terrain de la Cité. Il ne restoit plus dans cette
+église aucun vestige d'antiquité, si ce n'est dans le sanctuaire, dont
+les piliers devoient être du 12e ou du 13e siècle. Le reste avoit été
+successivement renouvelé.]
+
+ CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-DENIS DE LA CHARTRE.
+
+ SCULPTURE.
+
+ Dans une grande niche, au-dessus du maître-autel, saint
+ Denis, saint Rustique et saint Eleuthère recevant la
+ communion des mains de Jésus Christ, par _Michel Anguier_.
+
+Il y avoit dans cette église, une confrérie de Drapiers-chaussetiers
+sous le nom de Notre-Dame-_des-Voûtes_, à cause des voûtes
+souterraines qui étoient pratiquées sous le pavé de cet édifice.
+
+Sur les vitrages de Saint-Denis-de-la-Chartre, on voyoit autrefois le
+portrait de Jean de la Grange, cardinal d'Amiens, qui en avoit été
+prieur; il y étoit représenté avec ses armoiries. Il est probable que
+cette peinture fut détruite en 1665, époque à laquelle cette église
+fut réparée par la libéralité de la reine Anne d'Autriche, et le
+maître-autel refait à neuf[303].
+
+[Note 303: Voy. pl. 26. Cette église a été démolie dans les dernières
+années de la révolution, et sur l'emplacement qu'elle occupoit, ainsi
+que sur celui de ses dépendances, on a élevé des maisons et pratiqué
+l'ouverture du nouveau quai septentrional de la Cité.]
+
+L'enceinte des maisons qui l'environnoient, et qu'on appeloit _le bas
+de Saint-Denis_, étoit un lieu privilégié, dépendant du prieuré, et
+dans lequel, avant la révolution, les ouvriers qui n'étoient point
+maîtres, pouvoient travailler avec toute sûreté et franchise.
+
+
+
+
+SAINT-SYMPHORIEN,
+
+DEPUIS CHAPELLE SAINT-LUC.
+
+
+Cette église, située derrière le prieuré de Saint-Denis-de-la-Chartre,
+dont elle n'est séparée que par une rue étroite, est celle dont nous
+avons parlé en donnant l'explication du surnom _de Carcere_ qui étoit
+commun à ces deux édifices. L'histoire d'ailleurs en sera courte. À la
+place qu'elle occupe existoit autrefois une ancienne chapelle, sous le
+titre de Sainte-Catherine, dont l'origine et le fondateur sont
+également inconnus. Comme cette chapelle, par négligence ou succession
+de temps, tomboit en ruines, Mathieu de Montmorenci, comte de
+Beaumont, qui n'avoit pu accomplir le voeu qu'il avoit fait d'aller à
+Jérusalem, voulant expier cette faute, abandonna à l'évêque de Paris
+les droits qu'il avoit sur elle; et celui-ci, de son côté, s'engagea à
+la faire rebâtir. Cet acte est de 1206[304], et cet évêque étoit Eudes
+de Sully. Éliénor, comtesse de Vermandois, et quelques autres pieux
+personnages, y ajoutèrent bientôt plusieurs dotations, qui permirent
+d'y établir quatre chapelains desservants; et quelques années après,
+elle quitta le nom de Saint-Denis, qu'on lui avoit donné d'abord, pour
+prendre celui de Saint-Symphorien. Ces chapelains obtinrent le titre
+de chanoines en 1422. Depuis on y transporta, comme nous l'avons dit,
+la paroisse de Saint-Gilles et Saint-Leu, laquelle y fut unie
+jusqu'en 1698, que le chapitre et la paroisse passèrent, avec leurs
+biens et leurs paroissiens, à l'église de la Magdeleine. Peu de temps
+après, cette chapelle fut cédée à la communauté des peintres,
+sculpteurs et graveurs, qui la rétablirent, la décorèrent[305], et lui
+firent donner le nom de Saint-Luc leur patron.
+
+[Note 304: Du Breul, p. 117.]
+
+[Note 305: Cette communauté, connue sous le nom d'_Académie de
+Saint-Luc_ ou des maîtres peintres et sculpteurs, fut fondée pour
+relever l'art de la peinture, et pour corriger les abus qui s'y
+étoient introduits. Les réglements et statuts en furent dressés le 12
+d'août 1391, sur le modèle de ceux qui avoient été établis pour les
+corps de métiers; et l'on créa des jurés et gardes pour visiter et
+examiner la matière des ouvrages de peinture, avec pouvoir d'empêcher
+de travailler ceux qui ne seroient pas de la communauté. Dans ces
+statuts on rappeloit huit articles d'un ancien règlement, qui
+remontoit jusqu'au commencement de la troisième race. Ce corps fut
+depuis favorisé par plusieurs de nos rois, et vers le commencement du
+dix-septième siècle, la communauté des sculpteurs y fut réunie. Mais
+des abus et des désordres troublèrent cet établissement, dès que l'art
+eut fait quelques progrès. Les plus habiles, voyant que les fonctions
+de la jurande les détournoient de leurs travaux, les abandonnèrent à
+des gens sans talent, qui en firent bientôt une tyrannie insupportable
+et un moyen de vexation contre tous ceux qui n'étoient pas de leur
+communauté, de laquelle ils rendoient en même temps l'entrée difficile
+et entièrement vénale. Les peintres habiles se lassèrent enfin d'un
+joug si honteux; et leurs réclamations donnèrent naissance à
+l'académie royale de peinture et de sculpture, dont nous parlerons
+dans la suite.
+
+Toutefois, l'académie de Saint-Luc continua ses fonctions, et obtint,
+en 1705, la permission d'ouvrir une école de dessin, et d'y entretenir
+un modèle. Elle faisoit tous les ans des distributions de prix, et n'a
+été détruite qu'au commencement de la révolution. La chapelle, qui
+existe encore, est abandonnée, et l'on a élevé au-dessus plusieurs
+étages habités par des particuliers.]
+
+ CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE SAINT-LUC.
+
+ Sur le maître-autel, un tableau représentant saint Luc,
+ patron de la communauté.
+
+
+
+
+SAINT-LANDRI.
+
+
+Derrière Saint-Denis-de-la-Chartre, et dans une rue qui porte le nom
+de Saint-Landri, est l'église consacrée à ce saint. C'est encore un de
+ces monuments dont l'origine inconnue et les traditions incertaines
+ont donné lieu à une foule de conjectures et d'opinions fastidieuses.
+Quoique plusieurs titres authentiques prouvent que cette église
+existoit sous ce nom au douzième siècle, on a poussé la témérité
+jusqu'à douter et même à nier qu'il y ait jamais eu un évêque de Paris
+nommé _Landri_. L'abbé Lebeuf, qui rejette justement une semblable
+opinion, croit que cet édifice étoit d'abord un lieu de sûreté
+appartenant à l'abbaye Saint-Germain-l'Auxerrois, dans lequel ses
+moines venoient déposer leurs effets les plus précieux, lors des
+invasions des Normands; ce qui lui semble d'autant plus probable, que
+les abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain-des-Prés avoient
+de semblables hospices. Il pense qu'on y aura bâti une chapelle,
+desservie par le prébendaire que ce chapitre avoit à la cathédrale, et
+qu'ensuite l'élévation du corps de saint Landri, au douzième siècle,
+l'ayant enrichie de quelques-unes de ses reliques, la chapelle aura
+pris le nom du saint.
+
+Un autre savant combat cette conjecture par celle-ci[306]: il imagine
+que cette église pourroit bien avoir été l'oratoire de saint Landri
+lui-même, les évêques ayant eu une maison à cet endroit; qu'il n'est
+pas même impossible que ce fût alors la chapelle dédiée sous le nom de
+Saint-Nicolas, qu'on a confondue avec l'église de la Magdeleine; ce
+qu'il essaie de prouver d'abord parce qu'elle reconnoissoit saint
+Nicolas pour l'un de ses patrons, ensuite parce qu'il est
+vraisemblable que les poissonniers et bateliers l'érigèrent plutôt à
+cette place, qui est la plus voisine du port où abordoient les vivres
+et les marchandises; enfin il ajoute qu'après la mort de saint Landri,
+elle a dû prendre le nom de ce bienheureux évêque: _adhuc sub judice
+lis est_.
+
+[Note 306: Jaillot, t. I, p. 62.]
+
+Ce qu'il y a de certain sur cette église, c'est qu'elle étoit
+paroissiale dès le douzième siècle[307], et que le chapitre de
+Saint-Germain-l'Auxerrois avoit le droit de présenter à sa cure, par
+la raison qu'elle étoit bâtie sur sa censive; et cette censive il
+l'avoit obtenue par l'amortissement d'une portion de terrain que les
+chanoines de Notre-Dame lui avoient donnée pour loger le vicaire qui
+desservoit la prébende dont il étoit possesseur dans l'église
+cathédrale. Nous avons déjà fait observer que c'est ainsi que se
+formèrent le plus grand nombre des censives qu'on trouve dans la Cité.
+
+[Note 307: Hist. de Paris, t. III, p. 73. Arch. de
+Saint-Germain-des-Prés, cartul. de Guillaume III, fol. 36.]
+
+L'église Saint-Landri, qui est très-petite et presque carrée[308], fut
+rebâtie vers la fin du quinzième siècle, et dédiée seulement en 1660.
+On trouve qu'en 1408 Pierre d'Orgemont, évêque de Paris, lui avoit
+accordé quelques reliques de son patron, lesquelles furent tirées de
+sa châsse conservée dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois[309].
+
+[Note 308: Voy. pl. 26.]
+
+[Note 309: Cette église, abandonnée depuis long-temps, est occupée
+aujourd'hui par un teinturier.]
+
+ CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-LANDRI.
+
+ TOMBEAUX ET SÉPULTURES.
+
+ Dans cette église avoient été enterrés:
+
+ Catherine Duchemin, épouse de Girardon, célèbre sculpteur du
+ siècle de Louis XIV. Ses restes mortels avoient été déposés
+ dans un monument exécuté, sur les dessins de son époux, par
+ deux de ses élèves, _Lorrain et Nourrisson_[310]. Vingt-cinq
+ ans après, Girardon fut placé à côté d'elle dans le même
+ tombeau.
+
+ [Note 310: Ce monument, long-temps déposé au Musée des
+ Petits-Augustins, et transporté en 1817 dans l'église
+ Sainte-Marguerite, se compose d'un sarcophage de marbre
+ vert, surmonté d'une croix, au pied de laquelle on voit une
+ vierge debout, levant les yeux au ciel avec l'expression de
+ la douleur et de la résignation. Plus bas est étendu le
+ corps du Christ, et des anges sont groupés autour de
+ l'instrument de son supplice, dans l'attitude de
+ l'adoration. On trouve dans cette sculpture les défauts et
+ quelques-unes des beautés qu'offrent les nombreux ouvrages
+ de cet artiste. Élève de Le Brun, il en a l'exagération et
+ l'enflure, lorsqu'il cherche la noblesse des formes; et pour
+ n'avoir pas assez étudié l'antique, et ne s'être point fait
+ sur la véritable beauté, des principes assez sûrs, il
+ devient trivial quand il veut être naïf. Les deux figures
+ principales de ce groupe présentent un exemple assez
+ frappant de cette manière vague qui fait le caractère de
+ toutes les productions de cette école. Cependant elles ne
+ sont point dépourvues de mérite, et les expressions en sont
+ vraies, si les formes en sont médiocres. Il y a même dans
+ les petits anges de la grâce et un assez bon goût de dessin.
+ La croix et toutes les figures sont en marbre blanc.]
+
+ À côté du choeur, on voyoit un monument orné de quatre
+ colonnes de marbre et décoré des armes du chancelier
+ Boucherat. Ce ministre, qui l'avoit fait élever pour
+ lui-même, fut enterré, quelques années après, à
+ Saint-Gervais (en 1686).
+
+ On y lisoit l'épitaphe du magistrat Broussel, surnommé le
+ _patriarche de la Fronde_ et _le père du peuple_.
+
+ * * *
+
+ Les fonts baptismaux de Saint-Landri passoient pour les plus
+ beaux de Paris; ils se composoient d'une cuvette de porphyre
+ de très-grande dimension enrichie de bronze doré, et avoient
+ été donnés à cette église par son curé, M. Garçon.
+
+
+
+
+LA CHAPELLE SAINT-AGNAN.
+
+
+On entroit dans cette chapelle par la rue de la Colombe, laquelle
+commence au bout oriental de la rue des Marmousets. C'étoit un édifice
+très-ancien, le plus ancien peut-être de toute la Cité, la solidité de
+sa construction, toute en pierres, l'ayant préservé des changements et
+des réparations que le temps a fait subir aux autres églises. Celle-ci
+étoit du reste très-peu connue, parce que les maisons qui
+l'entouroient la couvroient entièrement, et qu'on n'y faisoit point un
+service régulier.
+
+Ce petit monument fut fondé, au commencement du douzième siècle, par
+Étienne de Garlande, archidiacre de Paris, et doyen de Saint-Agnan
+d'Orléans[311]; il donna pour sa dotation la maison qu'il possédoit
+dans le cloître Notre-Dame, et trois clos de vignes, dont deux étoient
+situés au bas de la montagne Sainte-Geneviève, et l'autre à Vitry.
+Lorsqu'il en eut ainsi assuré les revenus, il y établit, du
+consentement de l'évêque, deux titulaires, lesquels se partageoient la
+prébende canoniale, avoient place au choeur comme au chapitre, et
+faisoient à la fois le service dans la chapelle et à la cathédrale.
+Cette fondation s'est maintenue jusque dans les derniers temps. La
+chapelle Saint-Agnan n'étoit ouverte que le 17 novembre, jour auquel
+l'église célébroit la fête du patron.
+
+[Note 311: Pastoraux, A, fol. 667; B, fol. 177; D, fol. 166.]
+
+On lit, dans une vie de saint Bernard, que ce saint étant allé un jour
+aux écoles de Paris, avec le projet d'y attirer, par ses exhortations,
+quelques écoliers à la vie monastique, il y prêcha sans succès, et en
+sortit sans qu'aucun d'eux eût voulu le suivre. L'historien ajoute
+qu'un archidiacre de Paris l'ayant emmené dans sa maison, le pieux
+abbé se retira, navré de douleur, au fond de la chapelle qui étoit
+attenante à ce logis, et là se répandit en larmes et en gémissements,
+persuadé que Dieu étoit irrité contre lui, puisqu'il avoit recueilli
+si peu de fruit de son sermon. L'abbé Lebeuf pense que ceci ne peut
+convenir qu'à l'archidiacre Étienne de Garlande, contemporain de saint
+Bernard, et par conséquent que c'est dans cette chapelle, telle
+qu'elle subsistoit encore dans le siècle dernier, que ce petit
+événement s'est passé.
+
+Un fait plus curieux est ce qui arriva, peu de temps avant son
+érection, dans la rue _des Marmousets_, qui y conduit. Louis VI, dit
+le Gros, y avoit fait abattre, de sa propre autorité, une maison
+située près de la porte du cloître, laquelle appartenoit à un
+chanoine: il trouvoit que cette maison, trop saillante, rendoit le
+passage incommode. Le chapitre aussitôt réclama ses droits et ses
+immunités, et le fit avec une telle vivacité, que Louis reconnut son
+tort, promit de ne plus rien attenter de semblable, et consentit même
+à payer un denier d'or d'amende. Bien plus, afin que cette réparation
+fût aussi authentique que les chanoines le désiroient, il la fit le
+jour même qu'il épousoit Adélaïde de Savoie, et avant de recevoir la
+bénédiction nuptiale; enfin le monarque alla jusqu'à permettre qu'il
+en fût fait mention dans les registres du chapitre. Il eût mieux valu
+peut-être que le pouvoir royal eût été renfermé dans des bornes moins
+étroites; mais il est beau de voir un prince aussi religieux à
+maintenir les priviléges des citoyens, et les lois qu'il a juré
+d'observer[312].
+
+[Note 312: La chapelle de Saint-Agnan a été démolie en 1795, et, sur
+le terrain qu'elle occupoit, on a bâti une maison particulière.]
+
+Le pavé de cette chapelle étoit beaucoup plus bas que celui de la rue;
+et c'étoit une preuve de plus de l'exhaussement considérable qu'avoit
+éprouvé le sol de la Cité.
+
+
+
+
+SAINTE-MARINE.
+
+
+En revenant vers Notre-Dame, on trouve cette petite église dans un
+cul-de-sac qui a son entrée par la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs.
+Quelques historiens ont cru qu'elle n'avoit été bâtie qu'au
+commencement du treizième siècle, lorsque les reliques de sainte
+Marine furent transportées de l'Orient à Venise[313]. L'abbé Lebeuf
+pense que cette église a pu être construite à cette époque par les
+soins de quelque Vénitien; et ce qui le fortifie dans cette opinion,
+c'est qu'il y avoit de son temps, dans le voisinage, une rue dite _la
+rue de Venise_. Ce savant s'est trompé: la rue en question devoit son
+nom à une enseigne de l'écu de Venise, sans qu'il soit nécessaire
+d'avoir recours à un homme de cette nation; et elle n'étoit appelée
+ainsi que depuis deux cents ans. Auparavant et du temps même de
+François Ier, on la nommoit rue des _Dix-Huit_, à cause d'un petit
+hôpital ou collége dont il sera question à l'article de la Sorbonne.
+Quant à l'église dont nous parlons, l'origine en est tout-à-fait
+inconnue; on sait seulement qu'elle existoit long-temps avant le
+treizième siècle, et Jaillot prétend avoir lu un diplôme, sans date,
+de Henri Ier, mais qu'on estime être de l'an 1036[314], par lequel ce
+prince fait don de l'église de Sainte-Marine à Imbert, évêque de
+Paris.
+
+[Note 313: L'abbé Lebeuf, et Baillet.]
+
+[Note 314: Past., A., p. 588; B, p. 94; et D, p. 59.]
+
+C'étoit, avant la révolution, la paroisse du palais archiépiscopal et
+des cours, et celle où se faisoient les mariages ordonnés par
+l'officialité. Anciennement, ceux que ce tribunal avoit condamnés,
+étoient mariés avec un anneau de paille. Nous ignorons l'origine de
+cet usage, et nous ne jugeons pas à propos de rapporter l'explication
+bouffonne que Saint-Foix en a donnée[315].
+
+[Note 315: Cette chapelle existe encore en partie: sur ses voûtes,
+composées d'arcs surbaissés, on a élevé une maison à plusieurs
+étages.]
+
+
+
+
+SAINT-PIERRE-AUX-BOEUFS.
+
+
+Plus près encore de la cathédrale, et dans la rue qui porte son nom,
+est l'église de Saint-Pierre-aux-Boeufs.
+
+On peut aussi la mettre au nombre de ces édifices très-anciens, dont
+l'origine incertaine et la dénomination singulière ont fort exercé
+l'imagination des érudits. Plusieurs ont cru qu'elle avoit été
+autrefois la paroisse des bouchers de la Cité, ou le lieu de leur
+confrérie, et vouloient expliquer par là et son surnom et les deux
+têtes de boeufs qui étoient sculptées sur son portail[316]. D'autres
+ont pensé qu'on y marquoit les boeufs avec une clef ardente, pour les
+préserver de certaines maladies; quelques-uns ont eu recours à un
+miracle. L'abbé Lebeuf considéroit ces deux têtes comme les armes
+parlantes d'une ancienne famille de Paris[317]. Toutes ces opinions
+diverses, qui ne reposent sur aucun monument historique, ne méritent
+point d'être discutées, et il est permis à chacun de faire ses
+conjectures.
+
+[Note 316: Hist. de Paris, t. I, p. 163. Piganiol, t. I, p. 144.]
+
+[Note 317: T. II, p. 513.]
+
+Cette église étoit sans doute dans la censive du monastère de
+Saint-Éloi, puisqu'elle fait partie de ses dépendances, et qu'on la
+trouve au nombre des chapelles qui furent données, en 1107, au
+monastère de Saint-Pierre-des-Fossés. Elle fut érigée, quelque temps
+après, en paroisse, ainsi que Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix;
+et l'évêque de Paris, devenu l'héritier des droits de ce monastère,
+nommoit à la cure. Cette cure étoit modique, et n'embrassoit qu'une
+partie des rues environnantes[318].
+
+[Note 318: Le portail existe encore tel que nous le représentons.
+(Voy. pl. 26) La construction moderne élevée au-dessus des croisées
+qui le couronnent a été faite depuis la révolution.]
+
+
+
+
+SAINT-CHRISTOPHE.
+
+
+Dans la rue Saint-Christophe, qui aboutit au parvis Notre-Dame, étoit
+une église sous l'invocation de ce saint: on l'abattit en 1747, pour
+agrandir le parvis et reconstruire la chapelle des Enfants-Trouvés.
+
+Cette église existoit déjà au septième siècle. Quelques auteurs ont
+avancé qu'elle étoit la chapelle des comtes de Paris; et pour soutenir
+cette assertion, ils ont produit des titres qu'ils avoient mal
+entendus. Sauval, surtout, s'est trompé sur les noms, les faits et les
+dates qu'il rapporte en parlant de cette église[319].
+
+[Note 319: Voyez Jaillot, t. I, p. 39.]
+
+Une ancienne charte[320] prouve qu'en 690 l'église Saint-Christophe
+étoit la chapelle d'un monastère de filles, dont l'abbesse se nommoit
+Landetrude: quel étoit ce monastère? on l'ignore; on ne sait pas même
+ce que devinrent ces religieuses, qui durent en sortir dans le siècle
+suivant; car au commencement du neuvième siècle cette maison devint un
+hôpital dans lequel on recueilloit les indigents[321].
+
+[Note 320: Diplom. lib. 6, num. 14, p. 472.]
+
+[Note 321: Hist. eccl. Paris, t. I, p. 350.]
+
+Elle étoit alors desservie alternativement, et de semaine en semaine,
+par deux prêtres que nommoient les chanoines de Notre-Dame. Mais ce
+chapitre étant devenu seul possesseur de l'hospice, comme nous le
+dirons par la suite, on bâtit une autre chapelle, qui reçut aussi le
+nom de Saint-Christophe, et fut érigée en paroisse au douzième siècle.
+Elle fut ensuite rebâtie vers la fin du quinzième. Cette dernière
+église a subsisté jusqu'en 1747.
+
+
+
+
+Ste-GENEVIÈVE-DES-ARDENTS.
+
+
+Derrière Saint-Christophe, et à peu de distance de cette église, étoit
+celle de Sainte-Geneviève-des-Ardents, dont l'origine est absolument
+inconnue.
+
+L'histoire de cette fille admirable, que ses vertus et sa piété
+rendirent respectable même à des rois païens, et célèbre, sans qu'elle
+cherchât à sortir de l'obscurité où la Providence l'avoit placée; qui,
+tant qu'elle vécut, fut le conseil, le refuge et la consolation des
+habitants de Paris, et mérita, après sa mort, cet honneur insigne
+d'être regardée comme la patronne d'une ville appelée à de si hautes
+destinées; cette histoire si extraordinaire et si touchante est trop
+connue pour que nous croyions devoir la répéter. La tradition s'en est
+transmise d'âge en âge; et jusque dans les derniers temps de la
+monarchie, on a vu le peuple de cette capitale, au milieu de ses plus
+grandes calamités, tourner d'abord ses regards vers son ancienne
+protectrice, implorer la clémence du ciel par son intercession, suivre
+avec transport ses reliques vénérées au milieu des rues et des places
+publiques, et attribuer à cette protection puissante la cessation des
+fléaux dont il étoit affligé.
+
+En 1129 ou 1130, Paris et ses environs se virent en proie à une
+maladie terrible, qu'aucun remède ne pouvoit vaincre, et que l'on
+nomma _le feu sacré_ ou _le mal des ardents_. Ses ravages furent si
+rapides et si terribles, l'impossibilité de les arrêter par aucun
+secours humain tellement démontrée, qu'on ne chercha plus que celui du
+ciel, dont la colère avoit envoyé ce fléau. On eut recours, pour
+l'apaiser, aux jeûnes, aux prières, et surtout à l'intercession de la
+bienheureuse Geneviève. La châsse de la sainte fut descendue et portée
+processionnellement à la cathédrale. On prétend que la nef et le
+parvis étoient remplis de malades qui, en passant sous ces reliques
+miraculeuses, furent guéris à l'instant, à l'exception de trois, dont
+l'incrédulité servit à rehausser l'éclat du prodige et la gloire de la
+sainte patronne. On ajoute que le pape Innocent II, alors à Paris,
+ayant fait vérifier ce miracle, ordonna qu'on en feroit la fête tous
+les ans, sous le titre d'_Excellence de la bienheureuse vierge
+Geneviève_. Depuis elle a été célébrée sous celui de _Miracle des
+Ardents_.
+
+Toutefois l'église dont nous parlons existoit long-temps avant la
+procession célèbre de l'année 1139. Ceux qui se sont imaginé que cette
+procession passa le long de ses murs, se sont néanmoins trompés, car
+la rue Notre-Dame n'étoit point encore ouverte. On arrivoit alors à la
+cathédrale par une rue nommée des _Sablons_ ou _Vieille rue
+Notre-Dame_, qui étoit proche de la rivière, et aboutissoit
+directement au portail de l'ancien édifice qu'a remplacé la cathédrale
+d'aujourd'hui. Ce portail étoit situé à l'endroit où est maintenant le
+milieu de la nouvelle nef, en tirant un peu vers le midi[322].
+
+[Note 322: Lebeuf, Hist. du Dioc. de Par. t. I, p. 389.]
+
+Il est certain, comme nous l'avons déjà dit, que sainte Geneviève
+avoit une habitation et un oratoire dans la Cité. Il n'est pas moins
+constant que les chanoines du monastère élevé en son honneur sur le
+bord méridional, possédoient dans l'île une censive, un hospice et une
+petite chapelle; qu'ils jouissoient d'une prébende et d'une vicairie
+dans l'église cathédrale, et qu'à l'exemple des autres religieux qui
+habitoient sur les deux rives de la Seine, ils se retirèrent dans leur
+hospice, pour se soustraire, eux et leurs richesses, à la fureur des
+Normands. Dans l'enceinte de cet hospice étoit une chapelle qui en
+dépendoit: cette chapelle devint dans la suite l'église dont nous
+faisons l'histoire. On l'appela _Sainte-Geneviève-la-Petite_; et même,
+long-temps après le miracle dont nous venons de parler, elle n'avoit
+point d'autre nom. Il est probable que la fête établie en mémoire
+d'un aussi grand événement se célébrant avec plus de solennité dans
+une église qui portoit le nom de la sainte et près de laquelle il
+étoit arrivé, par suite des temps la dévotion des fidèles fit donner à
+cette église le surnom des _Ardents_.
+
+Voilà ce que nous avons pu recueillir de plus authentique sur ce vieux
+monument. En 1202 les chanoines cédèrent la chapelle de
+Sainte-Geneviève ainsi que la prébende et la vicairie qu'ils avoient à
+Notre-Dame, à Eudes de Sully, évêque de Paris; et il y a apparence que
+c'est alors qu'elle fut érigée en paroisse[323]. Elle a subsisté
+jusqu'en 1747, qu'elle fut détruite pour agrandir l'hôpital des
+Enfants-Trouvés. La structure du sanctuaire ressembloit aux
+constructions du temps de Louis-le-Jeune; ce qui fait présumer qu'elle
+étoit de cette époque. Le portail en fut refait en 1402. On voyoit au
+milieu l'image de sainte Geneviève entre saint Jean-Baptiste et saint
+Jacques-le-Majeur; à côté, dans une niche, étoit la statue d'un homme
+agenouillé, ayant les cheveux courts et le capuchon abattu. On prétend
+que c'étoit l'image du célèbre _Nicolas Flamel_[324], lequel avoit
+contribué à cette réparation par ses libéralités.
+
+[Note 323: Arch. S. Genov.--Gall. Christ., t. VII.]
+
+[Note 324: _Voy._ pl. 15.--Sur cet homme singulier, _Voy._ les
+articles _Église de Saint-Jacques de la Boucherie et Cimetière des
+Innocents_.]
+
+Il nous reste à faire connoître encore deux anciennes églises qui,
+comme celle-ci, ne subsistent plus, _Saint-Jean-le-Rond_ et
+_Saint-Denis-du-Pas_; mais leur histoire étant plus intimement liée à
+celle de l'église cathédrale, nous croyons devoir parler auparavant de
+ce grand et antique édifice.
+
+
+
+
+NOTRE-DAME.
+
+
+On est naturellement porté à croire qu'un monument de cette
+importance, que la première église de Paris offrira des traditions
+plus sûres et dans son origine et dans les révolutions qu'elle a
+éprouvées, que cette foule de chapelles obscures dont nous venons
+d'exposer si péniblement l'histoire. Cependant cette origine est
+enveloppée de ténèbres encore plus épaisses; et aucun point de
+l'histoire de Paris n'offre plus de difficultés, n'a excité plus
+d'opinions diverses parmi ceux qui ont écrit de ses antiquités.
+
+Ils ne sont d'accord ni sur le nom, ni sur l'origine, ni même sur la
+position de cette première basilique des Parisiens. Les uns l'ont
+placée dans la Cité, les autres dans les faubourgs; et ceux qui
+s'accordent dans l'une de ces deux opinions, se divisent ensuite
+lorsqu'il est question de fixer le véritable lieu qu'elle occupoit.
+Parmi ceux qui la mettent dans la Cité, quelques-uns croient que sa
+situation fut celle de Saint-Denis-du-Pas; ceux-ci veulent qu'elle
+s'éleva à l'endroit même où est aujourd'hui Notre-Dame; ceux-là, dans
+un lieu voisin, sous le nom de Saint-Étienne. Les partisans de l'autre
+système offrent la même variété dans leurs conjectures: les uns
+pensent qu'elle étoit à la place où l'on a bâti depuis l'église
+Saint-Marcel; d'autres à la Trinité, depuis Saint-Benoît; plusieurs à
+Notre-Dame-des-Champs, qui fut ensuite le monastère des Carmélites. Il
+n'y a pas moins de contradictions sur son fondateur: on ne sait si
+c'est saint Denis ou quelqu'un de ses successeurs, ni lequel de
+ceux-ci. Enfin cette obscurité s'est étendue jusque sur l'édifice
+actuellement existant, que ces mêmes historiens, toujours divisés,
+attribuent à Childebert, au roi Robert, à Erkenrad, évêque de Paris, à
+Maurice et Eudes de Sully, deux de ses successeurs.
+
+Depuis que la science et la critique ont fait de véritables progrès,
+il n'est plus permis de soutenir des opinions aussi visiblement
+fausses que celle par laquelle on a prétendu que, même après la paix
+accordée à l'église par Constantin, les évêques avoient eu les siéges
+de leurs églises hors des cités, et par conséquent que la cathédrale
+de Paris a été autrefois à la place de Saint-Marcel ou de toute autre
+église sur la rive méridionale.
+
+Il est également impossible de supposer, avec quelque vraisemblance,
+que saint Denis ait fondé un oratoire dans l'enceinte de la Cité; il
+est vrai que les actes de ce saint en font mention, ainsi que du
+clergé qu'il institua: «_Ecclesiam illis quæ necdùm in locis erat, et
+populis illis novam construxit, ac officia servientium clericorum ex
+more instituit_[325].» Mais les historiens de la ville et de l'église
+de Paris, qui se sont appuyés d'un semblable témoignage, n'ont pas
+réfléchi que ces actes n'ont été rédigés qu'à la fin du sixième
+siècle, et peut-être plus tard, sur la foi d'une simple tradition, et
+l'auteur en convient lui-même: «_Sicut fidelium relatione didicimus._»
+Une semblable autorité peut-elle donc balancer celle de tant de
+monuments historiques, qui nous apprennent que, jusqu'au commencement
+du quatrième siècle, les chrétiens n'ont cessé d'être en butte à des
+persécutions qui ne sembloient se ralentir quelques instants que pour
+se rallumer avec plus de fureur; que, loin d'avoir des temples
+publics, ces premiers fidèles trouvoient à peine des asiles assez
+secrets pour se dérober aux recherches de leurs aveugles ennemis? On
+sait d'ailleurs que les progrès assez lents que l'Évangile avoit faits
+dans les Gaules[326], et dont on ne trouve de monuments remarquables
+qu'en 177, dans les actes des célèbres martyrs de Lyon et de Vienne,
+furent arrêtés tout à coup par les persécutions nouvelles de
+Marc-Aurèle et de Sévère: depuis ce temps, soit que les pasteurs
+eussent été tous immolés, soit que la peur eût dispersé le troupeau
+des chrétiens, on n'en trouve plus de vestiges jusque sous l'empire de
+Dèce, au milieu du troisième siècle. À cette époque, selon Grégoire de
+Tours[327], de nouveaux apôtres, au nombre desquels étoit saint Denis,
+furent envoyés dans les Gaules. Alors on persécutoit plus que jamais
+les chrétiens; et Paris, où l'ardeur de son zèle conduisit ce saint
+évêque, étoit, comme toutes les autres villes de cette vaste contrée,
+soumis aux Romains, imbu de leurs préjugés et adorateurs de leurs faux
+dieux. Étoit-il possible que, dans des circonstances aussi difficiles,
+saint Denis pût bâtir sans obstacle une église dans le sein de la
+ville et même dans les faubourgs? N'est-il pas plus raisonnable de
+croire que, se conformant à cette prudence prescrite par Jésus-Christ
+même, laquelle ne permettoit ni de s'offrir au martyre, ni de
+l'éviter, et réglant sa conduite sur celle des hommes apostoliques qui
+l'avoient précédé, il réunit ses néophytes dans des _cryptes_ ou lieux
+souterrains écartés, tant pour les instruire dans la parole de Dieu,
+que pour les faire participer aux mystères de la religion? Ainsi, sans
+rejeter entièrement cette tradition, qu'il forma une église à Paris,
+il faudra l'entendre seulement d'une _assemblée de fidèles_, avec
+laquelle il célébra ces mystères augustes. On peut même accorder qu'il
+choisit pour cette célébration les lieux où furent depuis
+Saint-Marcel, Saint-Benoît et les Carmélites; mais, comme nous l'avons
+déjà dit, il faut absolument rejeter l'idée qu'aucune de ces églises
+ait été la première cathédrale de Paris.
+
+[Note 325: Hist. de saint Denis, 2e. part. des preuv., p. clxiv.]
+
+[Note 326: Sulp. Sev. hist. lib. II.]
+
+[Note 327: Lib. I, cap. 30.]
+
+Les successeurs immédiats de saint Denis vinrent eux-mêmes dans des
+temps non moins orageux[328], et prêchèrent dans des lieux encore
+arrosés de son sang. Ce ne fut qu'en 313, lorsque Constantin eut placé
+la religion à côté du trône des Césars, et fait restituer aux
+chrétiens les biens dont ils avoient été dépouillés, qu'il fut
+possible de rebâtir les basiliques ruinées, et d'en élever de
+nouvelles. Les évêques de Paris durent profiter d'une circonstance
+aussi favorable pour faire construire une église dans la Cité; et l'on
+en trouve enfin des indices certains sous l'épiscopat de _Prudentius_,
+vers la fin du quatrième siècle[329]. Cette église étoit située sur le
+bord de la Seine, à peu près à l'endroit où est la chapelle inférieure
+et la dernière cour de l'archevêché; et comme on étoit très-exact à
+tourner le _chevet_ ou _rond-point_ de ces édifices vers l'orient,
+sans avoir égard à l'alignement des rues, dont le désordre d'ailleurs
+alors étoit très-grand, il est probable que le _fond_ de cette petite
+église étoit dans la direction du lieu où est située maintenant
+l'église de Saint-Gervais.
+
+[Note 328: La persécution, qui s'étoit ralentie un moment après la
+mort de Dèce, recommença, plus violente encore, sous Gallus et
+Valérius.]
+
+[Note 329: Val. _de Basil_. Paris, cap. I, p. 15. Le premier concile
+de Paris fut tenu dans cette ville en 360.]
+
+Sur cette ancienne disposition des rues, il est difficile de rien dire
+que de conjectural, et d'indiquer autre chose que ce qui pouvoit être,
+d'après la connoissance que l'on a des principaux monuments qui, à
+cette époque, existoient dans la Cité. Il faut se figurer qu'alors la
+pointe de l'île se terminoit à peu près à l'endroit où étoit autrefois
+le pont Rouge; car l'espace appelé le _Terrain_[330] ne s'est formé
+que, par succession de temps, des décombres que produisit la
+démolition des vieilles églises auxquelles a succédé la cathédrale que
+nous voyons à présent. Comme le pont Notre-Dame n'existoit point
+encore, il ne pouvoit y avoir une rue qui continuât en _droite ligne_,
+à partir du Petit-Pont; mais elle devoit suivre une _diagonale_ pour
+arriver à la porte du septentrion, où étoit le Grand-Pont, seule issue
+que l'île eût alors de ce côté. Il est facile, d'après cela, de se
+faire une idée de la manière dont devoient être tournées les rues
+aboutissantes à cette grande rue qui conduisoit d'un pont à l'autre.
+Quant aux chapelles et monastères qu'on a vu s'élever de tous côtés au
+milieu de cet espace, ils ne doivent point embarrasser, parce que,
+jusqu'au règne de Childebert, fils de Clovis, il n'y eut qu'une seule
+église à Paris, et déjà ce n'étoit plus la même qui avoit existé du
+temps de l'évêque _Prudentius_. Le nombre des habitants de Paris, et
+par conséquent des chrétiens s'étant fort augmenté, on en avoit rebâti
+une plus grande et plus magnifique au même endroit. Fortunat[331], qui
+vivoit peu de temps après, parle des colonnes de marbre, des vitraux
+superbes dont elle étoit décorée, de la hauteur de ses voûtes, et
+donne à entendre que c'étoit au roi Childebert qu'elle devoit tant de
+magnificence.
+
+[Note 330: Le Terrain s'appeloit, en 1258, LA MOTTE AUX PAPELARDS,
+_Motta Papelardorum_; en 1343 et 1356, LE TERRAIL, _Domus de
+Terralio_. C'étoit encore, au quinzième siècle, un espace inculte qui
+se terminoit en pente douce. En 1407, Charlotte de Savoie, seconde
+femme de Louis XI, y débarqua, lors de son entrée à Paris, et y fut
+complimentée par l'évêque et par le parlement.
+
+Vers le milieu du dix-septième siècle, les habitants de l'île
+Saint-Louis, ayant contracté l'obligation de faire revêtir le
+_Terrain_ d'un mur de pierres de taille, et voulant rompre ce contrat,
+offrirent au chapitre une somme de 50,000 liv., qu'il accepta et
+employa à faire construire ce revêtement. On en fit depuis un jardin,
+uniquement destiné aux chanoines, et dans lequel ils n'admettoient que
+des hommes. Il a été, pendant la révolution, le dépôt des eaux
+filtrées de la Seine: depuis il est rentré dans les dépendances de
+l'archevêché.]
+
+[Note 331: Fortunat, évêque de Poitiers, et secrétaire de la reine
+Radegonde, vivoit dans le sixième siècle. On a de lui un poëme en
+quatre livres sur la vie de saint Martin, et diverses autres poésies,
+entre autres une pièce de vers intitulée _de Ecclesiâ Parisiacâ_, dans
+laquelle ces particularités ont été recueillies. (Voyez Lebeuf, Hist.
+du Dioc. de Par., t. I, p. 4.)]
+
+Plusieurs titres incontestables, parmi lesquels il en est un qui
+remonte à l'an 860[332], nous apprennent que cette ancienne cathédrale
+a d'abord porté le nom de Saint-Étienne. C'est en vain que quelques
+érudits ont prétendu qu'il étoit question, dans ces anciens écrits, de
+Saint-Étienne-des-Grés, de Saint-Étienne-du-Mont et même de l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés, dont ce premier martyr étoit un ancien patron:
+il a été prouvé que les deux premières églises n'existoient pas encore
+à cette époque, et quant à la troisième, que non-seulement l'église
+de Saint-Germain-des-Prés n'a jamais été connue sous le nom de
+Saint-Étienne, mais que ce dernier titre ne lui a même jamais été
+donné par _adjonction_, tandis qu'on y a joint quelquefois le nom de
+Saint-Vincent.
+
+[Note 332: Abbon, lib. II, v. 310. Diplomat., p. 472. Greg. Tur., lib.
+VIII ch. 33.]
+
+Toutefois, par un titre qui n'est guère postérieur aux premiers[333],
+on voit que cette église étoit composée de deux édifices, dont l'un
+étoit la basilique de Notre-Dame, et l'autre celle de Saint-Étienne.
+Aussi Grégoire de Tours, parlant de l'incendie qui réduisit en cendres
+toutes les maisons de l'île de Paris en l'an 586, dit que _les seules
+églises furent exceptées_. Cette pluralité des églises dans la Cité ne
+peut s'entendre que des édifices qui en formoient depuis peu la
+cathédrale. Saint-Étienne avoit été le premier de ces édifices;
+ensuite, suivant l'ancien usage où l'on étoit de bâtir de petites
+églises autour des grandes basiliques, il est à présumer qu'on en
+avoit élevé une à côté, sous l'invocation de la Vierge. Ce monument
+s'étant trouvé trop petit par l'augmentation du nombre des fidèles, on
+l'aura rebâti et agrandi sous le règne de Childebert; et c'est alors
+sans doute que la basilique nouvelle sera devenue la cathédrale, par
+une autre coutume assez fréquente dans ces temps-là, de donner aux
+églises neuves qui remplaçoient les anciennes, ou ruinées ou trop
+petites, un _vocable_ différent du premier patron. Voilà ce que nous
+avons pu recueillir de plus vraisemblable sur la première origine de
+Notre-Dame de Paris.
+
+[Note 333: Le testament d'Ermentrude. Voyez Jaillot, t. I, p. 123 et
+131.]
+
+Quelles que soient les objections que l'on imagine d'élever contre
+cette hypothèse, on ne peut nier du moins que, sans compter un grand
+nombre d'autres autorités, il n'existe une charte authentique de
+Childebert lui-même, par laquelle il donne la terre de Celle, près
+Montereau-Faut-Yonne, à l'église mère de Paris, _qui est dédiée en
+l'honneur de sainte Marie_, etc.[334], et que par conséquent cette
+église ne fût déjà bâtie sous la première race de nos rois: du reste,
+on n'a que des traditions confuses sur les révolutions[335] qu'elle a
+pu éprouver jusqu'au moment où elle fit place au monument qu'on voit
+aujourd'hui. A-t-elle été rebâtie depuis Childebert par l'évêque
+Erkenrad, comme on l'a prétendu? l'abbé Lebeuf est porté à le croire,
+et cette opinion n'a rien qui la rende invraisemblable. Il n'en est
+pas de même de celle par laquelle on veut établir que l'édifice
+actuel, commencé par le roi Robert, fut continué par ses successeurs
+jusqu'à Philippe-Auguste, sous le règne duquel Maurice de Sully eut la
+gloire de l'achever: non-seulement l'architecture de cette église
+n'offre aucun caractère qui puisse la faire attribuer aux siècles qui
+ont précédé cet évêque, mais il existe plusieurs témoignages qui
+prouvent qu'il le fit édifier dès ses fondements[336]. Toutefois il
+est probable que les anciennes fondations avoient été conservées, et
+que ce fut sur ces fondations que fut élevé le choeur de l'église
+nouvelle[337]. En effet, il est remarquable que cette partie, trop
+étroite pour la hauteur et la largeur du monument entier, n'est point
+dans l'alignement de la nef, et que celle-ci fait un coude léger.
+Cette irrégularité semble être le résultat d'un plan par lequel
+Maurice auroit voulu que le portail se trouvât en face de la rue
+nouvelle qu'il avoit fait ouvrir, et à laquelle il donna le nom de rue
+Notre-Dame, qu'elle porte encore aujourd'hui.
+
+[Note 334: _Hist. eccl._ Paris., t. I, p. 82.]
+
+[Note 335: On lit, dans le Nécrologe de l'église de Paris, qu'Étienne
+de Garlande, archidiacre, mort en 1142, y avoit fait beaucoup de
+réparations; et l'auteur de l'Éloge de Suger dit que cet abbé de
+Saint-Denis fit présent à la même église d'un vitrage d'une grande
+beauté. On l'appeloit, vers l'an 1110, _Nova ecclesia_, par opposition
+à l'église de Saint-Étienne, qui étoit beaucoup plus ancienne. C'est
+dans cette église de Notre-Dame que nos rois avoient coutume de
+célébrer le service divin avec le clergé. Un évêque de Senlis, dit une
+vieille chronique, étant venu à Paris, en 1041, pour demander une
+grâce au roi Henri, _trouva ce prince à la grand messe à Notre-Dame_.
+On a aussi des preuves que le roi Louis-le-Jeune y alloit souvent.]
+
+[Note 336: _Speculum hist. ad an. 1177. Hist. eccl. Paris._, t. II, p.
+123. _In app. Chron. Sigelb._ Memor. hist.]
+
+[Note 337: L'abbé Lebeuf, t. I, p. 9.]
+
+Ce fut vers l'an 1160 que cet évêque entreprit de faire une seule
+basilique des deux églises, et de leur donner une étendue beaucoup
+plus considérable du côté de l'occident. Celle de Notre-Dame fut
+d'abord abattue jusqu'aux fondements, comme nous venons de le dire, et
+l'on éleva sur le champ le nouveau sanctuaire. Ce ne fut qu'environ
+cinquante ans après, que la vieille église de Saint-Étienne fut
+détruite[338], lorsque l'on commença la construction des ailes,
+qu'elle auroit gênée du côté méridional. Une inscription qu'on lit sur
+les pierres du portail de la croisée fait foi qu'on travailloit encore
+à cette partie de l'église en 1257. Le portail et les chapelles du
+côté du nord ne furent achevés que dans le quatorzième siècle, de
+manière que cette immense construction fut le résultat de près de
+trois siècles de travaux non interrompus. Cependant on n'avoit pas
+attendu son entier achèvement pour y réunir les fidèles; et lorsque le
+sanctuaire eut été achevé, la simple bénédiction du lieu et des
+autels[339] parut suffisante pour y célébrer les saints mystères. La
+dédicace solennelle de l'édifice n'a même jamais été faite.
+
+[Note 338: Lebeuf, Hist. du dioc. de Par., t. I, p. 10.]
+
+[Note 339: Le grand autel fut consacré quatre jours après la
+Pentecôte, en 1182. (JAILLOT.)]
+
+La forme du plan de cette église est une croix latine, dont les
+principales dimensions, dans oeuvre, sont, pour la longueur,
+soixante-cinq toises, pour la largeur, vingt-quatre. La hauteur, sous
+clef de la voûte, est de dix-sept toises deux pieds. La disposition
+générale du plan est grande et noble, les proportions en sont
+heureuses, et ce monument gothique passe, avec raison, pour un des
+plus vastes et des plus beaux qui existent dans la chrétienté[340].
+
+[Note 340: Voyez pl. 16 et 17.]
+
+La façade, qui fut élevée dès le règne de Philippe-Auguste, est
+remarquable par ses sculptures et par son élévation. Elle est terminée
+par deux grosses tours, hautes de deux cent quatre pieds; elles sont
+carrées, et offrent une largeur de quarante pieds sur chaque
+dimension. L'intervalle qui les sépare étant égale à leur diamètre, il
+en résulte que la façade entière du portail est de cent vingt pieds.
+On communique de l'une à l'autre tour par deux galeries hors d'oeuvre.
+
+Cette façade est percée de trois portes, au-dessus desquelles étoient
+rangées, sur une seule ligne, les statues[341] de vingt-sept de nos
+rois, dont le premier étoit Childebert, et le dernier Philippe-Auguste.
+On y voyoit Pépin-le-Bref monté sur un lion, ce qui étoit un monument de
+la victoire éclatante qu'il remporta sur un de ces terribles animaux.
+
+[Note 341: Ces statues colossales avoient quatorze pieds de hauteur.
+Elles ont été renversées pendant l'anarchie de 1793.]
+
+Les sculptures placées dans les voussures ogives[342] de ces trois
+portes et dans les niches au-dessous, offrent cette multiplicité, cet
+entassement d'objets qui fait le caractère de la barbarie gothique. Au
+portail du milieu est représenté Jésus-Christ sous plusieurs aspects
+avec les apôtres, les symboles des quatre évangélistes, les prophètes
+et même les sibylles. Dans les côtés sont figurés les vertus et les
+vices sous l'emblème de divers animaux. On y remarque encore une
+représentation grossière du jugement dernier, et dans les pilastres
+qui séparent ce portail d'avec les deux autres, sont placées deux
+grandes statues de femmes, dont l'une est la Foi et l'autre la
+Religion.
+
+[Note 342: Le mot _ogive_ vient de l'allemand _aug_, qui signifie
+_oeil_, parce que les arcs des cintres, dans les voûtes gothiques,
+font des angles curvilignes semblables à ceux des coins de l'oeil,
+quoique dans une position différente. _Voussure_ signifie toute sorte
+de courbure en voûte.]
+
+Au portail de la tour voisine du cloître, on voit la statue de la
+Vierge, celles des prophètes qui l'ont prédite, sa mort, son
+couronnement; à droite et à gauche, saint Jean-Baptiste, saint
+Étienne, sainte Geneviève, saint Germain, saint Denis, et un roi qu'on
+ne peut désigner. Ces figures sont du treizième siècle.
+
+Celles du portail à droite, qui paroissent plus anciennes, offrent une
+réunion d'objets encore plus incohérents. La Vierge y figure de
+nouveau avec la crèche, les trois mages, des rois, des apôtres, des
+évêques de Paris; et parmi ces derniers, saint Marcel, reconnoissable
+à sa crosse, à sa mitre et au dragon qu'il a sous les pieds. Toutes
+ces sculptures, dont la plus grande partie existe encore, ont éprouvé
+de grandes dégradations, ainsi que celles qui ornent les portails des
+deux croisées, lesquelles sont à peu près du même style et de la même
+composition[343].
+
+[Note 343: Un gentilhomme chartrain, nommé Gobineau de Montluisant, a
+donné une explication extravagante des figures de cette façade. Il y
+avoit vu une histoire complète de la science _hermétique_, dont il
+étoit entêté. Le Père éternel étendant ses bras, et tenant un ange de
+chacune de ses mains, représentoit le créateur qui tire du néant le
+soufre incombustible et le mercure de vie, figurés par ces deux anges;
+le dragon qui est sous les pieds de saint Marcel figuroit la pierre
+philosophale, composée de deux substances, la fixe et la volatile; la
+gueule du dragon dénote le sel fixe, qui, par sa siccité, dévore le
+volatil, désigné par la queue glissante de l'animal, etc., etc. Tout
+le reste étoit aussi judicieusement conçu et expliqué.]
+
+On entre par toutes ces portes dans l'église dont la nef et le choeur
+sont accompagnés de doubles ailes voûtées, au-dessus desquelles
+s'élèvent des galeries spacieuses, et qui règnent tout à l'entour de
+l'édifice. Toutes ces constructions sont soutenues par cent vingt
+piliers et cent huit colonnes. On compte encore dans ce vaste contour
+quarante-cinq chapelles[344].
+
+Les différentes voûtes de cet édifice sont contre-butées à l'extérieur
+par un grand nombre d'arcs-boutants de différentes hauteurs, lesquels
+opposent leur résistance à l'effort de la _poussée_. Ce moyen,
+constamment employé par les Goths, leur ayant permis d'élever à une
+hauteur excessive des murs auxquels ils ont conservé peu d'épaisseur,
+donne à leur architecture cette apparence de légèreté encore augmentée
+par la subdivision infinie de ces faisceaux de colonnes d'un
+très-petit diamètre qui composent leurs piliers, et qu'ils ont eu
+l'adresse de figurer jusque dans les nervures croisées et intérieures
+de ces voûtes.
+
+[Note 344: Voyez pl. 17.]
+
+Quant à l'extérieur, ces piliers sont la plupart terminés en
+obélisques. Les pignons[345] en forme de frontons sont évidés au
+milieu par des roses[346] à jour, d'un travail très-délicat, et dont
+les plus grandes ont quarante pieds de diamètre. Celle qui est du côté
+de l'archevêché a été reconstruite en entier sur le même dessin, en
+1726, par Claude Pinet, appareilleur, sous les ordres de M. Boffraud,
+architecte. On admire les anciens vitraux colorés qui remplissent la
+rose du grand portail et celles des croisées. Ils ont été réparés, en
+1752, par Pierre Leviel, vitrier, auteur d'un traité sur ce genre de
+peinture, que l'on croyoit perdu, et dont il a retrouvé les divers
+procédés.
+
+[Note 345: Le _pignon_ est la partie supérieure d'un mur qui a la
+forme d'un triangle, et où se termine la couverture d'un comble à deux
+égouts.
+
+Les maisons de Paris, comme on peut encore en juger par quelques-unes
+des plus anciennes, présentoient sur leur façade, en forme de
+_pignon_, le mur qui, dans les constructions modernes, est devenu mur
+_latéral_. C'est de là qu'étoit venue cette locution populaire, _avoir
+pignon sur rue_, pour exprimer qu'on étoit propriétaire d'une maison.]
+
+[Note 346: C'est, dans une église gothique, un grand vitrail rond avec
+croisillon et nervures de pierre, qui forment un compartiment dont la
+forme imite celle de la rose.]
+
+Trois galeries en dehors forment, à diverses hauteurs, des espèces de
+_ceintures d'entrelas_[347] qui unissent ensemble toutes ces formes
+pyramidales, et rassurent l'oeil sur leur solidité, en même temps
+qu'elles présentent, par la richesse et la variété de leurs ornements,
+une heureuse opposition avec le _lisse_ des murs et des contreforts.
+La première est placée au-dessus des chapelles, la deuxième surmonte
+les galeries de la nef et du choeur, et la troisième règne autour du
+grand comble. Celle-ci, par sa disposition, sert pour faire
+extérieurement la visite de l'église, et contribue à sa conservation
+en facilitant la conduite et l'écoulement des eaux pluviales, ce qui
+s'opère par une multitude de canaux et de gouttières qui les font
+parvenir jusqu'au pied de l'édifice. La charpente, qui a trente pieds
+d'élévation, est en bois de châtaignier.
+
+[Note 347: Ce sont des ornements composés de _listeaux_ et de
+_fleurons_, liés et croisés les uns avec les autres. Le _listeau_ est
+une petite moulure carrée et unie qui accompagne ou couronne une autre
+moulure plus grande, ou qui sépare les cannelures d'une colonne ou
+d'un pilastre. Les _fleurons_ sont des feuilles ou fleurs dessinées de
+caprice et sans imitation de la nature, entrelacées quelquefois de
+figures humaines et d'animaux, soit en entier soit en partie.]
+
+Lorsqu'il s'agit d'un monument aussi célèbre, on ne doit négliger
+aucun des détails qui semblent intéressants. Avant que le choeur eût
+été orné d'une décoration moderne, il étoit chargé de sculptures
+gothiques représentant, du côté intérieur, l'histoire de la Genèse.
+Elles avoient été exécutées en 1303, aux frais du chanoine Fayet.
+Celles de l'extérieur, qui existent encore, offrent toute la suite du
+Nouveau Testament. Autrefois on lisoit au bas les noms de _Jean Ravy_
+et _Jean Bouthelier_ son neveu, maçons de Notre-Dame; ce dernier avoit
+achevé ces ouvrages en 1351.
+
+Il faut encore remarquer la ferrure des deux portes latérales de la
+façade. Elle est composée d'enroulements exécutés en fonte de fer,
+dans un style d'ornements qui rappelle le goût grec du Bas-Empire; ce
+qui peut faire présumer que ces pentures, travaillées en arabesques
+très-légères, et ornées de rinceaux[348] et d'animaux, ont été
+enlevées de quelque autre monument, et appliquées à celui-ci. Cette
+conjecture prend plus de force si l'on observe que ces pentures ne
+sont point pareilles, et que ni la porte du milieu ni les portes des
+croisées ne présentent rien de semblable ou d'analogue. On les
+attribue cependant à un célèbre serrurier nommé _Biscornet_.
+
+[Note 348: _Rinceau_, espèce de branche formée de grandes feuilles
+naturelles ou imaginaires, et refendues comme l'acanthe et le persil,
+avec fleurons, roses, boutons et graines; cet ornement entre dans la
+décoration des gorges, des frises, des panneaux, etc.]
+
+Ce portail est de niveau avec la place: on prétend que du temps de
+Louis XII il s'élevoit beaucoup au-dessus d'elle, et qu'il falloit
+monter plusieurs marches pour entrer dans l'église. On remarque en
+effet que les anciens monuments bâtis dans la plaine s'enterrent
+successivement par l'exhaussement du sol environnant. Il arrive que le
+temps dépose chaque année à leur pied une couche insensible de terre
+ou de matériaux étrangers qui, n'étant point enlevés lorsqu'on
+renouvelle le pavement des rues, surmontent insensiblement les socles
+et les marches, de manière qu'on finit par descendre dans les édifices
+où l'on montoit plusieurs siècles auparavant.
+
+Cette cathédrale avoit été magnifiquement décorée par Louis XIV, qui
+accomplit aussi le voeu qu'avoit fait son père, d'y élever un maître
+autel digne d'un temple aussi auguste et de la puissance d'un grand
+roi. Malgré les dégradations, les brigandages horribles exécutés sur
+tant de matériaux précieux, de sculptures, de peintures, de boiseries
+artistement travaillées, qui étoient entrés dans la décoration de ce
+grand monument, il reste cependant encore quelques traces de tant de
+richesses; et le groupe de la Mère de douleur, placé dans la niche de
+l'arcade qui est derrière le grand autel, est demeuré intact. La
+Vierge y est représentée les bras étendus vers le ciel; la tête et une
+partie du corps de son fils reposent sur ses genoux; un ange soutient
+une main du Christ, un autre porte sa couronne d'épines. Ce groupe,
+exécuté en marbre blanc par _Coustou_ l'aîné, quoique loin sans doute
+du style grand et pur de la sculpture antique, n'est pas cependant
+dépourvu de beautés, et l'expression y est surtout remarquable. Du
+reste, l'autel, entièrement dégradé, a été refait sur les dessins de
+feu M. Legrand, architecte distingué, et même la décoration intérieure
+de la totalité du sanctuaire est devenue plus noble et plus régulière
+par la suppression du jubé et des chapelles adossées aux deux premiers
+piliers du choeur: ces chapelles, par leur disposition, empêchoient de
+jouir de l'ensemble de ce monument.
+
+Il a été fait trois fouilles remarquables dans cette église; la
+première en 1699, lorsqu'on commença la construction du grand autel.
+On découvrit alors, sous les payés du sanctuaire, les tombes d'un
+grand nombre d'évêques et autres personnages éminents, dont plusieurs
+y avoient été enterrés dès les premiers temps de l'édification du
+monument.
+
+Dans la seconde fouille, entreprise en 1711, pour creuser la _crypte_
+qui sert de sépulture aux archevêques, furent trouvées neuf pierres
+antiques chargées de sculptures et d'inscriptions en caractères
+romains. Nous donnerons quelques détails sur ces débris d'antiquités
+en finissant de décrire ce quartier[349].
+
+[Note 349: Nous y joindrons la description de quelques autres
+fragments antiques, découverts à diverses époques dans différentes
+parties de la Cité.]
+
+Enfin, la troisième fouille, que l'on fit en 1756, pour édifier la
+sacristie et le bâtiment du trésor du côté du midi, détruisit
+entièrement cette ancienne opinion, que les fondations de Notre-Dame
+avoient été bâties sur pilotis. Cette fouille, poussée jusqu'à
+vingt-quatre pieds de profondeur, deux pieds au-dessous de ces
+fondations, a fait voir qu'elles posent sur un gravier solide. Elles
+sont composées de gros moellons liés avec du mortier et du sable. Il
+n'y a que quatre assises de pierre de taille bien équarries, et posées
+en retraite les unes sur les autres, qui terminent cette fondation
+jusqu'au sol. L'ancienne sacristie, qu'on abattit alors, parce qu'elle
+menaçoit ruine, avoit été construite à la place d'une galerie qui
+communiquoit de l'église aux chapelles de l'archevêché. L'édifice qui
+a remplacé ces deux anciennes constructions a été fait sous la
+direction du célèbre architecte Soufflot.
+
+Telles sont les particularités les plus intéressantes que nous avons
+pu recueillir sur ce monument célèbre dans toute la chrétienté, que
+tant de mains royales se sont plu à décorer, et qui, tout dépouillé
+qu'il est de son antique splendeur, rappellera toujours les plus
+grands, les plus touchants souvenirs de la monarchie françoise. C'est
+dans l'église de Notre-Dame que nos rois ont le plus souvent donné des
+preuves éclatantes de cette piété si noble et si sincère qui les
+distingue parmi tous les souverains, et dont l'exemple salutaire, en
+raffermissant le principe religieux dans l'âme de leurs sujets,
+contribua, plus que toute autre chose, à soutenir un ordre politique,
+fragile de sa nature, et menacé à chaque instant de se changer en
+désordre et en anarchie. À chaque avénement, le nouveau monarque
+alloit dans ce temple auguste déposer sa couronne aux pieds de celui
+qui juge les rois; avant de marcher à l'ennemi, il y retournoit
+demander la protection du ciel pour ses armes; et dans la gloire du
+triomphe, il y revenoit encore humilier son front, et consacrer les
+marques de sa victoire[350]. Il n'étoit point de fêtes solennelles,
+soit pour remercier le ciel des succès, soit pour l'implorer dans les
+calamités, où l'on ne marchât d'abord vers la cathédrale; et les
+pompes de la religion se mêloient sans cesse aux affections les plus
+vives des peuples, aux intérêts les plus grands des princes. Un de nos
+rois[351], délivré d'une longue captivité, alla porter à Notre-Dame le
+tribut de ses actions de grâces avant de rentrer dans son palais; un
+autre[352] y fit élever le monument d'une victoire qu'il croyoit
+n'avoir obtenue que par une protection signalée de la Vierge; Henri
+IV, le meilleur des princes, saint Louis, le plus grand des rois, ont
+prié sous ces voûtes; et la suite de cette histoire nous fournira une
+foule d'exemples non moins remarquables de ce zèle religieux qui, dans
+ces souverains, sembloit se transmettre d'âge en âge avec la valeur et
+les droits du trône.
+
+[Note 350: C'étoit aux balcons des galeries qu'étoient attachés et
+exposés, pendant la guerre, les drapeaux pris sur les ennemis de la
+France. On les ôtoit en temps de paix.]
+
+[Note 351: Le roi Jean.]
+
+[Note 352: Philippe-le-Bel, vainqueur des Flamands à la bataille de
+Mons-en-Puelle, le 18 août 1304, entra à Notre-Dame, monté sur le même
+cheval, et armé des mêmes armes avec lesquelles il avoit soutenu le
+premier choc de l'ennemi, qui avoit pénétré, par surprise, jusqu'à sa
+tente. Persuadé qu'il devoit à la protection signalée de la Vierge
+d'être échappé à un aussi grand danger, il fonda une rente de cent
+livres à l'église de Notre-Dame, et voulut que sa statue équestre y
+fût élevée, le casque en tête, et armée seulement de l'épée, tel qu'il
+étoit lorsqu'il fut surpris par les Flamands. Cette statue, que l'on
+voyoit près du dernier pilier de la nef, du côté de la chapelle de la
+Vierge, a été détruite probablement avec tant d'autres monuments de la
+monarchie; car elle n'existe point au dépôt des Monuments français.
+Saint-Foix prétend qu'elle fut érigée par Philippe de Valois, après la
+bataille de Cassel, et non par Philippe-le-Bel. Il donne, pour
+soutenir son opinion, des raisons qui semblent spécieuses: cependant
+elle n'a point prévalu.]
+
+La cathédrale de Paris ayant été, dans tous les temps, l'objet de la
+dévotion particulière de nos rois, fut, dès les commencements, comblée
+de leurs présents, et décorée avec une magnificence digne d'aussi
+grands souverains. Elle étoit riche en peintures, en sculptures, en
+reliques, en vases antiques et précieux, en ornements de tous genres;
+et le culte n'étoit célébré dans aucune église de France avec un
+appareil aussi auguste[353].
+
+[Note 353: La Chronique d'_Albéric de Troisfontaines_ rapporte un fait
+qui peut donner une idée de la manière dont on ornoit, dès le
+treizième siècle, cette superbe basilique. Un voleur ayant formé le
+projet de s'emparer des bassins et des chandeliers d'argent qui
+étoient devant l'autel, imagina, la nuit de l'Assomption de l'année
+1218, de les tirer à lui du haut des voûtes, où il s'étoit caché; les
+cierges, qui étoient encore allumés, ayant été enlevés avec les
+chandeliers, mirent le feu aux riches tentures dont l'église étoit
+tapissée, et il en brûla, avant qu'on pût l'éteindre, pour la valeur
+de neuf cents marcs d'argent (45,000 livres).
+
+Dans ces temps-là on avoit coutume, à cette même fête de l'Assomption,
+de joncher le pavé de cette église d'herbes odoriférantes; deux
+siècles après, on se contentoit d'y répandre de l'herbe tirée des prés
+de Gentilli.
+
+Le jour de la Pentecôte, c'étoit encore l'usage à Notre-Dame de jeter,
+par les voûtes, des pigeons, des oiseaux, des fleurs et des étoupes
+enflammées, pendant qu'on célébroit l'office divin.]
+
+Non-seulement les rois et les princes, mais le corps des bourgeois,
+plusieurs confréries, des communautés d'artisans, de simples
+particuliers se sont plu à l'envi à l'enrichir de leurs offrandes. On
+voyoit devant l'autel de la Vierge un lampadaire d'argent remarquable,
+en ce qu'il étoit composé de sept lampes, dont six avoient été données
+par Louis XIV et la reine son épouse. Celle du milieu, qui avoit la
+forme d'un navire, étoit un présent de la ville de Paris, et rappeloit
+un voeu singulier qu'elle avoit fait dans un danger imminent[354]. Un
+chanoine de cette église en avoit fait entièrement reblanchir
+l'intérieur à ses frais. Un autre avoit donné les peintures qui
+ornoient le choeur; enfin la nombreuse collection de tableaux qui
+garnissoit l'immense étendue de la nef, les croisées et les
+chapelles, étoit le résultat d'une offrande annuelle que, pendant près
+d'un siècle, firent à Notre-Dame la communauté des orfèvres, et la
+confrérie de Sainte-Anne et de Saint-Marcel.
+
+[Note 354: La captivité du roi Jean, fait prisonnier à la bataille de
+Poitiers, en 1356, avoit livré Paris à l'anarchie la plus violente, et
+à tous les maux qui en sont la suite. Pour toucher le ciel en leur
+faveur, les bourgeois firent voeu d'offrir tous les ans, à Notre-Dame,
+une bougie de la longueur du tour de la ville. Cette offrande se fit
+régulièrement pendant deux cent cinquante ans, jusqu'en 1605, que
+Paris, prenant chaque jour de nouveaux accroissements, elle devint,
+d'année en année, plus difficile à remplir. Alors le don annuel de la
+bougie leur fut remis, et celui de cette lampe d'argent le remplaça.]
+
+ CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE NOTRE-DAME.
+
+ TABLEAUX DE LA NEF.
+
+ _À droite en entrant._
+
+ 1. Le Boiteux guéri par saint Pierre à la porte du temple,
+ par _D. Sylvestre_.
+
+ 2. Saint Pierre délivré de prison, par _Jean-Baptiste
+ Corneille_.
+
+ 3. Le départ de saint Paul, de Milet pour Jérusalem, par
+ _Galloche_.
+
+ 4. Le martyre de saint Simon en Perse, par _Louis Boullogne_
+ père.
+
+ 5. Le martyre de saint Jean l'évangéliste près la porte
+ Latine à Rome, par _C. Hallé_ père.
+
+ 6. L'apparition de Jésus-Christ à saint Pierre, par _J.
+ Sourlay_[355].
+
+ 7. Saint Pierre ressuscitant la veuve, par _Louis Tetelin_.
+
+ 8. Saint Paul prêchant les Gentils, par _Eustache Le
+ Sueur_[356].
+
+ [Note 355: On croit ce tableau de _Mignard_, dont _Sourlay_
+ étoit l'élève.]
+
+ [Note 356: Le chef-d'oeuvre de ce grand peintre est l'un des
+ tableaux les plus parfaits de l'école françoise.]
+
+
+ _À gauche en entrant._
+
+ 1. Jésus-Christ chez Marthe et Marie, par _Simpol_.
+
+ 2. La multiplication des pains, par _J. Christophe_.
+
+ 3. La vocation de saint Pierre et de saint André, par _M.
+ Corneille_.
+
+ 4. Les Vendeurs chassés du temple, par _Claude-Guy Hallé_.
+
+ 5. La guérison du Paralytique, par _Jouvenet_.
+
+ 6. L'entretien de Jésus-Christ avec la Samaritaine, par
+ _Boullogne_ jeune.
+
+ 7. Jésus-Christ guérissant le Paralytique à la piscine, par
+ _Boullogne_.
+
+
+ _Sur la partie du pilier qui faisoit face à la chapelle de
+ la Vierge, laquelle étoit au côté droit de la principale
+ entrée du choeur._
+
+ 1. Le voeu de Louis XIII, par _Philippe de Champagne_.
+
+ 2. À côté, et un peu plus bas, vis-à-vis la chapelle, saint
+ Paul et Silas flagellés dans la ville de Philippes en
+ Macédoine, par _Louis Tetelin_.
+
+ 3. Au-dessus, saint André à genoux devant la croix, par
+ _Jacques Blanchard_.
+
+ 4. Sur la même ligne, en tournant, saint Jacques conduit au
+ martyre, par _Noël Coypel_ père.
+
+ 5. Immédiatement après, la guérison de la femme affligée
+ d'un flux de sang, par _Cazes_.
+
+ 6. À côté, saint Paul lapidé à Listres, par _Jean-Baptiste
+ Champagne_ neveu.
+
+ 7. Au-dessus de la chapelle, saint Pierre prêchant à
+ Jérusalem, par _Charles Poërson_ père.
+
+
+ _En tournant à la croisée gauche du cloître, en face de la
+ chapelle Saint-Denis, qui étoit également à la porte du
+ choeur._
+
+ 1. La descente du Saint-Esprit, par _Blanchard_.
+
+ 2. À côté, vis-à-vis la chapelle Saint-Marcel, saint Paul
+ guérissant un boiteux, par _Michel Corneille_.
+
+ 3. Au-dessus, l'enlèvement de saint Philippe, par _Thomas
+ Blanchet_.
+
+ 4. De suite, en tournant, le martyre de saint Étienne, par
+ _Charles Le Brun_.
+
+ 5. Le martyre de saint Pierre, par _Sébastien Bourdon_.
+
+ 6. Le martyre de saint André, par _Charles Le Brun_.
+
+ 7. Au-dessus de la chapelle, la conversion de saint Paul,
+ par _Laurent de la Hire_[357].
+
+ [Note 357: Ces deux chapelles, de la Vierge et de
+ Saint-Denis, construites sur les dessins de _Decotte_,
+ architecte du roi, avoient été magnifiquement décorées aux
+ frais du cardinal de Noailles, inhumé au pied de celle de la
+ Vierge. La statue en marbre de saint Denis étoit de
+ _Coustou_ l'aîné, celle de la Vierge, de _Vassé_.]
+
+
+ TABLEAUX PLACÉS AU-DESSUS DES STALLES DU CHOEUR.
+
+ _À droite._
+
+ 1. L'annonciation, par _Hallé_.
+
+ 2. La Visitation (le _Magnificat_), par _Jouvenet_.
+
+ 3. La nativité de Jésus-Christ, par _Lafosse_.
+
+ 4. L'adoration des Mages, par _le même_.
+
+
+ _À gauche._
+
+ 1. La présentation de Jésus-Christ au temple, par Louis
+ _Boullogne_.
+
+ 2. La fuite en Égypte, par _le même_.
+
+ 3. Jésus-Christ dans le temple au milieu des docteurs, par
+ _A. Coypel_.
+
+ 4. L'assomption de la Vierge, par _le même_.
+
+
+ AU-DESSUS DU POURTOUR EXTÉRIEUR DU CHOEUR.
+
+ _En entrant par la grille de la croisée, du côté de
+ l'archevêché._
+
+ 1. La décollation de saint Jean et l'enlèvement de son corps
+ par ses disciples, par _Cl. Audran_.
+
+ 2. Saint Paul ressuscitant Eutique, par _Courtin_.
+
+ 3. Le repentir de saint Pierre, par _Tavernier_.
+
+ 4. Saint Paul devant Agrippa, par _Villequin_.
+
+
+ _En tournant du côté du sanctuaire pour passer au côté
+ gauche._
+
+ 1. Saint Paul convertissant saint Denis dans l'Aréopage, par
+ _Cestin_.
+
+ 2. Agabus prédisant à saint Paul ce qu'il doit souffrir pour
+ Jésus-Christ, par _Chéron_.
+
+ 3. Saint Jean prêchant dans le désert, par _Parrocel_ père.
+
+ 4. L'adoration des rois, par _Vivien_.
+
+
+ CHAPELLES DES BAS-CÔTÉS AUTOUR DU CHOEUR.
+
+ _Après la petite porte de l'escalier qui conduit aux
+ tribunes du choeur._
+
+ 1. _Chapelle de Saint-Pierre et Saint-Paul._ Un tableau
+ ovale représentant ces deux saints accompagnés de leurs
+ disciples, par _Beaugin_, et une Descente de croix.
+
+ 2. _Chapelle de Saint-Pierre martyr._ Saint Pierre
+ guérissant les malades par son ombre, par _La Hire_.
+ Vis-à-vis, le Naufrage de saint Paul à Malte, par _Poërson_.
+
+ 3. Ensuite la sacristie renfermant le trésor[358].
+
+ 4. _Chapelle de Saint-Denis et Saint-Georges._ Une
+ Notre-Dame de Pitié, de l'école de _Vouet_; saint Pierre
+ visité par un ange dans sa prison, par _Vouet_.
+
+ 5. _Chapelle de Saint-Gérald._ La mort de la Vierge, par _N.
+ Poussin_. Vis-à-vis, un voeu à la Vierge sur un champ de
+ bataille.
+
+ 6. _Chapelle de Saint-Remi_, dite _des Ursins_. Saint
+ Claude, par _Galloche_. Portrait de Jouvenel des Ursins avec
+ sa famille.
+
+ 7. La _Chapelle d'Harcourt_.
+
+ 8. _Chapelle de Saint-Crépin, Saint-Crépinien et
+ Saint-Étienne._ Un Christ, l'Ascension et la Résurrection,
+ par _Beaugin_. Hérodiade à table avec Hérode, par _L.
+ Chéron_. Saint Pierre baptisant le Centenier, par _M.
+ Corneille_.
+
+ 9. _Chapelle de Saint-Nicaise._ Le jugement dernier, peint
+ sur bois par _de Hery_.
+
+ 10. _Chapelle de Saint-Louis et de Saint-Rigobert._ Un
+ Christ, d'après Michel-Ange; Saint-Étienne conduit au
+ martyre, par _Houasse_.
+
+ 11. _Chapelle de la Décollation de Saint-Jean-Baptiste._ Le
+ martyre de saint Barthélemi, par _Paillet_. La décollation
+ de saint Jean, par _Louis Boullogne_. Une Assomption, par
+ _Hurel_.
+
+ 12. _Chapelle de Vintimille_, sous le titre de _Sainte-Foi
+ et de Saint-Eutrope_. Saint Charles Borromée communiant les
+ pestiférés, par _Vanloo_. Une Sainte Famille, par _Paillet_.
+
+ 13. _Chapelle de Saint-Michel_, dite de _Noailles_.
+ L'apparition de l'ange aux trois Maries, par _C. Natoire_.
+
+ 14. _Chapelle de Saint-Ferréol._ Saint Michel, par _Vignon_.
+ L'annonciation, par _Champagne_.
+
+ 15. _Chapelle de Saint-Jean-Baptiste et de la Madeleine_ ou
+ _chapelle de Beaumont_. Un Christ en croix.
+
+ 16. Dans l'embrasure de la porte rouge, la mort d'Ananie et
+ Saphire, et le centenier Corneille aux pieds de saint
+ Pierre, par _Aubin Vouet_.
+
+ 17. _Chapelle de Saint-Eustache._ La transfiguration,
+ d'après _Raphaël_. Le voeu du marquis de Locmaria, par _Le
+ Monnier_.
+
+ 18. _Chapelle de Sainte-Agnès._ La Vierge allaitant l'enfant
+ Jésus.
+
+ [Note 358: Cette sacristie est le bâtiment nouveau qui
+ remplace l'ancienne galerie dont nous avons parlé page 312.]
+
+
+ _En redescendant des bas-côtés de la nef, du même côté._
+
+ 1. _Chapelle Saint-Nicolas._ Ce saint sauvant des pénitents
+ du naufrage, par _Thiersonnier_. Le miracle de saint Paul et
+ de Sylas en prison, par _N. de Plattemontagne_.
+
+ 2. _Chapelle de Sainte-Catherine._ Le martyre de cette
+ sainte, par _M. Vien_.
+
+ 3. _Chapelle de Saint-Julien-Zozime._ Ce saint donnant la
+ communion à sainte Marie Égyptienne, par _Beaugin_. Les
+ noces de Cana, par _Cotelle_.
+
+ 4. _Chapelle de Saint-Laurent._ Le martyre de ce saint, par
+ un élève de _Le Sueur_. L'apparition de Jésus-Christ aux
+ trois Maries, par _Marot_.
+
+ 5. _Chapelle de Sainte-Geneviève._ Une Vierge et l'enfant
+ Jésus, avec saint Jean et sainte Geneviève, par _Beaugin_.
+ La guérison des démoniaques.
+
+ 6. _Chapelle de Saint-Georges et de Saint-Blaise._ Une mère
+ de douleur consolée par les anges, par _Beaugin_. Les
+ miracles de saint Paul à Éphèse, par _L. Boullogne_.
+
+ 7. _Chapelle de Saint-Léonard._ Ce saint en habit guerrier,
+ par _Champagne_. Le voeu de madame la Grande-Duchesse, pour
+ sa maladie, par _Dumesnil_.
+
+
+ CHAPELLES DES BAS-CÔTÉS DE LA NEF.
+
+ _En entrant à droite._
+
+ 1. _Chapelle de Sainte-Anne._ Sainte Anne et la Vierge, par
+ _Vouet_. La présentation de la Vierge, par _La Hire_.
+
+ 2. _Chapelle de Saint-Barthélemy et de Saint-Vincent._ Le
+ martyre de ce dernier saint, par _Beaugin_. Notre Seigneur
+ sur la montagne, par _Poërson_.
+
+ 3. _Chapelle de Saint-Jacques._ Un Christ, par _Le Nain_. La
+ femme adultère, par _Renaut_.
+
+ 4. _Chapelle de Saint-Antoine et de Saint-Michel._ Saint
+ Michel à genoux devant la Vierge, par _Champagne_.
+ Jésus-Christ guérissant un possédé, par _Vernansal_.
+
+ 5. _Chapelle de Saint-Thomas de Cantorbéry._ Saint Dominique
+ et saint Thomas à genoux devant la Vierge, manière de
+ _Lanfranc_. La résurrection du fils de la veuve de Naïm, par
+ _Guillebaut_.
+
+ 6. _Chapelles de Saint-Augustin et de
+ Sainte-Marie-Magdeleine._ Dans la première, la Piscine, par
+ _Alexandre_. L'aveuglement de Barjésu, par _Loir_. Dans la
+ deuxième, l'incrédulité de saint Thomas, par _Arnould_; la
+ résurrection de la fille de Jaïre, par _Vernansal_[359].
+
+ [Note 359: Nous ignorons ce que sont devenus la plupart de
+ ces tableaux qui étoient conservés, dit-on, pendant la
+ révolution, dans les divers dépôts du gouvernement. La
+ prédication de saint Paul, par _Lesueur_, le martyre de
+ saint Pierre, par _Bourdon_, la mort de la Vierge, par _le
+ Poussin_, le _magnificat_, par _Jouvenet_, et quelques
+ autres, ont été placés dans le musée du Roi: on les verroit
+ avec plus de plaisir encore dans l'église à laquelle ils
+ appartiennent.]
+
+
+ SCULPTURES[360].
+
+ [Note 360: Nous ne faisons point entrer dans ce catalogue la
+ statue colossale de saint Christophe, que l'on voyoit au
+ premier pilier de la nef près de la porte principale. Elle
+ avoit été élevée par Antoine Desessarts, frère de Pierre
+ Desessarts, surintendant des finances, qui eut la tête
+ tranchée en 1413. Il rêva la nuit que saint Christophe
+ rompoit les grilles de la fenêtre de sa prison, et
+ l'emportoit dans ses bras. Ayant été déclaré innocent
+ quelques jours après, il fit exécuter cette statue, devant
+ laquelle il étoit représenté à genoux. Cette figure
+ gigantesque[360-A], d'un aspect désagréable, fut abattue en
+ 1784.]
+
+ [Note 360-A: Elle étoit haute de 28 pieds.]
+
+ L'ancien grand-autel, élevé sur les dessins de _Decotte_,
+ étoit décoré de plusieurs statues en bronze, et surchargé
+ d'ornements ciselés et dorés, où il y avoit plus d'éclat et
+ de richesse que de bon style et de bon goût. On y remarquoit
+ un bas-relief en bronze doré par _Vassé_; deux anges
+ adorateurs par _Cayot_.
+
+ Dans le choeur, on remarquoit encore:
+
+ À gauche, la statue en marbre blanc de Louis XIII, à genoux,
+ revêtu de ses habits royaux, offrant son sceptre et sa
+ couronne à la Sainte-Vierge, et mettant son royaume sous sa
+ protection, par _Coustou_ jeune.
+
+ À gauche, celle de Louis XIV, par _Coyzevoz_. Elle
+ représentoit ce monarque revêtu pareillement de ses habits
+ royaux et accomplissant le voeu du roi son père[361].
+
+ [Note 361: Ces deux statues étoient déposées au Musée des
+ monuments français.]
+
+ Dans les tympans des arcades du rond-point, des anges en
+ bas-relief représentant des vertus avec leurs attributs,
+ savoir: la Charité et la Persévérance, par _Poultier_; la
+ Prudence et la Tempérance, par _Frémin_; l'Innocence et
+ l'Humilité, par _Le Pautre_; la Foi et l'Espérance, par _Le
+ Moine_; la Virginité et la Pureté, par _Thiéry_; la Justice
+ et la Force, par _Bertrand_. Au bas des pilastres et sur des
+ culs-de-lampe, six anges en bronze portant les instruments
+ de la passion, et modelés par _Hurtrelle_, _Vanclève_,
+ _Poirier_, _Magnier_ et _Flamen_.
+
+ Au milieu du choeur, un aigle en bronze, accompagné des
+ trois vertus cardinales, par _Duplessis_.
+
+ Aux deux portes latérales du choeur, deux chaires
+ épiscopales, enrichies d'ornements et de bas-reliefs
+ représentant l'histoire du martyre de saint Denis, et la
+ guérison du roi Childebert, par l'intervention de saint
+ Germain, évêque de Paris.
+
+ Dans la chapelle Saint-Christophe, la statue du saint, par
+ _Gois_; celle de saint Denis, par _Mouchy_, dans la chapelle
+ qui lui étoit consacrée; dans celle de Saint-Michel, dite
+ _de Noailles_, saint Louis et saint Maurice, par _Rousseau_.
+
+ Sur la menuiserie des stalles du choeur, des bas-reliefs,
+ par _Goullon_, offrant des sujets pris dans le Nouveau
+ Testament.
+
+
+ TOMBEAUX ET SÉPULTURES.
+
+ Au pied du sanctuaire avoient été déposées les entrailles de
+ Louis XIII et de Louis XIV.
+
+ Dans cette église avoient été inhumés:
+
+ Étienne II, dit _Tempier_, évêque de Paris, mort en 1279.
+
+ Simon de Bucy, évêque de Paris, mort en 1304 (enterré dans
+ la chapelle Saint-Nicaise).
+
+ Aymérie de Magniac, cardinal et évêque de Paris, mort en
+ 1384.
+
+ Pierre d'Orgemont, évêque de Paris, mort en 1409.
+
+ Dans la chapelle Saint-Remi, Juvénal des Ursins, chancelier
+ de France sous Louis XI, et Michelle de Vitry sa femme,
+ morte en 1456[362].
+
+ [Note 362: Leurs statues, d'un gothique médiocre, étoient
+ placées sur leur tombeau; et, depuis, on a pu les voir au
+ Musée des Petits-Augustins. On y voyoit aussi un tableau
+ également enlevé de Notre-Dame, où ce magistrat étoit
+ représenté avec toute sa famille. Cette peinture, plus
+ médiocre encore que les statues, même pour le temps où elle
+ avoit été faite, offroit une image précieuse et naïve des
+ costumes alors en usage. La postérité masculine de ce
+ personnage s'étant éteinte dans le seizième siècle, ses
+ biens furent transférés dans la famille de _Harville_, qui
+ hérita en même temps de cette chapelle, où plusieurs de ses
+ membres étoient enterrés.]
+
+ Henri Dumoulin, évêque de Paris, mort en 1447.
+
+ Sous la croisée, Paul Émile de Véronne, chanoine de cette
+ église et auteur d'une Histoire de France, mort en 1529.
+
+ Joachim du Belloy, chanoine et archidiacre de Paris, l'un
+ des poètes les plus estimés de la cour de François Ier, mort
+ en 1559.
+
+ Jean-Baptiste de Chatelier, nonce du pape, mort en 1583.
+
+ Albert de Gondi, duc de Retz, marquis de Belle-Isle,
+ maréchal de France, mort en 1602.
+
+ Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, de Sens, et
+ grand-aumônier de France, mort en 1616.
+
+ Dans la chapelle de Saint-Louis et Saint-Rigobert, le
+ cardinal Pierre de Gondi, évêque de Paris, mort en
+ 1616[363]. Cette chapelle, magnifiquement décorée, étoit
+ destinée à la sépulture de cette illustre famille.
+
+ [Note 363: Le cardinal y étoit représenté à genoux devant un
+ prie-Dieu. Cette statue, d'un travail médiocre, est placée
+ sur un entablement posé sur quatre colonnes, au milieu
+ desquelles s'élève un grand cénotaphe en marbre noir (déposé
+ pendant la révolution au Musée des monuments français).]
+
+ Dans la chapelle de Saint-Eustache, Jean-Baptiste Budes de
+ Guébriant, maréchal de France, mort en 1643, et Renée de
+ Bec-Crepin sa femme.
+
+ Pierre de Marca, archevêque de Paris, et célèbre par son
+ traité _de Concordiâ sacerdotii et imperii_, mort en 1662.
+
+ Hardouin de Péréfixe de Beaumont, archevêque de Paris, mort
+ en 1671.
+
+ François de Harlay, archevêque de Paris, mort en 1695.
+
+ Anne-Jules de Noailles, pair et maréchal de France, mort en
+ 1708.
+
+ Claude Chastelin, chanoine de cette église, auteur de
+ plusieurs ouvrages de piété, mort en 1712.
+
+ Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, mort en 1729.
+
+ Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille, archevêque de
+ Paris, mort en 1746. Charles-François de Vintimille son
+ frère, mort en 1740.
+
+ L'abbé de la Porte, chanoine _jubilé_[364] de cette église
+ et l'un de ses bienfaiteurs.
+
+ [Note 364: Les chanoines _jubilés_ étoient ceux qui avoient
+ desservi leurs prébendes pendant cinquante ans.]
+
+ Dans la chapelle d'Harcourt, le mausolée de Claude-Henri,
+ comte d'Harcourt, mort en 1769. Ce monument avoit été
+ exécuté par _Pigalle_, d'après un songe où madame d'Harcourt
+ avoit vu son mari tel qu'il y étoit représenté[365].
+
+ [Note 365: Du fond d'un grand sarcophage, qu'ouvre un
+ squelette couvert de draperies, on voit se lever le comte
+ d'Harcourt, qui semble se débarrasser de son linceul et
+ adresser la parole à sa femme, représentée à genoux au bas
+ du monument; derrière, l'Hymen éploré éteint son flambeau.
+ Ce groupe, d'une exécution maniérée, d'un dessin pauvre et
+ incorrect, étoit aussi déposé, pendant la révolution, au
+ musée des monuments françois.
+
+ Ce monument, et toutes les autres statues enlevées à
+ Notre-Dame, ont été rendus à cette église.]
+
+ Lorsque l'on creusa le _crypte_ qui sert de sépulture aux
+ archevêques de Paris, on y découvrit le tombeau d'une reine
+ d'Angleterre dont le nom est inconnu, et celui de Louis de
+ France, dauphin, fils de Charles VI et d'Isabeau de Bavière.
+ Au bas des degrés du grand autel étoit déposé le coeur de
+ Louise de Savoie, mère de François Ier.
+
+
+ RELIQUES ET AUTRES OBJETS PRÉCIEUX.
+
+ Derrière le choeur étoit la châsse de Saint-Marcel, en or et
+ en vermeil, enrichie de perles fines et de pierres
+ précieuses.
+
+ L'autel de la chapelle de Saint-Denis contenoit quatre
+ châsses, où l'on conservoit quelques reliques inconnues.
+
+ La salle du _Trésor_ contenoit entre autres richesses:
+
+ Le chef de saint Philippe, apôtre; ce chef de vermeil étoit
+ couvert de pierres précieuses du plus grand prix.
+
+ Une reliquaire de vermeil représentant saint Louis, et
+ renfermant plusieurs parcelles de la sainte couronne, des
+ fragments de l'éponge, du suaire et du tombeau de
+ Jésus-Christ.
+
+ La tunique de Saint-Germain, renfermée dans une châsse en
+ vermeil; des vêtements de la Vierge et une partie du crâne
+ de saint Denis, etc., etc.; une quantité considérable de
+ ciboires, de calices, de croix, de vases, de chandeliers, de
+ soleils en vermeil enrichis de diamants, de pierres fines,
+ monuments précieux de la piété des plus illustres
+ personnages de la France, et dont le brigandage de 1793 a
+ fait disparoître jusqu'aux moindres vestiges.
+
+ On y conservoit aussi des monuments curieux relatifs à la
+ manière dont se faisoient les investitures par le moyen du
+ couteau; les réparations des dommages par l'offrande d'un
+ morceau de bois sur lequel l'acte étoit écrit, ou par celle
+ d'une baguette d'argent, lorsque la réparation venoit d'un
+ prince, etc., etc.
+
+
+
+
+ARCHEVÊCHÉ.
+
+
+La maison de l'évêque étoit située, de temps immémorial, près de
+Saint-Étienne[366]. Elle s'élevoit vis-à-vis de la nef de l'église
+d'aujourd'hui, et se terminoit à la double chapelle qui se voit encore
+dans la seconde cour de l'archevêché; le reste, du côté de l'orient,
+est une augmentation de bâtiments, dont le plus ancien n'a pas plus de
+deux cents ans.
+
+[Note 366: On a prétendu qu'elle avoit été d'abord près de
+Saint-Landri, et que cette église en étoit la chapelle. Cette erreur
+vient de ce qu'effectivement les évêques possédoient une maison dans
+cette partie de la Cité.]
+
+Lorsque les évêques cessèrent de faire les ordinations dans leur
+cathédrale, ce qui arriva vers le temps où la multiplication des
+offices, et surtout des fondations, les empêcha de s'y rendre aussi
+assidûment que les anciens l'avoient fait, ils conçurent le dessein de
+faire construire une ou deux chapelles dans leur maison. La principale
+de ces chapelles fut décorée avec la magnificence que l'on déployoit
+alors dans les monuments de ce genre, quand on les élevoit dans les
+maisons des grands seigneurs; l'autre servit aux jugements
+ecclésiastiques, dès qu'on eut cessé de les prononcer aux portiques
+des cathédrales.
+
+Maurice de Sully, dans le temps même qu'il faisoit bâtir l'église de
+Notre-Dame, fit construire, sur une ligne parallèle, le palais
+épiscopal et la double chapelle dont nous venons de parler. Dans la
+chapelle basse étoient des chapelains établis par les évêques; le
+jeudi-saint on y lavoit les pieds des enfants de choeur, et tous les
+dimanches on y célébroit la messe pour les prisonniers de
+l'archevêché. La chapelle supérieure servoit aux ordinations, aux
+sacres d'évêques, à certaines thèses de théologie, et à d'autres
+assemblées solennelles. Il est constaté que toutes ces constructions
+sont de ce temps-là, par le nécrologe de Paris et par les historiens
+contemporains[367].
+
+[Note 367: Nécrol. Paris. ld. sept. Dans ces anciens bâtiments étoient
+les salles des officialités métropolitaine et diocésaine, du bailliage
+de la duché-pairie de l'archevêque, la chambre ecclésiastique du
+diocèse, et la bibliothèque des avocats[367-A]. Toute cette partie de
+l'archevêché a été abattue, à l'exception de la double chapelle. La
+vue pittoresque que nous joignons ici présente très-exactement l'état
+actuel de ce palais.]
+
+[Note 367-A: Cette bibliothèque étoit située dans le pavillon à droite
+de l'avant-cour de l'archevêché. Étienne _Gabrian_, seigneur de
+_Riparfonds_, l'un des plus célèbres jurisconsultes de son temps,
+l'avoit léguée en 1704 à ses confrères, avec des fonds pour
+l'entretenir, et sous la condition de la rendre publique. On y
+faisoit, une fois par semaine, des consultations gratuites pour les
+pauvres; et, tous les samedis non fêtés, des avocats distingués y
+tenoient des conférences sur la jurisprudence.]
+
+On arrive dans la seconde cour par une arcade placée sous le bâtiment
+du trésor; et c'est là qu'est le nouveau palais archiépiscopal. Il
+doit son agrandissement à plusieurs prélats qui ont gouverné l'église
+de Paris, et principalement au cardinal de Noailles, qui y fit faire
+de grandes augmentations et beaucoup d'embellissements en 1697. C'est
+un grand hôtel, dont la situation est belle et la vue agréable, mais
+qui n'offre dans toute sa construction qu'une architecture mesquine et
+sans caractère[368].
+
+[Note 368: Voyez pl. 18.]
+
+Le peu de séjour que nos premiers rois firent dans la ville de Paris
+fut cause que son siége épiscopal parut trop peu considérable pour
+qu'on l'érigeât en métropole, et qu'il fut long-temps soumis à la
+juridiction de l'archevêché de Sens. Les deux premières races ayant
+été le temps des grandes dotations, Paris, qui ne s'accrut que sous
+les rois de la troisième, étoit un des évêchés les moins riches de la
+France; toutefois, lorsque cette ville fut devenue la capitale du
+royaume, son siége acquit bientôt une grande importance, plutôt par la
+position que par l'étendue des propriétés de l'évêque[369]. Ajoutons
+ici quelques développements nouveaux à ce que nous avons déjà dit de
+la situation de l'Église de France, pendant les premiers siècles de la
+monarchie, et de ce que furent en effet, à cette époque, le crédit et
+l'autorité des évêques.
+
+[Note 369: Dans un diplôme du roi Louis VI, de l'an 1110, les
+seigneuries de cet évêque, après celle de sa censive dans la Cité,
+sont dites être _Saint-Germain_, _Saint-Éloi_, _Saint-Marcel_,
+_Saint-Cloud et Saint-Martin-de-Champeaux en Brie_. Il avoit aussi,
+dès le sixième siècle, des possessions dans le diocèse de Sens, et une
+terre en Touraine, dans les environs d'Amboise. (LEBEUF.)]
+
+Il ne paroît pas que, dans les premiers temps de la conquête, les
+évêques aient joui, sous les rois francs, d'une autorité plus grande
+que sous le gouvernement des empereurs. Or le caractère épiscopal
+étoit alors étranger à toutes les magistratures civiles[370]; et le
+seul privilége qu'eussent obtenu ces premiers pasteurs des églises,
+c'étoit de ne pouvoir être accusés que devant un tribunal
+ecclésiastique composé de leurs pairs, et d'être les premiers juges de
+leurs subalternes, qui ne pouvoient de même être accusés que devant
+eux[371].
+
+[Note 370: _Cap. Sues._, an. 744.--C. 3.]
+
+[Note 371: _Cod. Theod._, lib. XVI, tit. II, _Leg._ 2, 39, 41, 47.
+_Edict. Clot._, an. 615, c. 4.]
+
+De même les Romains n'ayant jamais eu l'idée d'attacher aux terres
+des titres honorifiques, et les évêques ayant continué de posséder
+leurs biens selon la loi romaine, jusqu'après le règne de
+Louis-le-Débonnaire[372], il y a grande apparence que les dignités
+ecclésiastiques ne devinrent des _honneurs_, selon le sens que les
+Francs attachoient à ce mot, qu'à l'époque où les évêques et les
+abbés prirent le _baudrier_[373], et devenus chefs de leur milice,
+vassaux des rois, seigneurs suzerains, durent nécessairement
+participer à tous les avantages que donnoit le service militaire
+chez une nation qui n'estimoit que la profession des armes, et où il
+n'y avoit de noble que l'homme libre et armé.
+
+[Note 372: _Cap. Lud._ Pii. Bal.]
+
+[Note 373: Voyez p. 205.]
+
+Toutefois la conquête de la Gaule fut favorable à l'épiscopat; et bien
+que l'autorité des évêques n'en fût point en apparence augmentée, elle
+reçut un accroissement réel, par cette circonstance qui en fit des
+médiateurs entre les vainqueurs et les vaincus, ce qui leur donna pour
+clients tout ce qu'il y avoit de Romains désarmés. Ce patronage qu'ils
+surent exercer de manière à satisfaire les princes et à les rendre
+plus assurés de la soumission de leurs nouveaux sujets, devint, par
+degrés, une autorité régulière que le pouvoir souverain se plut à
+légitimer. Ils ne tardèrent donc point à avoir une entière juridiction
+sur tout ce qui étoit romain, et l'on voit que, dès la première race,
+ils l'exerçoient absolument et sans la moindre contestation[374].
+
+[Note 374: Nous apprenons de Grégoire de Tours qu'à la suite d'un
+désordre dont les juifs d'Auvergne avoient été l'occasion, et qui
+avoit amené la destruction de leur synagogue, le bienheureux Avitus,
+évêque de cette ville, leur fit dire «qu'il ne forçoit point, mais
+qu'il prêchoit; qu'il étoit leur pasteur, et que, s'ils vouloient se
+conformer à sa croyance, il les réuniroit au reste de son troupeau;
+que s'ils ne le vouloient pas, _ils eussent à sortir de la ville_.»
+Après trois jours de délibération, de doute et de perplexité, une
+partie des juifs fit dire à l'évêque qu'elle croyoit en Jésus-Christ;
+et ceux-là furent baptisés. Ceux qui ne voulurent pas recevoir le
+baptême sortirent de la ville, et allèrent s'établir à Marseille.
+(Hist., lib. V, c. 2.)]
+
+Ils surent conserver ce précieux avantage qu'ils devoient à leur
+modération et à leurs vertus; et, par une contradiction qui ne doit
+point étonner dans des hommes tels que les conquérants des Gaules,
+rudes et violents dans leurs moeurs, mais sincèrement religieux, les
+Francs, qui souvent abusoient, envers les évêques du droit du plus
+fort, et ne se faisoient point un scrupule de leur ravir leurs biens,
+chaque fois qu'il s'en présentoit quelque occasion favorable[375],
+respectoient en eux et le sacré caractère dont ils étoient revêtus, et
+cette autorité salutaire pour tous, à l'ombre de laquelle vivoit une
+population innombrable, et qui auroit pu se faire redouter, si elle
+n'eût été façonnée à l'obéissance par leurs préceptes, protégée contre
+une trop grande oppression par leur crédit et par leur influence. Loin
+de diminuer, cette autorité des évêques sembla s'accroître: au milieu
+de la fureur des guerres civiles et des troubles qui accompagnèrent
+le premier changement de dynastie, elle étoit la seule qui fût
+demeurée solide et vénérable; et tellement que le chef de la nouvelle
+famille régnante[376] crut n'avoir d'autre moyen de cimenter sa
+puissance que de s'assurer les suffrages de ces mêmes prélats que son
+père avoit dépouillés, ou dont il avoit permis que l'on se partageât
+les dépouilles. En recevant l'onction sainte qui consacroit son
+pouvoir, il consacra lui-même l'alliance désormais nécessaire et
+inviolable de l'autel et du trône; et c'est de ce moment seulement que
+commença à se développer en France la société chrétienne, qui
+jusqu'alors y avoit été foible, et, pour ainsi parler, à peine
+ébauchée.
+
+[Note 375: Voyez ci-dessus, p. 201 et suiv.]
+
+[Note 376: Pépin.]
+
+L'influence des évêques devint alors plus grande que jamais; et elle
+eut son caractère propre, fort différent de celui du pouvoir
+politique, caractère qu'exprime parfaitement le mot _autorité_, sous
+lequel nous l'avons désignée, et qui lui fut en effet spécialement
+consacré. Ce mot conservant en cette circonstance le sens qu'il avoit
+eu chez les Latins, signifia cette puissance que donnent la gravité
+des moeurs et la sagesse des conseils; et tout ce qu'il y avoit de
+lumière et de science tant sacrée que profane, étant alors renfermé
+dans la société spirituelle ou religieuse, la société matérielle ou
+politique en qui tout étoit à peu près éteint, excepté la FOI, sembla
+reconnoître que le principe de son existence n'étoit pas en elle,
+puisque dans l'intelligence seule est la _vie_ des sociétés. En effet,
+s'il est incontestable que la loi de Dieu est le principe et la règle
+de toute loi humaine, de même que le pouvoir divin est la source et le
+modèle de tout pouvoir établi au milieu des hommes, il en résulte que
+cette loi divine n'étant _positive_ que dans le christianisme, puisque
+c'est dans le christianisme seul que la révélation l'a promulguée, la
+religion, pour un peuple chrétien, plus que pour aucun autre peuple,
+est éminemment la _raison_ de la société; et comme il n'appartient
+qu'à ceux qui l'ont étudiée et comprise, de pouvoir juger de ce qui
+s'accorde avec elle, ou de ce qui lui est contraire, par conséquent de
+modérer, de diriger la force aveugle de tout pouvoir matériel, en lui
+communiquant cette lumière céleste dont il est privé, il en résulte
+encore que c'est uniquement dans ces hommes divinement éclairés et
+quels qu'ils puissent être, qu'est la _conscience_ de la société. Or,
+nous le répétons, au clergé seul appartenoient alors la science et
+l'intelligence: il étoit donc nécessaire que son action s'étendît sur
+toutes les parties du corps social pour y combattre sans cesse
+l'action de cette autre puissance de désordre, pour réprimer et
+protéger, récompenser et punir, conserver l'ordre dans l'état et par
+conséquent la _vie_; il le falloit jusqu'à ce que les vérités dont il
+avoit reçu le précieux dépôt, qu'il portoit partout avec lui et
+répandoit sans mesure, pénétrant ainsi le fond même de la société, y
+rendissent tout pouvoir _intelligent_ et _consciencieux_; ce qui se
+fit de telle manière qu'à mesure que s'éclairoit ainsi le pouvoir dans
+la société temporelle, cet usage extraordinaire que la société
+spirituelle avoit fait du sien pour le salut de tous, devenant par
+degré moins nécessaire, elle rentra aussi par degré dans les limites
+des attributions qui lui sont propres, lorsque, dans le corps social
+entier, tout est complet et bien ordonné. Qui ne comprend point ces
+choses, ne comprend point ce qu'étoit la France dans le moyen âge, et
+vivant au milieu des sociétés chrétiennes, n'a pas même l'idée de ce
+que sont ou doivent être ces sociétés.
+
+Les Francs barbares surent les comprendre; et parmi eux, la société
+matérielle se soumettant par un instinct sublime de conservation et
+comme pour se sauver d'elle-même aux lois paternelles et sévères de la
+société spirituelle, et la foi devenant le lien ferme et indissoluble
+qui unissoit l'une à l'autre, cette société offrit, même au milieu de
+ses désordres et de ses violences, une image de la _communion_ des
+fidèles, moins imparfaite, nous ne craignons pas de le dire, qu'on ne
+l'avoit vue jusqu'alors. Car, sous les empereurs romains et au milieu
+de cette vieille société où avoit si long-temps triomphé la
+philosophie païenne, il étoit resté des faux systèmes de cette
+philosophie et de ses erreurs orgueilleuses, je ne sais quelle
+subtilité dans les esprits et quelle révolte au fond des coeurs qui
+n'avoient cessé de troubler la paix de cette _communion_ sainte; et
+l'hérésie y étoit née, presque au moment même où l'on avoit prêché
+l'Évangile; et en effet, c'est dans la simplicité de l'ignorance et
+dans les hauteurs de la science les plus sublimes que triomphe
+ordinairement la foi: le demi-savoir mène au doute et à l'incrédulité.
+
+Ainsi s'explique, pendant ces premiers âges de la monarchie, l'action
+du clergé ou de la puissance spirituelle dans les choses qui, en nos
+temps modernes, semblent devoir être uniquement du ressort du
+magistrat ou de la puissance temporelle. Or, l'Église avoit eu, de
+tout temps, sa juridiction particulière, sa force répressive, sa
+police: considérée comme société visible, tous ces signes extérieurs
+étoient des conditions nécessaires de son existence; et il lui eût été
+sans doute impossible d'exister, si, de même que toute autre société,
+elle n'eût eu le droit de surveiller ses membres, d'examiner leur
+conduite, et de leur infliger des châtiments, lorsqu'ils
+contrevenoient à ses lois. Tous ces châtiments, au fond purement
+spirituels, puisqu'ils n'obligeoient que celui dont la volonté étoit
+de rester ou de rentrer dans la communion des fidèles, étoient compris
+sous le titre général de _censures_: la nature n'en fut point
+changée; et l'on ne fit autre chose que les appliquer aux délits qui,
+jusqu'alors, avoient uniquement dépendu de la justice séculière, et
+rendre toute punition canonique _obligatoire_, indépendamment de la
+volonté de celui qui avoit été condamné. Dans le cas de rébellion, il
+y avoit intervention de la puissance civile; et la justice du prince
+se trouvoit ainsi, et en un grand nombre de cas, confondue avec celle
+de l'Église, ou pour mieux dire suspendoit alors ses coups pour la
+laisser seule frapper les coupables avec plus de douceur, et néanmoins
+avec plus d'efficacité[377].
+
+[Note 377: On appela _cour de chrétienté_ le tribunal ecclésiastique
+où l'on jugeoit les cas _mixtes_ et les autres délits publics qui
+étoient susceptibles d'être punis par les censures de l'Église. Toute
+pénitence publique emportoit avec elle l'interdiction du port d'armes;
+et une loi de Charlemagne ordonne que les pénitents qui avoient commis
+quelque crime énorme et capital, seroient enfermés dans une
+prison[377-A], où, privés de tout commerce avec les fidèles, ils
+devoient être occupés à quelque travail utile, et accomplir ainsi,
+selon les canons, la peine qui leur avoit été imposée; ce qui
+constituoit non-seulement une séparation entière de la société, mais
+comme une espèce de servitude. Il paroît que le jeûne au pain et à
+l'eau, qui étoit une des punitions les plus légères, et que l'on
+appliquoit ordinairement aux fautes les moins graves, étoit
+rigoureusement imposé à ceux qui subissoient un tel emprisonnement.]
+
+[Note 377-A: Pendant long-temps ceux qu'on avoit ainsi dégradés
+parcoururent les provinces comme des vagabonds, _nus_, et armés
+seulement d'une épée (Cap. Aquis gran., an. 789, c. 77.)]
+
+Les évêques reçurent donc, dans leurs attributions, une partie
+considérable de la police temporelle, et en outre cette espèce de
+surveillance qui en est la fonction la plus noble, la plus utile, et
+qu'ils pouvoient exercer sans déroger à la sainteté et à la gravité de
+leur caractère. Ils furent chargés de veiller à l'observation des
+ordonnances du prince et de lui rendre compte de la manière dont elles
+étoient exécutées[378]; ils avoient une inspection particulière sur
+_les comtes_ ou principaux magistrats des provinces; les serfs ou
+colons, et généralement toutes les classes inférieures de la société,
+étoient placés sous leur protection spéciale; ils les défendoient
+contre les abus du pouvoir, et avoient le droit de modérer à leur
+égard la trop grande rigueur des châtiments[379]; ils devoient avertir
+le roi de la négligence de ses agents dans l'exercice de leurs
+fonctions; ils étoient encore ses _Commissaires_ dans leurs diocèses,
+et jouissoient de tous les priviléges attachés à cette dignité.
+
+[Note 378: Cap. Car. cal., tit. 36.]
+
+[Note 379: _Ibid._, c. 15.]
+
+En vertu de cette extension qu'avoit reçue leur juridiction, ils
+tenoient, quand il étoit nécessaire, des plaids auxquels se rendoient
+tous les habitants qui dépendoient de leur évêché, tant clercs que
+laïques. On faisoit paroître les coupables devant eux: ils les
+prêchoient, les exhortoient, les admonestoient, et lorsque le cas
+l'exigeoit, prononçoient contre eux la peine canonique que comportoit
+la nature de leur délit. Le juge royal assistoit à ces espèces
+d'assises, soit pour concourir au jugement, lorsque le châtiment étoit
+grave, et que son concours étoit nécessaire, soit pour forcer le
+coupable à subir toute pénitence plus légère qui lui avoit été
+imposée, et à laquelle il auroit refusé de se soumettre[380]. C'étoit
+par un semblable motif que le comte accompagnoit ordinairement
+l'évêque dans la visite qu'il faisoit de son diocèse, afin d'amener
+par la force à la pénitence et à la satisfaction ceux que les censures
+de leur premier pasteur n'avoient pu toucher et corriger[381].
+
+[Note 380: S'il arrivoit, au contraire, que le pénitent, touché des
+avis paternels de son évêque, se soumît à la pénitence qui lui avoit
+été imposée, le magistrat ne prenoit aucune connoissance de son crime,
+si ce n'est pour exiger l'amende qu'il avoit encourue en le
+commettant.]
+
+[Note 381: Lorsque Carloman confia l'administration de la police aux
+évêques, il ne leur donna d'autres armes que les _censures_ et leur
+_autorité_. «Mais cette autorité, ajoutoit-il, a besoin d'être aidée
+par la puissance judiciaire; ainsi il a plu à nous et à nos fidèles,
+_en commun_, que les commissaires royaux, chacun dans son district,
+les assistent fidèlement; et que le comte ordonne à son vicomte, à ses
+centeniers et aux autres ministres de la république, de même qu'aux
+Francs qui sont instruits des lois civiles, que, pour l'amour de Dieu,
+la paix de l'Église et la fidélité qu'ils nous doivent, ils les aident
+en cela du mieux qu'ils pourront» (3. _Cap. Carlom._, c. 9.)]
+
+Ce seroit une grande erreur de croire, comme on l'a souvent avancé
+sans en donner aucune preuve, que les punitions canoniques, et
+particulièrement _l'excommunication_, peine capitale qui répondoit à
+la peine de mort dans les tribunaux séculiers[382], fussent
+arbitrairement infligées par les évêques au gré de leurs caprices et
+de leurs intérêts. Non-seulement il falloit un jugement pour
+retrancher un chrétien de la communion des fidèles ou le soumettre à
+une pénitence publique, mais ce jugement devoit être rendu
+publiquement dans des formes régulières, et qui fournissoient à
+l'accusé tous moyens de prouver son innocence, si, en effet, il étoit
+innocent. Diverses autres formalités prescrites par la loi précédoient
+d'ailleurs ce jugement: le coupable recevoit d'abord un avertissement;
+s'il s'y montroit insensible, et qu'il ne se retirât point de son
+désordre, l'évêque s'adressoit alors au roi ou au magistrat, afin
+qu'il essayât d'interposer son autorité[383]; enfin, si ce dernier
+moyen n'avoit pu réussir, on commençoit la procédure, et
+l'excommunication n'étoit ainsi lancée qu'à la dernière extrémité. Les
+effets en étoient terribles: la société entière concouroit en quelque
+sorte à son exécution[384]; et il étoit rare que les plus rebelles et
+les plus endurcis ne finissent par s'y soumettre et par donner
+satisfaction; mais il est hors de doute qu'ils eussent résisté et que
+beaucoup se fussent assuré l'impunité par leur résistance, si la
+justice temporelle eût seule été chargée de les punir.
+
+[Note 382: Par l'excommunication du prêtre, le coupable étoit
+retranché de la société spirituelle, comme par la mort, le bourreau le
+retranche de la société matérielle; avec cette différence que le
+repentir et l'expiation pouvoient le faire rentrer dans la première,
+tandis que la rigueur inexorable de l'autre société le rejette ainsi
+pour jamais de son sein.]
+
+[Note 383: _Cap. apud Confluent._, c. b. Un autre capitulaire offre
+les paroles suivantes: «Qu'aucun évêque ni prêtre n'excommunie aucune
+personne avant de prouver que, dans le cas où elle se trouve, les
+canons ordonnent de le faire, et à moins d'avoir _averti_ celui qui a
+avoué ou qui est convaincu du délit. (_Cap. Car. Calv._, tit. XL, c.
+10). Le même capitulaire prouve que les laïques pouvoient avoir
+recours à la justice du roi, lorsqu'ils croyoient avoir été
+injustement condamnés par leurs évêques. (_Ibid._, c. 7.)]
+
+[Note 384: Il étoit défendu à celui qui en avoit été frappé d'entrer
+dans l'église, et de s'asseoir à table avec aucun chrétien; on ne
+devoit ni recevoir des présens de lui, ni lui donner le salut et le
+baiser, ni s'unir à lui dans la prière, jusqu'à ce qu'il eût été
+réconcilié (_Cap. synod. Vern._, an. 755.) S'il ne faisoit aucun
+compte de l'excommunication lancée contre lui, le juge séculier y
+joignoit ses sommations; si elles étoient également inutiles, le juge
+ordinaire le faisoit conduire en prison, de sa propre autorité,
+lorsque le coupable étoit un homme de la _multitude_, ou prenoit les
+ordres du roi avant de l'enfermer, s'il étoit du nombre de ses
+vassaux; si c'étoit un comte, l'évêque lui-même devoit rendre compte
+au monarque de sa désobéissance. Mais il est facile de concevoir
+qu'abandonnés ainsi de tous ceux qui les environnoient, et qui, dans
+tout autre cas, les auroient défendus, à cause de cette terreur
+religieuse dont leur sentence saisissoit tous les esprits, les plus
+puissants et les plus endurcis se voyoient forcés de plier sous la
+main paternelle qui les châtioit, et de venir à résipiscence.]
+
+Quelques-uns, même en reconnoissant que c'étoit le pouvoir politique
+lui-même qui, dans l'impuissance où il étoit de gouverner, avoit
+imploré le secours de l'autorité religieuse, ont prétendu qu'ensuite
+les gens d'église allèrent beaucoup trop loin, et que, partant de ce
+principe que tout délit contre les hommes est un péché envers Dieu,
+ils se crurent en droit de connoître de toutes les affaires
+criminelles, et même d'étendre leur juridiction sur ce qui étoit
+purement civil[385]. Mais étoit-il bien facile, dans de semblables
+temps, et au milieu de tant de dangers qui menaçoient à tout moment
+l'existence même de la société, d'établir une ligne de démarcation
+bien exacte? étoit-il même possible de s'en faire une bien juste idée,
+et le principe une fois admis par l'une et l'autre puissance
+n'entraînoit-il pas avec lui, et sans exception, toutes ses
+conséquences? Quels inconvénients pouvoit d'ailleurs entraîner avec
+elle l'extension plus grande d'une juridiction moins rigoureuse dans
+ses châtiments, et cependant plus puissante dans ses effets? Ils
+excommunièrent, dit-on, les princes eux-mêmes qui les avoient appelés
+à leur aide: pour établir qu'ils ne devoient point le faire, alors
+que ces princes s'étoient mis dans le cas de l'excommunication, il
+faudroit prouver que la loi suprême par laquelle ceux-ci prétendoient
+_obliger_ leurs sujets n'étoit point _obligatoire_ pour eux, qu'un
+prince est au-dessus de la religion et un homme au-dessus de Dieu. Les
+évêques abusèrent-ils de ce dernier droit, que ces mêmes princes, dans
+la noble simplicité de leur esprit et dans la droiture de leur coeur,
+ne pensèrent point à leur contester, droit que les décisions de
+l'Église ont si solennellement confirmé et rendu à jamais
+inattaquable? Nous ne croyons pas qu'il soit possible d'en citer un
+seul exemple contre lequel il n'y eût rien à répliquer[386]. Peut-être
+pourroit-on plus justement dire que ce que la puissance temporelle
+leur avoit concédé, ils voulurent le garder plus long-temps qu'il ne
+falloit; qu'il y eut, dans les âges postérieurs, quelque conflit de
+juridiction, et par conséquent quelque abus de ce qui avoit été si
+utile et si salutaire. Mais si les ministres de la religion, en
+défendant avec trop de chaleur ce qu'ils considéroient comme des
+droits acquis, et en ne rendant qu'à regret, dans des temps plus
+paisibles, ce que le malheur des temps avoit fait leur accorder,
+montrèrent ainsi qu'ils étoient hommes et sujets aux foiblesses de
+l'humanité, on n'en est pas moins forcé de convenir que ce fut grâce à
+l'heureux changement qu'ils avoient opéré dans les moeurs de la
+nation, que les princes se trouvèrent en mesure de leur reprendre
+_sans danger_ le pouvoir et les attributions qu'auparavant ils
+s'étoient estimés heureux de leur faire accepter[387].
+
+[Note 385: On a fait un crime au clergé d'avoir employé
+l'excommunication contre les ravisseurs de ses biens: quoi de plus
+juste cependant, puisque, dans la position où se trouvoit alors
+l'Église, comme société visible et constituée dans l'État, lui ravir
+ses biens, c'étoit attaquer son existence même, et par conséquent
+encourir la peine capitale, dont on a puni de tout temps, et dans tous
+les lieux, les crimes qui compromettent le salut de la société?]
+
+[Note 386: Tous les monuments témoignent, au contraire, de la
+confiance sans bornes que les rois avoient dans leur sainteté et leurs
+lumières, et le noble usage qu'ils faisoient de cette confiance et de
+leurs fréquentes interventions dans les affaires les plus importantes
+de l'État. Clotaire et son fils Dagobert les prirent pour arbitres
+dans les contestations qui s'élevèrent entre eux au sujet des limites
+de leurs États. «Chilpéric et Gontram, dit Grégoire de Tours, étant
+divisés entre eux, ce denier fit assembler les évêques de ses États,
+afin qu'ils fussent arbitres entre son père et lui. Mais le ciel, qui
+vouloit punir ces princes de leurs péchés par le fléau de la guerre
+civile, permit qu'ils ne déférassent point alors au jugement des
+prélats.» Cet historien en parlant de la paix que ce même Gontram fit
+avec Childebert son neveu: «Voilà, dit-il, ce qui fut conclu entre ces
+princes, par l'entremise des prélats et des autres grands du
+royaume.»]
+
+[Note 387: «La monarchie, dit l'abbé Dubos, eût été renversée de fond
+en comble dans ces temps d'affliction, si l'Église de France n'avoit
+point eu l'autorité et les richesses qu'on lui a tant reprochées. Mais
+la puissance que les ecclésiastiques avoient dans ces temps-là, mit
+ceux d'entre eux qui avoient de la vertu en état de s'opposer avec
+fruit à ces hommes de sang, dont les Gaules étoient remplies alors, et
+qui cherchoient sans cesse à faire augmenter les désordres et à
+multiplier les guerres civiles, pour usurper dans quelque canton
+l'autorité du prince, et s'y approprier ensuite le bien du peuple. Les
+bons ecclésiastiques empêchèrent ces cantonnements dans plusieurs
+endroits, et y conservèrent assez de droits et assez de domaines à la
+couronne pour mettre les princes qui la portèrent dans la suite en
+situation de recouvrer, avec le temps, du moins une grande partie des
+joyaux qu'on en avoit arrachés. C'est ainsi qu'un mur solide qui se
+rencontre dans un édifice mal construit, lui sert comme d'étai, et
+que, par sa résistance, il donne aux architectes le loisir de faire à
+ce bâtiment des réparations à l'aide desquelles il dure encore
+plusieurs siècles.»
+
+Ces réflexions sont, au fond, d'une grande vérité, quoiqu'il y ait
+beaucoup d'inexactitude dans la manière dont elles sont présentées.]
+
+Nous avons dit comment les bénéfices ecclésiastiques institués sous
+le titre de _précaires_, étoient devenus des fiefs par l'usurpation de
+ceux qui en avoient été faits bénéficiers, et comment les _avoués_ des
+églises s'étoient de même emparé des biens qu'elles leur avoient
+concédés à de certaines conditions, et sans prétendre aliéner la
+propriété du fonds[388]. L'extinction successive des familles qui
+avoient usurpé ces biens, les ayant fait en partie rentrer dans les
+domaines de clergé, et leur in_féodation_ y ayant attaché tous les
+priviléges qui appartenoient alors à la féodalité, il en résulta pour
+les évêques de nouveaux droits comme vassaux de la couronne, ou
+seigneurs suzerains, droits qui ajoutèrent encore à leur importance
+politique; car lorsque, vers la fin de la seconde race, les seigneurs,
+profitant de la foiblesse du gouvernement et du malheur des temps,
+s'arrogèrent, dans leurs terres, tous les droits de la souveraineté,
+et que cette usurpation eût été légitimée par les rois de la
+troisième race, il étoit difficile sans doute que les gens d'église,
+devenus possesseurs de terres inféodées, ne les maintinssent pas
+telles qu'ils les avoient reçues, et ne se missent pas, sous tous les
+rapports, au lieu et place des anciens possesseurs[389].
+
+[Note 388: _Voy._ p. 208.]
+
+[Note 389: Il nous semble qu'en traitant cette question, M. de Bonald
+n'a pas fait preuve de son exactitude accoutumée, lorsqu'il met au
+nombre des causes qui changèrent ainsi la nature des biens du clergé,
+les _donations multipliées_ qui lui furent faites. (Voy. _OEuvres
+complètes, t. III, p. 274._) Ce n'est point par _donations_, mais par
+_restitutions_, qu'il devint propriétaire de terres inféodées. Le même
+écrivain pense aussi que ce fut comme _possesseurs de fiefs_, que les
+gens d'église se virent forcés de lever des soldats et souvent de
+combattre eux-mêmes (_ibid._, p. 275): nous avons prouvé que ce fut
+pour eux une triste nécessité de le faire, long-temps avant qu'ils
+eussent des biens de cette espèce; et nous ajoutons que cette dernière
+révolution qui rendit ainsi au clergé, avec les priviléges immenses de
+l'inféodation, tant de propriétés dont il avoit été violemment
+dépouillé, loin de nuire à son existence, servit au contraire à la
+consolider.]
+
+Ils le firent en effet; et en ce qui concerne les évêques de Paris, il
+arriva que, lorsque cette ville fut devenue, sous la domination des
+Capétiens, la seule capitale du royaume, ces prélats acquirent, par
+cette situation nouvelle, un degré de puissance et de considération
+qu'ils n'avoient point eu jusque-là; et l'on peut concevoir que cette
+défense de leurs priviléges, alors si légitime, les mit naturellement
+en opposition avec le pouvoir et les volontés du monarque. Nous avons
+dit qu'ils possédoient au couchant de la _ville_ un terrain
+considérable, sous le nom de _Culture-l'Évêque_. C'est la plus
+ancienne concession qui leur ait été faite; et l'on n'en peut fixer
+l'origine, qui remonte jusqu'aux rois de la première race. Ils
+jouissoient donc dans ce domaine de tous les droits seigneuriaux.
+C'étoit là qu'étoit leur maison de plaisance, et qu'ils avoient leurs
+greniers dans un lieu nommé _Ville-l'Évêque_; vis-à-vis étoit un port
+qui dépendoit également d'eux, et qui avoit le même nom. Par
+l'agrandissement rapide de Paris hors de sa première enceinte de ce
+côté, il se trouva qu'on fut forcé d'empiéter sur leur terrain, et
+qu'on voulut bâtir sur leur censive: ces projets nouveaux ne
+s'exécutèrent point sans obstacle de leur part, et firent naître entre
+eux et les rois une foule de contestations et de transactions, dont
+nous aurons occasion de parler dans la suite de cet ouvrage.
+
+Les droits de l'évêque étoient tels, que, du temps de saint Louis, la
+ville de Paris étoit pour ainsi dire partagée en deux parties, dont
+l'une étoit sous la domination du roi, l'autre sous celle du prélat;
+et les bourgeois qui reconnoissoient la juridiction de ce dernier
+refusoient souvent d'obéir aux ordonnances du monarque. Les choses en
+vinrent au point que le roi crut nécessaire d'assembler un parlement,
+pour faire examiner si les vassaux de l'évêque n'étoient point tenus
+de se soumettre à ses commandements. La décision de l'assemblée fut
+en sa faveur, malgré les efforts de sa partie adverse, qui produisit
+pour sa défense les transactions faites entre les rois précédents et
+l'église de Paris. Voyant qu'on n'y avoit point égard, il mit en
+interdit toutes les églises de son diocèse, et défendit qu'on y
+célébrât le service divin. Cette démarche eut un tel éclat, que le
+roi, appréhendant les suites qu'elle pouvoit avoir pour la religion,
+fit sa paix avec l'évêque, qui continua de jouir de ses anciens
+priviléges.
+
+Cependant de telles résistances, qui, nous ne nous lassons point de le
+répéter, ne peuvent être jugées selon les règles de la politique
+moderne qu'avec une extrême injustice et même une grande absurdité,
+n'eurent point d'effets véritablement fâcheux; et depuis
+l'établissement de la troisième race, le pouvoir des rois s'étant
+élevé par degré sur les ruines de la féodalité, l'évêque de Paris,
+malgré l'influence que lui donnoit en effet l'avantage nouveau de sa
+position, se vit insensiblement forcé de céder à une autorité qui,
+chaque jour, prenoit un nouvel ascendant. Ses efforts pour maintenir
+sa juridiction temporelle n'empêchèrent point que, peu à peu, elle ne
+lui échappât, pour aller se perdre, avec tant d'autres droits, dans
+ceux de la couronne. Dès le règne de Louis-le-Gros, et principalement
+sous Philippe-Auguste, elle avoit reçu des atteintes dans les
+transactions qui furent faites entre ces monarques et l'Église[390];
+saint Louis lui porta de nouveaux coups, et successivement elle
+diminua, ainsi que nous l'avons déjà dit, à mesure qu'elle devint
+moins nécessaire au maintien de l'ordre et à l'existence de la
+société[391].
+
+[Note 390: Le territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui étoit dans
+la censive de l'évêque, devint si considérable par son commerce, que
+l'évêque Étienne crut devoir, pour en maintenir la prospérité,
+associer le roi Louis-le-Gros aux deux tiers du profit dans tout le
+clos fermé de fossés qu'on appeloit Champeau, _Campellus_ ou
+_Campelli_, et ne s'en réserver qu'un tiers pour lui et son église,
+_le prévôt du roi restant tenu de prêter fidélité à l'évêque, et celui
+de l'évêque au roi_. Ce fameux traité, fait du consentement du
+chapitre, est daté de l'an 1136, vingt-neuvième de Louis VI, et
+quatrième de Louis VII son fils.
+
+Mais ce qui contribua le plus à diminuer les anciens droits de
+l'évêque, fut un autre traité que Guillaume de Seignelay, évêque en
+1222, fit avec Philippe-Auguste. Ce prince fut reconnu avoir la
+justice du rapt et du meurtre dans le bourg Saint-Germain et dans la
+Culture-l'Évêque, qui en étoit voisine; le droit de lever des impôts
+sur les habitants pour dépenses de guerre et _chevauchées_, de même
+que celui de justice sur les marchands, dans tout ce qui étoit relatif
+aux marchandises. Lorsqu'il sera question du Louvre, nous parlerons
+des dédommagements qui furent alors accordés à l'Église pour compenser
+le tort que lui fit l'érection de cette maison royale.]
+
+[Note 391: L'exemple suivant pourra faire comprendre quels étoient
+alors les priviléges des seigneurs suzerains, priviléges contre
+lesquels venoit se briser toute l'autorité des rois, et qui avoient
+tout l'effet d'une loi fondamentale de l'État: les évêques de Paris, à
+leur installation, faisoient leur entrée solennelle à Notre-Dame,
+portés par quatre seigneurs feudataires de l'Église; et ce qu'on aura
+peine à croire, c'est que le roi étoit un des vassaux soumis à ce
+devoir, en qualité de seigneur de Corbeil, de Montlhéry et de la
+Ferté-Aleps. L'histoire nous apprend que Philippe-Auguste et saint
+Louis nommèrent des chevaliers qui les représentèrent dans cette
+cérémonie. Dans la suite, il y eut quatre barons françois destinés à
+remplir cette obligation; c'étoient les barons de Maci, de Montgeron,
+de Chevreuse et de Luzarches. Le baron de Montmorency, qui d'abord
+étoit de ce nombre, cessa d'en être lorsque sa terre eut été érigée en
+duché-pairie. On ignore quand et comment a fini cette servitude,
+depuis long-temps abolie; mais les rois, en même temps qu'ils étoient
+soumis envers les évêques à de tels devoirs, pouvoient à leur tour, et
+en vertu du droit de régale, s'emparer, à leur mort, de tous les
+meubles de bois et de fer qui se trouvoient dans leurs maisons; et ces
+prélats, qu'un tel droit contrarioit beaucoup, ne purent s'en racheter
+qu'à force de sacrifices et de prières, choisissant pour y parvenir
+une occasion où Louis-le-Jeune, prêt à faire son voyage d'outre-mer,
+se trouvoit dans une grande disette d'argent.]
+
+Bien que la juridiction ecclésiastique fût infiniment plus parfaite
+que celle des barons[392], qu'elle fût même réglée sur les principes
+de toute bonne jurisprudence, sur des lois fixes, sur la gradation
+des tribunaux, cependant l'Église, qui dans tous les temps ne cessa
+point de s'élever contre les coutumes injustes et barbares, se voyoit
+quelquefois obligée de les tolérer. Par exemple, l'usage des duels
+juridiques appelés _jugement de Dieu_[393], étoit si généralement
+adopté et tellement conforme aux goûts et aux moeurs de la nation
+françoise, que les juges ecclésiastiques ne pouvoient pas toujours
+rejeter cette manière étrange de décider du bon droit entre deux
+contendants. C'étoit dans la cour même de l'évêché que se faisoient
+ces _monomachies_ ou duels ordonnés par le tribunal de l'église de
+Paris; ce que nous apprend Pierre-le-Chantre, qui écrivoit vers l'an
+1180. _Quædam ecclesiæ habent monomachias, et judicant monomachiam
+debere fieri quandoquè inter rusticos suos: et faciunt eos pugnare in
+curiâ ecclesiæ, in atrio episcopi vel archidiaconi, sicut fit
+Parisius._ Le même auteur ajoute que le pape Eugène (sans doute Eugène
+III) ayant été consulté au sujet de ces combats, répondit: «Suivez vos
+coutumes» _utimini consuetudine vestrâ_; mais il n'en est pas moins
+vrai que l'Église condamnoit et cette épreuve et toutes les autres.
+Les papes, les évêques, les conciles ont prononcé anathème contre les
+_duellistes_[394]. Agobard, dans ses livres contre la loi
+_Gombette_[395], réfuta avec force _la damnable opinion_ de ceux qui
+prétendent que Dieu fait connoître sa volonté et son jugement par les
+épreuves de l'eau, du feu et autres semblables. Il se récrie vivement
+contre le nom de _Jugement de Dieu_ qu'on osoit donner à ces épreuves.
+«Comme si, dit-il, Dieu les avoit ordonnées, et s'il devoit se
+soumettre à nos préjugés et à nos sentiments particuliers pour nous
+révéler tout ce qu'il nous plaît de savoir.» Les mêmes opinions furent
+soutenues dans le onzième siècle par Yves de Chartres, par saint
+Thomas et par tous les théologiens les plus sages et les plus
+éclairés; et généralement, dans ces temps d'une ignorance et d'une
+corruption si profonde, il n'est pas une seule de ces maximes fondées
+sur le bon sens et la morale, qui font maintenant la règle des
+sociétés chrétiennes les plus civilisées, que n'ait alors professée
+l'église, seule juste et seule éclairée au milieu des vices et des
+ténèbres dont elle étoit entourée.
+
+[Note 392: Cette juridiction des barons devint surtout vicieuse et
+abusive vers la fin de la seconde race, lorsque les malheurs du temps
+ayant légitimé les usurpations des grands vassaux, ils détruisirent
+toute _appellation_ à un tribunal supérieur. Auparavant, ainsi que
+nous l'avons déjà dit, et que nous aurons occasion de le redire
+encore[392-A], l'administration de la justice, malgré beaucoup
+d'imperfections qu'avoient introduites l'ignorance des barbares et la
+grossièreté de leurs moeurs, étoit bonne dans son principe qui ne
+demandoit qu'à être bien compris et raisonnablement développé; et ce
+qui le prouve, c'est qu'il suffit de revenir à ce principe, pour
+donner à la France la hiérarchie judiciaire la plus parfaite du monde
+civilisé, et un corps de magistrature auquel rien en Europe ne pouvoit
+être comparé.]
+
+[Note 392-A: _Voyez_ ci-dessus, p. 58, et ci-après l'article
+_Châtelet_.]
+
+[Note 393: C'est dans la jurisprudence des tribunaux francs qu'il faut
+aller chercher l'institution barbare du _jury_, conservée par la
+nation anglaise, chez qui elle a été une des causes les plus actives
+de corruption pour toutes les classes de la société; institution
+depuis si follement adoptée en France avec tant d'autres qui ont fait
+sa honte et son malheur. Dans toute affaire, soit civile, soit
+criminelle, on procédoit par audition de témoins, les uns oculaires,
+et ceux-ci étoient produits par les parties, les autres simples
+_examinateurs_ ou _jurés_, et ceux-là étoient choisis par le juge.
+Lorsque l'accusé pouvoit réunir en sa faveur la plus grande partie de
+ces témoins, dont le nombre varioit suivant la nature et la gravité du
+délit, son innocence étoit _prouvée_; que si les témoins lui étoient
+contraires, alors il avoit la ressource de se purger ou par le serment
+ou par le combat, auquel il provoquoit son accusateur. Toutefois, le
+serment n'étoit valable que lorsque cet accusé pouvoit déterminer un
+nombre plus ou moins grand de personnes d'une condition égale à la
+sienne, à _jurer_ avec lui. C'étoit là ce qu'on appeloit les
+_conjurateurs_. Quant à l'accusateur, il ne pouvoit refuser le combat,
+lorsque l'accusé n'avoit pu réunir le nombre de ces _conjurateurs_,
+fixé par la loi. Les combats de cette espèce, si connus sous le nom de
+_jugement de Dieu_, étoient très-meurtriers sous la première race
+(Greg. Tur., lib. X, cap. 10); ils le furent moins sous la seconde, et
+les capitulaires paroissent n'y autoriser que l'usage de l'écu et du
+_bâton_. (_Ibid._, lib. IV, c. 23.) En 1215 une ordonnance de
+Philippe-Auguste fixa à trois pieds la plus grande longueur des bâtons
+dont les champions devoient être armés. (Ordonn. du Louv., t. I, p.
+36.)
+
+Il étoit une autre sorte d'épreuves nommée _ordalie_, ou épreuve par
+les élémens; mais il n'y avoit que les personnes de condition servile
+qui y fussent sujettes. (I. Cap., an. 809, c. 28.)]
+
+[Note 394: Entre autres, le concile de Valence, tenu en 855; Nicolas
+Ier, dans une épître à Charles-le-Chauve; les papes Célestin III,
+Innocent III, Honorius III. On les voit condamnés dans quatre conciles
+assemblés par Louis-le-Débonnaire, et dans le neuvième général de
+Latran, etc.]
+
+[Note 395: Par cette loi, dont étoit auteur Gondebaud, roi des
+Bourguignons, il étoit ordonné que ceux qui ne voudroient pas se tenir
+à la déposition des témoins ou au serment de leur adversaire,
+pourroient prendre la voie du duel. (_Voy._ la note p. 351.)]
+
+On ne s'étonnera donc plus maintenant si, malgré tout ce que
+l'histoire de Paris raconte des démêlés des rois avec les évêques,
+nous ne craignons point d'avancer qu'il n'est point de siége dans la
+chrétienté qui offre une suite plus remarquable de grands et pieux
+personnages. On y compte, jusqu'à Jean-François de Gondi, une
+succession de cent sept évêques, parmi lesquels il en est six que
+l'Église révère comme des saints, neuf qui ont été cardinaux, et
+quelques-uns chanceliers de France.
+
+En 1622, cet évêché, soumis à la métropole de Sens, en fut séparé par
+Grégoire XV, et érigé en archevêché. Cette érection fut faite en
+faveur de M. Jean-François de Gondi; il fut peu après nommé commandeur
+des ordres du roi, honneur dont avoient joui presque tous ses
+successeurs. Louis XIV accorda une distinction encore plus glorieuse à
+M. de Harlai de Chanvalon, en érigeant, pour lui et les archevêques de
+Paris, la terre de Saint-Cloud en duché-pairie[396].
+
+[Note 396: Elle étoit composée des seigneuries de _Saint-Cloud_,
+_Maisons_, _Créteil_, _Ozoir-la-Ferrière_ et _Armentières_.
+
+La juridiction ecclésiastique de l'archevêque, dite l'_Officialité_,
+tenoit son audience à l'entrée de la chapelle épiscopale inférieure.
+Ce tribunal étoit composé d'un official, un vice-gérent, et
+quelquefois plusieurs assesseurs, un greffier, un promoteur, des
+appariteurs.
+
+Ce prélat avoit encore une autre justice, que l'on nommoit la
+_Temporalité_. Elle étoit exercée par un juge qui connoissoit des
+appellations de sentences rendues en matière civile par les officiers
+des justices des terres de l'archevêché.
+
+Il possédoit en outre le droit de justice de fief et de voirie dans
+neuf fiefs situés dans la ville de Paris.]
+
+On compte dix archevêques depuis M. de Gondi jusqu'à M. de Juigné, qui
+gouvernoit l'église de Paris en 1789.
+
+
+
+
+LE CHAPITRE DE NOTRE-DAME.
+
+
+On entend par _Chapitre_, dans une église cathédrale ou collégiale, la
+communauté des ecclésiastiques qui la desservent, lesquels sont
+appelés _chanoines_[397], et doivent vivre suivant la règle
+particulière de la congrégation dont ils sont membres.
+
+[Note 397: Ce mot chanoine, _canonicus_, vient de _à canone_, qui
+signifie _règle_.]
+
+Quelques-uns font remonter l'origine des chanoines jusqu'aux apôtres,
+qui, d'après toutes les traditions, vécurent réunis avec les
+disciples, et donnèrent les règles de la vie commune. En effet,
+quoique les noms de clercs et de chanoines ne fussent pas usités dans
+les premiers temps, il paroît que les prêtres-diacres de chaque église
+formoient entre eux un collége; et cette expression se trouve souvent
+dans les pères des trois premiers siècles.
+
+On trouve aussi que cet ordre et ces réunions furent souvent troublés
+par les persécutions; mais dans ces maux qui affligeoient les églises,
+les clercs, séparés les uns des autres, continuoient du moins à mettre
+leurs biens en commun; les plus riches venoient ainsi au secours des
+plus pauvres, et chacun se contentoit de la _sportule_ ou portion[398]
+qu'il recevoit tous les mois de l'évêque, seul dispensateur de cette
+commune propriété.
+
+[Note 398: On nommoit ces portions _divisiones mensurnas_, et ils
+furent appelés _fratres sportulantes_.]
+
+Cependant la distinction que l'on fit, en 324, des églises cathédrales
+d'avec les églises particulières, peut être regardée comme la
+véritable origine des colléges et des communautés de clercs appelés
+_chanoines_. Du temps de saint Basile et de saint Cyrille, ils étoient
+déjà désignés sous ce nom en Orient; on l'employa plus tard en
+Occident. Vers le milieu du quatrième siècle, saint Eusèbe, évêque de
+Verceil, rassembla le premier ses clercs, et les soumit à toute la
+rigidité de la vie monastique; mais c'est surtout saint Augustin qu'on
+peut considérer comme le restaurateur de la vie commune dans cette
+partie de la chrétienté. Lorsqu'il fut devenu évêque d'Hippone, il
+forma une communauté des prêtres de son église, avec lesquels il
+vivoit dans un entier détachement des choses du monde. Cet exemple fut
+imité dans les Gaules, comme dans les autres parties de la chrétienté;
+mais les troubles qui, sous la domination des rois francs, ne
+cessèrent d'agiter cette contrée, faisant naître partout la licence et
+le désordre, n'épargnèrent point ces asiles de la piété et de la paix.
+La discipline ne tarda point à s'y altérer; il y eut déréglement et
+scandale dans les moeurs, et souvent ce scandale fut porté à son
+comble. Enfin saint Chrodegand, évêque de Metz, qui vivoit sous le
+règne de Pépin, conçut le projet d'en arrêter le cours, ce qu'il fit
+et par ses leçons et par ses exemples. Les réglements qu'il donna à
+ses chanoines furent adoptés par un grand nombre d'églises; et l'on
+vit de nouveau les clercs attachés aux cathédrales vivre suivant les
+règles austères des anciens canons.
+
+Quoique l'histoire ne nous laisse pas même soupçonner que le chapitre
+de Notre-Dame, entraîné par le torrent, ou séduit par les exemples,
+soit jamais tombé dans les écarts qui, dans ces siècles malheureux,
+furent l'affliction de l'Église, et sont devenus l'injuste et éternel
+reproche de ses adversaires, cependant on peut se persuader qu'il
+n'aura pas été des derniers à adopter les réglements de saint
+Chrodegand; parce que, dans tout ce que nous en disent les traditions,
+on le voit zélé pour ses devoirs, animé d'une véritable piété, et
+tendant sans cesse vers une plus grande perfection. Ces témoignages
+ont fait penser à l'historien de l'église de Paris que l'institution
+ou plutôt la réforme du chapitre de la cathédrale avoit été faite par
+Erkenrad Ier, sous le règne de Charlemagne: on n'en trouve cependant
+de monuments authentiques que sous celui de Louis-le-Débonnaire. Ce
+prince, profitant de l'occasion d'un concile qu'il avoit convoqué à
+Aix-la-Chapelle en 816[399], y fit rédiger une règle fixe pour les
+chanoines: un diacre nommé Amalarius fut chargé de ce soin par les
+pères du concile. Cette règle prescrivoit l'habitation et la vie
+commune dans des cloîtres fermés; mais elle n'exigeoit point la
+désappropriation ni certaines abstinences qui étoient de précepte et
+d'usage dans les monastères. L'empereur ordonna qu'elle fût observée
+dans les différents États soumis à sa domination; et ce fut là,
+suivant les plus sûres apparences, l'époque de l'institution des
+chanoines de Notre-Dame dans la forme qui s'est conservée presque
+entière jusqu'aux derniers temps. C'est depuis cette réforme qu'on les
+voit appelés si souvent dans les actes _les frères de Sainte-Marie_,
+et qu'il est parlé de _cloître_, de _règle_ et de _chapitre_[400].
+
+[Note 399: _Chron. Ademar. ad. ann. 816._]
+
+[Note 400: Sous la première et la seconde race, on les voit désignés
+sous le titre de _fratres et seniores, vel primores Sanctæ Mariæ_.
+Depuis le concile d'Aix-la-Chapelle, le chapitre est nommé
+_Congregatio vel conventus fratrum aut canonicorum Beatæ Mariæ_. Ce
+n'est qu'en 1073 qu'on lit, pour la première fois, le mot _Capitulum_.
+
+Ces mots de _frères_ et de _règle_ ont fait croire à quelques auteurs
+que le chapitre de Notre-Dame étoit, dans les commencements, une
+communauté de _chanoines réguliers_, et qu'ils suivoient la règle de
+saint Augustin. Le culte particulier qu'ils rendoient à ce saint
+docteur n'est pas une preuve assez forte pour appuyer ce sentiment; et
+sa fête est célébrée avec solennité dans plusieurs églises qui n'ont
+jamais reçu sa règle.]
+
+Le concile de Paris, tenu en 829, ayant ordonné que les chefs des
+communautés séculières et régulières pourvoiroient aux besoins
+temporels de ceux qui les composoient, l'évêque Inchade céda pour lors
+aux chanoines, en toute propriété, plusieurs terres et villages qui
+appartenoient à l'église de Paris, avec toutes leurs dépendances.
+C'est de la division qui se fit de ces mêmes biens dans des temps
+postérieurs, que se sont formées les prébendes canoniales dont
+jouissoient encore les chanoines de Notre-Dame au moment où l'église a
+été dépouillée de son patrimoine.
+
+Ce chapitre étoit non-seulement le plus considérable de Paris[401],
+mais encore de la France entière; et il devoit moins cet avantage au
+grand nombre de bénéfices qui en dépendoient, qu'au mérite, à la
+science et aux vertus en quelque sorte héréditaires des dignes
+ecclésiastiques qui le composoient. Il a joui dans tous les temps de
+cette haute réputation; dans tous les temps on le prit pour modèle, on
+le consulta avec confiance, on reçut ses décisions avec respect. Il a
+la gloire d'avoir donné à l'Église six papes, trente-neuf cardinaux et
+un nombre considérable d'évêques. On voit un pontife illustre,
+Alexandre III, demander comme une faveur que ses neveux fussent élevés
+dans le cloître Notre-Dame; Louis VII et plusieurs de nos princes y
+puisèrent l'esprit de la religion et le goût de la science; enfin un
+fils de Louis-le-Gros, Henri, fut chanoine de Notre-Dame; et Philippe,
+son frère, préféra le simple titre d'archidiacre de l'église de Paris
+aux évêchés auxquels sa haute naissance et ses vertus lui donnoient le
+droit de prétendre.
+
+[Note 401: Il y avoit anciennement treize chapitres à Paris, qui étoient:
+1º le chapitre de Notre-Dame; 2º ceux de Saint-Jean-le-Rond; 3º de
+Saint-Denis-du-Pas; 4º de Saint-Marcel; 5º de Saint-Honoré; 6º de
+Sainte-Opportune; 7º de Saint-Méry; 8º du Saint-Sépulcre; 9º de
+Saint-Benoît; 10º de Saint-Étienne-des-Grés; 11º de Saint-Thomas-du-Louvre;
+12º de Saint-Nicolas-du-Louvre; 13º de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le nombre
+de ces chapitres avoit été diminué par la réunion qui s'étoit faite de
+plusieurs d'entre eux, ainsi qu'on le verra par la suite.]
+
+Ce chapitre étoit composé de huit dignités qui pouvoient être
+possédées par d'autres que par les chanoines, et de cinquante-deux
+canonicats. Il y avoit en outre six vicaires perpétuels, dont deux
+titres avoient été unis au chapitre; deux vicaires de Saint-Agnan et
+un chapelain; huit bénéficiers chanoines de Saint-Jean-le-Rond, et
+dix de Saint-Denis-du-Pas. Ces bénéficiers, ainsi que tous les
+chapelains attachés à Notre-Dame, ne faisoient qu'un seul corps avec
+l'église de Paris[402].
+
+[Note 402: Ce chapitre étoit indépendant de la juridiction de
+l'archevêque. Il avoit, ainsi que lui, son officialité et une justice
+séculière, appelée _la Barre du Chapitre_. De lui dépendoient aussi
+les chapitres de Saint-Méry ou Médéric, du Saint-Sépulcre, de
+Saint-Benoît et de Saint-Étienne-des-Grés. On appeloit vulgairement
+ces chapitres _les quatre filles de Notre-Dame_; comme ceux de
+Saint-Marcel, de Saint-Honoré, de Sainte-Opportune, et celui de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, avant sa réunion au chapitre de Notre-Dame,
+étoient nommés _les filles de l'Archevêque_. Nous en parlerons à
+l'article de ces diverses églises.]
+
+La principale entrée du cloître étoit à côté de l'église cathédrale.
+On y voyoit, avant la révolution, une porte, laquelle avoit été
+construite en 1751[403], avec les matériaux et en partie sur
+l'emplacement de la petite église de Saint-Jean-le-Rond, dont nous
+allons parler.
+
+[Note 403: Elle a été abattue.]
+
+
+
+
+SAINT-JEAN-LE-ROND.
+
+
+On sait que les fonts baptismaux de l'église de Paris étoient jadis à
+Saint-Germain-le-Vieux, qui avoit alors le nom de Saint-Jean-Baptiste,
+et qu'ils furent depuis transportés plus près de la cathédrale, dans une
+chapelle bâtie pour cet usage. Cette chapelle, que l'on abattit en même
+temps que les anciennes églises de Notre-Dame et de Saint-Étienne, fut
+ensuite rebâtie et placée au bas de la tour septentrionale de la
+nouvelle basilique. On présume, que dans l'origine, elle étoit moins
+avancée vers l'occident; on sait du reste que le surnom qu'elle portoit
+ne venoit que de la forme ronde employée dans ces sortes d'édifices.
+
+La bâtisse de Saint-Jean-le-Rond de Paris ne paroissoit être que du
+treizième siècle, et même le portail étoit beaucoup plus nouveau. Ce
+baptistère, que desservoient deux prêtres[404], fut pendant long-temps
+le seul qu'il y eût dans cette capitale; mais lorsque le nombre des
+citoyens eut fait multiplier celui des églises, et que chacune eut
+obtenu d'avoir son baptistère particulier, ces deux prêtres furent
+chargés de visiter les malades, d'inhumer les morts, et de célébrer,
+pendant une année, la messe pour les chanoines décédés. Ils
+jouissoient à cet effet du revenu annuel de la prébende de chaque
+chanoine défunt. Ces dispositions changèrent depuis: l'annuel fut
+transporté aux chanoines de Saint-Victor, et l'on indemnisa les deux
+prêtres par le don d'une prébende dans l'église de Notre-Dame, sous
+certaines conditions qui les maintenoient dans la dépendance du
+chapitre[405]. Dans la suite le nombre de ces desservants fut
+augmenté.
+
+[Note 404: _Hist. eccl. Paris._, t. II, p. 22 et 23.]
+
+[Note 405: Ces conditions étoient qu'ils s'acquitteroient des mêmes
+fonctions, l'anniversaire excepté; qu'ils ne pourvoient se qualifier
+chanoines de Sainte-Marie, mais seulement de Saint-Jean, et que le
+chapitre conserveroit le droit de les nommer et de les destituer.]
+
+On a remarqué que cette église, et peut-être même l'entrée de la
+cathédrale étoient les lieux où se terminoient juridiquement certaines
+affaires ecclésiastiques, coutume qui rappeloit ce qui s'étoit
+pratiqué plus anciennement aux portiques des grandes églises. Il
+existe un ancien acte finissant par ces mots: _Actæ sunt hæc in
+ecclesiâ Parisiensi apud cupas_[406]. On lit aussi que les médecins se
+sont assemblés autrefois _ad cupam nostræ Dominæ_. Cette même église
+servoit de paroisse aux laïques logés dans le cloître Notre-Dame.
+
+[Note 406: Cartul. S. Magl., fol. 178.]
+
+ SÉPULTURES.
+
+ Dans cette église avoient été inhumés: Henri Boileau, avocat
+ général, mort en 1491; Gilles Ménage, savant célèbre, mort
+ en 1692; Jean-Baptiste Duhamel, habile théologien, mort en
+ 1706.
+
+On démolit Saint-Jean-le-Rond en 1748; alors les fonts baptismaux, les
+fondations et le service divin furent transférés à Saint-Denis-du-Pas,
+qui, depuis cette époque, s'appela _Saint-Denis et Saint-Jean-Baptiste_.
+
+
+
+
+SAINT-DENIS-DU-PAS.
+
+
+Le surnom de cette église fit naître, dans le dix-septième siècle, une
+contestation si vive entre deux savants, qu'elle en devint ridicule,
+par l'importance qu'ils mirent à une question d'un si foible intérêt,
+et surtout par l'amertume qu'ils répandirent dans leur discussion. M.
+Delaunoy prétendoit que cette église étoit ainsi surnommée par la
+raison que le premier apôtre des Parisiens y avoit souffert le
+martyre, _à passione_. M. de Valois, qui combattit son sentiment avec
+humeur et même avec emportement, le réfuta toutefois avec beaucoup de
+solidité; et il n'est plus question ni de cette étymologie évidemment
+fausse, ni de cette vieille querelle.
+
+Ce terme de _passus_ a été employé à l'égard de plusieurs saints[407]
+qui certainement n'ont jamais souffert le martyre; et l'on ne peut
+raisonnablement l'expliquer que par la situation de leur église. Celle
+de Saint-Denis n'étoit séparée de la cathédrale que par un chemin
+étroit nommé _pas_, et d'ailleurs étoit située auprès du petit bras de
+la rivière qui coule entre l'île Saint-Louis et la Cité. Il ne faut
+donc point chercher une autre origine à ce surnom, puisqu'autrefois on
+appeloit ainsi tout chemin étroit et tout courant d'eau qui est entre
+deux terres; et que, dans l'ancien langage françois, _pas_ et
+_passage_ sont synonymes.
+
+[Note 407: À l'abbaye de Saint-Denis, il y avoit une chapelle de
+Saint-Nicolas qui est désignée dans les titres, _Sanctus Nicolaus de
+Passu_. Au diocèse de Chartres étoit une paroisse appelée _le Pas de
+Saint-Lomer_.]
+
+Cette chapelle, qui existoit avant le douzième siècle, étoit depuis
+long-temps négligée, et il y a apparence qu'on n'y faisoit plus le
+service divin. En 1164 et jusqu'à la fin de ce même siècle, plusieurs
+pieux personnages y fondèrent des prébendes, au nombre de cinq. Elles
+furent ensuite divisées, par une ordonnance du chapitre de Notre-Dame,
+entre dix chanoines[408], qui les ont conservées jusqu'au moment de la
+révolution. En 1182, le pape Luce III donna à Saint-Denis-du-Pas la
+qualité d'église[409].
+
+[Note 408: Cinq de ces prébendes étoient sacerdotales, trois
+diaconales et deux sous-diaconales.]
+
+[Note 409: Cette église a été abattue.]
+
+
+
+
+HÔTEL-DIEU.
+
+
+L'institution des hôpitaux est un des bienfaits du christianisme. La
+police des païens, qui savoit réprimer la fainéantise, qui empêchoit
+le mendiant valide de dérober à la pitié le pain qu'il pouvoit obtenir
+par son travail, n'alloit point jusqu'à s'inquiéter du sort de
+l'infortuné dont l'âge et la maladie avoient épuisé les forces. On
+croyoit qu'il valoit mieux que le pauvre mourût que de vivre inutile
+et souffrant. La vertu purement humaine n'étoit point capable d'un si
+grand dévouement: il n'y avoit qu'une charité toute céleste qui pût
+embrasser dans sa tendre prévoyance tous les âges, toutes les misères,
+toutes les souffrances; et, parmi tant de maux qui affligent les
+hommes, regarder comme les plus dignes de ses soins les infirmités les
+plus horribles et les misères les plus repoussantes.
+
+Dès les premiers temps, une partie considérable des biens que les
+églises avoient obtenus de la libéralité des empereurs fut consacrée à
+ces pieux établissements. Des prêtres les administroient, sous la
+direction de l'évêque; et l'on y recevoit sans distinction et les
+pauvres chrétiens et le païen indigent que ceux de sa religion
+continuoient à repousser. Julien l'Apostat lui-même ne put s'empêcher
+de rendre témoignage à cette vertu surnaturelle des premiers fidèles;
+et la confusion qu'il en ressent éclate dans une lettre qu'il écrit à
+un pontife de Galatie, auquel il recommande d'établir, à leur
+imitation, des hôpitaux et des contributions pour les pauvres. Dans
+cet écrit très-remarquable, il attribue l'accroissement du
+christianisme principalement à trois causes, à l'hospitalité, au soin
+des sépultures, à la gravité des moeurs.
+
+Dès les commencements de la monarchie française, on voit des hôpitaux
+établis dans différentes villes par la piété de nos rois; et l'on ne
+peut douter que l'Hôtel-Dieu ne soit une des fondations les plus
+anciennes de ce genre. Néanmoins toutes les recherches de nos
+historiens n'ont pu nous procurer à ce sujet que des notions vagues et
+incertaines. C'est sans doute de cette incertitude qu'est venue la
+tradition qui fait honneur à saint Landri de la création de ce pieux
+établissement, tradition vers laquelle semblent pencher plusieurs
+savants distingués[410] qui se sont occupés des antiquités de Paris.
+Cependant on ne trouve dans les anciens titres qui prouvent
+incontestablement que saint Landri a existé, aucune particularité sur
+ses actions et sa vie. Son culte n'a commencé que sous l'épiscopat de
+Maurice de Sully; et c'est seulement dans une légende insérée dans un
+bréviaire de 1492, qu'on lit pour la première fois que ce saint évêque
+étoit particulièrement recommandable par sa grande charité. Un éloge
+aussi vague ne pouvoit suffire pour faire conclure qu'il est le
+fondateur de l'Hôtel-Dieu, et c'est cependant sur ce seul titre que la
+légende du dix-septième siècle lui en attribue la fondation, malgré le
+silence absolu de tous les historiens et de tous les martyrologes. Il
+est donc impossible de ne pas rejeter cette assertion jusqu'à ce qu'on
+en ait donné des preuves raisonnables et suffisantes.
+
+[Note 410: L'historien de l'église de Paris, D. Félibien; M. de
+Mautour; Mém. de l'Acad. des Inscrip., t. III, p. 299.]
+
+Saint Landri est mort vers l'an 656; et tout porte à croire qu'à cette
+époque l'Hôtel-Dieu n'existoit point encore. On trouve même qu'en 690
+il y avoit sur l'emplacement où il est situé un monastère de filles,
+dont _Landetrude_ étoit abbesse[411]. Alors c'étoit la maison de
+l'évêque qui étoit l'asile des malheureux, de la veuve et de
+l'orphelin. Le pauvre et le malade y trouvoient des secours et des
+consolations; elle servoit encore de retraite aux pélerins et aux
+voyageurs; et les annales de l'église, celles de la monarchie, les
+actes, les récits les plus authentiques nous représentent les évêques
+de Paris, dignes successeurs des apôtres, livrés par-dessus tout à ces
+pieux devoirs. On les voyoit, excitant le clergé par l'ardeur de leur
+zèle et de leur charité, se faire un plaisir et une gloire de recevoir
+tous ceux que leur affliction ou leurs besoins conduisoient vers eux,
+leur laver les pieds, les servir eux-mêmes à table, leur administrer
+les sacrements, et leur prodiguer ainsi tous les secours de l'âme et
+du corps.
+
+[Note 411: Voyez pag. 287.]
+
+Le premier titre où il est question de l'Hôtel-Dieu est un acte de
+l'an 829, par lequel l'évêque Inchade assigne à cette maison les dîmes
+des biens dont il avoit gratifié son chapitre, pour se conformer à une
+décision du concile d'Aix-la-Chapelle, dont nous avons déjà parlé. On
+voit, par cet acte de donation, que, dans certains temps, _les
+chanoines y lavoient les pieds aux pauvres_; d'où il résulte que
+l'Hôtel-Dieu existoit sous le règne de Charlemagne, et que l'évêque et
+son chapitre y avoient des droits, soit pour l'avoir fondé, soit pour
+avoir contribué à le doter.
+
+Les chanoines possédoient, et sans doute à ce dernier titre, la moitié
+de cet établissement[412]; l'autre leur fut cédée, en 1002, par
+Renaud, évêque de Paris; et vers la fin du même siècle, un autre
+évêque, nommé Guillaume Montfort, leur fit don de l'église
+Saint-Christophe. Depuis cette dernière époque, on voit l'Hôtel-Dieu,
+entièrement sous l'administration du chapitre, gouverné par des
+chanoines proviseurs choisis dans son sein, et la chapelle
+Saint-Christophe desservie par deux prêtres de la cathédrale.
+
+[Note 412: Nécrol. de N. D., 27 août et 12 sept.]
+
+L'accroissement rapide de la population ayant considérablement
+augmenté le nombre des pauvres, il fallut bientôt multiplier celui des
+personnes employées au service de l'Hôtel-Dieu, et fixer les fonctions
+de chacun de ces ministres. Dès l'an 1217, des statuts nouveaux furent
+dressés par Étienne, doyen de Paris, conjointement avec le chapitre.
+Par ces statuts il est établi pour l'administration de cette maison
+quatre prêtres, quatre clercs, trente frères laïques, et vingt-cinq
+soeurs: ils portent qu'on ne peut en admettre davantage, qu'ils sont
+tenus de garder la chasteté, de vivre dans la désappropriation et en
+commun, d'être soumis au chapitre, aux proviseurs, et à celui des
+prêtres qualifié du titre de _maître de la maison de Dieu_[413].
+
+[Note 413: _Hist. eccl. Paris_, t. II, p. 482.]
+
+Quoique ce nom de _Maison de Dieu_, employé dans ces réglements et
+dans une infinité de titres de la même époque, ne signifie pas une
+_maladrerie_, mais une maison d'hospitalité, et que l'Hôtel-Dieu ne
+soit pas autrement désigné dans le testament de saint Louis[414] et
+dans plusieurs auteurs contemporains, il est certain cependant
+qu'avant la fin du douzième siècle, on y prenoit déjà soin des
+malades, comme on l'a toujours fait depuis[415]. En cherchant
+l'origine de cette nouvelle destination de l'Hôtel-Dieu, un
+auteur[416] a pensé qu'elle pourroit bien venir d'un statut du
+chapitre de Notre-Dame, donné en 1168, par lequel il fut réglé que
+tous les chanoines qui décéderoient ou quitteroient leurs prébendes,
+donneroient à cet hôpital un lit garni[417]. Cette multiplication des
+lits facilita sans doute la réception des malades; et trente ans
+après, on lit dans un acte par lequel Adam, clerc du roi, lègue à
+l'Hôtel-Dieu deux maisons dans Paris, qu'il ne fait ce don que sous la
+condition qu'au jour de son anniversaire il sera accordé, sur leur
+produit, à ceux seulement qui seront malades, tout ce qu'il leur
+viendra dans la pensée de manger, _pourvu qu'on en puisse trouver_,
+ajoute naïvement le donataire. _Eâ conditione, quòd ægrotantibus
+tantùm prædicti hospitalis quicquid cibariorum in eorum venerit
+desiderio, si tamen possit inveniri, de totali proventu domorum, in
+die anniversarii ejus detur._
+
+[Note 414: _Hist. eccl. Paris_, t. III, p. 249.]
+
+[Note 415: Pastor. A., fol. 804.]
+
+[Note 416: L'abbé Lebeuf.]
+
+[Note 417: L'an 1413, les tours de lit commençant à n'être plus de
+simple toile comme auparavant, et étant formés d'ailleurs d'un bien
+plus grand nombre de pièces, les chanoines ordonnèrent que leurs
+héritiers, en donnant cent livres, somme en ces temps-là
+très-considérable, seroient quittes, s'ils vouloient, de cette
+charité. Cette disposition nouvelle a duré jusqu'en 1592, que les
+directeurs séculiers de cet hôpital se plaignirent au parlement, et
+prétendirent que le ciel, les rideaux, la courtepointe et autres
+accompagnements des lits des chanoines, soit qu'ils fussent de soie,
+d'argent, d'or ou de telle autre étoffe que le luxe avoit ajoutée à la
+simplicité des siècles précédents, devoient leur appartenir. Sur les
+conclusions des gens du roi, la cour leur accorda leur demande. L'an
+1654, elle condamna les héritiers de M. de Gondi, archevêque de Paris,
+à délivrer aux administrateurs de l'Hôtel-Dieu son lit et tout ce qui
+en dépendoit.]
+
+La forme du gouvernement de cette maison fut changée dans la suite,
+soit que le nombre des pauvres fût augmenté, soit que les revenus ne
+fussent pas suffisants, ou qu'il se fût glissé quelque abus dans
+l'emploi qu'on en faisoit. Toutefois ce ne fut que long-temps après;
+et pendant plusieurs siècles elle fut gouvernée suivant les anciens
+statuts dont nous venons de parler. On appeloit alors _frères_ et
+_soeurs_ de la maison ou de l'Hôtel-Dieu, les personnes des deux sexes
+qui s'y consacroient au service des pauvres et des malades; et cet
+institut étoit une communauté, et non un ordre religieux[418]. Ce
+n'est qu'en 1505 qu'on voit un changement remarquable dans la double
+administration de ce grand établissement. Le soin des affaires
+temporelles fut alors confié à huit bourgeois notables et à un
+receveur nommé par le prévôt des marchands et des échevins[419]. On
+créa ensuite des commissaires pour la réformation du gouvernement
+spirituel; et en exécution d'un statut donné en 1536, huit chanoines
+réguliers de l'ordre de Saint-Augustin y furent introduits. Les
+réglements qu'ils firent y établirent l'observance régulière de
+l'abbaye de Saint-Victor, avec la forme des habits et les pratiques
+religieuses qui sont en usage dans cette communauté. Cette réforme
+devint encore plus parfaite vers 1630, par les travaux et l'exemple de
+Geneviève Bouquet, dite du _Saint nom de Jésus_. Élevée malgré elle et
+par l'éclat de ses vertus au rang de prieure, cette sainte fille
+établit un noviciat régulier et la vie commune parmi les soeurs de
+l'hôpital; elle fit ordonner la rénovation des voeux, et engagea les
+religieuses à quitter le nom de leur famille pour adopter celui de
+quelque saint ou sainte. Cet usage ainsi que la régularité s'est
+toujours maintenu dans cette maison jusqu'à l'époque qui a tout
+détruit, sans en excepter l'asile du pauvre.
+
+[Note 418: Rec. des tit. de l'Hôtel-Dieu.]
+
+[Note 419: Leur nombre fut ensuite porté jusqu'à douze, en 1654, sous
+l'inspection et l'autorité de l'archevêque et des premiers
+magistrats.]
+
+L'Hôtel-Dieu étoit desservi, pour le spirituel, par vingt-quatre
+ecclésiastiques, dont le premier avoit la qualité de _maître_; ils
+étoient sous la direction immédiate du chapitre, qui la faisoit
+exercer par quatre députés réélus tous les ans, sous le titre
+d'_administrateurs_ ou _visiteurs de l'Hôtel-Dieu_.
+
+Les malades de tout âge, de tout sexe, de toute condition, de tout
+pays, de toute religion, y étoient indistinctement reçus, à
+l'exception de ceux qui étoient attaqués de certaines maladies, pour
+lesquelles d'autres hôpitaux ont été institués. On y comptoit douze
+cents lits dans vingt et une salles; et là, les malades, au nombre de
+trois mille au moins (et ce nombre étoit quelquefois doublé), étoient
+servis avec un zèle, une attention et une charité presque
+inconcevables, par plus de cent religieuses de l'ordre de
+Saint-Augustin[420]. Le spectacle de ces saintes filles, renonçant au
+monde, à leurs familles, à leurs biens, à toutes les espérances de la
+vie, ne conservant de toutes les affections du coeur qu'une pitié plus
+courageuse et plus tendre que n'étoient horribles les souffrances qui
+les environnoient, a toujours étonné et attendri tous ceux qui en ont
+été les témoins; et ce n'est que dans notre siècle, où d'odieux et
+vils systèmes ont flétri toutes les âmes et calomnié toutes les
+vertus, qu'on a cessé un moment d'admirer ce que la charité chrétienne
+offrit jamais de plus admirable. «Le cardinal de Vitry, dit Helyot, a
+voulu sans doute parler des religieuses de l'Hôtel-Dieu, lorsqu'il dit
+qu'il y en avoit qui se faisoient violence, souffroient avec joie et
+sans répugnance l'aspect hideux de toutes les misères humaines, et
+qu'il lui sembloit qu'aucun genre de pénitence ne pouvoit être comparé
+à cette espèce de martyre.»
+
+[Note 420: Elles étoient aidées dans leurs fonctions par un grand
+nombre de personnes, tant du dehors que de l'intérieur de
+l'Hôtel-Dieu. L'état journalier de cette maison en portoit le nombre à
+plus de cinq cents.]
+
+«Il n'y a personne, continue le même auteur dans son langage naïf,
+qui, en voyant les religieuses de l'Hôtel-Dieu, non-seulement panser,
+nettoyer les malades, faire leurs lits, mais encore, au plus fort de
+l'hiver, casser la glace de la rivière qui passe au milieu de cet
+hôpital, et y entrer jusqu'à la moitié du corps, pour laver leurs
+linges pleins d'ordures et de vilenies, ne les regarde comme autant de
+saintes victimes, qui, par un excès d'amour et de charité pour
+secourir leur prochain, courent volontiers à la mort qu'elles
+affrontent, pour ainsi dire, au milieu de tant de puanteur et
+d'infection causées par le grand nombre des malades[421].»
+
+[Note 421: La communauté de ces religieuses étoit toujours
+très-nombreuse, malgré l'austérité de leur règle et les pénibles
+travaux qui y étoient attachés; elles étoient ordinairement cent
+trente. Leur noviciat duroit sept ans, à dater du jour de la prise de
+l'habit, et il ne falloit pas moins de temps pour éprouver une
+vocation si difficile.
+
+L'administration de cet hôpital a éprouvé bien des changements pendant
+la révolution; et c'est alors qu'on a pu se convaincre que des
+dispositions purement humaines et des agents salariés ne pouvoient
+suffire à des travaux, à des sacrifices qui sont tels qu'aucun prix
+sur la terre ne peut les payer. Il n'appartient qu'à la religion et
+aux immortelles espérances qu'elle porte avec elle, de produire de
+tels prodiges de dévouement et de charité; et ils périroient avec
+elle, s'il étoit possible qu'elle périt jamais. Les soeurs de
+l'Hôtel-Dieu ont donc été rappelées, parce que l'on a reconnu qu'il
+étoit impossible de se passer de leur assistance.]
+
+Philippe-Auguste est le premier de nos rois qui ait fait des dons à
+l'Hôtel-Dieu; après lui saint Louis le combla tellement de ses pieuses
+libéralités, qu'il mérita d'en être appelé le fondateur. Non-seulement
+ce prince en accrut les revenus, mais il en augmenta considérablement
+les bâtiments, qui, avant lui, ne consistoient que dans trois ou quatre
+corps-de-logis, avec l'ancienne chapelle de Saint-Christophe[422].
+Depuis, les bâtiments se multiplièrent entre la rivière et la rue des
+Sablons, et vinrent aboutir au Petit-Pont, où il y avoit une autre
+chapelle, sous le nom de Sainte-Agnès. En 1463, les frères et soeurs de
+l'Hôtel-Dieu acquirent plusieurs places autour de cette dernière
+chapelle, et y firent construire une entrée nouvelle et un portail. Par
+un arrêt de l'année 1511, ils firent fermer la rue des Sablons, après y
+avoir fait l'acquisition de sept maisons qui appartenoient à l'abbaye de
+Sainte-Geneviève.
+
+[Note 422: Cette chapelle, différente de l'église du même nom, située
+à l'autre extrémité du parvis, fut rebâtie vers 1380, par les soins
+d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris. Elle a été démolie pendant
+la révolution.]
+
+En suivant la progression des accroissements de cet hospice, nous
+trouvons qu'en 1531 les administrateurs traitèrent d'une maison située
+sur le Petit-Pont, laquelle joignoit le portail dont nous venons de
+faire mention. Sur l'emplacement de cette maison, qui avoit appartenu
+à la Sainte-Chapelle, le cardinal Antoine Duprat, légat en France, fit
+construire la salle qu'on appeloit, avant la révolution, _salle du
+Légat_. À l'extrémité orientale, ils avoient déjà fait précédemment
+plusieurs acquisitions, entre autres celle d'une grande maison connue
+sous le nom du _Chantier_, et située entre l'Hôtel-Dieu et
+l'Archevêché. Ils s'étoient aussi rendus propriétaires de plusieurs
+bâtiments dans la rue de la Bûcherie[423]. En 1606, Henri IV fit
+rebâtir la salle de Saint-Thomas, et construire les piliers d'un pont
+où devoient aboutir ces nouvelles propriétés. La même année, la salle
+dite de Saint-Charles, qui donna son nom à ce pont, fut achevée par
+la libéralité de M. Pomponne de Bellièvre. Les administrateurs
+agrandirent encore l'Hôtel-Dieu, en faisant construire, le long de la
+rivière, une voûte, sur laquelle, ils élevèrent une salle
+nouvelle[424]. Ils obtinrent en même temps la permission de bâtir un
+second pont aux limites de leur maison, du côté de l'Archevêché. Ce
+pont, qui fut fini en 1634, aboutit d'un côté à la rue l'Évêque, et de
+l'autre à un portail construit sur l'autre bord de la rivière, dans la
+rue de la Bûcherie; on le nomma _Pont-aux-Doubles_, parce que, dans
+l'origine, les gens de pied payoient un double tournois pour y
+passer[425]. Ce péage, fixé par des lettres-patentes de Louis XIII,
+n'a cessé de subsister qu'au moment de la révolution; les deniers
+n'ayant plus cours alors, on payoit un liard pour le droit de passage.
+
+[Note 423: Sur la rive méridionale.]
+
+[Note 424: Voy. pl. 20.]
+
+[Note 425: L'édit portoit aussi _que les gens à cheval paieroient six
+deniers_; mais ils n'y ont jamais passé, car il y avoit une barrière
+ou tourniquet qui n'en laissoit l'entrée libre qu'aux piétons.]
+
+Les salles dont nous venons de parler furent encore prolongées depuis.
+En 1714 on pensa à construire des bâtiments nouveaux, et pour subvenir
+à cette dépense, l'Hôtel-Dieu obtint sur les entrées aux spectacles un
+droit dont il a joui long-temps[426]. Le Petit-Châtelet lui fut même
+adjugé à cet effet en 1724; mais il ne put alors ni depuis mettre à
+profit ce don du roi pour accroître ses bâtiments.
+
+[Note 426: Ce droit étoit d'un neuvième.]
+
+Depuis cette dernière époque, il ne reste plus rien à dire de
+l'Hôtel-Dieu, sinon qu'il a été successivement dévasté par deux
+incendies, dont le dernier surtout avoit causé de grands ravages et
+laissé des traces profondes, qui, même après vingt ans, n'étoient
+point encore effacées. En 1789, la piété et l'humanité de Louis XVI
+lui avoient fait concevoir le projet de faire de grandes améliorations
+dans cette maison, et même, dit-on, de faire construire plusieurs
+Hôtels-Dieu en différents quartiers de la ville. Une partie de ce plan
+avoit déjà commencé à recevoir son exécution.
+
+On a élevé, depuis la révolution, un nouveau portail à l'Hôtel-Dieu,
+du côté du parvis[427]. Cette décoration, qu'écrase la masse imposante
+du portail de Notre-Dame, mérite cependant d'être remarquée.
+L'architecte lui a donné un caractère mixte qui tient des temples et
+des monuments consacrés à la bienfaisance et à l'utilité publique; des
+croisées en forme d'arcades remplacent, aux deux côtés du péristyle,
+les niches qui, dans une église, eussent contenu les statues des
+saints patrons, et annoncent les logements et les bureaux nécessaires
+à l'entrée d'une semblable maison.
+
+[Note 427: L'ancien portail étoit d'un gothique très-élégant. _Voyez_
+la pl. 19, qui offre aussi une vue de l'archevêché, tel qu'il était
+dans les temps anciens.]
+
+Une extrême simplicité convenoit à une telle construction, et l'auteur
+s'y est assujetti dans toutes les parties. Il ne s'est pas même permis
+les cannelures, ornement usité par les anciens dans l'ordre dorique,
+et qui le mettent en harmonie avec les triglyphes dont sa frise est
+ornée. La sculpture qui doit décorer le tympan du fronton n'est point
+encore exécutée.
+
+
+
+
+PARVIS DE NOTRE-DAME.
+
+
+C'est ainsi qu'est nommée la place qui est devant l'église cathédrale.
+Il n'y a pas de doute que ce mot ne vienne de celui de _paradisus_,
+dont on se servoit anciennement pour exprimer l'_aire_ ou place qui
+étoit devant les basiliques, souvent même le cimetière qui occupoit
+cet espace, comme il l'occupe encore dans plusieurs endroits. On
+donnoit aussi quelquefois le même nom au cloître qui régnoit autour;
+mais il étoit plus particulièrement affecté au _porche_, _vestibule_
+ou _portique_ des grandes églises. Il n'étoit pas rare de voir des
+autels dans cette première partie de ces édifices sacrés; et c'étoit
+là qu'étoient placées les cuves baptismales.
+
+La place dont nous parlons a été successivement agrandie, et
+principalement en 1748, lorsqu'on abattit l'église Saint-Christophe,
+et qu'on supprima la rue de la Huchette. À cette époque on en baissa
+aussi le sol, afin de procurer une descente plus facile à l'église
+Notre-Dame, alors au-dessous du niveau de la place, et à laquelle,
+dans l'origine, on montoit par un escalier de treize degrés.
+
+On détruisit en même temps une fontaine construite en 1639, devant
+laquelle étoit une ancienne statue, dont les symboles singuliers et
+équivoques ont fort exercé la sagacité des antiquaires. Elle
+représentoit une figure longue et d'un travail très-grossier, qui
+tenoit un livre d'une main, et de l'autre un bâton entouré d'un
+serpent. Plusieurs ont cru y voir une représentation d'Esculape, dieu
+de la médecine; d'autres, celle de Mercure; quelques-uns l'ont prise
+pour l'image d'Erchinoald ou Archambauld, qui, dit-on, fit présent à
+l'église de son hôtel et de sa chapelle Saint-Christophe. Il y en
+avoit qui vouloient que ce fût la figure de Guillaume d'Auvergne,
+évêque de Paris, sous l'épiscopat duquel on a cru que le grand portail
+de Notre-Dame avoit été achevé. L'abbé Lebeuf a présenté une opinion
+plus vraisemblable en disant que cette statue pouvoit bien être celle
+de Jésus-Christ, que l'on auroit détachée de l'ancienne église lors de
+la reconstruction, et placée par respect en face de la nouvelle.
+Jaillot offre aussi ses conjectures, qui ne sont point à dédaigner: il
+pense que cette figure étoit une représentation de sainte Geneviève.
+«Le visage, dit-il, étoit sans barbe, et ne portoit point les traits
+d'un homme; le reste d'un cierge qu'elle tenoit d'une main, un livre
+qu'elle portoit de l'autre, sont ses attributs ordinaires; le serpent,
+symbole de la santé, en est un nouveau que la reconnaissance a pu
+faire donner à l'occasion des guérisons miraculeuses que Dieu avoit
+accordées en cet endroit par son intercession; enfin la maladie
+personnifiée et foulée à ses pieds annonce la victoire que cette
+sainte avoit remportée sur elle.» On doit regretter que cette statue,
+qui étoit de plâtre recouvert en plomb, ait été détruite. Elle étoit
+également curieuse et par son antiquité et par l'obscurité qui
+l'environnoit.
+
+C'étoit dans une maison du Parvis que se tenoient les écoles publiques
+avant l'établissement des colléges et de l'université. Elles avoient
+d'abord été placées dans le cloître Notre-Dame, à gauche en entrant,
+dans un endroit que les anciens titres nomment _tres antiæ_. Mais
+comme les chanoines étoient importunés du bruit inévitable que
+faisoient les écoliers, il fut convenu, après quelques contestations
+entre le chapitre et l'évêque, que les écoles seroient transférées
+dans un autre emplacement, et plus près de la maison épiscopale[428].
+Elles furent en conséquence établies dans le lieu nommé le _Chantier_,
+situé entre le port l'Évêque et l'Hôtel-Dieu.
+
+[Note 428: Past. B., p. 194.--Et D., p. 201.]
+
+L'évêque avoit au Parvis une échelle patibulaire, qui étoit la marque
+de sa justice. Piganiol dit qu'il en avoit encore une au port
+Saint-Landri; mais c'est une erreur: il a confondu la justice de
+l'évêque avec celle du chapitre, à qui ce port appartenoit de temps
+immémorial.
+
+Ce fut au parvis Notre-Dame que Bérenger et Étienne, cardinaux et
+légats du pape Clément V, firent dresser, le 11 mars 1314, un
+échafaud, sur lequel montèrent, après eux, le grand-maître des
+Templiers, le maître de Normandie et deux autres frères, pour y
+entendre le récit des crimes qu'on imputoit à leur ordre, et la
+sentence qui les condamnoit à une prison perpétuelle[429].
+
+[Note 429: On sait que le grand-maître, sommé par le légat de
+confirmer les aveux qu'il avoit faits à Poitiers, s'avança sur le bord
+de l'échafaud, et y fit à haute voix une rétractation, à laquelle le
+maître de Normandie donna son adhésion; ce qui fut cause qu'ils furent
+brûlés vifs, le soir même, sur l'île _aux Bureaux_. Voyez page 104.]
+
+
+
+
+MAISON DES ENFANTS-TROUVÉS.
+
+
+Voici encore une de ces institutions que la charité chrétienne pouvoit
+seule imaginer. Dans cette Rome païenne, si fière de sa police et de
+ses lois, des pères dénaturés exposoient leurs enfants, et un
+gouvernement non moins barbare les laissoit impitoyablement périr. Des
+hommes qui exerçoient un métier infâme alloient quelquefois recueillir
+ces innocentes victimes, et les élevoient pour les prostituer; on
+rencontroit par toutes les nations de ces enfants malheureux, nourris
+comme de vils troupeaux, et destinés aux plus exécrables usages.
+Non-seulement de telles horreurs étoient tolérées, mais les empereurs
+ne rougissoient point de lever un tribut sur ces enfants; et saint
+Justin le philosophe ne craint pas de le leur reprocher dans sa
+première apologie.
+
+L'Église primitive avoit établi des hospices pour les enfants à la
+mamelle et pour les orphelins. Ces asiles, comme tous ceux qu'elle
+avoit élevés au malheur et à la souffrance, étoient dirigés par ses
+ministres, et sans doute la Gaule possédoit, ainsi que tout le reste
+de la chrétienté, de ces pieuses fondations; mais les révolutions
+qu'éprouvèrent ces contrées en changèrent la forme: et après
+l'établissement des Francs, on trouve, sans pouvoir en démêler
+l'origine, que le soin de ces enfants étoit confié aux seigneurs sur
+les fiefs desquels ils avoient été abandonnés. Leur zèle fut loin
+d'égaler celui des ministres de l'évangile; et dans Paris surtout, où
+la misère, la débauche et une plus grande population multiplioient ces
+expositions, le mal vint à un tel degré, que l'on sentit la nécessité
+de créer un asile pour ces pauvres et innocentes victimes. Ce fut
+encore l'Église qui en donna les premiers exemples: l'évêque et le
+chapitre de Notre-Dame destinèrent à cet usage une maison située au
+bas du Port-l'Évêque[430]; et l'on mit dans l'église même une espèce
+de berceau, où l'on plaçoit ces enfants, pour exciter la pitié et la
+libéralité des fidèles, coutume qui s'est conservée jusqu'aux temps
+qui ont précédé la révolution. Ils étoient alors appelés _les pauvres
+Enfants Trouvés de Notre-Dame_; et c'est sous ce nom qu'Isabelle de
+Bavière, femme de Charles VI, leur fit un legs de 8 francs, par son
+testament du 2 septembre 1431.
+
+[Note 430: Cette maison fut nommée _la Couche_.]
+
+La libéralité du chapitre étoit entièrement gratuite, et faite
+uniquement pour _l'honneur de Dieu_, ainsi que le déclarèrent des
+lettres-patentes de François Ier données en 1536[431]. Cependant les
+seigneurs haut-justiciers, pour s'exempter de contribuer aux frais de
+la nourriture et de l'éducation des Enfants-Trouvés, prétendirent,
+quelques années après, faire passer cet usage pour une charge de
+_fondation faite sous cette condition_, en faveur du chapitre. Le
+parlement n'eut aucun égard à ces vaines allégations; et par un arrêt
+du 13 août 1552[432], il ordonna que les enfants seroient mis à
+l'hôpital de la Trinité, et que les seigneurs contribueroient d'une
+somme de 960 livres par an, répartie entre eux à proportion de
+l'étendue de leur justice. Toutefois on conserva à Notre-Dame le
+bureau établi pour recevoir ces enfants et les aumônes qu'on leur
+faisoit.
+
+[Note 431: Reg. du parl.]
+
+[Note 432: _Ibid._]
+
+Un réglement aussi sage et aussi juste n'eut cependant qu'une
+exécution imparfaite et momentanée; et ces enfants ne tardèrent pas à
+retomber dans l'état de dénûment d'où l'on avoit tenté de les retirer.
+Le chapitre de Notre-Dame, toujours touché de compassion pour eux,
+offrit encore, pour les recevoir, deux maisons situées au port
+Saint-Landri, et ils y furent transférés par un arrêt du 12 juillet
+1570. Cependant, malgré tant de précautions prises pour sauver la vie
+à ces infortunés, malgré les taxes imposées sur les hauts-justiciers
+pour leur procurer les premières nécessités, ils étoient encore dans
+un état qui fait frémir l'humanité; et le détail qu'en donne l'auteur
+de la vie de saint Vincent de Paule est si horrible, qu'on seroit
+tenté de le soupçonner de quelque exagération[433]. C'est à cet homme
+apostolique, à cette âme ardente et vraiment chrétienne, que l'on doit
+la révolution totale qui se fit dans le sort de ces pauvres enfants,
+et l'établissement fixe et durable de cette touchante institution. On
+ne peut répéter, sans être attendri jusqu'aux larmes, les paroles si
+naïvement éloquentes qu'il adressa aux dames que son zèle avoit
+rassemblées pour qu'elles l'aidassent dans les charités qu'il faisoit
+à ces petits malheureux. Il en avoit fait placer un grand nombre dans
+l'église; et voyant ces femmes chrétiennes déjà émues par ce
+spectacle: «Or sus, mesdames, s'écria l'homme de Dieu, voyez si vous
+voulez délaisser à votre tour ces petits innocents, dont vous êtes
+devenues les mères suivant la grâce, après qu'ils ont été abandonnés
+par leurs mères suivant la nature.» Les nobles et pieuses Françaises
+ne répondirent à ce discours que par des sanglots; et le même jour,
+dans la même église, au même instant, l'hôpital des Enfants-Trouvés
+fut fondé et doté.
+
+[Note 433: On les vendoit, dit-il, vingt sous la pièce dans la rue
+Saint-Landri; et quelquefois on les donnoit par charité à des femmes
+malades par suite de couches, qui s'en servoient pour se débarrasser
+d'un lait corrompu.]
+
+Saint Vincent de Paule engagea les dames de la Charité qu'il avoit
+établies à se charger du gouvernement des Enfants-Trouvés, qu'il
+logea, en 1638, dans une maison à la porte Saint-Victor. Trois ans
+après Louis XIII leur assigna 3,000 liv. de rente sur le domaine de
+Gonesse, et y ajouta 1,000 liv. pour ceux qui en avoient soin. Leur
+zélé protecteur obtint encore de Louis XIV une rente de 8,000 liv., et
+la reine Anne d'Autriche lui céda pour eux son château de Bicêtre.
+Mais une situation si éloignée de la ville, et l'air trop vif qu'on y
+respire, étant nuisibles à ces enfants, on les fit revenir auprès de
+Saint-Lazare, où ils rentrèrent sous la surveillance des soeurs de la
+Charité. Cependant leur nombre augmenta tellement, que les aumônes et
+les revenus devinrent de nouveau insuffisants. Alors le parlement
+jugea qu'il étoit nécessaire de changer en une rente annuelle
+l'obligation où étoient les seigneurs hauts-justiciers de fournir à
+l'entretien des enfants exposés dans leur justice. Cette taxe fut
+enfin fixée à 15,000 livres réparties sur eux dans la proportion de
+leurs fiefs[434]. On fit à ce moyen l'acquisition, rue du faubourg
+Saint-Antoine, d'un grand emplacement et d'une maison, laquelle fut
+érigée en hôpital par une déclaration du roi, et unie à l'hôpital
+général. Ce ne fut qu'après tant de mutations qu'on put parvenir à un
+établissement commode et permanent.
+
+[Note 434: Cette répartition fut faite de la manière suivante: 3.000
+l. par an pour toutes les justices dépendantes de l'archevêché; 2,000
+liv. pour celle de l'église du chapitre de Paris; 3,000 liv. pour
+celle de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés; 1200 liv. pour celle de
+l'abbaye de Saint-Victor; 1500 liv. pour celle de l'abbaye de
+Sainte-Geneviève; 1500 liv. pour celle du Grand-Prieuré de France;
+2,500 liv. pour celle du prieuré de Saint-Martin; 600 liv. pour celle
+du prieuré de Saint-Denis-de-la-Chartre; 100 liv. pour celle que
+l'abbaye de Tiron a dans Paris; 50 liv. pour celle de l'abbaye de
+Montmartre; 100 liv. pour celle du prieuré de Saint-Marcel; 150 liv.
+pour celle du chapitre de Saint-Médéric; 100 liv. pour celle du
+chapitre de Saint-Benoît; 100 liv. pour celle de l'abbaye de
+Saint-Denis.]
+
+Peu de temps après, en 1672, on leur acheta encore une maison vis-à-vis
+l'Hôtel-Dieu, et l'on y construisit une chapelle. Ces bâtiments
+subsistèrent jusqu'en 1746, qu'on les fit abattre, en même temps que
+les églises de Saint-Christophe et de Sainte-Geneviève-des-Ardents, pour
+en construire de plus spacieux. On éleva aussi une nouvelle chapelle,
+laquelle fut décorée de peintures par Brunetti et Natoire[435]. Nous
+n'entrerons dans aucun détail sur cet édifice, dont l'architecture
+n'offre ni défaut ni beautés remarquables. La distribution intérieure en
+est heureuse, et fait honneur à l'architecte Boffrand, qui fut chargé de
+bâtir ce monument[436].
+
+[Note 435: Ce dernier avoit peint tout ce qui remplissoit les arcades
+du rez-de-chaussée et toute la partie du fond jusqu'à la voûte. Il y
+avoit représenté la Nativité, l'Adoration des mages et des bergers;
+une gloire d'anges couronnoit cette composition. Par une singularité
+assez remarquable, il avoit imaginé de représenter sur le plafond les
+débris d'une riche voûte entièrement ruinée, soutenue par d'énormes
+étais, et menaçant d'une chute prochaine.]
+
+[Note 436: Il sert maintenant de pharmacie centrale à tous les
+hospices civils de Paris.]
+
+On y recevoit les enfants en tout temps, à toutes les heures du jour
+et de la nuit, sans question et sans formalité; seulement un
+commissaire du quartier dressoit _gratis_ un procès-verbal qui
+constatoit le jour et l'heure où l'enfant avoit été trouvé, et le nom
+de la personne qui le présentoit, laquelle d'ailleurs n'étoit obligée
+de s'expliquer sur aucune circonstance. Ces pauvres orphelins étoient
+élevés avec un soin paternel dans l'amour du travail et dans la
+piété; et on les y gardoit jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de faire
+leur première communion et d'apprendre un métier.
+
+
+
+
+PONTS DE LA CITÉ.
+
+
+En donnant l'historique du pont Neuf, nous avons parlé du pont de
+Charles-le-Chauve, dont il ne reste plus que des traditions obscures,
+et du pont _Marchand_, qui fut détruit en 1631. Dans la description de
+l'Hôtel-Dieu est comprise celle du pont Saint-Charles et du pont aux
+Doubles. Il nous reste encore à parler de quatre ponts qui
+communiquent de la Cité aux deux autres parties de la ville, et d'un
+dernier pont établi sur le détroit qui la sépare de l'île Notre-Dame
+ou Saint-Louis.
+
+
+LE PONT AU CHANGE.
+
+Ce pont, qui aboutit d'un côté au quai de l'Horloge, et de l'autre au
+quai de la Mégisserie, a remplacé celui qu'on appeloit anciennement le
+_Grand pont_, et qui fut pendant long-temps la seule communication de
+la Cité avec la rive septentrionale. Dans son origine, et pendant
+plusieurs siècles, ce pont n'étoit qu'en bois. Louis VII y établit le
+change en 1141, et défendit de le faire ailleurs; ce qui lui fit
+donner le nom de _pont aux Changeurs_, _au Change et de la
+Marchandise_. Il a conservé le second de ces noms.
+
+Ce pont, suivant un ancien usage qui n'a cessé que de nos jours, étoit
+couvert de maisons dans toute sa longueur: les changeurs en occupoient
+un côté et les orfèvres l'autre. Les grandes inondations l'ayant
+emporté plusieurs fois, il fut successivement rebâti, mais non pas
+précisément à la place où nous le voyons aujourd'hui[437]. Si nous
+examinons ensuite les diverses révolutions qu'il a éprouvées, nous
+trouvons qu'au onzième siècle il étoit construit partie en pierres et
+partie en bois; en 1296 il étoit entièrement en pierres, et seulement
+en bois en 1621, lorsqu'il fut brûlé avec le pont Marchand. Le feu
+ayant pris à ce dernier pont, qui n'en étoit séparé que par un espace
+d'environ cinq toises, la flamme se communiqua en un instant au pont
+au Change; et l'incendie fut si violent, que tous les deux furent
+brûlés, et s'écroulèrent en moins de trois heures. Celui-ci fut seul
+rebâti: on commença à le reconstruire en pierres en 1639, et il fut
+achevé en 1647.
+
+[Note 437: Il paroit qu'originairement il étoit plus près de
+l'emplacement où l'on a bâti depuis le pont Notre-Dame. (JAILLOT.)]
+
+Le quai des Morfondus étoit autrefois beaucoup plus étroit qu'il ne
+l'est aujourd'hui; et, vu la grande population de Paris et le
+mouvement continuel qui se fait dans ce passage, il en résultoit des
+embarras très-incommodes, souvent même dangereux pour les gens de
+pied. On y remédia en 1738, au moyen de deux angles saillants que
+l'on pratiqua, l'un vis-à-vis la tour de l'horloge, et l'autre au
+pont Neuf, presque vis-à-vis la statue équestre de Henri IV. Pour
+exécuter ces travaux, la ville avoit acheté les quatre dernières
+maisons du pont au Change; et les ayant fait abattre, elle put former
+à cet endroit une petite place, où commence le trottoir en saillie qui
+règne le long du parapet jusqu'à l'autre extrémité.
+
+Du côté opposé à la Cité on avoit placé au bout de ce pont et au
+sommet du triangle un monument qui représentoit Louis XIV à l'âge de
+dix ans, couronné par la Victoire, et élevé sur un piédestal, auprès
+duquel on voyoit Louis XIII et Anne d'Autriche, debout et en habits
+royaux. Ces figures, d'une exécution très-remarquable, et qu'on peut
+mettre au nombre des meilleures productions de l'école françoise, sont
+en bronze sur un fond de marbre noir; au-dessous un bas-relief cintré
+offre des captifs enchaînés. _François Guillain_, artiste françois,
+étoit l'auteur de toutes ces sculptures[438].
+
+[Note 438: Voyez pl. 25. Ce monument est déposé aux Petits-Augustins.]
+
+Mézerai, et Germain Brice qui l'a cité, n'ont point été exacts,
+lorsqu'ils ont dit que la reine Isabeau de Bavière, femme de Charles
+VI, passant, lors de son entrée à Paris[439], sur le pont Notre-Dame,
+un homme descendit sur une corde du haut des tours de la cathédrale,
+et lui posa une couronne sur la tête. Ce fut sur le _pont au Change_
+que la chose arriva; et ce pont étoit celui sur lequel les rois et les
+reines avoient coutume de passer[440]. D'ailleurs, Isabeau de Bavière
+fit son entrée à Paris en 1389, et le pont Notre-Dame ne fut construit
+qu'en 1413.
+
+[Note 439: À l'article de la porte Saint-Denis nous parlerons avec
+plus de détail de cette entrée, qui présente plusieurs particularités
+remarquables.]
+
+[Note 440: Les fêtes et dimanches, les oiseliers y venoient vendre
+toutes sortes d'oiseaux, ce qui leur avoit été permis sous la
+condition d'en lâcher deux cents douzaines au moment où nos rois et
+nos reines passeroient sur ce pont dans leurs entrées solennelles.]
+
+Le pont au Change s'élève sur sept arches de plein cintre; la
+construction en est solide, mais sans élégance[441].
+
+[Note 441: Voyez pl. 21.]
+
+
+LE PONT SAINT-MICHEL.
+
+Ce pont, situé à l'opposite du pont au Change, sur le petit cours de
+l'eau, aboutit d'un côté à la place qui en a pris le nom, et de
+l'autre aux rues de la Barillerie, Saint-Louis et du Marché-Neuf. Il
+est impossible de donner la date précise de sa construction, et les
+historiens varient à ce sujet depuis 1378 jusqu'à 1387. Jaillot pense
+que le pont de Charles-le-Chauve étoit de ce côté, et que ce fut
+celui-ci qui lui succéda. Il fut d'abord appelé le _petit Pont_,
+ensuite _petit pont Neuf_, et simplement _pont Neuf_; mais dès 1424 on
+le nommoit _pont Saint-Michel_, et ce nom lui vint sans doute de la
+place et de la chapelle dont nous avons déjà fait mention[442].
+
+[Note 442: Voyez p. 168.]
+
+Il avoit été renversé par les glaces en 1407; il éprouva le même
+accident en 1547; et, malgré les réparations qu'on y fit à cette
+époque, il fut presque totalement emporté en 1616. On pensa alors à le
+rebâtir avec plus de solidité: des habitants de Paris offrirent de
+faire cette construction en pierres, et d'élever sur sa surface
+trente-deux maisons d'égale structure, dont ils demandoient à jouir
+seulement pendant soixante années, s'obligeant en outre à payer une
+redevance annuelle pour chaque maison. Cet accord fut accepté, et la
+jouissance prolongée jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf ans. À la fin de ce
+bail, ceux qui possédoient ces maisons en obtinrent la propriété
+perpétuelle, au moyen d'un nouveau contrat et de nouvelles
+redevances[443].
+
+[Note 443: Ces maisons ont été abattues pendant la révolution, ainsi
+que celles qui couvraient le petit Pont.]
+
+Ce pont est composé de quatre arches de plein cintre, et n'a rien de
+remarquable dans sa construction.
+
+
+PONT NOTRE-DAME.
+
+Ce pont aboutit aux rues de la Lanterne et Planche-Mibrai, et fournit
+ainsi une communication en droite ligne de la porte Saint-Jacques à la
+porte Saint-Martin.
+
+Plusieurs historiens de Paris[444] ont prétendu qu'il n'avoit été
+construit qu'en 1412, par un accord fait entre la ville et les
+religieux de Saint-Magloire, qui, disent ces historiens, étoient
+propriétaires de la rivière depuis l'île Notre-Dame (ou Saint-Louis)
+jusqu'au grand Pont. Cette opinion a été victorieusement réfutée. On a
+prouvé, par plusieurs pièces authentiques, 1º qu'il existoit sous
+Charles V un pont de _fust_ ou de bois à cet endroit[445]; 2º que les
+religieux de Saint-Magloire n'avoient que le droit de pêche sur la
+rivière dans l'espace déjà indiqué[446]; 3º enfin que le roi, en
+permettant à la ville de bâtir des maisons sur ce pont, s'y réserva
+justice haute, moyenne et basse, et un denier de cens entre deux
+palées.
+
+[Note 444: Du Breul, Sauval, les historiens de Paris, Piganiol.]
+
+[Note 445: Raoul de Presle.]
+
+[Note 446: Ann. Bened., t. VI, p. 180; et Anecd., t. I, col. 371.]
+
+Toutefois l'abbaye Saint-Magloire, qui sans doute entendoit mal les
+droits qu'elle avoit eus en cet endroit, jugea à propos, lors de la
+reconstruction de ce pont, de mettre opposition à l'enregistrement des
+lettres du roi; mais elle fut déboutée de ses prétentions par un acte
+du parlement, de l'année 1412; et ce sont sans doute ces contestations
+qui ont fait naître les méprises des historiens.
+
+Cette reconstruction fut faite en bois[447]. Le dernier mai 1413, le
+roi y mit le premier pieu, étant accompagné, dans cette cérémonie, du
+dauphin, des ducs de Berry et de Bourgogne, et du sieur de La
+Trémoille. Ce fut alors qu'il fut nommé _pont Notre-Dame_[448]. Il
+paroît que ces travaux furent faits avec peu de solidité, car en 1440
+on voit qu'il avoit déjà besoin de réparations; et en 1499, le 25
+octobre, à neuf heures du matin, il fut emporté en entier, par la
+négligence du prévôt des marchands et des échevins, à qui les experts
+avoient inutilement prédit cet accident. Cinq personnes seulement y
+périrent. On n'en exerça pas moins une très-grande rigueur contre ces
+magistrats imprudents: le prévôt et les échevins furent arrêtés, et un
+arrêt du parlement les condamna à une amende considérable et à la
+réparation du dommage envers les intéressés. Ils moururent en prison,
+n'ayant pas assez de bien pour satisfaire à ce qu'on exigeoit d'eux.
+
+[Note 447: Le Laboureur, liv. XXXIII, chap. VI.]
+
+[Note 448: Le journal de Paris, sous le règne de Charles VI, l'appelle
+le _pont de la Planche-de-Mibrai_.]
+
+Cependant on songea à rétablir le pont, dont les décombres
+embarrassoient le cours de la rivière; mais la ville manquoit
+d'argent. Louis XII, qui régnoit alors, lui accorda, pendant six ans,
+la perception de plusieurs droits sur les denrées qui se consommoient
+dans Paris; et, au moyen de ces secours, on commença la construction
+du nouveau pont dans la même année. Cette construction fut longue. On
+voit qu'en 1508 le roi accorda un _nouvel aide pour la réparation et
+parachèvement du pont Notre-Dame_, et qu'en 1510 et 1511 le parlement
+permit encore à la ville de lever de nouveaux octrois pour le même
+objet; ainsi, quoique une inscription placée sous une arche de ce pont
+porte que la dernière pierre y fut mise en 1507, on peut dire qu'il ne
+fut entièrement terminé qu'en 1512, temps auquel on acheva les
+maisons dont il a été long-temps couvert. On en comptoit trente d'un
+côté et trente et une de l'autre, toutes de la même architecture, et
+ornées, dans l'origine, de grands termes d'hommes et de femmes. On
+voyoit dans les entre-deux les portraits de nos rois en médaillons; et
+aux quatre extrémités, étoient placées, dans des niches, les statues
+de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV. Il restoit
+encore quelques vestiges de toutes ces décorations lorsque ces maisons
+furent abattues[449].
+
+[Note 449: La démolition en fut commencée en 1787.]
+
+Ce pont fut construit sur les dessins du célèbre _Giocondo_[450], dit
+_Joconde_ ou _Juconde_, qui, après la mort du Bramante, fut choisi
+pour continuer, avec _Raphaël_, les travaux de l'église de
+Saint-Pierre de Rome. Il est porté sur cinq arches de plein cintre, et
+les gens de l'art l'estiment pour le caractère grand et simple de son
+architecture[451]. Deux pompes, placées sur une charpente vis-à-vis
+l'arche du milieu, élèvent l'eau de la rivière pour la distribuer à
+plusieurs fontaines de la ville. Elles en fournissent, dit-on, cent
+pouces par minute. À cet endroit il y avoit autrefois une porte
+d'ordre ionique, dont l'arc étoit décoré d'un très-beau bas-relief, de
+la main du célèbre _Jean Goujon_[452], représentant un fleuve et une
+naïade. Au-dessus étoit le portrait de Louis XIV, avec une inscription
+par Santeuil.
+
+[Note 450: C'étoit un dominicain, né à Vérone vers le milieu du
+quinzième siècle, et qui se rendit également célèbre dans les sciences
+et dans les arts. Indépendamment des beaux monuments qu'il a élevés,
+il est auteur de remarques très-curieuses sur les commentaires de
+Jules-César; on a de lui des éditions de Vitruve et de Frontin; et
+c'est à ses soins que l'on doit la découverte de la plupart des
+épîtres de Pline. Il fut le maître de Jules Scaliger.]
+
+[Note 451: Voyez pl. 22. Ce pont est d'un fort beau dessin; mais il
+laissoit sans doute beaucoup à désirer pour la solidité, car on voit
+qu'en 1540 il avoit besoin de réparation; qu'en 1577 deux de ses
+arches étoient fort endommagées, et qu'il fut encore réparé en 1659,
+ainsi que le témoigne l'inscription qu'on y mit alors.
+
+ _Jucundus celebrem posuit tibi, Sequana, pontem;_
+ _Invito oediles flumine restituunt._
+ _An. N. S. M.DC.LIX._]
+
+[Note 452: Déposé au Musée des Petits-Augustins.]
+
+Ce fut sur ce pont que passa la fameuse procession de la Ligue, le 3
+juin 1590.
+
+
+LE PETIT PONT.
+
+Ce pont aboutit d'un côté à l'emplacement du Petit-Châtelet, et de
+l'autre au carrefour des rues Neuve-de-Notre-Dame, du Marché-Palu et
+du Marché-Neuf. Il étoit anciennement, comme nous l'avons dit, la
+seule communication qu'eût la Cité avec la rive méridionale, et
+Grégoire de Tours en fait mention en plusieurs endroits. On n'en sait
+aucune particularité jusqu'à l'an 1185, qu'il fut rebâti, sans doute
+en bois, par la libéralité de Maurice de Sully, évêque de Paris[453].
+En 1196 il fut emporté par un débordement, et éprouva depuis plusieurs
+fois le même désastre[454]. En 1394 on le rebâtit, pour la septième ou
+huitième fois, avec le produit de quelques amendes auxquelles les
+juifs avoient été condamnés[455]. Il tomba encore en 1405, et fut
+reconstruit de nouveau en 1409. Cette même année, le roi Charles VI en
+fit don à la ville, et lui permit d'y élever des maisons[456]. Ces
+édifices, qui d'abord n'étoient point symétriques, furent rebâtis sur
+un même plan en 1552 et en 1603. De nouveaux débordements causèrent
+d'autres désastres à ce pont en 1649, 1651 et 1658; et une
+inscription indiquoit qu'en 1659 il avoit été rétabli à grands frais,
+sous la prévôté de M. de Sève. Enfin il fut entièrement consumé en
+1718, par deux bateaux de foin auxquels un accident inconnu avoit mis
+le feu, et dont on avoit eu l'imprudence de couper les cordes. Ils
+s'arrêtèrent sous le petit Pont; et l'incendie se communiqua aux
+charpentes et aux maisons avec une rapidité que rien ne put arrêter.
+Ce pont fut alors rebâti en pierres, tel que nous le voyons
+aujourd'hui; mais les maisons ne furent point relevées.
+
+[Note 453: Nécrol. de N. D.]
+
+[Note 454: En 1206, 1280, 1296, 1325, 1376, 1393 et autres années.
+(JAILLOT.)]
+
+[Note 455: Hist. de Paris, t. II, p. 714.]
+
+[Note 456: Compte de Marcel, IVe liv., fol. 62. Cependant l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés conserva les droits qu'elle avoit sur ce pont;
+et l'on trouve qu'au milieu du seizième siècle elle y possédoit encore
+trois maisons dont elle jouissoit de toute ancienneté; elle étoit en
+outre propriétaire de plusieurs moulins établis sous ses arches; et
+cette possession n'étoit pas moins ancienne, puisque ces moulins lui
+avoient été donnés par Childebert. D'autres moulins, situés du côté de
+l'Hôtel-Dieu, appartenoient à l'évêque, et étoient nommés les
+_chambres de l'évêque_.]
+
+Le petit Pont est porté sur trois arches d'une construction lourde et
+irrégulière.
+
+
+LE PONT ROUGE.
+
+Il servoit de communication entre la Cité et l'île Saint-Louis. Tant
+que cette île n'a pas été couverte de maisons, il n'y avoit point de
+pont en cet endroit. Sauval prétend qu'il ne fut construit qu'en 1642,
+après l'arrangement définitif conclu entre le chapitre et les
+habitants de l'île, pour les diverses constructions qu'ils s'étoient
+engagés d'y faire; cependant les mémoires du temps[457] rapportent
+que, le 5 juin 1634, trois processions passant ensemble sur ce pont
+pour se rendre à l'église Notre-Dame, occasionnèrent une si grande
+foule, que deux balustrades du côté de la Grève furent rompues, et que
+le pont entier fut sur le point de s'écrouler. En 1636, à l'occasion
+du jubilé, le parlement, pour prévenir de semblables accidents,
+ordonna qu'on mettroit des barrières aux ponts de bois.
+
+[Note 457: Hist. de Paris, t. II, p. 1361.]
+
+Celui-ci fut si fort endommagé par les glaces dans l'hiver de 1709,
+qu'on se vit obligé, l'année suivante, de le détruire. Il ne fut
+rétabli qu'en 1717; et comme on le peignit alors en rouge, il prit son
+nom de cette couleur nouvelle qu'on lui avoit donnée. Il n'y avoit
+point de maisons dessus, et il n'y passoit aucune voiture.
+
+On avoit accordé pour sa construction un péage, que le roi céda à la
+ville, pour la dédommager de la destruction de quelques maisons
+qu'elle possédoit au Marché-Neuf, et que l'utilité publique avoit fait
+abattre[458].
+
+[Note 458: Ce pont a été abattu et reconstruit, pendant la révolution,
+un peu plus au midi de la Cité, vis-à-vis la rue Saint-Louis et le
+cloître Notre-Dame. Voyez, à la fin de ce quartier, l'article
+_Monuments nouveaux_.]
+
+
+
+
+HÔTELS DE LA CITÉ.
+
+
+HÔTEL DES URSINS.
+
+Près du port Saint-Landri étoit l'hôtel des Ursins, qui avoit reçu ce
+nom de Juvénal des Ursins, chancelier de France sous Louis XI, auquel
+il appartenoit à cette époque.
+
+Cet hôtel, tombant en ruine, fut rebâti au seizième siècle sur un plan
+moins étendu; et sur une partie du terrain qu'il occupoit, on ouvrit
+une rue qui fut appelée rue _du Milieu_[459].
+
+[Note 459: Voyez l'article _Rues de la Cité_.]
+
+
+HÔTEL dit DU TRÉSORIER.
+
+C'est ainsi qu'est désigné, sur le plan de Jaillot, cet hôtel dont la
+façade est dans la cour de la Sainte-Chapelle et vis-à-vis de ce
+monument. Cette façade se compose de quatre colonnes qu'accompagnent
+de chaque côté deux pilastres, et de trois ordres qui s'élèvent les
+uns au-dessus des autres, le dorique, l'ionique et le corinthien.
+Quoique l'ordre ionique y soit trop écrasé et d'une mauvaise
+proportion, cet ensemble a une sorte de magnificence, et semble
+indiquer une ancienne demeure de quelque personnage distingué.
+
+D'après le plan que nous venons de citer cet hôtel auroit été
+autrefois la demeure du trésorier de la Sainte-Chapelle: cependant il
+n'en est fait mention dans aucun des historiens de Paris. Il est dit
+seulement qu'en 1624 le roi avoit permis de faire démolir deux maisons
+dans l'enclos de la Sainte-Chapelle, afin d'y ouvrir un passage qui
+communiqueroit à la rue Saint-Louis; que cette démolition fut faite,
+et que le passage fut ouvert. Or, il se trouve que ce passage, qui est
+aujourd'hui la rue Sainte-Anne, est pratiqué justement au milieu de
+l'hôtel que nous venons de décrire.
+
+
+ARCADE DE LA CHAMBRE DES COMPTES.
+
+Nous avons parlé trop succinctement de cette construction, l'une des
+plus remarquables que présente la Cité, par la richesse et la
+perfection des ornements dont elle est décorée[460].
+
+[Note 460: Voyez p. 169.]
+
+Au-dessus de la voûte s'élève, de chaque côté, une croisée en arcade,
+accompagnée de deux pilastres ioniques accouplés, dont les bandes de
+chapiteaux sont sculptées en petites feuilles, ce que nous croyons
+sans exemple dans les ornements de cet ordre. Sur la clef de
+l'archivolte sont sculptées deux têtes de faunes, l'une desquelles est
+remarquable, en ce qu'elle porte des oreilles de porc pendantes, et
+des serpents entrelacés dans ses cheveux. Au-dessus des croisées sont
+d'autres têtes couronnées de fleurs; et les tympans offrent des
+figures de génies portant des palmes, exécutées avec toute l'élégance
+de formes, la grâce et la délicatesse que l'on admire dans les
+meilleurs ouvrages de Jean Goujon. Toutefois ces figures étant
+exactement les mêmes des deux côtés, et se trouvant d'une proportion
+trop petite pour l'espace où elles sont renfermées, il y a quelque
+lieu de croire qu'elles y ont été appliquées par quelque opération de
+moulage, qui a permis de répéter et de multiplier ainsi la même
+figure.
+
+La corniche qui porte l'arcade est soutenue par huit consoles
+richement décorées de feuillages, et terminées extérieurement par
+quatre têtes de femmes remarquables en ce que, différant entre elles
+de pose, de physionomie et même de coiffure, toutes portent un
+croissant dans leurs cheveux. Les quatre têtes intérieures,
+c'est-à-dire, placées sous l'arcade, sont des têtes de faunes,
+accompagnées de cornes d'abondance. Tous ces ornements se font
+remarquer par un style et une délicatesse d'exécution qui rappelle les
+plus beaux temps de la sculpture en France; et en effet, ils ont dû
+être exécutés à l'époque où vivoit le grand artiste que nous venons de
+citer: car dans des caissons qui ornent la partie inférieure de la
+corniche, on retrouve le monogramme de Henri II et de Diane de
+Poitiers, si souvent répété sur les monuments que ce prince a fait
+élever. Ce monogramme est ici accompagné d'une fleur de lis et d'un
+croissant.
+
+Enfin sur le mur sont des encadrements dont le panneau est resté vide;
+ils sont supportés par des cornes d'abondance qui soutiennent des
+têtes d'enfants. Le travail en est fort inférieur à celui des autres
+ornements.
+
+Tous les historiens se taisent sur la destination d'un monument
+exécuté avec tant de soins, avec une magnificence aussi recherchée, et
+dont la construction est néanmoins très-moderne, si on le compare à
+tant d'autres édifices dont l'origine nous est bien connue.
+
+
+ÎLE SAINT-LOUIS.
+
+Cette île, située à l'orient de la Cité dont elle n'est séparée que
+par un bras de rivière très-étroit, étoit autrefois divisée en deux
+îles d'inégale grandeur, par un petit canal qui la traversent vers sa
+partie orientale, à l'endroit où est aujourd'hui l'église Saint-Louis.
+Toutes les deux étoient en prairies.
+
+Ces deux îles appartenoient originairement à l'évêque et au chapitre
+de l'église de Paris, ce qui fit donner à la plus grande le nom d'île
+Notre-Dame; la plus petite étoit nommée l'île aux Vaches.
+
+On ignore à la libéralité de qui cette église étoit redevable de la
+possession de ces îles; mais on lit dans les anciens historiens que,
+du temps de Charles-Martel, les comtes de Paris les avoient usurpées
+sur elle, et que, sous le règne de Pépin, elle n'y jouissoit plus que
+d'un neuvième et d'un dixième. En 867, Charles-le-Chauve les lui
+rendit, et confirma, par un diplôme, la propriété et la juridiction
+qu'elle y avoit eues autrefois[461]. Depuis, la propriété en étoit
+restée au chapitre seul, qui n'a cessé d'en jouir paisiblement.
+
+[Note 461: _Hist. eccl. Paris._, t. II, p. 461. Pastor. D., fol. 39.]
+
+Il y a lieu de croire qu'il y avoit, au nord et au midi, des ponts qui
+communiquoient à ces îles, et qu'ils furent emportés par le
+débordement de 1296; car on trouve dans les archives de
+Notre-Dame[462] qu'au mois de mars de cette même année Philippe-le-Bel
+fit faire deux _charrières_, l'une allant de la rue Saint-Bernard dans
+l'île, l'autre de la rue de Bièvre au Terrail, et qu'il établit un
+droit de péage pour la réparation des ponts. On lit aussi qu'en 1313
+ce monarque ayant rassemblé à Paris ce qu'il y avoit de plus distingué
+dans la noblesse française et étrangère, lui donna, pendant cinq
+jours, des fêtes brillantes, au milieu desquelles il arma ses fils
+chevaliers[463]; et que, le quatrième jour de la fête, on passa dans
+l'île Notre-Dame sur un pont de bateaux qui fut fait à cette occasion.
+Ce fut là que le cardinal Nicolas, légat en France, prêcha la croisade
+aux deux rois d'Angleterre et de France[464]. Ces princes et Louis de
+Navarre, fils aîné de Philippe, prirent la croix, et un grand nombre
+de seigneurs la prirent à leur exemple. Les dames mêmes, entraînées,
+dit-on, par l'enthousiasme général, se croisèrent aussi, et promirent
+d'accompagner leurs maris dans le voyage d'outre-mer. Depuis on y
+éleva deux ponts de bois, pour établir une communication permanente
+entre cette île et les quartiers environnants.
+
+[Note 462: Gr. Cart., fol. 11, ch. 18.]
+
+[Note 463: Cette fête, dont les historiens du temps nous ont laissé le
+détail, peut donner une idée de l'espèce de luxe et du genre de
+divertissemens qui étoient alors en usage à la cour de France. Edouard
+II, roi d'Angleterre, s'y trouva, avec Isabeau de France sa femme, et
+les seigneurs les plus distingués de son royaume. Les deux cours se
+piquèrent de rivaliser entre elles de magnificence: on changeoit
+d'habits trois et quatre fois par jour; et les rois donnoient
+l'exemple à leurs courtisans, en étalant à l'envi tout ce que le faste
+a de plus éclatant. Le peuple prit part à la joie de ses maîtres par
+des festins et des réjouissances publiques. Elles durèrent huit jours,
+pendant lesquels les Parisiens donnèrent des représentations de pièces
+de théâtre, dont Dieu, la vierge Marie, Lucifer, les anges et les
+diables étoient toujours le sujet. On jouoit, sur un échafaud dressé
+au bout d'une rue, les récompenses dont jouissoient les élus dans le
+ciel; et au bout opposé, les peines des âmes damnées. On donna ensuite
+le spectacle d'une marche de beaucoup d'animaux, et ce spectacle fut
+nommé _la procession du renard_, on ne sait pourquoi. Le cinquième
+jour, les habitans de Paris, les uns à pied, les autres à cheval,
+passèrent en revue devant les deux rois. Un auteur contemporain assure
+qu'il y avoit cinquante mille hommes, vingt mille cavaliers et trente
+mille fantassins, ce qui peut donner une idée du grand nombre
+d'habitants que contenoit dès lors cette capitale.]
+
+[Note 464: _Hist. eccl. Paris_, t. II, p. 562.--Sauval, t. 1, p. 90.]
+
+La prison du roi Jean et les suites qu'elle faisoit appréhender ayant
+déterminé les Parisiens à fortifier leur ville, on crut devoir ne pas
+négliger l'île Notre-Dame. Des fossés furent creusés autour, et l'on
+planta des pieux dans la rivière entre l'île et les murs du côté de
+Saint-Victor. Les lettres du dauphin Charles, alors régent du royaume,
+à l'effet de conserver, dans cette circonstance, les droits du
+chapitre, sont du 30 novembre 1359[465]:
+
+[Note 465: _Hist. eccl. Paris._, t. III, p. 124.]
+
+Elle resta inhabitée jusqu'au règne de Henri IV, qui la comprit dans les
+projets qu'il avoit formés pour l'accroissement et l'embellissement de
+Paris. Toutefois on ne commença à y élever des bâtiments que sous son
+successeur. Des commissaires nommés par le roi pour acquérir les deux
+îles du chapitre passèrent contrat avec le sieur Marie, architecte, le
+19 avril 1714; et par cet acte, celui-ci s'engagea à joindre ensemble
+les deux îles, à les couvrir de maisons, et à y établir des rues et des
+quais[466]. Le chapitre, avec lequel on n'avoit point encore pris
+d'arrangements définitifs, s'opposa aux travaux déjà commencés; mais
+cette opposition fut levée par deux arrêts du conseil, et Marie, qui
+s'étoit associé les sieurs Le Regratier et Poulletier, continua
+d'exécuter son marché. Toutefois ces trois entrepreneurs n'allèrent pas
+jusqu'à la fin: en 1623 ils cédèrent leur traité au sieur La Grange,
+secrétaire du roi, et le reprirent en 1627; mais leurs travaux ne
+finissant point, les habitants et propriétaires des diverses portions de
+l'île se pourvurent au conseil en 1643, et obtinrent de leur être
+subrogés aux mêmes charges et conditions, s'engageant en outre à achever
+les constructions en trois ans: ce qui fut exécuté.
+
+[Note 466: Voyez pl. 23.]
+
+
+
+
+L'ÉGLISE SAINT-LOUIS.
+
+
+C'est la seule église qu'il y ait dans cette île: ce n'étoit, dans
+l'origine, qu'une petite chapelle qu'un maître couvreur, nommé Nicolas
+Le Jeune, qui le premier avoit commencé à bâtir sur ce terrain en 1600,
+y fit construire quelques années après. Alors elle n'étoit point
+orientée comme les autres églises, et le _chevet_ en étoit tourné au
+midi. Le nombre des bâtiments et la population de l'île s'étant
+rapidement augmentés, la chapelle fut agrandie à la fin de 1622[467]; et
+M. de Gondi, sur la demande des habitants de l'île, l'érigea en
+paroisse l'année suivante, sous le titre de _Notre-Dame-de-l'Île_[468].
+Elle ne le conserva pas long-temps; car, vingt ans après, on disoit le
+_curé de Saint-Louis-en-l'Île_. Lorsque ces mêmes habitants eurent fait
+l'acquisition du traité du sieur Marie, ils pensèrent à faire rebâtir
+leur église. Toutefois ils se contentèrent de construire d'abord le
+choeur, auquel ils donnèrent vers l'orient la situation qu'il devoit
+avoir; et l'ancienne chapelle servit de nef. Commencé en 1664, le
+nouveau choeur ne fut achevé qu'en 1679; et ce ne fut qu'en 1702 qu'on
+résolut de détruire cette chapelle, qui, réunie à cette autre
+construction, faisoit une disparate choquante, et d'ailleurs tomboit en
+ruine. En 1702, M. le cardinal de Noailles posa la première pierre de la
+nouvelle nef; et ces derniers travaux ayant été achevés en 1725,
+l'église entière fut dédiée sous l'invocation de saint Louis. La cure en
+étoit à la collation du chapitre de Notre-Dame.
+
+[Note 467: Le procès-verbal que l'archevêque de Paris en fit dresser
+alors, porte qu'elle étoit large de six à sept toises sur douze de
+longueur, vitrée, couverte d'ardoises, et ornée d'un tableau
+représentant saint Louis et sainte Cécile.]
+
+[Note 468: Il fallut obtenir à cet effet le consentement des curés de
+Saint-Paul, de Saint-Gervais, de Saint-Jean-le-Rond et de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet.]
+
+Ce monument avoit été commencé sur un plan donné par Levau, premier
+architecte du roi; il fut continué par un autre architecte nommé
+Leduc, et ce fut sur les dessins de ce dernier que l'on éleva le
+grand portail. Il est décoré de quatre colonnes ioniques isolées, qui
+supportent un entablement couronné d'un fronton. La coupole a été
+construite par un autre architecte nommé Doucet; et les sculptures qui
+ornoient cet édifice avoient été exécutées sur les dessins de
+Jean-Baptiste de Champagne, peintre, et neveu de Philippe de
+Champagne.
+
+Quelques écrivains ont mis cette église au nombre des plus belles de
+Paris: l'architecture en est cependant très-médiocre. La distribution
+intérieure est la même que dans la plupart des monuments de ce genre:
+elle forme une croix latine; la grande nef est accompagnée de deux
+nefs latérales plus étroites, et ouvertes par des arcades, entre
+lesquelles s'élèvent des pilastres jusqu'à la naissance de la voûte;
+en face de chaque arcade on a pratiqué des chapelles. Il n'y a rien
+là-dedans qui mérite tant d'admiration; et d'ailleurs ses dimensions
+la mettent au rang des petites églises[469]. Quant à l'extérieur, il
+est tel qu'on ne pourroit y reconnoître un édifice sacré, s'il n'étoit
+surmonté d'un petit campanille qui, par sa forme bizarre et par la
+manière dont il est placé, fait un effet presque ridicule.
+
+[Note 469: Voyez pl. 24.]
+
+ SÉPULTURES.
+
+ _Dans cette église avoient été enterrés:_
+
+ Philippe Quinault, auditeur en la chambre des comptes,
+ célèbre par ses ouvrages lyriques, mort en 1688.
+
+ Antoine Uyon d'Hérouval, aussi auditeur en la chambre des
+ comptes, auteur de Recherches sur l'histoire de France, mort
+ en 1689.
+
+Vis-à-vis cette église étoit un établissement des soeurs de la
+Charité.
+
+
+
+
+HÔTELS DE L'ÎLE SAINT-LOUIS.
+
+
+Parmi le grand nombre d'hôtels que contient la ville de Paris, et qui
+sont répandus dans ses divers quartiers, nous décrirons seulement ceux
+qui nous sembleront remarquables, ou par la beauté de leur
+architecture, ou par l'ancienneté de leur construction, ou par les
+souvenirs qui y sont attachés. C'est ce que nous avons déjà fait pour
+les hôtels qui existoient jadis, ou qui existent encore dans l'île de
+la Cité. Celle de Saint-Louis renferme un assez grand nombre
+d'édifices de ce genre, parmi lesquels on ne peut distinguer que
+l'hôtel Lambert et l'hôtel Bretonvilliers.
+
+
+HÔTEL LAMBERT.
+
+L'architecte de l'hôtel Lambert est le même Levau qui avoit donné les
+plans de l'église Saint-Louis; mais il a mieux réussi dans cette
+maison particulière que dans l'édifice public. L'emplacement qui lui
+étoit donné pour la bâtir étant irrégulier, il en prit une portion
+régulière pour la cour; et les parties non symétriques, séparées de
+cette cour par une aile de bâtiment, furent destinées à faire un
+jardin. En face de la principale porte qui donne dans la rue
+Saint-Louis, on aperçoit dans le fond un escalier à deux rampes d'une
+construction simple et majestueuse: l'extérieur en est décoré de
+colonnes et de pilastres d'ordre dorique, élevés sur des piédestaux,
+accompagnés de l'entablement modillonaire[470], de triglyphes et de
+boucliers dans les métopes. Au-dessus s'élève un attique, avec des
+pilastres ioniques qui supportent un fronton, dans lequel devoient
+être exécutées des sculptures; ce qu'on peut présumer par la saillie
+d'une grande partie du tympan. Au milieu du renfoncement cintré qui
+est au bas de l'escalier, on voit un fleuve et une naïade peints en
+grisaille par Le Sueur[471].
+
+[Note 470: Les _modillons_ sont de petites consoles renversées dans la
+forme d'un S sous le plafond de la corniche; ils semblent soutenir le
+larmier, toutefois ils ne servent que d'ornements. On appelle _métope_
+l'intervalle qu'on laisse entre les triglyphes de la frise dans
+l'ordre dorique. Les _triglyphes_ sont une espèce de bossage, par
+intervalles égaux, qui, dans la frise dorique, a des gravures entières
+en angles, appelées _glyphes_ ou _canaux_, et séparées par trois côtés
+d'avec les deux demi-canaux des côtés.]
+
+[Note 471: Voyez pl. 26.]
+
+Les bâtiments qui environnent la cour sont d'ordre dorique comme
+l'entrée de l'escalier; et tous les ornements de détail qui couvrent
+les diverses parties de ces constructions sont d'une bonne exécution.
+La distribution des principaux appartements pratiqués dans l'aile qui
+sépare la cour du jardin, a été faite avec intelligence, et l'on y
+jouit d'une très-belle vue sur la Seine et sur les rives
+environnantes. Toute cette partie est décorée d'un ordre ionique qui
+comprend les deux étages, et au-dessus duquel règne une balustrade
+ornée de vases. Le tout est d'une proportion noble et élégante.
+
+L'intérieur de cette magnifique maison étoit digne de ces dehors
+imposants; et l'on y admiroit surtout les belles peintures dont
+l'avoient enrichie Le Sueur et Le Brun, qui cherchèrent à se surpasser
+dans une circonstance qui réunissoit leurs travaux, et excitoit encore
+plus vivement leur rivalité. Ce dernier fut chargé de peindre la
+galerie dont se compose l'aile du bâtiment en retour de la rivière, et
+y traita plusieurs sujets de la fable d'une manière très-remarquable;
+mais on admiroit surtout le salon où Le Sueur avoit représenté les
+neuf Muses dans cinq tableaux qui en ornoient le pourtour. Cet
+artiste, dont l'heureux génie surpassoit de beaucoup celui de son
+rival, avoit peint, dans le plafond de cette même pièce, Apollon
+écoutant la prière de Phaëton, et lui mettant sur la tête sa couronne
+de laurier[472]. Ce morceau fut détaché et vendu à la mort de M.
+Delahaye, fermier général, et dernier propriétaire de cette maison.
+Les tableaux des Muses y restèrent encore long-temps, et jusqu'au
+moment de la révolution[473].
+
+[Note 472: Ce plafond orne maintenant une des pièces du palais du
+Luxembourg.]
+
+[Note 473: Ils sont actuellement dans le Musée du Roi. Le plafond
+qu'avoit peint Le Brun n'a point été enlevé de cet hôtel.]
+
+
+HÔTEL BRETONVILLIERS.
+
+En sortant de l'hôtel Lambert, et passant sous l'arcade qui est
+presque en face, on arrive à l'hôtel Bretonvilliers, bâti par
+Ducerceau pour le président Le Ragois de Bretonvilliers, auquel on
+doit la construction du quai qui environne la pointe de l'île. Cet
+hôtel, dont les appartements étoient d'une grande magnificence, avoit
+été également décoré de peintures par les plus habiles artistes: on y
+remarquoit toute l'histoire de Phaëton, peinte par Bourdon, dans une
+vaste galerie qui occupoit tout le corps du bâtiment en retour sur le
+jardin; quelques peintures de Vouet, des fleurs de Baptiste,
+d'excellentes copies de Raphaël, par Mignard, etc.; mais ce qu'on y
+voyoit de plus précieux, c'étoient quatre grands tableaux du plus
+illustre peintre que la France ait produit, quatre chefs-d'oeuvre de
+Poussin. Ils représentoient le passage de la mer Rouge, l'adoration du
+Veau d'or, l'enlèvement des Sabines et le triomphe de Vénus[474].
+
+[Note 474: Plusieurs de ces tableaux appartiennent maintenant à la
+collection des rois.]
+
+En 1719, les fermiers généraux transférèrent dans cet hôtel le bureau
+des aides et du papier timbré, qui étoit à l'hôtel de Charni, rue des
+Barres. On y a fait, jusqu'au moment de la révolution, la régie de
+toutes les entrées de la ville, ainsi que de tout le plat pays de
+Paris[475].
+
+[Note 475: Dans cet hôtel à moitié démoli, il y a maintenant une
+brasserie et un atelier de teinture.
+
+L'hôtel Lambert est devenu le dépôt général des lits de la garde
+royale.]
+
+
+
+
+PONTS DE L'ÎLE SAINT-LOUIS.
+
+
+PONT MARIE.
+
+Ce pont sert de communication du port Saint-Paul à l'île Saint-Louis.
+Il paroît, par un acte cité par Sauval[476], qu'en 1371 il en existoit
+un à peu près au même endroit, sous le nom de _pont de Fust_ (de bois)
+_d'emprès Saint-Bernard-aux-Barrés_. Ce ne fut qu'en 1614 que le
+contrat du sieur Marie pour la construction des édifices de l'île
+Saint-Louis ayant été ratifié par le roi, ce pont, aux termes du
+traité, fut commencé en pierres, et dans la direction de la rue des
+Nonandières. Louis XIII et la reine y posèrent la première pierre le
+11 décembre. Ce pont, discontinué et repris à diverses époques, fut
+achevé et couvert de maisons en 1635. Les débordements des eaux y
+causèrent plusieurs fois de grands dommages: celui de 1658 entraîna
+les deux arches qui étoient du côté de l'île avec les maisons
+qu'elles portoient. L'année suivante, le roi ordonna que la pile et
+les deux arches fussent rétablies jusqu'au rez-de-chaussée, et que
+l'on construisît, en attendant, un pont de bois aboutissant au reste
+du pont de pierre, lequel devoit être de la même largeur, et suffisant
+pour le passage des voitures. Pour faciliter la reconstruction des
+parties détruites, il fut établi un droit de péage pendant dix ans; et
+c'est par cette raison qu'il est indiqué dans quelques actes sous le
+nom de _pont au Double_. En 1664 le dommage n'étoit pas encore réparé.
+Enfin on rétablit ce pont tel qu'il étoit auparavant, à l'exception
+des maisons, qui ne furent point rebâties sur les constructions
+nouvelles.
+
+[Note 476: T. III., p. 124.]
+
+Ce pont est porté sur cinq arches de plein cintre.
+
+
+PONT DE LA TOURNELLE.
+
+Il communique du quai de ce nom à l'île Notre-Dame. Par un acte que
+rapporte Sauval[477], il paroît que vers cet endroit de l'île il y
+avoit, en 1371, un pont appelé _le pont de Fust de l'île Notre-Dame_;
+que le _pont de Fust d'entre l'île Notre-Dame et Saint-Bernard fut
+planchié en septembre 1370_; qu'en 1369 on y fit _une tournelle
+quarrée et une porte, qui fut étoupée l'année suivante_. Ce pont fut
+sans doute détruit par les glaces ou par les débordements, car on n'en
+voit aucune trace sur un plan postérieur au règne de François
+Ier[478]; et il n'existoit pas en 1577 puisqu'alors on proposa de
+construire deux ponts, qui des Célestins iroient dans l'île aux
+Vaches, et de cette île vers les Bernardins, sur le port de la
+Tournelle. Le sieur Marie se chargea, par son traité, de l'exécution
+de ce projet. Celui qu'il fit construire de ce côté étoit en bois; et
+les historiens de Paris disent que les glaces l'emportèrent en 1637,
+et que ce ne fut qu'en 1654 que l'on prit la résolution de le
+reconstruire en pierres. Cependant entre ces deux époques on trouve
+qu'un nouveau pont de bois avoit été élevé à la place de l'ancien;
+qu'en 1648 il tomboit de caducité, et que le 4 août de la même année
+on rendit un arrêt qui ordonnoit de l'abattre. Sauval, qui vivoit
+alors, se contente de dire qu'en 1651 une partie de ce pont fut
+emportée...... _et depuis si bien réparée qu'il n'y paroît pas_[479].
+Il y a toute apparence que déjà il avoit été rebâti en pierres; car
+les divers arrêts du conseil portés à ce sujet[480] ordonnent au
+prévôt des marchands de faire _rétablir_ incessamment _le pont de
+pierre_ de la Tournelle, ce qui fut exécuté en 1656, comme le porte
+une inscription placée sous une des arches de ce pont.
+
+[Note 477: T. III, p. 124.]
+
+[Note 478: Le plan de Dheulland.]
+
+[Note 479: T. I, p. 239.]
+
+[Note 480: Hist. de Paris, t. V, p, 138.]
+
+Il est composé de six arches solidement bâties, et sur lesquelles on
+n'éleva point de maisons.
+
+
+
+
+L'ÎLE LOUVIER.
+
+
+Toutes les recherches qu'on a faites sur cette île ont été
+infructueuses: Sauval dit qu'en 1370 on la nommoit l'île _des
+Javiaux_; en 1445, l'île _aux Meules des Javeaux_[481]; depuis, l'île
+_aux Meules_; et de son temps, l'île _Louvier_. Ce dernier nom lui
+venoit peut-être de quelque particulier qui en étoit propriétaire.
+
+[Note 481: T. I, p. 89. _Javeau_ est un terme des eaux et forêts, qui
+signifie une île nouvellement faite au milieu d'une rivière, par
+alluvion ou amas de limon et de sable.]
+
+Cette île a environ deux cent vingt toises de longueur, et est située
+vis-à-vis l'endroit où étoit le mail de l'Arsenal. Le bras de la
+rivière qui la sépare du rivage est si peu considérable, et la Seine
+y charrie tant de gravier, qu'en été on la passoit à pied sec, ce qui
+fut cause qu'on proposa plusieurs fois de combler ce détroit et d'y
+bâtir des maisons; mais les grands-maîtres de l'artillerie ont
+toujours empêché qu'on acceptât ces propositions. Cette île
+appartenoit, dans le dix-septième siècle, au sieur d'Antrague. En 1671
+la ville l'avoit prise à bail judiciaire, dans le dessein d'en faire
+un port pour la décharge des marchandises. Elle en fit ensuite
+l'acquisition le 2 octobre de la même année, et depuis y fit
+construire en bois un pont de communication.
+
+Cette île servoit, en 1714, de dépôt pour le foin et pour le fruit,
+ainsi que pour le bois de charpente et de menuiserie; depuis elle a
+été destinée aux chantiers de bois de chauffage. Pour la conservation
+de ces chantiers, la ville, en 1730, fit soutenir cette île par des
+pieux, élargir le canal qui la séparoit du mail, et construire une
+_estacade_ ou digue pour rompre les glaces, laquelle est ouverte au
+milieu afin de laisser passer les bateaux, qui y trouvent un abri
+commode. En 1735 cette digue fut allongée; et en même temps on
+agrandit et l'on exhaussa l'île. Enfin l'année suivante on y rapporta
+encore des terres; on aligna, on borna les places que devoient occuper
+les chantiers, et l'on élargit le pont pour la facilité des gens de
+pied.
+
+En 1549, les prévôt des marchands et échevins de Paris y avoient fait
+construire une espèce de havre pour donner à Henri II et à Catherine
+de Médicis le spectacle d'un combat naval et de la prise d'un fort.
+
+Le bras qui sépare cette île de celle de Saint-Louis a soixante-quinze
+ou soixante-dix toises de largeur; et le grand canal la sépare du
+faubourg Saint-Victor.
+
+
+
+
+RUES.
+
+
+Il n'est rien de plus obscur et de plus embrouillé dans les antiquités
+de Paris que la matière que nous allons traiter. Les plans que nous
+avons donnés de cette capitale désignent avec précision la place de
+ses monuments publics, mais n'offrent qu'une idée imparfaite de ses
+rues, qui, dans une si longue suite de siècles, ont changé plusieurs
+fois et de forme et de nom. Après les nombreux incendies qui
+consumèrent la Cité, et les ravages que les Normands firent dans les
+faubourgs, on ne sait si les maisons furent relevées dans leurs
+anciens alignements ou sur des plans nouveaux; et les traditions les
+plus anciennes qui nous en restent datent de plus d'un siècle après
+le dernier incendie[482]. Mais ce dont on ne peut douter, c'est que,
+jusqu'au seizième siècle, elles étoient étroites, sales et
+irrégulières; plusieurs rues de la Cité et des quartiers environnants,
+où trois personnes peuvent à peine passer de front, et dont quelques
+maisons ont encore conservé l'ancien toit en forme de pignon, nous
+présentent une image assez juste de ce qu'étoit alors la ville
+entière. Sauval, qui vivoit dans le dix-septième siècle, prétend que
+les rues _larges_ qui existoient à cette époque, avoient été élargies
+de son temps ou vers la fin du siècle précédent.
+
+[Note 482: En 1034, sous Henri Ier.]
+
+Cependant ces rues si étroites, où la lumière pénétroit à peine, où
+l'air ne pouvoit circuler, ne furent pavées que sous Philippe-Auguste.
+Jusque là elles n'avoient été que d'affreux chemins, inondés d'une
+boue noire et infecte, dont les exhalaisons rendoient le séjour de
+Paris désagréable et funeste à ses habitants. L'historiographe de
+Philippe, qui étoit en même temps son médecin, dit que la puanteur en
+étoit si insupportable, qu'elle pénétroit jusque dans le palais du
+roi, et le rendoit presque inhabitable. Il raconte que ce prince
+s'étant un jour approché des fenêtres qui donnoient sur la rivière, il
+arriva que des chariots, qui dans ce moment traversoient la Cité, en
+ayant remué les boues, l'odeur qui s'en éleva fut si horrible, qu'à
+peine le roi put-il la supporter[483]. _Factum est autem post aliquot
+dies quòd Philippus rex, Parisiis moram faciens, dùm sollicitus pro
+negotiis regni agendis in aulam regiam deambularet, veniens ad palatii
+fenestras, undè fluvium Sequanæ, pro recreatione animi, quandoquè
+inspicere consueverat; rhedæ, equis trahentibus, per civitatem
+transeuntes, foetores intolerabiles lutum revolvendo procreaverant,
+quos rex in aulâ deambulans, ferre non sustinuit._
+
+[Note 483: _Rigord. vita Philipp. Aug._]
+
+S'il faut en croire cet auteur, ce fut ce petit événement qui
+détermina le monarque à porter sur-le-champ remède à un mal aussi
+dangereux; et sans être rebuté ni de la difficulté de l'entreprise, ni
+d'une dépense qui avoit effrayé tous ses prédécesseurs, il donna
+ordre, en 1148, au prévôt de Paris, d'en faire paver toutes les rues
+et places publiques[484]. Le séjour de cette ville devint, dès ce
+moment, plus sain et plus commode. Cependant un établissement si utile
+fut souvent négligé dans les âges suivants, quelquefois même
+totalement abandonné; et il falloit que des maladies contagieuses, qui
+suivoient presque toujours une semblable négligence, vinssent
+réveiller l'attention des magistrats, et faire reprendre des travaux
+presque toujours imparfaits jusqu'à Louis XIV. C'est à ce grand roi
+que l'on doit le bel ordre qui règne maintenant dans cette partie si
+essentielle de la police[485].
+
+[Note 484: Il paroît toutefois qu'on se contenta de paver ce qu'on
+appeloit alors la _croisée de Paris_, c'est-à-dire deux rues qui se
+croisoient au centre de cette ville, et dont l'une se dirigeoit du
+midi au nord, et l'autre de l'est à l'ouest; ce pavé étoit composé de
+grosses dalles de grès, carrées et de la dimension de trois pieds et
+demi environ sur toutes leurs faces. L'abbé Lebeuf dit avoir vu
+plusieurs pierres de cet ancien pavé, au bas de la rue Saint-Jacques,
+et à une profondeur de sept à huit pieds. Il ajoute qu'on apercevoit,
+entre le pavé de Philippe-Auguste et le pavé actuel, des débris d'un
+pavé intermédiaire, preuve nouvelle de l'élévation successive du sol
+de la ville de Paris.]
+
+[Note 485: Ce que rapporte à ce sujet le commissaire Delamarre peut
+donner une idée de l'importance d'un tel bienfait. «Ceux d'entre nous,
+dit-il, qui ont vu le commencement du règne de Sa Majesté, se
+souviennent encore que les rues de Paris étoient si remplies de fange,
+que la nécessité avoit introduit l'usage de ne sortir qu'en bottes; et
+quant à l'infection que cela causoit dans l'air, le sieur Courtois,
+médecin, qui demeuroit alors rue des Marmouzets, a fait cette petite
+expérience, par laquelle on jugera du reste. Il avoit dans sa salle,
+sur la rue, de gros chenets à pommes de cuivre; et il a dit plusieurs
+fois aux magistrats et à ses amis que, tous les matins, il les
+trouvoit couverts d'une teinture assez épaisse de vert-de-gris, qu'il
+faisoit nettoyer pour faire l'expérience du jour suivant; et que
+depuis l'an 1663, que la police du nettoiement des rues a été
+rétablie, ces taches n'avoient plus paru. Il en tiroit cette
+conséquence que l'air corrompu que nous respirons continuellement
+faisoit d'autant plus d'impressions malignes sur les poumons et les
+autres viscères, que ces parties sont incomparablement plus délicates
+que le cuivre, et que c'étoit la cause immédiate de plusieurs
+maladies. Aussi est-il certain que, depuis ce rétablissement, il n'a
+plus paru à Paris de contagions, et beaucoup moins de ces maladies
+populaires dont la ville étoit si souvent affligée dans les temps que
+le nettoiement des rues a été négligé.»]
+
+Ce n'est qu'en 1728 que l'on commença à écrire aux coins des rues et
+des places publiques les noms qu'elles portoient, et ces noms n'ont
+pas varié depuis jusqu'au moment de la révolution. Avant cette époque,
+il n'est presque pas une rue de Paris, qui, à partir du douzième
+siècle, n'ait changé plusieurs fois de dénomination, et ces
+changements se ressentoient de la barbarie de ces temps grossiers. Les
+origines en sont souvent frivoles et bizarres: elles proviennent ou du
+nom de quelque personnage distingué qui y possédoit une maison
+remarquable, ou de quelque enseigne singulière qui avoit frappé les
+yeux du peuple, ou de quelque événement extraordinaire qui y étoit
+arrivé. Plusieurs devoient leur titre à leur mal-propreté habituelle,
+d'autres aux vols et assassinats qui s'y commettoient; quelques-unes
+enfin ont des noms dont le sens et l'origine sont entièrement
+inconnus.
+
+Nous avons essayé de débrouiller ce chaos, et de donner, autant qu'il
+est possible, les étymologies et les mutations de ces noms divers.
+Nous nous sommes aidés, pour y parvenir, de la critique des écrivains
+les plus laborieux et les plus exacts qui aient approfondi cette
+matière, et nous espérons qu'elle ne sera pas la moins curieuse de
+notre travail. Mais pour rendre ce travail complet, et même pour le
+faire bien comprendre, nous croyons nécessaire de donner d'abord une
+pièce très-singulière et unique dans son genre, qui a été mise au jour
+pour la première fois par le savant abbé Lebeuf. C'est une description
+en vers des rues de Paris, faite par un poète du treizième siècle,
+nommé Guillot: on y trouve la plus grande partie des noms de celles
+qui étoient renfermées dans l'enceinte de Philippe-Auguste; elle
+indique celles qui sont les plus anciennes, et le nom qu'on leur
+donnoit quatre-vingts ans après que cette enceinte eut été terminée.
+L'explication que nous donnerons, à la fin de chaque quartier, de
+l'origine de ces rues, servira de commentaire à cet ancien écrit, et
+éclaircira autant qu'il est possible ce qu'il peut avoir d'obscur ou
+d'inintelligible[486].
+
+[Note 486: Nous avons eu soin de faire mettre en _italique_ les noms
+dont l'usage s'est perdu, soit que les rues qui les portoient aient
+été couvertes de maisons, soit que la fantaisie du peuple ait changé
+ces noms. Nous donnons aussi une explication des vieilles locutions
+les plus difficiles à entendre.
+
+Le lecteur observera que dans cette pièce _au_ est écrit par _o_,
+_aux_ par _as_, _qu'on_ par _con_, _un_ par la lettre _i_, le nom de
+_Dieu_ par _Diex_.]
+
+
+
+
+_Ci commence le Dit des Rues_[487]
+
+DE PARIS.
+
+[Note 487: On mettoit en vers, aux treizième et quatorzième siècles,
+certains sujets qui seroient regardés aujourd'hui comme peu
+susceptibles des agrémens de la poésie: aussi les poètes d'alors se
+gênoient-ils peu sur la rime et sur les autres règles de la
+versification. Leur licence étoit telle, que, pour remplir la mesure,
+ils fabriquoient des termes nouveaux, ajoutoient des circonstances
+bizarres et étrangères à leur sujet, et même y inséroient des sermens
+au nom de tel ou tel saint, qui souvent n'avoit jamais existé, mais
+dont le nom, imaginé sur-le-champ, achevoit leurs vers, ou pour la
+rime, ou pour la quantité.]
+
+ Maint dit a fait de Rois, de Conte
+ Guillot de Paris en son conte;
+ Les rues de Paris briément
+ A mis en rime, oyez comment.
+
+ L'auteur commence par le quartier qu'on appeloit
+ d'Outre-Petit-Pont, aujourd'hui L'UNIVERSITÉ.
+
+ La rue de la Huchette à Paris
+ Premiere, dont pas n'a mespris.
+ Assez tost trouva Sacalie
+ Et la petite Bouclerie
+ Et la grand Bouclerie après
+ Et Herondale tout en près.
+ En la rue Pavée alé
+ Où à maint visage halé:
+ _La rue à l'Abbé Saint-Denis._
+ Siet asez près de Saint Denis,
+ De la grant rue Saint Germain
+ Des Prez, si fait _rue Cauvin_,
+ Et puis la rue Saint Andri
+ Dehors mon chemin s'estendi
+ Jusques en la rue Poupée,
+ A donc ai ma voie adrécée.
+ En la _rue de la Barre_ vins
+ Et en la rue a Poitevins,
+ En la rue de la Serpent,
+ De ce de rien ne me repent;
+ En la _rue de la Platriere_
+ La maint une Dame loudière[488]
+ Qui maint chapel a fait de feuille.
+ Par la rue de Hautefeuille
+ Ving en la rue de _Champ-petit_,
+ Et au-dessus est un petit[489]
+ La rue du Paon vraiement:
+ _Je descendi tout bellement_
+ Droit à la rue des Cordeles:
+ Dame i a[490]; le descort d'elles
+ Ne voudroie avoir nullement.
+ Je m'en allai tout simplement
+ D'iluecques[491] _au Palais de Thermes_
+ Où il a celiers et citernes
+ En cette rue a mainte court.
+ La _rue aux hoirs de Harecourt_.
+ La rue Pierre Sarrazin
+ Ou l'en essaie maint roncin
+ Chascun an, comment on le hape[492].
+ Contreval[493] rue de la Harpe
+ Ving en la rue Saint Sevring,
+ Et tant fis qu'au carefour ving:
+ La Grant rue trouvai briément;
+ De la entrai premierement
+ Trouvai la _rue as Ecrivains_;
+ De cheminer ne fu pas vains[494]
+ En _la petite ruelette_
+ _S. Sevrin_; mainte meschinette[495]
+
+ Les vers que nous omettons en cet endroit
+ et autres où l'on trouvera du blanc,
+ ne contiennent que des descriptions de
+ lieux qui étoient tolérés alors, et qui sont
+ autorisés aujourd'hui.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ En la rue _Erembourc_ de Brie
+ Alai, et en la rue o Fain;
+ De cheminer ne fu pas vain,
+ Une _femme vi_ battre lin,
+ Par la rue Saint Mathelin.
+ En l'encloistre m'en retourné
+ Saint Benoît le bestourné[496];
+ En _la rue as hoirs de Sabonnes_
+ A deux portes belles et bonnes.
+ La rue à _l'Abbé_ de Cligny
+ Et la _rue au Seigneur d'Igny_
+ Sont près de la _rue o Corbel_;
+ Desus siet la _rue o Ponel_
+ Y la rue à Cordiers après
+ Qui des Jacopins siet bien près:
+ Encontre[497] est rue Saint Estienne;
+ Que Dieu en sa grace nous tiegne,
+ Que de s'amour ayons mantel[498].
+ Lors _descendis en Fresmantel_
+ En la _rue de l'Oseroie_;
+ Ne sai comment je desvoueroie[499]
+ Ce conques nul jour[500] ne voué
+ Ne a Pasques ne a Noué[501]
+ En la _rue de l'Ospital_
+ Ving; une femme i d'espital
+ Une autre femme folement
+ De sa parole moult vilement[502].
+ La rue de la Chaveterie
+ Trouvai; n'alai pas chiés Marie
+ En la _rue Saint Syphorien_
+ Ou maingnent li logiptien[503]
+ En pres est la _rue du Moine_
+ Et la _rue au Duc de Bourgongne_
+ Et la rue des Amandiers près
+ Siet en une autre rue exprès
+ Qui a non rue de Savoie.
+ Guillot de Paris tint sa voie
+ Droit en la rue Saint Ylaire
+ Ou une Dame debonnaire
+ [504]Maint, con apele Gietedas:
+ Encontre est la rue Judas,
+ Puis la rue du _Petit_-Four,
+ Qu'on appele le Petit-Four:
+ Saint Ylaire, et puis _clos Burniau_
+ Ou l'on a rosti maint bruliau[505]:
+ Et puis la rue du Noyer.
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Enprès est la rue à Plastriers
+ Et parmi[506] la rue as Englais
+ Ving à grand feste et à grand glais[507]
+ La rue à Lavandieres tost
+ Trouvai; près d'iluec[508] assez tost
+ La rue qui est belle et grant,
+ Sainte Geneviéve la grant,
+ Et la petite ruelete
+ Dequoi l'un des bouts chien sur l'être[509]
+ Et l'autre bout si se rapporte
+ Droit à la _rue de la Porte_
+ _De Saint Marcel_; par _Saint Copin_
+ Encontre est la rue Clopin,
+ Et puis la rue Traversainne
+ Qui siet en haut bien loin de Sainne[510].
+ Enprès est la _rue des Murs_:
+ De cheminer ne fut pas mus[511],
+ Jusqu'à la rue Saint Victor
+ Ne trouvai ne porc ne butor[512],
+ Mes femmes qui autre conseille[513]:
+ Puis truis[514] la rue de Verseille
+ Et puis la rue du Bon puis;
+ La maint la femme à i chapuis[515]
+ Qui de maint home a fait ses glais[516].
+ La _rue Alexandre l'Anglais_
+ Et la _rue Paveegoire_:
+ La bui-ge[517] du bon vin de beire.
+ En la rue Saint Nicolas
+ Du Chardonnai ne fut pas las
+ En la rue de Bievre vins
+ Ilueques i petit[518] m'assis.
+ D'iluec[519] en la rue Perdue:
+ Ma voie ne fut pas perdue.
+ Je m'en reving droit en la Place
+ Maubert, et bien trouvai la trace
+ D'iluec en la rue à Trois-portes,
+ Dont l'une le chemin rapporte
+ Droit à la rue de Gallande
+ Ou il n'a ne forest ne lande,
+ Et l'autre en la _rue d'Aras_
+ Ou se nourrissent maint grant ras.
+ Enprès est _rue de l'Ecole_,
+ La demeure Dame Nicole;
+ En celle rue ce me semble
+ Vent on et fain et fuerre[520] ensemble.
+ Puis la rue Saint Julien
+ Qui nous gart de mauvais lien.
+ M'en reving en la Bucherie,
+ Et puis en _la Poissonnerie_.
+ C'est verité que vous despont[521],
+ Les rues d'Outre-Petit-Pont
+ Avons nommées toutes par nom
+ Guillot qui de Paris, ot[522] nom:
+ Quatre-vingt par conte en y a.
+ Certes plus ne mains[523] n'en y a.
+ En la Cité isnelement[524]
+ M'en ving après privéement.
+
+[Note 488: Demeure une faiseuse de couvertures.]
+
+[Note 489: Un peu au-dessus.]
+
+[Note 490: Il y demeure des Dames.]
+
+[Note 491: De là.]
+
+[Note 492: De quelque façon qu'on le prenne.]
+
+[Note 493: En descendant.]
+
+[Note 494: Je ne marchai pas en vain.]
+
+[Note 495: Plusieurs jeunes filles.]
+
+[Note 496: Le mal tourné, le renversé.]
+
+[Note 497: Vis-à-vis.]
+
+[Note 498: Que de son amour nous soyons protégés.]
+
+[Note 499: Je désavouerai.]
+
+[Note 500: Que onques, jamais.]
+
+[Note 501: Noël.]
+
+[Note 502: Il y vit une querelle de femmes.]
+
+[Note 503: Demeurent les égyptiens ou diseurs de bonne aventure.]
+
+[Note 504: Demeure, qu'on.]
+
+[Note 505: Fagot, broussaille, bourrée.]
+
+[Note 506: Au milieu de.]
+
+[Note 507: bruit.]
+
+[Note 508: Près de là]
+
+[Note 509: _Atrium_, l'aitre ou place de Sainte-Geneviève.]
+
+[Note 510: Loin de la rivière de Seine.]
+
+[Note 511: Fatigué, las.]
+
+[Note 512: Oiseau choisi pour la rime.]
+
+[Note 513: Qui conseille les autres.]
+
+[Note 514: Trouvai.]
+
+[Note 515: _Manet_, demeure la femme d'un charpentier.]
+
+[Note 516: Ses plaintes.]
+
+[Note 517: Je bus.]
+
+[Note 518: Là un peu.]
+
+[Note 519: De là.]
+
+[Note 520: On vend foin et paille.]
+
+[Note 521: Je vous expose.]
+
+[Note 522: Eut nom.]
+
+[Note 523: Moins.]
+
+[Note 524: Promptement.]
+
+
+_Les Rues de la Cité._
+
+ La _rue du Sablon_ par m'ame[525];
+ Puis rue neuve Notre Dame.
+ En près est la _rue à Coulons_
+ D'iluec ne fu pas mon cuer lons[526],
+ La ruele trouvai briement
+ De S. Christophe et ensement[527]
+ La rue du Parvis bien près,
+ Et la rue du Cloistre après,
+ Et la grant rue S. Christofle:
+ Je vis par le trelis d'un coffre
+ En la rue Saint Pere à beus
+ Oisiaus qui avoient piez beus[528]
+ Qui furent pris sur la marine[529].
+ De la rue Sainte Marine
+ En la rue Cocatris vins,
+ Où l'en boit souvent de bons vins,
+ Dont maint homs souvent se varie[530]
+ La _rue de la Confrairie
+ Nostre-Dame_; et _en Charoui_
+ Bonne taverne achiez[531] ovri.
+ La _rue de la Pomme_ assez tost
+ Trouvai, et puis après tantost
+ Ce fu la _rue as Oubloiers_;
+ La maint Guillebert a braiés.
+ Marcé Palu, la Juerie
+ Et puis la _petite Orberie_
+ Qui en la Juerie siet.
+ Et me semble que l'autre chief
+ Descent droit en la rue à Feves
+ Par deça la maison o fevre.
+ La Kalendre et _la Ganterie_
+ Trouvai, et _la grant Orberie_.
+ Après, la grant Bariszerie;
+ Et puis après la Draperie
+ Trouvai et la Chaveterie,
+ Et la ruele Sainte Croix
+ Ou l'en chengle[532] souvent des cios.
+ La rue Gervese Lorens
+ Ou maintes Dames ygnorents
+ Y maignent[533] qui de leur quiterne[534]
+ En pres rue de la Lanterne.
+ En la rue du Marmouset
+ Trouvai[535] homme qui mu fet
+ Une muse corne bellourde.
+ Par la rue de la Coulombe
+ Alai droit o port Saint-Landri:
+ La demeure Guiart Andri.
+ Femmes qui vont[536] tout le chevez
+ Maignent[537] en la rue de Chevés.
+ Saint Landri est de l'autre part,
+ La _rue de l'Ymage_ départ[538]
+ La ruele par Saint Vincent[539]
+ En bout de la rue descent
+ De Glateingni, ou bonne gent
+ Maingnent, (_manent_) et Dames o corps gent[540]
+ . . . . . . . . . . . .
+ La _rue Saint-Denis de la Chartre_.
+ . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . .
+ En ving en la Peleterie
+ Mainte peine y vi esterie[541].
+ En la faute[542] du pont m'assis.
+ Certes il n'a que trentesix
+ Rues contables[543] en Cité
+ Foi que doi Benedicite[544].
+
+[Note 525: Mon âme.]
+
+[Note 526: Tardif.]
+
+[Note 527: Pareillement.]
+
+[Note 528: raccourcis.]
+
+[Note 529: sur le bord de la mer.]
+
+[Note 530: s'enivre.]
+
+[Note 531: assez ouvri.]
+
+[Note 532: Où l'on sangle des coups, apparemment qu'il y avoit des
+Flagellants.]
+
+[Note 533: Y demeurent.]
+
+[Note 534: guitare.]
+
+[Note 535: C'est-à-dire _un homme qui m'eut fait une espèce de
+cornemuse_.]
+
+[Note 536: environnent.]
+
+[Note 537: habitent.]
+
+[Note 538: sépare.]
+
+[Note 539: Espèce de serment placé là pour rimer.]
+
+[Note 540: gracieux.]
+
+[Note 541: J'y vis beaucoup d'étoffes historiées; peine _Pannus_.]
+
+[Note 542: au bout.]
+
+[Note 543: Comptables, qu'on puisse compter.]
+
+[Note 544: Espèce de serment.]
+
+
+_Les rues du quartier d'outre le Grand pont, dit aujourd'hui LA
+VILLE._
+
+ Par deça Grant pont erraument[545]
+ M'en ving, sçachiez bien vraiment
+ N'avoie alenas[546] ne poinson.
+ Premiere, la rue o Poisson
+ La rue de la Saunerie
+ Trouvai, et la Mesguiscerie
+ L'Escole et rue Saint Germain
+ A Couroiers bien vint à main
+ Tantost la rue a Lavendiere
+ Ou il a maintes lavendieres.
+ La _rue à moignes de Jenvau_
+ Porte à mont et porte à vau;
+ En près rue Jean Lointier
+ Là ne fu je pas trop lointier[547]
+ De la rue Bertin Porée.
+ Sans faire nulle eschauffourée
+ Ving en _la rue Jean l'Eveiller_;
+ Là demeure Perriaus Goullier.
+ La _rue Guillaume Porée_ près
+ Siet, et Maleparole en près,
+ Ou demeure Jean Asselin.
+ Parmi[548] le Berrin Gasselin;
+ Et parmi[549] la Hedengerie,
+ M'en ving en la Tableterie
+ En la _rue à petit soulers_
+ _De bazenne_ tout fut souillés
+ D'esrer[550] ce ne (fu) mie fortune.
+ Par la _rue Sainte Opportune_
+ Alai en _la Charonnerie_,
+ Et puis en la Féronnerie;
+ Tantost trouvai _la Mancherie_,
+ Et puis _la Cordoüanerie_,
+ Près demeure Henry Bourgaie;
+ La _rue Baudouin Prengaie_
+ Qui de boire n'est pas lanier[551].
+ Par la _rue Raoul l'Avenier_[552]
+ Alai o siege a Descarcheeurs.
+ D'ileuc[553] m'en allai tantost ciex[554]
+ Un tavernier en la viez place
+ A Pourciaux, bien trouvai ma trace
+ Guillot qui point d'eur bon n'as[555].
+ Parmi la rue a Bourdonnas
+ Ving en la rue Thibaut a dez,
+ Un hons trouvai en ribaudez[556]
+ En la rue de Bethisi
+ Entré, ne fus pas ethisi[557]:
+ Assez tost trouvai Tire chape;
+ N'ai garde que rue m'eschape
+ Que je ne sache bien nommer
+ Par nom, sans nul mesnommer[558].
+ Sans passer guichet ne postis[559]
+ En la _rue au Quains de Pontis_
+ Fis un chapia[560] de violete.
+ La _rue o serf et Glorïete_
+ Et la _rue de l'arbre sel_
+ Qui descent sur un biau ruissel[561]
+ Trouvai et puis _Col de Bacon_
+ . . . . . . . . . . . . .
+ Et puis _le Fossé Saint Germain_
+ Trou-Bernard trouvai main à main,
+ Part ne compaigne[562] n'attendi,
+ Mon chemin a val s'estendi
+ Par le saint Esperit[563], de rue
+ Sus la riviere en _la Grant-rue_
+ Seigneur de la porte du Louvre;
+ Dames y a gentes et bonnes,
+ De leurs denrées sont trop riches.
+ Droitement parmi _Osteriche_
+ Ving en la rue saint Honouré,
+ La rue trouvai-je Mestre Huré,
+ Lez lui[564] seant Dames polies.
+ Parmi la rue des Poulies
+ Ving en la _rue Daveron_
+ Il y demeure un Gentis-hon.
+ Par la rue Jehan Tison
+ N'avoie talent de proier[565],
+ Mès par la Croix de Tiroüer
+ Ving en la rue de Neele
+ Navoie tabour ne viele:
+ En la _rue Raoul Menuicet_
+ Trouvai un homme qui mucet[566]
+ Une femme en terre et ensiet,
+ La rue des Estuves en près siet.
+ En près est la rue du Four:
+ Lors entrai en un carefour,
+ Trouvai la rue des Escus
+ Un homs à grans ongles locus[567]
+ Demanda, Guillot, que fais tu?
+ Droitement de _Chastiau-Festu_
+ M'en ving à la rue a Prouvoires
+ Ou il a maintes pennes vaires[568];
+ Mon cuer si a bien ferme veue.
+ Par la _rue de la Croix neuve_
+ Ving en la _rue Raoul Roissole_,
+ N'avoie ne plais[569] ne sole
+ La rue de Montmartre trouvai
+ Il est bien seu et prové
+ Ma voie fut delivre[570] et preste
+ Tout droit par la ruelle e piestre[571]
+ Ving à la pointe Saint Huitasse
+ Droit et avant sui[572] ma trace
+ Jusques en la Tonnellerie
+ Ne sui pas cil qui trueve lie.
+ Mais par devant la Halle au blé
+ Ou l'en a mainte fois lobé[573]
+ M'en ving en la Poissonnerie
+ Des Halles, et en la Formagerie,
+ Tantost trouvai _la Ganterie_,
+ A l'encontre est la Lingerie
+ La rue o Fevre siet bien près
+ Et la Cossonnerie après.
+ Et por moi mieux garder des Halles
+ Par dessous les avans des Halles
+ Ving en la rue à Prescheeurs
+ La bui[574] avec Freres Meneurs
+ Dont je n'ai pas chiere marie[575]
+ Puis alai en la Chanvrerie
+ Assez près trouvai Maudestour
+ Et _le carrefour de la Tour_,
+ Ou l'on giete mainte sentence
+ En la maison à Dam[576] Sequence
+ Le puis le carrefour départ[577]:
+ Jehan Pincheclou d'autre part
+ Demeura tout droit a l'encontre.
+ Or dirai sans faire lonc conte[578]
+ La petite Truanderie
+ Es rues des Halles s'alie
+ La rue au Cingne ce me samble
+ Encontre Maudestour assamble
+ Droit à la grant Truanderie
+ Et _Merderiau_ n'obli-je mie,
+ Ne _la petite ruéléte
+ Jehan Bingne_ par saint-Clerc[573]suréte[580].
+ Mon chemin ne fut pas trop rogue[581]
+ En la _rue Nicolas Arode_
+ Alai, et puis en Mauconseil.
+ Une Dame vi sur un seil[582]
+ Qui moult se portoit noblement;
+ Je la saluai simplement,
+ Et elle moi par saint Loys.
+ Par la sainte rue Saint Denis
+ Ving en la rue as Oües droit
+ Pris mon chemin et mon adroit
+ Droit en la rue Saint-artin
+ Ou j'oi chanter en latin
+ De Nostre Dame un si dous chans.
+ Par la rue des Petits Champs
+ Alai droitement en Biaubourc
+ Ne chassoie chievre ne bouc:
+ Puis truit la _rue a Jongleeurs_
+ Con ne me tienne à jeugleeurs[583].
+ De la rue Gieffroi l'Angevin
+ En la rue des Estuves vin,
+ Et en la _rue Lingariere_
+ La ou leva mainte plastriere
+ D'archal mise en oeuvr pour voir[584]
+ Plusieurs gens pour leur vie avoir
+ Et puis la _rue Sendebours
+ La Trefilliere_ a l'un des bous,
+ Et Quiquenpoit que j'ai moult chier,
+ La rue Auberi le Bouchier
+ Et puis la Conreerie aussi,
+ La _rue Amauri de Roussi_,
+ En contre Troussevache chiet,
+ Que Diex gart qu'il ne nous meschiet[585],
+ Et la _rue du Vin-le-Roy_,
+ Dieu grace on n'a point de desroy[586]
+ En la _Viez Monnoie_ par sens
+ M'en ving aussi conpar à sens[587].
+ Au-dessus d'iluec un petit
+ Trouvai le Grand et le Petit
+ Marivaux, si comme il me samble;
+ Li uns à l'autre bien s'assamble;
+ Au dessous siet la Hiaumerie
+ Et assez prez _la Lormerie_
+ Et parmi _la Basennerie_
+ Ving en la _rue Jehan le Conte_;
+ La Savonnerie en mon conte
+ Ai mise: Par la Pierre o let
+ Ving en la rue Jehan Pain molet,
+ Puis truis[588] la rue des Arsis;
+ Sus un siege un petit m'assis
+ Pour ce que le repos fu bon:
+ Puis truis les _deux rues_ Saint Bon.
+ Lors ving en _la Buffeterie_,
+ Tantost trouvai _la Lamperie_,
+ Et puis la _rue de la Porte
+ Saint Mesri_; mon chemin s'apporte
+ Droit en _la rue à Bouvetins_.
+ Par la _rue a Chavetiers_ tins
+ Ma voie en _la rue de l'Estable
+ Du Cloistre_ qui est honestable
+ De Saint Mesri en Baillehoe
+ Ou je trouvai beaucoup de boe
+ Et une rue de renon.
+ Rue neuve Saint Mesri a non.
+ Tantost trouvai _la Cour Robert
+ De Paris_. Mes par saint Lambert
+ Rue Pierre o lart siet près,
+ Et puis _la Bouclerie_ après:
+ Ne la rue n'oublige pas
+ Symon le Franc. Mon petit pas
+ Alai vers _la Porte du Temple;_
+ Pensis ma main de lez[589] ma temple.
+ En la rue des Blans Mantiaux
+ Entrai, où je vis mainte piaux
+ Mettre en conroi[590] et blanche et noire;
+ Puis truis la _rue Perrenelle
+ De Saint Pol_, la rue du Plastre
+ . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . .
+ En près est la rue du Puis.
+ La rue à Singes après pris
+ Contreval[591] la Bretonnerie
+ M'en ving plain de mirencolie[592]:
+ Trouvai la _rue des Jardins_
+ Ou les Juifs maintrent[593] jadis;
+ O _carrefour du Temple_ vins
+ Ou je bui plain henap de vin
+ Pour ce que moult grand soif avoie.
+ A donc me remis a la voie,
+ La _rue de l'Abbaye_ du Bec.
+ Hellouin trouvai par abec[594],
+ M'en allai en la Verrerie
+ Tout contreval la Poterie
+ Ving au carrefour Guillori
+ Li un di ho, l'autre hari,
+ Ne perdit pas mon essien[595].
+ _La ruelete Gencien_
+ Alai, ou maint un biau varlet[596],
+ Et puis la _rue Andri Mallet_,
+ Trouvai la rue du Martrai,
+ En une ruelle tournai
+ Qui de Saint Jehan voie à porte[597]
+ En contre la rue des Deux Portes.
+ De la viez Tisseranderie
+ Alai droit _en l'Esculerie_
+ Fit en la _rue de Chartron_
+ . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . .
+ En la _rue du Franc-Monrier_
+ Alai, et vieux-cimetiere
+ Saint Jehan meisme en cotiere[598]
+ Trouvai tost la rue du Bourg--
+ Tibout, et droit a l'un des bous
+ La _rue Anquetil le Faucheur_
+ La _maint un compain tencheeur_[599].
+ En la rue du Temple alai
+ Isnelement[600] sans nul délai:
+ En la rue au Roi de Sezille
+ Entrai; tantost trouvai Sedile[601],
+ En la rue Renaut le Fevre
+ Maint, ou el vent et pois et feves
+ En la _rue de Pute-y-muce_
+ Y entrai en la maison Luce
+ Qui maint en rue de Tyron
+ Des Dames ymes[602] vous diron
+ La rue de l'Escoufle est près
+ Et la rue des Rosiers près
+ Et _la grant-rue de la Porte
+ Baudeer_ si con se comporte
+ M'en allai en rue Percié
+ Une femme vi destrecié[603]
+ Pour soi pignier[604], qui me donna
+ De bon vin. Ma voie adonna
+ En la _rue des Poulies Saint Pou_
+ Et au dessus d'iluec un pou[605]
+ Trouvai la rue a Fauconniers.
+ . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . .
+ Parmi la rue du Figuier
+ Et parmi la rue a Nonains
+ D'Iere, vi chevaucher deux nains
+ Qui moult estoient esjoi.
+ Puis truis la rue de Joy
+ Et la rue _Forgier_ l'Anier,
+ [606]Je ving en la Mortellerie
+ Ou a mainte tainturerie
+ La _rue Ermeline Boiliaue_
+ La rue Garnier sus l'yaue
+ Trouvay, à ce mon cuyer s'atyre[607]:
+ Puis la _rue du Cimetire
+ Saint Gervais_, et _l'Ourmeciau_,
+ Sans passer fosse ne ruisseau
+ Ne sans passer planche ne pont
+ La rue _a Moines_ de Lonc-pont
+ Trouvai, et _rue Saint Jehan
+ De Greve_, ou demeure Jouan
+ Un homs qu' n'a pas vue saine
+ Près de _la ruele de Saine_
+ En _la rue sus la riviere_
+ Trouvai une fausse estriviere[608].
+ Si m'en reving tout droit en Gréve
+ Le chemin de rien ne me gréve
+ Tantost trouvai la Tannerie
+ Et puis après la Vannerie
+ La _rue de la Coifferie_
+ Et puis après la Tacherie
+ Et la _rue aux Commenderesses_
+ Ou il a maintes tencheresses[609]
+ Qui ont maint homme pris o brai[610]
+ Par le _Carefour_ de Mibrai
+ En la rue Saint Jacque et ou porce[611]
+ M'en ving, n'avois sac ni poce[612]:
+ Puis alai en la Boucherie
+ La _rue de l'Escorcherie_
+ Tournai; parmi _la Triperie_
+ M'en ving en _la Poulaillerie_,
+ Car c'est la dernière rue
+ Et si siet droit sur la Grant-rue.
+
+ Guillot si fait à tous sçavoir,
+ Que par deça Grand pont pour voir[613]
+ N'a que deux cent rues mains six:
+ Outre Petit-pont quatre-vingt
+ Dedans les murs non pas dehors.
+ Les autres rues ai mis hors
+ De sa rime puisqu'il n'ont chief[614].
+ Ci vout faire de son Dit chief[615]
+ Guillot, qui a fait maint bias dits,
+ Dit qu'il n'a que trois cent et dix
+ Rues à Paris vraiement
+ Le dous Seigneur du Firmament
+ Et sa tres douce chiere Mere
+ Nous défende de mort amere.
+
+[Note 545: promptement.]
+
+[Note 546: alène.]
+
+[Note 547: éloigné.]
+
+[Note 548: au milieu de.]
+
+[Note 549: à travers.]
+
+[Note 550: D'aller et venir.]
+
+[Note 551: lent, paresseux.]
+
+[Note 552: Vendeur d'avoine.]
+
+[Note 553: De là.]
+
+[Note 554: chez.]
+
+[Note 555: qui n'a point de bonheur.]
+
+[Note 556: En joie.]
+
+[Note 557: Je ne tombe pas en éthisie.]
+
+[Note 558: sans en mal nommer aucune.]
+
+[Note 559: porte fausse.]
+
+[Note 560: chapeau.]
+
+[Note 561: La rivière de Seine.]
+
+[Note 562: camarade.]
+
+[Note 563: Serment.]
+
+[Note 564: À côté de lui.]
+
+[Note 565: prier.]
+
+[Note 566: cachoit et enfouissoit.]
+
+[Note 567: C'est-à-dire comme des pieds de sauterelles.]
+
+[Note 568: Plusieurs étoffes de diverses couleurs.]
+
+[Note 569: Plie, poisson de mer.]
+
+[Note 570: facile.]
+
+[Note 571: vitement.]
+
+[Note 572: suivi.]
+
+[Note 573: trompé ou moqué.]
+
+[Note 574: Là je bus.]
+
+[Note 575: Dont je ne suis pas fâché.]
+
+[Note 576: Dom, ou Monsieur.]
+
+[Note 577: Le puits sépare le carrefour.]
+
+[Note 578: Longue narration.]
+
+[Note 579: Manière de serment.]
+
+[Note 580: Un peu sûre.]
+
+[Note 581: âpre, rude.]
+
+[Note 582: Seuil de porte.]
+
+[Note 583: Qu'on ne me regarde pas comme un railleur.]
+
+[Note 584: pour vrai.]
+
+[Note 585: arrive.]
+
+[Note 586: détour.]
+
+[Note 587: de dessein formel.]
+
+[Note 588: Trouvai.]
+
+[Note 589: proche.]
+
+[Note 590: pour être corroyées.]
+
+[Note 591: Par le bas de.]
+
+[Note 592: mélancolie.]
+
+[Note 593: demeurèrent.]
+
+[Note 594: tout juste en commençant.]
+
+[Note 595: ma connoissance.]
+
+[Note 596: demeure.... un jeune homme.]
+
+[Note 597: Qui conduit à la porte St.-Jean.]
+
+[Note 598: Mot fabriqué pour la rime.]
+
+[Note 599: demeure un compagnon querelleur.]
+
+[Note 600: promptement.]
+
+[Note 601: C'est le nom d'une femme.]
+
+[Note 602: hymnes, cantiques.]
+
+[Note 603: embarrassée.]
+
+[Note 604: se peigner.]
+
+[Note 605: un peu au-dessus de là.]
+
+[Note 606: Il manque ici un vers dans le manuscrit.]
+
+[Note 607: Se portant.]
+
+[Note 608: Un éperon de terre ou bout d'île.]
+
+[Note 609: querelleuses.]
+
+[Note 610: à la pipée.]
+
+[Note 611: au porche.]
+
+[Note 612: poche.]
+
+[Note 613: pour vrai.]
+
+[Note 614: _Rues sans chiefe_, fermées par le fond.]
+
+[Note 615: Il veut faire ici la fin de ses vers.]
+
+ _Explicit le Dit des Rues de Paris._
+
+
+Guillot marque expressément qu'il a exclu de son ouvrage le nom des
+_rues sans chief_, c'est-à-dire qu'il ne fait aucune mention des
+_culs-de-sac_, de manière que si les noms de quelques-uns de ceux qui
+existent aujourd'hui se trouvent dans cette nomenclature, c'est qu'ils
+auront été formés depuis par la construction de quelque édifice, ce
+qui est arrivé quelquefois, et même dans le siècle dernier.
+
+Il résulte de son calcul qu'il n'y avoit alors que trois cent dix rues
+à Paris. L'abbé Lebeuf observe que, dans le quartier d'au-delà du
+Grand pont[616], ce poète compte cent quatre-vingt-quatorze rues, et
+n'en nomme que cent quatre-vingt-quatre dans ses vers. Ce savant
+présume que cette différence vient de quelque erreur de copiste, et
+l'on voit en effet, dans Sauval, qu'en 1300 il existoit plusieurs rues
+de ce quartier-là qui ne sont point spécifiées dans ce poëme. Il y
+avoit, par exemple, sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, la
+rue _gui d'Aucerre_, la rue _gui le Braolier_, la rue _Gilbert
+l'Anglois_; sur celle de Saint-Eustache, la rue _de Verneuil_, la rue
+_Alain de Dampierre_; sur celle de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, la
+rue _Jean Bonne Fille_; sur celle de Saint-Jean, _la cour Harchier_;
+sur celle de Saint-Méri, la rue _Guillaume Espaulart_.
+
+[Note 616: Paris, jusque vers le milieu du quatorzième siècle, étoit
+divisé en trois parties: le quartier d'_Outre-Petit pont_, la Cité; le
+quartier d'_Outre-Grand pont_. Le premier de ces quartiers a depuis
+été désigné sous le nom de _ville_, en raison sans doute de ce que
+l'Hôtel-de-Ville y étoit situé. Le dernier fut nommé quartier de
+l'_Université_, parce que toutes les écoles de cette institution
+célèbre y étoient renfermées.]
+
+Gilles Corrozet, qui vivoit vers le milieu du seizième siècle, ne
+compte encore dans cette ville que _quatre cents_ rues ou ruelles.
+Aujourd'hui il y en a plus de mille.
+
+
+
+
+RUES DE L'ÎLE DE LA CITÉ.
+
+
+_Rue de l'Abreuvoir._ Elle alloit du cloître Notre-Dame à la Seine.
+Lorsque l'endroit vulgairement appelé _le Terrain_ eut été environné
+de murs, on y laissa un côté ouvert pour conduire les chevaux à la
+rivière, et c'est de là que cette rue a pris son nom[617].
+
+[Note 617: L'espace qu'occupoit cette rue a été renfermé dans le
+jardin de l'archevêché.]
+
+_Rue Sainte-Anne._ Elle commence à la rue Saint-Louis, et aboutit à
+l'une des portes du Palais. Cette rue fut ouverte en 1631, et nommée
+ainsi en l'honneur de la reine Anne d'Autriche. C'étoit par cette rue
+que le roi passoit chaque fois qu'il alloit au Palais.
+
+_Rue de l'Arcade._ Elle donne d'un bout dans la rue de Nazareth, de
+l'autre dans la cour du Palais, et doit son nom à la voûte qui sert de
+communication aux bâtiments de la chambre des comptes. Elle se nommoit
+autrefois _rue de Jérusalem_, et l'on présume que ce nom lui venoit de
+l'hospice où saint Louis logeoit les pélerins qui alloient à Jérusalem
+ou qui en revenoient[618].
+
+[Note 618: Cette rue porte maintenant le nom de rue de _Nazareth_.]
+
+_Rue de la Barillerie._ Elle commence à la descente du pont
+Saint-Michel, et finit à la rue Saint-Barthélemi. En 1398, la partie
+de cette rue qui commence à celle de la Calendre se nommoit _rue du
+Pont-Saint-Michel_[619]. Dès l'an 1280 elle est appelée _Barilleria_.
+Guillot la nomme la _grant Bariszerie_. Ce surnom de _grande_ a pu lui
+être donné pour la distinguer d'une ruelle de la _Barillerie_ qui lui
+étoit parallèle, et alloit de la rue de la Calendre à la rivière.
+Celle-ci est maintenant coupée et couverte de maisons.
+
+[Note 619: Cens. de S. Éloi.]
+
+_Rue Saint-Barthélemi._ Elle continue la rue de la Barillerie, et
+finit à la place du pont au Change. On ne la distinguoit point de
+cette dernière au quatorzième siècle. Cependant dès 1220 on lui trouve
+le nom qu'elle porte encore aujourd'hui[620].
+
+[Note 620: Cart. Episc. Il y avoit autrefois derrière Saint-Barthélemi
+un cul-de-sac nommé rue des _Cordouagners_. Cette rue avoit été
+bouchée dès 1315. Le nom s'en perdit par la suite, et on l'indiquoit
+simplement sous celui de ruelle du _Prieuré_, ruelle _par où l'on va à
+Notre-Dame des Voûtes_. Notre-Dame des Voûtes étoit une chapelle
+située au chevet de Saint-Barthélemi. Elle fut depuis réunie à
+l'église.]
+
+_Rue de Basville._ On a donné ce nom à une communication de la cour
+Neuve à celle de Lamoignon, construite par les ordres de Guillaume de
+Lamoignon, premier président et seigneur de Basville.
+
+_Rue de la Calendre._ Elle donne d'un bout dans la rue de la
+Barillerie, et de l'autre dans la rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle
+de Saint-Christophe. Elle portoit ce nom dès 1280; mais on ignore s'il
+lui venoit d'une enseigne ou si elle le devoit à quelque famille[621].
+On trouve dans le censier de saint Éloi de 1343, une maison qui fut à
+_Jean de la Kalendre_[622]; une autre indiquée sous le même nom en
+1351; et dans celui de 1367, la maison à _Nicolas le Kalendreur, où
+souloient être les lions du roi_. Cependant elle n'a pris ce nom que
+vers le milieu du treizième siècle, et avant cette époque on la voit
+désignée dans les titres sous la dénomination générale de _Via quâ
+itur à Parvo ponte ad plateam Sancti-Michaelis_.
+
+[Note 621: Ceux qui sont pour la première opinion ne s'accordent point
+sur la représentation de cette enseigne. Les uns disent que c'étoit un
+de ces insectes qui rongent le froment, et qu'on nomme aussi
+_charançon_; d'autres, une espèce d'oiseau (grive ou alouette), que
+les Parisiens appeloient _calandre_; le plus grand nombre, que c'est
+une machine avec laquelle on tabise et polit les draps, étoffes de
+soie, etc. Sauval dit que c'est là la véritable origine de ce nom.
+Au-dessus de la boutique d'une lingère, qui faisoit le coin de cette
+rue et de celle de la Cité, on lisoit autrefois une inscription, dont
+la solution a été inutilement proposée aux antiquaires.
+
+ _Urbs me decolavit,_
+ _Rex me instituit,_
+ _Medicus amplificavit._]
+
+[Note 622: Fol. 88, _verso_.]
+
+_Rue des Trois-Canettes._ Elle donne d'un bout dans la rue de la
+Licorne, et de l'autre dans celle de Saint-Christophe. Elle est
+désignée sous les deux noms de la _Pomme Rouge_ et des _Canettes_,
+dans un arrêt du 4 juillet 1480[623]. Sauval rapporte l'extrait d'un
+compte de 1421[624], où est indiquée une rue de _l'Homme Sauvage_,
+dont la situation annonce de l'identité avec celle-ci. Le peuple a
+souvent substitué à l'ancien nom des rues celui d'une enseigne ou
+d'une maison plus remarquable.
+
+[Note 623: Regist. du Parl., et ord. roy. de la Ville, p. 259.]
+
+[Note 624: T. III, p. 319.]
+
+_Rue des Carcaisons._ Elle aboutit à la rue de la Calendre et au
+Marché-Neuf. Ce nom, dont on ne peut découvrir l'origine, n'a jamais
+varié que dans la manière de l'écrire, Sauval l'appelle
+d'_Escarcuissons_, d'autres, _des Carquillons_, _des Carcuissons_ ou
+_Carcaissons_. Il y a dans cette rue un cul-de-sac du même nom.
+
+_Rues Chanoinesse, des Chantres et du Chapitre._ On a donné ces noms à
+trois rues qui sont dans le cloître Notre-Dame. La rue du _Chapitre_ a
+reçu depuis peu le nom de rue _Massillon_.
+
+_Rue Saint-Christophe._ Elle commence au coin de la rue de la Juiverie
+et du Marché-Palu, et aboutit au Parvis. Elle doit son nom à l'église
+qui existoit en cet endroit. Dans les anciens titres elle est indiquée
+sous celui de la _Regraterie_[625]. Guillot l'appelle _grant rue
+Saint-Christophe_ pour la distinguer d'une ruelle qui portoit le même
+nom et qui n'existe plus. Cette ruelle, désignée depuis sous le nom de
+rue de la _Huchette_, fut comprise dans le Parvis Notre-Dame.
+
+[Note 625: Cartul. de N. D. des Champs.--Cens. de Sainte-Genev.--Cart.
+de Sorbonne.]
+
+Dans la rue Saint-Christophe est un cul-de-sac qui porte le nom de
+cul-de-sac de _Jérusalem_.
+
+_Cloître Notre-Dame._ On entend sous ce nom tout l'espace compris
+depuis le _Terrain_ jusqu'au pont Rouge; de là en suivant les rues
+d'Enfer et de la Colombe, jusqu'à l'extrémité de la rue des
+Marmousets, puis en retour l'alignement qui alloit rejoindre la porte
+placée, avant la révolution, auprès de l'église Notre-Dame. Dans cet
+espace étoient situées la chapelle de Saint-Agnan, l'église de
+Saint-Denis-du-Pas et celle de Saint-Jean-le-Rond[626].
+
+[Note 626: La partie de cet espace qui longe le côté nord de la
+cathédrale forme aujourd'hui une rue que l'on nomme _Rue du Cloître
+Notre-Dame_; et de l'autre côté, le passage qui conduit au pont au
+Double, s'appelle _rue de l'Évêché_.]
+
+_Rue Cocatrix._ Elle aboutit à la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs et à
+celle des Canettes. Le nom de _Cocatrix_ est celui d'une famille fort
+connue au treizième siècle, et du fief qui lui appartenoit[627]. Il
+étoit situé entre la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs et celle des
+Deux-Ermites. Un acte de 1300 l'indique ainsi: _Domus Cocatricis quæ
+contigit domui Marmosetorum._
+
+[Note 627: Sauval, t. I, p. 126.]
+
+_Rue de la Colombe._ Elle traverse de la rue des Marmousets dans la
+rue d'Enfer. On voit dans un acte d'amortissement de deux maisons,
+fait à l'Hôtel-Dieu[628], qu'elle portoit ce nom en 1223. Cependant
+Sauval dit qu'elle se nommoit rue _de la Couronne_ en 1408. Jaillot
+pense qu'il s'est trompé, et que ce nom n'a été donné qu'à la rue du
+_Chevet Saint-Landri_.
+
+[Note 628: Arch. de S. Germ., A. 3, 7, 8.]
+
+_Rue Sainte-Croix._ Elle aboutit aux rues de la Vieille-Draperie et
+Gervais-Laurent. Au douzième siècle on la nommoit _petite rue
+Sainte-Croix_, et dans les siècles suivants, _ruelle Sainte-Croix_[629].
+
+[Note 629: Past., A. fol. 804.]
+
+_Rue de la Vieille-Draperie._ Elle va de la rue de la Barillerie à
+celle de la Juiverie, vis-à-vis la rue des Marmousets. C'est une des
+plus anciennes rues de la Cité: elle étoit en partie habitée par des
+Juifs; et lorsqu'ils en furent chassés en 1183, Philippe-Auguste y
+établit des drapiers, auxquels il donna vingt-quatre maisons,
+moyennant cent livres de rente[630]: c'est ce qui lui fit donner le
+nom de _Judæaria Pannificorum_[631]. En 1293 on l'appeloit _la
+Draperie_, et en 1313 _la Viez-Draperie_[632]. Tous les titres du
+quinzième siècle l'appellent rue de la _Vieille-Draperie_, et depuis,
+ce nom n'a pas varié; elle fut élargie à ses deux extrémités dans le
+dix-septième siècle[633].
+
+[Note 630: Regist. de la Ville, f. 3.]
+
+[Note 631: Cart. S. Magl., fol. 104 et 238.]
+
+[Note 632: Hist. de Paris, t. V, p. 620.]
+
+[Note 633: Sauval, t. I, p. 132.]
+
+_Rue Saint-Éloi._ Elle traverse de la rue de la Calendre dans celle de
+la Vieille-Draperie. En 1280 cette rue s'appeloit _Cavateria_; Guillot
+la nomme _la Chavaterie_, et les censives de Saint-Éloi de 1343 et
+1367, _la Cavaterie_ et _la Saveterie_. Enfin elle fut nommée _de
+Saint-Éloi_, parce qu'elle fut ouverte sur la partie de l'église et du
+choeur du monastère de ce saint.
+
+Dans cette rue est un cul-de-sac nommé de _Saint-Martial_, parce qu'il
+conduisoit à l'église de ce nom. On disoit _ruelle Saint-Macial_ en
+1398[634], _ruelle du Porche Saint-Martial_ en 1404, et _rue
+Saint-Martial_ en 1459.
+
+[Note 634: Cens. S. Élig.]
+
+_Rue d'Enfer._ Elle commence à la rue Basse-des-Ursins, et aboutit à
+la porte du cloître de Notre-Dame et au pont Rouge. On ne doit
+chercher l'étymologie de ce nom que dans l'ancienne situation de cette
+rue, qui n'étoit pas alors séparée de la rivière par un quai[635]. Les
+registres capitulaires de Notre-Dame la nomment _via inferior, portus
+Sancti-Landerici_. En 1300, 1313 et depuis, on la nommoit _le port
+Saint-Landri_, _rue Saint-Landri_, _du port Saint-Landri_, et _grant
+rue Saint Landri-sur-l'Yaue_. Vers le milieu du seizième siècle, elle
+a pris le nom de rue _d'Enfer_[636]; et dernièrement le nom de cette
+rue a été changé en celui de _rue Basse-des-Ursins_.
+
+[Note 635: Quelques auteurs ont pensé qu'il venoit, par corruption, du
+mot latin _inferior_ ou _infera_, inférieure, parce qu'elle étoit la
+dernière rue vers le port Saint-Landri.]
+
+[Note 636: Reg. capit. 1555.]
+
+_Rue l'Évêque._ Elle commence à la première porte de l'Archevêché, et
+aboutit à la rivière et au pont de l'Hôtel-Dieu. C'étoit en cet
+endroit que commençoit le port l'Évêque, c'est-à-dire le rivage qui
+règne le long du jardin de l'Archevêché, jusqu'au _Terrain_. On la
+nommoit, en 1282, rue _du port l'Évêque_ et rue _des Bateaux, vicus ad
+Batellos_[637]. La justice du chapitre s'étendoit jusque là, ainsi que
+le prouvent une de ses ordonnances, et la transaction passée entre
+Étienne Tempier, évêque de Paris, et le chapitre de Notre-Dame en
+1272[638]. Plusieurs autres titres en font également foi.
+
+[Note 637: Ord. du chap. de N. D.]
+
+[Note 638: Gall. Christ., t. VII, col. 3.]
+
+_Rue aux Fèves._ Elle va de la rue de la Vieille-Draperie à celle de
+la Calendre. On n'a guère varié que sur l'orthographe de son nom, mais
+les différentes façons de l'écrire ont donné lieu à différentes
+étymologies. Elle est nommée rue _aux Fèves_ dans un titre de
+1291[639], ainsi que dans Guillot; et dans les actes du chapitre du
+quatorzième siècle, etc., _vicus Fabarum_. D'autres l'ont appelée rue
+_au Feure_, mot qui signifie _de la paille_; ce qui paroîtroit assez
+plausible, à cause du marché au blé qui en étoit voisin[640]. Enfin il
+y en a qui ont écrit: rue _aux Febvres_, _aux Fevres_ (_via ad
+Fabros_)[641]. Ce dernier nom paroît le véritable, parce qu'elle est
+indiquée ainsi dans le plus ancien titre qui en fasse mention. Ce sont
+des lettres de saint Louis de 1260, par lesquelles il cède trente sous
+de cens sur une maison; _in vico Fabrorum, prope S. Martialem_[642].
+
+[Note 639: Manusc. des Coutumes de la Marchand., fol. 39.]
+
+[Note 640: Cens. S. Élig., 1495.]
+
+[Note 641: En effet, ce quartier étant occupé par des drapiers et des
+ouvriers qui donnoient le lustre aux étoffes, on peut croire qu'il
+renfermoit aussi des _fabricants_, dont le nom aura été transporté à
+la rue. Celui de _feure_ ne doit point embarrasser: personne n'ignore
+que nos anciens écrivains employoient souvent l'_u_ consonne pour
+l'_v_ voyelle.]
+
+[Note 642: Cart. S. German. Autiss., fol. 10, _recto_.]
+
+_Rue du Four-Basset._ C'étoit un passage qui communiquoit de la rue de
+la Juiverie dans la rue aux Fèves, et qui est fermé depuis long-temps.
+Guillot le nomme en 1300 la _petite Orberie_. Dans le rôle des taxes
+de 1313 il est indiqué rue du _Four-Basset_, soit que ce nom lui vînt
+d'un four bâti en cet endroit, soit qu'il le dût à une grande maison
+nommée la _Cour-Basset_, dont il est fait mention dans un censier de
+Saint-Éloi[643].
+
+[Note 643: Cens. S. Élig., 1367.]
+
+_Rue Gervais-Laurent._ Elle donne d'un bout dans la rue de la
+Lanterne, et de l'autre dans celle de la Vieille-Draperie. En 1248,
+1250, etc., on la nommoit _vicus Gervasii Loorandi_, _vicus de
+Loorens_, _Lohorens_[644]; en 1300 et 1313, rue _Gervese-Lorens_. On a
+dit depuis _Gervais-Laurent_.
+
+[Note 644: Cens. S. Genovefæ.]
+
+_Rue de Glatigny._ Elle commence à la rue des Marmousets, et aboutit à
+la rivière. On donnoit le nom de _Glateingni_ à cette rue et aux
+environs de Saint-Denis-de-la-Chartre jusqu'à l'hôtel des Ursins. Des
+titres disent qu'on y voyoit une maison de _Glategni_, qui, en 1241,
+appartenoit à Robert et Guillaume de Glatigni[645]. En 1266 on trouve
+des maisons indiquées _in Glatigniaco_[646]. Dès le quatorzième
+siècle, cette rue étoit habitée par des femmes publiques, et on la
+nommoit _le val d'Amour_. En 1380 elle avoit aussi le nom de rue _au
+Chevet de Saint-Denis-de-la-Chartre_. Mais alors même on la nommoit,
+comme avant et après, _rue de Glatigny_.
+
+[Note 645: Cens. S. Genovef.--Arch. de S. Martin.]
+
+[Note 646: Past., A., fol. 702 et 801.]
+
+_Rue de Harlay._ Elle traverse du quai de l'Horloge à celui des
+Orfèvres, et doit son nom, comme nous l'avons déjà dit, au premier
+président de Harlay, à qui le roi avoit donnée, en 1607, les deux
+petites îles qui étoient au bout du jardin du Palais. En 1672 on
+abattit une maison, afin d'y pratiquer une porte et un passage qui
+communiquât à la cour Neuve.
+
+_Rue des Deux-Ermites._ Elle donne d'un bout dans la rue Cocatrix, et
+de l'autre dans celle des Marmouzets. En 1220 on la nommoit _la cour
+Ferri de Paris, proprisia Ferrici dicti Paris_. On la nomma ensuite
+rue _de la Confrérie Notre-Dame_, parce que la maison de la
+_Communalité des Chapelains_ y étoit située[647], et au seizième
+siècle, rue _de l'Armite_, ensuite _des Ermites_, et _des
+Deux-Ermites_, à cause d'une maison qui avoit cette enseigne. En 1640
+elle est indiquée dans le rôle des commissaires de ce quartier, sous
+le nom des _Deux Serviteurs_[648].
+
+[Note 647: Cens. S. Élig., 1367 et 1398.]
+
+[Note 648: Arch. de S. Germ. des Prés, nº 1575.]
+
+_Rue de la Juiverie._ Elle continue la rue du Marché-Palu, et aboutit
+à celle de la Lanterne. Les juifs qui y demeuroient lui ont fait
+donner ce nom, qui n'a varié que dans l'orthographe. Guillot écrit _la
+Juerie_; en 1313, _la Juyrie_; _la Juisvie en_ 1405, _Juiferie_ et
+_Juifrie_ en 1450 et 1560. Il y avoit dans cette rue un marché au blé,
+qu'on appeloit _la halle de Beauce_. Un titre nous apprend que
+Philippe-Auguste la donna à son échanson[649].
+
+[Note 649: Traité de la Police, t. II, p. 727. La portion de cette rue
+qui s'étend vers le Marché-Neuf et en face de la rue Neuve-Notre-Dame,
+s'appelle aujourd'hui _rue du Marché-Neuf_. En 1507 cette rue fut
+élargie de vingt pieds entre les deux ponts.]
+
+_Rue Saint-Landri._ Elle commence à la rue des Marmouzets, et finit à
+la rivière. Elle étoit anciennement désignée sous le nom de _port
+Notre-Dame_[650], et confondue avec la rue d'Enfer et celle des
+Ursins. En 1267 on la nommoit _Terra ad Batellos_[651]. L'évêque, vers
+ce même temps, y avoit une maison, nommée _de la Lavanderie_[652]. Le
+bout de ce chemin, vers le pont Rouge, se nommoit _Fimus_ en 1213;
+_Firmarium_ et _vicus Firmarii_ en 1219 et 1222; rue _du Fumer_ en
+1248[653].
+
+[Note 650: Past., A., fol. 725.]
+
+[Note 651: Past., D., fol. 401; et I, fol. 147 et 152.]
+
+[Note 652: Past., A., fol. 794.]
+
+[Note 653: Past., D., fol. 300. _Ibid._, fol. 291; A., fol. 381 et
+585; B., fol. 305. Le corps d'Isabeau de Bavière, femme de Charles VI,
+morte le dernier jour de septembre 1435, fut porté à Saint-Denis d'une
+façon singulière: on l'embarqua au port Saint-Landri, dans un petit
+bateau, et l'on dit au batelier de le remettre au prieur de
+l'abbaye.]
+
+Au bout de cette rue étoit une petite ruelle qui aboutissoit à la
+rivière et qui depuis a été fermée à ses deux extrémités. En 1265 on
+la nommoit rue _Percée_[654].
+
+[Note 654: Cens S. Élig.]
+
+_Rue du Chevet-Saint-Landri._ Elle donne d'un bout dans la rue des
+Marmouzets, et de l'autre dans la rue d'Enfer; dès le treizième siècle
+on disoit _le Chevez-Saint-Landri_, parce que le fond de cette église,
+qu'on nomme _le Chevet_, donnoit dans cette rue. Dans un bail fait en
+1451 par l'abbé de Saint-Victor, elle est nommée _rue de la
+Couronne_[655]. Il y a dans cette rue un cul-de-sac qui porte le même
+nom.
+
+[Note 655: Arch. de S. Victor.]
+
+_Rue de la Lanterne._ Elle continue la rue de la Juiverie, et aboutit au
+pont Notre-Dame. Elle est appelée, dans les cartulaires de
+Saint-Denis-de-la-Chartre, rue _de la place de Saint-Denis-de-la-Chartre_,
+rue _devant la place et l'église Saint-Denis_, rue _devant la Croix
+Saint-Denis_, rue _du Pont-Notre-Dame_[656]. Son dernier nom lui vient
+d'une enseigne; et on le trouve dès 1326[657], puis dans la liste des rues
+du quinzième siècle, dans Corrozet, et sur tous les plans.
+
+[Note 656: Cart. S. Dionys. de Carc.]
+
+[Note 657: Cens. S. Élig.]
+
+_Rue de la Licorne._ Elle traverse de la rue Saint-Christophe à celle
+des Marmouzets. En 1269 elle étoit appelée rue _près le Chevet de la
+Madeleine_; mais elle étoit déjà connue sous le nom de _vicus
+Nebulariorum_, rue _as Oubloyers_, _des Oublayers_, _Oblayers_, _aux
+Obléeurs_ et _Oublieurs_[658]. Elle prit le nom qu'elle porte encore
+aujourd'hui, d'une ruelle qui y aboutissoit, et dans laquelle pendoit
+une enseigne de la Licorne.
+
+[Note 658: Gens qui faisoient une espèce de pâtisserie.]
+
+_Rue Saint-Louis._ Elle aboutissoit au pont Saint-Michel et au quai
+des Orfèvres. On commença à l'ouvrir sous le règne de Henri IV, pour
+faciliter la communication avec le pont Neuf. On l'appela d'abord la
+rue _Neuve_, et ensuite la rue _Neuve-Saint-Louis_[659].
+
+[Note 659: La partie de cette rue qui bordoit la rivière, a été
+abattue lorsque l'on a construit la suite des quais qui entourent
+maintenant la Cité.]
+
+_Rue du Marché-Neuf._ Elle commence au bout du pont Saint-Michel, et
+aboutit à la rue du Marché-Palu, en face de la rue Neuve-Notre-Dame.
+On comprend sous ce nom le marché et les deux petites rues qui y
+conduisent. Guillot l'appelle _la grant Orberie_. Elle étoit autrefois
+bouchée du côté du _Marché-Palu_, et ce ne fut qu'en 1557 qu'on
+l'ouvrit pour en faire un marché[660]. En 1560 le quai Saint-Michel
+fut construit[661], et l'on bâtit, quelques années après, dix-sept
+boutiques, une halle au poisson et deux boucheries aux deux
+extrémités, vers les deux ponts. Ces travaux ayant été terminés en
+1568, les marchands de poissons et d'herbes qui se tenoient près le
+Petit-Châtelet eurent ordre de s'établir dans ce marché. En 1734,
+douze maisons furent démolies; on ne conserva qu'une boucherie, et
+l'on établit un corps-de-garde à l'autre extrémité[662].
+
+[Note 660: Du Breul, p. 97 et 201.]
+
+[Note 661: Reg. de la Ville.]
+
+[Note 662: Il a été ouvert, sur l'emplacement de
+Saint-Germain-le-Vieux, un passage fermé de deux grilles qui conduit
+de cette rue dans celle de la Calendre.]
+
+_Rue du Marché-Palu._ Elle commence au petit Pont et finit au coin
+des rues de la Calendre et de Saint-Christophe. Elle étoit connue sous
+ce nom au treizième siècle, et il ne paroît pas qu'elle en ait changé
+depuis[663]. Elle doit sans doute ce titre de _Marché_ à celui qui s'y
+voyoit de toute ancienneté, et qui s'étendoit dans la rue de la
+Juiverie. On y vendoit du blé, des herbes et des légumes. Le surnom de
+_Palu_ lui vient de ce que cet endroit étoit humide et non pavé. Il ne
+faut pas croire cependant que ce terrain, quoiqu'il ait été depuis
+considérablement exhaussé, fût alors un marais. Il y avoit une
+enceinte de murs autour de la Cité, qui en mettoit l'intérieur à
+l'abri des inondations, et le marché étoit à une certaine distance du
+rivage; mais les eaux pluviales et toutes celles de la Cité qui
+passoient par cet endroit pour se rendre à la rivière, comme elles y
+passent encore aujourd'hui, le rendoient extrêmement marécageux[664].
+
+[Note 663: Arch. de S. Germ., A., 3, 1, 13.]
+
+[Note 664: La _Morgue_, autrefois dans une des cours du
+Grand-Châtelet, a été transportée en cet endroit. (V. _monuments
+nouveaux_.)]
+
+_Rue des Marmouzets_[665]. Elle commence à la rue de la Juiverie, et
+aboutit au cloître Notre-Dame, au coin de la rue de la Colombe. Elle
+doit ce nom à une grande maison appelée, dans les anciens titres,
+_domus Marmosetorum_[666]; ce nom n'a guère varié. Guillot la nomme
+_du Marmouzet_; le rôle des taxes de 1313, _des Marmozets_; la liste
+des rues du quinzième siècle, _des Marmouzettes_.
+
+[Note 665: Une tradition populaire veut que cette rue doive son nom à
+un pâtissier qui faisoit des pâtés avec la chair des enfants qu'il
+attiroit chez lui, ou des victimes que son voisin le barbier égorgeoit
+pour son compte. Cette tradition est rapportée par Du Breul[665-A],
+qui ajoute que la maison dite des _Marmouzets_ fut rasée à cette
+occasion, avec défense de jamais rebâtir au même lieu, et qu'une
+pyramide fut élevée en sa place.
+
+On n'a aucune preuve positive de ces faits, qui semblent bien
+invraisemblables; mais il est constant que, pendant plus de cent ans,
+il y a eu, dans cette rue, une place vide, sur laquelle le
+propriétaire ne croyoit pas qu'il fût permis de bâtir. Pierre Belut,
+conseiller au parlement, à qui elle appartenoit, en demanda la
+permission à François Ier; et ce prince, par des lettres-patentes du
+mois de janvier 1536, permit d'y faire réédifier une maison pour être
+habitée, ainsi que les autres maisons de Paris, nonobstant tout arrêt
+qui pourroit être intervenu, y dérogeant par ces lettres, et imposant
+silence perpétuel à son procureur présent et à venir. Quoiqu'on ne
+trouve nulle part ni informations ni arrêts qui parlent de ce prétendu
+crime, il ne s'ensuivroit pas de là qu'il fût faux. On sait que dans
+les crimes atroces et extraordinaires, il a toujours été d'usage, et
+même dans les derniers temps de la monarchie, de jeter au feu les
+informations et la procédure, pour les rendre en quelque sorte
+incroyables. _Nam sunt crimina quæ, ipsâ magnitudine, fidem non
+impetrant._]
+
+[Note 665-A: page 111.]
+
+[Note 666: Arch. de S. Éloi et de l'archevêché.--Past., A., p. 341 et
+718.--Cart. Sorb., an 1284.]
+
+_Rue du Haut-Moulin._ Elle aboutit aux rues de la Lanterne et de
+Glatigny. Guillot la nomme _rue Saint-Denis-de-la-Chartre_. Il paroît,
+par les titres de ce prieuré, que, dès 1204, elle s'appeloit _rue
+Neuve Saint-Denis_[667]; cependant, dans un acte de 1206, elle n'est
+indiquée que sous le nom de _Strata anterior_. Au milieu du seizième
+siècle, cette rue étoit partagée en deux parties; l'une s'appeloit rue
+_Saint-Symphorien_, et l'autre _des Hauts-Moulins_[668].
+
+[Note 667: Cens. S. Dionys., de Carc.]
+
+[Note 668: Corrozet, fol. 204, _verso_.]
+
+_Rue de Nazareth._ Elle commence au quai des Orfèvres, et aboutit à
+l'hôtel du premier président[669]. Anciennement elle se nommoit rue
+_de Galilée_.
+
+[Note 669: Maintenant la préfecture de police. Cette rue est
+aujourd'hui désignée sous le nom de rue de _Jérusalem_.]
+
+_Rue Neuve Notre-Dame._ Elle aboutit au Marché-Palu et au Parvis de la
+cathédrale. Elle fut ouverte par Maurice de Sully, évêque de Paris;
+avant lui il n'y avoit point de rue en cet endroit, et l'on se rendoit
+de ce coté à Notre-Dame par la rue _des Sablons_, qui étoit située
+entre les maisons de cette rue et les bâtiments de l'Hôtel-Dieu. La
+rue nouvelle prit d'abord le nom de _Neuve_, qu'elle portoit encore en
+1250. On y ajouta ensuite celui de Notre-Dame, qu'elle a toujours
+conservé depuis.
+
+Il y avoit anciennement quatre rues qui aboutissoient à celle-ci, et
+qui ne subsistent plus. La première forme un cul-de-sac appelé _de
+Jérusalem_; les trois autres s'appeloient rues _du Coulon_[670], _de
+Venise_[671] et _du Parvis_[672]. Ces trois dernières rues ont été
+comprises dans l'agrandissement du Parvis et dans les bâtiments des
+Enfants-Trouvés.
+
+[Note 670: Compte des Matines.]
+
+[Note 671: Avant, _des Dix-Huit_, à cause du collége de ce nom.]
+
+[Note 672: Auparavant, _de la Huchette_, à cause d'une maison ainsi
+appelée, qui faisoit le coin de cette rue et de celle de
+Saint-Christophe.]
+
+_Place du Palais._ Elle fut construite, par ordre de Louis XVI, en
+1787. Avant cette époque, la rue de la Vieille-Draperie se prolongeoit
+jusqu'à celle de la Barillerie, à l'exception du vide que formoit
+l'emplacement de la maison de Jean-Châtel.
+
+_Rue de la Pelleterie._ Elle aboutissoit d'un côté à la rue
+Saint-Barthélemi, et de l'autre à la rue de la Lanterne, vis-à-vis
+Saint-Denis-de-la-Chartre. Au douzième siècle elle étoit occupée par
+les juifs; et après leur expulsion, Philippe-Auguste, par ses lettres
+de 1183, donna, moyennant 73 livres de cens, dix-huit de leurs maisons
+aux Pelletiers, qui s'y établirent, et lui donnèrent leur nom[673].
+Auparavant, elle est indiquée sous celui de _Macra-Madiana_, dont on
+n'a pu trouver la signification[674]. Depuis 1300, elle a pris le nom
+de la Vieille-Pelleterie, et ce nom n'a pas changé.
+
+[Note 673: Rég. de la vill., fol. 3.]
+
+[Note 674: Cart. S. Genovef. an. 1243, fol. 15, _verso_. Ces mêmes
+titres nous apprennent que les juifs y avoient des bains et des
+étuves, _domus quæ fuit stupa judæorum_; _ibid._, 1248, fol. 37.]
+
+Il y avoit quatre ruelles dans cette rue, l'une étoit désignée sous le
+nom de _Port-aux-OEufs_ (_Voy._ ci-après); les trois autres n'étoient
+connues que sous la dénomination générale de _ruelles allant à la
+Seine_[675]. Le côté de la rue de la Pelleterie qui longeoit la
+rivière a été abattu, et sur l'espace qu'il occupoit on a établi le
+_Marché-aux-Fleurs_; l'autre côté de la rue existe, et a conservé son
+ancien nom.
+
+[Note 675: Cens. de S. Éloi, 1367.]
+
+_Rue Perpignan._ Elle traverse de la rue des Trois-Canettes dans
+celle des Marmouzets. Elle s'appeloit au douzième siècle rue
+_Charauri_[676], rue de _Champrosai_ en 1399[677]. Ce nom a été
+altéré depuis, et changé en ceux _de Champron_, _de Champourri_,
+_de Champrousiers_, _des Champs-Rousiers_, _du Champ-Flori_ et _de
+Champrosy_. Le nom de Perpignan vient de celui d'un jeu de paume
+qui s'y trouvoit au commencement du seizième siècle.
+
+[Note 676: Part. A. p. 633, 707, 819, 825 et 836.--Hist. S. Mart., p.
+210.]
+
+[Note 677: Reg. capit. 5, p. 41.--Reg. capit., 1541.]
+
+_Rue Saint-Pierre-aux-Boeufs._ Elle donne d'un côté dans la rue des
+Marmouzets, et de l'autre elle aboutit au Parvis. On la trouve
+indiquée, dès 1206, sous le nom de la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs.
+Guillot l'appelle rue _Saint-Pierre-à-Beus_. Les prisons du chapitre
+étoient anciennement situées dans cette rue.
+
+Le cul-de-sac Sainte-Marine est ouvert dans cette rue. Il portoit au
+douzième siècle le nom de _ruelle Sainte-Marine_. Une ordonnance du
+chapitre de Notre-Dame, du 26 août 1417, ordonna de fermer cette
+ruelle à l'une de ses extrémités[678]. Elle y est simplement désignée
+par ces mots: _Viculus contiguus Januæ claustris ante S. Johannem
+Rotundum._
+
+[Note 678: Reg., capit. 8, p. 165.]
+
+_Rue du Port-aux-OEufs._ Le Port-aux-OEufs est un des plus anciens de
+Paris. On en connoît l'emplacement par cette rue ou ruelle qui
+aboutissoit d'un côté dans la rue de la Pelleterie, et de l'autre à la
+rivière. En 1259 on la nommoit _ruelle Jean-Notteau_[679], en 1398
+elle s'appeloit _rue Garnier-Marcel_[680]. Le terrain de cette rue qui
+a été détruite est maintenant renfermé dans celui qu'occupe le marché
+aux Fleurs.
+
+[Note 679: Arch. de l'archev.]
+
+[Note 680: Cens. S. Élig., 1398.]
+
+_Le Terrain._ _Voy._ p. 208.
+
+_Rues Haute, Basse et du Milieu des Ursins._ Les deux premières sont
+traversées par celle qu'on appelle _du Milieu_, et aboutissent d'un
+côté dans la rue de Glatigny, et de l'autre dans celle de
+Saint-Landri. Elles tirent leur nom de Juvénal des Ursins, prévôt des
+marchands, qui occupoit un hôtel au port Saint-Landri. Cet hôtel étant
+tombé en ruines, fut rebâti vers le milieu du seizième siècle; et on
+ouvrit sur le terrain qu'il occupoit une rue qui fut appelée _rue du
+Milieu_. On croit reconnoître dans la rue Haute celle que Guillot
+appelle rue _de l'Ymage_.
+
+
+
+
+QUAIS DE LA CITÉ.
+
+
+_Quai des Orfèvres._ Il borde la partie méridionale de la cité, depuis
+le pont Neuf jusqu'au pont Saint-Michel. Dans le projet de
+construction du premier de ces deux ponts, on fit entrer celui
+d'ouvrir une rue qui allât au pont Saint-Michel, et de là à
+Notre-Dame. Pour l'exécuter, on coupa en partie l'île de la Gourdaine,
+du côté du grand cours de l'eau; on détruisit le moulin, et sur les
+deux côtés du triangle on construisit les deux quais que nous y voyons
+aujourd'hui. Ils furent commencés en 1580, ensuite interrompus, puis
+repris vers le temps où l'on achevoit le pont Neuf, enfin terminés en
+1611. L'année suivante, le président Jeannin obtint la permission d'y
+faire bâtir des maisons ou boutiques, partie sur le quai, partie sur
+la rivière, et des échoppes le long des murs du Palais: il n'y eut de
+construit que les échoppes qui viennent d'être abattues.
+
+_Quai de l'Horloge ou des Morfondus._ Il s'étend du côté septentrional
+de la Cité, depuis le pont Neuf jusqu'au pont au Change. Le nom de
+quai de l'Horloge lui vint de l'horloge du Palais, située à son
+extrémité; celui de quai _des Morfondus_ de sa situation qui est
+exposée au vent du nord.
+
+
+
+
+RUES DE L'ÎLE SAINT-LOUIS.
+
+
+_Rue de Bretonvilliers._ Elle aboutit à la rue Saint-Louis et sur le
+quai Dauphin. Elle doit son nom à l'hôtel qui est situé à l'extrémité
+méridionale de l'île.
+
+_Rue de la Femme-sans-Tête._ Elle aboutit d'un côté dans la rue
+Saint-Louis, et de l'autre sur le quai de Bourbon. Elle portoit dans
+toute sa longueur le nom de rue _Regrattier_. Une enseigne
+représentant une femme sans tête lui fit donner ce nom.
+
+_Rue Guillaume._ Elle aboutit d'un côté dans la rue Saint-Louis, de
+l'autre sur le quai d'Orléans, et doit son nom à Guillaume, père d'un
+des derniers entrepreneurs des bâtiments de l'île Saint-Louis.
+
+_Rue Saint-Louis._ Elle traverse l'île dans toute sa longueur, et doit
+ce nom à l'église qui s'y trouve située. Suivant le plan de Messager,
+elle porta d'abord le nom de _Palatine_ jusqu'à celle des Deux-Ponts;
+depuis celle-ci jusqu'au bout on l'appeloit rue _Carelle_. En 1654 on
+la nommoit rue _Marie_.
+
+_Rue des Deux-Ponts._ Elle est ainsi nommée à cause de sa situation
+entre le pont de la Tournelle et le pont Marie, auxquels elle
+communique par ses deux extrémités. Elle est appelée _rue Saint-Louis_
+sur le plan de Messager.
+
+_Rue Poulletier._ Elle traverse l'île Saint-Louis, et aboutit aux
+quais d'Alençon et des Balcons. Sur le plan de Messager elle est
+indiquée sous le nom _de Florentine_. Elle doit celui qu'elle porte à
+M. Le Poulletier, trésorier des Cent-Suisses, l'un des associés du
+sieur Marie.
+
+_Rue Regrattier._ C'est la prolongation de la rue de la
+Femme-sans-Tête. Elle aboutit au quai d'Orléans. Messager la nomme
+_rue Angélique_. Le nom qu'elle porte vient de celui de M. Le
+Regrattier, autre associé du sieur Marie. Elle porta d'abord ce nom
+dans toute sa longueur jusqu'au quai Bourbon.
+
+
+QUAIS DE L'ÎLE SAINT-LOUIS.
+
+_Quai de Bourbon._ Il s'étend sur le côté septentrional de l'île, à
+partir de la pointe qui regarde la Cité jusqu'au pont Marie.
+
+_Quai d'Anjou._ Ce quai fait la continuation du précédent, et du même
+côté jusqu'à l'extrémité orientale de l'île.
+
+_Quai d'Orléans._ Il commence, de même que le quai Bourbon, à la
+pointe de l'île, et s'étend, du côté méridional jusqu'au pont de la
+Tournelle.
+
+_Quai Dauphin_ ou _des Balcons_. C'est la continuation du quai
+d'Orléans; et de même que le quai d'Anjou, il vient finir à la pointe
+orientale de l'île.
+
+
+ANTIQUITÉS ROMAINES ET CELTIQUES
+
+DÉCOUVERTES DANS LA CITÉ.
+
+
+AUTEL DE JUPITER.
+
+Les plus connues de ces antiquités sont les pierres cubiques
+découvertes en 1712, sous le choeur de l'église cathédrale, elles sont
+au nombre de neuf, et toutes chargées sur leurs diverses faces de
+bas-reliefs et d'inscriptions. La plus grande a trois pieds et
+quelques pouces de hauteur, la plus petite environ un pied et demi.
+
+Sur l'une de ces pierres on lit l'inscription suivante:
+
+ TIB. CAESARE. AUG. JOVI. OPTUMO
+ MAXSUMO . . . . M. NAUTAE. PARISIAC.
+ PUBLICE POSIERUNT.
+
+En restituant les quatre lettres qui manquent dans l'espace fruste qui
+précède la lettre M, on traduit ainsi cette inscription: _Sous Tibère
+César Auguste, les_ NAUTES _parisiens ont publiquement élevé cet autel
+à Jupiter très-bon, très-grand._ Ainsi, le sujet du monument se trouve
+expliqué; et nous apprenons en même temps qu'il y avoit à Paris, sous
+le règne de Tibère, une association de gens qui y faisoient le
+commerce ou le transport des marchandises par eau.
+
+Ces pierres, toutes couvertes de bas-reliefs, présentent d'abord
+plusieurs divinités du paganisme indiquées par leurs noms: IOVIS
+(Jupiter), VOLCANVS (Vulcain), CASTOR (Castor); une autre figure
+placée à côté de celle-ci, et dont l'inscription a été effacée, est
+évidemment POLLVX. On a cru y reconnoître encore Vénus et Mercure;
+puis viennent ensuite deux divinités gauloises indiquées par ces deux
+mots: ESVS et CERNVNNOS, que l'on croit être le dieu de la guerre et
+celui qui présidoit aux forêts, le Mars et le Pan des Grecs et des
+Romains.
+
+On y voit encore un taureau surmonté de trois grues avec cette
+inscription: TARVOS TRIGARANVS (taureau à trois grues), animal
+mystique qui étoit pour les Gaulois un objet de vénération; puis des
+soldats armés de piques et de boucliers, un prêtre gaulois et
+plusieurs autres figures qui ont exercé la sagacité des antiquaires,
+et sur lesquelles on n'a pu présenter jusqu'à présent que des
+conjectures d'un assez médiocre intérêt.
+
+
+CIPPE ANTIQUE.
+
+Ce Cippe quadrangulaire fut découvert en 1784, et à une assez grande
+profondeur, dans une fouille que l'on fit en face de la rue de la
+Barillerie, pour établir les fondations d'une partie des bâtiments du
+Palais de Justice: il a cinq pieds dix pouces de hauteur, ne porte
+aucune inscription, et présente, sur ses quatre faces, des figures de
+trois pieds et demi de hauteur, parmi lesquelles on reconnoît
+facilement Mercure qui s'y montre accompagné de tous ses attributs.
+Une autre figure armée de l'arc et du carquois semble être une image
+d'Apollon; mais elle tient d'une main un poisson, et de l'autre
+s'appuie sur un gouvernail, ce qui pourroit aussi indiquer une
+divinité qui présidoit à la navigation; la troisième figure est celle
+d'une femme, et cette femme porte un caducée, attribut qui ne nous
+paroît pas pouvoir être facilement expliqué; enfin une quatrième
+figure a des ailes au dos, tient un globe à la main, et est coiffée du
+pétase ailé, symbole spécialement consacré au fils de _Maïa_. On s'est
+encore épuisé en conjectures sur ce monument, beaucoup plus qu'il ne
+méritoit; et nous nous garderons bien d'ennuyer nos lecteurs de cette
+obscure et stérile érudition.
+
+Au reste toutes ces sculptures, tant sur le cippe que sur l'autel,
+sont du travail le plus barbare[681].
+
+[Note 681: Elles sont déposées, partie au musée du Roi, partie au
+cabinet d'antiquités de la bibliothèque Royale.]
+
+
+MONUMENTS NOUVEAUX
+
+ET AUTRES CONSTRUCTIONS FAITES DEPUIS 1789.
+
+_Pont Neuf._ Ce pont vient d'être réparé et surbaissé à ses deux
+extrémités, ce qui en rend la pente plus douce. À côté du terre-plein
+qui porte la statue d'Henri IV, est placé l'un de ces établissemens
+publics connus sous le nom de _Bains-Vigier_. L'escalier qui conduit à
+ces bains est un morceau de charpente qui mérite d'être remarqué.
+
+_Place Dauphine._ Au milieu de cette place on a construit une
+fontaine, espèce de monument consacré à la mémoire du général Desaix,
+tué à la bataille de Marengo. Cette fontaine, dont la forme est ronde,
+s'élève sur un soubassement, composé d'assise de pierres en retraite,
+et orné d'inscriptions. Quatre têtes de lions versent l'eau dans des
+bassins circulaires; deux génies, une couronne de lauriers, des
+médaillons, des sphinx, deux fleuves, le Nil et le Pô, ornent la
+surface du piédestal, que surmonte le portrait du général français, en
+forme d'Hermès. Un jeune guerrier coiffé d'un casque et costumé à la
+grecque, lui pose une couronne sur la tête. Ce monument, d'un beau
+style, mais d'une exécution sèche et roide, a été sculpté par M.
+_Fortin_, sur les dessins de M. _Percier_.
+
+_Sainte-Chapelle._ La couverture de l'escalier extérieur de ce
+monument a été abattue: on répare, en ce moment, cet escalier qui
+restera découvert.
+
+_Grand'salle du Palais._ On y construit maintenant, dans la partie
+latérale, une grande niche qui sans doute est destinée à recevoir une
+statue colossale.
+
+_La Morgue._ C'est un lieu ouvert au public, où l'on dépose les
+cadavres des personnes mortes de mort violente, que la police a fait
+recueillir, et dont aucun signe ne constate l'identité. La Morgue,
+située autrefois dans les bâtimens du Grand-Châtelet, a été
+transportée, depuis la révolution, dans le quartier de la Cité, et
+dans un édifice que l'on a construit exprès pour cette destination.
+C'est un petit bâtiment carré, d'un bon style, orné de quatre
+pilastres doriques et de bossages. Il s'élève sur la place du Marché
+neuf, à l'un des angles du pont Saint-Michel.
+
+_Marché aux Fleurs._ Il a été construit, comme nous l'avons dit, sur
+le terrain qu'occupoit cette partie de la rue de la Pelleterie dont
+les maisons étoient situées sur le bord de l'eau; et il s'étend dans
+tout l'espace qui sépare le pont au Change du pont Notre-Dame. Cet
+espace a été planté d'arbres, et au milieu sont deux coupes
+circulaires, recevant l'eau d'une gerbe qui s'élève au milieu.
+
+_Église Saint-Pierre-des-Arcis._ C'est par erreur que nous avons dit
+qu'elle existoit encore. Elle vient d'être abattue; et sur la place
+qu'elle occupoit, on a ouvert une rue nouvelle qui porte le nom de rue
+_Neuve-du-Quai-aux-Fleurs_.
+
+_Parvis Notre-Dame._ Deux fontaines ornent cette place: elles sont
+formées par deux niches pratiquées dans le bâtiment des
+Enfants-Trouvés. Ces deux niches sont ornées de coquilles; et deux
+têtes de lions versent de l'eau dans des cuvettes que surmontent deux
+vases enrichis de feuillages et de bas reliefs.
+
+_Église Notre-Dame._ On a fait à cette église des réparations
+considérables, principalement au portail latéral nord, qui est
+remarquable par la richesse et la beauté de ses ornemens. Dans
+l'intérieur la nef a été garnie de nouveau, des deux côtés et dans
+toute son étendue, des tableaux dont on l'avoit dépouillée, à
+l'exception de deux ou trois des plus excellents qui sont restés dans
+le musée du Roi. Une nouvelle grille en fer, ornée de bronzes dorés et
+d'un très-beau travail, ferme l'entrée du choeur et les arcades du
+rond-point; et tous les lambris extérieurs de cette partie de l'église
+sont revêtus de marbres précieux, parsemés de fleurs de lys en bronze
+doré. Sur le toit de l'église, du côté du rond-point, on a élevé une
+croix dorée.
+
+La chapelle de la Vierge et celle qui la suit, sont ornées de trois
+tableaux donnés par la ville, et exécutés par des artistes modernes:
+la Mort de la Vierge, par M. _A. Pujol_; la Résurrection du fils de la
+veuve de Naïm, par M. _Gauterot_; la descente de Jésus-Christ aux
+Limbes, par M. _Delorme_. Deux de ces tableaux doivent surtout être
+remarqués pour le mérite de la composition et de l'exécution.
+
+Dans la chapelle située à gauche de celle de la Vierge, est le
+monument du cardinal de Belloy, archevêque de Paris, mort en 1808. Ce
+mausolée, d'une grande dimension, représente le prélat assis sur son
+sarcophage; d'une main il donne une bourse à des femmes qui la
+reçoivent avec l'expression d'une vive reconnoissance; de l'autre il
+tient le livre des Psaumes ouvert sur ce verset: _Beatus qui
+intelligit super egenum et pauperem; in die malâ liberabit eum
+Dominus_ (Ps. XL, I); à ses côtés un prêtre porte la crosse cardinale
+à double bec; à ses pieds sont placés d'autres attributs de sa
+dignité. M. _Desenne_ est l'auteur de ce groupe dont la composition
+est digne d'éloge, et qui présente, surtout dans les draperies, de
+véritables beautés d'exécution.
+
+_Archevêché._ Tout ce qui restoit encore des anciennes constructions
+du palais épiscopal, depuis et non compris la chapelle jusqu'à
+l'Hôtel-Dieu, a été démoli; ce terrain a été clos de murs, et des deux
+côtés on a placé des loges de portier. Du côté où est le bâtiment neuf
+qui sert maintenant de demeure aux archevêques, il a été ouvert une
+porte d'entrée et élevé un mur qui sert d'enclos à ce bâtiment. Le
+jardin qui se prolonge ensuite jusqu'au quai est en partie entouré
+d'une grille en fer; et dans ce jardin on a renfermé le terrain
+qu'occupoit la rue dite _de l'Abreuvoir_.
+
+_Pont de la Cité._ Ce pont, qui a remplacé le pont Rouge, est formé de
+deux arches en bois, lesquelles sont portées sur un pilier de
+maçonnerie, placé au milieu du petit-bras de la Seine qui sépare les
+deux îles de la Cité et de Saint-Louis. Ce pont, recouvert en
+fer-blanc peint, avoit toutes les apparences d'un pont en pierres;
+mais il avoit été construit avec si peu de solidité, que, quoiqu'il
+n'y passât que des gens de pied, il menaçoit ruine au bout de quelques
+années, et qu'il a fallu le réédifier. Les nouveaux arceaux, composés
+de plusieurs pièces de bois liées ensemble par des bandes de fer,
+offrent l'aspect d'une charpente solide et bien exécutée. Cette
+charpente est restée à découvert.
+
+
+QUAIS NOUVEAUX.
+
+_Quais Nouveaux._ Ils font la continuation des deux quais des
+_Orfèvres_ et _de l'Horloge_, et entourent l'île entière de la Cité, à
+l'exception de l'Hôtel-Dieu, et du groupe de maisons qui touche
+l'angle du Petit pont vers le marché Neuf.
+
+Au côté méridional, le quai qui a pris la place de la rue Saint-Louis,
+et qui se prolonge jusqu'au Marché-Neuf, a pris le nom du quai des
+Orfèvres dont il est la continuation.
+
+Au côté septentrional, la partie du quai qui suit celui de l'Horloge,
+porte depuis le pont au Change jusqu'au pont Notre-Dame le nom de
+_quai aux Fleurs_; depuis ce dernier pont jusqu'à celui de la Cité, on
+le nomme _quai de la Cité_; en retour et jusqu'au pont au Double, il
+n'a point encore de dénomination: il est probable qu'on le nommera
+_quai de l'Archevêché_.
+
+
+FIN DU QUARTIER DE LA CITÉ,
+
+ET DE LA PREMIÈRE PARTIE DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+PREMIER VOLUME.--PREMIÈRE PARTIE.
+
+ Pages.
+
+ Dédicace au Roi.
+
+ Avertissement de l'auteur. j
+
+ Discours préliminaire. 1
+
+ Enceintes de Paris. 28
+
+
+QUARTIER DE LA CITÉ.
+
+ Paris sous les deux premières races. 43
+
+ Le pont Neuf. 85
+
+ La Samaritaine. 100
+
+ La place Dauphine. 102
+
+ La Sainte-Chapelle. 107
+
+ Le Trésor des chartes. 123
+
+ Le Palais de Justice. 124
+
+ Le Grand Conseil. 170
+
+ La Chambre des Comptes. 180
+
+ La Cour des Aides. 185
+
+ Bailliage du palais, Chancellerie du palais, Chambre
+ du domaine et du trésor, Siége général de la Table
+ de marbre. 190
+
+ Églises et Monastères. 191
+
+ Couvent des Barnabites. 224
+
+ Pyramide de Jean Châtel. 228
+
+ Saint-Barthélemi. 250
+
+ Saint-Pierre-des-Arcis. 255
+
+ Sainte-Croix de la Cité. 259
+
+ Saint-Germain-le-Vieux. 261
+
+ La Magdeleine. 265
+
+ Saint-Denis-de-la-Chartre. 268
+
+ Saint-Symphorien _ou_ Chapelle Saint-Luc. 273
+
+ Saint-Landri. 276
+
+ La chapelle Saint-Agnan. 280
+
+ Sainte-Marine. 283
+
+ Saint-Pierre-aux-Boeufs. 285
+
+ Saint-Christophe. 286
+
+ Sainte-Geneviève-des-Ardents. 288
+
+ Notre-Dame. 292
+
+ Archevêché. 327
+
+ Le chapitre de Notre-Dame. 355
+
+ Saint-Jean-le-Rond. 361
+
+ Saint-Denis-du-Pas. 364
+
+ Hôtel-Dieu. 366
+
+ Parvis de Notre-Dame. 380
+
+ Maison des Enfants-Trouvés. 384
+
+ Ponts de la Cité. 391
+
+ Pont au Change. _ibid._
+
+ Pont Saint-Michel. 395
+
+ Pont Notre-Dame. 396
+
+ Petit pont. 400
+
+ Pont Rouge. 402
+
+ Hôtels de la Cité. 404
+
+ Arcade de la Chambre des Comptes. 405
+
+ Île Saint-Louis. 408
+
+ Saint-Louis. 412
+
+ Hôtels de l'île Saint-Louis. 415
+
+ Pont Marie. 420
+
+ Pont de la Tournelle. 421
+
+ L'île Louvier. 423
+
+ Rues. 425
+
+ Rues et quais de la Cité. 442
+
+ Rues et quais de l'île Saint-Louis. 460
+
+ Antiquités romaines et celtiques. 461
+
+ Monuments nouveaux. 464
+
+
+_Erratum._ P. 57, ligne 6 de la note, _Ledis_; lisez _Lides_.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de
+Paris depuis les Gaulois jusqu'à  nos jours (Volume 1/8), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor
+
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+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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